summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:57:56 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:57:56 -0700
commit944942a5f5585d58146620b614958b45e3767d77 (patch)
tree9fc93946916ed1f94bd9782ef93666d80e59dd44
initial commit of ebook 32621HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--32621-8.txt22221
-rw-r--r--32621-8.zipbin0 -> 521351 bytes
-rw-r--r--32621-h.zipbin0 -> 552149 bytes
-rw-r--r--32621-h/32621-h.htm24937
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 47174 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/32621-8.txt b/32621-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..d51b47a
--- /dev/null
+++ b/32621-8.txt
@@ -0,0 +1,22221 @@
+Project Gutenberg's Napoléon et Alexandre Ier (3/3), by Albert Vandal
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Napoléon et Alexandre Ier (3/3)
+ L'alliance russe sous le premier Empire
+
+Author: Albert Vandal
+
+Release Date: May 31, 2010 [EBook #32621]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET ALEXANDRE IER (3/3) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+NAPOLÉON
+ET
+ALEXANDRE Ier
+
+
+
+TOME TROISIÈME
+
+
+
+L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
+et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
+Suède et la Norvège.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
+librairie) en janvier 1896.
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+Napoléon et Alexandre Ier. L'alliance russe sous le premier Empire.
+
+I. _De Tilsit à Erfurt. 3e édition_. Un volume in-8° avec portraits.
+Prix. 8 fr.
+
+II. 1809. _Le second mariage de Napoléon; Déclin de l'alliance. 3e
+édition_. Un volume in-8°. Prix 8 fr.
+(Couronné _deux fois par l'Académie française_, _grand prix Gobert_.)
+
+Louis XV et Élisabeth de Russie. 2e édition. Un volume in-8°. Prix. 8
+Fr.
+(Couronné par _l'Académie française_, _prix Bordin_.)
+
+Une Ambassade française en Orient sous Louis XV: _La Mission du marquis
+de Villeneuve_ (1728-1741). _2e édition_. Un volume in-8°.
+Prix. 8 fr.
+
+
+
+PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE
+GARANCIÈRE.----957.
+
+
+
+
+NAPOLÉON
+ET
+ALEXANDRE Ier
+L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE
+
+
+III
+
+
+LA RUPTURE
+
+PAR
+
+ALBERT VANDAL
+
+OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+GRAND PRIX GOBERT, 1893 ET 1894
+
+
+
+PARIS
+LIBRAIRIE PLON
+E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+RUE GARANCIÈRE, 10
+
+1896
+
+
+
+
+NAPOLÉON ET ALEXANDRE Ier
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA RUSSIE SE PRÉPARE À ATTAQUER.
+
+
+Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier
+prépare contre Napoléon une campagne offensive.--Son grief
+apparent.--Son grief réel.--Appel secret aux Varsoviens par
+l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la
+Pologne à son profit et se faire le libérateur de
+l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression
+générale.--Aspect des différents États.--Le duché de Varsovie.--Misère
+dorée.--Napoléon a mis partout contre lui les intérêts matériels.--La
+Prusse: le Roi, le cabinet, les partis, l'armée, l'esprit public.--La
+Suède: débuts de Bernadotte comme prince royal: traits
+caractéristiques.--Le Roi et les deux ministres dirigeants.--L'intérêt
+économique rapproche la Suède de l'Angleterre.--Situation sur le Danube:
+la paix des Russes avec la Porte paraît prochaine.--L'Autriche:
+l'Empereur, l'Impératrice, l'opinion publique, l'armée.--Puissance de la
+société.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie
+russe.--Metternich craint d'encourir la disgrâce des salons.--L'empereur
+orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne française.--Le
+vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspération croissante.--Réveil et
+progrès de l'esprit national.--Sociétés secrètes.--Autres foyers
+d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'état des
+esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise
+économique.--Fidélité des masses à l'Empereur.--L'imagination populaire
+reste possédée de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes
+et élevées se détachent.--Conspiration
+latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre médite de consommer son
+rapprochement économique avec nos ennemis.--Réponse de Czartoryski par
+voies mystérieuses.--Objections du prince; ses méfiances.--Garanties
+réclamées et questions posées.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet à
+la Pologne autonomie et régime constitutionnel.--Il fait l'énumération
+détaillée de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et
+séduire les Polonais.--Condition à laquelle il subordonne son entrée en
+campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie
+secrète d'Alexandre Ier.--Il offre à l'Autriche la Valachie et la moitié
+de la Moldavie en échange de la Galicie.--Tentatives auprès de la Prusse
+et de la Suède.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef à
+Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrédite un envoyé spécial
+auprès de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance
+secrète.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'émigrés
+allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de
+Vicence.--Il donne le change à cet ambassadeur sur ses desseins et ses
+armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hanséatiques et
+la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projeté par
+l'Empereur.--Alexandre affirme et répète qu'il n'attaquera
+jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations
+extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu à son
+poste en raison de sa nullité.--Protestation officielle au sujet de
+l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour
+d'Alexandre.--Continuité du plan poursuivi par nos ennemis à travers
+toute la période de la Révolution et de l'Empire: ils ne renoncent
+jamais à l'espoir de renverser intégralement la puissance française et
+de tout reprendre.
+
+
+
+I
+
+Au commencement de 1811, Alexandre Ier se disposait à marcher contre
+Napoléon sans avoir dénoncé l'alliance qui unissait officiellement leurs
+destinées. Pour préparer cette surprise, il s'autorisait d'un grief et
+d'une présomption. Le grief était précis, patent, brutal: c'était
+l'incorporation à l'empire français de l'Oldenbourg, apanage d'un prince
+étroitement apparenté à la maison de Russie. Cette spoliation sans
+excuse, témérité ou inadvertance de despote, donnait droit au Tsar
+d'ouvrir les hostilités, mais n'eût pas suffi à l'y résoudre. Il se
+laissait emporter à la guerre par la persuasion où il était que
+Napoléon, ayant créé et agrandi le duché de Varsovie, voulait en faire
+une Pologne nouvelle, qui attirerait à soi les provinces échues à la
+Russie lors du triple partage et finirait par désagréger cet empire. Là
+était le motif inavoué, la blessure intime, l'objet profond du litige:
+«La véritable cause qui engage deux hommes à se couper la gorge,
+écrivait Joseph de Maistre, n'est presque jamais celle qu'on laisse
+voir[1].»
+
+[Note 1: _Oeuvres complètes_, XI, 513.]
+
+Sans doute, ce serait rétrécir la grande querelle que de l'enfermer dans
+les limites de l'État varsovien: elle était partout et embrassait
+l'Europe. Le développement monstrueux de la puissance française, le
+progrès d'une frontière mobile qui se déplaçait et avançait sans cesse,
+la saisie récente de la Hollande et des villes hanséatiques,
+l'allongement du territoire d'empire jusqu'au seuil de la Baltique,
+l'esclavage imposé à la Prusse, les exigences croissantes du blocus
+continental, dénotaient un plan d'universel asservissement contre lequel
+Alexandre se sentait tenu de réagir; mais le duché de Varsovie était
+l'avant-garde dans le Nord de cette France en marche continue, la tête
+de colonne, la pointe acérée qui effleurait le flanc de la Russie et
+menaçait de le déchirer. À ce contact torturant, Alexandre avait fini
+par perdre patience: il se jetait au péril pour n'avoir plus à
+l'attendre, prétendait restaurer à son profit la Pologne de peur que
+Napoléon ne la refît contre lui, et c'était dans ce but qu'il venait
+d'offrir très secrètement aux Varsoviens, à l'insu de son chancelier et
+par l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski, de transformer leur
+étroit duché en royaume uni à son empire, s'ils voulaient se joindre aux
+deux cent mille Russes qu'il avait silencieusement rassemblés et
+s'élancer avec eux à la délivrance de l'Europe.
+
+Dans les semaines qui suivirent cet appel mystérieux, sa pensée mûrit et
+se précisa: toutes ses démarches, tous ses mouvements se fondèrent sur
+l'hypothèse d'une guerre offensive. Certes, l'audace était grande de
+s'attaquer au conquérant qui avait brisé cinq coalitions, et qui,
+débarrassé depuis deux ans de toutes guerres continentales hormis celle
+d'Espagne, semblait pour la première fois s'affermir et s'installer dans
+sa toute-puissance. Mais cette guerre d'Espagne, implacable et
+vengeresse, absorbait la majeure partie de ses forces: elle l'avait
+obligé à dégarnir l'Allemagne. Là, l'empereur Alexandre ne rencontrera
+devant lui que quarante-six mille Français d'abord, soixante mille
+ensuite. Napoléon, il est vrai, semble n'avoir qu'un signe à faire pour
+que trente mille Saxons, trente mille Bavarois, vingt mille
+Wurtembergeois, quinze mille Westphaliens «et autres troupes
+allemandes[2]» se joignent à ses Français: de tous les points de
+l'horizon, d'autres corps viendront à la rescousse; depuis l'Elbe
+jusqu'au Tage, depuis la mer du Nord jusqu'à la mer Ionienne, l'Empereur
+dispose de toutes les armées régulières et prélève sur chaque peuple un
+tribut de soldats. Cependant, lorsque Alexandre regarde à la base de
+cette puissance sans précédent dans l'histoire, lorsque sa vue plonge
+dans les dessous de l'Europe en apparence immobilisée et soumise, il
+discerne en beaucoup de lieux un mécontentement qui s'exaspère, une
+disposition à la révolte qui lui promet des alliés; à considérer
+successivement les États qui s'échelonnent depuis ses frontières jusqu'à
+l'Atlantique, il se découvre partout des motifs d'entreprendre et
+d'oser.
+
+[Note 2: _Note des forces qui peuvent se trouver en présence_,
+jointe par Alexandre à sa lettre au prince Adam. _Mémoires de
+Czartoryski_, II, 254.]
+
+En face de lui, à portée de sa main, le duché de Varsovie s'offre
+d'abord; c'est là que doit s'amorcer l'entreprise et s'appliquer le
+levier; c'est là aussi que se rencontre le principal obstacle. Non qu'il
+s'agisse de difficultés matérielles et militaires. Les deux cent mille
+Russes n'ont qu'un pas à faire pour enlever de vive force le duché et
+écraser ses cinquante mille soldats. Les places de la Vistule ne sont
+que d'archaïques forteresses, sans défense contre l'artillerie moderne.
+Dantzick, il est vrai, soutient et flanque le duché, mais Napoléon a
+réduit la garnison de cette place à quinze cents Français, détachement
+laissé dans le Nord en sentinelle perdue. Cependant, la résistance du
+grand-duché, si courte qu'on la suppose, ralentirait l'invasion,
+détruirait l'effet moral qu'Alexandre attend d'une descente inopinée en
+Allemagne. Il importe que l'obstacle s'abaisse de lui-même, par un
+soudain coup de théâtre; que les Varsoviens viennent à la Russie
+librement, impétueusement, et donnent à nos autres vassaux le signal de
+la révolte.
+
+Or, à Varsovie, tout semble français, lois, institutions, habitudes,
+sentiments, inclinations. Ailleurs, Napoléon domine par la contrainte et
+ne dispose que des corps; à Varsovie, il règne sur les coeurs. Les
+habitants célèbrent avec enthousiasme le culte du héros: ils l'aiment
+pour ses bienfaits, à raison même des preuves de dévouement qu'ils lui
+ont prodiguées: ils le vénèrent surtout parce qu'ils voient en lui le
+restaurateur désigné de l'unité nationale. Comment, en un instant et par
+un coup de baguette, changer la religion de quatre millions d'hommes?
+
+Alexandre ne désespère pas d'opérer ce miracle. L'unanimité apparente
+des Varsoviens recouvre un fond de divisions. Le parti russe n'a jamais
+renoncé à la lutte et mine le terrain: il compte dans ses rangs des
+personnages dont le nom seul est une force; il se ramifie au sein de
+maisons illustres qui passent pour entièrement dévouées à la France:
+«Souvent les pères et les enfants, écrit un agent, ont dans ce pays-ci
+des opinions fort opposées[3].» L'espoir d'un grand secours extérieur
+suffira peut-être à intervertir la situation respective des partis et à
+déplacer l'influence.
+
+[Note 3: Bignon, ministre résident de France à Varsovie, à
+Champagny, 9 mai 1811. Tous les extraits que nous citons dans ce volume
+de la correspondance entre nos agents à l'étranger et le ministre des
+relations extérieures sont tirés des archives des affaires étrangères.]
+
+Puis, les souffrances matérielles des Varsoviens offrent matière à
+exploiter. Ce peuple exubérant et vantard, qui se campe en crâne
+attitude et le poing sur la hanche, est au fond malheureux et dénué
+entre tous. Le luxe des états-majors, les uniformes chamarrés qu'ils
+arborent, ne sont que de brillants oripeaux dorant la misère. À
+Varsovie, tout est sacrifié à l'armée et surtout à l'aspect extérieur de
+l'armée, à ses embellissements, à la passion du panache; dans le duché,
+deux régiments de hussards coûtent autant à équiper et à entretenir que
+quatre ailleurs[4]. L'armée dévore l'État, et l'État, déplorablement
+administré, ne réussit qu'imparfaitement à faire vivre les troupes; le
+payement de la solde est en retard de sept mois. Autre cause de pénurie:
+le duché, exclusivement continental, resserré entre la Russie, la Prusse
+et l'Autriche, manque des débouchés maritimes dont jouissait l'ancienne
+Pologne. Les nobles, possesseurs du sol, ne peuvent plus exporter par
+Riga ou par Odessa les fruits de leurs terres, vendre leurs céréales et
+faire en grand le commerce des blés. La source de leurs revenus s'est
+tarie; ces seigneurs «marchands de grains[5]» s'endettent, et l'usure
+les dévore, au sein d'improductives richesses. Partout, la détresse est
+extrême, la disette de numéraire effrayante[6]. Si les Varsoviens
+supportent ces maux, c'est qu'ils y voient un état essentiellement
+transitoire, un acheminement à des jours meilleurs, où la Pologne
+respirera plus librement dans ses frontières élargies. Sans argent et
+presque sans pain, ils vivent littéralement d'espérances: malgré le
+stoïcisme qu'ils affectent, ils trouvent ce régime dur, se plaignent
+parfois que Napoléon tarde à exaucer leurs voeux et les fasse
+cruellement attendre, et l'empereur Alexandre se dit que cette nation
+impulsive et de premier mouvement ne résistera pas à ses avances
+lorsqu'il présentera aux Polonais leur idéal tout réalisé, en même temps
+qu'il leur promettra plus de bien-être sous un régime définitif. Si leur
+défection s'opère, tout devient relativement facile. La ligne de la
+Vistule est immédiatement atteinte, occupée, franchie, et les Russes,
+laissant Dantzick à leur droite, pénètrent en Allemagne sans avoir
+rencontré un ennemi ni fait usage de leurs armes.
+
+[Note 4: Bignon à Champagny, 23 juillet 1811.]
+
+[Note 5: Bignon à Champagny, 27 avril 1811.]
+
+[Note 6: Correspondance du ministre de France à Varsovie en 1811 et
+1812. Lettres de Davout et de Rapp à l'Empereur durant la même période;
+archives nationales, AF, IV, 1653, 1654, 1655. _Mémoires de Michel
+Oginski_, III, 23-24.]
+
+En Allemagne, ils trouveront tout de suite un allié, un auxiliaire
+ardent. La Vistule dépassée, ils toucheront au territoire prussien, et
+nulle part le joug ne pèse plus intolérablement qu'en Prusse. Depuis
+quatre ans, Napoléon tient cet État à la torture: il le tenaille
+d'exigences politiques, militaires, financières, commerciales, et les
+projets de destruction totale qu'on lui suppose font prévoir et accepter
+généralement en Prusse l'idée d'une lutte pour la vie. Sans doute, il
+faut distinguer entre le gouvernement et la nation. Le gouvernement est
+faible et lâche: la Reine n'est plus là pour inspirer des résolutions
+énergiques; elle est morte consumée de regrets, minée par le chagrin, et
+ses serviteurs désolés ont cru voir la patrie elle-même descendre au
+tombeau sous les traits de leur reine aimée, moralement assassinée. Chez
+le Roi, l'excès du malheur a brisé tout ressort; il vit à Potsdam dans
+une morne stupeur, et des factions en lutte s'agitent autour de ses
+incertitudes. Le chancelier Hardenberg suit une politique équivoque;
+pour obtenir l'acquiescement de Napoléon à son retour au pouvoir, il a
+fait amende honorable et s'est courbé bien bas. Dans le conseil, il ne
+manque pas d'hommes pour recommander une alliance avec le vainqueur: ils
+voudraient que l'on méritât ses bonnes grâces à force de soumission et
+de repentir. Le Roi ne repousse pas tout à fait ces avis et pourtant
+reste de coeur avec la Russie; il correspond avec Alexandre, supplie le
+Tsar de ne point l'abandonner: il lui fait signe et parfois semble
+l'appeler. On peut craindre, néanmoins, qu'à l'instant décisif il
+n'hésite et faiblisse, mais la nation montrera plus de coeur et saura le
+contraindre.
+
+En Prusse, sous le coup des souffrances et des humiliations, par
+l'ardent travail des sociétés secrètes, un esprit public s'est formé,
+composé d'aspirations libérales et de rancunes patriotiques: la haine de
+la France, exaltée jusqu'au fanatisme, sert de lien entre toutes les
+classes: désormais, la nation pense, vit et peut agir par elle-même:
+elle a ses chefs, ses meneurs, Scharnhorst, Gneisenau, Blücher, d'autres
+encore, qui forment à Berlin le parti de l'audace: placés tout près du
+pouvoir, pourvus de postes importants dans l'administration et l'armée,
+se tenant en communication avec Pétersbourg, ils n'attendent que
+l'apparition des Russes à proximité de l'Oder pour livrer un assaut
+violent aux hésitations du souverain: suivant toutes probabilités, ils
+l'emporteront alors sur les hommes qui prétendent ériger la
+pusillanimité en règle d'État.
+
+La Prusse soulevée fournira-t-elle une aide efficace? Au premier abord,
+on pourrait en douter. Qu'attendre de ce royaume amputé, de cet État
+invalide, encore saignant de ses blessures, épuisé par la rançon énorme
+qu'il paye au vainqueur, bloqué et surveillé de toutes parts? À l'est,
+les places de l'Oder, Stettin, Custrin, Glogau, retenues en gage par
+Napoléon, gardées par quelques régiments français et polonais,
+contiennent et brident la Prusse; au nord, Hambourg fortement occupé
+pèse sur elle; à l'ouest, Magdebourg est une arme de précision braquée
+contre Berlin; à l'ouest encore et au sud, les Westphaliens et les
+Saxons observent la Prusse et la couvent comme une proie; enfin, la
+surface du royaume est sillonnée et rayée de routes militaires où la
+France s'est réservé droit de passage pour ses troupes, où circulent des
+détachements inquisiteurs. C'est toutefois sous cet opprimant réseau que
+se continue en Prusse la réforme administrative et sociale, commencée
+par Stein, et que s'achève la réorganisation de l'armée.
+
+Dans son affaissement, le Roi a eu le mérite de ne jamais répudier les
+traditions militaires de sa maison: Iéna ne l'a point dégoûté du métier
+de ses pères; il est resté roi-soldat, amoureux de son armée et lui
+donnant tous ses soins. S'il a dû, par manque d'argent et pour obéir à
+la convention qui limite ses forces à quarante-deux mille hommes,
+congédier une grande partie de ses troupes, il a gardé les cadres. La
+réparation des places, la réfection du matériel et de l'armement se
+poursuivent sans relâche. Les hommes congédiés demeurent à la
+disposition de l'autorité, qui sait où les retrouver; la Prusse s'est
+conservé malgré tout une armée de soldats de métier, invisible,
+disséminée dans les rangs de la nation, mais prête à répondre au premier
+appel. Puis, le système des _krumpers_ ou jeunes soldats qui passent à
+tour de rôle quelques semaines sous les drapeaux et restent assujettis
+ensuite à des exercices périodiques, permet d'ajouter aux effectifs, en
+cas de besoin, des éléments peu redoutables par eux-mêmes, mais
+susceptibles de bien se battre dès qu'ils se trouveront soutenus et
+encadrés. À force de dissimulation et de mensonge, la Prusse s'est mise
+en état de réunir rapidement cent mille hommes, et l'empereur Alexandre
+demeure au-dessous de la vérité lorsqu'il fixe à cinquante mille le
+nombre des Prussiens qui combattront tout de suite avec ses Russes. Il
+compte aussi sur des soulèvements populaires, sur des explosions
+spontanées, sur la levée en masse que Scharnhorst travaille à organiser.
+Les garnisons françaises de l'Oder, bloquées par l'insurrection, ne
+pourront empêcher les troupes régulières de s'unir aux masses
+moscovites: l'armée d'invasion, forte maintenant de trois cent mille
+hommes par l'adjonction successive des Polonais et des Prussiens,
+arrivera sans coup férir à Berlin, portée et soutenue par l'élan de tout
+un peuple[7].
+
+[Note 7: Sur l'état de la Prusse, voyez spécialement, parmi les
+ouvrages allemands, HAÜSSEr, _Deutsche Geschichte_, III,
+485-526;--DUNCKER, _Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und
+Friedrich-Wilhelms III_, partie intitulée: _Preussen während der
+französischen Occupation_;--le tome II de l'histoire de _Scharnhorst_,
+par LEHMANN;--les _Mémoires de Hardenberg_, publiés par RANKE, V. Cf.
+LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe_, IV; la correspondance de
+Prusse aux archives des affaires étrangères, les lettres, rapports et
+documents de toute nature conservés aux archives nationales, AF, IV,
+1653 à 1656.]
+
+Cette pointe audacieuse ne pourrait toutefois s'accomplir qu'à la
+condition pour la Russie de se garder ses flancs libres, de n'avoir à
+craindre sur sa droite et sur sa gauche aucune diversion. Deux États, la
+Suède et la Turquie, se faisaient pendant sur les côtés du vaste empire:
+il était essentiel que l'un et l'autre fussent immobilisés. En
+particulier, il importait que le Tsar, quand il appellerait à lui toutes
+ses forces pour les jeter sur la Vistule, pût dégarnir de troupes la
+Finlande récemment conquise et mal assimilée, sans l'exposer à un retour
+offensif de la Suède. Était-il assez sûr des Suédois pour abandonner à
+leur loyauté la province qu'il leur avait ravie? Sur quoi reposait sa
+confiance?
+
+En décembre 1810, Bernadotte avait donné trois fois sa parole d'honneur
+de ne jamais se déclarer contre la Russie, et la haine qu'il portait à
+Napoléon semblait le garant de sa sincérité Mais Bernadotte n'était pas
+maître absolu en Suède et n'avait pas réussi du premier coup à s'emparer
+de l'État. En cet hiver de 1811, on le voyait plus occupé à se faire une
+popularité facile qu'à établir son influence dans les conseils de la
+couronne. Il avait appelé à lui sa femme, son fils, montrait aux Suédois
+toutes leurs espérances réunies, dans un touchant tableau de famille:
+chaque jour, c'étaient des politesses reçues et rendues, des fêtes, des
+réunions où Bernadotte accueillait complaisamment les hommages et ne
+s'effrayait pas des adulations un peu fortes, se contentant de prendre
+un air modeste quand on faisait figurer Austerlitz, dans une série
+d'inscriptions flatteuses, sur la liste des batailles qu'il avait
+gagnées[8]. Il se montrait beaucoup en public, passait les troupes en
+revue et visitait les provinces, voyageait et paradait, plaisant aux
+foules par sa tournure de bel homme et son exubérante cordialité. Le
+malheur était que cette prodigalité de soi-même nuisait à son prestige
+auprès des classes élevées et le détournait d'occupations plus
+sérieuses. Il parlait intarissablement, agissait peu: dans son cabinet
+ouvert à tout venant, il écoutait chacun et ne décourageait personne:
+«Ses journées sont des audiences sans fin, dans lesquelles il parcourt
+un cercle de phrases qui s'adaptent à tout, aux plans de guerre, de
+finance, d'administration, de police, qu'on vient lui offrir et dont il
+s'entretient avec un abandon et une bonté véritablement
+inépuisables[9].» Il n'est pas jusqu'aux formes de son affabilité qui ne
+choquent les Suédois de haut rang, habitués à trouver chez leurs princes
+plus de dignité et de réserve: «Par exemple, il a le tic de prendre et
+de secouer fortement la main de quiconque a l'honneur de
+l'approcher[10].» Quand on lui soumet quelques observations au sujet de
+ces familiarités déplacées, il répond que la nature l'a fait
+irrémédiablement aimable, expansif, accueillant; que c'est en lui
+propension héréditaire et trait de famille: «Je tiens cela de ma
+mère[11]», dit-il. Ses amis lui voudraient une bienveillance moins
+universelle et moins banale, plus de correction dans la tenue, plus
+d'application aux affaires, surtout plus de fermeté et de décision. On
+se répète qu'il n'a pas su profiter de l'enthousiasme soulevé par sa
+venue pour imposer partout le respect et l'obéissance, qu'il a manqué
+l'occasion de donner un chef à la Suède et de ressusciter l'autorité.
+
+[Note 8: Alquier, ministre de France, à Champagny, 24 janvier 1811.]
+
+[Note 9: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.]
+
+[Note 10: _Id._]
+
+[Note 11: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.]
+
+Où donc trouver, à défaut d'un pouvoir incontesté, l'influence
+effective? Avec qui l'empereur Alexandre peut-il, en dehors de
+Bernadotte, traiter et s'entendre? Le Roi touche au dernier degré de
+l'affaiblissement sénile; sa parole n'est plus qu'un balbutiement
+confus, et le seul sentiment qui paraisse subsister en lui est une
+admiration tremblante pour l'empereur des Français. La Reine est en
+horreur à la nation et universellement décriée. Parmi les membres du
+conseil, deux seulement possèdent la confiance du Roi et disposent de
+cette machine à signer: le premier est l'adjudant général Adlercreutz,
+auteur de la révolution qui a placé la couronne sur le front de Charles
+XIII; le second est un parent du premier, le baron d'Engeström, chargé
+du département de l'extérieur: «On n'est pas à ce point,--dit de lui un
+rapport à l'emporte-pièce,--dénué d'esprit, de talent et de caractère.
+Mais, indépendamment du crédit de l'adjudant général, il a pour garant
+de sa stabilité l'impuissance dans laquelle est le Roi désormais de
+juger de l'incapacité de son ministre et de revenir sur un aussi mauvais
+choix. M. d'Engeström s'est aussi étayé d'un moyen toujours sûr auprès
+d'un vieillard débile, celui d'une complaisance assidue et d'une
+domesticité officieuse qui s'étend à tous les détails dans l'intérieur
+du monarque. D'ailleurs, il possède un don qui doit rendre plus intimes
+ses rapports avec le Roi. Ce malheureux prince est dans un tel
+affaiblissement moral qu'il ne parle point, même d'objets d'une
+indifférence assez notoire, sans verser des larmes. Le ministre pleure
+avec lui, car il a pour pleurer une facilité que je n'ai vue à
+personne, et qui, contrastant avec sa taille gigantesque et ses formes
+d'Hercule, en fait un homme complètement ridicule[12].»--«C'est au
+_duumvirat_ composé d'Engeström et d'Adlercreutz,--ajoute le diplomate
+auquel nous empruntons ces traits,--que le prince royal a bien voulu
+abandonner une autorité qui devrait résider dans ses mains.» À dire plus
+vrai, les ministres maîtres du Roi ne possèdent eux-mêmes qu'une ombre
+d'autorité: ils se font les serviteurs de l'opinion et suivent «ce feu
+follet[13]» dans ses divagations capricieuses. Les vices d'une
+constitution qui a ruiné systématiquement l'action de l'exécutif, la
+périodicité d'assemblées où la vénalité s'étale au grand jour, les excès
+d'une presse licencieuse et corrompue, le relâchement de tous les
+ressorts administratifs, tiennent la Suède dans un état d'anarchie
+légale et ne laissent place qu'au règne turbulent des partis.
+
+[Note 12: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.]
+
+[Note 13: Parole citée dans l'ouvrage de M. TEGNER sur _Le baron
+d'Armfeldt_, III.]
+
+Il existe un parti russe, recruté principalement dans la noblesse,
+riche, assez puissant, mais ne formant qu'une minorité dans la nation:
+beaucoup de Suédois sentent encore leur coeur déborder d'amertume au
+souvenir de la Finlande et aspirent à la reconquérir. Ce qui rassure
+Alexandre, ce qui fonde en définitive son espoir, c'est que le jeu des
+intérêts matériels, suprême régulateur des mouvements d'un peuple,
+détache de plus en plus la Suède de Napoléon et l'amène à ses ennemis.
+En Suède, la noblesse et le haut commerce détiennent en commun
+l'influence, ou plutôt ces deux classes n'en font qu'une, car elles
+s'allient fréquemment par des mariages, jouissent des mêmes
+prérogatives, vivent à peu près sur un pied d'égalité et se sentent
+solidaires. Les nobles, les grands propriétaires, dont la richesse
+consiste en forêts et en mines, ont besoin de la classe marchande pour
+exporter leurs bois, leurs fers, leurs cuivres, pour les transformer en
+argent, et le commerce, entraînant à sa suite «une aristocratie
+mercantile», tend invinciblement à se rapprocher de l'Angleterre,
+centre des grandes affaires et des transactions profitables[14]. La
+déclaration de guerre aux Anglais, extorquée par Napoléon au
+gouvernement suédois, n'a été qu'un simulacre; elle a suffi néanmoins
+pour mettre la nation en émoi, pour déterminer un courant d'opinion
+nettement antifrançais. Donc, au moment où la Russie et l'Angleterre se
+rapprocheront, où la jonction des deux puissances s'opérera, il est à
+croire que les Suédois ménageront la première par égard et sympathie
+pour la seconde.
+
+[Note 14: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811; cette dépêche
+contient un tableau très frappant de la situation en Suède.]
+
+Dès à présent, il y aurait peut-être un moyen de les gagner; ce serait
+de leur désigner la Norvège comme compensation à la Finlande et de la
+leur laisser prendre. Alexandre recule encore devant ce parti, parce
+qu'il tient à ménager le Danemark, possesseur de la Norvège; trompé par
+la partialité de certains témoignages, il croit que cet incorruptible
+allié de la France aspire à s'émanciper d'une protection tyrannique:
+dans la supputation des forces qu'il se juge en mesure de nous opposer,
+il porte en compte un corps de trente mille Danois. Au pis aller, il
+pense que le Danemark se tiendra tranquille et inerte comme la Suède,
+les deux États se contenant l'un par l'autre: le Nord scandinave lui
+apparaît, dans ses différentes parties, neutre ou rallié.
+
+La situation était différente sur l'autre flanc de la Russie, en Orient,
+où la guerre avec les Turcs continuait: guerre molle, il est vrai,
+languissante, qui repassait alternativement d'une rive à l'autre du
+Danube. L'empire turc, épuisé d'hommes et d'argent, à demi disloqué par
+l'insubordination des pachas provinciaux et leurs velléités
+d'indépendance, paraissait hors d'état d'exécuter une sérieuse
+diversion: il continuait néanmoins à occuper une partie des forces
+russes, et Alexandre avait hâte de se débarrasser de cet ennemi moins
+dangereux qu'incommode. Depuis 1808, les négociations ont été plusieurs
+fois entamées, rompues, reprises: aujourd'hui, elles se poursuivent
+officiellement en Moldavie et secrètement à Constantinople, où Pozzo di
+Borgo s'efforce d'intéresser la diplomatie anglaise à la cause
+moscovite; elles aboutiront vraisemblablement dans le cours de l'année.
+Alexandre pourrait même s'accommoder tout de suite avec les Turcs, s'il
+consentait à leur restituer les Principautés moldo-valaques, à leur
+abandonner cet enjeu de la lutte; mais ce sacrifice ne concorde pas
+encore avec l'ensemble de sa politique. Non qu'il persiste à
+s'approprier intégralement les Principautés: s'il s'obstine à les
+arracher au Sultan, c'est pour s'en faire avec l'Autriche objet de
+trafic et d'échange.
+
+Sans la complicité déclarée ou secrète de l'Autriche, la grande
+entreprise restait une aventure. Lorsque les Russes s'avanceraient en
+Prusse, ils tendraient le flanc à l'Autriche, dont les troupes
+n'auraient qu'à déboucher de la Bohême pour tomber sur l'envahisseur et
+lui infliger un désastre. Or, depuis 1810, les relations de l'Autriche
+avec Napoléon faisaient l'étonnement et le scandale de l'Europe.
+L'empereur François Ier lui avait donné sa fille; Metternich avait vécu
+cinq mois près de lui, se plaisant dans sa société et se livrant sans
+doute à de louches compromissions. Revenu à Vienne, il avait fermé
+l'oreille à toutes les paroles de la Russie: il venait d'éconduire
+Schouvalof et d'autres porteurs de propositions. Cependant, fallait-il
+désespérer, en revenant à la charge, en recourant aux grands moyens, de
+surprendre le consentement de l'Autriche à la combinaison projetée et de
+l'attirer dans l'affaire, d'obtenir qu'elle contribuât à réédifier la
+Pologne par l'échange de la Galicie contre des territoires bien
+autrement utiles et intéressants pour elle?
+
+L'Autriche devait peu tenir à la Galicie; le traité de Vienne lui en
+avait enlevé la meilleure part: les districts qu'elle avait conservés
+semblaient destinés tôt ou tard à rejoindre les autres, à se laisser
+entraîner dans l'orbite d'une Pologne indépendante. La Galicie ne se
+rattachait plus que par un fil au corps de la monarchie: la cour de
+Vienne refuserait-elle de le couper, si on lui offrait ailleurs des
+avantages précis, certains, magnifiques? Et c'est ici que les
+Principautés trouvaient merveilleusement leur emploi. Alexandre s'était
+décidé à n'en garder pour lui-même qu'une portion: la Bessarabie,
+c'est-à-dire la bordure orientale et extérieure de la Moldavie, et de
+plus la moitié de la Moldavie elle-même, les territoires s'étendant
+jusqu'au fleuve Sereth, affluent septentrional du Danube: le gros
+morceau, comprenant l'autre moitié de la Moldavie et la Valachie
+entière, serait abandonné dès à présent à l'empereur François et
+servirait à payer son concours, sans préjudice des perspectives
+illimitées qu'une guerre heureuse contre la France rouvrirait à ses
+ambitions. L'Autriche repousserait-elle ce marché, si l'on savait à
+propos faire jouer auprès d'elle tous les ressorts de la politique et de
+l'intrigue?
+
+Que de prises offre encore cette monarchie! À Vienne, ce n'est pas une
+volonté unique et raisonnée qui régit l'État: c'est une oligarchie
+d'influences diverses, de passions et de préjugés, qui fait mouvoir et
+tiraille en tous sens cette pesante machine. L'Empereur est faible,
+timide, borné, livré aux subalternes, adonné aux minuties; quand ses
+ministres s'efforcent tant bien que mal de réparer l'édifice branlant de
+la monarchie, de réformer l'administration et d'assurer le crédit
+public, il s'amuse à des puérilités ou s'imagine restaurer les finances
+en rognant sur ses dépenses d'intérieur et en économisant sur sa
+cave[15]. En politique, il a peu d'idées, mais des regrets, des
+souvenirs, des rancunes; malgré la déférence craintive qu'il témoigne au
+mari de sa fille, il «n'a perdu de vue ni les Pays-Bas, ni le Milanais,
+ni l'empire d'Allemagne, ni le titre fastueux d'empereur romain[16]». La
+crue incessante de la puissance française l'épouvante, et il répète ce
+mot qui est sur toutes les lèvres: «Où est-ce que cela finira[17]?»
+L'Impératrice, Marie-Louise-Béatrice d'Este, vit dans la société des
+personnes «les plus exaspérées contre la France[18]». Continuellement
+souffrante, elle s'agite néanmoins, intrigue, tracasse, comme si la
+surexcitation de ses nerfs et son mal même lui faisaient un besoin du
+mouvement sans trêve, et on la voit, de sa main preste et maigre, tisser
+infatigablement contre Napoléon la coalition des femmes. A la cour, dans
+les administrations, dans le public, l'accès de ferveur napoléonienne
+qu'avait suscité le mariage avec Marie-Louise est tombé, les espérances
+qu'avait fait naître cet événement ne s'étant pas réalisées. On
+s'attendait à des avantages solides, à des restitutions de provinces, on
+n'a obtenu que des égards, mêlés d'impérieuses exigences, et le
+désappointement qui s'en est suivi a produit une réaction. L'armée à peu
+près reconstituée sent renaître ses haines: un indestructible espoir de
+revanche la ressaisit. Dans la dernière guerre, elle a été moins battue
+qu'à l'ordinaire; cela suffit pour lui faire croire qu'elle a été
+presque victorieuse; à entendre certains officiers, «l'archiduc Charles
+a manqué d'établir son quartier général à Saint-Cloud, d'ajouter à la
+monarchie la Lombardie, l'Alsace et la Lorraine[19]». Aux yeux des
+soldats, le Français redevient l'adversaire désigné, celui sur lequel on
+voudrait essayer sa force et frapper: quand les officiers leur
+demandent: «Voulez-vous faire la guerre contre les Russes?--Non,
+répondent-ils.--Contre les Prussiens?--Non.--Contre les
+Anglais?--Non.--Contre les Français?--Oh! très volontiers[20].»
+
+[Note 15: Otto à Maret, 3 juillet 1811: «Il a dit avant-hier à un
+homme de la cour: «Vous ne trouverez pas dans ma cave une seule
+bouteille de bourgogne ni de champagne.»]
+
+[Note 16: _Id._, 20 octobre.]
+
+[Note 17: _Id._, 9 janvier.]
+
+[Note 18: _Id._, 14 avril 1812.]
+
+[Note 19: Otto à Champagny, 2 février 1811. En relatant ce propos,
+Otto ajoute: «Le général Kerpen m'a dit, il y a quelques jours: «Il faut
+avouer que l'armée autrichienne est la première armée du monde.»--«Vous
+nous rendez bien fiers, monsieur le baron.»]
+
+[Note 20: Le baron de Bourgoing, ministre de France en Saxe, à
+Champagny, 29 septembre 1810.]
+
+Cependant, ce n'est à Vienne ni l'armée, ni le grand public, ni la cour,
+qui impriment le mouvement et suggèrent les décisions. La grande
+puissance, celle devant qui tout le monde s'efface et s'incline, c'est
+la société: un composé de coteries aristocratiques, auxquelles se joint
+une brillante colonie d'étrangers. Nul n'échappe à l'influence des
+rapports de société, à l'empire des convenances, à la tyrannie des
+préjugés mondains. Le gouvernement de l'Autriche ressemble à un salon,
+de haute et aristocratique compagnie; il en a l'aspect élégant, les
+corruptions, la frivolité et les dédains. La galanterie s'y mêle à tout,
+les affaires se mènent au son des orchestres, se traitent sous
+l'éventail, et là, comme en tout salon bien ordonné, ce sont les femmes
+qui donnent le ton et président: «Malgré la grande austérité de moeurs
+du souverain,--écrit un diplomate,--elles ont plus d'influence qu'elles
+n'en eurent autrefois à Versailles[21].» Les unes dirigent l'opinion par
+«leurs charmes et leur complaisance», les autres par la force des
+situations acquises: derrière la milice des jeunes et jolies femmes
+apparaît la réserve imposante des douairières, «qui joignent au souvenir
+de leurs anciens exploits un grand nom, beaucoup de caractère et l'art
+de faire et de défaire les réputations[22]».
+
+[Note 21: Otto à Champagny, 24 juillet 1811.]
+
+[Note 22: _Id._, 2 février.]
+
+Or, à Vienne plus qu'en aucun lieu du monde, les femmes ont la France et
+son gouvernement en exécration. Les triomphes du peuple révolutionnaire
+ont froissé leurs intérêts, diminué leur bien-être, meurtri leur
+orgueil: elles les jugent une calamité et plus encore une inconvenance;
+elles s'honorent d'une hostilité irréconciliable parce que la France a
+oublié son passé de grande dame pour se jeter aux bras d'un parvenu, et
+que Bonaparte n'est pas du monde. Au contraire, elles aiment et suivent
+la Russie, parce qu'elles y voient la puissance libératrice et
+vengeresse, parce que les Russes de Vienne, c'est-à-dire le groupe dont
+le comte Razoumovski est le chef, régentent la mode et gouvernent les
+vanités. Dans une ville où la cour se montre peu et vit mesquinement, où
+la noblesse est appauvrie d'argent et folle de plaisirs, la maison
+toujours ouverte de Razoumovski, cet hôtel «qui ressemble au palais d'un
+souverain[23]», le salon de la princesse Bagration et celui de ses
+émules donnent à la société un centre et un point de ralliement: la
+coterie russe domine et entraîne toutes les autres par le prestige de
+son faste et sa remuante activité.
+
+[Note 23: _Id._, 30 janvier.]
+
+Metternich, malgré les attaches qu'on lui prête avec la cour des
+Tuileries, est obligé de composer avec ces puissances, et c'est
+merveille que de voir cet homme d'État équilibriste pencher
+alternativement des deux côtés, sans jamais perdre pied, et donner de
+l'espoir à tout le monde. Il sait, suivant les heures, changer de milieu
+et de langage: on le voit successivement en affaires avec la France et
+en coquetterie avec la Russie. Après avoir conféré le matin avec le
+comte Otto, représentant de l'Empereur, il dîne chez Razoumovski: le
+matin même, à côté du cabinet où il donne ses audiences, il fait répéter
+le ballet qui se dansera le soir à l'hôtel Razoumovski et où sa fille
+doit jouer le principal rôle; les diplomates qui viennent de
+l'entretenir n'en peuvent croire leurs oreilles, quand les échos de la
+chancellerie leur apportent le soupir mélodieux des violons ou le rythme
+entraînant d'un air de valse[24]. Metternich participe lui-même aux
+divertissements qu'organise la colonie russe, et figure dans des
+tableaux vivants. Cette frivolité est en partie chez lui calcul
+politique, mais aussi le goût et le besoin de la société, la passion de
+la femme, l'attirent invariablement où l'on s'amuse et où l'on aime:
+Otto reconnaît lui-même que ses remontrances ne tiendront pas devant «un
+regard de la princesse Bagration[25]». Sans parler de tous les arguments
+qui peuvent agir sur un ministre peu considéré et besogneux, Metternich
+résistera-t-il aux influences mondaines, quand elles s'uniront pour
+faire valoir auprès de lui l'appât tentateur que l'empereur de Russie
+compte présenter à l'Autriche?
+
+[Note 24: Otto à Champagny, 30 janvier et 2 février 1811.]
+
+[Note 25: Otto à Champagny, 6 février 1811. «La princesse Bagration,
+écrivait le 2 février notre ambassadeur, se livre avec tant d'ardeur à
+la politique qu'elle a été successivement la bonne amie de trois
+ministres des affaires étrangères.»]
+
+Si l'Autriche se montre réfractaire à la tentation, on l'immobilisera
+par la terreur. La Russie peut lui faire beaucoup de mal et lui créer
+dans son intérieur de graves embarras. Les Hongrois, en démêlés
+constants avec leur souverain, cherchent un point d'appui au dehors pour
+résister à l'arbitraire autrichien, et leurs regards se tournent vers
+le Nord. Parmi les millions de Slaves qui peuplent la monarchie,
+beaucoup pratiquent la religion grecque: la similitude de croyance est
+un lien qui les rattache au Tsar de Moscou[26]. Père commun de tous les
+orthodoxes, Alexandre n'a qu'à élever la voix pour provoquer contre
+l'Autriche des soulèvements nationaux et l'envelopper d'insurrections.
+Mais il est probable que l'Autriche n'obligera pas à user contre elle de
+ces moyens extrêmes et peu séants entre monarchies légitimes: elle
+préférera s'entendre à l'amiable, accepter le troc qui lui sera offert.
+A supposer qu'elle répugne à se jeter d'emblée dans une nouvelle
+coalition, elle s'engagera tout au moins à une neutralité bienveillante;
+ses troupes, rangées au bord de ses frontières, resteront l'arme au pied
+et feront la haie sur le passage des Russes, quand ceux-ci traverseront
+l'Allemagne du Nord pour achever la libération de la Prusse et
+accéléreront le pas jusqu'à l'Elbe.
+
+[Note 26: «Jusque dans les cabanes des paysans grecs, écrit Otto le
+17 juillet 1811, on trouve les images de Catherine et d'Alexandre,
+devant lesquelles on a soin d'allumer tous les samedis une petite bougie
+et, en cas de nécessité, un copeau de bois résiné.»]
+
+Sur l'Elbe, un corps français apparaît enfin et se tient en faction,
+appuyant sa gauche à la mer, son centre à Hambourg, sa droite à
+Magdebourg; c'est le 1er corps, celui de Davout, avec ses trois
+divisions, ses quinze régiments d'infanterie, ses huit régiments de
+cavalerie, ses quatre-vingts pièces d'artillerie. Derrière ce rempart de
+troupes commence l'Allemagne proprement française: les départements
+réunis, c'est-à-dire le littoral hanséatique et ses annexes, le royaume
+de Jérôme-Napoléon, le duché de Berg, administré directement au nom de
+l'Empereur, un chaos de seigneuries et de villes humblement soumises;
+plus bas, en tirant vers le sud, les principaux États de la
+Confédération, la Bavière, le Wurtemberg, le duché de Bade, les grands
+fiefs de l'Empire. Dans tous ces pays, les forces organisées, les
+ressources de l'État sont sous la main du maître: les rois obéissent à
+ses agents diplomatiques ou à ses commandants militaires: entre la mer
+du Nord et le Mein, la grande autorité est Davout, revenu depuis peu à
+son quartier général de Hambourg: il commande, avec le 1er corps, la 32e
+division militaire, comprenant tous les territoires annexés: en fait,
+c'est un gouverneur général des pays au delà du Rhin et un vice-empereur
+d'Allemagne. Sous sa main rude et ferme, les peuples n'osent bouger,
+mais conspirent sourdement, car leurs souffrances augmentent sans cesse,
+et la mesure paraît comble.
+
+En quelque endroit que l'on jette les yeux, ce n'est que détresse et
+langueur. Hambourg vivait de son port: la fermeture de l'Elbe a ruiné
+cette grande maison de commerce: les magasins sont vides ou inutilement
+encombrés, les comptoirs déserts, les banques et les établissements de
+crédit s'écroulent avec fracas: symptôme caractéristique, le nombre des
+propriétés mises en vente et qui ne trouvent pas acquéreur s'accroît
+tous les jours, suivant une proportion régulière et désolante[27].
+Ailleurs, sur le littoral et dans l'intérieur des terres, en Westphalie,
+en Hanovre, en Hesse, en Saxe, l'interruption du commerce, les entraves
+apportées à la circulation des denrées, l'accumulation des règlements
+prohibitifs ont suspendu la vie économique. Les douanes et la fiscalité
+françaises, introduites ou imitées de tous côtés pour assurer
+l'observation du blocus, font le tourment des peuples. C'est une
+Inquisition nouvelle, qui frappe les intérêts et s'attaque à la bourse:
+elle a ses procédés d'investigation minutieux et vexatoires, ses
+espions, ses délateurs, ses jugements sommaires, ses autodafés:
+périodiquement, à Hambourg, à Francfort, elle brûle par grandes masses
+les marchandises suspectes, en présence des habitants que consterne
+cette destruction de richesses.
+
+[Note 27: _Bulletins de police_, janvier à mars 1811. Archives
+nationales, AF, IV, 1513-1514.]
+
+Ces vexations matérielles accélèrent la renaissance de l'esprit
+national. L'Allemagne s'est réveillée sous la douleur: les meurtrissures
+de sa chair lui ont rendu le sentiment et la conscience d'elle-même.
+Maintenant, il y a de sa part effort continu pour remonter à ses
+origines et à ses traditions, pour réunir tous ses enfants par des
+souvenirs et des espoirs communs, pour créer l'unité morale de la
+nation, pour refaire une âme à la patrie, avant de lui restituer un
+corps. C'est le travail des Universités et des salons, des milieux
+intellectuels et pensants, de la littérature et de la philosophie, du
+livre et du journal. La presse, quoique étroitement surveillée, vante le
+passé pour faire ressortir les humiliations du présent, commence une
+guerre d'allusions: reprenant les formules françaises, elle proclame à
+mots couverts «l'unité et l'indivisibilité de la Germanie[28]», et ses
+appels voilés, se répondant de Berlin à Augsbourg, d'Altona à Nuremberg,
+montrent que partout les haines se comprennent et s'entendent. Les
+sociétés secrètes, nées en Prusse, se ramifient au dehors, envahissent
+la Saxe et la Westphalie, remontent le cours du Rhin, pénètrent jusqu'en
+Souabe: elles portent en tous lieux leurs initiations occultes, leurs
+signes de ralliement, le symbolisme de leurs formules et de leurs rites,
+qui tendent à susciter une horreur mystique de l'étranger et qui
+instituent en Allemagne une religion de la Haine. Ainsi se préparent les
+esprits à l'idée d'un soulèvement général. Sans doute,--c'est un agent
+russe qui en fait justement la remarque[29],--la Germanie ne sera jamais
+une Espagne: cette lourde et patiente nation n'ira pas, comme la sèche
+et colérique Espagne, s'insurger d'elle-même et s'attaquer à
+l'usurpateur d'un élan frénétique. La nature de son sol, son tempérament
+s'y opposent. L'Allemagne ne prendra pas l'initiative: elle peut
+recevoir l'impulsion. Au contact des armées russes et prussiennes, les
+tentatives de 1809 se renouvelleront sans doute, se multiplieront; des
+Schill, des Brunswick-Oels vont renaître et se lever en foule, organiser
+des bandes qui inquiéteront les flancs et les derrières de l'armée
+française: par les cheminements souterrains qu'ont pratiqués les
+sociétés secrètes, on verra se répandre au loin et fuser
+l'insurrection[30].
+
+[Note 28: Otto à Maret, 10 février 1811.]
+
+[Note 29: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,
+XXI, 113-114.]
+
+[Note 30: Sur l'état de l'Allemagne, voy., outre les ouvrages
+précédemment cités pour la Prusse, KLEINSCHMIDT, _Geschichte des
+Koenigreichs Westphalen_, 340-366; RAMBAUD, _L'Allemagne sous Napoléon
+1er_, 425-479; les correspondances de Saxe, Westphalie, Bavière,
+Wurtemberg, aux archives des affaires étrangères. Aux archives
+nationales, AF, IV, 1653-1656, les lettres de Davout et de Rapp, avec
+leurs annexes, sont une précieuse source d'informations.]
+
+Les gouvernements, à l'exception des pouvoirs purement français,
+résisteront difficilement à la poussée des peuples. Ils semblent
+eux-mêmes à bout de résignation. Chez les rois et princes du Sud, à
+Munich, à Stuttgard, à Carlsruhe, le souvenir des bienfaits reçus, des
+agrandissements obtenus, s'efface de plus en plus; ces princes
+voudraient moins de territoires et plus d'indépendance: la continuité
+d'exigences persécutrices, l'horreur de descendre peu à peu «au rang de
+préfets français», peut les jeter à tout moment en des résolutions
+extrêmes: parmi ces souverains, il en est un tout au moins, celui de
+Bavière, qui parle de faire comme Louis de Hollande et de quitter la
+place, de déserter ses États, de fuir pour échapper à l'homme qui rend
+intenable le métier de roi et de «mettre la clef sous la porte[31]».
+
+[Note 31: Rapport de l'agent français Marcel de Serres, transmis par
+Davout le 30 septembre 1810. Archives nationales, AF, IV, 1653. Cf. les
+_Mémoires de Rapp_, nouvelle édition, 154.]
+
+Le mécontentement ne s'arrête pas aux limites de l'Allemagne: il les
+dépasse de toutes parts. Sur le littoral, il se prolonge et redouble
+d'intensité en Hollande; là, une nationalité tenace résiste à
+l'absorption et ne veut pas mourir. Au sud de l'Allemagne, les vallées
+des Alpes recèlent un brasier de haines, l'ardent Tyrol, qui a eu en
+1809 ses héros et ses martyrs. Les Alpes franchies, si l'observateur
+descend dans les plaines lombardes, s'il parcourt cette Italie que
+Bonaparte a naguère transportée et ravie, il constate que l'enthousiasme
+est mort et l'affection éteinte. Le pouvoir nouveau, par ses rigueurs
+méthodiques, fait regretter parfois les abus qu'il a détruits: il pèse
+trop lourdement sur le présent pour qu'on s'aperçoive du travail
+initiateur et fécond par lequel il jette les semences de l'avenir. Dès
+l'automne de 1810, Alexandre a fait prendre des renseignements sur
+l'état des esprits en Italie[32]; il a pu constater l'impopularité du
+régime français, la résistance à la levée des impôts, au système
+continental, à la conscription surtout, et s'ajoutant aux atteintes du
+mal universel, l'indignation des consciences catholiques contre le
+monarque tyran du Pape et tourmenteur de prêtres. A l'extrémité de la
+Péninsule, Murat s'irrite du joug: il s'échappe en propos suspects et
+commence à regarder du côté de l'Autriche[33]. D'un bout à l'autre de
+l'Europe centrale, Napoléon a perdu l'empire des âmes; son pouvoir
+universellement subi, illimité, écrasant, est pourtant précaire, car il
+ne repose plus que sur la force.
+
+[Note 32: Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+[Note 33: Voy. spécialement à ce sujet la lettre écrite le 30 août
+1811 par le duc de Bassano au comte Otto. Archives des affaires
+étrangères, Vienne, 389.]
+
+Au delà de l'Italie et de l'Allemagne, derrière un glacis composé
+d'États feudataires et de départements annexés, la France elle-même
+apparaît. Au premier abord, elle présente un aspect incomparable de
+splendeur et de force, cette France admirée et haïe: ce qu'on voit en
+elle, c'est une nation merveilleusement disciplinée, superbement
+alignée, manoeuvrant comme un régiment, dressée et entraînée aux tâches
+héroïques: une administration ponctuelle, sûre d'elle-même et se sentant
+soutenue: de grandes institutions se consolidant ou s'ébauchant et
+dessinant sur l'horizon leurs lignes majestueuses; des oeuvres d'utilité
+publique ou de magnificence partout entreprises; nulle initiative
+individuelle, mais l'impulsion donnée d'en haut aux talents, aux
+dévouements, aux arts de la paix comme aux travaux de la guerre:
+l'émulation continuellement suscitée et entretenue, devenue le principal
+moyen de gouvernement: la vie publique organisée comme un grand
+concours, avec distribution périodique de palmes et de récompenses, qui
+stimulent l'ambition de se distinguer et l'ardeur à servir.
+
+Cependant, sous cette magnifique ordonnance, un sourd et profond malaise
+se découvre. D'abord, la France souffre matériellement: les impôts sont
+lourds, s'aggravent d'année en année, s'attaquant à toutes les formes de
+la richesse et surtout de la consommation: le plus dur de tous, l'impôt
+du sang, épuise les générations et en tarit la sève. Le commerce se
+meurt: l'industrie, qui s'est crue maîtresse du marché européen par la
+suppression de la concurrence anglaise, a pris quelque temps un fiévreux
+essor; puis l'excès de la production et une folie de spéculations
+hasardeuses ont amené une crise. Aujourd'hui, à Paris et dans les
+principales villes, les faillites se succèdent, les maisons les plus
+solides manquent tour à tour: c'est l'effondrement du marché et la
+panique des capitaux[34]. Les manufactures, les grands établissements
+métallurgiques ferment leurs ateliers: l'industrie lyonnaise est dans la
+désolation; à Avignon, à Rive-de-Gier, on craint des troubles; à Nîmes,
+les rapports de police signalent trente mille ouvriers sans travail[35];
+il y en aura tout à l'heure vingt mille au faubourg Saint-Antoine. A
+côté de la détresse matérielle, c'est la gêne et la compression morales:
+toute spontanéité de pensée et d'expression interdite, un silence
+étouffant, une nation entière qui parle bas, par crainte d'une police
+ombrageuse, tracassière, tombant dans l'ineptie par excès de méfiance et
+faux zèle. C'est sur ce fond de mécontentements et d'angoisses que
+s'élève l'édifice éblouissant de l'administration et de la cour: le
+monde officiel et militaire, animé, brillant, gorgé d'or qu'il dépense à
+pleines mains, dans une fièvre de jouir: le luxe et les embellissements
+de la capitale, les grands corps de l'État se superposant dans une
+gradation imposante, les deux noblesses, l'ancienne et la nouvelle,
+groupées autour du trône: enfin, dominant tous ces sommets, l'Empereur
+dans son Paris, moins accessible que par le passé, s'entourant d'hommes
+d'ancien régime, aimant à avoir des courtisans de naissance pour le
+servir et l'encenser, s'immobilisant parfois dans une attitude
+hiératique, s'isolant matériellement de son peuple de même que sa pensée
+s'isole dans le désert de ses conceptions surhumaines. Sa sévérité
+croissante, son despotisme inquiet, son front orageux indisposent et
+éloignent: le temps est proche où un agent russe écrira: «Tout le monde
+le redoute: personne ne l'aime[36].»
+
+[Note 34: Sur ce _krach_ de 1811, voy., indépendamment de la
+_Correspondance impériale_ (XXVIII, _passim_) et des _Mémoires de
+Mollien_, III, 288-289, la collection des _Bulletins de police_,
+archives nationales, AF, IV, 1513 et suiv. _Bulletin_ du 18 janvier
+1811: «Les gens les plus sages dans le commerce sont effrayés de
+l'avenir. La crise est telle que chaque jour tout banquier qui arrive à
+quatre heures sans malheur s'écrie: «_En voilà encore un de passé!_»]
+
+[Note 35: _Bulletin_ du 16 mars.]
+
+[Note 36: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,
+XXI, 271.]
+
+Parole dictée par la haine et souverainement injuste, si on prétend
+l'appliquer à l'ensemble de la nation. Malgré tout, les masses urbaines
+et rurales, dans leur plus grande partie, demeurent inviolablement
+fidèles à l'homme qui leur est apparu au lendemain de la Révolution
+comme le grand pacificateur, qui a surexcité en même temps leurs plus
+nobles instincts et leur a largement dispensé l'idéal. La France
+populaire reste à celui qui l'a prise, fascinée, émerveillée: elle ne
+comprend pas le présent et l'avenir sans Napoléon: elle souffre par lui
+et ne l'accuse point. Ce qui est vrai, c'est que les classes moyennes et
+élevées se détachent. À mesure qu'elles s'éloignent de la Révolution,
+elles goûtent moins le bienfait de l'ordre rétabli et se prennent à
+regretter la liberté proscrite: elles s'affligent de voir la paix
+religieuse, cette grande oeuvre du Consulat, compromise à nouveau,
+l'arbitraire se développant à outrance et renaissant sous mille formes.
+Ce qui est plus vrai encore, c'est que ces classes, inquiètes
+d'excessifs triomphes, ont la sensation de vivre en plein rêve, sous le
+coup de l'inévitable réveil, et que déjà les habiles, les avisés,
+songent à se ménager l'avenir par une infidélité prévoyante. Depuis deux
+ans et demi, il existe une conspiration latente de quelques grands
+contre le maître, prête à saisir l'occasion d'un revers au dehors, d'un
+malheur national, pour exécuter le geste imperceptible et félon qui
+précipitera le colosse ébranlé. Alexandre le sait, car il entretient
+depuis 1809 une correspondance tour à tour directe et indirecte avec
+Talleyrand, l'un des moteurs de l'intrigue[37]. Il sait que la famille
+impériale compte ses mécontents et ses révoltés, car il possède dans son
+dossier de renseignements une lettre que lui a écrite le roi Louis et
+qui surpasse en amertume contre l'Empereur les plus âpres pamphlets[38].
+Par des propos recueillis, par des lettres interceptées, il connaît les
+allures sourdement frondeuses des classes éclairées, la fatigue des
+fonctionnaires, la lassitude des populations, l'atonie et l'épuisement
+du corps social tout entier. Puis, derrière la France pliant sous le
+poids de sa propre grandeur, derrière cette nation surmenée, il voit
+l'Espagne qui s'attache à elle et la ronge, l'Espagne atroce et sublime,
+défendant pied à pied son sol imprégné de sang et gonflé de cadavres,
+ses villes en ruine, ses sanctuaires dévastés, massacrant en détail les
+troupes d'occupation et s'exterminant elle-même dans une guerre
+affreuse. Il sait que Napoléon a cinq armées en Espagne et n'en peut
+venir à bout: enfin, au fond de la Péninsule, au sud du Portugal, il
+aperçoit Wellesley et ses Anglais toujours debout, couvrant Lisbonne,
+immobilisant Masséna, et l'opiniâtreté britanique, retranchée et terrée
+dans les ouvrages de Torres-Vedras, mettant des bornes à l'impétuosité
+française.
+
+[Note 37: Voy. le tome II, p. 46.]
+
+[Note 38: Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+Si Napoléon détient matériellement l'Europe à l'exception de ses
+extrémités, l'Océan lui échappe: l'Angleterre entoure les côtes de ses
+flottes, emprisonne les escadres françaises dans leurs ports, oppose au
+blocus décrété à Berlin et à Milan un contre-blocus, et cerne l'immense
+empire de mers ennemies. Le continent ne lui est fermé qu'en apparence:
+son commerce, déjouant les sévérités du blocus, s'infiltre toujours en
+Europe par le Nord, par la Russie qui lui reste entr'ouverte. Les
+denrées coloniales dont l'Angleterre s'est fait l'unique acquéreur, sont
+reçues dans les ports russes, pourvu qu'elles s'y présentent à bord de
+bâtiments américains, employés et assujettis à ce service. Parmi ces
+produits, les uns se débitent sur place, les autres traversent le vaste
+empire: après qu'ils ont paru s'y absorber et s'y perdre, on les voit
+réapparaître sur la frontière occidentale, ressortir par Brody, devenu
+un vaste centre de contrebande, et se répandre clandestinement en
+Allemagne. Alexandre continue à favoriser ce commerce et ce transit
+interlopes. Bien plus, il a dessein, dans tous les cas, de développer
+encore et de régulariser ses relations économiques avec l'Angleterre,
+car il y voit le seul moyen de mettre fin à la crise économique dont
+souffrent ses peuples et de recréer la fortune publique. Que la guerre
+éclate ou non, il est résolu, dès que l'occasion lui paraîtra propice, à
+ouvrir ses ports aux bâtiments anglais eux-mêmes, à l'invasion en masse
+des produits britanniques, et désormais cette intention demeurera
+constamment à l'arrière-plan de sa pensée[39].
+
+[Note 39: Nous en trouverons l'aveu dans un rapport rédigé par le
+comte de Nesselrode à la suite d'une conversation avec l'empereur
+Alexandre, rapport analysé par nous et cité au chapitre VIII.]
+
+Quant au rapprochement politique avec Londres, il juge inutile de le
+précipiter; pourquoi se démasquer trop tôt, pourquoi brusquer la paix
+officielle et l'alliance, alors qu'il existe entre les parties les plus
+actives des deux nations un accord spontané et virtuel? Les
+représentants du Tsar dans la plupart des capitales, les Russes établis
+à l'étranger, les membres de cette société nomade qui s'est dispersée
+aux quatre coins de l'Europe, s'associent d'eux-mêmes aux agents secrets
+que l'Angleterre entretient auprès des différentes cours, et c'est ce
+travail en commun qui prépare, dispose et réunit les éléments d'une
+sixième coalition. Sans doute, la terreur qu'inspire Napoléon est si
+grande qu'elle peut empêcher l'effet de ce concert. Tous ces chefs
+d'État, tous ces ministres qui parlent de se lever contre lui, tremblent
+devant sa face: dès qu'il se montre, dès qu'il gronde et menace, une
+épouvante atroce les serre aux entrailles: le spectacle qu'offre partout
+l'Europe, à ce moment de l'histoire, c'est le combat de la haine et de
+la peur, et bien hardi serait celui qui affirmerait dès à présent
+laquelle des deux doit l'emporter sur l'autre. Cependant, Alexandre
+s'est dit qu'un seul coup, rapidement et audacieusement porté,
+détruirait le prestige du conquérant, anéantirait l'idée qu'on se fait
+de son pouvoir, produirait dans les esprits une révolution qui se
+traduirait par l'universelle prise d'armes. Napoléon sera vaincu dès
+l'instant où chacun aura la certitude qu'il peut l'être. L'enlèvement du
+grand-duché, la transformation en ennemi de cette vedette fidèle,
+l'écrasement des postes français entre la Vistule et l'Elbe,
+l'apparition des Russes au coeur de l'Allemagne, peuvent fournir cette
+démonstration, et c'est pourquoi Alexandre attend «avec la plus vive
+impatience», suivant sa propre expression[40], la réponse de
+Czartoryski, qui va lui ouvrir ou lui fermer les chemins. Il espère, il
+croit que, s'il réussit dans son effort pour tirer à soi la Pologne,
+pour détourner l'Autriche de Napoléon et lui soustraire définitivement
+la Suède, ces éclatantes désertions entraîneront tout à leur suite; que
+les rois, les ministres, les peuples, les armées, s'insurgeant contre le
+despote qui pèse insupportablement sur l'Europe, voleront au-devant du
+Tsar libérateur.
+
+[Note 40: Lettre insérée dans les _Mémoires de Czartoryski_, II,
+253.]
+
+
+
+II
+
+A l'extrême fin de janvier, un agent déguisé quittait Pulawi, résidence
+des Czartoryski dans le duché de Varsovie, et se dirigeait vers la
+frontière russe. Il la franchit avec mille précautions, évitant les
+chemins fréquentés, «les endroits surveillés[41]», et arriva à Grodno.
+Là, il remit un pli au gouverneur de la ville, M. Lanskoï; cette lettre
+en contenait une autre, adressée à l'empereur de toutes les Russies:
+c'était la réponse de Czartoryski aux premières ouvertures d'Alexandre:
+elle fut transmise très mystérieusement au Palais d'hiver. L'effroi
+inspiré par Napoléon à tous les souverains obligeait les plus puissants,
+comme les plus humbles, à tramer leurs révoltes dans l'ombre et à se
+faire conspirateurs[42].
+
+[Note 41: _Mémoires de Czartoryski_, II, 270.]
+
+[Note 42: La réponse de Czartoryski et la seconde lettre
+d'Alexandre, dont nous citons ci-après de nombreux extraits, ont été
+publiées à la suite des _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 255 à
+278.]
+
+La réponse de Czartoryski abondait en objections. Le projet actuellement
+en cause était pourtant celui dont il avait fait l'espoir et le but de
+sa vie. Suivant une tradition, en 1805, à Pulawi, lui et les siens
+s'étaient jetés aux pieds d'Alexandre et l'avaient supplié à genoux de
+leur rendre une patrie. Mais en 1805 la Pologne inerte et partagée,
+isolée de tout secours, ne pouvait attendre sa renaissance que d'un
+mouvement spontané et d'une inspiration miséricordieuse d'Alexandre.
+Depuis lors, un grand espoir s'était levé pour elle du côté de
+l'Occident; Napoléon l'avait atteinte et touchée: il l'avait tirée à
+demi du tombeau; il avait fait du duché la pierre d'attente d'une
+reconstitution totale. Les habitants des provinces varsoviennes, en se
+détournant de lui pour répondre aux appels de la Russie, n'allaient-ils
+pas compromettre leur destinée au lieu de l'assurer? Se détacher de
+Napoléon, n'était-ce point jeter un défi à la fortune? Puis, les offres
+d'Alexandre étaient-elles sincères? Fallait-il y voir autre chose qu'un
+moyen de circonstance et un appât trompeur? Le Tsar tiendrait-il ses
+engagements au lendemain du succès, en admettant qu'il pût vaincre?
+Toutes ces craintes percent chez Czartoryski, à travers les réticences
+et les ambiguïtés de son langage; on sent en lui de douloureux combats,
+une lutte entre le patriotisme et la reconnaissance: lorsqu'il raisonne
+ses convictions et ses espérances, elles le poussent vers Napoléon, mais
+son coeur le ramène et le retient du côté d'Alexandre.
+
+Sans repousser le projet, sans l'accueillir d'emblée, il le discute: il
+indique comment, selon lui, l'entreprise peut devenir moins
+irréalisable. Il ne repousse pas en principe le raisonnement fondamental
+d'Alexandre: après avoir constaté l'attachement enthousiaste et très
+naturel que les Varsoviens ont voué à l'empereur des Français, il
+convient que tout sentiment cède dans leurs coeurs au désir passionné de
+recouvrer une patrie complète et viable; peut-être se donneront-ils au
+premier qui leur offrira tout de suite ce que Napoléon leur laisse
+entrevoir dans un nuageux avenir, mais encore faut-il qu'aucun doute ne
+subsiste en eux sur la sincérité et l'étendue de ces offres, sur
+l'entière satisfaction de leurs voeux. En conséquence, il ne suffit pas
+que l'empereur Alexandre promette et même décrète en principe le
+rétablissement du royaume; il est de toute nécessité que ce prince fasse
+savoir de quoi se composera le royaume restauré, quel sera son sort,
+quels seront ses rapports avec la Russie, et qu'il prenne des
+engagements détaillés. Czartoryski revient plusieurs fois sur cette
+idée, en termes dénotant une persistante méfiance: se rendant compte que
+le duché peut aujourd'hui jeter entre les deux empereurs le poids qui
+emportera la balance, il pose nettement des conditions et réclame des
+garanties.
+
+Sur trois points, il désire que l'empereur de Russie daigne s'expliquer
+et précise ses intentions magnanimes. Ce généreux bienfaiteur est-il
+disposé à reconstituer la Pologne telle qu'elle existait avant les
+partages, avec toutes ses provinces? Garantira-t-il aux Polonais non
+seulement l'autonomie sous son sceptre, mais la liberté politique, un
+régime représentatif et constitutionnel? La constitution du 3 mai 1791
+«est gravée dans leurs coeurs en caractères ineffaçables». En effet,
+elle a marqué un grand effort de la Pologne sur elle-même, une tentative
+de sa part pour se régénérer et supprimer les vices mortels de son
+ancien état politique: en décrétant le statut qui organisait la liberté
+tout en réprimant l'anarchie, la Pologne s'est montrée digne de vivre,
+au moment même où les trois puissances copartageantes s'apprêtaient à
+lui porter les derniers coups. La remise en vigueur de la constitution
+du 3 mai semble la seconde des garanties à solliciter. En troisième et
+dernier lieu, il paraît indispensable d'assurer à la Pologne ressuscitée
+des débouchés commerciaux, un régime économique qui procure à ce peuple
+exténué par les privations, inerte et languissant, un peu de soulagement
+matériel et d'air respirable. Sous ces trois conditions, il n'est pas
+interdit d'espérer que les Varsoviens sacrifieront les devoirs de la
+reconnaissance à l'intérêt supérieur de la restauration nationale.
+
+A supposer ce résultat acquis, le succès de l'entreprise n'en
+demeurerait pas moins problématique, car elle se heurterait à l'homme
+qui possède le génie et la force, à celui qui, depuis quinze ans,
+commande à la victoire. Parmi les chances de réussite qu'Alexandre
+énumère, Czartoryski en relève plus d'une qui lui semble douteuse.
+Est-il si facile d'assaillir brusquement Napoléon et de le surprendre?
+S'il «fait le mort» aujourd'hui, n'est-ce pas avec intention et pour
+tendre un piège à ses ennemis? En admettant que «sa léthargie» soit
+réelle, sera-t-il possible de mettre jusqu'au bout son attention en
+défaut? Son ambassadeur en Russie, le général de Caulaincourt, ne
+possède-t-il pas de multiples moyens d'investigation et de surveillance?
+L'empereur Alexandre a-t-il songé à se précautionner du côté de
+l'Autriche, à s'assurer de cet indispensable facteur? Est-il sûr de
+retrouver sur le champ de bataille toutes les forces que ses généraux et
+ses administrateurs font figurer dans leurs rapports? S'est-il mis à
+l'abri de tout mécompte? «J'ai vu si souvent en Russie cent mille hommes
+inscrits sur le papier, et n'en faisant, au dire de tout le monde, que
+soixante mille effectifs!... Le temps des marches, la possibilité de
+distraire les troupes des endroits menacés, de les faire arriver au jour
+et aux lieux marqués, auront-ils été exactement calculés? Votre Majesté
+Impériale aura affaire à un homme vis-à-vis duquel on ne se trompe pas
+impunément.»
+
+Au lieu de simples assurances, Czartoryski voudrait des explications,
+des éclaircissements, des certitudes: il les demande avec une hardiesse
+respectueuse, enveloppant son questionnaire de remerciements attendris,
+de compliments et d'hommages. Finalement, sous les réserves indiquées,
+il se déclare prêt à servir la grande idée; il va se rendre à Varsovie,
+voir quelques personnes, procéder par tâtonnements discrets, en
+attendant de nouvelles directions. Mais les dernières lignes de sa
+lettre trahissent encore une fois le trouble de son âme, montrent que la
+confidence inattendue dont il a été honoré a jeté en lui plus d'émotion
+que de ravissement: «Je ne saurais exprimer, dit-il, tout ce qui se
+passe en moi, de combien d'espérances et de craintes je suis
+continuellement agité. Quel bonheur ce serait de travailler à la fois à
+la délivrance de tant de nations souffrantes, à la félicité de ma patrie
+et à la gloire de Votre Majesté! Quel bonheur de voir réunis tous ces
+différents intérêts que le sort avait paru rendre à jamais contraires!
+Mais souvent il me paraît que c'est trop beau, trop heureux pour pouvoir
+arriver, et que le génie du mal, qui semble toujours veiller pour rompre
+des combinaisons trop fortunées pour l'humanité, parviendra aussi à
+déranger celle-ci.»
+
+ * * * * *
+
+Si peu encourageante que fût cette réponse, Alexandre n'y trouva
+nullement motif à désespérer. Sa résolution était trop ferme pour
+reculer devant le premier obstacle. Après un jour et deux nuits de
+réflexions, il reprend la plume, fait une seconde lettre à Czartoryski
+et s'y montre décidé, tant que l'impossibilité ne lui en sera pas
+clairement démontrée, à aller de l'avant: «C'est avant-hier soir,
+écrit-il, que j'ai reçu, mon cher ami, votre intéressante lettre du
+18/30 janvier, et je m'empresse de vous répondre tout de suite. Les
+difficultés qu'elle me présente sont très grandes, j'en conviens: mais,
+comme je les avais prévues en grande partie, et que les résultats sont
+si majeurs, s'arrêter en chemin serait le plus mauvais parti.»
+
+Ceci posé, il s'attaque successivement aux objections de Czartoryski et
+s'efforce de les détruire. En fait de garanties, il les accorde toutes.
+«Les proclamations sur le rétablissement de la Pologne doivent précéder
+toute chose, et c'est par cette oeuvre que l'exécution du plan doit
+commencer.» La Pologne nouvelle comprendra, avec le duché, les provinces
+livrées à la Russie par les trois partages et même, s'il est possible,
+la Galicie autrichienne: ses limites à l'est seront la Dwina, la
+Bérézina et le Dnieper. Alexandre ne craint pas d'entailler largement
+les frontières de la Russie pour refaire place à une vaste Pologne,
+hardiment dessinée. Il lui promet autonomie complète, gouvernement,
+armée, administration indigènes: sans se prononcer positivement sur la
+constitution du 3 mai, dont le texte lui est mal connu, il offre «dans
+tous les cas une constitution libérale telle à contenter les désirs des
+habitants». L'union avec l'empire voisin sera purement personnelle: le
+souverain changera suivant les lieux de prérogatives et d'attributions,
+autocrate en Russie, roi constitutionnel à Varsovie.
+
+Passant aux probabilités de succès que comporte actuellement une guerre
+contre la France, Alexandre prétend les faire reposer sur des données
+certaines, précises, nullement hypothétiques. Dans sa première lettre,
+il s'est borné à dire: «Le succès n'est pas douteux avec l'aide de Dieu,
+car il est basé, non sur un espoir de contre-balancer les talents de
+Napoléon, mais uniquement sur le manque de forces dans lequel il se
+trouvera, joint à l'exaspération générale des esprits dans toute
+l'Allemagne contre lui.» Et il a opposé dans une sorte de tableau
+synoptique, aux cent cinquante mille Français ou alliés que Napoléon
+réunira avec peine en Allemagne, deux cent mille Russes, cent trente
+mille Polonais, Prussiens et Danois, sans compter deux cent mille
+Autrichiens, cités pour mémoire. Maintenant, puisque Czartoryski ne se
+contente pas d'une affirmation générale et réclame des détails
+convaincants, on va les lui fournir. Alexandre s'ouvre plus complètement
+et se livre à d'instructifs aveux, qui montrent à quel point le projet
+d'attaque a été étudié et creusé. Il établit, pièces en main, qu'il est
+demeuré au-dessous de la vérité quand il a parlé de deux cent mille
+Russes en chiffres ronds, qu'il en possède deux cent quarante mille cinq
+cents bien comptés, prêts à entrer en campagne, appuyés par une réserve
+de cent vingt-quatre mille hommes. Il fait passer sous les yeux de
+Czartoryski les trois armées qu'il a rangées l'une derrière l'autre; il
+en décompose devant lui les éléments constitutifs et les lui fait
+toucher du doigt, chacun se présentant à tour de rôle et répondant à
+l'appel:
+
+«L'armée, dit-il, qui doit appuyer et combattre avec les Polonais, est
+tout organisée et se trouve composée de huit divisions d'infanterie
+faisant chacune 10,000 hommes, entièrement complètes: ce sont les
+divisions nos. 2, 3, 4, 5, 14, 17, 23, et une division de grenadiers;
+quatre divisions de cavalerie, formant chacune 4,000 chevaux: ce sont
+les divisions nos 1, 2, 3 et 2e de cuirassiers; ce qui fait un total de
+96,000 hommes; de plus, quinze régiments de Cosaques qui forment 7,500
+chevaux; en tout, 106,500.
+
+«Tout ce qui est non combattant en est décompté.
+
+«Cette armée sera soutenue par une autre composée de onze divisions
+d'infanterie, nos 1, 7, 9, 11, 12, 15, 18, 24, 26, une division de
+grenadiers et la division des gardes, et de quatre divisions de
+cavalerie, nommément nos 4, 5, 1re des cuirassiers et celle de la
+cavalerie de la garde. En sus, dix-sept régiments de Cosaques. Total,
+134,000 hommes.
+
+«Enfin, une troisième armée, composée des bataillons et escadrons de
+réserve, est forte de 44,000 combattants, renforcée de 80,000 recrues,
+tous habillés et exercés depuis plusieurs mois aux dépôts.»
+
+Après avoir exposé ses ressources militaires, le Tsar dévoile son plan
+diplomatique. Il livre le secret de la manoeuvre par laquelle il compte
+gagner ou au moins neutraliser l'Autriche: «Je suis décidé, dit-il, à
+lui offrir la Valachie et la Moldavie jusqu'au Sereth, comme échange de
+la Galicie.»--«Il ne me reste plus, ajoute-t-il, qu'à vous parler des
+craintes que vous avez élevées que Caulaincourt n'ait percé le mystère
+dont il s'agit. L'avoir pénétré est impossible, car même le
+chancelier[43] ignore notre correspondance. La question a été plus d'une
+fois débattue avec ce dernier, mais je n'ai pas voulu que personne sût
+que je m'occupe déjà de ces mesures.» Quant aux apprêts militaires, à
+supposer que Caulaincourt en surprenne quelque chose, Alexandre leur
+attribuera un caractère purement défensif: il saura d'ailleurs en
+atténuer et en dissimuler l'importance.
+
+[Note 43: Le comte Roumiantsof, ministre des affaires étrangères
+depuis 1807 et chancelier depuis 1809.]
+
+Ainsi, tout a été de sa part prévu, calculé, combiné: toutes les chances
+ont été tournées en sa faveur. C'est maintenant aux Varsoviens à
+décider s'ils veulent ou non permettre l'accomplissement du projet. Pour
+enlever leur adhésion, Alexandre s'efforce de leur démontrer
+mathématiquement que leur intérêt est de marcher avec lui et de déserter
+la cause française. A cet effet, dans une suite d'alinéas placés en
+regard et en opposition, il met en parallèle les deux hypothèses, celle
+où les soldats et les habitants du duché resteront fidèles à la France,
+celle où ils embrasseront le parti contraire.
+
+Dans le premier cas, leur immobilité obligera les Russes à se tenir sur
+la défensive: «Cela étant, il se peut que Napoléon ne veuille pas
+commencer, du moins tant que les affaires d'Espagne l'occuperont et
+qu'une grande partie de ses moyens s'y trouve. Alors les choses
+continueront à rester sur le pied sur lequel elles se trouvent
+maintenant, et la régénération de la Pologne conséquemment se trouvera
+ajournée à une époque plus éloignée et très indéterminée.» A supposer
+même que Napoléon prenne l'initiative des hostilités et proclame le
+rétablissement du royaume, cette reconstitution sera tout d'abord
+incomplète, puisqu'il faudra arracher les provinces polonaises de Russie
+à la puissance qui les détient actuellement et qui les défendra jusqu'à
+la mort. Par suite, ces provinces et le duché deviendront le théâtre
+d'une lutte furieuse, dévastatrice, qui les couvrira de sang et de
+ruines, qui en fera un champ de désolation, et ces guerres reprendront
+avec plus d'acharnement à la mort de Napoléon, «qui n'est pourtant pas
+éternel.--Quelle source de maux pour la pauvre humanité, pour la
+postérité!»
+
+Qu'on suppose maintenant la seconde hypothèse, qu'on en suive le
+développement. La volte-face des Varsoviens permet à l'empereur russe
+d'agir et de prendre les devants sur son adversaire. Après avoir déclaré
+très nettement que, dans l'état actuel des choses, il ne se fera pas
+l'agresseur et «ne commettra pas cette faute», Alexandre ajoute: «Mais
+tout change de face si les Polonais veulent se joindre à moi. Renforcé
+par les 50,000 hommes que je leur devrai, par les 50,000 Prussiens qui
+alors peuvent, sans risquer, s'y joindre de même, et par la révolution
+morale qui en sera le résultat immanquable en Europe, je puis me porter
+jusqu'à l'Oder sans coup férir.» Par conséquent, le théâtre de la guerre
+se trouvera reporté du premier coup au delà de la Pologne; la
+renaissance de ce peuple s'opérera instantanément, sans secousse, sans
+dommage pour son territoire. Tels seront les résultats certains de la
+jonction entre les deux peuples slaves; au nombre des résultats
+probables, on doit compter la subversion totale de la puissance
+française, l'universelle délivrance, la reconstitution d'une Europe dans
+laquelle la Pologne reprendra pacifiquement sa place. A cette nation si
+durement éprouvée, Alexandre fait entrevoir un avenir de calme et de
+prospérité, la possibilité de guérir ses blessures, de développer ses
+ressources, de refleurir sous l'égide d'un puissant empire qui la
+protégera sans l'opprimer; il multiplie les retouches pour orner des
+plus riantes couleurs le tableau qu'il compose. Seulement, en échange
+des merveilles promises, il demande à son tour des garanties et des
+gages, n'entend pas s'aventurer à la légère: «Si cette coopération des
+Polonais avec la Russie doit avoir lieu», il tient à en recevoir des
+assurances et des preuves _indubitables_: c'est à Czartoryski de les lui
+fournir, de recueillir des engagements, de colliger des signatures parmi
+les chefs de l'armée, parmi les principaux personnages que leur
+naissance ou leurs services placent à la tête de la nation. En
+l'excitant à cette oeuvre d'enrôlement, Alexandre lui recommande encore
+de procéder avec précaution et mystère, de dépister les soupçons de la
+police française, et sa lettre se termine par cette effusion: «Tout à
+vous de coeur et d'âme pour la vie. Mille choses, je vous prie, de ma
+part à vos parents, à vos frères et soeurs.»
+
+
+
+III
+
+Après avoir réitéré ses avances et posé ses conditions à la Pologne,
+Alexandre commença ses tentatives auprès de l'Autriche. A Vienne, la
+marche qu'il suivit rappelle un précédent fameux: il semble voir
+réapparaître la diplomatie secrète de Louis XV, de célèbre et piquante
+mémoire. Pendant toute une partie de son règne, Louis XV avait
+correspondu avec ses envoyés auprès de différentes cours, à l'insu de
+ses ministres mystifiés, par l'intermédiaire du premier commis Tercier;
+Alexandre trouve son Tercier en la personne d'un certain Koschelef,
+sénateur et membre du département des affaires étrangères: c'est ce
+fonctionnaire qu'il désigne pour faire passer ses directions
+personnelles à son ambassade en Autriche et pour recevoir les réponses;
+il l'accrédite en cette qualité par lettre autographe au comte
+Stackelberg, son ministre à Vienne: «Vous correspondrez avec moi
+directement, lui dit-il, et vous adresserez vos lettres et courriers,
+dans les occasions délicates, à M. de Koschelef, qui jouit de toute ma
+confiance. Le chancelier ne saura rien de leur contenu[44].» Le
+chancelier Roumiantsof, il est vrai, sentait comme son maître la
+nécessité de renouer avec l'Autriche pour le cas d'une guerre contre la
+France. Seulement, désirant autant que possible éviter ce conflit,
+répugnant à toute idée d'agression, il entendait donner aux accords avec
+Vienne un caractère purement défensif et se contenterait même d'une
+assurance de neutralité. Alexandre veut plus: c'est pourquoi, par ses
+démarches occultes, il va tout à la fois doubler et dépasser l'action de
+sa diplomatie officielle.
+
+[Note 44: _Mémoires de Metternich_, II, 419.]
+
+Le 11 février, Roumiantsof adressait à Stackelberg, avec l'approbation
+apparente du Tsar, une longue instruction. Il signalait avec angoisse
+les empiétements continus de la puissance napoléonienne; suivant lui, le
+seul moyen d'y mettre un terme serait que l'Autriche prît l'engagement
+de ne jamais se déclarer contre la Russie, si celle-ci avait à soutenir
+une lutte contre la France. Pour déterminer la cour de Vienne, le
+chancelier ne jugeait pas à propos de lui offrir des territoires sur le
+bas Danube; acharné à la poursuite de son rêve oriental, le vieil homme
+d'État ne se résignait pas à sacrifier les résultats si péniblement
+acquis, si chèrement achetés; puis, ignorant le projet de reconstitution
+polonaise, il ne savait pas que son maître aurait besoin de la Galicie
+et devrait indemniser les détenteurs actuels de cette province; il se
+contentait de faire espérer à l'Autriche, dans l'hypothèse où Napoléon
+provoquerait la guerre et serait vaincu, de fructueuses reprises en
+Italie et en Allemagne[45].
+
+[Note 45: MARTENS, _Traités de la Russie_, III, 80.--BEER,
+_Orientalische Politik Oesterreich's_, 250.]
+
+Toute différente est une contre-instruction «écrite d'un bout à l'autre
+de la main de l'Empereur[46]» et destinée à s'acheminer secrètement vers
+Vienne, sans passer sous les yeux du chancelier[47]. En termes voilés,
+mais suffisamment expressifs, elle révèle la combinaison polonaise et
+s'efforce de prouver que l'intérêt de l'Autriche lui commande de s'y
+prêter. Le raisonnement employé est celui-ci: l'empereur Napoléon, si on
+ne le prévient, proclamera lui-même tôt ou tard le rétablissement
+intégral de la Pologne; par conséquent, l'Autriche perdra dans tous les
+cas ses possessions galiciennes; mieux vaut pour elle les sacrifier à
+l'intérêt européen qu'aux convenances d'un despote, s'entendre à leur
+sujet avec le gouvernement russe, qui lui fournira d'amples
+dédommagements. Ces compensations sont dès à présent indiquées: ce
+seront les Principautés moldo-valaques dans leurs plus belles parties.
+Sur ces bases, on pourra conclure un traité. Il n'emportera pas de soi
+et immédiatement rupture avec la France. Toutefois, une disposition
+spéciale reconnaîtrait à la Russie le droit de fixer l'instant où la
+guerre devrait éclater. En proposant cette clause, Alexandre marquait
+bien son intention de se réserver l'initiative; il cherchait à obtenir
+de l'Autriche l'engagement de marcher à sa suite, quoi qu'il fît, et
+d'obéir à son signal[48].
+
+[Note 46: MARTENS, III, 79.]
+
+[Note 47: Stackelberg disait à Metternich que l'empereur Alexandre
+aurait déjà éloigné son chancelier, si cette démarche n'était pas une
+déclaration de guerre contre la France. (_Mémoires de Metternich_, II,
+418.) Roumiantsof nous ayant donné des gages et restant partisan de
+l'alliance, son maintien en fonction servait à mieux cacher le projet de
+rupture.]
+
+[Note 48: MARTENS, III, 78-79.]
+
+L'instruction occulte fut signée le 13 février. Quelques jours après,
+l'agent des transmissions secrètes, Koschelef, s'ouvrait verbalement au
+comte de Saint-Julien, ministre à Pétersbourg de l'empereur François. Au
+nom du Tsar, il mettait la Moldavie jusqu'au Sereth et la Valachie
+entière à la disposition de l'Autriche, en y ajoutant tout ce que cette
+puissance voudrait s'approprier en Serbie[49]; ces offres positives,
+réalisant l'une des promesses faites à Czartoryski et supposant
+l'abandon de la Galicie par l'Autriche, constituaient irrécusablement
+pour le grand projet une tentative d'exécution.
+
+Comme préliminaires indispensables de l'entreprise, il ne restait plus
+qu'à affermir les résolutions de la Prusse et à entretenir la neutralité
+bienveillante de la Suède. Dès janvier, le ministre de Russie à Berlin,
+Lieven, se mit en devoir de lier plus étroitement les deux cours[50]. Le
+mois suivant, il fut chargé de choisir une personne sûre, telle que
+madame de Voss, grande maîtresse de la cour, ou l'aide de camp Wrangel,
+pour faire passer une lettre toute confidentielle du Tsar au roi
+Frédéric-Guillaume. Alexandre y démontrait par les arguments les plus
+forts «la nécessité pour la Prusse de s'unir à la Russie et non pas à la
+France[51]».
+
+[Note 49: BEER, 250, d'après le rapport de Saint-Julien du 10/22
+février 1811.]
+
+[Note 50: MARTENS, _Traités de la Russie avec les puissances
+étrangères_, VII, 16 et suiv.]
+
+[Note 51: _Id._]
+
+À la Suède, il n'en demandait pas tant: il ne voulait que la préparer au
+spectacle de grands événements dont elle n'aurait rien à craindre et
+pourrait tirer avantage. Sa confiance en Bernadotte n'était pas
+suffisamment établie pour qu'il s'ouvrît à lui du projet: il cherchait
+seulement à cultiver les bonnes dispositions du prince par une
+correspondance directe, à intéresser ses haines et ses ambitions par des
+demi-aveux, par des appels voilés: «Observez, disait-il au ministre de
+Suède Stedingk en parlant de Napoléon, comme l'opinion qui l'a élevé et
+soutenu jusqu'à présent est changée, comme tous les esprits sont
+exaspérés, en Allemagne surtout. S'il avait quelque revers, vous le
+verriez tomber. Les grands succès sont suivis souvent de grandes
+infortunes. Il sortit autrefois de la Suède un Gustave-Adolphe pour
+affranchir l'Allemagne; qui sait s'il n'en sortira pas un second?»
+
+Stedingk répondit que la Suède avait surtout besoin, après ses malheurs,
+de calme et de paix. Alexandre se garda de le contredire, mais fit
+observer que la guerre contre Napoléon pourrait s'imposer à tous les
+gouvernements soucieux de leur indépendance. Là-dessus, il avoua qu'il
+mettait son armée au complet, donna des détails sur ses préparatifs,
+énuméra ses chances de succès; puis, craignant peut-être d'en avoir trop
+dit, il ajouta: «Au reste, je suis entièrement de votre avis de ne rien
+entreprendre légèrement et de se tenir tranquille tant que Napoléon
+voudra bien le permettre; mais en tous les cas il me paraît du plus
+grand intérêt pour nous dans le Nord d'être bons amis, et je vous prie
+de témoigner au Roi et au prince royal que c'est mon projet et que je
+ferai tout pour cela[52].»
+
+[Note 52: Dépêche de Stedingk du 18/30 janvier 1812. Archives du
+royaume de Suède. Une partie des rapports de Stedingk a été publiée à la
+suite de ses _Mémoires_.]
+
+Dans les États officiellement unis à la France et inféodés à son
+système, on ne pouvait procéder que par un sourd travail de détachement:
+on agissait sur les rois par leurs entours, sur les ministres par leurs
+femmes, sur les pouvoirs par l'opinion. Ce n'était pas seulement à
+Berlin que le ministre de Russie s'environnait de nos ennemis et leur
+donnait le mot d'ordre; dans les cours secondaires de l'Allemagne, dans
+les royaumes de la Confédération, même jeu, mêmes incitations: en
+Bavière, selon le rapport d'un voyageur, le ministre de Russie
+Bariatinski s'est fait le chef d'un «parti anglo-russe, dans lequel il a
+fait entrer madame de Montgelas (femme du premier ministre). On cherche
+à jeter tous les soupçons possibles dans l'esprit du Roi, par rapport
+aux dispositions qu'on suppose à la France contre lui...... on travaille
+le peuple pour lui faire croire que la Bavière n'a pas un si grand
+besoin de l'alliance de la France, et qu'avec la protection de la Russie
+et de l'Angleterre elle peut se passer d'autres secours[53].» En se
+livrant à ce manège, les agents russes n'obéissaient pas aux
+instructions officielles de leur cour, dictées par Roumiantsof et
+toujours prudentes: ils cédaient à leurs propres inspirations, à leurs
+haines invétérées, et l'empereur Alexandre n'avait qu'à les laisser
+faire pour être servi selon ses intimes désirs. D'ailleurs, Koschelef
+était là pour les aiguillonner au besoin, pour faire signe à tous les
+gouvernements qui aspiraient à secouer le joug ou résistaient
+ouvertement à nos armes: c'est lui qui va ménager les premiers rapports
+entre son maître et les Cortès insurrectionnelles de Cadix, qui
+encouragera la résistance des Espagnols par l'espoir d'une grande
+diversion[54].
+
+[Note 53: Rapport cité de Marcel de Serres.]
+
+[Note 54: En mars 1812, Alexandre avouait au Suédois Loewenhielm
+«qu'il était depuis longtemps en relations secrètes avec le conseil de
+régence de Cadix». Loewenhielm surprenait en même temps un autre fait de
+diplomatie occulte et le signalait ainsi dans sa correspondance: «Depuis
+le départ du général de Suchtelen (envoyé de Russie en Suède), j'ai
+appris que, par suite des défiances de l'Empereur, il se trouve muni de
+deux instructions, une de la main même de l'Empereur, et l'autre du
+chancelier, qui ignore l'existence de la première.» C'était toujours le
+même agent qui servait d'intermédiaire à la plupart des «négociations
+secrètes». Toutefois, lorsque Alexandre employait Koschelef à tromper
+Roumiantsof, l'ombrageux monarque n'accordait à Koschelef lui-même
+qu'une portion de sa confiance. Dépêches de Loewenhielm en date du 12
+mars 1812; archives du royaume de Suède.]
+
+A Paris même, au siège de la puissance française, était-il impossible de
+s'ouvrir des accès? Derrière l'ambassadeur Kourakine dont l'intelligence
+baissait tous les jours sous le poids de l'âge et des infirmités,
+derrière ce fantôme de représentant, Alexandre entretenait un mystérieux
+chargé d'affaires, dépourvu de tout titre dans la hiérarchie
+diplomatique. C'était ce jeune comte Tchernitchef, colonel aux gardes,
+que nous avons vu servir en 1809 et 1810 d'intermédiaire à la
+correspondance directe des deux empereurs et commencer en France un
+travail d'espionnage. Le 4 janvier 1811, après une mission équivoque en
+Suède, il s'était glissé de nouveau à Paris sous couleur d'apporter à
+l'Empereur une lettre de son maître, en réalité pour s'enquérir et
+observer. À Paris, il avait trouvé toute une agence de renseignements
+militaires montée de longue date par les secrétaires de l'ambassade, à
+l'aide d'employés subalternes de l'administration française, d'infimes
+commis, achetés à prix d'argent. Tchernitchef devait reprendre à son
+compte et développer ce service, mais un peu plus tard: actuellement, sa
+grande affaire était toujours l'espionnage mondain; il s'y livrait avec
+ardeur, bien que la police eût l'oeil sur lui et soupçonnât ses menées.
+
+Il s'était installé en plein centre du Paris vivant et bruyant, dans un
+hôtel garni de la rue Taitbout, à deux pas du boulevard et de Tortoni,
+rendez-vous des nouvellistes et des oisifs. Il vivait en garçon, sans
+état de maison, servi par un domestique allemand et un moujik qui le
+suivait comme son ombre, mais sortant beaucoup, fort répandu dans le
+monde, sachant se faufiler dans tous les milieux et y prendre pied.
+Comme Paris a eu de tout temps le goût des personnalités exotiques et
+l'amour du clinquant, la vogue dont bénéficiait le brillant étranger,
+lors de ses précédents voyages, ne faisait que s'accroître. Sans doute,
+son élégance n'était pas du meilleur aloi. Ce jeune homme trop bien mis,
+paré et parfumé à outrance, gardait en lui je ne sais quoi d'apprêté et
+de mielleux qui repoussait certaines intimités; mais ses regards
+langoureux, ses manières tour à tour doucereuses et entreprenantes
+continuaient à lui réussir auprès des femmes: ses bonnes fortunes
+n'étaient plus à compter, et, s'il faut en croire la chronique, l'une
+des princesses de la famille impériale, la belle Pauline Borghèse, ne se
+montrait nullement insensible à ses hommages.
+
+Sachant parler aux femmes, il savait les faire parler et en tirait
+d'utiles renseignements: c'était l'une de ses principales sources
+d'informations. Puis il avait le don de flairer, dans le monde et la
+haute administration, les consciences d'accès facile, les hommes chez
+lesquels nos vicissitudes politiques avaient désorienté ou détruit le
+sens moral, et qui formaient le résidu impur de la Révolution; il
+s'adressait à eux de préférence, fréquentant aussi les salons de la
+colonie étrangère, où se rencontraient bon nombre d'individus qui
+servaient la France par nécessité ou par intérêt, sans que leur coeur
+eût changé de patrie. Les membres du corps diplomatique le traitaient en
+collègue, et lorsqu'il réussissait à se faire admettre dans l'intimité
+de leur cabinet, il «louchait» adroitement sur les papiers dont le
+bureau était couvert, surprenait à la dérobée quelques bribes de
+correspondance[55]. Enfin, dans ses évolutions à travers la société
+parisienne, on le voyait tourner autour des jeunes gens qui sortaient
+des écoles militaires pour entrer dans les régiments; il cherchait à se
+lier avec nos officiers de demain, à gagner leur amitié, à s'ouvrir
+ainsi des vues sur toutes les parties de l'armée. En un mot, il était
+devenu à Paris l'oeil du Tsar, un oeil vigilant, indiscret, au regard
+aigu et plongeant: il se faisait aussi la main de son maître, qui
+l'employait à nouer des rapports plus étroits avec certains personnages
+de particulière importance[56].
+
+[Note 55: Il se vante lui-même d'un exploit de ce genre dans son
+rapport du 10 mai 1811, t. XXI du _Recueil de la Société impériale
+d'histoire de Russie_, p. 170. Tous les rapports adressés par
+Tchernitchef tant à l'Empereur qu'au chancelier ont été publiés dans ce
+volume.]
+
+[Note 56: Sur les faits et gestes de Tchernitchef, voy. le dossier
+spécial que conservent les archives nationales, F, 7, 6575, et les
+pièces publiées du procès de l'employé Michel et de ses complices,
+Paris, 1812.]
+
+Depuis que Talleyrand s'était mis à Erfurt en relations mystérieuses
+avec l'empereur Alexandre et avait salué en lui l'espoir de l'Europe, le
+Tsar avait jugé à propos d'instituer auprès de cette puissance un
+représentant spécial: ce rôle avait été dévolu à un jeune diplomate de
+grand avenir, le comte de Nesselrode, secrétaire de l'ambassade russe en
+France. Peu de temps après l'entrevue, Nesselrode s'était présenté à
+Talleyrand et lui avait dit en propres termes: «Je suis officiellement
+employé auprès du prince Kourakine, mais c'est auprès de vous que je
+suis accrédité. J'ai une correspondance particulière avec l'Empereur, et
+je vous apporte une lettre de lui[57].» Depuis lors, il voyait
+régulièrement Talleyrand, obtenait de lui des révélations précieuses
+sur l'état des esprits en France, sur les projets de Napoléon, et
+transmettait ces notions, à l'insu de ses chefs hiérarchiques, au
+secrétaire d'empire Speranski, qui en faisait profiter son maître: cette
+correspondance était encore une branche de la diplomatie secrète.
+
+[Note 57: Ce texte est emprunté à une importante étude que M. le
+général Schildner doit publier prochainement sur Alexandre Ier. Nous
+avons dû la communication de l'ouvrage à la gracieuse obligeance de
+l'auteur et de M. Serge de Tatistchef.]
+
+Au commencement de 1811, Alexandre crut devoir stimuler à nouveau le
+zèle informateur de Talleyrand par un appel direct: Nesselrode était
+auprès de lui ambassadeur en titre: Tchernitchef fut choisi comme envoyé
+extraordinaire: il eut à remettre au prince de Bénévent une lettre
+personnelle de l'empereur Alexandre. Le contenu n'en a pas été divulgué:
+on sait toutefois que Talleyrand parut grandement satisfait du message,
+et qu'il paya sa dette de reconnaissance par un bon conseil: «Son
+Altesse, écrivait Tchernitchef, s'expliqua généralement avec moi en vrai
+ami de la Russie, appuyant surtout sur le désir qu'elle avait de nous
+voir, dans les circonstances actuelles, faire notre paix avec les Turcs
+le plus promptement possible: reste à savoir si elle a été sincère[58].»
+
+[Note 58: Rapport du 9/21 janvier 1811, volume cité, 59.]
+
+Tchernitchef pratiquait aussi certains membres du haut état-major. Dès
+l'automne précédent, c'était lui qui avait fait dire «par quelques
+femmes[59]» à Bernadotte, avant le départ de ce dernier pour la Suède,
+que l'empereur de Russie voyait de bon oeil son élévation et le tenait
+en spéciale estime: il avait ainsi jeté les premières semences du
+rapprochement. Aujourd'hui, il menait un siège en règle autour d'un
+général fort réputé pour ses connaissances techniques, le Suisse Jomini,
+très imprudemment froissé par une suite de passe-droits: il s'agissait
+de l'enlever subrepticement à la France, de l'attirer au service de la
+Russie et de subtiliser ainsi à l'Empereur un de ses plus savants
+spécialistes.
+
+[Note 59: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811, d'après l'aveu de
+Bernadotte lui-même.]
+
+Dans les intervalles de loisir que lui laissaient ses opérations en
+France, Tchernitchef reportait ses regards sur l'Allemagne, qu'il avait
+traversée tant de fois et qu'il connaissait à fond. Il songeait à y
+tirer parti des mécontentements individuels et méditait un projet qu'il
+ferait agréer en principe à l'empereur Alexandre. L'idée maîtresse de ce
+plan était d'appeler en Russie un grand nombre d'officiers allemands
+actuellement sans emploi, impatients de porter les armes contre Napoléon
+et avides de revanche. On les tirerait des pays où ils languissaient
+désoeuvrés: en leur adjoignant d'autres éléments cosmopolites, on
+composerait une légion étrangère à la solde du Tsar, un corps d'émigrés
+de toute provenance, une armée de Condé européenne. Au moment de la
+rupture, cette troupe s'embarquerait à bord de vaisseaux anglais, se
+ferait jeter à Hambourg ou à Lubeck, avec des armes, des munitions, des
+chevaux, et viendrait révolutionner l'Allemagne. Tchernitchef traitait
+cette affaire par correspondance avec le comte de Walmoden, Hanovrien
+réfugié à Vienne, homme de tête et de main, prêt à guerroyer partout et
+avec tout le monde, pourvu que ce fût contre la France. Employé en 1809
+par les Autrichiens à préparer des soulèvements en Allemagne, Walmoden
+s'était gardé dans ce pays de nombreuses relations et offrait maintenant
+de mettre au service de la Russie ces éléments d'agitation tout formés;
+son intermédiaire avec Tchernitchef était un baron de Tettenborn[60].
+Ainsi, les menées qui se poursuivent sur les points les plus divers se
+tiennent toutes, se relient par des fils tendus à travers l'Europe, par
+la correspondance et les voyages d'émissaires dont le travail souterrain
+se laisse reconnaître à certains affleurements, et que de connivences
+secrètes, que de compromissions occultes on découvrirait encore, s'il
+était permis de soulever dès à présent tous les voiles et de scruter
+toutes les consciences! En somme, des agents de toute sorte, officiels
+ou officieux, dûment ou tacitement autorisés, recevant de Pétersbourg le
+mot d'ordre ou le devançant, avivent sans relâche contre l'Empereur
+l'exaspération des peuples, tentent la fidélité de ses généraux et de
+ses ministres, surprennent le secret de ses bureaux, exploitent à ses
+dépens des colères légitimes et de criminelles défaillances, des haines
+saintes et des passions inavouables: tous s'efforcent, en prévision de
+l'heure où il devra faire face aux armées russes projetées hors de leurs
+frontières, à organiser derrière lui, dans son dos, des révoltes, des
+diversions, des intrigues, et à l'enlacer de trahisons.
+
+[Note 60: Rapport de Tchernitchef du 5/17 avril 1811, volume cité,
+110 à 125.]
+
+
+
+IV
+
+Pour que ce grand complot réussît, il importait que le secret fût gardé
+jusqu'au dernier jour, que Napoléon fût entretenu dans une trompeuse
+quiétude. Il n'était guère possible de dissimuler l'hostilité des
+diplomates russes dans presque toutes les parties de l'Europe; mais,
+comme elle avait existé de tout temps et s'était manifestée sans
+vergogne au lendemain même de Tilsit, il n'y avait là rien de bien
+nouveau et de particulièrement significatif; Alexandre mettait ces
+écarts sur le compte d'agents qui méconnaissaient leur devoir et
+cédaient à de vieilles habitudes d'opposition. Dans les rapports qui
+subsistaient entre les deux souverains par l'intermédiaire de leurs
+ambassades, il avait soin de conserver une apparence de sérénité et de
+grands ménagements. S'étant fait fort de donner le change au duc de
+Vicence[61], il s'acquittait merveilleusement de cette tâche, d'après la
+connaissance qu'il s'était acquise du caractère de notre ambassadeur au
+cours d'une longue intimité. Ayant eu pendant trois ans le loisir de
+l'étudier, il le savait plein de zèle et de dévouement, mais n'ignorait
+pas que ses qualités mêmes faisaient parfois tort à sa clairvoyance:
+cette âme chevaleresque croyait difficilement au mal: ce coeur noble et
+aimant attribuait volontiers aux autres la belle loyauté qu'il portait
+en lui-même.
+
+[Note 61: On sait que Caulaincourt avait reçu en 1808 le titre de
+duc de Vicence.]
+
+En décembre 1810, dans les jours qui précédèrent la publication de
+l'ukase destructif du commerce français en Russie, Caulaincourt fut
+l'objet d'attentions et de prévenances redoublées. A un bal chez
+l'Impératrice mère, Alexandre le distingua particulièrement. Après
+l'avoir entretenu avec bienveillance, «il appela--raconte l'ambassadeur
+dans son rapport à Napoléon--le comte de Romanzof[62] qui passait par
+là. Je voulus me retirer. L'Empereur dit: «Restez, général,
+l'ambassadeur de France n'est jamais de trop entre nous.» La
+conversation continua: l'Empereur était fort gai et causant. Comme elle
+avait duré fort longtemps, soit avec moi, soit avec le chancelier en
+tiers, celui-ci fit la plaisanterie de dire, en voyant le ministre
+d'Autriche et quelques autres qui étaient près de là et nous
+observaient, qu'ils auraient pour rien matière à une longue dépêche de
+conjectures. M. de Saint-Julien n'ayant pas désemparé de là depuis une
+heure et paraissant fort attentif, je continuai la plaisanterie en
+disant qu'il y en avait qui gagnaient d'autant mieux leur argent qu'ils
+n'avaient pas même une distraction. L'Empereur reprit chaudement et d'un
+ton fort amical qu'il était bien aise qu'on vît le prix qu'il mettait à
+l'alliance de Votre Majesté et qu'on sût qu'il n'en voulait pas
+d'autre[63].»
+
+[Note 62: Dans les documents cités, nous maintenons la forme donnée
+au nom du comte Roumiantsof.]
+
+[Note 63: 116e rapport, envoi du 17 janvier 1811. Tous les rapports
+de Caulaincourt à l'Empereur cités dans ce volume sont conservés aux
+archives nationales, AF, IV, 1699.]
+
+Au commencement de janvier, le sénatus-consulte prononçant la réunion du
+littoral hanséatique et faisant pressentir celle de l'Oldenbourg, fut
+connu en Russie. Le jour où la nouvelle arriva, Caulaincourt dînait au
+palais: «Savez-vous que vous avez encore de nouveaux départements?» lui
+dit simplement l'Empereur. Caulaincourt alla au-devant des objections:
+conformément à ses instructions, il essaya de justifier le fait
+accompli par la nécessité où s'était trouvé l'Empereur de fermer
+hermétiquement au commerce anglais les principaux ports de l'Allemagne:
+au reste, cette extension de nos frontières tournerait finalement à
+l'avantage de tout le monde et surtout de la Russie. Dans les pays
+annexés, la France allait accomplir une grande oeuvre d'utilité
+internationale: entre Lubeck et Hambourg, à la base du Holstein,
+l'Empereur ferait ouvrir un canal de jonction entre les deux mers, le
+canal de la Baltique à la mer du Nord: grâce à ce couloir de
+communication, les navires sortant de la Baltique ou y entrant
+n'auraient plus à doubler la presqu'île du Jutland et l'archipel danois:
+ils pourraient s'épargner les lenteurs et les périls d'un long circuit;
+le commerce de la Russie avec l'Occident et en particulier avec la
+France s'en trouverait grandement facilité[64]. «Certes,--répondit
+Alexandre sans ajouter d'autre réflexion,--ce ne sera pas la Russie qui
+rompra les relations amicales entre les deux pays[65].»
+
+[Note 64: Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810.]
+
+[Note 65: 119e rapport de Caulaincourt, envoi du 17 janvier.]
+
+Peu de jours après, il apprit positivement la saisie de l'Oldenbourg.
+Après avoir offert au prince régnant de conserver ses États enclavés
+désormais dans l'Empire ou d'accepter Erfurt en échange, Napoléon avait
+brutalement préjugé sa décision: nos troupes avaient occupé le pays
+d'Oldenbourg et poussé dehors l'administration ducale. Cette fois,
+l'irrégularité inouïe du procédé ne permettait plus au Tsar de garder le
+silence: son honneur lui commandait de protester. Il le fit très
+nettement, en termes pleins de convenance et de dignité, mais sut donner
+à ses plaintes une conclusion pacifique. On vient d'attenter, dit-il, au
+traité de Tilsit, à l'article qui a remis en possession de leurs
+domaines les princes d'Allemagne alliés à la famille impériale de
+Russie. Pourquoi ce coup d'arbitraire? pourquoi cette violence
+caractérisée et gratuite? «Il est évident que c'est à dessein de faire
+une chose offensante pour la Russie. Est-ce pour me forcer à changer de
+route? On se trompe bien: d'autres circonstances aussi peu agréables
+pour mon empire ne m'ont pas fait dévier du système et de mes principes:
+celle-ci ne me fera pas donner plus à gauche que les autres. Si la
+tranquillité du monde est troublée, on ne pourra m'en accuser, car j'ai
+tout fait et je ferai tout pour la conserver[66].»
+
+[Note 66: 120e rapport de Caulaincourt, envoi du 27 janvier.]
+
+L'offense qu'il avait reçue l'obligeait de témoigner à l'ambassadeur de
+France quelque froideur: il cessa de l'inviter à dîner pendant quinze
+jours. Au bout de ce laps, il jugea que l'exclusion avait assez duré et
+qu'il pouvait décemment reprendre avec Caulaincourt des relations
+intimes et familières, qui lui serviraient à mieux dissimuler ses plans.
+L'ambassadeur reparut au palais: on le vit, comme par le passé,
+s'asseoir fréquemment à la table impériale, en hôte de fondation.
+Pendant le repas, Alexandre parlait de la France avec intérêt, mettait
+la conversation sur Paris, ses embellissements; il disait «en connaître
+si bien les édifices par les descriptions que, s'il y faisait un jour un
+voyage, il s'y reconnaîtrait». Après dîner, il emmenait l'ambassadeur
+dans son cabinet; là, il se plaignait doucement, comparant aux procédés
+dont il était victime la conduite qu'il avait toujours tenue et qu'il
+voulait invariablement suivre: «Ce ne sera pas moi qui manquerai en rien
+aux traités, qui dérogerai au système continental. Si l'empereur
+Napoléon vient sur mes frontières, s'il veut par conséquent la guerre,
+il la fera, mais sans avoir un grief contre la Russie. Son premier coup
+de canon me trouvera aussi fidèlement dans le système, aussi éloigné de
+l'Angleterre que je l'ai été depuis trois ans. Je vous en donne ma
+parole, général. S'il veut sacrifier les avantages réels de l'alliance,
+la tranquillité du monde à d'autres calculs qui, certes, ne valent pas
+ces avantages, nous nous défendrons, et il trouvera que le dévouement de
+la Russie à la cause du continent tenait à son désir de maintenir la
+tranquillité de tous, autant qu'à l'intérêt général, qui me porte encore
+vers ce but, et nullement à la faiblesse[67].»
+
+[Note 67: 121e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 février.]
+
+Au bout de quelque temps, il affirmait de nouveau que «si nous rompions
+la paix, ce ne serait pas lui qui y aurait donné lieu, et que l'Europe
+ne lui reprocherait pas d'avoir manqué à ses engagements et trahi la
+cause du continent». Dans un autre entretien, il se montrait plus
+précis, plus explicite encore: «Mandez à l'Empereur, disait-il, que je
+tiens toujours à lui et à l'alliance, s'il tient aussi à cette alliance
+et à moi. Mandez-lui bien que ce ne sont pas les Russes qui veulent la
+guerre, qui veulent aller à Paris, puisque ce ne sont pas eux qui
+marchent et qui sont sortis de leurs frontières. Ici, nous ne voulons
+que paix et tranquillité, et si l'Empereur, comme il l'assure, ne vient
+pas nous chercher, il peut compter que la paix du monde ne sera pas
+troublée, car je ne sortirai pas de chez moi et je serai fidèle à mes
+engagements jusqu'au dernier moment[68].»
+
+[Note 68: 123e rapport, envoi du 10 février.]
+
+Quant aux griefs qu'alléguait la France, il les traitait de pures
+chicanes. D'après lui, l'ukase du 31 décembre 1811, dont Caulaincourt se
+plaignait avec quelque vivacité, était une mesure d'ordre purement
+intérieur, un acte parfaitement licite; c'était une sorte de loi
+somptuaire, destinée à empêcher la noblesse russe de se ruiner en achats
+de productions étrangères: il fallait éviter que l'argent des
+particuliers fût tiré et drainé au dehors. En tout, d'ailleurs, la
+Russie ne faisait qu'user de ses droits. C'était son droit et même son
+devoir que de prendre certaines précautions militaires, quelques mesures
+de défense, quand elle voyait l'empereur Napoléon entretenir à côté
+d'elle l'agitation polonaise, faire voiturer à travers l'Allemagne des
+caisses de fusils à destination de Varsovie. Alexandre ne disconvenait
+pas qu'en présence de ces menaces il avait ordonné de fortifier les
+lignes de la Dwina et du Dnieper, mais il montrait ces ouvrages aussi
+éloignés de la frontière que Paris l'était de Strasbourg: «Si l'Empereur
+fortifiait Paris, l'accuserait-on avec fondement de faire des ouvrages
+offensifs[69]?»
+
+[Note 69: 129e rapport, envoi du 21 mars.]
+
+Quant à l'activité qui se manifestait au ministère de la guerre, il
+fallait y voir un travail tendant à réorganiser certains corps, sans
+accroître leurs effectifs. A l'heure où il avouait au ministre de Suède
+qu'il venait de créer treize régiments nouveaux, Alexandre jurait à
+Caulaincourt «qu'il n'avait pas une baïonnette de plus dans les
+rangs[70]». Et il revenait à son thème favori: «S'il faut enfin se
+défendre contre _lui_, nous nous battrons avec regret, mais moi et tous
+les Russes nous mourrons les armes à la main pour défendre notre
+indépendance. Je ne puis trop le répéter, il ne tient qu'à l'Empereur
+que les choses reprennent leur cours accoutumé, puisque rien n'est
+changé ici et qu'on y a toujours le même désir de vivre en bonne
+intelligence avec ses voisins et surtout en alliance avec vous[71].»
+
+[Note 70: Dépêche de Stedingk, 30 janvier 1811, archives de
+Stockholm, et 125e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.]
+
+[Note 71: 123e rapport, envoi du 10 février.]
+
+Ces assurances, il ne se bornait plus à les renouveler périodiquement,
+il en faisait le sujet constant et le fond de ses entretiens avec
+l'ambassadeur: il les replaçait à chaque rencontre, à tout propos: en
+quelques semaines, il les répéta jusqu'à douze fois bien comptées, et
+toujours avec une abondance et une recherche d'expressions heureuses,
+pittoresques, frappantes, avec des mines émues et des caresses de
+langage, avec un charme incomparable de geste et de diction.
+
+Caulaincourt se laissait prendre à la musique de cette voix qui savait
+moduler sur le même air des variations infinies. Il ajoutait foi aux
+paroles que lui prodiguait cette bouche dont le sourire avait une grâce
+ineffable, et il ne s'apercevait pas que le haut du visage démentait
+involontairement l'expression des lèvres: que les yeux ne souriaient
+jamais, ces yeux d'un bleu terne et voilé: que le regard immobile,
+presque effrayant par sa fixité, ne se posait jamais sur l'interlocuteur
+et semblait s'absorber dans la contemplation d'un mystérieux
+fantôme[72]. Ainsi, avec je ne sais quoi de douloureux et d'inquiet,
+Alexandre se livrait à l'obsession du grand projet qu'avaient mis en lui
+des terreurs et des ressentiments trop justifiés, de ce projet qui
+répondait à ses profondes méfiances et aussi à quelques-uns des
+instincts les plus généreux de sa nature, qui conciliait ses ambitions
+avec sa magnanimité, et c'était au moment où il s'en occupait le plus
+qu'il se proclamait pur de toute arrière-pensée. Sa politique,
+disait-il, était au grand jour; nul plus que lui n'avait l'horreur des
+chemins détournés, des sentiers tortueux: «Je ne cache rien, général, et
+je n'ai rien à cacher[73]», répétait-il à satiété; mais cette insistance
+même eût dû avertir l'ambassadeur et le tenir sur ses gardes: il est bon
+de se méfier de qui vante à tout propos sa droiture et sa franchise.
+
+[Note 72: _Mémoires de la comtesse Trembicka_, I, 261.]
+
+[Note 73: 124e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.]
+
+Pour mieux duper, Alexandre consentait à passer pour dupe. Il laissait
+dire autour de lui, par la partie la plus ardente de la société, que sa
+patience et son aveuglement passaient toutes bornes; qu'il se préparait
+par son inertie somnolente un amer réveil. Qu'attend-il, répétaient à
+l'envi les salons, pour ouvrir les yeux sur les desseins de Napoléon,
+pour répudier une alliance perfide, pour répondre aux sollicitations,
+aux offres de concours qui lui viennent d'Angleterre? «Il faudra qu'un
+boulet français tombe dans la Néva pour que cet entêté d'empereur et ce
+sot de chancelier voient qu'on ne peut se sauver que par
+l'Angleterre[74].» Alexandre se mettait peu en peine de ces propos et y
+trouvait son compte. Par son ordre, les personnes attachées au
+gouvernement s'exprimaient en termes discrets, mesurés, conciliants: les
+bruits de guerre qui circulaient périodiquement ne trouvaient aucun écho
+au palais et à la chancellerie; dans ces milieux soigneusement dépourvus
+de toute sonorité et comme étoupés, ils venaient s'amortir et
+s'éteindre.
+
+[Note 74: Feuille de _Nouvelles et On dit_, jointe par Caulaincourt
+à son envoi du 27 mars.]
+
+Le langage de la mission russe à Paris répondait à ces précautions.
+L'agent de confiance, Tchernitchef, comprenait et secondait à merveille
+les intentions de son maître; s'il croyait fermement à la nécessité de
+prendre les devants sur l'adversaire, il n'en répétait pas moins à
+Napoléon que le constant désir de Sa Majesté Russe «était de conserver
+et de resserrer de plus en plus l'alliance et l'amitié qui existaient
+entre les deux empires....; qu'elle était fermement résolue de
+persévérer dans le système continental[75]». Quant à Kourakine, il avait
+paru superflu de l'initier au secret et de lui recommander la prudence:
+pour qu'il ne donnât point l'éveil par de téméraires paroles, on n'avait
+qu'à le laisser à ses inclinations pacifiques, à sa pesante inertie.
+
+[Note 75: Rapport du 9/21 janvier 1811 (date rétablie), volume cité,
+54.]
+
+La chronique de Paris, qui revenait à Pétersbourg sous forme de
+nouvelles à la main, continuait à s'occuper de lui, mais le montrait se
+confinant de plus en plus dans la partie honorifique de ses fonctions,
+égayant toujours le public par la mise en scène ridiculement fastueuse
+qu'il organisait autour de ses moindres actions, par son goût pour les
+minuties de l'étiquette, par sa vanité colossale et naïve, par la manie
+qu'il avait de se faire peindre à tout propos et représenter en pied,
+entouré d'attributs et d'emblèmes destinés à symboliser ses exploits
+diplomatiques. Dans les intervalles de répit que lui laissait sa goutte,
+il présidait à des réceptions et à des fêtes, se posait en protecteur
+des arts, visitait les ateliers de peinture, intervenait à la Comédie
+française et «jugeait les différends entre mesdemoiselles Bourgoing et
+Volnay pour les rôles de même emploi qu'elles se disputaient[76]». La
+surveillance de son ambassade absorbait le reste de son temps: il la
+gouvernait comme une famille, bourru et paternel tour à tour avec ses
+subordonnés, affectant beaucoup de rigueur sur le chapitre des moeurs
+sans prêcher d'exemple, grondant fort les jeunes secrétaires qui
+cédaient aux entraînements de Paris et finissant par payer leurs
+dettes[77]. A le voir occupé de tels soins, qui croirait à Paris qu'une
+cour représentée par cet ambassadeur débonnaire pût penser à mal et
+nourrir d'agressifs desseins? Par son insignifiance même, le vieux
+prince était précieux: c'était une sorte de mannequin doré, à figure
+souriante et béate, bon à présenter au gouvernement français comme un
+trompe-l'oeil pour cacher les projets qui se machinaient par derrière.
+Alexandre disait de lui, assez haut pour que ses paroles revinssent au
+duc de Vicence: «Kourakine est un vieil imbécile, mais l'empereur
+Napoléon sait qu'il veut l'alliance. Tout autre à sa place, il croira
+qu'il vient pour finasser. Comme mes intentions sont droites, j'aime
+mieux une bête qui ne se conduit pas de manière à en faire douter qu'un
+homme d'esprit qui les ferait soupçonner[78].»
+
+[Note 76: _Nouvelles et On dit de Pétersbourg_, envoi du 4 mars
+1811.]
+
+[Note 77: _Bulletins de police_. Archives nationales, F, 7, 3719.]
+
+[Note 78: Feuille de _Nouvelles et On dit_, envoi du 27 mars.]
+
+Cependant, comme Kourakine était chargé de transmettre les
+communications officielles, les notes de cabinet à cabinet, il parut
+indispensable de le mettre quelque peu en mouvement à propos de
+l'Oldenbourg: Alexandre tenait à ce que sa protestation laissât trace
+écrite. D'abord, Kourakine fut chargé de voir le ministre des relations
+extérieures et de réclamer verbalement. M. de Champagny se montra assez
+embarrassé pour défendre l'injustifiable; il soutint que le duc
+d'Oldenbourg avait été l'objet d'un traitement de faveur, puisqu'on lui
+avait proposé un transfert de souveraineté, au lieu de le médiatiser
+comme ses voisins. En fin de compte, Champagny allégua la nécessité
+politique et la raison d'Empire: successeur de Charlemagne, l'empereur
+Napoléon possédait un droit de haute souveraineté sur tous les
+territoires germaniques et les répartissait au gré de ses conceptions
+profondes. Devant un argument de cette force, le gouvernement russe
+prescrivit à Kourakine de déposer une note de protestation, conçue en
+termes très mesurés. Champagny refusa par ordre de la recevoir, et une
+scène étrange s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre, le premier
+voulant à toute force que le second ouvrît l'enveloppe et lût la pièce,
+l'autre repoussant le papier avec une égale énergie et se défendant d'y
+toucher. De guerre lasse, Kourakine finit par laisser le pli tout
+cacheté sur le bureau ministériel[79]. Sa cour jugea alors à propos de
+communiquer la protestation à toutes les puissances et de lui donner une
+publicité européenne: c'était pour elle un moyen d'affirmer à la fois
+son droit et la modération qu'elle mettait à le soutenir.
+
+[Note 79: BOGDANOVITCH, _Histoire de la guerre patriotique_ (1812),
+traduction allemande de Baumgarten, I, 12 à 17. Cf. BERNHARDI,
+_Geschichte Russlands_, t. II, et POPOF, _Relations de la Russie avec
+les puissances européennes avant la guerre de 1812_, _Revue du ministère
+de l'instruction publique russe_, CLXXVII.]
+
+La note rappelait que la suppression de l'État d'Oldenbourg n'avait pu
+s'opérer «sans blesser toute justice», sans porter atteinte aux droits
+les mieux établis de la Russie, qui se croyait tenue d'en faire
+expressément réserve. Après ces phrases hardies, la protestation
+tournait court et finissait par un éloge de l'alliance[80]. Rédigée en
+ces termes, la pièce était à double fin: elle pouvait, suivant les
+circonstances, servir de préliminaire à la rupture ou à une négociation.
+Pour le cas où l'empereur Alexandre surprendrait la fidélité des
+Polonais, où il donnerait suite à son projet d'attaque, la notification
+préalable de ses griefs l'aurait mis en règle vis-à-vis de l'opinion;
+l'Europe s'étonnerait moins de lui voir donner pour sanction à sa
+plainte l'ouverture des hostilités. Si les Polonais refusaient de le
+suivre et l'obligeaient à rester en paix, il pourrait invoquer les
+phrases de la fin pour entrer avec Napoléon en accommodement, pour
+réclamer une indemnité et s'assurer peut-être des garanties d'avenir.
+
+[Note 80: Le texte de la protestation a été publié par BIGNON, dans
+son _Histoire de France depuis le dix-huit brumaire_, X, 52-54.]
+
+Actuellement, c'est toujours le premier parti qui prévaut dans sa
+pensée. Ses confidences familières montrent à quel point persiste en lui
+la colère provoquée par les actes récents et les dernières arrogances de
+la politique française[81]. De plus, des influences hostiles le
+circonviennent et l'entraînent. Depuis quelque temps, un grand effort se
+poursuit pour l'arracher plus complètement à l'ascendant modérateur de
+Speranski, aux conseils pacifiques du chancelier. Cette oeuvre réunit
+les personnages et les partis les plus divers: la mère de l'Empereur,
+plusieurs de ses proches, les amis d'ancienne date auxquels il rend
+progressivement sa confiance, les Russes de vieille roche qui aspirent à
+émanciper moralement leur pays et à secouer la tutelle de l'esprit
+français, les membres de l'émigration allemande et les missionnaires des
+sociétés secrètes, les absolutistes et les révolutionnaires, les adeptes
+d'un patriotisme étroit et les cosmopolites, les hommes qui veulent
+rendre la Russie à elle-même et ceux qui veulent en faire l'instrument
+de la libération universelle[82]. Dans la guerre à entreprendre, les
+premiers montrent la fin d'un système de faiblesse et une résurrection
+de la fierté nationale. Les seconds rappellent au Tsar que l'Europe
+l'attend et le désire, que tous les opprimés espèrent en lui: à ce
+prince d'esprit mobile et d'imagination ardente, ils proposent un rôle
+nouveau et grandiose: ils sont arrivés à lui faire croire, à lui faire
+dire dans ses épanchements intimes que sa mission consiste «à protéger
+l'humanité souffrante contre les envahissements de la barbarie[83]». Et
+tous s'accordent à lui répéter que l'instant est venu, que les
+circonstances permettent de porter enfin la guerre chez l'éternel
+agresseur, «qu'un moment pareil ne se présente qu'une fois[84]». C'est à
+cette conclusion qu'aboutissent l'Allemand Parrot et l'émigré français
+d'Allonville, le premier s'autorisant d'une longue intimité d'âme avec
+Alexandre pour s'adresser à sa conscience et à son coeur, le second
+s'armant de considérations purement militaires et techniques[85]. Tous
+les donneurs d'avis, tous les faiseurs de mémoires abondent dans le même
+sens. L'expérience n'a pas instruit ces hommes, le malheur ne les a pas
+assagis: ce qu'ils conseillent encore une fois, dans l'impatience et
+l'enivrement de leurs haines, c'est l'éternelle manoeuvre qu'ils ont vue
+aboutir en 1805 à Austerlitz, en 1809 à Wagram: c'est de saisir le
+moment où Napoléon détourne son attention de l'Europe centrale et
+regarde ailleurs pour jeter contre lui une masse d'assaillants, et la
+disproportion entre les forces respectivement en ligne, l'aspect de
+l'Allemagne où les Français n'auront à opposer qu'un corps à une armée,
+encourage toujours Alexandre à prévenir Napoléon, à marcher hardiment
+pour le surprendre.
+
+[Note 81: Stedingk écrivait le 28 janvier: «Je connais quelqu'un
+auquel il a dit: «Je suis las des vexations continuelles de Napoléon.
+J'ai deux cent mille hommes de bonnes troupes et trois cent mille de
+milices à lui offrir, et nous verrons.» On m'a assuré, et je n'en doute
+pas, que des propos pareils lui échappent dans ses sociétés
+particulières qui ne sont pas composées des personnes les plus
+discrètes.» Archives du royaume de Suède.]
+
+[Note 82: SCHILDNER, 236.]
+
+[Note 83: _Id._]
+
+[Note 84: Paroles d'Alexandre lui-même à Czartoryski, _Mémoires du
+prince_, II, 252.]
+
+[Note 85: La _Correspondance de Parrot avec Alexandre_ a été publiée
+dans la _Deutsche Revue_, 1894-1895. Pour d'Allonville, voyez
+BOGDANOVITCH, I, 73.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+PROJETS DE L'EMPEREUR.
+
+
+Napoléon au commencement de 1811.--Maître de tout en apparence, il sent
+l'inefficacité des moyens employés jusqu'à ce jour pour réduire
+l'Angleterre et conquérir la paix générale.--Le blocus demeure inutile
+tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Masséna
+devant Torres-Vedras.--Le Nord préoccupe Napoléon et l'empêche de porter
+un coup décisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie
+et l'Angleterre.--Méfiance progressive: indices révélateurs: l'ukase
+prohibitif.--Colère de Napoléon: paroles caractéristiques.--Les Polonais
+de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napoléon décide de préparer
+lentement et mystérieusement une campagne en Russie.--Comment il conçoit
+cette gigantesque entreprise.--Quelle est à ses yeux la condition du
+succès.--Dix-huit mois de préparation.--Projet pour 1811; projet pour
+1812.--Mode employé pour recréer en Allemagne une force
+imposante.--L'armée de couverture.--Envoi de troupes à
+Dantzick.--Précautions prises pour dissimuler l'importance et le but de
+ces préparatifs.--Napoléon reste militairement et diplomatiquement en
+retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports
+avec la Prusse.--L'Autriche et les Principautés.--Rapports avec la
+Turquie.--Première brouille entre Napoléon et le prince royal de
+Suède.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce
+retour.--Demande de la Norvège.--Protestations simultanées à l'empereur
+de Russie.--Bernadotte sera à qui le payera le mieux, sans être jamais
+complètement à personne.--L'Empereur décline toute conversation au sujet
+de la Norvège.--Audience donnée à l'aide de camp du prince.--Bernadotte
+réitère ses instances et ses promesses.--Napoléon refuse de s'allier
+prématurément à la Suède.--Ses rapports avec la Russie durant cette
+période.--Mélange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser
+le duc d'Oldenbourg.--Réquisitoire violent et emphatique contre
+l'ukase.--Pourquoi Napoléon affecte de prendre au tragique cette mesure
+purement commerciale.--Demande d'un traité de commerce.--Grief secret et
+prétention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du
+blocus domine à ses yeux toutes les autres: il évite encore de la
+soulever.--Sa longue et remarquable lettre à l'empereur
+Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons
+profondes qui portent l'Empereur à envisager comme probable une guerre
+dans le Nord et à y voir le couronnement de son oeuvre.--Napoléon égaré
+par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant à la
+guerre si la Russie rentrait dans le système continental, mais il
+n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napoléon cherchent
+respectivement à s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812,
+l'avantage du choc offensif.
+
+
+
+I
+
+Dans le comble de puissance où quinze ans de triomphes ininterrompus
+l'avaient mis, Napoléon ne jouissait pas de sa prospérité et de sa
+gloire. L'année nouvelle se levait pour lui radieuse de promesses; la
+délivrance attendue de l'Impératrice lui faisait espérer un fils; jamais
+les rois n'avaient montré autant de soumission apparente, et pourtant
+lui-même éprouvait les atteintes de l'universel malaise. Un danger vague
+lui semblait peser sur l'avenir: dans l'air encore immobile et calme, il
+sentait passer la lourdeur des orages prochains.
+
+Son grand esprit ne s'abusait point sur les dangers que créait la
+prolongation de la guerre maritime, sur les charges, les vexations, les
+maux horribles dont elle accablait les peuples. D'après son propre aveu,
+tout l'esprit de son gouvernement s'en trouvait faussé: nul ne posséda à
+un égal degré l'instinct des principes de modération ferme et de justice
+qui seuls assurent sur les hommes un empire durable, et il se voyait
+jeté hors de ses voies par les entraînements de son système extérieur,
+poussé dans la tyrannie, obligé de mettre partout le despotisme à la
+place de l'autorité. Il ne lui échappait pas qu'un monde de haines et de
+souffrances s'amassait autour de lui, que le nombre de ses ennemis
+grossissait sans cesse et qu'ils ne désespéraient jamais de l'abattre,
+tant que l'Angleterre resterait en armes. Or, cette guerre qui
+entretenait le mal d'insécurité dont avait toujours souffert sa
+grandeur, il ne savait plus comment la finir: il se demandait en vain où
+trouver, où chercher cette paix dont il avait besoin autant que le plus
+humble de ses sujets, et parfois on l'entendait dire «très vite, à voix
+basse et avec une sorte d'impatience, que si les Anglais tenaient encore
+quelque temps, il ne savait plus ce que cela deviendrait, ni que
+faire[86]».
+
+[Note 86: Rapport de Tchernitchef, 9/21 janvier 1811, volume cité,
+54.]
+
+Les moyens qu'il avait imaginés pour réduire sa rivale, malgré leur
+colossal développement, malgré leur rigueur et leur précision,
+n'avançaient plus à rien: aux deux extrémités de l'horizon, cette
+puissance démesurément accrue rencontrait enfin sa limite. Le Nord ne se
+fermait pas aux produits britanniques, et cette brèche au blocus en
+annulait tous les effets: l'Angleterre souffrait sans périr. Au sud, en
+Portugal, l'Angleterre ne se laissait pas arracher de cette pointe
+extrême du continent où elle avait pris terre et s'était
+inébranlablement fixée. Masséna tâtait en vain les lignes de
+Torres-Vedras, ne réussissait pas à découvrir le point faible, le côté
+vulnérable de la position ennemie; il envoyait le général Foy à Paris
+réclamer du secours, exposer la situation, demander aide et conseil: il
+s'avouait impuissant, et le succès plusieurs fois annoncé, attendu,
+escompté, se dérobait toujours.
+
+On s'est demandé pourquoi, en ce temps où l'Empereur ignorait les
+intentions offensives d'Alexandre, il n'avait point fait masse de ses
+armées et porté un grand effort en Espagne, pourquoi il n'avait pas
+donné assez d'hommes au prince d'Essling pour jeter les Anglais à la mer
+et terminer au moins cette partie de la tâche. C'est que, sans lui
+montrer encore le péril tout formé, le Nord le préoccupait déjà et le
+paralysait. Il savait qu'une réconciliation de la Russie avec nos
+ennemis amènerait tôt ou tard une prise d'armes en leur faveur, créerait
+une diversion bien autrement redoutable pour lui que la prolongation de
+la guerre espagnole, l'obligerait à préparer une grande expédition dans
+le Nord, à frapper de ce côté le coup suprême et à vaincre les Anglais
+dans Moscou. Or, si les desseins du Tsar sur la Pologne lui échappaient,
+il lui semblait bien que la Russie, après l'avoir suivi quelque temps et
+s'être acheminée dans son sillage, après s'être ensuite arrêtée et
+immobilisée, virait de bord maintenant, s'éloignait de lui
+insensiblement et s'orientait vers l'Angleterre.
+
+Le refus de frapper les marchandises coloniales d'un tarif écrasant et
+de confisquer les bâtiments fraudeurs lui était apparu comme un premier
+indice. Peu après, sans apercevoir le groupement d'armées qui s'opère
+par ordre d'Alexandre, il apprend que les Russes construisent beaucoup
+d'ouvrages sur la Dwina et le Dniester. Travaux de défense, sans doute,
+et parfaitement licites; néanmoins, si les Russes mettent tant de soin à
+couvrir leur frontière, n'est-ce point pour se prémunir contre les
+conséquences d'une défection qu'ils préméditent? Après qu'ils auront
+fait la paix avec la Turquie, «voudraient-ils la faire avec
+l'Angleterre? Ce serait incontinent la cause de la guerre[87].» Si
+Napoléon s'empare à ce moment de l'Oldenbourg, c'est peut-être à dessein
+d'éprouver et de tâter la Russie, de voir si elle ne saisira point le
+premier prétexte pour rompre. En attendant que le mystère s'éclaircisse,
+il n'augmente pas encore ses forces en Allemagne, laisse Davout isolé,
+se borne à réorganiser le premier corps sans y ajouter un homme, à
+accélérer les envois d'armes dans le duché de Varsovie[88]. Il continue
+toujours à s'occuper de l'Espagne, presse Masséna d'en finir, ordonne
+aux autres chefs de corps de lui prêter main-forte et de l'aider à
+briser l'obstacle. Il reporte alternativement sa pensée du nord au sud
+et des Pyrénées vers la Vistule, ne sait de quel côté il dirigera les
+troupes que l'appel d'une nouvelle conscription va rendre disponibles.
+
+[Note 87: _Corresp._, 17187.]
+
+[Note 88: _Id._, 16994, 16995, 17283.]
+
+Dans cet état de doute et d'expectative, la nouvelle de l'ukase
+prohibitif lui arrive soudain et l'avertit: c'est pour lui le signal
+d'alarme. L'ukase est spécialement dirigé contre le commerce français:
+il ferme le marché russe à nos produits et ordonne de brûler ceux qui
+réussiraient à s'y introduire: c'est une rupture éclatante sur ce
+terrain économique où devait surtout s'affirmer l'alliance. Nos ennemis
+vont accueillir cet acte comme une avance indirecte de la Russie, comme
+un premier gage; à cette heure, sans doute, on exulte à Londres, et la
+colère de l'Empereur éclate. Il profite d'une audience donnée au corps
+diplomatique pour témoigner aux représentants de la Russie, à
+Tchernitchef surtout, une froideur presque insultante: «Au lieu de
+Russie, dit-il le soir, j'ai beaucoup parlé Pologne aujourd'hui[89].»
+Les membres de la colonie polonaise de Paris poussent aussitôt des cris
+de joie: ils affichent leurs espérances dans le salon de madame
+Walewska, qui les laisse se grouper autour d'elle: à cet instant, par
+une coïncidence singulière, deux Polonaises, Marie-Antonovna Narishkine
+et Marie Walewska, exerçaient dans le même sens sur les deux empereurs
+l'ascendant de leur charme, le pouvoir de leur douceur, et plaidaient
+tendrement la cause de leur patrie[90].
+
+[Note 89: Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811, volume cité,
+147.]
+
+[Note 90: Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811: «Les femmes
+aussi jouent un grand rôle dans ce moment, surtout depuis l'arrivée de
+madame Walewska que Napoléon a beaucoup connue pendant la dernière
+campagne; la faveur de cette dame se soutient beaucoup; elle a eu les
+petites entrées à la cour, distinction qu'aucune autre étrangère n'a
+reçue; elle a amené avec elle un petit enfant que l'on dit être provenu
+des fréquents voyages qu'elle faisait de Vienne à Schoenbrunn: aussi en
+prend-on un soin infini.» Volume cité, 149.
+
+Envoi de Caulaincourt du 17 janvier: «Madame N... est plus que jamais la
+dame des pensées: l'Empereur y passe au moins une heure tous les soirs:
+en un mot, elle est mieux traitée que jamais. Le retour du prince
+Gagarine, qui est revenu de Moscou et que le public désigne comme son
+amant, n'a rien changé.»]
+
+Mais Napoléon, s'il se décide à se faire arme de la Pologne contre la
+Russie, se résoudra par d'autres motifs. En ce moment même, on procède
+d'après ses ordres, au département de l'extérieur, à un travail qui doit
+établir, par la vérification et le rapprochement des dates, si l'ukase a
+précédé ou suivi l'instant où la nouvelle du sénatus-consulte portant
+réunion du littoral germanique est parvenue en Russie. Le résultat de
+cette enquête est concluant[91]; le sénatus-consulte a été connu le 2
+janvier: l'ukase, longuement et mystérieusement élaboré, a été signé le
+31 décembre; ce n'est donc pas une réponse à un acte dont la Russie
+pouvait s'offusquer: c'est une mesure d'hostilité spontanée et
+préconçue. Quelque temps après, l'éclat donné par les Russes à leur
+protestation au sujet de l'Oldenbourg, cette manière de saisir l'Europe
+et de la faire juge de leur cause, confirme et aggrave les soupçons de
+l'Empereur. Plus de doute, la Russie tend chaque jour davantage à se
+séparer de lui et à s'échapper de l'alliance: «Voici, se dit-il en
+propres termes, une grande planète qui prend une fausse direction, je ne
+comprends plus rien à sa marche; elle ne peut agir ainsi que dans le
+dessein de nous quitter; tenons-nous sur nos gardes et prenons les
+précautions commandées par la prudence[92].» Alors, après trois nuits
+sans sommeil, trois nuits de réflexion profonde, durant lesquelles il
+met en balance les frais qu'occasionnera un grand armement et
+l'opportunité de l'effectuer, il décide de dépenser cent millions
+d'extraordinaire et de se mettre en mesure[93].
+
+[Note 91: Il figure aux archives nationales sous forme de lettre
+adressée par Champagny à l'Empereur, AF, IV, 1699.]
+
+[Note 92: Rapport de Tchernitchef, 5/17 avril (date rétablie) 1811,
+volume cité, 70.]
+
+[Note 93: Ce fait fut révélé par Napoléon lui-même au prince de
+Schwartzenberg, dans une conversation citée par HELFERT, _Maria Louise_,
+p. 199.]
+
+Ce n'est pas qu'il juge nécessaire de pousser hâtivement ses préparatifs
+et de parer à des éventualités urgentes. D'après ses prévisions, rien ne
+presse: il faut que tout commence, mais tout doit s'opérer posément,
+tranquillement, avec précaution et surtout avec mystère. L'évolution de
+la Russie vers l'Angleterre se poursuivra vraisemblablement comme elle a
+commencé, c'est-à-dire pas à pas, par successives étapes; elle ne
+s'achèvera guère avant le milieu ou la fin de l'année, et il sera facile
+d'ajourner le conflit jusqu'en 1812. La guerre au Nord n'apparaît pas à
+Napoléon imminente, mais plus probable dans l'avenir, plus difficilement
+évitable. L'idée qu'il s'en fait, vague jusqu'alors et imprécise, se
+formule nettement; les contours se déterminent, les arêtes principales
+s'accusent, les grandes lignes se dégagent, et tout un plan d'action
+surgit dans sa pensée, subtil, profond, colossal, exécutable à distance
+d'une année.
+
+S'il doit faire cette guerre, il entend la porter et même la commencer
+en territoire ennemi; c'est à ce prix seulement qu'elle est susceptible
+de résultats grandioses et mérite d'être faite. Les désastres infligés
+aux Russes en Allemagne ou en Pologne, Austerlitz et Friedland par
+exemple, ont humilié l'orgueil du Tsar et de sa noblesse: ils n'ont pas
+atteint la puissance moscovite dans ses oeuvres vives et limité vraiment
+sa force d'expansion. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est un Austerlitz ou
+un Friedland en Russie, un coup porté assez profondément pour permettre
+d'imposer aux vaincus, comme conditions de la paix, l'abandon de leurs
+facultés offensives, le recul de leurs frontières, un déplacement vers
+l'Est, un exil aux confins de l'Asie. Comment Napoléon obtiendra-t-il ce
+succès décisif, une fois entré en Russie? Quel sera sur place son plan
+d'opérations et de manoeuvres? Sa pensée ne sonde pas encore cet avenir.
+Confiant dans ses inspirations stratégiques et tactiques, il se croit
+sûr de vaincre en Russie pourvu qu'il réussisse à y entrer, à y insérer
+d'emblée quatre ou cinq cent mille hommes, et pourvu que ces masses
+soient suffisamment munies, équipées, outillées, approvisionnées, pour
+qu'elles puissent vivre et agir plusieurs mois dans un pays fait de
+vastes espaces peu peuplés et d'obscures immensités. Du premier coup, il
+va droit à la grande difficulté, celle de pousser par un glissement
+insensible la puissance française jusqu'aux abords de la Russie, de l'y
+précipiter ensuite avec tout son attirail, avec toutes ses ressources,
+de faire en sorte que nos armées débouchent en Lithuanie aussi fraîches
+et bien pourvues que si elles sortaient de Strasbourg ou de Mayence,
+d'assurer les subsistances, les transports, le ravitaillement, dans une
+région où il faudra tout amener avec soi et dont l'accès s'ouvre à huit
+cents lieues de nos frontières. S'il parvient à résoudre ce problème par
+un miracle d'organisation et de prévoyance, il considère qu'il aura tout
+gagné: à ses yeux, dès qu'il s'agit de s'attaquer à la Russie, le secret
+de la victoire réside intégralement dans l'art des préparations, et lui
+qui a improvisé tant de guerres avec des éléments créés d'urgence, croit
+n'avoir pas trop d'une année, de dix-huit mois peut-être, pour
+rassembler cette fois ses moyens, pour les élever à un degré de
+perfection sans exemple, pour les porter sur place, pour les faire
+arriver à pied d'oeuvre intacts et tout montés, pour préparer
+méthodiquement et méticuleusement l'invasion.
+
+Mais les Russes le laisseront-ils poursuivre jusqu'à complet achèvement
+cette oeuvre de persévérance et de longueur? Pourquoi ne
+chercheraient-ils pas à nous prévenir, à se jeter avant nous sur la
+Pologne et l'Allemagne encore inoccupées? A cet égard, Napoléon n'a pas
+de craintes immédiates, et voici comment il envisage l'avenir. Ignorant
+totalement ce qui se passe en face de la frontière varsovienne, il croit
+que les seules forces mobiles et véritablement actives dont dispose la
+Russie sont retenues sur le Danube: il estime qu'Alexandre, occupé par
+la Turquie comme lui-même l'est par l'Espagne, ne songera à consommer sa
+défection qu'après s'être débarrassé de cette entrave. Mais la paix avec
+les Turcs paraît assez prochaine: au point où en sont les choses, il
+semble que ce soit affaire de quelques mois: la paix peut se conclure
+dès que l'ouverture de la prochaine campagne aura fourni aux Russes
+l'occasion d'un succès marqué, c'est-à-dire au printemps; dans le
+courant de l'été, les troupes russes reflueront probablement vers les
+frontières occidentales de l'empire, occuperont les lignes de défense,
+les camps retranchés qui s'y ébauchent, et se placeront ainsi en
+imposante posture. C'est sans doute l'instant que s'est désigné le Tsar
+pour renouer avec l'Angleterre et nous fausser définitivement compagnie.
+Si Napoléon attend de son côté cette époque pour porter ses troupes en
+Allemagne et commencer les apprêts d'une guerre vengeresse, il est à
+craindre que les Russes, à l'aspect de nos mouvements, ne résistent pas
+à la tentation de mettre à profit leur avantage momentané, de franchir
+leurs frontières, de briser ou au moins de fausser le grand appareil
+militaire qu'ils verront s'avancer contre eux. Donc il est indispensable
+que pour l'époque prévue nos premiers mouvements soient exécutés, que la
+France ait dans l'Allemagne du Nord des forces suffisantes non pour
+attaquer les Russes, mais pour leur interdire toute attaque, pour les
+empêcher de rien entreprendre, pour les dominer et les barrer. Napoléon
+décide qu'avant la fin du printemps le corps de Davout se sera
+transformé sans bruit en une armée de quatre-vingt mille hommes,
+composée de ses meilleures troupes; que cette armée, placée sous le plus
+sûr et le plus solide des chefs, renforcée des contingents allemands,
+aura allongé ses colonnes jusqu'aux approches de Stettin et de l'Oder,
+afin de pouvoir, à la première alerte, arriver sur la Vistule avant les
+Russes. Il décide que Dantzick, abondamment pourvu d'hommes et de
+munitions, sera devenu un premier centre de résistance et une grande
+forteresse d'arrêt. Par conséquent, lorsque les Russes remonteront du
+sud au nord-ouest et se tourneront vers l'Allemagne française, ils
+apercevront devant eux un double obstacle, qui se sera insensiblement
+redressé: Dantzick d'abord, donnant un point d'appui à la Pologne
+varsovienne; plus loin l'armée de Davout postée sur les deux rives de
+l'Elbe: ils retrouveront en face d'eux une partie importante de la
+puissance française, alors qu'ils la croient tout entière détournée vers
+l'Espagne et engouffrée dans la Péninsule. Cette reprise par leur
+adversaire de l'avantage stratégique les emprisonnera à l'intérieur de
+leurs frontières: Napoléon les immobilisera sur la pointe de son épée,
+tendue au travers de l'Allemagne et insinuée jusqu'à la Vistule[94].
+
+[Note 94: Ce plan est exposé dans une lettre de l'Empereur à Davout,
+24 mars 1811, _Corresp._, 17516.]
+
+Ainsi tenue en respect, la Russie n'osera vraisemblablement démasquer
+ses projets et jeter bas un simulacre d'alliance. L'empereur Alexandre
+va se troubler, hésiter, équivoquer; il ouvrira des négociations:
+Napoléon en fera autant de son côté: «Il est probable, écrit-il à
+Davout, que nous nous expliquerons et que nous gagnerons du temps de
+part et d'autre[95].» Pendant ce temps, à l'abri de nos troupes
+d'Allemagne déployées en rideau protecteur, nos forces de seconde et de
+troisième ligne se formeront; derrière les quatre-vingt mille hommes de
+Davout, l'Empereur en réunira quatre fois autant; sur le Rhin, en
+Hollande, dans la France du Nord, à Mayence, à Wesel, à Utrecht, à
+Boulogne, derrière les Alpes, dans la haute Italie, des camps
+s'établiront, d'énormes réceptacles d'hommes et de munitions, dont le
+contenu se répandra peu à peu sur l'Allemagne. Ces masses rejoindront en
+temps voulu l'armée de Davout, se grouperont derrière elle et à ses
+côtés, referont la Grande Armée sur des proportions formidablement
+accrues, se prépareront elles-mêmes à attaquer, et la position de
+défense prise dans le nord de l'Allemagne se transformera en base
+d'offensive. En même temps, non content de lever tous ses vassaux,
+Allemands du Nord et du Sud, Suisses, Italiens, Illyriens, Espagnols,
+Portugais, l'Empereur s'adressera aux États qui conservent une
+indépendance nominale, Prusse, Autriche, Turquie et Suède. Tandis
+qu'Alexandre se flatte d'immobiliser deux de ces puissances et de
+s'attacher les autres, Napoléon se croit sûr de les enrégimenter toutes
+quatre. Ainsi, au commencement de 1812, en admettant que ses
+négociations avec Alexandre n'aient point abouti et qu'il n'ait pas
+obtenu de la Russie des garanties expresses de fidélité, il se trouvera
+disposer contre elle de toute l'ancienne Europe, mais de l'Europe mise
+sur pied d'avance et militairement organisée, disciplinée, embrigadée,
+mobilisée, concentrée, formée en une seule et immense colonne d'assaut.
+
+[Note 95: _Corresp._, 17516.]
+
+
+
+II
+
+Les premiers ordres pour renforcer le corps de Davout furent donnés à la
+fin de janvier et complétés ensuite par une série de dispositions.
+L'opération n'allait pas s'accomplir brusquement, brutalement: il ne
+s'agissait pas de jeter d'un coup au delà du Rhin une force
+considérable, qui attirerait l'attention. C'est par une infiltration
+continue d'hommes et de matériel dans les cadres déjà existants que se
+recréera notre armée d'Allemagne. Le premier corps s'accroîtra
+insensiblement, sans que sa forme extérieure et ses éléments
+constitutifs soient d'abord modifiés. Les unités qui le composent,
+divisions, régiments, bataillons, vont simultanément grossir, par lente
+addition de substance; puis, lorsqu'elles seront parvenues à une
+surabondance d'effectifs, elles vont se dédoubler, se multiplier,
+essaimer autour d'elles d'autres groupes, d'autres unités, et peu à peu,
+au lieu d'un simple corps, l'armée de quatre-vingt mille hommes
+apparaîtra, munie de tous ses organes.
+
+Le 21 janvier, l'Empereur annonce à Davout un seul régiment français et
+quatre régiments hollandais: cette infanterie sera répartie entre les
+trois divisions du 1er corps, les divisions incomparables, celles de
+Friant, Morand et Gudin, que l'on déchargera ensuite de leur trop-plein
+par la formation d'une quatrième, confiée au général Dessaix[96]. En
+même temps, comme la conscription de 1812 aura versé dans les dépôts
+cent mille recrues, les bataillons actuels de dépôt, dont l'instruction
+s'achève, pourront se mettre en route et rejoindre les régiments
+d'Allemagne. Les régiments un peu maigres prendront ainsi du corps,
+comprendront quatre bataillons, puis cinq, au lieu de trois, et dans le
+courant de l'été, par suite de cette pléthore, l'armée se formera à cinq
+divisions, de quatre régiments chacune et de deux brigades. La cavalerie
+se sera antérieurement augmentée par l'envoi aux escadrons de guerre de
+détachements puisés dans tous les dépôts de même arme, sans création de
+régiments nouveaux: elle se sera complétée en chevaux par des remontes
+opérées sur place.
+
+[Note 96: _Corresp._, 17289.]
+
+Quant au matériel, Napoléon s'occupe déjà à l'expédier, en prenant pour
+base de ses calculs ce que sera l'armée de l'Elbe dans six mois, non ce
+qu'elle est actuellement. Il fait partir l'artillerie régimentaire et
+divisionnaire, les parcs de réserve, au total cent quatre-vingts bouches
+à feu. Il organise le génie et lui fournit quinze mille outils;
+s'absorbant dans de minutieuses supputations, il compte que Davout aura
+besoin de six cents voitures d'artillerie et de deux cent vingt-quatre
+caissons d'infanterie, pour porter avec soi cinq cent
+quatre-vingt-quatre mille cartouches, tandis qu'une réserve de trois
+millions de cartouches s'entassera dans les magasins de Hambourg et de
+Magdebourg. Avec une sollicitude particulière, il perfectionne le
+service du train, celui des équipages militaires, car il y voit, dans
+une guerre lointaine, les auxiliaires indispensables de la victoire. Ces
+éléments divers vont se former par prélèvements opérés sur toutes les
+ressources de l'intérieur, franchir le Rhin par groupes isolés, par
+détachements à peine visibles, et s'introduire furtivement en
+Allemagne[97].
+
+[Note 97: _Corresp._, 17289, 17336, 17355, 17372, 17382, 17384,
+17414, 17441, 17469, 17493, 17494, 17503, 17512, 17513, 17519, 17533.
+Cf. la réponse de Davout et autres pièces conservées aux archives
+nationales, AF, IV, 1653.]
+
+Pour faciliter leur marche, Napoléon fait reconnaître par des officiers
+d'état-major et aménager les voies de communication. En Allemagne, les
+chemins sont généralement mauvais: n'importe, on en créera d'autres.
+Entre Wesel et Hambourg, à travers la Westphalie et le Hanovre, une
+large route militaire va s'ouvrir, une sorte de voie romaine, qui
+attestera aux générations futures le passage des Français et la grandeur
+de leurs oeuvres. Les autorités de la Westphalie et du grand-duché de
+Berg procéderont à ce travail. Davout est chargé de pourvoir au
+placement de ses effectifs futurs, d'assurer par avance les vivres,
+l'habillement, la solde, de régler son budget, de fortifier Hambourg, de
+convertir cette ville ouverte en une vaste place d'armes. Qu'il se mette
+en mesure de toutes façons, mais que ces préparatifs s'opèrent dans le
+plus absolu silence: agir sans parler, telle est la recommandation qui
+accompagne invariablement les ordres donnés et accuse à chaque instant
+la pensée dominante de l'Empereur.
+
+Il couvre d'une ombre encore plus épaisse les mouvements destinés à
+recomposer la garnison de Dantzick et à en décupler l'effectif. D'abord,
+il fait rejoindre les quinze cents soldats qu'il a dans la place par
+six bataillons polonais, par deux bataillons saxons, par le régiment
+français qui occupe Stettin; Davout l'y remplacera «par un très beau
+régiment» de la division Friant, en ayant soin de tenir «le meilleur
+langage envers la Russie[98]», en s'abstenant de la moindre confidence
+au gouvernement de Varsovie: «Tout ce qu'on dit aux Polonais, ils le
+répètent et le publient de toutes les manières[99].» Un peu plus tard,
+l'Empereur fait filer sur Dantzick, par Magdebourg et la Prusse, des
+compagnies de canonniers, de mineurs, de sapeurs, puis un régiment
+westphalien de deux mille quatre cents hommes, un régiment de Berg; il
+demande pour la même destination un régiment à la Bavière, un autre au
+Wurtemberg, et de tous les points de l'Allemagne des détachements se
+dirigent vers le poste à réoccuper, mais ils s'y rendent sans
+précipitation, en amortissant le bruit de leurs pas. Avec eux,
+l'Empereur fait affluer à Dantzick des canons, des mortiers, des affûts,
+des fusils, tous les engins de résistance, et de plus un équipage de
+ponts, matériel d'attaque qu'il dispose là pour l'avenir et par
+provision[100]. Mais le gouverneur Rapp reçoit impérativement l'ordre de
+surveiller ses propos, de «couper sa langue[101]»: il devra ne faire
+aucun étalage des ressources de tout genre qui vont lui arriver et
+s'entasser dans la place.
+
+[Note 98: _Corresp._, 17415.]
+
+[Note 99: _Id._]
+
+[Note 100: _Id._, 17212, 17323, 17415, 17488, 17490, 17491, 17505,
+17510, 17515, 17520.]
+
+[Note 101: _Id._, 17516.]
+
+Cependant, Napoléon sent l'impossibilité de dissimuler complètement aux
+Russes cette agglomération de forces à proximité de leur frontière;
+renonçant à nier le fait, il travestit l'intention. Il ordonne de
+préparer pour Kourakine une note explicative, nourrie d'allégations
+spécieuses et de contre-vérités: elle dira qu'une grande escadre
+anglaise s'avance dans la Baltique, qu'on lui suppose le dessein
+d'attaquer Dantzick; en conséquence, l'Empereur se juge obligé de
+mettre la place en état de défense, d'y réunir quelques milliers
+d'hommes, et se fait un devoir d'en prévenir la Russie, afin que
+celle-ci ne s'alarme point d'un armement dirigé contre l'ennemi
+commun[102].
+
+[Note 102: _Corresp._, 17492, 17523. Cf. les lettres de Champagny à
+l'Empereur en date des 19 et 28 mars. Archives nationales, AF, IV,
+1699.]
+
+La même note avoue que des fusils ont été achetés en France pour le
+compte du roi de Saxe, souverain de Varsovie, agissant dans la plénitude
+de ses droits; «mais le nombre n'en est que de vingt mille, au lieu de
+soixante mille qu'on a supposé». Dans la réalité, les amas d'armes que
+Napoléon dispose à l'usage des paysans polonais, destinés au besoin à se
+lever en masse, sont autrement considérables. Ses agents lui ont
+découvert à Vienne cinquante-quatre mille fusils, que l'Autriche est
+prête à céder: le roi de Saxe reçoit avis de les acheter et de les
+attirer à Dresde; c'est l'Empereur qui les payera. L'Empereur forme
+lui-même sur le Rhin deux dépôts d'armes, réunit à Wesel trente-quatre
+mille fusils, tirés de Hollande, à Mayence cinquante-cinq mille, tirés
+de France; sans les porter encore au delà du fleuve, il les fait mettre
+en magasin, en caisses, «emballés et prêts à partir».--«Ordonnez,
+écrit-il au ministre de la guerre, que cette opération se fasse avec le
+plus de mystère possible, de sorte qu'aux premiers jours de mai, si
+j'avais besoin d'avoir ces soixante-seize mille armes, elles pussent
+partir vingt-quatre heures après que je l'aurais ordonné[103]», ce qui
+les ferait arriver à destination au bout de quelques semaines. Napoléon
+ne suppose jamais qu'avant l'été il puisse avoir besoin d'armer la
+population varsovienne et même de mettre sur pied, dans le duché, les
+troupes régulières, non plus que de posséder à Dantzick les quinze mille
+hommes auxquels il donne sourdement l'impulsion.
+
+[Note 103: _Corresp._, 17371.]
+
+Son activité diplomatique retardait encore sur ses mouvements
+militaires. Les quatre puissances qui lui semblaient ses auxiliaires
+désignés, Prusse, Autriche, Turquie et Suède, n'avaient pas, comme nos
+armées, de grands espaces à parcourir pour entrer en ligne: elles
+étaient toutes portées, limitrophes de l'ennemi à atteindre: il était
+inutile et même dangereux d'engager avec elles des négociations dont
+l'écho pourrait retentir à Pétersbourg et précipiter la rupture.
+D'ailleurs, Napoléon était persuadé que ces alliances se feraient
+presque d'elles-mêmes et par la force des choses; que la Prusse et
+l'Autriche, dominées par son prestige, viendraient docilement à son
+appel; qu'une sorte de fascination les lui amènerait; que la tradition
+lui ramènerait la Turquie et la Suède. Aujourd'hui, il essayait
+simplement, par une pression plus ou moins forte sur les quatre
+puissances, de composer à chacune une attitude conforme à ses desseins.
+
+A la Prusse, il ne demandait que l'immobilité. La Prusse était sur le
+chemin entre la France et la Russie: si elle s'agitait et armait, on
+pourrait croire à Pétersbourg qu'elle se levait à notre instigation et
+que Napoléon voulait s'en faire une avant-garde; il importait donc
+qu'elle s'effaçât de la scène le plus longtemps possible et se fît
+oublier. Mais les convenances de notre politique cadraient mal avec les
+angoisses de la Prusse. La cour de Potsdam, avertie par les appels
+d'Alexandre que la rupture entre les deux empereurs approchait et mieux
+instruite à cet égard que Napoléon lui-même, vivait dans l'épouvante:
+elle craignait de devenir la première victime de la guerre, quelque
+parti qu'elle prît, et de périr broyée dans le choc qui se préparait.
+Pour défendre sa misérable existence, elle armait frauduleusement et en
+cachette, rappelait en partie les réserves. Au service de qui
+emploierait-elle ces forces? Irait-elle où l'appelaient ses voeux et ses
+haines? S'élancerait-elle vers la Russie? Au contraire, cédant à
+d'inéluctables nécessités, se laisserait-elle dériver vers la France?
+C'était ce qu'elle ignorait elle-même. Le chancelier Hardenberg passait
+par des alternatives diverses: négociant simultanément avec Napoléon et
+Alexandre, il était tour à tour sincère et faux dans ses protestations à
+l'un et à l'autre; il trompait toujours quelqu'un, mais ce n'était pas
+la même puissance; il y avait des évolutions dans sa duplicité[104]. En
+tout cas, il jugeait indispensable de renouveler fréquemment à Paris
+d'humbles demandes d'alliance, des offres de concours, pour mériter
+l'indulgence de l'Empereur et l'amener à fermer les yeux sur des
+armements illicites. Mais l'Empereur dédaignait encore de prêter
+l'oreille aux sollicitations de la Prusse; d'autre part, dès qu'il
+remarquait chez elle quelque mouvement suspect, quelque levée excédant
+le chiffre réglementaire, il la rabrouait durement et, d'un ton
+courroucé, lui enjoignait de rentrer dans l'ordre, se bornant à lui
+faire entrevoir, pour prix de sa sagesse, la perspective d'un accord
+futur et éventuel.
+
+[Note 104: DUNCKER, ouvrage cité, 343-365. MARTENS, _Traités de la
+Russie_, VII, 15 et suiv. Correspondance de Prusse, aux archives des
+affaires étrangères, janvier à avril 1811.]
+
+Il évitait également de brusquer son alliance avec l'Autriche, mais
+croyait nécessaire d'imprimer à cet État un mouvement propre à inquiéter
+les Russes sur le Danube, à leur donner plus d'occupation en Orient et à
+les y enfoncer davantage. Partant de ce principe que la cour de Vienne
+voyait avec chagrin l'annexion imminente des Principautés et y mettrait
+volontiers obstacle, pourvu qu'elle fût quelque peu soutenue et
+encouragée, il provoquait avec elle à ce sujet un échange de vues: il
+témoignait le regret d'avoir souscrit naguère à un tel accroissement de
+l'empire russe, se montrait aujourd'hui dans des dispositions
+différentes, demandait à Metternich et à l'empereur François ce qu'ils
+comptaient faire, jusqu'où ils oseraient aller pour empêcher un résultat
+funeste à leurs intérêts, et ne leur ménageait pas les expressions de sa
+bienveillance. Son jeu était clair: il voulait que l'Autriche se mît en
+avant et prît une initiative que les stricts engagements d'Erfurt lui
+interdisaient à lui-même: il voulait qu'elle protestât contre la
+conquête des Principautés et appuyât au besoin ses notes diplomatiques
+par quelques démonstrations militaires. Ces démarches auraient pour
+résultat de ranimer le courage des Ottomans par l'espérance d'un
+secours, de les inciter à mieux défendre leurs provinces, à refuser la
+paix, à prolonger une guerre destinée, d'après les calculs de Napoléon,
+à retenir les Russes loin de lui et à retarder leur réapparition en
+masse sur les frontières de la Pologne[105].
+
+[Note 105: _Corresp._, 17387, 17388. Cf. la lettre du 26 mars au
+sujet de la Serbie, où les Russes venaient d'occuper Belgrade.
+_Corresp._, 17518.]
+
+Avec la Turquie elle-même, il évitait de passer des accords destructifs
+de ceux qui le liaient toujours à la Russie, de garantir au Sultan
+l'intégrité de son empire et la récupération des Principautés. Ses
+efforts tendaient simplement à faire succéder entre les deux États, à
+une froideur marquée, une reprise de confiance. Il écrivait au ministre
+des relations extérieures: «Mandez à M. de Latour-Maubourg--c'était
+notre chargé d'affaires à Constantinople--de se rapprocher le plus
+possible de la Porte, de faire en sorte, sans se compromettre, que le
+nouveau Sultan m'écrive et m'envoie un ministre: de mon côté, je lui
+répondrai, je renouerai mes relations et j'enverrai un ministre[106].»
+Ainsi, les voies s'ouvriront à un rapprochement. Sans rappeler encore à
+lui la Turquie, Napoléon s'occupe à la placer sur le chemin du retour;
+ce qu'il cherche à obtenir des Ottomans, c'est qu'ils se mettent à sa
+disposition, sans lui demander dès à présent d'engagements formels, et
+attendent son bon plaisir.
+
+[Note 106: _Corresp._, 17365.]
+
+Il eût voulu agir de même avec la puissance qui correspondait à la
+Turquie dans la partie opposée de l'Europe, avec cette Suède qui devait
+son importance à sa position topographique plus qu'à ses forces.
+Actuellement, il n'exigeait d'elle qu'un service plus exact contre
+l'Angleterre, une soumission absolue, sans préjuger ce qu'il aurait
+peut-être à lui demander contre les Russes et à faire pour elle. Mais
+les intérêts contradictoires entre lesquels se débattait la Suède, ses
+passions, ses souffrances, ne lui permettaient point une obéissance
+purement gratuite, une attente résignée. Chaque jour, son indiscipline
+cause à Napoléon de nouvelles impatiences: il lui faut en même temps se
+défendre contre des empressements intempestifs, contre d'importunes
+sollicitations. Le caractère de l'homme qu'il a laissé se placer à
+Stockholm sur les marches du trône complique singulièrement le problème
+des relations. Désireux de ne pas se brouiller complètement avec la
+Suède et de ne point s'allier prématurément à elle, il aura fort à faire
+pour atteindre ce double but, et ses rapports avec Bernadotte, assez
+accidentés durant cette période, donnent plus particulièrement la mesure
+de ses intentions actuelles à l'égard de la Russie.
+
+
+
+III
+
+Parti de Paris avec la trahison au coeur, Bernadotte n'avait pas résisté
+à mal parler de son ancien chef, dès qu'il s'était trouvé en présence de
+l'émissaire chargé par la Russie de provoquer ses confidences: la
+profession d'ingratitude qu'il avait faite devant Tchernitchef[107], en
+décembre 1811, avait été l'explosion de ses véritables sentiments. En
+prenant l'engagement d'honneur de ne jamais nuire à la Russie, il avait
+obéi aussi à une pensée politique, à un instinct sagace, qui lui
+montrait la sécurité future de la Suède liée à une réconciliation avec
+sa grande voisine de l'Est et qui la détournait de toute tentative
+contre la Finlande pour lui faire reporter ses ambitions sur la Norvège.
+Toutefois, mû par le désir de plaire au Tsar et de prévenir chez lui
+tout retour d'hostilité, entraîné d'ailleurs par le torrent de son
+imagination, il avait laissé son expression dépasser sa pensée: il avait
+présenté comme une volonté ferme ce qui n'était en lui qu'une tendance.
+Au fond, son système n'était pas fait: son esprit mobile et fantasque
+demeurait sujet à de brusques oscillations. S'il avait touché du premier
+coup au point où l'empereur russe voulait l'amener, il ne s'y était pas
+fixé encore: il allait s'en éloigner bientôt et n'y reviendrait que par
+un long circuit.
+
+[Note 107: Voy. le tome II, 514-519.]
+
+Dans les semaines qui avaient suivi ses premiers épanchements avec la
+Russie, fatigué de nos exigences en matière de blocus, outré du ton
+autoritaire et tranchant sur lequel notre représentant à Stockholm,
+l'ex-conventionnel Alquier, formulait ces réquisitions, il l'avait pris
+d'assez haut avec son ancienne patrie. Que la contrebande s'organisât de
+toutes parts, que la guerre avec les Anglais demeurât «une misérable
+jonglerie[108]», c'était, disait-il, à quoi nul ne pouvait remédier. A
+la moindre demande nouvelle, il se rebiffait; parlait-on au gouvernement
+royal de prêter à la France quelques marins ou bien un régiment qui
+servirait dans notre armée, conformément à une tradition datant de
+l'ancien régime, il refusait d'appuyer ces propositions: «Quel avantage,
+disait-il au baron Alquier, trouverais-je à envoyer un régiment se
+mettre en ligne avec ceux de la France?--Mais celui de former des
+officiers à la première école de l'Europe.--Apprenez, monsieur, que
+l'homme qui a formé par ses leçons et son exemple une multitude
+d'officiers particuliers et généraux en France peut suffire à
+l'instruction et au perfectionnement de ses armées[109].»
+
+[Note 108: Expression d'Alquier, lettre à Champagny du 19 novembre
+1810.]
+
+[Note 109: Alquier à Champagny, 6 janvier 1811.]
+
+A ces rodomontades, la réponse de l'Empereur ne s'était pas fait
+attendre. Retrouvant Bernadotte tel qu'il l'avait toujours connu,
+c'est-à-dire effrontément hâbleur, rétif et peu maniable, il s'était
+détourné de lui, se refusait à toute correspondance directe, rappelait
+les aides de camp français du prince et le mettait en quarantaine[110].
+En janvier 1811, les rapports ne tenaient plus qu'à un fil, lorsqu'on
+vit Bernadotte, par une de ces volte-faces dont il était coutumier, se
+rejeter impétueusement vers la France.
+
+[Note 110: _Corresp._, 17218 et 17229. Correspondance de Suède, aux
+archives des affaires étrangères, décembre 1810 et janvier 1811.]
+
+Chez lui, ce revirement peut s'expliquer d'abord par un vulgaire intérêt
+d'argent. Dans son établissement nouveau, il avait dû faire abandon des
+dotations constituées au maréchal d'Empire et au prince de Ponte-Corvo.
+D'autre part, le million que l'Empereur lui avait fait remettre
+comptant, lors de son départ, s'était promptement fondu, et les États de
+Suède, vu la pénurie du royaume, n'avaient alloué à l'héritier
+présomptif de la couronne, à sa femme et à son fils, que de maigres
+pensions. Voyant arriver la fin de ses ressources, Bernadotte se prenait
+à regretter d'avoir trop peu ménagé le monarque à la main large dont la
+munificence pourrait utilement l'assister, et il est à remarquer que ses
+premières offres de soumission coïncidèrent avec une lettre dans
+laquelle il se recommandait à la générosité impériale et sollicitait une
+indemnité pour ses dotations perdues.
+
+Puis, l'influence de la princesse royale, qui avait alors rejoint son
+mari, s'exerçait au profit de la France. A mesure qu'elle s'était
+avancée dans le Nord, Désirée Clary s'était senti envahir par un
+insupportable ennui. Sans cesse sa pensée se reportait vers ce Paris
+brillant et aimé, vers ce milieu de prédilection où elle voulait se
+garder la faculté de revenir et de se retremper, et ses efforts
+tendaient à empêcher une rupture qui l'eût confinée dans son royal
+exil[111]. Enfin, Bernadotte lui-même, malgré toutes les peines qu'il se
+donnait pour plaire aux Suédois, avait le sentiment d'avoir
+incomplètement répondu à leur attente: s'ils l'avaient élu, c'était avec
+l'espoir d'obtenir par ce choix et tout de suite un bienfait éminent, un
+avantage insigne, tel que l'appui de la France pour reprendre la
+Finlande ou se saisir d'un équivalent. Or, comme présent d'arrivée,
+Bernadotte ne leur avait apporté jusqu'à ce jour que la déclaration de
+guerre aux Anglais, mesure essentiellement impopulaire. Voyant s'épuiser
+le crédit que lui avait ouvert la confiance publique, il éprouvait le
+besoin de ne plus retarder la satisfaction des Suédois, de leur payer sa
+bienvenue, et il se rendait compte que seul l'empereur des Français
+pouvait lui en fournir les moyens.
+
+[Note 111: Correspondance de Tarrach, ministre de Prusse en Suède,
+avec son gouvernement. Cette correspondance, décachetée probablement par
+la poste française des villes hanséatiques, figure à moitié déchiffrée
+aux archives des affaires étrangères.]
+
+Ce n'était pas que l'objet de ses convoitises se fût déplacé. Si
+incohérents et désordonnés que parussent ces mouvements, ils tendaient
+invariablement au même but: sa politique tourbillonnait autour d'une
+idée fixe. S'interdisant par principe de songer à la Finlande, il
+pensait de plus en plus à la Norvège. Il en avait déjà touché mot à
+Pétersbourg, mais il savait que la Russie, à supposer qu'elle favorisât
+jamais la spoliation du Danemark, ne s'exécuterait que plus tard et à
+échéance assez longue, à l'approche ou à la suite d'un grand
+bouleversement. Au contraire, Napoléon disposait du présent: il n'avait
+qu'un geste à faire pour que la cour de Copenhague, faible et soumise,
+s'inclinât devant sa volonté et cédât aux Suédois la Norvège au prix de
+quelque dédommagement en Allemagne. Justement, la Norvège s'agitait et
+paraissait lasse du joug danois. Profitant de l'occasion, Bernadotte ne
+tarda pas davantage à s'ouvrir au représentant de l'Empereur.
+
+Le 6 février, au cours d'une conversation avec Alquier, il lui mit
+brusquement sous les yeux une carte: «Voyez, dit-il, ce qui nous
+manque.--Je vois, répondit Alquier, la Suède arrondie de toutes parts,
+excepté du côté de la Norvège: est-ce donc de la Norvège que Votre
+Altesse veut parler?--Eh bien, oui, c'est de la Norvège, qui veut se
+donner à nous, qui nous tend les bras et que nous calmons en ce moment.
+Nous pourrions, je vous en préviens, l'obtenir d'une autre puissance que
+de la France.--Peut-être de l'Angleterre?--Eh bien, oui, de
+l'Angleterre; mais quant à moi, je proteste que je ne veux la tenir que
+de l'Empereur. Que Sa Majesté nous la donne, que la nation puisse croire
+que j'ai obtenu pour elle cette marque de protection, alors je deviens
+fort, je fais dans le système du gouvernement le changement qu'il faut
+nécessairement opérer, je commanderai sous le nom du roi et je suis aux
+ordres de l'Empereur[112].» Puis, ce furent des serments: Bernadotte
+jura «sur son honneur» de fermer le royaume au commerce des Anglais; au
+besoin, il irait chercher et vaincre chez elle cette orgueilleuse
+nation; contre la Russie, il offrait cinquante mille hommes au
+printemps, soixante mille en juillet, à condition de les commander en
+personne.
+
+[Note 112: Alquier à Champagny, 7 février 1811. Cette dépêche a été
+publiée en partie par le regretté M. Geffroy dans ses études sur _Les
+intérêts du Nord scandinave pendant la guerre d'Orient. Revue des Deux
+Mondes_, 1er novembre 1835.]
+
+Ces propositions formelles ne l'empêchaient nullement, à la même époque,
+à quelques jours d'intervalle, de renouveler au Tsar ses assurances de
+sympathie et de bon vouloir. En réponse à une lettre dans laquelle
+Alexandre réclamait son amitié, il lui écrivait: «Oui, Sire, je
+deviendrai l'ami de Votre Majesté, puisqu'elle veut bien me dire que
+c'est d'âme qu'elle veut l'être[113].» Soyons unis, faisons pacte
+d'éternelle concorde et de bon voisinage, disait-il au Tsar, à l'heure
+même où il offrait à Napoléon de reconnaître pour ennemis tous les
+adversaires présents et futurs de la France.
+
+[Note 113: Voy. l'_Étude sur la Suède et la Norvège_, publiée
+d'après des documents authentiques, dans l'_Univers pittoresque_, 1838.]
+
+Qui trompait-il alors? Qui se réservait-il de trahir en fin de compte?
+Son ancien maître ou son récent ami? En faisant droit à sa demande et en
+acceptant sa parole, Napoléon eût-il obtenu de sa part, en cas de guerre
+avec la Russie, une obéissance absolue? C'est au moins très douteux:
+Bernadotte avait le génie de l'indiscipline; il l'avait prouvé dans tout
+le cours de sa carrière, où Napoléon l'avait trouvé à chaque occasion
+coopérateur tiède et lieutenant infidèle. S'il tenait tant à la Norvège,
+c'était précisément parce que cette facile conquête, en consolant
+l'amour-propre national, le dispenserait de marcher en Finlande, de
+rouvrir ainsi et de perpétuer le conflit avec la Russie, de s'engager à
+fond contre elle. Tout ce que l'on peut présumer, c'est que Napoléon, en
+lui livrant la Norvège, eût conjuré en partie l'effet de ses mauvais
+sentiments, gagné sa neutralité et peut-être une apparence de concours.
+Dans ses appréciations sur la politique actuelle du prince, Alquier
+allait plus loin: cet agent zélé, mais ardent et passionné, ne sut
+presque jamais démêler les véritables intentions de Bernadotte à
+travers la déconcertante variété de ses attitudes et de ses poses; après
+l'avoir signalé comme capable de toutes les félonies, il le croyait
+aujourd'hui disposé à nous revenir de bonne foi et montrait l'occasion
+unique pour reprendre possession de la Suède.
+
+Napoléon en jugea autrement. D'abord, cette façon de réclamer à
+brûle-pourpoint un accord positif et de lui forcer la main, ne fut
+nullement de son goût; il voulait que Bernadotte attendît notre heure,
+au lieu de nous imposer la sienne. Quant à la condition même de
+l'arrangement, l'idée de spolier le Danemark, dans les termes absolus où
+elle était exprimée, révolta ses sentiments de justice, de
+reconnaissance et d'honneur: ce tout-puissant avait le respect des
+faibles, quand il trouvait en eux honnêteté et droiture. D'ailleurs, et
+jusqu'à plus ample informé, il se refusait à voir dans la requête du
+prince l'expression d'une pensée raisonnée et mûrie, à laquelle la
+majorité des Suédois se rallierait peu à peu et qui deviendrait un
+système national. Demeurant dans ses rapports avec la Suède sous
+l'empire d'une erreur fondamentale, il estimait que cet État ne pouvait
+avoir qu'une politique, la politique d'hostilité et de revanche contre
+la Russie: il se figurait que s'il en venait lui-même à rompre avec
+Alexandre, il n'aurait qu'à montrer aux Suédois la Finlande et à la leur
+désigner du bout de son épée, pour les voir s'élancer sur cette proie et
+se jeter dans la mêlée, quels que pussent être les sentiments personnels
+de Bernadotte. Par conséquent, il jugeait parfaitement inutile de
+s'arrêter quant à présent aux idées plus ou moins folles qui pouvaient
+éclore dans l'esprit du prince et traverser ce cerveau mal équilibré, de
+prendre au sérieux ses divagations, de discuter avec ses lubies: ce
+n'était pas là un élément à faire entrer dans nos calculs.
+
+«Monsieur le duc de Cadore, écrivit Napoléon à Champagny, j'ai lu avec
+attention les lettres de Stockholm. Il y a tant d'effervescence et de
+décousu dans la tête du prince de Suède que je n'attache aucune espèce
+d'importance à la communication qu'il a faite au baron Alquier. Je
+désire donc qu'il n'en soit parlé ni au ministre de Danemark ni au
+ministre de Suède, et je veux l'ignorer jusqu'à nouvel ordre[114].»
+
+[Note 114: _Corresp._, 17386. Cf. la lettre de Champagny à Alquier
+en date du 26 février 1811.]
+
+Il prévint seulement le Danemark, sans lui dire pourquoi, de mettre la
+Norvège à l'abri d'une surprise. En même temps, il traçait pour Alquier
+toute une ligne de conduite. Ce ministre ne ferait point de réponse
+immédiate à l'ouverture du prince et serait censé n'avoir reçu à ce
+sujet aucune direction. Au bout de quelque temps, il pourrait glisser
+dans la conversation très doucement, «sans que cela eût l'air de venir
+de Paris[115]», que l'idée de s'approprier la Norvège était purement
+chimérique et tout à fait en dehors de la tradition nationale, qu'il y
+avait là un contresens politique, que l'intérêt de la Suède était
+ailleurs: «C'est par ces considérations générales que le baron Alquier
+doit répondre, disait l'Empereur, et aussi par des considérations tirées
+de mon caractère et de mon honneur, qui ne me feront jamais permettre
+qu'un de mes alliés perde quelque chose à mon alliance[116].» A
+l'avenir, le mieux serait que notre ministre se dérobât à de trop
+fréquents contacts avec l'Altesse suédoise, qu'il ne s'exposât plus à
+d'embarrassantes confidences et à des discussions fâcheuses. On ne peut
+acquiescer aux demandes du prince, et d'autre part la contradiction ne
+ferait qu'irriter ses désirs. Au contraire, cet esprit déréglé, si on
+l'abandonne à lui-même, finira peut-être, après s'être agité dans le
+vide, par se poser et s'assagir.
+
+[Note 115: _Corresp._, 17386.]
+
+[Note 116: _Id._]
+
+Vers le même temps, Napoléon permit à l'un des aides de camp français de
+Bernadotte, le chef d'escadron Genty de Saint-Alphonse, rappelé comme
+les autres, de retourner en Suède, et il le reçut avant son départ. Dans
+cette audience, il s'exprima en homme qui savait à quoi s'en tenir sur
+les véritables sentiments du prince, mais son langage fut empreint de
+tristesse et de regret plus que de colère, conserva le ton d'une
+remontrance paternelle: «Croyez-vous, dit-il, que j'ignore qu'il dit à
+qui veut l'entendre: «Dieu merci, je ne suis plus sous sa patte», et
+mille autres extravagances que je ne veux pas répéter? Il ne sait pas
+que cela retombe sur lui, et qu'il y a des gens toujours prêts à tirer
+parti de ses inconséquences. Assurément, il m'a assez fait enrager
+pendant qu'il était ici: vous en savez quelque chose, puisque vous êtes
+son confident. Mais enfin tout cela est passé: j'avais cru que dans la
+nouvelle sphère où il se trouve placé, sa tête se serait calmée et qu'il
+se serait conduit plus prudemment.»
+
+Genty de Saint-Alphonse, à qui la leçon avait été faite, ne manqua pas
+de défendre chaleureusement son prince; il s'étendit sur les services
+que la Suède était prête à nous rendre en toute occurrence, et notamment
+contre la Russie. Mais ce zèle de fraîche date parut suspect à
+l'Empereur, à tout le moins intempestif: «Vous me parlez toujours des
+Russes, disait-il; mais moi, je ne suis pas en guerre avec les Russes:
+si cela arrivait, eh bien, nous verrions alors: aujourd'hui ce n'est
+qu'à l'Angleterre qu'il faut faire la guerre.»
+
+Il posa pourtant beaucoup de questions sur l'armée suédoise, s'enquit de
+son organisation, de sa valeur; il finit par indiquer le plan de
+conduite qui, suivant lui, s'imposait au prince: à l'extérieur comme au
+dedans, ne point se compromettre en d'inutiles intrigues, attendre
+l'heure propice et se réserver: «Il faut qu'il aille droit son chemin,
+et qu'à la première occasion il donne de la gloire militaire à son pays.
+Tous les partis se tairont et se rallieront autour d'un prince qui
+rehausse la gloire de son pays. Or, le prince a tout ce qu'il faut pour
+cela; il sait commander une armée, il pourra faire de belles
+choses[117].» C'était lui présenter à mots couverts, comme le meilleur
+moyen de fixer sa popularité et de consolider sa position, une brillante
+entreprise au delà de la Baltique, contre l'ennemi traditionnel: à
+Bernadotte qui désirait s'approprier frauduleusement la Norvège, il
+montrait la Finlande à reconquérir de haute lutte, mais ne lui faisait
+entrevoir ce but que dans une lointaine et brumeuse perspective.
+
+[Note 117: Le compte rendu de la conversation se trouve dans une
+lettre adressée le 19 février 1811 par Genty de Saint-Alphonse à
+Bernadotte, et dont copie figure aux Archives nationales avec la mention
+suivante: «Cette lettre est écrite au prince royal de Suède par son aide
+de camp, M. Genty. La personne qui en était chargée ne devant partir que
+samedi (demain), on a eu le temps de la soustraire, d'en tirer une copie
+et de la recacheter et remettre en place sans qu'il y parût en rien.»
+AF, IV, 1799.]
+
+Ces fins de non-recevoir déçurent Bernadotte, sans le décourager. Il
+crut devoir insister, s'acharner, d'autant plus qu'un événement
+intérieur venait de mettre effectivement à sa charge les destinées de la
+Suède. Le Roi, plus malade et plus faible, l'avait institué régent.
+Investi désormais des prérogatives souveraines, sentant croître sa
+responsabilité en même temps que son pouvoir, Charles-Jean se rattachait
+plus anxieusement à l'idée de procurer aux Suédois quelque bénéfice
+immédiat qui fît taire toute opposition; pour obtenir de quoi les
+contenter, il s'adressait à l'Empereur, suprême dispensateur des biens
+de ce monde, le priait, le sollicitait de toutes manières, se retournait
+vers lui sans cesse, la main obstinément tendue.
+
+Pour faire admettre ses prétentions, il n'était sorte de moyens auxquels
+il n'eût recours. Afin de les rendre plus acceptables, il les réduisit.
+Après avoir demandé la Norvège entière, il n'en réclama plus que la
+partie septentrionale, l'évêché de Trondjem avec ses dépendances. Puis,
+c'étaient des prévenances, des cajoleries, des attentions sans nombre.
+Il offrit des marins, un régiment tout équipé: il promit de faire
+séquestrer les marchandises anglaises; il promit contre le commerce
+interlope des rigueurs exemplaires: pendant près de trois mois, il ne
+s'arrêta pas de promettre[118]. Entre temps, il laissait entendre que la
+Russie mettait tout en oeuvre pour l'attirer à elle: il faisait dire à
+M. Alquier que l'empereur Alexandre lui offrait une rétrocession
+partielle de la Finlande, ce qui était faux[119]: en se montrant
+assailli de propositions qu'il n'avait pas reçues, il espérait piquer la
+France d'émulation et provoquer une surenchère.
+
+[Note 118: Alquier à Champagny, 12, 20, 22 et 27 mars, 30 mai.]
+
+[Note 119: La correspondance du ministre suédois en Russie,
+conservée aux archives de Stockholm et dont nous avons eu connaissance,
+ne mentionne aucune proposition de ce genre.]
+
+Mais ce manège laissait l'Empereur parfaitement insensible. Les
+stimulants employés par le prince n'avaient pas plus le don de
+l'émouvoir que ses verbeuses protestations. Il répugnait toujours à lui
+octroyer la Norvège; surtout, tant qu'il aurait intérêt à ménager la
+Russie et à temporiser avec elle, il était résolu à ne point traiter
+avec Bernadotte. Se défiant d'un homme aussi peu maître de sa pensée et
+de sa langue, il l'eût considéré aujourd'hui comme le plus compromettant
+des alliés: entre eux, il y avait dissentiment sur l'époque plus encore
+que sur l'objet de l'entente à conclure. Dans ses instructions à son
+représentant en Suède, Napoléon défend toujours de rien accorder dans le
+présent, sans rien refuser positivement pour l'avenir. Il recommande
+d'entretenir les espérances des Suédois en les tournant du bon côté,
+c'est-à-dire vers la Finlande; mais Alquier ne saurait apporter à cette
+oeuvre trop de discrétion et de mesure. L'essentiel est actuellement de
+ne fournir à la Russie aucun sujet d'alarme: que notre ministre démente
+tout bruit de rupture entre les deux empereurs: qu'il vive bien avec son
+collègue russe. Sans prêcher aux Suédois l'oubli et le pardon des
+injures, qu'il les détourne de toute revendication précipitée, de toute
+initiative hors de saison: «Calmer au lieu d'exciter, désarmer au lieu
+d'armer[120]», voilà quelle doit être sa tâche.
+
+[Note 120: _Corresp._, 17386.]
+
+
+
+IV
+
+S'abstenant encore de tout engagement latéral, Napoléon pouvait se
+retourner vers la Russie et se montrer à elle, avec une apparence de
+vérité, invariable dans sa ligne, constant dans ses voies, libre de
+toute alliance, à l'exception de celle qu'il avait contractée aux jours
+heureux de Tilsit et d'Erfurt[121]. Cette alliance, il exprime
+continuellement le désir de la maintenir, de la restaurer, de lui rendre
+sa force et sa splendeur premières. Ceci posé, il ne craint pas de
+s'attaquer hardiment aux différends soulevés et en fait l'objet d'une
+ardente controverse. Offrant d'indemniser le duc d'Oldenbourg et
+demandant à la Russie, si elle ne juge pas qu'Erfurt soit un équivalent
+acceptable, d'en désigner un autre, il s'arme en même temps de ses
+propres griefs et en signale âprement la gravité. Ce qui caractérise son
+langage, c'est un mélange de droiture et de rouerie, ce sont des aveux
+d'une brutale franchise éclatant au milieu des artifices d'une politique
+d'assoupissement. Cachant ses apprêts militaires, cherchant par tous les
+moyens à accréditer l'opinion qu'il ne se prépare pas encore à la
+guerre, il déclare pourtant et très haut qu'il la fera, qu'il la fera
+sur-le-champ, si l'empereur Alexandre signe la paix avec les Anglais, et
+il ne dissimule pas que tous les symptômes relevés depuis quelques mois
+sont de nature à lui faire craindre cette infraction aux lois de
+l'alliance. Par ces avertissements, par ces menaces, il espère intimider
+la Russie, ralentir ou même suspendre sa marche vers l'Angleterre et
+peut-être la ramener dans le droit chemin.
+
+[Note 121: Voy. notamment son instruction du 17 février pour le duc
+de Vicence. _Corresp._, 17366.]
+
+C'est surtout l'ukase qui lui fournit matière à déclamations
+passionnées. A l'entendre, cette mesure l'a atteint dans ses parties les
+plus sensibles, dans sa sollicitude pour le bien-être de ses sujets,
+pour leur honneur surtout et leur dignité. On peut même croire qu'il
+exagère à dessein un mécontentement très réel, qu'il outre l'expression
+de sa colère: c'est un moyen d'échapper aux reproches que la Russie est
+en droit de lui adresser à propos de l'Oldenbourg[122]. Pour rejeter
+dans l'ombre l'affaire où il s'est mis et se sent dans son tort, il
+tire avec violence au premier plan celle où il a incontestablement
+raison; il la grossit et l'amplifie, force la note, enfle la voix: il
+attaque pour n'avoir pas à se défendre; pour étouffer les plaintes de la
+Russie, il se plaint et crie plus fort qu'elle. En mars, il fait envoyer
+au duc de Vicence, à l'adresse du cabinet de Pétersbourg, un fulminant
+réquisitoire contre l'ukase, dont il a fourni lui-même les éléments: il
+y a multiplié les interjections sonores, les exclamations emphatiques,
+les phrases à effet, et semble avoir pris, pour composer cette tirade
+diplomatique, les leçons de Talma.
+
+[Note 122: Cette idée se montre très nettement dans un projet
+d'instruction rédigé le 12 février 1811 pour le duc de Vicence. Archives
+nationales, AF, IV, 1699.]
+
+«Plaignez-vous, Monsieur,--écrit par ordre Champagny à Caulaincourt,--de
+la conduite de la Russie et surtout de cet ukase si peu amical du 19/31
+décembre. Peut-on en effet concevoir un état de paix et surtout un état
+d'alliance pendant lequel une des deux nations alliées brûle tous les
+produits de l'autre qui lui parviennent? Quel effet un pareil _autodafé_
+peut-il produire? Nous prend-on donc pour une nation sourde à la voix de
+l'honneur? Ceux qui conseillent ces mesures à l'empereur de Russie sont
+des hommes perfides qui abusent de son caractère. Ils savent bien que
+brûler les étoffes de Lyon, c'est aliéner les deux nations l'une de
+l'autre, et que la guerre ne tiendra plus qu'à un souffle.
+
+«... Ainsi, plus de relations commerciales entre les deux empires.
+Est-ce là un état de paix et d'alliance? Était-ce ainsi que pensait
+l'empereur de Russie à Tilsit? Sont-ce là les sentiments qui l'ont
+conduit à Erfurt? L'empereur Alexandre sait bien ce qui peut plaire et
+réussir en France. Il n'a été porté aux mesures qu'il a prises que parce
+qu'on l'a aigri en le trompant. Que de mal peut faire cet ukase! Partout
+il a été considéré comme une mesure hostile. Qu'on ne le défende pas en
+disant que chacun a le droit de faire chez soi ce qui lui plaît. Si on
+insultait les Russes à Paris, si on bernait cette nation sur nos
+théâtres, si de part et d'autre on travaillait avec acharnement à
+détruire tout ce qu'il peut y avoir dans l'un et l'autre pays de
+commerce et d'industrie, dira-t-on qu'on ne fait qu'user d'un droit
+légitime? Et ce n'est pas seulement pendant la paix, mais au sein d'une
+intime alliance, qu'on se porte à de pareils excès! L'Empereur me disait
+qu'il aimerait mieux qu'on lui donnât un soufflet sur la joue, que de
+voir brûler les produits de l'industrie et du travail de ses sujets.
+Non, la haine seule a conseillé de tels procédés. La nation française
+est fibreuse et ardente; elle est délicate sur l'honneur; elle se croira
+déshonorée lorsqu'on brûlera ce qui vient d'elle[123].»
+
+[Note 123: Archives des affaires étrangères, Russie, 152.]
+
+L'instruction ajoute que l'Empereur, fortement irrité, ne fera pourtant
+pas la guerre à raison de l'ukase. Il se contentera d'appliquer aux
+Russes la loi du talion et de brûler leurs marchandises, sans toucher
+aux rapports politiques. Mais pourra-t-il soutenir l'alliance dans
+l'esprit de ses peuples justement exaspérés? Pourra-t-il résister au
+soulèvement et aux tempêtes de l'opinion? «Les grandes puissances et
+surtout les grandes nations sont plus promptement entraînées par des
+motifs d'honneur que par des motifs d'intérêt. Aussi l'Empereur est-il
+surtout alarmé de cette animosité réciproque qui doit naître du simple
+spectacle des marchandises françaises qu'on brûlera en Russie et des
+marchandises russes qu'on brûlera en France. Quoi de plus propre à
+exciter les deux nations l'une contre l'autre, et serait-il au pouvoir
+de ceux qui les gouvernent d'arrêter les effets d'une aveugle
+indignation?» Sous la pression du sentiment public, l'Empereur se
+verra-t-il dans la nécessité de rompre avec un État qu'il croyait s'être
+indissolublement attaché, qu'il s'était plu à fortifier de ses mains?
+«Le prix de cet éminent service serait-il donc pour l'Empereur d'être
+forcé de faire la guerre à la Russie pour sauver son honneur et pour
+éviter le reproche d'avoir souffert, dans ce haut point de gloire où il
+s'est élevé, ce que Louis XV endormi dans les bras de madame Dubarry
+n'aurait pas supporté!»
+
+Malgré cette indignation grandiloquente, Napoléon connaissait trop son
+intérêt et ses facultés actuelles pour demander l'abrogation de
+l'ukase. Il sentait que l'empereur Alexandre ne se soumettrait jamais,
+sur une injonction venue de l'étranger, à rapporter une mesure de
+législation intérieure, que cette exigence accélérerait inopportunément
+la rupture. Il ne demande donc qu'une chose, c'est que les prescriptions
+de l'ukase demeurent inobservées en ce qu'elles ont de plus révoltant,
+c'est que l'ordre donné de brûler nos marchandises reste à l'état de
+lettre morte: «Obtenez, Monsieur, continue l'instruction, l'assurance
+secrète que ce brûlement ne sera pas exécuté sur les marchandises
+françaises. L'Empereur a besoin d'être tranquillisé sur ce point, pour
+asseoir sur une base fixe sa politique fortement ébranlée par un acte
+aussi peu amical.»
+
+La Russie veut-elle nous donner une satisfaction plus complète? Elle le
+peut sans recourir à une rétractation humiliante. Le pacte de Tilsit
+avait rétabli les rapports économiques sur le pied où ils existaient
+avant la guerre, en attendant la confection d'un traité de commerce qui
+les fixerait définitivement. C'est à cette clause que l'ukase a
+contrevenu en prohibant les importations françaises, mais il dépend
+d'Alexandre de rentrer dans la légalité en se prêtant à négocier enfin
+et à conclure le traité de commerce expressément prévu. Ce traité
+entraînera de part et d'autre un remaniement des tarifs en vigueur, sans
+que le gouvernement russe ait à revenir par mesure individuelle et
+spéciale sur les dispositions de l'ukase. «L'Empereur se montrera facile
+sur le traité de commerce. Il admettra, par exemple, cette clause: les
+draps, soieries, bijouteries et objets de luxe pourront être introduits
+en Russie: 1° s'ils sont de fabrique française; 2° à la condition
+d'exporter une pareille valeur en bois, chanvre, fer, or et autres
+productions de la Russie.» Quelques-unes de nos industries retrouveront
+ainsi un débouché dans le Nord, sans que les deux nations, prises dans
+leur ensemble, fassent aucun gain l'une sur l'autre, le chiffre des
+importations restant rigoureusement proportionné à celui des
+exportations; la balance du commerce ne se rompra jamais au détriment de
+la Russie, mais la France ne demeurera plus sous le coup d'une
+injurieuse exclusion.
+
+C'est à entamer la négociation commerciale que doivent tendre
+pratiquement les efforts de l'ambassadeur. Qu'il insiste à la fois près
+du ministère et du souverain, en termes différents: avec le premier, il
+ne saurait faire usage avec trop de véhémence des arguments et des
+termes que lui fournit l'instruction; avec le Tsar, il doit se placer
+sur un autre terrain, montrer une indignation contenue, mais surtout
+faire appel aux sentiments, aux souvenirs qui peuvent avoir conservé
+quelque empire sur l'esprit de ce monarque: «En conversant avec
+l'empereur Alexandre, parlez aussi à son coeur, intéressez son honneur
+et sa sensibilité. Dites-lui que le souverain qu'il place dans une
+position pénible est celui qui, de son propre aveu, l'a si bien servi,
+celui à qui il a dit à Tilsit et dans ce jour qu'il regardait comme
+l'anniversaire de Pultava: «Vous avez sauvé l'empire russe.»
+
+La corde sentimentale est toujours celle que Napoléon cherche à faire
+vibrer dans ses rapports personnels avec Alexandre. Il n'entend pas
+interrompre sa correspondance directe avec lui, et le 28 février charge
+Tchernitchef de lui porter une longue lettre: elle est conçue avec un
+art d'autant plus profond qu'il se dissimule sous des apparences de
+rondeur. Tout en prodiguant les assurances et les raisonnements propres
+à tranquilliser, Napoléon articule nettement ses griefs et ne fait nul
+mystère des conséquences qu'entraînerait un rapprochement avec les
+Anglais; mais tout est dit si simplement, avec tant de naturel, avec un
+mélange si heureux de douceur et de fermeté, qu'il faudrait être bien
+porté au doute et à la méfiance pour chercher des intentions suspectes
+au delà de ces paroles.
+
+La lettre débute sur un ton d'affectueuse tristesse: «Je charge le comte
+de Tchernitchef de parler à Votre Majesté de mes sentiments pour elle.
+Ces sentiments ne changeront pas, quoique je ne puisse me dissimuler que
+Votre Majesté n'a plus d'amitié pour moi. Elle me fait faire des
+protestations et toute espèce de difficultés pour l'Oldenbourg, lorsque
+je ne me refuse pas à donner une indemnité équivalente et que la
+situation de ce pays, qui a toujours été le centre de la contrebande
+avec l'Angleterre, me fait un devoir indispensable, pour l'intérêt de
+mon empire et pour le succès de la lutte où je suis engagé, de la
+réunion de l'Oldenbourg à mes États. Le dernier ukase de Votre Majesté,
+dans le fond, mais surtout dans la forme, est spécialement dirigé contre
+la France... Toute l'Europe l'a envisagé ainsi, et déjà notre alliance
+n'existe plus dans l'opinion de l'Angleterre et de l'Europe: fût-elle
+aussi entière dans le coeur de Votre Majesté qu'elle l'est dans le mien,
+cette opinion générale n'en serait pas moins un grand mal.
+
+«Que Votre Majesté me permette de le lui dire avec franchise: elle a
+oublié le bien qu'elle a retiré de l'alliance; et cependant qu'elle voie
+ce qui s'est passé depuis Tilsit...» Ici, Napoléon rappelle avec force
+comment il a sacrifié à la Russie nos plus anciens alliés, comment il
+lui a livré la plus belle province de la Suède, livré la Valachie et la
+Moldavie, «acquisition immense, le tiers de la Turquie d'Europe».--«Des
+hommes insinuants et suscités par l'Angleterre, continue-t-il, fatiguent
+les oreilles de Votre Majesté de propos calomnieux. Je veux, disent-ils,
+rétablir la Pologne. J'étais maître de le faire à Tilsit: douze jours
+après la bataille de Friedland, je pouvais être à Vilna. Si j'eusse
+voulu rétablir la Pologne, j'eusse désintéressé l'Autriche à Vienne;
+elle demandait à conserver ses anciennes provinces et ses communications
+avec la mer, en faisant porter ses sacrifices sur ses possessions de
+Pologne. Je le pouvais en 1810, au moment où toutes les troupes russes
+étaient engagées contre la Porte. Je le pourrais dans ce moment encore,
+sans attendre que Votre Majesté terminât avec la Porte un arrangement
+qui sera conclu probablement dans le cours de cet été. Puisque je ne
+l'ai fait dans aucune de ces circonstances, c'est donc que le
+rétablissement de la Pologne n'était pas dans mes intentions. Mais si je
+ne veux rien changer à l'état de la Pologne, j'ai le droit aussi
+d'exiger que personne ne se mêle de ce que je fais en deçà de l'Elbe.
+Toutefois, il est vrai que nos ennemis ont réussi. Les fortifications
+que Votre Majesté fait élever sur vingt points de la Dwina, les
+protestations dont le prince Kourakine a parlé pour l'Oldenbourg et
+l'ukase le prouvent assez. Moi, je suis le même pour elle, mais je suis
+frappé de l'évidence de ces faits et de la pensée que Votre Majesté est
+toute disposée, aussitôt que les circonstances le voudront, à s'arranger
+avec l'Angleterre, ce qui est la même chose que d'allumer la guerre
+entre les deux empires. Votre Majesté abandonnant une fois l'alliance et
+brûlant les conventions de Tilsit, il serait évident que la guerre
+s'ensuivrait quelques mois plus tôt ou quelques mois plus tard. Le
+résultat doit être, de part et d'autre, de tendre les ressorts des deux
+empires pour nous mettre en mesure. Tout cela est sans doute bien
+fâcheux. Si Votre Majesté n'a pas l'intention de se remettre avec
+l'Angleterre, elle sentira la nécessité pour elle et pour moi de
+dissiper tous ces nuages.... Je prie Votre Majesté de lire cette lettre
+dans un bon esprit, de n'y voir rien qui ne soit conciliant et propre à
+faire disparaître de part et d'autre toute espèce de méfiance et à
+rétablir les deux nations, sous tous les points de vue, dans l'intimité
+d'une alliance qui depuis près de quatre ans est si heureuse[124].»
+
+[Note 124: _Corresp._, 17395.]
+
+Ainsi, retour au passé par un accord sur les points en litige, telle
+était l'oeuvre à laquelle Napoléon invitait Alexandre. Cependant, à
+supposer qu'on lui eût concédé un traité de commerce et que l'on eût
+terminé l'affaire d'Oldenbourg par l'acceptation d'une indemnité, se
+fût-il déclaré et estimé pleinement satisfait? Ne tenait-il pas en
+réserve une prétention secrète et persistante? N'avait-il pas, comme
+Alexandre, son grief caché, plus grave que tous les autres? On le
+retrouve en lui, pour peu que l'on pénètre dans les replis de sa pensée
+et les profondeurs de sa politique.
+
+Ce qu'il reprochait aux Russes dans son for intérieur, c'était moins de
+fermer leurs frontières à nos articles que d'ouvrir leurs ports aux
+marchandises britanniques, à ces produits coloniaux que leur
+apportaient de prétendus neutres et dont l'Angleterre devait se défaire
+à tout prix, sous peine de banqueroute et d'ignominieux désastre.
+Seulement, en sauvant nos ennemis par cette tolérance, Alexandre éludait
+plutôt qu'il n'enfreignait ouvertement les stipulations de l'alliance.
+Celles-ci, en le constituant ennemi de nos rivaux, l'avaient astreint à
+proscrire leurs bâtiments; elles ne lui interdisaient point de recevoir
+les neutres. Napoléon, il est vrai, avait raison et cent fois raison
+d'affirmer qu'il n'existait plus de neutres, depuis que l'Angleterre ne
+délivrait ses permis de circulation qu'aux bâtiments résignés à naviguer
+pour son compte, à exporter les denrées lui appartenant, à devenir ses
+agents, ses auxiliaires et ses complices: cette thèse s'appuyait sur
+l'exacte appréciation des faits, mais ne pouvait s'autoriser d'un texte
+formel. Comme l'Empereur n'avait point réussi l'année précédente à la
+faire admettre d'Alexandre par la persuasion et le raisonnement, il
+s'abstenait aujourd'hui d'y revenir; il ne voulait pas exiger encore ce
+qu'il ne se sentait pas en état d'imposer[125]. Il ne découvrirait sa
+prétention suprême qu'après avoir regagné assez de terrain en Allemagne,
+après avoir repris position assez fortement en face de la Russie, pour
+que cette cour pût envisager toutes les conséquences d'un refus et ne
+point le risquer à la légère. Actuellement, en prolongeant la discussion
+sur des objets d'importance secondaire, il se donnait le temps
+d'exécuter ses armements: il préparait aussi les voies, par une
+négociation préliminaire, à un arrangement plus complet, pour le cas où
+les réflexions et les dispositions futures d'Alexandre le rendraient
+possible.
+
+[Note 125: Voy. notamment à ce sujet la lettre confidentielle du
+ministre des relations extérieures à notre ambassadeur en Russie, datée
+du 19 novembre 1811.]
+
+On ne saurait donc dire que toute bonne foi soit encore bannie de ses
+rapports avec la Russie. Il négocie avec quelque sincérité, mais il
+négocie sans conviction. Il se doute bien que le Tsar s'est trop détaché
+de lui pour lui revenir jamais de plein coeur, entièrement, résolument,
+et pour s'assujettir aux servitudes que comporterait le renouvellement
+de l'alliance. Puis il se rend compte que l'Angleterre continue malgré
+tout à partager et à lui disputer l'Europe: il la sait douée d'un
+pouvoir occulte et comme magnétique, cette grande et odieuse Angleterre;
+il sent là l'irrésistible aimant qui ramène à soi et attire toutes les
+puissances l'une après l'autre, aussitôt que lui-même cesse de les tenir
+sous sa dépendance matérielle ou morale. La Russie ne lui appartient
+plus; il en conclut qu'elle est bien près de passer à l'ennemi, de
+s'unir à nos adversaires; qu'il en sera d'elle finalement comme de la
+Prusse en 1806 et plus tard de l'Autriche. Qu'on lise sa lettre du 2
+avril au roi de Wurtemberg, on y trouvera cette idée déduite des
+circonstances et supérieurement développée.
+
+Instruit de nos armements, requis d'y participer, le roi de Wurtemberg
+avait formulé hardiment quelques objections et signalé le péril d'un
+nouveau conflit. Napoléon le tient en assez haute estime pour
+condescendre à s'expliquer avec lui, à lui ouvrir en partie sa pensée.
+Il rappelle que «l'Empereur seul, en Russie, tenait à l'alliance contre
+l'Angleterre». Or, il résulte d'indices significatifs que ce souverain
+ne résiste plus aux passions hostiles qui l'enveloppent, à la pression
+de l'air ambiant, et peut-être a-t-il trop cédé déjà pour qu'il puisse
+se reprendre, à supposer que ses yeux se dessillent un jour et
+perçoivent le danger: «Entre grandes nations, ce sont les faits qui
+parlent, c'est la direction de l'esprit public qui entraîne. Le roi de
+Prusse laissait aller à la guerre, quand la guerre était loin: il aurait
+voulu la retarder quand il n'en était plus le maître, et il pleurait
+avec le pressentiment de ce qui allait arriver. Il en a été de même de
+l'empereur d'Autriche; il a laissé s'armer la landwehr, et la landwehr
+n'a pas été plus tôt armée qu'elle l'a entraîné à la guerre. Je ne suis
+pas éloigné de penser qu'il en arrivera de même à l'empereur Alexandre.
+Ce prince est déjà loin de l'esprit de Tilsit: toutes les idées de
+guerre viennent de la Russie. Si l'Empereur veut la guerre, la direction
+de l'esprit public est conforme à ses intentions: s'il ne la veut pas et
+qu'il n'arrête pas promptement cette impulsion, il y sera entraîné
+l'année prochaine malgré lui; et ainsi la guerre aura lieu malgré moi,
+malgré lui, malgré les intérêts de la France et ceux de la Russie. J'ai
+déjà vu cela si souvent que c'est mon expérience du passé qui me dévoile
+cet avenir. Tout cela est une scène d'opéra, et ce sont les Anglais qui
+tiennent les machines. Si quelque chose peut remédier à cette situation,
+c'est la franchise que j'ai mise à m'en expliquer avec la Russie.... Si
+je ne veux pas la guerre et surtout si je suis très loin de vouloir être
+le Don Quichotte de la Pologne, j'ai du moins le droit d'exiger que la
+Russie reste fidèle à l'alliance, et je dois être en mesure de ne pas
+permettre que, finissant la guerre de Turquie, ce qui probablement aura
+lieu cet été, elle vienne me dire: «Je quitte le système de l'alliance,
+et je fais ma paix avec l'Angleterre.» Ce serait, de la part de
+l'Empereur, la même chose que me déclarer la guerre, car, si je ne
+déclare pas moi-même la rupture, les Anglais, qui auront trouvé le moyen
+de changer l'alliance en neutralité, trouveraient bien celui de changer
+la neutralité en guerre. Conserverons-nous la paix? J'espère encore que
+oui; mais il est nécessaire de s'armer[126]...»
+
+[Note 126: _Corresp._, 17553.]
+
+Au fond et quoi qu'il en dise, désire-t-il que cette crise puisse être
+évitée? Il est loin d'en méconnaître la gravité et les dangers: il ne
+ressent plus l'attrait de la guerre et de ses grandes tragédies: il juge
+qu'il a couru assez de risques, cueilli assez de lauriers, et éprouve
+parfois comme une crainte de compromettre ce trésor de gloire. Mais il
+se dit que nul arrangement, si satisfaisant qu'on le suppose, ne vaudra
+pour les fins suprêmes de sa politique une campagne victorieuse qui
+rejettera les Russes au loin et les retranchera de l'Europe, qui l'y
+laissera par conséquent maître de tout, sans contestation et pour
+toujours. Alors, désespérant de retrouver des alliés sur le continent et
+d'y rallumer la discorde, l'Angleterre sentira l'inutilité de prolonger
+la lutte et s'inclinera domptée. La source des guerres se sera tarie; la
+paix du monde en sera la suite; la France se reposera enfin dans son
+omnipotence et sa gloire.
+
+A l'appui de ces motifs de circonstance, Napoléon se découvre aussi et
+se crée des raisons permanentes, invoque des nécessités d'avenir. Comme
+toujours, son imagination construit une théorie à l'appui des exigences
+momentanées de son système; il l'édifie belle et somptueuse, faite de
+données réelles et d'intuitions prophétiques, et il en subit lui-même
+les séductions. Il sent que l'avenir est aux grands empires, aux
+agglomérations énormes. Il a vu, tandis qu'il s'emparait de l'Europe,
+l'Angleterre se dédommager sur le monde, conquérir et gouverner les
+mers, faire main basse sur toutes les colonies, se donner prise sur les
+plus lointains continents. En même temps, la Russie se renforce chaque
+année des cinq cent mille âmes dont le nombre de ses habitants
+s'augmente, et peu à peu monte sur l'horizon cet Océan de populations
+rudes et pauvres, cette inépuisable réserve d'hommes, qui peut un jour
+se déverser sur l'Europe et la submerger. Si fière qu'elle soit de sa
+civilisation raffinée et de son antique primauté, l'Europe se sentira
+petite un jour, humble et menacée, entre les deux colosses qui
+grandissent à ses côtés. Pour refouler l'un et abattre l'autre, ne
+doit-elle point profiter de l'instant où le destin des combats l'a
+placée sous un chef unique et lui a imposé le remède de la dictature?
+Héritier des Césars, Napoléon n'est-il pas tenu de reprendre et
+d'assumer leur fonction, de réprimer à la tête de ses légions les
+barbares du Nord, d'élever contre eux des barrières, sous forme d'États
+tout guerriers, constitués gardiens des frontières, et de recréer les
+confins militaires de l'Europe? N'est-ce point là pour lui l'oeuvre
+finale, le couronnement de l'édifice, la tâche de prévoyance suprême,
+celle qui assurera la sécurité des générations à venir et le règne
+paisible de son fils[127]?
+
+[Note 127: _Documents inédits._ Cf. au tome VI des _Commentaires de
+Napoléon Ier_ la note XII, 117-118.]
+
+Tout l'y porte: son tempérament de Méridional, qui lui fait assimiler le
+Nord à la barbarie; sa conception à la fois latine et carlovingienne de
+ses devoirs d'empereur, jusqu'à ce retour à la politique d'ancien régime
+qui tente depuis quelques années son esprit et flatte son orgueil. Pour
+faire comme les Bourbons, il a contracté en 1810 alliance matrimoniale
+avec l'Autriche: il a pris femme à Vienne et ne s'est pas aperçu que
+s'unir par le sang, lui soldat couronné, à l'Autriche humiliée et
+meurtrie, c'était épouser la trahison. Maintenant, la tradition du
+cabinet de Versailles, venue jusqu'à lui au travers de la Révolution et
+reprenant empire sur son esprit, lui conseille d'écarter cette Russie
+dont l'intrusion dans le cercle des grandes puissances a dérangé
+l'ancien système de l'Europe, tel que l'avait combiné la prudence de nos
+rois et de nos ministres. Louis XV pendant la plus grande partie de son
+règne, Louis XVI à certains moments, leurs conseillers les plus réputés,
+ont cru à la nécessité de mettre des bornes à la poussée moscovite, de
+lui opposer un faisceau d'États, de l'endiguer avec la Suède, la Pologne
+et la Turquie, remises sur pied et étroitement associées. Ils se sont
+obstinés vainement à cette oeuvre, mais Napoléon se croit sûr de réussir
+là où ils ont échoué: il se juge assez fort pour ressusciter des
+cadavres et jeter sur des États inertes ou décomposés le souffle de vie.
+Sa politique, dont les prévisions plongent au plus profond de l'avenir,
+rétrograde ainsi par ses moyens et se propose d'impossibles
+restaurations: elle obéit au mirage romain, qui l'abuse et l'égare, et
+s'inspire en même temps de la tradition des derniers Bourbons dans ce
+qu'elle a de plus usé: sa grande entreprise se fonde sur la combinaison
+de deux anachronismes: «Il est des temps et des cas, écrivait un de ses
+ministres, le sage Mollien, où l'anachronisme est mortel[128].»
+
+[Note 128: _Mémoires de Mollien_, III, 290.]
+
+Tel était le travail d'esprit qui le poussait, dès les premiers mois de
+1811, à considérer une lutte probable avec la Russie comme sa grande et
+sa suprême affaire, à diriger vers ce but tous ses calculs, toutes ses
+pensées, à reporter insensiblement du sud-ouest au nord-est l'appareil
+de ses forces. Cependant, comme il se subordonnait toujours à des
+considérations pratiques et savait refréner au besoin le vol de son
+imagination, il se fût arrêté si l'empereur Alexandre eût recommencé à
+lui prêter une aide efficace contre l'Angleterre. Au fond, il ne demande
+rien qu'il ne soit en droit d'exiger d'après le pacte convenu, rien qui
+ne soit conforme à la lettre ou à l'esprit des traités. Seulement, ce
+droit très réel qu'il invoque, il se l'est créé à lui-même, il se l'est
+forgé à coups d'épée: les traités d'alliance, les obligations de
+concours qu'il a imposées, ont été pour les vaincus une conséquence de
+la défaite, une forme de la contrainte, et la contrainte ne maintient
+ses effets qu'à condition d'agir sans cesse et de renouveler ses prises.
+Il y a conflit insoluble entre le droit napoléonien et le droit naturel
+des États à s'orienter suivant leurs intérêts momentanés ou leurs
+inclinations, et le premier, fondé uniquement sur la victoire, portant
+en lui ce vice irrémissible, ne peut se soutenir que par la permanence
+et la continuité de la victoire. Napoléon redemande aujourd'hui ce qu'il
+a obtenu en 1807, au lendemain de Friedland, et il est résolu à
+reprendre la guerre s'il ne peut se conserver autrement les avantages et
+les sûretés qu'elle lui a valu: il reste ainsi conséquent avec lui-même,
+droit et sincère dans les grandes lignes de sa politique, mais varie ses
+procédés d'après les circonstances, s'y montre tantôt impétueux et
+violent, tantôt caressant et séducteur, souvent astucieux, rusé, et
+d'une dissimulation profonde. Comme il soupçonne avec raison
+qu'Alexandre le trompe et ne rentrera jamais de bonne foi dans
+l'alliance, il se prépare à marcher dans le Nord l'année prochaine,
+lentement, insidieusement, à se glisser avec toutes ses forces et à se
+raser jusqu'aux frontières de la Russie, pour se dresser subitement
+contre elle, s'élancer et frapper. Tous ses efforts tendent à s'assurer
+la faculté et l'avantage du choc offensif, et il ne se doute pas que le
+Tsar, plus engagé qu'il ne le croit dans les voies de la révolte, a
+formé le même dessein et se juge dès à présent en mesure de le réaliser.
+Il veut prévenir l'adversaire; en fait, il est prévenu. Cette guerre
+avec la Russie qu'il prévoit à l'échéance de douze ou quinze mois, elle
+est devant lui, menaçante, prête à le saisir, et il ne la voit pas: il
+ignore qu'Alexandre est en avance sur lui d'une année et d'une armée.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE MOYEN DE TRANSACTION.
+
+
+Les armées russes se rapprochent de la frontière.--Marche vers le duché
+de Varsovie.--Points de concentration.--L'armée du Danube détache
+plusieurs de ses divisions.--Précautions prises pour assurer le secret
+de ces préparatifs.--La frontière étroitement gardée.--Les
+réserves.--Bruits répandus à Pétersbourg et dans les provinces
+polonaises.--Avis décourageants de Czartoryski.--La fidélité des chefs
+varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se dérobe a une
+alliance et même à une promesse de neutralité.--L'influence de
+l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile à la Russie: moyen
+imaginé pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie
+féminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entrée possible des
+Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser à formuler une réponse
+comminatoire.--Déceptions successives d'Alexandre.--Il suspend
+l'exécution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le
+chancelier Roumiantsof préconise une politique de rapprochement avec la
+France.--Il croit avoir trouvé un moyen de solution.--Idée de demander à
+Napoléon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du
+territoire varsovien.--Alexandre se prête à un essai de conciliation sur
+cette base.--Caractère insolite de la négociation qui va s'ouvrir.--Le
+souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu'à demi-mot et
+par périphrases.--On propose une énigme à Caulaincourt, en lui
+fournissant quelques moyens de la déchiffrer.--Le Tsar confie à
+Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignité et habileté de son
+langage.--La métaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son
+rappel et reste à Pétersbourg en attendant l'arrivée de son successeur,
+le général comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Départ de
+Tchernitchef pour Paris.
+
+
+
+En mars, les troupes russes se mirent en position d'exécuter le grand
+projet et de recueillir, si elle venait à eux, la Pologne transfuge.
+L'armée destinée à entrer la première en action se tenait sur la Dwina,
+précédée de fortes avant-gardes: elle s'ébranla vers le sud-ouest, vers
+les provinces de Lithuanie et de Podolie, contiguës au duché de
+Varsovie: elle venait à grandes étapes, largement déployée, cheminant
+sous le couvert des forêts épaisses et des collines sablonneuses. En
+arrière, les troupes de Finlande suivaient le mouvement, quittaient peu
+à peu leurs garnisons, filaient le long du littoral pour se rapprocher
+de la Courlande et passer de là en Pologne. A proximité de la frontière,
+des points de concentration avaient été indiqués: Wilna, Grodno, Brzesc,
+Bialystock[129]. Des magasins, des dépôts d'approvisionnements et de
+munitions se formaient, les autorités préparaient des logements et des
+vivres pour les masses annoncées. Sur le Niémen et le Bug, on réunissait
+des embarcations, des bateaux plats, tout un matériel propre à faciliter
+le passage[130]. Le quartier général paraissait devoir s'établir à
+Slonim, au sud de Wilna: les généraux Essen, Doctorof, Kamenski,
+commanderaient les corps principaux: ils avaient été au préalable mandés
+à Pétersbourg et y avaient reçu des instructions[131].
+
+[Note 129: Correspondance du résident de France à Varsovie, mars et
+avril 1811, _passim_; correspondance de Suède, mêmes mois; dépêches de
+Stedingk, janvier à juin 1811, archives du royaume de Suède;
+renseignements transmis par Davout et Rapp, archives nationales, AF, IV,
+1653.]
+
+[Note 130: Feuille de renseignements transmise par Davout le 31
+mars. Archives nationales, AF, IV, 1653.]
+
+[Note 131: Dépêche de Stedingk, 16/28 janvier. Alquier écrivait de
+Stockholm le 25 février, d'après un récit venu de Russie: «Il y a des
+indices (je cite les propres mots du narrateur) que depuis quelque temps
+il a été fait au général Moreau des propositions pour l'engager à venir
+prendre le commandement de l'armée russe.» Le fait pouvait être
+controuvé et était au moins fort exagéré; il n'en est pas moins curieux
+de voir mises en circulation, dès 1811, toutes les idées qui devaient se
+réaliser en 1813.]
+
+En même temps que cette grande descente vers le sud, un mouvement
+s'opérait du sud au nord, concordant avec le premier et venant à sa
+rencontre. L'armée du Danube, tournée jusqu'alors contre les Turcs,
+hivernait en Moldavie; plusieurs de ses divisions levèrent leurs
+cantonnements, et, pivotant sur elles-mêmes, faisant face en arrière, se
+mirent à remonter vers la Podolie et la Volhynie, pour se joindre aux
+forces qui arrivaient du nord et se placer à leur gauche. Dans ses
+lettres à Czartoryski, Alexandre n'avait parlé qu'à titre éventuel du
+prélèvement à opérer sur les troupes d'Orient: «L'armée de Moldavie,
+avait-il dit, pourra détacher aussi quelques divisions, sans pour cela
+être empêchée de se tenir sur la défensive[132].» Dépassant ses
+promesses, il s'affaiblissait sur ses ailes pour se fortifier au centre,
+quitte à compromettre la Finlande et à retarder sa paix avec les Turcs.
+L'armée «destinée à combattre avec les Polonais» s'augmentait de corps
+supplémentaires, d'effectifs imposants, et, se rangeant par divisions
+depuis la Baltique jusqu'au Dniester, se mettait en ligne.
+
+[Note 132: _Mémoires de Czartoryski_, II, 273.]
+
+Toutes ces opérations s'entouraient du plus profond mystère. Souvent,
+les troupes ne suivaient pas les routes ordinaires, les grandes voies de
+communication: marchant par bataillons ou même par compagnies, divisées
+en détachements innombrables, éparpillées sur de vastes espaces, elles
+se glissaient «par des chemins détournés qui n'avaient jamais été des
+routes militaires[133]». Les précautions les plus rigoureuses avaient
+été prises pour clore hermétiquement et murer la frontière, pour fermer
+les accès et barricader les issues, pour se défendre contre tout
+espionnage. Sous couleur de renforcer le cordon des douanes et de mieux
+assurer l'observation des règlements prohibitifs, des corps de Cosaques
+avaient été disposés le long des limites. Ils exerçaient une
+surveillance continuelle: des piquets de cavalerie gardaient toutes les
+entrées, reliés entre eux par des patrouilles qui circulaient nuit et
+jour: jusqu'à une distance assez grande dans l'intérieur des terres, des
+postes s'échelonnaient sur les routes «de verste en verste», examinant
+et arrêtant les passants, compulsant leurs papiers, vérifiant leur
+qualité[134]: c'était à l'abri de cet épais rideau que la Lithuanie, la
+Volhynie et la Podolie se remplissaient de troupes.
+
+[Note 133: Dépêche de Bignon, résident de France à Varsovie, 11
+mai.]
+
+[Note 134: Dépêche du même, 5 juin, d'après un témoin oculaire.]
+
+En arrière de ces provinces, l'armée de soutien se complétait et
+s'apprêtait à marcher. Aucun moyen n'était négligé pour renforcer ses
+effectifs: les troupes sédentaires se transformaient en contingents
+mobiles, les bataillons de forteresse en bataillons de ligne. Du fond
+de l'empire, d'autres masses surgissaient, des réserves se levaient.
+Dans les dépôts, il y avait affluence prodigieuse de recrues, effort
+incessant pour les dégrossir et les former, pour faire des soldats.
+Bientôt, malgré le secret ordonné, des bruits à sensation commencèrent à
+circuler dans la capitale: les régiments des gardes, disait-on,
+n'attendaient plus qu'un signal pour se mettre en route et devaient
+marcher avec la deuxième armée: le grand-duc Constantin se rendait en
+Finlande pour inspecter les troupes en partance; enfin, l'Empereur
+lui-même allait se porter sur la frontière, relever et poser sur son
+front la couronne de Pologne. Le public de Pétersbourg se prononçait
+hautement en faveur de cette solution, qui répondait aussi aux
+espérances suscitées en Lithuanie: là, beaucoup de grands propriétaires
+désiraient une réconciliation entre la Pologne et la Russie: plusieurs
+d'entre eux, des membres de familles illustres, des patriotes éprouvés,
+avaient été appelés à Pétersbourg, bien traités, caressés, à demi
+prévenus[135]. Leur tête se montait, leur imagination s'exaltait en
+faveur du projet; quelques-uns allaient jusqu'à fixer la date de
+l'exécution: l'Empereur choisirait le 3 mai, anniversaire du jour où,
+vingt ans plus tôt, la Pologne mourante s'était donné le statut libéral
+et sensé sous lequel elle aspirait à revivre[136].
+
+[Note 135: Dépêche de Bignon, 27 avril.]
+
+[Note 136: _Id._]
+
+Ce fut au moment où cette effervescence se manifestait à l'intérieur de
+l'empire qu'arrivèrent du dehors les plus décourageantes nouvelles. Les
+réponses de Czartoryski à la seconde lettre du Tsar ne se bornaient pas
+à poser des objections et à prévoir des difficultés: elles étaient
+purement négatives. D'après leur contenu, d'après les résultats de
+l'enquête opérée par le prince, les commandants de l'armée varsovienne,
+les principaux magnats, ceux dont l'opinion entraînerait la masse,
+demeuraient réfractaires à la séduction et se montraient incorruptibles:
+leur fidélité à Napoléon ne se laissait pas entamer. Le texte de ces
+réponses ne nous est point parvenu, mais Alexandre y fait allusion dans
+une communication ultérieure à Czartoryski: «Vos précédentes lettres,
+dit-il, m'ont laissé trop peu d'espoir de réussite pour m'autoriser à
+agir, à quoi je n'aurais pu me résoudre raisonnablement qu'ayant quelque
+probabilité de succès[137].»
+
+[Note 137: Lettre du 1er avril 1812. _Mémoires et Correspondance de
+Czartoryski_, II, 279.]
+
+L'imprudence d'agir lui fut concurremment démontrée par l'attitude de
+l'Autriche. A Pétersbourg, on s'était aperçu très vite que cet empire se
+dérobait à une alliance: il n'est même pas certain que l'instruction
+secrète du mois de février, tendant à ce but, ait été expédiée, les
+dispositions de Metternich et de son gouvernement la rendant
+inutile[138]. Alexandre s'était rabattu alors sur un autre plan. Il ne
+solliciterait plus de l'Autriche qu'une connivence passive et lui
+demanderait uniquement d'assister indifférente à ce qui se passerait
+autour d'elle, de se laisser faire au besoin une douce violence, de ne
+point refuser les Principautés, si le gouvernement russe les lui mettait
+dans la main en même temps qu'il ferait occuper la Galicie pour le
+compte de la Pologne restaurée. Au nom du Tsar, Koschelef maintenait
+l'offre de la Moldavie jusqu'au Sereth et de la Valachie entière.
+Alexandre ayant écrit une lettre personnelle à l'empereur François pour
+obtenir de lui une promesse de neutralité et sonder ses dispositions,
+Stackelberg fut chargé d'en fournir verbalement le commentaire[139].
+
+[Note 138: Voyez sur ce point MARTENS, volume cité, 79.]
+
+[Note 139: BEER, _Orientalische Politik Oesterreich's_, p. 250.
+_Mémoires de Metternich_, II, 417. MARTENS, 78.]
+
+La colonie russe de Vienne appuyait ces démarches de toute son énergie.
+La milice des femmes avait été mise sur pied, et un objet spécial
+s'offrait à son activité. Le grand ennemi de la Russie à Vienne était
+l'archiduc Charles, qui jouissait dans le public et dans l'armée d'une
+considération hors ligne: le glorieux vaincu de Wagram s'était
+sincèrement réconcilié avec son vainqueur et poussait l'Autriche vers la
+France. Pour changer ses dispositions ou au moins le neutraliser, on
+entreprit de le marier, en lui donnant pour femme une princesse toute
+dévouée à la Russie. L'impératrice Élisabeth Alexievna, femme
+d'Alexandre Ier, avait une soeur qui vivait auprès d'elle, la princesse
+Amélie de Bade. Ce fut cette Allemande adoptée par la Russie que les
+meneurs de l'intrigue destinèrent à opérer la conversion de l'archiduc,
+et aussitôt des influences de toute sorte se mirent en mouvement pour
+enchaîner cet Hercule aux pieds d'une Omphale un peu mûre.
+
+L'impératrice de Russie lia partie avec l'impératrice d'Autriche:
+celle-ci, qui avait la passion de faire des mariages[140], entra de
+grand coeur dans l'affaire, à laquelle on sut intéresser également la
+landgrave de Bade et la reine de Bavière. Cette ligue de femmes fit
+représenter à l'archiduc Charles par son confesseur qu'il avait besoin
+d'une compagne pour égayer son intérieur morose et rompre l'ennui d'un
+célibat prolongé. La grande difficulté était d'obtenir le consentement
+de l'empereur François à un mariage dont son terrible gendre pourrait
+s'offusquer. Pour triompher de ses craintes, on le prit par les
+sentiments: on lui affirma que l'archiduc Charles avait conçu pour la
+princesse Amélie une passion violente, et l'excellent prince se laissa
+convaincre qu'il ferait le malheur de son cousin en s'opposant à l'union
+projetée. Il promit de consentir, mais à une condition, c'était que l'on
+trouverait moyen d'assurer aux futurs conjoints, peu fortunés l'un et
+l'autre, une situation matérielle en rapport avec leur rang: lui-même ne
+pouvait s'en charger, «ayant trop d'enfants à établir[141]». Il n'y
+avait qu'une chance de le satisfaire, c'était un recours au duc Albert
+de Saxe, dont le prince Charles était le neveu et l'héritier. Le duc
+Albert était vieux et riche: il avait une maîtresse qui le gouvernait;
+on fit agir cette dame, après s'être adressé à elle par l'intermédiaire
+d'un officier pour qui elle avait eu autrefois des bontés, et le
+résultat de ces opérations diverses fut que le duc promit d'assurer le
+sort de son neveu par un avancement d'hoirie. Ainsi, les obstacles
+s'aplanissaient l'un après l'autre, et l'affaire semblait en bon chemin;
+mais déjà, avant que le gouvernement autrichien se fût décidé à la
+rompre sur un mot venu des Tuileries, une réponse fort sèche de
+Metternich aux ouvertures politiques de la Russie l'avait rendue
+actuellement sans objet[142].
+
+[Note 140: «J'aime, disait-elle, que tout le monde se marie.» Otto à
+Champagny, 17 avril.]
+
+[Note 141: Otto à Maret, 8 mai.]
+
+[Note 142: Sur l'ensemble de l'affaire, voyez la correspondance
+d'Otto, mars à juillet 1811.]
+
+Les propositions de Koschelef, la lettre du Tsar, avaient mis Metternich
+en éveil: à quelques jours de là, il eut avec Stackelberg une
+conversation qui le laissa rêveur. L'envoyé russe, après lui avoir
+confié qu'il possédait le secret de son maître et montré comme preuve
+«une lettre écrite en entier» de la main d'Alexandre, fit allusion à
+certaines éventualités: «Dans le cours de mon entretien avec lui,
+écrivait Metternich à son souverain, j'ai remarqué certaines tournures
+de phrases qui me firent supposer qu'un jour, étant données certaines
+circonstances, l'occupation de la Galicie pourrait bien s'effectuer sans
+notre consentement[143].» Cette étrange révélation émut d'autant plus
+Metternich qu'elle évoqua en lui un souvenir. Il se rappela qu'en 1805
+l'empereur Alexandre, désespérant d'entraîner la Prusse dans la
+troisième coalition, avait eu l'idée d'assaillir inopinément cette
+puissance, avec laquelle il entretenait les meilleurs rapports: il eût
+marché sur Varsovie, chef-lieu alors de province prussienne, et restauré
+à son profit la Pologne, avant de se porter en Moravie contre l'armée
+française. Ce précédent éclairait d'une lueur singulière les
+insinuations actuelles, donnait tout lieu de supposer que l'empereur
+Alexandre caressait aujourd'hui un projet du même genre et nourrissait
+l'espoir d'y entraîner l'Autriche, dût-il au besoin lui forcer la main:
+c'était là un de ces brusques écarts de pensée, une de ces fugues
+d'imagination dont l'histoire du mobile souverain offrait trop
+d'exemples: «La marche excentrique du cabinet russe, écrivait
+Metternich, ne nous autorise-t-elle pas à admettre _comme possible ce
+qui paraît l'impossibilité même_[144]?»
+
+[Note 143: _Mémoires de Metternich_, II, 418.]
+
+[Note 144: _Id._, 419.]
+
+Metternich ne crut pouvoir se mettre trop résolument en travers d'une
+aventure dont l'Autriche éprouverait un dommage sensible, immédiat,
+direct, et n'aurait à tirer que de problématiques avantages; il se fit
+autoriser à prévenir Stackelberg que toute violation de territoire
+serait considérée «comme une déclaration de guerre», à signifier au
+besoin que la concentration des troupes russes près de la Galicie et de
+la Bukovine, dont le bruit arrivait à Vienne, finirait par obliger
+l'empereur d'Autriche à mobiliser lui-même ses armées et à les mettre
+sur le pied de guerre[145].
+
+[Note 145: _Mémoires de Metternich_, II, 418-419.]
+
+Ainsi, en se hasardant d'attaquer, Alexandre se fût heurté aux forces de
+l'Autriche en même temps qu'à l'armée varsovienne. Il n'était pas au
+bout de ses mécomptes. A la même époque, il aperçut distinctement au
+nord l'évolution de Bernadotte, qui semblait lui tourner le dos et
+s'orienter vers la France: les agaceries du prince royal à l'adresse de
+son ancien chef, ses mines provocantes, son intimité avec Alquier, le
+mot d'ordre donné partout aux diplomates suédois de se mettre au mieux
+avec leurs collègues français, ne pouvaient échapper à la perspicacité
+des agents russes. Alexandre en conçut un assez vif dépit, qui se
+manifesta par des communications aigres-douces au cabinet de Stockholm,
+et il cessa momentanément de compter sur la Suède[146].
+
+[Note 146: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 306.]
+
+En Prusse, où le cabinet persistait dans son double jeu, le Roi montrait
+plus de bon vouloir que d'énergie: le fond de sa pensée était qu'il se
+perdrait irrévocablement en risquant une prise d'armes, à moins que la
+Prusse, soutenue en arrière par les Russes, ne fût en même temps appuyée
+et épaulée sur sa gauche par l'Autriche. Or, il savait que l'Autriche
+répugnait essentiellement à entrer dans une coalition nouvelle: même,
+sur la foi de rapports exagérés, il croyait que Metternich et son maître
+s'étaient livrés sans réserve à Napoléon et ne demandaient qu'à trahir
+activement la cause européenne; il le faisait dire à Pétersbourg par des
+intermédiaires secrets, conseillait instamment la prudence[147]. Dans
+plusieurs parties de l'Allemagne, à côté des haines persistantes contre
+la France, il était facile de démêler un contre-courant d'opinion
+défavorable à la Russie. L'ukase prohibitif en était la cause; en
+fermant l'empire à toutes les importations par terre, cet acte rigoureux
+n'avait pas seulement lésé la France: il préjudiciait gravement au
+commerce et à l'industrie germaniques, qui perdaient un de leurs
+principaux débouchés. Dans les régions industrielles, comme la Saxe,
+cette rupture économique avait été accueillie avec colère: elle
+suscitait des plaintes, des récriminations vives, et attirait au Tsar
+une sorte d'impopularité[148]. De tous côtés, Alexandre voyait se lever
+des résistances imprévues et apercevait des obstacles qui lui barraient
+la route.
+
+[Note 147: MARTENS, VII, 15.]
+
+[Note 148: Le bulletin de police du 18 juin 1811 contient l'extrait
+suivant d'une correspondance d'Allemagne: «Les manufacturiers de la Saxe
+sont forcés de congédier des centaines d'ouvriers à la fois. Les
+bâtiments où sont établies les fabriques deviendront des hospices pour y
+nourrir les pauvres aux frais de l'État ou des maisons de force pour les
+infortunés qui deviendront voleurs par nécessité. Les Saxons pouvaient
+devenir les rivaux des manufacturiers anglais, mais cet espoir a
+disparu, et nous ne pouvons nous relever qu'autant que l'ukase russe,
+qui défend l'introduction des marchandises de fabrique étrangère, serait
+rapporté.»]
+
+Sous le coup de ces déceptions simultanées, il y eut dans le mouvement
+de sa pensée arrêt et recul: à un brusque élan vers l'offensive succéda
+une reprise de fluctuations et d'incertitudes. Sans renoncer à son
+projet, il en suspendit l'exécution, quitte à y revenir en meilleure
+occurrence. Ses communications avec Czartoryski s'interrompirent ou au
+moins s'espacèrent: le prince reçut avis de n'avoir plus à compter sur
+une explosion immédiate. «J'ai dû, lui écrivait plus tard Alexandre, me
+résigner à voir venir les événements et à ne pas provoquer par mes
+démarches une lutte dont j'apprécie toute l'importance et les
+dangers[149]....» Il ajoutait cependant que ni les idées qui l'avaient
+occupé, «ni la résolution de les mettre en oeuvre quand les
+circonstances s'y prêteront[150]», ne l'avaient abandonné. Les
+dispositions militaires ne furent point révoquées: l'armée continua à se
+déployer en ordre de bataille; la Russie resta le bras levé, sans
+frapper, et s'immobilisa dans cette attitude.
+
+[Note 149: 1er avril 1812. _Mémoires et Correspondance de
+Czartoryski_, II, 279.]
+
+[Note 150: _Id._, 280.]
+
+Ayant rassemblé ses forces, Alexandre y trouvait l'avantage de s'être
+mis à couvert contre une agression et une surprise, pour le cas où il
+prendrait envie à Napoléon d'exécuter ce que lui-même avait rêvé. Les
+armements opérés, lorsqu'ils seraient connus de l'Empereur, le
+rendraient moins prompt peut-être à risquer une attaque; par ce fait,
+n'étaient-ils point susceptibles de procurer dès à présent à la Russie
+un certain bénéfice, une plus grande liberté d'allures? A l'abri de ses
+armées fortement établies sur la frontière, Alexandre ne pourrait-il
+donner suite à l'une de ses idées favorites, rouvrir entièrement ses
+ports aux navires et aux importations britanniques, et, dans le duel
+engagé entre la France et l'Angleterre, proclamer officiellement sa
+neutralité? Suivant certains témoignages, il en eut la velléité, et
+songea à s'affranchir d'un reste d'alliance, sans commencer la
+guerre[151].
+
+[Note 151: Voy. à ce sujet les dépêches du résident de France à
+Varsovie, en date des 30 et 31 mars 1811.]
+
+Son chancelier cherchait cependant à le ramener dans d'autres voies, qui
+le rapprocheraient de la France. Ignorant toujours jusqu'au premier mot
+du roman ébauché entre Alexandre et Czartoryski, Roumiantsof voyait avec
+peine l'évolution vers l'Angleterre, qui se poursuivait sous ses yeux;
+il blâmait les infractions commises à la règle continentale,
+s'affligeait de ce relâchement progressif et aspirait de toutes ses
+forces à une réconciliation avec l'empereur des Français, à une reprise
+de cette alliance qui existait toujours sur le papier, qui avait valu à
+la Russie la Finlande et qui lui permettrait de garder les Principautés.
+Il suppliait son maître de ne point se dérober systématiquement à tout
+accord, de tenter quelque chose, et l'avortement du projet conçu en
+dehors de lui, à son insu, rendait autorité à ses conseils.
+
+Quel serait, suivant lui, le terrain d'entente? Comment faire droit aux
+griefs respectifs? Le principal de ceux qu'alléguait la France était
+l'ukase du 31 décembre 1810: sur ce point, il ne serait pas très
+difficile d'accorder quelques satisfactions de forme à Napoléon, qui
+paraissait disposé à s'en contenter, et d'admettre certains
+adoucissements qui ôteraient à la mesure le caractère d'une
+démonstration hostile, sans porter atteinte au régime économique de
+l'empire. D'autre part, comme Napoléon n'insistait plus sur la saisie
+des bâtiments qui naviguaient sous pavillon américain pour le compte de
+l'Angleterre, cette question ne se posait pas actuellement; il n'y avait
+qu'à la laisser dormir. Quant aux griefs de la Russie, le débat très
+légitimement soulevé par elle au sujet de l'Oldenbourg servait à masquer
+le grand reproche: l'extension menaçante et les encouragements donnés
+par Napoléon au duché de Varsovie. Roumiantsof était le premier à
+reconnaître et à proclamer l'importance de la question polonaise. Il
+l'avait vue, par ses développements successifs, brouiller les deux
+empires: il savait que tous les efforts tentés en 1809 et en 1810 pour
+la résoudre à l'amiable n'avaient fait que la compliquer, à tel point
+que la chancellerie russe s'était abstenue depuis lors d'y revenir et
+d'y toucher. Roumiantsof jugeait que ce silence avait assez duré, que la
+crise actuelle permettait de le rompre: c'était le côté avantageux d'une
+situation déplorable: le bien naît quelquefois du mal porté à l'extrême.
+Dans le cas présent, l'injustifiable procédé dont le Tsar avait eu à
+souffrir ne lui offrait-il pas un moyen providentiel de réintroduire au
+débat la question de Pologne et peut-être de la trancher à son profit?
+En s'emparant de l'Oldenbourg, Napoléon s'était donné un tort
+incontestable et public vis-à-vis de son allié: celui-ci était
+essentiellement fondé à exiger une réparation. Napoléon semblait
+d'ailleurs le reconnaître, puisqu'il se montrait disposé à octroyer au
+duc une compensation territoriale, invitant seulement la Russie à la
+désigner et à la spécifier. Cette indemnité offerte en principe,
+pourquoi ne lui demanderait-on pas de la découper en territoire
+polonais, de détacher une portion de l'État varsovien pour en composer
+un nouvel apanage au prince dépossédé, qui s'y ferait le prête-nom de la
+Russie, et d'accorder ainsi une garantie effective contre le
+rétablissement de la Pologne? Là était, suivant Roumiantsof, le vrai
+moyen de transaction, le noeud de l'accord à conclure et le gage pour
+son gouvernement d'une sécurité durable.
+
+En effet, tout pas rétrograde imposé au duché, toute atteinte portée à
+son intégrité, toute distraction de territoire opérée à ses dépens, si
+minime qu'elle fût, détruirait sa force d'expansion et de rayonnement,
+marquerait pour lui le signal d'une irrémédiable décadence. Ce qui
+faisait le prestige de cet État d'occasion et de rencontre, ce qui
+groupait autour de lui tant de dévouements et d'enthousiasmes, c'était
+qu'il apparaissait à tous comme destiné à s'accroître et à s'étendre,
+comme une Pologne en voie de reconstitution progressive. Si Napoléon
+consentait à le diminuer au lieu de l'agrandir, il infligerait à ces
+espérances un écrasant démenti: il enlèverait à la principauté
+varsovienne l'unique soutien de son existence. Le mouvement de
+décroissance imprimé au duché ne s'arrêterait plus: il irait se
+continuant, s'accélérant, et aboutirait finalement à rejeter dans le
+néant une création éphémère: toute pierre ôtée à cet édifice suffirait à
+en rompre l'équilibre instable et en déterminerait tôt ou tard
+l'écroulement. Quand le duché succomberait, au milieu des révolutions
+dont l'avenir était gros, la Russie serait là pour en recueillir les
+débris; s'étant donné prise sur lui en se faisant adjuger dès à présent
+quelques parcelles de son territoire, elle se trouverait en mesure de
+tirer à soi et d'absorber le reste.
+
+Alexandre ne méconnut point les avantages de cette combinaison. S'il
+réussissait à écarter le péril polonais, ce résultat ne serait pas trop
+chèrement payé de quelque sursis à l'exécution d'autres projets, de
+quelque ralentissement dans sa marche vers l'Angleterre. Mais
+réussirait-il à obtenir de Napoléon une concession aussi féconde en
+conséquences? S'il se prêta à la solliciter, on peut croire que ce fut
+surtout par acquit de conscience. Tenant à se dire qu'il n'avait rien
+négligé pour s'épargner une lutte avec le plus formidable adversaire que
+la Russie eût jamais rencontré devant elle, il permit à Roumiantsof
+d'entamer l'affaire, se réservant d'y mettre au besoin et très
+discrètement la main.
+
+Aussi bien, la négociation à mener ne pouvait ressembler à aucune autre.
+En suivant la méthode ordinaire, en énonçant nettement ses désirs, la
+Russie s'exposerait à un grave péril. Il était à craindre que Napoléon,
+malgré les sentiments conciliateurs qu'il affectait, ne nourrît au fond
+de l'âme de mauvais et perfides desseins. En ce cas, le despote sans
+scrupules s'emparerait de demandes trop clairement articulées pour
+accuser la Russie à la face du monde de visées spoliatrices, de
+prétentions attentatoires à l'intégrité et à l'existence d'un État
+indépendant: il la mettrait dans son tort aux yeux de l'Europe; tout au
+moins la perdrait-il irrévocablement dans l'esprit des Varsoviens, et
+l'empereur Alexandre, malgré ses déboires, ne renonçait jamais
+complètement à capter ce peuple. Par conséquent, on ne crut à
+Pétersbourg pouvoir procéder avec trop de prudence, de circonspection et
+de mystère. On jugea indispensable de ne s'exprimer qu'à demi-mot, par
+un murmure à peine intelligible, pour se garder la faculté de démentir
+au besoin ses propres paroles et d'affirmer qu'on n'avait rien dit. Tout
+se passera donc par insinuations légères, par sous-entendus et
+réticences, le but de la Russie étant de suggérer un mode de solution,
+sans l'indiquer positivement, et de se faire proposer ce qu'elle
+n'entend point demander. Dans le fatras de documents que nous livre à
+cette époque la correspondance des deux cours, il faut s'attacher à un
+tout petit mot noyé çà et là dans des flots de rhétorique, à quelques
+incidentes, à quelques tournures de phrase révélatrices, pour découvrir
+le secret d'Alexandre ou plutôt de son ministre, pour comprendre à quoi
+vise et tend leur politique. La négociation qui porte en elle le sort
+futur des deux empires se fait humble et cachée, se glisse furtivement
+parmi des discussions de pure forme, longuement et fastidieusement
+entretenues; nous la verrons se faufiler à travers un amoncellement de
+paroles creuses et de dissertations stériles.
+
+D'abord, des insinuations préparatoires furent faites au duc de Vicence.
+Lorsqu'il se plaignait de l'ukase, on lui répondait sur un ton modéré et
+conciliant, mais Roumiantsof et même l'Empereur faisaient observer
+«qu'il faudrait s'entendre en même temps, ou peut-être avant, sur
+d'autres points... qu'il fallait faire la part de la politique avant
+celle du commerce[152]». L'ambassadeur, s'autorisant de ces
+déclarations, abordait-il le différend politique, pressait-il les Russes
+d'accepter Erfurt en échange de l'Oldenbourg ou d'indiquer un autre
+équivalent, Alexandre restait dans le vague, se bornant à demander
+justice, réparation, sécurité, soutenant que c'était à la France de
+parler et d'offrir; mais Roumiantsof s'avançait un peu plus. Suivant
+lui, «la porte était toujours ouverte pour s'entendre quand on voudrait
+proposer une indemnité convenable et juste tant pour le duc d'Oldenbourg
+que pour la Russie, avec laquelle cette affaire paraissait maintenant
+devoir se traiter directement... Erfurt n'était une indemnité réelle
+sous aucun rapport et ne pouvait convenir ni au prince, ni à la Russie,
+_qui ne pouvait en désirer une et en accepter qu'une qui eût dans sa
+situation même la garantie de sa tranquillité et qui pût être protégée
+et assurée pour l'avenir_[153].» Pour que le nouvel établissement du
+prince trouvât sa sécurité dans sa position, il devait nécessairement
+toucher et s'appuyer au seul empire intéressé à le défendre: or, parmi
+les innombrables territoires dont Napoléon disposait, il n'en était
+qu'un qui confinât à la Russie: c'était le duché de Varsovie.
+
+[Note 152: Caulaincourt à Champagny, 27 mars.]
+
+[Note 153: _Id._, 6 avril.]
+
+Le cabinet de Pétersbourg mettait ainsi notre ambassadeur sur la voie et
+lui fournissait quelques moyens de déchiffrer l'énigme. Dans le même
+temps, l'occasion s'offrit de s'adresser directement à l'empereur des
+Français. Sa lettre au Tsar en date du 28 février, confiée à
+Tchernitchef, venait d'arriver et nécessitait un retour. Alexandre
+prépara immédiatement sa réponse: il la ferait naturellement rapporter
+par Tchernitchef, n'ayant que de trop bonnes raisons pour réintroduire à
+Paris ce fin observateur, cet agent perspicace et futé. Dans sa
+communication à l'Empereur, il n'entendait se permettre aucune allusion
+à un morcellement de l'État polonais, mais une rédaction habilement
+nuancée ne pourrait-elle induire Napoléon à y penser et lui en faire
+venir l'idée?
+
+Alexandre rédigea très soigneusement sa lettre, d'après un brouillon
+écrit de sa main et plusieurs fois remanié[154]. Sur tous les points en
+contestation, il acceptait et soutenait vaillamment la controverse,
+attaquait au besoin pour se mieux défendre, sans se départir jamais
+d'une exquise courtoisie, et, dans la polémique engagée entre les deux
+souverains, ne se montrait nullement inférieur à son rival. Avec
+beaucoup de dignité, il réitérait ses plaintes au sujet de l'Oldenbourg,
+se justifiait de l'ukase, rappelait les services rendus par lui à la
+cause commune, indiquait en passant que les travaux de fortifications et
+les armements opérés dans le duché exigeaient de sa part certaines
+mesures de même ordre. Enfin, après s'être montré en tout fidèle
+observateur des traités, il terminait ainsi: «Loin d'être frappé de la
+pensée que je n'attends que le moment de changer de système, Votre
+Majesté, si elle veut être juste, reconnaîtra qu'on ne peut pas être
+plus scrupuleux que je l'ai été dans le maintien du système que j'ai
+adopté. Au reste, ne convoitant rien à mes voisins, aimant la France,
+quel intérêt aurais-je à vouloir la guerre? La Russie n'a pas besoin de
+conquêtes et peut-être ne possède que trop de terrain. Le génie
+supérieur que je reconnais à Votre Majesté pour la guerre, ne me laisse
+aucune illusion sur la difficulté de la lutte qui pourrait s'élever
+entre nous. D'ailleurs, mon amour-propre est attaché au système d'union
+avec la France. L'ayant établi comme un principe de politique pour la
+Russie, ayant dû combattre assez longtemps les anciennes opinions qui y
+étaient contraires, il n'est pas raisonnable de me supposer l'envie de
+détruire mon ouvrage et de faire la guerre à Votre Majesté, et si elle
+la désire aussi peu que moi, très certainement elle ne se fera pas. Pour
+lui en donner encore une preuve, j'offre à Votre Majesté de m'en
+remettre à elle-même sur la réparation dans l'affaire d'Oldenbourg;
+qu'elle se mette à ma place et que Votre Majesté fixe elle-même ce
+qu'elle aurait désiré en pareil cas. Votre Majesté a tous les moyens
+d'arranger les choses de manière à unir encore plus étroitement les deux
+empires et à rendre la rupture impossible pour toujours. De mon côté, je
+suis prêt à la seconder dans une intention pareille. Je répète que si la
+guerre a lieu, c'est que Votre Majesté l'aura voulue, et, ayant tout
+fait pour l'éviter, je saurai alors combattre et vendre chèrement mon
+existence. Veut-elle, au lieu de cela, reconnaître en moi un ami et un
+allié? Elle me retrouvera avec les mêmes sentiments d'attachement et
+d'amitié qu'elle m'a toujours connus[155].»
+
+[Note 154: Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+[Note 155: Lettre publiée par Tatistchef, _Alexandre Ier et
+Napoléon_, 547-552.]
+
+Ainsi, Alexandre disait en substance à Napoléon: J'accepte d'avance ce
+que vous m'offrirez, si vous consentez à vous mettre à ma place et à
+faire ma part en conséquence. Il était impossible d'apporter, dans le
+règlement d'une affaire épineuse, plus d'abandon apparent et de
+délicatesse. Au fond, la manoeuvre était des plus adroites. Que
+désirerait en effet Napoléon s'il se trouvait à la place d'Alexandre,
+c'est-à-dire s'il voyait en face de lui un État agressif et militant,
+dressé contre ses frontières comme une perpétuelle menace? Son voeu
+serait indubitablement que cette cause d'angoisse fût écartée, que ce
+brandon de discorde fût supprimé; c'était donc l'inquiétant duché qu'il
+convenait de sacrifier en partie à de justes appréhensions.
+
+Se bornant à susciter chez Napoléon ce raisonnement, Alexandre n'en
+disait pas davantage. Il fallait pourtant, si l'on voulait enlever à
+Napoléon un prétexte trop commode pour se refuser à comprendre, que l'on
+s'exprimât de façon un peu moins obscure et qu'en fin de compte
+quelqu'un prononçât à Paris le nom du duché, en l'accolant à celui de
+l'Oldenbourg. Tchernitchef fut chargé de risquer le mot dans les
+conversations qu'il ne manquerait point d'avoir avec l'empereur des
+Français. Ce ne fut pas Alexandre, ce fut Roumiantsof qui lui en donna
+commission, et encore le ministre évita-t-il de se découvrir
+entièrement. Sachant qu'il avait affaire à un jeune homme d'entendement
+prompt et d'esprit éveillé, il se servit d'une comparaison, sans
+défendre à Tchernitchef de la replacer: après lui avoir expliqué que le
+désir de l'Empereur était d'associer «dans une convention générale les
+affaires d'Oldenbourg et de Pologne, ainsi qu'un nouveau traité de
+commerce avec la France», il ajouta: «Si l'on pouvait parvenir à mettre
+les affaires de la Pologne ainsi que celles de l'Oldenbourg dans un même
+sac, les y bien mêler ensemble et puis le vider, l'alliance entre les
+deux empires en deviendrait bien solide, plus intime et plus sincère
+qu'autrefois, et cela en dépit des Anglais et même des Allemands[156].»
+
+[Note 156: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,
+XXI, 84.]
+
+Dans les jours qui précédèrent et suivirent cette confidence, Alexandre
+reprit de plus belle avec Caulaincourt son système de prévenances et de
+cajoleries. L'ambassadeur avait enfin obtenu son rappel, après trois ans
+d'épuisant labeur, et devait partir dans deux mois; il serait remplacé
+par le général comte de Lauriston, aide de camp de l'Empereur et Roi. En
+termes charmants, Alexandre lui témoigna un vif regret de le perdre,
+tout en faisant l'éloge de son successeur, qu'il avait connu et apprécié
+à Erfurt. Dans sa lettre du 28 février, Napoléon lui avait dit: «J'ai
+cherché près de moi la personne que j'ai supposé pouvoir être la plus
+agréable à Votre Majesté et la plus propre à maintenir la paix et
+l'alliance entre nous[157]... Je suis fort empressé d'apprendre si j'ai
+rencontré juste.» A cette question, Alexandre répondait affirmativement
+et de la meilleure grâce.
+
+[Note 157: _Corresp._, 17935.]
+
+Lorsqu'il parlait de l'Empereur, il relevait maintenant d'un ton ses
+protestations ordinaires, ses assurances d'un attachement mal apprécié
+et d'une tendresse méconnue: «J'ai pu remarquer, écrivait le duc de
+Vicence, le retour pour Sa Majesté de ce ton affectueux, de ces
+expressions amicales, je puis même dire de cette effusion de coeur qui
+se montrait si fréquemment autrefois.»--«Donnez-moi de la sécurité,
+répétait Alexandre, montrez-moi amitié autant que j'en ai témoigné et
+que je désire en témoigner, jamais l'Empereur ni ses alliés n'auront à
+se plaindre de moi.»--«Le même jour, ajoute le duc dans son rapport,
+l'Empereur me rencontra à pied au Cours dans le moment où toute la ville
+s'y promenait. Il m'accosta et m'engagea comme de coutume à
+l'accompagner. Il ne causa que de choses indifférentes. Comme le public
+nous remarquait beaucoup, il me dit en riant: «Aujourd'hui les
+diplomates et les marchands ne parleront, j'espère, que de paix. Elle
+est, votre maître doit le savoir, général, mon premier voeu[158].»
+
+[Note 158: 134e rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 23
+avril.]
+
+Tandis qu'Alexandre démentait ainsi les bruits de rupture et
+d'inconciliable dissentiment, Tchernitchef s'éloignait de Pétersbourg au
+galop de son leste équipage: «l'éternel postillon», ainsi que l'appelait
+Joseph de Maistre[159], s'était si bien habitué aux courses rapides que
+la traversée de l'Europe en deux semaines n'excédait pas ses forces. Il
+retournait à Paris plein de zèle et d'entrain, avec mission de désigner
+en termes allégoriques une base d'accommodement et de négocier par
+métaphores. Malheureusement, à l'heure où la pensée d'Alexandre opérait
+cette régression, où il ne se refusait plus à un dénouement pacifique,
+ses troupes continuaient d'avancer vers la frontière, en vertu d'ordres
+antérieurs: l'impulsion, qui s'arrêtait au centre, se faisait sentir aux
+extrémités et y plaçait tout en attitude hostile. Forcément, le bruit de
+cette marche finirait par éclater au dehors, se propagerait en Europe et
+se répercuterait jusqu'à Paris, où il exaspérerait les défiances de
+l'Empereur et le mettrait en alarme. A l'instant où le péril s'éloigne,
+Napoléon va l'apercevoir: il va se le figurer immédiat et pressant, se
+croire sous le coup d'une attaque, répondre instantanément au défi et
+précipiter le mouvement de ses troupes: par une coïncidence fatale, il
+va en même temps recevoir l'offre conciliatrice et sentir la menace.
+
+[Note 159: _Oeuvres complètes_, t. IV de la _Correspondance_, p.
+9.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'ALERTE.
+
+
+Naissance du roi de Rome.--Anxiété de la population.--Explosion
+d'allégresse.--Emotion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les
+Varsoviens signalent au delà de leur frontière quelques mouvements
+suspects.--Incrédulité de Davout.--Renseignements venus de Suède et de
+Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par
+peur et tâche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de
+l'armée d'Orient remontent vers la Pologne, il commence à
+s'émouvoir.--Mesures de précaution.--Napoléon aimerait mieux éviter la
+guerre que d'avoir à la faire tout de suite.--Il se résigne à l'idée
+d'une transaction.--Départ de Lauriston.--Nouvelle lettre à l'empereur
+Alexandre: appel à la confiance.--Arrivée de Tchernitchef: l'Empereur le
+reçoit aussitôt.--Quatre heures de conversation.--Vivement pressé,
+Tchernitchef finit par répéter la métaphore du comte
+Roumiantsof.--Napoléon se figure d'abord que la Russie lui demande le
+duché tout entier.--Mouvement de révolte et de colère.--Dantzick ou
+Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Système de
+ménagements.--Tchernitchef comblé d'attentions et de gâteries.--Savary
+s'avise spontanément de couper court aux investigations de cet
+observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le
+_Journal de l'Empire_.--Article du 12 avril.--_Les
+nouvellistes._--Esménard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre
+de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le
+rédacteur du journal.--Arrivée de Bignon à Varsovie.--Tumulte d'avis
+contradictoires.--Poniatowski reçoit communication _par miracle_ des
+lettres écrites à Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet
+d'invasion surpris et éventé.--Les découvertes de Poniatowski confirmées
+par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme
+générale.--La guerre en vue.--Activité de l'Empereur.--Les fêtes de
+Pâques 1811.--Napoléon prépare l'évacuation du duché et reporte sur
+l'Oder sa ligne de défense.--Davout invité à se diriger entuellement sur
+ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le
+soutenir.--Négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la
+Turquie.--Napoléon ne renonce pas à éviter la guerre.--Ses efforts
+persévérants pour s'éclairer sur les désirs et les prétentions
+d'Alexandre.--Lettre inédite à Caulaincourt.--On cherche à faire parler
+Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de Duroc.
+--Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole positive.--Changement
+dans le ministère.--Le duc de Bassano substitué au duc de
+Cadore.--Seconde lettre à Caulaincourt: _si ce que les Russes désirent
+est faisable, cela sera fait_.--Napoléon reste en garde: la Prusse et
+la frontière russe en observation.--Avis plus rassurants: phénomène
+d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napoléon interrompt ses
+négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la Turquie.--Il
+modère ses préparatifs militaires sans les discontinuer.--Doutes qu'il
+conserve sur les causes de l'alerte: il tient passionnément à pénétrer
+le secret de la Russie.
+
+
+
+I
+
+Depuis quelques jours, l'attente d'un grand événement tenait en émoi
+Paris et la France: la grossesse de l'Impératrice touchait à son terme.
+Quand le moment parut tout à fait prochain, la vie de la capitale
+s'interrompit; les affaires furent suspendues, les ateliers chômèrent,
+chacun quitta son travail ou ses plaisirs; inoccupée et désoeuvrée, la
+population cherchait à distraire son impatience par des prévisions, des
+pronostics, des gageures. A la Bourse, «où les sentiments sont les
+intérêts[160]», les transactions ordinaires avaient cessé, mais la
+spéculation aventurait de grosses sommes sur le sexe de l'enfant à
+naître.
+
+[Note 160: _Bulletins de police_, 7 mars 1811. Archives nationales,
+AF, IV, 1514.]
+
+Le 19 mars au soir, l'Impératrice commença à souffrir; le lendemain
+matin, la ville entière était sur pied, la foule encombrait les rues,
+les places, les quais, les abords des Tuileries, compacte et muette. A
+dix heures, le canon se mit à tonner, annonçant l'accouchement: il
+devait tirer vingt et une fois pour une fille, cent une fois pour un
+fils. Au premier coup, la circulation s'arrêta dans les rues: chacun
+resta immobile, figé dans l'attitude prise, dans le geste commencé, et à
+chaque détonation nouvelle répondait un battement de coeur de la grande
+cité. Les secondes qui s'écoulèrent après le vingt et unième coup
+parurent un siècle: enfin, le vingt-deuxième retentit, lança dans l'air
+la triomphante nouvelle, annonça à la ville et au monde la naissance
+d'un fils de France qui trouvait dans son berceau une couronne de roi et
+la promesse de l'Empire. Alors, un formidable cri de «Vive l'Empereur!»
+s'échappa d'un million de poitrines. Bientôt, d'un bout à l'autre du
+pays, ce furent un enthousiasme presque unanime, une effusion générale.
+Pour quelques jours, les dissidences se turent, les querelles
+s'apaisèrent, les ennemis cessèrent de se haïr[161]: la confiance se
+releva: la majorité des Français croyait encore en l'Empereur, elle se
+mit à croire en l'Empire. Tandis que la joie et l'obséquiosité se
+manifestaient sous mille formes, par des illuminations spontanées, par
+des pièces de circonstance improvisées dans tous les théâtres, par un
+déluge d'odes et de cantates, tandis que les congratulations officielles
+se succédaient, tandis que l'étiquette obligeait les dames présentées à
+la cour à venir chaque matin en grande toilette prendre des nouvelles de
+l'Impératrice et s'inscrire au château, tandis que les corps constitués
+traversaient Paris en équipages de gala pour porter au maître leurs
+félicitations ampoulées, lui, le front rayonnant, les yeux humides, le
+verbe familier et vibrant, se montrait largement et simplement heureux.
+Il était heureux comme homme, heureux comme chef et fondateur d'État.
+Son coeur s'attendrissait devant ce petit être vers qui allaient d'un
+élan passionné les tendresses de son âme, faite pour éprouver à un degré
+extraordinaire tous les sentiments humains. Puis, en ce berceau sur
+lequel l'aigle veillait, il croyait trouver pour sa race et son oeuvre
+un gage de perpétuité. Par des largesses, des bienfaits, des pardons, il
+ajoutait au bonheur des humbles, augmentait l'allégresse de ces instants
+qui tiraient momentanément la France de ses incertitudes et de ses
+souffrances, qui l'arrachaient du présent pour la faire vivre dans
+l'avenir, un avenir qu'elle voulait se figurer radieux et calme.
+
+[Note 161: Bulletin de police du 20 mars: « A la Halle, deux
+portefaix s'étaient pris de querelle et allaient se battre, lorsque le
+premier coup de canon a été entendu; ils ont suspendu leur querelle pour
+compter les coups, et au vingt-deuxième ils se sont embrassés.» Archives
+nationales, AF, IV, 1514.]
+
+Ce fut en ces jours qu'arrivèrent du Nord les premiers bruits
+inquiétants. L'ennemi reparaissait à l'horizon: l'ennemi, c'est-à-dire
+la guerre, qui avait fait des Français le peuple-roi, et qui leur
+apparaissait aujourd'hui, par ses reprises continuelles et ses cruautés
+croissantes, comme le principe de leurs maux. La menace était encore à
+peine sensible: ce n'était qu'un avertissement lointain, un murmure
+d'alarme, venant de ces régions de la Vistule qui marquaient la
+frontière stratégique de l'Empire. Les Polonais de Varsovie, malgré le
+soin que mettaient leurs voisins à se cacher d'eux, commençaient à
+remarquer quelques mouvements suspects. Leurs regards dépassaient avec
+peine la frontière étroitement gardée: néanmoins, derrière ce voile, ils
+voyaient passer et repasser des ombres menaçantes, des formes d'armées
+se dessiner confusément et grandir. Avertis par l'instinct de
+conservation, ils sentaient qu'un péril se levait en face d'eux et
+appelaient à l'aide. Les autorités ducales s'adressaient à tout le
+monde, écrivaient à Dresde, à Dantzick, à Hambourg, informaient la cour
+suzeraine, le général Rapp, le maréchal Davout. Le prince Poniatowski,
+ministre de la guerre et général en chef de l'armée, envoyait un de ses
+aides de camp à Paris prévenir l'Empereur[162].
+
+[Note 162: Correspondance de Serra, résident de France à Varsovie,
+février et mars 1811, _passim_. Lettres de Poniatowski, lettres de Rapp,
+feuilles de renseignements, avis divers transmis par Davout avec ses
+lettres à l'Empereur des 17, 24 et 31 mars. Archives nationales, AF, IV,
+carton n° 1653: ce carton contient un volumineux dossier de pièces
+relatives à l'alerte d'avril 1811.]
+
+Mais les Polonais avaient tant de fois dénoncé d'irréels périls qu'ils
+avaient épuisé l'intérêt et lassé l'attention. On connaissait leur
+tempérament impressionnable et nerveux, leur esprit exalté; on savait
+que leur imagination se créait volontiers des fantômes, et que ce verre
+grossissant décuplait tout à leurs yeux: pour une fois qu'ils voyaient
+juste et disaient vrai, ils n'arrivaient plus à se faire croire. Par
+acquit de conscience, Davout prescrivait à Rapp, plus rapproché que lui
+de la frontière, de s'éclairer et d'envoyer discrètement des officiers
+en reconnaissance; mais il se refusait, jusqu'à plus ample informé, à
+prendre l'alarme. Il reprochait un manque total de discernement aux
+divers chefs varsoviens, à Poniatowski comme aux autres: «Lorsque
+j'étais à Varsovie, écrivait-il en invoquant d'anciens souvenirs, on se
+servait de lui pour me faire les rapports les plus extravagants[163].»
+Malgré l'estime qu'inspirait leur bravoure, les Polonais n'avaient pas
+réussi à se rendre populaires dans notre armée; leurs revendications
+tapageuses, leur manie de se plaindre à tout propos, leurs continuelles
+demandes d'argent importunaient: on avait peine à les prendre au
+sérieux, en dehors du champ de bataille.
+
+[Note 163: Davout à l'Empereur, 31 mars 1811. Archives nationales,
+AF, IV, 1653.]
+
+Peu à peu, d'autres avis vinrent jusqu'à un certain point corroborer
+leurs dires. Ces nouvelles arrivaient à la fois du Nord et du Sud, des
+deux pays le mieux placés pour observer ce qui se passait dans l'empire
+russe. Notre ministre en Suède signalait sur le bord opposé de la
+Baltique, en Finlande, des déplacements de troupes, un défilé d'hommes
+et de matériel se dirigeant vers le Sud: il croyait à la reprise de
+relations entre la Russie et l'Angleterre, à un va-et-vient
+d'émissaires. A la vérité, notre légation de Stockholm ne parlait que
+par ouï-dire, d'après des renseignements détaillés et romanesques que
+Bernadotte lui faisait complaisamment passer, et il était fort possible
+que le prince royal prêtât au Tsar d'agressifs desseins pour se rendre
+plus utile à l'Empereur et se vendre plus cher. En Orient, nos agents
+invoquaient le témoignage de leurs propres yeux. Notre consul de
+Bucharest, qui résidait dans un pays occupé par les Russes et vivait au
+milieu d'eux, voyait chaque jour des régiments, des brigades, des
+divisions quitter les bords du Danube et se reporter vers les provinces
+polonaises. Pour que la Russie s'ôtât ainsi les moyens d'arracher aux
+Turcs la cession des Principautés, pour qu'elle renonçât à ses
+espérances et à ses poursuites en Orient, il fallait qu'elle se crût
+elle-même menacée ou qu'elle eût brusquement déplacé ses ambitions,
+qu'elle nourrît d'insidieux projets ou qu'elle eût bien peur.
+
+Cette dernière hypothèse est la seule qui paraisse d'abord
+vraisemblable à l'Empereur. Quand on lui parle de projets sur le duché
+et de brusque invasion, il accueille ces propos avec un haussement
+d'épaules, avec un sourire d'incrédulité: le souverain et le cabinet de
+Russie ne l'ont point habitué à de pareils coups de tête: «Ils
+n'oseraient», semble-t-il dire. Si la Russie arme, c'est sans doute
+qu'elle a eu vent de nos propres préparatifs militaires, si discrets et
+rudimentaires qu'ils soient. Observant le grossissement graduel du
+premier corps, l'envoi à Dantzick de renforts divers, elle se croit plus
+près d'être attaquée et prend précipitamment quelques mesures. Pour
+dissiper cette alarme, Napoléon ordonne à Champagny de mentir plus
+soigneusement à Kourakine, de répéter avec un grand luxe de détails que
+la nouvelle garnison de Dantzick est destinée à empêcher un débarquement
+des Anglais[164]. Caulaincourt est chargé de tenir un langage des plus
+pacifiques, en attendant que son successeur Lauriston vienne renouveler
+les mêmes assurances avec l'autorité d'un homme muni d'instructions
+toutes fraîches. Par quelques explications émollientes, Napoléon
+s'efforce de calmer une fermentation qu'il juge regrettable, mais encore
+superficielle et peu grave.
+
+[Note 164: _Corresp._, 17523.]
+
+Dans les premiers jours d'avril, les armements de la Russie retentirent
+si haut qu'il devint impossible d'en méconnaître l'importance. L'écho
+nous en arrivait de toutes parts, plus net, plus distinct, forçant
+l'attention. Tandis que les Polonais vivaient dans les transes et
+renouvelaient leurs signaux de détresse, on voyait clairement de
+Stockholm la Finlande se vider de soldats. En Orient, au dire de nos
+agents, c'est maintenant le gros de l'armée russe, ce sont cinq
+divisions sur neuf, cinq divisions portées au delà de leurs effectifs
+réglementaires par des prélèvements opérés sur les autres, qui font
+demi-tour, qui reviennent à marches forcées vers la frontière
+occidentale de l'empire: et cette volte-face militaire, indice d'un
+changement de front politique, apparaît à Napoléon comme le fait
+significatif entre tous et suspect.
+
+D'ailleurs, l'Europe entière commence à parler d'une guerre dont la
+Russie prendrait l'initiative: nos amis, nos agents s'émeuvent et se
+croient tenus d'avertir. À Paris, le ministre de la police passe ses
+soirées et brûle ses yeux à lire des rapports inquiétants; le ministre
+des relations extérieures trouve dans les correspondances de Dresde, de
+Vienne, de Berlin, de Copenhague, la confirmation des faits signalés par
+celles du Nord et de l'Orient. Les bruits de guerre transpirent même
+dans le public: la Bourse s'émeut, les cours baissent: chacun s'aperçoit
+qu'un orage se forme au Nord et monte sur l'horizon. Seule, l'ambassade
+française à Pétersbourg conserve une impassible sérénité: elle ne voit
+rien, n'entend rien, vit dans un nuage: elle ignore qu'autour d'elle,
+dans le vaste empire dont elle a la surveillance, tout se lève et
+marche, qu'une impulsion continue se fait sentir, que la Russie porte et
+groupe toutes ses forces sur un point de sa frontière, celui qui confine
+à la Pologne varsovienne.
+
+Dans ces conditions, une surprise du grand-duché devenait moins
+impossible. À supposer toujours que l'empereur Alexandre n'obéit à
+aucune intention préméditée d'offensive, résisterait-il à se servir de
+ses troupes lorsqu'il les tiendrait sous sa main, lorsqu'il les verrait
+toutes rassemblées, rangées en bel ordre, effleurant la faible armée du
+duché, qui s'offre comme une proie? La guerre est proche dès que les
+armées sont en présence: elle naît alors du moindre incident, d'un heurt
+fortuit d'où jaillit l'étincelle incendiaire. Depuis plusieurs mois, on
+allait incontestablement à la guerre; on y court aujourd'hui.
+
+Napoléon se décide enfin à prendre quelques mesures de précaution
+immédiate. Il accélère la marche des contingents allemands dirigés sur
+Dantzick, stimule l'activité des princes appelés à les fournir,
+gourmande les retardataires. Davout devra, si les circonstances
+l'exigent, se porter «à tire-d'aile» vers l'Oder et la Vistule, par
+Stettin, le Mecklembourg et la Poméranie: le premier corps traverserait
+tout cet espace «en masse et avec rapidité, marchant comme en temps de
+guerre et sur trois colonnes[165]».--«Mais nous n'en sommes pas encore
+là», se hâte d'ajouter l'Empereur. Néanmoins, il songe à opérer
+d'urgence quelques rassemblements derrière le Rhin et les Alpes.
+
+[Note 165: _Corresp._, 17566.]
+
+Puis, par une répercussion naturelle, les inquiétudes que lui donne la
+Russie se traduisent en avances un peu plus marquées aux États qui
+peuvent le servir contre elle. Le 5 avril, dans une conversation avec le
+prince de Schwartzenberg, ambassadeur d'Autriche, il prononce pour la
+première fois le mot d'alliance positive et exprime le désir d'avoir à
+sa disposition, en cas de besoin, un corps auxiliaire[166]. Il dédaigne
+moins les avances de la Prusse et permet à Saint-Marsan, son
+représentant auprès d'elle, d'entrer en conversation[167]. Dans le Nord,
+Alquier est invité à prêter une oreille plus attentive aux propositions
+de Bernadotte et à découvrir positivement «ce que l'on veut[168]».
+Champagny prépare un projet de dépêche pour Latour-Maubourg, notre
+chargé d'affaires à Constantinople: cet agent devra s'ouvrir un peu plus
+aux ministres de la Porte, en y mettant toujours beaucoup de prudence:
+«Nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, dit le projet. L'Empereur
+ne veut pas cette guerre nouvelle; la Russie la craint sûrement, bien
+loin de la désirer. L'alliance existe encore entre les deux
+gouvernements, l'apparence doit en être soigneusement conservée. Vous
+devez donc bien vous garder d'aucune démarche patente que la Russie
+pourrait regarder comme dirigée contre elle. Cependant, préparez le lien
+qui devrait unir la France et la Turquie, si la guerre venait à éclater,
+et aplanissez dans le silence tous les obstacles qui pourraient
+s'opposer à l'intime union des deux puissances [169].» Napoléon veut se
+mettre à même de jeter la Turquie, comme la Suède, sur le flanc des
+armées russes, s'il leur prend fantaisie de marcher sur Varsovie.
+
+[Note 166: HELFERT, 197-200.]
+
+[Note 167: _Corresp._, 17581.]
+
+[Note 168: _Id._]
+
+[Note 169: Archives des affaires étrangères, Turquie, 221.]
+
+Cette irruption n'en serait pas moins pour lui le pire des contretemps:
+elle dérangerait tout l'avenir tel qu'il le compose dans sa pensée, et
+la déplaisance qu'il éprouverait à improviser une guerre le pousse à
+traiter plus sérieusement avec la Russie. Tant qu'il a cru à la
+possibilité de reporter la crise à l'année suivante, c'est-à-dire à une
+époque où il aurait en main l'ensemble de ses moyens, il n'a guère admis
+qu'une solution radicale et tout à son avantage, une guerre qui
+jetterait la Russie à ses pieds ou une capitulation de cette puissance
+devant le simple déploiement de nos forces. Aujourd'hui, comme la crise
+se produit prématurément et le prend au dépourvu, il ne repousse plus
+l'idée d'un dénouement à l'amiable; il incline de son côté à transiger,
+à faire droit dans une certaine mesure aux demandes de l'adversaire,
+pourvu qu'il n'en coûte pas trop à son orgueil et à sa politique. Ces
+aspirations allaient-elles s'accorder avec les velléités de même ordre
+nées un peu plus tôt dans l'esprit d'Alexandre, interrompre le conflit
+et sauver la paix?
+
+
+
+II
+
+Notre nouvel ambassadeur en Russie, le général de Lauriston, avait reçu
+le 1er avril ordre de quitter Paris et de se rendre à son poste. Ses
+instructions l'autorisaient à dire que l'Empereur ne ferait la guerre
+que dans deux cas, si la Russie signait la paix avec les Anglais ou
+réclamait des Turcs une extension de territoire au delà du Danube[170].
+À peine parti, Lauriston fut rejoint par une lettre que Napoléon lui
+donnait mission de présenter à l'empereur Alexandre: c'était un appel
+plus pressant à un mouvement d'expansion et de confiance, à une franche
+explication où l'on se dirait tout des deux parts, où les prétentions
+pourraient se concilier. Napoléon avoue maintenant qu'il arme et
+soutient qu'il en a le droit, car «les nouvelles de Russie ne sont pas
+pacifiques.--Ce qui se passe, ajoute-t-il, est une nouvelle preuve que
+la répétition est la plus puissante figure de rhétorique: on a tant
+répété à Votre Majesté que je lui en voulais que sa confiance en a été
+ébranlée. Les Russes quittent une frontière où ils sont nécessaires,
+pour se rendre sur un point où Votre Majesté n'a que des amis.
+Cependant, j'ai dû penser aussi à mes affaires et j'ai dû me mettre en
+mesure. Le contre-coup de mes préparatifs portera Votre Majesté à
+accroître les siens; et ce qu'elle fera, retentissant ici, me fera faire
+de nouvelles levées; et tout cela pour des fantômes. Ceci est la
+répétition de ce que j'ai vu, en 1807[171], en Prusse, et en 1809, en
+Autriche. Pour moi, je resterai l'ami de la personne de Votre Majesté,
+même quand cette fatalité qui entraîne l'Europe devrait un jour mettre
+les armes à la main à nos deux nations. Je ne me réglerai pas sur ce que
+fera Votre Majesté: je n'attaquerai jamais, et mes troupes ne
+s'avanceront que lorsque Votre Majesté aura déchiré le traité de Tilsit.
+Je serai le premier à désarmer et à tout remettre dans la situation où
+étaient les choses il y a un an, si Votre Majesté veut revenir à la même
+confiance. A-t-elle jamais eu à se repentir de la confiance qu'elle m'a
+témoignée[172]?».....
+
+[Note 170: _Corresp._, 17571.]
+
+[Note 171: Il voulait dire 1806.]
+
+[Note 172: _Corresp._, 17579.]
+
+Porteur de cette lettre, Lauriston croisa sur les routes d'Allemagne le
+colonel Tchernitchef, qui courait en sens inverse. Le 9 avril, le
+télégraphe aérien signalait le passage à Metz de l'alerte officier.
+Napoléon en fut charmé: Tchernitchef apportait sans doute une réponse à
+la lettre du 28 février, et son arrivée pourrait tout éclaircir. On
+l'attendait pour le surlendemain, mais sa célérité dépassait toujours
+les prévisions: le 10 au matin, il tombait à Paris. Tout en arrivant et
+presque au débotté, il se rendit aux Tuileries. Là, il n'eut pas à faire
+halte longuement dans le salon d'attente: à peine se fut-il nommé que le
+chambellan de service l'introduisit chez Sa Majesté.
+
+Averti par le ministre de la police, l'Empereur savait que ce messager
+était aussi un espion. Néanmoins, ayant d'impérieuses raisons pour le
+bien accueillir, il vint à lui d'un air riant, témoigna une joyeuse
+surprise de le revoir sitôt et le félicita pour ses prodiges d'activité.
+«Eh bien,--dit-il ensuite,--à quoi croit-on chez vous, à la paix ou à la
+guerre[173]?»
+
+[Note 173: Toutes les citations qui suivent, jusqu'à la page 134,
+sont tirées du rapport de Tchernitchef publié dans le tome XXI du
+_Recueil de la Société impériale d'histoire_ de Russie, p. 66 à 109. Le
+rapport figure dans cette publication sous une date erronée: il est du
+mois d'avril.]
+
+Pour réponse, Tchernitchef lui présenta la lettre de l'empereur
+Alexandre en date du 25 mars et ajouta que son maître conservait
+l'inébranlable désir de restaurer l'alliance. Une longue discussion
+s'engagea aussitôt sur les griefs respectifs, après quoi Napoléon
+déclara qu'«ayant la ferme conviction qu'il n'aurait rien à gagner que
+des coups dans une guerre avec la Russie, il n'avait rien tant à coeur
+que de s'arranger à l'amiable avec elle: il allait donc voir si la
+lettre de l'empereur Alexandre lui en fournissait les moyens».
+
+Il rompit alors le cachet. À mesure qu'il parcourait la lettre, le
+désappointement perçait sur ses traits; dans tout ce que lui disait
+Alexandre, il ne trouvait rien de précis et de concluant. En effet, il
+était difficile de deviner le sens caché de la lettre, à défaut du
+commentaire que Tchernitchef était autorisé à en donner. Arrivé au
+passage où le Tsar se plaignait d'un défaut de sécurité, Napoléon
+s'écria avec humeur: «Qui est-ce qui en veut à votre existence? Qui
+est-ce qui a le projet de vous attaquer?» Il avait déjà dit que le
+rétablissement de la Pologne était «le cadet de ses soucis».
+
+Il partit de là pour déplorer les terreurs de la Russie, ses vaines
+agitations, qui la portaient à des mouvements mal combinés et
+incohérents: ennemis de l'Angleterre, les Russes faisaient son jeu;
+ennemis des Turcs, ils suspendaient les hostilités sans signer la paix,
+se plaçant vis-à-vis de la Porte et aussi de l'Autriche dans une
+situation fausse, bizarre, mal définie; portant intérêt à la Prusse,
+ils la compromettaient et l'exposaient au pire destin: enfin, alliés de
+la France, ils se mettaient dans le cas de se trouver inopinément en
+guerre avec elle. Et se rendait-on compte à Pétersbourg de ce que serait
+cette guerre? «Je crois,--dit Napoléon,--que l'empereur Alexandre est
+dans l'erreur sur nos moyens: en nous croyant faibles dans ce moment, il
+se trompe; j'ai sur lui l'avantage de pouvoir lui faire la guerre sans
+retirer un seul homme de mes armées d'Espagne... Cela arrêtera mes
+projets pour la marine et me coûtera de l'argent. Mais les six cents
+millions qui se trouvent dans mon trésor pourront y suffire... Si vous
+ne m'en croyez pas, je suis capable de vous faire conduire sur-le-champ
+dans l'aile de mon château qui contient le trésor pour le compter.
+Ainsi, la France est en mesure de soutenir la guerre, mais elle n'a ni
+les moyens ni l'envie de la commencer: elle ne prendra jamais
+l'offensive: «Je donne ma parole d'honneur,--dit Napoléon,--à moins que
+vous ne commenciez vous-même, de ne pas vous attaquer de quatre ans.» Il
+ne tiendrait qu'à lui pourtant de réunir en peu de mois trois cent mille
+Français, d'innombrables alliés: et subitement il fait surgir aux yeux
+de Tchernitchef un terrifiant appareil: des camps de cent mille hommes
+chacun tout prêts à se former, cent quarante-quatre régiments dont
+soixante-dix seulement sont occupés en Espagne, une armée «immense,
+gigantesque», sur le point de s'acheminer vers le Nord avec huit cents
+pièces d'artillerie. C'est ainsi que tour à tour, par un jeu alterné, il
+cherche à rassurer sur ses intentions et à effrayer sur ses moyens, afin
+de prouver à la Russie qu'un arrangement reste possible et qu'elle doit
+le préférer à la guerre.
+
+«Mais, reprend-il en faisant allusion à cet arrangement, la lettre de
+l'Empereur votre maître ne m'indique nul moyen pour y arriver: j'aime
+garder mon argent en poche, et j'avoue que je vous attendais avec
+impatience, espérant que votre arrivée dissiperait tous les différends
+survenus et permettrait de suspendre et d'épargner les frais immenses
+que nous coûtent les préparatifs que nous faisons de part et d'autre.
+Cependant je vois d'après tout, _mon cher ami_, que malgré la célérité
+de vos deux courses, toute votre mission se borne à m'adresser quelques
+reproches; nous voilà donc aussi avancés qu'avant votre départ.» Comme
+Tchernitchef réitérait ses protestations pacifiques: «C'est très bien,
+continua-t-il, cela ne me fait pourtant pas deviner quel peut être le
+désir de la Russie.» Sur ce, prenant Tchernitchef par l'oreille,
+«démonstration qui prouvait une grande caresse de la part de Sa
+Majesté», il lui dit, en appuyant ses paroles de ce geste impérieusement
+amical: «Parlons maintenant en vrais soldats, là, sans verbiage
+diplomatique.» Et fixant sur le jeune homme un regard interrogateur et
+plongeant, il cherchait à lire jusqu'au fond de son âme, à lui arracher
+le secret de sa cour.
+
+Quoique tenu en assez gênante posture, Tchernitchef ne livra pas
+immédiatement ce secret, ne voulut point révéler à première sommation
+les prétentions de la Russie sur l'État varsovien. Comme ce qu'il avait
+à dire était grave et risquait d'être mal pris, il ne s'en ouvrirait
+qu'après une longue contrainte. Il se récusa d'abord, fit des façons, se
+laissa prier: à la fin, jugeant le moment venu de placer l'insinuation
+décisive, il l'exprima au figuré et répéta mot pour mot la métaphore de
+Roumiantsof: «Comme M. le chancelier, dit-il, m'a constamment témoigné
+beaucoup de bonté et de confiance, j'oserai, si Sa Majesté le permet,
+lui rapporter le discours qu'il me tint, en conservant même une de ses
+expressions, qui était que si l'on pouvait parvenir à mettre les
+affaires de la Pologne ainsi que celles d'Oldenbourg dans un même sac,
+les y bien mêler ensemble et puis le vider, M. le comte était fermement
+persuadé que l'alliance entre les deux empires en deviendrait bien
+solide, plus intime et plus sincère qu'autrefois, et cela en dépit des
+Anglais et même des Allemands.»
+
+Le mot était lâché. La lumière se fit dans l'esprit de l'Empereur,
+instantanée et violente. Il crut même d'abord que la Russie lui
+demandait le duché tout entier, qu'elle voulait en échange de
+l'Oldenbourg se faire livrer l'ouvrage avancé qui formait la tête de
+notre système défensif et la clef de l'Allemagne. A cela, il ne
+consentirait jamais! Abandonner le duché! L'imprudence serait grande, la
+honte plus grande; plutôt mille fois la guerre, la guerre immédiate,
+avec ses chances et ses périls, que de souscrire à une telle exigence!
+Ce furent l'orgueil offensé de l'Empereur, sa méfiance en révolte, qui
+firent la réponse.
+
+Il s'était levé et marchait maintenant à grands pas, secoué de colère,
+et tout en marchant jetait violemment ces paroles: «Non, monsieur,
+heureusement nous ne sommes pas encore réduits à cette extrémité; donner
+le duché de Varsovie pour l'Oldenbourg serait le comble de la démence.
+Quel effet produirait sur les Polonais la cession d'un pouce de leur
+territoire au moment où la Russie nous menace! Tous les jours, monsieur,
+l'on me répète de toutes parts que votre projet est d'envahir le duché.
+Eh bien, nous ne sommes pas encore tous morts; je ne suis pas plus
+fanfaron qu'un autre, je sais que vos moyens sont grands, que votre
+armée est aussi belle que brave, et j'ai trop livré de batailles pour ne
+pas connaître à combien peu de chose tient leur sort; mais, comme les
+chances sont égales, dans le cas que le Dieu de la victoire se range de
+notre côté, je ferai repentir la Russie, et c'est alors qu'elle pourra
+perdre non seulement ses provinces polonaises, mais aussi la Crimée.»
+
+Tchernitchef laissa passer cette bourrasque. Dès qu'il trouva occasion
+de placer un mot, ce fut pour donner à ses précédentes paroles une
+interprétation restrictive: il s'excusa d'avoir répété à la légère une
+réflexion échappée au chancelier: peut-être avait-il mal compris la
+pensée de ce ministre, peut-être l'avait-il mal rendue?
+
+Voyant ce recul, Napoléon en conclut que Tchernitchef avait pouvoir de
+modifier et d'atténuer la demande: à défaut de l'État polonais, la
+Russie voulait tout au moins un territoire adjacent qui mettrait
+Varsovie sous sa dépendance, l'importante place qui dominait la Vistule:
+«A présent, dit-il d'un ton plus calme, je vous devine; c'est Dantzick
+que vous désirez avoir en échange. Il y a de cela un an, seulement six
+mois, je vous l'aurais donné; maintenant que j'ai de la méfiance, que je
+suis menacé, comment voulez-vous que je vous livre l'unique place sur
+laquelle je puisse, dans le cas d'une guerre contre vous, appuyer toutes
+mes opérations sur la Vistule? Il faudrait donc que je les reporte
+volontairement sur l'Oder, dans le cas que je sois menacé
+postérieurement.»
+
+Ainsi, sans juger la seconde idée aussi révoltante que la première, il
+avouait très haut les raisons qui la lui faisaient rejeter. Il ne rompit
+pas pour cela l'entretien. Tenant à savoir si la crainte d'une
+renaissance polonaise restait bien la préoccupation essentielle et le
+tourment de la Russie, s'il fallait chercher là le noeud du problème et
+la difficulté à résoudre, il s'y prit pour se renseigner d'originale
+façon, et le récit de Tchernitchef nous fait assister à un curieux jeu
+de scène.
+
+«Napoléon--raconte l'officier dans son rapport au Tsar--me dit là-dessus
+avec cet air de rondeur et de bonhomie que Votre Majesté Impériale lui
+connaît: «Dites-moi franchement, l'empereur Alexandre et le comte de
+Roumianzoff croient-ils sérieusement que j'ai le désir de rétablir la
+Pologne?» Je répondis que je ne pouvais pas dire positivement si Votre
+Majesté lui supposait cette intention, mais que néanmoins ce qui s'était
+passé dans le duché de Varsovie depuis la campagne de 1809 était fait
+pour lui donner de l'inquiétude. Me prenant de nouveau par l'oreille, il
+me dit alors qu'il voulait absolument connaître ce que j'en pensais,
+moi, ajoutant: «N'est-ce pas, vous croyez que je n'attends que la fin de
+mes affaires d'Espagne pour effectuer ce projet?» Je répondis que
+j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour avoir une opinion à moi,
+que de plus mon devoir était de ne juger que par les yeux de l'Empereur
+mon maître. Pour lors, me pressant toujours de répondre, Napoléon
+s'amusa tout en riant à me tirer l'oreille avec force, en m'assurant
+qu'il ne la lâcherait point avant que je l'aie satisfait. Cette
+plaisanterie commençant à m'impatienter parce qu'elle me faisait un peu
+mal, je lui dis: «Eh bien, Sire, puisque Votre Majesté veut absolument
+une réponse, je lui dirai que je ne saurais déterminer si l'exécution
+d'un tel projet serait dans ses intérêts ou non; cependant, dans le cas
+qu'elle lui parût avantageuse, malgré son alliance avec la Russie, je
+n'hésiterai pas à supposer le rétablissement de la Pologne être une de
+ses arrière-pensées une fois qu'elle serait libre de toute autre
+guerre.»
+
+Devant cet aveu, Napoléon manifesta une sorte de stupéfaction
+douloureuse: Il est inconcevable, dit-il, que l'on persiste à
+m'attribuer pareil dessein: c'est même «une grande gaucherie»; à force
+de me répéter que j'ai cette idée, on finira peut-être par me la faire
+venir, on me poussera à tenter l'entreprise. Alors, «si je suis bien
+rossé et obligé de rentrer chez moi», au moins la question sera-t-elle
+décidée une fois pour toutes; elle le sera aussi dans un autre sens, si
+la guerre tourne à mon avantage. Cependant, fallait-il renoncer à tout
+espoir de prévenir cette extrémité? N'existait-il pas quelque moyen de
+dissiper le malentendu, en dehors des sacrifices territoriaux auxquels
+Tchernitchef avait fait allusion en termes sibyllins? A l'énigme qui lui
+avait été proposée par deux fois et qu'il craignait d'avoir trop
+devinée, Napoléon finit par opposer une série de contre-propositions
+fermes: offre d'ajouter à Erfurt autant de territoire allemand qu'il en
+faudrait pour constituer au duc d'Oldenbourg un apanage pleinement égal
+à la principauté confisquée; offre de reprendre et de signer la
+convention portant garantie contre le rétablissement de la Pologne, dans
+les termes où elle avait été naguère proposée par la France. En échange
+de cette grave concession, Napoléon ne demandait qu'une chose, c'était
+que la Russie renonçât à brûler nos produits; après quoi, il proposerait
+un désarmement simultané. Il pria Tchernitchef de communiquer ses offres
+à qui de droit, sans perdre un instant, et comme il était loin
+d'accorder tout ce que la Russie paraissait réclamer, il essaya de
+combler la différence par de grands ménagements dans la forme. Jusqu'à
+la fin de l'entretien, qui dura en tout quatre heures et demie, il
+combla Tchernitchef de paroles amicales et flatteuses, honorant le Tsar
+dans la personne de son émissaire.
+
+Les jours suivants, il sembla qu'un mot d'ordre fût tombé de haut dans
+les milieux officiels, recommandant de bien traiter l'aide de camp
+voyageur, de lui rendre son séjour à Paris agréable et plaisant. Ce fut
+dès lors, chez la plupart des personnages appartenant à la cour, un
+empressement à lui faire fête. Chacun se mit à l'attirer, à le choyer;
+le prince de Neufchâtel le pria d'assister à un concert intime, donné
+devant une vingtaine d'élus: la princesse Pauline eut permission de
+l'inviter, comme autrefois, «à ses petites soirées».
+
+Ce jeu souple et câlin allait être brusquement dérangé par
+l'intervention inopportune d'un ministre. On sait à quel point la
+curiosité remuante de Tchernitchef et ses allures de furet inquiétaient
+le général Savary, duc de Rovigo. Ce grand maître de la police avait
+respiré en voyant Tchernitchef repartir pour la Russie, mais son
+soulagement avait été de courte durée: quels n'avaient pas été son émoi,
+son indignation, en apprenant que l'officier suspect n'avait fait que
+toucher barres à Pétersbourg, comme s'il y fût allé uniquement «pour
+changer de chevaux[174]», et qu'il revenait effrontément à Paris
+poursuivre ses manoeuvres! La manière dont il y était accueilli, le
+bruit fait autour de son arrivée, la bienveillance qu'on lui témoignait
+et dont il ne manquerait pas d'abuser, achevèrent de désoler et de
+scandaliser l'ombrageux ministre, qui ne connaissait point les dessous
+de la politique impériale. Réagissant contre l'universelle faiblesse, il
+crut devoir montrer les dents et faire autour de nos secrets militaires
+le bon chien de garde.
+
+[Note 174: _Mémoires de Rovigo_, V, 129.]
+
+Tchernitchef fut averti de sa part que trop de curiosité pourrait lui
+nuire: qu'il s'amusât de son mieux à Paris, sans se mêler d'autre chose,
+tel était le conseil qu'on avait à lui donner. Sentant la pointe,
+Tchernitchef paya d'audace, commença par le ministre de la police sa
+tournée de visites et se montra à lui fort affecté d'injurieux soupçons.
+Pour mettre désormais sa conduite à l'abri de toute interprétation
+fâcheuse, il demanda à Savary, avec un air de candeur, de lui tracer un
+plan de conduite et de lui indiquer les maisons à fréquenter.
+
+Jouant au plus fin, Savary feignit d'accueillir ses protestations avec
+une crédulité débonnaire, prodigua au visiteur «caresses et attentions»,
+«l'embrassa à plusieurs reprises[175]», mais dès le lendemain lui
+décocha un nouveau trait de sa façon. Cette fois, l'arme qu'il employa
+fut la presse. Pour dissiper l'engouement qui se déclarait de plus belle
+en faveur du jeune étranger et qui lui rouvrait toutes les portes, pour
+rabattre son assurance et le ramener au simple rôle de courrier, il
+imagina, par un persiflage inséré en bon lieu, de le disqualifier en
+quelque sorte et de le ridiculiser aux yeux du public.
+
+[Note 175: Rapport cité aux pages 128 et suiv.]
+
+L'ex-_Journal des Débats_, transformé en _Journal de l'Empire_, devenait
+de plus en plus un _Moniteur_ officieux, moins solennel que l'autre et
+plus littéraire. C'était là que l'administration faisait passer des
+notes, des allusions propres à orienter l'esprit public; l'expression de
+toute pensée libre s'y était effacée devant ce journalisme d'État. Le 12
+avril, on put lire en deuxième page un article d'une colonne et demie,
+non signé, intitulé: _les Nouvellistes_. Le ton en était humoristique et
+plaisant: l'auteur anonyme citait un passage fort piquant des _Lettres
+persanes_ sur les nouvellistes du dernier siècle et en faisait
+l'application à ceux du temps présent: ces derniers ne se montraient-ils
+point les dignes émules de leurs devanciers par leur tendance à émouvoir
+inconsidérément l'opinion, par leur manie de tout grossir, choses et
+hommes, de pronostiquer sans cesse des événements formidables et de
+transformer en personnage de haute marque le plus mince porteur de
+lettres?
+
+«Après avoir vingt fois précipité le Nord sur le Midi, ou l'Europe sur
+l'Asie, après avoir assemblé plus d'armées en Pologne que toutes les
+puissances de la terre n'ont de bataillons, après avoir fait venir de
+l'artillerie du Kamtchatka et levé des escadrons de rennes en Laponie,
+ils passent de ces prodiges à l'exagération des événements les plus
+vulgaires: ils les travestissent de la manière la plus ridicule... Il y
+a tel officier étranger dont ils ont mesuré l'importance sur le nombre
+de postes qu'il a parcourues depuis six mois; ils ont calculé savamment
+que le chemin qu'il a fait en moins d'une année pourrait embrasser deux
+ou trois fois le tour du monde; d'où ces messieurs concluent que le
+présent est gros de l'avenir, et qu'on ne voyage pas si vite, si loin et
+si souvent, sans être chargé de la destinée de deux empires et de cinq
+ou six royaumes.
+
+«On pourrait cependant les tranquilliser en leur rappelant une anecdote
+connue. Le prince Potemkin, qui, de son temps, donnait aussi de
+l'exercice à l'imagination des nouvellistes, avait parmi ses officiers
+un major nommé Bawer, l'un des hommes du dernier siècle qui ont le plus
+occupé les gazetiers d'Allemagne et les postillons de Russie. On le
+voyait sans cesse sur les routes les plus opposées, courant de
+l'embouchure du Danube à celle de la Néva, et de Paris aux confins de la
+Tartarie. Les politiques de café, témoins de tous ces mouvements,
+rêvaient déjà la renaissance de l'ancienne Grèce, le rétablissement du
+royaume de Tauride, la conquête de Constantinople, ou même quelques-unes
+de ces grandes émigrations du Nord qui jadis couvraient de ruines
+l'occident et le midi de l'Europe. Veut-on savoir quelles étaient les
+missions secrètes du major Bawer? De retour de Paris, où il venait de
+choisir un danseur, le prince l'envoyait chercher de la boutargue[176]
+en Albanie, des melons d'eau à Astrakan ou des raisins en Crimée. Cet
+officier, passant sa vie sur les grands chemins, craignait de s'y rompre
+le cou et demandait une épitaphe: un de ses amis lui fit celle-ci, qui
+pourra servir à quelques-uns de ses successeurs:
+
+ «Ci-gît Bawer, sous ce rocher;
+ Fouette, cocher.»
+
+[Note 176: Sorte de _caviar_ préparé avec des oeufs de poisson
+salé.]
+
+L'article fit grand tapage. Cette manière de présenter l'envoyé d'un
+souverain officiellement allié, un colonel en mission, sous les traits
+d'un postillon qui s'en faisait accroire, toujours allant, toujours
+courant, passant dans un claquement de fouet et un bruit de grelots, fut
+jugée en général le comble du mauvais goût et de l'irrévérence. Mais nul
+n'en fut plus courroucé que l'Empereur. Ainsi, c'était le chef de sa
+police qui prenait sur lui de contrecarrer sa politique de ménagements
+et d'exaspérer des susceptibilités déjà trop en éveil. Cette guerre que
+tous ses efforts tendaient à éloigner, il allait peut-être l'avoir tout
+de suite sur les bras, par la faute et l'ineptie d'un de ses ministres.
+
+Il manda le duc de Rovigo et le tança furieusement: «Voudriez-vous me
+faire faire la guerre? lui disait-il. Mais vous savez que je ne la veux
+pas, que je n'ai rien de prêt pour la faire[177].» Et derechef ordre fut
+donné au duc, en termes absolus cette fois et péremptoires, de rentrer
+ses crocs, de laisser Tchernitchef parfaitement tranquille, libre
+d'«aller, venir, voir, écouter».--«Il n'y manquait que l'ordre de le
+faire informer moi-même», ajoutait plus tard Savary d'un ton boudeur, au
+souvenir de sa mésaventure[178].
+
+[Note 177: _Mémoires de Rovigo_, V, 132-135.]
+
+[Note 178: _Id._, 133.]
+
+L'Empereur ne se borna pas à des véhémences de parole et à de
+rigoureuses prescriptions pour l'avenir. Au-dessous du ministre qu'il
+n'entendait point découvrir aux yeux du public et sacrifier, il voulut
+trouver des coupables à punir. Il tint à savoir qui avait rédigé
+l'article: on lui nomma Esmenard, aventurier de lettres, retraité dans
+l'administration de la police, où il exerçait les fonctions de censeur:
+c'était la plume habituée à biffer impitoyablement chez autrui tout
+passage suspect qui s'était risquée à tracer, dans une feuille
+officieuse, de suprêmes inconvenances. Un fait plus singulier, resté
+dans l'ombre à cette époque, achève de caractériser et de juger le
+personnage. Esmenard s'employait à démasquer les espions, mais ne
+négligeait pas à l'occasion de les servir. Il entretenait des relations
+plus que suspectes avec certaines légations et faisait volontiers
+commerce de papiers d'État: il paraît avoir conclu avec Tchernitchef
+lui-même quelques affaires de ce genre. Seulement, trompant l'agent
+russe sur la qualité de la marchandise vendue, il lui annonçait des
+documents authentiques et les lui produisait faux[179]. Il vivait ainsi
+de méfaits divers, dans une impunité tranquille: ce fut un excès de zèle
+qui le perdit, et l'article du 12 avril lui fut fatal. L'Empereur le
+cassa aux gages et l'envoya réfléchir à quarante lieues de Paris sur
+l'inconvénient de trop bien servir les rancunes ministérielles[180]. Le
+rédacteur en chef du journal, Étienne, fut pour trois mois suspendu de
+ses fonctions.
+
+[Note 179: On verra plus loin, au ch. VIII, un exemple de ce genre
+de trafic.]
+
+[Note 180: Il profita de son exil pour faire un voyage en Italie et
+y périt d'un accident de voiture.]
+
+Par ces mesures prises avec éclat, Napoléon comptait atténuer l'effet
+que produirait en Russie l'article malencontreux, assurer davantage
+celui de ses contre-propositions: il espérait éviter toute altération
+plus profonde des rapports, tandis qu'il réfléchirait à tête reposée aux
+vagues ouvertures de Tchernitchef et préparerait pour son nouvel
+ambassadeur en Russie des instructions appropriées.
+
+Il n'en eut pas le temps. Encore une fois, les événements vinrent le
+surprendre et le saisir. Brusquement, il fut assailli par une nuée de
+nouvelles plus inquiétantes les unes que les autres; pendant quatre ou
+cinq jours, correspondant au milieu d'avril 1811, elles se succédèrent
+sans relâche et d'heure en heure, se pressant, s'accumulant, arrivant de
+tous les points de l'horizon. En particulier, la correspondance de
+Varsovie prenait une gravité inattendue. Notre légation ne se bornait
+plus à recueillir des rumeurs grossissantes: elle avait obtenu des
+notions décisives, reçu de stupéfiantes confidences, et ses rapports,
+concordant avec les mille cris d'alarme qui montaient vers l'Empereur
+dans un formidable unisson, portèrent la crise à son point culminant.
+
+
+
+III
+
+Depuis un mois, un nouvel agent représentait la France à Varsovie, en
+qualité de ministre résident: M. Bignon, précédemment employé à Bade,
+avait été désigné pour occuper ce poste d'observation. C'était un petit
+homme singulièrement actif, remuant, fureteur, plein d'intelligence et
+de zèle, passionné pour le service et la gloire de l'Empereur. En
+arrivant dans le pays, il avait été d'abord comme étourdi par un tumulte
+de voix confuses et discordantes. Tout le monde lui parlait à la fois:
+dans les salons, dans les bureaux, dans les états-majors, chacun
+prétendait le mettre au courant des projets russes, mais ces avis
+différaient essentiellement. Au milieu de cet assourdissant vacarme,
+parmi tant de renseignements contradictoires, M. Bignon avait peine à se
+reconnaître, lorsque le premier personnage de l'État, le prince Joseph
+Poniatowski en personne, lui fournit des données d'une importance et
+d'une précision telles qu'il était impossible à un agent français de ne
+s'en point émouvoir.
+
+Le 29 et le 30, deux longues conversations s'étaient engagées entre
+Poniatowski et le ministre de France. D'abord, le prince Joseph
+s'attacha à bien établir qu'il demeurait en pleine possession de son
+sang-froid, qu'il se défendait contre l'exaltation propre à ses
+compatriotes et souvent nuisible à la rectitude de leur jugement:
+suivant lui, on ne devait point attribuer ses paroles «à ce zèle
+indiscret qui grossit le danger pour accélérer le secours et qui,
+peut-être, veut amener un éclat en ayant l'air de le craindre[181]».
+Cette précaution prise, il entra en matière. D'un ton calme et pénétré,
+avec l'accent d'une conviction indéracinable, il dit que le duché avait
+été tout récemment à deux doigts de sa perte: que l'empereur Alexandre
+avait eu l'intention de l'assaillir, d'y jeter une armée, d'appeler cet
+État à se fondre dans une Pologne unie et rivée à la Russie; cette
+absorption eût été le premier acte d'une grande guerre contre la France.
+Et Poniatowski d'ajouter qu'il ne parlait point par ouï-dire, d'après de
+simples présomptions, d'après des indices plus ou moins sûrs: il avait
+eu la preuve matérielle de ce qu'il avançait: il l'avait vue et touchée,
+tenue entre ses mains. Il savait les desseins de l'empereur Alexandre
+avec la même certitude qu'il connaîtrait les intentions de l'empereur
+Napoléon «s'il avait lu les lettres de Sa Majesté[182]»: impossible de
+faire entendre plus clairement, à moins de le dire en propres termes,
+que les instructions données par Alexandre à ses partisans en Pologne
+lui avaient été communiquées mot pour mot, et que l'écriture même du
+Tsar avait passé sous ses yeux.
+
+[Note 181: Bignon à Champagny, 29 mars 1811.]
+
+[Note 182: Bignon à Champagny, 29 mars 1811.]
+
+Sur l'origine de la découverte, il demeurait aussi réservé qu'il se
+montrait affirmatif sur le fait en lui-même. On sentait qu'il ne voulait
+point nommer et compromettre l'auteur de ces poignantes révélations. Il
+parlait de circonstances providentielles, d'«un miracle[183]», qui
+l'avait éclairé sur le péril national. Par qui s'était opéré ce miracle?
+On doit se rappeler que les instructions d'Alexandre à l'homme de
+confiance chargé de préparer l'entreprise, c'est-à-dire au prince Adam
+Czartoryski, comportaient et nécessitaient une certaine dose
+d'indiscrétion: le prince Adam avait dû pressentir quelques membres
+éminents de la noblesse et de l'armée, puisque tout dépendait de leur
+assentiment. Avait-il jugé indispensable de s'ouvrir à Poniatowski
+lui-même et de sonder ses dispositions, au risque de tout compromettre?
+Avait-il pensé que l'intérêt supérieur de la patrie, dont les destinées
+allaient se jouer, lui commandait de consulter l'homme qui en semblait
+l'incarnation vivante? La communication avait-elle été volontaire ou
+fortuite, directe ou indirecte? Autant de points qui restent dans
+l'ombre. Il n'en est pas moins certain que les pièces auxquelles
+Poniatowski faisait allusion et dont il avait eu connaissance, étaient
+les propres lettres de l'empereur Alexandre à Czartoryski, les deux
+lettres en date des 25 décembre et 30 janvier, celles dont le Tsar avait
+fait pendant près de trois mois la base et le pivot de sa politique.
+
+[Note 183: _Id._, 30 mars 1811.]
+
+Ce qui ne permet aucun doute, c'est la concordance qui existe entre les
+révélations de Poniatowski à Bignon, telles qu'elles se trouvent
+relatées dans la correspondance de ce dernier[184], et le contenu des
+lettres: il suffit de collationner les deux textes pour que l'analogie
+se manifeste en toute évidence: à quelques variantes près, ce sont mêmes
+pensées, mêmes expressions. Dans le langage de Poniatowski, tout se
+retrouve de ce qu'Alexandre avait indiqué et détaillé au prince Adam:
+promesse d'accorder aux Polonais la plus large autonomie et une
+constitution libérale, espoir fondé sur la coopération de la Prusse,
+perspective d'un soulèvement universel en Europe contre le despotisme
+impérial, mise en mouvement de deux armées russes destinées à s'ébranler
+l'une après l'autre; enfin, nécessité d'une adhésion préalable et
+formelle des chefs varsoviens à leur changement de condition. Au dire de
+Poniatowski, cette réserve ressortait des termes de la seconde lettre,
+et nous avons vu qu'elle était en effet particulièrement explicite et
+comme interprétative de la première: Alexandre, s'y faisant mieux
+comprendre, se déclarait prêt à entrer en campagne, mais exigeait que
+les Varsoviens lui adressassent au préalable une sorte d'invitation à
+venir et à les recevoir sous ses lois.
+
+[Note 184: Dépêches des 29, 30 et 31 mars 1811, avec les pièces
+jointes.]
+
+Poniatowski savait que cet appel ne s'était nullement produit, que le
+concours espéré par les Russes leur avait fait défaut, que ce mécompte
+avait empêché l'exécution immédiate de l'entreprise. Actuellement,
+d'après des informations plus récentes, les dispositions d'Alexandre
+demeuraient problématiques: il semblait incliner à une politique
+d'expectative et d'inertie armée, mais rien n'indiquait qu'il s'y fût
+fixé. Le danger, qui avait certainement existé, n'avait pas disparu et
+s'était tout au plus éloigné: il pouvait se rapprocher d'un instant à
+l'autre et fondre sur Varsovie[185].
+
+[Note 185: Bignon à Champagny, 30 et 31 mars.]
+
+Tout concourait à donner cette impression, la présence dans le pays de
+nombreux émissaires lancés par la Russie en avant-garde, un effort
+visible pour travailler et égarer l'opinion, le bruit répandu d'une
+reconstitution nationale par le bienfait de l'autocrate, enfin et
+surtout l'accumulation progressive des forces russes en avant du
+grand-duché. Les officiers et chefs de poste qui faisaient sentinelle
+sur la frontière, les agents déguisés qui se hasardaient à la franchir,
+envoyaient des bulletins terrifiants: à Varsovie, les pouvoirs publics,
+le ministère de la guerre, la légation de France étaient assiégés de ces
+avis; Poniatowski passait ses jours et ses nuits à en opérer le
+dépouillement: il communiquait ensuite à Bignon les pièces mêmes ou leur
+analyse. Sans doute, beaucoup de ces récits variaient entre eux et
+portaient la trace de l'«exagération polonaise»: le tempérament même de
+la nation s'opposait à toute constatation précise: «Il n'est pas,
+écrivait judicieusement Bignon, jusqu'à l'espion le plus vulgaire qui,
+au lieu de donner simplement la note de ce qu'il a vu, ne fasse un roman
+d'armée à sa façon[186].» Néanmoins, comme tous les rapports
+s'accordaient en certains points, il était possible de dégager quelques
+certitudes approximatives. Suivant toutes probabilités, on avait en face
+de soi cent soixante mille hommes, peut-être deux cent mille,--tel était
+en réalité le chiffre exact, d'après les aveux mêmes d'Alexandre. Une
+partie de ces masses s'était rapprochée de la frontière. Dans les
+districts les plus avancés de la Lithuanie, de la Volhynie et de la
+Podolie, sur toute la lisière occidentale de ces provinces, les routes
+se couvraient de régiments en marche, les moindres hameaux regorgeaient
+de troupes, des divisions parcouraient le pays, évoluaient, passaient
+d'un point à l'autre, changeant continuellement de place, comme si elles
+eussent voulu déconcerter l'observateur par cette mobilité et échapper à
+tout dénombrement. Et ces mouvements divers, ondoyants, difficiles à
+suivre, surgissant par intervalles de l'obscurité, se confondaient aux
+yeux des Polonais dans une vision d'épouvante. Vivant dans un cauchemar,
+il leur semblait qu'une ombre menaçante s'était dressée devant eux et
+les opprimait; ils la voyaient s'allonger démesurément, s'élever
+au-dessus de leur tête, se rapprocher, prendre les traits d'un colosse
+qui se laissait tomber sur eux de toute sa hauteur, pour les écraser de
+sa masse.
+
+[Note 186: _Id._, 30 avril.]
+
+Par des dépêches presque quotidiennes, Bignon signalait à son
+gouvernement ces angoisses et les notait au jour le jour; il
+transmettait tous les documents en bloc, sans prendre le temps d'opérer
+dans ce fatras un triage et de démêler le vrai du faux, hésitant encore
+à formuler une appréciation d'ensemble et à porter un jugement[187].
+Quant à Poniatowski, voyant les semaines s'écouler sans amener de
+détente, effrayé de sa responsabilité, il ne se bornait plus à informer
+notre légation: c'était à l'Empereur même qu'il voulait aller et parler,
+dût-il quitter un instant son poste pour chercher du renfort. Il venait
+de se faire désigner comme envoyé extraordinaire et complimenteur
+officiel à l'occasion de la naissance du roi de Rome; cette mission lui
+serait un prétexte pour accomplir à Paris un rapide voyage. En
+attendant, il répandait partout l'alarme, et, depuis Varsovie jusqu'à
+l'Elbe, l'inquiétude gagnait de proche en proche: la cour de Dresde
+s'affolait: à Vienne, il n'était bruit que de l'apparition imminente des
+Russes au bord de la Vistule; à Hambourg, l'imperturbable Davout
+n'échappait plus aux atteintes de l'émotion ambiante. Il admettait
+maintenant la possibilité «d'un événement[188]», demandait des ordres,
+traitait moins les craintes des Polonais d'hallucinations et de
+rêveries. Au reste, des renseignements de toute provenance s'accordent à
+prouver que ces fous ont mieux vu que les sages, que la Russie a réuni
+et persiste à diriger contre eux toutes ses forces. Il résulte d'avis
+multiples que les troupes rappelées de Finlande et de Turquie ont
+rejoint sur le Bug et le Dniester la masse principale, que celles
+d'Odessa et de Crimée refluent maintenant dans la même direction: il
+n'est pas, suivant quelques rapports, jusqu'à la Sibérie qui n'envoie
+ses lointaines réserves[189]. A l'aspect de la puissance russe
+continuant à se replier et à se ramasser sur elle-même comme pour
+prendre un subit élan, qui pourrait affirmer que l'empereur Alexandre a
+totalement abandonné ses projets, qu'il n'est pas à la veille d'un
+nouvel entraînement? Le duché et ses entours, les deux rives de la
+Vistule, les approches de Dantzick, tous les pays dont se compose notre
+première ligne de défense, restent en péril d'invasion.
+
+[Note 187: Bignon à Champagny, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 13, 15, 17, 20
+avril 1811.]
+
+[Note 188: Davout à l'Empereur, 11 avril. Archives nationales, AF,
+IV, 1653.]
+
+[Note 189: Correspondances de Suède et de Turquie, avril 1811:
+lettres de Davout, 31 mars, 11, 14, 16, 25, 28, 30 avril, lettres
+jointes de Poniatowski, rapport à la cour de Saxe, rapport venu de
+Stockholm. Archives nationales, AF, IV, 1653.]
+
+
+
+IV
+
+Napoléon prit immédiatement ses dispositions de combat, comme si la
+guerre eût dû éclater le lendemain. Trois jours de suite, le lundi de
+Pâques 15 avril, le 16, le 17, sans qu'il cesse de vaquer aux devoirs
+extérieurs de la souveraineté, de recevoir les ambassadeurs et les
+députations qui viennent le féliciter pour la naissance de son fils, il
+impose à sa pensée un travail ininterrompu: il prévoit, calcule,
+combine, ordonne. En ces jours de fête et de loisir où la population de
+Paris se répand dans les rues et jouit du printemps, où la foule
+s'amasse aux abords des Tuileries pour apercevoir et saluer
+l'Impératrice qui fait sur la terrasse du bord de l'eau sa première
+sortie, où les conversations du public roulent sur les solennités
+annoncées à l'occasion du baptême, une agitation invisible au dehors,
+une fièvre de travail règne dans les ministères et les bureaux. Le
+personnel de la guerre et des affaires étrangères est sur pied, occupé
+jour et nuit à rédiger des ordres de marche, à préparer des décrets:
+d'heure en heure des instructions partent du cabinet impérial, des
+courriers s'envolent dans toutes les directions, vers Dantzick,
+Varsovie, Hambourg, Dresde et Milan.
+
+Le plus pressant des soins à prendre était de mobiliser et de concentrer
+l'armée varsovienne. Il faut que vingt-quatre heures après l'arrivée du
+premier courrier tous les ordres soient donnés pour réunir les troupes,
+compléter les effectifs, monter la cavalerie, atteler l'artillerie,
+mettre les places en état de défense; il faut que l'armée se rassemble
+rapidement sur une position bien choisie, en évitant de s'éparpiller et
+de s'offrir dispersée aux atteintes de l'adversaire. Que l'on se mette
+donc à l'oeuvre, résolument, sans tarder d'un instant, sans s'inquiéter
+de la dépense: «Ce n'est pas le moment, écrit Napoléon au roi de Saxe,
+où Votre Majesté doit regarder à un million[190].» Surtout, que chacun
+conserve son sang-froid et se pénètre bien de cette idée que rien n'est
+perdu, quand même les Russes arriveraient à Varsovie: en 1809, les
+Autrichiens ont occupé Munich, et la Bavière n'en est pas moins sortie
+intacte de cette épreuve.
+
+[Note 190: _Corresp._, 17612.]
+
+Aussi bien, l'Empereur ne se paye point d'illusions: il sait que les
+cinquante mille hommes de Poniatowski, appuyés sur des forteresses en
+ruine ou sur des ouvrages à peine ébauchés, ne sauraient arrêter
+longtemps les masses moscovites: il sait également que Davout ne peut
+plus arriver à temps sur la Vistule et couvrir le duché. Au point où en
+sont les choses, la ligne de la Vistule est perdue, si l'attaque se
+prononce; il convient donc de reporter en arrière notre véritable base
+d'opérations, et Napoléon, tout en ordonnant la résistance, prévoit et
+prépare l'évacuation de la principauté varsovienne.
+
+L'essentiel est de ne céder que le terrain, de sauver les armes, les
+munitions, les administrations, les archives, et de faire en sorte que
+l'État tout entier émigré avec l'armée. À mesure que les Russes
+avanceront, la grosse artillerie, les objets les plus importants, seront
+mis sur bateaux et expédiés à Dantzick par la Vistule. Avec son vaste
+système de fortifications et sa garnison déjà imposante, Dantzick leur
+ouvre un refuge. Dès à présent, l'Empereur arrête sur l'Oder les convois
+d'armes destinés au duché, afin que ce précieux outillage n'aille point
+tomber aux mains de l'envahisseur. Quant à l'armée varsovienne, il lui
+prescrit de se ménager une ligne de retraite vers l'Allemagne, d'y
+échelonner des poudres et des subsistances, afin qu'elle puisse, après
+avoir honorablement tenu tête en avant et autour de la capitale, se
+replier à pas mesurés et en fière contenance jusqu'à l'Oder: c'est là
+que doit commencer réellement et s'asseoir la résistance.
+
+Au premier avis de l'invasion, Davout se portera sur l'Oder avec tout
+son monde: il déploiera ses divisions en arrière du fleuve, en les
+appuyant aux places de Stettin, Custrin et Glogau: il recueillera
+l'armée varsovienne, qui prendra rang dans la sienne et grossira ses
+effectifs: à sa droite, deux divisions saxonnes, rapidement mobilisées
+et accourues de Dresde, viendront appuyer et prolonger sa ligne; à sa
+gauche, la garnison de Dantzick, avec laquelle il aura à se tenir en
+communication, lui servira de poste avancé; il pourra ainsi, dès le 1er
+juin, opposer près de cent cinquante mille soldats aux deux cent mille
+Russes dont les baïonnettes scintillent au bord de la frontière. Pour
+des hommes commandés par le duc d'Auerstædt, prince d'Eckmühl, se
+trouver trois contre quatre, c'est avoir presque la certitude de
+vaincre.
+
+D'ailleurs, Davout sera promptement secouru. Les quatrièmes et sixièmes
+bataillons de ses régiments, déjà mis en route, vont lui arriver: des
+divisions de cuirassiers s'élanceront à toute bride au delà du Rhin et
+de l'Elbe. Dans les vallées du Tyrol et de la haute Italie, un corps de
+quarante à cinquante mille hommes, demandé d'urgence à Eugène, va se
+former, se tenir prêt à passer les Alpes au 15 mai, à traverser
+l'Allemagne du sud-ouest au nord-est, à s'élever rapidement jusqu'à
+l'Oder par cette marche oblique. En même temps, l'Empereur lui-même
+apparaîtra en Allemagne, amenant un corps qui se rassemble en Hollande,
+amenant sa garde, amenant toutes ses forces disponibles, et poussera
+droit à l'Oder; là, joignant Davout et le relevant de faction, prenant
+le commandement en chef, il franchira le fleuve pour reconquérir le
+terrain abandonné, rejeter les Russes en deçà de leurs limites et
+châtier leur audace[191].
+
+[Note 191: _Corresp._, 17607 à 17609, 17611 à 17613, 17617, 17619 à
+17623.]
+
+Malgré la lucidité d'esprit merveilleuse avec laquelle il concevait tous
+ces mouvements, malgré l'aisance souveraine avec laquelle il gouvernait
+ses préparatifs, malgré la confiance qu'il essayait d'inspirer aux
+autres, Napoléon n'en restait pas moins violemment préoccupé et dans une
+certaine mesure déconcerté. Ses projets renversés, la guerre anticipant
+d'une année sur ses prévisions, l'avantage et le prestige de l'offensive
+passant à l'adversaire, la campagne de 1809 à recommencer dans de pires
+conditions et contre un ennemi plus redoutable, voilà ce qu'il
+apercevait nettement dans les bulletins d'alarme qui envahissaient son
+cabinet. Et cette guerre à brève échéance, en temps et lieu inopportuns,
+lui est tellement odieuse qu'il s'obstine encore et plus fortement à
+l'espoir de la prévenir, tout en se préparant à y faire face. En dépit
+des témoignages qui éclatent à sa vue, il a peine toujours à croire ce
+qu'on lui rapporte de l'empereur Alexandre: tant de hardiesse le confond
+chez un prince qu'il s'est habitué à considérer comme faible et
+irrésolu: «Si la Russie,--se dit-il,--n'avait affaire qu'au grand-duché,
+je suppose qu'elle pourrait se divertir d'un coup de main; mais, dans
+l'état actuel des choses, elle doit voir cette entreprise sous un point
+de vue plus sérieux[192].» Après tout, si l'empereur Alexandre a failli
+se jeter sur le duché, c'était peut-être l'excès de la peur qui le
+précipitait à cette audace. Le fait qu'au lieu de donner suite à son
+extraordinaire projet, il a envoyé Tchernitchef à Paris avec mission
+d'entamer quelques pourparlers, prouve qu'il préférerait à la guerre une
+garantie de sécurité. Mais en quoi peut consister cette garantie? Que
+veut la Russie, que réclame-t-elle en fin de compte? Les timides
+énonciations de Tchernitchef sont-elles le premier ou le dernier mot de
+sa cour? Alexandre prétend-il réellement se faire céder le duché en
+totalité ou en partie? En ce cas, aucun accord n'est possible, et il
+faudra se battre. Mais peut-être le Tsar se contenterait-il d'un gage
+moins onéreux pour la France? C'est ce qu'il importe d'éclaircir à tout
+prix, au plus vite. Et précipitamment, avec une ardeur un peu fébrile,
+Napoléon cherche à s'enquérir. Pendant les trois jours où il accumule
+sans relâche des dispositions militaires, il tente parallèlement des
+démarches interrogatrices, pousse de tous côtés des reconnaissances,
+afin de savoir où, comment et sur quelle base il pourra négocier.
+
+[Note 192: Lettre au roi de Saxe. _Corresp._, 17612.]
+
+Dès le début de la crise, le 15 avril, il trace le canevas d'une dépêche
+pour son ambassadeur en Russie. Caulaincourt n'a pas encore été déchargé
+de ses fonctions par l'arrivée de son successeur: c'est à lui que
+s'adressent ces lignes inédites. Il est de toute nécessité que cet
+ambassadeur soit tiré de sa quiétude, instruit du danger, et qu'il tire
+au clair les véritables désirs de la Russie, afin que l'on puisse, s'il
+y a lieu, traiter, s'entendre et ramener le calme.
+
+«Monsieur le duc de Cadore,--écrit Napoléon en revenant premièrement sur
+l'incident de presse,--je désire que vous expédiiez aujourd'hui pour la
+Russie un courrier par lequel vous ferez connaître au duc de Vicence que
+j'ai vu avec indignation l'article du _Journal de l'Empire_ qui semblait
+singer M. de Tchernitchef, qu'on assure que cet article a été fait avant
+l'arrivée de cet officier, et que l'insertion n'en avait été retardée
+que par des circonstances du journal; mais je n'en ai pas moins fait
+destituer le sieur Esménard, qui était chargé de la surveillance des
+journaux; que je l'ai envoyé à quarante lieues de Paris; qu'il (le duc
+de Vicence) pourra donner connaissance de cette notification au grand
+chancelier, cependant indirectement et comme une nouvelle. Vous ferez
+connaître au duc de Vicence qu'il est mal instruit des nouvelles de
+Russie, que de Moldavie et de Finlande les troupes affluent sur la
+frontière de Pologne, et qu'il paraît qu'on lui fait mystère de tous ces
+mouvements; que cependant il est nécessaire de savoir ce que l'on veut,
+parce que cet état de choses qui nous oblige à armer est fort coûteux;
+que dans ses dépêches il n'y a rien de positif; que, quant à moi, je ne
+me plains en rien de la Russie et je ne veux rien. Aussi je n'ai point
+armé comme elle; qu'il faudrait donc savoir ce qu'elle veut pour faire
+tant d'armements; que je désire qu'avant de revenir il ait quelques
+explications là-dessus et puisse savoir quels moyens il y a de faire
+renaître la confiance[193].»
+
+[Note 193: Archives nationales, AF, IV, 910.]
+
+La réponse de Caulaincourt, à la supposer rapide et concluante,
+n'arriverait que dans un mois au plus tôt ou six semaines. Un mois,
+c'est un délai bien long pour l'impatience de l'Empereur, en ces jours
+d'émotion et d'alarme où toute heure perdue risque d'entraîner
+d'irréparables conséquences. Est-il nécessaire d'aller chercher si loin
+le secret de la Russie? À Paris, quelqu'un le possède suivant toutes
+probabilités, mais hésite peut-être à le livrer. Peut-être Tchernitchef,
+effrayé de l'accueil fait à ses allusions concernant le duché et
+Dantzick, n'a-t-il point osé, dans sa conversation avec l'Empereur,
+indiquer ce qu'accepterait finalement son maître, quel serait le minimum
+indispensable de concessions et de garanties. En revenant à lui, on
+arrivera sans doute, à force de cajoleries et de sollicitations, à lui
+tirer des lèvres une proposition à la fois réduite et ferme, qu'il a
+reçu ordre apparemment de tenir en réserve et de ne présenter qu'après
+beaucoup d'instances.
+
+En ce même jour du 15 avril, Tchernitchef était invité à un dîner
+d'apparat au ministère des relations extérieures. Rentrant chez lui à la
+fin de la soirée, il fut étonné d'apprendre qu'en son absence le grand
+maréchal du palais, le général Duroc, duc de Frioul, avait passé par
+deux fois à sa porte. Ce haut émissaire était venu, lui dit-on, d'abord
+pour l'inviter à chasser le jour d'après avec Sa Majesté, ensuite pour
+lui parler d'affaires. La chasse du lendemain devait avoir lieu dans la
+forêt de Saint-Germain et serait particulièrement brillante: on y
+verrait figurer «le grand-duc de Wurtzbourg, le roi de Naples, le prince
+Borghèse, le prince vice-roi, plusieurs maréchaux et généraux, plusieurs
+dames de la cour[194]». Convier Tchernitchef à cette réunion, c'était le
+distinguer et lui faire honneur; c'était aussi se ménager avec lui
+l'occasion d'entretiens familiers[195].
+
+[Note 194: _Journal de l'Empire_, 19 avril 1811.]
+
+[Note 195: Les détails et extraits qui suivent, jusqu'à la page 152,
+sont tirés du rapport de Tchernitchef précédemment mentionné.]
+
+Le lendemain, Tchernitchef fut l'un des premiers au rendez-vous de
+chasse, indiqué comme d'habitude dans un pavillon situé en plein milieu
+des bois. Les invités, les équipages, la vénerie commençaient à se
+rassembler. Le grand maréchal arriva de bonne heure et essaya de remplir
+auprès de Tchernitchef la commission dont il n'avait pu s'acquitter la
+veille. Il lui dit que l'empereur Napoléon, «supposant ne pas lui avoir
+laissé le temps de s'acquitter de toutes les communications que Sa
+Majesté Russe avait pu le charger de faire, avait donné l'ordre de
+reprendre avec lui la discussion des mêmes objets et d'écouter s'il
+n'avait pas quelque proposition à faire». Les vains efforts de Duroc
+pour obtenir une réponse furent interrompus par l'arrivée de l'Empereur,
+venant à la rescousse: il parut enchanté de revoir Tchernitchef et, pour
+commencer, se mit à l'entourer d'une sollicitude quasi paternelle.
+
+«Je fus d'abord désigné--écrivait quelques jours après le jeune
+officier--pour être du petit nombre des personnes admises à déjeuner
+avec Sa Majesté. À table, me trouvant très pâle, elle me questionna avec
+beaucoup d'intérêt sur ma santé, me recommanda de me soigner et en
+général m'adressa fort souvent la parole.» Après le déjeuner, on monta à
+cheval, les chiens furent découplés, la bête lancée, les appels du cor,
+éclatant en joyeuses fanfares, annoncèrent l'attaque, et la compagnie
+des chasseurs, souverains, grands dignitaires français et étrangers,
+cavaliers en habit vert galonné d'or, dames en élégantes calèches de
+poste, se lança dans les profondeurs de la forêt, sous les arceaux de
+verdure naissante.
+
+Pendant la chasse, Napoléon interrompit plusieurs fois ses galops
+effrénés pour se rapprocher du groupe de cavaliers où se tenait le jeune
+Russe et placer avec affectation des remarques qui devaient lui être
+agréables. «Je l'entendais--continue celui-ci dans son rapport au
+Tsar--dire à très haute voix aux personnes de sa suite qu'on lui avait
+préparé un bien grand plaisir pour la journée: c'était de lui faire
+monter deux chevaux que Votre Majesté lui avait donnés, prônant fort
+longuement leurs qualités et leur bonté. Feignant alors de m'apercevoir,
+il vint à moi pour m'en parler et me demanda ce que Votre Majesté avait
+fait de ceux qu'il lui avait offerts: sur ma réponse qu'ils se
+trouvaient aux haras, il me dit qu'il aurait mieux aimé qu'elle les
+montât, parce que cela l'aurait rappelé à son souvenir.»
+
+Peu de temps après cette digression sentimentale, l'Empereur fit de
+nouveau halte et, laissant la meute et les piqueurs continuer sans lui
+la poursuite, permit à ses invités quelque repos. Tandis qu'à distance
+plus ou moins grande, dans les bois environnants, les péripéties de la
+chasse se continuaient et se déplaçaient, tandis que tour à tour
+retentissaient toutes proches ou mouraient au loin les errantes
+sonneries, il piqua droit sur Tchernitchef, qui causait à ce moment avec
+le comte de Wrède, et interrompit ce colloque par une brusque et franche
+apostrophe: «Ils ont furieusement peur de vous dans le duché,
+s'écria-t-il; ils ont la même peur que la Bavière en 1809. On me dit que
+vous avez rassemblé cent cinquante mille hommes au bas mot, que chaque
+jour une de vos divisions revient de Turquie, que vous préparez un coup
+de main; pensez-vous qu'entre grandes puissances on se surprenne comme
+on enlève une place? Sans doute, il vous est facile d'envahir le duché;
+mais il n'en faudra pas moins ensuite risquer le sort des batailles.»
+
+Puis, coupant court aux dénégations respectueuses de Tchernitchef:
+«Pourquoi l'empereur Alexandre ne s'est-il pas d'abord
+expliqué?--continua-t-il vivement,--pourquoi a-t-il commencé à armer?...
+Maintenant il a rassemblé deux cent mille hommes, j'en mettrai deux cent
+mille de mon côté, et voilà certes une nouvelle méthode de négocier un
+peu ruineuse...» Il est donc grand temps que tout cela cesse, que
+l'empereur Alexandre se décide à entrer en matière et à faire connaître
+ses prétentions: «Je ne sais pas ce qui peut vous convenir, c'est à vous
+à demander.» Tchernitchef soutint le thème opposé, et la conversation
+n'aboutit qu'à une reprise de controverse. «Un événement de la chasse»
+la rompit; sans doute, la poursuite se rapprochait, la bête passait à
+proximité; et Napoléon, voyant arriver l'hallali, retourne
+impétueusement à cette lutte. Dans la suite, il revient encore deux ou
+trois fois à Tchernitchef; il lui lance des questions entrecoupées de
+mots aimables, de clignements d'oeil souriants, reprend la conversation
+par à-coups, par saccades, se rejette ensuite à travers bois, fournit
+d'un seul trait des courses à perdre haleine, abat par cet exercice
+violent la surexcitation de ses nerfs et rompt le travail de sa pensée.
+
+En somme, durant cette journée de liberté et de plein air, favorable aux
+épanchements, on n'avait pu surprendre à Tchernitchef aucune parole
+positive. L'Empereur ne se découragea point et revint à la charge, sinon
+en personne, au moins par procuration. Le lendemain matin, Tchernitchef
+se reposait chez lui, lorsque le grand maréchal se présenta inopinément.
+Il lui dit que l'Empereur, «ayant vu avec inquiétude qu'il n'était pas
+très bien portant, désirait savoir si d'abord après des voyages aussi
+fatigants une chasse à courre de dix-huit lieues ne lui avait pas fait
+de mal». Après s'être enquis à ce sujet avec une touchante sollicitude,
+Duroc aborda le véritable objet de sa visite; il pria Tchernitchef, en y
+mettant encore plus d'insistance que la veille, il l'adjura d'énoncer
+«les demandes que Sa Majesté Russe l'avait peut-être chargé de ne faire
+qu'après des exhortations pressantes».
+
+À cette amicale mise en demeure, Tchernitchef ne pouvait répondre,
+puisqu'il avait reçu défense expresse de compromettre son gouvernement
+par de trop claires ouvertures. Ayant touché mot à l'Empereur de
+sacrifices territoriaux en Pologne, il avait épuisé son mandat et
+n'avait plus pouvoir de revenir à l'objet légèrement effleuré; son
+second entretien avec le grand maréchal, comme le premier, se fondit en
+discussions vagues.
+
+Voyant que Tchernitchef persiste définitivement dans la réserve dont il
+n'est sorti qu'un instant, Napoléon se retourne vers son ambassadeur en
+Russie, juge opportun d'adresser à la perspicacité de Caulaincourt un
+second, un plus pressant appel. Seulement, la main qu'il emploiera pour
+lui écrire ne sera plus la même: il confiera ce soin à un rédacteur
+nouveau, transféré subitement d'un poste à un autre dans la haute
+administration de l'État. Depuis quelques heures, un coup de théâtre se
+préparait dans les régions gouvernementales, et, par un fait sans
+exemple dans l'histoire de l'Empire, la crise extérieure aboutissait à
+un changement dans le ministère.
+
+Depuis trois ans et demi, Napoléon avait pu expérimenter le zèle,
+l'assiduité, les qualités d'esprit du comte de Champagny, duc de Cadore.
+Cependant, chez ce ministre surmené, quelques symptômes de lassitude,
+quelques défaillances commençaient à se manifester. L'année précédente,
+dans le maniement d'affaires aussi délicates que celles de Pologne et de
+Suède, Napoléon l'avait jugé au-dessous de sa tâche. Peut-être aussi,
+fâché et humilié d'avoir été surpris par les préparatifs militaires de
+la Russie, reprochait-il au chef de sa diplomatie d'avoir insuffisamment
+stimulé la vigilance de notre ambassade en cet obscur pays. Conservant
+pour Champagny beaucoup d'estime et de reconnaissance, il avait cessé
+d'apprécier ses services et ne voyait pas en lui le ministre des temps
+difficiles. Il résolut de le déplacer sans le disgracier, de lui
+réserver l'administration de sa maison, dont la direction moins
+absorbante lui serait un repos. En ces instants où la guerre menaçait,
+où notre diplomatie aurait peut-être à se faire l'auxiliaire de nos
+armées, à réchauffer le zèle de nos alliés, à surveiller, à diriger, à
+coordonner leurs mouvements militaires, ce qu'il fallait à l'Empereur
+aux affaires étrangères, c'était une sorte de chef d'état-major civil,
+un agent de transmission ponctuel et impeccable. Son choix devait se
+porter sur l'homme le plus familiarisé avec ses habitudes d'esprit et de
+travail, sur celui qui l'assistait depuis tant d'années dans sa besogne
+administrative et politique, sur le secrétaire d'État Maret, duc de
+Bassano, dont le nom est resté à toutes les époques synonyme de
+fidélité.
+
+Les sympathies de M. de Bassano pour les Polonais et leur cause étaient
+notoires; aux yeux de ce peuple, dont le dévouement et le loyalisme
+pouvaient être mis bientôt à redoutable épreuve, sa nomination
+apparaîtrait comme une marque d'intérêt, un encouragement et presque un
+gage, sans être un défi jeté à la Russie, car le duc savait à propos
+exprimer des sentiments hautement pacifiques. En fait, habitué à taire
+ses préférences personnelles, doutant de lui-même plutôt que du maître,
+il fournirait moins à celui-ci un conseil qu'un service, le plus
+constant, le plus actif, le plus infatigable des services. Sa dévotion à
+l'Empereur, sa foi profonde en l'infaillibilité du grand homme, étaient
+un sûr garant qu'il n'hésiterait et ne faiblirait jamais dans
+l'exécution des ordres reçus, que son langage et ses écrits se
+mouleraient exactement sur la pensée souveraine, qu'ils en sauraient
+rendre toute l'intensité et aussi en refléter les moindres nuances. Sa
+remarquable facilité de rédaction permettait de lui imposer un labeur
+surhumain sans l'écraser sous le fardeau. Enfin, par le charme et
+l'agrément de sa personne, par l'aménité qui s'alliait en lui à une
+sereine assurance, par la belle harmonie de son existence partagée entre
+le travail et la représentation, il ajouterait à l'éclat extérieur et au
+prestige de la fonction.
+
+La transmission des pouvoirs s'opéra en l'espace d'une matinée. Le 17,
+au commencement du jour, après avoir prescrit à Champagny quelques
+envois urgents, Napoléon lui notifia sa détermination par une lettre
+personnelle, chef-d'oeuvre de tact et de délicatesse, destiné à panser
+la blessure qu'il allait faire: «Monsieur le duc de
+Cadore,--disait-il,--je n'ai eu qu'à me louer des services que vous
+m'avez rendus dans les différents ministères que je vous ai confiés;
+mais les affaires extérieures sont dans une telle circonstance que j'ai
+cru nécessaire au bien de mon service de vous employer ailleurs. J'ai
+voulu cependant, en vous faisant demander votre portefeuille, vous
+donner moi-même ce témoignage, afin d'empêcher qu'il reste aucun doute
+dans votre esprit sur l'opinion que j'ai du zèle et de l'attachement que
+vous m'avez montrés dans le cours de votre ministère[196].» Peu après
+l'envoi de cette lettre, la mutation s'opérait: M. Maret recevait le
+service des mains de son prédécesseur et prenait possession avec aisance
+du cabinet ministériel.
+
+[Note 196: _Corresp._, 17614.]
+
+Sur le bureau, il trouva la lettre commandée l'avant-veille pour le duc
+de Vicence, rédigée la veille et prête à partir. Le nouveau ministre la
+soumit à l'Empereur: celui-ci en autorisa l'expédition, mais prescrivit
+de la confirmer et d'en accentuer la portée par une autre, qui servirait
+de _post-scriptum_ à la première.
+
+Cette seconde lettre, le duc de Bassano la fit brève et nette; il la
+rédigea sous l'impression immédiate de la conversation qu'il venait
+d'avoir avec Sa Majesté et qui l'avait laissé tout imprégné de sa
+pensée: en ces lignes, à travers une imperturbabilité voulue et des
+affirmations de toute puissance, perce plus manifestement chez
+l'Empereur le désir de s'arranger avec la Russie, pourvu qu'elle ne lui
+demande point d'insupportables sacrifices: «Il paraît,--écrit le
+ministre,--que la cour de Pétersbourg est occupée de deux griefs,
+relatifs, l'un à l'affaire du duché d'Oldenbourg, l'autre aux
+inquiétudes qu'elle a conçues sur la Pologne. Que faut-il faire pour
+rassurer la Russie? Une explication franche aurait mieux valu que des
+armements; une explication prompte vaudrait mieux que des préparatifs
+ruineux. Vous connaissez assez, Monsieur le duc, la situation de la
+France et des armées de l'Empereur pour juger combien peu elle a à
+craindre, mais l'Empereur ne peut que s'affliger de voir la bonne
+intelligence menacée pour des bagatelles et l'empereur de Russie
+abandonner des réalités pour des chimères et se préparer à rompre une
+alliance qu'on devait croire à l'abri de toutes les vicissitudes. _Si ce
+que désirent les Russes est faisable, j'ai ordre de vous le dire,
+Monsieur le duc, cela sera fait_.»
+
+Ayant lancé cette assurance formelle, Napoléon n'avait plus qu'à laisser
+venir la réponse et en attendant à rester en garde, tout prêt, si les
+Russes prononçaient une attaque, à les recevoir sur la pointe de son
+épée. Pendant les semaines suivantes, pendant un mois environ, il
+demeura et tint tout le monde sur le qui-vive. Même, l'arrivée à Paris
+de Poniatowski, ses confidences directes sur le projet d'offensive,
+parurent nécessiter un surcroît de précautions. Les autorités françaises
+ou alliées dans le Nord furent invitées à presser l'armement de
+Dantzick, à observer continuellement la frontière de Russie et à se
+méfier de la Prusse. «Ayez un chiffre avec le gouverneur de
+Dantzick,--écrivait l'Empereur à Davout... Il faut qu'il soit très
+alerte, qu'il monte une police secrète et sache ce qui se passe du côté
+de Tilsit, Riga, sur la frontière, et vous tienne informé de tout. Il
+faut surtout qu'il fasse faire le service de sa place avec rigueur, pour
+éviter toute surprise[197].» Les officiers d'état-major placés à
+Stettin, Glogau, Custrin, en pays suspect, «doivent avoir l'oeil sur
+tout»; leur vigilance ne doit pas se relâcher une minute: «ils doivent
+dormir le jour et rester debout toute la nuit[198]».
+
+[Note 197: _Corresp._, 17621.]
+
+[Note 198: _Id._, 17622.]
+
+En arrière de ces postes, l'Empereur développe et multiplie ses moyens
+de guerre, par l'action combinée de mouvements militaires et
+diplomatiques. Sans cesse, il s'efforce de compléter le corps de Davout,
+de former ceux qui devront, en cas de besoin, rallier et soutenir cette
+puissante avant-garde, et à l'armée de deux cent trente mille hommes
+qu'il se met en mesure de réunir avant juillet dans l'Allemagne du
+Nord, il s'occupe de composer une aile gauche avec la Suède, une aile
+droite avec la Turquie. Ses envois à Stockholm et à Constantinople,
+pendant la seconde quinzaine d'avril, si on les compare aux dépêches de
+la période précédente, montrent qu'il se sent plus près d'éventualités
+extrêmes, signalent le progrès de la crise.
+
+En Suède, il ne s'agit plus de tâter le terrain, mais d'y prendre
+position. Alquier reçoit ordre de proposer carrément et de négocier une
+alliance, sans la conclure encore: évitant toute allusion à la Norvège,
+passant sous silence cet objet cher à Bernadotte, il présentera aux
+Suédois la Finlande comme le prix naturel de leur concours dans une
+guerre contre la Russie. Au besoin, pour les mieux mettre en état de
+faire diversion, la France fournira des subsides: c'est l'Empereur qui
+le dit lui-même dans une note jetée en marge de l'instruction[199]. En
+ce qui concerne la Turquie, le projet de dépêche préparé le 12 avril par
+Champagny et non encore approuvé par l'Empereur, est abandonné comme
+insuffisant: M. de Bassano lui en substitue un autre, plus net, plus
+précis, plus nerveux. Latour-Maubourg devra réclamer l'envoi à Paris
+d'un ambassadeur turc, ayant mission et pouvoir de passer des accords:
+«Il est convenable que, dédaignant la pompe orientale, cet ambassadeur
+parte sur-le-champ. Il faut qu'il soit autorisé à signer un traité en
+forme, avec toutes les dispositions qui lient les gouvernements.»
+Napoléon veut avoir à sa portée et sous sa main l'alliance de la
+Turquie, afin de la saisir quand il lui plaira. Le traité à signer
+serait très avantageux au Sultan: «La France garantirait la Moldavie et
+la Valachie à la Porte, et en cas de succès, ce qui n'est pas douteux,
+les deux armées se combineraient pour faire rendre la Crimée à la
+Porte...--Tout cela, ajoute la dépêche du 27 avril, doit être dit avec
+prudence et sans rien compromettre, car l'alliance avec la Russie n'est
+pas rompue, et les difficultés peuvent s'aplanir. Mais, avant que le
+ministre qu'enverra la Porte arrive, tout sera décidé[200].»
+
+[Note 199: Archives des affaires étrangères, Suède, 295. Cf. la
+lettre de Maret à l'Empereur du 20 avril 1811, insérée dans la
+correspondance de Turquie, vol. 221.]
+
+[Note 200: Maret à Latour-Maubourg, 27 avril 1811.]
+
+Ces derniers mots prouvent que l'Empereur croyait alors à un dénouement
+très bref, qui serait la guerre ou la consolidation de la paix. Ni l'une
+ni l'autre de ces deux hypothèses ne se réalisa. Alexandre se montrait
+peu pressé de délier la langue de Tchernitchef, et aucune communication
+nouvelle n'arrivait du Nord. Par contre, dès le mois de mai, les
+nouvelles de la frontière prirent un caractère beaucoup moins alarmant.
+À Varsovie, quand était arrivé l'ordre de mobiliser l'armée, l'émotion
+avait atteint à son paroxysme: chacun croyait apprendre à tout instant
+l'entrée des Russes, s'imaginait déjà entendre leur canon[201].
+Aujourd'hui, si les bruits d'une restauration de la Pologne par la main
+du Tsar continuaient à circuler, l'état des forces opposées au duché ne
+faisait plus croire à l'imminence de l'entreprise. Les agents
+d'observation, les guetteurs apostés, ne retrouvaient plus les masses
+ennemies sur les points où ils avaient cru les discerner: elles
+semblaient s'être dissipées et évanouies: on n'était plus bien sûr
+maintenant de les avoir vues, et c'était à se demander si un peuple
+entier n'avait pas été le jouet d'une illusion d'optique. Entre Riga et
+Brzesc, on continuait à découvrir une ligne de troupes, des divisions
+échelonnées, dont il était très difficile de déterminer avec exactitude
+la composition, le numéro d'ordre et l'emplacement, mais la frontière
+même paraissait se dégager. À Wilna, à Grodno, plus de concentration
+menaçante; à Bialystock, où une force imposante avait été signalée, on
+constatait, vérification faite, l'existence d'un bataillon. Bignon,
+ayant contrôlé les premiers avis à l'aide «d'informateurs plus
+sages[202]», ayant procédé très soigneusement à une contre-enquête, en
+venait à penser que les Polonais avaient été une fois de plus dupes
+d'eux-mêmes, que le péril avait existé surtout dans leur imagination:
+Davout arrivait à sa même conclusion, se reprochant d'avoir cédé à un
+pessimisme exagéré[203].
+
+[Note 201: Bignon à Maret, 4 mai 1811.]
+
+[Note 202: Dépêche du 28 avril 1811.]
+
+[Note 203: Davout à l'Empereur, 23 avril, 2, 12 et 17 mai. Archives
+nationales, AF, IV, 1653.]
+
+En fait, le gros des armées russes restait à proximité du territoire
+varsovien. Seulement, comme Alexandre persistait dans les hésitations
+dont nous avons montré le début, quelques divisions avaient été
+reportées en arrière, éloignées des limites. Puis, chez les troupes qui
+s'étaient accumulées dans les provinces frontières, une sorte de
+tassement s'était opéré: les corps, ayant pris leurs positions, s'y
+tenaient maintenant immobiles, repliés sur eux-mêmes: ils offraient
+ainsi moins de prise à l'observation qu'à l'état de mouvement et de
+marche. Les Varsoviens, n'apercevant plus en face d'eux un remuement
+d'hommes et de matériel qui multipliait les objets à leurs yeux et
+prêtait à des grossissements fantastiques, se sentaient quelque peu
+délivrés de leurs angoisses: ils respiraient plus librement:
+l'oppression diminuait, la fièvre des esprits s'apaisait: l'alerte était
+passée[204].
+
+[Note 204: Bignon à Champagny et à Maret, 20, 24, 25, 27, 28, 30
+avril, 2, 4, 7, 8, 9, 10, 11, 15, 22 et 27 mai.]
+
+Le premier effet de cette accalmie fut d'arrêter les négociations que
+menait l'Empereur à titre de précautions contre la Russie. Il cesse de
+répondre aux assurances douteuses de la Prusse: il tient l'Autriche en
+suspens. Ayant étendu le bras vers la Suède et la Turquie pour les
+reprendre et les tirer à lui, il interrompt son geste, dès que le besoin
+immédiat de ces compromettantes alliances ne se fait plus sentir. Il
+laisse ses représentants sans ordres, sans instructions, et son silence
+leur prescrit tacitement l'inaction.
+
+À Stockholm, nos offres avaient été accueillies avec un enthousiasme
+plus apparent que réel: l'objet proposé à Bernadotte ne correspondait
+pas à ses véritables désirs, et lorsque le baron Alquier l'avait
+provoqué à discuter un plan de diversion en Finlande, il l'avait trouvé
+mal préparé sur le sujet, s'exprimant avec gêne, demandant à réfléchir.
+Cependant, comme il importait de ne pas décourager la bonne volonté de
+l'Empereur, comme une partie du conseil tenait encore pour l'ancienne
+politique et regrettait la Finlande, le ministre Engeström avait d'abord
+suivi les pourparlers avec une sorte d'ardeur. Au bout de quelques
+semaines, voyant que son interlocuteur n'insistait plus, il cessa
+lui-même de nourrir la conversation et laissa tomber l'affaire[205].
+Avec les Turcs, on s'en tint pareillement aux premières ouvertures:
+notre légation n'ayant pas renouvelé ses instances pour l'envoi à Paris
+d'un plénipotentiaire, cet ambassadeur ne partit point: les deux
+gouvernements restèrent l'un vis-à-vis de l'autre dans une situation mal
+définie et sur un pied de demi-confiance.
+
+[Note 205: Correspondance d'Alquier, mai à juin 1811.]
+
+Quant à ses armements, Napoléon ne contremande aucune mesure, mais
+informe ses lieutenants qu'il y a lieu de procéder un peu moins
+précipitamment, avec plus de mystère et surtout à moins de frais:
+«Lorsque vous trouverez de l'économie,--écrit-il à Davout,--à mettre
+douze ou quinze jours de plus à faire faire une chose, je pense qu'il
+faut adopter ce parti de préférence[206].» Il veut que les corps en
+formation s'augmentent incessamment, mais qu'ils se munissent de leurs
+organes sur place, les uns en Allemagne, les autres en Italie ou en
+France, sans exécuter aucun mouvement qui éveille l'attention[207].
+
+[Note 206: _Corresp._, 17702.]
+
+[Note 207: _Id._, 17726.]
+
+En somme, l'impulsion donnée soudainement aux préparatifs se modère,
+mais continue à se faire sentir, méthodique et réglée. Par suite de
+l'alerte survenue, un grand pas avait été franchi dans la voie des
+mesures guerrières, et il n'était point dans le tempérament et l'humeur
+de Napoléon de s'arrêter en ce chemin, dès que les circonstances l'y
+avaient engagé à fond. Vis-à-vis de la Russie, il demeure sous une
+impression plus prononcée de méfiance et de colère: il en veut amèrement
+à cette puissance de lui avoir presque fait peur, sans qu'il se rende un
+compte exact de ce qui s'est passé dans l'esprit d'Alexandre. Il n'est
+pas éloigné de croire que ce prince a voulu simplement diriger contre
+lui une grande démonstration militaire, avec l'espoir de lui forcer la
+main par cette pression et de lui arracher un lambeau de la Pologne.
+Mais cette hypothèse suffit à le révolter: est-il homme à qui l'on dicte
+des conditions à la pointe de l'épée? Si l'on veut négocier, pourquoi
+venir «le casque en tête au lieu d'un bâton blanc à la main[208]»? Et
+l'apaisement actuel, loin de le confirmer dans la volonté de mettre fin
+au litige, l'en détourne au contraire, en lui rendant le loisir de
+préparer sa revanche: se reprenant à l'espérance de gagner du temps et
+de pouvoir donner à ses préparatifs une formidable ampleur, il revient
+progressivement à l'idée de faire la guerre au lieu de l'éviter, de la
+faire en 1812, de mener alors une campagne offensive, à la tête de
+l'Europe, et de trancher violemment le conflit par la plus grande
+expédition des temps modernes. Son ardeur à traiter décroît à mesure que
+le danger s'éloigne.
+
+[Note 208: Paroles répétées par Alexandre à Lauriston, d'après un
+rapport de Kourakine; lettre particulière de Lauriston au ministre, 1er
+juin 1811.]
+
+Cependant, ayant senti l'embarras où le jetterait une rupture trop
+prompte avec la Russie, sachant que cette éventualité peut se
+reproduire, frappé parfois des risques immenses où l'entraînerait une
+entreprise au Nord même longuement et minutieusement préparée, il reste
+encore indécis, perplexe, et ne rejette pas tout à fait l'idée d'une
+transaction. Sincèrement, il voudrait écarter la question polonaise et
+chasser ce fantôme: il le dit à Kourakine, avec un luxe de paroles
+obligeantes qui donne au vieil ambassadeur «la force de se promener avec
+Sa Majesté pendant deux heures malgré sa goutte[209]». Il le répète avec
+une sorte d'impatience à un diplomate russe de passage à Paris, au comte
+Schouvalof: «Que me veut l'empereur Alexandre?--lui dit-il.--Qu'il me
+laisse tranquille! Croit-on que j'irai sacrifier peut-être deux cent
+mille Français pour rétablir la Pologne[210]?» Et il fait justement
+observer que le duché dans son état actuel, c'est-à-dire faible et
+soumis, lui est plus avantageux qu'une Pologne indépendante et forte,
+qui se soustrairait tôt ou tard à sa tutelle. Mais est-il possible de
+rassurer la Russie à moins d'un dépècement du duché, condition
+inacceptable et déshonorante? Puis, il est une autre question que
+Napoléon ne renonce jamais au fond de l'âme à réveiller et à reprendre:
+c'est celle des neutres et du blocus. À supposer que l'on trouve moyen
+d'aplanir les difficultés présentes, Alexandre consentira-t-il à
+décréter des mesures plus efficaces contre les Anglais et suppressives
+de leur commerce? Telle est la question d'importance capitale qui
+complique toujours aux yeux de l'Empereur et aggrave le problème. Sur
+tous les points en suspens, il espère que le duc de Vicence, soit par
+réponse aux deux lettres qui lui ont été adressées, soit de vive voix
+après son retour, va lui fournir enfin des notions précises: il a hâte
+de savoir à quel prix au juste il pourrait s'épargner une guerre avec la
+Russie et s'assurer un renouvellement de concours contre l'éternelle
+ennemie.
+
+[Note 209: Rapport cité dans la lettre de Lauriston du 1er juin.]
+
+[Note 210: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,
+XXI, 415.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+RETOUR DU DUC DE VICENCE.
+
+
+Contre-coup à Pétersbourg de l'émotion suscitée en Allemagne et en
+France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint
+que Napoléon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque
+n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens
+contraire.--Wellesley donne à l'Europe des leçons de guerre
+défensive.--Il fait école.--Le général Pfuhl et son plan.--Peu à peu,
+Alexandre incline vers un système purement défensif.--Il voudrait éviter
+la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duché de
+Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Réponse par allusions et
+sous-entendus, aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur
+Alexandre et le roi de Rome.--Arrivée de Lauriston.--Gracieux
+accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour déterminer Napoléon à
+lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la résolution de
+se défendre à toute extrémité: solennité et sincérité de cette
+déclaration.--Émotion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son
+retour en France.--Il va trouver l'Empereur à Saint-Cloud.--Sept heures
+de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions pacifiques
+d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux questions
+corrélatives.--Napoléon repousse l'idée de diminuer la garnison de
+Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la nécessité d'opter entre la
+Pologne et la Russie.--La pensée de l'Empereur passe par des
+alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt
+signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et
+les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la
+Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur ébranlé;
+son interlocuteur croit avoir cause gagnée.--Napoléon fait le
+dénombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au
+cerveau.--Il croit que tout se réglera par une bataille.--Suite de la
+conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de
+Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales.
+
+
+
+I
+
+Alexandre flottait toujours entre plusieurs partis, indécis et troublé.
+Les rapports de Tchernitchef et d'autres avis lui avaient appris l'élan
+donné à nos préparatifs: il voyait les armées varsovienne et saxonne se
+mobiliser à la hâte: il voyait se lever derrière elles la puissance
+française. Effrayé en outre de paroles violentes que Napoléon s'était
+permises devant le conseil de commerce à l'adresse des États
+contrebandiers, il craignait que le conquérant ne fondît à bref délai
+sur ses frontières, pour le punir d'avoir armé. Autour de lui, on
+croyait à la guerre pour la fin du printemps, pour l'été au plus tard:
+l'alarme avait repassé de Paris à Pétersbourg, et le Tsar se demandait
+parfois s'il ne ferait pas bien de mettre à profit ce qui lui restait
+d'avance, de marcher à la rencontre de l'envahisseur[211].
+
+[Note 211: Dans son grand rapport d'avril, Tchernitchef avait
+continué, tout en reconnaissant que la Russie pouvait actuellement
+traiter avec l'Empereur, à développer des plans d'agression et de
+surprise, celui-ci entre autres: «Prodiguer toutes les assurances et en
+général toutes les démonstrations qui tendraient à tranquilliser
+Napoléon à notre égard, consentir à désarmer simultanément et faire
+faire même quelques marches rétrogrades à nos divisions, sans toutefois
+trop les éloigner; enfin l'endormir et l'engager à diriger de nouveaux
+efforts sur l'Espagne, ce qui, en le rendant moins redoutable, nous
+permettrait d'attendre qu'il fût complètement engagé dans cette nouvelle
+lutte pour profiter de la diversion.» En marge du rapport, on trouve
+cette annotation de la main d'Alexandre: «Pourquoi n'ai-je pas beaucoup
+de ministres comme ce jeune homme?» Vol. cité, 109.]
+
+En avril, un agent prussien qui l'approchait souvent, le
+lieutenant-colonel Schöler, ne considérait pas qu'il eût écarté toute
+idée d'offensive[212]. Un peu plus tard, le Suédois Armfeldt éprouvait
+la même impression. Cet adversaire implacable de Napoléon, cet homme qui
+semble n'avoir vécu que pour haïr, était arrivé récemment de Stockholm,
+d'où Bernadotte l'avait chassé par crainte de ses intrigues et aussi
+pour plaire à l'Empereur. Parfaitement accueilli à Pétersbourg, Armfeldt
+tâchait d'y démontrer que «tout était perdu si on se laissait prévenir
+par Bonaparte[213]», et constatait avec joie que ses paroles trouvaient
+de l'écho: Alexandre lui parlait de l'envoyer prochainement à Londres
+négocier la paix et l'alliance avec l'Angleterre, ce qui équivaudrait à
+une rupture avec la France[214].
+
+[Note 212: Voyez les rapports de Schöler en date des 30 mars, 5 et
+18 avril, mentionnés ou cités par DUNCKER, 353-354.]
+
+[Note 213: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 300.]
+
+[Note 214: _Id._, 301.]
+
+Ainsi, Alexandre ne décourageait pas totalement les partisans de
+l'offensive. Cependant, il en sentait mieux chaque jour les
+inconvénients et le danger. Il savait que son projet, vaguement
+soupçonné dans les différentes cours, avait suscité partout un blâme
+universel, et que l'opinion européenne ne le suivrait pas dans cette
+aventure. S'essayant encore par moments à gagner, à convertir
+l'Autriche, dont il jugeait la bienveillance indispensable[215], il
+n'obtenait que de froides et évasives paroles. De plus, des raisons
+purement stratégiques, développées autour de lui avec une véhémence
+croissante, l'inclinaient à chercher le salut dans une défensive
+préméditée et systématique.
+
+[Note 215: Dépêche à Stackelberg, 2 juin 1811. Archives de
+Saint-Pétersbourg.]
+
+L'idée de faire aux Français une guerre à la Fabius, de se dérober à
+leur choc, d'attendre pour les combattre qu'ils fussent épuisés par les
+marches et les privations, de leur opposer alors un terrain hérissé de
+défenses, des remparts plutôt que des hommes et derrière ces remparts
+d'inaccessibles espaces, hantait depuis longtemps certains esprits: elle
+avait été préconisée auprès d'Alexandre par des Allemands, comme
+Wolzogen; par des Russes, comme Barclay de Tolly, le futur ministre de
+la guerre: au lendemain d'Eylau, Barclay avait dit: «Si je commandais en
+chef, j'éviterais une bataille décisive et je me retirerais, de sorte
+que les Français, au lieu de trouver la victoire, finiraient par trouver
+un second Poltawa[216].» Ces conseils étaient demeurés toutefois isolés
+et timides, jusqu'au jour où un grand événement de guerre en avait
+démontré la valeur. En ce printemps de 1811, la campagne de Portugal
+s'achevait, et l'on commençait à bien connaître les détails de ce duel
+poursuivi aux extrémités de l'Europe occidentale entre Masséna et
+Wellesley. Masséna n'avait rien fait de grand, parce que le général
+anglais, après avoir reculé devant lui, après avoir laissé les Français
+s'aventurer dans les déserts rocheux du Portugal et les _sierras_
+brûlantes, avait fini par leur opposer, au bout de cette voie
+douloureuse, un front couvert d'ouvrages et de redoutes, contre lequel
+s'était brisé l'élan affaibli de nos troupes. En art militaire, la manie
+d'imitation est plus fréquente que partout ailleurs, la mode plus
+impérieuse. Désormais, il n'y avait plus qu'une voix dans les
+états-majors européens pour déclarer que Wellesley avait trouvé le
+secret de résistance si longtemps cherché, la recette de victoire, et
+qu'il convenait d'appliquer en tous lieux sa méthode.
+
+[Note 216: BOGDANOVITCH, I, 93.]
+
+À Pétersbourg, cette doctrine se formulait sous la plume d'un Allemand
+au service de la Russie, le général Pfuhl, officier studieux et érudit,
+stratégiste de cabinet, qui brillait dans la théorie et faiblissait dans
+la pratique. Pfuhl avait rédigé un plan de campagne fondé sur les
+données fournies par la guerre de Portugal, combinées avec certaines
+règles classiques. Il s'agirait d'attirer les Français le plus loin
+possible de leur base d'opérations et de les recevoir dans des lignes de
+défense fortement établies. En particulier, dans l'espace vide qui
+s'ouvre entre le Dnieper et la Dwina et sépare ces deux fleuves
+protecteurs, une sorte de réduit central, un camp retranché de
+dimensions colossales, un Torres-Vedras russe, s'élèverait et boucherait
+la trouée. La principale armée de l'empire reculerait peu à peu jusqu'à
+ce poste, viendrait s'y immobiliser et s'y défendrait obstinément,
+tandis qu'une seconde armée, moins nombreuse et plus mobile,
+inquiéterait et harcèlerait l'adversaire. Ce n'était pas encore le
+système de la retraite à outrance, du recul continu; c'était le système
+de la défensive sur le front de bataille combiné avec celui des attaques
+de flanc. Quant à la Prusse, on ne lui demanderait qu'une coopération
+passive: elle aurait à livrer sans combat sa capitale et ses provinces,
+à s'effacer devant l'invasion, à se retirer et à s'enfermer tout
+entière, armée, gouvernement, administration, dans celles de ses places
+qui avoisinaient la mer. Transformées en camps retranchés, ces places
+immobiliseraient une partie des troupes françaises: ce seraient autant
+de Torres-Vedras prussiens, appuyant de loin celui que les Russes
+feraient surgir en avant de leurs deux capitales, à grande distance de
+leur frontière[217]. Le principal inconvénient du plan proposé par Pfuhl
+était de diviser les forces de la résistance et d'offrir notamment les
+armées russes en deux masses séparées aux coups de l'envahisseur.
+Néanmoins, Alexandre sentait quelque disposition à l'adopter, parce que
+ce plan donnait une forme précise et presque scientifique à la
+conception défensive qui commençait de prévaloir en lui. Dès la fin de
+mai, il cédait visiblement à l'instinct sauveur qui lui montrait la
+Russie inexpugnable chez elle et hors d'atteinte[218].
+
+[Note 217: BOGDANOVITCH, I, 72-95. _Mémoires de Wolzogen_, 55 et
+suiv.]
+
+[Note 218: Voyez sa lettre au roi de Prusse, arrivée à Berlin du 26
+au 28 mai, citée par DUNCKER, 361-362.]
+
+Il tenait, d'autre part, à rester en conversation avec la France, à ne
+pas interrompre les pourparlers. Au fond, voyant la guerre de plus près,
+il en sentait mieux l'horreur et ne voulait point rejeter toute idée
+d'apaisement. Il s'estimerait satisfait si Napoléon, au prix de quelques
+mouvements rétrogrades des Russes, consentait à éloigner le danger de
+ses frontières, à désarmer Dantzick, le duché de Varsovie et la ligne de
+l'Oder, sans trop le presser pour la terminaison des différends: il
+s'accommoderait d'un état mal défini qui lui épargnerait les risques
+formidables d'une lutte et qui le dispenserait en même temps de remplir
+les obligations contractées, qui lui fournirait prétexte pour consommer
+plus tard son rapprochement économique avec l'Angleterre.
+
+Quant à finir totalement la querelle avec la France, à supposer que la
+chose fût souhaitable, où en était le moyen? Les contre-propositions
+transmises par Tchernitchef paraissaient d'inefficaces palliatifs.
+Restait, il est vrai, la solution chère à Roumiantsof, celle qui
+consistait à morceler le duché de Varsovie. Alexandre n'en admettait pas
+d'autre, mais il continuait à admettre celle-là, et certaines de ses
+confidences en font preuve. Parlant un jour au comte de Saint-Julien,
+ministre d'Autriche, de l'Oldenbourg et du dédommagement à trouver, il
+finissait par lui dire «d'un air de réticence»:--«Je sais bien un
+équivalent qui pourrait nous convenir[219]»;--et Saint-Julien, après
+avoir cherché à bonne source l'explication de ce propos, écrivait à sa
+cour que le Tsar ne ferait point difficulté d'accepter «la partie du
+duché de Varsovie située sur la rive droite de la Vistule».
+
+[Note 219: ONCKEN, _Oesterreich und Preussen im Befreiungskriege,
+II, 611_.]
+
+Alexandre, il est vrai, se hâtait d'ajouter, au sujet du mystérieux
+équivalent: «Il n'en peut pas être question encore.» En effet, après
+l'accueil qu'avaient reçu les insinuations de Tchernitchef, il jugeait
+plus inopportun que jamais de notifier trop clairement des prétentions
+dont Napoléon pourrait se faire contre lui une arme empoisonnée. Dans
+ses entretiens avec notre ambassadeur, il va réitérer vaguement sa
+demande, mais il cherchera moins à se faire comprendre qu'à ne pas se
+compromettre: il continuera à s'exprimer par allusions à peine
+formulées, à négocier du bout des lèvres: il couvrira sa pensée d'un
+voile assez transparent pour qu'elle se laisse entrevoir, assez épais
+pour que nul ne puisse la distinguer pleinement et la dénoncer.
+
+Le 5 mai, Caulaincourt le pressa de s'expliquer, conformément aux ordres
+expédiés de Paris les 15 et 17 avril: reprenant les paroles mêmes du
+ministre français, l'ambassadeur dit en propres termes: «Si ce que les
+Russes désirent est faisable, cela sera fait.» Alexandre répondit
+d'abord en protestant de sa modération: «Quant au désir de s'expliquer
+et de s'entendre, cette tâche avait depuis longtemps été remplie par
+lui: c'était nous qui ne répondions à rien et qui demandions chaque jour
+la même chose, comme si lui n'avait pas déjà répondu sur tout depuis
+trois mois, depuis un an, comme si quelque chose dans tout cela
+dépendait de lui, tandis que tout dépend de l'empereur
+Napoléon.»--«Personne, reprenait-il, n'a servi aussi loyalement que moi
+ses intérêts, personne n'a aimé aussi franchement sa gloire, et personne
+ne peut encore lui témoigner une plus franche, une plus utile amitié. Le
+temps est venu de le reconnaître: j'ai été tout coeur pour lui, quelles
+que fussent les circonstances: qu'il soit enfin juste pour moi[220].»
+
+[Note 220: Caulaincourt à Maret, 7 mai 1811.]
+
+Caulaincourt répéta que l'Empereur et Roi était sincèrement disposé à
+satisfaire la Russie, mais qu'encore fallait-il savoir «comment et où:
+qu'on ne s'était jamais expliqué là-dessus». Alexandre commença alors
+par réclamer l'observation pure et simple des traités, ce qui eût
+impliqué le retour du prince dépossédé dans ses États, prétention de
+pure forme et que nul ne prenait au sérieux. Au bout de quelque temps,
+comme s'il se fût laissé graduellement forcer la main, il admit le
+principe d'une indemnité «juste et convenable». Pour indiquer celle
+qu'il avait en vue, sans avoir à la désigner, il procéda par voie
+d'élimination. «Erfurt tout seul, disait-il, était notoirement
+insuffisant.» D'autre part, «ce qu'on voudrait y ajouter devant être
+pris sur des États qui tous étaient sous la protection de la France, ce
+n'était pas à lui à les spolier». Enfin, «la Russie ne pouvait
+certainement prendre cet équivalent sur la Prusse, parce qu'il n'y
+aurait ni justice ni raison à rendre, pour l'amour du duc d'Oldenbourg,
+ce pays encore plus malheureux qu'il ne l'était, et qu'il ne pouvait
+être de l'intérêt de la Russie d'augmenter encore la faiblesse de la
+Prusse». La Prusse et les États secondaires de l'Allemagne ainsi
+écartés, restait le grand-duché: Alexandre se garda bien d'en prononcer
+le nom, si ce n'est pour dire «qu'il n'enviait rien à cet État pas plus
+qu'à ses autres voisins»; c'était jouer sur les mots, car on eût livré
+le duché à la Russie en le concédant partiellement au duc d'Oldenbourg.
+Après avoir ainsi équivoqué, après avoir déclaré encore une fois qu'«il
+attendait justice pour son proche parent, pour l'oncle d'un allié tel
+que lui», Alexandre sauta de là aux affaires de Pologne, insistant sur
+l'urgence de mettre fin aux agitations et aux espérances de ce peuple,
+cherchant évidemment à rapprocher et à lier les questions. La plupart de
+ses paroles, il est vrai, étaient accompagnées de telles circonlocutions
+et de si pudiques réticences, il se défendait si bien de vouloir dicter
+le choix de l'Empereur, que Caulaincourt ne paraît pas avoir
+expressément compris que la garantie sollicitée contre la Pologne se
+confondait et s'identifiait avec l'indemnité réclamée pour le duc
+d'Oldenbourg. Il emporta seulement de cet entretien et de plusieurs
+causeries avec le chancelier la conviction absolue, profonde, que les
+deux questions devaient se trancher concurremment, sinon l'une par
+l'autre; que la solution de la première emporterait par elle-même ou au
+moins dégagerait de toute difficulté le règlement de la seconde.
+
+Durant toute cette période, Alexandre sut garder, avec un tact parfait,
+l'attitude convenable à un ami justement froissé, méconnu et menacé, qui
+se tient à l'écart par dignité et néanmoins ne demande qu'à revenir,
+pourvu qu'on fasse vers lui le premier pas. Il traitait notre
+ambassadeur avec égards, avec distinction, mais ne dissimulait point que
+les attaques de la presse française contre Tchernitchef, que les paroles
+de l'Empereur au conseil de commerce l'avaient blessé au coeur. Il
+s'exprima en fort bons termes sur la naissance du roi de Rome, manifesta
+la part qu'il prenait au bonheur de la France, sans dépasser certaines
+limites. Pour célébrer l'événement, Caulaincourt avait eu l'idée de
+donner un grand bal, une fête qui ferait époque dans les fastes de
+Pétersbourg, et de réunir toute la société dans son hôtel splendidement
+décoré à l'intérieur et à l'extérieur. L'autorité russe lui prêta
+obligeamment son concours pour les dispositions à prendre, mais le Tsar
+fit savoir qu'il ne pourrait assister à la fête dans les circonstances
+présentes: si on le priait officiellement, il accepterait l'invitation,
+mais, à moins qu'il ne vînt d'ici là quelque chose «d'amical et de
+rassurant, il serait malade le jour de la fête». «Quelle figure
+ferais-je, disait-il à Caulaincourt, aux yeux de l'Europe, de ma propre
+nation, en allant danser chez l'ambassadeur de France pendant que les
+troupes françaises marchent de toutes parts?... Donnez la fête sans moi,
+ne me priez pas. Toutes les facilités pour qu'elle soit belle et
+au-dessus de tout ce qui a été fait et de ce que les étrangers peuvent
+faire, vous les avez eues. Ou bien attendez quelques jours. Que
+l'Empereur me prouve par ce qu'il dira à Kourakine ou à Tchernitchef,
+par ce qu'il fera, qu'il tient réellement à moi et à l'alliance, et
+j'irai avec un grand empressement chez vous, car je n'ai d'autre désir
+que de donner à l'Empereur et à votre pays des marques d'amitié. De mon
+côté, je vous assure qu'il ne me restera pas une arrière-pensée, pas un
+souvenir sur les circonstances actuelles, et que je replacerai tout, dès
+que vous le voudrez franchement, dans l'état d'alliance et
+d'amitié[221].»
+
+[Note 221: 135[e] rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 8
+mai 1811.]
+
+Sur ces entrefaites, M. de Lauriston arriva à Pétersbourg. Il fut
+grandement, magnifiquement reçu. En lui donnant audience pour la
+première fois, Alexandre se plaignit avec quelque vivacité de
+l'effervescence guerrière qu'on signalait en Saxe, mais il entremêla ses
+doléances de paroles flatteuses: galamment, il exprima le désir de voir
+madame de Lauriston rejoindre son mari et prendre séjour en Russie: son
+arrivée prouverait que l'ambassadeur avait l'espoir de se fixer pour
+longtemps dans le pays et apparaîtrait comme un signe de paix[222].
+
+[Note 222: Lauriston à Maret, 12 mai 1811.]
+
+Les jours suivants, tandis que le duc de Vicence faisait ses préparatifs
+de départ, Alexandre vit plusieurs fois les deux ambassadeurs, celui qui
+entrait en charge et celui dont la mission s'achevait: il les reçut
+ensemble ou séparément. À Lauriston, il répéta ce qu'il avait dit à
+Caulaincourt, et même le nouveau représentant semble avoir mieux compris
+que l'ancien, à certaines nuances d'expression, à certains jeux de
+physionomie, qu'on en voulait à l'intégrité de l'État varsovien: faisant
+timidement allusion à l'opportunité de céder quelques terres en Pologne,
+il écrivait: «Je pense que si l'empereur Napoléon a cette intention,
+cela remplirait le double but de la compensation et de la convention
+pour la Pologne[223].»
+
+[Note 223: Lettre particulière à Maret, 1er juin 1811.]
+
+Tandis qu'Alexandre tâtait ainsi M. de Lauriston et lui laissait
+soupçonner ses désirs, il le comblait de menues faveurs: invitations à
+la parade du dimanche, invitations fréquentes à dîner, conversations en
+tête à tête. De son côté, comme si elle eût saisi et voulu servir les
+intentions du maître, la société ne montrait à l'ambassadeur de France
+que souriants visages[224]. Et tout de suite le charme opéra: la grâce
+de cet accueil, la simplicité enjouée du monarque, son parler plaisant
+et joli, le talent avec lequel il savait faire couler la conviction dans
+l'esprit de son interlocuteur, produisirent sur Lauriston leur effet
+accoutumé. Nouveau venu dans la politique, cet officier général se prit
+à croire Alexandre beaucoup moins détaché de la France et de son
+empereur qu'il ne l'était en réalité.
+
+[Note 224: Lauriston écrivait à Maret le 17 juin: «Je ne peux assez
+me louer de la manière affable avec laquelle je suis reçu et traité dans
+toutes les maisons où je vais. La saison de la campagne disperse la
+société; néanmoins, en parcourant les maisons de campagne, je pourrai
+faire, pour ainsi dire, une provision de connaissances pour l'hiver.»]
+
+Son premier mouvement avait été d'écrire à Paris: «L'empereur Alexandre
+ne veut pas la guerre, il ne la fera que si on l'attaque[225]»; et cette
+assertion devenait de jour en jour plus exacte. Mais Lauriston allait
+plus loin, n'admettait pas que la Russie eût jamais nourri des
+intentions agressives. Parti de Paris avant que les découvertes de
+Poniatowski y fussent connues, il ne lui en était revenu que de faibles
+échos. Puis, quel moyen de résister aux preuves d'innocence et de
+candeur qu'Alexandre lui plaçait ingénieusement sous les yeux? On avait
+l'air de l'initier à tous les secrets de l'état-major: on lui montrait
+une carte où l'emplacement des corps russes était marqué à une assez
+grande distance de la frontière; on lui proposait d'envoyer son aide de
+camp procéder à une vérification sur les lieux. Au reste, Alexandre
+convenait parfaitement qu'il avait fait appel à toutes ses forces
+disponibles, qu'il avait voulu se mettre à l'abri d'une surprise, qu'il
+se trouvait en mesure depuis plus longtemps que nous d'ouvrir la
+campagne; mais le fait d'avoir laissé passer le moment où il aurait pu
+attaquer avec avantage ne constituait-il pas sa meilleure justification,
+n'apportait-il pas à l'appui de ses intentions purement défensives un
+témoignage irréfragable? «Je suis prêt, disait-il, je n'ai plus de
+mouvements à faire, et cependant je n'attaque pas. Pourquoi? Parce que
+je ne veux pas la guerre. Je me mets seulement en état de défense.
+J'arme Bobruisk, Riga, Dunabourg: est-ce là une agression? N'est-ce pas
+déclarer positivement que je veux me défendre, et rien que cela[226]?»
+
+[Note 225: Lauriston à Maret, 29 mai.]
+
+[Note 226: Lauriston à Maret, 29 mai.]
+
+Quant à se défendre, il le ferait, disait-il, avec toute l'opiniâtreté
+dont il était capable, avec l'énergie du désespoir, et cette partie de
+ses discours n'était pas seulement un jeu de scène, un procédé de
+politique et de diplomatie: elle s'inspirait d'une conviction réfléchie
+et profonde. À mesure qu'Alexandre s'affermissait dans la volonté de ne
+point provoquer la lutte, il s'établissait inébranlablement dans la
+résolution qui devait faire sa grandeur morale et sa gloire, dans
+l'intention de soutenir la guerre jusqu'au bout, jusqu'à complet
+épuisement de ses forces, si on lui imposait cette épreuve. Il se
+battrait alors «à toute outrance[227]», bien décidé, si la fortune
+trahissait ses premiers efforts, à se retirer jusque dans les provinces
+les plus reculées de la Russie pour continuer la résistance, à
+s'ensevelir au besoin sous les ruines de son empire. Mais l'annonce de
+ces stoïques déterminations ne réussirait-elle pas à impressionner
+l'Empereur, à lui arracher un grand acte de condescendance en Pologne ou
+au moins un ensemble de mesures pacificatrices? Alexandre s'en ouvrit
+donc, avec une force singulière d'expressions, à M. de Lauriston et
+surtout au duc de Vicence. Ce dernier allait rentrer à Paris et y
+reprendre auprès de son maître son service de grand écuyer: il aurait
+occasion de l'approcher à toute heure, de l'entretenir, de le
+convaincre. Dès à présent, il avait dépouillé son caractère
+d'ambassadeur: ce n'était plus qu'un ami commun des deux souverains; nul
+ne semblait mieux désigné pour porter de l'un à l'autre un message à la
+fois intime et solennel. Les termes dans lesquels Alexandre le fit
+dépositaire de ses suprêmes confidences le frappèrent et l'émurent
+profondément.
+
+[Note 227: Lettre à Czartoryski, 1er avril 1812. _Mémoires et
+Correspondance de Czartoryski_, II, 282.]
+
+Sans les confier au papier, il les enferma et les grava dans sa mémoire,
+afin de les répéter textuellement à l'Empereur, lorsqu'il lui rendrait
+compte de sa mission, et nous les trouverons alors dans sa bouche.
+
+Il quitta Pétersbourg le 15 mai. Lorsqu'il parut pour la dernière fois à
+la cour et fit ses visites d'adieu, chacun put remarquer sur son visage
+pâli, sur ses traits fatigués et creusés, une expression de mélancolie
+profonde[228]. Bien que son ambassade lui eût valu à la fin de pénibles
+déboires, bien que le climat de Pétersbourg eût altéré sa santé, il
+s'était pris d'affection pour cette Russie où il avait à la fois goûté
+de hautes satisfactions et traversé de multiples épreuves; c'est un
+penchant de l'âme humaine que de s'attacher aux lieux où elle a connu la
+souffrance et la joie, où elle a beaucoup agi, beaucoup lutté,
+c'est-à-dire, en somme, beaucoup vécu. Caulaincourt aimait Alexandre
+pour les bontés qu'il en avait reçues, et il lui avait voué une
+reconnaissance sincère: il aimait les élégances de la vie russe et
+regrettait cette société de hautes allures et d'esprit affiné,
+intéressante et charmeresse, dont il avait peu à peu conquis l'estime et
+forcé les sympathies. Puis, ayant fait de l'alliance l'oeuvre maîtresse
+et l'honneur de sa vie, il la voyait avec douleur se dissoudre et
+s'anéantir, pour céder la place à un inconnu plein de périls: le
+pressentiment de l'avenir, le regret de tant d'efforts dépensés en pure
+perte, l'assombrissaient au moment du départ: il en fut obsédé durant
+les journées et les nuits sans fin de l'interminable trajet. Il se
+gardait cependant de pensées par trop décourageantes, qui débiliteraient
+son énergie. Sa mission n'était pas terminée: un dernier devoir lui
+restait à remplir: ce serait de dire à l'Empereur la vérité tout entière
+telle qu'elle lui apparaissait, de l'informer, de l'éclairer, de
+l'avertir: il ne faillirait pas à cette obligation, au risque de
+déplaire, et sacrifierait au besoin sa fortune à sa conscience.
+
+[Note 228: La comtesse Edling écrit dans ses _Mémoires_:
+«Caulaincourt, en recevant son audience de congé, éprouva une émotion si
+extraordinaire que tout le monde en fut étonné.» P. 50.]
+
+
+
+II
+
+Il arriva à Paris le 5 juin au matin. Il trouva une ville tout entière
+aux apprêts des réjouissances publiques qui allaient accompagner la
+célébration du baptême: les maisons se pavoisaient, s'enguirlandaient de
+feuillage, se paraient d'emblèmes. On nettoyait et on débarrassait les
+rues par lesquelles passerait le cortège: Paris faisait sa toilette des
+grands jours. Aux Tuileries, aux Champs-Élysées, sur la Seine, des jeux,
+des feux d'artifice, des illuminations se préparaient. Caulaincourt ne
+fit que traverser ce décor de fête et se rendit immédiatement à
+Saint-Cloud, où Leurs Majestés avaient pris résidence pour quelques
+semaines; il y était avant onze heures.
+
+L'Empereur, qui achevait de déjeuner, le fit entrer dans son cabinet,
+l'y rejoignit bientôt et l'accueillit fraîchement. Sans lui adresser de
+reproches ni d'éloges, il reprit immédiatement ses griefs contre
+Alexandre: il les recensa avec amertume, rappela l'abandon où les Russes
+l'avaient laissé en 1809, leurs exigences tracassières en 1810, les
+infractions au blocus, les armements commencés de longue date, enfin les
+faits récents, les faits d'hier, l'ensemble de mouvements qui dénotaient
+un plan d'hostilité et d'agression: «Alexandre est faux, finit-il par
+dire en éclatant, il arme pour me faire la guerre[229].»
+
+[Note 229: Le récit de la conversation entre l'Empereur et
+Caulaincourt, ainsi que le texte même des paroles reproduites, est
+intégralement tiré de la précieuse collection de documents inédits et
+privés auxquels nous avons déjà fait de larges emprunts dans les tomes I
+et II. On en reconnaîtra facilement la provenance, que nous ne sommes
+pas autorisé à indiquer précisément.]
+
+Avec un grand courage, Caulaincourt plaida l'innocence d'Alexandre et la
+loyauté de ses intentions. Il arrivait tout imbu des raisonnements que
+le séduisant monarque lui avait présentés avec art, en les enveloppant
+d'effusions flatteuses et de paroles enchanteresses: sur tous les
+points, il opposa la théorie russe à la théorie française. Il énuméra
+les services rendus par Alexandre et les dénis de justice, les
+provocations directes ou indirectes, les offenses caractérisées et les
+coups d'épingle dont ce prince à l'âme chevaleresque avait eu à
+souffrir.
+
+Napoléon écoutait tout, sans dissimuler une impatience croissante.
+Parfois, quand la réponse était trop facile, il la jetait en manière de
+vive interruption. Il ne permit pas à Caulaincourt de dire que la Russie
+avait été insuffisamment payée de son concours illusoire pendant la
+guerre d'Autriche. Enfin, lorsque l'ancien ambassadeur traita de «conte
+ridicule», imaginé par les Polonais, le plan d'offensive qui avait
+certainement existé et qu'il n'avait pas pénétré, l'Empereur devint tout
+à fait aigre et cassant: «Vous êtes dupe, dit-il, d'Alexandre et des
+Russes: vous n'avez pas su ce qui se passait. Davout et Rapp me tenaient
+mieux au courant.» Sans se laisser décontenancer par cette apostrophe,
+Caulaincourt continua et acheva son exposé: sa conclusion, qui eût été
+erronée de tous points quatre mois auparavant, était aujourd'hui fondée.
+Jugeant mieux le présent que le passé, il put affirmer avec vérité que
+l'empereur Alexandre ne commencerait pas la guerre et désirait l'éviter.
+En termes catégoriques, il se porta garant et caution de cette
+disposition: s'animant lui-même, il alla jusqu'à dire: «Je suis prêt à
+me constituer prisonnier et à porter ma tête sur le billot, si les
+événements ne me justifient pas.»
+
+Ces paroles furent dites avec un tel accent de conviction qu'elles
+portèrent le trouble et l'incertitude dans l'esprit de l'Empereur. Il ne
+répondit point, s'arrêta de parler et se mit à arpenter son cabinet,
+réfléchissant et songeant. Caulaincourt le voyait aller et venir, en
+proie à une préoccupation profonde; il voyait s'éloigner dans
+l'enfoncement de la pièce ses épaules carrées, revenir et repasser son
+front large, dévoré de pensées. Quel flot de sentiments contradictoires
+s'agitait alors et battait dans son âme? Songeait-il qu'il vivait l'une
+des heures décisives de son règne? Il marchait toujours, étranger à
+tout objet extérieur, absorbé en lui-même, et les minutes s'écoulaient,
+interminables et pesantes.
+
+Un quart d'heure se passa ainsi, dans un complet silence. À la fin,
+sortant de sa rêverie, Napoléon se rapprocha de son interlocuteur et lui
+dit ces mots qui posaient nettement le problème, dans ses deux termes
+essentiels et corrélatifs: «Vous croyez donc que la Russie ne veut pas
+la guerre, qu'elle resterait dans l'alliance et rentrerait dans le
+système continental, si je la satisfaisais sur la Pologne?»
+
+Caulaincourt répéta ce qu'avaient exprimé ses dépêches, à savoir qu'un
+grand sacrifice aux dépens de la Pologne assurerait la paix et
+contribuerait à revivifier l'alliance, s'il était soutenu par toute une
+politique de modération. En quoi devait consister ce sacrifice?
+Caulaincourt, qui ne l'avait qu'imparfaitement démêlé à travers les
+confidences très vagues d'Alexandre, ne put le dire avec précision et se
+contenta de poser le principe. Il ajouta qu'à son avis l'évacuation
+partielle de Dantzick et des places prussiennes causerait à Pétersbourg
+un premier soulagement et provoquerait une détente. Mais l'idée de
+diminuer dès à présent nos moyens de défense et de guerre, avant tout
+accord définitif, ne fut nullement du goût de l'Empereur. Il la releva
+vertement, et aussitôt s'engagea entre lui et son contradicteur un
+dialogue animé, par brèves attaques et fermes ripostes.
+
+«Les Russes ont donc peur?» dit Napoléon, comme si la terreur inspirée
+par le seul aspect de ses armées flattait et délectait son orgueil: «les
+Russes ont donc peur?»--«Non, mais ils préfèrent la guerre à une
+situation qui n'est plus la paix.»--«Croient-ils me faire la
+loi?»--«Non.»--«Cependant, c'est me la dicter que d'exiger que j'évacue
+Dantzick, pour le bon plaisir d'Alexandre.»--«Alexandre ne désigne rien
+sans doute pour qu'on ne dise pas qu'il menace; cependant il énumère
+tout ce qui s'est passé depuis Tilsit. J'ai pu voir ce qui inquiétait,
+je puis donc dire ce qui tranquilliserait.»--«Bientôt il faudra que je
+demande à Alexandre la permission de faire défiler la parade à
+Mayence?»--«Non, mais celle qui défile à Dantzick l'offusque.....»--«Les
+Russes sont devenus bien fiers: on veut me faire la guerre?»--«Non, ni
+la guerre, ni la loi; mais on ne veut pas la recevoir.»--«Les Russes
+croient-ils me mener comme ils menaient sous Catherine II leur roi de
+Pologne? Je ne suis pas Louis XV; le peuple français ne souffrirait pas
+cette humiliation.»
+
+Ce n'était pas la première fois qu'il évoquait, à propos de la Pologne,
+la figure de l'indolent monarque qui avait laissé s'accomplir sous ses
+yeux le crime du partage et qui en portait la peine devant l'histoire:
+on eût dit que ce souvenir de honte l'obsédait, le hantait. Il répéta
+deux ou trois fois sa phrase sur Louis XV, avec une animation
+grandissante: puis, allant droit à Caulaincourt et le serrant de près,
+dardant sur lui le double jet de flamme de ses yeux: «Vous voudriez donc
+m'humilier?» dit-il.--«Votre Majesté, répliqua tranquillement l'autre,
+me demande les moyens de maintenir l'alliance, je les lui indique. Il
+faut se replacer autant que possible dans la situation où l'on était au
+lendemain d'Erfurt. Si vous voulez rétablir la Pologne, alors, c'est une
+autre affaire.»--«Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas rétablir la
+Pologne.»--«Alors, je ne comprends pas à quoi Votre Majesté a sacrifié
+l'alliance avec la Russie.»--«C'est elle qui l'a rompue parce que le
+système continental la gênait.» Caulaincourt fit observer que l'Empereur
+avait donné le premier l'exemple d'une infraction aux lois du blocus, en
+organisant le système des licences. À cette riposte, qui atteignait le
+point faible de son argumentation, l'Empereur se sentit touché et jugea
+le coup adroitement porté; il sourit, et prenant Caulaincourt par
+l'oreille: «Vous êtes donc amoureux d'Alexandre?» lui dit-il.--«Non,
+mais je le suis de la paix.»--«Et moi aussi, mais je ne veux pas que les
+Russes m'ordonnent d'évacuer Dantzick.»--Aussi n'en parlent-ils point:
+mais autre chose est d'exprimer un voeu et de formuler une exigence.»
+
+En disputant sur Dantzick, on restait à côté du point essentiel et
+brûlant. Napoléon se rendait compte que l'empereur Alexandre, sous ses
+phrases énigmatiques et ses réticences, cachait une arrière-pensée
+persistante, une ambition inexprimée; qu'il y avait un dessous à
+l'affaire: «Vous êtes dupe, dit-il à Caulaincourt; je suis un vieux
+renard; je connais les Grecs.» _Caulaincourt_: «Votre Majesté me
+permet-elle une dernière observation?» _L'Empereur_: «Parlez... (avec
+impatience) mais parlez donc!» Et son geste, sa voix, l'interrogation de
+son regard commandaient une réponse franche et nette.
+
+Reprenant alors la question principale, Caulaincourt la présenta avec
+plus de force et d'ampleur, quoique toujours en termes généraux: il la
+montra telle qu'il la discernait. D'après lui, l'instant était arrivé où
+l'Empereur devait opter entre deux partis bien tranchés, également
+soutenables, mais exclusifs l'un de l'autre.
+
+Le premier consistait à rassurer la Russie, à reconquérir cette alliée
+de premier ordre en lui accordant un gage effectif et public contre le
+rétablissement de la Pologne, quitte à désespérer les habitants de ce
+pays et à nous les aliéner sans retour; il appartenait à l'Empereur, en
+sa sagesse, de décider quelle serait la garantie à fournir. Un second
+parti pouvait être adopté: ce serait, au contraire, de reprendre et de
+pousser à bout l'oeuvre de restauration à demi accomplie en 1807 et en
+1809, de reconstituer entièrement la Pologne. On ferait en ce cas la
+guerre aux Russes, mais on la leur ferait avec un but, pour un objet
+parfaitement défini et qui en vaudrait la peine. Réintégrée dans ses
+anciennes limites, remise au rang de grande puissance, la Pologne
+deviendrait notre point d'appui dans le Nord et y modifierait à notre
+profit la distribution générale des forces. Chacun de ces systèmes avait
+ses avantages et ses inconvénients, mais l'heure avait sonné où il
+fallait embrasser franchement l'un ou l'autre et s'y fixer; entre eux,
+il n'était plus de place pour une solution intermédiaire et équivoque.
+Cette alternative rigoureuse, Caulaincourt l'avait déjà posée au cours
+de sa correspondance, et ses paroles ne furent que la paraphrase de ces
+lignes remarquables écrites dans l'une de ses dernières dépêches: «Il
+faut que l'Empereur choisisse entre la Pologne et la Russie, car les
+choses en sont venues au point que ne pas désenchanter l'une, c'est
+perdre l'autre[230].»
+
+[Note 230: Caulaincourt à Maret, 8 mai 1811.]
+
+«Quel parti prendriez-vous? dit l'Empereur.--Alliance, prudence et
+paix.--La paix! il faut qu'elle soit durable et honorable. Je ne veux
+pas d'une paix qui ruine mon commerce comme celle d'Amiens. Pour que la
+paix soit possible et durable, il faut que l'Angleterre soit convaincue
+qu'elle ne retrouvera plus d'auxiliaires sur le continent... Il faut que
+le colosse russe et ses hordes ne puissent plus menacer le Midi d'une
+irruption.» Et l'Empereur suivit avec feu ce raisonnement, qui
+l'emportait à la guerre et l'entraînait au Nord, pour y retrouver et y
+reconstituer les frontières de l'ancienne Europe.
+
+«Votre Majesté penche donc pour la Pologne?» dit simplement
+Caulaincourt. Ces paroles arrêtèrent net l'Empereur dans son belliqueux
+essor et le rejetèrent dans ses perplexités. En effet, cette barrière
+qu'il songeait à relever contre la Russie, ce ne pouvait être que la
+Pologne: débile et inconsistante barrière, rempart de sable, puisqu'il
+s'agissait d'un peuple auquel avaient manqué toujours la stabilité et la
+cohésion: était-ce sur cette base fragile qu'il convenait d'échafauder
+une combinaison gigantesque? L'Empereur se reprit donc avec vivacité,
+comme si sa pensée eût opéré un mouvement de recul: «Je ne veux pas la
+guerre, dit-il, je ne veux pas la Pologne, mais je veux que l'alliance
+me soit utile. Elle ne l'est plus depuis qu'on reçoit les neutres; elle
+ne l'a jamais été.» Caulaincourt recommença son plaidoyer en faveur
+d'Alexandre; il affirma de nouveau la sincérité de ce prince, la
+noblesse de ses sentiments; il le fit avec tant de conviction et de
+chaleur que l'Empereur finit par lui dire, moitié souriant, moitié
+fâché: «Si les dames de Paris vous entendaient, elles raffoleraient
+encore plus de l'empereur Alexandre. Ce qu'on leur a raconté de ses
+manières, de ses galanteries à Erfurt, leur a tourné la tête: avec tout
+ce que vous dites, on ferait de beaux contes aux Parisiens.»
+
+Ces éloges donnés à son rival l'agaçaient visiblement; il se contenait
+pourtant, et ses hésitations ne semblaient pas prendre fin.
+L'ambassadeur se crut autorisé à poursuivre l'oeuvre de raison et de
+salut à laquelle il s'était voué. Longuement, il expliqua que tous les
+actes de l'Empereur depuis 1808 faisaient craindre à la Russie de
+nouveaux bouleversements: «Mais quoi! s'écria Napoléon, quels desseins
+me suppose-t-on? Que puis-je désirer? La France n'est-elle pas assez
+grande?» D'ailleurs, n'avait-il pas donné aux Russes des preuves non
+équivoques de son bon vouloir et de sa munificence? N'était-ce rien que
+toutes ces provinces, tous ces territoires réunis à leur empire par la
+vertu et le bienfait de son amitié? Caulaincourt répliqua que ces
+cadeaux n'avaient pas été assez désintéressés ni bénévoles pour qu'on
+nous en sût beaucoup de gré: «On ne tient pas compte des choses que
+commande la nécessité.» La conversation s'égara ainsi en discussions
+rétrospectives, se prolongea pendant des heures, s'éparpilla sur tous
+les objets qui tenaient de près ou de loin à la politique des dernières
+années; mais une pente irrésistible la ramenait toujours à la difficulté
+centrale.
+
+Napoléon voulut prouver qu'il avait tout fait pour rassurer Alexandre au
+sujet de la Pologne, que les objections systématiques ou captieuses
+étaient venues de l'autre côté. Il fit allusion au traité de garantie
+négocié en 1810: «On n'a discuté que sur les mots: je n'ai voulu changer
+que la rédaction.--Mieux eût valu rejeter la convention, répondit
+Caulaincourt, que de proposer des changements qui avaient trop prouvé
+qu'après avoir voulu donner cette sécurité, on avait, dans l'intervalle
+d'un courrier à l'autre, changé de politique et qu'on avait d'autres
+projets.--Alexandre a fait le fier, il n'a plus voulu de la convention,
+c'est lui qui l'a refusée. Convenez franchement que c'est lui qui veut
+faire la guerre.--Non, Sire, j'engagerai ma tête à couper qu'il ne
+tirera pas le premier coup de canon et ne dépassera jamais ses
+frontières.--Alors nous sommes d'accord, car je n'irai pas le
+chercher.--Soit, mais il faut s'expliquer et trouver un moyen de faire
+revivre la confiance.» C'était ce moyen que Caulaincourt ne pouvait ou
+n'osait énoncer positivement, que Napoléon devinait et ne voulait
+admettre. La conversation se replaçait ainsi au point qu'il lui semblait
+interdit de dépasser, où elle tournait interminablement sur elle-même,
+sans avancer d'une ligne.
+
+S'écartant à nouveau de l'obstacle, Napoléon se mit à parler des Russes,
+de la nation et des différentes classes. Il parut croire que la
+noblesse, corrompue et égoïste, incapable d'abnégation et de discipline,
+obligerait le souverain à signer la paix après une ou deux batailles
+perdues et dès que l'invasion l'aurait touchée: «Votre Majesté est dans
+l'erreur», interrompit hardiment Caulaincourt, et il indiqua que le
+patriotisme des Russes primait en eux tout autre sentiment, qu'il les
+réunirait contre nous en masse compacte et les exalterait jusqu'à
+l'héroïsme.
+
+Placé sur ce terrain, il s'y tint opiniâtrement, refusant de le quitter
+avant de l'avoir parcouru en tous sens et épuisé; ses paroles prirent
+alors une gravité exceptionnelle, la valeur d'un avertissement
+prophétique. Il osa dire que Napoléon s'abusait dangereusement sur la
+Russie et méconnaissait les facultés défensives de ce peuple. Avec un
+bon sens et une fermeté vraiment dignes de mémoire, il montra ce que
+serait une guerre dans le Nord, et il en dévoila à l'avance les sombres
+horreurs. «En Russie, dit-il, on ne se fait aucune illusion sur le génie
+de l'adversaire et ses prodigieuses ressources; on sait que l'on aura
+affaire au grand gagneur de batailles, mais on sait aussi que le pays
+est vaste, qu'il offre de la marge pour se retirer et céder du terrain;
+on sait, Sire, que ce sera déjà vous combattre avec avantage que de vous
+attirer dans l'intérieur et de vous éloigner de la France et de vos
+moyens. Votre Majesté ne peut être partout; on ne frappera que là où
+elle ne sera pas. Ce ne sera point une guerre d'un jour. Votre Majesté
+sera obligée au bout de quelque temps de revenir en France, et tous les
+avantages passeront alors de l'autre côté. Il faut compter de plus avec
+l'hiver, avec un climat de fer, par-dessus tout avec le parti pris de ne
+jamais céder.»
+
+Sur ce dernier point, tout ce que Caulaincourt avait vu et entendu, tout
+ce qu'il avait recueilli et appris ne lui laissait aucun doute: il put
+se montrer inébranlablement affirmatif. Comme suprême argument, il cita
+les paroles mêmes que l'empereur Alexandre lui avait laissées pour
+adieu. Voici ce que ce prince lui avait dit: «Si l'empereur Napoléon me
+fait la guerre, il est possible, probable même qu'il nous battra si nous
+acceptons le combat, mais cela ne lui donnera pas la paix. Les Espagnols
+ont été souvent battus; ils ne sont pour cela ni vaincus ni soumis; ils
+ne sont pourtant pas si éloignés de Paris, et ils n'ont ni notre climat
+ni nos ressources. Nous ne nous compromettrons pas, nous avons de
+l'espace derrière nous, et nous conserverons une armée bien organisée.
+Avec cela, on n'est jamais forcé, quelque revers que l'on éprouve, de
+recevoir la paix; on force son vainqueur à l'accepter. L'empereur
+Napoléon a fait cette réflexion à Tchernitchef après Wagram; il a
+reconnu lui-même qu'il n'eût jamais consenti à traiter avec l'Autriche,
+si celle-ci n'avait su se conserver une armée: avec plus de
+persévérance, les Autrichiens eussent obtenu de meilleures conditions.
+Il faut à l'Empereur des résultats aussi prompts que ses pensées sont
+rapides: il ne les obtiendra pas avec nous. Je profiterai de ses leçons:
+ce sont celles d'un maître. Nous laisserons notre climat, notre hiver
+faire la guerre pour nous. Les Français sont braves, mais moins
+endurants que les nôtres; ils se découragent plus facilement. Les
+prodiges ne s'opèrent que là où est l'Empereur: il ne peut être partout;
+d'ailleurs, il sera nécessairement pressé de s'en retourner dans ses
+États. Je ne tirerai pas l'épée le premier, mais je ne la remettrai que
+le dernier au fourreau. Je me retirerai au Kamtchatka plutôt que de
+céder des provinces ou de signer dans ma capitale conquise une paix qui
+ne serait qu'une trêve.»
+
+À mesure que Caulaincourt parlait, une attention étonnée et croissante
+se peignait sur les traits de l'Empereur: il écouta jusqu'au bout, sans
+perdre un mot; à la fin, comme si le voile de l'avenir se fût déchiré
+devant ses yeux, comme si un rapide éclair eût illuminé le précipice
+ouvert sous ses pas, il parut ému, frappé jusqu'au fond de l'âme.
+Caulaincourt eut le sentiment d'avoir produit un grand effet et crut
+avoir cause gagnée. Loin d'en vouloir à qui lui disait si crûment la
+vérité, l'Empereur semblait au contraire apprécier cette franchise. Son
+attitude avait changé: son visage, dur jusqu'alors et fermé, devenait
+ouvert, bienveillant. Malgré l'heure avancée, bien que le milieu de la
+journée fût déjà largement dépassé, il incita Caulaincourt à parler
+encore; il voulait en savoir davantage; il posa mille questions sur
+l'armée russe, sur l'administration, sur la société; il se fit conter
+les intrigues de salon, les amours, et sa curiosité s'amusait de ces
+détails, comme si son esprit eût eu besoin de se délasser avant de se
+reprendre au grand problème et de l'attaquer encore. Pour la première
+fois, il remercia Caulaincourt de son zèle, de son dévouement; il eut
+pour lui des paroles aimables et familières.
+
+Profitant de cet épanchement, infatigable au bien, le duc renouvela ses
+efforts avec plus d'insistance: il supplia l'Empereur d'écouter les
+conseils de la sagesse: «Vous vous trompez, Sire, lui dit-il, sur
+Alexandre et les Russes: ne jugez pas la Russie d'après ce que d'autres
+vous en disent; ne jugez pas l'armée d'après ce que vous l'avez vue
+après Friedland, effondrée et désemparée; menacés depuis un an, les
+Russes se sont préparés et affermis: ils ont calculé toutes les chances,
+même celles de grands revers; ils se sont mis en mesure d'y parer et de
+résister à outrance.»
+
+Napoléon convint que les ressources de la Russie étaient grandes, mais
+il ajouta que ses forces à lui étaient immenses. Peu à peu, il se mit à
+en faire l'énumération. Il les montra couvrant l'Europe depuis la
+Vistule jusqu'au Tage, réparties sur tous les points stratégiques,
+prêtes à s'agglomérer; il montra l'Empire inépuisable en hommes, cent
+vingt départements versant annuellement leurs contingents dans des
+cadres sans cesse élargis, les dépôts se remplissant de recrues à mesure
+qu'ils se vidaient pour fournir de nouveaux bataillons de guerre: puis,
+au centre de ces masses continuellement augmentées, il montra ce qui lui
+restait de ses anciens régiments, ses premiers compagnons, les vieux,
+les invincibles, ceux d'Italie et d'Égypte, ceux d'Austerlitz et d'Iéna,
+ces soldats à toute épreuve, cet acier humain, trempé au feu de cent
+batailles, cette phalange sacrée d'où rayonnaient l'ardeur à bien faire
+et la contagion de l'héroïsme. Enfin, autour de ses Français, il appela
+en imagination tous ses alliés, tous ses peuples, il les fit accourir de
+tous les points de l'horizon: il appela les Lombards d'Eugène et les
+Napolitains de Murat, les Espagnols et les Portugais, Marmont avec ses
+Croates, l'Allemagne et ses dix-huit contingents, Jérôme avec ses
+Westphaliens, les régiments de Hanovriens et de Hanséates qui se
+formaient sous Davout, Poniatowski et ses Polonais; il se composait
+ainsi une armée sans pareille dans l'histoire, il la faisait défiler
+devant lui et la passait en revue, calculant les effectifs, comptant les
+bataillons, les escadrons, les batteries, les divisions, les corps, et,
+à mesure qu'il poursuivait ce prodigieux dénombrement, le sentiment de
+sa force l'envahissait et l'enivrait, un vertige d'orgueil lui montait
+au cerveau. Sa parole vibrait, ses yeux étincelaient, et son regard, son
+geste semblaient dire: «Qu'est-il d'impossible avec tant d'hommes et de
+tels hommes?» Devant cette poussée graduelle et cette explosion de
+triomphante confiance, Caulaincourt sentit s'écrouler son espoir: il eut
+conscience d'avoir reperdu le terrain péniblement gagné: il vit se
+rapprocher cette guerre qu'il croyait avoir éloignée, dont il
+appréhendait l'issue fatale, et une angoisse patriotique lui serra le
+coeur.
+
+En effet, l'Empereur lui dit au bout de quelque temps: «Bah! une bonne
+bataille fera raison des belles déterminations de votre ami Alexandre et
+de ses fortifications de sable.» Ces derniers mots étaient une allusion
+aux dunes du Dnieper et de la Dwina que les Russes façonnaient en
+ouvrages défensifs. Napoléon ajouta qu'au reste il n'entreprendrait
+point la guerre, mais qu'Alexandre la provoquerait certainement; ce
+versatile monarque avait rouvert son esprit aux suggestions de
+l'Angleterre; on lui avait mis en tête des idées de conquête et de
+prééminence qui flattaient sa vanité, des ambitions sournoises: «Il est
+faux et faible.»--_Caulaincourt_: «Il est opiniâtre, il cède facilement
+sur certaines choses, mais il se trace en même temps un cercle qu'il ne
+dépasse point.»--_L'Empereur_: «Il est faux: il a le caractère
+grec.»--_Caulaincourt_: «Sans doute, il ne m'a pas toujours dit tout ce
+qu'il pensait; mais ce qu'il m'a dit s'est toujours vérifié, et ce qu'il
+m'a promis pour Votre Majesté, il l'a toujours tenu.»--_L'Empereur_:
+«Alexandre est ambitieux: il a un but dissimulé en voulant la guerre; il
+la veut, vous dis-je, puisqu'il se refuse à tous les arrangements que je
+propose. Il a un motif secret; n'avez-vous pas pu le pénétrer? Je vous
+dis qu'il a d'autres motifs que ses craintes au sujet de la Pologne et
+que l'affaire de l'Oldenbourg.--Cela et votre armée à Dantzick
+suffiraient à expliquer ses alarmes; il partage d'ailleurs les
+inquiétudes que donnent à tous les cabinets les changements qu'a faits
+Votre Majesté depuis Tilsit et notamment depuis la paix de
+Vienne.--Qu'importe à Alexandre? Cela n'est pas chez lui. Ne l'ai-je pas
+engagé à prendre de son côté? Ne lui ai-je pas dit de prendre la
+Finlande, la Valachie, la Moldavie? Ne lui ai-je pas proposé de partager
+la Turquie? Ne lui ai-je pas donné trois cent mille âmes en Pologne
+après la guerre d'Autriche?--Oui, mais ces appâts ne l'ont pas empêché
+de voir que Votre Majesté a placé depuis lors des jalons pour des
+changements en Pologne, ce qui est chez lui.--Vous rêvez comme lui. Je
+n'ai fait de changements que loin de ses frontières. Quels sont donc ces
+changements en Europe qui l'effrayent tant? Que font-ils à la Russie qui
+est au bout du monde? Ce sont ces mesures que vous blâmez qui ôteront
+tout espoir aux Anglais et les forceront à la paix.»
+
+Il exprima ces idées sous vingt formes diverses, abondant, prolixe,
+s'abandonnant à sa passion et à sa verve, comme s'il eût perdu la notion
+du temps. Le jour tombait; au dehors, dans le parc, les feux mourants du
+soir doraient encore la cime des grands arbres, mais l'obscurité
+envahissait la salle, et l'Empereur parlait toujours, esquissant à
+larges traits toute sa politique, montrant le but à atteindre,
+l'Angleterre à frapper au travers de toute puissance qui reprendrait
+parti pour elle et lui ferait un rempart. Il revenait aussi aux
+questions qui formaient plus spécialement l'objet de l'entretien; il les
+traitait pêle-mêle et sans ordre, sautait de l'une à l'autre, pressait
+et tâtait Caulaincourt de toutes manières, répétant les mêmes questions
+pour voir s'il obtiendrait les mêmes réponses, cherchant à saisir son
+interlocuteur en flagrant délit de contradiction ou d'erreur. Parfois,
+devant une objection vivement présentée, il s'interrompait, retombait
+dans ses réflexions, gardait le silence pendant plusieurs minutes. Il y
+avait dans son argumentation des arrêts et des reprises, des reculs et
+de brusques élans, qui trahissaient le va-et-vient de sa pensée. Il
+cherchait à envisager le différend sous toutes ses faces, remontait à
+ses origines, comme pour en mieux pénétrer le caractère et en découvrir
+l'issue.
+
+Il dit tout d'un coup, après une pause prolongée: «C'est le mariage
+autrichien qui nous a brouillés: Alexandre a été fâché que je n'aie pas
+épousé sa soeur.» Étrange assertion, puisque la cour de Russie avait
+décliné la proposition d'alliance matrimoniale, et que Caulaincourt le
+savait mieux que personne, ayant été chargé de transmettre le refus.
+Vis-à-vis même de cet intermédiaire et de ce confident, Napoléon
+voulait-il se donner l'air, par un raffinement d'amour-propre, d'avoir
+préféré spontanément l'Autrichienne à la Russe? En quelques mots,
+Caulaincourt lui remémora les faits: «J'avais oublié ces détails», dit
+l'Empereur d'un ton dégagé; et il ajouta cette observation très juste:
+«Il n'en est pas moins certain qu'on a été fâché à Pétersbourg du
+rapprochement avec l'Autriche.»
+
+Quand tout eut été rappelé et dit de part et d'autre, l'Empereur se
+résuma et essaya encore une fois de conclure: «Je ne veux ni la guerre
+ni le rétablissement de la Pologne, répéta-t-il pour la dixième fois,
+mais il faut s'entendre sur les neutres et sur les autres
+différends.»--_Caulaincourt_: «Si Votre Majesté le veut réellement, cela
+ne sera pas difficile.»--_L'Empereur_: «En êtes-vous
+sûr?»--_Caulaincourt_: «Certain; mais il faut des choses
+proposables.»--_L'Empereur_: «Mais quoi encore?»--_Caulaincourt_: «Votre
+Majesté sait aussi bien que moi et depuis longtemps quelles sont les
+causes du refroidissement; elle sait mieux que moi ce qu'elle peut faire
+pour y remédier.»--_L'Empereur_: «Mais quoi? que propose-t-on?»
+
+Caulaincourt expliqua, en ce qui concernait le commerce, qu'il fallait
+prendre en considération les intérêts économiques de la Russie, se
+contenter de quelques adoucissements au tarif, tolérer l'admission des
+neutres, établir en commun un système de licences. Il fallait aussi
+s'entendre sur Dantzick, améliorer et garantir la situation de la
+Prusse; il fallait enfin faire au duc d'Oldenbourg un sort qui ne le mît
+pas sous notre dépendance, qui n'en fît pas, comme il l'eût été à
+Erfurt, un préfet français... Mais Napoléon jugea inutile d'en écouter
+davantage. Il s'était aperçu que Caulaincourt tranchait toutes les
+questions dans le sens russe et le jugeait définitivement endoctriné par
+Alexandre. Ce qu'on lui soumettait, c'était moins le plan d'un
+arrangement transactionnel qu'une liste de concessions. Il dit à
+Caulaincourt que son successeur Lauriston était chargé de traiter en
+détail et de régler, s'il était possible, les questions pendantes; que
+lui-même devait avoir besoin de repos.
+
+Malgré ce congé, Caulaincourt voulut insister encore et demanda la
+permission de présenter une suprême observation.
+
+«--Parlez! lui fut-il répondu.
+
+«--La guerre et la paix sont entre les mains de Votre Majesté. Je la
+supplie de réfléchir pour son propre bonheur et pour le bien de la
+France qu'elle va choisir entre les inconvénients de l'une et les
+avantages bien certains de l'autre.
+
+«--Vous parlez comme un Russe, dit Napoléon, redevenu sévère.
+
+«--Non, Sire, comme un bon Français, comme un fidèle serviteur de Votre
+Majesté.
+
+«--Je ne veux pas la guerre, mais je ne puis pas empêcher les Polonais
+de me désirer et de m'appeler.»
+
+Il ajouta que les Polonais des provinces russes, les Lithuaniens en
+particulier, partageaient l'impatience de leurs compatriotes varsoviens:
+ils le sollicitaient, lui faisaient signe de loin, prêts à lui donner
+pour allié, si la guerre s'engageait, tout un peuple en révolte. Dans ce
+tableau, Caulaincourt vit une illusion de plus et s'attacha à la
+dissiper. Avec une assurance que l'événement devait trop justifier, il
+déclara que les Polonais de Lithuanie s'étaient pour la plupart
+accommodés du régime russe; ils hésiteraient à se compromettre avec
+nous, à se livrer aux chances et aux vicissitudes d'un avenir incertain,
+«à se remettre en loterie»--«D'ailleurs, continua audacieusement
+Caulaincourt, Votre Majesté ne peut se dissimuler qu'on sait trop
+maintenant en Europe qu'elle veut des pays plus pour elle que pour leur
+intérêt propre.
+
+«--Vous croyez cela, monsieur?
+
+«--Oui, Sire.
+
+«--Vous ne me gâtez pas, répondit l'Empereur d'un ton piqué; il est
+temps d'aller dîner.» Et il se retira.
+
+L'entretien avait duré sept heures. Jamais Napoléon n'avait entendu un
+tel langage; jamais le danger vers lequel il marchait ne lui avait été
+si clairement signalé. Cependant, dans les appréciations de
+Caulaincourt, il faut faire la part de l'erreur et de la vérité.
+L'ancien ambassadeur s'abusait gravement lorsqu'il montrait l'empereur
+russe prêt à rentrer de bonne foi dans le système inauguré à l'époque
+des entrevues. Lui-même était obligé de convenir qu'Alexandre
+n'exclurait jamais de ses ports le commerce anglais sous pavillon
+américain, ce qui était pour Napoléon le point essentiel à obtenir. Le
+sacrifice même de la Pologne n'eût pas déterminé chez Alexandre un élan
+de coeur, un rappel de confiance qui se fût traduit par une reprise de
+coopération effective contre les Anglais et que Napoléon avait
+d'ailleurs rendu bien difficile par les excès, les audaces, les
+frénésies de sa politique. À plus forte raison l'Empereur ne fût-il
+point parvenu à ses fins par des concessions moins radicales; néanmoins,
+il eût évité le conflit violent, la collision fatale, s'il eût consenti
+à ployer son orgueil et à modérer les exigences de son système, s'il eût
+admis la paix sans l'alliance, car à cette époque l'empereur Alexandre,
+qui ne voulait plus l'alliance, ne voulait certainement pas la guerre. À
+la vérité, comme Napoléon n'avait point la faculté de lire dans l'âme de
+l'autre empereur, il pouvait objecter à Caulaincourt que le passé ne lui
+répondait guère de l'avenir; il pouvait raisonner ainsi: On m'assure, on
+me répète de tous côtés,--et des faits matériels viennent à l'appui de
+cette assertion,--que l'empereur Alexandre a nourri contre moi des
+projets d'attaque, qu'il n'y a renoncé que devant d'imprévues
+difficultés d'exécution; qui me garantit qu'il ne retombera pas dans les
+mêmes errements si je lui en rouvre l'occasion, si je démantelle ma
+frontière par la destruction de la Pologne varsovienne, si même je
+retire mes avant-gardes du Nord et si je ramène mes troupes en Espagne?
+Toutefois, à supposer que le mouvement très réel qui entraînait la
+Russie vers l'Angleterre l'eût porté tôt ou tard à lier partie avec nos
+rivaux, mieux eût valu cent fois pour nous attendre la guerre, laisser
+l'ennemi sortir de ses frontières et s'enferrer, que de l'aller chercher
+dans ces déserts du Nord où plus d'une fortune illustre avait déjà
+trouvé son tombeau. Où Caulaincourt s'était montré admirable de haute
+sagesse et de clairvoyance, c'était lorsqu'il avait montré les
+difficultés et les dangers d'une campagne offensive, les désastres qui
+nous attendaient dans cette voie, et cet intrépide avertissement
+suffirait à fonder sa gloire. L'Empereur avait souvent raison contre lui
+sur le terrain politique: il avait tort sur le terrain militaire, où le
+sentiment de sa puissance, exalté jusqu'au délire, obscurcissait son
+jugement et troublait sa vue. S'il était autorisé à croire qu'une
+guerre avec la Russie résultait presque nécessairement de la situation
+anormale et violente où les deux empires s'étaient respectivement
+placés, son malheur, son égarement furent de ne pas voir que, parmi tous
+les périls auxquels pouvaient se trouver exposées sa fortune et la
+grandeur de la France, il n'en était point de plus terrible qu'une
+guerre en Russie.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'AUDIENCE DU 15 AOÛT 1811.
+
+
+Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de
+Vicence.--Il ne croit plus à l'imminence des hostilités et ralentit ses
+préparatifs.--Il soupçonne plus fortement Alexandre de vouloir un
+lambeau de la Pologne, mais réserve jusqu'à plus ample informé ses
+déterminations finales.--Baptême du roi de Rome.--Coups de sifflet au
+Carrousel: placards séditieux.--Tchernitchef relève ces
+symptômes.--L'Empereur à Notre-Dame.--Discours au Corps législatif:
+allusions à la Pologne.--Lauriston rappelé à la fermeté.--Difficulté de
+trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les préparatifs de
+guerre se développent en silence.--L'Europe moins inquiète.--La
+diplomatie et la société en villégiature.--Stations thermales de la
+Bohême.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Opérations
+de Razoumowski.--La discussion continue à Pétersbourg.--Le dissentiment
+entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence
+d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte à la
+même époque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se dérober à
+tout arrangement et perpétuer le conflit.--Il décline la médiation
+autrichienne et prussienne.--Procédés évasifs et dilatoires.--Napoléon
+s'aperçoit de ce jeu et constate en même temps de nouvelles infractions
+au blocus.--Explosion de colère.--La journée du 15 août aux
+Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trône.--Prise à partie de
+Kourakine.--Napoléon déclare qu'il ne cédera jamais un pouce du
+territoire varsovien.--Son langage coloré et vibrant: ses comparaisons,
+ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilité de placer un
+mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--_Travail avec Sa
+Majesté_.--Napoléon fait composer sous ses yeux un mémoire justificatif
+de sa future campagne: importance de cette pièce: elle fait l'historique
+du conflit et met supérieurement en relief le noeud du
+litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empêchent Napoléon de faire
+droit aux désirs soupçonnés de la Russie.--Le duché de Varsovie et le
+blocus.--La guerre est à la fois décidée et ajournée.--Napoléon se fait
+une règle de prolonger avec Alexandre des négociations fictives, de
+préparer lentement ses alliances de guerre et de donner à ses armements
+des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de
+l'irruption en Russie.
+
+
+
+I
+
+Sans produire le résultat désiré par le duc de Vicence, le mémorable
+entretien du 5 juin ne fut pas dépourvu d'effet. Si l'Empereur avait
+réagi avec violence contre le trouble passager où l'avaient jeté les
+paroles de son grand écuyer, il n'arrivait pas à s'en dégager
+totalement. On le vit quelque temps pensif, préoccupé, partagé entre des
+impulsions contradictoires. En somme, sur le point essentiel, sur la
+question de savoir à quel prix pourrait se rétablir l'entente, la
+conversation ne l'avait pas tout à fait éclairé. Il croyait de plus en
+plus que la Russie exigeait, comme condition _sine quâ non_ d'un
+arrangement, l'abandon partiel du grand-duché, mais il n'en était pas
+absolument sûr[231]. Tant qu'il n'aurait pas à cet égard une certitude,
+il réserverait ses déterminations finales. Sans relever les insinuations
+faites à Caulaincourt et à son successeur, il attend qu'elles se
+reproduisent ou se modifient.
+
+[Note 231: Voy. sa lettre à Maret, du 22 juin 1811. _Corresp._,
+17839.]
+
+Sur un point, il tirait dès à présent de l'entretien une conclusion
+formelle: les affirmations de Caulaincourt l'avaient à peu près
+convaincu que la Russie n'attaquerait pas dans le courant de cette
+année. Par conséquent, il avait plus de temps devant lui pour s'apprêter
+à la guerre, si elle devait nécessairement avoir lieu, pour réunir aussi
+et peser tous les éléments d'appréciation. Jugeant que les circonstances
+décidément «moins urgentes[232]» laissent plus de latitude à ses
+mouvements et de jeu à sa pensée, il s'abstient de tout acte irrévocable
+et même ralentit légèrement ses préparatifs militaires. Dès le 5 juin,
+c'est-à-dire au lendemain du jour où il a reçu le duc de Vicence, il
+expédie certains contre-ordres, retient en France plusieurs détachements
+dirigés vers l'Allemagne. Les jours suivants, il révoque quelques
+commandes de troupes faites à ses confédérés, reporte sur l'Espagne une
+partie de son attention, envisage le Nord d'un oeil moins hostile[233].
+Cette détente n'échappa pas à son entourage: elle rendit à Caulaincourt,
+qui se voyait traiter avec des alternatives de bienveillance et de
+froideur, un douteux et fugitif espoir[234].
+
+[Note 232: _Corresp._, 17774.]
+
+[Note 233: _Id._, 17783.]
+
+[Note 234: _Documents inédits_.]
+
+Ce fut durant cette accalmie que s'accomplit la cérémonie du baptême;
+elle devait concorder avec l'ouverture de la session législative,
+retardée à cause des fêtes, et avec la réunion du concile national,
+destiné à consacrer la mainmise de l'État sur le gouvernement de
+l'Église. L'Europe attendait avec anxiété ces divers événements, car ils
+fourniraient à l'Empereur l'occasion de parler publiquement et de lancer
+quelques-unes de ces paroles qui éclairaient l'avenir.
+
+Le baptême se fit le 9 juin. À cinq heures du soir, le roi de Rome fut
+conduit solennellement à l'église métropolitaine, où l'attendaient les
+grands corps de l'État, les autorités de la capitale, les députations,
+cent archevêques et évêques. L'Empereur se rendit lui-même à Notre-Dame
+avec l'Impératrice dans la voiture du sacre, précédé et suivi de ses
+grands officiers et officiers. La foule contemplait ce spectacle avec
+curiosité, avec admiration; mais l'enthousiasme suscité par la naissance
+du prince commençait à tomber. Depuis quelque temps, la crise économique
+sévissait sur Paris avec un redoublement d'intensité: plus de travail au
+faubourg Saint-Antoine, des ateliers déserts, des métiers abandonnés,
+des groupes d'ouvriers errants par les rues, désoeuvrés et sombres. Le
+contraste de ces misères avec le déploiement des splendeurs officielles,
+avec l'or et l'argent inutiles qui brillaient à profusion sur les
+costumes et les livrées, sur les harnais et les voitures, éclatait trop
+vivement pour ne point provoquer des réflexions haineuses et des
+murmures de colère. Depuis plusieurs jours, la police avait à arracher
+des placards séditieux apposés la nuit dans les quartiers
+populaires[235]. Le 9, quand le cortège impérial quitta les Tuileries et
+déboucha sur la place du Carrousel en passant sous l'Arc de triomphe,
+les acclamations furent beaucoup moins nourries qu'à l'ordinaire; même,
+deux ou trois coups de sifflet partirent stridents. C'est du moins ce
+que nous apprend Tchernitchef dans un venimeux rapport[236]: le jeune
+Russe, se tenant à l'affût des mauvaises nouvelles, attentif à instruire
+son maître de tous les indices qui pourraient encourager ou réveiller
+ses dispositions hostiles, prenait plaisir à lui faire savoir que
+l'exaspération contre le despote gagnait en profondeur, et que Napoléon
+était moins sûr de Paris.
+
+[Note 235: Bulletins de police, 17 et 28 mai. Archives nationales,
+AF, IV, 1515.]
+
+[Note 236: 17 juin, volume cité, p. 178.]
+
+Est-ce à cet accueil de la population qu'il faut attribuer la tristesse
+de l'Empereur en ces jours de triomphe? Pendant toute la cérémonie du 9,
+on le vit sombre, distrait, taciturne, et ce fut seulement à la fin de
+l'office qu'un éclair perça ces nuages. Après l'accomplissement des
+pratiques rituelles, l'Empereur prit des bras de l'Impératrice l'enfant
+de France, enveloppé de ses voiles, pour le présenter au peuple. Le jour
+tombait; dans l'obscurité croissante, les lustres du choeur, les gerbes
+de lumière, les milliers de cierges brillaient d'un éclat plus intense,
+mettaient au fond de la nef un amoncellement d'étoiles, et soudain
+l'Empereur apparut dans cette gloire, debout, surhumain, tenant et
+exaltant dans ses bras son blanc fardeau. À cet instant, une subite
+émotion l'envahit, un resplendissement de joie et d'orgueil transfigura
+sa face, tandis que le chef des hérauts d'armes entonnait le: _Vive
+l'Empereur!--Vive le roi de Rome!_ et que toute l'assistance officielle
+répétait ce cri frénétiquement, faisant passer dans l'immense vaisseau
+un ouragan d'acclamations[237]. Une semaine fut ensuite consacrée aux
+fêtes données par la ville, aux divertissements populaires. Le 16, trois
+jours avant la réunion du concile, l'Empereur présida la séance
+d'ouverture du Corps législatif. Son discours fut comme à l'ordinaire un
+exposé de sa politique: l'Angleterre en faisait naturellement les frais:
+c'était elle, c'étaient ses suggestions perfides qui avaient occasionné
+les bruits de guerre dont l'Europe avait été récemment troublée, dont la
+prospérité publique avait eu à gémir:
+
+«Les Anglais, disait l'Empereur, mettent en jeu toutes les passions.
+Tantôt ils supposent à la France tous les projets qui peuvent alarmer
+les autres puissances, projets qu'elle aurait pu mettre à exécution
+s'ils étaient entrés dans sa politique: tantôt ils font un appel à
+l'amour-propre des nations pour exciter leur jalousie: ils saisissent
+toutes les circonstances qui font naître les événements inattendus des
+temps où nous nous trouvons: c'est la guerre sur toutes les parties du
+continent qui peut seule assurer leur prospérité. _Je ne veux rien qui
+ne soit dans les traités que j'ai conclus. Je ne sacrifierai jamais le
+sang de mes peuples pour des intérêts qui ne sont pas immédiatement ceux
+de mon empire._ Je me flatte que la paix du continent ne sera pas
+troublée[238].»
+
+[Note 237: Rapport cité de Tchernitchef, p. 178. Cf. THIERS, XIII,
+106, et le _Moniteur_ du 11 juin, rendant compte de la cérémonie.]
+
+[Note 238: _Corresp._, 17813.]
+
+Les phrases précédant l'expression de ce voeu s'appliquaient à la
+Pologne et promettaient implicitement que la France ne partirait pas en
+guerre pour la gloire et le plaisir de libérer un peuple. C'était comme
+un écho très affaibli des paroles que l'Empereur avait prononcées
+solennellement en 1809, alors qu'il désirait épouser la soeur
+d'Alexandre[239]. Pour le cas peu probable où la Russie se contenterait
+aujourd'hui de telles satisfactions, il n'entendait pas les lui refuser.
+
+[Note 239: Voy. t. II, 195.]
+
+Lauriston fut chargé de faire ressortir en Russie le caractère pacifique
+du discours, concordant avec un ensemble de symptômes rassurants, et
+d'insister sur l'urgence d'un arrangement: «Faites comprendre à
+Lauriston,--écrivait l'Empereur au duc de Bassano,--que je désire la
+paix, et qu'il est bien temps que tout cela finisse promptement.
+Mandez-lui que, l'arrivée de Caulaincourt et ses dernières lettres
+faisant espérer que l'Empereur revient à des dispositions différentes,
+et que tout ceci n'est que le résultat d'un malentendu, si la Russie ne
+fait plus de mouvements, je n'en ferai plus; que j'avais demandé à la
+Bavière et à Bade de nouveaux régiments, et que je viens de contremander
+cette demande; que j'ai arrêté le départ de canons qui étaient destinés
+pour les places de l'Oder; que, quant aux convois en ce moment en chemin
+et dont on pourrait apprendre l'arrivée à Dantzick, il faut qu'on
+remarque la distance, qui explique que ce sont des mouvements effectués
+d'après des ordres donnés il y a deux mois[240].»
+
+[Note 240: _Corresp._, 17832]
+
+Ces mouvements, Napoléon n'admet pas un instant qu'on les lui reproche,
+car ils ont été la conséquence de l'attitude adoptée au printemps par la
+Russie. À l'aspect des colonnes s'avançant vers le duché en masses
+profondes, la France s'est trouvée dans le cas de légitime défense: son
+droit d'armer était positif, indéniable, et il ne semble pas que
+Lauriston l'ait suffisamment fait valoir. Lisant les premières dépêches
+de cet envoyé, Napoléon s'aperçoit qu'il a du premier coup subi
+l'ascendant d'Alexandre et mal résisté à la séduction: dans la
+controverse, il s'est montré faible et mou, il n'a pas usé de ses
+avantages, il n'a pas su faire justice de raisonnements captieux: lui
+aussi, si l'on n'y met ordre, va se laisser enjôler, «enguirlander», et
+tout de suite Napoléon lui fait adresser par le duc de Bassano un sévère
+rappel à la fermeté, l'injonction d'avouer très haut et de justifier nos
+armements, au lieu de se jeter dans des dénégations vagues, embarrassées
+et d'ailleurs contraires à l'évidence: «Dites à Lauriston,--écrit
+l'Empereur au ministre,--qu'il comprend mal ma position, que la Russie
+sait tout cela; que je l'ai dit à tous les Russes, parce qu'il faudrait
+être bien aveugle pour ne pas voir toutes mes routes chargées de
+convois, de détachements en marche, de convois militaires, et qu'on ne
+peut pas dépenser vingt-cinq millions par mois sans que tout soit en
+mouvement dans un pays; mais que ces mouvements, je ne les ai ordonnés
+qu'après que la Russie m'eut fait connaître qu'elle pouvait changer et
+saisir le premier moment favorable pour commencer les hostilités.
+
+«Dans votre lettre à Lauriston, ajoutez: L'Empereur trouve fort
+extraordinaire que vous vous soyez trouvé si à court de discussion dans
+cette circonstance...... L'Empereur n'a pas armé lorsque la Russie
+armait en secret: il a armé publiquement et lorsque la Russie était
+prête, d'après ce que dit l'empereur Alexandre lui-même. L'Empereur n'a
+pas fait de manifeste[241] ni de querelle aux yeux des cours de
+l'Europe; il n'a pas même fait de réponse; enfin l'Empereur ne demande
+pas mieux que de remettre les choses dans l'état où elles étaient. Il
+l'a proposé; mais au lieu d'envoyer quelqu'un pour négocier, on dit des
+choses peu solides. L'intention de l'Empereur n'est donc pas que vous
+niiez les armements et que vous mettiez la Saxe dans une position
+embarrassante, mais que vous demandiez avec instance qu'on fasse cesser
+cet état violent, non par des récriminations, mais par des explications
+sincères et en cherchant des moyens d'arrangement, _si on peut en
+trouver_[242].»
+
+[Note 241: Allusion à la protestation publique des Russes au sujet
+de l'Oldenbourg.]
+
+[Note 242: _Corresp._, 17832.]
+
+Cette restriction, cette formule essentiellement dubitative livre la
+pensée vraie de l'Empereur. Il ne désire point la guerre par dessein
+préconçu: au fond, il ne demanderait pas mieux que de l'éviter et
+saurait gré à qui la lui épargnerait. Seulement, il entrevoit de moins
+en moins la possibilité d'échapper à la rupture par un accord
+transactionnel. La pensée de faire droit pleinement aux désirs de la
+Russie et de démembrer le duché lui demeure odieuse: «Partez bien de ce
+principe, fait-il écrire à Lauriston, qu'il faudrait que les armées
+russes nous eussent ramenés sur le Rhin pour nous faire souscrire à un
+démembrement aussi déshonorant[243].»--«Cela serait déshonorant,
+reprend-il avec force, et pour l'Empereur l'honneur est plus cher que la
+vie.» Mais il se rend compte également qu'à défaut de cette satisfaction
+impossible, la Russie ne reprendra jamais confiance, qu'il reste bien
+peu d'espoir de tourner la difficulté et de trouver un biais: qu'en un
+mot, en dehors de ce qu'il ne veut pas faire, il n'y a rien de
+praticable. C'est pourquoi, malgré ses assurances pacifiques, malgré ses
+protestations relativement sincères, l'obsession de la guerre inévitable
+pour l'année prochaine le possède toujours et le domine, continue à
+inspirer la plupart de ses actes. Après avoir un instant suspendu les
+envois de troupes en Allemagne, il les reprend très vite. Sans doute,
+il diminue plutôt qu'il n'augmente ses forces de première ligne: pour
+répondre à l'une des préoccupations d'Alexandre, il cesse d'accroître la
+garnison de Dantzick, arrête sur l'Oder un des régiments destinés à
+occuper cette place, fait opérer quelques marches rétrogrades à une
+portion de la brigade westphalienne commandée pour le même service; mais
+ces précautions ont pour but de masquer des mouvements plus importants
+qui s'accomplissent en arrière. Les bataillons de dépôt rejoignent
+définitivement l'armée de Davout et y insinuent trente mille hommes de
+plus: autour de l'Allemagne, Napoléon organise avec plus de soin et sur
+des proportions plus vastes les masses de renfort. Sur la rive gauche du
+Rhin, sur le versant méridional des Alpes, il substitue de véritables
+armées à des formations hâtives et partant incomplètes[244]. Il veut se
+mettre en mesure, à l'heure opportune, de verser sur l'Allemagne un
+déluge de soldats et de le pousser en torrent jusqu'aux frontières de la
+Russie.
+
+[Note 243: _Id._]
+
+[Note 244: _Corresp._, juin et juillet 1811, _passim_.]
+
+
+
+II
+
+Cette préparation lente et méthodique frappait moins les regards que le
+fiévreux travail de la période précédente. En Allemagne, en Autriche, en
+Pologne même, dans tous les pays qui avaient craint de devenir le
+théâtre et l'enjeu de la lutte, on crut que décidément la guerre
+s'éloignait. Dans les chancelleries, dans le conseil des souverains, à
+l'affolement produit par l'imminence de la crise et l'embarras des
+résolutions à prendre, succédait un calme relatif. La politique chômait;
+la diplomatie prenait ses vacances: le grand monde se répandait dans les
+villes d'eaux de la Bohême, pour y jouir des splendeurs d'un merveilleux
+été. Il n'était pas jusqu'aux Russes de Vienne, jusqu'à ces infatigables
+artisans de discorde qui ne parussent désespérer d'une rupture
+immédiate. Après avoir pendant tout le printemps poussé furieusement à
+la guerre et cherché à y entraîner l'Autriche, ils quittaient
+momentanément la place et s'en allaient, suivant le mot de notre
+ambassadeur, «noyer leur amertume dans les eaux de Baden, de Carlsbad et
+de Toeplitz[245]». Mais ce déplacement ne suspendait pas leur activité;
+il leur permettait au contraire, à l'aide de nombreux renforts arrivés
+de Russie et d'auxiliaires trouvés sur place, de renouveler leur guerre
+de partisans, d'ouvrir une campagne d'été, propre à réveiller et à
+nourrir le mécontentement de l'Empereur.
+
+[Note 245: Otto à Maret, 1er juin 1811.]
+
+La Bohême se trouvait sur le chemin de toutes les nouvelles et de toutes
+les intrigues. Depuis le mariage de Marie-Louise, la partie
+intransigeante de la noblesse autrichienne avait émigré à Prague: elle
+avait fait de cette ville son refuge et son retranchement. Puis, les
+agents secrets que l'Angleterre versait continuellement sur l'Europe,
+après avoir atterri en Suède, après s'être faufilés en Prusse,
+cheminaient à travers la Saxe et la Bohême pour gagner Vienne, où ils
+allaient travailler la société et pervertir l'opinion: avant de pousser
+jusqu'à ce terme de leur voyage, ils prenaient langue à Carlsbad ou à
+Toeplitz. C'était là aussi qu'affluaient des divers pays germaniques,
+comme en un point central, comme en un parloir périodiquement ouvert,
+les émissaires du _Tugendbund_, les dépositaires du secret patriotique,
+les membres de ces mystérieuses confréries qui composaient en Allemagne,
+parmi l'affaissement de tous les pouvoirs constitués, la seule force
+active et belligérante.
+
+Nos représentants en Autriche et en Saxe, observateurs désignés,
+traçaient alors un tableau assez piquant des stations thermales de la
+Bohême, de ces rendez-vous d'élégance et d'intrigue, où l'opposition
+contre nous prenait toutes les formes, depuis les plus violentes
+jusqu'aux plus puériles, et s'amusait de satisfactions sentimentales, en
+attendant mieux: «Depuis la fâcheuse aventure de Schill, écrivait un
+agent de surveillance, les chevaliers et chevalières _de la Vertu_ ont
+continué à travailler à la restauration de l'antique Germanie; et comme
+rien ne doit être négligé pour faire le bien, ils ont envoyé dans les
+diverses parties de l'Allemagne des missionnaires habiles qui, tantôt
+par leur éloquence, tantôt par des ouvrages mystiques, s'efforcent de
+faire germer les graines répandues pendant la dernière guerre. Les dames
+mêmes se chargent de ces missions honorables, et la comtesse de Recke
+s'est acheminée à Carlsbad pour y présider le _club de la Vertu_ et
+relever la colonne d'Arminius. Les membres de cette société se
+reconnaissent par des signes convenus, et ont, principalement dans le
+Nord, des moyens de communication. Pour conserver les formes antiques de
+son pays, Mme de Recke est accompagnée d'un _barde_, qui, suivant le
+sentiment unanime du club, est l'homme le plus éloquent et le plus grand
+poète de son siècle. Issu de la colonie française de Berlin, il n'a
+contre lui que son nom; il s'appelle _Didier_, ci-devant chanoine de
+Magdebourg. Le génie fécond de ce nouveau Tyrtée enchante, transporte et
+enivre tous ceux qui ont la permission d'assister aux séances.
+
+«Des odes, des apologues, des chants de guerre varient les plaisirs des
+auditeurs. Pour donner une juste idée de la finesse de ses allusions, on
+se borne à citer ici la fable du _Tigre_, où, après mille incidents plus
+ingénieux les uns que les autres, le tigre finit par manger le lion,
+l'éléphant, les léopards et les ours. L'auteur fait entendre que ce
+tigre n'est autre chose que l'empereur Napoléon lui-même. Communément la
+séance se termine par un chant de guerre de la composition de M. le
+chanoine. La dernière ode, le martyre de la bienheureuse reine de
+Prusse, ayant été applaudie avec extase, il s'est écrié: «Que ne puis-je
+la chanter à la tête de deux cent mille hommes!» Mme de Recke a une
+telle horreur de tout ce qui est français, qu'elle a fait voeu, dit-on,
+de ne plus parler notre langue[246].»
+
+[Note 246: Archives des affaires étrangères, correspondance de
+Vienne, 390.]
+
+Autour de ce singulier cénacle se groupaient des officiers prussiens,
+«prêts à tout sacrifier aux mânes de leur reine», «des mouchards
+anglais», des émigrés français, d'anciens chefs de chouans, tous
+s'animant les uns les autres, chuchotant et gesticulant, s'insurgeant en
+paroles contre le «puissant dominateur de l'Europe». Leur horreur de la
+France était telle que la venue annoncée d'un de nos diplomates, du
+respectable baron de Bourgoing, ministre impérial à Dresde, faisait
+s'envoler toute une partie de cette bande, comme à l'approche d'un
+pestiféré. La présence d'un de nos officiers provoquait des
+manifestations scandaleuses: «Sa décoration de la Légion d'honneur
+donnait des vapeurs aux femmes qui se vantaient d'avoir montré du
+caractère, c'est-à-dire d'avoir été à son égard aussi grossières qu'il
+est possible[247].» Dans ce milieu où bouillonnaient tant de passions,
+on juge si l'arrivée du comte Razoumowski, chef de la faction russe à
+Vienne, fit sensation, lorsqu'il parut avec ses amis comme un général au
+milieu de ses troupes, plein d'audace et de jactance, se donnant pour
+mission de coaliser tous les mécontentements et de les mener haut la
+main à une action commune.
+
+[Note 247: Otto à Maret, 3 août 1811.]
+
+Il arriva avec une suite et un équipage de souverain, s'établit à
+Franzbrunn, près d'Egra, poste dominant d'où il surveillerait toutes les
+stations de la Bohême et centraliserait les intrigues[248]. Ses
+opérations commencèrent aussitôt, régulièrement organisées. Tout un
+personnel d'agents secondaires travaillait sous ses ordres; il eut ses
+employés, ses bureaux: deux secrétaires à cheval étaient occupés
+journellement à porter sa volumineuse correspondance; dans chacun des
+«bains» du voisinage, il avait établi un homme à lui, un distributeur de
+paroles, et aucun voyageur ne quittait la Bohême sans rapporter dans son
+pays ce mot d'ordre: agir sur les gouvernements par l'opinion et les
+disposer à de prochaines prises d'armes, «la guerre contre la France
+devant être l'état habituel de tout gouvernement bien ordonné[249]». Des
+princes et princesses de sang royal, des souverains en disponibilité, ne
+dédaignaient point d'assister Razoumowski dans son oeuvre de propagande
+fanatique. Ses principaux coadjuteurs étaient l'électeur de Hesse,
+dépossédé de ses États et réfugié en Bohême, le prince Ferdinand de
+Prusse, et les jeunes duchesses de Courlande, qui savaient «allier avec
+beaucoup d'abandon la galanterie à la politique[250]».
+
+[Note 248: Il amenait avec lui, ajoute le rapport précité, «deux
+secrétaires, quatre cuisiniers, de nombreux domestiques, vingt-deux
+chevaux et quatre fourgons chargés d'équipages. Les habitants, peu
+habitués à cette magnificence, auraient désiré lui donner une garde
+d'honneur; mais, faute de mieux, ils ont placé aux deux portes de sa
+maison quatre superbes sentinelles en peinture, dont deux Russes et deux
+Cosaques.»]
+
+[Note 249: Otto à Maret, 1er juin]
+
+[Note 250: _Id._, 3 août 1811.]
+
+Pendant quelques semaines, l'audace entreprenante de ces personnages fut
+telle que nos agents crurent voir se former à Carlsbad un véritable
+congrès de mécontents, d'où pourrait sortir «le feu d'une nouvelle
+coalition[251]». Ce qui les rassurait relativement, c'était le manque
+d'accord entre les divers groupes d'étrangers. La plupart abhorraient la
+France, mais tous se détestaient entre eux. Les Prussiens méprisaient
+les Saxons; ceux-ci faisaient bande à part, se distinguaient par leur
+tiédeur pour la cause commune et échappaient à peu près aux atteintes de
+la «fièvre germanique[252]». Les Russes fréquentaient de préférence les
+membres de l'aristocratie viennoise, et cet exclusivisme leur faisait
+tort auprès des autres Allemands. Néanmoins, leurs exhortations, leurs
+pronostics, tenaient en haleine les espérances et les colères,
+encourageaient le zèle guerroyant des sociétés secrètes, maintenaient
+parmi les peuples d'Allemagne un levain d'agitation et de révolte.
+
+[Note 251: _Id._, 10 juillet.]
+
+[Note 252: _Id._, 3 août.]
+
+À Pétersbourg, les bruits de guerre immédiate s'étaient à peu près
+dissipés: la discussion avec la France baissait d'un ton, mais
+continuait, s'éternisait, monotone et stérile. C'était toujours de part
+et d'autre reprise des mêmes plaintes, répétition des mêmes arguments.
+Parfois, on variait, on renforçait un peu les expressions, sans changer
+le fond et la substance des raisonnements, et deux grands gouvernements
+semblaient se livrer à cet exercice de rhétorique qui consiste à répéter
+interminablement les mêmes choses sous des formes différentes. Seul, par
+désir de conciliation, Roumiantsof s'efforçait d'introduire dans le
+débat quelques éléments nouveaux, cherchait toujours une base d'accord.
+Envisageant la question du duché sous un point de vue nouveau, il
+laissait entendre à Lauriston que, sans toucher à l'intégrité matérielle
+de cet État, on pourrait le transformer et anéantir en lui tout esprit
+d'expansion: on pourrait lui enlever son autonomie, son gouvernement et
+ses institutions propres, son administration indigène, le dénationaliser
+en quelque sorte et le réduire à la condition de simple province
+saxonne[253].
+
+[Note 253: Lauriston à Maret, 18 juillet 1811.]
+
+Mais Alexandre ne parlait plus de la Pologne. Il laissait le chancelier
+s'épuiser à la recherche de vains expédients et ne le suivait plus dans
+cette voie: moins pacifique, plus entier et plus exigeant sous son
+masque d'impassible douceur, il s'était juré de ne fermer le conflit
+qu'au cas où Napoléon lui accorderait le gage éclatant qu'il avait en
+vue. Ce résultat vainement attendu de la mission Tchernitchef, il avait
+pensé que le retour du duc de Vicence à Paris et ses instances
+pourraient le produire. Après le départ de l'ambassadeur, on l'avait vu
+en proie à une impatience et à une émotion mal dissimulées, calculant la
+durée du voyage et le temps nécessaire pour le retour d'un courrier,
+comptant les jours, presque les heures. Au commencement de juin, il
+avait compris que Caulaincourt arrivait à Paris et s'était senti au
+moment décisif. Depuis, plusieurs semaines s'étaient écoulées, sans
+apporter de réponse satisfaisante, et rapprochant ce silence d'autres
+indices, Alexandre l'interprétait comme un refus[254]. Voyant que
+Napoléon n'entrait pas dans la voie des concessions caractérisées, il ne
+voulait plus traiter, renonçait à présenter des moyens d'apaisement et
+de concorde: la démarche à la fois énigmatique et pressante qu'il avait
+tentée par l'intermédiaire de Caulaincourt avait épuisé sa bonne
+volonté.
+
+[Note 254: Napoléon avait dit à Kourakine «qu'il aurait cédé deux
+districts du duché de Varsovie, en donnant une compensation au roi de
+Saxe, et même la ville de Dantzick et son territoire, si l'empereur
+Alexandre l'eût demandé et n'eût pas fait des armements menaçants».
+Alexandre cita ce propos à Lauriston, en ajoutant «que ce _si_ voulait
+tout dire et qu'il le comprenait». Lettre particulière de Lauriston à
+Maret, 1er juin 1811. D'autre part, _une personne_ haut placée en France
+et se disant bien informée faisait avertir par Tchernitchef Sa Majesté
+Russe que Napoléon n'avait nul dessein «de se raccommoder sincèrement
+avec elle». Rapport du 17 juin, vol. cité, 175. La _personne_ en
+question n'était-elle pas celle à qui le Tsar avait fait remettre une
+lettre autographe au commencement de l'année?]
+
+Une influence étrangère contribuait à dissiper ses dernières
+hésitations. Tous les témoignages de première main s'accordent à
+signaler durant cette période la faveur croissante du Suédois Armfeldt
+et son rôle dans les événements. Peu à peu, les bienfaits, les
+encouragements, les marques d'intérêt venaient le trouver et le
+mettaient hors de pair: son crédit tout intime ne laissait plus de place
+aux conseils officiels de Roumiantsof et reléguait au second rang
+Speranski lui-même.
+
+Le Suédois avait gagné la confiance du maître par l'indépendance même de
+ses allures: Alexandre se piquait de détester les flatteurs, et le
+meilleur moyen de lui faire agréer un avis était de le lui présenter
+avec quelque rudesse; on donnait ainsi à cet autocrate, qui rougissait
+de l'être, l'illusion de commander à des hommes libres. Armfeldt lui
+parlait haut et ferme: «Très éloigné, dira de lui bientôt un observateur
+perspicace[255], de ce caractère et de ce langage serviles qui
+caractérisent le peuple esclave, le baron d'Armfeldt a surtout frappé et
+conquis l'Empereur par sa franchise et sa hardiesse à lui opposer le
+tableau de ce qu'il pouvait être à celui de ce qu'il était.» Avec une
+insistance presque cruelle, il faisait sentir au Tsar l'infériorité de
+sa position présente, les dégoûts dont Napoléon l'abreuvait,
+l'humiliation et le danger de céder toujours, la nécessité de se
+reprendre et de résister, sous peine de n'être plus qu'un fantôme
+d'empereur: il lui adressa un long mémoire portant cette épigraphe «_To
+be or not to be_[256].»
+
+[Note 255: Le comte de Loewenhielm, 5 avril 1812; archives du
+royaume de Suède.]
+
+[Note 256: TEGNER, III, 301.]
+
+Sensible à ces âpres mises en demeure, Alexandre s'imprégnait des idées
+qu'on lui versait dans l'esprit, mais il les appliquait conformément à
+son caractère et à son génie propres, plus portés d'ordinaire aux
+ténacités inertes qu'aux brusques initiatives. Il se fixait à une
+politique toute de dénégations, à un système évasif et dilatoire, à une
+intransigeance voilée, sans se dissimuler qu'il provoquait ainsi et
+finirait par s'attirer la guerre. Après s'y être préparé le premier,
+après avoir été sur le point de la commencer, après s'être prêté ensuite
+à quelques tentatives pour l'éviter, il revenait à y voir, comme au
+printemps, le dénouement certain et obligé du conflit, avec cette
+différence qu'il entendait désormais se faire attaquer au lieu
+d'attaquer, laisser venir à lui l'adversaire, au lieu de le devancer.
+
+En effet, à l'instant même où il cède en politique aux suggestions
+belliqueuses d'Armfeldt, il choisit définitivement, comme guide et
+conseiller militaire, Pfuhl le temporisateur. Il adopte officiellement
+son plan: il prescrit d'organiser des lignes de défense conformément aux
+données admises et charge l'Allemand Wolzogen de préparer cette
+oeuvre[257]. S'il incline encore à faire précéder le grand recul par une
+pointe en Pologne, c'est à seule fin de désorganiser autant que possible
+les moyens de l'envahisseur: il ne s'agit plus là que d'une offensive
+strictement limitée, destinée à faire commencer de plus loin la retraite
+dévastatrice et la résistance fuyante: il s'agit surtout d'une offensive
+purement stratégique. Politiquement, Alexandre est résolu à éviter toute
+mesure violente, tout éclat, jusqu'à ce que les Français se soient
+avancés assez loin en Allemagne, assez près de ses frontières, pour le
+mettre en état de légitime défense. Ce qu'il veut avant tout, c'est se
+donner aux yeux de l'Europe l'apparence du droit et les dehors de la
+longanimité. Tous ses efforts vont tendre à perpétuer le conflit, mais à
+le perpétuer sans en avoir l'air, en rejetant sur son rival la
+responsabilité et l'odieux de la rupture.
+
+[Note 257: _Mémoires de Wolzogen_, 57. Une note publiée dans la
+collection des archives Woronzof, XVI, 390, fixe également au mois de
+juin l'adoption du plan défensif. Loewenhielm définira ainsi les
+résolutions d'Alexandre: «Ne rien accorder à la France et attirer
+l'ennemi dans des lignes de défense établies.» Dépêche du 3 mars 1812,
+archives du royaume de Suède. Armfeldt écrivait qu'il espérait bien que
+Bonaparte viendrait «donner dans le piège». TEGNER, III, 384.]
+
+Dans ce but, il évite désormais toute allusion au duché de Varsovie;
+celant au plus profond de son âme le grief réel, il n'allègue que le
+grief apparent, la réunion de l'Oldenbourg, et joue avec un art consommé
+de cette affaire, où il a incontestablement le beau rôle et peut se dire
+l'offensé. D'un ton triste et doux, il continue à se plaindre de
+l'outrage: il réclame vaguement une satisfaction. Si la France le serre
+de plus près et le conjure d'énoncer ses désirs, il se borne à demander
+la réparation du préjudice causé, la réintégration du duc dans le
+patrimoine familial. Lui parle-t-on d'équivalent et de compensation, il
+ne dit ni oui ni non: il promet d'expédier à Kourakine les pouvoirs
+nécessaires pour conclure un accord et se garde de les envoyer: il se
+dit invariablement prêt à terminer l'affaire et n'en fournit jamais les
+moyens[258]. En même temps, il a soin d'affirmer très haut, de publier
+que la saisie de l'Oldenbourg, si pénible qu'elle lui ait été, ne
+constitue pas à ses yeux un _casus belli_, qu'il ne revendiquera jamais
+les armes à la main les droits de sa maison. Par conséquent, si Napoléon
+renforce ses effectifs, glisse de nouvelles troupes en Allemagne,
+prépare ses instruments d'agression, c'est sans cause valable, c'est par
+pur délire d'ambition et d'orgueil, c'est pour soumettre au joug un
+empire qui ne demande qu'à vivre en paix avec lui et à demeurer son
+allié.
+
+[Note 258: Correspondance de Lauriston, juillet et août 1811.]
+
+En prenant cette attitude, le Tsar gagnait aussi l'avantage de pouvoir
+éconduire les puissances intéressées à empêcher le conflit et à proposer
+leur entremise pacificatrice, car, ne voulant pas d'accord, il ne
+voulait point de médiateur. Lorsque tour à tour la Prusse et l'Autriche,
+sortant d'une quiétude momentanée et reprenant l'alarme, le conjurent
+d'accepter leurs offices, il feint l'étonnement: il ne sait de quoi on
+lui parle: qu'est-il besoin de conciliateurs, puisqu'il n'est pas
+question de guerre? «Sa Majesté Impériale,--fait-il écrire à Vienne,--a
+cru d'autant plus devoir décliner l'intervention d'une puissance tierce
+qu'en l'acceptant elle aurait nécessairement fait supposer un état de
+mésintelligence entre les cours de Pétersbourg et des Tuileries,
+mésintelligence qui n'existe pas, puisque Sa Majesté Impériale persiste
+invariablement dans ses anciens sentiments et ses relations politiques
+avec la France, qui de son côté ne cesse de lui donner l'assurance de
+son amitié[259].»
+
+[Note 259: Dépêche à Stackelberg, 27 octobre 1811. Archives de
+Saint-Pétersbourg.]
+
+Cependant, le litige discrètement entretenu fournira motif au Tsar pour
+fermer les yeux de plus en plus sur la contrebande et rouvrir finalement
+ses ports au commerce régulier de l'Angleterre: c'est l'une de ses
+grandes raisons pour se soustraire à un arrangement qui l'emprisonnerait
+à nouveau dans l'alliance[260]. Si Napoléon supporte ce détachement plus
+complet et, voyant que les Russes ne bougent de leurs positions
+défensives, arrête lui-même et rappelle ses armées, Alexandre ne l'ira
+pas chercher: mais il est infiniment plus probable que le conquérant
+poussera à bout ses projets destructeurs, commencera la guerre et
+l'invasion. Cette guerre, Alexandre l'acceptera alors avec une
+tranquille vaillance, résolu à la faire acharnée, terrible, éternelle,
+en s'aidant du climat et de la nature, et il se dit qu'il aura
+préalablement remporté un grand avantage moral et gagné son procès
+devant l'opinion européenne. Son calcul était juste, puisque son jeu
+subtil et patient, sans faire illusion totalement aux contemporains, a
+trompé pendant quatre-vingts ans la postérité et l'histoire.
+
+[Note 260: Nous en trouverons plus loin l'aveu dans sa bouche même.]
+
+Il ne trompa pas Napoléon. En voyant la Russie se dérober à toute
+explication, l'Empereur en conclut qu'elle ne voulait point
+d'accommodement, parce qu'elle désespérait d'obtenir l'objet réel de ses
+convoitises. Ainsi, il a vu clair, il a deviné juste: comme compensation
+à l'Oldenbourg, on tenait à obtenir une fraction du duché et on n'admet
+pas autre chose. Ce qu'on attendait de lui, c'était qu'il livrât sa
+première ligne de défense, qu'il frappât lui-même ce peuple polonais
+dont il avait éprouvé le dévouement, qu'il lui infligeât une nouvelle
+mutilation. L'an passé, en lui proposant le fameux traité, on ne lui
+avait demandé que de ratifier le partage: on voudrait aujourd'hui le lui
+faire recommencer, et cette prétention le courrouce. En même temps, les
+nouvelles du Nord lui apprennent qu'avec la belle saison le commerce
+anglais dans la Baltique, à peine déguisé sous pavillon américain,
+reprend sur des proportions infiniment accrues. Les navires fraudeurs ne
+se bornent plus à se glisser un à un et subrepticement à Riga ou à
+Pétersbourg: ce sont de véritables flottes marchandes, des convois de
+cent cinquante bâtiments à la fois, qui abordent aux ports de Russie: on
+les y reçoit impudemment, on les laisse déverser sur le littoral
+d'opulentes cargaisons, et ce trafic, en permettant à l'Angleterre
+d'écouler une partie des produits qui l'encombrent et l'oppressent,
+l'empêche de périr de surabondance et de pléthore[261]. Voilà donc à
+quoi tendaient les prétendues alarmes de la Russie, ses terreurs
+simulées, ses plaintes, les querelles qu'elle nous cherchait: en
+admettant qu'elle n'ait pas eu l'intention formelle de faire la guerre,
+elle voulait se ménager un prétexte pour reprendre avec les Anglais des
+relations profitables, tout en nous arrachant une concession humiliante
+et funeste. Son jeu est clair désormais, «son système se déroule[262]»,
+et ces constatations achèvent de décider l'Empereur. Cédant à une
+brusque colère, obéissant aussi à une pensée politique et au désir de se
+rallier l'opinion, il éprouve le besoin de dénoncer publiquement ses
+griefs, de démasquer aux yeux de toute l'Europe les intentions
+d'Alexandre, de proclamer que les Russes veulent un lambeau de la
+Pologne et ne l'obtiendront jamais.
+
+[Note 261: _Corresp._, 18082.]
+
+[Note 262: _Id._ Cette idée ressort en outre très clairement de la
+dépêche de Maret à Lauriston en date du 30 août 1811 et de sa lettre
+confidentielle du 19 novembre.]
+
+L'occasion lui en fut fournie le 15 août, jour de sa fête. Chaque année,
+il faisait célébrer cette date par des réjouissances populaires et par
+la tenue aux Tuileries d'une grande assemblée. Le cérémonial habituel du
+dimanche s'observait en cette occasion avec un surcroît de solennité, et
+l'Empereur présidait en personne à ces représentations grandioses, qu'il
+machinait comme des scènes d'opéra, avec cortège, défilé, figurations
+somptueuses, et qui remettaient périodiquement sous les yeux du public
+l'apothéose de sa puissance. C'était une série de spectacles
+magnifiquement et ponctuellement réglés: à l'heure de la messe, la
+sortie des grands appartements, l'apparition successive des pages, aides
+et maîtres des cérémonies, écuyers, préfet du palais et chambellans, de
+l'aide de camp de service, des cinq grands officiers de la couronne, de
+l'Empereur enfin, suivi du grand aumônier, des princes et colonels
+généraux: c'était l'Impératrice s'acheminant de son côté avec les
+princesses et tous ses services; parfois, la conjonction des deux
+cortèges, leur déploiement sur le grand escalier, la traversée lente des
+salons et des galeries, l'arrivée à la chapelle, où le peuple était
+admis à contempler Leurs Majestés: sur les divers points du parcours,
+des détachements de la garde échelonnés, des grenadiers présentant les
+armes, des tambours battant aux champs, des rangées d'uniformes et de
+costumes de cour se détachant sur le décor luxueux des appartements, sur
+les ors et les marbres, sur la pourpre des tentures: l'appareil le plus
+propre à frapper les yeux, à émouvoir les esprits, à rehausser de faste
+et de splendeur le culte tout viril qui se rendait au souverain[263].
+Après la messe, il y avait souvent parade militaire dans la cour du
+château: avant ou après la messe, il y avait invariablement audience
+dans les grands appartements et réception du corps diplomatique. Les
+ambassadeurs et ministres étrangers étaient introduits dans la salle du
+Trône; eux seuls avaient droit d'y venir, avec les ministres secrétaires
+d'État, avec un certain nombre de privilégiés, et c'était dans cette
+partie du château auguste entre toutes que Napoléon, après s'être montré
+à eux dans l'environnement de sa pompe impériale, accueillait leurs
+hommages.
+
+[Note 263: Voy. le tableau si frappant et d'une si rigoureuse
+exactitude que M. Frédéric Masson a tracé de ces scènes dans un article
+de la _Vie contemporaine_, 1er février 1894.]
+
+Le 15 août 1811, l'audience diplomatique eut lieu avant la messe. À
+midi, tandis qu'au dehors des salves d'artillerie signalaient la
+solennité du jour, l'Empereur fit son entrée dans la salle et prit place
+sur le trône. Successivement, les princes grands dignitaires, les
+cardinaux et les ministres, les grands officiers de l'Empire, les grands
+aigles de la Légion d'honneur et autres dignitaires furent admis à lui
+présenter leurs voeux[264]. Après eux, le corps diplomatique parut,
+précédé par un maître et un aide des cérémonies, introduit par le grand
+chambellan. Il se déploya en cercle autour du trône, ses membres se
+plaçant par ordre d'ancienneté dans leur poste. Le prince Kourakine
+figurait à son rang, moins mal portant qu'à l'ordinaire, resplendissant
+comme un soleil dans ses habits constellés de décorations et de
+pierreries, formant groupe avec le prince de Schwartzenberg et
+l'ambassadeur d'Espagne.
+
+[Note 264: _Moniteur_ du 17 août.]
+
+L'Empereur descendit du trône. Lentement et par deux fois, il fit le
+tour du cercle, s'arrêtant çà et là pour jeter un mot, une question,
+pour se faire nommer les étrangers qui avaient sollicité l'honneur de
+l'approcher: ce jour-là, la liste des présentations comprenait, avec un
+général bavarois et un colonel suisse, trois «citoyens des
+États-Unis[265]». Ces diverses opérations prirent un certain temps. Dans
+la salle, la chaleur était étouffante: par cette radieuse journée
+d'août, une lumière blanche et crue tombait des hautes fenêtres, faisait
+flamber d'un éclat aveuglant les broderies massives des uniformes,
+ajoutait au malaise que causaient à chacun la longueur de la séance, la
+foule et la presse, l'angoisse de la comparution devant l'arbitre de
+toutes les destinées, devant le maître et le juge. Quand les formalités
+d'usage eurent été entièrement accomplies, il parut que le cercle
+touchait à sa fin: une grande partie de l'assemblée s'était écoulée déjà
+dans les salons voisins: il ne restait dans la salle du Trône, avec le
+corps diplomatique, que quelques ministres et «cordons rouges»; on
+attendait le moment où l'Empereur allait faire prévenir l'Impératrice et
+se rendre à la chapelle, pour entendre la messe et le chant du _Te
+Deum_, lorsqu'on le vit se rapprocher du groupe dont faisait partie
+Kourakine[266].
+
+[Note 265: _Id._]
+
+[Note 266: Les éléments du récit qui suit ont été puisés à
+différentes sources: lettre de Maret à Lauriston, 25 août 1811; pièces
+conservées aux archives des affaires étrangères (Russie, 153), sous le
+titre: _Relation tirée des notes de l'ambassadeur d'Autriche_ et
+_Rapport d'un ministre d'un prince de la Confédération_; extraits du
+rapport de Kourakine, cités par Bogdanovitch, I, p. 31 et suiv.; rapport
+du ministre prussien Krusemarck, analysé et publié en partie par
+Duncker, 374-375, d'après les archives de Berlin. Tous ces documents
+concordent sur les points essentiels.]
+
+«Vous nous avez donné des nouvelles, prince», dit-il d'un air avenant.
+Il s'agissait de bulletins récemment communiqués par l'ambassade russe
+et portant avis d'une rencontre en Orient, aux environs de Rouchtchouk,
+entre les troupes que la Russie avait laissées sur le Danube, sous le
+commandement de Kutusof, et l'armée ottomane. L'affaire avait été chaude
+et indécise: les deux partis s'attribuaient la victoire. Kourakine vanta
+la valeur de ses compatriotes: Napoléon rendit hommage à ces braves
+gens, mais fit observer que les Russes n'en avaient pas moins été forcés
+d'évacuer Rouchtchouk, leur tête de pont au delà du Danube, et qu'ils
+avaient ainsi perdu la ligne du fleuve. En effet, suivant lui, on ne
+pouvait se servir défensivement d'un fleuve qu'à la condition de se
+garder le moyen d'opérer sur les deux rives: à Essling, il s'était
+estimé vainqueur parce qu'il avait conservé Lobau, qui lui donnait accès
+sur la rive gauche et prise sur l'armée autrichienne. Il développa ce
+thème avec abondance, avec sa maîtrise habituelle, et fit, devant ses
+auditeurs émerveillés, tout un cours de tactique.
+
+Renonçant à lui disputer l'avantage sur ce terrain, Kourakine convint
+que les Russes avaient dû reculer, faute d'effectifs suffisants pour
+maintenir leur position, et il attribua cette pénurie d'hommes à un
+manque d'argent, qui avait obligé le Tsar à rappeler dans l'intérieur
+de ses États une partie des troupes employées contre la Turquie. C'était
+là que l'attendait l'Empereur, qui lui dit aussitôt, avec une bonhomie
+narquoise: «Mon cher ami, si vous me parlez officiellement, je dois
+faire semblant de vous croire ou ne pas vous répondre du tout: mais si
+nous parlons confidentiellement, je vous dirai que vous avez été battus,
+que vous l'avez été parce que vous manquiez de troupes, et que vous en
+manquiez parce que vous avez envoyé cinq divisions de l'armée du Danube
+à celle de Pologne, et cela, non par embarras de vos finances, qui s'en
+seraient mieux trouvées de nourrir ces troupes aux dépens de l'ennemi,
+mais pour me menacer.»
+
+Les mouvements opérés par les Russes en avant de Varsovie devinrent
+alors le sujet de la conversation. Avec vivacité, Napoléon fit sentir
+que ces marches précipitées l'avaient d'autant plus ému qu'elles lui
+avaient paru inexplicables: «Je suis comme l'homme de la nature, dit-il,
+ce que je ne comprends pas excite ma défiance.» Il s'est donc vu dans
+l'obligation de se mettre lui-même sur ses gardes; des deux côtés, on
+s'est piqué, on s'est armé, on s'est livré à de vastes déplacements de
+troupes qui continuent encore, et voilà les deux nations sur pied, en
+face l'une de l'autre, prêtes à s'entr'égorger, sans s'être jamais dit
+pourquoi.
+
+En effet, à qui fera-t-on croire que l'Oldenbourg soit le vrai motif de
+la querelle? Entre grandes puissances, on ne se bat pas pour
+l'Oldenbourg. D'ailleurs, la France a offert une indemnité; elle l'a
+offerte «entière et complète», elle a réitéré à dix reprises ses
+propositions, sans obtenir de réponse. Il y a donc autre chose: il y a
+chez les Russes une arrière-pensée, et brusquement, violemment, Napoléon
+tire le voile, met à découvert le fond mystérieux du litige. Il dit: «Je
+ne suis pas assez bête pour croire que ce soit l'Oldenbourg qui vous
+occupe: je vois clairement qu'il s'agit de la Pologne. Vous me supposez
+des projets en faveur de la Pologne; moi, je commence à croire que c'est
+vous qui voulez vous en emparer, pensant peut-être qu'il n'y a pas
+d'autre moyen d'assurer de ce côté vos frontières.» Mais il importe
+qu'à cet égard toute illusion cesse, que la Russie sache à quoi s'en
+tenir, et ici l'Empereur s'anime terriblement. «Ne vous flattez pas»,
+s'écrie-t-il, «que je dédommage jamais le duc du côté de Varsovie. Non,
+quand même vos armées camperaient sur les hauteurs de Montmartre, je ne
+céderai pas un pouce du territoire varsovien: j'en ai garanti
+l'intégrité. Demandez un dédommagement pour l'Oldenbourg, mais ne
+demandez pas cent mille âmes pour cinquante mille, et surtout ne
+demandez rien du grand-duché. Vous n'en aurez pas un village, vous n'en
+aurez pas un moulin. Je ne pense pas à reconstituer la Pologne;
+l'intérêt de mes peuples n'est pas lié à ce pays. Mais si vous me forcez
+à la guerre, je me servirai de la Pologne comme d'un moyen contre vous.
+Je vous déclare que je ne veux pas la guerre et que je ne vous la ferai
+pas cette année, à moins que vous ne m'attaquiez. Je n'ai pas de goût à
+faire la guerre dans le Nord; mais si la crise n'est point passée au
+mois de novembre, je lèverai cent vingt mille hommes de plus: je
+continuerai ainsi deux ou trois ans, et si je vois que ce système est
+plus fatigant que la guerre, je vous la ferai... et vous perdrez toutes
+vos provinces polonaises.»
+
+Ainsi, en s'acharnant à une prétention inadmissible, la Russie s'expose
+à une lutte aussi désastreuse que celles où ont succombé la Prusse et
+l'Autriche: faut-il donc que le même esprit d'aveuglement et de vertige
+s'empare successivement de tous les États et les entraîne aux abîmes?
+«Car», poursuit l'Empereur en changeant subitement de ton et en
+affectant une modestie pleine d'impertinence, «soit bonheur, soit
+bravoure de mes troupes, soit parce que j'entends un peu le métier, j'ai
+toujours eu des succès, et j'espère en avoir encore, si vous me forcez à
+la guerre.»--«Vous savez», ajoute-t-il, «que j'ai de l'argent et des
+hommes.» Et aussitôt des visions à faire frémir, une fantasmagorie de
+chiffres, un concours prodigieux d'armées s'évoquent à sa voix: «Vous
+savez que j'ai huit cent mille hommes, que chaque année met à ma
+disposition 250,000 conscrits, et que je puis par conséquent augmenter
+mon armée en trois ans de sept cent mille hommes qui suffiront pour
+continuer la guerre en Espagne et pour vous la faire. Je ne sais pas si
+je vous battrai, mais nous nous battrons. Vous comptez sur des alliés:
+où sont-ils? Est-ce l'Autriche, à qui vous avez ravi trois cent mille
+âmes en Galicie? Est-ce la Prusse? La Prusse se souviendra qu'à Tilsit
+l'empereur Alexandre, son bon allié, lui a enlevé le district de
+Bialystock. Est-ce la Suède? Elle se souviendra que vous l'avez à moitié
+détruite en lui prenant la Finlande. Tous ces griefs ne sauraient
+s'oublier: toutes ces injures se payent: vous aurez le continent contre
+vous.»
+
+Devant ce débordement d'effrayantes paroles, Kourakine restait
+interloqué, douloureusement ému de cette prise à partie qui le mettait
+en cause et en spectacle. Il s'essayait pourtant à remplir son devoir, à
+défendre de son mieux son pays et son maître. Mais comment parler devant
+un prince qui transformait toute conversation en monologue? On voyait
+l'ambassadeur s'épuiser en vains efforts pour placer quelques mots: on
+le vit pendant près d'un quart d'heure rester la bouche ouverte, sans
+que l'intarissable verve de son interlocuteur lui permît de commencer la
+phrase qu'il avait sur les lèvres[267].
+
+[Note 267: _Documents inédits_.]
+
+À la fin, il profita d'un moment où Napoléon reprenait haleine pour
+sortir de cette position ridicule, pour affirmer que l'empereur de
+Russie restait «l'allié le plus fidèle de la France et même l'ami de son
+souverain».--«C'est le même langage», interrompit Napoléon, «que vous
+tenez à Pétersbourg à mon ambassadeur; mais que me servent des paroles
+que les faits démentent et que vous démentez vous-même par la
+protestation contre l'incorporation de l'Oldenbourg?»--«Est-ce donc»,
+continua-t-il, «pour plaire aux Anglais que vous l'avez faite?» Et il
+montra au loin l'Angleterre dominant l'horizon, tenant le fil de toutes
+les intrigues, tirant et ramenant à elle la Russie. À l'appui de ce
+tableau, il rappela les facilités rendues au commerce britannique, le
+développement inouï de la contrebande, et fortement il insista sur ces
+griefs, qui le remplissaient d'amertume.
+
+Dans les rares instants de répit que lui laissait l'Empereur, Kourakine
+se bornait à dire que son maître n'avait rien tant à coeur que de
+terminer le litige. Pour faire justice de ces allégations sans preuve,
+Napoléon lui lança tout à coup une question catégorique et le mit au
+pied du mur: «Quant à s'arranger, dit-il, j'y suis prêt: avez-vous les
+pouvoirs nécessaires pour traiter? Si oui, j'autorise de suite une
+négociation.»
+
+Force fut à l'ambassadeur d'avouer qu'il n'avait point «la latitude
+nécessaire pour conclure un arrangement»; il se hâterait toutefois de
+faire connaître à Pétersbourg les désirs exprimés par Sa Majesté et ne
+doutait point qu'ils ne fissent faire un grand pas à l'entente. Mais le
+vague et l'embarras de cette réponse avaient une fois de plus éclairé
+l'Empereur: «Écrivez, reprit-il avec scepticisme, je n'ai rien contre,
+mais votre cour sait depuis longtemps ce que je viens de vous dire: je
+l'ai dit à Tchernitchef, au général Schouvalof, et mes ambassadeurs
+n'ont cessé depuis quatre mois de vous le répéter.»
+
+Il le répéta encore lui-même, longuement, insatiablement, avec des
+expressions à effet subitement dardées, avec un grand luxe d'images et
+de métaphores. Pourquoi, disait-il, au moment où la Russie se trouvait
+le plus fortement engagée sur le Danube, s'est-elle retournée et dressée
+contre la Pologne? «Vous faites comme le lièvre qui a reçu du plomb; il
+se lève sur ses pattes et s'agite affolé, s'exposant à recevoir en plein
+corps une nouvelle décharge.» Pourquoi prolonger un état incertain, qui
+n'est ni la guerre ni la paix? «Quand deux gentilshommes se querellent,
+quand l'un, par exemple, a donné un soufflet à l'autre, ils se battent
+et puis ensuite se réconcilient: les gouvernements devraient agir de
+même, faire carrément la guerre ou la paix.» Mais non, la Russie préfère
+se dérober à toute solution, elle semble vouloir éterniser le malaise
+général, et c'est ce que l'Empereur, à grands coups d'arguments et de
+répétitions, s'efforce de faire sentir à tous les diplomates qui
+l'écoutent, au public européen qui l'entoure. Conservant une certaine
+modération dans les termes et affectant le calme de la force, traitant
+l'ambassadeur avec une sorte de bienveillante pitié, il continue à
+frapper son gouvernement par-dessus sa tête: tout en rendant justice à
+la bonne volonté de Kourakine, il l'accable d'une dialectique
+inexorable. Enfin, après l'avoir tenu trois quarts d'heure à la torture,
+il le laissa aller, et le pauvre prince se retira consterné, rouge et
+suant à grosses gouttes, suffoquant d'émotion, étouffant dans son bel
+habit doré, répétant «qu'il faisait bien chaud chez Sa Majesté».
+Cependant, comme il faut que tout entretien diplomatique se termine par
+un appel à la concorde, les dernières paroles de l'Empereur avaient été
+pacifiques: il avait exprimé l'espoir que la guerre et ses calamités
+pourraient encore être évitées, si la Russie voulait s'expliquer
+autrement que par énigmes. Mais que pouvaient ces vagues tempéraments
+contre l'âpreté belliqueuse de toute son argumentation, contre l'éclat
+menaçant de ses discours et cette subite décharge de sa colère?
+
+
+
+III
+
+Le lendemain 16 août, retourné à Saint-Cloud, Napoléon se fit apporter
+toutes les pièces de la correspondance avec la Russie, depuis l'entrevue
+du Niémen. En même temps, le ministre secrétaire d'État au département
+des relations extérieures, le duc de Bassano, était appelé à un _travail
+avec Sa Majesté_: cela consistait à recueillir par écrit les réflexions
+que suggérait à l'Empereur telle ou telle question, d'après ses éléments
+et ses pièces, à enregistrer ensuite la décision prise. Le ministre
+tenait la plume, arrondissait la phrase, tempérait parfois l'expression:
+la pensée venait du maître. Il éprouvait le besoin de la mettre ainsi en
+forme positive et dogmatique, afin de voir plus clair dans ses propres
+idées, dans les raisons qui le déterminaient; c'était comme un rapport
+qu'il se faisait à lui-même et dont les conclusions fixaient sa
+volonté[268].
+
+Cette fois, le problème à résoudre était celui-ci: «La situation de la
+France avec la Russie est-elle de nature à ce qu'on doive craindre une
+guerre, qu'il faille lever une nouvelle conscription et autoriser les
+dépenses que les ministres de la guerre proposent[269]?»
+
+[Note 268: Voy. plusieurs exemples de _Travail avec l'Empereur_ dans
+ROEDERER, t. III, p. 562 et suiv.]
+
+[Note 269: Le résultat du _Travail avec l'Empereur_ figure, sous
+forme de volumineux mémoire, aux archives des affaires étrangères,
+Russie, 153. BIGNON, X, 89 et suiv., et ERNOUF, 301-305, en ont publié
+des extraits.]
+
+La veille, parlant à Kourakine, Napoléon avait déclaré _ab irato_ qu'il
+connaissait les exigences de la Russie et ne s'y prêterait jamais.
+Maintenant, il reprend la question et en délibère avec lui-même, de
+sang-froid et à tête reposée. Avec son habituelle acuité de perception,
+il va droit au noeud de l'affaire; il le débarrasse de toute ambiguïté,
+l'extrait des incidents entassés à plaisir pour le couvrir et le
+masquer: il le dégage et l'isole, le fait saillir en plein relief.
+Longuement, méthodiquement, il reprend toutes les déductions qui
+l'amènent à croire que la Russie en veut à l'intégrité de l'État
+varsovien. Doit-il ou non souscrire à cette prétention? C'est ce qu'il
+examine ensuite. Il pèse le pour et le contre, met en balance les
+arguments qui militent en faveur de l'un et de l'autre parti; aveugle et
+rigoureux logicien, il aboutit enfin, par une suite de raisonnements
+serrés, à se prononcer pour la négative, à préférer le conflit violent
+et la guerre, et nous avons ainsi un mémoire justificatif de sa campagne
+de 1812, dicté par lui-même.
+
+Tout d'abord, il pose en principe qu'une guerre avec la Russie serait
+chose inopportune et fâcheuse; elle détournerait nos forces de l'Espagne
+et nous obligerait à y laisser tout inachevé; elle occasionnerait une
+effroyable consommation d'hommes, d'argent, et «ne produirait jamais des
+avantages égaux aux sacrifices qu'elle aurait exigés». Il est donc à
+désirer qu'elle puisse être évitée. Peut-elle l'être? Pour répondre à
+cette question, l'Empereur retrace à grands traits l'historique de ses
+rapports avec Alexandre Ier depuis l'alliance, se reporte par la pensée
+à Tilsit, repasse par Erfurt, saisit dès 1809 le conflit en germe et
+démontre irréfutablement que «la véritable difficulté de la position
+actuelle» provient de la conduite tenue par les Russes avant et pendant
+la dernière campagne contre l'Autriche, de leurs défaillances
+diplomatiques et militaires.
+
+Si l'empereur Alexandre, comme Napoléon l'en avait conjuré, avait parlé
+ferme à Erfurt et menacé l'Autriche, celle-ci eût senti la réalité de
+l'alliance franco-russe: elle eût craint d'affronter en même temps les
+deux grandes monarchies et eût renoncé à la guerre: aucun changement ne
+se serait opéré sur les frontières de la Russie; la Galicie n'eût pas
+changé de maître. «Si, la guerre ayant eu lieu, la Russie y avait pris
+part, comme elle le devait, au moment même et en y employant des forces
+considérables, elle serait entrée la première dans cette province, et
+les troupes du duché de Varsovie n'y auraient paru qu'en auxiliaires. Le
+contraire arriva. Les troupes du duché de Varsovie firent la conquête de
+la Galicie orientale, les habitants de cette province prirent les armes
+contre l'ennemi, et elle se trouva à la paix dans une telle situation
+qu'elle ne pouvait être rendue à l'Autriche et que Sa Majesté fut
+obligée de stipuler sa réunion au duché de Varsovie.» La Russie s'est
+donc trouvée en présence d'une Pologne à demi reconstituée, qui excitait
+ses inquiétudes. Les garanties données ou offertes--cession d'un
+district de la Galicie, envoi des troupes varsoviennes en Espagne,
+traité stipulant le non-rétablissement du royaume de Pologne--ont paru
+insuffisantes, et la Russie est restée en alarme, prête à saisir la
+première occasion pour porter atteinte à un ordre de choses dont elle
+était responsable et qu'elle jugeait néanmoins incompatible avec sa
+sécurité.
+
+Le prétexte dont elle s'est emparée a été l'incorporation de
+l'Oldenbourg à l'empire français. «Les arrêts du conseil britannique
+forcèrent Sa Majesté à réunir à la France les villes hanséatiques, pour
+fermer les ports du Nord au commerce de l'Angleterre. Le duché
+d'Oldenbourg fut compris dans cette réunion. La Russie intervint pour le
+duc d'Oldenbourg. Le pays d'Erfurt fut offert en indemnité. La Russie la
+refusa; au lieu d'en demander une autre, elle fit une protestation,
+procédé sans exemple dans l'histoire des puissances alliées. Elle
+commença sa protestation par des réserves, et elle la finit par
+l'expression du désir de conserver l'alliance: ce qui signifiait assez
+clairement qu'elle voulait faire beaucoup de bruit de l'affaire de
+l'Oldenbourg sans pousser les choses à bout et en laissant un moyen
+d'arrangement.
+
+«Ses projets commençaient à se développer. On vit qu'ils se dirigeaient
+contre le duché de Varsovie, dont l'existence et l'agrandissement
+l'alarmaient, et qu'ils tendaient, sinon à une réunion totale du duché
+aux provinces polonaises russes, du moins à une réunion partielle qui
+conduirait incessamment à son entière destruction. Le refus d'accepter
+Erfurt comme indemnité avait été motivé sur ce que ce pays n'était pas
+contigu à la Russie: or, le seul pays contigu à la Russie sur lequel Sa
+Majesté pouvait avoir quelque influence est le duché de Varsovie. Des
+insinuations verbales faites par le colonel Tchernitchef et par le comte
+Roumiantsof avaient fait comprendre que l'affaire d'Oldenbourg
+s'arrangerait, lorsque l'on s'entendrait sur les affaires de la Pologne.
+On conçut très bien alors comment la Russie était intervenue dans
+l'affaire d'Oldenbourg; comment, en faisant sa protestation, elle avait
+exprimé de nouveau son attachement à l'alliance; comment enfin, en
+refusant Erfurt, elle n'avait pas fait connaître ce qu'elle désirait.
+
+«Si elle se trouvait blessée, pourquoi ne faisait-elle pas la guerre? Si
+elle voulait des indemnités plus ou moins considérables, pourquoi
+n'ouvrait-elle pas des négociations? Toute discussion entre des
+gouvernements ne peut cependant finir que de l'une ou l'autre de ces
+manières; mais la Russie voulait des choses qu'elle n'osait pas avouer.
+Elle voulait la cession de 5 à 600,000 habitants du duché en indemnité
+de l'Oldenbourg. Cette conséquence de la protestation, des insinuations,
+du silence même de la Russie, est évidente.
+
+«Tout porte donc à penser que la paix pourrait être maintenue, si l'on
+voulait céder 5 à 600,000 âmes du duché de Varsovie à l'empire russe, et
+Sa Majesté est dans l'opinion que s'il existait dans le duché une nation
+à part de 5 à 600,000 âmes dont elle eût le droit de disposer, et
+qu'elle pût, sans manquer à l'honneur, réunir à la Russie, cette cession
+serait préférable à la guerre. Mais toutes les parties du duché ont la
+même origine, sont composées des mêmes éléments. Elles appartiennent
+toutes au même peuple, qui, quoique partagé, existe toujours dans ses
+droits. À mesure qu'un des membres qui en avait été séparé est réuni à
+un autre, il se confond avec lui pour faire un corps de nation. Telle
+est l'existence actuelle du duché de Varsovie. Ce qui tendrait à le
+diviser tendrait à le détruire; la Russie ne l'ignore point; elle sait
+très bien que si elle parvenait à faire faire une marche rétrograde au
+duché, il n'en resterait pas là; que lorsqu'il aurait perdu 5 à 600,000
+habitants, sa perte totale s'ensuivrait à la première circonstance
+favorable: que lorsqu'il verrait ses intérêts abandonnés par celui qui
+lui donna l'existence, elle pourrait espérer de l'attirer à elle; que
+quoique les Polonais ne puissent quitter sans regret les lois
+paternelles et libérales du roi de Saxe, ils seraient portés à faire ce
+sacrifice pour acquérir une situation définitive, car le plus grand
+malheur pour une nation, c'est l'incertitude sur son avenir; qu'enfin il
+suffirait que l'existence du duché de Varsovie fût attaquée dans un de
+ses éléments quelconques et qu'il cessât de compter sur la protection de
+la main puissante par laquelle il existe, pour porter tout ce qui reste
+de la Pologne vers la Russie.
+
+«Ces raisonnements sont justes. Il est constant que la cession de 5 à
+600,000 habitants entraînerait celle de tout le duché. La question doit
+donc être posée d'une autre manière. Il faut examiner s'il convient à la
+France d'agrandir la Russie du duché tout entier.
+
+«Cet agrandissement porterait les frontières de la Russie sur l'Oder et
+sur les limites de la Silésie. Cette puissance que l'Europe, pendant un
+siècle, s'est vainement attachée à contenir dans le Nord, et qui s'est
+déjà portée par tant d'envahissements si loin de ses bornes naturelles,
+deviendrait puissance du midi de l'Allemagne; elle entrerait avec le
+reste de l'Europe dans des rapports que la saine politique ne peut pas
+permettre, et en même temps qu'elle obtiendrait de si dangereux
+avantages par sa nouvelle position géographique, elle aurait acquis en
+peu d'années, par la possession de la Finlande, de la Moldavie, de la
+Valachie et du duché de Varsovie, une augmentation de 7 à 8 millions de
+population, et un accroissement de force qui détruirait toute proportion
+entre elle et les autres grandes puissances. Ainsi se préparerait une
+révolution qui menacerait tous les États du Midi, que l'Europe entière
+n'a jamais prévue sans effroi et que la génération qui s'élève verrait
+peut-être accomplir.
+
+«Sa Majesté est donc décidée à soutenir par les armes l'existence du
+duché de Varsovie, qui est inséparable de son intégrité. L'intérêt de la
+France, celui de l'Allemagne, celui de l'Europe, l'exigent; la politique
+le commande, en même temps que l'honneur en ferait plus particulièrement
+un devoir à Sa Majesté.»
+
+La seconde partie du mémoire traite du litige commercial et économique.
+L'Empereur rappelle l'ukase prohibitif du commerce français. Il insiste
+sur l'ouverture des ports russes aux marchandises coloniales et y voit
+la négation même des règles du blocus. Si graves que soient ces mesures,
+elles ne sauraient pourtant, prises en elles-mêmes, constituer un motif
+valable de rupture: «il faudrait plaindre les États qui se battraient
+pour des intérêts partiels du commerce.» Mais les faits incriminés ont
+une valeur essentielle à titre d'indications et de symptômes; ils
+marquent une évolution progressive de la Russie vers l'Angleterre, ils
+trahissent chez elle une partialité pour nos ennemis, un désir de
+rapprochement qui conduira peu à peu les deux États à une réunion
+complète, et l'Empereur est résolu à ne pas attendre cet aboutissement
+inévitable de la politique russe pour «soutenir ses droits par les
+armes. Si la France, pour éviter la guerre, préférait laisser la Russie
+faire la paix avec l'Angleterre, elle ne parviendrait point à son but.
+Une paix faite par un allié avec l'ennemi commun, non seulement sans un
+accord préalable, mais en violation des traités, amènerait promptement
+une mésintelligence ouverte qui porterait bientôt la Russie à
+s'abandonner sans réserve à l'Angleterre. Nous la verrions mêlée dans
+ses intrigues, et la guerre serait le résultat inévitable et prochain
+d'une position si singulière.»
+
+Ainsi, sous quelque point de vue que l'on envisage le différend, la
+guerre est au bout: tous les raisonnements de l'Empereur, toutes les
+parties de son discours, comme autant d'avenues convergentes, ramènent à
+la même conclusion: nécessité de la guerre. Cette guerre, Napoléon
+entend plus que jamais la faire offensive. Mais l'état actuel de ses
+préparatifs, retardés par leur grandeur même, s'oppose encore à cette
+initiative. Puis, les négociations avec l'Autriche, avec la Prusse, avec
+toutes les puissances qu'il importe d'enrôler dans nos rangs, sont
+restées à l'état d'ébauche. Enfin, la saison est trop avancée pour
+permettre en 1811 une série d'opérations fructueuses. Dans le Nord, où
+la grande difficulté pour l'envahisseur est de se pourvoir en
+subsistances et surtout en fourrages, la saison propice aux hostilités
+est la fin du printemps: alors, l'épanouissement d'une végétation
+tardive, mais exubérante, «fait naître le fourrage sous les pieds des
+chevaux[270]»: la cavalerie, l'artillerie, les équipages militaires
+trouvent sur place à se ravitailler, sans recourir à de difficiles et
+dispendieux transports. C'est à cette époque que la Prusse orientale et
+la Pologne, avec leurs plaines fertiles et leurs vastes prairies, se
+formeront pour nous en dépôt d'approvisionnements créé par la nature, en
+grenier d'abondance.
+
+[Note 270: Paroles de Napoléon lui-même. _Recueil de la Société
+impériale d'histoire de Russie_, XXI, 374.]
+
+Par tous ces motifs, décidant la guerre, Napoléon décide en même temps
+et encore une fois de la différer: il en fixe l'époque au mois de juin
+1812. Tous ses efforts d'ici là ne tendront plus qu'à gagner du temps.
+Mettant une sourdine à sa colère, il va exprimer de nouveau et sans
+relâche à la Russie le désir de traiter, bien certain qu'on ne le
+prendra pas au mot et qu'il peut impunément multiplier ses invites. Sous
+le couvert de ces démonstrations pacifiques, il poussera à fond ses
+armements et ses levées. Simultanément, sa diplomatie reprendra contact
+avec l'Autriche et la Prusse, avec la Suède et la Turquie, afin qu'il
+n'ait plus, au moment décisif, qu'à cueillir des alliances parvenues à
+maturité. Ainsi, sans bruit et sans éclat, tout se préparera pour la
+grande entreprise. Enfin, lorsque toutes nos forces seront en ligne,
+lorsque nos alliances seront formées, lorsque Napoléon verra arriver
+l'heure marquée dans ses profonds calculs, il donnera brusquement le
+signal: après avoir mis près d'un an à tendre et à bander les ressorts
+de sa puissance, il les lâchera brusquement, donnera l'impulsion aux
+cinq cent mille hommes réunis sous sa main, viendra à leur tête aborder
+impétueusement la Russie. Voilà le plan grandiose et félin qui s'est
+esquissé dans son esprit dès le début de l'année et auquel il s'arrête
+définitivement en août 1811; il le fixe alors sur le papier: il
+l'indique en quelques mots dans le mémoire du 16 août, avec les actions
+diverses que ce plan comporte et le dénouement foudroyant auquel elles
+doivent aboutir: c'est comme une règle de conduite qu'il se trace par
+écrit, pour plus de méthode, et à laquelle nous le verrons
+rigoureusement s'astreindre.
+
+Les considérations développées, dit le mémoire, «n'ont laissé aucun
+doute à Sa Majesté sur la question dont elle cherchait la solution». En
+conséquence, elle a prescrit trois séries d'opérations parallèles. Elle
+a ordonné de continuer les négociations avec la Russie; elle a ordonné
+que «des négociations soient ouvertes avec l'Autriche et avec la Prusse,
+afin que, si d'ici à six mois la Russie persiste dans son système
+ironique de se plaindre sans cesse et de ne s'expliquer sur rien, Sa
+Majesté puisse établir un nouveau système d'alliances par des traités
+qui ne seraient signés qu'à l'expiration de ce terme». Enfin, Sa Majesté
+a ordonné que «dès à présent les armées soient mises sur le pied de
+guerre, afin que le mois de juin arrivant, époque où la saison devient
+favorable aux opérations militaires dans les pays où Sa Majesté devrait
+porter ses armes, elle soit en mesure, si elle est forcée à la guerre,
+de venger la foi des traités qu'on ne jura jamais en vain, de défendre
+le duché de Varsovie et de le consolider en ajoutant à son étendue et à
+sa puissance».
+
+On remarquera que l'Empereur, dans cette dernière partie du mémoire,
+affecte encore de s'exprimer sur la guerre en termes dubitatifs; il
+termine même en paraphrasant la maxime qu'il qualifie de banale: «_Si
+vis pacem, para bellum._» Mais quelques réticences voulues, quelques
+phrases de pure forme sauraient-elles prévaloir contre l'ensemble du
+texte et l'orientation générale des idées? Dans un document destiné à
+rester, un souverain n'avoue jamais qu'il va délibérément et de parti
+pris à la guerre, lors même qu'il la veut et la décrète intimement. Au
+reste, tout projet humain, fût-il conçu par le plus volontaire des
+hommes, laisse une part à l'inconnu et aux contingences de l'avenir.
+Napoléon ne jugeait pas tout à fait impossible que la Russie, épouvantée
+par nos préparatifs, consentît au dernier moment à rentrer dans
+l'alliance sans conditions ni garanties. Seulement, il se réservait en
+ce cas d'exiger des sacrifices proportionnés aux efforts et aux dépenses
+que les Russes lui auraient occasionnés: il n'entendait pas faire pour
+rien une immense et coûteuse expédition jusqu'au seuil de leur empire.
+Non content de les assujettir à ses volontés sur tous les points en
+litige, il leur retirerait les avantages concédés à Erfurt, les
+priverait de la Moldavie et de la Valachie, les réduirait pour longtemps
+à un état d'impuissance et de nullité, et certains passages de son
+mémoire ne laissent aucun doute sur cette intention de les traiter en
+vaincus, lors même qu'ils viendraient à lui et s'humilieraient au seul
+contact du fer. Au fond, il n'admet plus qu'une solution par les armes,
+une capitulation de l'adversaire sous le coup ou sous la menace
+immédiate de la défaite. C'est en ce sens que les journées des 15 et 16
+août 1811 inscrivent une date décisive dans l'histoire de la rupture:
+elles marquent l'instant où Napoléon renonce à toute idée de
+transaction, où il se promet d'imposer purement et simplement la loi par
+la pression de ses armées, et ajourne en même temps à l'échéance de dix
+mois cette grande contrainte.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+SUITE DES PRÉPARATIFS.
+
+
+Réponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes
+d'explications.--Instances à la fois pressantes et vagues.--Ce que ni
+l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos
+préparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'armée
+varsovienne.--Les contingents allemands.--L'armée de Davout.--L'armée
+des côtes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'armée
+d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matériel.--Minutieux
+efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les
+transports: moyens employés pour vaincre la nature et les
+espaces.--Universelle prévoyance.--Napoléon excessif en tout.--Il ruse
+tour à tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail
+parallèle d'Alexandre.--Formation des armées russes en deux groupes
+principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche à
+reprendre la libre disposition de son armée d'Orient en hâtant sa paix
+avec la Porte.--Service demandé à l'Angleterre.--Napoléon incite les
+Turcs à continuer la guerre.--Causes de sa lenteur à s'assurer de
+l'Autriche, de la Prusse et de la Suède.--Dangers de cette
+politique.--Bernadotte rentre en scène.--Départ de la princesse
+royale.--L'été à Drottningholm.--Contrebande effrénée; rapports avec
+l'Angleterre.--Langage de la France: modération relative.--Le baron
+Alquier part spontanément en guerre contre la Suède.--Note
+injurieuse.--Réplique sur le même ton.--Scène extraordinaire entre
+Alquier et Bernadotte.--Déplacement de l'irascible ministre.--Mise en
+interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de
+Napoléon sur la Suède.--Alternatives de rigueur et de longanimité.--Une
+crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer
+les conditions.
+
+
+
+I
+
+À l'apostrophe lancée au prince Kourakine, Alexandre fit le 25
+septembre, par communication diplomatique, une réponse calme et digne,
+où il se défendait énergiquement d'avoir jeté un regard de convoitise
+sur aucune partie de la Pologne varsovienne[271]. Mettant à profit le
+vague et l'obscur de ses insinuations antérieures, il protestait contre
+l'interprétation qu'on prétendait leur donner; il affectait de n'avoir
+jamais désiré ce qu'il n'avait pu obtenir.
+
+[Note 271: BOGDANOVITCH, I, 33.]
+
+Napoléon prit acte de ces déclarations, mais répliqua aussitôt: Puisque
+vous ne voulez rien de la Pologne, que voulez-vous? Entrez en matière
+sur les intérêts de la maison d'Oldenbourg, parlez net; nous sommes
+prêts à vous écouter. Et périodiquement, de mois en mois, il invitait le
+cabinet de Pétersbourg à sortir de sa réserve, à lui envoyer un
+négociateur spécial ou à munir Kourakine des pouvoirs nécessaires pour
+faire un arrangement[272]. À ces demandes, Alexandre répondait par ses
+plaintes ordinaires, par des doléances sans conclusion, et délayait en
+phrases évasives ses refus de traiter. Ces fins de non-recevoir prévues
+n'empêchaient nullement l'Empereur de renouveler ses avances en vue d'un
+accord dont il ne spécifiait pas les bases. Ainsi se maintenait entre
+les deux souverains un conflit stagnant. Tous deux évitaient de se
+dévoiler et de trancher la grande équivoque. La véritable question en
+jeu était maintenant celle du blocus, mais Alexandre n'en parlerait
+jamais le premier, et Napoléon était résolu à n'en parler qu'à la tête
+de cinq cent mille hommes. Le duc de Bassano faisait à Lauriston cet
+aveu: «Je vous le dis encore pour vous seul, Monsieur, l'affaire
+d'Oldenbourg est peu de chose pour la Russie et pour nous. Les intérêts
+du commerce et du système continental sont tout... Cette explication ne
+vous autorise point à aborder ces questions et à sortir de la mesure qui
+vous est prescrite[273].» Le ministre recommandait à l'ambassadeur, il
+est vrai, de s'éclairer discrètement sur les dispositions que
+témoignerait le cabinet de Pétersbourg «si ces questions étaient
+abordées[274]»; mais l'Empereur, malgré cette formule interrogative, se
+rendait parfaitement compte que la Russie, ayant répudié presque
+ouvertement et trahi le système continental, n'y rentrerait jamais de
+plein gré, qu'il faudrait l'y ramener d'autorité, et il rassemblait sans
+relâche, coordonnait, multipliait à l'infini ses moyens d'invasion.
+
+[Note 272: _Corresp._, 17394, 18242, 18245.]
+
+[Note 273: Lettre confidentielle du 19 novembre 1811.]
+
+[Note 274: _Id._]
+
+Ce travail se poursuit d'un bout à l'autre de l'Europe française. Au
+nord, l'avant-poste de Dantzick devient presque une armée, composée de
+bataillons français, polonais, westphaliens, hessois et badois. Dantzick
+n'est plus seulement une place munie de toutes ses défenses et se
+suffisant à elle-même: c'est «le grand dépôt pour toute la guerre du
+Nord[275]», un magasin abondamment pourvu, un atelier de construction et
+de réparation. Il y a là des fonderies, des usines, des chantiers en
+activité, car il importe que la Grande Armée, lorsqu'elle passera sous
+Dantzick pour entrer en Russie, trouve dans la ville de quoi compléter
+ses munitions et refaire son matériel. Sur la droite de Dantzick,
+Napoléon augmente l'armée varsovienne, n'admet plus de différence entre
+les états portés sur le papier et les effectifs réels: il vient en aide
+à l'administration locale et lui fait passer des subsides, tout en lui
+reprochant de mésuser de ses ressources[276].
+
+[Note 275: _Corresp._, 18140.]
+
+[Note 276: _Id._, 18300, 18477.]
+
+En arrière de la Vistule, les garnisons de l'Oder reçoivent des renforts
+et se composent désormais de troupes exclusivement françaises. Dans la
+région de l'Elbe, Davout commande maintenant à quatre divisions.
+Napoléon lui en forme peu à peu une cinquième. Surtout, fidèle à ses
+procédés, il grossit les divisions déjà existantes par une lente
+infusion de détachements divers: dans ces moules tout formés, il fait
+couler insensiblement la matière humaine. Davout a 72,000 hommes
+d'infanterie; 13,000 sont en route pour le rejoindre: ils porteront les
+compagnies à l'effectif de 150 hommes, les bataillons à 900, les
+régiments à 4,500[277]. Autour de Davout et en arrière, les princes de
+la Confédération sont invités «à remonter leur cavalerie et à préparer
+leur contingent[278]». L'Empereur donne une attention particulière aux
+troupes saxonnes, aux divisions westphaliennes, et les tient prêtes à
+marcher aux côtés de notre armée d'Allemagne.
+
+[Note 277: _Id._, 18170, 18175, 18187, 18208, 18215, 18226. Cf. les
+réponses de Davout, aux Archives nationales, AF, IV, 1654-1656.]
+
+[Note 278: _Corresp._, 18333.]
+
+En Hollande et dans la France du Nord, une autre armée de quatre
+divisions était en train de se former. Échelonnée sur le littoral depuis
+le pas de Calais jusqu'à l'Ost-Frise, s'appuyant aux camps de Boulogne
+et d'Utrecht, elle regardait la mer et semblait faire face aux Anglais:
+pour mieux donner le change, Napoléon l'avait nommée: _corps
+d'observation des côtes de l'Océan_. En réalité, elle était destinée à
+passer en Allemagne par un changement de front, par une conversion à
+droite, et à former deux corps de la Grande Armée. Vers la fin de
+l'année, les troupes massées autour d'Utrecht et de Nimègue viendront se
+poster entre Munster et Osnabrück et y attendront de nouveaux ordres:
+celles de Boulogne se dirigeront sur Mayence.
+
+L'Empereur songe d'abord à relier les premières, lors de leur entrée en
+Allemagne, au corps de Davout, et à constituer au maréchal une armée de
+deux cent mille hommes, comprenant neuf divisions[279]. Mais Davout
+s'alarme de ce surcroît de charge et de responsabilité: dans une lettre
+remarquable, qui fait honneur à sa modestie autant qu'à sa connaissance
+profonde des vrais principes du commandement, il rappelle à l'Empereur
+que le maniement direct de neuf divisions excède les forces d'un seul
+homme[280]. Napoléon se rend à ces raisons; il décide de donner aux
+troupes de Hollande un commandant en chef spécial et d'en faire une
+puissante unité sous les ordres d'Oudinot, duc de Reggio; il confiera à
+Ney, duc d'Elchingen, les masses qui arriveront de Boulogne.
+
+[Note 279: _Id._, 18218, 18285.]
+
+[Note 280: Lettre du 4 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV,
+1656.]
+
+Dès à présent, de tous les points du territoire, les conscrits
+rapidement éduqués affluent dans les camps des Pays-Bas, s'y mêlent à
+de vieux soldats, achèvent de se former à leur contact. Le matériel se
+réunit à la Fère, Metz, Mayence, Wesel, Maëstricht, afin que les deux
+corps le prennent en passant. D'un mouvement analogue, toutes les forces
+disponibles de l'Italie remontent vers le centre de formation établi au
+pied des Alpes, entre Brescia et Vérone: là s'établit, sous Eugène, une
+troisième armée, destinée à déboucher en Allemagne par Ratisbonne et à
+prendre rang dans la grande colonne d'invasion. Chaque corps se compose
+individuellement ses états-majors, son personnel administratif, ses
+services auxiliaires, ses parcs, se complète en munitions et en chevaux.
+Indépendamment des cinq brigades de cavalerie légère affectées aux corps
+d'Allemagne, Napoléon en crée huit autres, sans fixer encore leur
+destination: il crée cinq divisions de grosse cavalerie, deux en
+Hanovre, une à Bonn, une à Mayence, une à Erfurt, la dernière sur le
+Mincio. Quant à la réserve générale de l'armée, elle est tout indiquée;
+ce sera la garde. Répartie dans le triangle compris entre Paris,
+Bruxelles et Metz, la garde rappelle à soi les détachements et les
+cadres envoyés en Espagne, grossit et enfle sur place, arrive à un
+complet et magnifique épanouissement. Avec ses grenadiers, voltigeurs,
+tirailleurs, fusiliers, chasseurs, flanqueurs, avec ses vélites royaux
+et ses bataillons italiens, l'infanterie comprend maintenant quatre
+divisions; la cavalerie en forme deux, l'artillerie possède deux cent
+huit pièces[281], mais les régiments ne quittent pas encore leurs
+garnisons ordinaires et leurs quartiers de paix. Ainsi, sur des points
+divers, sous des dénominations différentes, se constituent toutes les
+parties de la Grande Armée future: Napoléon confectionne séparément les
+pièces de l'organisme, en attendant qu'il les ajuste, qu'il les soude
+les unes aux autres, qu'il les monte et les dresse en un formidable
+appareil[282].
+
+[Note 281: _Corresp._, 18281, 18333, 18365, 18400, et en général
+toute la _Correspondance impériale_ depuis août 1811 jusqu'à février
+1812. Désormais, il n'est presque plus de jour qui s'écoule sans être
+marqué par l'expédition d'un ou de plusieurs ordres.]
+
+[Note 282: _Corresp._, 18337, 18355-18356.]
+
+Comme les guerres précédentes et surtout celle d'Espagne ont dévoré en
+partie ses meilleurs régiments, il veut suppléer à la qualité par la
+quantité, vaincre et écraser par le nombre. Sur tous les points de
+réunion, il entasse régiments sur régiments, fait des brigades et des
+divisions avec des éléments de toute sorte, puissamment amalgamés et
+pétris; il croit n'avoir jamais assez d'hommes, assez de contingents: il
+attire ses plus lointaines ressources, envoie au prince Eugène des
+Dalmates et des Croates, promet à Oudinot d'autres Croates, qui
+combattront à côté de bataillons suisses, fait venir à Paris et passe en
+revue deux régiments de Slaves à demi sauvages, de _haydoucks_ qui
+guerroyaient naguère contre le Turc sur les confins de l'Autriche. Il
+jette en Allemagne des bataillons portugais, d'autres en Hollande, et çà
+et là, dans les différents corps, des régiments espagnols apparaissent,
+décimés par la désertion et grelottant de fièvre, dépaysés et
+emprisonnés dans nos rangs.
+
+Puis, c'est une accumulation d'artillerie. Comptant moins sur les
+hommes, Napoléon veut avoir plus de canons; il en a déjà six cent
+quatre-vingt-huit, avec quatre mille cent quarante-deux voitures
+d'artillerie[283]; il en aura davantage. Sachant aussi qu'en Russie son
+grand ennemi sera la nature, qu'il engage contre elle un duel
+redoutable, il tient à munir ses soldats de tout ce qu'il faut pour la
+vaincre, pour s'ouvrir des chemins, aplanir les routes, supprimer les
+espaces, créer des communications, franchir les fleuves. Il donne au
+corps du génie des proportions inusitées: il tient à posséder trois
+équipages de ponts, servis par un corps spécial et par les marins de la
+garde: il en fait rassembler lui-même les différentes pièces, les
+énumérant et les citant par leur nom, afin que l'on n'en oublie aucune:
+par ses soins, chaque équipage devient un mécanisme parfait et délicat
+comme un ressort d'horlogerie. Pour mieux assurer le bien-être et
+l'endurance de ses troupes, pour les mettre à l'abri du dénuement et des
+intempéries, il leur compose des réserves d'habillement, un rechange
+complet d'habits, de linge et de chaussures. Il n'oublie pas de
+commander «vingt-huit millions de bouteilles de vin, deux millions de
+bouteilles d'eau-de-vie: total, trente millions de liquide, ce qui
+abreuverait toute une armée pendant une année[284]» Enfin, pour voiturer
+l'effrayant fardeau d'approvisionnements que l'armée doit traîner à sa
+suite, il recourt à tous les modes connus de transport et de locomotion:
+il multiplie le nombre des véhicules; il en invente de nouveaux,
+commande des caissons d'un modèle perfectionné, recrute des chevaux de
+trait par milliers, lève des bataillons de boeufs, organise un immense
+matériel roulant, destiné à suivre nos colonnes, à s'enfoncer avec elles
+dans les profondeurs de l'Est.
+
+[Note 283: _Corresp._, 18281.]
+
+[Note 284: _Corresp._, 18386. Cf. le n° 18404.]
+
+Jamais sa pensée n'a tant embrassé, ne s'est montrée à ce point féconde
+et créatrice: jamais il n'a mêlé une science aussi raffinée du détail à
+d'aussi larges conceptions d'ensemble, et c'était pourtant cette
+universelle prévoyance qui l'acheminait plus sûrement aux désastres. Son
+tort, si invraisemblable que le fait paraisse, fut l'excès même de ses
+précautions: ce fut de ne vouloir rien laisser aux chances de l'imprévu
+dans l'expédition qui en comportait le plus, de mettre trop de prudence
+dans sa grande aventure, de raisonner à outrance ses témérités et de
+prétendre en assurer mathématiquement le succès. Il donnait ainsi à
+l'oeuvre géante une complexité qui la disproportionnait encore davantage
+aux facultés humaines. L'armée qu'il se composait, énorme, surchargée et
+épaissie d'éléments hétérogènes, lourde d'impédiments, réussirait moins
+aux tâches d'élan et d'entrain où excellaient naguère ses souples
+armées: elle offrirait plus de prise aux accidents de guerre ou de
+climat qui pourraient la désagréger dès le début ou la frapper
+d'impotence: l'une des raisons qui firent échouer l'entreprise fut la
+grandeur même et la perfection des préparatifs.
+
+Par un jeu double et fortement calculé, Napoléon dissimulait certains
+de ces préparatifs et montrait les autres. On a vu avec quel soin il
+cachait l'introduction de nouveaux groupes en Allemagne et celait ses
+efforts pour loger des instruments d'agression aux portes mêmes de la
+Russie. Il voulait faire croire qu'il ne donnait encore à aucune partie
+de ses troupes une direction offensive, qu'il ne marquait point par des
+jalonnements déjà imposants ses futures positions d'attaque. Par contre,
+il avouait hautement qu'en présence de l'attitude inexplicable
+d'Alexandre, il se croyait tenu d'armer, qu'il armait à force, que tout
+se levait dans l'intérieur de ses États, et que la France, s'il fallait
+en venir finalement à la guerre, l'engagerait avec un ensemble de moyens
+dont elle n'avait jamais disposé. «L'Empereur ne veut point la guerre,
+il fait tout pour l'éviter, mais il a dû se mettre en état de ne point
+la craindre[285]»: tel était le langage prescrit à sa diplomatie.
+Lui-même citait des chiffres à effrayer l'imagination: il disait à des
+auditeurs bien placés pour transmettre au loin ses paroles: «Non, je
+suis sûr que l'empereur Alexandre ne se fait aucune idée de toutes les
+forces que je puis employer contre lui; l'ayant connu personnellement et
+ne pouvant m'empêcher de l'aimer et de rendre justice à ses bonnes
+qualités, j'en suis réellement très fâché pour lui[286].» L'effet de ces
+menaces indirectes serait peut-être de faire trembler la Russie et de
+vaincre son obstination: peut-être la verrait-on, à l'instant où nos
+armées s'ébranleraient, s'abattre misérablement devant elles et se plier
+aux plus dures exigences. Dans tous les cas, ainsi avertie, elle se
+sentirait moins disposée à risquer une attaque, à nous prévenir sur la
+Vistule.
+
+[Note 285: Lettre de Maret à Latour-Maubourg, 14 septembre 1811.]
+
+[Note 286: Conversation avec le ministre de Prusse, rapportée par
+Tchernitchef le 12 janvier 1812, volume cité, 282.]
+
+C'était dans le même but que l'Empereur continuait à fermer
+systématiquement les yeux sur les intrigues de Tchernitchef, dont il
+ignorait d'ailleurs toute l'étendue. Il se doutait bien que le jeune
+officier, resté depuis le mois d'avril à Paris où il semblait avoir élu
+définitivement domicile, rôdait autour des bureaux de la guerre: mais où
+serait le mal s'il attrapait au passage quelques renseignements,
+quelques états de situation, propres à lui faire vaguement connaître
+l'immensité de nos moyens? Les notions qu'il transmettrait à sa cour, à
+la suite de ces découvertes, ne la porteraient guère aux aventures.
+Malgré les airs inquiets et les mines déconfites de Savary, Napoléon
+laissait agir Tchernitchef, quitte à l'arrêter lorsque les choses
+iraient trop loin et à le prendre sur le fait.
+
+À demi instruit de nos apprêts, Alexandre ne restait pas inactif. À vrai
+dire, il ne pouvait plus guère augmenter ses armées, ayant fait appel
+depuis longtemps à tous ses effectifs disponibles: il venait encore
+d'avouer à l'ambassadeur d'Autriche que les corps étaient «au parfait
+complet[287]». Il se reposait avec quelque confiance sur ses vingt-sept
+divisions, ses cinq cent quatorze bataillons, ses quatre cent dix
+escadrons, ses cent cinquante-neuf compagnies d'artillerie, ses seize
+cents bouches à feu[288]: «mais, disait-il, il ne faut pas s'endormir
+pour cela: je mets à profit le temps qu'on me laisse[289].»
+
+[Note 287: ONGKEN, rapport de Saint-Julien publié à la suite du tome
+II, p. 611 et suiv.]
+
+[Note 288: BOGDANOVITCH, I, 37.]
+
+[Note 289: ONGKEN, _loco citato_.]
+
+Il essayait d'améliorer l'organisation militaire de l'empire, de
+simplifier et d'assouplir les rouages, de renforcer les réserves. Par
+ses ordres, on préparait de nouveaux appels, la levée de quatre hommes
+sur cinq cents parmi les jeunes gens en âge de servir; mais ces
+contingents ne seraient en état de paraître devant l'ennemi qu'après de
+longs mois d'instruction. Actuellement, l'état-major s'occupait surtout
+à disposer, conformément au plan imaginé par Pfuhl, les troupes sur
+pied. Les armées de la frontière, rangées jusqu'alors l'une derrière
+l'autre, se mêlaient pour se distribuer ensuite en deux groupes
+principaux, placés sur la même ligne. Le premier se formait autour de
+Wilna, en arrière du Niémen: il composerait l'armée principale, celle
+qui reculerait vers le camp retranché de Drissa et en ferait le centre
+de la résistance; le ministre de la guerre, Barclay de Tolly, prendrait
+sous sa direction immédiate ce grand rassemblement. Le second groupe se
+formait au sud de Wilna, près de Prouzany, derrière le Bug; ce serait
+l'armée chargée de tenir la campagne et de harceler l'ennemi,
+d'effleurer continuellement son flanc droit, de fatiguer les Français
+par une guerre d'escarmouches et de surprises, de les obliger à
+combattre toujours, sans jamais leur offrir l'occasion de vaincre. Le
+commandement de cette deuxième armée, réservé d'abord au général Lavrof,
+serait confié finalement à l'impétueux Bagration; une troisième, sous
+Tormassof, se tiendrait en réserve et serait utilisée suivant les
+circonstances. C'était dans cet ordre que l'on comptait affronter la
+guerre défensive, sans préjudice des efforts à tenter, au début des
+hostilités, pour entamer momentanément le duché de Varsovie ou la Prusse
+orientale et déconcerter l'adversaire par cette rapide incursion[290].
+
+[Note 290: _Mémoires de Wolzogen_, 77-79.]
+
+Dans leur groupement nouveau, les armées russes remettaient en ligne
+sous une autre forme les deux cent cinquante à deux cent quatre-vingt
+mille hommes que le Tsar avait mobilisés dès le début de l'année.
+C'était à peu près tout ce qu'il pouvait opposer à l'invasion, obligé
+qu'il était de maintenir des corps assez importants en face de la Perse,
+dans le Caucase, sur le littoral de la mer Noire, dans le pays des
+Cosaques et en Finlande. Pour accroître les forces disponibles, il n'y
+avait qu'un moyen: achever la guerre de Turquie, reprendre ainsi la
+libre disposition des troupes que Kutusof commandait sur le Danube et
+qui se montaient encore, malgré les distractions opérées, à plus de
+quarante mille hommes. Alexandre s'y employait activement, s'efforçait
+de précipiter à leur terme les négociations avec la Porte et voyait dans
+cette oeuvre de diplomatie le complément indispensable de ses mesures
+stratégiques.
+
+Pour amener les Turcs à la paix, il se résignait à de nouveaux
+sacrifices. En janvier et février, il avait voulu se faire céder les
+Principautés entières pour en repasser la majeure partie à l'Autriche,
+qu'il espérait séduire. Éconduit à Vienne, il renonçait à trafiquer des
+deux provinces, consentait à restituer aux Turcs ce qu'il avait offert
+aux Autrichiens, c'est-à-dire la Valachie entière et une moitié de la
+Moldavie, en gardant toujours pour lui la Bessarabie et la portion du
+territoire moldave comprise entre le Pruth et le Sereth. Résolu à
+négocier sur ses bases, il se mit en quête d'un intermédiaire qui pût
+instruire officieusement la Porte de ses concessions et les faire
+valoir, préparer et ménager un accord. L'idée lui vint de s'adresser à
+l'Angleterre: préjugeant son rapprochement avec elle, il lui fit
+demander par communication secrète de le traiter d'avance en allié et de
+le servir à Constantinople, où Pozzo di Borgo travaillait déjà depuis
+une année à lui assurer le bon vouloir de la mission britannique. Le
+cabinet de Londres se préparait à accréditer auprès du Sultan un
+ministre, M. Liston, en place d'un simple chargé d'affaires; à la
+sollicitation d'Alexandre, Liston fut chargé de transmettre et d'appuyer
+les propositions de la Russie[291]. Il devait arriver à son poste vers
+la fin d'octobre; c'était alors que la négociation s'entamerait,
+aboutirait peut-être, et débarrasserait le Tsar de l'importune
+diversion. La paix avec les Turcs aurait en outre l'avantage d'améliorer
+les relations avec l'Autriche et conduirait peut-être à obtenir de cette
+puissance, à défaut d'un concours sur lequel il ne fallait plus compter,
+une neutralité strictement garantie.
+
+[Note 291: Ce fait a été révélé par Alexandre lui-même à l'envoyé
+suédois Loewenhielm. Correspondance inédite de Loewenhielm, mars à mai
+1812; archives du royaume de Suède.]
+
+Sentant que le principal effort de la diplomatie russe se tournait vers
+l'Orient, Napoléon s'appliquait à le contrecarrer. Dès le 14 septembre,
+il faisait insinuer aux Turcs qu'un accommodement avec leur ennemi
+serait désormais une défaillance sans excuse, car le secours était
+proche. Sans leur dire encore que sa rupture avec Alexandre devenait
+inévitable, il ne leur défendait pas de le croire: «Si le Divan,
+écrivait Maret à Latour-Maubourg, était persuadé que la guerre aura
+lieu, et s'il faisait, d'après cette opinion, de nouveaux efforts pour
+la continuer lui-même avec vigueur, ne détruisez point ses dispositions
+et laissez-lui penser tout ce qui pourra donner plus d'énergie à ses
+opérations militaires.» Le 21 septembre, Latour-Maubourg était invité à
+renouveler la demande faite au printemps, à réclamer l'envoi en France
+d'un plénipotentiaire ottoman, avec mission de négocier «un arrangement
+et un accord d'opérations».
+
+Pour effacer toute trace de mésintelligence, Napoléon descend aux plus
+petits moyens. Au temps de l'intimité avec Alexandre, il avait négligé
+de répondre à la lettre par laquelle le sultan Mahmoud lui avait notifié
+son avènement, et ce manque de procédés avait fait à l'orgueil musulman
+une cuisante blessure. Aujourd'hui, si l'on revient à Constantinople sur
+cet incident, Latour-Maubourg pourra dire que l'Empereur a parfaitement
+répondu au message du Sultan, qu'il lui a écrit de Vienne pendant la
+dernière campagne, mais que la lettre est tombée sans doute aux mains de
+partis ennemis ou s'est égarée au milieu du désordre inséparable d'une
+grande guerre. À l'appui de cette fable, le chargé d'affaires présentera
+un duplicata de la lettre soi-disant perdue, une pièce qu'on lui expédie
+de Paris pour les besoins de la cause. Dans cette copie d'un original
+qui n'a jamais existé, l'Empereur s'astreint à toutes les formules de la
+phraséologie orientale; il dit à Mahmoud: «Je prie Dieu, très haut, très
+excellent, très puissant, très magnanime et invincible empereur, notre
+très cher et parfait ami, qu'il augmente les jours de Votre Hautesse et
+les remplisse de gloire et de prospérité, avec fin très heureuse[292]»;
+et il exprime le voeu de voir l'union des deux empires, «qui fut
+l'ouvrage des siècles», redevenir inaltérable.
+
+[Note 292: Archives des affaires étrangères, Turquie, 222.]
+
+S'étant promis pareillement de reprendre les pourparlers avec
+l'Autriche, la Prusse et la Suède, il n'y mettait aucune précipitation,
+car il craignait toujours que des liaisons positives et difficiles à
+cacher n'avertissent la Russie de ses volontés hostiles. Ayant décidé en
+principe de faire traîner jusqu'en janvier 1812 la conclusion de ses
+alliances avec les deux cours germaniques, il ne recommençait pas même à
+poser des jalons, s'en tenait avec l'Autriche aux paroles échangées
+pendant les premiers mois de l'année, défendait toujours à la Prusse
+d'armer, fût-ce même en sa faveur, l'invitait durement à n'attirer
+l'attention sur elle par aucune démarche inconsidérée, à ne point se
+mêler, humble et faible qu'elle était, à la querelle des grands. Quant à
+la Suède, dont il craignait encore plus les emportements, il entendait
+ne la mander qu'à la dernière heure; apprenant que Bernadotte continuait
+à rassembler des troupes par provision et à tout événement, il blâmait
+ces mesures, conseillait impérieusement de les suspendre[293]. Il
+voulait que depuis la Baltique jusqu'au Danube, personne ne bougeât qu'à
+son commandement: à Vienne, à Berlin, à Stockholm, on devait attendre
+patiemment l'heure de sa bienveillance, sans chercher à la devancer,
+sans donner l'alarme à Pétersbourg par un empressement inopportun. Mais
+ce système de ménagements perfides envers la Russie lui préparait
+d'assez sérieux mécomptes, l'exposerait à manquer des alliances
+insuffisamment préparées. Si l'Autriche montrait un calme relatif, les
+deux autres États s'agitaient, l'un par ambition et malaise, l'autre par
+peur, et ne se jugeaient plus en position d'attendre. Les nonchalances
+voulues de notre politique, ses lenteurs calculées, vont nous mettre en
+péril de perdre la Prusse; déjà, elles nous ont aliéné de nouveau la
+Suède, qui recommence à se détacher de nous et à s'échapper de notre
+orbite.
+
+[Note 293: _Corresp._, 17916.]
+
+
+
+II
+
+Depuis l'arrêt de la négociation entamée avec la Suède au printemps et
+dans laquelle Napoléon avait offert la Finlande à qui lui demandait la
+Norvège, Bernadotte avait renouvelé quelques allusions à l'objet de ses
+rêves. Comme l'Empereur continuait à faire la sourde oreille, il s'était
+tu: désespérant à peu près d'obtenir de la France ce qui lui tenait au
+coeur, comprenant que dans tous les cas Napoléon ne lui laisserait
+jamais dicter les conditions de l'alliance, se jugeant par cela même
+méconnu et délaissé, il revenait insensiblement à l'idée qui répondait
+le mieux à ses rancunes personnelles, celle de demander la Norvège au
+Tsar et d'en faire le prix d'un accord actif avec la Russie.
+
+Une circonstance d'ordre intime contribuait alors à l'isoler de la
+France. La princesse royale allait le quitter, n'ayant pu s'habituer à
+vivre dans le pays où elle devait régner. «Son Altesse périt d'ennui»,
+écrivait un diplomate[294]. À Stockholm, elle n'avait su ni s'occuper,
+ni plaire; ses journées s'écoulaient dans une oisiveté boudeuse, et les
+soirées, où les dames de la cour avaient conservé l'habitude de filer en
+devisant paisiblement, lui paraissaient d'une insupportable longueur. Sa
+seule ressource était la compagnie d'une dame française, sa grande
+maîtresse et sa confidente, madame de Flotte, qui s'ennuyait plus
+qu'elle, et dont les doléances achevaient d'assombrir son humeur. Puis,
+il y avait entre elle et le couple royal des froissements, des heurts:
+la jeune femme ne pouvait comprendre qu'il existât encore dans le monde
+une cour où l'on n'eût pas adopté, en ce qui concernait la manière de
+passer le temps, le train de vie et jusqu'aux heures des repas, la mode
+de Paris, et la violence qu'on lui demandait de faire à ses goûts, à ses
+usages, achevait de lui faire prendre en horreur le séjour de
+Stockholm[295]. À la fin, n'y pouvant plus tenir, elle allégua une
+raison de santé pour s'éloigner, annonça l'intention de faire une cure à
+Plombières et partit pour la France en déplacement d'été. Cette
+villégiature devait durer douze ans[296]. Privant Bernadotte de la
+compagne qui mettait auprès de lui un rappel vivant de la patrie, elle
+le laissait plus exposé aux influences ennemies.
+
+[Note 294: Alquier à Champagny, 20 mars 1811.]
+
+[Note 295: Correspondance de Tarrach, 31 mai.]
+
+[Note 296: Voy. l'ouvrage sur _Désirée, reine de Suède et de
+Norvège_, par le baron HOSCHILD, p. 62.]
+
+Néanmoins, si sa pensée recommençait à incliner vers la Russie, cette
+évolution ne se manifestait encore par aucun signe extérieur: entre les
+deux courants qui se la disputaient, sa politique restait en apparence
+stationnaire. À cette heure, il semblait que sa grande occupation fût
+toujours de soigner sa popularité; jamais on ne l'avait vu plus affable,
+plus porté à ériger la banalité en système. Pour atténuer le fâcheux
+effet produit sur les dames de la société par le départ de la princesse,
+il leur faisait la cour à toutes, réparait par ses empressements les
+dédains de sa femme et se montrait aimable pour deux[297]. Il continuait
+aussi à visiter les provinces et ne perdait pas une occasion d'éprouver
+son prestige. Des troubles éclataient-ils quelque part, il accourait au
+plus vite, et à sa vue tout rentrait dans l'ordre: il stupéfiait et
+domptait la révolte par ce qu'il appelait lui-même «son éloquence
+fulminante[298]».
+
+[Note 297: Correspondance de Tarrach, 7 juin.]
+
+[Note 298: Alquier à Maret, 25 juin 1811.]
+
+Lorsque après ces exploits il retournait au château de Drottningholm, où
+la cour passait l'été, il «faisait les délices[299]» du vieux roi, qu'il
+honorait dans sa décrépitude; la Reine raffolait de lui: sa verve, ses
+beaux contes amusaient tout le monde; sa présence mettait l'entrain,
+l'animation, dans le noble et froid palais «où la vie se passait
+maintenant en société depuis le matin jusqu'au soir[300]». Cependant,
+sous cette apparence de sérénité, d'enjouement même, son esprit inquiet
+et toujours en travail fermentait de plus en plus; ses convoitises
+déçues s'exaspéraient, se tournaient contre la France en une aigreur qui
+finirait tôt ou tard par déborder.
+
+[Note 299: Correspondance de Tarrach, 19 juin.]
+
+[Note 300: Correspondance de Tarrach, 19 juin.]
+
+Il se contraignait encore, à la vérité, avec notre envoyé, et même
+raffinait envers lui ses prévenances; il avait offert au baron Alquier
+une maison de campagne tout près de Drottningholm, afin que l'on pût se
+voir plus facilement et voisiner; il le visitait souvent, s'invita un
+jour à dîner chez lui, et cette réunion, pleine de gaieté et d'accord,
+fit événement dans la société de Stockholm[301]. Mais ces fallacieuses
+attentions, par lesquelles le ministre français se laissait encore
+éblouir et leurrer, n'étaient qu'un moyen d'endormir sa vigilance, de
+lui faire oublier les infractions à la règle continentale qui se
+commettaient de toutes parts.
+
+[Note 301: _Id._]
+
+N'attendant plus grand'chose de la France, Bernadotte était plus résolu
+que jamais à ne point faire violence, pour nous complaire, aux intérêts
+et aux commodités de son peuple. En réalité, malgré ses promesses cent
+fois réitérées, aucune mesure sérieuse n'avait été prise contre le
+commerce anglais. Si l'hiver, en suspendant la navigation, avait quelque
+peu ralenti les rapports, le retour de la belle saison, en rouvrant la
+Baltique, facilitait de nouveau les transactions prohibées et leur
+rendait libre cours. Sur vingt points de la côte, la contrebande se
+pratiquait au grand jour: la Suède se rendait de plus en plus accessible
+et perméable aux produits anglais, qui la traversaient pour s'écouler en
+Russie ou s'infiltrer en Allemagne. Entre les deux États officiellement
+en guerre, pas un coup de canon n'avait été échangé. L'escadre
+britannique, qui faisait sa tournée annuelle dans la Baltique, trouvait
+dans les îles suédoises toute espèce de facilités pour se rafraîchir et
+se ravitailler. Entre elle et le grand port de Gothenbourg, devant
+lequel elle croisait de préférence, c'étaient d'étranges contacts, un
+échange continuel de messages: les officiers anglais venaient à terre et
+se déguisaient à peine pour paraître dans la ville. Tout dénotait chez
+les autorités suédoises une connivence avec nos ennemis ou du moins une
+scandaleuse tolérance.
+
+Instruit de ces faits, Napoléon s'en plaignit vivement. Bien qu'il n'eût
+jamais attendu de la Suède une docilité exemplaire, l'insubordination de
+cet État lui semblait passer toute limite: «Cette cour va trop loin»,
+inscrivait-il en marge d'un rapport[302]. Plusieurs notes furent
+rédigées sous ses yeux et adressées au chargé d'affaires suédois; elles
+étaient âpres, sévères, récapitulaient fortement nos griefs, demandaient
+«réparation pour le passé et garantie pour l'avenir[303]».
+Indépendamment des relations avec l'ennemi, elles se plaignaient de
+sévices exercés sur des matelots français en Poméranie: ce coin de
+terre, où l'Angleterre pourrait reprendre pied en Allemagne, attirait
+spécialement l'attention de l'Empereur. Toutefois, si acerbe que fût
+l'expression de son mécontentement, il avait soin d'y conserver certaine
+mesure. Trop inflexible sur son système, trop jaloux de ses droits pour
+fermer les yeux sur d'incessantes contraventions, il tenait cependant à
+ne pas rompre avec la Suède, à ne point l'éloigner de lui
+définitivement, afin de pouvoir la ressaisir à temps et la tourner
+contre la Russie. Il gardait donc, jusqu'en ses colères, quelque
+retenue, et évitait de jeter entre les deux cours l'irréparable.
+
+[Note 302: Archives des affaires étrangères, Suède, 296.]
+
+[Note 303: Note du 19 juillet 1811. Archives des affaires
+étrangères, Suède, 296.]
+
+Malheureusement, le ministre impérial à Stockholm, rappelé enfin à la
+clairvoyance et subitement revenu de son optimisme, ne devait pas imiter
+cette modération relative; le serviteur allait se montrer plus dur, plus
+exigeant que le maître. Lorsque M. Alquier eut appris par les rapports
+des consuls et par de multiples renseignements qu'on s'était joué de
+lui, lorsqu'il sut, à n'en pouvoir douter, que partout les lois de
+blocus étaient effrontément violées, sa colère fut d'autant plus vive
+que ses illusions tombaient de plus haut: furieux d'avoir été pris pour
+dupe, il fit de nos démêlés avec la Suède sa querelle personnelle. Non
+content de témoigner par un brusque changement d'attitude, par des
+manières impolies et grossières, son mépris et sa colère, il fit plus et
+se décida spontanément à une démarche d'une extrême gravité. De son
+chef, sans y avoir été invité ou autorisé par son gouvernement, il
+rédigea et adressa au baron d'Engeström une note écrite, une missive
+furibonde, où nos griefs étaient repris et commentés avec une virulence
+tout à fait en dehors du ton diplomatique. Ce réquisitoire ne se bornait
+pas à taxer de fourberie et de mensonge les gouvernants actuels de la
+Suède; il les accusait de trahir l'intérêt public et leur présageait le
+pire destin: une révolution vengeresse avait châtié les fautes de leurs
+prédécesseurs; le retour à une «politique misérable» aurait pour
+infaillible effet «de replacer le gouvernement suédois dans la situation
+qui a produit la catastrophe du dernier Gustave[304]».
+
+[Note 304: Archives des affaires étrangères, Suède, 296.]
+
+Aucun homme de coeur, aucun ministre soucieux de la dignité nationale
+n'eût toléré ces menaces. M. d'Engeström, sortant de son naturel placide
+et larmoyant, rendit outrage pour outrage. À la diatribe française, il
+répondit par une note dans laquelle il prenait violemment à partie notre
+ministre et l'accusait, dans les termes les moins ménagés, de brouiller
+à dessein les deux cours, pour quitter une résidence qui lui déplaisait.
+«Le climat de ce pays-ci, lui disait-il, peut bien vous être contraire,
+vous pouvez former des voeux pour avoir une autre destination, mais il
+n'y aurait pas de loyauté à provoquer votre changement par des
+assertions dénuées de preuves... Ceux qui pourraient avoir la coupable
+pensée de provoquer la discorde finiraient toujours par être démasqués.»
+En terminant, il protestait contre un écrit qui, «en attaquant l'honneur
+national, offrait l'exemple de la violation la plus inouïe du droit des
+gens[305]».
+
+[Note 305: _Id._]
+
+Devant cette réplique, l'indignation et la colère d'Alquier n'eurent
+plus de bornes; il refusa de recevoir la note suédoise, la renvoya à
+son auteur et rompit avec lui toutes relations. Quelques jours après, le
+25 août, il provoquait une explication avec le prince royal. Celui-ci ne
+la lui refusa point: il cherchait lui-même une occasion de dire au
+représentant de la France tout ce qu'il avait sur le coeur, de publier
+et de crier ses griefs: la rencontre de ces deux hommes, également
+enfiévrés de passion et de haine, devait inévitablement aboutir à un
+choc violent: ce fut l'explosion de l'orage.
+
+La conversation débuta pourtant sur un mode assez doux. Bernadotte
+convint que la réponse de M. d'Engeström était raide; il ajouta même,
+par un aveu inattendu, qu'à la place de M. Alquier il eût fait comme lui
+et refusé de recevoir la pièce. Mais bientôt, avec acrimonie, il se
+plaignit de tous les agents français, consuls ou autres, établis en
+Suède; à l'entendre, parmi ces hommes «passionnés ou calomnieux», il
+n'en était pas un qui ne cherchât, par des motifs plus ou moins
+avouables, à envenimer les discussions, à tendre les rapports, à le
+dénigrer personnellement aux yeux de l'Empereur; c'était d'eux que lui
+venaient tous les traits dont il était continuellement harcelé, qui ne
+lui laissaient aucun repos et lui faisaient l'existence insupportable:
+«Il est bien extraordinaire, dit-il, qu'après avoir rendu d'aussi grands
+services à cette France, j'aie continuellement à me plaindre de ses
+agents.»
+
+Alquier commençait de son côté à s'échauffer; il finit par dire: «Vous
+vous plaignez étrangement de cette France, Monseigneur; si vous l'avez
+bien servie, il me semble qu'elle vous a bien récompensé, et j'oserai
+maintenant vous demander ce que vous avez fait pour elle depuis votre
+arrivée en Suède, si l'influence de la France s'est accrue par votre
+avènement, quelle preuve d'intérêt ou de dévouement vous avez donnée à
+l'Empereur depuis près d'une année... Vous prodiguez aux Anglais toutes
+les ressources que votre pays peut offrir, et vous n'avez rien voulu
+faire en faveur de la France.»
+
+Bernadotte essaya d'abord assez faiblement de défendre sa conduite. Tout
+à coup, dédaignant de se justifier et découvrant le fond de sa pensée,
+il s'écria: «Au reste, je ne ferai rien pour la France, tant que je ne
+saurai pas ce que l'Empereur veut faire pour moi, et je n'adopterai
+ouvertement son parti que lorsqu'il se sera lié avec nous par un traité;
+alors je ferai mon devoir. Au surplus, je trouve un dédommagement et ma
+consolation dans les sentiments que m'a voués le peuple suédois. Le
+souvenir du voyage que je viens de faire ne s'effacera jamais de mon
+coeur. Sachez, monsieur, que j'ai vu des peuples qui ont voulu détacher
+mes chevaux et s'atteler à ma voiture. En recevant cette preuve de leur
+amour, je me suis presque trouvé mal. J'avais à peine la force de dire
+aux personnes de ma suite: «Mais, mon Dieu! qu'ai-je fait pour mériter
+les transports de cette nation, et que fera-t-elle donc pour moi
+lorsqu'elle me sera redevable de son bonheur?» J'ai vu des troupes
+invincibles dont les hourras s'élevaient jusqu'aux nues, qui exécutent
+leurs manoeuvres avec une précision et une célérité bien supérieures à
+celles des régiments français, des troupes avec lesquelles je ne serai
+pas obligé de tirer un seul coup de fusil, à qui je n'aurai qu'à dire:
+«En avant, marche!» des masses, des colosses qui culbuteront tout ce qui
+sera devant eux.»
+
+«--Ah! c'en est trop, interrompit Alquier; si jamais ces troupes-là ont
+devant elles des corps français, il faudra bien qu'elles nous fassent
+l'honneur de tirer des coups de fusil, car assurément elles ne nous
+renverseront pas aussi facilement que vous paraissez le croire.»
+_Bernadotte_: «Je sais fort bien ce que je dis, je ferai des troupes
+suédoises ce que j'ai fait des Saxons, qui, commandés par moi, sont
+devenus les meilleurs soldats de la dernière guerre.»
+
+Sans relever cette énormité, Alquier glissa quelques observations sur
+l'inutilité qu'il y avait pour la Suède à armer présentement: «Je suis
+au contraire, lui dit le prince, plus résolu que jamais à lever de
+nouvelles troupes. Le Danemark a cent mille hommes sous les armes, et
+j'ignore s'il n'a pas quelque dessein contre moi. D'ailleurs, je dois me
+prémunir contre l'exécution du projet entamé par l'Empereur aux
+conférences d'Erfurt pour le partage de la Suède entre le Danemark et
+la Russie.» Il ajouta que cet avis lui avait été donné de Pétersbourg
+«par des femmes, qui savaient et lui écrivaient tout...».--«Mais je
+saurai me défendre, reprenait-il avec exaltation; _il_ me connaît assez
+pour savoir que j'en ai les moyens. Les Anglais ont voulu se montrer
+exigeants avec moi; eh bien, je les ai menacés de mettre cent corsaires
+en mer, et à l'instant ils ont baissé le ton.»
+
+Ces fanfaronnades n'étaient que le début d'une sortie plus
+extraordinaire que tout le reste. «Au surplus, dit le prince, quels que
+soient mes sujets de plainte contre la France, je suis néanmoins disposé
+à faire tout pour elle dans l'occasion, quoique les peuples que je viens
+de voir ne m'aient demandé que de conserver la paix, à quelque prix que
+ce pût être, et de rejeter tout motif de guerre, fût-ce même pour
+recouvrer la Finlande, dont ils m'ont déclaré qu'ils ne voulaient pas.
+Mais, monsieur, qu'on ne m'avilisse pas, je ne veux pas être avili,
+j'aimerais mieux aller chercher la mort à la tête de mes grenadiers, me
+plonger un poignard dans le sein, me jeter dans la mer la tête la
+première, ou plutôt me mettre à cheval sur un baril de poudre et me
+faire sauter en l'air!»
+
+Tandis que le prince, roulant des regards furibonds, proférait ces
+extravagances, la porte de son cabinet s'était ouverte; son jeune fils,
+âgé de douze ans, avait franchi le seuil et fait quelques pas dans la
+pièce. S'apercevant de cette entrée, ménagée ou non, Bernadotte y vit
+l'occasion d'un grand jeu de scène; il s'élança vers l'enfant, et
+s'emparant de lui d'un geste théâtral: «Voilà mon fils, dit-il, qui
+suivra mon exemple; le feras-tu, Oscar?--Oui, mon papa.--Viens que je
+t'embrasse, tu es véritablement mon fils.» Alquier ajoute dans son
+rapport: «Pendant cette scène si honteuse et si folle, le prince, agité
+par la plus forte émotion, avait tous les dehors d'un homme en démence.
+J'avais tenté plusieurs fois de me retirer, et toujours il m'avait
+retenu. J'étais enfin parvenu à la porte du cabinet, lorsqu'il me dit:
+«J'exige de vous une promesse, c'est que vous rendrez compte exactement
+à l'Empereur de cette conversation.--Je m'y engage, puisque Votre
+Altesse Royale le veut absolument.» Je viens de le faire, Monseigneur,
+et je prie Votre Excellence de croire que j'ai fidèlement tenu
+parole[306].»
+
+[Note 306: Alquier à Maret, 26 août 1811. Cette dépêche est
+consacrée au compte rendu de la conversation et aux conclusions qu'en
+tire notre ministre. Divers extraits en ont été cités et analysés par
+BIGNON, X, 177-179; GEFFROY, _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre
+1855, et THIERS, XIII, 217-219.]
+
+Les derniers mots du prince n'étaient-ils qu'une suprême bravade? À
+l'encontre de ce qu'il paraissait désirer, espérait-il qu'Alquier
+tairait une partie de la conversation et ne le montrerait pas dans
+l'égarement de sa colère? Au contraire, nourrissait-il encore le fol
+espoir d'arracher à l'Empereur, par la violence et la menace, cette
+promesse d'un grand avantage territorial, ce don de la Norwège qui
+tardait tant à venir? Quoi qu'il en soit, ses allusions réitérées ne
+permettent aucun doute sur la cause primordiale du ressentiment qui
+avait déterminé en lui cet accès de délirante fureur. Si nos exigences
+en matière commerciale, si les tracasseries d'Alquier l'avaient
+fortement irrité, c'était surtout le dédaigneux silence opposé par
+l'Empereur à ses requêtes, à ses avances, c'était cette manière de le
+traiter en personnage suspect et négligeable, qui avait particulièrement
+ulcéré son amour-propre et déçu ses convoitises: il reprochait moins à
+la France de lui trop demander que de ne lui avoir rien accordé encore:
+sa rage était surtout celle du solliciteur éconduit ou du moins
+indéfiniment ajourné.
+
+Dans l'esclandre survenu à Stockholm, Napoléon sut faire la part des
+responsabilités respectives. Engeström dans sa note, Bernadotte dans son
+langage avaient porté un défi à toutes les convenances, mais Alquier
+s'était attiré ces répliques par son attitude agressive; c'était lui qui
+avait pris l'initiative d'un scandaleux débat. Napoléon ne voulut pas le
+désavouer publiquement et le disgracier, car la note ministérielle
+suédoise avait en quelque sorte interverti les torts; il comprit
+toutefois que le maintien de ce ministre à Stockholm devenait
+impossible; il l'en fit prestement et discrètement déguerpir.
+
+Au reçu du rapport relatant la conversation du 25 août, le duc de
+Bassano invita le baron par retour du courrier à remettre le service
+entre les mains d'un chargé d'affaires, à plier bagage, à quitter son
+poste sans prendre congé ni voir personne, à repasser le Sund et à
+échanger la légation de Stockholm contre celle de Copenhague: ce
+transfert était une demi-satisfaction donnée à la Suède, outragée dans
+la personne d'un de ses ministres.
+
+Quant à Bernadotte, si las que fût l'Empereur de ses incartades, si
+dégoûté qu'il fût du personnage, il dédaigna de relever ses paroles et
+le jugea au-dessous de sa colère. Une fois de plus, il se borna à se
+détourner de lui comme d'un esprit incohérent, troublé de vaines
+agitations, malade d'ambition et d'orgueil, à traiter par l'isolement.
+Il fit mander au chargé d'affaires, M. Sabatier de Cabre, de se
+conformer au système qui avait été recommandé en vain à Alquier et qui
+consistait à éviter avec le prince toute conversation politique.
+Quelques semaines après, formulant plus rigoureusement l'interdit, il
+écrivait au ministre des relations extérieures: «Vous ferez connaître au
+chargé d'affaires, dans ses instructions, que je lui défends de parler
+au prince royal; que, si le prince l'envoie chercher, il doit répondre
+que c'est avec le ministre qu'il est chargé de traiter. Il doit garder
+avec le prince royal le plus absolu silence, ne pas même ouvrir la
+bouche. Seulement, si le prince se permettait de s'échapper en menaces
+contre la France, comme cela lui est déjà arrivé, le chargé d'affaires
+doit dire alors qu'il n'est pas venu pour écouter de pareils outrages et
+qu'il se retire[307].»
+
+[Note 307: _Corresp._, 18233.]
+
+M. de Cabre ne se trouva pas dans le cas de pousser les choses aussi
+loin, et même Bernadotte lui fit au sujet d'une entente possible, d'un
+gage qui le rassurerait sur les intentions de l'Empereur, quelques
+insinuations laissées sans réponse; mais on peut croire qu'elles ne
+trahissaient plus chez leur auteur que de fugitives hésitations. En
+fait, c'était vers Alexandre que ses regards se tournaient désormais:
+sans entrer encore en matière avec lui et sans parler d'alliance, il lui
+adressait de plus significatifs sourires, cajolait davantage son
+envoyé[308]; il se rouvrait ainsi le chemin de Pétersbourg; pour s'y
+jeter délibérément, il attendait qu'un acte de violence trop facile à
+prévoir de la part de l'Empereur lui servît d'excuse auprès de ses
+futurs sujets et levât les derniers scrupules de la nation.
+
+[Note 308: Voy. les dépêches du baron de Nicolay, chargé d'affaires
+russe; archives Woronzof, t. XXII, pages 427 et suiv.]
+
+Napoléon apercevait ce changement de direction, mais ne s'en inquiétait
+pas outre mesure. Son illusion était toujours de croire qu'il n'aurait
+pas besoin de s'entendre avec le prince pour disposer de la Suède; que
+celle-ci lui reviendrait spontanément, au jour de la grande explosion;
+qu'alors «l'espoir de reconquérir la Finlande porterait la nation tout
+entière au-devant des intentions du gouvernement[309]», et que
+Bernadotte, entraîné malgré lui, n'aurait plus qu'à se faire le soldat
+de l'idée nationale. En un mot, Napoléon s'imaginait que s'il
+rencontrait aujourd'hui les Suédois contre lui avec l'Angleterre, il les
+retrouverait avec lui contre la Russie, pourvu qu'il ne leur rendît pas
+ce retour trop difficile par une scission éclatante. De là, dans ses
+rapports officiels avec leur gouvernement, de nouvelles alternatives de
+rigueur et de longanimité. Parfois, en présence d'actes attestant une
+partialité éhontée pour le commerce et la cause britanniques, la
+patience lui échappe: il songe à sévir, à faire occuper la Poméranie,
+théâtre des principales infractions, à lancer des notes fulminantes qui
+constitueront l'état de guerre[310]: puis, il se ravise, impose silence
+à ses ressentiments, laisse s'accumuler ses griefs, se réservant d'en
+faire masse plus tard et de demander aux Suédois à titre de réparation,
+en même temps qu'il leur offrira son alliance et leur promettra la
+Finlande, le droit d'occuper la Poméranie et d'y faire lui-même la
+police.
+
+[Note 309: Maret à Alquier, 17 juillet 1811.]
+
+[Note 310: _Corresp._, 18233.]
+
+Sa querelle avec eux ne dégénérait donc pas en rupture ouverte,
+n'augmentait pas ostensiblement les complications de l'heure présente et
+passait à peu près inaperçue. Il en était autrement d'une crise survenue
+soudain en Allemagne. Là, un bruit d'armes retentissait, grossissait
+sans cesse, mettait l'Europe en émoi; la Prusse se levait d'un subit
+élan; folle de terreur, croyant qu'on en voulait à son existence, elle
+semblait saisie d'un vertige de guerre, et ce belliqueux coup de tête
+jetait le trouble dans le jeu des deux empereurs, en risquant de les
+mettre prématurément aux prises.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE.
+
+
+Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose à
+l'Empereur.--Pièce fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la
+Russie et cherche à l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de
+Scharnhorst.--Armements illicites et précipités: explication donnée à
+l'Empereur.--Napoléon ne veut pas détruire la Prusse; caractère spécial
+de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse
+dérange toutes ses combinaisons.--Premières remontrances.--Napoléon
+détruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un désarmement complet et
+une obéissance sans réserve.--Continuation des armements.--Mobilisation
+déguisée.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catégorique.--Soumission
+apparente.--Crédulité de Saint-Marsan.--Tout le monde ment à
+l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la
+continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La
+Prusse à la torture.--Incident Blücher.--Suprême exigence.--Napoléon
+fait en même temps ses propositions d'alliance.--Affres de la
+Prusse.--Retour de Scharnhorst: résultats de sa mission.--Entrevues
+mystérieuses de Tsarskoé-Selo; Alexandre blâme les agitations et les
+imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention
+militaire.--Affreuses perplexités de Frédéric-Guillaume.--Motifs qui le
+poussent à subir l'alliance française.--Suprême espoir du parti de la
+guerre.--L'idée fixe du Roi.--Recours à l'Autriche.--Scharnhorst part
+pour Vienne sous un déguisement et un faux nom.--Mission
+Lefebvre.--Napoléon perd patience; il incline plus fortement à détruire
+la Prusse et à faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le
+Danube.--Projet demandé au prince d'Eckmühl.--Plan
+d'écrasement.--Napoléon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez
+elle quelque disposition à se soumettre.--La négociation d'alliance fait
+un second pas.--Scharnhorst à Vienne.--Metternich le trompe d'abord et
+l'éconduit ensuite.--Déception finale.--La Prusse aux pieds de
+l'Empereur.--Ouvertures de Napoléon à Schwartzenberg.--Raisons subtiles
+qui déterminent Metternich à hâter ses accords avec la France.--Le
+partage de la Prusse.--Réactions successives.--Alexandre revient au
+système de la défensive.--Nesselrode en congé.--Son plan de
+pacification.--_La clef de voûte_: rôle réservé à l'Autriche.--La paix
+doublée d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de
+Talleyrand.--Alexandre livre à Nesselrode le secret de son
+inflexibilité.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler
+une démarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: nécessité
+de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annoncé et perpétuellement
+ajourné.--Fausse interprétation de certaines paroles de
+l'Empereur.--Mauvaise foi réciproque.--Le frère d'armes
+d'Alexandre.--Napoléon avoue ses projets belliqueux à l'ambassadeur
+d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin
+libre jusqu'en Russie: fatal succès.
+
+
+
+I
+
+Avec des alternatives de bonne et de mauvaise foi, la Prusse avait
+imploré pendant six mois l'alliance française. Depuis que l'Empereur
+avait cessé de lui répondre, la jugeant trop pressée, elle croyait
+reconnaître dans ce silence un refus de traiter, l'indice d'une méfiance
+impossible à vaincre et de desseins sinistres. L'audace d'un faussaire
+l'affermit dans cette erreur. Sa diplomatie avait acquis du
+policier-auteur Esménard, dont nous avons signalé les louches trafics et
+conté la mésaventure, un prétendu mémoire portant la date du 16 novembre
+1810 et attribué au duc de Cadore, alors ministre des relations
+extérieures; ce mémoire concluait à la nécessité d'anéantir totalement
+la Prusse, présentée comme dangereuse et incorrigible ennemie. Un examen
+attentif de la pièce en eût démontré facilement la fausseté. Il n'est
+pas certain, au reste, que la chancellerie de Berlin l'ait tenue pour
+pleinement authentique, mais sans doute l'accueillit-elle comme un écho
+des projets qui se tramaient aux Tuileries, comme une pièce apocryphe
+fabriquée sur documents vrais[311]. Rapprochant cette découverte du
+mutisme désespérant de l'Empereur, elle arriva à l'affolante conviction
+que Napoléon avait jugé et condamné définitivement la Prusse, qu'il
+avait rendu contre elle, dans le secret de sa pensée, une sentence sans
+appel, et qu'il était résolu à l'effacer de la carte avant de se porter
+contre la Russie.
+
+[Note 311: Voyez sur cette affaire la savante dissertation de M.
+Alfred STERN, _Abhandlungen und Ackenstücke zur geschichte der
+Preussischer Reformzeit_ (1807-1815), p. 93-113, avec textes à l'appui.
+La pièce avait été également livrée à Tchernitchef et communiquée par
+lui à sa cour. Volume cité, p. 213-214.]
+
+Pour sauver leur pays, les ministres prussiens ne virent qu'un moyen:
+appeler les Russes en Allemagne, en mettant à leur disposition toutes
+les ressources de la monarchie, et affronter avec leur assistance une
+lutte désespérée. Le parti antifrançais l'emporta complètement à Berlin.
+Le chancelier Hardenberg, qui avait hésité jusqu'alors et oscillé, se
+jeta à corps perdu dans l'alliance russe. Il obtint que le Roi écrivît
+au Tsar, le 16 juillet, pour lui offrir un pacte formel sous la
+condition que les armées moscovites s'avanceraient jusqu'au centre de la
+Prusse, au moindre signe de danger pour elle: à cet égard, on ne se
+contenterait pas d'une espérance, on voulait une certitude: la Prusse
+promettait et exigeait des engagements positifs. Le réorganisateur de
+l'armée, l'illustre général Scharnhorst, partit furtivement pour la
+frontière russe: le Tsar fut prévenu de son approche, prié de lui ouvrir
+ses États, de l'appeler à Pétersbourg et d'arrêter avec lui un plan de
+campagne commun[312].
+
+[Note 312: DUNCKER, _Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und
+Friedrich-Wilhelms_, III, 365-369.--Voyez aussi l'important ouvrage de
+LEHMANN sur _Scharnhorst_, t. II, 350-352.]
+
+En même temps, pour se mettre en mesure de soutenir l'assaut ou au moins
+de succomber avec gloire, le gouvernement prussien donna une impulsion
+subite et fiévreuse aux armements commencés de longue date: ne tenant
+plus aucun compte de la convention limitative de ses forces, il rappela
+tous les soldats en congé, tous les _krumpers_ ou jeunes gens qu'une
+courte période de service avait dégrossis et préparés au métier des
+armes: cent mille hommes environ furent réunis, le matériel et les
+approvisionnements rassemblés, les travaux de fortification poussés à la
+hâte. Tandis que les places du littoral s'entouraient de camps
+retranchés, les principaux corps se groupaient à proximité de ces points
+d'appui: il y eut à la fois mobilisation et concentration[313].
+
+[Note 313: DUNCKER, 369-370. LEHMANN, 380-84. STERN, _Abhandlungen
+und Ackenstücke_, etc., 93-94.]
+
+Comme il fallait gagner du temps et que l'exécution du plan belliqueux
+demeurait subordonnée aux réponses de la Russie, on tâchait de
+dissimuler ces mesures à l'aide de savants subterfuges. Néanmoins, le
+Roi et ses ministres sentaient qu'un si grand mouvement n'échapperait
+pas longtemps au regard de l'Empereur; ils essayèrent donc de le
+justifier provisoirement à ses yeux, en lui donnant pour explication le
+contraire de la vérité. Le 26 août, Hardenberg dit à Saint-Marsan, notre
+ministre en Prusse, que le Roi, croyant depuis l'audience du 15 août à
+une rupture entre la France et la Russie et se considérant comme l'allié
+désigné de la première, augmentait ses forces pour nous prêter une aide
+plus efficace[314]. Ce demi-aveu, doublé d'un hardi mensonge, fut
+transmis à Paris dans les premiers jours de septembre: déjà, d'autres
+avis avaient fait connaître à Napoléon l'appel des réserves et
+l'accélération des travaux.
+
+[Note 314: DUNCKER, 378. Cf. LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de
+l'Europe_, V, 139-140.]
+
+De tous les événements susceptibles de se produire avant son duel avec
+la Russie, aucun ne pouvait lui être plus déplaisant qu'une résurrection
+de la puissance prussienne, se dressant entre lui et l'ennemi à
+atteindre. Satisfait de la nullité absolue à laquelle il croyait avoir
+réduit la Prusse, il ne songeait point à la détruire, et le plan qu'il
+s'était tracé à lui-même le 16 août porte témoignage de son intention
+d'écouter cette cour, lorsqu'il jugerait le moment opportun, et de
+l'admettre à son service. L'alliance qu'il comptait lui accorder et lui
+imposer serait toutefois d'un genre particulier. Il ne demanderait pas à
+Frédéric-Guillaume une coopération active, la mise à sa disposition
+d'armées nombreuses: il se contenterait d'un contingent modeste qu'il
+entraînerait dans le Nord moins à titre d'auxiliaire que d'otage. Ce
+qu'il voulait de la Prusse, c'était un concours passif, une docilité
+inerte. Il lui demanderait de s'ouvrir et de se livrer intégralement à
+nos troupes, de se laisser passer sur le corps, de nous abandonner ses
+places, ses provinces, ses routes, ses moyens de communication et de
+transport, ses ressources de tout genre, avec faculté d'en disposer
+librement. Sans prétendre à une dépossession définitive, Napoléon
+jugeait qu'une expropriation temporaire importait à la sécurité de sa
+marche et de ses opérations. En supprimant momentanément la Prusse, il
+se ménagerait une surface parfaitement plane et unie, libre d'obstacles
+et d'embûches, pour aller à la Russie et faire couler jusqu'au Niémen,
+«comme un fleuve rapide[315]», le torrent de ses troupes.
+
+[Note 315: Instructions à Saint-Marsan, DUNCKER, 401.]
+
+En se remettant sur pied, en reprenant consistance et relief, la Prusse
+traversait essentiellement ce projet. Napoléon ne savait à quoi
+attribuer cette audace, mais il jugeait que l'effet en serait
+souverainement fâcheux, quelle qu'en fût la cause. La Prusse armait-elle
+par suite d'un accord avec la Russie et au profit de cet empire: en ce
+cas, si nous lui laissions le temps d'achever ses préparatifs, nous
+aurions à la combattre l'année prochaine avant d'aborder l'ennemi
+principal, et Napoléon, qui méditait une campagne de Russie, eût été
+désolé d'avoir à recommencer une campagne de Prusse. La cour de Potsdam
+armait-elle sans s'être au préalable concertée avec celle de Russie;
+armait-elle simplement par peur, par crainte d'une brusque et traîtresse
+surprise; était-elle de bonne foi lorsqu'elle nous offrait ses armées au
+prix d'un pacte qui garantirait son existence? En ce cas même, sa
+conduite restait pour nous source d'embarras. Napoléon n'aurait que
+faire de ces armées qu'on affectait de mettre à ses ordres et dont il
+suspecterait toujours la fidélité: elles lui seraient moins un secours
+qu'une gêne. De plus, si les Prussiens armaient sans s'être entendus
+avec la Russie, celle-ci, en les voyant faire, aurait toutes raisons de
+croire qu'ils armaient contre elle et à notre instigation: dans leurs
+mouvements, elle verrait l'indice et la preuve de nos dispositions
+hostiles: le voile que Napoléon s'efforçait de tendre devant elle se
+déchirerait brusquement, et l'empereur Alexandre ouvrirait probablement
+le feu, jetterait ses troupes en Allemagne pour y surprendre les nôtres
+et celles de nos alliés en flagrant délit de formation. Donc, en
+attribuant même à la conduite des Prussiens l'explication la moins
+défavorable, leur imprudence attaquait doublement les combinaisons de
+l'Empereur: elle risquait d'avancer les hostilités et de les reporter en
+Allemagne, alors que Napoléon tenait à les ajourner et par-dessus tout à
+les confiner en Russie.
+
+Mesurant le péril d'un rapide coup d'oeil, il résolut d'y couper court
+par tous les moyens que lui livrait sa puissance. Il sommerait la Prusse
+de désarmer, de se réduire aux effectifs permis; en même temps, pour la
+rassurer, il se résignerait à entamer plus tôt qu'il ne l'eût voulu la
+négociation d'alliance. Si la Prusse obéissait et mettait bas les armes,
+il se conformerait vis-à-vis d'elle à son plan primitif, lui permettrait
+de vivre et l'approprierait à ses desseins. Si elle osait lui résister
+ou essayait de le tromper, il ne lui laisserait pas le temps de
+reconstituer ses forces et d'élever au devant de la Russie une première
+ligne de défense: changeant de système, il fondrait instantanément sur
+elle et la détruirait; pour se garder un libre passage à travers
+l'Allemagne, il arracherait du sol les débris de la monarchie prussienne
+et ferait place nette.
+
+Cet enlèvement lui était facile: l'armée de Davout, les garnisons de
+Dantzick, Stettin, Custrin et Glogau, les troupes mobilisées du
+grand-duché de Varsovie, celles de Saxe et de Westphalie, tenaient plus
+étroitement bloqué que jamais le royaume suspect: il suffirait d'un
+ordre, d'un geste, pour que ce cercle de fer, se rétrécissant
+subitement, broyât la Prusse dans une mortelle étreinte. Sans doute, ce
+serait la guerre avec la Russie, la guerre immédiate et furieuse; mais
+l'exécution de la Prusse s'opérerait si aisément et avec une telle
+promptitude que nos troupes, après avoir accompli ce coup de main,
+auraient encore le temps de courir sur la Vistule, de s'y déployer avant
+que les Russes aient pu sortir de leurs frontières et forcer l'entrée de
+l'Allemagne: la grande lutte s'engagerait plus tôt que ne le souhaitait
+l'Empereur, mais au moins le théâtre n'en serait-il pas déplacé.
+Napoléon admet maintenant, à titre éventuel et comme pis aller, une
+extermination préventive de la Prusse, pour le cas où elle se déroberait
+aux injonctions qu'il va lui lancer.
+
+Il s'était transporté avec sa cour à Compiègne, où il préparait un
+voyage en Hollande et dans ses possessions d'outre-Rhin. Le 4 septembre,
+le baron de Krusemarck, ministre de Prusse auprès de lui, était mandé
+d'urgence à Compiègne. D'un ton grave et pénétré, le duc de Bassano lui
+tint ce langage: L'Empereur désire sincèrement s'unir à la Prusse; il la
+veut pour alliée, mais rien n'est plus propre à altérer ces heureuses
+dispositions que les mesures inconsidérées auxquelles on se livre à
+Berlin et que Sa Majesté ne saurait tolérer. La Prusse commettrait un
+véritable suicide si elle provoquait chez l'Empereur une défiance qui ne
+resterait pas inactive. Il n'est qu'un moyen pour elle de se conserver,
+c'est de renoncer à tous armements extraordinaires, de regagner ainsi la
+bienveillance de l'Empereur et d'en attendre les effets dans une
+immobilité absolue. À la même date, M. de Bassano écrivait à
+Saint-Marsan de conformer son langage à ces menaçantes
+remontrances[316].
+
+[Note 316: Maret à Saint-Marsan, 4 septembre. Dans cette dépêche, le
+ministre des relations extérieures fait le récit de sa conversation avec
+Krusemarck.]
+
+Sept jours après, le 13 septembre, sur le vu de nouveaux avis qui lui
+montrent la Prusse en pleine activité militaire, Napoléon fait expédier
+à Saint-Marsan des instructions décisives. Ce ministre devra mettre le
+gouvernement royal en demeure de cesser les travaux de fortification et
+de rendre à leurs foyers les soldats rappelés; il fournira en même
+temps, comme preuve de nos bonnes intentions, l'assurance formelle que
+des pouvoirs vont lui être expédiés à l'effet de commencer la
+négociation d'alliance. Mais il ne donnera à la Prusse que trois jours
+pour se replacer en posture pacifique: tout au plus pourra-t-il accorder
+quarante-huit heures de grâce. Passé ce délai, s'il n'a pas obtenu
+pleine et entière satisfaction, il quittera Berlin et préviendra de son
+départ le maréchal prince d'Eckmühl. À ce signal, l'armée de Davout
+s'ébranlera sur-le-champ et tombera de tout son poids sur la capitale et
+les provinces prussiennes: Westphaliens, Saxons, Polonais passeront la
+frontière en même temps, s'avanceront sur Berlin par mouvements
+concentriques, tandis que nos garnisons de l'Oder, se reliant l'une à
+l'autre et faisant chaîne, fermeront toute retraite au gouvernement
+royal, l'empêcheront de fuir, l'obligeront à se rendre, et ainsi, sans
+que la victime ait eu le temps de jeter un cri et d'appeler à l'aide,
+elle périra sur place, et la monarchie du grand Frédéric aura cessé
+d'exister.
+
+Des ordres éventuels furent expédiés à Davout, à Jérôme; mais en même
+temps une lettre confidentielle de Maret à Saint-Marsan indiquait avec
+netteté que l'Empereur, bien résolu à détruire la Prusse si elle l'y
+obligeait par une attitude équivoque, n'en souhaitait pas moins et très
+vivement que cette extrémité pût être évitée: «Vous devez bien
+comprendre, disait-elle, que le désir sincère de l'Empereur est que le
+désarmement soit consenti, que des pouvoirs soient donnés pour que la
+négociation de l'alliance s'ouvre, soit à Berlin, soit à Paris; que vous
+soyez dans le cas de rester à votre poste et que la Prusse fasse
+connaître à la Russie qu'elle désarme parce qu'elle n'a plus
+d'inquiétudes sur le maintien de la paix. Cette déclaration de la Prusse
+est nécessaire parce que l'un des inconvénients les plus graves du parti
+pris par cette puissance est, dans les circonstances actuelles, que la
+Russie puisse penser que les armements se sont faits d'accord avec la
+France. Il faut que dans trois jours les impressions que les armements
+ont pu donner à la Russie soient dissipées, et elles ne peuvent l'être
+que par le désarmement[317].»
+
+[Note 317: Maret à Saint-Marsan, 13 septembre. Divers extraits de la
+correspondance de Berlin, conservée aux archives des affaires
+étrangères, ont été publiés par M. STERN, _Abhandlungen und
+Acktenstücke_, etc.]
+
+À l'heure où le secrétaire d'État traçait ces lignes, on connaissait
+déjà à Berlin les observations présentées à Krusemarck. D'autre part, on
+n'avait pas encore reçu la réponse d'Alexandre à la demande d'alliance
+et de secours effectif. On savait que ce prince avait lu avec émotion la
+lettre du Roi, mais Scharnhorst attendait toujours sur la frontière,
+avec un frémissement d'impatience, un mot qui lui permettrait de se
+glisser en Russie. On ignorait si le Tsar allait lui faire signe et le
+mander, régler avec lui l'action commune. Dans cette incertitude, la
+Prusse voulut gagner du temps et essaya de ruser; elle résolut
+d'annoncer le désarmement tout en continuant d'armer.
+
+Par lettre autographe, Frédéric-Guillaume fit connaître à Napoléon qu'il
+renonçait à créer quarante-huit bataillons nouveaux et à renforcer les
+régiments de seize hommes par compagnie. Effectivement, cette mesure fut
+contremandée, mais la mobilisation se poursuivit sous une autre forme.
+Les ouvriers employés aux travaux des places, à la création des camps
+retranchés, étaient presque tous d'anciens militaires ou de jeunes
+soldats non encore réincorporés; on les avait requis pour ce service
+d'État; c'était un moyen de les avoir sous la main et de pouvoir les
+enrégimenter au premier signal. Ce mode d'appel fut maintenu. Tout un
+monde de paysans, d'hommes du peuple, continua à s'agglomérer autour des
+places, à fourmiller sous les murs de Spandau, de Colberg, de Graudentz
+et de Neisse; on les y occupait à réparer les ouvrages, à en construire
+de nouveaux, à remuer des terres, à élever des remparts, en les
+soumettant déjà à la discipline militaire et en les astreignant à des
+exercices. La Prusse ressemblait à un vaste atelier, en attendant
+qu'elle devînt un camp. Pour se changer en soldats, les travailleurs
+n'auraient qu'à jeter la pelle et la pioche, à prendre le fusil, à
+échanger leur blouse contre la capote d'uniforme; en un clin d'oeil,
+leurs innombrables équipes se transformeraient en escouades, en
+compagnies, en bataillons, et feraient une armée, destinée à doubler
+celle que la Prusse était légalement autorisée à tenir sous les
+drapeaux[318].
+
+[Note 318: Saint-Marsan à Maret, 26 septembre et 16 octobre 1811;
+Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811, archives des affaires étrangères.
+Cf. LEUMANN, II, 392-397.]
+
+Cependant la dépêche du 13 septembre arrivait à Saint-Marsan et
+stimulait son zèle. Avec éclat, il réclama des mesures efficaces et
+complètes, insistant sur la nécessité de cesser les travaux et de
+renvoyer les ouvriers, ce qui arrêterait effectivement la mobilisation.
+Il ne dissimula pas que la Prusse, en déclinant nos demandes,
+s'exposerait à périr[319].
+
+[Note 319: Maret à Saint-Marsan, 13 septembre 1811. Cf. STERN,
+340-342.]
+
+La crise devenait aiguë, l'embarras des Prussiens horrible. Ils avaient
+appris depuis peu de jours que Scharnhorst avait enfin reçu
+l'autorisation de franchir la frontière et de s'acheminer très
+mystérieusement vers Pétersbourg; à cette heure, il conférait sans doute
+avec le Tsar, il emportait peut-être la promesse d'une coopération sans
+réserve. Quand on semblait si près de s'entendre avec les Russes et de
+pouvoir compter sur leur arrivée, il en eût par trop coûté au Roi et à
+Hardenberg de se livrer à discrétion; ils prolongèrent le jeu infiniment
+dangereux qui consistait à promettre sans tenir. Hardenberg déclara que
+le Roi se soumettait à tout; on raconta à Saint-Marsan, on publia
+qu'ordre avait été donné pour l'abandon des travaux et le licenciement
+des hommes. En fait, les travaux furent suspendus à Spandau, ville
+située aux portes de Berlin et sous l'oeil de la légation française; sur
+tous les points où la vue de notre représentant ne pouvait s'étendre,
+ils continuèrent avec un redoublement d'ardeur, par la main
+d'ouvriers-soldats. Mais Saint-Marsan avait la confiance facile et la
+crédulité opiniâtre; charmé de ce qui se passait à Spandau, il conclut
+d'un fait isolé à une mesure d'ensemble, annonça que la Prusse rentrait
+dans l'ordre, resta à son poste, reprit avec Hardenberg et le comte de
+Goltz, ministre des affaires étrangères, de cordiaux rapports. Le public
+de Berlin, qui avait senti planer dans l'air un grand danger, vit avec
+joie s'éloigner l'orage, et la capitale prussienne, après quelques jours
+d'angoisse et de fièvre, retomba à sa morne langueur[320].
+
+[Note 320: Saint-Marsan à Maret, 21, 24 et 26 septembre. Cf STERN,
+342-346.]
+
+À Berlin comme à Pétersbourg, comme partout, notre diplomatie se
+laissait abuser: il était moins facile de tromper l'Empereur. Tenant à
+savoir si les actes répondaient aux paroles, il mit la Prusse en
+surveillance. Pour l'épier, il disposait de multiples moyens. Stettin,
+Custrin, Glogau, étaient trois observatoires désignés: les commandants
+de ces places furent invités à s'armer de vigilance, à examiner
+minutieusement ce qui se passait autour d'eux. Une dépêche circulaire
+prescrivit à nos consuls de Colberg, Stettin, Dantzick et Koenigsberg,
+de s'enquérir chacun dans son ressort[321]. Davout eut à couvrir la
+Prusse entière d'un réseau d'espionnage, à centraliser les
+renseignements, à en contrôler l'exactitude, à y ajouter ses
+observations personnelles, et l'on pouvait compter sur l'impeccable
+soldat, défiant par principe, pour regarder à fond et ne point se payer
+d'apparences.
+
+[Note 321: Dépêches identiques du 1er octobre. Archives des affaires
+étrangères, Prusse, 248.]
+
+Napoléon part lui-même pour les Pays-Bas, se rapprochant du Nord: il
+commence sa tournée par les camps de Boulogne et d'Utrecht, passe aux
+embouchures de l'Escaut la revue de sa flotte, s'arrête plusieurs jours
+dans la grande place d'Anvers: ensuite, il visite avec l'Impératrice
+Amsterdam, Rotterdam, Nimègue, reçoit les hommages contraints des
+Hollandais; mais au milieu des pompes officielles, au milieu de journées
+que les fêtes et de minutieuses inspections semblent entièrement
+remplir, il trouve le temps de se retourner vers la Prusse, jette à
+chaque instant sur elle un regard inquisiteur, prête l'oreille à tous
+les bruits qui lui viennent de ce côté, attend avec impatience les
+résultats de l'enquête ordonnée. Et bientôt, aux diverses étapes de sa
+route, des courriers le rejoignent, lui apportant des avis de toute
+provenance, lettres du maréchal, rapports militaires, rapports des
+consuls, interrogatoires de courriers, bulletins de police, chiffons de
+papier noircis à la hâte par les espions qui de toutes parts se tiennent
+aux aguets. D'importance et de valeur inégales, ces renseignements
+s'accordent tous en un point; c'est que nulle part, sauf à Spandau, les
+travaux aux places n'ont cessé et les rassemblements d'hommes n'ont
+disparu. À Colberg, on travaille toujours, on travaille à force, comme
+si l'on avait hâte de pousser l'oeuvre à terme et de nous mettre en
+présence du fait accompli; sur les autres points du littoral, même
+activité; en Silésie, où l'on se croit plus loin de nous, des corps
+nouvellement formés s'exercent au grand jour: la Prusse élude
+évidemment ou suspend l'exécution de ses promesses[322].
+
+[Note 322: Archives des affaires étrangères, _Documents divers_,
+Prusse, 248.]
+
+Aussitôt, le duc de Bassano, qui accompagne l'Empereur et le suit comme
+son ombre, dépêche à Saint-Marsan courriers sur courriers; il lui écrit
+longuement d'Anvers, le 2 octobre: d'Amsterdam, il lui envoie trois
+lettres, dont deux le même jour, et dans chacune il adresse à notre
+agent de sévères rappels à la clairvoyance, met la Prusse en
+contradiction avec elle-même, oppose ses actes à son langage. Quel est
+le motif de cette discordance? Est-ce parti-pris de nous induire en
+erreur, arrière-pensée perfide? Est-ce simplement incohérence et
+faiblesse, impuissance à se décider, hésitation persistante, susceptible
+toutefois de céder à une prompte et vigoureuse pression? «Il y a dans
+toute la conduite de la Prusse en général et dans celle que tient
+particulièrement le cabinet avec vous, une obscurité, un mystère qu'il
+est de votre devoir de pénétrer. Ne négligez aucun moyen pour y
+parvenir, mais surtout montrez bien qu'on espérerait vainement de nous
+abuser et que ce ne sont point des discours, des manifestations qu'on
+demande, mais des faits positifs, un désarmement complet, absolu, sans
+modifications ni réserves[323].» Si M. de Saint-Marsan obtient ce
+résultat, il aura rendu à son maître un signalé service: s'il acquiert
+la conviction que la cour de Berlin est systématiquement de mauvaise
+foi, au moins l'Empereur saura-t-il à quoi s'en tenir, et la Prusse
+subira le sort qu'elle se sera préparé. Mais surtout que notre ministre
+cherche et saisisse la réalité sous de vains simulacres, qu'il ne
+craigne point de se montrer trop soupçonneux, trop défiant: un nouvel
+excès d'optimisme engagerait gravement sa responsabilité, en
+compromettant des intérêts essentiels.
+
+[Note 323: Maret à Saint-Marsan, 13 octobre.]
+
+Aiguillonné par ces avertissements et ces reproches, ébranlé dans sa
+confiance par d'irrécusables indices, Saint-Marsan se remet en activité.
+Il s'est juré de ne plus discontinuer ses réquisitions jusqu'à ce que le
+cabinet prussien se soit mis en règle, de ne lui laisser ni trêve ni
+repos. Alors commence pour la Prusse un supplice sans nom. Attendant de
+jour en jour une lettre de Scharnhorst et un engagement d'Alexandre,
+elle ne se résigne pas encore à nous céder franchement, tout en trouvant
+que la Russie met bien du temps à se décider et la laisse cruellement à
+la gueule du lion. D'autre part, serrée de plus près par nos exigences
+et prise à la gorge, elle se débat lamentablement sous l'étreinte: elle
+cherche à se dégager en balbutiant des excuses, en alléguant de faux
+prétextes, en épuisant toutes les formes et toutes les variétés du
+mensonge.
+
+Hardenberg vient dire à Saint-Marsan que le Roi est plus décidé que
+jamais à éloigner les ouvriers des forteresses: seulement, il répugne à
+priver brusquement de tout travail ces masses d'hommes, arrachées à
+leurs occupations habituelles, et craint de les jeter à la misère: en
+monarque philanthrope, il voudrait les employer aux travaux de la paix,
+à de grands ouvrages d'utilité publique: il songe à leur faire réparer
+les chaussées, construire des ponts et creuser des canaux: c'est un
+nouveau moyen de les tenir rassemblés et disponibles[324]. Saint-Marsan
+répond que ses instructions ne lui permettent pas de «concéder un seul
+travailleur», que les ouvriers doivent être renvoyés jusqu'au dernier.
+
+[Note 324: Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811. Archives des
+affaires étrangères, volume cité.]
+
+Hardenberg n'insiste pas et change de système. Pour pallier les
+infractions commises à Colberg, il rejette la faute sur le général
+Blücher, qui commande dans cette place et n'en fait qu'à sa tête; «ce
+vieil enragé» a continué les travaux malgré la défense formelle du Roi,
+sacrifiant son devoir à ses passions; mais on l'a relevé de ses
+fonctions et mandé à Berlin, où il sera sévèrement admonesté.
+
+Saint-Marsan s'applaudit de voir mettre à bas un de nos adversaires
+implacables: l'Empereur lui-même enregistre avec quelque satisfaction le
+rappel de Blücher: mais qu'apprend-il bientôt? Suivant les avis que
+fournit au duc de Bassano sa police particulière, la disgrâce de Blücher
+n'est que de pure apparence. À son arrivée dans la capitale, le Roi l'a
+parfaitement accueilli et l'a invité plusieurs fois à diner: on laisse
+la populace organiser en sa faveur des manifestations scandaleuses;
+quand il a paru «sous les Tilleuls» et s'est montré sur cette promenade
+chère aux Berlinois, il a été accueilli par des bravos, des
+acclamations, sous l'oeil complaisant de la police: tout ceci n'est sans
+doute que le prélude de sa rentrée en scène, de sa promotion à un
+commandement supérieur. Et Napoléon fulmine le billet suivant, daté de
+Düsseldorf et adressé au duc de Bassano: «Écrivez au comte Saint-Marsan
+qu'il doit empêcher le général Blücher d'être employé, et qu'il ne faut
+pas, puisqu'on nous a donné cette raison, le justifier ensuite et
+montrer par là de la mauvaise foi[325].» En vain Saint-Marsan
+explique-t-il que les renseignements fournis au duc sont fort exagérés,
+que Blücher a dîné une seule fois chez le Roi, que l'ovation sous les
+Tilleuls s'est réduite au salut réglementaire de quelques officiers, que
+le général se montre peu et passe ses journées au Casino à jouer au
+whist et à jouer petit jeu[326], Napoléon n'en persiste pas moins et
+avec toute raison à se défier de la Prusse et de ses hypocrites
+complaisances.
+
+[Note 325: _Corresp_., 18234.]
+
+[Note 326: Saint-Marsan à Maret, 10 novembre. STERN, 369.]
+
+Il vient d'apprendre, à la vérité, que les travaux ont réellement cessé
+sur plusieurs points: les ouvriers ont quitté les chantiers, mais nul ne
+les a vus rentrer dans leurs foyers. Que sont-ils devenus? Un de nos
+consuls, celui de Stettin, fournit le mot de l'énigme: il a découvert
+que les ouvriers éloignés de Colberg, au lieu d'être renvoyés chez eux,
+ont été simplement disséminés dans un rayon de quelques milles autour de
+la ville: là, on les tient cantonnés dans les villages, dissimulés dans
+les bois, tout prêts à se réunir de nouveau: «Ainsi, d'un coup de
+sifflet, le gouvernement prussien est encore le maître d'avoir à Colberg
+le même nombre d'hommes qu'auparavant[327].» Comme d'autres
+renseignements ne sont ni moins précis ni moins accusateurs, comme il en
+est aussi de plus vagues et même de contradictoires, Napoléon veut en
+avoir le coeur net, pouvoir condamner la Prusse en pleine connaissance
+de cause, s'il la trouve en faute: il fait demander par Saint-Marsan que
+le secrétaire de notre légation, M. Lefebvre, soit autorisé à parcourir
+toutes les provinces et à visiter toutes les places, à voir de ses yeux
+ce qui s'y passe.
+
+[Note 327: Rapport du 20 octobre, archives des affaires étrangères,
+volume cité. Cf. DUNCKER, 392.]
+
+Devant ce comble d'exigence, Frédéric-Guillaume eut un mouvement de
+révolte. Il tressaillit sous l'outrage et se retrouva pour quelques
+heures une âme de roi: se prêter à la vérification demandée, c'était
+admettre que l'on pût révoquer en doute sa parole de Hohenzollern et le
+soupçonner de parjure: plutôt mourir que d'accepter cette honte! Il
+déclara qu'il ne voulait point se dégrader aux yeux de son peuple, aux
+yeux de ses troupes, et Hardenberg notifia ce refus par un billet assez
+sec[328].
+
+[Note 328: Archives des affaires étrangères, volume cité.]
+
+La nuit passa ensuite sur ce coup de tête, avec son cortège de
+réflexions sinistres: le Roi sentait peser sur lui l'armée de Davout:
+autour de lui, il apercevait la meute de nos alliés, prêts à la curée:
+dans huit jours, s'il résistait, les sonneries françaises retentiraient
+à son oreille, et les canons ennemis rouleraient lourdement sur le pavé
+de sa capitale. Hardenberg, moins fier encore que lui et plus faux, le
+conjura de plier une fois de plus, pour mieux se redresser ensuite; et
+le misérable monarque céda, s'humilia, vint à résipiscence. M. Lefebvre
+reçut licence d'aller où il voudrait, avec des passeports prussiens,
+sous couleur d'inspecter nos consulats; on prit seulement de sournoises
+précautions pour lui laisser voir le moins de choses possible, en ayant
+l'air de tout lui montrer. Hardenberg redemanda piteusement à
+Saint-Marsan son billet et le pria de taire à l'Empereur sa velléité de
+désobéissance[329].
+
+[Note 329: Saint-Marsan à Maret, dépêche du 20 octobre, lettre
+confidentielle du 23.]
+
+Tandis que le commissaire français commençait sa tournée,
+Frédéric-Guillaume errait entre Charlottenbourg et Potsdam, tournant
+autour de sa capitale ou piétinant sur place, dévorant ses humiliations,
+abreuvé de dégoûts et rongé d'impatience. Hardenberg écrivait à
+Pétersbourg, demandant, implorant, réclamant une réponse: pour Dieu, que
+l'on consente enfin à parler, à faire connaître si la Prusse peut
+compter sur l'entrée des Russes en Allemagne; au contraire, le Roi
+doit-il se considérer comme délaissé et s'asservir à des nécessités
+cruelles? Quelle que soit la décision à prendre, elle ne saurait tarder
+davantage: la Prusse se meurt d'anxiété: «l'incertitude nous tue[330]».
+
+[Note 330: DUNCKER, 391.]
+
+Ce qui ajoutait aux complications et aux périls de l'heure présente,
+c'était que Napoléon, afin de mieux éprouver la Prusse et de voir plus
+clair dans son coeur, avait enfin expédié à Saint-Marsan les pouvoirs
+nécessaires pour traiter de l'alliance: son système consistait toujours
+à tranquilliser d'une part, tandis qu'il menaçait de l'autre. Le
+ministère prussien était intimement résolu à ne point s'engager avec
+nous, tant qu'il lui resterait espoir de signer le pacte en préparation
+avec Alexandre. Mais comment éluder nos offres, après les avoir
+sollicitées à genoux? comment traîner en longueur une négociation si
+ardemment réclamée, sans se condamner soi-même et se convaincre
+d'imposture?
+
+À l'annonce des pouvoirs, Hardenberg se fit un masque d'homme satisfait:
+enfin, disait-il, l'Empereur consentait à accepter la Prusse pour alliée
+et à la tirer d'inquiétude: et l'air de soulagement avec lequel il
+prononçait ces paroles, son visage épanoui, son gros rire, contrastaient
+avec l'humeur sombre des jours précédents: son contentement allait
+jusqu'à «l'hilarité[331]». Le 29 octobre, Goltz et lui se réunirent en
+conférence avec Saint-Marsan pour écouter les propositions de la France.
+Napoléon offrait à la Prusse de l'admettre dans la ligue du Rhin ou de
+signer avec elle une alliance particulière: on y joindrait très
+secrètement une convention pour le cas de guerre avec la Russie, et déjà
+le cabinet français en traçait les principales lignes. Tout le
+territoire prussien serait ouvert à nos troupes et pris par elles en
+dépôt, à l'exception de la Silésie, où le Roi pourrait se retirer: ses
+troupes disparaîtraient des espaces occupés et se laisseraient consigner
+dans deux ou trois places: le contingent auxiliaire serait fixé à vingt
+mille hommes, que Napoléon emploierait à sa guise[332].
+
+[Note 331: Saint-Marsan à Maret, 27 octobre.]
+
+[Note 332: Instructions générales et particulières pour le comte de
+Saint-Marsan, en date du 22 octobre 1811, publiées par STERN, 350-366.]
+
+Ces conditions furent transmises au Roi, qui ne les jugea pas absolument
+inacceptables: il s'était attendu à pis, et dès lors l'idée de subir
+l'alliance française lui fit un peu moins horreur. Mais Scharnhorst
+annonçait enfin des résultats et prévenait en même temps de son retour
+imminent. On résolut de l'attendre pour se décider. Sous divers
+prétextes, les conférences avec Saint-Marsan furent suspendues: on gagna
+successivement quatre jours, puis deux, vingt-quatre heures enfin.
+Pendant ce temps, Scharnhorst se rapprochait de la capitale, s'y faisait
+précéder par un rapport et par le texte d'une convention qu'il avait
+conclue avec le Tsar sous réserve de la ratification royale, arrivait
+enfin lui-même pour rendre compte de sa mission: dans l'acte qu'il avait
+signé, dans ses écrits, dans ses paroles, le Roi allait-il trouver une
+indication déterminante, une règle et une sûreté pour l'avenir?
+
+
+
+II
+
+Scharnhorst avait mis à remplir sa tâche tout son zèle, tout son coeur,
+toute son indomptable énergie. Fatigues, dégoûts, misères physiques et
+angoisses morales, rien ne l'avait rebuté. S'étant jeté en Russie sous
+un nom d'emprunt, il lui avait fallu, pour se mieux dissimuler,
+s'écarter des grandes routes, éviter d'employer la poste; il n'avait
+atteint Pétersbourg qu'au bout de deux semaines, bien qu'il voyageât
+nuit et jour, durement cahoté sur de lourds chariots de paysan. À
+Pétersbourg, il était descendu ou plutôt s'était caché chez un ancien
+valet de chambre de l'Empereur. Là, il avait eu à attendre huit jours
+une audience. Enfin, le 4 octobre, on l'avait mené par des chemins de
+traverse au château de Tsarskoé-Selo, où l'Empereur s'était rendu de son
+côté mystérieusement. Il y avait eu entre eux plusieurs rencontres,
+échange de communications verbales et écrites[333].
+
+[Note 333: Le récit de la mission de Scharnhorst figure dans
+DUNCKER, 418-423, et avec plus de détails dans LEHMANN, 402-415.]
+
+Au début, Alexandre s'était montré froid, réservé, peu accessible aux
+raisonnements et aux instances. Comme il tenait essentiellement à
+retarder sa rupture avec la France jusqu'après conclusion de sa paix
+avec les Turcs, les empressements de la Prusse, cette alliance qui lui
+venait trop tôt et le tirait au combat, dérangeaient ses calculs. Déjà,
+à l'annonce des premiers armements, il avait supplié le Roi et son
+conseil de les discontinuer, de ne pas s'exposer témérairement, de ne
+point attirer la foudre; il leur conseillait encore d'éviter toute
+apparence de concert avec lui, de montrer quelque déférence aux volontés
+de l'Empereur. Tout autant qu'à Napoléon, la Prusse lui semblait
+incommode et gênante: à l'un et à l'autre, cette malheureuse nation se
+rendait à charge par ses agitations, ses mouvements désordonnés, ses
+affolements: tous deux cherchaient actuellement à l'immobiliser, en se
+réservant de l'employer dans l'avenir.
+
+Alexandre convenait avec Scharnhorst que la guerre était inévitable:
+elle serait terrible et déciderait de tout: raison de plus, suivant lui,
+pour ne pas engager à contretemps cette suprême partie. Il témoignait
+toujours pour le Roi d'une tendre compassion, offrait un traité secret,
+promettait de considérer toute invasion du territoire prussien comme une
+attaque contre lui-même: seulement, dès que Scharnhorst le pressait de
+concerter pratiquement l'action à deux, il se montrait plus disposé à
+soulever des difficultés qu'à les résoudre. Il permit pourtant à
+Scharnhorst de lui communiquer les idées conçues à Berlin, relativement
+à la conduite de la guerre, et développa ensuite celles que Pfühl lui
+avait suggérées: le plan prussien et le plan russe furent exposés et
+comparés.
+
+D'après le premier, dès que la Prusse serait attaquée, les armées russes
+auraient à s'élancer de leurs frontières et à courir sur la Vistule:
+elles ne s'arrêteraient pas à ce fleuve, mais le franchiraient: se
+déployant entre la Vistule et l'Oder, se liant par leur droite et leur
+gauche aux positions prussiennes de Poméranie et de Silésie, appuyant
+leurs ailes à deux groupes de forteresses et de troupes alliées, elles
+feraient front à l'ennemi et tenteraient hardiment le sort des
+batailles: l'exemple du passé les montrait capables de se mesurer en
+ligne avec Napoléon, à condition de bien choisir leur terrain et de ne
+point retomber dans certaines erreurs de tactique: elles tâcheraient de
+recommencer Eylau et d'éviter Friedland. Quant au plan russe, tel qu'il
+avait été arrêté en juin, on se rappelle qu'il ne comportait
+qu'accessoirement une pointe préalable dans la Prusse orientale et en
+Pologne, une sorte de reconnaissance renforcée, à laquelle succéderait
+un recul volontaire, un repliement progressif jusqu'aux positions où
+l'on attendrait l'ennemi, déjà affaibli par une marche épuisante et
+harcelée. Il n'était pas question, à moins de circonstances
+exceptionnellement favorables, de jonction entre les armées russes et
+prussiennes, celles-ci devant se renfermer dans les places du royaume,
+s'y défendre le plus longtemps possible et maintenir sur les côtés de la
+route que suivrait la Grande Armée quelques postes hostiles.
+
+Scharnhorst soumit ce plan à une critique raisonnée. En particulier, il
+fit sentir qu'accepter _à priori_ la nécessité de la retraite à
+l'approche des Français, ce serait leur abandonner tout le plat pays
+prussien, avec ses ressources fort appréciables. Quant aux troupes
+prussiennes, confinées dans quelques forteresses, isolées et
+immobilisées, elles succomberaient tôt ou tard, et la monarchie, après
+s'être inutilement dévouée pour la cause commune, n'aurait plus qu'à se
+constituer prisonnière. En termes audacieusement nets, Scharnhorst
+expliqua que la Prusse ne pouvait se condamner à ce rôle ingrat et
+sacrifié, s'assimiler à un poste perdu que l'on abandonne au milieu des
+masses ennemies pour retarder leur marche en se laissant détruire. Si le
+Tsar persistait dans ses intentions, le Roi n'aurait plus qu'à tenter la
+seule voie de salut qui lui resterait ouverte, à écouter les offres de
+la France.
+
+À ce langage, Alexandre comprit que la Prusse lui mettait le marché à la
+main et ne lui laissait d'autre alternative que de venir à elle ou de
+l'avoir pour ennemie. Or, dans la guerre future, où Napoléon disposerait
+de masses énormes et posséderait incontestablement l'avantage du nombre,
+quatre-vingt à cent mille Prussiens, bien armés, bien munis, enflammés
+de patriotisme et de haine, n'étaient nullement pour les Russes un
+appoint à dédaigner. Puis, si le Tsar laissait cette force passer à
+l'ennemi, cette défection serait d'un fâcheux exemple et pourrait en
+entraîner d'autres; elle faciliterait la coalition dont Napoléon
+cherchait à envelopper son rival. Devant ces perspectives redoutables,
+Alexandre se sentit ému et fléchit; peu à peu, avec hésitation et
+regret, il consentit à modifier son plan encore une fois, se laissa
+ramener à l'idée de la marche en avant, en se réservant de ne point
+dépasser certaines limites. Il ne se refusa plus à signer avec la Prusse
+une convention militaire qui lierait les deux armées et associerait dans
+une certaine mesure leur fortune. Scharnhorst fut mis en rapport avec le
+ministre de la guerre Barclay de Tolly, avec le chancelier Roumiantsof;
+dans une série de laborieuses conférences, la convention fut longuement
+discutée, établie article par article et, le 17 octobre, enfin
+signée[334].
+
+[Note 334: Le texte en a été publié par MARTENS, _Traités de la
+Russie_, VII, 24-37. Cf. LEHMANN, 412-415.]
+
+D'après cet acte, si Napoléon, malgré l'attitude correcte et réservée
+qu'observeraient les deux puissances, faisait mine d'occuper une partie
+quelconque du territoire prussien ou prenait une attitude par trop
+menaçante, les armées russes s'ébranleraient et, avec toute la célérité
+possible, s'avanceraient sur la Vistule. Elles chercheraient même,
+autant que les circonstances s'y prêteraient, à franchir ce fleuve,
+mais Alexandre ne prenait à cet égard aucun engagement positif: il avait
+fait supprimer de la convention un article qui l'eût obligé à pousser
+jusqu'en Silésie une partie de ses troupes. Les Prussiens, fuyant devant
+l'envahisseur, se glissant entre ses colonnes, courraient au-devant de
+leurs auxiliaires et chercheraient à les joindre: si la rapidité de
+l'invasion ne permettait point ce rapprochement, ils se rejetteraient
+alors dans les places de la Poméranie ou de la Silésie, où leur
+résistance serait facilitée par la proximité des Russes, établis sur la
+Vistule.
+
+Afin que ces derniers atteignissent plus rapidement le fleuve,
+Scharnhorst avait demandé que les armées du Tsar, actuellement rangées à
+cinq marches de la frontière, reçussent d'avance et éventuellement
+l'ordre d'entrer en Pologne et en Allemagne, dès que les autorités
+prussiennes leur feraient signe et réclameraient leur présence.
+Alexandre n'avait jamais voulu reconnaître à des autorités étrangères le
+droit de réquisitionner ses troupes: il avait été convenu seulement que
+celles-ci se mettraient en marche huit jours au plus tard après que leur
+gouvernement aurait été prévenu du danger par le roi de Prusse ou ses
+généraux. Une seule portion des États prussiens serait immédiatement
+sauvegardée. Dès à présent, un corps de douze bataillons et huit
+escadrons serait placé en avant et en dehors de l'alignement, posté sur
+l'extrême bord de la frontière, près de l'endroit où la pointe de la
+Prusse orientale s'allonge entre la mer et les possessions moscovites.
+Aussitôt que les hostilités auraient commencé, ce corps franchirait les
+limites, viendrait couvrir Koenigsberg et protégerait contre un coup de
+main cette ville importante, menacée à la fois par la garnison française
+de Dantzick et les Polonais de Varsovie. À défaut de Berlin, qui serait
+abandonné dès le premier moment, Alexandre s'engageait à conserver au
+Roi une autre capitale, le berceau de la Prusse, où il pourrait
+transférer sa résidence, son gouvernement, et s'abriter de l'invasion.
+
+Telles étaient les concessions que Scharnhorst avait arrachées au
+gouvernement russe. Si la convention de Pétersbourg, à laquelle devait
+se joindre un traité d'alliance, eût été ratifiée à Berlin, comme
+Napoléon aurait incontestablement foncé sur la Prusse restée en armes,
+la guerre aurait été avancée de sept mois: les opérations se fussent
+engagées sur la basse Vistule: l'Empereur aurait eu à recommencer vers
+la fin de 1811 sa campagne de 1807, au lieu de voir l'année suivante
+s'ouvrir devant lui les profondeurs de la Russie: ce qu'il craignait
+l'eût vraisemblablement sauvé.
+
+
+
+III
+
+La convention militaire de Pétersbourg, avec ses réticences et ses
+réserves, ne fit pas cesser les hésitations du Roi: elle le jeta au
+contraire dans d'affreuses perplexités. En août, s'il s'était jeté vers
+Pétersbourg avec quelque résolution, au lieu de se tourner vers la
+France, c'était que les dispositions présumées de Napoléon ne lui
+laissaient plus le choix. Supposant que l'Empereur ne le voulait point
+pour allié et méditait de le détrôner, il n'avait vu d'autre parti à
+prendre qu'un recours désespéré à la Russie. Maintenant, les offres
+assez précises de la France, en lui rendant l'option, renouvelaient son
+embarras: retrouvant la liberté de ses décisions, il semblait incapable
+d'en user, et l'on eût dit que choisir entre les deux voies qui
+s'ouvraient devant lui, à ce tournant suprême de sa destinée, excédât
+ses forces. Il ne croyait guère, il n'avait jamais cru à la possibilité
+de résister au vainqueur d'Iéna avec de sérieuses chances de succès.
+S'insurger contre l'invincible capitaine, avec l'appui même de quelques
+forces russes, ne serait-ce point courir à la mort? D'autre part,
+s'assujettir à Napoléon, ne serait-ce point la mort aussi, moins rapide
+sans doute, mais lente et ignominieuse? Les propositions de l'Empereur
+ne cachaient-elles point un piège, l'intention abominable de se faire
+livrer la Prusse pour la frapper ensuite sans défense, après s'être
+servi d'elle et l'avoir courbée à une avilissante besogne? N'apercevant
+dans chaque direction que sujets d'épouvante, Frédéric-Guillaume
+n'arrivait pas à distinguer de quel côté le péril était moindre, à se
+faire une opinion, à prendre un parti: «Ce serait presque à tirer au
+sort,--disait-il éperdu,--à moins que la Providence ne nous éclaire
+particulièrement[335].» Au milieu des combats intérieurs qui le
+déchiraient, sa tête se perdait, un vertige le prenait. Tandis que
+Saint-Marsan, sur la foi de renseignements trompeurs, le croyait
+rasséréné, confiant «et fort gai[336]», l'infortuné monarque écrivait à
+Hardenberg, le 31 octobre: «Il me semble que je suis dans un accès de
+fièvre chaude: autour de moi, je vois de tous côtés s'ouvrir des
+abîmes[337].»
+
+[Note 335: DUNCKER, 402.]
+
+[Note 336: Lettre à Maret, 1er novembre 1811.]
+
+[Note 337: DUNCKER, 402.]
+
+À la fin, malgré les efforts de Hardenberg, qui montrait plus de fermeté
+et de suite dans les idées, il laissa entendre qu'il se jugeait condamné
+à l'alliance française[338]. Les réponses de la Russie, disait-il,
+n'étaient que relativement réconfortantes: cette puissance s'engageait à
+couvrir une moitié à peine de la monarchie. Ses troupes marcheraient
+sans doute sur la Vistule: marcheraient-elles avec l'activité désirable?
+Alexandre s'était laissé forcer la main: ne saisirait-il pas la première
+occasion pour se replacer sur le terrain strictement défensif qu'il
+avait quitté à son corps défendant? Frédéric-Guillaume faisait valoir
+toutes ces considérations, qui étaient assurément d'un grand poids: au
+fond, peut-être eût-il été fâché que les Russes se fussent montrés par
+trop rassurants et eussent enlevé ainsi toute excuse à sa timidité. À
+cet instant critique, c'est surtout dans un vice irrémédiable de son
+caractère qu'il faut chercher son principal mobile. Un penchant naturel
+porte les esprits faibles et irrésolus, en temps de crise, à préférer le
+parti qui leur offre un peu de sécurité immédiate: ils s'estiment
+heureux d'obtenir un sursis au péril, un répit dans l'angoisse, et ne
+regardent pas plus loin; ils se cherchent un lendemain plutôt qu'un
+avenir. L'alliance de Napoléon offrait au Roi cet avantage éphémère, car
+il était évident que l'Empereur, après avoir reçu la soumission de la
+Prusse, la laisserait vivre ou au moins végéter quelque temps:
+Frédéric-Guillaume verrait s'ouvrir devant lui une période de
+tranquillité relative. Par ce motif, à l'instant où les plus audacieux
+d'entre ses généraux et ses ministres, nantis des engagements russes, se
+flattaient de l'amener au but de leurs efforts, il leur glissait des
+mains; hissé péniblement par eux jusqu'à un parti d'énergie et de
+vigueur, il ne parvenait plus à s'y tenir, retombait au plus bas de la
+faiblesse et se laissait choir dans l'alliance française. Le parti de
+l'action avait à peu près gagné sa cause à Pétersbourg: il la reperdait
+à Berlin.
+
+[Note 338: _Id._, 413-414.]
+
+Ce parti ne se tint pas pour battu et se rattacha à un dernier espoir.
+En expliquant les raisons qui le faisaient incliner vers la France, le
+Roi avait formulé une réserve; reprenant un de ses thèmes favoris, il
+laissait entendre que tout changerait de face à ses yeux si l'Autriche,
+à l'exemple du Tsar, consentait à le protéger contre une attaque, à le
+soutenir sur sa gauche, et mettait un second étai à sa monarchie
+branlante. Hardenberg, qui se croyait des raisons pour ne point
+désespérer de l'Autriche, le prit au mot: il proposa d'adresser à Vienne
+un suprême appel, et le résultat de fiévreuses controverses fut en somme
+l'adoption d'un parti qui laissait tout en suspens, ne préjugeait rien
+et retardait encore la décision finale. Les conférences avec
+Saint-Marsan furent reprises le 6 novembre. Afin de pouvoir conclure
+avec la France, si le besoin s'en faisait absolument sentir, on entama
+une discussion plus sérieuse. En même temps, Scharnhorst dut se remettre
+en route et filer par la Silésie vers la frontière autrichienne.
+Voyageant avec plus de mystère encore que durant sa course précédente,
+évitant de s'acheminer directement à son but, déjouant l'espionnage
+français par des détours et des crochets, s'affublant d'un faux nom, se
+travestissant, se grimant de son mieux, il se glisserait subrepticement
+jusqu'à Vienne: là, il dévoilerait franchement aux Autrichiens
+l'embarras de la Prusse et l'horreur de sa position, confierait à leur
+discrétion les offres russes, dont il ferait sentir à la fois la valeur
+et l'insuffisance, et supplierait l'empereur François de consentir à un
+pacte de défense mutuelle entre les deux cours germaniques. La solution
+n'était plus à Pétersbourg, elle était à Vienne: c'est là que le
+chevalier errant de la bonne cause l'irait chercher[339].
+
+[Note 339: LEHMANN, 429-435. DUNCKER, 418-423.]
+
+Frédéric-Guillaume s'était prêté à cette démarche par acquit de
+conscience, afin de prouver qu'il n'avait négligé aucun moyen de se
+soustraire à l'odieuse alliance. Au fond de l'âme, il n'attendait plus
+rien de l'Autriche ni de personne. Son noir pessimisme voyait plus clair
+que l'ardeur et l'exaltation de ses entours: il avait trop expérimenté à
+ses dépens l'égoïsme des cabinets pour croire que la Prusse, dans sa
+profonde détresse, recueillerait autre chose à Vienne que de vaines
+condoléances: d'une façon générale, les cruautés du sort l'avaient
+déshabitué de croire au bonheur: en tout ce qu'il entreprenait, il se
+jugeait poursuivi par un destin contraire et présageait l'issue la moins
+favorable.
+
+Si sombres que fussent ses prévisions, elles n'allaient pas jusqu'à lui
+faire discerner le péril suspendu depuis quelques jours sur sa tête, le
+plus grand, le plus terrible qui eût jamais menacé sa couronne et sa
+dynastie. Napoléon, ayant acquis de plus en plus la preuve que la Prusse
+le trompait et continuait ses préparatifs militaires, venait enfin de
+perdre patience: il s'occupait à réaliser ses menaces.
+
+Les premiers rapports de M. Lefebvre ne l'avaient nullement satisfait.
+Arrivé à Colberg, l'inspecteur français avait remarqué chez les
+autorités une tendance évidente à se cacher de lui; malgré de savantes
+précautions, il avait aperçu des ouvriers au travail, des soldats en
+grand nombre, un entassement d'hommes et de matériel, des redoutes
+continuant à pousser du sol autour de l'enceinte[340]. Nos agents du
+littoral signalaient un effort ininterrompu pour approvisionner et armer
+les places. L'un d'eux dénonçait le passage de pesants chariots, traînés
+à neuf chevaux; ces véhicules, allant vers Colberg, portaient chacun une
+caisse énorme, soi-disant remplie de marchandises, et ces caisses--on en
+avait acquis la preuve--contenaient chacune un canon, soigneusement
+emballé et rendu invisible sous son enveloppe de bois[341]: ainsi, tout
+regard jeté sur la Prusse la surprenait en flagrant délit de fourberie.
+De plus, l'empereur Napoléon, qui avait appris la suspension des
+pourparlers avec Saint-Marsan et ignorait encore leur reprise, avait
+reçu de ces lenteurs une impression parfaitement justifiée d'irritation
+et de méfiance. Pour achever de l'exaspérer, la nouvelle d'un important
+succès des Russes sur le Danube, en avant de Rouchtchouk, lui arrivait
+au même moment: sa colère éclatait en exclamations furibondes contre ces
+«chiens, ces gredins de Turcs[342]», qui s'étaient laissé battre; mais
+elle tendait à se détourner contre la Prusse, sous l'empire d'un
+raisonnement prévoyant. Croyant les Turcs plus battus encore et plus
+découragés qu'ils ne l'étaient, jugeant impossible d'empêcher désormais
+leur paix avec le Tsar, il craignait que les Russes, débarrassés de la
+diversion orientale, ne s'enhardissent à se jeter en Allemagne et à
+commencer la guerre en soulevant la Prusse, qui leur tendait
+frauduleusement la main. Pour leur enlever ce point d'appui, il songeait
+à le supprimer radicalement, à en finir avec la Prusse, puisqu'elle
+voulait absolument se perdre: «Je vois, disait-il, tant de mauvaise foi
+et d'incertitude dans ce cabinet que je crois qu'il sera impossible
+d'empêcher sa ruine[343].» Et, sans s'arrêter encore à une détermination
+ferme, il se mettait en mesure de frapper. Comme la Prusse, mieux armée
+que deux mois auparavant, opposerait peut-être une résistance un peu
+plus sérieuse, il ne voulait plus abandonner l'entreprise aux libres
+inspirations de Davout: le 14 novembre, revenu de son voyage, il
+invitait le maréchal à préparer d'avance et à lui soumettre un projet
+d'opérations dont le but serait d'envahir brusquement la Prusse et de
+tout enlever, roi, cour, gouvernement, administration, armée, en un seul
+coup de filet[344].
+
+[Note 340: «À peine nous venions de rentrer dans les dunes,--écrit
+Lefebvre le 27 octobre,--que nous nous trouvâmes au milieu d'une espèce
+de forêt de bois coupé: des ouvriers travaillaient à faire des fascines:
+ils étaient en assez grand nombre. Le général Tauenzien (gouverneur de
+la place) me parut extrêmement embarrassé de cette découverte. Nous
+poussâmes plus loin et nous découvrîmes bientôt d'autres travailleurs
+occupés, en assez grand nombre, à former une chaussée qui doit aboutir
+d'un côté à la grande route de Colberg, et de l'autre au fort dont j'ai
+parlé plus haut... Elle est visiblement destinée au service de cette
+redoute... M. le comte de Tauenzien, qui, si j'en ai bien jugé, ne
+s'attendait pas à cette découverte, en demeura fort embarrassé. Il dit
+quelques mots pour justifier la construction de cet ouvrage; les
+expressions ne vinrent pas: il paraissait être à la torture. Nous
+traversâmes d'un bout à l'autre cette chaussée fort silencieusement, et
+nous rentrâmes à la nuit tombante. J'avais vu tous les travaux
+extérieurs, non en détail, car je dois observer que nous n'approchions
+qu'à une certaine distance des redoutes. Lorsque les objets commençaient
+à être trop visibles et distincts, l'ordre était bien vite donné au
+cocher de rebrousser chemin.» Archives des affaires étrangères, Prusse,
+249.]
+
+[Note 341: Rapport du consul de Stettin, 28 octobre. Archives des
+affaires étrangères, volume cité. Cf. _Corresp._, 18241.]
+
+[Note 342: Rapport de Tchernitchef, 18 décembre, volume cité, p.
+266. Napoléon écrivait à Davout: «Les Russes ont eu de grands succès sur
+les Turcs, qui se sont comportés comme des bêtes brutes. Je vois la paix
+sur le point de se conclure.» _Corresp._, 18259.]
+
+[Note 343: _Corresp._, 18259.]
+
+[Note 344: _Id._]
+
+Le maréchal ne connaissait que sa consigne. Celle-ci étant actuellement
+d'aviser aux moyens de détruire un État, cette Prusse qu'il sentait
+menteuse, perfide et toujours prête à profiter du moindre insuccès de
+nos armes pour nous sauter à la gorge, il appliqua à la tâche prescrite
+toutes les forces d'un esprit familiarisé de longue date avec les
+violences et les ruses de la guerre. Aucun scrupule ne l'arrêta dans la
+poursuite du but proposé à son dévouement et à son patriotisme, et ce
+doit être pour nous un sujet d'affliction que l'atrocité des moyens à
+employer n'ait point révolté et fait hésiter sa grande âme. Il conçut,
+élabora minutieusement et adressa à l'Empereur, le 25 novembre, tout un
+plan pour la surprise et l'anéantissement de la Prusse: ce plan était
+effroyable.
+
+Au jour fixé, la division Friant avec les chasseurs à cheval de
+Bordesoulle, la division Gudin entraînant à sa suite deux divisions de
+cuirassiers et plusieurs corps de réserve, les divisions Morand et
+Compans avec leurs annexes, entameraient circulairement le territoire
+prussien: la première, descendant du Mecklenbourg où elle était
+cantonnée, se jetterait sur Stettin et la ligne de l'Oder; la seconde
+déboucherait de Magdebourg, cernerait Spandau et ferait main basse sur
+Berlin; les deux autres agiraient dans l'espace intermédiaire, des
+détachements westphaliens coopérant à tous ces mouvements. Afin de ne
+point donner tout de suite trop d'alarme, on ferait dire à Berlin que
+les Russes avaient envahi la Pologne, et qu'en conséquence les troupes
+françaises empruntaient le sol prussien pour marcher contre eux. «On
+chargerait même un officier intelligent de donner verbalement ces
+assurances, et, pour mieux y faire croire, cet officier serait trompé
+lui-même[345].»
+
+[Note 345: Le projet de Davout, dont nous donnons de larges
+extraits, figure aux archives nationales, AF, IV, 1656.]
+
+Le maréchal arriverait alors de sa personne à Stettin, avec une partie
+de sa 5e division, celle de Desaix, et présiderait à l'oeuvre de
+destruction. «On empêcherait les Prussiens de se rallier. On désarmerait
+toutes les troupes, les détachements isolés, et on arrêterait les
+convois. Des ordres sévères seraient donnés aux autorités pour empêcher
+les congés (les hommes en congé), les recrues et les travailleurs de
+rejoindre.» En même temps, le jour même ou le lendemain de notre entrée,
+Poniatowski partirait de Thorn avec tous ses régiments, s'élèverait le
+long de la basse Vistule et viendrait s'y joindre à la division
+Grandjean sortie de Dantzick, de manière à fermer le cercle, à empêcher
+toute fuite, à intercepter toute communication entre le centre de la
+monarchie, pris et écrasé dans l'étau, et les provinces orientales.
+
+Jusqu'au moment de l'exécution, le plus grand secret serait observé: «Il
+ne serait confié qu'à la dernière extrémité, poursuit le maréchal, et à
+ceux qui doivent le connaître. Je prendrais la précaution de tromper
+même les divisions Friant, Morand, Gudin, Compans, etc., sur le but de
+la marche. Ce ne serait que le jour où tout concourrait au plan pour
+désorganiser l'armée prussienne, que les troupes connaîtraient le
+véritable objet... Les Saxons ne recevraient l'ordre de se mettre en
+mouvement pour se porter sur Glogau que le jour à peu près où nous
+arriverions sur l'Oder. Jusque-là, tout serait dans le plus grand calme,
+et ce calme contribuera beaucoup à faire prendre le change aux
+Prussiens. Je proposerais de prendre deux ou trois régiments de
+cavalerie saxonne, un ou deux régiments d'infanterie et une ou deux
+batteries d'artillerie légère de cette nation pour garder les routes de
+Berlin en Saxe, et arrêter tout ce qui voudrait se sauver par là, même
+les individus, dont on saisirait les papiers avec le plus grand soin. On
+s'emparera de beaucoup de boute-feux, et on saisira des papiers qui
+donneront de bons renseignements sur leurs projets. Cette troupe se
+mettrait le plus tôt possible en communication avec la colonne du
+général Gudin et agirait suivant les circonstances, s'emparerait de
+Crossen, etc.
+
+«Je dois poser l'hypothèse où le Roi pourrait être surpris dans Berlin:
+sa prise serait si importante que je suppose qu'il ne faudrait pas la
+manquer.
+
+«Je demanderai aussi l'intention de Votre Majesté sur tous les ministres
+étrangers qui seraient à Berlin: la présence de ces gens-là y est
+toujours très nuisible.
+
+«Je propose d'arrêter tous les courriers étrangers venant de ou allant à
+Pétersbourg et de saisir leurs dépêches, en y mettant toutes les
+convenances possibles.
+
+«Par ce projet, Sire, j'évite de mettre qui que ce soit dans la
+confidence; ainsi le prince Poniatowski lui-même n'y serait qu'en
+recevant des ordres. Ce n'est pas que je me méfie de lui; je le regarde
+comme un homme d'honneur et dévoué à Votre Majesté, mais une lettre peut
+traîner, et il y a dans ce pays-là des femmes bien adroites.
+
+«On peut espérer que le résultat sera une désorganisation parfaite, et
+que personne en Prusse ne saura ce qu'il a à faire ni l'état des choses,
+puisque les courriers seront presque tous interceptés.»
+
+Au besoin, pour éviter de la part des garnisons toute velléité de
+résistance, on fabriquerait avec beaucoup de soin un faux traité,
+portant que le Roi, décidé à faire étroitement cause commune avec la
+France, consentait à nous livrer momentanément les places de sa
+monarchie, les ouvrages, les points fortifiés. Sur la présentation de
+cette pièce, toutes les portes s'ouvriraient devant nous, toutes les
+ressources nous seraient livrées. On ferait croire aux troupes
+prussiennes qu'elles allaient être conduites en Silésie et là restituées
+à leur maître; ce ne serait qu'après s'être remises entre nos mains
+qu'elles connaîtraient leur sort et se sentiraient prisonnières.
+
+«Je sais bien, ajoute le maréchal, qu'aucun mot de ce projet n'a le
+cachet de la bonne foi; mais on ne ferait qu'user de représailles envers
+le gouvernement prussien. C'est par ce motif que je le propose, et parce
+qu'il remplirait les intentions de Votre Majesté, de rendre, le plus
+possible, l'initiative profitable. Il peut se faire que Votre Majesté
+rejette la plus grande partie des idées comprises dans ce projet,
+surtout celles relatives à un faux traité; mais cela peut se modifier.
+Ce qui m'a fait naître cette idée, c'est une ruse de cette nature que
+les Prussiens ont employée à Mayence: ils ont fabriqué un ordre du
+général Custine au commandant de la place de se rendre et de capituler
+aux meilleurs conditions, n'ayant plus de secours à attendre. Je sens
+que la représaille est un peu forte, mais on peut la modifier dans
+l'exécution.»
+
+
+
+IV
+
+Par bonheur pour sa gloire, Napoléon écarta ce projet. Peu de jours
+après avoir demandé à Davout de lui communiquer ses idées, il avait
+appris que le cabinet de Berlin rouvrait les conférences et paraissait
+accepter en principe nos conditions; c'était une meilleure note à son
+actif. M. Lefebvre, continuant sa tournée, visitant Pillau et Gnudentz
+après Colberg, constatait un ralentissement des travaux, moins d'ardeur
+à rassembler et à exercer des hommes; il avait même cru remarquer un
+affaissement de l'opinion, une disposition des esprits à ne plus
+s'insurger contre l'inévitable et à admettre l'idée d'un abandon total à
+la France[346]. Pour la première fois, Napoléon trouvait--c'était son
+expression même au prince de Schwartzenberg--que la Prusse «semblait
+vouloir se bien conduire[347]», et il écrivait à son frère Jérôme «qu'en
+cas de guerre elle marcherait sans doute avec nous[348]». Il se résolut
+donc encore une fois à ne rien brusquer en Allemagne, à épargner la
+Prusse, sans cesser d'avoir l'oeil sur elle; toujours prêt à l'accabler
+au moindre mouvement suspect, il reprit ses efforts pour se l'attirer
+pacifiquement et fit franchir un deuxième pas à la négociation
+d'alliance.
+
+[Note 346: Rapport d'ensemble de Lefebvre, daté de Breslau le 24
+novembre 1811. Archives des affaires étrangères, Prusse, 248.]
+
+[Note 347: DUNCKER, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.]
+
+[Note 348: _Corresp._, 18341.]
+
+Le 15 décembre, dans une nouvelle série d'instructions à Saint-Marsan,
+le duc de Bassano précisait mieux les conditions de l'entente et la
+forme à leur donner. Comme l'Empereur affectait toujours de se
+considérer en état d'alliance avec Alexandre et se piquait de ne point
+déroger ostensiblement au pacte de Tilsit, les arrangements avec la
+Prusse seraient en apparence dirigés contre l'Angleterre. Un traité
+spécifierait mieux les devoirs respectifs des deux parties dans la
+guerre maritime: cet accord public en dissimulerait un autre, conclu
+secrètement, un traité d'alliance éventuelle contre les puissances
+limitrophes de la France et de la Prusse: enfin, ce second acte en
+recouvrirait un troisième, plus mystérieux encore, celui qui réglerait
+la coopération prussienne contre la Russie.
+
+À cet égard, Napoléon admettait certains adoucissements: le contingent
+auxiliaire, au lieu d'être dispersé dans les rangs de la Grande Armée,
+conserverait autant que possible son individualité: une très faible
+garnison prussienne serait tolérée à Potsdam, où le Roi pourrait
+maintenir sa résidence. Saint-Marsan devait traiter avec les ministres
+prussiens sur ces bases, écouter leurs objections, leur céder au besoin
+sur quelques points de détail, et peu à peu, sans y mettre trop de
+précipitation, établir avec eux le texte des différents actes qui
+seraient soumis ensuite à l'approbation de l'Empereur. Dès à présent,
+l'Empereur appela Krusemarck aux Tuileries et lui tint un langage
+solennel, définitif, où il dévoilait les deux faces de sa pensée, son
+désir sincère de s'entendre avec la Prusse et sa résolution de la
+frapper sans pitié, s'il ne pouvait obtenir d'elle un dévouement absolu
+et une obéissance ponctuelle. Jamais, dit-il avec force, il n'avait
+songé par principe à détruire cet État, à détrôner la dynastie: «J'aime
+mieux voir le Roi à Berlin que d'y voir mon propre frère[349].» Les
+conditions transmises de sa part étaient l'expression réelle de ses
+voeux, mais il ne tolérerait, une fois que la Prusse se serait engagée à
+lui, aucune arrière-pensée, aucune défaillance, aucune infraction aux
+devoirs contractés. Il n'est pas de ces alliés que l'on quitte et que
+l'on reprend, suivant les oscillations de la fortune, et le Roi
+s'abuserait dangereusement s'il croyait pouvoir prendre pour modèle
+Frédéric II, passant et repassant d'un camp dans l'autre pendant la
+guerre de la Succession d'Autriche: malheur à la Prusse si elle
+retombait dans un jeu misérable et louche, dans ces errements funestes
+qui perdent les royaumes!
+
+[Note 349: DUNCKER, 425, d'après le rapport de Krusemarck.]
+
+Tandis que ce suprême avertissement retentissait à Berlin, où
+Saint-Marsan poussait les négociations, la mission de Scharnhorst à
+Vienne traînait sans aboutir. Metternich avait d'abord opposé quelques
+objections au choix de cet émissaire: Scharnhorst passait pour affilié
+aux sectes révolutionnaires qui dissimulaient sous le voile du
+patriotisme leurs tendances subversives: la pruderie autrichienne
+s'effarouchait de ce contact. Sharnhorst étant tombé à Vienne sur ces
+entrefaites, il ne dut qu'au crédit des agents britanniques de pouvoir
+aborder le ministre des affaires étrangères. Metternich, ayant tant
+fait que de le recevoir, l'accueillit bien au début et crut devoir lui
+fournir quelque sujet d'espérance; il avait ses raisons--on verra
+lesquelles--pour ne pas décourager trop tôt la Prusse et pour la tenir
+en suspens. Il promit d'étudier la question, amusa Scharnhorst pendant
+quelques semaines par de doucereuses paroles. Puis, les communications
+du gouvernement autrichien se ralentirent, s'espacèrent, et la dernière,
+portant la date du 26 décembre, fut une fin de non-recevoir qui rendit
+le Prussien «inexprimablement malheureux»: Sa Majesté Impériale
+s'excusait sur le délabrement de ses finances et ses embarras intérieurs
+de ne pouvoir se compromettre en aucune façon au profit de la
+Prusse[350].
+
+[Note 350: DUNCKER, 427. Cf. LEHMANN, II, 434.]
+
+La correspondance que Scharnhorst entretenait avec son gouvernement en
+termes convenus avait déjà fait prévoir à Berlin cette suprême
+déception. L'événement donnait raison au Roi contre son ministre, et
+Hardenberg ne se trouvait plus d'argument contre l'alliance française.
+Néanmoins, si grande était l'horreur des Prussiens de s'enrôler sous le
+drapeau détesté et de combattre pour l'oppresseur que le premier mois de
+1812 s'écoula presque entièrement sans qu'ils se fussent résignés à
+franchir le pas. Hardenberg continuait à regarder du côté de Vienne,
+attendant, sollicitant un signe qui lui dirait d'espérer: il
+ralentissait, interrompait les conférences avec Saint-Marsan, et en même
+temps, craignant de lasser la patience de notre ministre, il lui
+écrivait des lettres tremblantes, pour l'assurer que ces retards ne
+tenaient à aucune mauvaise volonté.
+
+Enfin, après le retour de Scharnhorst, quand l'insensibilité de
+l'Autriche se fut clairement démontrée, quand il fut de toute évidence
+que l'on avait en vain frappé à cette dernière porte, la Prusse se
+soumit, courba le front et accepta le joug. Le 29 janvier 1812,
+Saint-Marsan fut prévenu que le Roi et ses ministres renonçaient à
+discuter nos exigences: ils admettraient les conditions qu'il plairait à
+l'Empereur de leur imposer, espérant toutefois que le magnanime
+monarque, dans sa générosité, leur accorderait par mesure spontanée et
+gracieuse quelque soulagement. Le Roi désirait que l'effectif de ses
+forces militaires ne fût plus limité au chiffre de quarante-deux mille
+hommes; que la France, tout en mettant garnison dans Berlin, évitât d'y
+faire passer les corps qui marcheraient contre la Russie et épargnât à
+la capitale ce surcroît de charge; par-dessus tout, il tenait à obtenir
+certaines facilités pour le payement des contributions de guerre restant
+à acquitter. Toutefois, aucun de ces avantages n'était réclamé comme la
+condition de l'alliance, qui était accordée dans tous les cas; la Prusse
+ne négociait plus, elle sollicitait et implorait[351]. Dans les premiers
+jours de février, Napoléon la sentit s'abandonner à lui comme matière
+inerte et molle; il n'avait plus qu'à étendre la main pour la saisir.
+
+[Note 351: Saint-Marsan à Maret, 29 janvier 1812.]
+
+Il s'occupait alors à s'emparer définitivement de l'Autriche. Avec elle,
+les grandes lignes de l'accord avaient été esquissées depuis près d'une
+année, mais l'on s'était contenté jusqu'à présent de cette entente à
+demi-mot et par clignement d'oeil. Aujourd'hui, Napoléon jugeait
+l'instant venu de fixer les relations et d'assurer l'alliance, sans la
+signer encore. Le 17 décembre, il s'ouvrit à Schwartzenberg; on avait
+assez causé, dit-il à cet ambassadeur: il était temps de traiter, de
+formuler avec netteté les engagements respectifs, de faire succéder «au
+verbiage[352]» des faits et des conclusions.
+
+[Note 352: Rapport de Metternich à son souverain, 15 janvier 1812.
+_Mémoires de Metternich_, II, 442.]
+
+Cette invite à s'expliquer n'était point pour embarrasser
+Schwartzenberg, car sa cour venait de le mettre précisément en état de
+répondre à nos avances et au besoin de les prévenir: à l'instant où
+l'Empereur faisait vers elle un pas plus marqué, elle s'était déjà mise
+en chemin pour se rapprocher de lui, et, par un effet bien inattendu de
+la misérable Prusse, c'était la mission de Scharnhorst qui avait
+accéléré ce mouvement.
+
+À l'invocation suprême qui lui était venue de Berlin, à ce cri de
+détresse, Metternich avait pu mesurer l'effroi et le péril de la Prusse:
+il avait compris que cette puissance touchait aux résolutions extrêmes:
+tiraillée entre les deux empereurs rivaux, elle allait se jeter vers
+l'un ou vers l'autre. Or, il importait essentiellement aux Autrichiens
+de ne point se laisser surprendre par cette évolution, en quelque sens
+qu'elle se fît. Si la Prusse consommait son accord avec la Russie et se
+serrait contre elle pour résister à nos exigences, Napoléon
+l'attaquerait infailliblement; suivant toutes probabilités, il
+l'écraserait du premier coup et la mettrait en pièces. En ce cas,
+l'Autriche éprouverait une juste commisération et se trouverait des
+larmes pour cette grande infortune; toutefois, après avoir payé ce
+tribut aux convenances, n'aurait-elle pas à exercer des reprises sur la
+succession de sa voisine? Depuis un siècle, la Prusse s'était formée et
+arrondie aux dépens de tout le monde: dans les dépouilles de cet État
+fait de rapines, chacun reconnaîtrait et retrouverait son bien:
+l'Autriche en particulier ne serait-elle pas fondée à rappeler que la
+Silésie lui avait été indûment soustraite par Frédéric II et revenait de
+droit à son ancien possesseur? Seulement, pour qu'elle élevât avec
+succès cette revendication, il était nécessaire qu'elle se fût placée
+auparavant dans les bonnes grâces du suprême distributeur des
+territoires et des provinces; un traité d'alliance avec l'Empereur lui
+serait un titre pour se présenter au partage de la Prusse. Que si la
+Prusse, au contraire, cherchait son salut dans la soumission et
+s'unissait à la France, avant que l'Autriche eût pris le même parti,
+l'empereur Napoléon, assuré de l'une des deux puissances germaniques,
+aurait moins besoin de l'autre et lui ferait des conditions moins
+douces: la concurrence prussienne mettrait à plus bas prix l'alliance de
+l'Autriche: cette cour se trouverait distancée et prévenue, et c'est
+pourquoi, dans la seconde hypothèse autant que dans la première, elle ne
+pouvait trop tôt s'accorder avec Napoléon et se mettre en règle aux
+Tuileries[353]. Donc, dès le 28 novembre, tandis que Metternich se
+préparait à nourrir quelque temps les illusions de Scharnhorst et à
+prolonger les incertitudes de la Prusse, il avait invité Schwartzenberg
+à prendre les devants auprès de l'Empereur, à entrer franchement en
+matière, et c'est ainsi que Napoléon, quand il aborda avec l'ambassadeur
+la question de l'alliance, trouva un homme qui se disposait à lui en
+parler.
+
+[Note 353: Rapport de Metternich publié dans ses _Mémoires_,
+422-435. Cette pièce a été inscrite par erreur sous la date du 28
+décembre, mais Metternich lui-même, dans une allusion ultérieure à son
+travail, lui attribue celle du 28 novembre.]
+
+Dans la conférence du 17 décembre, on se mit assez facilement d'accord.
+L'Autriche ferait cause commune avec nous contre la Russie: elle
+fournirait un corps auxiliaire; à ce prix, Napoléon lui garantirait
+l'échange facultatif de la Galicie contre les provinces illyriennes,
+dans le cas où la renaissance de la Pologne résulterait de la guerre. Il
+lui faisait espérer en outre un agrandissement sur le Danube, dans ces
+principautés roumaines qu'il considérait comme perdues pour la Turquie,
+et plus vaguement une meilleure frontière du côté de l'Allemagne. Quant
+à la Silésie, dont le nom avait été légèrement prononcé, elle
+reviendrait à l'Autriche, si la Prusse commettait le moindre écart et se
+précipitait ainsi dans l'abîme[354]. Informé de cette conférence et de
+ses résultats, Metternich laissa à Schwartzenberg toute latitude pour
+conclure et le munit de pouvoirs. Napoléon apprit très promptement que
+la cour de Vienne, comme celle de Berlin, n'attendait plus pour signer
+que son bon plaisir et l'heure marquée par ses convenances.
+
+[Note 354: Rapport de Metternich d'après le compte rendu de
+Schwartzenberg, 15 janvier 1812; _Mémoires_, II, 435-440.]
+
+Ainsi, sur ce vaste échiquier de l'Europe centrale où le jeu des
+différentes pièces se commandait, tout s'était opéré par réactions
+successives. Comme l'empereur de Russie, mû par des considérations
+politiques et stratégiques, n'avait osé fournir à la Prusse des
+assurances pleinement satisfaisantes et s'aventurer trop loin en
+Allemagne, la Prusse aux abois s'était portée vers l'Autriche, en lui
+demandant conseil et secours, en cherchant près d'elle le point d'appui
+de sa débilité: l'Autriche avait craint aussitôt de la part de ses
+voisins un coup de tête qui la mettrait elle-même en fâcheuse posture:
+voyant les événements se précipiter et tenant à en profiter, elle
+n'avait trouvé d'autre moyen que de s'entendre avec celui qui paraissait
+destiné à les gouverner: elle avait pressé le pas vers l'Empereur et
+s'offrait à lui humblement.
+
+
+
+V
+
+En ne voyant point revenir de Berlin la convention du 17 octobre avec la
+ratification royale, Alexandre avait compris que le courage manquait à
+Frédéric-Guillaume pour persister dans son projet de révolte et tenter
+la fortune des armes. Il ne fit rien pour peser sur les dernières
+déterminations de la Prusse. Sans croire encore à une défection
+complète, il prenait assez facilement son parti d'une défaillance qui
+lui permettait de revenir à son plan préféré, à cette défensive sur
+laquelle il fondait tant d'espoir. Il se replaçait à la position
+d'immobilité absolue, se bornant à tenir ferme contre les instances
+suspectes de Napoléon et à le braver par son mutisme. Cependant, tout le
+monde autour de lui ne se résignait pas aussi aisément à l'idée d'une
+lutte où la Russie jouerait ses destinées: les suprêmes angoisses de la
+Prusse coïncidèrent avec une tentative fort remarquable pour ménager
+entre les deux empereurs une reprise d'entretien et faire naître une
+chance d'accommodement. Ce fut l'oeuvre individuelle d'un Russe;
+l'honneur en revient à ce comte de Nesselrode dont les débuts fort
+remarqués montraient l'aurore d'une grande fortune.
+
+Le 23 octobre, Nesselrode était arrivé de Paris à Pétersbourg. Il avait
+obtenu permission de quitter pour quelques semaines son poste de
+secrétaire et venait en congé. L'emploi occulte qu'il remplissait en
+France à côté de ses fonctions officielles, la correspondance qu'il
+entretenait avec le favori du Tsar, la nullité même de son chef lui
+donnaient une autorité et une importance très supérieures à son grade.
+L'empereur Alexandre commençait à voir en lui une réserve pour l'avenir,
+un ministre de demain. De son côté, Napoléon lui avait décerné pendant
+l'audience du 15 août de publics éloges. Ce concert des deux empereurs
+pour apprécier ses talents lui inspira l'ambition d'un grand rôle, le
+désir légitime de se placer hors de pair en épargnant à son pays
+l'épreuve d'une guerre terrible.
+
+Malgré le loyalisme de ses sentiments, il ne pouvait s'empêcher de
+blâmer et de déplorer la conduite d'Alexandre: il sentait que ce prince,
+en refusant d'abord de s'expliquer autrement que par énigmes et par
+périphrases, en se dérobant ensuite à toute négociation, avait contribué
+pour une grande part à créer l'état de choses actuel et engagé gravement
+sa responsabilité. Persévérer dans ce système, c'était s'attirer
+immanquablement la guerre. Nesselrode en redoutait l'issue. Moins hardi
+que son maître, il estimait qu'aucune puissance n'était de force, seule
+et sans alliés, à se mesurer contre le colosse. Tandis qu'Alexandre,
+éclairé par une intuition prophétique, voyait le salut de la Russie dans
+son isolement même, tandis qu'il avait su discerner à merveille ses
+véritables et tout-puissants alliés, le temps, le climat, la nature,
+l'infini des steppes, Nesselrode ne croyait qu'à l'efficacité des
+coalitions européennes et s'en tenait à ce remède usé. Or, bien qu'à
+cette époque la Prusse et l'Autriche ne se fussent pas encore remises
+aux mains de la France, il se rendait compte qu'actuellement la Russie
+n'en pouvait attendre aucun secours: par conséquent, il jugeait de toute
+nécessité d'éviter la guerre. Selon lui, puisque Napoléon réclamait
+depuis huit mois et avec une persévérance infatigable l'ouverture d'une
+négociation, il fallait le prendre au mot, ne serait-ce que pour
+vérifier ses intentions et en avoir le coeur net: il fallait traiter
+pendant qu'il en était temps encore, traiter tout de suite, en y mettant
+quelque bonne grâce, et envoyer à Paris un agent chargé de terminer la
+querelle. Nesselrode s'offrait implicitement à remplir ce rôle, à
+négocier un traité de rapprochement, un acte de pacification, sur des
+bases que les deux empereurs pourraient honorablement accepter.
+
+Quelles seraient ces bases? À ce sujet, Nesselrode développa ses idées
+de vive voix devant l'empereur Alexandre et les consigna ensuite dans un
+rapport fort intéressant, où l'homme d'État à vues lointaines perce déjà
+sous l'ambitieux secrétaire[355]. Passant en revue toutes les parties du
+litige, il indiquait en quoi pourraient consister, d'après lui, les
+sacrifices à faire et les garanties à obtenir.
+
+[Note 355: C'est le rapport que nous publions à l'Appendice, sous le
+chiffre II. Toutes les citations suivantes, jusqu'à la page 293, sont
+tirées de cette pièce, où Nesselrode se réfère constamment à sa
+conversation préalable avec le Tsar.]
+
+Sur la question des neutres, il n'admettait aucune concession: l'honneur
+et l'intérêt de la Russie, disait-il, l'obligeaient également à se
+conserver une liberté de commerce relative: cela seul la distinguerait
+«de cette foule de faibles alliés, aveuglément soumis aux volontés
+arbitraires et capricieuses de la France». Par contre, il estimait que
+la Russie devait passer condamnation sur l'affaire de l'Oldenbourg et
+abandonner formellement le principe d'une indemnité territoriale. Quant
+à la Pologne, on pourrait, en s'autorisant des offres de Napoléon
+lui-même, faire insérer dans le traité, sous une forme quelconque, la
+clause fameuse de non-rétablissement. Mais Nesselrode, esprit positif,
+n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait à cette
+satisfaction platonique. Suivant lui, la Russie devait chercher ailleurs
+ses sûretés. Ce qu'il fallait demander à Napoléon, c'était de limiter
+matériellement ses facultés offensives: il devrait réduire à un chiffre
+d'hommes déterminé l'armée de Poniatowski et la garnison de Dantzick,
+s'interdire tout envoi de troupes françaises dans le duché de Varsovie,
+évacuer graduellement les places de l'Oder et libérer la Prusse, qui
+ferait désormais barrière entre les deux empires. En échange de ce recul
+de la puissance française, la Russie consentirait à quelques mesures de
+désarmement: point d'inconvénient pour elle à éloigner légèrement ses
+armées de la frontière, et Nesselrode conseillait de ne pas élever à ce
+sujet trop de difficultés. Mais voici où se montre sa pensée dominante:
+«Il y a encore, écrit-il, un point capital qui est presque à envisager
+comme la clef de la voûte»: c'est que d'un commun accord entre les deux
+souverains l'Autriche soit invitée à entrer dans leur arrangement et à
+en garantir les clauses.
+
+Croyant toujours à la vertu des ligues internationales et ignorant que
+l'Autriche avait pris son parti de s'abandonner à l'Empereur, Nesselrode
+ne voyait de sécurité et d'avenir pour la Russie que dans un
+rapprochement avec elle. Or, l'accession de l'Autriche au compromis
+franco-russe produirait vraisemblablement ce résultat: elle rétablirait
+entre les deux cours une solidarité d'engagements, d'intérêts et de
+droits, d'où naîtrait à coup sûr un renouvellement de confiance: on
+reprendrait l'habitude de penser et d'agir en commun: au sein de
+l'entente à trois se formerait une liaison intime à deux, et la Russie
+trouverait tout à la fois, dans la combinaison proposée, l'avantage
+d'éviter actuellement la guerre et de préparer pour l'avenir une
+coalition nouvelle, qui suivant les cas resterait à l'état latent ou se
+manifesterait activement. Si Napoléon contrevenait à l'arrangement,
+l'Autriche, qui en aurait garanti le maintien, ne laisserait point sans
+doute protester sa signature: elle se sentirait engagée d'honneur à
+marcher aux côtés de la Russie: mais peut-être le seul aspect de ces
+deux cours fermement unies suffirait-il à faire réfléchir le conquérant
+et à le tenir en respect. «Le jour où ces deux puissances oseront pour
+la première fois avouer les mêmes principes et faire entendre le même
+langage au gouvernement français, sera celui où la liberté de l'Europe
+renaîtra de ces cendres; ce sera l'avant-coureur de la résurrection d'un
+équilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignité des
+souverains, l'indépendance des États et la prospérité des peuples ne
+seront que de tristes souvenirs. C'est ainsi que d'une mesure bien
+calculée résulteraient une foule d'avantages, et que Votre Majesté, en
+conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes
+d'un véritable état de paix, qui, s'il est compatible avec l'existence
+de l'empereur Napoléon, ne pourrait, dans l'état déplorable où se
+trouvent toutes les puissances tant sous le rapport moral que sous celui
+de leurs moyens physiques, être obtenu que de cette manière.»
+
+À lire cette partie du rapport, il est impossible d'échapper à un
+souvenir: un rapprochement s'impose. Les idées exprimées sont exactement
+celles que Talleyrand développait naguère à l'empereur Alexandre pendant
+les soirées d'Erfurt et qu'il insinuait à Metternich au lendemain de
+l'entrevue. Depuis qu'il avait pris le parti de l'étranger contre
+l'ambition napoléonienne, Talleyrand ne voyait d'autre frein à opposer
+au grand destructeur qu'une ligue entre les deux empires dont la
+puissance avait plus ou moins survécu à l'écroulement de l'Europe. Plus
+son maître avait cherché à les désunir, plus il s'était efforcé de les
+rapprocher. Dans les rapports qui pourraient se rétablir entre
+Pétersbourg et Vienne, l'un et l'autre découvraient, avec une égale
+sagacité, le noeud de toute coalition sérieuse; Napoléon cherchait à le
+trancher, Talleyrand travaillait sourdement à le reformer, et Nesselrode
+fut sans doute l'instrument qu'il se choisit pour une suprême tentative.
+L'hypothèse d'une rencontre fortuite de pensée entre ces deux hommes
+tombe d'elle-même, si l'on se rappelle les relations étroites que
+Nesselrode entretenait par ordre avec le prince de Bénévent, les avis,
+les confidences, les enseignements qu'il en recevait: les idées exposées
+dans son mémoire prouvent qu'il avait su mettre à profit les leçons de
+ce maître et montrent Talleyrand derrière Nesselrode.
+
+Alexandre discuta vivement ces idées et fit difficulté de les agréer. Il
+montrait une extrême répugnance à rentrer en négociation. Nesselrode
+insista: avec l'audace d'une conviction ardente, il rappela que le
+silence d'Alexandre le mettait en fausse et désavantageuse posture, que
+l'Europe en comprendrait mal les motifs, que la Russie donnait beau jeu
+à Napoléon pour lui faire la guerre, en s'opiniâtrant à ne point
+traiter: «Continuer à nous y refuser, dit-il, serait, en mettant les
+torts apparents de notre côté, autoriser en quelque sorte ses
+préparatifs contre nous.»
+
+Alexandre ne méconnaissait point la valeur de cette argumentation, mais
+il énonça en dernier lieu sa grande et secrète objection, sa pensée de
+derrière la tête, celle qui depuis un an inspirait en partie sa
+conduite: «En vidant, dit-il, les différends actuels par un arrangement,
+le grief que la France nous a donné par la réunion de l'Oldenbourg
+disparaîtrait.» Or, il tenait à se garder un grief contre la France: il
+«voudrait s'en réserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports
+dans telle circonstance où l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état
+de nous faire la guerre pour cette seule raison».
+
+Nesselrode lui fit cette réponse: «Je pense qu'à cet égard Votre Majesté
+pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui
+certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de
+plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne
+sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur
+l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre
+Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne
+saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une
+expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne
+saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si
+d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de
+défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent
+avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la
+guerre.»
+
+Finalement, Alexandre fut ou parut convaincu. Il avait alors un motif
+particulier et très sérieux pour surmonter ses répulsions, pour
+esquisser un geste pacifique, pour entamer ou simuler une négociation,
+et Nesselrode avait habilement fait valoir auprès de lui cette raison de
+circonstance.
+
+La victoire remportée par les Russes sur le Danube semblait produire
+l'effet prévu par Napoléon: le grand vizir, échappé presque seul du
+désastre et réfugié à Rouchtchouk, avait fait porter aussitôt à Kutusof
+des paroles de paix: il avait ouvert des conférences, tandis qu'il
+demandait à Constantinople instructions et pouvoirs. Cette paix que les
+Russes avaient espéré surprendre discrètement par l'entremise de
+l'Angleterre, elle leur venait ainsi avec éclat: elle leur arrivait
+presque assurée, mais l'évidence même de cette solution n'était-elle
+point pour la compromettre? Alexandre savait de quel oeil vigilant et
+anxieux Napoléon suivait les péripéties de la campagne, quel prix il
+attachait à la prolongation d'une lutte qui divisait les forces de la
+Russie. En voyant les Turcs s'affoler sous le coup de la défaite et se
+jeter éperdument à une négociation, à quelles violences ne se
+laisserait-il point emporter pour les détourner de conclure, pour leur
+rendre du coeur, pour empêcher une paix éminemment préjudiciable à sa
+politique! Il allait peut-être pousser en Allemagne le gros de ses
+forces, occuper la Prusse, attaquer ou menacer ouvertement la Russie et,
+par ce secours indirect aux Ottomans, déranger gravement les opérations
+de la diplomatie moscovite sur le Danube. Ce fut vraisemblablement pour
+l'immobiliser, pour prévenir de sa part «des démonstrations
+prématurées[356]», pour le mettre dans l'impossibilité morale de marquer
+dès à présent un pas de plus vers le Nord, que l'empereur Alexandre se
+disposa à un essai de conciliation, à une réouverture des pourparlers:
+quel qu'en dût être le résultat, il gagnerait au moins le temps de
+terminer sa querelle avec les Turcs et d'assurer son flanc gauche.
+
+[Note 356: Rapport de Tchernitchef en date du 10/22 octobre, volume
+cité, 260.]
+
+Nesselrode fut averti que son maître le renverrait prochainement à
+Paris, en mission spéciale. Afin qu'il pût se présenter plus dignement
+aux Tuileries, on l'avança d'un grade: on lui mit «un galon de plus sur
+son habit[357]»; on le nomma secrétaire du cabinet, ce qui lui donnait
+rang de ministre plénipotentiaire. En même temps, Alexandre annonçait à
+Lauriston que, voulant en finir et mettant de côté toute fausse honte,
+il se décidait à parler: il s'expliquerait par la bouche de Nesselrode,
+clairement, franchement, articulerait ses demandes de la façon la plus
+nette, sans se montrer bien exigeant: «Je veux terminer et je ne serai
+point difficile[358]», telles étaient ses expressions. Nesselrode aurait
+pouvoir de traiter toutes les questions ensemble ou séparément: «Il aura
+toute ma pensée, disait Alexandre; ses instructions seront très
+détaillées; on est en train d'y travailler[359].» En effet, Nesselrode
+avait reçu ordre de se préparer à soi-même un commencement
+d'instructions, dans le sens de son mémoire[360].
+
+[Note 357: Paroles d'Alexandre à Lauriston, d'après la lettre de ce
+dernier en date du 10 janvier 1812.]
+
+[Note 358: Lauriston à Maret, 18 et 27 novembre 1811.]
+
+[Note 359: _Id._, 16 et 22 novembre 1811.]
+
+[Note 360: Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+Si ingénieux que fût son plan de pacification, il n'en était pas moins
+chimérique. Napoléon n'aurait jamais souscrit à un accord qui n'eût pas
+ramené et emprisonné la Russie dans le système continental. De plus,
+tenant l'Autriche, il se fût estimé bien naïf de la remettre lui-même en
+rapport avec Alexandre. Mais il n'eut pas à décliner les propositions de
+Nesselrode. À supposer qu'il y ait eu un instant chez le Tsar désir réel
+de traiter, ce ne fut qu'une fugitive velléité. Les influences les plus
+opposées concoururent d'ailleurs à la dissiper. Armfeldt et son groupe
+la taxaient d'insigne faiblesse. Roumiantsof aspirait de tout son coeur
+à la paix, mais n'admettait pas que la réconciliation s'opérât par un
+autre intermédiaire que lui-même: jaloux de Nesselrode, en qui il
+flairait un aspirant ministre, un candidat à sa succession, il paraît
+avoir déconseillé son envoi. Alexandre se laissa facilement détourner
+d'une tentative à laquelle il se prêtait à contre-coeur. Très vite, il
+devint de toute évidence que l'annonce de la négociation n'était plus
+qu'un leurre, un vain simulacre, destiné à empêcher une diversion
+française au profit de la Turquie. En novembre et en décembre, on
+continua d'entretenir continuellement Lauriston de la mission projetée;
+on la lui présentait comme chose décidée et certaine; seulement, on la
+retardait sans cesse, on l'ajournait sous divers prétextes. Nesselrode
+semblait toujours à la veille de partir et ne partait jamais[361].
+
+[Note 361: Correspondance de Lauriston, novembre et décembre 1811,
+janvier 1812, _passim_.]
+
+Pendant plus de deux mois, Alexandre amusa ainsi notre ambassadeur,
+espérant apprendre à tout moment la conclusion de la paix sur le Danube
+et le succès de sa manoeuvre. Cependant la paix ne se fit point, le
+sultan Mahmoud et son Divan ayant montré une fermeté inattendue et
+s'étant refusé à céder la partie orientale des Principautés. L'affaire
+manquant d'elle-même, le jeu imaginé pour empêcher Napoléon de la
+traverser devenait sans objet: le Tsar chercha et trouva un prétexte
+pour retirer sa promesse de traiter.
+
+Dans une conversation tenue aux Tuileries avec le Prussien Krusemarck et
+dont l'écho revint en Russie, Napoléon avait dit, le 16 décembre[362],
+qu'il verrait arriver Nesselrode avec plaisir: seulement, avait-il
+ajouté, il considérait qu'une mission d'apparat serait une faute. Ce
+langage répondait parfaitement à sa pensée. Il désirait que Nesselrode
+revînt auprès de lui en parlementaire officieux, en causeur, afin de
+pouvoir entamer par son intermédiaire une négociation traînante qui
+aiderait à passer l'hiver et faciliterait l'ajournement des hostilités
+jusqu'à l'époque marquée pour l'explosion: il ne voulait point qu'une
+ambassade solennelle vînt lui présenter une sorte d'ultimatum dont le
+rejet précipiterait la guerre. Sa réserve n'avait porté que sur la forme
+de la mission: Alexandre affecta de croire qu'elle avait porté sur le
+fond; s'autorisant de cette interprétation fausse, il déclara aussitôt
+que sa dignité lui interdisait d'envoyer un messager de paix auprès d'un
+souverain mal disposé à le recevoir: il ajouta avec vérité que ses
+agents lui signalaient le redoublement de nos préparatifs, l'ébranlement
+prochain de nos troupes, qu'en conséquence il ne s'abaisserait pas à
+demander la paix sous le coup d'une menace grossissante et qu'il
+renonçait à envoyer Nesselrode.
+
+[Note 362: Voy. le rapport de Tchernitchef en date du 31 décembre/12
+janvier, volume cité, p. 280-287. Cf. THIERS, XIII, 306, et ERNOUF,
+307-308. Ces deux auteurs interprètent les paroles de l'Empereur chacun
+suivant un système préconçu.]
+
+De son côté, Napoléon avait compris depuis longtemps qu'Alexandre
+n'avait plus l'intention de faire partir le jeune diplomate, qu'il ne
+l'avait peut-être jamais eue: une fois de plus, les deux empereurs en
+vinrent à se convaincre respectivement de leur mauvaise foi et
+s'affermirent dans la volonté de combattre. Alexandre donnait «sa parole
+de chevalier» au baron d'Armfeldt de ne jamais composer avec Bonaparte:
+il présentait le Suédois à l'Impératrice comme son futur compagnon de
+guerre, son frère d'armes: «J'espère, disait-il, me rendre digne de
+lui[363].» Napoléon disait à Schwartzenberg, en parlant des Russes: «Ces
+fous veulent me faire la guerre; je la leur ferai au printemps avec cinq
+cent mille hommes[364].» Et l'instant était venu où il lui fallait
+enfin, pour se mettre en état d'agir au printemps, grouper ses armées,
+battre le rappel de ses alliés et pousser vers le Nord la totalité de
+ses forces. Les voies lui sont ouvertes: l'assujettissement complet de
+l'Allemagne lui donne la route entre le Rhin et le Niémen, entre Mayence
+et Wilna: il peut accéder librement au territoire russe et s'y enfoncer.
+C'est en vue de ce résultat qu'il nous a fait assister pendant six mois
+à de savantes temporisations et à des manoeuvres profondément calculées,
+qu'il a tour à tour calmé et violenté la Prusse, circonvenu lentement
+l'Autriche, rusé partout, rusé toujours, avec une tenace opiniâtreté:
+étrange et douloureux spectacle que de le voir s'acharnant à la
+poursuite d'un avantage qui le perdra, dépensant à l'obtenir une somme
+incroyable d'efforts, se frayant patiemment passage jusqu'au bord de
+cette Russie où doit s'engloutir sa fortune et assurant avec une
+incomparable habileté sa marche à l'abîme.
+
+[Note 363: TEGNER, III, 389.]
+
+[Note 364: DUNCKER, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+MARCHE DE LA GRANDE ARMÉE.
+
+
+La Grande Armée doit se composer d'une agglomération d'armées.--Position
+des différentes unités.--Proportions colossales.--Concentration à
+opérer: péril à éviter.--Plan de l'Empereur pour réunir ses forces et
+les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour
+assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de
+nuit.--Instruction caractéristique à Lauriston.--Système de
+dissimulation renforcée et progressive.--Accumulation de
+stratagèmes.--Tchernitchef devient gênant: sa mise en
+observation.--Conversation et message de l'Élysée.--Napoléon formule
+enfin ses exigences en matière de blocus.--Sincérité relative de ses
+propositions: leur but principal.--Départ de
+Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre
+le ministère de la police et celui des relations extérieures: rôle du
+préfet de police.--Découverte et arrestation des coupables.--Dix ans
+d'espionnage et de trahison.--Procès en perspective.--Napoléon refrène
+sa colère.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour
+l'empêcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'armée
+d'Italie.--Universel ébranlement.--Traité dicté à la Prusse.--Alarme à
+Berlin; arrivée des Français.--Prise de possession.--Le pays de la
+haine.--Marche au Nord.--Échelons successifs.--Rôle réservé au
+contingent prussien.--Traité avec l'Autriche.--Appel à la Turquie:
+Napoléon espère revivifier et soulever l'Islam.--Rôle réservé à la
+cavalerie ottomane.--L'Empereur se résigne à négocier avec
+Bernadotte.--Ouvertures à la princesse royale.--Saisie antérieure de la
+Poméranie suédoise: conséquences de cet acte.--Premiers
+mécomptes.--Arrivée et déploiement de nos armées sur la Vistule.--Départ
+projeté et différé.--Lutte contre la famine.--Conversation avec
+l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt à la guerre: efforts
+persistants et infructueux de Napoléon pour le ramener et le
+convaincre.--État d'esprit de l'Empereur.--Son langage à Savary et à
+Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napoléon subit déjà l'attraction
+de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rêves
+vertigineux.--Au delà de Moscou.--L'Orient.--L'Égypte.--Les
+Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprême
+apothéose.
+
+
+
+I
+
+En février 1811, les éléments destinés à constituer la Grande Armée se
+trouvaient formés, sans être encore réunis. Ils s'étendaient de
+Dantzick à Paris, du Texel à Vienne, répartis entre l'Allemagne, le nord
+de la France et de l'Italie. Tandis qu'à l'angle nord-ouest de cet
+immense carré la garnison de Dantzick atteignait au chiffre de
+vingt-cinq mille hommes, tandis que le duché de Varsovie s'épuisait à
+mettre sur pied soixante mille combattants, l'armée de Davout, établie à
+la base de la péninsule danoise, comptait cent mille Français, soldats
+d'élite, renforcés par plusieurs groupes d'Allemands divers: elle allait
+devenir le premier corps de la Grande Armée. Entre l'Elbe et le Rhin, la
+Confédération avait levé cent vingt-deux mille hommes: avec les Saxons,
+les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens, avec les brigades de
+Berg, de Hesse et de Bade, avec les troupes fournies par le collège des
+rois et celui des princes, Napoléon avait matière à former trois corps
+entiers, les 6e, 7e et 8e, ainsi que plusieurs divisions et brigades
+auxiliaires. Le 2e corps se composerait avec les trois divisions
+d'Oudinot et ses deux brigades de cavalerie, massées à l'entrée de la
+Westphalie; le 3e, avec les cinquante mille hommes de Ney, groupés
+autour de Mayence. Au sud de l'Allemagne, derrière le rideau des Alpes,
+l'armée d'Italie, qui s'intitulerait le 4e corps, se tenait rangée: il y
+avait là, avec plusieurs divisions françaises, la garde royale
+italienne, les troupes de ligne et légères du royaume cisalpin, le
+régiment croate, le régiment espagnol Joseph-Napoléon, le régiment
+dalmate, des chasseurs français et italiens, en tout quatre-vingt mille
+hommes sous les ordres d'Eugène, à qui Junot servirait de guide et de
+conseiller. À l'intérieur de la France, la Garde, les grands parcs
+d'artillerie, les réserves de matériel et les neuf mille chariots
+destinés au transport des vivres, n'attendaient qu'un ordre pour partir.
+Dans l'intervalle des différents groupes, de grandes masses de cavalerie
+flottaient: elles se formeraient en unités spéciales, essentiellement
+mobiles et maniables.
+
+Il s'agissait maintenant, par un mouvement de concentration qui
+porterait sur les forces d'un continent presque entier, de fondre et
+d'amalgamer en un tous ces éléments divers, d'en faire une seule et
+prodigieuse armée, de ranger cette armée entre le Rhin et l'Elbe, en
+face de la Russie, et de la pousser ensuite jusqu'au seuil de cet empire
+en une ligne mouvante qui roulerait transversalement sur l'Allemagne.
+Travail sans précédent, qui exigeait de l'Empereur un effort presque
+surhumain de calcul, d'ordre et de combinaison. La conjonction des
+différents corps devait s'opérer avec une précision infaillible, tous
+les moyens d'acheminement et de subsistance devaient être préparés et
+assurés à l'avance, car la moindre erreur, le plus petit mécompte,
+suffirait à créer partout l'encombrement, la confusion, le désarroi, et
+à remplacer cette affluence de foules disciplinées par une Babel en
+armes. Et ce qui mettait le comble aux difficultés de l'entreprise,
+c'était qu'elle devait s'accomplir à aussi petit bruit que possible et
+en sourdine. En effet, il dépendait encore des Russes, s'ils pénétraient
+à temps nos projets, de fondre avec l'avantage du nombre sur nos
+avant-postes de la Vistule, de dévaster le pays destiné à fournir notre
+approvisionnement d'entrée en campagne et de refouler l'invasion
+approchante.
+
+La crainte de ce contretemps hantait Napoléon à toute heure. Pour le
+prévenir, il résolut d'envelopper du plus profond mystère les
+préparatifs et les débuts de l'opération. Quatre cent mille hommes
+allaient se lever et commencer leur marche en quelque sorte sur la
+pointe des pieds. Toutes les mesures seraient prises pour organiser le
+silence: on aurait soin d'assourdir et d'ouater tous les ressorts prêts
+à entrer en jeu. Le mouvement de concentration une fois démasqué, on le
+poursuivrait avec une rapidité foudroyante, afin de mettre l'ennemi le
+plus tôt possible en présence du fait accompli. Puis, à mesure que nos
+troupes avanceraient vers le Nord, l'Empereur s'efforcerait d'atténuer
+par son langage le caractère menaçant de cette approche. Il ferait dire
+à Pétersbourg que l'attitude suspecte et incompréhensible de la Russie
+l'obligeait à ébranler lui-même ses forces et à les porter en ligne,
+mais qu'il n'en restait pas moins résolu à écouter toute proposition
+dictée par un esprit d'apaisement: il affecterait de plus en plus un
+ardent désir de négocier, et ses déclarations, ses instances pacifiques
+suivraient la même progression que le mouvement de ses armées.
+
+Le plan adopté pour la concentration et la marche en avant fut le
+suivant. L'armée d'Italie, étant la plus éloignée, partirait la
+première, franchirait les Alpes, et, s'élevant à travers la Bavière,
+pousserait droit devant elle jusqu'à Bamberg, au centre de l'Allemagne,
+à mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe: là, elle obliquerait à droite pour
+continuer sa route vers le Nord-Est et la Russie. Les 2e et 3e corps, le
+6e (Bavarois), le 7e (Saxons), le 8e (Westphaliens), réglant leur
+mouvement sur celui de l'armée d'Italie, arriveraient à hauteur sur sa
+gauche et se mettraient en ligne avec elle, tandis que le 1er corps,
+celui de Davout, s'élancerait rapidement jusqu'à l'Oder, afin que les
+Russes, s'ils prenaient l'offensive, vinssent immédiatement butter
+contre cet obstacle. La liaison des autres colonnes opérée, elles se
+dirigeraient d'ensemble vers la frontière ennemie, allant plus ou moins
+vite, suivant les circonstances, mais toujours graduellement et par
+échelons, se portant d'abord sur l'Elbe, s'avançant ensuite de l'Elbe à
+l'Oder, s'acheminant enfin à pas sourds vers la Vistule, faisant halte
+autant que possible sur chacun de ces grands fleuves pour reprendre
+haleine et rectifier leurs distances, se servant d'eux comme d'assises
+superposées pour affermir et régulariser leur marche ascensionnelle vers
+le Nord. Le corps de Davout continuerait à les précéder et à les
+couvrir: il se tiendrait toujours en avance d'un échelon, c'est-à-dire
+d'un fleuve, pareil à un rempart mobile à l'abri duquel s'accomplirait
+l'ensemble du mouvement. Notre diplomatie seconderait pendant ce temps
+les opérations militaires: elle terminerait nos accords avec la Prusse
+et l'Autriche au moment précis où l'armée traverserait la première et
+passerait devant la seconde, afin que les deux puissances s'incorporent
+à un point nommé du grand parcours. Nos forces se compléteraient ainsi
+tout en marchant, et, après s'être alignées enfin à la gauche de Davout
+sur la Vistule, elles n'auraient plus qu'à attendre l'apparition de
+l'Empereur et la belle saison pour franchir le dernier pas, atteindre
+le Niémen, toucher la Russie et dresser contre elle un amoncellement
+d'armées[365].
+
+[Note 365: Voy. la _Correspondance impériale_, février, mars et
+avril 1811, et le lucide exposé de Thiers, t. XIII, liv. XLIII.]
+
+Les premiers ordres furent expédiés du 8 au 10 février, soit par
+l'Empereur lui-même, soit par le prince major général. Pour assurer le
+secret, il n'est sorte de précautions auxquelles Napoléon n'ait recours.
+Les voltigeurs, tirailleurs et canonniers de la Garde, qui tiennent
+garnison aux environs de Paris et doivent se rendre à Bruxelles pour s'y
+former en division avec d'autres détachements, se mettront en route de
+nuit et sans traverser la ville[366]; ces braves vont partir pour la
+plus grande expédition du siècle comme pour une furtive équipée. Le
+général Colbert, qui ira prendre en Belgique le commandement de ses
+chevau-légers, disparaîtra sans «faire d'adieux à personne[367]». Les
+grenadiers de la Garde seront dirigés nuitamment de Compiègne sur Metz,
+sans connaître le but de leur marche. Procéder avec une muette activité,
+tel est le mot d'ordre qui, dépassant la France, court d'un bout de
+l'Allemagne à l'autre, arrive jusqu'à l'Elbe, où il avertit Davout de se
+mettre en garde contre toute indiscrétion[368].
+
+[Note 366: _Corresp._, 18490.]
+
+[Note 367: _Id._]
+
+[Note 368: _Id._, 18494.]
+
+C'est surtout en ce qui concerne l'armée d'Italie que le système adopté
+se précise et se raffine. Junot, chargé d'aller prendre cette armée à
+Vérone pour la conduire au delà des Alpes, est invité à s'échapper de
+Paris «en gardant le plus profond mystère sur son départ et sur sa
+destination, de sorte que ses aides de camp mêmes et ses domestiques ne
+sachent pas où il va[369]». Le mouvement commencera le 20 au plus tard,
+le 18, s'il est possible: d'ici là, les troupes se tiendront cachées et
+blotties dans les vallées du Trentin et de la haute Lombardie; mais des
+détachements de sapeurs, des équipes de montagnards, iront en avant
+déblayer les cols encombrés de neige, tenir les voies toutes prêtes,
+afin que, l'armée une fois lancée, rien n'arrête son mouvement et
+qu'elle tombe en Allemagne en même temps que le bruit de son
+approche[370].
+
+[Note 369: _Id._, 18489.]
+
+[Note 370: _Corresp._, 18488, 18492, 18495.]
+
+Grâce à cette célérité discrète, la concentration sera fort avancée,
+lorsque l'écho de nos premiers pas retentira en Russie. Il importe que
+pour cette époque notre ambassadeur à Pétersbourg soit en mesure de
+réfuter jour par jour les craintes que l'on ne manquera pas d'exprimer,
+qu'il ait réponse à tout et ne reste jamais à court d'explications,
+qu'il soit fourni en abondance d'arguments spécieux, bien imaginés,
+propres à faire illusion. Le 18 février, une longue instruction
+ministérielle lui est adressée. Cette pièce dénote chez le gouvernement
+français une fécondité d'artifices inépuisable; elle suggère à Lauriston
+des expédients divers, suivant que nos troupes parcourront tel ou tel
+stade de leur carrière, met une gradation dans la duplicité: c'est tout
+un cours de dissimulation progressive, se déroulant à travers quinze
+pages d'une fine écriture: jamais la diplomatie n'aurait été plus
+audacieusement réduite à l'art de farder la vérité, si cette fausseté
+n'avait trouvé à l'avance son pendant dans l'hypocrisie caressante avec
+laquelle Alexandre avait préparé en 1811 la surprise de Varsovie et
+l'envahissement de l'Allemagne[371].
+
+[Note 371: Le système du baron Fain, dans son _Manuscrit de_ 1812,
+de Bignon et d'Ernouf, attribuant jusqu'au bout à l'Empereur un désir
+sincère de traiter et d'éviter la guerre, est aussi insoutenable que
+celui de Thiers, tendant à rejeter sur Napoléon tous les torts et à
+dégager la responsabilité d'Alexandre.]
+
+Au début, lorsque la nouvelle de nos marches se répandra à l'état de
+vague rumeur, Lauriston commencera par tout nier, par nier
+imperturbablement: «Vous devez, lui écrit le ministre, ignorer
+absolument le mouvement du Vice-Roi jusqu'à ce qu'on annonce
+positivement que son armée est à Ratisbonne. Vous direz alors que vous
+ne le croyez pas possible, que vous supposez qu'il s'agit de quelques
+bataillons composés des conscrits des départements romains et de la
+Toscane, qui traversent la Bavière et vont à Dresde. Vous pourrez
+ajouter que vous aviez en effet connaissance d'un mouvement de cette
+espèce de cinq à six mille hommes. Vous vous expliquerez de manière à ne
+pas vous compromettre. Il est probable que vous pourrez ainsi gagner
+cinq à six jours et peut-être davantage.
+
+«Quand on parlera du mouvement des troupes qui sont à Mayence et à
+Münster, vous n'en conviendrez pas d'abord et vous pourrez aussi gagner
+plusieurs jours. Vous direz ensuite qu'il est nécessaire d'avoir une
+réserve dans le Nord, et que, dans un moment où le blé est cher, on a
+jugé utile d'éloigner un certain nombre de consommateurs des environs de
+Paris pour les envoyer dans des pays où les grains sont abondants. Vous
+pourrez après cela faire entendre que tant qu'on ne passe pas l'Oder,
+dont les places sont occupées par les troupes françaises, il n'y a lieu
+à aucune observation: que ces mouvements sont des mouvements intérieurs,
+et non pas des mouvements hostiles.
+
+«Lorsqu'il ne sera plus possible de nier le mouvement du Vice-Roi, vous
+direz encore que Sa Majesté centralise ses forces, que la Russie a
+depuis longtemps centralisé les siennes, en négociant et sans vouloir la
+guerre; que Sa Majesté ne veut pas la guerre davantage, mais qu'elle
+négocie dans la même attitude que la Russie.
+
+«Vous devez mesurer vos paroles de manière à gagner du temps, avoir
+chaque jour un langage différent, et n'avouer une chose que quand, par
+les dépêches qui vous seront communiquées, on vous prouvera qu'elle est
+connue.
+
+«Sa Majesté a le droit de réunir ses troupes et son artillerie sur la
+ligne de l'Oder, de même que l'empereur Alexandre a eu le droit de
+réunir les siennes sur les bords du Niémen et du Borysthène et sur les
+limites du duché de Varsovie. Les armées russes sont depuis un an sur
+les frontières de la Confédération, c'est-à-dire sur celles de l'Empire,
+tandis que les armées de l'Empereur sont encore bien loin des frontières
+russes.»
+
+C'est au moment où nos colonnes de tête franchiront l'Oder pour se
+couler dans les régions de la Vistule, que les soins devront redoubler
+en vue de prévenir une irruption ennemie. Après avoir bien établi que
+les Français ne dépassent pas leur droit en occupant des contrées
+soumises à leur protectorat et qu'ils restent chez eux à Varsovie,
+l'ambassadeur pourra dire qu'au contraire les Russes, s'ils faisaient un
+pas en dehors de leurs frontières, s'ils envahissaient le sol de nos
+alliés, commettraient un acte d'hostilité flagrante et anéantiraient
+tout espoir de paix: «Le jour où un seul Cosaque mettrait le pied sur le
+territoire de la Confédération, la guerre serait déclarée.» Mais que
+Lauriston soit «avare» de ces avertissements: la menace ne doit percer
+que très discrètement dans son langage; mieux vaut recourir encore, s'il
+est possible, au miel de la persuasion. Ce qu'il faut dire et répéter
+avec une persévérance inlassable, sur tous les tons, sous les formes les
+plus variées, c'est que l'Empereur veut le maintien de la paix et le
+raffermissement de l'alliance, c'est qu'il conservera jusqu'au bout
+l'intention et l'espoir de traiter.
+
+À l'appui de ces allégations, Lauriston réclamera de nouveau l'envoi de
+Nesselrode, afin que dès à présent la négociation s'amorce: il promettra
+au besoin que nos troupes ne traverseront pas la Vistule; enfin, comme
+suprême expédient, il pourra parler et convenir d'une entrevue des deux
+souverains, en se donnant toutefois l'air d'agir par inspiration
+spontanée et sans ordres, en réservant ainsi à l'Empereur la faculté
+d'esquiver la rencontre: «Cette dernière ressource, dit l'instruction,
+ne doit être employée qu'à la dernière extrémité et au moment où les
+Russes marcheraient sur la Vistule; c'est ce mouvement qu'il faut tâcher
+d'empêcher ou de retarder en proposant une entrevue, sans engager
+l'Empereur en rien.» En un mot, pourvu que l'ambassadeur ne compromette
+que lui-même et ne lie pas son gouvernement, toute latitude lui est
+laissée dans l'accomplissement de sa tâche temporisatrice. «Gagner du
+temps», telle est l'expression qui revient à chaque instant sous la
+plume du ministre: il la répète à satiété, jusqu'à cinq fois en
+quelques lignes; il l'ajoute sur le texte recopié par surcharges de sa
+main; il croit n'avoir jamais assez fait comprendre que l'ambassadeur ne
+doit reculer devant aucun moyen, devant aucune supercherie, pour
+faciliter la marche silencieuse et rampante de nos troupes jusqu'à leur
+indispensable base d'offensive, jusqu'à ces pays de la Prusse orientale
+et de la basse Pologne dont l'Empereur veut se faire un tremplin pour
+s'élancer en Russie.
+
+
+
+II
+
+Étant donnée cette accumulation de stratagèmes, la présence à Paris d'un
+agent russe à l'oeil trop bien ouvert, d'un informateur trop zélé,
+présentait des dangers: Tchernitchef devenait gênant. L'Empereur se
+décida à le faire mettre en observation. Comme il craignait toujours le
+zèle impatient de Savary et sa lourdeur de main, il préféra confier ce
+soin au ministre des relations extérieures, à son fidèle Maret, familier
+par état avec les ménagements diplomatiques. Maret s'adressa à son ami
+le baron Pasquier, préfet de police; celui-ci prêta l'un de ses plus
+habiles découvreurs, l'officier de paix Foudras, qui organisa tout un
+service de surveillance, dont les rapports étaient transmis aux
+relations extérieures. Seulement, le duc de Rovigo, sentant que
+l'affaire venait à maturité et ne voulant pas qu'elle lui échappât lors
+de son éclosion, continua malgré tout à l'envelopper d'une ombrageuse
+sollicitude, à la couver; il fit passer de son côté des directions et
+des ordres à la préfecture de police, si bien que cette administration
+eut à surveiller Tchernitchef à la fois pour le compte de deux
+ministères. Tous les procédés d'investigation policière furent employés
+contre lui: on installa dans l'hôtel où il logeait un pseudo-locataire,
+chargé de l'épier jour et nuit; un homme expert dans l'art de
+débrouiller le mystère des serrures à secret eut à explorer son
+coffre-fort[372].
+
+[Note 372: _Mémoires de Pasquier_, I, 518; _Mémoires de Rovigo_, V,
+208-220.]
+
+Au bout de quelques jours, on acquit la conviction qu'il venait de se
+procurer un tableau retraçant avec une précision effrayante toute
+l'organisation nouvelle de l'armée. Devant ce rapt audacieux, Napoléon
+se sentit indignement et impudemment trahi: on ne se trouvait plus en
+présence de quelques indiscrétions coupables, mais partielles; il y
+avait quelque part un homme, un Français, un misérable, qui instruisait
+de tout l'ennemi de demain et faisait marché de son pays.
+
+Napoléon se décida à sévir, à chercher et à punir le traître. Rendant la
+main à Savary, il lui donna toute permission d'agir, sans retirer à
+Maret le droit de poursuivre son enquête, et laissa ainsi s'établir
+entre les deux ministres une sorte d'émulation et de concurrence.
+Toutefois, il n'entendait frapper les complices de Tchernitchef qu'après
+le départ de ce dernier, afin de n'avoir pas à le comprendre dans les
+poursuites, ce qui eût prématurément compliqué nos démêlés avec la
+Russie. Pour le faire déguerpir, il s'avisa d'un moyen destiné à
+renforcer encore son système de dissimulation. Il réexpédierait
+Tchernitchef à Pétersbourg avec un message intime et direct pour
+l'empereur Alexandre. Par un de ces jeux où se complaisait sa finesse
+madrée, il emploierait l'espion russe à mieux tromper la Russie, à
+porter une proposition de négocier plus précise, plus développée que les
+précédentes, et qui néanmoins serait surtout une ruse de guerre.
+
+Le 25 février, il se le fit amener par le duc de Bassano au palais de
+l'Élysée. Là, pendant deux heures, il parla posément, modérément, comme
+s'il eût étudié à l'avance ses expressions[373]. Traitant bien
+Tchernitchef, il lui fit pourtant comprendre, par certaines allusions,
+qu'il n'ignorait rien de ses pratiques et qu'on n'avait pas réussi à lui
+en imposer. Sachant aussi que nos préparatifs d'action seraient connus à
+Pétersbourg lorsque le jeune officier arriverait dans cette capitale, il
+ne chercha pas à les nier: il les avoua très haut, mais mit un art
+consommé à établir que la guerre n'en résulterait pas nécessairement.
+
+[Note 373: Le compte rendu très détaillé de la conversation, avec
+les paroles mêmes de l'Empereur, se trouve dans le rapport de
+Tchernitchef publié sans date par la _Société impériale d'histoire de
+Russie_, volume cité, 125-144.]
+
+Encore une fois et dans les termes les plus énergiques, les plus
+solennels, il affirma qu'il n'avait nullement le dessein préconçu de
+restaurer la Pologne. Ce qui l'avait mis dans la nécessité d'armer,
+c'étaient les justes motifs de défiance qu'on lui avait fournis, c'était
+surtout le silence systématique que l'on opposait à toutes ses demandes
+d'explications et de pourparlers. «Il y a plus de quinze mois, dit-il,
+que je me tue à demander que l'on envoie des instructions au prince
+Kourakine; mais, comme on n'en a rien fait parce qu'il paraît ne point
+jouir de la confiance de son gouvernement, pourquoi ne voit-on pas
+arriver le comte de Nesselrode? J'ai appris son envoi à Paris avec
+plaisir, j'espérais que nous commencerions enfin à nous occuper
+sérieusement à terminer nos différends; voici cependant quatre mois
+qu'on nous l'annonce, et il n'arrive pas. Pourquoi est-ce qu'il y a de
+cela un an, lorsque l'empereur Alexandre vous envoya ici pour la
+dernière fois, ne vous a-t-on point muni de pouvoirs? _Malgré que vous
+ne soyez ici que pour les renseignements militaires_, vous connaissez
+assez la marche des affaires, vous aviez montré de l'intelligence, et à
+cette époque les choses étaient si simples qu'elles auraient pu être
+arrangées sur-le-champ. Ma politique est si ronde, je mets si peu de
+dissimulation dans ma conduite, que dans le fond peu m'importe le choix
+du négociateur, et si l'on veut, on peut m'envoyer M. de Markof même
+(c'était le diplomate qui sous le Consulat s'était posé en ennemi
+personnel du général Bonaparte), pourvu qu'on veuille bien délier la
+langue et entamer les négociations.» Pour déterminer la Russie à parler,
+il a tout essayé, il n'a laissé échapper aucune occasion: sa
+conversation de l'an passé avec le comte Schouvalof qu'il a saisi au
+passage, son discours du 15 août au prince Kourakine n'avaient point
+d'autre but. Il espérait que tant et de si pressants efforts auraient
+enfin raison d'un parti pris d'inertie, d'une inconcevable réserve. Mais
+non: rien ne lui a réussi: on a persisté à se draper dans un dédaigneux
+silence; on a continué à se taire, en continuant d'armer. Alors, obligé
+de supposer des prétentions inavouées ou des desseins hostiles, il a dû
+mettre en mouvement les masses dont il dispose. Il est en train
+actuellement de couvrir l'Allemagne de ses troupes, de réoccuper des
+positions depuis longtemps dégarnies: efforts immenses, coûteux, mais
+non disproportionnés à ses ressources, car il possède encore dans ses
+caisses trois cents millions intacts. Cependant, cette surabondance de
+moyens, qui fait sa sécurité, ne le pousse nullement à désirer la
+guerre: il ne fera rien pour la précipiter. Donc, si les Russes de leur
+côté ne la veulent point par intention préméditée, si leurs mouvements
+suspects ont été uniquement inspirés par les craintes qu'ils ont conçues
+au sujet de la Pologne et que ses franches explications doivent
+dissiper, tout peut être encore réparé ou prévenu, et Napoléon,
+aboutissant à des conclusions fermes, propose un accord sur les trois
+bases suivantes:
+
+1° Stricte observation par la Russie du blocus continental et exclusion
+des neutres, mitigée par un système de licences analogue à celui qui se
+pratique en France;
+
+2° Traité de commerce respectant le tarif russe dans ses dispositions
+essentielles, mais faisant disparaître ce que cet acte «renferme de
+choquant et de désagréable pour le gouvernement français»;
+
+3° Arrangement par lequel la Russie finirait l'affaire d'Oldenbourg et
+effacerait le fâcheux effet de sa protestation, soit en déclarant
+qu'elle ne veut rien pour le prince médiatisé, soit en acceptant une
+indemnité qui ne pourrait en aucun cas se composer de Dantzick ou d'une
+fraction quelconque du territoire varsovien.
+
+Suivant Napoléon, il serait facile de s'entendre sur ces bases. La
+rentrée de la Russie dans le système continental ne serait qu'un retour
+au devoir primordial de l'alliance. Quant aux questions de l'Oldenbourg
+et du tarif, les griefs allégués, s'il n'existait pas derrière eux autre
+chose, étaient-ils de nature à motiver une guerre qui ferait couler des
+torrents de sang et renouvellerait le deuil de l'humanité? L'Empereur
+verrait avec une profonde douleur se rompre pour de telles chicanes une
+alliance qui lui avait été dictée par son coeur autant que par sa
+raison, par un penchant déterminé pour Alexandre, par une sympathie
+qu'il ne peut malgré tout arracher de son âme, qu'il aimait à croire
+partagée et qui lui semblait devoir assurer la perpétuité de l'accord.
+«J'avoue, disait-il, qu'il y a de cela deux ans, je n'aurais jamais cru
+à la possibilité d'une rupture entre la Russie et la France, du moins de
+notre vivant, et comme l'empereur Alexandre est jeune et moi je dois
+vivre longtemps, je plaçais la garantie du repos de l'Europe dans nos
+sentiments réciproques: ceux que je lui ai voués sont toujours restés
+les mêmes; vous pourrez l'en assurer de ma part et lui dire que, si la
+fatalité veut que les deux plus grandes puissances de la terre se
+battent pour des peccadilles de demoiselle, je la ferai (la guerre) en
+galant chevalier, sans aucune haine, sans nulle animosité, et, si les
+circonstances le permettent, je lui offrirai même à déjeuner ensemble
+aux avant-postes. La démarche à laquelle je me suis décidé aujourd'hui
+sera encore marquée sur mes tablettes à la décharge de ma conscience;
+vous ayant fait connaître mes véritables sentiments, je vous envoie vers
+l'empereur Alexandre comme mon plénipotentiaire et dans l'espoir que
+l'on pourrait encore s'entendre et se dispenser de verser le sang d'une
+centaine de mille braves, parce que nous ne sommes pas d'accord sur la
+couleur d'un ruban.»
+
+Cette affectation de désinvolture et de légèreté lui servait à masquer
+la gravité des prétentions qu'il avait émises; elles étaient bien cette
+fois l'expression réelle de ses désirs et faisaient apparaître un éclair
+de sincérité à travers tous ses subterfuges. Enfin, il venait de sortir
+et de formuler son exigence fondamentale, celle qui portait sur
+l'exclusion des neutres. À supposer que la Russie y eût fait droit et
+eût accepté l'ensemble de ses propositions, aurait-il renoncé à son
+expédition et décommandé la guerre? On peut le croire, car Alexandre eût
+cédé alors sur tous les points essentiels, moyennant quelques
+satisfactions de pure forme: il eût adhéré pleinement au blocus et se
+fût remis au service de notre cause, sans compensation pour lui-même ni
+sûreté.
+
+Napoléon aurait agréé cette soumission pure et simple, à condition
+qu'elle eût été entourée des plus expresses garanties; mais à son défaut
+il n'admettait d'autre issue au conflit que la guerre. C'est ce
+qu'indiquait le duc de Bassano à Lauriston, dans une nouvelle dépêche:
+«L'Empereur, disait-il, ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie
+même fort peu d'une négociation qui n'aurait pas lieu à Paris. Il ne met
+aucune confiance dans une négociation quelconque, à moins que les quatre
+cent cinquante mille hommes que Sa Majesté a mis en mouvement et leur
+immense attirail ne fassent faire de sérieuses réflexions au cabinet de
+Pétersbourg, ne le ramènent sincèrement au système qui fut établi à
+Tilsit, et ne replacent la Russie dans l'état d'infériorité où elle
+était alors[374].» Cet aveu superbe et brutal ne voulait pas dire que
+l'Empereur tenait à éviter une négociation, puisque l'envoi de
+Tchernitchef avait précisément pour but d'en provoquer une: il
+signifiait que cette négociation ne serait jamais aux yeux de l'Empereur
+chose sérieuse et susceptible de résultats, à moins que la Russie ne
+reprît dès à présent son rôle de vaincue et ne se replaçât dans la
+position où elle était au lendemain de Friedland, alors qu'elle
+s'estimait heureuse d'acheter la paix au prix d'une alliance empressée
+et déférente. Napoléon n'excluait pas absolument cette hypothèse, mais
+ne lui laissait dans ses prévisions qu'une part minime. Jugeant
+Alexandre trop fier, trop révolté, pour s'humilier avant d'avoir subi de
+nouveaux désastres, il espérait seulement que ce prince, sans accepter
+toutes nos conditions, n'oserait répondre à une proposition formelle et
+enveloppée de moelleuses paroles, par une rupture et une agression
+immédiates. Sans doute allait-il par respect humain, peut-être aussi par
+espoir d'arriver à un compromis, rouvrir le débat, formuler des
+contre-propositions: ainsi s'engagerait et se prolongerait une vague
+controverse, «une sorte de négociation[375]», à la faveur de laquelle
+nos armées se glisseraient jusqu'à leurs positions d'attaque et y
+attendraient la saison propice à l'offensive. C'est en ce sens que les
+ouvertures faites à Tchernitchef, sans être par elles-mêmes mensongères
+et fictives, avaient moins pour objet d'éviter que d'ajourner la guerre.
+
+[Note 374: Maret à Lauriston, 25 février.]
+
+[Note 375: Maret à Otto, 3 avril.]
+
+Afin de mieux accréditer le jeune homme comme son porte-parole, Napoléon
+lui fit remettre une lettre pour l'empereur Alexandre, lettre courte,
+simplement polie, mais dans laquelle il se référait expressément à ses
+assurances verbales: «J'ai pris le parti, disait-il, de causer avec le
+colonel Tchernitchef sur les affaires fâcheuses survenues depuis quinze
+mois. Il ne dépend que de Votre Majesté de tout terminer. Je prie Votre
+Majesté de ne jamais douter de mon désir de lui donner des preuves de la
+considération distinguée que j'ai pour sa personne[376].»
+
+[Note 376: _Corresp._, 18523.]
+
+Muni de la lettre impériale, qui équivalait à un congé, Tchernitchef fit
+ses préparatifs de départ et ne resta plus que quelques heures à Paris,
+juste le temps de se procurer l'état de situation de la Garde, acheté
+comptant. Le 26 février, il montait dans sa chaise de poste. Avant de
+s'éloigner, mis en défiance par les allusions de l'Empereur et se
+sentant surveillé, il avait cru devoir détruire un grand nombre de
+papiers. Cette précaution n'était pas superflue; en effet, à peine
+avait-il quitté son appartement que la police y faisait irruption, sous
+la conduite de l'officier de paix préposé en chef à sa surveillance, et
+procédait à une visite domiciliaire. En explorant, en sondant tous les
+recoins, on ne découvrit que des lambeaux de lettres, des chiffons
+lacérés; mis bout à bout, ces débris ne présentèrent aucun sens suivi ou
+ne révélèrent que d'insignifiantes correspondances. Dans la cheminée de
+la chambre à coucher, un monceau de cendres s'élevait, provenant de
+papiers brûlés. Pour fouiller ces cendres, on eut à déplacer un tapis
+de pied posé devant le foyer; sous l'étoffe, un billet apparut, s'étant
+glissé là au moment de l'holocauste et ayant échappé aux flammes; il
+portait ces lignes:
+
+«Monsieur le comte, vous m'accablez par vos sollicitations. Puis-je
+faire plus que je ne fais pour vous? Que de désagréments j'éprouve pour
+mériter une récompense fugitive! Vous serez surpris, demain, de ce que
+je vous donnerai; soyez chez vous à sept heures du matin. Il est dix
+heures, je quitte ma plume pour avoir la situation de la grande armée
+d'Allemagne, en résumé, à l'époque de ce jour. Il se forme un quatrième
+corps qui est tout connu, mais le temps ne me permet pas de vous le
+donner en détail. La garde impériale fera partie intégrante de la Grande
+Armée. À demain, à sept heures du matin. _Signé_ M. [377].»
+
+[Note 377: Cette pièce, les particularités et citations suivantes
+sont tirées du dossier de l'affaire, conservé aux archives nationales,
+F7, 6575, et du compte rendu des débats devant la cour d'assises.]
+
+Ce billet renouvelait la preuve de la trahison et mettait sur la trace
+du coupable: c'était le fragment accusateur avec lequel une police qui
+sait son métier arrive à reconstituer tout l'ensemble d'un crime.
+
+Les agents portèrent leur capture au préfet de police. Celui-ci, se
+souvenant que l'affaire lui avait été originairement recommandée par le
+ministère des relations extérieures, crut devoir au duc de Bassano la
+primeur des résultats obtenus; il se disposa à lui envoyer les originaux
+des pièces saisies. Toutefois, par prudence et sentiment des convenances
+hiérarchiques, il voulut se mettre à couvert du côté de son supérieur
+direct, le duc de Rovigo, et se réserva de lui envoyer des copies. Le 28
+février, M. Pasquier préparait cette double expédition, lorsqu'il fut
+surpris par le ministre de la police en personne, entrant dans son
+cabinet sous couleur de lui faire «une visite d'amitié». En fait, ayant
+eu vent des saisies opérées, Savary venait réclamer les pièces comme son
+bien et confisquer la découverte.
+
+Dans cette occurrence délicate, M. Pasquier se conduisit en
+fonctionnaire correct et en habile homme: il remit les originaux à
+Savary, qui avait droit de les revendiquer, mais ne sacrifia pas tout à
+fait l'autre ministre et lui fit passer les copies, par une interversion
+des plis préparés. Et le soir, lorsque Savary se présenta d'un air
+triomphant à l'Élysée, où il y avait cercle de cour, pour rendre compte
+à l'Empereur, il trouva Sa Majesté déjà prévenue par le ministre des
+relations extérieures, qui lui avait transmis, sans perdre un instant,
+les copies reçues de la préfecture. L'Empereur présenta le paquet au duc
+de Rovigo: «Tenez, lui dit-il d'un ton narquois, voyez cela; vous
+n'eussiez pas trouvé cette cachotterie de l'officier russe; les
+relations extérieures ne l'ont pas manqué[378].»
+
+[Note 378: _Mémoires de Rovigo_, V, 213. Cf. les _Mémoires de
+Pasquier_, I, 518-519, et ERNOUF, 345-347.]
+
+Fort dépité, mais ne perdant pas contenance, Savary répliqua qu'il
+possédait mieux que les copies, à savoir les originaux, et qu'il les
+tenait à la disposition de Sa Majesté. Puis, ardent à saisir sa
+revanche, à rejoindre et à distancer son collègue dans la lutte de
+vitesse qui s'était engagée entre eux, il remit aussitôt et pour son
+compte les agents de la police en quête, en chasse, prit en main
+l'instruction et la poussa avec une extrême célérité; ayant annoncé à
+l'Empereur les pièces authentiques de l'affaire, il s'était juré de lui
+transmettre en même temps des noms et de lui désigner les coupables.
+
+Le billet saisi ne fournissait qu'une initiale, la lettre M. Derrière
+cet M... mystérieux, qui lui servait de signature, quel nom, quelle
+personnalité se cachait? Ce ne pouvait être qu'un homme initié
+professionnellement aux secrets de notre situation militaire. Les
+premières recherches faites aux bureaux de la guerre et à
+l'administration de la guerre--ces services formaient sous l'Empire deux
+départements ministériels séparés--n'aboutirent à aucun résultat. On eut
+alors l'idée de recourir au prince major général, qui avait eu entre les
+mains les états de situation et chez lequel on avait pu les copier. L'un
+de ses principaux collaborateurs civils dirigea les soupçons sur un
+nommé Michel, qu'il avait naguère employé.
+
+Ce Michel fut retrouvé à l'administration de la guerre, où il occupait
+une place de commis écrivain à la direction de l'habillement: c'était la
+plus belle main du ministère, mais un homme de réputation équivoque,
+«adonné au vin» et menant une existence au-dessus de ses ressources
+connues. On se procura adroitement une page de son écriture, et la
+comparaison de cette pièce avec le billet ne laissa plus de doute sur
+l'identité de l'auteur. Une heure après, Michel était amené au ministère
+de la police; terrassé par l'évidence, il reconnut son billet et ne nia
+point avoir entretenu des relations avec Tchernitchef par
+l'intermédiaire d'un nommé Wustinger, Viennois d'origine, suisse et
+concierge de profession, employé en cette qualité à l'hôtel Thélusson,
+où résidait l'ambassade russe.
+
+Pour aller au fond du mystère, il restait à s'assurer de cet homme; mais
+on ne pouvait l'arrêter chez lui, à l'ambassade, où il était couvert par
+le droit des gens et participait au bénéfice de l'exterritorialité. Pour
+l'attirer hors de cet inviolable asile, la police lui tendit un piège.
+Par une ruse classique, elle obligea Michel à lui écrire de sa prison,
+comme s'il eût été encore en liberté, pour lui donner rendez-vous dans
+un café où ils avaient habitude de se rencontrer. L'Allemand obéit sans
+défiance à cet appel; à peine eut-il mis le pied dans le café désigné
+qu'il fut appréhendé au corps et conduit à la Force. En même temps, les
+aveux progressifs de Michel, les perquisitions opérées chez lui
+amenaient l'emprisonnement de plusieurs autres employés, soupçonnés de
+l'avoir aidé dans ses crimes. Les déclarations des individus arrêtés, se
+corroborant et s'éclairant l'une l'autre, mirent au jour toute la trame,
+découvrirent le travail de corruption organisé de longue date par les
+agents russes dans les principales administrations de l'État.
+
+L'origine de ces pratiques remontait à huit ou neuf ans. Sous le
+Consulat, le chargé d'affaires d'Oubril, s'étant trouvé fortuitement en
+rapport avec Michel, qui était employé alors au bureau des mouvements,
+avait flairé en lui une âme vile et une conscience à vendre. Après
+l'avoir ébloui par un don d'argent, il l'avait circonvenu, tenté,
+perverti, et finalement avait tiré de lui quelques renseignements
+militaires. La rupture de 1804, la guerre qui s'en était suivie, avaient
+suspendu ces intelligences, mais les agents russes avaient mis à profit
+chaque paix, chaque reprise des relations, pour renouer le fil brisé, et
+l'alliance même de 1807 n'avait pas interrompu cette tradition. Au cours
+des deux missions qui s'étaient succédé depuis lors, celle du comte
+Tolstoï et celle du prince Kourakine, on s'était souvenu de Michel; pour
+le retrouver, le moyen était des plus simples: si les ambassadeurs et
+les secrétaires passaient, le suisse de l'ambassade restait, Wustinger
+demeurait à son poste, et l'une des fonctions de l'inamovible concierge
+était de rétablir périodiquement le contact avec Michel, qu'il ne
+perdait jamais de vue. Les ambassadeurs n'avaient point participé en
+personne à ce commerce, semblaient même l'avoir ignoré; mais toujours
+quelqu'un s'était trouvé auprès d'eux pour le prendre à son compte:
+d'abord Nesselrode, puis un autre agent du nom de Kraft. Enfin,
+Tchernitchef était survenu. Jaloux de se distinguer et de faire mieux
+que les autres, il avait cru devoir, à côté de l'espionnage en quelque
+sorte officiel qui fonctionnait par les soins de l'ambassade, organiser
+le sien, monter sa contre-police: il s'était fait mettre en relation
+avec Michel et, renouvelant le système suivi jusqu'alors, l'avait porté
+à la perfection du genre.
+
+Michel, passé à la direction de l'habillement, ne savait plus
+grand'chose par lui-même, mais il avait porté la corruption dans
+d'autres bureaux et s'était ménagé des accès indirects à la source des
+renseignements. Dans l'ordre du crime, il s'était même signalé par un
+coup de maître. Deux fois par mois, on dressait au ministère de la
+guerre, à l'intention de l'Empereur seul, un livret indiquant en grand
+détail la force et l'emplacement de toutes les armées, de tous les
+corps, jusqu'au plus infime détachement et à la dernière compagnie. Ce
+document mystérieux et sacro-saint, qui portait la fortune de la France,
+Michel avait réussi à en prendre connaissance avant l'Empereur. Le
+livret une fois préparé, un garçon de bureau du ministère, le nommé
+Mosès, était chargé de le porter chez un relieur et de l'y faire
+cartonner, afin que Sa Majesté, à qui on le présenterait ensuite, pût le
+feuilleter commodément. Cette course devait s'accomplir dans un délai
+rigoureusement mesuré. Séduit par quelques «écus de cinq francs», Mosès
+pressait le pas et gagnait le temps de faire une station chez Michel,
+auquel il communiquait le volume.
+
+Michel avait aussi détourné de ses devoirs le commis Saget, attaché au
+bureau des mouvements, et un jeune expéditionnaire du nom de Salmon.
+Saget fournissait la matière des documents destinés à l'officier russe,
+Salmon était employé à les copier, et ainsi s'était établie au profit de
+l'étranger, sous la direction de Michel, toute une officine de
+soustractions frauduleuses.
+
+Tchernitchef payait le procureur de renseignements par sommes plus ou
+moins fortes, assez irrégulièrement versées: il le payait surtout
+d'espérances, osant lui promettre la bienveillance personnelle du Tsar
+et une pension qui le mettrait pour toujours à l'abri du besoin, mêlant
+à ces vilenies un nom auguste. Parfois, Michel se montrait assailli de
+remords et d'angoisses: sentant la gravité de ses forfaits et redoutant
+les suites, il cherchait à se dégager. L'autre renforçait alors ses
+moyens de séduction, ou bien, découvrant le fonds de brutalité et de
+violence qui se cachait en lui sous de mielleux dehors, il le prenait de
+très haut avec l'employé, rappelait durement que le malheureux ne
+s'appartenait plus et dépendait de qui pouvait le perdre; de hautaines
+menaces, des exigences torturantes commençaient le supplice du traître,
+prisonnier de son crime. Si les renseignements ne venaient pas assez
+vite à son gré, Tchernitchef relançait Michel jusque dans son lointain
+domicile, rue de la Planche; mais les rendez-vous avaient lieu
+d'ordinaire à l'ambassade, chez Wustinger: c'était dans une chambre de
+domestique que l'élégant officier se rencontrait avec le sordide
+plumitif et prolongeait de bas marchandages.
+
+Au sortir de ces répugnantes conférences, il visait plus haut; après
+s'être attaqué aux membres subalternes de l'administration, il tâchait
+de savoir quels étaient, parmi les fonctionnaires d'un ordre élevé, ceux
+qui faisaient d'excessives dépenses et éprouvaient des besoins d'argent.
+Il avait offert sans succès quatre cent mille francs à un chef de
+division; il s'était efforcé de glisser des espions au quartier général
+de la Grande Armée. Au ministère de l'intérieur, au ministère des
+manufactures et du commerce, on releva la trace de semblables
+tentatives, et plus la police développait ses recherches, plus on
+s'apercevait que la trame s'étendait loin, qu'elle avait poussé en tous
+sens ses mystérieuses ramifications.
+
+Ces faits furent consignés dans deux rapports présentés à l'Empereur par
+le ministre de la police, en date des 1er et 7 mars, avec pièces à
+l'appui[379]: Savary avait centralisé tous les documents entre ses mains
+et réclamé, en vertu de ses prérogatives professionnelles, jusqu'à
+«quelques bribes» antérieurement recueillies par le ministère des
+relations extérieures. Sa crainte était toujours que le chef de ce
+département ne s'attribuât en haut lieu le mérite de la découverte
+initiale et ne prétendît l'avoir opérée par des moyens spéciaux et
+personnels, en dehors de ceux dont disposait la police ordinaire. Pour
+parer à ce danger, Savary éprouva le besoin de bien établir dans l'un de
+ses rapports que les premiers résultats étaient exclusivement dus à la
+préfecture de police, c'est-à-dire à une administration dépendant de lui
+et placée sous son autorité. Ainsi fut-il amené à louer l'activité du
+préfet et son zèle méritoire, à vanter ses succès, à le couvrir de
+fleurs, quoiqu'il lui gardât un peu de rancune pour ses complaisances
+extra-hiérarchiques, et ce fut en fin de compte M. Pasquier qui
+recueillit le principal profit de l'affaire: il obtenait de son chef
+direct des éloges intéressés, sans préjudice des droits qu'il s'était
+ménagés à la reconnaissance d'un autre ministre, favori et confident de
+l'Empereur.
+
+[Note 379: Archives nationales, F7, 6375.]
+
+Napoléon tenait désormais de quoi prouver que la Russie, au temps même
+de leur apparente intimité, l'avait traité en suspect et en ennemi,
+qu'elle avait perpétué contre lui une sourde et injurieuse hostilité. Il
+s'armerait de cette découverte en temps opportun et s'en ferait un grief
+de plus contre Alexandre. Il voulait un scandale retentissant, dont
+toute l'Europe s'entretiendrait: point de procédure expéditive, point de
+commission militaire siégeant à huis clos; un grand appareil judiciaire,
+des magistrats, des jurés, des pièces à conviction largement étalées, la
+lumière d'un débat public et contradictoire, le grand jour des assises.
+Le parquet de Paris fut saisi et invité à procéder régulièrement. Pour
+placer Michel sous le coup d'une condamnation capitale, on le
+poursuivrait en vertu de l'article 76 du code pénal, prononçant la peine
+de mort contre «quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu
+des intelligences avec les puissances étrangères, pour leur procurer les
+moyens d'entreprendre la guerre contre la France[380]». Ses complices
+seraient prévenus de participation au même crime et punis suivant leur
+degré de culpabilité.
+
+[Note 380: L'abolition de la peine de mort en matière politique est
+venue en 1848 modifier cet article.]
+
+Vu la lenteur des formalités judiciaires, la cour d'assises n'aurait à
+prononcer sur Michel et ses coaccusés que dans un mois ou six semaines,
+au milieu d'avril, et c'était bien ce que voulait l'Empereur. Désirant
+un éclat, il entendait le retarder jusqu'au moment où ses troupes
+auraient atteint la Vistule et s'y seraient fortement établies, où il
+aurait moins besoin de ménager la Russie. Actuellement, toute
+divulgation dans le public fut évitée: les journaux se turent; le bruit
+de l'affaire ne dépassa pas les milieux politiques et administratifs, où
+l'on en causa avec indignation, mais à voix basse.
+
+Ce demi-silence fut percé tout à coup par une plainte larmoyante.
+L'ambassadeur Kourakine, dont la candeur avait ignoré les trames ourdies
+sous son toit et que nul n'avait averti des captures opérées par la
+police, ne comprenait rien à la disparition de son concierge; il se
+demandait pourquoi Wustinger, sorti de l'hôtel dans la journée du 1er
+mars, n'était pas rentré: il n'était point éloigné de croire à quelque
+crime d'ordre privé, à un enlèvement, à une séquestration, à un drame
+noir dont son fidèle serviteur aurait été victime. À grands cris, il
+réclamait cet accessoire indispensable de son hôtel, et son effarement,
+son agitation, mêlaient à de douloureux incidents un épisode burlesque.
+Dans une note éplorée, il suppliait M. de Bassano d'avertir la police et
+de la mettre en mouvement, afin qu'elle procédât aux recherches
+nécessaires; il envoyait le signalement de l'absent, pressait le duc de
+commencer sans retard ses démarches et dès à présent, préjugeant son
+concours, lui en rendait grâce[381].
+
+[Note 381: Note du 2 mars, archives des affaires étrangères, Russie,
+154.]
+
+Impatienté de ces doléances, Napoléon se sentit tenté d'abord de fermer
+la bouche à Kourakine en lui mettant brusquement sous les yeux toute
+l'affaire. En réplique à l'ambassadeur, il ordonna de préparer une note
+portant plainte officielle contre Tchernitchef et stigmatisant sa
+conduite. Il dicta lui-même cette note, la fit âpre et très belle,
+vibrante d'une indignation justifiée. «Sa Majesté, écrivit-il, a été
+péniblement affectée de la conduite de M. le comte Tchernitchef; elle a
+vu avec étonnement qu'un homme qu'elle a toujours bien traité, qui se
+trouvait à Paris, non comme un agent politique, mais comme un aide de
+camp de l'empereur de Russie, accrédité par une lettre auprès de
+l'Empereur, ayant un caractère de confiance plus intime même que celui
+d'un ambassadeur, ait profité de ce caractère pour abuser de ce qu'il y
+a de plus sacré parmi les hommes. Sa Majesté se flatte que l'empereur
+Alexandre sera aussi péniblement affecté qu'elle de reconnaître dans la
+conduite de M. de Tchernitchef le rôle d'un agent de corruption,
+également condamné par le droit des gens et par les lois de l'honneur.
+Sa Majesté l'Empereur se plaint que, sous un titre qui appelait la
+confiance, on ait placé des espions auprès de lui et en temps de paix,
+ce qui n'est permis qu'à l'égard d'un ennemi et en temps de guerre; il
+se plaint que les espions aient été choisis, non dans la dernière classe
+de la société, mais parmi les hommes que leur position attache aussi
+près du souverain[382].»
+
+[Note 382: _Corresp._, 18541.]
+
+Après avoir jeté sur le papier ces virulentes paroles, Napoléon
+réfléchit. Un tel langage sentait la poudre: il risquait de dénoncer
+l'imminence des hostilités et de contrarier l'oeuvre d'ensommeillement à
+laquelle l'Empereur vouait tous ses soins, et l'on sait avec quelle
+incroyable intensité d'attention, lorsqu'il s'était proposé un but, il
+lui rapportait et lui sacrifiait tout. Il se ravisa donc et se retint,
+suspendit l'expression de sa colère: la note ne fut pas remise et resta
+en portefeuille. Le duc de Bassano, assiégé par Kourakine de visites et
+de questions, affecta d'abord de ne rien savoir quant au sort de
+Wustinger. Après quelques jours, prenant un air de confidence et de
+gravité, posant un doigt sur ses lèvres, il dit au prince en substance:
+Votre concierge n'est pas perdu; on a dû l'arrêter, parce qu'il se
+trouve impliqué dans un complot dirigé contre la sûreté de l'État et
+qu'il a été pris en flagrant délit. La justice est saisie et informe;
+ses opérations se poursuivent méthodiquement, silencieusement, avec la
+discrétion convenable; respectons ce mystère: aussitôt que j'aurai des
+renseignements sûrs, je ne manquerai pas à vous les communiquer[383].
+
+[Note 383: Rapport de Kourakine à Roumiantsof, 6 mars, Archives des
+affaires étrangères, Russie, 154.]
+
+En entendant ces paroles, Kourakine faillit tomber de son haut.
+Épouvanté à l'idée d'avoir recélé chez lui un conspirateur, il n'osa
+insister et répondit par des considérations de philosophie domestique
+qui étaient presque des excuses[384]. Un peu plus tard, le duc de
+Bassano lui glissa en douceur que le nom de Tchernitchef se trouvait
+fâcheusement mêlé à l'affaire, que certaines charges avaient été
+relevées contre lui; le ministre français ajoutait qu'il n'admettait que
+difficilement chez un homme portant l'épaulette un tel oubli de ses
+devoirs: jusqu'à plus ample informé, il voulait croire à une erreur.
+Ainsi se gardait-on de livrer à Kourakine la vérité d'un seul coup et
+tout entière; on la lui versait goutte à goutte, avec d'infinis
+ménagements; on évitait au vieillard une émotion trop vive, un choc qui
+se répercuterait à Pétersbourg et pourrait avancer la rupture. Grâce à
+ces soins, les avertissements de l'ambassadeur ne viendraient pas
+troubler l'impression apaisante que devaient produire, s'ajoutant aux
+paroles lénitives de Lauriston, le message apporté par Tchernitchef et
+la lettre de l'Empereur.
+
+[Note 384: «Je fis à ce sujet, écrivait-il dans le rapport précité,
+des réflexions que le ministre français trouva justes parce qu'il a
+aussi une maison nombreuse, c'est qu'il est bien difficile de pouvoir
+compter sur la fidélité de tous les gens dont on se sert et qui sont
+sans cesse autour de nous.»]
+
+
+
+III
+
+Tandis que cette suprême adjuration s'élevait vers la Russie, les
+mouvements militaires commençaient à s'exécuter, et de toutes parts
+l'impulsion donnée opérait. Le 23 février, l'armée d'Italie prend son
+élan et monte à l'assaut des Alpes: elle s'engage au milieu des neiges
+où la hache des sapeurs a fait brèche, franchit les cols, et en neuf
+colonnes, neuf torrents, dévale du haut des monts. Junot conduit en
+personne par le Brenner la colonne du centre, la brigade Delzons, et
+entre à Inspruck au milieu de ces régiments de choix, «magnifiques et
+bien disposés[385]». Il presse en même temps la marche des autres
+colonnes, les fait passer rapidement sur la Bavière, force les étapes,
+abrège les haltes, et en quelques journées pousse ses avant-gardes
+jusqu'auprès de Ratisbonne.
+
+[Note 385: Le duc d'Abrantès au major général, 3 mars. Archives
+nationales, AF, IV, 1642.]
+
+Cette descente en Allemagne devient le signal de l'universel
+ébranlement. Tout s'anime, tout se lève à la fois et marche. Au nord,
+l'armée de Davout, après s'être ramassée sur elle-même et pelotonnée,
+se jette sur l'Oder, avec le 1er corps de cavalerie; plus bas, les
+Wurtembergeois, commandés par leur prince royal, les Westphaliens, sous
+Jérôme, les Bavarois, sous Vandamme, quittent ensemble leur place et
+commencent à se mouvoir, en un fourmillement de peuples. Oudinot
+échelonne son corps sur les chemins qui de Münster conduisent à
+Magdebourg; Ney pousse le sien sur Erfurt et Leipsick, et dès cette mise
+en route, malgré l'entrain du départ, l'inégalité de valeur entre les
+éléments qui composent la Grande Armée se révèle, les disparates
+s'accusent. Ney s'enorgueillit dans un rapport de ses vieux bataillons:
+chez d'autres, il trouve que la présence de recrues trop nombreuses nuit
+à l'aspect d'ensemble. Oudinot signale des régiments alanguis et
+faibles, un régiment suisse qui compte trois cent quatre-vingt-trois
+malades, d'autres rongés de fièvre, et attribue ces maux à l'état
+d'atroce détresse dans lequel lui sont arrivés les conscrits
+réfractaires, amenés dans les rangs en prisonniers, la chaîne aux pieds.
+Dès qu'Oudinot et Ney ont pris leur direction, d'autres corps se mettent
+à leur suite et emboîtent le pas: le 2e de cavalerie, les divisions de
+cuirassiers faisant partie du 3e, commencent à dépasser le Rhin. Sur
+toute la ligne du fleuve, à Wesel, à Cologne, à Bonn, à Coblentz, à
+Mayence surtout, grand centre de ralliement, vaste entrepôt d'hommes et
+de matériel, l'affluence et la presse augmentent. Sur le pont de Castel,
+au devant de Mayence, c'est un défilé continuel de corps se poussant les
+uns les autres, un roulement ininterrompu de canons et de caissons.
+Après le déversement des premières masses sur la rive gauche, d'autres
+s'annoncent: déjà les colonnes de la Garde paraissent à l'horizon, la
+1re division de la jeune Garde devant passer à Düsseldorf, la 2e à
+Mayence. Et soudain le grand quartier général, réuni à Mayence,
+s'ébranle à son tour et part; le 29 février, le prince de Neufchâtel a
+expédié l'ordre à tout ce qui le compose, «officiers de l'état-major
+général, officiers et troupes de l'artillerie et du génie, parc, train
+d'artillerie, train des équipages, administrations, inspecteurs et
+sous-inspecteurs aux revues, ordonnateurs et commissaires des guerres,
+payeur général, services administratifs, compagnie d'élite du quartier
+général, gendarmerie, compagnies d'ambulances, etc.», de se porter le 5
+mars sur Fulda, en une seule colonne dont le général Guilleminot reçoit
+le commandement[386]. Sur d'autres points, les réserves d'artillerie, le
+grand parc avec ses soixante bouches à feu, entament à leur tour
+l'Allemagne. Derrière les différents corps en marche, ce sont des
+fractions de corps retardataires qui pressent le pas sur les chemins
+fatigués et s'efforcent de rejoindre, le 3e régiment portugais qui court
+après la division Legrand, un régiment illyrien et un régiment suisse
+errant à la recherche du duc d'Elchingen, un va-et-vient de détachements
+allant prendre et ramener des convois arriérés, trois cent trente
+voitures d'artillerie passant au grand trot, le service des estafettes
+qui s'organise et transmet journellement à l'Empereur les nouvelles de
+l'armée, des hôpitaux qui se forment et déjà regorgent de malades, des
+dépôts de remonte qui réquisitionnent les chevaux par milliers, des
+officiers courant la poste pour regagner leur troupe et faisant la nuit
+le coup de pistolet avec les maraudeurs et les brigands embusqués sur la
+route, et déjà des traînards, des isolés, par bandes grossissantes, se
+mêlant à la cohue des chariots et à l'enchevêtrement des convois. Autour
+des places, des maisons s'abattent, des faubourgs entiers s'écroulent,
+démolis par le génie pour démasquer les remparts et mieux assurer le tir
+des batteries, car Napoléon a tout prévu, même une retraite et une
+guerre défensive. Cependant, les corps de première ligne marchent
+maintenant en se serrant les coudes, et l'immense bande va son train,
+s'augmentant de tout ce qu'elle rencontre devant elle, englobant au
+passage les contingents allemands. Les Wurtembergeois se placent sous
+les ordres de Ney; les Westphaliens s'intercalent entre le 2e et le 3e
+corps; les Bavarois prennent rang à la gauche de l'armée d'Italie; les
+Saxons, postés autour de Dresde sous le commandement de Reynier, iront à
+leur tour au flot qui passe. Et ce concours d'armées s'écoule par toutes
+les routes, déborde sur les campagnes, envahit les villes, les villages,
+les foyers, effare et désole les populations, fait retentir depuis le
+littoral hanséatique jusqu'à la Bohême la rumeur d'une mer montante et
+emplit l'Allemagne antérieure tout entière[387].
+
+[Note 386: Archives nationales, AF, IV, 1642.]
+
+[Note 387: Rapports de Berthier à l'Empereur, correspondance de
+Berthier avec les chefs de corps, février et mars 1812. Archives
+nationales, AF, IV, 1642. Ces documents donnent tout le détail de la
+marche.]
+
+La ligne de l'Elbe, largement dépassée par Davout, fut bientôt atteinte
+par les autres corps. Oudinot prit contact avec elle à Magdebourg, Ney à
+Torgau; les Westphaliens y arrivaient par Halle, l'armée d'Italie et ses
+annexes s'en approchaient de biais, par la basse Bavière. Pour aller
+plus loin, on devait désormais traverser la Prusse: il convenait que
+tout fût officiellement réglé avec elle.
+
+Napoléon avait retardé jusqu'au dernier moment la conclusion de
+l'alliance, certain de mieux dicter la loi à la Prusse quand il la
+tiendrait resserrée entre toutes ses années et plus étroitement
+garrottée. Le 23 février, le duc de Bassano manda enfin le baron de
+Krusemarck et, lui présentant le traité, l'invita à signer. Krusemarck
+savait que sa cour accédait en principe à toutes nos exigences, mais il
+n'avait point reçu de pouvoirs spéciaux à l'effet de conclure: il en fit
+l'observation. Le duc répondit que Sa Majesté Impériale, peu formaliste
+de sa nature, ne saurait admettre une objection de ce genre; la
+situation ne souffrait aucun retard: nos troupes avaient pris leur
+essor, et nulle considération n'était capable de les arrêter; elles
+allaient entrer en Prusse de gré ou de force: mieux valait pour la
+Prusse se laisser occuper de bonne grâce et en vertu d'un traité que
+d'avoir à subir une contrainte. Torturé d'hésitations, Krusemarck se
+débattit faiblement, puis céda: le 24 février, après une nuit passée en
+conférence, le traité fut signé à cinq heures du matin[388]. Il
+contenait toutes les stipulations réclamées par l'Empereur, à de très
+légères modifications près. Les objets à réquisitionner par nos troupes,
+évalués de gré à gré, viendraient en déduction des sommes restant à
+acquitter sur l'ancienne contribution de guerre et diminueraient
+d'autant la dette du royaume.
+
+[Note 388: DUNCKER, 439-440.]
+
+Le 2 mars, avant que ce dénouement fût connu à Berlin, le roi
+Frédéric-Guillaume, étant en train de dîner, reçut avis que la division
+Gudin, formant la droite du 1er corps, envahissait le territoire
+prussien. En présence de cette irruption qu'aucun arrangement ne
+semblait autoriser encore, le Roi et son conseil crurent un instant
+qu'ils s'étaient humiliés en pure perte, que Napoléon n'avait pas
+accepté leur soumission et allait broyer la Prusse. Dans un accès de
+désespoir, ils songèrent à essayer un semblant de résistance, à périr
+avec honneur. Des mesures furent prises pour appeler aux armes la
+garnison de la capitale, celles de Spandau et de Potsdam: à six heures,
+on devait battre la générale dans les rues de Berlin; à cinq heures, la
+nouvelle du traité arriva[389]. Cet acte sauvait après coup et pour la
+forme la dignité prussienne: la cour de Berlin fut heureuse d'avoir un
+motif pour revenir à une humble et plate résignation. Le 5 mars, le
+traité fut ratifié, malgré la rigueur de ses clauses, car chacun sentait
+«qu'il fallait en passer par là ou par la fenêtre[390]».
+
+[Note 389: DUNCKER, 442-443.]
+
+[Note 390: Correspondance interceptée de Tarrach.]
+
+Un grand bruit d'hommes en marche, un fracas d'armes et de sonneries,
+éclataient déjà à l'horizon: le corps d'Oudinot, débouchant de
+Magdebourg, s'enfonçait en plein coeur de la monarchie, et le 28 mars sa
+plus belle division, choisie à dessein pour en imposer, arrivait sur
+Berlin avec quatre mille hommes de cavalerie. Le Roi vint recevoir le
+maréchal à Charlottenbourg et accepta d'assister à une revue de nos
+troupes, commandée pour le jour même. Les régiments eurent à s'aligner
+sur le terrain tout en arrivant; pour beaucoup d'entre eux, l'étape
+avait été rude; quelques-uns avaient fait dix lieues dans la matinée:
+néanmoins, l'Empereur ayant recommandé au 2e corps de se faire honneur
+devant les Prussiens par sa belle tenue, chacun prit à coeur de se
+conformer à cet ordre. D'un mouvement unanime, les dos courbés par la
+fatigue se redressent, les poitrines se bombent, les armes rapidement
+astiquées reluisent; bataillons et escadrons se présentent superbes,
+dans une tenue irréprochable, «comme à une parade préparée depuis une
+semaine[391]», et donnent à la cour, à la population prussienne,
+l'émerveillement d'un incomparable spectacle de discipline et de
+force[392].
+
+[Note 391: Saint-Marsan à Maret, 31 mars.]
+
+[Note 392: _Id._ Cf. _Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, d'après
+les Souvenirs inédits de la maréchale_, 153-154.]
+
+L'entrée à Berlin eut lieu le soir même, tandis que le Roi, après avoir
+reçu à sa table le maréchal et l'état-major, retournait à Potsdam; on
+lui avait permis de conserver dans cette résidence quinze cents
+Prussiens, et, par grâce supplémentaire, quatre-vingts invalides à
+Spandau. À Berlin, la dépossession fut complète. Oudinot et son corps ne
+firent que passer, mais après eux vinrent des troupes d'occupation:
+elles relevèrent tous les postes, s'établirent dans tous les bâtiments
+publics, à l'exception du palais royal: dans les rues, on ne voyait que
+nos uniformes, on n'entendait que notre langue; françaises devenaient
+l'administration, la police, et Berlin apparut bientôt «comme une ville
+étrangère à la Prusse[393]».
+
+[Note 393: Saint-Marsan à Maret, 5 mai.]
+
+Le corps d'Oudinot poursuivait sa route vers Francfort-sur-l'Oder, sans
+commettre «de désordre marquant[394]», celui de Davout continuant à
+s'allonger sur le littoral. À droite, le 3e corps et les Westphaliens
+s'étaient précipités sur le Brandebourg et la Marche; l'armée d'Eugène
+atteignait la Silésie, à travers le royaume saxon, en sorte que la
+Prusse eut un instant sur le corps tout le poids de l'armée. La liste
+des objets à fournir par elle en nature était écrasante: aux termes
+d'une convention annexée au traité, elle devait «quatre cent mille
+quintaux de froment, deux cent mille de seigle, douze mille cinq cents
+de riz, dix mille de légumes secs, deux millions deux cent mille
+quintaux de viande, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie, deux
+millions de bouteilles de bière, six cent cinquante mille quintaux de
+foin, trois cent cinquante mille de paille, dix mille boisseaux
+d'avoine, six mille chevaux de cavalerie légère, trois mille de
+cuirassiers, six mille d'artillerie ou d'équipages, plus trois mille six
+cents voitures attelées et des hôpitaux pour quinze mille malades[395]».
+C'était la mise en coupe réglée de toutes les ressources d'un pays, et
+le prélèvement de ce tribut vint augmenter l'exaspération sourde qui
+nous avait accueillis en Prusse.
+
+[Note 394: _Id._, 31 mars.]
+
+[Note 395: DE CLERCQ, II, 359-362.]
+
+Là, dès ses premiers pas, l'armée avait rencontré une population plus
+foncièrement hostile, s'était sentie enveloppée d'une atmosphère de
+haine. En Westphalie et en Hanovre, l'esprit public distinguait encore
+entre les Français et leur gouvernement: on détestait la politique de
+l'Empereur et son administration, on pardonnait beaucoup à la verve
+joviale de nos troupiers, à l'humeur sociable de nos officiers, et
+souvent ceux-ci étaient reçus dans l'intérieur des familles en hôtes
+moins subis qu'agréés[396]. En Prusse, rien de pareil. Le nom seul de
+Français y était un titre à l'exécration. Dans les châteaux où les
+conduisait leur billet de logement, nos officiers n'arrivaient pas à
+dérider les visages: les propriétaires obligés de les recevoir, des
+nobles pour la plupart, ruinés par la guerre précédente, se refusaient à
+entrer en communication avec eux, et si parfois les langues se
+déliaient, c'était pour exprimer l'âpre espoir de revanche qui couvait
+au fond des coeurs. Chez le peuple, la haine perçait sous la peur.
+Tandis qu'à Berlin les autorités s'épuisaient en bassesses, aucun de nos
+soldats ne pouvait s'aventurer aux environs de la ville sans être
+assailli d'outrages, poursuivi d'épithètes ignobles, frappé parfois et
+attaqué. Les détachements qui traversaient les villages voyaient se
+fixer sur eux des regards lourds de haine; sur leur passage, les poings
+se levaient à demi, les bouches crachaient l'injure[397]. En Poméranie,
+les paysans remarquèrent dans les rangs du 1er corps des régiments de
+Hanséates, Allemands comme eux et marchant à contre-coeur: ils se mirent
+aussitôt à faciliter parmi ces troupes, à provoquer la désertion: tout
+fuyard était sûr de trouver chez eux un asile et du pain. Ainsi tenté,
+l'un des régiments allemands fondit à tel point qu'il fallut le placer
+chaque soir, au lieu d'étape, dans un cercle de patrouilles françaises
+et d'embuscades, le traîner dans cette geôle mouvante[398]. Davout fit
+des exemples terribles, força le sens et exagéra la rigueur des lois
+martiales. On fusillait sur un soupçon; quiconque s'écartait des rangs
+s'exposait à périr. Un homme fut condamné à mort et exécuté sur place
+pour être resté quelques heures en arrière, le maréchal ayant pensé
+«qu'il était très présumable» que cet homme avait «voulu déserter[399]».
+
+[Note 396: Les _Souvenirs manuscrits du général Lyautey_, qu'il nous
+a été permis de consulter, donnent à ce sujet de curieux détails.]
+
+[Note 397: Archives nationales, AF, IV, 1691.]
+
+[Note 398: Davout à Berthier, 23 mars. Archives nationales, AF, IV,
+1642.]
+
+[Note 399: Lettre précitée du 23 mars.]
+
+Ainsi passait la Grande Armée, retenant violemment à soi les éléments
+une fois pris dans cet engrenage de fer, mais retenant aussi la plupart
+d'entre eux par un lien plus puissant que la force matérielle, par
+l'irrésistible prestige qui se dégageait d'elle et du nom rayonnant à sa
+tête, par le sentiment inspiré à tant d'hommes si violemment divers de
+participer ensemble à quelque chose de grand et de figurer sous le plus
+glorieux drapeau qui eût flotté sur le monde. Et en dépit de tout ces
+hommes marchaient, marchaient toujours, et la montée vers le Nord
+continuait, s'accélérait, malgré la saison rigoureuse, malgré les
+chemins plus mauvais, malgré la difficulté d'avancer à travers les
+sables et les tourbières de la Prusse. Au commencement d'avril, tandis
+que Davout projetait ses avant-gardes jusqu'à mi-chemin entre l'Oder et
+la Vistule, le gros de l'armée se posait sur le premier de ces fleuves
+et venait le border depuis Stettin jusqu'à la haute Silésie.
+
+Il fallait maintenant, pour se conformer au tracé général du mouvement,
+pousser Davout très doucement sur la Vistule et l'y relier aux forces
+d'avant-garde, en évitant autant que possible de donner l'alarme. Il
+n'était pas moins important que le maréchal, s'aventurant dans la zone
+essentiellement périlleuse, s'établît de suite et fortement sur les deux
+rives du fleuve, qu'il prît tous ses avantages stratégiques, qu'en même
+temps d'autres corps fussent mis à portée de le secourir. En
+conséquence, dans le courant de mars, Davout reçut l'ordre d'atteindre
+le cours inférieur de la Vistule à Thorn, d'appuyer sa gauche à
+Dantzick, de lui faire occuper solidement le delta du fleuve, l'île de
+Nogat et le fertile district d'Elbing, de se lier par sa droite aux
+Polonais de Poniatowski, concentrés eux-mêmes entre Varsovie et Plock et
+adossés à ces deux places: de développer du premier coup une ligne de
+bataille imposante. D'autre part, la masse principale, qui le suivait,
+fut dédoublée: les corps westphaliens, bavarois et saxons, moins
+fatigués que les nôtres, parce qu'ils étaient partis de moins loin,
+durent les devancer, presser le pas, se porter sur l'espace compris
+entre l'Oder et la Vistule, accompagnés par les corps de cavalerie
+indépendante qui de toutes parts prenaient la tête; les Bavarois
+s'établiraient à Posen, les Saxons et les Westphaliens à Kalisch; ces
+trois contingents composeraient une seconde ligne en arrière de Davout
+et des Polonais, ligne de soutien: quant aux corps de Ney, d'Oudinot et
+d'Eugène, ils resteraient actuellement en troisième ligne sur l'Oder, où
+ils seraient rejoints par les divisions de la Garde et les
+réserves[400].
+
+[Note 400: _Corresp._, 18584, 18587, 18588, 18593, 18599, 18605,
+18608.]
+
+Les divers mouvements prescrits se trouveraient exécutés aux environs du
+15 avril. À ce moment, si les Russes se jetaient en avant de leurs
+frontières, Davout serait en état de tenir tête. En même temps, au
+premier signal d'alarme, les trois corps allemands s'élanceraient à la
+rescousse sur la Vistule, où ils composeraient avec les Polonais un
+grand groupement, sous les ordres du roi Jérôme: Ney, Oudinot, Eugène et
+la Garde arriveraient de leur côté à toute vitesse, à marches forcées,
+et en peu de jours l'armée entière se trouverait agglomérée sur la
+Vistule, faisant corps et faisant front. Si les Russes n'exécutaient
+aucun mouvement, les différentes unités resteraient jusqu'en mai sur les
+positions qui leur étaient actuellement assignées; elles s'y
+occuperaient à se reposer et à se refaire. Dans la première quinzaine de
+mai, la seconde ligne, formée par les corps allemands, puis la
+troisième, composée des corps tirés de France et d'Italie, se
+serreraient insensiblement sur la première, comprenant Davout et les
+Polonais, viendraient la doubler, la tripler, rangeraient enfin sur la
+Vistule et opposeraient aux Russes, dont ils ne seraient plus séparés
+que par l'étroit territoire d'entre Vistule et Niémen, l'ensemble de
+leurs effectifs actuels: neuf corps, trois cent quatre-vingt-douze
+bataillons, trois cent quarante-sept escadrons, dix mille soixante-huit
+officiers, six mille cinq cent soixante-cinq chevaux d'officiers,
+soixante-cinq mille huit cent quarante-trois chevaux de troupe,
+vingt-cinq mille neuf cent trois chevaux du train, au total trois cent
+quatre-vingt-sept mille trois cent quarante-trois hommes,
+quatre-vingt-dix-huit mille trois cent onze chevaux, avec neuf cent
+vingt-quatre canons, non compris les grands parcs de l'armée et
+déduction faite de toutes non-valeurs[401].
+
+[Note 401: Tableau récapitulatif présenté le 10 mars à l'Empereur
+par le major général. Archives nationales, AF, IV, 1642.]
+
+À l'extrémité gauche de la ligne, le contingent prussien se tiendrait
+prêt à entrer dans le rang. Les troupes qui le composaient avaient été
+poussées jusqu'au bout de la Prusse orientale, entre Dantzick et
+Koenisberg; soutenues et surveillées par Davout, elles garderaient pour
+nous ce coin de terre si précieux par son importance stratégique, sans
+que Napoléon ait trop tôt à y montrer des Français[402]. Lors de
+l'ébranlement final, la Grande Armée prendrait les Prussiens en passant
+et s'agrégerait ces vingt mille hommes. Avec eux et la division
+Grandjean, qui formait actuellement la garnison de Dantzick, l'Empereur
+créerait un dixième corps, réservé au duc de Tarente.
+
+[Note 402: _Corresp._, 18608.]
+
+Pour renforcer la droite et donner plus d'ampleur au front de bataille,
+il venait de faire signe à l'Autriche et de l'appeler en ligne. Les
+arrangements définitifs furent passés à Paris avec Metternich, sans
+discussion sérieuse: le traité d'alliance, signé le 14 mars, mettait à
+notre disposition trente mille Autrichiens, conférait à leur
+gouvernement le droit de troquer ce qui lui restait de la Galicie contre
+partie égale des provinces illyriennes, lui faisait entrevoir de plus
+notables avantages, non spécifiés encore, et garantissait l'intégrité de
+l'empire ottoman: le but de cette dernière clause était surtout de
+révoquer formellement la donation d'Erfurt, d'interdire aux Russes toute
+conquête dans les Principautés et de donner cette satisfaction à
+l'intérêt autrichien[403]. Le traité signé, les deux cours se mirent en
+étroite confidence. Napoléon en profitait pour faire passer à Vienne des
+instructions militaires, pour surveiller l'acheminement vers Lemberg des
+effectifs promis. Le commandement des Autrichiens était réservé au
+prince de Schwartzenberg, à cet officier général qui depuis deux ans et
+demi faisait fonction d'ambassadeur en France. Restant actuellement près
+de l'Empereur, Schwartzenberg recevrait de lui en temps opportun le mot
+d'ordre, le signal du départ: il courrait alors rejoindre ses troupes
+et, bien stylé, bien averti, prendrait toutes ses mesures pour qu'au
+moment où la Grande Armée déboucherait en avant de la Vistule, les
+Autrichiens vinssent se serrer contre elle, s'opposant aux provinces
+ennemies de Volhynie et de Podolie. Par l'adjonction des contingents
+prussien et autrichien, Napoléon compléterait le corps de bataille à
+quatre cent cinquante mille hommes et à onze cents bouches à feu.
+
+[Note 403: Voy. le texte du traité dans DE CLERCQ, II, 369-372.]
+
+Élargissant encore son étreinte, déployant son action depuis l'extrême
+nord jusqu'à la pointe sud-orientale de l'Europe, il jugeait le moment
+venu de ressaisir enfin la Suède et de s'attacher étroitement la
+Turquie: l'une et l'autre devaient coopérer aux mouvements de la Grande
+Armée à la façon de deux ailes séparées, qui agiraient par diversions
+indépendantes et se jetteraient sur les flancs de la Russie. Dès
+janvier, notre diplomatie avait accentué son langage à Constantinople. À
+partir de février, Napoléon se démasque complètement aux yeux des
+Osmanlis: il leur avoue ses projets, propose des engagements respectifs
+et irrévocables. Le 15 février, des instructions pressantes sont
+adressées à Latour-Maubourg, réitérées en mars et en avril; on lui
+expédie des pouvoirs, un projet de traité, des articles secrets. Ce que
+l'Empereur attend des Turcs contre la Russie, c'est plus qu'une guerre
+ordinaire: c'est une guerre nationale et religieuse, une levée et une
+irruption en masse, un appel à toutes les forces et à toutes les
+réserves de l'Orient; ce qu'il veut déterminer à sa droite, c'est
+l'ébranlement d'un monde. Il espère qu'à sa voix la puissance ottomane
+va ressusciter, revenir à l'âge héroïque où les sultans conduisaient
+eux-mêmes leurs peuples au combat et jetaient périodiquement l'Asie sur
+une partie de l'Europe. Il faut que le sultan Mahmoud s'oblige
+formellement à sortir de Constantinople et à prendre le commandement de
+ses troupes; il faut que l'étendard du Prophète soit déployé, que cent
+mille hommes au moins soient avant le 15 mai jetés sur le Danube.
+
+Le gros de cette masse, après avoir franchi le fleuve et réoccupé les
+Principautés, poussera droit devant soi en territoire ennemi, tandis
+qu'un corps de quarante mille hommes, composé surtout de cavalerie, se
+détachera vers le nord et viendra rejoindre notre armée au centre de la
+Russie. Et déjà l'imagination de l'Empereur lui fait apercevoir, au
+cours de son expédition, un nuage de cavalerie s'élevant à sa droite et
+rasant la steppe, le scintillement des lances illuminant l'horizon,
+l'éclat des cimeterres, l'envolée des burnous, et l'avant-garde de
+l'Islam se ralliant à lui dans une charge impétueuse. Les spahis, les
+Arabes, les agiles cavaliers du désert, ajouteront avantageusement à
+l'universalité et à la bigarrure de ses armées; il les emploiera au
+service d'avant-postes, à la guerre d'escarmouches. «La cavalerie
+ottomane, écrit-on de sa part à Constantinople, pourra utilement
+s'opposer aux Cosaques. Sa Majesté fait cas de sa valeur, et l'appel
+qu'il lui adresse est un signalé témoignage de sa confiance[404].»
+
+[Note 404: Maret à Latour-Maubourg, 8 avril.]
+
+Au prix d'une coopération ardente et effrénée, Napoléon promet aux Turcs
+de leur faire restituer, avec les Principautés, la Crimée, le littoral
+de la mer Noire, tout ce qu'ils ont perdu depuis un siècle. Pour les
+mieux animer, il écrit à leur sultan, il leur annonce l'envoi d'un
+ambassadeur, le général Andréossy, qui leur sera un second Sébastiani.
+Il reprend contact avec eux par tous les moyens possibles: dans un
+langage de feu, il leur montre l'occasion unique pour venger en une fois
+toutes les injures de leur race.
+
+Avec la Suède, la difficulté de s'aboucher était plus grande, puisque
+d'âpres dissentiments n'avaient laissé subsister qu'un simulacre de
+relations, par l'intermédiaire de chargés d'affaires passifs et muets.
+Comme la Suède ne lui revenait pas d'elle-même, Napoléon sentit enfin la
+nécessité de provoquer chez Bernadotte un retour et un repentir; il fit
+tenter auprès de lui une démarche d'ordre intime. La princesse royale de
+Suède, après avoir passé l'été à Plombières, était venue à Paris et
+s'était installée au Luxembourg, chez sa soeur Julie, reine d'Espagne. À
+plusieurs reprises, lors de ses grandes colères contre la Suède,
+Napoléon avait jugé ce séjour inconvenant et fait dire à la princesse de
+s'en retourner[405]. Chaque fois, elle s'était obstinée à rester; chaque
+fois aussi, sa colère un peu calmée, l'Empereur avait fermé les yeux sur
+l'inexécution de ses ordres, indulgent à celle qui lui rappelait un doux
+roman de sa jeunesse[406]. En février 1812, la retrouvant à Paris, il
+songea à s'en servir. Le duc de Bassano la vit, lui confia un ensemble
+de demandes et d'offres: demande à la Suède d'une armée contre la
+Russie, offre de la Finlande et d'un subside de douze millions, sous
+forme d'un achat de marchandises coloniales[407]. La princesse s'engagea
+à transmettre ces propositions et prit à coeur de les faire agréer.
+
+[Note 405: _Corresp._, 18230.]
+
+[Note 406: Voy. Fr. MASSON, _Napoléon et les femmes_, 13-24.]
+
+[Note 407: Archives des affaires étrangères, Suède, 297. Cf. ERNOUF,
+337.]
+
+Malheureusement, peu de jours avant cet essai de conciliation, Napoléon
+s'était résolu à l'acte le plus propre à en contrarier l'effet.
+Lorsqu'il avait entrepris de pousser ses troupes en Allemagne, il avait
+appris que les habitants, les autorités de la Poméranie suédoise
+pactisaient toujours avec les Anglais et favorisaient leur commerce. Au
+moment de nous aventurer si loin, était-il prudent de laisser derrière
+nous ce coin de territoire hostile, cet étroit passage, cette poterne
+par où nos ennemis pourraient se réintroduire en Allemagne? Cédant à ses
+méfiances, cédant aussi à un de ces mouvements d'exaspération qu'il ne
+savait plus maîtriser, Napoléon avait voulu se garantir avant tout
+contre le mauvais vouloir de la Suède, quitte à lui proposer ensuite
+amitié et pardon. Le 19 janvier, il avait donné ordre à Davout d'occuper
+la Poméranie aussitôt qu'on serait assuré d'y saisir «une grande
+quantité de marchandises coloniales[408]». Davout avait exécuté
+sur-le-champ cet ordre à échéance indéterminée et mis la main sur la
+province suspecte.
+
+[Note 408: _Corresp._, 18447.]
+
+Cette saisie n'excédait pas nos droits, rigoureusement interprétés. En
+1810, la Suède n'avait obtenu la restitution de la Poméranie qu'à la
+condition de se fermer hermétiquement aux produits anglais; par la
+violation de ses promesses, elle avait aboli les obligations contractées
+vis-à-vis d'elle. La confiscation de la Poméranie n'en était pas moins
+une mesure impolitique et souverainement regrettable: elle provoqua à
+Stockholm un sursaut d'indignation, acheva de nous aliéner les esprits,
+fournit à Bernadotte l'occasion de consommer et de publier la défection
+déjà résolue au fond de son âme. Pour se détacher avec éclat de la
+France, il se fût contenté d'un prétexte; on lui fournissait un motif,
+et la raison à faire valoir était trop bonne, l'injure infligée à son
+peuple trop flagrante pour qu'il tardât à s'en armer. Avant que le
+message de la princesse fût parvenu à Stockholm, on apprenait à Paris
+que le gouvernement suédois, en réponse à l'occupation de la Poméranie,
+déclarait sa neutralité, ce qui impliquait reprise des rapports
+officiels avec l'Angleterre et abandon public du système français. Peu
+après, on fut informé qu'un envoyé suédois venait de partir pour
+Pétersbourg en mission extraordinaire; l'annonce de la neutralité
+n'était qu'un voile à l'abri duquel Bernadotte poussait à terme son
+évolution hostile et passait à l'ennemi.
+
+Cette désertion était pour l'Empereur un premier mécompte:
+l'affaissement de la Turquie en faisait craindre un second. Les Ottomans
+montraient peu d'empressement à nous obéir: depuis qu'à Tilsit
+l'Empereur les avait abandonnés et reniés, ils n'avaient plus foi en
+lui, et les atermoiements dont sa diplomatie avait usé depuis un an
+vis-à-vis d'eux n'étaient pas pour relever leur confiance. D'après les
+dépêches de Latour-Maubourg, on craignait que la reprise signalée des
+pourparlers avec la Russie, la réouverture d'un congrès à Bucharest,
+n'aboutissent à la paix; on n'osait faire partir Andréossy, dans la
+crainte qu'il n'arrivât à Constantinople que pour assister à cette
+défaite diplomatique. Napoléon recueillait ainsi les fruits d'un système
+où il avait prétendu allier les contraires, ménager la Russie jusqu'au
+bout tout en se cherchant des points d'appui contre elle. Reconnaissant
+que les voies nous avaient été mal préparées à Stockholm et à
+Constantinople, il aimait mieux s'en prendre à son ministère qu'à
+lui-même: «Ma diplomatie, disait-il, eût dû faire pour moi la moitié de
+la campagne, et à peine y a-t-elle songé[409].» Il ne jugeait pas
+pourtant le mal irréparable: il espérait encore que les Suédois
+reviendraient de leur aveuglement, que nos appels galvaniseraient la
+Turquie, que cette puissance pousserait une armée au delà du Danube,
+enverrait sa flotte contre la Crimée, pèserait même sur la Perse,
+toujours en guerre avec Alexandre, pour la disposer à plus d'activité:
+qu'en un mot, tous les peuples qui avaient souffert de l'ambition des
+Tsars, sentant leur intérêt et s'armant pour la revanche, viendraient
+compléter, depuis le cercle polaire jusqu'à la Caspienne,
+l'investissement de la Russie.
+
+[Note 409: _Documents inédits_.]
+
+En attendant, penché sur ses cartes, entouré de rapports, il suivait de
+loin la progression de ses armées, dirigeait de Paris leur mouvement
+jour par jour, étape par étape: il les voyait arriver sur la Vistule par
+grandes ondes successives, s'étendre d'un bout à l'autre des
+emplacements désignés. Derrière ce déploiement, il formait une immense
+colonne de réserves, dont la tête touchait à l'Oder et dont la base
+s'appuyait au centre de la France: entre l'Oder et l'Elbe, un corps ou
+plutôt une armée de soixante mille hommes, confiée au duc de Bellune, un
+autre corps pour Augereau, un contingent danois, préposé à la garde des
+côtes; entre l'Elbe et le Rhin, une seconde masse, composée avec la
+conscription de 1812; enfin, dans l'intérieur de l'Empire, outre cent
+trente bataillons de dépôt, des cohortes de garde nationale
+militairement organisées, un arrière-ban de cent vingt mille hommes
+échappés à la conscription et pris à leurs foyers pour un service
+régional[410]. En y joignant les trois cent mille Français ou alliés que
+l'Empereur conservait en Espagne, les levées supplémentaires qu'il
+exigeait des princes allemands et de la Suisse, il arrivait à disposer
+de douze cent mille soldats et à mettre en armes une humanité tout
+entière.
+
+[Note 410: THIERS, XIII, 433, 452-453.]
+
+
+
+IV
+
+Il avait songé d'abord à quitter Paris dans la première quinzaine
+d'avril[411]: il se ferait accompagner de l'Impératrice jusqu'à Dresde,
+où rendez-vous serait pris avec Leurs Majestés Autrichiennes; après une
+courte entrevue, qui resserrerait les liens entre les deux familles
+impériales, il arriverait en mai sur la Vistule et s'y tiendrait prêt à
+ouvrir la campagne, bien que son désir fût toujours de retarder les
+hostilités jusqu'en juin, jusqu'à l'époque où l'épanouissement de la
+végétation septentrionale assurerait la subsistance des cent mille
+chevaux qui marchaient avec l'armée.
+
+[Note 411: Maret à Otto, 16 mars. Après la signature de l'alliance
+avec l'Autriche, la correspondance entre le ministre des relations
+extérieures et notre ambassadeur à Vienne prend une activité et une
+ampleur qui en font une importante source d'informations.]
+
+À la fin de mars, sans recevoir encore de réponse au message de
+l'Élysée, il apprit par voies indirectes que l'empereur Alexandre
+annonçait l'intention «de ne faire aucun mouvement hostile jusqu'à ce
+que le premier coup de canon eût été tiré sur ses frontières[412]».
+L'aspect de la ligne du Niémen où rien ne bougeait, où les troupes
+russes restaient inertes et comme figées, confirmait cet avis. Napoléon
+en conclut qu'il avait plus de temps devant lui: il résolut de passer à
+Dresde deux ou trois semaines, au lieu de quelques jours, d'y réunir un
+véritable congrès de souverains où il présiderait l'Europe. En
+attendant, il pouvait prolonger son séjour à Paris jusqu'en mai, et
+cette faculté lui parut une bonne fortune: un mois lui suffisait à peine
+pour en finir avec certaines difficultés d'ordre intérieur qui le
+retenaient en arrière.
+
+[Note 412: Maret à Otto, 1er avril.]
+
+À Paris, l'hiver était exceptionnellement animé et brillant. L'Empereur
+l'ayant désiré tel, chacun s'était conformé à ce voeu interprété comme
+un ordre; chez les dignitaires, c'était une émulation à recevoir: les
+fêtes se succédaient, soirées, concerts, bals chez l'archichancelier et
+le prince de Neufchâtel, bals masqués chez le comte Marescalchi, bals
+dans les ministères et les ambassades[413]. L'imminence des hostilités
+ne faisait qu'accroître dans certains milieux cette animation. Chez
+l'aristocratie ralliée, chez la jeunesse du faubourg Saint-Germain, la
+guerre était populaire: cette brillante élite, entrée depuis peu au
+service et commençant à peupler les états-majors, voyait avec plaisir
+s'annoncer une campagne qui lui donnerait sa part de gloire, qui lui
+permettrait d'égaler les vieux soldats de la Révolution, les héros
+plébéiens: ce serait sa guerre à elle: s'y préparant ouvertement, elle
+voulait la faire commodément et avec luxe, se commandait de somptueux
+équipages qui encombraient les routes d'Allemagne et se figurait
+l'expédition de Russie «comme une grande partie de chasse de six
+mois[414]». Quel contraste entre cette ardeur et la désolation des
+autres classes! Là, c'étaient de plus pesantes angoisses, un
+redoublement de maux: la disette déclarée dans plusieurs provinces: à
+Paris, le pain rare et hors de prix; en Normandie, des séditions
+d'affamés, où le sang avait coulé. Les levées nouvelles suscitaient des
+résistances plus marquées, des mutineries, des désordres: dans chacun
+des cent vingt départements, des colonnes de gendarmerie mobile
+poursuivaient les conscrits réfractaires et faisaient la chasse aux
+hommes: de tous les points du territoire, à travers les adulations
+officielles, montaient vers l'Empereur le sourd murmure des générations
+exténuées et la plainte des mères.
+
+[Note 413: _Mémoires de Pasquier_, I, 516.]
+
+[Note 414: PRADT, _Ambassade dans le grand-duché de Varsovie_, 64.]
+
+Parmi tant de causes de souffrance, la disette le préoccupait surtout.
+Il la redoutait, l'ayant vue naguère, au temps de la Révolution, pousser
+dans la rue et jeter à la révolte un peuple de désespérés. Pendant les
+mois de mars et d'avril, il batailla contre elle à coups de
+prescriptions et de décrets, limita enfin d'autorité le prix du blé et
+fit sa loi du _maximum_[415]. Quant aux autres maux de la France, il ne
+s'aveuglait pas sur leur gravité, mais comptait leur appliquer son
+remède habituel, la victoire. Il se disait qu'une guerre heureuse au
+Nord serait la fin des guerres, le terme d'un état contre nature,
+critique, violent, impossible à soutenir longtemps: qu'elle lui
+permettrait, en procurant la paix générale, de laisser respirer la
+France et le monde.
+
+[Note 415: Voy. PASQUIER, I, 497-509.]
+
+C'est ainsi qu'il la présentait aux hommes dont il aimait à prendre
+l'avis ou du moins à se rallier l'opinion. Devant Cambacérès, qui
+produisait timidement quelques objections, il développa tous ses
+arguments en faveur de la guerre: la Russie détachée de nous opprimait
+tout le système européen: tôt ou tard, elle fondrait sur l'Empire: mieux
+valait la prévenir que de l'attendre: mieux valait pour la France et
+pour l'Empereur, alors qu'il était en pleine vigueur de corps et d'âme,
+en plein bonheur, tenter l'effort décisif et suprême, plutôt que de
+s'abandonner aux lâches douceurs d'une paix précaire. Par ces raisons,
+il réduisit l'archichancelier au silence, sans emporter sa
+conviction[416].
+
+[Note 416: THIERS, XIII, 458-461.]
+
+Avec Caulaincourt, il s'entretenait périodiquement. Le blâme de ce
+galant homme qu'il aimait et estimait, cette opposition qui n'intriguait
+point et ne se manifestait que devant lui, mais s'exprimait alors avec
+une verte franchise, le gênait et le troublait. Sachant apprécier à leur
+valeur les forces morales, il n'aimait pas à sentir auprès de lui cette
+conscience en révolte: son désir eût été de la ramener non par la
+contrainte, mais par la discussion et le raisonnement: c'était à ses
+yeux «comme une puissance qu'il aurait eu grand intérêt à
+convaincre[417]».
+
+[Note 417: _Documents inédits_.]
+
+Il appelait Caulaincourt, l'invitait à parler, à parler librement, à
+produire toutes ses objections, afin de pouvoir les saisir corps à corps
+et les réfuter. Si l'autre lui reprochait de ne plus vouloir en Europe
+que des vassaux et de tout sacrifier «à sa chère passion,--la guerre»,
+il ne se fâchait pas trop, se contentant de tirer l'oreille à
+l'audacieux ou de lui donner «une petite tape sur la nuque, quand les
+choses lui paraissaient un peu fortes[418]». Il prolongeait ensuite,
+nourrissait la dispute, le combat de paroles, toute lutte lui semblant
+une occasion de vaincre. Affirmant qu'il ne voulait pas la guerre et ne
+désespérait point de l'éviter, il reconnaissait toutefois que des
+intérêts essentiels pourraient lui en faire une nécessité. C'étaient
+alors de profonds aperçus sur sa politique et son système. On le
+méconnaissait, disait-il avec vérité, en lui supposant l'intention de
+conquérir pour conquérir, d'ajouter sans cesse de nouveaux territoires à
+son empire déjà trop étendu. Toutes les réunions qu'il avait opérées,
+toutes ses prises successives, toutes ses guerres n'avaient eu d'autre
+but que de réduire l'Angleterre. Il n'avait qu'une ambition, mais
+ardente, tenace, invariable, nécessaire: c'était d'obliger les Anglais à
+une capitulation qui rétablirait l'indépendance des mers et instituerait
+la paix européenne. Pour obtenir cette paix, il ne devait reculer devant
+aucune entreprise, si démesurée qu'elle parût: que lui parlait-on de
+modération, de sagesse, de «géographie raisonnable»! Était-elle faite
+pour lui, la sagesse du vulgaire? À l'extraordinaire situation que le
+passé lui avait léguée devaient s'appliquer des moyens sans analogues
+dans l'histoire et le régime ordinaire des peuples. Au point où en
+étaient les choses, il ne pouvait souffrir qu'aucune puissance favorisât
+nos ennemis sous le voile d'une alliance trompeuse ou d'une neutralité
+partiale: chacun devait marcher avec lui ou s'attendre à un traitement
+de rigueur: malheur à qui refusait de le comprendre et de le suivre!
+
+[Note 418: _Id._]
+
+Il s'expliquait ainsi longuement, intarissablement, dépensant toutes les
+forces persuasives de son intelligence, recourant aussi aux moyens de
+séduction et de grâce, se faisant enjôleur, captieux, charmant, avec des
+ruses et des délicatesses de femme. «Jamais femme, écrivait quelqu'un
+qui le connaissait bien, n'eut plus d'art pour faire vouloir, pour faire
+consentir à ce qu'elle désirait», et nul succès ne le flattait autant
+que ces conquêtes d'âmes. Caulaincourt cependant le laissait dire,
+respectueux, mais ferme, et finalement un mot, une phrase hardie,
+faisait sentir à Napoléon qu'il n'avait rien gagné sur l'esprit de son
+interlocuteur. Celui-ci répétait toujours que «ce qui se préparait
+serait un malheur pour la France, un sujet de regret et d'embarras pour
+Sa Majesté, et qu'il ne voulait pas avoir à se reprocher d'y avoir
+contribué». L'Empereur alors, déçu et dépité, lui tournait le dos, lui
+battait froid pendant quelques jours, sans aigreur pourtant et sans
+colère; mais la foule servile des courtisans soulignait cette
+demi-disgrâce. Les pronostics de Caulaincourt étaient signalés par eux
+comme les rêves d'une imagination chagrine: le duc était taxé de tiédeur
+et de modérantisme, à la façon de Talleyrand. Dans certains salons, on
+représentait des tableaux vivants, où le sage avertisseur figurait sous
+les traits d'un automate dont les ressorts étaient mus par la main de
+l'«enchanteur boiteux».
+
+Napoléon n'approuvait pas cet optimisme béat, cette confiance frivole.
+S'il allait délibérément à la guerre où l'entraînaient les fatalités de
+son caractère et de sa destinée, il ne l'envisageait pas moins comme la
+plus formidable partie qu'il eût encore risquée: il se montrait grave et
+sérieux. Il dit à Savary: «Celui qui m'aurait évité cette guerre
+m'aurait rendu un grand service, mais enfin la voilà; il faut s'en
+tirer[419].» À Pasquier, qui lui signalait les dangers de la situation
+intérieure, il répondit: «C'est une difficulté de plus ajoutée à toutes
+celles que je dois rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus
+difficile que j'aie encore tentée: mais il faut bien achever ce qui est
+commencé[420].»
+
+[Note 419: _Mémoires de Rovigo_, V, 226.]
+
+[Note 420: _Mémoires de Pasquier_, I, 525.]
+
+Pour dissiper certaines craintes, il promettait de conduire les
+opérations avec prudence et lenteur, de ne pas s'aventurer trop vite et
+trop loin. Au fond, sur la manière de conduire cette guerre, après qu'il
+l'aurait commencée par une soudaine irruption, il n'était pas fixé. Deux
+plans se disputaient sa pensée, et il les laissait alternativement
+paraître dans son langage. Il comptait fermement trouver la principale
+force militaire de la Russie en ligne derrière le Niémen, la disloquer
+du premier coup et la saccager. Ce résultat obtenu, que ferait-il si les
+Russes prolongeaient leur résistance? Après les avoir refoulés au delà
+de la Dwina et du Dnieper, s'arrêterait-il? Se bornerait-il à s'établir
+et à hiverner sur les positions conquises, à préparer méthodiquement une
+seconde campagne, en se couvrant de la Pologne remise sur pied? Au
+contraire, profiterait-il de l'élan imprimé à ses troupes pour les
+pousser jusqu'à Moscou, pour atteindre ce coeur de la Russie et y
+plonger le fer? Il l'ignorait encore, se déciderait sur les lieux,
+selon les circonstances, suivant les vicissitudes de la campagne[421].
+Il disait quelquefois avoir adopté le premier plan et se le figurait
+peut-être, mais déjà une intime prédilection l'attirait vers le second,
+car ce parti éclatant et funeste fascinait son imagination, répondait
+mieux à son besoin de frapper vite, de frapper puissamment, et de hâter
+par une paix rapidement imposée à la Russie la soumission de
+l'Angleterre.
+
+[Note 421: Voy. dans le premier sens ses conversations avec
+Metternich à Dresde (_Mémoires de Metternich_, I, 122), avec Cambacérès,
+d'après THIERS, XII, 459-460; dans le second sens, ses conversations
+avec Narbonne (_Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature_,
+par VILLEMAIN, 175-176) et avec Pradt (_Histoire de l'ambassade dans le
+grand-duché de Varsovie_, 154).]
+
+L'Angleterre cependant, à l'aspect même de la Russie tombée, pourrait ne
+pas fléchir tout de suite et prolonger sa résistance. Soit: mais
+l'Empereur alors ne trouverait plus d'obstacle à rien; tout lui
+deviendrait facile; les voies se rouvriraient d'elles-mêmes aux
+extraordinaires projets qu'il avait conçus naguère pour assaillir et
+dompter sa rivale. Et parfois, plongeant par la pensée au plus profond
+des espaces, dépassant toutes limites, il en venait à regarder par delà
+la Russie, à chercher plus loin où poser ses colonnes d'Hercule. Pur
+délire d'imagination, rêves d'une ambition démente, dira-t-on, si l'on
+mesure cet homme et son temps à la taille ordinaire de l'humanité. Mais
+ne s'était-il pas placé lui-même et n'avait-il pas élevé ses Français au
+niveau d'entreprises inaccessibles au commun des mortels? Ne les
+avait-il pas habitués à vivre et à se mouvoir dans une atmosphère de
+merveilles, mis de plain-pied avec le prodigieux et le surnaturel? Et
+tous ne s'étonnaient pas lorsqu'il parlait de faire entrer encore une
+fois et plus complètement le rêve dans la réalité.
+
+L'écroulement de la puissance russe découvrirait l'Asie et nous rendrait
+contact avec elle. À Moscou, Napoléon retrouverait l'Orient, ce monde
+qu'il avait touché naguère par un autre bout, et dont l'impression lui
+était restée profonde, inoubliable. En Orient, en Asie, il ne
+rencontrerait devant lui qu'empires branlants et sociétés en
+décomposition: à travers ces ruines, serait-il impossible à l'une de ses
+armées d'atteindre ou de menacer les Indes, par l'une ou l'autre des
+voies qu'il avait en d'autres temps sondées du regard et marquées?
+Établi en Russie, il dominerait et surplomberait la mer Noire, la région
+du Danube, l'empire ottoman, avec son prolongement asiatique. Si les
+Turcs se refusaient aujourd'hui au rôle prescrit, punirait-il cette
+défection en se reportant plus tard contre eux? Pour en finir avec cette
+barbarie, descendrait-il de Moscou sur Constantinople? Reprendrait-il
+librement les projets de conquête, de partage, de percée à travers
+l'Asie, qu'il avait dû en 1808 mesurer d'après les convenances et les
+ambitions d'Alexandre[422]? Il n'avait jamais perdu de vue l'Orient
+méditerranéen, vers lequel un invincible attrait le ramenait toujours;
+en 1811, alors qu'il semblait tout entier détourné vers le Nord, des
+voyageurs munis d'instructions lui envoyaient des renseignements
+topographiques sur l'Égypte et la Syrie, sur ces positions qu'il lui
+faudrait ressaisir s'il voulait se frayer la route directe des
+Indes[423]. Pour frapper ou menacer l'Inde anglaise, préférerait-il la
+voie que Paul Ier s'était offert jadis à lui tracer? Après avoir vaincu
+la Russie et l'avoir enchaînée de nouveau à sa fortune, ferait-il du
+Caucase la base d'une expédition extra-européenne? Il disait à Narbonne:
+«Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de l'Europe qu'il faut reprendre à
+revers l'Asie, pour atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du
+général Gardane et celle de Jaubert en Perse: rien de considérable n'en
+est apparu, mais j'ai la carte et l'état des populations à traverser,
+pour aller d'Érivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans
+l'Inde. C'est une campagne peut-être moins rude que celle qui nous
+attend sous trois mois. Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar
+réconcilié ou mort de quelque complot de palais, peut-être un trône
+nouveau et dépendant (la Pologne), et dites-moi si pour une grande armée
+de Français et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas d'accès
+possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une épée française
+pour faire tomber dans toute l'Inde cet échafaudage de grandeur
+mercantile[424].»
+
+[Note 422: Voyez à ce sujet le curieux entretien que le prince
+Eugène eut pendant le congrès de Vienne avec la comtesse Edling, et que
+celle-ci rapporte dans ses _Mémoires_, 175-176.]
+
+[Note 423: Archives nationales, AF, IV, 1687. Cf. _Corresp._,
+17037-38, 17191.]
+
+[Note 424: _Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature_,
+175-176.]
+
+Qu'aucun de ces projets ait pris en lui forme arrêtée et précise, c'est
+ce que l'on ne saurait admettre. Pratiquement, toutes ses volontés se
+tendaient et se concentraient vers un but unique: entrer en Russie et y
+faire la loi. Nul doute néanmoins que ces conceptions vertigineuses ne
+l'aient hanté: ses confidences réitérées, les échos de son entourage,
+son tempérament même et ses habitudes d'esprit en font foi; il était
+dans sa nature d'envisager toujours, à travers l'entreprise en cours, un
+mystérieux au delà, d'infinies perspectives; il ne se reposait de
+l'action que dans le rêve. Cependant, pour donner à l'expédition de
+Russie un couronnement digne d'elle, à défaut d'un coup de force, un
+coup de théâtre suffirait peut-être. Suivant quelques témoignages,
+Napoléon réservait à l'avenir d'extraordinaires surprises de mise en
+scène et, dès à présent, en disposait les accessoires. Dans la longue
+file de voitures qui composaient son équipage personnel et
+s'acheminaient vers l'Allemagne, après les deux cents chevaux de main et
+les quarante mulets de bât, parmi les vingt calèches ou berlines et les
+soixante-dix caissons attelés de huit chevaux[425], un mystérieux
+fourgon aurait pris rang: là, invisibles aux regards, eussent reposé les
+ornements impériaux, la pourpre semée d'abeilles, la couronne et le
+globe, le sceptre et l'épée. En quel lieu, en quelle scène de théâtral
+triomphe Napoléon se fût-il proposé de faire apparaître et figurer ces
+insignes? Voulait-il, dans une cérémonie grandiose, décerner la couronne
+de Pologne à l'un de ses proches, qui la tiendrait de lui en fief, et
+après avoir soumis le Midi et le centre du continent, recevoir
+solennellement l'hommage du Nord? Voulait-il prendre enfin le titre dont
+ses soldats l'avaient salué plusieurs fois dans l'exaltation de la
+victoire, chercher au seuil de l'Orient la couronne de Charlemagne et
+faire surgir sur le Kremlin de Moscou, dans le décor des basiliques
+byzantines et des fantasques architectures, sur les degrés de
+l'_Escalier rouge_ d'où les Tsars se montraient au peuple, un empereur
+d'Occident, un empereur romain? Autant de suppositions que nul aveu de
+sa part ne permet de vérifier; le fait même dont on s'autorise pour lui
+prêter ces desseins n'est point établi[426]. C'était toutefois une
+croyance répandue que, dans le secret de son imagination, l'entreprise
+commençante devait aboutir pour lui à une consécration suprême, à un
+investissement nouveau qui l'élèverait sans conteste au-dessus des chefs
+de l'humanité et ferait apparaître à l'Europe du haut de la Russie
+conquise, dans le grandissement d'une lointaine et magique apothéose,
+l'Empereur divinisé.
+
+[Note 425: Baron DENNIÉE, _Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant
+la campagne de 1812_, p. 15.]
+
+[Note 426: Sur ce point obscur et mystérieux, voy. la note portée à
+l'Appendice, sous le chiffre II.]
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+ALEXANDRE ET BERNADOTTE.
+
+
+Impassibilité d'Alexandre pendant nos premières marches.--Nos ennemis
+craignent de sa part une défaillance.--Ils désirent un secours.--Arrivée
+à Pétersbourg d'un envoyé extraordinaire de Suède.--Bernadotte veut se
+faire l'artisan de la rupture définitive et le promoteur d'une dernière
+coalition.--Son plan d'opérations diplomatiques et militaires; son
+arrière-pensée.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la
+Norvège.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience
+capitule.--Envoi de Suchtelen en Suède.--Négociation en partie
+double.--Défiance réciproque.--La politique de l'Empereur; la politique
+du chancelier.--Arrivée du message de l'Élysée.--Agitation mondaine:
+lutte des partis.--Alexandre demeure inébranlable, mais il se sert des
+propositions françaises auprès de Loewenhielm pour l'amener à réduire
+ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprès de Suchtelen des
+offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux
+traités.--Duel de générosité.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa
+réponse aux propositions françaises et signifie ses
+exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'évacuer la Prusse et les
+pays situés au delà de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige:
+ce qu'offre la Russie en échange.--Conciliation impossible.--Efforts de
+nos ennemis pour se débarrasser de Spéranski.--Causes profondes et
+motifs déterminants de sa disgrâce.--La soirée et la nuit du 17 mars;
+l'exil.--Alexandre se livre complètement à l'émigration
+européenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours
+Armfeldt.--Opérations de Bernadotte.--Les soirées au palais royal de
+Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les
+hostilités.--Départ d'Alexandre pour Wilna; sa dernière entrevue avec
+Lauriston.--Il incline encore une fois à pousser ses troupes en avant;
+incident fortuit qui le ramène et le fixe au système de l'absolue
+défensive.--La fatalité pèse déjà sur l'Empereur.
+
+
+
+I
+
+«Il ne faut pas se tromper soi-même, disait Alexandre en apprenant la
+marche de nos troupes en Allemagne: je serai probablement dans un mois
+ou six semaines en guerre ouverte avec la France[427].» Et sans
+forfanterie ni violence de langage, il attendait le choc, sérieux,
+triste parfois, mais impassible et calme, doucement intraitable. Malgré
+cette attitude, nos adversaires, qui l'entouraient et le surveillaient à
+toute heure, redoutaient l'instant où les préparatifs militaires de la
+France apparaîtraient dans leur monstrueux développement; que se
+passerait-il alors dans l'âme d'Alexandre? À l'aspect de tant d'armées
+et de peuples unis contre lui, au bruit de l'Europe en marche, venant
+contre ses frontières, ne céderait-il pas à un accès de découragement
+pareil à celui qui l'avait jeté une première fois dans les bras de
+Bonaparte? N'allait-il pas s'humilier, capituler, renouveler le scandale
+de Tilsit, dont le souvenir hantait nos ennemis? Ce qui ajoutait à leurs
+craintes, c'était de retrouver auprès d'Alexandre un représentant
+autorisé des idées de paix et de conciliation. Roumiantsof était
+toujours là, se refusant à désespérer d'un rapprochement. Dans les
+milieux aristocratiques et mondains, l'opinion ne s'était pas
+définitivement affermie et se cherchait un guide. Chez beaucoup de
+Russes, la haine qu'inspirait Napoléon s'était transformée en une sorte
+de superstitieux effroi et d'horreur sacrée: ils se demandaient si cet
+être «apocalyptique» n'était point de ceux contre lesquels il est
+interdit à l'homme de lutter. Puis, le système inauguré en 1807, quelque
+opposé qu'il fût au sentiment public, n'avait pu subsister plusieurs
+années sans se rattacher des intérêts, des ambitions, des espérances; un
+groupe de ralliés, très lent à se constituer, s'était formé pourtant
+autour de notre ambassade et suivait ses impulsions. Les partisans de la
+guerre ne se jugeaient pas entièrement maîtres du terrain et désiraient
+un secours.
+
+[Note 427: Dépêche du comte de Loewenhielm, 21 février 1812.
+Archives de Stockholm.]
+
+Ce renfort arriva sous la forme de l'envoyé suédois dont le départ avait
+été signalé en France. Le 18 février, l'aide de camp général comte de
+Loewenhielm se présentait à Pétersbourg, apportant des lettres écrites à
+l'empereur par le roi Charles XIII[428] et le prince royal de Suède.
+Bernadotte, levant hardiment le drapeau de la révolte contre
+l'omnipotence napoléonienne, venait au Tsar; il voulait être sa force et
+son secours, son principal lieutenant, son conseiller, et lui soumettait
+un vaste plan d'opérations diplomatiques et guerrières.
+
+[Note 428: Charles XIII avait repris pour la forme l'exercice de la
+souveraineté.]
+
+Avant tout, il demandait qu'un envoyé russe partît sur-le-champ pour
+Stockholm, avec mission de signer un pacte offensif et défensif. Offrant
+ainsi au Tsar l'alliance de la Suède, il se faisait fort de lui en
+amener d'autres, de partager l'Europe, de ravir au conquérant une partie
+de ses auxiliaires présumés et d'égaliser tout au moins les chances de
+la lutte. Le traité russo-suédois servirait de point de départ à une
+ligue destinée à tenir en échec celle que Napoléon était en train de
+former, à une contre-coalition. D'abord, Bernadotte se disait prêt à
+servir de trait d'union entre la Russie et l'Angleterre. En même temps,
+sa diplomatie se mettrait en campagne à Constantinople. Depuis le siècle
+dernier, les Turcs reconnaissaient entre leur empire et la Suède un
+parallélisme d'intérêts qui les rendait spécialement accessibles aux
+conseils de cette puissance. Profitant de cet avantage, le représentant
+suédois auprès de la Porte s'emploierait à ménager la paix et même une
+alliance entre Ottomans et Russes. Par cet accord, on enserrerait toute
+la partie sud-orientale de la monarchie autrichienne, dont les liaisons
+avec Napoléon étaient encore inconnues: on tiendrait et on briderait
+l'Autriche, en la menaçant d'une diversion sur ses frontières
+méridionales. Tandis que le sud-est du continent se trouverait ainsi
+retourné contre nous ou au moins immobilisé, tandis que dans le Nord les
+troupes du Tsar soutiendraient l'attaque des Français et même la
+devanceraient, évitant toutefois une action générale et se bornant à
+user l'ennemi, Bernadotte se chargerait de fondre en Allemagne sur nos
+lignes de communication, de prendre la Grande Armée à revers et de
+dégager la Russie. Il lui suffirait de quatre-vingt à cent vingt mille
+soldats aguerris pour opérer cette descente. En Allemagne, les peuples
+du littoral semblaient particulièrement las de souffrir: plus loin, la
+Prusse n'attendait qu'une main secourable pour briser sa chaîne: à la
+vue de Bernadotte, tous les opprimés viendraient à lui et imiteraient
+sa défection: «Le Roi, disait l'instruction remise à Loewenhielm, espère
+que cet honorable exemple donné au monde réveillera enfin tant de
+courages qui sont assoupis et qui n'attendent que le moment du réveil
+pour développer l'énergie dont ils sont capables[429].»
+
+[Note 429: Instruction secrète et particulière pour le comte de
+Loewenhielm, 4 février 1812. Archives de Stockholm.]
+
+L'exécution de ce plan demeurait subordonnée toutefois à une condition
+essentielle, sur laquelle Bernadotte ne pouvait fléchir ni transiger,
+car elle renfermait le secret et l'espoir invariable de sa politique; il
+fallait que le Tsar garantît préalablement aux Suédois l'acquisition de
+la Norvège. Même, ce ne serait pas assez que les Suédois reçussent
+licence expresse de s'approprier cette province; il était indispensable
+qu'Alexandre les aidât matériellement à s'en emparer, qu'il leur prêtât
+main-forte. Bernadotte reliait habilement ce concours à la diversion
+projetée en Allemagne. Voici, d'après lui, comment on devait procéder.
+Dès que Français et Russes seraient aux prises, Alexandre détacherait de
+ses troupes quinze à vingt-cinq mille hommes et les ferait passer en
+Suède; là, ils se réuniraient à trente-cinq ou quarante mille Suédois, à
+un contingent britannique. Subitement, cette masse tomberait de tout son
+poids sur le Danemark, envahirait l'île de Seeland, bloquerait
+Copenhague. Par la menace et au besoin par la violence, le roi Frédéric
+VI serait contraint de livrer la Norvège; il serait du même coup détaché
+de l'alliance napoléonienne, enrôlé de force dans la ligue
+antifrançaise, et c'est en prenant ses États pour point de départ que
+Bernadotte se porterait à volonté vers l'Elbe ou l'Oder, déboucherait
+sur les derrières de la Grande Armée[430].
+
+[Note 430: Instruction secrète et particulière du comte de
+Loewenhielm.]
+
+Au fond, était-il intimement résolu à exécuter cette dernière partie de
+son plan? Nanti de la Norvège, irait-il risquer une pointe aventureuse
+en Allemagne, entamer contre Napoléon une lutte directe et se rendre
+tout retour impossible? On peut croire, d'après certains indices, qu'il
+entendait se servir des Russes plutôt que les servir sans réserve. Dans
+l'acquisition de la Norvège, il voyait moins un moyen de se mêler dès le
+début et matériellement à la guerre que de s'en désintéresser tout
+d'abord et de n'y intervenir qu'à coup sûr. Réfugiée désormais et
+fortement établie dans la péninsule Scandinave, sans autre point de
+contact avec l'Europe continentale que les déserts de Laponie, la Suède
+se trouverait à peu près hors d'atteinte: protégée par les flottes de
+l'Angleterre, elle participerait à son invulnérabilité: elle pourrait
+attendre commodément le résultat du duel franco-russe et se faire
+respecter du vainqueur, quel qu'il fût. Seulement, pour que l'empereur
+Alexandre se prêtât à ce dessein, il ne fallait rien moins que de lui
+faire espérer un ensemble de mirifiques avantages. Ces promesses
+auraient en outre pour effet de le disposer plus sûrement à la guerre,
+de le rendre sourd aux derniers appels de Napoléon; elles
+précipiteraient le désordre général dont Bernadotte avait besoin pour
+pêcher en eau trouble et saisir sa proie. La rupture définitive entre la
+France et la Russie était indispensable au succès de son plan, et c'est
+pourquoi il comptait s'en faire l'artisan le plus actif. Sur cette
+intention perturbatrice, certaines paroles du chancelier de cour
+Wetterstedt, son confident, ne laissent aucun doute: «Dans l'état actuel
+des choses, disait Wetterstedt au conseil des ministres, le plus grand
+malheur qui pût frapper la Suède ne serait pas de voir éclater la
+guerre, mais de trouver chez nos voisins une obéissance continue aux
+ordres de la France. Je répète encore une fois que, quelle que soit la
+résolution qu'on ait à prendre, on ne doit compter sur la coopération de
+la Russie qu'après que la guerre aura éclaté entre cette puissance et la
+France[431].» Le comte de Loewenhielm, d'après ses instructions écrites
+et verbales, définissait ainsi le double objet de sa mission en Russie:
+«l'acquisition de la Norvège et l'éloignement d'un rapprochement
+inattendu avec la France[432].»
+
+[Note 431: _Souvenirs du comte Gustave de Wetterstedt_, publiés par
+M. H.-L. FORSELL, dans le _Recueil des actes de l'Académie de Stockholm_,
+1886.]
+
+[Note 432: Dépêche du 23 mars 1812. La _Correspondance de
+Loewenhielm_, conservée à Stockholm, est un des documents les plus
+curieux de cette époque: nous en avons dû la communication à M. Odhner,
+le savant directeur des archives du royaume, grâce à l'obligeante
+entremise de M. R. Millet, alors ministre de France en Suède.]
+
+Il se mit immédiatement à l'oeuvre. C'était un habile homme, souple à la
+fois et résolu, sachant, suivant les cas, affecter une franchise et une
+rondeur toutes militaires ou aller à son but par de sinueux détours. Une
+absence totale de scrupules le rendait particulièrement apte à la
+mission de haute immoralité qu'il avait à remplir, puisqu'il devait
+décider Alexandre à dépouiller un État faible, inoffensif, ami et client
+traditionnel de sa maison. Loewenhielm se doutait bien qu'il aurait à
+combattre quelques résistances, à triompher de certaines pudeurs; mais
+sa pratique des cours lui avait appris que la conscience des souverains
+résiste rarement à qui sait l'acheter d'un bon prix: d'ailleurs, un
+maître en fait de corruption et d'intrigues, Armfeldt, lui avait préparé
+les voies[433].
+
+[Note 433: Dépêche de Loewenhielm, 22 février 1812.]
+
+Admis en présence du monarque, Loewenhielm crut devoir user d'abord de
+quelques formules préparatoires, de quelques circonlocutions; il
+expliqua comment la Suède avait besoin de se refaire une existence
+stable par une augmentation de forces et de territoire. Alexandre le
+voyait venir et voulut brusquer ses aveux: il lui dit d'un ton
+engageant: «Parlez-moi avec franchise. Mes sentiments doivent vous être
+connus.--Sire, répondit l'agent suédois, un soldat sait mal s'entendre
+aux détours de la diplomatie. Je n'ai que ma franchise et mon zèle pour
+le bien de ma patrie, qui désormais marchera de pair avec les intérêts
+de votre empire.--Eh bien, tranchez le mot.--Sire, c'est donc la Norvège
+qui fait l'objet des vues dont le Roi ne peut se départir sans oublier
+le premier devoir de tout gouvernement, celui d'assurer l'indépendance
+et la sûreté de l'État[434]...»
+
+[Note 434: Dépêche du 21 février 1812.]
+
+«--Je verrai toujours avec plaisir ce qui fait le bonheur de la Suède»,
+dit l'Empereur, se bornant pour le moment à cette vague approbation.
+Même, lorsqu'on lui parla de porter ses armes contre le Danemark, il fit
+des réserves; son esprit paraissait dans le trouble, sa conscience à la
+torture: son agitation se trahissait par «des allées et venues[435]».
+Sans trop insister pour cette fois, Loewenhielm détailla tous les
+avantages d'une coopération de la Suède contre la France, et ce qui lui
+fit plaisir, ce fut de constater que l'idée de la guerre semblait ancrée
+à fond dans l'esprit de son interlocuteur. En cette disposition
+belliqueuse, Alexandre devait mieux sentir le prix de l'alliance avec
+Bernadotte et finirait par en subir les conditions.
+
+[Note 435: Dépêche du 21 février 1812.]
+
+En effet, les jours suivants, Loewenhielm reconnut, à divers indices,
+que ses paroles tentatrices avaient porté. Il sut que l'Empereur s'était
+exprimé sur son compte dans les termes les plus gracieux; les familiers
+du palais lui témoignaient un empressement sans bornes, et nul présage
+n'était plus encourageant que «la politesse et les prévenances de ces
+messieurs, qui sont autant de thermomètres ambulants de la faveur[436]».
+Le 23 février, Loewenhielm fut averti officiellement que Sa Majesté
+adhérait en principe aux conditions posées: l'ancien ministre de Russie
+en Suède, le général baron de Suchtelen, allait se rendre incessamment à
+Stockholm, pour négocier et signer le traité.
+
+[Note 436: _Id._]
+
+Cette marche, quoique conforme aux désirs primitivement exprimés par la
+cour de Suède, ne répondait guère à ceux de Loewenhielm. Ayant si
+heureusement amorcé la négociation, il tenait à en accaparer l'honneur
+jusqu'au bout et à la terminer de sa main. Puis, il craignait la lenteur
+de Suchtelen, son manque d'entrain; c'était un vieillard d'allures
+pesantes, timide en affaires, nullement expéditif, un savant et un
+«antiquaire» égaré dans la politique: entre ses mains, la conclusion ne
+pouvait que languir[437]. Or, Loewenhielm sentait le besoin de battre le
+fer pendant qu'il était chaud et de ne pas laisser se refroidir les
+dispositions d'Alexandre. Il prit sur lui de rester à Pétersbourg, se
+fit envoyer des pouvoirs et offrit aux Russes d'ajuster avec eux les
+termes de l'arrangement, sans préjudice des efforts que se donnerait
+Suchtelen pour arriver aux mêmes fins. Le Tsar agréa cette négociation
+en partie double; ce fut alors entre les deux plénipotentiaires, dont
+l'un agissait à Pétersbourg, l'autre à Stockholm, une lutte de vitesse:
+mais Loewenhielm avait pris l'avance et entendait la garder.
+
+[Note 437: Dépêches des 24 et 25 février.]
+
+Il se heurtait pourtant à certaines difficultés. La plus sérieuse
+provenait d'une suspicion mutuelle chez les deux contractants. C'est le
+châtiment des complices qui s'associent pour une oeuvre douteuse que de
+ne pouvoir s'accorder une pleine confiance, fortifiée d'estime:
+s'entendant pour molester autrui, ils craignent toujours d'être
+eux-mêmes dupes de leur partenaire. En apparence, il n'était témoignage
+d'attachement et de tendre amitié que ne se rendissent Alexandre et
+Bernadotte. Lorsqu'ils parlaient l'un de l'autre devant leurs envoyés
+respectifs, les épithètes de «noble, généreux, magnanime», revenaient à
+tout propos dans leur bouche. Charles-Jean vantait la belle loyauté de
+l'empereur russe, sa franchise chevaleresque, les mâles résolutions qui
+allaient faire de lui le sauveur de l'Europe; que ne donnerait-il pour
+voir de près l'objet de sa vénération? Une entrevue comblerait ses
+voeux. Sans s'engager prématurément à cette rencontre, Alexandre
+s'attendrissait devant un portrait de Bernadotte que lui avait remis
+Loewenhielm et le fixait avec ravissement, en attendant qu'il pût
+contempler l'original[438]. Cependant, au travers de leurs effusions,
+tous deux s'observaient en dessous et du coin de l'oeil avec une secrète
+appréhension. Alexandre craignait toujours que l'ancien maréchal ne se
+laissât ramener à Napoléon par un rappel de patriotisme et d'honneur ou
+simplement par l'appât d'une surenchère. Bernadotte se souvenait
+qu'Alexandre avait été l'allié et l'ami de Napoléon: c'était l'homme des
+variations inattendues, des brusques revirements; n'allait-il point, à
+la veille même de la guerre, s'accommoder avec l'Empereur aux dépens de
+ses voisins? Et Bernadotte se voyait déjà renié, prestement sacrifié:
+tout autant que le Tsar, il craignait de payer les frais d'une
+réconciliation _in extremis_. Chacun d'eux cherchait donc à s'emparer de
+l'autre, à le tenir le plus tôt et le plus solidement possible, mais
+hésitait à se livrer soi-même; ce double sentiment leur inspirait à la
+fois l'impatience et la peur de conclure, accélérait tour à tour et
+ralentissait la négociation.
+
+[Note 438: Dépêche de Loewenhielm, 25 février.]
+
+Alexandre consentait bien à procurer aux Suédois la Norvège; il désirait
+toutefois que cette conquête suivît et rémunérât leur descente en
+Allemagne au lieu de la précéder, qu'elle fût la récompense et non la
+condition de leurs services. De son côté, Bernadotte tenait
+essentiellement à se faire payer d'avance, et Loewenhielm dût se montrer
+inflexible sur le principe qu'il avait posé, celui d'une coopération
+préalable des Russes à l'entreprise contre Copenhague. Alexandre en
+passa finalement par cette exigence; il promit d'agir contre le
+Danemark, mais encore voulait-il y mettre quelques formes. Au lieu
+d'entrer inopinément chez le roi Frédéric et de lui soustraire une
+province par brusque effraction, ne pourrait-on lui adresser un avis
+préalable, essayer du raisonnement et de la douceur, persuader à
+l'infortuné souverain de se laisser dépouiller pour le bien de la cause
+générale et le salut de l'Europe? On lui garantirait un dédommagement en
+Allemagne, dès que ce pays serait délivré du joug, et Alexandre montrait
+sur la carte les États qu'il destinait à la consolation du Danemark,
+l'Oldenbourg entre autres, «qu'il sacrifierait volontiers malgré la
+parenté[439]»; quelle révélation dans ce mot, et combien Napoléon
+avait-il raison de ne voir qu'un prétexte dans le zèle obstiné
+d'Alexandre pour la cause de son oncle!
+
+[Note 439: Dépêches de Loewenhielm du 24 février et du 3 mars 1812.]
+
+Force fut à Loewenhielm de prendre en considération les scrupules du
+Tsar et d'accéder à la marche proposée; il s'en excusa auprès de son
+gouvernement en termes d'un hautain scepticisme. Il regrettait toutes
+ces pruderies, disait-il, mais une sorte d'hommage platonique au droit
+et à la justice était une formalité dont les souverains n'avaient pas
+encore su s'affranchir: «Quelque peu que les principes de la justice
+soient en général admis dans les stipulations des puissances, les
+souverains ont toujours cherché à en colorer leurs vues, et il n'y a que
+l'empereur des Français dont la bonne foi plus audacieuse se soit mise
+au-dessus de cet usage[440].»
+
+[Note 440: Dépêche du 3 mars.]
+
+Il y avait une autre cause de lenteur: c'était l'opposition sournoise de
+Roumiantsof à l'accord en préparation avec la Suède, au pacte qui
+exclurait toute possibilité de rapprochement avec la France. Le
+chancelier cajolait l'envoyé suédois, se disait pleinement guéri de ses
+illusions, rallié de coeur au système actuel de son souverain, aussi
+ennemi que lui de Napoléon et de la paix; mais Loewenhielm ne se méfiait
+pas moins de «ce nouveau converti, à chaque pas près d'être
+relaps[441]». Même, il reconnut bientôt que la ferveur de fraîche date
+dont Roumiantsof faisait étalage n'était rien moins que sincère, et que
+ce ministre suivait toujours en secret son ancienne religion politique.
+Désigné par ses fonctions pour discuter officiellement les termes du
+traité, Roumiantsof soulevait des objections à chaque article et
+trouvait moyen de répondre à toute réquisition par quelque phrase vague
+et «très entortillée[442]». Heureusement pour Bernadotte, l'aide de camp
+diplomate avait su se ménager des accès familiers auprès de l'Empereur,
+le droit de s'adresser à lui directement, et chacun de ces recours
+aboutissait pour l'épineuse affaire à un pas de plus en avant[443].
+Alexandre Ier, voyant nos armées couvrir l'Allemagne, voyant nos
+colonnes avancer toujours, dépasser l'Elbe, puis l'Oder, et s'allonger
+jusqu'à proximité de la Vistule, sentait mieux l'urgence d'un secours,
+le besoin de saisir la main qu'on lui tendait, de prendre Bernadotte
+pour guide et pour «boussole» dans la tourmente[444]. Il stimulait,
+aiguillonnait son vieux ministre, multipliait les ordres «précis et
+clairs[445]», si bien que vers le milieu de mars la négociation parvint
+à maturité.
+
+[Note 441: Dépêche du 24 février.]
+
+[Note 442: _Id._]
+
+[Note 443: _Id._]
+
+[Note 444: Dépêche de Loewenhielm du 11 mars.]
+
+[Note 445: Dépêche de Loewenhielm du 11 mars.]
+
+Ce fut à ce moment qu'arrivèrent les propositions formulées par Napoléon
+le 25 février et dont Tchernitchef était porteur. Cet envoi fit
+sensation et émut fortement Loewenhielm, qui y vit pour la constance
+d'Alexandre l'épreuve décisive. Sans doute, le versatile souverain
+semblait s'être fait une âme nouvelle, toute d'énergie et de fermeté.
+Néanmoins, le message confié à Tchernitchef pouvait faire renaître en
+lui la tentation de traiter: ses résolutions tiendraient-elles devant
+une offre positive, assez modérée dans la forme, présentée par son
+adversaire sur la pointe de l'épée et appuyée par la marche en Allemagne
+de quatre cent mille hommes?
+
+Alexandre commença par communiquer à Loewenhielm, en témoignage de
+confiance, les propositions françaises; il lui fit lire, avec des
+annotations de sa main, le copieux rapport où Tchernitchef avait
+reproduit textuellement la conversation de l'Élysée; il ajouta, en
+matière de commentaire, une profession d'incrédulité à l'égard des
+sentiments exprimés par Bonaparte: «Je considère tout cela, dit-il fort
+justement, comme des efforts pour gagner du temps parce qu'on n'est pas
+encore prêt, mais je ne me laisserai pas tromper[446].»
+
+[Note 446: Dépêche de Loewenhielm du 25 mars.]
+
+Si précieuses qu'elles fussent, ces paroles n'eurent pas le don de
+rassurer entièrement Loewenhielm. Il croyait à la faiblesse des hommes
+en général et à celle d'Alexandre en particulier; les antécédents de ce
+prince lui faisaient peur. Puis il n'ignorait pas que les partisans de
+la paix, profitant de la circonstance, se remettaient en mouvement. Dans
+divers cercles, dans plusieurs salons, la fermentation était extrême: on
+cherchait tous les moyens d'arriver à l'Empereur et de le circonvenir;
+des femmes aimables se dévouaient à cette oeuvre, se mettaient en frais
+de séduction auprès du galant monarque et tâchaient de l'amollir.
+«L'Empereur, écrivait Loewenhielm avec angoisse, est assiégé de toutes
+parts[447].» Lauriston, souriant et calme, annonçant imperturbablement
+la paix, dirigeait discrètement les travaux d'approche; le comte de
+Bray, ministre de Bavière, s'était institué son premier auxiliaire et
+son aide de camp: l'appui plus ou moins déguisé de Roumiantsof leur
+ménageait des intelligences dans la place, et chaque jour les
+assaillants devenaient plus hardis, leurs efforts plus pressants.
+
+[Note 447: Dépêche du 5 avril.]
+
+Observant cette crise et «la position volcanique de l'empire»,
+Loewenhielm crut devoir réveiller le zèle du parti belliqueux et
+soulever «toute la partie bien pensante du public[448]». Sans souci de
+son caractère diplomatique, il se jeta à corps perdu dans la mêlée des
+intrigues; il n'hésita pas à prendre pour associés Armfeldt et sa bande,
+les éternels fauteurs de troubles. En agissant ainsi, écrivait-il à son
+roi, il ne faisait que se conformer aux usages et aux moeurs politiques
+de la Russie: «Dans un pays livré comme celui-ci à l'intrigue et où le
+champ est aussi vaste que les désirs ambitieux de ceux qui sont en
+scène, il est difficile de remplir sa tâche sans suivre les affaires
+dans leur marche la plus tortueuse, et si j'osais me livrer à un
+proverbe populaire, je dirais qu'ici plus qu'ailleurs on est forcé de
+hurler avec les loups[449].» Conformément à ce principe, l'envoyé de
+Bernadotte se fit le moteur et le lien de toutes les menées
+antifrançaises, «le principal ouvrier du parti de la guerre[450]».
+
+[Note 448: Dépêches du 20 février et du 3 mars.]
+
+[Note 449: Dépêche du 23 mars.]
+
+[Note 450: _Id._]
+
+Les instances de ce parti s'adressaient à un prince beaucoup moins
+vacillant qu'on ne le supposait; elles prêchaient un converti. Alexandre
+ne se bornait pas à repousser l'idée d'un acquiescement pur et simple
+aux volontés de l'Empereur; depuis longtemps, on l'a vu, il n'admettait
+plus de transaction. Si Napoléon voulait tout obtenir, Alexandre était
+intimement résolu--il en avait fait plusieurs fois l'aveu--à ne rien
+Accorder.
+
+Seulement, avec son habituelle finesse, il comprit le parti qu'il
+pourrait tirer des propositions françaises pour s'assurer à meilleur
+compte l'alliance de la Suède. Tout en réitérant devant Loewenhielm ses
+protestations d'énergie, il lui glissa qu'il différerait quelques jours
+de répondre au message. «On veut, lui dit-il d'un ton dégagé, me hâter
+de répondre à la lettre de Napoléon, mais je n'en suis pas si pressé et
+je crois qu'il n'y a pas de mal à le faire attendre[451].» Ce retard
+suffisait à entretenir dans l'esprit de Loewenhielm une inquiétude
+utile: tant que le refus n'aurait pas été officiellement signifié, le
+Tsar pouvait se raviser, fléchir et succomber. La menace d'un
+accommodement avec la France demeurait suspendue sur la tête de
+Loewenhielm et le déterminerait sans doute à baisser ses prétentions.
+
+En effet, le Suédois n'eut plus qu'une pensée: hâter la signature. Il
+céda sur plusieurs points assez importants, qui restaient en litige, et
+le 28 mars on tombait d'accord. On s'occupait à polir la rédaction des
+articles, lorsque Roumiantsof rentra fort inopportunément en scène, armé
+d'une observation imprévue. Un devoir de convenance, disait-il, exigeait
+que l'instrument préparé fût envoyé à Stockholm et signé dans cette
+ville par Suchtelen, désigné primitivement à cet effet; c'était pour le
+chancelier un moyen de gagner quelques jours, et ce retard pouvait tout
+compromettre. Quelle déception amère, quelle mésaventure pour
+Loewenhielm, qui avait cru tenir son traité et voyait se rouvrir devant
+lui d'inquiétantes perspectives[452]!
+
+Dans cette passe dangereuse, il paya d'audace: il connaissait le chemin
+qui menait au cabinet de l'Empereur et le prit dès le lendemain. Aux
+premiers mots du prince, ses appréhensions s'évanouirent: «Du moment,
+lui dit Alexandre, que vous avez les pleins pouvoirs nécessaires pour
+conclure et signer, je signerai ici; personne n'est plus jaloux que moi
+de terminer notre alliance[453].» Et il laissa entendre que l'expédient
+dilatoire imaginé par le chancelier n'était nullement de son goût. Il
+affecta toutefois, avec un tact parfait, de ne pas mettre en doute le
+bon vouloir de son ministre. Si Roumiantsof soulevait des difficultés de
+protocole, c'était chez lui pur formalisme et habitude de carrière: «Que
+voulez-vous? Il a ses vieilles formes diplomatiques, qui m'ennuient
+souvent. On reste toujours ce qu'on est. Un cordonnier reste cordonnier;
+un diplomate, diplomate. Mais nous sommes militaires et nous aimons à
+aller vite et loyalement en besogne.» Loewenhielm s'en fut sur-le-champ
+porter à Roumiantsof, avec le plus profond respect, l'expression de la
+volonté souveraine. «L'Empereur est bien le maître», dit le ministre
+d'un ton vexé; mais il se ressaisit aussitôt, reprit son masque officiel
+et, faisant à mauvaise fortune bon visage, se répandit en assurances sur
+son «désir à lui de terminer avec toute la diligence possible». Le 5
+avril, le traité était mis au point et signé.
+
+[Note 451: Dépêche du 25 mars.]
+
+[Note 452: Dépêche du 28 mars.]
+
+[Note 453: _Id._]
+
+Loewenhielm s'applaudissait de ce dénouement et se croyait au bout de
+ses tracas: il avait compté sans un incident bizarre qui allait encore
+une fois tout remettre en question. Tandis qu'il se précipitait à son
+but, le vieux Suchtelen, arrivé à Stockholm et gracieusement accueilli
+par le prince royal, s'était piqué au jeu; il avait rompu avec ses
+habitudes de lenteur et déployé une activité inattendue. Il était
+parvenu de son côté à mettre rapidement sur pied un traité et l'avait
+signé le 9 avril, presque au moment où Loewenhielm parachevait le sien,
+à quatre jours d'intervalle. Dans leur ardeur à se saisir et leur
+crainte de se manquer, Alexandre et Bernadotte s'étaient enlacés d'un
+double lien. Mais cette surabondance d'engagements n'allait-elle pas
+nuire? Le texte des deux traités n'était pas identique, et ce qu'il y
+avait de plus étrange dans cette disparité, c'était que l'accord passé à
+Stockholm par l'envoyé russe d'après les pleins pouvoirs et les
+instructions de son maître, était beaucoup moins favorable à la Russie
+que l'acte conclu à Pétersbourg par l'envoyé extraordinaire de Suède.
+Tandis que le premier obligeait le Tsar à payer l'entretien et le
+transport des divisions russes destinées à opérer contre Copenhague, le
+second laissait ces débours à la charge de la Suède.
+
+Si surprenante que paraisse au premier abord cette différence, elle
+s'explique aisément. Loewenhielm s'était désisté de ses exigences sous
+l'impression que lui avaient causée les ouvertures de Napoléon à la
+Russie. Suchtelen avait obéi à un sentiment analogue. Il était à
+Stockholm quand Bernadotte avait reçu de son côté les offres venues de
+Paris par l'intermédiaire de la princesse royale. Bernadotte avait joué
+de ces propositions vis-à-vis de Suchtelen avec autant d'habileté
+qu'Alexandre en avait mis à exploiter auprès de l'agent suédois le
+message de l'Élysée: il avait obtenu le même succès. Par crainte de voir
+Bernadotte retomber dans les liens de la France, Suchtelen avait fait
+les concessions auxquelles Loewenhielm avait souscrit par peur d'un
+rapprochement entre les deux empereurs, et cette piquante similitude
+donnait la mesure de la confiance que s'accordaient réciproquement les
+nouveaux alliés. Mais comment concilier désormais des prétentions qui
+s'appuyaient de part et d'autre d'un texte formel? Entre les deux
+traités, lequel choisir? Lequel devait être tenu pour bon et valable? La
+difficulté eût été sérieuse, si Bernadotte n'eût senti que le comble de
+l'adresse était de fixer la reconnaissance d'Alexandre par un trait de
+munificence. Il jugea à propos de se montrer grand, libéral, magnifique;
+il renonça spontanément aux avantages que lui conférait le traité de
+Stockholm pour s'en tenir au traité de Pétersbourg[454]. Touché de ce
+beau mouvement, Alexandre ne voulut pas demeurer en reste de bons
+procédés avec un allié si délicat. Il refusa le présent de Bernadotte,
+déclara que la Russie et la Suède subviendraient chacune à l'entretien
+de leur contingent, et l'issue de ce duel de générosité fut que l'on
+convint de spolier le Danemark à frais communs[455].
+
+[Note 454: Communication de Loewenhielm au chancelier de l'empire,
+14 mai.]
+
+[Note 455: Communication du chancelier de l'empire à Loewenhielm, 31
+mai. Archives de Stockholm.]
+
+Alexandre ne se sentait plus seul en face de Napoléon: son traité avec
+la Suède l'enhardit à repousser plus fièrement nos exigences, à
+signifier enfin les siennes. Il fit le 8 avril sa réponse au message de
+l'Élysée: ce fut l'objet d'une note qui devait être expédiée à
+l'ambassadeur Kourakine et remise par lui au cabinet français, avec une
+lettre polie et brève pour l'empereur des Français[456]. La note était
+censée exprimer les conditions auxquelles le Tsar, après s'être dérobé
+si longtemps à toute explication, se prêterait aujourd'hui à traiter:
+elle spécifiait que l'acceptation pure et simple de ces bases pourrait
+seule «rendre un arrangement encore possible». Si la Russie se décidait
+après quinze mois à rompre le silence, il était entendu que ce premier
+mot serait aussi le dernier; son envoi constituait au plus haut point un
+ultimatum.
+
+[Note 456: Cette pièce figure aux archives des affaires étrangères,
+Russie, 154.]
+
+Dans la note du 8 avril, Alexandre ne parlait point de la Pologne,
+tenant toujours à couvrir d'un voile les intentions qu'il avait eues sur
+l'État de Varsovie. Déplaçant et élargissant le débat, il substituait à
+un grief personnel un grief général, européen, intéressant ses voisins
+autant que lui-même: la réoccupation par les Français de l'Allemagne
+septentrionale. Comme condition nécessaire et préalable de toute
+entente, l'ultimatum exigeait l'évacuation intégrale de la Prusse,
+l'évacuation de la Poméranie suédoise, la réduction de la garnison de
+Dantzick, l'abandon de toutes les autres places, de tous les points
+stratégiques occupés par nos troupes au delà de l'Elbe; il fallait que
+la Grande Armée fît demi-tour, qu'elle dégageât l'Allemagne, qu'elle
+cessât de peser sur le Nord et de tenir la Russie sous la menace de
+l'invasion. Nulle prétention n'eût été plus légitime, si l'empereur
+Alexandre se fût offert en même temps à terminer les différends qui
+depuis un an avaient nécessité les armements et les mouvements
+respectifs. Ce que la Russie réclamait de Napoléon, en le sommant
+d'abandonner toutes les positions d'où il pouvait entreprendre la lutte
+avec avantage, c'était un véritable désarmement. Or, entre États prêts à
+en venir aux mains et pourtant désireux de prévenir l'effusion du sang,
+on ne désarme qu'après avoir déterminé les conditions de l'accord et
+s'être lié par des engagements formels. En échange de l'évacuation
+requise, la Russie nous offrait-elle de trancher dès à présent et
+définitivement les questions pendantes, conséquemment d'assurer la paix?
+En aucune façon. Qu'offrait-elle donc? Elle proposait, après que
+Napoléon aurait «irrévocablement et par mesure préliminaire» replié sa
+puissance en deçà de l'Elbe, d'entrer en négociation pour un traité de
+commerce, d'examiner les moyens de nuire au commerce anglais, de
+reconnaître la réunion de l'Oldenbourg, moyennant une indemnité
+territoriale pour le duc dépossédé. Mais en quoi consisterait cet
+équivalent? Où serait-il situé? Quelles facilités seraient accordées à
+notre commerce? Quelles mesures de rigueur seraient prises contre
+l'Angleterre? Tous ces points, qui formaient le fond même du débat,
+restaient en suspens; ils feraient l'objet de pourparlers ultérieurs
+dans lesquels le cabinet de Pétersbourg se réservait une pleine liberté
+d'appréciation: que la France évacuât d'abord, on verrait ensuite à
+s'entendre. Sur une seule question, la Russie se prononçait dès à
+présent et tout à notre désavantage: elle déclarait qu'elle ne pourrait
+en aucun cas considérer le commerce soi-disant neutre comme une
+dépendance du commerce anglais et l'exclure de ses ports.
+
+Ainsi, exiger de Napoléon un engagement sans réciprocité, un recul
+humiliant, indépendant de toute concession à faire par l'autre partie,
+présenter en retour de très vagues espérances, accompagnées d'explicites
+réserves, voilà à quoi se réduisait l'offre conciliante d'Alexandre. Il
+était par trop évident que ce prince, réclamant à nouveau, et cette fois
+dans les termes les plus impérieux, un gage de sécurité, ne voulait rien
+promettre en échange. Il avait posé ces conditions en sachant qu'elles
+n'avaient aucune chance d'être agréées, et que Napoléon y répondrait
+vraisemblablement à coups de canon: mais, fatigué et énervé de
+l'attente, jugeant ses préparatifs parvenus à un degré infranchissable
+de maturité, il trouvait inutile de retarder plus longtemps l'explosion
+de la crise. Sortant de sa résistance inerte et passive, il en venait à
+une démarche d'éclat; sous couleur de formuler des contre-propositions
+pacifiques, il manifestait l'incompatibilité des exigences respectives
+et provoquait la rupture ouverte.
+
+
+
+II
+
+L'ultimatum russe, succédant au traité avec la Suède, était un succès
+capital pour nos ennemis: ils venaient d'en remporter un autre dans
+l'intérieur même du gouvernement. S'ils n'avaient point réussi à faire
+renvoyer Roumiantsof auquel l'Empereur tenait par habitude, par l'effet
+d'une longue accoutumance à sa personne et à ses services, ils étaient
+parvenus à écarter le seul homme qui maintînt encore en haut lieu, avec
+le chancelier, un reste de sympathies françaises et comme un souvenir du
+passé.
+
+Le rôle de Michaël Mikailovitch Spéranski dans les préliminaires de la
+guerre n'a pas été entièrement éclairci. Maître de l'administration
+intérieure, il mettait aussi la main aux affaires du dehors: sa
+correspondance avec Nesselrode en fait foi, et il paraît bien que cet
+homme de paix, tout entier à sa mission civilisatrice, avait conseillé
+jusqu'au bout une politique de ménagements. Aujourd'hui, il ne semblait
+plus en son pouvoir d'empêcher la guerre: on craignait qu'il ne la fît
+tourner court, pour reprendre sa tâche de réorganisation
+intérieure[457]. Or, ce que voulait le parti dominant, c'était la lutte
+à outrance, sans trêve ni merci.
+
+[Note 457: TEGNER, III, 373.]
+
+Pour atteindre Spéranski, ce parti se trouvait les voies ouvertes.
+Depuis qu'Alexandre s'était détaché de l'alliance napoléonienne, il
+goûtait moins les idées, les imitations françaises, dont Spéranski se
+faisait l'ardent promoteur: il écoutait davantage ceux qui lui
+montraient dans toutes ces nouveautés «le poison de la Russie[458]»,
+qui prétendaient le ramener à un étroit absolutisme; il laissait les
+passions rétrogrades se manifester avec plus de hardiesse, avec plus
+d'impétuosité, et ce torrent de réaction emporterait tôt ou tard le
+ministre innovateur. Puis, inflexible sur les principes, ne voyant que
+son but et y allant avec un aveuglement d'apôtre, Spéranski avait
+froissé sur son passage et ameuté contre lui une foule d'intérêts. Les
+membres de la hiérarchie officielle, les _tchinovniks_, exécraient
+l'homme qui avait établi des concours à l'entrée des carrières et fait
+une part au mérite dans la distribution des emplois. Ce même homme
+voulait simplifier le chaos des lois, introduire dans l'administration
+régularité et méthode, et le désordre, le laisser-aller étaient choses
+trop commodes, trop profitables, trop lucratives, pour qu'on ne
+s'insurgeât pas violemment contre qui portait la main sur cette
+institution nationale. Le mécontentement descendait jusqu'aux classes
+d'ordinaire résignées et muettes. L'embarras des finances ayant obligé à
+surélever les impôts, le peuple murmurait; sans pénétrer la cause de ses
+maux, il s'en prenait au parvenu, au «fils de pope», qui changeait tout
+et bouleversait les bases de l'État, et l'impopularité du ministre
+rejaillissait sur le souverain. Alexandre Ier, sentant le besoin à la
+veille du grand combat de rallier autour de lui toutes les forces vives
+de la Russie et de refaire l'unité morale d'une société profondément
+divisée, se demandait quelquefois si le sacrifice de Spéranski n'était
+pas nécessaire pour sceller entre son peuple et lui un pacte de
+réconciliation. Il hésitait cependant, résistait encore: à son âme
+ombrageuse, torturée de doutes, soupçonnant tout le monde, il était si
+doux d'avoir trouvé un ami en qui elle crût pouvoir se fier pleinement
+et se reposer.
+
+[Note 458: Joseph DE MAISTRE.]
+
+Le crédit de Spéranski n'était qu'ébranlé: pour l'abattre, une grande
+intrigue fut combinée. Armfeldt s'en fit naturellement le chef: il se
+ligua avec des Russes en faveur croissante auprès du maître, le ministre
+de la police Balachof, le violent Araktchéef. On se procura des lettres
+écrites par Spéranski: celui-ci avait le grand tort, dans sa
+correspondance intime, de s'exprimer en termes déplacés et inconvenants
+sur le monarque auquel il devait tout et qui l'honorait d'une affection
+sincère: il le dépeignait frivole et vaniteux, amoureux de sa figure,
+consacrant à de futiles occupations le temps qu'il devait au travail
+d'État: il lui donnait des sobriquets empruntés à Voltaire[459].
+Spéranski avait certainement trahi l'amitié: il n'avait pas trahi la
+patrie. On l'en accusa pourtant: on prétendit qu'il entretenait avec
+Lauriston des intelligences suspectes. L'opinion, qui s'enfiévrait de
+plus en plus à l'approche du péril et voyait partout des traîtres,
+accueillit, propagea ces bruits: des avis sinistres, des billets
+dénonciateurs affluèrent au palais; Spéranski avait commis des fautes:
+on lui prêta des crimes[460].
+
+[Note 459: SCHILDNER, 240. Cet auteur a consulté des documents de
+première main qui jettent une lumière nouvelle sur les causes
+déterminantes de la disgrâce.]
+
+[Note 460: TEGNER, III, 376-379.]
+
+Tandis que l'orage s'amoncelait, il poursuivait son infatigable labeur,
+passait dix-huit heures par jour à son bureau, fréquentait peu le monde:
+son délassement était de se faire lire le soir une tragédie de Corneille
+ou de Racine, parfois un chapitre de _Don Quichotte_; il y avait
+cependant, dans cette vie toute cérébrale, une place pour le coeur;
+Spéranski avait une fille et l'adorait. Par moments, il sentait
+vaguement le péril: pour échapper aux haines et aux jalousies qui le
+guettaient, il demandait que ses attributions fussent diminuées,
+cherchait à se faire petit, à donner moins de prise; il avait exprimé le
+désir de quitter volontairement le service.
+
+On ne lui en laissa pas le temps. Quant on eut mis sous les yeux du Tsar
+les lettres où Spéranski s'était permis sur sa personne des propos
+outrageants, Alexandre crut tout, et son premier mouvement fut de
+frapper sans pitié. Toutefois, un scrupule qui l'honore le fit recourir
+à celui qu'il considérait comme son directeur spirituel, au professeur
+Parrot, dont il appréciait le sens droit, la belle franchise, le
+désintéressement. Mandé près de lui le soir du 16 mars, Parrot le trouva
+dans un état d'exaspération violente, pleurant de rage et de douleur,
+parlant de faire fusiller Spéranski[461]. Parrot demanda vingt-quatre
+heures pour réfléchir sur le cas et prononcer un avis. Pendant ces
+vingt-quatre heures, la destinée du réformateur s'accomplit: Alexandre
+s'était tout à la fois décidé de lui-même et repris: il avait senti que
+des accusations n'étaient pas des preuves, qu'il n'avait pas le droit,
+pour venger ses injures personnelles, de traiter Spéranski en criminel
+d'État: il se bornerait à le frapper de disgrâce et d'exil[462].
+
+[Note 461: SCHILDNER, 242.]
+
+[Note 462: Les citations et détails qui suivent sont empruntés
+principalement à l'ouvrage de Korf sur Spéranski et à un ensemble de
+textes russes qui nous ont été communiqués par M. le vicomte E.-M. de
+Vogüé, de l'Académie française.]
+
+Le 17 mars au soir, Spéranski fut mandé comme à l'ordinaire au palais
+pour travailler avec l'Empereur. On le vit traverser le salon d'attente,
+où se tenait, avec l'aide de camp de service, le prince Nicolas
+Galitsyne, et entrer chez Sa Majesté. Trois heures se passèrent. Quand
+la porte du cabinet impérial se rouvrit, Spéranski reparut pâle et
+défait, les yeux pleins de larmes, avec des gestes précipités et
+incohérents qui trahissaient une sorte d'égarement: à Galitsyne qui
+cherchait à le retenir et à le réconforter, il dit seulement: «Adieu,
+prince», et sortit. Dans le même moment, l'Empereur se montrait sur le
+seuil de son cabinet, et profondément ému lui-même, les traits altérés,
+jetait ces mots: «Adieu encore une fois, Michaël Mikailovitch.»
+
+Que s'était-il passé entre ces deux hommes? L'entretien resta longtemps
+mystérieux; ce fut Alexandre qui plus tard souleva le voile: il dit à
+Novossiltsof que Spéranski n'avait jamais été traître, mais seulement
+coupable d'avoir payé sa confiance et son amitié par l'ingratitude la
+plus noire, la plus abominable; qu'en même temps ses écarts et ses
+imprudences l'avaient mis en suspicion grave auprès du public: aussi,
+ajouta-t-il, lui ai-je dit en l'éloignant de ma personne: «En tout
+autre temps, j'aurais employé deux années pour vérifier avec la plus
+grande attention tous les renseignements qui me sont parvenus concernant
+votre conduite et vos actions. Mais le temps, les circonstances ne me le
+permettent pas en ce moment. L'ennemi frappe à la porte de l'empire, et
+dans la situation où vous ont placé les soupçons que vous avez attirés
+sur vous par votre conduite et les propos que vous vous êtes permis, il
+m'importe de ne pas paraître coupable aux yeux de mes sujets, en cas de
+malheur, en continuant de vous accorder ma confiance, en vous conservant
+même la place que vous occupez. Votre situation est telle que je ne vous
+conseillerai même pas de rester à Pétersbourg ou dans la proximité de
+cette ville. Je joue gros jeu, et plus il est gros, d'autant plus vous
+risqueriez en cas de non-réussite, vu le caractère du peuple auquel on a
+inspiré de la haine et de la méfiance pour vous[463].» Spéranski avait
+choisi pour lieu d'exil Nijni-Novgorod.
+
+[Note 463: SCHILDNER, 243-244.]
+
+Au sortir du palais, il passa chez l'employé Magnitzky, son ami et son
+collaborateur intime, et ne trouva qu'une femme en pleurs, dont le mari
+venait d'être enlevé par la police et expédié à Wologda. Il rentra chez
+lui; le ministre de la police y était déjà, avec ses hommes, se
+préparant à apposer les scellés: à la porte, une voiture de poste propre
+aux longs parcours, une _kibitka_, attendait le proscrit, pour l'emmener
+à Nijni. Spéranski obtint la permission de placer quelques papiers sous
+une enveloppe à l'adresse de l'Empereur, ne voulut point réveiller sa
+fille, fit seulement le signe de la croix sur la porte de la chambre où
+elle dormait, et laissa pour elle un court billet. En pleine nuit, la
+rapide voiture l'emporta, et le lendemain, à la première heure,
+Pétersbourg apprenait sa disparition.
+
+Ce fut alors une explosion de joie furieuse et de haine: on s'abordait
+en se félicitant, en s'embrassant: l'homme néfaste était tombé: «c'était
+une première victoire sur les Français[464].»
+
+[Note 464: _Id._, 244.]
+
+Le public crut à la grande trahison de Michaël Mikailovitch et s'imagina
+qu'il avait voulu livrer à Napoléon les secrets de la défense: l'affaire
+Spéranski parut le pendant de l'affaire Michel. Cependant, comme un
+drame plus poignant s'annonçait à l'horizon, on oublia bientôt le
+disparu, les passions qui s'étaient soulevées autour de lui, la place
+qu'il avait tenue; l'exil est souvent un tombeau. Pendant quelques
+jours, Alexandre se montra triste, et comme désemparé: «Êtes-vous
+malade, Sire? lui demanda Galitsyne.--Non. Si on t'avait coupé ta main
+droite serais-tu tranquille?» On l'entendit répéter plusieurs fois,
+comme s'il eût voulu refouler un doute par trop pénible à son coeur:
+«Non, Spéranski n'est pas un traître.» Il l'avait sacrifié à des
+ressentiments légitimes et surtout aux exigences de l'opinion: c'était
+un gage qu'il avait voulu donner à sa noblesse, à son peuple; mais
+lui-même s'était du même coup livré plus complètement aux étrangers qui
+l'enfermaient désormais dans un cercle ardent de haines: à Bernadotte, à
+l'accusateur en chef Armfeldt, à Stein qui accourait de Prague, à
+Loewenhielm, aux Italiens Paulucci et Serra-Capriola, à l'émigré
+Vernègues, à tous ces affamés de vengeance qui venaient faire la guerre
+à Napoléon avec le sang de la Russie.
+
+L'audace de ces hommes ne connut plus de bornes, dès qu'ils furent
+débarrassés de Spéranski, et ils se remirent à leur besogne de
+machinations internationales avec une ardeur furibonde. Les passions,
+les inimitiés qui nous divisent actuellement paraissent pâles et
+mesquines à côté de ces haines forcenées, à côté de ces colères
+grandioses qui absorbaient toute une vie. Armfeldt avait monté d'un bout
+à l'autre de l'Europe une diplomatie occulte. Il faisait appel aux
+patriotes allemands, aux Français qu'une honorable fidélité au malheur
+retenait loin de leur pays, aux irréconciliables de l'émigration; mais
+il s'adressait aussi à tous les déçus, à tous les envieux, aux
+aventuriers en disponibilité, aux traîtres qui avaient manqué leur coup,
+et, remuée par lui, cette vermine recommençait à grouiller. Il écrivait
+à d'Antraigues et s'efforçait de réveiller le zèle de ce conspirateur
+lassé[465]; il écrivait à Dumouriez, qui lui répondait en proposant pour
+modèle de la lutte future «la guerre des Scythes contre Darius[466]». Le
+vieux Serra-Capriola, ministre à Pétersbourg de l'ex-roi des
+Deux-Siciles, se chargeait d'agiter l'Italie. Loewenhielm obtenait à
+l'envoyé des Cortès insurrectionnelles un accès officiel en Russie,
+reliait les efforts de l'Espagne aux opérations du Nord[467]. Bernadotte
+était le plus enragé à nous nuire. Tout en faisant aux ouvertures de
+Napoléon une réponse vaguement conciliante, car il jugeait bon de lui
+«débiter des phrases qui le laisseraient dans le doute[468]», il
+entreprenait contre nous les multiples opérations dont il avait par
+avance tracé le programme. Il pressait le rapprochement entre la Russie
+et la Grande-Bretagne, tâchait de moyenner à Constantinople une paix
+d'où pourrait sortir une guerre des Turcs contre la France; il
+travaillait à Berlin, travaillait à Vienne; pour agir sur l'Autriche, il
+faisait écrire à l'archiduc Charles, parlant à l'amour-propre de ce
+prince et cherchant à tenter ses ambitions: «Si les choses vont comme il
+y a lieu de l'espérer, il y aura trois ou quatre trônes vacants ou à
+créer...; celui de l'Italie paraît fait pour fixer son
+attention.»--«Enfin, disait Bernadotte, j'ai tâché de le monter: je ne
+sais quel en sera l'effet[469].»
+
+[Note 465: _Un agent secret sous la Révolution et l'Empire, le comte
+d'Antraigues_, par Léonce PINGAUD, p. 377.]
+
+[Note 466: TEGNER, III, 383.]
+
+[Note 467: Dépêches de Loewenhielm, 24 mars, 5 avril.]
+
+[Note 468: Rapport de Suchtelen, 30 mars 1812. _Recueil de la
+Société impériale d'histoire de Russie_, XXI, 433.]
+
+[Note 469: Rapport de Suchtelen du 30 mars, volume cité, 434.]
+
+Celui qu'il s'efforçait encore plus de monter et d'exaspérer, c'était
+Alexandre lui-même. Il ne le trouvait jamais assez ardent contre
+Napoléon, cherchait à l'enflammer davantage, ne laissait s'écouler aucun
+jour sans attiser le feu. Suchtelen était toujours à Stockholm,
+parfaitement traité. Le prince se laissait voir, aborder par lui à toute
+heure, sauf les jours «où il faisait ses dévotions[470]». Le soir,
+Suchtelen était admis au cercle intime qui se tenait chez la Reine.
+L'aspect de la réunion était simple et presque patriarcal. Autour d'une
+table ronde, la Reine et quelques dames travaillaient. Le Russe avait sa
+place marquée entre le Roi et la Reine, qui l'entretenaient avec bonté:
+au bout de quelque temps, le prince arrivait, et la conversation prenait
+un tour plus vif. Avec sa belle faconde, Bernadotte parlait de Napoléon,
+arrangeant à sa façon ses souvenirs personnels et les venimeux
+commérages qui lui arrivaient de Paris: point de fables qu'il n'imaginât
+pour peindre «l'homme» dans sa perfidie, sa noirceur, son extravagance.
+Il en faisait un furieux, un malade, parfois un assassin. À l'entendre,
+des stylets s'aiguisaient dans l'ombre contre l'empereur Alexandre et
+contre lui-même: il prétendait savoir qu'on s'était adressé «à la secte
+des Illuminés à Paris pour qu'ils travaillassent leurs confrères en
+Russie, aussi bien qu'en Suède, afin que les deux coups fussent portés
+en même temps[471]»; que le projet avait été dénoncé par un membre de la
+secte, saisi d'horreur. Et il faisait supplier l'empereur Alexandre de
+veiller à la conservation de sa précieuse existence. Quant à lui, il
+était «bien au-dessus de la peur: il mourrait content pourvu qu'il eût
+payé sa dette à la Suède et contribué de sa part à sauver le Nord: il
+consentait à être frappé de la dernière balle qui partirait de l'armée
+de Napoléon dans sa retraite pour repasser le Rhin».
+
+[Note 470: Id., 435.]
+
+[Note 471: Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 435.]
+
+Peu après, mêlant de colossales inventions à quelques bribes de vérité,
+il prêtait à Napoléon des projets dont l'insanité devait encourager ses
+ennemis: «L'autre jour, disait-il à Suchtelen, je vous ai parlé de ses
+projets sur Constantinople et l'Égypte. On m'en dit bien d'autres
+aujourd'hui. On m'écrit qu'il compte finir en deux mois avec la Russie,
+qu'ensuite il va sur Constantinople, où il parle de transférer son
+siège, pour de là gouverner la Russie et l'Autriche, comme tout le
+reste. Ensuite il veut attaquer la Perse, s'établir à Ispahan, où il
+n'aura pas affaire à des gens qui raisonnent, et en trois ans au plus,
+enfin, marcher sur Delhy et attaquer les Anglais dans l'Inde. Voilà ce
+qu'on m'écrit, et il n'y a aucune extravagance de sa part à laquelle je
+ne puisse croire[472].» Plus pratiquement, il fournissait de temps à
+autre sur le caractère de Napoléon, sur les particularités de son
+tempérament, sur les moyens de le combattre et de le déconcerter, des
+notions utiles, résultat d'une observation sagace[473]: il montrait
+aussi le fort et le faible de nos armées, signalait, avec leurs
+terribles élans, leur impressionnabilité, leurs découragements soudains:
+il suppliait de «se battre en ligne le moins possible», d'affamer et
+d'exténuer nos troupes, de les énerver par des surprises, des
+embuscades, des escarmouches, de prendre les officiers, lorsque l'on
+réussirait à cerner quelque détachement, et de massacrer les hommes, et
+par des conseils proprement infâmes ce Français d'hier recommandait de
+ne point faire quartier aux soldats de France[474].
+
+[Note 472: Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 444-445.]
+
+[Note 473: Il disait, en parlant de l'Empereur, «qu'il n'y avait
+qu'un seul cas où l'on pourrait le trouver en défaut, c'est quand il
+était bien battu; qu'alors il perdait la tête, et que, si on savait en
+profiter, il serait capable de tout abandonner ou de se faire tuer; mais
+qu'il fallait bien saisir le moment, puisqu'une fois revenu à lui, il
+retrouve des ressources où personne ne les soupçonnerait.» Vol. cité,
+438. C'était annoncer à l'avance, avec une remarquable perspicacité, les
+défaillances de Napoléon en 1812 et 1813, les abattements subits de ce
+grand nerveux et ses dépressions d'âme: c'était aussi prophétiser la
+merveilleuse campagne de 1814.]
+
+[Note 474: SOLOVIEF, 227.]
+
+Malgré tant d'efforts pour porter Alexandre au paroxysme de
+l'exaltation, pour fortifier sa confiance, nos ennemis ne s'estimeraient
+absolument sûrs de lui qu'après le premier coup de canon, lorsque le
+carnage aurait repris. Loewenhielm exprimait cette idée avec un cynisme
+féroce: «On ne peut être sûr, disait-il, de la marche non interrompue
+des choses que du jour où le sang aura derechef commencé à couler[475].»
+C'est pourquoi, d'accord avec Bernadotte et d'après ses instructions, il
+poussait Alexandre à brusquer les hostilités, à ne pas attendre que les
+Français eussent touché la frontière russe, à les devancer dans la
+Prusse orientale et la Pologne.
+
+[Note 475: Dépêche du 23 mars.]
+
+Ce point était le seul sur lequel Alexandre se montrât encore indécis et
+perplexe. Il mettait en balance les avantages présumés de l'initiative
+avec le préjudice moral qui pourrait en résulter pour lui. Sa phrase
+favorite était toujours: Je ne veux pas être l'agresseur. Il se
+préparait seulement à quitter Pétersbourg pour se rendre à Wilna, où il
+formerait son quartier général et prendrait le commandement de ses
+troupes. Bientôt, il considéra que son départ ne pouvait plus être
+différé. Le 21 avril, après avoir assisté à un service solennel dans
+l'église de Notre-Dame de Kazan, il traversa la ville à la tête d'un
+état-major cosmopolite et prit le chemin de Wilna, escorté par les voeux
+et les hommages de la population. Peu de jours auparavant, il avait
+réuni à sa table un grand nombre d'officiers et leur avait dit: «Nous
+avons pris part à des guerres contre les Français comme alliés d'autres
+puissances, et il me semble que nous avons fait notre devoir. Le moment
+est venu de défendre nos propres droits, et non plus ceux d'autrui.
+Voilà pourquoi, croyant en Dieu, j'espère que chacun de vous accomplira
+son devoir, et que nous ne diminuerons pas la gloire que nous avons
+acquise[476].»
+
+[Note 476: SCHILDNER, 245.]
+
+Ce langage était simple et grand. Dans ses adieux à l'ambassadeur de
+France, Alexandre montra moins de franchise. Le 10 avril, il avait
+invité Lauriston à dîner; il lui annonça qu'il allait faire simplement
+«une tournée», éprouvant «le besoin de voir ses troupes[477]»: il
+espérait revenir bientôt: d'ailleurs, en quelque lieu qu'il fût, «à
+Pétersbourg, sur la frontière ou bien à Tobolsk», on le trouverait
+toujours prêt à restaurer l'alliance, pourvu qu'on n'exigeât de lui
+aucun sacrifice incompatible avec l'honneur. Mais son émotion en disait
+plus que ses paroles: elle dénonçait l'idée d'une séparation définitive
+et trahissait en lui, malgré l'immutabilité de sa résolution, l'angoisse
+du redoutable avenir: sa voix était entrecoupée et sourde: «des larmes
+lui roulaient dans les yeux[478].» Au moment de se mettre en route, il
+fit annoncer officiellement à Lauriston «qu'à Wilna comme à Pétersbourg,
+il serait toujours l'ami et l'allié le plus fidèle de l'empereur
+Napoléon, qu'il partait avec la ferme intention et le désir le plus
+sincère de ne pas faire la guerre, et que si elle avait malheureusement
+lieu, on ne pourrait lui en attribuer la faute[479]». Ces protestations
+ne l'empêchaient pas, à peu d'heures d'intervalle, de déclarer à ses
+confidents étrangers qu'elle s'engagerait certainement, cette lutte
+nécessaire, car il n'était pas homme à reculer au dernier moment et à
+faire des excuses sur le terrain. Même, cédant aux impatiences
+belliqueuses qui bouillonnaient autour de lui, il parut enfin disposé à
+mettre en mouvement ses troupes, dès que les nôtres auraient moralement
+fait acte de guerre contre lui en franchissant la Vistule: «Si les
+Français, dit-il à Loewenhielm, passent un certain point (ce point est
+la Vistule), je marche en avant de mon côté[480].» Écrivant à
+Czartoryski, il n'excluait pas la possibilité d'une pointe au delà même
+de la Vistule et d'une entrée à Varsovie[481].
+
+[Note 477: Lauriston à Maret, 11 avril.]
+
+[Note 478: _Id._]
+
+[Note 479: Lauriston à Maret, 11 avril.]
+
+[Note 480: Dépêche de Loewenhielm, 18 avril.]
+
+[Note 481: _Mémoires de Czartoryski_, II, 281.]
+
+Cette suprême velléité d'offensive stratégique ne tint guère: ce qui la
+fit tomber, ce fut l'annonce de l'alliance franco-autrichienne. En
+signant le traité du 12 mars, Napoléon et François Ier s'étaient promis
+que cet acte demeurerait secret aussi longtemps que possible: une fausse
+manoeuvre d'un agent autrichien en décida autrement. L'empereur François
+avait alors pour représentant à Stockholm le comte de Neipperg, celui-là
+même qui devait faire oublier Napoléon à Marie-Louise et se glisser
+ainsi dans l'histoire. Instruit du traité, Neipperg crut en devoir
+communication officielle au gouvernement suédois: de Stockholm, la
+nouvelle retentit en Russie, où elle produisit la plus douloureuse
+impression. Il y avait longtemps qu'autour du Tsar on avait cessé de
+faire fonds sur la Prusse: on savait que cette monarchie en servage ne
+s'appartenait plus: son assujettissement définitif à la France avait
+causé moins de surprise et de colère que de pitié. Au contraire, on
+avait espéré jusqu'au bout que l'Autriche, plus libre de ses
+mouvements, n'irait pas s'enchaîner d'elle-même: le langage mielleux de
+Metternich et de ses agents avait entretenu cette illusion. On avait
+tout prévu, sauf la défection de l'Autriche: le coup n'en fut que plus
+sensible. Sans provoquer chez Alexandre aucune défaillance, aucune idée
+de capitulation et de paix, l'amère nouvelle lui fit craindre que ses
+troupes, s'aventurant dans la Pologne varsovienne, ne fussent prises en
+flanc par les Autrichiens, et elle le fixa au système de l'absolue
+défensive: arrivé à Wilna, il décida de demeurer sur place et d'attendre
+l'attaque que hâterait vraisemblablement son ultimatum[482]. La
+résolution qui devait sauver la Russie--car une prise de contact sur la
+Vistule avec des forces supérieures l'eût jetée à un désastre--fut
+arrêtée définitivement par Alexandre à la dernière heure, à raison d'une
+circonstance indépendante de sa volonté et que Napoléon avait ménagée:
+tout ce qui devait, dans la pensée du conquérant, rendre infaillible le
+succès de sa grande entreprise, concourut à le perdre.
+
+[Note 482: BOGDANOVITCH, I, 60; SCHILDNER, 246.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+L'ULTIMATUM RUSSE.
+
+
+Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blâme son gouvernement.--Il
+continue à désirer la paix et à célébrer l'alliance.--Procès de haute
+trahison.--Discours du procureur général.--Interrogatoire des prévenus;
+responsabilités inégales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de
+Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de
+l'accusation.--Arrivée de l'ultimatum.--Kourakine à Saint-Cloud.--Colère
+et inquiétude de l'Empereur.--Alerte passagère.--Napoléon veut à tout
+prix détourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-même à son
+heure.--Proposition d'armistice éventuel.--Envoi de Narbonne à Wilna;
+caractère et but de cette mission.--Démarche à effet auprès de
+l'Angleterre.--Le gouvernement français se donne l'air d'accepter une
+négociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est
+ensuite remis de jour en jour, dupé et mystifié de toutes manières.--Ses
+yeux commencent à s'ouvrir.--Réquisitions pressantes.--Symptômes
+alarmants.--Exécution de Michel.--Nouvel enlèvement de
+Wustinger.--Départ de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperçoit qu'on
+l'abuse et qu'on le joue; un subit accès d'exaspération le jette hors de
+son caractère.--Il réclame ses passeports; cette démarche équivaut à une
+déclaration de guerre.--Contre-temps également fâcheux pour les deux
+empereurs.--Départ de Napoléon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du
+_Moniteur_.--Napoléon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser
+Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle
+conférence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matière; il
+soulève une difficulté de procédure: question des pouvoirs.--Le ministre
+échappe à l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu à
+son poste.--Napoléon est parvenu à éloigner momentanément la rupture.
+
+
+
+I
+
+Entre les deux gouvernements qui voulaient la guerre sans se l'avouer
+l'un à l'autre et rivalisaient de duplicité, un homme restait de bonne
+foi: c'était l'ambassadeur russe en France, celui-là même auquel allait
+incomber la charge de produire l'ultimatum et de le maintenir dans toute
+sa rigueur. Le prince Kourakine n'avait jamais cessé de désirer avec
+ardeur la fin des différends. Souffrant de se voir privé «d'ordres,
+d'instructions, de lumières[483]», il blâmait, en son for intérieur, le
+silence évasif dans lequel la chancellerie russe persistait depuis tant
+de mois et rejetait sur elle une partie des torts. Depuis le début de
+l'année, il passait par des découragements profonds et de subits
+réconforts. En février, voyant s'ébranler nos armées, il en avait conclu
+que Napoléon avait irrévocablement décidé la guerre. Un peu plus tard,
+il s'était repris à l'espérance; apprenant le discours tenu par
+l'Empereur à Tchernitchef et l'envoi de ce messager, il avait cru à la
+sincérité de cette démarche: il était, qu'on nous passe l'expression,
+tombé dans le panneau, et avait supplié son maître de ne point négliger
+cette suprême chance de paix, d'entamer «la négociation qui lui avait
+été si souvent proposée[484]». En attendant, il continuait à recevoir la
+société parisienne, à donner de beaux bals, de grands dîners où il
+buvait solennellement «à l'alliance».
+
+[Note 483: Rapport du 5 janvier 1812. _Recueil de la Société
+impériale d'histoire de Russie_, XXI, 354.]
+
+[Note 484: Lettre particulière du 25 avril, volume cité, 360.]
+
+Au milieu d'avril, un incident pénible vint le rejeter dans ses
+angoisses et le blesser cruellement. Il présumait, d'après ce qui lui
+avait été dit, que l'affaire d'espionnage dans laquelle Tchernitchef se
+trouvait impliqué n'aboutirait point à un éclat, que le gouvernement
+français prendrait à coeur de l'étouffer. Quelles ne furent pas sa
+surprise, sa douloureuse stupeur, en apprenant un soir par la _Gazette
+de France_, sans que personne eût daigné l'avertir au préalable,
+l'ouverture d'un procès où la Russie était en quelque sorte jugée par
+contumace!
+
+La cour d'assises de la Seine s'était assemblée le 13 avril pour statuer
+dans l'affaire de haute trahison: elle lui consacra trois audiences.
+Quatre inculpés seulement comparurent devant elle: Michel, Saget, Salmon
+et Mosès, dit Mirabeau: les autres employés arrêtés avaient bénéficié
+d'une ordonnance de non-lieu, faute de charges suffisantes. Quant à
+Wustinger, bien qu'il eût été le lien de toute l'intrigue, on avait
+pensé que sa qualité d'étranger et ses attaches avec l'ambassade russe
+ne permettaient point de le faire passer en jugement; toutefois, comme
+ses déclarations étaient indispensables pour éclairer la justice et
+qu'il n'offrait point des garanties suffisantes de comparution, on
+l'avait retenu en prison jusqu'au jour de l'audience; c'est en état
+d'arrestation qu'il allait déposer à titre de «témoin nécessaire». Au
+banc de la défense figuraient diverses illustrations du barreau. Le
+procureur général Legoux occupait en personne le siège du ministère
+public, assisté de deux avocats généraux.
+
+Après lecture de l'acte d'accusation, le procureur général prit le
+premier la parole: la procédure des assises l'y autorisait alors. Dans
+un exposé préliminaire, il mit en relief les principaux faits de la
+cause. Son discours offre un exemple du genre emphatique et redondant
+qui fleurissait en ces années; l'époque des grandes actions était aussi
+celle des grandes phrases. M. Legoux rendit hommage au libéralisme de
+l'Empereur, qui eût pu soustraire les accusés à leurs juges naturels, en
+invoquant l'intérêt supérieur de la défense nationale, et qui n'avait
+point usé de cette faculté. Faisant l'historique de la trahison, il ne
+manqua pas d'en dramatiser les débuts. Le premier corrupteur d'employés,
+le chargé d'affaires d'Oubril, fut représenté sous les traits d'un démon
+tentateur, errant à travers Paris et cherchant sur qui exercer son
+activité malfaisante. Un hasard met Michel en sa présence: «Un jour, ils
+se rencontrent sur le boulevard, et M. d'Oubril remarque un papier que
+Michel tenait à la main. L'agent de la Russie paraît frappé de la beauté
+de l'écriture; lui-même avait quelque chose à faire copier; il en charge
+Michel, et, quoique ce travail soit peu considérable et son objet
+insignifiant, le copiste en est récompensé magnifiquement et au delà de
+toute attente--par un billet de mille francs[485]! «Alléché par cette
+générosité qui eût dû lui sembler suspecte, Michel prête l'oreille à des
+suggestions captieuses et se laisse dire qu'il est en position de rendre
+quelques services: premier crime, impardonnable crime chez un
+fonctionnaire que d'écouter ce langage! Michel met ainsi le pied dans la
+voie scélérate et se condamne désormais à y persévérer, à y marcher sans
+relâche, à la parcourir jusqu'au bout. Ces services qu'on lui demande,
+il ne tarde pas à les rendre; il les renouvelle, il les multiplie, il
+les accumule, et voici les divers agents de la Russie se repassant l'un
+à l'autre ce vil instrument, l'employant tour à tour, et chacun d'eux,
+avant de quitter Paris, léguant Michel à son successeur comme un
+précieux dépôt.
+
+[Note 485: Les extraits cités du discours sont empruntés au compte
+rendu officiel du procès, publié dans les journaux et ensuite sous forme
+d'opuscule séparé.]
+
+Moins fort en histoire qu'en jurisprudence, le procureur s'embrouille
+dans ce va-et-vient compliqué d'ambassadeurs et de chargés d'affaires,
+confond les noms et les dates, mais recouvre quelques inexactitudes
+matérielles sous des flots d'éloquence. Il a des métaphores audacieuses
+et des indignations fleuries, des antithèses et des cliquetis de mots à
+la Fontanes. À travers le déroulement de ses périodes, on voit «le
+corrompu se faisant corrupteur», Michel débauchant ses collègues et
+organisant le trafic des consciences; on le voit s'élevant peu à peu
+jusqu'au comble de l'impudence, osant porter un regard sacrilège sur le
+livret mystérieux et magique qui donne à l'Empereur le don d'ubiquité et
+«le transporte, pour ainsi dire, au milieu de ses camps». Derrière
+l'employé séduit, Tchernitchef apparaît constamment; c'est lui qui a
+inspiré et commandé cette longue série d'infidélités; le solennel
+magistrat se plaît à lancer de mordantes épigrammes contre «l'homme de
+cour», qui n'a pas craint de se souiller à d'ignobles contacts; il
+l'appelle «le plus indiscret comme le plus entreprenant des diplomates»,
+et toujours, par habitude de métier, en même temps qu'il désigne Michel
+et ses coaccusés à la vindicte des lois, il met aussi la Russie en cause
+et semble requérir contre elle.
+
+Il fait allusion aux «puissances jalouses», qui s'efforcent d'entraver
+dans l'ombre l'essor du génie et «d'intercepter les destinées du monde».
+Vaines tentatives, machinations impuissantes! La Providence veille
+visiblement sur l'Empereur et ses braves soldats: c'est elle qui a
+permis que «la trahison finît par se trahir elle-même», par se livrer
+avec une inconcevable témérité, et le billet de Michel étourdiment
+oublié par Tchernitchef est communiqué soudain à l'auditoire, lu dans
+son entier, et fait surgir aux yeux l'infamie toute nue. Enfin, dans une
+péroraison chaleureuse, l'organe du ministère public exhorte les jurés,
+si la suite du procès les met en présence de faits indubitables et
+prouvés, à faire leur devoir, tout leur devoir, car leur verdict
+retentira à travers l'Europe et vengera la France d'indignes manoeuvres.
+
+Foudroyés par cette éloquence, les prévenus répondirent d'une voix
+accablée à l'interrogatoire du président. Les témoins défilèrent
+ensuite; Wustinger vint le premier, et, comme il gardait rancune à
+Michel pour l'avoir attiré dans un guet-apens, il le chargea de son
+mieux. Au reste, le misérable commis était abandonné de tout le monde;
+son sort ne semblait pas faire question. Lorsque le procureur général
+eut à requérir l'application des lois, lorsqu'il répondit aux
+plaidoiries des avocats, il prit tout au plus la peine de réclamer
+contre Michel le châtiment suprême; préjugeant son supplice, il
+n'offrait à son repentir que des consolations d'outre-tombe.
+
+Au contraire, le sort des autres accusés fut vivement disputé à la
+prévention par la défense. Les débats n'établirent pas péremptoirement
+qu'il y eût eu chez Saget, Salmon et Mosès trahison consciente, qu'ils
+eussent connu l'usage parricide que Michel faisait des documents remis
+par eux entre ses mains. En conséquence, à la suite d'un verdict
+pleinement affirmatif contre Michel, affirmatif contre Saget seulement
+sur le fait d'avoir, à prix d'argent, accompli «des actes de son emploi
+non licites et non sujets à salaire[486]», Michel fut condamné à mort,
+avec confiscation de ses biens: la peine encore subsistante de
+l'exposition et du carcan fut prononcée contre Saget, avec adjonction
+d'une amende: Salmon et Mosès furent acquittés.
+
+[Note 486: Art. 177 du code pénal.]
+
+L'issue de ce triste procès, qui fit sensation dans tous les milieux
+parisiens, acheva d'irriter le prince Kourakine, déjà profondément
+offusqué par les termes de l'accusation et la tournure donnée aux
+débats. À mesure qu'il avait lu dans les journaux le compte rendu des
+audiences, la colère et l'indignation s'étaient peintes sur ses traits,
+habituellement débonnaires et placides. À la fin, après avoir pris
+connaissance du verdict et de l'arrêt, récapitulant toutes les
+particularités de «l'odieuse affaire[487]», il arriva à une conclusion
+propre à le révolter. Le parquet avait poursuivi Michel et la cour
+l'avait condamné pour avoir procuré à un État étranger, l'empire de
+Russie, «les moyens d'entreprendre la guerre contre la France»: c'était
+reconnaître et proclamer implicitement que la Russie avait cherché ses
+moyens, qu'elle avait nourri des plans d'agression; l'ambassadeur de
+cette puissance, commis au soin de veiller sur l'honneur et la
+réputation de son pays, laisserait-il passer de telles assertions?
+Kourakine estima qu'«un devoir sacré» l'obligeait à soulever un incident
+diplomatique et à lancer une note de protestation; il la fit autant
+qu'il put solide et véhémente[488]. L'imputation calomnieuse ayant été
+publique, il jugeait que le démenti devait l'être et demandait à faire
+passer dans les journaux une note rectificative. Naturellement, cette
+satisfaction lui fut refusée, et le prince demeura fort embarrassé de sa
+personne et de son rôle, partagé entre le désir de soutenir sa dignité
+et la crainte de provoquer une irréparable scission, se demandant s'il
+n'aurait point prochainement à quitter Paris, s'effrayant fort à l'idée
+d'un voyage pénible et d'un rapatriement difficile, réunissant néanmoins
+des moyens de transport, songeant déjà à faire filer en Allemagne une
+partie de son personnel, préparant le déménagement de sa maison, en
+attendant qu'il opérât celui de sa volumineuse personne.
+
+[Note 487: Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.]
+
+[Note 488: La note, qui porte la date du 14 avril, est conservée aux
+archives des affaires étrangères, Russie, 154.]
+
+Il vaquait tristement à ces soins lorsque arriva le 24 avril à Paris un
+jeune homme du nom de Serdobine, qu'on lui expédiait de Pétersbourg en
+courrier et qui lui tenait de très près, étant l'un des enfants naturels
+que le prolifique ambassadeur avait semés partout sur son passage. Celui
+qu'il appelait paternellement «son Serdobine[489]» lui apportait le
+texte de l'ultimatum à présenter. Cette communication lui causa un vif
+émoi, mêlé de satisfaction et d'orgueil. Enfin, après l'avoir tenu si
+longtemps dans une humiliante inertie, sa cour lui confiait une affaire
+capitale à traiter: cette manière de le remettre en activité consolait
+son amour-propre. De plus, sans réfléchir à l'énormité des prétentions
+russes, il ne jugeait pas impossible de les faire accepter par la
+France, qui s'était toujours déclarée prête à écouter toute explication
+catégorique. Prenant au sérieux son rôle de conciliateur, il résolut d'y
+consacrer ce qui lui restait de forces. Toutefois, puisque son
+gouvernement lui enjoignait de parler haut et ferme, il se conformerait
+ponctuellement à cet ordre. S'étant rendu chez le duc de Bassano, après
+avoir fait provision d'énergie, il présenta l'évacuation de la Prusse
+comme une condition primordiale et essentielle, sur laquelle il n'y
+avait même point à discuter: «C'était seulement après que cette demande
+aurait été accordée qu'il serait permis à l'ambassadeur de promettre que
+l'arrangement pourrait contenir certaines concessions, dont était
+formellement excepté le commerce des neutres, auquel la Russie ne
+pourrait jamais renoncer.» Dans une note remise quelques jours après,
+Kourakine répéta par écrit ces expressions[490], mais déjà Napoléon,
+instruit de ses communications verbales, l'avait appelé en audience
+particulière au château de Saint-Cloud, le 27 avril.
+
+[Note 489: Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.]
+
+[Note 490: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]
+
+Dans cet entretien, Napoléon suivit d'abord son premier mouvement, tout
+d'indignation. Ainsi, c'est une retraite humiliante qu'on prétend lui
+imposer d'emblée et avant tout accord: la Russie l'a-t-elle déjà battu
+pour le traiter de la sorte? Lorsqu'elle daigne enfin parler, son
+premier mot est une insulte. Il s'exprimait par phrases hachées,
+saccadées, haletantes: «Quelle est donc la manière dont vous voulez vous
+arranger avec moi? Le duc de Bassano m'a déjà dit que vous voulez me
+faire avant tout évacuer la Prusse. Cela m'est impossible. Cette demande
+est un outrage. C'est me mettre le couteau sur la gorge. Mon honneur ne
+me permet pas de m'y prêter. Vous êtes gentilhomme, comment pouvez-vous
+me faire une proposition pareille? Où a-t-on eu la tête à
+Pétersbourg?... J'ai autrement ménagé l'empereur Alexandre, quand il est
+venu me trouver à Tilsit, après ma victoire de Friedland... Vous agissez
+comme la Prusse avant la bataille d'Iéna: elle exigeait l'évacuation du
+nord de l'Allemagne. Je ne puis aujourd'hui consentir davantage à celle
+de la Prusse: il y va de mon honneur[491].»
+
+[Note 491: Toutes les citations jusqu'à la page 393, à l'exception
+de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont tirée» des
+rapports de Kourakine en date des 27 et 28 avril, 2 et 9 mai 1812, t.
+XXI du _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, 362-410.]
+
+Ce courroux se mêlait d'une vive contrariété et d'une inquiétude réelle.
+L'âpreté de l'ultimatum semblait en effet dénoncer chez les Russes
+l'intention de brusquer la rupture. Un instant même, d'après certains
+avis, Napoléon crut que l'empereur Alexandre, comme il en avait eu
+effectivement la pensée, avait donné ordre à ses troupes de passer le
+Niémen et de marcher à la rencontre des nôtres; que les hostilités
+s'engageaient, que l'on se fusillait déjà sur la Vistule et la Passarge.
+Et il voyait avec dépit son plan d'offensive subitement traversé, ses
+combinaisons échouant au moment d'aboutir, l'ennemi ravissant à la
+Grande Armée sa base d'opérations.
+
+Il était tellement ému de cet accident possible qu'il songea, pour
+enrayer à tout prix le mouvement des Russes, à un moyen d'un empirisme
+désespéré. Changeant de ton avec Kourakine et mettant une sourdine à sa
+colère, il prononça devant lui le mot d'armistice. On signerait à Paris
+une trêve éventuelle, pour le cas où les hostilités auraient commencé;
+elle séparerait les armées aux prises et neutraliserait le territoire
+entre le Niémen et la Passarge, laissant aux gouvernements le temps de
+se reconnaître et de négocier encore. Kourakine, beaucoup moins
+intrépide qu'il n'en avait l'air, accueillit avec joie cette ouverture.
+Napoléon n'en prenait pas moins à toute occurrence ses dispositions de
+départ et de combat: il n'attendait qu'un avis de Davout, un signe du
+télégraphe aérien pour quitter immédiatement Paris; il traverserait
+l'Allemagne d'un trait, ne s'arrêterait nulle part, brûlerait la
+politesse aux souverains assemblés sur son passage et, allant «presque
+aussi rapidement qu'un courrier[492]», arriverait sur la Vistule pour
+recevoir et rendre le choc.
+
+[Note 492: Maret à Otto, 3 avril.]
+
+Cette alerte ne dura guère: au bout de quelques jours, des nouvelles
+plus rassurantes arrivèrent du Nord. Nos agents, nos observateurs ne
+pouvaient répondre que les Russes n'attaqueraient point: ce qui était
+certain, c'était qu'ils n'étaient pas encore sortis de leur territoire
+et s'y tenaient l'arme au pied: la Russie ne soutenait pas jusqu'à
+présent par ses actes l'arrogance de ses discours.
+
+Dans cette attitude, Napoléon croit découvrir chez Alexandre un signe
+d'hésitation et de trouble. Il continue à se méprendre sur les
+intentions de son rival: tandis qu'Alexandre est inébranlablement résolu
+à la guerre, mais non moins résolu désormais à ne la faire que chez lui,
+en deçà de ses frontières, Napoléon le croit toujours partagé entre des
+velléités d'attaque et une secrète appréhension du combat. Et tout de
+suite il se reprend à l'espoir de mettre à profit ces dispositions, de
+ruser, d'atermoyer encore, de détourner jusqu'au bout les Russes de
+l'offensive, afin de la prendre lui-même en temps voulu et de tomber sur
+l'ennemi avec toutes ses forces. Après avoir été jusqu'à proposer un
+armistice pour suspendre les premières hostilités, il juge possible
+maintenant de les retarder par une nouvelle et fausse négociation.
+
+Mais sur quelle base et par quel intermédiaire négocier? La base
+proposée par la Russie, à savoir l'ultimatum, est inadmissible, et
+d'ailleurs cette sommation catégorique ne laisse aucune prise à la
+controverse. D'autre part, avec Kourakine, chargé par sa cour d'une
+commission positive et tout plein de son sujet, on ne peut parler que de
+l'ultimatum et subsidiairement de l'armistice. Qu'à cela ne tienne:
+l'Empereur déplacera le lieu des pourparlers, afin d'en changer l'objet.
+Il dirigera à toute vitesse sur Wilna, où il suppose que l'empereur
+Alexandre va se placer, un envoyé extraordinaire, un porteur de paroles
+pacifiques, qui sera censé avoir reçu son message avant l'arrivée à
+Paris de l'ultimatum. L'envoyé pourra donc ignorer cette pièce et
+écarter du vague débat qu'il a mission de rouvrir, cet élément de
+discorde. Napoléon s'évite ainsi d'opposer aux paroles impérieuses de la
+Russie une réponse nécessairement négative et qui accélérerait la
+guerre; pour n'avoir pas à se fâcher, il feint de n'avoir rien entendu.
+
+Par une faveur du hasard, l'agent le plus propre à faire agréablement
+figure auprès d'Alexandre se trouvait déjà porté à mi-chemin de la
+Russie. Napoléon avait envoyé à Berlin le plus brillant de ses aides de
+camp, le comte de Narbonne, pour surveiller l'exécution du traité avec
+la Prusse. Parmi les recrues qu'il avait récemment opérées dans le
+personnel de l'ancienne cour, il n'était point d'acquisition plus
+précieuse que cet ancien ministre de Louis XVI, entré en 1810 dans la
+maison de l'Empereur avec le grade de général. Ayant vécu en pleine
+société du dix-huitième siècle, M. de Narbonne en conservait, malgré ses
+cinquante ans et son front chauve, les vives allures et la grâce
+cavalière; son esprit était fin, agile, tout en traits et en saillies;
+son rapide passage au pouvoir l'avait initié à la pratique des grandes
+affaires, qu'il traitait élégamment, avec aisance et avec tact. Officier
+par devoir de naissance et vocation première, ministre par occasion, il
+avait été et restait surtout homme du monde, le type de l'homme du monde
+intelligent et cultivé, ayant sur tout des vues et des ouvertures,
+excellant à effleurer brillamment les questions plutôt qu'à les
+approfondir et à les maîtriser; nul n'était plus propre que ce courtisan
+expérimenté, que ce parfait et spirituel gentilhomme, à remplir une
+mission où il y aurait moins à négocier qu'à causer et surtout à plaire.
+
+Il reçut immédiatement l'ordre de quitter Berlin pour se rendre à Wilna.
+Sans lui avouer en toutes lettres que sa mission n'était qu'une feinte,
+ses instructions le lui laissaient très suffisamment entrevoir. Arrivé à
+Wilna, il aurait à s'y faire garder le plus longtemps possible, en ayant
+l'oeil ouvert sur les mouvements des armées russes et en se procurant
+avec discrétion des renseignements militaires. Dans ses entretiens avec
+l'empereur Alexandre, il dirait, répéterait que l'empereur Napoléon
+conservait le désir et l'espoir d'un arrangement à l'amiable, et il s'en
+tiendrait à ces généralités; c'était surtout l'ensemble de son attitude,
+le tour et le ton de son langage qui devaient persuader, ramener un peu
+de confiance, provoquer une détente. Sans se hasarder sur le terrain des
+discussions pratiques et serrer de trop près les questions, il
+prodiguerait les assurances propres à tenir la Russie inerte et
+engourdie pendant nos derniers mouvements, calmerait au besoin l'ardeur
+guerrière d'Alexandre par des propos charmeurs, par des paroles
+assoupissantes, et doucement, insensiblement, lui verserait ce
+narcotique.
+
+Toutefois, afin de donner à sa mission plus d'apparence, le duc de
+Bassano lui expédia un mémoire à l'adresse du chancelier Roumiantsof,
+une note officielle[493]. Comme entrée en matière, le ministre français
+faisait savoir que l'Empereur s'était décidé à une suprême tentative
+auprès de l'Angleterre et l'avait encore une fois mise en demeure de
+traiter. En effet, à la veille d'une nouvelle guerre sur le continent,
+Napoléon avait jugé que cette sorte d'invocation platonique à la paix
+générale serait d'un effet utile et grandiose. En notifiant sa démarche
+à la Russie, ne donnait-il pas la preuve qu'il s'estimait toujours en
+état d'alliance avec elle, qu'il ne considérait nullement comme périmé
+l'article du traité de Tilsit interdisant aux deux puissances de
+négocier séparément avec l'Angleterre? Le reste de l'exposé ministériel
+reprenait nos griefs avec force, mais affirmait qu'il ne tenait qu'à la
+Russie de donner aux différends une terminaison pacifique: toute la
+pensée apparente du mémoire se résume en cette phrase: «Quelle que soit
+la situation des choses, au moment où cette lettre parviendra à sa
+destination, la paix dépendra encore des résolutions du cabinet russe.»
+
+[Note 493: Cette pièce, ainsi que l'instruction envoyée à Narbonne,
+figure aux archives des affaires étrangères, Russie, 154.]
+
+Comme suprême sanction à ces paroles, Napoléon écrivit au Tsar une
+lettre à la fois ferme et courtoise, sans négliger d'y mettre une pointe
+de sentiment. Il ne méconnaissait pas la gravité de la situation, mais
+affirmait son obstiné désir de paix, sa fidélité aux souvenirs du passé
+et son intention de rester l'ami d'Alexandre, alors même que le malheur
+des temps l'obligerait à traiter en ennemi l'empereur de Russie: «Votre
+Majesté, disait-il, me permettra de l'assurer que, si la fatalité devait
+rendre une guerre inévitable entre nous, elle ne changerait en rien les
+sentiments que Votre Majesté m'a inspirés et qui sont à l'abri de toute
+vicissitude et de toute altération[494].»
+
+[Note 494: _Corresp._, 18669.]
+
+La lettre pour Alexandre et la note pour Roumiantsof, écrites à Paris le
+3 mai, transmises aussitôt à Narbonne, furent antidatées avec intention
+du 25 avril; à cette époque, il était parfaitement admissible que le
+texte portant expression des volontés russes ne fût pas encore parvenu à
+Saint-Cloud: ainsi devenait plus vraisemblable cette ignorance voulue de
+l'ultimatum sur laquelle l'Empereur fondait toute sa manoeuvre.
+
+
+
+II
+
+L'envoi de Narbonne ne faisait pas cesser tous les embarras que nous
+avait causés la Russie en se déclarant à l'improviste. Aussi bien,
+tandis que le général volerait à Wilna, que dire à Kourakine, qui
+restait en face de nous, son ultimatum à la main, et réclamait à tout
+instant une réponse? Assurément, si la mission de Narbonne réussissait,
+il était à présumer que le gouvernement russe tempérerait le zèle de son
+représentant et lui recommanderait moins d'insistance; mais, jusqu'à
+l'arrivée de ces instructions modératrices, comment faire prendre
+patience à l'obstiné questionneur? L'Empereur et son ministre se
+résolurent à un système d'ajournements et de faux-fuyants: faisant fond
+sur la faiblesse de Kourakine, sur le caractère de cet inoffensif
+personnage, ils jugèrent possible d'abuser impunément de sa candeur, de
+le traîner de jour en jour, d'heure en heure, sous les plus
+invraisemblables prétextes, et aussitôt allait commencer pour
+l'infortuné vieillard une longue série de mystifications.
+
+Dans ses entretiens avec lui, le duc de Bassano ne se plaçait plus sur
+le terrain d'une résistance absolue à l'article premier de l'ultimatum.
+L'Empereur lui-même avait déclaré qu'il ne se refusait pas en principe à
+évacuer la Prusse, pourvu que la demande lui en fût faite sous une forme
+compatible avec sa dignité, respectueuse de son honneur, pourvu que le
+retrait de ses troupes lui fût présenté comme l'un des termes et non
+comme la condition préalable de l'arrangement. Kourakine, toujours
+intraitable sur le fond, se prêta à chercher un tempérament dans la
+rédaction. Voici ce qu'il imagina: on signerait tout de suite une
+convention préliminaire, qui servirait de base à une entente ultérieure
+et définitive. Par le premier article de cette convention, l'empereur
+des Français s'engagerait dès à présent et de la façon la plus formelle
+à évacuer la Prusse, à réduire la garnison de Dantzick; par les articles
+subséquents, la Russie s'obligerait à négocier ultérieurement sur les
+autres objets en litige. Ainsi, dans le dispositif matériel de
+l'arrangement, se trouverait établie, entre les concessions faites de
+part et d'autre, une sorte de corrélation apparente et de balancement,
+propre à en atténuer la disparité réelle. Le duc de Bassano parut agréer
+cette idée et pria Kourakine de préparer à tête reposée une série
+d'articles.
+
+Croyant tenir la solution pacifique à laquelle il aspirait de toute son
+âme, Kourakine se mit aussitôt à l'oeuvre, prit la plume et rédigea de
+son plus beau style un projet de convention. À son grand étonnement, un
+jour, puis deux, puis trois s'écoulèrent, sans qu'il eût à faire usage
+de son chef-d'oeuvre. Lorsqu'il se rendait chez le ministre, celui-ci
+était invariablement absent: on eût dit qu'il avait oublié la grande
+affaire et l'existence de l'ambassadeur. Kourakine se préparait à lui
+rafraîchir la mémoire par une communication pressante, quand le 2 mai au
+matin, se promenant dans son jardin et humant l'air frais des premières
+heures, il vit se présenter à lui un employé du ministère, venu pour lui
+exprimer tout le plaisir que Son Excellence éprouverait à le voir.
+Réconforté par cet appel, le prince s'y rendit sur-le-champ: il accourut
+tel qu'il était, «en bottes et en surtout, sans être coiffé», sans
+prendre le temps de passer son uniforme constellé d'ordres et
+d'insignes, ce qui dénotait chez lui une précipitation tout à fait
+contraire à ses habitudes et une curiosité haletante.
+
+Le duc l'accueillit de la manière la plus affable. Il avait désiré le
+voir, disait-il, afin de lui communiquer d'excellentes nouvelles, reçues
+la veille de Pétersbourg, et il commença à lui lire la dépêche par
+laquelle Lauriston rendait compte de ses entretiens avec le Tsar, avant
+le départ pour Wilna. Afin de mieux prouver que rien ne pressait et que
+l'on était encore fort loin d'une rupture, M. de Bassano citait les
+paroles du monarque russe, toutes de douceur et de conciliation, et il
+se servait de cette monnaie libéralement dispensée par Alexandre à nos
+agents pour payer lui-même l'ambassadeur de ce prince: ce qui est
+particulièrement digne d'attention,--fit-il observer,--c'est que
+l'Empereur n'a pas dit à notre représentant un seul mot concernant
+l'évacuation de la Prusse.--Quoi d'étonnant à cela, reprit Kourakine,
+puisque mon maître a fait de moi l'intermédiaire unique et le canal de
+cette négociation décisive? Et il attendait avec impatience l'instant où
+le débat allait se rouvrir, où son projet de traité, qu'il portait
+toujours dans sa poche, pourrait paraître au jour et s'exhiber. À son
+vif déplaisir, le duc termina l'entretien sans avoir fait aucune
+allusion à cette pièce.
+
+Trois jours passèrent encore; il n'était plus question du traité, et
+Kourakine, ébranlé dans son optimisme, moins crédule qu'on ne l'avait
+supposé, se sentait envahi d'un trouble croissant: il en venait à
+concevoir les doutes les plus forts sur la sincérité du gouvernement
+français, d'autant plus qu'il craignait maintenant que l'Empereur, en
+partant pour l'armée, ne se dérobât à toute reprise de discussion.
+
+Renonçant à la course précipitée que ne lui semblaient plus commander
+les dispositions de la Russie, Napoléon avait repris son projet
+d'acheminement graduel vers le Nord, par l'Allemagne, par Dresde, où il
+conduirait Marie-Louise à ses parents et convoquerait l'assemblée des
+souverains. Le temps que lui prendraient ces opérations, sa volonté
+d'arriver sur la Vistule et d'ouvrir la campagne en juin, ne lui
+permettaient guère de prolonger son séjour à Paris au delà du
+commencement de mai. Une seule considération le retenait encore: il ne
+voulait pas sortir de sa capitale le premier et attendait, pour partir,
+d'avoir appris que l'empereur Alexandre s'était rendu à Wilna et avait
+pris position à proximité de la frontière. En prévision de cette
+nouvelle, on procédait, au château de Saint-Cloud, aux préparatifs du
+grand déplacement, et ces dispositions, malgré le secret ordonné,
+commençaient à retentir au dehors.
+
+À mesure que le bruit du départ prend plus de consistance, Kourakine
+s'émeut davantage, sent mieux le besoin d'arracher une réponse. Le 6 mai
+au matin, n'y pouvant plus tenir, il se rend à l'hôtel des relations
+extérieures, rue du Bac, et n'est point reçu: il revient à quatre heures
+et demie, promène péniblement à travers les escaliers et les
+antichambres sa lourde impotence, force enfin la porte du ministre et le
+saisit.
+
+De nouveau, il se vit opposer une bonne grâce évasive: le duc lui avoua
+qu'il était encore sans ordres de l'Empereur, sans pouvoirs pour achever
+la négociation: mais, disait-il, pourquoi s'affecter si fort de ce
+retard, pourquoi tant d'alarmes?
+
+«Rien ne presse, ajoutait-il sur un ton de nonchalance, nous avons le
+temps et tous les moyens de nous entendre.» Doucement, il plaisantait
+l'ambassadeur sur son manque de sang-froid et tâchait de le
+tranquilliser. Embarrassé par ce flux de molles et caressantes paroles,
+Kourakine éprouvait de grandes difficultés à placer les véhémentes
+objurgations qu'il avait préparées: comment se fâcher avec un homme
+aussi poli? Il finit pourtant par exprimer, avec toute la force dont il
+était capable, l'étonnement profond où le jetait la quiétude du
+ministre: celui-ci ignorait-il l'extrême péril de la situation? Les
+troupes françaises continuaient d'avancer, les armées allaient se
+trouver en présence, et de ce contact naîtrait indubitablement la
+guerre, à moins qu'on n'y mît obstacle par un accord urgent. Erreur que
+tout cela, reprenait le duc avec une inaltérable sérénité: «nos troupes
+sont encore sur la Vistule, les vôtres n'ont pas dépassé leurs
+frontières.--Mais l'Empereur va partir.--Il est possible que le départ
+de l'Empereur ait lieu bientôt: mais l'époque n'en est pas encore
+fixée.»
+
+Kourakine releva avec terreur l'aveu du ministre: «Quand l'Empereur sera
+parti et que vous aurez également quitté Paris à sa suite, que les
+communications seront interrompues entre vous et moi, quel sera donc mon
+destin à Paris, et à quel avenir dois-je m'attendre?» Et l'angoisse se
+peignait sur ses traits.--«Vous êtes toujours dans vos inquiétudes,
+reprit le duc de Bassano. Rien n'est encore décidé. L'Empereur votre
+maître est à Pétersbourg, et ses troupes sont derrière les frontières.
+L'Empereur Napoléon est à Paris, et ses armées n'ont pas passé la
+Vistule. Il y a du temps et l'on pourra s'arranger.--Mais voilà plus
+d'une semaine que vous attendez les ordres de l'Empereur. Je ne puis
+rester dans une pareille incertitude sur vos réponses. Mettez-vous à ma
+place. Considérez les responsabilités majeures où je me trouve envers
+l'Empereur mon maître, envers ma patrie, envers le public éclairé et
+impartial de tous les pays, qui juge les événements politiques et la
+conduite de ceux qui y contribuent. Je ne puis me contenter de
+semblables délais, et surtout lorsque nous avons à prévenir une guerre
+tellement imminente. Quand verrez-vous donc l'Empereur?
+
+«--Demain, j'aurai avec lui un travail extraordinaire, avant et après le
+conseil des ministres.
+
+«--À quelle heure serez-vous de retour chez vous?
+
+«--Pas avant huit heures du soir.
+
+«--En ce cas, je ne pourrai vous voir demain, mais au moins ce sera,
+j'espère, après-demain jeudi.
+
+«--Non, ne venez pas jeudi. J'aurai ce jour-là mon travail ordinaire
+avec l'Empereur, et il y aura spectacle à Saint-Cloud, où le corps
+diplomatique sera invité.
+
+«--Ce sera donc vendredi, mais j'espère au moins que pour ce jour-là
+vous aurez vos ordres et que je pourrai enfin de mon côté vous produire
+mes deux projets de convention et d'armistice, que chaque jour je prends
+avec moi et qui sont déjà usés et troués dans ma poche... Donnez-moi des
+réponses sur les articles que je vous ai proposés, quelles qu'elles
+soient; mais que je puisse donner à ma cour un résultat quelconque de la
+communication que j'ai faite de ces articles.»
+
+Tout ce que put obtenir Kourakine, ce fut la promesse d'un nouvel
+entretien pour le vendredi 9 mai, sans l'annonce positive d'une réponse.
+
+Rentré chez lui, au sortir de cette décevante conférence, l'ambassadeur
+tomba dans un abîme de réflexions amères. Quand il se fut remémoré
+toutes les épreuves par lesquelles il avait passé depuis quinze jours,
+ses dernières illusions tombèrent. La lumière se fit pleinement dans son
+esprit: la mauvaise foi du cabinet français lui apparut insigne,
+évidente, palpable: il se sentit outrageusement joué, en présence de
+gens bien décidés à ne pas traiter, à cacher sous une ombre de
+négociation des projets d'attaque et de surprise.
+
+À cette constation désolante, d'autres causes s'ajoutèrent pour le
+pousser à bout. Depuis quelque temps, son séjour à Paris ne lui valait
+que mortifications. Il n'en avait pas fini avec les tracas que lui
+avaient causés l'intrigue de Tchernitchef et le procès de ses
+complices. Cette déplorable affaire avait une suite inattendue,
+indépendamment de son épilogue naturel. Le 1er mai, l'échafaud s'était
+dressé en place de Grève; Michel avait été conduit au supplice, et sa
+tête était tombée sous le couperet de la guillotine[495]. Saget avait
+subi en même temps sa peine infamante, mais cette double expiation
+n'avait point épuisé la colère du gouvernement impérial et suspendu ses
+rigueurs. Non seulement les deux acquittés, Salmon et Mosès, après un
+simulacre de mise en liberté, avaient été arrêtés à nouveau par mesure
+de haute police et réincarcérés comme prisonniers d'État, mais Wustinger
+avait éprouvé le même sort, malgré sa qualité d'employé à l'ambassade
+russe. Au sortir de l'audience où il avait figuré comme simple témoin,
+on l'avait relaxé d'abord et rendu à son maître; celui-ci s'était
+applaudi de cette réparation tardive, tout en s'étonnant un peu que
+Wustinger lui eût été renvoyé sans un mot d'excuse et que ce concierge
+intermittent eût reparu à l'hôtel Thélusson «comme tombé des nues[496]»;
+il s'apprêtait à le congédier par égard pour la France, lorsque la
+police lui avait épargné cette peine. Au bout de quelques jours,
+l'élargissement de Wustinger ne semblant pas compatible avec l'ordre
+public, il avait été ressaisi, enlevé par les agents en pleine rue de
+Bourgogne, remis en lieu sûr, et depuis lors Kourakine protestait en
+vain contre cette récidive dans l'arbitraire.
+
+[Note 495: _Journal de l'Empire_, n° du 2 mai 1812.]
+
+[Note 496: Note du 6 mai, archives des affaires étrangères, Russie,
+154.]
+
+De plus, par la faute du gouvernement français, il éprouvait maintenant
+des difficultés à remplir les devoirs les plus positifs de sa charge. On
+retardait ses courriers, c'est-à-dire l'expédition de ses rapports: il y
+avait, à n'en pas douter, un parti pris de l'isoler, de le mettre en
+état de blocus, afin qu'il ne pût signaler à son gouvernement la
+situation réelle et le manège perfide de la France. Enfin, chez toutes
+les personnes tenant à la cour, chez les ministres des puissances
+alliées à l'Empereur, il remarquait des allures plus qu'équivoques, une
+disposition à se cacher de lui, à lui faire mystère de tout. Le 30
+avril, à Saint-Cloud, il s'était rencontré à la table du duc de Frioul
+avec le prince de Schwartzenberg: en cette occasion, l'ambassadeur
+d'Autriche avait paru lui témoigner une ouverture de coeur qu'expliquait
+leur longue intimité; il n'avait jamais été plus prévenant, plus
+affectueux, et voici qu'au lendemain de ces effusions Kourakine
+apprenait le subit départ de Schwartzenberg, allant prendre le
+commandement du corps destiné à opérer contre la Russie. Tout le monde
+s'accordait donc à le duper, à le berner: c'était un mot d'ordre donné
+que de se faire un jouet de lui et de le tromper indignement. Alors,
+sous l'impression de ces trop légitimes griefs, sous le coup de
+multiples et cuisantes blessures, l'amour-propre exaspéré du pauvre
+homme se révolta, en même temps qu'un sentiment plus haut, la passion de
+venger son maître outragé en sa personne, envahissait son âme. La colère
+des faibles est souvent aveugle en ses mouvements et déconcertante par
+ses effets: celle de Kourakine le porta à un belliqueux coup de tête.
+Brusquement, le pusillanime vieillard se transforme en un foudre de
+guerre. Jusqu'alors, l'idée seule d'une rupture avec Napoléon le faisait
+trembler de tous ses membres: maintenant, c'est lui qui va la précipiter
+et pousser les choses à l'extrême.
+
+Le 7 mai, avant d'avoir revu le duc de Bassano, à la veille de la
+conférence promise, il lance une note enflammée: il y fait connaître que
+tout ajournement nouveau le mettra dans l'obligation de quitter Paris:
+en vue de cette éventualité, il réclame dès à présent ses
+passeports[497]. De sa propre initiative, il se résout à la démarche la
+plus grave dont un ambassadeur puisse assumer la responsabilité, à celle
+qui précède immédiatement et annonce le recours aux armes. Par un
+affolement subit et trop explicable, l'adversaire convaincu de la guerre
+se trouvait amené à la déclarer.
+
+[Note 497: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]
+
+Cette bombe éclatant à l'improviste avait de quoi troubler à l'égal les
+gouvernements français et russe dans leurs secrets calculs. La tactique
+d'Alexandre tendait à provoquer la guerre, sans la déclarer, et à faire
+prononcer par son adversaire l'irréparable signal. La démarche inopinée
+de Kourakine, dont le public comprendrait mal les motifs, risquait
+d'intervertir les rôles: elle ne pouvait que compromettre et mécontenter
+le Tsar. D'autre part, elle attaquait et mettait en péril tout le
+système de temporisation imaginé par l'empereur des Français. Si
+Napoléon avait rusé avec Kourakine au lieu de repousser franchement son
+ultimatum, c'était à seule fin de retarder l'instant où les prétentions
+apparaîtraient inconciliables et le conflit patent. Par malheur, en
+ménageant trop peu la dignité et la patience de Kourakine, en le
+soumettant à un régime vraiment intolérable, on s'était précipité dans
+l'inconvénient que l'on voulait éviter; tendue à l'excès, la corde avait
+cassé: on s'était attiré un acte qui consommait et signalait la rupture.
+Si Kourakine quittait Paris, l'empereur Alexandre aurait toutes raisons
+pour éconduire lui-même Narbonne, s'estimer en état de guerre, pousser
+ses troupes en avant et les jeter sur le pays compris entre le Niémen et
+la Vistule.
+
+Le seul moyen pour Napoléon d'obvier à ce danger était d'apaiser
+Kourakine, de l'amadouer, de lui faire rétracter sa demande de
+passeports. Quelque indispensable que fût ce travail, l'Empereur n'y
+pouvait procéder en personne. Il venait enfin d'apprendre qu'Alexandre
+avait quitté Pétersbourg pour Wilna, et cette résolution commandait la
+sienne. Il se décida à partir, en laissant derrière lui son ministre des
+relations extérieures pour faire entendre raison à Kourakine et l'amener
+à résipiscence.
+
+Le 5 mai, il s'était montré à l'Opéra, avec l'Impératrice; c'étaient ses
+adieux aux Parisiens, qui ne devaient plus le revoir triomphant et
+heureux. Le 9, de grand matin, le départ se fit de Saint-Cloud: dans la
+journée, des centaines, des milliers d'équipages sortirent bruyamment de
+Paris, s'empressant à la suite de Leurs Majestés et couvrant les routes.
+Pendant plusieurs jours, entre Paris et la frontière, la circulation est
+interrompue; tous les moyens ordinaires de transport sont monopolisés,
+tous les chevaux de poste réquisitionnés, un grand fracas met les
+populations en émoi: c'est l'Empereur qui passe, magnifiquement escorté.
+Mais il tient encore à faire croire qu'il entreprend un voyage de pur
+apparat et de convenance, doublé d'une tournée militaire. Le 10 mai, le
+_Moniteur_ publiait la note suivante, sous la date de la veille:
+«L'Empereur est parti aujourd'hui pour aller faire l'inspection de la
+Grande Armée, réunie sur la Vistule. Sa Majesté l'Impératrice
+accompagnera Sa Majesté jusqu'à Dresde, où elle espère jouir du bonheur
+de voir son auguste famille.» Napoléon partait officiellement pour
+Dresde, pour Varsovie, et subrepticement pour Moscou.
+
+L'entretien convenu entre Maret et Kourakine eut lieu peu d'heures après
+ce départ, dans la journée du 9. L'ambassadeur se présenta au
+rendez-vous affermi dans ses résolutions, fort de sa conscience en
+repos, mais le coeur navré de ce que le soin de sa dignité l'avait
+obligé à faire. En apercevant le duc: «Vous voyez, dit-il, à quoi vous
+m'avez réduit.» Et il rappela sa demande de passeports.--«Mais comment,
+interrompit le ministre, avez-vous pu prendre une résolution aussi
+précipitée, une résolution qui entraîne sur vous la responsabilité de la
+guerre? Avez-vous eu pour cela des ordres de l'Empereur votre
+maître?--Non, je n'ai pu les avoir. L'Empereur mon maître ne pouvait
+prévoir ni supposer tout ce qui m'est arrivé et ces retards de plus de
+quinze jours que vous avez laissés s'écouler sans répondre aux
+communications dont j'étais chargé.» Alors, en termes tour à tour
+affectueux et sévères, le duc essaya de le raisonner, de le sermonner,
+de lui faire comprendre la redoutable portée de son acte. La guerre
+était possible, disait-il, mais non certaine; il le savait mieux que
+personne, comme ministre et confident de l'Empereur, et c'était au
+moment où l'on pouvait conserver les plus sérieuses espérances de paix
+que l'ambassadeur de Russie prenait sur lui de les anéantir d'un trait
+de plume. Avait-il donc songé, cet ambassadeur si bien intentionné
+jusqu'alors, au poids dont il allait charger sa conscience, aux
+reproches que seraient en droit de lui adresser son souverain, son pays,
+l'Europe, l'humanité? Ces réflexions, Kourakine se les était faites et
+avait passé outre; néanmoins, à l'aspect des effrayantes perspectives
+que son interlocuteur déployait à ses yeux, le sentiment de sa
+responsabilité l'étreignit davantage et l'accabla. Ce surcroît d'épreuve
+excédait ses forces: sa face s'empourpra, des sanglots lui montèrent à
+la gorge, et il fondit en larmes[498].
+
+[Note 498: Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, en date du 10 mai.
+Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]
+
+Le duc, témoin impassible de cette explosion, se préparait à en
+profiter, lorsque Kourakine, par un suprême effort de volonté, se roidit
+contre son émotion et se ressaisit. Il refusa de retirer sa demande de
+passeports à moins que la France ne rompît un injurieux silence.
+Récapitulant ses griefs, énumérant ses sujets de plainte, il serrait le
+duc entre les deux termes de cette alternative: répondre à ses notes ou
+le laisser partir.
+
+Si infranchissable que parût le cercle où le ministre français se voyait
+enfermé, il trouva moyen d'en sortir, découvrit une échappatoire. Il se
+montra prêt à discuter enfin l'arrangement. Seulement, avant de répondre
+sur le fond, il souleva une difficulté de forme, posa une question
+préalable: Vous offrez, dit-il à Kourakine, de signer un accord sur les
+bases proposées par la Russie? Soit; l'Empereur ne s'y refuse point.
+Mettons-nous donc à l'oeuvre, entrons en matière, et avant tout, pour
+faire bonne et valable besogne, remplissons les formalités qu'exige en
+pareil cas la procédure diplomatique. La première et la plus
+essentielle, entre négociateurs prêts à s'aboucher, est de se
+communiquer respectivement leurs pouvoirs. Êtes-vous muni d'un acte
+authentique et spécial qui vous autorise à conclure et signer un
+arrangement? En ce cas, veuillez exhiber et me communiquer ces pouvoirs.
+
+Kourakine dut confesser qu'il ne les possédait point: le duc s'en
+doutait et prenait sciemment son adversaire au dépourvu. La cour de
+Russie avait si peu la pensée de traiter sérieusement, elle avait si peu
+prévu l'acceptation de ses exigences qu'elle avait négligé de conférer à
+son représentant les pouvoirs nécessaires pour passer un acte qui
+constaterait l'entente: elle s'était bornée à lui en annoncer
+l'expédition ultérieure et éventuelle. La manoeuvre du gouvernement
+français était donc habilement conçue et dégageait sa position. On lui
+reprochait un défaut de sincérité; il ripostait en obligeant Kourakine à
+découvrir chez son propre cabinet un manque de bonne foi ou tout au
+moins d'empressement.
+
+À la vérité, Kourakine pouvait répondre--et il ne s'en fit pas faute dès
+qu'il fut revenu de la stupéfaction où l'avait jeté cette diversion
+inopinée--que son caractère d'ambassadeur lui donnait essentiellement
+qualité pour recevoir et constater l'adhésion de la France aux bases
+proposées. S'il n'était point investi des pouvoirs nécessaires pour
+signer un contrat en forme, il s'offrait quand même à le passer.
+Supposant malgré tout la bonne foi de son gouvernement, jugeant les
+autres d'après lui-même, il ne mettait pas en doute et garantissait
+l'approbation de son maître. Toujours sincère, émouvant à force
+d'honnêteté, il supplia, il adjura le duc, avec l'accent d'une
+conviction profonde, de ne plus s'arrêter à de misérables arguties, à de
+dangereuses chicanes: «Puisqu'il en est temps encore, disait-il, ne
+perdons pas un instant; négocions à fond et franchement; arrêtons un
+projet d'arrangement, et je signerai sous réserve d'une ratification qui
+viendra sûrement: en agissant ainsi, nous aurons bien servi nos maîtres
+et nos pays.--Non pas, reprenait le duc, nous ne serions pas à deux de
+jeu. J'ai mes pleins pouvoirs, vous n'avez pas les vôtres. Plus d'une
+année nous avons demandé que vous en fussiez revêtu. Avant que vous le
+soyez, comment voulez-vous que je puisse négocier avec vous? Je ne puis
+nullement accéder à ce mode de procéder.» Et tenant tout en suspens, il
+rejetait sur la Russie la responsabilité des retards dont se plaignait
+l'ambassadeur, déniait à celui-ci le droit de s'en offusquer et de
+réclamer ses passeports.
+
+Cette controverse occupa la journée du 10 mai. Le soir, désespérant de
+vaincre un parti pris de déloyauté, revenant à l'idée de trancher dans
+le vif, Kourakine se jura de retourner le lendemain chez le ministre, à
+seule fin de rompre définitivement et d'exiger ses passeports. La nuit
+passa sur cette résolution sans la changer. Au matin, Kourakine se
+préparait à prendre pour la dernière fois le chemin de l'hôtel de la rue
+du Bac, lorsqu'il apprit par un billet assez embarrassé du ministre que
+celui-ci avait quitté Paris dans la nuit pour rejoindre l'Empereur.
+Après avoir opposé une fin de non-recevoir qui lui avait permis d'éluder
+à la fois une réponse à l'ultimatum et la remise des passeports, le duc
+avait jugé opportun de se soustraire par un départ à de nouvelles
+réquisitions: entre l'ambassadeur et lui, il était en train de mettre
+deux cents lieues de pays. Et Kourakine restait en face du vide,
+désorienté, accablé, une fois de plus mystifié, mais placé dans
+l'impossibilité de se venger par le coup d'éclat qu'il méditait, car
+l'éloignement allait permettre à l'Empereur de lui faire attendre
+indéfiniment son congé et les moyens matériels de partir. Pour le
+moment, il se voyait condamné à rester, rivé à son poste, ambassadeur
+malgré lui. Il prit la résolution d'abriter son chagrin et ses
+humiliations dans une maison de plaisance qu'il avait louée pour la
+belle saison: au lieu de partir pour la Russie, il partit pour la
+campagne. Établi au pavillon de Coislin, près de Saint-Cloud, il
+apercevait de ses fenêtres l'impériale résidence où il avait été comblé
+naguère de distinctions et d'honneurs, et une profonde mélancolie
+s'emparait de lui lorsqu'il comparait à ce triomphant passé sa détresse
+actuelle[499].
+
+[Note 499: Voy. aux archives des affaires étrangères ses lettres
+particulières au duc de Bassano.]
+
+À travers de multiples péripéties, Napoléon était parvenu à ses fins. Il
+retardait le dénouement de la crise, sans chercher à le modifier: il
+comprimait le cours des événements, se réservant de le déchaîner à son
+heure. En retenant Kourakine, il sauvait l'apparence de la paix: il
+rendait possible l'accalmie momentanée qu'il espérait créer par l'envoi
+de Narbonne: tandis qu'il s'essayait à renouer en Russie le fil de la
+négociation, il l'empêchait de se briser à Paris: il évitait que le fait
+brutal et matériel de la rupture n'éclatât derrière lui, dans son dos,
+tandis qu'il irait tenir à Dresde de solennelles assises, recevoir
+l'hommage et le serment des rois, et gagnerait à pas comptés les
+frontières de la Russie. Pour obtenir ce résultat, aucun scrupule ne
+l'avait arrêté: artifices, caresses, violences, procédés despotiques et
+raffinements de duplicité, tous les moyens lui avaient été bons: jamais
+le jeu compliqué de la diplomatie, ses roueries et ses petites habiletés
+ne s'étaient plus bizarrement enchevêtrés aux conceptions d'une
+politique effrénée qui avait entrepris encore une fois de bouleverser
+l'Europe et de la remanier à jour fixe.
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+DRESDE.
+
+
+À travers l'Allemagne.--Arrivée à Dresde.--Installation de
+l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La
+reine de Westphalie.--Arrivée de l'empereur et de l'impératrice
+d'Autriche.--Belle-mère et belle-fille.--Fête du 19 avril.--Aspect de
+Dresde pendant le congrès.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au
+travail.--Lettre de Kourakine réclamant à nouveau ses
+passeports.--Manoeuvre de la dernière heure.--Ordre expédié à Lauriston
+de se rendre à Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La
+journée des souverains à Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette
+de l'Impératrice.--L'après-midi.--Goûts et occupations de l'empereur
+François.--Le dîner.--Cérémonial napoléonien.--Napoléon et Louis
+XVI.--La soirée.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie
+des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de
+Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec
+l'empereur François.--Il se met en frais de galanterie auprès de
+l'impératrice d'Autriche et ne réussit pas à la gagner.--Intimité
+apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napoléon comparé
+au soleil.--Le roi de Prusse.--Le _Kronprinz_.--Hiérarchie établie entre
+les souverains.--Concours de bassesses.--Apogée de la puissance
+impériale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napoléon se montre
+davantage en public; promenade à cheval autour de Dresde.--Visite à
+l'église Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une église catholique de
+Lithuanie.--La veillée des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de
+sa mission.--Explosion printanière; approche de la saison favorable aux
+hostilités.--Dernier appel à la Suède et à la Turquie.--Napoléon décide
+de soulever la Pologne.--Il songe à Talleyrand pour l'ambassade de
+Varsovie; raisons qui le portent à ce choix, incidents qui l'y font
+renoncer.--Nouvelle disgrâce de Talleyrand.--L'abbé de Pradt.--Choix
+funeste.--Objets proposés au zèle de l'ambassadeur.--Napoléon cherche à
+gagner encore quelques jours.--Son départ de Dresde.--L'assemblée des
+souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif
+et caractère de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il
+s'efforce de ménager un accord entre la Russie et la Porte.--Congrès et
+traité de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral
+Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espère
+ébranler le monde slave et le précipiter sur l'Illyrie et l'Italie
+françaises.--L'idée des nationalités se retourne contre la
+France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicité de la Prusse et des
+cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements
+de Jérôme-Napoléon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de
+Sémonville.--Parmi les Français, les grands se lassent et s'inquiètent:
+la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un
+soldat.--L'armée croit aller aux Indes.
+
+
+
+I
+
+Pour aller à Dresde, l'Empereur et l'Impératrice prirent par Châlons et
+Metz, franchirent le Rhin à Mayence, puis, se détournant légèrement vers
+le sud, passèrent à proximité du Wurtemberg et de la Bavière. Sur tout
+leur parcours, l'Allemagne avait échelonné des princes, courbés dans une
+attitude d'adoration. On trouva à Mayence ceux d'Anhalt et de
+Hesse-Darmstadt; à Wurtzbourg, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de
+Bade obtinrent quelques instants d'entretien; à Bamberg, pendant qu'on
+relayait, les ducs Guillaume et Pie de Bavière présentèrent leurs
+hommages. Napoléon voyageait avec le faste et l'appareil d'un potentat
+d'Asie; des populations entières avaient été réquisitionnées pour
+aplanir devant lui et réparer la route; pendant la nuit, de grands
+bûchers, dressés de place en place, s'allumaient à mesure qu'avançaient
+les voitures impériales et répandaient sur leur passage une clarté
+d'incendie.
+
+Comme la longueur des étapes se réglait d'après les convenances et la
+santé de l'Impératrice, le jour de l'arrivée à Dresde n'avait pu être
+rigoureusement fixé. Cette incertitude troublait fort le roi et la reine
+de Saxe, qui craignaient d'être surpris par leur visiteur et de ne
+pouvoir à temps se porter à sa rencontre. Le 15 mai, ils prirent le
+parti de s'établir dans la petite ville de Freyberg, située à huit
+lieues en avant de Dresde[500]. Le soir venu, le Roi ne voulait point se
+coucher; pour le décider à prendre un peu de repos, il fallut que son
+ministre des affaires étrangères, le baron de Senft, passât la nuit sur
+une haise à l'entrée de son appartement, prêt à l'avertir au premier
+signal[501]. Pourtant, la nuit, puis la matinée du lendemain,
+s'écoulèrent sans alerte; dans l'après-midi seulement, les équipages
+impériaux furent annoncés et presque aussitôt arrivèrent. Après de
+rapides effusions, les deux cours se confondirent; Français et Saxons se
+répartirent côte à côte dans les mêmes voitures, la course fut reprise,
+et l'entrée à Dresde se fit le soir même, aux flambeaux, au son de
+toutes les cloches, au bruit des salves d'artillerie dont les montagnes
+d'alentour se renvoyaient les échos en interminables roulements.
+
+[Note 500: Serra, ministre de France à Dresde, à Maret, 15 mai
+1812.]
+
+[Note 501: _Mémoires du comte de Senft-Pilsach_, ministre des
+affaires étrangères de Saxe, p. 106.]
+
+L'Empereur fut conduit au château royal, à la Résidence, comme disent
+les Allemands: là, tous les princes de la famille de Saxe se trouvèrent
+réunis pour lui souhaiter la bienvenue. Sur l'escalier d'honneur, des
+gardes suisses faisaient la haie, armés de hallebardes, portant le
+tricorne à plume blanche et la perruque à trois marteaux, tout habillés
+de taffetas jaune et violet. Cette tenue plus galante que martiale fit
+sourire nos jeunes officiers, qui trouvèrent aux gardes de Sa Majesté
+Saxonne un air de «scaramouches[502]». À travers ce décor, l'Empereur
+fut conduit aux appartements qui lui avaient été réservés, les plus
+beaux, les plus vastes du palais, ceux qu'avait naguère habités et
+embellis Auguste II, l'électeur-roi de fastueuse mémoire.
+
+[Note 502: _Journal du maréchal de Castellane_, I, 92.]
+
+Le lendemain, on chanta un _Te Deum_ solennel pour remercier le ciel de
+sa venue: il y eut présentation de la cour et du corps diplomatique. Le
+ministre de Russie, M. de Kanikof, parut avec ses collègues: comme
+l'Empereur l'accueillit bien et affecta même de le distinguer, quelques
+assistants y virent un symptôme de paix; d'autres, plus avisés, dirent
+que le conquérant, tout en se préparant à l'attaque, rentrait encore ses
+griffes et «faisait patte de velours[503]».
+
+[Note 503: Sur le détail des journées à Dresde, nous avons pu
+consulter le _Journal inédit_ du grand maître de la cour de Saxe, que M.
+Frédéric Masson a bien voulu nous communiquer.]
+
+Dans la même journée, l'Empereur revit ses hôtes saxons et put les
+observer de plus près. Il retrouva le Roi tel qu'il l'avait connu à
+Dresde en 1807, à Paris en 1809, c'est-à-dire parfaitement docile, plein
+de prévenances, et leur intimité sembla tout de suite reprendre et se
+fortifier. À vrai dire, il eût été difficile de découvrir la moindre
+affinité de caractère entre le violent empereur et le monarque pacifique
+qui le recevait à Dresde. Paternel et digne, bienveillant sans
+familiarité, Frédéric-Auguste s'était concilié à la fois le respect et
+l'affection de ses peuples; n'ambitionnant point d'autre gloire, il se
+fût contenté de régner en paix sur des sujets faciles à gouverner. Il se
+déchargeait volontiers du poids des affaires sur un favori doux et âgé
+comme lui, le comte Marcolini; son bonheur eût été de se livrer sans
+contrainte aux exercices d'une dévotion minutieuse, entremêlés de
+quelques distractions idylliques et champêtres[504]. Mais il avait
+compris que la sécurité et l'avenir de son État étaient au prix d'un
+accord étroit avec le dominateur de l'Allemagne; il l'avait donc choisi
+pour inspirateur et pour guide, et, sans l'interroger, sans chercher à
+pénétrer ses projets, suivait en tout ses impulsions avec une déférence
+discrète.
+
+[Note 504: Il écrivait à Marcolini, au cours d'un voyage: «J'ai été
+régalé du matin au soir par le chant des rossignols. Ils abondent, même
+dans les plus misérables villages. Ils seraient bien mieux placés dans
+mon jardin de Pillnitz, où vous savez que nous n'avons jamais pu en
+établir.» Bourgoing, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 mai 1811.]
+
+La Reine, d'un physique disgracieux et de réputation équivoque, aidait
+son mari à organiser les réceptions, les fêtes, et n'y apportait par
+elle-même aucun agrément. Les princes frères du Roi, tout entiers à leur
+famille, à leurs pratiques de piété, à leurs jardins, offraient le
+modèle des vertus privées, sans aucune des qualités qu'eût exigées leur
+rang; Napoléon les jugea du premier coup indignes de l'occuper: il se
+borna à leur faire passer la parade, pour ainsi dire, et à leur adresser
+quelques questions sur le degré d'avancement de leur instruction
+militaire[505]. Quant aux autres membres de la cour, il les trouva
+pleins d'une admiration craintive, empressés à lui faire fête autant que
+le leur permettaient des ressources assez bornées.
+
+[Note 505: _Mémoires de Senft_, 172.]
+
+Foncièrement attachés au passé, dont ils gardaient l'esprit, les usages
+et la politesse, les Saxons cédaient néanmoins aux circonstances, se
+livraient au glorieux parvenu sans l'aimer et se laissaient entraîner
+par lui, avec quelque effarement, dans un tourbillon d'occupations et de
+plaisirs qui dérangeait leurs habitudes tranquilles. Dans ce monde d'un
+autre âge, aux tons effacés, aux nuances discrètes et fanées, Napoléon
+allait trancher plus que partout ailleurs par l'exubérance de son génie,
+l'éclat cru de son esprit et de son langage, son luxe flambant et neuf.
+
+Il avait accepté l'hospitalité des souverains saxons, mais il voulait
+être chez lui dans leur palais, y tenir maison et table ouverte. C'était
+une cour entière qu'il avait emmenée, les principaux dignitaires de son
+état-major, sa maison militaire, un service complet de chambellans,
+d'écuyers et de pages, un préfet du palais, et de plus l'accompagnement
+ordinaire de l'Impératrice aux jours de solennité, grande maîtresse et
+grand chambellan, premier écuyer, chevalier d'honneur, trois
+chambellans, trois écuyers, trois dames du palais. Les noms les plus
+illustres de l'ancienne et de la nouvelle France figuraient ensemble
+dans ce cortège, un Turenne, un Noailles, un Montesquiou, à côté d'une
+Montebello. En même temps, se faisant suivre d'un personnel démesurément
+nombreux, de tout un service d'appartement et de bouche, l'Empereur
+avait ordonné de transporter à Dresde son argenterie, le splendide écrin
+de l'Impératrice, les joyaux de la couronne, tout ce qui pouvait
+rehausser matériellement et parer le rang suprême. Dans son nouveau
+séjour, il voulait devenir le centre rayonnant vers lequel se
+tourneraient tous les regards, toutes les curiosités, et faire lui-même
+les honneurs de Dresde aux princes étrangers qu'il y avait conviés en
+foule.
+
+Les princes de la Confédération du Rhin commençaient à se présenter, à
+se succéder dans un interminable défilé. Dès le matin du 17, on avait vu
+arriver ceux de Weymar, de Cobourg, de Mecklembourg, et le grand-duc de
+Wurtzbourg, primat de la Confédération. Dans la soirée, la cour de Saxe
+eut à recevoir la reine Catherine de Westphalie, appelée par invitation
+spéciale de l'Empereur. Napoléon avait pris en affection cette princesse
+si charmante, si vivante, qui aimait si franchement son mari et faisait
+une heureuse exception par ses allures prime-sautières, par la sincérité
+de ses sentiments, dans le milieu compassé des cours: l'attention qu'il
+avait eue de la mander frappait d'autant plus qu'il avait écarté de la
+réunion, avec un soin rigoureux, les autres membres de sa famille.
+
+Eugène avait traversé Dresde peu de jours auparavant, mais n'avait fait
+qu'y paraître et y plaire: il avait reçu ordre de rejoindre ses troupes
+au plus vite. Jérôme n'avait pas eu permission de quitter son quartier
+général. Pour Murat, la prohibition avait été plus nette encore et plus
+sensible. Bien que le roi de Naples, arrivant d'Italie, semblât
+naturellement appelé à passer par la Saxe pour se rendre en Pologne,
+l'Empereur lui avait imposé un itinéraire dont le tracé aboutissait
+directement à Dantzick et s'éloignait de la capitale saxonne. À
+l'entendre, s'il avait agi de la sorte, c'était par égard pour son
+beau-père: l'empereur d'Autriche regrettait toujours ses possessions
+d'Italie: la vue d'un prince établi en ce pays par nos armes pourrait
+affliger ses yeux: pourquoi lui gâter la joie qu'il éprouverait à revoir
+sa fille? Dans la réalité, le motif de l'exclusion était tout autre, et
+Napoléon ne se privait pas de l'indiquer à ses familiers, lorsqu'il
+voulait être franc. Tel qu'il connaissait Murat, il jugeait dangereux
+pour ce roi de promotion récente tout contact avec des souverains
+d'ancienne souche et particulièrement avec la maison d'Autriche: «Sa
+tête va tourner, disait-il, si l'empereur François lui adresse quelques
+paroles aimables[506].» Ravi de ces avances, flatté dans sa vanité de se
+voir recherché par le descendant de quarante-deux empereurs, Murat se
+laisserait aller sans doute, avec l'intempérance habituelle de sa
+langue, à des confidences compromettantes, à des propos qui
+l'engageraient: ainsi se créerait entre l'Autriche, aspirant au fond à
+rentrer en Italie, et Murat, aspirant à s'y faire une position
+indépendante, une intelligence suspecte, que Napoléon tenait
+essentiellement à empêcher. Se défiant à l'égal des souverains qu'il
+avait placés sur le trône et de ceux qu'il y avait laissés, il
+n'admettait pas que trop d'intimité s'établît entre les uns et les
+autres.
+
+[Note 506: _Documents inédits_.]
+
+L'empereur et l'impératrice d'Autriche arrivèrent dans l'après-midi du
+19 et reçurent les mêmes honneurs que Napoléon lui-même, avec cette
+différence que le couple saxon ne se porta point au-devant d'eux.
+Établis au palais, ils se préparaient à visiter l'empereur des Français,
+quand celui-ci, les prévenant, se fit annoncer. Quelques instants après,
+il arrivait avec Marie-Louise, avec toute sa suite, et les deux cours se
+trouvèrent en présence.
+
+Cette première entrevue fut cérémonieuse et guindée. Embarrassé et
+gauche, conscient de son infériorité, François Ier restait sur la
+réserve et ne s'attendrit qu'en recevant dans ses bras celle qu'il
+nommait «sa chère Louise». L'air de santé et de bonheur qui brillait sur
+les traits de Marie-Louise parut causer à l'impératrice autrichienne
+plus de surprise que de satisfaction. Cette princesse s'était préparée à
+s'apitoyer sur le sort de sa belle-fille, mariée au despote exécré, et
+éprouvait une déception à ne pouvoir la plaindre. Quant à Napoléon, il
+constata avec désappointement que les souverains autrichiens ne
+s'étaient fait accompagner d'aucun de leurs proches. Il eût aimé, durant
+son séjour en Saxe, à marcher environné d'un cortège d'archiducs; il
+avait fait exprimer à Vienne le plaisir qu'aurait Marie-Louise à se
+retrouver avec ses frères et regretta qu'on eût négligé d'obtempérer à
+ce voeu. Il marqua surtout quelque étonnement de ne pas voir l'héritier
+présomptif de la couronne, l'archiduc Ferdinand, et comme sa belle-mère
+s'excusait de ne l'avoir point amené en alléguant les seize ans du jeune
+prince, sa timidité d'adolescent craintif et un peu sauvage, son
+éloignement pour le monde: «Vous n'avez qu'à me le donner pendant un an,
+dit vivement l'Empereur, et vous verrez comme je vous le
+dégourdirai[507].»
+
+[Note 507: Bulletin transmis de Vienne le 3 juillet par le
+secrétaire d'ambassade La Blanche. Tous les échos de l'entrevue
+retentissaient à Vienne.]
+
+Le soir, il y eut par extraordinaire grand couvert chez le roi de Saxe:
+pour cette fois, Napoléon avait voulu laisser à ses hôtes le plaisir de
+recevoir à leur table et de fêter les souverains. Après le repas, servi
+par les grands officiers de la couronne de Saxe, l'illustre assemblée se
+rendit dans les appartements de la Reine, et là, se groupant autour des
+fenêtres ouvertes, qui donnaient sur l'Elbe, put contempler le spectacle
+de Dresde illuminée. Formée de pylônes et d'arcs resplendissants,
+l'illumination couvrait l'esplanade située au devant du château et
+prolongeait sur le beau pont qui vient y aboutir une flamboyante allée.
+Un peu plus loin, un pont de radeaux, établi pour la circonstance,
+offrait une décoration non moins brillante, qui se reflétait sur le
+fleuve et semblait poser à la surface des eaux une autre ligne de feux,
+d'un éclat discret et pâli. Sur les quais, sur les terrasses, la foule
+se pressait pour jouir du spectacle, et de la ville entière, où les rues
+illuminées traçaient de clairs sillons, montait un bruit de peuple en
+fête[508].
+
+[Note 508: _Gazette universelle_ d'Augsbourg, 29 mai. _Journal de
+l'Empire_, 2 juin.]
+
+Depuis l'arrivée des souverains, la charmante capitale de la Saxe ne se
+reconnaissait plus. D'ordinaire, l'aspect en était calme et reposant;
+dans les rues s'ouvrant sur de fraîches perspectives de verdure et de
+montagnes, peu de monde, point de voitures: des chaises à porteurs,
+doucement balancées, où se laissaient entrevoir les dames de la ville,
+poudrées et attifées à la mode d'autrefois: le dimanche, pour égayer ces
+solitudes, des choeurs d'écoliers en manteau court, chantant des
+cantiques[509]. En ce lieu privilégié de la nature, embelli par l'art, à
+peu près épargné par la guerre, la vie était oisive et molle, les moeurs
+retardaient sur le siècle, Dresde avait eu pourtant cette année même sa
+révolution: dans la toilette d'apparat des femmes, le manteau de cour
+avait remplacé les paniers[510]: à cela près, on se serait cru de
+cinquante ans en arrière, et le style ancien des monuments, leur grâce
+vieillie, les courbes onduleuses de leurs lignes, la profusion
+d'ornements en rocaille qui s'enroulaient sur leurs façades,
+complétaient l'illusion. Et voici que Napoléon avait choisi cette ville
+pour y donner l'une de ces pompeuses représentations qu'il excellait à
+monter, pour y jeter une invasion de magnificences, un monde d'étrangers
+de tout ordre, de tout rang et de tout pays.
+
+[Note 509: _Journal de Castellane_, I, 95.]
+
+[Note 510: _Id._]
+
+Peu de troupes, à la vérité: nos colonnes côtoyaient Dresde sans y
+entrer: l'Empereur lui avait épargné le fardeau de trop nombreux
+passages: seuls, quelques détachements de la Garde promenaient par les
+rues leur air vainqueur et leur splendide tenue, fraternisant avec les
+beaux grenadiers de Saxe, en habit rouge à revers jaunes. Mais le fracas
+des entrées, les chaises de poste roulant sur le pavé et amenant
+d'insignes personnages, les carrosses dorés sortant pour les visites de
+cérémonie, l'affluence et le luxe des équipages, des costumes, des
+livrées, mettaient partout un tumulte et un éblouissement: c'étaient des
+arrivées à sensation se succédant à toute heure, le comte de Metternich
+prenant les devants sur ses maîtres, le prince de Hatzfeldt se
+présentant comme envoyé extraordinaire de Prusse et sollicitant pour le
+Roi la permission de venir, le duc de Bassano prenant possession de
+l'hôtel Salmour avec sa chancellerie, le prince de Neufchâtel
+établissant au palais Brühl les bureaux de la Grande Armée: sur les pas
+de ces puissants, une irruption de suivants, de commis, de solliciteurs,
+encombrant les antichambres, campant sur les escaliers: Dresde en proie
+à une cohue affairée et brillante: un grand gouvernement et trois ou
+quatre cours s'installant, s'entassant dans la calme cité.
+
+Que de bruit, d'agitation, de mouvement! Partout des apprêts de fête:
+dans les rues, sur les places, des décorations s'élevant à la hâte: six
+cents ouvriers appropriant la salle de l'Opéra italien à une
+représentation de gala; et dominant le bruit de ces préparatifs,
+dominant le bourdonnement des foules, retentissant à toute heure, la
+voix du canon; cent coups pour l'arrivée de Leurs Majestés
+Autrichiennes, cent coups au commencement du _Te Deum_ et encore trois
+salves de douze coups pour marquer les différentes phases de la
+cérémonie, pendant que les gardes saxonnes, rangées autour de l'église,
+exécutaient des feux de mousqueterie. Enfiévré par ce fracas, par
+l'éclat et la diversité des spectacles, le peuple emplissait les rues,
+se déplaçait par brusques oscillations, suivant qu'un objet nouveau
+attirait ou détournait son attention. Il s'amassait aux abords des
+palais, dès qu'un mouvement dans les cours, un signe quelconque semblait
+annoncer la sortie ou la rentrée d'un cortège et promettre la vue des
+grands de ce monde. Parfois cette attente n'était pas déçue: par les
+grilles ouvertes de la Résidence, une élégante calèche sortait, précédée
+de piqueurs, enveloppée de gardes; elle menait à la promenade les deux
+impératrices, les deux Marie-Louise, la belle-fille et la belle-mère,
+affectant un touchant accord: la première épanouie et radieuse, la
+seconde gracieuse et frêle, dissimulant sous un costume hongrois, à plis
+bouffants et épais brandebourgs, la maigreur de sa taille et son buste
+émacié. La foule regardait passer avec ravissement ces souriantes
+visions, sans que sa curiosité en fût pleinement satisfaite. On
+cherchait des yeux, on désirait voir l'être extraordinaire qui était
+l'âme de tous ces mouvements. Mais l'Empereur jusqu'à présent ne se
+montrait guère en public; comme s'il eût voulu laisser à la réunion un
+caractère d'intimité presque familiale, il vivait avec ses hôtes ou se
+tenait enfermé dans ses appartements: on le disait absorbé par un labeur
+incessant, en train de préparer avec ses ministres et ses alliés les
+destinées de l'Europe: «Sa Majesté, écrivait une correspondance de
+Dresde, paraît extrêmement occupée[511].»
+
+[Note 511: Passage cité par le _Journal de l'Empire_, n° du 31 mai.]
+
+En effet, Napoléon s'était remis tout de suite à sa besogne de souverain
+et de généralissime. Affermissant la Grande Armée sur la Vistule,
+pressant l'arrivée des effectifs retardataires, il travaillait surtout à
+organiser l'armée de seconde ligne, celle qui devait garder l'Allemagne
+et fournir des renforts à l'invasion; il déterminait le nombre, la
+composition, l'emplacement des corps. En même temps, il stimulait son
+ministre des relations extérieures à surveiller le fonctionnement de nos
+alliances, à conclure celles qui n'étaient pas encore formées, à
+regagner le temps perdu auprès de la Suède et de la Turquie. Dès que
+Berthier l'avait quitté, après lui avoir demandé des centaines de
+signatures, le duc de Bassano se présentait et lui apportait des lettres
+d'ambassadeurs, des rapports diplomatiques, des bulletins de
+renseignements arrivés de toutes les parties de l'Europe.
+
+Une de ces pièces attira l'attention de l'Empereur et le contraria. Par
+lettre en date du 11 mai, Kourakine renouvelait en termes pressants sa
+demande de passeports et n'admettait point que le gouvernement français
+se fût soustrait, par un départ impromptu, au devoir de lui
+répondre[512]. Napoléon ne jugeait nullement le moment venu d'acquiescer
+à sa requête. Afin de tromper l'impatience du vieux prince, il se borne
+à lui faire expédier des passeports pour quelques membres de sa maison
+et «pour ses enfants naturels», non pour lui-même. Puis, un peu ému de
+ces instances persécutrices, il se retourne vers Alexandre et essaye
+encore une fois de parlementer, dans sa préoccupation constante
+d'endormir et d'immobiliser la Russie. Tel avait été, on ne l'a pas
+oublié, l'objet de la mission confiée à Narbonne. À l'heure qu'il est,
+cet aide de camp doit être arrivé à Wilna, mais il n'a pas encore donné
+de ses nouvelles. On ignore s'il a été reçu par l'empereur Alexandre,
+s'il a réussi à faire renaître dans l'esprit de ce prince un fallacieux
+espoir de paix. Pour le cas où cette démarche ne suffirait point,
+Napoléon se décide à la doubler par une autre: c'est la quatrième qu'il
+tente dans le même but depuis le commencement de l'année. Après avoir
+employé d'abord Lauriston, c'est-à-dire son ambassadeur en titre, après
+avoir eu recours ensuite à Tchernitchef, en troisième lieu à Narbonne,
+il revient à Lauriston, à la voie ordinaire et officielle.
+
+[Note 512: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]
+
+Le 20 mai, un courrier part de Dresde à destination de Pétersbourg, avec
+une longue dépêche pour l'ambassadeur. Au reçu de ce message, M. de
+Lauriston demandera à l'office russe des affaires étrangères les moyens
+de se rendre au quartier général du Tsar, pour lequel il se dira porteur
+de communications graves et urgentes. Si ce recours direct au souverain,
+qui est presque de droit pour un ambassadeur, ne lui est pas accordé, il
+prendra acte du refus et attendra de nouvelles directions. Si sa demande
+est accueillie, il partira sur-le-champ pour Wilna et y entamera un
+dernier semblant de négociation. Le terrain sur lequel il doit se placer
+lui est soigneusement indiqué. À cet instant, Napoléon ne peut plus
+feindre d'ignorer l'ultimatum blessant d'Alexandre, vu le temps écoulé
+depuis l'envoi de cette pièce. Il affecte seulement de croire que les
+prétentions de la Russie lui ont été inexactement transmises, que
+Kourakine a dénaturé la pensée de sa cour en lui donnant une forme
+comminatoire, qu'il a été au delà de ses instructions en demandant ses
+passeports; ce sont les bévues de cet ambassadeur «honnête homme, mais
+trop borné[513]», qui ont créé un dangereux malentendu. Lauriston devra
+demander des explications, sans insister pour qu'elles soient trop
+nettes: il dira surtout qu'un accommodement reste possible, que tout
+peut s'arranger encore, pourvu qu'on y mette un peu de bonne volonté; en
+conséquence, la Russie doit s'abstenir de tout acte irrévocable et
+précipité. Par cette manoeuvre de la dernière heure, Napoléon gagnerait
+plus sûrement quelques semaines, le temps d'atteindre l'époque où les
+progrès de la végétation dans le Nord lui donneraient licence d'entrer
+en campagne, le temps aussi d'organiser et de présider sa cour de
+souverains.
+
+[Note 513: Paroles de Napoléon dans ses entretiens ultérieurs avec
+Balachof, citées par Tatistchef, 595.]
+
+
+
+II
+
+Il avait réglé sa vie à Dresde suivant un mode pompeux et strict. Le
+matin, à neuf heures, il tenait d'ordinaire un lever; les princes
+allemands y faisaient assidûment acte de présence et venaient à l'ordre.
+L'Empereur passait ensuite chez l'Impératrice et assistait à la
+Toilette. On sait quelle place occupait dans les usages des cours cette
+représentation fastueuse, où la souveraine, entourée de ses femmes qui
+achevaient de la parer, admettait en sa présence quelques privilégiés.
+Après le lever de l'Empereur, la toilette de Marie-Louise offrait
+l'occasion d'une seconde assemblée. L'impératrice d'Autriche y venait
+souvent, et la vue des merveilleux atours préparés pour sa belle-fille,
+des écrins ouverts, des coffrets débordant de diamants et de perles,
+excitait sa jalousie. Admirant ces trésors, elle souffrait de n'en pas
+avoir de pareils, réduite qu'elle était par le malheur des temps à une
+pénible économie. Marie-Louise, dès qu'un objet paraissait plaire
+particulièrement à sa belle-mère, se hâtait de le lui offrir, et l'autre
+impératrice acceptait ces cadeaux avec un mélange de satisfaction et de
+dépit, ravie de les posséder, humiliée de les recevoir[514]. À deux pas
+de là, Napoléon causait avec la reine de Westphalie, avec les princes;
+c'était l'un des moments de la journée où il parlait et laissait parler
+avec le plus d'abandon. Dans le fond de la salle, les courtisans
+commentaient à voix basse ses moindres propos et en tiraient de grandes
+conséquences: ils se livraient à de discrets pronostics sur les
+événements à venir et signalaient les fortunes naissantes.
+
+[Note 514: _Mémoires de Mme Durand_, 140. Cf. la lettre du duc de
+Bassano à Otto en date du 27 mai 1812.]
+
+Dans l'après-midi, Napoléon rendait visite tous les deux ou trois jours
+à son beau-père et lui consacrait quelques instants. Lui parti, tandis
+que les impératrices visitaient ensemble les musées de Dresde et les
+sites ravissants du voisinage, l'empereur François, dépaysé et
+désoeuvré, atteignait difficilement la fin de la journée. Les
+occupations d'État le tentaient peu: la politique lui avait semblé de
+tout temps une source de dégoûts; c'était lui qui disait naguère à son
+ministre Cobenzl: «Lorsque je vous vois entrer dans mon cabinet, la
+pensée des affaires dont vous allez m'entretenir me serre le coeur.»
+D'autre part, il n'avait pas à Dresde ses familiers ordinaires, les
+favoris de bas étage dont les plaisanteries épaisses le réjouissaient et
+qui s'ingéniaient à lui trouver des distractions, des passe-temps, à
+flatter les caprices de son imagination puérile. Il ne pouvait, comme à
+Vienne, employer de longues heures à imprimer soigneusement des cachets
+sur une cire de choix ou à faire la cuisine[515]. Cherchant des objets
+de curiosité et d'intérêt à sa portée, il sortait à pied, flânait par
+les rues, paterne et bienveillant avec la foule qui le saluait
+dévotement: on le voyait tromper son ennui par de longues stations dans
+les boutiques, faire bourgeoisement des emplettes[516].
+
+[Note 515: Feuille de renseignements transmise par Otto le 22
+décembre 1811: «On raconte qu'à Schlosshof (résidence impériale en
+Hongrie) l'Empereur costumé en cuisinier était occupé avec Stift (son
+médecin) à faire du sucre d'érable, quand la députation officielle de la
+Diète vint engager Sa Majesté à se rendre à Presbourg.»]
+
+[Note 516: _Mémoires de Mme Durand_, 140.]
+
+Le soir, les souverains se retrouvaient pour le dîner, qui avait lieu de
+fondation chez l'empereur des Français. On se réunissait à l'avance dans
+ses appartements. Là, s'il faut en croire une tradition, dans sa manière
+d'opérer son entrée et de se faire annoncer, Napoléon affectait une
+simplicité grandiose qui l'isolait de toutes les puissances accourues à
+sa voix et l'élevait au-dessus d'elles. Ses invités étaient annoncés par
+leurs titres et qualités: c'étaient d'abord des Excellences et des
+Altesses sans nombre, Altesses de tout parage et de toute provenance,
+anciennes ou récentes, Royales ou Sérénissimes,--puis les Majestés:
+Leurs Majestés le roi et la reine de Saxe, Leurs Majestés Impériales et
+Royales Apostoliques, Sa Majesté l'impératrice des Français, reine
+d'Italie. Lorsque toutes ces appellations sonores avaient retenti à
+travers les salons, l'auguste assemblée se trouvait au complet et le
+maître pouvait venir. Alors, après un léger intervalle de temps, la
+porte s'ouvrait de nouveau à deux battants, et l'huissier disait
+simplement: L'Empereur.
+
+Il entrait gravement, le front épanoui ou soucieux suivant les jours,
+saluait à la ronde, distribuait quelques paroles, et l'on se formait en
+cortège pour aller à table. Un officier de sa maison, dont l'appartement
+donnait sur la galerie où passaient les souverains, vit plusieurs fois
+le défilé et le décrit ainsi: «Napoléon, son chapeau sur la tête,
+marchait le premier; à quelques pas derrière lui s'avançait l'empereur
+d'Autriche, donnant le bras à sa fille, l'impératrice Marie-Louise, ce
+qui pourrait expliquer pourquoi ce monarque avait la tête nue; les
+autres rois et princes qui faisaient partie de ce cortège, au milieu
+duquel se trouvaient aussi la reine et les princesses de Saxe, suivaient
+les deux empereurs chapeau bas[517].» Seule, l'impératrice d'Autriche
+manquait à cette figuration; alléguant sa faible santé, elle se faisait
+d'ordinaire conduire directement à la salle du repas dans un fauteuil
+roulant, et cette manière d'échapper au cérémonial napoléonien semblait
+une protestation.
+
+[Note 517: Lieutenant-colonel BAUDUS, _Études sur Napoléon_, 338.]
+
+À table, les convives étaient peu nombreux: en dehors des souverains,
+quelques princes de la Confédération, quelques grands dignitaires
+français, invités à tour de rôle. Le service était magnifiquement réglé,
+correct et rapide, «la chère exquise[518]»; sur la table, une
+efflorescence de cristaux, de hautes pièces d'orfèvrerie d'un travail
+rare, une architecture d'argent et de vermeil, le merveilleux service
+dont la ville de Paris avait fait cadeau à Marie-Louise lors de ses
+noces. L'empereur Napoléon, servi par ses pages, présidait au repas avec
+aménité. À cette heure, ses traits se déridaient toujours: il devenait
+expansif et causeur, se trouvant bien avec ses hôtes et savourant le
+bonheur de vivre en famille avec la maison d'Autriche. Par ce contact,
+il pensait se rattacher plus étroitement aux dynasties légitimes et
+s'assimiler aux Bourbons, à la lignée de rois avec laquelle il se
+découvrait maintenant des liens inattendus. C'est à Dresde, dit-on,
+qu'évoquant un jour les souvenirs de la Révolution, il déclara que les
+choses eussent pris un autre cours si _son pauvre oncle_ avait montré
+plus de fermeté. Le pauvre oncle, c'était Louis XVI: Napoléon était
+devenu son petit-neveu par alliance en épousant Marie-Louise et
+s'honorait volontiers de cette parenté rétrospective.
+
+[Note 518: Bulletin de Vienne transmis le 3 juillet par La
+Blanche.]
+
+Après le dîner, il y avait d'ordinaire grande réception. Les portes de
+la Résidence s'ouvraient aux personnes présentées à la cour, à celles
+qui composaient le service des souverains; elles arrivaient à la file,
+emplissaient les appartements d'honneur, et là, dans les hautes salles
+d'une ornementation massive, sous les plafonds aux peintures
+allégoriques, sous les ors brunis par le temps, sous les constellations
+de lustres, c'était un rassemblement de toutes les grandeurs actuelles,
+une étincelante diversité de costumes et d'uniformes, un luxe inouï de
+bijoux et de parures. Dans la galerie principale, des tables de jeu
+étaient dressées pour les souverains: ils s'y asseyaient tour à tour et
+jouaient avec gravité, procédant à cet amusement d'apparat comme à une
+fonction de leur rang. Autour d'eux, le cercle se formait: les
+assistants se tenaient en attitude respectueuse, droits sur leurs pieds,
+harassés bientôt par la longueur de ces solennelles parades[519].
+
+[Note 519: _Mémoires de Senft_, 169. Cf. BAUSSET, II, 60.]
+
+On causait peu: on s'observait beaucoup. Les dames qui avaient
+accompagné l'impératrice d'Autriche contemplaient avec curiosité nos
+Françaises, examinaient leur maintien, notaient les détails de leur
+toilette, jalousaient l'élégance et la somptuosité de leur mise, car
+Napoléon voulait que les femmes de sa cour portassent sur elles en robes
+de brocart lamé d'or et d'argent, en corsages cuirassés de pierreries,
+en multiples rangs de perles, en diadèmes aux feux scintillants, les
+richesses dont il comblait leurs maris: auprès d'elles, les nobles
+Viennoises se jugeaient pauvrement vêtues et se comparaient à des
+«Cendrillons[520]». Parfois, un mot murmuré à mi-voix, une réflexion
+aigre marquait leur dépit. Ce n'était pourtant pas que les Françaises
+fissent sentir leur avantage par aucune arrogance. Le personnel de cour
+amené par Napoléon se montrait d'une politesse grave, correct dans sa
+tenue, mesuré dans son langage; on le sentait stylé et dressé de main de
+maître. Ce n'était plus la grâce pimpante de l'ancien régime, cette
+légèreté aimable où se mêlait souvent un peu de fatuité et de
+suffisance. Napoléon n'admettait pas qu'aucune vivacité d'allures
+dérangeât l'uniformité majestueuse de ses entours et rompît
+l'alignement.
+
+[Note 520: Bulletin transmis le 6 juillet, de Vienne.]
+
+Les seigneurs allemands imitaient cette réserve: les princes eux-mêmes
+cherchaient à se confondre dans la foule, à n'être plus que courtisans.
+Quelques personnages pourtant attiraient l'attention. Le grand-duc de
+Wurtzbourg, honoré par l'Empereur d'une amitié particulière, se faisait
+remarquer par ses assiduités auprès de la duchesse de Montebello; le
+bruit avait couru qu'il ne croirait pas déroger en épousant cette
+charmante Française. Le baron de Senft affichait bruyamment son zèle
+napoléonien, et sa femme forçait encore la note, avec un délirant
+enthousiasme. Cette dame s'était rendue célèbre par ses manques de tact.
+Ayant habité Paris, où son mari avait été longtemps ministre de Saxe,
+elle s'y était prise d'un goût exclusif pour nos moeurs, notre esprit,
+nos modes, et depuis son retour exaspérait les Allemands en établissant
+à tout propos des comparaisons à leur désavantage. En acceptant le
+portefeuille des affaires étrangères, le baron avait mis pour condition
+que le Roi «pardonnerait à son épouse les propos souvent très peu
+mesurés qu'elle était en possession de se permettre[521]». Mme de Senft
+abusait largement de «cette espèce d'absolution anticipée[522]».
+Aujourd'hui, d'ailleurs, mari et femme semblaient d'accord pour
+multiplier les formes de l'adulation et les varier à l'infini: ils en
+inventaient de puériles. On racontait qu'ils avaient dressé leur petite
+fille, une enfant de huit ans, à embrasser «avec rage» le portrait de
+l'Empereur, en s'écriant: «Je l'aime tant[523]!» C'était ce que
+Napoléon, écoeuré par tant de platitude, appelait depuis longtemps «la
+nigauderie allemande».
+
+[Note 521: Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.]
+
+[Note 522: Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.]
+
+[Note 523: _Journal de Castellane_, I, 94.]
+
+Ses ministres, ses grands officiers étaient eux-mêmes accablés
+d'hommages, proportionnés au degré de faveur où on les supposait auprès
+du maître. Le duc de Bassano avait autour de lui une véritable cour:
+c'était à qui vanterait sa supériorité d'esprit, son inaltérable bonne
+grâce, et de fait ce ministre, naturellement aimable, s'attachait à
+plaire quand il n'eût eu qu'à paraître pour obtenir tous les suffrages.
+Caulaincourt, duc de Vicence, fixait les regards par sa haute taille, sa
+belle prestance, son extérieur sympathique et ouvert: on lui témoignait
+toutefois plus de considération que d'empressement. Son opposition à la
+guerre était connue, et cet homme intrépide, qui ne craignait pas de
+contredire le maître du monde, était considéré comme un phénomène rare,
+curieux, un peu inquiétant, à regarder de loin. Cependant, comme il
+causait un soir dans l'embrasure d'une fenêtre avec le duc d'Istrie,
+l'empereur d'Autriche s'approcha de lui et, sur un ton d'amicale
+remontrance, se prit à lui expliquer que l'empereur Alexandre voulait
+certainement la guerre, puisqu'il avait décliné la médiation
+autrichienne[524].
+
+[Note 524: _Documents inédits_.]
+
+Mais soudain le murmure discret des conversations se taisait: Napoléon
+s'était levé et commençait sa tournée. À son approche, une attente
+anxieuse, un mélange indéfinissable de curiosité et de terreur faisait
+battre précipitamment les coeurs et s'emparait surtout des femmes. Leurs
+nerfs vibraient affolés: leur émotion se traduisait par des signes
+physiques. Les hommes placés derrière elles voyaient leurs épaules nues
+s'empourprer toutes à la fois et cette ligne de blancheurs subitement
+rougir.
+
+Avec ce dandinement voulu qui lui servait à modérer l'impétuosité de sa
+démarche, Napoléon passait devant les groupes, s'arrêtant çà et là,
+distribuant le blâme ou l'éloge, traitant chacun suivant ses mérites. Un
+soir, après une conversation qu'il eut avec Catherine de Westphalie, on
+vit la pauvre reine s'éloigner les yeux rougis de larmes: l'Empereur lui
+avait dit à l'adresse de Jérôme des paroles dures, reprochant à ce roi
+commandant de corps des négligences dans le service[525]. Aux
+personnages autrichiens dont les passions antifrançaises semblaient
+irréductibles, il ne ménagea point les traits acérés, les reparties
+cinglantes. Mais qu'il excellait à séduire et à enchanter ceux dont les
+tendances amies ou les hésitations lui avaient été signalées et dont il
+voulait achever la conquête! Comme le feu de son regard s'éteignait
+soudain! Comme sa voix caressait et prenait un charme enjôleur! Avec
+quel art il savait trouver le mot juste, pénétrant, flatteur, qui lui
+attachait une âme par les liens de la vanité comblée! Quand on lui
+présenta la comtesse Lazanska, qui avait dirigé l'éducation de
+Marie-Louise, il la remercia de lui avoir formé une épouse aussi
+accomplie. Avec les militaires autrichiens, il eut des façons de
+camaraderie, des gestes d'une brusquerie amicale qui les ravirent: «Il
+m'a frappé sur l'épaule», disait le général Klenau, éperdu de joie et de
+reconnaissance[526].
+
+[Note 525: Voy. la conversation dans le _Journal de la reine
+Catherine_, publié par DU CASSE, _Revue historique_, XXXVI, 330-332.]
+
+[Note 526: Bulletin transmis le 3 juillet, de Vienne.]
+
+Après avoir fait le tour du cercle, Napoléon s'emparait de son beau-père
+et l'emmenait au fond de la galerie. Là, tandis que l'assemblée se
+tenait à distance, tandis que la réception se prolongeait en sa
+splendeur morne, aux sons d'une musique grêle que dirigeait le maestro
+Paër, lui, parleur infatigable, arpentait en causant la largeur de la
+pièce, recommençait vingt fois le même tour, entraînant dans sa marche,
+dominant et écrasant de sa supériorité celui qu'il avait appelé jadis,
+dans un jour de colère, «le chétif François[527]».
+
+[Note 527: _Correspond._, 15500.]
+
+D'abord, sa verve, sa fougue, ses brusques et triviales saillies,
+avaient étourdi et glacé François. Peu à peu, à force de soins et
+d'apparente rondeur, Napoléon arrivait à dissiper ce malaise. Abordant
+dans la conversation tous les sujets, traitant de politique extérieure
+et intérieure, il affectait de conseiller tout à la fois et de consulter
+son beau-père, de l'initier à ses plus intimes desseins, de tomber
+d'accord avec lui sur des points importants, mystérieux, et de mettre
+entre eux un secret. Et le monarque autrichien savait quelque gré au
+grand homme de confidences qui le relevaient à ses propres yeux et
+l'amenaient à moins douter de lui-même: «Nous sommes convenus, disait-il
+tout fier après ces causeries, de plusieurs choses dont Metternich
+lui-même n'a aucune connaissance[528].» Sans renoncer à ses doutes, à
+ses arrière-pensées, il répondait à son terrible gendre sur un ton moins
+gêné, avec une sorte d'expansion qui créait entre eux l'apparence d'une
+intimité vraie.
+
+[Note 528: Bulletin transmis le 18 juillet, de Vienne.]
+
+L'impératrice d'Autriche se roidirait-elle davantage contre la
+séduction? Depuis son arrivée, elle n'avait pas démenti sa réputation de
+princesse intelligente et ambitieuse, de goûts plus relevés que son mari
+et d'esprit plus affiné. Passionnée d'art et de littérature, elle en
+parlait avec agrément, plaçait volontiers son mot sur les gros ouvrages
+de métaphysique qui se publiaient en Allemagne, sans négliger la
+politique. Petite, assez jolie, constamment malade, mais soutenue par
+ses nerfs, elle s'intéressait à tout, se mêlait à tout, avec une
+activité dont on ne l'eût pas crue capable. À la voir, il semblait que
+la moindre occupation dût l'épuiser: dès qu'un objet excitait sa passion
+ou seulement sa curiosité, elle devenait infatigable[529]. L'an passé,
+elle avait déjà visité Dresde, en se rendant aux eaux de Carlsbad, et
+s'y était attiré de nombreuses sympathies. Dans la brillante assemblée
+d'aujourd'hui, elle faisait renaître les mêmes sentiments de respectueux
+intérêt. On admirait ses connaissances variées, son enjouement; on lui
+savait gré de se montrer aimable malgré ses maux: on la plaignait de
+toujours souffrir, et lorsqu'au cours d'une conversation où elle
+discutait avec feu ou s'abandonnait à une fébrile gaieté, une toux sèche
+brisait subitement sa voix, chacun s'attendrissait sur son sort et
+craignait de la perdre[530]. L'empereur François l'aimait beaucoup et
+l'écoutait parfois, tout en la craignant un peu, car il trouvait «que sa
+femme avait trop d'esprit pour lui[531]». En somme, c'était une
+puissance que cette mignonne impératrice, une puissance qu'il importait
+à Napoléon de se concilier ou au moins de désarmer. D'ailleurs, les
+résistances et les préventions qu'il sentait de ce côté le piquaient au
+jeu: il s'était juré de les vaincre: c'était pour lui affaire de
+politique et surtout d'amour-propre.
+
+[Note 529: Notre représentant à Dresde citait d'elle le trait
+suivant, à propos d'une visite qu'elle avait faite au musée dans son
+fauteuil roulant: «Au bout de quelque temps, elle s'est levée avec une
+sorte de vivacité et a parcouru à pied près des deux côtés de la
+galerie, examinant avec soin les principaux chefs-d'oeuvre qu'elle
+renferme, sans paraître fatiguée ni d'être debout, ni d'entendre les
+longues explications que lui donnait le verbeux vieillard qui préside à
+la galerie.» Bourgoing à Maret, 12 juillet 1811.]
+
+[Note 530: Voy. la correspondance d'Otto et de Bourgoing, 1810 et
+1811.]
+
+[Note 531: Otto à Maret, 20 octobre 1811.]
+
+Il eut pour Marie-Louise d'Este des attentions en dehors de son
+caractère, des soins obstinés, une recherche de prévenances. Lorsqu'elle
+consentait à accepter sa main pour aller à table, il s'effaçait devant
+elle et donnait quelquefois en ces circonstances le pas à l'empereur
+François. Assis à ses côtés, on le voyait rapprocher son fauteuil pour
+l'entretenir de plus près. Il semblait prendre plaisir à sa présence et
+à sa conversation, cherchait les occasions de la rencontrer, se plaçait
+sur son passage, et parfois le château de Dresde offrait ce curieux
+spectacle: la chaise à porteurs dans laquelle l'Impératrice se faisait
+voiturer à travers l'interminable palais, arrêtée au détour d'une
+galerie; elle-même accoudée au rebord de la portière, et devant elle
+l'Empereur, s'appuyant sur une canne à la manière de l'autre siècle,
+arrondissant ses gestes et s'ingéniant à trouver des mots aimables,
+imitant les façons des hommes de Versailles qu'il avait appelés à sa
+cour, et faisant, selon sa propre expression, «le petit Narbonne[532]».
+
+[Note 532: Abbé DE PRADT, _Histoire de l'ambassade dans le
+grand-duché de Varsovie_, p. 57.]
+
+Il en fut pour ses frais d'amabilité auprès de l'Impératrice et manqua
+cette conquête. Trop d'amers souvenirs écartaient de lui
+Marie-Louise-Béatrice pour qu'elle renonçât de coeur aux hostilités et
+se rendît. Fille de la maison d'Este, pouvait-elle oublier sa parenté
+détrônée et son pays natal, cette douce Italie où il lui prenait envie
+parfois de retourner et de chercher la santé, passée aux mains de
+l'usurpateur? En Autriche, elle avait connu pendant la campagne de 1809
+toutes les misères et toutes les humiliations de la défaite, la fuite
+précipitée, l'exil dans une ville de province, et ces disgrâces avaient
+ajouté aux blessures de son âme vindicative et ardente. Puis, s'étant
+entourée à Vienne de nos ennemis notoires, elle tenait à honneur de ne
+point renier ses affections. À Dresde, se pliant aux nécessités et aux
+convenances de la situation, elle ne dépassa jamais cette limite. Aux
+avances de l'Empereur, elle répondit quelquefois par des mots d'une
+dignité un peu haute, par des mouvements d'impatience à peine
+perceptibles qui passèrent pour des traits d'héroïsme. Après l'entrevue,
+il fut impossible de lui surprendre une parole impliquant adhésion au
+système français: quand on lui parlait politique, elle répondait
+littérature[533].
+
+[Note 533: Otto à Maret, 5 juin 1812.]
+
+Cette sourde révolte n'apparaissait qu'aux yeux exercés à démêler, sous
+le masque impassible que la vie de cour impose aux visages, les moindres
+nuances du sentiment. Aux autres, l'intimité entre les deux familles
+souveraines paraissait parfaitement établie. Les ministres respectifs ne
+manquaient d'ailleurs aucune occasion de la proclamer. Le duc de Bassano
+et le comte de Metternich faisaient savoir simultanément à Vienne que
+leurs maîtres avaient appris à se connaître, par conséquent à s'estimer
+et à s'apprécier; que leur confiance réciproque ne laissait rien à
+désirer[534]. Les journaux enregistraient cet accord et en relevaient
+avec attendrissement les symptômes. Lorsque les deux cours réunies se
+montrèrent enfin au public et parurent au théâtre, une feuille fort
+répandue célébra le spectacle «auguste et touchant» qu'offrait «la
+réunion de tant de têtes couronnées ne formant qu'une seule
+famille[535]».
+
+[Note 534: Maret à Otto, 27 mai; Metternich au même, 23 mai.
+Archives des affaires étrangères.]
+
+[Note 535: _Journal de l'Empire_, n° du 7 juin.]
+
+En cette occasion, le parterre de rois se retrouva au complet, tel qu'il
+avait figuré à Erfurt, avec cette différence que le couple autrichien se
+partageait la place d'Alexandre. Derrière l'orchestre, une rangée de
+fauteuils avait été disposée pour les souverains. Les deux impératrices
+étaient placées au centre, l'empereur Napoléon à la droite de
+Marie-Louise d'Este, François Ier à la gauche de sa fille: sur les
+côtés, les rois et les princes, échelonnés d'après l'ordre des
+préséances: derrière eux, sur des banquettes, les dames du palais. Les
+autres dames de la cour et de la ville, accompagnées des dignitaires,
+chambellans et officiers, occupaient les premières loges, et leurs
+claires toilettes, se détachant sur un fond brillant d'uniformes,
+ajoutaient à l'élégance et à la splendeur du tableau. Le 20, il y eut
+représentation de gala, où six mille personnes avaient été conviées. On
+donna quelques scènes de l'opéra à la mode, le _Sargines_ de Paër, dont
+la vogue survivrait à la fortune du conquérant. La représentation, qui
+devait s'achever par une cantate en l'honneur de Napoléon, débuta par
+une sorte d'apothéose: la pièce principale figurait le soleil, un soleil
+d'opéra, qui se mit à fulgurer et à tournoyer au fond du théâtre,
+accompagné de cette inscription: _Moins grand et moins beau que
+lui._--«Il faut que ces gens-là me croient bien bête», dit Napoléon en
+haussant les épaules, cependant que l'empereur d'Autriche, d'un
+hochement de tête bénin, approuvait l'allégorie et s'associait à
+l'intention[536].
+
+[Note 536: _Documents inédits_. Cf. le _Journal de Castellane_, I,
+94-95.]
+
+
+
+III
+
+Un dernier visiteur venait de s'annoncer: le roi de Prusse, informé que
+l'Empereur le verrait volontiers, approchait de Dresde. Il arrivait en
+médiocre appareil, suivi de gens tristes, graves, compassés, d'autant
+plus formalistes qu'ils sentaient l'infériorité de leur position,
+«extrêmement ennuyeux, écrivait la reine de Westphalie, et fous
+d'étiquette[537]». À la frontière, on avertit officieusement
+Frédéric-Guillaume de renoncer, pour son entrée, à un traitement
+d'égalité avec Leurs Majestés Françaises et Autrichiennes: une
+hiérarchie s'établissait entre les souverains, et Frédéric-Guillaume
+n'était que roi[538]. L'accueil qu'il reçut de la population lui adoucit
+cette amertume; elle lui fit une ovation discrète[539]. Dans cette
+lamentable Prusse, tombée si bas, mais où couvait une flamme ardente de
+patriotisme et de haine, beaucoup d'Allemands commençaient à distinguer
+l'espoir et l'avenir de leur patrie.
+
+[Note 537: _Journal de la Reine, Revue historique_, XXXVI, 334.]
+
+[Note 538: _Mémoires de Senft_, 170.]
+
+[Note 539: Serra, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 juin 1812.
+Serra avait remplacé Bourgoing, mort en 1811.]
+
+Depuis longtemps, Napoléon n'avait pas d'expressions assez méprisantes
+pour caractériser la cour de Prusse. Il la citait comme un type de
+duplicité et d'ineptie. Quant au Roi, il le comparait à un sous-officier
+ponctuel et borné: le grand guerrier reprochait à Frédéric-Guillaume sa
+manie militaire, son goût pour les minuties du métier, cette passion du
+détail aux dépens de l'ensemble qui est un signe d'inintelligence: il
+l'appelait, lorsqu'il parlait de lui, «un sergent instructeur, une
+bête[540]». Toutefois, ayant intérêt à consoler un peu la Prusse et à
+obtenir d'elle plus qu'un concours uniquement dicté par la peur, il se
+violenta pour bien recevoir le Roi, lui fit visite le premier, lui
+accorda une demi-heure, et l'entrevue se passa convenablement.
+
+[Note 540: _Documents inédits_.]
+
+Le prince royal étant arrivé le lendemain, Napoléon sut gré à son père
+de le lui présenter et y vit une marque de déférence. Le jeune prince
+passait pour ennemi du _Tugendbund_ et hostile à toute agitation
+révolutionnaire: c'était une note favorable à son actif. Napoléon
+l'accueillit avec affabilité, parut satisfait de lui, et le duc de
+Bassano, dans une dépêche officielle, décerna au _Kronprinz_ un brevet
+de bonne tenue: «Ce prince, dit-il, qui pour la première fois est entré
+dans le monde, s'y conduit avec prudence et avec grâce[541].»
+
+[Note 541: Otto à Maret, 27 mai.]
+
+La présence des Prussiens ne changea rien à la vie que l'on menait à
+Dresde: c'étaient toujours mêmes occupations, mêmes plaisirs à heure
+fixe. Le 24, comme distraction extraordinaire, il y avait eu concert au
+théâtre du palais, avec nouvelle cantate. À Erfurt, où Napoléon était
+chez lui et avait tout réglé suivant ses goûts, il avait donné le pas à
+la tragédie et l'avait imposée quinze soirs de suite à ses hôtes. À
+Dresde, conformément aux préférences et aux habitudes de la cour
+saxonne, la musique tenait le premier rang: la _chapelle_ du Roi
+figurait aux réceptions et aux spectacles profanes comme à la Messe
+solennelle du dimanche[542]: une musique grave, presque religieuse,
+accompagnait en sourdine tous les mouvements des cours et le déroulement
+des cérémonies.
+
+[Note 542: _Journal de Castellane_, fragments inédits.]
+
+Sous ces apparences décentes et dignes, sous les politesses d'apparat
+qui s'échangeaient entre les souverains, sous les témoignages de
+courtoisie que se rendaient leurs ministres, un fait brutal et
+saisissant perçait de plus en plus: c'était un progrès continu dans la
+servilité, un concours de bassesses, un empressement plus marqué à
+s'incliner devant celui en qui les rois sentaient leur maître. On
+cherche maintenant à lire dans ses yeux un désir, une volonté, pour s'y
+conformer aussitôt: chaque voeu qu'il exprime fait loi. Il n'a qu'à
+parler pour que la Prusse ouvre à nos troupes ses dernières places,
+Pillau et Spandau, pour que l'Autriche promette l'abandon plus complet
+de ses ressources. Les ministres auxquels ces exigences sont poliment
+signifiées négocient pour la forme, résolus d'avance à obéir: il semble
+que d'un tacite accord les souverains reconnaissent désormais au-dessus
+d'eux une autorité suprême, une dignité légalement reconstituée, et
+Napoléon est vraiment en ces jours empereur d'Europe. C'est lui
+l'héritier de Rome et de Charlemagne, l'empereur romain «de nation
+française», pour faire suite aux Césars de race germanique; mais la
+prééminence souvent honorifique de l'ancien empire s'est transformée
+dans ses mains en une écrasante réalité. Et plus l'entrevue se prolonge,
+plus cette réalité ressort, se dégage, apparaît et resplendit. Certes,
+nous savons que cette magique résurrection n'est qu'un miracle passager
+du génie, faisant violence aux lois de l'humanité et de l'histoire.
+Déjà, l'excès de la grandeur impériale en a préparé la chute. Les
+désastres sont proches; ils pèsent sur l'avenir. Néanmoins, qu'il nous
+soit permis un instant de borner nos regards au présent. Avant d'aller
+plus loin, arrêtons-nous sur cette cime et jouissons du spectacle. Car
+c'est un âpre et merveilleux plaisir que de voir ces empereurs et ces
+rois élevés à détester la France, ces représentants des dynasties qui
+l'ont à travers les siècles jalousée et haïe, ces monarques fils et
+petit-fils d'ennemis, ces descendants de Frédéric et ces successeurs des
+Ferdinand et des Léopold, s'abattant devant l'homme qui portait si haut
+la gloire et les destins de notre race, et lui les tenant sous son pied,
+humiliés, prosternés, anéantis, le front dans la poussière.
+
+À terre, ils se disputaient encore les lambeaux d'un pouvoir qu'il leur
+laissait par grâce: ils prolongeaient leurs rivalités, leurs
+compétitions, se dénonçaient mutuellement, et chacun s'efforçait de
+tirer à soi quelque avantage aux dépens des autres. L'Autriche et la
+Saxe prirent Napoléon pour arbitre dans une querelle de frontières: il
+prononça sur le litige et se fit juge des rois. Puis, c'étaient
+d'humbles suppliques, des recours à sa munificence, des demandes
+d'argent. En cette matière, Napoléon eut la main facile; il avança un
+million de plus à la Saxe, accorda à la Prusse quelques licences
+commerciales pour qu'elle se fît un peu d'argent, prit provisoirement à
+son compte la solde du contingent autrichien: aux rois qu'il avait
+ruinés, il ne refusa pas ces aumônes. À leurs ministres, à leur suite,
+il distribua des diamants, des portraits enrichis de pierreries, des
+boîtes d'or et d'émail que la plupart des destinataires se hâtèrent de
+convertir en espèces sonnantes: trois semaines durant, sur la foule
+agenouillée des courtisans, sur la plèbe des princes, il laissa tomber
+ses largesses.
+
+Dans les derniers temps de son séjour, il s'offrit plus complaisamment à
+la curiosité publique. Il traversa Dresde pour visiter l'un des musées
+qui font l'ornement de cette capitale. Le 25, une battue de sangliers
+ayant été organisée dans le domaine royal de Moritzbourg, les souverains
+s'y rendirent en voiture découverte, et Napoléon attira seul
+l'attention, bien qu'il fût «en habit de chasse très simple[543]»--il
+avait décidé que ses habits de chasse dureraient deux ans.--Un autre
+jour, il sortit du palais à cheval, avec une suite brillante, passa sur
+la rive droite de l'Elbe et fit le tour de Dresde par le dehors, par les
+hauteurs qui ceignent et dominent la ville.
+
+[Note 543: _Journal de l'Empire_, 7 juin.]
+
+Il allait au pas, précédant son état-major aux resplendissantes
+broderies, seul et bien en vue, sur son cheval blanc à housse écarlate
+chargée d'or, et sa silhouette caractéristique se détachait du groupe.
+Des cavaliers saxons, des cuirassiers blancs à cuirasse noire formaient
+son escorte: une foule immense l'accompagnait, composée d'Allemands qui
+sentaient l'avilissement de leur patrie, et tous cependant, quelque
+haine qu'ils eussent cent fois jurée à l'oppresseur, se laissaient
+prendre et courber par ce qu'il y avait de grand, de magnifique et de
+dominateur en cet homme. Lentement, il parcourut les crêtes, contemplant
+le spectacle qui s'offrait à ses regards, ces vallonnements gracieux et
+ces souriantes campagnes, ces coteaux striés de vignobles, ces maisons
+de plaisance parées de printanière verdure, ces domaines aux treilles
+opulentes et aux terrasses fleuries, plus loin les sommets boisés des
+Alpes saxonnes et leurs lignes dentelant l'horizon, tout ce cadre
+harmonieux et pittoresque où repose Dresde, enlacée de son fleuve,
+épandue sur les deux rives, environnée de jardins, de forêts et de
+montagnes. Il s'arrêtait aux points de vue célèbres, se laissant
+approcher et contempler, prolongeant à loisir sa triomphale promenade. À
+la fin, rencontrant un sanctuaire fort vénéré, l'église Notre-Dame, il y
+entra et y demeura quelques instants, ce qui émut fortement le pieux
+peuple de Saxe[544]. Était-ce là l'unique but de l'Empereur? Une
+inspiration plus haute avait-elle guidé ses pas? En ces heures qui
+étaient pour lui la veillée des armes, sentait-il un instinctif besoin
+de se recueillir et d'aller où l'on prie? Qui sondera jamais les
+profondeurs de cette âme?
+
+[Note 544: Extrait d'un rapport communiqué à Serra par le général
+chef de la police militaire à Dresde. Archives des affaires étrangères,
+Saxe, 82. Cf. le _Journal de l'Empire_, n° du 8 juin.]
+
+À la même époque, dans l'église catholique d'un village de Lithuanie, un
+prêtre célébrait la Messe de grand matin. En descendant de l'autel, il
+vit au fond de l'église un officier portant l'uniforme russe, qui
+demeurait agenouillé, appuyait son visage sur ses mains et semblait
+s'absorber dans une méditation profonde. Le prêtre s'approcha;
+l'officier, relevant alors la tête, montra les traits d'Alexandre[545].
+Établi depuis quelques semaines à Wilna, le Tsar parcourait fréquemment
+les campagnes environnantes et entrait parfois dans les églises, seul et
+sans escorte. Que venait-il faire dans ces lieux de prière étrangers à
+son culte? Flatter les Polonais de Lithuanie qu'il s'efforçait toujours
+de regagner à sa cause? Témoigner pour leur foi et leurs traditions une
+déférence qui leur plairait? Sans doute, mais pourquoi ne pas croire
+aussi qu'il venait affermir et réconforter son âme, à la veille des
+suprêmes épreuves? Élevé à l'école des philosophes, attaché jusqu'alors
+à un idéal purement terrestre, il éprouvait depuis quelque temps des
+aspirations nouvelles, le besoin de porter plus haut ses regards, et
+pensait peut-être que les différences de culte sont des murailles
+élevées de main d'homme et qui ne montent pas jusqu'au ciel. Quoi qu'il
+en fût, avant de risquer leur destinée dans le jeu terrible des combats,
+l'un et l'autre empereur cherchaient à mettre Dieu dans leur parti ou du
+moins à se fortifier aux yeux des peuples d'un concours surhumain.
+
+[Note 545: Comtesse DE CHOISEUL-GOUFFIER, _Réminiscences_, 27-28.]
+
+
+
+IV
+
+Le 26 mai, on vit arriver diligemment de Wilna à Dresde l'aide de camp
+Narbonne, accourant pour rendre compte de sa mission. Il reprit son
+service le soir même et parut au cercle de cour: son grand air,
+l'agrément de sa personne y firent sensation: son nom circula de bouche
+en bouche, et les détails de son voyage, dont il ne lui avait pas été
+recommandé de faire mystère, furent promptement connus.
+
+Il n'était resté à Wilna que deux jours. Arrivé le 18 mai, il avait
+trouvé une ville regorgeant de troupes, entourée de camps; chez les
+Russes, un ton réservé, mais parfaitement poli, «de la dignité sans
+jactance[546]». L'empereur Alexandre l'avait reçu le jour même et
+patiemment écouté. Aux vagues assurances que l'aide de camp avait à lui
+donner, il avait répondu par des affirmations également générales, par
+ses éternelles protestations. Il avait dit textuellement: «Je ne tirerai
+pas l'épée le premier, je ne veux pas avoir aux yeux de l'Europe la
+responsabilité du sang que fera verser cette guerre.» Il avait ajouté
+que les plus justes sujets de plainte n'avaient pu le décider encore à
+rompre ses engagements et à écouter les Anglais: «J'aurais dix agents
+anglais pour un chez moi, si je l'avais voulu, et je n'ai encore rien
+voulu entendre[547]. Quand je changerai de système, je le ferai
+ouvertement. Demandez à Caulaincourt. Trois cent mille Français sont sur
+ma frontière; l'Empereur vient d'appeler l'Autriche, la Prusse, toute
+l'Europe aux armes contre la Russie, et je suis encore dans l'alliance,
+j'y reste obstinément, tant ma raison se refuse à croire qu'il veuille
+en sacrifier les avantages réels aux chances de cette guerre. Mais je ne
+ferai rien de contraire à l'honneur de la nation que je gouverne. La
+nation russe n'est pas de celles qui reculent devant le danger. Toutes
+les baïonnettes de l'Europe sur mes frontières ne me feront pas changer
+de langage. Si j'ai été patient et modéré, ce n'est point par faiblesse,
+c'est parce que le devoir d'un souverain est de n'écouter aucun
+ressentiment, de ne voir que le repos et l'intérêt de ses peuples.» À la
+fin, déployant une carte de la Russie et indiquant du doigt l'extrémité
+la plus reculée de son empire, celle qui se confond avec la pointe
+orientale de l'Asie et confine au détroit de Behring, il avait ajouté:
+«Si l'empereur Napoléon est décidé à la guerre et que la fortune ne
+favorise point la cause juste, il lui faudra aller jusque-là pour
+chercher la paix[548].»
+
+[Note 546: _Documents inédits_.]
+
+[Note 547: Trente-six jours avant, le 12 avril, il avait fait faire
+à l'Angleterre, par l'intermédiaire de Suchtelen, de formelles
+propositions de paix et d'alliance. Voy. ie t. XI de MARTENS, récemment
+paru, n° 412.]
+
+[Note 548: _Documents inédits_. Tous les ouvrages et Mémoires
+contemporains rapportent les paroles d'Alexandre en termes approchants.]
+
+Tout cela avait été exprimé gravement, posément, avec une douceur fière
+qui avait vivement impressionné Narbonne. Quant à indiquer un moyen
+quelconque d'éviter cette guerre dont il se proclamait innocent, quant à
+reprendre la négociation sur de nouveaux frais, Alexandre s'y était
+formellement refusé. D'après lui, la Russie avait parlé; ses griefs
+étaient patents, publics, connus de toute l'Europe: «C'était se moquer
+du monde que de prétendre qu'il y en avait de secrets: aujourd'hui, les
+conversations ne menaient plus à rien: si l'on voulait réellement
+négocier, il fallait le faire par écrit et dans les formes officielles.»
+C'était une allusion à l'ultimatum, une façon discrète et détournée de
+maintenir cet acte impérieux.
+
+Le même jour, Narbonne se vit confier une lettre de Roumiantsof en
+réponse à celle du secrétaire d'État français: le chancelier se référait
+aux instructions données à Kourakine, sans s'expliquer sur leur teneur.
+Le soir, Narbonne dîna à la table du Tsar, qui lui fit remettre ensuite
+son portrait, formalité en usage pour clôturer une mission. Le
+lendemain, sans qu'il eût le moins du monde témoigné l'intention de
+partir, «un maître d'hôtel lui apporta, de la part de l'Empereur, les
+provisions de voyage les plus recherchées: les comtes Kotschoubey et
+Nesselrode lui firent des visites d'adieu: enfin un courrier impérial
+vint obligeamment lui annoncer que ses chevaux de poste étaient
+commandés pour six heures du soir[549]». Il était impossible de lui
+signifier plus poliment et plus expressément son congé. En somme, on lui
+avait laissé tout juste le temps de remplir son message et de réciter sa
+leçon: après quoi, avec une exquise douceur de formes, on l'avait remis
+d'autorité en voiture et prestement éconduit.
+
+[Note 549: ERNOUF, 362, d'après les _Mémoires de la comtesse de
+Choiseul-Gouffier_.]
+
+Ainsi, Napoléon n'avait point réussi par l'intermédiaire de Narbonne à
+entamer une négociation uniquement destinée à retarder les hostilités;
+il n'était guère à prévoir que Lauriston réussirait mieux dans sa
+tentative. Mais le résultat espéré par l'Empereur se produisait
+spontanément, malgré l'insuccès de ses stratagèmes, puisque les armées
+russes se tenaient immobiles sur la frontière et attendaient l'invasion.
+Pendant ce délai suprême, le printemps du Nord, tardif et brusque,
+faisait explosion: sur le sol encore détrempé par le dégel, la verdure
+croissait rapidement. Encore deux ou trois semaines, et «les seigles
+commençant à monter en épis fourniront à la nourriture des
+chevaux[550]», et la nature nous donnera le signal d'agir. Napoléon se
+sent tout près du but, et son impatience de le saisir augmente. Il a
+hâte maintenant de quitter Dresde, d'échapper à l'atmosphère
+artificielle des cours, de respirer au milieu de ses troupes un air plus
+pur, de donner l'essor à ses projets. Fixant son départ au 28, il se
+rapproche déjà en esprit de la Grande Armée par un ensemble de
+prescriptions minutieuses: il fait diriger sur Elbing, un peu au delà de
+la Vistule, l'équipage de pont qui lui servira à passer le Niémen: «Tout
+mon plan de campagne, écrit-il le 26 mai à Davout, est fondé sur
+l'existence de cet équipage de pont aussi bien attelé et mobile qu'une
+pièce de canon[551].» Il prend ses mesures pour que les forces déployées
+sur la Vistule puissent, au moment de son apparition, passer
+instantanément de l'ordre en bataille à l'ordre en colonne, se
+concentrer pour l'attaque et lui mettre dans la main quatre cent mille
+hommes, formés en un seul groupe où tous les corps se serreront coude à
+coude. En même temps, toujours mécontent et plus préoccupé de ce qui se
+passe à droite et à gauche de sa ligne d'opérations, en Turquie et en
+Suède, il mande à Latour-Maubourg d'empêcher à tout prix la paix
+d'Orient et permet, malgré ses répugnances, que Maret active les
+pourparlers auxquels Bernadotte à l'air de se prêter: à ses deux ailes
+qui restent en arrière, il fait encore une fois signe de rallier. En
+dernier lieu, il songe à organiser la tumultueuse levée qui doit former
+son avant-garde, à se servir de l'État varsovien pour insurger la
+Pologne russe. C'est l'opération qu'il a réservée pour la fin, sachant
+qu'elle ferait éclater ses desseins et ne lui permettrait plus de
+dissimuler. Après avoir jusqu'à présent retenu de toutes ses forces
+l'ardente Pologne, il va lui lâcher la bride.
+
+[Note 550: Maret à Latour-Maubourg, 25 mai 1812.]
+
+[Note 551: _Corresp._, 18725.]
+
+Sur sa demande, le roi de Saxe avait signé un décret qui consacrait
+l'autonomie du duché en déléguant les pouvoirs souverains au conseil des
+ministres. Cette autorité dont le roi allemand se démettait, il
+importait qu'un représentant français, un ambassadeur extraordinaire, un
+légat de l'Empire s'en saisît, afin d'imprimer un grand mouvement à
+toutes les parties de la population. La tâche était ardue, car Napoléon
+ne voulait pas encore prononcer les paroles fatidiques qui lui eussent
+rallié toutes les énergies: La Pologne est rétablie dans l'intégrité de
+ses droits et de ses limites. Se défiant un peu des Polonais et de
+leurs tendances anarchiques, désirant ménager les Autrichiens qui
+n'avaient pas formellement renoncé à la Galicie, tenant même à ne point
+rendre trop difficile sa paix future avec la Russie, il ne savait pas
+jusqu'où il pousserait l'oeuvre d'émancipation et n'entendait à cet
+égard rien préjuger. Il s'agissait donc d'exciter chez les Polonais de
+belliqueux transports au nom d'un idéal mal défini, d'introduire en même
+temps parmi eux un peu d'ordre, d'union et de discipline, de faire
+marcher pour la première fois d'ensemble et d'accord cette incohérente
+nation.
+
+Où trouver l'homme propre à cette oeuvre? Un général ne conviendrait
+pas: il aurait la vigueur et l'entrain: l'adresse, le tour de main lui
+feraient défaut. Un simple diplomate de carrière ne posséderait pas
+l'envergure et l'ampleur nécessaires. Il fallait un personnage qui
+s'imposât par son rang, son caractère, son prestige, qui sût dominer les
+factions de son autorité et aussi mettre le doigt avec dextérité sur les
+ressorts les plus délicats, jouer des femmes, flatter la vanité des
+hommes de guerre, modérer leurs jalousies, donner partout l'impulsion
+sans afficher son pouvoir: un homme possédant la pratique des grandes
+affaires et rompu en même temps à toutes les roueries du métier
+politique, un manipulateur habile de passions et de consciences, pour
+tout dire en un mot, un intrigant de haute allure. Napoléon avait pensé
+à Talleyrand. Confier au prince de Bénévent l'ambassade de Varsovie, ce
+serait à la fois employer utilement une grande intelligence et éloigner
+de Paris une remuante ambition. Depuis 1808 et 1809, où Talleyrand avait
+spéculé d'accord avec Fouché sur la mort possible du maître au delà des
+Pyrénées, sur la balle espagnole, et préparé dans la coulisse un
+gouvernement de rechange, Napoléon n'aimait pas à laisser derrière lui,
+durant ses absences, ce personnage trop prévoyant. Mieux vaudrait cette
+fois le sauver autant que possible de lui-même: une haute charge à
+l'étranger, en satisfaisant le besoin d'activité et les appétits
+matériels de ce grand besogneux, le mettrait peut-être à l'abri de
+dangereuses tentations. «Il regrette de n'être plus ministre, disait de
+lui Napoléon, et intrigue pour avoir de l'argent. Ses entours, comme
+lui, en ont toujours besoin et sont capables de tout pour en
+avoir[552].» Il préférait en somme replacer Talleyrand dans le
+gouvernement et l'y emprisonner, plutôt que de le laisser en dehors,
+inoccupé, désoeuvré, côtoyant et convoitant le pouvoir. Avant de quitter
+Paris, il avait annoncé au prince ses intentions sur lui, mais lui avait
+fait un devoir de la plus stricte discrétion.
+
+[Note 552: _Documents inédits_.]
+
+Talleyrand ne parla point: seulement, escomptant aussitôt sa charge
+future et les maniements de fonds qu'elle occasionnerait, sachant qu'il
+n'y avait point de change direct entre Paris et Varsovie, il n'eut rien
+de plus pressé que de se faire ouvrir de larges crédits sur certaine
+banque de Vienne[553]. Le bruit s'en répandit dans cette ville, où il
+fit soupçonner le projet d'ambassade: il revint à Paris, arriva aux
+oreilles de Napoléon et le mit en fureur. Dans la précaution prise par
+le prince et exploitée par ses ennemis, Napoléon vit un manquement au
+secret ordonné, une désobéissance indirecte, une infraction coupable,
+peut-être pis encore; il jugea que Talleyrand s'était rendu
+définitivement impossible. Renonçant à l'emmener dans le Nord et
+craignant de le laisser à Paris, il songea d'abord à trancher la
+difficulté en l'exilant: des influences s'entremirent et le firent
+renoncer à ce dessein, mais ne l'empêchèrent point de frapper le prince
+d'une nouvelle et plus complète disgrâce.
+
+[Note 553: _Id._ Cf. ERNOUF, 378.]
+
+À défaut de Talleyrand, il prit sa caricature. L'abbé de Pradt,
+archevêque de Malines, avait accompagné Leurs Majestés à Dresde, en
+qualité de grand aumônier: on l'y voyait chaque dimanche officier
+pontificalement dans l'église catholique, tandis que l'Empereur, ayant à
+ses côtés la reine de Westphalie, assistait à la cérémonie en correcte
+attitude, sans songer que la présence à l'autel de ce prélat indigne
+outrageait la sainteté du lieu. Il connaissait pourtant l'abbé de
+Pradt, en qui il n'avait jamais eu à récompenser qu'une obséquiosité
+turbulente, servie par un esprit brillant et un style à facettes. Il
+l'avait vu perpétuellement occupé à chercher le vent, tournant avec la
+fortune et se faisant gloire ensuite d'avoir prémédité ses traîtrises:
+plusieurs fois, il l'avait surpris la main dans de ténébreuses
+machinations et lui avait prédit un jour que sa manie d'intriguer le
+conduirait sur l'échafaud. Mais l'un de ses principes était que les
+défauts d'un homme, aussi bien que ses qualités, peuvent être utilement
+employés. À Varsovie, l'abbé trouverait occasion de déployer pour le bon
+motif ses talents d'agitateur et d'intriguer en grand. De plus, hanté à
+cette époque par le souvenir des Bourbons, l'Empereur se rappelait que
+naguère, sous la monarchie, des ambassadeurs d'Église avaient réussi à
+gouverner l'anarchie polonaise: en l'abbé de Pradt, il voulut avoir et
+crut trouver son abbé de Polignac. Fort recommandé par Duroc son parent,
+l'archevêque de Malines fut officiellement déclaré ambassadeur à
+Varsovie. Il eut à se composer précipitamment une suite, à s'entourer
+d'un personnel brillant, à se monter un train de maison fastueux et à
+partir d'urgence. En fait, nul n'était moins propre à remplir une
+mission de haute confiance que ce prêtre sans conscience, sachant
+observer, décrire et critiquer, mais totalement dépourvu de sens
+pratique et d'esprit de conduite; agent infidèle, brouillon, maladroit
+et poltron, l'une des pires erreurs que Napoléon ait commises dans le
+choix et le discernement des hommes.
+
+À titre d'instruction, on lui remit un long mémoire que l'Empereur avait
+inspiré et qu'il compléta par de vives explications[554]. Divers objets
+étaient assignés à l'activité de l'ambassadeur: il aurait à employer en
+partie les ressources du duché au ravitaillement de la Grande Armée, à
+créer un service et une agence de renseignements militaires, mais
+surtout à faire de Varsovie un point de ralliement pour les Polonais de
+tout pays, un centre d'action et de propagande, un foyer
+d'incandescentes passions dont la flamme porterait au loin et
+déterminerait l'embrasement.
+
+[Note 554: Cette pièce figure sous le n° 18734 de la
+_Correspondance_.]
+
+D'abord, il conviendrait qu'une proclamation à effet, suggérée par
+l'ambassadeur aux ministres, convoquât la représentation nationale, la
+Diète, et donnât l'éveil. Dès sa réunion, la Diète mettra bruyamment à
+l'ordre du jour la grande question, se fera adresser un rapport tendant
+au rétablissement de l'ancien royaume. Sans s'approprier par un vote les
+conclusions de ce rapport, elle s'y conformera en fait et, tenant la
+réunion des frères séparés pour virtuellement accomplie, se constituera
+en confédération générale de la Pologne, c'est-à-dire en association
+pour le mouvement et la lutte, en grand conseil de la nation armée. À
+son image, des sous-comités d'action, des foyers d'agitation locale, se
+formeront de toutes parts: chaque palatinat aura le sien. On enverra une
+députation à l'Empereur: «L'Empereur répondra aux députés en louant les
+sentiments qui animent les Polonais. Elle (Sa Majesté) leur dira que ce
+n'est qu'à leur zèle, à leurs efforts, à leur patriotisme, qu'ils
+peuvent devoir la renaissance de la patrie. Cette mesure, que l'Empereur
+se propose de garder, indique assez à son ambassadeur l'attitude qu'il
+doit avoir et la conduite qu'il doit tenir.»
+
+Mais l'ambassadeur, sans s'expliquer officiellement sur l'avenir, aura à
+inspirer toutes les paroles, tous les actes destinés à susciter une
+immense espérance, à enfiévrer l'opinion. C'est ici que l'instruction,
+suivant un mot de l'abbé, se transforme en «cours de clubisme[555]»;
+avec détails, elle explique comment on s'y prend pour remuer un peuple
+jusqu'en ses profondeurs, pour créer, entretenir et renouveler sans
+cesse l'agitation, pour chauffer à blanc les esprits. «Il faut des actes
+multipliés. Il faut tout à la fois des proclamations, des rapports à la
+Diète, des motions des députés, et, s'il est possible, autant de
+discours, de déclarations et manifestes particuliers qu'il y aura
+d'adhésions individuelles à la Confédération. Il faut enfin qu'on ait à
+publier chaque jour des pièces de tous les caractères, de tous les
+styles, tendant au même but, mais s'adressant aux divers sentiments et
+aux divers esprits. C'est ainsi qu'on parviendra à mettre la nation tout
+entière dans une sorte d'ivresse.»
+
+[Note 555: _Ambassade dans le grand-duché de Varsovie_, p. 69.]
+
+Ce patriotique délire aura pour effet de faire courir aux armes tous les
+habitants du duché, mais le but principal serait manqué si cette
+effervescence s'arrêtait aux frontières. Il importe essentiellement
+qu'elle les dépasse, que les pays voisins prennent feu à son contact,
+que la levée en masse se prolonge dans les provinces russes. Aussi
+l'ambassadeur est-il invité à faire répandre à profusion et colporter en
+Lithuanie, en Podolie, en Volhynie, dans toutes les parties de
+l'ancienne Pologne, la Galicie autrichienne exceptée, les écrits, les
+proclamations, les libelles, toutes les pièces incendiaires. Entraînée
+par ces appels, la noblesse polonaise de Russie se formera en bandes
+guerroyantes, en une vaillante et agile cavalerie, en une sorte de
+chouannerie à cheval, destinée à opérer sur les flancs et les derrières
+de l'ennemi, à le harceler sans cesse, à le «placer dans une situation
+semblable à celle où s'est trouvée l'armée française en Espagne et
+l'armée républicaine dans le temps de la Vendée». Cette guerre de
+partisans partout provoquée, la tâche de l'ambassadeur ne sera qu'à
+moitié remplie; il lui faut à la fois faire oeuvre de révolutionnaire et
+d'organisateur: après avoir déterminé l'universel soulèvement, régler ce
+tumulte, discipliner, coordonner, administrer l'insurrection, faire
+concorder ses rapides chevauchées avec les mouvements de la Grande
+Armée, assurer enfin l'unité d'impulsion et de manoeuvres sans laquelle
+il n'est point d'effort fructueux et de coopération efficace.
+
+Dans cette multiple besogne, tout devait s'entamer à la fois et se
+poursuivre sans interruption, mais il importait que l'explosion n'eût
+pas lieu prématurément et que la Pologne ne partît pas trop tôt. Tant
+qu'il resterait un espoir d'inspirer aux Russes un doute sur l'imminence
+des hostilités, Napoléon n'entendait point le négliger. En conséquence,
+l'ambassadeur se bornerait d'abord à établir fortement son crédit et
+son influence, à s'attirer les hommes importants, à faire de sa maison
+«un centre où toutes les classes, tous les intérêts viendraient
+aboutir»; il se mettrait ainsi en main tous les ressorts de la grande
+entreprise, mais attendrait pour presser la détente un signal ultérieur.
+Par surcroît de précaution, il fut convenu que le décret royal, qui
+instituait le conseil des ministres en comité exécutif et annonçait par
+là de grandes nouveautés, ne serait point publié avant le 15 juin. À
+cette date, l'Empereur serait sur la Vistule: alors, tandis qu'il
+prendrait le commandement de ses troupes et les pousserait en avant, les
+événements préparés à Varsovie s'accompliraient et suivraient leur
+cours: la mise en branle de la Pologne coïnciderait exactement avec les
+premiers pas de la Grande Armée, sans les devancer d'un jour.
+
+Dans l'après-midi du 28 mai, Napoléon fit solennellement ses adieux aux
+cours réunies à Dresde. Pendant la nuit suivante, un grand bruit
+retentit dans le palais; les membres de la maison militaire, aides de
+camp, officiers d'ordonnance, écuyers, aides de camp des aides de camp,
+débouchaient de toutes parts dans le vestibule d'honneur et descendaient
+les escaliers en hâte. Napoléon sortit de ses appartements, s'arrêta un
+instant dans la salle des gardes pour recevoir une dernière fois les
+souhaits et les hommages de Frédéric-Auguste, puis, après avoir embrassé
+tendrement Marie-Louise, brusqua sa mise en route. Avant cinq heures du
+matin, sa berline de poste roulait sur le pavé et une escorte toute
+militaire s'élançait à sa suite, avec un fracas de chevaux et
+d'armes[556].
+
+[Note 556: _Journal_ du grand maître de la cour.]
+
+Le roi de Prusse partit le 30 pour retourner à Potsdam, infiniment
+satisfait--fit-il dire à toute l'Europe par circulaire
+diplomatique--«des journées précieuses[557]» qu'il avait passées à
+Dresde. Marie-Louise resta jusqu'au 4 juillet, puis se rendit à Prague,
+où l'Empereur lui avait permis de séjourner quelques semaines auprès de
+ses parents. Là, pour la consoler et la distraire, on donnerait en son
+honneur des bals, des fêtes, des réceptions brillantes: on la mènerait
+en excursion à Carlsbad, on lui ferait visiter les mines de Frankenthal,
+les galeries illuminées pour la circonstance, les grottes endiamantées
+de scintillements métalliques[558]. L'Empereur son père allait la
+combler de bénédictions, l'Impératrice lui prodiguerait des caresses un
+peu forcées, et finalement, après beaucoup d'effusions, on se
+séparerait, entre belle-mère et belle-fille, plus fraîchement que l'on
+ne s'était retrouvé. La reine de Westphalie avait quitté Dresde une
+heure après l'Impératrice, pour retourner à Cassel; le grand-duc de
+Wurtzbourg prit la route de Toeplitz, et la compagnie des souverains se
+dispersa en peu de jours. À Dresde, le silence et l'apaisement se
+firent, mais les yeux gardaient encore l'éblouissement de ce qu'ils
+avaient vu. Il semblait qu'un météore eût subitement traversé l'espace,
+laissant derrière lui une ardente traînée de pourpre et de lumière.
+Cependant, cet éclat pâlissait peu à peu, s'éteignait: la réflexion
+succédait à l'extase, et quelques-uns en venaient à se demander si le
+prodige entrevu était autre chose qu'un fulgurant mirage: «un beau
+rêve», soupirait le bon roi de Saxe, qui tremblait parfois pour la
+fortune surhumaine à laquelle il avait attaché la sienne, «un beau rêve,
+mais trop court[559]».
+
+[Note 557: Archives des affaires étrangères, Prusse, 250.]
+
+[Note 558: Voy. sur ces fêtes BAUSSET, II, 60 et suiv.]
+
+[Note 559: Serra à Maret, 5 juin 1812.]
+
+
+
+V
+
+Le duc de Bassano resta à Dresde jusqu'au 30 mai. À la veille de
+rejoindre l'Empereur sur la route du Nord, il reçut une visite qui ne
+laissa pas de lui être agréable. C'était celle du consul Signeul, choisi
+pour intermédiaire des négociations traînantes qui se poursuivaient avec
+Bernadotte. Depuis près de deux mois, Signeul faisait la navette entre
+la Suède et le siège du gouvernement français; reparaissant aujourd'hui
+après une dernière course, il se disait en état de nous satisfaire
+pleinement. Comme si la fortune, avant d'abandonner Napoléon, eût tenu à
+le combler de ses plus décevantes faveurs, la seule résistance qui se
+fût levée contre lui, en dehors de la Russie, semblait plier et
+s'anéantir: Bernadotte venait à résipiscence et demandait à rentrer dans
+le rang. Signeul, s'autorisant d'une note autographe du prince,
+indiquait des bases positives de réconciliation et d'entente. Fidèle à
+sa pensée persistante, Bernadotte ne parlait pas de la Finlande et
+désirait seulement qu'on lui octroyât la Norvège, offrant de céder en
+compensation aux Danois la Poméranie suédoise et de leur payer douze
+millions. Si l'on accédait à ses voeux, il se déclarerait pour nous,
+faisant bon marché de tout engagement antérieur; il signerait un traité
+d'alliance, pousserait contre la Russie cinquante mille hommes, se
+mettrait aux ordres de Napoléon et prendrait en tout ses directions: il
+s'obligerait au besoin à ne jamais marier son fils sans la permission de
+l'Empereur[560].
+
+[Note 560: Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, 30 mai 1812.
+Archives des affaires étrangères, Suède, 297.]
+
+Chez tout autre que Bernadotte, cette évolution inattendue aurait eu de
+quoi surprendre. Elle a d'ailleurs intrigué les historiens: son
+véritable caractère et ses motifs ont donné lieu à des appréciations
+diverses. Était-elle sincère? Bernadotte revenait-il à nous de bonne
+foi? Doit-on supposer, au contraire, qu'en rouvrant une négociation avec
+la France au lieu de tenir ses engagements avec la Russie, il voulait
+simplement gagner du temps et se mettre en mesure d'attendre, pour
+prendre effectivement parti, l'issue de la guerre ou au moins des
+premières rencontres? Bien que cette explication soit beaucoup plus
+vraisemblable que la première, la vérité, telle qu'elle se dégage des
+documents suédois, est un peu différente. Si Bernadotte se ménageait de
+notre côté une porte de rentrée, ce n'était pas uniquement par suite des
+appréhensions que lui inspiraient nos forces. Ces raisons ne l'avaient
+pas empêché, deux mois plus tôt, de braver l'Empereur et de conclure
+avec ses ennemis. Ce qu'il redoutait aujourd'hui, c'était que la Russie
+n'osât affronter la lutte et ne lui faussât compagnie, et cette terreur
+venait de lui être communiquée par son envoyé à Pétersbourg, le comte de
+Loewenhielm, d'après certaines présomptions que l'événement devait
+démentir, mais qui avaient jeté dans l'esprit de cet envoyé un trouble
+subit: une dépêche affolée de Loewenhielm, en date du 17 avril, donne la
+clef du mystère.
+
+On a déjà signalé l'émoi qu'avait causé au Tsar l'avis de l'alliance
+franco-autrichienne. L'épreuve lui avait été sensible, et Loewenhielm,
+qui s'en aperçut aussitôt, crut devoir avertir son gouvernement; il
+écrivit d'urgence à son roi: «L'Empereur est excessivement affecté de la
+nouvelle de l'alliance de l'Autriche. On s'attendait bien à lui voir
+jouer un rôle, mais on ne croyait point à une alliance offensive et
+défensive. L'Empereur paraît plus résigné que jamais et plus décidé à
+suivre le parti que lui dictent à la fois l'honneur et la sûreté; mais
+il est intérieurement abattu de la ligue générale qu'il voit s'établir
+autour de lui et dont il commence à craindre les effets.» Sous le coup
+de ces inquiétudes, la constance actuelle d'Alexandre ne finirait-elle
+point par céder à l'influence dissolvante de Roumiantsof et à ses
+conseils pusillanimes? Cette défaillance, qui ne devait point se
+produire, Loewenhielm avait l'air de l'admettre et semblait presque la
+prédire: «Il est hors de doute, continuait-il, que le chancelier va
+reprendre le dessus en se voyant soutenu dans ses idées favorites de
+négociation avec la France, et il ne manquera pas de prévaloir sur la
+marche infiniment plus noble et mâle de l'Empereur[561].»
+
+[Note 561: Archives du royaume de Suède.]
+
+D'ailleurs, dans certains cercles de Pétersbourg, la perturbation était
+grande: on se demandait si l'Empereur, en persistant dans une politique
+guerrière, ne conduisait pas la Russie aux abîmes, et si la noblesse ne
+devait pas sauver l'État par un recours aux moyens extrêmes: «Dans ce
+moment encore,--reprenait Loewenhielm,--Votre Majesté ne saurait qu'avec
+peine s'imaginer jusqu'à quel point va la liberté du langage dans un
+pays aussi despotique que celui-ci. Plus l'orage devient menaçant, plus
+on doute de l'habileté de celui qui tient le gouvernail... L'Empereur,
+instruit de tout, ne peut manquer de savoir combien il a cessé d'avoir
+la confiance de sa nation. Il doit même exister un parti en faveur de la
+grande-duchesse Catherine, épouse du prince d'Oldenbourg, à la tête
+duquel se trouve, dit-on, le comte Rostopschine. Voilà, Sire, ce qu'on
+croit être le motif du chagrin de l'Empereur, d'autant plus que Sa
+Majesté aime cette princesse de préférence. Avec la facilité qu'a eue
+cette nation à se prêter aux révolutions, son penchant à être gouvernée
+par des femmes, il ne serait pas étonnant qu'on profitât de la crise
+actuelle de l'empire pour se porter à un changement.»
+
+Les bruits dont Loewenhielm se faisait l'écho arrivèrent même à
+Stockholm par d'autres voies[562]: pendant quelques jours, dans la
+capitale suédoise, on craignit à tout instant d'apprendre que l'empereur
+Alexandre avait fait sa soumission ou qu'une crise intérieure avait
+plongé la Russie dans le chaos et la jetait sans défense aux pieds de
+son adversaire.
+
+[Note 562: Tarrach à Goltz, Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril
+1812.]
+
+Ces perspectives firent frémir Bernadotte et son conseil. Si la Russie
+s'effondrait subitement et se rendait avant le combat, la Suède restait
+en l'air, exposée au pire destin: nul doute que Napoléon ne se retournât
+furieusement contre elle et ne lui fît payer cher sa défection,
+obligeant peut-être les Russes à l'écraser de leurs forces. Ajoutons que
+l'Angleterre n'avait pas encore accédé au traité russo-suédois et
+élevait des difficultés[563]. Dans cette passe critique, où il en venait
+à douter de tous ses alliés, Bernadotte sentit le besoin de se ménager
+un recours en grâce auprès de Napoléon, un préservatif contre sa colère,
+et c'est ainsi que Signeul eut ordre de courir à Dresde avec des
+propositions en apparence formelles.
+
+[Note 563: Voy. ERNOUF, 338.]
+
+Dans la réalité, cet empressement était fictif; Bernadotte ne voulait en
+aucune façon se rattacher à nous par des engagements immédiats et
+irrévocables: son seul but était de réserver l'avenir et de parer à
+toutes les éventualités, jusqu'à ce que l'horizon se fût éclairci à
+Pétersbourg. Ce qui le prouve, c'est que Signeul--il dut en faire l'aveu
+au duc de Bassano--ne possédait pas de pouvoirs en règle. Cet agent
+aventureux et peu considéré, interlope comme la négociation dont il
+était chargé, s'offrait bien à signer tout de suite un papier
+quelconque, se disant sûr d'obtenir la ratification du prince; mais
+celui-ci avait évité de le munir d'une procuration formelle. Bernadotte
+se ménageait ainsi la faculté, suivant les cas, de désavouer l'acte
+conclu par Signeul ou de le faire valoir auprès de Napoléon comme preuve
+de son repentir. Il ne se détachait pas effectivement de la Russie, mais
+se donnait l'air devant nous de la renier et de la trahir, en prévision
+du cas où cette puissance s'abandonnerait elle-même.
+
+Ce qui achève de montrer sa duplicité, c'est que le cours de ses
+intrigues hostiles n'était nullement suspendu; protestant de ses bonnes
+intentions, il continuait à nous faire tout le mal possible. En
+Allemagne, ses agents secondaient toujours les tentatives de la Russie
+pour paralyser l'effet de nos alliances. Ayant promis au Tsar un plus
+grand service et s'étant fait fort de disposer les Turcs à la paix, il
+s'y employait avec un surcroît d'activité. L'un de ses aides de camp, le
+général baron de Tavast, traversait la Baltique pour se rendre d'abord à
+Wilna; après s'y être concerté avec l'empereur Alexandre, il devait se
+diriger en toute hâte vers l'Orient, courir à Bucharest, lieu des
+négociations, et leur donner l'impulsion décisive qui aboutirait à un
+accord[564].
+
+[Note 564: Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril. Suchtelen à
+l'empereur Alexandre, 30 mars et 10 avril.]
+
+Tavast arriva trop tard pour se faire honneur de ce résultat; en Orient,
+le dénouement était proche. Pour annuler autant que possible les
+conséquences du traité franco-autrichien, Alexandre avait senti la
+nécessité de s'accommoder coûte que coûte avec la Turquie et de
+désarmer cet ennemi, au moment où Napoléon lui en suscitait un autre.
+Par courrier précipitamment expédié, Kutusof avait été invité à ne rien
+négliger pour conclure; il était autorisé à réduire encore ses
+prétentions, à ne plus réclamer que la ligne du Pruth, c'est-à-dire la
+Bessarabie, sans aucune parcelle de la Moldavie. Alexandre, il est vrai,
+ne faisait pas gratuitement cette dernière concession; conformément au
+voeu exprimé par Bernadotte, par Armfeldt, par tous nos ennemis, il
+désirait que la paix fût doublée et fortifiée d'une alliance, que la
+Turquie s'unît à lui politiquement et militairement. Cet auxiliaire que
+Napoléon s'appropriait toujours en espérance, on espérait le retourner
+contre lui et le rabattre sur le flanc droit de l'Empire[565].
+
+[Note 565: SOLOVIEF, _Alexandre Ier_, 222, d'après la correspondance
+entre l'Empereur et Kutusof.]
+
+Le grand vizir suivait de près les négociations, établi sur le Danube à
+proximité de Bucharest et investi de pleins pouvoirs. Il n'avait plus
+avec lui qu'un débris d'armée; suivant quelques témoignages, la misère,
+les maladies, les désertions avaient réduit ses troupes à quinze mille
+hommes: la Turquie était réellement à bout de forces. À ces justes
+raisons de traiter s'en ajoutaient d'inavouables: la Russie et
+l'Angleterre semaient l'or à pleines mains; le drogman de la Porte,
+Moruzzi, s'était mis à leur solde et exploitait habilement contre nous
+les défiances de la Turquie. Pour nous discréditer tout à fait auprès
+d'elle, la chancellerie russe usa, dit-on, d'un dernier moyen: on assure
+qu'elle tira de ses archives et fit produire au congrès, comme argument
+final, la lettre du 2 février 1808 par laquelle Napoléon avait appelé le
+Tsar au partage de l'Orient[566]. La mission de Narbonne à Wilna
+achevait d'ailleurs de déconcerter les ministres de la Porte. Vainement
+notre diplomatie les avertissait-elle que cette démarche était de pure
+forme; Napoléon fut pris en cette occasion à son propre piège. Les Turcs
+s'imaginèrent qu'il n'était pas décidé à rompre avec la Russie,
+puisqu'il négociait encore avec elle: craignant une brusque
+réconciliation entre les deux empereurs, un second Tilsit dont ils
+payeraient les frais, ils ne songèrent plus qu'à se mettre à couvert de
+cette terrifiante éventualité en terminant leur querelle avec la
+Russie[567].
+
+[Note 566: ERNOUF, 323, d'après une note de Maret.]
+
+[Note 567: Correspondance de Latour-Maubourg, mai 1812, _passim_.]
+
+Kutusof profita de ces dispositions: pour aller plus vite, il n'insista
+point sur l'alliance, disjoignit les deux questions et se borna à
+conclure la paix; elle fut signée à Bucharest le 28 mai, sous réserve de
+la ratification des souverains. Le traité rendait à la Turquie les deux
+principautés, après en avoir détaché la Bessarabie, qu'il incorporait à
+l'empire russe, auquel il accordait de plus quelques avantages
+territoriaux en Asie; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes
+sous la suzeraineté du Sultan, renouvelait implicitement le protectorat
+mal défini du Tsar sur les principautés roumaines et même sur l'ensemble
+de la chrétienté orthodoxe du Levant. En général, les articles portaient
+la trace de la précipitation avec laquelle ils avaient été dressés:
+ambigus et mal rédigés, ils ouvraient une source de contestations pour
+l'avenir; les plénipotentiaires russes s'étaient moins préoccupés
+d'établir avec précision les droits de leur maître que d'assurer
+l'entière disponibilité de ses forces.
+
+Cette paix bâclée était pour Napoléon un échec grave, contre-balançant
+ses triomphes diplomatiques. Toutefois, la paix sans l'alliance ne
+satisfaisait qu'à demi Alexandre et Bernadotte: «Kutusof, écrivait le
+premier, a négligé un objet bien important[568].» Mais serait-il
+impossible de reprendre en sous-oeuvre et par une autre main la tâche
+inachevée? Avant même la signature du traité, Alexandre avait désigné
+l'amiral Tchitchagof pour remplacer Kutusof à la tête de l'armée du
+Danube. Tchitchagof était un homme d'imagination et d'entreprise;
+admirant Napoléon, ayant étudié ses procédés, allant jusqu'à singer sa
+tenue et ses gestes, il croyait à la nécessité de le combattre avec ses
+propres armes, à coups de bouleversements. Avant de rejoindre le
+quartier général de Jassy, il fit agréer au Tsar et au chancelier un
+projet colossal et singulier, qui tendait à organiser contre nous, par
+le moyen de l'Orient turc et surtout chrétien, une grande diversion.
+
+[Note 568: SOLOVIEF, 223.]
+
+Les pourparlers avec la Porte continuaient, à l'effet d'obtenir la
+ratification du traité: ils s'étaient transportés de Bucharest à
+Constantinople. Pourquoi n'en pas profiter et remettre sur le tapis la
+question de l'alliance, en faisant luire aux yeux du Sultan l'espoir
+d'acquérir la Dalmatie et les îles Ioniennes? À défaut d'une coopération
+active, ne pourrait-on tout au moins obtenir des Turcs un concours
+passif, une connivence inerte, un droit de passage sur leur territoire,
+et se faire prêter leurs sujets chrétiens pour les lancer sur nos
+provinces d'Illyrie? Les chrétiens du Danube et des Balkans, Moldaves,
+Valaques, Serbes, Bosniaques, Monténégrins, surexcités par la lutte de
+huit ans à laquelle ils venaient d'assister, restaient debout, en proie
+à une fermentation belliqueuse. Tchitchagof demanderait au Sultan la
+permission de recruter parmi eux des bandes d'auxiliaires, d'appeler à
+lui ces tumultueuses levées, de les enrégimenter, de s'en faire une
+armée de peuples à la tête de laquelle il franchirait le Danube comme
+allié de la Porte, traverserait obliquement la Péninsule, tomberait du
+haut des Alpes illyriennes sur la Dalmatie française et percerait
+jusqu'à l'Adriatique. Après avoir occupé le littoral et surpris Trieste,
+il contournerait par le nord le golfe de Venise, s'engagerait dans le
+massif des Alpes, tendrait la main aux Tyroliens révoltés, aux Suisses
+opprimés, pendant qu'une flotte anglo-russe attaquerait l'Italie par le
+sud et soulèverait le royaume de Naples. En un mot, il s'agissait de
+rejeter dans les États du conquérant la guerre qu'il transportait à huit
+cents lieues de ses frontières, et tandis que cet autre Annibal
+s'élançait à de lointaines entreprises, d'exécuter contre lui une
+manoeuvre à la Scipion. L'amiral reçut ordre positif d'agir d'après ces
+données, de faire sentir et goûter aux Turcs les beautés de son
+plan[569]. Ce qu'il éviterait de leur dire, c'était qu'il était
+autorisé, pour mieux animer les races chrétiennes et surtout les
+peuplades slaves, à leur parler d'émancipation, à exalter les
+aspirations qui commençaient à sourdre confusément en elles, à leur
+faire entrevoir la création d'un empire slave, sous la protection et
+l'égide de la Russie. L'idée des grandes agglomérations nationales, née
+des événements déchaînés sur le monde par la Révolution française et
+issue d'une transformation de ses propres principes, devenait ainsi, en
+Orient comme en Allemagne, une arme aux mains de nos adversaires;
+lorsque le panslavisme apparaît pour la première fois dans les
+conceptions de la politique russe, c'est comme moyen de contre-battre la
+puissance de Napoléon et de détourner le choc de ses armées.
+
+[Note 569: _Mémoires de Tchitchagof_, publiés dans la _Revue
+contemporaine_ du 15 mars 1855. SOLOVIEF, 223. Dans une lettre
+autographe du 12 avril, destinée à l'agent anglais Thornton, qui se
+trouvait en Suède, Alexandre développait tout le plan de diversion, en
+réclamant le concours des escadres et de l'argent britanniques. MARTENS,
+XI, n° 412.]
+
+Il est douteux qu'Alexandre et Roumiantsof se soient fait totalement
+illusion sur le côté chimérique et romanesque de l'entreprise, sur ses
+chances de succès, sur la possibilité notamment d'organiser chez les
+Turcs, avec leur adhésion et sous leurs yeux, une insurrection de leurs
+sujets chrétiens. Mais la menace seule d'un tel soulèvement ne
+saurait-elle conduire à un résultat pratique et fort désirable, signalé
+plusieurs fois par Bernadotte? Les _rayas_ de la région danubienne
+avaient en Autriche des frères par le sang; aux diverses races
+chrétiennes de la Turquie septentrionale répondaient, de l'autre côté de
+la frontière, des groupes congénères; l'impulsion donnée aux premières
+se communiquerait aux seconds. Par les Moldo-Valaques, il serait facile
+d'émouvoir les Roumains de Transylvanie; par les Slaves de Turquie, les
+Slaves d'Autriche. En créant sur les flancs de l'Autriche de multiples
+foyers d'agitation, en faisant courir sur le pourtour extérieur de ses
+possessions orientales une traînée de poudre, on se mettrait en mesure
+de porter l'incendie dans l'intérieur de ses États et de la faire
+trembler pour son existence: on l'empêcherait de prêter à Napoléon un
+secours effectif.
+
+Pendant la fin de mai et le courant de juin, les négociations pour une
+alliance russo-turque se poursuivirent à Constantinople, vivement
+secondées par les agents suédois et anglais. Tchitchagof affermissait sa
+position sur le Danube, base de ses opérations futures: tenant en
+haleine les Serbes et les Monténégrins, se ménageant des intelligences
+avec les mécontents de Dalmatie en vue de la grande attaque contre les
+possessions françaises, il armait en même temps les Valaques, se
+disposait à les jeter sur la Transylvanie avec une partie de ses Russes,
+préparait contre l'Autriche un mouvement tournant[570].
+
+[Note 570: Correspondance d'Otto, d'Andréossy et de Latour-Maubourg,
+juin et juillet 1812, _passim_.]
+
+Mais déjà le besoin de cette diversion se faisait moins sentir. Dès la
+fin d'avril, une communication de bon augure était arrivée à Wilna.
+Metternich, avant même de conduire ses souverains au rendez-vous de
+Napoléon, avant les serments et les effusions de Dresde, avait pris soin
+d'attester clandestinement le mensonge de ces scènes. S'étant décidé à
+notifier au cabinet russe l'alliance franco-autrichienne, il avait
+accompagné cet avis des commentaires les plus propres à en atténuer la
+portée. Il laissait entendre que sa cour ne prendrait pas trop au
+sérieux les engagements contractés avec la France, que le corps
+auxiliaire agirait le moins possible et ne dépasserait pas sensiblement
+la frontière; si la Russie voulait comprendre la position de l'Autriche
+et ne pas lui tenir rigueur, les deux puissances pourraient rester
+secrètement amies, tout en ayant l'air de se combattre[571].
+
+[Note 571: MARTENS, _Traités de la Russie avec l'Autriche_, III,
+87.]
+
+La chancellerie russe prit acte de ses paroles, mais demanda que
+l'Autriche fournît un gage de ses intentions, une garantie, et
+s'engageât expressément à limiter son action. Des pourparlers
+s'entamèrent très mystérieusement dans ce but. Pendant leur durée, pour
+peser sur les déterminations de l'Autriche, Alexandre laissa Tchitchagof
+continuer dans le Sud sa campagne d'agitation et de propagande; il fit
+savoir à Vienne qu'il possédait les moyens d'insurger les Magyars et
+n'hésiterait pas à s'en servir, si on lui en faisait une nécessité. Ces
+menaces, exploitées par les salons et les coteries russes de Vienne,
+agirent sur la société et par elle sur le gouvernement; ce fut la raison
+majeure qui décida l'Autriche à entrer plus avant dans la voie des
+compromissions occultes.
+
+Par plusieurs communications successives, Metternich donna l'assurance
+formelle que le corps auxiliaire ne serait renforcé en aucun cas et ne
+serait pas même complété, qu'on trouverait moyen de ne fournir à
+Napoléon que vingt-six mille hommes au lieu de trente mille, que
+l'Autriche ne s'engagerait jamais à fond dans la querelle et tiendrait
+au repos le gros de ses forces, se réservant de l'employer à de
+meilleurs usages. Pour prix de cette demi-trahison, l'Autriche exigeait
+que la guerre fût strictement localisée et qu'en dehors du point où les
+troupes autrichiennes auraient malheureusement à entamer le territoire
+russe, à la droite de la Grande Armée, il ne fût commis aucun acte
+d'hostilité sur toute l'étendue des frontières respectives: c'était
+demander aux Russes de s'interdire toute contre-attaque du côté de la
+Hongrie et de la Transylvanie. Alexandre admit ce second terme de
+l'entente et renonça à la diversion orientale, que d'ailleurs
+l'impétuosité de l'attaque française eût rendue impraticable. Entre
+Vienne et Pétersbourg, un accord purement verbal, mais formel, fut
+conclu sur ces bases; il y eut échange de promesses, parole donnée de
+part et d'autre. Par un pacte semblable à celui qu'elles avaient passé à
+demi-mot en 1809, les deux cours s'obligèrent à se ménager mutuellement,
+à mesurer leurs coups et à se tenir, au cours d'une guerre illusoire, en
+secrète connivence[572].
+
+[Note 572: MARTENS, III, 87, 89. SOLOVIEF, 223-224.]
+
+Cette défaillance de l'Autriche n'était pas un fait isolé: chez la
+plupart de nos alliés, la défection couvait, attendant son heure. Le roi
+de Prusse, après avoir signé l'alliance, avait écrit au Tsar une lettre
+d'excuses. Malgré la guerre, les rapports vont continuer, par
+l'intermédiaire de représentants occultes, régulièrement accrédités:
+«C'est ainsi, dit la Prusse, que l'on doit procéder entre États
+longtemps amis et destinés à le redevenir[573].» Dans les royaumes de la
+Confédération, créés et agrandis par Napoléon, la duplicité est égale.
+En Bavière, l'envoyé russe Bariatinski constate que «depuis le Roi
+jusqu'au bourgeois, excepté quelques jeunes officiers qui croient être
+ou devenir des héros, toutes les classes répugnent également à une
+guerre probable avec la Russie[574]». Le Roi se dit «dans une position
+atroce»; le prince royal se fait honneur d'avoir décliné le commandement
+des troupes; cette guerre, ajoute-t-il, «est contre mes principes; voilà
+pourquoi je ne veux pas la faire, quoique j'aime avec passion mon
+métier[575]». Quand le Tsar rappellera ses agents de toutes les cours en
+apparence «francisées[576]», le ministre bavarois Montgelas refusera à
+Bariatinski des passeports pour la Russie; si Bariatinski en veut pour
+aller aux eaux et faire une cure, on va les lui donner; mais qu'il reste
+à proximité, à Carlsbad par exemple, car on ne se sépare que
+transitoirement, avec l'espoir de se retrouver[577]. De tous les points
+de l'Allemagne, à de rares exceptions près, Alexandre reçoit les mêmes
+assurances de secrète sympathie; on le blâme pourtant, on juge qu'il
+s'expose témérairement et sans motifs, mais on ne peut s'empêcher de
+faire des voeux pour son succès.
+
+[Note 573: SOLOVIEF, 215.]
+
+[Note 574: MARTENS, VII, 112.]
+
+[Note 575: _Id._]
+
+[Note 576: Joseph DE MAISTRE, _Correspondance_.]
+
+[Note 577: En Wurtemberg, le ministre Zeppelin déclare à M.
+d'Alopéus que «Sa Majesté ne se regarderait jamais comme étant en guerre
+avec la Russie». MARTENS, VII, 124.]
+
+Ainsi, dans le vaste circuit que nous venons d'opérer, en partant de
+Stockholm, en suivant les intrigues suédoises à Constantinople, en
+revenant par Vienne et Munich jusqu'au coeur de l'Europe, nous avons vu
+se former autour de la Grande Armée un réseau d'hostilités latentes,
+prêtes à se manifester dès qu'éclateront les traîtrises du sort et les
+rébellions de la fortune. C'est la contre-partie des adulations
+prodiguées au triomphateur de Dresde; c'est l'envers de ce rayonnant
+tableau. Les rois ne prêtent à Napoléon qu'un concours forcé: ils
+renient tout bas des engagements arrachés par la violence; l'amour et le
+dévouement s'affichent dans leur bouche, la trahison est dans leur
+coeur; ils jurent d'être amis et ne sont qu'esclaves; vienne l'occasion
+de briser leurs chaînes, ils la saisiront sans scrupules, certains de se
+trouver avec leurs peuples en communauté de passions et de haines.
+
+Les lieutenants de l'Empereur, les maréchaux et chefs de corps, les
+administrateurs et fonctionnaires qui suivaient l'armée, sentaient
+vaguement le péril: en traversant l'Allemagne, ils s'étaient aperçus
+qu'ils marchaient sur un sol miné, où la moindre secousse déterminerait
+l'explosion. Les commandants de place, les gouverneurs, jusqu'aux rois
+français que Napoléon avait préposés à la garde de l'Allemagne, ne
+cessaient depuis un an de l'avertir. Jérôme lui avait écrit pendant
+l'automne de 1811 une lettre admirable de clairvoyance[578]. La
+correspondance de Rapp, gouverneur de Dantzick, est pleine d'aveux
+significatifs. Rapp s'inquiète des haines qu'il sent s'amasser autour de
+lui, bien qu'il ne fasse aux habitants «que le mal nécessaire». Au bout
+de quelque temps, il n'y tient plus et, dépassant ses attributions
+militaires, envoie un rapport politique dont voici les conclusions:
+«Partout les esprits paraissent montés, et l'exaspération est générale:
+c'est au point que si nous faisions une campagne malheureuse (ce qui ne
+sera jamais à présumer), depuis le Rhin jusqu'en Sibérie tout s'armerait
+contre nous. Je ne suis pas alarmiste et je n'aime pas à passer pour
+voir en noir, mais ce que j'avance est positif[579].» Davout lui-même,
+le stoïque Davout, ne peut se défendre de certaines appréhensions: il se
+souvient qu'en 1809 tout a chancelé et voudrait que l'on méditât cette
+leçon.
+
+[Note 578: _Correspondance du roi Jérôme_, V, 247-249.]
+
+[Note 579: 18 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, 1656.]
+
+Napoléon s'impatiente et s'irrite de ces avis: il adresse à Rapp une
+mercuriale sévère et le renvoie à son rôle de soldat. Il voit lui-même
+le danger, mais n'admet pas que les autres l'aperçoivent et le
+signalent, car il se juge certain de le surmonter, grâce à son
+invincible fortune, grâce surtout aux mesures qu'il a si soigneusement
+accumulées pour assurer le succès de la campagne. Cependant, si dans ses
+préparations tout a été merveilleusement combiné et conçu, l'exécution
+laisse à désirer. Vu le nombre et l'extrême complication des moyens
+qu'il met en oeuvre, il ne peut plus tenir la main en personne à
+l'accomplissement de ses ordres: tant d'objets à embrasser dépassent son
+étreinte, toute prodigieuse qu'elle soit. Les intermédiaires qu'il
+emploie ne possèdent ni son autorité ni sa vigilance: l'inattention des
+subalternes, l'insouciance des soldats, le désordre et parfois
+l'infidélité d'une administration qui échappe à la surveillance par son
+immensité même, occasionnent des mécomptes; sur certains points, c'est
+déjà l'encombrement, la cohue: la discipline se relâche, les moyens de
+transport et de ravitaillement se font attendre: l'armée dédaigne
+d'entretenir en bon état ceux qu'elle possède, les hommes négligent leur
+équipement et laissent dépérir leur monture, et beaucoup de corps
+arriveront devant l'ennemi avec des chevaux hors d'usage, des
+approvisionnements incomplets, des services mal organisés, des effectifs
+insuffisamment exercés[580].
+
+[Note 580: Les _Mémoires inédits de M. de Saint-Chamans_, qui
+doivent prochainement paraître, contiennent à ce sujet des détails
+caractéristiques.]
+
+Dans le commandement, de fâcheux tiraillements se produisent. Davout et
+Berthier sont en querelle ouverte; Davout est aigri, Murat mécontent,
+Junot exténué de corps et d'esprit. Combien d'autres, parmi les chefs,
+marchent désormais d'un pas alourdi et traînant, sans l'entrain et la
+vigueur d'autrefois! Devenus trop riches et trop grands, ils ne
+ressentent plus l'attrait des dévouements aveugles: ils réfléchissent et
+jugent. L'écho des sourdes oppositions de l'intérieur leur arrive,
+altérant leur confiance. Ils savent que des hommes tels que Cambacérès,
+Mollien, Decrès, Lavalette, blâment l'entreprise: ils ont entendu dire
+que non seulement Caulaincourt, mais d'autres officiers connaissant bien
+la Russie, ont fait part à l'Empereur de leurs craintes, et que l'un
+d'eux, le colonel de Ponthon, l'a supplié à genoux de s'arrêter: ces
+récits courent les quartiers généraux, confirment des doutes que le
+simple bon sens suffit à faire naître. Jusque dans l'état-major
+impérial, des propos inquiétants circulent: on se répète bien bas un mot
+de Sémonville, de cet ex-conventionnel devenu sénateur et si connu pour
+son flair de l'avenir qu'un gouvernement paraît condamné dès que
+Sémonville s'en détache. Se trouvant à Genève, chez le préfet Capelle,
+il avait dit, en voyant passer les soldats qui s'en allaient à l'armée:
+«Pas un n'en reviendra: ils vont à la boucherie[581].» Et calculant
+qu'un seul désastre serait l'écroulement de tout et mettrait fin à la
+grande aventure, il avait osé ajouter que l'expédition de Russie rendait
+des chances aux Bourbons.
+
+[Note 581: _Documents inédits_.]
+
+Ces pressentiments et ces arrière-pensées ne pénètrent pas encore dans
+la masse de nos troupes. À mesure qu'on descend des sommets, la
+confiance, l'ardeur, l'inlassable dévouement reparaissent. D'un bout à
+l'autre de l'innombrable armée que les ordres de l'Empereur retiennent
+encore sur la Vistule, court dans les rangs inférieurs un frémissement
+continu, une impatience d'agir. Officiers de fortune qui ont leur chemin
+à faire, jeunes nobles qui ont leur réputation à établir, tous
+souhaitent également que la campagne s'ouvre. Ils ont l'ambition des
+grades, des distinctions, des exploits fructueux: ils ont soif
+d'honneurs et de profits.
+
+Puis, la prise de Napoléon sur ces âmes neuves est si forte qu'elle ne
+laisse place à aucune réflexion, et c'est lui malgré tout, c'est son
+prestige qui tient ensemble toutes les parties de cet assemblage
+disparate, qui fait taire les dissidences et imprime par moments aux
+coeurs un élan unanime. Même les contingents les plus hostiles, ces
+Prussiens, ces Espagnols, ces Slaves de l'Adriatique violemment
+incorporés, subissent maintenant son ascendant; ils le haïssent et
+pourtant le suivent, car ils éprouvent comme une fierté de combattre
+sous un tel chef et savent qu'un mot approbatif de lui les marquera pour
+jamais d'un signe d'honneur. Quant aux soldats de France, troupiers
+chevronnés ou conscrits d'hier, sortis du peuple, ils restent comme lui
+inébranlablement fidèles à l'homme qui a ensorcelé leur imagination: en
+échange de leur sang, ils attendent tout de lui, récompenses inouïes,
+avenir de triomphes et de félicités. C'est une croyance répandue parmi
+eux que la Russie n'est qu'un passage vers d'autres régions, qu'on ira
+plus loin, que Napoléon va les mener jusqu'au fond de la fabuleuse Asie,
+dans un monde féerique où ils n'auront qu'à se baisser pour faire
+provision de trésors et ramasser des couronnes. Et leur foi en ces
+lendemains reste absolue, indestructible; elle s'exprime par de naïfs
+témoignages. Après les réticences perfides des rois alliés, après les
+observations des ministres et des généraux, après les rapports sombres
+de certains chefs, après les pronostics des mécontents de haute marque,
+voici la lettre d'un soldat: c'est un fusilier au 6e régiment de la
+Garde, premier bataillon, quatrième compagnie: il écrit à ses parents:
+
+«Nous entrerons d'abord en Russie où nous devons nous taper un peu pour
+avoir le passage pour aller plus avant. L'Empereur doit y être arrivé en
+Russie pour lui déclarer la guerre, à ce petit empereur: oh! nous
+l'aurons bientôt arrangé à la blanche sauce! Quand il n'y aurait que
+nous, c'est assez. Ah! mon père, il y a une fameuse préparation de
+guerre: nos anciens soldats disent qu'ils n'en ont jamais vu une
+pareille: c'est bien la vérité, car on y conduit des vives et grandes
+forces, mais nous ne savons pas si c'est pour la Russie. L'un dit que
+c'est pour aller aux Grandes Indes, l'autre dit que c'est pour aller en
+_Égippe_, on ne sait pas lequel croire. Pour moi, cela m'est bien égal:
+je voudrais que nous _irions_ à la fin du monde.» Le même soldat
+écrivait dans une autre lettre: «Nous allons aux Grandes Indes: il y a
+treize cents lieues de Paris[582].»
+
+[Note 582: Ces lettres nous ont été communiquées par M. Maurice
+Levert, qui les a publiées en partie dans la _Revue de la France
+moderne_.]
+
+L'Inde, cet aimant magique qui jadis entraînait à la conquête des mers
+les grands chercheurs d'aventures, brille vaguement aujourd'hui aux yeux
+de nos soldats et leur fait entrevoir, par delà l'obscure et mystérieuse
+Russie, un pays de lumière et d'or, des perspectives ensoleillées et de
+lointains Édens. Telles sont les visions qui les bercent dans leurs
+campements de la Vistule, quand ils reposent sur la terre humide, sous
+la bise d'un printemps triste comme nos hivers. Et le matin, quand le
+réveil en musique éclate sur le front de bandière des régiments, avec
+son fracas d'instruments et de sonneries, tous ces grands enfants
+gaulois se relèvent joyeux, avec une gaieté d'alouette. Vivement, ils se
+mettent à la besogne du jour, aux occupations qui préparent et précèdent
+le grand départ annoncé: ils vont à l'avenir pleins d'espérance,
+insouciants du péril, persuadés qu'un guide infaillible les mène à la
+victoire et qu'un dieu les conduit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LE PASSAGE DU NIÉMEN.
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+L'IRRUPTION[583].
+
+
+Napoléon à Posen.--Enthousiasme de la population.--Réponse à
+Bernadotte.--Séjour à Thorn.--Derniers préparatifs.--Préoccupation
+dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif
+d'attaque.--Napoléon met ses armées en campagne avant de déclarer la
+guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le _Chant du départ_.--Rencontre
+avec Murat; comédie sentimentale.--Marche dévastatrice à travers la
+Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers
+désordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernière
+minute.--Nouvelles de Pétersbourg.--L'empereur de Russie a refusé de
+recevoir l'ambassadeur de France.--Napoléon rejoint la colonne de
+tête.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'élance aux avant-postes et
+atteint le Niémen.--Il voit la Russie.--Déguisement.--Reconnaissance à
+cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrivée des troupes.--La
+journée du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers
+coup de feu.--Lever du soleil.--Féerique spectacle.--Enthousiasme des
+troupes; gaieté et activité de l'Empereur.--Incident de la
+Wilya.--Établissement à Kowno.--Quarante-huit heures de
+défilé.--L'invasion commence.
+
+[Note 583: Les éléments de notre récit ont été puisés à des sources
+inédites, que nous indiquerons au fur et à mesure, ainsi que dans
+l'innombrable quantité d'ouvrages et de _Mémoires_ laissés par les
+contemporains: les principaux, après l'ouvrage célèbre de Ségur, sont
+ceux de Baudus, Berthezène, Boulard, Bourgoing, Castellane, Chambray,
+Denniée, Dupuy, Fezensac, Grouchy, Gourgaud, Labaume, Marbot, Roguet et
+Soltyk.]
+
+
+
+I
+
+De Dresde, Napoléon courut d'un trait à Posen. Dès qu'il eut apparu sur
+le sol polonais, l'enthousiasme naquit à sa vue et se propagea, comme si
+l'image de la patrie ressuscitée eût marché à ses côtés. À Posen, ce fut
+un délire, une tempête de cris et de hourras, une population entière
+acclamant son entrée et célébrant par anticipation ses triomphes. Le
+soir, une immense couronne de laurier, tout en feu, s'alluma sur la
+flèche de la principale église et apparut comme un phare rayonnant, qui
+portait au loin l'espérance et la lumière. Les soldats, les bourgeois,
+les autorités, la noblesse, les femmes vinrent tour à tour complimenter
+le libérateur. Il accueillit ces hommages avec plus ou moins
+d'affabilité, doux aux humbles, sévère aux grands, qu'il menait d'une
+main rude: «Il n'a pas fait de progrès depuis 1806», dit une femme du
+monde[584]. Ce fut à ce moment qu'il reçut les dernières propositions de
+Bernadotte. Le duc de Bassano s'était hâté de les lui transmettre et
+semblait d'avis de ne les point dédaigner. Mais Napoléon, qui observait
+depuis un an les évolutions de Bernadotte et le vagabondage de sa
+politique, comprit une fois de plus que cet ambitieux voulait moins se
+livrer que se réserver: «Qu'il marche, dit-il, lorsque ses deux patries
+le lui ordonnent; sinon, qu'on ne me parle plus de cet homme[585]!»
+Rencontrant une dernière fois sur son chemin l'ex-maréchal d'Empire, qui
+le sollicitait sans bonne foi et lui offrait un marché équivoque, il
+laissa tomber cette réponse et passa.
+
+[Note 584: _Souvenirs d'un officier polonais_ (Brandt), publiés par
+le baron ERNOUF, p. 230.]
+
+[Note 585: ERNOUF, 341, d'après les souvenirs personnels du duc de
+Bassano.]
+
+Il s'était fait annoncer à Varsovie, sans avoir réellement l'intention
+de visiter cette capitale. En y répandant le bruit de sa venue, en
+l'accréditant dans tout le Nord, il comptait électriser de plus en plus
+les Polonais, tenir en haleine et sur le qui-vive les corps français et
+alliés placés dans le grand-duché. Surtout, il avait pour but de faire
+croire aux Russes que la principale attaque s'opérerait en avant de
+Varsovie, vers leurs provinces de Grodno et de Volhynie, afin d'attirer
+de ce côté leur attention et leurs forces[586]. Tandis que ses ennemis,
+prenant le change sur ses véritables desseins, accumuleraient fa plus
+grande partie de leurs troupes en face de Varsovie et de notre droite,
+il prononcerait son mouvement plus au nord, par sa gauche. Faisant
+longer le littoral de la Baltique à la masse principale de l'armée, il
+la porterait de la basse Vistule sur Koenigsberg, la pousserait ensuite
+sur le Niémen, franchirait ce fleuve aux environs de Kowno, et
+déboucherait subitement en Lithuanie. Wilna était son premier objectif;
+c'était en ce point qu'il comptait opérer sa brèche, percer la ligne
+russe, la diviser en plusieurs tronçons qu'il écraserait les uns après
+les autres, décidant ou au moins préjugeant par ces coups de foudre le
+sort de la campagne.
+
+[Note 586: _Id._, 385. _Corresp._, 18769, 18780, 18800.]
+
+Il incline donc à sa gauche, au sortir de Posen, et, quittant le chemin
+de Varsovie, atteint la Vistule à Thorn. Déjà son grand et son petit
+quartier général, formant à eux seuls presque une armée, l'ont précédé
+dans cette ville, qu'ils emplissent d'animation, de bruit et de
+mouvement. À Thorn, Napoléon est en un point stratégique important et au
+centre de ses troupes; il les retrouve enfin et les voit, réparties
+autour de lui dans d'innombrables cantonnements; tout près de Thorn et
+un peu en arrière est sa Garde; en avant de lui, à ses côtés, sur sa
+droite et sur sa gauche, partout, la Grande Armée. À gauche, les corps
+de Ney, d'Oudinot, de Davout, le corps en formation de Macdonald,
+occupent les deux rives de la basse Vistule et s'échelonnent jusqu'à la
+mer; à droite de Thorn, à sept heures de marche, Eugène est établi avec
+l'armée d'Italie et les Bavarois; il se relie aux Polonais de
+Poniatowski, qui s'appuient eux-mêmes aux trois corps placés sous le
+commandement du roi Jérôme et groupés autour de Varsovie. Renforcée par
+quatre corps exclusivement composés de cavalerie, cette chaîne d'armées
+se complète à ses deux extrémités par les contingents de Prusse et
+d'Autriche, arrivés à leur poste; elle se prolonge sans interruption sur
+deux cents lieues de terrain et oppose à l'ennemi un demi-million
+d'hommes.
+
+Sans mettre encore en mouvement aucune partie de ces masses, Napoléon
+avise aux mesures qui précèdent immédiatement l'entrée en campagne, aux
+précautions dernières. Il rapproche ses réserves, porte au grand complet
+ses effectifs et ses munitions. Il fait verser dans les caissons, puis
+des caissons dans les gibernes, les millions de cartouches qu'il a
+entassés dans les magasins de la Vistule. La question des subsistances
+est toujours ce qui le préoccupe le plus; il sent là l'extrême
+difficulté et le grand danger. Aussi décide-t-il que toutes les troupes,
+au moment de prendre contact avec l'ennemi, devront être pourvues de
+vivres pour vingt à vingt-cinq jours. Afin d'atteindre le chiffre
+réglementaire, les chefs de corps sont invités à saisir dans le pays
+occupé tous les blés qu'il contient, à les convertir aussitôt en
+farines. Avec une activité méthodique, l'Empereur surveille lui-même et
+hâte ce travail. Sur vingt points différents, à Plock, à Modlin, à
+Varsovie, sur toute la ligne de la Vistule, il fait moudre, «moudre à
+force[587]», et répartit entre les corps les amas de farine ainsi
+obtenus, sans préjudice des innombrables réserves de vivres que des
+myriades de voitures traîneront à la suite de l'armée.
+
+[Note 587: _Corresp._, 18765.]
+
+Quand commence la première semaine de juin, ces suprêmes préparatifs
+s'achèvent ou paraissent s'achever. D'autre part, dans les pays que nos
+troupes auront à parcourir avant d'atteindre le Niémen, le printemps a
+fait son oeuvre; l'herbe déjà haute, épaisse et drue, nous promet un
+abondant approvisionnement de fourrages, et la Prusse orientale étend au
+devant de nous une immense nappe de verdure. Ainsi, les temps sont
+venus: voici l'heure propice pour agir, cette heure que Napoléon s'est
+fixée depuis dix mois et qu'il s'est ménagée par un long effort de
+patience, de ruse et d'activité discrète. Il a enfin atteint le but si
+opiniâtrement poursuivi: il est parvenu, sans que les Russes aient
+interrompu et dérangé son travail par une attaque intempestive, à
+dresser contre eux, à porter sur place, à monter de toutes pièces, à
+pousser jusqu'au dernier degré de perfection un appareil guerrier qu'il
+juge suffisant à briser tous les obstacles. Au point où il en est, il a
+barres sur l'ennemi; il le domine partout de ses forces avantageusement
+postées, successivement accrues; il peut fondre sur lui avec tous ses
+moyens. Que les destins s'accomplissent donc! Que la Grande Armée
+s'ébranle et prenne l'offensive! Après avoir longtemps contenu et bridé
+l'élan de ses troupes, l'Empereur leur rend la main; il a tout ralenti
+jusqu'à présent: il précipite tout désormais.
+
+Il arrête les dispositions suivantes: les corps de gauche, celui de
+Davout en tête, vont se porter rapidement et se concentrer sur l'espace
+compris entre le delta de la Vistule et le pays de Koenigsberg, marcher
+ensuite au Niémen et le passer. Le centre, c'est-à-dire l'armée
+d'Eugène, se joindra au mouvement de ces corps, suivra la même direction
+et fera masse avec eux. Projetant ainsi en avant sa gauche et son
+centre, l'Empereur «refusera» sa droite et la tiendra momentanément
+immobile. Poniatowski avec les Polonais, le roi de Westphalie avec ses
+trois corps, donnant lui-même la main aux Autrichiens de Schwartzenberg,
+resteront aux environs de Varsovie, dans une position d'observation et
+d'attente. Si l'armée de Bagration qui leur fait face, en voyant se
+prononcer l'irruption de notre gauche, essaye de l'interrompre par une
+diversion et opère une contre-attaque, si elle fonce sur Varsovie, les
+troupes de Jérôme seront là pour la recevoir et la contenir, tandis que
+l'Empereur, la laissant «s'enfourner[588]», franchira le Niémen et
+repoussera les autres forces russes, pour se rabattre ensuite sur elle,
+tomber sur ses derrières, la prendre ou l'exterminer. Si l'armée de
+Bagration, obéissant à une autre inspiration, se met à remonter le
+fleuve-frontière pour se joindre aux troupes qui nous en disputeront le
+passage et couvriront Wilna, Jérôme prendra lui-même l'offensive dès que
+cette évolution se sera nettement dessinée. Il franchira le Niémen près
+de Grodno, se jettera à la poursuite de Bagration, se mettra sur ses
+talons, le prendra en queue ou en flanc, essayera de fermer le cercle où
+l'Empereur veut envelopper la gauche des Russes, et, se liant au
+mouvement d'ensemble avec la totalité de ses forces, viendra coopérer à
+l'invasion.
+
+[Note 588: _Corresp._, 18785.]
+
+Les ordres de marche furent expédiés aux chefs de corps par le prince
+major général; l'Empereur y ajouta pour Davout, pour Eugène, pour
+Jérôme, des instructions qui dévoilaient pleinement sa pensée[589]. À
+cet instant où il tire irrévocablement l'épée, aucun incident nouveau
+n'a surgi entre lui et la Russie; diplomatiquement, la situation n'a pas
+changé depuis le retour de Narbonne. L'empereur Alexandre n'a pas fait
+savoir s'il ratifiait on non le coup de tête du prince Kourakine, s'il
+s'appropriait la déclaration de rupture émanée de cet ambassadeur.
+Napoléon ignore encore comment a été accueilli à Wilna le comte de
+Lauriston, si ce représentant a été reçu et écouté, si le Tsar a prêté
+l'oreille à ses insinuations pacifiques: preuve ultime et évidente que
+cette démarche avait pour but d'ajourner et non d'éviter la guerre.
+Napoléon marche à l'ennemi parce qu'il est prêt, parce qu'il se juge en
+possession de tous ses avantages, en mesure de trancher victorieusement
+le différend que lui et son adversaire ont de longue date renoncé à
+dénouer. Toutefois, ordonnant la guerre, il ne la déclare pas encore;
+afin d'entretenir plus longtemps les Russes, s'il est possible, dans une
+trompeuse sécurité, afin de rendre plus accablante la surprise qu'il
+leur ménage, il évitera jusqu'au moment final de s'avouer officiellement
+en état de rupture avec eux; avant de publier ses griefs et de lancer
+son manifeste, il attendra que ses troupes aient gagné plusieurs
+marches, qu'elles soient sur l'ennemi en quelque sorte et touchent la
+frontière.
+
+[Note 589: _Corresp._, 18768 à 18772.]
+
+Il resta encore quelques jours à Thorn, inspectant les troupes en
+partance, visitant les magasins, les hôpitaux, améliorant l'organisation
+des services, donnant partout le dernier coup d'oeil. Avant que la Garde
+quittât ses cantonnements, il voulut en voir les différents corps et les
+passa minutieusement en revue. Il aimait à retrouver ces mâles figures
+de soldats, ces poitrines de fer, ces braves qui brûlaient devant lui
+d'une ardeur contenue, immobiles à la parade, irrésistibles dans
+l'assaut. Leur tenue et leur air lui firent plaisir: malgré les fatigues
+et les misères de la route, l'enthousiasme éclatait sur les visages; il
+y avait un éclair dans tous les yeux. Un commandant d'artillerie
+s'approcha de Sa Majesté et lui dit: «Avec de pareilles troupes, Sire,
+vous pouvez entreprendre la conquête des Indes[590].» L'Empereur parut
+satisfait du compliment. Sobre de phrases, il fut en ces jours prodigue
+de grâces.
+
+[Note 590: _Mémoires militaires du général baron Boulart_, 241.]
+
+Il voulut donner de sa bouche aux régiments de la Garde l'ordre de
+marche, les mit en route et les vit partir[591]. Et cet incessant
+défilé, ces fiers uniformes, ces roulements ininterrompus du tambour,
+ces appels de fanfares, ces belles troupes qui l'acclamaient, ces
+départs d'officiers dont chacun portait un ordre destiné à remuer et à
+soulever des masses humaines, tout cet immense mouvement qui s'opérait
+autour de lui, par lui, l'animaient et l'enfiévraient. À présent que le
+sort en est irrévocablement jeté, il se livre tout entier à ses
+instincts guerriers; il se retrouve uniquement soldat, le plus grand et
+le plus ardent soldat qui ait existé; il ne rêve plus que victoires et
+conquêtes. Le soir, après avoir expédié des ordres tout le jour et
+s'être à peine reposé, il ne dormait que par intervalles, passait une
+partie de son temps à se promener dans les salles voûtées de l'ancien
+couvent où il avait pris résidence, activant par la marche le mouvement
+et l'élan de sa pensée, s'exaltant à l'idée de conduire tant d'hommes au
+combat et de déterminer ce branle-bas des nations. Une nuit, les
+officiers de service qui couchaient auprès de son appartement furent
+stupéfaits de l'entendre entonner à pleine voix un air approprié aux
+circonstances, un de ces refrains révolutionnaires qui avaient mis si
+souvent les Français dans le chemin de la victoire, la strophe fameuse
+du _Chant du départ_:
+
+ Et du Nord au Midi la trompette guerrière
+ A sonné l'heure des combats.
+ Tremblez, ennemis de la France...[592].
+
+[Note 591: _Id._, 240-241.]
+
+[Note 592: _Souvenirs d'un officier polonais_, 232.]
+
+Il quitta Thorn le 6 juin, tandis que de toutes parts les corps de
+gauche se levaient et commençaient leur marche. Son impatience était
+telle qu'il anticipa sur l'heure fixée par lui-même pour se mettre en
+route; ses voitures n'étant pas prêtes, il monta à cheval et fit à franc
+étrier une partie de l'étape, laissant sa maison militaire le suivre
+comme elle pourrait, dans l'effarement d'un départ précipité. Les jours
+d'après, comme il allait plus vite, en son rapide équipage de poste, que
+ses lourdes colonnes, il jugea qu'il aurait le temps, sans se mettre en
+retard sur elles, de visiter Dantzick, situé désormais en arrière de
+notre ligne d'opérations, et d'inspecter cette grande place d'armes; ce
+crochet lui prendrait tout au plus la moitié d'une semaine. Avec les
+autorités de Dantzick, avec les membres de l'état-major, fidèle à son
+système de dissimulation, il parla encore de négociations, de paix
+possible; plus franc avec Rapp, gouverneur de la ville, il lui avoua que
+la guerre commençait et stimula son activité[593].
+
+[Note 593: _Documents inédits_. Cf. les _Mémoires de Rapp_,
+169-173.]
+
+À Dantzick, il retrouva Davout et ne rendit pas suffisamment justice à
+cet admirable organisateur. Il se rencontra aussi avec Murat, et
+l'entrevue des deux beaux-frères fut à ses débuts froide et pénible.
+Chacun d'eux avait contre l'autre des griefs justifiés et ne se privait
+point depuis quelque temps de les énoncer. Mécontent de n'avoir pas été
+appelé au rendez-vous des souverains, Murat répétait qu'on se plaisait à
+l'amoindrir et à l'humilier, qu'au reste on ne voulait en lui qu'un
+vice-roi de Naples, un instrument de domination et de tyrannie, mais
+qu'il saurait se soustraire à d'intolérables exigences. Napoléon lui
+reprochait un penchant de plus en plus marqué à désobéir, des écarts de
+conduite et de langage, des velléités et des accointances suspectes. Il
+l'accueillit avec un visage sévère, avec des paroles acerbes, et lui
+tint tout d'abord rigueur; puis, changeant subitement de ton, il prit à
+la fin le langage de l'amitié blessée et méconnue; il s'émut, se
+plaignit, fit à l'ingrat une scène d'attendrissement, invoqua les
+souvenirs de leur longue affection et de leur confraternité militaire.
+Le Roi, qui avait le coeur sur la main, qui était prompt à toutes les
+générosités, ne sut point résister à cet appel; il s'émut à son tour,
+pleura presque, oublia tout pour quelque temps et fut reconquis. Et le
+soir, devant ses intimes, l'Empereur s'applaudissait d'avoir
+supérieurement joué la comédie: pour ressaisir Murat, il avait fait tour
+à tour et fort à propos,--disait-il,--«de la fâcherie et du sentiment,
+car il faut de tout cela avec ce _Pantaleone_ italien». «Au
+fond,--continuait-il,--c'est un bon coeur; il m'aime encore plus que ses
+_lazaroni_: quand il me voit, il m'appartient; mais loin de moi, comme
+les gens sans caractère, il est à qui le flatte et l'approche. Il subit
+l'ascendant de sa femme, une ambitieuse; c'est elle qui lui met en tête
+mille projets, mille sottises; il en est à rêver la souveraineté de
+l'Italie entière, et c'est ce qui l'empêche de vouloir être roi de
+Pologne. N'importe au reste! J'y mettrai Jérôme, je lui ferai là un beau
+royaume; mais il faudrait pour cela qu'il fît quelque chose, car les
+Polonais aiment la gloire.»
+
+Donnant ensuite à la conversation un tour plus général, il se plaignit
+de tous les rois qu'il avait faits, des faibles, disait-il, des
+vaniteux, qui comprenaient mal leur rôle. Ils ne recherchaient que les
+agréments du rang suprême et en méconnaissaient les devoirs; ils
+imitaient les princes légitimes au lieu de les faire oublier. Pourquoi
+ce besoin de briller, cette manie de viser au grand, cette passion de
+luxe, d'ostentation et de dépense? «Mes frères ne me secondent pas»,
+répétait l'Empereur avec amertume. Il leur donnait pourtant le bon
+exemple. Son incessant labeur, sa stricte économie devraient leur servir
+de modèle: l'avait-on jamais vu détourner au profit de ses plaisirs une
+seule parcelle des sommes que réclamaient les besoins de l'État et
+l'utilité générale? Il s'étendit beaucoup sur ce sujet et termina par
+ces mots admirablement justes: «Je suis le roi du peuple. Je ne dépense
+que pour encourager les arts, pour laisser des souvenirs glorieux et
+utiles à la nation. On ne dira pas que je dote des favoris et des
+maîtresses: je récompense les services rendus à la patrie, rien de
+plus[594].»
+
+[Note 594: _Documents inédits_.]
+
+
+
+II
+
+En avant de l'Empereur, entre Dantzick et Koenigsberg, à travers la
+Prusse orientale et les districts septentrionaux de la Pologne, les sept
+corps d'armée en marche cheminaient à longues étapes. À leur gauche, la
+vaste lagune que forme à cet endroit la Baltique, le Frische Haff, était
+encombrée de flottilles, car les plus pesants convois, les équipages de
+pont, l'artillerie de siège, faisaient le trajet par eau. Le pays à
+parcourir par nos troupes était fertile et gras, mais fastidieux et
+monotone; à perte de vue des landes vertes, coupées de bois et de
+marécages, des prairies immenses, des forêts de sapins et de bouleaux,
+déroulant indéfiniment à l'horizon leurs lignes sombres; des rivières
+aux bords incertains; des villages de bois, partout semblables. Malgré
+la célérité ordonnée, il y avait dans la marche des temps d'arrêt, des
+flottements et des reculs, car l'énorme amas de bagages que l'armée
+tirait après elle embarrassait ses mouvements. Les convois de vivres et
+de munitions s'enchevêtraient à chaque instant les uns dans les autres,
+commençaient à mettre en arrière de nos colonnes un chaos roulant. Pour
+compléter l'approvisionnement d'entrée en campagne, les troupes
+fouillaient et épuisaient la contrée. L'Empereur avait voulu que tout se
+fît régulièrement et par voie d'achats; les soldats n'y regardaient pas
+de si près et prenaient; ils vidaient les greniers, enlevaient le chaume
+des toitures pour en faire la litière de leurs chevaux, traitant le pays
+allié en pays conquis. Les fourrages étaient saisis sans ménagement ni
+méthode. La cavalerie, qui passait la première, s'emparait de tous les
+foins récoltés ou sur pied; l'artillerie et le train se voyaient réduits
+à couper les blés, les orges et les avoines en herbe, ruinant la
+population et fournissant aux animaux une nourriture détestable.
+Obligés une partie du jour à se disperser en fourrageurs, les hommes
+prenaient des habitudes de débandade et d'indiscipline, et du premier
+coup se manifestait l'impossibilité de tenir en ordre et dans le rang
+cette multitude de toutes races et de toutes langues, où chaque régiment
+menait avec soi un troupeau et traînait une queue interminable de
+charrois, cette armée qui ressemblait à une migration.
+
+Nos alliés allemands s'écartaient des chemins et pillaient
+outrageusement. En beaucoup d'endroits, c'étaient déjà des excès, des
+viols d'habitations, des cultures détruites, des villages mis à sac, des
+familles jetées à la misère, sans abri et sans pain; avant la guerre,
+toutes les abominations de la guerre. Le contingent wurtembergeois se
+signalait entre tous par ses méfaits; il avait perdu sa direction, se
+jetait de droite et de gauche, vagabondait entre les autres corps,
+portant partout le ravage, le désordre et l'obstruction, «interrompant
+tous les systèmes de l'armée[595]». Il fallut faire un exemple, infliger
+à cette troupe la flétrissure d'une citation sévère à l'ordre du jour.
+Nos Français se montraient plus forts contre les épreuves et les
+tentations de la guerre, mais déjà perçaient chez les jeunes soldats des
+symptômes de lassitude et d'ennui. Ils ne comprenaient pas pourquoi on
+leur imposait l'obligation de porter sur eux tant de vivres et
+murmuraient contre ce surcroît de charge. Ils s'irritaient aussi contre
+un pays où tout fuyait et se cachait devant eux; ils trouvaient la
+Prusse et surtout la Pologne laides, sales, misérables; ils supportaient
+mal l'incommodité des gîtes, la fraîcheur des nuits succédant à la
+lourde chaleur des jours, l'humide brouillard des matins. Toutefois,
+prompts à s'illusionner, ils se consolaient du présent en se peignant
+l'avenir sous de plus riantes couleurs; ils espéraient encore trouver au
+delà du Niémen un sol meilleur, un monde différent, plus clément au
+soldat, et ils souhaitaient la Russie comme une terre promise[596].
+
+[Note 595: _Corresp._, 18809.]
+
+[Note 596: _Mémoires de Boulart_, 240-241; _Souvenirs d'un officier
+polonais_, 231-234; _Mes campagnes_, par PION DES LOCHES, 279-280;
+PEYRUSSE, _Mémorial et Archives_, 77; _Souvenirs manuscrits du général
+Lyautey_; _Mémoires inédits de Saint-Chamans_; ces derniers sont
+caractéristiques pour cette partie de la marche.]
+
+Le 13 juin, la tête de colonne, sous la conduite de Davout, dépassait
+Koenigsberg et atteignait Insterbourg, situé à mi-chemin entre la
+capitale de la Prusse orientale et le Niémen. Les autres corps
+suivaient, retardés par l'encombrement des routes. Le même jour,
+l'Empereur accourt de Dantzick à Koenigsberg, pour activer et
+régulariser le mouvement. En même temps qu'il cherche à s'éclairer sur
+la position de l'ennemi, il ralentit un peu la marche de l'avant-garde
+et presse celle des autres colonnes; il resserre et condense son armée,
+afin de la mieux tenir en main et de rendre irrésistible le choc de
+cette masse qu'il va précipiter d'un seul coup sur les frontières de la
+Russie. Enfin, sur le point de donner à ses troupes l'impulsion suprême,
+celle qui les portera au delà du Niémen, il fait rédiger les actes par
+lesquels il va décréter solennellement et promulguer la guerre.
+
+La hautaine sommation d'évacuer la Prusse avant tout accord sur le fond
+du litige, la demande de passeports présentée par Kourakine, lui
+fournissaient des motifs très suffisants. Après avoir volontairement
+laissé dormir ses griefs, il les relève aujourd'hui, s'en empare, s'en
+arme; il ramasse le gant et répond au défi. Mais sous quel prétexte,
+après avoir considéré à dessein les démarches qu'il incrimine comme le
+fait personnel d'un ambassadeur malavisé, va-t-il les attribuer au
+gouvernement russe lui-même, sans que ce gouvernement se soit expliqué,
+et les prendre pour l'expression préméditée d'une volonté hostile? La
+Russie venait de lui faciliter indirectement cette interprétation
+nouvelle. Elle n'avait point fait mystère des conditions posées dans son
+ultimatum; ses agents à l'étranger en avaient été instruits; ils en
+avaient parlé, sur un ton d'ostentation et de jactance; ils en avaient
+précisé le sens et souligné la portée. La presse s'emparait de ces
+dires; les journaux anglais reproduisaient, commentaient, approuvaient
+les exigences d'Alexandre, et toute l'Europe savait que le Tsar
+prétendait nous imposer, comme préliminaire indispensable d'une
+négociation, l'affranchissement de l'Allemagne et le retrait de nos
+troupes. Cette publicité donnée à l'injure la constate et l'aggrave, la
+rend insupportable, et c'est ce que le duc de Bassano, qui a rejoint le
+quartier général, doit faire ressortir dans une note de rupture,
+adressée à la Russie et communiquée à tous les cabinets de
+l'Europe[597].
+
+[Note 597: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]
+
+En même temps que ce manifeste de guerre, le duc signait un rapport,
+mélange de sophismes et de vérités, qui résumait nos dernières relations
+avec la Russie et constituait contre elle un fulminant réquisitoire. Ce
+rapport sera adressé au Sénat, lu en séance solennelle, inséré au
+_Moniteur_ avec pièces justificatives, commenté dans les journaux:
+Napoléon dénonce avec fracas ses raisons de combattre et fait la France,
+comme l'Europe, juge de son droit. Dans des lettres destinées également
+à la publicité, M. de Bassano écrivait le même jour à Kourakine que
+l'Empereur accédait enfin à sa demande et permettait l'envoi de ses
+passeports; il écrivait à Lauriston de réclamer les siens et de quitter
+le territoire russe.
+
+Ces pièces et ces lettres, signées à Koenigsberg le 16 juin, reçurent
+une date antérieure et fausse, celle du 12, et Thorn fut indiqué comme
+le lieu de leur expédition. Cette supercherie de la dernière minute
+avait pour but de faire croire que l'Empereur n'avait prononcé son
+mouvement au delà de la Vistule qu'après avoir appris l'outrageant éclat
+donné par les Russes à leurs sommations, qu'il avait fallu ce surcroît
+d'insulte pour le déterminer à la guerre et triompher de son obstination
+pacifique. De plus, cette manière d'antidater les pièces avait
+l'avantage d'augmenter l'intervalle apparent entre l'annonce et le fait
+même de la guerre; elle masquerait aux yeux du public la fougueuse
+précipitation de notre offensive. En réalité, les Russes ne recevraient
+nos communications qu'à l'instant même où l'Empereur paraîtrait en armes
+sur leur territoire pour se faire justice; ils seraient frappés en même
+temps qu'avertis.
+
+Quittant Koenigsberg, l'Empereur se jette alors au milieu de ses
+colonnes, qui de toutes parts reprennent ou continuent leur marche. Il
+les passe en revue au fur et à mesure qu'il les rencontre. Par son
+ordre, les régiments s'alignent devant lui dans les rues des villages,
+les tambours battent aux champs, les musiques jouent, et ces scènes
+toujours émouvantes ragaillardissent les coeurs[598]. L'Empereur arrive
+ainsi jusqu'à l'avant-garde, jusqu'au corps de Davout, que la Garde
+vient de rejoindre et suit de près. Là, il se trouve avec la partie la
+plus belle, la plus saine, la plus robuste de son armée, au milieu
+d'incomparables troupes que l'indiscipline naissante des autres corps
+n'a pas effleurées. Mais le service des subsistances laisse encore à
+désirer, et ses défectuosités causent quelques désordres. Napoléon
+s'applique à l'améliorer, à le rendre parfait, et ce soin lui devient
+une obsession: «Dans ce pays-ci, écrit-il à ses lieutenants, le pain est
+la principale chose[599].» Pour assurer dès à présent la régularité des
+distributions et se faire pour l'avenir une abondante provision de pain,
+il multiplie les manutentions; par ses ordres, des fours de campagne se
+construisent et s'allument de tous côtés, servis par des légions de
+soldats-ouvriers; ils se déplacent avec les corps, les précèdent aux
+lieux de bivouac, fonctionnent tout le jour et pendant la nuit
+incendient l'horizon. L'Empereur dirige lui-même l'établissement de ces
+ateliers mobiles, les visite, les inspecte, veille à ce qu'ils soient
+constamment alimentés. En même temps, marchant désormais avec les corps
+d'avant-garde, prenant la tête du mouvement, il règle et accélère
+l'allure, force le pas. Il couche le 17 à Insterbourg, le 19 à
+Gumbinnen, raccourcissant chaque jour de moitié la distance qui le
+sépare du Niémen.
+
+[Note 598: _Notice sur la vie militaire et privée du général marquis
+de Caraman_, contenant ses lettres à sa femme, p. 114.]
+
+[Note 599: _Corresp._, 18818.]
+
+À Gumbinnen, un courrier de notre ambassade en Russie se présenta au
+quartier général. Il venait en droite ligne de Pétersbourg et apportait
+la nouvelle que l'empereur Alexandre, non content d'éconduire Narbonne,
+avait refusé de recevoir Lauriston et lui avait interdit de venir à
+Wilna; le Tsar avait ainsi violé les règles de la politesse
+internationale et le droit reconnu des ambassadeurs, en même temps qu'il
+attestait encore une fois sa volonté d'échapper à toute reprise de
+discussion. Napoléon nota ce suprême grief et le mit en réserve, résolu
+de s'en servir à l'occasion, si les Russes, après le début des
+hostilités, rouvraient la controverse et venaient à lui contester son
+droit d'offensé.
+
+Il arriva le 21 de grand matin à Wilkowisky. Là, il n'avait plus à
+parcourir que sept lieues environ, à travers un pays de bois, de sables
+et de collines, pour arriver au Niémen. Il fit halte quelques heures à
+Wilkowisky, tandis qu'autour de lui les soixante-quinze mille hommes de
+Davout couvraient le sol, et ce fut dans cette humble bourgade,
+misérable amas de chaumières, qu'il dicta l'ardente proclamation par
+laquelle il appelait ses soldats à la «seconde guerre de Pologne[600]».
+
+[Note 600: _Corresp._, 1885, d'après l'original conservé au dépôt de
+la guerre.]
+
+Cette proclamation fut envoyée à tous les chefs de corps, avec ordre de
+la faire lire sur le front des régiments lorsque ceux-ci auraient
+atteint le Niémen et s'ébranleraient pour le franchir: en cet instant
+solennel, elle parlerait mieux aux imaginations et ferait passer dans
+les rangs une flamme d'enthousiasme. Napoléon employa le reste de la
+journée à prendre les mesures nécessaires pour que le lendemain 23 son
+armée fût tout entière établie et massée derrière les ondulations
+boisées qui bordent la rive gauche. Il régla minutieusement cette
+suprême étape; il indiqua à Davout, à Oudinot, à Ney, au duc de Trévise,
+qui commandait l'infanterie de la Garde, leur direction et leur
+destination; le mouvement devait commencer au petit jour, à la première
+heure, et s'exécuter rondement, afin que chacun arrivât successivement
+au point indiqué et que tout le monde fût exact au grand rendez-vous.
+Mais lui-même, emporté par son ardeur, n'attend pas pour partir que la
+nuit se soit écoulée et que les troupes aient rompu leurs bivouacs. Il
+ne marchera plus cette fois avec elles; il prend les devants et se
+détache.
+
+Avant le soir, il s'engageait dans la vaste forêt de pins qui couvre les
+approches du cours d'eau. Il soupa au presbytère d'un petit village
+perdu et interrogea le curé: «Pour qui priez-vous, lui demanda-t-il,
+pour moi ou pour les Russes?--Pour Votre Majesté.--Vous le devez,
+reprit-il, comme Polonais et comme catholique.» Et il fit remettre au
+prêtre deux cents napoléons[601]. À onze heures, il remontait en
+voiture, suivi de près par ses compagnons habituels de voyage et de
+guerre, Duroc, Caulaincourt, Bessières, mais laissant derrière lui le
+reste de sa maison, son quartier général, ses équipages. Un seul
+officier d'état-major, le futur maréchal de Castellane, aide de camp du
+comte de Lobau, put accompagner cette course, en faisant vingt-huit
+lieues sur le même cheval. Entouré d'une faible escorte, mais protégé
+par les divisions de cavalerie qui de toutes parts battent et explorent
+le pays, l'Empereur dépasse les masses d'infanterie échelonnées sur la
+route, dépasse les colonnes de tête, dépasse les grand'gardes, se porte
+et se jette en avant, poussant droit au Niémen, impatient de voir le
+fleuve et de marquer le point de passage.
+
+[Note 601: _Journal de Castellane_, I, 104.]
+
+Par son ordre exprès, aucun parti de cavalerie française, aucun
+détachement de nos troupes ne s'était encore montré sur la rive même.
+Plusieurs officiers, entre autres le général Haxo, y avaient été envoyés
+pour en relever les contours, mais ils avaient dû remplir cette mission
+dans le plus grand secret et en se cachant. L'Empereur, espérant que les
+Russes ne nous savaient pas si près, se flattant toujours de tromper
+leur vigilance jusqu'au moment du passage et d'exécuter par surprise
+cette gigantesque opération, ne voulait point que la vue de l'uniforme
+français leur révélât intempestivement l'approche et l'imminence du
+péril: «Il faut, avait-il dit, que le premier homme d'infanterie que
+verra l'ennemi soit un pontonnier[602].» Seuls, quelques escadrons de
+lanciers et de chevau-légers varsoviens se tenaient en vedettes sur la
+rive gauche et la gardaient; leur présence ne décelait rien de suspect,
+car ils se trouvaient sur leur propre territoire, ils occupaient ces
+positions depuis plusieurs mois, et les officiers russes de Kowno, qui
+inspectaient l'horizon du bout de leurs lorgnettes, s'étaient de longue
+date habitués à les voir.
+
+[Note 602: _Corresp._, 18839.]
+
+Dans la nuit du 22 au 23 juin, un de ces régiments, le 3e de
+chevau-légers, bivouaquait à une lieue et demie en arrière du Niémen,
+hors de vue, sur le bord de la route qui de Wilkowisky vient aboutir à
+la rivière, en face même de Kowno. À cette époque de l'année et
+particulièrement sous cette latitude, la nuit est courte: c'est une
+obscurité passagère entre deux longs crépuscules, qui voilent à peine la
+nature d'une ombre transparente. À deux heures du matin, le jour
+paraissait déjà, indécis et blême, sans tirer de leur sommeil les
+cavaliers qui dormaient pesamment à terre, auprès de leurs lances en
+faisceaux. Soudain, un grand bruit de grelots et de roues se fait
+entendre. Une berline de poste, attelée de six chevaux fumants et
+trempés de sueur, environnée de quelques cavaliers, s'arrête sur la
+route. Un voyageur en descend vivement, suivi d'un autre; c'est
+l'Empereur avec Berthier, l'Empereur tout poudreux, le visage jauni et
+les traits tirés par la fatigue du voyage. On le reconnaît, on
+l'entoure; les officiers polonais s'empressent, honteux d'avoir été
+surpris dans leur sommeil. Lui met pied à terre, regarde, s'enquiert. À
+quelques centaines de mètres en avant, on apercevait les premières
+maisons d'un village polonais, celui d'Alexota, où s'arrêtait la route;
+derrière, c'étaient le fleuve et l'ennemi. Situé sur une éminence, le
+village domine le Niémen et permet à la vue de plonger sur Kowno; c'est
+là que l'Empereur ira tout d'abord en reconnaissance[603].
+
+[Note 603: SOLTYK, _Napoléon en_ 1812_, Mémoires historiques sur la
+campagne de Russie_, 8-10. Soltyk était officier dans la cavalerie
+polonaise et fut détaché à partir de cette journée à l'état-major
+impérial.]
+
+Mais son uniforme et ses épaulettes, son chapeau à cocarde tricolore, ne
+vont-ils pas attirer l'attention de l'ennemi et donner l'éveil? Va-t-il,
+en montrant prématurément un Français, enfreindre sa propre consigne?
+Qu'à cela ne tienne! Il ira _incognito_[604], comme il dit, et sous un
+déguisement. Le voici qui ôte en plein champ son habit d'officier aux
+chasseurs de la Garde et qui emprunte la redingote d'un colonel
+polonais. Il demande ensuite une coiffure appropriée à son nouveau
+costume; on lui présente un schapska de lancier; il l'examine, l'essaye,
+le trouve trop lourd, prend simplement un bonnet de police, oblige
+Berthier au même travestissement, et ainsi affublés, tous deux se
+dirigent vers le village avec le groupe des officiers. L'Empereur se fit
+ouvrir la maison principale, dont les fenêtres donnaient sur le fleuve;
+de cet observatoire, il put enfin contempler la masse lourde des eaux
+qui roulait à ses pieds; il découvrit en même temps la rive droite et
+vit la Russie.
+
+[Note 604: _Corresp._, 18755.]
+
+La ville de Kowno, insignifiante et morne, flanquée par les bâtiments
+blancs d'un monastère catholique, n'offrait aucune apparence d'animation
+et de vie; tout y semblait désert, abandonné; aucun indice ne signalait
+la présence d'une troupe nombreuse, les préparatifs d'une défense. À
+droite et à gauche, la rive s'étendait, tour à tour verdoyante et
+sablonneuse, et plus loin de molles ondulations, tachetées de bois et
+semées de quelques bâtisses, fuyaient à l'horizon. Dans ce tableau
+déployé sous ses yeux à travers la lueur de l'aube, Napoléon lut comme
+sur une carte; il releva les principaux reliefs du sol, le sens et
+l'orientation de ses lignes.
+
+Lorsqu'il se fut bien pénétré de cet aspect et qu'il l'eut gravé dans sa
+mémoire, il revint à pied au campement des chevau-légers, plus alerte,
+plus frais et comme reposé par l'action. Il demanda gaiement si le
+costume polonais lui allait bien: «À présent, ajouta-t-il, il faut
+rendre ce qui n'est pas à nous», et il ôta son déguisement. Il mangea un
+peu sur la route. Ses équipages, ses chevaux de selle, une partie de sa
+maison commençaient à rejoindre. Le prince d'Eckmühl était arrivé; le
+général Haxo, établi sur les lieux depuis plusieurs jours, avait été
+prévenu et se présentait. Napoléon monta alors à cheval et, accompagné
+par les principaux membres de son état-major, se mit à opérer une
+seconde reconnaissance. Quittant la route, il prit à droite, tâchant de
+rejoindre le Niémen à travers champs et tenant à le voir en amont de
+Kowno. Son intention n'était pas de forcer le passage devant cette ville
+et d'aborder de front la position russe; il la tournerait et la
+prendrait en flanc. Il passerait donc un peu au-dessus, à quelques
+lieues plus haut: c'était de ce côté qu'il allait chercher une
+disposition de lieux favorable à la jetée des ponts.
+
+Ayant atteint le rideau de collines qui s'étend le long du fleuve et le
+masque à la vue, il mit pied à terre, laissa derrière lui tout son
+monde, à l'exception d'Haxo, et seul avec cet officier général du génie
+se mit à parcourir les crêtes, cheminant autant que possible sous bois,
+se dissimulant avec soin, protégé d'ailleurs contre les regards de
+l'ennemi par le jour encore incertain. Il put ainsi examiner à peu de
+distance et suivre le fleuve, mesurer de l'oeil sa largeur, étudier les
+sinuosités et les particularités de son cours. Près du village de
+Poniémon, le fleuve forme une courbe très prononcée, une véritable
+boucle dont la convexité est tournée vers l'ouest et qui s'enfonçait
+ainsi en terre polonaise. En ce point, la rive gauche enserre la rive
+droite; elle la domine en même temps d'un amphithéâtre de collines qui
+se creuse et se développe autour de la courbe. Postées sur ces hauteurs,
+nos batteries couvriraient au besoin de leurs feux le bord opposé et le
+rendraient intenable pour l'ennemi, assurant ainsi la sécurité de
+l'atterrissement. De plus, en prenant pied dans la boucle, nos colonnes
+pourraient se déployer sans craindre une attaque sur leurs flancs,
+appuyant leur droite et leur gauche au fleuve replié sur lui-même, et
+déboucheraient plus aisément. Napoléon décida que le passage
+s'effectuerait le lendemain 24 en cet endroit, où le territoire russe
+venait à sa rencontre et lui donnait prise.
+
+Après sa mystérieuse exploration, il revint au lieu où il avait laissé
+son état-major. Les chevaux furent repris, et, tandis que le ciel
+s'éclairait lentement, on se mit à parcourir et à reconnaître le pays en
+arrière des hauteurs. Maintenant, Napoléon traversait des plateaux
+cultivés, des champs de blé et de seigle, des espaces tour à tour unis
+et accidentés; il marquait par la pensée les positions où il établirait
+ses troupes au fur et à mesure de leur arrivée, les vallons où il les
+tiendrait serrées et tassées pendant la nuit, invisibles à l'ennemi,
+tandis que les équipages de pont se mettraient à l'oeuvre et
+prépareraient la grande opération du lendemain. Il allait toujours,
+lancé comme d'habitude à toute bride, infatigable de corps et d'esprit,
+arrêtant son plan, songeant à ses dispositions; Duroc, Berthier,
+Caulaincourt, Bessières, Davout, Haxo le suivaient et galopaient à peu
+de distance. Ils virent tout à coup son cheval faire un brusque écart,
+lui-même tourner sur sa selle, tomber et disparaître.
+
+On s'élança à l'endroit où il était tombé. Il était déjà debout et
+s'était relevé de lui-même, sans autre mal qu'une contusion à la hanche;
+il se tenait droit et immobile, près de son cheval frémissant. Un lièvre
+parti entre les jambes de l'animal avait occasionné le bond qui avait
+désarçonné le cavalier, toujours négligent à cheval et distrait. Ces
+accidents arrivaient assez fréquemment à l'Empereur au cours de ses
+campagnes. En pareil cas, il se courrouçait d'ordinaire, s'emportait
+rageusement contre sa monture, contre ceux qui la lui avaient préparée,
+contre son grand écuyer, s'en prenait à tout le monde de sa maladresse.
+Cette fois, il ne proféra pas une parole. Subitement assombri et comme
+frappé, il se remit silencieusement en selle, et le petit groupe de
+cavaliers reprit sa course à grande allure, dans la tristesse grise du
+matin. Une subite appréhension avait saisi les coeurs, et chacun se
+défendait mal contre de lugubres pressentiments, «car on est
+superstitieux malgré soi, dans de si grandes circonstances et à la
+veille de si grands événements», a dit l'un des compagnons de
+l'Empereur. Au bout de quelques instants, Caulaincourt se sentit prendre
+la main par Berthier, qui galopait près de lui et qui lui dit: «Nous
+ferions bien mieux de ne pas passer le Niémen; cette chute est d'un
+mauvais augure[605].»
+
+[Note 605: _Documents inédits_, émanant de l'un des principaux
+membres de l'état-major. Ce sont ces documents, contrôlés à l'aide de
+l'ouvrage très minutieux de Soltyk et des autres _Mémoires_, qui nous
+ont permis de reconstituer la vie de Napoléon pendant les heures qui
+précédèrent le passage.]
+
+L'Empereur finit par s'arrêter en un lieu où il avait résolu de passer
+la journée, où il serait au milieu de ses troupes qui allaient venir.
+Déjà ses tentes s'élevaient, deux tentes bien connues des soldats, en
+coutil à raies bleues et blanches, l'une pour lui, l'autre pour le
+prince major général; devant la première, un grenadier montait la garde
+et se promenait de long en large. Ainsi installé, l'Empereur fit
+apporter ses cartes, ses états de situation, ses instruments de travail,
+et tandis que les jeunes officiers de sa suite s'établissaient dans une
+grange voisine, où l'esprit endiablé du comte de Narbonne les tenait en
+verve, il se mit à dicter des ordres. Il décida comment s'effectueraient
+l'établissement des ponts pendant la nuit et le passage aux premières
+heures du lendemain. Il composa une longue instruction, admirable
+d'ordre et de clarté; tout y était prévu, calculé, prescrit, et les
+troupes n'auraient qu'à exécuter un mouvement réglé d'avance jusqu'en
+ses moindres détails[606].
+
+[Note 606: _Ordre pour le passage du Niémen_, _Corresp._, 18857.]
+
+Elles commençaient à arriver, à surgir de tous les points de l'horizon.
+C'étaient d'abord les avant-gardes, les états-majors, les batteries
+légères accourant au grand trot pour couronner les hauteurs; puis les
+masses profondes, infanterie, cavalerie, artillerie. Elles débouchaient
+par tous les chemins, s'élevaient sur les pentes, emplissaient les
+vallons, et rapidement montait cette inondation d'hommes. L'Empereur
+considérait ce spectacle et donnait les ordres nécessaires pour le
+placement des corps, mais sans entrain, sans animation, sans ce feu dans
+le regard qui lui était habituel. Lui, «si gai d'ordinaire, si plein
+d'ardeur dans les moments où ses troupes exécutaient quelque grande
+opération, fut pendant toute la journée très sérieux et très
+préoccupé[607]»; il restait sous l'empire d'un malaise visible et d'une
+impression fâcheuse. Un peu courbaturé, depuis sa chute de cheval, et
+surtout attristé, il se retirait de temps à autre sous sa tente, pour y
+trouver la fraîcheur et l'ombre, car l'air était étouffant, la chaleur
+énervante, le ciel tour à tour ardent et lourd, avec des éclaircies
+resplendissantes et de subits obscurcissements. Au bout de quelques
+instants, il ressortait, s'asseyait sur un pliant placé devant sa tente,
+feuilletait un gros registre rouge qui le renseignait sur les effectifs
+russes, puis s'interrompait et songeait. Superstitieux comme César, il
+pensait à son accident; il en parlait quelquefois, affectait d'en
+plaisanter, mais son rire sonnait faux et s'arrêtait court; il
+s'irritait de lire sur plusieurs visages une inquiétude qui
+correspondait à la sienne, et malgré tous ses efforts pour paraître
+imperturbablement confiant et gai, il sentait sourdre en lui une secrète
+anxiété.
+
+[Note 607: _Documents inédits_.]
+
+Ce qui ajoutait à sa mauvaise humeur, c'était de n'avoir aucune nouvelle
+de la rive ennemie. Nul bruit ne venait de cette terre morte; nul
+mouvement n'y paraissait. On voyait bien, sur la grève, rôder quelques
+Cosaques, passer quelques patrouilles de cavalerie, se glissant entre
+les bouquets d'arbres; mais c'étaient de furtives apparitions, disparues
+aussitôt qu'entrevues. Où donc était l'ennemi? Que faisait-il? Sans
+doute, établi à quelque distance du fleuve, commençant à soupçonner
+notre arrivée, il se préparait à tenir contre cette attaque: il allait,
+en acceptant le combat, nous livrer la victoire, cette première victoire
+que Napoléon voulait à tout prix et tout de suite.
+
+Quant aux Polonais de la rive droite, aux habitants de la Lithuanie, ils
+nous attendaient sans doute comme des libérateurs. On les verrait se
+lever à notre approche, venir à nous et nous frayer la voie. Napoléon
+attendait d'eux un signe d'intelligence et cherchait à le provoquer. Il
+témoignait d'une prédilection marquée pour tout ce qui était polonais;
+dès le matin, il avait attaché à sa personne plusieurs officiers de
+cette nation, comptant s'en servir comme d'intermédiaires avec leurs
+compatriotes de la rive droite, et s'étonnant qu'aucun de ces derniers
+ne se fût encore présenté. On finit par lui amener trois Lithuaniens,
+ramassés par hasard sur la rive gauche. C'étaient de pauvres gens, des
+serfs, d'aspect sordide et de visage obtus. Napoléon les fit interroger:
+savaient-ils que la liberté avait été accordée aux paysans du
+grand-duché? Espéraient-ils pareil bienfait? Souffraient-ils du régime
+russe? Aspiraient-ils à s'en affranchir? Comme les réponses tardaient,
+l'Empereur reprit vivement, en s'adressant aux interprètes:
+«Demandez-leur s'ils ont le coeur polonais[608].» Et pour se faire mieux
+comprendre, il joignait le geste à la parole, mettait la main sur son
+coeur. Interloqués et comme pétrifiés, les paysans restaient à le
+regarder, l'air hébété, sans mot dire. N'en pouvant rien tirer, il les
+congédia avec de douces paroles.
+
+[Note 608: SOLTYK, 16.]
+
+Pour savoir ce qui se passait en face de nous, on avait employé toutes
+les précautions d'usage; une nuée d'espions avait été lancée. Pas un de
+ces émissaires ne revenait, ne reparaissait au quartier général. Davout
+se plaignait en grommelant de ne rien savoir. Interrogés successivement,
+les autres chefs de corps répondaient qu'ils n'avaient aucun
+renseignement, qu'aucun espion ne rentrait. On vit arriver seulement un
+Juif de Marienpol, qui venait des provinces lithuaniennes et s'était
+faufilé à travers les lignes ennemies. Il raconta que les Russes
+repliaient partout leurs avant-postes, qu'ils évacuaient le pays, qu'un
+grand mouvement de retraite se dessinait. À cette nouvelle, l'Empereur
+fronça le sourcil, mais il se hâta de dire que l'ennemi se concentrait
+sûrement autour de Wilna, pour livrer bataille en avant de cette ville.
+Il n'admettait pas que les choses se passassent autrement; il écartait
+violemment la possibilité d'un recul indéfini et ne souffrait pas qu'il
+en fût question, quoique cette hypothèse commençât à le préoccuper.
+
+Vers la fin de la journée, il manda Caulaincourt et le fit venir dans sa
+tente, voulant causer. D'abord, ce furent des allusions à l'accident du
+matin. L'Empereur demanda si l'on s'en était ému au quartier général, si
+l'on en parlait encore. Puis, il questionna longuement l'ancien
+ambassadeur en Russie sur le pays, l'état des routes, les moyens de
+communication, les habitants: «Les paysans ont-ils de l'énergie? dit-il.
+Sont-ce gens à s'armer comme les Espagnols et à faire la guerre de
+partisans? Pensez-vous que les Russes me livrent Wilna sans risquer une
+bataille?» Il paraissait désirer extrêmement cette bataille et pria le
+duc de lui dire franchement son avis sur le projet de retraite que l'on
+prêtait aux ennemis. Caulaincourt répliqua qu'il ne croyait point, pour
+sa part, à des batailles rangées: «Le terrain n'était pas assez rare en
+Russie pour qu'on ne nous en cédât pas beaucoup»; on chercherait à nous
+attirer dans l'intérieur, à diviser nos forces, à nous éloigner de nos
+ressources.--«Alors j'ai la Pologne! reprit l'Empereur avec un éclat de
+voix. Quelle honte pour Alexandre, quelle honte ineffaçable que de la
+perdre sans combat! C'est se couvrir d'opprobre aux yeux des Polonais.»
+Il parlait avec une animation croissante, avec des paroles cinglantes,
+comme s'il se fût adressé à l'empereur Alexandre lui-même, comme s'il
+eût voulu, en le piquant au vif par des outrages, le tirer de son
+inertie, l'appeler, le défier, le forcer au combat.
+
+Il ajouta qu'une retraite ne sauverait pas les Russes: il allait tomber
+sur eux comme la foudre, prendre à coup sûr leur artillerie et leurs
+équipages, probablement des corps entiers. De Wilna, où il couperait
+leur ligne et diviserait leurs forces, il pourrait tourner et envelopper
+au moins l'une de leurs armées. Il avait hâte d'être à Wilna pour
+commencer ces mouvements destructeurs; il calculait le nombre d'heures
+que mettraient ses troupes pour atteindre cette ville, «comme s'il se
+fût agi d'y aller en poste».--«Avant deux mois, reprit-il en manière de
+conclusion, Alexandre me demandera la paix: les grands propriétaires l'y
+forceront.»
+
+Il développa cet espoir avec volubilité, procédant toujours par
+questions, mais commençant lui-même les réponses, comptant que son
+interlocuteur allait continuer et abonder dans son sens, cherchant à
+arracher, à surprendre une phrase approbative, un mot d'assentiment qui
+raffermirait sa confiance, qui lui permettrait de s'illusionner encore
+et donnerait raison à ses rêves contre la réalité entrevue. Mais le duc
+de Vicence se taisait, roidi dans sa loyauté chagrine, dans son
+obstination honnête à ne point parler contre sa conscience. Irrité de
+cette contradiction muette, l'Empereur le pressa à la fin de parler, de
+s'expliquer; il s'entendit répéter alors qu'Alexandre avait lui-même
+dévoilé et exposé le plan de la défense: ce prince éviterait de se
+mesurer en ligne contre un adversaire dont il connaissait le génie; il
+ferait une guerre de longueur et de persévérance, imiterait l'exemple
+des Espagnols, souvent battus, jamais soumis; «il se retirerait au
+Kamtchatka plutôt que de céder des provinces et de signer une paix
+précaire». Ces paroles de mauvais augure que Napoléon avait déjà
+entendues, il les écouta cette fois avec une attention plus marquée,
+avec une grande patience, comme si elles eussent plus profondément
+frappé son esprit; il rompit ensuite l'entretien sans répondre.
+
+
+
+III
+
+Le jour baissait, et chaque heure rapprochait l'instant fixé pour les
+préparatifs du passage. Avant la tombée de la nuit, l'Empereur monta
+encore une fois à cheval, visita les campements; il retrouva noirs de
+troupes, fourmillants d'hommes, les espaces qu'il avait vus le matin
+inanimés et déserts. Il fit rapprocher ses tentes du Niémen, afin de
+mieux surveiller l'opération, et prit enfin quelque repos, tandis que
+ses premiers ordres s'exécutaient ponctuellement.
+
+Dès huit heures du soir, après avoir mangé la soupe, les troupes de
+Davout prenaient les armes et venaient occuper les hauteurs; elles s'y
+établirent sur seize lignes formées par autant de régiments, chaque
+colonel placé devant le 1er bataillon, devant l'aigle, les généraux au
+centre de leur brigade ou de leur division. Cette armée d'avant-garde,
+qui précédait les autres, prit ainsi position pour la nuit, sans faire
+aucun bruit, sans allumer de feux, se tenant immobile et comme rasée sur
+le sol, en attendant qu'elle se dressât d'un seul élan pour aller au
+Niémen et faire irruption. À sa gauche, les divisions à cheval de Murat
+s'alignaient sur les deux côtés d'Alexota. Au-dessous du 1er corps, les
+équipages de pont descendaient vers la rive, dirigés par le général
+Éblé, accompagnés par des sapeurs du génie et des marins de la Garde:
+l'obscurité croissante les dérobait aux yeux. Quant la nuit fut à peu
+près complète, trois cents voltigeurs du 13e régiment de ligne passèrent
+sur des batelets et gagnèrent la rive opposée, qu'ils trouvèrent
+inoccupée; derrière eux, les pontons furent mis à l'eau, dans le plus
+grand silence.
+
+À minuit, le passage était praticable. Au delà du fleuve, les voltigeurs
+continuaient d'avancer, bientôt rejoints par quelques détachements
+d'infanterie légère et de Polonais. Un bois s'étendait devant eux; ils
+en reconnurent les abords, s'y engagèrent. Ils entendirent alors dans
+les fourrés des bruits de chevaux et d'armes; ils se sentirent
+surveillés et frôlés par d'invisibles ennemis; çà et là, quelques lances
+pointèrent, des Cosaques furent aperçus, passant d'un trot rapide, et
+même des hussards russes, reconnaissables dans la nuit à leurs grands
+plumets blancs. Soudain, un «Qui-vive!» lancé à nos hommes...--«France!»
+répondent-ils. La voix qui leur avait parlé, celle d'un officier russe,
+reprit en français: «Que venez-vous faire ici?--F..., vous allez le
+voir[609]!» répliquèrent les nôtres, et les carabines s'abattirent,
+jetant leur éclair à un ennemi déjà évanoui, tirant sur une ombre. À la
+sortie du bois, on atteignit un village situé dans la boucle du fleuve
+et que l'Empereur avait prescrit d'occuper, de fortifier par des
+coupures et des barricades, de convertir en réduit; en y pénétrant, nos
+soldats entendirent un galop précipité; ils aperçurent des Cosaques qui
+détalaient au plus vite et dont quelques-uns, se retournant sur leur
+selle, déchargèrent leurs armes. Sur plusieurs points à la fois, des
+détonations isolées retentirent profondément dans le silence de la nuit,
+faisant tressaillir l'Empereur sous sa tente et l'irritant, car il avait
+désiré qu'aucun bruit ne trahît jusqu'au matin le mystère de ses
+opérations: les premiers coups de feu de la grande guerre étaient tirés.
+
+[Note 609: SOLTYK, 21.]
+
+La nuit passa, nuit de deux heures. Les ponts étaient achevés, et déjà
+la division Morand, du 1er corps, s'était glissée au delà du fleuve,
+pour appuyer et fortifier les avant-postes. À une heure et quart, le
+ciel blanchit de nouveau. L'obscurité se retira peu à peu des sommets de
+la rive gauche, où se distinguaient confusément et se remuaient des
+masses; le voile d'ombre tendu sur la vallée se levait lentement.
+Soudain, le soleil brille, apparu sur l'horizon, et monte dans un ciel
+pur; rasant le sol de sa rayonnante clarté, il fait courir sur le front
+de nos lignes un éclair qui se répète et se prolonge à l'infini, un
+interminable scintillement de baïonnettes, de lances, de sabres, de
+casques et de cuirasses. Tout s'illumine, tout se discerne, et le
+spectacle se découvre dans la magnificence de son ensemble et la
+précision de ses détails; sur la large nappe des eaux, trouée d'îles,
+trois ponts établis; au delà, la division Morand déployée en bataille,
+barrant de ses lignes noires l'entrée de la boucle; sur un escarpement
+situé près des ponts, l'artillerie de réserve du 1er corps en position,
+les pièces dressées vers le nord; sur la berge, d'autres batteries qui
+s'alignent, des officiers qui passent au galop, des escadrons de
+cavalerie polonaise au-dessus desquels voltigent et palpitent les
+flammes multicolores des lances; enfin, sur l'amphithéâtre des collines,
+un immense déploiement de troupes en marche, deux cent mille hommes qui
+s'ébranlent et s'avancent à la fois, régulièrement, posément, d'un pas
+égal et vaillant; partout l'aspect de l'action et de la force
+disciplinées, l'invasion coordonnée et méthodique, dans son formidable
+élan. L'armée de première ligne est là tout entière, en grande tenue de
+combat, avec ses innombrables états-majors, ses uniformes de toutes
+nuances, ses longues files de plumets rouges, ses aigles brillant au
+soleil, ses drapeaux illustrés d'inscriptions glorieuses, l'armée
+débarrassée pour un jour de son lourd attirail de convois, allégée et
+libre, superbe d'entrain et d'animation, aspirant à se dévouer. Les
+tristesses de la veille, l'ennui et la souffrance des longues marches ne
+sont plus qu'un rêve oublié; l'allégresse du matin a dissipé cette
+brume, elle dilate les coeurs et les rouvre aux magiques espoirs. Et les
+colonnes débordent des sommets, s'engagent sur les pentes où se creusent
+trois sillons principaux, descendent par ces ravins en étincelantes
+coulées d'acier, se rapprochent, se côtoient sans se mêler, convergent
+toutes au point de passage, s'allongent et s'amincissent pour traverser
+les ponts, puis reprennent leur ampleur, leurs distances,--et lentement
+s'épandent sur la terre russe.
+
+Les troupes de Davout passèrent de grand matin: les divisions
+d'infanterie d'abord, avec leurs batteries montées, avec les brigades de
+cavalerie légère, sans équipages, sans voitures; rien que du fer, des
+chevaux et des hommes: l'Empereur avait permis le passage d'une seule
+voiture, celle qui contenait les bagages du prince d'Eckmühl. Mais
+bientôt les ponts tremblent et retentissent sous des masses pesantes;
+les divisions de grosse cavalerie, les cuirassiers, passent à leur tour,
+avec un bruit d'orage: voici les guerriers géants, les ondoyantes
+crinières et les cimiers romains. Après le 1er corps, la Garde, ses
+régiments jeunes et vieux, resplendissants d'or, chamarrés
+d'aiguillettes et de brandebourgs, élite et parure de l'armée. Là
+surtout l'enthousiasme est au comble. Dans les rangs, dans les
+états-majors qui causent en chevauchant, de gaies réflexions
+s'échangent, des propos conquérants. Un major de la Garde dit que l'on
+fêtera le 15 août à Saint-Pétersbourg, et ce mot fait fortune. Si
+l'accord n'est pas unanime, si quelques mécontents, quelques officiers
+d'armes spéciales objectent les difficultés de l'entreprise et discutent
+les chances de la campagne, ces notes chagrines se perdent dans une
+expression générale de contentement et de joie. Ce qui achève
+d'électriser tous ces hommes, c'est de se sentir sous l'oeil et dans la
+main du chef habitué à vaincre; c'est de le sentir près d'eux, avec eux,
+les enveloppant de sa présence; c'est d'entendre successivement de tous
+côtés, en haut sur les collines, en bas près du fleuve, les vivats qui
+signalent son arrivée; c'est de reconnaître à chaque instant, sur des
+points divers, dominant et dirigeant l'opération, sa silhouette
+familière.
+
+À cheval dès trois heures du matin, il était venu tout surveiller, tout
+animer. Afin qu'il pût commodément assister au défilé, les artilleurs de
+la Garde lui avaient préparé, sur le chemin qui menait aux ponts, un
+trône rustique, fait de branches et de gazon, avec un dais de feuillage.
+Il ne resta qu'un moment à ce poste d'apparat, repris d'un besoin
+d'activité, ne tenant pas en place. Il fut de bonne heure sur la rive
+ennemie. Lorsque le 9e lanciers et le 7e hussards passèrent, officiers
+et soldats le reconnurent à l'extrémité du pont, debout sur le
+terre-plein. Enivré par l'appareil qui se déployait à ses yeux, ressaisi
+par le sentiment de sa toute-puissance, certain de son bonheur, il avait
+retrouvé son assurance, sa belle humeur, une jovialité expansive; il
+jouait avec sa cravache et fredonnait l'air de _Marlborough s'en va-t-en
+guerre_: «Cet à-propos, qui nous égaya quelques instants, ne se justifia
+que trop bien», écrit le commandant Dupuy[610].
+
+[Note 610: _Souvenirs militaires_, 166.]
+
+L'Empereur se porta bientôt en avant du fleuve et rejoignit les
+divisions déjà passées. Prompt et affairé, il galopait autour d'elles,
+indiquait à chacune la route à suivre et les mettait dans leur chemin.
+Il accompagna jusqu'à distance de deux lieues et demie le mouvement de
+l'avant-garde, s'arrêtant parfois pour interroger les rares habitants du
+pays et n'obtenant que des renseignements vagues. Il acquit pourtant la
+certitude, par le retour de quelques espions, que les ennemis ne lui
+opposaient qu'un simple rideau de cavalerie, qu'il n'aurait affaire
+dans la journée à aucune résistance sérieuse. En effet, nos troupes
+avançaient sans difficulté, poussant devant elles quelques bandes de
+Cosaques qui se dispersaient à leur approche et s'enfuyaient d'un vol
+effarouché. Kowno fut occupé sans coup férir, et l'armée put s'épanouir
+à l'aise autour de cette ville, se déployant sur les deux côtés de la
+route qui conduit à Wilna, s'éclairant dans toutes les directions par de
+fortes reconnaissances.
+
+Sur la gauche, on rencontra tout de suite un second cours d'eau, la
+Wilya, qui baigne Wilna et vient ensuite, par un long circuit, rejoindre
+le Niémen, où elle se jette immédiatement au-dessous de Kowno. Il était
+indispensable de franchir cet affluent et de savoir ce qui se passait au
+delà, car une attaque des ennemis pourrait se prononcer de ce côté et
+venir sur notre flanc, tandis que le gros de l'armée marcherait sur
+Wilna. Le 13e d'infanterie de ligne fut chargé de trouver un gué sous
+les yeux mêmes de l'Empereur. Comme la recherche se prolongeait, le
+colonel de Guéhéneuc, qui commandait le régiment, fatigué d'attendre,
+demanda des hommes de bonne volonté pour passer à la nage et reconnaître
+la rive opposée. À cet appel, trois cents soldats sortent des rangs et
+s'acquittent au mieux de leur dangereuse besogne. Aussitôt leur succès
+fait des jaloux, la témérité devient contagieuse. Un certain nombre de
+cavaliers français et polonais se tenaient au bord de la Wilya; la
+présence de l'Empereur les excite à se distinguer, les exalte, les rend
+fous d'intrépidité; et voici tous ces hommes à l'eau, avec leur monture,
+leurs armes, leur équipement, s'efforçant ainsi empêtrés de gagner la
+rive droite. Mais le courant était rapide, impétueux; il les entraîne et
+les roule; on voit plusieurs de ces malheureux lutter péniblement contre
+la violence du torrent, puis faiblir, s'épuiser, s'abandonner, et enfin,
+calmes et désespérés, s'enfoncer dans l'abîme en poussant un dernier
+«Vive l'Empereur!» Au spectacle de cette détresse, le colonel de
+Guéhéneuc n'écoute que son courage: sans ôter son brillant uniforme, il
+éperonne lui-même son cheval et le pousse dans les flots; il s'élance au
+secours des cavaliers, et il est assez heureux pour ressaisir l'un
+d'eux, qu'il ramène triomphalement sur la berge. L'Empereur l'accueillit
+froidement après cet exploit; il trouva que son action, fort louable
+chez un particulier, l'était moins chez un chef de corps placé en face
+de l'ennemi et ne devant plus qu'à la patrie seule le sacrifice de son
+existence. Tout en organisant lui-même avec grand soin le sauvetage des
+cavaliers, dont un seul fut perdu, il reprocha au colonel, comme un
+gaspillage d'héroïsme, son élan de bravoure et d'humanité[611].
+
+[Note 611: On voit à quoi se réduit cet incident, amplifié et
+travesti par Tolstoï.]
+
+Après avoir donné l'ordre de jeter un pont sur la Wilya et de faire
+passer la division Legrand, avec quelques régiments de cavalerie, pour
+observer et tâter certains détachements ennemis, signalés dans cette
+direction, il finit la journée à Kowno, où il s'établit dans le couvent
+et se fit l'hôte des moines. Là, il prit encore diverses mesures,
+appelant en toute hâte les convois de vivres, organisant le service des
+reconnaissances, multipliant les précautions pour assurer sa gauche,
+activant le mouvement d'ensemble, pressant l'arrivée des troupes qui
+débouchaient toujours au delà du Niémen par le triple passage.
+
+Là, l'envahissement continuait, incessant, interminable, les corps
+succédant aux corps. Après les soixante-quinze mille hommes de Davout,
+après les vingt mille cavaliers de Murat, après la Garde, c'étaient les
+vingt mille soldats d'Oudinot, le troisième corps au grand complet. Ces
+masses écoulées, d'autres surviennent; les trois divisions de Ney,
+venues de plus loin, rejoignent à marches forcées. Après elles, encore
+des troupes, de nouvelles avant-gardes, de nouveaux états-majors, de
+nouvelles colonnes compactes et serrées; et toujours une bigarrure
+d'uniformes, une extraordinaire diversité de races: des chevau-légers
+bavarois et saxons mêlés à nos cuirassiers, des Polonais répartis dans
+tous les corps de cavalerie, les brigades de Hesse et de Bade
+représentant l'Allemagne dans la garde impériale, un régiment hollandais
+formant brigade avec des conscrits corses, florentins et romains,
+l'infanterie des Wurtembergeois encadrée par deux divisions françaises.
+Malgré cette affluence de nations et l'encombrement du pays, l'opération
+se poursuivait avec le même ordre, avec la même ardeur. Pourtant, à la
+splendeur du matin, à la fraîcheur propice des premières heures, avait
+succédé une température accablante. Le ciel s'assombrissait; sur
+l'horizon troublé couraient des lueurs livides et des frémissements
+d'éclairs. Bientôt l'orage éclata, et une trombe d'eau s'abattit sur nos
+bataillons. Ceux-ci la reçurent sans sourciller, et c'était merveille
+que de voir--écrit dans ses souvenirs un officier de la Garde, un
+fanatique de l'Empereur--«ce déchaînement inutile du ciel contre la
+terre[612]». Au reste, l'orage ne tarda pas à se dissiper; cette
+première épreuve fut de courte durée; le passage n'en fut pas un instant
+interrompu, et sur les ponts solidement amarrés, des troupes de toutes
+armes prolongèrent le défilé. Il en passa pendant quarante-huit heures,
+le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arriver au fleuve
+les cuirassiers et les dragons de Grouchy, complétant l'ensemble des
+effectifs déversés sur la rive droite par l'Empereur lui-même[613].
+
+[Note 612: BOULART, 242.]
+
+[Note 613: _Corresp._, 18863.]
+
+Parvenus en terre ennemie, les corps recevaient chacun leur direction et
+se portaient au poste plus ou moins lointain qui leur avait été assigné.
+L'étape reprenait, forte, pénible, impérieusement réglée, par une moite
+chaleur qui faisait regretter à nos vétérans l'Espagne torride. Parfois,
+pour tromper leur fatigue, les troupes se mettaient à chanter. Un
+virtuose de régiment entonnait quelque air du pays, quelque couplet
+populaire, et les fantassins en choeur reprenaient le refrain, qui les
+soutenait de sa cadence et les aidait à marcher. Les vieux airs de nos
+provinces, les chansons bretonnes, provençales, picardes, normandes,
+mélancoliques ou gaies, enlevantes ou plaintives, apportant à nos
+soldats exilés un écho de la patrie, un ressouvenir du foyer, arrivaient
+avec eux sur ces bords lointains, qui n'avaient jamais vu les hommes
+d'Occident. Eux s'en allaient dociles; ils allaient vers le nord, vers
+l'inconnu, toujours confiants, mais observant avec surprise ce sol si
+différent de nos vivantes campagnes, ce pays vide et muet, accidenté et
+pourtant monotone, où les reliefs du terrain se répètent et se
+reproduisent exactement pareils, où les mêmes aspects se succèdent avec
+une invariable uniformité, cette terre où tout se ressemble et où rien
+ne finit; et devant nos colonnes s'avançant par les chemins tour à tour
+détrempés et poudreux, traversant les mornes forêts de sapins et de
+hêtres, gravissant les collines sablonneuses, commençant la longue
+marche dont nul ne savait mesurer la durée, la Russie déployait ses
+horizons béants.
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+ARRIVÉE À WILNA.--DERNIÈRE NÉGOCIATION.
+
+Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de
+Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fête du 24 juin; accident
+de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le
+bal; son impassibilité.--La Fatalité et la Providence.--Recul
+instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une réconciliation _in
+extremis_; causes et but réel de cette démarche.--Balachof aux
+avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de
+Davout.--Napoléon ne veut recevoir l'envoyé russe qu'au lendemain d'une
+victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son désappointement.--Il
+précipite son armée sur Wilna.--Premiers symptômes de
+désagrégation.--Entrée de Napoléon à Wilna; accueil de glace: incendie
+des magasins.--Ovations provoquées et tardives.--L'Empereur s'acharne à
+l'espoir de couper et de prendre une partie des armées
+russes.--Succession d'orages: les éléments se déchaînent contre
+nous.--Hécatombe de chevaux.--L'ennemi se dérobe et s'évanouit.--Fausse
+joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son évasion.--Les débuts
+de la campagne manqués.--Froideur des Lithuaniens.--Napoléon décide de
+recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet
+envoyé.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler
+Alexandre pour sa sécurité personnelle et de l'amener à une prompte
+capitulation.--Balachof à la table impériale.--Réponses célèbres.--Mot
+blessant de Napoléon à Caulaincourt; ferme réplique.--Départ de
+Balachof.--Protestation indignée de Caulaincourt; il demande son
+congé.--Patience de l'Empereur; comment il met fin à la scène.--Rupture
+irrévocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre
+succède sans transition au déchirement de l'alliance.
+
+
+
+I
+
+Le jour où Napoléon franchissait le Niémen à la tête de deux cent mille
+hommes, le comte Rostoptchine, nommé gouverneur de Moscou, écrivait au
+Tsar: «Votre empire a deux défenseurs puissants, son étendue et son
+climat: l'empereur de Russie sera formidable à Moscou, terrible à Kazan,
+invincible à Tobolsk[614].»
+
+[Note 614: SCHILDNER, 245.]
+
+Tel n'était pas l'avis de tous les hommes qui composaient le conseil
+militaire d'Alexandre. Dans les semaines qui avaient précédé l'invasion,
+de vives discussions avaient eu lieu. Les partisans de l'offensive
+soutenaient leurs idées avec acharnement, avec rage. D'autres donneurs
+d'avis voulaient au moins qu'on livrât bataille devant Wilna, qu'on ne
+cédât pas sans lutte la Pologne. Tout le monde à peu près s'accordait
+pour blâmer le plan officiellement adopté, celui de Pfuhl, mais personne
+ne savait au juste par quoi le remplacer. Les conseils se succédaient
+fiévreusement, sans aboutir à rien, les intrigues s'entre-croisaient;
+Armfeldt se démenait et «faisait le diable à quatre[615]»; il traitait
+Pfuhl d'homme néfaste, vomi par l'enfer; à l'entendre, le maudit
+Allemand, qui se faisait le singe de Wellington, était surtout un
+composé «de l'écrevisse et du lièvre[616]». Wolzogen, ombre et reflet de
+Pfuhl, répondait en traitant Armfeldt d'«intrigant mal famé[617]»;
+Paulucci critiquait à tort et à travers; Bennigsen changeait à chaque
+instant d'avis et se contredisait; l'intendant général Cancrine passait
+pour un type d'incapacité; Barclay, qui se battait bien et parlait mal,
+avait d'excellentes choses à dire et n'arrivait point à les exprimer, et
+le vieux Roumiantsof, à peine remis d'une attaque d'apoplexie, la bouche
+tordue par l'hémiplégie, assistait désolé et grimaçant à la déroute de
+ses espérances pacifiques, à la ruine de son système[618].
+
+[Note 615: TEGNER, III, 397.]
+
+[Note 616: _Id._, 396.]
+
+[Note 617: _Id._, 394.]
+
+[Note 618: TEGNER, III, 390-397; SCHILDNER, 246-247. Bulletins
+transmis par Lauriston avec ses dernières dépêches, mai 1812.]
+
+Un afflux continuel d'étrangers, qui accouraient de tous côtés au
+quartier général, ajoutait au désordre et à la confusion de cette Babel;
+Stein, l'ex-ministre prussien, le Suédois Tavast, l'agent anglais
+Bentinck paraissaient tour à tour, mettaient leur mot dans le débat,
+augmentaient la cacophonie. L'armée était belle et bien disposée,
+l'administration corrompue, le commandement incertain, divisé, dépourvu
+de données précises sur les projets et les forces de l'adversaire; il
+semblait que cette guerre prévue et méditée depuis dix-huit mois prenait
+tout l'état-major au dépourvu. Quant à l'Empereur, sans considérer le
+plan de Pfuhl comme la merveille du genre, il s'y tenait parce qu'il
+fallait bien en avoir un et qu'on n'en avait pas trouvé de meilleur à
+lui substituer; au fond, il espérait vaincre malgré ses généraux et quoi
+qu'ils fissent; sa confiance se fondait sur sa volonté de résister
+jusqu'au bout, obstinément, éternellement, dans un pays que la nature
+semble avoir créé et disposé pour l'infinie résistance.
+
+Passant ses journées au milieu d'un tumulte d'intrigues et de
+discordants conseils, il s'en allait le soir visiter les châteaux du
+voisinage. Là, il ravissait ses hôtes par son aménité célèbre, par une
+simplicité charmante, par des conversations pleines d'enjouement, où son
+esprit vif et fin brillait d'un éclat doux. On le voyait poli avec tout
+le monde, déférent envers les vieillards et les femmes. Après dîner, il
+priait les dames de se mettre au piano, écoutait avec intérêt leur
+romance favorite et galamment leur tournait les pages. Il aimait aussi à
+parcourir _incognito_ les campagnes, à s'asseoir au foyer des humbles, à
+les faire causer, à ne se révéler qu'en partant, par quelque munificence
+qui laissait derrière lui la fortune, et ces attentions pour ses sujets
+de Lithuanie, cette sollicitude paternelle, lui paraissaient un moyen de
+les rendre sourds aux appels du ravisseur[619].
+
+[Note 619: _Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, 55-77.]
+
+À Wilna, il convoquait fréquemment la noblesse, attirait à lui les
+femmes qu'il comblait de soins délicats, les prenant par la vanité,
+distinguant tour à tour les plus séduisantes, entretenant parmi elles
+une concurrence et une émulation à lui plaire. L'imminence des
+hostilités n'avait point interrompu autour de lui la vie de
+représentation et de plaisirs, qui semblait alors l'accompagnement
+nécessaire d'une cour, en quelque position qu'elle fût. Les assemblées
+brillantes, les réceptions se succédaient. Pour le 24 juin, les
+officiers de la garnison et de l'état-major avaient obtenu permission
+d'organiser en l'honneur de Sa Majesté un bal champêtre, avec fête de
+jour et de nuit, où toute la société de la ville et des environs serait
+conviée. Le lieu choisi fut le domaine de Zakrety, prêté pour la
+circonstance par la comtesse Bennigsen. Zakrety était une résidence
+d'été à la mode polonaise, c'est-à-dire, autour d'une maison
+d'habitation assez simple, un parc magnifique. Rien n'y avait été omis
+pour enjoliver la nature: il y avait des terrasses fleuries, des
+pelouses d'un vert d'émeraude, des eaux vives, une île et une cascade
+artificielles, des échappées ménagées avec art sur les campagnes et les
+fraîches collines d'alentour. Quel cadre à souhait pour une élégante
+réunion d'été! On éleva sur les gazons, en face de la villa, une salle
+de bal environnée de portiques. L'avant-veille de la fête, la toiture
+s'écroula, et chacun frémit à la pensée que cet accident, survenant deux
+jours plus tard, eût dégénéré en catastrophe. Quelques-uns y virent un
+sinistre présage: «Nous serons quittes, dit Alexandre avec calme, pour
+danser à ciel ouvert[620].»
+
+[Note 620: SCHILDNER, 247.]
+
+En effet, le bal commença sur la pelouse, entre les bosquets où se
+dissimulaient des orchestres et des choeurs; puis, le jour baissant, on
+se transporta à l'intérieur des appartements, et la longue file de
+couples qui formait la _polonaise_, la danse nationale, après avoir
+parcouru les jardins, gravit en cadence les escaliers et se mit à
+serpenter au travers des galeries. L'empereur Alexandre, arrivé de bonne
+heure, animait et embellissait tout de sa présence, lorsque au cours de
+la soirée le général Balachof, ministre de la police, s'approcha de lui
+et murmura à son oreille quelques paroles, avec l'accent d'une émotion
+poignante: un message, expédié de Kowno, annonçait que les Français
+franchissaient le fleuve en masses énormes et que l'invasion
+commençait[621].
+
+[Note 621: BOGDANOVITCH, I, 113.]
+
+Sous ce coup, Alexandre ne faiblit point et conserva la pleine maîtrise
+de soi-même; pas un muscle de sa physionomie ne bougea; il recommanda à
+Balachof de tenir la nouvelle secrète, pour ne point troubler la
+réunion, et se remit à parcourir les groupes, toujours aimable et
+galant. Il admira fort la fête de nuit, l'embrasement des bosquets, les
+jeux de la lumière sur la cascade, et faisant remarquer la lune qui
+brillait au ciel, mariant sa rayonnante pâleur aux feux répandus sur la
+terre, il l'appela «la plus belle pièce de l'illumination[622]». Au bout
+d'une heure environ il se retira; à peine était-il parti que la
+terrifiante nouvelle se répandit; un vent d'effroi souffla sur la fête
+et dispersa l'assistance.
+
+[Note 622: _Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, 90.]
+
+Rentré à Wilna, Alexandre passa au travail le reste de la nuit. Après
+avoir expédié à Pétersbourg les éléments d'une note diplomatique
+destinée à servir de réponse au manifeste français, à le réfuter point
+par point, il fit rédiger un ordre du jour aux armées, en termes élevés
+et dignes. Napoléon avait dit dans sa harangue à ses troupes: «La Russie
+est entraînée par la fatalité, ses destins doivent s'accomplir.» Contre
+la divinité aveugle qu'invoquait son rival, Alexandre se réclamait de la
+Providence: «Dieu, dit-il, est contre l'agresseur[623].»
+
+[Note 623: BOGDANOVITCH, I, 113.]
+
+Autour de lui, l'état-major général prenait les mesures nécessaires pour
+commencer l'exécution du fameux plan; la principale armée, celle de
+Barclay, se retirerait de Wilna sur Swentsiany, sur Drissa ensuite,
+tandis que Bagration, à la tête de la seconde armée, se jetterait sur le
+flanc des Français, en ayant soin de ne jamais s'aventurer contre des
+forces supérieures. Un peu plus tard, quand l'avantage numérique des
+Français fut mieux connu, ordre fut donné à Bagration de se mettre
+également en retraite et de rallier comme il pourrait le gros de
+l'armée[624]. Les règles que l'on s'était tracées sur le papier cédèrent
+tout de suite à une inspiration spontanée, qui montrait le salut et la
+victoire derrière soi, dans l'immensité des espaces, et qui portait les
+différents corps à reculer en se concentrant. Le bonheur des Russes, en
+cette campagne, fut d'obéir moins à un plan qu'à un instinct.
+
+[Note 624: BOGDANOVITCH, I, 113 et suiv.]
+
+Alexandre se disposa lui-même à quitter Wilna le 17 juin. Auparavant, il
+procéda à une suprême formalité, propre à le mettre en règle, sinon avec
+sa conscience, au moins avec l'opinion des hommes. Le 26, il fit appeler
+Balachof, qui était un de ses aides de camp en même temps que son
+ministre de la police, et il lui dit, avec le tutoiement en usage
+fréquent chez les souverains de Russie lorsqu'ils s'adressent à leurs
+sujets: «Tu ne sais sans doute pas pourquoi je t'ai fait venir; c'est
+pour t'envoyer auprès de l'empereur Napoléon[625].» Il expliqua alors
+que cette mission devait consister à porter une offre dernière de
+négociation et de paix.
+
+[Note 625: Ces paroles sont rappelées dans le rapport autographe et
+très circonstancié que Balachof a rédigé sur sa mission. Thiers a eu
+connaissance de cette pièce; Bogdanovitch s'en est servi; elle a été
+publiée presque intégralement dans le _Recueil de l'Académie des
+sciences de Saint-Pétersbourg_, 1882. M. de Tatistchef en a inséré de
+très importants extraits dans son volume sur _Alexandre Ier et
+Napoléon_, 590-609.]
+
+Certes, Alexandre n'avait ni l'espoir ni le désir d'arrêter la lutte; il
+la savait aussi irrévocablement résolue par son adversaire qu'elle
+l'était par lui-même. Dans les propositions d'accommodement que Napoléon
+lui avait prodiguées, il n'avait pas eu de peine à démêler de simples
+ruses, destinées à leurrer et à engourdir la Russie, tandis que
+l'envahisseur préparerait ses moyens. Il n'en était pas moins vrai qu'à
+considérer les apparences, Napoléon avait réitéré des instances
+pacifiques, demeurées sans réponse; ces efforts avaient été portés par
+le public européen à l'actif et à la décharge de l'empereur français; on
+en avait conclu que la Russie voulait la guerre, puisqu'elle laissait
+systématiquement échapper les dernières chances de paix. Pour dissiper
+cette impression, il importait qu'Alexandre ne demeurât pas en reste de
+spécieuses tentatives, qu'il rétablît sous ce rapport l'équilibre, et
+fît même pencher de son côté la balance. Napoléon lui avait dépêché
+l'aide de camp Narbonne; il enverrait pareillement un aide de camp.
+Napoléon lui avait écrit en exprimant le voeu d'épuiser les voies de
+conciliation, avant de recourir aux armes; après avoir suspendu sa
+réponse, Alexandre la ferait dans le même sens. Déjà, pendant les jours
+qui avaient précédé le passage du Niémen, il avait préparé un projet de
+lettre pour Napoléon; il y réitérait l'offre de traiter sur la base de
+l'ultimatum et ajoutait, manifestant enfin son arrière-pensée, «_qu'il
+ouvrirait ses ports aux navires de toutes les nations_, si Napoléon
+prolongeait l'incertitude actuelle[626]»; c'était rendre la paix plus
+impossible que jamais en paraissant la vouloir. Cette lettre ne pouvant
+plus servir aujourd'hui, Alexandre la remplaça par une autre, qu'il
+confierait à Balachof. Il y désavouait la demande de passeports formée
+par Kourakine et qui avait servi de prétexte à l'attaque: «Si Votre
+Majesté, disait-il, n'est pas intentionnée de verser le sang de ses
+peuples pour un mésentendu de ce genre et qu'elle consente à retirer ses
+forces du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passé comme non
+avenu, et un accommodement entre nous reste toujours possible[627].»
+
+[Note 626: SCHILDNER, 247.]
+
+[Note 627: TATISTCHEF, 588.]
+
+De la part d'Alexandre, une telle démarche, destinée à retentir au loin,
+apparaîtrait d'autant plus méritoire qu'elle se produirait à l'instant
+où son territoire était violé, où un flot d'assaillants se précipitait
+sur ses frontières. Pouvait-il mieux manifester la candeur de ses
+intentions, son désir de ménager l'humanité et d'épargner le sang qu'en
+parlant encore de paix au lendemain d'une brutale injure? Connaissant
+trop son rival pour craindre que celui-ci le prît au mot, il espérait,
+en se décorant de modération et de patience, ramener à lui les esprits
+hésitants et mettre définitivement de son côté la conscience européenne.
+
+Dans la nuit du 27 au 28, il fit encore appeler Balachof, lui remit la
+lettre, en l'accompagnant d'une paraphrase solennelle. Balachof devait
+dire que les négociations pourraient s'ouvrir sur-le-champ, si Napoléon
+le désirait, mais sous la condition absolue, essentielle, «immuable»,
+que l'armée française repasserait préalablement le Niémen: «Tant qu'un
+soldat resterait en armes sur le territoire russe, l'empereur
+Alexandre--il en prenait l'engagement d'honneur--ne prononcerait ni
+n'écouterait une parole de paix[628].»
+
+[Note 628: Cette citation et les suivantes, jusqu'à la page 498,
+sont empruntées au rapport de Balachof.]
+
+Balachof partit sur l'heure. Quand le soleil se leva, il était déjà à
+quelques lieues de Wilna, au village de Rykonty, encore occupé par les
+Russes, mais près duquel on lui signala la présence de nos avant-postes.
+Il prit alors avec lui un sous-officier aux Cosaques de la garde, un
+Cosaque, un trompette, et continua d'avancer. Au bout d'une heure, on
+vit se profiler sur l'horizon la silhouette de deux hussards français,
+postés en vedette, le pistolet haut. En apercevant le petit groupe
+russe, les hussards le visèrent avec leur arme et firent mine de tirer;
+un appel de trompette les arrêta; ils reconnurent la sonnerie en usage
+pour annoncer les parlementaires. L'un des deux, en un temps de galop,
+rejoignit aussitôt Balachof et, lui appuyant son pistolet contre la
+poitrine, le somma de faire halte; l'autre était allé prévenir le
+colonel du régiment, qui fit son rapport au roi de Naples, toujours à
+proximité des avant-postes. Au bout de quelques instants, un aide de
+camp du Roi se présenta, avec mission de conduire Balachof au quartier
+général du prince d'Eckmühl, situé un peu en arrière et plus près de
+l'Empereur.
+
+Reprenant sa route avec une escorte d'officiers français, Balachof
+croisa bientôt un brillant état-major, à la tête duquel il n'eut pas de
+peine à reconnaître Murat en personne, à son costume «quelque peu
+théâtral». Voici de quoi se composait cette tenue d'une superlative
+fantaisie: au-dessus d'un grand chapeau en forme de demi-cercle, une
+envolée de plumes roulant au vent, parmi lesquelles jaillissait et
+montait très haut une triomphante aigrette; un dolman à la hussarde en
+velours vert, plastronné de tresses d'or; une pelisse jetée en sautoir;
+un pantalon cramoisi, brodé et soutaché d'or; des bottes en cuir jaune;
+une profusion de bijoux, et, pour compléter l'effet, des boucles
+d'oreilles mettant aux deux côtés du visage un scintillement de
+pierreries. Lorsque Murat ainsi paré passait devant nos campements, les
+troupiers souriaient et le trouvaient habillé «en tambour-major». Au
+feu, quand la poudre avait noirci ses dorures, quand le vent de la
+bataille avait échevelé ses panaches, quand la mousqueterie et le canon
+l'environnaient d'éclairs, il apparaissait comme le dieu même des
+combats, rutilant et invulnérable. Il mit pied à terre en apercevant
+Balachof, qui en fit autant de son côté, et, ôtant son chapeau d'un
+geste large, il vint à l'envoyé des ennemis le sourire aux lèvres, en
+paladin gracieux: «Je suis heureux de vous voir, général, lui dit-il;
+mais commençons par nous couvrir.»
+
+La conversation s'engagea. On disputa quelque temps, avec une grande
+courtoisie, sur la question de savoir qui avait voulu la rupture, qui
+avait eu les premiers torts, qui avait commencé. Au fond, Murat n'aimait
+pas cette guerre au bout du monde, qui l'arrachait au doux pays où il
+avait pris goût à vivre et à régner; il souffrait de se voir éloigné de
+ses États, privé de sa famille; il déplorait la difficulté des
+communications, la rareté des nouvelles, car ce héros de cent batailles
+était tendre et craintif pour les siens. Ce fut en toute sincérité qu'il
+finit par dire: «Je désire beaucoup que les deux empereurs puissent
+s'entendre et ne point prolonger la guerre qui vient d'être commencée
+bien contre mon gré.» Sur ce, retournant aux grands devoirs qui
+l'appelaient, il prit congé avec une désinvolture aimable, se remit en
+selle, et l'on put voir quelque temps, sur le chemin de Wilna, onduler
+la croupe de sa monture et s'éloigner son panache.
+
+Tout autre fut l'accueil dans la maison de pauvre mine où s'était
+installé le prince d'Eckmühl. En campagne, l'illustre et rigide soldat,
+tout entier à sa besogne, absorbé et comme torturé par le sentiment de
+sa responsabilité, montrait un visage sévère, préoccupé, morose, avec
+des éclats de mauvaise humeur, et faisait amèrement de grandes choses.
+En ce moment, occupé à expédier des ordres, à organiser méthodiquement
+la marche en avant, à mouvoir ses 75,000 hommes, il se montra fort
+contrarié qu'on le dérangeât dans ce travail. Balachof s'étant dit
+chargé d'un message pour l'Empereur et ayant demandé où se trouvait Sa
+Majesté: «Je n'en sais rien», répondit le maréchal d'un ton rogue. Il
+ajouta: «Donnez-moi votre lettre, je la lui ferai parvenir.» Balachof
+fit observer que son maître lui avait expressément recommandé de
+remettre le message en mains propres. Devant ce formalisme, Davout
+perdit tout à fait patience: «C'est égal, dit-il en colère, ici vous
+êtes chez nous, il faut faire ce qu'on exige de vous.» Balachof remit la
+lettre, mais sut exprimer combien sa dignité se sentait froissée de
+cette violence: «Voici la lettre, monsieur le maréchal, répliqua-t-il en
+élevant lui-même la voix; de plus, je vous supplierai d'oublier et ma
+personne et ma figure, et de ne songer qu'au titre d'aide de camp
+général de Sa Majesté l'empereur Alexandre que j'ai l'honneur de
+porter.» Ces mots ramenèrent Davout à un ton plus mesuré. «Monsieur,
+reprit-il, on aura tous les égards qui vous sont dus.»
+
+En effet, tandis qu'il envoyait un officier porter la lettre à
+l'Empereur, il retint auprès de lui, dans la même pièce, l'ennemi que
+les usages de la guerre lui donnaient pour hôte. Tous deux restèrent
+quelque temps à se regarder silencieusement, embarrassés de leur
+contenance, cherchant un sujet d'entretien sans le trouver. Davout
+demeurait sombre et distrait; Balachof, après ce qui s'était passé, ne
+pensait pas que ce fût à lui de faire les premiers frais. Le maréchal
+rompit enfin ce muet tête-à-tête, en appelant un aide de camp: «Qu'on
+nous serve», dit-il, et tout l'état-major se mit à table. Pendant le
+déjeuner, Davout fit effort pour causer avec Balachof, pour entretenir
+un semblant de conversation; mais toutes ces paroles trahissaient
+d'âpres défiances; dans la tentative de négociation, il ne voyait qu'un
+stratagème imaginé par les Russes pour gagner du temps et opérer
+commodément leur retraite; il le dit crûment à Balachof. Puis il
+n'aimait pas que les regards de cet ennemi se promenassent sur nos
+troupes, sur nos positions, sur nos ressources; flairant un espion dans
+le parlementaire, il avait hâte qu'on l'en débarrassât et attendait avec
+impatience les ordres de l'Empereur.
+
+
+
+II
+
+L'arrivée d'un négociateur russe fut promptement connue dans toutes les
+parties de l'armée française; le bruit s'en répandit comme l'éclair et
+fit sensation au quartier général, où il réveilla chez quelques membres
+du haut état-major, qui voyaient avec regret l'ouverture des hostilités,
+un vague espoir de paix. Quant à l'Empereur, il triompha de cet envoi;
+il y vit chez les Russes un premier signe de désarroi et l'attribua à
+l'épouvante qu'aurait causée au Tsar et à son conseil la rapidité de
+notre invasion. Il dit à Berthier: «Mon frère Alexandre, qui faisait
+tant le fier avec Narbonne, voudrait déjà s'arranger; il a peur. Mes
+manoeuvres ont dérouté les Russes: avant deux mois, ils seront à mes
+genoux[629].»
+
+[Note 629: _Documents inédits_.]
+
+En attendant, il ne se pressait point d'accueillir Balachof, invitant
+Davout à le garder jusqu'à nouvel ordre, résolu à ne l'admettre en sa
+présence qu'après un premier succès et la prise de Wilna. Il ferait
+alors ramener Balachof dans la ville même où cet envoyé avait reçu les
+instructions de son maître, et dont un éclatant fait d'armes nous aurait
+ouvert les portes. Constamment attentif à ménager ses effets, toujours
+soigneux du décor et de la mise en scène, il comptait frapper davantage
+le Russe s'il se montrait à lui installé dans le propre palais, dans le
+cabinet même de l'empereur Alexandre, où il apparaîtrait comme l'image
+et l'incarnation de la conquête. À peine entré en guerre et déjà
+victorieux, il pourrait alors parler plus haut, prononcer plus âprement
+ses exigences, et peut-être, par l'intermédiaire de Balachof, jeter les
+premières bases de cette capitulation qu'il prétendait imposer à ses
+ennemis et par laquelle il comptait clore rapidement la campagne.
+
+Toutefois, avant de porter le coup qu'il médite, avant de marcher sur
+Wilna, il prend toutes les précautions nécessaires pour assurer le
+succès de cette entreprise. Sachant mettre une prudence raffinée au
+service de ses audaces, il passe deux jours encore à Kowno, le 25 et le
+26, occupé à se préparer, à se reconnaître, à se munir, à faire explorer
+le pays. Il sait qu'il a devant lui la première armée russe, commandée
+par Barclay de Tolly; il veut savoir comment les différents corps de
+cette armée sont constitués et répartis, se renseigner sur leur nombre,
+leur force, leur emplacement, et avant tout, comme il dit, «débrouiller
+l'échiquier». Davout et Murat sont chargés de s'éclairer au loin; que
+ces deux chefs de corps procèdent par reconnaissances lestement
+poussées, en évitant de compromettre de trop forts détachements, en
+tenant le gros de leurs troupes soigneusement rassemblé, en ne donnant
+sur eux aucune prise. Napoléon modère l'ardeur de Murat, qui s'est jeté
+impétueusement en avant, et lui reproche d'aller un peu vite. Sa gauche
+le préoccupe toujours; c'est à ses yeux le point faible et exposé. Il a
+jeté au delà de la Wilya une partie des corps d'Oudinot et de Ney; il
+leur recommande de démêler à tout prix ce qui se passe en face d'eux,
+établit aussi des communications avec les divisions de Macdonald, qui
+viennent de franchir le Niémen entre Tilsit et Georgenbourg et doivent
+opérer parallèlement à l'armée principale. Sur la rive gauche du Niémen,
+il presse les corps d'Eugène qui doivent passer à Preny et n'ont pas
+encore atteint le fleuve[630]. C'est seulement lorsqu'il aura bien
+assuré ses flancs et complètement rallié ses troupes qu'il prononcera
+son mouvement; alors, se mettant lui-même à la tête des colonnes
+destinées à l'attaque principale, il les poussera vivement sur Wilna, où
+il compte trouver l'ennemi en position, en ligne, offert à ses coups, et
+où il a donné rendez-vous à la victoire.
+
+[Note 630: _Corresp._, 18858-18873.]
+
+Cet espoir de combattre et de vaincre sous Wilna fut promptement déçu.
+Dès le 26, l'Empereur apprit que nos grand'gardes étaient arrivées
+jusqu'à cinq lieues de la capitale lithuanienne sans rencontrer de
+résistance. La ligne des avant-postes russes se retirait devant nous,
+souple et flottante, ne tenant nulle part, cédant sous la moindre
+pression. Le gros des forces ennemies quittait la belle position de
+Troki, rempart de Wilna, pour traverser cette ville et s'éloigner vers
+le nord-est. Les corps de Wittgenstein et de Baggovouth, avec lesquels
+Oudinot et Ney cherchaient à prendre contact, évoluaient dans la même
+direction. Tout dénotait chez la première armée russe un plan prémédité
+de recul et d'abandon.
+
+L'Empereur fut vivement contrarié de ces nouvelles, auxquelles il refusa
+d'abord d'ajouter foi, ne se rendant à l'évidence que sur le vu de
+témoignages réitérés et probants[631]. Mais son dépit se tourna aussitôt
+en un sursaut d'activité et d'énergie. Voyant les ennemis lui refuser le
+combat, il se rattache violemment au projet de les surprendre dans le
+désordre d'une retraite précipitée, de couper et d'enlever plusieurs
+corps.
+
+[Note 631: _Documents inédits_.]
+
+Une partie des forces commandées par Barclay de Tolly, l'aile gauche,
+sous Touchkof et Doctorof, se trouvait encore au sud de Wilna; pour
+gagner le point général de ralliement, qui semblait indiqué à une assez
+grande distance au nord-est, vers Dunabourg et le camp retranché de
+Drissa, ces troupes auraient à côtoyer Wilna et à opérer un long
+circuit: en se portant précipitamment sur la ville et en la dépassant,
+notre armée n'aurait-elle point chance de les devancer à leur point de
+passage, de les intercepter, de leur couper la retraite, de leur
+infliger un irrémédiable désastre? Puis, la seconde armée russe, celle
+de Bagration, rangée jusqu'alors sur les confins du duché de Varsovie,
+devait certainement remonter elle-même au nord, afin de rejoindre la
+première et de concourir à l'ensemble de la défense. Ignorant notre
+arrivée à Wilna, les colonnes de Bagration viendraient donner dans nos
+masses profondes, brusquement établies en ce lieu; abordées de front par
+l'Empereur, saisies en flanc par Eugène, prises en queue par les
+Polonais de Poniatowski, par les Saxons et les Westphaliens de Jérôme,
+qui recevaient l'ordre de s'ébranler et d'entrer en Russie, elles
+échapperaient difficilement à cette multiple étreinte. Donc l'Empereur
+peut encore obtenir de magnifiques résultats, avant même d'ouvrir le
+message d'Alexandre et de répondre à ses suprêmes paroles. «Si les
+Russes ne se battent pas devant Wilna, dit-il, j'en prendrai une
+partie[632].» Pour arriver à ce but, tout se réduit à une question de
+temps et de vitesse; il ne faut qu'un ensemble de manoeuvres rapides,
+précises et concordantes. Dans la journée du 26, l'Empereur ordonne et
+accélère le mouvement sur Wilna; il invite tous les corps à reprendre
+leur élan, à marcher franchement, rondement, sans halte ni repos; il
+stimule le zèle et l'ardeur de chacun: «Il eût voulu, dit un témoin,
+donner des ailes à tout le monde[633].»
+
+[Note 632: _Documents inédits_.]
+
+[Note 633: _Id._]
+
+Soulevée par cette impulsion vigoureuse, l'armée franchit d'une seule
+haleine les dix lieues environ qui la séparaient de Wilna, mais elle
+résista mal à l'épreuve de cette marche précipitée. Beaucoup de nos
+soldats, recrutés trop jeunes, n'avaient pas acquis l'endurance
+nécessaire; ils perdaient l'allure, s'attardaient, s'égrenaient en
+traînards le long des chemins; on en vit mourir sur la route de fatigue
+et d'épuisement, d'inanition aussi et de besoin. En effet, malgré
+l'impérieuse sollicitude de l'Empereur, l'armée était insuffisamment
+pourvue de vivres: avant le passage, les hommes n'en avaient dans leur
+sac que pour quelques jours, et ils se trouvaient maintenant «au bout de
+leurs consommations». Les convois qui amenaient le surplus de
+l'approvisionnement, ralentis par leur nombre, par leur pesanteur, par
+l'horrible encombrement qu'ils créaient partout sur leur passage,
+éprouvaient d'extrêmes difficultés à rejoindre. La plupart des voitures
+apportant le pain, la viande, le bois, restaient en arrière: les rares
+caissons qui parvenaient à rallier les colonnes étaient aussitôt pris
+d'assaut, défoncés, vidés, malgré les efforts de l'intendance, et
+c'étaient sur la route des scènes de confusion et de violence, des
+tempêtes de jurons et de cris, des rassemblements tumultueux, qui
+faisaient obstruction et retardaient indéfiniment l'arrivée des autres
+convois.
+
+Dénuée et mourant de faim, la plus grande partie de l'armée dut vivre
+aux dépens du pays, aux dépens de cette Pologne russe que Napoléon
+tenait essentiellement à ménager et à se concilier. Pauvre et mal
+cultivé, le pays suffisait avec peine à ses propres besoins; les
+habitations étaient rares et clairsemées, les villages éloignés de la
+route et perdus dans les bois. Pour les atteindre, nos soldats devaient
+s'écarter des rangs, se disséminer, se perdre dans les profondeurs de la
+région. Beaucoup d'entre eux, dès qu'ils apercevaient un groupe de
+maisons ou une demeure isolée, se formaient en bandes pour fondre sur
+cette proie, arrachaient aux paysans leurs maigres ressources à force de
+menaces et de coups; ils saccageaient les chaumières, emportaient les
+meubles pour se faire du bois, ne laissant derrière eux que des débris,
+promenant partout la dévastation, se faisant exécrer de ceux qu'ils
+venaient affranchir. Le nombre de ces pillards, des isolés, des
+dispersés, grossissait d'heure en heure; la maraude, cette plaie de nos
+armées, prenait des proportions inconnues; des détachements, des
+régiments entiers perdaient leur cohésion, s'effritaient, se
+dissolvaient en une poussière humaine qui s'abattait sur le pays et le
+ravageait. Et ces désordres, ces signes d'indiscipline et de
+désagrégation, funeste présage pour l'avenir, naissaient spontanément,
+par la force même des choses; trompant tous les calculs de la
+prévoyance, déjouant l'effort du génie, ils accusaient le vice essentiel
+de l'entreprise et le défi porté par Napoléon aux possibilités humaines.
+L'appareil de guerre à proportions inconnues dont il était l'auteur,
+gêné par l'enchevêtrement et l'incroyable multiplicité des ressorts,
+fonctionnait mal; ses rouages compliqués se faussaient du premier coup
+ou se refusaient à entrer en jeu; à peine mise en mouvement, l'énorme
+machine craquait et se démontait.
+
+Nos avant-gardes de cavalerie atteignirent Wilna dans la nuit du 27 au
+28 juin; elles venaient d'occuper sans combat des positions défensives
+par excellence, un triple étage de hauteurs escarpées, formant camp
+retranché, «le pays le plus stratégique que l'on pût rencontrer», disait
+Jomini en connaisseur[634]. Sans se laisser tenter par ce terrain si
+bien approprié à la résistance, la cavalerie et les troupes légères de
+l'ennemi continuaient à se replier, observées et serrées de près.
+Parfois, quand la poursuite devenait trop pressante, elles faisaient
+front et risquaient un court engagement, pour reprendre ensuite leur
+marche rétrograde: il y eut aux abords de Wilna une escarmouche assez
+vive qui ne tourna pas à notre avantage et où le frère du général de
+Ségur fut fait prisonnier.
+
+[Note 634: Lettre du duc de Bassano au ministre de la police, 21
+juillet 1812. Archives nationales, AF, IV, 1648.]
+
+Néanmoins, le 28 au matin, nos chasseurs et nos dragons pénétraient dans
+la ville. La population nous attendait et se préparait à nous faire
+fête; sans qu'il y eût chez les habitants unanimité d'opinion, la
+ferveur patriotique était très prononcée chez le plus grand nombre, la
+haine du Russe exubérante, l'exaltation vive. Heureux de notre approche,
+ils s'attendaient à voir paraître des émancipateurs qui les traiteraient
+en alliés et leur apporteraient l'ordre avec l'indépendance; ils virent
+arriver une nuée d'affamés qui se précipitèrent sur les faubourgs,
+forçant les boutiques, pillant les auberges et les dépôts de vivres,
+faisant main basse sur tous les objets placés à leur portée. À cet
+aspect, la terreur se répandit; chacun ne songea plus qu'à se renfermer
+et à se barricader chez soi, à mettre en sûreté son avoir, à se cacher
+et à se terrer. Le désordre de notre entrée arrêta net l'élan national,
+figea l'enthousiasme.
+
+L'Empereur cependant arrivait au grand trot, suivant de près
+l'avant-garde, avec son escorte et une partie de son état-major. Se
+rappelant Posen, il se croyait sûr de trouver à Wilna le même accueil;
+il s'attendait à des transports d'allégresse, à des arcs de triomphe, à
+une pluie de fleurs jetées sur son passage par ces gracieuses Polonaises
+qu'il avait vues, en d'autres lieux, aviver le feu des esprits et se
+passionner pour l'oeuvre de la régénération nationale. Il avait escompté
+cette explosion du sentiment polonais et l'avait fait entrer dans ses
+calculs; il espérait que la capitale de la Lithuanie, en se déclarant
+pour lui, en se levant dès qu'elle l'apercevrait, allait donner
+l'impulsion aux autres parties de la province; que la Pologne moscovite
+tout entière, animée par cet exemple, viendrait se ranger sous ses
+drapeaux et faciliter sa tâche, en opposant à la Russie, aux côtés de
+notre armée, une nation ressuscitée et vivante. Il entra dans Wilna à
+neuf heures du matin. Au lieu de la cité en fête qu'il avait rêvée,
+folle d'enthousiasme et d'amour, il trouva une ville morte: de longs
+faubourgs d'abord, laids et déserts, portant des traces de dévastation;
+dans les quartiers du centre, aux rues sombres et tortueuses, le silence
+et la solitude; point de femmes aux fenêtres, peu d'habitants groupés:
+seuls, quelques hommes de la lie du peuple, surtout des Juifs, à
+l'aspect sordide et craintif, se glissant le long des murs.
+
+Cet accueil de glace n'affecta pas trop l'Empereur dans le premier
+moment. À la rigueur, tout pouvait s'expliquer par la rapidité de son
+apparition; suivant son habitude, il avait pris son monde à
+l'improviste, sans se faire annoncer; ne devait-il point laisser aux
+habitants le temps de se reconnaître, de venir à lui, de manifester leur
+zèle et d'organiser leur réception? Il parcourut la ville dans toute sa
+longueur et parvint à l'autre extrémité, au pont de bois qui traverse la
+Wilya et que les Russes avaient dû franchir pour se retirer. Là, une
+nouvelle déception l'attendait. Le pont n'était qu'une ruine fumante,
+achevant de se consumer; l'armée ennemie l'avait incendié derrière elle
+pour ralentir la poursuite. Sur les bords de la rivière, d'épaisses
+colonnes de fumée montaient vers le ciel; à leur base, plusieurs lignes
+de bâtiments s'écroulaient dans un brasier: c'était tout ce qui restait
+des nombreux magasins où les Russes avaient entassé pendant dix-huit
+mois des approvisionnements de tout genre. Obligés d'abandonner ce riche
+dépôt, inestimable trésor pour notre armée déjà dépourvue, ils nous
+l'avaient soustrait en le livrant aux flammes.
+
+Cette scène de destruction fit songer l'Empereur; il resta quelque temps
+à la contempler. Des hommes du peuple s'étaient amassés autour de lui;
+il leur demanda un verre de bière et les remercia en leur disant: _Dobre
+piwa_, bonne bière: il avait appris quelques mots de polonais et les
+plaçait à tout propos[635]. Il prit des mesures pour limiter l'incendie,
+passa en revue une division, puis rentra dans l'intérieur de la ville et
+se dirigea vers le palais, où il allait prendre logement.
+
+[Note 635: _Réminiscences de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, p.
+63.]
+
+À cette heure, il était impossible que le bruit de son arrivée ne se fût
+point répandu. On avait vu passer et entrer au palais le reste de son
+état-major, ses gens, ses équipages, sa maison, tout son accompagnement
+habituel. Malgré tant de signes indicatifs de sa présence, l'aspect de
+la ville n'avait guère changé; les fenêtres ne s'étaient point garnies
+ni décorées; les rues demeuraient désertes; nulle trace d'enthousiasme
+ou même de curiosité. Cette fois, l'Empereur ne sut point maîtriser son
+émotion, et son désappointement perça. Lorsqu'il fut entré dans la cour
+du palais et eut mis pied à terre, lorsqu'il s'installa dans les
+appartements de l'empereur Alexandre, lorsqu'il prit possession des
+pièces où son rival en fuite avait vécu et habité, l'orgueil de cette
+victorieuse substitution ne s'épanouit point sur son visage. Par un
+retour amer sur le passé, il comparait la froideur de Wilna aux
+acclamations passionnées qui l'avaient accueilli dans les villes du
+grand-duché et ne put s'empêcher de dire: «Ces Polonais-ci sont bien
+différents de ceux de Posen[636].»
+
+[Note 636: _Documents inédits_.]
+
+Il réprima durement les désordres qui lui avaient valu cette déconvenue,
+porta des peines terribles contre l'indiscipline et la maraude, fit
+parquer dans un enclos près de la ville tous les traînards que l'on put
+ramasser, n'épargna aucun moyen pour rassurer la population et
+ressusciter la confiance[637]. Par les soins du major général, les
+principaux habitants furent recherchés et prévenus; ils reçurent des
+appels plus ou moins discrets, s'entendirent inviter à sortir de leur
+retraite, à paraître, à faire montre de leurs sentiments. On arriva
+ainsi à provoquer quelques manifestations tardives de sympathie et de
+joie; on parvint à créer une apparence d'enthousiasme, à susciter un
+simulacre d'ovation, avec ses accessoires habituels, fleurs, couronnes,
+décors, sur le passage des corps qui continuaient à traverser la ville
+et à se répandre autour d'elle.
+
+[Note 637: _Cahiers du capitaine de Coignet_, 192.]
+
+Davout était déjà présent, avec ses cinq divisions; Murat amenait son
+flot de cavalerie, Ney et Oudinot arrivaient à hauteur sur la gauche, et
+le reste de l'immense colonne, composé de la Garde et des réserves,
+rejoignait un peu moins vite, encore échelonné sur la route qui conduit
+de Kowno à Wilna. Du 28 au 30, Napoléon prépara les mouvements
+enveloppants qui avaient pour but de déborder les masses russes en
+retraite et de lui en livrer une partie. Tandis que le roi de Naples,
+appuyé par quelques divisions d'infanterie, poussera droit devant lui et
+s'enfoncera comme un coin entre les deux armées ennemies, Oudinot, Ney
+et Macdonald continueront à s'élever vers le nord-est, suivant et
+talonnant Barclay de Tolly; il est probable que l'armée de ce général,
+ainsi harcelée, ne saura s'esquiver sans dommage: «J'en aurai pied ou
+aile[638]», dit l'Empereur. En même temps, il prescrit à Davout de
+prendre avec lui une partie de son infanterie, le plus de cavalerie
+possible, et de se rabattre sur la droite, vers le sud; c'est de ce côté
+principalement que l'occasion s'offre propice à de fructueux coups de
+main.
+
+[Note 638: _Documents inédits_.]
+
+À très petite distance au sud-est de Wilna, vers Ochmiana, des forces
+russes sont signalées. Quels sont ces corps, aventurés si près de nous
+et qui semblent inconscients du péril? Sont-ce ceux de Doctorof et de
+Touchkof, s'efforçant éperdument de rejoindre Barclay par le chemin le
+plus court? Napoléon incline à y voir plutôt l'avant-garde de
+Bagration[639]. Il croit toujours que l'armée commandée par ce prince
+remonte vers Wilna; il a appris d'autre part, par des estafettes
+interceptées, que le bruit de notre rapide irruption à Wilna n'a pas
+encore pénétré dans l'intérieur de la Russie. En conséquence, on peut
+espérer que Bagration ne sera pas averti à temps; tout donne à penser
+que son armée, ignorant le péril où elle court, va se jeter tête baissée
+dans le filet tendu sous ses pas, qu'elle n'échappera point à un
+anéantissement total ou partiel. Pour la mettre entre deux feux,
+Napoléon fait inviter Eugène et Poniatowski à presser leur marche de
+flanc; il les aiguillonne par d'impérieux messages. Lui-même renforce
+continuellement, en cavalerie surtout, les troupes sous les ordres de
+Davout et destinées à courir sus aux colonnes de tête. Successivement,
+il fait partir de Wilna la division Dessaix, la division Saint-Germain,
+les cuirassiers de Valence, les lanciers de la Garde; il charge Nansouty
+et Grouchy, avec leurs corps entièrement composés de divisions à cheval,
+de coopérer aux mouvements du prince d'Eckmühl, afin que celui-ci puisse
+«faire de bonnes et belles choses[640]». S'entêtant à l'espoir d'une
+capture immédiate, mettant tous ses soins à la préparer, se levant
+chaque jour à deux heures du matin pour expédier des ordres, se livrant
+entièrement à ses combinaisons de guerre, il néglige encore de recevoir
+Balachof, semble oublier le messager de paix, toujours confié à Davout
+et gardé à vue.
+
+[Note 639: _Corresp._, 18875, 18877.]
+
+[Note 640: _Id._, 18880.]
+
+
+
+III
+
+L'Empereur avait compté sans un ennemi plus redoutable que les forces
+russes, inférieures en nombre et disséminées; le climat du Nord lui
+ménageait un premier et rude avertissement. Depuis quelques jours, le
+temps était variable, avec des alternatives de soleil et de pluie, avec
+une tendance à se gâter définitivement. Pendant l'après-midi du 29, un
+amas d'orages s'amoncela au-dessus de la Grande Armée et fit explosion
+sur tout l'espace occupé par nos troupes. La Garde fut surprise en
+marche sur Wilna, les autres corps de la droite pendant leur séjour et
+leurs évolutions autour de la ville, l'armée du prince Eugène encore sur
+les rives du Niémen. Le déchaînement des éléments fut épouvantable; la
+foudre sillonnait le ciel en tous sens, tombait à chaque instant,
+frappant et labourant nos colonnes, tuant des soldats sur la route.
+Après l'orage, la pluie s'établit, une pluie du Nord, ininterrompue,
+diluvienne, glaciale, accompagnée par un subit refroidissement de
+l'atmosphère; c'était un bouleversement complet dans l'ordre et l'aspect
+de la nature, un rappel de l'hiver au milieu des ardeurs de l'été.
+
+Les troupes passèrent la nuit dans leurs bivouacs inondés, sans feu,
+sans abri contre le vent qui soufflait en bourrasques, enveloppées dans
+leurs manteaux ruisselants. Au jour, un spectacle désolant s'offrit à
+leur vue: les campements étaient transformés en lacs de boue, tous les
+objets nécessaires à la vie du soldat brisés ou dispersés, les voitures
+jetées sur le flanc, tristement échouées. Enfin, fait plus grave,
+dommage irréparable, des chevaux gisaient à terre par centaines, par
+milliers, les membres raidis, morts ou mourants. Nourris depuis
+plusieurs semaines d'herbes vertes, privés d'avoine, exténués de
+fatigue, ces animaux se trouvaient dans les pires conditions
+hygiéniques; ils n'avaient pu résister à la chute soudaine de la
+température, au froid qui les avait saisis, transis, abattus sur le sol:
+par un phénomène sans exemple dans l'histoire des guerres, une nuit
+avait fait l'oeuvre d'une épidémie, et nos soldats s'arrêtaient
+consternés devant cette hécatombe.
+
+Chacun songeait avec désespoir au surcroît de peine et d'embarras qui en
+résulterait pour lui; parmi les officiers, l'un pensait à son escadron
+appauvri, l'autre à sa batterie démontée, le troisième à ses équipages
+en détresse; plusieurs s'emportaient avec violence contre une guerre qui
+débutait si mal et contre celui qui les avait conduits en ce pays; le
+général Sorbier, commandant l'artillerie de la Garde, criait «qu'il
+fallait être fou pour tenter de pareilles entreprises[641]». Lorsqu'on
+eut à peu près supputé le mal et chiffré les pertes, il fut reconnu que
+le nombre des chevaux frappés s'élevait à plusieurs milliers,--à dix
+mille suivant quelques-uns--et ce désastre affaiblissait
+irrémédiablement la cavalerie et l'artillerie, retardait de nouveau
+l'arrivage des vivres, désorganisait en partie les transports, faisait
+craindre à l'armée un long avenir de pénurie et de souffrances[642].
+
+[Note 641: PION DES LOCHES, 282.]
+
+[Note 642: Correspondances conservées aux archives nationales, AF,
+IV, 1644. Cf. Boulart, Brandt, Chambray, Cogniet, Gourgaud, Labaume,
+Ségur.]
+
+Dès à présent, la persistance du mauvais temps entravait tout,
+contrariait les opérations. L'armée s'épuisait en efforts inutiles pour
+se remettre en route, pour se tirer du bourbier où elle était prise et
+engluée. Tous les rapports arrivant au quartier général signalaient les
+difficultés de la marche; tous les chefs de corps se plaignaient à la
+fois, en termes plus ou moins vifs, suivant leur tempérament et leur
+humeur. Le bouillant général Roguet, qui éclairait avec sa division
+l'armée d'Italie, maugréait et sacrait. Ney continuait d'avancer, mais
+par quels miracles d'énergie! Encore ne pouvait-il cheminer qu'à très
+petits pas et sans se déployer. Il écrivait le 30 à l'Empereur: «La
+pluie qui ne cesse de tomber depuis hier trois heures de l'après-midi,
+met le corps d'armée dans la presque impossibilité de marcher autrement
+que par la grande route, les chemins de traverse étant inondés et
+présentant des fondrières d'où l'infanterie ne peut se tirer et que la
+cavalerie même passe avec beaucoup de peine[643].» Murat évoquait les
+plus fâcheux souvenirs de sa carrière militaire, ceux que lui avait
+laissés la campagne d'hiver entreprise à la fin de 1806 dans les boues
+de la Pologne: «Les routes sont devenues bien mauvaises, disait-il; à
+certains endroits, j'ai cru me retrouver à Pultusk.» Eugène était le
+plus découragé; sa correspondance dénotait plus d'appréhensions pour
+l'avenir que d'espérances. Il écrivait au prince major général: «Plus
+nous avançons, plus nous perdons de chevaux... Je ne puis pas dire à
+Votre Altesse le nombre des chevaux de transport que nous avons perdus,
+mais il est très considérable. Je suis désolé d'avoir toujours à
+entretenir Votre Altesse de notre fâcheuse position de vivres et de
+chevaux, mais il est pourtant de mon devoir de ne la lui cacher. Je n'ai
+plus à espérer que dans les ressources que nous pourrons trouver devant
+nous, car si le pays que nous allons parcourir est aussi dénué de
+ressources que celui que nous venons de traverser, je ne sais réellement
+pas à quel point nous serions réduits sous peu de temps.»
+
+[Note 643: Cet extrait de lettre et les suivants sont tirés des
+archives nationales, AF, IV, 1644.]
+
+Malgré cette misère et ces prévisions fâcheuses, on cherchait l'ennemi,
+on s'efforçait de le rejoindre, car chacun le sentait près de soi et à
+portée. Dans la matinée du 1er juillet, pendant une éclaircie, une
+alerte eut lieu aux environs de Wilna. La veille, le général Pajol,
+parvenu jusqu'à Ochmiana, y avait rencontré des dragons de Sibérie, des
+hussards bleus, des Cosaques; on s'était vivement chargé et sabré; la
+ville avait été prise, perdue, reprise; non loin de là, Bordesoulle
+annonçait de son côté l'ennemi en forces. L'Empereur et tout le monde
+au quartier général crurent que Bagration débouchait sur Wilna, qu'il
+allait tomber dans le réseau de troupes déployé autour de la ville et se
+faire prendre au piège. Dans nos campements, le cri: _Aux armes!_
+retentissait, et les soldats espéraient le combat. Mais la pluie
+recommença presque aussitôt à tomber, brouillant l'horizon, recouvrant
+tout de son voile gris, ramenant l'obscurité et l'incertitude. Au plus
+fort de l'averse, les soldats reconnurent au milieu d'eux l'Empereur,
+sur son cheval blanc; accompagné de Berthier, il était venu étudier les
+lieux dont il comptait faire la base d'une belle opération; il cherchait
+à discerner les reliefs du sol, les approches de la position; on le
+voyait braquer sa lorgnette sur les bois et les coteaux embrumés de
+pluie. Autour de lui, la rafale faisait rage; son uniforme ruisselait,
+l'eau dégouttait par les bords avachis de son chapeau sur sa redingote
+grise. Au bout de quelque temps, on l'entendit dire: «Mais c'est une
+pluie terrible[644]»; et il tourna bride, revenant vers la ville.
+
+[Note 644: _Souvenirs d'un officier polonais_, 229]
+
+Les corps de cavalerie jetés au sud de Wilna continuaient à apercevoir
+l'ennemi par intervalles, puis le perdaient de vue, n'arrivaient pas à
+se renseigner exactement sur la nature et la direction de ses forces, ne
+savaient plus s'ils avaient affaire à Bagration ou à d'autres. En
+réalité, Bagration ne s'était jamais approché de Wilna. Quittant le haut
+Niémen à la première nouvelle du passage, au lieu de remonter vers le
+nord, il s'était jeté délibérément dans l'est, vers Minsk, vers
+l'intérieur de l'empire; renonçant momentanément à rejoindre la première
+armée, il n'espérait plus s'y réunir qu'à la faveur d'un immense détour.
+Il était actuellement hors d'atteinte; pour essayer contre lui d'une
+marche enveloppante, il faudrait élargir le cercle de nos évolutions,
+pousser Davout sur Minsk, attendre que Poniatowski et Jérôme fussent
+complètement entrés en ligne: ce ne pouvait plus être qu'une opération
+de longue haleine et de chances problématiques. Les Russes auxquels
+Pajol s'était heurté à Ochmiana appartenaient au corps de Doctorof, mais
+ce général, évitant de s'exposer sous Wilna, contournait cette ville à
+assez grande distance et prenait de l'espace. Nos dragons et nos
+chasseurs n'avaient fait que tâter et effleurer une colonne de cavalerie
+qui flanquait et protégeait son aile gauche, tandis que le reste du
+corps, ainsi couvert, filait à toute vitesse et dépassait la zone
+dangereuse. On pouvait encore s'élancer à sa suite, l'atteindre et le
+maltraiter dans sa retraite, non l'entourer et le prendre.
+
+Une seule fraction des armées ennemies restait aventurée, compromise, en
+extrême péril; c'étaient quelques régiments d'infanterie et de cavalerie
+appartenant au 6e corps de Barclay et commandés par le général major
+Dorockhof. N'ayant point reçu en temps utile l'ordre de se joindre au
+mouvement général de retraite, cette arrière-garde s'était attardée au
+sud de Wilna; elle s'y était vue tout à coup environnée de nos postes;
+maintenant, elle errait affolée, se heurtant à nous de tous côtés,
+changeant à chaque instant de direction, cherchant désespérément une
+issue; les hommes marchaient nuit et jour, affamés, exténués, les pieds
+meurtris, en sueur et en sang; quelques soldats portaient jusqu'à trois
+ou quatre fusils, échappés aux mains de leurs camarades défaillants, et
+cependant ils allaient toujours, fouettés par la voix impérieuse du chef
+qui leur montrait les Français accourant pour les prendre et qui leur
+faisait peur de la captivité.
+
+Heureusement pour eux, la nature du terrain facilitait leur évasion.
+Ceux de nos corps qui suivaient Doctorof et Dorockhof avaient peine à se
+reconnaître au milieu d'un pays boisé, couvert, accidenté, coupé de
+ravins et de défilés; ils s'embrouillaient dans les renseignements
+fournis par les habitants du pays, confondaient les localités et les
+noms, prenaient Doctorof pour Dorockhof et réciproquement. Davout,
+Pajol, Nansouty, Morand, Bordesoulle, touchaient à chaque instant
+l'ennemi sans le saisir et le sentaient glisser entre leurs doigts. La
+cavalerie légère entrait dans les villages sur les pas des Cosaques;
+elle trouvait des cantonnements encore chauds de leur présence, empestés
+de leur odeur, infectés de leur vermine; mais l'insaisissable ennemi
+avait fui. Parfois, il semblait que cet ennemi voulût tenir. Son
+infanterie se montrait à la lisière des bois, ses tirailleurs ouvraient
+le feu, nos grand'gardes étaient ramenées; puis, lorsque nos commandants
+avaient rassemblé leurs troupes et reçu des renforts, lorsqu'ils
+poussaient contre l'adversaire, celui-ci avait décampé; les masses
+entrevues la veille n'étaient plus que des formes indécises, se perdant
+peu à peu dans le brouillard et l'éloignement. Cette armée fantôme,
+vaguement surgie, s'évanouissait à notre approche, fondait sous notre
+main, se dérobait au contact[645].
+
+[Note 645: Lettres de Davout, Pajol, Morand, Bordesoulle. Archives
+nationales, AF, 1643 et 1644. Lettres de Berthier au roi Jérôme citées
+par DU CASSE, _Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de
+1812_, p. 137 et suiv. BOGDANOVITCH, I, 132 et suiv., d'après les
+rapports des généraux russes.]
+
+Il y eut pourtant au nord de Wilna, dans la région où Ney et Oudinot
+opéraient contre Baggovouth et Wittgenstein, où les corps opposés les
+uns aux autres se frôlaient sans se bien distinguer, quelques rencontres
+partielles, d'assez rudes froissements. Les deux partis se battaient
+alors avec vaillance, quoique sans acharnement. Français et Russes, que
+ne séparaient aucune inimitié traditionnelle, aucune injure de peuple à
+peuple, ne s'étaient pas encore animés mutuellement à la lutte et
+n'avaient pas eu le temps de se haïr[646]. Dès le 28 juin, le maréchal
+duc de Reggio s'était heurté au corps de Wittgenstein, arrêté et établi
+aux environs de Wilkomir. Bien que le maréchal n'eût avec lui qu'une
+division de fantassins et sa cavalerie, il avait abordé l'ennemi avec
+entrain; il lui avait tué ou pris quelques centaines d'hommes et l'avait
+refoulé assez loin, sans l'entamer sérieusement. L'Empereur félicita le
+commandant et les troupes du 2e corps; mais qu'était cette brillante
+affaire d'avant-garde pour lui qui avait rêvé de recommencer Austerlitz
+ou Friedland, au moins Abensberg et Eckmühl? À tous les officiers qui
+lui apportaient des nouvelles, sa première question était: «Combien de
+prisonniers[647]?» Les réponses ne le satisfaisaient guère. On
+recueillait des traînards, des déserteurs, quelques détachements et
+quelques convois égarés: là se bornaient nos prises, et l'Empereur
+attendait en vain ces colonnes d'ennemis désarmés, ces interminables
+trains d'artillerie, ces brassées d'étendards captifs que lui
+présentaient jadis ses soldats au retour du champ le bataille.
+
+[Note 646: Le général Lyautey, dans ses _Souvenirs inédits_, raconte
+à ce sujet une scène qui rappelle certains épisodes de la guerre de
+Crimée: «Le combat qui avait commencé pour nous dès le point du jour
+eut, vers le milieu de la journée, une heure ou deux de repos. Un ravin
+avec un cours d'eau noire nous séparait des Russes. Le besoin de faire
+boire les chevaux était commun aux deux partis, et de chaque côté on
+descendit dans le ravin. Les Russes buvaient d'un côté, nous de l'autre;
+on se parlait sans trop se comprendre que par gestes; on se donnait la
+goutte, du tabac; nous étions les plus riches et les plus généreux.
+Bientôt après, ces si bons amis se tiraient des coups de canon. Je
+trouvai un jeune officier parlant français; nous échangeâmes
+courtoisement quelques paroles, en attendant mieux.»]
+
+[Note 647: _Documents inédits_.]
+
+Il eût eu besoin pourtant de trophées, de bulletins triomphants, pour
+retremper pleinement le moral de son armée, pour exciter surtout et
+soulever les Polonais de Lithuanie. En effet, bien que l'on essayât de
+toutes manières pour son compte à déterminer l'insurrection, à chauffer
+l'enthousiasme, l'attitude de la population trompait toujours son
+attente. Pour décider les notables de Wilna à se mettre en avant, à
+payer de leur nom et de leur personne, il avait fallu les relancer chez
+eux, les entreprendre un à un, quêter leur adhésion, forcer presque leur
+concours. Dans les campagnes, chaque classe d'habitants avait ses motifs
+de défiance. Les excès de nos soldats, les brigandages de nos alliés
+allemands continuaient à désoler les paysans, qui se sauvaient à notre
+approche et se réfugiaient dans les bois. Pour les ramener et se les
+concilier, Napoléon leur annonçait la liberté, l'abolition du servage;
+mais ces promesses indisposaient les seigneurs, les grands propriétaires
+ruraux, possesseurs d'esclaves. Si la majeure partie de la noblesse
+restait malgré tout favorablement disposée, un doute persistant sur les
+intentions réelles de Napoléon à l'égard de la Pologne, un doute
+naissant sur le succès de ses armes, la crainte de représailles russes,
+retardaient l'élan des coeurs[648]. Tout ce qui se faisait en
+Lithuanie,--ébauche d'une organisation nationale, formation d'un
+gouvernement provisoire, levée de milices locales,--était exclusivement
+l'oeuvre de quelques seigneurs dévoués de longue date à notre cause,
+déjà compromis aux yeux de l'ennemi; la masse suivait mollement
+l'impulsion et ne la devançait jamais. L'Empereur voyait venir à lui des
+empressements isolés, point de mouvement collectif, des individus plutôt
+qu'une nation. Ses calculs se trouvaient doublement en défaut; les
+armées du Tsar avaient déjoué ses premiers plans et échappé à ses
+atteintes; la Pologne russe ne se levait qu'à demi et ne lui prêtait
+qu'un concours hésitant; après la déception militaire, la déception
+politique.
+
+[Note 648: Voy. spécialement à ce sujet CHAMBRAY, _Histoire de
+l'expédition de Russie_, 45.]
+
+
+
+IV
+
+Napoléon décida alors de recevoir Balachof et le fit mander à son
+quartier général; c'était un trophée qu'il présenterait aux Polonais, à
+défaut d'autres; l'armée et la population pourraient croire que l'envoyé
+du Tsar venait en suppliant, attestant par sa présence que la Russie
+s'avouait vaincue avant d'avoir tenté la lutte. Le 30 juin, Balachof
+avait été ramené à Wilna; on l'y logea dans la maison du prince de
+Neufchâtel, où celui-ci le fit prier «de se considérer comme chez
+lui[649]», et il fut prévenu que l'Empereur allait incessamment lui
+donner audience.
+
+[Note 649: Rapport de Balachof.]
+
+L'apparente négociation dont Alexandre avait pris l'initiative ne
+pouvait aboutir qu'à une controverse rétrospective, à une altercation
+vaine. En souscrivant à la condition posée par son rival en termes
+absolus, en ramenant ses troupes en deçà du Niémen, Napoléon n'eût pas
+seulement meurtri et supplicié son orgueil; reconnaissant aux yeux de
+tous son impuissance, signalant son erreur, il eût détruit son prestige,
+rompu l'enchantement qui liait tant de peuples à sa fortune, encouragé
+les Russes à l'offensive et l'Europe à la révolte. Il est hors de toute
+vraisemblance que l'idée d'un recul l'ait même effleuré. Les débuts
+manqués de la campagne l'avaient incontestablement affecté: on le voyait
+parfois «sérieux, préoccupé, sombre[650]»; mais les difficultés
+animaient son coeur de lion, loin de l'abattre, et la persistance avec
+laquelle les Russes se dérobaient l'excitait à continuer plus âprement
+la poursuite, à convoiter davantage cette proie. À supposer même
+qu'Alexandre, se désistant de son exigence préalable, se fût résigné à
+négocier en présence et sous la pression de nos troupes, à respecter
+désormais les lois du blocus continental et à s'employer contre les
+Anglais, cet arrangement, que l'Empereur aurait accepté en d'autres
+temps, ne l'eût plus satisfait. Il dit crûment devant Berthier,
+Caulaincourt et Bessières: «Alexandre se f... de moi; croit-il que je
+suis venu à Wilna pour négocier des traités de commerce? Il faut en
+finir avec le colosse du Nord, le refouler, mettre la Pologne entre la
+civilisation et lui. Que les Russes reçoivent les Anglais à Arkhangel,
+j'y consens, mais la Baltique doit leur être fermée... Le temps est
+passé où Catherine faisait trembler Louis XV et se faisait prôner en
+même temps par tous les échos de Paris. Depuis Erfurt, Alexandre a trop
+fait le fier; l'acquisition de la Finlande lui a tourné la tête. S'il
+lui faut des victoires, qu'il batte les Persans, mais qu'il ne se mêle
+plus de l'Europe; la civilisation repousse ces habitants du Nord[651].
+
+[Note 650: _Documents inédits_.]
+
+[Note 651: _Id._]
+
+Résolu d'arracher aux Russes l'abandon total ou partiel de leurs
+conquêtes, il comptait toujours l'obtenir d'eux à bref délai, par
+quelques coups retentissants et hardis, dont il saurait retrouver
+l'occasion. Son espoir était encore qu'Alexandre, aussi prompt à
+désespérer qu'accessible à d'orgueilleuses illusions, s'humilierait et
+viendrait à résipiscence dès qu'il aurait réellement senti le fer. Pour
+surprendre plus rapidement au Tsar cette soumission, il importait de ne
+pas la lui rendre par trop pénible dans la forme, de laisser à cet
+ancien allié le chemin du retour ouvert et même facile. Napoléon s'était
+donc résolu, sans vouloir écouter sérieusement Balachof, à l'accueillir
+avec politesse, afin d'encourager pour l'avenir de nouveaux envois; il
+chercherait à maintenir entre les souverains, malgré la guerre, des
+communications suivies, afin qu'Alexandre, au premier trouble qui
+s'emparerait de son âme, après une ou deux batailles perdues, sût où
+s'adresser pour capituler et faire parvenir des paroles de paix et de
+repentir. Toutefois, désireux de hâter par d'autres moyens ce moment
+d'abandon, il affecterait devant Balachof une assurance sans bornes, une
+confiance imperturbable; se proposant d'épouvanter le Russe par
+l'étalage de ses forces et de ses ressources, il donnerait à sa
+courtoisie un ton d'écrasante supériorité.
+
+Le 1er juillet, à dix heures du matin, il envoya chercher Balachof par
+un chambellan. Amené au palais, l'aide de camp fut introduit dans la
+salle où il avait vu Alexandre pour la dernière fois et qui servait
+maintenant de cabinet à l'empereur des Français; rien n'y était changé,
+sauf le maître. Dans la pièce d'à côté, Napoléon finissait de déjeuner;
+après quelques minutes, Balachof entendit distinctement le bruit d'une
+chaise que l'on repoussait; la porte s'ouvrit, et tranquillement,
+posément, en conquérant qui se sent bien établi en pays ennemi et y
+prend ses aises, l'Empereur passa dans le cabinet, où il se fit «servir
+son café».
+
+Au salut de Balachof, il répondit d'un ton aimable: «Je suis bien aise,
+général, de faire votre connaissance. J'ai entendu du bien de vous. Je
+sais que vous êtes attaché sérieusement à l'empereur Alexandre, que vous
+êtes un de ses amis dévoués. Je veux vous parler avec franchise, et je
+vous charge de rendre fidèlement mes paroles à votre souverain[652].»
+
+[Note 652: Cette citation et toutes les suivantes jusqu'à la page
+527 sont empruntées au rapport de Balachof.]
+
+Après cette déclaration, son premier mot fut: «J'en suis bien fâché,
+mais l'empereur Alexandre est mal conseillé»; il aimait mieux s'en
+prendre à l'entourage du souverain qu'au souverain lui-même. Et pourquoi
+cette guerre? Deux grands monarques poussaient leurs peuples au carnage
+sans que l'objet de leur querelle eût été nettement précisé. Balachof
+répliqua que son maître ne voulait pas la guerre, qu'il avait tout fait
+pour l'éviter; en témoignage suprême, il invoqua la proposition de paix
+dont il était porteur. Napoléon revint alors sur le passé, et l'on
+discuta, on ergota sur les incidents qui avaient été la cause
+occasionnelle de la rupture. Chacun des deux interlocuteurs répéta à
+satiété ses griefs, sans vouloir reconnaître et prendre en considération
+ceux de l'adversaire. À mesure que l'Empereur rappelait les actes par
+lesquels la Russie avait manifesté l'intention de tenir contre la
+puissance française et de la braver, de ne pas même entrer en
+composition avec elle, il parlait avec plus de chaleur, avec une
+acrimonie croissante, s'animant au feu de ses propres discours. Sa
+colère, feinte peut-être au début, devenait réelle, et il prenait au
+sérieux son rôle d'offensé.
+
+Il marchait à grands pas dans la chambre, et l'on pouvait reconnaître, à
+certains signes d'impatience qui éclataient en lui, le frémissement de
+tout son être. À un moment, le vasistas d'une fenêtre, imparfaitement
+fermé, s'ouvrit et laissa pénétrer, par bouffées fraîches, l'air du
+dehors. L'Empereur le repoussa avec violence. Mais les bois joignaient
+mal; au bout d'un instant, la mince clôture, remise en branle par le
+vent, se souleva de nouveau et recommença à battre. Dans l'état de ses
+nerfs, l'Empereur ne put supporter ce bruit agaçant. D'un geste rageur,
+il arracha le vasistas et le lança en dehors; on l'entendit s'abattre
+sur le sol, avec un fracas de verre brisé.
+
+Napoléon revint à son interlocuteur, se plaignant amèrement de ce que la
+Russie, en l'obligeant à se détourner contre elle, l'eût empêché de
+finir la guerre d'Espagne et de pacifier l'Europe. Puis, arrachant les
+voiles, dédaignant les subtilités et les controverses diplomatiques où
+il s'était attardé jusqu'alors, il alla au fond des choses.
+Supérieurement, il mit en relief ce qu'avait eu depuis longtemps de
+louche et de suspect la conduite d'Alexandre. Il fit sentir que ce
+prince s'était acheminé irrésistiblement à la guerre du jour où il avait
+laissé des personnages équivoques, notoirement connus pour nos
+adversaires, se rapprocher de sa personne et surprendre sa confiance.
+Autour de lui, dans sa société intime, qui voyait-on? Étaient-ce des
+Russes, possédant le sens et la tradition de la politique nationale?
+Point; on ne voyait qu'un groupe d'étrangers, un conseil cosmopolite, un
+comité d'émigrés et de proscrits, Stein le Prussien, Armfeldt le
+Suédois, Wintzingerode, déserteur de nos armées, d'autres encore,
+éternels artisans d'intrigue et de discorde. Avec raison, Napoléon
+montrait, abrités et embusqués derrière le prince qui lui avait juré
+fidélité, ses ennemis personnels et acharnés, ceux qu'il avait retrouvés
+de tout temps en son chemin, ameutant les rois, fomentant la
+conspiration européenne. Chassés par lui de tous les pays où s'exerçait
+son pouvoir, ces hommes étaient allés en Russie lui ravir l'allié qu'il
+croyait avoir subjugué par l'ascendant de son génie, et sa colère
+éclatait contre ces séducteurs, contre le monarque faible qui s'était
+laissé reprendre et suborner.
+
+En vain s'était-il promis d'être calme, de montrer plus de pitié que de
+courroux, de gronder amicalement et de haut. Emporté par ses haines, il
+manquait à l'engagement pris envers lui-même, ne se contenait plus,
+frappait et blessait. Sa voix devenait brève et stridente; ses phrases
+étaient autant de traits chargés de passion ou de venin; chaque mot
+portait sa griffe.
+
+L'empereur Alexandre, disait-il, se pique de sentiments élevés; il veut
+être un chevalier sur le trône. Est-ce se conformer à cette règle que de
+s'entourer d'hommes vils, honte et rebut de l'Europe? Parmi les Russes
+eux-mêmes, quels sont ceux qu'il choisit pour leur confier le
+commandement de ses armées et le sort du pays? «Je ne connais pas le
+Barclay de Tolly, mais Bennigsen!»--Bennigsen, qui doit à ses crimes
+une célébrité affreuse: en cherchant sur les mains de cet homme, on y
+trouverait une tache de sang, et de quel sang! L'allusion à l'assassinat
+de Paul Ier, au forfait où Bennigsen avait trempé et qui avait avancé le
+règne d'Alexandre, était sur les lèvres de l'Empereur; il la laissa plus
+d'une fois percer dans son langage.
+
+Si ardentes que fussent ses colères, il savait toujours les gouverner et
+s'en servir pour atteindre son but. Ce qu'il veut aujourd'hui, c'est
+moins offenser Alexandre que de le terrifier; il veut lui faire honte,
+mais surtout lui faire peur. Son but est de prouver que le Tsar, en se
+livrant à des étrangers, en épousant leurs rancunes, s'aliène le
+sentiment national, qui s'insurgera contre lui à la première occasion et
+dont l'explosion peut mettre en péril sa couronne et sa vie. Depuis un
+siècle, le mécontentement des hautes classes en Russie s'était manifesté
+à plusieurs reprises par des complots, par des attentats, par des
+révolutions de palais ou de caserne. En soixante ans, ces crises
+intérieures avaient abouti à quatre changements de règne, à l'assassinat
+de trois empereurs. Fondée sur ces précédents, la croyance à
+l'instabilité du pouvoir à Pétersbourg était générale en Europe; c'était
+l'une des raisons qui donnaient toute confiance à Napoléon dans le
+succès de son entreprise et qui l'avaient engagé à la risquer: il tenait
+pour presque assuré que, dans l'état critique et violent où il allait
+placer la Russie, une révolte de nobles viendrait favoriser
+indirectement l'invasion et couper court à la résistance. Dans tous les
+cas, il voulait consterner Alexandre par la crainte de cette diversion,
+afin de l'avoir plus facilement à merci, et toutes ses paroles, toutes
+ses insinuations tendaient à faire redouter au fils de Paul Ier le sort
+de son père, à évoquer de lugubres visions, des spectres avertisseurs.
+
+En Russie--laissait-il entendre--les souverains sont-ils si solidement
+assis sur le trône qu'ils puissent impunément plonger leurs peuples dans
+les calamités d'une guerre malheureuse et les réduire au désespoir? Les
+hommes auxquels Alexandre prostitue sa confiance seront les premiers à
+se retourner contre lui, dès qu'ils y verront leur intérêt, à le trahir
+et à le vendre, «à tirer la corde qui peut trancher sa vie». Ces mots
+étaient-ils une allusion à l'écharpe qui avait serré le cou de Paul Ier
+et étouffé ses cris, tandis qu'on lui défonçait le crâne avec un pommeau
+d'épée? Pour renouveler de pareilles horreurs, que fallait-il? Un grand
+coup porté du dehors qui ébranlerait l'opinion, l'annonce d'une bataille
+perdue, d'un désastre militaire! Or, ce désastre était imminent. Ici,
+par une suite d'affirmations superbes et tranchantes, Napoléon pose en
+fait que la guerre doit nécessairement tourner au détriment et à la
+confusion des Russes. Il soutient qu'elle commence mal pour eux et que
+la manière dont elle s'engage permet d'en préjuger l'issue; il s'acharne
+à le prouver. Toutes les circonstances qui ont marqué le début des
+hostilités et qui ont été pour lui autant de déceptions, il les tourne
+en sa faveur, il s'en fait des avantages. Quant à la disproportion des
+forces en hommes, en argent, en ressources de tout genre, n'est-elle pas
+évidente, écrasante? Napoléon se targue de tout connaître des armées
+russes, la composition de chacune d'elles, sa valeur, le nombre de ses
+divisions, l'effectif moyen des bataillons; il cite des chiffres,
+accumule des détails, se livre à un retour complaisant sur sa propre
+puissance, fait des calculs et des comparaisons, oppose avec habileté
+les groupements respectifs de manière à se montrer partout le plus fort,
+et excellant à donner aux assertions les plus hasardées l'aspect de
+vérités rigoureusement déduites, il démontre que le succès de la
+campagne est pour lui un problème résolu, qu'il est sûr, absolument sûr
+de son fait, qu'il a la certitude mathématique de vaincre.
+
+Qui d'ailleurs en Europe, d'après lui, doute de ce résultat? Les Anglais
+eux-mêmes regrettent cette guerre, car ils prévoient «des malheurs pour
+la Russie et peut-être le comble des malheurs», c'est-à-dire une
+révolution. Quant à l'Europe continentale, elle marche avec nous et suit
+notre étoile. Les Russes se vantent, à la vérité, de nous avoir
+soustrait certains de nos auxiliaires traditionnels: on parle d'une paix
+qu'ils auraient conclue avec le Turc, et Napoléon, fort mécontent au
+fond et fort intrigué de ce traité, voudrait en savoir les conditions;
+il soumet Balachof à un interrogatoire en règle, auquel l'autre se
+dérobe. Il fait fi alors des Turcs et des Suédois, pauvres alliés,
+appoint insignifiant; on les verra d'ailleurs, dès que la fortune se
+sera prononcée en sa faveur, revenir à lui et se rattacher au vainqueur.
+Il sait bien qu'on cherche à lui débaucher, à lui voler ses alliés
+allemands; ses troupes ont intercepté une lettre écrite par un prince
+apparenté à la famille impériale de Russie pour exciter les Prussiens à
+la désertion. Tristes moyens! Sont-ce là jeux d'empereur? Que les
+potentats se fassent la guerre, c'est leur droit, mais au moins
+devraient-ils mettre dans leurs luttes la courtoisie et la hauteur d'âme
+qui conviennent à ces grands tournois. Au reste, en quoi espère-t-on lui
+nuire par de semblables manoeuvres? On débarrassera ses armées de
+«quelques coquins», on arrivera à lui ravir quelques centaines de
+soldats: il en a 550,000,--oui, 550,000 bien comptés,--contre 200,000
+Russes: «Dites à l'empereur Alexandre que je l'assure par ma parole
+d'honneur que j'ai 550,000 hommes en deçà de la Vistule.»
+
+Après avoir asséné ce dernier coup, il se radoucit, change de ton, et
+légèrement, presque négligemment, arrive au point où il veut en venir.
+La conclusion qu'il laisse se dégager de tous ses discours, celle qu'il
+sous-entend, celle qu'il exprime à demi-mot, c'est que l'empereur
+Alexandre, certain d'être battu, environné de périls, n'a qu'un parti à
+prendre: interrompre promptement la lutte et subir la loi. Quant à lui,
+il va faire la guerre, puisqu'on l'y oblige, mais il n'en est pas plus
+belliqueux pour cela ni plus acharné: «Il n'est ni contre les
+négociations ni contre la paix.» Qu'on ne lui parle pas sans doute
+d'évacuer Wilna et de faire reculer son armée; de semblables conditions
+ne sauraient être prises au sérieux. Mais l'empereur Alexandre veut-il
+se rendre compte de la situation et se résoudre aux sacrifices
+convenables, quiconque se présentera de sa part sera le bienvenu.
+Veut-il rappeler le comte de Lauriston, afin d'avoir toujours sous la
+main un négociateur? Il n'a qu'à faire un signe, et l'ancien
+ambassadeur reprendra le chemin de Pétersbourg. Veut-il dès à présent
+régler les conditions du combat de manière à sauvegarder les droits de
+l'humanité et de la civilisation, conclure un cartel sur les bases les
+plus libérales, assurer le sort des blessés et des prisonniers? Napoléon
+est prêt à mener cette négociation parallèlement aux hostilités, et de
+plus en plus sa pensée intime se révèle: ce qu'il désire, c'est de
+garder le contact avec Alexandre, c'est de conserver sur lui une prise
+par laquelle il puisse le ressaisir en temps opportun et le ramener à
+lui, résigné et contrit. Il s'exprime maintenant sur le compte du Tsar
+avec une commisération sympathique, comme on parle d'un ami égaré, pour
+lequel on conserve malgré tout un fonds d'indulgence et que l'on
+voudrait voir revenir. Puis, quand il a jeté dans le débat toutes ces
+idées sans y trop insister, laissant aux adversaires le soin de les
+relever et d'en faire leur profit, il se met, avec une suprême
+désinvolture, à parler de choses indifférentes.
+
+Il interroge Balachof sur la cour de Russie, demande des nouvelles du
+chancelier: «Le comte Roumiantsof est malade? Il a eu un coup
+d'apoplexie?... Dites-moi, je vous prie, pourquoi a-t-on éloigné...
+celui que vous aviez à votre conseil d'État... comment l'appelez-vous?
+Spie... Sper...» Il faisait allusion à Spéranski, mais il n'avait pas la
+mémoire des noms et s'amusait d'ailleurs à les défigurer. Il veut
+néanmoins savoir pourquoi on a disgracié l'homme qu'il a vu à Erfurt, se
+complaît à ces questions, à ces curiosités, comme si l'excellence de sa
+position et une parfaite tranquillité d'esprit lui laissaient pleinement
+le loisir de causer, jusqu'à ce qu'enfin, tout à fait rasséréné et
+gracieux, il s'y prenne pour rompre l'entretien avec une politesse
+presque excessive: «Je ne veux plus vous dérober votre temps, général.
+Dans le cours de la journée, je vous préparerai une lettre pour
+l'empereur Alexandre.»
+
+
+
+V
+
+Le soir, à sept heures, Balachof fut invité à dîner chez Sa Majesté. Les
+autres convives étaient Berthier, Duroc, Bessières et Caulaincourt; ce
+dernier avait été spécialement mandé et s'étonna un peu de cet appel,
+car son maître ne l'habituait plus depuis quelque temps à de pareilles
+faveurs. Pendant tout le repas, l'Empereur entretint et domina
+naturellement la conversation, mais il était redevenu haut, entier,
+agressif; s'adressant à un auditoire au lieu de parler à un seul
+interlocuteur, il mesurait ses effets au nombre de personnes à frapper
+et à convaincre. Son but évident était d'embarrasser Balachof devant
+témoins, de le décontenancer par des questions imprévues; on eût dit
+qu'il voulait confondre et humilier la Russie entière en sa personne.
+Malheureusement pour lui, il avait affaire à un adversaire difficile à
+démonter, servi par un patriotisme avisé et une rare présence d'esprit;
+l'avantage lui fut vivement disputé dans ce combat de paroles.
+
+Il affecta d'abord un ton de rondeur familière et de bonhomie narquoise,
+abordant les sujets les plus frivoles, comme si son esprit eût eu besoin
+de se détendre et de se reposer après les préoccupations de la journée.
+Il fit allusion à la vie privée de l'empereur Alexandre, à ses succès
+féminins, aux occupations galantes qui semblaient l'absorber à l'heure
+même où nos troupes franchissaient la frontière:
+
+--«Est-ce vrai, dit-il, que l'empereur Alexandre allait tous les jours à
+Wilna prendre le thé chez une beauté d'ici?» Et se tournant vers le
+chambellan de service, M. de Turenne, qui se tenait debout derrière sa
+chaise:--«Comment l'appelez-vous, Turenne?»
+
+--«Soulistrowska, Sire», répondit le chambellan, dont le devoir était
+d'être parfaitement informé en ces matières.
+
+--«Oui, Soulistrowska.» Et Napoléon adressait à Balachof un coup d'oeil
+interrogateur.
+
+--«Sire, répondit le Russe, l'empereur Alexandre est ordinairement
+galant avec toutes les femmes, mais à Wilna je l'ai vu occupé de tout
+autre chose.
+
+--«Pourquoi pas? reprit l'Empereur. Au quartier général, c'est encore
+permis.»
+
+Mais il reprochait à Alexandre des fréquentations plus compromettantes.
+Était-il donc vrai que ce monarque, non content d'accueillir à son
+service des Stein et des Armfeldt, permît à de tels hommes de s'asseoir
+à sa table et de manger son pain?
+
+--«Dites-moi, Stein a-t-il dîné avec l'empereur de Russie?»
+
+--«Sire, toutes les personnes de distinction sont admises à la grande
+table de Sa Majesté.»
+
+--«Comment peut-on mettre un Stein à la table de l'empereur de Russie?
+Si même l'empereur Alexandre s'est décidé à l'écouter, toujours ne
+devait-il pas le mettre à sa table. Est-ce qu'il a pu s'imaginer que
+Stein pouvait lui être attaché? L'ange et le diable ne doivent jamais se
+trouver ensemble.»
+
+Il parla alors de la Russie avec une curiosité pleine d'assurance, comme
+d'un pays qu'il allait visiter prochainement et parcourir en tous sens.
+Le nom de Moscou était déjà venu sur ses lèvres:
+
+--«Général, demanda-t-il, combien comptez-vous d'habitants à Moscou?
+
+--«Trois cent mille, Sire.
+
+--«Et de maisons?
+
+--«Dix mille, Sire.
+
+--«Et d'églises?
+
+--«Plus de trois cent quarante.
+
+--«Pourquoi tant?
+
+--«Notre peuple les fréquente beaucoup.
+
+--«D'où vient cela?
+
+--«C'est que notre peuple est dévot.
+
+--«Bah! on n'est plus dévot de nos jours.
+
+--«Je vous demande pardon, Sire, cela n'est pas partout de même. On
+n'est peut-être plus dévot en Allemagne et en Italie, mais on est encore
+dévot en Espagne et en Russie.»
+
+L'allusion était mordante et méritée; on ne pouvait dire plus
+spirituellement à l'Empereur qu'un peuple croyant avait seul réussi
+jusqu'à présent à le tenir en échec, qu'une autre nation également
+inébranlable dans sa foi, confiante en Dieu, saurait imiter cet exemple,
+et que la Russie lui serait une Espagne. Sous cette repartie, il se tut
+un instant; puis, reprenant l'attaque, tendant le fer, il dit à
+Balachof, en le regardant fixement:
+
+--«Quel est le chemin de Moscou?»
+
+À ce coup droit, la riposte se fit un instant attendre. Balachof prit
+son temps, parut réfléchir, puis:
+
+--«Sire, répondit-il, cette question est faite pour m'embarrasser un
+peu. Les Russes disent comme les Français que tout chemin mène à Rome.
+On prend le chemin de Moscou à volonté; Charles XII l'avait pris par
+Pultava.»
+
+En évoquant subitement le nom et l'infortune du conquérant suédois, en
+avertissant l'Empereur qu'au lieu d'aller à Moscou il risquait d'aller à
+Pultava, Balachof répondait à une bravade par une menace prophétique et
+prenait finement sa revanche. Il ne parut pas toutefois que l'à-propos
+de ses paroles ait vivement impressionné les assistants; ses réponses
+acquirent leur célébrité après coup, lorsque l'événement fut venu les
+mettre en relief et les souligner.
+
+On sortit de table et l'on passa dans un salon voisin. Là, l'Empereur se
+mit à philosopher, déplorant l'aveuglement des princes et la folie des
+hommes: «Mon Dieu! que veulent donc les hommes?» L'empereur Alexandre
+avait obtenu de lui tout ce qu'il pouvait désirer, tout ce que ses
+prédécesseurs osaient à peine rêver: la Finlande, la Moldavie, la
+Valachie, un morceau de la Pologne: s'il eût persévéré dans l'alliance,
+son règne se fût inscrit en lettres d'or dans les fastes de son peuple:
+«Il a gâté le plus beau règne qui a jamais été en Russie... Il s'est
+jeté dans cette guerre pour son malheur, ou par de mauvais conseils, ou
+par la fatalité de son sort.» Et par quels moyens faisait-il cette
+guerre? À ce sujet, s'échauffant de nouveau et tempêtant, Napoléon
+reprit toutes ses plaintes, tous ses motifs d'indignation, et toujours
+l'argument direct et personnel, celui qui cherchait l'homme sous le
+souverain, qui devait alarmer Alexandre pour sa sécurité et le faire
+trembler dans sa chair. L'empereur Alexandre, disait-il, en se plaçant
+lui-même à la tête de ses armées, s'est découvert devant ses peuples; il
+s'est offert en première ligne, il s'est désigné à leur fureur, en cas
+de revers: «Il s'est réservé la responsabilité de la défaite. La guerre
+est mon milieu. J'y suis accoutumé. Ce n'est pas la même chose avec lui;
+il est empereur par sa naissance. Il doit régner et nommer un général
+pour commander: s'il fait bien, le récompenser; s'il fait mal, le punir.
+Que le général ait une responsabilité devant lui plutôt que lui-même
+devant la nation, car les souverains ont aussi une responsabilité; il ne
+faut pas oublier cela.»
+
+Il continua ainsi longuement, prodiguant les avertissements sinistres,
+les paroles acerbes, se promenant avec animation au milieu de ses
+convives debout. À un moment, il avisa Caulaincourt, qui restait
+silencieux et grave, sans donner aucun signe d'acquiescement, et lui
+frappant légèrement la joue, il l'interpella en ces termes: «Eh bien!
+que ne dites-vous rien, vieux courtisan de la cour de
+Saint-Pétersbourg?» Très haut, il ajouta: «Ah! l'empereur Alexandre
+traite bien les ambassadeurs: il croit faire de la politique avec des
+cajoleries. Il a fait de vous un Russe[653].»
+
+[Note 653: _Documents inédits._]
+
+À ces mots, Caulaincourt pâlit, ses traits se contractèrent. Il s'était
+entendu infliger maintes fois et même publiquement, à la suite des
+objections qu'il avait vaillamment produites contre la guerre, cette
+épithète de Russe que désavouait son patriotisme. Il en avait souffert,
+mais il avait supporté jusque-là le jeu déplaisant où s'obstinait son
+maître. Cette fois, c'en était trop: répéter devant un étranger, un
+ennemi, le reproche contre lequel protestait toute sa vie, c'était
+mettre en doute ses sentiments français et sa loyauté; l'injustice
+passait les bornes, la taquinerie tournait en insulte. Caulaincourt ne
+put se contenir et répliqua sur un ton que l'Empereur n'était pas
+habitué à entendre: «C'est sans doute parce que ma franchise a trop
+prouvé à Votre Majesté que je suis un très bon Français qu'elle veut
+avoir l'air d'en douter. Les marques de bonté de l'empereur Alexandre
+étaient à l'adresse de Votre Majesté; comme votre fidèle sujet, Sire, je
+ne les oublierai jamais[654].»
+
+[Note 654: _Documents inédits._]
+
+À l'expression de visage qui accompagna ces paroles, chacun sentit que
+le duc était blessé au coeur; un froid s'ensuivit; l'Empereur lui-même
+parut gêné et presque déconcerté. Il changea de conversation,
+s'entretint encore avec Balachof, et finit par le congédier avec
+aménité. Il lui fit pourtant remettre, comme adieu, avec la lettre
+préparée pour l'empereur Alexandre et résumant la querelle, un
+exemplaire de la belliqueuse allocution qu'il avait adressée à ses
+troupes en leur ordonnant de franchir le Niémen; c'était sa réponse à la
+demande de repasser le fleuve. S'adressant à Berthier et l'appelant
+familièrement par son prénom: «Alexandre, lui dit-il, vous pouvez donner
+la proclamation au général, ce n'est pas un secret[655].»
+
+[Note 655: _Rapport de Balachof._]
+
+Tandis que Balachof quittait le palais et se préparait à monter en
+voiture, pour rejoindre son empereur, un vif incident se passait chez
+Napoléon et formait l'épilogue de ces scènes[656]. Se retrouvant avec
+les siens, l'Empereur s'était rapproché de Caulaincourt, qui demeurait à
+l'écart, le visage douloureux et amer. Fâché et presque honteux d'avoir
+affligé ce serviteur fidèle, cet ami, il voulut finir leur brouille et
+essaya de guérir la blessure qu'il avait faite. Il dit au duc, sur un
+ton de bienveillante gronderie: «Vous avez eu tort de vous courroucer»,
+et pour prouver qu'il n'avait fait qu'une plaisanterie, il affecta de la
+continuer. «Vous vous attristez sans doute, dit-il, du mal que je vais
+faire à votre ami.» Il répéta ensuite son éternelle phrase: «Avant deux
+mois, les seigneurs russes forceront Alexandre à me demander la paix.»
+Il prit aussi la peine d'expliquer une dernière fois au duc et aux
+personnages présents pourquoi il faisait cette guerre, mêlant toujours
+le vrai et le faux, rappelant avec raison que l'alliance de la Russie
+n'avait été qu'un leurre, une ombre mensongère, et concluant à tort de
+ce fait qu'une guerre d'invasion dans le Nord s'imposait, qu'elle était
+la plus utile et la plus politique de ses entreprises, qu'elle
+conduirait nécessairement à la paix générale.
+
+[Note 656: Le récit de l'incident, dont Ségur paraît avoir eu
+connaissance, est entièrement tiré des _Documents inédits_ que nous
+citons constamment au cours de ce chapitre.]
+
+Mais Caulaincourt ne l'écoutait plus; tout entier à son outrage, au soin
+de défendre son honneur, il se mit avec une extrême vivacité à relever
+le propos qui l'avait meurtri. Il dit, il cria presque qu'il s'estimait
+meilleur Français que les fauteurs de cette guerre: «Il se faisait
+gloire, puisque Sa Majesté le publiait, de la désapprouver: au reste,
+puisqu'on suspectait son patriotisme et sa fidélité, il demandait à se
+retirer du quartier général, à s'en aller tout de suite, le lendemain
+même; il sollicitait de Sa Majesté un commandement en Espagne et la
+permission de la servir loin de sa personne.» En vain l'Empereur
+s'efforçait-il de le consoler par des paroles de bonté, il allait
+toujours, cédant à son indignation, perdant toute mesure; il ne semblait
+plus maître de sa parole et de ses gestes. Les autres grands officiers
+l'entouraient et tâchaient de l'apaiser, consternés de cet éclat,
+épouvantés de cette hardiesse, craignant pour leur ami une irréparable
+disgrâce. Mais l'Empereur restait très calme, très doux, se laissant
+tout dire, et le colérique souverain était redevenu le plus patient des
+maîtres. C'est que cet admirable connaisseur d'hommes mesurait en
+dernier lieu ses procédés à son estime: sincèrement attaché à ceux qui
+l'avaient conquise, s'il les faisait souffrir trop souvent par ses
+emportements et ses défauts de caractère, il leur revenait toujours et
+leur rendait finalement justice; il savait à merveille discerner les
+dévouements vrais et leur passait beaucoup. Au lieu d'imposer silence à
+Caulaincourt, il se bornait à lui dire: «Mais qu'est-ce qui vous prend?
+Et qui met votre fidélité en doute? Je sais bien que vous êtes un brave
+homme. Je n'ai fait qu'une plaisanterie. Vous êtes par trop susceptible.
+Vous savez bien que je vous estime. Dans ce moment vous déraisonnez: je
+ne répondrai plus à ce que vous dites.» La scène se prolongeant, il prit
+le parti d'y couper court en se retirant, passa et s'enferma dans son
+cabinet. Caulaincourt voulait l'y rejoindre et exiger son congé: il
+fallut que Duroc et Berthier le retinssent de force; il fallut ensuite
+de nombreux efforts pour que cet honnête homme exaspéré fît taire ses
+griefs et reprît ses fonctions, pour qu'il consentît à partager jusqu'au
+bout avec l'Empereur les épreuves et les dangers de la campagne, après
+avoir eu le courage plus rare de l'avertir loyalement et de lui montrer
+l'abîme.
+
+Le message apporté par Balachof et la réponse de Napoléon furent les
+dernières communications échangées entre les alliés de Tilsit et
+d'Erfurt, divisés irrémédiablement. Aux avances comme aux menaces de
+Napoléon, Alexandre opposera désormais un mur de glace. Cette guerre à
+mort que son rival s'abstient de lui déclarer, c'est lui qui la veut; il
+s'est juré de la soutenir et d'y persévérer, quelles qu'en soient les
+péripéties. Pour se prémunir contre toute velléité décéder, il a prévu
+la défaite, l'occupation de ses villes, la dévastation de ses provinces;
+il s'est habitué à l'idée de sacrifier momentanément une moitié de son
+empire, pour sauver l'autre; il s'est soustrait à cette seconde guerre
+de Pologne que Napoléon lui proposait comme une courte passe d'armes, et
+voici la guerre de Russie qui commence, la guerre sans batailles, contre
+la nature et les espaces. Le 16 juillet, Napoléon dépassait Wilna; après
+avoir dépensé des trésors d'énergie à ravitailler et à réorganiser ses
+troupes, il les poussait maintenant vers la Dwina et le Dniéper,
+cherchant toujours à isoler et à envelopper l'une ou l'autre des armées
+russes, inventant des combinaisons multiples, ingénieuses, grandioses,
+dignes de lui en tout point et qui eussent assuré son triomphe, si
+l'extrême développement du théâtre des opérations n'eût permis à
+l'ennemi de se dégager sans cesse et de déconcerter la poursuite. Et
+Napoléon, devant cette résistance fuyante, irait plus loin, toujours
+plus loin, s'enfonçant dans l'infini, s'aventurant à travers le sombre
+et mystérieux empire, se dirigeant instinctivement vers le point de
+lumière qui brillait à l'horizon, au milieu d'universelles ténèbres, et
+qu'il fixait d'un regard halluciné. Ce qui l'entraîne à Moscou, sans
+qu'il ait décidé encore et irrévocablement de marcher sur cette
+capitale, c'est la fatalité à laquelle il obéit depuis le début de sa
+carrière, cette fatalité qu'il subit et qu'il crée en même temps, qui
+l'oblige à se surpasser constamment lui-même et qui ne lui permet de
+tenir les peuples dans l'obéissance qu'en les consternant par des
+prodiges sans cesse renouvelés et d'une splendeur croissante. Il subit
+aussi l'attirance de Moscou, la cité étrange et féerique, la cité de
+rêve, parce que cette conquête presque asiatique promet à son orgueil
+des jouissances inconnues et le tente comme le viol d'un monde nouveau.
+Enfin, il espère déterminer chez les Russes, par la prise de leur
+sanctuaire national, un ébranlement d'âme qui les jettera à ses pieds;
+plus la guerre avec eux lui apparaît difficile, pénible, hérissée
+d'épreuves et de dangers, plus il s'obstine à l'espoir de la terminer
+rapidement en la poussant à fond; il a dit à Caulaincourt: «Je signerai
+la paix dans Moscou.»
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Soixante jours après, Napoléon était à Moscou. L'armée avait fourni sa
+carrière et tracé sur le sol russe un sanglant sillon. Les étapes de sa
+route avaient été marquées par des épreuves, des souffrances, des succès
+qui ne finissaient rien et de glorieuses déconvenues: les combats
+d'Ostrowno d'abord et de Witepsk, contre Barclay qui reculait à pas
+comptés, sans se laisser entamer; Mohilef, où Bagration n'avait pas été
+assez battu pour qu'il ne pût continuer sa marche circulaire et
+rejoindre la première armée; Smolensk, où l'infanterie russe s'était
+laissé hacher sur place et avait gardé ses rangs dans la mort; à
+Smolensk, une halte anxieuse, la constatation de pertes immenses, cent
+mille hommes manquant à l'appel, pris à l'armée par la maladie et la
+désertion; plus loin, l'affreuse mêlée de Valoutina; plus loin encore,
+la poursuite fiévreuse et décevante de la bataille décisive: le combat
+toujours offert, longtemps refusé, imposé enfin à Kutusof par le cri de
+ses troupes; Borodino alors, l'infernale bataille, dont la canonnade
+faisait trembler le sol à dix-huit verstes de distance[657] et qui avait
+couché sur le sol un nombre d'hommes égal à la population adulte d'une
+très grande ville. Au bout de ce carnage, Moscou nous était apparu, avec
+l'enchevêtrement de ses murailles blanches, avec ses dômes d'or, de
+vermillon ou d'azur et ses constellations de coupoles, avec ses palais,
+ses verdures, ses jardins, comme une grande oasis dans le désert des
+plaines vides. L'armée s'y était jetée, et aussitôt la proie s'était
+dérobée, s'était évanouie dans un nuage de feu. Maintenant, installé au
+Kremlin, Napoléon régnait sur des ruines: autour de lui, onze mille
+maisons brûlées: l'incendie continuant sourdement son oeuvre et rongeant
+ces restes; seules, les trois cent quarante églises debout, émergeant
+d'une mer de décombres; l'armée repue de pillage, gorgée d'inutiles
+richesses qu'elle avait disputées aux flammes, s'affaissant lourdement
+dans une pesanteur d'ivresse, sans oser regarder l'avenir; dans les
+campagnes environnantes, quatre mille châteaux ou villages saccagés;
+dans les bois, une population de deux cent mille âmes chassée de ses
+foyers et jetée à la vie sauvage; aux extrémités de l'horizon, des
+bandes de moujiks se levant furieuses, attaquant nos convois, égorgeant
+les soldats isolés ou les enterrant vifs, commençant la guerre à
+l'espagnole.
+
+[Note 657: Joseph DE MAISTRE, _Correspondance_, IV, 219.]
+
+Au milieu de cette désolation, Napoléon n'agissait plus et attendait. Il
+avait fait porter au Tsar quelques paroles de paix et attendait de jour
+en jour qu'Alexandre, par l'envoi d'un négociateur, s'avouât vaincu et
+rendît son épée. Il viendrait sans doute, ce parlementaire impatiemment
+désiré. Pourquoi ne viendrait-il pas? La chose était dans l'ordre,
+puisque les Russes avaient été vaincus partout, vaincus toujours; il en
+serait d'eux à la fin comme des Autrichiens, comme des Prussiens et de
+tant d'autres, avec lesquels tout s'était réglé par une bataille et la
+prise de leur capitale. La paix cependant tardait à venir, et Napoléon,
+étonné de l'incendie et des destructions systématiques, se demandait à
+quel peuple il avait affaire, quelle était cette race qui croyait
+accomplir oeuvre sainte en mettant elle-même le feu à ses villes. Par
+moments, il imaginait de très belles combinaisons de guerre, auxquelles
+la lassitude de ses lieutenants et de ses soldats l'obligeait de
+renoncer. Il songeait aussi à user d'expédients gigantesques et
+étranges, à se proclamer lui-même roi de Pologne, à ressusciter la
+principauté de Smolensk ou les républiques tatares, à tenter la noblesse
+russe par l'appât d'une constitution et le peuple par l'abolition du
+servage, à lancer la parole révolutionnaire qui appellerait à son
+secours une guerre sociale; n'arriverait-il pas à se donner prise morale
+sur la Russie, à découvrir la fissure de ce bloc et à le désagréger?
+Finalement, il ne s'arrêtait à rien, reconnaissait la chimère et le
+néant de ses conceptions diverses, se sentait réellement à bout
+d'inventions, à bout de facultés, à bout de génie, tombait alors à un
+désoeuvrement morne, cherchait à ne plus penser ou s'échappait de
+lui-même dans la fiction et lisait des romans. La nuit, il faisait poser
+près de sa fenêtre deux bougies allumées, afin que les soldats qui
+passeraient devant le palais, en voyant luire cette étoile, crussent
+qu'il prolongeait une ardente veillée et que sa pensée toujours active,
+toujours féconde, enfantait le salut[658].
+
+[Note 658: _Journal de Castellane_, I, 161.]
+
+Alexandre s'était retiré à Pétersbourg, reconnaissant que sa présence à
+l'armée gênait la liberté des mouvements et ajoutait à la confusion. Il
+était revenu plein d'admiration pour ses soldats et mécontent de ses
+généraux, dégoûté de leurs rivalités, assourdi de leurs querelles,
+sentant que tout allait mal et pourtant résolu à ne pas se rendre, mais
+navré de l'infortune publique. Il vivait maintenant aux portes de sa
+capitale, à Kamennoï-Ostrof, dans sa modeste résidence d'été; on le
+rencontrait parfois dans les bois d'alentour, rêveur solitaire; il
+cherchait une source de force et d'espérance où rafraîchir sa fièvre; un
+jour, il demanda une Bible, ouvrit pour la première fois le livre de
+consolation, trouva des passages qui s'appliquaient à sa destinée et y
+puisa des secours[659]; son âme s'épurait au contact de l'adversité,
+grandissait avec son malheur.
+
+[Note 659: _Mémoires de la comtesse Edling_, 77-78.]
+
+Jusqu'au bout, Kutusof avait continué à lui mentir, à mentir
+imperturbablement; après Borodino, le vieux généralissime avait lancé
+des bulletins de victoire, et voici qu'au lendemain de ce prétendu
+triomphe la nouvelle s'était répandue que Moscou était pris et brûlé.
+
+De cette grande profanation, Alexandre avait ressenti encore plus de
+courroux que de chagrin, une colère violente et froide, un désir obstiné
+et une volonté de vengeance; il avait le sentiment d'une injure
+indélébile faite à lui-même, à son peuple, et que la destruction totale
+de l'ennemi suffirait seule à expier; aux yeux des Russes, avoir porté
+sur Moscou une main sacrilège, c'était avoir frappé leur mère. D'un bout
+à l'autre du pays, la secousse avait été profonde; mais que produirait
+cette commotion? Se tournerait-elle en sursaut d'énergie, en fureur de
+guerre? Déterminerait-elle, au contraire, la défaillance finale,
+l'effondrement des courages, qui ôterait au pouvoir tout moyen de
+continuer la lutte? C'était ce que nul ne savait dire. La société de
+Pétersbourg tenait un mauvais langage, récapitulait aigrement les fautes
+commises, accusait l'impéritie des généraux et faisait remonter plus
+haut les responsabilités. Le peuple restait muet, sombre, farouche, et
+la consternation des coeurs se lisait sur les visages. Puisqu'elle était
+tombée, la cité aimée de la Vierge et gardée des Anges, puisqu'«un homme
+était entré au Kremlin sans la permission de l'Empereur», était-ce donc
+que Dieu avait délaissé la Russie et maudit ses chefs? Pour la première
+fois, le peuple semblait douter du Tsar et douter de Dieu. Auprès
+d'Alexandre, on vivait dans la crainte et presque dans l'attente d'une
+catastrophe. On redoutait un complot de palais, un mouvement de la
+noblesse, une sédition populaire. Arrivait-il enfin l'événement que
+Napoléon avait prévu et annoncé, sur lequel il fondait tant d'espoir?
+Une révolution devant l'ennemi allait-elle désorganiser la résistance?
+La Russie allait-elle se livrer en se divisant?
+
+La vie de cour continuait néanmoins, régulière et comme machinale: le
+cérémonial et l'étiquette n'abdiquaient pas leurs droits. Le 18
+septembre, il fallut célébrer l'anniversaire du couronnement; l'usage
+voulait qu'à cette date l'Empereur et sa famille se montrassent en
+public et se rendissent solennellement à l'église métropolitaine, pour
+assister à un service d'action de grâces. Dans l'entourage du Tsar, on
+craignait beaucoup cette épreuve. À force d'instances, on obtint qu'il
+ne traverserait pas la ville à cheval, selon sa coutume, et qu'il irait
+à l'église dans la voiture des impératrices. La foule laissa passer le
+cortège sans le saluer de ses acclamations ordinaires; elle vit passer
+les chevaliers-gardes dans leurs beaux uniformes, les équipages de gala,
+les grands carrosses dorés aux panneaux de glace; elle put distinguer
+les décorations et les insignes, la parure des princesses et de leurs
+dames, les épaules nues, les coiffures à la grecque, les diadèmes de
+pierreries, tout cet appareil de luxe et d'élégance qui contrastait avec
+l'horreur des temps. Quand on fut près de l'église, les augustes
+personnages mirent pied à terre, avec leur suite, et gravirent le perron
+entre deux haies de peuple qui les touchait presque et les frôlait. Pas
+un cri, pas un murmure ne sortit de ces masses: le silence était si
+profond que l'on entendait distinctement sonner les éperons, que l'on
+percevait le bruissement des longues jupes de soie traînant sur les
+degrés de marbre. La cérémonie religieuse s'accomplit; le cortège
+retourna au palais dans le même ordre, au milieu toujours d'un tragique
+silence, et chacun se félicita que cette journée fût passée[660].
+
+[Note 660: _Mémoires de la comtesse Edling_, 79-80.]
+
+Près d'un mois s'écoula ensuite; l'Empereur avait reçu de meilleures
+nouvelles, des avis réconfortants sur le moral de ses troupes, sur leur
+obstination à se défendre, sur le dénuement des Français, et il
+s'affermissait encore plus dans la résolution de ne prêter l'oreille à
+aucune proposition de paix. Mais l'attitude de la population restait
+troublante, énigmatique, insondable: personne n'arrivait à lire dans ces
+âmes obscures; chacun ignorait ce qui se passait dans ces profondeurs.
+Et les jours d'attente, en s'accumulant, ajoutaient l'un après l'autre à
+l'angoisse immense qui pesait sur la ville. Soudain, au milieu d'un de
+ces jours, dans cette atmosphère de plomb, un coup de canon partit de la
+forteresse de Saint-Pierre et de Saint-Paul, de la forteresse qui lève à
+l'extrémité de Pétersbourg sa masse lourde et lance vers le ciel, comme
+un mince jet de lumière, sa longue aiguille d'or; un coup, puis deux,
+puis trois, des détonations se succédant à intervalles réguliers, une
+salve enfin, salve d'allégresse, orgueilleuse et triomphale, soulageant
+les coeurs; Moscou était libre, et l'armée française battait en
+retraite.
+
+En ces jours, la Russie avait vaincu Napoléon. Victoire sans combat!
+Autour de Moscou, les hostilités étaient suspendues; il y avait trêve
+convenue sur certains points, armistice tacite sur d'autres. Les
+avant-postes se rapprochaient et causaient: Murat, toujours empanaché,
+paradait tranquillement en face des Russes, et lorsqu'un Cosaque le
+visait sournoisement et s'apprêtait à faire feu, un sous-officier
+relevait l'arme et défendait de tuer le héros. La lutte était entre deux
+forces morales: le prestige de Napoléon, qui pouvait lui livrer la
+Russie matériellement vaincue, et d'autre part la foi des Russes en la
+justice de leur cause, en l'immensité de leurs ressources, en
+l'assistance providentielle, cette religion de la patrie qui se
+confondait en eux avec le sentiment chrétien et leur interdisait malgré
+tout de désespérer. De ces deux forces, la plus noble, la plus sainte,
+avait fini par l'emporter sur l'autre. Un moment ébranlée et vacillante,
+l'âme de la Russie s'était pourtant ressaisie et surmontée: la grande
+épreuve l'avait fait chanceler sans l'abattre. Atteinte dans ses biens,
+dans ses terres, dans ses châteaux, la noblesse n'avait pas bougé;
+aucune voix ne s'était élevée de ses rangs pour exiger, pour imposer la
+paix. Le peuple avait refoulé ses doutes et refréné sa douleur; il avait
+compris la pensée de résistance et de salut dont s'inspirait l'Empereur,
+et s'y était instinctivement associé: avec une résignation morne, il
+s'était serré autour du maître, autour du père; entre eux, il y avait eu
+communion d'âme en ces heures solennelles, communion dans le deuil et la
+prière, renouvellement tacite du pacte qui les liait l'un à l'autre. Et
+chacun, tristement, stoïquement, avait gardé son poste et fait son
+devoir; frappée et meurtrie, la Russie était restée debout, compacte,
+indivisible, inébranlablement forte de foi et d'obéissance. Et comme
+notre armée était au bout de son élan, comme elle ne pouvait aller plus
+loin, comme l'hiver accourait au secours de l'ennemi, il avait fallu
+rétrograder. Napoléon s'y était décidé trop tard; il essayait maintenant
+de ruser avec la fortune, se flattait de maintenir une garnison au
+Kremlin et d'hiverner sur des positions qui le laisseraient en contact
+avec sa conquête, d'opérer moins une retraite qu'une manoeuvre. Il
+cherchait à se tromper lui-même et à tromper les autres, écrivait
+galamment à Marie-Louise qu'il quittait Moscou à seule fin de se
+rapprocher d'elle[661], mettait dans ses bulletins que Moscou ne valait
+pas la peine d'être conservé, n'étant qu'un cadavre. Pour affirmer une
+victoire qui n'existait plus, il ramassa hâtivement des trophées, spolia
+les églises, dévasta le Kremlin, et l'armée lourde de rapines, traînant
+à sa suite quinze mille voitures, traînant dans ses rangs une tourbe de
+malheureux et de vagabonds, charriant toutes ces scories, s'écoula par
+les portes de Moscou comme un fleuve impur.
+
+[Note 661: Lettre interceptée par les Russes; archives de
+Saint-Pétersbourg.]
+
+L'hiver transforma ce revers en désastre. Napoléon allait d'instinct
+vers le sud, vers les provinces méridionales, vers les pays de chaleur
+et d'abondance; près de Malo-Jaroslawetz, Kutusof lui barra la route; il
+y eut une bataille meurtrière, et l'armée épuisée ne se crut plus la
+force d'emporter l'obstacle. Elle retomba sur elle-même, pivota
+lourdement et, entraînant désormais l'Empereur plutôt qu'elle ne lui
+obéissait, s'en revint droit devant elle, par la route déjà parcourue et
+dévastée, par le chemin de misère, où l'on ne retrouverait que des
+ruines et les morts des combats précédents. On repassa près de la
+Moskowa, on revit les morts de la grande bataille, dépouillés et nus,
+couvrant les collines à perte de vue et moutonnant au loin comme
+d'immenses troupeaux blancs[662]. Les jours d'après, les blessés, les
+éclopés, qui ne peuvent plus suivre, s'égrènent sur la route par
+milliers, expirent à côté des prisonniers russes que le contingent
+portugais assassine, pour n'avoir pas à les garder et à les nourrir: des
+cadavres partout, de toute race et de toute provenance, «frais ou
+vieux[663]», une mer de cadavres montant autour de l'armée, et celle-ci,
+quelque habituée qu'elle soit au spectacle de la mort, s'impressionne
+pourtant et s'émeut. Soudain, l'hiver arrive, la gelée survient; le ciel
+s'abaisse, s'écroule en torrents de neige, et la grande débâcle
+commence. Les chevaux s'abattent sur le sol glissant: il faut les
+sacrifier, faire sauter les caissons, abandonner les voitures,
+abandonner les pièces; plus de cavalerie, à peine d'artillerie, les
+vivres rares, la faim s'ajoutant au froid, et la souffrance physique,
+horrible et lancinante, fondant les coeurs et dissolvant les énergies,
+suspendant le sentiment du devoir, rejetant l'homme à la barbarie
+primitive, à l'instinct animal, à l'appel de la nature, à l'unique
+préoccupation de manger et de moins souffrir. L'indiscipline, le
+désordre progressent rapidement; les corps s'effritent, les divisions se
+disloquent, les régiments s'émiettent; aucune heure ne s'écoule sans
+qu'un bataillon, une compagnie, une batterie, perde sa cohésion et tombe
+au chaos, à l'affreux chaos de traînards et d'isolés qui remplace peu à
+peu l'armée. L'ennemi reparaît et nous presse; en tête, en queue, de
+tous les côtés à la fois, des _hourras_ de Cosaques; leur cri d'abord,
+si lugubre et si sourd qu'il se distingue à peine du sifflement de la
+brise à travers les sapins[664], et tout de suite le galop enragé de
+leurs bêtes, l'assaut des lances; des adversaires se jetant sur nous en
+furieux, sentant que la fortune leur revient et hurlant la revanche, et
+déjà l'espoir de la revanche totale, de la poursuite à fond et jusqu'au
+bout, s'allumant dans les coeurs russes, et des officiers venant
+caracoler autour de nos bandes et décharger sur elles leurs pistolets,
+en criant: Paris, Paris[665]! L'armée de Kutusof s'allonge sur le flanc
+de la colonne, l'effleure continuellement, la frappe, la brise en
+tronçons qui se rejoignent tour à tour et se séparent. Chaque jour est
+marqué par un malheur: c'est le corps d'Eugène assailli sur le Vop et
+mis en pièces, Davout coupé d'abord à Viasma, coupé ensuite à Krasnoé,
+l'Empereur et la Garde obligés de rebrousser chemin pour le dégager, Ney
+enveloppé d'ennemis, cerné, sommé, perdu, et tout à coup s'échappant par
+un prodige d'énergie plus qu'humaine. Puis, tous les mécomptes, toutes
+les malechances: les magasins de Smolensk moins pourvus qu'on l'avait
+cru, ceux de Minsk surpris par l'ennemi, la ligne de la Dwina perdue par
+Saint-Cyr, Oudinot et Victor tardant à rejoindre, la circonspection des
+Autrichiens faisant pressentir les trahisons prochaines; et toujours
+croissent, à chaque reprise de marche, à chaque pas, à chaque minute,
+les hideurs de la retraite. Au sortir de Smolensk, on n'est plus que
+trente-sept mille combattants à peine: la fière colonne de quatre cent
+cinquante mille soldats qui s'est enfoncée en Russie n'est plus qu'un
+mince filet d'hommes coulant sur la neige, marquant sa route par une
+longue traînée de sang, par des débris sans nom, tandis qu'autour d'elle
+des multitudes désarmées vont mourir dans les bois, mourir sous les
+lances, ou peupler les espaces lointains de colonies d'esclaves.
+
+[Note 662: _Souvenirs d'un officier polonais_, 306.]
+
+[Note 663: _Journal de Castellane_, I, 180.]
+
+[Note 664: _Souvenirs manuscrits du général Lyautey_.]
+
+[Note 665: _Id._]
+
+Sur ce qui reste de nous, le cercle de fer se rétrécit enfin et se
+ferme. Devant nous, la Bérésina charrie des glaçons qui la rendent à peu
+près infranchissable; par derrière, Kutusof nous talonne; sur la droite,
+Wittgenstein se rapproche; à gauche surgissent Tchitchagof et ses
+divisions, l'armée de Moldavie, rendue à la Russie par la paix de
+Bucharest. Est-ce la fin de tout, le désastre irrémédiable et complet?
+Les Russes se croient sûrs de tout prendre; les généraux ont donné à
+leurs troupes le signalement de l'Empereur, afin que les Cosaques ne le
+tuent point, s'ils le capturent, et que la Russie puisse s'enorgueillir
+de cette proie[666]. Cependant, une inspiration de l'Empereur prépare le
+salut; un sublime effort de courage l'accomplit; soixante-douze heures
+de travail à travers les glaces mouvantes assurent et maintiennent une
+communication entre les deux rives; l'armée passe au prix d'une double
+bataille contre Tchitchagof et Wittgenstein, au prix d'une lutte plus
+atroce contre les parties détachées d'elle-même, contre l'amas des
+traînards, et s'ouvre un chemin à travers une boue faite de membres
+humains.
+
+[Note 666: Voici ce signalement: «La taille épaisse et ramassée, les
+cheveux noirs, plats et courts, la barbe noire et forte, rasée
+jusqu'au-dessus de l'oreille, les sourcils bien arqués, mais froncés sur
+le nez, le regard atrabilaire ou fougueux, le nez aquilin avec des
+traces continuelles de tabac, le menton très saillant; toujours en petit
+uniforme sans appareil et le plus souvent enveloppé d'un petit surtout
+gris pour n'être point remarqué, et sans cesse accompagné d'un
+mamelouk.» Ordre du jour du 12 octobre 1812; archives des affaires
+étrangères, Russie, 154. Archives nationales, AF, IV, 1643. TATISTCHEF,
+612. Henry HOUSSAYE, _1814_, 86-110. _Id._, 88. Sur le caractère
+d'absolue authenticité des copies à nous remises, voy. l'étude que nous
+avons publiée dans la _Revue bleue_, 30 mars 1895. Pour tous les
+événements ou incidents auxquels il est fait allusion dans les lettres,
+voy. le t. Ier et les trois premiers chapitres du t. II. Ce paragraphe
+et le suivant, communiqués par ordre en copie au cabinet de
+Saint-Pétersbourg et conservés dans ses archives, ont été publiés par M.
+TATISTCHEF, _Alexandre Ier et Napoléon_, 309-311. Sur cette velléité de
+négociation avec l'Angleterre, voy. le récent volume de MARTENS,
+_Traités de la Russie_, XI, 150-51. Il s'agit d'un ouvrage paru en
+Russie et que Caulaincourt s'était procuré.]
+
+À Smorgoni, l'Empereur désespère d'elle et la quitte, craignant que
+l'Allemagne ne lui barre la route et que la France ne lui échappe. Après
+son départ, le Nord frappe les derniers coups, les grands coups; la
+température tombe à vingt-quatre degrés Réaumur, à vingt-cinq, à
+vingt-sept; la souffrance atteint ses dernières limites, une intensité
+telle que l'impression en est venue directement jusqu'à nous, aiguë et
+perçante, à travers trois générations, et retentit encore au plus intime
+de notre être. Les mains brûlées par le froid ne peuvent plus tenir les
+fusils, les doigts se détachent, les membres tombent en pourriture,
+l'armée n'est plus qu'une plaie, affreuse à voir. Les troupes de renfort
+envoyées pour la recueillir subissent tout de suite la contagion du
+désordre; la défaite les aspire et le chaos les absorbe. Wilna nous
+ouvre enfin un refuge, et l'informe cohue s'y engouffre; elle n'y trouve
+que dénuement, incurie, hostilité, des toits pourtant, des abris où les
+soldats se précipitent comme un bétail pourchassé et s'endorment d'un
+sommeil de brutes. Le lendemain, l'ennemi survient; ses masses se
+montrent; ses boulets pleuvent, il faut partir ou mourir. Les moins
+invalides partent, les autres restent, voués au massacre; les Juifs de
+Wilna, qui nous détestent par crainte de la conscription, sont là pour
+devancer l'oeuvre des Cosaques, et cette engeance achève à coups de
+botte les vainqueurs de l'Europe. Après l'entrée des Russes, il faudra
+brûler vingt-cinq mille cadavres entassés dans ce lieu d'horreur et de
+pestilence, pire que l'enfer de la Bérésina. Au delà de Wilna, une
+muraille de verglas arrête les débris de la colonne française, une
+montée aux rampes glissantes que l'artillerie n'arrive pas à gravir;
+elle s'élève un peu, retombe, s'efforce en vain et finalement renonce;
+les dernières pièces sont abandonnées, les dernières voitures livrées et
+brisées; les fourgons éventrés répandent leur contenu; fuyards et
+Cosaques pillent pêle-mêle le trésor de l'armée. Un peu d'infanterie
+pourtant a passé et se traîne encore. Devant Kowno, les maréchaux
+reviennent à leur métier d'origine: Ney se refait troupier, prend un
+fusil et brûle les dernières cartouches, sans empêcher la dissolution
+finale. C'en est fait: trois cent trente mille hommes sont morts ou
+prisonniers, quelques milliers repassent le Niémen sur la glace,
+isolément ou par bandes, sans armes, sans uniformes, couverts de loques
+étranges, lamentables tout à la fois et grotesques. Et tout s'est
+consommé en six semaines, si longues, si cruelles à passer, qu'elles
+semblent enfermer en l'espace de cinquante jours une éternité de
+douleurs. Berthier écrit à l'Empereur: «Il n'y a plus d'armée.» Il se
+trompait pourtant et se contredisait dans une autre lettre: il écrivait
+en effet qu'autour des aigles toujours debout et dressées, de très
+petits groupes d'officiers et de sous-officiers, égalisés par le
+malheur, se serraient encore: ils allèrent ainsi jusqu'au bout de la
+retraite, invincibles à la souffrance, plus forts que la nature, mettant
+dans le désert de neige un rayonnement d'héroïsme et faisant survivre,
+au milieu de la décomposition totale de ce qui avait été notre force
+matérielle, l'âme de la Grande Armée.
+
+Autour de ces glorieux restes, Napoléon refit une armée, marcha à sa
+tête contre l'ennemi qui avait envahi l'Allemagne et soulevé la Prusse,
+vainquit à Lutzen, vainquit à Bautzen. Après ces épuisants succès, il y
+eut à Dresde et à Prague un combat de diplomatie, où les alliés
+parlèrent de paix sans intention de la conclure, où Metternich s'engagea
+pour dissiper les scrupules de son maître et prouver l'intransigeance
+de l'Empereur, où celui-ci donna raison à ses ennemis en refusant de
+faire à temps des concessions qui n'eussent coûté qu'à son orgueil.
+Entre Alexandre et lui, il reconnaissait que la fortune avait jugé; il
+consentait à payer au Tsar l'enjeu de la lutte et lui offrit des
+concessions; il n'en voulut pas accordera la Prusse, qui l'avait trahi;
+à l'Autriche, qui spéculait sur ses malheurs. Il s'obstina aveuglément
+dans l'espoir de diviser ses ennemis, d'apaiser, de ressaisir peut-être
+Alexandre et d'épouvanter l'Autriche. Lorsque les événements l'eurent
+désabusé de son erreur et plié à un ensemble de sacrifices, il était
+trop tard: l'Europe tout entière s'était coalisée pour l'abattre et se
+levait furieuse; elle fut vaincue par lui d'abord et battit ses
+lieutenants, le resserra peu à peu, l'étreignit et finalement l'accabla
+sous le nombre.
+
+Alexandre poussa jusqu'au bout sa vengeance; il s'acharna sur le colosse
+élevé naguère au plus haut des nues et subitement précipité. Après la
+prise de Moscou, on lui avait prêté ces mots: «Plus de paix avec
+Napoléon: nous ne pouvons plus régner ensemble; lui ou moi; moi ou lui.»
+Il se tint parole. Se proclamant à tout propos ami de l'humanité et de
+la civilisation, il crut servir l'une et l'autre en assouvissant ses
+rancunes; jamais monarque ne fit avec plus de sensibilité une guerre
+plus haineuse. Après les conférences de Prague, c'est lui qui vient en
+Bohême trouver l'empereur d'Autriche, qui le conjure de repousser les
+concessions tardives de Napoléon et de rompre, qui lui arrache
+l'irrévocable signature et l'entraîne dans la mêlée. Après Leipzick,
+quand l'Europe victorieuse reflue sur la France et entame nos
+frontières, il personnifie contre Napoléon la politique de guerre à
+outrance, l'esprit d'extermination. Au congrès de Châtillon, le recul de
+la France dans ses anciennes limites, l'humiliation de l'Empereur ne lui
+suffisent pas: il fait rompre les pourparlers au bout de six jours; s'il
+consent à reprendre un débat illusoire, c'est que Champaubert et
+Montmirail ont jeté le trouble parmi ses alliés et les font douter de
+leur fortune. Dès qu'il le peut, il ranime leur confiance; il se fait
+l'âme, l'énergie, l'audace de la coalition; ses actes, son langage
+laissent à tout instant percer le désir de ne plus traiter avec Napoléon
+et de le détrôner, de lui ravir la France, après lui avoir enlevé
+l'Europe. Ce qu'il veut surtout, c'est de venger Moscou dans Paris; il
+veut à son tour entrer dans la capitale ennemie, s'y montrer dans sa
+gloire et sa magnanimité; sa vengeance sera de conquérir Paris et de lui
+pardonner. Au moment le plus critique de la campagne, il fait décider le
+coup droit, la marche sur l'insolente et merveilleuse cité, détestée de
+l'Europe presque autant que Napoléon, maudite tout à la fois et désirée.
+
+Paris occupé, l'Empereur abattu, Alexandre se retrouva des sentiments de
+modération et de clémence; son instinct politique, que ses passions
+n'obscurcissaient plus, lui fit comprendre qu'il fallait une France à
+l'Europe et surtout à la Russie. Il prit à tâche de l'apaiser et de la
+consoler; en 1815, il lui épargna de trop cruelles mutilations, des
+démembrements trop profonds, et mit à nous rendre cet éminent service un
+tact discret qui en augmentait le prix. Sachons-lui gré de n'avoir pas
+fait supporter à la France les conséquences ultimes de sa lutte contre
+Napoléon, de ce duel à mort issu de l'alliance.
+
+Quatre-vingts ans ont passé sur ces scènes; il est possible,
+croyons-nous, d'en dégager impartialement la leçon. Celle que nous avons
+inscrite au frontispice de notre oeuvre nous paraît ressortir avec éclat
+des événements, tels que nous les avons longuement observés et scrutés.
+L'alliance, avons-nous dit, portait en soi un germe de mort, le principe
+de sa destruction, parce que c'était une alliance pour la guerre et la
+conquête, une association spoliatrice et dévorante, et que ces pactes ne
+se concluent jamais sans arrière-pensées respectives, sans méfiances
+réciproques, d'où renaissent à coup sûr les rivalités et les haines. En
+effet, à Tilsit, nous avons vu Napoléon réveiller et stimuler les
+ambitions territoriales d'Alexandre, en se promettant de ne les
+satisfaire qu'à doses strictement mesurées. Lui-même, assuré de la
+Russie, se crut libre désormais de tout entreprendre, de bouleverser le
+monde, de saisir, de courber violemment et d'assujettir les États
+réfractaires à son système. Il ne paraît pas que le nom de l'Espagne ait
+été prononcé dans l'entrevue du Niémen; il n'en est pas moins vrai que
+l'entreprise d'Espagne, cause première et génératrice de tous nos
+malheurs, se trouvait en puissance dans le pacte de Tilsit. À mesure que
+Napoléon multiplia et étendit ses prises, il sentit la nécessité
+d'accorder aux cupidités de son allié, au lieu d'espérances illimitées
+et vagues, de plus substantiels aliments. Il vendit aux Russes la
+Finlande contre l'Espagne; plus tard, pour se prémunir contre les
+conséquences de la guerre d'Espagne, il livra au Tsar les Principautés;
+il acheta, avec un morceau de l'Orient, une promesse de concours contre
+les révoltes de l'Autriche. Mais déjà la confiance d'Alexandre s'était
+retirée de lui; à son tour, le Tsar voulait recevoir sans s'acquitter:
+il accepta le marché d'Erfurt et n'en remplit pas les conditions.
+Continuant à prendre aux dépens de la Turquie, il ne nous prêta contre
+l'Autriche qu'une aide mensongère, et cette campagne de 1809, survenue
+malgré l'Empereur et pourtant par sa faute, aboutit à de nouveaux
+partages, à de nouveaux démembrements, d'où les défiances sortirent
+exaspérées et inapaisables. Mal secouru par Alexandre, Napoléon dut se
+réserver contre lui des sûretés, disproportionner les lots, récompenser
+le dévouement des Polonais au détriment de la Russie; dès ce jour,
+l'alliance fut blessée à mort. Napoléon tenta quelques efforts pour lui
+rendre la vie; Alexandre en fit pour éviter la guerre; l'un et l'autre
+ne pouvaient qu'échouer dans cette tâche. Leur tort ne fut pas de se
+déclarer la guerre; ce fut de s'être mis dans une situation où elle
+devait inévitablement éclater entre eux. Ils s'étaient condamnés à se
+disputer l'empire du jour où ils avaient essayé de se le partager, et
+les résultats de leur lutte, fatale à Napoléon et à la France, furent de
+sauver et de grandir l'Angleterre, de relever la Prusse, c'est-à-dire
+de préparer à la Russie de redoutables adversaires, sans la faire
+avancer d'un pas vers les fins normales de sa politique.
+
+Dans le demi-siècle qui suivit, il y eut entre la France et la Russie
+des tentatives de rapprochement, entrecoupées d'arrêts et de reculs; à
+plusieurs reprises, on s'aima et l'on crut s'entendre; les déceptions
+éprouvées, en ne lassant pas les bonnes volontés, ne firent que mieux
+prouver la force de l'impulsion qui ramenait les deux États l'un vers
+l'autre. Cependant, il a fallu que la Révolution française produisît en
+Europe ses suprêmes effets, il a fallu que la France et la Russie
+subissent jusqu'au bout l'une et l'autre, quoique à des degrés bien
+inégaux, les conséquences de leurs fautes, pour que le parallélisme des
+intérêts apparût évident, manifeste, indéniable, pour que le sentiment
+de cette solidarité s'imprimât des deux parts au plus profond de la
+conscience nationale, se traduisit en un élan d'amour et fît succéder à
+l'accord éphémère des souverains, tel qu'il avait existé en 1807 et
+1808, le pacte des peuples. En même temps, les conditions rationnelles
+de l'entente se dégageaient pour la première fois aux yeux des
+gouvernants. Ils ont compris sans doute qu'en dehors d'une parfaite
+réciprocité d'engagements modérateurs, tout serait illusion et péril.
+Dans l'accord ainsi constitué, l'observateur qui ne cède pas aux
+entraînements de son coeur et garde son sang-froid au milieu des cris de
+la multitude, reconnaît à la fois un bonheur immense pour les deux
+patries et un sacrifice; pour l'une et pour l'autre, une garantie
+bienheureuse de sécurité et de dignité; l'ajournement aussi d'ambitions
+traditionnelles et d'indestructibles espérances; un sacrifice fait en
+commun à la paix et à l'humanité. Fondée et affermie sur ces bases,
+l'alliance pourrait s'approprier pour devise ces mots fiers: «Je
+maintiendrai.» Après avoir restauré l'équilibre de l'Europe, renouvelé
+désormais et simplifié, elle est là pour le maintenir; elle maintient le
+régime existant sans en méconnaître les imperfections et les dangers;
+elle maintient les situations gardées ou prises; elle maintient
+jusqu'aux injustices du passé pour en prévenir de plus grandes.
+Conservatrice et défensive, elle n'agira et ne peut agir que pour
+refréner les ambitions perturbatrices, assurer la pondération des forces
+et substituer à toute visée conquérante d'équitables partages
+d'influence; c'est sa raison d'être, sa grandeur et sa limite.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+I
+
+CORRESPONDANCE INÉDITE DE NAPOLÉON IER AVEC LE GÉNÉRAL DE CAULAINCOURT,
+DUC DE VICENCE (1808-1809).
+
+
+Dans le premier volume, nous avons constaté que les nombreuses lettres
+écrites par Napoléon au général de Caulaincourt, duc de Vicence, pendant
+l'ambassade de ce dernier en Russie, manquent dans la _Correspondance_
+imprimée et dans les manuscrits conservés aux archives nationales. Nous
+avons ajouté que les très volumineuses réponses de l'ambassadeur nous
+avaient permis de reconstituer, non le texte, mais le sens de ces
+instructions. Depuis lors, les lettres elles-mêmes, sous forme de copies
+pleinement authentiques, ont été retrouvées dans les papiers laissés par
+le comte de La Ferronnays, ambassadeur de France en Russie sous la
+Restauration. M. le marquis de Chabrillan, possesseur de ces papiers, et
+M. le marquis Costa de Beauregard, qui en a opéré le dépouillement, nous
+ont gracieusement autorisé à publier cette précieuse série de lettres:
+elles forment le complément naturel de notre ouvrage et comblent la plus
+importante des lacunes signalées dans la Correspondance de Napoléon Ier,
+telle qu'elle a été publiée sous le second empire.
+
+Paris, le 2 février 1808».
+
+M. le général Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres. La dernière à
+laquelle je réponds est du 13 janvier. Vous trouverez ci-joint une
+lettre pour l'empereur Alexandre. Je ne doute pas que M. de Tolstoï
+n'écrive bien des bêtises. C'est un homme qui est froid et réservé
+devant moi, mais qui, comme la plupart des militaires, a l'habitude de
+parler longuement sur ces matières, ce qui est un mauvais genre de
+conversation. Il y a plusieurs jours qu'à une chasse à Saint-Germain,
+étant en voiture avec le maréchal Ney, ils se prirent de propos et se
+firent même des défis. On a remarqué trois choses échappées à M. de
+Tolstoï dans cette conversation: la première, que nous aurions la guerre
+avant peu; la deuxième, que l'empereur Alexandre étoit trop faible et
+que si lui Tolstoï étoit quinze jours empereur, les choses prendroient
+une autre direction; enfin que, si l'on devoit partager l'Europe, il
+faudroit que la droite de la Russie fût à l'Elbe et la gauche à Venise.
+Je vous laisse à penser ce qu'a pu répondre à cela le maréchal Ney, qui
+ne sait pas plus ce qui se passe et est aussi ignorant de mes projets
+que le dernier tambour de l'armée. Quant à la guerre, il a dit à M. de
+Tolstoï que si on la faisoit bientôt, il en étoit enchanté, qu'ils
+avoient toujours été battus, qu'il s'ennuyoit à Paris à ne rien faire,
+que quant à la prétention d'avoir la droite à l'Elbe et la gauche à
+Venise, nous étions loin de compte; que son opinion à lui au contraire
+étoit de la rejeter derrière le Dniester. Le prince Borghèse et le
+prince de Saxe-Cobourg étoient dans cette même voiture: vous pouvez
+juger de l'effet que peuvent produire des discussions aussi ridicules.
+Tolstoï a tenu de pareils propos à Savary et à d'autres individus. Il a
+dit à Savary: «Vous avez perdu la tête à Saint-Pétersbourg; au lieu des
+déserts de la Moldavie et de la Valachie, c'est vers la Prusse qu'il
+faut porter vos regards.» Savary lui a répondu ce qu'il avoit à lui
+répondre. Je fais semblant d'ignorer tout cela. Je traite très bien
+Tolstoï, mais je ne lui parle pas d'affaires; il n'y entend rien et n'y
+est pas propre. Tolstoï est en un mot un général de division qui n'a
+jamais approché de la direction des affaires et qui critique à tort et à
+travers. Selon lui, l'Empereur a mal dirigé les affaires de la guerre:
+il falloit faire ceci, il falloit faire cela, etc., etc. Mais quand on
+lui répond: «Dites donc les ministres», il répond que les ministres
+n'ont jamais tort en rien, puisque l'Empereur les prend où il veut; que
+c'est à lui à les bien choisir. Ne faites aucun usage de ces détails. Ce
+seroit alarmer la cour de Saint-Pétersbourg et ne pourroit que produire
+un mauvais effet. Je ne veux pas dégoûter ce bon maréchal (_sic_)
+Tolstoï, qui paraît si attaché à son maître. Je n'ai voulu vous
+instruire de tout cela que pour votre gouverne; mais le fait est que la
+Russie est mal servie. Tolstoï n'est pas propre à son métier, qu'il ne
+sait pas et qui ne lui plaît pas. Il paraît cependant personnellement
+attaché à l'Empereur, mais les jeunes gens de sa légation le sont
+beaucoup moins; ils s'expriment d'ailleurs même en secret de la manière
+la plus convenable sur ma personne; ce pays n'est choqué que de celle
+dont ils parlent de leur gouvernement et de leur maître.
+
+Aussitôt que j'ai reçu votre lettre du 13, j'ai envoyé un aide de camp à
+Copenhague et j'ai fait donner l'ordre à Bernadotte de faire passer en
+Scanie 14,000 Français et Hollandais. M. de Dreyer en a écrit à sa Cour
+de son côté et goûte fort cette idée.
+
+Dites bien à l'Empereur que je veux tout ce qu'il veut; que mon système
+est attaché au sien irrévocablement; que nous ne pouvons pas nous
+rencontrer parce que le monde est assez grand pour nous deux; que je ne
+le presse point d'évacuer la Moldavie ni la Valachie; qu'il ne me presse
+point d'évacuer la Prusse; que la nouvelle de l'évacuation de la Prusse
+avoit causé à Londres une vive joye, ce qui prouvoit assez qu'elle ne
+peut que nous être funeste.
+
+Dites à Romanzoff et à l'Empereur que je ne suis pas loin de penser à
+une expédition dans les Indes, au partage de l'Empire ottoman, et à
+faire marcher à cet effet une armée de 20 à 25,000 Russes, de 8 à 10,000
+Autrichiens et de 35 à 40,000 Français en Asie et de là dans l'Inde; que
+rien n'est facile comme cette opération; qu'il est certain qu'avant que
+cette armée soit sur l'Euphrate la terreur sera en Angleterre; que je
+sais bien que, pour arriver à ce résultat, il faut partager l'Empire
+turc; mais que cela demande que j'aye une entrevue avec l'Empereur; que
+je ne pourrois pas d'ailleurs m'en ouvrir à M. de Tolstoï, qui n'a pas
+de pouvoirs de sa Cour et ne paroît pas même être de cet avis.
+Ouvrez-vous là-dessus à Romanzoff; parcourez avec lui la carte et
+fournissez-moi vos renseignemens et vos idées communs. Une entrevue avec
+l'Empereur déciderait sur-le-champ la question; mais si elle ne peut
+avoir lieu, il faudroit que Romanzoff, après avoir rédigé vos idées,
+m'envoyât un homme bien décidé pour ce parti avec lequel je puisse bien
+m'entendre; il est impossible de parler de ces choses à Tolstoï.--Quant
+à la Suède, je verrois sans difficulté que l'empereur Alexandre s'en
+emparât, même de Stockholm. Il faut même l'engager à le faire, afin de
+faire rendre au Danemark sa flotte et ses colonies. Jamais la Russie
+n'aura une pareille occasion de placer Pétersbourg au centre et de se
+défaire du cet ennemi géographique. Vous ferez comprendre à Romanzoff
+qu'en parlant ainsi je ne suis pas animé par une politique timide, mais
+par le seul désir de donner la paix au monde en étendant la
+prépondérance des deux États; que la nation russe a sans aucun doute
+besoin de mouvement; que je ne me refuse à rien, mais qu'il faut
+s'entendre sur tout. J'ai levé une conscription parce que j'ai besoin
+d'être fort partout. J'ai fait porter mon armée en Dalmatie à 40,000
+hommes; des régiments sont en marche pour porter celle de Corfou à
+15,000 hommes. Tout cela, joint aux forces que j'ai en Portugal, m'a
+obligé à lever une nouvelle armée; que je verrai avec plaisir les
+accroissemens que prendra la Russie et les levées qu'elle fera; que je
+ne suis jaloux de rien; que je seconderai la Russie de tous mes moyens.
+Si l'empereur Alexandre peut venir à Paris, il me fera grand plaisir.
+S'il ne peut venir qu'à moitié chemin, mettez le compas sur la carte, et
+prenez le milieu entre Pétersbourg et Paris. Vous n'avez pas besoin
+d'attendre une réponse pour prendre cet engagement; bien certainement je
+serai au lieu du rendez-vous quand il le faudra. Si cette entrevue ne
+peut avoir lieu d'aucune manière, que Romanzoff et vous rédigiez vos
+idées après les avoir bien pesées; qu'on m'envoye un homme dans
+l'opinion de Romanzoff. Faites-lui voir comment l'Angleterre agit,
+qu'elle prend de toute main. Le Portugal est son allié: elle lui prend
+Madère. C'est donc avec de l'énergie et de la décision que nous
+porterons au plus haut point la grandeur de nos Empires, que la Russie
+contentera ses sujets et assoira la prospérité de sa nation. C'est le
+principal; qu'importe le reste?
+
+L'Empereur est mal servi ici. Les deux vaisseaux russes qui sont à
+Porto-Ferrajo depuis quatre mois ne veulent pas sortir de ce misérable
+port, où ils dépérissent, au lieu d'aller à Toulon, où ils auroient
+abondamment de tout. Les vaisseaux russes qui sont à Trieste, qui
+pourroient être utiles à la cause commune, y sont inutiles; et je ne
+réponds pas que, si les Anglais assiégeoient Lisbonne, Siniavin ne
+concourût pas à sa défense et finît par se laisser prendre par eux. Il
+faut que le ministère donne des ordres positifs à ces escadres et leur
+dise si elles sont en paix ou en guerre. Ce _mezzo termine_ ne produit
+rien et est indigne d'une grande puissance. Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+_P. S._--_Le Moniteur_ vous fera connoître les dernières nouvelles
+d'Angleterre si vous ne les avez pas.
+
+Paris, le 6 février.
+
+M. le général Caulaincourt, je vous ai écrit par le sieur d'Arberg le 2
+février. Le 5, ayant été chasser à Saint-Germain, j'ai fait inviter M.
+de Tolstoï et j'ai causé fort longtems avec lui. Il m'a parlé des notes
+du _Moniteur_, de la crainte que nous n'évacuions pas la Prusse, et m'a
+laissé voir des choses ridicules. M. Dreyer, ministre de Danemark, qui
+cause fréquemment avec lui, a écrit dans ce sens à sa cour. Cet homme a
+des idées déréglées de la puissance anglaise; il prétend qu'on ne peut
+rien faire en Finlande, rien faire en Scanie: quand cela seroit,
+pourquoi le dire? J'ai trouvé dans sa conversation de la loyauté, mais
+peu de vues, et une seule pensée: la peur de la France. Je lui ai
+observé que tous les propos de sa légation avoient pour résultat de
+décréditer l'empereur Alexandre et d'alarmer le pays, que pour
+l'évacuation de la Prusse, nous n'en étions pas avec l'Empereur à nous
+faire des conditions _sine quâ non_; qu'il falloit marcher avec le tems;
+que les affaires d'Autriche n'étoient terminées que depuis quinze jours
+par l'évacuation de Braunau; que le traité de Tilsit ne fixoit pas
+l'époque où seroit évacuée la Prusse, pas plus que l'époque de
+l'évacuation de la Moldavie et de la Valachie; que mon premier but étoit
+de marcher avec la Russie; qu'il ne falloit pas paraître frappé par la
+peur de la France ni se méfier de ses intentions.
+
+Paris, le 17 février.
+
+M. le général Caulaincourt, je reçois votre lettre du 29 janvier. M. de
+Champagny m'a mis sous les yeux vos dépêches. Vous trouverez ci-jointe
+une lettre interceptée de M. de Dreyer qui vous fera connoître le
+mauvais esprit de Tolstoï. Quand je reçus vos lettres, j'écrivis comme
+je vous l'ai mandé à Bernadotte de faire passer 12,000 hommes en Scanie,
+et voilà Tolstoï qui est venu à la traverse et a donné des inquiétudes à
+Dreyer. Vous remarquerez que la lettre de Dreyer est du 12, ce qui
+prouve que sa conversation avec Tolstoï est du 12, et cependant, la
+conversation que j'ai eue avec Tolstoï à Saint-Germain est du 5,
+conversation à la suite de laquelle il a écrit et qui paraissoit avoir
+dissipé ses craintes. Vous ne ferez usage de la lettre de Dreyer
+qu'autant que vous le jugerez convenable; Tolstoï est peu disposé pour
+Romanzoff. Si on ne le rappelle pas, ce qui est important, c'est que
+l'Empereur lui écrive ou lui fasse écrire. Je suppose que je ne tarderai
+pas à recevoir de vous une nouvelle lettre, mon courrier devant arriver
+peu de jours après le départ du vôtre. Je désire fort savoir ce que l'on
+pense de la réponse du _Moniteur_ à la déclaration angloise. On ne doit
+avoir aucune inquiétude sur l'escadre russe; mais il est convenable
+qu'on lui fasse connoître si elle est en guerre ou en paix. Mon escadre
+de Toulon, forte de 9 vaisseaux, est partie le 10 février pour aller
+ravitailler Corfou et lui porter des munitions et autres objets qui y
+sont nécessaires, et de là balayer la Méditerranée. Mes escadres de
+Brest et de Lorient sont également parties pour donner chasse aux
+Anglais et se réunir sur un point donné à mon escadre de Toulon. Mais
+les deux vaisseaux russes qui sont à l'isle d'Elbe ne veulent pas venir
+à Toulon. S'ils avoient reçu des ordres, cela auroit été utile pour la
+cause commune, et ils en auroient retiré l'avantage de se former à la
+mer. J'aurois également fait prendre l'escadre qui est à Trieste pour la
+réunir dans un de mes ports, si elle avoit reçu des ordres, mais aucune
+ne reçoit d'ordres positifs, et l'ambassadeur qui est ici ne leur donne
+pas l'impulsion convenable. J'ignore à quoi cela tient; je dis seulement
+le fait. J'ai écrit deux lettres à l'Empereur depuis votre dépêche du 29
+janvier. Je n'ai pas encore reçu la sienne que vous m'annoncez, et que
+sans doute M. de Tolstoï me remettra demain. Quant aux affaires avec
+l'Espagne, je ne vous en dis rien, mais vous devez sentir qu'il est
+nécessaire que je remue cette puissance qui n'est d'aucune utilité pour
+l'intérêt général. Mes troupes sont entrées à Rome; il est inutile d'en
+parler, mais si l'on vous en parle, dites que le Pape étant le chef de
+la religion de mon pays, il est convenable que je m'assure de la
+direction du spirituel; ce n'est pas là un agrandissement de terrain;
+c'est de la prudence.
+
+_P. S.--Le 18 février._--Je viens de voir M. de Tolstoï, qui m'a remis
+une lettre de l'Empereur. J'ai beaucoup causé avec lui. Je pense que si
+on lui montre de la confiance et qu'on le dirige bien de
+Saint-Pétersbourg, il y a autant d'avantage à l'avoir pour ambassadeur
+ici qu'un autre. Mes lettres précédentes vous l'auront assez peint;
+mais, pour achever de le peindre en deux mots, c'est un général de
+division qui ne sent pas l'indiscrétion de ce qu'il dit, qui est un peu
+en opposition avec l'esprit de la Cour, mais qui du reste est assez
+attaché à l'Empereur.--Le prince de Ponte-Corvo m'écrit du 11 qu'il doit
+avoir une entrevue avec le Prince Royal à Kiel, et qu'immédiatement il
+se met en marche. Vous sentez que je ne puis pas passer par l'isle de
+Rügen, parce que je n'ai point de vaisseaux là pour protéger mon
+passage; mais j'écris aujourd'hui pour que des troupes y soyent
+embarquées pour menacer aussi de ce côté le roi de Suède.--Il n'est
+point question de négociations avec l'Angleterre, mais tous les bruits
+qui reviennent de ce pays sont qu'on veut la paix générale et qu'on sent
+la folie de la lutte actuelle. Dites bien au reste à l'Empereur qu'il ne
+sera écouté ni fait aucun pourparler sans m'être entendu avec lui. Je
+pense qu'il aura dans tous les cas la Finlande, ce qui sera toujours
+avantageux pour lui, puisque les belles de Saint-Pétersbourg
+n'entendront pas le canon.
+
+Paris, le 6 mars 1808.
+
+M. le général Caulaincourt, le Sr de Champagny vous a expédié
+dernièrement un courrier, par lequel je ne vous ai pas écrit parce que
+je n'avois rien à vous dire. Je reçois vos lettres du 26 février.
+J'attendrai la réponse de l'Empereur et votre courrier pour vous écrire.
+Le prince de Ponte-Corvo est entré dans le Holstein le 3 mars. Je le
+suppose arrivé sur les bords de la Baltique. Il a avec lui plus de
+20,000 hommes; ce qui, avec les 10,000 hommes que pourront lui fournir
+les Danois, lui formera un corps de 30,000 hommes. Si le temps est
+favorable, il sera bientôt en Suède, et la diversion que désire
+l'Empereur sera bientôt faite.--La reine Caroline a eu l'insolence de
+déclarer la guerre à la Russie; elle s'est emparée d'une frégate russe
+qui étoit dans le port de Palerme et y a arboré le pavillon sicilien. Le
+ministre et le consul de Russie, avec une suite d'une soixantaine de
+personnes, ont débarqué à Civita-Vecchia et sont maintenant à Rome.--Le
+duc de Mondragon est parti.--Je suppose que ma dernière lettre aura fait
+évanouir toutes les inquiétudes sur les levées de chevaux, sur la
+conscription. S'il restoit encore quelques nuages, vous pourrez ajouter
+que toute ma garde est rentrée; que trente régiments ont été rappelés en
+France; que plusieurs milliers d'hommes réformés comme invalides ou
+écloppés ont quitté l'armée et n'ont pas été remplacés; que tous les
+auxiliaires, formant une centaine de mille hommes, sont rentrés chez
+eux; qu'un gros corps, sous les ordres du prince de Ponte-Corvo, marche
+en Suède, et qu'en réalité la Grande Armée est diminuée de plus de la
+moitié de ce qu'elle étoit.--On ne vous parlera pas sans doute des
+affaires d'Espagne; mais si on vous en parloit, vous pourriez dire que
+l'anarchie qui règne dans cette Cour et dans le gouvernement exige que
+je me mêle de ses affaires; que le bruit public depuis trois mois est
+que j'y vais; mais que cela ne doit pas empêcher notre entrevue. Vous
+savez qu'en deux ou trois jours de marche, je fais deux cents lieues en
+France. Cela ne doit donc en rien retarder les affaires.--Le Sr de
+Champagny vous envoye une note qui a été remise à Sébastiani, que vous
+pourrez montrer au ministère. J'ai demandé à la Porte ce qu'elle feroit,
+si on ne lui rendoit pas la Valachie et la Moldavie, et quel moyen elle
+avoit d'en contraindre l'évacuation. Elle a répondu qu'elle feroit la
+guerre et a fait une énumération immense de moyens.--N'oubliez pas que
+le ministre de Prusse est toujours à Londres; et, quoiqu'on dise qu'il a
+ordre de revenir, il ne revient jamais. Rien n'égale la bêtise et la
+mauvaise foi de la Cour de Memel.--M. d'Alopéus veut me persuader que
+les Anglais désirent la paix. Le Sr de Champagny vous envoye copie de la
+lettre qu'il veut écrire. Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+À Saint-Cloud, le 31 mars 1808.
+
+M. le général Caulaincourt, Saint-Aignan est arrivé à deux heures après
+midi; il en est six. Les affaires d'Espagne demandoient depuis longtemps
+ma présence. Je me suis refusé à ce voyage dans la crainte que
+l'autorisation que je vous avois donnée d'arrêter le rendez-vous n'eût
+fait partir l'Empereur. Ce que je vois d'abord dans les nombreuses
+dépêches que vous m'envoyez, c'est que l'entrevue est ajournée. Cela
+étant, je pars après dîner pour Bordeaux pour être au centre des
+affaires. Voici votre direction pour les affaires d'Espagne. Le
+_Moniteur_ ci-joint vous fera connoître les actes publics rendus à
+Madrid. Mais un courrier que j'ai reçu ce matin change l'état des
+choses. Le roi Charles a protesté et a déclaré qu'il a été forcé par son
+fils à signer son abdication; on a menacé de tuer la Reine dans la nuit
+s'il ne signoit pas. Mon armée est entrée le 23 à Madrid, où elle a été
+parfaitement reçue. Mes troupes sont casernées dans la ville et campées
+sur les hauteurs. Je n'ai pas reconnu le prince des Asturies, et
+peut-être ne le reconnaîtrai-je pas, mais je n'en suis pas encore
+certain. L'infortuné roi se jette dans mes bras et dit qu'on veut le
+tuer. On a excité une émeute pour faire massacrer le prince de la Paix.
+Heureusement mes troupes sont arrivées à tems pour le sauver; ce prince
+vit encore. Le grand-duc de Berg a fait son entrée dans Madrid quatre
+heures après les troupes. Le cérémonial l'a empêché de voir le nouveau
+roi, ne sachant pas si je le reconnoîtrois. Les lettres du roi Charles
+font pleurer. Ceci est pour vous seul; gardez-en le secret. Vous pourrez
+en dire un mot à l'Empereur et à l'ambassadeur d'Espagne qui est un
+homme du prince de la Paix et qui parlera comme vous. Vous direz à
+l'Empereur que j'avois retardé mon voyage en Espagne pour ne point
+manquer de me trouver au rendez-vous, mais je suis parti deux heures
+après la réception de vos lettres. Je répondrai dans peu de jours à
+toutes vos dépêches. En communiquant le _Moniteur_ à l'Empereur, vous
+lui direz que je ne suis pour rien dans les affaires d'Espagne; que mes
+troupes étoient à 40 lieues de Madrid lorsque ces événements ont eu
+lieu; que le prince de la Paix étoit généralement haï, mais que le roi
+Charles est aimé. Vous lui direz aussi que le Roi a été forcé et que
+vous ne seriez pas étonné que je me décidasse à le remettre sur son
+trône. Les mauvais esprits de Pétersbourg diront que j'ai dirigé tout
+cela. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
+
+À Bayonne, le 18 avril 1808.
+
+M. le général Caulaincourt, je reçois à Bayonne votre lettre du 24
+mars. Vous avez dû en recevoir une de moi. Immédiatement après avoir
+reçu votre courrier à Paris, je suis parti. S'il m'eût apporté l'avis
+que le rendez-vous étoit arrêté, je m'y serois rendu incontinent. Je
+vois avec plaisir les succès de l'empereur de Russie en Suède. J'espère
+ne pas être retenu longtemps ici. L'infant Don Carlos s'y trouve.
+J'attends le vieux roi Charles, qui désire vivement me parler, et le
+prince des Asturies, qui est le nouveau roi. Les affaires s'embrouillent
+beaucoup en Espagne. Vous direz à l'Empereur que le roi Charles proteste
+contre son abdication et qu'il s'en rapporte entièrement à mon amitié.
+Cela ne laisse pas de beaucoup m'embarrasser. Dites cela à l'Empereur
+seulement. J'espère cependant être bientôt libre de tout cela. Vous
+recevrez bientôt un mémoire sur les affaires de Constantinople. Vous
+devrez en attendant ne pas dissimuler à M. de Romanzoff qu'il y a des
+choses scabreuses, et que si c'étoit là l'ultimatum de la Russie, il
+seroit difficile à arranger; mais que je ne le suppose pas; que c'est
+parce que j'avois prévu ces difficultés que j'avois demandé l'entrevue,
+et non pas pour une vaine formalité; _qu'il faut certainement trente
+courriers pour finir cette affaire; que trente courriers à deux mois
+chacun consumeront trois ans; que nous aurions terminé en trente
+conférences, qui à deux par jour auroient employé quinze jours_. Le
+maréchal Soult a réuni tous les bâtimens de l'île de Rügen. Le prince de
+Ponte-Corvo est en Fionie: il a avec lui 15,000 Français, 15,000
+Espagnols et 15,000 Danois. Il seroit passé, si le Danemark n'avait pas
+tergiversé si longtemps pour le recevoir: aujourd'hui il trouve qu'il ne
+va pas assez vite; des miracles ne peuvent pas se faire. Aujourd'hui la
+belle saison s'opposera peut-être à tout passage. Mais on fera
+l'impossible, et la diversion aura toujours son effet. Je viens de
+recevoir le manifeste du roi de Suède. Tout y est faux. Je ne sais pas
+si le général Grandjean, que je ne connois pas, et d'autres officiers
+ont, en buvant, fait de la politique. On n'attache d'ailleurs aucune
+importance au bavardage des militaires et devant des individus non
+accrédités. Mais je ne puis croire que cela soit vrai. Nous sommes trop
+amis du Danemark pour penser à lui ôter la Norvège. Pour ce qui regarde
+le sieur Bourrienne, cela est de toute fausseté; il répondra à cette
+inculpation. Si cela étoit vrai, comme il est dans la carrière
+diplomatique, il seroit sévèrement puni. Mais comment auroit-il fait ce
+qu'on lui impute, puisqu'il ne voyoit pas le ministre de Suède à
+Hambourg? On n'a pas d'idée d'un manifeste aussi fou. Répétez bien à M.
+de Romanzoff que la question de la Turquie est une affaire de chicane;
+qu'on veut une entrevue pure et simple et sans condition. Vous ne
+manquerez pas d'insister sur ce que ce n'étoit point une vaine
+formalité, mais un moyen expéditif d'arranger tout. Je trouve que vous
+ne parlez pas assez haut et que vous n'avez pas assez défendu mes
+intérêts. En attendant, voilà la Russie maîtresse d'une belle province,
+qui est du plus grand résultat pour ses affaires et dont je ne suis
+d'aucune manière jaloux.
+
+Je n'ai pas le tems de vous en écrire davantage. Je suis fort occupé ici
+de choses qui me donnent beaucoup d'embarras. Daru vous expédiera cette
+lettre par une estafette. Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+Bayonne, le 26 avril 1808.
+
+M. le général Caulaincourt, vous trouverez ci-joint une lettre de M. de
+Dreyer qui vous fera voir que M. de Tolstoï est toujours inconséquent.
+Mais cela n'est que pour votre gouverne. Les journaux de France sont
+pleins de bêtises. Il est faux que le prince de la Paix ait laissé tant
+d'argent: on n'a pas trouvé un sol. J'attends ce soir ici ce malheureux
+homme, qui a été arraché des mains des Espagnols par mes troupes. Il
+étoit enfermé dans un cachot entre la vie et la mort, entendant à tout
+instant les cris de la populace qui vouloit le lanterner. Quand il m'a
+été remis, il avoit une barbe de sept jours et n'avoit point changé de
+chemise depuis plus d'un mois. J'ai ici le prince des Asturies que je
+traite bien, mais que je ne reconnois pas. J'attends dans trois jours le
+roi Charles et la Reine. Les Grands d'Espagne arrivent ici à chaque
+instant. Tout est paisible en Espagne. Toutes les forteresses sont dans
+nos mains. Le seul point de Madrid où se trouve le grand-duc de Berg est
+occupé par 60,000 hommes. Le père proteste contre le fils, le fils
+contre le père. Différentes factions existent en Espagne. Je pense que
+le dénoûment n'est pas éloigné.--Si l'on vous parle de l'expédition de
+Scanie, voici l'état de la question: Je ne pouvois entreprendre cette
+expédition à moins de 40,000 hommes. Le prince de Porte-Corvo avoit
+15,000 Français et 15,000 Espagnols. Il falloit donc que les Danois
+fournissent 10,000 hommes. Mais je tenois et je devois tenir à ce que
+ces 40,000 hommes débarquassent à la fois; qu'une partie eût débarqué et
+que l'autre fût restée sur l'autre bord, l'expédition étoit manquée et
+les troupes sacrifiées. Vous sentez que je ne pouvois permettre qu'on
+fît une telle faute. Le prince de Ponte-Corvo s'est rendu à Copenhague;
+il y a vu que les moyens de débarquement n'existoient que pour 15,000
+hommes à la fois: il auroit donc fallu faire trois voyages. Le passage
+devoit donc être ajourné. Il avoit ordre de passer là 40,000 hommes à la
+fois; voilà la question. Aujourd'hui le roi de Danemark peut concentrer
+ses troupes en Seelande: il a 25,000 hommes. J'ai ordonné au prince de
+Ponte-Corvo de faire passer 6,000 hommes. Le Danemark n'a donc rien à
+craindre. S'il manifeste de la peur, cette peur est sans fondement, à
+moins que ces hommes ne soyent de carton.
+
+Les Albanais viennent d'assassiner un adjudant commandant et quatre
+officiers italiens sans prétexte ni raison. Une grande fermentation
+règne à Constantinople. Tout se prépare donc pour conduire à bonne fin
+l'entrevue, que je compte pouvoir avoir lieu en juin. Pour cela, il faut
+que la Russie montre moins d'ambition. Je n'ai point de nouvelles de
+l'Autriche; je vois qu'elle arme et désarme; j'ignore ce qu'elle fait.
+Vous allez recevoir bientôt un courrier de M. de Champagny avec les
+premières notes sur les affaires de Turquie. Je le répète, il est
+fâcheux que l'entrevue n'ait pas eu lieu: au lieu d'être ici, je serois
+à Erfurt. Je crois qu'il faudra trop de tems pour se mettre d'accord
+avec des courriers. Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+_P. S._--Je reçois au moment votre lettre du 5 avril. Je trouve que vous
+vous donnez trop de mouvement pour l'expédition de Suède. Je vois avec
+plaisir tout ce que fait l'Empereur, mais il est inutile que vous
+pressiez tant. Vous avez eu des instructions pour la Finlande, vous n'en
+avez pas eu pour le reste.
+
+Je sais qu'on s'est plaint à Saint-Pétersbourg que je ne faisois pas de
+présens aux officiers qui venoient en dépêches: la raison est que je
+n'en ai vu aucun. Or l'usage ici est que je ne fais de présens qu'aux
+officiers qui me remettent des lettres de l'Empereur. S'ils remettent
+leurs lettres à l'ambassade, je ne les connois point. Il est de style
+aussi que, pour que l'officier soit traité avec considération, il faut
+que son nom soit cité dans la lettre du souverain. Si la lettre portoit,
+par exemple: «Je vous envoye un de mes officiers», sans le nommer, cet
+officier, n'étant pas connu, ne seroit pas traité avec autant de
+distinction. Cependant, on a assez de considération pour l'Empereur pour
+que ses officiers soient très bien reçus ici. Mais lorsqu'ils portent
+leurs dépêches à l'ambassade, alors ils ne sont pas reconnus. Je vous
+donne ce détail pour votre gouverne.
+
+ La lettre suivante ne porte pas de date; elle a été écrite à
+ l'extrême fin d'avril ou au commencement de mai.
+
+M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 12 avril. Faites mon
+compliment à l'Empereur sur la prise de Svéaborg.--Vous avez reçu des
+explications sur les affaires de Copenhague. Le fait est qu'il faut
+pouvoir passer, et passer avec au moins 30,000 hommes à la fois, car il
+n'est pas certain que le second convoi passe, et si le premier convoi se
+trouvoit séparé, il seroit exposé à recevoir des échecs. Le prince de
+Ponte-Corvo avoit marché à marches forcées, espérant que les Belts
+gèleroient. Il s'est rendu de sa personne à Copenhague pour s'assurer
+des moyens de passage, et, voyant qu'il n'y avoit de moyens que pour
+passer 15,000 hommes à la fois, il suspendit sa marche. Mais le
+mouvement continue, et plusieurs milliers d'hommes sont passés en
+Seelande. Mais enfin ces opérations ne peuvent se faire qu'avec
+prudence.--Voilà la Finlande russe.--Les affaires de Turquie demandent
+de grandes discussions. Il est fâcheux que l'Empereur ait ajourné
+l'entrevue: au lieu de venir en Espagne, j'aurois été à Erfurt. J'espère
+sous dix ou douze jours avoir terminé mes opérations ici.--J'ai ici le
+roi Charles et la Reine, le prince des Asturies, l'infant don Carlos,
+enfin toute la famille d'Espagne. Ils sont très animés les uns contre
+les autres. La division entre eux est poussée au dernier point. Tout
+cela pourroit bien se terminer par un changement de dynastie.
+
+--Pour votre gouverne, je vous dirai que depuis l'arrivée de M.
+d'Alopéus, je n'ai pas entendu parler de l'Angleterre, et au moindre mot
+que j'en aurois, la Russie en seroit instruite; on doit compter
+là-dessus.--Je n'ai pas non plus entendu parler de l'Autriche, et je ne
+connois rien aux armemens qu'elle fait. On me rend compte de tous côtés
+qu'une grande quantité de canons, de vivres, de troupes se rend en
+Hongrie. Il faut que la Russie sache bien cela, et que, même vis-à-vis
+de moi, les Autrichiens nient ces armemens, ou du moins disent qu'ils ne
+sont pas considérables. Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+Bayonne, le 8 mai 1808.
+
+M. de Caulaîncourt, j'ai lu un ouvrage sur la tactique française que
+vous m'avez envoyé; je l'ai trouvé plein de faussetés et de platitudes.
+Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
+
+Bayonne, le 31 mai 1808.
+
+M. de Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres du 28 avril et des 4 et 7 mai.
+Le ministre des Relations extérieures a dû vous écrire. Je n'approuve
+point ce que vous avez mis dans votre mémoire à l'Empereur. Un
+ambassadeur de France ne doit jamais écrire que les Russes doivent aller
+à Stockholm.--Les affaires ici sont entièrement finies. Vous trouverez
+ci-joint ma proclamation aux Espagnols. Les Espagnes sont tranquilles et
+même dévouées. Les Anglais se sont présentés devant Cadix avec une forte
+expédition, attirés par la curée des affaires d'Espagne et par l'espoir
+de s'emparer de la Caraque. Mais on ne les a pas écoutés. Ils ont
+renvoyé un parlementaire sur un vaisseau de 80; on leur a tiré des
+boulets rouges, et on leur a cassé un mât.--Il me semble que vous ne
+dites pas suffisamment ma raison. Je voulois l'entrevue pour tâcher
+d'arranger nos affaires avec la Russie. En Russie on ne l'a pas voulu,
+puisqu'on ne l'a voulu que conditionnellement, et dans le cas où
+j'adopterois tout ce que propose M. de Romanzoff. C'étoit justement pour
+traiter ces affaires que je désirois l'entrevue. Il y a un cercle
+vicieux que vous n'avez pas assez senti ni fait sentir. Aujourd'hui, je
+suis dans les mêmes dispositions, je désire l'entrevue. Depuis le 20
+juin, je suis disponible, mais je veux l'entrevue sans condition. Bien
+mieux, il faut que l'on convienne avant que je n'adopte pas les bases
+proposées par M. de Romanzoff, qui me sont trop défavorables. J'ai dit à
+l'Empereur Alexandre: Conciliez les intérêts des deux empires. Or ce
+n'est pas concilier les intérêts des deux empires que de sacrifier les
+intérêts de l'un à ceux de l'autre, et compromettre même son
+indépendance. D'ailleurs, nous nous rencontrerions dès lors
+nécessairement, car la Russie ayant les débouchés des Dardanelles,
+seroit aux portes de Toulon, de Naples, de Corfou. Il faut donc que vous
+laissiez pénétrer que la Russie vouloit beaucoup trop, et qu'il étoit
+impossible que la France voulût consentir à ces arrangements; que c'est
+une question d'une solution très difficile, et que c'est pour cela que
+je voulois essayer de s'arranger dans une conférence. Le fond de la
+grande question est toujours là: Qui aura Constantinople? Sur ce, je
+prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
+
+Bayonne, le 15 juin, à midi.
+
+M. de Caulaincourt, Talleyrand est resté malade à Berlin[667]. Une
+estafette m'apporte vos lettres des 22 et 25 mars. Vous trouverez
+ci-joint pour votre gouverne des pièces qui vous feront connaître ce qui
+s'est passé relativement aux affaires d'Espagne. La Junte s'assemble ici
+demain; elle est assez nombreuse. Le roi d'Espagne est déjà reconnu et
+proclamé dans toute l'Espagne et va se mettre en route pour Madrid. Je
+ne garde pas un village pour moi. La Constitution d'Espagne est très
+libérale; les Cortès y sont maintenues dans tous leurs droits.--Les
+Anglais agitent les Espagnes, quelques villes ont levé l'étendard de la
+rébellion; mais cela est très peu de chose, et lorsque vous lirez ceci,
+tout sera probablement calmé. Quelques colonnes mobiles ont déjà donné
+cinq ou six leçons.--Je consens à l'entrevue. Je vous laisse le maître
+d'en désigner l'époque. Vous ne recevrez pas cette lettre avant le 1er
+juillet. L'Empereur ne sera pas fixé avant le 15. Vous devez me
+prévenir de manière qu'il y ait 16 ou 18 jours pour le temps que mettra
+votre lettre à arriver, 10 jours pour me rendre au lieu du rendez-vous
+et 5 ou 6 jours pour faire les préparatifs. Il faut donc que l'Empereur
+ne soit rendu au lieu de l'entrevue que le 35e jour après le départ de
+votre lettre de Saint-Pétersbourg. Ce ne peut donc pas être avant le
+mois de septembre, et, à vous dire vrai, je préfère cette saison à toute
+autre; d'abord parce qu'il fera moins chaud, et ensuite parce que mes
+affaires seront finies ici, et que j'aurai pu passer quelques jours à
+Paris.--Plusieurs régimens sont passés en Seelande. L'escadre de
+Flessingue se met en rade. On donne aux Anglais toutes les inquiétudes
+possibles. Deux vaisseaux russes sont à Toulon, où on va les mettre en
+état.--Vous ne manquerez pas d'observer que la France ne gagne rien au
+changement de dynastie en Espagne, que plus de sûreté en cas de guerre
+générale, et que cet État sera plus indépendant sous le gouvernement
+d'un de mes frères que sous celui d'un Bourbon; qu'il étoit d'ailleurs
+tellement mal gouverné, tellement livré aux intrigues et qu'il régnoit
+parmi le peuple une fermentation sans but déterminé telle qu'une réforme
+étoit devenue indispensable.--Je crois que l'Empereur a raison, en
+laissant passer la première nouveauté des escadres anglaises, mais il
+n'a rien à craindre d'elles, comme je l'ai dit à l'officier russe qui
+est parti dernièrement. Le seul point sur lequel on pouvoit avoir de
+l'inquiétude étoient les isles, si l'on n'avoit pas eu le temps de les
+fortifier.--Faites-moi connoître ce que c'est que ce petit Montmorency.
+A-t-il justifié ce qu'on peut attendre de son âge? Dites à l'ambassadeur
+d'Espagne qu'il doit se bien comporter, que le nouveau roi le confirmera
+et lui enverra ses pouvoirs; qu'il doit parler dans le bon sens et qu'il
+doit toujours, pour cheval de bataille, s'appuyer de la Constitution qui
+réorganise son pays et va le porter à un degré de prospérité qu'il ne
+devoit jamais attendre du gouvernement des Bourbons.
+
+[Note 667: Il ne s'agit pas ici du prince de Bénévent, mais d'un de
+ses parents, employé à porter des dépêches diplomatiques.]
+
+_P. S._--Vous trouverez ci-joint un petit bulletin en espagnol dont vous
+prendrez connoissance et que vous remettrez à l'ambassadeur
+d'Espagne.--C'est le conseil de Castille qui a demandé le roi d'Espagne
+comme vous le savez, par son adresse et celle de la ville de Madrid, et
+qui ont précédé de près d'un mois sa nomination; au reste, tout cela est
+pour votre gouverne. Moins on vous en parlera, moins il faut en parler.
+
+Bayonne, le 16 juin 1808.
+
+M. de Caulaincourt, plusieurs acteurs de l'Opéra se sont sauvés de Paris
+pour se réfugier en Russie. Mon intention est que vous ignoriez cette
+mauvaise conduite. Ce n'est pas de danseurs et d'actrices que nous
+manquerons à Paris. Sur ce, je prie Dieu, etc.[668].
+
+Paris, le 28 juin 1808.
+
+M. de Caulaincourt, je n'ai reçu qu'hier votre lettre du 4. Il paraît
+que votre courrier est tombé malade à Koenigsberg. Vous aurez reçu ma
+lettre du 15. Vous trouverez ci-joint de nouvelles pièces relatives aux
+affaires d'Espagne; vous les aurez lues, au reste, dans le _Moniteur_.
+Plusieurs provinces ont levé l'étendard de la révolte; on les soumet.
+Cette expédition aura pour la Russie le résultat qu'une partie de
+l'expédition anglaise destinée pour la Baltique va en Amérique et que
+l'autre partie va à Cadix. J'ai vu avec peine que les Russes avoient
+essuyé quelques échecs dans le nord de la Finlande. Plusieurs régimens
+sont arrivés à Copenhague. L'expédition a été manquée pour le moment,
+mais tout peut facilement se faire au mois de novembre prochain. Il n'y
+a que quatre mois d'ici à cette époque; il n'y a donc pas de temps à
+perdre. Il faut que la Russie engage le Danemark à me demander de faire
+passer 40,000 hommes en Norvège, et que les Russes soyent prêts à passer
+le détroit de Finlande quand il sera gelé. On se rencontreroit en Suède,
+et dès lors les Anglais seroient obligés de s'en aller et déshonorés, et
+la Suède seroit prise. Dites à l'Empereur que dans quinze jours je serai
+à Paris. Vous sentez qu'avant de lui parler des affaires d'Espagne, je
+désire savoir comment elles prendront à Saint-Pétersbourg. Vous avez dû
+recevoir du Sr de Champagny des instructions sur le langage que vous
+avez à tenir. L'Espagne ne me vaudra pas plus qu'elle ne me valoit. Le
+roi d'Espagne part après-demain pour Madrid. Je vous envoye un article
+d'un journal de Vienne qui me paroît une extravagance: montrez-le à
+Saint-Pétersbourg et faites-moi connoître ce qu'on en pense. Sur ce, je
+prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
+
+Bayonne, le 9 juillet 1808.
+
+M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la nouvelle Constitution
+d'Espagne et le bulletin de la dernière séance de la Junte avec le
+serment qui a été prêté. Le Roi part demain à 5 heures du matin pour
+Madrid. Voici les ministres que le Roi a nommés: aux Relations
+extérieures, _Cevallos_, le même qui l'étoit déjà; secrétaire d'État,
+_Urquijo_, qui a été premier ministre il y a six ans; à l'Intérieur,
+_Jovellanos_, ancien ministre de Grâce et de Justice qui avoit été
+exilé à Minorque; à la Marine, _Mazzaredo_; à la Guerre, _O'farill_; au
+ministère des Indes, _Azanza_; aux Finances, _Cabarrus_. Je reçois votre
+lettre du 17. Je suis fâché que cet article de l'Angleterre ait fait un
+mauvais effet sur l'Empereur. Je réitère l'ordre au Ministère de la
+Police de veiller à ce qu'il ne soit imprimé rien de contraire à notre
+alliance avec la Russie.--Je vous ai écrit relativement aux acteurs et
+actrices français qui sont à Saint-Pétersbourg. On peut les garder et
+s'en amuser aussi longtemps que l'on voudra. Cependant l'Empereur a eu
+raison de trouver mauvais que ses agens débauchassent nos acteurs. C'est
+M. de Benckendorf qui a favorisé la fuite de ces gens-là. Si la
+circonstance se présentoit d'en parler, dites que, pour ma part, je suis
+charmé que tout ce que nous avons à Paris puisse amuser l'Empereur. Vous
+trouverez ci-joint deux lettres pour l'Empereur, dont l'une relative à
+la mort de la grande-duchesse est d'une date ancienne. Je ne sais
+comment on a oublié de vous l'envoyer. Vous devez partir du principe que
+je ne sais pas ce que veut l'Autriche; qu'elle arme beaucoup; qu'elle
+excite beaucoup les services; qu'elle fait des places en Hongrie;
+qu'elle démolit, dit-on, les murs de Cracovie, et qu'elle retire ses
+troupes de Galicie. Lorsqu'on leur demande des explications sur les
+armemens, ils répondent qu'ils n'arment point. Cependant cela est trop
+évident. Jusqu'ici j'ai regardé cela en pitié. Je compte même ne rien
+dire. Cependant, si cela ennuyoit l'Empereur, nous pourrions de concert
+leur faire dire par Andreossi et par le prince Kourakine de désarmer et
+de laisser le monde tranquille. Je n'ai aucune discussion avec eux; nous
+sommes sur le pied le plus aimable: et, dans le fait, ces armemens ne
+sont nuisibles qu'à eux, parce qu'ils désorganisent leurs finances.
+
+[Note 668: Cette courte lettre est la seule de toute la série qui
+figure en manuscrit aux Archives nationales; elle a été publiée sous le
+n° 14,107 de la _Correspondance_.]
+
+_P. S._--Le Roi est parti ce matin. Je l'ai reconduit jusqu'à la
+frontière. Toute la Junte dans près de cent voitures l'accompagnoit;
+mais c'étoient des voitures équipées un peu à la hâte.
+
+Les Anglais ont des expéditions nombreuses devant Cadix et le Ferrol,
+afin de fomenter les insurrections. Je suis certain que la seconde
+expédition, qui étoit destinée pour la Suède, a été employée à Cadix et
+sur les autres points. Ainsi cela a fait diversion aux affaires de
+Russie.
+
+Bayonne, 21 juillet 1808.
+
+M. de Caulaincourt, vous devez remercier l'Empereur de ce qu'il m'a fait
+dire relativement au roi d'Espagne. Il n'a pas affaire à un ingrat, et
+comme il n'a pas attendu que je le lui demande pour faire une chose qui
+m'est si agréable, vous pouvez lui dire que je viens de donner des
+ordres pour en finir avec la Prusse. Aussi bien la saison s'avance, et
+mes troupes ne pourraient évacuer l'hyver. Je voulois attendre l'issue
+de ma conférence avec l'Empereur; mais puisque cela tarde et que l'hyver
+approche, vous direz que les affaires avec la Prusse étant à peu près
+d'accord, au reçu de cette lettre le traité avec cette puissance sera
+probablement signé. Les affaires d'Espagne vont bien. Le maréchal
+Bessières a remporté le 14 une victoire signalée qui a soumis le royaume
+de Léon et les provinces du Nord. En racontant cela à l'Empereur, vous
+lui direz que les Anglais mettent partout le feu en Espagne, qu'ils y
+répandent de l'argent et s'entendent avec les moines, et qu'il y a
+vraiment du trouble. Je pars cette nuit pour aller faire un tour dans
+mes provinces du Midi, et de là me rendre à Paris où je serai avant le
+15 août. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
+
+De Rochefort, le 5 août.
+
+Ayant toujours été en route [_lacune dans le texte_], je m'empresse de
+la faire partir, avec les changemens survenus depuis ce tems. J'ai reçu
+hier un courrier qui m'a annoncé l'horrible catastrophe arrivée au
+général Dupont. Ce général, au fond de l'Andalousie, s'est laissé couper
+la retraite, s'est laissé envelopper, isoler de deux de ses divisions,
+et après une affaire mal concertée et mal donnée, il s'est rendu par
+capitulation. Huit ou neuf mille Français ont été obligés de mettre bas
+les armes, ainsi que deux ou trois régimens suisses qui étoient au
+service d'Espagne et qui avoient pris parti pour nous. C'est un des
+actes les plus extraordinaires d'ineptie et de bêtise. Dans la position
+actuelle des choses, cet événement est d'un effet immense en Espagne.
+Les esprits s'échauffent. Mon armée va être obligée d'évacuer Madrid
+pour se concentrer. Au même moment, 40,000 Anglais débarquent sur
+différents points. Je vous donne cette nouvelle pour votre gouverne. Je
+pense que vous devrez attendre l'arrivée d'un prochain courrier qui vous
+sera expédié, pour avoir le prétexte de la dire, en parlant des autres
+nouvelles, et disant que votre courrier étoit ancien. Après la tournure
+très grave que prennent les affaires d'Espagne, il est probable que cet
+hyver je laisserai 150,000 Français, indépendamment de 100,000 alliés,
+sur la rive gauche de l'Elbe. Je fais rentrer 80,000 hommes. C'est dans
+cette position que je passerai l'hyver. Dantzig sera gardé par les
+Saxons et les Polonais. Je laisserai la Pologne à ses propres troupes,
+pour ne pas menacer la Russie ni l'Autriche. Tout cela n'est aussi que
+pour votre gouverne. Tout porte à penser que les mouvemens de l'Autriche
+sont des mouvemens de peur. Je laisse des troupes suffisantes pour la
+contenir. Mais si elle se laissoit entraîner par l'Angleterre, elle se
+trouveroit loin de son jeu. Dans ces circonstances, je verrois avec
+plaisir que l'Empereur dît un mot et fit connoître son mécontentement
+des armemens de l'Autriche.--Voilà le roi de Suède entièrement abandonné
+des Anglais. Tenez-moi au fait de ce que tout cela doit devenir. La
+chose est obscure. Je suis fort content de l'esprit des Français dans
+les provinces. Demain, je traverse la Vendée.
+
+Rochefort, le 6 août 1808.
+
+M. le général Caulaincourt, je vous ai écrit hier. Je retarde mon départ
+de Rochefort de deux heures pour répondre à vos lettres des 16 et 17
+juillet de Saint-Pétersbourg que je reçois à l'instant. L'Autriche arme
+et devient insolente. Ces armemens et cette insolence ne sont que
+ridicules, dès qu'elle n'a rien de lié avec la Russie. Les Anglais
+débarquent beaucoup de monde sur les côtes d'Espagne. Cela peut avoir
+quelque inconvénient momentané pour moi, vu que cela excite
+merveilleusement les insurrections d'Espagne et de Portugal; mais j'ai
+au moins la consolation que ces événemens ont servi de diversion à
+l'Empereur et l'ont entièrement dégagé de ses ennemis. Je pars pour
+parcourir la Vendée. Je serai à Paris le 15 août. J'attendrai là ce que
+vous m'écrirez pour le rendez-vous.--Voilà un an que mon alliance avec
+l'Empereur dure; ainsi, elle doit donner de la confiance de part et
+d'autre. Je ne suis point éloigné de laisser la frontière de la Vistule
+occupée par les Polonais et les Saxons et d'en retirer mes troupes. Par
+ce moyen, il y aura entre une sentinelle russe et une sentinelle
+française toute la distance du pays entre l'Elbe et le Niémen. Si vous
+recevez les journaux anglais, vous y verrez que les 5/6mes des nouvelles
+qu'ils contiennent sont fausses et controuvées. Je vous ai instruit de
+ce qu'il y a de vrai. Des expéditions anglaises et des insurrections
+menacent Lisbonne. La meilleure intelligence règne entre l'amiral russe
+et le général Junot; je ne sais pas ce qui en arrivera. Je fais
+cependant avancer mes troupes en toute diligence. Une partie de l'année
+espagnole ayant pris parti pour les Anglais, les affaires ne laissent
+pas d'être assez sérieuses.--Vous ne manquerez pas de vous souvenir que
+l'armée du général Dupont étoit composée de recrues, et que cette
+affaire, quoique excessivement mal manoeuvrée, ne seroit pas arrivée à
+de vieilles troupes, qui auroient trouvé dans leur moral même de quoi
+suppléer aux fautes du général.
+
+À Saint-Cloud, le 20 août 1808.
+
+M. de Caulaincourt, je vous envoye un rapport du ministre de la Marine
+et un projet de décret qu'il me propose de prendre. Je ne veux pas le
+faire sans savoir si cela convient à l'Empereur. L'Empereur fait des
+dépenses inutiles en conservant ces vaisseaux qui ne sont bons à rien.
+Des transports armés en guerre ne peuvent servir. Ces vaisseaux sont
+pourris. Reste le vaisseau turc qu'on pourroit envoyer à Ancône, où il
+seroit désarmé. Moyennant cela, il y aura bon nombre de matelots
+disponibles. On fera de ces matelots ce que voudra l'Empereur: ou on les
+renverra en Russie, ou je les prendrai à ma solde et je mettrai les
+équipages des trois mauvais vaisseaux sur trois de mes vaisseaux de
+Flessingue ou ailleurs. Ils seront à ma solde et serviront comme alliés.
+Les officiers s'instruiront, les matelots s'exerceront, et cela sera
+utile à tout le monde. Mais il faut que ces équipages soyent tout à fait
+à mon service, car mon escadre souffriroit des dépendances attachées à
+une escadre combinée. Causez-en avec le ministre de la Marine. Peut-être
+seroit-il plus convenable que ce fût l'Empereur ou son ministre qui
+prissent cette décision? Vous y ferez mettre que le vaisseau turc se
+rendra dans le port d'Ancône où il sera désarmé. Sur ce, je prie Dieu
+qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
+
+Saint-Cloud, le 23 août 1808.
+
+M. le général Caulaincourt, je reçois votre lettre du 1er août. J'ai
+reçu hier les beaux présens de l'Empereur. J'ai fait commander de très
+beaux meubles pour les faire ressortir; ils sont vraiment beaux. M. le
+général Caulaincourt, Montesquiou vous porte deux bustes de l'Empereur
+faits à Sèvres sur le modèle de celui qu'il m'a envoyé. Je crois qu'il y
+en a déjà une cinquantaine de faits: ainsi vous pouvez en faire venir
+tant que vous voudrez. J'ai vu à Sèvres le beau service de porcelaine
+égyptienne qui pourra être envoyé à l'Empereur le 1er septembre.
+J'espère qu'il en sera content.
+
+L'ineptie et la lâcheté qu'ont montrées Dupont, Marescot et quelques
+autres est inconcevable; ils n'ont fait que des sottises et des bêtises.
+Cela a compromis mes affaires d'Espagne et m'oblige à lever des
+conscrits pour réparer mes pertes et me tenir toujours en mesure. Le 1er
+et le 6e corps et trois divisions de dragons sont partis de la grande
+armée pour Mayence. Je fais partir des bords du Rhin une quantité de
+forces à peu près égale à celle que je retire pour renforcer les trois
+corps des maréchaux Davoust, Soult et prince de Ponte-Corvo. Je laisse
+en Allemagne mes 60 escadrons de cuirassiers, trois divisions de dragons
+et une vingtaine de régiments de cavalerie légère. J'ai d'ailleurs mis
+sur pied toutes les troupes de la Confédération du Rhin, de sorte que je
+puis marcher contre l'Autriche avec 200,000 hommes. Cependant je
+désirerois fort que l'Empereur fît parler à l'Autriche, avec laquelle je
+n'ai du reste aucun sujet de discussion. J'ai conclu ma convention avec
+la Prusse, et si, comme je le crois, je n'ai rien à démêler avec
+l'Autriche, la Silésie et Berlin seront dans les mains de la Prusse
+avant l'hyver, ce qui sera un grand sujet de tranquillité pour
+l'Autriche et même pour la Russie. Il faut que le prince Kourakine ait
+carte blanche en Autriche, et qu'il soit autorisé à dire que la Russie
+joindra cent mille hommes à mes troupes, si les Autrichiens font le
+moindre mouvement intempestif. Faites-moi connoître quelles sont
+là-dessus les intentions de l'Empereur. Il est de son intérêt que je
+fasse finir promptement les affaires d'Espagne. Trente mille hommes de
+plus peuvent accélérer la prise de certain port et nuire beaucoup aux
+Anglais. Jusqu'à présent, je n'ai retiré de l'Allemagne qu'un nombre de
+troupes à peu près pareil à celui que j'y envoyé; mais étant assuré que
+la Russie fera cause commune avec moi si l'Autriche chicane, je pourrai
+en retirer un plus grand nombre, ce qui seroit très avantageux. La levée
+des troupes de la Confédération coûte beaucoup d'argent à ses princes.
+Parlez de cela à l'Empereur: s'il fait faire sa déclaration à la cour de
+Vienne, et s'il fait marcher 100,000 hommes si l'Autriche m'attaque, je
+renverrai les troupes des princes de la Confédération chez eux, ce qui
+sera un grand bienfait pour toute l'Allemagne. Il n'y a rien de nouveau
+sur le Portugal. Jusqu'à cette heure on n'en entend rien. Votre lettre
+est arrivée deux jours avant celles de Constantinople que Champagny vous
+envoye. Vous y verrez que le 28 juillet Sélim a été tué, Mustapha
+précipité du trône et un nouveau sultan mis à sa place. Ne croyez aucune
+mauvaise nouvelle. L'Espagne sera soumise après les chaleurs, qui font
+que ce pays est un désert sans eau et insupportable pour nos troupes.
+
+Saint-Cloud, le 26 août 1808.
+
+M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 9. Montesquiou est parti
+avant-hier; ainsi cette lettre pourra vous arriver avant lui. Voici ce
+qui s'est passé. Il y a deux jours que M. de Metternich reçut un
+courrier de Vienne qui annonçoit la résolution où étoit sa cour de me
+donner satisfaction sur tout, et de faire rentrer les choses dans leur
+ancien état pour le premier septembre. M. de Metternich avoit même
+l'ordre de me demander une audience et de me donner ces assurances de
+vive voix, ce qu'il a fait hier avant la Comédie. Je lui ai donné une
+audience d'une heure dans laquelle il m'a fait toute sorte de
+protestations de bons sentimens, et m'a annoncé que sa Cour
+reconnoîtroit le nouveau roi d'Espagne. Je suis donc fondé à penser
+qu'au 1er septembre, c'est-à-dire dans peu de jours, tout sera rentré
+dans l'ancien état. Je renverrai alors les troupes de la Confédération
+chez elles, et tout redeviendra pacifique en Allemagne. La convention
+avec les Prussiens n'est pas encore signée; j'espère qu'elle le sera
+demain ou après. Aussitôt que je verrai que l'Autriche tient ses
+promesses, je compte réunir 100,000 hommes au camp de Bayonne. Le 1er et
+le 6e corps de la grande armée arrivent à Mayence.--Les Anglais veulent
+attaquer le Portugal. Au 15 août il n'y avoit rien de nouveau à
+Lisbonne. Junot y étoit en bonne position, ainsi que l'escadre
+russe.--La division espagnole qui étoit dans le Nord s'est embarquée
+pour l'Espagne, grâce à l'extrême imprévoyance du prince de Ponte-Corvo,
+quoique je lui eusse répété plusieurs fois qu'il devoit placer ses
+troupes de manière à en être sûr; mais La Romana et d'autres généraux
+espagnols lui avoient tourné la tête. Vous pouvez parler de cette
+affaire; comme ne voulant pas désarmer ces troupes, dire que je préfère
+les vaincre en Espagne à désarmer des soldats qui étoient passés à mon
+service, mais que cette trahison m'a révolté et que les traîtres seront
+punis. Les affaires d'Espagne vont médiocrement. Le roi d'Espagne est à
+Burgos. L'armée occupe la ligne du Duero.--Saragosse a été prise; chaque
+maison a essuyé un siège, de sorte que cette ville est saccagée et
+perdue. Mes bonnes troupes arrivent de tous côtés, et aussitôt que la
+canicule sera passée, on fera une sévère justice des rebelles. Le parti
+du Roi est composé de tous les hommes sages, mais qui tremblent sous les
+poignards des moines et aux sollicitations des agens anglais.--Vous
+jugerez convenable de moins presser l'empereur Alexandre d'agir contre
+l'Autriche, puisque celle-ci ne paroît pas vouloir y donner lieu.--Vous
+recevrez par le prochain courrier les communications que je fais faire
+au Sénat des traités faits avec le roi d'Espagne, et des relations qui
+exposent au clair ce qui s'est passé et se passe en Espagne, pour
+détruire les faux bruits, quoique l'événement de Dupont ne soit que trop
+vrai. Lui et Marescot ont montré autant d'ineptie que de lâcheté et de
+pusillanimité. Je soupçonne que Villoutreys ne s'est pas comporté dans
+cette circonstance comme il convenoit à un officier de ma maison. Je ne
+le conserverai probablement pas près de moi.--L'ancien roi d'Espagne est
+toujours à Compiègne, où il a la goutte. Les princes sont à
+Valençay.--Depuis les dernières nouvelles de Constantinople, nous ne
+savons rien. Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+_P. S._--Les troupes espagnoles qui se sont sauvées avec le marquis de
+La Romana ne se montent qu'à 5,000 hommes; 7,000 sont restés entre les
+mains du prince de Ponte-Corvo. J'ai ordonné qu'on les désarmât et qu'on
+les fît prisonniers.
+
+Saint-Cloud, le 7 septembre 1808.
+
+M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 23 août. Je partirai d'ici
+le 20 du mois pour être rendu à Erfurt à tems. Le général Oudinot part
+pour prendre le commandement de la ville d'Erfurt. Des maréchaux de
+logis de la cour partent pour marquer les logemens. Un bataillon de ma
+garde s'y rend pour tenir garnison. Le maréchal Lannes part pour aller à
+la rencontre de l'Empereur sur la Vistule. Le maréchal Soult est prévenu
+à Berlin pour que tout soit convenablement disposé. Quelque chose qu'on
+fasse, je crains qu'on soit mal à Erfurt. Peut-être auroit-on bien fait
+de préférer Weimar: le château est superbe, et on y auroit été mieux. Je
+ne me souviens pas des raisons qui ont fait donner la préférence à
+Erfurt. Si c'étoit à cause de moi, je serois aussi bien à Weimar.
+Cependant tout sera prêt à Erfurt.--Vous trouverez ci-joint le
+_Moniteur_ qui vous fera connoître les affaires d'Espagne. J'ai des
+nouvelles du Portugal du 20 août; tout étoit dans le meilleur état à
+Lisbonne; les Russes et les Français y étoient de la meilleure
+intelligence et se préparaient à se défendre contre tout événement. Hier
+il y a eu une séance extraordinaire du Sénat, présidée par
+l'Archichancelier, à laquelle les Princes ont assisté. Champagny y a lu
+deux rapports sur les affaires actuelles et donné communication des
+différents traités faits avec les princes de la maison d'Espagne. Il en
+est sorti un sénatus-consulte portant levée de 160,000 combattans. Du
+reste, tout est fort tranquille. Du côté de l'Espagne, nous avons des
+avantages; la division est parmi les rebelles. Le Roi gagne tous les
+jours; de nombreux renforts arrivent, et déjà tout se prépare pour
+marcher en avant.--Puisque l'Empereur n'est plus très nécessaire chez
+lui, il feroit bien, d'Erfurt, de passer jusqu'à Paris. Si vous pensez
+que cela soit dans ses projets, vous ne sauriez me le faire connoître
+trop tôt. En conséquence de votre dernière lettre, Mondragon,
+ambassadeur de Naples, part de Paris et continue sa route. Celui
+d'Espagne va recevoir ses nouvelles lettres de créance.
+
+_P. S._--Je joins au _Moniteur_ du 5 celui d'aujourd'hui qui contient
+les différentes pièces relatives aux affaires d'Espagne. Il n'y a aucun
+inconvénient que vous en remettiez un exemplaire à M. Romanzoff et que
+vous les communiquiez à l'Empereur.
+
+À Saint-Cloud, le 7 septembre 1808.
+
+M. le général Caulaincourt, le maréchal Lannes se rend sur la Vistule à
+la rencontre de l'empereur de Russie pour assurer toutes les escortes et
+complimenter ce prince; il lui remettra une lettre de ma part. Sur ce,
+je prie Dieu, etc.
+
+Saint-Cloud, le 14 septembre 1808.
+
+M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 29 août. Vous avez trouvé
+dans les _Moniteurs_ qui ont paru et vous verrez dans celui d'hier que
+je vous envoye toutes les pièces relatives aux affaires d'Espagne. La
+plus grande confusion règne parmi les insurgés; mes troupes avancent à
+grands pas vers l'Espagne, et mon armée se fortifie tous les jours. Le
+roi d'Espagne est à Burgos; à trente lieues de lui, il n'a aucun
+ennemi.--L'Empereur a dû trouver le maréchal Lannes sur la Vistule. Le
+général Oudinot est à Erfurt, dont il a le commandement. Un détachement
+de ma maison y est déjà arrivé. Le prince de Bénévent part le 16 et sera
+rendu à Erfurt le 20. M. de Champagny part le 18. Moi je partirai le 20.
+Le prince de Neuchâtel voyagera dans ma voiture.--Le prince Guillaume a
+pris ce matin congé. Toutes les affaires de Prusse sont terminées. Enfin
+les 80,000 conscrits des années 1806, 1807, 1808 et 1809 seront tous
+levés avant le 1er novembre. Je verrai, pour lever les 80,000 autres,
+quelle sera l'issue des événemens. J'ai été fort sensible au langage de
+l'Empereur. Les dernières nouvelles de Lisbonne sont du 18 août; alors
+les Anglais paraissoient faire de grands mouvemens. Je n'ai point de
+renseignemens ultérieurs.
+
+À Aranda de Duero, 27 novembre 1808.
+
+M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre sans date que je suppose être
+du 5 novembre. J'imagine que M. Champagny vous aura fait connoître par
+des courriers tout ce qui se passe d'important dans ce pays, tel que le
+combat de Burgos, les affaires d'Espinosa, celle de Tudela, où les
+armées de Galice, des Asturies, d'Estremadure, d'Aragon, d'Andalousie,
+de Valence et de Castille ont été détruites. Le général Saint-Cyr,
+aussitôt que Rosas sera pris, ce qui n'est pas éloigné, marchera en
+Catalogne pour faire sa jonction avec le général Duhesme qui a 15,000
+hommes à Barcelone, bien approvisionnés et dans le meilleur état. Vous
+pouvez dire à l'Empereur que je serai dans six jours à Madrid d'où je
+lui écrirai un mot. Il n'y a rien de mauvais comme les troupes
+espagnoles, 6,000 de nos gens en bataille en chargent 20, 30 et jusqu'à
+36,000. C'est véritablement de la canaille; même les troupes de la
+Romana que nous avions formées en Allemagne n'ont pas tenu. Au reste,
+les régimens de Zamora et de la Princesse ont subi le sort des traîtres,
+ils ont péri. Les Anglais se concentrent en Portugal. Ils ont fait
+avancer des divisions en Espagne. Mais à mesure que nous approchons ils
+reculent.--J'ai envoyé il y a peu de jours à Champagny mes ordres pour
+répondre à la note de l'Angleterre. Quant à l'Autriche, sa contenance
+n'est que ridicule. Je laisse en Allemagne 100,000 hommes. J'en ai
+150,000 en Italie et la moitié de ma conscription qui marche. D'ailleurs
+ici la grosse besogne est déjà faite.--Le ministre de Russie à Madrid a
+été insulté par la canaille qui s'est amusée à pendre et à traîner dans
+les rues deux Français qui étoient à son service, mais dans peu de jours
+il sera délivré. Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+À Madrid, le 5 décembre 1808.
+
+M. de Caulaincourt, nous sommes à Madrid depuis hier. Les bulletins vous
+feront connoître les événements qui se sont passés depuis le combat de
+Burgos, la bataille d'Espinosa et de Tudela, et les combats de
+Somo-Sierra et du Retiro. Les Anglais ont eu la lâcheté de venir jusqu'à
+l'Escurial, d'y rester plusieurs jours, et, à la première nouvelle que
+j'approchois du (_sic_) Somo Sierra, de se retirer, abandonnant la
+réserve espagnole.--On me dit que l'ambassadeur de Russie est parti il y
+a trois semaines pour Carthagène, où il a dû s'embarquer pour Trieste et
+pour la France. Le temps ici est superbe; c'est absolument le mois de
+mai. Nos colonnes se dirigent sur Lisbonne.
+
+Madrid, le 10 décembre 1808.
+
+M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint le rapport qu'on m'a fait
+sur le vaisseau russe. Vous le communiquerez ou vous ne le communiquerez
+pas à l'Empereur, selon que cela vous conviendra.
+
+À Valladolid, le 7 janvier 1809.
+
+M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 8 décembre. Les bulletins
+se sont succédé avec rapidité. Les nouvelles de Constantinople, les
+nouvelles d'Autriche et aussi le besoin de me rapprocher de France m'ont
+rappelé au centre, car il y a d'ici à Lugo 100 lieues, ce qui en feroit
+200 pour le retour des estafettes. J'ai laissé le duc de Dalmatie avec
+30,000 hommes pour suivre la retraite des Anglais; le maréchal Ney est
+en seconde ligne sur les montagnes qui séparent la Galice du royaume de
+Léon. Le duc de Dalmatie doit être à Lugo. Il est probable que, lorsque
+vous recevrez cette lettre, je sois de retour à Paris. Dites à
+l'Empereur qu'en Italie et en Dalmatie j'ai 150,000 hommes à opposer à
+l'Autriche, non compris l'armée de Naples; que j'ai 150,000 hommes sur
+le Rhin, et, en outre, 100,000 hommes de la Confédération; qu'enfin au
+premier signal je puis entrer avec 400,000 hommes en Autriche; que ma
+garde est aujourd'hui à Valladolid, où je la laisse reposer huit jours,
+et que je la dirigerai ensuite sur Bayonne; que je suis prêt à me porter
+sur l'Autriche, si cette puissance ne change pas de conduite, et que si
+ce n'eût pas été pour ne rien faire de contraire à notre alliance, déjà
+je me serois mis en guerre avec cette puissance, car les affaires
+d'Espagne qui m'occupent 200,000 hommes ne m'empêchent pas de me croire
+deux fois plus fort que l'Autriche, quand je suis sûr de la Russie; que
+le seul mal que je voye, c'est que cela coûte beaucoup d'argent; que je
+viens de lever encore 80,000 hommes; que je désire que nous prenions
+enfin le ton convenable avec l'Autriche. Je l'ai proposé à Erfurt.
+Autrement nous ne pourrons terminer rien de bon sur les affaires de
+Turquie. Nous aurions peut-être eu la paix, sans les espérances que les
+Anglais ont fondées sur les dispositions de l'Autriche.--Quant aux deux
+vaisseaux russes à Toulon, il n'y a pas de doute qu'ils seront payés. Je
+viens encore d'écrire à ce sujet.--Vous pouvez assurer qu'il n'y a plus
+d'armée espagnole; si tout le pays n'est pas entièrement soumis, c'est
+qu'il y a beaucoup de boue, et qu'il faut beaucoup de tems, mais tout se
+termine. Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+À Valladolid, le 14 janvier 1809.
+
+M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la lettre que je voulois
+écrire à l'Empereur; mais j'ai trouvé qu'il y avoit beaucoup trop de
+choses pour une lettre qui reste. Je vous l'envoye pour que vous vous en
+serviez comme d'instruction générale. J'écrirai à l'Empereur une lettre
+moins signifiante. Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+_Projet de lettre à l'empereur Alexandre, transformé en instruction pour
+l'ambassadeur._
+
+Monsieur mon frère, il y a bien longtems que je n'ai écrit à V. M. I. Ce
+n'est pas cependant que je n'aie souvent pensé, même au milieu du
+tumulte des armes, aux moments heureux qu'elle m'a procurés à Erfurt.
+J'ai espéré pendant un moment annoncer à V. M. la prise de l'armée
+anglaise; elle n'a échappé que de douze heures; mais des torrents qui,
+dans des tems ordinaires, ne sont rien, ont débordé par les pluies, et
+des contrariétés de saison ont retardé ma marche de 24 heures. Les
+Anglais ont été vivement poursuivis. On leur a fait 4,000 prisonniers
+anglais et tout le reste du corps de la Romana; on leur a pris 18 pièces
+de canon, 7 à 800 chariots de munitions et de bagages et même une partie
+de leur trésor; on les a obligés à tuer eux-mêmes leurs chevaux, selon
+leur bizarre coutume. Les chemins et les rues des villes en étoient
+jonchés. Cette manière cruelle de tuer de pauvres animaux a fort
+indisposé les habitans contre eux. Je les ai poursuivis moi-même
+jusqu'aux montagnes de la Galice. J'ai laissé ce soin au maréchal Soult.
+J'ai l'espérance que si les vents leur sont contraires, ils ne pourront
+s'embarquer. Ils ne rembarqueront pas de chevaux; il ne leur en reste
+pas quinze ou dix-huit cents. Le Roi fait après-demain son entrée à
+Madrid. La menace de les traiter en pays conquis et la crainte de perdre
+leur indépendance a fort agi sur eux. Ils n'ont plus d'armée. Si l'on
+n'a pas occupé tout le pays, c'est que le pays est grand et qu'il faut
+du tems.
+
+Quand Votre Majesté lira cette lettre, je serai rendu dans ma capitale.
+Ma garde et une partie de mes vieux cadres sont en mouvement rétrograde
+sur Bayonne. Je voulois former mon camp de Boulogne qui auroit donné
+beaucoup d'inquiétude aux Anglais, mais les armemens de l'Autriche m'en
+ont empêché. J'avois réuni 20,000 hommes à Lyon pour les embarquer sur
+mon escadre de Toulon et menacer les Anglais de quelque expédition
+d'Égypte ou de Syrie qu'ils redoutent beaucoup; les armemens de
+l'Autriche m'en ont encore empêché. Je vais leur faire passer les Alpes
+et les faire entrer en Italie. J'ai des preuves certaines que l'Autriche
+a pris l'engagement de ne pas reconnaître le roi Joseph. Son chargé
+d'affaires a suivi les insurgés. Il a fui de Madrid et il est à Cadix.
+J'ai des preuves certaines que l'Autriche avoit promis de fournir 20,000
+fusils aux insurgés. L'espérance de l'Angleterre étoit de soutenir les
+troubles de l'Espagne, de nous faire rompre avec la Turquie et de faire
+déclarer l'Autriche et avec la Suède de contre-balancer notre puissance.
+J'ai regret que Votre Majesté n'ait pas adopté à Erfurt des mesures
+énergiques contre l'Autriche. La paix avec l'Angleterre sera impossible,
+tant qu'il y aura la plus légère probabilité d'exciter des troubles sur
+le continent. Votre Majesté comprendra aisément que je n'attache aucune
+importance à la reconnoissance du roi Joseph par l'Autriche. J'en
+attache bien davantage à ce qu'elle désarme et fasse cesser l'état
+d'inquiétude où elle tient l'Europe. Je prévois que la guerre est
+inévitable, si Votre Majesté et moi ne tenons envers l'Autriche un
+langage ferme et décidé, et si nous n'arrachons son faible monarque du
+tourbillon d'intrigues anglaises où il est entraîné. Votre Majesté sait
+le peu de cas que je fais de ses forces et de ses armes. Qui les connoît
+mieux que Votre Majesté? Il n'en est pas moins vrai que l'Europe est en
+crise, et il n'y aura aucune espérance de paix avec l'Angleterre que
+cette crise ne soit passée. Si l'Autriche veut la paix, Votre Majesté et
+moi la garantissons; qu'elle désarme; qu'elle reconnoisse la Valachie,
+la Moldavie, la Finlande sous la domination de Votre Majesté, et qu'elle
+cesse de faire un obstacle aux intérêts de nos deux puissances. Si au
+contraire elle s'y oppose, qu'une démarche soit faite de concert par nos
+ambassadeurs, et qu'ils quittent à la fois. L'Empereur ne les laissera
+pas partir, et la paix sera rétablie. S'il est assez aveugle pour les
+laisser partir, que vous et moi prenions des arrangemens pour en finir
+avec une puissance qui, depuis quinze ans toujours vaincue, trouble
+toujours la tranquillité du continent et flatte en secret le penchant de
+l'Angleterre. Mon désir est sans aucun doute celui de Votre Majesté,
+c'est que l'Autriche soit heureuse, tranquille, qu'elle désarme et
+n'intervienne près de moi que par des moyens concilians et doux, et non
+par la force. Si cela est impossible, il faut la contraindre par les
+armes: c'est le chemin de la paix. Votre Majesté voit que je lui parle
+clairement. Des intelligences très directes me font connoître que
+l'Angleterre étoit déjà très alarmée de la marche de mes divisions sur
+Boulogne. L'Autriche lui a rendu un service essentiel en m'obligeant à
+la contremander. Votre Majesté est sans doute bien persuadée du principe
+qu'un seul nuage sur le continent empêchera les Anglais de faire la
+paix: or il ne doit pas y en avoir si nous sommes unis de coeur,
+d'intérêts et d'intentions; mais il faut de la confiance et une ferme
+volonté.
+
+À Valladolid, ce 14 janvier 1809.
+
+M. de Caulaincourt, je reçois à l'instant même votre lettre du 20
+décembre. Je vous expédie de Ponthon, parce qu'il m'a paru qu'il étoit
+agréable à l'Empereur. L'Empereur peut l'employer comme il lui plaira et
+autant de tems qu'il voudra.--Nous sommes entrés le 9 à Lugo. Le duc de
+Dalmatie étoit le 9 à Betanzos, près de la Corogne. Les Anglais ont
+perdu près de la moitié de leur armée, 600 voitures de munitions et de
+bagages et 3 ou 4,000 prisonniers. Le corps de la Romana est entièrement
+détruit et dispersé. Vous pouvez croire exactement les bulletins, ils
+disent tout. Le Roi fait son entrée solennelle dans Madrid dans quatre
+jours. La nation est bien changée depuis deux mois; elle est lasse de
+tous ces mouvemens populaires et bien désireuse de voir un terme à tout
+ceci. Je vous ai fait connoître que du moment que l'on vouloit
+considérer le duc d'Oldenbourg comme étant de la famille impériale, il
+n'y avoit pas l'ombre de difficulté. Si l'Empereur lui donne le titre
+d'Altesse Impériale, tout est terminé; même à Paris il seroit traité
+comme tel. L'empereur de Russie peut faire ce qu'a fait l'empereur
+d'Autriche et ce que j'ai fait moi-même. Tous les membres d'une famille
+sont traités dans les cours étrangères de la même manière qu'ils sont
+traités dans leurs cours respectives. Ce principe détruit tout obstacle.
+Vous avez eu tort de faire la moindre difficulté là-dessus. Chacun est
+maître de faire pour sa famille les lois qu'il veut, et, du moment
+qu'elles sont faites à titre de famille, aucun ambassadeur ne peut se
+mettre de pair. Vous ne devez pas céder le pas au prince d'Oldenbourg,
+pas à son père, mais au beau-frère de l'empereur de Russie, s'il lui
+donne ce rang dans sa cour. Mais en voilà assez sur cet objet.--Quant à
+l'Autriche, ce qui arrive, je l'avois prévu. Si l'Empereur avoit voulu
+parler ferme à Erfurt, cela ne seroit pas arrivé. Elle avoit promis de
+fournir des armes aux insurgés, et déjà des convois étoient près de
+partir de Trieste. Elle a des engagemens secrets avec l'Angleterre et
+n'attend que l'affaire de la Porte pour se déclarer. L'Empereur peut
+compter là-dessus. La guerre est inévitable sur le continent si
+l'Empereur ne parle pas haut. L'Autriche tombera à nos genoux, si nous
+faisons une démarche ferme de concert, et menaçons de retirer nos
+ministres si l'on n'accorde pas ce que nous demandons. La reconnoissance
+du roi Joseph n'est rien par elle-même. Elle n'est importante que parce
+qu'un refus encourage l'Angleterre et fait présager des troubles sur le
+continent. Le désarmement de l'Autriche, voilà le principal. L'Autriche
+ne peut dire que cet armement soit un état militaire permanent. Elle n'a
+pas les moyens de le soutenir. Elle met l'Europe en crise; elle en
+payera les pots cassés.--Pour vous seul: quand vous lirez ceci, je serai
+à Paris. Je compte y être de retour le 20 de ce mois. Toute ma garde est
+réunie à Valladolid, et 2,000 de mes chasseurs à cheval sont à Vittoria.
+Je viens d'ordonner une levée de 80,000 hommes de la conscription de
+cette année. Je suis prêt à tout. Mais notre alliance ne peut maintenir
+la paix sur le continent qu'avec un ton décidé et une ferme
+résolution.--Quant aux affaires de Prusse, je ne sais de quoi vous me
+parlez. Le traité avec la Prusse est antérieur aux conférences d'Erfurt
+et on n'y a rien changé depuis. J'ai demandé que M. de Romanzoff restât
+à Paris jusqu'au 1er février. Je désire le voir à Paris, et nous verrons
+s'il convient de faire une nouvelle démarche. Les affaires ont été ici
+aussi bien qu'on pouvoit le désirer. J'avois manoeuvré de manière à
+enlever l'armée anglaise; deux accidens m'en ont empêché: 1° le passage
+du Puerto de Guadarrama qui est une montagne assez haute et tellement
+impraticable quand nous l'avons passée qu'elle a apporté deux jours de
+retard dans notre marche. J'ai été obligé de me mettre à la tête de
+l'infanterie pour la faire passer. L'artillerie n'est passée que
+dix-huit heures après. Nous avons trouvé des pluies et des boues qui
+nous ont encore retardés douze heures. Les Anglais n'ont échappé que
+d'une marche. Je doute que la moitié s'embarque; s'ils s'embarquent, ce
+sera sans chevaux, sans munitions, bien harassés, bien démoralisés, et
+surtout avec bien de la honte. Du moment que je serai à Paris, je vous
+écrirai. Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+À Paris, ce 6 février 1809.
+
+M. de Caulaincourt. Je reçois vos lettres des 15 et 17 janvier. Je vois
+avec peine que votre santé est altérée... Je crois que M. de Romanzoff
+reste encore ici quelques jours. Nous venons de recevoir des nouvelles
+d'Angleterre. Nous voulons voir s'il est possible d'en tirer quelque
+chose. M. de Romanzoff les envoye à l'Empereur.--Ma dernière
+conscription de 80,000 hommes sera toute sur pied avant quinze jours, de
+sorte que j'aurai en Allemagne autant de troupes qu'avant que j'en eusse
+retiré pour mon armée d'Espagne. En Italie, je vais y avoir une armée,
+la plus forte que j'y aye eue. Je vous ai mandé que la conduite de
+l'Autriche m'avoit empêché de former mes camps de Boulogne, de Brest et
+de Toulon. Ces trois camps eussent porté l'épouvante en Angleterre,
+parce que j'aurois menacé toutes ses colonies.--L'Autriche devient tous
+les jours de plus en plus bête, et je suis persuadé qu'il y aura
+impossibilité de faire du mal à l'Angleterre, sans obliger d'abord cette
+puissance à désarmer. Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+Paris, le 23 février 1809.
+
+M. de Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres du 5 février. Les différentes
+lettres que vous avez reçues depuis mon arrivée à Paris vous auront fait
+connoître la position des choses. L'Angleterre a fait sa paix avec la
+Porte. C'est une suite des intelligences de l'Autriche avec
+l'Angleterre. La mission anglaise a été reçue en triomphe à
+Constantinople par l'internonce. L'Empereur sera aussi indigné que moi
+de cette violation de la neutralité et des égards que nous doit
+l'Autriche. Les armemens de cette puissance continuent de tous côtés.
+Mes troupes, qui marchoient sur Boulogne, sur Toulon et sur Brest, où
+avec une escadre elles devoient menacer l'Angleterre et ses colonies,
+viennent de rétrograder, et tout est en mouvement pour former un camp
+d'observation de 80,000 hommes à Strasbourg. Le duc de Rivoli commandera
+ce camp d'observation. Le général Oudinot s'est porté avec son corps à
+Augsbourg. Vous savez que ce corps est composé de 12,000 hommes des
+compagnies de grenadiers et de voltigeurs des 4es bataillons; les quatre
+basses compagnies de ces bataillons sont en marche pour les rejoindre,
+ce qui portera ce corps avec la cavalerie à près de 40,000 hommes. J'ai
+requis les troupes de Mecklembourg-Schwerin pour garder la Poméranie
+suédoise, et j'ai ordonné la réunion de tous les corps de l'armée du
+Rhin, composée des anciens corps des maréchaux Davoust et Soult, formant
+30 régimens d'infanterie. Toutes les troupes de la Confédération sont
+prêtes. Mon armée d'Italie est au grand complet. Ma conscription se lève
+ici avec la plus grande activité. Dans cette situation de choses, je
+puis entrer s'il le faut en Autriche au mois d'avril, avec des forces
+doubles nécessaires pour la soumettre. Néanmoins je n'en ferai rien que
+mon concert ne soit parfait avec la Russie; mais il est impossible de
+jamais songer à la paix avec l'Angleterre, si nous ne sommes point sûrs
+de l'Autriche. Si j'avois dans ce moment 80,000 hommes à Boulogne,
+30,000 hommes à Flessingue, 30,000 hommes à Brest, 30,000 hommes à
+Toulon, comme je comptois le faire, l'Angleterre seroit dans la plus
+fâcheuse position.
+
+J'ai à Flessingue, à Brest et à Toulon de grands moyens d'embarquement,
+et quoique ma marine soit inférieure à celle de l'Angleterre, elle n'est
+pas nulle. J'ai 60 vaisseaux armés dans mes rades et autant de frégates.
+Une de ces expéditions qui s'échapperoit pour les Indes ou pour la
+Jamaïque, ou deux escadres qui se réuniroient feroient le plus grand mal
+à l'Angleterre. Les ridicules armements de l'Autriche ont paralysé tous
+ces moyens. Voilà ce qu'il faut que vous vous étudiiez à bien faire
+sentir à l'Empereur, qu'un armement de l'Autriche est la même chose
+qu'un traité d'alliance qu'elle feroit avec l'Angleterre; il forme même
+une diversion plus importante que la guerre, parce que la guerre seroit
+bientôt finie; plus coûteuse, parce que l'Autriche en payeroit les
+frais; que je ne me refuse pas à attendre quelques mois, mais qu'il ne
+seroit pas juste que le résultat de mon alliance avec la Russie fût de
+paralyser mes moyens et de me tenir dans une situation ruineuse,
+pénible, et n'ayant aucun but. Qu'allègue l'Autriche? Qu'elle est
+ménacée? Mais l'étoit-elle davantage quand je tirois d'Allemagne la
+moitié de mes troupes pour les porter en Espagne, à 500 lieues d'elle,
+et que j'éloignois le reste de mon armée de la Silésie? Pour plaire à la
+Russie je me suis dessaisi de ces garants contre l'Autriche. Il est tems
+que cela finisse. Notre alliance devient méprisable aux yeux de
+l'Europe. Elle n'a pas l'avantage de lui procurer le bienfait de la
+tranquillité. Et les résultats que nous essuyons à Constantinople sont
+aussi déshonorants que contraires aux intérêts de nos peuples. Il faut
+donc que l'Autriche désarme réellement; que je puisse dans le courant de
+l'été faire rétrograder mes troupes; que j'aye la sécurité d'exposer 25
+à 30,000 hommes sur la mer et même à des chances défavorables, sans
+craindre d'avoir au moment même une guerre continentale. Il faut que le
+désarmement de l'Autriche soit non simulé, mais réel. Il faut que
+l'Autriche rappelle son internonce de Constantinople et cesse ce
+commerce scandaleux qu'elle entretient avec l'Angleterre. À ces
+conditions, je ne demande pas mieux de garantir l'intégrité de
+l'Autriche contre la Russie et que la Russie la garantisse contre moi.
+Mais si ces moyens sont inutiles, il faut alors marcher contre elle, la
+désarmer, ou en séparer les trois couronnes sur la tête des trois
+princes de cette Maison, ou la laisser entière, mais de manière qu'elle
+ne puisse mettre sur pied que cent mille hommes, et, réduite à cet état,
+l'obliger à faire cause commune avec nous contre la Porte et contre
+l'Angleterre.--Mon escadre de Brest a mis à la voile; celles de Lorient
+et de Rochefort également, et j'aurai bientôt quelque événement maritime
+à vous annoncer. Si je n'eusse pas appris en Espagne les mouvemens de
+l'Autriche, et si mes troupes n'eussent pas été obligées de (un mot
+passé) de Metz et de Lyon, mes escadres seroient parties avec 20,000
+hommes de débarquement.
+
+À Paris, le 6 mars 1809.
+
+M. de Caulaincourt, j'ai reçu votre lettre du 3 février. J'ai vu avec
+plaisir les détails que vous me donnez sur la présentation de M. de
+Schwartzenberg. Cette fameuse lettre à l'empereur d'Autriche dont on se
+plaint, M. de Romanzoff l'a entre les mains. Si vous ne la connoissez
+pas encore, vous pouvez lui en demander la communication. Quant aux
+propos que j'ai tenus à M. de Vincent, ils sont dans le même sens que
+ceux que j'ai tenus à M. de Metternich devant tout le corps
+diplomatique. L'Autriche auroit-elle cherché ses principes de conduite
+dans la fable du Loup et de l'Agneau? Il seroit curieux qu'elle m'apprît
+que je suis l'agneau, et qu'elle eût envie d'être le loup. Le Sr de
+Champagny vous a expédié un courrier qui vous porte sa conversation avec
+M. de Metternich. Vous aurez soin de montrer cette pièce à l'Empereur.
+Je vous envoye une lettre de Dresde qui vous fera connoître jusqu'à quel
+point on est alarmé à la Cour de Saxe; il en est de même à celle de
+Bavière.--Après la déclaration de M. de Metternich, j'ai dû faire
+marcher mes troupes qui étoient en route pour le camp de Boulogne, pour
+Brest et pour Toulon, mais que les mouvemens insensés de l'Autriche
+m'avoient obligé de faire arrêter sur la Saône et la Meurthe. Depuis
+cette déclaration tout est en mouvement sur tous les points de la
+France. Le 20 mars, le duc de Rivoli sera à Ulm avec 20 régimens
+d'infanterie, 10 régimens de cavalerie et 60 pièces de canon. Le général
+Oudinot, avec un corps double de celui qu'il avoit dans les campagnes
+précédentes, c'est-à-dire 18,000 hommes d'infanterie, 8,000 de cavalerie
+et 40 pièces de canon, est à Augsbourg. Le duc d'Auerstædt, avec 4
+divisions d'infanterie formées de 20 régimens, une division composée de
+tous les régimens de cuirassiers, et 15 régimens de cavalerie légère,
+est à Bamberg, Bayreuth et Würtzbourg. Les troupes bavaroises forment 3
+divisions qui campent à Munich, Straubingen et Landshut: cette année est
+de 40,000 hommes, et sera commandée par le duc de Dantzig. Les
+Wurtembergeois sont rassemblés à Neresheim; les troupes de
+Hesse-Darmstadt à Mergentheim; celles de Bade, au nombre de 6,000
+hommes, sont à Pforzheim. L'armée saxonne, forte de 30,000 hommes, se
+réunit à Dresde. Le prince de Ponte-Corvo s'y porte avec des troupes de
+Saxe. Le roi de Westphalie commandera une réserve prête à se porter
+partout où cela sera nécessaire. Le prince Poniatowski commande les
+Polonais qui appuyent leur gauche à Varsovie et étendent leur droite
+jusque devant Cracovie. Dans peu de jours je fais partir de Paris 1,500
+chevaux de ma garde, ainsi que 3,000 hommes d'infanterie. Tout le reste
+est en route. La tête a déjà passé Bordeaux. Mon année de Dalmatie
+campera sur les confins de la Croatie, ayant son quartier général à
+Zara, où elle a un camp retranché et des vivres pour une année. L'armée
+d'Italie, composée de 6 divisions d'infanterie française et de 2
+divisions d'infanterie italienne, sera réunie à la fin de mars dans le
+Frioul. Elle approche de 100,000 combattans. Les Autrichiens
+s'apercevront que nous n'avons pas tous été tués sur le fameux champ de
+bataille de Roncevaux. Tout ce qui arrive de Vienne n'est que folie. Je
+compte que l'empereur Alexandre tiendra sa promesse et fera marcher ses
+armées. Alors, si l'Autriche veut en tâter, j'ai fort en idée que nous
+pourrons nous réunir à Vienne.--Le Sr de Champagny vous expédiera demain
+un courrier par lequel vous recevrez la note qui va être remise à M. de
+Metternich: elle vous fera connoître l'état de la question.--Les Anglais
+ont publié les pièces de la négociation et la lettre d'Erfurt. Tout cela
+est tronqué et falsifié; ce qui m'oblige à faire une communication au
+Sénat afin de rétablir le texte de toutes ces pièces.--Ayez le ton haut
+et ferme envers M. de Schwartzenberg. L'état actuel des choses ne peut
+durer. Je veux la paix avec l'Autriche, mais une paix solide et telle
+que j'ai droit de l'exiger après avoir sauvé trois fois l'indépendance
+de cette puissance.
+
+J'ai fait sortir ma flotte de Brest. J'avois pour but de faire débloquer
+Lorient, afin d'en faire sortir cinq vaisseaux que j'envoye dans les
+colonies. Cette première opération a réussi. Secondement, la flotte
+devoit se rendre à Rochefort pour se joindre à l'escadre de l'isle d'Aix
+et s'emparer de quatre vaisseaux anglais qui avoient eu la sottise de
+venir mouiller dans la rade du Pertuis-Breton. Mon imbécile de
+contre-amiral s'est amusé à chasser quatre vaisseaux ennemis qu'il a
+rencontrés sur sa route, ce qui a donné aux quatre autres vaisseaux qui
+étoient à l'ancre le tems d'être avertis et de gagner le large. On ne
+les a manqués que de quelques heures, et leur prise eût été infaillible
+sans cette perte de tems; mais la jonction a eu lieu à l'isle d'Aix, et
+j'y ai 16 vaisseaux de ligne et 5 frégates. Si le camp de Boulogne avoit
+été formé, si j'avois eu 16,000 hommes à Brest et 30,000 à Toulon, je
+donnois de la besogne aux Anglais: c'est ce que j'espérois de mon
+alliance avec la Russie.
+
+Vous avez vu dans le _Moniteur_ deux lettres du gazetier de Vienne au
+rédacteur de la _Gazette de Hambourg_. Ces lettres paroissent peu
+importantes au premier abord; mais, pour les hommes qui veulent
+réfléchir, c'est une manière de correspondre avec l'Angleterre et
+d'entretenir les espérances des ennemis de la France en étalant les
+forces de la Maison d'Autriche.--On y parle des dispositions peu
+favorables de la Russie, parce qu'on sait qu'il ne seroit pas possible
+d'en imposer à cet égard, et qu'en avouant sans détour son alliance avec
+la France, on veut persuader que l'Autriche est en état de soutenir la
+lutte contre ces deux empires.--L'Autriche doit désarmer tout à fait et
+se contenter de nos garanties réciproques, ainsi que M. de Romanzoff
+l'avoit proposé.--Quant aux provinces de cette monarchie vaincue, je
+n'en veux rien pour moi: nous en ferons ce que nous jugerons convenable.
+On pourroit séparer les trois couronnes de l'empire d'Autriche, ce qui
+seroit également avantageux à la France et à la Russie, puisque cette
+opération affoibliroit en même tems la Hongrie, qui menace la Pologne,
+le royaume de Bohême, qui jalousera longtems les pays de la
+Confédération, et l'Autriche, qui regrette sa domination sur l'Italie.
+Quant à la crainte qu'on pourroit inspirer de moi à la Russie, ne
+sommes-nous pas séparés par la Prusse, à qui j'ai rendu intactes des
+places que je pouvois démanteler, et ne sommes-nous pas aussi séparés
+par les États de l'Autriche?--Lorsque ces derniers États auront été
+ainsi divisés, nous pourrons diminuer le nombre de nos troupes,
+substituer à ces levées générales qui tendent à armer jusqu'aux femmes
+un petit nombre de troupes régulières et changer ainsi le système des
+grandes armées qu'a introduit le feu roi de Prusse. Les casernes
+deviendront des dépôts de mendicité, et les conscrits resteront au
+labourage.--La Prusse en est déjà là: il faut en faire autant de
+l'Autriche. Quant à l'exécution, je me charge de tout, soit que
+l'empereur Alexandre veuille venir me joindre à Dresde à la tête de
+40,000 hommes, soit qu'il marche directement sur Vienne avec 60 ou
+80,000 hommes. Dans toutes les hypothèses, je me charge de faire les
+trois quarts du chemin.--Si les choses en venoient au point que vous
+eussiez besoin de signer quelque chose de relatif à la séparation des
+trois États, vous pouvez vous y regarder comme suffisamment
+autorisé.--Si l'on veut même après la conquête garantir l'intégrité de
+la Monarchie, j'y souscrirai également, pourvu qu'elle soit entièrement
+désarmée. J'ai été de bonne foi à Vienne, je pouvois démembrer
+l'Autriche. J'ai cru aux promesses de l'Empereur et à l'efficacité de la
+leçon qu'il avoit reçue. J'ai pensé qu'il me laisseroit me livrer
+entièrement à la guerre maritime. L'expérience, depuis trois ans, m'a
+prouvé que je me suis trompé, que la raison et la politique ne peuvent
+rien contre la passion et l'amour-propre humilié. Il seroit possible que
+la Pologne autrichienne pût devenir un objet d'inquiétude à
+Saint-Pétersbourg, mais elle n'est un obstacle à rien.--On pourroit la
+partager entre la Russie et la Saxe, ou bien en former un État
+indépendant.--L'empereur Alexandre doit être convaincu par la
+déclaration du roi d'Angleterre que, tant qu'il aura l'espoir de
+brouiller le continent, il n'y aura point de paix maritime, et que si
+l'Autriche ne consent pas à désarmer et qu'on perde du tems, c'est
+autant de tems de gagné pour l'Angleterre et de perdu pour l'Europe.
+Cependant un, deux ou trois mois me sont égaux; mes troupes resteront
+campées en Allemagne jusqu'à ce que mon concert avec la Russie soit bien
+établi.--Nous sommes encore dans le mois de mars: on peut parlementer
+jusqu'au mois d'août; mais à cette époque il faut que l'Autriche ait
+pris son parti ou qu'on l'y force. L'honneur de nos couronnes l'exige,
+et l'intérêt du monde nous en fait la loi. Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+À Malmaison, le 21 mars 1809.
+
+M. de Caulaincourt, j'ai reçu votre lettre du 28 février avec les pièces
+qui y étoient jointes. Plusieurs courriers de M. de Champagny ont dû
+vous porter le résumé de la conversation de ce ministre avec M. de
+Metternich et la copie de la note qu'il lui a passée quelques jours
+après.--Voici la situation des choses dans ce moment. L'Autriche a reçu
+de l'argent par Trieste: cet argent ne peut venir que d'Angleterre;
+l'Autriche fomente la Turquie: elle a couvert de ses troupes la Bohême,
+l'Inn, la Carinthie, la Carniole. Il est impossible que l'Empereur ne
+soit pas instruit par Vienne de toutes les folies qu'on fait en
+Autriche. M. de Champagny vous envoie la copie en allemand de la
+proclamation du prince Charles, qui équivaut à une déclaration de
+guerre. Cependant le langage de M. de Metternich est toujours paisible,
+et il n'a encore fait aucune déclaration. Des agens subalternes ayant
+sondé le cabinet de Vienne pour savoir s'il y auroit quelque chose à
+craindre pour la Maison régnante de Saxe, la guerre venant à être
+déclarée, au lieu de répondre qu'il n'y avoit pas de sujet de guerre, on
+s'est empressé d'assurer que le roi de Saxe et sa famille n'avoient rien
+à redouter et qu'ils seroient respectés. Vous voyez que depuis le 28
+février les choses ont beaucoup empiré. M. de Romanzoff doit être arrivé
+depuis longtemps à Saint-Pétersbourg. Il y aura apporté une opinion
+conforme à la mienne. Je ne pense pas à attaquer; mais, dans la
+circonstance actuelle, je crois qu'il est important de prendre des
+mesures pour que les troupes russes fassent un mouvement et que le
+chargé d'affaires russe à Vienne soit rappelé si les Autrichiens
+dépassent leurs frontières. Il faut que cet ordre soit connu de M. de
+Schwartzenberg et qu'il soit notifié à Vienne. Le Ministère autrichien
+est persuadé que la Russie ne fera rien et qu'elle restera neutre dans
+cette guerre, quand même elle la déclareroit. Vous sentez combien cela
+seroit contraire à l'honneur de la Russie et funeste à la cause
+commune.--Voici ma position militaire: L'armée saxonne est réunie autour
+de Dresde et le prince de Ponte-Corvo doit y être rendu pour en prendre
+le commandement. Le duc d'Auerstædt à son quartier général à Würtzbourg,
+et son corps d'armée occupe Bayreuth, Nuremberg, Bamberg. Le corps
+d'Oudinot est sur le Lech. Le duc de Rivoli a son corps cantonné autour
+d'Ulm. Les Wurtembergeois sont à Neresheim. Les Bavarois sont à Munich,
+Straubing et Landshut. Le général du génie Chambarlhac est à Nassau, où
+il fait une tête de pont pour assurer le passage de l'Inn. On travaille
+à fortifier les places de Kuffstein, Cronach, Pforzheim. Les Polonais
+doivent se réunir sous Varsovie et le long de la Pilica. Les dépôts se
+remplissent de tous côtés. Aucune communication officielle n'est faite
+ici, et il n'y a encore rien de raisonnable d'imprimé, parce qu'on se
+tait jusqu'au dernier moment. L'opinion du Sr Dodun, mon chargé
+d'affaires à Vienne, et de la plupart des personnes qui sont dans cette
+ville, est que l'Autriche sera entraînée outre mesure et qu'il n'est
+plus en son pouvoir de s'arrêter, et que si la guerre peut être évitée,
+ce n'est que par l'aspect formidable des forces de la Russie, qui ôte à
+ces gens-là jusques à l'idée de la possibilité d'une chance en leur
+faveur. Un général autrichien s'est embarqué à Trieste pour aller à
+Londres concerter les opérations. Dans cette situation de choses, il
+faut prévoir deux cas: 1° Si l'Autriche attaque, il n'y a pas de note à
+faire; le chargé d'affaires russe doit quitter Vienne et les troupes
+russes entrer sur-le-champ en Galicie et menacer d'attaquer la Hongrie,
+pour contenir ce côté-là. S'il falloit juger par sa raison, tout porte à
+penser que l'Autriche n'attaquera pas légèrement, voyant le nombre de
+troupes françaises qui inondent l'Allemagne et qu'elle ne croyoit pas
+voir revenir si promptement. Cependant, ce cas, il faut le prévoir, et
+envoyer des instructions aux agens respectifs à Vienne. L'idée que la
+légation russe partira sur-le-champ peut être une raison de retenir
+l'humeur guerrière de la faction qui domine. Le second cas, c'est que
+les choses restent dans la situation actuelle pendant les mois d'avril
+et mai, et qu'on puisse pendant cet intervalle négocier. Dans ce cas,
+la note que propose de remettre l'empereur de Russie me paraît bonne.
+Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+À Paris, ce 24 mars 1809.
+
+M. de Caulaincourt, un courrier de M. de Champagny vous aura porté la
+nouvelle de l'attentat commis par l'Autriche. Vous aurez vu également la
+proclamation du prince Charles. Les mouvemens à Trieste et partout sont
+les mêmes. On appelle à grands cris la guerre. Les événemens marchent
+plus vite qu'on ne le croit à Saint-Pétersbourg. Vous ne me dites pas où
+sont les troupes russes. Si la Russie ne marche pas, j'aurai seul
+l'Autriche sur les bras et même les Bosniaques. Je l'ai dit suffisamment
+à M. de Romanzoff. Les Anglais ont compté sur l'Autriche et sur la
+Turquie et sur l'emploi de mes troupes en Espagne et de celles de
+l'empereur de Russie en Finlande et en Turquie pour nous braver. C'est
+le moment de faire voir le contraire.--Je considère le Sr Dodun comme
+prisonnier à Vienne; je n'ai appris qu'hier à 4 heures après midi
+l'arrestation de son courrier à Braunau. J'ai fait dire sur-le-champ à
+M. de Metternich que je n'avois pas (mot illisible). Il me seroit
+impossible de le voir. J'ai ordonné des représailles contre les
+courriers autrichiens et que leurs dépêches fussent arrêtées jusqu'à ce
+que les miennes soyent rendues. Je n'avois pas cru à un attentat si
+imprévu, et je n'avois fait partir ni ma garde ni mes bagages. Mais ce
+matin je me suis hâté de faire partir la cavalerie et l'artillerie de ma
+garde et mes équipages de guerre. Il n'y a cependant rien de changé à la
+position de mes troupes. Je ne veux point attaquer que je n'aie des
+nouvelles de vous; mais tout me porte à penser que l'Autriche attaquera.
+Faudra-t-il que le résultat de notre alliance soit que j'aie seul toute
+l'Autriche à combattre et de plus quelques milliers de Bosniaques?
+L'Empereur voudra-t-il que le résultat de son alliance soit de n'être
+d'aucun poids et d'aucune utilité pour la cause commune? Quant aux
+moyens, il me semble que l'Empereur a des troupes inutiles sur les
+confins de la Transylvanie, à Pétersbourg et du côté de la Galicie. Tout
+plan est bon, pourvu qu'il occupe une partie des forces autrichiennes.
+Je vous ai écrit il y a quelques jours là-dessus. L'Empereur veut-il
+m'envoyer un corps auxiliaire? Je me charge de le nourrir. Qu'il lui
+fasse passer la Vistule entre Varsovie et Thorn, et qu'il l'approche de
+Dresde. Veut-il entrer en Galicie ou en Transylvanie? Qu'il fasse
+marcher les troupes qu'il a de ce côté. Pourquoi ne gêneroit-il pas les
+communications avec l'Autriche et ne soumettroit-il pas ce pays à l'état
+de malaise où nous sommes, l'Autriche et moi? Cette disposition de la
+Russie pourroit l'effrayer.--La note de l'Empereur me paraît bonne.
+S'il la fait remettre à M. de Schwartzenberg, vous pourrez en remettre
+une pareille. Que l'Autriche désarme, et je suis content; mais elle
+paroît décidée. La proclamation du prince Charles du 9 mars est
+postérieure de huit jours à la réception de M. Schwartzenberg. Les
+nouvelles que j'ai d'Angleterre sont positives: on est à Londres dans la
+joye. Des agens autrichiens ont déjà insurgé quelques communes du Tyrol.
+Le ministre de la Porte à Paris a reçu ordre de correspondre avec la
+légation autrichienne et d'écrire par son canal. Les propos du public en
+Autriche doivent être connus à Saint-Pétersbourg comme ils le sont ici.
+Si quelque chose, je le répète, peut encore prévenir la guerre, ce dont
+je commence à douter, car les Autrichiens ont perdu la tête, c'est: 1º
+que la Russie se mette en demi-état d'hostilité avec eux, c'est-à-dire
+marche sur les frontières de Transylvanie et de Galicie; et si elle veut
+mettre un corps à ma solde, qu'elle l'envoye dans le duché de Varsovie:
+dans ce cas vous ne le feriez pas passer par Varsovie; 2º que quelques
+articles soyent mis dans les journaux de Pétersbourg sur les
+proclamations du prince Charles et sur les articles de la _Gazette de
+Pétersbourg_ relatifs à la Turquie; 3º que les Autrichiens commencent à
+être gênés et maltraités dans les États russes. Cela se répandra dans la
+monarchie et fera voir qu'on ne veut point de la guerre. Si quelque
+chose peut-être est capable d'empêcher un éclat, ce sont ces
+mesures.--Le langage des chargés d'affaires respectifs doit être qu'ils
+ont l'ordre de quitter Vienne si l'Autriche commet la moindre hostilité:
+mais peut-être ces mesures sont-elles trop tardives. Vous pensez bien
+que je n'ai peur de rien. Cependant, après avoir perdu l'alliance de la
+Turquie, après m'être attiré cette guerre avec l'Autriche pour la
+conférence d'Erfurt, après que mon étroite alliance avec la Russie a
+détaché du parti de la France le prince Charles, ennemi déclaré des
+Russes, j'ai droit de m'attendre que, pour le bien de cette alliance et
+pour le repos du monde, la Russie agisse vertement.--Mes armées d'Italie
+seront toutes campées au 1er avril, et à la même époque mes armées
+d'Allemagne seront en mesure. Je vous laisse les plus grands pouvoirs.
+Si l'Empereur veut m'envoyer 4 bonnes divisions formant 45 à 60,000
+hommes, qu'il les mette en marche et qu'il fasse connoître en même temps
+que, l'Autriche continuant de menacer, il m'envoye ce secours. Cela
+glacera d'effroi l'Autriche et l'Angleterre. On verra que l'alliance est
+réelle et non simulée. Si l'Empereur lui-même veut agir avec ses armées,
+il en a les moyens. En passant par la Galicie, il sera bientôt à Olmütz.
+Là, son armée vivra bien, se ravitaillera, et menacera de près
+l'Autriche en faisant une puissante diversion qui l'obligera à porter
+60,000 hommes de ce côté. Par la Transylvanie, il peut menacer la
+Hongrie et tenir en échec l'insurrection hongroise. Si nous sommes
+sérieusement unis, nous ferons ce que nous voudrons. Vous êtes autorisé
+à signer toute espèce de traité ou convention qu'on voudra proposer. Si
+la Galicie est conquise, l'Empereur peut en garder la moitié, et l'autre
+moitié peut être donnée au duché de Varsovie. Enfin je ne veux point
+d'agrandissement. Je ne veux que la paix maritime, et l'Autriche armée
+est un obstacle à cette paix.--En résumé, tout est en apparence de
+guerre entre l'Autriche et moi, et cette apparence est publique; la même
+apparence doit exister entre la Russie et l'Autriche. Mes armées sont
+prêtes à marcher; les armées russes doivent être prêtes également à
+marcher.--La voix de M. de Romanzoff à Vienne ne produiroit rien. On y
+dit avec le plus grand sang-froid que les Russes sont occupés en
+Turquie, en Finlande et en Suède, et que mes armées sont occupées en
+Espagne et à Corfou. C'est sur ces chimères qu'ils bâtissent des succès;
+égarement qui fait hausser les épaules aux hommes qui raisonnent. De
+notre côté aussi il faut nous remuer. Je ne puis rien vous dire de plus;
+vous comprenez aussi bien que moi la position des choses. Dites à M. de
+Romanzoff que vous êtes autorisé à signer une note et à la remettre de
+concert. Je partage le sentiment de l'Empereur et suis de l'avis de la
+note qu'il veut faire présenter. Mais rien n'est efficace s'il ne prend
+une attitude haute et sérieuse. L'irritation par suite de l'arrestation
+du courrier est générale ici et ne peut s'exprimer. Sur ce, je prie
+Dieu, etc.
+
+Paris, le 9 avril 1809.
+
+M. de Caulaincourt, je reçois vos lettres des 22 et 23 mars. Je suis
+fort aise de ce que vous me mandez des dispositions de la Russie et
+surtout de M. Romanzoff. Champagny vous envoye un courrier pour vous
+faire connoître la situation des choses. Les Autrichiens, après s'être
+rassemblés en Bohême, sont revenus sur Salzbourg. Ils rétrogradent
+aujourd'hui sur Wels. Ils sont fort surpris de la force de mes armées, à
+laquelle ils ne s'attendoient pas. Effectivement, soit en Dalmatie, soit
+en Italie, soit sur le Rhin, je leur opposerai 400,000 hommes. Tout est
+en état. Le prince de Neuchâtel est au quartier général. Daru, tout le
+monde est à l'armée. Une partie de ma garde et mes chevaux sont arrivés
+il y a deux jours à Strasbourg. L'autre partie est ici ou arrive
+d'Espagne. J'ai augmenté ma garde de deux régiments de tirailleurs et de
+quatre régiments de conscrits. Je vous ai écrit par ma lettre du 24 mars
+que si l'Empereur vouloit m'envoyer trois ou quatre divisions, du moment
+qu'elles auroient passé la Vistule je me chargerais de leur nourriture
+et de leur entretien; que, s'il veut agir isolément, il fasse marcher
+un corps de troupes sur la Galicie. Un aide de camp du duc de Sudermanie
+arrive demain à Paris. Je vous expédierai dans quelques jours un nouveau
+courrier. J'attends d'attendre l'effet qu'aura fait la révolution de
+Suède en Russie. Je vous envoyé l'ordre que j'ai donné au commandant de
+l'escadre russe à Trieste.
+
+Paris, le 10 avril 1809[669].
+
+M. de Caulaincourt, il résulte des mouvemens des Autrichiens et des
+lettres que j'ai interceptées qu'ils commenceront les hostilités au plus
+tard du 15 au 20. Le prince Kourakine m'a remis ce matin la lettre de
+l'Empereur. J'ai reçu du duc de Sudermanie une lettre que j'ai montrée à
+Kourakine. J'attendrai pour lui répondre si je recevrai encore des
+nouvelles de Russie. Toutefois ma réponse sera vague. Champagny vous
+écrit plus en détail. Si l'Empereur ne se presse pas d'entrer en pays
+ennemi, il ne sera d'aucune utilité. Ses généraux seront prévenus du
+moment où les hostilités auront commencé, quoique je pense que vous en
+serez instruit avant par le chargé d'affaires russe à Vienne. Il paraît
+par les lettres interceptées que l'empereur d'Autriche se rend lui-même
+à un quartier général, probablement à Salzbourg.
+
+[Note 669: À dater de cette lettre cesse la correspondance directe
+de Napoléon avec son ambassadeur en Russie.]
+
+
+
+II
+
+Napoléon a-t-il emporté en Russie les ornements impériaux?
+
+Dans une brochure fort rare, intitulée: _Petites causes et grands
+effets, le secret de_ 1812, M. Sudre rapporte le fait suivant, d'après
+M. Destutt de Tracy, qui prit part à l'expédition de Russie. Pendant la
+marche sur Moscou, entre Wilna et Witepsk, M. de Tracy remarqua, dans la
+colonne des bagages, un fourgon aux armes impériales, gardé par un
+piquet de cavalerie: l'officier commandant ce détachement lui révéla que
+le fourgon contenait les ornements impériaux; il l'avait appris par
+l'indiscrétion d'un subalterne. Plus tard, M. de Tracy sut de l'un des
+membres de la famille impériale la raison de ce transport: Napoléon
+voulait, après une paix victorieuse, se faire couronner à Moscou
+_empereur d'Occident, chef de la Confédération européenne,_ _défenseur
+de la religion chrétienne_. (Cf. le _Supplément littéraire du Figaro_, 4
+mai 1895.)
+
+Dans la _Revue rétrospective_ (n° du 10 mai 1895), M. le vicomte de
+Grouchy a publié divers extraits des _Mémoires du comte de Langeron_,
+qui fit la campagne de 1812 au service de la Russie: on y lit, dans le
+récit de la retraite, le passage suivant: «À cinq verstes de Wilna, sur
+le chemin de Kovno, les Français laissèrent leurs dernières
+voitures--entre autres celles de Napoléon. On y trouva ses
+portefeuilles, ses habits, ses ordres, son sceptre et son manteau
+impérial, dont un Kosak, dit-on, s'affubla.» (Cf. le _Supplément
+littéraire du Figaro_, 11 mai 1895.)
+
+À ces témoignages, nous pouvons en ajouter un autre. Le 6 avril 1812,
+Bernadotte disait à l'envoyé russe Suchtelen, en parlant de Napoléon et
+pour mieux prouver l'extravagance de ses ambitions: «Il fait traîner en
+Allemagne l'attirail du couronnement, probablement pour s'en faire
+couronner empereur.» (_Recueil de la Société impériale d'histoire de
+Russie_, XXI, 438.) Or, Bernadotte avait à Paris des correspondants, sa
+femme entre autres, qui l'instruisaient assez exactement des incidents
+caractéristiques et surtout des bruits répandus.
+
+De ces trois témoignages, aucun n'est concluant par lui-même; leur
+concordance fait leur valeur et donne à penser. Cependant, les registres
+de l'archevêché de Paris, où étaient déposés les ornements impériaux,
+ceux qui avaient servi au sacre, ne portent aucune trace d'un
+déplacement de ces insignes en 1812. Les ornements comprenaient, comme
+on le sait, la couronne de laurier d'or que Napoléon plaça sur sa tête,
+le sceptre, la main de justice, le manteau de velours pourpre doublé
+d'hermine et semé d'abeilles, le collier, l'anneau et, de plus, ce qu'on
+appelait les _honneurs de Charlemagne_, c'est-à-dire une couronne
+pareille à celle attribuée par la tradition à cet empereur et qui
+servait au sacre des rois de France, une épée de même style et le globe
+impérial: ces derniers objets furent portés devant l'Empereur par des
+maréchaux. La couronne de Charlemagne figura, sous le second Empire, au
+Musée des souverains, avec quelques pièces de l'habillement de dessous
+revêtu par Napoléon pendant la cérémonie du sacre; quant au manteau,
+soi-disant pris par un Cosaque, il existe encore dans le trésor de
+Notre-Dame. D'autre part, les comptes impériaux, qui nous ont été
+intégralement conservés, ne mentionnent point que les ornements aient
+été faits en double ou qu'il ait été procédé à la réfection d'aucuns
+d'entre eux après 1812, bien que Napoléon ait agité le projet en 1813 de
+faire couronner Marie-Louise, ce qui eût nécessité la réapparition des
+insignes. Dans ces conditions, nous ne pouvons tenir pour établi le
+fait du transport en Russie: il est certain toutefois que le bruit en a
+couru dans certains milieux tenant de près à la cour, comme le prouvent
+les propos recueillis par M. de Tracy et par Bernadotte.
+
+
+
+III
+
+Rapport du comte de Nesselrode à l'empereur Alexandre Ier (octobre
+1811)[670].
+
+Sire, en résumant d'après les ordres de Votre Majesté les idées que j'ai
+eu l'honneur de lui soumettre dimanche, je pense qu'il serait inutile
+d'entrer dans une longue énumération des événements qui nous ont
+conduits au point où nous nous trouvons actuellement dans nos relations
+avec la France. Il suffira de dire qu'elles ne sont plus ce qu'elles
+furent après Tilsit et Erfurt, et que même, depuis le commencement de
+cette année, les deux puissances se trouvent l'une vis-à-vis de l'autre
+dans un véritable état de tension qui a constamment fait présumer que la
+guerre éclaterait d'un moment à l'autre. Ce changement a déterminé Votre
+Majesté à organiser et à rassembler des moyens de défense considérables.
+Ses armées sont plus fortes qu'elles ne furent jamais; elles mettent son
+empire à l'abri des suites d'une attaque imprévue, et comme nulle idée
+d'agression, même dans un but purement défensif, n'entre dans ses vues,
+l'objet de sa politique serait par là même déjà atteint si cette
+attitude ne donnait, en appuyant le refus de traiter sur les intérêts de
+la maison d'Oldenbourg, une extrême jalousie à l'empereur Napoléon et ne
+lui faisait soupçonner des arrière-pensées. Dès lors, elle pourrait
+devenir, sinon la cause, du moins le prétexte d'une guerre que Votre
+Majesté désirerait éviter tant qu'elle pourra l'être sans que sa dignité
+et les intérêts de son empire soient compromis par des sacrifices
+incompatibles avec eux. Ce désir se fonde sur des raisons qui sont sans
+la moindre réplique, et quand même elles n'existeraient pas, toute
+guerre entreprise dans les conjonctures actuelles ne présenterait jamais
+les chances d'un succès vu en grand.
+
+[Note 670: Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+Effectivement, il n'est que trop constaté que la destruction de l'ancien
+système politique, tous les tristes bouleversements dont nous avons été
+témoins, toutes les épouvantables innovations que nous avons vues naître
+et se consolider, toutes les vexations que nous éprouvons et tous les
+genres de nouveaux orages qui nous font trembler pour l'avenir, sont
+l'effet de ces guerres solitaires, précipitées et mal combinées dans
+lesquelles, depuis 1792, et surtout depuis 1805, les grandes puissances
+se sont jetées, les unes après les autres, par des motifs très justes et
+très louables, mais avec des moyens trop peu calculés pour leur assurer
+le succès ou pour les garantir au moins contre des revers irréparables.
+C'est dans cette catégorie qu'il faudrait malheureusement ranger toute
+guerre que nous entreprendrions actuellement. Mais d'après tout ce qui
+s'est passé, d'après les déclarations positives de l'empereur Napoléon
+dans la conversation du 15 août, nous ne pourrions nous flatter de
+l'éviter qu'en acceptant la négociation qu'on nous offre. Continuer à
+nous y refuser serait, en mettant les torts apparents de notre côté,
+autoriser, en quelque sorte, ses préparatifs contre nous. Ceux-ci
+exigeraient que nous augmentassions les nôtres. La crise prendrait tous
+les jours un caractère plus alarmant, et la guerre deviendrait à la fin
+le seul moyen d'en sortir. L'objet réel de la négociation doit être de
+nous faire connaître si le désir que l'empereur Napoléon témoigne de
+s'arranger est sincère, s'il ne le met en avant en toute occasion que
+parce qu'il voit que nous y répugnons, ou si, en effet, il ne croit pas
+le moment venu d'exécuter contre nous des projets dont malheureusement
+l'existence est constatée par de trop irrécusables indices. Dans cette
+dernière hypothèse, il serait possible de profiter de l'état actuel des
+choses pour parvenir à un arrangement dont le fond et les formes
+tendraient également à améliorer notre situation présente et à nous
+assurer un intervalle de repos qui, sagement employé, préparerait des
+avantages bien plus solides que quelque bataille gagnée aujourd'hui
+contre les Français. À cet effet, il faudrait saisir sans hésitation et
+de la meilleure grâce le moyen qu'on nous offre de terminer les
+différends actuels et envoyer le plus tôt possible à Paris un homme qui
+fût capable de conduire une affaire aussi importante, qui jouît de toute
+la confiance de Votre Majesté et qui, connaissant à fond ses intentions,
+pût être muni du pouvoir de conclure tout ce qui serait d'accord avec
+elles, en même temps qu'il entrerait vis-à-vis de l'empereur Napoléon
+dans des explications franches et précises, telles qu'elles ne lui ont
+guère été données jusqu'ici que par le duc de Vicence, ce qui n'a
+produit que peu d'effet parce qu'il ne se voit pas obligé de les
+regarder comme officielles. Il est à regretter que cette marche n'ait
+point été adoptée dès le printemps où les revers qui épuisèrent les
+armées françaises en Espagne auraient rendu l'empereur Napoléon plus
+coulant sur les termes d'un semblable arrangement; mais les succès
+brillants que le général Kutuzof vient de remporter en Turquie ont
+réparé ce mal, et si, comme il est à espérer, une paix honorable et
+modérée en devient le résultat, le moment présent sera peut-être plus
+propice encore. Toute démarche pacifique faite après cette paix ne peut
+manquer de produire un bon effet et de détruire l'appréhension qu'on
+paraît nourrir en France que nous n'attendons que ce résultat pour
+éclater.
+
+Les principaux objets dont il peut être question dans cette négociation
+sont:
+
+ 1. Les intérêts des ducs d'Oldenbourg;
+ 2. La diminution des forces respectives sur la frontière;
+ 3. La situation présente et future du duché de Varsovie;
+ 4. La situation présente et future de la Prusse;
+ 5. Les relations commerciales de la Russie.
+
+1° Je place en première ligne les affaires d'Oldenbourg, non point que
+ce point soit d'une importance supérieure en comparaison des autres,
+mais parce que c'est le seul qui jusqu'ici ait été mis en avant comme un
+grief contre le gouvernement français, et que la dignité de Votre
+Majesté exige qu'on lui donne réparation pour l'injure faite à des
+princes alliés de sa maison. Cependant, comme nous n'avons pu ni voulu
+protester contre la mesure générale dans laquelle le territoire de ces
+princes est compris, et que, sans une guerre heureuse avec la France,
+nous ne pourrions nous flatter de l'amener à une restitution pure et
+simple du duché d'Oldenbourg, il ne nous reste qu'à accepter le principe
+d'un dédommagement. Mais le choix en est difficile. Erfurt ou tout autre
+territoire situé au milieu de la Confédération du Rhin serait
+insuffisant et continuellement exposé au sort que le duché d'Oldenbourg
+vient d'éprouver. Au reste, la France n'a rien de disponible, et Votre
+Majesté professe une politique trop libérale pour vouloir que l'on
+dépouille qui que ce soit. La seule manière d'arranger cette affaire
+serait donc d'échanger nos droits sur l'Oldenbourg, à la cession
+desquels l'empereur Napoléon tient infiniment, contre tels sacrifices
+qui prouveraient qu'il veut réellement la paix, en un mot contre des
+arrangements, tels qu'ils seront exposés plus bas.
+
+2° La diminution des forces respectives sur la frontière.
+
+Loin de moi l'idée d'affaiblir en quoi que ce soit notre position
+militaire ou de désirer que l'on cessât les sages travaux ordonnés pour
+l'établissement d'un nouveau système de fortifications! Mais tout en
+retirant de nos frontières une partie de nos forces, nous conserverions
+toujours la faculté de les placer en échelons dans des positions où
+elles seraient à portée de se concentrer et d'arriver à temps sur le
+point menacé toutes les fois que les dispositions de la France nous
+annonceraient une attaque prochaine, un danger réel. En se portant, par
+conséquent, à une réciprocité parfaite de mesures, nous accorderions peu
+et gagnerions beaucoup, car si l'empereur Napoléon a la volonté sérieuse
+de faire cesser la crise actuelle, il ne peut guère se refuser:
+
+1° À une réduction effective de la garnison de Dantzig, accompagnée de
+quelque stipulation qui en fixerait le minimum;
+
+2° À l'engagement de ne pas envoyer de troupes françaises dans le duché
+de Varsovie.
+
+Si on pouvait y ajouter une troisième stipulation par laquelle l'armée
+du duché serait limitée à un nombre plus conforme aux moyens pécuniaires
+de cet État, ce serait sans doute un avantage. Il n'y aurait, il me
+semble, aucun inconvénient de le tenter.
+
+3° Je n'ai jamais attaché un grand prix à une déclaration formelle ou à
+un traité par lequel l'empereur Napoléon s'engagerait à abandonner une
+fois pour toutes ce qu'on appelle _le rétablissement de la Pologne_, car
+tant que nous serons en paix avec lui, il n'y songera pas, et si la
+guerre a lieu, aucune convention ne l'en empêcherait. Cependant, comme
+dans plusieurs occasions il s'est prononcé à cet égard d'une manière
+très positive, on pourrait toujours en prendre acte pour insérer dans le
+traité un article renfermant cette déclaration, bien entendu qu'il ne
+nous soit pas mis en ligne de compte pour plus qu'il ne vaut, qu'il ne
+serve pas de prétexte pour être moins facile sur d'autres d'un plus
+grand intérêt, car le seul avantage réel qui en résulterait serait
+peut-être l'effet qu'il pourrait produire sur l'esprit des Polonais.
+
+4° Je regarde comme beaucoup plus important et même comme l'objet le
+plus essentiel de l'arrangement un article qui assurerait pour quelque
+temps l'existence politique de la Prusse. Votre Majesté ne peut être
+indifférente au sort d'une puissance que, malgré l'état
+d'affaiblissement où elle se trouve, on doit toujours envisager soit
+comme l'avant-garde des forces avec lesquelles Napoléon envahira tôt ou
+tard la Russie, soit comme celle que la Russie opposera à ses projets.
+Le but véritable de l'arrangement, celui même qu'il faudrait hautement
+prononcer vis-à-vis de la France, étant le maintien de la tranquillité
+générale, toute stipulation à cet égard serait nécessairement vaine et
+sans effet, si le territoire prussien ne devenait pas libre. La France a
+déclaré que toute invasion de notre part dans le duché de Varsovie
+amènerait la guerre; pourquoi n'y répondrions-nous pas que toute attaque
+de la sienne contre la Prusse, tout envoi de troupes dans ce pays au
+delà du nombre fixé par les traités pour les garnisons des places de
+l'Oder équivaudrait à une déclaration de guerre? D'ailleurs, on ne
+demanderait à la France que de remplir scrupuleusement les engagements
+qu'elle a contractés en 1808 vis-à-vis de la Prusse et qui sont moins
+avantageux que ce que le traité de Tilsit stipule en faveur de ce pays.
+Elle ne ferait autre chose que de s'engager également envers nous à
+évacuer les places de l'Oder à fur et à mesure que le gouvernement
+prussien s'acquitterait de l'arriéré de ses contributions, et, comme
+plus de la moitié en est payé, Glogau devrait être immédiatement
+restitué. Pour faciliter à la Prusse les moyens de se libérer envers la
+France, on pourrait peut-être tirer parti de l'article du traité de
+Tilsit qui stipule en sa faveur une cession de trois cent mille âmes
+dans le cas où le pays d'Hanovre ne serait pas rendu à l'Angleterre. La
+France ayant disposé de ce pays, je ne sais pas pourquoi on lui ferait
+grâce de cet article, à elle qui jamais ne fait grâce de rien. Tout ce
+qui peut, en général, faire cesser le prétexte sous lequel l'empereur
+Napoléon occupe encore les places de l'Oder est bon et ne saurait se
+plaider avec trop d'énergie. Ce ne sera que lorsqu'il n'y aura plus de
+troupes françaises sur son territoire que la Prusse recouvrera la
+possibilité de prendre, dans toutes les circonstances, un parti conforme
+à ses vrais intérêts, et, comme c'est à nous qu'elle en sera redevable,
+il faut espérer qu'elle ne suivra d'autre direction que celle que les
+dispositions de sa nation et surtout de l'armée semblent déjà
+actuellement lui indiquer.
+
+5º Les relations commerciales de la Russie.
+
+Votre Majesté s'étant refusée aux dernières instances de Napoléon
+relativement aux nouvelles extensions du soi-disant système continental,
+à l'adoption du tarif de Trianon[671], à l'exclusion des neutres, elle
+ne saurait se relâcher sur aucun de ces points. Ce refus, comme tout ce
+qui tend à distinguer la Russie de cette foule de faibles alliés
+aveuglément soumis aux volontés arbitraires et capricieuses de la
+France, était honorable et bien calculé, et plutôt la rupture de la
+négociation et peut-être même la guerre que quelque stipulation qui nous
+empêcherait de persévérer dans le système que nous avons suivi cette
+année à l'égard du commerce!
+
+[Note 671: Tarif portant un droit de 50 pour 100 sur les
+marchandises coloniales.]
+
+Voilà les bases sur lesquelles la négociation doit s'établir et sur
+lesquelles doit être fondé l'arrangement qui en serait le résultat. Mais
+supposé qu'il réussisse de la manière la plus satisfaisante, il y a
+encore un point capital qui est presque à envisager comme la clef de la
+voûte: _que l'Autriche soit invitée à le garantir_.
+
+L'empereur Napoléon ayant lui-même offert cette garantie[672], ne
+pourrait pas justement la décliner. La cour de Vienne aurait les
+meilleures raisons de s'y prêter, et il n'en résulterait que de grands
+avantages pour elle comme pour nous.
+
+[Note 672: Allusion sans doute à la garantie réciproque que Napoléon
+avait proposée en 1809 entre la France, la Russie et l'Autriche.]
+
+La Russie et l'Autriche, c'est-à-dire les deux seules puissances
+continentales dont aujourd'hui la réunion produirait encore un
+contre-poids efficace à l'énorme pouvoir de la France, se trouveraient
+pour la première fois depuis six ans unies non seulement par un intérêt
+commun, car celui-là n'a jamais cessé d'exister, mais par un lien
+positif et avoué. Il n'y a pas dans tout le cercle des rapports
+politiques un objet sur lequel les intérêts bien entendus des deux
+puissances ne soient pas absolument d'accord. Je n'en excepte pas même
+les affaires de la Turquie, car, quoique relativement à ce seul article
+on puisse concevoir une diversité de vues entre elles, considération qui
+ajoute un si puissant motif à tous ceux qui doivent faire désirer un
+prompt dénouement de la guerre de Turquie, je n'en suis pas moins
+convaincu qu'un véritable homme d'État en Russie sacrifierait dans les
+circonstances actuelles un grand avantage local plutôt que de
+mécontenter l'Autriche, tout comme un véritable homme d'État en Autriche
+consentirait à des résultats généralement contraires à son système
+plutôt que de s'aliéner la Russie ou de voir porter atteinte à sa
+considération par une paix conclue sur des bases trop différentes de
+celles qui jusqu'ici ont été mises en avant. Cette paix aurait l'immense
+avantage d'écarter entre la Russie et l'Autriche tous les motifs de
+jalousie qui peuvent subsister, tandis que l'acte de garantie du traité
+conclu avec la France légaliserait, pour ainsi dire, entre elles des
+communications confidentielles et suivies, et habituerait les deux cours
+à penser et à agir dans le même sens pour tous les grands intérêts de
+l'Europe et deviendrait le germe d'une alliance formelle dont le but
+serait de stipuler et les mesures qu'il y aurait à opposer aux atteintes
+que la France pourrait porter à l'arrangement garanti, et les secours
+qu'il faudrait mutuellement se prêter. Je regarde un concert entre ces
+deux puissances comme la seule planche de salut qui soit restée après
+tant de naufrages; si d'ici à quelque temps il n'est point solidement
+établi et que l'Autriche ne trouve pas moyen de rétablir ses finances et
+son armée pour qu'il ne soit pas sans force et par conséquent sans
+utilité, c'en est fait de nos dernières espérances, tout périt sans
+retour. L'effet le plus funeste d'une explosion prématurée entre la
+France et la Russie serait de rendre ce concert impossible; le plus
+grand bienfait d'un arrangement pacifique sera de le préparer et de le
+favoriser.
+
+Pendant l'époque de paix plus ou moins raffermie qui suivrait un
+arrangement pareil, la Russie et l'Autriche auraient, l'une et l'autre,
+le temps de s'occuper de leur intérieur, de rétablir leurs finances et
+leurs armées. Leur union et leur confiance mutuelle faciliteraient ces
+opérations. Dans les conjonctures les plus périlleuses, c'est beaucoup
+que de savoir que tous les plans, toutes les démarches, tous les
+efforts, n'ont à prendre qu'une seule direction, de pouvoir compter sur
+un voisin fidèle, de ne plus craindre de diversion sur nos flancs,
+d'être bien convaincu que les progrès que ces deux puissances feraient
+pour la restauration de leurs forces ne donneraient de jalousie qu'à
+celui qu'au fond de leur pensée elles regardent comme leur seul ennemi.
+
+Si dans cet intervalle de paix l'empereur Napoléon se portait à quelque
+nouvel envahissement, la Russie et l'Autriche trouveraient dans l'acte
+de garantie un prétexte légal de s'y opposer, et le jour où ces deux
+puissances oseront pour la première fois avouer les mêmes principes et
+faire entendre le même langage au gouvernement français, sera celui où
+la liberté de l'Europe renaîtra de ses cendres. Ce sera l'avant-coureur
+de la résurrection d'un équilibre politique sans lequel, quoi qu'on
+fasse, la dignité des souverains, l'indépendance des États et la
+prospérité des peuples ne seront que de tristes souvenirs.
+
+C'est ainsi que, d'une mesure bien calculée, résulterait une foule
+d'avantages, et que Votre Majesté, en conjurant l'orage, verrait sortir
+des fruits de sa sagesse les germes d'un véritable état de paix qui,
+s'il est compatible avec l'existence de l'empereur Napoléon, ne
+pourrait, dans l'état déplorable où se trouvent toutes les puissances,
+tant sous le rapport moral que sous celui de leurs moyens physiques,
+être obtenu que de cette manière.
+
+On objectera peut-être que tous ces beaux rêves, n'étant bâtis que sur
+la bonne foi du gouvernement français, s'évanouiront du moment où l'on
+s'apercevrait qu'en offrant de négocier il n'a voulu que cacher son jeu,
+gagner du temps ou nous tendre un piège. Mais même si tel était le cas,
+nous n'aurions encore rien perdu, en nous prêtant à ces démonstrations
+pacifiques. La guerre n'ayant point été déclarée au printemps, tout
+délai doit tourner en notre faveur. Le moment actuel, malgré tout ce
+qu'on peut dire sur la guerre d'Espagne, serait un des plus funestes que
+nous pourrions choisir. L'ancienne règle qui veut que telle chose que
+notre adversaire paraît éviter doit par cela même nous convenir, n'est
+pas admissible sans restriction. Mon adversaire peut avoir de très
+bonnes raisons pour ne pas vouloir aujourd'hui ce qui n'en sera pas
+moins en dernier résultat entièrement à son avantage. Je crois n'avoir
+besoin de donner aucun développement à ce raisonnement, les idées de
+Votre Majesté sur l'utilité d'éviter la guerre m'ayant paru entièrement
+fixées, comme en général sur les moyens d'y parvenir. À ceux que j'ai
+osé lui soumettre, elle a objecté qu'en vidant les différends actuels
+par un arrangement, le grief que la France nous a donné par la réunion
+d'Oldenbourg disparaîtrait, et qu'elle voudrait s'en réserver un afin
+d'en profiter pour rouvrir ses ports dans telle circonstance où
+l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état de lui faire la guerre
+pour cette seule raison. Je pense qu'à cet égard Votre Majesté Impériale
+pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui
+certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de
+plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne
+sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur
+l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre
+Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne
+saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une
+expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne
+saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si
+d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de
+défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent
+avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la
+guerre.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA RUSSIE SE PRÉPARE À ATTAQUER.
+
+Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier
+prépare contre Napoléon une campagne offensive.--Son grief
+apparent.--Son grief réel.--Appel secret aux Varsoviens par
+l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la
+Pologne à son profit et se faire le libérateur de
+l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression
+générale.--Aspect des différents États.--Le duché de Varsovie.--Misère
+dorée.--Napoléon a mis partout contre lui les intérêts matériels.--La
+Prusse: le roi, le cabinet, les partis, l'armée, l'esprit public.--La
+Suède: débuts de Bernadotte comme prince royal: traits
+caractéristiques.--Le roi et les deux ministres dirigeants.--L'intérêt
+économique rapproche la Suède de l'Angleterre.--Situation sur le Danube:
+la paix des Russes avec la Porte paraît prochaine.--L'Autriche:
+l'empereur, l'impératrice, l'opinion publique, l'armée.--Puissance de la
+société.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie
+russe.--Metternich craint d'encourir la disgrâce des salons.--L'empereur
+orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne française.--Le
+vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspération croissante.--Réveil et
+progrès de l'esprit national.--Sociétés secrètes.--Autres foyers
+d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'état des
+esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise
+économique.--Fidélité des masses à l'Empereur.--L'imagination populaire
+reste possédée de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes
+et élevées se détachent.--Conspiration
+latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre médite de consommer son
+rapprochement économique avec nos ennemis.--Réponse de Czartoryski par
+voies mystérieuses.--Objections du prince; ses méfiances.--Garanties
+réclamées et questions posées.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet à
+la Pologne autonomie et régime constitutionnel.--Il fait l'énumération
+détaillée de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et
+séduire les Polonais.--Condition à laquelle il subordonne son entrée en
+campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie
+secrète d'Alexandre Ier.--Il offre à l'Autriche la Valachie et la moitié
+de la Moldavie en échange de la Galicie.--Tentatives auprès de la
+Prusse et de la Suède.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef à
+Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrédite un envoyé spécial
+auprès de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance
+secrète.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'émigrés
+allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de
+Vicence.--Il donne le change à cet ambassadeur sur ses desseins et ses
+armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hanséatiques et
+la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projeté par
+l'Empereur.--Alexandre affirme et répète qu'il n'attaquera
+jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations
+extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu à son
+poste en raison de sa nullité.--Protestation officielle au sujet de
+l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour
+d'Alexandre.--Continuité du plan poursuivi par nos ennemis à travers
+toute la période de la Révolution et de l'Empire: ils ne renoncent
+jamais à l'espoir de renverser intégralement la puissance française et
+de tout reprendre.
+
+
+CHAPITRE II
+
+PROJETS DE L'EMPEREUR.
+
+Napoléon au commencement de 1811.--Maître de tout en apparence, il sent
+l'inefficacité des moyens employés jusqu'à ce jour pour réduire
+l'Angleterre et conquérir la paix générale.--Le blocus demeure inutile
+tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Masséna
+devant Torres-Vedras.--Le Nord préoccupe Napoléon et l'empêche de porter
+un coup décisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie
+et l'Angleterre.--Méfiance progressive: indices révélateurs: l'ukase
+prohibitif.--Colère de Napoléon: paroles caractéristiques.--Les Polonais
+de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napoléon décide de préparer
+lentement et mystérieusement une campagne en Russie.--Comment il conçoit
+cette gigantesque entreprise.--Quelle est à ses yeux la condition du
+succès.--Dix-huit mois de préparation.--Projet pour 1811; projet pour
+1812.--Mode employé pour recréer en Allemagne une force
+imposante.--L'année de couverture.--Envoi de troupes à
+Dantzick.--Précautions prises pour dissimuler l'importance et le but de
+ces préparatifs.--Napoléon reste militairement et diplomatiquement en
+retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports
+avec la Prusse.--L'Autriche et les Principautés.--Rapports avec la
+Turquie.--Première brouille entre Napoléon et le prince royal de
+Suède.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce
+retour.--Demande de la Norvège.--Protestations simultanées à l'empereur
+de Russie.--Bernadotte sera à qui le payera le mieux, sans être jamais
+complètement à personne.--L'Empereur décline toute conversation au sujet
+de la Norvège.--Audience donnée à l'aide de camp du prince.--Bernadotte
+réitère ses instances et ses promesses.--Napoléon refuse de s'allier
+prématurément à la Suède.--Ses rapports avec la Russie durant cette
+période.--Mélange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser
+le duc d'Oldenbourg.--Réquisitoire violent et emphatique contre
+l'ukase.--Pourquoi Napoléon affecte de prendre au tragique cette mesure
+purement commerciale.--Demande d'un traité de commerce.--Grief secret et
+prétention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du
+blocus domine à ses yeux toutes les autres: il évite encore de la
+soulever.--Sa longue et remarquable lettre à l'empereur
+Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons
+profondes qui portent l'Empereur à envisager comme probable une guerre
+dans le Nord et à y voir le couronnement de son oeuvre.--Napoléon égaré
+par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant à la
+guerre si la Russie rentrait dans le système continental, mais il
+n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napoléon cherchent
+respectivement à s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812,
+l'avantage du choc offensif.
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE MOYEN DE TRANSACTION.
+
+Les armées russes se rapprochent de la frontière.--Marche vers le duché
+de Varsovie.--Points de concentration.--L'armée du Danube détache
+plusieurs de ses divisions.--Précautions prises pour assurer le secret
+de ces préparatifs.--La frontière étroitement gardée.--Les
+réserves.--Bruits répandus à Pétersbourg et dans les provinces
+polonaises.--Avis décourageants de Czartoryski.--La fidélité des chefs
+varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se dérobe à une
+alliance et même à une promesse de neutralité.--L'influence de
+l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile à la Russie: moyen
+imaginé pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie
+féminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entrée possible des
+Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser à formuler une réponse
+comminatoire.--Déceptions successives d'Alexandre.--Il suspend
+l'exécution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le
+chancelier Roumiantsof préconise une politique de rapprochement avec la
+France.--Il croit avoir trouvé un moyen de solution.--Idée de demander à
+Napoléon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du
+territoire varsovien.--Alexandre se prête à un essai de conciliation sur
+cette base.--Caractère insolite de la négociation qui va s'ouvrir.--Le
+souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu'à demi-mot et
+par périphrases.--On propose une énigme à Caulaincourt, en lui
+fournissant quelques moyens de la déchiffrer.--Le Tsar confie à
+Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignité et habileté de son
+langage.--La métaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son
+rappel et reste à Pétersbourg en attendant l'arrivée de son successeur,
+le général comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Départ de
+Tchernitchef pour Paris.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'ALERTE.
+
+Naissance du roi de Rome.--Anxiété de la population.--Explosion
+d'allégresse.--Émotion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les
+Varsoviens signalent au delà de leur frontière quelques mouvements
+suspects.--Incrédulité de Davout.--Renseignements venus de Suède et de
+Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par
+peur et tâche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de
+l'armée d'Orient remontent vers la Pologne, il commence à
+s'émouvoir.--Mesures de précaution.--Napoléon aimerait mieux éviter la
+guerre que d'avoir à la faire tout de suite.--Il se résigne à l'idée
+d'une transaction.--Départ de Lauriston.--Nouvelle lettre à l'empereur
+Alexandre: appel à la confiance.--Arrivée de Tchernitchef: l'Empereur
+le reçoit aussitôt.--Quatre heures de conversation.--Vivement pressé,
+Tchernitchef finit par répéter la métaphore du comte
+Roumiantsof.--Napoléon se figure d'abord que la Russie lui demande le
+duché tout entier.--Mouvement de révolte et de colère.--Dantzick ou
+Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Système de
+ménagements.--Tchernitchef comblé d'attentions et de gâteries.--Savary
+s'avise spontanément de couper court aux investigations de cet
+observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le
+_Journal de l'Empire_.--Article du 12 avril.--_Les
+nouvellistes._--Esménard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre
+de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le
+rédacteur du journal.--Arrivée de Bignon à Varsovie.--Tumulte d'avis
+contradictoires.--Poniatowski reçoit communication _par miracle_ des
+lettres écrites à Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet
+d'invasion surpris et éventé.--Les découvertes de Poniatowski confirmées
+par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme
+générale.--La guerre en vue.--Activité de l'Empereur.--Les fêtes de
+Pâques 1811.--Napoléon prépare l'évacuation du duché et reporte sur
+l'Oder sa ligne de défense.--Davout invité à se diriger éventuellement
+sur ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le
+soutenir.--Négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la
+Turquie.--Napoléon ne renonce pas à éviter la guerre.--Ses efforts
+persévérants pour s'éclairer sur les désirs et les prétentions
+d'Alexandre.--Lettre inédite à Caulaincourt.--On cherche à faire parler
+Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de
+Duroc.--Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole
+positive.--Changement dans le ministère.--Le duc de Bassano substitué au
+duc de Cadore.--Seconde lettre à Caulaincourt: _si ce que les Russes
+désirent est faisable, cela sera fait_.--Napoléon reste en garde: la
+Prusse et la frontière russe en observation.--Avis plus rassurants:
+phénomène d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napoléon
+interrompt ses négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la
+Turquie.--Il modère ses préparatifs militaires sans les
+discontinuer.--Doutes qu'il conserve sur les causes de l'alerte: il
+tient passionnément à pénétrer le secret de la Russie.
+
+CHAPITRE V
+
+RETOUR DU DUC DE VICENCE.
+
+Contre-coup à Pétersbourg de l'émotion suscitée en Allemagne et en
+France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint
+que Napoléon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque
+n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens
+contraire.--Wellesley donne à l'Europe des leçons de guerre
+défensive.--Il fait école.--Le général Pfuhl et son plan.--Peu à peu,
+Alexandre incline vers un système purement défensif.--Il voudrait éviter
+la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duché de
+Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Réponse par allusions et
+sous-entendus aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur
+Alexandre et le roi de Rome.--Arrivée de Lauriston.--Gracieux
+accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour déterminer Napoléon à
+lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la résolution de
+se défendre à toute extrémité: solennité et sincérité de cette
+déclaration.--Émotion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son
+retour en France.--Il va trouver l'Empereur à Saint-Cloud.--Sept heures
+de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions
+pacifiques d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux
+questions corrélatives.--Napoléon repousse l'idée de diminuer la
+garnison de Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la nécessité d'opter
+entre la Pologne et la Russie.--La pensée de l'Empereur passe par des
+alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt
+signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et
+les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la
+Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur ébranlé;
+son interlocuteur croit avoir cause gagnée.--Napoléon fait le
+dénombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au
+cerveau.--Il croit que tout se réglera par une bataille.--Suite de la
+conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de
+Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'AUDIENCE DU 15 AOÛT 1811.
+
+Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de
+Vicence.--Il ne croit plus à l'imminence des hostilités et ralentit ses
+préparatifs.--Il soupçonne plus fortement Alexandre de vouloir un
+lambeau de la Pologne, mais réserve jusqu'à plus ample informé ses
+déterminations finales.--Baptême du roi de Rome.--Coups de sifflet au
+Carrousel: placards séditieux.--Tchernitchef relève ces
+symptômes.--L'Empereur à Notre-Dame.--Discours au Corps législatif:
+allusions à la Pologne.--Lauriston rappelé à la fermeté.--Difficulté de
+trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les préparatifs de
+guerre se développent en silence.--L'Europe moins inquiète.--La
+diplomatie et la société en villégiature.--Stations thermales de la
+Bohême.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Opérations
+de Razoumowski.--La discussion continue à Pétersbourg.--Le dissentiment
+entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence
+d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte à la
+même époque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se dérober à
+tout arrangement et perpétuer le conflit.--Il décline la médiation
+autrichienne et prussienne.--Procédés évasifs et dilatoires.--Napoléon
+s'aperçoit de ce jeu et constate en même temps de nouvelles infractions
+au blocus.--Explosion de colère.--La journée du 15 août aux
+Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trône.--Prise à partie de
+Kourakine.--Napoléon déclare qu'il ne cédera jamais un pouce du
+territoire varsovien.--Son langage coloré et vibrant: ses comparaisons,
+ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilité de placer un
+mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--_Travail avec Sa
+Majesté._--Napoléon fait composer sous ses yeux un mémoire justificatif
+de sa future campagne: importance de cette pièce: elle fait l'historique
+du conflit et met supérieurement en relief le noeud du
+litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empêchent Napoléon de faire
+droit aux désirs soupçonnés de la Russie.--Le duché de Varsovie et le
+blocus.--La guerre est à la fois décidée et ajournée.--Napoléon se fait
+une règle de prolonger avec Alexandre des négociations fictives, de
+préparer lentement ses alliances de guerre et de donner à ses armements
+des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de
+l'irruption en Russie.
+
+
+CHAPITRE VII
+
+SUITE DES PRÉPARATIFS.
+
+Réponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes
+d'explications.--Instances à la fois pressantes et vagues.--Ce que ni
+l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos
+préparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'armée
+varsovienne.--Les contingents allemands.--L'armée de Davout.--L'armée
+des côtes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'armée
+d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matériel.--Minutieux
+efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les
+transports: moyens employés pour vaincre la nature et les
+espaces.--Universelle prévoyance.--Napoléon excessif en tout.--Il ruse
+tour à tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail
+parallèle d'Alexandre.--Formation des armées russes en deux groupes
+principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche à
+reprendre la libre disposition de son armée d'Orient en hâtant sa paix
+avec la Porte.--Service demandé à l'Angleterre.--Napoléon incite les
+Turcs à continuer la guerre.--Causes de sa lenteur à s'assurer de
+l'Autriche, de la Prusse et de la Suède.--Dangers de cette
+politique.--Bernadotte rentre en scène.--Départ de la princesse
+royale.--L'été à Drottningholm.--Contrebande effrénée; rapports avec
+l'Angleterre.--Langage de la France: modération relative.--Le baron
+Alquier part spontanément en guerre contre la Suède.--Note
+injurieuse.--Réplique sur le même ton.--Scène extraordinaire entre
+Alquier et Bernadotte.--Déplacement de l'irascible ministre.--Mise en
+interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de
+Napoléon sur la Suède.--Alternatives de rigueur et de longanimité.--Une
+crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer
+les conditions.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE.
+
+Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose à
+l'Empereur.--Pièce fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la
+Russie et cherche à l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de
+Scharnhorst.--Armements illicites et précipités: explication donnée à
+l'Empereur.--Napoléon ne veut pas détruire la Prusse; caractère spécial
+de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse
+dérange toutes ses combinaisons.--Premières remontrances.--Napoléon
+détruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un désarmement complet et
+une obéissance sans réserve.--Continuation des armements.--Mobilisation
+déguisée.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catégorique.--Soumission
+apparente.--Crédulité de Saint-Marsan.--Tout le monde ment à
+l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la
+continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La
+Prusse à la torture.--Incident Blücher.--Suprême exigence.--Napoléon
+fait en même temps ses propositions d'alliance.--Affres de la
+Prusse.--Retour de Scharnhorst: résultats de sa mission.--Entrevues
+mystérieuses de Tsarskoé-Selo; Alexandre blâme les agitations et les
+imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention
+militaire.--Affreuses perplexités de Frédéric-Guillaume.--Motifs qui le
+poussent à subir l'alliance française.--Suprême espoir du parti de la
+guerre.--L'idée fixe du roi.--Recours à l'Autriche.--Scharnhorst part
+pour Vienne sous un déguisement et un faux nom.--Mission
+Lefebvre.--Napoléon perd patience; il incline plus fortement à détruire
+la Prusse et à faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le
+Danube.--Projet demandé au prince d'Eckmühl.--Plan
+d'écrasement.--Napoléon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez
+elle quelque disposition à se soumettre.--La négociation d'alliance fait
+un second pas.--Scharnhorst à Vienne.--Metternich le trompe d'abord et
+l'éconduit ensuite.--Déception finale.--La Prusse aux pieds de
+l'Empereur.--Ouvertures de Napoléon à Schwartzenberg.--Raisons subtiles
+qui déterminent Metternich à hâter ses accords avec la France.--Le
+partage de la Prusse.--Réactions successives.--Alexandre revient au
+système de la défensive.--Nesselrode en congé.--Son plan de
+pacification.--_La clef de voûte:_ rôle réservé à l'Autriche.--La paix
+doublée d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de
+Talleyrand.--Alexandre livre à Nesselrode le secret de son
+inflexibilité.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler
+une démarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: nécessité
+de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annoncé et perpétuellement
+ajourné.--Fausse interprétation de certaines paroles de
+l'Empereur.--Mauvaise foi réciproque.--Le frère d'armes
+d'Alexandre.--Napoléon avoue ses projets belliqueux à l'ambassadeur
+d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin
+libre jusqu'en Russie: fatal succès.
+
+
+CHAPITRE IX
+
+MARCHE DE LA GRANDE ARMÉE.
+
+La Grande Armée doit se composer d'une agglomération d'armées.--Position
+des différentes unités.--Proportions colossales.--Concentration à
+opérer: péril à éviter.--Plan de l'Empereur pour réunir ses forces et
+les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour
+assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de
+nuit.--Instruction caractéristique à Lauriston.--Système de
+dissimulation renforcée et progressive.--Accumulation de
+stratagèmes.--Tchernitchef devient gênant: sa mise en
+observation.--Conversation et message de l'Élysée.--Napoléon formule
+enfin ses exigences en matière de blocus.--Sincérité relative de ses
+propositions: leur but principal.--Départ de
+Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre
+le ministère de la police et celui des relations extérieures: rôle du
+préfet de police.--Découverte et arrestation des coupables.--Dix ans
+d'espionnage et de trahison.--Procès en perspective.--Napoléon refrène
+sa colère.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour
+l'empêcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'armée
+d'Italie.--Universel ébranlement.--Traité dicté à la Prusse.--Alarme à
+Berlin; arrivée des Français.--Prise de possession.--Le pays de la
+haine.--Marche au Nord.--Échelons successifs.--Rôle réservé au
+contingent prussien.--Traité avec l'Autriche.--Appel à la Turquie:
+Napoléon espère revivifier et soulever l'Islam.--Rôle réservé à la
+cavalerie ottomane.--L'Empereur se résigne à négocier avec
+Bernadotte.--Ouvertures à la princesse royale.--Saisie antérieure de la
+Poméranie suédoise: conséquences de cet acte.--Premiers
+mécomptes.--Arrivée et déploiement de nos armées sur la Vistule.--Départ
+projeté et différé.--Lutte contre la famine.--Conversation avec
+l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt à la guerre: efforts
+persistants et infructueux de Napoléon pour le ramener et le
+convaincre.--État d'esprit de l'Empereur.--Son langage à Savary et à
+Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napoléon subit déjà l'attraction
+de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rêves
+vertigineux.--Au delà de Moscou.--L'Orient.--L'Égypte.--Les
+Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprême
+apothéose.
+
+
+CHAPITRE X
+
+ALEXANDRE ET BERNADOTTE.
+
+Impassibilité d'Alexandre pendant nos premières marches.--Nos ennemis
+craignent de sa part une défaillance.--Ils désirent un secours.--Arrivée
+à Pétersbourg d'un envoyé extraordinaire de Suède.--Bernadotte veut se
+faire l'artisan de la rupture définitive et le promoteur d'une dernière
+coalition.--Son plan d'opérations diplomatiques et militaires; son
+arrière-pensée.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la
+Norvège.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience
+capitule.--Envoi de Suchtelen en Suède.--Négociation en partie
+double.--Défiance réciproque.--La politique de l'Empereur, la politique
+du chancelier.--Arrivée du message de l'Élysée.--Agitation mondaine:
+lutte des partis.--Alexandre demeure inébranlable, mais il se sert des
+propositions françaises auprès de Loewenhielm pour l'amener à réduire
+ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprès de Suchtelen des
+offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux
+traités.--Duel de générosité.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa
+réponse aux propositions françaises et signifie ses
+exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'évacuer la Prusse et les
+pays situés au delà de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige:
+ce qu'offre la Russie en échange.--Conciliation impossible.--Efforts de
+nos ennemis pour se débarrasser de Spéranski.--Causes profondes et
+motifs déterminants de sa disgrâce.--La soirée et la nuit du 17 mars;
+l'exil.--Alexandre se livre complètement à l'émigration
+européenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours
+Armfeldt.--Opérations de Bernadotte.--Les soirées au palais royal de
+Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les
+hostilités.--Départ d'Alexandre pour Wilna; sa dernière entrevue avec
+Lauriston.--Il incline encore une fois à pousser ses troupes en avant;
+incident fortuit qui le ramène et le fixe au système de l'absolue
+défensive.--La fatalité pèse déjà sur l'Empereur.
+
+
+CHAPITRE XI
+
+L'ULTIMATUM RUSSE.
+
+Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blâme son gouvernement.--Il
+continue à désirer la paix et à célébrer l'alliance.--Procès de haute
+trahison.--Discours du procureur général.--Interrogatoire des prévenus;
+responsabilités inégales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de
+Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de
+l'accusation.--Arrivée de l'ultimatum.--Kourakine à Saint-Cloud.--Colère
+et inquiétude de l'Empereur.--Alerte passagère.--Napoléon veut à tout
+prix détourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-même à son
+heure.--Proposition d'armistice éventuel.--Envoi de Narbonne à Wilna;
+caractère et but de cette mission.--Démarche à effet auprès de
+l'Angleterre.--Le gouvernement français se donne l'air d'accepter une
+négociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est
+ensuite remis de jour en jour, dupé et mystifié de toutes manières.--Ses
+yeux commencent à s'ouvrir.--Réquisitions pressantes.--Symptômes
+alarmants.--Exécution de Michel.--Nouvel enlèvement de
+Wustinger.--Départ de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperçoit qu'on
+l'abuse et qu'on le joue; un subit accès d'exaspération le jette hors de
+son caractère.--Il réclame ses passeports; cette démarche équivaut à une
+déclaration de guerre.--Contre-temps également fâcheux pour les deux
+empereurs.--Départ de Napoléon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du
+_Moniteur_.--Napoléon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser
+Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle
+conférence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matière; il
+soulève une difficulté de procédure: question des pouvoirs.--Le ministre
+échappe à l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu à
+son poste.--Napoléon est parvenu à éloigner momentanément la rupture.
+
+
+CHAPITRE XII
+
+DRESDE.
+
+À travers l'Allemagne.--Arrivée à Dresde.--Installation de
+l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La
+reine de Westphalie.--Arrivée de l'empereur et de l'impératrice
+d'Autriche.--Belle-mère et belle-fille.--Fête du 19 avril.--Aspect de
+Dresde pendant le congrès.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au
+travail.--Lettre de Kourakine réclamant à nouveau ses
+passeports.--Manoeuvre de la dernière heure.--Ordre expédié à Lauriston
+de se rendre à Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La
+journée des souverains à Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette
+de l'Impératrice.--L'après-midi.--Goûts et occupations de l'empereur
+François.--Le dîner.--Cérémonial napoléonien.--Napoléon et Louis
+XVI.--La soirée.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie
+des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de
+Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec
+l'empereur François.--Il se met en frais de galanterie auprès de
+l'impératrice d'Autriche et ne réussit pas à la gagner.--Intimité
+apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napoléon comparé
+au soleil.--Le roi de Prusse.--Le _Kronprinz_.--Hiérarchie établie entre
+les souverains.--Concours de bassesses.--Apogée de la puissance
+impériale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napoléon se montre
+davantage en public; promenade à cheval autour de Dresde.--Visite à
+l'église Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une église catholique de
+Lithuanie.--La veillée des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de
+sa mission.--Explosion printanière; approche de la saison favorable aux
+hostilités.--Dernier appel à la Suède et à la Turquie.--Napoléon décide
+de soulever la Pologne.--Il songe à Talleyrand pour l'ambassade de
+Varsovie; raisons qui le portent à ce choix, incidents qui l'y font
+renoncer.--Nouvelle disgrâce de Talleyrand.--L'abbé de Pradt.--Choix
+funeste.--Objets proposés au zèle de l'ambassadeur.--Napoléon cherche à
+gagner encore quelques jours.--Son départ de Dresde.--L'assemblée des
+souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif
+et caractère de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il
+s'efforce de ménager un accord entre la Russie et la Porte--Congrès et
+traité de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral
+Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espère
+ébranler le monde slave et le précipiter sur l'Illyrie et l'Italie
+françaises.--L'idée des nationalités se retourne contre la
+France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicité de la Prusse et des
+cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements
+de Jérôme-Napoléon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de
+Sémonville.--Parmi les Français, les grands se lassent et s'inquiètent:
+la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un
+soldat.--L'armée croit aller aux Indes.
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LE PASSAGE DU NIÉMEN.
+
+PREMIÈRE PARTIE.--L'IRRUPTION.
+
+Napoléon à Posen.--Enthousiasme de la population.--Réponse à
+Bernadotte.--Séjour à Thorn.--Derniers préparatifs.--Préoccupation
+dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif
+d'attaque.--Napoléon met ses armées en campagne avant de déclarer la
+guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le _Chant du départ_.--Rencontre
+avec Murat; comédie sentimentale.--Marche dévastatrice à travers la
+Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers
+désordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernière
+minute.--Nouvelles de Pétersbourg.--L'empereur de Russie a refusé de
+recevoir l'ambassadeur de France.--Napoléon rejoint la colonne de
+tête.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'élance aux avant-postes et
+atteint le Niémen.--Il voit la Russie.--Déguisement.--Reconnaissance à
+cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrivée des troupes.--La
+journée du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers
+coups de feu.--Lever du soleil.--Féerique spectacle.--Enthousiasme des
+troupes; gaieté et activité de l'Empereur.--Incident de la
+Wilya.--Établissement à Kowno.--Quarante-huit heures de
+défilé.--L'invasion commence.
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.--ARRIVÉE À WILNA; DERNIÈRE NÉGOCIATION.
+
+Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de
+Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fête du 24 juin; accident
+de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le
+bal; son impassibilité.--La Fatalité et la Providence.--Recul
+instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une réconciliation _in
+extremis_; causes et but réel de cette démarche.--Balachof aux
+avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de
+Davout.--Napoléon ne veut recevoir l'envoyé russe qu'au lendemain d'une
+victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son désappointement.--Il
+précipite son armée sur Wilna.--Premiers symptômes de
+désagrégation.--Entrée de Napoléon à Wilna: accueil de glace: incendie
+des magasins.--Ovations provoquées et tardives.--L'Empereur s'acharne à
+l'espoir de couper et de prendre une partie des armées
+russes.--Succession d'orages: les éléments se déchaînent contre
+nous.--Hécatombe de chevaux.--L'ennemi se dérobe et s'évanouit.--Fausse
+joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son évasion.--Les débuts
+de la campagne manqués.--Froideur des Lithuaniens.--Napoléon décide de
+recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet
+envoyé.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler
+Alexandre pour sa sécurité personnelle et de l'amener à une prompte
+capitulation.--Balachof à la table impériale.--Réponses célèbres.--Mot
+blessant de Napoléon à Caulaincourt; ferme réplique.--Départ de
+Balachof.--Protestation indignée de Caulaincourt; il demande son
+congé.--Patience de l'Empereur; comment il met fin à la scène.--Rupture
+irrévocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre
+succède sans transition au déchirement de l'alliance.
+
+CONCLUSION.
+
+APPENDICE.
+
+
+
+PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Napoléon et Alexandre Ier (3/3), by Albert Vandal
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET ALEXANDRE IER (3/3) ***
+
+***** This file should be named 32621-8.txt or 32621-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/2/6/2/32621/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/32621-8.zip b/32621-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..a5c5ee3
--- /dev/null
+++ b/32621-8.zip
Binary files differ
diff --git a/32621-h.zip b/32621-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..75051a7
--- /dev/null
+++ b/32621-h.zip
Binary files differ
diff --git a/32621-h/32621-h.htm b/32621-h/32621-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..bd42d01
--- /dev/null
+++ b/32621-h/32621-h.htm
@@ -0,0 +1,24937 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Napoléon et Alexandre Ier (3/3), par Albert Vandal</title>
+
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 10%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.sc {font-variant: small-caps}
+.lef {float: left}
+.mid {text-align: center}
+.rig {float: right}
+.sml {font-size: 10pt}
+.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center}
+
+span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+.poem p.i12 {margin-left: 6em}
+.poem p.i14 {margin-left: 7em}
+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
+.poem p.i18 {margin-left: 9em}
+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+-->
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Napoléon et Alexandre Ier (3/3), by Albert Vandal
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Napoléon et Alexandre Ier (3/3)
+ L'alliance russe sous le premier Empire
+
+Author: Albert Vandal
+
+Release Date: May 31, 2010 [EBook #32621]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET ALEXANDRE IER (3/3) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h2>NAPOLÉON</h2>
+
+<h5>ET</h5>
+
+<h1>ALEXANDRE Ier</h1>
+
+<h5>TOME TROISIÈME</h5>
+
+<br><br>
+
+<p class="sml">L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
+et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
+Suède et la Norvège.</p>
+
+<p class="sml">Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
+librairie) en janvier 1896.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h4>DU MÊME AUTEUR:</h4>
+
+<p class="sml"><b>Napoléon et Alexandre Ier.</b> L'alliance russe sous le premier Empire.</p>
+
+<p class="sml">I. <i>De Tilsit à Erfurt. 3e édition</i>. Un volume in-8° avec portraits.
+Prix. 8 fr.</p>
+
+<p class="sml">II. 1809. <i>Le second mariage de Napoléon; Déclin de l'alliance. 3e
+édition</i>. Un volume in-8°. Prix 8 fr.
+(Couronné <i>deux fois par l'Académie française</i>, <i>grand prix Gobert</i>.)</p>
+
+<p class="sml"><b>Louis XV et Élisabeth de Russie.</b> 2e édition. Un volume in-8°. Prix. 8
+Fr.
+(Couronné par <i>l'Académie française</i>, <i>prix Bordin</i>.)</p>
+
+<p class="sml"><b>Une Ambassade française en Orient sous Louis XV</b>: <i>La Mission du marquis
+de Villeneuve</i> (1728-1741). <i>2e édition</i>. Un volume in-8°.
+Prix. 8 fr.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="overl">PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE
+GARANCIÈRE.----957.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>NAPOLÉON</h1>
+
+<h5>ET</h5>
+
+<h2>ALEXANDRE Ier</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE</h4>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>III</h4>
+
+<h3>LA RUPTURE</h3>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h4>ALBERT VANDAL</h4>
+
+<hr class="short">
+
+<h5>OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE<br>
+GRAND PRIX GOBERT, 1893 ET 1894</h5>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+LIBRAIRIE PLON<br>
+
+E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+
+RUE GARANCIÈRE, 10</p>
+
+<h5>1896</h5>
+
+<br><br><br>
+
+<h2>NAPOLÉON</h2>
+
+<h5>ET</h5>
+
+<h1>ALEXANDRE Ier</h1>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<a name="c1" id="c1"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<h4>LA RUSSIE SE PRÉPARE À ATTAQUER.</h4>
+
+<p>Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier
+prépare contre Napoléon une campagne offensive.--Son grief
+apparent.--Son grief réel.--Appel secret aux Varsoviens par
+l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la
+Pologne à son profit et se faire le libérateur de
+l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression
+générale.--Aspect des différents États.--Le duché de Varsovie.--Misère
+dorée.--Napoléon a mis partout contre lui les intérêts matériels.--La
+Prusse: le Roi, le cabinet, les partis, l'armée, l'esprit public.--La
+Suède: débuts de Bernadotte comme prince royal: traits
+caractéristiques.--Le Roi et les deux ministres dirigeants.--L'intérêt
+économique rapproche la Suède de l'Angleterre.--Situation sur le Danube:
+la paix des Russes avec la Porte paraît prochaine.--L'Autriche:
+l'Empereur, l'Impératrice, l'opinion publique, l'armée.--Puissance de la
+société.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie
+russe.--Metternich craint d'encourir la disgrâce des salons.--L'empereur
+orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne française.--Le
+vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspération croissante.--Réveil et
+progrès de l'esprit national.--Sociétés secrètes.--Autres foyers
+d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'état des
+esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise
+économique.--Fidélité des masses à l'Empereur.--L'imagination populaire
+reste possédée de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes
+et élevées se détachent.--Conspiration
+latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre médite de consommer son
+rapprochement économique avec nos ennemis.--Réponse de Czartoryski par
+voies mystérieuses.--Objections du prince; ses méfiances.--Garanties
+réclamées et questions posées.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet à
+la Pologne autonomie et régime constitutionnel.--Il fait l'énumération
+détaillée de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et
+séduire les Polonais.--Condition à laquelle il subordonne son entrée en
+campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie
+secrète d'Alexandre Ier.--Il offre à l'Autriche la Valachie et la moitié
+de la Moldavie en échange de la Galicie.--Tentatives auprès de la Prusse
+et de la Suède.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef à
+Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrédite un envoyé spécial
+auprès de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance
+secrète.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'émigrés
+allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de
+Vicence.--Il donne le change à cet ambassadeur sur ses desseins et ses
+armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hanséatiques et
+la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projeté par
+l'Empereur.--Alexandre affirme et répète qu'il n'attaquera
+jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations
+extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu à son
+poste en raison de sa nullité.--Protestation officielle au sujet de
+l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour
+d'Alexandre.--Continuité du plan poursuivi par nos ennemis à travers
+toute la période de la Révolution et de l'Empire: ils ne renoncent
+jamais à l'espoir de renverser intégralement la puissance française et
+de tout reprendre.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Au commencement de 1811, Alexandre Ier se disposait à marcher contre
+Napoléon sans avoir dénoncé l'alliance qui unissait officiellement leurs
+destinées. Pour préparer cette surprise, il s'autorisait d'un grief et
+d'une présomption. Le grief était précis, patent, brutal: c'était
+l'incorporation à l'empire français de l'Oldenbourg, apanage d'un prince
+étroitement apparenté à la maison de Russie. Cette spoliation sans
+excuse, témérité ou inadvertance de despote, donnait droit au Tsar
+d'ouvrir les hostilités, mais n'eût pas suffi à l'y résoudre. Il se
+laissait emporter à la guerre par la persuasion où il était que
+Napoléon, ayant créé et agrandi le duché de Varsovie, voulait en faire
+une Pologne nouvelle, qui attirerait à soi les provinces échues à la
+Russie lors du triple partage et finirait par désagréger cet empire. Là
+était le motif inavoué, la blessure intime, l'objet profond du litige:
+«La véritable cause qui engage deux hommes à se couper la gorge,
+écrivait Joseph de Maistre, n'est presque jamais celle qu'on laisse
+voir<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a>
+<a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> <i>Oeuvres complètes</i>, XI, 513.</blockquote>
+
+<p>Sans doute, ce serait rétrécir la grande querelle que de l'enfermer dans
+les limites de l'État varsovien: elle était partout et embrassait
+l'Europe. Le développement monstrueux de la puissance française, le
+progrès d'une frontière mobile qui se déplaçait et avançait sans cesse,
+la saisie récente de la Hollande et des villes hanséatiques,
+l'allongement du territoire d'empire jusqu'au seuil de la Baltique,
+l'esclavage imposé à la Prusse, les exigences croissantes du blocus
+continental, dénotaient un plan d'universel asservissement contre lequel
+Alexandre se sentait tenu de réagir; mais le duché de Varsovie était
+l'avant-garde dans le Nord de cette France en marche continue, la tête
+de colonne, la pointe acérée qui effleurait le flanc de la Russie et
+menaçait de le déchirer. À ce contact torturant, Alexandre avait fini
+par perdre patience: il se jetait au péril pour n'avoir plus à
+l'attendre, prétendait restaurer à son profit la Pologne de peur que
+Napoléon ne la refît contre lui, et c'était dans ce but qu'il venait
+d'offrir très secrètement aux Varsoviens, à l'insu de son chancelier et
+par l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski, de transformer leur
+étroit duché en royaume uni à son empire, s'ils voulaient se joindre aux
+deux cent mille Russes qu'il avait silencieusement rassemblés et
+s'élancer avec eux à la délivrance de l'Europe.</p>
+
+<p>Dans les semaines qui suivirent cet appel mystérieux, sa pensée mûrit et
+se précisa: toutes ses démarches, tous ses mouvements se fondèrent sur
+l'hypothèse d'une guerre offensive. Certes, l'audace était grande de
+s'attaquer au conquérant qui avait brisé cinq coalitions, et qui,
+débarrassé depuis deux ans de toutes guerres continentales hormis celle
+d'Espagne, semblait pour la première fois s'affermir et s'installer dans
+sa toute-puissance. Mais cette guerre d'Espagne, implacable et
+vengeresse, absorbait la majeure partie de ses forces: elle l'avait
+obligé à dégarnir l'Allemagne. Là, l'empereur Alexandre ne rencontrera
+devant lui que quarante-six mille Français d'abord, soixante mille
+ensuite. Napoléon, il est vrai, semble n'avoir qu'un signe à faire pour
+que trente mille Saxons, trente mille Bavarois, vingt mille
+Wurtembergeois, quinze mille Westphaliens «et autres troupes
+allemandes<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>» se joignent à ses Français: de tous les points de
+l'horizon, d'autres corps viendront à la rescousse; depuis l'Elbe
+jusqu'au Tage, depuis la mer du Nord jusqu'à la mer Ionienne, l'Empereur
+dispose de toutes les armées régulières et prélève sur chaque peuple un
+tribut de soldats. Cependant, lorsque Alexandre regarde à la base de
+cette puissance sans précédent dans l'histoire, lorsque sa vue plonge
+dans les dessous de l'Europe en apparence immobilisée et soumise, il
+discerne en beaucoup de lieux un mécontentement qui s'exaspère, une
+disposition à la révolte qui lui promet des alliés; à considérer
+successivement les États qui s'échelonnent depuis ses frontières jusqu'à
+l'Atlantique, il se découvre partout des motifs d'entreprendre et
+d'oser.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a>
+<a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> <i>Note des forces qui peuvent se trouver en présence</i>,
+jointe par Alexandre à sa lettre au prince Adam. <i>Mémoires de
+Czartoryski</i>, II, 254.</blockquote>
+
+<p>En face de lui, à portée de sa main, le duché de Varsovie s'offre
+d'abord; c'est là que doit s'amorcer l'entreprise et s'appliquer le
+levier; c'est là aussi que se rencontre le principal obstacle. Non qu'il
+s'agisse de difficultés matérielles et militaires. Les deux cent mille
+Russes n'ont qu'un pas à faire pour enlever de vive force le duché et
+écraser ses cinquante mille soldats. Les places de la Vistule ne sont
+que d'archaïques forteresses, sans défense contre l'artillerie moderne.
+Dantzick, il est vrai, soutient et flanque le duché, mais Napoléon a
+réduit la garnison de cette place à quinze cents Français, détachement
+laissé dans le Nord en sentinelle perdue. Cependant, la résistance du
+grand-duché, si courte qu'on la suppose, ralentirait l'invasion,
+détruirait l'effet moral qu'Alexandre attend d'une descente inopinée en
+Allemagne. Il importe que l'obstacle s'abaisse de lui-même, par un
+soudain coup de théâtre; que les Varsoviens viennent à la Russie
+librement, impétueusement, et donnent à nos autres vassaux le signal de
+la révolte.</p>
+
+<p>Or, à Varsovie, tout semble français, lois, institutions, habitudes,
+sentiments, inclinations. Ailleurs, Napoléon domine par la contrainte et
+ne dispose que des corps; à Varsovie, il règne sur les coeurs. Les
+habitants célèbrent avec enthousiasme le culte du héros: ils l'aiment
+pour ses bienfaits, à raison même des preuves de dévouement qu'ils lui
+ont prodiguées: ils le vénèrent surtout parce qu'ils voient en lui le
+restaurateur désigné de l'unité nationale. Comment, en un instant et par
+un coup de baguette, changer la religion de quatre millions d'hommes?</p>
+
+<p>Alexandre ne désespère pas d'opérer ce miracle. L'unanimité apparente
+des Varsoviens recouvre un fond de divisions. Le parti russe n'a jamais
+renoncé à la lutte et mine le terrain: il compte dans ses rangs des
+personnages dont le nom seul est une force; il se ramifie au sein de
+maisons illustres qui passent pour entièrement dévouées à la France:
+«Souvent les pères et les enfants, écrit un agent, ont dans ce pays-ci
+des opinions fort opposées<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.» L'espoir d'un grand secours extérieur
+suffira peut-être à intervertir la situation respective des partis et à
+déplacer l'influence.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a>
+<a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Bignon, ministre résident de France à Varsovie, à
+Champagny, 9 mai 1811. Tous les extraits que nous citons dans ce volume
+de la correspondance entre nos agents à l'étranger et le ministre des
+relations extérieures sont tirés des archives des affaires étrangères.</blockquote>
+
+<p>Puis, les souffrances matérielles des Varsoviens offrent matière à
+exploiter. Ce peuple exubérant et vantard, qui se campe en crâne
+attitude et le poing sur la hanche, est au fond malheureux et dénué
+entre tous. Le luxe des états-majors, les uniformes chamarrés qu'ils
+arborent, ne sont que de brillants oripeaux dorant la misère. À
+Varsovie, tout est sacrifié à l'armée et surtout à l'aspect extérieur de
+l'armée, à ses embellissements, à la passion du panache; dans le duché,
+deux régiments de hussards coûtent autant à équiper et à entretenir que
+quatre ailleurs<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. L'armée dévore l'État, et l'État, déplorablement
+administré, ne réussit qu'imparfaitement à faire vivre les troupes; le
+payement de la solde est en retard de sept mois. Autre cause de pénurie:
+le duché, exclusivement continental, resserré entre la Russie, la Prusse
+et l'Autriche, manque des débouchés maritimes dont jouissait l'ancienne
+Pologne. Les nobles, possesseurs du sol, ne peuvent plus exporter par
+Riga ou par Odessa les fruits de leurs terres, vendre leurs céréales et
+faire en grand le commerce des blés. La source de leurs revenus s'est
+tarie; ces seigneurs «marchands de grains<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>» s'endettent, et l'usure
+les dévore, au sein d'improductives richesses. Partout, la détresse est
+extrême, la disette de numéraire effrayante<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. Si les Varsoviens
+supportent ces maux, c'est qu'ils y voient un état essentiellement
+transitoire, un acheminement à des jours meilleurs, où la Pologne
+respirera plus librement dans ses frontières élargies. Sans argent et
+presque sans pain, ils vivent littéralement d'espérances: malgré le
+stoïcisme qu'ils affectent, ils trouvent ce régime dur, se plaignent
+parfois que Napoléon tarde à exaucer leurs voeux et les fasse
+cruellement attendre, et l'empereur Alexandre se dit que cette nation
+impulsive et de premier mouvement ne résistera pas à ses avances
+lorsqu'il présentera aux Polonais leur idéal tout réalisé, en même temps
+qu'il leur promettra plus de bien-être sous un régime définitif. Si leur
+défection s'opère, tout devient relativement facile. La ligne de la
+Vistule est immédiatement atteinte, occupée, franchie, et les Russes,
+laissant Dantzick à leur droite, pénètrent en Allemagne sans avoir
+rencontré un ennemi ni fait usage de leurs armes.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a>
+<a href="#footnotetag4">
+(retour) </a>Bignon à Champagny, 23 juillet 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a>
+<a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Bignon à Champagny, 27 avril 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a>
+<a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Correspondance du ministre de France à Varsovie en 1811 et
+1812. Lettres de Davout et de Rapp à l'Empereur durant la même période;
+archives nationales, AF, IV, 1653, 1654, 1655. <i>Mémoires de Michel
+Oginski</i>, III, 23-24.</blockquote>
+
+<p>En Allemagne, ils trouveront tout de suite un allié, un auxiliaire
+ardent. La Vistule dépassée, ils toucheront au territoire prussien, et
+nulle part le joug ne pèse plus intolérablement qu'en Prusse. Depuis
+quatre ans, Napoléon tient cet État à la torture: il le tenaille
+d'exigences politiques, militaires, financières, commerciales, et les
+projets de destruction totale qu'on lui suppose font prévoir et accepter
+généralement en Prusse l'idée d'une lutte pour la vie. Sans doute, il
+faut distinguer entre le gouvernement et la nation. Le gouvernement est
+faible et lâche: la Reine n'est plus là pour inspirer des résolutions
+énergiques; elle est morte consumée de regrets, minée par le chagrin, et
+ses serviteurs désolés ont cru voir la patrie elle-même descendre au
+tombeau sous les traits de leur reine aimée, moralement assassinée. Chez
+le Roi, l'excès du malheur a brisé tout ressort; il vit à Potsdam dans
+une morne stupeur, et des factions en lutte s'agitent autour de ses
+incertitudes. Le chancelier Hardenberg suit une politique équivoque;
+pour obtenir l'acquiescement de Napoléon à son retour au pouvoir, il a
+fait amende honorable et s'est courbé bien bas. Dans le conseil, il ne
+manque pas d'hommes pour recommander une alliance avec le vainqueur: ils
+voudraient que l'on méritât ses bonnes grâces à force de soumission et
+de repentir. Le Roi ne repousse pas tout à fait ces avis et pourtant
+reste de coeur avec la Russie; il correspond avec Alexandre, supplie le
+Tsar de ne point l'abandonner: il lui fait signe et parfois semble
+l'appeler. On peut craindre, néanmoins, qu'à l'instant décisif il
+n'hésite et faiblisse, mais la nation montrera plus de coeur et saura le
+contraindre.</p>
+
+<p>En Prusse, sous le coup des souffrances et des humiliations, par
+l'ardent travail des sociétés secrètes, un esprit public s'est formé,
+composé d'aspirations libérales et de rancunes patriotiques: la haine de
+la France, exaltée jusqu'au fanatisme, sert de lien entre toutes les
+classes: désormais, la nation pense, vit et peut agir par elle-même:
+elle a ses chefs, ses meneurs, Scharnhorst, Gneisenau, Blücher, d'autres
+encore, qui forment à Berlin le parti de l'audace: placés tout près du
+pouvoir, pourvus de postes importants dans l'administration et l'armée,
+se tenant en communication avec Pétersbourg, ils n'attendent que
+l'apparition des Russes à proximité de l'Oder pour livrer un assaut
+violent aux hésitations du souverain: suivant toutes probabilités, ils
+l'emporteront alors sur les hommes qui prétendent ériger la
+pusillanimité en règle d'État.</p>
+
+<p>La Prusse soulevée fournira-t-elle une aide efficace? Au premier abord,
+on pourrait en douter. Qu'attendre de ce royaume amputé, de cet État
+invalide, encore saignant de ses blessures, épuisé par la rançon énorme
+qu'il paye au vainqueur, bloqué et surveillé de toutes parts? À l'est,
+les places de l'Oder, Stettin, Custrin, Glogau, retenues en gage par
+Napoléon, gardées par quelques régiments français et polonais,
+contiennent et brident la Prusse; au nord, Hambourg fortement occupé
+pèse sur elle; à l'ouest, Magdebourg est une arme de précision braquée
+contre Berlin; à l'ouest encore et au sud, les Westphaliens et les
+Saxons observent la Prusse et la couvent comme une proie; enfin, la
+surface du royaume est sillonnée et rayée de routes militaires où la
+France s'est réservé droit de passage pour ses troupes, où circulent des
+détachements inquisiteurs. C'est toutefois sous cet opprimant réseau que
+se continue en Prusse la réforme administrative et sociale, commencée
+par Stein, et que s'achève la réorganisation de l'armée.</p>
+
+<p>Dans son affaissement, le Roi a eu le mérite de ne jamais répudier les
+traditions militaires de sa maison: Iéna ne l'a point dégoûté du métier
+de ses pères; il est resté roi-soldat, amoureux de son armée et lui
+donnant tous ses soins. S'il a dû, par manque d'argent et pour obéir à
+la convention qui limite ses forces à quarante-deux mille hommes,
+congédier une grande partie de ses troupes, il a gardé les cadres. La
+réparation des places, la réfection du matériel et de l'armement se
+poursuivent sans relâche. Les hommes congédiés demeurent à la
+disposition de l'autorité, qui sait où les retrouver; la Prusse s'est
+conservé malgré tout une armée de soldats de métier, invisible,
+disséminée dans les rangs de la nation, mais prête à répondre au premier
+appel. Puis, le système des <i>krumpers</i> ou jeunes soldats qui passent à
+tour de rôle quelques semaines sous les drapeaux et restent assujettis
+ensuite à des exercices périodiques, permet d'ajouter aux effectifs, en
+cas de besoin, des éléments peu redoutables par eux-mêmes, mais
+susceptibles de bien se battre dès qu'ils se trouveront soutenus et
+encadrés. À force de dissimulation et de mensonge, la Prusse s'est mise
+en état de réunir rapidement cent mille hommes, et l'empereur Alexandre
+demeure au-dessous de la vérité lorsqu'il fixe à cinquante mille le
+nombre des Prussiens qui combattront tout de suite avec ses Russes. Il
+compte aussi sur des soulèvements populaires, sur des explosions
+spontanées, sur la levée en masse que Scharnhorst travaille à organiser.
+Les garnisons françaises de l'Oder, bloquées par l'insurrection, ne
+pourront empêcher les troupes régulières de s'unir aux masses
+moscovites: l'armée d'invasion, forte maintenant de trois cent mille
+hommes par l'adjonction successive des Polonais et des Prussiens,
+arrivera sans coup férir à Berlin, portée et soutenue par l'élan de tout
+un peuple<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a>
+<a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Sur l'état de la Prusse, voyez spécialement, parmi les
+ouvrages allemands, <span class="sc">Haüsser</span>, <i>Deutsche Geschichte</i>, III,
+485-526;--<span class="sc">Duncker</span>, <i>Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und
+Friedrich-Wilhelms III</i>, partie intitulée: <i>Preussen während der
+französischen Occupation</i>;--le tome II de l'histoire de <i>Scharnhorst</i>,
+par <span class="sc">Lehmann</span>;--les <i>Mémoires de Hardenberg</i>, publiés par <span class="sc">Ranke</span>, V. Cf.
+<span class="sc">Lefebvre</span>, <i>Histoire des cabinets de l'Europe</i>, IV; la correspondance de
+Prusse aux archives des affaires étrangères, les lettres, rapports et
+documents de toute nature conservés aux archives nationales, AF, IV,
+1653 à 1656.</blockquote>
+
+<p>Cette pointe audacieuse ne pourrait toutefois s'accomplir qu'à la
+condition pour la Russie de se garder ses flancs libres, de n'avoir à
+craindre sur sa droite et sur sa gauche aucune diversion. Deux États, la
+Suède et la Turquie, se faisaient pendant sur les côtés du vaste empire:
+il était essentiel que l'un et l'autre fussent immobilisés. En
+particulier, il importait que le Tsar, quand il appellerait à lui toutes
+ses forces pour les jeter sur la Vistule, pût dégarnir de troupes la
+Finlande récemment conquise et mal assimilée, sans l'exposer à un retour
+offensif de la Suède. Était-il assez sûr des Suédois pour abandonner à
+leur loyauté la province qu'il leur avait ravie? Sur quoi reposait sa
+confiance?</p>
+
+<p>En décembre 1810, Bernadotte avait donné trois fois sa parole d'honneur
+de ne jamais se déclarer contre la Russie, et la haine qu'il portait à
+Napoléon semblait le garant de sa sincérité Mais Bernadotte n'était pas
+maître absolu en Suède et n'avait pas réussi du premier coup à s'emparer
+de l'État. En cet hiver de 1811, on le voyait plus occupé à se faire une
+popularité facile qu'à établir son influence dans les conseils de la
+couronne. Il avait appelé à lui sa femme, son fils, montrait aux Suédois
+toutes leurs espérances réunies, dans un touchant tableau de famille:
+chaque jour, c'étaient des politesses reçues et rendues, des fêtes, des
+réunions où Bernadotte accueillait complaisamment les hommages et ne
+s'effrayait pas des adulations un peu fortes, se contentant de prendre
+un air modeste quand on faisait figurer Austerlitz, dans une série
+d'inscriptions flatteuses, sur la liste des batailles qu'il avait
+gagnées<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>. Il se montrait beaucoup en public, passait les troupes en
+revue et visitait les provinces, voyageait et paradait, plaisant aux
+foules par sa tournure de bel homme et son exubérante cordialité. Le
+malheur était que cette prodigalité de soi-même nuisait à son prestige
+auprès des classes élevées et le détournait d'occupations plus
+sérieuses. Il parlait intarissablement, agissait peu: dans son cabinet
+ouvert à tout venant, il écoutait chacun et ne décourageait personne:
+«Ses journées sont des audiences sans fin, dans lesquelles il parcourt
+un cercle de phrases qui s'adaptent à tout, aux plans de guerre, de
+finance, d'administration, de police, qu'on vient lui offrir et dont il
+s'entretient avec un abandon et une bonté véritablement
+inépuisables<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.» Il n'est pas jusqu'aux formes de son affabilité qui ne
+choquent les Suédois de haut rang, habitués à trouver chez leurs princes
+plus de dignité et de réserve: «Par exemple, il a le tic de prendre et
+de secouer fortement la main de quiconque a l'honneur de
+l'approcher<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.» Quand on lui soumet quelques observations au sujet de
+ces familiarités déplacées, il répond que la nature l'a fait
+irrémédiablement aimable, expansif, accueillant; que c'est en lui
+propension héréditaire et trait de famille: «Je tiens cela de ma
+mère<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>», dit-il. Ses amis lui voudraient une bienveillance moins
+universelle et moins banale, plus de correction dans la tenue, plus
+d'application aux affaires, surtout plus de fermeté et de décision. On
+se répète qu'il n'a pas su profiter de l'enthousiasme soulevé par sa
+venue pour imposer partout le respect et l'obéissance, qu'il a manqué
+l'occasion de donner un chef à la Suède et de ressusciter l'autorité.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a>
+<a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Alquier, ministre de France, à Champagny, 24 janvier 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a>
+<a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a>
+<a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a>
+<a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.</blockquote>
+
+<p>Où donc trouver, à défaut d'un pouvoir incontesté, l'influence
+effective? Avec qui l'empereur Alexandre peut-il, en dehors de
+Bernadotte, traiter et s'entendre? Le Roi touche au dernier degré de
+l'affaiblissement sénile; sa parole n'est plus qu'un balbutiement
+confus, et le seul sentiment qui paraisse subsister en lui est une
+admiration tremblante pour l'empereur des Français. La Reine est en
+horreur à la nation et universellement décriée. Parmi les membres du
+conseil, deux seulement possèdent la confiance du Roi et disposent de
+cette machine à signer: le premier est l'adjudant général Adlercreutz,
+auteur de la révolution qui a placé la couronne sur le front de Charles
+XIII; le second est un parent du premier, le baron d'Engeström, chargé
+du département de l'extérieur: «On n'est pas à ce point,--dit de lui un
+rapport à l'emporte-pièce,--dénué d'esprit, de talent et de caractère.
+Mais, indépendamment du crédit de l'adjudant général, il a pour garant
+de sa stabilité l'impuissance dans laquelle est le Roi désormais de
+juger de l'incapacité de son ministre et de revenir sur un aussi mauvais
+choix. M. d'Engeström s'est aussi étayé d'un moyen toujours sûr auprès
+d'un vieillard débile, celui d'une complaisance assidue et d'une
+domesticité officieuse qui s'étend à tous les détails dans l'intérieur
+du monarque. D'ailleurs, il possède un don qui doit rendre plus intimes
+ses rapports avec le Roi. Ce malheureux prince est dans un tel
+affaiblissement moral qu'il ne parle point, même d'objets d'une
+indifférence assez notoire, sans verser des larmes. Le ministre pleure
+avec lui, car il a pour pleurer une facilité que je n'ai vue à
+personne, et qui, contrastant avec sa taille gigantesque et ses formes
+d'Hercule, en fait un homme complètement ridicule<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.»--«C'est au
+<i>duumvirat</i> composé d'Engeström et d'Adlercreutz,--ajoute le diplomate
+auquel nous empruntons ces traits,--que le prince royal a bien voulu
+abandonner une autorité qui devrait résider dans ses mains.» À dire plus
+vrai, les ministres maîtres du Roi ne possèdent eux-mêmes qu'une ombre
+d'autorité: ils se font les serviteurs de l'opinion et suivent «ce feu
+follet<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>» dans ses divagations capricieuses. Les vices d'une
+constitution qui a ruiné systématiquement l'action de l'exécutif, la
+périodicité d'assemblées où la vénalité s'étale au grand jour, les excès
+d'une presse licencieuse et corrompue, le relâchement de tous les
+ressorts administratifs, tiennent la Suède dans un état d'anarchie
+légale et ne laissent place qu'au règne turbulent des partis.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a>
+<a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a>
+<a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Parole citée dans l'ouvrage de M. <span class="sc">Tegner</span> sur <i>Le baron
+d'Armfeldt</i>, III.</blockquote>
+
+<p>Il existe un parti russe, recruté principalement dans la noblesse,
+riche, assez puissant, mais ne formant qu'une minorité dans la nation:
+beaucoup de Suédois sentent encore leur coeur déborder d'amertume au
+souvenir de la Finlande et aspirent à la reconquérir. Ce qui rassure
+Alexandre, ce qui fonde en définitive son espoir, c'est que le jeu des
+intérêts matériels, suprême régulateur des mouvements d'un peuple,
+détache de plus en plus la Suède de Napoléon et l'amène à ses ennemis.
+En Suède, la noblesse et le haut commerce détiennent en commun
+l'influence, ou plutôt ces deux classes n'en font qu'une, car elles
+s'allient fréquemment par des mariages, jouissent des mêmes
+prérogatives, vivent à peu près sur un pied d'égalité et se sentent
+solidaires. Les nobles, les grands propriétaires, dont la richesse
+consiste en forêts et en mines, ont besoin de la classe marchande pour
+exporter leurs bois, leurs fers, leurs cuivres, pour les transformer en
+argent, et le commerce, entraînant à sa suite «une aristocratie
+mercantile», tend invinciblement à se rapprocher de l'Angleterre,
+centre des grandes affaires et des transactions profitables<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. La
+déclaration de guerre aux Anglais, extorquée par Napoléon au
+gouvernement suédois, n'a été qu'un simulacre; elle a suffi néanmoins
+pour mettre la nation en émoi, pour déterminer un courant d'opinion
+nettement antifrançais. Donc, au moment où la Russie et l'Angleterre se
+rapprocheront, où la jonction des deux puissances s'opérera, il est à
+croire que les Suédois ménageront la première par égard et sympathie
+pour la seconde.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a>
+<a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> Alquier à Champagny, 18 janvier 1811; cette dépêche
+contient un tableau très frappant de la situation en Suède.</blockquote>
+
+<p>Dès à présent, il y aurait peut-être un moyen de les gagner; ce serait
+de leur désigner la Norvège comme compensation à la Finlande et de la
+leur laisser prendre. Alexandre recule encore devant ce parti, parce
+qu'il tient à ménager le Danemark, possesseur de la Norvège; trompé par
+la partialité de certains témoignages, il croit que cet incorruptible
+allié de la France aspire à s'émanciper d'une protection tyrannique:
+dans la supputation des forces qu'il se juge en mesure de nous opposer,
+il porte en compte un corps de trente mille Danois. Au pis aller, il
+pense que le Danemark se tiendra tranquille et inerte comme la Suède,
+les deux États se contenant l'un par l'autre: le Nord scandinave lui
+apparaît, dans ses différentes parties, neutre ou rallié.</p>
+
+<p>La situation était différente sur l'autre flanc de la Russie, en Orient,
+où la guerre avec les Turcs continuait: guerre molle, il est vrai,
+languissante, qui repassait alternativement d'une rive à l'autre du
+Danube. L'empire turc, épuisé d'hommes et d'argent, à demi disloqué par
+l'insubordination des pachas provinciaux et leurs velléités
+d'indépendance, paraissait hors d'état d'exécuter une sérieuse
+diversion: il continuait néanmoins à occuper une partie des forces
+russes, et Alexandre avait hâte de se débarrasser de cet ennemi moins
+dangereux qu'incommode. Depuis 1808, les négociations ont été plusieurs
+fois entamées, rompues, reprises: aujourd'hui, elles se poursuivent
+officiellement en Moldavie et secrètement à Constantinople, où Pozzo di
+Borgo s'efforce d'intéresser la diplomatie anglaise à la cause
+moscovite; elles aboutiront vraisemblablement dans le cours de l'année.
+Alexandre pourrait même s'accommoder tout de suite avec les Turcs, s'il
+consentait à leur restituer les Principautés moldo-valaques, à leur
+abandonner cet enjeu de la lutte; mais ce sacrifice ne concorde pas
+encore avec l'ensemble de sa politique. Non qu'il persiste à
+s'approprier intégralement les Principautés: s'il s'obstine à les
+arracher au Sultan, c'est pour s'en faire avec l'Autriche objet de
+trafic et d'échange.</p>
+
+<p>Sans la complicité déclarée ou secrète de l'Autriche, la grande
+entreprise restait une aventure. Lorsque les Russes s'avanceraient en
+Prusse, ils tendraient le flanc à l'Autriche, dont les troupes
+n'auraient qu'à déboucher de la Bohême pour tomber sur l'envahisseur et
+lui infliger un désastre. Or, depuis 1810, les relations de l'Autriche
+avec Napoléon faisaient l'étonnement et le scandale de l'Europe.
+L'empereur François Ier lui avait donné sa fille; Metternich avait vécu
+cinq mois près de lui, se plaisant dans sa société et se livrant sans
+doute à de louches compromissions. Revenu à Vienne, il avait fermé
+l'oreille à toutes les paroles de la Russie: il venait d'éconduire
+Schouvalof et d'autres porteurs de propositions. Cependant, fallait-il
+désespérer, en revenant à la charge, en recourant aux grands moyens, de
+surprendre le consentement de l'Autriche à la combinaison projetée et de
+l'attirer dans l'affaire, d'obtenir qu'elle contribuât à réédifier la
+Pologne par l'échange de la Galicie contre des territoires bien
+autrement utiles et intéressants pour elle?</p>
+
+<p>L'Autriche devait peu tenir à la Galicie; le traité de Vienne lui en
+avait enlevé la meilleure part: les districts qu'elle avait conservés
+semblaient destinés tôt ou tard à rejoindre les autres, à se laisser
+entraîner dans l'orbite d'une Pologne indépendante. La Galicie ne se
+rattachait plus que par un fil au corps de la monarchie: la cour de
+Vienne refuserait-elle de le couper, si on lui offrait ailleurs des
+avantages précis, certains, magnifiques? Et c'est ici que les
+Principautés trouvaient merveilleusement leur emploi. Alexandre s'était
+décidé à n'en garder pour lui-même qu'une portion: la Bessarabie,
+c'est-à-dire la bordure orientale et extérieure de la Moldavie, et de
+plus la moitié de la Moldavie elle-même, les territoires s'étendant
+jusqu'au fleuve Sereth, affluent septentrional du Danube: le gros
+morceau, comprenant l'autre moitié de la Moldavie et la Valachie
+entière, serait abandonné dès à présent à l'empereur François et
+servirait à payer son concours, sans préjudice des perspectives
+illimitées qu'une guerre heureuse contre la France rouvrirait à ses
+ambitions. L'Autriche repousserait-elle ce marché, si l'on savait à
+propos faire jouer auprès d'elle tous les ressorts de la politique et de
+l'intrigue?</p>
+
+<p>Que de prises offre encore cette monarchie! À Vienne, ce n'est pas une
+volonté unique et raisonnée qui régit l'État: c'est une oligarchie
+d'influences diverses, de passions et de préjugés, qui fait mouvoir et
+tiraille en tous sens cette pesante machine. L'Empereur est faible,
+timide, borné, livré aux subalternes, adonné aux minuties; quand ses
+ministres s'efforcent tant bien que mal de réparer l'édifice branlant de
+la monarchie, de réformer l'administration et d'assurer le crédit
+public, il s'amuse à des puérilités ou s'imagine restaurer les finances
+en rognant sur ses dépenses d'intérieur et en économisant sur sa
+cave<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. En politique, il a peu d'idées, mais des regrets, des
+souvenirs, des rancunes; malgré la déférence craintive qu'il témoigne au
+mari de sa fille, il «n'a perdu de vue ni les Pays-Bas, ni le Milanais,
+ni l'empire d'Allemagne, ni le titre fastueux d'empereur romain<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>». La
+crue incessante de la puissance française l'épouvante, et il répète ce
+mot qui est sur toutes les lèvres: «Où est-ce que cela finira<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>?»
+L'Impératrice, Marie-Louise-Béatrice d'Este, vit dans la société des
+personnes «les plus exaspérées contre la France<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>». Continuellement
+souffrante, elle s'agite néanmoins, intrigue, tracasse, comme si la
+surexcitation de ses nerfs et son mal même lui faisaient un besoin du
+mouvement sans trêve, et on la voit, de sa main preste et maigre, tisser
+infatigablement contre Napoléon la coalition des femmes. A la cour, dans
+les administrations, dans le public, l'accès de ferveur napoléonienne
+qu'avait suscité le mariage avec Marie-Louise est tombé, les espérances
+qu'avait fait naître cet événement ne s'étant pas réalisées. On
+s'attendait à des avantages solides, à des restitutions de provinces, on
+n'a obtenu que des égards, mêlés d'impérieuses exigences, et le
+désappointement qui s'en est suivi a produit une réaction. L'armée à peu
+près reconstituée sent renaître ses haines: un indestructible espoir de
+revanche la ressaisit. Dans la dernière guerre, elle a été moins battue
+qu'à l'ordinaire; cela suffit pour lui faire croire qu'elle a été
+presque victorieuse; à entendre certains officiers, «l'archiduc Charles
+a manqué d'établir son quartier général à Saint-Cloud, d'ajouter à la
+monarchie la Lombardie, l'Alsace et la Lorraine<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>». Aux yeux des
+soldats, le Français redevient l'adversaire désigné, celui sur lequel on
+voudrait essayer sa force et frapper: quand les officiers leur
+demandent: «Voulez-vous faire la guerre contre les Russes?--Non,
+répondent-ils.--Contre les Prussiens?--Non.--Contre les
+Anglais?--Non.--Contre les Français?--Oh! très volontiers<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a>
+<a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Otto à Maret, 3 juillet 1811: «Il a dit avant-hier à un
+homme de la cour: «Vous ne trouverez pas dans ma cave une seule
+bouteille de bourgogne ni de champagne.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a>
+<a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 20 octobre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a>
+<a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 9 janvier.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a>
+<a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 14 avril 1812.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a>
+<a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Otto à Champagny, 2 février 1811. En relatant ce propos,
+Otto ajoute: «Le général Kerpen m'a dit, il y a quelques jours: «Il faut
+avouer que l'armée autrichienne est la première armée du monde.»--«Vous
+nous rendez bien fiers, monsieur le baron.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a>
+<a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Le baron de Bourgoing, ministre de France en Saxe, à
+Champagny, 29 septembre 1810.</blockquote>
+
+<p>Cependant, ce n'est à Vienne ni l'armée, ni le grand public, ni la cour,
+qui impriment le mouvement et suggèrent les décisions. La grande
+puissance, celle devant qui tout le monde s'efface et s'incline, c'est
+la société: un composé de coteries aristocratiques, auxquelles se joint
+une brillante colonie d'étrangers. Nul n'échappe à l'influence des
+rapports de société, à l'empire des convenances, à la tyrannie des
+préjugés mondains. Le gouvernement de l'Autriche ressemble à un salon,
+de haute et aristocratique compagnie; il en a l'aspect élégant, les
+corruptions, la frivolité et les dédains. La galanterie s'y mêle à tout,
+les affaires se mènent au son des orchestres, se traitent sous
+l'éventail, et là, comme en tout salon bien ordonné, ce sont les femmes
+qui donnent le ton et président: «Malgré la grande austérité de moeurs
+du souverain,--écrit un diplomate,--elles ont plus d'influence qu'elles
+n'en eurent autrefois à Versailles<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.» Les unes dirigent l'opinion par
+«leurs charmes et leur complaisance», les autres par la force des
+situations acquises: derrière la milice des jeunes et jolies femmes
+apparaît la réserve imposante des douairières, «qui joignent au souvenir
+de leurs anciens exploits un grand nom, beaucoup de caractère et l'art
+de faire et de défaire les réputations<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a>
+<a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Otto à Champagny, 24 juillet 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a>
+<a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 2 février.</blockquote>
+
+<p>Or, à Vienne plus qu'en aucun lieu du monde, les femmes ont la France et
+son gouvernement en exécration. Les triomphes du peuple révolutionnaire
+ont froissé leurs intérêts, diminué leur bien-être, meurtri leur
+orgueil: elles les jugent une calamité et plus encore une inconvenance;
+elles s'honorent d'une hostilité irréconciliable parce que la France a
+oublié son passé de grande dame pour se jeter aux bras d'un parvenu, et
+que Bonaparte n'est pas du monde. Au contraire, elles aiment et suivent
+la Russie, parce qu'elles y voient la puissance libératrice et
+vengeresse, parce que les Russes de Vienne, c'est-à-dire le groupe dont
+le comte Razoumovski est le chef, régentent la mode et gouvernent les
+vanités. Dans une ville où la cour se montre peu et vit mesquinement, où
+la noblesse est appauvrie d'argent et folle de plaisirs, la maison
+toujours ouverte de Razoumovski, cet hôtel «qui ressemble au palais d'un
+souverain<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>», le salon de la princesse Bagration et celui de ses
+émules donnent à la société un centre et un point de ralliement: la
+coterie russe domine et entraîne toutes les autres par le prestige de
+son faste et sa remuante activité.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a>
+<a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 30 janvier.</blockquote>
+
+<p>Metternich, malgré les attaches qu'on lui prête avec la cour des
+Tuileries, est obligé de composer avec ces puissances, et c'est
+merveille que de voir cet homme d'État équilibriste pencher
+alternativement des deux côtés, sans jamais perdre pied, et donner de
+l'espoir à tout le monde. Il sait, suivant les heures, changer de milieu
+et de langage: on le voit successivement en affaires avec la France et
+en coquetterie avec la Russie. Après avoir conféré le matin avec le
+comte Otto, représentant de l'Empereur, il dîne chez Razoumovski: le
+matin même, à côté du cabinet où il donne ses audiences, il fait répéter
+le ballet qui se dansera le soir à l'hôtel Razoumovski et où sa fille
+doit jouer le principal rôle; les diplomates qui viennent de
+l'entretenir n'en peuvent croire leurs oreilles, quand les échos de la
+chancellerie leur apportent le soupir mélodieux des violons ou le rythme
+entraînant d'un air de valse<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>. Metternich participe lui-même aux
+divertissements qu'organise la colonie russe, et figure dans des
+tableaux vivants. Cette frivolité est en partie chez lui calcul
+politique, mais aussi le goût et le besoin de la société, la passion de
+la femme, l'attirent invariablement où l'on s'amuse et où l'on aime:
+Otto reconnaît lui-même que ses remontrances ne tiendront pas devant «un
+regard de la princesse Bagration<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>». Sans parler de tous les arguments
+qui peuvent agir sur un ministre peu considéré et besogneux, Metternich
+résistera-t-il aux influences mondaines, quand elles s'uniront pour
+faire valoir auprès de lui l'appât tentateur que l'empereur de Russie
+compte présenter à l'Autriche?</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a>
+<a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Otto à Champagny, 30 janvier et 2 février 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a>
+<a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> Otto à Champagny, 6 février 1811. «La princesse Bagration,
+écrivait le 2 février notre ambassadeur, se livre avec tant d'ardeur à
+la politique qu'elle a été successivement la bonne amie de trois
+ministres des affaires étrangères.»</blockquote>
+
+<p>Si l'Autriche se montre réfractaire à la tentation, on l'immobilisera
+par la terreur. La Russie peut lui faire beaucoup de mal et lui créer
+dans son intérieur de graves embarras. Les Hongrois, en démêlés
+constants avec leur souverain, cherchent un point d'appui au dehors pour
+résister à l'arbitraire autrichien, et leurs regards se tournent vers
+le Nord. Parmi les millions de Slaves qui peuplent la monarchie,
+beaucoup pratiquent la religion grecque: la similitude de croyance est
+un lien qui les rattache au Tsar de Moscou<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Père commun de tous les
+orthodoxes, Alexandre n'a qu'à élever la voix pour provoquer contre
+l'Autriche des soulèvements nationaux et l'envelopper d'insurrections.
+Mais il est probable que l'Autriche n'obligera pas à user contre elle de
+ces moyens extrêmes et peu séants entre monarchies légitimes: elle
+préférera s'entendre à l'amiable, accepter le troc qui lui sera offert.
+A supposer qu'elle répugne à se jeter d'emblée dans une nouvelle
+coalition, elle s'engagera tout au moins à une neutralité bienveillante;
+ses troupes, rangées au bord de ses frontières, resteront l'arme au pied
+et feront la haie sur le passage des Russes, quand ceux-ci traverseront
+l'Allemagne du Nord pour achever la libération de la Prusse et
+accéléreront le pas jusqu'à l'Elbe.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a>
+<a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> «Jusque dans les cabanes des paysans grecs, écrit Otto le
+17 juillet 1811, on trouve les images de Catherine et d'Alexandre,
+devant lesquelles on a soin d'allumer tous les samedis une petite bougie
+et, en cas de nécessité, un copeau de bois résiné.»</blockquote>
+
+<p>Sur l'Elbe, un corps français apparaît enfin et se tient en faction,
+appuyant sa gauche à la mer, son centre à Hambourg, sa droite à
+Magdebourg; c'est le 1er corps, celui de Davout, avec ses trois
+divisions, ses quinze régiments d'infanterie, ses huit régiments de
+cavalerie, ses quatre-vingts pièces d'artillerie. Derrière ce rempart de
+troupes commence l'Allemagne proprement française: les départements
+réunis, c'est-à-dire le littoral hanséatique et ses annexes, le royaume
+de Jérôme-Napoléon, le duché de Berg, administré directement au nom de
+l'Empereur, un chaos de seigneuries et de villes humblement soumises;
+plus bas, en tirant vers le sud, les principaux États de la
+Confédération, la Bavière, le Wurtemberg, le duché de Bade, les grands
+fiefs de l'Empire. Dans tous ces pays, les forces organisées, les
+ressources de l'État sont sous la main du maître: les rois obéissent à
+ses agents diplomatiques ou à ses commandants militaires: entre la mer
+du Nord et le Mein, la grande autorité est Davout, revenu depuis peu à
+son quartier général de Hambourg: il commande, avec le 1er corps, la 32e
+division militaire, comprenant tous les territoires annexés: en fait,
+c'est un gouverneur général des pays au delà du Rhin et un vice-empereur
+d'Allemagne. Sous sa main rude et ferme, les peuples n'osent bouger,
+mais conspirent sourdement, car leurs souffrances augmentent sans cesse,
+et la mesure paraît comble.</p>
+
+<p>En quelque endroit que l'on jette les yeux, ce n'est que détresse et
+langueur. Hambourg vivait de son port: la fermeture de l'Elbe a ruiné
+cette grande maison de commerce: les magasins sont vides ou inutilement
+encombrés, les comptoirs déserts, les banques et les établissements de
+crédit s'écroulent avec fracas: symptôme caractéristique, le nombre des
+propriétés mises en vente et qui ne trouvent pas acquéreur s'accroît
+tous les jours, suivant une proportion régulière et désolante<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.
+Ailleurs, sur le littoral et dans l'intérieur des terres, en Westphalie,
+en Hanovre, en Hesse, en Saxe, l'interruption du commerce, les entraves
+apportées à la circulation des denrées, l'accumulation des règlements
+prohibitifs ont suspendu la vie économique. Les douanes et la fiscalité
+françaises, introduites ou imitées de tous côtés pour assurer
+l'observation du blocus, font le tourment des peuples. C'est une
+Inquisition nouvelle, qui frappe les intérêts et s'attaque à la bourse:
+elle a ses procédés d'investigation minutieux et vexatoires, ses
+espions, ses délateurs, ses jugements sommaires, ses autodafés:
+périodiquement, à Hambourg, à Francfort, elle brûle par grandes masses
+les marchandises suspectes, en présence des habitants que consterne
+cette destruction de richesses.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a>
+<a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> <i>Bulletins de police</i>, janvier à mars 1811. Archives
+nationales, AF, IV, 1513-1514.</blockquote>
+
+<p>Ces vexations matérielles accélèrent la renaissance de l'esprit
+national. L'Allemagne s'est réveillée sous la douleur: les meurtrissures
+de sa chair lui ont rendu le sentiment et la conscience d'elle-même.
+Maintenant, il y a de sa part effort continu pour remonter à ses
+origines et à ses traditions, pour réunir tous ses enfants par des
+souvenirs et des espoirs communs, pour créer l'unité morale de la
+nation, pour refaire une âme à la patrie, avant de lui restituer un
+corps. C'est le travail des Universités et des salons, des milieux
+intellectuels et pensants, de la littérature et de la philosophie, du
+livre et du journal. La presse, quoique étroitement surveillée, vante le
+passé pour faire ressortir les humiliations du présent, commence une
+guerre d'allusions: reprenant les formules françaises, elle proclame à
+mots couverts «l'unité et l'indivisibilité de la Germanie<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>», et ses
+appels voilés, se répondant de Berlin à Augsbourg, d'Altona à Nuremberg,
+montrent que partout les haines se comprennent et s'entendent. Les
+sociétés secrètes, nées en Prusse, se ramifient au dehors, envahissent
+la Saxe et la Westphalie, remontent le cours du Rhin, pénètrent jusqu'en
+Souabe: elles portent en tous lieux leurs initiations occultes, leurs
+signes de ralliement, le symbolisme de leurs formules et de leurs rites,
+qui tendent à susciter une horreur mystique de l'étranger et qui
+instituent en Allemagne une religion de la Haine. Ainsi se préparent les
+esprits à l'idée d'un soulèvement général. Sans doute,--c'est un agent
+russe qui en fait justement la remarque<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>,--la Germanie ne sera jamais
+une Espagne: cette lourde et patiente nation n'ira pas, comme la sèche
+et colérique Espagne, s'insurger d'elle-même et s'attaquer à
+l'usurpateur d'un élan frénétique. La nature de son sol, son tempérament
+s'y opposent. L'Allemagne ne prendra pas l'initiative: elle peut
+recevoir l'impulsion. Au contact des armées russes et prussiennes, les
+tentatives de 1809 se renouvelleront sans doute, se multiplieront; des
+Schill, des Brunswick-Oels vont renaître et se lever en foule, organiser
+des bandes qui inquiéteront les flancs et les derrières de l'armée
+française: par les cheminements souterrains qu'ont pratiqués les
+sociétés secrètes, on verra se répandre au loin et fuser
+l'insurrection<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a>
+<a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Otto à Maret, 10 février 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a>
+<a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> <i>Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie</i>,
+XXI, 113-114.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a>
+<a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> Sur l'état de l'Allemagne, voy., outre les ouvrages
+précédemment cités pour la Prusse, <span class="sc">Kleinschmidt</span>, <i>Geschichte des
+Koenigreichs Westphalen</i>, 340-366; <span class="sc">Rambaud</span>, <i>L'Allemagne sous Napoléon
+1er</i>, 425-479; les correspondances de Saxe, Westphalie, Bavière,
+Wurtemberg, aux archives des affaires étrangères. Aux archives
+nationales, AF, IV, 1653-1656, les lettres de Davout et de Rapp, avec
+leurs annexes, sont une précieuse source d'informations.</blockquote>
+
+<p>Les gouvernements, à l'exception des pouvoirs purement français,
+résisteront difficilement à la poussée des peuples. Ils semblent
+eux-mêmes à bout de résignation. Chez les rois et princes du Sud, à
+Munich, à Stuttgard, à Carlsruhe, le souvenir des bienfaits reçus, des
+agrandissements obtenus, s'efface de plus en plus; ces princes
+voudraient moins de territoires et plus d'indépendance: la continuité
+d'exigences persécutrices, l'horreur de descendre peu à peu «au rang de
+préfets français», peut les jeter à tout moment en des résolutions
+extrêmes: parmi ces souverains, il en est un tout au moins, celui de
+Bavière, qui parle de faire comme Louis de Hollande et de quitter la
+place, de déserter ses États, de fuir pour échapper à l'homme qui rend
+intenable le métier de roi et de «mettre la clef sous la porte<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a>
+<a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> Rapport de l'agent français Marcel de Serres, transmis par
+Davout le 30 septembre 1810. Archives nationales, AF, IV, 1653. Cf. les
+<i>Mémoires de Rapp</i>, nouvelle édition, 154.</blockquote>
+
+<p>Le mécontentement ne s'arrête pas aux limites de l'Allemagne: il les
+dépasse de toutes parts. Sur le littoral, il se prolonge et redouble
+d'intensité en Hollande; là, une nationalité tenace résiste à
+l'absorption et ne veut pas mourir. Au sud de l'Allemagne, les vallées
+des Alpes recèlent un brasier de haines, l'ardent Tyrol, qui a eu en
+1809 ses héros et ses martyrs. Les Alpes franchies, si l'observateur
+descend dans les plaines lombardes, s'il parcourt cette Italie que
+Bonaparte a naguère transportée et ravie, il constate que l'enthousiasme
+est mort et l'affection éteinte. Le pouvoir nouveau, par ses rigueurs
+méthodiques, fait regretter parfois les abus qu'il a détruits: il pèse
+trop lourdement sur le présent pour qu'on s'aperçoive du travail
+initiateur et fécond par lequel il jette les semences de l'avenir. Dès
+l'automne de 1810, Alexandre a fait prendre des renseignements sur
+l'état des esprits en Italie<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>; il a pu constater l'impopularité du
+régime français, la résistance à la levée des impôts, au système
+continental, à la conscription surtout, et s'ajoutant aux atteintes du
+mal universel, l'indignation des consciences catholiques contre le
+monarque tyran du Pape et tourmenteur de prêtres. A l'extrémité de la
+Péninsule, Murat s'irrite du joug: il s'échappe en propos suspects et
+commence à regarder du côté de l'Autriche<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>. D'un bout à l'autre de
+l'Europe centrale, Napoléon a perdu l'empire des âmes; son pouvoir
+universellement subi, illimité, écrasant, est pourtant précaire, car il
+ne repose plus que sur la force.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a>
+<a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> Archives de Saint-Pétersbourg.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a>
+<a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> Voy. spécialement à ce sujet la lettre écrite le 30 août
+1811 par le duc de Bassano au comte Otto. Archives des affaires
+étrangères, Vienne, 389.</blockquote>
+
+<p>Au delà de l'Italie et de l'Allemagne, derrière un glacis composé
+d'États feudataires et de départements annexés, la France elle-même
+apparaît. Au premier abord, elle présente un aspect incomparable de
+splendeur et de force, cette France admirée et haïe: ce qu'on voit en
+elle, c'est une nation merveilleusement disciplinée, superbement
+alignée, manoeuvrant comme un régiment, dressée et entraînée aux tâches
+héroïques: une administration ponctuelle, sûre d'elle-même et se sentant
+soutenue: de grandes institutions se consolidant ou s'ébauchant et
+dessinant sur l'horizon leurs lignes majestueuses; des oeuvres d'utilité
+publique ou de magnificence partout entreprises; nulle initiative
+individuelle, mais l'impulsion donnée d'en haut aux talents, aux
+dévouements, aux arts de la paix comme aux travaux de la guerre:
+l'émulation continuellement suscitée et entretenue, devenue le principal
+moyen de gouvernement: la vie publique organisée comme un grand
+concours, avec distribution périodique de palmes et de récompenses, qui
+stimulent l'ambition de se distinguer et l'ardeur à servir.</p>
+
+<p>Cependant, sous cette magnifique ordonnance, un sourd et profond malaise
+se découvre. D'abord, la France souffre matériellement: les impôts sont
+lourds, s'aggravent d'année en année, s'attaquant à toutes les formes de
+la richesse et surtout de la consommation: le plus dur de tous, l'impôt
+du sang, épuise les générations et en tarit la sève. Le commerce se
+meurt: l'industrie, qui s'est crue maîtresse du marché européen par la
+suppression de la concurrence anglaise, a pris quelque temps un fiévreux
+essor; puis l'excès de la production et une folie de spéculations
+hasardeuses ont amené une crise. Aujourd'hui, à Paris et dans les
+principales villes, les faillites se succèdent, les maisons les plus
+solides manquent tour à tour: c'est l'effondrement du marché et la
+panique des capitaux<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. Les manufactures, les grands établissements
+métallurgiques ferment leurs ateliers: l'industrie lyonnaise est dans la
+désolation; à Avignon, à Rive-de-Gier, on craint des troubles; à Nîmes,
+les rapports de police signalent trente mille ouvriers sans travail<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>;
+il y en aura tout à l'heure vingt mille au faubourg Saint-Antoine. A
+côté de la détresse matérielle, c'est la gêne et la compression morales:
+toute spontanéité de pensée et d'expression interdite, un silence
+étouffant, une nation entière qui parle bas, par crainte d'une police
+ombrageuse, tracassière, tombant dans l'ineptie par excès de méfiance et
+faux zèle. C'est sur ce fond de mécontentements et d'angoisses que
+s'élève l'édifice éblouissant de l'administration et de la cour: le
+monde officiel et militaire, animé, brillant, gorgé d'or qu'il dépense à
+pleines mains, dans une fièvre de jouir: le luxe et les embellissements
+de la capitale, les grands corps de l'État se superposant dans une
+gradation imposante, les deux noblesses, l'ancienne et la nouvelle,
+groupées autour du trône: enfin, dominant tous ces sommets, l'Empereur
+dans son Paris, moins accessible que par le passé, s'entourant d'hommes
+d'ancien régime, aimant à avoir des courtisans de naissance pour le
+servir et l'encenser, s'immobilisant parfois dans une attitude
+hiératique, s'isolant matériellement de son peuple de même que sa pensée
+s'isole dans le désert de ses conceptions surhumaines. Sa sévérité
+croissante, son despotisme inquiet, son front orageux indisposent et
+éloignent: le temps est proche où un agent russe écrira: «Tout le monde
+le redoute: personne ne l'aime<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a>
+<a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> Sur ce <i>krach</i> de 1811, voy., indépendamment de la
+<i>Correspondance impériale</i> (XXVIII, <i>passim</i>) et des <i>Mémoires de
+Mollien</i>, III, 288-289, la collection des <i>Bulletins de police</i>,
+archives nationales, AF, IV, 1513 et suiv. <i>Bulletin</i> du 18 janvier
+1811: «Les gens les plus sages dans le commerce sont effrayés de
+l'avenir. La crise est telle que chaque jour tout banquier qui arrive à
+quatre heures sans malheur s'écrie: «<i>En voilà encore un de passé!</i>»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a>
+<a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> <i>Bulletin</i> du 16 mars.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a>
+<a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> <i>Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie</i>,
+XXI, 271.</blockquote>
+
+<p>Parole dictée par la haine et souverainement injuste, si on prétend
+l'appliquer à l'ensemble de la nation. Malgré tout, les masses urbaines
+et rurales, dans leur plus grande partie, demeurent inviolablement
+fidèles à l'homme qui leur est apparu au lendemain de la Révolution
+comme le grand pacificateur, qui a surexcité en même temps leurs plus
+nobles instincts et leur a largement dispensé l'idéal. La France
+populaire reste à celui qui l'a prise, fascinée, émerveillée: elle ne
+comprend pas le présent et l'avenir sans Napoléon: elle souffre par lui
+et ne l'accuse point. Ce qui est vrai, c'est que les classes moyennes et
+élevées se détachent. À mesure qu'elles s'éloignent de la Révolution,
+elles goûtent moins le bienfait de l'ordre rétabli et se prennent à
+regretter la liberté proscrite: elles s'affligent de voir la paix
+religieuse, cette grande oeuvre du Consulat, compromise à nouveau,
+l'arbitraire se développant à outrance et renaissant sous mille formes.
+Ce qui est plus vrai encore, c'est que ces classes, inquiètes
+d'excessifs triomphes, ont la sensation de vivre en plein rêve, sous le
+coup de l'inévitable réveil, et que déjà les habiles, les avisés,
+songent à se ménager l'avenir par une infidélité prévoyante. Depuis deux
+ans et demi, il existe une conspiration latente de quelques grands
+contre le maître, prête à saisir l'occasion d'un revers au dehors, d'un
+malheur national, pour exécuter le geste imperceptible et félon qui
+précipitera le colosse ébranlé. Alexandre le sait, car il entretient
+depuis 1809 une correspondance tour à tour directe et indirecte avec
+Talleyrand, l'un des moteurs de l'intrigue<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. Il sait que la famille
+impériale compte ses mécontents et ses révoltés, car il possède dans son
+dossier de renseignements une lettre que lui a écrite le roi Louis et
+qui surpasse en amertume contre l'Empereur les plus âpres pamphlets<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.
+Par des propos recueillis, par des lettres interceptées, il connaît les
+allures sourdement frondeuses des classes éclairées, la fatigue des
+fonctionnaires, la lassitude des populations, l'atonie et l'épuisement
+du corps social tout entier. Puis, derrière la France pliant sous le
+poids de sa propre grandeur, derrière cette nation surmenée, il voit
+l'Espagne qui s'attache à elle et la ronge, l'Espagne atroce et sublime,
+défendant pied à pied son sol imprégné de sang et gonflé de cadavres,
+ses villes en ruine, ses sanctuaires dévastés, massacrant en détail les
+troupes d'occupation et s'exterminant elle-même dans une guerre
+affreuse. Il sait que Napoléon a cinq armées en Espagne et n'en peut
+venir à bout: enfin, au fond de la Péninsule, au sud du Portugal, il
+aperçoit Wellesley et ses Anglais toujours debout, couvrant Lisbonne,
+immobilisant Masséna, et l'opiniâtreté britanique, retranchée et terrée
+dans les ouvrages de Torres-Vedras, mettant des bornes à l'impétuosité
+française.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a>
+<a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> Voy. le tome II, p. 46.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a>
+<a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> Archives de Saint-Pétersbourg.</blockquote>
+
+<p>Si Napoléon détient matériellement l'Europe à l'exception de ses
+extrémités, l'Océan lui échappe: l'Angleterre entoure les côtes de ses
+flottes, emprisonne les escadres françaises dans leurs ports, oppose au
+blocus décrété à Berlin et à Milan un contre-blocus, et cerne l'immense
+empire de mers ennemies. Le continent ne lui est fermé qu'en apparence:
+son commerce, déjouant les sévérités du blocus, s'infiltre toujours en
+Europe par le Nord, par la Russie qui lui reste entr'ouverte. Les
+denrées coloniales dont l'Angleterre s'est fait l'unique acquéreur, sont
+reçues dans les ports russes, pourvu qu'elles s'y présentent à bord de
+bâtiments américains, employés et assujettis à ce service. Parmi ces
+produits, les uns se débitent sur place, les autres traversent le vaste
+empire: après qu'ils ont paru s'y absorber et s'y perdre, on les voit
+réapparaître sur la frontière occidentale, ressortir par Brody, devenu
+un vaste centre de contrebande, et se répandre clandestinement en
+Allemagne. Alexandre continue à favoriser ce commerce et ce transit
+interlopes. Bien plus, il a dessein, dans tous les cas, de développer
+encore et de régulariser ses relations économiques avec l'Angleterre,
+car il y voit le seul moyen de mettre fin à la crise économique dont
+souffrent ses peuples et de recréer la fortune publique. Que la guerre
+éclate ou non, il est résolu, dès que l'occasion lui paraîtra propice, à
+ouvrir ses ports aux bâtiments anglais eux-mêmes, à l'invasion en masse
+des produits britanniques, et désormais cette intention demeurera
+constamment à l'arrière-plan de sa pensée<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a>
+<a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> Nous en trouverons l'aveu dans un rapport rédigé par le
+comte de Nesselrode à la suite d'une conversation avec l'empereur
+Alexandre, rapport analysé par nous et cité au chapitre VIII.</blockquote>
+
+<p>Quant au rapprochement politique avec Londres, il juge inutile de le
+précipiter; pourquoi se démasquer trop tôt, pourquoi brusquer la paix
+officielle et l'alliance, alors qu'il existe entre les parties les plus
+actives des deux nations un accord spontané et virtuel? Les
+représentants du Tsar dans la plupart des capitales, les Russes établis
+à l'étranger, les membres de cette société nomade qui s'est dispersée
+aux quatre coins de l'Europe, s'associent d'eux-mêmes aux agents secrets
+que l'Angleterre entretient auprès des différentes cours, et c'est ce
+travail en commun qui prépare, dispose et réunit les éléments d'une
+sixième coalition. Sans doute, la terreur qu'inspire Napoléon est si
+grande qu'elle peut empêcher l'effet de ce concert. Tous ces chefs
+d'État, tous ces ministres qui parlent de se lever contre lui, tremblent
+devant sa face: dès qu'il se montre, dès qu'il gronde et menace, une
+épouvante atroce les serre aux entrailles: le spectacle qu'offre partout
+l'Europe, à ce moment de l'histoire, c'est le combat de la haine et de
+la peur, et bien hardi serait celui qui affirmerait dès à présent
+laquelle des deux doit l'emporter sur l'autre. Cependant, Alexandre
+s'est dit qu'un seul coup, rapidement et audacieusement porté,
+détruirait le prestige du conquérant, anéantirait l'idée qu'on se fait
+de son pouvoir, produirait dans les esprits une révolution qui se
+traduirait par l'universelle prise d'armes. Napoléon sera vaincu dès
+l'instant où chacun aura la certitude qu'il peut l'être. L'enlèvement du
+grand-duché, la transformation en ennemi de cette vedette fidèle,
+l'écrasement des postes français entre la Vistule et l'Elbe,
+l'apparition des Russes au coeur de l'Allemagne, peuvent fournir cette
+démonstration, et c'est pourquoi Alexandre attend «avec la plus vive
+impatience», suivant sa propre expression<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, la réponse de
+Czartoryski, qui va lui ouvrir ou lui fermer les chemins. Il espère, il
+croit que, s'il réussit dans son effort pour tirer à soi la Pologne,
+pour détourner l'Autriche de Napoléon et lui soustraire définitivement
+la Suède, ces éclatantes désertions entraîneront tout à leur suite; que
+les rois, les ministres, les peuples, les armées, s'insurgeant contre le
+despote qui pèse insupportablement sur l'Europe, voleront au-devant du
+Tsar libérateur.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a>
+<a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Lettre insérée dans les <i>Mémoires de Czartoryski</i>, II,
+253.</blockquote>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>A l'extrême fin de janvier, un agent déguisé quittait Pulawi, résidence
+des Czartoryski dans le duché de Varsovie, et se dirigeait vers la
+frontière russe. Il la franchit avec mille précautions, évitant les
+chemins fréquentés, «les endroits surveillés<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>», et arriva à Grodno.
+Là, il remit un pli au gouverneur de la ville, M. Lanskoï; cette lettre
+en contenait une autre, adressée à l'empereur de toutes les Russies:
+c'était la réponse de Czartoryski aux premières ouvertures d'Alexandre:
+elle fut transmise très mystérieusement au Palais d'hiver. L'effroi
+inspiré par Napoléon à tous les souverains obligeait les plus puissants,
+comme les plus humbles, à tramer leurs révoltes dans l'ombre et à se
+faire conspirateurs<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a>
+<a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Czartoryski</i>, II, 270.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a>
+<a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> La réponse de Czartoryski et la seconde lettre
+d'Alexandre, dont nous citons ci-après de nombreux extraits, ont été
+publiées à la suite des <i>Mémoires du prince Adam Czartoryski</i>, II, 255 à
+278.</blockquote>
+
+<p>La réponse de Czartoryski abondait en objections. Le projet actuellement
+en cause était pourtant celui dont il avait fait l'espoir et le but de
+sa vie. Suivant une tradition, en 1805, à Pulawi, lui et les siens
+s'étaient jetés aux pieds d'Alexandre et l'avaient supplié à genoux de
+leur rendre une patrie. Mais en 1805 la Pologne inerte et partagée,
+isolée de tout secours, ne pouvait attendre sa renaissance que d'un
+mouvement spontané et d'une inspiration miséricordieuse d'Alexandre.
+Depuis lors, un grand espoir s'était levé pour elle du côté de
+l'Occident; Napoléon l'avait atteinte et touchée: il l'avait tirée à
+demi du tombeau; il avait fait du duché la pierre d'attente d'une
+reconstitution totale. Les habitants des provinces varsoviennes, en se
+détournant de lui pour répondre aux appels de la Russie, n'allaient-ils
+pas compromettre leur destinée au lieu de l'assurer? Se détacher de
+Napoléon, n'était-ce point jeter un défi à la fortune? Puis, les offres
+d'Alexandre étaient-elles sincères? Fallait-il y voir autre chose qu'un
+moyen de circonstance et un appât trompeur? Le Tsar tiendrait-il ses
+engagements au lendemain du succès, en admettant qu'il pût vaincre?
+Toutes ces craintes percent chez Czartoryski, à travers les réticences
+et les ambiguïtés de son langage; on sent en lui de douloureux combats,
+une lutte entre le patriotisme et la reconnaissance: lorsqu'il raisonne
+ses convictions et ses espérances, elles le poussent vers Napoléon, mais
+son coeur le ramène et le retient du côté d'Alexandre.</p>
+
+<p>Sans repousser le projet, sans l'accueillir d'emblée, il le discute: il
+indique comment, selon lui, l'entreprise peut devenir moins
+irréalisable. Il ne repousse pas en principe le raisonnement fondamental
+d'Alexandre: après avoir constaté l'attachement enthousiaste et très
+naturel que les Varsoviens ont voué à l'empereur des Français, il
+convient que tout sentiment cède dans leurs coeurs au désir passionné de
+recouvrer une patrie complète et viable; peut-être se donneront-ils au
+premier qui leur offrira tout de suite ce que Napoléon leur laisse
+entrevoir dans un nuageux avenir, mais encore faut-il qu'aucun doute ne
+subsiste en eux sur la sincérité et l'étendue de ces offres, sur
+l'entière satisfaction de leurs voeux. En conséquence, il ne suffit pas
+que l'empereur Alexandre promette et même décrète en principe le
+rétablissement du royaume; il est de toute nécessité que ce prince fasse
+savoir de quoi se composera le royaume restauré, quel sera son sort,
+quels seront ses rapports avec la Russie, et qu'il prenne des
+engagements détaillés. Czartoryski revient plusieurs fois sur cette
+idée, en termes dénotant une persistante méfiance: se rendant compte que
+le duché peut aujourd'hui jeter entre les deux empereurs le poids qui
+emportera la balance, il pose nettement des conditions et réclame des
+garanties.</p>
+
+<p>Sur trois points, il désire que l'empereur de Russie daigne s'expliquer
+et précise ses intentions magnanimes. Ce généreux bienfaiteur est-il
+disposé à reconstituer la Pologne telle qu'elle existait avant les
+partages, avec toutes ses provinces? Garantira-t-il aux Polonais non
+seulement l'autonomie sous son sceptre, mais la liberté politique, un
+régime représentatif et constitutionnel? La constitution du 3 mai 1791
+«est gravée dans leurs coeurs en caractères ineffaçables». En effet,
+elle a marqué un grand effort de la Pologne sur elle-même, une tentative
+de sa part pour se régénérer et supprimer les vices mortels de son
+ancien état politique: en décrétant le statut qui organisait la liberté
+tout en réprimant l'anarchie, la Pologne s'est montrée digne de vivre,
+au moment même où les trois puissances copartageantes s'apprêtaient à
+lui porter les derniers coups. La remise en vigueur de la constitution
+du 3 mai semble la seconde des garanties à solliciter. En troisième et
+dernier lieu, il paraît indispensable d'assurer à la Pologne ressuscitée
+des débouchés commerciaux, un régime économique qui procure à ce peuple
+exténué par les privations, inerte et languissant, un peu de soulagement
+matériel et d'air respirable. Sous ces trois conditions, il n'est pas
+interdit d'espérer que les Varsoviens sacrifieront les devoirs de la
+reconnaissance à l'intérêt supérieur de la restauration nationale.</p>
+
+<p>A supposer ce résultat acquis, le succès de l'entreprise n'en
+demeurerait pas moins problématique, car elle se heurterait à l'homme
+qui possède le génie et la force, à celui qui, depuis quinze ans,
+commande à la victoire. Parmi les chances de réussite qu'Alexandre
+énumère, Czartoryski en relève plus d'une qui lui semble douteuse.
+Est-il si facile d'assaillir brusquement Napoléon et de le surprendre?
+S'il «fait le mort» aujourd'hui, n'est-ce pas avec intention et pour
+tendre un piège à ses ennemis? En admettant que «sa léthargie» soit
+réelle, sera-t-il possible de mettre jusqu'au bout son attention en
+défaut? Son ambassadeur en Russie, le général de Caulaincourt, ne
+possède-t-il pas de multiples moyens d'investigation et de surveillance?
+L'empereur Alexandre a-t-il songé à se précautionner du côté de
+l'Autriche, à s'assurer de cet indispensable facteur? Est-il sûr de
+retrouver sur le champ de bataille toutes les forces que ses généraux et
+ses administrateurs font figurer dans leurs rapports? S'est-il mis à
+l'abri de tout mécompte? «J'ai vu si souvent en Russie cent mille hommes
+inscrits sur le papier, et n'en faisant, au dire de tout le monde, que
+soixante mille effectifs!... Le temps des marches, la possibilité de
+distraire les troupes des endroits menacés, de les faire arriver au jour
+et aux lieux marqués, auront-ils été exactement calculés? Votre Majesté
+Impériale aura affaire à un homme vis-à-vis duquel on ne se trompe pas
+impunément.»</p>
+
+<p>Au lieu de simples assurances, Czartoryski voudrait des explications,
+des éclaircissements, des certitudes: il les demande avec une hardiesse
+respectueuse, enveloppant son questionnaire de remerciements attendris,
+de compliments et d'hommages. Finalement, sous les réserves indiquées,
+il se déclare prêt à servir la grande idée; il va se rendre à Varsovie,
+voir quelques personnes, procéder par tâtonnements discrets, en
+attendant de nouvelles directions. Mais les dernières lignes de sa
+lettre trahissent encore une fois le trouble de son âme, montrent que la
+confidence inattendue dont il a été honoré a jeté en lui plus d'émotion
+que de ravissement: «Je ne saurais exprimer, dit-il, tout ce qui se
+passe en moi, de combien d'espérances et de craintes je suis
+continuellement agité. Quel bonheur ce serait de travailler à la fois à
+la délivrance de tant de nations souffrantes, à la félicité de ma patrie
+et à la gloire de Votre Majesté! Quel bonheur de voir réunis tous ces
+différents intérêts que le sort avait paru rendre à jamais contraires!
+Mais souvent il me paraît que c'est trop beau, trop heureux pour pouvoir
+arriver, et que le génie du mal, qui semble toujours veiller pour rompre
+des combinaisons trop fortunées pour l'humanité, parviendra aussi à
+déranger celle-ci.»</p>
+
+<br>
+
+<p>Si peu encourageante que fût cette réponse, Alexandre n'y trouva
+nullement motif à désespérer. Sa résolution était trop ferme pour
+reculer devant le premier obstacle. Après un jour et deux nuits de
+réflexions, il reprend la plume, fait une seconde lettre à Czartoryski
+et s'y montre décidé, tant que l'impossibilité ne lui en sera pas
+clairement démontrée, à aller de l'avant: «C'est avant-hier soir,
+écrit-il, que j'ai reçu, mon cher ami, votre intéressante lettre du
+18/30 janvier, et je m'empresse de vous répondre tout de suite. Les
+difficultés qu'elle me présente sont très grandes, j'en conviens: mais,
+comme je les avais prévues en grande partie, et que les résultats sont
+si majeurs, s'arrêter en chemin serait le plus mauvais parti.»</p>
+
+<p>Ceci posé, il s'attaque successivement aux objections de Czartoryski et
+s'efforce de les détruire. En fait de garanties, il les accorde toutes.
+«Les proclamations sur le rétablissement de la Pologne doivent précéder
+toute chose, et c'est par cette oeuvre que l'exécution du plan doit
+commencer.» La Pologne nouvelle comprendra, avec le duché, les provinces
+livrées à la Russie par les trois partages et même, s'il est possible,
+la Galicie autrichienne: ses limites à l'est seront la Dwina, la
+Bérézina et le Dnieper. Alexandre ne craint pas d'entailler largement
+les frontières de la Russie pour refaire place à une vaste Pologne,
+hardiment dessinée. Il lui promet autonomie complète, gouvernement,
+armée, administration indigènes: sans se prononcer positivement sur la
+constitution du 3 mai, dont le texte lui est mal connu, il offre «dans
+tous les cas une constitution libérale telle à contenter les désirs des
+habitants». L'union avec l'empire voisin sera purement personnelle: le
+souverain changera suivant les lieux de prérogatives et d'attributions,
+autocrate en Russie, roi constitutionnel à Varsovie.</p>
+
+<p>Passant aux probabilités de succès que comporte actuellement une guerre
+contre la France, Alexandre prétend les faire reposer sur des données
+certaines, précises, nullement hypothétiques. Dans sa première lettre,
+il s'est borné à dire: «Le succès n'est pas douteux avec l'aide de Dieu,
+car il est basé, non sur un espoir de contre-balancer les talents de
+Napoléon, mais uniquement sur le manque de forces dans lequel il se
+trouvera, joint à l'exaspération générale des esprits dans toute
+l'Allemagne contre lui.» Et il a opposé dans une sorte de tableau
+synoptique, aux cent cinquante mille Français ou alliés que Napoléon
+réunira avec peine en Allemagne, deux cent mille Russes, cent trente
+mille Polonais, Prussiens et Danois, sans compter deux cent mille
+Autrichiens, cités pour mémoire. Maintenant, puisque Czartoryski ne se
+contente pas d'une affirmation générale et réclame des détails
+convaincants, on va les lui fournir. Alexandre s'ouvre plus complètement
+et se livre à d'instructifs aveux, qui montrent à quel point le projet
+d'attaque a été étudié et creusé. Il établit, pièces en main, qu'il est
+demeuré au-dessous de la vérité quand il a parlé de deux cent mille
+Russes en chiffres ronds, qu'il en possède deux cent quarante mille cinq
+cents bien comptés, prêts à entrer en campagne, appuyés par une réserve
+de cent vingt-quatre mille hommes. Il fait passer sous les yeux de
+Czartoryski les trois armées qu'il a rangées l'une derrière l'autre; il
+en décompose devant lui les éléments constitutifs et les lui fait
+toucher du doigt, chacun se présentant à tour de rôle et répondant à
+l'appel:</p>
+
+<p>«L'armée, dit-il, qui doit appuyer et combattre avec les Polonais, est
+tout organisée et se trouve composée de huit divisions d'infanterie
+faisant chacune 10,000 hommes, entièrement complètes: ce sont les
+divisions nos. 2, 3, 4, 5, 14, 17, 23, et une division de grenadiers;
+quatre divisions de cavalerie, formant chacune 4,000 chevaux: ce sont
+les divisions nos 1, 2, 3 et 2e de cuirassiers; ce qui fait un total de
+96,000 hommes; de plus, quinze régiments de Cosaques qui forment 7,500
+chevaux; en tout, 106,500.</p>
+
+<p>«Tout ce qui est non combattant en est décompté.</p>
+
+<p>«Cette armée sera soutenue par une autre composée de onze divisions
+d'infanterie, nos 1, 7, 9, 11, 12, 15, 18, 24, 26, une division de
+grenadiers et la division des gardes, et de quatre divisions de
+cavalerie, nommément nos 4, 5, 1re des cuirassiers et celle de la
+cavalerie de la garde. En sus, dix-sept régiments de Cosaques. Total,
+134,000 hommes.</p>
+
+<p>«Enfin, une troisième armée, composée des bataillons et escadrons de
+réserve, est forte de 44,000 combattants, renforcée de 80,000 recrues,
+tous habillés et exercés depuis plusieurs mois aux dépôts.»</p>
+
+<p>Après avoir exposé ses ressources militaires, le Tsar dévoile son plan
+diplomatique. Il livre le secret de la manoeuvre par laquelle il compte
+gagner ou au moins neutraliser l'Autriche: «Je suis décidé, dit-il, à
+lui offrir la Valachie et la Moldavie jusqu'au Sereth, comme échange de
+la Galicie.»--«Il ne me reste plus, ajoute-t-il, qu'à vous parler des
+craintes que vous avez élevées que Caulaincourt n'ait percé le mystère
+dont il s'agit. L'avoir pénétré est impossible, car même le
+chancelier<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a> ignore notre correspondance. La question a été plus d'une
+fois débattue avec ce dernier, mais je n'ai pas voulu que personne sût
+que je m'occupe déjà de ces mesures.» Quant aux apprêts militaires, à
+supposer que Caulaincourt en surprenne quelque chose, Alexandre leur
+attribuera un caractère purement défensif: il saura d'ailleurs en
+atténuer et en dissimuler l'importance.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a>
+<a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Le comte Roumiantsof, ministre des affaires étrangères
+depuis 1807 et chancelier depuis 1809.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, tout a été de sa part prévu, calculé, combiné: toutes les chances
+ont été tournées en sa faveur. C'est maintenant aux Varsoviens à
+décider s'ils veulent ou non permettre l'accomplissement du projet. Pour
+enlever leur adhésion, Alexandre s'efforce de leur démontrer
+mathématiquement que leur intérêt est de marcher avec lui et de déserter
+la cause française. A cet effet, dans une suite d'alinéas placés en
+regard et en opposition, il met en parallèle les deux hypothèses, celle
+où les soldats et les habitants du duché resteront fidèles à la France,
+celle où ils embrasseront le parti contraire.</p>
+
+<p>Dans le premier cas, leur immobilité obligera les Russes à se tenir sur
+la défensive: «Cela étant, il se peut que Napoléon ne veuille pas
+commencer, du moins tant que les affaires d'Espagne l'occuperont et
+qu'une grande partie de ses moyens s'y trouve. Alors les choses
+continueront à rester sur le pied sur lequel elles se trouvent
+maintenant, et la régénération de la Pologne conséquemment se trouvera
+ajournée à une époque plus éloignée et très indéterminée.» A supposer
+même que Napoléon prenne l'initiative des hostilités et proclame le
+rétablissement du royaume, cette reconstitution sera tout d'abord
+incomplète, puisqu'il faudra arracher les provinces polonaises de Russie
+à la puissance qui les détient actuellement et qui les défendra jusqu'à
+la mort. Par suite, ces provinces et le duché deviendront le théâtre
+d'une lutte furieuse, dévastatrice, qui les couvrira de sang et de
+ruines, qui en fera un champ de désolation, et ces guerres reprendront
+avec plus d'acharnement à la mort de Napoléon, «qui n'est pourtant pas
+éternel.--Quelle source de maux pour la pauvre humanité, pour la
+postérité!»</p>
+
+<p>Qu'on suppose maintenant la seconde hypothèse, qu'on en suive le
+développement. La volte-face des Varsoviens permet à l'empereur russe
+d'agir et de prendre les devants sur son adversaire. Après avoir déclaré
+très nettement que, dans l'état actuel des choses, il ne se fera pas
+l'agresseur et «ne commettra pas cette faute», Alexandre ajoute: «Mais
+tout change de face si les Polonais veulent se joindre à moi. Renforcé
+par les 50,000 hommes que je leur devrai, par les 50,000 Prussiens qui
+alors peuvent, sans risquer, s'y joindre de même, et par la révolution
+morale qui en sera le résultat immanquable en Europe, je puis me porter
+jusqu'à l'Oder sans coup férir.» Par conséquent, le théâtre de la guerre
+se trouvera reporté du premier coup au delà de la Pologne; la
+renaissance de ce peuple s'opérera instantanément, sans secousse, sans
+dommage pour son territoire. Tels seront les résultats certains de la
+jonction entre les deux peuples slaves; au nombre des résultats
+probables, on doit compter la subversion totale de la puissance
+française, l'universelle délivrance, la reconstitution d'une Europe dans
+laquelle la Pologne reprendra pacifiquement sa place. A cette nation si
+durement éprouvée, Alexandre fait entrevoir un avenir de calme et de
+prospérité, la possibilité de guérir ses blessures, de développer ses
+ressources, de refleurir sous l'égide d'un puissant empire qui la
+protégera sans l'opprimer; il multiplie les retouches pour orner des
+plus riantes couleurs le tableau qu'il compose. Seulement, en échange
+des merveilles promises, il demande à son tour des garanties et des
+gages, n'entend pas s'aventurer à la légère: «Si cette coopération des
+Polonais avec la Russie doit avoir lieu», il tient à en recevoir des
+assurances et des preuves <i>indubitables</i>: c'est à Czartoryski de les lui
+fournir, de recueillir des engagements, de colliger des signatures parmi
+les chefs de l'armée, parmi les principaux personnages que leur
+naissance ou leurs services placent à la tête de la nation. En
+l'excitant à cette oeuvre d'enrôlement, Alexandre lui recommande encore
+de procéder avec précaution et mystère, de dépister les soupçons de la
+police française, et sa lettre se termine par cette effusion: «Tout à
+vous de coeur et d'âme pour la vie. Mille choses, je vous prie, de ma
+part à vos parents, à vos frères et soeurs.»</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Après avoir réitéré ses avances et posé ses conditions à la Pologne,
+Alexandre commença ses tentatives auprès de l'Autriche. A Vienne, la
+marche qu'il suivit rappelle un précédent fameux: il semble voir
+réapparaître la diplomatie secrète de Louis XV, de célèbre et piquante
+mémoire. Pendant toute une partie de son règne, Louis XV avait
+correspondu avec ses envoyés auprès de différentes cours, à l'insu de
+ses ministres mystifiés, par l'intermédiaire du premier commis Tercier;
+Alexandre trouve son Tercier en la personne d'un certain Koschelef,
+sénateur et membre du département des affaires étrangères: c'est ce
+fonctionnaire qu'il désigne pour faire passer ses directions
+personnelles à son ambassade en Autriche et pour recevoir les réponses;
+il l'accrédite en cette qualité par lettre autographe au comte
+Stackelberg, son ministre à Vienne: «Vous correspondrez avec moi
+directement, lui dit-il, et vous adresserez vos lettres et courriers,
+dans les occasions délicates, à M. de Koschelef, qui jouit de toute ma
+confiance. Le chancelier ne saura rien de leur contenu<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>.» Le
+chancelier Roumiantsof, il est vrai, sentait comme son maître la
+nécessité de renouer avec l'Autriche pour le cas d'une guerre contre la
+France. Seulement, désirant autant que possible éviter ce conflit,
+répugnant à toute idée d'agression, il entendait donner aux accords avec
+Vienne un caractère purement défensif et se contenterait même d'une
+assurance de neutralité. Alexandre veut plus: c'est pourquoi, par ses
+démarches occultes, il va tout à la fois doubler et dépasser l'action de
+sa diplomatie officielle.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a>
+<a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Metternich</i>, II, 419.</blockquote>
+
+<p>Le 11 février, Roumiantsof adressait à Stackelberg, avec l'approbation
+apparente du Tsar, une longue instruction. Il signalait avec angoisse
+les empiétements continus de la puissance napoléonienne; suivant lui, le
+seul moyen d'y mettre un terme serait que l'Autriche prît l'engagement
+de ne jamais se déclarer contre la Russie, si celle-ci avait à soutenir
+une lutte contre la France. Pour déterminer la cour de Vienne, le
+chancelier ne jugeait pas à propos de lui offrir des territoires sur le
+bas Danube; acharné à la poursuite de son rêve oriental, le vieil homme
+d'État ne se résignait pas à sacrifier les résultats si péniblement
+acquis, si chèrement achetés; puis, ignorant le projet de reconstitution
+polonaise, il ne savait pas que son maître aurait besoin de la Galicie
+et devrait indemniser les détenteurs actuels de cette province; il se
+contentait de faire espérer à l'Autriche, dans l'hypothèse où Napoléon
+provoquerait la guerre et serait vaincu, de fructueuses reprises en
+Italie et en Allemagne<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a>
+<a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, <i>Traités de la Russie</i>, III, 80.--<span class="sc">Beer</span>,
+<i>Orientalische Politik Oesterreich's</i>, 250.</blockquote>
+
+<p>Toute différente est une contre-instruction «écrite d'un bout à l'autre
+de la main de l'Empereur<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>» et destinée à s'acheminer secrètement vers
+Vienne, sans passer sous les yeux du chancelier<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>. En termes voilés,
+mais suffisamment expressifs, elle révèle la combinaison polonaise et
+s'efforce de prouver que l'intérêt de l'Autriche lui commande de s'y
+prêter. Le raisonnement employé est celui-ci: l'empereur Napoléon, si on
+ne le prévient, proclamera lui-même tôt ou tard le rétablissement
+intégral de la Pologne; par conséquent, l'Autriche perdra dans tous les
+cas ses possessions galiciennes; mieux vaut pour elle les sacrifier à
+l'intérêt européen qu'aux convenances d'un despote, s'entendre à leur
+sujet avec le gouvernement russe, qui lui fournira d'amples
+dédommagements. Ces compensations sont dès à présent indiquées: ce
+seront les Principautés moldo-valaques dans leurs plus belles parties.
+Sur ces bases, on pourra conclure un traité. Il n'emportera pas de soi
+et immédiatement rupture avec la France. Toutefois, une disposition
+spéciale reconnaîtrait à la Russie le droit de fixer l'instant où la
+guerre devrait éclater. En proposant cette clause, Alexandre marquait
+bien son intention de se réserver l'initiative; il cherchait à obtenir
+de l'Autriche l'engagement de marcher à sa suite, quoi qu'il fît, et
+d'obéir à son signal<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a>
+<a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, III, 79.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a>
+<a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> Stackelberg disait à Metternich que l'empereur Alexandre
+aurait déjà éloigné son chancelier, si cette démarche n'était pas une
+déclaration de guerre contre la France. (<i>Mémoires de Metternich</i>, II,
+418.) Roumiantsof nous ayant donné des gages et restant partisan de
+l'alliance, son maintien en fonction servait à mieux cacher le projet de
+rupture.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a>
+<a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, III, 78-79.</blockquote>
+
+<p>L'instruction occulte fut signée le 13 février. Quelques jours après,
+l'agent des transmissions secrètes, Koschelef, s'ouvrait verbalement au
+comte de Saint-Julien, ministre à Pétersbourg de l'empereur François. Au
+nom du Tsar, il mettait la Moldavie jusqu'au Sereth et la Valachie
+entière à la disposition de l'Autriche, en y ajoutant tout ce que cette
+puissance voudrait s'approprier en Serbie<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>; ces offres positives,
+réalisant l'une des promesses faites à Czartoryski et supposant
+l'abandon de la Galicie par l'Autriche, constituaient irrécusablement
+pour le grand projet une tentative d'exécution.</p>
+
+<p>Comme préliminaires indispensables de l'entreprise, il ne restait plus
+qu'à affermir les résolutions de la Prusse et à entretenir la neutralité
+bienveillante de la Suède. Dès janvier, le ministre de Russie à Berlin,
+Lieven, se mit en devoir de lier plus étroitement les deux cours<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>. Le
+mois suivant, il fut chargé de choisir une personne sûre, telle que
+madame de Voss, grande maîtresse de la cour, ou l'aide de camp Wrangel,
+pour faire passer une lettre toute confidentielle du Tsar au roi
+Frédéric-Guillaume. Alexandre y démontrait par les arguments les plus
+forts «la nécessité pour la Prusse de s'unir à la Russie et non pas à la
+France<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a>
+<a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> <span class="sc">Beer</span>, 250, d'après le rapport de Saint-Julien du 10/22
+février 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a>
+<a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, <i>Traités de la Russie avec les puissances
+étrangères</i>, VII, 16 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a>
+<a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>À la Suède, il n'en demandait pas tant: il ne voulait que la préparer au
+spectacle de grands événements dont elle n'aurait rien à craindre et
+pourrait tirer avantage. Sa confiance en Bernadotte n'était pas
+suffisamment établie pour qu'il s'ouvrît à lui du projet: il cherchait
+seulement à cultiver les bonnes dispositions du prince par une
+correspondance directe, à intéresser ses haines et ses ambitions par des
+demi-aveux, par des appels voilés: «Observez, disait-il au ministre de
+Suède Stedingk en parlant de Napoléon, comme l'opinion qui l'a élevé et
+soutenu jusqu'à présent est changée, comme tous les esprits sont
+exaspérés, en Allemagne surtout. S'il avait quelque revers, vous le
+verriez tomber. Les grands succès sont suivis souvent de grandes
+infortunes. Il sortit autrefois de la Suède un Gustave-Adolphe pour
+affranchir l'Allemagne; qui sait s'il n'en sortira pas un second?»</p>
+
+<p>Stedingk répondit que la Suède avait surtout besoin, après ses malheurs,
+de calme et de paix. Alexandre se garda de le contredire, mais fit
+observer que la guerre contre Napoléon pourrait s'imposer à tous les
+gouvernements soucieux de leur indépendance. Là-dessus, il avoua qu'il
+mettait son armée au complet, donna des détails sur ses préparatifs,
+énuméra ses chances de succès; puis, craignant peut-être d'en avoir trop
+dit, il ajouta: «Au reste, je suis entièrement de votre avis de ne rien
+entreprendre légèrement et de se tenir tranquille tant que Napoléon
+voudra bien le permettre; mais en tous les cas il me paraît du plus
+grand intérêt pour nous dans le Nord d'être bons amis, et je vous prie
+de témoigner au Roi et au prince royal que c'est mon projet et que je
+ferai tout pour cela<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a>
+<a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> Dépêche de Stedingk du 18/30 janvier 1812. Archives du
+royaume de Suède. Une partie des rapports de Stedingk a été publiée à la
+suite de ses <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans les États officiellement unis à la France et inféodés à son
+système, on ne pouvait procéder que par un sourd travail de détachement:
+on agissait sur les rois par leurs entours, sur les ministres par leurs
+femmes, sur les pouvoirs par l'opinion. Ce n'était pas seulement à
+Berlin que le ministre de Russie s'environnait de nos ennemis et leur
+donnait le mot d'ordre; dans les cours secondaires de l'Allemagne, dans
+les royaumes de la Confédération, même jeu, mêmes incitations: en
+Bavière, selon le rapport d'un voyageur, le ministre de Russie
+Bariatinski s'est fait le chef d'un «parti anglo-russe, dans lequel il a
+fait entrer madame de Montgelas (femme du premier ministre). On cherche
+à jeter tous les soupçons possibles dans l'esprit du Roi, par rapport
+aux dispositions qu'on suppose à la France contre lui...... on travaille
+le peuple pour lui faire croire que la Bavière n'a pas un si grand
+besoin de l'alliance de la France, et qu'avec la protection de la Russie
+et de l'Angleterre elle peut se passer d'autres secours<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.» En se
+livrant à ce manège, les agents russes n'obéissaient pas aux
+instructions officielles de leur cour, dictées par Roumiantsof et
+toujours prudentes: ils cédaient à leurs propres inspirations, à leurs
+haines invétérées, et l'empereur Alexandre n'avait qu'à les laisser
+faire pour être servi selon ses intimes désirs. D'ailleurs, Koschelef
+était là pour les aiguillonner au besoin, pour faire signe à tous les
+gouvernements qui aspiraient à secouer le joug ou résistaient
+ouvertement à nos armes: c'est lui qui va ménager les premiers rapports
+entre son maître et les Cortès insurrectionnelles de Cadix, qui
+encouragera la résistance des Espagnols par l'espoir d'une grande
+diversion<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a>
+<a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> Rapport cité de Marcel de Serres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a>
+<a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> En mars 1812, Alexandre avouait au Suédois Loewenhielm
+«qu'il était depuis longtemps en relations secrètes avec le conseil de
+régence de Cadix». Loewenhielm surprenait en même temps un autre fait de
+diplomatie occulte et le signalait ainsi dans sa correspondance: «Depuis
+le départ du général de Suchtelen (envoyé de Russie en Suède), j'ai
+appris que, par suite des défiances de l'Empereur, il se trouve muni de
+deux instructions, une de la main même de l'Empereur, et l'autre du
+chancelier, qui ignore l'existence de la première.» C'était toujours le
+même agent qui servait d'intermédiaire à la plupart des «négociations
+secrètes». Toutefois, lorsque Alexandre employait Koschelef à tromper
+Roumiantsof, l'ombrageux monarque n'accordait à Koschelef lui-même
+qu'une portion de sa confiance. Dépêches de Loewenhielm en date du 12
+mars 1812; archives du royaume de Suède.</blockquote>
+
+<p>A Paris même, au siège de la puissance française, était-il impossible de
+s'ouvrir des accès? Derrière l'ambassadeur Kourakine dont l'intelligence
+baissait tous les jours sous le poids de l'âge et des infirmités,
+derrière ce fantôme de représentant, Alexandre entretenait un mystérieux
+chargé d'affaires, dépourvu de tout titre dans la hiérarchie
+diplomatique. C'était ce jeune comte Tchernitchef, colonel aux gardes,
+que nous avons vu servir en 1809 et 1810 d'intermédiaire à la
+correspondance directe des deux empereurs et commencer en France un
+travail d'espionnage. Le 4 janvier 1811, après une mission équivoque en
+Suède, il s'était glissé de nouveau à Paris sous couleur d'apporter à
+l'Empereur une lettre de son maître, en réalité pour s'enquérir et
+observer. À Paris, il avait trouvé toute une agence de renseignements
+militaires montée de longue date par les secrétaires de l'ambassade, à
+l'aide d'employés subalternes de l'administration française, d'infimes
+commis, achetés à prix d'argent. Tchernitchef devait reprendre à son
+compte et développer ce service, mais un peu plus tard: actuellement, sa
+grande affaire était toujours l'espionnage mondain; il s'y livrait avec
+ardeur, bien que la police eût l'oeil sur lui et soupçonnât ses menées.</p>
+
+<p>Il s'était installé en plein centre du Paris vivant et bruyant, dans un
+hôtel garni de la rue Taitbout, à deux pas du boulevard et de Tortoni,
+rendez-vous des nouvellistes et des oisifs. Il vivait en garçon, sans
+état de maison, servi par un domestique allemand et un moujik qui le
+suivait comme son ombre, mais sortant beaucoup, fort répandu dans le
+monde, sachant se faufiler dans tous les milieux et y prendre pied.
+Comme Paris a eu de tout temps le goût des personnalités exotiques et
+l'amour du clinquant, la vogue dont bénéficiait le brillant étranger,
+lors de ses précédents voyages, ne faisait que s'accroître. Sans doute,
+son élégance n'était pas du meilleur aloi. Ce jeune homme trop bien mis,
+paré et parfumé à outrance, gardait en lui je ne sais quoi d'apprêté et
+de mielleux qui repoussait certaines intimités; mais ses regards
+langoureux, ses manières tour à tour doucereuses et entreprenantes
+continuaient à lui réussir auprès des femmes: ses bonnes fortunes
+n'étaient plus à compter, et, s'il faut en croire la chronique, l'une
+des princesses de la famille impériale, la belle Pauline Borghèse, ne se
+montrait nullement insensible à ses hommages.</p>
+
+<p>Sachant parler aux femmes, il savait les faire parler et en tirait
+d'utiles renseignements: c'était l'une de ses principales sources
+d'informations. Puis il avait le don de flairer, dans le monde et la
+haute administration, les consciences d'accès facile, les hommes chez
+lesquels nos vicissitudes politiques avaient désorienté ou détruit le
+sens moral, et qui formaient le résidu impur de la Révolution; il
+s'adressait à eux de préférence, fréquentant aussi les salons de la
+colonie étrangère, où se rencontraient bon nombre d'individus qui
+servaient la France par nécessité ou par intérêt, sans que leur coeur
+eût changé de patrie. Les membres du corps diplomatique le traitaient en
+collègue, et lorsqu'il réussissait à se faire admettre dans l'intimité
+de leur cabinet, il «louchait» adroitement sur les papiers dont le
+bureau était couvert, surprenait à la dérobée quelques bribes de
+correspondance<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>. Enfin, dans ses évolutions à travers la société
+parisienne, on le voyait tourner autour des jeunes gens qui sortaient
+des écoles militaires pour entrer dans les régiments; il cherchait à se
+lier avec nos officiers de demain, à gagner leur amitié, à s'ouvrir
+ainsi des vues sur toutes les parties de l'armée. En un mot, il était
+devenu à Paris l'oeil du Tsar, un oeil vigilant, indiscret, au regard
+aigu et plongeant: il se faisait aussi la main de son maître, qui
+l'employait à nouer des rapports plus étroits avec certains personnages
+de particulière importance<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a>
+<a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> Il se vante lui-même d'un exploit de ce genre dans son
+rapport du 10 mai 1811, t. XXI du <i>Recueil de la Société impériale
+d'histoire de Russie</i>, p. 170. Tous les rapports adressés par
+Tchernitchef tant à l'Empereur qu'au chancelier ont été publiés dans ce
+volume.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a>
+<a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> Sur les faits et gestes de Tchernitchef, voy. le dossier
+spécial que conservent les archives nationales, F, 7, 6575, et les
+pièces publiées du procès de l'employé Michel et de ses complices,
+Paris, 1812.</blockquote>
+
+<p>Depuis que Talleyrand s'était mis à Erfurt en relations mystérieuses
+avec l'empereur Alexandre et avait salué en lui l'espoir de l'Europe, le
+Tsar avait jugé à propos d'instituer auprès de cette puissance un
+représentant spécial: ce rôle avait été dévolu à un jeune diplomate de
+grand avenir, le comte de Nesselrode, secrétaire de l'ambassade russe en
+France. Peu de temps après l'entrevue, Nesselrode s'était présenté à
+Talleyrand et lui avait dit en propres termes: «Je suis officiellement
+employé auprès du prince Kourakine, mais c'est auprès de vous que je
+suis accrédité. J'ai une correspondance particulière avec l'Empereur, et
+je vous apporte une lettre de lui<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.» Depuis lors, il voyait
+régulièrement Talleyrand, obtenait de lui des révélations précieuses
+sur l'état des esprits en France, sur les projets de Napoléon, et
+transmettait ces notions, à l'insu de ses chefs hiérarchiques, au
+secrétaire d'empire Speranski, qui en faisait profiter son maître: cette
+correspondance était encore une branche de la diplomatie secrète.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a>
+<a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Ce texte est emprunté à une importante étude que M. le
+général Schildner doit publier prochainement sur Alexandre Ier. Nous
+avons dû la communication de l'ouvrage à la gracieuse obligeance de
+l'auteur et de M. Serge de Tatistchef.</blockquote>
+
+<p>Au commencement de 1811, Alexandre crut devoir stimuler à nouveau le
+zèle informateur de Talleyrand par un appel direct: Nesselrode était
+auprès de lui ambassadeur en titre: Tchernitchef fut choisi comme envoyé
+extraordinaire: il eut à remettre au prince de Bénévent une lettre
+personnelle de l'empereur Alexandre. Le contenu n'en a pas été divulgué:
+on sait toutefois que Talleyrand parut grandement satisfait du message,
+et qu'il paya sa dette de reconnaissance par un bon conseil: «Son
+Altesse, écrivait Tchernitchef, s'expliqua généralement avec moi en vrai
+ami de la Russie, appuyant surtout sur le désir qu'elle avait de nous
+voir, dans les circonstances actuelles, faire notre paix avec les Turcs
+le plus promptement possible: reste à savoir si elle a été sincère<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a>
+<a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> Rapport du 9/21 janvier 1811, volume cité, 59.</blockquote>
+
+<p>Tchernitchef pratiquait aussi certains membres du haut état-major. Dès
+l'automne précédent, c'était lui qui avait fait dire «par quelques
+femmes<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>» à Bernadotte, avant le départ de ce dernier pour la Suède,
+que l'empereur de Russie voyait de bon oeil son élévation et le tenait
+en spéciale estime: il avait ainsi jeté les premières semences du
+rapprochement. Aujourd'hui, il menait un siège en règle autour d'un
+général fort réputé pour ses connaissances techniques, le Suisse Jomini,
+très imprudemment froissé par une suite de passe-droits: il s'agissait
+de l'enlever subrepticement à la France, de l'attirer au service de la
+Russie et de subtiliser ainsi à l'Empereur un de ses plus savants
+spécialistes.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a>
+<a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> Alquier à Champagny, 18 janvier 1811, d'après l'aveu de
+Bernadotte lui-même.</blockquote>
+
+<p>Dans les intervalles de loisir que lui laissaient ses opérations en
+France, Tchernitchef reportait ses regards sur l'Allemagne, qu'il avait
+traversée tant de fois et qu'il connaissait à fond. Il songeait à y
+tirer parti des mécontentements individuels et méditait un projet qu'il
+ferait agréer en principe à l'empereur Alexandre. L'idée maîtresse de ce
+plan était d'appeler en Russie un grand nombre d'officiers allemands
+actuellement sans emploi, impatients de porter les armes contre Napoléon
+et avides de revanche. On les tirerait des pays où ils languissaient
+désoeuvrés: en leur adjoignant d'autres éléments cosmopolites, on
+composerait une légion étrangère à la solde du Tsar, un corps d'émigrés
+de toute provenance, une armée de Condé européenne. Au moment de la
+rupture, cette troupe s'embarquerait à bord de vaisseaux anglais, se
+ferait jeter à Hambourg ou à Lubeck, avec des armes, des munitions, des
+chevaux, et viendrait révolutionner l'Allemagne. Tchernitchef traitait
+cette affaire par correspondance avec le comte de Walmoden, Hanovrien
+réfugié à Vienne, homme de tête et de main, prêt à guerroyer partout et
+avec tout le monde, pourvu que ce fût contre la France. Employé en 1809
+par les Autrichiens à préparer des soulèvements en Allemagne, Walmoden
+s'était gardé dans ce pays de nombreuses relations et offrait maintenant
+de mettre au service de la Russie ces éléments d'agitation tout formés;
+son intermédiaire avec Tchernitchef était un baron de Tettenborn<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>.
+Ainsi, les menées qui se poursuivent sur les points les plus divers se
+tiennent toutes, se relient par des fils tendus à travers l'Europe, par
+la correspondance et les voyages d'émissaires dont le travail souterrain
+se laisse reconnaître à certains affleurements, et que de connivences
+secrètes, que de compromissions occultes on découvrirait encore, s'il
+était permis de soulever dès à présent tous les voiles et de scruter
+toutes les consciences! En somme, des agents de toute sorte, officiels
+ou officieux, dûment ou tacitement autorisés, recevant de Pétersbourg le
+mot d'ordre ou le devançant, avivent sans relâche contre l'Empereur
+l'exaspération des peuples, tentent la fidélité de ses généraux et de
+ses ministres, surprennent le secret de ses bureaux, exploitent à ses
+dépens des colères légitimes et de criminelles défaillances, des haines
+saintes et des passions inavouables: tous s'efforcent, en prévision de
+l'heure où il devra faire face aux armées russes projetées hors de leurs
+frontières, à organiser derrière lui, dans son dos, des révoltes, des
+diversions, des intrigues, et à l'enlacer de trahisons.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a>
+<a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> Rapport de Tchernitchef du 5/17 avril 1811, volume cité,
+110 à 125.</blockquote>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Pour que ce grand complot réussît, il importait que le secret fût gardé
+jusqu'au dernier jour, que Napoléon fût entretenu dans une trompeuse
+quiétude. Il n'était guère possible de dissimuler l'hostilité des
+diplomates russes dans presque toutes les parties de l'Europe; mais,
+comme elle avait existé de tout temps et s'était manifestée sans
+vergogne au lendemain même de Tilsit, il n'y avait là rien de bien
+nouveau et de particulièrement significatif; Alexandre mettait ces
+écarts sur le compte d'agents qui méconnaissaient leur devoir et
+cédaient à de vieilles habitudes d'opposition. Dans les rapports qui
+subsistaient entre les deux souverains par l'intermédiaire de leurs
+ambassades, il avait soin de conserver une apparence de sérénité et de
+grands ménagements. S'étant fait fort de donner le change au duc de
+Vicence<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>, il s'acquittait merveilleusement de cette tâche, d'après la
+connaissance qu'il s'était acquise du caractère de notre ambassadeur au
+cours d'une longue intimité. Ayant eu pendant trois ans le loisir de
+l'étudier, il le savait plein de zèle et de dévouement, mais n'ignorait
+pas que ses qualités mêmes faisaient parfois tort à sa clairvoyance:
+cette âme chevaleresque croyait difficilement au mal: ce coeur noble et
+aimant attribuait volontiers aux autres la belle loyauté qu'il portait
+en lui-même.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a>
+<a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> On sait que Caulaincourt avait reçu en 1808 le titre de
+duc de Vicence.</blockquote>
+
+<p>En décembre 1810, dans les jours qui précédèrent la publication de
+l'ukase destructif du commerce français en Russie, Caulaincourt fut
+l'objet d'attentions et de prévenances redoublées. A un bal chez
+l'Impératrice mère, Alexandre le distingua particulièrement. Après
+l'avoir entretenu avec bienveillance, «il appela--raconte l'ambassadeur
+dans son rapport à Napoléon--le comte de Romanzof<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a> qui passait par
+là. Je voulus me retirer. L'Empereur dit: «Restez, général,
+l'ambassadeur de France n'est jamais de trop entre nous.» La
+conversation continua: l'Empereur était fort gai et causant. Comme elle
+avait duré fort longtemps, soit avec moi, soit avec le chancelier en
+tiers, celui-ci fit la plaisanterie de dire, en voyant le ministre
+d'Autriche et quelques autres qui étaient près de là et nous
+observaient, qu'ils auraient pour rien matière à une longue dépêche de
+conjectures. M. de Saint-Julien n'ayant pas désemparé de là depuis une
+heure et paraissant fort attentif, je continuai la plaisanterie en
+disant qu'il y en avait qui gagnaient d'autant mieux leur argent qu'ils
+n'avaient pas même une distraction. L'Empereur reprit chaudement et d'un
+ton fort amical qu'il était bien aise qu'on vît le prix qu'il mettait à
+l'alliance de Votre Majesté et qu'on sût qu'il n'en voulait pas
+d'autre<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a>
+<a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> Dans les documents cités, nous maintenons la forme donnée
+au nom du comte Roumiantsof.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a>
+<a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> 116e rapport, envoi du 17 janvier 1811. Tous les rapports
+de Caulaincourt à l'Empereur cités dans ce volume sont conservés aux
+archives nationales, AF, IV, 1699.</blockquote>
+
+<p>Au commencement de janvier, le sénatus-consulte prononçant la réunion du
+littoral hanséatique et faisant pressentir celle de l'Oldenbourg, fut
+connu en Russie. Le jour où la nouvelle arriva, Caulaincourt dînait au
+palais: «Savez-vous que vous avez encore de nouveaux départements?» lui
+dit simplement l'Empereur. Caulaincourt alla au-devant des objections:
+conformément à ses instructions, il essaya de justifier le fait
+accompli par la nécessité où s'était trouvé l'Empereur de fermer
+hermétiquement au commerce anglais les principaux ports de l'Allemagne:
+au reste, cette extension de nos frontières tournerait finalement à
+l'avantage de tout le monde et surtout de la Russie. Dans les pays
+annexés, la France allait accomplir une grande oeuvre d'utilité
+internationale: entre Lubeck et Hambourg, à la base du Holstein,
+l'Empereur ferait ouvrir un canal de jonction entre les deux mers, le
+canal de la Baltique à la mer du Nord: grâce à ce couloir de
+communication, les navires sortant de la Baltique ou y entrant
+n'auraient plus à doubler la presqu'île du Jutland et l'archipel danois:
+ils pourraient s'épargner les lenteurs et les périls d'un long circuit;
+le commerce de la Russie avec l'Occident et en particulier avec la
+France s'en trouverait grandement facilité<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. «Certes,--répondit
+Alexandre sans ajouter d'autre réflexion,--ce ne sera pas la Russie qui
+rompra les relations amicales entre les deux pays<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a>
+<a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a>
+<a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> 119e rapport de Caulaincourt, envoi du 17 janvier.</blockquote>
+
+<p>Peu de jours après, il apprit positivement la saisie de l'Oldenbourg.
+Après avoir offert au prince régnant de conserver ses États enclavés
+désormais dans l'Empire ou d'accepter Erfurt en échange, Napoléon avait
+brutalement préjugé sa décision: nos troupes avaient occupé le pays
+d'Oldenbourg et poussé dehors l'administration ducale. Cette fois,
+l'irrégularité inouïe du procédé ne permettait plus au Tsar de garder le
+silence: son honneur lui commandait de protester. Il le fit très
+nettement, en termes pleins de convenance et de dignité, mais sut donner
+à ses plaintes une conclusion pacifique. On vient d'attenter, dit-il, au
+traité de Tilsit, à l'article qui a remis en possession de leurs
+domaines les princes d'Allemagne alliés à la famille impériale de
+Russie. Pourquoi ce coup d'arbitraire? pourquoi cette violence
+caractérisée et gratuite? «Il est évident que c'est à dessein de faire
+une chose offensante pour la Russie. Est-ce pour me forcer à changer de
+route? On se trompe bien: d'autres circonstances aussi peu agréables
+pour mon empire ne m'ont pas fait dévier du système et de mes principes:
+celle-ci ne me fera pas donner plus à gauche que les autres. Si la
+tranquillité du monde est troublée, on ne pourra m'en accuser, car j'ai
+tout fait et je ferai tout pour la conserver<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a>
+<a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> 120e rapport de Caulaincourt, envoi du 27 janvier.</blockquote>
+
+<p>L'offense qu'il avait reçue l'obligeait de témoigner à l'ambassadeur de
+France quelque froideur: il cessa de l'inviter à dîner pendant quinze
+jours. Au bout de ce laps, il jugea que l'exclusion avait assez duré et
+qu'il pouvait décemment reprendre avec Caulaincourt des relations
+intimes et familières, qui lui serviraient à mieux dissimuler ses plans.
+L'ambassadeur reparut au palais: on le vit, comme par le passé,
+s'asseoir fréquemment à la table impériale, en hôte de fondation.
+Pendant le repas, Alexandre parlait de la France avec intérêt, mettait
+la conversation sur Paris, ses embellissements; il disait «en connaître
+si bien les édifices par les descriptions que, s'il y faisait un jour un
+voyage, il s'y reconnaîtrait». Après dîner, il emmenait l'ambassadeur
+dans son cabinet; là, il se plaignait doucement, comparant aux procédés
+dont il était victime la conduite qu'il avait toujours tenue et qu'il
+voulait invariablement suivre: «Ce ne sera pas moi qui manquerai en rien
+aux traités, qui dérogerai au système continental. Si l'empereur
+Napoléon vient sur mes frontières, s'il veut par conséquent la guerre,
+il la fera, mais sans avoir un grief contre la Russie. Son premier coup
+de canon me trouvera aussi fidèlement dans le système, aussi éloigné de
+l'Angleterre que je l'ai été depuis trois ans. Je vous en donne ma
+parole, général. S'il veut sacrifier les avantages réels de l'alliance,
+la tranquillité du monde à d'autres calculs qui, certes, ne valent pas
+ces avantages, nous nous défendrons, et il trouvera que le dévouement de
+la Russie à la cause du continent tenait à son désir de maintenir la
+tranquillité de tous, autant qu'à l'intérêt général, qui me porte encore
+vers ce but, et nullement à la faiblesse<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a>
+<a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> 121e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 février.</blockquote>
+
+<p>Au bout de quelque temps, il affirmait de nouveau que «si nous rompions
+la paix, ce ne serait pas lui qui y aurait donné lieu, et que l'Europe
+ne lui reprocherait pas d'avoir manqué à ses engagements et trahi la
+cause du continent». Dans un autre entretien, il se montrait plus
+précis, plus explicite encore: «Mandez à l'Empereur, disait-il, que je
+tiens toujours à lui et à l'alliance, s'il tient aussi à cette alliance
+et à moi. Mandez-lui bien que ce ne sont pas les Russes qui veulent la
+guerre, qui veulent aller à Paris, puisque ce ne sont pas eux qui
+marchent et qui sont sortis de leurs frontières. Ici, nous ne voulons
+que paix et tranquillité, et si l'Empereur, comme il l'assure, ne vient
+pas nous chercher, il peut compter que la paix du monde ne sera pas
+troublée, car je ne sortirai pas de chez moi et je serai fidèle à mes
+engagements jusqu'au dernier moment<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a>
+<a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> 123e rapport, envoi du 10 février.</blockquote>
+
+<p>Quant aux griefs qu'alléguait la France, il les traitait de pures
+chicanes. D'après lui, l'ukase du 31 décembre 1811, dont Caulaincourt se
+plaignait avec quelque vivacité, était une mesure d'ordre purement
+intérieur, un acte parfaitement licite; c'était une sorte de loi
+somptuaire, destinée à empêcher la noblesse russe de se ruiner en achats
+de productions étrangères: il fallait éviter que l'argent des
+particuliers fût tiré et drainé au dehors. En tout, d'ailleurs, la
+Russie ne faisait qu'user de ses droits. C'était son droit et même son
+devoir que de prendre certaines précautions militaires, quelques mesures
+de défense, quand elle voyait l'empereur Napoléon entretenir à côté
+d'elle l'agitation polonaise, faire voiturer à travers l'Allemagne des
+caisses de fusils à destination de Varsovie. Alexandre ne disconvenait
+pas qu'en présence de ces menaces il avait ordonné de fortifier les
+lignes de la Dwina et du Dnieper, mais il montrait ces ouvrages aussi
+éloignés de la frontière que Paris l'était de Strasbourg: «Si l'Empereur
+fortifiait Paris, l'accuserait-on avec fondement de faire des ouvrages
+offensifs<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a>
+<a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> 129e rapport, envoi du 21 mars.</blockquote>
+
+<p>Quant à l'activité qui se manifestait au ministère de la guerre, il
+fallait y voir un travail tendant à réorganiser certains corps, sans
+accroître leurs effectifs. A l'heure où il avouait au ministre de Suède
+qu'il venait de créer treize régiments nouveaux, Alexandre jurait à
+Caulaincourt «qu'il n'avait pas une baïonnette de plus dans les
+rangs<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>
+». Et il revenait à son thème favori: «S'il faut enfin se
+défendre contre <i>lui</i>, nous nous battrons avec regret, mais moi et tous
+les Russes nous mourrons les armes à la main pour défendre notre
+indépendance. Je ne puis trop le répéter, il ne tient qu'à l'Empereur
+que les choses reprennent leur cours accoutumé, puisque rien n'est
+changé ici et qu'on y a toujours le même désir de vivre en bonne
+intelligence avec ses voisins et surtout en alliance avec vous<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>
+.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a>
+<a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> Dépêche de Stedingk, 30 janvier 1811, archives de
+Stockholm, et 125e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a>
+<a href="#footnotetag71">
+(retour) </a> 123e rapport, envoi du 10 février.</blockquote>
+
+<p>Ces assurances, il ne se bornait plus à les renouveler périodiquement,
+il en faisait le sujet constant et le fond de ses entretiens avec
+l'ambassadeur: il les replaçait à chaque rencontre, à tout propos: en
+quelques semaines, il les répéta jusqu'à douze fois bien comptées, et
+toujours avec une abondance et une recherche d'expressions heureuses,
+pittoresques, frappantes, avec des mines émues et des caresses de
+langage, avec un charme incomparable de geste et de diction.</p>
+
+<p>Caulaincourt se laissait prendre à la musique de cette voix qui savait
+moduler sur le même air des variations infinies. Il ajoutait foi aux
+paroles que lui prodiguait cette bouche dont le sourire avait une grâce
+ineffable, et il ne s'apercevait pas que le haut du visage démentait
+involontairement l'expression des lèvres: que les yeux ne souriaient
+jamais, ces yeux d'un bleu terne et voilé: que le regard immobile,
+presque effrayant par sa fixité, ne se posait jamais sur l'interlocuteur
+et semblait s'absorber dans la contemplation d'un mystérieux
+fantôme<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>. Ainsi, avec je ne sais quoi de douloureux et d'inquiet,
+Alexandre se livrait à l'obsession du grand projet qu'avaient mis en lui
+des terreurs et des ressentiments trop justifiés, de ce projet qui
+répondait à ses profondes méfiances et aussi à quelques-uns des
+instincts les plus généreux de sa nature, qui conciliait ses ambitions
+avec sa magnanimité, et c'était au moment où il s'en occupait le plus
+qu'il se proclamait pur de toute arrière-pensée. Sa politique,
+disait-il, était au grand jour; nul plus que lui n'avait l'horreur des
+chemins détournés, des sentiers tortueux: «Je ne cache rien, général, et
+je n'ai rien à cacher<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>», répétait-il à satiété; mais cette insistance
+même eût dû avertir l'ambassadeur et le tenir sur ses gardes: il est bon
+de se méfier de qui vante à tout propos sa droiture et sa franchise.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a>
+<a href="#footnotetag72">
+(retour) </a> <i>Mémoires de la comtesse Trembicka</i>, I, 261.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a>
+<a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> 124e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.</blockquote>
+
+<p>Pour mieux duper, Alexandre consentait à passer pour dupe. Il laissait
+dire autour de lui, par la partie la plus ardente de la société, que sa
+patience et son aveuglement passaient toutes bornes; qu'il se préparait
+par son inertie somnolente un amer réveil. Qu'attend-il, répétaient à
+l'envi les salons, pour ouvrir les yeux sur les desseins de Napoléon,
+pour répudier une alliance perfide, pour répondre aux sollicitations,
+aux offres de concours qui lui viennent d'Angleterre? «Il faudra qu'un
+boulet français tombe dans la Néva pour que cet entêté d'empereur et ce
+sot de chancelier voient qu'on ne peut se sauver que par
+l'Angleterre<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>.» Alexandre se mettait peu en peine de ces propos et y
+trouvait son compte. Par son ordre, les personnes attachées au
+gouvernement s'exprimaient en termes discrets, mesurés, conciliants: les
+bruits de guerre qui circulaient périodiquement ne trouvaient aucun écho
+au palais et à la chancellerie; dans ces milieux soigneusement dépourvus
+de toute sonorité et comme étoupés, ils venaient s'amortir et
+s'éteindre.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a>
+<a href="#footnotetag74">
+(retour) </a> Feuille de <i>Nouvelles et On dit</i>, jointe par Caulaincourt
+à son envoi du 27 mars.</blockquote>
+
+<p>Le langage de la mission russe à Paris répondait à ces précautions.
+L'agent de confiance, Tchernitchef, comprenait et secondait à merveille
+les intentions de son maître; s'il croyait fermement à la nécessité de
+prendre les devants sur l'adversaire, il n'en répétait pas moins à
+Napoléon que le constant désir de Sa Majesté Russe «était de conserver
+et de resserrer de plus en plus l'alliance et l'amitié qui existaient
+entre les deux empires....; qu'elle était fermement résolue de
+persévérer dans le système continental<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>». Quant à Kourakine, il avait
+paru superflu de l'initier au secret et de lui recommander la prudence:
+pour qu'il ne donnât point l'éveil par de téméraires paroles, on n'avait
+qu'à le laisser à ses inclinations pacifiques, à sa pesante inertie.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a>
+<a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> Rapport du 9/21 janvier 1811 (date rétablie), volume cité,
+54.</blockquote>
+
+<p>La chronique de Paris, qui revenait à Pétersbourg sous forme de
+nouvelles à la main, continuait à s'occuper de lui, mais le montrait se
+confinant de plus en plus dans la partie honorifique de ses fonctions,
+égayant toujours le public par la mise en scène ridiculement fastueuse
+qu'il organisait autour de ses moindres actions, par son goût pour les
+minuties de l'étiquette, par sa vanité colossale et naïve, par la manie
+qu'il avait de se faire peindre à tout propos et représenter en pied,
+entouré d'attributs et d'emblèmes destinés à symboliser ses exploits
+diplomatiques. Dans les intervalles de répit que lui laissait sa goutte,
+il présidait à des réceptions et à des fêtes, se posait en protecteur
+des arts, visitait les ateliers de peinture, intervenait à la Comédie
+française et «jugeait les différends entre mesdemoiselles Bourgoing et
+Volnay pour les rôles de même emploi qu'elles se disputaient<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>». La
+surveillance de son ambassade absorbait le reste de son temps: il la
+gouvernait comme une famille, bourru et paternel tour à tour avec ses
+subordonnés, affectant beaucoup de rigueur sur le chapitre des moeurs
+sans prêcher d'exemple, grondant fort les jeunes secrétaires qui
+cédaient aux entraînements de Paris et finissant par payer leurs
+dettes<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>. A le voir occupé de tels soins, qui croirait à Paris qu'une
+cour représentée par cet ambassadeur débonnaire pût penser à mal et
+nourrir d'agressifs desseins? Par son insignifiance même, le vieux
+prince était précieux: c'était une sorte de mannequin doré, à figure
+souriante et béate, bon à présenter au gouvernement français comme un
+trompe-l'oeil pour cacher les projets qui se machinaient par derrière.
+Alexandre disait de lui, assez haut pour que ses paroles revinssent au
+duc de Vicence: «Kourakine est un vieil imbécile, mais l'empereur
+Napoléon sait qu'il veut l'alliance. Tout autre à sa place, il croira
+qu'il vient pour finasser. Comme mes intentions sont droites, j'aime
+mieux une bête qui ne se conduit pas de manière à en faire douter qu'un
+homme d'esprit qui les ferait soupçonner<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a>
+<a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> <i>Nouvelles et On dit de Pétersbourg</i>, envoi du 4 mars
+1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a>
+<a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> <i>Bulletins de police</i>. Archives nationales, F, 7, 3719.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a>
+<a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> Feuille de <i>Nouvelles et On dit</i>, envoi du 27 mars.</blockquote>
+
+<p>Cependant, comme Kourakine était chargé de transmettre les
+communications officielles, les notes de cabinet à cabinet, il parut
+indispensable de le mettre quelque peu en mouvement à propos de
+l'Oldenbourg: Alexandre tenait à ce que sa protestation laissât trace
+écrite. D'abord, Kourakine fut chargé de voir le ministre des relations
+extérieures et de réclamer verbalement. M. de Champagny se montra assez
+embarrassé pour défendre l'injustifiable; il soutint que le duc
+d'Oldenbourg avait été l'objet d'un traitement de faveur, puisqu'on lui
+avait proposé un transfert de souveraineté, au lieu de le médiatiser
+comme ses voisins. En fin de compte, Champagny allégua la nécessité
+politique et la raison d'Empire: successeur de Charlemagne, l'empereur
+Napoléon possédait un droit de haute souveraineté sur tous les
+territoires germaniques et les répartissait au gré de ses conceptions
+profondes. Devant un argument de cette force, le gouvernement russe
+prescrivit à Kourakine de déposer une note de protestation, conçue en
+termes très mesurés. Champagny refusa par ordre de la recevoir, et une
+scène étrange s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre, le premier
+voulant à toute force que le second ouvrît l'enveloppe et lût la pièce,
+l'autre repoussant le papier avec une égale énergie et se défendant d'y
+toucher. De guerre lasse, Kourakine finit par laisser le pli tout
+cacheté sur le bureau ministériel<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>. Sa cour jugea alors à propos de
+communiquer la protestation à toutes les puissances et de lui donner une
+publicité européenne: c'était pour elle un moyen d'affirmer à la fois
+son droit et la modération qu'elle mettait à le soutenir.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a>
+<a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, <i>Histoire de la guerre patriotique</i> (1812),
+traduction allemande de Baumgarten, I, 12 à 17. Cf. <span class="sc">Bernhardi</span>,
+<i>Geschichte Russlands</i>, t. II, et <span class="sc">Popof</span>, <i>Relations de la Russie avec
+les puissances européennes avant la guerre de 1812</i>, <i>Revue du ministère
+de l'instruction publique russe</i>, CLXXVII.</blockquote>
+
+<p>La note rappelait que la suppression de l'État d'Oldenbourg n'avait pu
+s'opérer «sans blesser toute justice», sans porter atteinte aux droits
+les mieux établis de la Russie, qui se croyait tenue d'en faire
+expressément réserve. Après ces phrases hardies, la protestation
+tournait court et finissait par un éloge de l'alliance<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>. Rédigée en
+ces termes, la pièce était à double fin: elle pouvait, suivant les
+circonstances, servir de préliminaire à la rupture ou à une négociation.
+Pour le cas où l'empereur Alexandre surprendrait la fidélité des
+Polonais, où il donnerait suite à son projet d'attaque, la notification
+préalable de ses griefs l'aurait mis en règle vis-à-vis de l'opinion;
+l'Europe s'étonnerait moins de lui voir donner pour sanction à sa
+plainte l'ouverture des hostilités. Si les Polonais refusaient de le
+suivre et l'obligeaient à rester en paix, il pourrait invoquer les
+phrases de la fin pour entrer avec Napoléon en accommodement, pour
+réclamer une indemnité et s'assurer peut-être des garanties d'avenir.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote80" name="footnote80"><b>Note 80: </b></a>
+<a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> Le texte de la protestation a été publié par <span class="sc">Bignon</span>, dans
+son <i>Histoire de France depuis le dix-huit brumaire</i>, X, 52-54.</blockquote>
+
+<p>Actuellement, c'est toujours le premier parti qui prévaut dans sa
+pensée. Ses confidences familières montrent à quel point persiste en lui
+la colère provoquée par les actes récents et les dernières arrogances de
+la politique française<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>. De plus, des influences hostiles le
+circonviennent et l'entraînent. Depuis quelque temps, un grand effort se
+poursuit pour l'arracher plus complètement à l'ascendant modérateur de
+Speranski, aux conseils pacifiques du chancelier. Cette oeuvre réunit
+les personnages et les partis les plus divers: la mère de l'Empereur,
+plusieurs de ses proches, les amis d'ancienne date auxquels il rend
+progressivement sa confiance, les Russes de vieille roche qui aspirent à
+émanciper moralement leur pays et à secouer la tutelle de l'esprit
+français, les membres de l'émigration allemande et les missionnaires des
+sociétés secrètes, les absolutistes et les révolutionnaires, les adeptes
+d'un patriotisme étroit et les cosmopolites, les hommes qui veulent
+rendre la Russie à elle-même et ceux qui veulent en faire l'instrument
+de la libération universelle<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>. Dans la guerre à entreprendre, les
+premiers montrent la fin d'un système de faiblesse et une résurrection
+de la fierté nationale. Les seconds rappellent au Tsar que l'Europe
+l'attend et le désire, que tous les opprimés espèrent en lui: à ce
+prince d'esprit mobile et d'imagination ardente, ils proposent un rôle
+nouveau et grandiose: ils sont arrivés à lui faire croire, à lui faire
+dire dans ses épanchements intimes que sa mission consiste «à protéger
+l'humanité souffrante contre les envahissements de la barbarie<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>». Et
+tous s'accordent à lui répéter que l'instant est venu, que les
+circonstances permettent de porter enfin la guerre chez l'éternel
+agresseur, «qu'un moment pareil ne se présente qu'une fois<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>». C'est à
+cette conclusion qu'aboutissent l'Allemand Parrot et l'émigré français
+d'Allonville, le premier s'autorisant d'une longue intimité d'âme avec
+Alexandre pour s'adresser à sa conscience et à son coeur, le second
+s'armant de considérations purement militaires et techniques<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>. Tous
+les donneurs d'avis, tous les faiseurs de mémoires abondent dans le même
+sens. L'expérience n'a pas instruit ces hommes, le malheur ne les a pas
+assagis: ce qu'ils conseillent encore une fois, dans l'impatience et
+l'enivrement de leurs haines, c'est l'éternelle manoeuvre qu'ils ont vue
+aboutir en 1805 à Austerlitz, en 1809 à Wagram: c'est de saisir le
+moment où Napoléon détourne son attention de l'Europe centrale et
+regarde ailleurs pour jeter contre lui une masse d'assaillants, et la
+disproportion entre les forces respectivement en ligne, l'aspect de
+l'Allemagne où les Français n'auront à opposer qu'un corps à une armée,
+encourage toujours Alexandre à prévenir Napoléon, à marcher hardiment
+pour le surprendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote81" name="footnote81"><b>Note 81: </b></a>
+<a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> Stedingk écrivait le 28 janvier: «Je connais quelqu'un
+auquel il a dit: «Je suis las des vexations continuelles de Napoléon.
+J'ai deux cent mille hommes de bonnes troupes et trois cent mille de
+milices à lui offrir, et nous verrons.» On m'a assuré, et je n'en doute
+pas, que des propos pareils lui échappent dans ses sociétés
+particulières qui ne sont pas composées des personnes les plus
+discrètes.» Archives du royaume de Suède.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote82" name="footnote82"><b>Note 82: </b></a>
+<a href="#footnotetag82">
+(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 236.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote83" name="footnote83"><b>Note 83: </b></a>
+<a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote84" name="footnote84"><b>Note 84: </b></a>
+<a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> Paroles d'Alexandre lui-même à Czartoryski, <i>Mémoires du
+prince</i>, II, 252.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote85" name="footnote85"><b>Note 85: </b></a>
+<a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> La <i>Correspondance de Parrot avec Alexandre</i> a été publiée
+dans la <i>Deutsche Revue</i>, 1894-1895. Pour d'Allonville, voyez
+<span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 73.</blockquote>
+
+<a name="c2" id="c2"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>PROJETS DE L'EMPEREUR.</h4>
+
+<p>Napoléon au commencement de 1811.--Maître de tout en apparence, il sent
+l'inefficacité des moyens employés jusqu'à ce jour pour réduire
+l'Angleterre et conquérir la paix générale.--Le blocus demeure inutile
+tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Masséna
+devant Torres-Vedras.--Le Nord préoccupe Napoléon et l'empêche de porter
+un coup décisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie
+et l'Angleterre.--Méfiance progressive: indices révélateurs: l'ukase
+prohibitif.--Colère de Napoléon: paroles caractéristiques.--Les Polonais
+de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napoléon décide de préparer
+lentement et mystérieusement une campagne en Russie.--Comment il conçoit
+cette gigantesque entreprise.--Quelle est à ses yeux la condition du
+succès.--Dix-huit mois de préparation.--Projet pour 1811; projet pour
+1812.--Mode employé pour recréer en Allemagne une force
+imposante.--L'armée de couverture.--Envoi de troupes à
+Dantzick.--Précautions prises pour dissimuler l'importance et le but de
+ces préparatifs.--Napoléon reste militairement et diplomatiquement en
+retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports
+avec la Prusse.--L'Autriche et les Principautés.--Rapports avec la
+Turquie.--Première brouille entre Napoléon et le prince royal de
+Suède.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce
+retour.--Demande de la Norvège.--Protestations simultanées à l'empereur
+de Russie.--Bernadotte sera à qui le payera le mieux, sans être jamais
+complètement à personne.--L'Empereur décline toute conversation au sujet
+de la Norvège.--Audience donnée à l'aide de camp du prince.--Bernadotte
+réitère ses instances et ses promesses.--Napoléon refuse de s'allier
+prématurément à la Suède.--Ses rapports avec la Russie durant cette
+période.--Mélange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser
+le duc d'Oldenbourg.--Réquisitoire violent et emphatique contre
+l'ukase.--Pourquoi Napoléon affecte de prendre au tragique cette mesure
+purement commerciale.--Demande d'un traité de commerce.--Grief secret et
+prétention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du
+blocus domine à ses yeux toutes les autres: il évite encore de la
+soulever.--Sa longue et remarquable lettre à l'empereur
+Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons
+profondes qui portent l'Empereur à envisager comme probable une guerre
+dans le Nord et à y voir le couronnement de son oeuvre.--Napoléon égaré
+par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant à la
+guerre si la Russie rentrait dans le système continental, mais il
+n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napoléon cherchent
+respectivement à s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812,
+l'avantage du choc offensif.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Dans le comble de puissance où quinze ans de triomphes ininterrompus
+l'avaient mis, Napoléon ne jouissait pas de sa prospérité et de sa
+gloire. L'année nouvelle se levait pour lui radieuse de promesses; la
+délivrance attendue de l'Impératrice lui faisait espérer un fils; jamais
+les rois n'avaient montré autant de soumission apparente, et pourtant
+lui-même éprouvait les atteintes de l'universel malaise. Un danger vague
+lui semblait peser sur l'avenir: dans l'air encore immobile et calme, il
+sentait passer la lourdeur des orages prochains.</p>
+
+<p>Son grand esprit ne s'abusait point sur les dangers que créait la
+prolongation de la guerre maritime, sur les charges, les vexations, les
+maux horribles dont elle accablait les peuples. D'après son propre aveu,
+tout l'esprit de son gouvernement s'en trouvait faussé: nul ne posséda à
+un égal degré l'instinct des principes de modération ferme et de justice
+qui seuls assurent sur les hommes un empire durable, et il se voyait
+jeté hors de ses voies par les entraînements de son système extérieur,
+poussé dans la tyrannie, obligé de mettre partout le despotisme à la
+place de l'autorité. Il ne lui échappait pas qu'un monde de haines et de
+souffrances s'amassait autour de lui, que le nombre de ses ennemis
+grossissait sans cesse et qu'ils ne désespéraient jamais de l'abattre,
+tant que l'Angleterre resterait en armes. Or, cette guerre qui
+entretenait le mal d'insécurité dont avait toujours souffert sa
+grandeur, il ne savait plus comment la finir: il se demandait en vain où
+trouver, où chercher cette paix dont il avait besoin autant que le plus
+humble de ses sujets, et parfois on l'entendait dire «très vite, à voix
+basse et avec une sorte d'impatience, que si les Anglais tenaient encore
+quelque temps, il ne savait plus ce que cela deviendrait, ni que
+faire<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote86" name="footnote86"><b>Note 86: </b></a>
+<a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> Rapport de Tchernitchef, 9/21 janvier 1811, volume cité,
+54.</blockquote>
+
+<p>Les moyens qu'il avait imaginés pour réduire sa rivale, malgré leur
+colossal développement, malgré leur rigueur et leur précision,
+n'avançaient plus à rien: aux deux extrémités de l'horizon, cette
+puissance démesurément accrue rencontrait enfin sa limite. Le Nord ne se
+fermait pas aux produits britanniques, et cette brèche au blocus en
+annulait tous les effets: l'Angleterre souffrait sans périr. Au sud, en
+Portugal, l'Angleterre ne se laissait pas arracher de cette pointe
+extrême du continent où elle avait pris terre et s'était
+inébranlablement fixée. Masséna tâtait en vain les lignes de
+Torres-Vedras, ne réussissait pas à découvrir le point faible, le côté
+vulnérable de la position ennemie; il envoyait le général Foy à Paris
+réclamer du secours, exposer la situation, demander aide et conseil: il
+s'avouait impuissant, et le succès plusieurs fois annoncé, attendu,
+escompté, se dérobait toujours.</p>
+
+<p>On s'est demandé pourquoi, en ce temps où l'Empereur ignorait les
+intentions offensives d'Alexandre, il n'avait point fait masse de ses
+armées et porté un grand effort en Espagne, pourquoi il n'avait pas
+donné assez d'hommes au prince d'Essling pour jeter les Anglais à la mer
+et terminer au moins cette partie de la tâche. C'est que, sans lui
+montrer encore le péril tout formé, le Nord le préoccupait déjà et le
+paralysait. Il savait qu'une réconciliation de la Russie avec nos
+ennemis amènerait tôt ou tard une prise d'armes en leur faveur, créerait
+une diversion bien autrement redoutable pour lui que la prolongation de
+la guerre espagnole, l'obligerait à préparer une grande expédition dans
+le Nord, à frapper de ce côté le coup suprême et à vaincre les Anglais
+dans Moscou. Or, si les desseins du Tsar sur la Pologne lui échappaient,
+il lui semblait bien que la Russie, après l'avoir suivi quelque temps et
+s'être acheminée dans son sillage, après s'être ensuite arrêtée et
+immobilisée, virait de bord maintenant, s'éloignait de lui
+insensiblement et s'orientait vers l'Angleterre.</p>
+
+<p>Le refus de frapper les marchandises coloniales d'un tarif écrasant et
+de confisquer les bâtiments fraudeurs lui était apparu comme un premier
+indice. Peu après, sans apercevoir le groupement d'armées qui s'opère
+par ordre d'Alexandre, il apprend que les Russes construisent beaucoup
+d'ouvrages sur la Dwina et le Dniester. Travaux de défense, sans doute,
+et parfaitement licites; néanmoins, si les Russes mettent tant de soin à
+couvrir leur frontière, n'est-ce point pour se prémunir contre les
+conséquences d'une défection qu'ils préméditent? Après qu'ils auront
+fait la paix avec la Turquie, «voudraient-ils la faire avec
+l'Angleterre? Ce serait incontinent la cause de la guerre<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>.» Si
+Napoléon s'empare à ce moment de l'Oldenbourg, c'est peut-être à dessein
+d'éprouver et de tâter la Russie, de voir si elle ne saisira point le
+premier prétexte pour rompre. En attendant que le mystère s'éclaircisse,
+il n'augmente pas encore ses forces en Allemagne, laisse Davout isolé,
+se borne à réorganiser le premier corps sans y ajouter un homme, à
+accélérer les envois d'armes dans le duché de Varsovie<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>. Il continue
+toujours à s'occuper de l'Espagne, presse Masséna d'en finir, ordonne
+aux autres chefs de corps de lui prêter main-forte et de l'aider à
+briser l'obstacle. Il reporte alternativement sa pensée du nord au sud
+et des Pyrénées vers la Vistule, ne sait de quel côté il dirigera les
+troupes que l'appel d'une nouvelle conscription va rendre disponibles.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote87" name="footnote87"><b>Note 87: </b></a>
+<a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17187.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote88" name="footnote88"><b>Note 88: </b></a>
+<a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 16994, 16995, 17283.</blockquote>
+
+<p>Dans cet état de doute et d'expectative, la nouvelle de l'ukase
+prohibitif lui arrive soudain et l'avertit: c'est pour lui le signal
+d'alarme. L'ukase est spécialement dirigé contre le commerce français:
+il ferme le marché russe à nos produits et ordonne de brûler ceux qui
+réussiraient à s'y introduire: c'est une rupture éclatante sur ce
+terrain économique où devait surtout s'affirmer l'alliance. Nos ennemis
+vont accueillir cet acte comme une avance indirecte de la Russie, comme
+un premier gage; à cette heure, sans doute, on exulte à Londres, et la
+colère de l'Empereur éclate. Il profite d'une audience donnée au corps
+diplomatique pour témoigner aux représentants de la Russie, à
+Tchernitchef surtout, une froideur presque insultante: «Au lieu de
+Russie, dit-il le soir, j'ai beaucoup parlé Pologne aujourd'hui<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>.»
+Les membres de la colonie polonaise de Paris poussent aussitôt des cris
+de joie: ils affichent leurs espérances dans le salon de madame
+Walewska, qui les laisse se grouper autour d'elle: à cet instant, par
+une coïncidence singulière, deux Polonaises, Marie-Antonovna Narishkine
+et Marie Walewska, exerçaient dans le même sens sur les deux empereurs
+l'ascendant de leur charme, le pouvoir de leur douceur, et plaidaient
+tendrement la cause de leur patrie<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote89" name="footnote89"><b>Note 89: </b></a>
+<a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811, volume cité,
+147.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote90" name="footnote90"><b>Note 90: </b></a>
+<a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811: «Les femmes
+aussi jouent un grand rôle dans ce moment, surtout depuis l'arrivée de
+madame Walewska que Napoléon a beaucoup connue pendant la dernière
+campagne; la faveur de cette dame se soutient beaucoup; elle a eu les
+petites entrées à la cour, distinction qu'aucune autre étrangère n'a
+reçue; elle a amené avec elle un petit enfant que l'on dit être provenu
+des fréquents voyages qu'elle faisait de Vienne à Schoenbrunn: aussi en
+prend-on un soin infini.» Volume cité, 149.
+
+<p>Envoi de Caulaincourt du 17 janvier: «Madame N... est plus que jamais la
+dame des pensées: l'Empereur y passe au moins une heure tous les soirs:
+en un mot, elle est mieux traitée que jamais. Le retour du prince
+Gagarine, qui est revenu de Moscou et que le public désigne comme son
+amant, n'a rien changé.»</p></blockquote>
+
+<p>Mais Napoléon, s'il se décide à se faire arme de la Pologne contre la
+Russie, se résoudra par d'autres motifs. En ce moment même, on procède
+d'après ses ordres, au département de l'extérieur, à un travail qui doit
+établir, par la vérification et le rapprochement des dates, si l'ukase a
+précédé ou suivi l'instant où la nouvelle du sénatus-consulte portant
+réunion du littoral germanique est parvenue en Russie. Le résultat de
+cette enquête est concluant<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>; le sénatus-consulte a été connu le 2
+janvier: l'ukase, longuement et mystérieusement élaboré, a été signé le
+31 décembre; ce n'est donc pas une réponse à un acte dont la Russie
+pouvait s'offusquer: c'est une mesure d'hostilité spontanée et
+préconçue. Quelque temps après, l'éclat donné par les Russes à leur
+protestation au sujet de l'Oldenbourg, cette manière de saisir l'Europe
+et de la faire juge de leur cause, confirme et aggrave les soupçons de
+l'Empereur. Plus de doute, la Russie tend chaque jour davantage à se
+séparer de lui et à s'échapper de l'alliance: «Voici, se dit-il en
+propres termes, une grande planète qui prend une fausse direction, je ne
+comprends plus rien à sa marche; elle ne peut agir ainsi que dans le
+dessein de nous quitter; tenons-nous sur nos gardes et prenons les
+précautions commandées par la prudence<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>.» Alors, après trois nuits
+sans sommeil, trois nuits de réflexion profonde, durant lesquelles il
+met en balance les frais qu'occasionnera un grand armement et
+l'opportunité de l'effectuer, il décide de dépenser cent millions
+d'extraordinaire et de se mettre en mesure<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote91" name="footnote91"><b>Note 91: </b></a>
+<a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> Il figure aux archives nationales sous forme de lettre
+adressée par Champagny à l'Empereur, AF, IV, 1699.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote92" name="footnote92"><b>Note 92: </b></a>
+<a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> Rapport de Tchernitchef, 5/17 avril (date rétablie) 1811,
+volume cité, 70.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote93" name="footnote93"><b>Note 93: </b></a>
+<a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> Ce fait fut révélé par Napoléon lui-même au prince de
+Schwartzenberg, dans une conversation citée par <span class="sc">Helfert</span>, <i>Maria Louise</i>,
+p. 199.</blockquote>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il juge nécessaire de pousser hâtivement ses préparatifs
+et de parer à des éventualités urgentes. D'après ses prévisions, rien ne
+presse: il faut que tout commence, mais tout doit s'opérer posément,
+tranquillement, avec précaution et surtout avec mystère. L'évolution de
+la Russie vers l'Angleterre se poursuivra vraisemblablement comme elle a
+commencé, c'est-à-dire pas à pas, par successives étapes; elle ne
+s'achèvera guère avant le milieu ou la fin de l'année, et il sera facile
+d'ajourner le conflit jusqu'en 1812. La guerre au Nord n'apparaît pas à
+Napoléon imminente, mais plus probable dans l'avenir, plus difficilement
+évitable. L'idée qu'il s'en fait, vague jusqu'alors et imprécise, se
+formule nettement; les contours se déterminent, les arêtes principales
+s'accusent, les grandes lignes se dégagent, et tout un plan d'action
+surgit dans sa pensée, subtil, profond, colossal, exécutable à distance
+d'une année.</p>
+
+<p>S'il doit faire cette guerre, il entend la porter et même la commencer
+en territoire ennemi; c'est à ce prix seulement qu'elle est susceptible
+de résultats grandioses et mérite d'être faite. Les désastres infligés
+aux Russes en Allemagne ou en Pologne, Austerlitz et Friedland par
+exemple, ont humilié l'orgueil du Tsar et de sa noblesse: ils n'ont pas
+atteint la puissance moscovite dans ses oeuvres vives et limité vraiment
+sa force d'expansion. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est un Austerlitz ou
+un Friedland en Russie, un coup porté assez profondément pour permettre
+d'imposer aux vaincus, comme conditions de la paix, l'abandon de leurs
+facultés offensives, le recul de leurs frontières, un déplacement vers
+l'Est, un exil aux confins de l'Asie. Comment Napoléon obtiendra-t-il ce
+succès décisif, une fois entré en Russie? Quel sera sur place son plan
+d'opérations et de manoeuvres? Sa pensée ne sonde pas encore cet avenir.
+Confiant dans ses inspirations stratégiques et tactiques, il se croit
+sûr de vaincre en Russie pourvu qu'il réussisse à y entrer, à y insérer
+d'emblée quatre ou cinq cent mille hommes, et pourvu que ces masses
+soient suffisamment munies, équipées, outillées, approvisionnées, pour
+qu'elles puissent vivre et agir plusieurs mois dans un pays fait de
+vastes espaces peu peuplés et d'obscures immensités. Du premier coup, il
+va droit à la grande difficulté, celle de pousser par un glissement
+insensible la puissance française jusqu'aux abords de la Russie, de l'y
+précipiter ensuite avec tout son attirail, avec toutes ses ressources,
+de faire en sorte que nos armées débouchent en Lithuanie aussi fraîches
+et bien pourvues que si elles sortaient de Strasbourg ou de Mayence,
+d'assurer les subsistances, les transports, le ravitaillement, dans une
+région où il faudra tout amener avec soi et dont l'accès s'ouvre à huit
+cents lieues de nos frontières. S'il parvient à résoudre ce problème par
+un miracle d'organisation et de prévoyance, il considère qu'il aura tout
+gagné: à ses yeux, dès qu'il s'agit de s'attaquer à la Russie, le secret
+de la victoire réside intégralement dans l'art des préparations, et lui
+qui a improvisé tant de guerres avec des éléments créés d'urgence, croit
+n'avoir pas trop d'une année, de dix-huit mois peut-être, pour
+rassembler cette fois ses moyens, pour les élever à un degré de
+perfection sans exemple, pour les porter sur place, pour les faire
+arriver à pied d'oeuvre intacts et tout montés, pour préparer
+méthodiquement et méticuleusement l'invasion.</p>
+
+<p>Mais les Russes le laisseront-ils poursuivre jusqu'à complet achèvement
+cette oeuvre de persévérance et de longueur? Pourquoi ne
+chercheraient-ils pas à nous prévenir, à se jeter avant nous sur la
+Pologne et l'Allemagne encore inoccupées? A cet égard, Napoléon n'a pas
+de craintes immédiates, et voici comment il envisage l'avenir. Ignorant
+totalement ce qui se passe en face de la frontière varsovienne, il croit
+que les seules forces mobiles et véritablement actives dont dispose la
+Russie sont retenues sur le Danube: il estime qu'Alexandre, occupé par
+la Turquie comme lui-même l'est par l'Espagne, ne songera à consommer sa
+défection qu'après s'être débarrassé de cette entrave. Mais la paix avec
+les Turcs paraît assez prochaine: au point où en sont les choses, il
+semble que ce soit affaire de quelques mois: la paix peut se conclure
+dès que l'ouverture de la prochaine campagne aura fourni aux Russes
+l'occasion d'un succès marqué, c'est-à-dire au printemps; dans le
+courant de l'été, les troupes russes reflueront probablement vers les
+frontières occidentales de l'empire, occuperont les lignes de défense,
+les camps retranchés qui s'y ébauchent, et se placeront ainsi en
+imposante posture. C'est sans doute l'instant que s'est désigné le Tsar
+pour renouer avec l'Angleterre et nous fausser définitivement compagnie.
+Si Napoléon attend de son côté cette époque pour porter ses troupes en
+Allemagne et commencer les apprêts d'une guerre vengeresse, il est à
+craindre que les Russes, à l'aspect de nos mouvements, ne résistent pas
+à la tentation de mettre à profit leur avantage momentané, de franchir
+leurs frontières, de briser ou au moins de fausser le grand appareil
+militaire qu'ils verront s'avancer contre eux. Donc il est indispensable
+que pour l'époque prévue nos premiers mouvements soient exécutés, que la
+France ait dans l'Allemagne du Nord des forces suffisantes non pour
+attaquer les Russes, mais pour leur interdire toute attaque, pour les
+empêcher de rien entreprendre, pour les dominer et les barrer. Napoléon
+décide qu'avant la fin du printemps le corps de Davout se sera
+transformé sans bruit en une armée de quatre-vingt mille hommes,
+composée de ses meilleures troupes; que cette armée, placée sous le plus
+sûr et le plus solide des chefs, renforcée des contingents allemands,
+aura allongé ses colonnes jusqu'aux approches de Stettin et de l'Oder,
+afin de pouvoir, à la première alerte, arriver sur la Vistule avant les
+Russes. Il décide que Dantzick, abondamment pourvu d'hommes et de
+munitions, sera devenu un premier centre de résistance et une grande
+forteresse d'arrêt. Par conséquent, lorsque les Russes remonteront du
+sud au nord-ouest et se tourneront vers l'Allemagne française, ils
+apercevront devant eux un double obstacle, qui se sera insensiblement
+redressé: Dantzick d'abord, donnant un point d'appui à la Pologne
+varsovienne; plus loin l'armée de Davout postée sur les deux rives de
+l'Elbe: ils retrouveront en face d'eux une partie importante de la
+puissance française, alors qu'ils la croient tout entière détournée vers
+l'Espagne et engouffrée dans la Péninsule. Cette reprise par leur
+adversaire de l'avantage stratégique les emprisonnera à l'intérieur de
+leurs frontières: Napoléon les immobilisera sur la pointe de son épée,
+tendue au travers de l'Allemagne et insinuée jusqu'à la Vistule<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote94" name="footnote94"><b>Note 94: </b></a>
+<a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> Ce plan est exposé dans une lettre de l'Empereur à Davout,
+24 mars 1811, <i>Corresp.</i>, 17516.</blockquote>
+
+<p>Ainsi tenue en respect, la Russie n'osera vraisemblablement démasquer
+ses projets et jeter bas un simulacre d'alliance. L'empereur Alexandre
+va se troubler, hésiter, équivoquer; il ouvrira des négociations:
+Napoléon en fera autant de son côté: «Il est probable, écrit-il à
+Davout, que nous nous expliquerons et que nous gagnerons du temps de
+part et d'autre<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>.» Pendant ce temps, à l'abri de nos troupes
+d'Allemagne déployées en rideau protecteur, nos forces de seconde et de
+troisième ligne se formeront; derrière les quatre-vingt mille hommes de
+Davout, l'Empereur en réunira quatre fois autant; sur le Rhin, en
+Hollande, dans la France du Nord, à Mayence, à Wesel, à Utrecht, à
+Boulogne, derrière les Alpes, dans la haute Italie, des camps
+s'établiront, d'énormes réceptacles d'hommes et de munitions, dont le
+contenu se répandra peu à peu sur l'Allemagne. Ces masses rejoindront en
+temps voulu l'armée de Davout, se grouperont derrière elle et à ses
+côtés, referont la Grande Armée sur des proportions formidablement
+accrues, se prépareront elles-mêmes à attaquer, et la position de
+défense prise dans le nord de l'Allemagne se transformera en base
+d'offensive. En même temps, non content de lever tous ses vassaux,
+Allemands du Nord et du Sud, Suisses, Italiens, Illyriens, Espagnols,
+Portugais, l'Empereur s'adressera aux États qui conservent une
+indépendance nominale, Prusse, Autriche, Turquie et Suède. Tandis
+qu'Alexandre se flatte d'immobiliser deux de ces puissances et de
+s'attacher les autres, Napoléon se croit sûr de les enrégimenter toutes
+quatre. Ainsi, au commencement de 1812, en admettant que ses
+négociations avec Alexandre n'aient point abouti et qu'il n'ait pas
+obtenu de la Russie des garanties expresses de fidélité, il se trouvera
+disposer contre elle de toute l'ancienne Europe, mais de l'Europe mise
+sur pied d'avance et militairement organisée, disciplinée, embrigadée,
+mobilisée, concentrée, formée en une seule et immense colonne d'assaut.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote95" name="footnote95"><b>Note 95: </b></a>
+<a href="#footnotetag95">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17516.</blockquote>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Les premiers ordres pour renforcer le corps de Davout furent donnés à la
+fin de janvier et complétés ensuite par une série de dispositions.
+L'opération n'allait pas s'accomplir brusquement, brutalement: il ne
+s'agissait pas de jeter d'un coup au delà du Rhin une force
+considérable, qui attirerait l'attention. C'est par une infiltration
+continue d'hommes et de matériel dans les cadres déjà existants que se
+recréera notre armée d'Allemagne. Le premier corps s'accroîtra
+insensiblement, sans que sa forme extérieure et ses éléments
+constitutifs soient d'abord modifiés. Les unités qui le composent,
+divisions, régiments, bataillons, vont simultanément grossir, par lente
+addition de substance; puis, lorsqu'elles seront parvenues à une
+surabondance d'effectifs, elles vont se dédoubler, se multiplier,
+essaimer autour d'elles d'autres groupes, d'autres unités, et peu à peu,
+au lieu d'un simple corps, l'armée de quatre-vingt mille hommes
+apparaîtra, munie de tous ses organes.</p>
+
+<p>Le 21 janvier, l'Empereur annonce à Davout un seul régiment français et
+quatre régiments hollandais: cette infanterie sera répartie entre les
+trois divisions du 1er corps, les divisions incomparables, celles de
+Friant, Morand et Gudin, que l'on déchargera ensuite de leur trop-plein
+par la formation d'une quatrième, confiée au général Dessaix<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>. En
+même temps, comme la conscription de 1812 aura versé dans les dépôts
+cent mille recrues, les bataillons actuels de dépôt, dont l'instruction
+s'achève, pourront se mettre en route et rejoindre les régiments
+d'Allemagne. Les régiments un peu maigres prendront ainsi du corps,
+comprendront quatre bataillons, puis cinq, au lieu de trois, et dans le
+courant de l'été, par suite de cette pléthore, l'armée se formera à cinq
+divisions, de quatre régiments chacune et de deux brigades. La cavalerie
+se sera antérieurement augmentée par l'envoi aux escadrons de guerre de
+détachements puisés dans tous les dépôts de même arme, sans création de
+régiments nouveaux: elle se sera complétée en chevaux par des remontes
+opérées sur place.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote96" name="footnote96"><b>Note 96: </b></a>
+<a href="#footnotetag96">
+(retour) </a>
+ <i>Corresp.</i>, 17289.</blockquote>
+
+<p>Quant au matériel, Napoléon s'occupe déjà à l'expédier, en prenant pour
+base de ses calculs ce que sera l'armée de l'Elbe dans six mois, non ce
+qu'elle est actuellement. Il fait partir l'artillerie régimentaire et
+divisionnaire, les parcs de réserve, au total cent quatre-vingts bouches
+à feu. Il organise le génie et lui fournit quinze mille outils;
+s'absorbant dans de minutieuses supputations, il compte que Davout aura
+besoin de six cents voitures d'artillerie et de deux cent vingt-quatre
+caissons d'infanterie, pour porter avec soi cinq cent
+quatre-vingt-quatre mille cartouches, tandis qu'une réserve de trois
+millions de cartouches s'entassera dans les magasins de Hambourg et de
+Magdebourg. Avec une sollicitude particulière, il perfectionne le
+service du train, celui des équipages militaires, car il y voit, dans
+une guerre lointaine, les auxiliaires indispensables de la victoire. Ces
+éléments divers vont se former par prélèvements opérés sur toutes les
+ressources de l'intérieur, franchir le Rhin par groupes isolés, par
+détachements à peine visibles, et s'introduire furtivement en
+Allemagne<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote97" name="footnote97"><b>Note 97 </b></a>
+<a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17289, 17336, 17355, 17372, 17382, 17384,
+17414, 17441, 17469, 17493, 17494, 17503, 17512, 17513, 17519, 17533.
+Cf. la réponse de Davout et autres pièces conservées aux archives
+nationales, AF, IV, 1653.</blockquote>
+
+<p>Pour faciliter leur marche, Napoléon fait reconnaître par des officiers
+d'état-major et aménager les voies de communication. En Allemagne, les
+chemins sont généralement mauvais: n'importe, on en créera d'autres.
+Entre Wesel et Hambourg, à travers la Westphalie et le Hanovre, une
+large route militaire va s'ouvrir, une sorte de voie romaine, qui
+attestera aux générations futures le passage des Français et la grandeur
+de leurs oeuvres. Les autorités de la Westphalie et du grand-duché de
+Berg procéderont à ce travail. Davout est chargé de pourvoir au
+placement de ses effectifs futurs, d'assurer par avance les vivres,
+l'habillement, la solde, de régler son budget, de fortifier Hambourg, de
+convertir cette ville ouverte en une vaste place d'armes. Qu'il se mette
+en mesure de toutes façons, mais que ces préparatifs s'opèrent dans le
+plus absolu silence: agir sans parler, telle est la recommandation qui
+accompagne invariablement les ordres donnés et accuse à chaque instant
+la pensée dominante de l'Empereur.</p>
+
+<p>Il couvre d'une ombre encore plus épaisse les mouvements destinés à
+recomposer la garnison de Dantzick et à en décupler l'effectif. D'abord,
+il fait rejoindre les quinze cents soldats qu'il a dans la place par
+six bataillons polonais, par deux bataillons saxons, par le régiment
+français qui occupe Stettin; Davout l'y remplacera «par un très beau
+régiment» de la division Friant, en ayant soin de tenir «le meilleur
+langage envers la Russie<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>», en s'abstenant de la moindre confidence
+au gouvernement de Varsovie: «Tout ce qu'on dit aux Polonais, ils le
+répètent et le publient de toutes les manières<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>.» Un peu plus tard,
+l'Empereur fait filer sur Dantzick, par Magdebourg et la Prusse, des
+compagnies de canonniers, de mineurs, de sapeurs, puis un régiment
+westphalien de deux mille quatre cents hommes, un régiment de Berg; il
+demande pour la même destination un régiment à la Bavière, un autre au
+Wurtemberg, et de tous les points de l'Allemagne des détachements se
+dirigent vers le poste à réoccuper, mais ils s'y rendent sans
+précipitation, en amortissant le bruit de leurs pas. Avec eux,
+l'Empereur fait affluer à Dantzick des canons, des mortiers, des affûts,
+des fusils, tous les engins de résistance, et de plus un équipage de
+ponts, matériel d'attaque qu'il dispose là pour l'avenir et par
+provision<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>. Mais le gouverneur Rapp reçoit impérativement l'ordre de
+surveiller ses propos, de «couper sa langue<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>»: il devra ne faire
+aucun étalage des ressources de tout genre qui vont lui arriver et
+s'entasser dans la place.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote98" name="footnote98"><b>Note 98: </b></a>
+<a href="#footnotetag98">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17415.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote99" name="footnote99"><b>Note 99: </b></a>
+<a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote100" name="footnote100"><b>Note 100: </b></a>
+<a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 17212, 17323, 17415, 17488, 17490, 17491, 17505,
+17510, 17515, 17520.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote101" name="footnote101"><b>Note 101: </b></a>
+<a href="#footnotetag101">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 17516.</blockquote>
+
+<p>Cependant, Napoléon sent l'impossibilité de dissimuler complètement aux
+Russes cette agglomération de forces à proximité de leur frontière;
+renonçant à nier le fait, il travestit l'intention. Il ordonne de
+préparer pour Kourakine une note explicative, nourrie d'allégations
+spécieuses et de contre-vérités: elle dira qu'une grande escadre
+anglaise s'avance dans la Baltique, qu'on lui suppose le dessein
+d'attaquer Dantzick; en conséquence, l'Empereur se juge obligé de
+mettre la place en état de défense, d'y réunir quelques milliers
+d'hommes, et se fait un devoir d'en prévenir la Russie, afin que
+celle-ci ne s'alarme point d'un armement dirigé contre l'ennemi
+commun<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote102" name="footnote102"><b>Note 102: </b></a>
+<a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17492, 17523. Cf. les lettres de Champagny à
+l'Empereur en date des 19 et 28 mars. Archives nationales, AF, IV,
+1699.</blockquote>
+
+<p>La même note avoue que des fusils ont été achetés en France pour le
+compte du roi de Saxe, souverain de Varsovie, agissant dans la plénitude
+de ses droits; «mais le nombre n'en est que de vingt mille, au lieu de
+soixante mille qu'on a supposé». Dans la réalité, les amas d'armes que
+Napoléon dispose à l'usage des paysans polonais, destinés au besoin à se
+lever en masse, sont autrement considérables. Ses agents lui ont
+découvert à Vienne cinquante-quatre mille fusils, que l'Autriche est
+prête à céder: le roi de Saxe reçoit avis de les acheter et de les
+attirer à Dresde; c'est l'Empereur qui les payera. L'Empereur forme
+lui-même sur le Rhin deux dépôts d'armes, réunit à Wesel trente-quatre
+mille fusils, tirés de Hollande, à Mayence cinquante-cinq mille, tirés
+de France; sans les porter encore au delà du fleuve, il les fait mettre
+en magasin, en caisses, «emballés et prêts à partir».--«Ordonnez,
+écrit-il au ministre de la guerre, que cette opération se fasse avec le
+plus de mystère possible, de sorte qu'aux premiers jours de mai, si
+j'avais besoin d'avoir ces soixante-seize mille armes, elles pussent
+partir vingt-quatre heures après que je l'aurais ordonné<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>», ce qui
+les ferait arriver à destination au bout de quelques semaines. Napoléon
+ne suppose jamais qu'avant l'été il puisse avoir besoin d'armer la
+population varsovienne et même de mettre sur pied, dans le duché, les
+troupes régulières, non plus que de posséder à Dantzick les quinze mille
+hommes auxquels il donne sourdement l'impulsion.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote103" name="footnote103"><b>Note 103: </b></a>
+<a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17371.</blockquote>
+
+<p>Son activité diplomatique retardait encore sur ses mouvements
+militaires. Les quatre puissances qui lui semblaient ses auxiliaires
+désignés, Prusse, Autriche, Turquie et Suède, n'avaient pas, comme nos
+armées, de grands espaces à parcourir pour entrer en ligne: elles
+étaient toutes portées, limitrophes de l'ennemi à atteindre: il était
+inutile et même dangereux d'engager avec elles des négociations dont
+l'écho pourrait retentir à Pétersbourg et précipiter la rupture.
+D'ailleurs, Napoléon était persuadé que ces alliances se feraient
+presque d'elles-mêmes et par la force des choses; que la Prusse et
+l'Autriche, dominées par son prestige, viendraient docilement à son
+appel; qu'une sorte de fascination les lui amènerait; que la tradition
+lui ramènerait la Turquie et la Suède. Aujourd'hui, il essayait
+simplement, par une pression plus ou moins forte sur les quatre
+puissances, de composer à chacune une attitude conforme à ses desseins.</p>
+
+<p>A la Prusse, il ne demandait que l'immobilité. La Prusse était sur le
+chemin entre la France et la Russie: si elle s'agitait et armait, on
+pourrait croire à Pétersbourg qu'elle se levait à notre instigation et
+que Napoléon voulait s'en faire une avant-garde; il importait donc
+qu'elle s'effaçât de la scène le plus longtemps possible et se fît
+oublier. Mais les convenances de notre politique cadraient mal avec les
+angoisses de la Prusse. La cour de Potsdam, avertie par les appels
+d'Alexandre que la rupture entre les deux empereurs approchait et mieux
+instruite à cet égard que Napoléon lui-même, vivait dans l'épouvante:
+elle craignait de devenir la première victime de la guerre, quelque
+parti qu'elle prît, et de périr broyée dans le choc qui se préparait.
+Pour défendre sa misérable existence, elle armait frauduleusement et en
+cachette, rappelait en partie les réserves. Au service de qui
+emploierait-elle ces forces? Irait-elle où l'appelaient ses voeux et ses
+haines? S'élancerait-elle vers la Russie? Au contraire, cédant à
+d'inéluctables nécessités, se laisserait-elle dériver vers la France?
+C'était ce qu'elle ignorait elle-même. Le chancelier Hardenberg passait
+par des alternatives diverses: négociant simultanément avec Napoléon et
+Alexandre, il était tour à tour sincère et faux dans ses protestations à
+l'un et à l'autre; il trompait toujours quelqu'un, mais ce n'était pas
+la même puissance; il y avait des évolutions dans sa duplicité<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. En
+tout cas, il jugeait indispensable de renouveler fréquemment à Paris
+d'humbles demandes d'alliance, des offres de concours, pour mériter
+l'indulgence de l'Empereur et l'amener à fermer les yeux sur des
+armements illicites. Mais l'Empereur dédaignait encore de prêter
+l'oreille aux sollicitations de la Prusse; d'autre part, dès qu'il
+remarquait chez elle quelque mouvement suspect, quelque levée excédant
+le chiffre réglementaire, il la rabrouait durement et, d'un ton
+courroucé, lui enjoignait de rentrer dans l'ordre, se bornant à lui
+faire entrevoir, pour prix de sa sagesse, la perspective d'un accord
+futur et éventuel.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote104" name="footnote104"><b>Note 104: </b></a>
+<a href="#footnotetag104">
+(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, ouvrage cité, 343-365. <span class="sc">Martens</span>, <i>Traités de la
+Russie</i>, VII, 15 et suiv. Correspondance de Prusse, aux archives des
+affaires étrangères, janvier à avril 1811.</blockquote>
+
+<p>Il évitait également de brusquer son alliance avec l'Autriche, mais
+croyait nécessaire d'imprimer à cet État un mouvement propre à inquiéter
+les Russes sur le Danube, à leur donner plus d'occupation en Orient et à
+les y enfoncer davantage. Partant de ce principe que la cour de Vienne
+voyait avec chagrin l'annexion imminente des Principautés et y mettrait
+volontiers obstacle, pourvu qu'elle fût quelque peu soutenue et
+encouragée, il provoquait avec elle à ce sujet un échange de vues: il
+témoignait le regret d'avoir souscrit naguère à un tel accroissement de
+l'empire russe, se montrait aujourd'hui dans des dispositions
+différentes, demandait à Metternich et à l'empereur François ce qu'ils
+comptaient faire, jusqu'où ils oseraient aller pour empêcher un résultat
+funeste à leurs intérêts, et ne leur ménageait pas les expressions de sa
+bienveillance. Son jeu était clair: il voulait que l'Autriche se mît en
+avant et prît une initiative que les stricts engagements d'Erfurt lui
+interdisaient à lui-même: il voulait qu'elle protestât contre la
+conquête des Principautés et appuyât au besoin ses notes diplomatiques
+par quelques démonstrations militaires. Ces démarches auraient pour
+résultat de ranimer le courage des Ottomans par l'espérance d'un
+secours, de les inciter à mieux défendre leurs provinces, à refuser la
+paix, à prolonger une guerre destinée, d'après les calculs de Napoléon,
+à retenir les Russes loin de lui et à retarder leur réapparition en
+masse sur les frontières de la Pologne<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote105" name="footnote105"><b>Note 105: </b></a>
+<a href="#footnotetag105">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17387, 17388. Cf. la lettre du 26 mars au
+sujet de la Serbie, où les Russes venaient d'occuper Belgrade.
+<i>Corresp.</i>, 17518.</blockquote>
+
+<p>Avec la Turquie elle-même, il évitait de passer des accords destructifs
+de ceux qui le liaient toujours à la Russie, de garantir au Sultan
+l'intégrité de son empire et la récupération des Principautés. Ses
+efforts tendaient simplement à faire succéder entre les deux États, à
+une froideur marquée, une reprise de confiance. Il écrivait au ministre
+des relations extérieures: «Mandez à M. de Latour-Maubourg--c'était
+notre chargé d'affaires à Constantinople--de se rapprocher le plus
+possible de la Porte, de faire en sorte, sans se compromettre, que le
+nouveau Sultan m'écrive et m'envoie un ministre: de mon côté, je lui
+répondrai, je renouerai mes relations et j'enverrai un ministre<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>.»
+Ainsi, les voies s'ouvriront à un rapprochement. Sans rappeler encore à
+lui la Turquie, Napoléon s'occupe à la placer sur le chemin du retour;
+ce qu'il cherche à obtenir des Ottomans, c'est qu'ils se mettent à sa
+disposition, sans lui demander dès à présent d'engagements formels, et
+attendent son bon plaisir.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote106" name="footnote106"><b>Note 106: </b></a>
+<a href="#footnotetag106">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17365.</blockquote>
+
+<p>Il eût voulu agir de même avec la puissance qui correspondait à la
+Turquie dans la partie opposée de l'Europe, avec cette Suède qui devait
+son importance à sa position topographique plus qu'à ses forces.
+Actuellement, il n'exigeait d'elle qu'un service plus exact contre
+l'Angleterre, une soumission absolue, sans préjuger ce qu'il aurait
+peut-être à lui demander contre les Russes et à faire pour elle. Mais
+les intérêts contradictoires entre lesquels se débattait la Suède, ses
+passions, ses souffrances, ne lui permettaient point une obéissance
+purement gratuite, une attente résignée. Chaque jour, son indiscipline
+cause à Napoléon de nouvelles impatiences: il lui faut en même temps se
+défendre contre des empressements intempestifs, contre d'importunes
+sollicitations. Le caractère de l'homme qu'il a laissé se placer à
+Stockholm sur les marches du trône complique singulièrement le problème
+des relations. Désireux de ne pas se brouiller complètement avec la
+Suède et de ne point s'allier prématurément à elle, il aura fort à faire
+pour atteindre ce double but, et ses rapports avec Bernadotte, assez
+accidentés durant cette période, donnent plus particulièrement la mesure
+de ses intentions actuelles à l'égard de la Russie.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Parti de Paris avec la trahison au coeur, Bernadotte n'avait pas résisté
+à mal parler de son ancien chef, dès qu'il s'était trouvé en présence de
+l'émissaire chargé par la Russie de provoquer ses confidences: la
+profession d'ingratitude qu'il avait faite devant Tchernitchef<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>, en
+décembre 1811, avait été l'explosion de ses véritables sentiments. En
+prenant l'engagement d'honneur de ne jamais nuire à la Russie, il avait
+obéi aussi à une pensée politique, à un instinct sagace, qui lui
+montrait la sécurité future de la Suède liée à une réconciliation avec
+sa grande voisine de l'Est et qui la détournait de toute tentative
+contre la Finlande pour lui faire reporter ses ambitions sur la Norvège.
+Toutefois, mû par le désir de plaire au Tsar et de prévenir chez lui
+tout retour d'hostilité, entraîné d'ailleurs par le torrent de son
+imagination, il avait laissé son expression dépasser sa pensée: il avait
+présenté comme une volonté ferme ce qui n'était en lui qu'une tendance.
+Au fond, son système n'était pas fait: son esprit mobile et fantasque
+demeurait sujet à de brusques oscillations. S'il avait touché du premier
+coup au point où l'empereur russe voulait l'amener, il ne s'y était pas
+fixé encore: il allait s'en éloigner bientôt et n'y reviendrait que par
+un long circuit.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote107" name="footnote107"><b>Note 107: </b></a>
+<a href="#footnotetag107">
+(retour) </a> Voy. le tome II, 514-519.</blockquote>
+
+<p>Dans les semaines qui avaient suivi ses premiers épanchements avec la
+Russie, fatigué de nos exigences en matière de blocus, outré du ton
+autoritaire et tranchant sur lequel notre représentant à Stockholm,
+l'ex-conventionnel Alquier, formulait ces réquisitions, il l'avait pris
+d'assez haut avec son ancienne patrie. Que la contrebande s'organisât de
+toutes parts, que la guerre avec les Anglais demeurât «une misérable
+jonglerie<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>», c'était, disait-il, à quoi nul ne pouvait remédier. A
+la moindre demande nouvelle, il se rebiffait; parlait-on au gouvernement
+royal de prêter à la France quelques marins ou bien un régiment qui
+servirait dans notre armée, conformément à une tradition datant de
+l'ancien régime, il refusait d'appuyer ces propositions: «Quel avantage,
+disait-il au baron Alquier, trouverais-je à envoyer un régiment se
+mettre en ligne avec ceux de la France?--Mais celui de former des
+officiers à la première école de l'Europe.--Apprenez, monsieur, que
+l'homme qui a formé par ses leçons et son exemple une multitude
+d'officiers particuliers et généraux en France peut suffire à
+l'instruction et au perfectionnement de ses armées<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote108" name="footnote108"><b>Note 108: </b></a>
+<a href="#footnotetag108">
+(retour) </a> Expression d'Alquier, lettre à Champagny du 19 novembre
+1810.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote109" name="footnote109"><b>Note 109: </b></a>
+<a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> Alquier à Champagny, 6 janvier 1811.</blockquote>
+
+<p>A ces rodomontades, la réponse de l'Empereur ne s'était pas fait
+attendre. Retrouvant Bernadotte tel qu'il l'avait toujours connu,
+c'est-à-dire effrontément hâbleur, rétif et peu maniable, il s'était
+détourné de lui, se refusait à toute correspondance directe, rappelait
+les aides de camp français du prince et le mettait en quarantaine<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>.
+En janvier 1811, les rapports ne tenaient plus qu'à un fil, lorsqu'on
+vit Bernadotte, par une de ces volte-faces dont il était coutumier, se
+rejeter impétueusement vers la France.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote110" name="footnote110"><b>Note 110: </b></a>
+<a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17218 et 17229. Correspondance de Suède, aux
+archives des affaires étrangères, décembre 1810 et janvier 1811.</blockquote>
+
+<p>Chez lui, ce revirement peut s'expliquer d'abord par un vulgaire intérêt
+d'argent. Dans son établissement nouveau, il avait dû faire abandon des
+dotations constituées au maréchal d'Empire et au prince de Ponte-Corvo.
+D'autre part, le million que l'Empereur lui avait fait remettre
+comptant, lors de son départ, s'était promptement fondu, et les États de
+Suède, vu la pénurie du royaume, n'avaient alloué à l'héritier
+présomptif de la couronne, à sa femme et à son fils, que de maigres
+pensions. Voyant arriver la fin de ses ressources, Bernadotte se prenait
+à regretter d'avoir trop peu ménagé le monarque à la main large dont la
+munificence pourrait utilement l'assister, et il est à remarquer que ses
+premières offres de soumission coïncidèrent avec une lettre dans
+laquelle il se recommandait à la générosité impériale et sollicitait une
+indemnité pour ses dotations perdues.</p>
+
+<p>Puis, l'influence de la princesse royale, qui avait alors rejoint son
+mari, s'exerçait au profit de la France. A mesure qu'elle s'était
+avancée dans le Nord, Désirée Clary s'était senti envahir par un
+insupportable ennui. Sans cesse sa pensée se reportait vers ce Paris
+brillant et aimé, vers ce milieu de prédilection où elle voulait se
+garder la faculté de revenir et de se retremper, et ses efforts
+tendaient à empêcher une rupture qui l'eût confinée dans son royal
+exil<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>. Enfin, Bernadotte lui-même, malgré toutes les peines qu'il se
+donnait pour plaire aux Suédois, avait le sentiment d'avoir
+incomplètement répondu à leur attente: s'ils l'avaient élu, c'était avec
+l'espoir d'obtenir par ce choix et tout de suite un bienfait éminent, un
+avantage insigne, tel que l'appui de la France pour reprendre la
+Finlande ou se saisir d'un équivalent. Or, comme présent d'arrivée,
+Bernadotte ne leur avait apporté jusqu'à ce jour que la déclaration de
+guerre aux Anglais, mesure essentiellement impopulaire. Voyant s'épuiser
+le crédit que lui avait ouvert la confiance publique, il éprouvait le
+besoin de ne plus retarder la satisfaction des Suédois, de leur payer sa
+bienvenue, et il se rendait compte que seul l'empereur des Français
+pouvait lui en fournir les moyens.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote111" name="footnote111"><b>Note 111: </b></a>
+<a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> Correspondance de Tarrach, ministre de Prusse en Suède,
+avec son gouvernement. Cette correspondance, décachetée probablement par
+la poste française des villes hanséatiques, figure à moitié déchiffrée
+aux archives des affaires étrangères.</blockquote>
+
+<p>Ce n'était pas que l'objet de ses convoitises se fût déplacé. Si
+incohérents et désordonnés que parussent ces mouvements, ils tendaient
+invariablement au même but: sa politique tourbillonnait autour d'une
+idée fixe. S'interdisant par principe de songer à la Finlande, il
+pensait de plus en plus à la Norvège. Il en avait déjà touché mot à
+Pétersbourg, mais il savait que la Russie, à supposer qu'elle favorisât
+jamais la spoliation du Danemark, ne s'exécuterait que plus tard et à
+échéance assez longue, à l'approche ou à la suite d'un grand
+bouleversement. Au contraire, Napoléon disposait du présent: il n'avait
+qu'un geste à faire pour que la cour de Copenhague, faible et soumise,
+s'inclinât devant sa volonté et cédât aux Suédois la Norvège au prix de
+quelque dédommagement en Allemagne. Justement, la Norvège s'agitait et
+paraissait lasse du joug danois. Profitant de l'occasion, Bernadotte ne
+tarda pas davantage à s'ouvrir au représentant de l'Empereur.</p>
+
+<p>Le 6 février, au cours d'une conversation avec Alquier, il lui mit
+brusquement sous les yeux une carte: «Voyez, dit-il, ce qui nous
+manque.--Je vois, répondit Alquier, la Suède arrondie de toutes parts,
+excepté du côté de la Norvège: est-ce donc de la Norvège que Votre
+Altesse veut parler?--Eh bien, oui, c'est de la Norvège, qui veut se
+donner à nous, qui nous tend les bras et que nous calmons en ce moment.
+Nous pourrions, je vous en préviens, l'obtenir d'une autre puissance que
+de la France.--Peut-être de l'Angleterre?--Eh bien, oui, de
+l'Angleterre; mais quant à moi, je proteste que je ne veux la tenir que
+de l'Empereur. Que Sa Majesté nous la donne, que la nation puisse croire
+que j'ai obtenu pour elle cette marque de protection, alors je deviens
+fort, je fais dans le système du gouvernement le changement qu'il faut
+nécessairement opérer, je commanderai sous le nom du roi et je suis aux
+ordres de l'Empereur<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>.» Puis, ce furent des serments: Bernadotte
+jura «sur son honneur» de fermer le royaume au commerce des Anglais; au
+besoin, il irait chercher et vaincre chez elle cette orgueilleuse
+nation; contre la Russie, il offrait cinquante mille hommes au
+printemps, soixante mille en juillet, à condition de les commander en
+personne.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote112" name="footnote112"><b>Note 112: </b></a>
+<a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> Alquier à Champagny, 7 février 1811. Cette dépêche a été
+publiée en partie par le regretté M. Geffroy dans ses études sur <i>Les
+intérêts du Nord scandinave pendant la guerre d'Orient. Revue des Deux
+Mondes</i>, 1er novembre 1835.</blockquote>
+
+<p>Ces propositions formelles ne l'empêchaient nullement, à la même époque,
+à quelques jours d'intervalle, de renouveler au Tsar ses assurances de
+sympathie et de bon vouloir. En réponse à une lettre dans laquelle
+Alexandre réclamait son amitié, il lui écrivait: «Oui, Sire, je
+deviendrai l'ami de Votre Majesté, puisqu'elle veut bien me dire que
+c'est d'âme qu'elle veut l'être<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.» Soyons unis, faisons pacte
+d'éternelle concorde et de bon voisinage, disait-il au Tsar, à l'heure
+même où il offrait à Napoléon de reconnaître pour ennemis tous les
+adversaires présents et futurs de la France.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote113" name="footnote113"><b>Note 113: </b></a>
+<a href="#footnotetag113">
+(retour) </a> Voy. l'<i>Étude sur la Suède et la Norvège</i>, publiée
+d'après des documents authentiques, dans l'<i>Univers pittoresque</i>, 1838.</blockquote>
+
+<p>Qui trompait-il alors? Qui se réservait-il de trahir en fin de compte?
+Son ancien maître ou son récent ami? En faisant droit à sa demande et en
+acceptant sa parole, Napoléon eût-il obtenu de sa part, en cas de guerre
+avec la Russie, une obéissance absolue? C'est au moins très douteux:
+Bernadotte avait le génie de l'indiscipline; il l'avait prouvé dans tout
+le cours de sa carrière, où Napoléon l'avait trouvé à chaque occasion
+coopérateur tiède et lieutenant infidèle. S'il tenait tant à la Norvège,
+c'était précisément parce que cette facile conquête, en consolant
+l'amour-propre national, le dispenserait de marcher en Finlande, de
+rouvrir ainsi et de perpétuer le conflit avec la Russie, de s'engager à
+fond contre elle. Tout ce que l'on peut présumer, c'est que Napoléon, en
+lui livrant la Norvège, eût conjuré en partie l'effet de ses mauvais
+sentiments, gagné sa neutralité et peut-être une apparence de concours.
+Dans ses appréciations sur la politique actuelle du prince, Alquier
+allait plus loin: cet agent zélé, mais ardent et passionné, ne sut
+presque jamais démêler les véritables intentions de Bernadotte à
+travers la déconcertante variété de ses attitudes et de ses poses; après
+l'avoir signalé comme capable de toutes les félonies, il le croyait
+aujourd'hui disposé à nous revenir de bonne foi et montrait l'occasion
+unique pour reprendre possession de la Suède.</p>
+
+<p>Napoléon en jugea autrement. D'abord, cette façon de réclamer à
+brûle-pourpoint un accord positif et de lui forcer la main, ne fut
+nullement de son goût; il voulait que Bernadotte attendît notre heure,
+au lieu de nous imposer la sienne. Quant à la condition même de
+l'arrangement, l'idée de spolier le Danemark, dans les termes absolus où
+elle était exprimée, révolta ses sentiments de justice, de
+reconnaissance et d'honneur: ce tout-puissant avait le respect des
+faibles, quand il trouvait en eux honnêteté et droiture. D'ailleurs, et
+jusqu'à plus ample informé, il se refusait à voir dans la requête du
+prince l'expression d'une pensée raisonnée et mûrie, à laquelle la
+majorité des Suédois se rallierait peu à peu et qui deviendrait un
+système national. Demeurant dans ses rapports avec la Suède sous
+l'empire d'une erreur fondamentale, il estimait que cet État ne pouvait
+avoir qu'une politique, la politique d'hostilité et de revanche contre
+la Russie: il se figurait que s'il en venait lui-même à rompre avec
+Alexandre, il n'aurait qu'à montrer aux Suédois la Finlande et à la leur
+désigner du bout de son épée, pour les voir s'élancer sur cette proie et
+se jeter dans la mêlée, quels que pussent être les sentiments personnels
+de Bernadotte. Par conséquent, il jugeait parfaitement inutile de
+s'arrêter quant à présent aux idées plus ou moins folles qui pouvaient
+éclore dans l'esprit du prince et traverser ce cerveau mal équilibré, de
+prendre au sérieux ses divagations, de discuter avec ses lubies: ce
+n'était pas là un élément à faire entrer dans nos calculs.</p>
+
+<p>«Monsieur le duc de Cadore, écrivit Napoléon à Champagny, j'ai lu avec
+attention les lettres de Stockholm. Il y a tant d'effervescence et de
+décousu dans la tête du prince de Suède que je n'attache aucune espèce
+d'importance à la communication qu'il a faite au baron Alquier. Je
+désire donc qu'il n'en soit parlé ni au ministre de Danemark ni au
+ministre de Suède, et je veux l'ignorer jusqu'à nouvel ordre<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote114" name="footnote114"><b>Note 114: </b></a>
+<a href="#footnotetag114">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17386. Cf. la lettre de Champagny à Alquier
+en date du 26 février 1811.</blockquote>
+
+<p>Il prévint seulement le Danemark, sans lui dire pourquoi, de mettre la
+Norvège à l'abri d'une surprise. En même temps, il traçait pour Alquier
+toute une ligne de conduite. Ce ministre ne ferait point de réponse
+immédiate à l'ouverture du prince et serait censé n'avoir reçu à ce
+sujet aucune direction. Au bout de quelque temps, il pourrait glisser
+dans la conversation très doucement, «sans que cela eût l'air de venir
+de Paris<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>», que l'idée de s'approprier la Norvège était purement
+chimérique et tout à fait en dehors de la tradition nationale, qu'il y
+avait là un contresens politique, que l'intérêt de la Suède était
+ailleurs: «C'est par ces considérations générales que le baron Alquier
+doit répondre, disait l'Empereur, et aussi par des considérations tirées
+de mon caractère et de mon honneur, qui ne me feront jamais permettre
+qu'un de mes alliés perde quelque chose à mon alliance<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>.» A
+l'avenir, le mieux serait que notre ministre se dérobât à de trop
+fréquents contacts avec l'Altesse suédoise, qu'il ne s'exposât plus à
+d'embarrassantes confidences et à des discussions fâcheuses. On ne peut
+acquiescer aux demandes du prince, et d'autre part la contradiction ne
+ferait qu'irriter ses désirs. Au contraire, cet esprit déréglé, si on
+l'abandonne à lui-même, finira peut-être, après s'être agité dans le
+vide, par se poser et s'assagir.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote115" name="footnote115"><b>Note 115: </b></a>
+<a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17386.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote116" name="footnote116"><b>Note 116: </b></a>
+<a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>Vers le même temps, Napoléon permit à l'un des aides de camp français de
+Bernadotte, le chef d'escadron Genty de Saint-Alphonse, rappelé comme
+les autres, de retourner en Suède, et il le reçut avant son départ. Dans
+cette audience, il s'exprima en homme qui savait à quoi s'en tenir sur
+les véritables sentiments du prince, mais son langage fut empreint de
+tristesse et de regret plus que de colère, conserva le ton d'une
+remontrance paternelle: «Croyez-vous, dit-il, que j'ignore qu'il dit à
+qui veut l'entendre: «Dieu merci, je ne suis plus sous sa patte», et
+mille autres extravagances que je ne veux pas répéter? Il ne sait pas
+que cela retombe sur lui, et qu'il y a des gens toujours prêts à tirer
+parti de ses inconséquences. Assurément, il m'a assez fait enrager
+pendant qu'il était ici: vous en savez quelque chose, puisque vous êtes
+son confident. Mais enfin tout cela est passé: j'avais cru que dans la
+nouvelle sphère où il se trouve placé, sa tête se serait calmée et qu'il
+se serait conduit plus prudemment.»</p>
+
+<p>Genty de Saint-Alphonse, à qui la leçon avait été faite, ne manqua pas
+de défendre chaleureusement son prince; il s'étendit sur les services
+que la Suède était prête à nous rendre en toute occurrence, et notamment
+contre la Russie. Mais ce zèle de fraîche date parut suspect à
+l'Empereur, à tout le moins intempestif: «Vous me parlez toujours des
+Russes, disait-il; mais moi, je ne suis pas en guerre avec les Russes:
+si cela arrivait, eh bien, nous verrions alors: aujourd'hui ce n'est
+qu'à l'Angleterre qu'il faut faire la guerre.»</p>
+
+<p>Il posa pourtant beaucoup de questions sur l'armée suédoise, s'enquit de
+son organisation, de sa valeur; il finit par indiquer le plan de
+conduite qui, suivant lui, s'imposait au prince: à l'extérieur comme au
+dedans, ne point se compromettre en d'inutiles intrigues, attendre
+l'heure propice et se réserver: «Il faut qu'il aille droit son chemin,
+et qu'à la première occasion il donne de la gloire militaire à son pays.
+Tous les partis se tairont et se rallieront autour d'un prince qui
+rehausse la gloire de son pays. Or, le prince a tout ce qu'il faut pour
+cela; il sait commander une armée, il pourra faire de belles
+choses<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>.» C'était lui présenter à mots couverts, comme le meilleur
+moyen de fixer sa popularité et de consolider sa position, une brillante
+entreprise au delà de la Baltique, contre l'ennemi traditionnel: à
+Bernadotte qui désirait s'approprier frauduleusement la Norvège, il
+montrait la Finlande à reconquérir de haute lutte, mais ne lui faisait
+entrevoir ce but que dans une lointaine et brumeuse perspective.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote117" name="footnote117"><b>Note 117: </b></a>
+<a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> Le compte rendu de la conversation se trouve dans une
+lettre adressée le 19 février 1811 par Genty de Saint-Alphonse à
+Bernadotte, et dont copie figure aux Archives nationales avec la mention
+suivante: «Cette lettre est écrite au prince royal de Suède par son aide
+de camp, M. Genty. La personne qui en était chargée ne devant partir que
+samedi (demain), on a eu le temps de la soustraire, d'en tirer une copie
+et de la recacheter et remettre en place sans qu'il y parût en rien.»
+AF, IV, 1799.</blockquote>
+
+<p>Ces fins de non-recevoir déçurent Bernadotte, sans le décourager. Il
+crut devoir insister, s'acharner, d'autant plus qu'un événement
+intérieur venait de mettre effectivement à sa charge les destinées de la
+Suède. Le Roi, plus malade et plus faible, l'avait institué régent.
+Investi désormais des prérogatives souveraines, sentant croître sa
+responsabilité en même temps que son pouvoir, Charles-Jean se rattachait
+plus anxieusement à l'idée de procurer aux Suédois quelque bénéfice
+immédiat qui fît taire toute opposition; pour obtenir de quoi les
+contenter, il s'adressait à l'Empereur, suprême dispensateur des biens
+de ce monde, le priait, le sollicitait de toutes manières, se retournait
+vers lui sans cesse, la main obstinément tendue.</p>
+
+<p>Pour faire admettre ses prétentions, il n'était sorte de moyens auxquels
+il n'eût recours. Afin de les rendre plus acceptables, il les réduisit.
+Après avoir demandé la Norvège entière, il n'en réclama plus que la
+partie septentrionale, l'évêché de Trondjem avec ses dépendances. Puis,
+c'étaient des prévenances, des cajoleries, des attentions sans nombre.
+Il offrit des marins, un régiment tout équipé: il promit de faire
+séquestrer les marchandises anglaises; il promit contre le commerce
+interlope des rigueurs exemplaires: pendant près de trois mois, il ne
+s'arrêta pas de promettre<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>. Entre temps, il laissait entendre que la
+Russie mettait tout en oeuvre pour l'attirer à elle: il faisait dire à
+M. Alquier que l'empereur Alexandre lui offrait une rétrocession
+partielle de la Finlande, ce qui était faux<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>: en se montrant
+assailli de propositions qu'il n'avait pas reçues, il espérait piquer la
+France d'émulation et provoquer une surenchère.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote118" name="footnote118"><b>Note 118: </b></a>
+<a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> Alquier à Champagny, 12, 20, 22 et 27 mars, 30 mai.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote119" name="footnote119"><b>Note 119: </b></a>
+<a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> La correspondance du ministre suédois en Russie,
+conservée aux archives de Stockholm et dont nous avons eu connaissance,
+ne mentionne aucune proposition de ce genre.</blockquote>
+
+<p>Mais ce manège laissait l'Empereur parfaitement insensible. Les
+stimulants employés par le prince n'avaient pas plus le don de
+l'émouvoir que ses verbeuses protestations. Il répugnait toujours à lui
+octroyer la Norvège; surtout, tant qu'il aurait intérêt à ménager la
+Russie et à temporiser avec elle, il était résolu à ne point traiter
+avec Bernadotte. Se défiant d'un homme aussi peu maître de sa pensée et
+de sa langue, il l'eût considéré aujourd'hui comme le plus compromettant
+des alliés: entre eux, il y avait dissentiment sur l'époque plus encore
+que sur l'objet de l'entente à conclure. Dans ses instructions à son
+représentant en Suède, Napoléon défend toujours de rien accorder dans le
+présent, sans rien refuser positivement pour l'avenir. Il recommande
+d'entretenir les espérances des Suédois en les tournant du bon côté,
+c'est-à-dire vers la Finlande; mais Alquier ne saurait apporter à cette
+oeuvre trop de discrétion et de mesure. L'essentiel est actuellement de
+ne fournir à la Russie aucun sujet d'alarme: que notre ministre démente
+tout bruit de rupture entre les deux empereurs: qu'il vive bien avec son
+collègue russe. Sans prêcher aux Suédois l'oubli et le pardon des
+injures, qu'il les détourne de toute revendication précipitée, de toute
+initiative hors de saison: «Calmer au lieu d'exciter, désarmer au lieu
+d'armer<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>», voilà quelle doit être sa tâche.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote120" name="footnote120"><b>Note 120: </b></a>
+<a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17386.</blockquote>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>S'abstenant encore de tout engagement latéral, Napoléon pouvait se
+retourner vers la Russie et se montrer à elle, avec une apparence de
+vérité, invariable dans sa ligne, constant dans ses voies, libre de
+toute alliance, à l'exception de celle qu'il avait contractée aux jours
+heureux de Tilsit et d'Erfurt<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. Cette alliance, il exprime
+continuellement le désir de la maintenir, de la restaurer, de lui rendre
+sa force et sa splendeur premières. Ceci posé, il ne craint pas de
+s'attaquer hardiment aux différends soulevés et en fait l'objet d'une
+ardente controverse. Offrant d'indemniser le duc d'Oldenbourg et
+demandant à la Russie, si elle ne juge pas qu'Erfurt soit un équivalent
+acceptable, d'en désigner un autre, il s'arme en même temps de ses
+propres griefs et en signale âprement la gravité. Ce qui caractérise son
+langage, c'est un mélange de droiture et de rouerie, ce sont des aveux
+d'une brutale franchise éclatant au milieu des artifices d'une politique
+d'assoupissement. Cachant ses apprêts militaires, cherchant par tous les
+moyens à accréditer l'opinion qu'il ne se prépare pas encore à la
+guerre, il déclare pourtant et très haut qu'il la fera, qu'il la fera
+sur-le-champ, si l'empereur Alexandre signe la paix avec les Anglais, et
+il ne dissimule pas que tous les symptômes relevés depuis quelques mois
+sont de nature à lui faire craindre cette infraction aux lois de
+l'alliance. Par ces avertissements, par ces menaces, il espère intimider
+la Russie, ralentir ou même suspendre sa marche vers l'Angleterre et
+peut-être la ramener dans le droit chemin.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote121" name="footnote121"><b>Note 121: </b></a>
+<a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> Voy. notamment son instruction du 17 février pour le duc
+de Vicence. <i>Corresp.</i>, 17366.</blockquote>
+
+<p>C'est surtout l'ukase qui lui fournit matière à déclamations
+passionnées. A l'entendre, cette mesure l'a atteint dans ses parties les
+plus sensibles, dans sa sollicitude pour le bien-être de ses sujets,
+pour leur honneur surtout et leur dignité. On peut même croire qu'il
+exagère à dessein un mécontentement très réel, qu'il outre l'expression
+de sa colère: c'est un moyen d'échapper aux reproches que la Russie est
+en droit de lui adresser à propos de l'Oldenbourg<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>. Pour rejeter
+dans l'ombre l'affaire où il s'est mis et se sent dans son tort, il
+tire avec violence au premier plan celle où il a incontestablement
+raison; il la grossit et l'amplifie, force la note, enfle la voix: il
+attaque pour n'avoir pas à se défendre; pour étouffer les plaintes de la
+Russie, il se plaint et crie plus fort qu'elle. En mars, il fait envoyer
+au duc de Vicence, à l'adresse du cabinet de Pétersbourg, un fulminant
+réquisitoire contre l'ukase, dont il a fourni lui-même les éléments: il
+y a multiplié les interjections sonores, les exclamations emphatiques,
+les phrases à effet, et semble avoir pris, pour composer cette tirade
+diplomatique, les leçons de Talma.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote122" name="footnote122"><b>Note 122: </b></a>
+<a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> Cette idée se montre très nettement dans un projet
+d'instruction rédigé le 12 février 1811 pour le duc de Vicence. Archives
+nationales, AF, IV, 1699.</blockquote>
+
+<p>«Plaignez-vous, Monsieur,--écrit par ordre Champagny à Caulaincourt,--de
+la conduite de la Russie et surtout de cet ukase si peu amical du 19/31
+décembre. Peut-on en effet concevoir un état de paix et surtout un état
+d'alliance pendant lequel une des deux nations alliées brûle tous les
+produits de l'autre qui lui parviennent? Quel effet un pareil <i>autodafé</i>
+peut-il produire? Nous prend-on donc pour une nation sourde à la voix de
+l'honneur? Ceux qui conseillent ces mesures à l'empereur de Russie sont
+des hommes perfides qui abusent de son caractère. Ils savent bien que
+brûler les étoffes de Lyon, c'est aliéner les deux nations l'une de
+l'autre, et que la guerre ne tiendra plus qu'à un souffle.</p>
+
+<p>«... Ainsi, plus de relations commerciales entre les deux empires.
+Est-ce là un état de paix et d'alliance? Était-ce ainsi que pensait
+l'empereur de Russie à Tilsit? Sont-ce là les sentiments qui l'ont
+conduit à Erfurt? L'empereur Alexandre sait bien ce qui peut plaire et
+réussir en France. Il n'a été porté aux mesures qu'il a prises que parce
+qu'on l'a aigri en le trompant. Que de mal peut faire cet ukase! Partout
+il a été considéré comme une mesure hostile. Qu'on ne le défende pas en
+disant que chacun a le droit de faire chez soi ce qui lui plaît. Si on
+insultait les Russes à Paris, si on bernait cette nation sur nos
+théâtres, si de part et d'autre on travaillait avec acharnement à
+détruire tout ce qu'il peut y avoir dans l'un et l'autre pays de
+commerce et d'industrie, dira-t-on qu'on ne fait qu'user d'un droit
+légitime? Et ce n'est pas seulement pendant la paix, mais au sein d'une
+intime alliance, qu'on se porte à de pareils excès! L'Empereur me disait
+qu'il aimerait mieux qu'on lui donnât un soufflet sur la joue, que de
+voir brûler les produits de l'industrie et du travail de ses sujets.
+Non, la haine seule a conseillé de tels procédés. La nation française
+est fibreuse et ardente; elle est délicate sur l'honneur; elle se croira
+déshonorée lorsqu'on brûlera ce qui vient d'elle<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote123" name="footnote123"><b>Note 123: </b></a>
+<a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Russie, 152.</blockquote>
+
+<p>L'instruction ajoute que l'Empereur, fortement irrité, ne fera pourtant
+pas la guerre à raison de l'ukase. Il se contentera d'appliquer aux
+Russes la loi du talion et de brûler leurs marchandises, sans toucher
+aux rapports politiques. Mais pourra-t-il soutenir l'alliance dans
+l'esprit de ses peuples justement exaspérés? Pourra-t-il résister au
+soulèvement et aux tempêtes de l'opinion? «Les grandes puissances et
+surtout les grandes nations sont plus promptement entraînées par des
+motifs d'honneur que par des motifs d'intérêt. Aussi l'Empereur est-il
+surtout alarmé de cette animosité réciproque qui doit naître du simple
+spectacle des marchandises françaises qu'on brûlera en Russie et des
+marchandises russes qu'on brûlera en France. Quoi de plus propre à
+exciter les deux nations l'une contre l'autre, et serait-il au pouvoir
+de ceux qui les gouvernent d'arrêter les effets d'une aveugle
+indignation?» Sous la pression du sentiment public, l'Empereur se
+verra-t-il dans la nécessité de rompre avec un État qu'il croyait s'être
+indissolublement attaché, qu'il s'était plu à fortifier de ses mains?
+«Le prix de cet éminent service serait-il donc pour l'Empereur d'être
+forcé de faire la guerre à la Russie pour sauver son honneur et pour
+éviter le reproche d'avoir souffert, dans ce haut point de gloire où il
+s'est élevé, ce que Louis XV endormi dans les bras de madame Dubarry
+n'aurait pas supporté!»</p>
+
+<p>Malgré cette indignation grandiloquente, Napoléon connaissait trop son
+intérêt et ses facultés actuelles pour demander l'abrogation de
+l'ukase. Il sentait que l'empereur Alexandre ne se soumettrait jamais,
+sur une injonction venue de l'étranger, à rapporter une mesure de
+législation intérieure, que cette exigence accélérerait inopportunément
+la rupture. Il ne demande donc qu'une chose, c'est que les prescriptions
+de l'ukase demeurent inobservées en ce qu'elles ont de plus révoltant,
+c'est que l'ordre donné de brûler nos marchandises reste à l'état de
+lettre morte: «Obtenez, Monsieur, continue l'instruction, l'assurance
+secrète que ce brûlement ne sera pas exécuté sur les marchandises
+françaises. L'Empereur a besoin d'être tranquillisé sur ce point, pour
+asseoir sur une base fixe sa politique fortement ébranlée par un acte
+aussi peu amical.»</p>
+
+<p>La Russie veut-elle nous donner une satisfaction plus complète? Elle le
+peut sans recourir à une rétractation humiliante. Le pacte de Tilsit
+avait rétabli les rapports économiques sur le pied où ils existaient
+avant la guerre, en attendant la confection d'un traité de commerce qui
+les fixerait définitivement. C'est à cette clause que l'ukase a
+contrevenu en prohibant les importations françaises, mais il dépend
+d'Alexandre de rentrer dans la légalité en se prêtant à négocier enfin
+et à conclure le traité de commerce expressément prévu. Ce traité
+entraînera de part et d'autre un remaniement des tarifs en vigueur, sans
+que le gouvernement russe ait à revenir par mesure individuelle et
+spéciale sur les dispositions de l'ukase. «L'Empereur se montrera facile
+sur le traité de commerce. Il admettra, par exemple, cette clause: les
+draps, soieries, bijouteries et objets de luxe pourront être introduits
+en Russie: 1° s'ils sont de fabrique française; 2° à la condition
+d'exporter une pareille valeur en bois, chanvre, fer, or et autres
+productions de la Russie.» Quelques-unes de nos industries retrouveront
+ainsi un débouché dans le Nord, sans que les deux nations, prises dans
+leur ensemble, fassent aucun gain l'une sur l'autre, le chiffre des
+importations restant rigoureusement proportionné à celui des
+exportations; la balance du commerce ne se rompra jamais au détriment de
+la Russie, mais la France ne demeurera plus sous le coup d'une
+injurieuse exclusion.</p>
+
+<p>C'est à entamer la négociation commerciale que doivent tendre
+pratiquement les efforts de l'ambassadeur. Qu'il insiste à la fois près
+du ministère et du souverain, en termes différents: avec le premier, il
+ne saurait faire usage avec trop de véhémence des arguments et des
+termes que lui fournit l'instruction; avec le Tsar, il doit se placer
+sur un autre terrain, montrer une indignation contenue, mais surtout
+faire appel aux sentiments, aux souvenirs qui peuvent avoir conservé
+quelque empire sur l'esprit de ce monarque: «En conversant avec
+l'empereur Alexandre, parlez aussi à son coeur, intéressez son honneur
+et sa sensibilité. Dites-lui que le souverain qu'il place dans une
+position pénible est celui qui, de son propre aveu, l'a si bien servi,
+celui à qui il a dit à Tilsit et dans ce jour qu'il regardait comme
+l'anniversaire de Pultava: «Vous avez sauvé l'empire russe.»</p>
+
+<p>La corde sentimentale est toujours celle que Napoléon cherche à faire
+vibrer dans ses rapports personnels avec Alexandre. Il n'entend pas
+interrompre sa correspondance directe avec lui, et le 28 février charge
+Tchernitchef de lui porter une longue lettre: elle est conçue avec un
+art d'autant plus profond qu'il se dissimule sous des apparences de
+rondeur. Tout en prodiguant les assurances et les raisonnements propres
+à tranquilliser, Napoléon articule nettement ses griefs et ne fait nul
+mystère des conséquences qu'entraînerait un rapprochement avec les
+Anglais; mais tout est dit si simplement, avec tant de naturel, avec un
+mélange si heureux de douceur et de fermeté, qu'il faudrait être bien
+porté au doute et à la méfiance pour chercher des intentions suspectes
+au delà de ces paroles.</p>
+
+<p>La lettre débute sur un ton d'affectueuse tristesse: «Je charge le comte
+de Tchernitchef de parler à Votre Majesté de mes sentiments pour elle.
+Ces sentiments ne changeront pas, quoique je ne puisse me dissimuler que
+Votre Majesté n'a plus d'amitié pour moi. Elle me fait faire des
+protestations et toute espèce de difficultés pour l'Oldenbourg, lorsque
+je ne me refuse pas à donner une indemnité équivalente et que la
+situation de ce pays, qui a toujours été le centre de la contrebande
+avec l'Angleterre, me fait un devoir indispensable, pour l'intérêt de
+mon empire et pour le succès de la lutte où je suis engagé, de la
+réunion de l'Oldenbourg à mes États. Le dernier ukase de Votre Majesté,
+dans le fond, mais surtout dans la forme, est spécialement dirigé contre
+la France... Toute l'Europe l'a envisagé ainsi, et déjà notre alliance
+n'existe plus dans l'opinion de l'Angleterre et de l'Europe: fût-elle
+aussi entière dans le coeur de Votre Majesté qu'elle l'est dans le mien,
+cette opinion générale n'en serait pas moins un grand mal.</p>
+
+<p>«Que Votre Majesté me permette de le lui dire avec franchise: elle a
+oublié le bien qu'elle a retiré de l'alliance; et cependant qu'elle voie
+ce qui s'est passé depuis Tilsit...» Ici, Napoléon rappelle avec force
+comment il a sacrifié à la Russie nos plus anciens alliés, comment il
+lui a livré la plus belle province de la Suède, livré la Valachie et la
+Moldavie, «acquisition immense, le tiers de la Turquie d'Europe».--«Des
+hommes insinuants et suscités par l'Angleterre, continue-t-il, fatiguent
+les oreilles de Votre Majesté de propos calomnieux. Je veux, disent-ils,
+rétablir la Pologne. J'étais maître de le faire à Tilsit: douze jours
+après la bataille de Friedland, je pouvais être à Vilna. Si j'eusse
+voulu rétablir la Pologne, j'eusse désintéressé l'Autriche à Vienne;
+elle demandait à conserver ses anciennes provinces et ses communications
+avec la mer, en faisant porter ses sacrifices sur ses possessions de
+Pologne. Je le pouvais en 1810, au moment où toutes les troupes russes
+étaient engagées contre la Porte. Je le pourrais dans ce moment encore,
+sans attendre que Votre Majesté terminât avec la Porte un arrangement
+qui sera conclu probablement dans le cours de cet été. Puisque je ne
+l'ai fait dans aucune de ces circonstances, c'est donc que le
+rétablissement de la Pologne n'était pas dans mes intentions. Mais si je
+ne veux rien changer à l'état de la Pologne, j'ai le droit aussi
+d'exiger que personne ne se mêle de ce que je fais en deçà de l'Elbe.
+Toutefois, il est vrai que nos ennemis ont réussi. Les fortifications
+que Votre Majesté fait élever sur vingt points de la Dwina, les
+protestations dont le prince Kourakine a parlé pour l'Oldenbourg et
+l'ukase le prouvent assez. Moi, je suis le même pour elle, mais je suis
+frappé de l'évidence de ces faits et de la pensée que Votre Majesté est
+toute disposée, aussitôt que les circonstances le voudront, à s'arranger
+avec l'Angleterre, ce qui est la même chose que d'allumer la guerre
+entre les deux empires. Votre Majesté abandonnant une fois l'alliance et
+brûlant les conventions de Tilsit, il serait évident que la guerre
+s'ensuivrait quelques mois plus tôt ou quelques mois plus tard. Le
+résultat doit être, de part et d'autre, de tendre les ressorts des deux
+empires pour nous mettre en mesure. Tout cela est sans doute bien
+fâcheux. Si Votre Majesté n'a pas l'intention de se remettre avec
+l'Angleterre, elle sentira la nécessité pour elle et pour moi de
+dissiper tous ces nuages.... Je prie Votre Majesté de lire cette lettre
+dans un bon esprit, de n'y voir rien qui ne soit conciliant et propre à
+faire disparaître de part et d'autre toute espèce de méfiance et à
+rétablir les deux nations, sous tous les points de vue, dans l'intimité
+d'une alliance qui depuis près de quatre ans est si heureuse<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote124" name="footnote124"><b>Note 124: </b></a>
+<a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17395.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, retour au passé par un accord sur les points en litige, telle
+était l'oeuvre à laquelle Napoléon invitait Alexandre. Cependant, à
+supposer qu'on lui eût concédé un traité de commerce et que l'on eût
+terminé l'affaire d'Oldenbourg par l'acceptation d'une indemnité, se
+fût-il déclaré et estimé pleinement satisfait? Ne tenait-il pas en
+réserve une prétention secrète et persistante? N'avait-il pas, comme
+Alexandre, son grief caché, plus grave que tous les autres? On le
+retrouve en lui, pour peu que l'on pénètre dans les replis de sa pensée
+et les profondeurs de sa politique.</p>
+
+<p>Ce qu'il reprochait aux Russes dans son for intérieur, c'était moins de
+fermer leurs frontières à nos articles que d'ouvrir leurs ports aux
+marchandises britanniques, à ces produits coloniaux que leur
+apportaient de prétendus neutres et dont l'Angleterre devait se défaire
+à tout prix, sous peine de banqueroute et d'ignominieux désastre.
+Seulement, en sauvant nos ennemis par cette tolérance, Alexandre éludait
+plutôt qu'il n'enfreignait ouvertement les stipulations de l'alliance.
+Celles-ci, en le constituant ennemi de nos rivaux, l'avaient astreint à
+proscrire leurs bâtiments; elles ne lui interdisaient point de recevoir
+les neutres. Napoléon, il est vrai, avait raison et cent fois raison
+d'affirmer qu'il n'existait plus de neutres, depuis que l'Angleterre ne
+délivrait ses permis de circulation qu'aux bâtiments résignés à naviguer
+pour son compte, à exporter les denrées lui appartenant, à devenir ses
+agents, ses auxiliaires et ses complices: cette thèse s'appuyait sur
+l'exacte appréciation des faits, mais ne pouvait s'autoriser d'un texte
+formel. Comme l'Empereur n'avait point réussi l'année précédente à la
+faire admettre d'Alexandre par la persuasion et le raisonnement, il
+s'abstenait aujourd'hui d'y revenir; il ne voulait pas exiger encore ce
+qu'il ne se sentait pas en état d'imposer<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>. Il ne découvrirait sa
+prétention suprême qu'après avoir regagné assez de terrain en Allemagne,
+après avoir repris position assez fortement en face de la Russie, pour
+que cette cour pût envisager toutes les conséquences d'un refus et ne
+point le risquer à la légère. Actuellement, en prolongeant la discussion
+sur des objets d'importance secondaire, il se donnait le temps
+d'exécuter ses armements: il préparait aussi les voies, par une
+négociation préliminaire, à un arrangement plus complet, pour le cas où
+les réflexions et les dispositions futures d'Alexandre le rendraient
+possible.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote125" name="footnote125"><b>Note 125: </b></a>
+<a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> Voy. notamment à ce sujet la lettre confidentielle du
+ministre des relations extérieures à notre ambassadeur en Russie, datée
+du 19 novembre 1811.</blockquote>
+
+<p>On ne saurait donc dire que toute bonne foi soit encore bannie de ses
+rapports avec la Russie. Il négocie avec quelque sincérité, mais il
+négocie sans conviction. Il se doute bien que le Tsar s'est trop détaché
+de lui pour lui revenir jamais de plein coeur, entièrement, résolument,
+et pour s'assujettir aux servitudes que comporterait le renouvellement
+de l'alliance. Puis il se rend compte que l'Angleterre continue malgré
+tout à partager et à lui disputer l'Europe: il la sait douée d'un
+pouvoir occulte et comme magnétique, cette grande et odieuse Angleterre;
+il sent là l'irrésistible aimant qui ramène à soi et attire toutes les
+puissances l'une après l'autre, aussitôt que lui-même cesse de les tenir
+sous sa dépendance matérielle ou morale. La Russie ne lui appartient
+plus; il en conclut qu'elle est bien près de passer à l'ennemi, de
+s'unir à nos adversaires; qu'il en sera d'elle finalement comme de la
+Prusse en 1806 et plus tard de l'Autriche. Qu'on lise sa lettre du 2
+avril au roi de Wurtemberg, on y trouvera cette idée déduite des
+circonstances et supérieurement développée.</p>
+
+<p>Instruit de nos armements, requis d'y participer, le roi de Wurtemberg
+avait formulé hardiment quelques objections et signalé le péril d'un
+nouveau conflit. Napoléon le tient en assez haute estime pour
+condescendre à s'expliquer avec lui, à lui ouvrir en partie sa pensée.
+Il rappelle que «l'Empereur seul, en Russie, tenait à l'alliance contre
+l'Angleterre». Or, il résulte d'indices significatifs que ce souverain
+ne résiste plus aux passions hostiles qui l'enveloppent, à la pression
+de l'air ambiant, et peut-être a-t-il trop cédé déjà pour qu'il puisse
+se reprendre, à supposer que ses yeux se dessillent un jour et
+perçoivent le danger: «Entre grandes nations, ce sont les faits qui
+parlent, c'est la direction de l'esprit public qui entraîne. Le roi de
+Prusse laissait aller à la guerre, quand la guerre était loin: il aurait
+voulu la retarder quand il n'en était plus le maître, et il pleurait
+avec le pressentiment de ce qui allait arriver. Il en a été de même de
+l'empereur d'Autriche; il a laissé s'armer la landwehr, et la landwehr
+n'a pas été plus tôt armée qu'elle l'a entraîné à la guerre. Je ne suis
+pas éloigné de penser qu'il en arrivera de même à l'empereur Alexandre.
+Ce prince est déjà loin de l'esprit de Tilsit: toutes les idées de
+guerre viennent de la Russie. Si l'Empereur veut la guerre, la direction
+de l'esprit public est conforme à ses intentions: s'il ne la veut pas et
+qu'il n'arrête pas promptement cette impulsion, il y sera entraîné
+l'année prochaine malgré lui; et ainsi la guerre aura lieu malgré moi,
+malgré lui, malgré les intérêts de la France et ceux de la Russie. J'ai
+déjà vu cela si souvent que c'est mon expérience du passé qui me dévoile
+cet avenir. Tout cela est une scène d'opéra, et ce sont les Anglais qui
+tiennent les machines. Si quelque chose peut remédier à cette situation,
+c'est la franchise que j'ai mise à m'en expliquer avec la Russie.... Si
+je ne veux pas la guerre et surtout si je suis très loin de vouloir être
+le Don Quichotte de la Pologne, j'ai du moins le droit d'exiger que la
+Russie reste fidèle à l'alliance, et je dois être en mesure de ne pas
+permettre que, finissant la guerre de Turquie, ce qui probablement aura
+lieu cet été, elle vienne me dire: «Je quitte le système de l'alliance,
+et je fais ma paix avec l'Angleterre.» Ce serait, de la part de
+l'Empereur, la même chose que me déclarer la guerre, car, si je ne
+déclare pas moi-même la rupture, les Anglais, qui auront trouvé le moyen
+de changer l'alliance en neutralité, trouveraient bien celui de changer
+la neutralité en guerre. Conserverons-nous la paix? J'espère encore que
+oui; mais il est nécessaire de s'armer<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote126" name="footnote126"><b>Note 126: </b></a>
+<a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17553.</blockquote>
+
+<p>Au fond et quoi qu'il en dise, désire-t-il que cette crise puisse être
+évitée? Il est loin d'en méconnaître la gravité et les dangers: il ne
+ressent plus l'attrait de la guerre et de ses grandes tragédies: il juge
+qu'il a couru assez de risques, cueilli assez de lauriers, et éprouve
+parfois comme une crainte de compromettre ce trésor de gloire. Mais il
+se dit que nul arrangement, si satisfaisant qu'on le suppose, ne vaudra
+pour les fins suprêmes de sa politique une campagne victorieuse qui
+rejettera les Russes au loin et les retranchera de l'Europe, qui l'y
+laissera par conséquent maître de tout, sans contestation et pour
+toujours. Alors, désespérant de retrouver des alliés sur le continent et
+d'y rallumer la discorde, l'Angleterre sentira l'inutilité de prolonger
+la lutte et s'inclinera domptée. La source des guerres se sera tarie; la
+paix du monde en sera la suite; la France se reposera enfin dans son
+omnipotence et sa gloire.</p>
+
+<p>A l'appui de ces motifs de circonstance, Napoléon se découvre aussi et
+se crée des raisons permanentes, invoque des nécessités d'avenir. Comme
+toujours, son imagination construit une théorie à l'appui des exigences
+momentanées de son système; il l'édifie belle et somptueuse, faite de
+données réelles et d'intuitions prophétiques, et il en subit lui-même
+les séductions. Il sent que l'avenir est aux grands empires, aux
+agglomérations énormes. Il a vu, tandis qu'il s'emparait de l'Europe,
+l'Angleterre se dédommager sur le monde, conquérir et gouverner les
+mers, faire main basse sur toutes les colonies, se donner prise sur les
+plus lointains continents. En même temps, la Russie se renforce chaque
+année des cinq cent mille âmes dont le nombre de ses habitants
+s'augmente, et peu à peu monte sur l'horizon cet Océan de populations
+rudes et pauvres, cette inépuisable réserve d'hommes, qui peut un jour
+se déverser sur l'Europe et la submerger. Si fière qu'elle soit de sa
+civilisation raffinée et de son antique primauté, l'Europe se sentira
+petite un jour, humble et menacée, entre les deux colosses qui
+grandissent à ses côtés. Pour refouler l'un et abattre l'autre, ne
+doit-elle point profiter de l'instant où le destin des combats l'a
+placée sous un chef unique et lui a imposé le remède de la dictature?
+Héritier des Césars, Napoléon n'est-il pas tenu de reprendre et
+d'assumer leur fonction, de réprimer à la tête de ses légions les
+barbares du Nord, d'élever contre eux des barrières, sous forme d'États
+tout guerriers, constitués gardiens des frontières, et de recréer les
+confins militaires de l'Europe? N'est-ce point là pour lui l'oeuvre
+finale, le couronnement de l'édifice, la tâche de prévoyance suprême,
+celle qui assurera la sécurité des générations à venir et le règne
+paisible de son fils<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote127" name="footnote127"><b>Note 127: </b></a>
+<a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> <i>Documents inédits.</i> Cf. au tome VI des <i>Commentaires de
+Napoléon Ier</i> la note XII, 117-118.</blockquote>
+
+<p>Tout l'y porte: son tempérament de Méridional, qui lui fait assimiler le
+Nord à la barbarie; sa conception à la fois latine et carlovingienne de
+ses devoirs d'empereur, jusqu'à ce retour à la politique d'ancien régime
+qui tente depuis quelques années son esprit et flatte son orgueil. Pour
+faire comme les Bourbons, il a contracté en 1810 alliance matrimoniale
+avec l'Autriche: il a pris femme à Vienne et ne s'est pas aperçu que
+s'unir par le sang, lui soldat couronné, à l'Autriche humiliée et
+meurtrie, c'était épouser la trahison. Maintenant, la tradition du
+cabinet de Versailles, venue jusqu'à lui au travers de la Révolution et
+reprenant empire sur son esprit, lui conseille d'écarter cette Russie
+dont l'intrusion dans le cercle des grandes puissances a dérangé
+l'ancien système de l'Europe, tel que l'avait combiné la prudence de nos
+rois et de nos ministres. Louis XV pendant la plus grande partie de son
+règne, Louis XVI à certains moments, leurs conseillers les plus réputés,
+ont cru à la nécessité de mettre des bornes à la poussée moscovite, de
+lui opposer un faisceau d'États, de l'endiguer avec la Suède, la Pologne
+et la Turquie, remises sur pied et étroitement associées. Ils se sont
+obstinés vainement à cette oeuvre, mais Napoléon se croit sûr de réussir
+là où ils ont échoué: il se juge assez fort pour ressusciter des
+cadavres et jeter sur des États inertes ou décomposés le souffle de vie.
+Sa politique, dont les prévisions plongent au plus profond de l'avenir,
+rétrograde ainsi par ses moyens et se propose d'impossibles
+restaurations: elle obéit au mirage romain, qui l'abuse et l'égare, et
+s'inspire en même temps de la tradition des derniers Bourbons dans ce
+qu'elle a de plus usé: sa grande entreprise se fonde sur la combinaison
+de deux anachronismes: «Il est des temps et des cas, écrivait un de ses
+ministres, le sage Mollien, où l'anachronisme est mortel<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote128" name="footnote128"><b>Note 128: </b></a>
+<a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Mollien</i>, III, 290.</blockquote>
+
+<p>Tel était le travail d'esprit qui le poussait, dès les premiers mois de
+1811, à considérer une lutte probable avec la Russie comme sa grande et
+sa suprême affaire, à diriger vers ce but tous ses calculs, toutes ses
+pensées, à reporter insensiblement du sud-ouest au nord-est l'appareil
+de ses forces. Cependant, comme il se subordonnait toujours à des
+considérations pratiques et savait refréner au besoin le vol de son
+imagination, il se fût arrêté si l'empereur Alexandre eût recommencé à
+lui prêter une aide efficace contre l'Angleterre. Au fond, il ne demande
+rien qu'il ne soit en droit d'exiger d'après le pacte convenu, rien qui
+ne soit conforme à la lettre ou à l'esprit des traités. Seulement, ce
+droit très réel qu'il invoque, il se l'est créé à lui-même, il se l'est
+forgé à coups d'épée: les traités d'alliance, les obligations de
+concours qu'il a imposées, ont été pour les vaincus une conséquence de
+la défaite, une forme de la contrainte, et la contrainte ne maintient
+ses effets qu'à condition d'agir sans cesse et de renouveler ses prises.
+Il y a conflit insoluble entre le droit napoléonien et le droit naturel
+des États à s'orienter suivant leurs intérêts momentanés ou leurs
+inclinations, et le premier, fondé uniquement sur la victoire, portant
+en lui ce vice irrémissible, ne peut se soutenir que par la permanence
+et la continuité de la victoire. Napoléon redemande aujourd'hui ce qu'il
+a obtenu en 1807, au lendemain de Friedland, et il est résolu à
+reprendre la guerre s'il ne peut se conserver autrement les avantages et
+les sûretés qu'elle lui a valu: il reste ainsi conséquent avec lui-même,
+droit et sincère dans les grandes lignes de sa politique, mais varie ses
+procédés d'après les circonstances, s'y montre tantôt impétueux et
+violent, tantôt caressant et séducteur, souvent astucieux, rusé, et
+d'une dissimulation profonde. Comme il soupçonne avec raison
+qu'Alexandre le trompe et ne rentrera jamais de bonne foi dans
+l'alliance, il se prépare à marcher dans le Nord l'année prochaine,
+lentement, insidieusement, à se glisser avec toutes ses forces et à se
+raser jusqu'aux frontières de la Russie, pour se dresser subitement
+contre elle, s'élancer et frapper. Tous ses efforts tendent à s'assurer
+la faculté et l'avantage du choc offensif, et il ne se doute pas que le
+Tsar, plus engagé qu'il ne le croit dans les voies de la révolte, a
+formé le même dessein et se juge dès à présent en mesure de le réaliser.
+Il veut prévenir l'adversaire; en fait, il est prévenu. Cette guerre
+avec la Russie qu'il prévoit à l'échéance de douze ou quinze mois, elle
+est devant lui, menaçante, prête à le saisir, et il ne la voit pas: il
+ignore qu'Alexandre est en avance sur lui d'une année et d'une armée.</p>
+
+<a name="c3" id="c3"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>LE MOYEN DE TRANSACTION.</h4>
+
+<p>Les armées russes se rapprochent de la frontière.--Marche vers le duché
+de Varsovie.--Points de concentration.--L'armée du Danube détache
+plusieurs de ses divisions.--Précautions prises pour assurer le secret
+de ces préparatifs.--La frontière étroitement gardée.--Les
+réserves.--Bruits répandus à Pétersbourg et dans les provinces
+polonaises.--Avis décourageants de Czartoryski.--La fidélité des chefs
+varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se dérobe a une
+alliance et même à une promesse de neutralité.--L'influence de
+l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile à la Russie: moyen
+imaginé pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie
+féminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entrée possible des
+Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser à formuler une réponse
+comminatoire.--Déceptions successives d'Alexandre.--Il suspend
+l'exécution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le
+chancelier Roumiantsof préconise une politique de rapprochement avec la
+France.--Il croit avoir trouvé un moyen de solution.--Idée de demander à
+Napoléon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du
+territoire varsovien.--Alexandre se prête à un essai de conciliation sur
+cette base.--Caractère insolite de la négociation qui va s'ouvrir.--Le
+souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu'à demi-mot et
+par périphrases.--On propose une énigme à Caulaincourt, en lui
+fournissant quelques moyens de la déchiffrer.--Le Tsar confie à
+Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignité et habileté de son
+langage.--La métaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son
+rappel et reste à Pétersbourg en attendant l'arrivée de son successeur,
+le général comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Départ de
+Tchernitchef pour Paris.</p>
+<br>
+
+<p>En mars, les troupes russes se mirent en position d'exécuter le grand
+projet et de recueillir, si elle venait à eux, la Pologne transfuge.
+L'armée destinée à entrer la première en action se tenait sur la Dwina,
+précédée de fortes avant-gardes: elle s'ébranla vers le sud-ouest, vers
+les provinces de Lithuanie et de Podolie, contiguës au duché de
+Varsovie: elle venait à grandes étapes, largement déployée, cheminant
+sous le couvert des forêts épaisses et des collines sablonneuses. En
+arrière, les troupes de Finlande suivaient le mouvement, quittaient peu
+à peu leurs garnisons, filaient le long du littoral pour se rapprocher
+de la Courlande et passer de là en Pologne. A proximité de la frontière,
+des points de concentration avaient été indiqués: Wilna, Grodno, Brzesc,
+Bialystock<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>. Des magasins, des dépôts d'approvisionnements et de
+munitions se formaient, les autorités préparaient des logements et des
+vivres pour les masses annoncées. Sur le Niémen et le Bug, on réunissait
+des embarcations, des bateaux plats, tout un matériel propre à faciliter
+le passage<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>. Le quartier général paraissait devoir s'établir à
+Slonim, au sud de Wilna: les généraux Essen, Doctorof, Kamenski,
+commanderaient les corps principaux: ils avaient été au préalable mandés
+à Pétersbourg et y avaient reçu des instructions<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote129" name="footnote129"><b>Note 129: </b></a>
+<a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> Correspondance du résident de France à Varsovie, mars et
+avril 1811, <i>passim</i>; correspondance de Suède, mêmes mois; dépêches de
+Stedingk, janvier à juin 1811, archives du royaume de Suède;
+renseignements transmis par Davout et Rapp, archives nationales, AF, IV,
+1653.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote130" name="footnote130"><b>Note 130: </b></a>
+<a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> Feuille de renseignements transmise par Davout le 31
+mars. Archives nationales, AF, IV, 1653.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote131" name="footnote131"><b>Note 131: </b></a>
+<a href="#footnotetag131">
+(retour) </a> Dépêche de Stedingk, 16/28 janvier. Alquier écrivait de
+Stockholm le 25 février, d'après un récit venu de Russie: «Il y a des
+indices (je cite les propres mots du narrateur) que depuis quelque temps
+il a été fait au général Moreau des propositions pour l'engager à venir
+prendre le commandement de l'armée russe.» Le fait pouvait être
+controuvé et était au moins fort exagéré; il n'en est pas moins curieux
+de voir mises en circulation, dès 1811, toutes les idées qui devaient se
+réaliser en 1813.</blockquote>
+
+<p>En même temps que cette grande descente vers le sud, un mouvement
+s'opérait du sud au nord, concordant avec le premier et venant à sa
+rencontre. L'armée du Danube, tournée jusqu'alors contre les Turcs,
+hivernait en Moldavie; plusieurs de ses divisions levèrent leurs
+cantonnements, et, pivotant sur elles-mêmes, faisant face en arrière, se
+mirent à remonter vers la Podolie et la Volhynie, pour se joindre aux
+forces qui arrivaient du nord et se placer à leur gauche. Dans ses
+lettres à Czartoryski, Alexandre n'avait parlé qu'à titre éventuel du
+prélèvement à opérer sur les troupes d'Orient: «L'armée de Moldavie,
+avait-il dit, pourra détacher aussi quelques divisions, sans pour cela
+être empêchée de se tenir sur la défensive<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>.» Dépassant ses
+promesses, il s'affaiblissait sur ses ailes pour se fortifier au centre,
+quitte à compromettre la Finlande et à retarder sa paix avec les Turcs.
+L'armée «destinée à combattre avec les Polonais» s'augmentait de corps
+supplémentaires, d'effectifs imposants, et, se rangeant par divisions
+depuis la Baltique jusqu'au Dniester, se mettait en ligne.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote132" name="footnote132"><b>Note 132: </b></a>
+<a href="#footnotetag132">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Czartoryski</i>, II, 273.</blockquote>
+
+<p>Toutes ces opérations s'entouraient du plus profond mystère. Souvent,
+les troupes ne suivaient pas les routes ordinaires, les grandes voies de
+communication: marchant par bataillons ou même par compagnies, divisées
+en détachements innombrables, éparpillées sur de vastes espaces, elles
+se glissaient «par des chemins détournés qui n'avaient jamais été des
+routes militaires<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>». Les précautions les plus rigoureuses avaient
+été prises pour clore hermétiquement et murer la frontière, pour fermer
+les accès et barricader les issues, pour se défendre contre tout
+espionnage. Sous couleur de renforcer le cordon des douanes et de mieux
+assurer l'observation des règlements prohibitifs, des corps de Cosaques
+avaient été disposés le long des limites. Ils exerçaient une
+surveillance continuelle: des piquets de cavalerie gardaient toutes les
+entrées, reliés entre eux par des patrouilles qui circulaient nuit et
+jour: jusqu'à une distance assez grande dans l'intérieur des terres, des
+postes s'échelonnaient sur les routes «de verste en verste», examinant
+et arrêtant les passants, compulsant leurs papiers, vérifiant leur
+qualité<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>: c'était à l'abri de cet épais rideau que la Lithuanie, la
+Volhynie et la Podolie se remplissaient de troupes.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote133" name="footnote133"><b>Note 133: </b></a>
+<a href="#footnotetag133">
+(retour) </a> Dépêche de Bignon, résident de France à Varsovie, 11
+mai.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote134" name="footnote134"><b>Note 134: </b></a>
+<a href="#footnotetag134">
+(retour) </a> Dépêche du même, 5 juin, d'après un témoin oculaire.</blockquote>
+
+<p>En arrière de ces provinces, l'armée de soutien se complétait et
+s'apprêtait à marcher. Aucun moyen n'était négligé pour renforcer ses
+effectifs: les troupes sédentaires se transformaient en contingents
+mobiles, les bataillons de forteresse en bataillons de ligne. Du fond
+de l'empire, d'autres masses surgissaient, des réserves se levaient.
+Dans les dépôts, il y avait affluence prodigieuse de recrues, effort
+incessant pour les dégrossir et les former, pour faire des soldats.
+Bientôt, malgré le secret ordonné, des bruits à sensation commencèrent à
+circuler dans la capitale: les régiments des gardes, disait-on,
+n'attendaient plus qu'un signal pour se mettre en route et devaient
+marcher avec la deuxième armée: le grand-duc Constantin se rendait en
+Finlande pour inspecter les troupes en partance; enfin, l'Empereur
+lui-même allait se porter sur la frontière, relever et poser sur son
+front la couronne de Pologne. Le public de Pétersbourg se prononçait
+hautement en faveur de cette solution, qui répondait aussi aux
+espérances suscitées en Lithuanie: là, beaucoup de grands propriétaires
+désiraient une réconciliation entre la Pologne et la Russie: plusieurs
+d'entre eux, des membres de familles illustres, des patriotes éprouvés,
+avaient été appelés à Pétersbourg, bien traités, caressés, à demi
+prévenus<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>. Leur tête se montait, leur imagination s'exaltait en
+faveur du projet; quelques-uns allaient jusqu'à fixer la date de
+l'exécution: l'Empereur choisirait le 3 mai, anniversaire du jour où,
+vingt ans plus tôt, la Pologne mourante s'était donné le statut libéral
+et sensé sous lequel elle aspirait à revivre<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote135" name="footnote135"><b>Note 135: </b></a>
+<a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> Dépêche de Bignon, 27 avril.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote136" name="footnote136"><b>Note 136: </b></a>
+<a href="#footnotetag136">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>Ce fut au moment où cette effervescence se manifestait à l'intérieur de
+l'empire qu'arrivèrent du dehors les plus décourageantes nouvelles. Les
+réponses de Czartoryski à la seconde lettre du Tsar ne se bornaient pas
+à poser des objections et à prévoir des difficultés: elles étaient
+purement négatives. D'après leur contenu, d'après les résultats de
+l'enquête opérée par le prince, les commandants de l'armée varsovienne,
+les principaux magnats, ceux dont l'opinion entraînerait la masse,
+demeuraient réfractaires à la séduction et se montraient incorruptibles:
+leur fidélité à Napoléon ne se laissait pas entamer. Le texte de ces
+réponses ne nous est point parvenu, mais Alexandre y fait allusion dans
+une communication ultérieure à Czartoryski: «Vos précédentes lettres,
+dit-il, m'ont laissé trop peu d'espoir de réussite pour m'autoriser à
+agir, à quoi je n'aurais pu me résoudre raisonnablement qu'ayant quelque
+probabilité de succès<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote137" name="footnote137"><b>Note 137: </b></a>
+<a href="#footnotetag137">
+(retour) </a> Lettre du 1er avril 1812. <i>Mémoires et Correspondance de
+Czartoryski</i>, II, 279.</blockquote>
+
+<p>L'imprudence d'agir lui fut concurremment démontrée par l'attitude de
+l'Autriche. A Pétersbourg, on s'était aperçu très vite que cet empire se
+dérobait à une alliance: il n'est même pas certain que l'instruction
+secrète du mois de février, tendant à ce but, ait été expédiée, les
+dispositions de Metternich et de son gouvernement la rendant
+inutile<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>. Alexandre s'était rabattu alors sur un autre plan. Il ne
+solliciterait plus de l'Autriche qu'une connivence passive et lui
+demanderait uniquement d'assister indifférente à ce qui se passerait
+autour d'elle, de se laisser faire au besoin une douce violence, de ne
+point refuser les Principautés, si le gouvernement russe les lui mettait
+dans la main en même temps qu'il ferait occuper la Galicie pour le
+compte de la Pologne restaurée. Au nom du Tsar, Koschelef maintenait
+l'offre de la Moldavie jusqu'au Sereth et de la Valachie entière.
+Alexandre ayant écrit une lettre personnelle à l'empereur François pour
+obtenir de lui une promesse de neutralité et sonder ses dispositions,
+Stackelberg fut chargé d'en fournir verbalement le commentaire<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a>
+<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote138" name="footnote138"><b>Note 138: </b></a>
+<a href="#footnotetag138">
+(retour) </a> Voyez sur ce point <span class="sc">Martens</span>, volume cité, 79.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote139" name="footnote139"><b>Note 139: </b></a>
+<a href="#footnotetag139">
+(retour) </a> <span class="sc">Beer</span>, <i>Orientalische Politik Oesterreich's</i>, p. 250.
+<i>Mémoires de Metternich</i>, II, 417. <span class="sc">Martens</span>, 78.</blockquote>
+
+<p>La colonie russe de Vienne appuyait ces démarches de toute son énergie.
+La milice des femmes avait été mise sur pied, et un objet spécial
+s'offrait à son activité. Le grand ennemi de la Russie à Vienne était
+l'archiduc Charles, qui jouissait dans le public et dans l'armée d'une
+considération hors ligne: le glorieux vaincu de Wagram s'était
+sincèrement réconcilié avec son vainqueur et poussait l'Autriche vers la
+France. Pour changer ses dispositions ou au moins le neutraliser, on
+entreprit de le marier, en lui donnant pour femme une princesse toute
+dévouée à la Russie. L'impératrice Élisabeth Alexievna, femme
+d'Alexandre Ier, avait une soeur qui vivait auprès d'elle, la princesse
+Amélie de Bade. Ce fut cette Allemande adoptée par la Russie que les
+meneurs de l'intrigue destinèrent à opérer la conversion de l'archiduc,
+et aussitôt des influences de toute sorte se mirent en mouvement pour
+enchaîner cet Hercule aux pieds d'une Omphale un peu mûre.</p>
+
+<p>L'impératrice de Russie lia partie avec l'impératrice d'Autriche:
+celle-ci, qui avait la passion de faire des mariages<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>, entra de
+grand coeur dans l'affaire, à laquelle on sut intéresser également la
+landgrave de Bade et la reine de Bavière. Cette ligue de femmes fit
+représenter à l'archiduc Charles par son confesseur qu'il avait besoin
+d'une compagne pour égayer son intérieur morose et rompre l'ennui d'un
+célibat prolongé. La grande difficulté était d'obtenir le consentement
+de l'empereur François à un mariage dont son terrible gendre pourrait
+s'offusquer. Pour triompher de ses craintes, on le prit par les
+sentiments: on lui affirma que l'archiduc Charles avait conçu pour la
+princesse Amélie une passion violente, et l'excellent prince se laissa
+convaincre qu'il ferait le malheur de son cousin en s'opposant à l'union
+projetée. Il promit de consentir, mais à une condition, c'était que l'on
+trouverait moyen d'assurer aux futurs conjoints, peu fortunés l'un et
+l'autre, une situation matérielle en rapport avec leur rang: lui-même ne
+pouvait s'en charger, «ayant trop d'enfants à établir<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>». Il n'y
+avait qu'une chance de le satisfaire, c'était un recours au duc Albert
+de Saxe, dont le prince Charles était le neveu et l'héritier. Le duc
+Albert était vieux et riche: il avait une maîtresse qui le gouvernait;
+on fit agir cette dame, après s'être adressé à elle par l'intermédiaire
+d'un officier pour qui elle avait eu autrefois des bontés, et le
+résultat de ces opérations diverses fut que le duc promit d'assurer le
+sort de son neveu par un avancement d'hoirie. Ainsi, les obstacles
+s'aplanissaient l'un après l'autre, et l'affaire semblait en bon chemin;
+mais déjà, avant que le gouvernement autrichien se fût décidé à la
+rompre sur un mot venu des Tuileries, une réponse fort sèche de
+Metternich aux ouvertures politiques de la Russie l'avait rendue
+actuellement sans objet<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote140" name="footnote140"><b>Note 140: </b></a>
+<a href="#footnotetag140">
+(retour) </a> «J'aime, disait-elle, que tout le monde se marie.» Otto à
+Champagny, 17 avril.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote141" name="footnote141"><b>Note 141: </b></a>
+<a href="#footnotetag141">
+(retour) </a> Otto à Maret, 8 mai.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote142" name="footnote142"><b>Note 142: </b></a>
+<a href="#footnotetag142">
+(retour) </a> Sur l'ensemble de l'affaire, voyez la correspondance
+d'Otto, mars à juillet 1811.</blockquote>
+
+<p>Les propositions de Koschelef, la lettre du Tsar, avaient mis Metternich
+en éveil: à quelques jours de là, il eut avec Stackelberg une
+conversation qui le laissa rêveur. L'envoyé russe, après lui avoir
+confié qu'il possédait le secret de son maître et montré comme preuve
+«une lettre écrite en entier» de la main d'Alexandre, fit allusion à
+certaines éventualités: «Dans le cours de mon entretien avec lui,
+écrivait Metternich à son souverain, j'ai remarqué certaines tournures
+de phrases qui me firent supposer qu'un jour, étant données certaines
+circonstances, l'occupation de la Galicie pourrait bien s'effectuer sans
+notre consentement<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>.» Cette étrange révélation émut d'autant plus
+Metternich qu'elle évoqua en lui un souvenir. Il se rappela qu'en 1805
+l'empereur Alexandre, désespérant d'entraîner la Prusse dans la
+troisième coalition, avait eu l'idée d'assaillir inopinément cette
+puissance, avec laquelle il entretenait les meilleurs rapports: il eût
+marché sur Varsovie, chef-lieu alors de province prussienne, et restauré
+à son profit la Pologne, avant de se porter en Moravie contre l'armée
+française. Ce précédent éclairait d'une lueur singulière les
+insinuations actuelles, donnait tout lieu de supposer que l'empereur
+Alexandre caressait aujourd'hui un projet du même genre et nourrissait
+l'espoir d'y entraîner l'Autriche, dût-il au besoin lui forcer la main:
+c'était là un de ces brusques écarts de pensée, une de ces fugues
+d'imagination dont l'histoire du mobile souverain offrait trop
+d'exemples: «La marche excentrique du cabinet russe, écrivait
+Metternich, ne nous autorise-t-elle pas à admettre <i>comme possible ce
+qui paraît l'impossibilité même</i><a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote143" name="footnote143"><b>Note 143: </b></a>
+<a href="#footnotetag143">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Metternich</i>, II, 418.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote144" name="footnote144"><b>Note 144: </b></a>
+<a href="#footnotetag144">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 419.</blockquote>
+
+<p>Metternich ne crut pouvoir se mettre trop résolument en travers d'une
+aventure dont l'Autriche éprouverait un dommage sensible, immédiat,
+direct, et n'aurait à tirer que de problématiques avantages; il se fit
+autoriser à prévenir Stackelberg que toute violation de territoire
+serait considérée «comme une déclaration de guerre», à signifier au
+besoin que la concentration des troupes russes près de la Galicie et de
+la Bukovine, dont le bruit arrivait à Vienne, finirait par obliger
+l'empereur d'Autriche à mobiliser lui-même ses armées et à les mettre
+sur le pied de guerre<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote145" name="footnote145"><b>Note 145: </b></a>
+<a href="#footnotetag145">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Metternich</i>, II, 418-419.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, en se hasardant d'attaquer, Alexandre se fût heurté aux forces de
+l'Autriche en même temps qu'à l'armée varsovienne. Il n'était pas au
+bout de ses mécomptes. A la même époque, il aperçut distinctement au
+nord l'évolution de Bernadotte, qui semblait lui tourner le dos et
+s'orienter vers la France: les agaceries du prince royal à l'adresse de
+son ancien chef, ses mines provocantes, son intimité avec Alquier, le
+mot d'ordre donné partout aux diplomates suédois de se mettre au mieux
+avec leurs collègues français, ne pouvaient échapper à la perspicacité
+des agents russes. Alexandre en conçut un assez vif dépit, qui se
+manifesta par des communications aigres-douces au cabinet de Stockholm,
+et il cessa momentanément de compter sur la Suède<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote146" name="footnote146"><b>Note 146: </b></a>
+<a href="#footnotetag146">
+(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, <i>Le baron d'Armfeldt</i>, III, 306.</blockquote>
+
+<p>En Prusse, où le cabinet persistait dans son double jeu, le Roi montrait
+plus de bon vouloir que d'énergie: le fond de sa pensée était qu'il se
+perdrait irrévocablement en risquant une prise d'armes, à moins que la
+Prusse, soutenue en arrière par les Russes, ne fût en même temps appuyée
+et épaulée sur sa gauche par l'Autriche. Or, il savait que l'Autriche
+répugnait essentiellement à entrer dans une coalition nouvelle: même,
+sur la foi de rapports exagérés, il croyait que Metternich et son maître
+s'étaient livrés sans réserve à Napoléon et ne demandaient qu'à trahir
+activement la cause européenne; il le faisait dire à Pétersbourg par des
+intermédiaires secrets, conseillait instamment la prudence<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>. Dans
+plusieurs parties de l'Allemagne, à côté des haines persistantes contre
+la France, il était facile de démêler un contre-courant d'opinion
+défavorable à la Russie. L'ukase prohibitif en était la cause; en
+fermant l'empire à toutes les importations par terre, cet acte rigoureux
+n'avait pas seulement lésé la France: il préjudiciait gravement au
+commerce et à l'industrie germaniques, qui perdaient un de leurs
+principaux débouchés. Dans les régions industrielles, comme la Saxe,
+cette rupture économique avait été accueillie avec colère: elle
+suscitait des plaintes, des récriminations vives, et attirait au Tsar
+une sorte d'impopularité<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>. De tous côtés, Alexandre voyait se lever
+des résistances imprévues et apercevait des obstacles qui lui barraient
+la route.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote147" name="footnote147"><b>Note 147: </b></a>
+<a href="#footnotetag147">
+(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, VII, 15.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote148" name="footnote148"><b>Note 148: </b></a>
+<a href="#footnotetag148">
+(retour) </a> Le bulletin de police du 18 juin 1811 contient l'extrait
+suivant d'une correspondance d'Allemagne: «Les manufacturiers de la Saxe
+sont forcés de congédier des centaines d'ouvriers à la fois. Les
+bâtiments où sont établies les fabriques deviendront des hospices pour y
+nourrir les pauvres aux frais de l'État ou des maisons de force pour les
+infortunés qui deviendront voleurs par nécessité. Les Saxons pouvaient
+devenir les rivaux des manufacturiers anglais, mais cet espoir a
+disparu, et nous ne pouvons nous relever qu'autant que l'ukase russe,
+qui défend l'introduction des marchandises de fabrique étrangère, serait
+rapporté.»</blockquote>
+
+<p>Sous le coup de ces déceptions simultanées, il y eut dans le mouvement
+de sa pensée arrêt et recul: à un brusque élan vers l'offensive succéda
+une reprise de fluctuations et d'incertitudes. Sans renoncer à son
+projet, il en suspendit l'exécution, quitte à y revenir en meilleure
+occurrence. Ses communications avec Czartoryski s'interrompirent ou au
+moins s'espacèrent: le prince reçut avis de n'avoir plus à compter sur
+une explosion immédiate. «J'ai dû, lui écrivait plus tard Alexandre, me
+résigner à voir venir les événements et à ne pas provoquer par mes
+démarches une lutte dont j'apprécie toute l'importance et les
+dangers<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>....» Il ajoutait cependant que ni les idées qui l'avaient
+occupé, «ni la résolution de les mettre en oeuvre quand les
+circonstances s'y prêteront<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>», ne l'avaient abandonné. Les
+dispositions militaires ne furent point révoquées: l'armée continua à se
+déployer en ordre de bataille; la Russie resta le bras levé, sans
+frapper, et s'immobilisa dans cette attitude.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote149" name="footnote149"><b>Note 149: </b></a>
+<a href="#footnotetag149">
+(retour) </a> 1er avril 1812. <i>Mémoires et Correspondance de
+Czartoryski</i>, II, 279.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote150" name="footnote150"><b>Note 150: </b></a>
+<a href="#footnotetag150">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 280.</blockquote>
+
+<p>Ayant rassemblé ses forces, Alexandre y trouvait l'avantage de s'être
+mis à couvert contre une agression et une surprise, pour le cas où il
+prendrait envie à Napoléon d'exécuter ce que lui-même avait rêvé. Les
+armements opérés, lorsqu'ils seraient connus de l'Empereur, le
+rendraient moins prompt peut-être à risquer une attaque; par ce fait,
+n'étaient-ils point susceptibles de procurer dès à présent à la Russie
+un certain bénéfice, une plus grande liberté d'allures? A l'abri de ses
+armées fortement établies sur la frontière, Alexandre ne pourrait-il
+donner suite à l'une de ses idées favorites, rouvrir entièrement ses
+ports aux navires et aux importations britanniques, et, dans le duel
+engagé entre la France et l'Angleterre, proclamer officiellement sa
+neutralité? Suivant certains témoignages, il en eut la velléité, et
+songea à s'affranchir d'un reste d'alliance, sans commencer la
+guerre<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote151" name="footnote151"><b>Note 151: </b></a>
+<a href="#footnotetag151">
+(retour) </a> Voy. à ce sujet les dépêches du résident de France à
+Varsovie, en date des 30 et 31 mars 1811.</blockquote>
+
+<p>Son chancelier cherchait cependant à le ramener dans d'autres voies, qui
+le rapprocheraient de la France. Ignorant toujours jusqu'au premier mot
+du roman ébauché entre Alexandre et Czartoryski, Roumiantsof voyait avec
+peine l'évolution vers l'Angleterre, qui se poursuivait sous ses yeux;
+il blâmait les infractions commises à la règle continentale,
+s'affligeait de ce relâchement progressif et aspirait de toutes ses
+forces à une réconciliation avec l'empereur des Français, à une reprise
+de cette alliance qui existait toujours sur le papier, qui avait valu à
+la Russie la Finlande et qui lui permettrait de garder les Principautés.
+Il suppliait son maître de ne point se dérober systématiquement à tout
+accord, de tenter quelque chose, et l'avortement du projet conçu en
+dehors de lui, à son insu, rendait autorité à ses conseils.</p>
+
+<p>Quel serait, suivant lui, le terrain d'entente? Comment faire droit aux
+griefs respectifs? Le principal de ceux qu'alléguait la France était
+l'ukase du 31 décembre 1810: sur ce point, il ne serait pas très
+difficile d'accorder quelques satisfactions de forme à Napoléon, qui
+paraissait disposé à s'en contenter, et d'admettre certains
+adoucissements qui ôteraient à la mesure le caractère d'une
+démonstration hostile, sans porter atteinte au régime économique de
+l'empire. D'autre part, comme Napoléon n'insistait plus sur la saisie
+des bâtiments qui naviguaient sous pavillon américain pour le compte de
+l'Angleterre, cette question ne se posait pas actuellement; il n'y avait
+qu'à la laisser dormir. Quant aux griefs de la Russie, le débat très
+légitimement soulevé par elle au sujet de l'Oldenbourg servait à masquer
+le grand reproche: l'extension menaçante et les encouragements donnés
+par Napoléon au duché de Varsovie. Roumiantsof était le premier à
+reconnaître et à proclamer l'importance de la question polonaise. Il
+l'avait vue, par ses développements successifs, brouiller les deux
+empires: il savait que tous les efforts tentés en 1809 et en 1810 pour
+la résoudre à l'amiable n'avaient fait que la compliquer, à tel point
+que la chancellerie russe s'était abstenue depuis lors d'y revenir et
+d'y toucher. Roumiantsof jugeait que ce silence avait assez duré, que la
+crise actuelle permettait de le rompre: c'était le côté avantageux d'une
+situation déplorable: le bien naît quelquefois du mal porté à l'extrême.
+Dans le cas présent, l'injustifiable procédé dont le Tsar avait eu à
+souffrir ne lui offrait-il pas un moyen providentiel de réintroduire au
+débat la question de Pologne et peut-être de la trancher à son profit?
+En s'emparant de l'Oldenbourg, Napoléon s'était donné un tort
+incontestable et public vis-à-vis de son allié: celui-ci était
+essentiellement fondé à exiger une réparation. Napoléon semblait
+d'ailleurs le reconnaître, puisqu'il se montrait disposé à octroyer au
+duc une compensation territoriale, invitant seulement la Russie à la
+désigner et à la spécifier. Cette indemnité offerte en principe,
+pourquoi ne lui demanderait-on pas de la découper en territoire
+polonais, de détacher une portion de l'État varsovien pour en composer
+un nouvel apanage au prince dépossédé, qui s'y ferait le prête-nom de la
+Russie, et d'accorder ainsi une garantie effective contre le
+rétablissement de la Pologne? Là était, suivant Roumiantsof, le vrai
+moyen de transaction, le noeud de l'accord à conclure et le gage pour
+son gouvernement d'une sécurité durable.</p>
+
+<p>En effet, tout pas rétrograde imposé au duché, toute atteinte portée à
+son intégrité, toute distraction de territoire opérée à ses dépens, si
+minime qu'elle fût, détruirait sa force d'expansion et de rayonnement,
+marquerait pour lui le signal d'une irrémédiable décadence. Ce qui
+faisait le prestige de cet État d'occasion et de rencontre, ce qui
+groupait autour de lui tant de dévouements et d'enthousiasmes, c'était
+qu'il apparaissait à tous comme destiné à s'accroître et à s'étendre,
+comme une Pologne en voie de reconstitution progressive. Si Napoléon
+consentait à le diminuer au lieu de l'agrandir, il infligerait à ces
+espérances un écrasant démenti: il enlèverait à la principauté
+varsovienne l'unique soutien de son existence. Le mouvement de
+décroissance imprimé au duché ne s'arrêterait plus: il irait se
+continuant, s'accélérant, et aboutirait finalement à rejeter dans le
+néant une création éphémère: toute pierre ôtée à cet édifice suffirait à
+en rompre l'équilibre instable et en déterminerait tôt ou tard
+l'écroulement. Quand le duché succomberait, au milieu des révolutions
+dont l'avenir était gros, la Russie serait là pour en recueillir les
+débris; s'étant donné prise sur lui en se faisant adjuger dès à présent
+quelques parcelles de son territoire, elle se trouverait en mesure de
+tirer à soi et d'absorber le reste.</p>
+
+<p>Alexandre ne méconnut point les avantages de cette combinaison. S'il
+réussissait à écarter le péril polonais, ce résultat ne serait pas trop
+chèrement payé de quelque sursis à l'exécution d'autres projets, de
+quelque ralentissement dans sa marche vers l'Angleterre. Mais
+réussirait-il à obtenir de Napoléon une concession aussi féconde en
+conséquences? S'il se prêta à la solliciter, on peut croire que ce fut
+surtout par acquit de conscience. Tenant à se dire qu'il n'avait rien
+négligé pour s'épargner une lutte avec le plus formidable adversaire que
+la Russie eût jamais rencontré devant elle, il permit à Roumiantsof
+d'entamer l'affaire, se réservant d'y mettre au besoin et très
+discrètement la main.</p>
+
+<p>Aussi bien, la négociation à mener ne pouvait ressembler à aucune autre.
+En suivant la méthode ordinaire, en énonçant nettement ses désirs, la
+Russie s'exposerait à un grave péril. Il était à craindre que Napoléon,
+malgré les sentiments conciliateurs qu'il affectait, ne nourrît au fond
+de l'âme de mauvais et perfides desseins. En ce cas, le despote sans
+scrupules s'emparerait de demandes trop clairement articulées pour
+accuser la Russie à la face du monde de visées spoliatrices, de
+prétentions attentatoires à l'intégrité et à l'existence d'un État
+indépendant: il la mettrait dans son tort aux yeux de l'Europe; tout au
+moins la perdrait-il irrévocablement dans l'esprit des Varsoviens, et
+l'empereur Alexandre, malgré ses déboires, ne renonçait jamais
+complètement à capter ce peuple. Par conséquent, on ne crut à
+Pétersbourg pouvoir procéder avec trop de prudence, de circonspection et
+de mystère. On jugea indispensable de ne s'exprimer qu'à demi-mot, par
+un murmure à peine intelligible, pour se garder la faculté de démentir
+au besoin ses propres paroles et d'affirmer qu'on n'avait rien dit. Tout
+se passera donc par insinuations légères, par sous-entendus et
+réticences, le but de la Russie étant de suggérer un mode de solution,
+sans l'indiquer positivement, et de se faire proposer ce qu'elle
+n'entend point demander. Dans le fatras de documents que nous livre à
+cette époque la correspondance des deux cours, il faut s'attacher à un
+tout petit mot noyé çà et là dans des flots de rhétorique, à quelques
+incidentes, à quelques tournures de phrase révélatrices, pour découvrir
+le secret d'Alexandre ou plutôt de son ministre, pour comprendre à quoi
+vise et tend leur politique. La négociation qui porte en elle le sort
+futur des deux empires se fait humble et cachée, se glisse furtivement
+parmi des discussions de pure forme, longuement et fastidieusement
+entretenues; nous la verrons se faufiler à travers un amoncellement de
+paroles creuses et de dissertations stériles.</p>
+
+<p>D'abord, des insinuations préparatoires furent faites au duc de Vicence.
+Lorsqu'il se plaignait de l'ukase, on lui répondait sur un ton modéré et
+conciliant, mais Roumiantsof et même l'Empereur faisaient observer
+«qu'il faudrait s'entendre en même temps, ou peut-être avant, sur
+d'autres points... qu'il fallait faire la part de la politique avant
+celle du commerce<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>». L'ambassadeur, s'autorisant de ces
+déclarations, abordait-il le différend politique, pressait-il les Russes
+d'accepter Erfurt en échange de l'Oldenbourg ou d'indiquer un autre
+équivalent, Alexandre restait dans le vague, se bornant à demander
+justice, réparation, sécurité, soutenant que c'était à la France de
+parler et d'offrir; mais Roumiantsof s'avançait un peu plus. Suivant
+lui, «la porte était toujours ouverte pour s'entendre quand on voudrait
+proposer une indemnité convenable et juste tant pour le duc d'Oldenbourg
+que pour la Russie, avec laquelle cette affaire paraissait maintenant
+devoir se traiter directement... Erfurt n'était une indemnité réelle
+sous aucun rapport et ne pouvait convenir ni au prince, ni à la Russie,
+<i>qui ne pouvait en désirer une et en accepter qu'une qui eût dans sa
+situation même la garantie de sa tranquillité et qui pût être protégée
+et assurée pour l'avenir</i><a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>.» Pour que le nouvel établissement du
+prince trouvât sa sécurité dans sa position, il devait nécessairement
+toucher et s'appuyer au seul empire intéressé à le défendre: or, parmi
+les innombrables territoires dont Napoléon disposait, il n'en était
+qu'un qui confinât à la Russie: c'était le duché de Varsovie.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote152" name="footnote152"><b>Note 152: </b></a>
+<a href="#footnotetag152">
+(retour) </a> Caulaincourt à Champagny, 27 mars.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote153" name="footnote153"><b>Note 153: </b></a>
+<a href="#footnotetag153">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 6 avril.</blockquote>
+
+<p>Le cabinet de Pétersbourg mettait ainsi notre ambassadeur sur la voie et
+lui fournissait quelques moyens de déchiffrer l'énigme. Dans le même
+temps, l'occasion s'offrit de s'adresser directement à l'empereur des
+Français. Sa lettre au Tsar en date du 28 février, confiée à
+Tchernitchef, venait d'arriver et nécessitait un retour. Alexandre
+prépara immédiatement sa réponse: il la ferait naturellement rapporter
+par Tchernitchef, n'ayant que de trop bonnes raisons pour réintroduire à
+Paris ce fin observateur, cet agent perspicace et futé. Dans sa
+communication à l'Empereur, il n'entendait se permettre aucune allusion
+à un morcellement de l'État polonais, mais une rédaction habilement
+nuancée ne pourrait-elle induire Napoléon à y penser et lui en faire
+venir l'idée?</p>
+
+<p>Alexandre rédigea très soigneusement sa lettre, d'après un brouillon
+écrit de sa main et plusieurs fois remanié<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a>
+<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>. Sur tous les points en
+contestation, il acceptait et soutenait vaillamment la controverse,
+attaquait au besoin pour se mieux défendre, sans se départir jamais
+d'une exquise courtoisie, et, dans la polémique engagée entre les deux
+souverains, ne se montrait nullement inférieur à son rival. Avec
+beaucoup de dignité, il réitérait ses plaintes au sujet de l'Oldenbourg,
+se justifiait de l'ukase, rappelait les services rendus par lui à la
+cause commune, indiquait en passant que les travaux de fortifications et
+les armements opérés dans le duché exigeaient de sa part certaines
+mesures de même ordre. Enfin, après s'être montré en tout fidèle
+observateur des traités, il terminait ainsi: «Loin d'être frappé de la
+pensée que je n'attends que le moment de changer de système, Votre
+Majesté, si elle veut être juste, reconnaîtra qu'on ne peut pas être
+plus scrupuleux que je l'ai été dans le maintien du système que j'ai
+adopté. Au reste, ne convoitant rien à mes voisins, aimant la France,
+quel intérêt aurais-je à vouloir la guerre? La Russie n'a pas besoin de
+conquêtes et peut-être ne possède que trop de terrain. Le génie
+supérieur que je reconnais à Votre Majesté pour la guerre, ne me laisse
+aucune illusion sur la difficulté de la lutte qui pourrait s'élever
+entre nous. D'ailleurs, mon amour-propre est attaché au système d'union
+avec la France. L'ayant établi comme un principe de politique pour la
+Russie, ayant dû combattre assez longtemps les anciennes opinions qui y
+étaient contraires, il n'est pas raisonnable de me supposer l'envie de
+détruire mon ouvrage et de faire la guerre à Votre Majesté, et si elle
+la désire aussi peu que moi, très certainement elle ne se fera pas. Pour
+lui en donner encore une preuve, j'offre à Votre Majesté de m'en
+remettre à elle-même sur la réparation dans l'affaire d'Oldenbourg;
+qu'elle se mette à ma place et que Votre Majesté fixe elle-même ce
+qu'elle aurait désiré en pareil cas. Votre Majesté a tous les moyens
+d'arranger les choses de manière à unir encore plus étroitement les deux
+empires et à rendre la rupture impossible pour toujours. De mon côté, je
+suis prêt à la seconder dans une intention pareille. Je répète que si la
+guerre a lieu, c'est que Votre Majesté l'aura voulue, et, ayant tout
+fait pour l'éviter, je saurai alors combattre et vendre chèrement mon
+existence. Veut-elle, au lieu de cela, reconnaître en moi un ami et un
+allié? Elle me retrouvera avec les mêmes sentiments d'attachement et
+d'amitié qu'elle m'a toujours connus<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote154" name="footnote154"><b>Note 154: </b></a>
+<a href="#footnotetag154">
+(retour) </a> Archives de Saint-Pétersbourg.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote155" name="footnote155"><b>Note 155: </b></a>
+<a href="#footnotetag155">
+(retour) </a> Lettre publiée par Tatistchef, <i>Alexandre Ier et
+Napoléon</i>, 547-552.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, Alexandre disait en substance à Napoléon: J'accepte d'avance ce
+que vous m'offrirez, si vous consentez à vous mettre à ma place et à
+faire ma part en conséquence. Il était impossible d'apporter, dans le
+règlement d'une affaire épineuse, plus d'abandon apparent et de
+délicatesse. Au fond, la manoeuvre était des plus adroites. Que
+désirerait en effet Napoléon s'il se trouvait à la place d'Alexandre,
+c'est-à-dire s'il voyait en face de lui un État agressif et militant,
+dressé contre ses frontières comme une perpétuelle menace? Son voeu
+serait indubitablement que cette cause d'angoisse fût écartée, que ce
+brandon de discorde fût supprimé; c'était donc l'inquiétant duché qu'il
+convenait de sacrifier en partie à de justes appréhensions.</p>
+
+<p>Se bornant à susciter chez Napoléon ce raisonnement, Alexandre n'en
+disait pas davantage. Il fallait pourtant, si l'on voulait enlever à
+Napoléon un prétexte trop commode pour se refuser à comprendre, que l'on
+s'exprimât de façon un peu moins obscure et qu'en fin de compte
+quelqu'un prononçât à Paris le nom du duché, en l'accolant à celui de
+l'Oldenbourg. Tchernitchef fut chargé de risquer le mot dans les
+conversations qu'il ne manquerait point d'avoir avec l'empereur des
+Français. Ce ne fut pas Alexandre, ce fut Roumiantsof qui lui en donna
+commission, et encore le ministre évita-t-il de se découvrir
+entièrement. Sachant qu'il avait affaire à un jeune homme d'entendement
+prompt et d'esprit éveillé, il se servit d'une comparaison, sans
+défendre à Tchernitchef de la replacer: après lui avoir expliqué que le
+désir de l'Empereur était d'associer «dans une convention générale les
+affaires d'Oldenbourg et de Pologne, ainsi qu'un nouveau traité de
+commerce avec la France», il ajouta: «Si l'on pouvait parvenir à mettre
+les affaires de la Pologne ainsi que celles de l'Oldenbourg dans un même
+sac, les y bien mêler ensemble et puis le vider, l'alliance entre les
+deux empires en deviendrait bien solide, plus intime et plus sincère
+qu'autrefois, et cela en dépit des Anglais et même des Allemands<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote156" name="footnote156"><b>Note 156: </b></a>
+<a href="#footnotetag156">
+(retour) </a> <i>Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie</i>,
+XXI, 84.</blockquote>
+
+<p>Dans les jours qui précédèrent et suivirent cette confidence, Alexandre
+reprit de plus belle avec Caulaincourt son système de prévenances et de
+cajoleries. L'ambassadeur avait enfin obtenu son rappel, après trois ans
+d'épuisant labeur, et devait partir dans deux mois; il serait remplacé
+par le général comte de Lauriston, aide de camp de l'Empereur et Roi. En
+termes charmants, Alexandre lui témoigna un vif regret de le perdre,
+tout en faisant l'éloge de son successeur, qu'il avait connu et apprécié
+à Erfurt. Dans sa lettre du 28 février, Napoléon lui avait dit: «J'ai
+cherché près de moi la personne que j'ai supposé pouvoir être la plus
+agréable à Votre Majesté et la plus propre à maintenir la paix et
+l'alliance entre nous<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>... Je suis fort empressé d'apprendre si j'ai
+rencontré juste.» A cette question, Alexandre répondait affirmativement
+et de la meilleure grâce.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote157" name="footnote157"><b>Note 157: </b></a>
+<a href="#footnotetag157">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17935.</blockquote>
+
+<p>Lorsqu'il parlait de l'Empereur, il relevait maintenant d'un ton ses
+protestations ordinaires, ses assurances d'un attachement mal apprécié
+et d'une tendresse méconnue: «J'ai pu remarquer, écrivait le duc de
+Vicence, le retour pour Sa Majesté de ce ton affectueux, de ces
+expressions amicales, je puis même dire de cette effusion de coeur qui
+se montrait si fréquemment autrefois.»--«Donnez-moi de la sécurité,
+répétait Alexandre, montrez-moi amitié autant que j'en ai témoigné et
+que je désire en témoigner, jamais l'Empereur ni ses alliés n'auront à
+se plaindre de moi.»--«Le même jour, ajoute le duc dans son rapport,
+l'Empereur me rencontra à pied au Cours dans le moment où toute la ville
+s'y promenait. Il m'accosta et m'engagea comme de coutume à
+l'accompagner. Il ne causa que de choses indifférentes. Comme le public
+nous remarquait beaucoup, il me dit en riant: «Aujourd'hui les
+diplomates et les marchands ne parleront, j'espère, que de paix. Elle
+est, votre maître doit le savoir, général, mon premier voeu<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote158" name="footnote158"><b>Note 158: </b></a>
+<a href="#footnotetag158">
+(retour) </a> 134e rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 23
+avril.</blockquote>
+
+<p>Tandis qu'Alexandre démentait ainsi les bruits de rupture et
+d'inconciliable dissentiment, Tchernitchef s'éloignait de Pétersbourg au
+galop de son leste équipage: «l'éternel postillon», ainsi que l'appelait
+Joseph de Maistre<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>, s'était si bien habitué aux courses rapides que
+la traversée de l'Europe en deux semaines n'excédait pas ses forces. Il
+retournait à Paris plein de zèle et d'entrain, avec mission de désigner
+en termes allégoriques une base d'accommodement et de négocier par
+métaphores. Malheureusement, à l'heure où la pensée d'Alexandre opérait
+cette régression, où il ne se refusait plus à un dénouement pacifique,
+ses troupes continuaient d'avancer vers la frontière, en vertu d'ordres
+antérieurs: l'impulsion, qui s'arrêtait au centre, se faisait sentir aux
+extrémités et y plaçait tout en attitude hostile. Forcément, le bruit de
+cette marche finirait par éclater au dehors, se propagerait en Europe et
+se répercuterait jusqu'à Paris, où il exaspérerait les défiances de
+l'Empereur et le mettrait en alarme. A l'instant où le péril s'éloigne,
+Napoléon va l'apercevoir: il va se le figurer immédiat et pressant, se
+croire sous le coup d'une attaque, répondre instantanément au défi et
+précipiter le mouvement de ses troupes: par une coïncidence fatale, il
+va en même temps recevoir l'offre conciliatrice et sentir la menace.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote159" name="footnote159"><b>Note 159: </b></a>
+<a href="#footnotetag159">
+(retour) </a> <i>Oeuvres complètes</i>, t. IV de la <i>Correspondance</i>, p.
+9.</blockquote>
+
+<a name="c4" id="c4"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>L'ALERTE.</h4>
+
+<p>Naissance du roi de Rome.--Anxiété de la population.--Explosion
+d'allégresse.--Emotion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les
+Varsoviens signalent au delà de leur frontière quelques mouvements
+suspects.--Incrédulité de Davout.--Renseignements venus de Suède et de
+Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par
+peur et tâche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de
+l'armée d'Orient remontent vers la Pologne, il commence à
+s'émouvoir.--Mesures de précaution.--Napoléon aimerait mieux éviter la
+guerre que d'avoir à la faire tout de suite.--Il se résigne à l'idée
+d'une transaction.--Départ de Lauriston.--Nouvelle lettre à l'empereur
+Alexandre: appel à la confiance.--Arrivée de Tchernitchef: l'Empereur le
+reçoit aussitôt.--Quatre heures de conversation.--Vivement pressé,
+Tchernitchef finit par répéter la métaphore du comte
+Roumiantsof.--Napoléon se figure d'abord que la Russie lui demande le
+duché tout entier.--Mouvement de révolte et de colère.--Dantzick ou
+Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Système de
+ménagements.--Tchernitchef comblé d'attentions et de gâteries.--Savary
+s'avise spontanément de couper court aux investigations de cet
+observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le
+<i>Journal de l'Empire</i>.--Article du 12 avril.--<i>Les
+nouvellistes.</i>--Esménard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre
+de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le
+rédacteur du journal.--Arrivée de Bignon à Varsovie.--Tumulte d'avis
+contradictoires.--Poniatowski reçoit communication <i>par miracle</i> des
+lettres écrites à Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet
+d'invasion surpris et éventé.--Les découvertes de Poniatowski confirmées
+par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme
+générale.--La guerre en vue.--Activité de l'Empereur.--Les fêtes de
+Pâques 1811.--Napoléon prépare l'évacuation du duché et reporte sur
+l'Oder sa ligne de défense.--Davout invité à se diriger entuellement sur
+ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le
+soutenir.--Négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la
+Turquie.--Napoléon ne renonce pas à éviter la guerre.--Ses efforts
+persévérants pour s'éclairer sur les désirs et les prétentions
+d'Alexandre.--Lettre inédite à Caulaincourt.--On cherche à faire parler
+Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de Duroc.
+--Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole positive.--Changement
+dans le ministère.--Le duc de Bassano substitué au duc de
+Cadore.--Seconde lettre à Caulaincourt: <i>si ce que les Russes désirent
+est faisable, cela sera fait</i>.--Napoléon reste en garde: la Prusse et
+la frontière russe en observation.--Avis plus rassurants: phénomène
+d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napoléon interrompt ses
+négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la Turquie.--Il
+modère ses préparatifs militaires sans les discontinuer.--Doutes qu'il
+conserve sur les causes de l'alerte: il tient passionnément à pénétrer
+le secret de la Russie.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Depuis quelques jours, l'attente d'un grand événement tenait en émoi
+Paris et la France: la grossesse de l'Impératrice touchait à son terme.
+Quand le moment parut tout à fait prochain, la vie de la capitale
+s'interrompit; les affaires furent suspendues, les ateliers chômèrent,
+chacun quitta son travail ou ses plaisirs; inoccupée et désoeuvrée, la
+population cherchait à distraire son impatience par des prévisions, des
+pronostics, des gageures. A la Bourse, «où les sentiments sont les
+intérêts<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a>
+<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>», les transactions ordinaires avaient cessé, mais la
+spéculation aventurait de grosses sommes sur le sexe de l'enfant à
+naître.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote160" name="footnote160"><b>Note 160: </b></a>
+<a href="#footnotetag160">
+(retour) </a> <i>Bulletins de police</i>, 7 mars 1811. Archives nationales,
+AF, IV, 1514.</blockquote>
+
+<p>Le 19 mars au soir, l'Impératrice commença à souffrir; le lendemain
+matin, la ville entière était sur pied, la foule encombrait les rues,
+les places, les quais, les abords des Tuileries, compacte et muette. A
+dix heures, le canon se mit à tonner, annonçant l'accouchement: il
+devait tirer vingt et une fois pour une fille, cent une fois pour un
+fils. Au premier coup, la circulation s'arrêta dans les rues: chacun
+resta immobile, figé dans l'attitude prise, dans le geste commencé, et à
+chaque détonation nouvelle répondait un battement de coeur de la grande
+cité. Les secondes qui s'écoulèrent après le vingt et unième coup
+parurent un siècle: enfin, le vingt-deuxième retentit, lança dans l'air
+la triomphante nouvelle, annonça à la ville et au monde la naissance
+d'un fils de France qui trouvait dans son berceau une couronne de roi et
+la promesse de l'Empire. Alors, un formidable cri de «Vive l'Empereur!»
+s'échappa d'un million de poitrines. Bientôt, d'un bout à l'autre du
+pays, ce furent un enthousiasme presque unanime, une effusion générale.
+Pour quelques jours, les dissidences se turent, les querelles
+s'apaisèrent, les ennemis cessèrent de se haïr<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>: la confiance se
+releva: la majorité des Français croyait encore en l'Empereur, elle se
+mit à croire en l'Empire. Tandis que la joie et l'obséquiosité se
+manifestaient sous mille formes, par des illuminations spontanées, par
+des pièces de circonstance improvisées dans tous les théâtres, par un
+déluge d'odes et de cantates, tandis que les congratulations officielles
+se succédaient, tandis que l'étiquette obligeait les dames présentées à
+la cour à venir chaque matin en grande toilette prendre des nouvelles de
+l'Impératrice et s'inscrire au château, tandis que les corps constitués
+traversaient Paris en équipages de gala pour porter au maître leurs
+félicitations ampoulées, lui, le front rayonnant, les yeux humides, le
+verbe familier et vibrant, se montrait largement et simplement heureux.
+Il était heureux comme homme, heureux comme chef et fondateur d'État.
+Son coeur s'attendrissait devant ce petit être vers qui allaient d'un
+élan passionné les tendresses de son âme, faite pour éprouver à un degré
+extraordinaire tous les sentiments humains. Puis, en ce berceau sur
+lequel l'aigle veillait, il croyait trouver pour sa race et son oeuvre
+un gage de perpétuité. Par des largesses, des bienfaits, des pardons, il
+ajoutait au bonheur des humbles, augmentait l'allégresse de ces instants
+qui tiraient momentanément la France de ses incertitudes et de ses
+souffrances, qui l'arrachaient du présent pour la faire vivre dans
+l'avenir, un avenir qu'elle voulait se figurer radieux et calme.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote161" name="footnote161"><b>Note 161: </b></a>
+<a href="#footnotetag161">
+(retour) </a> Bulletin de police du 20 mars: « A la Halle, deux
+portefaix s'étaient pris de querelle et allaient se battre, lorsque le
+premier coup de canon a été entendu; ils ont suspendu leur querelle pour
+compter les coups, et au vingt-deuxième ils se sont embrassés.» Archives
+nationales, AF, IV, 1514.</blockquote>
+
+<p>Ce fut en ces jours qu'arrivèrent du Nord les premiers bruits
+inquiétants. L'ennemi reparaissait à l'horizon: l'ennemi, c'est-à-dire
+la guerre, qui avait fait des Français le peuple-roi, et qui leur
+apparaissait aujourd'hui, par ses reprises continuelles et ses cruautés
+croissantes, comme le principe de leurs maux. La menace était encore à
+peine sensible: ce n'était qu'un avertissement lointain, un murmure
+d'alarme, venant de ces régions de la Vistule qui marquaient la
+frontière stratégique de l'Empire. Les Polonais de Varsovie, malgré le
+soin que mettaient leurs voisins à se cacher d'eux, commençaient à
+remarquer quelques mouvements suspects. Leurs regards dépassaient avec
+peine la frontière étroitement gardée: néanmoins, derrière ce voile, ils
+voyaient passer et repasser des ombres menaçantes, des formes d'armées
+se dessiner confusément et grandir. Avertis par l'instinct de
+conservation, ils sentaient qu'un péril se levait en face d'eux et
+appelaient à l'aide. Les autorités ducales s'adressaient à tout le
+monde, écrivaient à Dresde, à Dantzick, à Hambourg, informaient la cour
+suzeraine, le général Rapp, le maréchal Davout. Le prince Poniatowski,
+ministre de la guerre et général en chef de l'armée, envoyait un de ses
+aides de camp à Paris prévenir l'Empereur<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a>
+<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote162" name="footnote162"><b>Note 162: </b></a>
+<a href="#footnotetag162">
+(retour) </a> Correspondance de Serra, résident de France à Varsovie,
+février et mars 1811, <i>passim</i>. Lettres de Poniatowski, lettres de Rapp,
+feuilles de renseignements, avis divers transmis par Davout avec ses
+lettres à l'Empereur des 17, 24 et 31 mars. Archives nationales, AF, IV,
+carton n° 1653: ce carton contient un volumineux dossier de pièces
+relatives à l'alerte d'avril 1811.</blockquote>
+
+<p>Mais les Polonais avaient tant de fois dénoncé d'irréels périls qu'ils
+avaient épuisé l'intérêt et lassé l'attention. On connaissait leur
+tempérament impressionnable et nerveux, leur esprit exalté; on savait
+que leur imagination se créait volontiers des fantômes, et que ce verre
+grossissant décuplait tout à leurs yeux: pour une fois qu'ils voyaient
+juste et disaient vrai, ils n'arrivaient plus à se faire croire. Par
+acquit de conscience, Davout prescrivait à Rapp, plus rapproché que lui
+de la frontière, de s'éclairer et d'envoyer discrètement des officiers
+en reconnaissance; mais il se refusait, jusqu'à plus ample informé, à
+prendre l'alarme. Il reprochait un manque total de discernement aux
+divers chefs varsoviens, à Poniatowski comme aux autres: «Lorsque
+j'étais à Varsovie, écrivait-il en invoquant d'anciens souvenirs, on se
+servait de lui pour me faire les rapports les plus extravagants<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>.»
+Malgré l'estime qu'inspirait leur bravoure, les Polonais n'avaient pas
+réussi à se rendre populaires dans notre armée; leurs revendications
+tapageuses, leur manie de se plaindre à tout propos, leurs continuelles
+demandes d'argent importunaient: on avait peine à les prendre au
+sérieux, en dehors du champ de bataille.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote163" name="footnote163"><b>Note 163: </b></a>
+<a href="#footnotetag163">
+(retour) </a> Davout à l'Empereur, 31 mars 1811. Archives nationales,
+AF, IV, 1653.</blockquote>
+
+<p>Peu à peu, d'autres avis vinrent jusqu'à un certain point corroborer
+leurs dires. Ces nouvelles arrivaient à la fois du Nord et du Sud, des
+deux pays le mieux placés pour observer ce qui se passait dans l'empire
+russe. Notre ministre en Suède signalait sur le bord opposé de la
+Baltique, en Finlande, des déplacements de troupes, un défilé d'hommes
+et de matériel se dirigeant vers le Sud: il croyait à la reprise de
+relations entre la Russie et l'Angleterre, à un va-et-vient
+d'émissaires. A la vérité, notre légation de Stockholm ne parlait que
+par ouï-dire, d'après des renseignements détaillés et romanesques que
+Bernadotte lui faisait complaisamment passer, et il était fort possible
+que le prince royal prêtât au Tsar d'agressifs desseins pour se rendre
+plus utile à l'Empereur et se vendre plus cher. En Orient, nos agents
+invoquaient le témoignage de leurs propres yeux. Notre consul de
+Bucharest, qui résidait dans un pays occupé par les Russes et vivait au
+milieu d'eux, voyait chaque jour des régiments, des brigades, des
+divisions quitter les bords du Danube et se reporter vers les provinces
+polonaises. Pour que la Russie s'ôtât ainsi les moyens d'arracher aux
+Turcs la cession des Principautés, pour qu'elle renonçât à ses
+espérances et à ses poursuites en Orient, il fallait qu'elle se crût
+elle-même menacée ou qu'elle eût brusquement déplacé ses ambitions,
+qu'elle nourrît d'insidieux projets ou qu'elle eût bien peur.</p>
+
+<p>Cette dernière hypothèse est la seule qui paraisse d'abord
+vraisemblable à l'Empereur. Quand on lui parle de projets sur le duché
+et de brusque invasion, il accueille ces propos avec un haussement
+d'épaules, avec un sourire d'incrédulité: le souverain et le cabinet de
+Russie ne l'ont point habitué à de pareils coups de tête: «Ils
+n'oseraient», semble-t-il dire. Si la Russie arme, c'est sans doute
+qu'elle a eu vent de nos propres préparatifs militaires, si discrets et
+rudimentaires qu'ils soient. Observant le grossissement graduel du
+premier corps, l'envoi à Dantzick de renforts divers, elle se croit plus
+près d'être attaquée et prend précipitamment quelques mesures. Pour
+dissiper cette alarme, Napoléon ordonne à Champagny de mentir plus
+soigneusement à Kourakine, de répéter avec un grand luxe de détails que
+la nouvelle garnison de Dantzick est destinée à empêcher un débarquement
+des Anglais<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a>
+<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>. Caulaincourt est chargé de tenir un langage des plus
+pacifiques, en attendant que son successeur Lauriston vienne renouveler
+les mêmes assurances avec l'autorité d'un homme muni d'instructions
+toutes fraîches. Par quelques explications émollientes, Napoléon
+s'efforce de calmer une fermentation qu'il juge regrettable, mais encore
+superficielle et peu grave.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote164" name="footnote164"><b>Note 164: </b></a>
+<a href="#footnotetag164">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17523.</blockquote>
+
+<p>Dans les premiers jours d'avril, les armements de la Russie retentirent
+si haut qu'il devint impossible d'en méconnaître l'importance. L'écho
+nous en arrivait de toutes parts, plus net, plus distinct, forçant
+l'attention. Tandis que les Polonais vivaient dans les transes et
+renouvelaient leurs signaux de détresse, on voyait clairement de
+Stockholm la Finlande se vider de soldats. En Orient, au dire de nos
+agents, c'est maintenant le gros de l'armée russe, ce sont cinq
+divisions sur neuf, cinq divisions portées au delà de leurs effectifs
+réglementaires par des prélèvements opérés sur les autres, qui font
+demi-tour, qui reviennent à marches forcées vers la frontière
+occidentale de l'empire: et cette volte-face militaire, indice d'un
+changement de front politique, apparaît à Napoléon comme le fait
+significatif entre tous et suspect.</p>
+
+<p>D'ailleurs, l'Europe entière commence à parler d'une guerre dont la
+Russie prendrait l'initiative: nos amis, nos agents s'émeuvent et se
+croient tenus d'avertir. À Paris, le ministre de la police passe ses
+soirées et brûle ses yeux à lire des rapports inquiétants; le ministre
+des relations extérieures trouve dans les correspondances de Dresde, de
+Vienne, de Berlin, de Copenhague, la confirmation des faits signalés par
+celles du Nord et de l'Orient. Les bruits de guerre transpirent même
+dans le public: la Bourse s'émeut, les cours baissent: chacun s'aperçoit
+qu'un orage se forme au Nord et monte sur l'horizon. Seule, l'ambassade
+française à Pétersbourg conserve une impassible sérénité: elle ne voit
+rien, n'entend rien, vit dans un nuage: elle ignore qu'autour d'elle,
+dans le vaste empire dont elle a la surveillance, tout se lève et
+marche, qu'une impulsion continue se fait sentir, que la Russie porte et
+groupe toutes ses forces sur un point de sa frontière, celui qui confine
+à la Pologne varsovienne.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, une surprise du grand-duché devenait moins
+impossible. À supposer toujours que l'empereur Alexandre n'obéit à
+aucune intention préméditée d'offensive, résisterait-il à se servir de
+ses troupes lorsqu'il les tiendrait sous sa main, lorsqu'il les verrait
+toutes rassemblées, rangées en bel ordre, effleurant la faible armée du
+duché, qui s'offre comme une proie? La guerre est proche dès que les
+armées sont en présence: elle naît alors du moindre incident, d'un heurt
+fortuit d'où jaillit l'étincelle incendiaire. Depuis plusieurs mois, on
+allait incontestablement à la guerre; on y court aujourd'hui.</p>
+
+<p>Napoléon se décide enfin à prendre quelques mesures de précaution
+immédiate. Il accélère la marche des contingents allemands dirigés sur
+Dantzick, stimule l'activité des princes appelés à les fournir,
+gourmande les retardataires. Davout devra, si les circonstances
+l'exigent, se porter «à tire-d'aile» vers l'Oder et la Vistule, par
+Stettin, le Mecklembourg et la Poméranie: le premier corps traverserait
+tout cet espace «en masse et avec rapidité, marchant comme en temps de
+guerre et sur trois colonnes<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a>
+<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>».--«Mais nous n'en sommes pas encore
+là», se hâte d'ajouter l'Empereur. Néanmoins, il songe à opérer
+d'urgence quelques rassemblements derrière le Rhin et les Alpes.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote165" name="footnote165"><b>Note 165: </b></a>
+<a href="#footnotetag165">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17566.</blockquote>
+
+<p>Puis, par une répercussion naturelle, les inquiétudes que lui donne la
+Russie se traduisent en avances un peu plus marquées aux États qui
+peuvent le servir contre elle. Le 5 avril, dans une conversation avec le
+prince de Schwartzenberg, ambassadeur d'Autriche, il prononce pour la
+première fois le mot d'alliance positive et exprime le désir d'avoir à
+sa disposition, en cas de besoin, un corps auxiliaire<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>. Il dédaigne
+moins les avances de la Prusse et permet à Saint-Marsan, son
+représentant auprès d'elle, d'entrer en conversation<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>. Dans le Nord,
+Alquier est invité à prêter une oreille plus attentive aux propositions
+de Bernadotte et à découvrir positivement «ce que l'on veut<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a>
+<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>».
+Champagny prépare un projet de dépêche pour Latour-Maubourg, notre
+chargé d'affaires à Constantinople: cet agent devra s'ouvrir un peu plus
+aux ministres de la Porte, en y mettant toujours beaucoup de prudence:
+«Nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, dit le projet. L'Empereur
+ne veut pas cette guerre nouvelle; la Russie la craint sûrement, bien
+loin de la désirer. L'alliance existe encore entre les deux
+gouvernements, l'apparence doit en être soigneusement conservée. Vous
+devez donc bien vous garder d'aucune démarche patente que la Russie
+pourrait regarder comme dirigée contre elle. Cependant, préparez le lien
+qui devrait unir la France et la Turquie, si la guerre venait à éclater,
+et aplanissez dans le silence tous les obstacles qui pourraient
+s'opposer à l'intime union des deux puissances <a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
+<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>.» Napoléon veut se
+mettre à même de jeter la Turquie, comme la Suède, sur le flanc des
+armées russes, s'il leur prend fantaisie de marcher sur Varsovie.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote166" name="footnote166"><b>Note 166: </b></a>
+<a href="#footnotetag166">
+(retour) </a> <span class="sc">Helfert</span>, 197-200.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote167" name="footnote167"><b>Note 167: </b></a>
+<a href="#footnotetag167">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17581.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote168" name="footnote168"><b>Note 168: </b></a>
+<a href="#footnotetag168">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote169" name="footnote169"><b>Note 169: </b></a>
+<a href="#footnotetag169">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Turquie, 221.</blockquote>
+
+<p>Cette irruption n'en serait pas moins pour lui le pire des contretemps:
+elle dérangerait tout l'avenir tel qu'il le compose dans sa pensée, et
+la déplaisance qu'il éprouverait à improviser une guerre le pousse à
+traiter plus sérieusement avec la Russie. Tant qu'il a cru à la
+possibilité de reporter la crise à l'année suivante, c'est-à-dire à une
+époque où il aurait en main l'ensemble de ses moyens, il n'a guère admis
+qu'une solution radicale et tout à son avantage, une guerre qui
+jetterait la Russie à ses pieds ou une capitulation de cette puissance
+devant le simple déploiement de nos forces. Aujourd'hui, comme la crise
+se produit prématurément et le prend au dépourvu, il ne repousse plus
+l'idée d'un dénouement à l'amiable; il incline de son côté à transiger,
+à faire droit dans une certaine mesure aux demandes de l'adversaire,
+pourvu qu'il n'en coûte pas trop à son orgueil et à sa politique. Ces
+aspirations allaient-elles s'accorder avec les velléités de même ordre
+nées un peu plus tôt dans l'esprit d'Alexandre, interrompre le conflit
+et sauver la paix?</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Notre nouvel ambassadeur en Russie, le général de Lauriston, avait reçu
+le 1er avril ordre de quitter Paris et de se rendre à son poste. Ses
+instructions l'autorisaient à dire que l'Empereur ne ferait la guerre
+que dans deux cas, si la Russie signait la paix avec les Anglais ou
+réclamait des Turcs une extension de territoire au delà du Danube<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.
+À peine parti, Lauriston fut rejoint par une lettre que Napoléon lui
+donnait mission de présenter à l'empereur Alexandre: c'était un appel
+plus pressant à un mouvement d'expansion et de confiance, à une franche
+explication où l'on se dirait tout des deux parts, où les prétentions
+pourraient se concilier. Napoléon avoue maintenant qu'il arme et
+soutient qu'il en a le droit, car «les nouvelles de Russie ne sont pas
+pacifiques.--Ce qui se passe, ajoute-t-il, est une nouvelle preuve que
+la répétition est la plus puissante figure de rhétorique: on a tant
+répété à Votre Majesté que je lui en voulais que sa confiance en a été
+ébranlée. Les Russes quittent une frontière où ils sont nécessaires,
+pour se rendre sur un point où Votre Majesté n'a que des amis.
+Cependant, j'ai dû penser aussi à mes affaires et j'ai dû me mettre en
+mesure. Le contre-coup de mes préparatifs portera Votre Majesté à
+accroître les siens; et ce qu'elle fera, retentissant ici, me fera faire
+de nouvelles levées; et tout cela pour des fantômes. Ceci est la
+répétition de ce que j'ai vu, en 1807<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>, en Prusse, et en 1809, en
+Autriche. Pour moi, je resterai l'ami de la personne de Votre Majesté,
+même quand cette fatalité qui entraîne l'Europe devrait un jour mettre
+les armes à la main à nos deux nations. Je ne me réglerai pas sur ce que
+fera Votre Majesté: je n'attaquerai jamais, et mes troupes ne
+s'avanceront que lorsque Votre Majesté aura déchiré le traité de Tilsit.
+Je serai le premier à désarmer et à tout remettre dans la situation où
+étaient les choses il y a un an, si Votre Majesté veut revenir à la même
+confiance. A-t-elle jamais eu à se repentir de la confiance qu'elle m'a
+témoignée<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a>
+<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>?».....</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote170" name="footnote170"><b>Note 170: </b></a>
+<a href="#footnotetag170">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17571.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote171" name="footnote171"><b>Note 171: </b></a>
+<a href="#footnotetag171">
+(retour) </a> Il voulait dire 1806.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote172" name="footnote172"><b>Note 172: </b></a>
+<a href="#footnotetag172">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17579.</blockquote>
+
+<p>Porteur de cette lettre, Lauriston croisa sur les routes d'Allemagne le
+colonel Tchernitchef, qui courait en sens inverse. Le 9 avril, le
+télégraphe aérien signalait le passage à Metz de l'alerte officier.
+Napoléon en fut charmé: Tchernitchef apportait sans doute une réponse à
+la lettre du 28 février, et son arrivée pourrait tout éclaircir. On
+l'attendait pour le surlendemain, mais sa célérité dépassait toujours
+les prévisions: le 10 au matin, il tombait à Paris. Tout en arrivant et
+presque au débotté, il se rendit aux Tuileries. Là, il n'eut pas à faire
+halte longuement dans le salon d'attente: à peine se fut-il nommé que le
+chambellan de service l'introduisit chez Sa Majesté.</p>
+
+<p>Averti par le ministre de la police, l'Empereur savait que ce messager
+était aussi un espion. Néanmoins, ayant d'impérieuses raisons pour le
+bien accueillir, il vint à lui d'un air riant, témoigna une joyeuse
+surprise de le revoir sitôt et le félicita pour ses prodiges d'activité.
+«Eh bien,--dit-il ensuite,--à quoi croit-on chez vous, à la paix ou à la
+guerre<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
+<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote173" name="footnote173"><b>Note 173: </b></a>
+<a href="#footnotetag173">
+(retour) </a> Toutes les citations qui suivent, jusqu'à la page 134,
+sont tirées du rapport de Tchernitchef publié dans le tome XXI du
+<i>Recueil de la Société impériale d'histoire</i> de Russie, p. 66 à 109. Le
+rapport figure dans cette publication sous une date erronée: il est du
+mois d'avril.</blockquote>
+
+<p>Pour réponse, Tchernitchef lui présenta la lettre de l'empereur
+Alexandre en date du 25 mars et ajouta que son maître conservait
+l'inébranlable désir de restaurer l'alliance. Une longue discussion
+s'engagea aussitôt sur les griefs respectifs, après quoi Napoléon
+déclara qu'«ayant la ferme conviction qu'il n'aurait rien à gagner que
+des coups dans une guerre avec la Russie, il n'avait rien tant à coeur
+que de s'arranger à l'amiable avec elle: il allait donc voir si la
+lettre de l'empereur Alexandre lui en fournissait les moyens».</p>
+
+<p>Il rompit alors le cachet. À mesure qu'il parcourait la lettre, le
+désappointement perçait sur ses traits; dans tout ce que lui disait
+Alexandre, il ne trouvait rien de précis et de concluant. En effet, il
+était difficile de deviner le sens caché de la lettre, à défaut du
+commentaire que Tchernitchef était autorisé à en donner. Arrivé au
+passage où le Tsar se plaignait d'un défaut de sécurité, Napoléon
+s'écria avec humeur: «Qui est-ce qui en veut à votre existence? Qui
+est-ce qui a le projet de vous attaquer?» Il avait déjà dit que le
+rétablissement de la Pologne était «le cadet de ses soucis».</p>
+
+<p>Il partit de là pour déplorer les terreurs de la Russie, ses vaines
+agitations, qui la portaient à des mouvements mal combinés et
+incohérents: ennemis de l'Angleterre, les Russes faisaient son jeu;
+ennemis des Turcs, ils suspendaient les hostilités sans signer la paix,
+se plaçant vis-à-vis de la Porte et aussi de l'Autriche dans une
+situation fausse, bizarre, mal définie; portant intérêt à la Prusse,
+ils la compromettaient et l'exposaient au pire destin: enfin, alliés de
+la France, ils se mettaient dans le cas de se trouver inopinément en
+guerre avec elle. Et se rendait-on compte à Pétersbourg de ce que serait
+cette guerre? «Je crois,--dit Napoléon,--que l'empereur Alexandre est
+dans l'erreur sur nos moyens: en nous croyant faibles dans ce moment, il
+se trompe; j'ai sur lui l'avantage de pouvoir lui faire la guerre sans
+retirer un seul homme de mes armées d'Espagne... Cela arrêtera mes
+projets pour la marine et me coûtera de l'argent. Mais les six cents
+millions qui se trouvent dans mon trésor pourront y suffire... Si vous
+ne m'en croyez pas, je suis capable de vous faire conduire sur-le-champ
+dans l'aile de mon château qui contient le trésor pour le compter.
+Ainsi, la France est en mesure de soutenir la guerre, mais elle n'a ni
+les moyens ni l'envie de la commencer: elle ne prendra jamais
+l'offensive: «Je donne ma parole d'honneur,--dit Napoléon,--à moins que
+vous ne commenciez vous-même, de ne pas vous attaquer de quatre ans.» Il
+ne tiendrait qu'à lui pourtant de réunir en peu de mois trois cent mille
+Français, d'innombrables alliés: et subitement il fait surgir aux yeux
+de Tchernitchef un terrifiant appareil: des camps de cent mille hommes
+chacun tout prêts à se former, cent quarante-quatre régiments dont
+soixante-dix seulement sont occupés en Espagne, une armée «immense,
+gigantesque», sur le point de s'acheminer vers le Nord avec huit cents
+pièces d'artillerie. C'est ainsi que tour à tour, par un jeu alterné, il
+cherche à rassurer sur ses intentions et à effrayer sur ses moyens, afin
+de prouver à la Russie qu'un arrangement reste possible et qu'elle doit
+le préférer à la guerre.</p>
+
+<p>«Mais, reprend-il en faisant allusion à cet arrangement, la lettre de
+l'Empereur votre maître ne m'indique nul moyen pour y arriver: j'aime
+garder mon argent en poche, et j'avoue que je vous attendais avec
+impatience, espérant que votre arrivée dissiperait tous les différends
+survenus et permettrait de suspendre et d'épargner les frais immenses
+que nous coûtent les préparatifs que nous faisons de part et d'autre.
+Cependant je vois d'après tout, <i>mon cher ami</i>, que malgré la célérité
+de vos deux courses, toute votre mission se borne à m'adresser quelques
+reproches; nous voilà donc aussi avancés qu'avant votre départ.» Comme
+Tchernitchef réitérait ses protestations pacifiques: «C'est très bien,
+continua-t-il, cela ne me fait pourtant pas deviner quel peut être le
+désir de la Russie.» Sur ce, prenant Tchernitchef par l'oreille,
+«démonstration qui prouvait une grande caresse de la part de Sa
+Majesté», il lui dit, en appuyant ses paroles de ce geste impérieusement
+amical: «Parlons maintenant en vrais soldats, là, sans verbiage
+diplomatique.» Et fixant sur le jeune homme un regard interrogateur et
+plongeant, il cherchait à lire jusqu'au fond de son âme, à lui arracher
+le secret de sa cour.</p>
+
+<p>Quoique tenu en assez gênante posture, Tchernitchef ne livra pas
+immédiatement ce secret, ne voulut point révéler à première sommation
+les prétentions de la Russie sur l'État varsovien. Comme ce qu'il avait
+à dire était grave et risquait d'être mal pris, il ne s'en ouvrirait
+qu'après une longue contrainte. Il se récusa d'abord, fit des façons, se
+laissa prier: à la fin, jugeant le moment venu de placer l'insinuation
+décisive, il l'exprima au figuré et répéta mot pour mot la métaphore de
+Roumiantsof: «Comme M. le chancelier, dit-il, m'a constamment témoigné
+beaucoup de bonté et de confiance, j'oserai, si Sa Majesté le permet,
+lui rapporter le discours qu'il me tint, en conservant même une de ses
+expressions, qui était que si l'on pouvait parvenir à mettre les
+affaires de la Pologne ainsi que celles d'Oldenbourg dans un même sac,
+les y bien mêler ensemble et puis le vider, M. le comte était fermement
+persuadé que l'alliance entre les deux empires en deviendrait bien
+solide, plus intime et plus sincère qu'autrefois, et cela en dépit des
+Anglais et même des Allemands.»</p>
+
+<p>Le mot était lâché. La lumière se fit dans l'esprit de l'Empereur,
+instantanée et violente. Il crut même d'abord que la Russie lui
+demandait le duché tout entier, qu'elle voulait en échange de
+l'Oldenbourg se faire livrer l'ouvrage avancé qui formait la tête de
+notre système défensif et la clef de l'Allemagne. A cela, il ne
+consentirait jamais! Abandonner le duché! L'imprudence serait grande, la
+honte plus grande; plutôt mille fois la guerre, la guerre immédiate,
+avec ses chances et ses périls, que de souscrire à une telle exigence!
+Ce furent l'orgueil offensé de l'Empereur, sa méfiance en révolte, qui
+firent la réponse.</p>
+
+<p>Il s'était levé et marchait maintenant à grands pas, secoué de colère,
+et tout en marchant jetait violemment ces paroles: «Non, monsieur,
+heureusement nous ne sommes pas encore réduits à cette extrémité; donner
+le duché de Varsovie pour l'Oldenbourg serait le comble de la démence.
+Quel effet produirait sur les Polonais la cession d'un pouce de leur
+territoire au moment où la Russie nous menace! Tous les jours, monsieur,
+l'on me répète de toutes parts que votre projet est d'envahir le duché.
+Eh bien, nous ne sommes pas encore tous morts; je ne suis pas plus
+fanfaron qu'un autre, je sais que vos moyens sont grands, que votre
+armée est aussi belle que brave, et j'ai trop livré de batailles pour ne
+pas connaître à combien peu de chose tient leur sort; mais, comme les
+chances sont égales, dans le cas que le Dieu de la victoire se range de
+notre côté, je ferai repentir la Russie, et c'est alors qu'elle pourra
+perdre non seulement ses provinces polonaises, mais aussi la Crimée.»</p>
+
+<p>Tchernitchef laissa passer cette bourrasque. Dès qu'il trouva occasion
+de placer un mot, ce fut pour donner à ses précédentes paroles une
+interprétation restrictive: il s'excusa d'avoir répété à la légère une
+réflexion échappée au chancelier: peut-être avait-il mal compris la
+pensée de ce ministre, peut-être l'avait-il mal rendue?</p>
+
+<p>Voyant ce recul, Napoléon en conclut que Tchernitchef avait pouvoir de
+modifier et d'atténuer la demande: à défaut de l'État polonais, la
+Russie voulait tout au moins un territoire adjacent qui mettrait
+Varsovie sous sa dépendance, l'importante place qui dominait la Vistule:
+«A présent, dit-il d'un ton plus calme, je vous devine; c'est Dantzick
+que vous désirez avoir en échange. Il y a de cela un an, seulement six
+mois, je vous l'aurais donné; maintenant que j'ai de la méfiance, que je
+suis menacé, comment voulez-vous que je vous livre l'unique place sur
+laquelle je puisse, dans le cas d'une guerre contre vous, appuyer toutes
+mes opérations sur la Vistule? Il faudrait donc que je les reporte
+volontairement sur l'Oder, dans le cas que je sois menacé
+postérieurement.»</p>
+
+<p>Ainsi, sans juger la seconde idée aussi révoltante que la première, il
+avouait très haut les raisons qui la lui faisaient rejeter. Il ne rompit
+pas pour cela l'entretien. Tenant à savoir si la crainte d'une
+renaissance polonaise restait bien la préoccupation essentielle et le
+tourment de la Russie, s'il fallait chercher là le noeud du problème et
+la difficulté à résoudre, il s'y prit pour se renseigner d'originale
+façon, et le récit de Tchernitchef nous fait assister à un curieux jeu
+de scène.</p>
+
+<p>«Napoléon--raconte l'officier dans son rapport au Tsar--me dit là-dessus
+avec cet air de rondeur et de bonhomie que Votre Majesté Impériale lui
+connaît: «Dites-moi franchement, l'empereur Alexandre et le comte de
+Roumianzoff croient-ils sérieusement que j'ai le désir de rétablir la
+Pologne?» Je répondis que je ne pouvais pas dire positivement si Votre
+Majesté lui supposait cette intention, mais que néanmoins ce qui s'était
+passé dans le duché de Varsovie depuis la campagne de 1809 était fait
+pour lui donner de l'inquiétude. Me prenant de nouveau par l'oreille, il
+me dit alors qu'il voulait absolument connaître ce que j'en pensais,
+moi, ajoutant: «N'est-ce pas, vous croyez que je n'attends que la fin de
+mes affaires d'Espagne pour effectuer ce projet?» Je répondis que
+j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour avoir une opinion à moi,
+que de plus mon devoir était de ne juger que par les yeux de l'Empereur
+mon maître. Pour lors, me pressant toujours de répondre, Napoléon
+s'amusa tout en riant à me tirer l'oreille avec force, en m'assurant
+qu'il ne la lâcherait point avant que je l'aie satisfait. Cette
+plaisanterie commençant à m'impatienter parce qu'elle me faisait un peu
+mal, je lui dis: «Eh bien, Sire, puisque Votre Majesté veut absolument
+une réponse, je lui dirai que je ne saurais déterminer si l'exécution
+d'un tel projet serait dans ses intérêts ou non; cependant, dans le cas
+qu'elle lui parût avantageuse, malgré son alliance avec la Russie, je
+n'hésiterai pas à supposer le rétablissement de la Pologne être une de
+ses arrière-pensées une fois qu'elle serait libre de toute autre
+guerre.»</p>
+
+<p>Devant cet aveu, Napoléon manifesta une sorte de stupéfaction
+douloureuse: Il est inconcevable, dit-il, que l'on persiste à
+m'attribuer pareil dessein: c'est même «une grande gaucherie»; à force
+de me répéter que j'ai cette idée, on finira peut-être par me la faire
+venir, on me poussera à tenter l'entreprise. Alors, «si je suis bien
+rossé et obligé de rentrer chez moi», au moins la question sera-t-elle
+décidée une fois pour toutes; elle le sera aussi dans un autre sens, si
+la guerre tourne à mon avantage. Cependant, fallait-il renoncer à tout
+espoir de prévenir cette extrémité? N'existait-il pas quelque moyen de
+dissiper le malentendu, en dehors des sacrifices territoriaux auxquels
+Tchernitchef avait fait allusion en termes sibyllins? A l'énigme qui lui
+avait été proposée par deux fois et qu'il craignait d'avoir trop
+devinée, Napoléon finit par opposer une série de contre-propositions
+fermes: offre d'ajouter à Erfurt autant de territoire allemand qu'il en
+faudrait pour constituer au duc d'Oldenbourg un apanage pleinement égal
+à la principauté confisquée; offre de reprendre et de signer la
+convention portant garantie contre le rétablissement de la Pologne, dans
+les termes où elle avait été naguère proposée par la France. En échange
+de cette grave concession, Napoléon ne demandait qu'une chose, c'était
+que la Russie renonçât à brûler nos produits; après quoi, il proposerait
+un désarmement simultané. Il pria Tchernitchef de communiquer ses offres
+à qui de droit, sans perdre un instant, et comme il était loin
+d'accorder tout ce que la Russie paraissait réclamer, il essaya de
+combler la différence par de grands ménagements dans la forme. Jusqu'à
+la fin de l'entretien, qui dura en tout quatre heures et demie, il
+combla Tchernitchef de paroles amicales et flatteuses, honorant le Tsar
+dans la personne de son émissaire.</p>
+
+<p>Les jours suivants, il sembla qu'un mot d'ordre fût tombé de haut dans
+les milieux officiels, recommandant de bien traiter l'aide de camp
+voyageur, de lui rendre son séjour à Paris agréable et plaisant. Ce fut
+dès lors, chez la plupart des personnages appartenant à la cour, un
+empressement à lui faire fête. Chacun se mit à l'attirer, à le choyer;
+le prince de Neufchâtel le pria d'assister à un concert intime, donné
+devant une vingtaine d'élus: la princesse Pauline eut permission de
+l'inviter, comme autrefois, «à ses petites soirées».</p>
+
+<p>Ce jeu souple et câlin allait être brusquement dérangé par
+l'intervention inopportune d'un ministre. On sait à quel point la
+curiosité remuante de Tchernitchef et ses allures de furet inquiétaient
+le général Savary, duc de Rovigo. Ce grand maître de la police avait
+respiré en voyant Tchernitchef repartir pour la Russie, mais son
+soulagement avait été de courte durée: quels n'avaient pas été son émoi,
+son indignation, en apprenant que l'officier suspect n'avait fait que
+toucher barres à Pétersbourg, comme s'il y fût allé uniquement «pour
+changer de chevaux<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
+<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>», et qu'il revenait effrontément à Paris
+poursuivre ses manoeuvres! La manière dont il y était accueilli, le
+bruit fait autour de son arrivée, la bienveillance qu'on lui témoignait
+et dont il ne manquerait pas d'abuser, achevèrent de désoler et de
+scandaliser l'ombrageux ministre, qui ne connaissait point les dessous
+de la politique impériale. Réagissant contre l'universelle faiblesse, il
+crut devoir montrer les dents et faire autour de nos secrets militaires
+le bon chien de garde.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote174" name="footnote174"><b>Note 174: </b></a>
+<a href="#footnotetag174">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Rovigo</i>, V, 129.</blockquote>
+
+<p>Tchernitchef fut averti de sa part que trop de curiosité pourrait lui
+nuire: qu'il s'amusât de son mieux à Paris, sans se mêler d'autre chose,
+tel était le conseil qu'on avait à lui donner. Sentant la pointe,
+Tchernitchef paya d'audace, commença par le ministre de la police sa
+tournée de visites et se montra à lui fort affecté d'injurieux soupçons.
+Pour mettre désormais sa conduite à l'abri de toute interprétation
+fâcheuse, il demanda à Savary, avec un air de candeur, de lui tracer un
+plan de conduite et de lui indiquer les maisons à fréquenter.</p>
+
+<p>Jouant au plus fin, Savary feignit d'accueillir ses protestations avec
+une crédulité débonnaire, prodigua au visiteur «caresses et attentions»,
+«l'embrassa à plusieurs reprises<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>», mais dès le lendemain lui
+décocha un nouveau trait de sa façon. Cette fois, l'arme qu'il employa
+fut la presse. Pour dissiper l'engouement qui se déclarait de plus belle
+en faveur du jeune étranger et qui lui rouvrait toutes les portes, pour
+rabattre son assurance et le ramener au simple rôle de courrier, il
+imagina, par un persiflage inséré en bon lieu, de le disqualifier en
+quelque sorte et de le ridiculiser aux yeux du public.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote175" name="footnote175"><b>Note 175: </b></a>
+<a href="#footnotetag175">
+(retour) </a> Rapport cité aux pages 128 et suiv.
+</blockquote>
+
+<p>L'ex-<i>Journal des Débats</i>, transformé en <i>Journal de l'Empire</i>, devenait
+de plus en plus un <i>Moniteur</i> officieux, moins solennel que l'autre et
+plus littéraire. C'était là que l'administration faisait passer des
+notes, des allusions propres à orienter l'esprit public; l'expression de
+toute pensée libre s'y était effacée devant ce journalisme d'État. Le 12
+avril, on put lire en deuxième page un article d'une colonne et demie,
+non signé, intitulé: <i>les Nouvellistes</i>. Le ton en était humoristique et
+plaisant: l'auteur anonyme citait un passage fort piquant des <i>Lettres
+persanes</i> sur les nouvellistes du dernier siècle et en faisait
+l'application à ceux du temps présent: ces derniers ne se montraient-ils
+point les dignes émules de leurs devanciers par leur tendance à émouvoir
+inconsidérément l'opinion, par leur manie de tout grossir, choses et
+hommes, de pronostiquer sans cesse des événements formidables et de
+transformer en personnage de haute marque le plus mince porteur de
+lettres?</p>
+
+<p>«Après avoir vingt fois précipité le Nord sur le Midi, ou l'Europe sur
+l'Asie, après avoir assemblé plus d'armées en Pologne que toutes les
+puissances de la terre n'ont de bataillons, après avoir fait venir de
+l'artillerie du Kamtchatka et levé des escadrons de rennes en Laponie,
+ils passent de ces prodiges à l'exagération des événements les plus
+vulgaires: ils les travestissent de la manière la plus ridicule... Il y
+a tel officier étranger dont ils ont mesuré l'importance sur le nombre
+de postes qu'il a parcourues depuis six mois; ils ont calculé savamment
+que le chemin qu'il a fait en moins d'une année pourrait embrasser deux
+ou trois fois le tour du monde; d'où ces messieurs concluent que le
+présent est gros de l'avenir, et qu'on ne voyage pas si vite, si loin et
+si souvent, sans être chargé de la destinée de deux empires et de cinq
+ou six royaumes.</p>
+
+<p>«On pourrait cependant les tranquilliser en leur rappelant une anecdote
+connue. Le prince Potemkin, qui, de son temps, donnait aussi de
+l'exercice à l'imagination des nouvellistes, avait parmi ses officiers
+un major nommé Bawer, l'un des hommes du dernier siècle qui ont le plus
+occupé les gazetiers d'Allemagne et les postillons de Russie. On le
+voyait sans cesse sur les routes les plus opposées, courant de
+l'embouchure du Danube à celle de la Néva, et de Paris aux confins de la
+Tartarie. Les politiques de café, témoins de tous ces mouvements,
+rêvaient déjà la renaissance de l'ancienne Grèce, le rétablissement du
+royaume de Tauride, la conquête de Constantinople, ou même quelques-unes
+de ces grandes émigrations du Nord qui jadis couvraient de ruines
+l'occident et le midi de l'Europe. Veut-on savoir quelles étaient les
+missions secrètes du major Bawer? De retour de Paris, où il venait de
+choisir un danseur, le prince l'envoyait chercher de la boutargue<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a>
+<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>
+en Albanie, des melons d'eau à Astrakan ou des raisins en Crimée. Cet
+officier, passant sa vie sur les grands chemins, craignait de s'y rompre
+le cou et demandait une épitaphe: un de ses amis lui fit celle-ci, qui
+pourra servir à quelques-uns de ses successeurs:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16"> «Ci-gît Bawer, sous ce rocher;</p>
+<p class="i20"> Fouette, cocher.»</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote176" name="footnote176"><b>Note 176: </b></a>
+<a href="#footnotetag176">
+(retour) </a> Sorte de <i>caviar</i> préparé avec des oeufs de poisson
+salé.</blockquote>
+
+<p>L'article fit grand tapage. Cette manière de présenter l'envoyé d'un
+souverain officiellement allié, un colonel en mission, sous les traits
+d'un postillon qui s'en faisait accroire, toujours allant, toujours
+courant, passant dans un claquement de fouet et un bruit de grelots, fut
+jugée en général le comble du mauvais goût et de l'irrévérence. Mais nul
+n'en fut plus courroucé que l'Empereur. Ainsi, c'était le chef de sa
+police qui prenait sur lui de contrecarrer sa politique de ménagements
+et d'exaspérer des susceptibilités déjà trop en éveil. Cette guerre que
+tous ses efforts tendaient à éloigner, il allait peut-être l'avoir tout
+de suite sur les bras, par la faute et l'ineptie d'un de ses ministres.</p>
+
+<p>Il manda le duc de Rovigo et le tança furieusement: «Voudriez-vous me
+faire faire la guerre? lui disait-il. Mais vous savez que je ne la veux
+pas, que je n'ai rien de prêt pour la faire<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a>
+<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>.» Et derechef ordre fut
+donné au duc, en termes absolus cette fois et péremptoires, de rentrer
+ses crocs, de laisser Tchernitchef parfaitement tranquille, libre
+d'«aller, venir, voir, écouter».--«Il n'y manquait que l'ordre de le
+faire informer moi-même», ajoutait plus tard Savary d'un ton boudeur, au
+souvenir de sa mésaventure<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote177" name="footnote177"><b>Note 177: </b></a>
+<a href="#footnotetag177">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Rovigo</i>, V, 132-135.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote178" name="footnote178"><b>Note 178: </b></a>
+<a href="#footnotetag178">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 133.</blockquote>
+
+<p>L'Empereur ne se borna pas à des véhémences de parole et à de
+rigoureuses prescriptions pour l'avenir. Au-dessous du ministre qu'il
+n'entendait point découvrir aux yeux du public et sacrifier, il voulut
+trouver des coupables à punir. Il tint à savoir qui avait rédigé
+l'article: on lui nomma Esmenard, aventurier de lettres, retraité dans
+l'administration de la police, où il exerçait les fonctions de censeur:
+c'était la plume habituée à biffer impitoyablement chez autrui tout
+passage suspect qui s'était risquée à tracer, dans une feuille
+officieuse, de suprêmes inconvenances. Un fait plus singulier, resté
+dans l'ombre à cette époque, achève de caractériser et de juger le
+personnage. Esmenard s'employait à démasquer les espions, mais ne
+négligeait pas à l'occasion de les servir. Il entretenait des relations
+plus que suspectes avec certaines légations et faisait volontiers
+commerce de papiers d'État: il paraît avoir conclu avec Tchernitchef
+lui-même quelques affaires de ce genre. Seulement, trompant l'agent
+russe sur la qualité de la marchandise vendue, il lui annonçait des
+documents authentiques et les lui produisait faux<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a>
+<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>. Il vivait ainsi
+de méfaits divers, dans une impunité tranquille: ce fut un excès de zèle
+qui le perdit, et l'article du 12 avril lui fut fatal. L'Empereur le
+cassa aux gages et l'envoya réfléchir à quarante lieues de Paris sur
+l'inconvénient de trop bien servir les rancunes ministérielles<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a>
+<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>. Le
+rédacteur en chef du journal, Étienne, fut pour trois mois suspendu de
+ses fonctions.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote179" name="footnote179"><b>Note 179: </b></a>
+<a href="#footnotetag179">
+(retour) </a> On verra plus loin, au ch. <span class="sc">VIII</span>, un exemple de ce genre
+de trafic.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote180" name="footnote180"><b>Note 180: </b></a>
+<a href="#footnotetag180">
+(retour) </a> Il profita de son exil pour faire un voyage en Italie et
+y périt d'un accident de voiture.</blockquote>
+
+<p>Par ces mesures prises avec éclat, Napoléon comptait atténuer l'effet
+que produirait en Russie l'article malencontreux, assurer davantage
+celui de ses contre-propositions: il espérait éviter toute altération
+plus profonde des rapports, tandis qu'il réfléchirait à tête reposée aux
+vagues ouvertures de Tchernitchef et préparerait pour son nouvel
+ambassadeur en Russie des instructions appropriées.</p>
+
+<p>Il n'en eut pas le temps. Encore une fois, les événements vinrent le
+surprendre et le saisir. Brusquement, il fut assailli par une nuée de
+nouvelles plus inquiétantes les unes que les autres; pendant quatre ou
+cinq jours, correspondant au milieu d'avril 1811, elles se succédèrent
+sans relâche et d'heure en heure, se pressant, s'accumulant, arrivant de
+tous les points de l'horizon. En particulier, la correspondance de
+Varsovie prenait une gravité inattendue. Notre légation ne se bornait
+plus à recueillir des rumeurs grossissantes: elle avait obtenu des
+notions décisives, reçu de stupéfiantes confidences, et ses rapports,
+concordant avec les mille cris d'alarme qui montaient vers l'Empereur
+dans un formidable unisson, portèrent la crise à son point culminant.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Depuis un mois, un nouvel agent représentait la France à Varsovie, en
+qualité de ministre résident: M. Bignon, précédemment employé à Bade,
+avait été désigné pour occuper ce poste d'observation. C'était un petit
+homme singulièrement actif, remuant, fureteur, plein d'intelligence et
+de zèle, passionné pour le service et la gloire de l'Empereur. En
+arrivant dans le pays, il avait été d'abord comme étourdi par un tumulte
+de voix confuses et discordantes. Tout le monde lui parlait à la fois:
+dans les salons, dans les bureaux, dans les états-majors, chacun
+prétendait le mettre au courant des projets russes, mais ces avis
+différaient essentiellement. Au milieu de cet assourdissant vacarme,
+parmi tant de renseignements contradictoires, M. Bignon avait peine à se
+reconnaître, lorsque le premier personnage de l'État, le prince Joseph
+Poniatowski en personne, lui fournit des données d'une importance et
+d'une précision telles qu'il était impossible à un agent français de ne
+s'en point émouvoir.</p>
+
+<p>Le 29 et le 30, deux longues conversations s'étaient engagées entre
+Poniatowski et le ministre de France. D'abord, le prince Joseph
+s'attacha à bien établir qu'il demeurait en pleine possession de son
+sang-froid, qu'il se défendait contre l'exaltation propre à ses
+compatriotes et souvent nuisible à la rectitude de leur jugement:
+suivant lui, on ne devait point attribuer ses paroles «à ce zèle
+indiscret qui grossit le danger pour accélérer le secours et qui,
+peut-être, veut amener un éclat en ayant l'air de le craindre<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>».
+Cette précaution prise, il entra en matière. D'un ton calme et pénétré,
+avec l'accent d'une conviction indéracinable, il dit que le duché avait
+été tout récemment à deux doigts de sa perte: que l'empereur Alexandre
+avait eu l'intention de l'assaillir, d'y jeter une armée, d'appeler cet
+État à se fondre dans une Pologne unie et rivée à la Russie; cette
+absorption eût été le premier acte d'une grande guerre contre la France.
+Et Poniatowski d'ajouter qu'il ne parlait point par ouï-dire, d'après de
+simples présomptions, d'après des indices plus ou moins sûrs: il avait
+eu la preuve matérielle de ce qu'il avançait: il l'avait vue et touchée,
+tenue entre ses mains. Il savait les desseins de l'empereur Alexandre
+avec la même certitude qu'il connaîtrait les intentions de l'empereur
+Napoléon «s'il avait lu les lettres de Sa Majesté<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a>
+<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>»: impossible de
+faire entendre plus clairement, à moins de le dire en propres termes,
+que les instructions données par Alexandre à ses partisans en Pologne
+lui avaient été communiquées mot pour mot, et que l'écriture même du
+Tsar avait passé sous ses yeux.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote181" name="footnote181"><b>Note 181: </b></a>
+<a href="#footnotetag181">
+(retour) </a> Bignon à Champagny, 29 mars 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote182" name="footnote182"><b>Note 182: </b></a>
+<a href="#footnotetag182">
+(retour) </a> Bignon à Champagny, 29 mars 1811.</blockquote>
+
+<p>Sur l'origine de la découverte, il demeurait aussi réservé qu'il se
+montrait affirmatif sur le fait en lui-même. On sentait qu'il ne voulait
+point nommer et compromettre l'auteur de ces poignantes révélations. Il
+parlait de circonstances providentielles, d'«un miracle<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a>
+<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>», qui
+l'avait éclairé sur le péril national. Par qui s'était opéré ce miracle?
+On doit se rappeler que les instructions d'Alexandre à l'homme de
+confiance chargé de préparer l'entreprise, c'est-à-dire au prince Adam
+Czartoryski, comportaient et nécessitaient une certaine dose
+d'indiscrétion: le prince Adam avait dû pressentir quelques membres
+éminents de la noblesse et de l'armée, puisque tout dépendait de leur
+assentiment. Avait-il jugé indispensable de s'ouvrir à Poniatowski
+lui-même et de sonder ses dispositions, au risque de tout compromettre?
+Avait-il pensé que l'intérêt supérieur de la patrie, dont les destinées
+allaient se jouer, lui commandait de consulter l'homme qui en semblait
+l'incarnation vivante? La communication avait-elle été volontaire ou
+fortuite, directe ou indirecte? Autant de points qui restent dans
+l'ombre. Il n'en est pas moins certain que les pièces auxquelles
+Poniatowski faisait allusion et dont il avait eu connaissance, étaient
+les propres lettres de l'empereur Alexandre à Czartoryski, les deux
+lettres en date des 25 décembre et 30 janvier, celles dont le Tsar avait
+fait pendant près de trois mois la base et le pivot de sa politique.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote183" name="footnote183"><b>Note 183: </b></a>
+<a href="#footnotetag183">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 30 mars 1811.</blockquote>
+
+<p>Ce qui ne permet aucun doute, c'est la concordance qui existe entre les
+révélations de Poniatowski à Bignon, telles qu'elles se trouvent
+relatées dans la correspondance de ce dernier<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a>
+<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>, et le contenu des
+lettres: il suffit de collationner les deux textes pour que l'analogie
+se manifeste en toute évidence: à quelques variantes près, ce sont mêmes
+pensées, mêmes expressions. Dans le langage de Poniatowski, tout se
+retrouve de ce qu'Alexandre avait indiqué et détaillé au prince Adam:
+promesse d'accorder aux Polonais la plus large autonomie et une
+constitution libérale, espoir fondé sur la coopération de la Prusse,
+perspective d'un soulèvement universel en Europe contre le despotisme
+impérial, mise en mouvement de deux armées russes destinées à s'ébranler
+l'une après l'autre; enfin, nécessité d'une adhésion préalable et
+formelle des chefs varsoviens à leur changement de condition. Au dire de
+Poniatowski, cette réserve ressortait des termes de la seconde lettre,
+et nous avons vu qu'elle était en effet particulièrement explicite et
+comme interprétative de la première: Alexandre, s'y faisant mieux
+comprendre, se déclarait prêt à entrer en campagne, mais exigeait que
+les Varsoviens lui adressassent au préalable une sorte d'invitation à
+venir et à les recevoir sous ses lois.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote184" name="footnote184"><b>Note 184: </b></a>
+<a href="#footnotetag184">
+(retour) </a> Dépêches des 29, 30 et 31 mars 1811, avec les pièces
+jointes.</blockquote>
+
+<p>Poniatowski savait que cet appel ne s'était nullement produit, que le
+concours espéré par les Russes leur avait fait défaut, que ce mécompte
+avait empêché l'exécution immédiate de l'entreprise. Actuellement,
+d'après des informations plus récentes, les dispositions d'Alexandre
+demeuraient problématiques: il semblait incliner à une politique
+d'expectative et d'inertie armée, mais rien n'indiquait qu'il s'y fût
+fixé. Le danger, qui avait certainement existé, n'avait pas disparu et
+s'était tout au plus éloigné: il pouvait se rapprocher d'un instant à
+l'autre et fondre sur Varsovie<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a>
+<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote185" name="footnote185"><b>Note 185: </b></a>
+<a href="#footnotetag185">
+(retour) </a> Bignon à Champagny, 30 et 31 mars.</blockquote>
+
+<p>Tout concourait à donner cette impression, la présence dans le pays de
+nombreux émissaires lancés par la Russie en avant-garde, un effort
+visible pour travailler et égarer l'opinion, le bruit répandu d'une
+reconstitution nationale par le bienfait de l'autocrate, enfin et
+surtout l'accumulation progressive des forces russes en avant du
+grand-duché. Les officiers et chefs de poste qui faisaient sentinelle
+sur la frontière, les agents déguisés qui se hasardaient à la franchir,
+envoyaient des bulletins terrifiants: à Varsovie, les pouvoirs publics,
+le ministère de la guerre, la légation de France étaient assiégés de ces
+avis; Poniatowski passait ses jours et ses nuits à en opérer le
+dépouillement: il communiquait ensuite à Bignon les pièces mêmes ou leur
+analyse. Sans doute, beaucoup de ces récits variaient entre eux et
+portaient la trace de l'«exagération polonaise»: le tempérament même de
+la nation s'opposait à toute constatation précise: «Il n'est pas,
+écrivait judicieusement Bignon, jusqu'à l'espion le plus vulgaire qui,
+au lieu de donner simplement la note de ce qu'il a vu, ne fasse un roman
+d'armée à sa façon<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a>
+<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>.» Néanmoins, comme tous les rapports
+s'accordaient en certains points, il était possible de dégager quelques
+certitudes approximatives. Suivant toutes probabilités, on avait en face
+de soi cent soixante mille hommes, peut-être deux cent mille,--tel était
+en réalité le chiffre exact, d'après les aveux mêmes d'Alexandre. Une
+partie de ces masses s'était rapprochée de la frontière. Dans les
+districts les plus avancés de la Lithuanie, de la Volhynie et de la
+Podolie, sur toute la lisière occidentale de ces provinces, les routes
+se couvraient de régiments en marche, les moindres hameaux regorgeaient
+de troupes, des divisions parcouraient le pays, évoluaient, passaient
+d'un point à l'autre, changeant continuellement de place, comme si elles
+eussent voulu déconcerter l'observateur par cette mobilité et échapper à
+tout dénombrement. Et ces mouvements divers, ondoyants, difficiles à
+suivre, surgissant par intervalles de l'obscurité, se confondaient aux
+yeux des Polonais dans une vision d'épouvante. Vivant dans un cauchemar,
+il leur semblait qu'une ombre menaçante s'était dressée devant eux et
+les opprimait; ils la voyaient s'allonger démesurément, s'élever
+au-dessus de leur tête, se rapprocher, prendre les traits d'un colosse
+qui se laissait tomber sur eux de toute sa hauteur, pour les écraser de
+sa masse.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote186" name="footnote186"><b>Note 186: </b></a>
+<a href="#footnotetag186">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 30 avril.</blockquote>
+
+<p>Par des dépêches presque quotidiennes, Bignon signalait à son
+gouvernement ces angoisses et les notait au jour le jour; il
+transmettait tous les documents en bloc, sans prendre le temps d'opérer
+dans ce fatras un triage et de démêler le vrai du faux, hésitant encore
+à formuler une appréciation d'ensemble et à porter un jugement<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
+<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>.
+Quant à Poniatowski, voyant les semaines s'écouler sans amener de
+détente, effrayé de sa responsabilité, il ne se bornait plus à informer
+notre légation: c'était à l'Empereur même qu'il voulait aller et parler,
+dût-il quitter un instant son poste pour chercher du renfort. Il venait
+de se faire désigner comme envoyé extraordinaire et complimenteur
+officiel à l'occasion de la naissance du roi de Rome; cette mission lui
+serait un prétexte pour accomplir à Paris un rapide voyage. En
+attendant, il répandait partout l'alarme, et, depuis Varsovie jusqu'à
+l'Elbe, l'inquiétude gagnait de proche en proche: la cour de Dresde
+s'affolait: à Vienne, il n'était bruit que de l'apparition imminente des
+Russes au bord de la Vistule; à Hambourg, l'imperturbable Davout
+n'échappait plus aux atteintes de l'émotion ambiante. Il admettait
+maintenant la possibilité «d'un événement<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a>
+<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>», demandait des ordres,
+traitait moins les craintes des Polonais d'hallucinations et de
+rêveries. Au reste, des renseignements de toute provenance s'accordent à
+prouver que ces fous ont mieux vu que les sages, que la Russie a réuni
+et persiste à diriger contre eux toutes ses forces. Il résulte d'avis
+multiples que les troupes rappelées de Finlande et de Turquie ont
+rejoint sur le Bug et le Dniester la masse principale, que celles
+d'Odessa et de Crimée refluent maintenant dans la même direction: il
+n'est pas, suivant quelques rapports, jusqu'à la Sibérie qui n'envoie
+ses lointaines réserves<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a>
+<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>. A l'aspect de la puissance russe
+continuant à se replier et à se ramasser sur elle-même comme pour
+prendre un subit élan, qui pourrait affirmer que l'empereur Alexandre a
+totalement abandonné ses projets, qu'il n'est pas à la veille d'un
+nouvel entraînement? Le duché et ses entours, les deux rives de la
+Vistule, les approches de Dantzick, tous les pays dont se compose notre
+première ligne de défense, restent en péril d'invasion.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote187" name="footnote187"><b>Note 187: </b></a>
+<a href="#footnotetag187">
+(retour) </a> Bignon à Champagny, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 13, 15, 17, 20
+avril 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote188" name="footnote188"><b>Note 188: </b></a>
+<a href="#footnotetag188">
+(retour) </a> Davout à l'Empereur, 11 avril. Archives nationales, AF,
+IV, 1653.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote189" name="footnote189"><b>Note 189: </b></a>
+<a href="#footnotetag189">
+(retour) </a> Correspondances de Suède et de Turquie, avril 1811:
+lettres de Davout, 31 mars, 11, 14, 16, 25, 28, 30 avril, lettres
+jointes de Poniatowski, rapport à la cour de Saxe, rapport venu de
+Stockholm. Archives nationales, AF, IV, 1653.</blockquote>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Napoléon prit immédiatement ses dispositions de combat, comme si la
+guerre eût dû éclater le lendemain. Trois jours de suite, le lundi de
+Pâques 15 avril, le 16, le 17, sans qu'il cesse de vaquer aux devoirs
+extérieurs de la souveraineté, de recevoir les ambassadeurs et les
+députations qui viennent le féliciter pour la naissance de son fils, il
+impose à sa pensée un travail ininterrompu: il prévoit, calcule,
+combine, ordonne. En ces jours de fête et de loisir où la population de
+Paris se répand dans les rues et jouit du printemps, où la foule
+s'amasse aux abords des Tuileries pour apercevoir et saluer
+l'Impératrice qui fait sur la terrasse du bord de l'eau sa première
+sortie, où les conversations du public roulent sur les solennités
+annoncées à l'occasion du baptême, une agitation invisible au dehors,
+une fièvre de travail règne dans les ministères et les bureaux. Le
+personnel de la guerre et des affaires étrangères est sur pied, occupé
+jour et nuit à rédiger des ordres de marche, à préparer des décrets:
+d'heure en heure des instructions partent du cabinet impérial, des
+courriers s'envolent dans toutes les directions, vers Dantzick,
+Varsovie, Hambourg, Dresde et Milan.</p>
+
+<p>Le plus pressant des soins à prendre était de mobiliser et de concentrer
+l'armée varsovienne. Il faut que vingt-quatre heures après l'arrivée du
+premier courrier tous les ordres soient donnés pour réunir les troupes,
+compléter les effectifs, monter la cavalerie, atteler l'artillerie,
+mettre les places en état de défense; il faut que l'armée se rassemble
+rapidement sur une position bien choisie, en évitant de s'éparpiller et
+de s'offrir dispersée aux atteintes de l'adversaire. Que l'on se mette
+donc à l'oeuvre, résolument, sans tarder d'un instant, sans s'inquiéter
+de la dépense: «Ce n'est pas le moment, écrit Napoléon au roi de Saxe,
+où Votre Majesté doit regarder à un million<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a>
+<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>.» Surtout, que chacun
+conserve son sang-froid et se pénètre bien de cette idée que rien n'est
+perdu, quand même les Russes arriveraient à Varsovie: en 1809, les
+Autrichiens ont occupé Munich, et la Bavière n'en est pas moins sortie
+intacte de cette épreuve.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote190" name="footnote190"><b>Note 190: </b></a>
+<a href="#footnotetag190">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17612.</blockquote>
+
+<p>Aussi bien, l'Empereur ne se paye point d'illusions: il sait que les
+cinquante mille hommes de Poniatowski, appuyés sur des forteresses en
+ruine ou sur des ouvrages à peine ébauchés, ne sauraient arrêter
+longtemps les masses moscovites: il sait également que Davout ne peut
+plus arriver à temps sur la Vistule et couvrir le duché. Au point où en
+sont les choses, la ligne de la Vistule est perdue, si l'attaque se
+prononce; il convient donc de reporter en arrière notre véritable base
+d'opérations, et Napoléon, tout en ordonnant la résistance, prévoit et
+prépare l'évacuation de la principauté varsovienne.</p>
+
+<p>L'essentiel est de ne céder que le terrain, de sauver les armes, les
+munitions, les administrations, les archives, et de faire en sorte que
+l'État tout entier émigré avec l'armée. À mesure que les Russes
+avanceront, la grosse artillerie, les objets les plus importants, seront
+mis sur bateaux et expédiés à Dantzick par la Vistule. Avec son vaste
+système de fortifications et sa garnison déjà imposante, Dantzick leur
+ouvre un refuge. Dès à présent, l'Empereur arrête sur l'Oder les convois
+d'armes destinés au duché, afin que ce précieux outillage n'aille point
+tomber aux mains de l'envahisseur. Quant à l'armée varsovienne, il lui
+prescrit de se ménager une ligne de retraite vers l'Allemagne, d'y
+échelonner des poudres et des subsistances, afin qu'elle puisse, après
+avoir honorablement tenu tête en avant et autour de la capitale, se
+replier à pas mesurés et en fière contenance jusqu'à l'Oder: c'est là
+que doit commencer réellement et s'asseoir la résistance.</p>
+
+<p>Au premier avis de l'invasion, Davout se portera sur l'Oder avec tout
+son monde: il déploiera ses divisions en arrière du fleuve, en les
+appuyant aux places de Stettin, Custrin et Glogau: il recueillera
+l'armée varsovienne, qui prendra rang dans la sienne et grossira ses
+effectifs: à sa droite, deux divisions saxonnes, rapidement mobilisées
+et accourues de Dresde, viendront appuyer et prolonger sa ligne; à sa
+gauche, la garnison de Dantzick, avec laquelle il aura à se tenir en
+communication, lui servira de poste avancé; il pourra ainsi, dès le 1er
+juin, opposer près de cent cinquante mille soldats aux deux cent mille
+Russes dont les baïonnettes scintillent au bord de la frontière. Pour
+des hommes commandés par le duc d'Auerstædt, prince d'Eckmühl, se
+trouver trois contre quatre, c'est avoir presque la certitude de
+vaincre.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Davout sera promptement secouru. Les quatrièmes et sixièmes
+bataillons de ses régiments, déjà mis en route, vont lui arriver: des
+divisions de cuirassiers s'élanceront à toute bride au delà du Rhin et
+de l'Elbe. Dans les vallées du Tyrol et de la haute Italie, un corps de
+quarante à cinquante mille hommes, demandé d'urgence à Eugène, va se
+former, se tenir prêt à passer les Alpes au 15 mai, à traverser
+l'Allemagne du sud-ouest au nord-est, à s'élever rapidement jusqu'à
+l'Oder par cette marche oblique. En même temps, l'Empereur lui-même
+apparaîtra en Allemagne, amenant un corps qui se rassemble en Hollande,
+amenant sa garde, amenant toutes ses forces disponibles, et poussera
+droit à l'Oder; là, joignant Davout et le relevant de faction, prenant
+le commandement en chef, il franchira le fleuve pour reconquérir le
+terrain abandonné, rejeter les Russes en deçà de leurs limites et
+châtier leur audace<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a>
+<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote191" name="footnote191"><b>Note 191: </b></a>
+<a href="#footnotetag191">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17607 à 17609, 17611 à 17613, 17617, 17619 à
+17623.</blockquote>
+
+<p>Malgré la lucidité d'esprit merveilleuse avec laquelle il concevait tous
+ces mouvements, malgré l'aisance souveraine avec laquelle il gouvernait
+ses préparatifs, malgré la confiance qu'il essayait d'inspirer aux
+autres, Napoléon n'en restait pas moins violemment préoccupé et dans une
+certaine mesure déconcerté. Ses projets renversés, la guerre anticipant
+d'une année sur ses prévisions, l'avantage et le prestige de l'offensive
+passant à l'adversaire, la campagne de 1809 à recommencer dans de pires
+conditions et contre un ennemi plus redoutable, voilà ce qu'il
+apercevait nettement dans les bulletins d'alarme qui envahissaient son
+cabinet. Et cette guerre à brève échéance, en temps et lieu inopportuns,
+lui est tellement odieuse qu'il s'obstine encore et plus fortement à
+l'espoir de la prévenir, tout en se préparant à y faire face. En dépit
+des témoignages qui éclatent à sa vue, il a peine toujours à croire ce
+qu'on lui rapporte de l'empereur Alexandre: tant de hardiesse le confond
+chez un prince qu'il s'est habitué à considérer comme faible et
+irrésolu: «Si la Russie,--se dit-il,--n'avait affaire qu'au grand-duché,
+je suppose qu'elle pourrait se divertir d'un coup de main; mais, dans
+l'état actuel des choses, elle doit voir cette entreprise sous un point
+de vue plus sérieux<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a>
+<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>.» Après tout, si l'empereur Alexandre a failli
+se jeter sur le duché, c'était peut-être l'excès de la peur qui le
+précipitait à cette audace. Le fait qu'au lieu de donner suite à son
+extraordinaire projet, il a envoyé Tchernitchef à Paris avec mission
+d'entamer quelques pourparlers, prouve qu'il préférerait à la guerre une
+garantie de sécurité. Mais en quoi peut consister cette garantie? Que
+veut la Russie, que réclame-t-elle en fin de compte? Les timides
+énonciations de Tchernitchef sont-elles le premier ou le dernier mot de
+sa cour? Alexandre prétend-il réellement se faire céder le duché en
+totalité ou en partie? En ce cas, aucun accord n'est possible, et il
+faudra se battre. Mais peut-être le Tsar se contenterait-il d'un gage
+moins onéreux pour la France? C'est ce qu'il importe d'éclaircir à tout
+prix, au plus vite. Et précipitamment, avec une ardeur un peu fébrile,
+Napoléon cherche à s'enquérir. Pendant les trois jours où il accumule
+sans relâche des dispositions militaires, il tente parallèlement des
+démarches interrogatrices, pousse de tous côtés des reconnaissances,
+afin de savoir où, comment et sur quelle base il pourra négocier.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote192" name="footnote192"><b>Note 192: </b></a>
+<a href="#footnotetag192">
+(retour) </a> Lettre au roi de Saxe. <i>Corresp.</i>, 17612.</blockquote>
+
+<p>Dès le début de la crise, le 15 avril, il trace le canevas d'une dépêche
+pour son ambassadeur en Russie. Caulaincourt n'a pas encore été déchargé
+de ses fonctions par l'arrivée de son successeur: c'est à lui que
+s'adressent ces lignes inédites. Il est de toute nécessité que cet
+ambassadeur soit tiré de sa quiétude, instruit du danger, et qu'il tire
+au clair les véritables désirs de la Russie, afin que l'on puisse, s'il
+y a lieu, traiter, s'entendre et ramener le calme.</p>
+
+<p>«Monsieur le duc de Cadore,--écrit Napoléon en revenant premièrement sur
+l'incident de presse,--je désire que vous expédiiez aujourd'hui pour la
+Russie un courrier par lequel vous ferez connaître au duc de Vicence que
+j'ai vu avec indignation l'article du <i>Journal de l'Empire</i> qui semblait
+singer M. de Tchernitchef, qu'on assure que cet article a été fait avant
+l'arrivée de cet officier, et que l'insertion n'en avait été retardée
+que par des circonstances du journal; mais je n'en ai pas moins fait
+destituer le sieur Esménard, qui était chargé de la surveillance des
+journaux; que je l'ai envoyé à quarante lieues de Paris; qu'il (le duc
+de Vicence) pourra donner connaissance de cette notification au grand
+chancelier, cependant indirectement et comme une nouvelle. Vous ferez
+connaître au duc de Vicence qu'il est mal instruit des nouvelles de
+Russie, que de Moldavie et de Finlande les troupes affluent sur la
+frontière de Pologne, et qu'il paraît qu'on lui fait mystère de tous ces
+mouvements; que cependant il est nécessaire de savoir ce que l'on veut,
+parce que cet état de choses qui nous oblige à armer est fort coûteux;
+que dans ses dépêches il n'y a rien de positif; que, quant à moi, je ne
+me plains en rien de la Russie et je ne veux rien. Aussi je n'ai point
+armé comme elle; qu'il faudrait donc savoir ce qu'elle veut pour faire
+tant d'armements; que je désire qu'avant de revenir il ait quelques
+explications là-dessus et puisse savoir quels moyens il y a de faire
+renaître la confiance<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a>
+<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote193" name="footnote193"><b>Note 193: </b></a>
+<a href="#footnotetag193">
+(retour) </a> Archives nationales, AF, IV, 910.</blockquote>
+
+<p>La réponse de Caulaincourt, à la supposer rapide et concluante,
+n'arriverait que dans un mois au plus tôt ou six semaines. Un mois,
+c'est un délai bien long pour l'impatience de l'Empereur, en ces jours
+d'émotion et d'alarme où toute heure perdue risque d'entraîner
+d'irréparables conséquences. Est-il nécessaire d'aller chercher si loin
+le secret de la Russie? À Paris, quelqu'un le possède suivant toutes
+probabilités, mais hésite peut-être à le livrer. Peut-être Tchernitchef,
+effrayé de l'accueil fait à ses allusions concernant le duché et
+Dantzick, n'a-t-il point osé, dans sa conversation avec l'Empereur,
+indiquer ce qu'accepterait finalement son maître, quel serait le minimum
+indispensable de concessions et de garanties. En revenant à lui, on
+arrivera sans doute, à force de cajoleries et de sollicitations, à lui
+tirer des lèvres une proposition à la fois réduite et ferme, qu'il a
+reçu ordre apparemment de tenir en réserve et de ne présenter qu'après
+beaucoup d'instances.</p>
+
+<p>En ce même jour du 15 avril, Tchernitchef était invité à un dîner
+d'apparat au ministère des relations extérieures. Rentrant chez lui à la
+fin de la soirée, il fut étonné d'apprendre qu'en son absence le grand
+maréchal du palais, le général Duroc, duc de Frioul, avait passé par
+deux fois à sa porte. Ce haut émissaire était venu, lui dit-on, d'abord
+pour l'inviter à chasser le jour d'après avec Sa Majesté, ensuite pour
+lui parler d'affaires. La chasse du lendemain devait avoir lieu dans la
+forêt de Saint-Germain et serait particulièrement brillante: on y
+verrait figurer «le grand-duc de Wurtzbourg, le roi de Naples, le prince
+Borghèse, le prince vice-roi, plusieurs maréchaux et généraux, plusieurs
+dames de la cour<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a>
+<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>». Convier Tchernitchef à cette réunion, c'était le
+distinguer et lui faire honneur; c'était aussi se ménager avec lui
+l'occasion d'entretiens familiers<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a>
+<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote194" name="footnote194"><b>Note 194: </b></a>
+<a href="#footnotetag194">
+(retour) </a> <i>Journal de l'Empire</i>, 19 avril 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote195" name="footnote195"><b>Note 195: </b></a>
+<a href="#footnotetag195">
+(retour) </a> Les détails et extraits qui suivent, jusqu'à la page 152,
+sont tirés du rapport de Tchernitchef précédemment mentionné.</blockquote>
+
+<p>Le lendemain, Tchernitchef fut l'un des premiers au rendez-vous de
+chasse, indiqué comme d'habitude dans un pavillon situé en plein milieu
+des bois. Les invités, les équipages, la vénerie commençaient à se
+rassembler. Le grand maréchal arriva de bonne heure et essaya de remplir
+auprès de Tchernitchef la commission dont il n'avait pu s'acquitter la
+veille. Il lui dit que l'empereur Napoléon, «supposant ne pas lui avoir
+laissé le temps de s'acquitter de toutes les communications que Sa
+Majesté Russe avait pu le charger de faire, avait donné l'ordre de
+reprendre avec lui la discussion des mêmes objets et d'écouter s'il
+n'avait pas quelque proposition à faire». Les vains efforts de Duroc
+pour obtenir une réponse furent interrompus par l'arrivée de l'Empereur,
+venant à la rescousse: il parut enchanté de revoir Tchernitchef et, pour
+commencer, se mit à l'entourer d'une sollicitude quasi paternelle.</p>
+
+<p>«Je fus d'abord désigné--écrivait quelques jours après le jeune
+officier--pour être du petit nombre des personnes admises à déjeuner
+avec Sa Majesté. À table, me trouvant très pâle, elle me questionna avec
+beaucoup d'intérêt sur ma santé, me recommanda de me soigner et en
+général m'adressa fort souvent la parole.» Après le déjeuner, on monta à
+cheval, les chiens furent découplés, la bête lancée, les appels du cor,
+éclatant en joyeuses fanfares, annoncèrent l'attaque, et la compagnie
+des chasseurs, souverains, grands dignitaires français et étrangers,
+cavaliers en habit vert galonné d'or, dames en élégantes calèches de
+poste, se lança dans les profondeurs de la forêt, sous les arceaux de
+verdure naissante.</p>
+
+<p>Pendant la chasse, Napoléon interrompit plusieurs fois ses galops
+effrénés pour se rapprocher du groupe de cavaliers où se tenait le jeune
+Russe et placer avec affectation des remarques qui devaient lui être
+agréables. «Je l'entendais--continue celui-ci dans son rapport au
+Tsar--dire à très haute voix aux personnes de sa suite qu'on lui avait
+préparé un bien grand plaisir pour la journée: c'était de lui faire
+monter deux chevaux que Votre Majesté lui avait donnés, prônant fort
+longuement leurs qualités et leur bonté. Feignant alors de m'apercevoir,
+il vint à moi pour m'en parler et me demanda ce que Votre Majesté avait
+fait de ceux qu'il lui avait offerts: sur ma réponse qu'ils se
+trouvaient aux haras, il me dit qu'il aurait mieux aimé qu'elle les
+montât, parce que cela l'aurait rappelé à son souvenir.»</p>
+
+<p>Peu de temps après cette digression sentimentale, l'Empereur fit de
+nouveau halte et, laissant la meute et les piqueurs continuer sans lui
+la poursuite, permit à ses invités quelque repos. Tandis qu'à distance
+plus ou moins grande, dans les bois environnants, les péripéties de la
+chasse se continuaient et se déplaçaient, tandis que tour à tour
+retentissaient toutes proches ou mouraient au loin les errantes
+sonneries, il piqua droit sur Tchernitchef, qui causait à ce moment avec
+le comte de Wrède, et interrompit ce colloque par une brusque et franche
+apostrophe: «Ils ont furieusement peur de vous dans le duché,
+s'écria-t-il; ils ont la même peur que la Bavière en 1809. On me dit que
+vous avez rassemblé cent cinquante mille hommes au bas mot, que chaque
+jour une de vos divisions revient de Turquie, que vous préparez un coup
+de main; pensez-vous qu'entre grandes puissances on se surprenne comme
+on enlève une place? Sans doute, il vous est facile d'envahir le duché;
+mais il n'en faudra pas moins ensuite risquer le sort des batailles.»</p>
+
+<p>Puis, coupant court aux dénégations respectueuses de Tchernitchef:
+«Pourquoi l'empereur Alexandre ne s'est-il pas d'abord
+expliqué?--continua-t-il vivement,--pourquoi a-t-il commencé à armer?...
+Maintenant il a rassemblé deux cent mille hommes, j'en mettrai deux cent
+mille de mon côté, et voilà certes une nouvelle méthode de négocier un
+peu ruineuse...» Il est donc grand temps que tout cela cesse, que
+l'empereur Alexandre se décide à entrer en matière et à faire connaître
+ses prétentions: «Je ne sais pas ce qui peut vous convenir, c'est à vous
+à demander.» Tchernitchef soutint le thème opposé, et la conversation
+n'aboutit qu'à une reprise de controverse. «Un événement de la chasse»
+la rompit; sans doute, la poursuite se rapprochait, la bête passait à
+proximité; et Napoléon, voyant arriver l'hallali, retourne
+impétueusement à cette lutte. Dans la suite, il revient encore deux ou
+trois fois à Tchernitchef; il lui lance des questions entrecoupées de
+mots aimables, de clignements d'oeil souriants, reprend la conversation
+par à-coups, par saccades, se rejette ensuite à travers bois, fournit
+d'un seul trait des courses à perdre haleine, abat par cet exercice
+violent la surexcitation de ses nerfs et rompt le travail de sa pensée.</p>
+
+<p>En somme, durant cette journée de liberté et de plein air, favorable aux
+épanchements, on n'avait pu surprendre à Tchernitchef aucune parole
+positive. L'Empereur ne se découragea point et revint à la charge, sinon
+en personne, au moins par procuration. Le lendemain matin, Tchernitchef
+se reposait chez lui, lorsque le grand maréchal se présenta inopinément.
+Il lui dit que l'Empereur, «ayant vu avec inquiétude qu'il n'était pas
+très bien portant, désirait savoir si d'abord après des voyages aussi
+fatigants une chasse à courre de dix-huit lieues ne lui avait pas fait
+de mal». Après s'être enquis à ce sujet avec une touchante sollicitude,
+Duroc aborda le véritable objet de sa visite; il pria Tchernitchef, en y
+mettant encore plus d'insistance que la veille, il l'adjura d'énoncer
+«les demandes que Sa Majesté Russe l'avait peut-être chargé de ne faire
+qu'après des exhortations pressantes».</p>
+
+<p>À cette amicale mise en demeure, Tchernitchef ne pouvait répondre,
+puisqu'il avait reçu défense expresse de compromettre son gouvernement
+par de trop claires ouvertures. Ayant touché mot à l'Empereur de
+sacrifices territoriaux en Pologne, il avait épuisé son mandat et
+n'avait plus pouvoir de revenir à l'objet légèrement effleuré; son
+second entretien avec le grand maréchal, comme le premier, se fondit en
+discussions vagues.</p>
+
+<p>Voyant que Tchernitchef persiste définitivement dans la réserve dont il
+n'est sorti qu'un instant, Napoléon se retourne vers son ambassadeur en
+Russie, juge opportun d'adresser à la perspicacité de Caulaincourt un
+second, un plus pressant appel. Seulement, la main qu'il emploiera pour
+lui écrire ne sera plus la même: il confiera ce soin à un rédacteur
+nouveau, transféré subitement d'un poste à un autre dans la haute
+administration de l'État. Depuis quelques heures, un coup de théâtre se
+préparait dans les régions gouvernementales, et, par un fait sans
+exemple dans l'histoire de l'Empire, la crise extérieure aboutissait à
+un changement dans le ministère.</p>
+
+<p>Depuis trois ans et demi, Napoléon avait pu expérimenter le zèle,
+l'assiduité, les qualités d'esprit du comte de Champagny, duc de Cadore.
+Cependant, chez ce ministre surmené, quelques symptômes de lassitude,
+quelques défaillances commençaient à se manifester. L'année précédente,
+dans le maniement d'affaires aussi délicates que celles de Pologne et de
+Suède, Napoléon l'avait jugé au-dessous de sa tâche. Peut-être aussi,
+fâché et humilié d'avoir été surpris par les préparatifs militaires de
+la Russie, reprochait-il au chef de sa diplomatie d'avoir insuffisamment
+stimulé la vigilance de notre ambassade en cet obscur pays. Conservant
+pour Champagny beaucoup d'estime et de reconnaissance, il avait cessé
+d'apprécier ses services et ne voyait pas en lui le ministre des temps
+difficiles. Il résolut de le déplacer sans le disgracier, de lui
+réserver l'administration de sa maison, dont la direction moins
+absorbante lui serait un repos. En ces instants où la guerre menaçait,
+où notre diplomatie aurait peut-être à se faire l'auxiliaire de nos
+armées, à réchauffer le zèle de nos alliés, à surveiller, à diriger, à
+coordonner leurs mouvements militaires, ce qu'il fallait à l'Empereur
+aux affaires étrangères, c'était une sorte de chef d'état-major civil,
+un agent de transmission ponctuel et impeccable. Son choix devait se
+porter sur l'homme le plus familiarisé avec ses habitudes d'esprit et de
+travail, sur celui qui l'assistait depuis tant d'années dans sa besogne
+administrative et politique, sur le secrétaire d'État Maret, duc de
+Bassano, dont le nom est resté à toutes les époques synonyme de
+fidélité.</p>
+
+<p>Les sympathies de M. de Bassano pour les Polonais et leur cause étaient
+notoires; aux yeux de ce peuple, dont le dévouement et le loyalisme
+pouvaient être mis bientôt à redoutable épreuve, sa nomination
+apparaîtrait comme une marque d'intérêt, un encouragement et presque un
+gage, sans être un défi jeté à la Russie, car le duc savait à propos
+exprimer des sentiments hautement pacifiques. En fait, habitué à taire
+ses préférences personnelles, doutant de lui-même plutôt que du maître,
+il fournirait moins à celui-ci un conseil qu'un service, le plus
+constant, le plus actif, le plus infatigable des services. Sa dévotion à
+l'Empereur, sa foi profonde en l'infaillibilité du grand homme, étaient
+un sûr garant qu'il n'hésiterait et ne faiblirait jamais dans
+l'exécution des ordres reçus, que son langage et ses écrits se
+mouleraient exactement sur la pensée souveraine, qu'ils en sauraient
+rendre toute l'intensité et aussi en refléter les moindres nuances. Sa
+remarquable facilité de rédaction permettait de lui imposer un labeur
+surhumain sans l'écraser sous le fardeau. Enfin, par le charme et
+l'agrément de sa personne, par l'aménité qui s'alliait en lui à une
+sereine assurance, par la belle harmonie de son existence partagée entre
+le travail et la représentation, il ajouterait à l'éclat extérieur et au
+prestige de la fonction.</p>
+
+<p>La transmission des pouvoirs s'opéra en l'espace d'une matinée. Le 17,
+au commencement du jour, après avoir prescrit à Champagny quelques
+envois urgents, Napoléon lui notifia sa détermination par une lettre
+personnelle, chef-d'oeuvre de tact et de délicatesse, destiné à panser
+la blessure qu'il allait faire: «Monsieur le duc de
+Cadore,--disait-il,--je n'ai eu qu'à me louer des services que vous
+m'avez rendus dans les différents ministères que je vous ai confiés;
+mais les affaires extérieures sont dans une telle circonstance que j'ai
+cru nécessaire au bien de mon service de vous employer ailleurs. J'ai
+voulu cependant, en vous faisant demander votre portefeuille, vous
+donner moi-même ce témoignage, afin d'empêcher qu'il reste aucun doute
+dans votre esprit sur l'opinion que j'ai du zèle et de l'attachement que
+vous m'avez montrés dans le cours de votre ministère<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a>
+<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>.» Peu après
+l'envoi de cette lettre, la mutation s'opérait: M. Maret recevait le
+service des mains de son prédécesseur et prenait possession avec aisance
+du cabinet ministériel.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote196" name="footnote196"><b>Note 196: </b></a>
+<a href="#footnotetag196">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17614.</blockquote>
+
+<p>Sur le bureau, il trouva la lettre commandée l'avant-veille pour le duc
+de Vicence, rédigée la veille et prête à partir. Le nouveau ministre la
+soumit à l'Empereur: celui-ci en autorisa l'expédition, mais prescrivit
+de la confirmer et d'en accentuer la portée par une autre, qui servirait
+de <i>post-scriptum</i> à la première.</p>
+
+<p>Cette seconde lettre, le duc de Bassano la fit brève et nette; il la
+rédigea sous l'impression immédiate de la conversation qu'il venait
+d'avoir avec Sa Majesté et qui l'avait laissé tout imprégné de sa
+pensée: en ces lignes, à travers une imperturbabilité voulue et des
+affirmations de toute puissance, perce plus manifestement chez
+l'Empereur le désir de s'arranger avec la Russie, pourvu qu'elle ne lui
+demande point d'insupportables sacrifices: «Il paraît,--écrit le
+ministre,--que la cour de Pétersbourg est occupée de deux griefs,
+relatifs, l'un à l'affaire du duché d'Oldenbourg, l'autre aux
+inquiétudes qu'elle a conçues sur la Pologne. Que faut-il faire pour
+rassurer la Russie? Une explication franche aurait mieux valu que des
+armements; une explication prompte vaudrait mieux que des préparatifs
+ruineux. Vous connaissez assez, Monsieur le duc, la situation de la
+France et des armées de l'Empereur pour juger combien peu elle a à
+craindre, mais l'Empereur ne peut que s'affliger de voir la bonne
+intelligence menacée pour des bagatelles et l'empereur de Russie
+abandonner des réalités pour des chimères et se préparer à rompre une
+alliance qu'on devait croire à l'abri de toutes les vicissitudes. <i>Si ce
+que désirent les Russes est faisable, j'ai ordre de vous le dire,
+Monsieur le duc, cela sera fait</i>.»</p>
+
+<p>Ayant lancé cette assurance formelle, Napoléon n'avait plus qu'à laisser
+venir la réponse et en attendant à rester en garde, tout prêt, si les
+Russes prononçaient une attaque, à les recevoir sur la pointe de son
+épée. Pendant les semaines suivantes, pendant un mois environ, il
+demeura et tint tout le monde sur le qui-vive. Même, l'arrivée à Paris
+de Poniatowski, ses confidences directes sur le projet d'offensive,
+parurent nécessiter un surcroît de précautions. Les autorités françaises
+ou alliées dans le Nord furent invitées à presser l'armement de
+Dantzick, à observer continuellement la frontière de Russie et à se
+méfier de la Prusse. «Ayez un chiffre avec le gouverneur de
+Dantzick,--écrivait l'Empereur à Davout... Il faut qu'il soit très
+alerte, qu'il monte une police secrète et sache ce qui se passe du côté
+de Tilsit, Riga, sur la frontière, et vous tienne informé de tout. Il
+faut surtout qu'il fasse faire le service de sa place avec rigueur, pour
+éviter toute surprise<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a>
+<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>.» Les officiers d'état-major placés à
+Stettin, Glogau, Custrin, en pays suspect, «doivent avoir l'oeil sur
+tout»; leur vigilance ne doit pas se relâcher une minute: «ils doivent
+dormir le jour et rester debout toute la nuit<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a>
+<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote197" name="footnote197"><b>Note 197: </b></a>
+<a href="#footnotetag197">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17621.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote198" name="footnote198"><b>Note 198: </b></a>
+<a href="#footnotetag198">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 17622.</blockquote>
+
+<p>En arrière de ces postes, l'Empereur développe et multiplie ses moyens
+de guerre, par l'action combinée de mouvements militaires et
+diplomatiques. Sans cesse, il s'efforce de compléter le corps de Davout,
+de former ceux qui devront, en cas de besoin, rallier et soutenir cette
+puissante avant-garde, et à l'armée de deux cent trente mille hommes
+qu'il se met en mesure de réunir avant juillet dans l'Allemagne du
+Nord, il s'occupe de composer une aile gauche avec la Suède, une aile
+droite avec la Turquie. Ses envois à Stockholm et à Constantinople,
+pendant la seconde quinzaine d'avril, si on les compare aux dépêches de
+la période précédente, montrent qu'il se sent plus près d'éventualités
+extrêmes, signalent le progrès de la crise.</p>
+
+<p>En Suède, il ne s'agit plus de tâter le terrain, mais d'y prendre
+position. Alquier reçoit ordre de proposer carrément et de négocier une
+alliance, sans la conclure encore: évitant toute allusion à la Norvège,
+passant sous silence cet objet cher à Bernadotte, il présentera aux
+Suédois la Finlande comme le prix naturel de leur concours dans une
+guerre contre la Russie. Au besoin, pour les mieux mettre en état de
+faire diversion, la France fournira des subsides: c'est l'Empereur qui
+le dit lui-même dans une note jetée en marge de l'instruction<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a>
+<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>. En
+ce qui concerne la Turquie, le projet de dépêche préparé le 12 avril par
+Champagny et non encore approuvé par l'Empereur, est abandonné comme
+insuffisant: M. de Bassano lui en substitue un autre, plus net, plus
+précis, plus nerveux. Latour-Maubourg devra réclamer l'envoi à Paris
+d'un ambassadeur turc, ayant mission et pouvoir de passer des accords:
+«Il est convenable que, dédaignant la pompe orientale, cet ambassadeur
+parte sur-le-champ. Il faut qu'il soit autorisé à signer un traité en
+forme, avec toutes les dispositions qui lient les gouvernements.»
+Napoléon veut avoir à sa portée et sous sa main l'alliance de la
+Turquie, afin de la saisir quand il lui plaira. Le traité à signer
+serait très avantageux au Sultan: «La France garantirait la Moldavie et
+la Valachie à la Porte, et en cas de succès, ce qui n'est pas douteux,
+les deux armées se combineraient pour faire rendre la Crimée à la
+Porte...--Tout cela, ajoute la dépêche du 27 avril, doit être dit avec
+prudence et sans rien compromettre, car l'alliance avec la Russie n'est
+pas rompue, et les difficultés peuvent s'aplanir. Mais, avant que le
+ministre qu'enverra la Porte arrive, tout sera décidé<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a>
+<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote199" name="footnote199"><b>Note 199: </b></a>
+<a href="#footnotetag199">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Suède, 295. Cf. la
+lettre de Maret à l'Empereur du 20 avril 1811, insérée dans la
+correspondance de Turquie, vol. 221.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote200" name="footnote200"><b>Note 200: </b></a>
+<a href="#footnotetag200">
+(retour) </a> Maret à Latour-Maubourg, 27 avril 1811.</blockquote>
+
+<p>Ces derniers mots prouvent que l'Empereur croyait alors à un dénouement
+très bref, qui serait la guerre ou la consolidation de la paix. Ni l'une
+ni l'autre de ces deux hypothèses ne se réalisa. Alexandre se montrait
+peu pressé de délier la langue de Tchernitchef, et aucune communication
+nouvelle n'arrivait du Nord. Par contre, dès le mois de mai, les
+nouvelles de la frontière prirent un caractère beaucoup moins alarmant.
+À Varsovie, quand était arrivé l'ordre de mobiliser l'armée, l'émotion
+avait atteint à son paroxysme: chacun croyait apprendre à tout instant
+l'entrée des Russes, s'imaginait déjà entendre leur canon<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a>
+<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>.
+Aujourd'hui, si les bruits d'une restauration de la Pologne par la main
+du Tsar continuaient à circuler, l'état des forces opposées au duché ne
+faisait plus croire à l'imminence de l'entreprise. Les agents
+d'observation, les guetteurs apostés, ne retrouvaient plus les masses
+ennemies sur les points où ils avaient cru les discerner: elles
+semblaient s'être dissipées et évanouies: on n'était plus bien sûr
+maintenant de les avoir vues, et c'était à se demander si un peuple
+entier n'avait pas été le jouet d'une illusion d'optique. Entre Riga et
+Brzesc, on continuait à découvrir une ligne de troupes, des divisions
+échelonnées, dont il était très difficile de déterminer avec exactitude
+la composition, le numéro d'ordre et l'emplacement, mais la frontière
+même paraissait se dégager. À Wilna, à Grodno, plus de concentration
+menaçante; à Bialystock, où une force imposante avait été signalée, on
+constatait, vérification faite, l'existence d'un bataillon. Bignon,
+ayant contrôlé les premiers avis à l'aide «d'informateurs plus
+sages<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a>
+<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>», ayant procédé très soigneusement à une contre-enquête, en
+venait à penser que les Polonais avaient été une fois de plus dupes
+d'eux-mêmes, que le péril avait existé surtout dans leur imagination:
+Davout arrivait à sa même conclusion, se reprochant d'avoir cédé à un
+pessimisme exagéré<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a>
+<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote201" name="footnote201"><b>Note 201: </b></a>
+<a href="#footnotetag201">
+(retour) </a> Bignon à Maret, 4 mai 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote202" name="footnote202"><b>Note 202: </b></a>
+<a href="#footnotetag202">
+(retour) </a> Dépêche du 28 avril 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote203" name="footnote203"><b>Note 203: </b></a>
+<a href="#footnotetag203">
+(retour) </a> Davout à l'Empereur, 23 avril, 2, 12 et 17 mai. Archives
+nationales, AF, IV, 1653.</blockquote>
+
+<p>En fait, le gros des armées russes restait à proximité du territoire
+varsovien. Seulement, comme Alexandre persistait dans les hésitations
+dont nous avons montré le début, quelques divisions avaient été
+reportées en arrière, éloignées des limites. Puis, chez les troupes qui
+s'étaient accumulées dans les provinces frontières, une sorte de
+tassement s'était opéré: les corps, ayant pris leurs positions, s'y
+tenaient maintenant immobiles, repliés sur eux-mêmes: ils offraient
+ainsi moins de prise à l'observation qu'à l'état de mouvement et de
+marche. Les Varsoviens, n'apercevant plus en face d'eux un remuement
+d'hommes et de matériel qui multipliait les objets à leurs yeux et
+prêtait à des grossissements fantastiques, se sentaient quelque peu
+délivrés de leurs angoisses: ils respiraient plus librement:
+l'oppression diminuait, la fièvre des esprits s'apaisait: l'alerte était
+passée<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a>
+<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote204" name="footnote204"><b>Note 204: </b></a>
+<a href="#footnotetag204">
+(retour) </a> Bignon à Champagny et à Maret, 20, 24, 25, 27, 28, 30
+avril, 2, 4, 7, 8, 9, 10, 11, 15, 22 et 27 mai.</blockquote>
+
+<p>Le premier effet de cette accalmie fut d'arrêter les négociations que
+menait l'Empereur à titre de précautions contre la Russie. Il cesse de
+répondre aux assurances douteuses de la Prusse: il tient l'Autriche en
+suspens. Ayant étendu le bras vers la Suède et la Turquie pour les
+reprendre et les tirer à lui, il interrompt son geste, dès que le besoin
+immédiat de ces compromettantes alliances ne se fait plus sentir. Il
+laisse ses représentants sans ordres, sans instructions, et son silence
+leur prescrit tacitement l'inaction.</p>
+
+<p>À Stockholm, nos offres avaient été accueillies avec un enthousiasme
+plus apparent que réel: l'objet proposé à Bernadotte ne correspondait
+pas à ses véritables désirs, et lorsque le baron Alquier l'avait
+provoqué à discuter un plan de diversion en Finlande, il l'avait trouvé
+mal préparé sur le sujet, s'exprimant avec gêne, demandant à réfléchir.
+Cependant, comme il importait de ne pas décourager la bonne volonté de
+l'Empereur, comme une partie du conseil tenait encore pour l'ancienne
+politique et regrettait la Finlande, le ministre Engeström avait d'abord
+suivi les pourparlers avec une sorte d'ardeur. Au bout de quelques
+semaines, voyant que son interlocuteur n'insistait plus, il cessa
+lui-même de nourrir la conversation et laissa tomber l'affaire<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a>
+<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>.
+Avec les Turcs, on s'en tint pareillement aux premières ouvertures:
+notre légation n'ayant pas renouvelé ses instances pour l'envoi à Paris
+d'un plénipotentiaire, cet ambassadeur ne partit point: les deux
+gouvernements restèrent l'un vis-à-vis de l'autre dans une situation mal
+définie et sur un pied de demi-confiance.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote205" name="footnote205"><b>Note 205: </b></a>
+<a href="#footnotetag205">
+(retour) </a> Correspondance d'Alquier, mai à juin 1811.</blockquote>
+
+<p>Quant à ses armements, Napoléon ne contremande aucune mesure, mais
+informe ses lieutenants qu'il y a lieu de procéder un peu moins
+précipitamment, avec plus de mystère et surtout à moins de frais:
+«Lorsque vous trouverez de l'économie,--écrit-il à Davout,--à mettre
+douze ou quinze jours de plus à faire faire une chose, je pense qu'il
+faut adopter ce parti de préférence<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a>
+<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>.» Il veut que les corps en
+formation s'augmentent incessamment, mais qu'ils se munissent de leurs
+organes sur place, les uns en Allemagne, les autres en Italie ou en
+France, sans exécuter aucun mouvement qui éveille l'attention<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a>
+<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote206" name="footnote206"><b>Note 206: </b></a>
+<a href="#footnotetag206">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17702.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote207" name="footnote207"><b>Note 207: </b></a>
+<a href="#footnotetag207">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 17726.</blockquote>
+
+<p>En somme, l'impulsion donnée soudainement aux préparatifs se modère,
+mais continue à se faire sentir, méthodique et réglée. Par suite de
+l'alerte survenue, un grand pas avait été franchi dans la voie des
+mesures guerrières, et il n'était point dans le tempérament et l'humeur
+de Napoléon de s'arrêter en ce chemin, dès que les circonstances l'y
+avaient engagé à fond. Vis-à-vis de la Russie, il demeure sous une
+impression plus prononcée de méfiance et de colère: il en veut amèrement
+à cette puissance de lui avoir presque fait peur, sans qu'il se rende un
+compte exact de ce qui s'est passé dans l'esprit d'Alexandre. Il n'est
+pas éloigné de croire que ce prince a voulu simplement diriger contre
+lui une grande démonstration militaire, avec l'espoir de lui forcer la
+main par cette pression et de lui arracher un lambeau de la Pologne.
+Mais cette hypothèse suffit à le révolter: est-il homme à qui l'on dicte
+des conditions à la pointe de l'épée? Si l'on veut négocier, pourquoi
+venir «le casque en tête au lieu d'un bâton blanc à la main<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a>
+<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>
+»? Et
+l'apaisement actuel, loin de le confirmer dans la volonté de mettre fin
+au litige, l'en détourne au contraire, en lui rendant le loisir de
+préparer sa revanche: se reprenant à l'espérance de gagner du temps et
+de pouvoir donner à ses préparatifs une formidable ampleur, il revient
+progressivement à l'idée de faire la guerre au lieu de l'éviter, de la
+faire en 1812, de mener alors une campagne offensive, à la tête de
+l'Europe, et de trancher violemment le conflit par la plus grande
+expédition des temps modernes. Son ardeur à traiter décroît à mesure que
+le danger s'éloigne.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote208" name="footnote208"><b>Note 208: </b></a>
+<a href="#footnotetag208">
+(retour) </a> Paroles répétées par Alexandre à Lauriston, d'après un
+rapport de Kourakine; lettre particulière de Lauriston au ministre, 1er
+juin 1811.</blockquote>
+
+<p>Cependant, ayant senti l'embarras où le jetterait une rupture trop
+prompte avec la Russie, sachant que cette éventualité peut se
+reproduire, frappé parfois des risques immenses où l'entraînerait une
+entreprise au Nord même longuement et minutieusement préparée, il reste
+encore indécis, perplexe, et ne rejette pas tout à fait l'idée d'une
+transaction. Sincèrement, il voudrait écarter la question polonaise et
+chasser ce fantôme: il le dit à Kourakine, avec un luxe de paroles
+obligeantes qui donne au vieil ambassadeur «la force de se promener avec
+Sa Majesté pendant deux heures malgré sa goutte<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a>
+<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>». Il le répète avec
+une sorte d'impatience à un diplomate russe de passage à Paris, au comte
+Schouvalof: «Que me veut l'empereur Alexandre?--lui dit-il.--Qu'il me
+laisse tranquille! Croit-on que j'irai sacrifier peut-être deux cent
+mille Français pour rétablir la Pologne<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a>
+<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>?» Et il fait justement
+observer que le duché dans son état actuel, c'est-à-dire faible et
+soumis, lui est plus avantageux qu'une Pologne indépendante et forte,
+qui se soustrairait tôt ou tard à sa tutelle. Mais est-il possible de
+rassurer la Russie à moins d'un dépècement du duché, condition
+inacceptable et déshonorante? Puis, il est une autre question que
+Napoléon ne renonce jamais au fond de l'âme à réveiller et à reprendre:
+c'est celle des neutres et du blocus. À supposer que l'on trouve moyen
+d'aplanir les difficultés présentes, Alexandre consentira-t-il à
+décréter des mesures plus efficaces contre les Anglais et suppressives
+de leur commerce? Telle est la question d'importance capitale qui
+complique toujours aux yeux de l'Empereur et aggrave le problème. Sur
+tous les points en suspens, il espère que le duc de Vicence, soit par
+réponse aux deux lettres qui lui ont été adressées, soit de vive voix
+après son retour, va lui fournir enfin des notions précises: il a hâte
+de savoir à quel prix au juste il pourrait s'épargner une guerre avec la
+Russie et s'assurer un renouvellement de concours contre l'éternelle
+ennemie.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote209" name="footnote209"><b>Note 209: </b></a>
+<a href="#footnotetag209">
+(retour) </a> Rapport cité dans la lettre de Lauriston du 1er juin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote210" name="footnote210"><b>Note 210: </b></a>
+<a href="#footnotetag210">
+(retour) </a> <i>Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie</i>,
+XXI, 415.</blockquote>
+
+<a name="c5" id="c5"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>RETOUR DU DUC DE VICENCE.</h4>
+
+<p>Contre-coup à Pétersbourg de l'émotion suscitée en Allemagne et en
+France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint
+que Napoléon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque
+n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens
+contraire.--Wellesley donne à l'Europe des leçons de guerre
+défensive.--Il fait école.--Le général Pfuhl et son plan.--Peu à peu,
+Alexandre incline vers un système purement défensif.--Il voudrait éviter
+la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duché de
+Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Réponse par allusions et
+sous-entendus, aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur
+Alexandre et le roi de Rome.--Arrivée de Lauriston.--Gracieux
+accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour déterminer Napoléon à
+lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la résolution de
+se défendre à toute extrémité: solennité et sincérité de cette
+déclaration.--Émotion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son
+retour en France.--Il va trouver l'Empereur à Saint-Cloud.--Sept heures
+de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions pacifiques
+d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux questions
+corrélatives.--Napoléon repousse l'idée de diminuer la garnison de
+Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la nécessité d'opter entre la
+Pologne et la Russie.--La pensée de l'Empereur passe par des
+alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt
+signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et
+les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la
+Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur ébranlé;
+son interlocuteur croit avoir cause gagnée.--Napoléon fait le
+dénombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au
+cerveau.--Il croit que tout se réglera par une bataille.--Suite de la
+conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de
+Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Alexandre flottait toujours entre plusieurs partis, indécis et troublé.
+Les rapports de Tchernitchef et d'autres avis lui avaient appris l'élan
+donné à nos préparatifs: il voyait les armées varsovienne et saxonne se
+mobiliser à la hâte: il voyait se lever derrière elles la puissance
+française. Effrayé en outre de paroles violentes que Napoléon s'était
+permises devant le conseil de commerce à l'adresse des États
+contrebandiers, il craignait que le conquérant ne fondît à bref délai
+sur ses frontières, pour le punir d'avoir armé. Autour de lui, on
+croyait à la guerre pour la fin du printemps, pour l'été au plus tard:
+l'alarme avait repassé de Paris à Pétersbourg, et le Tsar se demandait
+parfois s'il ne ferait pas bien de mettre à profit ce qui lui restait
+d'avance, de marcher à la rencontre de l'envahisseur<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a>
+<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote211" name="footnote211"><b>Note 211: </b></a>
+<a href="#footnotetag211">
+(retour) </a> Dans son grand rapport d'avril, Tchernitchef avait
+continué, tout en reconnaissant que la Russie pouvait actuellement
+traiter avec l'Empereur, à développer des plans d'agression et de
+surprise, celui-ci entre autres: «Prodiguer toutes les assurances et en
+général toutes les démonstrations qui tendraient à tranquilliser
+Napoléon à notre égard, consentir à désarmer simultanément et faire
+faire même quelques marches rétrogrades à nos divisions, sans toutefois
+trop les éloigner; enfin l'endormir et l'engager à diriger de nouveaux
+efforts sur l'Espagne, ce qui, en le rendant moins redoutable, nous
+permettrait d'attendre qu'il fût complètement engagé dans cette nouvelle
+lutte pour profiter de la diversion.» En marge du rapport, on trouve
+cette annotation de la main d'Alexandre: «Pourquoi n'ai-je pas beaucoup
+de ministres comme ce jeune homme?» Vol. cité, 109.</blockquote>
+
+<p>En avril, un agent prussien qui l'approchait souvent, le
+lieutenant-colonel Schöler, ne considérait pas qu'il eût écarté toute
+idée d'offensive<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a>
+<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>. Un peu plus tard, le Suédois Armfeldt éprouvait
+la même impression. Cet adversaire implacable de Napoléon, cet homme qui
+semble n'avoir vécu que pour haïr, était arrivé récemment de Stockholm,
+d'où Bernadotte l'avait chassé par crainte de ses intrigues et aussi
+pour plaire à l'Empereur. Parfaitement accueilli à Pétersbourg, Armfeldt
+tâchait d'y démontrer que «tout était perdu si on se laissait prévenir
+par Bonaparte<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a>
+<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>», et constatait avec joie que ses paroles trouvaient
+de l'écho: Alexandre lui parlait de l'envoyer prochainement à Londres
+négocier la paix et l'alliance avec l'Angleterre, ce qui équivaudrait à
+une rupture avec la France<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a>
+<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote212" name="footnote212"><b>Note 212: </b></a>
+<a href="#footnotetag212">
+(retour) </a> Voyez les rapports de Schöler en date des 30 mars, 5 et
+18 avril, mentionnés ou cités par <span class="sc">Duncker</span>, 353-354.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote213" name="footnote213"><b>Note 213: </b></a>
+<a href="#footnotetag213">
+(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, <i>Le baron d'Armfeldt</i>, III, 300.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote214" name="footnote214"><b>Note 214: </b></a>
+<a href="#footnotetag214">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 301.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, Alexandre ne décourageait pas totalement les partisans de
+l'offensive. Cependant, il en sentait mieux chaque jour les
+inconvénients et le danger. Il savait que son projet, vaguement
+soupçonné dans les différentes cours, avait suscité partout un blâme
+universel, et que l'opinion européenne ne le suivrait pas dans cette
+aventure. S'essayant encore par moments à gagner, à convertir
+l'Autriche, dont il jugeait la bienveillance indispensable<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a>
+<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>, il
+n'obtenait que de froides et évasives paroles. De plus, des raisons
+purement stratégiques, développées autour de lui avec une véhémence
+croissante, l'inclinaient à chercher le salut dans une défensive
+préméditée et systématique.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote215" name="footnote215"><b>Note 215: </b></a>
+<a href="#footnotetag215">
+(retour) </a> Dépêche à Stackelberg, 2 juin 1811. Archives de
+Saint-Pétersbourg.</blockquote>
+
+<p>L'idée de faire aux Français une guerre à la Fabius, de se dérober à
+leur choc, d'attendre pour les combattre qu'ils fussent épuisés par les
+marches et les privations, de leur opposer alors un terrain hérissé de
+défenses, des remparts plutôt que des hommes et derrière ces remparts
+d'inaccessibles espaces, hantait depuis longtemps certains esprits: elle
+avait été préconisée auprès d'Alexandre par des Allemands, comme
+Wolzogen; par des Russes, comme Barclay de Tolly, le futur ministre de
+la guerre: au lendemain d'Eylau, Barclay avait dit: «Si je commandais en
+chef, j'éviterais une bataille décisive et je me retirerais, de sorte
+que les Français, au lieu de trouver la victoire, finiraient par trouver
+un second Poltawa<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a>
+<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>.» Ces conseils étaient demeurés toutefois isolés
+et timides, jusqu'au jour où un grand événement de guerre en avait
+démontré la valeur. En ce printemps de 1811, la campagne de Portugal
+s'achevait, et l'on commençait à bien connaître les détails de ce duel
+poursuivi aux extrémités de l'Europe occidentale entre Masséna et
+Wellesley. Masséna n'avait rien fait de grand, parce que le général
+anglais, après avoir reculé devant lui, après avoir laissé les Français
+s'aventurer dans les déserts rocheux du Portugal et les <i>sierras</i>
+brûlantes, avait fini par leur opposer, au bout de cette voie
+douloureuse, un front couvert d'ouvrages et de redoutes, contre lequel
+s'était brisé l'élan affaibli de nos troupes. En art militaire, la manie
+d'imitation est plus fréquente que partout ailleurs, la mode plus
+impérieuse. Désormais, il n'y avait plus qu'une voix dans les
+états-majors européens pour déclarer que Wellesley avait trouvé le
+secret de résistance si longtemps cherché, la recette de victoire, et
+qu'il convenait d'appliquer en tous lieux sa méthode.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote216" name="footnote216"><b>Note 216: </b></a>
+<a href="#footnotetag216">
+(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 93.</blockquote>
+
+<p>À Pétersbourg, cette doctrine se formulait sous la plume d'un Allemand
+au service de la Russie, le général Pfuhl, officier studieux et érudit,
+stratégiste de cabinet, qui brillait dans la théorie et faiblissait dans
+la pratique. Pfuhl avait rédigé un plan de campagne fondé sur les
+données fournies par la guerre de Portugal, combinées avec certaines
+règles classiques. Il s'agirait d'attirer les Français le plus loin
+possible de leur base d'opérations et de les recevoir dans des lignes de
+défense fortement établies. En particulier, dans l'espace vide qui
+s'ouvre entre le Dnieper et la Dwina et sépare ces deux fleuves
+protecteurs, une sorte de réduit central, un camp retranché de
+dimensions colossales, un Torres-Vedras russe, s'élèverait et boucherait
+la trouée. La principale armée de l'empire reculerait peu à peu jusqu'à
+ce poste, viendrait s'y immobiliser et s'y défendrait obstinément,
+tandis qu'une seconde armée, moins nombreuse et plus mobile,
+inquiéterait et harcèlerait l'adversaire. Ce n'était pas encore le
+système de la retraite à outrance, du recul continu; c'était le système
+de la défensive sur le front de bataille combiné avec celui des attaques
+de flanc. Quant à la Prusse, on ne lui demanderait qu'une coopération
+passive: elle aurait à livrer sans combat sa capitale et ses provinces,
+à s'effacer devant l'invasion, à se retirer et à s'enfermer tout
+entière, armée, gouvernement, administration, dans celles de ses places
+qui avoisinaient la mer. Transformées en camps retranchés, ces places
+immobiliseraient une partie des troupes françaises: ce seraient autant
+de Torres-Vedras prussiens, appuyant de loin celui que les Russes
+feraient surgir en avant de leurs deux capitales, à grande distance de
+leur frontière<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a>
+<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>. Le principal inconvénient du plan proposé par Pfuhl
+était de diviser les forces de la résistance et d'offrir notamment les
+armées russes en deux masses séparées aux coups de l'envahisseur.
+Néanmoins, Alexandre sentait quelque disposition à l'adopter, parce que
+ce plan donnait une forme précise et presque scientifique à la
+conception défensive qui commençait de prévaloir en lui. Dès la fin de
+mai, il cédait visiblement à l'instinct sauveur qui lui montrait la
+Russie inexpugnable chez elle et hors d'atteinte<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a>
+<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote217" name="footnote217"><b>Note 217: </b></a>
+<a href="#footnotetag217">
+(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 72-95. <i>Mémoires de Wolzogen</i>, 55 et
+suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote218" name="footnote218"><b>Note 218: </b></a>
+<a href="#footnotetag218">
+(retour) </a> Voyez sa lettre au roi de Prusse, arrivée à Berlin du 26
+au 28 mai, citée par <span class="sc">Duncker</span>, 361-362.</blockquote>
+
+<p>Il tenait, d'autre part, à rester en conversation avec la France, à ne
+pas interrompre les pourparlers. Au fond, voyant la guerre de plus près,
+il en sentait mieux l'horreur et ne voulait point rejeter toute idée
+d'apaisement. Il s'estimerait satisfait si Napoléon, au prix de quelques
+mouvements rétrogrades des Russes, consentait à éloigner le danger de
+ses frontières, à désarmer Dantzick, le duché de Varsovie et la ligne de
+l'Oder, sans trop le presser pour la terminaison des différends: il
+s'accommoderait d'un état mal défini qui lui épargnerait les risques
+formidables d'une lutte et qui le dispenserait en même temps de remplir
+les obligations contractées, qui lui fournirait prétexte pour consommer
+plus tard son rapprochement économique avec l'Angleterre.</p>
+
+<p>Quant à finir totalement la querelle avec la France, à supposer que la
+chose fût souhaitable, où en était le moyen? Les contre-propositions
+transmises par Tchernitchef paraissaient d'inefficaces palliatifs.
+Restait, il est vrai, la solution chère à Roumiantsof, celle qui
+consistait à morceler le duché de Varsovie. Alexandre n'en admettait pas
+d'autre, mais il continuait à admettre celle-là, et certaines de ses
+confidences en font preuve. Parlant un jour au comte de Saint-Julien,
+ministre d'Autriche, de l'Oldenbourg et du dédommagement à trouver, il
+finissait par lui dire «d'un air de réticence»:--«Je sais bien un
+équivalent qui pourrait nous convenir<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a>
+<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>»;--et Saint-Julien, après
+avoir cherché à bonne source l'explication de ce propos, écrivait à sa
+cour que le Tsar ne ferait point difficulté d'accepter «la partie du
+duché de Varsovie située sur la rive droite de la Vistule».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote219" name="footnote219"><b>Note 219: </b></a>
+<a href="#footnotetag219">
+(retour) </a> <span class="sc">Oncken</span>, <i>Oesterreich und Preussen im Befreiungskriege,
+II, 611</i>.</blockquote>
+
+<p>Alexandre, il est vrai, se hâtait d'ajouter, au sujet du mystérieux
+équivalent: «Il n'en peut pas être question encore.» En effet, après
+l'accueil qu'avaient reçu les insinuations de Tchernitchef, il jugeait
+plus inopportun que jamais de notifier trop clairement des prétentions
+dont Napoléon pourrait se faire contre lui une arme empoisonnée. Dans
+ses entretiens avec notre ambassadeur, il va réitérer vaguement sa
+demande, mais il cherchera moins à se faire comprendre qu'à ne pas se
+compromettre: il continuera à s'exprimer par allusions à peine
+formulées, à négocier du bout des lèvres: il couvrira sa pensée d'un
+voile assez transparent pour qu'elle se laisse entrevoir, assez épais
+pour que nul ne puisse la distinguer pleinement et la dénoncer.</p>
+
+<p>Le 5 mai, Caulaincourt le pressa de s'expliquer, conformément aux ordres
+expédiés de Paris les 15 et 17 avril: reprenant les paroles mêmes du
+ministre français, l'ambassadeur dit en propres termes: «Si ce que les
+Russes désirent est faisable, cela sera fait.» Alexandre répondit
+d'abord en protestant de sa modération: «Quant au désir de s'expliquer
+et de s'entendre, cette tâche avait depuis longtemps été remplie par
+lui: c'était nous qui ne répondions à rien et qui demandions chaque jour
+la même chose, comme si lui n'avait pas déjà répondu sur tout depuis
+trois mois, depuis un an, comme si quelque chose dans tout cela
+dépendait de lui, tandis que tout dépend de l'empereur
+Napoléon.»--«Personne, reprenait-il, n'a servi aussi loyalement que moi
+ses intérêts, personne n'a aimé aussi franchement sa gloire, et personne
+ne peut encore lui témoigner une plus franche, une plus utile amitié. Le
+temps est venu de le reconnaître: j'ai été tout coeur pour lui, quelles
+que fussent les circonstances: qu'il soit enfin juste pour moi<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a>
+<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote220" name="footnote220"><b>Note 220: </b></a>
+<a href="#footnotetag220">
+(retour) </a> Caulaincourt à Maret, 7 mai 1811.</blockquote>
+
+<p>Caulaincourt répéta que l'Empereur et Roi était sincèrement disposé à
+satisfaire la Russie, mais qu'encore fallait-il savoir «comment et où:
+qu'on ne s'était jamais expliqué là-dessus». Alexandre commença alors
+par réclamer l'observation pure et simple des traités, ce qui eût
+impliqué le retour du prince dépossédé dans ses États, prétention de
+pure forme et que nul ne prenait au sérieux. Au bout de quelque temps,
+comme s'il se fût laissé graduellement forcer la main, il admit le
+principe d'une indemnité «juste et convenable». Pour indiquer celle
+qu'il avait en vue, sans avoir à la désigner, il procéda par voie
+d'élimination. «Erfurt tout seul, disait-il, était notoirement
+insuffisant.» D'autre part, «ce qu'on voudrait y ajouter devant être
+pris sur des États qui tous étaient sous la protection de la France, ce
+n'était pas à lui à les spolier». Enfin, «la Russie ne pouvait
+certainement prendre cet équivalent sur la Prusse, parce qu'il n'y
+aurait ni justice ni raison à rendre, pour l'amour du duc d'Oldenbourg,
+ce pays encore plus malheureux qu'il ne l'était, et qu'il ne pouvait
+être de l'intérêt de la Russie d'augmenter encore la faiblesse de la
+Prusse». La Prusse et les États secondaires de l'Allemagne ainsi
+écartés, restait le grand-duché: Alexandre se garda bien d'en prononcer
+le nom, si ce n'est pour dire «qu'il n'enviait rien à cet État pas plus
+qu'à ses autres voisins»; c'était jouer sur les mots, car on eût livré
+le duché à la Russie en le concédant partiellement au duc d'Oldenbourg.
+Après avoir ainsi équivoqué, après avoir déclaré encore une fois qu'«il
+attendait justice pour son proche parent, pour l'oncle d'un allié tel
+que lui», Alexandre sauta de là aux affaires de Pologne, insistant sur
+l'urgence de mettre fin aux agitations et aux espérances de ce peuple,
+cherchant évidemment à rapprocher et à lier les questions. La plupart de
+ses paroles, il est vrai, étaient accompagnées de telles circonlocutions
+et de si pudiques réticences, il se défendait si bien de vouloir dicter
+le choix de l'Empereur, que Caulaincourt ne paraît pas avoir
+expressément compris que la garantie sollicitée contre la Pologne se
+confondait et s'identifiait avec l'indemnité réclamée pour le duc
+d'Oldenbourg. Il emporta seulement de cet entretien et de plusieurs
+causeries avec le chancelier la conviction absolue, profonde, que les
+deux questions devaient se trancher concurremment, sinon l'une par
+l'autre; que la solution de la première emporterait par elle-même ou au
+moins dégagerait de toute difficulté le règlement de la seconde.</p>
+
+<p>Durant toute cette période, Alexandre sut garder, avec un tact parfait,
+l'attitude convenable à un ami justement froissé, méconnu et menacé, qui
+se tient à l'écart par dignité et néanmoins ne demande qu'à revenir,
+pourvu qu'on fasse vers lui le premier pas. Il traitait notre
+ambassadeur avec égards, avec distinction, mais ne dissimulait point que
+les attaques de la presse française contre Tchernitchef, que les paroles
+de l'Empereur au conseil de commerce l'avaient blessé au coeur. Il
+s'exprima en fort bons termes sur la naissance du roi de Rome, manifesta
+la part qu'il prenait au bonheur de la France, sans dépasser certaines
+limites. Pour célébrer l'événement, Caulaincourt avait eu l'idée de
+donner un grand bal, une fête qui ferait époque dans les fastes de
+Pétersbourg, et de réunir toute la société dans son hôtel splendidement
+décoré à l'intérieur et à l'extérieur. L'autorité russe lui prêta
+obligeamment son concours pour les dispositions à prendre, mais le Tsar
+fit savoir qu'il ne pourrait assister à la fête dans les circonstances
+présentes: si on le priait officiellement, il accepterait l'invitation,
+mais, à moins qu'il ne vînt d'ici là quelque chose «d'amical et de
+rassurant, il serait malade le jour de la fête». «Quelle figure
+ferais-je, disait-il à Caulaincourt, aux yeux de l'Europe, de ma propre
+nation, en allant danser chez l'ambassadeur de France pendant que les
+troupes françaises marchent de toutes parts?... Donnez la fête sans moi,
+ne me priez pas. Toutes les facilités pour qu'elle soit belle et
+au-dessus de tout ce qui a été fait et de ce que les étrangers peuvent
+faire, vous les avez eues. Ou bien attendez quelques jours. Que
+l'Empereur me prouve par ce qu'il dira à Kourakine ou à Tchernitchef,
+par ce qu'il fera, qu'il tient réellement à moi et à l'alliance, et
+j'irai avec un grand empressement chez vous, car je n'ai d'autre désir
+que de donner à l'Empereur et à votre pays des marques d'amitié. De mon
+côté, je vous assure qu'il ne me restera pas une arrière-pensée, pas un
+souvenir sur les circonstances actuelles, et que je replacerai tout, dès
+que vous le voudrez franchement, dans l'état d'alliance et
+d'amitié<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a>
+<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote221" name="footnote221"><b>Note 221: </b></a>
+<a href="#footnotetag221">
+(retour) </a> 135[e] rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 8
+mai 1811.</blockquote>
+
+<p>Sur ces entrefaites, M. de Lauriston arriva à Pétersbourg. Il fut
+grandement, magnifiquement reçu. En lui donnant audience pour la
+première fois, Alexandre se plaignit avec quelque vivacité de
+l'effervescence guerrière qu'on signalait en Saxe, mais il entremêla ses
+doléances de paroles flatteuses: galamment, il exprima le désir de voir
+madame de Lauriston rejoindre son mari et prendre séjour en Russie: son
+arrivée prouverait que l'ambassadeur avait l'espoir de se fixer pour
+longtemps dans le pays et apparaîtrait comme un signe de paix<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a>
+<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote222" name="footnote222"><b>Note 222: </b></a>
+<a href="#footnotetag222">
+(retour) </a>
+ Lauriston à Maret, 12 mai 1811.</blockquote>
+
+<p>Les jours suivants, tandis que le duc de Vicence faisait ses préparatifs
+de départ, Alexandre vit plusieurs fois les deux ambassadeurs, celui qui
+entrait en charge et celui dont la mission s'achevait: il les reçut
+ensemble ou séparément. À Lauriston, il répéta ce qu'il avait dit à
+Caulaincourt, et même le nouveau représentant semble avoir mieux compris
+que l'ancien, à certaines nuances d'expression, à certains jeux de
+physionomie, qu'on en voulait à l'intégrité de l'État varsovien: faisant
+timidement allusion à l'opportunité de céder quelques terres en Pologne,
+il écrivait: «Je pense que si l'empereur Napoléon a cette intention,
+cela remplirait le double but de la compensation et de la convention
+pour la Pologne<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a>
+<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote223" name="footnote223"><b>Note 223: </b></a>
+<a href="#footnotetag223">
+(retour) </a>
+ Lettre particulière à Maret, 1er juin 1811.</blockquote>
+
+<p>Tandis qu'Alexandre tâtait ainsi M. de Lauriston et lui laissait
+soupçonner ses désirs, il le comblait de menues faveurs: invitations à
+la parade du dimanche, invitations fréquentes à dîner, conversations en
+tête à tête. De son côté, comme si elle eût saisi et voulu servir les
+intentions du maître, la société ne montrait à l'ambassadeur de France
+que souriants visages<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a>
+<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>. Et tout de suite le charme opéra: la grâce
+de cet accueil, la simplicité enjouée du monarque, son parler plaisant
+et joli, le talent avec lequel il savait faire couler la conviction dans
+l'esprit de son interlocuteur, produisirent sur Lauriston leur effet
+accoutumé. Nouveau venu dans la politique, cet officier général se prit
+à croire Alexandre beaucoup moins détaché de la France et de son
+empereur qu'il ne l'était en réalité.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote224" name="footnote224"><b>Note 224: </b></a>
+<a href="#footnotetag224">
+(retour) </a> Lauriston écrivait à Maret le 17 juin: «Je ne peux assez
+me louer de la manière affable avec laquelle je suis reçu et traité dans
+toutes les maisons où je vais. La saison de la campagne disperse la
+société; néanmoins, en parcourant les maisons de campagne, je pourrai
+faire, pour ainsi dire, une provision de connaissances pour l'hiver.»</blockquote>
+
+<p>Son premier mouvement avait été d'écrire à Paris: «L'empereur Alexandre
+ne veut pas la guerre, il ne la fera que si on l'attaque<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a>
+<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>»; et cette
+assertion devenait de jour en jour plus exacte. Mais Lauriston allait
+plus loin, n'admettait pas que la Russie eût jamais nourri des
+intentions agressives. Parti de Paris avant que les découvertes de
+Poniatowski y fussent connues, il ne lui en était revenu que de faibles
+échos. Puis, quel moyen de résister aux preuves d'innocence et de
+candeur qu'Alexandre lui plaçait ingénieusement sous les yeux? On avait
+l'air de l'initier à tous les secrets de l'état-major: on lui montrait
+une carte où l'emplacement des corps russes était marqué à une assez
+grande distance de la frontière; on lui proposait d'envoyer son aide de
+camp procéder à une vérification sur les lieux. Au reste, Alexandre
+convenait parfaitement qu'il avait fait appel à toutes ses forces
+disponibles, qu'il avait voulu se mettre à l'abri d'une surprise, qu'il
+se trouvait en mesure depuis plus longtemps que nous d'ouvrir la
+campagne; mais le fait d'avoir laissé passer le moment où il aurait pu
+attaquer avec avantage ne constituait-il pas sa meilleure justification,
+n'apportait-il pas à l'appui de ses intentions purement défensives un
+témoignage irréfragable? «Je suis prêt, disait-il, je n'ai plus de
+mouvements à faire, et cependant je n'attaque pas. Pourquoi? Parce que
+je ne veux pas la guerre. Je me mets seulement en état de défense.
+J'arme Bobruisk, Riga, Dunabourg: est-ce là une agression? N'est-ce pas
+déclarer positivement que je veux me défendre, et rien que cela<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a>
+<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote225" name="footnote225"><b>Note 225: </b></a>
+<a href="#footnotetag225">
+(retour) </a> Lauriston à Maret, 29 mai.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote226" name="footnote226"><b>Note 226: </b></a>
+<a href="#footnotetag226">
+(retour) </a> Lauriston à Maret, 29 mai.</blockquote>
+
+<p>Quant à se défendre, il le ferait, disait-il, avec toute l'opiniâtreté
+dont il était capable, avec l'énergie du désespoir, et cette partie de
+ses discours n'était pas seulement un jeu de scène, un procédé de
+politique et de diplomatie: elle s'inspirait d'une conviction réfléchie
+et profonde. À mesure qu'Alexandre s'affermissait dans la volonté de ne
+point provoquer la lutte, il s'établissait inébranlablement dans la
+résolution qui devait faire sa grandeur morale et sa gloire, dans
+l'intention de soutenir la guerre jusqu'au bout, jusqu'à complet
+épuisement de ses forces, si on lui imposait cette épreuve. Il se
+battrait alors «à toute outrance<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a>
+<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>», bien décidé, si la fortune
+trahissait ses premiers efforts, à se retirer jusque dans les provinces
+les plus reculées de la Russie pour continuer la résistance, à
+s'ensevelir au besoin sous les ruines de son empire. Mais l'annonce de
+ces stoïques déterminations ne réussirait-elle pas à impressionner
+l'Empereur, à lui arracher un grand acte de condescendance en Pologne ou
+au moins un ensemble de mesures pacificatrices? Alexandre s'en ouvrit
+donc, avec une force singulière d'expressions, à M. de Lauriston et
+surtout au duc de Vicence. Ce dernier allait rentrer à Paris et y
+reprendre auprès de son maître son service de grand écuyer: il aurait
+occasion de l'approcher à toute heure, de l'entretenir, de le
+convaincre. Dès à présent, il avait dépouillé son caractère
+d'ambassadeur: ce n'était plus qu'un ami commun des deux souverains; nul
+ne semblait mieux désigné pour porter de l'un à l'autre un message à la
+fois intime et solennel. Les termes dans lesquels Alexandre le fit
+dépositaire de ses suprêmes confidences le frappèrent et l'émurent
+profondément.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote227" name="footnote227"><b>Note 227: </b></a>
+<a href="#footnotetag227">
+(retour) </a> Lettre à Czartoryski, 1er avril 1812. <i>Mémoires et
+Correspondance de Czartoryski</i>, II, 282.</blockquote>
+
+<p>Sans les confier au papier, il les enferma et les grava dans sa mémoire,
+afin de les répéter textuellement à l'Empereur, lorsqu'il lui rendrait
+compte de sa mission, et nous les trouverons alors dans sa bouche.</p>
+
+<p>Il quitta Pétersbourg le 15 mai. Lorsqu'il parut pour la dernière fois à
+la cour et fit ses visites d'adieu, chacun put remarquer sur son visage
+pâli, sur ses traits fatigués et creusés, une expression de mélancolie
+profonde<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a>
+<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>. Bien que son ambassade lui eût valu à la fin de pénibles
+déboires, bien que le climat de Pétersbourg eût altéré sa santé, il
+s'était pris d'affection pour cette Russie où il avait à la fois goûté
+de hautes satisfactions et traversé de multiples épreuves; c'est un
+penchant de l'âme humaine que de s'attacher aux lieux où elle a connu la
+souffrance et la joie, où elle a beaucoup agi, beaucoup lutté,
+c'est-à-dire, en somme, beaucoup vécu. Caulaincourt aimait Alexandre
+pour les bontés qu'il en avait reçues, et il lui avait voué une
+reconnaissance sincère: il aimait les élégances de la vie russe et
+regrettait cette société de hautes allures et d'esprit affiné,
+intéressante et charmeresse, dont il avait peu à peu conquis l'estime et
+forcé les sympathies. Puis, ayant fait de l'alliance l'oeuvre maîtresse
+et l'honneur de sa vie, il la voyait avec douleur se dissoudre et
+s'anéantir, pour céder la place à un inconnu plein de périls: le
+pressentiment de l'avenir, le regret de tant d'efforts dépensés en pure
+perte, l'assombrissaient au moment du départ: il en fut obsédé durant
+les journées et les nuits sans fin de l'interminable trajet. Il se
+gardait cependant de pensées par trop décourageantes, qui débiliteraient
+son énergie. Sa mission n'était pas terminée: un dernier devoir lui
+restait à remplir: ce serait de dire à l'Empereur la vérité tout entière
+telle qu'elle lui apparaissait, de l'informer, de l'éclairer, de
+l'avertir: il ne faillirait pas à cette obligation, au risque de
+déplaire, et sacrifierait au besoin sa fortune à sa conscience.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote228" name="footnote228"><b>Note 228: </b></a>
+<a href="#footnotetag228">
+(retour) </a> La comtesse Edling écrit dans ses <i>Mémoires</i>:
+«Caulaincourt, en recevant son audience de congé, éprouva une émotion si
+extraordinaire que tout le monde en fut étonné.» P. 50.</blockquote>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Il arriva à Paris le 5 juin au matin. Il trouva une ville tout entière
+aux apprêts des réjouissances publiques qui allaient accompagner la
+célébration du baptême: les maisons se pavoisaient, s'enguirlandaient de
+feuillage, se paraient d'emblèmes. On nettoyait et on débarrassait les
+rues par lesquelles passerait le cortège: Paris faisait sa toilette des
+grands jours. Aux Tuileries, aux Champs-Élysées, sur la Seine, des jeux,
+des feux d'artifice, des illuminations se préparaient. Caulaincourt ne
+fit que traverser ce décor de fête et se rendit immédiatement à
+Saint-Cloud, où Leurs Majestés avaient pris résidence pour quelques
+semaines; il y était avant onze heures.</p>
+
+<p>L'Empereur, qui achevait de déjeuner, le fit entrer dans son cabinet,
+l'y rejoignit bientôt et l'accueillit fraîchement. Sans lui adresser de
+reproches ni d'éloges, il reprit immédiatement ses griefs contre
+Alexandre: il les recensa avec amertume, rappela l'abandon où les Russes
+l'avaient laissé en 1809, leurs exigences tracassières en 1810, les
+infractions au blocus, les armements commencés de longue date, enfin les
+faits récents, les faits d'hier, l'ensemble de mouvements qui dénotaient
+un plan d'hostilité et d'agression: «Alexandre est faux, finit-il par
+dire en éclatant, il arme pour me faire la guerre<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a>
+<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote229" name="footnote229"><b>Note 229: </b></a>
+<a href="#footnotetag229">
+(retour) </a> Le récit de la conversation entre l'Empereur et
+Caulaincourt, ainsi que le texte même des paroles reproduites, est
+intégralement tiré de la précieuse collection de documents inédits et
+privés auxquels nous avons déjà fait de larges emprunts dans les tomes I
+et II. On en reconnaîtra facilement la provenance, que nous ne sommes
+pas autorisé à indiquer précisément.</blockquote>
+
+<p>Avec un grand courage, Caulaincourt plaida l'innocence d'Alexandre et la
+loyauté de ses intentions. Il arrivait tout imbu des raisonnements que
+le séduisant monarque lui avait présentés avec art, en les enveloppant
+d'effusions flatteuses et de paroles enchanteresses: sur tous les
+points, il opposa la théorie russe à la théorie française. Il énuméra
+les services rendus par Alexandre et les dénis de justice, les
+provocations directes ou indirectes, les offenses caractérisées et les
+coups d'épingle dont ce prince à l'âme chevaleresque avait eu à
+souffrir.</p>
+
+<p>Napoléon écoutait tout, sans dissimuler une impatience croissante.
+Parfois, quand la réponse était trop facile, il la jetait en manière de
+vive interruption. Il ne permit pas à Caulaincourt de dire que la Russie
+avait été insuffisamment payée de son concours illusoire pendant la
+guerre d'Autriche. Enfin, lorsque l'ancien ambassadeur traita de «conte
+ridicule», imaginé par les Polonais, le plan d'offensive qui avait
+certainement existé et qu'il n'avait pas pénétré, l'Empereur devint tout
+à fait aigre et cassant: «Vous êtes dupe, dit-il, d'Alexandre et des
+Russes: vous n'avez pas su ce qui se passait. Davout et Rapp me tenaient
+mieux au courant.» Sans se laisser décontenancer par cette apostrophe,
+Caulaincourt continua et acheva son exposé: sa conclusion, qui eût été
+erronée de tous points quatre mois auparavant, était aujourd'hui fondée.
+Jugeant mieux le présent que le passé, il put affirmer avec vérité que
+l'empereur Alexandre ne commencerait pas la guerre et désirait l'éviter.
+En termes catégoriques, il se porta garant et caution de cette
+disposition: s'animant lui-même, il alla jusqu'à dire: «Je suis prêt à
+me constituer prisonnier et à porter ma tête sur le billot, si les
+événements ne me justifient pas.»</p>
+
+<p>Ces paroles furent dites avec un tel accent de conviction qu'elles
+portèrent le trouble et l'incertitude dans l'esprit de l'Empereur. Il ne
+répondit point, s'arrêta de parler et se mit à arpenter son cabinet,
+réfléchissant et songeant. Caulaincourt le voyait aller et venir, en
+proie à une préoccupation profonde; il voyait s'éloigner dans
+l'enfoncement de la pièce ses épaules carrées, revenir et repasser son
+front large, dévoré de pensées. Quel flot de sentiments contradictoires
+s'agitait alors et battait dans son âme? Songeait-il qu'il vivait l'une
+des heures décisives de son règne? Il marchait toujours, étranger à
+tout objet extérieur, absorbé en lui-même, et les minutes s'écoulaient,
+interminables et pesantes.</p>
+
+<p>Un quart d'heure se passa ainsi, dans un complet silence. À la fin,
+sortant de sa rêverie, Napoléon se rapprocha de son interlocuteur et lui
+dit ces mots qui posaient nettement le problème, dans ses deux termes
+essentiels et corrélatifs: «Vous croyez donc que la Russie ne veut pas
+la guerre, qu'elle resterait dans l'alliance et rentrerait dans le
+système continental, si je la satisfaisais sur la Pologne?»</p>
+
+<p>Caulaincourt répéta ce qu'avaient exprimé ses dépêches, à savoir qu'un
+grand sacrifice aux dépens de la Pologne assurerait la paix et
+contribuerait à revivifier l'alliance, s'il était soutenu par toute une
+politique de modération. En quoi devait consister ce sacrifice?
+Caulaincourt, qui ne l'avait qu'imparfaitement démêlé à travers les
+confidences très vagues d'Alexandre, ne put le dire avec précision et se
+contenta de poser le principe. Il ajouta qu'à son avis l'évacuation
+partielle de Dantzick et des places prussiennes causerait à Pétersbourg
+un premier soulagement et provoquerait une détente. Mais l'idée de
+diminuer dès à présent nos moyens de défense et de guerre, avant tout
+accord définitif, ne fut nullement du goût de l'Empereur. Il la releva
+vertement, et aussitôt s'engagea entre lui et son contradicteur un
+dialogue animé, par brèves attaques et fermes ripostes.</p>
+
+<p>«Les Russes ont donc peur?» dit Napoléon, comme si la terreur inspirée
+par le seul aspect de ses armées flattait et délectait son orgueil: «les
+Russes ont donc peur?»--«Non, mais ils préfèrent la guerre à une
+situation qui n'est plus la paix.»--«Croient-ils me faire la
+loi?»--«Non.»--«Cependant, c'est me la dicter que d'exiger que j'évacue
+Dantzick, pour le bon plaisir d'Alexandre.»--«Alexandre ne désigne rien
+sans doute pour qu'on ne dise pas qu'il menace; cependant il énumère
+tout ce qui s'est passé depuis Tilsit. J'ai pu voir ce qui inquiétait,
+je puis donc dire ce qui tranquilliserait.»--«Bientôt il faudra que je
+demande à Alexandre la permission de faire défiler la parade à
+Mayence?»--«Non, mais celle qui défile à Dantzick l'offusque.....»--«Les
+Russes sont devenus bien fiers: on veut me faire la guerre?»--«Non, ni
+la guerre, ni la loi; mais on ne veut pas la recevoir.»--«Les Russes
+croient-ils me mener comme ils menaient sous Catherine II leur roi de
+Pologne? Je ne suis pas Louis XV; le peuple français ne souffrirait pas
+cette humiliation.»</p>
+
+<p>Ce n'était pas la première fois qu'il évoquait, à propos de la Pologne,
+la figure de l'indolent monarque qui avait laissé s'accomplir sous ses
+yeux le crime du partage et qui en portait la peine devant l'histoire:
+on eût dit que ce souvenir de honte l'obsédait, le hantait. Il répéta
+deux ou trois fois sa phrase sur Louis XV, avec une animation
+grandissante: puis, allant droit à Caulaincourt et le serrant de près,
+dardant sur lui le double jet de flamme de ses yeux: «Vous voudriez donc
+m'humilier?» dit-il.--«Votre Majesté, répliqua tranquillement l'autre,
+me demande les moyens de maintenir l'alliance, je les lui indique. Il
+faut se replacer autant que possible dans la situation où l'on était au
+lendemain d'Erfurt. Si vous voulez rétablir la Pologne, alors, c'est une
+autre affaire.»--«Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas rétablir la
+Pologne.»--«Alors, je ne comprends pas à quoi Votre Majesté a sacrifié
+l'alliance avec la Russie.»--«C'est elle qui l'a rompue parce que le
+système continental la gênait.» Caulaincourt fit observer que l'Empereur
+avait donné le premier l'exemple d'une infraction aux lois du blocus, en
+organisant le système des licences. À cette riposte, qui atteignait le
+point faible de son argumentation, l'Empereur se sentit touché et jugea
+le coup adroitement porté; il sourit, et prenant Caulaincourt par
+l'oreille: «Vous êtes donc amoureux d'Alexandre?» lui dit-il.--«Non,
+mais je le suis de la paix.»--«Et moi aussi, mais je ne veux pas que les
+Russes m'ordonnent d'évacuer Dantzick.»--Aussi n'en parlent-ils point:
+mais autre chose est d'exprimer un voeu et de formuler une exigence.»</p>
+
+<p>En disputant sur Dantzick, on restait à côté du point essentiel et
+brûlant. Napoléon se rendait compte que l'empereur Alexandre, sous ses
+phrases énigmatiques et ses réticences, cachait une arrière-pensée
+persistante, une ambition inexprimée; qu'il y avait un dessous à
+l'affaire: «Vous êtes dupe, dit-il à Caulaincourt; je suis un vieux
+renard; je connais les Grecs.» <i>Caulaincourt</i>: «Votre Majesté me
+permet-elle une dernière observation?» <i>L'Empereur</i>: «Parlez... (avec
+impatience) mais parlez donc!» Et son geste, sa voix, l'interrogation de
+son regard commandaient une réponse franche et nette.</p>
+
+<p>Reprenant alors la question principale, Caulaincourt la présenta avec
+plus de force et d'ampleur, quoique toujours en termes généraux: il la
+montra telle qu'il la discernait. D'après lui, l'instant était arrivé où
+l'Empereur devait opter entre deux partis bien tranchés, également
+soutenables, mais exclusifs l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Le premier consistait à rassurer la Russie, à reconquérir cette alliée
+de premier ordre en lui accordant un gage effectif et public contre le
+rétablissement de la Pologne, quitte à désespérer les habitants de ce
+pays et à nous les aliéner sans retour; il appartenait à l'Empereur, en
+sa sagesse, de décider quelle serait la garantie à fournir. Un second
+parti pouvait être adopté: ce serait, au contraire, de reprendre et de
+pousser à bout l'oeuvre de restauration à demi accomplie en 1807 et en
+1809, de reconstituer entièrement la Pologne. On ferait en ce cas la
+guerre aux Russes, mais on la leur ferait avec un but, pour un objet
+parfaitement défini et qui en vaudrait la peine. Réintégrée dans ses
+anciennes limites, remise au rang de grande puissance, la Pologne
+deviendrait notre point d'appui dans le Nord et y modifierait à notre
+profit la distribution générale des forces. Chacun de ces systèmes avait
+ses avantages et ses inconvénients, mais l'heure avait sonné où il
+fallait embrasser franchement l'un ou l'autre et s'y fixer; entre eux,
+il n'était plus de place pour une solution intermédiaire et équivoque.
+Cette alternative rigoureuse, Caulaincourt l'avait déjà posée au cours
+de sa correspondance, et ses paroles ne furent que la paraphrase de ces
+lignes remarquables écrites dans l'une de ses dernières dépêches: «Il
+faut que l'Empereur choisisse entre la Pologne et la Russie, car les
+choses en sont venues au point que ne pas désenchanter l'une, c'est
+perdre l'autre<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a>
+<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote230" name="footnote230"><b>Note 230: </b></a>
+<a href="#footnotetag230">
+(retour) </a> Caulaincourt à Maret, 8 mai 1811.</blockquote>
+
+<p>«Quel parti prendriez-vous? dit l'Empereur.--Alliance, prudence et
+paix.--La paix! il faut qu'elle soit durable et honorable. Je ne veux
+pas d'une paix qui ruine mon commerce comme celle d'Amiens. Pour que la
+paix soit possible et durable, il faut que l'Angleterre soit convaincue
+qu'elle ne retrouvera plus d'auxiliaires sur le continent... Il faut que
+le colosse russe et ses hordes ne puissent plus menacer le Midi d'une
+irruption.» Et l'Empereur suivit avec feu ce raisonnement, qui
+l'emportait à la guerre et l'entraînait au Nord, pour y retrouver et y
+reconstituer les frontières de l'ancienne Europe.</p>
+
+<p>«Votre Majesté penche donc pour la Pologne?» dit simplement
+Caulaincourt. Ces paroles arrêtèrent net l'Empereur dans son belliqueux
+essor et le rejetèrent dans ses perplexités. En effet, cette barrière
+qu'il songeait à relever contre la Russie, ce ne pouvait être que la
+Pologne: débile et inconsistante barrière, rempart de sable, puisqu'il
+s'agissait d'un peuple auquel avaient manqué toujours la stabilité et la
+cohésion: était-ce sur cette base fragile qu'il convenait d'échafauder
+une combinaison gigantesque? L'Empereur se reprit donc avec vivacité,
+comme si sa pensée eût opéré un mouvement de recul: «Je ne veux pas la
+guerre, dit-il, je ne veux pas la Pologne, mais je veux que l'alliance
+me soit utile. Elle ne l'est plus depuis qu'on reçoit les neutres; elle
+ne l'a jamais été.» Caulaincourt recommença son plaidoyer en faveur
+d'Alexandre; il affirma de nouveau la sincérité de ce prince, la
+noblesse de ses sentiments; il le fit avec tant de conviction et de
+chaleur que l'Empereur finit par lui dire, moitié souriant, moitié
+fâché: «Si les dames de Paris vous entendaient, elles raffoleraient
+encore plus de l'empereur Alexandre. Ce qu'on leur a raconté de ses
+manières, de ses galanteries à Erfurt, leur a tourné la tête: avec tout
+ce que vous dites, on ferait de beaux contes aux Parisiens.»</p>
+
+<p>Ces éloges donnés à son rival l'agaçaient visiblement; il se contenait
+pourtant, et ses hésitations ne semblaient pas prendre fin.
+L'ambassadeur se crut autorisé à poursuivre l'oeuvre de raison et de
+salut à laquelle il s'était voué. Longuement, il expliqua que tous les
+actes de l'Empereur depuis 1808 faisaient craindre à la Russie de
+nouveaux bouleversements: «Mais quoi! s'écria Napoléon, quels desseins
+me suppose-t-on? Que puis-je désirer? La France n'est-elle pas assez
+grande?» D'ailleurs, n'avait-il pas donné aux Russes des preuves non
+équivoques de son bon vouloir et de sa munificence? N'était-ce rien que
+toutes ces provinces, tous ces territoires réunis à leur empire par la
+vertu et le bienfait de son amitié? Caulaincourt répliqua que ces
+cadeaux n'avaient pas été assez désintéressés ni bénévoles pour qu'on
+nous en sût beaucoup de gré: «On ne tient pas compte des choses que
+commande la nécessité.» La conversation s'égara ainsi en discussions
+rétrospectives, se prolongea pendant des heures, s'éparpilla sur tous
+les objets qui tenaient de près ou de loin à la politique des dernières
+années; mais une pente irrésistible la ramenait toujours à la difficulté
+centrale.</p>
+
+<p>Napoléon voulut prouver qu'il avait tout fait pour rassurer Alexandre au
+sujet de la Pologne, que les objections systématiques ou captieuses
+étaient venues de l'autre côté. Il fit allusion au traité de garantie
+négocié en 1810: «On n'a discuté que sur les mots: je n'ai voulu changer
+que la rédaction.--Mieux eût valu rejeter la convention, répondit
+Caulaincourt, que de proposer des changements qui avaient trop prouvé
+qu'après avoir voulu donner cette sécurité, on avait, dans l'intervalle
+d'un courrier à l'autre, changé de politique et qu'on avait d'autres
+projets.--Alexandre a fait le fier, il n'a plus voulu de la convention,
+c'est lui qui l'a refusée. Convenez franchement que c'est lui qui veut
+faire la guerre.--Non, Sire, j'engagerai ma tête à couper qu'il ne
+tirera pas le premier coup de canon et ne dépassera jamais ses
+frontières.--Alors nous sommes d'accord, car je n'irai pas le
+chercher.--Soit, mais il faut s'expliquer et trouver un moyen de faire
+revivre la confiance.» C'était ce moyen que Caulaincourt ne pouvait ou
+n'osait énoncer positivement, que Napoléon devinait et ne voulait
+admettre. La conversation se replaçait ainsi au point qu'il lui semblait
+interdit de dépasser, où elle tournait interminablement sur elle-même,
+sans avancer d'une ligne.</p>
+
+<p>S'écartant à nouveau de l'obstacle, Napoléon se mit à parler des Russes,
+de la nation et des différentes classes. Il parut croire que la
+noblesse, corrompue et égoïste, incapable d'abnégation et de discipline,
+obligerait le souverain à signer la paix après une ou deux batailles
+perdues et dès que l'invasion l'aurait touchée: «Votre Majesté est dans
+l'erreur», interrompit hardiment Caulaincourt, et il indiqua que le
+patriotisme des Russes primait en eux tout autre sentiment, qu'il les
+réunirait contre nous en masse compacte et les exalterait jusqu'à
+l'héroïsme.</p>
+
+<p>Placé sur ce terrain, il s'y tint opiniâtrement, refusant de le quitter
+avant de l'avoir parcouru en tous sens et épuisé; ses paroles prirent
+alors une gravité exceptionnelle, la valeur d'un avertissement
+prophétique. Il osa dire que Napoléon s'abusait dangereusement sur la
+Russie et méconnaissait les facultés défensives de ce peuple. Avec un
+bon sens et une fermeté vraiment dignes de mémoire, il montra ce que
+serait une guerre dans le Nord, et il en dévoila à l'avance les sombres
+horreurs. «En Russie, dit-il, on ne se fait aucune illusion sur le génie
+de l'adversaire et ses prodigieuses ressources; on sait que l'on aura
+affaire au grand gagneur de batailles, mais on sait aussi que le pays
+est vaste, qu'il offre de la marge pour se retirer et céder du terrain;
+on sait, Sire, que ce sera déjà vous combattre avec avantage que de vous
+attirer dans l'intérieur et de vous éloigner de la France et de vos
+moyens. Votre Majesté ne peut être partout; on ne frappera que là où
+elle ne sera pas. Ce ne sera point une guerre d'un jour. Votre Majesté
+sera obligée au bout de quelque temps de revenir en France, et tous les
+avantages passeront alors de l'autre côté. Il faut compter de plus avec
+l'hiver, avec un climat de fer, par-dessus tout avec le parti pris de ne
+jamais céder.»</p>
+
+<p>Sur ce dernier point, tout ce que Caulaincourt avait vu et entendu, tout
+ce qu'il avait recueilli et appris ne lui laissait aucun doute: il put
+se montrer inébranlablement affirmatif. Comme suprême argument, il cita
+les paroles mêmes que l'empereur Alexandre lui avait laissées pour
+adieu. Voici ce que ce prince lui avait dit: «Si l'empereur Napoléon me
+fait la guerre, il est possible, probable même qu'il nous battra si nous
+acceptons le combat, mais cela ne lui donnera pas la paix. Les Espagnols
+ont été souvent battus; ils ne sont pour cela ni vaincus ni soumis; ils
+ne sont pourtant pas si éloignés de Paris, et ils n'ont ni notre climat
+ni nos ressources. Nous ne nous compromettrons pas, nous avons de
+l'espace derrière nous, et nous conserverons une armée bien organisée.
+Avec cela, on n'est jamais forcé, quelque revers que l'on éprouve, de
+recevoir la paix; on force son vainqueur à l'accepter. L'empereur
+Napoléon a fait cette réflexion à Tchernitchef après Wagram; il a
+reconnu lui-même qu'il n'eût jamais consenti à traiter avec l'Autriche,
+si celle-ci n'avait su se conserver une armée: avec plus de
+persévérance, les Autrichiens eussent obtenu de meilleures conditions.
+Il faut à l'Empereur des résultats aussi prompts que ses pensées sont
+rapides: il ne les obtiendra pas avec nous. Je profiterai de ses leçons:
+ce sont celles d'un maître. Nous laisserons notre climat, notre hiver
+faire la guerre pour nous. Les Français sont braves, mais moins
+endurants que les nôtres; ils se découragent plus facilement. Les
+prodiges ne s'opèrent que là où est l'Empereur: il ne peut être partout;
+d'ailleurs, il sera nécessairement pressé de s'en retourner dans ses
+États. Je ne tirerai pas l'épée le premier, mais je ne la remettrai que
+le dernier au fourreau. Je me retirerai au Kamtchatka plutôt que de
+céder des provinces ou de signer dans ma capitale conquise une paix qui
+ne serait qu'une trêve.»</p>
+
+<p>À mesure que Caulaincourt parlait, une attention étonnée et croissante
+se peignait sur les traits de l'Empereur: il écouta jusqu'au bout, sans
+perdre un mot; à la fin, comme si le voile de l'avenir se fût déchiré
+devant ses yeux, comme si un rapide éclair eût illuminé le précipice
+ouvert sous ses pas, il parut ému, frappé jusqu'au fond de l'âme.
+Caulaincourt eut le sentiment d'avoir produit un grand effet et crut
+avoir cause gagnée. Loin d'en vouloir à qui lui disait si crûment la
+vérité, l'Empereur semblait au contraire apprécier cette franchise. Son
+attitude avait changé: son visage, dur jusqu'alors et fermé, devenait
+ouvert, bienveillant. Malgré l'heure avancée, bien que le milieu de la
+journée fût déjà largement dépassé, il incita Caulaincourt à parler
+encore; il voulait en savoir davantage; il posa mille questions sur
+l'armée russe, sur l'administration, sur la société; il se fit conter
+les intrigues de salon, les amours, et sa curiosité s'amusait de ces
+détails, comme si son esprit eût eu besoin de se délasser avant de se
+reprendre au grand problème et de l'attaquer encore. Pour la première
+fois, il remercia Caulaincourt de son zèle, de son dévouement; il eut
+pour lui des paroles aimables et familières.</p>
+
+<p>Profitant de cet épanchement, infatigable au bien, le duc renouvela ses
+efforts avec plus d'insistance: il supplia l'Empereur d'écouter les
+conseils de la sagesse: «Vous vous trompez, Sire, lui dit-il, sur
+Alexandre et les Russes: ne jugez pas la Russie d'après ce que d'autres
+vous en disent; ne jugez pas l'armée d'après ce que vous l'avez vue
+après Friedland, effondrée et désemparée; menacés depuis un an, les
+Russes se sont préparés et affermis: ils ont calculé toutes les chances,
+même celles de grands revers; ils se sont mis en mesure d'y parer et de
+résister à outrance.»</p>
+
+<p>Napoléon convint que les ressources de la Russie étaient grandes, mais
+il ajouta que ses forces à lui étaient immenses. Peu à peu, il se mit à
+en faire l'énumération. Il les montra couvrant l'Europe depuis la
+Vistule jusqu'au Tage, réparties sur tous les points stratégiques,
+prêtes à s'agglomérer; il montra l'Empire inépuisable en hommes, cent
+vingt départements versant annuellement leurs contingents dans des
+cadres sans cesse élargis, les dépôts se remplissant de recrues à mesure
+qu'ils se vidaient pour fournir de nouveaux bataillons de guerre: puis,
+au centre de ces masses continuellement augmentées, il montra ce qui lui
+restait de ses anciens régiments, ses premiers compagnons, les vieux,
+les invincibles, ceux d'Italie et d'Égypte, ceux d'Austerlitz et d'Iéna,
+ces soldats à toute épreuve, cet acier humain, trempé au feu de cent
+batailles, cette phalange sacrée d'où rayonnaient l'ardeur à bien faire
+et la contagion de l'héroïsme. Enfin, autour de ses Français, il appela
+en imagination tous ses alliés, tous ses peuples, il les fit accourir de
+tous les points de l'horizon: il appela les Lombards d'Eugène et les
+Napolitains de Murat, les Espagnols et les Portugais, Marmont avec ses
+Croates, l'Allemagne et ses dix-huit contingents, Jérôme avec ses
+Westphaliens, les régiments de Hanovriens et de Hanséates qui se
+formaient sous Davout, Poniatowski et ses Polonais; il se composait
+ainsi une armée sans pareille dans l'histoire, il la faisait défiler
+devant lui et la passait en revue, calculant les effectifs, comptant les
+bataillons, les escadrons, les batteries, les divisions, les corps, et,
+à mesure qu'il poursuivait ce prodigieux dénombrement, le sentiment de
+sa force l'envahissait et l'enivrait, un vertige d'orgueil lui montait
+au cerveau. Sa parole vibrait, ses yeux étincelaient, et son regard, son
+geste semblaient dire: «Qu'est-il d'impossible avec tant d'hommes et de
+tels hommes?» Devant cette poussée graduelle et cette explosion de
+triomphante confiance, Caulaincourt sentit s'écrouler son espoir: il eut
+conscience d'avoir reperdu le terrain péniblement gagné: il vit se
+rapprocher cette guerre qu'il croyait avoir éloignée, dont il
+appréhendait l'issue fatale, et une angoisse patriotique lui serra le
+coeur.</p>
+
+<p>En effet, l'Empereur lui dit au bout de quelque temps: «Bah! une bonne
+bataille fera raison des belles déterminations de votre ami Alexandre et
+de ses fortifications de sable.» Ces derniers mots étaient une allusion
+aux dunes du Dnieper et de la Dwina que les Russes façonnaient en
+ouvrages défensifs. Napoléon ajouta qu'au reste il n'entreprendrait
+point la guerre, mais qu'Alexandre la provoquerait certainement; ce
+versatile monarque avait rouvert son esprit aux suggestions de
+l'Angleterre; on lui avait mis en tête des idées de conquête et de
+prééminence qui flattaient sa vanité, des ambitions sournoises: «Il est
+faux et faible.»--<i>Caulaincourt</i>: «Il est opiniâtre, il cède facilement
+sur certaines choses, mais il se trace en même temps un cercle qu'il ne
+dépasse point.»--<i>L'Empereur</i>: «Il est faux: il a le caractère
+grec.»--<i>Caulaincourt</i>: «Sans doute, il ne m'a pas toujours dit tout ce
+qu'il pensait; mais ce qu'il m'a dit s'est toujours vérifié, et ce qu'il
+m'a promis pour Votre Majesté, il l'a toujours tenu.»--<i>L'Empereur</i>:
+«Alexandre est ambitieux: il a un but dissimulé en voulant la guerre; il
+la veut, vous dis-je, puisqu'il se refuse à tous les arrangements que je
+propose. Il a un motif secret; n'avez-vous pas pu le pénétrer? Je vous
+dis qu'il a d'autres motifs que ses craintes au sujet de la Pologne et
+que l'affaire de l'Oldenbourg.--Cela et votre armée à Dantzick
+suffiraient à expliquer ses alarmes; il partage d'ailleurs les
+inquiétudes que donnent à tous les cabinets les changements qu'a faits
+Votre Majesté depuis Tilsit et notamment depuis la paix de
+Vienne.--Qu'importe à Alexandre? Cela n'est pas chez lui. Ne l'ai-je pas
+engagé à prendre de son côté? Ne lui ai-je pas dit de prendre la
+Finlande, la Valachie, la Moldavie? Ne lui ai-je pas proposé de partager
+la Turquie? Ne lui ai-je pas donné trois cent mille âmes en Pologne
+après la guerre d'Autriche?--Oui, mais ces appâts ne l'ont pas empêché
+de voir que Votre Majesté a placé depuis lors des jalons pour des
+changements en Pologne, ce qui est chez lui.--Vous rêvez comme lui. Je
+n'ai fait de changements que loin de ses frontières. Quels sont donc ces
+changements en Europe qui l'effrayent tant? Que font-ils à la Russie qui
+est au bout du monde? Ce sont ces mesures que vous blâmez qui ôteront
+tout espoir aux Anglais et les forceront à la paix.»</p>
+
+<p>Il exprima ces idées sous vingt formes diverses, abondant, prolixe,
+s'abandonnant à sa passion et à sa verve, comme s'il eût perdu la notion
+du temps. Le jour tombait; au dehors, dans le parc, les feux mourants du
+soir doraient encore la cime des grands arbres, mais l'obscurité
+envahissait la salle, et l'Empereur parlait toujours, esquissant à
+larges traits toute sa politique, montrant le but à atteindre,
+l'Angleterre à frapper au travers de toute puissance qui reprendrait
+parti pour elle et lui ferait un rempart. Il revenait aussi aux
+questions qui formaient plus spécialement l'objet de l'entretien; il les
+traitait pêle-mêle et sans ordre, sautait de l'une à l'autre, pressait
+et tâtait Caulaincourt de toutes manières, répétant les mêmes questions
+pour voir s'il obtiendrait les mêmes réponses, cherchant à saisir son
+interlocuteur en flagrant délit de contradiction ou d'erreur. Parfois,
+devant une objection vivement présentée, il s'interrompait, retombait
+dans ses réflexions, gardait le silence pendant plusieurs minutes. Il y
+avait dans son argumentation des arrêts et des reprises, des reculs et
+de brusques élans, qui trahissaient le va-et-vient de sa pensée. Il
+cherchait à envisager le différend sous toutes ses faces, remontait à
+ses origines, comme pour en mieux pénétrer le caractère et en découvrir
+l'issue.</p>
+
+<p>Il dit tout d'un coup, après une pause prolongée: «C'est le mariage
+autrichien qui nous a brouillés: Alexandre a été fâché que je n'aie pas
+épousé sa soeur.» Étrange assertion, puisque la cour de Russie avait
+décliné la proposition d'alliance matrimoniale, et que Caulaincourt le
+savait mieux que personne, ayant été chargé de transmettre le refus.
+Vis-à-vis même de cet intermédiaire et de ce confident, Napoléon
+voulait-il se donner l'air, par un raffinement d'amour-propre, d'avoir
+préféré spontanément l'Autrichienne à la Russe? En quelques mots,
+Caulaincourt lui remémora les faits: «J'avais oublié ces détails», dit
+l'Empereur d'un ton dégagé; et il ajouta cette observation très juste:
+«Il n'en est pas moins certain qu'on a été fâché à Pétersbourg du
+rapprochement avec l'Autriche.»</p>
+
+<p>Quand tout eut été rappelé et dit de part et d'autre, l'Empereur se
+résuma et essaya encore une fois de conclure: «Je ne veux ni la guerre
+ni le rétablissement de la Pologne, répéta-t-il pour la dixième fois,
+mais il faut s'entendre sur les neutres et sur les autres
+différends.»--<i>Caulaincourt</i>: «Si Votre Majesté le veut réellement, cela
+ne sera pas difficile.»--<i>L'Empereur</i>: «En êtes-vous
+sûr?»--<i>Caulaincourt</i>: «Certain; mais il faut des choses
+proposables.»--<i>L'Empereur</i>: «Mais quoi encore?»--<i>Caulaincourt</i>: «Votre
+Majesté sait aussi bien que moi et depuis longtemps quelles sont les
+causes du refroidissement; elle sait mieux que moi ce qu'elle peut faire
+pour y remédier.»--<i>L'Empereur</i>: «Mais quoi? que propose-t-on?»</p>
+
+<p>Caulaincourt expliqua, en ce qui concernait le commerce, qu'il fallait
+prendre en considération les intérêts économiques de la Russie, se
+contenter de quelques adoucissements au tarif, tolérer l'admission des
+neutres, établir en commun un système de licences. Il fallait aussi
+s'entendre sur Dantzick, améliorer et garantir la situation de la
+Prusse; il fallait enfin faire au duc d'Oldenbourg un sort qui ne le mît
+pas sous notre dépendance, qui n'en fît pas, comme il l'eût été à
+Erfurt, un préfet français... Mais Napoléon jugea inutile d'en écouter
+davantage. Il s'était aperçu que Caulaincourt tranchait toutes les
+questions dans le sens russe et le jugeait définitivement endoctriné par
+Alexandre. Ce qu'on lui soumettait, c'était moins le plan d'un
+arrangement transactionnel qu'une liste de concessions. Il dit à
+Caulaincourt que son successeur Lauriston était chargé de traiter en
+détail et de régler, s'il était possible, les questions pendantes; que
+lui-même devait avoir besoin de repos.</p>
+
+<p>Malgré ce congé, Caulaincourt voulut insister encore et demanda la
+permission de présenter une suprême observation.</p>
+
+<p>«--Parlez! lui fut-il répondu.</p>
+
+<p>«--La guerre et la paix sont entre les mains de Votre Majesté. Je la
+supplie de réfléchir pour son propre bonheur et pour le bien de la
+France qu'elle va choisir entre les inconvénients de l'une et les
+avantages bien certains de l'autre.</p>
+
+<p>«--Vous parlez comme un Russe, dit Napoléon, redevenu sévère.</p>
+
+<p>«--Non, Sire, comme un bon Français, comme un fidèle serviteur de Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>«--Je ne veux pas la guerre, mais je ne puis pas empêcher les Polonais
+de me désirer et de m'appeler.»</p>
+
+<p>Il ajouta que les Polonais des provinces russes, les Lithuaniens en
+particulier, partageaient l'impatience de leurs compatriotes varsoviens:
+ils le sollicitaient, lui faisaient signe de loin, prêts à lui donner
+pour allié, si la guerre s'engageait, tout un peuple en révolte. Dans ce
+tableau, Caulaincourt vit une illusion de plus et s'attacha à la
+dissiper. Avec une assurance que l'événement devait trop justifier, il
+déclara que les Polonais de Lithuanie s'étaient pour la plupart
+accommodés du régime russe; ils hésiteraient à se compromettre avec
+nous, à se livrer aux chances et aux vicissitudes d'un avenir incertain,
+«à se remettre en loterie»--«D'ailleurs, continua audacieusement
+Caulaincourt, Votre Majesté ne peut se dissimuler qu'on sait trop
+maintenant en Europe qu'elle veut des pays plus pour elle que pour leur
+intérêt propre.</p>
+
+<p>«--Vous croyez cela, monsieur?</p>
+
+<p>«--Oui, Sire.</p>
+
+<p>«--Vous ne me gâtez pas, répondit l'Empereur d'un ton piqué; il est
+temps d'aller dîner.» Et il se retira.</p>
+
+<p>L'entretien avait duré sept heures. Jamais Napoléon n'avait entendu un
+tel langage; jamais le danger vers lequel il marchait ne lui avait été
+si clairement signalé. Cependant, dans les appréciations de
+Caulaincourt, il faut faire la part de l'erreur et de la vérité.
+L'ancien ambassadeur s'abusait gravement lorsqu'il montrait l'empereur
+russe prêt à rentrer de bonne foi dans le système inauguré à l'époque
+des entrevues. Lui-même était obligé de convenir qu'Alexandre
+n'exclurait jamais de ses ports le commerce anglais sous pavillon
+américain, ce qui était pour Napoléon le point essentiel à obtenir. Le
+sacrifice même de la Pologne n'eût pas déterminé chez Alexandre un élan
+de coeur, un rappel de confiance qui se fût traduit par une reprise de
+coopération effective contre les Anglais et que Napoléon avait
+d'ailleurs rendu bien difficile par les excès, les audaces, les
+frénésies de sa politique. À plus forte raison l'Empereur ne fût-il
+point parvenu à ses fins par des concessions moins radicales; néanmoins,
+il eût évité le conflit violent, la collision fatale, s'il eût consenti
+à ployer son orgueil et à modérer les exigences de son système, s'il eût
+admis la paix sans l'alliance, car à cette époque l'empereur Alexandre,
+qui ne voulait plus l'alliance, ne voulait certainement pas la guerre. À
+la vérité, comme Napoléon n'avait point la faculté de lire dans l'âme de
+l'autre empereur, il pouvait objecter à Caulaincourt que le passé ne lui
+répondait guère de l'avenir; il pouvait raisonner ainsi: On m'assure, on
+me répète de tous côtés,--et des faits matériels viennent à l'appui de
+cette assertion,--que l'empereur Alexandre a nourri contre moi des
+projets d'attaque, qu'il n'y a renoncé que devant d'imprévues
+difficultés d'exécution; qui me garantit qu'il ne retombera pas dans les
+mêmes errements si je lui en rouvre l'occasion, si je démantelle ma
+frontière par la destruction de la Pologne varsovienne, si même je
+retire mes avant-gardes du Nord et si je ramène mes troupes en Espagne?
+Toutefois, à supposer que le mouvement très réel qui entraînait la
+Russie vers l'Angleterre l'eût porté tôt ou tard à lier partie avec nos
+rivaux, mieux eût valu cent fois pour nous attendre la guerre, laisser
+l'ennemi sortir de ses frontières et s'enferrer, que de l'aller chercher
+dans ces déserts du Nord où plus d'une fortune illustre avait déjà
+trouvé son tombeau. Où Caulaincourt s'était montré admirable de haute
+sagesse et de clairvoyance, c'était lorsqu'il avait montré les
+difficultés et les dangers d'une campagne offensive, les désastres qui
+nous attendaient dans cette voie, et cet intrépide avertissement
+suffirait à fonder sa gloire. L'Empereur avait souvent raison contre lui
+sur le terrain politique: il avait tort sur le terrain militaire, où le
+sentiment de sa puissance, exalté jusqu'au délire, obscurcissait son
+jugement et troublait sa vue. S'il était autorisé à croire qu'une
+guerre avec la Russie résultait presque nécessairement de la situation
+anormale et violente où les deux empires s'étaient respectivement
+placés, son malheur, son égarement furent de ne pas voir que, parmi tous
+les périls auxquels pouvaient se trouver exposées sa fortune et la
+grandeur de la France, il n'en était point de plus terrible qu'une
+guerre en Russie.</p>
+
+<a name="c6" id="c6"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>L'AUDIENCE DU 15 AOÛT 1811.</h4>
+
+<p>Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de
+Vicence.--Il ne croit plus à l'imminence des hostilités et ralentit ses
+préparatifs.--Il soupçonne plus fortement Alexandre de vouloir un
+lambeau de la Pologne, mais réserve jusqu'à plus ample informé ses
+déterminations finales.--Baptême du roi de Rome.--Coups de sifflet au
+Carrousel: placards séditieux.--Tchernitchef relève ces
+symptômes.--L'Empereur à Notre-Dame.--Discours au Corps législatif:
+allusions à la Pologne.--Lauriston rappelé à la fermeté.--Difficulté de
+trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les préparatifs de
+guerre se développent en silence.--L'Europe moins inquiète.--La
+diplomatie et la société en villégiature.--Stations thermales de la
+Bohême.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Opérations
+de Razoumowski.--La discussion continue à Pétersbourg.--Le dissentiment
+entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence
+d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte à la
+même époque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se dérober à
+tout arrangement et perpétuer le conflit.--Il décline la médiation
+autrichienne et prussienne.--Procédés évasifs et dilatoires.--Napoléon
+s'aperçoit de ce jeu et constate en même temps de nouvelles infractions
+au blocus.--Explosion de colère.--La journée du 15 août aux
+Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trône.--Prise à partie de
+Kourakine.--Napoléon déclare qu'il ne cédera jamais un pouce du
+territoire varsovien.--Son langage coloré et vibrant: ses comparaisons,
+ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilité de placer un
+mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--<i>Travail avec Sa
+Majesté</i>.--Napoléon fait composer sous ses yeux un mémoire justificatif
+de sa future campagne: importance de cette pièce: elle fait l'historique
+du conflit et met supérieurement en relief le noeud du
+litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empêchent Napoléon de faire
+droit aux désirs soupçonnés de la Russie.--Le duché de Varsovie et le
+blocus.--La guerre est à la fois décidée et ajournée.--Napoléon se fait
+une règle de prolonger avec Alexandre des négociations fictives, de
+préparer lentement ses alliances de guerre et de donner à ses armements
+des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de
+l'irruption en Russie.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Sans produire le résultat désiré par le duc de Vicence, le mémorable
+entretien du 5 juin ne fut pas dépourvu d'effet. Si l'Empereur avait
+réagi avec violence contre le trouble passager où l'avaient jeté les
+paroles de son grand écuyer, il n'arrivait pas à s'en dégager
+totalement. On le vit quelque temps pensif, préoccupé, partagé entre des
+impulsions contradictoires. En somme, sur le point essentiel, sur la
+question de savoir à quel prix pourrait se rétablir l'entente, la
+conversation ne l'avait pas tout à fait éclairé. Il croyait de plus en
+plus que la Russie exigeait, comme condition <i>sine quâ non</i> d'un
+arrangement, l'abandon partiel du grand-duché, mais il n'en était pas
+absolument sûr<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a>
+<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>. Tant qu'il n'aurait pas à cet égard une certitude,
+il réserverait ses déterminations finales. Sans relever les insinuations
+faites à Caulaincourt et à son successeur, il attend qu'elles se
+reproduisent ou se modifient.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote231" name="footnote231"><b>Note 231: </b></a>
+<a href="#footnotetag231">
+(retour) </a> Voy. sa lettre à Maret, du 22 juin 1811. <i>Corresp.</i>,
+17839.
+</blockquote>
+
+<p>Sur un point, il tirait dès à présent de l'entretien une conclusion
+formelle: les affirmations de Caulaincourt l'avaient à peu près
+convaincu que la Russie n'attaquerait pas dans le courant de cette
+année. Par conséquent, il avait plus de temps devant lui pour s'apprêter
+à la guerre, si elle devait nécessairement avoir lieu, pour réunir aussi
+et peser tous les éléments d'appréciation. Jugeant que les circonstances
+décidément «moins urgentes<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a>
+<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>» laissent plus de latitude à ses
+mouvements et de jeu à sa pensée, il s'abstient de tout acte irrévocable
+et même ralentit légèrement ses préparatifs militaires. Dès le 5 juin,
+c'est-à-dire au lendemain du jour où il a reçu le duc de Vicence, il
+expédie certains contre-ordres, retient en France plusieurs détachements
+dirigés vers l'Allemagne. Les jours suivants, il révoque quelques
+commandes de troupes faites à ses confédérés, reporte sur l'Espagne une
+partie de son attention, envisage le Nord d'un oeil moins hostile<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a>
+<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>.
+Cette détente n'échappa pas à son entourage: elle rendit à Caulaincourt,
+qui se voyait traiter avec des alternatives de bienveillance et de
+froideur, un douteux et fugitif espoir<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a>
+<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote232" name="footnote232"><b>Note 232: </b></a>
+<a href="#footnotetag232">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17774.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote233" name="footnote233"><b>Note 233: </b></a>
+<a href="#footnotetag233">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 17783.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote234" name="footnote234"><b>Note 234: </b></a>
+<a href="#footnotetag234">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>Ce fut durant cette accalmie que s'accomplit la cérémonie du baptême;
+elle devait concorder avec l'ouverture de la session législative,
+retardée à cause des fêtes, et avec la réunion du concile national,
+destiné à consacrer la mainmise de l'État sur le gouvernement de
+l'Église. L'Europe attendait avec anxiété ces divers événements, car ils
+fourniraient à l'Empereur l'occasion de parler publiquement et de lancer
+quelques-unes de ces paroles qui éclairaient l'avenir.</p>
+
+<p>Le baptême se fit le 9 juin. À cinq heures du soir, le roi de Rome fut
+conduit solennellement à l'église métropolitaine, où l'attendaient les
+grands corps de l'État, les autorités de la capitale, les députations,
+cent archevêques et évêques. L'Empereur se rendit lui-même à Notre-Dame
+avec l'Impératrice dans la voiture du sacre, précédé et suivi de ses
+grands officiers et officiers. La foule contemplait ce spectacle avec
+curiosité, avec admiration; mais l'enthousiasme suscité par la naissance
+du prince commençait à tomber. Depuis quelque temps, la crise économique
+sévissait sur Paris avec un redoublement d'intensité: plus de travail au
+faubourg Saint-Antoine, des ateliers déserts, des métiers abandonnés,
+des groupes d'ouvriers errants par les rues, désoeuvrés et sombres. Le
+contraste de ces misères avec le déploiement des splendeurs officielles,
+avec l'or et l'argent inutiles qui brillaient à profusion sur les
+costumes et les livrées, sur les harnais et les voitures, éclatait trop
+vivement pour ne point provoquer des réflexions haineuses et des
+murmures de colère. Depuis plusieurs jours, la police avait à arracher
+des placards séditieux apposés la nuit dans les quartiers
+populaires<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a>
+<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>. Le 9, quand le cortège impérial quitta les Tuileries et
+déboucha sur la place du Carrousel en passant sous l'Arc de triomphe,
+les acclamations furent beaucoup moins nourries qu'à l'ordinaire; même,
+deux ou trois coups de sifflet partirent stridents. C'est du moins ce
+que nous apprend Tchernitchef dans un venimeux rapport<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a>
+<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>: le jeune
+Russe, se tenant à l'affût des mauvaises nouvelles, attentif à instruire
+son maître de tous les indices qui pourraient encourager ou réveiller
+ses dispositions hostiles, prenait plaisir à lui faire savoir que
+l'exaspération contre le despote gagnait en profondeur, et que Napoléon
+était moins sûr de Paris.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote235" name="footnote235"><b>Note 235: </b></a>
+<a href="#footnotetag235">
+(retour) </a> Bulletins de police, 17 et 28 mai. Archives nationales,
+AF, IV, 1515.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote236" name="footnote236"><b>Note 236: </b></a>
+<a href="#footnotetag236">
+(retour) </a> 17 juin, volume cité, p. 178.</blockquote>
+
+<p>Est-ce à cet accueil de la population qu'il faut attribuer la tristesse
+de l'Empereur en ces jours de triomphe? Pendant toute la cérémonie du 9,
+on le vit sombre, distrait, taciturne, et ce fut seulement à la fin de
+l'office qu'un éclair perça ces nuages. Après l'accomplissement des
+pratiques rituelles, l'Empereur prit des bras de l'Impératrice l'enfant
+de France, enveloppé de ses voiles, pour le présenter au peuple. Le jour
+tombait; dans l'obscurité croissante, les lustres du choeur, les gerbes
+de lumière, les milliers de cierges brillaient d'un éclat plus intense,
+mettaient au fond de la nef un amoncellement d'étoiles, et soudain
+l'Empereur apparut dans cette gloire, debout, surhumain, tenant et
+exaltant dans ses bras son blanc fardeau. À cet instant, une subite
+émotion l'envahit, un resplendissement de joie et d'orgueil transfigura
+sa face, tandis que le chef des hérauts d'armes entonnait le: <i>Vive
+l'Empereur!--Vive le roi de Rome!</i> et que toute l'assistance officielle
+répétait ce cri frénétiquement, faisant passer dans l'immense vaisseau
+un ouragan d'acclamations<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a>
+<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>. Une semaine fut ensuite consacrée aux
+fêtes données par la ville, aux divertissements populaires. Le 16, trois
+jours avant la réunion du concile, l'Empereur présida la séance
+d'ouverture du Corps législatif. Son discours fut comme à l'ordinaire un
+exposé de sa politique: l'Angleterre en faisait naturellement les frais:
+c'était elle, c'étaient ses suggestions perfides qui avaient occasionné
+les bruits de guerre dont l'Europe avait été récemment troublée, dont la
+prospérité publique avait eu à gémir:</p>
+
+<p>«Les Anglais, disait l'Empereur, mettent en jeu toutes les passions.
+Tantôt ils supposent à la France tous les projets qui peuvent alarmer
+les autres puissances, projets qu'elle aurait pu mettre à exécution
+s'ils étaient entrés dans sa politique: tantôt ils font un appel à
+l'amour-propre des nations pour exciter leur jalousie: ils saisissent
+toutes les circonstances qui font naître les événements inattendus des
+temps où nous nous trouvons: c'est la guerre sur toutes les parties du
+continent qui peut seule assurer leur prospérité. <i>Je ne veux rien qui
+ne soit dans les traités que j'ai conclus. Je ne sacrifierai jamais le
+sang de mes peuples pour des intérêts qui ne sont pas immédiatement ceux
+de mon empire.</i> Je me flatte que la paix du continent ne sera pas
+troublée<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a>
+<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote237" name="footnote237"><b>Note 237: </b></a>
+<a href="#footnotetag237">
+(retour) </a> Rapport cité de Tchernitchef, p. 178. Cf. <span class="sc">Thiers</span>, XIII,
+106, et le <i>Moniteur</i> du 11 juin, rendant compte de la cérémonie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote238" name="footnote238"><b>Note 238: </b></a>
+<a href="#footnotetag238">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17813.</blockquote>
+
+<p>Les phrases précédant l'expression de ce voeu s'appliquaient à la
+Pologne et promettaient implicitement que la France ne partirait pas en
+guerre pour la gloire et le plaisir de libérer un peuple. C'était comme
+un écho très affaibli des paroles que l'Empereur avait prononcées
+solennellement en 1809, alors qu'il désirait épouser la soeur
+d'Alexandre<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a>
+<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. Pour le cas peu probable où la Russie se contenterait
+aujourd'hui de telles satisfactions, il n'entendait pas les lui refuser.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote239" name="footnote239"><b>Note 239: </b></a>
+<a href="#footnotetag239">
+(retour) </a> Voy. t. II, 195.</blockquote>
+
+<p>Lauriston fut chargé de faire ressortir en Russie le caractère pacifique
+du discours, concordant avec un ensemble de symptômes rassurants, et
+d'insister sur l'urgence d'un arrangement: «Faites comprendre à
+Lauriston,--écrivait l'Empereur au duc de Bassano,--que je désire la
+paix, et qu'il est bien temps que tout cela finisse promptement.
+Mandez-lui que, l'arrivée de Caulaincourt et ses dernières lettres
+faisant espérer que l'Empereur revient à des dispositions différentes,
+et que tout ceci n'est que le résultat d'un malentendu, si la Russie ne
+fait plus de mouvements, je n'en ferai plus; que j'avais demandé à la
+Bavière et à Bade de nouveaux régiments, et que je viens de contremander
+cette demande; que j'ai arrêté le départ de canons qui étaient destinés
+pour les places de l'Oder; que, quant aux convois en ce moment en chemin
+et dont on pourrait apprendre l'arrivée à Dantzick, il faut qu'on
+remarque la distance, qui explique que ce sont des mouvements effectués
+d'après des ordres donnés il y a deux mois<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a>
+<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote240" name="footnote240"><b>Note 240: </b></a>
+<a href="#footnotetag240">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17832.</blockquote>
+
+<p>Ces mouvements, Napoléon n'admet pas un instant qu'on les lui reproche,
+car ils ont été la conséquence de l'attitude adoptée au printemps par la
+Russie. À l'aspect des colonnes s'avançant vers le duché en masses
+profondes, la France s'est trouvée dans le cas de légitime défense: son
+droit d'armer était positif, indéniable, et il ne semble pas que
+Lauriston l'ait suffisamment fait valoir. Lisant les premières dépêches
+de cet envoyé, Napoléon s'aperçoit qu'il a du premier coup subi
+l'ascendant d'Alexandre et mal résisté à la séduction: dans la
+controverse, il s'est montré faible et mou, il n'a pas usé de ses
+avantages, il n'a pas su faire justice de raisonnements captieux: lui
+aussi, si l'on n'y met ordre, va se laisser enjôler, «enguirlander», et
+tout de suite Napoléon lui fait adresser par le duc de Bassano un sévère
+rappel à la fermeté, l'injonction d'avouer très haut et de justifier nos
+armements, au lieu de se jeter dans des dénégations vagues, embarrassées
+et d'ailleurs contraires à l'évidence: «Dites à Lauriston,--écrit
+l'Empereur au ministre,--qu'il comprend mal ma position, que la Russie
+sait tout cela; que je l'ai dit à tous les Russes, parce qu'il faudrait
+être bien aveugle pour ne pas voir toutes mes routes chargées de
+convois, de détachements en marche, de convois militaires, et qu'on ne
+peut pas dépenser vingt-cinq millions par mois sans que tout soit en
+mouvement dans un pays; mais que ces mouvements, je ne les ai ordonnés
+qu'après que la Russie m'eut fait connaître qu'elle pouvait changer et
+saisir le premier moment favorable pour commencer les hostilités.</p>
+
+<p>«Dans votre lettre à Lauriston, ajoutez: L'Empereur trouve fort
+extraordinaire que vous vous soyez trouvé si à court de discussion dans
+cette circonstance...... L'Empereur n'a pas armé lorsque la Russie
+armait en secret: il a armé publiquement et lorsque la Russie était
+prête, d'après ce que dit l'empereur Alexandre lui-même. L'Empereur n'a
+pas fait de manifeste<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a>
+<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a> ni de querelle aux yeux des cours de
+l'Europe; il n'a pas même fait de réponse; enfin l'Empereur ne demande
+pas mieux que de remettre les choses dans l'état où elles étaient. Il
+l'a proposé; mais au lieu d'envoyer quelqu'un pour négocier, on dit des
+choses peu solides. L'intention de l'Empereur n'est donc pas que vous
+niiez les armements et que vous mettiez la Saxe dans une position
+embarrassante, mais que vous demandiez avec instance qu'on fasse cesser
+cet état violent, non par des récriminations, mais par des explications
+sincères et en cherchant des moyens d'arrangement, <i>si on peut en
+trouver</i><a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a>
+<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote241" name="footnote241"><b>Note 241: </b></a>
+<a href="#footnotetag241">
+(retour) </a> Allusion à la protestation publique des Russes au sujet
+de l'Oldenbourg.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote242" name="footnote242"><b>Note 242: </b></a>
+<a href="#footnotetag242">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17832.</blockquote>
+
+<p>Cette restriction, cette formule essentiellement dubitative livre la
+pensée vraie de l'Empereur. Il ne désire point la guerre par dessein
+préconçu: au fond, il ne demanderait pas mieux que de l'éviter et
+saurait gré à qui la lui épargnerait. Seulement, il entrevoit de moins
+en moins la possibilité d'échapper à la rupture par un accord
+transactionnel. La pensée de faire droit pleinement aux désirs de la
+Russie et de démembrer le duché lui demeure odieuse: «Partez bien de ce
+principe, fait-il écrire à Lauriston, qu'il faudrait que les armées
+russes nous eussent ramenés sur le Rhin pour nous faire souscrire à un
+démembrement aussi déshonorant<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a>
+<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>
+.»--«Cela serait déshonorant,
+reprend-il avec force, et pour l'Empereur l'honneur est plus cher que la
+vie.» Mais il se rend compte également qu'à défaut de cette satisfaction
+impossible, la Russie ne reprendra jamais confiance, qu'il reste bien
+peu d'espoir de tourner la difficulté et de trouver un biais: qu'en un
+mot, en dehors de ce qu'il ne veut pas faire, il n'y a rien de
+praticable. C'est pourquoi, malgré ses assurances pacifiques, malgré ses
+protestations relativement sincères, l'obsession de la guerre inévitable
+pour l'année prochaine le possède toujours et le domine, continue à
+inspirer la plupart de ses actes. Après avoir un instant suspendu les
+envois de troupes en Allemagne, il les reprend très vite. Sans doute,
+il diminue plutôt qu'il n'augmente ses forces de première ligne: pour
+répondre à l'une des préoccupations d'Alexandre, il cesse d'accroître la
+garnison de Dantzick, arrête sur l'Oder un des régiments destinés à
+occuper cette place, fait opérer quelques marches rétrogrades à une
+portion de la brigade westphalienne commandée pour le même service; mais
+ces précautions ont pour but de masquer des mouvements plus importants
+qui s'accomplissent en arrière. Les bataillons de dépôt rejoignent
+définitivement l'armée de Davout et y insinuent trente mille hommes de
+plus: autour de l'Allemagne, Napoléon organise avec plus de soin et sur
+des proportions plus vastes les masses de renfort. Sur la rive gauche du
+Rhin, sur le versant méridional des Alpes, il substitue de véritables
+armées à des formations hâtives et partant incomplètes<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a>
+<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>
+. Il veut se
+mettre en mesure, à l'heure opportune, de verser sur l'Allemagne un
+déluge de soldats et de le pousser en torrent jusqu'aux frontières de la
+Russie.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote243" name="footnote243"><b>Note 243: </b></a>
+<a href="#footnotetag243">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote244" name="footnote244"><b>Note 244: </b></a>
+<a href="#footnotetag244">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, juin et juillet 1811, <i>passim</i>.</blockquote>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Cette préparation lente et méthodique frappait moins les regards que le
+fiévreux travail de la période précédente. En Allemagne, en Autriche, en
+Pologne même, dans tous les pays qui avaient craint de devenir le
+théâtre et l'enjeu de la lutte, on crut que décidément la guerre
+s'éloignait. Dans les chancelleries, dans le conseil des souverains, à
+l'affolement produit par l'imminence de la crise et l'embarras des
+résolutions à prendre, succédait un calme relatif. La politique chômait;
+la diplomatie prenait ses vacances: le grand monde se répandait dans les
+villes d'eaux de la Bohême, pour y jouir des splendeurs d'un merveilleux
+été. Il n'était pas jusqu'aux Russes de Vienne, jusqu'à ces infatigables
+artisans de discorde qui ne parussent désespérer d'une rupture
+immédiate. Après avoir pendant tout le printemps poussé furieusement à
+la guerre et cherché à y entraîner l'Autriche, ils quittaient
+momentanément la place et s'en allaient, suivant le mot de notre
+ambassadeur, «noyer leur amertume dans les eaux de Baden, de Carlsbad et
+de Toeplitz<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a>
+<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>». Mais ce déplacement ne suspendait pas leur activité;
+il leur permettait au contraire, à l'aide de nombreux renforts arrivés
+de Russie et d'auxiliaires trouvés sur place, de renouveler leur guerre
+de partisans, d'ouvrir une campagne d'été, propre à réveiller et à
+nourrir le mécontentement de l'Empereur.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote245" name="footnote245"><b>Note 245: </b></a>
+<a href="#footnotetag245">
+(retour) </a> Otto à Maret, 1er juin 1811.</blockquote>
+
+<p>La Bohême se trouvait sur le chemin de toutes les nouvelles et de toutes
+les intrigues. Depuis le mariage de Marie-Louise, la partie
+intransigeante de la noblesse autrichienne avait émigré à Prague: elle
+avait fait de cette ville son refuge et son retranchement. Puis, les
+agents secrets que l'Angleterre versait continuellement sur l'Europe,
+après avoir atterri en Suède, après s'être faufilés en Prusse,
+cheminaient à travers la Saxe et la Bohême pour gagner Vienne, où ils
+allaient travailler la société et pervertir l'opinion: avant de pousser
+jusqu'à ce terme de leur voyage, ils prenaient langue à Carlsbad ou à
+Toeplitz. C'était là aussi qu'affluaient des divers pays germaniques,
+comme en un point central, comme en un parloir périodiquement ouvert,
+les émissaires du <i>Tugendbund</i>, les dépositaires du secret patriotique,
+les membres de ces mystérieuses confréries qui composaient en Allemagne,
+parmi l'affaissement de tous les pouvoirs constitués, la seule force
+active et belligérante.</p>
+
+<p>Nos représentants en Autriche et en Saxe, observateurs désignés,
+traçaient alors un tableau assez piquant des stations thermales de la
+Bohême, de ces rendez-vous d'élégance et d'intrigue, où l'opposition
+contre nous prenait toutes les formes, depuis les plus violentes
+jusqu'aux plus puériles, et s'amusait de satisfactions sentimentales, en
+attendant mieux: «Depuis la fâcheuse aventure de Schill, écrivait un
+agent de surveillance, les chevaliers et chevalières <i>de la Vertu</i> ont
+continué à travailler à la restauration de l'antique Germanie; et comme
+rien ne doit être négligé pour faire le bien, ils ont envoyé dans les
+diverses parties de l'Allemagne des missionnaires habiles qui, tantôt
+par leur éloquence, tantôt par des ouvrages mystiques, s'efforcent de
+faire germer les graines répandues pendant la dernière guerre. Les dames
+mêmes se chargent de ces missions honorables, et la comtesse de Recke
+s'est acheminée à Carlsbad pour y présider le <i>club de la Vertu</i> et
+relever la colonne d'Arminius. Les membres de cette société se
+reconnaissent par des signes convenus, et ont, principalement dans le
+Nord, des moyens de communication. Pour conserver les formes antiques de
+son pays, Mme de Recke est accompagnée d'un <i>barde</i>, qui, suivant le
+sentiment unanime du club, est l'homme le plus éloquent et le plus grand
+poète de son siècle. Issu de la colonie française de Berlin, il n'a
+contre lui que son nom; il s'appelle <i>Didier</i>, ci-devant chanoine de
+Magdebourg. Le génie fécond de ce nouveau Tyrtée enchante, transporte et
+enivre tous ceux qui ont la permission d'assister aux séances.</p>
+
+<p>«Des odes, des apologues, des chants de guerre varient les plaisirs des
+auditeurs. Pour donner une juste idée de la finesse de ses allusions, on
+se borne à citer ici la fable du <i>Tigre</i>, où, après mille incidents plus
+ingénieux les uns que les autres, le tigre finit par manger le lion,
+l'éléphant, les léopards et les ours. L'auteur fait entendre que ce
+tigre n'est autre chose que l'empereur Napoléon lui-même. Communément la
+séance se termine par un chant de guerre de la composition de M. le
+chanoine. La dernière ode, le martyre de la bienheureuse reine de
+Prusse, ayant été applaudie avec extase, il s'est écrié: «Que ne puis-je
+la chanter à la tête de deux cent mille hommes!» Mme de Recke a une
+telle horreur de tout ce qui est français, qu'elle a fait voeu, dit-on,
+de ne plus parler notre langue<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a>
+<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote246" name="footnote246"><b>Note 246: </b></a>
+<a href="#footnotetag246">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, correspondance de
+Vienne, 390.</blockquote>
+
+<p>Autour de ce singulier cénacle se groupaient des officiers prussiens,
+«prêts à tout sacrifier aux mânes de leur reine», «des mouchards
+anglais», des émigrés français, d'anciens chefs de chouans, tous
+s'animant les uns les autres, chuchotant et gesticulant, s'insurgeant en
+paroles contre le «puissant dominateur de l'Europe». Leur horreur de la
+France était telle que la venue annoncée d'un de nos diplomates, du
+respectable baron de Bourgoing, ministre impérial à Dresde, faisait
+s'envoler toute une partie de cette bande, comme à l'approche d'un
+pestiféré. La présence d'un de nos officiers provoquait des
+manifestations scandaleuses: «Sa décoration de la Légion d'honneur
+donnait des vapeurs aux femmes qui se vantaient d'avoir montré du
+caractère, c'est-à-dire d'avoir été à son égard aussi grossières qu'il
+est possible<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a>
+<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>.» Dans ce milieu où bouillonnaient tant de passions,
+on juge si l'arrivée du comte Razoumowski, chef de la faction russe à
+Vienne, fit sensation, lorsqu'il parut avec ses amis comme un général au
+milieu de ses troupes, plein d'audace et de jactance, se donnant pour
+mission de coaliser tous les mécontentements et de les mener haut la
+main à une action commune.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote247" name="footnote247"><b>Note 247: </b></a>
+<a href="#footnotetag247">
+(retour) </a> Otto à Maret, 3 août 1811.</blockquote>
+
+<p>Il arriva avec une suite et un équipage de souverain, s'établit à
+Franzbrunn, près d'Egra, poste dominant d'où il surveillerait toutes les
+stations de la Bohême et centraliserait les intrigues<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a>
+<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>. Ses
+opérations commencèrent aussitôt, régulièrement organisées. Tout un
+personnel d'agents secondaires travaillait sous ses ordres; il eut ses
+employés, ses bureaux: deux secrétaires à cheval étaient occupés
+journellement à porter sa volumineuse correspondance; dans chacun des
+«bains» du voisinage, il avait établi un homme à lui, un distributeur de
+paroles, et aucun voyageur ne quittait la Bohême sans rapporter dans son
+pays ce mot d'ordre: agir sur les gouvernements par l'opinion et les
+disposer à de prochaines prises d'armes, «la guerre contre la France
+devant être l'état habituel de tout gouvernement bien ordonné<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a>
+<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>». Des
+princes et princesses de sang royal, des souverains en disponibilité, ne
+dédaignaient point d'assister Razoumowski dans son oeuvre de propagande
+fanatique. Ses principaux coadjuteurs étaient l'électeur de Hesse,
+dépossédé de ses États et réfugié en Bohême, le prince Ferdinand de
+Prusse, et les jeunes duchesses de Courlande, qui savaient «allier avec
+beaucoup d'abandon la galanterie à la politique<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a>
+<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote248" name="footnote248"><b>Note 248: </b></a>
+<a href="#footnotetag248">
+(retour) </a> Il amenait avec lui, ajoute le rapport précité, «deux
+secrétaires, quatre cuisiniers, de nombreux domestiques, vingt-deux
+chevaux et quatre fourgons chargés d'équipages. Les habitants, peu
+habitués à cette magnificence, auraient désiré lui donner une garde
+d'honneur; mais, faute de mieux, ils ont placé aux deux portes de sa
+maison quatre superbes sentinelles en peinture, dont deux Russes et deux
+Cosaques.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote249" name="footnote249"><b>Note 249: </b></a>
+<a href="#footnotetag249">
+(retour) </a> Otto à Maret, 1er juin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote250" name="footnote250"><b>Note 250: </b></a>
+<a href="#footnotetag250">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 3 août 1811.</blockquote>
+
+<p>Pendant quelques semaines, l'audace entreprenante de ces personnages fut
+telle que nos agents crurent voir se former à Carlsbad un véritable
+congrès de mécontents, d'où pourrait sortir «le feu d'une nouvelle
+coalition<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a>
+<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>». Ce qui les rassurait relativement, c'était le manque
+d'accord entre les divers groupes d'étrangers. La plupart abhorraient la
+France, mais tous se détestaient entre eux. Les Prussiens méprisaient
+les Saxons; ceux-ci faisaient bande à part, se distinguaient par leur
+tiédeur pour la cause commune et échappaient à peu près aux atteintes de
+la «fièvre germanique<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a>
+<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>». Les Russes fréquentaient de préférence les
+membres de l'aristocratie viennoise, et cet exclusivisme leur faisait
+tort auprès des autres Allemands. Néanmoins, leurs exhortations, leurs
+pronostics, tenaient en haleine les espérances et les colères,
+encourageaient le zèle guerroyant des sociétés secrètes, maintenaient
+parmi les peuples d'Allemagne un levain d'agitation et de révolte.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote251" name="footnote251"><b>Note 251: </b></a>
+<a href="#footnotetag251">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 10 juillet.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote252" name="footnote252"><b>Note 252: </b></a>
+<a href="#footnotetag252">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 3 août.</blockquote>
+
+<p>À Pétersbourg, les bruits de guerre immédiate s'étaient à peu près
+dissipés: la discussion avec la France baissait d'un ton, mais
+continuait, s'éternisait, monotone et stérile. C'était toujours de part
+et d'autre reprise des mêmes plaintes, répétition des mêmes arguments.
+Parfois, on variait, on renforçait un peu les expressions, sans changer
+le fond et la substance des raisonnements, et deux grands gouvernements
+semblaient se livrer à cet exercice de rhétorique qui consiste à répéter
+interminablement les mêmes choses sous des formes différentes. Seul, par
+désir de conciliation, Roumiantsof s'efforçait d'introduire dans le
+débat quelques éléments nouveaux, cherchait toujours une base d'accord.
+Envisageant la question du duché sous un point de vue nouveau, il
+laissait entendre à Lauriston que, sans toucher à l'intégrité matérielle
+de cet État, on pourrait le transformer et anéantir en lui tout esprit
+d'expansion: on pourrait lui enlever son autonomie, son gouvernement et
+ses institutions propres, son administration indigène, le dénationaliser
+en quelque sorte et le réduire à la condition de simple province
+saxonne<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a>
+<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote253" name="footnote253"><b>Note 253: </b></a>
+<a href="#footnotetag253">
+(retour) </a> Lauriston à Maret, 18 juillet 1811.</blockquote>
+
+<p>Mais Alexandre ne parlait plus de la Pologne. Il laissait le chancelier
+s'épuiser à la recherche de vains expédients et ne le suivait plus dans
+cette voie: moins pacifique, plus entier et plus exigeant sous son
+masque d'impassible douceur, il s'était juré de ne fermer le conflit
+qu'au cas où Napoléon lui accorderait le gage éclatant qu'il avait en
+vue. Ce résultat vainement attendu de la mission Tchernitchef, il avait
+pensé que le retour du duc de Vicence à Paris et ses instances
+pourraient le produire. Après le départ de l'ambassadeur, on l'avait vu
+en proie à une impatience et à une émotion mal dissimulées, calculant la
+durée du voyage et le temps nécessaire pour le retour d'un courrier,
+comptant les jours, presque les heures. Au commencement de juin, il
+avait compris que Caulaincourt arrivait à Paris et s'était senti au
+moment décisif. Depuis, plusieurs semaines s'étaient écoulées, sans
+apporter de réponse satisfaisante, et rapprochant ce silence d'autres
+indices, Alexandre l'interprétait comme un refus<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>. Voyant que
+Napoléon n'entrait pas dans la voie des concessions caractérisées, il ne
+voulait plus traiter, renonçait à présenter des moyens d'apaisement et
+de concorde: la démarche à la fois énigmatique et pressante qu'il avait
+tentée par l'intermédiaire de Caulaincourt avait épuisé sa bonne
+volonté.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote254" name="footnote254"><b>Note 254: </b></a>
+<a href="#footnotetag254">
+(retour) </a> Napoléon avait dit à Kourakine «qu'il aurait cédé deux
+districts du duché de Varsovie, en donnant une compensation au roi de
+Saxe, et même la ville de Dantzick et son territoire, si l'empereur
+Alexandre l'eût demandé et n'eût pas fait des armements menaçants».
+Alexandre cita ce propos à Lauriston, en ajoutant «que ce <i>si</i> voulait
+tout dire et qu'il le comprenait». Lettre particulière de Lauriston à
+Maret, 1er juin 1811. D'autre part, <i>une personne</i> haut placée en France
+et se disant bien informée faisait avertir par Tchernitchef Sa Majesté
+Russe que Napoléon n'avait nul dessein «de se raccommoder sincèrement
+avec elle». Rapport du 17 juin, vol. cité, 175. La <i>personne</i> en
+question n'était-elle pas celle à qui le Tsar avait fait remettre une
+lettre autographe au commencement de l'année?</blockquote>
+
+<p>Une influence étrangère contribuait à dissiper ses dernières
+hésitations. Tous les témoignages de première main s'accordent à
+signaler durant cette période la faveur croissante du Suédois Armfeldt
+et son rôle dans les événements. Peu à peu, les bienfaits, les
+encouragements, les marques d'intérêt venaient le trouver et le
+mettaient hors de pair: son crédit tout intime ne laissait plus de place
+aux conseils officiels de Roumiantsof et reléguait au second rang
+Speranski lui-même.</p>
+
+<p>Le Suédois avait gagné la confiance du maître par l'indépendance même de
+ses allures: Alexandre se piquait de détester les flatteurs, et le
+meilleur moyen de lui faire agréer un avis était de le lui présenter
+avec quelque rudesse; on donnait ainsi à cet autocrate, qui rougissait
+de l'être, l'illusion de commander à des hommes libres. Armfeldt lui
+parlait haut et ferme: «Très éloigné, dira de lui bientôt un observateur
+perspicace<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a>
+<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>, de ce caractère et de ce langage serviles qui
+caractérisent le peuple esclave, le baron d'Armfeldt a surtout frappé et
+conquis l'Empereur par sa franchise et sa hardiesse à lui opposer le
+tableau de ce qu'il pouvait être à celui de ce qu'il était.» Avec une
+insistance presque cruelle, il faisait sentir au Tsar l'infériorité de
+sa position présente, les dégoûts dont Napoléon l'abreuvait,
+l'humiliation et le danger de céder toujours, la nécessité de se
+reprendre et de résister, sous peine de n'être plus qu'un fantôme
+d'empereur: il lui adressa un long mémoire portant cette épigraphe «<i>To
+be or not to be</i><a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a>
+<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote255" name="footnote255"><b>Note 255: </b></a>
+<a href="#footnotetag255">
+(retour) </a>
+ Le comte de Loewenhielm, 5 avril 1812; archives du
+royaume de Suède.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote256" name="footnote256"><b>Note 256: </b></a>
+<a href="#footnotetag256">
+(retour) </a>
+ <span class="sc">Tegner</span>, III, 301.</blockquote>
+
+<p>Sensible à ces âpres mises en demeure, Alexandre s'imprégnait des idées
+qu'on lui versait dans l'esprit, mais il les appliquait conformément à
+son caractère et à son génie propres, plus portés d'ordinaire aux
+ténacités inertes qu'aux brusques initiatives. Il se fixait à une
+politique toute de dénégations, à un système évasif et dilatoire, à une
+intransigeance voilée, sans se dissimuler qu'il provoquait ainsi et
+finirait par s'attirer la guerre. Après s'y être préparé le premier,
+après avoir été sur le point de la commencer, après s'être prêté ensuite
+à quelques tentatives pour l'éviter, il revenait à y voir, comme au
+printemps, le dénouement certain et obligé du conflit, avec cette
+différence qu'il entendait désormais se faire attaquer au lieu
+d'attaquer, laisser venir à lui l'adversaire, au lieu de le devancer.</p>
+
+<p>En effet, à l'instant même où il cède en politique aux suggestions
+belliqueuses d'Armfeldt, il choisit définitivement, comme guide et
+conseiller militaire, Pfuhl le temporisateur. Il adopte officiellement
+son plan: il prescrit d'organiser des lignes de défense conformément aux
+données admises et charge l'Allemand Wolzogen de préparer cette
+oeuvre<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a>
+<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>. S'il incline encore à faire précéder le grand recul par une
+pointe en Pologne, c'est à seule fin de désorganiser autant que possible
+les moyens de l'envahisseur: il ne s'agit plus là que d'une offensive
+strictement limitée, destinée à faire commencer de plus loin la retraite
+dévastatrice et la résistance fuyante: il s'agit surtout d'une offensive
+purement stratégique. Politiquement, Alexandre est résolu à éviter toute
+mesure violente, tout éclat, jusqu'à ce que les Français se soient
+avancés assez loin en Allemagne, assez près de ses frontières, pour le
+mettre en état de légitime défense. Ce qu'il veut avant tout, c'est se
+donner aux yeux de l'Europe l'apparence du droit et les dehors de la
+longanimité. Tous ses efforts vont tendre à perpétuer le conflit, mais à
+le perpétuer sans en avoir l'air, en rejetant sur son rival la
+responsabilité et l'odieux de la rupture.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote257" name="footnote257"><b>Note 257: </b></a>
+<a href="#footnotetag257">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Wolzogen</i>, 57. Une note publiée dans la
+collection des archives Woronzof, XVI, 390, fixe également au mois de
+juin l'adoption du plan défensif. Loewenhielm définira ainsi les
+résolutions d'Alexandre: «Ne rien accorder à la France et attirer
+l'ennemi dans des lignes de défense établies.» Dépêche du 3 mars 1812,
+archives du royaume de Suède. Armfeldt écrivait qu'il espérait bien que
+Bonaparte viendrait «donner dans le piège». <span class="sc">Tegner</span>, III, 384.</blockquote>
+
+<p>Dans ce but, il évite désormais toute allusion au duché de Varsovie;
+celant au plus profond de son âme le grief réel, il n'allègue que le
+grief apparent, la réunion de l'Oldenbourg, et joue avec un art consommé
+de cette affaire, où il a incontestablement le beau rôle et peut se dire
+l'offensé. D'un ton triste et doux, il continue à se plaindre de
+l'outrage: il réclame vaguement une satisfaction. Si la France le serre
+de plus près et le conjure d'énoncer ses désirs, il se borne à demander
+la réparation du préjudice causé, la réintégration du duc dans le
+patrimoine familial. Lui parle-t-on d'équivalent et de compensation, il
+ne dit ni oui ni non: il promet d'expédier à Kourakine les pouvoirs
+nécessaires pour conclure un accord et se garde de les envoyer: il se
+dit invariablement prêt à terminer l'affaire et n'en fournit jamais les
+moyens<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a>
+<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>. En même temps, il a soin d'affirmer très haut, de publier
+que la saisie de l'Oldenbourg, si pénible qu'elle lui ait été, ne
+constitue pas à ses yeux un <i>casus belli</i>, qu'il ne revendiquera jamais
+les armes à la main les droits de sa maison. Par conséquent, si Napoléon
+renforce ses effectifs, glisse de nouvelles troupes en Allemagne,
+prépare ses instruments d'agression, c'est sans cause valable, c'est par
+pur délire d'ambition et d'orgueil, c'est pour soumettre au joug un
+empire qui ne demande qu'à vivre en paix avec lui et à demeurer son
+allié.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote258" name="footnote258"><b>Note 258: </b></a>
+<a href="#footnotetag258">
+(retour) </a> Correspondance de Lauriston, juillet et août 1811.</blockquote>
+
+<p>En prenant cette attitude, le Tsar gagnait aussi l'avantage de pouvoir
+éconduire les puissances intéressées à empêcher le conflit et à proposer
+leur entremise pacificatrice, car, ne voulant pas d'accord, il ne
+voulait point de médiateur. Lorsque tour à tour la Prusse et l'Autriche,
+sortant d'une quiétude momentanée et reprenant l'alarme, le conjurent
+d'accepter leurs offices, il feint l'étonnement: il ne sait de quoi on
+lui parle: qu'est-il besoin de conciliateurs, puisqu'il n'est pas
+question de guerre? «Sa Majesté Impériale,--fait-il écrire à Vienne,--a
+cru d'autant plus devoir décliner l'intervention d'une puissance tierce
+qu'en l'acceptant elle aurait nécessairement fait supposer un état de
+mésintelligence entre les cours de Pétersbourg et des Tuileries,
+mésintelligence qui n'existe pas, puisque Sa Majesté Impériale persiste
+invariablement dans ses anciens sentiments et ses relations politiques
+avec la France, qui de son côté ne cesse de lui donner l'assurance de
+son amitié<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a>
+<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote259" name="footnote259"><b>Note 259: </b></a>
+<a href="#footnotetag259">
+(retour) </a> Dépêche à Stackelberg, 27 octobre 1811. Archives de
+Saint-Pétersbourg.</blockquote>
+
+<p>Cependant, le litige discrètement entretenu fournira motif au Tsar pour
+fermer les yeux de plus en plus sur la contrebande et rouvrir finalement
+ses ports au commerce régulier de l'Angleterre: c'est l'une de ses
+grandes raisons pour se soustraire à un arrangement qui l'emprisonnerait
+à nouveau dans l'alliance<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a>
+<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>. Si Napoléon supporte ce détachement plus
+complet et, voyant que les Russes ne bougent de leurs positions
+défensives, arrête lui-même et rappelle ses armées, Alexandre ne l'ira
+pas chercher: mais il est infiniment plus probable que le conquérant
+poussera à bout ses projets destructeurs, commencera la guerre et
+l'invasion. Cette guerre, Alexandre l'acceptera alors avec une
+tranquille vaillance, résolu à la faire acharnée, terrible, éternelle,
+en s'aidant du climat et de la nature, et il se dit qu'il aura
+préalablement remporté un grand avantage moral et gagné son procès
+devant l'opinion européenne. Son calcul était juste, puisque son jeu
+subtil et patient, sans faire illusion totalement aux contemporains, a
+trompé pendant quatre-vingts ans la postérité et l'histoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote260" name="footnote260"><b>Note 260: </b></a>
+<a href="#footnotetag260">
+(retour) </a> Nous en trouverons plus loin l'aveu dans sa bouche même.</blockquote>
+
+<p>Il ne trompa pas Napoléon. En voyant la Russie se dérober à toute
+explication, l'Empereur en conclut qu'elle ne voulait point
+d'accommodement, parce qu'elle désespérait d'obtenir l'objet réel de ses
+convoitises. Ainsi, il a vu clair, il a deviné juste: comme compensation
+à l'Oldenbourg, on tenait à obtenir une fraction du duché et on n'admet
+pas autre chose. Ce qu'on attendait de lui, c'était qu'il livrât sa
+première ligne de défense, qu'il frappât lui-même ce peuple polonais
+dont il avait éprouvé le dévouement, qu'il lui infligeât une nouvelle
+mutilation. L'an passé, en lui proposant le fameux traité, on ne lui
+avait demandé que de ratifier le partage: on voudrait aujourd'hui le lui
+faire recommencer, et cette prétention le courrouce. En même temps, les
+nouvelles du Nord lui apprennent qu'avec la belle saison le commerce
+anglais dans la Baltique, à peine déguisé sous pavillon américain,
+reprend sur des proportions infiniment accrues. Les navires fraudeurs ne
+se bornent plus à se glisser un à un et subrepticement à Riga ou à
+Pétersbourg: ce sont de véritables flottes marchandes, des convois de
+cent cinquante bâtiments à la fois, qui abordent aux ports de Russie: on
+les y reçoit impudemment, on les laisse déverser sur le littoral
+d'opulentes cargaisons, et ce trafic, en permettant à l'Angleterre
+d'écouler une partie des produits qui l'encombrent et l'oppressent,
+l'empêche de périr de surabondance et de pléthore<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a>
+<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>. Voilà donc à
+quoi tendaient les prétendues alarmes de la Russie, ses terreurs
+simulées, ses plaintes, les querelles qu'elle nous cherchait: en
+admettant qu'elle n'ait pas eu l'intention formelle de faire la guerre,
+elle voulait se ménager un prétexte pour reprendre avec les Anglais des
+relations profitables, tout en nous arrachant une concession humiliante
+et funeste. Son jeu est clair désormais, «son système se déroule<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a>
+<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>»,
+et ces constatations achèvent de décider l'Empereur. Cédant à une
+brusque colère, obéissant aussi à une pensée politique et au désir de se
+rallier l'opinion, il éprouve le besoin de dénoncer publiquement ses
+griefs, de démasquer aux yeux de toute l'Europe les intentions
+d'Alexandre, de proclamer que les Russes veulent un lambeau de la
+Pologne et ne l'obtiendront jamais.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote261" name="footnote261"><b>Note 261: </b></a>
+<a href="#footnotetag261">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18082.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote262" name="footnote262"><b>Note 262: </b></a>
+<a href="#footnotetag262">
+(retour) </a> <i>Id.</i> Cette idée ressort en outre très clairement de la
+dépêche de Maret à Lauriston en date du 30 août 1811 et de sa lettre
+confidentielle du 19 novembre.</blockquote>
+
+<p>L'occasion lui en fut fournie le 15 août, jour de sa fête. Chaque année,
+il faisait célébrer cette date par des réjouissances populaires et par
+la tenue aux Tuileries d'une grande assemblée. Le cérémonial habituel du
+dimanche s'observait en cette occasion avec un surcroît de solennité, et
+l'Empereur présidait en personne à ces représentations grandioses, qu'il
+machinait comme des scènes d'opéra, avec cortège, défilé, figurations
+somptueuses, et qui remettaient périodiquement sous les yeux du public
+l'apothéose de sa puissance. C'était une série de spectacles
+magnifiquement et ponctuellement réglés: à l'heure de la messe, la
+sortie des grands appartements, l'apparition successive des pages, aides
+et maîtres des cérémonies, écuyers, préfet du palais et chambellans, de
+l'aide de camp de service, des cinq grands officiers de la couronne, de
+l'Empereur enfin, suivi du grand aumônier, des princes et colonels
+généraux: c'était l'Impératrice s'acheminant de son côté avec les
+princesses et tous ses services; parfois, la conjonction des deux
+cortèges, leur déploiement sur le grand escalier, la traversée lente des
+salons et des galeries, l'arrivée à la chapelle, où le peuple était
+admis à contempler Leurs Majestés: sur les divers points du parcours,
+des détachements de la garde échelonnés, des grenadiers présentant les
+armes, des tambours battant aux champs, des rangées d'uniformes et de
+costumes de cour se détachant sur le décor luxueux des appartements, sur
+les ors et les marbres, sur la pourpre des tentures: l'appareil le plus
+propre à frapper les yeux, à émouvoir les esprits, à rehausser de faste
+et de splendeur le culte tout viril qui se rendait au souverain<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a>
+<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>.
+Après la messe, il y avait souvent parade militaire dans la cour du
+château: avant ou après la messe, il y avait invariablement audience
+dans les grands appartements et réception du corps diplomatique. Les
+ambassadeurs et ministres étrangers étaient introduits dans la salle du
+Trône; eux seuls avaient droit d'y venir, avec les ministres secrétaires
+d'État, avec un certain nombre de privilégiés, et c'était dans cette
+partie du château auguste entre toutes que Napoléon, après s'être montré
+à eux dans l'environnement de sa pompe impériale, accueillait leurs
+hommages.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote263" name="footnote263"><b>Note 263: </b></a>
+<a href="#footnotetag263">
+(retour) </a> Voy. le tableau si frappant et d'une si rigoureuse
+exactitude que M. Frédéric Masson a tracé de ces scènes dans un article
+de la <i>Vie contemporaine</i>, 1er février 1894.</blockquote>
+
+<p>Le 15 août 1811, l'audience diplomatique eut lieu avant la messe. À
+midi, tandis qu'au dehors des salves d'artillerie signalaient la
+solennité du jour, l'Empereur fit son entrée dans la salle et prit place
+sur le trône. Successivement, les princes grands dignitaires, les
+cardinaux et les ministres, les grands officiers de l'Empire, les grands
+aigles de la Légion d'honneur et autres dignitaires furent admis à lui
+présenter leurs voeux<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a>
+<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>. Après eux, le corps diplomatique parut,
+précédé par un maître et un aide des cérémonies, introduit par le grand
+chambellan. Il se déploya en cercle autour du trône, ses membres se
+plaçant par ordre d'ancienneté dans leur poste. Le prince Kourakine
+figurait à son rang, moins mal portant qu'à l'ordinaire, resplendissant
+comme un soleil dans ses habits constellés de décorations et de
+pierreries, formant groupe avec le prince de Schwartzenberg et
+l'ambassadeur d'Espagne.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote264" name="footnote264"><b>Note 264: </b></a>
+<a href="#footnotetag264">
+(retour) </a> <i>Moniteur</i> du 17 août.</blockquote>
+
+<p>L'Empereur descendit du trône. Lentement et par deux fois, il fit le
+tour du cercle, s'arrêtant çà et là pour jeter un mot, une question,
+pour se faire nommer les étrangers qui avaient sollicité l'honneur de
+l'approcher: ce jour-là, la liste des présentations comprenait, avec un
+général bavarois et un colonel suisse, trois «citoyens des
+États-Unis<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a>
+<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>». Ces diverses opérations prirent un certain temps. Dans
+la salle, la chaleur était étouffante: par cette radieuse journée
+d'août, une lumière blanche et crue tombait des hautes fenêtres, faisait
+flamber d'un éclat aveuglant les broderies massives des uniformes,
+ajoutait au malaise que causaient à chacun la longueur de la séance, la
+foule et la presse, l'angoisse de la comparution devant l'arbitre de
+toutes les destinées, devant le maître et le juge. Quand les formalités
+d'usage eurent été entièrement accomplies, il parut que le cercle
+touchait à sa fin: une grande partie de l'assemblée s'était écoulée déjà
+dans les salons voisins: il ne restait dans la salle du Trône, avec le
+corps diplomatique, que quelques ministres et «cordons rouges»; on
+attendait le moment où l'Empereur allait faire prévenir l'Impératrice et
+se rendre à la chapelle, pour entendre la messe et le chant du <i>Te
+Deum</i>, lorsqu'on le vit se rapprocher du groupe dont faisait partie
+Kourakine<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a>
+<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote265" name="footnote265"><b>Note 265: </b></a>
+<a href="#footnotetag265">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote266" name="footnote266"><b>Note 266: </b></a>
+<a href="#footnotetag266">
+(retour) </a> Les éléments du récit qui suit ont été puisés à
+différentes sources: lettre de Maret à Lauriston, 25 août 1811; pièces
+conservées aux archives des affaires étrangères (Russie, 153), sous le
+titre: <i>Relation tirée des notes de l'ambassadeur d'Autriche</i> et
+<i>Rapport d'un ministre d'un prince de la Confédération</i>; extraits du
+rapport de Kourakine, cités par Bogdanovitch, I, p. 31 et suiv.; rapport
+du ministre prussien Krusemarck, analysé et publié en partie par
+Duncker, 374-375, d'après les archives de Berlin. Tous ces documents
+concordent sur les points essentiels.</blockquote>
+
+<p>«Vous nous avez donné des nouvelles, prince», dit-il d'un air avenant.
+Il s'agissait de bulletins récemment communiqués par l'ambassade russe
+et portant avis d'une rencontre en Orient, aux environs de Rouchtchouk,
+entre les troupes que la Russie avait laissées sur le Danube, sous le
+commandement de Kutusof, et l'armée ottomane. L'affaire avait été chaude
+et indécise: les deux partis s'attribuaient la victoire. Kourakine vanta
+la valeur de ses compatriotes: Napoléon rendit hommage à ces braves
+gens, mais fit observer que les Russes n'en avaient pas moins été forcés
+d'évacuer Rouchtchouk, leur tête de pont au delà du Danube, et qu'ils
+avaient ainsi perdu la ligne du fleuve. En effet, suivant lui, on ne
+pouvait se servir défensivement d'un fleuve qu'à la condition de se
+garder le moyen d'opérer sur les deux rives: à Essling, il s'était
+estimé vainqueur parce qu'il avait conservé Lobau, qui lui donnait accès
+sur la rive gauche et prise sur l'armée autrichienne. Il développa ce
+thème avec abondance, avec sa maîtrise habituelle, et fit, devant ses
+auditeurs émerveillés, tout un cours de tactique.</p>
+
+<p>Renonçant à lui disputer l'avantage sur ce terrain, Kourakine convint
+que les Russes avaient dû reculer, faute d'effectifs suffisants pour
+maintenir leur position, et il attribua cette pénurie d'hommes à un
+manque d'argent, qui avait obligé le Tsar à rappeler dans l'intérieur
+de ses États une partie des troupes employées contre la Turquie. C'était
+là que l'attendait l'Empereur, qui lui dit aussitôt, avec une bonhomie
+narquoise: «Mon cher ami, si vous me parlez officiellement, je dois
+faire semblant de vous croire ou ne pas vous répondre du tout: mais si
+nous parlons confidentiellement, je vous dirai que vous avez été battus,
+que vous l'avez été parce que vous manquiez de troupes, et que vous en
+manquiez parce que vous avez envoyé cinq divisions de l'armée du Danube
+à celle de Pologne, et cela, non par embarras de vos finances, qui s'en
+seraient mieux trouvées de nourrir ces troupes aux dépens de l'ennemi,
+mais pour me menacer.»</p>
+
+<p>Les mouvements opérés par les Russes en avant de Varsovie devinrent
+alors le sujet de la conversation. Avec vivacité, Napoléon fit sentir
+que ces marches précipitées l'avaient d'autant plus ému qu'elles lui
+avaient paru inexplicables: «Je suis comme l'homme de la nature, dit-il,
+ce que je ne comprends pas excite ma défiance.» Il s'est donc vu dans
+l'obligation de se mettre lui-même sur ses gardes; des deux côtés, on
+s'est piqué, on s'est armé, on s'est livré à de vastes déplacements de
+troupes qui continuent encore, et voilà les deux nations sur pied, en
+face l'une de l'autre, prêtes à s'entr'égorger, sans s'être jamais dit
+pourquoi.</p>
+
+<p>En effet, à qui fera-t-on croire que l'Oldenbourg soit le vrai motif de
+la querelle? Entre grandes puissances, on ne se bat pas pour
+l'Oldenbourg. D'ailleurs, la France a offert une indemnité; elle l'a
+offerte «entière et complète», elle a réitéré à dix reprises ses
+propositions, sans obtenir de réponse. Il y a donc autre chose: il y a
+chez les Russes une arrière-pensée, et brusquement, violemment, Napoléon
+tire le voile, met à découvert le fond mystérieux du litige. Il dit: «Je
+ne suis pas assez bête pour croire que ce soit l'Oldenbourg qui vous
+occupe: je vois clairement qu'il s'agit de la Pologne. Vous me supposez
+des projets en faveur de la Pologne; moi, je commence à croire que c'est
+vous qui voulez vous en emparer, pensant peut-être qu'il n'y a pas
+d'autre moyen d'assurer de ce côté vos frontières.» Mais il importe
+qu'à cet égard toute illusion cesse, que la Russie sache à quoi s'en
+tenir, et ici l'Empereur s'anime terriblement. «Ne vous flattez pas»,
+s'écrie-t-il, «que je dédommage jamais le duc du côté de Varsovie. Non,
+quand même vos armées camperaient sur les hauteurs de Montmartre, je ne
+céderai pas un pouce du territoire varsovien: j'en ai garanti
+l'intégrité. Demandez un dédommagement pour l'Oldenbourg, mais ne
+demandez pas cent mille âmes pour cinquante mille, et surtout ne
+demandez rien du grand-duché. Vous n'en aurez pas un village, vous n'en
+aurez pas un moulin. Je ne pense pas à reconstituer la Pologne;
+l'intérêt de mes peuples n'est pas lié à ce pays. Mais si vous me forcez
+à la guerre, je me servirai de la Pologne comme d'un moyen contre vous.
+Je vous déclare que je ne veux pas la guerre et que je ne vous la ferai
+pas cette année, à moins que vous ne m'attaquiez. Je n'ai pas de goût à
+faire la guerre dans le Nord; mais si la crise n'est point passée au
+mois de novembre, je lèverai cent vingt mille hommes de plus: je
+continuerai ainsi deux ou trois ans, et si je vois que ce système est
+plus fatigant que la guerre, je vous la ferai... et vous perdrez toutes
+vos provinces polonaises.»</p>
+
+<p>Ainsi, en s'acharnant à une prétention inadmissible, la Russie s'expose
+à une lutte aussi désastreuse que celles où ont succombé la Prusse et
+l'Autriche: faut-il donc que le même esprit d'aveuglement et de vertige
+s'empare successivement de tous les États et les entraîne aux abîmes?
+«Car», poursuit l'Empereur en changeant subitement de ton et en
+affectant une modestie pleine d'impertinence, «soit bonheur, soit
+bravoure de mes troupes, soit parce que j'entends un peu le métier, j'ai
+toujours eu des succès, et j'espère en avoir encore, si vous me forcez à
+la guerre.»--«Vous savez», ajoute-t-il, «que j'ai de l'argent et des
+hommes.» Et aussitôt des visions à faire frémir, une fantasmagorie de
+chiffres, un concours prodigieux d'armées s'évoquent à sa voix: «Vous
+savez que j'ai huit cent mille hommes, que chaque année met à ma
+disposition 250,000 conscrits, et que je puis par conséquent augmenter
+mon armée en trois ans de sept cent mille hommes qui suffiront pour
+continuer la guerre en Espagne et pour vous la faire. Je ne sais pas si
+je vous battrai, mais nous nous battrons. Vous comptez sur des alliés:
+où sont-ils? Est-ce l'Autriche, à qui vous avez ravi trois cent mille
+âmes en Galicie? Est-ce la Prusse? La Prusse se souviendra qu'à Tilsit
+l'empereur Alexandre, son bon allié, lui a enlevé le district de
+Bialystock. Est-ce la Suède? Elle se souviendra que vous l'avez à moitié
+détruite en lui prenant la Finlande. Tous ces griefs ne sauraient
+s'oublier: toutes ces injures se payent: vous aurez le continent contre
+vous.»</p>
+
+<p>Devant ce débordement d'effrayantes paroles, Kourakine restait
+interloqué, douloureusement ému de cette prise à partie qui le mettait
+en cause et en spectacle. Il s'essayait pourtant à remplir son devoir, à
+défendre de son mieux son pays et son maître. Mais comment parler devant
+un prince qui transformait toute conversation en monologue? On voyait
+l'ambassadeur s'épuiser en vains efforts pour placer quelques mots: on
+le vit pendant près d'un quart d'heure rester la bouche ouverte, sans
+que l'intarissable verve de son interlocuteur lui permît de commencer la
+phrase qu'il avait sur les lèvres<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a>
+<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote267" name="footnote267"><b>Note 267: </b></a>
+<a href="#footnotetag267">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>À la fin, il profita d'un moment où Napoléon reprenait haleine pour
+sortir de cette position ridicule, pour affirmer que l'empereur de
+Russie restait «l'allié le plus fidèle de la France et même l'ami de son
+souverain».--«C'est le même langage», interrompit Napoléon, «que vous
+tenez à Pétersbourg à mon ambassadeur; mais que me servent des paroles
+que les faits démentent et que vous démentez vous-même par la
+protestation contre l'incorporation de l'Oldenbourg?»--«Est-ce donc»,
+continua-t-il, «pour plaire aux Anglais que vous l'avez faite?» Et il
+montra au loin l'Angleterre dominant l'horizon, tenant le fil de toutes
+les intrigues, tirant et ramenant à elle la Russie. À l'appui de ce
+tableau, il rappela les facilités rendues au commerce britannique, le
+développement inouï de la contrebande, et fortement il insista sur ces
+griefs, qui le remplissaient d'amertume.</p>
+
+<p>Dans les rares instants de répit que lui laissait l'Empereur, Kourakine
+se bornait à dire que son maître n'avait rien tant à coeur que de
+terminer le litige. Pour faire justice de ces allégations sans preuve,
+Napoléon lui lança tout à coup une question catégorique et le mit au
+pied du mur: «Quant à s'arranger, dit-il, j'y suis prêt: avez-vous les
+pouvoirs nécessaires pour traiter? Si oui, j'autorise de suite une
+négociation.»</p>
+
+<p>Force fut à l'ambassadeur d'avouer qu'il n'avait point «la latitude
+nécessaire pour conclure un arrangement»; il se hâterait toutefois de
+faire connaître à Pétersbourg les désirs exprimés par Sa Majesté et ne
+doutait point qu'ils ne fissent faire un grand pas à l'entente. Mais le
+vague et l'embarras de cette réponse avaient une fois de plus éclairé
+l'Empereur: «Écrivez, reprit-il avec scepticisme, je n'ai rien contre,
+mais votre cour sait depuis longtemps ce que je viens de vous dire: je
+l'ai dit à Tchernitchef, au général Schouvalof, et mes ambassadeurs
+n'ont cessé depuis quatre mois de vous le répéter.»</p>
+
+<p>Il le répéta encore lui-même, longuement, insatiablement, avec des
+expressions à effet subitement dardées, avec un grand luxe d'images et
+de métaphores. Pourquoi, disait-il, au moment où la Russie se trouvait
+le plus fortement engagée sur le Danube, s'est-elle retournée et dressée
+contre la Pologne? «Vous faites comme le lièvre qui a reçu du plomb; il
+se lève sur ses pattes et s'agite affolé, s'exposant à recevoir en plein
+corps une nouvelle décharge.» Pourquoi prolonger un état incertain, qui
+n'est ni la guerre ni la paix? «Quand deux gentilshommes se querellent,
+quand l'un, par exemple, a donné un soufflet à l'autre, ils se battent
+et puis ensuite se réconcilient: les gouvernements devraient agir de
+même, faire carrément la guerre ou la paix.» Mais non, la Russie préfère
+se dérober à toute solution, elle semble vouloir éterniser le malaise
+général, et c'est ce que l'Empereur, à grands coups d'arguments et de
+répétitions, s'efforce de faire sentir à tous les diplomates qui
+l'écoutent, au public européen qui l'entoure. Conservant une certaine
+modération dans les termes et affectant le calme de la force, traitant
+l'ambassadeur avec une sorte de bienveillante pitié, il continue à
+frapper son gouvernement par-dessus sa tête: tout en rendant justice à
+la bonne volonté de Kourakine, il l'accable d'une dialectique
+inexorable. Enfin, après l'avoir tenu trois quarts d'heure à la torture,
+il le laissa aller, et le pauvre prince se retira consterné, rouge et
+suant à grosses gouttes, suffoquant d'émotion, étouffant dans son bel
+habit doré, répétant «qu'il faisait bien chaud chez Sa Majesté».
+Cependant, comme il faut que tout entretien diplomatique se termine par
+un appel à la concorde, les dernières paroles de l'Empereur avaient été
+pacifiques: il avait exprimé l'espoir que la guerre et ses calamités
+pourraient encore être évitées, si la Russie voulait s'expliquer
+autrement que par énigmes. Mais que pouvaient ces vagues tempéraments
+contre l'âpreté belliqueuse de toute son argumentation, contre l'éclat
+menaçant de ses discours et cette subite décharge de sa colère?</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Le lendemain 16 août, retourné à Saint-Cloud, Napoléon se fit apporter
+toutes les pièces de la correspondance avec la Russie, depuis l'entrevue
+du Niémen. En même temps, le ministre secrétaire d'État au département
+des relations extérieures, le duc de Bassano, était appelé à un <i>travail
+avec Sa Majesté</i>: cela consistait à recueillir par écrit les réflexions
+que suggérait à l'Empereur telle ou telle question, d'après ses éléments
+et ses pièces, à enregistrer ensuite la décision prise. Le ministre
+tenait la plume, arrondissait la phrase, tempérait parfois l'expression:
+la pensée venait du maître. Il éprouvait le besoin de la mettre ainsi en
+forme positive et dogmatique, afin de voir plus clair dans ses propres
+idées, dans les raisons qui le déterminaient; c'était comme un rapport
+qu'il se faisait à lui-même et dont les conclusions fixaient sa
+volonté<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a>
+<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>.</p>
+
+<p>Cette fois, le problème à résoudre était celui-ci: «La situation de la
+France avec la Russie est-elle de nature à ce qu'on doive craindre une
+guerre, qu'il faille lever une nouvelle conscription et autoriser les
+dépenses que les ministres de la guerre proposent<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a>
+<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote268" name="footnote268"><b>Note 268: </b></a>
+<a href="#footnotetag268">
+(retour) </a> Voy. plusieurs exemples de <i>Travail avec l'Empereur</i> dans
+<span class="sc">Roederer</span>, t. III, p. 562 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote269" name="footnote269"><b>Note 269: </b></a>
+<a href="#footnotetag269">
+(retour) </a> Le résultat du <i>Travail avec l'Empereur</i> figure, sous
+forme de volumineux mémoire, aux archives des affaires étrangères,
+Russie, 153. <span class="sc">Bignon</span>, X, 89 et suiv., et <span class="sc">Ernouf</span>, 301-305, en ont publié
+des extraits.</blockquote>
+
+<p>La veille, parlant à Kourakine, Napoléon avait déclaré <i>ab irato</i> qu'il
+connaissait les exigences de la Russie et ne s'y prêterait jamais.
+Maintenant, il reprend la question et en délibère avec lui-même, de
+sang-froid et à tête reposée. Avec son habituelle acuité de perception,
+il va droit au noeud de l'affaire; il le débarrasse de toute ambiguïté,
+l'extrait des incidents entassés à plaisir pour le couvrir et le
+masquer: il le dégage et l'isole, le fait saillir en plein relief.
+Longuement, méthodiquement, il reprend toutes les déductions qui
+l'amènent à croire que la Russie en veut à l'intégrité de l'État
+varsovien. Doit-il ou non souscrire à cette prétention? C'est ce qu'il
+examine ensuite. Il pèse le pour et le contre, met en balance les
+arguments qui militent en faveur de l'un et de l'autre parti; aveugle et
+rigoureux logicien, il aboutit enfin, par une suite de raisonnements
+serrés, à se prononcer pour la négative, à préférer le conflit violent
+et la guerre, et nous avons ainsi un mémoire justificatif de sa campagne
+de 1812, dicté par lui-même.</p>
+
+<p>Tout d'abord, il pose en principe qu'une guerre avec la Russie serait
+chose inopportune et fâcheuse; elle détournerait nos forces de l'Espagne
+et nous obligerait à y laisser tout inachevé; elle occasionnerait une
+effroyable consommation d'hommes, d'argent, et «ne produirait jamais des
+avantages égaux aux sacrifices qu'elle aurait exigés». Il est donc à
+désirer qu'elle puisse être évitée. Peut-elle l'être? Pour répondre à
+cette question, l'Empereur retrace à grands traits l'historique de ses
+rapports avec Alexandre Ier depuis l'alliance, se reporte par la pensée
+à Tilsit, repasse par Erfurt, saisit dès 1809 le conflit en germe et
+démontre irréfutablement que «la véritable difficulté de la position
+actuelle» provient de la conduite tenue par les Russes avant et pendant
+la dernière campagne contre l'Autriche, de leurs défaillances
+diplomatiques et militaires.</p>
+
+<p>Si l'empereur Alexandre, comme Napoléon l'en avait conjuré, avait parlé
+ferme à Erfurt et menacé l'Autriche, celle-ci eût senti la réalité de
+l'alliance franco-russe: elle eût craint d'affronter en même temps les
+deux grandes monarchies et eût renoncé à la guerre: aucun changement ne
+se serait opéré sur les frontières de la Russie; la Galicie n'eût pas
+changé de maître. «Si, la guerre ayant eu lieu, la Russie y avait pris
+part, comme elle le devait, au moment même et en y employant des forces
+considérables, elle serait entrée la première dans cette province, et
+les troupes du duché de Varsovie n'y auraient paru qu'en auxiliaires. Le
+contraire arriva. Les troupes du duché de Varsovie firent la conquête de
+la Galicie orientale, les habitants de cette province prirent les armes
+contre l'ennemi, et elle se trouva à la paix dans une telle situation
+qu'elle ne pouvait être rendue à l'Autriche et que Sa Majesté fut
+obligée de stipuler sa réunion au duché de Varsovie.» La Russie s'est
+donc trouvée en présence d'une Pologne à demi reconstituée, qui excitait
+ses inquiétudes. Les garanties données ou offertes--cession d'un
+district de la Galicie, envoi des troupes varsoviennes en Espagne,
+traité stipulant le non-rétablissement du royaume de Pologne--ont paru
+insuffisantes, et la Russie est restée en alarme, prête à saisir la
+première occasion pour porter atteinte à un ordre de choses dont elle
+était responsable et qu'elle jugeait néanmoins incompatible avec sa
+sécurité.</p>
+
+<p>Le prétexte dont elle s'est emparée a été l'incorporation de
+l'Oldenbourg à l'empire français. «Les arrêts du conseil britannique
+forcèrent Sa Majesté à réunir à la France les villes hanséatiques, pour
+fermer les ports du Nord au commerce de l'Angleterre. Le duché
+d'Oldenbourg fut compris dans cette réunion. La Russie intervint pour le
+duc d'Oldenbourg. Le pays d'Erfurt fut offert en indemnité. La Russie la
+refusa; au lieu d'en demander une autre, elle fit une protestation,
+procédé sans exemple dans l'histoire des puissances alliées. Elle
+commença sa protestation par des réserves, et elle la finit par
+l'expression du désir de conserver l'alliance: ce qui signifiait assez
+clairement qu'elle voulait faire beaucoup de bruit de l'affaire de
+l'Oldenbourg sans pousser les choses à bout et en laissant un moyen
+d'arrangement.</p>
+
+<p>«Ses projets commençaient à se développer. On vit qu'ils se dirigeaient
+contre le duché de Varsovie, dont l'existence et l'agrandissement
+l'alarmaient, et qu'ils tendaient, sinon à une réunion totale du duché
+aux provinces polonaises russes, du moins à une réunion partielle qui
+conduirait incessamment à son entière destruction. Le refus d'accepter
+Erfurt comme indemnité avait été motivé sur ce que ce pays n'était pas
+contigu à la Russie: or, le seul pays contigu à la Russie sur lequel Sa
+Majesté pouvait avoir quelque influence est le duché de Varsovie. Des
+insinuations verbales faites par le colonel Tchernitchef et par le comte
+Roumiantsof avaient fait comprendre que l'affaire d'Oldenbourg
+s'arrangerait, lorsque l'on s'entendrait sur les affaires de la Pologne.
+On conçut très bien alors comment la Russie était intervenue dans
+l'affaire d'Oldenbourg; comment, en faisant sa protestation, elle avait
+exprimé de nouveau son attachement à l'alliance; comment enfin, en
+refusant Erfurt, elle n'avait pas fait connaître ce qu'elle désirait.</p>
+
+<p>«Si elle se trouvait blessée, pourquoi ne faisait-elle pas la guerre? Si
+elle voulait des indemnités plus ou moins considérables, pourquoi
+n'ouvrait-elle pas des négociations? Toute discussion entre des
+gouvernements ne peut cependant finir que de l'une ou l'autre de ces
+manières; mais la Russie voulait des choses qu'elle n'osait pas avouer.
+Elle voulait la cession de 5 à 600,000 habitants du duché en indemnité
+de l'Oldenbourg. Cette conséquence de la protestation, des insinuations,
+du silence même de la Russie, est évidente.</p>
+
+<p>«Tout porte donc à penser que la paix pourrait être maintenue, si l'on
+voulait céder 5 à 600,000 âmes du duché de Varsovie à l'empire russe, et
+Sa Majesté est dans l'opinion que s'il existait dans le duché une nation
+à part de 5 à 600,000 âmes dont elle eût le droit de disposer, et
+qu'elle pût, sans manquer à l'honneur, réunir à la Russie, cette cession
+serait préférable à la guerre. Mais toutes les parties du duché ont la
+même origine, sont composées des mêmes éléments. Elles appartiennent
+toutes au même peuple, qui, quoique partagé, existe toujours dans ses
+droits. À mesure qu'un des membres qui en avait été séparé est réuni à
+un autre, il se confond avec lui pour faire un corps de nation. Telle
+est l'existence actuelle du duché de Varsovie. Ce qui tendrait à le
+diviser tendrait à le détruire; la Russie ne l'ignore point; elle sait
+très bien que si elle parvenait à faire faire une marche rétrograde au
+duché, il n'en resterait pas là; que lorsqu'il aurait perdu 5 à 600,000
+habitants, sa perte totale s'ensuivrait à la première circonstance
+favorable: que lorsqu'il verrait ses intérêts abandonnés par celui qui
+lui donna l'existence, elle pourrait espérer de l'attirer à elle; que
+quoique les Polonais ne puissent quitter sans regret les lois
+paternelles et libérales du roi de Saxe, ils seraient portés à faire ce
+sacrifice pour acquérir une situation définitive, car le plus grand
+malheur pour une nation, c'est l'incertitude sur son avenir; qu'enfin il
+suffirait que l'existence du duché de Varsovie fût attaquée dans un de
+ses éléments quelconques et qu'il cessât de compter sur la protection de
+la main puissante par laquelle il existe, pour porter tout ce qui reste
+de la Pologne vers la Russie.</p>
+
+<p>«Ces raisonnements sont justes. Il est constant que la cession de 5 à
+600,000 habitants entraînerait celle de tout le duché. La question doit
+donc être posée d'une autre manière. Il faut examiner s'il convient à la
+France d'agrandir la Russie du duché tout entier.</p>
+
+<p>«Cet agrandissement porterait les frontières de la Russie sur l'Oder et
+sur les limites de la Silésie. Cette puissance que l'Europe, pendant un
+siècle, s'est vainement attachée à contenir dans le Nord, et qui s'est
+déjà portée par tant d'envahissements si loin de ses bornes naturelles,
+deviendrait puissance du midi de l'Allemagne; elle entrerait avec le
+reste de l'Europe dans des rapports que la saine politique ne peut pas
+permettre, et en même temps qu'elle obtiendrait de si dangereux
+avantages par sa nouvelle position géographique, elle aurait acquis en
+peu d'années, par la possession de la Finlande, de la Moldavie, de la
+Valachie et du duché de Varsovie, une augmentation de 7 à 8 millions de
+population, et un accroissement de force qui détruirait toute proportion
+entre elle et les autres grandes puissances. Ainsi se préparerait une
+révolution qui menacerait tous les États du Midi, que l'Europe entière
+n'a jamais prévue sans effroi et que la génération qui s'élève verrait
+peut-être accomplir.</p>
+
+<p>«Sa Majesté est donc décidée à soutenir par les armes l'existence du
+duché de Varsovie, qui est inséparable de son intégrité. L'intérêt de la
+France, celui de l'Allemagne, celui de l'Europe, l'exigent; la politique
+le commande, en même temps que l'honneur en ferait plus particulièrement
+un devoir à Sa Majesté.»</p>
+
+<p>La seconde partie du mémoire traite du litige commercial et économique.
+L'Empereur rappelle l'ukase prohibitif du commerce français. Il insiste
+sur l'ouverture des ports russes aux marchandises coloniales et y voit
+la négation même des règles du blocus. Si graves que soient ces mesures,
+elles ne sauraient pourtant, prises en elles-mêmes, constituer un motif
+valable de rupture: «il faudrait plaindre les États qui se battraient
+pour des intérêts partiels du commerce.» Mais les faits incriminés ont
+une valeur essentielle à titre d'indications et de symptômes; ils
+marquent une évolution progressive de la Russie vers l'Angleterre, ils
+trahissent chez elle une partialité pour nos ennemis, un désir de
+rapprochement qui conduira peu à peu les deux États à une réunion
+complète, et l'Empereur est résolu à ne pas attendre cet aboutissement
+inévitable de la politique russe pour «soutenir ses droits par les
+armes. Si la France, pour éviter la guerre, préférait laisser la Russie
+faire la paix avec l'Angleterre, elle ne parviendrait point à son but.
+Une paix faite par un allié avec l'ennemi commun, non seulement sans un
+accord préalable, mais en violation des traités, amènerait promptement
+une mésintelligence ouverte qui porterait bientôt la Russie à
+s'abandonner sans réserve à l'Angleterre. Nous la verrions mêlée dans
+ses intrigues, et la guerre serait le résultat inévitable et prochain
+d'une position si singulière.»</p>
+
+<p>Ainsi, sous quelque point de vue que l'on envisage le différend, la
+guerre est au bout: tous les raisonnements de l'Empereur, toutes les
+parties de son discours, comme autant d'avenues convergentes, ramènent à
+la même conclusion: nécessité de la guerre. Cette guerre, Napoléon
+entend plus que jamais la faire offensive. Mais l'état actuel de ses
+préparatifs, retardés par leur grandeur même, s'oppose encore à cette
+initiative. Puis, les négociations avec l'Autriche, avec la Prusse, avec
+toutes les puissances qu'il importe d'enrôler dans nos rangs, sont
+restées à l'état d'ébauche. Enfin, la saison est trop avancée pour
+permettre en 1811 une série d'opérations fructueuses. Dans le Nord, où
+la grande difficulté pour l'envahisseur est de se pourvoir en
+subsistances et surtout en fourrages, la saison propice aux hostilités
+est la fin du printemps: alors, l'épanouissement d'une végétation
+tardive, mais exubérante, «fait naître le fourrage sous les pieds des
+chevaux<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a>
+<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>»: la cavalerie, l'artillerie, les équipages militaires
+trouvent sur place à se ravitailler, sans recourir à de difficiles et
+dispendieux transports. C'est à cette époque que la Prusse orientale et
+la Pologne, avec leurs plaines fertiles et leurs vastes prairies, se
+formeront pour nous en dépôt d'approvisionnements créé par la nature, en
+grenier d'abondance.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote270" name="footnote270"><b>Note 270: </b></a>
+<a href="#footnotetag270">
+(retour) </a> Paroles de Napoléon lui-même. <i>Recueil de la Société
+impériale d'histoire de Russie</i>, XXI, 374.</blockquote>
+
+<p>Par tous ces motifs, décidant la guerre, Napoléon décide en même temps
+et encore une fois de la différer: il en fixe l'époque au mois de juin
+1812. Tous ses efforts d'ici là ne tendront plus qu'à gagner du temps.
+Mettant une sourdine à sa colère, il va exprimer de nouveau et sans
+relâche à la Russie le désir de traiter, bien certain qu'on ne le
+prendra pas au mot et qu'il peut impunément multiplier ses invites. Sous
+le couvert de ces démonstrations pacifiques, il poussera à fond ses
+armements et ses levées. Simultanément, sa diplomatie reprendra contact
+avec l'Autriche et la Prusse, avec la Suède et la Turquie, afin qu'il
+n'ait plus, au moment décisif, qu'à cueillir des alliances parvenues à
+maturité. Ainsi, sans bruit et sans éclat, tout se préparera pour la
+grande entreprise. Enfin, lorsque toutes nos forces seront en ligne,
+lorsque nos alliances seront formées, lorsque Napoléon verra arriver
+l'heure marquée dans ses profonds calculs, il donnera brusquement le
+signal: après avoir mis près d'un an à tendre et à bander les ressorts
+de sa puissance, il les lâchera brusquement, donnera l'impulsion aux
+cinq cent mille hommes réunis sous sa main, viendra à leur tête aborder
+impétueusement la Russie. Voilà le plan grandiose et félin qui s'est
+esquissé dans son esprit dès le début de l'année et auquel il s'arrête
+définitivement en août 1811; il le fixe alors sur le papier: il
+l'indique en quelques mots dans le mémoire du 16 août, avec les actions
+diverses que ce plan comporte et le dénouement foudroyant auquel elles
+doivent aboutir: c'est comme une règle de conduite qu'il se trace par
+écrit, pour plus de méthode, et à laquelle nous le verrons
+rigoureusement s'astreindre.</p>
+
+<p>Les considérations développées, dit le mémoire, «n'ont laissé aucun
+doute à Sa Majesté sur la question dont elle cherchait la solution». En
+conséquence, elle a prescrit trois séries d'opérations parallèles. Elle
+a ordonné de continuer les négociations avec la Russie; elle a ordonné
+que «des négociations soient ouvertes avec l'Autriche et avec la Prusse,
+afin que, si d'ici à six mois la Russie persiste dans son système
+ironique de se plaindre sans cesse et de ne s'expliquer sur rien, Sa
+Majesté puisse établir un nouveau système d'alliances par des traités
+qui ne seraient signés qu'à l'expiration de ce terme». Enfin, Sa Majesté
+a ordonné que «dès à présent les armées soient mises sur le pied de
+guerre, afin que le mois de juin arrivant, époque où la saison devient
+favorable aux opérations militaires dans les pays où Sa Majesté devrait
+porter ses armes, elle soit en mesure, si elle est forcée à la guerre,
+de venger la foi des traités qu'on ne jura jamais en vain, de défendre
+le duché de Varsovie et de le consolider en ajoutant à son étendue et à
+sa puissance».</p>
+
+<p>On remarquera que l'Empereur, dans cette dernière partie du mémoire,
+affecte encore de s'exprimer sur la guerre en termes dubitatifs; il
+termine même en paraphrasant la maxime qu'il qualifie de banale: «<i>Si
+vis pacem, para bellum.</i>» Mais quelques réticences voulues, quelques
+phrases de pure forme sauraient-elles prévaloir contre l'ensemble du
+texte et l'orientation générale des idées? Dans un document destiné à
+rester, un souverain n'avoue jamais qu'il va délibérément et de parti
+pris à la guerre, lors même qu'il la veut et la décrète intimement. Au
+reste, tout projet humain, fût-il conçu par le plus volontaire des
+hommes, laisse une part à l'inconnu et aux contingences de l'avenir.
+Napoléon ne jugeait pas tout à fait impossible que la Russie, épouvantée
+par nos préparatifs, consentît au dernier moment à rentrer dans
+l'alliance sans conditions ni garanties. Seulement, il se réservait en
+ce cas d'exiger des sacrifices proportionnés aux efforts et aux dépenses
+que les Russes lui auraient occasionnés: il n'entendait pas faire pour
+rien une immense et coûteuse expédition jusqu'au seuil de leur empire.
+Non content de les assujettir à ses volontés sur tous les points en
+litige, il leur retirerait les avantages concédés à Erfurt, les
+priverait de la Moldavie et de la Valachie, les réduirait pour longtemps
+à un état d'impuissance et de nullité, et certains passages de son
+mémoire ne laissent aucun doute sur cette intention de les traiter en
+vaincus, lors même qu'ils viendraient à lui et s'humilieraient au seul
+contact du fer. Au fond, il n'admet plus qu'une solution par les armes,
+une capitulation de l'adversaire sous le coup ou sous la menace
+immédiate de la défaite. C'est en ce sens que les journées des 15 et 16
+août 1811 inscrivent une date décisive dans l'histoire de la rupture:
+elles marquent l'instant où Napoléon renonce à toute idée de
+transaction, où il se promet d'imposer purement et simplement la loi par
+la pression de ses armées, et ajourne en même temps à l'échéance de dix
+mois cette grande contrainte.</p>
+
+<a name="c7" id="c7"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h4>SUITE DES PRÉPARATIFS.</h4>
+
+<p>Réponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes
+d'explications.--Instances à la fois pressantes et vagues.--Ce que ni
+l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos
+préparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'armée
+varsovienne.--Les contingents allemands.--L'armée de Davout.--L'armée
+des côtes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'armée
+d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matériel.--Minutieux
+efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les
+transports: moyens employés pour vaincre la nature et les
+espaces.--Universelle prévoyance.--Napoléon excessif en tout.--Il ruse
+tour à tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail
+parallèle d'Alexandre.--Formation des armées russes en deux groupes
+principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche à
+reprendre la libre disposition de son armée d'Orient en hâtant sa paix
+avec la Porte.--Service demandé à l'Angleterre.--Napoléon incite les
+Turcs à continuer la guerre.--Causes de sa lenteur à s'assurer de
+l'Autriche, de la Prusse et de la Suède.--Dangers de cette
+politique.--Bernadotte rentre en scène.--Départ de la princesse
+royale.--L'été à Drottningholm.--Contrebande effrénée; rapports avec
+l'Angleterre.--Langage de la France: modération relative.--Le baron
+Alquier part spontanément en guerre contre la Suède.--Note
+injurieuse.--Réplique sur le même ton.--Scène extraordinaire entre
+Alquier et Bernadotte.--Déplacement de l'irascible ministre.--Mise en
+interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de
+Napoléon sur la Suède.--Alternatives de rigueur et de longanimité.--Une
+crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer
+les conditions.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>À l'apostrophe lancée au prince Kourakine, Alexandre fit le 25
+septembre, par communication diplomatique, une réponse calme et digne,
+où il se défendait énergiquement d'avoir jeté un regard de convoitise
+sur aucune partie de la Pologne varsovienne<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a>
+<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>. Mettant à profit le
+vague et l'obscur de ses insinuations antérieures, il protestait contre
+l'interprétation qu'on prétendait leur donner; il affectait de n'avoir
+jamais désiré ce qu'il n'avait pu obtenir.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote271" name="footnote271"><b>Note 271: </b></a>
+<a href="#footnotetag271">
+(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 33.</blockquote>
+
+<p>Napoléon prit acte de ces déclarations, mais répliqua aussitôt: Puisque
+vous ne voulez rien de la Pologne, que voulez-vous? Entrez en matière
+sur les intérêts de la maison d'Oldenbourg, parlez net; nous sommes
+prêts à vous écouter. Et périodiquement, de mois en mois, il invitait le
+cabinet de Pétersbourg à sortir de sa réserve, à lui envoyer un
+négociateur spécial ou à munir Kourakine des pouvoirs nécessaires pour
+faire un arrangement<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a>
+<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>. À ces demandes, Alexandre répondait par ses
+plaintes ordinaires, par des doléances sans conclusion, et délayait en
+phrases évasives ses refus de traiter. Ces fins de non-recevoir prévues
+n'empêchaient nullement l'Empereur de renouveler ses avances en vue d'un
+accord dont il ne spécifiait pas les bases. Ainsi se maintenait entre
+les deux souverains un conflit stagnant. Tous deux évitaient de se
+dévoiler et de trancher la grande équivoque. La véritable question en
+jeu était maintenant celle du blocus, mais Alexandre n'en parlerait
+jamais le premier, et Napoléon était résolu à n'en parler qu'à la tête
+de cinq cent mille hommes. Le duc de Bassano faisait à Lauriston cet
+aveu: «Je vous le dis encore pour vous seul, Monsieur, l'affaire
+d'Oldenbourg est peu de chose pour la Russie et pour nous. Les intérêts
+du commerce et du système continental sont tout... Cette explication ne
+vous autorise point à aborder ces questions et à sortir de la mesure qui
+vous est prescrite<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a>
+<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>.» Le ministre recommandait à l'ambassadeur, il
+est vrai, de s'éclairer discrètement sur les dispositions que
+témoignerait le cabinet de Pétersbourg «si ces questions étaient
+abordées<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a>
+<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>»; mais l'Empereur, malgré cette formule interrogative, se
+rendait parfaitement compte que la Russie, ayant répudié presque
+ouvertement et trahi le système continental, n'y rentrerait jamais de
+plein gré, qu'il faudrait l'y ramener d'autorité, et il rassemblait sans
+relâche, coordonnait, multipliait à l'infini ses moyens d'invasion.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote272" name="footnote272"><b>Note 272: </b></a>
+<a href="#footnotetag272">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17394, 18242, 18245.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote273" name="footnote273"><b>Note 273: </b></a>
+<a href="#footnotetag273">
+(retour) </a> Lettre confidentielle du 19 novembre 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote274" name="footnote274"><b>Note 274: </b></a>
+<a href="#footnotetag274">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>Ce travail se poursuit d'un bout à l'autre de l'Europe française. Au
+nord, l'avant-poste de Dantzick devient presque une armée, composée de
+bataillons français, polonais, westphaliens, hessois et badois. Dantzick
+n'est plus seulement une place munie de toutes ses défenses et se
+suffisant à elle-même: c'est «le grand dépôt pour toute la guerre du
+Nord<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a>
+<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>», un magasin abondamment pourvu, un atelier de construction et
+de réparation. Il y a là des fonderies, des usines, des chantiers en
+activité, car il importe que la Grande Armée, lorsqu'elle passera sous
+Dantzick pour entrer en Russie, trouve dans la ville de quoi compléter
+ses munitions et refaire son matériel. Sur la droite de Dantzick,
+Napoléon augmente l'armée varsovienne, n'admet plus de différence entre
+les états portés sur le papier et les effectifs réels: il vient en aide
+à l'administration locale et lui fait passer des subsides, tout en lui
+reprochant de mésuser de ses ressources<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a>
+<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote275" name="footnote275"><b>Note 275: </b></a>
+<a href="#footnotetag275">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18140.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote276" name="footnote276"><b>Note 276: </b></a>
+<a href="#footnotetag276">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 18300, 18477.</blockquote>
+
+<p>En arrière de la Vistule, les garnisons de l'Oder reçoivent des renforts
+et se composent désormais de troupes exclusivement françaises. Dans la
+région de l'Elbe, Davout commande maintenant à quatre divisions.
+Napoléon lui en forme peu à peu une cinquième. Surtout, fidèle à ses
+procédés, il grossit les divisions déjà existantes par une lente
+infusion de détachements divers: dans ces moules tout formés, il fait
+couler insensiblement la matière humaine. Davout a 72,000 hommes
+d'infanterie; 13,000 sont en route pour le rejoindre: ils porteront les
+compagnies à l'effectif de 150 hommes, les bataillons à 900, les
+régiments à 4,500<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a>
+<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>. Autour de Davout et en arrière, les princes de
+la Confédération sont invités «à remonter leur cavalerie et à préparer
+leur contingent<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a>
+<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>». L'Empereur donne une attention particulière aux
+troupes saxonnes, aux divisions westphaliennes, et les tient prêtes à
+marcher aux côtés de notre armée d'Allemagne.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote277" name="footnote277"><b>Note 277: </b></a>
+<a href="#footnotetag277">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 18170, 18175, 18187, 18208, 18215, 18226. Cf. les
+réponses de Davout, aux Archives nationales, AF, IV, 1654-1656.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote278" name="footnote278"><b>Note 278: </b></a>
+<a href="#footnotetag278">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18333.</blockquote>
+
+<p>En Hollande et dans la France du Nord, une autre armée de quatre
+divisions était en train de se former. Échelonnée sur le littoral depuis
+le pas de Calais jusqu'à l'Ost-Frise, s'appuyant aux camps de Boulogne
+et d'Utrecht, elle regardait la mer et semblait faire face aux Anglais:
+pour mieux donner le change, Napoléon l'avait nommée: <i>corps
+d'observation des côtes de l'Océan</i>. En réalité, elle était destinée à
+passer en Allemagne par un changement de front, par une conversion à
+droite, et à former deux corps de la Grande Armée. Vers la fin de
+l'année, les troupes massées autour d'Utrecht et de Nimègue viendront se
+poster entre Munster et Osnabrück et y attendront de nouveaux ordres:
+celles de Boulogne se dirigeront sur Mayence.</p>
+
+<p>L'Empereur songe d'abord à relier les premières, lors de leur entrée en
+Allemagne, au corps de Davout, et à constituer au maréchal une armée de
+deux cent mille hommes, comprenant neuf divisions<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a>
+<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>. Mais Davout
+s'alarme de ce surcroît de charge et de responsabilité: dans une lettre
+remarquable, qui fait honneur à sa modestie autant qu'à sa connaissance
+profonde des vrais principes du commandement, il rappelle à l'Empereur
+que le maniement direct de neuf divisions excède les forces d'un seul
+homme<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a>
+<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>. Napoléon se rend à ces raisons; il décide de donner aux
+troupes de Hollande un commandant en chef spécial et d'en faire une
+puissante unité sous les ordres d'Oudinot, duc de Reggio; il confiera à
+Ney, duc d'Elchingen, les masses qui arriveront de Boulogne.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote279" name="footnote279"><b>Note 279: </b></a>
+<a href="#footnotetag279">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 18218, 18285.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote280" name="footnote280"><b>Note 280: </b></a>
+<a href="#footnotetag280">
+(retour) </a>1656.</blockquote>
+
+<p>Dès à présent, de tous les points du territoire, les conscrits
+rapidement éduqués affluent dans les camps des Pays-Bas, s'y mêlent à
+de vieux soldats, achèvent de se former à leur contact. Le matériel se
+réunit à la Fère, Metz, Mayence, Wesel, Maëstricht, afin que les deux
+corps le prennent en passant. D'un mouvement analogue, toutes les forces
+disponibles de l'Italie remontent vers le centre de formation établi au
+pied des Alpes, entre Brescia et Vérone: là s'établit, sous Eugène, une
+troisième armée, destinée à déboucher en Allemagne par Ratisbonne et à
+prendre rang dans la grande colonne d'invasion. Chaque corps se compose
+individuellement ses états-majors, son personnel administratif, ses
+services auxiliaires, ses parcs, se complète en munitions et en chevaux.
+Indépendamment des cinq brigades de cavalerie légère affectées aux corps
+d'Allemagne, Napoléon en crée huit autres, sans fixer encore leur
+destination: il crée cinq divisions de grosse cavalerie, deux en
+Hanovre, une à Bonn, une à Mayence, une à Erfurt, la dernière sur le
+Mincio. Quant à la réserve générale de l'armée, elle est tout indiquée;
+ce sera la garde. Répartie dans le triangle compris entre Paris,
+Bruxelles et Metz, la garde rappelle à soi les détachements et les
+cadres envoyés en Espagne, grossit et enfle sur place, arrive à un
+complet et magnifique épanouissement. Avec ses grenadiers, voltigeurs,
+tirailleurs, fusiliers, chasseurs, flanqueurs, avec ses vélites royaux
+et ses bataillons italiens, l'infanterie comprend maintenant quatre
+divisions; la cavalerie en forme deux, l'artillerie possède deux cent
+huit pièces<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a>
+<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>, mais les régiments ne quittent pas encore leurs
+garnisons ordinaires et leurs quartiers de paix. Ainsi, sur des points
+divers, sous des dénominations différentes, se constituent toutes les
+parties de la Grande Armée future: Napoléon confectionne séparément les
+pièces de l'organisme, en attendant qu'il les ajuste, qu'il les soude
+les unes aux autres, qu'il les monte et les dresse en un formidable
+appareil<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a>
+<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote281" name="footnote281"><b>Note 281: </b></a>
+<a href="#footnotetag281">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18281, 18333, 18365, 18400, et en général
+toute la <i>Correspondance impériale</i> depuis août 1811 jusqu'à février
+1812. Désormais, il n'est presque plus de jour qui s'écoule sans être
+marqué par l'expédition d'un ou de plusieurs ordres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote282" name="footnote282"><b>Note 282: </b></a>
+<a href="#footnotetag282">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18337, 18355-18356.</blockquote>
+
+<p>Comme les guerres précédentes et surtout celle d'Espagne ont dévoré en
+partie ses meilleurs régiments, il veut suppléer à la qualité par la
+quantité, vaincre et écraser par le nombre. Sur tous les points de
+réunion, il entasse régiments sur régiments, fait des brigades et des
+divisions avec des éléments de toute sorte, puissamment amalgamés et
+pétris; il croit n'avoir jamais assez d'hommes, assez de contingents: il
+attire ses plus lointaines ressources, envoie au prince Eugène des
+Dalmates et des Croates, promet à Oudinot d'autres Croates, qui
+combattront à côté de bataillons suisses, fait venir à Paris et passe en
+revue deux régiments de Slaves à demi sauvages, de <i>haydoucks</i> qui
+guerroyaient naguère contre le Turc sur les confins de l'Autriche. Il
+jette en Allemagne des bataillons portugais, d'autres en Hollande, et çà
+et là, dans les différents corps, des régiments espagnols apparaissent,
+décimés par la désertion et grelottant de fièvre, dépaysés et
+emprisonnés dans nos rangs.</p>
+
+<p>Puis, c'est une accumulation d'artillerie. Comptant moins sur les
+hommes, Napoléon veut avoir plus de canons; il en a déjà six cent
+quatre-vingt-huit, avec quatre mille cent quarante-deux voitures
+d'artillerie<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a>
+<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>; il en aura davantage. Sachant aussi qu'en Russie son
+grand ennemi sera la nature, qu'il engage contre elle un duel
+redoutable, il tient à munir ses soldats de tout ce qu'il faut pour la
+vaincre, pour s'ouvrir des chemins, aplanir les routes, supprimer les
+espaces, créer des communications, franchir les fleuves. Il donne au
+corps du génie des proportions inusitées: il tient à posséder trois
+équipages de ponts, servis par un corps spécial et par les marins de la
+garde: il en fait rassembler lui-même les différentes pièces, les
+énumérant et les citant par leur nom, afin que l'on n'en oublie aucune:
+par ses soins, chaque équipage devient un mécanisme parfait et délicat
+comme un ressort d'horlogerie. Pour mieux assurer le bien-être et
+l'endurance de ses troupes, pour les mettre à l'abri du dénuement et des
+intempéries, il leur compose des réserves d'habillement, un rechange
+complet d'habits, de linge et de chaussures. Il n'oublie pas de
+commander «vingt-huit millions de bouteilles de vin, deux millions de
+bouteilles d'eau-de-vie: total, trente millions de liquide, ce qui
+abreuverait toute une armée pendant une année<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a>
+<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a>» Enfin, pour voiturer
+l'effrayant fardeau d'approvisionnements que l'armée doit traîner à sa
+suite, il recourt à tous les modes connus de transport et de locomotion:
+il multiplie le nombre des véhicules; il en invente de nouveaux,
+commande des caissons d'un modèle perfectionné, recrute des chevaux de
+trait par milliers, lève des bataillons de boeufs, organise un immense
+matériel roulant, destiné à suivre nos colonnes, à s'enfoncer avec elles
+dans les profondeurs de l'Est.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote283" name="footnote283"><b>Note 283: </b></a>
+<a href="#footnotetag283">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18281.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote284" name="footnote284"><b>Note 284: </b></a>
+<a href="#footnotetag284">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18386. Cf. le n° 18404.</blockquote>
+
+<p>Jamais sa pensée n'a tant embrassé, ne s'est montrée à ce point féconde
+et créatrice: jamais il n'a mêlé une science aussi raffinée du détail à
+d'aussi larges conceptions d'ensemble, et c'était pourtant cette
+universelle prévoyance qui l'acheminait plus sûrement aux désastres. Son
+tort, si invraisemblable que le fait paraisse, fut l'excès même de ses
+précautions: ce fut de ne vouloir rien laisser aux chances de l'imprévu
+dans l'expédition qui en comportait le plus, de mettre trop de prudence
+dans sa grande aventure, de raisonner à outrance ses témérités et de
+prétendre en assurer mathématiquement le succès. Il donnait ainsi à
+l'oeuvre géante une complexité qui la disproportionnait encore davantage
+aux facultés humaines. L'armée qu'il se composait, énorme, surchargée et
+épaissie d'éléments hétérogènes, lourde d'impédiments, réussirait moins
+aux tâches d'élan et d'entrain où excellaient naguère ses souples
+armées: elle offrirait plus de prise aux accidents de guerre ou de
+climat qui pourraient la désagréger dès le début ou la frapper
+d'impotence: l'une des raisons qui firent échouer l'entreprise fut la
+grandeur même et la perfection des préparatifs.</p>
+
+<p>Par un jeu double et fortement calculé, Napoléon dissimulait certains
+de ces préparatifs et montrait les autres. On a vu avec quel soin il
+cachait l'introduction de nouveaux groupes en Allemagne et celait ses
+efforts pour loger des instruments d'agression aux portes mêmes de la
+Russie. Il voulait faire croire qu'il ne donnait encore à aucune partie
+de ses troupes une direction offensive, qu'il ne marquait point par des
+jalonnements déjà imposants ses futures positions d'attaque. Par contre,
+il avouait hautement qu'en présence de l'attitude inexplicable
+d'Alexandre, il se croyait tenu d'armer, qu'il armait à force, que tout
+se levait dans l'intérieur de ses États, et que la France, s'il fallait
+en venir finalement à la guerre, l'engagerait avec un ensemble de moyens
+dont elle n'avait jamais disposé. «L'Empereur ne veut point la guerre,
+il fait tout pour l'éviter, mais il a dû se mettre en état de ne point
+la craindre<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a>
+<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>»: tel était le langage prescrit à sa diplomatie.
+Lui-même citait des chiffres à effrayer l'imagination: il disait à des
+auditeurs bien placés pour transmettre au loin ses paroles: «Non, je
+suis sûr que l'empereur Alexandre ne se fait aucune idée de toutes les
+forces que je puis employer contre lui; l'ayant connu personnellement et
+ne pouvant m'empêcher de l'aimer et de rendre justice à ses bonnes
+qualités, j'en suis réellement très fâché pour lui<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a>
+<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>.» L'effet de ces
+menaces indirectes serait peut-être de faire trembler la Russie et de
+vaincre son obstination: peut-être la verrait-on, à l'instant où nos
+armées s'ébranleraient, s'abattre misérablement devant elles et se plier
+aux plus dures exigences. Dans tous les cas, ainsi avertie, elle se
+sentirait moins disposée à risquer une attaque, à nous prévenir sur la
+Vistule.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote285" name="footnote285"><b>Note 285: </b></a>
+<a href="#footnotetag285">
+(retour) </a> Lettre de Maret à Latour-Maubourg, 14 septembre 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote286" name="footnote286"><b>Note 286: </b></a>
+<a href="#footnotetag286">
+(retour) </a> Conversation avec le ministre de Prusse, rapportée par
+Tchernitchef le 12 janvier 1812, volume cité, 282.</blockquote>
+
+<p>C'était dans le même but que l'Empereur continuait à fermer
+systématiquement les yeux sur les intrigues de Tchernitchef, dont il
+ignorait d'ailleurs toute l'étendue. Il se doutait bien que le jeune
+officier, resté depuis le mois d'avril à Paris où il semblait avoir élu
+définitivement domicile, rôdait autour des bureaux de la guerre: mais où
+serait le mal s'il attrapait au passage quelques renseignements,
+quelques états de situation, propres à lui faire vaguement connaître
+l'immensité de nos moyens? Les notions qu'il transmettrait à sa cour, à
+la suite de ces découvertes, ne la porteraient guère aux aventures.
+Malgré les airs inquiets et les mines déconfites de Savary, Napoléon
+laissait agir Tchernitchef, quitte à l'arrêter lorsque les choses
+iraient trop loin et à le prendre sur le fait.</p>
+
+<p>À demi instruit de nos apprêts, Alexandre ne restait pas inactif. À vrai
+dire, il ne pouvait plus guère augmenter ses armées, ayant fait appel
+depuis longtemps à tous ses effectifs disponibles: il venait encore
+d'avouer à l'ambassadeur d'Autriche que les corps étaient «au parfait
+complet<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a>
+<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>». Il se reposait avec quelque confiance sur ses vingt-sept
+divisions, ses cinq cent quatorze bataillons, ses quatre cent dix
+escadrons, ses cent cinquante-neuf compagnies d'artillerie, ses seize
+cents bouches à feu<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a>
+<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>: «mais, disait-il, il ne faut pas s'endormir
+pour cela: je mets à profit le temps qu'on me laisse<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a>
+<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote287" name="footnote287"><b>Note 287: </b></a>
+<a href="#footnotetag287">
+(retour) </a> <span class="sc">Ongken</span>, rapport de Saint-Julien publié à la suite du tome
+II, p. 611 et suiv.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote288" name="footnote288"><b>Note 288: </b></a>
+<a href="#footnotetag288">
+(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 37.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote289" name="footnote289"><b>Note 289: </b></a>
+<a href="#footnotetag289">
+(retour) </a> <span class="sc">Ongken</span>, <i>loco citato</i>.
+</blockquote>
+
+<p>Il essayait d'améliorer l'organisation militaire de l'empire, de
+simplifier et d'assouplir les rouages, de renforcer les réserves. Par
+ses ordres, on préparait de nouveaux appels, la levée de quatre hommes
+sur cinq cents parmi les jeunes gens en âge de servir; mais ces
+contingents ne seraient en état de paraître devant l'ennemi qu'après de
+longs mois d'instruction. Actuellement, l'état-major s'occupait surtout
+à disposer, conformément au plan imaginé par Pfuhl, les troupes sur
+pied. Les armées de la frontière, rangées jusqu'alors l'une derrière
+l'autre, se mêlaient pour se distribuer ensuite en deux groupes
+principaux, placés sur la même ligne. Le premier se formait autour de
+Wilna, en arrière du Niémen: il composerait l'armée principale, celle
+qui reculerait vers le camp retranché de Drissa et en ferait le centre
+de la résistance; le ministre de la guerre, Barclay de Tolly, prendrait
+sous sa direction immédiate ce grand rassemblement. Le second groupe se
+formait au sud de Wilna, près de Prouzany, derrière le Bug; ce serait
+l'armée chargée de tenir la campagne et de harceler l'ennemi,
+d'effleurer continuellement son flanc droit, de fatiguer les Français
+par une guerre d'escarmouches et de surprises, de les obliger à
+combattre toujours, sans jamais leur offrir l'occasion de vaincre. Le
+commandement de cette deuxième armée, réservé d'abord au général Lavrof,
+serait confié finalement à l'impétueux Bagration; une troisième, sous
+Tormassof, se tiendrait en réserve et serait utilisée suivant les
+circonstances. C'était dans cet ordre que l'on comptait affronter la
+guerre défensive, sans préjudice des efforts à tenter, au début des
+hostilités, pour entamer momentanément le duché de Varsovie ou la Prusse
+orientale et déconcerter l'adversaire par cette rapide incursion<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a>
+<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote290" name="footnote290"><b>Note 290: </b></a>
+<a href="#footnotetag290">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Wolzogen</i>, 77-79.</blockquote>
+
+<p>Dans leur groupement nouveau, les armées russes remettaient en ligne
+sous une autre forme les deux cent cinquante à deux cent quatre-vingt
+mille hommes que le Tsar avait mobilisés dès le début de l'année.
+C'était à peu près tout ce qu'il pouvait opposer à l'invasion, obligé
+qu'il était de maintenir des corps assez importants en face de la Perse,
+dans le Caucase, sur le littoral de la mer Noire, dans le pays des
+Cosaques et en Finlande. Pour accroître les forces disponibles, il n'y
+avait qu'un moyen: achever la guerre de Turquie, reprendre ainsi la
+libre disposition des troupes que Kutusof commandait sur le Danube et
+qui se montaient encore, malgré les distractions opérées, à plus de
+quarante mille hommes. Alexandre s'y employait activement, s'efforçait
+de précipiter à leur terme les négociations avec la Porte et voyait dans
+cette oeuvre de diplomatie le complément indispensable de ses mesures
+stratégiques.</p>
+
+<p>Pour amener les Turcs à la paix, il se résignait à de nouveaux
+sacrifices. En janvier et février, il avait voulu se faire céder les
+Principautés entières pour en repasser la majeure partie à l'Autriche,
+qu'il espérait séduire. Éconduit à Vienne, il renonçait à trafiquer des
+deux provinces, consentait à restituer aux Turcs ce qu'il avait offert
+aux Autrichiens, c'est-à-dire la Valachie entière et une moitié de la
+Moldavie, en gardant toujours pour lui la Bessarabie et la portion du
+territoire moldave comprise entre le Pruth et le Sereth. Résolu à
+négocier sur ses bases, il se mit en quête d'un intermédiaire qui pût
+instruire officieusement la Porte de ses concessions et les faire
+valoir, préparer et ménager un accord. L'idée lui vint de s'adresser à
+l'Angleterre: préjugeant son rapprochement avec elle, il lui fit
+demander par communication secrète de le traiter d'avance en allié et de
+le servir à Constantinople, où Pozzo di Borgo travaillait déjà depuis
+une année à lui assurer le bon vouloir de la mission britannique. Le
+cabinet de Londres se préparait à accréditer auprès du Sultan un
+ministre, M. Liston, en place d'un simple chargé d'affaires; à la
+sollicitation d'Alexandre, Liston fut chargé de transmettre et d'appuyer
+les propositions de la Russie<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a>
+<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>. Il devait arriver à son poste vers
+la fin d'octobre; c'était alors que la négociation s'entamerait,
+aboutirait peut-être, et débarrasserait le Tsar de l'importune
+diversion. La paix avec les Turcs aurait en outre l'avantage d'améliorer
+les relations avec l'Autriche et conduirait peut-être à obtenir de cette
+puissance, à défaut d'un concours sur lequel il ne fallait plus compter,
+une neutralité strictement garantie.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote291" name="footnote291"><b>Note 291: </b></a>
+<a href="#footnotetag291">
+(retour) </a> Ce fait a été révélé par Alexandre lui-même à l'envoyé
+suédois Loewenhielm. Correspondance inédite de Loewenhielm, mars à mai
+1812; archives du royaume de Suède.</blockquote>
+
+<p>Sentant que le principal effort de la diplomatie russe se tournait vers
+l'Orient, Napoléon s'appliquait à le contrecarrer. Dès le 14 septembre,
+il faisait insinuer aux Turcs qu'un accommodement avec leur ennemi
+serait désormais une défaillance sans excuse, car le secours était
+proche. Sans leur dire encore que sa rupture avec Alexandre devenait
+inévitable, il ne leur défendait pas de le croire: «Si le Divan,
+écrivait Maret à Latour-Maubourg, était persuadé que la guerre aura
+lieu, et s'il faisait, d'après cette opinion, de nouveaux efforts pour
+la continuer lui-même avec vigueur, ne détruisez point ses dispositions
+et laissez-lui penser tout ce qui pourra donner plus d'énergie à ses
+opérations militaires.» Le 21 septembre, Latour-Maubourg était invité à
+renouveler la demande faite au printemps, à réclamer l'envoi en France
+d'un plénipotentiaire ottoman, avec mission de négocier «un arrangement
+et un accord d'opérations».</p>
+
+<p>Pour effacer toute trace de mésintelligence, Napoléon descend aux plus
+petits moyens. Au temps de l'intimité avec Alexandre, il avait négligé
+de répondre à la lettre par laquelle le sultan Mahmoud lui avait notifié
+son avènement, et ce manque de procédés avait fait à l'orgueil musulman
+une cuisante blessure. Aujourd'hui, si l'on revient à Constantinople sur
+cet incident, Latour-Maubourg pourra dire que l'Empereur a parfaitement
+répondu au message du Sultan, qu'il lui a écrit de Vienne pendant la
+dernière campagne, mais que la lettre est tombée sans doute aux mains de
+partis ennemis ou s'est égarée au milieu du désordre inséparable d'une
+grande guerre. À l'appui de cette fable, le chargé d'affaires présentera
+un duplicata de la lettre soi-disant perdue, une pièce qu'on lui expédie
+de Paris pour les besoins de la cause. Dans cette copie d'un original
+qui n'a jamais existé, l'Empereur s'astreint à toutes les formules de la
+phraséologie orientale; il dit à Mahmoud: «Je prie Dieu, très haut, très
+excellent, très puissant, très magnanime et invincible empereur, notre
+très cher et parfait ami, qu'il augmente les jours de Votre Hautesse et
+les remplisse de gloire et de prospérité, avec fin très heureuse<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a>
+<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>»;
+et il exprime le voeu de voir l'union des deux empires, «qui fut
+l'ouvrage des siècles», redevenir inaltérable.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote292" name="footnote292"><b>Note 292: </b></a>
+<a href="#footnotetag292">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Turquie, 222.</blockquote>
+
+<p>S'étant promis pareillement de reprendre les pourparlers avec
+l'Autriche, la Prusse et la Suède, il n'y mettait aucune précipitation,
+car il craignait toujours que des liaisons positives et difficiles à
+cacher n'avertissent la Russie de ses volontés hostiles. Ayant décidé en
+principe de faire traîner jusqu'en janvier 1812 la conclusion de ses
+alliances avec les deux cours germaniques, il ne recommençait pas même à
+poser des jalons, s'en tenait avec l'Autriche aux paroles échangées
+pendant les premiers mois de l'année, défendait toujours à la Prusse
+d'armer, fût-ce même en sa faveur, l'invitait durement à n'attirer
+l'attention sur elle par aucune démarche inconsidérée, à ne point se
+mêler, humble et faible qu'elle était, à la querelle des grands. Quant à
+la Suède, dont il craignait encore plus les emportements, il entendait
+ne la mander qu'à la dernière heure; apprenant que Bernadotte continuait
+à rassembler des troupes par provision et à tout événement, il blâmait
+ces mesures, conseillait impérieusement de les suspendre<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a>
+<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>. Il
+voulait que depuis la Baltique jusqu'au Danube, personne ne bougeât qu'à
+son commandement: à Vienne, à Berlin, à Stockholm, on devait attendre
+patiemment l'heure de sa bienveillance, sans chercher à la devancer,
+sans donner l'alarme à Pétersbourg par un empressement inopportun. Mais
+ce système de ménagements perfides envers la Russie lui préparait
+d'assez sérieux mécomptes, l'exposerait à manquer des alliances
+insuffisamment préparées. Si l'Autriche montrait un calme relatif, les
+deux autres États s'agitaient, l'un par ambition et malaise, l'autre par
+peur, et ne se jugeaient plus en position d'attendre. Les nonchalances
+voulues de notre politique, ses lenteurs calculées, vont nous mettre en
+péril de perdre la Prusse; déjà, elles nous ont aliéné de nouveau la
+Suède, qui recommence à se détacher de nous et à s'échapper de notre
+orbite.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote293" name="footnote293"><b>Note 293: </b></a>
+<a href="#footnotetag293">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17916.</blockquote>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Depuis l'arrêt de la négociation entamée avec la Suède au printemps et
+dans laquelle Napoléon avait offert la Finlande à qui lui demandait la
+Norvège, Bernadotte avait renouvelé quelques allusions à l'objet de ses
+rêves. Comme l'Empereur continuait à faire la sourde oreille, il s'était
+tu: désespérant à peu près d'obtenir de la France ce qui lui tenait au
+coeur, comprenant que dans tous les cas Napoléon ne lui laisserait
+jamais dicter les conditions de l'alliance, se jugeant par cela même
+méconnu et délaissé, il revenait insensiblement à l'idée qui répondait
+le mieux à ses rancunes personnelles, celle de demander la Norvège au
+Tsar et d'en faire le prix d'un accord actif avec la Russie.</p>
+
+<p>Une circonstance d'ordre intime contribuait alors à l'isoler de la
+France. La princesse royale allait le quitter, n'ayant pu s'habituer à
+vivre dans le pays où elle devait régner. «Son Altesse périt d'ennui»,
+écrivait un diplomate<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a>
+<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>. À Stockholm, elle n'avait su ni s'occuper,
+ni plaire; ses journées s'écoulaient dans une oisiveté boudeuse, et les
+soirées, où les dames de la cour avaient conservé l'habitude de filer en
+devisant paisiblement, lui paraissaient d'une insupportable longueur. Sa
+seule ressource était la compagnie d'une dame française, sa grande
+maîtresse et sa confidente, madame de Flotte, qui s'ennuyait plus
+qu'elle, et dont les doléances achevaient d'assombrir son humeur. Puis,
+il y avait entre elle et le couple royal des froissements, des heurts:
+la jeune femme ne pouvait comprendre qu'il existât encore dans le monde
+une cour où l'on n'eût pas adopté, en ce qui concernait la manière de
+passer le temps, le train de vie et jusqu'aux heures des repas, la mode
+de Paris, et la violence qu'on lui demandait de faire à ses goûts, à ses
+usages, achevait de lui faire prendre en horreur le séjour de
+Stockholm<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a>
+<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>. À la fin, n'y pouvant plus tenir, elle allégua une
+raison de santé pour s'éloigner, annonça l'intention de faire une cure à
+Plombières et partit pour la France en déplacement d'été. Cette
+villégiature devait durer douze ans<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a>
+<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>. Privant Bernadotte de la
+compagne qui mettait auprès de lui un rappel vivant de la patrie, elle
+le laissait plus exposé aux influences ennemies.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote294" name="footnote294"><b>Note 294: </b></a>
+<a href="#footnotetag294">
+(retour) </a> Alquier à Champagny, 20 mars 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote295" name="footnote295"><b>Note 295: </b></a>
+<a href="#footnotetag295">
+(retour) </a> Correspondance de Tarrach, 31 mai.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote296" name="footnote296"><b>Note 296: </b></a>
+<a href="#footnotetag296">
+(retour) </a> Voy. l'ouvrage sur <i>Désirée, reine de Suède et de
+Norvège</i>, par le baron <span class="sc">Hoschild</span>, p. 62.</blockquote>
+
+<p>Néanmoins, si sa pensée recommençait à incliner vers la Russie, cette
+évolution ne se manifestait encore par aucun signe extérieur: entre les
+deux courants qui se la disputaient, sa politique restait en apparence
+stationnaire. À cette heure, il semblait que sa grande occupation fût
+toujours de soigner sa popularité; jamais on ne l'avait vu plus affable,
+plus porté à ériger la banalité en système. Pour atténuer le fâcheux
+effet produit sur les dames de la société par le départ de la princesse,
+il leur faisait la cour à toutes, réparait par ses empressements les
+dédains de sa femme et se montrait aimable pour deux<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a>
+<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>. Il continuait
+aussi à visiter les provinces et ne perdait pas une occasion d'éprouver
+son prestige. Des troubles éclataient-ils quelque part, il accourait au
+plus vite, et à sa vue tout rentrait dans l'ordre: il stupéfiait et
+domptait la révolte par ce qu'il appelait lui-même «son éloquence
+fulminante<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a>
+<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote297" name="footnote297"><b>Note 297: </b></a>
+<a href="#footnotetag297">
+(retour) </a> Correspondance de Tarrach, 7 juin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote298" name="footnote298"><b>Note 298: </b></a>
+<a href="#footnotetag298">
+(retour) </a> Alquier à Maret, 25 juin 1811.</blockquote>
+
+<p>Lorsque après ces exploits il retournait au château de Drottningholm, où
+la cour passait l'été, il «faisait les délices<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a>
+<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>» du vieux roi, qu'il
+honorait dans sa décrépitude; la Reine raffolait de lui: sa verve, ses
+beaux contes amusaient tout le monde; sa présence mettait l'entrain,
+l'animation, dans le noble et froid palais «où la vie se passait
+maintenant en société depuis le matin jusqu'au soir<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a>
+<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>». Cependant,
+sous cette apparence de sérénité, d'enjouement même, son esprit inquiet
+et toujours en travail fermentait de plus en plus; ses convoitises
+déçues s'exaspéraient, se tournaient contre la France en une aigreur qui
+finirait tôt ou tard par déborder.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote299" name="footnote299"><b>Note 299: </b></a>
+<a href="#footnotetag299">
+(retour) </a> Correspondance de Tarrach, 19 juin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote300" name="footnote300"><b>Note 300: </b></a>
+<a href="#footnotetag300">
+(retour) </a> Correspondance de Tarrach, 19 juin.</blockquote>
+
+<p>Il se contraignait encore, à la vérité, avec notre envoyé, et même
+raffinait envers lui ses prévenances; il avait offert au baron Alquier
+une maison de campagne tout près de Drottningholm, afin que l'on pût se
+voir plus facilement et voisiner; il le visitait souvent, s'invita un
+jour à dîner chez lui, et cette réunion, pleine de gaieté et d'accord,
+fit événement dans la société de Stockholm<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a>
+<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>. Mais ces fallacieuses
+attentions, par lesquelles le ministre français se laissait encore
+éblouir et leurrer, n'étaient qu'un moyen d'endormir sa vigilance, de
+lui faire oublier les infractions à la règle continentale qui se
+commettaient de toutes parts.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote301" name="footnote301"><b>Note 301: </b></a>
+<a href="#footnotetag301">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>N'attendant plus grand'chose de la France, Bernadotte était plus résolu
+que jamais à ne point faire violence, pour nous complaire, aux intérêts
+et aux commodités de son peuple. En réalité, malgré ses promesses cent
+fois réitérées, aucune mesure sérieuse n'avait été prise contre le
+commerce anglais. Si l'hiver, en suspendant la navigation, avait quelque
+peu ralenti les rapports, le retour de la belle saison, en rouvrant la
+Baltique, facilitait de nouveau les transactions prohibées et leur
+rendait libre cours. Sur vingt points de la côte, la contrebande se
+pratiquait au grand jour: la Suède se rendait de plus en plus accessible
+et perméable aux produits anglais, qui la traversaient pour s'écouler en
+Russie ou s'infiltrer en Allemagne. Entre les deux États officiellement
+en guerre, pas un coup de canon n'avait été échangé. L'escadre
+britannique, qui faisait sa tournée annuelle dans la Baltique, trouvait
+dans les îles suédoises toute espèce de facilités pour se rafraîchir et
+se ravitailler. Entre elle et le grand port de Gothenbourg, devant
+lequel elle croisait de préférence, c'étaient d'étranges contacts, un
+échange continuel de messages: les officiers anglais venaient à terre et
+se déguisaient à peine pour paraître dans la ville. Tout dénotait chez
+les autorités suédoises une connivence avec nos ennemis ou du moins une
+scandaleuse tolérance.</p>
+
+<p>Instruit de ces faits, Napoléon s'en plaignit vivement. Bien qu'il n'eût
+jamais attendu de la Suède une docilité exemplaire, l'insubordination de
+cet État lui semblait passer toute limite: «Cette cour va trop loin»,
+inscrivait-il en marge d'un rapport<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a>
+<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>. Plusieurs notes furent
+rédigées sous ses yeux et adressées au chargé d'affaires suédois; elles
+étaient âpres, sévères, récapitulaient fortement nos griefs, demandaient
+«réparation pour le passé et garantie pour l'avenir<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a>
+<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>».
+Indépendamment des relations avec l'ennemi, elles se plaignaient de
+sévices exercés sur des matelots français en Poméranie: ce coin de
+terre, où l'Angleterre pourrait reprendre pied en Allemagne, attirait
+spécialement l'attention de l'Empereur. Toutefois, si acerbe que fût
+l'expression de son mécontentement, il avait soin d'y conserver certaine
+mesure. Trop inflexible sur son système, trop jaloux de ses droits pour
+fermer les yeux sur d'incessantes contraventions, il tenait cependant à
+ne pas rompre avec la Suède, à ne point l'éloigner de lui
+définitivement, afin de pouvoir la ressaisir à temps et la tourner
+contre la Russie. Il gardait donc, jusqu'en ses colères, quelque
+retenue, et évitait de jeter entre les deux cours l'irréparable.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote302" name="footnote302"><b>Note 302: </b></a>
+<a href="#footnotetag302">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Suède, 296.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote303" name="footnote303"><b>Note 303: </b></a>
+<a href="#footnotetag303">
+(retour) </a> Note du 19 juillet 1811. Archives des affaires
+étrangères, Suède, 296.</blockquote>
+
+<p>Malheureusement, le ministre impérial à Stockholm, rappelé enfin à la
+clairvoyance et subitement revenu de son optimisme, ne devait pas imiter
+cette modération relative; le serviteur allait se montrer plus dur, plus
+exigeant que le maître. Lorsque M. Alquier eut appris par les rapports
+des consuls et par de multiples renseignements qu'on s'était joué de
+lui, lorsqu'il sut, à n'en pouvoir douter, que partout les lois de
+blocus étaient effrontément violées, sa colère fut d'autant plus vive
+que ses illusions tombaient de plus haut: furieux d'avoir été pris pour
+dupe, il fit de nos démêlés avec la Suède sa querelle personnelle. Non
+content de témoigner par un brusque changement d'attitude, par des
+manières impolies et grossières, son mépris et sa colère, il fit plus et
+se décida spontanément à une démarche d'une extrême gravité. De son
+chef, sans y avoir été invité ou autorisé par son gouvernement, il
+rédigea et adressa au baron d'Engeström une note écrite, une missive
+furibonde, où nos griefs étaient repris et commentés avec une virulence
+tout à fait en dehors du ton diplomatique. Ce réquisitoire ne se bornait
+pas à taxer de fourberie et de mensonge les gouvernants actuels de la
+Suède; il les accusait de trahir l'intérêt public et leur présageait le
+pire destin: une révolution vengeresse avait châtié les fautes de leurs
+prédécesseurs; le retour à une «politique misérable» aurait pour
+infaillible effet «de replacer le gouvernement suédois dans la situation
+qui a produit la catastrophe du dernier Gustave<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a>
+<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote304" name="footnote304"><b>Note 304: </b></a>
+<a href="#footnotetag304">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Suède, 296.</blockquote>
+
+<p>Aucun homme de coeur, aucun ministre soucieux de la dignité nationale
+n'eût toléré ces menaces. M. d'Engeström, sortant de son naturel placide
+et larmoyant, rendit outrage pour outrage. À la diatribe française, il
+répondit par une note dans laquelle il prenait violemment à partie notre
+ministre et l'accusait, dans les termes les moins ménagés, de brouiller
+à dessein les deux cours, pour quitter une résidence qui lui déplaisait.
+«Le climat de ce pays-ci, lui disait-il, peut bien vous être contraire,
+vous pouvez former des voeux pour avoir une autre destination, mais il
+n'y aurait pas de loyauté à provoquer votre changement par des
+assertions dénuées de preuves... Ceux qui pourraient avoir la coupable
+pensée de provoquer la discorde finiraient toujours par être démasqués.»
+En terminant, il protestait contre un écrit qui, «en attaquant l'honneur
+national, offrait l'exemple de la violation la plus inouïe du droit des
+gens<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a>
+<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote305" name="footnote305"><b>Note 305: </b></a>
+<a href="#footnotetag305">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>Devant cette réplique, l'indignation et la colère d'Alquier n'eurent
+plus de bornes; il refusa de recevoir la note suédoise, la renvoya à
+son auteur et rompit avec lui toutes relations. Quelques jours après, le
+25 août, il provoquait une explication avec le prince royal. Celui-ci ne
+la lui refusa point: il cherchait lui-même une occasion de dire au
+représentant de la France tout ce qu'il avait sur le coeur, de publier
+et de crier ses griefs: la rencontre de ces deux hommes, également
+enfiévrés de passion et de haine, devait inévitablement aboutir à un
+choc violent: ce fut l'explosion de l'orage.</p>
+
+<p>La conversation débuta pourtant sur un mode assez doux. Bernadotte
+convint que la réponse de M. d'Engeström était raide; il ajouta même,
+par un aveu inattendu, qu'à la place de M. Alquier il eût fait comme lui
+et refusé de recevoir la pièce. Mais bientôt, avec acrimonie, il se
+plaignit de tous les agents français, consuls ou autres, établis en
+Suède; à l'entendre, parmi ces hommes «passionnés ou calomnieux», il
+n'en était pas un qui ne cherchât, par des motifs plus ou moins
+avouables, à envenimer les discussions, à tendre les rapports, à le
+dénigrer personnellement aux yeux de l'Empereur; c'était d'eux que lui
+venaient tous les traits dont il était continuellement harcelé, qui ne
+lui laissaient aucun repos et lui faisaient l'existence insupportable:
+«Il est bien extraordinaire, dit-il, qu'après avoir rendu d'aussi grands
+services à cette France, j'aie continuellement à me plaindre de ses
+agents.»</p>
+
+<p>Alquier commençait de son côté à s'échauffer; il finit par dire: «Vous
+vous plaignez étrangement de cette France, Monseigneur; si vous l'avez
+bien servie, il me semble qu'elle vous a bien récompensé, et j'oserai
+maintenant vous demander ce que vous avez fait pour elle depuis votre
+arrivée en Suède, si l'influence de la France s'est accrue par votre
+avènement, quelle preuve d'intérêt ou de dévouement vous avez donnée à
+l'Empereur depuis près d'une année... Vous prodiguez aux Anglais toutes
+les ressources que votre pays peut offrir, et vous n'avez rien voulu
+faire en faveur de la France.»</p>
+
+<p>Bernadotte essaya d'abord assez faiblement de défendre sa conduite. Tout
+à coup, dédaignant de se justifier et découvrant le fond de sa pensée,
+il s'écria: «Au reste, je ne ferai rien pour la France, tant que je ne
+saurai pas ce que l'Empereur veut faire pour moi, et je n'adopterai
+ouvertement son parti que lorsqu'il se sera lié avec nous par un traité;
+alors je ferai mon devoir. Au surplus, je trouve un dédommagement et ma
+consolation dans les sentiments que m'a voués le peuple suédois. Le
+souvenir du voyage que je viens de faire ne s'effacera jamais de mon
+coeur. Sachez, monsieur, que j'ai vu des peuples qui ont voulu détacher
+mes chevaux et s'atteler à ma voiture. En recevant cette preuve de leur
+amour, je me suis presque trouvé mal. J'avais à peine la force de dire
+aux personnes de ma suite: «Mais, mon Dieu! qu'ai-je fait pour mériter
+les transports de cette nation, et que fera-t-elle donc pour moi
+lorsqu'elle me sera redevable de son bonheur?» J'ai vu des troupes
+invincibles dont les hourras s'élevaient jusqu'aux nues, qui exécutent
+leurs manoeuvres avec une précision et une célérité bien supérieures à
+celles des régiments français, des troupes avec lesquelles je ne serai
+pas obligé de tirer un seul coup de fusil, à qui je n'aurai qu'à dire:
+«En avant, marche!» des masses, des colosses qui culbuteront tout ce qui
+sera devant eux.»</p>
+
+<p>«--Ah! c'en est trop, interrompit Alquier; si jamais ces troupes-là ont
+devant elles des corps français, il faudra bien qu'elles nous fassent
+l'honneur de tirer des coups de fusil, car assurément elles ne nous
+renverseront pas aussi facilement que vous paraissez le croire.»
+<i>Bernadotte</i>: «Je sais fort bien ce que je dis, je ferai des troupes
+suédoises ce que j'ai fait des Saxons, qui, commandés par moi, sont
+devenus les meilleurs soldats de la dernière guerre.»</p>
+
+<p>Sans relever cette énormité, Alquier glissa quelques observations sur
+l'inutilité qu'il y avait pour la Suède à armer présentement: «Je suis
+au contraire, lui dit le prince, plus résolu que jamais à lever de
+nouvelles troupes. Le Danemark a cent mille hommes sous les armes, et
+j'ignore s'il n'a pas quelque dessein contre moi. D'ailleurs, je dois me
+prémunir contre l'exécution du projet entamé par l'Empereur aux
+conférences d'Erfurt pour le partage de la Suède entre le Danemark et
+la Russie.» Il ajouta que cet avis lui avait été donné de Pétersbourg
+«par des femmes, qui savaient et lui écrivaient tout...».--«Mais je
+saurai me défendre, reprenait-il avec exaltation; <i>il</i> me connaît assez
+pour savoir que j'en ai les moyens. Les Anglais ont voulu se montrer
+exigeants avec moi; eh bien, je les ai menacés de mettre cent corsaires
+en mer, et à l'instant ils ont baissé le ton.»</p>
+
+<p>Ces fanfaronnades n'étaient que le début d'une sortie plus
+extraordinaire que tout le reste. «Au surplus, dit le prince, quels que
+soient mes sujets de plainte contre la France, je suis néanmoins disposé
+à faire tout pour elle dans l'occasion, quoique les peuples que je viens
+de voir ne m'aient demandé que de conserver la paix, à quelque prix que
+ce pût être, et de rejeter tout motif de guerre, fût-ce même pour
+recouvrer la Finlande, dont ils m'ont déclaré qu'ils ne voulaient pas.
+Mais, monsieur, qu'on ne m'avilisse pas, je ne veux pas être avili,
+j'aimerais mieux aller chercher la mort à la tête de mes grenadiers, me
+plonger un poignard dans le sein, me jeter dans la mer la tête la
+première, ou plutôt me mettre à cheval sur un baril de poudre et me
+faire sauter en l'air!»</p>
+
+<p>Tandis que le prince, roulant des regards furibonds, proférait ces
+extravagances, la porte de son cabinet s'était ouverte; son jeune fils,
+âgé de douze ans, avait franchi le seuil et fait quelques pas dans la
+pièce. S'apercevant de cette entrée, ménagée ou non, Bernadotte y vit
+l'occasion d'un grand jeu de scène; il s'élança vers l'enfant, et
+s'emparant de lui d'un geste théâtral: «Voilà mon fils, dit-il, qui
+suivra mon exemple; le feras-tu, Oscar?--Oui, mon papa.--Viens que je
+t'embrasse, tu es véritablement mon fils.» Alquier ajoute dans son
+rapport: «Pendant cette scène si honteuse et si folle, le prince, agité
+par la plus forte émotion, avait tous les dehors d'un homme en démence.
+J'avais tenté plusieurs fois de me retirer, et toujours il m'avait
+retenu. J'étais enfin parvenu à la porte du cabinet, lorsqu'il me dit:
+«J'exige de vous une promesse, c'est que vous rendrez compte exactement
+à l'Empereur de cette conversation.--Je m'y engage, puisque Votre
+Altesse Royale le veut absolument.» Je viens de le faire, Monseigneur,
+et je prie Votre Excellence de croire que j'ai fidèlement tenu
+parole<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a>
+<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote306" name="footnote306"><b>Note 306: </b></a>
+<a href="#footnotetag306">
+(retour) </a> Alquier à Maret, 26 août 1811. Cette dépêche est
+consacrée au compte rendu de la conversation et aux conclusions qu'en
+tire notre ministre. Divers extraits en ont été cités et analysés par
+<span class="sc">Bignon</span>, X, 177-179; <span class="sc">Geffroy</span>, <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er novembre
+1855, et <span class="sc">Thiers</span>, XIII, 217-219.</blockquote>
+
+<p>Les derniers mots du prince n'étaient-ils qu'une suprême bravade? À
+l'encontre de ce qu'il paraissait désirer, espérait-il qu'Alquier
+tairait une partie de la conversation et ne le montrerait pas dans
+l'égarement de sa colère? Au contraire, nourrissait-il encore le fol
+espoir d'arracher à l'Empereur, par la violence et la menace, cette
+promesse d'un grand avantage territorial, ce don de la Norwège qui
+tardait tant à venir? Quoi qu'il en soit, ses allusions réitérées ne
+permettent aucun doute sur la cause primordiale du ressentiment qui
+avait déterminé en lui cet accès de délirante fureur. Si nos exigences
+en matière commerciale, si les tracasseries d'Alquier l'avaient
+fortement irrité, c'était surtout le dédaigneux silence opposé par
+l'Empereur à ses requêtes, à ses avances, c'était cette manière de le
+traiter en personnage suspect et négligeable, qui avait particulièrement
+ulcéré son amour-propre et déçu ses convoitises: il reprochait moins à
+la France de lui trop demander que de ne lui avoir rien accordé encore:
+sa rage était surtout celle du solliciteur éconduit ou du moins
+indéfiniment ajourné.</p>
+
+<p>Dans l'esclandre survenu à Stockholm, Napoléon sut faire la part des
+responsabilités respectives. Engeström dans sa note, Bernadotte dans son
+langage avaient porté un défi à toutes les convenances, mais Alquier
+s'était attiré ces répliques par son attitude agressive; c'était lui qui
+avait pris l'initiative d'un scandaleux débat. Napoléon ne voulut pas le
+désavouer publiquement et le disgracier, car la note ministérielle
+suédoise avait en quelque sorte interverti les torts; il comprit
+toutefois que le maintien de ce ministre à Stockholm devenait
+impossible; il l'en fit prestement et discrètement déguerpir.</p>
+
+<p>Au reçu du rapport relatant la conversation du 25 août, le duc de
+Bassano invita le baron par retour du courrier à remettre le service
+entre les mains d'un chargé d'affaires, à plier bagage, à quitter son
+poste sans prendre congé ni voir personne, à repasser le Sund et à
+échanger la légation de Stockholm contre celle de Copenhague: ce
+transfert était une demi-satisfaction donnée à la Suède, outragée dans
+la personne d'un de ses ministres.</p>
+
+<p>Quant à Bernadotte, si las que fût l'Empereur de ses incartades, si
+dégoûté qu'il fût du personnage, il dédaigna de relever ses paroles et
+le jugea au-dessous de sa colère. Une fois de plus, il se borna à se
+détourner de lui comme d'un esprit incohérent, troublé de vaines
+agitations, malade d'ambition et d'orgueil, à traiter par l'isolement.
+Il fit mander au chargé d'affaires, M. Sabatier de Cabre, de se
+conformer au système qui avait été recommandé en vain à Alquier et qui
+consistait à éviter avec le prince toute conversation politique.
+Quelques semaines après, formulant plus rigoureusement l'interdit, il
+écrivait au ministre des relations extérieures: «Vous ferez connaître au
+chargé d'affaires, dans ses instructions, que je lui défends de parler
+au prince royal; que, si le prince l'envoie chercher, il doit répondre
+que c'est avec le ministre qu'il est chargé de traiter. Il doit garder
+avec le prince royal le plus absolu silence, ne pas même ouvrir la
+bouche. Seulement, si le prince se permettait de s'échapper en menaces
+contre la France, comme cela lui est déjà arrivé, le chargé d'affaires
+doit dire alors qu'il n'est pas venu pour écouter de pareils outrages et
+qu'il se retire<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a>
+<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote307" name="footnote307"><b>Note 307: </b></a>
+<a href="#footnotetag307">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18233.</blockquote>
+
+<p>M. de Cabre ne se trouva pas dans le cas de pousser les choses aussi
+loin, et même Bernadotte lui fit au sujet d'une entente possible, d'un
+gage qui le rassurerait sur les intentions de l'Empereur, quelques
+insinuations laissées sans réponse; mais on peut croire qu'elles ne
+trahissaient plus chez leur auteur que de fugitives hésitations. En
+fait, c'était vers Alexandre que ses regards se tournaient désormais:
+sans entrer encore en matière avec lui et sans parler d'alliance, il lui
+adressait de plus significatifs sourires, cajolait davantage son
+envoyé<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a>
+<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>; il se rouvrait ainsi le chemin de Pétersbourg; pour s'y
+jeter délibérément, il attendait qu'un acte de violence trop facile à
+prévoir de la part de l'Empereur lui servît d'excuse auprès de ses
+futurs sujets et levât les derniers scrupules de la nation.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote308" name="footnote308"><b>Note 308: </b></a>
+<a href="#footnotetag308">
+(retour) </a> Voy. les dépêches du baron de Nicolay, chargé d'affaires
+russe; archives Woronzof, t. XXII, pages 427 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Napoléon apercevait ce changement de direction, mais ne s'en inquiétait
+pas outre mesure. Son illusion était toujours de croire qu'il n'aurait
+pas besoin de s'entendre avec le prince pour disposer de la Suède; que
+celle-ci lui reviendrait spontanément, au jour de la grande explosion;
+qu'alors «l'espoir de reconquérir la Finlande porterait la nation tout
+entière au-devant des intentions du gouvernement<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a>
+<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>», et que
+Bernadotte, entraîné malgré lui, n'aurait plus qu'à se faire le soldat
+de l'idée nationale. En un mot, Napoléon s'imaginait que s'il
+rencontrait aujourd'hui les Suédois contre lui avec l'Angleterre, il les
+retrouverait avec lui contre la Russie, pourvu qu'il ne leur rendît pas
+ce retour trop difficile par une scission éclatante. De là, dans ses
+rapports officiels avec leur gouvernement, de nouvelles alternatives de
+rigueur et de longanimité. Parfois, en présence d'actes attestant une
+partialité éhontée pour le commerce et la cause britanniques, la
+patience lui échappe: il songe à sévir, à faire occuper la Poméranie,
+théâtre des principales infractions, à lancer des notes fulminantes qui
+constitueront l'état de guerre<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a>
+<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a>: puis, il se ravise, impose silence
+à ses ressentiments, laisse s'accumuler ses griefs, se réservant d'en
+faire masse plus tard et de demander aux Suédois à titre de réparation,
+en même temps qu'il leur offrira son alliance et leur promettra la
+Finlande, le droit d'occuper la Poméranie et d'y faire lui-même la
+police.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote309" name="footnote309"><b>Note 309: </b></a>
+<a href="#footnotetag309">
+(retour) </a> Maret à Alquier, 17 juillet 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote310" name="footnote310"><b>Note 310: </b></a>
+<a href="#footnotetag310">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18233.</blockquote>
+
+<p>Sa querelle avec eux ne dégénérait donc pas en rupture ouverte,
+n'augmentait pas ostensiblement les complications de l'heure présente et
+passait à peu près inaperçue. Il en était autrement d'une crise survenue
+soudain en Allemagne. Là, un bruit d'armes retentissait, grossissait
+sans cesse, mettait l'Europe en émoi; la Prusse se levait d'un subit
+élan; folle de terreur, croyant qu'on en voulait à son existence, elle
+semblait saisie d'un vertige de guerre, et ce belliqueux coup de tête
+jetait le trouble dans le jeu des deux empereurs, en risquant de les
+mettre prématurément aux prises.</p>
+
+
+<a name="c8" id="c8"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h4>LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE.</h4>
+
+<p>Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose à
+l'Empereur.--Pièce fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la
+Russie et cherche à l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de
+Scharnhorst.--Armements illicites et précipités: explication donnée à
+l'Empereur.--Napoléon ne veut pas détruire la Prusse; caractère spécial
+de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse
+dérange toutes ses combinaisons.--Premières remontrances.--Napoléon
+détruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un désarmement complet et
+une obéissance sans réserve.--Continuation des armements.--Mobilisation
+déguisée.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catégorique.--Soumission
+apparente.--Crédulité de Saint-Marsan.--Tout le monde ment à
+l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la
+continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La
+Prusse à la torture.--Incident Blücher.--Suprême exigence.--Napoléon
+fait en même temps ses propositions d'alliance.--Affres de la
+Prusse.--Retour de Scharnhorst: résultats de sa mission.--Entrevues
+mystérieuses de Tsarskoé-Selo; Alexandre blâme les agitations et les
+imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention
+militaire.--Affreuses perplexités de Frédéric-Guillaume.--Motifs qui le
+poussent à subir l'alliance française.--Suprême espoir du parti de la
+guerre.--L'idée fixe du Roi.--Recours à l'Autriche.--Scharnhorst part
+pour Vienne sous un déguisement et un faux nom.--Mission
+Lefebvre.--Napoléon perd patience; il incline plus fortement à détruire
+la Prusse et à faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le
+Danube.--Projet demandé au prince d'Eckmühl.--Plan
+d'écrasement.--Napoléon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez
+elle quelque disposition à se soumettre.--La négociation d'alliance fait
+un second pas.--Scharnhorst à Vienne.--Metternich le trompe d'abord et
+l'éconduit ensuite.--Déception finale.--La Prusse aux pieds de
+l'Empereur.--Ouvertures de Napoléon à Schwartzenberg.--Raisons subtiles
+qui déterminent Metternich à hâter ses accords avec la France.--Le
+partage de la Prusse.--Réactions successives.--Alexandre revient au
+système de la défensive.--Nesselrode en congé.--Son plan de
+pacification.--<i>La clef de voûte</i>: rôle réservé à l'Autriche.--La paix
+doublée d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de
+Talleyrand.--Alexandre livre à Nesselrode le secret de son
+inflexibilité.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler
+une démarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: nécessité
+de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annoncé et perpétuellement
+ajourné.--Fausse interprétation de certaines paroles de
+l'Empereur.--Mauvaise foi réciproque.--Le frère d'armes
+d'Alexandre.--Napoléon avoue ses projets belliqueux à l'ambassadeur
+d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin
+libre jusqu'en Russie: fatal succès.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Avec des alternatives de bonne et de mauvaise foi, la Prusse avait
+imploré pendant six mois l'alliance française. Depuis que l'Empereur
+avait cessé de lui répondre, la jugeant trop pressée, elle croyait
+reconnaître dans ce silence un refus de traiter, l'indice d'une méfiance
+impossible à vaincre et de desseins sinistres. L'audace d'un faussaire
+l'affermit dans cette erreur. Sa diplomatie avait acquis du
+policier-auteur Esménard, dont nous avons signalé les louches trafics et
+conté la mésaventure, un prétendu mémoire portant la date du 16 novembre
+1810 et attribué au duc de Cadore, alors ministre des relations
+extérieures; ce mémoire concluait à la nécessité d'anéantir totalement
+la Prusse, présentée comme dangereuse et incorrigible ennemie. Un examen
+attentif de la pièce en eût démontré facilement la fausseté. Il n'est
+pas certain, au reste, que la chancellerie de Berlin l'ait tenue pour
+pleinement authentique, mais sans doute l'accueillit-elle comme un écho
+des projets qui se tramaient aux Tuileries, comme une pièce apocryphe
+fabriquée sur documents vrais<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a>
+<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>. Rapprochant cette découverte du
+mutisme désespérant de l'Empereur, elle arriva à l'affolante conviction
+que Napoléon avait jugé et condamné définitivement la Prusse, qu'il
+avait rendu contre elle, dans le secret de sa pensée, une sentence sans
+appel, et qu'il était résolu à l'effacer de la carte avant de se porter
+contre la Russie.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote311" name="footnote311"><b>Note 311: </b></a>
+<a href="#footnotetag311">
+(retour) </a> Voyez sur cette affaire la savante dissertation de M.
+Alfred <span class="sc">Stern</span>, <i>Abhandlungen und Ackenstücke zur geschichte der
+Preussischer Reformzeit</i> (1807-1815), p. 93-113, avec textes à l'appui.
+La pièce avait été également livrée à Tchernitchef et communiquée par
+lui à sa cour. Volume cité, p. 213-214.</blockquote>
+
+<p>Pour sauver leur pays, les ministres prussiens ne virent qu'un moyen:
+appeler les Russes en Allemagne, en mettant à leur disposition toutes
+les ressources de la monarchie, et affronter avec leur assistance une
+lutte désespérée. Le parti antifrançais l'emporta complètement à Berlin.
+Le chancelier Hardenberg, qui avait hésité jusqu'alors et oscillé, se
+jeta à corps perdu dans l'alliance russe. Il obtint que le Roi écrivît
+au Tsar, le 16 juillet, pour lui offrir un pacte formel sous la
+condition que les armées moscovites s'avanceraient jusqu'au centre de la
+Prusse, au moindre signe de danger pour elle: à cet égard, on ne se
+contenterait pas d'une espérance, on voulait une certitude: la Prusse
+promettait et exigeait des engagements positifs. Le réorganisateur de
+l'armée, l'illustre général Scharnhorst, partit furtivement pour la
+frontière russe: le Tsar fut prévenu de son approche, prié de lui ouvrir
+ses États, de l'appeler à Pétersbourg et d'arrêter avec lui un plan de
+campagne commun<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a>
+<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote312" name="footnote312"><b>Note 312: </b></a>
+<a href="#footnotetag312">
+(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, <i>Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und
+Friedrich-Wilhelms</i>, III, 365-369.--Voyez aussi l'important ouvrage de
+<span class="sc">Lehmann</span> sur <i>Scharnhorst</i>, t. II, 350-352.</blockquote>
+
+<p>En même temps, pour se mettre en mesure de soutenir l'assaut ou au moins
+de succomber avec gloire, le gouvernement prussien donna une impulsion
+subite et fiévreuse aux armements commencés de longue date: ne tenant
+plus aucun compte de la convention limitative de ses forces, il rappela
+tous les soldats en congé, tous les <i>krumpers</i> ou jeunes gens qu'une
+courte période de service avait dégrossis et préparés au métier des
+armes: cent mille hommes environ furent réunis, le matériel et les
+approvisionnements rassemblés, les travaux de fortification poussés à la
+hâte. Tandis que les places du littoral s'entouraient de camps
+retranchés, les principaux corps se groupaient à proximité de ces points
+d'appui: il y eut à la fois mobilisation et concentration<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a>
+<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote313" name="footnote313"><b>Note 313: </b></a>
+<a href="#footnotetag313">
+(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 369-370. <span class="sc">Lehmann</span>, 380-84. <span class="sc">Stern</span>, <i>Abhandlungen
+und Ackenstücke</i>, etc., 93-94.</blockquote>
+
+<p>Comme il fallait gagner du temps et que l'exécution du plan belliqueux
+demeurait subordonnée aux réponses de la Russie, on tâchait de
+dissimuler ces mesures à l'aide de savants subterfuges. Néanmoins, le
+Roi et ses ministres sentaient qu'un si grand mouvement n'échapperait
+pas longtemps au regard de l'Empereur; ils essayèrent donc de le
+justifier provisoirement à ses yeux, en lui donnant pour explication le
+contraire de la vérité. Le 26 août, Hardenberg dit à Saint-Marsan, notre
+ministre en Prusse, que le Roi, croyant depuis l'audience du 15 août à
+une rupture entre la France et la Russie et se considérant comme l'allié
+désigné de la première, augmentait ses forces pour nous prêter une aide
+plus efficace<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a>
+<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>. Ce demi-aveu, doublé d'un hardi mensonge, fut
+transmis à Paris dans les premiers jours de septembre: déjà, d'autres
+avis avaient fait connaître à Napoléon l'appel des réserves et
+l'accélération des travaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote314" name="footnote314"><b>Note 314: </b></a>
+<a href="#footnotetag314">
+(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 378. Cf. <span class="sc">Lefebvre</span>, <i>Histoire des cabinets de
+l'Europe</i>, V, 139-140.</blockquote>
+
+<p>De tous les événements susceptibles de se produire avant son duel avec
+la Russie, aucun ne pouvait lui être plus déplaisant qu'une résurrection
+de la puissance prussienne, se dressant entre lui et l'ennemi à
+atteindre. Satisfait de la nullité absolue à laquelle il croyait avoir
+réduit la Prusse, il ne songeait point à la détruire, et le plan qu'il
+s'était tracé à lui-même le 16 août porte témoignage de son intention
+d'écouter cette cour, lorsqu'il jugerait le moment opportun, et de
+l'admettre à son service. L'alliance qu'il comptait lui accorder et lui
+imposer serait toutefois d'un genre particulier. Il ne demanderait pas à
+Frédéric-Guillaume une coopération active, la mise à sa disposition
+d'armées nombreuses: il se contenterait d'un contingent modeste qu'il
+entraînerait dans le Nord moins à titre d'auxiliaire que d'otage. Ce
+qu'il voulait de la Prusse, c'était un concours passif, une docilité
+inerte. Il lui demanderait de s'ouvrir et de se livrer intégralement à
+nos troupes, de se laisser passer sur le corps, de nous abandonner ses
+places, ses provinces, ses routes, ses moyens de communication et de
+transport, ses ressources de tout genre, avec faculté d'en disposer
+librement. Sans prétendre à une dépossession définitive, Napoléon
+jugeait qu'une expropriation temporaire importait à la sécurité de sa
+marche et de ses opérations. En supprimant momentanément la Prusse, il
+se ménagerait une surface parfaitement plane et unie, libre d'obstacles
+et d'embûches, pour aller à la Russie et faire couler jusqu'au Niémen,
+«comme un fleuve rapide<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a>
+<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>», le torrent de ses troupes.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote315" name="footnote315"><b>Note 315: </b></a>
+<a href="#footnotetag315">
+(retour) </a> Instructions à Saint-Marsan, <span class="sc">Duncker</span>, 401.</blockquote>
+
+<p>En se remettant sur pied, en reprenant consistance et relief, la Prusse
+traversait essentiellement ce projet. Napoléon ne savait à quoi
+attribuer cette audace, mais il jugeait que l'effet en serait
+souverainement fâcheux, quelle qu'en fût la cause. La Prusse armait-elle
+par suite d'un accord avec la Russie et au profit de cet empire: en ce
+cas, si nous lui laissions le temps d'achever ses préparatifs, nous
+aurions à la combattre l'année prochaine avant d'aborder l'ennemi
+principal, et Napoléon, qui méditait une campagne de Russie, eût été
+désolé d'avoir à recommencer une campagne de Prusse. La cour de Potsdam
+armait-elle sans s'être au préalable concertée avec celle de Russie;
+armait-elle simplement par peur, par crainte d'une brusque et traîtresse
+surprise; était-elle de bonne foi lorsqu'elle nous offrait ses armées au
+prix d'un pacte qui garantirait son existence? En ce cas même, sa
+conduite restait pour nous source d'embarras. Napoléon n'aurait que
+faire de ces armées qu'on affectait de mettre à ses ordres et dont il
+suspecterait toujours la fidélité: elles lui seraient moins un secours
+qu'une gêne. De plus, si les Prussiens armaient sans s'être entendus
+avec la Russie, celle-ci, en les voyant faire, aurait toutes raisons de
+croire qu'ils armaient contre elle et à notre instigation: dans leurs
+mouvements, elle verrait l'indice et la preuve de nos dispositions
+hostiles: le voile que Napoléon s'efforçait de tendre devant elle se
+déchirerait brusquement, et l'empereur Alexandre ouvrirait probablement
+le feu, jetterait ses troupes en Allemagne pour y surprendre les nôtres
+et celles de nos alliés en flagrant délit de formation. Donc, en
+attribuant même à la conduite des Prussiens l'explication la moins
+défavorable, leur imprudence attaquait doublement les combinaisons de
+l'Empereur: elle risquait d'avancer les hostilités et de les reporter en
+Allemagne, alors que Napoléon tenait à les ajourner et par-dessus tout à
+les confiner en Russie.</p>
+
+<p>Mesurant le péril d'un rapide coup d'oeil, il résolut d'y couper court
+par tous les moyens que lui livrait sa puissance. Il sommerait la Prusse
+de désarmer, de se réduire aux effectifs permis; en même temps, pour la
+rassurer, il se résignerait à entamer plus tôt qu'il ne l'eût voulu la
+négociation d'alliance. Si la Prusse obéissait et mettait bas les armes,
+il se conformerait vis-à-vis d'elle à son plan primitif, lui permettrait
+de vivre et l'approprierait à ses desseins. Si elle osait lui résister
+ou essayait de le tromper, il ne lui laisserait pas le temps de
+reconstituer ses forces et d'élever au devant de la Russie une première
+ligne de défense: changeant de système, il fondrait instantanément sur
+elle et la détruirait; pour se garder un libre passage à travers
+l'Allemagne, il arracherait du sol les débris de la monarchie prussienne
+et ferait place nette.</p>
+
+<p>Cet enlèvement lui était facile: l'armée de Davout, les garnisons de
+Dantzick, Stettin, Custrin et Glogau, les troupes mobilisées du
+grand-duché de Varsovie, celles de Saxe et de Westphalie, tenaient plus
+étroitement bloqué que jamais le royaume suspect: il suffirait d'un
+ordre, d'un geste, pour que ce cercle de fer, se rétrécissant
+subitement, broyât la Prusse dans une mortelle étreinte. Sans doute, ce
+serait la guerre avec la Russie, la guerre immédiate et furieuse; mais
+l'exécution de la Prusse s'opérerait si aisément et avec une telle
+promptitude que nos troupes, après avoir accompli ce coup de main,
+auraient encore le temps de courir sur la Vistule, de s'y déployer avant
+que les Russes aient pu sortir de leurs frontières et forcer l'entrée de
+l'Allemagne: la grande lutte s'engagerait plus tôt que ne le souhaitait
+l'Empereur, mais au moins le théâtre n'en serait-il pas déplacé.
+Napoléon admet maintenant, à titre éventuel et comme pis aller, une
+extermination préventive de la Prusse, pour le cas où elle se déroberait
+aux injonctions qu'il va lui lancer.</p>
+
+<p>Il s'était transporté avec sa cour à Compiègne, où il préparait un
+voyage en Hollande et dans ses possessions d'outre-Rhin. Le 4 septembre,
+le baron de Krusemarck, ministre de Prusse auprès de lui, était mandé
+d'urgence à Compiègne. D'un ton grave et pénétré, le duc de Bassano lui
+tint ce langage: L'Empereur désire sincèrement s'unir à la Prusse; il la
+veut pour alliée, mais rien n'est plus propre à altérer ces heureuses
+dispositions que les mesures inconsidérées auxquelles on se livre à
+Berlin et que Sa Majesté ne saurait tolérer. La Prusse commettrait un
+véritable suicide si elle provoquait chez l'Empereur une défiance qui ne
+resterait pas inactive. Il n'est qu'un moyen pour elle de se conserver,
+c'est de renoncer à tous armements extraordinaires, de regagner ainsi la
+bienveillance de l'Empereur et d'en attendre les effets dans une
+immobilité absolue. À la même date, M. de Bassano écrivait à
+Saint-Marsan de conformer son langage à ces menaçantes
+remontrances<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a>
+<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote316" name="footnote316"><b>Note 316: </b></a>
+<a href="#footnotetag316">
+(retour) </a> Maret à Saint-Marsan, 4 septembre. Dans cette dépêche, le
+ministre des relations extérieures fait le récit de sa conversation avec
+Krusemarck.</blockquote>
+
+<p>Sept jours après, le 13 septembre, sur le vu de nouveaux avis qui lui
+montrent la Prusse en pleine activité militaire, Napoléon fait expédier
+à Saint-Marsan des instructions décisives. Ce ministre devra mettre le
+gouvernement royal en demeure de cesser les travaux de fortification et
+de rendre à leurs foyers les soldats rappelés; il fournira en même
+temps, comme preuve de nos bonnes intentions, l'assurance formelle que
+des pouvoirs vont lui être expédiés à l'effet de commencer la
+négociation d'alliance. Mais il ne donnera à la Prusse que trois jours
+pour se replacer en posture pacifique: tout au plus pourra-t-il accorder
+quarante-huit heures de grâce. Passé ce délai, s'il n'a pas obtenu
+pleine et entière satisfaction, il quittera Berlin et préviendra de son
+départ le maréchal prince d'Eckmühl. À ce signal, l'armée de Davout
+s'ébranlera sur-le-champ et tombera de tout son poids sur la capitale et
+les provinces prussiennes: Westphaliens, Saxons, Polonais passeront la
+frontière en même temps, s'avanceront sur Berlin par mouvements
+concentriques, tandis que nos garnisons de l'Oder, se reliant l'une à
+l'autre et faisant chaîne, fermeront toute retraite au gouvernement
+royal, l'empêcheront de fuir, l'obligeront à se rendre, et ainsi, sans
+que la victime ait eu le temps de jeter un cri et d'appeler à l'aide,
+elle périra sur place, et la monarchie du grand Frédéric aura cessé
+d'exister.</p>
+
+<p>Des ordres éventuels furent expédiés à Davout, à Jérôme; mais en même
+temps une lettre confidentielle de Maret à Saint-Marsan indiquait avec
+netteté que l'Empereur, bien résolu à détruire la Prusse si elle l'y
+obligeait par une attitude équivoque, n'en souhaitait pas moins et très
+vivement que cette extrémité pût être évitée: «Vous devez bien
+comprendre, disait-elle, que le désir sincère de l'Empereur est que le
+désarmement soit consenti, que des pouvoirs soient donnés pour que la
+négociation de l'alliance s'ouvre, soit à Berlin, soit à Paris; que vous
+soyez dans le cas de rester à votre poste et que la Prusse fasse
+connaître à la Russie qu'elle désarme parce qu'elle n'a plus
+d'inquiétudes sur le maintien de la paix. Cette déclaration de la Prusse
+est nécessaire parce que l'un des inconvénients les plus graves du parti
+pris par cette puissance est, dans les circonstances actuelles, que la
+Russie puisse penser que les armements se sont faits d'accord avec la
+France. Il faut que dans trois jours les impressions que les armements
+ont pu donner à la Russie soient dissipées, et elles ne peuvent l'être
+que par le désarmement<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a>
+<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote317" name="footnote317"><b>Note 317: </b></a>
+<a href="#footnotetag317">
+(retour) </a> Maret à Saint-Marsan, 13 septembre. Divers extraits de la
+correspondance de Berlin, conservée aux archives des affaires
+étrangères, ont été publiés par M. <span class="sc">Stern</span>, <i>Abhandlungen und
+Acktenstücke</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>À l'heure où le secrétaire d'État traçait ces lignes, on connaissait
+déjà à Berlin les observations présentées à Krusemarck. D'autre part, on
+n'avait pas encore reçu la réponse d'Alexandre à la demande d'alliance
+et de secours effectif. On savait que ce prince avait lu avec émotion la
+lettre du Roi, mais Scharnhorst attendait toujours sur la frontière,
+avec un frémissement d'impatience, un mot qui lui permettrait de se
+glisser en Russie. On ignorait si le Tsar allait lui faire signe et le
+mander, régler avec lui l'action commune. Dans cette incertitude, la
+Prusse voulut gagner du temps et essaya de ruser; elle résolut
+d'annoncer le désarmement tout en continuant d'armer.</p>
+
+<p>Par lettre autographe, Frédéric-Guillaume fit connaître à Napoléon qu'il
+renonçait à créer quarante-huit bataillons nouveaux et à renforcer les
+régiments de seize hommes par compagnie. Effectivement, cette mesure fut
+contremandée, mais la mobilisation se poursuivit sous une autre forme.
+Les ouvriers employés aux travaux des places, à la création des camps
+retranchés, étaient presque tous d'anciens militaires ou de jeunes
+soldats non encore réincorporés; on les avait requis pour ce service
+d'État; c'était un moyen de les avoir sous la main et de pouvoir les
+enrégimenter au premier signal. Ce mode d'appel fut maintenu. Tout un
+monde de paysans, d'hommes du peuple, continua à s'agglomérer autour des
+places, à fourmiller sous les murs de Spandau, de Colberg, de Graudentz
+et de Neisse; on les y occupait à réparer les ouvrages, à en construire
+de nouveaux, à remuer des terres, à élever des remparts, en les
+soumettant déjà à la discipline militaire et en les astreignant à des
+exercices. La Prusse ressemblait à un vaste atelier, en attendant
+qu'elle devînt un camp. Pour se changer en soldats, les travailleurs
+n'auraient qu'à jeter la pelle et la pioche, à prendre le fusil, à
+échanger leur blouse contre la capote d'uniforme; en un clin d'oeil,
+leurs innombrables équipes se transformeraient en escouades, en
+compagnies, en bataillons, et feraient une armée, destinée à doubler
+celle que la Prusse était légalement autorisée à tenir sous les
+drapeaux<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a>
+<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote318" name="footnote318"><b>Note 318: </b></a>
+<a href="#footnotetag318">
+(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 26 septembre et 16 octobre 1811;
+Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811, archives des affaires étrangères.
+Cf. <span class="sc">Leumann</span>, II, 392-397.</blockquote>
+
+<p>Cependant la dépêche du 13 septembre arrivait à Saint-Marsan et
+stimulait son zèle. Avec éclat, il réclama des mesures efficaces et
+complètes, insistant sur la nécessité de cesser les travaux et de
+renvoyer les ouvriers, ce qui arrêterait effectivement la mobilisation.
+Il ne dissimula pas que la Prusse, en déclinant nos demandes,
+s'exposerait à périr<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a>
+<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote319" name="footnote319"><b>Note 319: </b></a>
+<a href="#footnotetag319">
+(retour) </a> Maret à Saint-Marsan, 13 septembre 1811. Cf. <span class="sc">Stern</span>,
+340-342.</blockquote>
+
+<p>La crise devenait aiguë, l'embarras des Prussiens horrible. Ils avaient
+appris depuis peu de jours que Scharnhorst avait enfin reçu
+l'autorisation de franchir la frontière et de s'acheminer très
+mystérieusement vers Pétersbourg; à cette heure, il conférait sans doute
+avec le Tsar, il emportait peut-être la promesse d'une coopération sans
+réserve. Quand on semblait si près de s'entendre avec les Russes et de
+pouvoir compter sur leur arrivée, il en eût par trop coûté au Roi et à
+Hardenberg de se livrer à discrétion; ils prolongèrent le jeu infiniment
+dangereux qui consistait à promettre sans tenir. Hardenberg déclara que
+le Roi se soumettait à tout; on raconta à Saint-Marsan, on publia
+qu'ordre avait été donné pour l'abandon des travaux et le licenciement
+des hommes. En fait, les travaux furent suspendus à Spandau, ville
+située aux portes de Berlin et sous l'oeil de la légation française; sur
+tous les points où la vue de notre représentant ne pouvait s'étendre,
+ils continuèrent avec un redoublement d'ardeur, par la main
+d'ouvriers-soldats. Mais Saint-Marsan avait la confiance facile et la
+crédulité opiniâtre; charmé de ce qui se passait à Spandau, il conclut
+d'un fait isolé à une mesure d'ensemble, annonça que la Prusse rentrait
+dans l'ordre, resta à son poste, reprit avec Hardenberg et le comte de
+Goltz, ministre des affaires étrangères, de cordiaux rapports. Le public
+de Berlin, qui avait senti planer dans l'air un grand danger, vit avec
+joie s'éloigner l'orage, et la capitale prussienne, après quelques jours
+d'angoisse et de fièvre, retomba à sa morne langueur<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a>
+<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote320" name="footnote320"><b>Note 320: </b></a>
+<a href="#footnotetag320">
+(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 21, 24 et 26 septembre. Cf <span class="sc">Stern</span>,
+342-346.</blockquote>
+
+<p>À Berlin comme à Pétersbourg, comme partout, notre diplomatie se
+laissait abuser: il était moins facile de tromper l'Empereur. Tenant à
+savoir si les actes répondaient aux paroles, il mit la Prusse en
+surveillance. Pour l'épier, il disposait de multiples moyens. Stettin,
+Custrin, Glogau, étaient trois observatoires désignés: les commandants
+de ces places furent invités à s'armer de vigilance, à examiner
+minutieusement ce qui se passait autour d'eux. Une dépêche circulaire
+prescrivit à nos consuls de Colberg, Stettin, Dantzick et Koenigsberg,
+de s'enquérir chacun dans son ressort<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a>
+<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>. Davout eut à couvrir la
+Prusse entière d'un réseau d'espionnage, à centraliser les
+renseignements, à en contrôler l'exactitude, à y ajouter ses
+observations personnelles, et l'on pouvait compter sur l'impeccable
+soldat, défiant par principe, pour regarder à fond et ne point se payer
+d'apparences.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote321" name="footnote321"><b>Note 321: </b></a>
+<a href="#footnotetag321">
+(retour) </a> Dépêches identiques du 1er octobre. Archives des affaires
+étrangères, Prusse, 248.</blockquote>
+
+<p>Napoléon part lui-même pour les Pays-Bas, se rapprochant du Nord: il
+commence sa tournée par les camps de Boulogne et d'Utrecht, passe aux
+embouchures de l'Escaut la revue de sa flotte, s'arrête plusieurs jours
+dans la grande place d'Anvers: ensuite, il visite avec l'Impératrice
+Amsterdam, Rotterdam, Nimègue, reçoit les hommages contraints des
+Hollandais; mais au milieu des pompes officielles, au milieu de journées
+que les fêtes et de minutieuses inspections semblent entièrement
+remplir, il trouve le temps de se retourner vers la Prusse, jette à
+chaque instant sur elle un regard inquisiteur, prête l'oreille à tous
+les bruits qui lui viennent de ce côté, attend avec impatience les
+résultats de l'enquête ordonnée. Et bientôt, aux diverses étapes de sa
+route, des courriers le rejoignent, lui apportant des avis de toute
+provenance, lettres du maréchal, rapports militaires, rapports des
+consuls, interrogatoires de courriers, bulletins de police, chiffons de
+papier noircis à la hâte par les espions qui de toutes parts se tiennent
+aux aguets. D'importance et de valeur inégales, ces renseignements
+s'accordent tous en un point; c'est que nulle part, sauf à Spandau, les
+travaux aux places n'ont cessé et les rassemblements d'hommes n'ont
+disparu. À Colberg, on travaille toujours, on travaille à force, comme
+si l'on avait hâte de pousser l'oeuvre à terme et de nous mettre en
+présence du fait accompli; sur les autres points du littoral, même
+activité; en Silésie, où l'on se croit plus loin de nous, des corps
+nouvellement formés s'exercent au grand jour: la Prusse élude
+évidemment ou suspend l'exécution de ses promesses<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a>
+<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote322" name="footnote322"><b>Note 322: </b></a>
+<a href="#footnotetag322">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, <i>Documents divers</i>,
+Prusse, 248.</blockquote>
+
+<p>Aussitôt, le duc de Bassano, qui accompagne l'Empereur et le suit comme
+son ombre, dépêche à Saint-Marsan courriers sur courriers; il lui écrit
+longuement d'Anvers, le 2 octobre: d'Amsterdam, il lui envoie trois
+lettres, dont deux le même jour, et dans chacune il adresse à notre
+agent de sévères rappels à la clairvoyance, met la Prusse en
+contradiction avec elle-même, oppose ses actes à son langage. Quel est
+le motif de cette discordance? Est-ce parti-pris de nous induire en
+erreur, arrière-pensée perfide? Est-ce simplement incohérence et
+faiblesse, impuissance à se décider, hésitation persistante, susceptible
+toutefois de céder à une prompte et vigoureuse pression? «Il y a dans
+toute la conduite de la Prusse en général et dans celle que tient
+particulièrement le cabinet avec vous, une obscurité, un mystère qu'il
+est de votre devoir de pénétrer. Ne négligez aucun moyen pour y
+parvenir, mais surtout montrez bien qu'on espérerait vainement de nous
+abuser et que ce ne sont point des discours, des manifestations qu'on
+demande, mais des faits positifs, un désarmement complet, absolu, sans
+modifications ni réserves<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a>
+<a href="#footnote313"><sup class="sml">323</sup></a>.» Si M. de Saint-Marsan obtient ce
+résultat, il aura rendu à son maître un signalé service: s'il acquiert
+la conviction que la cour de Berlin est systématiquement de mauvaise
+foi, au moins l'Empereur saura-t-il à quoi s'en tenir, et la Prusse
+subira le sort qu'elle se sera préparé. Mais surtout que notre ministre
+cherche et saisisse la réalité sous de vains simulacres, qu'il ne
+craigne point de se montrer trop soupçonneux, trop défiant: un nouvel
+excès d'optimisme engagerait gravement sa responsabilité, en
+compromettant des intérêts essentiels.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote323" name="footnote323"><b>Note 323: </b></a>
+<a href="#footnotetag323">
+(retour) </a> Maret à Saint-Marsan, 13 octobre.</blockquote>
+
+<p>Aiguillonné par ces avertissements et ces reproches, ébranlé dans sa
+confiance par d'irrécusables indices, Saint-Marsan se remet en activité.
+Il s'est juré de ne plus discontinuer ses réquisitions jusqu'à ce que le
+cabinet prussien se soit mis en règle, de ne lui laisser ni trêve ni
+repos. Alors commence pour la Prusse un supplice sans nom. Attendant de
+jour en jour une lettre de Scharnhorst et un engagement d'Alexandre,
+elle ne se résigne pas encore à nous céder franchement, tout en trouvant
+que la Russie met bien du temps à se décider et la laisse cruellement à
+la gueule du lion. D'autre part, serrée de plus près par nos exigences
+et prise à la gorge, elle se débat lamentablement sous l'étreinte: elle
+cherche à se dégager en balbutiant des excuses, en alléguant de faux
+prétextes, en épuisant toutes les formes et toutes les variétés du
+mensonge.</p>
+
+<p>Hardenberg vient dire à Saint-Marsan que le Roi est plus décidé que
+jamais à éloigner les ouvriers des forteresses: seulement, il répugne à
+priver brusquement de tout travail ces masses d'hommes, arrachées à
+leurs occupations habituelles, et craint de les jeter à la misère: en
+monarque philanthrope, il voudrait les employer aux travaux de la paix,
+à de grands ouvrages d'utilité publique: il songe à leur faire réparer
+les chaussées, construire des ponts et creuser des canaux: c'est un
+nouveau moyen de les tenir rassemblés et disponibles<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a>
+<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>. Saint-Marsan
+répond que ses instructions ne lui permettent pas de «concéder un seul
+travailleur», que les ouvriers doivent être renvoyés jusqu'au dernier.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote324" name="footnote324"><b>Note 324: </b></a>
+<a href="#footnotetag324">
+(retour) </a> Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811. Archives des
+affaires étrangères, volume cité.</blockquote>
+
+<p>Hardenberg n'insiste pas et change de système. Pour pallier les
+infractions commises à Colberg, il rejette la faute sur le général
+Blücher, qui commande dans cette place et n'en fait qu'à sa tête; «ce
+vieil enragé» a continué les travaux malgré la défense formelle du Roi,
+sacrifiant son devoir à ses passions; mais on l'a relevé de ses
+fonctions et mandé à Berlin, où il sera sévèrement admonesté.</p>
+
+<p>Saint-Marsan s'applaudit de voir mettre à bas un de nos adversaires
+implacables: l'Empereur lui-même enregistre avec quelque satisfaction le
+rappel de Blücher: mais qu'apprend-il bientôt? Suivant les avis que
+fournit au duc de Bassano sa police particulière, la disgrâce de Blücher
+n'est que de pure apparence. À son arrivée dans la capitale, le Roi l'a
+parfaitement accueilli et l'a invité plusieurs fois à diner: on laisse
+la populace organiser en sa faveur des manifestations scandaleuses;
+quand il a paru «sous les Tilleuls» et s'est montré sur cette promenade
+chère aux Berlinois, il a été accueilli par des bravos, des
+acclamations, sous l'oeil complaisant de la police: tout ceci n'est sans
+doute que le prélude de sa rentrée en scène, de sa promotion à un
+commandement supérieur. Et Napoléon fulmine le billet suivant, daté de
+Düsseldorf et adressé au duc de Bassano: «Écrivez au comte Saint-Marsan
+qu'il doit empêcher le général Blücher d'être employé, et qu'il ne faut
+pas, puisqu'on nous a donné cette raison, le justifier ensuite et
+montrer par là de la mauvaise foi<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a>
+<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>.» En vain Saint-Marsan
+explique-t-il que les renseignements fournis au duc sont fort exagérés,
+que Blücher a dîné une seule fois chez le Roi, que l'ovation sous les
+Tilleuls s'est réduite au salut réglementaire de quelques officiers, que
+le général se montre peu et passe ses journées au Casino à jouer au
+whist et à jouer petit jeu<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a>
+<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>, Napoléon n'en persiste pas moins et
+avec toute raison à se défier de la Prusse et de ses hypocrites
+complaisances.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote325" name="footnote325"><b>Note 325: </b></a>
+<a href="#footnotetag325">
+(retour) </a> <i>Corresp</i>., 18234.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote326" name="footnote326"><b>Note 326: </b></a>
+<a href="#footnotetag326">
+(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 10 novembre. <span class="sc">Stern</span>, 369.</blockquote>
+
+<p>Il vient d'apprendre, à la vérité, que les travaux ont réellement cessé
+sur plusieurs points: les ouvriers ont quitté les chantiers, mais nul ne
+les a vus rentrer dans leurs foyers. Que sont-ils devenus? Un de nos
+consuls, celui de Stettin, fournit le mot de l'énigme: il a découvert
+que les ouvriers éloignés de Colberg, au lieu d'être renvoyés chez eux,
+ont été simplement disséminés dans un rayon de quelques milles autour de
+la ville: là, on les tient cantonnés dans les villages, dissimulés dans
+les bois, tout prêts à se réunir de nouveau: «Ainsi, d'un coup de
+sifflet, le gouvernement prussien est encore le maître d'avoir à Colberg
+le même nombre d'hommes qu'auparavant<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a>
+<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>.» Comme d'autres
+renseignements ne sont ni moins précis ni moins accusateurs, comme il en
+est aussi de plus vagues et même de contradictoires, Napoléon veut en
+avoir le coeur net, pouvoir condamner la Prusse en pleine connaissance
+de cause, s'il la trouve en faute: il fait demander par Saint-Marsan que
+le secrétaire de notre légation, M. Lefebvre, soit autorisé à parcourir
+toutes les provinces et à visiter toutes les places, à voir de ses yeux
+ce qui s'y passe.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote327" name="footnote327"><b>Note 327: </b></a>
+<a href="#footnotetag327">
+(retour) </a> Rapport du 20 octobre, archives des affaires étrangères,
+volume cité. Cf. <span class="sc">Duncker</span>, 392.</blockquote>
+
+<p>Devant ce comble d'exigence, Frédéric-Guillaume eut un mouvement de
+révolte. Il tressaillit sous l'outrage et se retrouva pour quelques
+heures une âme de roi: se prêter à la vérification demandée, c'était
+admettre que l'on pût révoquer en doute sa parole de Hohenzollern et le
+soupçonner de parjure: plutôt mourir que d'accepter cette honte! Il
+déclara qu'il ne voulait point se dégrader aux yeux de son peuple, aux
+yeux de ses troupes, et Hardenberg notifia ce refus par un billet assez
+sec<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a>
+<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote328" name="footnote328"><b>Note 328: </b></a>
+<a href="#footnotetag328">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, volume cité.</blockquote>
+
+<p>La nuit passa ensuite sur ce coup de tête, avec son cortège de
+réflexions sinistres: le Roi sentait peser sur lui l'armée de Davout:
+autour de lui, il apercevait la meute de nos alliés, prêts à la curée:
+dans huit jours, s'il résistait, les sonneries françaises retentiraient
+à son oreille, et les canons ennemis rouleraient lourdement sur le pavé
+de sa capitale. Hardenberg, moins fier encore que lui et plus faux, le
+conjura de plier une fois de plus, pour mieux se redresser ensuite; et
+le misérable monarque céda, s'humilia, vint à résipiscence. M. Lefebvre
+reçut licence d'aller où il voudrait, avec des passeports prussiens,
+sous couleur d'inspecter nos consulats; on prit seulement de sournoises
+précautions pour lui laisser voir le moins de choses possible, en ayant
+l'air de tout lui montrer. Hardenberg redemanda piteusement à
+Saint-Marsan son billet et le pria de taire à l'Empereur sa velléité de
+désobéissance<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a>
+<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote329" name="footnote329"><b>Note 329: </b></a>
+<a href="#footnotetag329">
+(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, dépêche du 20 octobre, lettre
+confidentielle du 23.</blockquote>
+
+<p>Tandis que le commissaire français commençait sa tournée,
+Frédéric-Guillaume errait entre Charlottenbourg et Potsdam, tournant
+autour de sa capitale ou piétinant sur place, dévorant ses humiliations,
+abreuvé de dégoûts et rongé d'impatience. Hardenberg écrivait à
+Pétersbourg, demandant, implorant, réclamant une réponse: pour Dieu, que
+l'on consente enfin à parler, à faire connaître si la Prusse peut
+compter sur l'entrée des Russes en Allemagne; au contraire, le Roi
+doit-il se considérer comme délaissé et s'asservir à des nécessités
+cruelles? Quelle que soit la décision à prendre, elle ne saurait tarder
+davantage: la Prusse se meurt d'anxiété: «l'incertitude nous tue<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a>
+<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote330" name="footnote330"><b>Note 330: </b></a>
+<a href="#footnotetag330">
+(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 391.</blockquote>
+
+<p>Ce qui ajoutait aux complications et aux périls de l'heure présente,
+c'était que Napoléon, afin de mieux éprouver la Prusse et de voir plus
+clair dans son coeur, avait enfin expédié à Saint-Marsan les pouvoirs
+nécessaires pour traiter de l'alliance: son système consistait toujours
+à tranquilliser d'une part, tandis qu'il menaçait de l'autre. Le
+ministère prussien était intimement résolu à ne point s'engager avec
+nous, tant qu'il lui resterait espoir de signer le pacte en préparation
+avec Alexandre. Mais comment éluder nos offres, après les avoir
+sollicitées à genoux? comment traîner en longueur une négociation si
+ardemment réclamée, sans se condamner soi-même et se convaincre
+d'imposture?</p>
+
+<p>À l'annonce des pouvoirs, Hardenberg se fit un masque d'homme satisfait:
+enfin, disait-il, l'Empereur consentait à accepter la Prusse pour alliée
+et à la tirer d'inquiétude: et l'air de soulagement avec lequel il
+prononçait ces paroles, son visage épanoui, son gros rire, contrastaient
+avec l'humeur sombre des jours précédents: son contentement allait
+jusqu'à «l'hilarité<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a>
+<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>». Le 29 octobre, Goltz et lui se réunirent en
+conférence avec Saint-Marsan pour écouter les propositions de la France.
+Napoléon offrait à la Prusse de l'admettre dans la ligue du Rhin ou de
+signer avec elle une alliance particulière: on y joindrait très
+secrètement une convention pour le cas de guerre avec la Russie, et déjà
+le cabinet français en traçait les principales lignes. Tout le
+territoire prussien serait ouvert à nos troupes et pris par elles en
+dépôt, à l'exception de la Silésie, où le Roi pourrait se retirer: ses
+troupes disparaîtraient des espaces occupés et se laisseraient consigner
+dans deux ou trois places: le contingent auxiliaire serait fixé à vingt
+mille hommes, que Napoléon emploierait à sa guise<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a>
+<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote331" name="footnote331"><b>Note 331: </b></a>
+<a href="#footnotetag331">
+(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 27 octobre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote332" name="footnote332"><b>Note 332: </b></a>
+<a href="#footnotetag332">
+(retour) </a> Instructions générales et particulières pour le comte de
+Saint-Marsan, en date du 22 octobre 1811, publiées par <span class="sc">Stern</span>, 350-366.</blockquote>
+
+<p>Ces conditions furent transmises au Roi, qui ne les jugea pas absolument
+inacceptables: il s'était attendu à pis, et dès lors l'idée de subir
+l'alliance française lui fit un peu moins horreur. Mais Scharnhorst
+annonçait enfin des résultats et prévenait en même temps de son retour
+imminent. On résolut de l'attendre pour se décider. Sous divers
+prétextes, les conférences avec Saint-Marsan furent suspendues: on gagna
+successivement quatre jours, puis deux, vingt-quatre heures enfin.
+Pendant ce temps, Scharnhorst se rapprochait de la capitale, s'y faisait
+précéder par un rapport et par le texte d'une convention qu'il avait
+conclue avec le Tsar sous réserve de la ratification royale, arrivait
+enfin lui-même pour rendre compte de sa mission: dans l'acte qu'il avait
+signé, dans ses écrits, dans ses paroles, le Roi allait-il trouver une
+indication déterminante, une règle et une sûreté pour l'avenir?</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Scharnhorst avait mis à remplir sa tâche tout son zèle, tout son coeur,
+toute son indomptable énergie. Fatigues, dégoûts, misères physiques et
+angoisses morales, rien ne l'avait rebuté. S'étant jeté en Russie sous
+un nom d'emprunt, il lui avait fallu, pour se mieux dissimuler,
+s'écarter des grandes routes, éviter d'employer la poste; il n'avait
+atteint Pétersbourg qu'au bout de deux semaines, bien qu'il voyageât
+nuit et jour, durement cahoté sur de lourds chariots de paysan. À
+Pétersbourg, il était descendu ou plutôt s'était caché chez un ancien
+valet de chambre de l'Empereur. Là, il avait eu à attendre huit jours
+une audience. Enfin, le 4 octobre, on l'avait mené par des chemins de
+traverse au château de Tsarskoé-Selo, où l'Empereur s'était rendu de son
+côté mystérieusement. Il y avait eu entre eux plusieurs rencontres,
+échange de communications verbales et écrites<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a>
+<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote333" name="footnote333"><b>Note 333: </b></a>
+<a href="#footnotetag333">
+(retour) </a> Le récit de la mission de Scharnhorst figure dans
+<span class="sc">Duncker</span>, 418-423, et avec plus de détails dans <span class="sc">Lehmann</span>, 402-415.</blockquote>
+
+<p>Au début, Alexandre s'était montré froid, réservé, peu accessible aux
+raisonnements et aux instances. Comme il tenait essentiellement à
+retarder sa rupture avec la France jusqu'après conclusion de sa paix
+avec les Turcs, les empressements de la Prusse, cette alliance qui lui
+venait trop tôt et le tirait au combat, dérangeaient ses calculs. Déjà,
+à l'annonce des premiers armements, il avait supplié le Roi et son
+conseil de les discontinuer, de ne pas s'exposer témérairement, de ne
+point attirer la foudre; il leur conseillait encore d'éviter toute
+apparence de concert avec lui, de montrer quelque déférence aux volontés
+de l'Empereur. Tout autant qu'à Napoléon, la Prusse lui semblait
+incommode et gênante: à l'un et à l'autre, cette malheureuse nation se
+rendait à charge par ses agitations, ses mouvements désordonnés, ses
+affolements: tous deux cherchaient actuellement à l'immobiliser, en se
+réservant de l'employer dans l'avenir.</p>
+
+<p>Alexandre convenait avec Scharnhorst que la guerre était inévitable:
+elle serait terrible et déciderait de tout: raison de plus, suivant lui,
+pour ne pas engager à contretemps cette suprême partie. Il témoignait
+toujours pour le Roi d'une tendre compassion, offrait un traité secret,
+promettait de considérer toute invasion du territoire prussien comme une
+attaque contre lui-même: seulement, dès que Scharnhorst le pressait de
+concerter pratiquement l'action à deux, il se montrait plus disposé à
+soulever des difficultés qu'à les résoudre. Il permit pourtant à
+Scharnhorst de lui communiquer les idées conçues à Berlin, relativement
+à la conduite de la guerre, et développa ensuite celles que Pfühl lui
+avait suggérées: le plan prussien et le plan russe furent exposés et
+comparés.</p>
+
+<p>D'après le premier, dès que la Prusse serait attaquée, les armées russes
+auraient à s'élancer de leurs frontières et à courir sur la Vistule:
+elles ne s'arrêteraient pas à ce fleuve, mais le franchiraient: se
+déployant entre la Vistule et l'Oder, se liant par leur droite et leur
+gauche aux positions prussiennes de Poméranie et de Silésie, appuyant
+leurs ailes à deux groupes de forteresses et de troupes alliées, elles
+feraient front à l'ennemi et tenteraient hardiment le sort des
+batailles: l'exemple du passé les montrait capables de se mesurer en
+ligne avec Napoléon, à condition de bien choisir leur terrain et de ne
+point retomber dans certaines erreurs de tactique: elles tâcheraient de
+recommencer Eylau et d'éviter Friedland. Quant au plan russe, tel qu'il
+avait été arrêté en juin, on se rappelle qu'il ne comportait
+qu'accessoirement une pointe préalable dans la Prusse orientale et en
+Pologne, une sorte de reconnaissance renforcée, à laquelle succéderait
+un recul volontaire, un repliement progressif jusqu'aux positions où
+l'on attendrait l'ennemi, déjà affaibli par une marche épuisante et
+harcelée. Il n'était pas question, à moins de circonstances
+exceptionnellement favorables, de jonction entre les armées russes et
+prussiennes, celles-ci devant se renfermer dans les places du royaume,
+s'y défendre le plus longtemps possible et maintenir sur les côtés de la
+route que suivrait la Grande Armée quelques postes hostiles.</p>
+
+<p>Scharnhorst soumit ce plan à une critique raisonnée. En particulier, il
+fit sentir qu'accepter <i>à priori</i> la nécessité de la retraite à
+l'approche des Français, ce serait leur abandonner tout le plat pays
+prussien, avec ses ressources fort appréciables. Quant aux troupes
+prussiennes, confinées dans quelques forteresses, isolées et
+immobilisées, elles succomberaient tôt ou tard, et la monarchie, après
+s'être inutilement dévouée pour la cause commune, n'aurait plus qu'à se
+constituer prisonnière. En termes audacieusement nets, Scharnhorst
+expliqua que la Prusse ne pouvait se condamner à ce rôle ingrat et
+sacrifié, s'assimiler à un poste perdu que l'on abandonne au milieu des
+masses ennemies pour retarder leur marche en se laissant détruire. Si le
+Tsar persistait dans ses intentions, le Roi n'aurait plus qu'à tenter la
+seule voie de salut qui lui resterait ouverte, à écouter les offres de
+la France.</p>
+
+<p>À ce langage, Alexandre comprit que la Prusse lui mettait le marché à la
+main et ne lui laissait d'autre alternative que de venir à elle ou de
+l'avoir pour ennemie. Or, dans la guerre future, où Napoléon disposerait
+de masses énormes et posséderait incontestablement l'avantage du nombre,
+quatre-vingt à cent mille Prussiens, bien armés, bien munis, enflammés
+de patriotisme et de haine, n'étaient nullement pour les Russes un
+appoint à dédaigner. Puis, si le Tsar laissait cette force passer à
+l'ennemi, cette défection serait d'un fâcheux exemple et pourrait en
+entraîner d'autres; elle faciliterait la coalition dont Napoléon
+cherchait à envelopper son rival. Devant ces perspectives redoutables,
+Alexandre se sentit ému et fléchit; peu à peu, avec hésitation et
+regret, il consentit à modifier son plan encore une fois, se laissa
+ramener à l'idée de la marche en avant, en se réservant de ne point
+dépasser certaines limites. Il ne se refusa plus à signer avec la Prusse
+une convention militaire qui lierait les deux armées et associerait dans
+une certaine mesure leur fortune. Scharnhorst fut mis en rapport avec le
+ministre de la guerre Barclay de Tolly, avec le chancelier Roumiantsof;
+dans une série de laborieuses conférences, la convention fut longuement
+discutée, établie article par article et, le 17 octobre, enfin
+signée<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a>
+<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote334" name="footnote334"><b>Note 334: </b></a>
+<a href="#footnotetag334">
+(retour) </a> Le texte en a été publié par <span class="sc">Martens</span>, <i>Traités de la
+Russie</i>, VII, 24-37. Cf. <span class="sc">Lehmann</span>, 412-415.</blockquote>
+
+<p>D'après cet acte, si Napoléon, malgré l'attitude correcte et réservée
+qu'observeraient les deux puissances, faisait mine d'occuper une partie
+quelconque du territoire prussien ou prenait une attitude par trop
+menaçante, les armées russes s'ébranleraient et, avec toute la célérité
+possible, s'avanceraient sur la Vistule. Elles chercheraient même,
+autant que les circonstances s'y prêteraient, à franchir ce fleuve,
+mais Alexandre ne prenait à cet égard aucun engagement positif: il avait
+fait supprimer de la convention un article qui l'eût obligé à pousser
+jusqu'en Silésie une partie de ses troupes. Les Prussiens, fuyant devant
+l'envahisseur, se glissant entre ses colonnes, courraient au-devant de
+leurs auxiliaires et chercheraient à les joindre: si la rapidité de
+l'invasion ne permettait point ce rapprochement, ils se rejetteraient
+alors dans les places de la Poméranie ou de la Silésie, où leur
+résistance serait facilitée par la proximité des Russes, établis sur la
+Vistule.</p>
+
+<p>Afin que ces derniers atteignissent plus rapidement le fleuve,
+Scharnhorst avait demandé que les armées du Tsar, actuellement rangées à
+cinq marches de la frontière, reçussent d'avance et éventuellement
+l'ordre d'entrer en Pologne et en Allemagne, dès que les autorités
+prussiennes leur feraient signe et réclameraient leur présence.
+Alexandre n'avait jamais voulu reconnaître à des autorités étrangères le
+droit de réquisitionner ses troupes: il avait été convenu seulement que
+celles-ci se mettraient en marche huit jours au plus tard après que leur
+gouvernement aurait été prévenu du danger par le roi de Prusse ou ses
+généraux. Une seule portion des États prussiens serait immédiatement
+sauvegardée. Dès à présent, un corps de douze bataillons et huit
+escadrons serait placé en avant et en dehors de l'alignement, posté sur
+l'extrême bord de la frontière, près de l'endroit où la pointe de la
+Prusse orientale s'allonge entre la mer et les possessions moscovites.
+Aussitôt que les hostilités auraient commencé, ce corps franchirait les
+limites, viendrait couvrir Koenigsberg et protégerait contre un coup de
+main cette ville importante, menacée à la fois par la garnison française
+de Dantzick et les Polonais de Varsovie. À défaut de Berlin, qui serait
+abandonné dès le premier moment, Alexandre s'engageait à conserver au
+Roi une autre capitale, le berceau de la Prusse, où il pourrait
+transférer sa résidence, son gouvernement, et s'abriter de l'invasion.</p>
+
+<p>Telles étaient les concessions que Scharnhorst avait arrachées au
+gouvernement russe. Si la convention de Pétersbourg, à laquelle devait
+se joindre un traité d'alliance, eût été ratifiée à Berlin, comme
+Napoléon aurait incontestablement foncé sur la Prusse restée en armes,
+la guerre aurait été avancée de sept mois: les opérations se fussent
+engagées sur la basse Vistule: l'Empereur aurait eu à recommencer vers
+la fin de 1811 sa campagne de 1807, au lieu de voir l'année suivante
+s'ouvrir devant lui les profondeurs de la Russie: ce qu'il craignait
+l'eût vraisemblablement sauvé.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>La convention militaire de Pétersbourg, avec ses réticences et ses
+réserves, ne fit pas cesser les hésitations du Roi: elle le jeta au
+contraire dans d'affreuses perplexités. En août, s'il s'était jeté vers
+Pétersbourg avec quelque résolution, au lieu de se tourner vers la
+France, c'était que les dispositions présumées de Napoléon ne lui
+laissaient plus le choix. Supposant que l'Empereur ne le voulait point
+pour allié et méditait de le détrôner, il n'avait vu d'autre parti à
+prendre qu'un recours désespéré à la Russie. Maintenant, les offres
+assez précises de la France, en lui rendant l'option, renouvelaient son
+embarras: retrouvant la liberté de ses décisions, il semblait incapable
+d'en user, et l'on eût dit que choisir entre les deux voies qui
+s'ouvraient devant lui, à ce tournant suprême de sa destinée, excédât
+ses forces. Il ne croyait guère, il n'avait jamais cru à la possibilité
+de résister au vainqueur d'Iéna avec de sérieuses chances de succès.
+S'insurger contre l'invincible capitaine, avec l'appui même de quelques
+forces russes, ne serait-ce point courir à la mort? D'autre part,
+s'assujettir à Napoléon, ne serait-ce point la mort aussi, moins rapide
+sans doute, mais lente et ignominieuse? Les propositions de l'Empereur
+ne cachaient-elles point un piège, l'intention abominable de se faire
+livrer la Prusse pour la frapper ensuite sans défense, après s'être
+servi d'elle et l'avoir courbée à une avilissante besogne? N'apercevant
+dans chaque direction que sujets d'épouvante, Frédéric-Guillaume
+n'arrivait pas à distinguer de quel côté le péril était moindre, à se
+faire une opinion, à prendre un parti: «Ce serait presque à tirer au
+sort,--disait-il éperdu,--à moins que la Providence ne nous éclaire
+particulièrement<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a>
+<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>.» Au milieu des combats intérieurs qui le
+déchiraient, sa tête se perdait, un vertige le prenait. Tandis que
+Saint-Marsan, sur la foi de renseignements trompeurs, le croyait
+rasséréné, confiant «et fort gai<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a>
+<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>», l'infortuné monarque écrivait à
+Hardenberg, le 31 octobre: «Il me semble que je suis dans un accès de
+fièvre chaude: autour de moi, je vois de tous côtés s'ouvrir des
+abîmes<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a>
+<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote335" name="footnote335"><b>Note 335: </b></a>
+<a href="#footnotetag335">
+(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 402.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote336" name="footnote336"><b>Note 336: </b></a>
+<a href="#footnotetag336">
+(retour) </a> Lettre à Maret, 1er novembre 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote337" name="footnote337"><b>Note 337: </b></a>
+<a href="#footnotetag337">
+(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 402.</blockquote>
+
+<p>À la fin, malgré les efforts de Hardenberg, qui montrait plus de fermeté
+et de suite dans les idées, il laissa entendre qu'il se jugeait condamné
+à l'alliance française<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a>
+<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>. Les réponses de la Russie, disait-il,
+n'étaient que relativement réconfortantes: cette puissance s'engageait à
+couvrir une moitié à peine de la monarchie. Ses troupes marcheraient
+sans doute sur la Vistule: marcheraient-elles avec l'activité désirable?
+Alexandre s'était laissé forcer la main: ne saisirait-il pas la première
+occasion pour se replacer sur le terrain strictement défensif qu'il
+avait quitté à son corps défendant? Frédéric-Guillaume faisait valoir
+toutes ces considérations, qui étaient assurément d'un grand poids: au
+fond, peut-être eût-il été fâché que les Russes se fussent montrés par
+trop rassurants et eussent enlevé ainsi toute excuse à sa timidité. À
+cet instant critique, c'est surtout dans un vice irrémédiable de son
+caractère qu'il faut chercher son principal mobile. Un penchant naturel
+porte les esprits faibles et irrésolus, en temps de crise, à préférer le
+parti qui leur offre un peu de sécurité immédiate: ils s'estiment
+heureux d'obtenir un sursis au péril, un répit dans l'angoisse, et ne
+regardent pas plus loin; ils se cherchent un lendemain plutôt qu'un
+avenir. L'alliance de Napoléon offrait au Roi cet avantage éphémère, car
+il était évident que l'Empereur, après avoir reçu la soumission de la
+Prusse, la laisserait vivre ou au moins végéter quelque temps:
+Frédéric-Guillaume verrait s'ouvrir devant lui une période de
+tranquillité relative. Par ce motif, à l'instant où les plus audacieux
+d'entre ses généraux et ses ministres, nantis des engagements russes, se
+flattaient de l'amener au but de leurs efforts, il leur glissait des
+mains; hissé péniblement par eux jusqu'à un parti d'énergie et de
+vigueur, il ne parvenait plus à s'y tenir, retombait au plus bas de la
+faiblesse et se laissait choir dans l'alliance française. Le parti de
+l'action avait à peu près gagné sa cause à Pétersbourg: il la reperdait
+à Berlin.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote338" name="footnote338"><b>Note 338: </b></a>
+<a href="#footnotetag338">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 413-414.</blockquote>
+
+<p>Ce parti ne se tint pas pour battu et se rattacha à un dernier espoir.
+En expliquant les raisons qui le faisaient incliner vers la France, le
+Roi avait formulé une réserve; reprenant un de ses thèmes favoris, il
+laissait entendre que tout changerait de face à ses yeux si l'Autriche,
+à l'exemple du Tsar, consentait à le protéger contre une attaque, à le
+soutenir sur sa gauche, et mettait un second étai à sa monarchie
+branlante. Hardenberg, qui se croyait des raisons pour ne point
+désespérer de l'Autriche, le prit au mot: il proposa d'adresser à Vienne
+un suprême appel, et le résultat de fiévreuses controverses fut en somme
+l'adoption d'un parti qui laissait tout en suspens, ne préjugeait rien
+et retardait encore la décision finale. Les conférences avec
+Saint-Marsan furent reprises le 6 novembre. Afin de pouvoir conclure
+avec la France, si le besoin s'en faisait absolument sentir, on entama
+une discussion plus sérieuse. En même temps, Scharnhorst dut se remettre
+en route et filer par la Silésie vers la frontière autrichienne.
+Voyageant avec plus de mystère encore que durant sa course précédente,
+évitant de s'acheminer directement à son but, déjouant l'espionnage
+français par des détours et des crochets, s'affublant d'un faux nom, se
+travestissant, se grimant de son mieux, il se glisserait subrepticement
+jusqu'à Vienne: là, il dévoilerait franchement aux Autrichiens
+l'embarras de la Prusse et l'horreur de sa position, confierait à leur
+discrétion les offres russes, dont il ferait sentir à la fois la valeur
+et l'insuffisance, et supplierait l'empereur François de consentir à un
+pacte de défense mutuelle entre les deux cours germaniques. La solution
+n'était plus à Pétersbourg, elle était à Vienne: c'est là que le
+chevalier errant de la bonne cause l'irait chercher<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a>
+<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote339" name="footnote339"><b>Note 339: </b></a>
+<a href="#footnotetag339">
+(retour) </a> <span class="sc">Lehmann</span>, 429-435. <span class="sc">Duncker</span>, 418-423.</blockquote>
+
+<p>Frédéric-Guillaume s'était prêté à cette démarche par acquit de
+conscience, afin de prouver qu'il n'avait négligé aucun moyen de se
+soustraire à l'odieuse alliance. Au fond de l'âme, il n'attendait plus
+rien de l'Autriche ni de personne. Son noir pessimisme voyait plus clair
+que l'ardeur et l'exaltation de ses entours: il avait trop expérimenté à
+ses dépens l'égoïsme des cabinets pour croire que la Prusse, dans sa
+profonde détresse, recueillerait autre chose à Vienne que de vaines
+condoléances: d'une façon générale, les cruautés du sort l'avaient
+déshabitué de croire au bonheur: en tout ce qu'il entreprenait, il se
+jugeait poursuivi par un destin contraire et présageait l'issue la moins
+favorable.</p>
+
+<p>Si sombres que fussent ses prévisions, elles n'allaient pas jusqu'à lui
+faire discerner le péril suspendu depuis quelques jours sur sa tête, le
+plus grand, le plus terrible qui eût jamais menacé sa couronne et sa
+dynastie. Napoléon, ayant acquis de plus en plus la preuve que la Prusse
+le trompait et continuait ses préparatifs militaires, venait enfin de
+perdre patience: il s'occupait à réaliser ses menaces.</p>
+
+<p>Les premiers rapports de M. Lefebvre ne l'avaient nullement satisfait.
+Arrivé à Colberg, l'inspecteur français avait remarqué chez les
+autorités une tendance évidente à se cacher de lui; malgré de savantes
+précautions, il avait aperçu des ouvriers au travail, des soldats en
+grand nombre, un entassement d'hommes et de matériel, des redoutes
+continuant à pousser du sol autour de l'enceinte<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a>
+<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>. Nos agents du
+littoral signalaient un effort ininterrompu pour approvisionner et armer
+les places. L'un d'eux dénonçait le passage de pesants chariots, traînés
+à neuf chevaux; ces véhicules, allant vers Colberg, portaient chacun une
+caisse énorme, soi-disant remplie de marchandises, et ces caisses--on en
+avait acquis la preuve--contenaient chacune un canon, soigneusement
+emballé et rendu invisible sous son enveloppe de bois<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a>
+<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>: ainsi, tout
+regard jeté sur la Prusse la surprenait en flagrant délit de fourberie.
+De plus, l'empereur Napoléon, qui avait appris la suspension des
+pourparlers avec Saint-Marsan et ignorait encore leur reprise, avait
+reçu de ces lenteurs une impression parfaitement justifiée d'irritation
+et de méfiance. Pour achever de l'exaspérer, la nouvelle d'un important
+succès des Russes sur le Danube, en avant de Rouchtchouk, lui arrivait
+au même moment: sa colère éclatait en exclamations furibondes contre ces
+«chiens, ces gredins de Turcs<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a>
+<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>», qui s'étaient laissé battre; mais
+elle tendait à se détourner contre la Prusse, sous l'empire d'un
+raisonnement prévoyant. Croyant les Turcs plus battus encore et plus
+découragés qu'ils ne l'étaient, jugeant impossible d'empêcher désormais
+leur paix avec le Tsar, il craignait que les Russes, débarrassés de la
+diversion orientale, ne s'enhardissent à se jeter en Allemagne et à
+commencer la guerre en soulevant la Prusse, qui leur tendait
+frauduleusement la main. Pour leur enlever ce point d'appui, il songeait
+à le supprimer radicalement, à en finir avec la Prusse, puisqu'elle
+voulait absolument se perdre: «Je vois, disait-il, tant de mauvaise foi
+et d'incertitude dans ce cabinet que je crois qu'il sera impossible
+d'empêcher sa ruine<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a>
+<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>.» Et, sans s'arrêter encore à une détermination
+ferme, il se mettait en mesure de frapper. Comme la Prusse, mieux armée
+que deux mois auparavant, opposerait peut-être une résistance un peu
+plus sérieuse, il ne voulait plus abandonner l'entreprise aux libres
+inspirations de Davout: le 14 novembre, revenu de son voyage, il
+invitait le maréchal à préparer d'avance et à lui soumettre un projet
+d'opérations dont le but serait d'envahir brusquement la Prusse et de
+tout enlever, roi, cour, gouvernement, administration, armée, en un seul
+coup de filet<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a>
+<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote340" name="footnote340"><b>Note 340: </b></a>
+<a href="#footnotetag340">
+(retour) </a> «À peine nous venions de rentrer dans les dunes,--écrit
+Lefebvre le 27 octobre,--que nous nous trouvâmes au milieu d'une espèce
+de forêt de bois coupé: des ouvriers travaillaient à faire des fascines:
+ils étaient en assez grand nombre. Le général Tauenzien (gouverneur de
+la place) me parut extrêmement embarrassé de cette découverte. Nous
+poussâmes plus loin et nous découvrîmes bientôt d'autres travailleurs
+occupés, en assez grand nombre, à former une chaussée qui doit aboutir
+d'un côté à la grande route de Colberg, et de l'autre au fort dont j'ai
+parlé plus haut... Elle est visiblement destinée au service de cette
+redoute... M. le comte de Tauenzien, qui, si j'en ai bien jugé, ne
+s'attendait pas à cette découverte, en demeura fort embarrassé. Il dit
+quelques mots pour justifier la construction de cet ouvrage; les
+expressions ne vinrent pas: il paraissait être à la torture. Nous
+traversâmes d'un bout à l'autre cette chaussée fort silencieusement, et
+nous rentrâmes à la nuit tombante. J'avais vu tous les travaux
+extérieurs, non en détail, car je dois observer que nous n'approchions
+qu'à une certaine distance des redoutes. Lorsque les objets commençaient
+à être trop visibles et distincts, l'ordre était bien vite donné au
+cocher de rebrousser chemin.» Archives des affaires étrangères, Prusse,
+249.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote341" name="footnote341"><b>Note 341: </b></a>
+<a href="#footnotetag341">
+(retour) </a> Rapport du consul de Stettin, 28 octobre. Archives des
+affaires étrangères, volume cité. Cf. <i>Corresp.</i>, 18241.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote342" name="footnote342"><b>Note 342: </b></a>
+<a href="#footnotetag342">
+(retour) </a> Rapport de Tchernitchef, 18 décembre, volume cité, p.
+266. Napoléon écrivait à Davout: «Les Russes ont eu de grands succès sur
+les Turcs, qui se sont comportés comme des bêtes brutes. Je vois la paix
+sur le point de se conclure.» <i>Corresp.</i>, 18259.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote343" name="footnote343"><b>Note 343: </b></a>
+<a href="#footnotetag343">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18259.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote344" name="footnote344"><b>Note 344: </b></a>
+<a href="#footnotetag344">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>Le maréchal ne connaissait que sa consigne. Celle-ci étant actuellement
+d'aviser aux moyens de détruire un État, cette Prusse qu'il sentait
+menteuse, perfide et toujours prête à profiter du moindre insuccès de
+nos armes pour nous sauter à la gorge, il appliqua à la tâche prescrite
+toutes les forces d'un esprit familiarisé de longue date avec les
+violences et les ruses de la guerre. Aucun scrupule ne l'arrêta dans la
+poursuite du but proposé à son dévouement et à son patriotisme, et ce
+doit être pour nous un sujet d'affliction que l'atrocité des moyens à
+employer n'ait point révolté et fait hésiter sa grande âme. Il conçut,
+élabora minutieusement et adressa à l'Empereur, le 25 novembre, tout un
+plan pour la surprise et l'anéantissement de la Prusse: ce plan était
+effroyable.</p>
+
+<p>Au jour fixé, la division Friant avec les chasseurs à cheval de
+Bordesoulle, la division Gudin entraînant à sa suite deux divisions de
+cuirassiers et plusieurs corps de réserve, les divisions Morand et
+Compans avec leurs annexes, entameraient circulairement le territoire
+prussien: la première, descendant du Mecklenbourg où elle était
+cantonnée, se jetterait sur Stettin et la ligne de l'Oder; la seconde
+déboucherait de Magdebourg, cernerait Spandau et ferait main basse sur
+Berlin; les deux autres agiraient dans l'espace intermédiaire, des
+détachements westphaliens coopérant à tous ces mouvements. Afin de ne
+point donner tout de suite trop d'alarme, on ferait dire à Berlin que
+les Russes avaient envahi la Pologne, et qu'en conséquence les troupes
+françaises empruntaient le sol prussien pour marcher contre eux. «On
+chargerait même un officier intelligent de donner verbalement ces
+assurances, et, pour mieux y faire croire, cet officier serait trompé
+lui-même<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a>
+<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>
+.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote345" name="footnote345"><b>Note 345: </b></a>
+<a href="#footnotetag345">
+(retour) </a> Le projet de Davout, dont nous donnons de larges
+extraits, figure aux archives nationales, AF, IV, 1656.</blockquote>
+
+<p>Le maréchal arriverait alors de sa personne à Stettin, avec une partie
+de sa 5e division, celle de Desaix, et présiderait à l'oeuvre de
+destruction. «On empêcherait les Prussiens de se rallier. On désarmerait
+toutes les troupes, les détachements isolés, et on arrêterait les
+convois. Des ordres sévères seraient donnés aux autorités pour empêcher
+les congés (les hommes en congé), les recrues et les travailleurs de
+rejoindre.» En même temps, le jour même ou le lendemain de notre entrée,
+Poniatowski partirait de Thorn avec tous ses régiments, s'élèverait le
+long de la basse Vistule et viendrait s'y joindre à la division
+Grandjean sortie de Dantzick, de manière à fermer le cercle, à empêcher
+toute fuite, à intercepter toute communication entre le centre de la
+monarchie, pris et écrasé dans l'étau, et les provinces orientales.</p>
+
+<p>Jusqu'au moment de l'exécution, le plus grand secret serait observé: «Il
+ne serait confié qu'à la dernière extrémité, poursuit le maréchal, et à
+ceux qui doivent le connaître. Je prendrais la précaution de tromper
+même les divisions Friant, Morand, Gudin, Compans, etc., sur le but de
+la marche. Ce ne serait que le jour où tout concourrait au plan pour
+désorganiser l'armée prussienne, que les troupes connaîtraient le
+véritable objet... Les Saxons ne recevraient l'ordre de se mettre en
+mouvement pour se porter sur Glogau que le jour à peu près où nous
+arriverions sur l'Oder. Jusque-là, tout serait dans le plus grand calme,
+et ce calme contribuera beaucoup à faire prendre le change aux
+Prussiens. Je proposerais de prendre deux ou trois régiments de
+cavalerie saxonne, un ou deux régiments d'infanterie et une ou deux
+batteries d'artillerie légère de cette nation pour garder les routes de
+Berlin en Saxe, et arrêter tout ce qui voudrait se sauver par là, même
+les individus, dont on saisirait les papiers avec le plus grand soin. On
+s'emparera de beaucoup de boute-feux, et on saisira des papiers qui
+donneront de bons renseignements sur leurs projets. Cette troupe se
+mettrait le plus tôt possible en communication avec la colonne du
+général Gudin et agirait suivant les circonstances, s'emparerait de
+Crossen, etc.</p>
+
+<p>«Je dois poser l'hypothèse où le Roi pourrait être surpris dans Berlin:
+sa prise serait si importante que je suppose qu'il ne faudrait pas la
+manquer.</p>
+
+<p>«Je demanderai aussi l'intention de Votre Majesté sur tous les ministres
+étrangers qui seraient à Berlin: la présence de ces gens-là y est
+toujours très nuisible.</p>
+
+<p>«Je propose d'arrêter tous les courriers étrangers venant de ou allant à
+Pétersbourg et de saisir leurs dépêches, en y mettant toutes les
+convenances possibles.</p>
+
+<p>«Par ce projet, Sire, j'évite de mettre qui que ce soit dans la
+confidence; ainsi le prince Poniatowski lui-même n'y serait qu'en
+recevant des ordres. Ce n'est pas que je me méfie de lui; je le regarde
+comme un homme d'honneur et dévoué à Votre Majesté, mais une lettre peut
+traîner, et il y a dans ce pays-là des femmes bien adroites.</p>
+
+<p>«On peut espérer que le résultat sera une désorganisation parfaite, et
+que personne en Prusse ne saura ce qu'il a à faire ni l'état des choses,
+puisque les courriers seront presque tous interceptés.»</p>
+
+<p>Au besoin, pour éviter de la part des garnisons toute velléité de
+résistance, on fabriquerait avec beaucoup de soin un faux traité,
+portant que le Roi, décidé à faire étroitement cause commune avec la
+France, consentait à nous livrer momentanément les places de sa
+monarchie, les ouvrages, les points fortifiés. Sur la présentation de
+cette pièce, toutes les portes s'ouvriraient devant nous, toutes les
+ressources nous seraient livrées. On ferait croire aux troupes
+prussiennes qu'elles allaient être conduites en Silésie et là restituées
+à leur maître; ce ne serait qu'après s'être remises entre nos mains
+qu'elles connaîtraient leur sort et se sentiraient prisonnières.</p>
+
+<p>«Je sais bien, ajoute le maréchal, qu'aucun mot de ce projet n'a le
+cachet de la bonne foi; mais on ne ferait qu'user de représailles envers
+le gouvernement prussien. C'est par ce motif que je le propose, et parce
+qu'il remplirait les intentions de Votre Majesté, de rendre, le plus
+possible, l'initiative profitable. Il peut se faire que Votre Majesté
+rejette la plus grande partie des idées comprises dans ce projet,
+surtout celles relatives à un faux traité; mais cela peut se modifier.
+Ce qui m'a fait naître cette idée, c'est une ruse de cette nature que
+les Prussiens ont employée à Mayence: ils ont fabriqué un ordre du
+général Custine au commandant de la place de se rendre et de capituler
+aux meilleurs conditions, n'ayant plus de secours à attendre. Je sens
+que la représaille est un peu forte, mais on peut la modifier dans
+l'exécution.»</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Par bonheur pour sa gloire, Napoléon écarta ce projet. Peu de jours
+après avoir demandé à Davout de lui communiquer ses idées, il avait
+appris que le cabinet de Berlin rouvrait les conférences et paraissait
+accepter en principe nos conditions; c'était une meilleure note à son
+actif. M. Lefebvre, continuant sa tournée, visitant Pillau et Gnudentz
+après Colberg, constatait un ralentissement des travaux, moins d'ardeur
+à rassembler et à exercer des hommes; il avait même cru remarquer un
+affaissement de l'opinion, une disposition des esprits à ne plus
+s'insurger contre l'inévitable et à admettre l'idée d'un abandon total à
+la France<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a>
+<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>. Pour la première fois, Napoléon trouvait--c'était son
+expression même au prince de Schwartzenberg--que la Prusse «semblait
+vouloir se bien conduire<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a>
+<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>», et il écrivait à son frère Jérôme «qu'en
+cas de guerre elle marcherait sans doute avec nous<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a>
+<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>». Il se résolut
+donc encore une fois à ne rien brusquer en Allemagne, à épargner la
+Prusse, sans cesser d'avoir l'oeil sur elle; toujours prêt à l'accabler
+au moindre mouvement suspect, il reprit ses efforts pour se l'attirer
+pacifiquement et fit franchir un deuxième pas à la négociation
+d'alliance.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote346" name="footnote346"><b>Note 346: </b></a>
+<a href="#footnotetag346">
+(retour) </a> Rapport d'ensemble de Lefebvre, daté de Breslau le 24
+novembre 1811. Archives des affaires étrangères, Prusse, 248.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote347" name="footnote347"><b>Note 347: </b></a>
+<a href="#footnotetag347">
+(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote348" name="footnote348"><b>Note 348: </b></a>
+<a href="#footnotetag348">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18341.</blockquote>
+
+<p>Le 15 décembre, dans une nouvelle série d'instructions à Saint-Marsan,
+le duc de Bassano précisait mieux les conditions de l'entente et la
+forme à leur donner. Comme l'Empereur affectait toujours de se
+considérer en état d'alliance avec Alexandre et se piquait de ne point
+déroger ostensiblement au pacte de Tilsit, les arrangements avec la
+Prusse seraient en apparence dirigés contre l'Angleterre. Un traité
+spécifierait mieux les devoirs respectifs des deux parties dans la
+guerre maritime: cet accord public en dissimulerait un autre, conclu
+secrètement, un traité d'alliance éventuelle contre les puissances
+limitrophes de la France et de la Prusse: enfin, ce second acte en
+recouvrirait un troisième, plus mystérieux encore, celui qui réglerait
+la coopération prussienne contre la Russie.</p>
+
+<p>À cet égard, Napoléon admettait certains adoucissements: le contingent
+auxiliaire, au lieu d'être dispersé dans les rangs de la Grande Armée,
+conserverait autant que possible son individualité: une très faible
+garnison prussienne serait tolérée à Potsdam, où le Roi pourrait
+maintenir sa résidence. Saint-Marsan devait traiter avec les ministres
+prussiens sur ces bases, écouter leurs objections, leur céder au besoin
+sur quelques points de détail, et peu à peu, sans y mettre trop de
+précipitation, établir avec eux le texte des différents actes qui
+seraient soumis ensuite à l'approbation de l'Empereur. Dès à présent,
+l'Empereur appela Krusemarck aux Tuileries et lui tint un langage
+solennel, définitif, où il dévoilait les deux faces de sa pensée, son
+désir sincère de s'entendre avec la Prusse et sa résolution de la
+frapper sans pitié, s'il ne pouvait obtenir d'elle un dévouement absolu
+et une obéissance ponctuelle. Jamais, dit-il avec force, il n'avait
+songé par principe à détruire cet État, à détrôner la dynastie: «J'aime
+mieux voir le Roi à Berlin que d'y voir mon propre frère<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a>
+<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>.» Les
+conditions transmises de sa part étaient l'expression réelle de ses
+voeux, mais il ne tolérerait, une fois que la Prusse se serait engagée à
+lui, aucune arrière-pensée, aucune défaillance, aucune infraction aux
+devoirs contractés. Il n'est pas de ces alliés que l'on quitte et que
+l'on reprend, suivant les oscillations de la fortune, et le Roi
+s'abuserait dangereusement s'il croyait pouvoir prendre pour modèle
+Frédéric II, passant et repassant d'un camp dans l'autre pendant la
+guerre de la Succession d'Autriche: malheur à la Prusse si elle
+retombait dans un jeu misérable et louche, dans ces errements funestes
+qui perdent les royaumes!</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote349" name="footnote349"><b>Note 349: </b></a>
+<a href="#footnotetag349">
+(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 425, d'après le rapport de Krusemarck.</blockquote>
+
+<p>Tandis que ce suprême avertissement retentissait à Berlin, où
+Saint-Marsan poussait les négociations, la mission de Scharnhorst à
+Vienne traînait sans aboutir. Metternich avait d'abord opposé quelques
+objections au choix de cet émissaire: Scharnhorst passait pour affilié
+aux sectes révolutionnaires qui dissimulaient sous le voile du
+patriotisme leurs tendances subversives: la pruderie autrichienne
+s'effarouchait de ce contact. Sharnhorst étant tombé à Vienne sur ces
+entrefaites, il ne dut qu'au crédit des agents britanniques de pouvoir
+aborder le ministre des affaires étrangères. Metternich, ayant tant
+fait que de le recevoir, l'accueillit bien au début et crut devoir lui
+fournir quelque sujet d'espérance; il avait ses raisons--on verra
+lesquelles--pour ne pas décourager trop tôt la Prusse et pour la tenir
+en suspens. Il promit d'étudier la question, amusa Scharnhorst pendant
+quelques semaines par de doucereuses paroles. Puis, les communications
+du gouvernement autrichien se ralentirent, s'espacèrent, et la dernière,
+portant la date du 26 décembre, fut une fin de non-recevoir qui rendit
+le Prussien «inexprimablement malheureux»: Sa Majesté Impériale
+s'excusait sur le délabrement de ses finances et ses embarras intérieurs
+de ne pouvoir se compromettre en aucune façon au profit de la
+Prusse<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a>
+<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote350" name="footnote350"><b>Note 350: </b></a>
+<a href="#footnotetag350">
+(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 427. Cf. <span class="sc">Lehmann</span>, II, 434.</blockquote>
+
+<p>La correspondance que Scharnhorst entretenait avec son gouvernement en
+termes convenus avait déjà fait prévoir à Berlin cette suprême
+déception. L'événement donnait raison au Roi contre son ministre, et
+Hardenberg ne se trouvait plus d'argument contre l'alliance française.
+Néanmoins, si grande était l'horreur des Prussiens de s'enrôler sous le
+drapeau détesté et de combattre pour l'oppresseur que le premier mois de
+1812 s'écoula presque entièrement sans qu'ils se fussent résignés à
+franchir le pas. Hardenberg continuait à regarder du côté de Vienne,
+attendant, sollicitant un signe qui lui dirait d'espérer: il
+ralentissait, interrompait les conférences avec Saint-Marsan, et en même
+temps, craignant de lasser la patience de notre ministre, il lui
+écrivait des lettres tremblantes, pour l'assurer que ces retards ne
+tenaient à aucune mauvaise volonté.</p>
+
+<p>Enfin, après le retour de Scharnhorst, quand l'insensibilité de
+l'Autriche se fut clairement démontrée, quand il fut de toute évidence
+que l'on avait en vain frappé à cette dernière porte, la Prusse se
+soumit, courba le front et accepta le joug. Le 29 janvier 1812,
+Saint-Marsan fut prévenu que le Roi et ses ministres renonçaient à
+discuter nos exigences: ils admettraient les conditions qu'il plairait à
+l'Empereur de leur imposer, espérant toutefois que le magnanime
+monarque, dans sa générosité, leur accorderait par mesure spontanée et
+gracieuse quelque soulagement. Le Roi désirait que l'effectif de ses
+forces militaires ne fût plus limité au chiffre de quarante-deux mille
+hommes; que la France, tout en mettant garnison dans Berlin, évitât d'y
+faire passer les corps qui marcheraient contre la Russie et épargnât à
+la capitale ce surcroît de charge; par-dessus tout, il tenait à obtenir
+certaines facilités pour le payement des contributions de guerre restant
+à acquitter. Toutefois, aucun de ces avantages n'était réclamé comme la
+condition de l'alliance, qui était accordée dans tous les cas; la Prusse
+ne négociait plus, elle sollicitait et implorait<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a>
+<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>. Dans les premiers
+jours de février, Napoléon la sentit s'abandonner à lui comme matière
+inerte et molle; il n'avait plus qu'à étendre la main pour la saisir.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote351" name="footnote351"><b>Note 351: </b></a>
+<a href="#footnotetag351">
+(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 29 janvier 1812.</blockquote>
+
+<p>Il s'occupait alors à s'emparer définitivement de l'Autriche. Avec elle,
+les grandes lignes de l'accord avaient été esquissées depuis près d'une
+année, mais l'on s'était contenté jusqu'à présent de cette entente à
+demi-mot et par clignement d'oeil. Aujourd'hui, Napoléon jugeait
+l'instant venu de fixer les relations et d'assurer l'alliance, sans la
+signer encore. Le 17 décembre, il s'ouvrit à Schwartzenberg; on avait
+assez causé, dit-il à cet ambassadeur: il était temps de traiter, de
+formuler avec netteté les engagements respectifs, de faire succéder «au
+verbiage<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a>
+<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>» des faits et des conclusions.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote352" name="footnote352"><b>Note 352: </b></a>
+<a href="#footnotetag352">
+(retour) </a> Rapport de Metternich à son souverain, 15 janvier 1812.
+<i>Mémoires de Metternich</i>, II, 442.</blockquote>
+
+<p>Cette invite à s'expliquer n'était point pour embarrasser
+Schwartzenberg, car sa cour venait de le mettre précisément en état de
+répondre à nos avances et au besoin de les prévenir: à l'instant où
+l'Empereur faisait vers elle un pas plus marqué, elle s'était déjà mise
+en chemin pour se rapprocher de lui, et, par un effet bien inattendu de
+la misérable Prusse, c'était la mission de Scharnhorst qui avait
+accéléré ce mouvement.</p>
+
+<p>À l'invocation suprême qui lui était venue de Berlin, à ce cri de
+détresse, Metternich avait pu mesurer l'effroi et le péril de la Prusse:
+il avait compris que cette puissance touchait aux résolutions extrêmes:
+tiraillée entre les deux empereurs rivaux, elle allait se jeter vers
+l'un ou vers l'autre. Or, il importait essentiellement aux Autrichiens
+de ne point se laisser surprendre par cette évolution, en quelque sens
+qu'elle se fît. Si la Prusse consommait son accord avec la Russie et se
+serrait contre elle pour résister à nos exigences, Napoléon
+l'attaquerait infailliblement; suivant toutes probabilités, il
+l'écraserait du premier coup et la mettrait en pièces. En ce cas,
+l'Autriche éprouverait une juste commisération et se trouverait des
+larmes pour cette grande infortune; toutefois, après avoir payé ce
+tribut aux convenances, n'aurait-elle pas à exercer des reprises sur la
+succession de sa voisine? Depuis un siècle, la Prusse s'était formée et
+arrondie aux dépens de tout le monde: dans les dépouilles de cet État
+fait de rapines, chacun reconnaîtrait et retrouverait son bien:
+l'Autriche en particulier ne serait-elle pas fondée à rappeler que la
+Silésie lui avait été indûment soustraite par Frédéric II et revenait de
+droit à son ancien possesseur? Seulement, pour qu'elle élevât avec
+succès cette revendication, il était nécessaire qu'elle se fût placée
+auparavant dans les bonnes grâces du suprême distributeur des
+territoires et des provinces; un traité d'alliance avec l'Empereur lui
+serait un titre pour se présenter au partage de la Prusse. Que si la
+Prusse, au contraire, cherchait son salut dans la soumission et
+s'unissait à la France, avant que l'Autriche eût pris le même parti,
+l'empereur Napoléon, assuré de l'une des deux puissances germaniques,
+aurait moins besoin de l'autre et lui ferait des conditions moins
+douces: la concurrence prussienne mettrait à plus bas prix l'alliance de
+l'Autriche: cette cour se trouverait distancée et prévenue, et c'est
+pourquoi, dans la seconde hypothèse autant que dans la première, elle ne
+pouvait trop tôt s'accorder avec Napoléon et se mettre en règle aux
+Tuileries<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a>
+<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>. Donc, dès le 28 novembre, tandis que Metternich se
+préparait à nourrir quelque temps les illusions de Scharnhorst et à
+prolonger les incertitudes de la Prusse, il avait invité Schwartzenberg
+à prendre les devants auprès de l'Empereur, à entrer franchement en
+matière, et c'est ainsi que Napoléon, quand il aborda avec l'ambassadeur
+la question de l'alliance, trouva un homme qui se disposait à lui en
+parler.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote353" name="footnote353"><b>Note 353: </b></a>
+<a href="#footnotetag353">
+(retour) </a> Rapport de Metternich publié dans ses <i>Mémoires</i>,
+422-435. Cette pièce a été inscrite par erreur sous la date du 28
+décembre, mais Metternich lui-même, dans une allusion ultérieure à son
+travail, lui attribue celle du 28 novembre.</blockquote>
+
+<p>Dans la conférence du 17 décembre, on se mit assez facilement d'accord.
+L'Autriche ferait cause commune avec nous contre la Russie: elle
+fournirait un corps auxiliaire; à ce prix, Napoléon lui garantirait
+l'échange facultatif de la Galicie contre les provinces illyriennes,
+dans le cas où la renaissance de la Pologne résulterait de la guerre. Il
+lui faisait espérer en outre un agrandissement sur le Danube, dans ces
+principautés roumaines qu'il considérait comme perdues pour la Turquie,
+et plus vaguement une meilleure frontière du côté de l'Allemagne. Quant
+à la Silésie, dont le nom avait été légèrement prononcé, elle
+reviendrait à l'Autriche, si la Prusse commettait le moindre écart et se
+précipitait ainsi dans l'abîme<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a>
+<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>. Informé de cette conférence et de
+ses résultats, Metternich laissa à Schwartzenberg toute latitude pour
+conclure et le munit de pouvoirs. Napoléon apprit très promptement que
+la cour de Vienne, comme celle de Berlin, n'attendait plus pour signer
+que son bon plaisir et l'heure marquée par ses convenances.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote354" name="footnote354"><b>Note 354: </b></a>
+<a href="#footnotetag354">
+(retour) </a> Rapport de Metternich d'après le compte rendu de
+Schwartzenberg, 15 janvier 1812; <i>Mémoires</i>, II, 435-440.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, sur ce vaste échiquier de l'Europe centrale où le jeu des
+différentes pièces se commandait, tout s'était opéré par réactions
+successives. Comme l'empereur de Russie, mû par des considérations
+politiques et stratégiques, n'avait osé fournir à la Prusse des
+assurances pleinement satisfaisantes et s'aventurer trop loin en
+Allemagne, la Prusse aux abois s'était portée vers l'Autriche, en lui
+demandant conseil et secours, en cherchant près d'elle le point d'appui
+de sa débilité: l'Autriche avait craint aussitôt de la part de ses
+voisins un coup de tête qui la mettrait elle-même en fâcheuse posture:
+voyant les événements se précipiter et tenant à en profiter, elle
+n'avait trouvé d'autre moyen que de s'entendre avec celui qui paraissait
+destiné à les gouverner: elle avait pressé le pas vers l'Empereur et
+s'offrait à lui humblement.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>En ne voyant point revenir de Berlin la convention du 17 octobre avec la
+ratification royale, Alexandre avait compris que le courage manquait à
+Frédéric-Guillaume pour persister dans son projet de révolte et tenter
+la fortune des armes. Il ne fit rien pour peser sur les dernières
+déterminations de la Prusse. Sans croire encore à une défection
+complète, il prenait assez facilement son parti d'une défaillance qui
+lui permettait de revenir à son plan préféré, à cette défensive sur
+laquelle il fondait tant d'espoir. Il se replaçait à la position
+d'immobilité absolue, se bornant à tenir ferme contre les instances
+suspectes de Napoléon et à le braver par son mutisme. Cependant, tout le
+monde autour de lui ne se résignait pas aussi aisément à l'idée d'une
+lutte où la Russie jouerait ses destinées: les suprêmes angoisses de la
+Prusse coïncidèrent avec une tentative fort remarquable pour ménager
+entre les deux empereurs une reprise d'entretien et faire naître une
+chance d'accommodement. Ce fut l'oeuvre individuelle d'un Russe;
+l'honneur en revient à ce comte de Nesselrode dont les débuts fort
+remarqués montraient l'aurore d'une grande fortune.</p>
+
+<p>Le 23 octobre, Nesselrode était arrivé de Paris à Pétersbourg. Il avait
+obtenu permission de quitter pour quelques semaines son poste de
+secrétaire et venait en congé. L'emploi occulte qu'il remplissait en
+France à côté de ses fonctions officielles, la correspondance qu'il
+entretenait avec le favori du Tsar, la nullité même de son chef lui
+donnaient une autorité et une importance très supérieures à son grade.
+L'empereur Alexandre commençait à voir en lui une réserve pour l'avenir,
+un ministre de demain. De son côté, Napoléon lui avait décerné pendant
+l'audience du 15 août de publics éloges. Ce concert des deux empereurs
+pour apprécier ses talents lui inspira l'ambition d'un grand rôle, le
+désir légitime de se placer hors de pair en épargnant à son pays
+l'épreuve d'une guerre terrible.</p>
+
+<p>Malgré le loyalisme de ses sentiments, il ne pouvait s'empêcher de
+blâmer et de déplorer la conduite d'Alexandre: il sentait que ce prince,
+en refusant d'abord de s'expliquer autrement que par énigmes et par
+périphrases, en se dérobant ensuite à toute négociation, avait contribué
+pour une grande part à créer l'état de choses actuel et engagé gravement
+sa responsabilité. Persévérer dans ce système, c'était s'attirer
+immanquablement la guerre. Nesselrode en redoutait l'issue. Moins hardi
+que son maître, il estimait qu'aucune puissance n'était de force, seule
+et sans alliés, à se mesurer contre le colosse. Tandis qu'Alexandre,
+éclairé par une intuition prophétique, voyait le salut de la Russie dans
+son isolement même, tandis qu'il avait su discerner à merveille ses
+véritables et tout-puissants alliés, le temps, le climat, la nature,
+l'infini des steppes, Nesselrode ne croyait qu'à l'efficacité des
+coalitions européennes et s'en tenait à ce remède usé. Or, bien qu'à
+cette époque la Prusse et l'Autriche ne se fussent pas encore remises
+aux mains de la France, il se rendait compte qu'actuellement la Russie
+n'en pouvait attendre aucun secours: par conséquent, il jugeait de toute
+nécessité d'éviter la guerre. Selon lui, puisque Napoléon réclamait
+depuis huit mois et avec une persévérance infatigable l'ouverture d'une
+négociation, il fallait le prendre au mot, ne serait-ce que pour
+vérifier ses intentions et en avoir le coeur net: il fallait traiter
+pendant qu'il en était temps encore, traiter tout de suite, en y mettant
+quelque bonne grâce, et envoyer à Paris un agent chargé de terminer la
+querelle. Nesselrode s'offrait implicitement à remplir ce rôle, à
+négocier un traité de rapprochement, un acte de pacification, sur des
+bases que les deux empereurs pourraient honorablement accepter.</p>
+
+<p>Quelles seraient ces bases? À ce sujet, Nesselrode développa ses idées
+de vive voix devant l'empereur Alexandre et les consigna ensuite dans un
+rapport fort intéressant, où l'homme d'État à vues lointaines perce déjà
+sous l'ambitieux secrétaire<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a>
+<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a>. Passant en revue toutes les parties du
+litige, il indiquait en quoi pourraient consister, d'après lui, les
+sacrifices à faire et les garanties à obtenir.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote355" name="footnote355"><b>Note 355: </b></a>
+<a href="#footnotetag355">
+(retour) </a> C'est le rapport que nous publions à l'Appendice, sous le
+chiffre II. Toutes les citations suivantes, jusqu'à la page 293, sont
+tirées de cette pièce, où Nesselrode se réfère constamment à sa
+conversation préalable avec le Tsar.</blockquote>
+
+<p>Sur la question des neutres, il n'admettait aucune concession: l'honneur
+et l'intérêt de la Russie, disait-il, l'obligeaient également à se
+conserver une liberté de commerce relative: cela seul la distinguerait
+«de cette foule de faibles alliés, aveuglément soumis aux volontés
+arbitraires et capricieuses de la France». Par contre, il estimait que
+la Russie devait passer condamnation sur l'affaire de l'Oldenbourg et
+abandonner formellement le principe d'une indemnité territoriale. Quant
+à la Pologne, on pourrait, en s'autorisant des offres de Napoléon
+lui-même, faire insérer dans le traité, sous une forme quelconque, la
+clause fameuse de non-rétablissement. Mais Nesselrode, esprit positif,
+n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait à cette
+satisfaction platonique. Suivant lui, la Russie devait chercher ailleurs
+ses sûretés. Ce qu'il fallait demander à Napoléon, c'était de limiter
+matériellement ses facultés offensives: il devrait réduire à un chiffre
+d'hommes déterminé l'armée de Poniatowski et la garnison de Dantzick,
+s'interdire tout envoi de troupes françaises dans le duché de Varsovie,
+évacuer graduellement les places de l'Oder et libérer la Prusse, qui
+ferait désormais barrière entre les deux empires. En échange de ce recul
+de la puissance française, la Russie consentirait à quelques mesures de
+désarmement: point d'inconvénient pour elle à éloigner légèrement ses
+armées de la frontière, et Nesselrode conseillait de ne pas élever à ce
+sujet trop de difficultés. Mais voici où se montre sa pensée dominante:
+«Il y a encore, écrit-il, un point capital qui est presque à envisager
+comme la clef de la voûte»: c'est que d'un commun accord entre les deux
+souverains l'Autriche soit invitée à entrer dans leur arrangement et à
+en garantir les clauses.</p>
+
+<p>Croyant toujours à la vertu des ligues internationales et ignorant que
+l'Autriche avait pris son parti de s'abandonner à l'Empereur, Nesselrode
+ne voyait de sécurité et d'avenir pour la Russie que dans un
+rapprochement avec elle. Or, l'accession de l'Autriche au compromis
+franco-russe produirait vraisemblablement ce résultat: elle rétablirait
+entre les deux cours une solidarité d'engagements, d'intérêts et de
+droits, d'où naîtrait à coup sûr un renouvellement de confiance: on
+reprendrait l'habitude de penser et d'agir en commun: au sein de
+l'entente à trois se formerait une liaison intime à deux, et la Russie
+trouverait tout à la fois, dans la combinaison proposée, l'avantage
+d'éviter actuellement la guerre et de préparer pour l'avenir une
+coalition nouvelle, qui suivant les cas resterait à l'état latent ou se
+manifesterait activement. Si Napoléon contrevenait à l'arrangement,
+l'Autriche, qui en aurait garanti le maintien, ne laisserait point sans
+doute protester sa signature: elle se sentirait engagée d'honneur à
+marcher aux côtés de la Russie: mais peut-être le seul aspect de ces
+deux cours fermement unies suffirait-il à faire réfléchir le conquérant
+et à le tenir en respect. «Le jour où ces deux puissances oseront pour
+la première fois avouer les mêmes principes et faire entendre le même
+langage au gouvernement français, sera celui où la liberté de l'Europe
+renaîtra de ces cendres; ce sera l'avant-coureur de la résurrection d'un
+équilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignité des
+souverains, l'indépendance des États et la prospérité des peuples ne
+seront que de tristes souvenirs. C'est ainsi que d'une mesure bien
+calculée résulteraient une foule d'avantages, et que Votre Majesté, en
+conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes
+d'un véritable état de paix, qui, s'il est compatible avec l'existence
+de l'empereur Napoléon, ne pourrait, dans l'état déplorable où se
+trouvent toutes les puissances tant sous le rapport moral que sous celui
+de leurs moyens physiques, être obtenu que de cette manière.»</p>
+
+<p>À lire cette partie du rapport, il est impossible d'échapper à un
+souvenir: un rapprochement s'impose. Les idées exprimées sont exactement
+celles que Talleyrand développait naguère à l'empereur Alexandre pendant
+les soirées d'Erfurt et qu'il insinuait à Metternich au lendemain de
+l'entrevue. Depuis qu'il avait pris le parti de l'étranger contre
+l'ambition napoléonienne, Talleyrand ne voyait d'autre frein à opposer
+au grand destructeur qu'une ligue entre les deux empires dont la
+puissance avait plus ou moins survécu à l'écroulement de l'Europe. Plus
+son maître avait cherché à les désunir, plus il s'était efforcé de les
+rapprocher. Dans les rapports qui pourraient se rétablir entre
+Pétersbourg et Vienne, l'un et l'autre découvraient, avec une égale
+sagacité, le noeud de toute coalition sérieuse; Napoléon cherchait à le
+trancher, Talleyrand travaillait sourdement à le reformer, et Nesselrode
+fut sans doute l'instrument qu'il se choisit pour une suprême tentative.
+L'hypothèse d'une rencontre fortuite de pensée entre ces deux hommes
+tombe d'elle-même, si l'on se rappelle les relations étroites que
+Nesselrode entretenait par ordre avec le prince de Bénévent, les avis,
+les confidences, les enseignements qu'il en recevait: les idées exposées
+dans son mémoire prouvent qu'il avait su mettre à profit les leçons de
+ce maître et montrent Talleyrand derrière Nesselrode.</p>
+
+<p>Alexandre discuta vivement ces idées et fit difficulté de les agréer. Il
+montrait une extrême répugnance à rentrer en négociation. Nesselrode
+insista: avec l'audace d'une conviction ardente, il rappela que le
+silence d'Alexandre le mettait en fausse et désavantageuse posture, que
+l'Europe en comprendrait mal les motifs, que la Russie donnait beau jeu
+à Napoléon pour lui faire la guerre, en s'opiniâtrant à ne point
+traiter: «Continuer à nous y refuser, dit-il, serait, en mettant les
+torts apparents de notre côté, autoriser en quelque sorte ses
+préparatifs contre nous.»</p>
+
+<p>Alexandre ne méconnaissait point la valeur de cette argumentation, mais
+il énonça en dernier lieu sa grande et secrète objection, sa pensée de
+derrière la tête, celle qui depuis un an inspirait en partie sa
+conduite: «En vidant, dit-il, les différends actuels par un arrangement,
+le grief que la France nous a donné par la réunion de l'Oldenbourg
+disparaîtrait.» Or, il tenait à se garder un grief contre la France: il
+«voudrait s'en réserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports
+dans telle circonstance où l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état
+de nous faire la guerre pour cette seule raison».</p>
+
+<p>Nesselrode lui fit cette réponse: «Je pense qu'à cet égard Votre Majesté
+pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui
+certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de
+plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne
+sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur
+l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre
+Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne
+saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une
+expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne
+saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si
+d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de
+défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent
+avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la
+guerre.»</p>
+
+<p>Finalement, Alexandre fut ou parut convaincu. Il avait alors un motif
+particulier et très sérieux pour surmonter ses répulsions, pour
+esquisser un geste pacifique, pour entamer ou simuler une négociation,
+et Nesselrode avait habilement fait valoir auprès de lui cette raison de
+circonstance.</p>
+
+<p>La victoire remportée par les Russes sur le Danube semblait produire
+l'effet prévu par Napoléon: le grand vizir, échappé presque seul du
+désastre et réfugié à Rouchtchouk, avait fait porter aussitôt à Kutusof
+des paroles de paix: il avait ouvert des conférences, tandis qu'il
+demandait à Constantinople instructions et pouvoirs. Cette paix que les
+Russes avaient espéré surprendre discrètement par l'entremise de
+l'Angleterre, elle leur venait ainsi avec éclat: elle leur arrivait
+presque assurée, mais l'évidence même de cette solution n'était-elle
+point pour la compromettre? Alexandre savait de quel oeil vigilant et
+anxieux Napoléon suivait les péripéties de la campagne, quel prix il
+attachait à la prolongation d'une lutte qui divisait les forces de la
+Russie. En voyant les Turcs s'affoler sous le coup de la défaite et se
+jeter éperdument à une négociation, à quelles violences ne se
+laisserait-il point emporter pour les détourner de conclure, pour leur
+rendre du coeur, pour empêcher une paix éminemment préjudiciable à sa
+politique! Il allait peut-être pousser en Allemagne le gros de ses
+forces, occuper la Prusse, attaquer ou menacer ouvertement la Russie et,
+par ce secours indirect aux Ottomans, déranger gravement les opérations
+de la diplomatie moscovite sur le Danube. Ce fut vraisemblablement pour
+l'immobiliser, pour prévenir de sa part «des démonstrations
+prématurées<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a>
+<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>», pour le mettre dans l'impossibilité morale de marquer
+dès à présent un pas de plus vers le Nord, que l'empereur Alexandre se
+disposa à un essai de conciliation, à une réouverture des pourparlers:
+quel qu'en dût être le résultat, il gagnerait au moins le temps de
+terminer sa querelle avec les Turcs et d'assurer son flanc gauche.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote356" name="footnote356"><b>Note 356: </b></a>
+<a href="#footnotetag356">
+(retour) </a> Rapport de Tchernitchef en date du 10/22 octobre, volume
+cité, 260.</blockquote>
+
+<p>Nesselrode fut averti que son maître le renverrait prochainement à
+Paris, en mission spéciale. Afin qu'il pût se présenter plus dignement
+aux Tuileries, on l'avança d'un grade: on lui mit «un galon de plus sur
+son habit<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a>
+<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>»; on le nomma secrétaire du cabinet, ce qui lui donnait
+rang de ministre plénipotentiaire. En même temps, Alexandre annonçait à
+Lauriston que, voulant en finir et mettant de côté toute fausse honte,
+il se décidait à parler: il s'expliquerait par la bouche de Nesselrode,
+clairement, franchement, articulerait ses demandes de la façon la plus
+nette, sans se montrer bien exigeant: «Je veux terminer et je ne serai
+point difficile<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a>
+<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>», telles étaient ses expressions. Nesselrode aurait
+pouvoir de traiter toutes les questions ensemble ou séparément: «Il aura
+toute ma pensée, disait Alexandre; ses instructions seront très
+détaillées; on est en train d'y travailler<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a>
+<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>.» En effet, Nesselrode
+avait reçu ordre de se préparer à soi-même un commencement
+d'instructions, dans le sens de son mémoire<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a>
+<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote357" name="footnote357"><b>Note 357: </b></a>
+<a href="#footnotetag357">
+(retour) </a> Paroles d'Alexandre à Lauriston, d'après la lettre de ce
+dernier en date du 10 janvier 1812.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote358" name="footnote358"><b>Note 358: </b></a>
+<a href="#footnotetag358">
+(retour) </a> Lauriston à Maret, 18 et 27 novembre 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote359" name="footnote359"><b>Note 359: </b></a>
+<a href="#footnotetag359">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 16 et 22 novembre 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote360" name="footnote360"><b>Note 360: </b></a>
+<a href="#footnotetag360">
+(retour) </a> Archives de Saint-Pétersbourg.</blockquote>
+
+<p>Si ingénieux que fût son plan de pacification, il n'en était pas moins
+chimérique. Napoléon n'aurait jamais souscrit à un accord qui n'eût pas
+ramené et emprisonné la Russie dans le système continental. De plus,
+tenant l'Autriche, il se fût estimé bien naïf de la remettre lui-même en
+rapport avec Alexandre. Mais il n'eut pas à décliner les propositions de
+Nesselrode. À supposer qu'il y ait eu un instant chez le Tsar désir réel
+de traiter, ce ne fut qu'une fugitive velléité. Les influences les plus
+opposées concoururent d'ailleurs à la dissiper. Armfeldt et son groupe
+la taxaient d'insigne faiblesse. Roumiantsof aspirait de tout son coeur
+à la paix, mais n'admettait pas que la réconciliation s'opérât par un
+autre intermédiaire que lui-même: jaloux de Nesselrode, en qui il
+flairait un aspirant ministre, un candidat à sa succession, il paraît
+avoir déconseillé son envoi. Alexandre se laissa facilement détourner
+d'une tentative à laquelle il se prêtait à contre-coeur. Très vite, il
+devint de toute évidence que l'annonce de la négociation n'était plus
+qu'un leurre, un vain simulacre, destiné à empêcher une diversion
+française au profit de la Turquie. En novembre et en décembre, on
+continua d'entretenir continuellement Lauriston de la mission projetée;
+on la lui présentait comme chose décidée et certaine; seulement, on la
+retardait sans cesse, on l'ajournait sous divers prétextes. Nesselrode
+semblait toujours à la veille de partir et ne partait jamais<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a>
+<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote361" name="footnote361"><b>Note 361: </b></a>
+<a href="#footnotetag361">
+(retour) </a> Correspondance de Lauriston, novembre et décembre 1811,
+janvier 1812, <i>passim</i>.</blockquote>
+
+<p>Pendant plus de deux mois, Alexandre amusa ainsi notre ambassadeur,
+espérant apprendre à tout moment la conclusion de la paix sur le Danube
+et le succès de sa manoeuvre. Cependant la paix ne se fit point, le
+sultan Mahmoud et son Divan ayant montré une fermeté inattendue et
+s'étant refusé à céder la partie orientale des Principautés. L'affaire
+manquant d'elle-même, le jeu imaginé pour empêcher Napoléon de la
+traverser devenait sans objet: le Tsar chercha et trouva un prétexte
+pour retirer sa promesse de traiter.</p>
+
+<p>Dans une conversation tenue aux Tuileries avec le Prussien Krusemarck et
+dont l'écho revint en Russie, Napoléon avait dit, le 16 décembre<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a>
+<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>,
+qu'il verrait arriver Nesselrode avec plaisir: seulement, avait-il
+ajouté, il considérait qu'une mission d'apparat serait une faute. Ce
+langage répondait parfaitement à sa pensée. Il désirait que Nesselrode
+revînt auprès de lui en parlementaire officieux, en causeur, afin de
+pouvoir entamer par son intermédiaire une négociation traînante qui
+aiderait à passer l'hiver et faciliterait l'ajournement des hostilités
+jusqu'à l'époque marquée pour l'explosion: il ne voulait point qu'une
+ambassade solennelle vînt lui présenter une sorte d'ultimatum dont le
+rejet précipiterait la guerre. Sa réserve n'avait porté que sur la forme
+de la mission: Alexandre affecta de croire qu'elle avait porté sur le
+fond; s'autorisant de cette interprétation fausse, il déclara aussitôt
+que sa dignité lui interdisait d'envoyer un messager de paix auprès d'un
+souverain mal disposé à le recevoir: il ajouta avec vérité que ses
+agents lui signalaient le redoublement de nos préparatifs, l'ébranlement
+prochain de nos troupes, qu'en conséquence il ne s'abaisserait pas à
+demander la paix sous le coup d'une menace grossissante et qu'il
+renonçait à envoyer Nesselrode.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote362" name="footnote362"><b>Note 362: </b></a>
+<a href="#footnotetag362">
+(retour) </a> Voy. le rapport de Tchernitchef en date du 31 décembre/12
+janvier, volume cité, p. 280-287. Cf. <span class="sc">Thiers</span>, XIII, 306, et <span class="sc">Ernouf</span>,
+307-308. Ces deux auteurs interprètent les paroles de l'Empereur chacun
+suivant un système préconçu.</blockquote>
+
+<p>De son côté, Napoléon avait compris depuis longtemps qu'Alexandre
+n'avait plus l'intention de faire partir le jeune diplomate, qu'il ne
+l'avait peut-être jamais eue: une fois de plus, les deux empereurs en
+vinrent à se convaincre respectivement de leur mauvaise foi et
+s'affermirent dans la volonté de combattre. Alexandre donnait «sa parole
+de chevalier» au baron d'Armfeldt de ne jamais composer avec Bonaparte:
+il présentait le Suédois à l'Impératrice comme son futur compagnon de
+guerre, son frère d'armes: «J'espère, disait-il, me rendre digne de
+lui<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a>
+<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>.» Napoléon disait à Schwartzenberg, en parlant des Russes: «Ces
+fous veulent me faire la guerre; je la leur ferai au printemps avec cinq
+cent mille hommes<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a>
+<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>.» Et l'instant était venu où il lui fallait
+enfin, pour se mettre en état d'agir au printemps, grouper ses armées,
+battre le rappel de ses alliés et pousser vers le Nord la totalité de
+ses forces. Les voies lui sont ouvertes: l'assujettissement complet de
+l'Allemagne lui donne la route entre le Rhin et le Niémen, entre Mayence
+et Wilna: il peut accéder librement au territoire russe et s'y enfoncer.
+C'est en vue de ce résultat qu'il nous a fait assister pendant six mois
+à de savantes temporisations et à des manoeuvres profondément calculées,
+qu'il a tour à tour calmé et violenté la Prusse, circonvenu lentement
+l'Autriche, rusé partout, rusé toujours, avec une tenace opiniâtreté:
+étrange et douloureux spectacle que de le voir s'acharnant à la
+poursuite d'un avantage qui le perdra, dépensant à l'obtenir une somme
+incroyable d'efforts, se frayant patiemment passage jusqu'au bord de
+cette Russie où doit s'engloutir sa fortune et assurant avec une
+incomparable habileté sa marche à l'abîme.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote363" name="footnote363"><b>Note 363: </b></a>
+<a href="#footnotetag363">
+(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, III, 389.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote364" name="footnote364"><b>Note 364: </b></a>
+<a href="#footnotetag364">
+(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.</blockquote>
+
+
+<a name="c9" id="c9"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h4>MARCHE DE LA GRANDE ARMÉE.</h4>
+
+<p>La Grande Armée doit se composer d'une agglomération d'armées.--Position
+des différentes unités.--Proportions colossales.--Concentration à
+opérer: péril à éviter.--Plan de l'Empereur pour réunir ses forces et
+les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour
+assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de
+nuit.--Instruction caractéristique à Lauriston.--Système de
+dissimulation renforcée et progressive.--Accumulation de
+stratagèmes.--Tchernitchef devient gênant: sa mise en
+observation.--Conversation et message de l'Élysée.--Napoléon formule
+enfin ses exigences en matière de blocus.--Sincérité relative de ses
+propositions: leur but principal.--Départ de
+Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre
+le ministère de la police et celui des relations extérieures: rôle du
+préfet de police.--Découverte et arrestation des coupables.--Dix ans
+d'espionnage et de trahison.--Procès en perspective.--Napoléon refrène
+sa colère.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour
+l'empêcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'armée
+d'Italie.--Universel ébranlement.--Traité dicté à la Prusse.--Alarme à
+Berlin; arrivée des Français.--Prise de possession.--Le pays de la
+haine.--Marche au Nord.--Échelons successifs.--Rôle réservé au
+contingent prussien.--Traité avec l'Autriche.--Appel à la Turquie:
+Napoléon espère revivifier et soulever l'Islam.--Rôle réservé à la
+cavalerie ottomane.--L'Empereur se résigne à négocier avec
+Bernadotte.--Ouvertures à la princesse royale.--Saisie antérieure de la
+Poméranie suédoise: conséquences de cet acte.--Premiers
+mécomptes.--Arrivée et déploiement de nos armées sur la Vistule.--Départ
+projeté et différé.--Lutte contre la famine.--Conversation avec
+l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt à la guerre: efforts
+persistants et infructueux de Napoléon pour le ramener et le
+convaincre.--État d'esprit de l'Empereur.--Son langage à Savary et à
+Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napoléon subit déjà l'attraction
+de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rêves
+vertigineux.--Au delà de Moscou.--L'Orient.--L'Égypte.--Les
+Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprême
+apothéose.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>En février 1811, les éléments destinés à constituer la Grande Armée se
+trouvaient formés, sans être encore réunis. Ils s'étendaient de
+Dantzick à Paris, du Texel à Vienne, répartis entre l'Allemagne, le nord
+de la France et de l'Italie. Tandis qu'à l'angle nord-ouest de cet
+immense carré la garnison de Dantzick atteignait au chiffre de
+vingt-cinq mille hommes, tandis que le duché de Varsovie s'épuisait à
+mettre sur pied soixante mille combattants, l'armée de Davout, établie à
+la base de la péninsule danoise, comptait cent mille Français, soldats
+d'élite, renforcés par plusieurs groupes d'Allemands divers: elle allait
+devenir le premier corps de la Grande Armée. Entre l'Elbe et le Rhin, la
+Confédération avait levé cent vingt-deux mille hommes: avec les Saxons,
+les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens, avec les brigades de
+Berg, de Hesse et de Bade, avec les troupes fournies par le collège des
+rois et celui des princes, Napoléon avait matière à former trois corps
+entiers, les 6e, 7e et 8e, ainsi que plusieurs divisions et brigades
+auxiliaires. Le 2e corps se composerait avec les trois divisions
+d'Oudinot et ses deux brigades de cavalerie, massées à l'entrée de la
+Westphalie; le 3e, avec les cinquante mille hommes de Ney, groupés
+autour de Mayence. Au sud de l'Allemagne, derrière le rideau des Alpes,
+l'armée d'Italie, qui s'intitulerait le 4e corps, se tenait rangée: il y
+avait là, avec plusieurs divisions françaises, la garde royale
+italienne, les troupes de ligne et légères du royaume cisalpin, le
+régiment croate, le régiment espagnol Joseph-Napoléon, le régiment
+dalmate, des chasseurs français et italiens, en tout quatre-vingt mille
+hommes sous les ordres d'Eugène, à qui Junot servirait de guide et de
+conseiller. À l'intérieur de la France, la Garde, les grands parcs
+d'artillerie, les réserves de matériel et les neuf mille chariots
+destinés au transport des vivres, n'attendaient qu'un ordre pour partir.
+Dans l'intervalle des différents groupes, de grandes masses de cavalerie
+flottaient: elles se formeraient en unités spéciales, essentiellement
+mobiles et maniables.</p>
+
+<p>Il s'agissait maintenant, par un mouvement de concentration qui
+porterait sur les forces d'un continent presque entier, de fondre et
+d'amalgamer en un tous ces éléments divers, d'en faire une seule et
+prodigieuse armée, de ranger cette armée entre le Rhin et l'Elbe, en
+face de la Russie, et de la pousser ensuite jusqu'au seuil de cet empire
+en une ligne mouvante qui roulerait transversalement sur l'Allemagne.
+Travail sans précédent, qui exigeait de l'Empereur un effort presque
+surhumain de calcul, d'ordre et de combinaison. La conjonction des
+différents corps devait s'opérer avec une précision infaillible, tous
+les moyens d'acheminement et de subsistance devaient être préparés et
+assurés à l'avance, car la moindre erreur, le plus petit mécompte,
+suffirait à créer partout l'encombrement, la confusion, le désarroi, et
+à remplacer cette affluence de foules disciplinées par une Babel en
+armes. Et ce qui mettait le comble aux difficultés de l'entreprise,
+c'était qu'elle devait s'accomplir à aussi petit bruit que possible et
+en sourdine. En effet, il dépendait encore des Russes, s'ils pénétraient
+à temps nos projets, de fondre avec l'avantage du nombre sur nos
+avant-postes de la Vistule, de dévaster le pays destiné à fournir notre
+approvisionnement d'entrée en campagne et de refouler l'invasion
+approchante.</p>
+
+<p>La crainte de ce contretemps hantait Napoléon à toute heure. Pour le
+prévenir, il résolut d'envelopper du plus profond mystère les
+préparatifs et les débuts de l'opération. Quatre cent mille hommes
+allaient se lever et commencer leur marche en quelque sorte sur la
+pointe des pieds. Toutes les mesures seraient prises pour organiser le
+silence: on aurait soin d'assourdir et d'ouater tous les ressorts prêts
+à entrer en jeu. Le mouvement de concentration une fois démasqué, on le
+poursuivrait avec une rapidité foudroyante, afin de mettre l'ennemi le
+plus tôt possible en présence du fait accompli. Puis, à mesure que nos
+troupes avanceraient vers le Nord, l'Empereur s'efforcerait d'atténuer
+par son langage le caractère menaçant de cette approche. Il ferait dire
+à Pétersbourg que l'attitude suspecte et incompréhensible de la Russie
+l'obligeait à ébranler lui-même ses forces et à les porter en ligne,
+mais qu'il n'en restait pas moins résolu à écouter toute proposition
+dictée par un esprit d'apaisement: il affecterait de plus en plus un
+ardent désir de négocier, et ses déclarations, ses instances pacifiques
+suivraient la même progression que le mouvement de ses armées.</p>
+
+<p>Le plan adopté pour la concentration et la marche en avant fut le
+suivant. L'armée d'Italie, étant la plus éloignée, partirait la
+première, franchirait les Alpes, et, s'élevant à travers la Bavière,
+pousserait droit devant elle jusqu'à Bamberg, au centre de l'Allemagne,
+à mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe: là, elle obliquerait à droite pour
+continuer sa route vers le Nord-Est et la Russie. Les 2e et 3e corps, le
+6e (Bavarois), le 7e (Saxons), le 8e (Westphaliens), réglant leur
+mouvement sur celui de l'armée d'Italie, arriveraient à hauteur sur sa
+gauche et se mettraient en ligne avec elle, tandis que le 1er corps,
+celui de Davout, s'élancerait rapidement jusqu'à l'Oder, afin que les
+Russes, s'ils prenaient l'offensive, vinssent immédiatement butter
+contre cet obstacle. La liaison des autres colonnes opérée, elles se
+dirigeraient d'ensemble vers la frontière ennemie, allant plus ou moins
+vite, suivant les circonstances, mais toujours graduellement et par
+échelons, se portant d'abord sur l'Elbe, s'avançant ensuite de l'Elbe à
+l'Oder, s'acheminant enfin à pas sourds vers la Vistule, faisant halte
+autant que possible sur chacun de ces grands fleuves pour reprendre
+haleine et rectifier leurs distances, se servant d'eux comme d'assises
+superposées pour affermir et régulariser leur marche ascensionnelle vers
+le Nord. Le corps de Davout continuerait à les précéder et à les
+couvrir: il se tiendrait toujours en avance d'un échelon, c'est-à-dire
+d'un fleuve, pareil à un rempart mobile à l'abri duquel s'accomplirait
+l'ensemble du mouvement. Notre diplomatie seconderait pendant ce temps
+les opérations militaires: elle terminerait nos accords avec la Prusse
+et l'Autriche au moment précis où l'armée traverserait la première et
+passerait devant la seconde, afin que les deux puissances s'incorporent
+à un point nommé du grand parcours. Nos forces se compléteraient ainsi
+tout en marchant, et, après s'être alignées enfin à la gauche de Davout
+sur la Vistule, elles n'auraient plus qu'à attendre l'apparition de
+l'Empereur et la belle saison pour franchir le dernier pas, atteindre
+le Niémen, toucher la Russie et dresser contre elle un amoncellement
+d'armées<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a>
+<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote365" name="footnote365"><b>Note 365: </b></a>
+<a href="#footnotetag365">
+(retour) </a> Voy. la <i>Correspondance impériale</i>, février, mars et
+avril 1811, et le lucide exposé de Thiers, t. XIII, liv. XLIII.</blockquote>
+
+<p>Les premiers ordres furent expédiés du 8 au 10 février, soit par
+l'Empereur lui-même, soit par le prince major général. Pour assurer le
+secret, il n'est sorte de précautions auxquelles Napoléon n'ait recours.
+Les voltigeurs, tirailleurs et canonniers de la Garde, qui tiennent
+garnison aux environs de Paris et doivent se rendre à Bruxelles pour s'y
+former en division avec d'autres détachements, se mettront en route de
+nuit et sans traverser la ville<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a>
+<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>; ces braves vont partir pour la
+plus grande expédition du siècle comme pour une furtive équipée. Le
+général Colbert, qui ira prendre en Belgique le commandement de ses
+chevau-légers, disparaîtra sans «faire d'adieux à personne<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a>
+<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>». Les
+grenadiers de la Garde seront dirigés nuitamment de Compiègne sur Metz,
+sans connaître le but de leur marche. Procéder avec une muette activité,
+tel est le mot d'ordre qui, dépassant la France, court d'un bout de
+l'Allemagne à l'autre, arrive jusqu'à l'Elbe, où il avertit Davout de se
+mettre en garde contre toute indiscrétion<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a>
+<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote366" name="footnote366"><b>Note 366: </b></a>
+<a href="#footnotetag366">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18490.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote367" name="footnote367"><b>Note 367: </b></a>
+<a href="#footnotetag367">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote368" name="footnote368"><b>Note 368: </b></a>
+<a href="#footnotetag368">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 18494.</blockquote>
+
+<p>C'est surtout en ce qui concerne l'armée d'Italie que le système adopté
+se précise et se raffine. Junot, chargé d'aller prendre cette armée à
+Vérone pour la conduire au delà des Alpes, est invité à s'échapper de
+Paris «en gardant le plus profond mystère sur son départ et sur sa
+destination, de sorte que ses aides de camp mêmes et ses domestiques ne
+sachent pas où il va<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a>
+<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>». Le mouvement commencera le 20 au plus tard,
+le 18, s'il est possible: d'ici là, les troupes se tiendront cachées et
+blotties dans les vallées du Trentin et de la haute Lombardie; mais des
+détachements de sapeurs, des équipes de montagnards, iront en avant
+déblayer les cols encombrés de neige, tenir les voies toutes prêtes,
+afin que, l'armée une fois lancée, rien n'arrête son mouvement et
+qu'elle tombe en Allemagne en même temps que le bruit de son
+approche<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a>
+<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote369" name="footnote369"><b>Note 369: </b></a>
+<a href="#footnotetag369">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 18489.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote370" name="footnote370"><b>Note 370: </b></a>
+<a href="#footnotetag370">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18488, 18492, 18495.</blockquote>
+
+<p>Grâce à cette célérité discrète, la concentration sera fort avancée,
+lorsque l'écho de nos premiers pas retentira en Russie. Il importe que
+pour cette époque notre ambassadeur à Pétersbourg soit en mesure de
+réfuter jour par jour les craintes que l'on ne manquera pas d'exprimer,
+qu'il ait réponse à tout et ne reste jamais à court d'explications,
+qu'il soit fourni en abondance d'arguments spécieux, bien imaginés,
+propres à faire illusion. Le 18 février, une longue instruction
+ministérielle lui est adressée. Cette pièce dénote chez le gouvernement
+français une fécondité d'artifices inépuisable; elle suggère à Lauriston
+des expédients divers, suivant que nos troupes parcourront tel ou tel
+stade de leur carrière, met une gradation dans la duplicité: c'est tout
+un cours de dissimulation progressive, se déroulant à travers quinze
+pages d'une fine écriture: jamais la diplomatie n'aurait été plus
+audacieusement réduite à l'art de farder la vérité, si cette fausseté
+n'avait trouvé à l'avance son pendant dans l'hypocrisie caressante avec
+laquelle Alexandre avait préparé en 1811 la surprise de Varsovie et
+l'envahissement de l'Allemagne<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a>
+<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote371" name="footnote371"><b>Note 371: </b></a>
+<a href="#footnotetag371">
+(retour) </a> Le système du baron Fain, dans son <i>Manuscrit de</i> 1812,
+de Bignon et d'Ernouf, attribuant jusqu'au bout à l'Empereur un désir
+sincère de traiter et d'éviter la guerre, est aussi insoutenable que
+celui de Thiers, tendant à rejeter sur Napoléon tous les torts et à
+dégager la responsabilité d'Alexandre.</blockquote>
+
+<p>Au début, lorsque la nouvelle de nos marches se répandra à l'état de
+vague rumeur, Lauriston commencera par tout nier, par nier
+imperturbablement: «Vous devez, lui écrit le ministre, ignorer
+absolument le mouvement du Vice-Roi jusqu'à ce qu'on annonce
+positivement que son armée est à Ratisbonne. Vous direz alors que vous
+ne le croyez pas possible, que vous supposez qu'il s'agit de quelques
+bataillons composés des conscrits des départements romains et de la
+Toscane, qui traversent la Bavière et vont à Dresde. Vous pourrez
+ajouter que vous aviez en effet connaissance d'un mouvement de cette
+espèce de cinq à six mille hommes. Vous vous expliquerez de manière à ne
+pas vous compromettre. Il est probable que vous pourrez ainsi gagner
+cinq à six jours et peut-être davantage.</p>
+
+<p>«Quand on parlera du mouvement des troupes qui sont à Mayence et à
+Münster, vous n'en conviendrez pas d'abord et vous pourrez aussi gagner
+plusieurs jours. Vous direz ensuite qu'il est nécessaire d'avoir une
+réserve dans le Nord, et que, dans un moment où le blé est cher, on a
+jugé utile d'éloigner un certain nombre de consommateurs des environs de
+Paris pour les envoyer dans des pays où les grains sont abondants. Vous
+pourrez après cela faire entendre que tant qu'on ne passe pas l'Oder,
+dont les places sont occupées par les troupes françaises, il n'y a lieu
+à aucune observation: que ces mouvements sont des mouvements intérieurs,
+et non pas des mouvements hostiles.</p>
+
+<p>«Lorsqu'il ne sera plus possible de nier le mouvement du Vice-Roi, vous
+direz encore que Sa Majesté centralise ses forces, que la Russie a
+depuis longtemps centralisé les siennes, en négociant et sans vouloir la
+guerre; que Sa Majesté ne veut pas la guerre davantage, mais qu'elle
+négocie dans la même attitude que la Russie.</p>
+
+<p>«Vous devez mesurer vos paroles de manière à gagner du temps, avoir
+chaque jour un langage différent, et n'avouer une chose que quand, par
+les dépêches qui vous seront communiquées, on vous prouvera qu'elle est
+connue.</p>
+
+<p>«Sa Majesté a le droit de réunir ses troupes et son artillerie sur la
+ligne de l'Oder, de même que l'empereur Alexandre a eu le droit de
+réunir les siennes sur les bords du Niémen et du Borysthène et sur les
+limites du duché de Varsovie. Les armées russes sont depuis un an sur
+les frontières de la Confédération, c'est-à-dire sur celles de l'Empire,
+tandis que les armées de l'Empereur sont encore bien loin des frontières
+russes.»</p>
+
+<p>C'est au moment où nos colonnes de tête franchiront l'Oder pour se
+couler dans les régions de la Vistule, que les soins devront redoubler
+en vue de prévenir une irruption ennemie. Après avoir bien établi que
+les Français ne dépassent pas leur droit en occupant des contrées
+soumises à leur protectorat et qu'ils restent chez eux à Varsovie,
+l'ambassadeur pourra dire qu'au contraire les Russes, s'ils faisaient un
+pas en dehors de leurs frontières, s'ils envahissaient le sol de nos
+alliés, commettraient un acte d'hostilité flagrante et anéantiraient
+tout espoir de paix: «Le jour où un seul Cosaque mettrait le pied sur le
+territoire de la Confédération, la guerre serait déclarée.» Mais que
+Lauriston soit «avare» de ces avertissements: la menace ne doit percer
+que très discrètement dans son langage; mieux vaut recourir encore, s'il
+est possible, au miel de la persuasion. Ce qu'il faut dire et répéter
+avec une persévérance inlassable, sur tous les tons, sous les formes les
+plus variées, c'est que l'Empereur veut le maintien de la paix et le
+raffermissement de l'alliance, c'est qu'il conservera jusqu'au bout
+l'intention et l'espoir de traiter.</p>
+
+<p>À l'appui de ces allégations, Lauriston réclamera de nouveau l'envoi de
+Nesselrode, afin que dès à présent la négociation s'amorce: il promettra
+au besoin que nos troupes ne traverseront pas la Vistule; enfin, comme
+suprême expédient, il pourra parler et convenir d'une entrevue des deux
+souverains, en se donnant toutefois l'air d'agir par inspiration
+spontanée et sans ordres, en réservant ainsi à l'Empereur la faculté
+d'esquiver la rencontre: «Cette dernière ressource, dit l'instruction,
+ne doit être employée qu'à la dernière extrémité et au moment où les
+Russes marcheraient sur la Vistule; c'est ce mouvement qu'il faut tâcher
+d'empêcher ou de retarder en proposant une entrevue, sans engager
+l'Empereur en rien.» En un mot, pourvu que l'ambassadeur ne compromette
+que lui-même et ne lie pas son gouvernement, toute latitude lui est
+laissée dans l'accomplissement de sa tâche temporisatrice. «Gagner du
+temps», telle est l'expression qui revient à chaque instant sous la
+plume du ministre: il la répète à satiété, jusqu'à cinq fois en
+quelques lignes; il l'ajoute sur le texte recopié par surcharges de sa
+main; il croit n'avoir jamais assez fait comprendre que l'ambassadeur ne
+doit reculer devant aucun moyen, devant aucune supercherie, pour
+faciliter la marche silencieuse et rampante de nos troupes jusqu'à leur
+indispensable base d'offensive, jusqu'à ces pays de la Prusse orientale
+et de la basse Pologne dont l'Empereur veut se faire un tremplin pour
+s'élancer en Russie.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Étant donnée cette accumulation de stratagèmes, la présence à Paris d'un
+agent russe à l'oeil trop bien ouvert, d'un informateur trop zélé,
+présentait des dangers: Tchernitchef devenait gênant. L'Empereur se
+décida à le faire mettre en observation. Comme il craignait toujours le
+zèle impatient de Savary et sa lourdeur de main, il préféra confier ce
+soin au ministre des relations extérieures, à son fidèle Maret, familier
+par état avec les ménagements diplomatiques. Maret s'adressa à son ami
+le baron Pasquier, préfet de police; celui-ci prêta l'un de ses plus
+habiles découvreurs, l'officier de paix Foudras, qui organisa tout un
+service de surveillance, dont les rapports étaient transmis aux
+relations extérieures. Seulement, le duc de Rovigo, sentant que
+l'affaire venait à maturité et ne voulant pas qu'elle lui échappât lors
+de son éclosion, continua malgré tout à l'envelopper d'une ombrageuse
+sollicitude, à la couver; il fit passer de son côté des directions et
+des ordres à la préfecture de police, si bien que cette administration
+eut à surveiller Tchernitchef à la fois pour le compte de deux
+ministères. Tous les procédés d'investigation policière furent employés
+contre lui: on installa dans l'hôtel où il logeait un pseudo-locataire,
+chargé de l'épier jour et nuit; un homme expert dans l'art de
+débrouiller le mystère des serrures à secret eut à explorer son
+coffre-fort<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a>
+<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote372" name="footnote372"><b>Note 372: </b></a>
+<a href="#footnotetag372">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Pasquier</i>, I, 518; <i>Mémoires de Rovigo</i>, V,
+208-220</blockquote>
+
+<p>Au bout de quelques jours, on acquit la conviction qu'il venait de se
+procurer un tableau retraçant avec une précision effrayante toute
+l'organisation nouvelle de l'armée. Devant ce rapt audacieux, Napoléon
+se sentit indignement et impudemment trahi: on ne se trouvait plus en
+présence de quelques indiscrétions coupables, mais partielles; il y
+avait quelque part un homme, un Français, un misérable, qui instruisait
+de tout l'ennemi de demain et faisait marché de son pays.</p>
+
+<p>Napoléon se décida à sévir, à chercher et à punir le traître. Rendant la
+main à Savary, il lui donna toute permission d'agir, sans retirer à
+Maret le droit de poursuivre son enquête, et laissa ainsi s'établir
+entre les deux ministres une sorte d'émulation et de concurrence.
+Toutefois, il n'entendait frapper les complices de Tchernitchef qu'après
+le départ de ce dernier, afin de n'avoir pas à le comprendre dans les
+poursuites, ce qui eût prématurément compliqué nos démêlés avec la
+Russie. Pour le faire déguerpir, il s'avisa d'un moyen destiné à
+renforcer encore son système de dissimulation. Il réexpédierait
+Tchernitchef à Pétersbourg avec un message intime et direct pour
+l'empereur Alexandre. Par un de ces jeux où se complaisait sa finesse
+madrée, il emploierait l'espion russe à mieux tromper la Russie, à
+porter une proposition de négocier plus précise, plus développée que les
+précédentes, et qui néanmoins serait surtout une ruse de guerre.</p>
+
+<p>Le 25 février, il se le fit amener par le duc de Bassano au palais de
+l'Élysée. Là, pendant deux heures, il parla posément, modérément, comme
+s'il eût étudié à l'avance ses expressions<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>. Traitant bien
+Tchernitchef, il lui fit pourtant comprendre, par certaines allusions,
+qu'il n'ignorait rien de ses pratiques et qu'on n'avait pas réussi à lui
+en imposer. Sachant aussi que nos préparatifs d'action seraient connus à
+Pétersbourg lorsque le jeune officier arriverait dans cette capitale, il
+ne chercha pas à les nier: il les avoua très haut, mais mit un art
+consommé à établir que la guerre n'en résulterait pas nécessairement.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote373" name="footnote373"><b>Note 373: </b></a>
+<a href="#footnotetag373">
+(retour) </a> Le compte rendu très détaillé de la conversation, avec
+les paroles mêmes de l'Empereur, se trouve dans le rapport de
+Tchernitchef publié sans date par la <i>Société impériale d'histoire de
+Russie</i>, volume cité, 125-144.</blockquote>
+
+<p>Encore une fois et dans les termes les plus énergiques, les plus
+solennels, il affirma qu'il n'avait nullement le dessein préconçu de
+restaurer la Pologne. Ce qui l'avait mis dans la nécessité d'armer,
+c'étaient les justes motifs de défiance qu'on lui avait fournis, c'était
+surtout le silence systématique que l'on opposait à toutes ses demandes
+d'explications et de pourparlers. «Il y a plus de quinze mois, dit-il,
+que je me tue à demander que l'on envoie des instructions au prince
+Kourakine; mais, comme on n'en a rien fait parce qu'il paraît ne point
+jouir de la confiance de son gouvernement, pourquoi ne voit-on pas
+arriver le comte de Nesselrode? J'ai appris son envoi à Paris avec
+plaisir, j'espérais que nous commencerions enfin à nous occuper
+sérieusement à terminer nos différends; voici cependant quatre mois
+qu'on nous l'annonce, et il n'arrive pas. Pourquoi est-ce qu'il y a de
+cela un an, lorsque l'empereur Alexandre vous envoya ici pour la
+dernière fois, ne vous a-t-on point muni de pouvoirs? <i>Malgré que vous
+ne soyez ici que pour les renseignements militaires</i>, vous connaissez
+assez la marche des affaires, vous aviez montré de l'intelligence, et à
+cette époque les choses étaient si simples qu'elles auraient pu être
+arrangées sur-le-champ. Ma politique est si ronde, je mets si peu de
+dissimulation dans ma conduite, que dans le fond peu m'importe le choix
+du négociateur, et si l'on veut, on peut m'envoyer M. de Markof même
+(c'était le diplomate qui sous le Consulat s'était posé en ennemi
+personnel du général Bonaparte), pourvu qu'on veuille bien délier la
+langue et entamer les négociations.» Pour déterminer la Russie à parler,
+il a tout essayé, il n'a laissé échapper aucune occasion: sa
+conversation de l'an passé avec le comte Schouvalof qu'il a saisi au
+passage, son discours du 15 août au prince Kourakine n'avaient point
+d'autre but. Il espérait que tant et de si pressants efforts auraient
+enfin raison d'un parti pris d'inertie, d'une inconcevable réserve. Mais
+non: rien ne lui a réussi: on a persisté à se draper dans un dédaigneux
+silence; on a continué à se taire, en continuant d'armer. Alors, obligé
+de supposer des prétentions inavouées ou des desseins hostiles, il a dû
+mettre en mouvement les masses dont il dispose. Il est en train
+actuellement de couvrir l'Allemagne de ses troupes, de réoccuper des
+positions depuis longtemps dégarnies: efforts immenses, coûteux, mais
+non disproportionnés à ses ressources, car il possède encore dans ses
+caisses trois cents millions intacts. Cependant, cette surabondance de
+moyens, qui fait sa sécurité, ne le pousse nullement à désirer la
+guerre: il ne fera rien pour la précipiter. Donc, si les Russes de leur
+côté ne la veulent point par intention préméditée, si leurs mouvements
+suspects ont été uniquement inspirés par les craintes qu'ils ont conçues
+au sujet de la Pologne et que ses franches explications doivent
+dissiper, tout peut être encore réparé ou prévenu, et Napoléon,
+aboutissant à des conclusions fermes, propose un accord sur les trois
+bases suivantes:</p>
+
+<p>1° Stricte observation par la Russie du blocus continental et exclusion
+des neutres, mitigée par un système de licences analogue à celui qui se
+pratique en France;</p>
+
+<p>2° Traité de commerce respectant le tarif russe dans ses dispositions
+essentielles, mais faisant disparaître ce que cet acte «renferme de
+choquant et de désagréable pour le gouvernement français»;</p>
+
+<p>3° Arrangement par lequel la Russie finirait l'affaire d'Oldenbourg et
+effacerait le fâcheux effet de sa protestation, soit en déclarant
+qu'elle ne veut rien pour le prince médiatisé, soit en acceptant une
+indemnité qui ne pourrait en aucun cas se composer de Dantzick ou d'une
+fraction quelconque du territoire varsovien.</p>
+
+<p>Suivant Napoléon, il serait facile de s'entendre sur ces bases. La
+rentrée de la Russie dans le système continental ne serait qu'un retour
+au devoir primordial de l'alliance. Quant aux questions de l'Oldenbourg
+et du tarif, les griefs allégués, s'il n'existait pas derrière eux autre
+chose, étaient-ils de nature à motiver une guerre qui ferait couler des
+torrents de sang et renouvellerait le deuil de l'humanité? L'Empereur
+verrait avec une profonde douleur se rompre pour de telles chicanes une
+alliance qui lui avait été dictée par son coeur autant que par sa
+raison, par un penchant déterminé pour Alexandre, par une sympathie
+qu'il ne peut malgré tout arracher de son âme, qu'il aimait à croire
+partagée et qui lui semblait devoir assurer la perpétuité de l'accord.
+«J'avoue, disait-il, qu'il y a de cela deux ans, je n'aurais jamais cru
+à la possibilité d'une rupture entre la Russie et la France, du moins de
+notre vivant, et comme l'empereur Alexandre est jeune et moi je dois
+vivre longtemps, je plaçais la garantie du repos de l'Europe dans nos
+sentiments réciproques: ceux que je lui ai voués sont toujours restés
+les mêmes; vous pourrez l'en assurer de ma part et lui dire que, si la
+fatalité veut que les deux plus grandes puissances de la terre se
+battent pour des peccadilles de demoiselle, je la ferai (la guerre) en
+galant chevalier, sans aucune haine, sans nulle animosité, et, si les
+circonstances le permettent, je lui offrirai même à déjeuner ensemble
+aux avant-postes. La démarche à laquelle je me suis décidé aujourd'hui
+sera encore marquée sur mes tablettes à la décharge de ma conscience;
+vous ayant fait connaître mes véritables sentiments, je vous envoie vers
+l'empereur Alexandre comme mon plénipotentiaire et dans l'espoir que
+l'on pourrait encore s'entendre et se dispenser de verser le sang d'une
+centaine de mille braves, parce que nous ne sommes pas d'accord sur la
+couleur d'un ruban.»</p>
+
+<p>Cette affectation de désinvolture et de légèreté lui servait à masquer
+la gravité des prétentions qu'il avait émises; elles étaient bien cette
+fois l'expression réelle de ses désirs et faisaient apparaître un éclair
+de sincérité à travers tous ses subterfuges. Enfin, il venait de sortir
+et de formuler son exigence fondamentale, celle qui portait sur
+l'exclusion des neutres. À supposer que la Russie y eût fait droit et
+eût accepté l'ensemble de ses propositions, aurait-il renoncé à son
+expédition et décommandé la guerre? On peut le croire, car Alexandre eût
+cédé alors sur tous les points essentiels, moyennant quelques
+satisfactions de pure forme: il eût adhéré pleinement au blocus et se
+fût remis au service de notre cause, sans compensation pour lui-même ni
+sûreté.</p>
+
+<p>Napoléon aurait agréé cette soumission pure et simple, à condition
+qu'elle eût été entourée des plus expresses garanties; mais à son défaut
+il n'admettait d'autre issue au conflit que la guerre. C'est ce
+qu'indiquait le duc de Bassano à Lauriston, dans une nouvelle dépêche:
+«L'Empereur, disait-il, ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie
+même fort peu d'une négociation qui n'aurait pas lieu à Paris. Il ne met
+aucune confiance dans une négociation quelconque, à moins que les quatre
+cent cinquante mille hommes que Sa Majesté a mis en mouvement et leur
+immense attirail ne fassent faire de sérieuses réflexions au cabinet de
+Pétersbourg, ne le ramènent sincèrement au système qui fut établi à
+Tilsit, et ne replacent la Russie dans l'état d'infériorité où elle
+était alors<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a>
+<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>.» Cet aveu superbe et brutal ne voulait pas dire que
+l'Empereur tenait à éviter une négociation, puisque l'envoi de
+Tchernitchef avait précisément pour but d'en provoquer une: il
+signifiait que cette négociation ne serait jamais aux yeux de l'Empereur
+chose sérieuse et susceptible de résultats, à moins que la Russie ne
+reprît dès à présent son rôle de vaincue et ne se replaçât dans la
+position où elle était au lendemain de Friedland, alors qu'elle
+s'estimait heureuse d'acheter la paix au prix d'une alliance empressée
+et déférente. Napoléon n'excluait pas absolument cette hypothèse, mais
+ne lui laissait dans ses prévisions qu'une part minime. Jugeant
+Alexandre trop fier, trop révolté, pour s'humilier avant d'avoir subi de
+nouveaux désastres, il espérait seulement que ce prince, sans accepter
+toutes nos conditions, n'oserait répondre à une proposition formelle et
+enveloppée de moelleuses paroles, par une rupture et une agression
+immédiates. Sans doute allait-il par respect humain, peut-être aussi par
+espoir d'arriver à un compromis, rouvrir le débat, formuler des
+contre-propositions: ainsi s'engagerait et se prolongerait une vague
+controverse, «une sorte de négociation<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a>
+<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>», à la faveur de laquelle
+nos armées se glisseraient jusqu'à leurs positions d'attaque et y
+attendraient la saison propice à l'offensive. C'est en ce sens que les
+ouvertures faites à Tchernitchef, sans être par elles-mêmes mensongères
+et fictives, avaient moins pour objet d'éviter que d'ajourner la guerre.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote374" name="footnote374"><b>Note 374: </b></a>
+<a href="#footnotetag374">
+(retour) </a> Maret à Lauriston, 25 février.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote375" name="footnote375"><b>Note 375: </b></a>
+<a href="#footnotetag375">
+(retour) </a> Maret à Otto, 3 avril.</blockquote>
+
+<p>Afin de mieux accréditer le jeune homme comme son porte-parole, Napoléon
+lui fit remettre une lettre pour l'empereur Alexandre, lettre courte,
+simplement polie, mais dans laquelle il se référait expressément à ses
+assurances verbales: «J'ai pris le parti, disait-il, de causer avec le
+colonel Tchernitchef sur les affaires fâcheuses survenues depuis quinze
+mois. Il ne dépend que de Votre Majesté de tout terminer. Je prie Votre
+Majesté de ne jamais douter de mon désir de lui donner des preuves de la
+considération distinguée que j'ai pour sa personne<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a>
+<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote376" name="footnote376"><b>Note 376: </b></a>
+<a href="#footnotetag376">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18523.</blockquote>
+
+<p>Muni de la lettre impériale, qui équivalait à un congé, Tchernitchef fit
+ses préparatifs de départ et ne resta plus que quelques heures à Paris,
+juste le temps de se procurer l'état de situation de la Garde, acheté
+comptant. Le 26 février, il montait dans sa chaise de poste. Avant de
+s'éloigner, mis en défiance par les allusions de l'Empereur et se
+sentant surveillé, il avait cru devoir détruire un grand nombre de
+papiers. Cette précaution n'était pas superflue; en effet, à peine
+avait-il quitté son appartement que la police y faisait irruption, sous
+la conduite de l'officier de paix préposé en chef à sa surveillance, et
+procédait à une visite domiciliaire. En explorant, en sondant tous les
+recoins, on ne découvrit que des lambeaux de lettres, des chiffons
+lacérés; mis bout à bout, ces débris ne présentèrent aucun sens suivi ou
+ne révélèrent que d'insignifiantes correspondances. Dans la cheminée de
+la chambre à coucher, un monceau de cendres s'élevait, provenant de
+papiers brûlés. Pour fouiller ces cendres, on eut à déplacer un tapis
+de pied posé devant le foyer; sous l'étoffe, un billet apparut, s'étant
+glissé là au moment de l'holocauste et ayant échappé aux flammes; il
+portait ces lignes:</p>
+
+<p>«Monsieur le comte, vous m'accablez par vos sollicitations. Puis-je
+faire plus que je ne fais pour vous? Que de désagréments j'éprouve pour
+mériter une récompense fugitive! Vous serez surpris, demain, de ce que
+je vous donnerai; soyez chez vous à sept heures du matin. Il est dix
+heures, je quitte ma plume pour avoir la situation de la grande armée
+d'Allemagne, en résumé, à l'époque de ce jour. Il se forme un quatrième
+corps qui est tout connu, mais le temps ne me permet pas de vous le
+donner en détail. La garde impériale fera partie intégrante de la Grande
+Armée. À demain, à sept heures du matin. <i>Signé</i> M.<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a>
+<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote377" name="footnote377"><b>Note 377: </b></a>
+<a href="#footnotetag377">
+(retour) </a> Cette pièce, les particularités et citations suivantes
+sont tirées du dossier de l'affaire, conservé aux archives nationales,
+F7, 6575, et du compte rendu des débats devant la cour d'assises.</blockquote>
+
+<p>Ce billet renouvelait la preuve de la trahison et mettait sur la trace
+du coupable: c'était le fragment accusateur avec lequel une police qui
+sait son métier arrive à reconstituer tout l'ensemble d'un crime.</p>
+
+<p>Les agents portèrent leur capture au préfet de police. Celui-ci, se
+souvenant que l'affaire lui avait été originairement recommandée par le
+ministère des relations extérieures, crut devoir au duc de Bassano la
+primeur des résultats obtenus; il se disposa à lui envoyer les originaux
+des pièces saisies. Toutefois, par prudence et sentiment des convenances
+hiérarchiques, il voulut se mettre à couvert du côté de son supérieur
+direct, le duc de Rovigo, et se réserva de lui envoyer des copies. Le 28
+février, M. Pasquier préparait cette double expédition, lorsqu'il fut
+surpris par le ministre de la police en personne, entrant dans son
+cabinet sous couleur de lui faire «une visite d'amitié». En fait, ayant
+eu vent des saisies opérées, Savary venait réclamer les pièces comme son
+bien et confisquer la découverte.</p>
+
+<p>Dans cette occurrence délicate, M. Pasquier se conduisit en
+fonctionnaire correct et en habile homme: il remit les originaux à
+Savary, qui avait droit de les revendiquer, mais ne sacrifia pas tout à
+fait l'autre ministre et lui fit passer les copies, par une interversion
+des plis préparés. Et le soir, lorsque Savary se présenta d'un air
+triomphant à l'Élysée, où il y avait cercle de cour, pour rendre compte
+à l'Empereur, il trouva Sa Majesté déjà prévenue par le ministre des
+relations extérieures, qui lui avait transmis, sans perdre un instant,
+les copies reçues de la préfecture. L'Empereur présenta le paquet au duc
+de Rovigo: «Tenez, lui dit-il d'un ton narquois, voyez cela; vous
+n'eussiez pas trouvé cette cachotterie de l'officier russe; les
+relations extérieures ne l'ont pas manqué<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a>
+<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote378" name="footnote378"><b>Note 378: </b></a>
+<a href="#footnotetag378">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Rovigo</i>, V, 213. Cf. les <i>Mémoires de
+Pasquier</i>, I, 518-519, et <span class="sc">Ernouf</span>, 345-347.</blockquote>
+
+<p>Fort dépité, mais ne perdant pas contenance, Savary répliqua qu'il
+possédait mieux que les copies, à savoir les originaux, et qu'il les
+tenait à la disposition de Sa Majesté. Puis, ardent à saisir sa
+revanche, à rejoindre et à distancer son collègue dans la lutte de
+vitesse qui s'était engagée entre eux, il remit aussitôt et pour son
+compte les agents de la police en quête, en chasse, prit en main
+l'instruction et la poussa avec une extrême célérité; ayant annoncé à
+l'Empereur les pièces authentiques de l'affaire, il s'était juré de lui
+transmettre en même temps des noms et de lui désigner les coupables.</p>
+
+<p>Le billet saisi ne fournissait qu'une initiale, la lettre M. Derrière
+cet M... mystérieux, qui lui servait de signature, quel nom, quelle
+personnalité se cachait? Ce ne pouvait être qu'un homme initié
+professionnellement aux secrets de notre situation militaire. Les
+premières recherches faites aux bureaux de la guerre et à
+l'administration de la guerre--ces services formaient sous l'Empire deux
+départements ministériels séparés--n'aboutirent à aucun résultat. On eut
+alors l'idée de recourir au prince major général, qui avait eu entre les
+mains les états de situation et chez lequel on avait pu les copier. L'un
+de ses principaux collaborateurs civils dirigea les soupçons sur un
+nommé Michel, qu'il avait naguère employé.</p>
+
+<p>Ce Michel fut retrouvé à l'administration de la guerre, où il occupait
+une place de commis écrivain à la direction de l'habillement: c'était la
+plus belle main du ministère, mais un homme de réputation équivoque,
+«adonné au vin» et menant une existence au-dessus de ses ressources
+connues. On se procura adroitement une page de son écriture, et la
+comparaison de cette pièce avec le billet ne laissa plus de doute sur
+l'identité de l'auteur. Une heure après, Michel était amené au ministère
+de la police; terrassé par l'évidence, il reconnut son billet et ne nia
+point avoir entretenu des relations avec Tchernitchef par
+l'intermédiaire d'un nommé Wustinger, Viennois d'origine, suisse et
+concierge de profession, employé en cette qualité à l'hôtel Thélusson,
+où résidait l'ambassade russe.</p>
+
+<p>Pour aller au fond du mystère, il restait à s'assurer de cet homme; mais
+on ne pouvait l'arrêter chez lui, à l'ambassade, où il était couvert par
+le droit des gens et participait au bénéfice de l'exterritorialité. Pour
+l'attirer hors de cet inviolable asile, la police lui tendit un piège.
+Par une ruse classique, elle obligea Michel à lui écrire de sa prison,
+comme s'il eût été encore en liberté, pour lui donner rendez-vous dans
+un café où ils avaient habitude de se rencontrer. L'Allemand obéit sans
+défiance à cet appel; à peine eut-il mis le pied dans le café désigné
+qu'il fut appréhendé au corps et conduit à la Force. En même temps, les
+aveux progressifs de Michel, les perquisitions opérées chez lui
+amenaient l'emprisonnement de plusieurs autres employés, soupçonnés de
+l'avoir aidé dans ses crimes. Les déclarations des individus arrêtés, se
+corroborant et s'éclairant l'une l'autre, mirent au jour toute la trame,
+découvrirent le travail de corruption organisé de longue date par les
+agents russes dans les principales administrations de l'État.</p>
+
+<p>L'origine de ces pratiques remontait à huit ou neuf ans. Sous le
+Consulat, le chargé d'affaires d'Oubril, s'étant trouvé fortuitement en
+rapport avec Michel, qui était employé alors au bureau des mouvements,
+avait flairé en lui une âme vile et une conscience à vendre. Après
+l'avoir ébloui par un don d'argent, il l'avait circonvenu, tenté,
+perverti, et finalement avait tiré de lui quelques renseignements
+militaires. La rupture de 1804, la guerre qui s'en était suivie, avaient
+suspendu ces intelligences, mais les agents russes avaient mis à profit
+chaque paix, chaque reprise des relations, pour renouer le fil brisé, et
+l'alliance même de 1807 n'avait pas interrompu cette tradition. Au cours
+des deux missions qui s'étaient succédé depuis lors, celle du comte
+Tolstoï et celle du prince Kourakine, on s'était souvenu de Michel; pour
+le retrouver, le moyen était des plus simples: si les ambassadeurs et
+les secrétaires passaient, le suisse de l'ambassade restait, Wustinger
+demeurait à son poste, et l'une des fonctions de l'inamovible concierge
+était de rétablir périodiquement le contact avec Michel, qu'il ne
+perdait jamais de vue. Les ambassadeurs n'avaient point participé en
+personne à ce commerce, semblaient même l'avoir ignoré; mais toujours
+quelqu'un s'était trouvé auprès d'eux pour le prendre à son compte:
+d'abord Nesselrode, puis un autre agent du nom de Kraft. Enfin,
+Tchernitchef était survenu. Jaloux de se distinguer et de faire mieux
+que les autres, il avait cru devoir, à côté de l'espionnage en quelque
+sorte officiel qui fonctionnait par les soins de l'ambassade, organiser
+le sien, monter sa contre-police: il s'était fait mettre en relation
+avec Michel et, renouvelant le système suivi jusqu'alors, l'avait porté
+à la perfection du genre.</p>
+
+<p>Michel, passé à la direction de l'habillement, ne savait plus
+grand'chose par lui-même, mais il avait porté la corruption dans
+d'autres bureaux et s'était ménagé des accès indirects à la source des
+renseignements. Dans l'ordre du crime, il s'était même signalé par un
+coup de maître. Deux fois par mois, on dressait au ministère de la
+guerre, à l'intention de l'Empereur seul, un livret indiquant en grand
+détail la force et l'emplacement de toutes les armées, de tous les
+corps, jusqu'au plus infime détachement et à la dernière compagnie. Ce
+document mystérieux et sacro-saint, qui portait la fortune de la France,
+Michel avait réussi à en prendre connaissance avant l'Empereur. Le
+livret une fois préparé, un garçon de bureau du ministère, le nommé
+Mosès, était chargé de le porter chez un relieur et de l'y faire
+cartonner, afin que Sa Majesté, à qui on le présenterait ensuite, pût le
+feuilleter commodément. Cette course devait s'accomplir dans un délai
+rigoureusement mesuré. Séduit par quelques «écus de cinq francs», Mosès
+pressait le pas et gagnait le temps de faire une station chez Michel,
+auquel il communiquait le volume.</p>
+
+<p>Michel avait aussi détourné de ses devoirs le commis Saget, attaché au
+bureau des mouvements, et un jeune expéditionnaire du nom de Salmon.
+Saget fournissait la matière des documents destinés à l'officier russe,
+Salmon était employé à les copier, et ainsi s'était établie au profit de
+l'étranger, sous la direction de Michel, toute une officine de
+soustractions frauduleuses.</p>
+
+<p>Tchernitchef payait le procureur de renseignements par sommes plus ou
+moins fortes, assez irrégulièrement versées: il le payait surtout
+d'espérances, osant lui promettre la bienveillance personnelle du Tsar
+et une pension qui le mettrait pour toujours à l'abri du besoin, mêlant
+à ces vilenies un nom auguste. Parfois, Michel se montrait assailli de
+remords et d'angoisses: sentant la gravité de ses forfaits et redoutant
+les suites, il cherchait à se dégager. L'autre renforçait alors ses
+moyens de séduction, ou bien, découvrant le fonds de brutalité et de
+violence qui se cachait en lui sous de mielleux dehors, il le prenait de
+très haut avec l'employé, rappelait durement que le malheureux ne
+s'appartenait plus et dépendait de qui pouvait le perdre; de hautaines
+menaces, des exigences torturantes commençaient le supplice du traître,
+prisonnier de son crime. Si les renseignements ne venaient pas assez
+vite à son gré, Tchernitchef relançait Michel jusque dans son lointain
+domicile, rue de la Planche; mais les rendez-vous avaient lieu
+d'ordinaire à l'ambassade, chez Wustinger: c'était dans une chambre de
+domestique que l'élégant officier se rencontrait avec le sordide
+plumitif et prolongeait de bas marchandages.</p>
+
+<p>Au sortir de ces répugnantes conférences, il visait plus haut; après
+s'être attaqué aux membres subalternes de l'administration, il tâchait
+de savoir quels étaient, parmi les fonctionnaires d'un ordre élevé, ceux
+qui faisaient d'excessives dépenses et éprouvaient des besoins d'argent.
+Il avait offert sans succès quatre cent mille francs à un chef de
+division; il s'était efforcé de glisser des espions au quartier général
+de la Grande Armée. Au ministère de l'intérieur, au ministère des
+manufactures et du commerce, on releva la trace de semblables
+tentatives, et plus la police développait ses recherches, plus on
+s'apercevait que la trame s'étendait loin, qu'elle avait poussé en tous
+sens ses mystérieuses ramifications.</p>
+
+<p>Ces faits furent consignés dans deux rapports présentés à l'Empereur par
+le ministre de la police, en date des 1er et 7 mars, avec pièces à
+l'appui<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a>
+<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>: Savary avait centralisé tous les documents entre ses mains
+et réclamé, en vertu de ses prérogatives professionnelles, jusqu'à
+«quelques bribes» antérieurement recueillies par le ministère des
+relations extérieures. Sa crainte était toujours que le chef de ce
+département ne s'attribuât en haut lieu le mérite de la découverte
+initiale et ne prétendît l'avoir opérée par des moyens spéciaux et
+personnels, en dehors de ceux dont disposait la police ordinaire. Pour
+parer à ce danger, Savary éprouva le besoin de bien établir dans l'un de
+ses rapports que les premiers résultats étaient exclusivement dus à la
+préfecture de police, c'est-à-dire à une administration dépendant de lui
+et placée sous son autorité. Ainsi fut-il amené à louer l'activité du
+préfet et son zèle méritoire, à vanter ses succès, à le couvrir de
+fleurs, quoiqu'il lui gardât un peu de rancune pour ses complaisances
+extra-hiérarchiques, et ce fut en fin de compte M. Pasquier qui
+recueillit le principal profit de l'affaire: il obtenait de son chef
+direct des éloges intéressés, sans préjudice des droits qu'il s'était
+ménagés à la reconnaissance d'un autre ministre, favori et confident de
+l'Empereur.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote379" name="footnote379"><b>Note 379: </b></a>
+<a href="#footnotetag379">
+(retour) </a> Archives nationales, F7, 6375.</blockquote>
+
+<p>Napoléon tenait désormais de quoi prouver que la Russie, au temps même
+de leur apparente intimité, l'avait traité en suspect et en ennemi,
+qu'elle avait perpétué contre lui une sourde et injurieuse hostilité. Il
+s'armerait de cette découverte en temps opportun et s'en ferait un grief
+de plus contre Alexandre. Il voulait un scandale retentissant, dont
+toute l'Europe s'entretiendrait: point de procédure expéditive, point de
+commission militaire siégeant à huis clos; un grand appareil judiciaire,
+des magistrats, des jurés, des pièces à conviction largement étalées, la
+lumière d'un débat public et contradictoire, le grand jour des assises.
+Le parquet de Paris fut saisi et invité à procéder régulièrement. Pour
+placer Michel sous le coup d'une condamnation capitale, on le
+poursuivrait en vertu de l'article 76 du code pénal, prononçant la peine
+de mort contre «quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu
+des intelligences avec les puissances étrangères, pour leur procurer les
+moyens d'entreprendre la guerre contre la France<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a>
+<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>». Ses complices
+seraient prévenus de participation au même crime et punis suivant leur
+degré de culpabilité.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote380" name="footnote380"><b>Note 380: </b></a>
+<a href="#footnotetag380">
+(retour) </a> L'abolition de la peine de mort en matière politique est
+venue en 1848 modifier cet article.</blockquote>
+
+<p>Vu la lenteur des formalités judiciaires, la cour d'assises n'aurait à
+prononcer sur Michel et ses coaccusés que dans un mois ou six semaines,
+au milieu d'avril, et c'était bien ce que voulait l'Empereur. Désirant
+un éclat, il entendait le retarder jusqu'au moment où ses troupes
+auraient atteint la Vistule et s'y seraient fortement établies, où il
+aurait moins besoin de ménager la Russie. Actuellement, toute
+divulgation dans le public fut évitée: les journaux se turent; le bruit
+de l'affaire ne dépassa pas les milieux politiques et administratifs, où
+l'on en causa avec indignation, mais à voix basse.</p>
+
+<p>Ce demi-silence fut percé tout à coup par une plainte larmoyante.
+L'ambassadeur Kourakine, dont la candeur avait ignoré les trames ourdies
+sous son toit et que nul n'avait averti des captures opérées par la
+police, ne comprenait rien à la disparition de son concierge; il se
+demandait pourquoi Wustinger, sorti de l'hôtel dans la journée du 1er
+mars, n'était pas rentré: il n'était point éloigné de croire à quelque
+crime d'ordre privé, à un enlèvement, à une séquestration, à un drame
+noir dont son fidèle serviteur aurait été victime. À grands cris, il
+réclamait cet accessoire indispensable de son hôtel, et son effarement,
+son agitation, mêlaient à de douloureux incidents un épisode burlesque.
+Dans une note éplorée, il suppliait M. de Bassano d'avertir la police et
+de la mettre en mouvement, afin qu'elle procédât aux recherches
+nécessaires; il envoyait le signalement de l'absent, pressait le duc de
+commencer sans retard ses démarches et dès à présent, préjugeant son
+concours, lui en rendait grâce<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a>
+<a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote381" name="footnote381"><b>Note 381: </b></a>
+<a href="#footnotetag381">
+(retour) </a> Note du 2 mars, archives des affaires étrangères, Russie,
+154.</blockquote>
+
+<p>Impatienté de ces doléances, Napoléon se sentit tenté d'abord de fermer
+la bouche à Kourakine en lui mettant brusquement sous les yeux toute
+l'affaire. En réplique à l'ambassadeur, il ordonna de préparer une note
+portant plainte officielle contre Tchernitchef et stigmatisant sa
+conduite. Il dicta lui-même cette note, la fit âpre et très belle,
+vibrante d'une indignation justifiée. «Sa Majesté, écrivit-il, a été
+péniblement affectée de la conduite de M. le comte Tchernitchef; elle a
+vu avec étonnement qu'un homme qu'elle a toujours bien traité, qui se
+trouvait à Paris, non comme un agent politique, mais comme un aide de
+camp de l'empereur de Russie, accrédité par une lettre auprès de
+l'Empereur, ayant un caractère de confiance plus intime même que celui
+d'un ambassadeur, ait profité de ce caractère pour abuser de ce qu'il y
+a de plus sacré parmi les hommes. Sa Majesté se flatte que l'empereur
+Alexandre sera aussi péniblement affecté qu'elle de reconnaître dans la
+conduite de M. de Tchernitchef le rôle d'un agent de corruption,
+également condamné par le droit des gens et par les lois de l'honneur.
+Sa Majesté l'Empereur se plaint que, sous un titre qui appelait la
+confiance, on ait placé des espions auprès de lui et en temps de paix,
+ce qui n'est permis qu'à l'égard d'un ennemi et en temps de guerre; il
+se plaint que les espions aient été choisis, non dans la dernière classe
+de la société, mais parmi les hommes que leur position attache aussi
+près du souverain<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a>
+<a href="#footnote382"><sup class="sml">382</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote382" name="footnote382"><b>Note 382: </b></a>
+<a href="#footnotetag382">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18541.</blockquote>
+
+<p>Après avoir jeté sur le papier ces virulentes paroles, Napoléon
+réfléchit. Un tel langage sentait la poudre: il risquait de dénoncer
+l'imminence des hostilités et de contrarier l'oeuvre d'ensommeillement à
+laquelle l'Empereur vouait tous ses soins, et l'on sait avec quelle
+incroyable intensité d'attention, lorsqu'il s'était proposé un but, il
+lui rapportait et lui sacrifiait tout. Il se ravisa donc et se retint,
+suspendit l'expression de sa colère: la note ne fut pas remise et resta
+en portefeuille. Le duc de Bassano, assiégé par Kourakine de visites et
+de questions, affecta d'abord de ne rien savoir quant au sort de
+Wustinger. Après quelques jours, prenant un air de confidence et de
+gravité, posant un doigt sur ses lèvres, il dit au prince en substance:
+Votre concierge n'est pas perdu; on a dû l'arrêter, parce qu'il se
+trouve impliqué dans un complot dirigé contre la sûreté de l'État et
+qu'il a été pris en flagrant délit. La justice est saisie et informe;
+ses opérations se poursuivent méthodiquement, silencieusement, avec la
+discrétion convenable; respectons ce mystère: aussitôt que j'aurai des
+renseignements sûrs, je ne manquerai pas à vous les communiquer<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a>
+<a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote383" name="footnote383"><b>Note 383: </b></a>
+<a href="#footnotetag383">
+(retour) </a> Rapport de Kourakine à Roumiantsof, 6 mars, Archives des
+affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote>
+
+<p>En entendant ces paroles, Kourakine faillit tomber de son haut.
+Épouvanté à l'idée d'avoir recélé chez lui un conspirateur, il n'osa
+insister et répondit par des considérations de philosophie domestique
+qui étaient presque des excuses<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a>
+<a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>. Un peu plus tard, le duc de
+Bassano lui glissa en douceur que le nom de Tchernitchef se trouvait
+fâcheusement mêlé à l'affaire, que certaines charges avaient été
+relevées contre lui; le ministre français ajoutait qu'il n'admettait que
+difficilement chez un homme portant l'épaulette un tel oubli de ses
+devoirs: jusqu'à plus ample informé, il voulait croire à une erreur.
+Ainsi se gardait-on de livrer à Kourakine la vérité d'un seul coup et
+tout entière; on la lui versait goutte à goutte, avec d'infinis
+ménagements; on évitait au vieillard une émotion trop vive, un choc qui
+se répercuterait à Pétersbourg et pourrait avancer la rupture. Grâce à
+ces soins, les avertissements de l'ambassadeur ne viendraient pas
+troubler l'impression apaisante que devaient produire, s'ajoutant aux
+paroles lénitives de Lauriston, le message apporté par Tchernitchef et
+la lettre de l'Empereur.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote384" name="footnote384"><b>Note 384: </b></a>
+<a href="#footnotetag384">
+(retour) </a> «Je fis à ce sujet, écrivait-il dans le rapport précité,
+des réflexions que le ministre français trouva justes parce qu'il a
+aussi une maison nombreuse, c'est qu'il est bien difficile de pouvoir
+compter sur la fidélité de tous les gens dont on se sert et qui sont
+sans cesse autour de nous.»</blockquote>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Tandis que cette suprême adjuration s'élevait vers la Russie, les
+mouvements militaires commençaient à s'exécuter, et de toutes parts
+l'impulsion donnée opérait. Le 23 février, l'armée d'Italie prend son
+élan et monte à l'assaut des Alpes: elle s'engage au milieu des neiges
+où la hache des sapeurs a fait brèche, franchit les cols, et en neuf
+colonnes, neuf torrents, dévale du haut des monts. Junot conduit en
+personne par le Brenner la colonne du centre, la brigade Delzons, et
+entre à Inspruck au milieu de ces régiments de choix, «magnifiques et
+bien disposés<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a>
+<a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>». Il presse en même temps la marche des autres
+colonnes, les fait passer rapidement sur la Bavière, force les étapes,
+abrège les haltes, et en quelques journées pousse ses avant-gardes
+jusqu'auprès de Ratisbonne.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote385" name="footnote385"><b>Note 385: </b></a>
+<a href="#footnotetag385">
+(retour) </a> Le duc d'Abrantès au major général, 3 mars. Archives
+nationales, AF, IV, 1642.</blockquote>
+
+<p>Cette descente en Allemagne devient le signal de l'universel
+ébranlement. Tout s'anime, tout se lève à la fois et marche. Au nord,
+l'armée de Davout, après s'être ramassée sur elle-même et pelotonnée,
+se jette sur l'Oder, avec le 1er corps de cavalerie; plus bas, les
+Wurtembergeois, commandés par leur prince royal, les Westphaliens, sous
+Jérôme, les Bavarois, sous Vandamme, quittent ensemble leur place et
+commencent à se mouvoir, en un fourmillement de peuples. Oudinot
+échelonne son corps sur les chemins qui de Münster conduisent à
+Magdebourg; Ney pousse le sien sur Erfurt et Leipsick, et dès cette mise
+en route, malgré l'entrain du départ, l'inégalité de valeur entre les
+éléments qui composent la Grande Armée se révèle, les disparates
+s'accusent. Ney s'enorgueillit dans un rapport de ses vieux bataillons:
+chez d'autres, il trouve que la présence de recrues trop nombreuses nuit
+à l'aspect d'ensemble. Oudinot signale des régiments alanguis et
+faibles, un régiment suisse qui compte trois cent quatre-vingt-trois
+malades, d'autres rongés de fièvre, et attribue ces maux à l'état
+d'atroce détresse dans lequel lui sont arrivés les conscrits
+réfractaires, amenés dans les rangs en prisonniers, la chaîne aux pieds.
+Dès qu'Oudinot et Ney ont pris leur direction, d'autres corps se mettent
+à leur suite et emboîtent le pas: le 2e de cavalerie, les divisions de
+cuirassiers faisant partie du 3e, commencent à dépasser le Rhin. Sur
+toute la ligne du fleuve, à Wesel, à Cologne, à Bonn, à Coblentz, à
+Mayence surtout, grand centre de ralliement, vaste entrepôt d'hommes et
+de matériel, l'affluence et la presse augmentent. Sur le pont de Castel,
+au devant de Mayence, c'est un défilé continuel de corps se poussant les
+uns les autres, un roulement ininterrompu de canons et de caissons.
+Après le déversement des premières masses sur la rive gauche, d'autres
+s'annoncent: déjà les colonnes de la Garde paraissent à l'horizon, la
+1re division de la jeune Garde devant passer à Düsseldorf, la 2e à
+Mayence. Et soudain le grand quartier général, réuni à Mayence,
+s'ébranle à son tour et part; le 29 février, le prince de Neufchâtel a
+expédié l'ordre à tout ce qui le compose, «officiers de l'état-major
+général, officiers et troupes de l'artillerie et du génie, parc, train
+d'artillerie, train des équipages, administrations, inspecteurs et
+sous-inspecteurs aux revues, ordonnateurs et commissaires des guerres,
+payeur général, services administratifs, compagnie d'élite du quartier
+général, gendarmerie, compagnies d'ambulances, etc.», de se porter le 5
+mars sur Fulda, en une seule colonne dont le général Guilleminot reçoit
+le commandement<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a>
+<a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a>. Sur d'autres points, les réserves d'artillerie, le
+grand parc avec ses soixante bouches à feu, entament à leur tour
+l'Allemagne. Derrière les différents corps en marche, ce sont des
+fractions de corps retardataires qui pressent le pas sur les chemins
+fatigués et s'efforcent de rejoindre, le 3e régiment portugais qui court
+après la division Legrand, un régiment illyrien et un régiment suisse
+errant à la recherche du duc d'Elchingen, un va-et-vient de détachements
+allant prendre et ramener des convois arriérés, trois cent trente
+voitures d'artillerie passant au grand trot, le service des estafettes
+qui s'organise et transmet journellement à l'Empereur les nouvelles de
+l'armée, des hôpitaux qui se forment et déjà regorgent de malades, des
+dépôts de remonte qui réquisitionnent les chevaux par milliers, des
+officiers courant la poste pour regagner leur troupe et faisant la nuit
+le coup de pistolet avec les maraudeurs et les brigands embusqués sur la
+route, et déjà des traînards, des isolés, par bandes grossissantes, se
+mêlant à la cohue des chariots et à l'enchevêtrement des convois. Autour
+des places, des maisons s'abattent, des faubourgs entiers s'écroulent,
+démolis par le génie pour démasquer les remparts et mieux assurer le tir
+des batteries, car Napoléon a tout prévu, même une retraite et une
+guerre défensive. Cependant, les corps de première ligne marchent
+maintenant en se serrant les coudes, et l'immense bande va son train,
+s'augmentant de tout ce qu'elle rencontre devant elle, englobant au
+passage les contingents allemands. Les Wurtembergeois se placent sous
+les ordres de Ney; les Westphaliens s'intercalent entre le 2e et le 3e
+corps; les Bavarois prennent rang à la gauche de l'armée d'Italie; les
+Saxons, postés autour de Dresde sous le commandement de Reynier, iront à
+leur tour au flot qui passe. Et ce concours d'armées s'écoule par toutes
+les routes, déborde sur les campagnes, envahit les villes, les villages,
+les foyers, effare et désole les populations, fait retentir depuis le
+littoral hanséatique jusqu'à la Bohême la rumeur d'une mer montante et
+emplit l'Allemagne antérieure tout entière<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a>
+<a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote386" name="footnote386"><b>Note 386: </b></a>
+<a href="#footnotetag386">
+(retour) </a> Archives nationales, AF, IV, 1642.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote387" name="footnote387"><b>Note 387: </b></a>
+<a href="#footnotetag387">
+(retour) </a> Rapports de Berthier à l'Empereur, correspondance de
+Berthier avec les chefs de corps, février et mars 1812. Archives
+nationales, AF, IV, 1642. Ces documents donnent tout le détail de la
+marche.</blockquote>
+
+<p>La ligne de l'Elbe, largement dépassée par Davout, fut bientôt atteinte
+par les autres corps. Oudinot prit contact avec elle à Magdebourg, Ney à
+Torgau; les Westphaliens y arrivaient par Halle, l'armée d'Italie et ses
+annexes s'en approchaient de biais, par la basse Bavière. Pour aller
+plus loin, on devait désormais traverser la Prusse: il convenait que
+tout fût officiellement réglé avec elle.</p>
+
+<p>Napoléon avait retardé jusqu'au dernier moment la conclusion de
+l'alliance, certain de mieux dicter la loi à la Prusse quand il la
+tiendrait resserrée entre toutes ses années et plus étroitement
+garrottée. Le 23 février, le duc de Bassano manda enfin le baron de
+Krusemarck et, lui présentant le traité, l'invita à signer. Krusemarck
+savait que sa cour accédait en principe à toutes nos exigences, mais il
+n'avait point reçu de pouvoirs spéciaux à l'effet de conclure: il en fit
+l'observation. Le duc répondit que Sa Majesté Impériale, peu formaliste
+de sa nature, ne saurait admettre une objection de ce genre; la
+situation ne souffrait aucun retard: nos troupes avaient pris leur
+essor, et nulle considération n'était capable de les arrêter; elles
+allaient entrer en Prusse de gré ou de force: mieux valait pour la
+Prusse se laisser occuper de bonne grâce et en vertu d'un traité que
+d'avoir à subir une contrainte. Torturé d'hésitations, Krusemarck se
+débattit faiblement, puis céda: le 24 février, après une nuit passée en
+conférence, le traité fut signé à cinq heures du matin<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a>
+<a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a>. Il
+contenait toutes les stipulations réclamées par l'Empereur, à de très
+légères modifications près. Les objets à réquisitionner par nos troupes,
+évalués de gré à gré, viendraient en déduction des sommes restant à
+acquitter sur l'ancienne contribution de guerre et diminueraient
+d'autant la dette du royaume.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote388" name="footnote388"><b>Note 388: </b></a>
+<a href="#footnotetag388">
+(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 439-440.</blockquote>
+
+<p>Le 2 mars, avant que ce dénouement fût connu à Berlin, le roi
+Frédéric-Guillaume, étant en train de dîner, reçut avis que la division
+Gudin, formant la droite du 1er corps, envahissait le territoire
+prussien. En présence de cette irruption qu'aucun arrangement ne
+semblait autoriser encore, le Roi et son conseil crurent un instant
+qu'ils s'étaient humiliés en pure perte, que Napoléon n'avait pas
+accepté leur soumission et allait broyer la Prusse. Dans un accès de
+désespoir, ils songèrent à essayer un semblant de résistance, à périr
+avec honneur. Des mesures furent prises pour appeler aux armes la
+garnison de la capitale, celles de Spandau et de Potsdam: à six heures,
+on devait battre la générale dans les rues de Berlin; à cinq heures, la
+nouvelle du traité arriva<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a>
+<a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>. Cet acte sauvait après coup et pour la
+forme la dignité prussienne: la cour de Berlin fut heureuse d'avoir un
+motif pour revenir à une humble et plate résignation. Le 5 mars, le
+traité fut ratifié, malgré la rigueur de ses clauses, car chacun sentait
+«qu'il fallait en passer par là ou par la fenêtre<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a>
+<a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote389" name="footnote389"><b>Note 389: </b></a>
+<a href="#footnotetag389">
+(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 442-443.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote390" name="footnote390"><b>Note 390: </b></a>
+<a href="#footnotetag390">
+(retour) </a> Correspondance interceptée de Tarrach.</blockquote>
+
+<p>Un grand bruit d'hommes en marche, un fracas d'armes et de sonneries,
+éclataient déjà à l'horizon: le corps d'Oudinot, débouchant de
+Magdebourg, s'enfonçait en plein coeur de la monarchie, et le 28 mars sa
+plus belle division, choisie à dessein pour en imposer, arrivait sur
+Berlin avec quatre mille hommes de cavalerie. Le Roi vint recevoir le
+maréchal à Charlottenbourg et accepta d'assister à une revue de nos
+troupes, commandée pour le jour même. Les régiments eurent à s'aligner
+sur le terrain tout en arrivant; pour beaucoup d'entre eux, l'étape
+avait été rude; quelques-uns avaient fait dix lieues dans la matinée:
+néanmoins, l'Empereur ayant recommandé au 2e corps de se faire honneur
+devant les Prussiens par sa belle tenue, chacun prit à coeur de se
+conformer à cet ordre. D'un mouvement unanime, les dos courbés par la
+fatigue se redressent, les poitrines se bombent, les armes rapidement
+astiquées reluisent; bataillons et escadrons se présentent superbes,
+dans une tenue irréprochable, «comme à une parade préparée depuis une
+semaine<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a>
+<a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>», et donnent à la cour, à la population prussienne,
+l'émerveillement d'un incomparable spectacle de discipline et de
+force<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a>
+<a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote391" name="footnote391"><b>Note 391: </b></a>
+<a href="#footnotetag391">
+(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 31 mars.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote392" name="footnote392"><b>Note 392: </b></a>
+<a href="#footnotetag392">
+(retour) </a> <i>Id.</i> Cf. <i>Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, d'après
+les Souvenirs inédits de la maréchale</i>, 153-154.</blockquote>
+
+<p>L'entrée à Berlin eut lieu le soir même, tandis que le Roi, après avoir
+reçu à sa table le maréchal et l'état-major, retournait à Potsdam; on
+lui avait permis de conserver dans cette résidence quinze cents
+Prussiens, et, par grâce supplémentaire, quatre-vingts invalides à
+Spandau. À Berlin, la dépossession fut complète. Oudinot et son corps ne
+firent que passer, mais après eux vinrent des troupes d'occupation:
+elles relevèrent tous les postes, s'établirent dans tous les bâtiments
+publics, à l'exception du palais royal: dans les rues, on ne voyait que
+nos uniformes, on n'entendait que notre langue; françaises devenaient
+l'administration, la police, et Berlin apparut bientôt «comme une ville
+étrangère à la Prusse<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a>
+<a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote393" name="footnote393"><b>Note 393: </b></a>
+<a href="#footnotetag393">
+(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 5 mai.</blockquote>
+
+<p>Le corps d'Oudinot poursuivait sa route vers Francfort-sur-l'Oder, sans
+commettre «de désordre marquant<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a>
+<a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a>», celui de Davout continuant à
+s'allonger sur le littoral. À droite, le 3e corps et les Westphaliens
+s'étaient précipités sur le Brandebourg et la Marche; l'armée d'Eugène
+atteignait la Silésie, à travers le royaume saxon, en sorte que la
+Prusse eut un instant sur le corps tout le poids de l'armée. La liste
+des objets à fournir par elle en nature était écrasante: aux termes
+d'une convention annexée au traité, elle devait «quatre cent mille
+quintaux de froment, deux cent mille de seigle, douze mille cinq cents
+de riz, dix mille de légumes secs, deux millions deux cent mille
+quintaux de viande, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie, deux
+millions de bouteilles de bière, six cent cinquante mille quintaux de
+foin, trois cent cinquante mille de paille, dix mille boisseaux
+d'avoine, six mille chevaux de cavalerie légère, trois mille de
+cuirassiers, six mille d'artillerie ou d'équipages, plus trois mille six
+cents voitures attelées et des hôpitaux pour quinze mille malades<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a>
+<a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a>».
+C'était la mise en coupe réglée de toutes les ressources d'un pays, et
+le prélèvement de ce tribut vint augmenter l'exaspération sourde qui
+nous avait accueillis en Prusse.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote394" name="footnote394"><b>Note 394: </b></a>
+<a href="#footnotetag394">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 31 mars.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote395" name="footnote395"><b>Note 395: </b></a>
+<a href="#footnotetag395">
+(retour) </a> <span class="sc">De Clercq</span>, II, 359-362.
+</blockquote>
+
+<p>Là, dès ses premiers pas, l'armée avait rencontré une population plus
+foncièrement hostile, s'était sentie enveloppée d'une atmosphère de
+haine. En Westphalie et en Hanovre, l'esprit public distinguait encore
+entre les Français et leur gouvernement: on détestait la politique de
+l'Empereur et son administration, on pardonnait beaucoup à la verve
+joviale de nos troupiers, à l'humeur sociable de nos officiers, et
+souvent ceux-ci étaient reçus dans l'intérieur des familles en hôtes
+moins subis qu'agréés<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a>
+<a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>. En Prusse, rien de pareil. Le nom seul de
+Français y était un titre à l'exécration. Dans les châteaux où les
+conduisait leur billet de logement, nos officiers n'arrivaient pas à
+dérider les visages: les propriétaires obligés de les recevoir, des
+nobles pour la plupart, ruinés par la guerre précédente, se refusaient à
+entrer en communication avec eux, et si parfois les langues se
+déliaient, c'était pour exprimer l'âpre espoir de revanche qui couvait
+au fond des coeurs. Chez le peuple, la haine perçait sous la peur.
+Tandis qu'à Berlin les autorités s'épuisaient en bassesses, aucun de nos
+soldats ne pouvait s'aventurer aux environs de la ville sans être
+assailli d'outrages, poursuivi d'épithètes ignobles, frappé parfois et
+attaqué. Les détachements qui traversaient les villages voyaient se
+fixer sur eux des regards lourds de haine; sur leur passage, les poings
+se levaient à demi, les bouches crachaient l'injure<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a>
+<a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>. En Poméranie,
+les paysans remarquèrent dans les rangs du 1er corps des régiments de
+Hanséates, Allemands comme eux et marchant à contre-coeur: ils se mirent
+aussitôt à faciliter parmi ces troupes, à provoquer la désertion: tout
+fuyard était sûr de trouver chez eux un asile et du pain. Ainsi tenté,
+l'un des régiments allemands fondit à tel point qu'il fallut le placer
+chaque soir, au lieu d'étape, dans un cercle de patrouilles françaises
+et d'embuscades, le traîner dans cette geôle mouvante<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a>
+<a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a>. Davout fit
+des exemples terribles, força le sens et exagéra la rigueur des lois
+martiales. On fusillait sur un soupçon; quiconque s'écartait des rangs
+s'exposait à périr. Un homme fut condamné à mort et exécuté sur place
+pour être resté quelques heures en arrière, le maréchal ayant pensé
+«qu'il était très présumable» que cet homme avait «voulu déserter<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a>
+<a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote396" name="footnote396"><b>Note 396: </b></a>
+<a href="#footnotetag396">
+(retour) </a> Les <i>Souvenirs manuscrits du général Lyautey</i>, qu'il nous
+a été permis de consulter, donnent à ce sujet de curieux détails.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote397" name="footnote397"><b>Note 397: </b></a>
+<a href="#footnotetag397">
+(retour) </a> Archives nationales, AF, IV, 1691.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote398" name="footnote398"><b>Note 398: </b></a>
+<a href="#footnotetag398">
+(retour) </a> Davout à Berthier, 23 mars. Archives nationales, AF, IV,
+1642.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote399" name="footnote399"><b>Note 399: </b></a>
+<a href="#footnotetag399">
+(retour) </a> Lettre précitée du 23 mars.</blockquote>
+
+<p>Ainsi passait la Grande Armée, retenant violemment à soi les éléments
+une fois pris dans cet engrenage de fer, mais retenant aussi la plupart
+d'entre eux par un lien plus puissant que la force matérielle, par
+l'irrésistible prestige qui se dégageait d'elle et du nom rayonnant à sa
+tête, par le sentiment inspiré à tant d'hommes si violemment divers de
+participer ensemble à quelque chose de grand et de figurer sous le plus
+glorieux drapeau qui eût flotté sur le monde. Et en dépit de tout ces
+hommes marchaient, marchaient toujours, et la montée vers le Nord
+continuait, s'accélérait, malgré la saison rigoureuse, malgré les
+chemins plus mauvais, malgré la difficulté d'avancer à travers les
+sables et les tourbières de la Prusse. Au commencement d'avril, tandis
+que Davout projetait ses avant-gardes jusqu'à mi-chemin entre l'Oder et
+la Vistule, le gros de l'armée se posait sur le premier de ces fleuves
+et venait le border depuis Stettin jusqu'à la haute Silésie.</p>
+
+<p>Il fallait maintenant, pour se conformer au tracé général du mouvement,
+pousser Davout très doucement sur la Vistule et l'y relier aux forces
+d'avant-garde, en évitant autant que possible de donner l'alarme. Il
+n'était pas moins important que le maréchal, s'aventurant dans la zone
+essentiellement périlleuse, s'établît de suite et fortement sur les deux
+rives du fleuve, qu'il prît tous ses avantages stratégiques, qu'en même
+temps d'autres corps fussent mis à portée de le secourir. En
+conséquence, dans le courant de mars, Davout reçut l'ordre d'atteindre
+le cours inférieur de la Vistule à Thorn, d'appuyer sa gauche à
+Dantzick, de lui faire occuper solidement le delta du fleuve, l'île de
+Nogat et le fertile district d'Elbing, de se lier par sa droite aux
+Polonais de Poniatowski, concentrés eux-mêmes entre Varsovie et Plock et
+adossés à ces deux places: de développer du premier coup une ligne de
+bataille imposante. D'autre part, la masse principale, qui le suivait,
+fut dédoublée: les corps westphaliens, bavarois et saxons, moins
+fatigués que les nôtres, parce qu'ils étaient partis de moins loin,
+durent les devancer, presser le pas, se porter sur l'espace compris
+entre l'Oder et la Vistule, accompagnés par les corps de cavalerie
+indépendante qui de toutes parts prenaient la tête; les Bavarois
+s'établiraient à Posen, les Saxons et les Westphaliens à Kalisch; ces
+trois contingents composeraient une seconde ligne en arrière de Davout
+et des Polonais, ligne de soutien: quant aux corps de Ney, d'Oudinot et
+d'Eugène, ils resteraient actuellement en troisième ligne sur l'Oder, où
+ils seraient rejoints par les divisions de la Garde et les
+réserves<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a>
+<a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote400" name="footnote400"><b>Note 400: </b></a>
+<a href="#footnotetag400">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18584, 18587, 18588, 18593, 18599, 18605,
+18608.</blockquote>
+
+<p>Les divers mouvements prescrits se trouveraient exécutés aux environs du
+15 avril. À ce moment, si les Russes se jetaient en avant de leurs
+frontières, Davout serait en état de tenir tête. En même temps, au
+premier signal d'alarme, les trois corps allemands s'élanceraient à la
+rescousse sur la Vistule, où ils composeraient avec les Polonais un
+grand groupement, sous les ordres du roi Jérôme: Ney, Oudinot, Eugène et
+la Garde arriveraient de leur côté à toute vitesse, à marches forcées,
+et en peu de jours l'armée entière se trouverait agglomérée sur la
+Vistule, faisant corps et faisant front. Si les Russes n'exécutaient
+aucun mouvement, les différentes unités resteraient jusqu'en mai sur les
+positions qui leur étaient actuellement assignées; elles s'y
+occuperaient à se reposer et à se refaire. Dans la première quinzaine de
+mai, la seconde ligne, formée par les corps allemands, puis la
+troisième, composée des corps tirés de France et d'Italie, se
+serreraient insensiblement sur la première, comprenant Davout et les
+Polonais, viendraient la doubler, la tripler, rangeraient enfin sur la
+Vistule et opposeraient aux Russes, dont ils ne seraient plus séparés
+que par l'étroit territoire d'entre Vistule et Niémen, l'ensemble de
+leurs effectifs actuels: neuf corps, trois cent quatre-vingt-douze
+bataillons, trois cent quarante-sept escadrons, dix mille soixante-huit
+officiers, six mille cinq cent soixante-cinq chevaux d'officiers,
+soixante-cinq mille huit cent quarante-trois chevaux de troupe,
+vingt-cinq mille neuf cent trois chevaux du train, au total trois cent
+quatre-vingt-sept mille trois cent quarante-trois hommes,
+quatre-vingt-dix-huit mille trois cent onze chevaux, avec neuf cent
+vingt-quatre canons, non compris les grands parcs de l'armée et
+déduction faite de toutes non-valeurs<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a>
+<a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote401" name="footnote401"><b>Note 401: </b></a>
+<a href="#footnotetag401">
+(retour) </a> Tableau récapitulatif présenté le 10 mars à l'Empereur
+par le major général. Archives nationales, AF, IV, 1642.</blockquote>
+
+<p>À l'extrémité gauche de la ligne, le contingent prussien se tiendrait
+prêt à entrer dans le rang. Les troupes qui le composaient avaient été
+poussées jusqu'au bout de la Prusse orientale, entre Dantzick et
+Koenisberg; soutenues et surveillées par Davout, elles garderaient pour
+nous ce coin de terre si précieux par son importance stratégique, sans
+que Napoléon ait trop tôt à y montrer des Français<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a>
+<a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a>. Lors de
+l'ébranlement final, la Grande Armée prendrait les Prussiens en passant
+et s'agrégerait ces vingt mille hommes. Avec eux et la division
+Grandjean, qui formait actuellement la garnison de Dantzick, l'Empereur
+créerait un dixième corps, réservé au duc de Tarente.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote402" name="footnote402"><b>Note 402: </b></a>
+<a href="#footnotetag402">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18608.</blockquote>
+
+<p>Pour renforcer la droite et donner plus d'ampleur au front de bataille,
+il venait de faire signe à l'Autriche et de l'appeler en ligne. Les
+arrangements définitifs furent passés à Paris avec Metternich, sans
+discussion sérieuse: le traité d'alliance, signé le 14 mars, mettait à
+notre disposition trente mille Autrichiens, conférait à leur
+gouvernement le droit de troquer ce qui lui restait de la Galicie contre
+partie égale des provinces illyriennes, lui faisait entrevoir de plus
+notables avantages, non spécifiés encore, et garantissait l'intégrité de
+l'empire ottoman: le but de cette dernière clause était surtout de
+révoquer formellement la donation d'Erfurt, d'interdire aux Russes toute
+conquête dans les Principautés et de donner cette satisfaction à
+l'intérêt autrichien<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a>
+<a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a>. Le traité signé, les deux cours se mirent en
+étroite confidence. Napoléon en profitait pour faire passer à Vienne des
+instructions militaires, pour surveiller l'acheminement vers Lemberg des
+effectifs promis. Le commandement des Autrichiens était réservé au
+prince de Schwartzenberg, à cet officier général qui depuis deux ans et
+demi faisait fonction d'ambassadeur en France. Restant actuellement près
+de l'Empereur, Schwartzenberg recevrait de lui en temps opportun le mot
+d'ordre, le signal du départ: il courrait alors rejoindre ses troupes
+et, bien stylé, bien averti, prendrait toutes ses mesures pour qu'au
+moment où la Grande Armée déboucherait en avant de la Vistule, les
+Autrichiens vinssent se serrer contre elle, s'opposant aux provinces
+ennemies de Volhynie et de Podolie. Par l'adjonction des contingents
+prussien et autrichien, Napoléon compléterait le corps de bataille à
+quatre cent cinquante mille hommes et à onze cents bouches à feu.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote403" name="footnote403"><b>Note 403: </b></a>
+<a href="#footnotetag403">
+(retour) </a> Voy. le texte du traité dans <span class="sc">de Clercq</span>, II, 369-372.</blockquote>
+
+<p>Élargissant encore son étreinte, déployant son action depuis l'extrême
+nord jusqu'à la pointe sud-orientale de l'Europe, il jugeait le moment
+venu de ressaisir enfin la Suède et de s'attacher étroitement la
+Turquie: l'une et l'autre devaient coopérer aux mouvements de la Grande
+Armée à la façon de deux ailes séparées, qui agiraient par diversions
+indépendantes et se jetteraient sur les flancs de la Russie. Dès
+janvier, notre diplomatie avait accentué son langage à Constantinople. À
+partir de février, Napoléon se démasque complètement aux yeux des
+Osmanlis: il leur avoue ses projets, propose des engagements respectifs
+et irrévocables. Le 15 février, des instructions pressantes sont
+adressées à Latour-Maubourg, réitérées en mars et en avril; on lui
+expédie des pouvoirs, un projet de traité, des articles secrets. Ce que
+l'Empereur attend des Turcs contre la Russie, c'est plus qu'une guerre
+ordinaire: c'est une guerre nationale et religieuse, une levée et une
+irruption en masse, un appel à toutes les forces et à toutes les
+réserves de l'Orient; ce qu'il veut déterminer à sa droite, c'est
+l'ébranlement d'un monde. Il espère qu'à sa voix la puissance ottomane
+va ressusciter, revenir à l'âge héroïque où les sultans conduisaient
+eux-mêmes leurs peuples au combat et jetaient périodiquement l'Asie sur
+une partie de l'Europe. Il faut que le sultan Mahmoud s'oblige
+formellement à sortir de Constantinople et à prendre le commandement de
+ses troupes; il faut que l'étendard du Prophète soit déployé, que cent
+mille hommes au moins soient avant le 15 mai jetés sur le Danube.</p>
+
+<p>Le gros de cette masse, après avoir franchi le fleuve et réoccupé les
+Principautés, poussera droit devant soi en territoire ennemi, tandis
+qu'un corps de quarante mille hommes, composé surtout de cavalerie, se
+détachera vers le nord et viendra rejoindre notre armée au centre de la
+Russie. Et déjà l'imagination de l'Empereur lui fait apercevoir, au
+cours de son expédition, un nuage de cavalerie s'élevant à sa droite et
+rasant la steppe, le scintillement des lances illuminant l'horizon,
+l'éclat des cimeterres, l'envolée des burnous, et l'avant-garde de
+l'Islam se ralliant à lui dans une charge impétueuse. Les spahis, les
+Arabes, les agiles cavaliers du désert, ajouteront avantageusement à
+l'universalité et à la bigarrure de ses armées; il les emploiera au
+service d'avant-postes, à la guerre d'escarmouches. «La cavalerie
+ottomane, écrit-on de sa part à Constantinople, pourra utilement
+s'opposer aux Cosaques. Sa Majesté fait cas de sa valeur, et l'appel
+qu'il lui adresse est un signalé témoignage de sa confiance<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a>
+<a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote404" name="footnote404"><b>Note 404: </b></a>
+<a href="#footnotetag404">
+(retour) </a> Maret à Latour-Maubourg, 8 avril.</blockquote>
+
+<p>Au prix d'une coopération ardente et effrénée, Napoléon promet aux Turcs
+de leur faire restituer, avec les Principautés, la Crimée, le littoral
+de la mer Noire, tout ce qu'ils ont perdu depuis un siècle. Pour les
+mieux animer, il écrit à leur sultan, il leur annonce l'envoi d'un
+ambassadeur, le général Andréossy, qui leur sera un second Sébastiani.
+Il reprend contact avec eux par tous les moyens possibles: dans un
+langage de feu, il leur montre l'occasion unique pour venger en une fois
+toutes les injures de leur race.</p>
+
+<p>Avec la Suède, la difficulté de s'aboucher était plus grande, puisque
+d'âpres dissentiments n'avaient laissé subsister qu'un simulacre de
+relations, par l'intermédiaire de chargés d'affaires passifs et muets.
+Comme la Suède ne lui revenait pas d'elle-même, Napoléon sentit enfin la
+nécessité de provoquer chez Bernadotte un retour et un repentir; il fit
+tenter auprès de lui une démarche d'ordre intime. La princesse royale de
+Suède, après avoir passé l'été à Plombières, était venue à Paris et
+s'était installée au Luxembourg, chez sa soeur Julie, reine d'Espagne. À
+plusieurs reprises, lors de ses grandes colères contre la Suède,
+Napoléon avait jugé ce séjour inconvenant et fait dire à la princesse de
+s'en retourner<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a>
+<a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>. Chaque fois, elle s'était obstinée à rester; chaque
+fois aussi, sa colère un peu calmée, l'Empereur avait fermé les yeux sur
+l'inexécution de ses ordres, indulgent à celle qui lui rappelait un doux
+roman de sa jeunesse<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a>
+<a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>. En février 1812, la retrouvant à Paris, il
+songea à s'en servir. Le duc de Bassano la vit, lui confia un ensemble
+de demandes et d'offres: demande à la Suède d'une armée contre la
+Russie, offre de la Finlande et d'un subside de douze millions, sous
+forme d'un achat de marchandises coloniales<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a>
+<a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>. La princesse s'engagea
+à transmettre ces propositions et prit à coeur de les faire agréer.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote405" name="footnote405"><b>Note 405: </b></a>
+<a href="#footnotetag405">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18230.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote406" name="footnote406"><b>Note 406: </b></a>
+<a href="#footnotetag406">
+(retour) </a> Voy. Fr. <span class="sc">Masson</span>, <i>Napoléon et les femmes</i>, 13-24.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote407" name="footnote407"><b>Note 407: </b></a>
+<a href="#footnotetag407">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Suède, 297. Cf. <span class="sc">Ernouf</span>,
+337.</blockquote>
+
+<p>Malheureusement, peu de jours avant cet essai de conciliation, Napoléon
+s'était résolu à l'acte le plus propre à en contrarier l'effet.
+Lorsqu'il avait entrepris de pousser ses troupes en Allemagne, il avait
+appris que les habitants, les autorités de la Poméranie suédoise
+pactisaient toujours avec les Anglais et favorisaient leur commerce. Au
+moment de nous aventurer si loin, était-il prudent de laisser derrière
+nous ce coin de territoire hostile, cet étroit passage, cette poterne
+par où nos ennemis pourraient se réintroduire en Allemagne? Cédant à ses
+méfiances, cédant aussi à un de ces mouvements d'exaspération qu'il ne
+savait plus maîtriser, Napoléon avait voulu se garantir avant tout
+contre le mauvais vouloir de la Suède, quitte à lui proposer ensuite
+amitié et pardon. Le 19 janvier, il avait donné ordre à Davout d'occuper
+la Poméranie aussitôt qu'on serait assuré d'y saisir «une grande
+quantité de marchandises coloniales<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a>
+<a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>». Davout avait exécuté
+sur-le-champ cet ordre à échéance indéterminée et mis la main sur la
+province suspecte.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote408" name="footnote408"><b>Note 408: </b></a>
+<a href="#footnotetag408">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18447.</blockquote>
+
+<p>Cette saisie n'excédait pas nos droits, rigoureusement interprétés. En
+1810, la Suède n'avait obtenu la restitution de la Poméranie qu'à la
+condition de se fermer hermétiquement aux produits anglais; par la
+violation de ses promesses, elle avait aboli les obligations contractées
+vis-à-vis d'elle. La confiscation de la Poméranie n'en était pas moins
+une mesure impolitique et souverainement regrettable: elle provoqua à
+Stockholm un sursaut d'indignation, acheva de nous aliéner les esprits,
+fournit à Bernadotte l'occasion de consommer et de publier la défection
+déjà résolue au fond de son âme. Pour se détacher avec éclat de la
+France, il se fût contenté d'un prétexte; on lui fournissait un motif,
+et la raison à faire valoir était trop bonne, l'injure infligée à son
+peuple trop flagrante pour qu'il tardât à s'en armer. Avant que le
+message de la princesse fût parvenu à Stockholm, on apprenait à Paris
+que le gouvernement suédois, en réponse à l'occupation de la Poméranie,
+déclarait sa neutralité, ce qui impliquait reprise des rapports
+officiels avec l'Angleterre et abandon public du système français. Peu
+après, on fut informé qu'un envoyé suédois venait de partir pour
+Pétersbourg en mission extraordinaire; l'annonce de la neutralité
+n'était qu'un voile à l'abri duquel Bernadotte poussait à terme son
+évolution hostile et passait à l'ennemi.</p>
+
+<p>Cette désertion était pour l'Empereur un premier mécompte:
+l'affaissement de la Turquie en faisait craindre un second. Les Ottomans
+montraient peu d'empressement à nous obéir: depuis qu'à Tilsit
+l'Empereur les avait abandonnés et reniés, ils n'avaient plus foi en
+lui, et les atermoiements dont sa diplomatie avait usé depuis un an
+vis-à-vis d'eux n'étaient pas pour relever leur confiance. D'après les
+dépêches de Latour-Maubourg, on craignait que la reprise signalée des
+pourparlers avec la Russie, la réouverture d'un congrès à Bucharest,
+n'aboutissent à la paix; on n'osait faire partir Andréossy, dans la
+crainte qu'il n'arrivât à Constantinople que pour assister à cette
+défaite diplomatique. Napoléon recueillait ainsi les fruits d'un système
+où il avait prétendu allier les contraires, ménager la Russie jusqu'au
+bout tout en se cherchant des points d'appui contre elle. Reconnaissant
+que les voies nous avaient été mal préparées à Stockholm et à
+Constantinople, il aimait mieux s'en prendre à son ministère qu'à
+lui-même: «Ma diplomatie, disait-il, eût dû faire pour moi la moitié de
+la campagne, et à peine y a-t-elle songé<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a>
+<a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>.» Il ne jugeait pas
+pourtant le mal irréparable: il espérait encore que les Suédois
+reviendraient de leur aveuglement, que nos appels galvaniseraient la
+Turquie, que cette puissance pousserait une armée au delà du Danube,
+enverrait sa flotte contre la Crimée, pèserait même sur la Perse,
+toujours en guerre avec Alexandre, pour la disposer à plus d'activité:
+qu'en un mot, tous les peuples qui avaient souffert de l'ambition des
+Tsars, sentant leur intérêt et s'armant pour la revanche, viendraient
+compléter, depuis le cercle polaire jusqu'à la Caspienne,
+l'investissement de la Russie.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote409" name="footnote409"><b>Note 409: </b></a>
+<a href="#footnotetag409">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>En attendant, penché sur ses cartes, entouré de rapports, il suivait de
+loin la progression de ses armées, dirigeait de Paris leur mouvement
+jour par jour, étape par étape: il les voyait arriver sur la Vistule par
+grandes ondes successives, s'étendre d'un bout à l'autre des
+emplacements désignés. Derrière ce déploiement, il formait une immense
+colonne de réserves, dont la tête touchait à l'Oder et dont la base
+s'appuyait au centre de la France: entre l'Oder et l'Elbe, un corps ou
+plutôt une armée de soixante mille hommes, confiée au duc de Bellune, un
+autre corps pour Augereau, un contingent danois, préposé à la garde des
+côtes; entre l'Elbe et le Rhin, une seconde masse, composée avec la
+conscription de 1812; enfin, dans l'intérieur de l'Empire, outre cent
+trente bataillons de dépôt, des cohortes de garde nationale
+militairement organisées, un arrière-ban de cent vingt mille hommes
+échappés à la conscription et pris à leurs foyers pour un service
+régional<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a>
+<a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>. En y joignant les trois cent mille Français ou alliés que
+l'Empereur conservait en Espagne, les levées supplémentaires qu'il
+exigeait des princes allemands et de la Suisse, il arrivait à disposer
+de douze cent mille soldats et à mettre en armes une humanité tout
+entière.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote410" name="footnote410"><b>Note 410: </b></a>
+<a href="#footnotetag410">
+(retour) </a> <span class="sc">Thiers</span>, XIII, 433, 452-453.</blockquote>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Il avait songé d'abord à quitter Paris dans la première quinzaine
+d'avril<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a>
+<a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>: il se ferait accompagner de l'Impératrice jusqu'à Dresde,
+où rendez-vous serait pris avec Leurs Majestés Autrichiennes; après une
+courte entrevue, qui resserrerait les liens entre les deux familles
+impériales, il arriverait en mai sur la Vistule et s'y tiendrait prêt à
+ouvrir la campagne, bien que son désir fût toujours de retarder les
+hostilités jusqu'en juin, jusqu'à l'époque où l'épanouissement de la
+végétation septentrionale assurerait la subsistance des cent mille
+chevaux qui marchaient avec l'armée.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote411" name="footnote411"><b>Note 411: </b></a>
+<a href="#footnotetag411">
+(retour) </a> Maret à Otto, 16 mars. Après la signature de l'alliance
+avec l'Autriche, la correspondance entre le ministre des relations
+extérieures et notre ambassadeur à Vienne prend une activité et une
+ampleur qui en font une importante source d'informations.</blockquote>
+
+<p>À la fin de mars, sans recevoir encore de réponse au message de
+l'Élysée, il apprit par voies indirectes que l'empereur Alexandre
+annonçait l'intention «de ne faire aucun mouvement hostile jusqu'à ce
+que le premier coup de canon eût été tiré sur ses frontières<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a>
+<a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a>».
+L'aspect de la ligne du Niémen où rien ne bougeait, où les troupes
+russes restaient inertes et comme figées, confirmait cet avis. Napoléon
+en conclut qu'il avait plus de temps devant lui: il résolut de passer à
+Dresde deux ou trois semaines, au lieu de quelques jours, d'y réunir un
+véritable congrès de souverains où il présiderait l'Europe. En
+attendant, il pouvait prolonger son séjour à Paris jusqu'en mai, et
+cette faculté lui parut une bonne fortune: un mois lui suffisait à peine
+pour en finir avec certaines difficultés d'ordre intérieur qui le
+retenaient en arrière.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote412" name="footnote412"><b>Note 412: </b></a>
+<a href="#footnotetag412">
+(retour) </a> Maret à Otto, 1er avril.</blockquote>
+
+<p>À Paris, l'hiver était exceptionnellement animé et brillant. L'Empereur
+l'ayant désiré tel, chacun s'était conformé à ce voeu interprété comme
+un ordre; chez les dignitaires, c'était une émulation à recevoir: les
+fêtes se succédaient, soirées, concerts, bals chez l'archichancelier et
+le prince de Neufchâtel, bals masqués chez le comte Marescalchi, bals
+dans les ministères et les ambassades<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a>
+<a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a>. L'imminence des hostilités
+ne faisait qu'accroître dans certains milieux cette animation. Chez
+l'aristocratie ralliée, chez la jeunesse du faubourg Saint-Germain, la
+guerre était populaire: cette brillante élite, entrée depuis peu au
+service et commençant à peupler les états-majors, voyait avec plaisir
+s'annoncer une campagne qui lui donnerait sa part de gloire, qui lui
+permettrait d'égaler les vieux soldats de la Révolution, les héros
+plébéiens: ce serait sa guerre à elle: s'y préparant ouvertement, elle
+voulait la faire commodément et avec luxe, se commandait de somptueux
+équipages qui encombraient les routes d'Allemagne et se figurait
+l'expédition de Russie «comme une grande partie de chasse de six
+mois<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a>
+<a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>». Quel contraste entre cette ardeur et la désolation des
+autres classes! Là, c'étaient de plus pesantes angoisses, un
+redoublement de maux: la disette déclarée dans plusieurs provinces: à
+Paris, le pain rare et hors de prix; en Normandie, des séditions
+d'affamés, où le sang avait coulé. Les levées nouvelles suscitaient des
+résistances plus marquées, des mutineries, des désordres: dans chacun
+des cent vingt départements, des colonnes de gendarmerie mobile
+poursuivaient les conscrits réfractaires et faisaient la chasse aux
+hommes: de tous les points du territoire, à travers les adulations
+officielles, montaient vers l'Empereur le sourd murmure des générations
+exténuées et la plainte des mères.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote413" name="footnote413"><b>Note 413: </b></a>
+<a href="#footnotetag413">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Pasquier</i>, I, 516.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote414" name="footnote414"><b>Note 414: </b></a>
+<a href="#footnotetag414">
+(retour) </a> <span class="sc">Pradt</span>, <i>Ambassade dans le grand-duché de Varsovie</i>, 64.</blockquote>
+
+<p>Parmi tant de causes de souffrance, la disette le préoccupait surtout.
+Il la redoutait, l'ayant vue naguère, au temps de la Révolution, pousser
+dans la rue et jeter à la révolte un peuple de désespérés. Pendant les
+mois de mars et d'avril, il batailla contre elle à coups de
+prescriptions et de décrets, limita enfin d'autorité le prix du blé et
+fit sa loi du <i>maximum</i><a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a>
+<a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a>. Quant aux autres maux de la France, il ne
+s'aveuglait pas sur leur gravité, mais comptait leur appliquer son
+remède habituel, la victoire. Il se disait qu'une guerre heureuse au
+Nord serait la fin des guerres, le terme d'un état contre nature,
+critique, violent, impossible à soutenir longtemps: qu'elle lui
+permettrait, en procurant la paix générale, de laisser respirer la
+France et le monde.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote415" name="footnote415"><b>Note 415: </b></a>
+<a href="#footnotetag415">
+(retour) </a> Voy. <span class="sc">Pasquier</span>, I, 497-509.</blockquote>
+
+<p>C'est ainsi qu'il la présentait aux hommes dont il aimait à prendre
+l'avis ou du moins à se rallier l'opinion. Devant Cambacérès, qui
+produisait timidement quelques objections, il développa tous ses
+arguments en faveur de la guerre: la Russie détachée de nous opprimait
+tout le système européen: tôt ou tard, elle fondrait sur l'Empire: mieux
+valait la prévenir que de l'attendre: mieux valait pour la France et
+pour l'Empereur, alors qu'il était en pleine vigueur de corps et d'âme,
+en plein bonheur, tenter l'effort décisif et suprême, plutôt que de
+s'abandonner aux lâches douceurs d'une paix précaire. Par ces raisons,
+il réduisit l'archichancelier au silence, sans emporter sa
+conviction<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a>
+<a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote416" name="footnote416"><b>Note 416: </b></a>
+<a href="#footnotetag416">
+(retour) </a> <span class="sc">Thiers</span>, XIII, 458-461.</blockquote>
+
+<p>Avec Caulaincourt, il s'entretenait périodiquement. Le blâme de ce
+galant homme qu'il aimait et estimait, cette opposition qui n'intriguait
+point et ne se manifestait que devant lui, mais s'exprimait alors avec
+une verte franchise, le gênait et le troublait. Sachant apprécier à leur
+valeur les forces morales, il n'aimait pas à sentir auprès de lui cette
+conscience en révolte: son désir eût été de la ramener non par la
+contrainte, mais par la discussion et le raisonnement: c'était à ses
+yeux «comme une puissance qu'il aurait eu grand intérêt à
+convaincre<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a>
+<a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote417" name="footnote417"><b>Note 417: </b></a>
+<a href="#footnotetag417">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>Il appelait Caulaincourt, l'invitait à parler, à parler librement, à
+produire toutes ses objections, afin de pouvoir les saisir corps à corps
+et les réfuter. Si l'autre lui reprochait de ne plus vouloir en Europe
+que des vassaux et de tout sacrifier «à sa chère passion,--la guerre»,
+il ne se fâchait pas trop, se contentant de tirer l'oreille à
+l'audacieux ou de lui donner «une petite tape sur la nuque, quand les
+choses lui paraissaient un peu fortes<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a>
+<a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a>». Il prolongeait ensuite,
+nourrissait la dispute, le combat de paroles, toute lutte lui semblant
+une occasion de vaincre. Affirmant qu'il ne voulait pas la guerre et ne
+désespérait point de l'éviter, il reconnaissait toutefois que des
+intérêts essentiels pourraient lui en faire une nécessité. C'étaient
+alors de profonds aperçus sur sa politique et son système. On le
+méconnaissait, disait-il avec vérité, en lui supposant l'intention de
+conquérir pour conquérir, d'ajouter sans cesse de nouveaux territoires à
+son empire déjà trop étendu. Toutes les réunions qu'il avait opérées,
+toutes ses prises successives, toutes ses guerres n'avaient eu d'autre
+but que de réduire l'Angleterre. Il n'avait qu'une ambition, mais
+ardente, tenace, invariable, nécessaire: c'était d'obliger les Anglais à
+une capitulation qui rétablirait l'indépendance des mers et instituerait
+la paix européenne. Pour obtenir cette paix, il ne devait reculer devant
+aucune entreprise, si démesurée qu'elle parût: que lui parlait-on de
+modération, de sagesse, de «géographie raisonnable»! Était-elle faite
+pour lui, la sagesse du vulgaire? À l'extraordinaire situation que le
+passé lui avait léguée devaient s'appliquer des moyens sans analogues
+dans l'histoire et le régime ordinaire des peuples. Au point où en
+étaient les choses, il ne pouvait souffrir qu'aucune puissance favorisât
+nos ennemis sous le voile d'une alliance trompeuse ou d'une neutralité
+partiale: chacun devait marcher avec lui ou s'attendre à un traitement
+de rigueur: malheur à qui refusait de le comprendre et de le suivre!</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote418" name="footnote418"><b>Note 418: </b></a>
+<a href="#footnotetag418">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>Il s'expliquait ainsi longuement, intarissablement, dépensant toutes les
+forces persuasives de son intelligence, recourant aussi aux moyens de
+séduction et de grâce, se faisant enjôleur, captieux, charmant, avec des
+ruses et des délicatesses de femme. «Jamais femme, écrivait quelqu'un
+qui le connaissait bien, n'eut plus d'art pour faire vouloir, pour faire
+consentir à ce qu'elle désirait», et nul succès ne le flattait autant
+que ces conquêtes d'âmes. Caulaincourt cependant le laissait dire,
+respectueux, mais ferme, et finalement un mot, une phrase hardie,
+faisait sentir à Napoléon qu'il n'avait rien gagné sur l'esprit de son
+interlocuteur. Celui-ci répétait toujours que «ce qui se préparait
+serait un malheur pour la France, un sujet de regret et d'embarras pour
+Sa Majesté, et qu'il ne voulait pas avoir à se reprocher d'y avoir
+contribué». L'Empereur alors, déçu et dépité, lui tournait le dos, lui
+battait froid pendant quelques jours, sans aigreur pourtant et sans
+colère; mais la foule servile des courtisans soulignait cette
+demi-disgrâce. Les pronostics de Caulaincourt étaient signalés par eux
+comme les rêves d'une imagination chagrine: le duc était taxé de tiédeur
+et de modérantisme, à la façon de Talleyrand. Dans certains salons, on
+représentait des tableaux vivants, où le sage avertisseur figurait sous
+les traits d'un automate dont les ressorts étaient mus par la main de
+l'«enchanteur boiteux».</p>
+
+<p>Napoléon n'approuvait pas cet optimisme béat, cette confiance frivole.
+S'il allait délibérément à la guerre où l'entraînaient les fatalités de
+son caractère et de sa destinée, il ne l'envisageait pas moins comme la
+plus formidable partie qu'il eût encore risquée: il se montrait grave et
+sérieux. Il dit à Savary: «Celui qui m'aurait évité cette guerre
+m'aurait rendu un grand service, mais enfin la voilà; il faut s'en
+tirer<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a>
+<a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a>.» À Pasquier, qui lui signalait les dangers de la situation
+intérieure, il répondit: «C'est une difficulté de plus ajoutée à toutes
+celles que je dois rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus
+difficile que j'aie encore tentée: mais il faut bien achever ce qui est
+commencé<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a>
+<a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote419" name="footnote419"><b>Note 419: </b></a>
+<a href="#footnotetag419">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Rovigo</i>, V, 226.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote420" name="footnote420"><b>Note 420: </b></a>
+<a href="#footnotetag420">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Pasquier</i>, I, 525.</blockquote>
+
+<p>Pour dissiper certaines craintes, il promettait de conduire les
+opérations avec prudence et lenteur, de ne pas s'aventurer trop vite et
+trop loin. Au fond, sur la manière de conduire cette guerre, après qu'il
+l'aurait commencée par une soudaine irruption, il n'était pas fixé. Deux
+plans se disputaient sa pensée, et il les laissait alternativement
+paraître dans son langage. Il comptait fermement trouver la principale
+force militaire de la Russie en ligne derrière le Niémen, la disloquer
+du premier coup et la saccager. Ce résultat obtenu, que ferait-il si les
+Russes prolongeaient leur résistance? Après les avoir refoulés au delà
+de la Dwina et du Dnieper, s'arrêterait-il? Se bornerait-il à s'établir
+et à hiverner sur les positions conquises, à préparer méthodiquement une
+seconde campagne, en se couvrant de la Pologne remise sur pied? Au
+contraire, profiterait-il de l'élan imprimé à ses troupes pour les
+pousser jusqu'à Moscou, pour atteindre ce coeur de la Russie et y
+plonger le fer? Il l'ignorait encore, se déciderait sur les lieux,
+selon les circonstances, suivant les vicissitudes de la campagne<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a>
+<a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a>.
+Il disait quelquefois avoir adopté le premier plan et se le figurait
+peut-être, mais déjà une intime prédilection l'attirait vers le second,
+car ce parti éclatant et funeste fascinait son imagination, répondait
+mieux à son besoin de frapper vite, de frapper puissamment, et de hâter
+par une paix rapidement imposée à la Russie la soumission de
+l'Angleterre.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote421" name="footnote421"><b>Note 421: </b></a>
+<a href="#footnotetag421">
+(retour) </a> Voy. dans le premier sens ses conversations avec
+Metternich à Dresde (<i>Mémoires de Metternich</i>, I, 122), avec Cambacérès,
+d'après <span class="sc">Thiers</span>, XII, 459-460; dans le second sens, ses conversations
+avec Narbonne (<i>Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature</i>,
+par <span class="sc">Villemain</span>, 175-176) et avec Pradt (<i>Histoire de l'ambassade dans le
+grand-duché de Varsovie</i>, 154).</blockquote>
+
+<p>L'Angleterre cependant, à l'aspect même de la Russie tombée, pourrait ne
+pas fléchir tout de suite et prolonger sa résistance. Soit: mais
+l'Empereur alors ne trouverait plus d'obstacle à rien; tout lui
+deviendrait facile; les voies se rouvriraient d'elles-mêmes aux
+extraordinaires projets qu'il avait conçus naguère pour assaillir et
+dompter sa rivale. Et parfois, plongeant par la pensée au plus profond
+des espaces, dépassant toutes limites, il en venait à regarder par delà
+la Russie, à chercher plus loin où poser ses colonnes d'Hercule. Pur
+délire d'imagination, rêves d'une ambition démente, dira-t-on, si l'on
+mesure cet homme et son temps à la taille ordinaire de l'humanité. Mais
+ne s'était-il pas placé lui-même et n'avait-il pas élevé ses Français au
+niveau d'entreprises inaccessibles au commun des mortels? Ne les
+avait-il pas habitués à vivre et à se mouvoir dans une atmosphère de
+merveilles, mis de plain-pied avec le prodigieux et le surnaturel? Et
+tous ne s'étonnaient pas lorsqu'il parlait de faire entrer encore une
+fois et plus complètement le rêve dans la réalité.</p>
+
+<p>L'écroulement de la puissance russe découvrirait l'Asie et nous rendrait
+contact avec elle. À Moscou, Napoléon retrouverait l'Orient, ce monde
+qu'il avait touché naguère par un autre bout, et dont l'impression lui
+était restée profonde, inoubliable. En Orient, en Asie, il ne
+rencontrerait devant lui qu'empires branlants et sociétés en
+décomposition: à travers ces ruines, serait-il impossible à l'une de ses
+armées d'atteindre ou de menacer les Indes, par l'une ou l'autre des
+voies qu'il avait en d'autres temps sondées du regard et marquées?
+Établi en Russie, il dominerait et surplomberait la mer Noire, la région
+du Danube, l'empire ottoman, avec son prolongement asiatique. Si les
+Turcs se refusaient aujourd'hui au rôle prescrit, punirait-il cette
+défection en se reportant plus tard contre eux? Pour en finir avec cette
+barbarie, descendrait-il de Moscou sur Constantinople? Reprendrait-il
+librement les projets de conquête, de partage, de percée à travers
+l'Asie, qu'il avait dû en 1808 mesurer d'après les convenances et les
+ambitions d'Alexandre<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a>
+<a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a>? Il n'avait jamais perdu de vue l'Orient
+méditerranéen, vers lequel un invincible attrait le ramenait toujours;
+en 1811, alors qu'il semblait tout entier détourné vers le Nord, des
+voyageurs munis d'instructions lui envoyaient des renseignements
+topographiques sur l'Égypte et la Syrie, sur ces positions qu'il lui
+faudrait ressaisir s'il voulait se frayer la route directe des
+Indes<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a>
+<a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a>. Pour frapper ou menacer l'Inde anglaise, préférerait-il la
+voie que Paul Ier s'était offert jadis à lui tracer? Après avoir vaincu
+la Russie et l'avoir enchaînée de nouveau à sa fortune, ferait-il du
+Caucase la base d'une expédition extra-européenne? Il disait à Narbonne:
+«Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de l'Europe qu'il faut reprendre à
+revers l'Asie, pour atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du
+général Gardane et celle de Jaubert en Perse: rien de considérable n'en
+est apparu, mais j'ai la carte et l'état des populations à traverser,
+pour aller d'Érivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans
+l'Inde. C'est une campagne peut-être moins rude que celle qui nous
+attend sous trois mois. Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar
+réconcilié ou mort de quelque complot de palais, peut-être un trône
+nouveau et dépendant (la Pologne), et dites-moi si pour une grande armée
+de Français et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas d'accès
+possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une épée française
+pour faire tomber dans toute l'Inde cet échafaudage de grandeur
+mercantile<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a>
+<a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote422" name="footnote422"><b>Note 422: </b></a>
+<a href="#footnotetag422">
+(retour) </a> Voyez à ce sujet le curieux entretien que le prince
+Eugène eut pendant le congrès de Vienne avec la comtesse Edling, et que
+celle-ci rapporte dans ses <i>Mémoires</i>, 175-176.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote423" name="footnote423"><b>Note 423: </b></a>
+<a href="#footnotetag423">
+(retour) </a> Archives nationales, AF, IV, 1687. Cf. <i>Corresp.</i>,
+17037-38, 17191.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote424" name="footnote424"><b>Note 424: </b></a>
+<a href="#footnotetag424">
+(retour) </a> <i>Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature</i>,
+175-176.</blockquote>
+
+<p>Qu'aucun de ces projets ait pris en lui forme arrêtée et précise, c'est
+ce que l'on ne saurait admettre. Pratiquement, toutes ses volontés se
+tendaient et se concentraient vers un but unique: entrer en Russie et y
+faire la loi. Nul doute néanmoins que ces conceptions vertigineuses ne
+l'aient hanté: ses confidences réitérées, les échos de son entourage,
+son tempérament même et ses habitudes d'esprit en font foi; il était
+dans sa nature d'envisager toujours, à travers l'entreprise en cours, un
+mystérieux au delà, d'infinies perspectives; il ne se reposait de
+l'action que dans le rêve. Cependant, pour donner à l'expédition de
+Russie un couronnement digne d'elle, à défaut d'un coup de force, un
+coup de théâtre suffirait peut-être. Suivant quelques témoignages,
+Napoléon réservait à l'avenir d'extraordinaires surprises de mise en
+scène et, dès à présent, en disposait les accessoires. Dans la longue
+file de voitures qui composaient son équipage personnel et
+s'acheminaient vers l'Allemagne, après les deux cents chevaux de main et
+les quarante mulets de bât, parmi les vingt calèches ou berlines et les
+soixante-dix caissons attelés de huit chevaux<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a>
+<a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a>, un mystérieux
+fourgon aurait pris rang: là, invisibles aux regards, eussent reposé les
+ornements impériaux, la pourpre semée d'abeilles, la couronne et le
+globe, le sceptre et l'épée. En quel lieu, en quelle scène de théâtral
+triomphe Napoléon se fût-il proposé de faire apparaître et figurer ces
+insignes? Voulait-il, dans une cérémonie grandiose, décerner la couronne
+de Pologne à l'un de ses proches, qui la tiendrait de lui en fief, et
+après avoir soumis le Midi et le centre du continent, recevoir
+solennellement l'hommage du Nord? Voulait-il prendre enfin le titre dont
+ses soldats l'avaient salué plusieurs fois dans l'exaltation de la
+victoire, chercher au seuil de l'Orient la couronne de Charlemagne et
+faire surgir sur le Kremlin de Moscou, dans le décor des basiliques
+byzantines et des fantasques architectures, sur les degrés de
+l'<i>Escalier rouge</i> d'où les Tsars se montraient au peuple, un empereur
+d'Occident, un empereur romain? Autant de suppositions que nul aveu de
+sa part ne permet de vérifier; le fait même dont on s'autorise pour lui
+prêter ces desseins n'est point établi<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a>
+<a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a>. C'était toutefois une
+croyance répandue que, dans le secret de son imagination, l'entreprise
+commençante devait aboutir pour lui à une consécration suprême, à un
+investissement nouveau qui l'élèverait sans conteste au-dessus des chefs
+de l'humanité et ferait apparaître à l'Europe du haut de la Russie
+conquise, dans le grandissement d'une lointaine et magique apothéose,
+l'Empereur divinisé.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote425" name="footnote425"><b>Note 425: </b></a>
+<a href="#footnotetag425">
+(retour) </a> Baron <span class="sc">Denniée</span>, <i>Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant
+la campagne de 1812</i>, p. 15.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote426" name="footnote426"><b>Note 426: </b></a>
+<a href="#footnotetag426">
+(retour) </a> Sur ce point obscur et mystérieux, voy. la note portée à
+l'Appendice, sous le chiffre II.</blockquote>
+
+<a name="c10" id="c10"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+
+<h4>ALEXANDRE ET BERNADOTTE.</h4>
+
+<p>Impassibilité d'Alexandre pendant nos premières marches.--Nos ennemis
+craignent de sa part une défaillance.--Ils désirent un secours.--Arrivée
+à Pétersbourg d'un envoyé extraordinaire de Suède.--Bernadotte veut se
+faire l'artisan de la rupture définitive et le promoteur d'une dernière
+coalition.--Son plan d'opérations diplomatiques et militaires; son
+arrière-pensée.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la
+Norvège.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience
+capitule.--Envoi de Suchtelen en Suède.--Négociation en partie
+double.--Défiance réciproque.--La politique de l'Empereur; la politique
+du chancelier.--Arrivée du message de l'Élysée.--Agitation mondaine:
+lutte des partis.--Alexandre demeure inébranlable, mais il se sert des
+propositions françaises auprès de Loewenhielm pour l'amener à réduire
+ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprès de Suchtelen des
+offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux
+traités.--Duel de générosité.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa
+réponse aux propositions françaises et signifie ses
+exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'évacuer la Prusse et les
+pays situés au delà de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige:
+ce qu'offre la Russie en échange.--Conciliation impossible.--Efforts de
+nos ennemis pour se débarrasser de Spéranski.--Causes profondes et
+motifs déterminants de sa disgrâce.--La soirée et la nuit du 17 mars;
+l'exil.--Alexandre se livre complètement à l'émigration
+européenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours
+Armfeldt.--Opérations de Bernadotte.--Les soirées au palais royal de
+Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les
+hostilités.--Départ d'Alexandre pour Wilna; sa dernière entrevue avec
+Lauriston.--Il incline encore une fois à pousser ses troupes en avant;
+incident fortuit qui le ramène et le fixe au système de l'absolue
+défensive.--La fatalité pèse déjà sur l'Empereur.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>«Il ne faut pas se tromper soi-même, disait Alexandre en apprenant la
+marche de nos troupes en Allemagne: je serai probablement dans un mois
+ou six semaines en guerre ouverte avec la France<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a>
+<a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a>.» Et sans
+forfanterie ni violence de langage, il attendait le choc, sérieux,
+triste parfois, mais impassible et calme, doucement intraitable. Malgré
+cette attitude, nos adversaires, qui l'entouraient et le surveillaient à
+toute heure, redoutaient l'instant où les préparatifs militaires de la
+France apparaîtraient dans leur monstrueux développement; que se
+passerait-il alors dans l'âme d'Alexandre? À l'aspect de tant d'armées
+et de peuples unis contre lui, au bruit de l'Europe en marche, venant
+contre ses frontières, ne céderait-il pas à un accès de découragement
+pareil à celui qui l'avait jeté une première fois dans les bras de
+Bonaparte? N'allait-il pas s'humilier, capituler, renouveler le scandale
+de Tilsit, dont le souvenir hantait nos ennemis? Ce qui ajoutait à leurs
+craintes, c'était de retrouver auprès d'Alexandre un représentant
+autorisé des idées de paix et de conciliation. Roumiantsof était
+toujours là, se refusant à désespérer d'un rapprochement. Dans les
+milieux aristocratiques et mondains, l'opinion ne s'était pas
+définitivement affermie et se cherchait un guide. Chez beaucoup de
+Russes, la haine qu'inspirait Napoléon s'était transformée en une sorte
+de superstitieux effroi et d'horreur sacrée: ils se demandaient si cet
+être «apocalyptique» n'était point de ceux contre lesquels il est
+interdit à l'homme de lutter. Puis, le système inauguré en 1807, quelque
+opposé qu'il fût au sentiment public, n'avait pu subsister plusieurs
+années sans se rattacher des intérêts, des ambitions, des espérances; un
+groupe de ralliés, très lent à se constituer, s'était formé pourtant
+autour de notre ambassade et suivait ses impulsions. Les partisans de la
+guerre ne se jugeaient pas entièrement maîtres du terrain et désiraient
+un secours.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote427" name="footnote427"><b>Note 427: </b></a>
+<a href="#footnotetag427">
+(retour) </a> Dépêche du comte de Loewenhielm, 21 février 1812.
+Archives de Stockholm.</blockquote>
+
+<p>Ce renfort arriva sous la forme de l'envoyé suédois dont le départ avait
+été signalé en France. Le 18 février, l'aide de camp général comte de
+Loewenhielm se présentait à Pétersbourg, apportant des lettres écrites à
+l'empereur par le roi Charles XIII<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a>
+<a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a> et le prince royal de Suède.
+Bernadotte, levant hardiment le drapeau de la révolte contre
+l'omnipotence napoléonienne, venait au Tsar; il voulait être sa force et
+son secours, son principal lieutenant, son conseiller, et lui soumettait
+un vaste plan d'opérations diplomatiques et guerrières.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote428" name="footnote428"><b>Note 428: </b></a>
+<a href="#footnotetag428">
+(retour) </a> Charles XIII avait repris pour la forme l'exercice de la
+souveraineté.</blockquote>
+
+<p>Avant tout, il demandait qu'un envoyé russe partît sur-le-champ pour
+Stockholm, avec mission de signer un pacte offensif et défensif. Offrant
+ainsi au Tsar l'alliance de la Suède, il se faisait fort de lui en
+amener d'autres, de partager l'Europe, de ravir au conquérant une partie
+de ses auxiliaires présumés et d'égaliser tout au moins les chances de
+la lutte. Le traité russo-suédois servirait de point de départ à une
+ligue destinée à tenir en échec celle que Napoléon était en train de
+former, à une contre-coalition. D'abord, Bernadotte se disait prêt à
+servir de trait d'union entre la Russie et l'Angleterre. En même temps,
+sa diplomatie se mettrait en campagne à Constantinople. Depuis le siècle
+dernier, les Turcs reconnaissaient entre leur empire et la Suède un
+parallélisme d'intérêts qui les rendait spécialement accessibles aux
+conseils de cette puissance. Profitant de cet avantage, le représentant
+suédois auprès de la Porte s'emploierait à ménager la paix et même une
+alliance entre Ottomans et Russes. Par cet accord, on enserrerait toute
+la partie sud-orientale de la monarchie autrichienne, dont les liaisons
+avec Napoléon étaient encore inconnues: on tiendrait et on briderait
+l'Autriche, en la menaçant d'une diversion sur ses frontières
+méridionales. Tandis que le sud-est du continent se trouverait ainsi
+retourné contre nous ou au moins immobilisé, tandis que dans le Nord les
+troupes du Tsar soutiendraient l'attaque des Français et même la
+devanceraient, évitant toutefois une action générale et se bornant à
+user l'ennemi, Bernadotte se chargerait de fondre en Allemagne sur nos
+lignes de communication, de prendre la Grande Armée à revers et de
+dégager la Russie. Il lui suffirait de quatre-vingt à cent vingt mille
+soldats aguerris pour opérer cette descente. En Allemagne, les peuples
+du littoral semblaient particulièrement las de souffrir: plus loin, la
+Prusse n'attendait qu'une main secourable pour briser sa chaîne: à la
+vue de Bernadotte, tous les opprimés viendraient à lui et imiteraient
+sa défection: «Le Roi, disait l'instruction remise à Loewenhielm, espère
+que cet honorable exemple donné au monde réveillera enfin tant de
+courages qui sont assoupis et qui n'attendent que le moment du réveil
+pour développer l'énergie dont ils sont capables<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a>
+<a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote429" name="footnote429"><b>Note 429: </b></a>
+<a href="#footnotetag429">
+(retour) </a> Instruction secrète et particulière pour le comte de
+Loewenhielm, 4 février 1812. Archives de Stockholm.</blockquote>
+
+<p>L'exécution de ce plan demeurait subordonnée toutefois à une condition
+essentielle, sur laquelle Bernadotte ne pouvait fléchir ni transiger,
+car elle renfermait le secret et l'espoir invariable de sa politique; il
+fallait que le Tsar garantît préalablement aux Suédois l'acquisition de
+la Norvège. Même, ce ne serait pas assez que les Suédois reçussent
+licence expresse de s'approprier cette province; il était indispensable
+qu'Alexandre les aidât matériellement à s'en emparer, qu'il leur prêtât
+main-forte. Bernadotte reliait habilement ce concours à la diversion
+projetée en Allemagne. Voici, d'après lui, comment on devait procéder.
+Dès que Français et Russes seraient aux prises, Alexandre détacherait de
+ses troupes quinze à vingt-cinq mille hommes et les ferait passer en
+Suède; là, ils se réuniraient à trente-cinq ou quarante mille Suédois, à
+un contingent britannique. Subitement, cette masse tomberait de tout son
+poids sur le Danemark, envahirait l'île de Seeland, bloquerait
+Copenhague. Par la menace et au besoin par la violence, le roi Frédéric
+VI serait contraint de livrer la Norvège; il serait du même coup détaché
+de l'alliance napoléonienne, enrôlé de force dans la ligue
+antifrançaise, et c'est en prenant ses États pour point de départ que
+Bernadotte se porterait à volonté vers l'Elbe ou l'Oder, déboucherait
+sur les derrières de la Grande Armée<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a>
+<a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a>
+.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote430" name="footnote430"><b>Note 430: </b></a>
+<a href="#footnotetag430">
+(retour) </a> Instruction secrète et particulière du comte de
+Loewenhielm.</blockquote>
+
+<p>Au fond, était-il intimement résolu à exécuter cette dernière partie de
+son plan? Nanti de la Norvège, irait-il risquer une pointe aventureuse
+en Allemagne, entamer contre Napoléon une lutte directe et se rendre
+tout retour impossible? On peut croire, d'après certains indices, qu'il
+entendait se servir des Russes plutôt que les servir sans réserve. Dans
+l'acquisition de la Norvège, il voyait moins un moyen de se mêler dès le
+début et matériellement à la guerre que de s'en désintéresser tout
+d'abord et de n'y intervenir qu'à coup sûr. Réfugiée désormais et
+fortement établie dans la péninsule Scandinave, sans autre point de
+contact avec l'Europe continentale que les déserts de Laponie, la Suède
+se trouverait à peu près hors d'atteinte: protégée par les flottes de
+l'Angleterre, elle participerait à son invulnérabilité: elle pourrait
+attendre commodément le résultat du duel franco-russe et se faire
+respecter du vainqueur, quel qu'il fût. Seulement, pour que l'empereur
+Alexandre se prêtât à ce dessein, il ne fallait rien moins que de lui
+faire espérer un ensemble de mirifiques avantages. Ces promesses
+auraient en outre pour effet de le disposer plus sûrement à la guerre,
+de le rendre sourd aux derniers appels de Napoléon; elles
+précipiteraient le désordre général dont Bernadotte avait besoin pour
+pêcher en eau trouble et saisir sa proie. La rupture définitive entre la
+France et la Russie était indispensable au succès de son plan, et c'est
+pourquoi il comptait s'en faire l'artisan le plus actif. Sur cette
+intention perturbatrice, certaines paroles du chancelier de cour
+Wetterstedt, son confident, ne laissent aucun doute: «Dans l'état actuel
+des choses, disait Wetterstedt au conseil des ministres, le plus grand
+malheur qui pût frapper la Suède ne serait pas de voir éclater la
+guerre, mais de trouver chez nos voisins une obéissance continue aux
+ordres de la France. Je répète encore une fois que, quelle que soit la
+résolution qu'on ait à prendre, on ne doit compter sur la coopération de
+la Russie qu'après que la guerre aura éclaté entre cette puissance et la
+France<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a>
+<a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>.» Le comte de Loewenhielm, d'après ses instructions écrites
+et verbales, définissait ainsi le double objet de sa mission en Russie:
+«l'acquisition de la Norvège et l'éloignement d'un rapprochement
+inattendu avec la France<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a>
+<a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote431" name="footnote431"><b>Note 431: </b></a>
+<a href="#footnotetag431">
+(retour) </a> <i>Souvenirs du comte Gustave de Wetterstedt</i>, publiés par
+M. <span class="sc">H.-L. Forsell</span>, dans le <i>Recueil des actes de l'Académie de Stockholm</i>,
+1886.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote432" name="footnote432"><b>Note 432: </b></a>
+<a href="#footnotetag432">
+(retour) </a> Dépêche du 23 mars 1812. La <i>Correspondance de
+Loewenhielm</i>, conservée à Stockholm, est un des documents les plus
+curieux de cette époque: nous en avons dû la communication à M. Odhner,
+le savant directeur des archives du royaume, grâce à l'obligeante
+entremise de M. R. Millet, alors ministre de France en Suède.</blockquote>
+
+<p>Il se mit immédiatement à l'oeuvre. C'était un habile homme, souple à la
+fois et résolu, sachant, suivant les cas, affecter une franchise et une
+rondeur toutes militaires ou aller à son but par de sinueux détours. Une
+absence totale de scrupules le rendait particulièrement apte à la
+mission de haute immoralité qu'il avait à remplir, puisqu'il devait
+décider Alexandre à dépouiller un État faible, inoffensif, ami et client
+traditionnel de sa maison. Loewenhielm se doutait bien qu'il aurait à
+combattre quelques résistances, à triompher de certaines pudeurs; mais
+sa pratique des cours lui avait appris que la conscience des souverains
+résiste rarement à qui sait l'acheter d'un bon prix: d'ailleurs, un
+maître en fait de corruption et d'intrigues, Armfeldt, lui avait préparé
+les voies<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a>
+<a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote433" name="footnote433"><b>Note 433: </b></a>
+<a href="#footnotetag433">
+(retour) </a> Dépêche de Loewenhielm, 22 février 1812.</blockquote>
+
+<p>Admis en présence du monarque, Loewenhielm crut devoir user d'abord de
+quelques formules préparatoires, de quelques circonlocutions; il
+expliqua comment la Suède avait besoin de se refaire une existence
+stable par une augmentation de forces et de territoire. Alexandre le
+voyait venir et voulut brusquer ses aveux: il lui dit d'un ton
+engageant: «Parlez-moi avec franchise. Mes sentiments doivent vous être
+connus.--Sire, répondit l'agent suédois, un soldat sait mal s'entendre
+aux détours de la diplomatie. Je n'ai que ma franchise et mon zèle pour
+le bien de ma patrie, qui désormais marchera de pair avec les intérêts
+de votre empire.--Eh bien, tranchez le mot.--Sire, c'est donc la Norvège
+qui fait l'objet des vues dont le Roi ne peut se départir sans oublier
+le premier devoir de tout gouvernement, celui d'assurer l'indépendance
+et la sûreté de l'État<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a>
+<a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote434" name="footnote434"><b>Note 434: </b></a>
+<a href="#footnotetag434">
+(retour) </a> Dépêche du 21 février 1812.</blockquote>
+
+<p>«--Je verrai toujours avec plaisir ce qui fait le bonheur de la Suède»,
+dit l'Empereur, se bornant pour le moment à cette vague approbation.
+Même, lorsqu'on lui parla de porter ses armes contre le Danemark, il fit
+des réserves; son esprit paraissait dans le trouble, sa conscience à la
+torture: son agitation se trahissait par «des allées et venues<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a>
+<a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a>».
+Sans trop insister pour cette fois, Loewenhielm détailla tous les
+avantages d'une coopération de la Suède contre la France, et ce qui lui
+fit plaisir, ce fut de constater que l'idée de la guerre semblait ancrée
+à fond dans l'esprit de son interlocuteur. En cette disposition
+belliqueuse, Alexandre devait mieux sentir le prix de l'alliance avec
+Bernadotte et finirait par en subir les conditions.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote435" name="footnote435"><b>Note 435: </b></a>
+<a href="#footnotetag435">
+(retour) </a> Dépêche du 21 février 1812.</blockquote>
+
+<p>En effet, les jours suivants, Loewenhielm reconnut, à divers indices,
+que ses paroles tentatrices avaient porté. Il sut que l'Empereur s'était
+exprimé sur son compte dans les termes les plus gracieux; les familiers
+du palais lui témoignaient un empressement sans bornes, et nul présage
+n'était plus encourageant que «la politesse et les prévenances de ces
+messieurs, qui sont autant de thermomètres ambulants de la faveur<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a>
+<a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>».
+Le 23 février, Loewenhielm fut averti officiellement que Sa Majesté
+adhérait en principe aux conditions posées: l'ancien ministre de Russie
+en Suède, le général baron de Suchtelen, allait se rendre incessamment à
+Stockholm, pour négocier et signer le traité.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote436" name="footnote436"><b>Note 436: </b></a>
+<a href="#footnotetag436">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>Cette marche, quoique conforme aux désirs primitivement exprimés par la
+cour de Suède, ne répondait guère à ceux de Loewenhielm. Ayant si
+heureusement amorcé la négociation, il tenait à en accaparer l'honneur
+jusqu'au bout et à la terminer de sa main. Puis, il craignait la lenteur
+de Suchtelen, son manque d'entrain; c'était un vieillard d'allures
+pesantes, timide en affaires, nullement expéditif, un savant et un
+«antiquaire» égaré dans la politique: entre ses mains, la conclusion ne
+pouvait que languir<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a>
+<a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>. Or, Loewenhielm sentait le besoin de battre le
+fer pendant qu'il était chaud et de ne pas laisser se refroidir les
+dispositions d'Alexandre. Il prit sur lui de rester à Pétersbourg, se
+fit envoyer des pouvoirs et offrit aux Russes d'ajuster avec eux les
+termes de l'arrangement, sans préjudice des efforts que se donnerait
+Suchtelen pour arriver aux mêmes fins. Le Tsar agréa cette négociation
+en partie double; ce fut alors entre les deux plénipotentiaires, dont
+l'un agissait à Pétersbourg, l'autre à Stockholm, une lutte de vitesse:
+mais Loewenhielm avait pris l'avance et entendait la garder.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote437" name="footnote437"><b>Note 437: </b></a>
+<a href="#footnotetag437">
+(retour) </a> Dépêches des 24 et 25 février.</blockquote>
+
+<p>Il se heurtait pourtant à certaines difficultés. La plus sérieuse
+provenait d'une suspicion mutuelle chez les deux contractants. C'est le
+châtiment des complices qui s'associent pour une oeuvre douteuse que de
+ne pouvoir s'accorder une pleine confiance, fortifiée d'estime:
+s'entendant pour molester autrui, ils craignent toujours d'être
+eux-mêmes dupes de leur partenaire. En apparence, il n'était témoignage
+d'attachement et de tendre amitié que ne se rendissent Alexandre et
+Bernadotte. Lorsqu'ils parlaient l'un de l'autre devant leurs envoyés
+respectifs, les épithètes de «noble, généreux, magnanime», revenaient à
+tout propos dans leur bouche. Charles-Jean vantait la belle loyauté de
+l'empereur russe, sa franchise chevaleresque, les mâles résolutions qui
+allaient faire de lui le sauveur de l'Europe; que ne donnerait-il pour
+voir de près l'objet de sa vénération? Une entrevue comblerait ses
+voeux. Sans s'engager prématurément à cette rencontre, Alexandre
+s'attendrissait devant un portrait de Bernadotte que lui avait remis
+Loewenhielm et le fixait avec ravissement, en attendant qu'il pût
+contempler l'original<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a>
+<a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>. Cependant, au travers de leurs effusions,
+tous deux s'observaient en dessous et du coin de l'oeil avec une secrète
+appréhension. Alexandre craignait toujours que l'ancien maréchal ne se
+laissât ramener à Napoléon par un rappel de patriotisme et d'honneur ou
+simplement par l'appât d'une surenchère. Bernadotte se souvenait
+qu'Alexandre avait été l'allié et l'ami de Napoléon: c'était l'homme des
+variations inattendues, des brusques revirements; n'allait-il point, à
+la veille même de la guerre, s'accommoder avec l'Empereur aux dépens de
+ses voisins? Et Bernadotte se voyait déjà renié, prestement sacrifié:
+tout autant que le Tsar, il craignait de payer les frais d'une
+réconciliation <i>in extremis</i>. Chacun d'eux cherchait donc à s'emparer de
+l'autre, à le tenir le plus tôt et le plus solidement possible, mais
+hésitait à se livrer soi-même; ce double sentiment leur inspirait à la
+fois l'impatience et la peur de conclure, accélérait tour à tour et
+ralentissait la négociation.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote438" name="footnote438"><b>Note 438: </b></a>
+<a href="#footnotetag438">
+(retour) </a> Dépêche de Loewenhielm, 25 février.</blockquote>
+
+<p>Alexandre consentait bien à procurer aux Suédois la Norvège; il désirait
+toutefois que cette conquête suivît et rémunérât leur descente en
+Allemagne au lieu de la précéder, qu'elle fût la récompense et non la
+condition de leurs services. De son côté, Bernadotte tenait
+essentiellement à se faire payer d'avance, et Loewenhielm dût se montrer
+inflexible sur le principe qu'il avait posé, celui d'une coopération
+préalable des Russes à l'entreprise contre Copenhague. Alexandre en
+passa finalement par cette exigence; il promit d'agir contre le
+Danemark, mais encore voulait-il y mettre quelques formes. Au lieu
+d'entrer inopinément chez le roi Frédéric et de lui soustraire une
+province par brusque effraction, ne pourrait-on lui adresser un avis
+préalable, essayer du raisonnement et de la douceur, persuader à
+l'infortuné souverain de se laisser dépouiller pour le bien de la cause
+générale et le salut de l'Europe? On lui garantirait un dédommagement en
+Allemagne, dès que ce pays serait délivré du joug, et Alexandre montrait
+sur la carte les États qu'il destinait à la consolation du Danemark,
+l'Oldenbourg entre autres, «qu'il sacrifierait volontiers malgré la
+parenté<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a>
+<a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a>»; quelle révélation dans ce mot, et combien Napoléon
+avait-il raison de ne voir qu'un prétexte dans le zèle obstiné
+d'Alexandre pour la cause de son oncle!</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote439" name="footnote439"><b>Note 439: </b></a>
+<a href="#footnotetag439">
+(retour) </a> Dépêches de Loewenhielm du 24 février et du 3 mars 1812.</blockquote>
+
+<p>Force fut à Loewenhielm de prendre en considération les scrupules du
+Tsar et d'accéder à la marche proposée; il s'en excusa auprès de son
+gouvernement en termes d'un hautain scepticisme. Il regrettait toutes
+ces pruderies, disait-il, mais une sorte d'hommage platonique au droit
+et à la justice était une formalité dont les souverains n'avaient pas
+encore su s'affranchir: «Quelque peu que les principes de la justice
+soient en général admis dans les stipulations des puissances, les
+souverains ont toujours cherché à en colorer leurs vues, et il n'y a que
+l'empereur des Français dont la bonne foi plus audacieuse se soit mise
+au-dessus de cet usage<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a>
+<a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote440" name="footnote440"><b>Note 440: </b></a>
+<a href="#footnotetag440">
+(retour) </a> Dépêche du 3 mars.</blockquote>
+
+<p>Il y avait une autre cause de lenteur: c'était l'opposition sournoise de
+Roumiantsof à l'accord en préparation avec la Suède, au pacte qui
+exclurait toute possibilité de rapprochement avec la France. Le
+chancelier cajolait l'envoyé suédois, se disait pleinement guéri de ses
+illusions, rallié de coeur au système actuel de son souverain, aussi
+ennemi que lui de Napoléon et de la paix; mais Loewenhielm ne se méfiait
+pas moins de «ce nouveau converti, à chaque pas près d'être
+relaps<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a>
+<a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a>». Même, il reconnut bientôt que la ferveur de fraîche date
+dont Roumiantsof faisait étalage n'était rien moins que sincère, et que
+ce ministre suivait toujours en secret son ancienne religion politique.
+Désigné par ses fonctions pour discuter officiellement les termes du
+traité, Roumiantsof soulevait des objections à chaque article et
+trouvait moyen de répondre à toute réquisition par quelque phrase vague
+et «très entortillée<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a>
+<a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a>». Heureusement pour Bernadotte, l'aide de camp
+diplomate avait su se ménager des accès familiers auprès de l'Empereur,
+le droit de s'adresser à lui directement, et chacun de ces recours
+aboutissait pour l'épineuse affaire à un pas de plus en avant<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a>
+<a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>.
+Alexandre Ier, voyant nos armées couvrir l'Allemagne, voyant nos
+colonnes avancer toujours, dépasser l'Elbe, puis l'Oder, et s'allonger
+jusqu'à proximité de la Vistule, sentait mieux l'urgence d'un secours,
+le besoin de saisir la main qu'on lui tendait, de prendre Bernadotte
+pour guide et pour «boussole» dans la tourmente<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a>
+<a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>. Il stimulait,
+aiguillonnait son vieux ministre, multipliait les ordres «précis et
+clairs<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a>
+<a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a>», si bien que vers le milieu de mars la négociation parvint
+à maturité.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote441" name="footnote441"><b>Note 441: </b></a>
+<a href="#footnotetag441">
+(retour) </a> Dépêche du 24 février.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote442" name="footnote442"><b>Note 442: </b></a>
+<a href="#footnotetag442">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote443" name="footnote443"><b>Note 443: </b></a>
+<a href="#footnotetag443">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote444" name="footnote444"><b>Note 444: </b></a>
+<a href="#footnotetag444">
+(retour) </a> Dépêche de Loewenhielm du 11 mars.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote445" name="footnote445"><b>Note 445: </b></a>
+<a href="#footnotetag445">
+(retour) </a> Dépêche de Loewenhielm du 11 mars.</blockquote>
+
+<p>Ce fut à ce moment qu'arrivèrent les propositions formulées par Napoléon
+le 25 février et dont Tchernitchef était porteur. Cet envoi fit
+sensation et émut fortement Loewenhielm, qui y vit pour la constance
+d'Alexandre l'épreuve décisive. Sans doute, le versatile souverain
+semblait s'être fait une âme nouvelle, toute d'énergie et de fermeté.
+Néanmoins, le message confié à Tchernitchef pouvait faire renaître en
+lui la tentation de traiter: ses résolutions tiendraient-elles devant
+une offre positive, assez modérée dans la forme, présentée par son
+adversaire sur la pointe de l'épée et appuyée par la marche en Allemagne
+de quatre cent mille hommes?</p>
+
+<p>Alexandre commença par communiquer à Loewenhielm, en témoignage de
+confiance, les propositions françaises; il lui fit lire, avec des
+annotations de sa main, le copieux rapport où Tchernitchef avait
+reproduit textuellement la conversation de l'Élysée; il ajouta, en
+matière de commentaire, une profession d'incrédulité à l'égard des
+sentiments exprimés par Bonaparte: «Je considère tout cela, dit-il fort
+justement, comme des efforts pour gagner du temps parce qu'on n'est pas
+encore prêt, mais je ne me laisserai pas tromper<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a>
+<a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote446" name="footnote446"><b>Note 446: </b></a>
+<a href="#footnotetag446">
+(retour) </a> Dépêche de Loewenhielm du 25 mars.</blockquote>
+
+<p>Si précieuses qu'elles fussent, ces paroles n'eurent pas le don de
+rassurer entièrement Loewenhielm. Il croyait à la faiblesse des hommes
+en général et à celle d'Alexandre en particulier; les antécédents de ce
+prince lui faisaient peur. Puis il n'ignorait pas que les partisans de
+la paix, profitant de la circonstance, se remettaient en mouvement. Dans
+divers cercles, dans plusieurs salons, la fermentation était extrême: on
+cherchait tous les moyens d'arriver à l'Empereur et de le circonvenir;
+des femmes aimables se dévouaient à cette oeuvre, se mettaient en frais
+de séduction auprès du galant monarque et tâchaient de l'amollir.
+«L'Empereur, écrivait Loewenhielm avec angoisse, est assiégé de toutes
+parts<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a>
+<a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a>.» Lauriston, souriant et calme, annonçant imperturbablement
+la paix, dirigeait discrètement les travaux d'approche; le comte de
+Bray, ministre de Bavière, s'était institué son premier auxiliaire et
+son aide de camp: l'appui plus ou moins déguisé de Roumiantsof leur
+ménageait des intelligences dans la place, et chaque jour les
+assaillants devenaient plus hardis, leurs efforts plus pressants.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote447" name="footnote447"><b>Note 447: </b></a>
+<a href="#footnotetag447">
+(retour) </a> Dépêche du 5 avril.</blockquote>
+
+<p>Observant cette crise et «la position volcanique de l'empire»,
+Loewenhielm crut devoir réveiller le zèle du parti belliqueux et
+soulever «toute la partie bien pensante du public<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a>
+<a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>». Sans souci de
+son caractère diplomatique, il se jeta à corps perdu dans la mêlée des
+intrigues; il n'hésita pas à prendre pour associés Armfeldt et sa bande,
+les éternels fauteurs de troubles. En agissant ainsi, écrivait-il à son
+roi, il ne faisait que se conformer aux usages et aux moeurs politiques
+de la Russie: «Dans un pays livré comme celui-ci à l'intrigue et où le
+champ est aussi vaste que les désirs ambitieux de ceux qui sont en
+scène, il est difficile de remplir sa tâche sans suivre les affaires
+dans leur marche la plus tortueuse, et si j'osais me livrer à un
+proverbe populaire, je dirais qu'ici plus qu'ailleurs on est forcé de
+hurler avec les loups<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a>
+<a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a>.» Conformément à ce principe, l'envoyé de
+Bernadotte se fit le moteur et le lien de toutes les menées
+antifrançaises, «le principal ouvrier du parti de la guerre<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a>
+<a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote448" name="footnote448"><b>Note 448: </b></a>
+<a href="#footnotetag448">
+(retour) </a> Dépêches du 20 février et du 3 mars.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote449" name="footnote449"><b>Note 449: </b></a>
+<a href="#footnotetag449">
+(retour) </a> Dépêche du 23 mars.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote450" name="footnote450"><b>Note 450: </b></a>
+<a href="#footnotetag450">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>Les instances de ce parti s'adressaient à un prince beaucoup moins
+vacillant qu'on ne le supposait; elles prêchaient un converti. Alexandre
+ne se bornait pas à repousser l'idée d'un acquiescement pur et simple
+aux volontés de l'Empereur; depuis longtemps, on l'a vu, il n'admettait
+plus de transaction. Si Napoléon voulait tout obtenir, Alexandre était
+intimement résolu--il en avait fait plusieurs fois l'aveu--à ne rien
+Accorder.</p>
+
+<p>Seulement, avec son habituelle finesse, il comprit le parti qu'il
+pourrait tirer des propositions françaises pour s'assurer à meilleur
+compte l'alliance de la Suède. Tout en réitérant devant Loewenhielm ses
+protestations d'énergie, il lui glissa qu'il différerait quelques jours
+de répondre au message. «On veut, lui dit-il d'un ton dégagé, me hâter
+de répondre à la lettre de Napoléon, mais je n'en suis pas si pressé et
+je crois qu'il n'y a pas de mal à le faire attendre<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a>
+<a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>.» Ce retard
+suffisait à entretenir dans l'esprit de Loewenhielm une inquiétude
+utile: tant que le refus n'aurait pas été officiellement signifié, le
+Tsar pouvait se raviser, fléchir et succomber. La menace d'un
+accommodement avec la France demeurait suspendue sur la tête de
+Loewenhielm et le déterminerait sans doute à baisser ses prétentions.</p>
+
+<p>En effet, le Suédois n'eut plus qu'une pensée: hâter la signature. Il
+céda sur plusieurs points assez importants, qui restaient en litige, et
+le 28 mars on tombait d'accord. On s'occupait à polir la rédaction des
+articles, lorsque Roumiantsof rentra fort inopportunément en scène, armé
+d'une observation imprévue. Un devoir de convenance, disait-il, exigeait
+que l'instrument préparé fût envoyé à Stockholm et signé dans cette
+ville par Suchtelen, désigné primitivement à cet effet; c'était pour le
+chancelier un moyen de gagner quelques jours, et ce retard pouvait tout
+compromettre. Quelle déception amère, quelle mésaventure pour
+Loewenhielm, qui avait cru tenir son traité et voyait se rouvrir devant
+lui d'inquiétantes perspectives<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a>
+<a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>!</p>
+
+<p>Dans cette passe dangereuse, il paya d'audace: il connaissait le chemin
+qui menait au cabinet de l'Empereur et le prit dès le lendemain. Aux
+premiers mots du prince, ses appréhensions s'évanouirent: «Du moment,
+lui dit Alexandre, que vous avez les pleins pouvoirs nécessaires pour
+conclure et signer, je signerai ici; personne n'est plus jaloux que moi
+de terminer notre alliance<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a>
+<a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>.» Et il laissa entendre que l'expédient
+dilatoire imaginé par le chancelier n'était nullement de son goût. Il
+affecta toutefois, avec un tact parfait, de ne pas mettre en doute le
+bon vouloir de son ministre. Si Roumiantsof soulevait des difficultés de
+protocole, c'était chez lui pur formalisme et habitude de carrière: «Que
+voulez-vous? Il a ses vieilles formes diplomatiques, qui m'ennuient
+souvent. On reste toujours ce qu'on est. Un cordonnier reste cordonnier;
+un diplomate, diplomate. Mais nous sommes militaires et nous aimons à
+aller vite et loyalement en besogne.» Loewenhielm s'en fut sur-le-champ
+porter à Roumiantsof, avec le plus profond respect, l'expression de la
+volonté souveraine. «L'Empereur est bien le maître», dit le ministre
+d'un ton vexé; mais il se ressaisit aussitôt, reprit son masque officiel
+et, faisant à mauvaise fortune bon visage, se répandit en assurances sur
+son «désir à lui de terminer avec toute la diligence possible». Le 5
+avril, le traité était mis au point et signé.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote451" name="footnote451"><b>Note 451: </b></a>
+<a href="#footnotetag451">
+(retour) </a> Dépêche du 25 mars.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote452" name="footnote452"><b>Note 452: </b></a>
+<a href="#footnotetag452">
+(retour) </a> Dépêche du 28 mars.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote453" name="footnote453"><b>Note 453: </b></a>
+<a href="#footnotetag453">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>Loewenhielm s'applaudissait de ce dénouement et se croyait au bout de
+ses tracas: il avait compté sans un incident bizarre qui allait encore
+une fois tout remettre en question. Tandis qu'il se précipitait à son
+but, le vieux Suchtelen, arrivé à Stockholm et gracieusement accueilli
+par le prince royal, s'était piqué au jeu; il avait rompu avec ses
+habitudes de lenteur et déployé une activité inattendue. Il était
+parvenu de son côté à mettre rapidement sur pied un traité et l'avait
+signé le 9 avril, presque au moment où Loewenhielm parachevait le sien,
+à quatre jours d'intervalle. Dans leur ardeur à se saisir et leur
+crainte de se manquer, Alexandre et Bernadotte s'étaient enlacés d'un
+double lien. Mais cette surabondance d'engagements n'allait-elle pas
+nuire? Le texte des deux traités n'était pas identique, et ce qu'il y
+avait de plus étrange dans cette disparité, c'était que l'accord passé à
+Stockholm par l'envoyé russe d'après les pleins pouvoirs et les
+instructions de son maître, était beaucoup moins favorable à la Russie
+que l'acte conclu à Pétersbourg par l'envoyé extraordinaire de Suède.
+Tandis que le premier obligeait le Tsar à payer l'entretien et le
+transport des divisions russes destinées à opérer contre Copenhague, le
+second laissait ces débours à la charge de la Suède.</p>
+
+<p>Si surprenante que paraisse au premier abord cette différence, elle
+s'explique aisément. Loewenhielm s'était désisté de ses exigences sous
+l'impression que lui avaient causée les ouvertures de Napoléon à la
+Russie. Suchtelen avait obéi à un sentiment analogue. Il était à
+Stockholm quand Bernadotte avait reçu de son côté les offres venues de
+Paris par l'intermédiaire de la princesse royale. Bernadotte avait joué
+de ces propositions vis-à-vis de Suchtelen avec autant d'habileté
+qu'Alexandre en avait mis à exploiter auprès de l'agent suédois le
+message de l'Élysée: il avait obtenu le même succès. Par crainte de voir
+Bernadotte retomber dans les liens de la France, Suchtelen avait fait
+les concessions auxquelles Loewenhielm avait souscrit par peur d'un
+rapprochement entre les deux empereurs, et cette piquante similitude
+donnait la mesure de la confiance que s'accordaient réciproquement les
+nouveaux alliés. Mais comment concilier désormais des prétentions qui
+s'appuyaient de part et d'autre d'un texte formel? Entre les deux
+traités, lequel choisir? Lequel devait être tenu pour bon et valable? La
+difficulté eût été sérieuse, si Bernadotte n'eût senti que le comble de
+l'adresse était de fixer la reconnaissance d'Alexandre par un trait de
+munificence. Il jugea à propos de se montrer grand, libéral, magnifique;
+il renonça spontanément aux avantages que lui conférait le traité de
+Stockholm pour s'en tenir au traité de Pétersbourg<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a>
+<a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a>. Touché de ce
+beau mouvement, Alexandre ne voulut pas demeurer en reste de bons
+procédés avec un allié si délicat. Il refusa le présent de Bernadotte,
+déclara que la Russie et la Suède subviendraient chacune à l'entretien
+de leur contingent, et l'issue de ce duel de générosité fut que l'on
+convint de spolier le Danemark à frais communs<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a>
+<a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote454" name="footnote454"><b>Note 454: </b></a>
+<a href="#footnotetag454">
+(retour) </a> Communication de Loewenhielm au chancelier de l'empire,
+14 mai.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote455" name="footnote455"><b>Note 455: </b></a>
+<a href="#footnotetag455">
+(retour) </a> Communication du chancelier de l'empire à Loewenhielm, 31
+mai. Archives de Stockholm.</blockquote>
+
+<p>Alexandre ne se sentait plus seul en face de Napoléon: son traité avec
+la Suède l'enhardit à repousser plus fièrement nos exigences, à
+signifier enfin les siennes. Il fit le 8 avril sa réponse au message de
+l'Élysée: ce fut l'objet d'une note qui devait être expédiée à
+l'ambassadeur Kourakine et remise par lui au cabinet français, avec une
+lettre polie et brève pour l'empereur des Français<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a>
+<a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>. La note était
+censée exprimer les conditions auxquelles le Tsar, après s'être dérobé
+si longtemps à toute explication, se prêterait aujourd'hui à traiter:
+elle spécifiait que l'acceptation pure et simple de ces bases pourrait
+seule «rendre un arrangement encore possible». Si la Russie se décidait
+après quinze mois à rompre le silence, il était entendu que ce premier
+mot serait aussi le dernier; son envoi constituait au plus haut point un
+ultimatum.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote456" name="footnote456"><b>Note 456: </b></a>
+<a href="#footnotetag456">
+(retour) </a> Cette pièce figure aux archives des affaires étrangères,
+Russie, 154.</blockquote>
+
+<p>Dans la note du 8 avril, Alexandre ne parlait point de la Pologne,
+tenant toujours à couvrir d'un voile les intentions qu'il avait eues sur
+l'État de Varsovie. Déplaçant et élargissant le débat, il substituait à
+un grief personnel un grief général, européen, intéressant ses voisins
+autant que lui-même: la réoccupation par les Français de l'Allemagne
+septentrionale. Comme condition nécessaire et préalable de toute
+entente, l'ultimatum exigeait l'évacuation intégrale de la Prusse,
+l'évacuation de la Poméranie suédoise, la réduction de la garnison de
+Dantzick, l'abandon de toutes les autres places, de tous les points
+stratégiques occupés par nos troupes au delà de l'Elbe; il fallait que
+la Grande Armée fît demi-tour, qu'elle dégageât l'Allemagne, qu'elle
+cessât de peser sur le Nord et de tenir la Russie sous la menace de
+l'invasion. Nulle prétention n'eût été plus légitime, si l'empereur
+Alexandre se fût offert en même temps à terminer les différends qui
+depuis un an avaient nécessité les armements et les mouvements
+respectifs. Ce que la Russie réclamait de Napoléon, en le sommant
+d'abandonner toutes les positions d'où il pouvait entreprendre la lutte
+avec avantage, c'était un véritable désarmement. Or, entre États prêts à
+en venir aux mains et pourtant désireux de prévenir l'effusion du sang,
+on ne désarme qu'après avoir déterminé les conditions de l'accord et
+s'être lié par des engagements formels. En échange de l'évacuation
+requise, la Russie nous offrait-elle de trancher dès à présent et
+définitivement les questions pendantes, conséquemment d'assurer la paix?
+En aucune façon. Qu'offrait-elle donc? Elle proposait, après que
+Napoléon aurait «irrévocablement et par mesure préliminaire» replié sa
+puissance en deçà de l'Elbe, d'entrer en négociation pour un traité de
+commerce, d'examiner les moyens de nuire au commerce anglais, de
+reconnaître la réunion de l'Oldenbourg, moyennant une indemnité
+territoriale pour le duc dépossédé. Mais en quoi consisterait cet
+équivalent? Où serait-il situé? Quelles facilités seraient accordées à
+notre commerce? Quelles mesures de rigueur seraient prises contre
+l'Angleterre? Tous ces points, qui formaient le fond même du débat,
+restaient en suspens; ils feraient l'objet de pourparlers ultérieurs
+dans lesquels le cabinet de Pétersbourg se réservait une pleine liberté
+d'appréciation: que la France évacuât d'abord, on verrait ensuite à
+s'entendre. Sur une seule question, la Russie se prononçait dès à
+présent et tout à notre désavantage: elle déclarait qu'elle ne pourrait
+en aucun cas considérer le commerce soi-disant neutre comme une
+dépendance du commerce anglais et l'exclure de ses ports.</p>
+
+<p>Ainsi, exiger de Napoléon un engagement sans réciprocité, un recul
+humiliant, indépendant de toute concession à faire par l'autre partie,
+présenter en retour de très vagues espérances, accompagnées d'explicites
+réserves, voilà à quoi se réduisait l'offre conciliante d'Alexandre. Il
+était par trop évident que ce prince, réclamant à nouveau, et cette fois
+dans les termes les plus impérieux, un gage de sécurité, ne voulait rien
+promettre en échange. Il avait posé ces conditions en sachant qu'elles
+n'avaient aucune chance d'être agréées, et que Napoléon y répondrait
+vraisemblablement à coups de canon: mais, fatigué et énervé de
+l'attente, jugeant ses préparatifs parvenus à un degré infranchissable
+de maturité, il trouvait inutile de retarder plus longtemps l'explosion
+de la crise. Sortant de sa résistance inerte et passive, il en venait à
+une démarche d'éclat; sous couleur de formuler des contre-propositions
+pacifiques, il manifestait l'incompatibilité des exigences respectives
+et provoquait la rupture ouverte.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>L'ultimatum russe, succédant au traité avec la Suède, était un succès
+capital pour nos ennemis: ils venaient d'en remporter un autre dans
+l'intérieur même du gouvernement. S'ils n'avaient point réussi à faire
+renvoyer Roumiantsof auquel l'Empereur tenait par habitude, par l'effet
+d'une longue accoutumance à sa personne et à ses services, ils étaient
+parvenus à écarter le seul homme qui maintînt encore en haut lieu, avec
+le chancelier, un reste de sympathies françaises et comme un souvenir du
+passé.</p>
+
+<p>Le rôle de Michaël Mikailovitch Spéranski dans les préliminaires de la
+guerre n'a pas été entièrement éclairci. Maître de l'administration
+intérieure, il mettait aussi la main aux affaires du dehors: sa
+correspondance avec Nesselrode en fait foi, et il paraît bien que cet
+homme de paix, tout entier à sa mission civilisatrice, avait conseillé
+jusqu'au bout une politique de ménagements. Aujourd'hui, il ne semblait
+plus en son pouvoir d'empêcher la guerre: on craignait qu'il ne la fît
+tourner court, pour reprendre sa tâche de réorganisation
+intérieure<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a>
+<a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>. Or, ce que voulait le parti dominant, c'était la lutte
+à outrance, sans trêve ni merci.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote457" name="footnote457"><b>Note 457: </b></a>
+<a href="#footnotetag457">
+(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, III, 373.</blockquote>
+
+<p>Pour atteindre Spéranski, ce parti se trouvait les voies ouvertes.
+Depuis qu'Alexandre s'était détaché de l'alliance napoléonienne, il
+goûtait moins les idées, les imitations françaises, dont Spéranski se
+faisait l'ardent promoteur: il écoutait davantage ceux qui lui
+montraient dans toutes ces nouveautés «le poison de la Russie<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a>
+<a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a>»,
+qui prétendaient le ramener à un étroit absolutisme; il laissait les
+passions rétrogrades se manifester avec plus de hardiesse, avec plus
+d'impétuosité, et ce torrent de réaction emporterait tôt ou tard le
+ministre innovateur. Puis, inflexible sur les principes, ne voyant que
+son but et y allant avec un aveuglement d'apôtre, Spéranski avait
+froissé sur son passage et ameuté contre lui une foule d'intérêts. Les
+membres de la hiérarchie officielle, les <i>tchinovniks</i>, exécraient
+l'homme qui avait établi des concours à l'entrée des carrières et fait
+une part au mérite dans la distribution des emplois. Ce même homme
+voulait simplifier le chaos des lois, introduire dans l'administration
+régularité et méthode, et le désordre, le laisser-aller étaient choses
+trop commodes, trop profitables, trop lucratives, pour qu'on ne
+s'insurgeât pas violemment contre qui portait la main sur cette
+institution nationale. Le mécontentement descendait jusqu'aux classes
+d'ordinaire résignées et muettes. L'embarras des finances ayant obligé à
+surélever les impôts, le peuple murmurait; sans pénétrer la cause de ses
+maux, il s'en prenait au parvenu, au «fils de pope», qui changeait tout
+et bouleversait les bases de l'État, et l'impopularité du ministre
+rejaillissait sur le souverain. Alexandre Ier, sentant le besoin à la
+veille du grand combat de rallier autour de lui toutes les forces vives
+de la Russie et de refaire l'unité morale d'une société profondément
+divisée, se demandait quelquefois si le sacrifice de Spéranski n'était
+pas nécessaire pour sceller entre son peuple et lui un pacte de
+réconciliation. Il hésitait cependant, résistait encore: à son âme
+ombrageuse, torturée de doutes, soupçonnant tout le monde, il était si
+doux d'avoir trouvé un ami en qui elle crût pouvoir se fier pleinement
+et se reposer.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote458" name="footnote458"><b>Note 458: </b></a>
+<a href="#footnotetag458">
+(retour) </a> Joseph <span class="sc">de Maistre</span>.</blockquote>
+
+<p>Le crédit de Spéranski n'était qu'ébranlé: pour l'abattre, une grande
+intrigue fut combinée. Armfeldt s'en fit naturellement le chef: il se
+ligua avec des Russes en faveur croissante auprès du maître, le ministre
+de la police Balachof, le violent Araktchéef. On se procura des lettres
+écrites par Spéranski: celui-ci avait le grand tort, dans sa
+correspondance intime, de s'exprimer en termes déplacés et inconvenants
+sur le monarque auquel il devait tout et qui l'honorait d'une affection
+sincère: il le dépeignait frivole et vaniteux, amoureux de sa figure,
+consacrant à de futiles occupations le temps qu'il devait au travail
+d'État: il lui donnait des sobriquets empruntés à Voltaire<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a>
+<a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a>.
+Spéranski avait certainement trahi l'amitié: il n'avait pas trahi la
+patrie. On l'en accusa pourtant: on prétendit qu'il entretenait avec
+Lauriston des intelligences suspectes. L'opinion, qui s'enfiévrait de
+plus en plus à l'approche du péril et voyait partout des traîtres,
+accueillit, propagea ces bruits: des avis sinistres, des billets
+dénonciateurs affluèrent au palais; Spéranski avait commis des fautes:
+on lui prêta des crimes<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a>
+<a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote459" name="footnote459"><b>Note 459: </b></a>
+<a href="#footnotetag459">
+(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 240. Cet auteur a consulté des documents de
+première main qui jettent une lumière nouvelle sur les causes
+déterminantes de la disgrâce.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote460" name="footnote460"><b>Note 460: </b></a>
+<a href="#footnotetag460">
+(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, III, 376-379.</blockquote>
+
+<p>Tandis que l'orage s'amoncelait, il poursuivait son infatigable labeur,
+passait dix-huit heures par jour à son bureau, fréquentait peu le monde:
+son délassement était de se faire lire le soir une tragédie de Corneille
+ou de Racine, parfois un chapitre de <i>Don Quichotte</i>; il y avait
+cependant, dans cette vie toute cérébrale, une place pour le coeur;
+Spéranski avait une fille et l'adorait. Par moments, il sentait
+vaguement le péril: pour échapper aux haines et aux jalousies qui le
+guettaient, il demandait que ses attributions fussent diminuées,
+cherchait à se faire petit, à donner moins de prise; il avait exprimé le
+désir de quitter volontairement le service.</p>
+
+<p>On ne lui en laissa pas le temps. Quant on eut mis sous les yeux du Tsar
+les lettres où Spéranski s'était permis sur sa personne des propos
+outrageants, Alexandre crut tout, et son premier mouvement fut de
+frapper sans pitié. Toutefois, un scrupule qui l'honore le fit recourir
+à celui qu'il considérait comme son directeur spirituel, au professeur
+Parrot, dont il appréciait le sens droit, la belle franchise, le
+désintéressement. Mandé près de lui le soir du 16 mars, Parrot le trouva
+dans un état d'exaspération violente, pleurant de rage et de douleur,
+parlant de faire fusiller Spéranski<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a>
+<a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>. Parrot demanda vingt-quatre
+heures pour réfléchir sur le cas et prononcer un avis. Pendant ces
+vingt-quatre heures, la destinée du réformateur s'accomplit: Alexandre
+s'était tout à la fois décidé de lui-même et repris: il avait senti que
+des accusations n'étaient pas des preuves, qu'il n'avait pas le droit,
+pour venger ses injures personnelles, de traiter Spéranski en criminel
+d'État: il se bornerait à le frapper de disgrâce et d'exil
+<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a>
+<a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote461" name="footnote461"><b>Note 461: </b></a>
+<a href="#footnotetag461">
+(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 242.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote462" name="footnote462"><b>Note 462: </b></a>
+<a href="#footnotetag462">
+(retour) </a> Les citations et détails qui suivent sont empruntés
+principalement à l'ouvrage de Korf sur Spéranski et à un ensemble de
+textes russes qui nous ont été communiqués par M. le vicomte E.-M. de
+Vogüé, de l'Académie française.</blockquote>
+
+<p>Le 17 mars au soir, Spéranski fut mandé comme à l'ordinaire au palais
+pour travailler avec l'Empereur. On le vit traverser le salon d'attente,
+où se tenait, avec l'aide de camp de service, le prince Nicolas
+Galitsyne, et entrer chez Sa Majesté. Trois heures se passèrent. Quand
+la porte du cabinet impérial se rouvrit, Spéranski reparut pâle et
+défait, les yeux pleins de larmes, avec des gestes précipités et
+incohérents qui trahissaient une sorte d'égarement: à Galitsyne qui
+cherchait à le retenir et à le réconforter, il dit seulement: «Adieu,
+prince», et sortit. Dans le même moment, l'Empereur se montrait sur le
+seuil de son cabinet, et profondément ému lui-même, les traits altérés,
+jetait ces mots: «Adieu encore une fois, Michaël Mikailovitch.»</p>
+
+<p>Que s'était-il passé entre ces deux hommes? L'entretien resta longtemps
+mystérieux; ce fut Alexandre qui plus tard souleva le voile: il dit à
+Novossiltsof que Spéranski n'avait jamais été traître, mais seulement
+coupable d'avoir payé sa confiance et son amitié par l'ingratitude la
+plus noire, la plus abominable; qu'en même temps ses écarts et ses
+imprudences l'avaient mis en suspicion grave auprès du public: aussi,
+ajouta-t-il, lui ai-je dit en l'éloignant de ma personne: «En tout
+autre temps, j'aurais employé deux années pour vérifier avec la plus
+grande attention tous les renseignements qui me sont parvenus concernant
+votre conduite et vos actions. Mais le temps, les circonstances ne me le
+permettent pas en ce moment. L'ennemi frappe à la porte de l'empire, et
+dans la situation où vous ont placé les soupçons que vous avez attirés
+sur vous par votre conduite et les propos que vous vous êtes permis, il
+m'importe de ne pas paraître coupable aux yeux de mes sujets, en cas de
+malheur, en continuant de vous accorder ma confiance, en vous conservant
+même la place que vous occupez. Votre situation est telle que je ne vous
+conseillerai même pas de rester à Pétersbourg ou dans la proximité de
+cette ville. Je joue gros jeu, et plus il est gros, d'autant plus vous
+risqueriez en cas de non-réussite, vu le caractère du peuple auquel on a
+inspiré de la haine et de la méfiance pour vous<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a>
+<a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>.» Spéranski avait
+choisi pour lieu d'exil Nijni-Novgorod.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote463" name="footnote463"><b>Note 463: </b></a>
+<a href="#footnotetag463">
+(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 243-244.</blockquote>
+
+<p>Au sortir du palais, il passa chez l'employé Magnitzky, son ami et son
+collaborateur intime, et ne trouva qu'une femme en pleurs, dont le mari
+venait d'être enlevé par la police et expédié à Wologda. Il rentra chez
+lui; le ministre de la police y était déjà, avec ses hommes, se
+préparant à apposer les scellés: à la porte, une voiture de poste propre
+aux longs parcours, une <i>kibitka</i>, attendait le proscrit, pour l'emmener
+à Nijni. Spéranski obtint la permission de placer quelques papiers sous
+une enveloppe à l'adresse de l'Empereur, ne voulut point réveiller sa
+fille, fit seulement le signe de la croix sur la porte de la chambre où
+elle dormait, et laissa pour elle un court billet. En pleine nuit, la
+rapide voiture l'emporta, et le lendemain, à la première heure,
+Pétersbourg apprenait sa disparition.</p>
+
+<p>Ce fut alors une explosion de joie furieuse et de haine: on s'abordait
+en se félicitant, en s'embrassant: l'homme néfaste était tombé: «c'était
+une première victoire sur les Français<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a>
+<a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote464" name="footnote464"><b>Note 464: </b></a>
+<a href="#footnotetag464">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 244.</blockquote>
+
+<p>Le public crut à la grande trahison de Michaël Mikailovitch et s'imagina
+qu'il avait voulu livrer à Napoléon les secrets de la défense: l'affaire
+Spéranski parut le pendant de l'affaire Michel. Cependant, comme un
+drame plus poignant s'annonçait à l'horizon, on oublia bientôt le
+disparu, les passions qui s'étaient soulevées autour de lui, la place
+qu'il avait tenue; l'exil est souvent un tombeau. Pendant quelques
+jours, Alexandre se montra triste, et comme désemparé: «Êtes-vous
+malade, Sire? lui demanda Galitsyne.--Non. Si on t'avait coupé ta main
+droite serais-tu tranquille?» On l'entendit répéter plusieurs fois,
+comme s'il eût voulu refouler un doute par trop pénible à son coeur:
+«Non, Spéranski n'est pas un traître.» Il l'avait sacrifié à des
+ressentiments légitimes et surtout aux exigences de l'opinion: c'était
+un gage qu'il avait voulu donner à sa noblesse, à son peuple; mais
+lui-même s'était du même coup livré plus complètement aux étrangers qui
+l'enfermaient désormais dans un cercle ardent de haines: à Bernadotte, à
+l'accusateur en chef Armfeldt, à Stein qui accourait de Prague, à
+Loewenhielm, aux Italiens Paulucci et Serra-Capriola, à l'émigré
+Vernègues, à tous ces affamés de vengeance qui venaient faire la guerre
+à Napoléon avec le sang de la Russie.</p>
+
+<p>L'audace de ces hommes ne connut plus de bornes, dès qu'ils furent
+débarrassés de Spéranski, et ils se remirent à leur besogne de
+machinations internationales avec une ardeur furibonde. Les passions,
+les inimitiés qui nous divisent actuellement paraissent pâles et
+mesquines à côté de ces haines forcenées, à côté de ces colères
+grandioses qui absorbaient toute une vie. Armfeldt avait monté d'un bout
+à l'autre de l'Europe une diplomatie occulte. Il faisait appel aux
+patriotes allemands, aux Français qu'une honorable fidélité au malheur
+retenait loin de leur pays, aux irréconciliables de l'émigration; mais
+il s'adressait aussi à tous les déçus, à tous les envieux, aux
+aventuriers en disponibilité, aux traîtres qui avaient manqué leur coup,
+et, remuée par lui, cette vermine recommençait à grouiller. Il écrivait
+à d'Antraigues et s'efforçait de réveiller le zèle de ce conspirateur
+lassé<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a>
+<a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a>; il écrivait à Dumouriez, qui lui répondait en proposant pour
+modèle de la lutte future «la guerre des Scythes contre Darius<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a>
+<a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>». Le
+vieux Serra-Capriola, ministre à Pétersbourg de l'ex-roi des
+Deux-Siciles, se chargeait d'agiter l'Italie. Loewenhielm obtenait à
+l'envoyé des Cortès insurrectionnelles un accès officiel en Russie,
+reliait les efforts de l'Espagne aux opérations du Nord<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a>
+<a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a>. Bernadotte
+était le plus enragé à nous nuire. Tout en faisant aux ouvertures de
+Napoléon une réponse vaguement conciliante, car il jugeait bon de lui
+«débiter des phrases qui le laisseraient dans le doute<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a>
+<a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a>», il
+entreprenait contre nous les multiples opérations dont il avait par
+avance tracé le programme. Il pressait le rapprochement entre la Russie
+et la Grande-Bretagne, tâchait de moyenner à Constantinople une paix
+d'où pourrait sortir une guerre des Turcs contre la France; il
+travaillait à Berlin, travaillait à Vienne; pour agir sur l'Autriche, il
+faisait écrire à l'archiduc Charles, parlant à l'amour-propre de ce
+prince et cherchant à tenter ses ambitions: «Si les choses vont comme il
+y a lieu de l'espérer, il y aura trois ou quatre trônes vacants ou à
+créer...; celui de l'Italie paraît fait pour fixer son
+attention.»--«Enfin, disait Bernadotte, j'ai tâché de le monter: je ne
+sais quel en sera l'effet<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a>
+<a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote465" name="footnote465"><b>Note 465: </b></a>
+<a href="#footnotetag465">
+(retour) </a> <i>Un agent secret sous la Révolution et l'Empire, le comte
+d'Antraigues</i>, par Léonce <span class="sc">Pingaud</span>, p. 377.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote466" name="footnote466"><b>Note 466: </b></a>
+<a href="#footnotetag466">
+(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, III, 383.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote467" name="footnote467"><b>Note 467: </b></a>
+<a href="#footnotetag467">
+(retour) </a> Dépêches de Loewenhielm, 24 mars, 5 avril.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote468" name="footnote468"><b>Note 468: </b></a>
+<a href="#footnotetag468">
+(retour) </a> Rapport de Suchtelen, 30 mars 1812. <i>Recueil de la
+Société impériale d'histoire de Russie</i>, XXI, 433.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote469" name="footnote469"><b>Note 469: </b></a>
+<a href="#footnotetag469">
+(retour) </a> Rapport de Suchtelen du 30 mars, volume cité, 434.</blockquote>
+
+<p>Celui qu'il s'efforçait encore plus de monter et d'exaspérer, c'était
+Alexandre lui-même. Il ne le trouvait jamais assez ardent contre
+Napoléon, cherchait à l'enflammer davantage, ne laissait s'écouler aucun
+jour sans attiser le feu. Suchtelen était toujours à Stockholm,
+parfaitement traité. Le prince se laissait voir, aborder par lui à toute
+heure, sauf les jours «où il faisait ses dévotions<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a>
+<a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>». Le soir,
+Suchtelen était admis au cercle intime qui se tenait chez la Reine.
+L'aspect de la réunion était simple et presque patriarcal. Autour d'une
+table ronde, la Reine et quelques dames travaillaient. Le Russe avait sa
+place marquée entre le Roi et la Reine, qui l'entretenaient avec bonté:
+au bout de quelque temps, le prince arrivait, et la conversation prenait
+un tour plus vif. Avec sa belle faconde, Bernadotte parlait de Napoléon,
+arrangeant à sa façon ses souvenirs personnels et les venimeux
+commérages qui lui arrivaient de Paris: point de fables qu'il n'imaginât
+pour peindre «l'homme» dans sa perfidie, sa noirceur, son extravagance.
+Il en faisait un furieux, un malade, parfois un assassin. À l'entendre,
+des stylets s'aiguisaient dans l'ombre contre l'empereur Alexandre et
+contre lui-même: il prétendait savoir qu'on s'était adressé «à la secte
+des Illuminés à Paris pour qu'ils travaillassent leurs confrères en
+Russie, aussi bien qu'en Suède, afin que les deux coups fussent portés
+en même temps<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a>
+<a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>»; que le projet avait été dénoncé par un membre de la
+secte, saisi d'horreur. Et il faisait supplier l'empereur Alexandre de
+veiller à la conservation de sa précieuse existence. Quant à lui, il
+était «bien au-dessus de la peur: il mourrait content pourvu qu'il eût
+payé sa dette à la Suède et contribué de sa part à sauver le Nord: il
+consentait à être frappé de la dernière balle qui partirait de l'armée
+de Napoléon dans sa retraite pour repasser le Rhin».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote470" name="footnote470"><b>Note 470: </b></a>
+<a href="#footnotetag470">
+(retour) </a> <span class="sc">Id.</span>, 435.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote471" name="footnote471"><b>Note 471: </b></a>
+<a href="#footnotetag471">
+(retour) </a> Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 435.</blockquote>
+
+<p>Peu après, mêlant de colossales inventions à quelques bribes de vérité,
+il prêtait à Napoléon des projets dont l'insanité devait encourager ses
+ennemis: «L'autre jour, disait-il à Suchtelen, je vous ai parlé de ses
+projets sur Constantinople et l'Égypte. On m'en dit bien d'autres
+aujourd'hui. On m'écrit qu'il compte finir en deux mois avec la Russie,
+qu'ensuite il va sur Constantinople, où il parle de transférer son
+siège, pour de là gouverner la Russie et l'Autriche, comme tout le
+reste. Ensuite il veut attaquer la Perse, s'établir à Ispahan, où il
+n'aura pas affaire à des gens qui raisonnent, et en trois ans au plus,
+enfin, marcher sur Delhy et attaquer les Anglais dans l'Inde. Voilà ce
+qu'on m'écrit, et il n'y a aucune extravagance de sa part à laquelle je
+ne puisse croire<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a>
+<a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>.» Plus pratiquement, il fournissait de temps à
+autre sur le caractère de Napoléon, sur les particularités de son
+tempérament, sur les moyens de le combattre et de le déconcerter, des
+notions utiles, résultat d'une observation sagace<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a>
+<a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>: il montrait
+aussi le fort et le faible de nos armées, signalait, avec leurs
+terribles élans, leur impressionnabilité, leurs découragements soudains:
+il suppliait de «se battre en ligne le moins possible», d'affamer et
+d'exténuer nos troupes, de les énerver par des surprises, des
+embuscades, des escarmouches, de prendre les officiers, lorsque l'on
+réussirait à cerner quelque détachement, et de massacrer les hommes, et
+par des conseils proprement infâmes ce Français d'hier recommandait de
+ne point faire quartier aux soldats de France<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a>
+<a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote472" name="footnote472"><b>Note 472: </b></a>
+<a href="#footnotetag472">
+(retour) </a> Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 444-445.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote473" name="footnote473"><b>Note 473: </b></a>
+<a href="#footnotetag473">
+(retour) </a> Il disait, en parlant de l'Empereur, «qu'il n'y avait
+qu'un seul cas où l'on pourrait le trouver en défaut, c'est quand il
+était bien battu; qu'alors il perdait la tête, et que, si on savait en
+profiter, il serait capable de tout abandonner ou de se faire tuer; mais
+qu'il fallait bien saisir le moment, puisqu'une fois revenu à lui, il
+retrouve des ressources où personne ne les soupçonnerait.» Vol. cité,
+438. C'était annoncer à l'avance, avec une remarquable perspicacité, les
+défaillances de Napoléon en 1812 et 1813, les abattements subits de ce
+grand nerveux et ses dépressions d'âme: c'était aussi prophétiser la
+merveilleuse campagne de 1814.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote474" name="footnote474"><b>Note 474: </b></a>
+<a href="#footnotetag474">
+(retour) </a> <span class="sc">Solovief</span>, 227.</blockquote>
+
+<p>Malgré tant d'efforts pour porter Alexandre au paroxysme de
+l'exaltation, pour fortifier sa confiance, nos ennemis ne s'estimeraient
+absolument sûrs de lui qu'après le premier coup de canon, lorsque le
+carnage aurait repris. Loewenhielm exprimait cette idée avec un cynisme
+féroce: «On ne peut être sûr, disait-il, de la marche non interrompue
+des choses que du jour où le sang aura derechef commencé à couler<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a>
+<a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>.»
+C'est pourquoi, d'accord avec Bernadotte et d'après ses instructions, il
+poussait Alexandre à brusquer les hostilités, à ne pas attendre que les
+Français eussent touché la frontière russe, à les devancer dans la
+Prusse orientale et la Pologne.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote475" name="footnote475"><b>Note 475: </b></a>
+<a href="#footnotetag475">
+(retour) </a> Dépêche du 23 mars.</blockquote>
+
+<p>Ce point était le seul sur lequel Alexandre se montrât encore indécis et
+perplexe. Il mettait en balance les avantages présumés de l'initiative
+avec le préjudice moral qui pourrait en résulter pour lui. Sa phrase
+favorite était toujours: Je ne veux pas être l'agresseur. Il se
+préparait seulement à quitter Pétersbourg pour se rendre à Wilna, où il
+formerait son quartier général et prendrait le commandement de ses
+troupes. Bientôt, il considéra que son départ ne pouvait plus être
+différé. Le 21 avril, après avoir assisté à un service solennel dans
+l'église de Notre-Dame de Kazan, il traversa la ville à la tête d'un
+état-major cosmopolite et prit le chemin de Wilna, escorté par les voeux
+et les hommages de la population. Peu de jours auparavant, il avait
+réuni à sa table un grand nombre d'officiers et leur avait dit: «Nous
+avons pris part à des guerres contre les Français comme alliés d'autres
+puissances, et il me semble que nous avons fait notre devoir. Le moment
+est venu de défendre nos propres droits, et non plus ceux d'autrui.
+Voilà pourquoi, croyant en Dieu, j'espère que chacun de vous accomplira
+son devoir, et que nous ne diminuerons pas la gloire que nous avons
+acquise<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a>
+<a href="#footnote476"><sup class="sml">476</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote476" name="footnote476"><b>Note 476: </b></a>
+<a href="#footnotetag476">
+(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 245.
+</blockquote>
+
+<p>Ce langage était simple et grand. Dans ses adieux à l'ambassadeur de
+France, Alexandre montra moins de franchise. Le 10 avril, il avait
+invité Lauriston à dîner; il lui annonça qu'il allait faire simplement
+«une tournée», éprouvant «le besoin de voir ses troupes<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a>
+<a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>»: il
+espérait revenir bientôt: d'ailleurs, en quelque lieu qu'il fût, «à
+Pétersbourg, sur la frontière ou bien à Tobolsk», on le trouverait
+toujours prêt à restaurer l'alliance, pourvu qu'on n'exigeât de lui
+aucun sacrifice incompatible avec l'honneur. Mais son émotion en disait
+plus que ses paroles: elle dénonçait l'idée d'une séparation définitive
+et trahissait en lui, malgré l'immutabilité de sa résolution, l'angoisse
+du redoutable avenir: sa voix était entrecoupée et sourde: «des larmes
+lui roulaient dans les yeux<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a>
+<a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a>.» Au moment de se mettre en route, il
+fit annoncer officiellement à Lauriston «qu'à Wilna comme à Pétersbourg,
+il serait toujours l'ami et l'allié le plus fidèle de l'empereur
+Napoléon, qu'il partait avec la ferme intention et le désir le plus
+sincère de ne pas faire la guerre, et que si elle avait malheureusement
+lieu, on ne pourrait lui en attribuer la faute<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a>
+<a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a>». Ces protestations
+ne l'empêchaient pas, à peu d'heures d'intervalle, de déclarer à ses
+confidents étrangers qu'elle s'engagerait certainement, cette lutte
+nécessaire, car il n'était pas homme à reculer au dernier moment et à
+faire des excuses sur le terrain. Même, cédant aux impatiences
+belliqueuses qui bouillonnaient autour de lui, il parut enfin disposé à
+mettre en mouvement ses troupes, dès que les nôtres auraient moralement
+fait acte de guerre contre lui en franchissant la Vistule: «Si les
+Français, dit-il à Loewenhielm, passent un certain point (ce point est
+la Vistule), je marche en avant de mon côté<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a>
+<a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>.» Écrivant à
+Czartoryski, il n'excluait pas la possibilité d'une pointe au delà même
+de la Vistule et d'une entrée à Varsovie<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a>
+<a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote477" name="footnote477"><b>Note 477: </b></a>
+<a href="#footnotetag477">
+(retour) </a> Lauriston à Maret, 11 avril.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote478" name="footnote478"><b>Note 478: </b></a>
+<a href="#footnotetag478">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote479" name="footnote479"><b>Note 479: </b></a>
+<a href="#footnotetag479">
+(retour) </a> Lauriston à Maret, 11 avril.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote480" name="footnote480"><b>Note 480: </b></a>
+<a href="#footnotetag480">
+(retour) </a> Dépêche de Loewenhielm, 18 avril.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote481" name="footnote481"><b>Note 481: </b></a>
+<a href="#footnotetag481">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Czartoryski</i>, II, 281.</blockquote>
+
+<p>Cette suprême velléité d'offensive stratégique ne tint guère: ce qui la
+fit tomber, ce fut l'annonce de l'alliance franco-autrichienne. En
+signant le traité du 12 mars, Napoléon et François Ier s'étaient promis
+que cet acte demeurerait secret aussi longtemps que possible: une fausse
+manoeuvre d'un agent autrichien en décida autrement. L'empereur François
+avait alors pour représentant à Stockholm le comte de Neipperg, celui-là
+même qui devait faire oublier Napoléon à Marie-Louise et se glisser
+ainsi dans l'histoire. Instruit du traité, Neipperg crut en devoir
+communication officielle au gouvernement suédois: de Stockholm, la
+nouvelle retentit en Russie, où elle produisit la plus douloureuse
+impression. Il y avait longtemps qu'autour du Tsar on avait cessé de
+faire fonds sur la Prusse: on savait que cette monarchie en servage ne
+s'appartenait plus: son assujettissement définitif à la France avait
+causé moins de surprise et de colère que de pitié. Au contraire, on
+avait espéré jusqu'au bout que l'Autriche, plus libre de ses
+mouvements, n'irait pas s'enchaîner d'elle-même: le langage mielleux de
+Metternich et de ses agents avait entretenu cette illusion. On avait
+tout prévu, sauf la défection de l'Autriche: le coup n'en fut que plus
+sensible. Sans provoquer chez Alexandre aucune défaillance, aucune idée
+de capitulation et de paix, l'amère nouvelle lui fit craindre que ses
+troupes, s'aventurant dans la Pologne varsovienne, ne fussent prises en
+flanc par les Autrichiens, et elle le fixa au système de l'absolue
+défensive: arrivé à Wilna, il décida de demeurer sur place et d'attendre
+l'attaque que hâterait vraisemblablement son ultimatum<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a>
+<a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a>. La
+résolution qui devait sauver la Russie--car une prise de contact sur la
+Vistule avec des forces supérieures l'eût jetée à un désastre--fut
+arrêtée définitivement par Alexandre à la dernière heure, à raison d'une
+circonstance indépendante de sa volonté et que Napoléon avait ménagée:
+tout ce qui devait, dans la pensée du conquérant, rendre infaillible le
+succès de sa grande entreprise, concourut à le perdre.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote482" name="footnote482"><b>Note 482: </b></a>
+<a href="#footnotetag482">
+(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 60; <span class="sc">Schildner</span>, 246.</blockquote>
+
+
+<a name="c11" id="c11"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<h4>L'ULTIMATUM RUSSE.</h4>
+
+<p>Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blâme son gouvernement.--Il
+continue à désirer la paix et à célébrer l'alliance.--Procès de haute
+trahison.--Discours du procureur général.--Interrogatoire des prévenus;
+responsabilités inégales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de
+Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de
+l'accusation.--Arrivée de l'ultimatum.--Kourakine à Saint-Cloud.--Colère
+et inquiétude de l'Empereur.--Alerte passagère.--Napoléon veut à tout
+prix détourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-même à son
+heure.--Proposition d'armistice éventuel.--Envoi de Narbonne à Wilna;
+caractère et but de cette mission.--Démarche à effet auprès de
+l'Angleterre.--Le gouvernement français se donne l'air d'accepter une
+négociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est
+ensuite remis de jour en jour, dupé et mystifié de toutes manières.--Ses
+yeux commencent à s'ouvrir.--Réquisitions pressantes.--Symptômes
+alarmants.--Exécution de Michel.--Nouvel enlèvement de
+Wustinger.--Départ de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperçoit qu'on
+l'abuse et qu'on le joue; un subit accès d'exaspération le jette hors de
+son caractère.--Il réclame ses passeports; cette démarche équivaut à une
+déclaration de guerre.--Contre-temps également fâcheux pour les deux
+empereurs.--Départ de Napoléon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du
+<i>Moniteur</i>.--Napoléon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser
+Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle
+conférence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matière; il
+soulève une difficulté de procédure: question des pouvoirs.--Le ministre
+échappe à l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu à
+son poste.--Napoléon est parvenu à éloigner momentanément la rupture.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Entre les deux gouvernements qui voulaient la guerre sans se l'avouer
+l'un à l'autre et rivalisaient de duplicité, un homme restait de bonne
+foi: c'était l'ambassadeur russe en France, celui-là même auquel allait
+incomber la charge de produire l'ultimatum et de le maintenir dans toute
+sa rigueur. Le prince Kourakine n'avait jamais cessé de désirer avec
+ardeur la fin des différends. Souffrant de se voir privé «d'ordres,
+d'instructions, de lumières<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a>
+<a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>», il blâmait, en son for intérieur, le
+silence évasif dans lequel la chancellerie russe persistait depuis tant
+de mois et rejetait sur elle une partie des torts. Depuis le début de
+l'année, il passait par des découragements profonds et de subits
+réconforts. En février, voyant s'ébranler nos armées, il en avait conclu
+que Napoléon avait irrévocablement décidé la guerre. Un peu plus tard,
+il s'était repris à l'espérance; apprenant le discours tenu par
+l'Empereur à Tchernitchef et l'envoi de ce messager, il avait cru à la
+sincérité de cette démarche: il était, qu'on nous passe l'expression,
+tombé dans le panneau, et avait supplié son maître de ne point négliger
+cette suprême chance de paix, d'entamer «la négociation qui lui avait
+été si souvent proposée<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a>
+<a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a>». En attendant, il continuait à recevoir la
+société parisienne, à donner de beaux bals, de grands dîners où il
+buvait solennellement «à l'alliance».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote483" name="footnote483"><b>Note 483: </b></a>
+<a href="#footnotetag483">
+(retour) </a> Rapport du 5 janvier 1812. <i>Recueil de la Société
+impériale d'histoire de Russie</i>, XXI, 354.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote484" name="footnote484"><b>Note 484: </b></a>
+<a href="#footnotetag484">
+(retour) </a> Lettre particulière du 25 avril, volume cité, 360.</blockquote>
+
+<p>Au milieu d'avril, un incident pénible vint le rejeter dans ses
+angoisses et le blesser cruellement. Il présumait, d'après ce qui lui
+avait été dit, que l'affaire d'espionnage dans laquelle Tchernitchef se
+trouvait impliqué n'aboutirait point à un éclat, que le gouvernement
+français prendrait à coeur de l'étouffer. Quelles ne furent pas sa
+surprise, sa douloureuse stupeur, en apprenant un soir par la <i>Gazette
+de France</i>, sans que personne eût daigné l'avertir au préalable,
+l'ouverture d'un procès où la Russie était en quelque sorte jugée par
+contumace!</p>
+
+<p>La cour d'assises de la Seine s'était assemblée le 13 avril pour statuer
+dans l'affaire de haute trahison: elle lui consacra trois audiences.
+Quatre inculpés seulement comparurent devant elle: Michel, Saget, Salmon
+et Mosès, dit Mirabeau: les autres employés arrêtés avaient bénéficié
+d'une ordonnance de non-lieu, faute de charges suffisantes. Quant à
+Wustinger, bien qu'il eût été le lien de toute l'intrigue, on avait
+pensé que sa qualité d'étranger et ses attaches avec l'ambassade russe
+ne permettaient point de le faire passer en jugement; toutefois, comme
+ses déclarations étaient indispensables pour éclairer la justice et
+qu'il n'offrait point des garanties suffisantes de comparution, on
+l'avait retenu en prison jusqu'au jour de l'audience; c'est en état
+d'arrestation qu'il allait déposer à titre de «témoin nécessaire». Au
+banc de la défense figuraient diverses illustrations du barreau. Le
+procureur général Legoux occupait en personne le siège du ministère
+public, assisté de deux avocats généraux.</p>
+
+<p>Après lecture de l'acte d'accusation, le procureur général prit le
+premier la parole: la procédure des assises l'y autorisait alors. Dans
+un exposé préliminaire, il mit en relief les principaux faits de la
+cause. Son discours offre un exemple du genre emphatique et redondant
+qui fleurissait en ces années; l'époque des grandes actions était aussi
+celle des grandes phrases. M. Legoux rendit hommage au libéralisme de
+l'Empereur, qui eût pu soustraire les accusés à leurs juges naturels, en
+invoquant l'intérêt supérieur de la défense nationale, et qui n'avait
+point usé de cette faculté. Faisant l'historique de la trahison, il ne
+manqua pas d'en dramatiser les débuts. Le premier corrupteur d'employés,
+le chargé d'affaires d'Oubril, fut représenté sous les traits d'un démon
+tentateur, errant à travers Paris et cherchant sur qui exercer son
+activité malfaisante. Un hasard met Michel en sa présence: «Un jour, ils
+se rencontrent sur le boulevard, et M. d'Oubril remarque un papier que
+Michel tenait à la main. L'agent de la Russie paraît frappé de la beauté
+de l'écriture; lui-même avait quelque chose à faire copier; il en charge
+Michel, et, quoique ce travail soit peu considérable et son objet
+insignifiant, le copiste en est récompensé magnifiquement et au delà de
+toute attente--par un billet de mille francs<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a>
+<a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>! «Alléché par cette
+générosité qui eût dû lui sembler suspecte, Michel prête l'oreille à des
+suggestions captieuses et se laisse dire qu'il est en position de rendre
+quelques services: premier crime, impardonnable crime chez un
+fonctionnaire que d'écouter ce langage! Michel met ainsi le pied dans la
+voie scélérate et se condamne désormais à y persévérer, à y marcher sans
+relâche, à la parcourir jusqu'au bout. Ces services qu'on lui demande,
+il ne tarde pas à les rendre; il les renouvelle, il les multiplie, il
+les accumule, et voici les divers agents de la Russie se repassant l'un
+à l'autre ce vil instrument, l'employant tour à tour, et chacun d'eux,
+avant de quitter Paris, léguant Michel à son successeur comme un
+précieux dépôt.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote485" name="footnote485"><b>Note 485: </b></a>
+<a href="#footnotetag485">
+(retour) </a>: Les extraits cités du discours sont empruntés au compte
+rendu officiel du procès, publié dans les journaux et ensuite sous forme
+d'opuscule séparé.</blockquote>
+
+<p>Moins fort en histoire qu'en jurisprudence, le procureur s'embrouille
+dans ce va-et-vient compliqué d'ambassadeurs et de chargés d'affaires,
+confond les noms et les dates, mais recouvre quelques inexactitudes
+matérielles sous des flots d'éloquence. Il a des métaphores audacieuses
+et des indignations fleuries, des antithèses et des cliquetis de mots à
+la Fontanes. À travers le déroulement de ses périodes, on voit «le
+corrompu se faisant corrupteur», Michel débauchant ses collègues et
+organisant le trafic des consciences; on le voit s'élevant peu à peu
+jusqu'au comble de l'impudence, osant porter un regard sacrilège sur le
+livret mystérieux et magique qui donne à l'Empereur le don d'ubiquité et
+«le transporte, pour ainsi dire, au milieu de ses camps». Derrière
+l'employé séduit, Tchernitchef apparaît constamment; c'est lui qui a
+inspiré et commandé cette longue série d'infidélités; le solennel
+magistrat se plaît à lancer de mordantes épigrammes contre «l'homme de
+cour», qui n'a pas craint de se souiller à d'ignobles contacts; il
+l'appelle «le plus indiscret comme le plus entreprenant des diplomates»,
+et toujours, par habitude de métier, en même temps qu'il désigne Michel
+et ses coaccusés à la vindicte des lois, il met aussi la Russie en cause
+et semble requérir contre elle.</p>
+
+<p>Il fait allusion aux «puissances jalouses», qui s'efforcent d'entraver
+dans l'ombre l'essor du génie et «d'intercepter les destinées du monde».
+Vaines tentatives, machinations impuissantes! La Providence veille
+visiblement sur l'Empereur et ses braves soldats: c'est elle qui a
+permis que «la trahison finît par se trahir elle-même», par se livrer
+avec une inconcevable témérité, et le billet de Michel étourdiment
+oublié par Tchernitchef est communiqué soudain à l'auditoire, lu dans
+son entier, et fait surgir aux yeux l'infamie toute nue. Enfin, dans une
+péroraison chaleureuse, l'organe du ministère public exhorte les jurés,
+si la suite du procès les met en présence de faits indubitables et
+prouvés, à faire leur devoir, tout leur devoir, car leur verdict
+retentira à travers l'Europe et vengera la France d'indignes manoeuvres.</p>
+
+<p>Foudroyés par cette éloquence, les prévenus répondirent d'une voix
+accablée à l'interrogatoire du président. Les témoins défilèrent
+ensuite; Wustinger vint le premier, et, comme il gardait rancune à
+Michel pour l'avoir attiré dans un guet-apens, il le chargea de son
+mieux. Au reste, le misérable commis était abandonné de tout le monde;
+son sort ne semblait pas faire question. Lorsque le procureur général
+eut à requérir l'application des lois, lorsqu'il répondit aux
+plaidoiries des avocats, il prit tout au plus la peine de réclamer
+contre Michel le châtiment suprême; préjugeant son supplice, il
+n'offrait à son repentir que des consolations d'outre-tombe.</p>
+
+<p>Au contraire, le sort des autres accusés fut vivement disputé à la
+prévention par la défense. Les débats n'établirent pas péremptoirement
+qu'il y eût eu chez Saget, Salmon et Mosès trahison consciente, qu'ils
+eussent connu l'usage parricide que Michel faisait des documents remis
+par eux entre ses mains. En conséquence, à la suite d'un verdict
+pleinement affirmatif contre Michel, affirmatif contre Saget seulement
+sur le fait d'avoir, à prix d'argent, accompli «des actes de son emploi
+non licites et non sujets à salaire<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a>
+<a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a>», Michel fut condamné à mort,
+avec confiscation de ses biens: la peine encore subsistante de
+l'exposition et du carcan fut prononcée contre Saget, avec adjonction
+d'une amende: Salmon et Mosès furent acquittés.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote486" name="footnote486"><b>Note 486: </b></a>
+<a href="#footnotetag486">
+(retour) </a> Art. 177 du code pénal.</blockquote>
+
+<p>L'issue de ce triste procès, qui fit sensation dans tous les milieux
+parisiens, acheva d'irriter le prince Kourakine, déjà profondément
+offusqué par les termes de l'accusation et la tournure donnée aux
+débats. À mesure qu'il avait lu dans les journaux le compte rendu des
+audiences, la colère et l'indignation s'étaient peintes sur ses traits,
+habituellement débonnaires et placides. À la fin, après avoir pris
+connaissance du verdict et de l'arrêt, récapitulant toutes les
+particularités de «l'odieuse affaire<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a>
+<a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>», il arriva à une conclusion
+propre à le révolter. Le parquet avait poursuivi Michel et la cour
+l'avait condamné pour avoir procuré à un État étranger, l'empire de
+Russie, «les moyens d'entreprendre la guerre contre la France»: c'était
+reconnaître et proclamer implicitement que la Russie avait cherché ses
+moyens, qu'elle avait nourri des plans d'agression; l'ambassadeur de
+cette puissance, commis au soin de veiller sur l'honneur et la
+réputation de son pays, laisserait-il passer de telles assertions?
+Kourakine estima qu'«un devoir sacré» l'obligeait à soulever un incident
+diplomatique et à lancer une note de protestation; il la fit autant
+qu'il put solide et véhémente<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a>
+<a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a>. L'imputation calomnieuse ayant été
+publique, il jugeait que le démenti devait l'être et demandait à faire
+passer dans les journaux une note rectificative. Naturellement, cette
+satisfaction lui fut refusée, et le prince demeura fort embarrassé de sa
+personne et de son rôle, partagé entre le désir de soutenir sa dignité
+et la crainte de provoquer une irréparable scission, se demandant s'il
+n'aurait point prochainement à quitter Paris, s'effrayant fort à l'idée
+d'un voyage pénible et d'un rapatriement difficile, réunissant néanmoins
+des moyens de transport, songeant déjà à faire filer en Allemagne une
+partie de son personnel, préparant le déménagement de sa maison, en
+attendant qu'il opérât celui de sa volumineuse personne.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote487" name="footnote487"><b>Note 487: </b></a>
+<a href="#footnotetag487">
+(retour) </a> Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote488" name="footnote488"><b>Note 488: </b></a>
+<a href="#footnotetag488">
+(retour) </a> La note, qui porte la date du 14 avril, est conservée aux
+archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote>
+
+<p>Il vaquait tristement à ces soins lorsque arriva le 24 avril à Paris un
+jeune homme du nom de Serdobine, qu'on lui expédiait de Pétersbourg en
+courrier et qui lui tenait de très près, étant l'un des enfants naturels
+que le prolifique ambassadeur avait semés partout sur son passage. Celui
+qu'il appelait paternellement «son Serdobine<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a>
+<a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a>» lui apportait le
+texte de l'ultimatum à présenter. Cette communication lui causa un vif
+émoi, mêlé de satisfaction et d'orgueil. Enfin, après l'avoir tenu si
+longtemps dans une humiliante inertie, sa cour lui confiait une affaire
+capitale à traiter: cette manière de le remettre en activité consolait
+son amour-propre. De plus, sans réfléchir à l'énormité des prétentions
+russes, il ne jugeait pas impossible de les faire accepter par la
+France, qui s'était toujours déclarée prête à écouter toute explication
+catégorique. Prenant au sérieux son rôle de conciliateur, il résolut d'y
+consacrer ce qui lui restait de forces. Toutefois, puisque son
+gouvernement lui enjoignait de parler haut et ferme, il se conformerait
+ponctuellement à cet ordre. S'étant rendu chez le duc de Bassano, après
+avoir fait provision d'énergie, il présenta l'évacuation de la Prusse
+comme une condition primordiale et essentielle, sur laquelle il n'y
+avait même point à discuter: «C'était seulement après que cette demande
+aurait été accordée qu'il serait permis à l'ambassadeur de promettre que
+l'arrangement pourrait contenir certaines concessions, dont était
+formellement excepté le commerce des neutres, auquel la Russie ne
+pourrait jamais renoncer.» Dans une note remise quelques jours après,
+Kourakine répéta par écrit ces expressions<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a>
+<a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a>, mais déjà Napoléon,
+instruit de ses communications verbales, l'avait appelé en audience
+particulière au château de Saint-Cloud, le 27 avril.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote489" name="footnote489"><b>Note 489: </b></a>
+<a href="#footnotetag489">
+(retour) </a> Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote490" name="footnote490"><b>Note 490: </b></a>
+<a href="#footnotetag490">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote>
+
+<p>Dans cet entretien, Napoléon suivit d'abord son premier mouvement, tout
+d'indignation. Ainsi, c'est une retraite humiliante qu'on prétend lui
+imposer d'emblée et avant tout accord: la Russie l'a-t-elle déjà battu
+pour le traiter de la sorte? Lorsqu'elle daigne enfin parler, son
+premier mot est une insulte. Il s'exprimait par phrases hachées,
+saccadées, haletantes: «Quelle est donc la manière dont vous voulez vous
+arranger avec moi? Le duc de Bassano m'a déjà dit que vous voulez me
+faire avant tout évacuer la Prusse. Cela m'est impossible. Cette demande
+est un outrage. C'est me mettre le couteau sur la gorge. Mon honneur ne
+me permet pas de m'y prêter. Vous êtes gentilhomme, comment pouvez-vous
+me faire une proposition pareille? Où a-t-on eu la tête à
+Pétersbourg?... J'ai autrement ménagé l'empereur Alexandre, quand il est
+venu me trouver à Tilsit, après ma victoire de Friedland... Vous agissez
+comme la Prusse avant la bataille d'Iéna: elle exigeait l'évacuation du
+nord de l'Allemagne. Je ne puis aujourd'hui consentir davantage à celle
+de la Prusse: il y va de mon honneur<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a>
+<a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote491" name="footnote491"><b>Note 491: </b></a>
+<a href="#footnotetag491">
+(retour) </a> Toutes les citations jusqu'à la page 393, à l'exception
+de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont tirée» des
+rapports de Kourakine en date des 27 et 28 avril, 2 et 9 mai 1812, t.
+XXI du <i>Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie</i>, 362-410.</blockquote>
+
+<p>Ce courroux se mêlait d'une vive contrariété et d'une inquiétude réelle.
+L'âpreté de l'ultimatum semblait en effet dénoncer chez les Russes
+l'intention de brusquer la rupture. Un instant même, d'après certains
+avis, Napoléon crut que l'empereur Alexandre, comme il en avait eu
+effectivement la pensée, avait donné ordre à ses troupes de passer le
+Niémen et de marcher à la rencontre des nôtres; que les hostilités
+s'engageaient, que l'on se fusillait déjà sur la Vistule et la Passarge.
+Et il voyait avec dépit son plan d'offensive subitement traversé, ses
+combinaisons échouant au moment d'aboutir, l'ennemi ravissant à la
+Grande Armée sa base d'opérations.</p>
+
+<p>Il était tellement ému de cet accident possible qu'il songea, pour
+enrayer à tout prix le mouvement des Russes, à un moyen d'un empirisme
+désespéré. Changeant de ton avec Kourakine et mettant une sourdine à sa
+colère, il prononça devant lui le mot d'armistice. On signerait à Paris
+une trêve éventuelle, pour le cas où les hostilités auraient commencé;
+elle séparerait les armées aux prises et neutraliserait le territoire
+entre le Niémen et la Passarge, laissant aux gouvernements le temps de
+se reconnaître et de négocier encore. Kourakine, beaucoup moins
+intrépide qu'il n'en avait l'air, accueillit avec joie cette ouverture.
+Napoléon n'en prenait pas moins à toute occurrence ses dispositions de
+départ et de combat: il n'attendait qu'un avis de Davout, un signe du
+télégraphe aérien pour quitter immédiatement Paris; il traverserait
+l'Allemagne d'un trait, ne s'arrêterait nulle part, brûlerait la
+politesse aux souverains assemblés sur son passage et, allant «presque
+aussi rapidement qu'un courrier<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a>
+<a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>», arriverait sur la Vistule pour
+recevoir et rendre le choc.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote492" name="footnote492"><b>Note 492: </b></a>
+<a href="#footnotetag492">
+(retour) </a> Maret à Otto, 3 avril.</blockquote>
+
+<p>Cette alerte ne dura guère: au bout de quelques jours, des nouvelles
+plus rassurantes arrivèrent du Nord. Nos agents, nos observateurs ne
+pouvaient répondre que les Russes n'attaqueraient point: ce qui était
+certain, c'était qu'ils n'étaient pas encore sortis de leur territoire
+et s'y tenaient l'arme au pied: la Russie ne soutenait pas jusqu'à
+présent par ses actes l'arrogance de ses discours.</p>
+
+<p>Dans cette attitude, Napoléon croit découvrir chez Alexandre un signe
+d'hésitation et de trouble. Il continue à se méprendre sur les
+intentions de son rival: tandis qu'Alexandre est inébranlablement résolu
+à la guerre, mais non moins résolu désormais à ne la faire que chez lui,
+en deçà de ses frontières, Napoléon le croit toujours partagé entre des
+velléités d'attaque et une secrète appréhension du combat. Et tout de
+suite il se reprend à l'espoir de mettre à profit ces dispositions, de
+ruser, d'atermoyer encore, de détourner jusqu'au bout les Russes de
+l'offensive, afin de la prendre lui-même en temps voulu et de tomber sur
+l'ennemi avec toutes ses forces. Après avoir été jusqu'à proposer un
+armistice pour suspendre les premières hostilités, il juge possible
+maintenant de les retarder par une nouvelle et fausse négociation.</p>
+
+<p>Mais sur quelle base et par quel intermédiaire négocier? La base
+proposée par la Russie, à savoir l'ultimatum, est inadmissible, et
+d'ailleurs cette sommation catégorique ne laisse aucune prise à la
+controverse. D'autre part, avec Kourakine, chargé par sa cour d'une
+commission positive et tout plein de son sujet, on ne peut parler que de
+l'ultimatum et subsidiairement de l'armistice. Qu'à cela ne tienne:
+l'Empereur déplacera le lieu des pourparlers, afin d'en changer l'objet.
+Il dirigera à toute vitesse sur Wilna, où il suppose que l'empereur
+Alexandre va se placer, un envoyé extraordinaire, un porteur de paroles
+pacifiques, qui sera censé avoir reçu son message avant l'arrivée à
+Paris de l'ultimatum. L'envoyé pourra donc ignorer cette pièce et
+écarter du vague débat qu'il a mission de rouvrir, cet élément de
+discorde. Napoléon s'évite ainsi d'opposer aux paroles impérieuses de la
+Russie une réponse nécessairement négative et qui accélérerait la
+guerre; pour n'avoir pas à se fâcher, il feint de n'avoir rien entendu.</p>
+
+<p>Par une faveur du hasard, l'agent le plus propre à faire agréablement
+figure auprès d'Alexandre se trouvait déjà porté à mi-chemin de la
+Russie. Napoléon avait envoyé à Berlin le plus brillant de ses aides de
+camp, le comte de Narbonne, pour surveiller l'exécution du traité avec
+la Prusse. Parmi les recrues qu'il avait récemment opérées dans le
+personnel de l'ancienne cour, il n'était point d'acquisition plus
+précieuse que cet ancien ministre de Louis XVI, entré en 1810 dans la
+maison de l'Empereur avec le grade de général. Ayant vécu en pleine
+société du dix-huitième siècle, M. de Narbonne en conservait, malgré ses
+cinquante ans et son front chauve, les vives allures et la grâce
+cavalière; son esprit était fin, agile, tout en traits et en saillies;
+son rapide passage au pouvoir l'avait initié à la pratique des grandes
+affaires, qu'il traitait élégamment, avec aisance et avec tact. Officier
+par devoir de naissance et vocation première, ministre par occasion, il
+avait été et restait surtout homme du monde, le type de l'homme du monde
+intelligent et cultivé, ayant sur tout des vues et des ouvertures,
+excellant à effleurer brillamment les questions plutôt qu'à les
+approfondir et à les maîtriser; nul n'était plus propre que ce courtisan
+expérimenté, que ce parfait et spirituel gentilhomme, à remplir une
+mission où il y aurait moins à négocier qu'à causer et surtout à plaire.</p>
+
+<p>Il reçut immédiatement l'ordre de quitter Berlin pour se rendre à Wilna.
+Sans lui avouer en toutes lettres que sa mission n'était qu'une feinte,
+ses instructions le lui laissaient très suffisamment entrevoir. Arrivé à
+Wilna, il aurait à s'y faire garder le plus longtemps possible, en ayant
+l'oeil ouvert sur les mouvements des armées russes et en se procurant
+avec discrétion des renseignements militaires. Dans ses entretiens avec
+l'empereur Alexandre, il dirait, répéterait que l'empereur Napoléon
+conservait le désir et l'espoir d'un arrangement à l'amiable, et il s'en
+tiendrait à ces généralités; c'était surtout l'ensemble de son attitude,
+le tour et le ton de son langage qui devaient persuader, ramener un peu
+de confiance, provoquer une détente. Sans se hasarder sur le terrain des
+discussions pratiques et serrer de trop près les questions, il
+prodiguerait les assurances propres à tenir la Russie inerte et
+engourdie pendant nos derniers mouvements, calmerait au besoin l'ardeur
+guerrière d'Alexandre par des propos charmeurs, par des paroles
+assoupissantes, et doucement, insensiblement, lui verserait ce
+narcotique.</p>
+
+<p>Toutefois, afin de donner à sa mission plus d'apparence, le duc de
+Bassano lui expédia un mémoire à l'adresse du chancelier Roumiantsof,
+une note officielle<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a>
+<a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>. Comme entrée en matière, le ministre français
+faisait savoir que l'Empereur s'était décidé à une suprême tentative
+auprès de l'Angleterre et l'avait encore une fois mise en demeure de
+traiter. En effet, à la veille d'une nouvelle guerre sur le continent,
+Napoléon avait jugé que cette sorte d'invocation platonique à la paix
+générale serait d'un effet utile et grandiose. En notifiant sa démarche
+à la Russie, ne donnait-il pas la preuve qu'il s'estimait toujours en
+état d'alliance avec elle, qu'il ne considérait nullement comme périmé
+l'article du traité de Tilsit interdisant aux deux puissances de
+négocier séparément avec l'Angleterre? Le reste de l'exposé ministériel
+reprenait nos griefs avec force, mais affirmait qu'il ne tenait qu'à la
+Russie de donner aux différends une terminaison pacifique: toute la
+pensée apparente du mémoire se résume en cette phrase: «Quelle que soit
+la situation des choses, au moment où cette lettre parviendra à sa
+destination, la paix dépendra encore des résolutions du cabinet russe.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote493" name="footnote493"><b>Note 493: </b></a>
+<a href="#footnotetag493">
+(retour) </a> Cette pièce, ainsi que l'instruction envoyée à Narbonne,
+figure aux archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote>
+
+<p>Comme suprême sanction à ces paroles, Napoléon écrivit au Tsar une
+lettre à la fois ferme et courtoise, sans négliger d'y mettre une pointe
+de sentiment. Il ne méconnaissait pas la gravité de la situation, mais
+affirmait son obstiné désir de paix, sa fidélité aux souvenirs du passé
+et son intention de rester l'ami d'Alexandre, alors même que le malheur
+des temps l'obligerait à traiter en ennemi l'empereur de Russie: «Votre
+Majesté, disait-il, me permettra de l'assurer que, si la fatalité devait
+rendre une guerre inévitable entre nous, elle ne changerait en rien les
+sentiments que Votre Majesté m'a inspirés et qui sont à l'abri de toute
+vicissitude et de toute altération<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a>
+<a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote494" name="footnote494"><b>Note 494: </b></a>
+<a href="#footnotetag494">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18669.</blockquote>
+
+<p>La lettre pour Alexandre et la note pour Roumiantsof, écrites à Paris le
+3 mai, transmises aussitôt à Narbonne, furent antidatées avec intention
+du 25 avril; à cette époque, il était parfaitement admissible que le
+texte portant expression des volontés russes ne fût pas encore parvenu à
+Saint-Cloud: ainsi devenait plus vraisemblable cette ignorance voulue de
+l'ultimatum sur laquelle l'Empereur fondait toute sa manoeuvre.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>L'envoi de Narbonne ne faisait pas cesser tous les embarras que nous
+avait causés la Russie en se déclarant à l'improviste. Aussi bien,
+tandis que le général volerait à Wilna, que dire à Kourakine, qui
+restait en face de nous, son ultimatum à la main, et réclamait à tout
+instant une réponse? Assurément, si la mission de Narbonne réussissait,
+il était à présumer que le gouvernement russe tempérerait le zèle de son
+représentant et lui recommanderait moins d'insistance; mais, jusqu'à
+l'arrivée de ces instructions modératrices, comment faire prendre
+patience à l'obstiné questionneur? L'Empereur et son ministre se
+résolurent à un système d'ajournements et de faux-fuyants: faisant fond
+sur la faiblesse de Kourakine, sur le caractère de cet inoffensif
+personnage, ils jugèrent possible d'abuser impunément de sa candeur, de
+le traîner de jour en jour, d'heure en heure, sous les plus
+invraisemblables prétextes, et aussitôt allait commencer pour
+l'infortuné vieillard une longue série de mystifications.</p>
+
+<p>Dans ses entretiens avec lui, le duc de Bassano ne se plaçait plus sur
+le terrain d'une résistance absolue à l'article premier de l'ultimatum.
+L'Empereur lui-même avait déclaré qu'il ne se refusait pas en principe à
+évacuer la Prusse, pourvu que la demande lui en fût faite sous une forme
+compatible avec sa dignité, respectueuse de son honneur, pourvu que le
+retrait de ses troupes lui fût présenté comme l'un des termes et non
+comme la condition préalable de l'arrangement. Kourakine, toujours
+intraitable sur le fond, se prêta à chercher un tempérament dans la
+rédaction. Voici ce qu'il imagina: on signerait tout de suite une
+convention préliminaire, qui servirait de base à une entente ultérieure
+et définitive. Par le premier article de cette convention, l'empereur
+des Français s'engagerait dès à présent et de la façon la plus formelle
+à évacuer la Prusse, à réduire la garnison de Dantzick; par les articles
+subséquents, la Russie s'obligerait à négocier ultérieurement sur les
+autres objets en litige. Ainsi, dans le dispositif matériel de
+l'arrangement, se trouverait établie, entre les concessions faites de
+part et d'autre, une sorte de corrélation apparente et de balancement,
+propre à en atténuer la disparité réelle. Le duc de Bassano parut agréer
+cette idée et pria Kourakine de préparer à tête reposée une série
+d'articles.</p>
+
+<p>Croyant tenir la solution pacifique à laquelle il aspirait de toute son
+âme, Kourakine se mit aussitôt à l'oeuvre, prit la plume et rédigea de
+son plus beau style un projet de convention. À son grand étonnement, un
+jour, puis deux, puis trois s'écoulèrent, sans qu'il eût à faire usage
+de son chef-d'oeuvre. Lorsqu'il se rendait chez le ministre, celui-ci
+était invariablement absent: on eût dit qu'il avait oublié la grande
+affaire et l'existence de l'ambassadeur. Kourakine se préparait à lui
+rafraîchir la mémoire par une communication pressante, quand le 2 mai au
+matin, se promenant dans son jardin et humant l'air frais des premières
+heures, il vit se présenter à lui un employé du ministère, venu pour lui
+exprimer tout le plaisir que Son Excellence éprouverait à le voir.
+Réconforté par cet appel, le prince s'y rendit sur-le-champ: il accourut
+tel qu'il était, «en bottes et en surtout, sans être coiffé», sans
+prendre le temps de passer son uniforme constellé d'ordres et
+d'insignes, ce qui dénotait chez lui une précipitation tout à fait
+contraire à ses habitudes et une curiosité haletante.</p>
+
+<p>Le duc l'accueillit de la manière la plus affable. Il avait désiré le
+voir, disait-il, afin de lui communiquer d'excellentes nouvelles, reçues
+la veille de Pétersbourg, et il commença à lui lire la dépêche par
+laquelle Lauriston rendait compte de ses entretiens avec le Tsar, avant
+le départ pour Wilna. Afin de mieux prouver que rien ne pressait et que
+l'on était encore fort loin d'une rupture, M. de Bassano citait les
+paroles du monarque russe, toutes de douceur et de conciliation, et il
+se servait de cette monnaie libéralement dispensée par Alexandre à nos
+agents pour payer lui-même l'ambassadeur de ce prince: ce qui est
+particulièrement digne d'attention,--fit-il observer,--c'est que
+l'Empereur n'a pas dit à notre représentant un seul mot concernant
+l'évacuation de la Prusse.--Quoi d'étonnant à cela, reprit Kourakine,
+puisque mon maître a fait de moi l'intermédiaire unique et le canal de
+cette négociation décisive? Et il attendait avec impatience l'instant où
+le débat allait se rouvrir, où son projet de traité, qu'il portait
+toujours dans sa poche, pourrait paraître au jour et s'exhiber. À son
+vif déplaisir, le duc termina l'entretien sans avoir fait aucune
+allusion à cette pièce.</p>
+
+<p>Trois jours passèrent encore; il n'était plus question du traité, et
+Kourakine, ébranlé dans son optimisme, moins crédule qu'on ne l'avait
+supposé, se sentait envahi d'un trouble croissant: il en venait à
+concevoir les doutes les plus forts sur la sincérité du gouvernement
+français, d'autant plus qu'il craignait maintenant que l'Empereur, en
+partant pour l'armée, ne se dérobât à toute reprise de discussion.</p>
+
+<p>Renonçant à la course précipitée que ne lui semblaient plus commander
+les dispositions de la Russie, Napoléon avait repris son projet
+d'acheminement graduel vers le Nord, par l'Allemagne, par Dresde, où il
+conduirait Marie-Louise à ses parents et convoquerait l'assemblée des
+souverains. Le temps que lui prendraient ces opérations, sa volonté
+d'arriver sur la Vistule et d'ouvrir la campagne en juin, ne lui
+permettaient guère de prolonger son séjour à Paris au delà du
+commencement de mai. Une seule considération le retenait encore: il ne
+voulait pas sortir de sa capitale le premier et attendait, pour partir,
+d'avoir appris que l'empereur Alexandre s'était rendu à Wilna et avait
+pris position à proximité de la frontière. En prévision de cette
+nouvelle, on procédait, au château de Saint-Cloud, aux préparatifs du
+grand déplacement, et ces dispositions, malgré le secret ordonné,
+commençaient à retentir au dehors.</p>
+
+<p>À mesure que le bruit du départ prend plus de consistance, Kourakine
+s'émeut davantage, sent mieux le besoin d'arracher une réponse. Le 6 mai
+au matin, n'y pouvant plus tenir, il se rend à l'hôtel des relations
+extérieures, rue du Bac, et n'est point reçu: il revient à quatre heures
+et demie, promène péniblement à travers les escaliers et les
+antichambres sa lourde impotence, force enfin la porte du ministre et le
+saisit.</p>
+
+<p>De nouveau, il se vit opposer une bonne grâce évasive: le duc lui avoua
+qu'il était encore sans ordres de l'Empereur, sans pouvoirs pour achever
+la négociation: mais, disait-il, pourquoi s'affecter si fort de ce
+retard, pourquoi tant d'alarmes?</p>
+
+<p>«Rien ne presse, ajoutait-il sur un ton de nonchalance, nous avons le
+temps et tous les moyens de nous entendre.» Doucement, il plaisantait
+l'ambassadeur sur son manque de sang-froid et tâchait de le
+tranquilliser. Embarrassé par ce flux de molles et caressantes paroles,
+Kourakine éprouvait de grandes difficultés à placer les véhémentes
+objurgations qu'il avait préparées: comment se fâcher avec un homme
+aussi poli? Il finit pourtant par exprimer, avec toute la force dont il
+était capable, l'étonnement profond où le jetait la quiétude du
+ministre: celui-ci ignorait-il l'extrême péril de la situation? Les
+troupes françaises continuaient d'avancer, les armées allaient se
+trouver en présence, et de ce contact naîtrait indubitablement la
+guerre, à moins qu'on n'y mît obstacle par un accord urgent. Erreur que
+tout cela, reprenait le duc avec une inaltérable sérénité: «nos troupes
+sont encore sur la Vistule, les vôtres n'ont pas dépassé leurs
+frontières.--Mais l'Empereur va partir.--Il est possible que le départ
+de l'Empereur ait lieu bientôt: mais l'époque n'en est pas encore
+fixée.»</p>
+
+<p>Kourakine releva avec terreur l'aveu du ministre: «Quand l'Empereur sera
+parti et que vous aurez également quitté Paris à sa suite, que les
+communications seront interrompues entre vous et moi, quel sera donc mon
+destin à Paris, et à quel avenir dois-je m'attendre?» Et l'angoisse se
+peignait sur ses traits.--«Vous êtes toujours dans vos inquiétudes,
+reprit le duc de Bassano. Rien n'est encore décidé. L'Empereur votre
+maître est à Pétersbourg, et ses troupes sont derrière les frontières.
+L'Empereur Napoléon est à Paris, et ses armées n'ont pas passé la
+Vistule. Il y a du temps et l'on pourra s'arranger.--Mais voilà plus
+d'une semaine que vous attendez les ordres de l'Empereur. Je ne puis
+rester dans une pareille incertitude sur vos réponses. Mettez-vous à ma
+place. Considérez les responsabilités majeures où je me trouve envers
+l'Empereur mon maître, envers ma patrie, envers le public éclairé et
+impartial de tous les pays, qui juge les événements politiques et la
+conduite de ceux qui y contribuent. Je ne puis me contenter de
+semblables délais, et surtout lorsque nous avons à prévenir une guerre
+tellement imminente. Quand verrez-vous donc l'Empereur?</p>
+
+<p>«--Demain, j'aurai avec lui un travail extraordinaire, avant et après le
+conseil des ministres.</p>
+
+<p>«--À quelle heure serez-vous de retour chez vous?</p>
+
+<p>«--Pas avant huit heures du soir.</p>
+
+<p>«--En ce cas, je ne pourrai vous voir demain, mais au moins ce sera,
+j'espère, après-demain jeudi.</p>
+
+<p>«--Non, ne venez pas jeudi. J'aurai ce jour-là mon travail ordinaire
+avec l'Empereur, et il y aura spectacle à Saint-Cloud, où le corps
+diplomatique sera invité.</p>
+
+<p>«--Ce sera donc vendredi, mais j'espère au moins que pour ce jour-là
+vous aurez vos ordres et que je pourrai enfin de mon côté vous produire
+mes deux projets de convention et d'armistice, que chaque jour je prends
+avec moi et qui sont déjà usés et troués dans ma poche... Donnez-moi des
+réponses sur les articles que je vous ai proposés, quelles qu'elles
+soient; mais que je puisse donner à ma cour un résultat quelconque de la
+communication que j'ai faite de ces articles.»</p>
+
+<p>Tout ce que put obtenir Kourakine, ce fut la promesse d'un nouvel
+entretien pour le vendredi 9 mai, sans l'annonce positive d'une réponse.</p>
+
+<p>Rentré chez lui, au sortir de cette décevante conférence, l'ambassadeur
+tomba dans un abîme de réflexions amères. Quand il se fut remémoré
+toutes les épreuves par lesquelles il avait passé depuis quinze jours,
+ses dernières illusions tombèrent. La lumière se fit pleinement dans son
+esprit: la mauvaise foi du cabinet français lui apparut insigne,
+évidente, palpable: il se sentit outrageusement joué, en présence de
+gens bien décidés à ne pas traiter, à cacher sous une ombre de
+négociation des projets d'attaque et de surprise.</p>
+
+<p>À cette constation désolante, d'autres causes s'ajoutèrent pour le
+pousser à bout. Depuis quelque temps, son séjour à Paris ne lui valait
+que mortifications. Il n'en avait pas fini avec les tracas que lui
+avaient causés l'intrigue de Tchernitchef et le procès de ses
+complices. Cette déplorable affaire avait une suite inattendue,
+indépendamment de son épilogue naturel. Le 1er mai, l'échafaud s'était
+dressé en place de Grève; Michel avait été conduit au supplice, et sa
+tête était tombée sous le couperet de la guillotine<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a>
+<a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a>. Saget avait
+subi en même temps sa peine infamante, mais cette double expiation
+n'avait point épuisé la colère du gouvernement impérial et suspendu ses
+rigueurs. Non seulement les deux acquittés, Salmon et Mosès, après un
+simulacre de mise en liberté, avaient été arrêtés à nouveau par mesure
+de haute police et réincarcérés comme prisonniers d'État, mais Wustinger
+avait éprouvé le même sort, malgré sa qualité d'employé à l'ambassade
+russe. Au sortir de l'audience où il avait figuré comme simple témoin,
+on l'avait relaxé d'abord et rendu à son maître; celui-ci s'était
+applaudi de cette réparation tardive, tout en s'étonnant un peu que
+Wustinger lui eût été renvoyé sans un mot d'excuse et que ce concierge
+intermittent eût reparu à l'hôtel Thélusson «comme tombé des nues<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a>
+<a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a>»;
+il s'apprêtait à le congédier par égard pour la France, lorsque la
+police lui avait épargné cette peine. Au bout de quelques jours,
+l'élargissement de Wustinger ne semblant pas compatible avec l'ordre
+public, il avait été ressaisi, enlevé par les agents en pleine rue de
+Bourgogne, remis en lieu sûr, et depuis lors Kourakine protestait en
+vain contre cette récidive dans l'arbitraire.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote495" name="footnote495"><b>Note 495: </b></a>
+<a href="#footnotetag495">
+(retour) </a> <i>Journal de l'Empire</i>, n° du 2 mai 1812.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote496" name="footnote496"><b>Note 496: </b></a>
+<a href="#footnotetag496">
+(retour) </a> Note du 6 mai, archives des affaires étrangères, Russie,
+154.</blockquote>
+
+<p>De plus, par la faute du gouvernement français, il éprouvait maintenant
+des difficultés à remplir les devoirs les plus positifs de sa charge. On
+retardait ses courriers, c'est-à-dire l'expédition de ses rapports: il y
+avait, à n'en pas douter, un parti pris de l'isoler, de le mettre en
+état de blocus, afin qu'il ne pût signaler à son gouvernement la
+situation réelle et le manège perfide de la France. Enfin, chez toutes
+les personnes tenant à la cour, chez les ministres des puissances
+alliées à l'Empereur, il remarquait des allures plus qu'équivoques, une
+disposition à se cacher de lui, à lui faire mystère de tout. Le 30
+avril, à Saint-Cloud, il s'était rencontré à la table du duc de Frioul
+avec le prince de Schwartzenberg: en cette occasion, l'ambassadeur
+d'Autriche avait paru lui témoigner une ouverture de coeur qu'expliquait
+leur longue intimité; il n'avait jamais été plus prévenant, plus
+affectueux, et voici qu'au lendemain de ces effusions Kourakine
+apprenait le subit départ de Schwartzenberg, allant prendre le
+commandement du corps destiné à opérer contre la Russie. Tout le monde
+s'accordait donc à le duper, à le berner: c'était un mot d'ordre donné
+que de se faire un jouet de lui et de le tromper indignement. Alors,
+sous l'impression de ces trop légitimes griefs, sous le coup de
+multiples et cuisantes blessures, l'amour-propre exaspéré du pauvre
+homme se révolta, en même temps qu'un sentiment plus haut, la passion de
+venger son maître outragé en sa personne, envahissait son âme. La colère
+des faibles est souvent aveugle en ses mouvements et déconcertante par
+ses effets: celle de Kourakine le porta à un belliqueux coup de tête.
+Brusquement, le pusillanime vieillard se transforme en un foudre de
+guerre. Jusqu'alors, l'idée seule d'une rupture avec Napoléon le faisait
+trembler de tous ses membres: maintenant, c'est lui qui va la précipiter
+et pousser les choses à l'extrême.</p>
+
+<p>Le 7 mai, avant d'avoir revu le duc de Bassano, à la veille de la
+conférence promise, il lance une note enflammée: il y fait connaître que
+tout ajournement nouveau le mettra dans l'obligation de quitter Paris:
+en vue de cette éventualité, il réclame dès à présent ses
+passeports<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a>
+<a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a>. De sa propre initiative, il se résout à la démarche la
+plus grave dont un ambassadeur puisse assumer la responsabilité, à celle
+qui précède immédiatement et annonce le recours aux armes. Par un
+affolement subit et trop explicable, l'adversaire convaincu de la guerre
+se trouvait amené à la déclarer.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote497" name="footnote497"><b>Note 497: </b></a>
+<a href="#footnotetag497">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote>
+
+<p>Cette bombe éclatant à l'improviste avait de quoi troubler à l'égal les
+gouvernements français et russe dans leurs secrets calculs. La tactique
+d'Alexandre tendait à provoquer la guerre, sans la déclarer, et à faire
+prononcer par son adversaire l'irréparable signal. La démarche inopinée
+de Kourakine, dont le public comprendrait mal les motifs, risquait
+d'intervertir les rôles: elle ne pouvait que compromettre et mécontenter
+le Tsar. D'autre part, elle attaquait et mettait en péril tout le
+système de temporisation imaginé par l'empereur des Français. Si
+Napoléon avait rusé avec Kourakine au lieu de repousser franchement son
+ultimatum, c'était à seule fin de retarder l'instant où les prétentions
+apparaîtraient inconciliables et le conflit patent. Par malheur, en
+ménageant trop peu la dignité et la patience de Kourakine, en le
+soumettant à un régime vraiment intolérable, on s'était précipité dans
+l'inconvénient que l'on voulait éviter; tendue à l'excès, la corde avait
+cassé: on s'était attiré un acte qui consommait et signalait la rupture.
+Si Kourakine quittait Paris, l'empereur Alexandre aurait toutes raisons
+pour éconduire lui-même Narbonne, s'estimer en état de guerre, pousser
+ses troupes en avant et les jeter sur le pays compris entre le Niémen et
+la Vistule.</p>
+
+<p>Le seul moyen pour Napoléon d'obvier à ce danger était d'apaiser
+Kourakine, de l'amadouer, de lui faire rétracter sa demande de
+passeports. Quelque indispensable que fût ce travail, l'Empereur n'y
+pouvait procéder en personne. Il venait enfin d'apprendre qu'Alexandre
+avait quitté Pétersbourg pour Wilna, et cette résolution commandait la
+sienne. Il se décida à partir, en laissant derrière lui son ministre des
+relations extérieures pour faire entendre raison à Kourakine et l'amener
+à résipiscence.</p>
+
+<p>Le 5 mai, il s'était montré à l'Opéra, avec l'Impératrice; c'étaient ses
+adieux aux Parisiens, qui ne devaient plus le revoir triomphant et
+heureux. Le 9, de grand matin, le départ se fit de Saint-Cloud: dans la
+journée, des centaines, des milliers d'équipages sortirent bruyamment de
+Paris, s'empressant à la suite de Leurs Majestés et couvrant les routes.
+Pendant plusieurs jours, entre Paris et la frontière, la circulation est
+interrompue; tous les moyens ordinaires de transport sont monopolisés,
+tous les chevaux de poste réquisitionnés, un grand fracas met les
+populations en émoi: c'est l'Empereur qui passe, magnifiquement escorté.
+Mais il tient encore à faire croire qu'il entreprend un voyage de pur
+apparat et de convenance, doublé d'une tournée militaire. Le 10 mai, le
+<i>Moniteur</i> publiait la note suivante, sous la date de la veille:
+«L'Empereur est parti aujourd'hui pour aller faire l'inspection de la
+Grande Armée, réunie sur la Vistule. Sa Majesté l'Impératrice
+accompagnera Sa Majesté jusqu'à Dresde, où elle espère jouir du bonheur
+de voir son auguste famille.» Napoléon partait officiellement pour
+Dresde, pour Varsovie, et subrepticement pour Moscou.</p>
+
+<p>L'entretien convenu entre Maret et Kourakine eut lieu peu d'heures après
+ce départ, dans la journée du 9. L'ambassadeur se présenta au
+rendez-vous affermi dans ses résolutions, fort de sa conscience en
+repos, mais le coeur navré de ce que le soin de sa dignité l'avait
+obligé à faire. En apercevant le duc: «Vous voyez, dit-il, à quoi vous
+m'avez réduit.» Et il rappela sa demande de passeports.--«Mais comment,
+interrompit le ministre, avez-vous pu prendre une résolution aussi
+précipitée, une résolution qui entraîne sur vous la responsabilité de la
+guerre? Avez-vous eu pour cela des ordres de l'Empereur votre
+maître?--Non, je n'ai pu les avoir. L'Empereur mon maître ne pouvait
+prévoir ni supposer tout ce qui m'est arrivé et ces retards de plus de
+quinze jours que vous avez laissés s'écouler sans répondre aux
+communications dont j'étais chargé.» Alors, en termes tour à tour
+affectueux et sévères, le duc essaya de le raisonner, de le sermonner,
+de lui faire comprendre la redoutable portée de son acte. La guerre
+était possible, disait-il, mais non certaine; il le savait mieux que
+personne, comme ministre et confident de l'Empereur, et c'était au
+moment où l'on pouvait conserver les plus sérieuses espérances de paix
+que l'ambassadeur de Russie prenait sur lui de les anéantir d'un trait
+de plume. Avait-il donc songé, cet ambassadeur si bien intentionné
+jusqu'alors, au poids dont il allait charger sa conscience, aux
+reproches que seraient en droit de lui adresser son souverain, son pays,
+l'Europe, l'humanité? Ces réflexions, Kourakine se les était faites et
+avait passé outre; néanmoins, à l'aspect des effrayantes perspectives
+que son interlocuteur déployait à ses yeux, le sentiment de sa
+responsabilité l'étreignit davantage et l'accabla. Ce surcroît d'épreuve
+excédait ses forces: sa face s'empourpra, des sanglots lui montèrent à
+la gorge, et il fondit en larmes<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a>
+<a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote498" name="footnote498"><b>Note 498: </b></a>
+<a href="#footnotetag498">
+(retour) </a> Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, en date du 10 mai.
+Archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote>
+
+<p>Le duc, témoin impassible de cette explosion, se préparait à en
+profiter, lorsque Kourakine, par un suprême effort de volonté, se roidit
+contre son émotion et se ressaisit. Il refusa de retirer sa demande de
+passeports à moins que la France ne rompît un injurieux silence.
+Récapitulant ses griefs, énumérant ses sujets de plainte, il serrait le
+duc entre les deux termes de cette alternative: répondre à ses notes ou
+le laisser partir.</p>
+
+<p>Si infranchissable que parût le cercle où le ministre français se voyait
+enfermé, il trouva moyen d'en sortir, découvrit une échappatoire. Il se
+montra prêt à discuter enfin l'arrangement. Seulement, avant de répondre
+sur le fond, il souleva une difficulté de forme, posa une question
+préalable: Vous offrez, dit-il à Kourakine, de signer un accord sur les
+bases proposées par la Russie? Soit; l'Empereur ne s'y refuse point.
+Mettons-nous donc à l'oeuvre, entrons en matière, et avant tout, pour
+faire bonne et valable besogne, remplissons les formalités qu'exige en
+pareil cas la procédure diplomatique. La première et la plus
+essentielle, entre négociateurs prêts à s'aboucher, est de se
+communiquer respectivement leurs pouvoirs. Êtes-vous muni d'un acte
+authentique et spécial qui vous autorise à conclure et signer un
+arrangement? En ce cas, veuillez exhiber et me communiquer ces pouvoirs.</p>
+
+<p>Kourakine dut confesser qu'il ne les possédait point: le duc s'en
+doutait et prenait sciemment son adversaire au dépourvu. La cour de
+Russie avait si peu la pensée de traiter sérieusement, elle avait si peu
+prévu l'acceptation de ses exigences qu'elle avait négligé de conférer à
+son représentant les pouvoirs nécessaires pour passer un acte qui
+constaterait l'entente: elle s'était bornée à lui en annoncer
+l'expédition ultérieure et éventuelle. La manoeuvre du gouvernement
+français était donc habilement conçue et dégageait sa position. On lui
+reprochait un défaut de sincérité; il ripostait en obligeant Kourakine à
+découvrir chez son propre cabinet un manque de bonne foi ou tout au
+moins d'empressement.</p>
+
+<p>À la vérité, Kourakine pouvait répondre--et il ne s'en fit pas faute dès
+qu'il fut revenu de la stupéfaction où l'avait jeté cette diversion
+inopinée--que son caractère d'ambassadeur lui donnait essentiellement
+qualité pour recevoir et constater l'adhésion de la France aux bases
+proposées. S'il n'était point investi des pouvoirs nécessaires pour
+signer un contrat en forme, il s'offrait quand même à le passer.
+Supposant malgré tout la bonne foi de son gouvernement, jugeant les
+autres d'après lui-même, il ne mettait pas en doute et garantissait
+l'approbation de son maître. Toujours sincère, émouvant à force
+d'honnêteté, il supplia, il adjura le duc, avec l'accent d'une
+conviction profonde, de ne plus s'arrêter à de misérables arguties, à de
+dangereuses chicanes: «Puisqu'il en est temps encore, disait-il, ne
+perdons pas un instant; négocions à fond et franchement; arrêtons un
+projet d'arrangement, et je signerai sous réserve d'une ratification qui
+viendra sûrement: en agissant ainsi, nous aurons bien servi nos maîtres
+et nos pays.--Non pas, reprenait le duc, nous ne serions pas à deux de
+jeu. J'ai mes pleins pouvoirs, vous n'avez pas les vôtres. Plus d'une
+année nous avons demandé que vous en fussiez revêtu. Avant que vous le
+soyez, comment voulez-vous que je puisse négocier avec vous? Je ne puis
+nullement accéder à ce mode de procéder.» Et tenant tout en suspens, il
+rejetait sur la Russie la responsabilité des retards dont se plaignait
+l'ambassadeur, déniait à celui-ci le droit de s'en offusquer et de
+réclamer ses passeports.</p>
+
+<p>Cette controverse occupa la journée du 10 mai. Le soir, désespérant de
+vaincre un parti pris de déloyauté, revenant à l'idée de trancher dans
+le vif, Kourakine se jura de retourner le lendemain chez le ministre, à
+seule fin de rompre définitivement et d'exiger ses passeports. La nuit
+passa sur cette résolution sans la changer. Au matin, Kourakine se
+préparait à prendre pour la dernière fois le chemin de l'hôtel de la rue
+du Bac, lorsqu'il apprit par un billet assez embarrassé du ministre que
+celui-ci avait quitté Paris dans la nuit pour rejoindre l'Empereur.
+Après avoir opposé une fin de non-recevoir qui lui avait permis d'éluder
+à la fois une réponse à l'ultimatum et la remise des passeports, le duc
+avait jugé opportun de se soustraire par un départ à de nouvelles
+réquisitions: entre l'ambassadeur et lui, il était en train de mettre
+deux cents lieues de pays. Et Kourakine restait en face du vide,
+désorienté, accablé, une fois de plus mystifié, mais placé dans
+l'impossibilité de se venger par le coup d'éclat qu'il méditait, car
+l'éloignement allait permettre à l'Empereur de lui faire attendre
+indéfiniment son congé et les moyens matériels de partir. Pour le
+moment, il se voyait condamné à rester, rivé à son poste, ambassadeur
+malgré lui. Il prit la résolution d'abriter son chagrin et ses
+humiliations dans une maison de plaisance qu'il avait louée pour la
+belle saison: au lieu de partir pour la Russie, il partit pour la
+campagne. Établi au pavillon de Coislin, près de Saint-Cloud, il
+apercevait de ses fenêtres l'impériale résidence où il avait été comblé
+naguère de distinctions et d'honneurs, et une profonde mélancolie
+s'emparait de lui lorsqu'il comparait à ce triomphant passé sa détresse
+actuelle<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a>
+<a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote499" name="footnote499"><b>Note 499: </b></a>
+<a href="#footnotetag499">
+(retour) </a> Voy. aux archives des affaires étrangères ses lettres
+particulières au duc de Bassano.</blockquote>
+
+<p>À travers de multiples péripéties, Napoléon était parvenu à ses fins. Il
+retardait le dénouement de la crise, sans chercher à le modifier: il
+comprimait le cours des événements, se réservant de le déchaîner à son
+heure. En retenant Kourakine, il sauvait l'apparence de la paix: il
+rendait possible l'accalmie momentanée qu'il espérait créer par l'envoi
+de Narbonne: tandis qu'il s'essayait à renouer en Russie le fil de la
+négociation, il l'empêchait de se briser à Paris: il évitait que le fait
+brutal et matériel de la rupture n'éclatât derrière lui, dans son dos,
+tandis qu'il irait tenir à Dresde de solennelles assises, recevoir
+l'hommage et le serment des rois, et gagnerait à pas comptés les
+frontières de la Russie. Pour obtenir ce résultat, aucun scrupule ne
+l'avait arrêté: artifices, caresses, violences, procédés despotiques et
+raffinements de duplicité, tous les moyens lui avaient été bons: jamais
+le jeu compliqué de la diplomatie, ses roueries et ses petites habiletés
+ne s'étaient plus bizarrement enchevêtrés aux conceptions d'une
+politique effrénée qui avait entrepris encore une fois de bouleverser
+l'Europe et de la remanier à jour fixe.</p>
+
+
+<a name="c12" id="c12"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XII</h3>
+
+<h4>DRESDE.</h4>
+
+<p>À travers l'Allemagne.--Arrivée à Dresde.--Installation de
+l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La
+reine de Westphalie.--Arrivée de l'empereur et de l'impératrice
+d'Autriche.--Belle-mère et belle-fille.--Fête du 19 avril.--Aspect de
+Dresde pendant le congrès.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au
+travail.--Lettre de Kourakine réclamant à nouveau ses
+passeports.--Manoeuvre de la dernière heure.--Ordre expédié à Lauriston
+de se rendre à Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La
+journée des souverains à Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette
+de l'Impératrice.--L'après-midi.--Goûts et occupations de l'empereur
+François.--Le dîner.--Cérémonial napoléonien.--Napoléon et Louis
+XVI.--La soirée.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie
+des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de
+Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec
+l'empereur François.--Il se met en frais de galanterie auprès de
+l'impératrice d'Autriche et ne réussit pas à la gagner.--Intimité
+apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napoléon comparé
+au soleil.--Le roi de Prusse.--Le <i>Kronprinz</i>.--Hiérarchie établie entre
+les souverains.--Concours de bassesses.--Apogée de la puissance
+impériale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napoléon se montre
+davantage en public; promenade à cheval autour de Dresde.--Visite à
+l'église Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une église catholique de
+Lithuanie.--La veillée des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de
+sa mission.--Explosion printanière; approche de la saison favorable aux
+hostilités.--Dernier appel à la Suède et à la Turquie.--Napoléon décide
+de soulever la Pologne.--Il songe à Talleyrand pour l'ambassade de
+Varsovie; raisons qui le portent à ce choix, incidents qui l'y font
+renoncer.--Nouvelle disgrâce de Talleyrand.--L'abbé de Pradt.--Choix
+funeste.--Objets proposés au zèle de l'ambassadeur.--Napoléon cherche à
+gagner encore quelques jours.--Son départ de Dresde.--L'assemblée des
+souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif
+et caractère de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il
+s'efforce de ménager un accord entre la Russie et la Porte.--Congrès et
+traité de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral
+Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espère
+ébranler le monde slave et le précipiter sur l'Illyrie et l'Italie
+françaises.--L'idée des nationalités se retourne contre la
+France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicité de la Prusse et des
+cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements
+de Jérôme-Napoléon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de
+Sémonville.--Parmi les Français, les grands se lassent et s'inquiètent:
+la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un
+soldat.--L'armée croit aller aux Indes.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Pour aller à Dresde, l'Empereur et l'Impératrice prirent par Châlons et
+Metz, franchirent le Rhin à Mayence, puis, se détournant légèrement vers
+le sud, passèrent à proximité du Wurtemberg et de la Bavière. Sur tout
+leur parcours, l'Allemagne avait échelonné des princes, courbés dans une
+attitude d'adoration. On trouva à Mayence ceux d'Anhalt et de
+Hesse-Darmstadt; à Wurtzbourg, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de
+Bade obtinrent quelques instants d'entretien; à Bamberg, pendant qu'on
+relayait, les ducs Guillaume et Pie de Bavière présentèrent leurs
+hommages. Napoléon voyageait avec le faste et l'appareil d'un potentat
+d'Asie; des populations entières avaient été réquisitionnées pour
+aplanir devant lui et réparer la route; pendant la nuit, de grands
+bûchers, dressés de place en place, s'allumaient à mesure qu'avançaient
+les voitures impériales et répandaient sur leur passage une clarté
+d'incendie.</p>
+
+<p>Comme la longueur des étapes se réglait d'après les convenances et la
+santé de l'Impératrice, le jour de l'arrivée à Dresde n'avait pu être
+rigoureusement fixé. Cette incertitude troublait fort le roi et la reine
+de Saxe, qui craignaient d'être surpris par leur visiteur et de ne
+pouvoir à temps se porter à sa rencontre. Le 15 mai, ils prirent le
+parti de s'établir dans la petite ville de Freyberg, située à huit
+lieues en avant de Dresde<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a>
+<a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a>
+. Le soir venu, le Roi ne voulait point se
+coucher; pour le décider à prendre un peu de repos, il fallut que son
+ministre des affaires étrangères, le baron de Senft, passât la nuit sur
+une haise à l'entrée de son appartement, prêt à l'avertir au premier
+signal<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a>
+<a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a>
+. Pourtant, la nuit, puis la matinée du lendemain,
+s'écoulèrent sans alerte; dans l'après-midi seulement, les équipages
+impériaux furent annoncés et presque aussitôt arrivèrent. Après de
+rapides effusions, les deux cours se confondirent; Français et Saxons se
+répartirent côte à côte dans les mêmes voitures, la course fut reprise,
+et l'entrée à Dresde se fit le soir même, aux flambeaux, au son de
+toutes les cloches, au bruit des salves d'artillerie dont les montagnes
+d'alentour se renvoyaient les échos en interminables roulements.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote500" name="footnote500"><b>Note 500: </b></a>
+<a href="#footnotetag500">
+(retour) </a> Serra, ministre de France à Dresde, à Maret, 15 mai
+1812.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote501" name="footnote501"><b>Note 501: </b></a>
+<a href="#footnotetag501">
+(retour) </a> <i>Mémoires du comte de Senft-Pilsach</i>, ministre des
+affaires étrangères de Saxe, p. 106.</blockquote>
+
+<p>L'Empereur fut conduit au château royal, à la Résidence, comme disent
+les Allemands: là, tous les princes de la famille de Saxe se trouvèrent
+réunis pour lui souhaiter la bienvenue. Sur l'escalier d'honneur, des
+gardes suisses faisaient la haie, armés de hallebardes, portant le
+tricorne à plume blanche et la perruque à trois marteaux, tout habillés
+de taffetas jaune et violet. Cette tenue plus galante que martiale fit
+sourire nos jeunes officiers, qui trouvèrent aux gardes de Sa Majesté
+Saxonne un air de «scaramouches<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a>
+<a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a>». À travers ce décor, l'Empereur
+fut conduit aux appartements qui lui avaient été réservés, les plus
+beaux, les plus vastes du palais, ceux qu'avait naguère habités et
+embellis Auguste II, l'électeur-roi de fastueuse mémoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote502" name="footnote502"><b>Note 502: </b></a>
+<a href="#footnotetag502">
+(retour) </a> <i>Journal du maréchal de Castellane</i>, I, 92.</blockquote>
+
+<p>Le lendemain, on chanta un <i>Te Deum</i> solennel pour remercier le ciel de
+sa venue: il y eut présentation de la cour et du corps diplomatique. Le
+ministre de Russie, M. de Kanikof, parut avec ses collègues: comme
+l'Empereur l'accueillit bien et affecta même de le distinguer, quelques
+assistants y virent un symptôme de paix; d'autres, plus avisés, dirent
+que le conquérant, tout en se préparant à l'attaque, rentrait encore ses
+griffes et «faisait patte de velours<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a>
+<a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote503" name="footnote503"><b>Note 503: </b></a>
+<a href="#footnotetag503">
+(retour) </a> Sur le détail des journées à Dresde, nous avons pu
+consulter le <i>Journal inédit</i> du grand maître de la cour de Saxe, que M.
+Frédéric Masson a bien voulu nous communiquer.</blockquote>
+
+<p>Dans la même journée, l'Empereur revit ses hôtes saxons et put les
+observer de plus près. Il retrouva le Roi tel qu'il l'avait connu à
+Dresde en 1807, à Paris en 1809, c'est-à-dire parfaitement docile, plein
+de prévenances, et leur intimité sembla tout de suite reprendre et se
+fortifier. À vrai dire, il eût été difficile de découvrir la moindre
+affinité de caractère entre le violent empereur et le monarque pacifique
+qui le recevait à Dresde. Paternel et digne, bienveillant sans
+familiarité, Frédéric-Auguste s'était concilié à la fois le respect et
+l'affection de ses peuples; n'ambitionnant point d'autre gloire, il se
+fût contenté de régner en paix sur des sujets faciles à gouverner. Il se
+déchargeait volontiers du poids des affaires sur un favori doux et âgé
+comme lui, le comte Marcolini; son bonheur eût été de se livrer sans
+contrainte aux exercices d'une dévotion minutieuse, entremêlés de
+quelques distractions idylliques et champêtres<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a>
+<a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>. Mais il avait
+compris que la sécurité et l'avenir de son État étaient au prix d'un
+accord étroit avec le dominateur de l'Allemagne; il l'avait donc choisi
+pour inspirateur et pour guide, et, sans l'interroger, sans chercher à
+pénétrer ses projets, suivait en tout ses impulsions avec une déférence
+discrète.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote504" name="footnote504"><b>Note 504: </b></a>
+<a href="#footnotetag504">
+(retour) </a> Il écrivait à Marcolini, au cours d'un voyage: «J'ai été
+régalé du matin au soir par le chant des rossignols. Ils abondent, même
+dans les plus misérables villages. Ils seraient bien mieux placés dans
+mon jardin de Pillnitz, où vous savez que nous n'avons jamais pu en
+établir.» Bourgoing, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 mai 1811.</blockquote>
+
+<p>La Reine, d'un physique disgracieux et de réputation équivoque, aidait
+son mari à organiser les réceptions, les fêtes, et n'y apportait par
+elle-même aucun agrément. Les princes frères du Roi, tout entiers à leur
+famille, à leurs pratiques de piété, à leurs jardins, offraient le
+modèle des vertus privées, sans aucune des qualités qu'eût exigées leur
+rang; Napoléon les jugea du premier coup indignes de l'occuper: il se
+borna à leur faire passer la parade, pour ainsi dire, et à leur adresser
+quelques questions sur le degré d'avancement de leur instruction
+militaire<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a>
+<a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a>. Quant aux autres membres de la cour, il les trouva
+pleins d'une admiration craintive, empressés à lui faire fête autant que
+le leur permettaient des ressources assez bornées.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote505" name="footnote505"><b>Note 505: </b></a>
+<a href="#footnotetag505">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Senft</i>, 172.</blockquote>
+
+<p>Foncièrement attachés au passé, dont ils gardaient l'esprit, les usages
+et la politesse, les Saxons cédaient néanmoins aux circonstances, se
+livraient au glorieux parvenu sans l'aimer et se laissaient entraîner
+par lui, avec quelque effarement, dans un tourbillon d'occupations et de
+plaisirs qui dérangeait leurs habitudes tranquilles. Dans ce monde d'un
+autre âge, aux tons effacés, aux nuances discrètes et fanées, Napoléon
+allait trancher plus que partout ailleurs par l'exubérance de son génie,
+l'éclat cru de son esprit et de son langage, son luxe flambant et neuf.</p>
+
+<p>Il avait accepté l'hospitalité des souverains saxons, mais il voulait
+être chez lui dans leur palais, y tenir maison et table ouverte. C'était
+une cour entière qu'il avait emmenée, les principaux dignitaires de son
+état-major, sa maison militaire, un service complet de chambellans,
+d'écuyers et de pages, un préfet du palais, et de plus l'accompagnement
+ordinaire de l'Impératrice aux jours de solennité, grande maîtresse et
+grand chambellan, premier écuyer, chevalier d'honneur, trois
+chambellans, trois écuyers, trois dames du palais. Les noms les plus
+illustres de l'ancienne et de la nouvelle France figuraient ensemble
+dans ce cortège, un Turenne, un Noailles, un Montesquiou, à côté d'une
+Montebello. En même temps, se faisant suivre d'un personnel démesurément
+nombreux, de tout un service d'appartement et de bouche, l'Empereur
+avait ordonné de transporter à Dresde son argenterie, le splendide écrin
+de l'Impératrice, les joyaux de la couronne, tout ce qui pouvait
+rehausser matériellement et parer le rang suprême. Dans son nouveau
+séjour, il voulait devenir le centre rayonnant vers lequel se
+tourneraient tous les regards, toutes les curiosités, et faire lui-même
+les honneurs de Dresde aux princes étrangers qu'il y avait conviés en
+foule.</p>
+
+<p>Les princes de la Confédération du Rhin commençaient à se présenter, à
+se succéder dans un interminable défilé. Dès le matin du 17, on avait vu
+arriver ceux de Weymar, de Cobourg, de Mecklembourg, et le grand-duc de
+Wurtzbourg, primat de la Confédération. Dans la soirée, la cour de Saxe
+eut à recevoir la reine Catherine de Westphalie, appelée par invitation
+spéciale de l'Empereur. Napoléon avait pris en affection cette princesse
+si charmante, si vivante, qui aimait si franchement son mari et faisait
+une heureuse exception par ses allures prime-sautières, par la sincérité
+de ses sentiments, dans le milieu compassé des cours: l'attention qu'il
+avait eue de la mander frappait d'autant plus qu'il avait écarté de la
+réunion, avec un soin rigoureux, les autres membres de sa famille.</p>
+
+<p>Eugène avait traversé Dresde peu de jours auparavant, mais n'avait fait
+qu'y paraître et y plaire: il avait reçu ordre de rejoindre ses troupes
+au plus vite. Jérôme n'avait pas eu permission de quitter son quartier
+général. Pour Murat, la prohibition avait été plus nette encore et plus
+sensible. Bien que le roi de Naples, arrivant d'Italie, semblât
+naturellement appelé à passer par la Saxe pour se rendre en Pologne,
+l'Empereur lui avait imposé un itinéraire dont le tracé aboutissait
+directement à Dantzick et s'éloignait de la capitale saxonne. À
+l'entendre, s'il avait agi de la sorte, c'était par égard pour son
+beau-père: l'empereur d'Autriche regrettait toujours ses possessions
+d'Italie: la vue d'un prince établi en ce pays par nos armes pourrait
+affliger ses yeux: pourquoi lui gâter la joie qu'il éprouverait à revoir
+sa fille? Dans la réalité, le motif de l'exclusion était tout autre, et
+Napoléon ne se privait pas de l'indiquer à ses familiers, lorsqu'il
+voulait être franc. Tel qu'il connaissait Murat, il jugeait dangereux
+pour ce roi de promotion récente tout contact avec des souverains
+d'ancienne souche et particulièrement avec la maison d'Autriche: «Sa
+tête va tourner, disait-il, si l'empereur François lui adresse quelques
+paroles aimables<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a>
+<a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>.» Ravi de ces avances, flatté dans sa vanité de se
+voir recherché par le descendant de quarante-deux empereurs, Murat se
+laisserait aller sans doute, avec l'intempérance habituelle de sa
+langue, à des confidences compromettantes, à des propos qui
+l'engageraient: ainsi se créerait entre l'Autriche, aspirant au fond à
+rentrer en Italie, et Murat, aspirant à s'y faire une position
+indépendante, une intelligence suspecte, que Napoléon tenait
+essentiellement à empêcher. Se défiant à l'égal des souverains qu'il
+avait placés sur le trône et de ceux qu'il y avait laissés, il
+n'admettait pas que trop d'intimité s'établît entre les uns et les
+autres.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote506" name="footnote506"><b>Note 506: </b></a>
+<a href="#footnotetag506">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>L'empereur et l'impératrice d'Autriche arrivèrent dans l'après-midi du
+19 et reçurent les mêmes honneurs que Napoléon lui-même, avec cette
+différence que le couple saxon ne se porta point au-devant d'eux.
+Établis au palais, ils se préparaient à visiter l'empereur des Français,
+quand celui-ci, les prévenant, se fit annoncer. Quelques instants après,
+il arrivait avec Marie-Louise, avec toute sa suite, et les deux cours se
+trouvèrent en présence.</p>
+
+<p>Cette première entrevue fut cérémonieuse et guindée. Embarrassé et
+gauche, conscient de son infériorité, François Ier restait sur la
+réserve et ne s'attendrit qu'en recevant dans ses bras celle qu'il
+nommait «sa chère Louise». L'air de santé et de bonheur qui brillait sur
+les traits de Marie-Louise parut causer à l'impératrice autrichienne
+plus de surprise que de satisfaction. Cette princesse s'était préparée à
+s'apitoyer sur le sort de sa belle-fille, mariée au despote exécré, et
+éprouvait une déception à ne pouvoir la plaindre. Quant à Napoléon, il
+constata avec désappointement que les souverains autrichiens ne
+s'étaient fait accompagner d'aucun de leurs proches. Il eût aimé, durant
+son séjour en Saxe, à marcher environné d'un cortège d'archiducs; il
+avait fait exprimer à Vienne le plaisir qu'aurait Marie-Louise à se
+retrouver avec ses frères et regretta qu'on eût négligé d'obtempérer à
+ce voeu. Il marqua surtout quelque étonnement de ne pas voir l'héritier
+présomptif de la couronne, l'archiduc Ferdinand, et comme sa belle-mère
+s'excusait de ne l'avoir point amené en alléguant les seize ans du jeune
+prince, sa timidité d'adolescent craintif et un peu sauvage, son
+éloignement pour le monde: «Vous n'avez qu'à me le donner pendant un an,
+dit vivement l'Empereur, et vous verrez comme je vous le
+dégourdirai<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a>
+<a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote507" name="footnote507"><b>Note 507: </b></a>
+<a href="#footnotetag507">
+(retour) </a> Bulletin transmis de Vienne le 3 juillet par le
+secrétaire d'ambassade La Blanche. Tous les échos de l'entrevue
+retentissaient à Vienne.</blockquote>
+
+<p>Le soir, il y eut par extraordinaire grand couvert chez le roi de Saxe:
+pour cette fois, Napoléon avait voulu laisser à ses hôtes le plaisir de
+recevoir à leur table et de fêter les souverains. Après le repas, servi
+par les grands officiers de la couronne de Saxe, l'illustre assemblée se
+rendit dans les appartements de la Reine, et là, se groupant autour des
+fenêtres ouvertes, qui donnaient sur l'Elbe, put contempler le spectacle
+de Dresde illuminée. Formée de pylônes et d'arcs resplendissants,
+l'illumination couvrait l'esplanade située au devant du château et
+prolongeait sur le beau pont qui vient y aboutir une flamboyante allée.
+Un peu plus loin, un pont de radeaux, établi pour la circonstance,
+offrait une décoration non moins brillante, qui se reflétait sur le
+fleuve et semblait poser à la surface des eaux une autre ligne de feux,
+d'un éclat discret et pâli. Sur les quais, sur les terrasses, la foule
+se pressait pour jouir du spectacle, et de la ville entière, où les rues
+illuminées traçaient de clairs sillons, montait un bruit de peuple en
+fête<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a>
+<a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote508" name="footnote508"><b>Note 508: </b></a>
+<a href="#footnotetag508">
+(retour) </a> <i>Gazette universelle</i> d'Augsbourg, 29 mai. <i>Journal de
+l'Empire</i>, 2 juin.</blockquote>
+
+<p>Depuis l'arrivée des souverains, la charmante capitale de la Saxe ne se
+reconnaissait plus. D'ordinaire, l'aspect en était calme et reposant;
+dans les rues s'ouvrant sur de fraîches perspectives de verdure et de
+montagnes, peu de monde, point de voitures: des chaises à porteurs,
+doucement balancées, où se laissaient entrevoir les dames de la ville,
+poudrées et attifées à la mode d'autrefois: le dimanche, pour égayer ces
+solitudes, des choeurs d'écoliers en manteau court, chantant des
+cantiques<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a>
+<a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>. En ce lieu privilégié de la nature, embelli par l'art, à
+peu près épargné par la guerre, la vie était oisive et molle, les moeurs
+retardaient sur le siècle, Dresde avait eu pourtant cette année même sa
+révolution: dans la toilette d'apparat des femmes, le manteau de cour
+avait remplacé les paniers<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a>
+<a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a>: à cela près, on se serait cru de
+cinquante ans en arrière, et le style ancien des monuments, leur grâce
+vieillie, les courbes onduleuses de leurs lignes, la profusion
+d'ornements en rocaille qui s'enroulaient sur leurs façades,
+complétaient l'illusion. Et voici que Napoléon avait choisi cette ville
+pour y donner l'une de ces pompeuses représentations qu'il excellait à
+monter, pour y jeter une invasion de magnificences, un monde d'étrangers
+de tout ordre, de tout rang et de tout pays.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote509" name="footnote509"><b>Note 509: </b></a>
+<a href="#footnotetag509">
+(retour) </a> <i>Journal de Castellane</i>, I, 95.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote510" name="footnote510"><b>Note 510: </b></a>
+<a href="#footnotetag510">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>Peu de troupes, à la vérité: nos colonnes côtoyaient Dresde sans y
+entrer: l'Empereur lui avait épargné le fardeau de trop nombreux
+passages: seuls, quelques détachements de la Garde promenaient par les
+rues leur air vainqueur et leur splendide tenue, fraternisant avec les
+beaux grenadiers de Saxe, en habit rouge à revers jaunes. Mais le fracas
+des entrées, les chaises de poste roulant sur le pavé et amenant
+d'insignes personnages, les carrosses dorés sortant pour les visites de
+cérémonie, l'affluence et le luxe des équipages, des costumes, des
+livrées, mettaient partout un tumulte et un éblouissement: c'étaient des
+arrivées à sensation se succédant à toute heure, le comte de Metternich
+prenant les devants sur ses maîtres, le prince de Hatzfeldt se
+présentant comme envoyé extraordinaire de Prusse et sollicitant pour le
+Roi la permission de venir, le duc de Bassano prenant possession de
+l'hôtel Salmour avec sa chancellerie, le prince de Neufchâtel
+établissant au palais Brühl les bureaux de la Grande Armée: sur les pas
+de ces puissants, une irruption de suivants, de commis, de solliciteurs,
+encombrant les antichambres, campant sur les escaliers: Dresde en proie
+à une cohue affairée et brillante: un grand gouvernement et trois ou
+quatre cours s'installant, s'entassant dans la calme cité.</p>
+
+<p>Que de bruit, d'agitation, de mouvement! Partout des apprêts de fête:
+dans les rues, sur les places, des décorations s'élevant à la hâte: six
+cents ouvriers appropriant la salle de l'Opéra italien à une
+représentation de gala; et dominant le bruit de ces préparatifs,
+dominant le bourdonnement des foules, retentissant à toute heure, la
+voix du canon; cent coups pour l'arrivée de Leurs Majestés
+Autrichiennes, cent coups au commencement du <i>Te Deum</i> et encore trois
+salves de douze coups pour marquer les différentes phases de la
+cérémonie, pendant que les gardes saxonnes, rangées autour de l'église,
+exécutaient des feux de mousqueterie. Enfiévré par ce fracas, par
+l'éclat et la diversité des spectacles, le peuple emplissait les rues,
+se déplaçait par brusques oscillations, suivant qu'un objet nouveau
+attirait ou détournait son attention. Il s'amassait aux abords des
+palais, dès qu'un mouvement dans les cours, un signe quelconque semblait
+annoncer la sortie ou la rentrée d'un cortège et promettre la vue des
+grands de ce monde. Parfois cette attente n'était pas déçue: par les
+grilles ouvertes de la Résidence, une élégante calèche sortait, précédée
+de piqueurs, enveloppée de gardes; elle menait à la promenade les deux
+impératrices, les deux Marie-Louise, la belle-fille et la belle-mère,
+affectant un touchant accord: la première épanouie et radieuse, la
+seconde gracieuse et frêle, dissimulant sous un costume hongrois, à plis
+bouffants et épais brandebourgs, la maigreur de sa taille et son buste
+émacié. La foule regardait passer avec ravissement ces souriantes
+visions, sans que sa curiosité en fût pleinement satisfaite. On
+cherchait des yeux, on désirait voir l'être extraordinaire qui était
+l'âme de tous ces mouvements. Mais l'Empereur jusqu'à présent ne se
+montrait guère en public; comme s'il eût voulu laisser à la réunion un
+caractère d'intimité presque familiale, il vivait avec ses hôtes ou se
+tenait enfermé dans ses appartements: on le disait absorbé par un labeur
+incessant, en train de préparer avec ses ministres et ses alliés les
+destinées de l'Europe: «Sa Majesté, écrivait une correspondance de
+Dresde, paraît extrêmement occupée<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a>
+<a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote511" name="footnote511"><b>Note 511: </b></a>
+<a href="#footnotetag511">
+(retour) </a> Passage cité par le <i>Journal de l'Empire</i>, n° du 31 mai.</blockquote>
+
+<p>En effet, Napoléon s'était remis tout de suite à sa besogne de souverain
+et de généralissime. Affermissant la Grande Armée sur la Vistule,
+pressant l'arrivée des effectifs retardataires, il travaillait surtout à
+organiser l'armée de seconde ligne, celle qui devait garder l'Allemagne
+et fournir des renforts à l'invasion; il déterminait le nombre, la
+composition, l'emplacement des corps. En même temps, il stimulait son
+ministre des relations extérieures à surveiller le fonctionnement de nos
+alliances, à conclure celles qui n'étaient pas encore formées, à
+regagner le temps perdu auprès de la Suède et de la Turquie. Dès que
+Berthier l'avait quitté, après lui avoir demandé des centaines de
+signatures, le duc de Bassano se présentait et lui apportait des lettres
+d'ambassadeurs, des rapports diplomatiques, des bulletins de
+renseignements arrivés de toutes les parties de l'Europe.</p>
+
+<p>Une de ces pièces attira l'attention de l'Empereur et le contraria. Par
+lettre en date du 11 mai, Kourakine renouvelait en termes pressants sa
+demande de passeports et n'admettait point que le gouvernement français
+se fût soustrait, par un départ impromptu, au devoir de lui
+répondre<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a>
+<a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>. Napoléon ne jugeait nullement le moment venu d'acquiescer
+à sa requête. Afin de tromper l'impatience du vieux prince, il se borne
+à lui faire expédier des passeports pour quelques membres de sa maison
+et «pour ses enfants naturels», non pour lui-même. Puis, un peu ému de
+ces instances persécutrices, il se retourne vers Alexandre et essaye
+encore une fois de parlementer, dans sa préoccupation constante
+d'endormir et d'immobiliser la Russie. Tel avait été, on ne l'a pas
+oublié, l'objet de la mission confiée à Narbonne. À l'heure qu'il est,
+cet aide de camp doit être arrivé à Wilna, mais il n'a pas encore donné
+de ses nouvelles. On ignore s'il a été reçu par l'empereur Alexandre,
+s'il a réussi à faire renaître dans l'esprit de ce prince un fallacieux
+espoir de paix. Pour le cas où cette démarche ne suffirait point,
+Napoléon se décide à la doubler par une autre: c'est la quatrième qu'il
+tente dans le même but depuis le commencement de l'année. Après avoir
+employé d'abord Lauriston, c'est-à-dire son ambassadeur en titre, après
+avoir eu recours ensuite à Tchernitchef, en troisième lieu à Narbonne,
+il revient à Lauriston, à la voie ordinaire et officielle.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote512" name="footnote512"><b>Note 512: </b></a>
+<a href="#footnotetag512">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote>
+
+<p>Le 20 mai, un courrier part de Dresde à destination de Pétersbourg, avec
+une longue dépêche pour l'ambassadeur. Au reçu de ce message, M. de
+Lauriston demandera à l'office russe des affaires étrangères les moyens
+de se rendre au quartier général du Tsar, pour lequel il se dira porteur
+de communications graves et urgentes. Si ce recours direct au souverain,
+qui est presque de droit pour un ambassadeur, ne lui est pas accordé, il
+prendra acte du refus et attendra de nouvelles directions. Si sa demande
+est accueillie, il partira sur-le-champ pour Wilna et y entamera un
+dernier semblant de négociation. Le terrain sur lequel il doit se placer
+lui est soigneusement indiqué. À cet instant, Napoléon ne peut plus
+feindre d'ignorer l'ultimatum blessant d'Alexandre, vu le temps écoulé
+depuis l'envoi de cette pièce. Il affecte seulement de croire que les
+prétentions de la Russie lui ont été inexactement transmises, que
+Kourakine a dénaturé la pensée de sa cour en lui donnant une forme
+comminatoire, qu'il a été au delà de ses instructions en demandant ses
+passeports; ce sont les bévues de cet ambassadeur «honnête homme, mais
+trop borné<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a>
+<a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a>», qui ont créé un dangereux malentendu. Lauriston devra
+demander des explications, sans insister pour qu'elles soient trop
+nettes: il dira surtout qu'un accommodement reste possible, que tout
+peut s'arranger encore, pourvu qu'on y mette un peu de bonne volonté; en
+conséquence, la Russie doit s'abstenir de tout acte irrévocable et
+précipité. Par cette manoeuvre de la dernière heure, Napoléon gagnerait
+plus sûrement quelques semaines, le temps d'atteindre l'époque où les
+progrès de la végétation dans le Nord lui donneraient licence d'entrer
+en campagne, le temps aussi d'organiser et de présider sa cour de
+souverains.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote513" name="footnote513"><b>Note 513: </b></a>
+<a href="#footnotetag513">
+(retour) </a> Paroles de Napoléon dans ses entretiens ultérieurs avec
+Balachof, citées par Tatistchef, 595.</blockquote>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Il avait réglé sa vie à Dresde suivant un mode pompeux et strict. Le
+matin, à neuf heures, il tenait d'ordinaire un lever; les princes
+allemands y faisaient assidûment acte de présence et venaient à l'ordre.
+L'Empereur passait ensuite chez l'Impératrice et assistait à la
+Toilette. On sait quelle place occupait dans les usages des cours cette
+représentation fastueuse, où la souveraine, entourée de ses femmes qui
+achevaient de la parer, admettait en sa présence quelques privilégiés.
+Après le lever de l'Empereur, la toilette de Marie-Louise offrait
+l'occasion d'une seconde assemblée. L'impératrice d'Autriche y venait
+souvent, et la vue des merveilleux atours préparés pour sa belle-fille,
+des écrins ouverts, des coffrets débordant de diamants et de perles,
+excitait sa jalousie. Admirant ces trésors, elle souffrait de n'en pas
+avoir de pareils, réduite qu'elle était par le malheur des temps à une
+pénible économie. Marie-Louise, dès qu'un objet paraissait plaire
+particulièrement à sa belle-mère, se hâtait de le lui offrir, et l'autre
+impératrice acceptait ces cadeaux avec un mélange de satisfaction et de
+dépit, ravie de les posséder, humiliée de les recevoir<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a>
+<a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a>. À deux pas
+de là, Napoléon causait avec la reine de Westphalie, avec les princes;
+c'était l'un des moments de la journée où il parlait et laissait parler
+avec le plus d'abandon. Dans le fond de la salle, les courtisans
+commentaient à voix basse ses moindres propos et en tiraient de grandes
+conséquences: ils se livraient à de discrets pronostics sur les
+événements à venir et signalaient les fortunes naissantes.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote514" name="footnote514"><b>Note 514: </b></a>
+<a href="#footnotetag514">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Mme Durand</i>, 140. Cf. la lettre du duc de
+Bassano à Otto en date du 27 mai 1812.</blockquote>
+
+<p>Dans l'après-midi, Napoléon rendait visite tous les deux ou trois jours
+à son beau-père et lui consacrait quelques instants. Lui parti, tandis
+que les impératrices visitaient ensemble les musées de Dresde et les
+sites ravissants du voisinage, l'empereur François, dépaysé et
+désoeuvré, atteignait difficilement la fin de la journée. Les
+occupations d'État le tentaient peu: la politique lui avait semblé de
+tout temps une source de dégoûts; c'était lui qui disait naguère à son
+ministre Cobenzl: «Lorsque je vous vois entrer dans mon cabinet, la
+pensée des affaires dont vous allez m'entretenir me serre le coeur.»
+D'autre part, il n'avait pas à Dresde ses familiers ordinaires, les
+favoris de bas étage dont les plaisanteries épaisses le réjouissaient et
+qui s'ingéniaient à lui trouver des distractions, des passe-temps, à
+flatter les caprices de son imagination puérile. Il ne pouvait, comme à
+Vienne, employer de longues heures à imprimer soigneusement des cachets
+sur une cire de choix ou à faire la cuisine<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a>
+<a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>. Cherchant des objets
+de curiosité et d'intérêt à sa portée, il sortait à pied, flânait par
+les rues, paterne et bienveillant avec la foule qui le saluait
+dévotement: on le voyait tromper son ennui par de longues stations dans
+les boutiques, faire bourgeoisement des emplettes<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a>
+<a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote515" name="footnote515"><b>Note 515: </b></a>
+<a href="#footnotetag515">
+(retour) </a> Feuille de renseignements transmise par Otto le 22
+décembre 1811: «On raconte qu'à Schlosshof (résidence impériale en
+Hongrie) l'Empereur costumé en cuisinier était occupé avec Stift (son
+médecin) à faire du sucre d'érable, quand la députation officielle de la
+Diète vint engager Sa Majesté à se rendre à Presbourg.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote516" name="footnote516"><b>Note 516: </b></a>
+<a href="#footnotetag516">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Mme Durand</i>, 140.</blockquote>
+
+<p>Le soir, les souverains se retrouvaient pour le dîner, qui avait lieu de
+fondation chez l'empereur des Français. On se réunissait à l'avance dans
+ses appartements. Là, s'il faut en croire une tradition, dans sa manière
+d'opérer son entrée et de se faire annoncer, Napoléon affectait une
+simplicité grandiose qui l'isolait de toutes les puissances accourues à
+sa voix et l'élevait au-dessus d'elles. Ses invités étaient annoncés par
+leurs titres et qualités: c'étaient d'abord des Excellences et des
+Altesses sans nombre, Altesses de tout parage et de toute provenance,
+anciennes ou récentes, Royales ou Sérénissimes,--puis les Majestés:
+Leurs Majestés le roi et la reine de Saxe, Leurs Majestés Impériales et
+Royales Apostoliques, Sa Majesté l'impératrice des Français, reine
+d'Italie. Lorsque toutes ces appellations sonores avaient retenti à
+travers les salons, l'auguste assemblée se trouvait au complet et le
+maître pouvait venir. Alors, après un léger intervalle de temps, la
+porte s'ouvrait de nouveau à deux battants, et l'huissier disait
+simplement: L'Empereur.</p>
+
+<p>Il entrait gravement, le front épanoui ou soucieux suivant les jours,
+saluait à la ronde, distribuait quelques paroles, et l'on se formait en
+cortège pour aller à table. Un officier de sa maison, dont l'appartement
+donnait sur la galerie où passaient les souverains, vit plusieurs fois
+le défilé et le décrit ainsi: «Napoléon, son chapeau sur la tête,
+marchait le premier; à quelques pas derrière lui s'avançait l'empereur
+d'Autriche, donnant le bras à sa fille, l'impératrice Marie-Louise, ce
+qui pourrait expliquer pourquoi ce monarque avait la tête nue; les
+autres rois et princes qui faisaient partie de ce cortège, au milieu
+duquel se trouvaient aussi la reine et les princesses de Saxe, suivaient
+les deux empereurs chapeau bas<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a>
+<a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>.» Seule, l'impératrice d'Autriche
+manquait à cette figuration; alléguant sa faible santé, elle se faisait
+d'ordinaire conduire directement à la salle du repas dans un fauteuil
+roulant, et cette manière d'échapper au cérémonial napoléonien semblait
+une protestation.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote517" name="footnote517"><b>Note 517: </b></a>
+<a href="#footnotetag517">
+(retour) </a> Lieutenant-colonel <span class="sc">Baudus</span>, <i>Études sur Napoléon</i>, 338.</blockquote>
+
+<p>À table, les convives étaient peu nombreux: en dehors des souverains,
+quelques princes de la Confédération, quelques grands dignitaires
+français, invités à tour de rôle. Le service était magnifiquement réglé,
+correct et rapide, «la chère exquise<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a>
+<a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a>»; sur la table, une
+efflorescence de cristaux, de hautes pièces d'orfèvrerie d'un travail
+rare, une architecture d'argent et de vermeil, le merveilleux service
+dont la ville de Paris avait fait cadeau à Marie-Louise lors de ses
+noces. L'empereur Napoléon, servi par ses pages, présidait au repas avec
+aménité. À cette heure, ses traits se déridaient toujours: il devenait
+expansif et causeur, se trouvant bien avec ses hôtes et savourant le
+bonheur de vivre en famille avec la maison d'Autriche. Par ce contact,
+il pensait se rattacher plus étroitement aux dynasties légitimes et
+s'assimiler aux Bourbons, à la lignée de rois avec laquelle il se
+découvrait maintenant des liens inattendus. C'est à Dresde, dit-on,
+qu'évoquant un jour les souvenirs de la Révolution, il déclara que les
+choses eussent pris un autre cours si <i>son pauvre oncle</i> avait montré
+plus de fermeté. Le pauvre oncle, c'était Louis XVI: Napoléon était
+devenu son petit-neveu par alliance en épousant Marie-Louise et
+s'honorait volontiers de cette parenté rétrospective.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote518" name="footnote518"><b>Note 518: </b></a>
+<a href="#footnotetag518">
+(retour) </a> Bulletin de Vienne transmis le 3 juillet par La
+Blanche.</blockquote>
+
+<p>Après le dîner, il y avait d'ordinaire grande réception. Les portes de
+la Résidence s'ouvraient aux personnes présentées à la cour, à celles
+qui composaient le service des souverains; elles arrivaient à la file,
+emplissaient les appartements d'honneur, et là, dans les hautes salles
+d'une ornementation massive, sous les plafonds aux peintures
+allégoriques, sous les ors brunis par le temps, sous les constellations
+de lustres, c'était un rassemblement de toutes les grandeurs actuelles,
+une étincelante diversité de costumes et d'uniformes, un luxe inouï de
+bijoux et de parures. Dans la galerie principale, des tables de jeu
+étaient dressées pour les souverains: ils s'y asseyaient tour à tour et
+jouaient avec gravité, procédant à cet amusement d'apparat comme à une
+fonction de leur rang. Autour d'eux, le cercle se formait: les
+assistants se tenaient en attitude respectueuse, droits sur leurs pieds,
+harassés bientôt par la longueur de ces solennelles parades<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a>
+<a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote519" name="footnote519"><b>Note 519: </b></a>
+<a href="#footnotetag519">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Senft</i>, 169. Cf. <span class="sc">Bausset</span>, II, 60.</blockquote>
+
+<p>On causait peu: on s'observait beaucoup. Les dames qui avaient
+accompagné l'impératrice d'Autriche contemplaient avec curiosité nos
+Françaises, examinaient leur maintien, notaient les détails de leur
+toilette, jalousaient l'élégance et la somptuosité de leur mise, car
+Napoléon voulait que les femmes de sa cour portassent sur elles en robes
+de brocart lamé d'or et d'argent, en corsages cuirassés de pierreries,
+en multiples rangs de perles, en diadèmes aux feux scintillants, les
+richesses dont il comblait leurs maris: auprès d'elles, les nobles
+Viennoises se jugeaient pauvrement vêtues et se comparaient à des
+«Cendrillons<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a>
+<a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a>». Parfois, un mot murmuré à mi-voix, une réflexion
+aigre marquait leur dépit. Ce n'était pourtant pas que les Françaises
+fissent sentir leur avantage par aucune arrogance. Le personnel de cour
+amené par Napoléon se montrait d'une politesse grave, correct dans sa
+tenue, mesuré dans son langage; on le sentait stylé et dressé de main de
+maître. Ce n'était plus la grâce pimpante de l'ancien régime, cette
+légèreté aimable où se mêlait souvent un peu de fatuité et de
+suffisance. Napoléon n'admettait pas qu'aucune vivacité d'allures
+dérangeât l'uniformité majestueuse de ses entours et rompît
+l'alignement.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote520" name="footnote520"><b>Note 520: </b></a>
+<a href="#footnotetag520">
+(retour) </a> Bulletin transmis le 6 juillet, de Vienne.</blockquote>
+
+<p>Les seigneurs allemands imitaient cette réserve: les princes eux-mêmes
+cherchaient à se confondre dans la foule, à n'être plus que courtisans.
+Quelques personnages pourtant attiraient l'attention. Le grand-duc de
+Wurtzbourg, honoré par l'Empereur d'une amitié particulière, se faisait
+remarquer par ses assiduités auprès de la duchesse de Montebello; le
+bruit avait couru qu'il ne croirait pas déroger en épousant cette
+charmante Française. Le baron de Senft affichait bruyamment son zèle
+napoléonien, et sa femme forçait encore la note, avec un délirant
+enthousiasme. Cette dame s'était rendue célèbre par ses manques de tact.
+Ayant habité Paris, où son mari avait été longtemps ministre de Saxe,
+elle s'y était prise d'un goût exclusif pour nos moeurs, notre esprit,
+nos modes, et depuis son retour exaspérait les Allemands en établissant
+à tout propos des comparaisons à leur désavantage. En acceptant le
+portefeuille des affaires étrangères, le baron avait mis pour condition
+que le Roi «pardonnerait à son épouse les propos souvent très peu
+mesurés qu'elle était en possession de se permettre<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a>
+<a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a>». Mme de Senft
+abusait largement de «cette espèce d'absolution anticipée<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a>
+<a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>».
+Aujourd'hui, d'ailleurs, mari et femme semblaient d'accord pour
+multiplier les formes de l'adulation et les varier à l'infini: ils en
+inventaient de puériles. On racontait qu'ils avaient dressé leur petite
+fille, une enfant de huit ans, à embrasser «avec rage» le portrait de
+l'Empereur, en s'écriant: «Je l'aime tant<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a>
+<a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>!» C'était ce que
+Napoléon, écoeuré par tant de platitude, appelait depuis longtemps «la
+nigauderie allemande».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote521" name="footnote521"><b>Note 521: </b></a>
+<a href="#footnotetag521">
+(retour) </a> Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote522" name="footnote522"><b>Note 522: </b></a>
+<a href="#footnotetag522">
+(retour) </a> Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote523" name="footnote523"><b>Note 523: </b></a>
+<a href="#footnotetag523">
+(retour) </a> <i>Journal de Castellane</i>, I, 94.</blockquote>
+
+<p>Ses ministres, ses grands officiers étaient eux-mêmes accablés
+d'hommages, proportionnés au degré de faveur où on les supposait auprès
+du maître. Le duc de Bassano avait autour de lui une véritable cour:
+c'était à qui vanterait sa supériorité d'esprit, son inaltérable bonne
+grâce, et de fait ce ministre, naturellement aimable, s'attachait à
+plaire quand il n'eût eu qu'à paraître pour obtenir tous les suffrages.
+Caulaincourt, duc de Vicence, fixait les regards par sa haute taille, sa
+belle prestance, son extérieur sympathique et ouvert: on lui témoignait
+toutefois plus de considération que d'empressement. Son opposition à la
+guerre était connue, et cet homme intrépide, qui ne craignait pas de
+contredire le maître du monde, était considéré comme un phénomène rare,
+curieux, un peu inquiétant, à regarder de loin. Cependant, comme il
+causait un soir dans l'embrasure d'une fenêtre avec le duc d'Istrie,
+l'empereur d'Autriche s'approcha de lui et, sur un ton d'amicale
+remontrance, se prit à lui expliquer que l'empereur Alexandre voulait
+certainement la guerre, puisqu'il avait décliné la médiation
+autrichienne<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a>
+<a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote524" name="footnote524"><b>Note 524: </b></a>
+<a href="#footnotetag524">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais soudain le murmure discret des conversations se taisait: Napoléon
+s'était levé et commençait sa tournée. À son approche, une attente
+anxieuse, un mélange indéfinissable de curiosité et de terreur faisait
+battre précipitamment les coeurs et s'emparait surtout des femmes. Leurs
+nerfs vibraient affolés: leur émotion se traduisait par des signes
+physiques. Les hommes placés derrière elles voyaient leurs épaules nues
+s'empourprer toutes à la fois et cette ligne de blancheurs subitement
+rougir.</p>
+
+<p>Avec ce dandinement voulu qui lui servait à modérer l'impétuosité de sa
+démarche, Napoléon passait devant les groupes, s'arrêtant çà et là,
+distribuant le blâme ou l'éloge, traitant chacun suivant ses mérites. Un
+soir, après une conversation qu'il eut avec Catherine de Westphalie, on
+vit la pauvre reine s'éloigner les yeux rougis de larmes: l'Empereur lui
+avait dit à l'adresse de Jérôme des paroles dures, reprochant à ce roi
+commandant de corps des négligences dans le service<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a>
+<a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a>. Aux
+personnages autrichiens dont les passions antifrançaises semblaient
+irréductibles, il ne ménagea point les traits acérés, les reparties
+cinglantes. Mais qu'il excellait à séduire et à enchanter ceux dont les
+tendances amies ou les hésitations lui avaient été signalées et dont il
+voulait achever la conquête! Comme le feu de son regard s'éteignait
+soudain! Comme sa voix caressait et prenait un charme enjôleur! Avec
+quel art il savait trouver le mot juste, pénétrant, flatteur, qui lui
+attachait une âme par les liens de la vanité comblée! Quand on lui
+présenta la comtesse Lazanska, qui avait dirigé l'éducation de
+Marie-Louise, il la remercia de lui avoir formé une épouse aussi
+accomplie. Avec les militaires autrichiens, il eut des façons de
+camaraderie, des gestes d'une brusquerie amicale qui les ravirent: «Il
+m'a frappé sur l'épaule», disait le général Klenau, éperdu de joie et de
+reconnaissance<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a>
+<a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote525" name="footnote525"><b>Note 525: </b></a>
+<a href="#footnotetag525">
+(retour) </a> Voy. la conversation dans le <i>Journal de la reine
+Catherine</i>, publié par <span class="sc">Du Casse</span>, <i>Revue historique</i>, XXXVI, 330-332.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote526" name="footnote526"><b>Note 526: </b></a>
+<a href="#footnotetag526">
+(retour) </a> Bulletin transmis le 3 juillet, de Vienne.</blockquote>
+
+<p>Après avoir fait le tour du cercle, Napoléon s'emparait de son beau-père
+et l'emmenait au fond de la galerie. Là, tandis que l'assemblée se
+tenait à distance, tandis que la réception se prolongeait en sa
+splendeur morne, aux sons d'une musique grêle que dirigeait le maestro
+Paër, lui, parleur infatigable, arpentait en causant la largeur de la
+pièce, recommençait vingt fois le même tour, entraînant dans sa marche,
+dominant et écrasant de sa supériorité celui qu'il avait appelé jadis,
+dans un jour de colère, «le chétif François<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a>
+<a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote527" name="footnote527"><b>Note 527: </b></a>
+<a href="#footnotetag527">
+(retour) </a> <i>Correspond.</i>, 15500.</blockquote>
+
+<p>D'abord, sa verve, sa fougue, ses brusques et triviales saillies,
+avaient étourdi et glacé François. Peu à peu, à force de soins et
+d'apparente rondeur, Napoléon arrivait à dissiper ce malaise. Abordant
+dans la conversation tous les sujets, traitant de politique extérieure
+et intérieure, il affectait de conseiller tout à la fois et de consulter
+son beau-père, de l'initier à ses plus intimes desseins, de tomber
+d'accord avec lui sur des points importants, mystérieux, et de mettre
+entre eux un secret. Et le monarque autrichien savait quelque gré au
+grand homme de confidences qui le relevaient à ses propres yeux et
+l'amenaient à moins douter de lui-même: «Nous sommes convenus, disait-il
+tout fier après ces causeries, de plusieurs choses dont Metternich
+lui-même n'a aucune connaissance<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a>
+<a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a>.» Sans renoncer à ses doutes, à
+ses arrière-pensées, il répondait à son terrible gendre sur un ton moins
+gêné, avec une sorte d'expansion qui créait entre eux l'apparence d'une
+intimité vraie.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote528" name="footnote528"><b>Note 528: </b></a>
+<a href="#footnotetag528">
+(retour) </a> Bulletin transmis le 18 juillet, de Vienne.</blockquote>
+
+
+<p>L'impératrice d'Autriche se roidirait-elle davantage contre la
+séduction? Depuis son arrivée, elle n'avait pas démenti sa réputation de
+princesse intelligente et ambitieuse, de goûts plus relevés que son mari
+et d'esprit plus affiné. Passionnée d'art et de littérature, elle en
+parlait avec agrément, plaçait volontiers son mot sur les gros ouvrages
+de métaphysique qui se publiaient en Allemagne, sans négliger la
+politique. Petite, assez jolie, constamment malade, mais soutenue par
+ses nerfs, elle s'intéressait à tout, se mêlait à tout, avec une
+activité dont on ne l'eût pas crue capable. À la voir, il semblait que
+la moindre occupation dût l'épuiser: dès qu'un objet excitait sa passion
+ou seulement sa curiosité, elle devenait infatigable<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a>
+<a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>. L'an passé,
+elle avait déjà visité Dresde, en se rendant aux eaux de Carlsbad, et
+s'y était attiré de nombreuses sympathies. Dans la brillante assemblée
+d'aujourd'hui, elle faisait renaître les mêmes sentiments de respectueux
+intérêt. On admirait ses connaissances variées, son enjouement; on lui
+savait gré de se montrer aimable malgré ses maux: on la plaignait de
+toujours souffrir, et lorsqu'au cours d'une conversation où elle
+discutait avec feu ou s'abandonnait à une fébrile gaieté, une toux sèche
+brisait subitement sa voix, chacun s'attendrissait sur son sort et
+craignait de la perdre<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a>
+<a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>. L'empereur François l'aimait beaucoup et
+l'écoutait parfois, tout en la craignant un peu, car il trouvait «que sa
+femme avait trop d'esprit pour lui<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a>
+<a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>». En somme, c'était une
+puissance que cette mignonne impératrice, une puissance qu'il importait
+à Napoléon de se concilier ou au moins de désarmer. D'ailleurs, les
+résistances et les préventions qu'il sentait de ce côté le piquaient au
+jeu: il s'était juré de les vaincre: c'était pour lui affaire de
+politique et surtout d'amour-propre.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote529" name="footnote529"><b>Note 529: </b></a>
+<a href="#footnotetag529">
+(retour) </a> Notre représentant à Dresde citait d'elle le trait
+suivant, à propos d'une visite qu'elle avait faite au musée dans son
+fauteuil roulant: «Au bout de quelque temps, elle s'est levée avec une
+sorte de vivacité et a parcouru à pied près des deux côtés de la
+galerie, examinant avec soin les principaux chefs-d'oeuvre qu'elle
+renferme, sans paraître fatiguée ni d'être debout, ni d'entendre les
+longues explications que lui donnait le verbeux vieillard qui préside à
+la galerie.» Bourgoing à Maret, 12 juillet 1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote530" name="footnote530"><b>Note 530: </b></a>
+<a href="#footnotetag530">
+(retour) </a> Voy. la correspondance d'Otto et de Bourgoing, 1810 et
+1811.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote531" name="footnote531"><b>Note 531: </b></a>
+<a href="#footnotetag531">
+(retour) </a> Otto à Maret, 20 octobre 1811.</blockquote>
+
+<p>Il eut pour Marie-Louise d'Este des attentions en dehors de son
+caractère, des soins obstinés, une recherche de prévenances. Lorsqu'elle
+consentait à accepter sa main pour aller à table, il s'effaçait devant
+elle et donnait quelquefois en ces circonstances le pas à l'empereur
+François. Assis à ses côtés, on le voyait rapprocher son fauteuil pour
+l'entretenir de plus près. Il semblait prendre plaisir à sa présence et
+à sa conversation, cherchait les occasions de la rencontrer, se plaçait
+sur son passage, et parfois le château de Dresde offrait ce curieux
+spectacle: la chaise à porteurs dans laquelle l'Impératrice se faisait
+voiturer à travers l'interminable palais, arrêtée au détour d'une
+galerie; elle-même accoudée au rebord de la portière, et devant elle
+l'Empereur, s'appuyant sur une canne à la manière de l'autre siècle,
+arrondissant ses gestes et s'ingéniant à trouver des mots aimables,
+imitant les façons des hommes de Versailles qu'il avait appelés à sa
+cour, et faisant, selon sa propre expression, «le petit Narbonne<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a>
+<a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote532" name="footnote532"><b>Note 532: </b></a>
+<a href="#footnotetag532">
+(retour) </a> Abbé <span class="sc">de Pradt</span>, <i>Histoire de l'ambassade dans le
+grand-duché de Varsovie</i>, p. 57.</blockquote>
+
+<p>Il en fut pour ses frais d'amabilité auprès de l'Impératrice et manqua
+cette conquête. Trop d'amers souvenirs écartaient de lui
+Marie-Louise-Béatrice pour qu'elle renonçât de coeur aux hostilités et
+se rendît. Fille de la maison d'Este, pouvait-elle oublier sa parenté
+détrônée et son pays natal, cette douce Italie où il lui prenait envie
+parfois de retourner et de chercher la santé, passée aux mains de
+l'usurpateur? En Autriche, elle avait connu pendant la campagne de 1809
+toutes les misères et toutes les humiliations de la défaite, la fuite
+précipitée, l'exil dans une ville de province, et ces disgrâces avaient
+ajouté aux blessures de son âme vindicative et ardente. Puis, s'étant
+entourée à Vienne de nos ennemis notoires, elle tenait à honneur de ne
+point renier ses affections. À Dresde, se pliant aux nécessités et aux
+convenances de la situation, elle ne dépassa jamais cette limite. Aux
+avances de l'Empereur, elle répondit quelquefois par des mots d'une
+dignité un peu haute, par des mouvements d'impatience à peine
+perceptibles qui passèrent pour des traits d'héroïsme. Après l'entrevue,
+il fut impossible de lui surprendre une parole impliquant adhésion au
+système français: quand on lui parlait politique, elle répondait
+littérature<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a>
+<a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote533" name="footnote533"><b>Note 533: </b></a>
+<a href="#footnotetag533">
+(retour) </a> Otto à Maret, 5 juin 1812.</blockquote>
+
+<p>Cette sourde révolte n'apparaissait qu'aux yeux exercés à démêler, sous
+le masque impassible que la vie de cour impose aux visages, les moindres
+nuances du sentiment. Aux autres, l'intimité entre les deux familles
+souveraines paraissait parfaitement établie. Les ministres respectifs ne
+manquaient d'ailleurs aucune occasion de la proclamer. Le duc de Bassano
+et le comte de Metternich faisaient savoir simultanément à Vienne que
+leurs maîtres avaient appris à se connaître, par conséquent à s'estimer
+et à s'apprécier; que leur confiance réciproque ne laissait rien à
+désirer<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a>
+<a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a>. Les journaux enregistraient cet accord et en relevaient
+avec attendrissement les symptômes. Lorsque les deux cours réunies se
+montrèrent enfin au public et parurent au théâtre, une feuille fort
+répandue célébra le spectacle «auguste et touchant» qu'offrait «la
+réunion de tant de têtes couronnées ne formant qu'une seule
+famille<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a>
+<a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote534" name="footnote534"><b>Note 534: </b></a>
+<a href="#footnotetag534">
+(retour) </a> Maret à Otto, 27 mai; Metternich au même, 23 mai.
+Archives des affaires étrangères.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote535" name="footnote535"><b>Note 535: </b></a>
+<a href="#footnotetag535">
+(retour) </a> <i>Journal de l'Empire</i>, n° du 7 juin.</blockquote>
+
+<p>En cette occasion, le parterre de rois se retrouva au complet, tel qu'il
+avait figuré à Erfurt, avec cette différence que le couple autrichien se
+partageait la place d'Alexandre. Derrière l'orchestre, une rangée de
+fauteuils avait été disposée pour les souverains. Les deux impératrices
+étaient placées au centre, l'empereur Napoléon à la droite de
+Marie-Louise d'Este, François Ier à la gauche de sa fille: sur les
+côtés, les rois et les princes, échelonnés d'après l'ordre des
+préséances: derrière eux, sur des banquettes, les dames du palais. Les
+autres dames de la cour et de la ville, accompagnées des dignitaires,
+chambellans et officiers, occupaient les premières loges, et leurs
+claires toilettes, se détachant sur un fond brillant d'uniformes,
+ajoutaient à l'élégance et à la splendeur du tableau. Le 20, il y eut
+représentation de gala, où six mille personnes avaient été conviées. On
+donna quelques scènes de l'opéra à la mode, le <i>Sargines</i> de Paër, dont
+la vogue survivrait à la fortune du conquérant. La représentation, qui
+devait s'achever par une cantate en l'honneur de Napoléon, débuta par
+une sorte d'apothéose: la pièce principale figurait le soleil, un soleil
+d'opéra, qui se mit à fulgurer et à tournoyer au fond du théâtre,
+accompagné de cette inscription: <i>Moins grand et moins beau que
+lui.</i>--«Il faut que ces gens-là me croient bien bête», dit Napoléon en
+haussant les épaules, cependant que l'empereur d'Autriche, d'un
+hochement de tête bénin, approuvait l'allégorie et s'associait à
+l'intention<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a>
+<a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote536" name="footnote536"><b>Note 536: </b></a>
+<a href="#footnotetag536">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>. Cf. le <i>Journal de Castellane</i>, I,
+94-95.</blockquote>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Un dernier visiteur venait de s'annoncer: le roi de Prusse, informé que
+l'Empereur le verrait volontiers, approchait de Dresde. Il arrivait en
+médiocre appareil, suivi de gens tristes, graves, compassés, d'autant
+plus formalistes qu'ils sentaient l'infériorité de leur position,
+«extrêmement ennuyeux, écrivait la reine de Westphalie, et fous
+d'étiquette<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a>
+<a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>». À la frontière, on avertit officieusement
+Frédéric-Guillaume de renoncer, pour son entrée, à un traitement
+d'égalité avec Leurs Majestés Françaises et Autrichiennes: une
+hiérarchie s'établissait entre les souverains, et Frédéric-Guillaume
+n'était que roi<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a>
+<a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>. L'accueil qu'il reçut de la population lui adoucit
+cette amertume; elle lui fit une ovation discrète<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a>
+<a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a>. Dans cette
+lamentable Prusse, tombée si bas, mais où couvait une flamme ardente de
+patriotisme et de haine, beaucoup d'Allemands commençaient à distinguer
+l'espoir et l'avenir de leur patrie.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote537" name="footnote537"><b>Note 537: </b></a>
+<a href="#footnotetag537">
+(retour) </a> <i>Journal de la Reine, Revue historique</i>, XXXVI, 334.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote538" name="footnote538"><b>Note 538: </b></a>
+<a href="#footnotetag538">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Senft</i>, 170.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote539" name="footnote539"><b>Note 539: </b></a>
+<a href="#footnotetag539">
+(retour) </a> Serra, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 juin 1812.
+Serra avait remplacé Bourgoing, mort en 1811.</blockquote>
+
+<p>Depuis longtemps, Napoléon n'avait pas d'expressions assez méprisantes
+pour caractériser la cour de Prusse. Il la citait comme un type de
+duplicité et d'ineptie. Quant au Roi, il le comparait à un sous-officier
+ponctuel et borné: le grand guerrier reprochait à Frédéric-Guillaume sa
+manie militaire, son goût pour les minuties du métier, cette passion du
+détail aux dépens de l'ensemble qui est un signe d'inintelligence: il
+l'appelait, lorsqu'il parlait de lui, «un sergent instructeur, une
+bête<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a>
+<a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a>». Toutefois, ayant intérêt à consoler un peu la Prusse et à
+obtenir d'elle plus qu'un concours uniquement dicté par la peur, il se
+violenta pour bien recevoir le Roi, lui fit visite le premier, lui
+accorda une demi-heure, et l'entrevue se passa convenablement.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote540" name="footnote540"><b>Note 540: </b></a>
+<a href="#footnotetag540">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>Le prince royal étant arrivé le lendemain, Napoléon sut gré à son père
+de le lui présenter et y vit une marque de déférence. Le jeune prince
+passait pour ennemi du <i>Tugendbund</i> et hostile à toute agitation
+révolutionnaire: c'était une note favorable à son actif. Napoléon
+l'accueillit avec affabilité, parut satisfait de lui, et le duc de
+Bassano, dans une dépêche officielle, décerna au <i>Kronprinz</i> un brevet
+de bonne tenue: «Ce prince, dit-il, qui pour la première fois est entré
+dans le monde, s'y conduit avec prudence et avec grâce<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a>
+<a href="#footnote541"><sup class="sml">541</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote541" name="footnote541"><b>Note 541: </b></a>
+<a href="#footnotetag541">
+(retour) </a> Otto à Maret, 27 mai.</blockquote>
+
+<p>La présence des Prussiens ne changea rien à la vie que l'on menait à
+Dresde: c'étaient toujours mêmes occupations, mêmes plaisirs à heure
+fixe. Le 24, comme distraction extraordinaire, il y avait eu concert au
+théâtre du palais, avec nouvelle cantate. À Erfurt, où Napoléon était
+chez lui et avait tout réglé suivant ses goûts, il avait donné le pas à
+la tragédie et l'avait imposée quinze soirs de suite à ses hôtes. À
+Dresde, conformément aux préférences et aux habitudes de la cour
+saxonne, la musique tenait le premier rang: la <i>chapelle</i> du Roi
+figurait aux réceptions et aux spectacles profanes comme à la Messe
+solennelle du dimanche<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a>
+<a href="#footnote542"><sup class="sml">542</sup></a>: une musique grave, presque religieuse,
+accompagnait en sourdine tous les mouvements des cours et le déroulement
+des cérémonies.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote542" name="footnote542"><b>Note 542: </b></a>
+<a href="#footnotetag542">
+(retour) </a> <i>Journal de Castellane</i>, fragments inédits.</blockquote>
+
+<p>Sous ces apparences décentes et dignes, sous les politesses d'apparat
+qui s'échangeaient entre les souverains, sous les témoignages de
+courtoisie que se rendaient leurs ministres, un fait brutal et
+saisissant perçait de plus en plus: c'était un progrès continu dans la
+servilité, un concours de bassesses, un empressement plus marqué à
+s'incliner devant celui en qui les rois sentaient leur maître. On
+cherche maintenant à lire dans ses yeux un désir, une volonté, pour s'y
+conformer aussitôt: chaque voeu qu'il exprime fait loi. Il n'a qu'à
+parler pour que la Prusse ouvre à nos troupes ses dernières places,
+Pillau et Spandau, pour que l'Autriche promette l'abandon plus complet
+de ses ressources. Les ministres auxquels ces exigences sont poliment
+signifiées négocient pour la forme, résolus d'avance à obéir: il semble
+que d'un tacite accord les souverains reconnaissent désormais au-dessus
+d'eux une autorité suprême, une dignité légalement reconstituée, et
+Napoléon est vraiment en ces jours empereur d'Europe. C'est lui
+l'héritier de Rome et de Charlemagne, l'empereur romain «de nation
+française», pour faire suite aux Césars de race germanique; mais la
+prééminence souvent honorifique de l'ancien empire s'est transformée
+dans ses mains en une écrasante réalité. Et plus l'entrevue se prolonge,
+plus cette réalité ressort, se dégage, apparaît et resplendit. Certes,
+nous savons que cette magique résurrection n'est qu'un miracle passager
+du génie, faisant violence aux lois de l'humanité et de l'histoire.
+Déjà, l'excès de la grandeur impériale en a préparé la chute. Les
+désastres sont proches; ils pèsent sur l'avenir. Néanmoins, qu'il nous
+soit permis un instant de borner nos regards au présent. Avant d'aller
+plus loin, arrêtons-nous sur cette cime et jouissons du spectacle. Car
+c'est un âpre et merveilleux plaisir que de voir ces empereurs et ces
+rois élevés à détester la France, ces représentants des dynasties qui
+l'ont à travers les siècles jalousée et haïe, ces monarques fils et
+petit-fils d'ennemis, ces descendants de Frédéric et ces successeurs des
+Ferdinand et des Léopold, s'abattant devant l'homme qui portait si haut
+la gloire et les destins de notre race, et lui les tenant sous son pied,
+humiliés, prosternés, anéantis, le front dans la poussière.</p>
+
+<p>À terre, ils se disputaient encore les lambeaux d'un pouvoir qu'il leur
+laissait par grâce: ils prolongeaient leurs rivalités, leurs
+compétitions, se dénonçaient mutuellement, et chacun s'efforçait de
+tirer à soi quelque avantage aux dépens des autres. L'Autriche et la
+Saxe prirent Napoléon pour arbitre dans une querelle de frontières: il
+prononça sur le litige et se fit juge des rois. Puis, c'étaient
+d'humbles suppliques, des recours à sa munificence, des demandes
+d'argent. En cette matière, Napoléon eut la main facile; il avança un
+million de plus à la Saxe, accorda à la Prusse quelques licences
+commerciales pour qu'elle se fît un peu d'argent, prit provisoirement à
+son compte la solde du contingent autrichien: aux rois qu'il avait
+ruinés, il ne refusa pas ces aumônes. À leurs ministres, à leur suite,
+il distribua des diamants, des portraits enrichis de pierreries, des
+boîtes d'or et d'émail que la plupart des destinataires se hâtèrent de
+convertir en espèces sonnantes: trois semaines durant, sur la foule
+agenouillée des courtisans, sur la plèbe des princes, il laissa tomber
+ses largesses.</p>
+
+<p>Dans les derniers temps de son séjour, il s'offrit plus complaisamment à
+la curiosité publique. Il traversa Dresde pour visiter l'un des musées
+qui font l'ornement de cette capitale. Le 25, une battue de sangliers
+ayant été organisée dans le domaine royal de Moritzbourg, les souverains
+s'y rendirent en voiture découverte, et Napoléon attira seul
+l'attention, bien qu'il fût «en habit de chasse très simple<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a>
+<a href="#footnote543"><sup class="sml">543</sup></a>»--il
+avait décidé que ses habits de chasse dureraient deux ans.--Un autre
+jour, il sortit du palais à cheval, avec une suite brillante, passa sur
+la rive droite de l'Elbe et fit le tour de Dresde par le dehors, par les
+hauteurs qui ceignent et dominent la ville.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote543" name="footnote543"><b>Note 543: </b></a>
+<a href="#footnotetag543">
+(retour) </a> <i>Journal de l'Empire</i>, 7 juin.</blockquote>
+
+<p>Il allait au pas, précédant son état-major aux resplendissantes
+broderies, seul et bien en vue, sur son cheval blanc à housse écarlate
+chargée d'or, et sa silhouette caractéristique se détachait du groupe.
+Des cavaliers saxons, des cuirassiers blancs à cuirasse noire formaient
+son escorte: une foule immense l'accompagnait, composée d'Allemands qui
+sentaient l'avilissement de leur patrie, et tous cependant, quelque
+haine qu'ils eussent cent fois jurée à l'oppresseur, se laissaient
+prendre et courber par ce qu'il y avait de grand, de magnifique et de
+dominateur en cet homme. Lentement, il parcourut les crêtes, contemplant
+le spectacle qui s'offrait à ses regards, ces vallonnements gracieux et
+ces souriantes campagnes, ces coteaux striés de vignobles, ces maisons
+de plaisance parées de printanière verdure, ces domaines aux treilles
+opulentes et aux terrasses fleuries, plus loin les sommets boisés des
+Alpes saxonnes et leurs lignes dentelant l'horizon, tout ce cadre
+harmonieux et pittoresque où repose Dresde, enlacée de son fleuve,
+épandue sur les deux rives, environnée de jardins, de forêts et de
+montagnes. Il s'arrêtait aux points de vue célèbres, se laissant
+approcher et contempler, prolongeant à loisir sa triomphale promenade. À
+la fin, rencontrant un sanctuaire fort vénéré, l'église Notre-Dame, il y
+entra et y demeura quelques instants, ce qui émut fortement le pieux
+peuple de Saxe<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a>
+<a href="#footnote544"><sup class="sml">544</sup></a>. Était-ce là l'unique but de l'Empereur? Une
+inspiration plus haute avait-elle guidé ses pas? En ces heures qui
+étaient pour lui la veillée des armes, sentait-il un instinctif besoin
+de se recueillir et d'aller où l'on prie? Qui sondera jamais les
+profondeurs de cette âme?</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote544" name="footnote544"><b>Note 544: </b></a>
+<a href="#footnotetag544">
+(retour) </a> Extrait d'un rapport communiqué à Serra par le général
+chef de la police militaire à Dresde. Archives des affaires étrangères,
+Saxe, 82. Cf. le <i>Journal de l'Empire</i>, n° du 8 juin.</blockquote>
+
+<p>À la même époque, dans l'église catholique d'un village de Lithuanie, un
+prêtre célébrait la Messe de grand matin. En descendant de l'autel, il
+vit au fond de l'église un officier portant l'uniforme russe, qui
+demeurait agenouillé, appuyait son visage sur ses mains et semblait
+s'absorber dans une méditation profonde. Le prêtre s'approcha;
+l'officier, relevant alors la tête, montra les traits d'Alexandre<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a>
+<a href="#footnote545"><sup class="sml">545</sup></a>.
+Établi depuis quelques semaines à Wilna, le Tsar parcourait fréquemment
+les campagnes environnantes et entrait parfois dans les églises, seul et
+sans escorte. Que venait-il faire dans ces lieux de prière étrangers à
+son culte? Flatter les Polonais de Lithuanie qu'il s'efforçait toujours
+de regagner à sa cause? Témoigner pour leur foi et leurs traditions une
+déférence qui leur plairait? Sans doute, mais pourquoi ne pas croire
+aussi qu'il venait affermir et réconforter son âme, à la veille des
+suprêmes épreuves? Élevé à l'école des philosophes, attaché jusqu'alors
+à un idéal purement terrestre, il éprouvait depuis quelque temps des
+aspirations nouvelles, le besoin de porter plus haut ses regards, et
+pensait peut-être que les différences de culte sont des murailles
+élevées de main d'homme et qui ne montent pas jusqu'au ciel. Quoi qu'il
+en fût, avant de risquer leur destinée dans le jeu terrible des combats,
+l'un et l'autre empereur cherchaient à mettre Dieu dans leur parti ou du
+moins à se fortifier aux yeux des peuples d'un concours surhumain.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote545" name="footnote545"><b>Note 545: </b></a>
+<a href="#footnotetag545">
+(retour) </a> Comtesse <span class="sc">de Choiseul-Gouffier</span>, <i>Réminiscences</i>, 27-28.</blockquote>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Le 26 mai, on vit arriver diligemment de Wilna à Dresde l'aide de camp
+Narbonne, accourant pour rendre compte de sa mission. Il reprit son
+service le soir même et parut au cercle de cour: son grand air,
+l'agrément de sa personne y firent sensation: son nom circula de bouche
+en bouche, et les détails de son voyage, dont il ne lui avait pas été
+recommandé de faire mystère, furent promptement connus.</p>
+
+<p>Il n'était resté à Wilna que deux jours. Arrivé le 18 mai, il avait
+trouvé une ville regorgeant de troupes, entourée de camps; chez les
+Russes, un ton réservé, mais parfaitement poli, «de la dignité sans
+jactance<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a>
+<a href="#footnote546"><sup class="sml">546</sup></a>». L'empereur Alexandre l'avait reçu le jour même et
+patiemment écouté. Aux vagues assurances que l'aide de camp avait à lui
+donner, il avait répondu par des affirmations également générales, par
+ses éternelles protestations. Il avait dit textuellement: «Je ne tirerai
+pas l'épée le premier, je ne veux pas avoir aux yeux de l'Europe la
+responsabilité du sang que fera verser cette guerre.» Il avait ajouté
+que les plus justes sujets de plainte n'avaient pu le décider encore à
+rompre ses engagements et à écouter les Anglais: «J'aurais dix agents
+anglais pour un chez moi, si je l'avais voulu, et je n'ai encore rien
+voulu entendre<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a>
+<a href="#footnote547"><sup class="sml">547</sup></a>. Quand je changerai de système, je le ferai
+ouvertement. Demandez à Caulaincourt. Trois cent mille Français sont sur
+ma frontière; l'Empereur vient d'appeler l'Autriche, la Prusse, toute
+l'Europe aux armes contre la Russie, et je suis encore dans l'alliance,
+j'y reste obstinément, tant ma raison se refuse à croire qu'il veuille
+en sacrifier les avantages réels aux chances de cette guerre. Mais je ne
+ferai rien de contraire à l'honneur de la nation que je gouverne. La
+nation russe n'est pas de celles qui reculent devant le danger. Toutes
+les baïonnettes de l'Europe sur mes frontières ne me feront pas changer
+de langage. Si j'ai été patient et modéré, ce n'est point par faiblesse,
+c'est parce que le devoir d'un souverain est de n'écouter aucun
+ressentiment, de ne voir que le repos et l'intérêt de ses peuples.» À la
+fin, déployant une carte de la Russie et indiquant du doigt l'extrémité
+la plus reculée de son empire, celle qui se confond avec la pointe
+orientale de l'Asie et confine au détroit de Behring, il avait ajouté:
+«Si l'empereur Napoléon est décidé à la guerre et que la fortune ne
+favorise point la cause juste, il lui faudra aller jusque-là pour
+chercher la paix<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a>
+<a href="#footnote548"><sup class="sml">548</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote546" name="footnote546"><b>Note 546: </b></a>
+<a href="#footnotetag546">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote547" name="footnote547"><b>Note 547: </b></a>
+<a href="#footnotetag547">
+(retour) </a> Trente-six jours avant, le 12 avril, il avait fait faire
+à l'Angleterre, par l'intermédiaire de Suchtelen, de formelles
+propositions de paix et d'alliance. Voy. ie t. XI de <span class="sc">Martens</span>, récemment
+paru, n° 412.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote548" name="footnote548"><b>Note 548: </b></a>
+<a href="#footnotetag548">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>. Tous les ouvrages et Mémoires
+contemporains rapportent les paroles d'Alexandre en termes approchants.</blockquote>
+
+<p>Tout cela avait été exprimé gravement, posément, avec une douceur fière
+qui avait vivement impressionné Narbonne. Quant à indiquer un moyen
+quelconque d'éviter cette guerre dont il se proclamait innocent, quant à
+reprendre la négociation sur de nouveaux frais, Alexandre s'y était
+formellement refusé. D'après lui, la Russie avait parlé; ses griefs
+étaient patents, publics, connus de toute l'Europe: «C'était se moquer
+du monde que de prétendre qu'il y en avait de secrets: aujourd'hui, les
+conversations ne menaient plus à rien: si l'on voulait réellement
+négocier, il fallait le faire par écrit et dans les formes officielles.»
+C'était une allusion à l'ultimatum, une façon discrète et détournée de
+maintenir cet acte impérieux.</p>
+
+<p>Le même jour, Narbonne se vit confier une lettre de Roumiantsof en
+réponse à celle du secrétaire d'État français: le chancelier se référait
+aux instructions données à Kourakine, sans s'expliquer sur leur teneur.
+Le soir, Narbonne dîna à la table du Tsar, qui lui fit remettre ensuite
+son portrait, formalité en usage pour clôturer une mission. Le
+lendemain, sans qu'il eût le moins du monde témoigné l'intention de
+partir, «un maître d'hôtel lui apporta, de la part de l'Empereur, les
+provisions de voyage les plus recherchées: les comtes Kotschoubey et
+Nesselrode lui firent des visites d'adieu: enfin un courrier impérial
+vint obligeamment lui annoncer que ses chevaux de poste étaient
+commandés pour six heures du soir<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a>
+<a href="#footnote549"><sup class="sml">549</sup></a>». Il était impossible de lui
+signifier plus poliment et plus expressément son congé. En somme, on lui
+avait laissé tout juste le temps de remplir son message et de réciter sa
+leçon: après quoi, avec une exquise douceur de formes, on l'avait remis
+d'autorité en voiture et prestement éconduit.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote549" name="footnote549"><b>Note 549: </b></a>
+<a href="#footnotetag549">
+(retour) </a> <span class="sc">Ernouf</span>, 362, d'après les <i>Mémoires de la comtesse de
+Choiseul-Gouffier</i>.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, Napoléon n'avait point réussi par l'intermédiaire de Narbonne à
+entamer une négociation uniquement destinée à retarder les hostilités;
+il n'était guère à prévoir que Lauriston réussirait mieux dans sa
+tentative. Mais le résultat espéré par l'Empereur se produisait
+spontanément, malgré l'insuccès de ses stratagèmes, puisque les armées
+russes se tenaient immobiles sur la frontière et attendaient l'invasion.
+Pendant ce délai suprême, le printemps du Nord, tardif et brusque,
+faisait explosion: sur le sol encore détrempé par le dégel, la verdure
+croissait rapidement. Encore deux ou trois semaines, et «les seigles
+commençant à monter en épis fourniront à la nourriture des
+chevaux<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a>
+<a href="#footnote550"><sup class="sml">550</sup></a>», et la nature nous donnera le signal d'agir. Napoléon se
+sent tout près du but, et son impatience de le saisir augmente. Il a
+hâte maintenant de quitter Dresde, d'échapper à l'atmosphère
+artificielle des cours, de respirer au milieu de ses troupes un air plus
+pur, de donner l'essor à ses projets. Fixant son départ au 28, il se
+rapproche déjà en esprit de la Grande Armée par un ensemble de
+prescriptions minutieuses: il fait diriger sur Elbing, un peu au delà de
+la Vistule, l'équipage de pont qui lui servira à passer le Niémen: «Tout
+mon plan de campagne, écrit-il le 26 mai à Davout, est fondé sur
+l'existence de cet équipage de pont aussi bien attelé et mobile qu'une
+pièce de canon<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a>
+<a href="#footnote551"><sup class="sml">551</sup></a>.» Il prend ses mesures pour que les forces déployées
+sur la Vistule puissent, au moment de son apparition, passer
+instantanément de l'ordre en bataille à l'ordre en colonne, se
+concentrer pour l'attaque et lui mettre dans la main quatre cent mille
+hommes, formés en un seul groupe où tous les corps se serreront coude à
+coude. En même temps, toujours mécontent et plus préoccupé de ce qui se
+passe à droite et à gauche de sa ligne d'opérations, en Turquie et en
+Suède, il mande à Latour-Maubourg d'empêcher à tout prix la paix
+d'Orient et permet, malgré ses répugnances, que Maret active les
+pourparlers auxquels Bernadotte à l'air de se prêter: à ses deux ailes
+qui restent en arrière, il fait encore une fois signe de rallier. En
+dernier lieu, il songe à organiser la tumultueuse levée qui doit former
+son avant-garde, à se servir de l'État varsovien pour insurger la
+Pologne russe. C'est l'opération qu'il a réservée pour la fin, sachant
+qu'elle ferait éclater ses desseins et ne lui permettrait plus de
+dissimuler. Après avoir jusqu'à présent retenu de toutes ses forces
+l'ardente Pologne, il va lui lâcher la bride.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote550" name="footnote550"><b>Note 550: </b></a>
+<a href="#footnotetag550">
+(retour) </a> Maret à Latour-Maubourg, 25 mai 1812.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote551" name="footnote551"><b>Note 551: </b></a>
+<a href="#footnotetag551">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18725.</blockquote>
+
+<p>Sur sa demande, le roi de Saxe avait signé un décret qui consacrait
+l'autonomie du duché en déléguant les pouvoirs souverains au conseil des
+ministres. Cette autorité dont le roi allemand se démettait, il
+importait qu'un représentant français, un ambassadeur extraordinaire, un
+légat de l'Empire s'en saisît, afin d'imprimer un grand mouvement à
+toutes les parties de la population. La tâche était ardue, car Napoléon
+ne voulait pas encore prononcer les paroles fatidiques qui lui eussent
+rallié toutes les énergies: La Pologne est rétablie dans l'intégrité de
+ses droits et de ses limites. Se défiant un peu des Polonais et de
+leurs tendances anarchiques, désirant ménager les Autrichiens qui
+n'avaient pas formellement renoncé à la Galicie, tenant même à ne point
+rendre trop difficile sa paix future avec la Russie, il ne savait pas
+jusqu'où il pousserait l'oeuvre d'émancipation et n'entendait à cet
+égard rien préjuger. Il s'agissait donc d'exciter chez les Polonais de
+belliqueux transports au nom d'un idéal mal défini, d'introduire en même
+temps parmi eux un peu d'ordre, d'union et de discipline, de faire
+marcher pour la première fois d'ensemble et d'accord cette incohérente
+nation.</p>
+
+<p>Où trouver l'homme propre à cette oeuvre? Un général ne conviendrait
+pas: il aurait la vigueur et l'entrain: l'adresse, le tour de main lui
+feraient défaut. Un simple diplomate de carrière ne posséderait pas
+l'envergure et l'ampleur nécessaires. Il fallait un personnage qui
+s'imposât par son rang, son caractère, son prestige, qui sût dominer les
+factions de son autorité et aussi mettre le doigt avec dextérité sur les
+ressorts les plus délicats, jouer des femmes, flatter la vanité des
+hommes de guerre, modérer leurs jalousies, donner partout l'impulsion
+sans afficher son pouvoir: un homme possédant la pratique des grandes
+affaires et rompu en même temps à toutes les roueries du métier
+politique, un manipulateur habile de passions et de consciences, pour
+tout dire en un mot, un intrigant de haute allure. Napoléon avait pensé
+à Talleyrand. Confier au prince de Bénévent l'ambassade de Varsovie, ce
+serait à la fois employer utilement une grande intelligence et éloigner
+de Paris une remuante ambition. Depuis 1808 et 1809, où Talleyrand avait
+spéculé d'accord avec Fouché sur la mort possible du maître au delà des
+Pyrénées, sur la balle espagnole, et préparé dans la coulisse un
+gouvernement de rechange, Napoléon n'aimait pas à laisser derrière lui,
+durant ses absences, ce personnage trop prévoyant. Mieux vaudrait cette
+fois le sauver autant que possible de lui-même: une haute charge à
+l'étranger, en satisfaisant le besoin d'activité et les appétits
+matériels de ce grand besogneux, le mettrait peut-être à l'abri de
+dangereuses tentations. «Il regrette de n'être plus ministre, disait de
+lui Napoléon, et intrigue pour avoir de l'argent. Ses entours, comme
+lui, en ont toujours besoin et sont capables de tout pour en
+avoir<a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a>
+<a href="#footnote552"><sup class="sml">552</sup></a>.» Il préférait en somme replacer Talleyrand dans le
+gouvernement et l'y emprisonner, plutôt que de le laisser en dehors,
+inoccupé, désoeuvré, côtoyant et convoitant le pouvoir. Avant de quitter
+Paris, il avait annoncé au prince ses intentions sur lui, mais lui avait
+fait un devoir de la plus stricte discrétion.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote552" name="footnote552"><b>Note 552: </b></a>
+<a href="#footnotetag552">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>Talleyrand ne parla point: seulement, escomptant aussitôt sa charge
+future et les maniements de fonds qu'elle occasionnerait, sachant qu'il
+n'y avait point de change direct entre Paris et Varsovie, il n'eut rien
+de plus pressé que de se faire ouvrir de larges crédits sur certaine
+banque de Vienne<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a>
+<a href="#footnote553"><sup class="sml">553</sup></a>. Le bruit s'en répandit dans cette ville, où il
+fit soupçonner le projet d'ambassade: il revint à Paris, arriva aux
+oreilles de Napoléon et le mit en fureur. Dans la précaution prise par
+le prince et exploitée par ses ennemis, Napoléon vit un manquement au
+secret ordonné, une désobéissance indirecte, une infraction coupable,
+peut-être pis encore; il jugea que Talleyrand s'était rendu
+définitivement impossible. Renonçant à l'emmener dans le Nord et
+craignant de le laisser à Paris, il songea d'abord à trancher la
+difficulté en l'exilant: des influences s'entremirent et le firent
+renoncer à ce dessein, mais ne l'empêchèrent point de frapper le prince
+d'une nouvelle et plus complète disgrâce.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote553" name="footnote553"><b>Note 553: </b></a>
+<a href="#footnotetag553">
+(retour) </a> <i>Id.</i> Cf. <span class="sc">Ernouf</span>, 378.</blockquote>
+
+<p>À défaut de Talleyrand, il prit sa caricature. L'abbé de Pradt,
+archevêque de Malines, avait accompagné Leurs Majestés à Dresde, en
+qualité de grand aumônier: on l'y voyait chaque dimanche officier
+pontificalement dans l'église catholique, tandis que l'Empereur, ayant à
+ses côtés la reine de Westphalie, assistait à la cérémonie en correcte
+attitude, sans songer que la présence à l'autel de ce prélat indigne
+outrageait la sainteté du lieu. Il connaissait pourtant l'abbé de
+Pradt, en qui il n'avait jamais eu à récompenser qu'une obséquiosité
+turbulente, servie par un esprit brillant et un style à facettes. Il
+l'avait vu perpétuellement occupé à chercher le vent, tournant avec la
+fortune et se faisant gloire ensuite d'avoir prémédité ses traîtrises:
+plusieurs fois, il l'avait surpris la main dans de ténébreuses
+machinations et lui avait prédit un jour que sa manie d'intriguer le
+conduirait sur l'échafaud. Mais l'un de ses principes était que les
+défauts d'un homme, aussi bien que ses qualités, peuvent être utilement
+employés. À Varsovie, l'abbé trouverait occasion de déployer pour le bon
+motif ses talents d'agitateur et d'intriguer en grand. De plus, hanté à
+cette époque par le souvenir des Bourbons, l'Empereur se rappelait que
+naguère, sous la monarchie, des ambassadeurs d'Église avaient réussi à
+gouverner l'anarchie polonaise: en l'abbé de Pradt, il voulut avoir et
+crut trouver son abbé de Polignac. Fort recommandé par Duroc son parent,
+l'archevêque de Malines fut officiellement déclaré ambassadeur à
+Varsovie. Il eut à se composer précipitamment une suite, à s'entourer
+d'un personnel brillant, à se monter un train de maison fastueux et à
+partir d'urgence. En fait, nul n'était moins propre à remplir une
+mission de haute confiance que ce prêtre sans conscience, sachant
+observer, décrire et critiquer, mais totalement dépourvu de sens
+pratique et d'esprit de conduite; agent infidèle, brouillon, maladroit
+et poltron, l'une des pires erreurs que Napoléon ait commises dans le
+choix et le discernement des hommes.</p>
+
+<p>À titre d'instruction, on lui remit un long mémoire que l'Empereur avait
+inspiré et qu'il compléta par de vives explications<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a>
+<a href="#footnote554"><sup class="sml">554</sup></a>. Divers objets
+étaient assignés à l'activité de l'ambassadeur: il aurait à employer en
+partie les ressources du duché au ravitaillement de la Grande Armée, à
+créer un service et une agence de renseignements militaires, mais
+surtout à faire de Varsovie un point de ralliement pour les Polonais de
+tout pays, un centre d'action et de propagande, un foyer
+d'incandescentes passions dont la flamme porterait au loin et
+déterminerait l'embrasement.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote554" name="footnote554"><b>Note 554: </b></a>
+<a href="#footnotetag554">
+(retour) </a> Cette pièce figure sous le n° 18734 de la
+<i>Correspondance</i>.
+</blockquote>
+
+<p>D'abord, il conviendrait qu'une proclamation à effet, suggérée par
+l'ambassadeur aux ministres, convoquât la représentation nationale, la
+Diète, et donnât l'éveil. Dès sa réunion, la Diète mettra bruyamment à
+l'ordre du jour la grande question, se fera adresser un rapport tendant
+au rétablissement de l'ancien royaume. Sans s'approprier par un vote les
+conclusions de ce rapport, elle s'y conformera en fait et, tenant la
+réunion des frères séparés pour virtuellement accomplie, se constituera
+en confédération générale de la Pologne, c'est-à-dire en association
+pour le mouvement et la lutte, en grand conseil de la nation armée. À
+son image, des sous-comités d'action, des foyers d'agitation locale, se
+formeront de toutes parts: chaque palatinat aura le sien. On enverra une
+députation à l'Empereur: «L'Empereur répondra aux députés en louant les
+sentiments qui animent les Polonais. Elle (Sa Majesté) leur dira que ce
+n'est qu'à leur zèle, à leurs efforts, à leur patriotisme, qu'ils
+peuvent devoir la renaissance de la patrie. Cette mesure, que l'Empereur
+se propose de garder, indique assez à son ambassadeur l'attitude qu'il
+doit avoir et la conduite qu'il doit tenir.»</p>
+
+<p>Mais l'ambassadeur, sans s'expliquer officiellement sur l'avenir, aura à
+inspirer toutes les paroles, tous les actes destinés à susciter une
+immense espérance, à enfiévrer l'opinion. C'est ici que l'instruction,
+suivant un mot de l'abbé, se transforme en «cours de clubisme<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a>
+<a href="#footnote555"><sup class="sml">555</sup></a>»;
+avec détails, elle explique comment on s'y prend pour remuer un peuple
+jusqu'en ses profondeurs, pour créer, entretenir et renouveler sans
+cesse l'agitation, pour chauffer à blanc les esprits. «Il faut des actes
+multipliés. Il faut tout à la fois des proclamations, des rapports à la
+Diète, des motions des députés, et, s'il est possible, autant de
+discours, de déclarations et manifestes particuliers qu'il y aura
+d'adhésions individuelles à la Confédération. Il faut enfin qu'on ait à
+publier chaque jour des pièces de tous les caractères, de tous les
+styles, tendant au même but, mais s'adressant aux divers sentiments et
+aux divers esprits. C'est ainsi qu'on parviendra à mettre la nation tout
+entière dans une sorte d'ivresse.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote555" name="footnote555"><b>Note 555: </b></a>
+<a href="#footnotetag555">
+(retour) </a> <i>Ambassade dans le grand-duché de Varsovie</i>, p. 69.</blockquote>
+
+<p>Ce patriotique délire aura pour effet de faire courir aux armes tous les
+habitants du duché, mais le but principal serait manqué si cette
+effervescence s'arrêtait aux frontières. Il importe essentiellement
+qu'elle les dépasse, que les pays voisins prennent feu à son contact,
+que la levée en masse se prolonge dans les provinces russes. Aussi
+l'ambassadeur est-il invité à faire répandre à profusion et colporter en
+Lithuanie, en Podolie, en Volhynie, dans toutes les parties de
+l'ancienne Pologne, la Galicie autrichienne exceptée, les écrits, les
+proclamations, les libelles, toutes les pièces incendiaires. Entraînée
+par ces appels, la noblesse polonaise de Russie se formera en bandes
+guerroyantes, en une vaillante et agile cavalerie, en une sorte de
+chouannerie à cheval, destinée à opérer sur les flancs et les derrières
+de l'ennemi, à le harceler sans cesse, à le «placer dans une situation
+semblable à celle où s'est trouvée l'armée française en Espagne et
+l'armée républicaine dans le temps de la Vendée». Cette guerre de
+partisans partout provoquée, la tâche de l'ambassadeur ne sera qu'à
+moitié remplie; il lui faut à la fois faire oeuvre de révolutionnaire et
+d'organisateur: après avoir déterminé l'universel soulèvement, régler ce
+tumulte, discipliner, coordonner, administrer l'insurrection, faire
+concorder ses rapides chevauchées avec les mouvements de la Grande
+Armée, assurer enfin l'unité d'impulsion et de manoeuvres sans laquelle
+il n'est point d'effort fructueux et de coopération efficace.</p>
+
+<p>Dans cette multiple besogne, tout devait s'entamer à la fois et se
+poursuivre sans interruption, mais il importait que l'explosion n'eût
+pas lieu prématurément et que la Pologne ne partît pas trop tôt. Tant
+qu'il resterait un espoir d'inspirer aux Russes un doute sur l'imminence
+des hostilités, Napoléon n'entendait point le négliger. En conséquence,
+l'ambassadeur se bornerait d'abord à établir fortement son crédit et
+son influence, à s'attirer les hommes importants, à faire de sa maison
+«un centre où toutes les classes, tous les intérêts viendraient
+aboutir»; il se mettrait ainsi en main tous les ressorts de la grande
+entreprise, mais attendrait pour presser la détente un signal ultérieur.
+Par surcroît de précaution, il fut convenu que le décret royal, qui
+instituait le conseil des ministres en comité exécutif et annonçait par
+là de grandes nouveautés, ne serait point publié avant le 15 juin. À
+cette date, l'Empereur serait sur la Vistule: alors, tandis qu'il
+prendrait le commandement de ses troupes et les pousserait en avant, les
+événements préparés à Varsovie s'accompliraient et suivraient leur
+cours: la mise en branle de la Pologne coïnciderait exactement avec les
+premiers pas de la Grande Armée, sans les devancer d'un jour.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi du 28 mai, Napoléon fit solennellement ses adieux aux
+cours réunies à Dresde. Pendant la nuit suivante, un grand bruit
+retentit dans le palais; les membres de la maison militaire, aides de
+camp, officiers d'ordonnance, écuyers, aides de camp des aides de camp,
+débouchaient de toutes parts dans le vestibule d'honneur et descendaient
+les escaliers en hâte. Napoléon sortit de ses appartements, s'arrêta un
+instant dans la salle des gardes pour recevoir une dernière fois les
+souhaits et les hommages de Frédéric-Auguste, puis, après avoir embrassé
+tendrement Marie-Louise, brusqua sa mise en route. Avant cinq heures du
+matin, sa berline de poste roulait sur le pavé et une escorte toute
+militaire s'élançait à sa suite, avec un fracas de chevaux et
+d'armes<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a>
+<a href="#footnote556"><sup class="sml">556</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote556" name="footnote556"><b>Note 556: </b></a>
+<a href="#footnotetag556">
+(retour) </a> <i>Journal</i> du grand maître de la cour.</blockquote>
+
+<p>Le roi de Prusse partit le 30 pour retourner à Potsdam, infiniment
+satisfait--fit-il dire à toute l'Europe par circulaire
+diplomatique--«des journées précieuses<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a>
+<a href="#footnote557"><sup class="sml">557</sup></a>» qu'il avait passées à
+Dresde. Marie-Louise resta jusqu'au 4 juillet, puis se rendit à Prague,
+où l'Empereur lui avait permis de séjourner quelques semaines auprès de
+ses parents. Là, pour la consoler et la distraire, on donnerait en son
+honneur des bals, des fêtes, des réceptions brillantes: on la mènerait
+en excursion à Carlsbad, on lui ferait visiter les mines de Frankenthal,
+les galeries illuminées pour la circonstance, les grottes endiamantées
+de scintillements métalliques<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a>
+<a href="#footnote558"><sup class="sml">558</sup></a>. L'Empereur son père allait la
+combler de bénédictions, l'Impératrice lui prodiguerait des caresses un
+peu forcées, et finalement, après beaucoup d'effusions, on se
+séparerait, entre belle-mère et belle-fille, plus fraîchement que l'on
+ne s'était retrouvé. La reine de Westphalie avait quitté Dresde une
+heure après l'Impératrice, pour retourner à Cassel; le grand-duc de
+Wurtzbourg prit la route de Toeplitz, et la compagnie des souverains se
+dispersa en peu de jours. À Dresde, le silence et l'apaisement se
+firent, mais les yeux gardaient encore l'éblouissement de ce qu'ils
+avaient vu. Il semblait qu'un météore eût subitement traversé l'espace,
+laissant derrière lui une ardente traînée de pourpre et de lumière.
+Cependant, cet éclat pâlissait peu à peu, s'éteignait: la réflexion
+succédait à l'extase, et quelques-uns en venaient à se demander si le
+prodige entrevu était autre chose qu'un fulgurant mirage: «un beau
+rêve», soupirait le bon roi de Saxe, qui tremblait parfois pour la
+fortune surhumaine à laquelle il avait attaché la sienne, «un beau rêve,
+mais trop court<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a>
+<a href="#footnote559"><sup class="sml">559</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote557" name="footnote557"><b>Note 557: </b></a>
+<a href="#footnotetag557">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Prusse, 250.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote558" name="footnote558"><b>Note 558: </b></a>
+<a href="#footnotetag558">
+(retour) </a> Voy. sur ces fêtes <span class="sc">Bausset</span>, II, 60 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote559" name="footnote559"><b>Note 559: </b></a>
+<a href="#footnotetag559">
+(retour) </a> Serra à Maret, 5 juin 1812.</blockquote>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Le duc de Bassano resta à Dresde jusqu'au 30 mai. À la veille de
+rejoindre l'Empereur sur la route du Nord, il reçut une visite qui ne
+laissa pas de lui être agréable. C'était celle du consul Signeul, choisi
+pour intermédiaire des négociations traînantes qui se poursuivaient avec
+Bernadotte. Depuis près de deux mois, Signeul faisait la navette entre
+la Suède et le siège du gouvernement français; reparaissant aujourd'hui
+après une dernière course, il se disait en état de nous satisfaire
+pleinement. Comme si la fortune, avant d'abandonner Napoléon, eût tenu à
+le combler de ses plus décevantes faveurs, la seule résistance qui se
+fût levée contre lui, en dehors de la Russie, semblait plier et
+s'anéantir: Bernadotte venait à résipiscence et demandait à rentrer dans
+le rang. Signeul, s'autorisant d'une note autographe du prince,
+indiquait des bases positives de réconciliation et d'entente. Fidèle à
+sa pensée persistante, Bernadotte ne parlait pas de la Finlande et
+désirait seulement qu'on lui octroyât la Norvège, offrant de céder en
+compensation aux Danois la Poméranie suédoise et de leur payer douze
+millions. Si l'on accédait à ses voeux, il se déclarerait pour nous,
+faisant bon marché de tout engagement antérieur; il signerait un traité
+d'alliance, pousserait contre la Russie cinquante mille hommes, se
+mettrait aux ordres de Napoléon et prendrait en tout ses directions: il
+s'obligerait au besoin à ne jamais marier son fils sans la permission de
+l'Empereur<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a>
+<a href="#footnote560"><sup class="sml">560</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote560" name="footnote560"><b>Note 560: </b></a>
+<a href="#footnotetag560">
+(retour) </a> Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, 30 mai 1812.
+Archives des affaires étrangères, Suède, 297.</blockquote>
+
+<p>Chez tout autre que Bernadotte, cette évolution inattendue aurait eu de
+quoi surprendre. Elle a d'ailleurs intrigué les historiens: son
+véritable caractère et ses motifs ont donné lieu à des appréciations
+diverses. Était-elle sincère? Bernadotte revenait-il à nous de bonne
+foi? Doit-on supposer, au contraire, qu'en rouvrant une négociation avec
+la France au lieu de tenir ses engagements avec la Russie, il voulait
+simplement gagner du temps et se mettre en mesure d'attendre, pour
+prendre effectivement parti, l'issue de la guerre ou au moins des
+premières rencontres? Bien que cette explication soit beaucoup plus
+vraisemblable que la première, la vérité, telle qu'elle se dégage des
+documents suédois, est un peu différente. Si Bernadotte se ménageait de
+notre côté une porte de rentrée, ce n'était pas uniquement par suite des
+appréhensions que lui inspiraient nos forces. Ces raisons ne l'avaient
+pas empêché, deux mois plus tôt, de braver l'Empereur et de conclure
+avec ses ennemis. Ce qu'il redoutait aujourd'hui, c'était que la Russie
+n'osât affronter la lutte et ne lui faussât compagnie, et cette terreur
+venait de lui être communiquée par son envoyé à Pétersbourg, le comte de
+Loewenhielm, d'après certaines présomptions que l'événement devait
+démentir, mais qui avaient jeté dans l'esprit de cet envoyé un trouble
+subit: une dépêche affolée de Loewenhielm, en date du 17 avril, donne la
+clef du mystère.</p>
+
+<p>On a déjà signalé l'émoi qu'avait causé au Tsar l'avis de l'alliance
+franco-autrichienne. L'épreuve lui avait été sensible, et Loewenhielm,
+qui s'en aperçut aussitôt, crut devoir avertir son gouvernement; il
+écrivit d'urgence à son roi: «L'Empereur est excessivement affecté de la
+nouvelle de l'alliance de l'Autriche. On s'attendait bien à lui voir
+jouer un rôle, mais on ne croyait point à une alliance offensive et
+défensive. L'Empereur paraît plus résigné que jamais et plus décidé à
+suivre le parti que lui dictent à la fois l'honneur et la sûreté; mais
+il est intérieurement abattu de la ligue générale qu'il voit s'établir
+autour de lui et dont il commence à craindre les effets.» Sous le coup
+de ces inquiétudes, la constance actuelle d'Alexandre ne finirait-elle
+point par céder à l'influence dissolvante de Roumiantsof et à ses
+conseils pusillanimes? Cette défaillance, qui ne devait point se
+produire, Loewenhielm avait l'air de l'admettre et semblait presque la
+prédire: «Il est hors de doute, continuait-il, que le chancelier va
+reprendre le dessus en se voyant soutenu dans ses idées favorites de
+négociation avec la France, et il ne manquera pas de prévaloir sur la
+marche infiniment plus noble et mâle de l'Empereur<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a>
+<a href="#footnote561"><sup class="sml">561</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote561" name="footnote561"><b>Note 561: </b></a>
+<a href="#footnotetag561">
+(retour) </a> Archives du royaume de Suède.</blockquote>
+
+<p>D'ailleurs, dans certains cercles de Pétersbourg, la perturbation était
+grande: on se demandait si l'Empereur, en persistant dans une politique
+guerrière, ne conduisait pas la Russie aux abîmes, et si la noblesse ne
+devait pas sauver l'État par un recours aux moyens extrêmes: «Dans ce
+moment encore,--reprenait Loewenhielm,--Votre Majesté ne saurait qu'avec
+peine s'imaginer jusqu'à quel point va la liberté du langage dans un
+pays aussi despotique que celui-ci. Plus l'orage devient menaçant, plus
+on doute de l'habileté de celui qui tient le gouvernail... L'Empereur,
+instruit de tout, ne peut manquer de savoir combien il a cessé d'avoir
+la confiance de sa nation. Il doit même exister un parti en faveur de la
+grande-duchesse Catherine, épouse du prince d'Oldenbourg, à la tête
+duquel se trouve, dit-on, le comte Rostopschine. Voilà, Sire, ce qu'on
+croit être le motif du chagrin de l'Empereur, d'autant plus que Sa
+Majesté aime cette princesse de préférence. Avec la facilité qu'a eue
+cette nation à se prêter aux révolutions, son penchant à être gouvernée
+par des femmes, il ne serait pas étonnant qu'on profitât de la crise
+actuelle de l'empire pour se porter à un changement.»</p>
+
+<p>Les bruits dont Loewenhielm se faisait l'écho arrivèrent même à
+Stockholm par d'autres voies<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a>
+<a href="#footnote562"><sup class="sml">562</sup></a>: pendant quelques jours, dans la
+capitale suédoise, on craignit à tout instant d'apprendre que l'empereur
+Alexandre avait fait sa soumission ou qu'une crise intérieure avait
+plongé la Russie dans le chaos et la jetait sans défense aux pieds de
+son adversaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote562" name="footnote562"><b>Note 562: </b></a>
+<a href="#footnotetag562">
+(retour) </a> Tarrach à Goltz, Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril
+1812.</blockquote>
+
+<p>Ces perspectives firent frémir Bernadotte et son conseil. Si la Russie
+s'effondrait subitement et se rendait avant le combat, la Suède restait
+en l'air, exposée au pire destin: nul doute que Napoléon ne se retournât
+furieusement contre elle et ne lui fît payer cher sa défection,
+obligeant peut-être les Russes à l'écraser de leurs forces. Ajoutons que
+l'Angleterre n'avait pas encore accédé au traité russo-suédois et
+élevait des difficultés<a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a>
+<a href="#footnote563"><sup class="sml">563</sup></a>. Dans cette passe critique, où il en venait
+à douter de tous ses alliés, Bernadotte sentit le besoin de se ménager
+un recours en grâce auprès de Napoléon, un préservatif contre sa colère,
+et c'est ainsi que Signeul eut ordre de courir à Dresde avec des
+propositions en apparence formelles.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote563" name="footnote563"><b>Note 563: </b></a>
+<a href="#footnotetag563">
+(retour) </a> Voy. <span class="sc">Ernouf</span>, 338.</blockquote>
+
+<p>Dans la réalité, cet empressement était fictif; Bernadotte ne voulait en
+aucune façon se rattacher à nous par des engagements immédiats et
+irrévocables: son seul but était de réserver l'avenir et de parer à
+toutes les éventualités, jusqu'à ce que l'horizon se fût éclairci à
+Pétersbourg. Ce qui le prouve, c'est que Signeul--il dut en faire l'aveu
+au duc de Bassano--ne possédait pas de pouvoirs en règle. Cet agent
+aventureux et peu considéré, interlope comme la négociation dont il
+était chargé, s'offrait bien à signer tout de suite un papier
+quelconque, se disant sûr d'obtenir la ratification du prince; mais
+celui-ci avait évité de le munir d'une procuration formelle. Bernadotte
+se ménageait ainsi la faculté, suivant les cas, de désavouer l'acte
+conclu par Signeul ou de le faire valoir auprès de Napoléon comme preuve
+de son repentir. Il ne se détachait pas effectivement de la Russie, mais
+se donnait l'air devant nous de la renier et de la trahir, en prévision
+du cas où cette puissance s'abandonnerait elle-même.</p>
+
+<p>Ce qui achève de montrer sa duplicité, c'est que le cours de ses
+intrigues hostiles n'était nullement suspendu; protestant de ses bonnes
+intentions, il continuait à nous faire tout le mal possible. En
+Allemagne, ses agents secondaient toujours les tentatives de la Russie
+pour paralyser l'effet de nos alliances. Ayant promis au Tsar un plus
+grand service et s'étant fait fort de disposer les Turcs à la paix, il
+s'y employait avec un surcroît d'activité. L'un de ses aides de camp, le
+général baron de Tavast, traversait la Baltique pour se rendre d'abord à
+Wilna; après s'y être concerté avec l'empereur Alexandre, il devait se
+diriger en toute hâte vers l'Orient, courir à Bucharest, lieu des
+négociations, et leur donner l'impulsion décisive qui aboutirait à un
+accord<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a>
+<a href="#footnote564"><sup class="sml">564</sup></a>
+.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote564" name="footnote564"><b>Note 564: </b></a>
+<a href="#footnotetag564">
+(retour) </a> Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril. Suchtelen à
+l'empereur Alexandre, 30 mars et 10 avril.</blockquote>
+
+<p>Tavast arriva trop tard pour se faire honneur de ce résultat; en Orient,
+le dénouement était proche. Pour annuler autant que possible les
+conséquences du traité franco-autrichien, Alexandre avait senti la
+nécessité de s'accommoder coûte que coûte avec la Turquie et de
+désarmer cet ennemi, au moment où Napoléon lui en suscitait un autre.
+Par courrier précipitamment expédié, Kutusof avait été invité à ne rien
+négliger pour conclure; il était autorisé à réduire encore ses
+prétentions, à ne plus réclamer que la ligne du Pruth, c'est-à-dire la
+Bessarabie, sans aucune parcelle de la Moldavie. Alexandre, il est vrai,
+ne faisait pas gratuitement cette dernière concession; conformément au
+voeu exprimé par Bernadotte, par Armfeldt, par tous nos ennemis, il
+désirait que la paix fût doublée et fortifiée d'une alliance, que la
+Turquie s'unît à lui politiquement et militairement. Cet auxiliaire que
+Napoléon s'appropriait toujours en espérance, on espérait le retourner
+contre lui et le rabattre sur le flanc droit de l'Empire<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a>
+<a href="#footnote565"><sup class="sml">565</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote565" name="footnote565"><b>Note 565: </b></a>
+<a href="#footnotetag565">
+(retour) </a> <span class="sc">Solovief</span>, <i>Alexandre Ier</i>, 222, d'après la correspondance
+entre l'Empereur et Kutusof.</blockquote>
+
+<p>Le grand vizir suivait de près les négociations, établi sur le Danube à
+proximité de Bucharest et investi de pleins pouvoirs. Il n'avait plus
+avec lui qu'un débris d'armée; suivant quelques témoignages, la misère,
+les maladies, les désertions avaient réduit ses troupes à quinze mille
+hommes: la Turquie était réellement à bout de forces. À ces justes
+raisons de traiter s'en ajoutaient d'inavouables: la Russie et
+l'Angleterre semaient l'or à pleines mains; le drogman de la Porte,
+Moruzzi, s'était mis à leur solde et exploitait habilement contre nous
+les défiances de la Turquie. Pour nous discréditer tout à fait auprès
+d'elle, la chancellerie russe usa, dit-on, d'un dernier moyen: on assure
+qu'elle tira de ses archives et fit produire au congrès, comme argument
+final, la lettre du 2 février 1808 par laquelle Napoléon avait appelé le
+Tsar au partage de l'Orient<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a>
+<a href="#footnote566"><sup class="sml">566</sup></a>. La mission de Narbonne à Wilna
+achevait d'ailleurs de déconcerter les ministres de la Porte. Vainement
+notre diplomatie les avertissait-elle que cette démarche était de pure
+forme; Napoléon fut pris en cette occasion à son propre piège. Les Turcs
+s'imaginèrent qu'il n'était pas décidé à rompre avec la Russie,
+puisqu'il négociait encore avec elle: craignant une brusque
+réconciliation entre les deux empereurs, un second Tilsit dont ils
+payeraient les frais, ils ne songèrent plus qu'à se mettre à couvert de
+cette terrifiante éventualité en terminant leur querelle avec la
+Russie<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a>
+<a href="#footnote567"><sup class="sml">567</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote566" name="footnote566"><b>Note 566: </b></a>
+<a href="#footnotetag566">
+(retour) </a> <span class="sc">Ernouf</span>, 323, d'après une note de Maret.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote567" name="footnote567"><b>Note 567: </b></a>
+<a href="#footnotetag567">
+(retour) </a> Correspondance de Latour-Maubourg, mai 1812, <i>passim</i>.</blockquote>
+
+<p>Kutusof profita de ces dispositions: pour aller plus vite, il n'insista
+point sur l'alliance, disjoignit les deux questions et se borna à
+conclure la paix; elle fut signée à Bucharest le 28 mai, sous réserve de
+la ratification des souverains. Le traité rendait à la Turquie les deux
+principautés, après en avoir détaché la Bessarabie, qu'il incorporait à
+l'empire russe, auquel il accordait de plus quelques avantages
+territoriaux en Asie; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes
+sous la suzeraineté du Sultan, renouvelait implicitement le protectorat
+mal défini du Tsar sur les principautés roumaines et même sur l'ensemble
+de la chrétienté orthodoxe du Levant. En général, les articles portaient
+la trace de la précipitation avec laquelle ils avaient été dressés:
+ambigus et mal rédigés, ils ouvraient une source de contestations pour
+l'avenir; les plénipotentiaires russes s'étaient moins préoccupés
+d'établir avec précision les droits de leur maître que d'assurer
+l'entière disponibilité de ses forces.</p>
+
+<p>Cette paix bâclée était pour Napoléon un échec grave, contre-balançant
+ses triomphes diplomatiques. Toutefois, la paix sans l'alliance ne
+satisfaisait qu'à demi Alexandre et Bernadotte: «Kutusof, écrivait le
+premier, a négligé un objet bien important<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a>
+<a href="#footnote568"><sup class="sml">568</sup></a>.» Mais serait-il
+impossible de reprendre en sous-oeuvre et par une autre main la tâche
+inachevée? Avant même la signature du traité, Alexandre avait désigné
+l'amiral Tchitchagof pour remplacer Kutusof à la tête de l'armée du
+Danube. Tchitchagof était un homme d'imagination et d'entreprise;
+admirant Napoléon, ayant étudié ses procédés, allant jusqu'à singer sa
+tenue et ses gestes, il croyait à la nécessité de le combattre avec ses
+propres armes, à coups de bouleversements. Avant de rejoindre le
+quartier général de Jassy, il fit agréer au Tsar et au chancelier un
+projet colossal et singulier, qui tendait à organiser contre nous, par
+le moyen de l'Orient turc et surtout chrétien, une grande diversion.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote568" name="footnote568"><b>Note 568: </b></a>
+<a href="#footnotetag568">
+(retour) </a> <span class="sc">Solovief</span>, 223.</blockquote>
+
+<p>Les pourparlers avec la Porte continuaient, à l'effet d'obtenir la
+ratification du traité: ils s'étaient transportés de Bucharest à
+Constantinople. Pourquoi n'en pas profiter et remettre sur le tapis la
+question de l'alliance, en faisant luire aux yeux du Sultan l'espoir
+d'acquérir la Dalmatie et les îles Ioniennes? À défaut d'une coopération
+active, ne pourrait-on tout au moins obtenir des Turcs un concours
+passif, une connivence inerte, un droit de passage sur leur territoire,
+et se faire prêter leurs sujets chrétiens pour les lancer sur nos
+provinces d'Illyrie? Les chrétiens du Danube et des Balkans, Moldaves,
+Valaques, Serbes, Bosniaques, Monténégrins, surexcités par la lutte de
+huit ans à laquelle ils venaient d'assister, restaient debout, en proie
+à une fermentation belliqueuse. Tchitchagof demanderait au Sultan la
+permission de recruter parmi eux des bandes d'auxiliaires, d'appeler à
+lui ces tumultueuses levées, de les enrégimenter, de s'en faire une
+armée de peuples à la tête de laquelle il franchirait le Danube comme
+allié de la Porte, traverserait obliquement la Péninsule, tomberait du
+haut des Alpes illyriennes sur la Dalmatie française et percerait
+jusqu'à l'Adriatique. Après avoir occupé le littoral et surpris Trieste,
+il contournerait par le nord le golfe de Venise, s'engagerait dans le
+massif des Alpes, tendrait la main aux Tyroliens révoltés, aux Suisses
+opprimés, pendant qu'une flotte anglo-russe attaquerait l'Italie par le
+sud et soulèverait le royaume de Naples. En un mot, il s'agissait de
+rejeter dans les États du conquérant la guerre qu'il transportait à huit
+cents lieues de ses frontières, et tandis que cet autre Annibal
+s'élançait à de lointaines entreprises, d'exécuter contre lui une
+manoeuvre à la Scipion. L'amiral reçut ordre positif d'agir d'après ces
+données, de faire sentir et goûter aux Turcs les beautés de son
+plan<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a>
+<a href="#footnote569"><sup class="sml">569</sup></a>. Ce qu'il éviterait de leur dire, c'était qu'il était
+autorisé, pour mieux animer les races chrétiennes et surtout les
+peuplades slaves, à leur parler d'émancipation, à exalter les
+aspirations qui commençaient à sourdre confusément en elles, à leur
+faire entrevoir la création d'un empire slave, sous la protection et
+l'égide de la Russie. L'idée des grandes agglomérations nationales, née
+des événements déchaînés sur le monde par la Révolution française et
+issue d'une transformation de ses propres principes, devenait ainsi, en
+Orient comme en Allemagne, une arme aux mains de nos adversaires;
+lorsque le panslavisme apparaît pour la première fois dans les
+conceptions de la politique russe, c'est comme moyen de contre-battre la
+puissance de Napoléon et de détourner le choc de ses armées.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote569" name="footnote569"><b>Note 569: </b></a>
+<a href="#footnotetag569">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Tchitchagof</i>, publiés dans la <i>Revue
+contemporaine</i> du 15 mars 1855. <span class="sc">Solovief</span>, 223. Dans une lettre
+autographe du 12 avril, destinée à l'agent anglais Thornton, qui se
+trouvait en Suède, Alexandre développait tout le plan de diversion, en
+réclamant le concours des escadres et de l'argent britanniques. <span class="sc">Martens</span>,
+XI, n° 412.</blockquote>
+
+<p>Il est douteux qu'Alexandre et Roumiantsof se soient fait totalement
+illusion sur le côté chimérique et romanesque de l'entreprise, sur ses
+chances de succès, sur la possibilité notamment d'organiser chez les
+Turcs, avec leur adhésion et sous leurs yeux, une insurrection de leurs
+sujets chrétiens. Mais la menace seule d'un tel soulèvement ne
+saurait-elle conduire à un résultat pratique et fort désirable, signalé
+plusieurs fois par Bernadotte? Les <i>rayas</i> de la région danubienne
+avaient en Autriche des frères par le sang; aux diverses races
+chrétiennes de la Turquie septentrionale répondaient, de l'autre côté de
+la frontière, des groupes congénères; l'impulsion donnée aux premières
+se communiquerait aux seconds. Par les Moldo-Valaques, il serait facile
+d'émouvoir les Roumains de Transylvanie; par les Slaves de Turquie, les
+Slaves d'Autriche. En créant sur les flancs de l'Autriche de multiples
+foyers d'agitation, en faisant courir sur le pourtour extérieur de ses
+possessions orientales une traînée de poudre, on se mettrait en mesure
+de porter l'incendie dans l'intérieur de ses États et de la faire
+trembler pour son existence: on l'empêcherait de prêter à Napoléon un
+secours effectif.</p>
+
+<p>Pendant la fin de mai et le courant de juin, les négociations pour une
+alliance russo-turque se poursuivirent à Constantinople, vivement
+secondées par les agents suédois et anglais. Tchitchagof affermissait sa
+position sur le Danube, base de ses opérations futures: tenant en
+haleine les Serbes et les Monténégrins, se ménageant des intelligences
+avec les mécontents de Dalmatie en vue de la grande attaque contre les
+possessions françaises, il armait en même temps les Valaques, se
+disposait à les jeter sur la Transylvanie avec une partie de ses Russes,
+préparait contre l'Autriche un mouvement tournant<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a>
+<a href="#footnote570"><sup class="sml">570</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote570" name="footnote570"><b>Note 570: </b></a>
+<a href="#footnotetag570">
+(retour) </a> Correspondance d'Otto, d'Andréossy et de Latour-Maubourg,
+juin et juillet 1812, <i>passim</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais déjà le besoin de cette diversion se faisait moins sentir. Dès la
+fin d'avril, une communication de bon augure était arrivée à Wilna.
+Metternich, avant même de conduire ses souverains au rendez-vous de
+Napoléon, avant les serments et les effusions de Dresde, avait pris soin
+d'attester clandestinement le mensonge de ces scènes. S'étant décidé à
+notifier au cabinet russe l'alliance franco-autrichienne, il avait
+accompagné cet avis des commentaires les plus propres à en atténuer la
+portée. Il laissait entendre que sa cour ne prendrait pas trop au
+sérieux les engagements contractés avec la France, que le corps
+auxiliaire agirait le moins possible et ne dépasserait pas sensiblement
+la frontière; si la Russie voulait comprendre la position de l'Autriche
+et ne pas lui tenir rigueur, les deux puissances pourraient rester
+secrètement amies, tout en ayant l'air de se combattre<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a>
+<a href="#footnote571"><sup class="sml">571</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote571" name="footnote571"><b>Note 571: </b></a>
+<a href="#footnotetag571">
+(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, <i>Traités de la Russie avec l'Autriche</i>, III,
+87.</blockquote>
+
+<p>La chancellerie russe prit acte de ses paroles, mais demanda que
+l'Autriche fournît un gage de ses intentions, une garantie, et
+s'engageât expressément à limiter son action. Des pourparlers
+s'entamèrent très mystérieusement dans ce but. Pendant leur durée, pour
+peser sur les déterminations de l'Autriche, Alexandre laissa Tchitchagof
+continuer dans le Sud sa campagne d'agitation et de propagande; il fit
+savoir à Vienne qu'il possédait les moyens d'insurger les Magyars et
+n'hésiterait pas à s'en servir, si on lui en faisait une nécessité. Ces
+menaces, exploitées par les salons et les coteries russes de Vienne,
+agirent sur la société et par elle sur le gouvernement; ce fut la raison
+majeure qui décida l'Autriche à entrer plus avant dans la voie des
+compromissions occultes.</p>
+
+<p>Par plusieurs communications successives, Metternich donna l'assurance
+formelle que le corps auxiliaire ne serait renforcé en aucun cas et ne
+serait pas même complété, qu'on trouverait moyen de ne fournir à
+Napoléon que vingt-six mille hommes au lieu de trente mille, que
+l'Autriche ne s'engagerait jamais à fond dans la querelle et tiendrait
+au repos le gros de ses forces, se réservant de l'employer à de
+meilleurs usages. Pour prix de cette demi-trahison, l'Autriche exigeait
+que la guerre fût strictement localisée et qu'en dehors du point où les
+troupes autrichiennes auraient malheureusement à entamer le territoire
+russe, à la droite de la Grande Armée, il ne fût commis aucun acte
+d'hostilité sur toute l'étendue des frontières respectives: c'était
+demander aux Russes de s'interdire toute contre-attaque du côté de la
+Hongrie et de la Transylvanie. Alexandre admit ce second terme de
+l'entente et renonça à la diversion orientale, que d'ailleurs
+l'impétuosité de l'attaque française eût rendue impraticable. Entre
+Vienne et Pétersbourg, un accord purement verbal, mais formel, fut
+conclu sur ces bases; il y eut échange de promesses, parole donnée de
+part et d'autre. Par un pacte semblable à celui qu'elles avaient passé à
+demi-mot en 1809, les deux cours s'obligèrent à se ménager mutuellement,
+à mesurer leurs coups et à se tenir, au cours d'une guerre illusoire, en
+secrète connivence<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a>
+<a href="#footnote572"><sup class="sml">572</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote572" name="footnote572"><b>Note 572: </b></a>
+<a href="#footnotetag572">
+(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, III, 87, 89. <span class="sc">Solovief</span>, 223-224.</blockquote>
+
+<p>Cette défaillance de l'Autriche n'était pas un fait isolé: chez la
+plupart de nos alliés, la défection couvait, attendant son heure. Le roi
+de Prusse, après avoir signé l'alliance, avait écrit au Tsar une lettre
+d'excuses. Malgré la guerre, les rapports vont continuer, par
+l'intermédiaire de représentants occultes, régulièrement accrédités:
+«C'est ainsi, dit la Prusse, que l'on doit procéder entre États
+longtemps amis et destinés à le redevenir<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a>
+<a href="#footnote573"><sup class="sml">573</sup></a>.» Dans les royaumes de la
+Confédération, créés et agrandis par Napoléon, la duplicité est égale.
+En Bavière, l'envoyé russe Bariatinski constate que «depuis le Roi
+jusqu'au bourgeois, excepté quelques jeunes officiers qui croient être
+ou devenir des héros, toutes les classes répugnent également à une
+guerre probable avec la Russie<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a>
+<a href="#footnote574"><sup class="sml">574</sup></a>». Le Roi se dit «dans une position
+atroce»; le prince royal se fait honneur d'avoir décliné le commandement
+des troupes; cette guerre, ajoute-t-il, «est contre mes principes; voilà
+pourquoi je ne veux pas la faire, quoique j'aime avec passion mon
+métier<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a>
+<a href="#footnote575"><sup class="sml">575</sup></a>». Quand le Tsar rappellera ses agents de toutes les cours en
+apparence «francisées<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a>
+<a href="#footnote576"><sup class="sml">576</sup></a>», le ministre bavarois Montgelas refusera à
+Bariatinski des passeports pour la Russie; si Bariatinski en veut pour
+aller aux eaux et faire une cure, on va les lui donner; mais qu'il reste
+à proximité, à Carlsbad par exemple, car on ne se sépare que
+transitoirement, avec l'espoir de se retrouver<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a>
+<a href="#footnote577"><sup class="sml">577</sup></a>. De tous les points
+de l'Allemagne, à de rares exceptions près, Alexandre reçoit les mêmes
+assurances de secrète sympathie; on le blâme pourtant, on juge qu'il
+s'expose témérairement et sans motifs, mais on ne peut s'empêcher de
+faire des voeux pour son succès.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote573" name="footnote573"><b>Note 573: </b></a>
+<a href="#footnotetag573">
+(retour) </a> <span class="sc">Solovief</span>, 215.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote574" name="footnote574"><b>Note 574: </b></a>
+<a href="#footnotetag574">
+(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, VII, 112.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote575" name="footnote575"><b>Note 575: </b></a>
+<a href="#footnotetag575">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote576" name="footnote576"><b>Note 576: </b></a>
+<a href="#footnotetag576">
+(retour) </a> Joseph <span class="sc">de Maistre</span>, <i>Correspondance</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote577" name="footnote577"><b>Note 577: </b></a>
+<a href="#footnotetag577">
+(retour) </a> En Wurtemberg, le ministre Zeppelin déclare à M.
+d'Alopéus que «Sa Majesté ne se regarderait jamais comme étant en guerre
+avec la Russie». <span class="sc">Martens</span>, VII, 124.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, dans le vaste circuit que nous venons d'opérer, en partant de
+Stockholm, en suivant les intrigues suédoises à Constantinople, en
+revenant par Vienne et Munich jusqu'au coeur de l'Europe, nous avons vu
+se former autour de la Grande Armée un réseau d'hostilités latentes,
+prêtes à se manifester dès qu'éclateront les traîtrises du sort et les
+rébellions de la fortune. C'est la contre-partie des adulations
+prodiguées au triomphateur de Dresde; c'est l'envers de ce rayonnant
+tableau. Les rois ne prêtent à Napoléon qu'un concours forcé: ils
+renient tout bas des engagements arrachés par la violence; l'amour et le
+dévouement s'affichent dans leur bouche, la trahison est dans leur
+coeur; ils jurent d'être amis et ne sont qu'esclaves; vienne l'occasion
+de briser leurs chaînes, ils la saisiront sans scrupules, certains de se
+trouver avec leurs peuples en communauté de passions et de haines.</p>
+
+<p>Les lieutenants de l'Empereur, les maréchaux et chefs de corps, les
+administrateurs et fonctionnaires qui suivaient l'armée, sentaient
+vaguement le péril: en traversant l'Allemagne, ils s'étaient aperçus
+qu'ils marchaient sur un sol miné, où la moindre secousse déterminerait
+l'explosion. Les commandants de place, les gouverneurs, jusqu'aux rois
+français que Napoléon avait préposés à la garde de l'Allemagne, ne
+cessaient depuis un an de l'avertir. Jérôme lui avait écrit pendant
+l'automne de 1811 une lettre admirable de clairvoyance<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a>
+<a href="#footnote578"><sup class="sml">578</sup></a>. La
+correspondance de Rapp, gouverneur de Dantzick, est pleine d'aveux
+significatifs. Rapp s'inquiète des haines qu'il sent s'amasser autour de
+lui, bien qu'il ne fasse aux habitants «que le mal nécessaire». Au bout
+de quelque temps, il n'y tient plus et, dépassant ses attributions
+militaires, envoie un rapport politique dont voici les conclusions:
+«Partout les esprits paraissent montés, et l'exaspération est générale:
+c'est au point que si nous faisions une campagne malheureuse (ce qui ne
+sera jamais à présumer), depuis le Rhin jusqu'en Sibérie tout s'armerait
+contre nous. Je ne suis pas alarmiste et je n'aime pas à passer pour
+voir en noir, mais ce que j'avance est positif<a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a>
+<a href="#footnote579"><sup class="sml">579</sup></a>.» Davout lui-même,
+le stoïque Davout, ne peut se défendre de certaines appréhensions: il se
+souvient qu'en 1809 tout a chancelé et voudrait que l'on méditât cette
+leçon.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote578" name="footnote578"><b>Note 578: </b></a>
+<a href="#footnotetag578">
+(retour) </a> <i>Correspondance du roi Jérôme</i>, V, 247-249.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote579" name="footnote579"><b>Note 579: </b></a>
+<a href="#footnotetag579">
+(retour) </a> 18 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, 1656.
+</blockquote>
+
+<p>Napoléon s'impatiente et s'irrite de ces avis: il adresse à Rapp une
+mercuriale sévère et le renvoie à son rôle de soldat. Il voit lui-même
+le danger, mais n'admet pas que les autres l'aperçoivent et le
+signalent, car il se juge certain de le surmonter, grâce à son
+invincible fortune, grâce surtout aux mesures qu'il a si soigneusement
+accumulées pour assurer le succès de la campagne. Cependant, si dans ses
+préparations tout a été merveilleusement combiné et conçu, l'exécution
+laisse à désirer. Vu le nombre et l'extrême complication des moyens
+qu'il met en oeuvre, il ne peut plus tenir la main en personne à
+l'accomplissement de ses ordres: tant d'objets à embrasser dépassent son
+étreinte, toute prodigieuse qu'elle soit. Les intermédiaires qu'il
+emploie ne possèdent ni son autorité ni sa vigilance: l'inattention des
+subalternes, l'insouciance des soldats, le désordre et parfois
+l'infidélité d'une administration qui échappe à la surveillance par son
+immensité même, occasionnent des mécomptes; sur certains points, c'est
+déjà l'encombrement, la cohue: la discipline se relâche, les moyens de
+transport et de ravitaillement se font attendre: l'armée dédaigne
+d'entretenir en bon état ceux qu'elle possède, les hommes négligent leur
+équipement et laissent dépérir leur monture, et beaucoup de corps
+arriveront devant l'ennemi avec des chevaux hors d'usage, des
+approvisionnements incomplets, des services mal organisés, des effectifs
+insuffisamment exercés<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a>
+<a href="#footnote580"><sup class="sml">580</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote580" name="footnote580"><b>Note 580: </b></a>
+<a href="#footnotetag580">
+(retour) </a> Les <i>Mémoires inédits de M. de Saint-Chamans</i>, qui
+doivent prochainement paraître, contiennent à ce sujet des détails
+caractéristiques.</blockquote>
+
+<p>Dans le commandement, de fâcheux tiraillements se produisent. Davout et
+Berthier sont en querelle ouverte; Davout est aigri, Murat mécontent,
+Junot exténué de corps et d'esprit. Combien d'autres, parmi les chefs,
+marchent désormais d'un pas alourdi et traînant, sans l'entrain et la
+vigueur d'autrefois! Devenus trop riches et trop grands, ils ne
+ressentent plus l'attrait des dévouements aveugles: ils réfléchissent et
+jugent. L'écho des sourdes oppositions de l'intérieur leur arrive,
+altérant leur confiance. Ils savent que des hommes tels que Cambacérès,
+Mollien, Decrès, Lavalette, blâment l'entreprise: ils ont entendu dire
+que non seulement Caulaincourt, mais d'autres officiers connaissant bien
+la Russie, ont fait part à l'Empereur de leurs craintes, et que l'un
+d'eux, le colonel de Ponthon, l'a supplié à genoux de s'arrêter: ces
+récits courent les quartiers généraux, confirment des doutes que le
+simple bon sens suffit à faire naître. Jusque dans l'état-major
+impérial, des propos inquiétants circulent: on se répète bien bas un mot
+de Sémonville, de cet ex-conventionnel devenu sénateur et si connu pour
+son flair de l'avenir qu'un gouvernement paraît condamné dès que
+Sémonville s'en détache. Se trouvant à Genève, chez le préfet Capelle,
+il avait dit, en voyant passer les soldats qui s'en allaient à l'armée:
+«Pas un n'en reviendra: ils vont à la boucherie<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a>
+<a href="#footnote581"><sup class="sml">581</sup></a>.» Et calculant
+qu'un seul désastre serait l'écroulement de tout et mettrait fin à la
+grande aventure, il avait osé ajouter que l'expédition de Russie rendait
+des chances aux Bourbons.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote581" name="footnote581"><b>Note 581: </b></a>
+<a href="#footnotetag581">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>Ces pressentiments et ces arrière-pensées ne pénètrent pas encore dans
+la masse de nos troupes. À mesure qu'on descend des sommets, la
+confiance, l'ardeur, l'inlassable dévouement reparaissent. D'un bout à
+l'autre de l'innombrable armée que les ordres de l'Empereur retiennent
+encore sur la Vistule, court dans les rangs inférieurs un frémissement
+continu, une impatience d'agir. Officiers de fortune qui ont leur chemin
+à faire, jeunes nobles qui ont leur réputation à établir, tous
+souhaitent également que la campagne s'ouvre. Ils ont l'ambition des
+grades, des distinctions, des exploits fructueux: ils ont soif
+d'honneurs et de profits.</p>
+
+<p>Puis, la prise de Napoléon sur ces âmes neuves est si forte qu'elle ne
+laisse place à aucune réflexion, et c'est lui malgré tout, c'est son
+prestige qui tient ensemble toutes les parties de cet assemblage
+disparate, qui fait taire les dissidences et imprime par moments aux
+coeurs un élan unanime. Même les contingents les plus hostiles, ces
+Prussiens, ces Espagnols, ces Slaves de l'Adriatique violemment
+incorporés, subissent maintenant son ascendant; ils le haïssent et
+pourtant le suivent, car ils éprouvent comme une fierté de combattre
+sous un tel chef et savent qu'un mot approbatif de lui les marquera pour
+jamais d'un signe d'honneur. Quant aux soldats de France, troupiers
+chevronnés ou conscrits d'hier, sortis du peuple, ils restent comme lui
+inébranlablement fidèles à l'homme qui a ensorcelé leur imagination: en
+échange de leur sang, ils attendent tout de lui, récompenses inouïes,
+avenir de triomphes et de félicités. C'est une croyance répandue parmi
+eux que la Russie n'est qu'un passage vers d'autres régions, qu'on ira
+plus loin, que Napoléon va les mener jusqu'au fond de la fabuleuse Asie,
+dans un monde féerique où ils n'auront qu'à se baisser pour faire
+provision de trésors et ramasser des couronnes. Et leur foi en ces
+lendemains reste absolue, indestructible; elle s'exprime par de naïfs
+témoignages. Après les réticences perfides des rois alliés, après les
+observations des ministres et des généraux, après les rapports sombres
+de certains chefs, après les pronostics des mécontents de haute marque,
+voici la lettre d'un soldat: c'est un fusilier au 6e régiment de la
+Garde, premier bataillon, quatrième compagnie: il écrit à ses parents:</p>
+
+<p>«Nous entrerons d'abord en Russie où nous devons nous taper un peu pour
+avoir le passage pour aller plus avant. L'Empereur doit y être arrivé en
+Russie pour lui déclarer la guerre, à ce petit empereur: oh! nous
+l'aurons bientôt arrangé à la blanche sauce! Quand il n'y aurait que
+nous, c'est assez. Ah! mon père, il y a une fameuse préparation de
+guerre: nos anciens soldats disent qu'ils n'en ont jamais vu une
+pareille: c'est bien la vérité, car on y conduit des vives et grandes
+forces, mais nous ne savons pas si c'est pour la Russie. L'un dit que
+c'est pour aller aux Grandes Indes, l'autre dit que c'est pour aller en
+<i>Égippe</i>, on ne sait pas lequel croire. Pour moi, cela m'est bien égal:
+je voudrais que nous <i>irions</i> à la fin du monde.» Le même soldat
+écrivait dans une autre lettre: «Nous allons aux Grandes Indes: il y a
+treize cents lieues de Paris<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a>
+<a href="#footnote582"><sup class="sml">582</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote582" name="footnote582"><b>Note 582: </b></a>
+<a href="#footnotetag582">
+(retour) </a> Ces lettres nous ont été communiquées par M. Maurice
+Levert, qui les a publiées en partie dans la <i>Revue de la France
+moderne</i>.</blockquote>
+
+<p>L'Inde, cet aimant magique qui jadis entraînait à la conquête des mers
+les grands chercheurs d'aventures, brille vaguement aujourd'hui aux yeux
+de nos soldats et leur fait entrevoir, par delà l'obscure et mystérieuse
+Russie, un pays de lumière et d'or, des perspectives ensoleillées et de
+lointains Édens. Telles sont les visions qui les bercent dans leurs
+campements de la Vistule, quand ils reposent sur la terre humide, sous
+la bise d'un printemps triste comme nos hivers. Et le matin, quand le
+réveil en musique éclate sur le front de bandière des régiments, avec
+son fracas d'instruments et de sonneries, tous ces grands enfants
+gaulois se relèvent joyeux, avec une gaieté d'alouette. Vivement, ils se
+mettent à la besogne du jour, aux occupations qui préparent et précèdent
+le grand départ annoncé: ils vont à l'avenir pleins d'espérance,
+insouciants du péril, persuadés qu'un guide infaillible les mène à la
+victoire et qu'un dieu les conduit.</p>
+
+<a name="c13" id="c13"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<h4>LE PASSAGE DU NIÉMEN.</h4>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3>
+
+<h4>L'IRRUPTION<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a>
+<a href="#footnote583"><sup class="sml">583</sup></a>.</h4>
+
+<p>Napoléon à Posen.--Enthousiasme de la population.--Réponse à
+Bernadotte.--Séjour à Thorn.--Derniers préparatifs.--Préoccupation
+dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif
+d'attaque.--Napoléon met ses armées en campagne avant de déclarer la
+guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le <i>Chant du départ</i>.--Rencontre
+avec Murat; comédie sentimentale.--Marche dévastatrice à travers la
+Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers
+désordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernière
+minute.--Nouvelles de Pétersbourg.--L'empereur de Russie a refusé de
+recevoir l'ambassadeur de France.--Napoléon rejoint la colonne de
+tête.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'élance aux avant-postes et
+atteint le Niémen.--Il voit la Russie.--Déguisement.--Reconnaissance à
+cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrivée des troupes.--La
+journée du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers
+coup de feu.--Lever du soleil.--Féerique spectacle.--Enthousiasme des
+troupes; gaieté et activité de l'Empereur.--Incident de la
+Wilya.--Établissement à Kowno.--Quarante-huit heures de
+défilé.--L'invasion commence.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote583" name="footnote583"><b>Note 583: </b></a>
+<a href="#footnotetag583">
+(retour) </a> Les éléments de notre récit ont été puisés à des sources
+inédites, que nous indiquerons au fur et à mesure, ainsi que dans
+l'innombrable quantité d'ouvrages et de <i>Mémoires</i> laissés par les
+contemporains: les principaux, après l'ouvrage célèbre de Ségur, sont
+ceux de Baudus, Berthezène, Boulard, Bourgoing, Castellane, Chambray,
+Denniée, Dupuy, Fezensac, Grouchy, Gourgaud, Labaume, Marbot, Roguet et
+Soltyk.</blockquote>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>De Dresde, Napoléon courut d'un trait à Posen. Dès qu'il eut apparu sur
+le sol polonais, l'enthousiasme naquit à sa vue et se propagea, comme si
+l'image de la patrie ressuscitée eût marché à ses côtés. À Posen, ce fut
+un délire, une tempête de cris et de hourras, une population entière
+acclamant son entrée et célébrant par anticipation ses triomphes. Le
+soir, une immense couronne de laurier, tout en feu, s'alluma sur la
+flèche de la principale église et apparut comme un phare rayonnant, qui
+portait au loin l'espérance et la lumière. Les soldats, les bourgeois,
+les autorités, la noblesse, les femmes vinrent tour à tour complimenter
+le libérateur. Il accueillit ces hommages avec plus ou moins
+d'affabilité, doux aux humbles, sévère aux grands, qu'il menait d'une
+main rude: «Il n'a pas fait de progrès depuis 1806», dit une femme du
+monde<a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a>
+<a href="#footnote584"><sup class="sml">584</sup></a>. Ce fut à ce moment qu'il reçut les dernières propositions de
+Bernadotte. Le duc de Bassano s'était hâté de les lui transmettre et
+semblait d'avis de ne les point dédaigner. Mais Napoléon, qui observait
+depuis un an les évolutions de Bernadotte et le vagabondage de sa
+politique, comprit une fois de plus que cet ambitieux voulait moins se
+livrer que se réserver: «Qu'il marche, dit-il, lorsque ses deux patries
+le lui ordonnent; sinon, qu'on ne me parle plus de cet homme<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a>
+<a href="#footnote585"><sup class="sml">585</sup></a>!»
+Rencontrant une dernière fois sur son chemin l'ex-maréchal d'Empire, qui
+le sollicitait sans bonne foi et lui offrait un marché équivoque, il
+laissa tomber cette réponse et passa.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote584" name="footnote584"><b>Note 584: </b></a>
+<a href="#footnotetag584">
+(retour) </a> <i>Souvenirs d'un officier polonais</i> (Brandt), publiés par
+le baron <span class="sc">Ernouf</span>, p. 230.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote585" name="footnote585"><b>Note 585: </b></a>
+<a href="#footnotetag585">
+(retour) </a> <span class="sc">Ernouf</span>, 341, d'après les souvenirs personnels du duc de
+Bassano.</blockquote>
+
+<p>Il s'était fait annoncer à Varsovie, sans avoir réellement l'intention
+de visiter cette capitale. En y répandant le bruit de sa venue, en
+l'accréditant dans tout le Nord, il comptait électriser de plus en plus
+les Polonais, tenir en haleine et sur le qui-vive les corps français et
+alliés placés dans le grand-duché. Surtout, il avait pour but de faire
+croire aux Russes que la principale attaque s'opérerait en avant de
+Varsovie, vers leurs provinces de Grodno et de Volhynie, afin d'attirer
+de ce côté leur attention et leurs forces<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a>
+<a href="#footnote586"><sup class="sml">586</sup></a>. Tandis que ses ennemis,
+prenant le change sur ses véritables desseins, accumuleraient fa plus
+grande partie de leurs troupes en face de Varsovie et de notre droite,
+il prononcerait son mouvement plus au nord, par sa gauche. Faisant
+longer le littoral de la Baltique à la masse principale de l'armée, il
+la porterait de la basse Vistule sur Koenigsberg, la pousserait ensuite
+sur le Niémen, franchirait ce fleuve aux environs de Kowno, et
+déboucherait subitement en Lithuanie. Wilna était son premier objectif;
+c'était en ce point qu'il comptait opérer sa brèche, percer la ligne
+russe, la diviser en plusieurs tronçons qu'il écraserait les uns après
+les autres, décidant ou au moins préjugeant par ces coups de foudre le
+sort de la campagne.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote586" name="footnote586"><b>Note 586: </b></a>
+<a href="#footnotetag586">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 385. <i>Corresp.</i>, 18769, 18780, 18800.</blockquote>
+
+<p>Il incline donc à sa gauche, au sortir de Posen, et, quittant le chemin
+de Varsovie, atteint la Vistule à Thorn. Déjà son grand et son petit
+quartier général, formant à eux seuls presque une armée, l'ont précédé
+dans cette ville, qu'ils emplissent d'animation, de bruit et de
+mouvement. À Thorn, Napoléon est en un point stratégique important et au
+centre de ses troupes; il les retrouve enfin et les voit, réparties
+autour de lui dans d'innombrables cantonnements; tout près de Thorn et
+un peu en arrière est sa Garde; en avant de lui, à ses côtés, sur sa
+droite et sur sa gauche, partout, la Grande Armée. À gauche, les corps
+de Ney, d'Oudinot, de Davout, le corps en formation de Macdonald,
+occupent les deux rives de la basse Vistule et s'échelonnent jusqu'à la
+mer; à droite de Thorn, à sept heures de marche, Eugène est établi avec
+l'armée d'Italie et les Bavarois; il se relie aux Polonais de
+Poniatowski, qui s'appuient eux-mêmes aux trois corps placés sous le
+commandement du roi Jérôme et groupés autour de Varsovie. Renforcée par
+quatre corps exclusivement composés de cavalerie, cette chaîne d'armées
+se complète à ses deux extrémités par les contingents de Prusse et
+d'Autriche, arrivés à leur poste; elle se prolonge sans interruption sur
+deux cents lieues de terrain et oppose à l'ennemi un demi-million
+d'hommes.</p>
+
+<p>Sans mettre encore en mouvement aucune partie de ces masses, Napoléon
+avise aux mesures qui précèdent immédiatement l'entrée en campagne, aux
+précautions dernières. Il rapproche ses réserves, porte au grand complet
+ses effectifs et ses munitions. Il fait verser dans les caissons, puis
+des caissons dans les gibernes, les millions de cartouches qu'il a
+entassés dans les magasins de la Vistule. La question des subsistances
+est toujours ce qui le préoccupe le plus; il sent là l'extrême
+difficulté et le grand danger. Aussi décide-t-il que toutes les troupes,
+au moment de prendre contact avec l'ennemi, devront être pourvues de
+vivres pour vingt à vingt-cinq jours. Afin d'atteindre le chiffre
+réglementaire, les chefs de corps sont invités à saisir dans le pays
+occupé tous les blés qu'il contient, à les convertir aussitôt en
+farines. Avec une activité méthodique, l'Empereur surveille lui-même et
+hâte ce travail. Sur vingt points différents, à Plock, à Modlin, à
+Varsovie, sur toute la ligne de la Vistule, il fait moudre, «moudre à
+force<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a>
+<a href="#footnote587"><sup class="sml">587</sup></a>», et répartit entre les corps les amas de farine ainsi
+obtenus, sans préjudice des innombrables réserves de vivres que des
+myriades de voitures traîneront à la suite de l'armée.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote587" name="footnote587"><b>Note 587: </b></a>
+<a href="#footnotetag587">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18765.</blockquote>
+
+<p>Quand commence la première semaine de juin, ces suprêmes préparatifs
+s'achèvent ou paraissent s'achever. D'autre part, dans les pays que nos
+troupes auront à parcourir avant d'atteindre le Niémen, le printemps a
+fait son oeuvre; l'herbe déjà haute, épaisse et drue, nous promet un
+abondant approvisionnement de fourrages, et la Prusse orientale étend au
+devant de nous une immense nappe de verdure. Ainsi, les temps sont
+venus: voici l'heure propice pour agir, cette heure que Napoléon s'est
+fixée depuis dix mois et qu'il s'est ménagée par un long effort de
+patience, de ruse et d'activité discrète. Il a enfin atteint le but si
+opiniâtrement poursuivi: il est parvenu, sans que les Russes aient
+interrompu et dérangé son travail par une attaque intempestive, à
+dresser contre eux, à porter sur place, à monter de toutes pièces, à
+pousser jusqu'au dernier degré de perfection un appareil guerrier qu'il
+juge suffisant à briser tous les obstacles. Au point où il en est, il a
+barres sur l'ennemi; il le domine partout de ses forces avantageusement
+postées, successivement accrues; il peut fondre sur lui avec tous ses
+moyens. Que les destins s'accomplissent donc! Que la Grande Armée
+s'ébranle et prenne l'offensive! Après avoir longtemps contenu et bridé
+l'élan de ses troupes, l'Empereur leur rend la main; il a tout ralenti
+jusqu'à présent: il précipite tout désormais.</p>
+
+<p>Il arrête les dispositions suivantes: les corps de gauche, celui de
+Davout en tête, vont se porter rapidement et se concentrer sur l'espace
+compris entre le delta de la Vistule et le pays de Koenigsberg, marcher
+ensuite au Niémen et le passer. Le centre, c'est-à-dire l'armée
+d'Eugène, se joindra au mouvement de ces corps, suivra la même direction
+et fera masse avec eux. Projetant ainsi en avant sa gauche et son
+centre, l'Empereur «refusera» sa droite et la tiendra momentanément
+immobile. Poniatowski avec les Polonais, le roi de Westphalie avec ses
+trois corps, donnant lui-même la main aux Autrichiens de Schwartzenberg,
+resteront aux environs de Varsovie, dans une position d'observation et
+d'attente. Si l'armée de Bagration qui leur fait face, en voyant se
+prononcer l'irruption de notre gauche, essaye de l'interrompre par une
+diversion et opère une contre-attaque, si elle fonce sur Varsovie, les
+troupes de Jérôme seront là pour la recevoir et la contenir, tandis que
+l'Empereur, la laissant «s'enfourner<a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a>
+<a href="#footnote588"><sup class="sml">588</sup></a>», franchira le Niémen et
+repoussera les autres forces russes, pour se rabattre ensuite sur elle,
+tomber sur ses derrières, la prendre ou l'exterminer. Si l'armée de
+Bagration, obéissant à une autre inspiration, se met à remonter le
+fleuve-frontière pour se joindre aux troupes qui nous en disputeront le
+passage et couvriront Wilna, Jérôme prendra lui-même l'offensive dès que
+cette évolution se sera nettement dessinée. Il franchira le Niémen près
+de Grodno, se jettera à la poursuite de Bagration, se mettra sur ses
+talons, le prendra en queue ou en flanc, essayera de fermer le cercle où
+l'Empereur veut envelopper la gauche des Russes, et, se liant au
+mouvement d'ensemble avec la totalité de ses forces, viendra coopérer à
+l'invasion.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote588" name="footnote588"><b>Note 588: </b></a>
+<a href="#footnotetag588">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18785.</blockquote>
+
+<p>Les ordres de marche furent expédiés aux chefs de corps par le prince
+major général; l'Empereur y ajouta pour Davout, pour Eugène, pour
+Jérôme, des instructions qui dévoilaient pleinement sa pensée<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a>
+<a href="#footnote589"><sup class="sml">589</sup></a>. À
+cet instant où il tire irrévocablement l'épée, aucun incident nouveau
+n'a surgi entre lui et la Russie; diplomatiquement, la situation n'a pas
+changé depuis le retour de Narbonne. L'empereur Alexandre n'a pas fait
+savoir s'il ratifiait on non le coup de tête du prince Kourakine, s'il
+s'appropriait la déclaration de rupture émanée de cet ambassadeur.
+Napoléon ignore encore comment a été accueilli à Wilna le comte de
+Lauriston, si ce représentant a été reçu et écouté, si le Tsar a prêté
+l'oreille à ses insinuations pacifiques: preuve ultime et évidente que
+cette démarche avait pour but d'ajourner et non d'éviter la guerre.
+Napoléon marche à l'ennemi parce qu'il est prêt, parce qu'il se juge en
+possession de tous ses avantages, en mesure de trancher victorieusement
+le différend que lui et son adversaire ont de longue date renoncé à
+dénouer. Toutefois, ordonnant la guerre, il ne la déclare pas encore;
+afin d'entretenir plus longtemps les Russes, s'il est possible, dans une
+trompeuse sécurité, afin de rendre plus accablante la surprise qu'il
+leur ménage, il évitera jusqu'au moment final de s'avouer officiellement
+en état de rupture avec eux; avant de publier ses griefs et de lancer
+son manifeste, il attendra que ses troupes aient gagné plusieurs
+marches, qu'elles soient sur l'ennemi en quelque sorte et touchent la
+frontière.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote589" name="footnote589"><b>Note 589: </b></a>
+<a href="#footnotetag589">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18768 à 18772.</blockquote>
+
+<p>Il resta encore quelques jours à Thorn, inspectant les troupes en
+partance, visitant les magasins, les hôpitaux, améliorant l'organisation
+des services, donnant partout le dernier coup d'oeil. Avant que la Garde
+quittât ses cantonnements, il voulut en voir les différents corps et les
+passa minutieusement en revue. Il aimait à retrouver ces mâles figures
+de soldats, ces poitrines de fer, ces braves qui brûlaient devant lui
+d'une ardeur contenue, immobiles à la parade, irrésistibles dans
+l'assaut. Leur tenue et leur air lui firent plaisir: malgré les fatigues
+et les misères de la route, l'enthousiasme éclatait sur les visages; il
+y avait un éclair dans tous les yeux. Un commandant d'artillerie
+s'approcha de Sa Majesté et lui dit: «Avec de pareilles troupes, Sire,
+vous pouvez entreprendre la conquête des Indes<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a>
+<a href="#footnote590"><sup class="sml">590</sup></a>.» L'Empereur parut
+satisfait du compliment. Sobre de phrases, il fut en ces jours prodigue
+de grâces.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote590" name="footnote590"><b>Note 590: </b></a>
+<a href="#footnotetag590">
+(retour) </a> <i>Mémoires militaires du général baron Boulart</i>, 241.</blockquote>
+
+<p>Il voulut donner de sa bouche aux régiments de la Garde l'ordre de
+marche, les mit en route et les vit partir<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a>
+<a href="#footnote591"><sup class="sml">591</sup></a>. Et cet incessant
+défilé, ces fiers uniformes, ces roulements ininterrompus du tambour,
+ces appels de fanfares, ces belles troupes qui l'acclamaient, ces
+départs d'officiers dont chacun portait un ordre destiné à remuer et à
+soulever des masses humaines, tout cet immense mouvement qui s'opérait
+autour de lui, par lui, l'animaient et l'enfiévraient. À présent que le
+sort en est irrévocablement jeté, il se livre tout entier à ses
+instincts guerriers; il se retrouve uniquement soldat, le plus grand et
+le plus ardent soldat qui ait existé; il ne rêve plus que victoires et
+conquêtes. Le soir, après avoir expédié des ordres tout le jour et
+s'être à peine reposé, il ne dormait que par intervalles, passait une
+partie de son temps à se promener dans les salles voûtées de l'ancien
+couvent où il avait pris résidence, activant par la marche le mouvement
+et l'élan de sa pensée, s'exaltant à l'idée de conduire tant d'hommes au
+combat et de déterminer ce branle-bas des nations. Une nuit, les
+officiers de service qui couchaient auprès de son appartement furent
+stupéfaits de l'entendre entonner à pleine voix un air approprié aux
+circonstances, un de ces refrains révolutionnaires qui avaient mis si
+souvent les Français dans le chemin de la victoire, la strophe fameuse
+du <i>Chant du départ</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Et du Nord au Midi la trompette guerrière</p>
+<p class="i14"> A sonné l'heure des combats.</p>
+<p class="i14"> Tremblez, ennemis de la France...<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a>
+<a href="#footnote592"><sup class="sml">592</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote591" name="footnote591"><b>Note 591: </b></a>
+<a href="#footnotetag591">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 240-241.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote592" name="footnote592"><b>Note 592: </b></a>
+<a href="#footnotetag592">
+(retour) </a> <i>Souvenirs d'un officier polonais</i>, 232.</blockquote>
+
+<p>Il quitta Thorn le 6 juin, tandis que de toutes parts les corps de
+gauche se levaient et commençaient leur marche. Son impatience était
+telle qu'il anticipa sur l'heure fixée par lui-même pour se mettre en
+route; ses voitures n'étant pas prêtes, il monta à cheval et fit à franc
+étrier une partie de l'étape, laissant sa maison militaire le suivre
+comme elle pourrait, dans l'effarement d'un départ précipité. Les jours
+d'après, comme il allait plus vite, en son rapide équipage de poste, que
+ses lourdes colonnes, il jugea qu'il aurait le temps, sans se mettre en
+retard sur elles, de visiter Dantzick, situé désormais en arrière de
+notre ligne d'opérations, et d'inspecter cette grande place d'armes; ce
+crochet lui prendrait tout au plus la moitié d'une semaine. Avec les
+autorités de Dantzick, avec les membres de l'état-major, fidèle à son
+système de dissimulation, il parla encore de négociations, de paix
+possible; plus franc avec Rapp, gouverneur de la ville, il lui avoua que
+la guerre commençait et stimula son activité<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a>
+<a href="#footnote593"><sup class="sml">593</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote593" name="footnote593"><b>Note 593: </b></a>
+<a href="#footnotetag593">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>. Cf. les <i>Mémoires de Rapp</i>,
+169-173.</blockquote>
+
+<p>À Dantzick, il retrouva Davout et ne rendit pas suffisamment justice à
+cet admirable organisateur. Il se rencontra aussi avec Murat, et
+l'entrevue des deux beaux-frères fut à ses débuts froide et pénible.
+Chacun d'eux avait contre l'autre des griefs justifiés et ne se privait
+point depuis quelque temps de les énoncer. Mécontent de n'avoir pas été
+appelé au rendez-vous des souverains, Murat répétait qu'on se plaisait à
+l'amoindrir et à l'humilier, qu'au reste on ne voulait en lui qu'un
+vice-roi de Naples, un instrument de domination et de tyrannie, mais
+qu'il saurait se soustraire à d'intolérables exigences. Napoléon lui
+reprochait un penchant de plus en plus marqué à désobéir, des écarts de
+conduite et de langage, des velléités et des accointances suspectes. Il
+l'accueillit avec un visage sévère, avec des paroles acerbes, et lui
+tint tout d'abord rigueur; puis, changeant subitement de ton, il prit à
+la fin le langage de l'amitié blessée et méconnue; il s'émut, se
+plaignit, fit à l'ingrat une scène d'attendrissement, invoqua les
+souvenirs de leur longue affection et de leur confraternité militaire.
+Le Roi, qui avait le coeur sur la main, qui était prompt à toutes les
+générosités, ne sut point résister à cet appel; il s'émut à son tour,
+pleura presque, oublia tout pour quelque temps et fut reconquis. Et le
+soir, devant ses intimes, l'Empereur s'applaudissait d'avoir
+supérieurement joué la comédie: pour ressaisir Murat, il avait fait tour
+à tour et fort à propos,--disait-il,--«de la fâcherie et du sentiment,
+car il faut de tout cela avec ce <i>Pantaleone</i> italien». «Au
+fond,--continuait-il,--c'est un bon coeur; il m'aime encore plus que ses
+<i>lazaroni</i>: quand il me voit, il m'appartient; mais loin de moi, comme
+les gens sans caractère, il est à qui le flatte et l'approche. Il subit
+l'ascendant de sa femme, une ambitieuse; c'est elle qui lui met en tête
+mille projets, mille sottises; il en est à rêver la souveraineté de
+l'Italie entière, et c'est ce qui l'empêche de vouloir être roi de
+Pologne. N'importe au reste! J'y mettrai Jérôme, je lui ferai là un beau
+royaume; mais il faudrait pour cela qu'il fît quelque chose, car les
+Polonais aiment la gloire.»</p>
+
+<p>Donnant ensuite à la conversation un tour plus général, il se plaignit
+de tous les rois qu'il avait faits, des faibles, disait-il, des
+vaniteux, qui comprenaient mal leur rôle. Ils ne recherchaient que les
+agréments du rang suprême et en méconnaissaient les devoirs; ils
+imitaient les princes légitimes au lieu de les faire oublier. Pourquoi
+ce besoin de briller, cette manie de viser au grand, cette passion de
+luxe, d'ostentation et de dépense? «Mes frères ne me secondent pas»,
+répétait l'Empereur avec amertume. Il leur donnait pourtant le bon
+exemple. Son incessant labeur, sa stricte économie devraient leur servir
+de modèle: l'avait-on jamais vu détourner au profit de ses plaisirs une
+seule parcelle des sommes que réclamaient les besoins de l'État et
+l'utilité générale? Il s'étendit beaucoup sur ce sujet et termina par
+ces mots admirablement justes: «Je suis le roi du peuple. Je ne dépense
+que pour encourager les arts, pour laisser des souvenirs glorieux et
+utiles à la nation. On ne dira pas que je dote des favoris et des
+maîtresses: je récompense les services rendus à la patrie, rien de
+plus<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a>
+<a href="#footnote594"><sup class="sml">594</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote594" name="footnote594"><b>Note 594: </b></a>
+<a href="#footnotetag594">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.
+</blockquote>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>En avant de l'Empereur, entre Dantzick et Koenigsberg, à travers la
+Prusse orientale et les districts septentrionaux de la Pologne, les sept
+corps d'armée en marche cheminaient à longues étapes. À leur gauche, la
+vaste lagune que forme à cet endroit la Baltique, le Frische Haff, était
+encombrée de flottilles, car les plus pesants convois, les équipages de
+pont, l'artillerie de siège, faisaient le trajet par eau. Le pays à
+parcourir par nos troupes était fertile et gras, mais fastidieux et
+monotone; à perte de vue des landes vertes, coupées de bois et de
+marécages, des prairies immenses, des forêts de sapins et de bouleaux,
+déroulant indéfiniment à l'horizon leurs lignes sombres; des rivières
+aux bords incertains; des villages de bois, partout semblables. Malgré
+la célérité ordonnée, il y avait dans la marche des temps d'arrêt, des
+flottements et des reculs, car l'énorme amas de bagages que l'armée
+tirait après elle embarrassait ses mouvements. Les convois de vivres et
+de munitions s'enchevêtraient à chaque instant les uns dans les autres,
+commençaient à mettre en arrière de nos colonnes un chaos roulant. Pour
+compléter l'approvisionnement d'entrée en campagne, les troupes
+fouillaient et épuisaient la contrée. L'Empereur avait voulu que tout se
+fît régulièrement et par voie d'achats; les soldats n'y regardaient pas
+de si près et prenaient; ils vidaient les greniers, enlevaient le chaume
+des toitures pour en faire la litière de leurs chevaux, traitant le pays
+allié en pays conquis. Les fourrages étaient saisis sans ménagement ni
+méthode. La cavalerie, qui passait la première, s'emparait de tous les
+foins récoltés ou sur pied; l'artillerie et le train se voyaient réduits
+à couper les blés, les orges et les avoines en herbe, ruinant la
+population et fournissant aux animaux une nourriture détestable.
+Obligés une partie du jour à se disperser en fourrageurs, les hommes
+prenaient des habitudes de débandade et d'indiscipline, et du premier
+coup se manifestait l'impossibilité de tenir en ordre et dans le rang
+cette multitude de toutes races et de toutes langues, où chaque régiment
+menait avec soi un troupeau et traînait une queue interminable de
+charrois, cette armée qui ressemblait à une migration.</p>
+
+<p>Nos alliés allemands s'écartaient des chemins et pillaient
+outrageusement. En beaucoup d'endroits, c'étaient déjà des excès, des
+viols d'habitations, des cultures détruites, des villages mis à sac, des
+familles jetées à la misère, sans abri et sans pain; avant la guerre,
+toutes les abominations de la guerre. Le contingent wurtembergeois se
+signalait entre tous par ses méfaits; il avait perdu sa direction, se
+jetait de droite et de gauche, vagabondait entre les autres corps,
+portant partout le ravage, le désordre et l'obstruction, «interrompant
+tous les systèmes de l'armée<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a>
+<a href="#footnote595"><sup class="sml">595</sup></a>». Il fallut faire un exemple, infliger
+à cette troupe la flétrissure d'une citation sévère à l'ordre du jour.
+Nos Français se montraient plus forts contre les épreuves et les
+tentations de la guerre, mais déjà perçaient chez les jeunes soldats des
+symptômes de lassitude et d'ennui. Ils ne comprenaient pas pourquoi on
+leur imposait l'obligation de porter sur eux tant de vivres et
+murmuraient contre ce surcroît de charge. Ils s'irritaient aussi contre
+un pays où tout fuyait et se cachait devant eux; ils trouvaient la
+Prusse et surtout la Pologne laides, sales, misérables; ils supportaient
+mal l'incommodité des gîtes, la fraîcheur des nuits succédant à la
+lourde chaleur des jours, l'humide brouillard des matins. Toutefois,
+prompts à s'illusionner, ils se consolaient du présent en se peignant
+l'avenir sous de plus riantes couleurs; ils espéraient encore trouver au
+delà du Niémen un sol meilleur, un monde différent, plus clément au
+soldat, et ils souhaitaient la Russie comme une terre promise<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a>
+<a href="#footnote596"><sup class="sml">596</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote595" name="footnote595"><b>Note 595: </b></a>
+<a href="#footnotetag595">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18809.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote596" name="footnote596"><b>Note 596: </b></a>
+<a href="#footnotetag596">
+(retour) </a> <i>Mémoires de Boulart</i>, 240-241; <i>Souvenirs d'un officier
+polonais</i>, 231-234; <i>Mes campagnes</i>, par <span class="sc">Pion des Loches</span>, 279-280;
+<span class="sc">Peyrusse</span>, <i>Mémorial et Archives</i>, 77; <i>Souvenirs manuscrits du général
+Lyautey</i>; <i>Mémoires inédits de Saint-Chamans</i>; ces derniers sont
+caractéristiques pour cette partie de la marche.</blockquote>
+
+<p>Le 13 juin, la tête de colonne, sous la conduite de Davout, dépassait
+Koenigsberg et atteignait Insterbourg, situé à mi-chemin entre la
+capitale de la Prusse orientale et le Niémen. Les autres corps
+suivaient, retardés par l'encombrement des routes. Le même jour,
+l'Empereur accourt de Dantzick à Koenigsberg, pour activer et
+régulariser le mouvement. En même temps qu'il cherche à s'éclairer sur
+la position de l'ennemi, il ralentit un peu la marche de l'avant-garde
+et presse celle des autres colonnes; il resserre et condense son armée,
+afin de la mieux tenir en main et de rendre irrésistible le choc de
+cette masse qu'il va précipiter d'un seul coup sur les frontières de la
+Russie. Enfin, sur le point de donner à ses troupes l'impulsion suprême,
+celle qui les portera au delà du Niémen, il fait rédiger les actes par
+lesquels il va décréter solennellement et promulguer la guerre.</p>
+
+<p>La hautaine sommation d'évacuer la Prusse avant tout accord sur le fond
+du litige, la demande de passeports présentée par Kourakine, lui
+fournissaient des motifs très suffisants. Après avoir volontairement
+laissé dormir ses griefs, il les relève aujourd'hui, s'en empare, s'en
+arme; il ramasse le gant et répond au défi. Mais sous quel prétexte,
+après avoir considéré à dessein les démarches qu'il incrimine comme le
+fait personnel d'un ambassadeur malavisé, va-t-il les attribuer au
+gouvernement russe lui-même, sans que ce gouvernement se soit expliqué,
+et les prendre pour l'expression préméditée d'une volonté hostile? La
+Russie venait de lui faciliter indirectement cette interprétation
+nouvelle. Elle n'avait point fait mystère des conditions posées dans son
+ultimatum; ses agents à l'étranger en avaient été instruits; ils en
+avaient parlé, sur un ton d'ostentation et de jactance; ils en avaient
+précisé le sens et souligné la portée. La presse s'emparait de ces
+dires; les journaux anglais reproduisaient, commentaient, approuvaient
+les exigences d'Alexandre, et toute l'Europe savait que le Tsar
+prétendait nous imposer, comme préliminaire indispensable d'une
+négociation, l'affranchissement de l'Allemagne et le retrait de nos
+troupes. Cette publicité donnée à l'injure la constate et l'aggrave, la
+rend insupportable, et c'est ce que le duc de Bassano, qui a rejoint le
+quartier général, doit faire ressortir dans une note de rupture,
+adressée à la Russie et communiquée à tous les cabinets de
+l'Europe<a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a>
+<a href="#footnote597"><sup class="sml">597</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote597" name="footnote597"><b>Note 597: </b></a>
+<a href="#footnotetag597">
+(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote>
+
+<p>En même temps que ce manifeste de guerre, le duc signait un rapport,
+mélange de sophismes et de vérités, qui résumait nos dernières relations
+avec la Russie et constituait contre elle un fulminant réquisitoire. Ce
+rapport sera adressé au Sénat, lu en séance solennelle, inséré au
+<i>Moniteur</i> avec pièces justificatives, commenté dans les journaux:
+Napoléon dénonce avec fracas ses raisons de combattre et fait la France,
+comme l'Europe, juge de son droit. Dans des lettres destinées également
+à la publicité, M. de Bassano écrivait le même jour à Kourakine que
+l'Empereur accédait enfin à sa demande et permettait l'envoi de ses
+passeports; il écrivait à Lauriston de réclamer les siens et de quitter
+le territoire russe.</p>
+
+<p>Ces pièces et ces lettres, signées à Koenigsberg le 16 juin, reçurent
+une date antérieure et fausse, celle du 12, et Thorn fut indiqué comme
+le lieu de leur expédition. Cette supercherie de la dernière minute
+avait pour but de faire croire que l'Empereur n'avait prononcé son
+mouvement au delà de la Vistule qu'après avoir appris l'outrageant éclat
+donné par les Russes à leurs sommations, qu'il avait fallu ce surcroît
+d'insulte pour le déterminer à la guerre et triompher de son obstination
+pacifique. De plus, cette manière d'antidater les pièces avait
+l'avantage d'augmenter l'intervalle apparent entre l'annonce et le fait
+même de la guerre; elle masquerait aux yeux du public la fougueuse
+précipitation de notre offensive. En réalité, les Russes ne recevraient
+nos communications qu'à l'instant même où l'Empereur paraîtrait en armes
+sur leur territoire pour se faire justice; ils seraient frappés en même
+temps qu'avertis.</p>
+
+<p>Quittant Koenigsberg, l'Empereur se jette alors au milieu de ses
+colonnes, qui de toutes parts reprennent ou continuent leur marche. Il
+les passe en revue au fur et à mesure qu'il les rencontre. Par son
+ordre, les régiments s'alignent devant lui dans les rues des villages,
+les tambours battent aux champs, les musiques jouent, et ces scènes
+toujours émouvantes ragaillardissent les coeurs<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a>
+<a href="#footnote598"><sup class="sml">598</sup></a>. L'Empereur arrive
+ainsi jusqu'à l'avant-garde, jusqu'au corps de Davout, que la Garde
+vient de rejoindre et suit de près. Là, il se trouve avec la partie la
+plus belle, la plus saine, la plus robuste de son armée, au milieu
+d'incomparables troupes que l'indiscipline naissante des autres corps
+n'a pas effleurées. Mais le service des subsistances laisse encore à
+désirer, et ses défectuosités causent quelques désordres. Napoléon
+s'applique à l'améliorer, à le rendre parfait, et ce soin lui devient
+une obsession: «Dans ce pays-ci, écrit-il à ses lieutenants, le pain est
+la principale chose<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a>
+<a href="#footnote599"><sup class="sml">599</sup></a>.» Pour assurer dès à présent la régularité des
+distributions et se faire pour l'avenir une abondante provision de pain,
+il multiplie les manutentions; par ses ordres, des fours de campagne se
+construisent et s'allument de tous côtés, servis par des légions de
+soldats-ouvriers; ils se déplacent avec les corps, les précèdent aux
+lieux de bivouac, fonctionnent tout le jour et pendant la nuit
+incendient l'horizon. L'Empereur dirige lui-même l'établissement de ces
+ateliers mobiles, les visite, les inspecte, veille à ce qu'ils soient
+constamment alimentés. En même temps, marchant désormais avec les corps
+d'avant-garde, prenant la tête du mouvement, il règle et accélère
+l'allure, force le pas. Il couche le 17 à Insterbourg, le 19 à
+Gumbinnen, raccourcissant chaque jour de moitié la distance qui le
+sépare du Niémen.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote598" name="footnote598"><b>Note 598: </b></a>
+<a href="#footnotetag598">
+(retour) </a> <i>Notice sur la vie militaire et privée du général marquis
+de Caraman</i>, contenant ses lettres à sa femme, p. 114.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote599" name="footnote599"><b>Note 599: </b></a>
+<a href="#footnotetag599">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18818.</blockquote>
+
+<p>À Gumbinnen, un courrier de notre ambassade en Russie se présenta au
+quartier général. Il venait en droite ligne de Pétersbourg et apportait
+la nouvelle que l'empereur Alexandre, non content d'éconduire Narbonne,
+avait refusé de recevoir Lauriston et lui avait interdit de venir à
+Wilna; le Tsar avait ainsi violé les règles de la politesse
+internationale et le droit reconnu des ambassadeurs, en même temps qu'il
+attestait encore une fois sa volonté d'échapper à toute reprise de
+discussion. Napoléon nota ce suprême grief et le mit en réserve, résolu
+de s'en servir à l'occasion, si les Russes, après le début des
+hostilités, rouvraient la controverse et venaient à lui contester son
+droit d'offensé.</p>
+
+<p>Il arriva le 21 de grand matin à Wilkowisky. Là, il n'avait plus à
+parcourir que sept lieues environ, à travers un pays de bois, de sables
+et de collines, pour arriver au Niémen. Il fit halte quelques heures à
+Wilkowisky, tandis qu'autour de lui les soixante-quinze mille hommes de
+Davout couvraient le sol, et ce fut dans cette humble bourgade,
+misérable amas de chaumières, qu'il dicta l'ardente proclamation par
+laquelle il appelait ses soldats à la «seconde guerre de Pologne<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a>
+<a href="#footnote600"><sup class="sml">600</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote600" name="footnote600"><b>Note 600: </b></a>
+<a href="#footnotetag600">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 1885, d'après l'original conservé au dépôt de
+la guerre.</blockquote>
+
+<p>Cette proclamation fut envoyée à tous les chefs de corps, avec ordre de
+la faire lire sur le front des régiments lorsque ceux-ci auraient
+atteint le Niémen et s'ébranleraient pour le franchir: en cet instant
+solennel, elle parlerait mieux aux imaginations et ferait passer dans
+les rangs une flamme d'enthousiasme. Napoléon employa le reste de la
+journée à prendre les mesures nécessaires pour que le lendemain 23 son
+armée fût tout entière établie et massée derrière les ondulations
+boisées qui bordent la rive gauche. Il régla minutieusement cette
+suprême étape; il indiqua à Davout, à Oudinot, à Ney, au duc de Trévise,
+qui commandait l'infanterie de la Garde, leur direction et leur
+destination; le mouvement devait commencer au petit jour, à la première
+heure, et s'exécuter rondement, afin que chacun arrivât successivement
+au point indiqué et que tout le monde fût exact au grand rendez-vous.
+Mais lui-même, emporté par son ardeur, n'attend pas pour partir que la
+nuit se soit écoulée et que les troupes aient rompu leurs bivouacs. Il
+ne marchera plus cette fois avec elles; il prend les devants et se
+détache.</p>
+
+<p>Avant le soir, il s'engageait dans la vaste forêt de pins qui couvre les
+approches du cours d'eau. Il soupa au presbytère d'un petit village
+perdu et interrogea le curé: «Pour qui priez-vous, lui demanda-t-il,
+pour moi ou pour les Russes?--Pour Votre Majesté.--Vous le devez,
+reprit-il, comme Polonais et comme catholique.» Et il fit remettre au
+prêtre deux cents napoléons<a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a>
+<a href="#footnote601"><sup class="sml">601</sup></a>. À onze heures, il remontait en
+voiture, suivi de près par ses compagnons habituels de voyage et de
+guerre, Duroc, Caulaincourt, Bessières, mais laissant derrière lui le
+reste de sa maison, son quartier général, ses équipages. Un seul
+officier d'état-major, le futur maréchal de Castellane, aide de camp du
+comte de Lobau, put accompagner cette course, en faisant vingt-huit
+lieues sur le même cheval. Entouré d'une faible escorte, mais protégé
+par les divisions de cavalerie qui de toutes parts battent et explorent
+le pays, l'Empereur dépasse les masses d'infanterie échelonnées sur la
+route, dépasse les colonnes de tête, dépasse les grand'gardes, se porte
+et se jette en avant, poussant droit au Niémen, impatient de voir le
+fleuve et de marquer le point de passage.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote601" name="footnote601"><b>Note 601: </b></a>
+<a href="#footnotetag601">
+(retour) </a> <i>Journal de Castellane</i>, I, 104.</blockquote>
+
+<p>Par son ordre exprès, aucun parti de cavalerie française, aucun
+détachement de nos troupes ne s'était encore montré sur la rive même.
+Plusieurs officiers, entre autres le général Haxo, y avaient été envoyés
+pour en relever les contours, mais ils avaient dû remplir cette mission
+dans le plus grand secret et en se cachant. L'Empereur, espérant que les
+Russes ne nous savaient pas si près, se flattant toujours de tromper
+leur vigilance jusqu'au moment du passage et d'exécuter par surprise
+cette gigantesque opération, ne voulait point que la vue de l'uniforme
+français leur révélât intempestivement l'approche et l'imminence du
+péril: «Il faut, avait-il dit, que le premier homme d'infanterie que
+verra l'ennemi soit un pontonnier<a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a>
+<a href="#footnote602"><sup class="sml">602</sup></a>.» Seuls, quelques escadrons de
+lanciers et de chevau-légers varsoviens se tenaient en vedettes sur la
+rive gauche et la gardaient; leur présence ne décelait rien de suspect,
+car ils se trouvaient sur leur propre territoire, ils occupaient ces
+positions depuis plusieurs mois, et les officiers russes de Kowno, qui
+inspectaient l'horizon du bout de leurs lorgnettes, s'étaient de longue
+date habitués à les voir.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote602" name="footnote602"><b>Note 602: </b></a>
+<a href="#footnotetag602">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18839.</blockquote>
+
+<p>Dans la nuit du 22 au 23 juin, un de ces régiments, le 3e de
+chevau-légers, bivouaquait à une lieue et demie en arrière du Niémen,
+hors de vue, sur le bord de la route qui de Wilkowisky vient aboutir à
+la rivière, en face même de Kowno. À cette époque de l'année et
+particulièrement sous cette latitude, la nuit est courte: c'est une
+obscurité passagère entre deux longs crépuscules, qui voilent à peine la
+nature d'une ombre transparente. À deux heures du matin, le jour
+paraissait déjà, indécis et blême, sans tirer de leur sommeil les
+cavaliers qui dormaient pesamment à terre, auprès de leurs lances en
+faisceaux. Soudain, un grand bruit de grelots et de roues se fait
+entendre. Une berline de poste, attelée de six chevaux fumants et
+trempés de sueur, environnée de quelques cavaliers, s'arrête sur la
+route. Un voyageur en descend vivement, suivi d'un autre; c'est
+l'Empereur avec Berthier, l'Empereur tout poudreux, le visage jauni et
+les traits tirés par la fatigue du voyage. On le reconnaît, on
+l'entoure; les officiers polonais s'empressent, honteux d'avoir été
+surpris dans leur sommeil. Lui met pied à terre, regarde, s'enquiert. À
+quelques centaines de mètres en avant, on apercevait les premières
+maisons d'un village polonais, celui d'Alexota, où s'arrêtait la route;
+derrière, c'étaient le fleuve et l'ennemi. Situé sur une éminence, le
+village domine le Niémen et permet à la vue de plonger sur Kowno; c'est
+là que l'Empereur ira tout d'abord en reconnaissance<a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a>
+<a href="#footnote603"><sup class="sml">603</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote603" name="footnote603"><b>Note 603: </b></a>
+<a href="#footnotetag603">
+(retour) </a> <span class="sc">Soltyk</span>, <i>Napoléon en</i> 1812<i>, Mémoires historiques sur la
+campagne de Russie</i>, 8-10. Soltyk était officier dans la cavalerie
+polonaise et fut détaché à partir de cette journée à l'état-major
+impérial.</blockquote>
+
+<p>Mais son uniforme et ses épaulettes, son chapeau à cocarde tricolore, ne
+vont-ils pas attirer l'attention de l'ennemi et donner l'éveil? Va-t-il,
+en montrant prématurément un Français, enfreindre sa propre consigne?
+Qu'à cela ne tienne! Il ira <i>incognito</i><a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a>
+<a href="#footnote604"><sup class="sml">604</sup></a>, comme il dit, et sous un
+déguisement. Le voici qui ôte en plein champ son habit d'officier aux
+chasseurs de la Garde et qui emprunte la redingote d'un colonel
+polonais. Il demande ensuite une coiffure appropriée à son nouveau
+costume; on lui présente un schapska de lancier; il l'examine, l'essaye,
+le trouve trop lourd, prend simplement un bonnet de police, oblige
+Berthier au même travestissement, et ainsi affublés, tous deux se
+dirigent vers le village avec le groupe des officiers. L'Empereur se fit
+ouvrir la maison principale, dont les fenêtres donnaient sur le fleuve;
+de cet observatoire, il put enfin contempler la masse lourde des eaux
+qui roulait à ses pieds; il découvrit en même temps la rive droite et
+vit la Russie.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote604" name="footnote604"><b>Note 604: </b></a>
+<a href="#footnotetag604">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18755.</blockquote>
+
+<p>La ville de Kowno, insignifiante et morne, flanquée par les bâtiments
+blancs d'un monastère catholique, n'offrait aucune apparence d'animation
+et de vie; tout y semblait désert, abandonné; aucun indice ne signalait
+la présence d'une troupe nombreuse, les préparatifs d'une défense. À
+droite et à gauche, la rive s'étendait, tour à tour verdoyante et
+sablonneuse, et plus loin de molles ondulations, tachetées de bois et
+semées de quelques bâtisses, fuyaient à l'horizon. Dans ce tableau
+déployé sous ses yeux à travers la lueur de l'aube, Napoléon lut comme
+sur une carte; il releva les principaux reliefs du sol, le sens et
+l'orientation de ses lignes.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se fut bien pénétré de cet aspect et qu'il l'eut gravé dans sa
+mémoire, il revint à pied au campement des chevau-légers, plus alerte,
+plus frais et comme reposé par l'action. Il demanda gaiement si le
+costume polonais lui allait bien: «À présent, ajouta-t-il, il faut
+rendre ce qui n'est pas à nous», et il ôta son déguisement. Il mangea un
+peu sur la route. Ses équipages, ses chevaux de selle, une partie de sa
+maison commençaient à rejoindre. Le prince d'Eckmühl était arrivé; le
+général Haxo, établi sur les lieux depuis plusieurs jours, avait été
+prévenu et se présentait. Napoléon monta alors à cheval et, accompagné
+par les principaux membres de son état-major, se mit à opérer une
+seconde reconnaissance. Quittant la route, il prit à droite, tâchant de
+rejoindre le Niémen à travers champs et tenant à le voir en amont de
+Kowno. Son intention n'était pas de forcer le passage devant cette ville
+et d'aborder de front la position russe; il la tournerait et la
+prendrait en flanc. Il passerait donc un peu au-dessus, à quelques
+lieues plus haut: c'était de ce côté qu'il allait chercher une
+disposition de lieux favorable à la jetée des ponts.</p>
+
+<p>Ayant atteint le rideau de collines qui s'étend le long du fleuve et le
+masque à la vue, il mit pied à terre, laissa derrière lui tout son
+monde, à l'exception d'Haxo, et seul avec cet officier général du génie
+se mit à parcourir les crêtes, cheminant autant que possible sous bois,
+se dissimulant avec soin, protégé d'ailleurs contre les regards de
+l'ennemi par le jour encore incertain. Il put ainsi examiner à peu de
+distance et suivre le fleuve, mesurer de l'oeil sa largeur, étudier les
+sinuosités et les particularités de son cours. Près du village de
+Poniémon, le fleuve forme une courbe très prononcée, une véritable
+boucle dont la convexité est tournée vers l'ouest et qui s'enfonçait
+ainsi en terre polonaise. En ce point, la rive gauche enserre la rive
+droite; elle la domine en même temps d'un amphithéâtre de collines qui
+se creuse et se développe autour de la courbe. Postées sur ces hauteurs,
+nos batteries couvriraient au besoin de leurs feux le bord opposé et le
+rendraient intenable pour l'ennemi, assurant ainsi la sécurité de
+l'atterrissement. De plus, en prenant pied dans la boucle, nos colonnes
+pourraient se déployer sans craindre une attaque sur leurs flancs,
+appuyant leur droite et leur gauche au fleuve replié sur lui-même, et
+déboucheraient plus aisément. Napoléon décida que le passage
+s'effectuerait le lendemain 24 en cet endroit, où le territoire russe
+venait à sa rencontre et lui donnait prise.</p>
+
+<p>Après sa mystérieuse exploration, il revint au lieu où il avait laissé
+son état-major. Les chevaux furent repris, et, tandis que le ciel
+s'éclairait lentement, on se mit à parcourir et à reconnaître le pays en
+arrière des hauteurs. Maintenant, Napoléon traversait des plateaux
+cultivés, des champs de blé et de seigle, des espaces tour à tour unis
+et accidentés; il marquait par la pensée les positions où il établirait
+ses troupes au fur et à mesure de leur arrivée, les vallons où il les
+tiendrait serrées et tassées pendant la nuit, invisibles à l'ennemi,
+tandis que les équipages de pont se mettraient à l'oeuvre et
+prépareraient la grande opération du lendemain. Il allait toujours,
+lancé comme d'habitude à toute bride, infatigable de corps et d'esprit,
+arrêtant son plan, songeant à ses dispositions; Duroc, Berthier,
+Caulaincourt, Bessières, Davout, Haxo le suivaient et galopaient à peu
+de distance. Ils virent tout à coup son cheval faire un brusque écart,
+lui-même tourner sur sa selle, tomber et disparaître.</p>
+
+<p>On s'élança à l'endroit où il était tombé. Il était déjà debout et
+s'était relevé de lui-même, sans autre mal qu'une contusion à la hanche;
+il se tenait droit et immobile, près de son cheval frémissant. Un lièvre
+parti entre les jambes de l'animal avait occasionné le bond qui avait
+désarçonné le cavalier, toujours négligent à cheval et distrait. Ces
+accidents arrivaient assez fréquemment à l'Empereur au cours de ses
+campagnes. En pareil cas, il se courrouçait d'ordinaire, s'emportait
+rageusement contre sa monture, contre ceux qui la lui avaient préparée,
+contre son grand écuyer, s'en prenait à tout le monde de sa maladresse.
+Cette fois, il ne proféra pas une parole. Subitement assombri et comme
+frappé, il se remit silencieusement en selle, et le petit groupe de
+cavaliers reprit sa course à grande allure, dans la tristesse grise du
+matin. Une subite appréhension avait saisi les coeurs, et chacun se
+défendait mal contre de lugubres pressentiments, «car on est
+superstitieux malgré soi, dans de si grandes circonstances et à la
+veille de si grands événements», a dit l'un des compagnons de
+l'Empereur. Au bout de quelques instants, Caulaincourt se sentit prendre
+la main par Berthier, qui galopait près de lui et qui lui dit: «Nous
+ferions bien mieux de ne pas passer le Niémen; cette chute est d'un
+mauvais augure<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a>
+<a href="#footnote605"><sup class="sml">605</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote605" name="footnote605"><b>Note 605: </b></a>
+<a href="#footnotetag605">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>, émanant de l'un des principaux
+membres de l'état-major. Ce sont ces documents, contrôlés à l'aide de
+l'ouvrage très minutieux de Soltyk et des autres <i>Mémoires</i>, qui nous
+ont permis de reconstituer la vie de Napoléon pendant les heures qui
+précédèrent le passage.</blockquote>
+
+<p>L'Empereur finit par s'arrêter en un lieu où il avait résolu de passer
+la journée, où il serait au milieu de ses troupes qui allaient venir.
+Déjà ses tentes s'élevaient, deux tentes bien connues des soldats, en
+coutil à raies bleues et blanches, l'une pour lui, l'autre pour le
+prince major général; devant la première, un grenadier montait la garde
+et se promenait de long en large. Ainsi installé, l'Empereur fit
+apporter ses cartes, ses états de situation, ses instruments de travail,
+et tandis que les jeunes officiers de sa suite s'établissaient dans une
+grange voisine, où l'esprit endiablé du comte de Narbonne les tenait en
+verve, il se mit à dicter des ordres. Il décida comment s'effectueraient
+l'établissement des ponts pendant la nuit et le passage aux premières
+heures du lendemain. Il composa une longue instruction, admirable
+d'ordre et de clarté; tout y était prévu, calculé, prescrit, et les
+troupes n'auraient qu'à exécuter un mouvement réglé d'avance jusqu'en
+ses moindres détails<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a>
+<a href="#footnote606"><sup class="sml">606</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote606" name="footnote606"><b>Note 606: </b></a>
+<a href="#footnotetag606">
+(retour) </a> <i>Ordre pour le passage du Niémen</i>, <i>Corresp.</i>, 18857.</blockquote>
+
+<p>Elles commençaient à arriver, à surgir de tous les points de l'horizon.
+C'étaient d'abord les avant-gardes, les états-majors, les batteries
+légères accourant au grand trot pour couronner les hauteurs; puis les
+masses profondes, infanterie, cavalerie, artillerie. Elles débouchaient
+par tous les chemins, s'élevaient sur les pentes, emplissaient les
+vallons, et rapidement montait cette inondation d'hommes. L'Empereur
+considérait ce spectacle et donnait les ordres nécessaires pour le
+placement des corps, mais sans entrain, sans animation, sans ce feu dans
+le regard qui lui était habituel. Lui, «si gai d'ordinaire, si plein
+d'ardeur dans les moments où ses troupes exécutaient quelque grande
+opération, fut pendant toute la journée très sérieux et très
+préoccupé<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a>
+<a href="#footnote607"><sup class="sml">607</sup></a>»; il restait sous l'empire d'un malaise visible et d'une
+impression fâcheuse. Un peu courbaturé, depuis sa chute de cheval, et
+surtout attristé, il se retirait de temps à autre sous sa tente, pour y
+trouver la fraîcheur et l'ombre, car l'air était étouffant, la chaleur
+énervante, le ciel tour à tour ardent et lourd, avec des éclaircies
+resplendissantes et de subits obscurcissements. Au bout de quelques
+instants, il ressortait, s'asseyait sur un pliant placé devant sa tente,
+feuilletait un gros registre rouge qui le renseignait sur les effectifs
+russes, puis s'interrompait et songeait. Superstitieux comme César, il
+pensait à son accident; il en parlait quelquefois, affectait d'en
+plaisanter, mais son rire sonnait faux et s'arrêtait court; il
+s'irritait de lire sur plusieurs visages une inquiétude qui
+correspondait à la sienne, et malgré tous ses efforts pour paraître
+imperturbablement confiant et gai, il sentait sourdre en lui une secrète
+anxiété.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote607" name="footnote607"><b>Note 607: </b></a>
+<a href="#footnotetag607">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>Ce qui ajoutait à sa mauvaise humeur, c'était de n'avoir aucune nouvelle
+de la rive ennemie. Nul bruit ne venait de cette terre morte; nul
+mouvement n'y paraissait. On voyait bien, sur la grève, rôder quelques
+Cosaques, passer quelques patrouilles de cavalerie, se glissant entre
+les bouquets d'arbres; mais c'étaient de furtives apparitions, disparues
+aussitôt qu'entrevues. Où donc était l'ennemi? Que faisait-il? Sans
+doute, établi à quelque distance du fleuve, commençant à soupçonner
+notre arrivée, il se préparait à tenir contre cette attaque: il allait,
+en acceptant le combat, nous livrer la victoire, cette première victoire
+que Napoléon voulait à tout prix et tout de suite.</p>
+
+<p>Quant aux Polonais de la rive droite, aux habitants de la Lithuanie, ils
+nous attendaient sans doute comme des libérateurs. On les verrait se
+lever à notre approche, venir à nous et nous frayer la voie. Napoléon
+attendait d'eux un signe d'intelligence et cherchait à le provoquer. Il
+témoignait d'une prédilection marquée pour tout ce qui était polonais;
+dès le matin, il avait attaché à sa personne plusieurs officiers de
+cette nation, comptant s'en servir comme d'intermédiaires avec leurs
+compatriotes de la rive droite, et s'étonnant qu'aucun de ces derniers
+ne se fût encore présenté. On finit par lui amener trois Lithuaniens,
+ramassés par hasard sur la rive gauche. C'étaient de pauvres gens, des
+serfs, d'aspect sordide et de visage obtus. Napoléon les fit interroger:
+savaient-ils que la liberté avait été accordée aux paysans du
+grand-duché? Espéraient-ils pareil bienfait? Souffraient-ils du régime
+russe? Aspiraient-ils à s'en affranchir? Comme les réponses tardaient,
+l'Empereur reprit vivement, en s'adressant aux interprètes:
+«Demandez-leur s'ils ont le coeur polonais<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a>
+<a href="#footnote608"><sup class="sml">608</sup></a>.» Et pour se faire mieux
+comprendre, il joignait le geste à la parole, mettait la main sur son
+coeur. Interloqués et comme pétrifiés, les paysans restaient à le
+regarder, l'air hébété, sans mot dire. N'en pouvant rien tirer, il les
+congédia avec de douces paroles.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote608" name="footnote608"><b>Note 608: </b></a>
+<a href="#footnotetag608">
+(retour) </a> <span class="sc">Soltyk</span>, 16.
+</blockquote>
+
+<p>Pour savoir ce qui se passait en face de nous, on avait employé toutes
+les précautions d'usage; une nuée d'espions avait été lancée. Pas un de
+ces émissaires ne revenait, ne reparaissait au quartier général. Davout
+se plaignait en grommelant de ne rien savoir. Interrogés successivement,
+les autres chefs de corps répondaient qu'ils n'avaient aucun
+renseignement, qu'aucun espion ne rentrait. On vit arriver seulement un
+Juif de Marienpol, qui venait des provinces lithuaniennes et s'était
+faufilé à travers les lignes ennemies. Il raconta que les Russes
+repliaient partout leurs avant-postes, qu'ils évacuaient le pays, qu'un
+grand mouvement de retraite se dessinait. À cette nouvelle, l'Empereur
+fronça le sourcil, mais il se hâta de dire que l'ennemi se concentrait
+sûrement autour de Wilna, pour livrer bataille en avant de cette ville.
+Il n'admettait pas que les choses se passassent autrement; il écartait
+violemment la possibilité d'un recul indéfini et ne souffrait pas qu'il
+en fût question, quoique cette hypothèse commençât à le préoccuper.</p>
+
+<p>Vers la fin de la journée, il manda Caulaincourt et le fit venir dans sa
+tente, voulant causer. D'abord, ce furent des allusions à l'accident du
+matin. L'Empereur demanda si l'on s'en était ému au quartier général, si
+l'on en parlait encore. Puis, il questionna longuement l'ancien
+ambassadeur en Russie sur le pays, l'état des routes, les moyens de
+communication, les habitants: «Les paysans ont-ils de l'énergie? dit-il.
+Sont-ce gens à s'armer comme les Espagnols et à faire la guerre de
+partisans? Pensez-vous que les Russes me livrent Wilna sans risquer une
+bataille?» Il paraissait désirer extrêmement cette bataille et pria le
+duc de lui dire franchement son avis sur le projet de retraite que l'on
+prêtait aux ennemis. Caulaincourt répliqua qu'il ne croyait point, pour
+sa part, à des batailles rangées: «Le terrain n'était pas assez rare en
+Russie pour qu'on ne nous en cédât pas beaucoup»; on chercherait à nous
+attirer dans l'intérieur, à diviser nos forces, à nous éloigner de nos
+ressources.--«Alors j'ai la Pologne! reprit l'Empereur avec un éclat de
+voix. Quelle honte pour Alexandre, quelle honte ineffaçable que de la
+perdre sans combat! C'est se couvrir d'opprobre aux yeux des Polonais.»
+Il parlait avec une animation croissante, avec des paroles cinglantes,
+comme s'il se fût adressé à l'empereur Alexandre lui-même, comme s'il
+eût voulu, en le piquant au vif par des outrages, le tirer de son
+inertie, l'appeler, le défier, le forcer au combat.</p>
+
+<p>Il ajouta qu'une retraite ne sauverait pas les Russes: il allait tomber
+sur eux comme la foudre, prendre à coup sûr leur artillerie et leurs
+équipages, probablement des corps entiers. De Wilna, où il couperait
+leur ligne et diviserait leurs forces, il pourrait tourner et envelopper
+au moins l'une de leurs armées. Il avait hâte d'être à Wilna pour
+commencer ces mouvements destructeurs; il calculait le nombre d'heures
+que mettraient ses troupes pour atteindre cette ville, «comme s'il se
+fût agi d'y aller en poste».--«Avant deux mois, reprit-il en manière de
+conclusion, Alexandre me demandera la paix: les grands propriétaires l'y
+forceront.»</p>
+
+<p>Il développa cet espoir avec volubilité, procédant toujours par
+questions, mais commençant lui-même les réponses, comptant que son
+interlocuteur allait continuer et abonder dans son sens, cherchant à
+arracher, à surprendre une phrase approbative, un mot d'assentiment qui
+raffermirait sa confiance, qui lui permettrait de s'illusionner encore
+et donnerait raison à ses rêves contre la réalité entrevue. Mais le duc
+de Vicence se taisait, roidi dans sa loyauté chagrine, dans son
+obstination honnête à ne point parler contre sa conscience. Irrité de
+cette contradiction muette, l'Empereur le pressa à la fin de parler, de
+s'expliquer; il s'entendit répéter alors qu'Alexandre avait lui-même
+dévoilé et exposé le plan de la défense: ce prince éviterait de se
+mesurer en ligne contre un adversaire dont il connaissait le génie; il
+ferait une guerre de longueur et de persévérance, imiterait l'exemple
+des Espagnols, souvent battus, jamais soumis; «il se retirerait au
+Kamtchatka plutôt que de céder des provinces et de signer une paix
+précaire». Ces paroles de mauvais augure que Napoléon avait déjà
+entendues, il les écouta cette fois avec une attention plus marquée,
+avec une grande patience, comme si elles eussent plus profondément
+frappé son esprit; il rompit ensuite l'entretien sans répondre.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Le jour baissait, et chaque heure rapprochait l'instant fixé pour les
+préparatifs du passage. Avant la tombée de la nuit, l'Empereur monta
+encore une fois à cheval, visita les campements; il retrouva noirs de
+troupes, fourmillants d'hommes, les espaces qu'il avait vus le matin
+inanimés et déserts. Il fit rapprocher ses tentes du Niémen, afin de
+mieux surveiller l'opération, et prit enfin quelque repos, tandis que
+ses premiers ordres s'exécutaient ponctuellement.</p>
+
+<p>Dès huit heures du soir, après avoir mangé la soupe, les troupes de
+Davout prenaient les armes et venaient occuper les hauteurs; elles s'y
+établirent sur seize lignes formées par autant de régiments, chaque
+colonel placé devant le 1er bataillon, devant l'aigle, les généraux au
+centre de leur brigade ou de leur division. Cette armée d'avant-garde,
+qui précédait les autres, prit ainsi position pour la nuit, sans faire
+aucun bruit, sans allumer de feux, se tenant immobile et comme rasée sur
+le sol, en attendant qu'elle se dressât d'un seul élan pour aller au
+Niémen et faire irruption. À sa gauche, les divisions à cheval de Murat
+s'alignaient sur les deux côtés d'Alexota. Au-dessous du 1er corps, les
+équipages de pont descendaient vers la rive, dirigés par le général
+Éblé, accompagnés par des sapeurs du génie et des marins de la Garde:
+l'obscurité croissante les dérobait aux yeux. Quant la nuit fut à peu
+près complète, trois cents voltigeurs du 13e régiment de ligne passèrent
+sur des batelets et gagnèrent la rive opposée, qu'ils trouvèrent
+inoccupée; derrière eux, les pontons furent mis à l'eau, dans le plus
+grand silence.</p>
+
+<p>À minuit, le passage était praticable. Au delà du fleuve, les voltigeurs
+continuaient d'avancer, bientôt rejoints par quelques détachements
+d'infanterie légère et de Polonais. Un bois s'étendait devant eux; ils
+en reconnurent les abords, s'y engagèrent. Ils entendirent alors dans
+les fourrés des bruits de chevaux et d'armes; ils se sentirent
+surveillés et frôlés par d'invisibles ennemis; çà et là, quelques lances
+pointèrent, des Cosaques furent aperçus, passant d'un trot rapide, et
+même des hussards russes, reconnaissables dans la nuit à leurs grands
+plumets blancs. Soudain, un «Qui-vive!» lancé à nos hommes...--«France!»
+répondent-ils. La voix qui leur avait parlé, celle d'un officier russe,
+reprit en français: «Que venez-vous faire ici?--F..., vous allez le
+voir<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a>
+<a href="#footnote609"><sup class="sml">609</sup></a>!» répliquèrent les nôtres, et les carabines s'abattirent,
+jetant leur éclair à un ennemi déjà évanoui, tirant sur une ombre. À la
+sortie du bois, on atteignit un village situé dans la boucle du fleuve
+et que l'Empereur avait prescrit d'occuper, de fortifier par des
+coupures et des barricades, de convertir en réduit; en y pénétrant, nos
+soldats entendirent un galop précipité; ils aperçurent des Cosaques qui
+détalaient au plus vite et dont quelques-uns, se retournant sur leur
+selle, déchargèrent leurs armes. Sur plusieurs points à la fois, des
+détonations isolées retentirent profondément dans le silence de la nuit,
+faisant tressaillir l'Empereur sous sa tente et l'irritant, car il avait
+désiré qu'aucun bruit ne trahît jusqu'au matin le mystère de ses
+opérations: les premiers coups de feu de la grande guerre étaient tirés.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote609" name="footnote609"><b>Note 609: </b></a>
+<a href="#footnotetag609">
+(retour) </a> <span class="sc">Soltyk</span>, 21.</blockquote>
+
+<p>La nuit passa, nuit de deux heures. Les ponts étaient achevés, et déjà
+la division Morand, du 1er corps, s'était glissée au delà du fleuve,
+pour appuyer et fortifier les avant-postes. À une heure et quart, le
+ciel blanchit de nouveau. L'obscurité se retira peu à peu des sommets de
+la rive gauche, où se distinguaient confusément et se remuaient des
+masses; le voile d'ombre tendu sur la vallée se levait lentement.
+Soudain, le soleil brille, apparu sur l'horizon, et monte dans un ciel
+pur; rasant le sol de sa rayonnante clarté, il fait courir sur le front
+de nos lignes un éclair qui se répète et se prolonge à l'infini, un
+interminable scintillement de baïonnettes, de lances, de sabres, de
+casques et de cuirasses. Tout s'illumine, tout se discerne, et le
+spectacle se découvre dans la magnificence de son ensemble et la
+précision de ses détails; sur la large nappe des eaux, trouée d'îles,
+trois ponts établis; au delà, la division Morand déployée en bataille,
+barrant de ses lignes noires l'entrée de la boucle; sur un escarpement
+situé près des ponts, l'artillerie de réserve du 1er corps en position,
+les pièces dressées vers le nord; sur la berge, d'autres batteries qui
+s'alignent, des officiers qui passent au galop, des escadrons de
+cavalerie polonaise au-dessus desquels voltigent et palpitent les
+flammes multicolores des lances; enfin, sur l'amphithéâtre des collines,
+un immense déploiement de troupes en marche, deux cent mille hommes qui
+s'ébranlent et s'avancent à la fois, régulièrement, posément, d'un pas
+égal et vaillant; partout l'aspect de l'action et de la force
+disciplinées, l'invasion coordonnée et méthodique, dans son formidable
+élan. L'armée de première ligne est là tout entière, en grande tenue de
+combat, avec ses innombrables états-majors, ses uniformes de toutes
+nuances, ses longues files de plumets rouges, ses aigles brillant au
+soleil, ses drapeaux illustrés d'inscriptions glorieuses, l'armée
+débarrassée pour un jour de son lourd attirail de convois, allégée et
+libre, superbe d'entrain et d'animation, aspirant à se dévouer. Les
+tristesses de la veille, l'ennui et la souffrance des longues marches ne
+sont plus qu'un rêve oublié; l'allégresse du matin a dissipé cette
+brume, elle dilate les coeurs et les rouvre aux magiques espoirs. Et les
+colonnes débordent des sommets, s'engagent sur les pentes où se creusent
+trois sillons principaux, descendent par ces ravins en étincelantes
+coulées d'acier, se rapprochent, se côtoient sans se mêler, convergent
+toutes au point de passage, s'allongent et s'amincissent pour traverser
+les ponts, puis reprennent leur ampleur, leurs distances,--et lentement
+s'épandent sur la terre russe.</p>
+
+<p>Les troupes de Davout passèrent de grand matin: les divisions
+d'infanterie d'abord, avec leurs batteries montées, avec les brigades de
+cavalerie légère, sans équipages, sans voitures; rien que du fer, des
+chevaux et des hommes: l'Empereur avait permis le passage d'une seule
+voiture, celle qui contenait les bagages du prince d'Eckmühl. Mais
+bientôt les ponts tremblent et retentissent sous des masses pesantes;
+les divisions de grosse cavalerie, les cuirassiers, passent à leur tour,
+avec un bruit d'orage: voici les guerriers géants, les ondoyantes
+crinières et les cimiers romains. Après le 1er corps, la Garde, ses
+régiments jeunes et vieux, resplendissants d'or, chamarrés
+d'aiguillettes et de brandebourgs, élite et parure de l'armée. Là
+surtout l'enthousiasme est au comble. Dans les rangs, dans les
+états-majors qui causent en chevauchant, de gaies réflexions
+s'échangent, des propos conquérants. Un major de la Garde dit que l'on
+fêtera le 15 août à Saint-Pétersbourg, et ce mot fait fortune. Si
+l'accord n'est pas unanime, si quelques mécontents, quelques officiers
+d'armes spéciales objectent les difficultés de l'entreprise et discutent
+les chances de la campagne, ces notes chagrines se perdent dans une
+expression générale de contentement et de joie. Ce qui achève
+d'électriser tous ces hommes, c'est de se sentir sous l'oeil et dans la
+main du chef habitué à vaincre; c'est de le sentir près d'eux, avec eux,
+les enveloppant de sa présence; c'est d'entendre successivement de tous
+côtés, en haut sur les collines, en bas près du fleuve, les vivats qui
+signalent son arrivée; c'est de reconnaître à chaque instant, sur des
+points divers, dominant et dirigeant l'opération, sa silhouette
+familière.</p>
+
+<p>À cheval dès trois heures du matin, il était venu tout surveiller, tout
+animer. Afin qu'il pût commodément assister au défilé, les artilleurs de
+la Garde lui avaient préparé, sur le chemin qui menait aux ponts, un
+trône rustique, fait de branches et de gazon, avec un dais de feuillage.
+Il ne resta qu'un moment à ce poste d'apparat, repris d'un besoin
+d'activité, ne tenant pas en place. Il fut de bonne heure sur la rive
+ennemie. Lorsque le 9e lanciers et le 7e hussards passèrent, officiers
+et soldats le reconnurent à l'extrémité du pont, debout sur le
+terre-plein. Enivré par l'appareil qui se déployait à ses yeux, ressaisi
+par le sentiment de sa toute-puissance, certain de son bonheur, il avait
+retrouvé son assurance, sa belle humeur, une jovialité expansive; il
+jouait avec sa cravache et fredonnait l'air de <i>Marlborough s'en va-t-en
+guerre</i>: «Cet à-propos, qui nous égaya quelques instants, ne se justifia
+que trop bien», écrit le commandant Dupuy<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a>
+<a href="#footnote610"><sup class="sml">610</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote610" name="footnote610"><b>Note 610: </b></a>
+<a href="#footnotetag610">
+(retour) </a> <i>Souvenirs militaires</i>, 166.</blockquote>
+
+<p>L'Empereur se porta bientôt en avant du fleuve et rejoignit les
+divisions déjà passées. Prompt et affairé, il galopait autour d'elles,
+indiquait à chacune la route à suivre et les mettait dans leur chemin.
+Il accompagna jusqu'à distance de deux lieues et demie le mouvement de
+l'avant-garde, s'arrêtant parfois pour interroger les rares habitants du
+pays et n'obtenant que des renseignements vagues. Il acquit pourtant la
+certitude, par le retour de quelques espions, que les ennemis ne lui
+opposaient qu'un simple rideau de cavalerie, qu'il n'aurait affaire
+dans la journée à aucune résistance sérieuse. En effet, nos troupes
+avançaient sans difficulté, poussant devant elles quelques bandes de
+Cosaques qui se dispersaient à leur approche et s'enfuyaient d'un vol
+effarouché. Kowno fut occupé sans coup férir, et l'armée put s'épanouir
+à l'aise autour de cette ville, se déployant sur les deux côtés de la
+route qui conduit à Wilna, s'éclairant dans toutes les directions par de
+fortes reconnaissances.</p>
+
+<p>Sur la gauche, on rencontra tout de suite un second cours d'eau, la
+Wilya, qui baigne Wilna et vient ensuite, par un long circuit, rejoindre
+le Niémen, où elle se jette immédiatement au-dessous de Kowno. Il était
+indispensable de franchir cet affluent et de savoir ce qui se passait au
+delà, car une attaque des ennemis pourrait se prononcer de ce côté et
+venir sur notre flanc, tandis que le gros de l'armée marcherait sur
+Wilna. Le 13e d'infanterie de ligne fut chargé de trouver un gué sous
+les yeux mêmes de l'Empereur. Comme la recherche se prolongeait, le
+colonel de Guéhéneuc, qui commandait le régiment, fatigué d'attendre,
+demanda des hommes de bonne volonté pour passer à la nage et reconnaître
+la rive opposée. À cet appel, trois cents soldats sortent des rangs et
+s'acquittent au mieux de leur dangereuse besogne. Aussitôt leur succès
+fait des jaloux, la témérité devient contagieuse. Un certain nombre de
+cavaliers français et polonais se tenaient au bord de la Wilya; la
+présence de l'Empereur les excite à se distinguer, les exalte, les rend
+fous d'intrépidité; et voici tous ces hommes à l'eau, avec leur monture,
+leurs armes, leur équipement, s'efforçant ainsi empêtrés de gagner la
+rive droite. Mais le courant était rapide, impétueux; il les entraîne et
+les roule; on voit plusieurs de ces malheureux lutter péniblement contre
+la violence du torrent, puis faiblir, s'épuiser, s'abandonner, et enfin,
+calmes et désespérés, s'enfoncer dans l'abîme en poussant un dernier
+«Vive l'Empereur!» Au spectacle de cette détresse, le colonel de
+Guéhéneuc n'écoute que son courage: sans ôter son brillant uniforme, il
+éperonne lui-même son cheval et le pousse dans les flots; il s'élance au
+secours des cavaliers, et il est assez heureux pour ressaisir l'un
+d'eux, qu'il ramène triomphalement sur la berge. L'Empereur l'accueillit
+froidement après cet exploit; il trouva que son action, fort louable
+chez un particulier, l'était moins chez un chef de corps placé en face
+de l'ennemi et ne devant plus qu'à la patrie seule le sacrifice de son
+existence. Tout en organisant lui-même avec grand soin le sauvetage des
+cavaliers, dont un seul fut perdu, il reprocha au colonel, comme un
+gaspillage d'héroïsme, son élan de bravoure et d'humanité<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a>
+<a href="#footnote611"><sup class="sml">611</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote611" name="footnote611"><b>Note 611: </b></a>
+<a href="#footnotetag611">
+(retour) </a> On voit à quoi se réduit cet incident, amplifié et
+travesti par Tolstoï.</blockquote>
+
+<p>Après avoir donné l'ordre de jeter un pont sur la Wilya et de faire
+passer la division Legrand, avec quelques régiments de cavalerie, pour
+observer et tâter certains détachements ennemis, signalés dans cette
+direction, il finit la journée à Kowno, où il s'établit dans le couvent
+et se fit l'hôte des moines. Là, il prit encore diverses mesures,
+appelant en toute hâte les convois de vivres, organisant le service des
+reconnaissances, multipliant les précautions pour assurer sa gauche,
+activant le mouvement d'ensemble, pressant l'arrivée des troupes qui
+débouchaient toujours au delà du Niémen par le triple passage.</p>
+
+<p>Là, l'envahissement continuait, incessant, interminable, les corps
+succédant aux corps. Après les soixante-quinze mille hommes de Davout,
+après les vingt mille cavaliers de Murat, après la Garde, c'étaient les
+vingt mille soldats d'Oudinot, le troisième corps au grand complet. Ces
+masses écoulées, d'autres surviennent; les trois divisions de Ney,
+venues de plus loin, rejoignent à marches forcées. Après elles, encore
+des troupes, de nouvelles avant-gardes, de nouveaux états-majors, de
+nouvelles colonnes compactes et serrées; et toujours une bigarrure
+d'uniformes, une extraordinaire diversité de races: des chevau-légers
+bavarois et saxons mêlés à nos cuirassiers, des Polonais répartis dans
+tous les corps de cavalerie, les brigades de Hesse et de Bade
+représentant l'Allemagne dans la garde impériale, un régiment hollandais
+formant brigade avec des conscrits corses, florentins et romains,
+l'infanterie des Wurtembergeois encadrée par deux divisions françaises.
+Malgré cette affluence de nations et l'encombrement du pays, l'opération
+se poursuivait avec le même ordre, avec la même ardeur. Pourtant, à la
+splendeur du matin, à la fraîcheur propice des premières heures, avait
+succédé une température accablante. Le ciel s'assombrissait; sur
+l'horizon troublé couraient des lueurs livides et des frémissements
+d'éclairs. Bientôt l'orage éclata, et une trombe d'eau s'abattit sur nos
+bataillons. Ceux-ci la reçurent sans sourciller, et c'était merveille
+que de voir--écrit dans ses souvenirs un officier de la Garde, un
+fanatique de l'Empereur--«ce déchaînement inutile du ciel contre la
+terre<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a>
+<a href="#footnote612"><sup class="sml">612</sup></a>». Au reste, l'orage ne tarda pas à se dissiper; cette
+première épreuve fut de courte durée; le passage n'en fut pas un instant
+interrompu, et sur les ponts solidement amarrés, des troupes de toutes
+armes prolongèrent le défilé. Il en passa pendant quarante-huit heures,
+le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arriver au fleuve
+les cuirassiers et les dragons de Grouchy, complétant l'ensemble des
+effectifs déversés sur la rive droite par l'Empereur lui-même<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a>
+<a href="#footnote613"><sup class="sml">613</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote612" name="footnote612"><b>Note 612: </b></a>
+<a href="#footnotetag612">
+(retour) </a> <span class="sc">Boulart</span>, 242.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote613" name="footnote613"><b>Note 613: </b></a>
+<a href="#footnotetag613">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18863.</blockquote>
+
+<p>Parvenus en terre ennemie, les corps recevaient chacun leur direction et
+se portaient au poste plus ou moins lointain qui leur avait été assigné.
+L'étape reprenait, forte, pénible, impérieusement réglée, par une moite
+chaleur qui faisait regretter à nos vétérans l'Espagne torride. Parfois,
+pour tromper leur fatigue, les troupes se mettaient à chanter. Un
+virtuose de régiment entonnait quelque air du pays, quelque couplet
+populaire, et les fantassins en choeur reprenaient le refrain, qui les
+soutenait de sa cadence et les aidait à marcher. Les vieux airs de nos
+provinces, les chansons bretonnes, provençales, picardes, normandes,
+mélancoliques ou gaies, enlevantes ou plaintives, apportant à nos
+soldats exilés un écho de la patrie, un ressouvenir du foyer, arrivaient
+avec eux sur ces bords lointains, qui n'avaient jamais vu les hommes
+d'Occident. Eux s'en allaient dociles; ils allaient vers le nord, vers
+l'inconnu, toujours confiants, mais observant avec surprise ce sol si
+différent de nos vivantes campagnes, ce pays vide et muet, accidenté et
+pourtant monotone, où les reliefs du terrain se répètent et se
+reproduisent exactement pareils, où les mêmes aspects se succèdent avec
+une invariable uniformité, cette terre où tout se ressemble et où rien
+ne finit; et devant nos colonnes s'avançant par les chemins tour à tour
+détrempés et poudreux, traversant les mornes forêts de sapins et de
+hêtres, gravissant les collines sablonneuses, commençant la longue
+marche dont nul ne savait mesurer la durée, la Russie déployait ses
+horizons béants.</p>
+
+<br>
+
+<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3>
+
+<h4>ARRIVÉE À WILNA.--DERNIÈRE NÉGOCIATION.</h4>
+
+<p>Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de
+Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fête du 24 juin; accident
+de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le
+bal; son impassibilité.--La Fatalité et la Providence.--Recul
+instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une réconciliation <i>in
+extremis</i>; causes et but réel de cette démarche.--Balachof aux
+avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de
+Davout.--Napoléon ne veut recevoir l'envoyé russe qu'au lendemain d'une
+victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son désappointement.--Il
+précipite son armée sur Wilna.--Premiers symptômes de
+désagrégation.--Entrée de Napoléon à Wilna; accueil de glace: incendie
+des magasins.--Ovations provoquées et tardives.--L'Empereur s'acharne à
+l'espoir de couper et de prendre une partie des armées
+russes.--Succession d'orages: les éléments se déchaînent contre
+nous.--Hécatombe de chevaux.--L'ennemi se dérobe et s'évanouit.--Fausse
+joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son évasion.--Les débuts
+de la campagne manqués.--Froideur des Lithuaniens.--Napoléon décide de
+recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet
+envoyé.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler
+Alexandre pour sa sécurité personnelle et de l'amener à une prompte
+capitulation.--Balachof à la table impériale.--Réponses célèbres.--Mot
+blessant de Napoléon à Caulaincourt; ferme réplique.--Départ de
+Balachof.--Protestation indignée de Caulaincourt; il demande son
+congé.--Patience de l'Empereur; comment il met fin à la scène.--Rupture
+irrévocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre
+succède sans transition au déchirement de l'alliance.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Le jour où Napoléon franchissait le Niémen à la tête de deux cent mille
+hommes, le comte Rostoptchine, nommé gouverneur de Moscou, écrivait au
+Tsar: «Votre empire a deux défenseurs puissants, son étendue et son
+climat: l'empereur de Russie sera formidable à Moscou, terrible à Kazan,
+invincible à Tobolsk<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a>
+<a href="#footnote614"><sup class="sml">614</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote614" name="footnote614"><b>Note 614: </b></a>
+<a href="#footnotetag614">
+(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 245.</blockquote>
+
+<p>Tel n'était pas l'avis de tous les hommes qui composaient le conseil
+militaire d'Alexandre. Dans les semaines qui avaient précédé l'invasion,
+de vives discussions avaient eu lieu. Les partisans de l'offensive
+soutenaient leurs idées avec acharnement, avec rage. D'autres donneurs
+d'avis voulaient au moins qu'on livrât bataille devant Wilna, qu'on ne
+cédât pas sans lutte la Pologne. Tout le monde à peu près s'accordait
+pour blâmer le plan officiellement adopté, celui de Pfuhl, mais personne
+ne savait au juste par quoi le remplacer. Les conseils se succédaient
+fiévreusement, sans aboutir à rien, les intrigues s'entre-croisaient;
+Armfeldt se démenait et «faisait le diable à quatre<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a>
+<a href="#footnote615"><sup class="sml">615</sup></a>»; il traitait
+Pfuhl d'homme néfaste, vomi par l'enfer; à l'entendre, le maudit
+Allemand, qui se faisait le singe de Wellington, était surtout un
+composé «de l'écrevisse et du lièvre<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a>
+<a href="#footnote616"><sup class="sml">616</sup></a>». Wolzogen, ombre et reflet de
+Pfuhl, répondait en traitant Armfeldt d'«intrigant mal famé<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a>
+<a href="#footnote617"><sup class="sml">617</sup></a>»;
+Paulucci critiquait à tort et à travers; Bennigsen changeait à chaque
+instant d'avis et se contredisait; l'intendant général Cancrine passait
+pour un type d'incapacité; Barclay, qui se battait bien et parlait mal,
+avait d'excellentes choses à dire et n'arrivait point à les exprimer, et
+le vieux Roumiantsof, à peine remis d'une attaque d'apoplexie, la bouche
+tordue par l'hémiplégie, assistait désolé et grimaçant à la déroute de
+ses espérances pacifiques, à la ruine de son système<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a>
+<a href="#footnote618"><sup class="sml">618</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote615" name="footnote615"><b>Note 615: </b></a>
+<a href="#footnotetag615">
+(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, III, 397.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote616" name="footnote616"><b>Note 616: </b></a>
+<a href="#footnotetag616">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 396.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote617" name="footnote617"><b>Note 617: </b></a>
+<a href="#footnotetag617">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 394.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote618" name="footnote618"><b>Note 618: </b></a>
+<a href="#footnotetag618">
+(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, III, 390-397; <span class="sc">Schildner</span>, 246-247. Bulletins
+transmis par Lauriston avec ses dernières dépêches, mai 1812.</blockquote>
+
+<p>Un afflux continuel d'étrangers, qui accouraient de tous côtés au
+quartier général, ajoutait au désordre et à la confusion de cette Babel;
+Stein, l'ex-ministre prussien, le Suédois Tavast, l'agent anglais
+Bentinck paraissaient tour à tour, mettaient leur mot dans le débat,
+augmentaient la cacophonie. L'armée était belle et bien disposée,
+l'administration corrompue, le commandement incertain, divisé, dépourvu
+de données précises sur les projets et les forces de l'adversaire; il
+semblait que cette guerre prévue et méditée depuis dix-huit mois prenait
+tout l'état-major au dépourvu. Quant à l'Empereur, sans considérer le
+plan de Pfuhl comme la merveille du genre, il s'y tenait parce qu'il
+fallait bien en avoir un et qu'on n'en avait pas trouvé de meilleur à
+lui substituer; au fond, il espérait vaincre malgré ses généraux et quoi
+qu'ils fissent; sa confiance se fondait sur sa volonté de résister
+jusqu'au bout, obstinément, éternellement, dans un pays que la nature
+semble avoir créé et disposé pour l'infinie résistance.</p>
+
+<p>Passant ses journées au milieu d'un tumulte d'intrigues et de
+discordants conseils, il s'en allait le soir visiter les châteaux du
+voisinage. Là, il ravissait ses hôtes par son aménité célèbre, par une
+simplicité charmante, par des conversations pleines d'enjouement, où son
+esprit vif et fin brillait d'un éclat doux. On le voyait poli avec tout
+le monde, déférent envers les vieillards et les femmes. Après dîner, il
+priait les dames de se mettre au piano, écoutait avec intérêt leur
+romance favorite et galamment leur tournait les pages. Il aimait aussi à
+parcourir <i>incognito</i> les campagnes, à s'asseoir au foyer des humbles, à
+les faire causer, à ne se révéler qu'en partant, par quelque munificence
+qui laissait derrière lui la fortune, et ces attentions pour ses sujets
+de Lithuanie, cette sollicitude paternelle, lui paraissaient un moyen de
+les rendre sourds aux appels du ravisseur<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a>
+<a href="#footnote619"><sup class="sml">619</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote619" name="footnote619"><b>Note 619: </b></a>
+<a href="#footnotetag619">
+(retour) </a> <i>Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier</i>, 55-77.</blockquote>
+
+<p>À Wilna, il convoquait fréquemment la noblesse, attirait à lui les
+femmes qu'il comblait de soins délicats, les prenant par la vanité,
+distinguant tour à tour les plus séduisantes, entretenant parmi elles
+une concurrence et une émulation à lui plaire. L'imminence des
+hostilités n'avait point interrompu autour de lui la vie de
+représentation et de plaisirs, qui semblait alors l'accompagnement
+nécessaire d'une cour, en quelque position qu'elle fût. Les assemblées
+brillantes, les réceptions se succédaient. Pour le 24 juin, les
+officiers de la garnison et de l'état-major avaient obtenu permission
+d'organiser en l'honneur de Sa Majesté un bal champêtre, avec fête de
+jour et de nuit, où toute la société de la ville et des environs serait
+conviée. Le lieu choisi fut le domaine de Zakrety, prêté pour la
+circonstance par la comtesse Bennigsen. Zakrety était une résidence
+d'été à la mode polonaise, c'est-à-dire, autour d'une maison
+d'habitation assez simple, un parc magnifique. Rien n'y avait été omis
+pour enjoliver la nature: il y avait des terrasses fleuries, des
+pelouses d'un vert d'émeraude, des eaux vives, une île et une cascade
+artificielles, des échappées ménagées avec art sur les campagnes et les
+fraîches collines d'alentour. Quel cadre à souhait pour une élégante
+réunion d'été! On éleva sur les gazons, en face de la villa, une salle
+de bal environnée de portiques. L'avant-veille de la fête, la toiture
+s'écroula, et chacun frémit à la pensée que cet accident, survenant deux
+jours plus tard, eût dégénéré en catastrophe. Quelques-uns y virent un
+sinistre présage: «Nous serons quittes, dit Alexandre avec calme, pour
+danser à ciel ouvert<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a>
+<a href="#footnote620"><sup class="sml">620</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote620" name="footnote620"><b>Note 620: </b></a>
+<a href="#footnotetag620">
+(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 247.</blockquote>
+
+<p>En effet, le bal commença sur la pelouse, entre les bosquets où se
+dissimulaient des orchestres et des choeurs; puis, le jour baissant, on
+se transporta à l'intérieur des appartements, et la longue file de
+couples qui formait la <i>polonaise</i>, la danse nationale, après avoir
+parcouru les jardins, gravit en cadence les escaliers et se mit à
+serpenter au travers des galeries. L'empereur Alexandre, arrivé de bonne
+heure, animait et embellissait tout de sa présence, lorsque au cours de
+la soirée le général Balachof, ministre de la police, s'approcha de lui
+et murmura à son oreille quelques paroles, avec l'accent d'une émotion
+poignante: un message, expédié de Kowno, annonçait que les Français
+franchissaient le fleuve en masses énormes et que l'invasion
+commençait<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a>
+<a href="#footnote621"><sup class="sml">621</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote621" name="footnote621"><b>Note 621: </b></a>
+<a href="#footnotetag621">
+(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 113.</blockquote>
+
+<p>Sous ce coup, Alexandre ne faiblit point et conserva la pleine maîtrise
+de soi-même; pas un muscle de sa physionomie ne bougea; il recommanda à
+Balachof de tenir la nouvelle secrète, pour ne point troubler la
+réunion, et se remit à parcourir les groupes, toujours aimable et
+galant. Il admira fort la fête de nuit, l'embrasement des bosquets, les
+jeux de la lumière sur la cascade, et faisant remarquer la lune qui
+brillait au ciel, mariant sa rayonnante pâleur aux feux répandus sur la
+terre, il l'appela «la plus belle pièce de l'illumination<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a>
+<a href="#footnote622"><sup class="sml">622</sup></a>». Au bout
+d'une heure environ il se retira; à peine était-il parti que la
+terrifiante nouvelle se répandit; un vent d'effroi souffla sur la fête
+et dispersa l'assistance.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote622" name="footnote622"><b>Note 622: </b></a>
+<a href="#footnotetag622">
+(retour) </a> <i>Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier</i>, 90.</blockquote>
+
+<p>Rentré à Wilna, Alexandre passa au travail le reste de la nuit. Après
+avoir expédié à Pétersbourg les éléments d'une note diplomatique
+destinée à servir de réponse au manifeste français, à le réfuter point
+par point, il fit rédiger un ordre du jour aux armées, en termes élevés
+et dignes. Napoléon avait dit dans sa harangue à ses troupes: «La Russie
+est entraînée par la fatalité, ses destins doivent s'accomplir.» Contre
+la divinité aveugle qu'invoquait son rival, Alexandre se réclamait de la
+Providence: «Dieu, dit-il, est contre l'agresseur<a id="footnotetag623" name="footnotetag623"></a>
+<a href="#footnote623"><sup class="sml">623</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote623" name="footnote623"><b>Note 623: </b></a>
+<a href="#footnotetag623">
+(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 113.</blockquote>
+
+<p>Autour de lui, l'état-major général prenait les mesures nécessaires pour
+commencer l'exécution du fameux plan; la principale armée, celle de
+Barclay, se retirerait de Wilna sur Swentsiany, sur Drissa ensuite,
+tandis que Bagration, à la tête de la seconde armée, se jetterait sur le
+flanc des Français, en ayant soin de ne jamais s'aventurer contre des
+forces supérieures. Un peu plus tard, quand l'avantage numérique des
+Français fut mieux connu, ordre fut donné à Bagration de se mettre
+également en retraite et de rallier comme il pourrait le gros de
+l'armée<a id="footnotetag624" name="footnotetag624"></a>
+<a href="#footnote624"><sup class="sml">624</sup></a>. Les règles que l'on s'était tracées sur le papier cédèrent
+tout de suite à une inspiration spontanée, qui montrait le salut et la
+victoire derrière soi, dans l'immensité des espaces, et qui portait les
+différents corps à reculer en se concentrant. Le bonheur des Russes, en
+cette campagne, fut d'obéir moins à un plan qu'à un instinct.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote624" name="footnote624"><b>Note 624: </b></a>
+<a href="#footnotetag624">
+(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 113 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Alexandre se disposa lui-même à quitter Wilna le 17 juin. Auparavant, il
+procéda à une suprême formalité, propre à le mettre en règle, sinon avec
+sa conscience, au moins avec l'opinion des hommes. Le 26, il fit appeler
+Balachof, qui était un de ses aides de camp en même temps que son
+ministre de la police, et il lui dit, avec le tutoiement en usage
+fréquent chez les souverains de Russie lorsqu'ils s'adressent à leurs
+sujets: «Tu ne sais sans doute pas pourquoi je t'ai fait venir; c'est
+pour t'envoyer auprès de l'empereur Napoléon<a id="footnotetag625" name="footnotetag625"></a>
+<a href="#footnote625"><sup class="sml">625</sup></a>.» Il expliqua alors
+que cette mission devait consister à porter une offre dernière de
+négociation et de paix.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote625" name="footnote625"><b>Note 625: </b></a>
+<a href="#footnotetag625">
+(retour) </a> Ces paroles sont rappelées dans le rapport autographe et
+très circonstancié que Balachof a rédigé sur sa mission. Thiers a eu
+connaissance de cette pièce; Bogdanovitch s'en est servi; elle a été
+publiée presque intégralement dans le <i>Recueil de l'Académie des
+sciences de Saint-Pétersbourg</i>, 1882. M. de Tatistchef en a inséré de
+très importants extraits dans son volume sur <i>Alexandre Ier et
+Napoléon</i>, 590-609.</blockquote>
+
+<p>Certes, Alexandre n'avait ni l'espoir ni le désir d'arrêter la lutte; il
+la savait aussi irrévocablement résolue par son adversaire qu'elle
+l'était par lui-même. Dans les propositions d'accommodement que Napoléon
+lui avait prodiguées, il n'avait pas eu de peine à démêler de simples
+ruses, destinées à leurrer et à engourdir la Russie, tandis que
+l'envahisseur préparerait ses moyens. Il n'en était pas moins vrai qu'à
+considérer les apparences, Napoléon avait réitéré des instances
+pacifiques, demeurées sans réponse; ces efforts avaient été portés par
+le public européen à l'actif et à la décharge de l'empereur français; on
+en avait conclu que la Russie voulait la guerre, puisqu'elle laissait
+systématiquement échapper les dernières chances de paix. Pour dissiper
+cette impression, il importait qu'Alexandre ne demeurât pas en reste de
+spécieuses tentatives, qu'il rétablît sous ce rapport l'équilibre, et
+fît même pencher de son côté la balance. Napoléon lui avait dépêché
+l'aide de camp Narbonne; il enverrait pareillement un aide de camp.
+Napoléon lui avait écrit en exprimant le voeu d'épuiser les voies de
+conciliation, avant de recourir aux armes; après avoir suspendu sa
+réponse, Alexandre la ferait dans le même sens. Déjà, pendant les jours
+qui avaient précédé le passage du Niémen, il avait préparé un projet de
+lettre pour Napoléon; il y réitérait l'offre de traiter sur la base de
+l'ultimatum et ajoutait, manifestant enfin son arrière-pensée, «<i>qu'il
+ouvrirait ses ports aux navires de toutes les nations</i>, si Napoléon
+prolongeait l'incertitude actuelle<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a>
+<a href="#footnote626"><sup class="sml">626</sup></a>»; c'était rendre la paix plus
+impossible que jamais en paraissant la vouloir. Cette lettre ne pouvant
+plus servir aujourd'hui, Alexandre la remplaça par une autre, qu'il
+confierait à Balachof. Il y désavouait la demande de passeports formée
+par Kourakine et qui avait servi de prétexte à l'attaque: «Si Votre
+Majesté, disait-il, n'est pas intentionnée de verser le sang de ses
+peuples pour un mésentendu de ce genre et qu'elle consente à retirer ses
+forces du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passé comme non
+avenu, et un accommodement entre nous reste toujours possible<a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a>
+<a href="#footnote627"><sup class="sml">627</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote626" name="footnote626"><b>Note 626: </b></a>
+<a href="#footnotetag626">
+(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 247.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote627" name="footnote627"><b>Note 627: </b></a>
+<a href="#footnotetag627">
+(retour) </a> <span class="sc">Tatistchef</span>, 588.</blockquote>
+
+<p>De la part d'Alexandre, une telle démarche, destinée à retentir au loin,
+apparaîtrait d'autant plus méritoire qu'elle se produirait à l'instant
+où son territoire était violé, où un flot d'assaillants se précipitait
+sur ses frontières. Pouvait-il mieux manifester la candeur de ses
+intentions, son désir de ménager l'humanité et d'épargner le sang qu'en
+parlant encore de paix au lendemain d'une brutale injure? Connaissant
+trop son rival pour craindre que celui-ci le prît au mot, il espérait,
+en se décorant de modération et de patience, ramener à lui les esprits
+hésitants et mettre définitivement de son côté la conscience européenne.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 27 au 28, il fit encore appeler Balachof, lui remit la
+lettre, en l'accompagnant d'une paraphrase solennelle. Balachof devait
+dire que les négociations pourraient s'ouvrir sur-le-champ, si Napoléon
+le désirait, mais sous la condition absolue, essentielle, «immuable»,
+que l'armée française repasserait préalablement le Niémen: «Tant qu'un
+soldat resterait en armes sur le territoire russe, l'empereur
+Alexandre--il en prenait l'engagement d'honneur--ne prononcerait ni
+n'écouterait une parole de paix<a id="footnotetag628" name="footnotetag628"></a>
+<a href="#footnote628"><sup class="sml">628</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote628" name="footnote628"><b>Note 628: </b></a>
+<a href="#footnotetag628">
+(retour) </a> Cette citation et les suivantes, jusqu'à la page 498,
+sont empruntées au rapport de Balachof.</blockquote>
+
+<p>Balachof partit sur l'heure. Quand le soleil se leva, il était déjà à
+quelques lieues de Wilna, au village de Rykonty, encore occupé par les
+Russes, mais près duquel on lui signala la présence de nos avant-postes.
+Il prit alors avec lui un sous-officier aux Cosaques de la garde, un
+Cosaque, un trompette, et continua d'avancer. Au bout d'une heure, on
+vit se profiler sur l'horizon la silhouette de deux hussards français,
+postés en vedette, le pistolet haut. En apercevant le petit groupe
+russe, les hussards le visèrent avec leur arme et firent mine de tirer;
+un appel de trompette les arrêta; ils reconnurent la sonnerie en usage
+pour annoncer les parlementaires. L'un des deux, en un temps de galop,
+rejoignit aussitôt Balachof et, lui appuyant son pistolet contre la
+poitrine, le somma de faire halte; l'autre était allé prévenir le
+colonel du régiment, qui fit son rapport au roi de Naples, toujours à
+proximité des avant-postes. Au bout de quelques instants, un aide de
+camp du Roi se présenta, avec mission de conduire Balachof au quartier
+général du prince d'Eckmühl, situé un peu en arrière et plus près de
+l'Empereur.</p>
+
+<p>Reprenant sa route avec une escorte d'officiers français, Balachof
+croisa bientôt un brillant état-major, à la tête duquel il n'eut pas de
+peine à reconnaître Murat en personne, à son costume «quelque peu
+théâtral». Voici de quoi se composait cette tenue d'une superlative
+fantaisie: au-dessus d'un grand chapeau en forme de demi-cercle, une
+envolée de plumes roulant au vent, parmi lesquelles jaillissait et
+montait très haut une triomphante aigrette; un dolman à la hussarde en
+velours vert, plastronné de tresses d'or; une pelisse jetée en sautoir;
+un pantalon cramoisi, brodé et soutaché d'or; des bottes en cuir jaune;
+une profusion de bijoux, et, pour compléter l'effet, des boucles
+d'oreilles mettant aux deux côtés du visage un scintillement de
+pierreries. Lorsque Murat ainsi paré passait devant nos campements, les
+troupiers souriaient et le trouvaient habillé «en tambour-major». Au
+feu, quand la poudre avait noirci ses dorures, quand le vent de la
+bataille avait échevelé ses panaches, quand la mousqueterie et le canon
+l'environnaient d'éclairs, il apparaissait comme le dieu même des
+combats, rutilant et invulnérable. Il mit pied à terre en apercevant
+Balachof, qui en fit autant de son côté, et, ôtant son chapeau d'un
+geste large, il vint à l'envoyé des ennemis le sourire aux lèvres, en
+paladin gracieux: «Je suis heureux de vous voir, général, lui dit-il;
+mais commençons par nous couvrir.»</p>
+
+<p>La conversation s'engagea. On disputa quelque temps, avec une grande
+courtoisie, sur la question de savoir qui avait voulu la rupture, qui
+avait eu les premiers torts, qui avait commencé. Au fond, Murat n'aimait
+pas cette guerre au bout du monde, qui l'arrachait au doux pays où il
+avait pris goût à vivre et à régner; il souffrait de se voir éloigné de
+ses États, privé de sa famille; il déplorait la difficulté des
+communications, la rareté des nouvelles, car ce héros de cent batailles
+était tendre et craintif pour les siens. Ce fut en toute sincérité qu'il
+finit par dire: «Je désire beaucoup que les deux empereurs puissent
+s'entendre et ne point prolonger la guerre qui vient d'être commencée
+bien contre mon gré.» Sur ce, retournant aux grands devoirs qui
+l'appelaient, il prit congé avec une désinvolture aimable, se remit en
+selle, et l'on put voir quelque temps, sur le chemin de Wilna, onduler
+la croupe de sa monture et s'éloigner son panache.</p>
+
+<p>Tout autre fut l'accueil dans la maison de pauvre mine où s'était
+installé le prince d'Eckmühl. En campagne, l'illustre et rigide soldat,
+tout entier à sa besogne, absorbé et comme torturé par le sentiment de
+sa responsabilité, montrait un visage sévère, préoccupé, morose, avec
+des éclats de mauvaise humeur, et faisait amèrement de grandes choses.
+En ce moment, occupé à expédier des ordres, à organiser méthodiquement
+la marche en avant, à mouvoir ses 75,000 hommes, il se montra fort
+contrarié qu'on le dérangeât dans ce travail. Balachof s'étant dit
+chargé d'un message pour l'Empereur et ayant demandé où se trouvait Sa
+Majesté: «Je n'en sais rien», répondit le maréchal d'un ton rogue. Il
+ajouta: «Donnez-moi votre lettre, je la lui ferai parvenir.» Balachof
+fit observer que son maître lui avait expressément recommandé de
+remettre le message en mains propres. Devant ce formalisme, Davout
+perdit tout à fait patience: «C'est égal, dit-il en colère, ici vous
+êtes chez nous, il faut faire ce qu'on exige de vous.» Balachof remit la
+lettre, mais sut exprimer combien sa dignité se sentait froissée de
+cette violence: «Voici la lettre, monsieur le maréchal, répliqua-t-il en
+élevant lui-même la voix; de plus, je vous supplierai d'oublier et ma
+personne et ma figure, et de ne songer qu'au titre d'aide de camp
+général de Sa Majesté l'empereur Alexandre que j'ai l'honneur de
+porter.» Ces mots ramenèrent Davout à un ton plus mesuré. «Monsieur,
+reprit-il, on aura tous les égards qui vous sont dus.»</p>
+
+<p>En effet, tandis qu'il envoyait un officier porter la lettre à
+l'Empereur, il retint auprès de lui, dans la même pièce, l'ennemi que
+les usages de la guerre lui donnaient pour hôte. Tous deux restèrent
+quelque temps à se regarder silencieusement, embarrassés de leur
+contenance, cherchant un sujet d'entretien sans le trouver. Davout
+demeurait sombre et distrait; Balachof, après ce qui s'était passé, ne
+pensait pas que ce fût à lui de faire les premiers frais. Le maréchal
+rompit enfin ce muet tête-à-tête, en appelant un aide de camp: «Qu'on
+nous serve», dit-il, et tout l'état-major se mit à table. Pendant le
+déjeuner, Davout fit effort pour causer avec Balachof, pour entretenir
+un semblant de conversation; mais toutes ces paroles trahissaient
+d'âpres défiances; dans la tentative de négociation, il ne voyait qu'un
+stratagème imaginé par les Russes pour gagner du temps et opérer
+commodément leur retraite; il le dit crûment à Balachof. Puis il
+n'aimait pas que les regards de cet ennemi se promenassent sur nos
+troupes, sur nos positions, sur nos ressources; flairant un espion dans
+le parlementaire, il avait hâte qu'on l'en débarrassât et attendait avec
+impatience les ordres de l'Empereur.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>L'arrivée d'un négociateur russe fut promptement connue dans toutes les
+parties de l'armée française; le bruit s'en répandit comme l'éclair et
+fit sensation au quartier général, où il réveilla chez quelques membres
+du haut état-major, qui voyaient avec regret l'ouverture des hostilités,
+un vague espoir de paix. Quant à l'Empereur, il triompha de cet envoi;
+il y vit chez les Russes un premier signe de désarroi et l'attribua à
+l'épouvante qu'aurait causée au Tsar et à son conseil la rapidité de
+notre invasion. Il dit à Berthier: «Mon frère Alexandre, qui faisait
+tant le fier avec Narbonne, voudrait déjà s'arranger; il a peur. Mes
+manoeuvres ont dérouté les Russes: avant deux mois, ils seront à mes
+genoux<a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a>
+<a href="#footnote629"><sup class="sml">629</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote629" name="footnote629"><b>Note 629: </b></a>
+<a href="#footnotetag629">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>En attendant, il ne se pressait point d'accueillir Balachof, invitant
+Davout à le garder jusqu'à nouvel ordre, résolu à ne l'admettre en sa
+présence qu'après un premier succès et la prise de Wilna. Il ferait
+alors ramener Balachof dans la ville même où cet envoyé avait reçu les
+instructions de son maître, et dont un éclatant fait d'armes nous aurait
+ouvert les portes. Constamment attentif à ménager ses effets, toujours
+soigneux du décor et de la mise en scène, il comptait frapper davantage
+le Russe s'il se montrait à lui installé dans le propre palais, dans le
+cabinet même de l'empereur Alexandre, où il apparaîtrait comme l'image
+et l'incarnation de la conquête. À peine entré en guerre et déjà
+victorieux, il pourrait alors parler plus haut, prononcer plus âprement
+ses exigences, et peut-être, par l'intermédiaire de Balachof, jeter les
+premières bases de cette capitulation qu'il prétendait imposer à ses
+ennemis et par laquelle il comptait clore rapidement la campagne.</p>
+
+<p>Toutefois, avant de porter le coup qu'il médite, avant de marcher sur
+Wilna, il prend toutes les précautions nécessaires pour assurer le
+succès de cette entreprise. Sachant mettre une prudence raffinée au
+service de ses audaces, il passe deux jours encore à Kowno, le 25 et le
+26, occupé à se préparer, à se reconnaître, à se munir, à faire explorer
+le pays. Il sait qu'il a devant lui la première armée russe, commandée
+par Barclay de Tolly; il veut savoir comment les différents corps de
+cette armée sont constitués et répartis, se renseigner sur leur nombre,
+leur force, leur emplacement, et avant tout, comme il dit, «débrouiller
+l'échiquier». Davout et Murat sont chargés de s'éclairer au loin; que
+ces deux chefs de corps procèdent par reconnaissances lestement
+poussées, en évitant de compromettre de trop forts détachements, en
+tenant le gros de leurs troupes soigneusement rassemblé, en ne donnant
+sur eux aucune prise. Napoléon modère l'ardeur de Murat, qui s'est jeté
+impétueusement en avant, et lui reproche d'aller un peu vite. Sa gauche
+le préoccupe toujours; c'est à ses yeux le point faible et exposé. Il a
+jeté au delà de la Wilya une partie des corps d'Oudinot et de Ney; il
+leur recommande de démêler à tout prix ce qui se passe en face d'eux,
+établit aussi des communications avec les divisions de Macdonald, qui
+viennent de franchir le Niémen entre Tilsit et Georgenbourg et doivent
+opérer parallèlement à l'armée principale. Sur la rive gauche du Niémen,
+il presse les corps d'Eugène qui doivent passer à Preny et n'ont pas
+encore atteint le fleuve<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a>
+<a href="#footnote630"><sup class="sml">630</sup></a>. C'est seulement lorsqu'il aura bien
+assuré ses flancs et complètement rallié ses troupes qu'il prononcera
+son mouvement; alors, se mettant lui-même à la tête des colonnes
+destinées à l'attaque principale, il les poussera vivement sur Wilna, où
+il compte trouver l'ennemi en position, en ligne, offert à ses coups, et
+où il a donné rendez-vous à la victoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote630" name="footnote630"><b>Note 630: </b></a>
+<a href="#footnotetag630">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18858-18873.</blockquote>
+
+<p>Cet espoir de combattre et de vaincre sous Wilna fut promptement déçu.
+Dès le 26, l'Empereur apprit que nos grand'gardes étaient arrivées
+jusqu'à cinq lieues de la capitale lithuanienne sans rencontrer de
+résistance. La ligne des avant-postes russes se retirait devant nous,
+souple et flottante, ne tenant nulle part, cédant sous la moindre
+pression. Le gros des forces ennemies quittait la belle position de
+Troki, rempart de Wilna, pour traverser cette ville et s'éloigner vers
+le nord-est. Les corps de Wittgenstein et de Baggovouth, avec lesquels
+Oudinot et Ney cherchaient à prendre contact, évoluaient dans la même
+direction. Tout dénotait chez la première armée russe un plan prémédité
+de recul et d'abandon.</p>
+
+<p>L'Empereur fut vivement contrarié de ces nouvelles, auxquelles il refusa
+d'abord d'ajouter foi, ne se rendant à l'évidence que sur le vu de
+témoignages réitérés et probants<a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a>
+<a href="#footnote631"><sup class="sml">631</sup></a>. Mais son dépit se tourna aussitôt
+en un sursaut d'activité et d'énergie. Voyant les ennemis lui refuser le
+combat, il se rattache violemment au projet de les surprendre dans le
+désordre d'une retraite précipitée, de couper et d'enlever plusieurs
+corps.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote631" name="footnote631"><b>Note 631: </b></a>
+<a href="#footnotetag631">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>Une partie des forces commandées par Barclay de Tolly, l'aile gauche,
+sous Touchkof et Doctorof, se trouvait encore au sud de Wilna; pour
+gagner le point général de ralliement, qui semblait indiqué à une assez
+grande distance au nord-est, vers Dunabourg et le camp retranché de
+Drissa, ces troupes auraient à côtoyer Wilna et à opérer un long
+circuit: en se portant précipitamment sur la ville et en la dépassant,
+notre armée n'aurait-elle point chance de les devancer à leur point de
+passage, de les intercepter, de leur couper la retraite, de leur
+infliger un irrémédiable désastre? Puis, la seconde armée russe, celle
+de Bagration, rangée jusqu'alors sur les confins du duché de Varsovie,
+devait certainement remonter elle-même au nord, afin de rejoindre la
+première et de concourir à l'ensemble de la défense. Ignorant notre
+arrivée à Wilna, les colonnes de Bagration viendraient donner dans nos
+masses profondes, brusquement établies en ce lieu; abordées de front par
+l'Empereur, saisies en flanc par Eugène, prises en queue par les
+Polonais de Poniatowski, par les Saxons et les Westphaliens de Jérôme,
+qui recevaient l'ordre de s'ébranler et d'entrer en Russie, elles
+échapperaient difficilement à cette multiple étreinte. Donc l'Empereur
+peut encore obtenir de magnifiques résultats, avant même d'ouvrir le
+message d'Alexandre et de répondre à ses suprêmes paroles. «Si les
+Russes ne se battent pas devant Wilna, dit-il, j'en prendrai une
+partie<a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a>
+<a href="#footnote632"><sup class="sml">632</sup></a>.» Pour arriver à ce but, tout se réduit à une question de
+temps et de vitesse; il ne faut qu'un ensemble de manoeuvres rapides,
+précises et concordantes. Dans la journée du 26, l'Empereur ordonne et
+accélère le mouvement sur Wilna; il invite tous les corps à reprendre
+leur élan, à marcher franchement, rondement, sans halte ni repos; il
+stimule le zèle et l'ardeur de chacun: «Il eût voulu, dit un témoin,
+donner des ailes à tout le monde<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a>
+<a href="#footnote633"><sup class="sml">633</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote632" name="footnote632"><b>Note 632: </b></a>
+<a href="#footnotetag632">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote633" name="footnote633"><b>Note 633: </b></a>
+<a href="#footnotetag633">
+(retour) </a> <i>Id.</i>
+</blockquote>
+
+<p>Soulevée par cette impulsion vigoureuse, l'armée franchit d'une seule
+haleine les dix lieues environ qui la séparaient de Wilna, mais elle
+résista mal à l'épreuve de cette marche précipitée. Beaucoup de nos
+soldats, recrutés trop jeunes, n'avaient pas acquis l'endurance
+nécessaire; ils perdaient l'allure, s'attardaient, s'égrenaient en
+traînards le long des chemins; on en vit mourir sur la route de fatigue
+et d'épuisement, d'inanition aussi et de besoin. En effet, malgré
+l'impérieuse sollicitude de l'Empereur, l'armée était insuffisamment
+pourvue de vivres: avant le passage, les hommes n'en avaient dans leur
+sac que pour quelques jours, et ils se trouvaient maintenant «au bout de
+leurs consommations». Les convois qui amenaient le surplus de
+l'approvisionnement, ralentis par leur nombre, par leur pesanteur, par
+l'horrible encombrement qu'ils créaient partout sur leur passage,
+éprouvaient d'extrêmes difficultés à rejoindre. La plupart des voitures
+apportant le pain, la viande, le bois, restaient en arrière: les rares
+caissons qui parvenaient à rallier les colonnes étaient aussitôt pris
+d'assaut, défoncés, vidés, malgré les efforts de l'intendance, et
+c'étaient sur la route des scènes de confusion et de violence, des
+tempêtes de jurons et de cris, des rassemblements tumultueux, qui
+faisaient obstruction et retardaient indéfiniment l'arrivée des autres
+convois.</p>
+
+<p>Dénuée et mourant de faim, la plus grande partie de l'armée dut vivre
+aux dépens du pays, aux dépens de cette Pologne russe que Napoléon
+tenait essentiellement à ménager et à se concilier. Pauvre et mal
+cultivé, le pays suffisait avec peine à ses propres besoins; les
+habitations étaient rares et clairsemées, les villages éloignés de la
+route et perdus dans les bois. Pour les atteindre, nos soldats devaient
+s'écarter des rangs, se disséminer, se perdre dans les profondeurs de la
+région. Beaucoup d'entre eux, dès qu'ils apercevaient un groupe de
+maisons ou une demeure isolée, se formaient en bandes pour fondre sur
+cette proie, arrachaient aux paysans leurs maigres ressources à force de
+menaces et de coups; ils saccageaient les chaumières, emportaient les
+meubles pour se faire du bois, ne laissant derrière eux que des débris,
+promenant partout la dévastation, se faisant exécrer de ceux qu'ils
+venaient affranchir. Le nombre de ces pillards, des isolés, des
+dispersés, grossissait d'heure en heure; la maraude, cette plaie de nos
+armées, prenait des proportions inconnues; des détachements, des
+régiments entiers perdaient leur cohésion, s'effritaient, se
+dissolvaient en une poussière humaine qui s'abattait sur le pays et le
+ravageait. Et ces désordres, ces signes d'indiscipline et de
+désagrégation, funeste présage pour l'avenir, naissaient spontanément,
+par la force même des choses; trompant tous les calculs de la
+prévoyance, déjouant l'effort du génie, ils accusaient le vice essentiel
+de l'entreprise et le défi porté par Napoléon aux possibilités humaines.
+L'appareil de guerre à proportions inconnues dont il était l'auteur,
+gêné par l'enchevêtrement et l'incroyable multiplicité des ressorts,
+fonctionnait mal; ses rouages compliqués se faussaient du premier coup
+ou se refusaient à entrer en jeu; à peine mise en mouvement, l'énorme
+machine craquait et se démontait.</p>
+
+<p>Nos avant-gardes de cavalerie atteignirent Wilna dans la nuit du 27 au
+28 juin; elles venaient d'occuper sans combat des positions défensives
+par excellence, un triple étage de hauteurs escarpées, formant camp
+retranché, «le pays le plus stratégique que l'on pût rencontrer», disait
+Jomini en connaisseur<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a>
+<a href="#footnote634"><sup class="sml">634</sup></a>. Sans se laisser tenter par ce terrain si
+bien approprié à la résistance, la cavalerie et les troupes légères de
+l'ennemi continuaient à se replier, observées et serrées de près.
+Parfois, quand la poursuite devenait trop pressante, elles faisaient
+front et risquaient un court engagement, pour reprendre ensuite leur
+marche rétrograde: il y eut aux abords de Wilna une escarmouche assez
+vive qui ne tourna pas à notre avantage et où le frère du général de
+Ségur fut fait prisonnier.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote634" name="footnote634"><b>Note 634: </b></a>
+<a href="#footnotetag634">
+(retour) </a> Lettre du duc de Bassano au ministre de la police, 21
+juillet 1812. Archives nationales, AF, IV, 1648.</blockquote>
+
+<p>Néanmoins, le 28 au matin, nos chasseurs et nos dragons pénétraient dans
+la ville. La population nous attendait et se préparait à nous faire
+fête; sans qu'il y eût chez les habitants unanimité d'opinion, la
+ferveur patriotique était très prononcée chez le plus grand nombre, la
+haine du Russe exubérante, l'exaltation vive. Heureux de notre approche,
+ils s'attendaient à voir paraître des émancipateurs qui les traiteraient
+en alliés et leur apporteraient l'ordre avec l'indépendance; ils virent
+arriver une nuée d'affamés qui se précipitèrent sur les faubourgs,
+forçant les boutiques, pillant les auberges et les dépôts de vivres,
+faisant main basse sur tous les objets placés à leur portée. À cet
+aspect, la terreur se répandit; chacun ne songea plus qu'à se renfermer
+et à se barricader chez soi, à mettre en sûreté son avoir, à se cacher
+et à se terrer. Le désordre de notre entrée arrêta net l'élan national,
+figea l'enthousiasme.</p>
+
+<p>L'Empereur cependant arrivait au grand trot, suivant de près
+l'avant-garde, avec son escorte et une partie de son état-major. Se
+rappelant Posen, il se croyait sûr de trouver à Wilna le même accueil;
+il s'attendait à des transports d'allégresse, à des arcs de triomphe, à
+une pluie de fleurs jetées sur son passage par ces gracieuses Polonaises
+qu'il avait vues, en d'autres lieux, aviver le feu des esprits et se
+passionner pour l'oeuvre de la régénération nationale. Il avait escompté
+cette explosion du sentiment polonais et l'avait fait entrer dans ses
+calculs; il espérait que la capitale de la Lithuanie, en se déclarant
+pour lui, en se levant dès qu'elle l'apercevrait, allait donner
+l'impulsion aux autres parties de la province; que la Pologne moscovite
+tout entière, animée par cet exemple, viendrait se ranger sous ses
+drapeaux et faciliter sa tâche, en opposant à la Russie, aux côtés de
+notre armée, une nation ressuscitée et vivante. Il entra dans Wilna à
+neuf heures du matin. Au lieu de la cité en fête qu'il avait rêvée,
+folle d'enthousiasme et d'amour, il trouva une ville morte: de longs
+faubourgs d'abord, laids et déserts, portant des traces de dévastation;
+dans les quartiers du centre, aux rues sombres et tortueuses, le silence
+et la solitude; point de femmes aux fenêtres, peu d'habitants groupés:
+seuls, quelques hommes de la lie du peuple, surtout des Juifs, à
+l'aspect sordide et craintif, se glissant le long des murs.</p>
+
+<p>Cet accueil de glace n'affecta pas trop l'Empereur dans le premier
+moment. À la rigueur, tout pouvait s'expliquer par la rapidité de son
+apparition; suivant son habitude, il avait pris son monde à
+l'improviste, sans se faire annoncer; ne devait-il point laisser aux
+habitants le temps de se reconnaître, de venir à lui, de manifester leur
+zèle et d'organiser leur réception? Il parcourut la ville dans toute sa
+longueur et parvint à l'autre extrémité, au pont de bois qui traverse la
+Wilya et que les Russes avaient dû franchir pour se retirer. Là, une
+nouvelle déception l'attendait. Le pont n'était qu'une ruine fumante,
+achevant de se consumer; l'armée ennemie l'avait incendié derrière elle
+pour ralentir la poursuite. Sur les bords de la rivière, d'épaisses
+colonnes de fumée montaient vers le ciel; à leur base, plusieurs lignes
+de bâtiments s'écroulaient dans un brasier: c'était tout ce qui restait
+des nombreux magasins où les Russes avaient entassé pendant dix-huit
+mois des approvisionnements de tout genre. Obligés d'abandonner ce riche
+dépôt, inestimable trésor pour notre armée déjà dépourvue, ils nous
+l'avaient soustrait en le livrant aux flammes.</p>
+
+<p>Cette scène de destruction fit songer l'Empereur; il resta quelque temps
+à la contempler. Des hommes du peuple s'étaient amassés autour de lui;
+il leur demanda un verre de bière et les remercia en leur disant: <i>Dobre
+piwa</i>, bonne bière: il avait appris quelques mots de polonais et les
+plaçait à tout propos<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a>
+<a href="#footnote635"><sup class="sml">635</sup></a>. Il prit des mesures pour limiter l'incendie,
+passa en revue une division, puis rentra dans l'intérieur de la ville et
+se dirigea vers le palais, où il allait prendre logement.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote635" name="footnote635"><b>Note 635: </b></a>
+<a href="#footnotetag635">
+(retour) </a> <i>Réminiscences de la comtesse de Choiseul-Gouffier</i>, p.
+63.</blockquote>
+
+<p>À cette heure, il était impossible que le bruit de son arrivée ne se fût
+point répandu. On avait vu passer et entrer au palais le reste de son
+état-major, ses gens, ses équipages, sa maison, tout son accompagnement
+habituel. Malgré tant de signes indicatifs de sa présence, l'aspect de
+la ville n'avait guère changé; les fenêtres ne s'étaient point garnies
+ni décorées; les rues demeuraient désertes; nulle trace d'enthousiasme
+ou même de curiosité. Cette fois, l'Empereur ne sut point maîtriser son
+émotion, et son désappointement perça. Lorsqu'il fut entré dans la cour
+du palais et eut mis pied à terre, lorsqu'il s'installa dans les
+appartements de l'empereur Alexandre, lorsqu'il prit possession des
+pièces où son rival en fuite avait vécu et habité, l'orgueil de cette
+victorieuse substitution ne s'épanouit point sur son visage. Par un
+retour amer sur le passé, il comparait la froideur de Wilna aux
+acclamations passionnées qui l'avaient accueilli dans les villes du
+grand-duché et ne put s'empêcher de dire: «Ces Polonais-ci sont bien
+différents de ceux de Posen<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a>
+<a href="#footnote636"><sup class="sml">636</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote636" name="footnote636"><b>Note 636: </b></a>
+<a href="#footnotetag636">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>Il réprima durement les désordres qui lui avaient valu cette déconvenue,
+porta des peines terribles contre l'indiscipline et la maraude, fit
+parquer dans un enclos près de la ville tous les traînards que l'on put
+ramasser, n'épargna aucun moyen pour rassurer la population et
+ressusciter la confiance<a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a>
+<a href="#footnote637"><sup class="sml">637</sup></a>. Par les soins du major général, les
+principaux habitants furent recherchés et prévenus; ils reçurent des
+appels plus ou moins discrets, s'entendirent inviter à sortir de leur
+retraite, à paraître, à faire montre de leurs sentiments. On arriva
+ainsi à provoquer quelques manifestations tardives de sympathie et de
+joie; on parvint à créer une apparence d'enthousiasme, à susciter un
+simulacre d'ovation, avec ses accessoires habituels, fleurs, couronnes,
+décors, sur le passage des corps qui continuaient à traverser la ville
+et à se répandre autour d'elle.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote637" name="footnote637"><b>Note 637: </b></a>
+<a href="#footnotetag637">
+(retour) </a> <i>Cahiers du capitaine de Coignet</i>, 192.</blockquote>
+
+<p>Davout était déjà présent, avec ses cinq divisions; Murat amenait son
+flot de cavalerie, Ney et Oudinot arrivaient à hauteur sur la gauche, et
+le reste de l'immense colonne, composé de la Garde et des réserves,
+rejoignait un peu moins vite, encore échelonné sur la route qui conduit
+de Kowno à Wilna. Du 28 au 30, Napoléon prépara les mouvements
+enveloppants qui avaient pour but de déborder les masses russes en
+retraite et de lui en livrer une partie. Tandis que le roi de Naples,
+appuyé par quelques divisions d'infanterie, poussera droit devant lui et
+s'enfoncera comme un coin entre les deux armées ennemies, Oudinot, Ney
+et Macdonald continueront à s'élever vers le nord-est, suivant et
+talonnant Barclay de Tolly; il est probable que l'armée de ce général,
+ainsi harcelée, ne saura s'esquiver sans dommage: «J'en aurai pied ou
+aile<a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a>
+<a href="#footnote638"><sup class="sml">638</sup></a>», dit l'Empereur. En même temps, il prescrit à Davout de
+prendre avec lui une partie de son infanterie, le plus de cavalerie
+possible, et de se rabattre sur la droite, vers le sud; c'est de ce côté
+principalement que l'occasion s'offre propice à de fructueux coups de
+main.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote638" name="footnote638"><b>Note 638: </b></a>
+<a href="#footnotetag638">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>À très petite distance au sud-est de Wilna, vers Ochmiana, des forces
+russes sont signalées. Quels sont ces corps, aventurés si près de nous
+et qui semblent inconscients du péril? Sont-ce ceux de Doctorof et de
+Touchkof, s'efforçant éperdument de rejoindre Barclay par le chemin le
+plus court? Napoléon incline à y voir plutôt l'avant-garde de
+Bagration<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a>
+<a href="#footnote639"><sup class="sml">639</sup></a>. Il croit toujours que l'armée commandée par ce prince
+remonte vers Wilna; il a appris d'autre part, par des estafettes
+interceptées, que le bruit de notre rapide irruption à Wilna n'a pas
+encore pénétré dans l'intérieur de la Russie. En conséquence, on peut
+espérer que Bagration ne sera pas averti à temps; tout donne à penser
+que son armée, ignorant le péril où elle court, va se jeter tête baissée
+dans le filet tendu sous ses pas, qu'elle n'échappera point à un
+anéantissement total ou partiel. Pour la mettre entre deux feux,
+Napoléon fait inviter Eugène et Poniatowski à presser leur marche de
+flanc; il les aiguillonne par d'impérieux messages. Lui-même renforce
+continuellement, en cavalerie surtout, les troupes sous les ordres de
+Davout et destinées à courir sus aux colonnes de tête. Successivement,
+il fait partir de Wilna la division Dessaix, la division Saint-Germain,
+les cuirassiers de Valence, les lanciers de la Garde; il charge Nansouty
+et Grouchy, avec leurs corps entièrement composés de divisions à cheval,
+de coopérer aux mouvements du prince d'Eckmühl, afin que celui-ci puisse
+«faire de bonnes et belles choses<a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a>
+<a href="#footnote640"><sup class="sml">640</sup></a>». S'entêtant à l'espoir d'une
+capture immédiate, mettant tous ses soins à la préparer, se levant
+chaque jour à deux heures du matin pour expédier des ordres, se livrant
+entièrement à ses combinaisons de guerre, il néglige encore de recevoir
+Balachof, semble oublier le messager de paix, toujours confié à Davout
+et gardé à vue.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote639" name="footnote639"><b>Note 639: </b></a>
+<a href="#footnotetag639">
+(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18875, 18877.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote640" name="footnote640"><b>Note 640: </b></a>
+<a href="#footnotetag640">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, 18880.</blockquote>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>L'Empereur avait compté sans un ennemi plus redoutable que les forces
+russes, inférieures en nombre et disséminées; le climat du Nord lui
+ménageait un premier et rude avertissement. Depuis quelques jours, le
+temps était variable, avec des alternatives de soleil et de pluie, avec
+une tendance à se gâter définitivement. Pendant l'après-midi du 29, un
+amas d'orages s'amoncela au-dessus de la Grande Armée et fit explosion
+sur tout l'espace occupé par nos troupes. La Garde fut surprise en
+marche sur Wilna, les autres corps de la droite pendant leur séjour et
+leurs évolutions autour de la ville, l'armée du prince Eugène encore sur
+les rives du Niémen. Le déchaînement des éléments fut épouvantable; la
+foudre sillonnait le ciel en tous sens, tombait à chaque instant,
+frappant et labourant nos colonnes, tuant des soldats sur la route.
+Après l'orage, la pluie s'établit, une pluie du Nord, ininterrompue,
+diluvienne, glaciale, accompagnée par un subit refroidissement de
+l'atmosphère; c'était un bouleversement complet dans l'ordre et l'aspect
+de la nature, un rappel de l'hiver au milieu des ardeurs de l'été.</p>
+
+<p>Les troupes passèrent la nuit dans leurs bivouacs inondés, sans feu,
+sans abri contre le vent qui soufflait en bourrasques, enveloppées dans
+leurs manteaux ruisselants. Au jour, un spectacle désolant s'offrit à
+leur vue: les campements étaient transformés en lacs de boue, tous les
+objets nécessaires à la vie du soldat brisés ou dispersés, les voitures
+jetées sur le flanc, tristement échouées. Enfin, fait plus grave,
+dommage irréparable, des chevaux gisaient à terre par centaines, par
+milliers, les membres raidis, morts ou mourants. Nourris depuis
+plusieurs semaines d'herbes vertes, privés d'avoine, exténués de
+fatigue, ces animaux se trouvaient dans les pires conditions
+hygiéniques; ils n'avaient pu résister à la chute soudaine de la
+température, au froid qui les avait saisis, transis, abattus sur le sol:
+par un phénomène sans exemple dans l'histoire des guerres, une nuit
+avait fait l'oeuvre d'une épidémie, et nos soldats s'arrêtaient
+consternés devant cette hécatombe.</p>
+
+<p>Chacun songeait avec désespoir au surcroît de peine et d'embarras qui en
+résulterait pour lui; parmi les officiers, l'un pensait à son escadron
+appauvri, l'autre à sa batterie démontée, le troisième à ses équipages
+en détresse; plusieurs s'emportaient avec violence contre une guerre qui
+débutait si mal et contre celui qui les avait conduits en ce pays; le
+général Sorbier, commandant l'artillerie de la Garde, criait «qu'il
+fallait être fou pour tenter de pareilles entreprises<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a>
+<a href="#footnote641"><sup class="sml">641</sup></a>». Lorsqu'on
+eut à peu près supputé le mal et chiffré les pertes, il fut reconnu que
+le nombre des chevaux frappés s'élevait à plusieurs milliers,--à dix
+mille suivant quelques-uns--et ce désastre affaiblissait
+irrémédiablement la cavalerie et l'artillerie, retardait de nouveau
+l'arrivage des vivres, désorganisait en partie les transports, faisait
+craindre à l'armée un long avenir de pénurie et de souffrances<a id="footnotetag642" name="footnotetag642"></a>
+<a href="#footnote642"><sup class="sml">642</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote641" name="footnote641"><b>Note 641: </b></a>
+<a href="#footnotetag641">
+(retour) </a> <span class="sc">Pion des Loches</span>, 282.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote642" name="footnote642"><b>Note 642: </b></a>
+<a href="#footnotetag642">
+(retour) </a> Correspondances conservées aux archives nationales, AF,
+IV, 1644. Cf. Boulart, Brandt, Chambray, Cogniet, Gourgaud, Labaume,
+Ségur.</blockquote>
+
+<p>Dès à présent, la persistance du mauvais temps entravait tout,
+contrariait les opérations. L'armée s'épuisait en efforts inutiles pour
+se remettre en route, pour se tirer du bourbier où elle était prise et
+engluée. Tous les rapports arrivant au quartier général signalaient les
+difficultés de la marche; tous les chefs de corps se plaignaient à la
+fois, en termes plus ou moins vifs, suivant leur tempérament et leur
+humeur. Le bouillant général Roguet, qui éclairait avec sa division
+l'armée d'Italie, maugréait et sacrait. Ney continuait d'avancer, mais
+par quels miracles d'énergie! Encore ne pouvait-il cheminer qu'à très
+petits pas et sans se déployer. Il écrivait le 30 à l'Empereur: «La
+pluie qui ne cesse de tomber depuis hier trois heures de l'après-midi,
+met le corps d'armée dans la presque impossibilité de marcher autrement
+que par la grande route, les chemins de traverse étant inondés et
+présentant des fondrières d'où l'infanterie ne peut se tirer et que la
+cavalerie même passe avec beaucoup de peine<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a>
+<a href="#footnote643"><sup class="sml">643</sup></a>.» Murat évoquait les
+plus fâcheux souvenirs de sa carrière militaire, ceux que lui avait
+laissés la campagne d'hiver entreprise à la fin de 1806 dans les boues
+de la Pologne: «Les routes sont devenues bien mauvaises, disait-il; à
+certains endroits, j'ai cru me retrouver à Pultusk.» Eugène était le
+plus découragé; sa correspondance dénotait plus d'appréhensions pour
+l'avenir que d'espérances. Il écrivait au prince major général: «Plus
+nous avançons, plus nous perdons de chevaux... Je ne puis pas dire à
+Votre Altesse le nombre des chevaux de transport que nous avons perdus,
+mais il est très considérable. Je suis désolé d'avoir toujours à
+entretenir Votre Altesse de notre fâcheuse position de vivres et de
+chevaux, mais il est pourtant de mon devoir de ne la lui cacher. Je n'ai
+plus à espérer que dans les ressources que nous pourrons trouver devant
+nous, car si le pays que nous allons parcourir est aussi dénué de
+ressources que celui que nous venons de traverser, je ne sais réellement
+pas à quel point nous serions réduits sous peu de temps.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote643" name="footnote643"><b>Note 643: </b></a>
+<a href="#footnotetag643">
+(retour) </a> Cet extrait de lettre et les suivants sont tirés des
+archives nationales, AF, IV, 1644.</blockquote>
+
+<p>Malgré cette misère et ces prévisions fâcheuses, on cherchait l'ennemi,
+on s'efforçait de le rejoindre, car chacun le sentait près de soi et à
+portée. Dans la matinée du 1er juillet, pendant une éclaircie, une
+alerte eut lieu aux environs de Wilna. La veille, le général Pajol,
+parvenu jusqu'à Ochmiana, y avait rencontré des dragons de Sibérie, des
+hussards bleus, des Cosaques; on s'était vivement chargé et sabré; la
+ville avait été prise, perdue, reprise; non loin de là, Bordesoulle
+annonçait de son côté l'ennemi en forces. L'Empereur et tout le monde
+au quartier général crurent que Bagration débouchait sur Wilna, qu'il
+allait tomber dans le réseau de troupes déployé autour de la ville et se
+faire prendre au piège. Dans nos campements, le cri: <i>Aux armes!</i>
+retentissait, et les soldats espéraient le combat. Mais la pluie
+recommença presque aussitôt à tomber, brouillant l'horizon, recouvrant
+tout de son voile gris, ramenant l'obscurité et l'incertitude. Au plus
+fort de l'averse, les soldats reconnurent au milieu d'eux l'Empereur,
+sur son cheval blanc; accompagné de Berthier, il était venu étudier les
+lieux dont il comptait faire la base d'une belle opération; il cherchait
+à discerner les reliefs du sol, les approches de la position; on le
+voyait braquer sa lorgnette sur les bois et les coteaux embrumés de
+pluie. Autour de lui, la rafale faisait rage; son uniforme ruisselait,
+l'eau dégouttait par les bords avachis de son chapeau sur sa redingote
+grise. Au bout de quelque temps, on l'entendit dire: «Mais c'est une
+pluie terrible<a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a>
+<a href="#footnote644"><sup class="sml">644</sup></a>»; et il tourna bride, revenant vers la ville.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote644" name="footnote644"><b>Note 644: </b></a>
+<a href="#footnotetag644">
+(retour) </a> <i>Souvenirs d'un officier polonais</i>, 229</blockquote>
+
+<p>Les corps de cavalerie jetés au sud de Wilna continuaient à apercevoir
+l'ennemi par intervalles, puis le perdaient de vue, n'arrivaient pas à
+se renseigner exactement sur la nature et la direction de ses forces, ne
+savaient plus s'ils avaient affaire à Bagration ou à d'autres. En
+réalité, Bagration ne s'était jamais approché de Wilna. Quittant le haut
+Niémen à la première nouvelle du passage, au lieu de remonter vers le
+nord, il s'était jeté délibérément dans l'est, vers Minsk, vers
+l'intérieur de l'empire; renonçant momentanément à rejoindre la première
+armée, il n'espérait plus s'y réunir qu'à la faveur d'un immense détour.
+Il était actuellement hors d'atteinte; pour essayer contre lui d'une
+marche enveloppante, il faudrait élargir le cercle de nos évolutions,
+pousser Davout sur Minsk, attendre que Poniatowski et Jérôme fussent
+complètement entrés en ligne: ce ne pouvait plus être qu'une opération
+de longue haleine et de chances problématiques. Les Russes auxquels
+Pajol s'était heurté à Ochmiana appartenaient au corps de Doctorof, mais
+ce général, évitant de s'exposer sous Wilna, contournait cette ville à
+assez grande distance et prenait de l'espace. Nos dragons et nos
+chasseurs n'avaient fait que tâter et effleurer une colonne de cavalerie
+qui flanquait et protégeait son aile gauche, tandis que le reste du
+corps, ainsi couvert, filait à toute vitesse et dépassait la zone
+dangereuse. On pouvait encore s'élancer à sa suite, l'atteindre et le
+maltraiter dans sa retraite, non l'entourer et le prendre.</p>
+
+<p>Une seule fraction des armées ennemies restait aventurée, compromise, en
+extrême péril; c'étaient quelques régiments d'infanterie et de cavalerie
+appartenant au 6e corps de Barclay et commandés par le général major
+Dorockhof. N'ayant point reçu en temps utile l'ordre de se joindre au
+mouvement général de retraite, cette arrière-garde s'était attardée au
+sud de Wilna; elle s'y était vue tout à coup environnée de nos postes;
+maintenant, elle errait affolée, se heurtant à nous de tous côtés,
+changeant à chaque instant de direction, cherchant désespérément une
+issue; les hommes marchaient nuit et jour, affamés, exténués, les pieds
+meurtris, en sueur et en sang; quelques soldats portaient jusqu'à trois
+ou quatre fusils, échappés aux mains de leurs camarades défaillants, et
+cependant ils allaient toujours, fouettés par la voix impérieuse du chef
+qui leur montrait les Français accourant pour les prendre et qui leur
+faisait peur de la captivité.</p>
+
+<p>Heureusement pour eux, la nature du terrain facilitait leur évasion.
+Ceux de nos corps qui suivaient Doctorof et Dorockhof avaient peine à se
+reconnaître au milieu d'un pays boisé, couvert, accidenté, coupé de
+ravins et de défilés; ils s'embrouillaient dans les renseignements
+fournis par les habitants du pays, confondaient les localités et les
+noms, prenaient Doctorof pour Dorockhof et réciproquement. Davout,
+Pajol, Nansouty, Morand, Bordesoulle, touchaient à chaque instant
+l'ennemi sans le saisir et le sentaient glisser entre leurs doigts. La
+cavalerie légère entrait dans les villages sur les pas des Cosaques;
+elle trouvait des cantonnements encore chauds de leur présence, empestés
+de leur odeur, infectés de leur vermine; mais l'insaisissable ennemi
+avait fui. Parfois, il semblait que cet ennemi voulût tenir. Son
+infanterie se montrait à la lisière des bois, ses tirailleurs ouvraient
+le feu, nos grand'gardes étaient ramenées; puis, lorsque nos commandants
+avaient rassemblé leurs troupes et reçu des renforts, lorsqu'ils
+poussaient contre l'adversaire, celui-ci avait décampé; les masses
+entrevues la veille n'étaient plus que des formes indécises, se perdant
+peu à peu dans le brouillard et l'éloignement. Cette armée fantôme,
+vaguement surgie, s'évanouissait à notre approche, fondait sous notre
+main, se dérobait au contact<a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a>
+<a href="#footnote645"><sup class="sml">645</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote645" name="footnote645"><b>Note 645: </b></a>
+<a href="#footnotetag645">
+(retour) </a> Lettres de Davout, Pajol, Morand, Bordesoulle. Archives
+nationales, AF, 1643 et 1644. Lettres de Berthier au roi Jérôme citées
+par <span class="sc">Du Casse</span>, <i>Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de
+1812</i>, p. 137 et suiv. <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 132 et suiv., d'après les
+rapports des généraux russes.</blockquote>
+
+<p>Il y eut pourtant au nord de Wilna, dans la région où Ney et Oudinot
+opéraient contre Baggovouth et Wittgenstein, où les corps opposés les
+uns aux autres se frôlaient sans se bien distinguer, quelques rencontres
+partielles, d'assez rudes froissements. Les deux partis se battaient
+alors avec vaillance, quoique sans acharnement. Français et Russes, que
+ne séparaient aucune inimitié traditionnelle, aucune injure de peuple à
+peuple, ne s'étaient pas encore animés mutuellement à la lutte et
+n'avaient pas eu le temps de se haïr<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a>
+<a href="#footnote646"><sup class="sml">646</sup></a>. Dès le 28 juin, le maréchal
+duc de Reggio s'était heurté au corps de Wittgenstein, arrêté et établi
+aux environs de Wilkomir. Bien que le maréchal n'eût avec lui qu'une
+division de fantassins et sa cavalerie, il avait abordé l'ennemi avec
+entrain; il lui avait tué ou pris quelques centaines d'hommes et l'avait
+refoulé assez loin, sans l'entamer sérieusement. L'Empereur félicita le
+commandant et les troupes du 2e corps; mais qu'était cette brillante
+affaire d'avant-garde pour lui qui avait rêvé de recommencer Austerlitz
+ou Friedland, au moins Abensberg et Eckmühl? À tous les officiers qui
+lui apportaient des nouvelles, sa première question était: «Combien de
+prisonniers<a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a>
+<a href="#footnote647"><sup class="sml">647</sup></a>?» Les réponses ne le satisfaisaient guère. On
+recueillait des traînards, des déserteurs, quelques détachements et
+quelques convois égarés: là se bornaient nos prises, et l'Empereur
+attendait en vain ces colonnes d'ennemis désarmés, ces interminables
+trains d'artillerie, ces brassées d'étendards captifs que lui
+présentaient jadis ses soldats au retour du champ le bataille.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote646" name="footnote646"><b>Note 646: </b></a>
+<a href="#footnotetag646">
+(retour) </a> Le général Lyautey, dans ses <i>Souvenirs inédits</i>, raconte
+à ce sujet une scène qui rappelle certains épisodes de la guerre de
+Crimée: «Le combat qui avait commencé pour nous dès le point du jour
+eut, vers le milieu de la journée, une heure ou deux de repos. Un ravin
+avec un cours d'eau noire nous séparait des Russes. Le besoin de faire
+boire les chevaux était commun aux deux partis, et de chaque côté on
+descendit dans le ravin. Les Russes buvaient d'un côté, nous de l'autre;
+on se parlait sans trop se comprendre que par gestes; on se donnait la
+goutte, du tabac; nous étions les plus riches et les plus généreux.
+Bientôt après, ces si bons amis se tiraient des coups de canon. Je
+trouvai un jeune officier parlant français; nous échangeâmes
+courtoisement quelques paroles, en attendant mieux.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote647" name="footnote647"><b>Note 647: </b></a>
+<a href="#footnotetag647">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<p>Il eût eu besoin pourtant de trophées, de bulletins triomphants, pour
+retremper pleinement le moral de son armée, pour exciter surtout et
+soulever les Polonais de Lithuanie. En effet, bien que l'on essayât de
+toutes manières pour son compte à déterminer l'insurrection, à chauffer
+l'enthousiasme, l'attitude de la population trompait toujours son
+attente. Pour décider les notables de Wilna à se mettre en avant, à
+payer de leur nom et de leur personne, il avait fallu les relancer chez
+eux, les entreprendre un à un, quêter leur adhésion, forcer presque leur
+concours. Dans les campagnes, chaque classe d'habitants avait ses motifs
+de défiance. Les excès de nos soldats, les brigandages de nos alliés
+allemands continuaient à désoler les paysans, qui se sauvaient à notre
+approche et se réfugiaient dans les bois. Pour les ramener et se les
+concilier, Napoléon leur annonçait la liberté, l'abolition du servage;
+mais ces promesses indisposaient les seigneurs, les grands propriétaires
+ruraux, possesseurs d'esclaves. Si la majeure partie de la noblesse
+restait malgré tout favorablement disposée, un doute persistant sur les
+intentions réelles de Napoléon à l'égard de la Pologne, un doute
+naissant sur le succès de ses armes, la crainte de représailles russes,
+retardaient l'élan des coeurs<a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a>
+<a href="#footnote648"><sup class="sml">648</sup></a>. Tout ce qui se faisait en
+Lithuanie,--ébauche d'une organisation nationale, formation d'un
+gouvernement provisoire, levée de milices locales,--était exclusivement
+l'oeuvre de quelques seigneurs dévoués de longue date à notre cause,
+déjà compromis aux yeux de l'ennemi; la masse suivait mollement
+l'impulsion et ne la devançait jamais. L'Empereur voyait venir à lui des
+empressements isolés, point de mouvement collectif, des individus plutôt
+qu'une nation. Ses calculs se trouvaient doublement en défaut; les
+armées du Tsar avaient déjoué ses premiers plans et échappé à ses
+atteintes; la Pologne russe ne se levait qu'à demi et ne lui prêtait
+qu'un concours hésitant; après la déception militaire, la déception
+politique.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote648" name="footnote648"><b>Note 648: </b></a>
+<a href="#footnotetag648">
+(retour) </a> Voy. spécialement à ce sujet <span class="sc">Chambray</span>, <i>Histoire de
+l'expédition de Russie</i>, 45.</blockquote>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Napoléon décida alors de recevoir Balachof et le fit mander à son
+quartier général; c'était un trophée qu'il présenterait aux Polonais, à
+défaut d'autres; l'armée et la population pourraient croire que l'envoyé
+du Tsar venait en suppliant, attestant par sa présence que la Russie
+s'avouait vaincue avant d'avoir tenté la lutte. Le 30 juin, Balachof
+avait été ramené à Wilna; on l'y logea dans la maison du prince de
+Neufchâtel, où celui-ci le fit prier «de se considérer comme chez
+lui<a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a>
+<a href="#footnote649"><sup class="sml">649</sup></a>», et il fut prévenu que l'Empereur allait incessamment lui
+donner audience.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote649" name="footnote649"><b>Note 649: </b></a>
+<a href="#footnotetag649">
+(retour) </a> Rapport de Balachof.</blockquote>
+
+<p>L'apparente négociation dont Alexandre avait pris l'initiative ne
+pouvait aboutir qu'à une controverse rétrospective, à une altercation
+vaine. En souscrivant à la condition posée par son rival en termes
+absolus, en ramenant ses troupes en deçà du Niémen, Napoléon n'eût pas
+seulement meurtri et supplicié son orgueil; reconnaissant aux yeux de
+tous son impuissance, signalant son erreur, il eût détruit son prestige,
+rompu l'enchantement qui liait tant de peuples à sa fortune, encouragé
+les Russes à l'offensive et l'Europe à la révolte. Il est hors de toute
+vraisemblance que l'idée d'un recul l'ait même effleuré. Les débuts
+manqués de la campagne l'avaient incontestablement affecté: on le voyait
+parfois «sérieux, préoccupé, sombre<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a>
+<a href="#footnote650"><sup class="sml">650</sup></a>»; mais les difficultés
+animaient son coeur de lion, loin de l'abattre, et la persistance avec
+laquelle les Russes se dérobaient l'excitait à continuer plus âprement
+la poursuite, à convoiter davantage cette proie. À supposer même
+qu'Alexandre, se désistant de son exigence préalable, se fût résigné à
+négocier en présence et sous la pression de nos troupes, à respecter
+désormais les lois du blocus continental et à s'employer contre les
+Anglais, cet arrangement, que l'Empereur aurait accepté en d'autres
+temps, ne l'eût plus satisfait. Il dit crûment devant Berthier,
+Caulaincourt et Bessières: «Alexandre se f... de moi; croit-il que je
+suis venu à Wilna pour négocier des traités de commerce? Il faut en
+finir avec le colosse du Nord, le refouler, mettre la Pologne entre la
+civilisation et lui. Que les Russes reçoivent les Anglais à Arkhangel,
+j'y consens, mais la Baltique doit leur être fermée... Le temps est
+passé où Catherine faisait trembler Louis XV et se faisait prôner en
+même temps par tous les échos de Paris. Depuis Erfurt, Alexandre a trop
+fait le fier; l'acquisition de la Finlande lui a tourné la tête. S'il
+lui faut des victoires, qu'il batte les Persans, mais qu'il ne se mêle
+plus de l'Europe; la civilisation repousse ces habitants du Nord<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a>
+<a href="#footnote651"><sup class="sml">651</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote650" name="footnote650"><b>Note 650: </b></a>
+<a href="#footnotetag650">
+(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote651" name="footnote651"><b>Note 651: </b></a>
+<a href="#footnotetag651">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>Résolu d'arracher aux Russes l'abandon total ou partiel de leurs
+conquêtes, il comptait toujours l'obtenir d'eux à bref délai, par
+quelques coups retentissants et hardis, dont il saurait retrouver
+l'occasion. Son espoir était encore qu'Alexandre, aussi prompt à
+désespérer qu'accessible à d'orgueilleuses illusions, s'humilierait et
+viendrait à résipiscence dès qu'il aurait réellement senti le fer. Pour
+surprendre plus rapidement au Tsar cette soumission, il importait de ne
+pas la lui rendre par trop pénible dans la forme, de laisser à cet
+ancien allié le chemin du retour ouvert et même facile. Napoléon s'était
+donc résolu, sans vouloir écouter sérieusement Balachof, à l'accueillir
+avec politesse, afin d'encourager pour l'avenir de nouveaux envois; il
+chercherait à maintenir entre les souverains, malgré la guerre, des
+communications suivies, afin qu'Alexandre, au premier trouble qui
+s'emparerait de son âme, après une ou deux batailles perdues, sût où
+s'adresser pour capituler et faire parvenir des paroles de paix et de
+repentir. Toutefois, désireux de hâter par d'autres moyens ce moment
+d'abandon, il affecterait devant Balachof une assurance sans bornes, une
+confiance imperturbable; se proposant d'épouvanter le Russe par
+l'étalage de ses forces et de ses ressources, il donnerait à sa
+courtoisie un ton d'écrasante supériorité.</p>
+
+<p>Le 1er juillet, à dix heures du matin, il envoya chercher Balachof par
+un chambellan. Amené au palais, l'aide de camp fut introduit dans la
+salle où il avait vu Alexandre pour la dernière fois et qui servait
+maintenant de cabinet à l'empereur des Français; rien n'y était changé,
+sauf le maître. Dans la pièce d'à côté, Napoléon finissait de déjeuner;
+après quelques minutes, Balachof entendit distinctement le bruit d'une
+chaise que l'on repoussait; la porte s'ouvrit, et tranquillement,
+posément, en conquérant qui se sent bien établi en pays ennemi et y
+prend ses aises, l'Empereur passa dans le cabinet, où il se fit «servir
+son café».</p>
+
+<p>Au salut de Balachof, il répondit d'un ton aimable: «Je suis bien aise,
+général, de faire votre connaissance. J'ai entendu du bien de vous. Je
+sais que vous êtes attaché sérieusement à l'empereur Alexandre, que vous
+êtes un de ses amis dévoués. Je veux vous parler avec franchise, et je
+vous charge de rendre fidèlement mes paroles à votre souverain<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a>
+<a href="#footnote652"><sup class="sml">652</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote652" name="footnote652"><b>Note 652: </b></a>
+<a href="#footnotetag652">
+(retour) </a> Cette citation et toutes les suivantes jusqu'à la page
+527 sont empruntées au rapport de Balachof.</blockquote>
+
+<p>Après cette déclaration, son premier mot fut: «J'en suis bien fâché,
+mais l'empereur Alexandre est mal conseillé»; il aimait mieux s'en
+prendre à l'entourage du souverain qu'au souverain lui-même. Et pourquoi
+cette guerre? Deux grands monarques poussaient leurs peuples au carnage
+sans que l'objet de leur querelle eût été nettement précisé. Balachof
+répliqua que son maître ne voulait pas la guerre, qu'il avait tout fait
+pour l'éviter; en témoignage suprême, il invoqua la proposition de paix
+dont il était porteur. Napoléon revint alors sur le passé, et l'on
+discuta, on ergota sur les incidents qui avaient été la cause
+occasionnelle de la rupture. Chacun des deux interlocuteurs répéta à
+satiété ses griefs, sans vouloir reconnaître et prendre en considération
+ceux de l'adversaire. À mesure que l'Empereur rappelait les actes par
+lesquels la Russie avait manifesté l'intention de tenir contre la
+puissance française et de la braver, de ne pas même entrer en
+composition avec elle, il parlait avec plus de chaleur, avec une
+acrimonie croissante, s'animant au feu de ses propres discours. Sa
+colère, feinte peut-être au début, devenait réelle, et il prenait au
+sérieux son rôle d'offensé.</p>
+
+<p>Il marchait à grands pas dans la chambre, et l'on pouvait reconnaître, à
+certains signes d'impatience qui éclataient en lui, le frémissement de
+tout son être. À un moment, le vasistas d'une fenêtre, imparfaitement
+fermé, s'ouvrit et laissa pénétrer, par bouffées fraîches, l'air du
+dehors. L'Empereur le repoussa avec violence. Mais les bois joignaient
+mal; au bout d'un instant, la mince clôture, remise en branle par le
+vent, se souleva de nouveau et recommença à battre. Dans l'état de ses
+nerfs, l'Empereur ne put supporter ce bruit agaçant. D'un geste rageur,
+il arracha le vasistas et le lança en dehors; on l'entendit s'abattre
+sur le sol, avec un fracas de verre brisé.</p>
+
+<p>Napoléon revint à son interlocuteur, se plaignant amèrement de ce que la
+Russie, en l'obligeant à se détourner contre elle, l'eût empêché de
+finir la guerre d'Espagne et de pacifier l'Europe. Puis, arrachant les
+voiles, dédaignant les subtilités et les controverses diplomatiques où
+il s'était attardé jusqu'alors, il alla au fond des choses.
+Supérieurement, il mit en relief ce qu'avait eu depuis longtemps de
+louche et de suspect la conduite d'Alexandre. Il fit sentir que ce
+prince s'était acheminé irrésistiblement à la guerre du jour où il avait
+laissé des personnages équivoques, notoirement connus pour nos
+adversaires, se rapprocher de sa personne et surprendre sa confiance.
+Autour de lui, dans sa société intime, qui voyait-on? Étaient-ce des
+Russes, possédant le sens et la tradition de la politique nationale?
+Point; on ne voyait qu'un groupe d'étrangers, un conseil cosmopolite, un
+comité d'émigrés et de proscrits, Stein le Prussien, Armfeldt le
+Suédois, Wintzingerode, déserteur de nos armées, d'autres encore,
+éternels artisans d'intrigue et de discorde. Avec raison, Napoléon
+montrait, abrités et embusqués derrière le prince qui lui avait juré
+fidélité, ses ennemis personnels et acharnés, ceux qu'il avait retrouvés
+de tout temps en son chemin, ameutant les rois, fomentant la
+conspiration européenne. Chassés par lui de tous les pays où s'exerçait
+son pouvoir, ces hommes étaient allés en Russie lui ravir l'allié qu'il
+croyait avoir subjugué par l'ascendant de son génie, et sa colère
+éclatait contre ces séducteurs, contre le monarque faible qui s'était
+laissé reprendre et suborner.</p>
+
+<p>En vain s'était-il promis d'être calme, de montrer plus de pitié que de
+courroux, de gronder amicalement et de haut. Emporté par ses haines, il
+manquait à l'engagement pris envers lui-même, ne se contenait plus,
+frappait et blessait. Sa voix devenait brève et stridente; ses phrases
+étaient autant de traits chargés de passion ou de venin; chaque mot
+portait sa griffe.</p>
+
+<p>L'empereur Alexandre, disait-il, se pique de sentiments élevés; il veut
+être un chevalier sur le trône. Est-ce se conformer à cette règle que de
+s'entourer d'hommes vils, honte et rebut de l'Europe? Parmi les Russes
+eux-mêmes, quels sont ceux qu'il choisit pour leur confier le
+commandement de ses armées et le sort du pays? «Je ne connais pas le
+Barclay de Tolly, mais Bennigsen!»--Bennigsen, qui doit à ses crimes
+une célébrité affreuse: en cherchant sur les mains de cet homme, on y
+trouverait une tache de sang, et de quel sang! L'allusion à l'assassinat
+de Paul Ier, au forfait où Bennigsen avait trempé et qui avait avancé le
+règne d'Alexandre, était sur les lèvres de l'Empereur; il la laissa plus
+d'une fois percer dans son langage.</p>
+
+<p>Si ardentes que fussent ses colères, il savait toujours les gouverner et
+s'en servir pour atteindre son but. Ce qu'il veut aujourd'hui, c'est
+moins offenser Alexandre que de le terrifier; il veut lui faire honte,
+mais surtout lui faire peur. Son but est de prouver que le Tsar, en se
+livrant à des étrangers, en épousant leurs rancunes, s'aliène le
+sentiment national, qui s'insurgera contre lui à la première occasion et
+dont l'explosion peut mettre en péril sa couronne et sa vie. Depuis un
+siècle, le mécontentement des hautes classes en Russie s'était manifesté
+à plusieurs reprises par des complots, par des attentats, par des
+révolutions de palais ou de caserne. En soixante ans, ces crises
+intérieures avaient abouti à quatre changements de règne, à l'assassinat
+de trois empereurs. Fondée sur ces précédents, la croyance à
+l'instabilité du pouvoir à Pétersbourg était générale en Europe; c'était
+l'une des raisons qui donnaient toute confiance à Napoléon dans le
+succès de son entreprise et qui l'avaient engagé à la risquer: il tenait
+pour presque assuré que, dans l'état critique et violent où il allait
+placer la Russie, une révolte de nobles viendrait favoriser
+indirectement l'invasion et couper court à la résistance. Dans tous les
+cas, il voulait consterner Alexandre par la crainte de cette diversion,
+afin de l'avoir plus facilement à merci, et toutes ses paroles, toutes
+ses insinuations tendaient à faire redouter au fils de Paul Ier le sort
+de son père, à évoquer de lugubres visions, des spectres avertisseurs.</p>
+
+<p>En Russie--laissait-il entendre--les souverains sont-ils si solidement
+assis sur le trône qu'ils puissent impunément plonger leurs peuples dans
+les calamités d'une guerre malheureuse et les réduire au désespoir? Les
+hommes auxquels Alexandre prostitue sa confiance seront les premiers à
+se retourner contre lui, dès qu'ils y verront leur intérêt, à le trahir
+et à le vendre, «à tirer la corde qui peut trancher sa vie». Ces mots
+étaient-ils une allusion à l'écharpe qui avait serré le cou de Paul Ier
+et étouffé ses cris, tandis qu'on lui défonçait le crâne avec un pommeau
+d'épée? Pour renouveler de pareilles horreurs, que fallait-il? Un grand
+coup porté du dehors qui ébranlerait l'opinion, l'annonce d'une bataille
+perdue, d'un désastre militaire! Or, ce désastre était imminent. Ici,
+par une suite d'affirmations superbes et tranchantes, Napoléon pose en
+fait que la guerre doit nécessairement tourner au détriment et à la
+confusion des Russes. Il soutient qu'elle commence mal pour eux et que
+la manière dont elle s'engage permet d'en préjuger l'issue; il s'acharne
+à le prouver. Toutes les circonstances qui ont marqué le début des
+hostilités et qui ont été pour lui autant de déceptions, il les tourne
+en sa faveur, il s'en fait des avantages. Quant à la disproportion des
+forces en hommes, en argent, en ressources de tout genre, n'est-elle pas
+évidente, écrasante? Napoléon se targue de tout connaître des armées
+russes, la composition de chacune d'elles, sa valeur, le nombre de ses
+divisions, l'effectif moyen des bataillons; il cite des chiffres,
+accumule des détails, se livre à un retour complaisant sur sa propre
+puissance, fait des calculs et des comparaisons, oppose avec habileté
+les groupements respectifs de manière à se montrer partout le plus fort,
+et excellant à donner aux assertions les plus hasardées l'aspect de
+vérités rigoureusement déduites, il démontre que le succès de la
+campagne est pour lui un problème résolu, qu'il est sûr, absolument sûr
+de son fait, qu'il a la certitude mathématique de vaincre.</p>
+
+<p>Qui d'ailleurs en Europe, d'après lui, doute de ce résultat? Les Anglais
+eux-mêmes regrettent cette guerre, car ils prévoient «des malheurs pour
+la Russie et peut-être le comble des malheurs», c'est-à-dire une
+révolution. Quant à l'Europe continentale, elle marche avec nous et suit
+notre étoile. Les Russes se vantent, à la vérité, de nous avoir
+soustrait certains de nos auxiliaires traditionnels: on parle d'une paix
+qu'ils auraient conclue avec le Turc, et Napoléon, fort mécontent au
+fond et fort intrigué de ce traité, voudrait en savoir les conditions;
+il soumet Balachof à un interrogatoire en règle, auquel l'autre se
+dérobe. Il fait fi alors des Turcs et des Suédois, pauvres alliés,
+appoint insignifiant; on les verra d'ailleurs, dès que la fortune se
+sera prononcée en sa faveur, revenir à lui et se rattacher au vainqueur.
+Il sait bien qu'on cherche à lui débaucher, à lui voler ses alliés
+allemands; ses troupes ont intercepté une lettre écrite par un prince
+apparenté à la famille impériale de Russie pour exciter les Prussiens à
+la désertion. Tristes moyens! Sont-ce là jeux d'empereur? Que les
+potentats se fassent la guerre, c'est leur droit, mais au moins
+devraient-ils mettre dans leurs luttes la courtoisie et la hauteur d'âme
+qui conviennent à ces grands tournois. Au reste, en quoi espère-t-on lui
+nuire par de semblables manoeuvres? On débarrassera ses armées de
+«quelques coquins», on arrivera à lui ravir quelques centaines de
+soldats: il en a 550,000,--oui, 550,000 bien comptés,--contre 200,000
+Russes: «Dites à l'empereur Alexandre que je l'assure par ma parole
+d'honneur que j'ai 550,000 hommes en deçà de la Vistule.»</p>
+
+<p>Après avoir asséné ce dernier coup, il se radoucit, change de ton, et
+légèrement, presque négligemment, arrive au point où il veut en venir.
+La conclusion qu'il laisse se dégager de tous ses discours, celle qu'il
+sous-entend, celle qu'il exprime à demi-mot, c'est que l'empereur
+Alexandre, certain d'être battu, environné de périls, n'a qu'un parti à
+prendre: interrompre promptement la lutte et subir la loi. Quant à lui,
+il va faire la guerre, puisqu'on l'y oblige, mais il n'en est pas plus
+belliqueux pour cela ni plus acharné: «Il n'est ni contre les
+négociations ni contre la paix.» Qu'on ne lui parle pas sans doute
+d'évacuer Wilna et de faire reculer son armée; de semblables conditions
+ne sauraient être prises au sérieux. Mais l'empereur Alexandre veut-il
+se rendre compte de la situation et se résoudre aux sacrifices
+convenables, quiconque se présentera de sa part sera le bienvenu.
+Veut-il rappeler le comte de Lauriston, afin d'avoir toujours sous la
+main un négociateur? Il n'a qu'à faire un signe, et l'ancien
+ambassadeur reprendra le chemin de Pétersbourg. Veut-il dès à présent
+régler les conditions du combat de manière à sauvegarder les droits de
+l'humanité et de la civilisation, conclure un cartel sur les bases les
+plus libérales, assurer le sort des blessés et des prisonniers? Napoléon
+est prêt à mener cette négociation parallèlement aux hostilités, et de
+plus en plus sa pensée intime se révèle: ce qu'il désire, c'est de
+garder le contact avec Alexandre, c'est de conserver sur lui une prise
+par laquelle il puisse le ressaisir en temps opportun et le ramener à
+lui, résigné et contrit. Il s'exprime maintenant sur le compte du Tsar
+avec une commisération sympathique, comme on parle d'un ami égaré, pour
+lequel on conserve malgré tout un fonds d'indulgence et que l'on
+voudrait voir revenir. Puis, quand il a jeté dans le débat toutes ces
+idées sans y trop insister, laissant aux adversaires le soin de les
+relever et d'en faire leur profit, il se met, avec une suprême
+désinvolture, à parler de choses indifférentes.</p>
+
+<p>Il interroge Balachof sur la cour de Russie, demande des nouvelles du
+chancelier: «Le comte Roumiantsof est malade? Il a eu un coup
+d'apoplexie?... Dites-moi, je vous prie, pourquoi a-t-on éloigné...
+celui que vous aviez à votre conseil d'État... comment l'appelez-vous?
+Spie... Sper...» Il faisait allusion à Spéranski, mais il n'avait pas la
+mémoire des noms et s'amusait d'ailleurs à les défigurer. Il veut
+néanmoins savoir pourquoi on a disgracié l'homme qu'il a vu à Erfurt, se
+complaît à ces questions, à ces curiosités, comme si l'excellence de sa
+position et une parfaite tranquillité d'esprit lui laissaient pleinement
+le loisir de causer, jusqu'à ce qu'enfin, tout à fait rasséréné et
+gracieux, il s'y prenne pour rompre l'entretien avec une politesse
+presque excessive: «Je ne veux plus vous dérober votre temps, général.
+Dans le cours de la journée, je vous préparerai une lettre pour
+l'empereur Alexandre.»</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Le soir, à sept heures, Balachof fut invité à dîner chez Sa Majesté. Les
+autres convives étaient Berthier, Duroc, Bessières et Caulaincourt; ce
+dernier avait été spécialement mandé et s'étonna un peu de cet appel,
+car son maître ne l'habituait plus depuis quelque temps à de pareilles
+faveurs. Pendant tout le repas, l'Empereur entretint et domina
+naturellement la conversation, mais il était redevenu haut, entier,
+agressif; s'adressant à un auditoire au lieu de parler à un seul
+interlocuteur, il mesurait ses effets au nombre de personnes à frapper
+et à convaincre. Son but évident était d'embarrasser Balachof devant
+témoins, de le décontenancer par des questions imprévues; on eût dit
+qu'il voulait confondre et humilier la Russie entière en sa personne.
+Malheureusement pour lui, il avait affaire à un adversaire difficile à
+démonter, servi par un patriotisme avisé et une rare présence d'esprit;
+l'avantage lui fut vivement disputé dans ce combat de paroles.</p>
+
+<p>Il affecta d'abord un ton de rondeur familière et de bonhomie narquoise,
+abordant les sujets les plus frivoles, comme si son esprit eût eu besoin
+de se détendre et de se reposer après les préoccupations de la journée.
+Il fit allusion à la vie privée de l'empereur Alexandre, à ses succès
+féminins, aux occupations galantes qui semblaient l'absorber à l'heure
+même où nos troupes franchissaient la frontière:</p>
+
+<p>--«Est-ce vrai, dit-il, que l'empereur Alexandre allait tous les jours à
+Wilna prendre le thé chez une beauté d'ici?» Et se tournant vers le
+chambellan de service, M. de Turenne, qui se tenait debout derrière sa
+chaise:--«Comment l'appelez-vous, Turenne?»</p>
+
+<p>--«Soulistrowska, Sire», répondit le chambellan, dont le devoir était
+d'être parfaitement informé en ces matières.</p>
+
+<p>--«Oui, Soulistrowska.» Et Napoléon adressait à Balachof un coup d'oeil
+interrogateur.</p>
+
+<p>--«Sire, répondit le Russe, l'empereur Alexandre est ordinairement
+galant avec toutes les femmes, mais à Wilna je l'ai vu occupé de tout
+autre chose.</p>
+
+<p>--«Pourquoi pas? reprit l'Empereur. Au quartier général, c'est encore
+permis.»</p>
+
+<p>Mais il reprochait à Alexandre des fréquentations plus compromettantes.
+Était-il donc vrai que ce monarque, non content d'accueillir à son
+service des Stein et des Armfeldt, permît à de tels hommes de s'asseoir
+à sa table et de manger son pain?</p>
+
+<p>--«Dites-moi, Stein a-t-il dîné avec l'empereur de Russie?»</p>
+
+<p>--«Sire, toutes les personnes de distinction sont admises à la grande
+table de Sa Majesté.»</p>
+
+<p>--«Comment peut-on mettre un Stein à la table de l'empereur de Russie?
+Si même l'empereur Alexandre s'est décidé à l'écouter, toujours ne
+devait-il pas le mettre à sa table. Est-ce qu'il a pu s'imaginer que
+Stein pouvait lui être attaché? L'ange et le diable ne doivent jamais se
+trouver ensemble.»</p>
+
+<p>Il parla alors de la Russie avec une curiosité pleine d'assurance, comme
+d'un pays qu'il allait visiter prochainement et parcourir en tous sens.
+Le nom de Moscou était déjà venu sur ses lèvres:</p>
+
+<p>--«Général, demanda-t-il, combien comptez-vous d'habitants à Moscou?</p>
+
+<p>--«Trois cent mille, Sire.</p>
+
+<p>--«Et de maisons?</p>
+
+<p>--«Dix mille, Sire.</p>
+
+<p>--«Et d'églises?</p>
+
+<p>--«Plus de trois cent quarante.</p>
+
+<p>--«Pourquoi tant?</p>
+
+<p>--«Notre peuple les fréquente beaucoup.</p>
+
+<p>--«D'où vient cela?</p>
+
+<p>--«C'est que notre peuple est dévot.</p>
+
+<p>--«Bah! on n'est plus dévot de nos jours.</p>
+
+<p>--«Je vous demande pardon, Sire, cela n'est pas partout de même. On
+n'est peut-être plus dévot en Allemagne et en Italie, mais on est encore
+dévot en Espagne et en Russie.»</p>
+
+<p>L'allusion était mordante et méritée; on ne pouvait dire plus
+spirituellement à l'Empereur qu'un peuple croyant avait seul réussi
+jusqu'à présent à le tenir en échec, qu'une autre nation également
+inébranlable dans sa foi, confiante en Dieu, saurait imiter cet exemple,
+et que la Russie lui serait une Espagne. Sous cette repartie, il se tut
+un instant; puis, reprenant l'attaque, tendant le fer, il dit à
+Balachof, en le regardant fixement:</p>
+
+<p>--«Quel est le chemin de Moscou?»</p>
+
+<p>À ce coup droit, la riposte se fit un instant attendre. Balachof prit
+son temps, parut réfléchir, puis:</p>
+
+<p>--«Sire, répondit-il, cette question est faite pour m'embarrasser un
+peu. Les Russes disent comme les Français que tout chemin mène à Rome.
+On prend le chemin de Moscou à volonté; Charles XII l'avait pris par
+Pultava.»</p>
+
+<p>En évoquant subitement le nom et l'infortune du conquérant suédois, en
+avertissant l'Empereur qu'au lieu d'aller à Moscou il risquait d'aller à
+Pultava, Balachof répondait à une bravade par une menace prophétique et
+prenait finement sa revanche. Il ne parut pas toutefois que l'à-propos
+de ses paroles ait vivement impressionné les assistants; ses réponses
+acquirent leur célébrité après coup, lorsque l'événement fut venu les
+mettre en relief et les souligner.</p>
+
+<p>On sortit de table et l'on passa dans un salon voisin. Là, l'Empereur se
+mit à philosopher, déplorant l'aveuglement des princes et la folie des
+hommes: «Mon Dieu! que veulent donc les hommes?» L'empereur Alexandre
+avait obtenu de lui tout ce qu'il pouvait désirer, tout ce que ses
+prédécesseurs osaient à peine rêver: la Finlande, la Moldavie, la
+Valachie, un morceau de la Pologne: s'il eût persévéré dans l'alliance,
+son règne se fût inscrit en lettres d'or dans les fastes de son peuple:
+«Il a gâté le plus beau règne qui a jamais été en Russie... Il s'est
+jeté dans cette guerre pour son malheur, ou par de mauvais conseils, ou
+par la fatalité de son sort.» Et par quels moyens faisait-il cette
+guerre? À ce sujet, s'échauffant de nouveau et tempêtant, Napoléon
+reprit toutes ses plaintes, tous ses motifs d'indignation, et toujours
+l'argument direct et personnel, celui qui cherchait l'homme sous le
+souverain, qui devait alarmer Alexandre pour sa sécurité et le faire
+trembler dans sa chair. L'empereur Alexandre, disait-il, en se plaçant
+lui-même à la tête de ses armées, s'est découvert devant ses peuples; il
+s'est offert en première ligne, il s'est désigné à leur fureur, en cas
+de revers: «Il s'est réservé la responsabilité de la défaite. La guerre
+est mon milieu. J'y suis accoutumé. Ce n'est pas la même chose avec lui;
+il est empereur par sa naissance. Il doit régner et nommer un général
+pour commander: s'il fait bien, le récompenser; s'il fait mal, le punir.
+Que le général ait une responsabilité devant lui plutôt que lui-même
+devant la nation, car les souverains ont aussi une responsabilité; il ne
+faut pas oublier cela.»</p>
+
+<p>Il continua ainsi longuement, prodiguant les avertissements sinistres,
+les paroles acerbes, se promenant avec animation au milieu de ses
+convives debout. À un moment, il avisa Caulaincourt, qui restait
+silencieux et grave, sans donner aucun signe d'acquiescement, et lui
+frappant légèrement la joue, il l'interpella en ces termes: «Eh bien!
+que ne dites-vous rien, vieux courtisan de la cour de
+Saint-Pétersbourg?» Très haut, il ajouta: «Ah! l'empereur Alexandre
+traite bien les ambassadeurs: il croit faire de la politique avec des
+cajoleries. Il a fait de vous un Russe<a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a>
+<a href="#footnote653"><sup class="sml">653</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote653" name="footnote653"><b>Note 653: </b></a>
+<a href="#footnotetag653">
+(retour) </a> <i>Documents inédits.</i></blockquote>
+
+<p>À ces mots, Caulaincourt pâlit, ses traits se contractèrent. Il s'était
+entendu infliger maintes fois et même publiquement, à la suite des
+objections qu'il avait vaillamment produites contre la guerre, cette
+épithète de Russe que désavouait son patriotisme. Il en avait souffert,
+mais il avait supporté jusque-là le jeu déplaisant où s'obstinait son
+maître. Cette fois, c'en était trop: répéter devant un étranger, un
+ennemi, le reproche contre lequel protestait toute sa vie, c'était
+mettre en doute ses sentiments français et sa loyauté; l'injustice
+passait les bornes, la taquinerie tournait en insulte. Caulaincourt ne
+put se contenir et répliqua sur un ton que l'Empereur n'était pas
+habitué à entendre: «C'est sans doute parce que ma franchise a trop
+prouvé à Votre Majesté que je suis un très bon Français qu'elle veut
+avoir l'air d'en douter. Les marques de bonté de l'empereur Alexandre
+étaient à l'adresse de Votre Majesté; comme votre fidèle sujet, Sire, je
+ne les oublierai jamais<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a>
+<a href="#footnote654"><sup class="sml">654</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote654" name="footnote654"><b>Note 654: </b></a>
+<a href="#footnotetag654">
+(retour) </a> <i>Documents inédits.</i></blockquote>
+
+<p>À l'expression de visage qui accompagna ces paroles, chacun sentit que
+le duc était blessé au coeur; un froid s'ensuivit; l'Empereur lui-même
+parut gêné et presque déconcerté. Il changea de conversation,
+s'entretint encore avec Balachof, et finit par le congédier avec
+aménité. Il lui fit pourtant remettre, comme adieu, avec la lettre
+préparée pour l'empereur Alexandre et résumant la querelle, un
+exemplaire de la belliqueuse allocution qu'il avait adressée à ses
+troupes en leur ordonnant de franchir le Niémen; c'était sa réponse à la
+demande de repasser le fleuve. S'adressant à Berthier et l'appelant
+familièrement par son prénom: «Alexandre, lui dit-il, vous pouvez donner
+la proclamation au général, ce n'est pas un secret<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a>
+<a href="#footnote655"><sup class="sml">655</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote655" name="footnote655"><b>Note 655: </b></a>
+<a href="#footnotetag655">
+(retour) </a> <i>Rapport de Balachof.</i></blockquote>
+
+<p>Tandis que Balachof quittait le palais et se préparait à monter en
+voiture, pour rejoindre son empereur, un vif incident se passait chez
+Napoléon et formait l'épilogue de ces scènes<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a>
+<a href="#footnote656"><sup class="sml">656</sup></a>. Se retrouvant avec
+les siens, l'Empereur s'était rapproché de Caulaincourt, qui demeurait à
+l'écart, le visage douloureux et amer. Fâché et presque honteux d'avoir
+affligé ce serviteur fidèle, cet ami, il voulut finir leur brouille et
+essaya de guérir la blessure qu'il avait faite. Il dit au duc, sur un
+ton de bienveillante gronderie: «Vous avez eu tort de vous courroucer»,
+et pour prouver qu'il n'avait fait qu'une plaisanterie, il affecta de la
+continuer. «Vous vous attristez sans doute, dit-il, du mal que je vais
+faire à votre ami.» Il répéta ensuite son éternelle phrase: «Avant deux
+mois, les seigneurs russes forceront Alexandre à me demander la paix.»
+Il prit aussi la peine d'expliquer une dernière fois au duc et aux
+personnages présents pourquoi il faisait cette guerre, mêlant toujours
+le vrai et le faux, rappelant avec raison que l'alliance de la Russie
+n'avait été qu'un leurre, une ombre mensongère, et concluant à tort de
+ce fait qu'une guerre d'invasion dans le Nord s'imposait, qu'elle était
+la plus utile et la plus politique de ses entreprises, qu'elle
+conduirait nécessairement à la paix générale.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote656" name="footnote656"><b>Note 656: </b></a>
+<a href="#footnotetag656">
+(retour) </a> Le récit de l'incident, dont Ségur paraît avoir eu
+connaissance, est entièrement tiré des <i>Documents inédits</i> que nous
+citons constamment au cours de ce chapitre.</blockquote>
+
+<p>Mais Caulaincourt ne l'écoutait plus; tout entier à son outrage, au soin
+de défendre son honneur, il se mit avec une extrême vivacité à relever
+le propos qui l'avait meurtri. Il dit, il cria presque qu'il s'estimait
+meilleur Français que les fauteurs de cette guerre: «Il se faisait
+gloire, puisque Sa Majesté le publiait, de la désapprouver: au reste,
+puisqu'on suspectait son patriotisme et sa fidélité, il demandait à se
+retirer du quartier général, à s'en aller tout de suite, le lendemain
+même; il sollicitait de Sa Majesté un commandement en Espagne et la
+permission de la servir loin de sa personne.» En vain l'Empereur
+s'efforçait-il de le consoler par des paroles de bonté, il allait
+toujours, cédant à son indignation, perdant toute mesure; il ne semblait
+plus maître de sa parole et de ses gestes. Les autres grands officiers
+l'entouraient et tâchaient de l'apaiser, consternés de cet éclat,
+épouvantés de cette hardiesse, craignant pour leur ami une irréparable
+disgrâce. Mais l'Empereur restait très calme, très doux, se laissant
+tout dire, et le colérique souverain était redevenu le plus patient des
+maîtres. C'est que cet admirable connaisseur d'hommes mesurait en
+dernier lieu ses procédés à son estime: sincèrement attaché à ceux qui
+l'avaient conquise, s'il les faisait souffrir trop souvent par ses
+emportements et ses défauts de caractère, il leur revenait toujours et
+leur rendait finalement justice; il savait à merveille discerner les
+dévouements vrais et leur passait beaucoup. Au lieu d'imposer silence à
+Caulaincourt, il se bornait à lui dire: «Mais qu'est-ce qui vous prend?
+Et qui met votre fidélité en doute? Je sais bien que vous êtes un brave
+homme. Je n'ai fait qu'une plaisanterie. Vous êtes par trop susceptible.
+Vous savez bien que je vous estime. Dans ce moment vous déraisonnez: je
+ne répondrai plus à ce que vous dites.» La scène se prolongeant, il prit
+le parti d'y couper court en se retirant, passa et s'enferma dans son
+cabinet. Caulaincourt voulait l'y rejoindre et exiger son congé: il
+fallut que Duroc et Berthier le retinssent de force; il fallut ensuite
+de nombreux efforts pour que cet honnête homme exaspéré fît taire ses
+griefs et reprît ses fonctions, pour qu'il consentît à partager jusqu'au
+bout avec l'Empereur les épreuves et les dangers de la campagne, après
+avoir eu le courage plus rare de l'avertir loyalement et de lui montrer
+l'abîme.</p>
+
+<p>Le message apporté par Balachof et la réponse de Napoléon furent les
+dernières communications échangées entre les alliés de Tilsit et
+d'Erfurt, divisés irrémédiablement. Aux avances comme aux menaces de
+Napoléon, Alexandre opposera désormais un mur de glace. Cette guerre à
+mort que son rival s'abstient de lui déclarer, c'est lui qui la veut; il
+s'est juré de la soutenir et d'y persévérer, quelles qu'en soient les
+péripéties. Pour se prémunir contre toute velléité décéder, il a prévu
+la défaite, l'occupation de ses villes, la dévastation de ses provinces;
+il s'est habitué à l'idée de sacrifier momentanément une moitié de son
+empire, pour sauver l'autre; il s'est soustrait à cette seconde guerre
+de Pologne que Napoléon lui proposait comme une courte passe d'armes, et
+voici la guerre de Russie qui commence, la guerre sans batailles, contre
+la nature et les espaces. Le 16 juillet, Napoléon dépassait Wilna; après
+avoir dépensé des trésors d'énergie à ravitailler et à réorganiser ses
+troupes, il les poussait maintenant vers la Dwina et le Dniéper,
+cherchant toujours à isoler et à envelopper l'une ou l'autre des armées
+russes, inventant des combinaisons multiples, ingénieuses, grandioses,
+dignes de lui en tout point et qui eussent assuré son triomphe, si
+l'extrême développement du théâtre des opérations n'eût permis à
+l'ennemi de se dégager sans cesse et de déconcerter la poursuite. Et
+Napoléon, devant cette résistance fuyante, irait plus loin, toujours
+plus loin, s'enfonçant dans l'infini, s'aventurant à travers le sombre
+et mystérieux empire, se dirigeant instinctivement vers le point de
+lumière qui brillait à l'horizon, au milieu d'universelles ténèbres, et
+qu'il fixait d'un regard halluciné. Ce qui l'entraîne à Moscou, sans
+qu'il ait décidé encore et irrévocablement de marcher sur cette
+capitale, c'est la fatalité à laquelle il obéit depuis le début de sa
+carrière, cette fatalité qu'il subit et qu'il crée en même temps, qui
+l'oblige à se surpasser constamment lui-même et qui ne lui permet de
+tenir les peuples dans l'obéissance qu'en les consternant par des
+prodiges sans cesse renouvelés et d'une splendeur croissante. Il subit
+aussi l'attirance de Moscou, la cité étrange et féerique, la cité de
+rêve, parce que cette conquête presque asiatique promet à son orgueil
+des jouissances inconnues et le tente comme le viol d'un monde nouveau.
+Enfin, il espère déterminer chez les Russes, par la prise de leur
+sanctuaire national, un ébranlement d'âme qui les jettera à ses pieds;
+plus la guerre avec eux lui apparaît difficile, pénible, hérissée
+d'épreuves et de dangers, plus il s'obstine à l'espoir de la terminer
+rapidement en la poussant à fond; il a dit à Caulaincourt: «Je signerai
+la paix dans Moscou.»</p>
+
+<a name="conc" id="conc"></a>
+<br>
+
+<h3>CONCLUSION</h3>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Soixante jours après, Napoléon était à Moscou. L'armée avait fourni sa
+carrière et tracé sur le sol russe un sanglant sillon. Les étapes de sa
+route avaient été marquées par des épreuves, des souffrances, des succès
+qui ne finissaient rien et de glorieuses déconvenues: les combats
+d'Ostrowno d'abord et de Witepsk, contre Barclay qui reculait à pas
+comptés, sans se laisser entamer; Mohilef, où Bagration n'avait pas été
+assez battu pour qu'il ne pût continuer sa marche circulaire et
+rejoindre la première armée; Smolensk, où l'infanterie russe s'était
+laissé hacher sur place et avait gardé ses rangs dans la mort; à
+Smolensk, une halte anxieuse, la constatation de pertes immenses, cent
+mille hommes manquant à l'appel, pris à l'armée par la maladie et la
+désertion; plus loin, l'affreuse mêlée de Valoutina; plus loin encore,
+la poursuite fiévreuse et décevante de la bataille décisive: le combat
+toujours offert, longtemps refusé, imposé enfin à Kutusof par le cri de
+ses troupes; Borodino alors, l'infernale bataille, dont la canonnade
+faisait trembler le sol à dix-huit verstes de distance<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a>
+<a href="#footnote657"><sup class="sml">657</sup></a> et qui avait
+couché sur le sol un nombre d'hommes égal à la population adulte d'une
+très grande ville. Au bout de ce carnage, Moscou nous était apparu, avec
+l'enchevêtrement de ses murailles blanches, avec ses dômes d'or, de
+vermillon ou d'azur et ses constellations de coupoles, avec ses palais,
+ses verdures, ses jardins, comme une grande oasis dans le désert des
+plaines vides. L'armée s'y était jetée, et aussitôt la proie s'était
+dérobée, s'était évanouie dans un nuage de feu. Maintenant, installé au
+Kremlin, Napoléon régnait sur des ruines: autour de lui, onze mille
+maisons brûlées: l'incendie continuant sourdement son oeuvre et rongeant
+ces restes; seules, les trois cent quarante églises debout, émergeant
+d'une mer de décombres; l'armée repue de pillage, gorgée d'inutiles
+richesses qu'elle avait disputées aux flammes, s'affaissant lourdement
+dans une pesanteur d'ivresse, sans oser regarder l'avenir; dans les
+campagnes environnantes, quatre mille châteaux ou villages saccagés;
+dans les bois, une population de deux cent mille âmes chassée de ses
+foyers et jetée à la vie sauvage; aux extrémités de l'horizon, des
+bandes de moujiks se levant furieuses, attaquant nos convois, égorgeant
+les soldats isolés ou les enterrant vifs, commençant la guerre à
+l'espagnole.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote657" name="footnote657"><b>Note 657: </b></a>
+<a href="#footnotetag657">
+(retour) </a> Joseph <span class="sc">de Maistre</span>, <i>Correspondance</i>, IV, 219.</blockquote>
+
+<p>Au milieu de cette désolation, Napoléon n'agissait plus et attendait. Il
+avait fait porter au Tsar quelques paroles de paix et attendait de jour
+en jour qu'Alexandre, par l'envoi d'un négociateur, s'avouât vaincu et
+rendît son épée. Il viendrait sans doute, ce parlementaire impatiemment
+désiré. Pourquoi ne viendrait-il pas? La chose était dans l'ordre,
+puisque les Russes avaient été vaincus partout, vaincus toujours; il en
+serait d'eux à la fin comme des Autrichiens, comme des Prussiens et de
+tant d'autres, avec lesquels tout s'était réglé par une bataille et la
+prise de leur capitale. La paix cependant tardait à venir, et Napoléon,
+étonné de l'incendie et des destructions systématiques, se demandait à
+quel peuple il avait affaire, quelle était cette race qui croyait
+accomplir oeuvre sainte en mettant elle-même le feu à ses villes. Par
+moments, il imaginait de très belles combinaisons de guerre, auxquelles
+la lassitude de ses lieutenants et de ses soldats l'obligeait de
+renoncer. Il songeait aussi à user d'expédients gigantesques et
+étranges, à se proclamer lui-même roi de Pologne, à ressusciter la
+principauté de Smolensk ou les républiques tatares, à tenter la noblesse
+russe par l'appât d'une constitution et le peuple par l'abolition du
+servage, à lancer la parole révolutionnaire qui appellerait à son
+secours une guerre sociale; n'arriverait-il pas à se donner prise morale
+sur la Russie, à découvrir la fissure de ce bloc et à le désagréger?
+Finalement, il ne s'arrêtait à rien, reconnaissait la chimère et le
+néant de ses conceptions diverses, se sentait réellement à bout
+d'inventions, à bout de facultés, à bout de génie, tombait alors à un
+désoeuvrement morne, cherchait à ne plus penser ou s'échappait de
+lui-même dans la fiction et lisait des romans. La nuit, il faisait poser
+près de sa fenêtre deux bougies allumées, afin que les soldats qui
+passeraient devant le palais, en voyant luire cette étoile, crussent
+qu'il prolongeait une ardente veillée et que sa pensée toujours active,
+toujours féconde, enfantait le salut<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a>
+<a href="#footnote658"><sup class="sml">658</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote658" name="footnote658"><b>Note 658: </b></a>
+<a href="#footnotetag658">
+(retour) </a> <i>Journal de Castellane</i>, I, 161.</blockquote>
+
+<p>Alexandre s'était retiré à Pétersbourg, reconnaissant que sa présence à
+l'armée gênait la liberté des mouvements et ajoutait à la confusion. Il
+était revenu plein d'admiration pour ses soldats et mécontent de ses
+généraux, dégoûté de leurs rivalités, assourdi de leurs querelles,
+sentant que tout allait mal et pourtant résolu à ne pas se rendre, mais
+navré de l'infortune publique. Il vivait maintenant aux portes de sa
+capitale, à Kamennoï-Ostrof, dans sa modeste résidence d'été; on le
+rencontrait parfois dans les bois d'alentour, rêveur solitaire; il
+cherchait une source de force et d'espérance où rafraîchir sa fièvre; un
+jour, il demanda une Bible, ouvrit pour la première fois le livre de
+consolation, trouva des passages qui s'appliquaient à sa destinée et y
+puisa des secours<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a>
+<a href="#footnote659"><sup class="sml">659</sup></a>; son âme s'épurait au contact de l'adversité,
+grandissait avec son malheur.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote659" name="footnote659"><b>Note 659: </b></a>
+<a href="#footnotetag659">
+(retour) </a> <i>Mémoires de la comtesse Edling</i>, 77-78.</blockquote>
+
+<p>Jusqu'au bout, Kutusof avait continué à lui mentir, à mentir
+imperturbablement; après Borodino, le vieux généralissime avait lancé
+des bulletins de victoire, et voici qu'au lendemain de ce prétendu
+triomphe la nouvelle s'était répandue que Moscou était pris et brûlé.</p>
+
+<p>De cette grande profanation, Alexandre avait ressenti encore plus de
+courroux que de chagrin, une colère violente et froide, un désir obstiné
+et une volonté de vengeance; il avait le sentiment d'une injure
+indélébile faite à lui-même, à son peuple, et que la destruction totale
+de l'ennemi suffirait seule à expier; aux yeux des Russes, avoir porté
+sur Moscou une main sacrilège, c'était avoir frappé leur mère. D'un bout
+à l'autre du pays, la secousse avait été profonde; mais que produirait
+cette commotion? Se tournerait-elle en sursaut d'énergie, en fureur de
+guerre? Déterminerait-elle, au contraire, la défaillance finale,
+l'effondrement des courages, qui ôterait au pouvoir tout moyen de
+continuer la lutte? C'était ce que nul ne savait dire. La société de
+Pétersbourg tenait un mauvais langage, récapitulait aigrement les fautes
+commises, accusait l'impéritie des généraux et faisait remonter plus
+haut les responsabilités. Le peuple restait muet, sombre, farouche, et
+la consternation des coeurs se lisait sur les visages. Puisqu'elle était
+tombée, la cité aimée de la Vierge et gardée des Anges, puisqu'«un homme
+était entré au Kremlin sans la permission de l'Empereur», était-ce donc
+que Dieu avait délaissé la Russie et maudit ses chefs? Pour la première
+fois, le peuple semblait douter du Tsar et douter de Dieu. Auprès
+d'Alexandre, on vivait dans la crainte et presque dans l'attente d'une
+catastrophe. On redoutait un complot de palais, un mouvement de la
+noblesse, une sédition populaire. Arrivait-il enfin l'événement que
+Napoléon avait prévu et annoncé, sur lequel il fondait tant d'espoir?
+Une révolution devant l'ennemi allait-elle désorganiser la résistance?
+La Russie allait-elle se livrer en se divisant?</p>
+
+<p>La vie de cour continuait néanmoins, régulière et comme machinale: le
+cérémonial et l'étiquette n'abdiquaient pas leurs droits. Le 18
+septembre, il fallut célébrer l'anniversaire du couronnement; l'usage
+voulait qu'à cette date l'Empereur et sa famille se montrassent en
+public et se rendissent solennellement à l'église métropolitaine, pour
+assister à un service d'action de grâces. Dans l'entourage du Tsar, on
+craignait beaucoup cette épreuve. À force d'instances, on obtint qu'il
+ne traverserait pas la ville à cheval, selon sa coutume, et qu'il irait
+à l'église dans la voiture des impératrices. La foule laissa passer le
+cortège sans le saluer de ses acclamations ordinaires; elle vit passer
+les chevaliers-gardes dans leurs beaux uniformes, les équipages de gala,
+les grands carrosses dorés aux panneaux de glace; elle put distinguer
+les décorations et les insignes, la parure des princesses et de leurs
+dames, les épaules nues, les coiffures à la grecque, les diadèmes de
+pierreries, tout cet appareil de luxe et d'élégance qui contrastait avec
+l'horreur des temps. Quand on fut près de l'église, les augustes
+personnages mirent pied à terre, avec leur suite, et gravirent le perron
+entre deux haies de peuple qui les touchait presque et les frôlait. Pas
+un cri, pas un murmure ne sortit de ces masses: le silence était si
+profond que l'on entendait distinctement sonner les éperons, que l'on
+percevait le bruissement des longues jupes de soie traînant sur les
+degrés de marbre. La cérémonie religieuse s'accomplit; le cortège
+retourna au palais dans le même ordre, au milieu toujours d'un tragique
+silence, et chacun se félicita que cette journée fût passée<a id="footnotetag660" name="footnotetag660"></a>
+<a href="#footnote660"><sup class="sml">660</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote660" name="footnote660"><b>Note 660: </b></a>
+<a href="#footnotetag660">
+(retour) </a> <i>Mémoires de la comtesse Edling</i>, 79-80.</blockquote>
+
+<p>Près d'un mois s'écoula ensuite; l'Empereur avait reçu de meilleures
+nouvelles, des avis réconfortants sur le moral de ses troupes, sur leur
+obstination à se défendre, sur le dénuement des Français, et il
+s'affermissait encore plus dans la résolution de ne prêter l'oreille à
+aucune proposition de paix. Mais l'attitude de la population restait
+troublante, énigmatique, insondable: personne n'arrivait à lire dans ces
+âmes obscures; chacun ignorait ce qui se passait dans ces profondeurs.
+Et les jours d'attente, en s'accumulant, ajoutaient l'un après l'autre à
+l'angoisse immense qui pesait sur la ville. Soudain, au milieu d'un de
+ces jours, dans cette atmosphère de plomb, un coup de canon partit de la
+forteresse de Saint-Pierre et de Saint-Paul, de la forteresse qui lève à
+l'extrémité de Pétersbourg sa masse lourde et lance vers le ciel, comme
+un mince jet de lumière, sa longue aiguille d'or; un coup, puis deux,
+puis trois, des détonations se succédant à intervalles réguliers, une
+salve enfin, salve d'allégresse, orgueilleuse et triomphale, soulageant
+les coeurs; Moscou était libre, et l'armée française battait en
+retraite.</p>
+
+<p>En ces jours, la Russie avait vaincu Napoléon. Victoire sans combat!
+Autour de Moscou, les hostilités étaient suspendues; il y avait trêve
+convenue sur certains points, armistice tacite sur d'autres. Les
+avant-postes se rapprochaient et causaient: Murat, toujours empanaché,
+paradait tranquillement en face des Russes, et lorsqu'un Cosaque le
+visait sournoisement et s'apprêtait à faire feu, un sous-officier
+relevait l'arme et défendait de tuer le héros. La lutte était entre deux
+forces morales: le prestige de Napoléon, qui pouvait lui livrer la
+Russie matériellement vaincue, et d'autre part la foi des Russes en la
+justice de leur cause, en l'immensité de leurs ressources, en
+l'assistance providentielle, cette religion de la patrie qui se
+confondait en eux avec le sentiment chrétien et leur interdisait malgré
+tout de désespérer. De ces deux forces, la plus noble, la plus sainte,
+avait fini par l'emporter sur l'autre. Un moment ébranlée et vacillante,
+l'âme de la Russie s'était pourtant ressaisie et surmontée: la grande
+épreuve l'avait fait chanceler sans l'abattre. Atteinte dans ses biens,
+dans ses terres, dans ses châteaux, la noblesse n'avait pas bougé;
+aucune voix ne s'était élevée de ses rangs pour exiger, pour imposer la
+paix. Le peuple avait refoulé ses doutes et refréné sa douleur; il avait
+compris la pensée de résistance et de salut dont s'inspirait l'Empereur,
+et s'y était instinctivement associé: avec une résignation morne, il
+s'était serré autour du maître, autour du père; entre eux, il y avait eu
+communion d'âme en ces heures solennelles, communion dans le deuil et la
+prière, renouvellement tacite du pacte qui les liait l'un à l'autre. Et
+chacun, tristement, stoïquement, avait gardé son poste et fait son
+devoir; frappée et meurtrie, la Russie était restée debout, compacte,
+indivisible, inébranlablement forte de foi et d'obéissance. Et comme
+notre armée était au bout de son élan, comme elle ne pouvait aller plus
+loin, comme l'hiver accourait au secours de l'ennemi, il avait fallu
+rétrograder. Napoléon s'y était décidé trop tard; il essayait maintenant
+de ruser avec la fortune, se flattait de maintenir une garnison au
+Kremlin et d'hiverner sur des positions qui le laisseraient en contact
+avec sa conquête, d'opérer moins une retraite qu'une manoeuvre. Il
+cherchait à se tromper lui-même et à tromper les autres, écrivait
+galamment à Marie-Louise qu'il quittait Moscou à seule fin de se
+rapprocher d'elle<a id="footnotetag661" name="footnotetag661"></a>
+<a href="#footnote661"><sup class="sml">661</sup></a>, mettait dans ses bulletins que Moscou ne valait
+pas la peine d'être conservé, n'étant qu'un cadavre. Pour affirmer une
+victoire qui n'existait plus, il ramassa hâtivement des trophées, spolia
+les églises, dévasta le Kremlin, et l'armée lourde de rapines, traînant
+à sa suite quinze mille voitures, traînant dans ses rangs une tourbe de
+malheureux et de vagabonds, charriant toutes ces scories, s'écoula par
+les portes de Moscou comme un fleuve impur.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote661" name="footnote661"><b>Note 661: </b></a>
+<a href="#footnotetag661">
+(retour) </a> Lettre interceptée par les Russes; archives de
+Saint-Pétersbourg.</blockquote>
+
+<p>L'hiver transforma ce revers en désastre. Napoléon allait d'instinct
+vers le sud, vers les provinces méridionales, vers les pays de chaleur
+et d'abondance; près de Malo-Jaroslawetz, Kutusof lui barra la route; il
+y eut une bataille meurtrière, et l'armée épuisée ne se crut plus la
+force d'emporter l'obstacle. Elle retomba sur elle-même, pivota
+lourdement et, entraînant désormais l'Empereur plutôt qu'elle ne lui
+obéissait, s'en revint droit devant elle, par la route déjà parcourue et
+dévastée, par le chemin de misère, où l'on ne retrouverait que des
+ruines et les morts des combats précédents. On repassa près de la
+Moskowa, on revit les morts de la grande bataille, dépouillés et nus,
+couvrant les collines à perte de vue et moutonnant au loin comme
+d'immenses troupeaux blancs<a id="footnotetag662" name="footnotetag662"></a>
+<a href="#footnote662"><sup class="sml">662</sup></a>. Les jours d'après, les blessés, les
+éclopés, qui ne peuvent plus suivre, s'égrènent sur la route par
+milliers, expirent à côté des prisonniers russes que le contingent
+portugais assassine, pour n'avoir pas à les garder et à les nourrir: des
+cadavres partout, de toute race et de toute provenance, «frais ou
+vieux<a id="footnotetag663" name="footnotetag663"></a>
+<a href="#footnote663"><sup class="sml">663</sup></a>», une mer de cadavres montant autour de l'armée, et celle-ci,
+quelque habituée qu'elle soit au spectacle de la mort, s'impressionne
+pourtant et s'émeut. Soudain, l'hiver arrive, la gelée survient; le ciel
+s'abaisse, s'écroule en torrents de neige, et la grande débâcle
+commence. Les chevaux s'abattent sur le sol glissant: il faut les
+sacrifier, faire sauter les caissons, abandonner les voitures,
+abandonner les pièces; plus de cavalerie, à peine d'artillerie, les
+vivres rares, la faim s'ajoutant au froid, et la souffrance physique,
+horrible et lancinante, fondant les coeurs et dissolvant les énergies,
+suspendant le sentiment du devoir, rejetant l'homme à la barbarie
+primitive, à l'instinct animal, à l'appel de la nature, à l'unique
+préoccupation de manger et de moins souffrir. L'indiscipline, le
+désordre progressent rapidement; les corps s'effritent, les divisions se
+disloquent, les régiments s'émiettent; aucune heure ne s'écoule sans
+qu'un bataillon, une compagnie, une batterie, perde sa cohésion et tombe
+au chaos, à l'affreux chaos de traînards et d'isolés qui remplace peu à
+peu l'armée. L'ennemi reparaît et nous presse; en tête, en queue, de
+tous les côtés à la fois, des <i>hourras</i> de Cosaques; leur cri d'abord,
+si lugubre et si sourd qu'il se distingue à peine du sifflement de la
+brise à travers les sapins<a id="footnotetag664" name="footnotetag664"></a>
+<a href="#footnote664"><sup class="sml">664</sup></a>, et tout de suite le galop enragé de
+leurs bêtes, l'assaut des lances; des adversaires se jetant sur nous en
+furieux, sentant que la fortune leur revient et hurlant la revanche, et
+déjà l'espoir de la revanche totale, de la poursuite à fond et jusqu'au
+bout, s'allumant dans les coeurs russes, et des officiers venant
+caracoler autour de nos bandes et décharger sur elles leurs pistolets,
+en criant: Paris, Paris<a id="footnotetag665" name="footnotetag665"></a>
+<a href="#footnote665"><sup class="sml">665</sup></a>! L'armée de Kutusof s'allonge sur le flanc
+de la colonne, l'effleure continuellement, la frappe, la brise en
+tronçons qui se rejoignent tour à tour et se séparent. Chaque jour est
+marqué par un malheur: c'est le corps d'Eugène assailli sur le Vop et
+mis en pièces, Davout coupé d'abord à Viasma, coupé ensuite à Krasnoé,
+l'Empereur et la Garde obligés de rebrousser chemin pour le dégager, Ney
+enveloppé d'ennemis, cerné, sommé, perdu, et tout à coup s'échappant par
+un prodige d'énergie plus qu'humaine. Puis, tous les mécomptes, toutes
+les malechances: les magasins de Smolensk moins pourvus qu'on l'avait
+cru, ceux de Minsk surpris par l'ennemi, la ligne de la Dwina perdue par
+Saint-Cyr, Oudinot et Victor tardant à rejoindre, la circonspection des
+Autrichiens faisant pressentir les trahisons prochaines; et toujours
+croissent, à chaque reprise de marche, à chaque pas, à chaque minute,
+les hideurs de la retraite. Au sortir de Smolensk, on n'est plus que
+trente-sept mille combattants à peine: la fière colonne de quatre cent
+cinquante mille soldats qui s'est enfoncée en Russie n'est plus qu'un
+mince filet d'hommes coulant sur la neige, marquant sa route par une
+longue traînée de sang, par des débris sans nom, tandis qu'autour d'elle
+des multitudes désarmées vont mourir dans les bois, mourir sous les
+lances, ou peupler les espaces lointains de colonies d'esclaves.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote662" name="footnote662"><b>Note 662: </b></a>
+<a href="#footnotetag662">
+(retour) </a> <i>Souvenirs d'un officier polonais</i>, 306.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote663" name="footnote663"><b>Note 663: </b></a>
+<a href="#footnotetag663">
+(retour) </a> <i>Journal de Castellane</i>, I, 180.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote664" name="footnote664"><b>Note 664: </b></a>
+<a href="#footnotetag664">
+(retour) </a> <i>Souvenirs manuscrits du général Lyautey</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote665" name="footnote665"><b>Note 665: </b></a>
+<a href="#footnotetag665">
+(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote>
+
+<p>Sur ce qui reste de nous, le cercle de fer se rétrécit enfin et se
+ferme. Devant nous, la Bérésina charrie des glaçons qui la rendent à peu
+près infranchissable; par derrière, Kutusof nous talonne; sur la droite,
+Wittgenstein se rapproche; à gauche surgissent Tchitchagof et ses
+divisions, l'armée de Moldavie, rendue à la Russie par la paix de
+Bucharest. Est-ce la fin de tout, le désastre irrémédiable et complet?
+Les Russes se croient sûrs de tout prendre; les généraux ont donné à
+leurs troupes le signalement de l'Empereur, afin que les Cosaques ne le
+tuent point, s'ils le capturent, et que la Russie puisse s'enorgueillir
+de cette proie<a id="footnotetag666" name="footnotetag666"></a>
+<a href="#footnote666"><sup class="sml">666</sup></a>. Cependant, une inspiration de l'Empereur prépare le
+salut; un sublime effort de courage l'accomplit; soixante-douze heures
+de travail à travers les glaces mouvantes assurent et maintiennent une
+communication entre les deux rives; l'armée passe au prix d'une double
+bataille contre Tchitchagof et Wittgenstein, au prix d'une lutte plus
+atroce contre les parties détachées d'elle-même, contre l'amas des
+traînards, et s'ouvre un chemin à travers une boue faite de membres
+humains.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote666" name="footnote666"><b>Note 666: </b></a>
+<a href="#footnotetag666">
+(retour) </a> Voici ce signalement: «La taille épaisse et ramassée, les
+cheveux noirs, plats et courts, la barbe noire et forte, rasée
+jusqu'au-dessus de l'oreille, les sourcils bien arqués, mais froncés sur
+le nez, le regard atrabilaire ou fougueux, le nez aquilin avec des
+traces continuelles de tabac, le menton très saillant; toujours en petit
+uniforme sans appareil et le plus souvent enveloppé d'un petit surtout
+gris pour n'être point remarqué, et sans cesse accompagné d'un
+mamelouk.» Ordre du jour du 12 octobre 1812; archives des affaires
+étrangères, Russie, 154. Archives nationales, AF, IV, 1643. <span class="sc">Tatistchef</span>,
+612. Henry <span class="sc">Houssaye</span>, <i>1814</i>, 86-110. <i>Id.</i>, 88. Sur le caractère
+d'absolue authenticité des copies à nous remises, voy. l'étude que nous
+avons publiée dans la <i>Revue bleue</i>, 30 mars 1895. Pour tous les
+événements ou incidents auxquels il est fait allusion dans les lettres,
+voy. le t. Ier et les trois premiers chapitres du t. II. Ce paragraphe
+et le suivant, communiqués par ordre en copie au cabinet de
+Saint-Pétersbourg et conservés dans ses archives, ont été publiés par M.
+<span class="sc">Tatistchef</span>, <i>Alexandre Ier et Napoléon</i>, 309-311. Sur cette velléité de
+négociation avec l'Angleterre, voy. le récent volume de <span class="sc">Martens</span>,
+<i>Traités de la Russie</i>, <span class="sc">XI</span>, 150-51. Il s'agit d'un ouvrage paru en
+Russie et que Caulaincourt s'était procuré.</blockquote>
+
+<p>À Smorgoni, l'Empereur désespère d'elle et la quitte, craignant que
+l'Allemagne ne lui barre la route et que la France ne lui échappe. Après
+son départ, le Nord frappe les derniers coups, les grands coups; la
+température tombe à vingt-quatre degrés Réaumur, à vingt-cinq, à
+vingt-sept; la souffrance atteint ses dernières limites, une intensité
+telle que l'impression en est venue directement jusqu'à nous, aiguë et
+perçante, à travers trois générations, et retentit encore au plus intime
+de notre être. Les mains brûlées par le froid ne peuvent plus tenir les
+fusils, les doigts se détachent, les membres tombent en pourriture,
+l'armée n'est plus qu'une plaie, affreuse à voir. Les troupes de renfort
+envoyées pour la recueillir subissent tout de suite la contagion du
+désordre; la défaite les aspire et le chaos les absorbe. Wilna nous
+ouvre enfin un refuge, et l'informe cohue s'y engouffre; elle n'y trouve
+que dénuement, incurie, hostilité, des toits pourtant, des abris où les
+soldats se précipitent comme un bétail pourchassé et s'endorment d'un
+sommeil de brutes. Le lendemain, l'ennemi survient; ses masses se
+montrent; ses boulets pleuvent, il faut partir ou mourir. Les moins
+invalides partent, les autres restent, voués au massacre; les Juifs de
+Wilna, qui nous détestent par crainte de la conscription, sont là pour
+devancer l'oeuvre des Cosaques, et cette engeance achève à coups de
+botte les vainqueurs de l'Europe. Après l'entrée des Russes, il faudra
+brûler vingt-cinq mille cadavres entassés dans ce lieu d'horreur et de
+pestilence, pire que l'enfer de la Bérésina. Au delà de Wilna, une
+muraille de verglas arrête les débris de la colonne française, une
+montée aux rampes glissantes que l'artillerie n'arrive pas à gravir;
+elle s'élève un peu, retombe, s'efforce en vain et finalement renonce;
+les dernières pièces sont abandonnées, les dernières voitures livrées et
+brisées; les fourgons éventrés répandent leur contenu; fuyards et
+Cosaques pillent pêle-mêle le trésor de l'armée. Un peu d'infanterie
+pourtant a passé et se traîne encore. Devant Kowno, les maréchaux
+reviennent à leur métier d'origine: Ney se refait troupier, prend un
+fusil et brûle les dernières cartouches, sans empêcher la dissolution
+finale. C'en est fait: trois cent trente mille hommes sont morts ou
+prisonniers, quelques milliers repassent le Niémen sur la glace,
+isolément ou par bandes, sans armes, sans uniformes, couverts de loques
+étranges, lamentables tout à la fois et grotesques. Et tout s'est
+consommé en six semaines, si longues, si cruelles à passer, qu'elles
+semblent enfermer en l'espace de cinquante jours une éternité de
+douleurs. Berthier écrit à l'Empereur: «Il n'y a plus d'armée.» Il se
+trompait pourtant et se contredisait dans une autre lettre: il écrivait
+en effet qu'autour des aigles toujours debout et dressées, de très
+petits groupes d'officiers et de sous-officiers, égalisés par le
+malheur, se serraient encore: ils allèrent ainsi jusqu'au bout de la
+retraite, invincibles à la souffrance, plus forts que la nature, mettant
+dans le désert de neige un rayonnement d'héroïsme et faisant survivre,
+au milieu de la décomposition totale de ce qui avait été notre force
+matérielle, l'âme de la Grande Armée.</p>
+
+<p>Autour de ces glorieux restes, Napoléon refit une armée, marcha à sa
+tête contre l'ennemi qui avait envahi l'Allemagne et soulevé la Prusse,
+vainquit à Lutzen, vainquit à Bautzen. Après ces épuisants succès, il y
+eut à Dresde et à Prague un combat de diplomatie, où les alliés
+parlèrent de paix sans intention de la conclure, où Metternich s'engagea
+pour dissiper les scrupules de son maître et prouver l'intransigeance
+de l'Empereur, où celui-ci donna raison à ses ennemis en refusant de
+faire à temps des concessions qui n'eussent coûté qu'à son orgueil.
+Entre Alexandre et lui, il reconnaissait que la fortune avait jugé; il
+consentait à payer au Tsar l'enjeu de la lutte et lui offrit des
+concessions; il n'en voulut pas accordera la Prusse, qui l'avait trahi;
+à l'Autriche, qui spéculait sur ses malheurs. Il s'obstina aveuglément
+dans l'espoir de diviser ses ennemis, d'apaiser, de ressaisir peut-être
+Alexandre et d'épouvanter l'Autriche. Lorsque les événements l'eurent
+désabusé de son erreur et plié à un ensemble de sacrifices, il était
+trop tard: l'Europe tout entière s'était coalisée pour l'abattre et se
+levait furieuse; elle fut vaincue par lui d'abord et battit ses
+lieutenants, le resserra peu à peu, l'étreignit et finalement l'accabla
+sous le nombre.</p>
+
+<p>Alexandre poussa jusqu'au bout sa vengeance; il s'acharna sur le colosse
+élevé naguère au plus haut des nues et subitement précipité. Après la
+prise de Moscou, on lui avait prêté ces mots: «Plus de paix avec
+Napoléon: nous ne pouvons plus régner ensemble; lui ou moi; moi ou lui.»
+Il se tint parole. Se proclamant à tout propos ami de l'humanité et de
+la civilisation, il crut servir l'une et l'autre en assouvissant ses
+rancunes; jamais monarque ne fit avec plus de sensibilité une guerre
+plus haineuse. Après les conférences de Prague, c'est lui qui vient en
+Bohême trouver l'empereur d'Autriche, qui le conjure de repousser les
+concessions tardives de Napoléon et de rompre, qui lui arrache
+l'irrévocable signature et l'entraîne dans la mêlée. Après Leipzick,
+quand l'Europe victorieuse reflue sur la France et entame nos
+frontières, il personnifie contre Napoléon la politique de guerre à
+outrance, l'esprit d'extermination. Au congrès de Châtillon, le recul de
+la France dans ses anciennes limites, l'humiliation de l'Empereur ne lui
+suffisent pas: il fait rompre les pourparlers au bout de six jours; s'il
+consent à reprendre un débat illusoire, c'est que Champaubert et
+Montmirail ont jeté le trouble parmi ses alliés et les font douter de
+leur fortune. Dès qu'il le peut, il ranime leur confiance; il se fait
+l'âme, l'énergie, l'audace de la coalition; ses actes, son langage
+laissent à tout instant percer le désir de ne plus traiter avec Napoléon
+et de le détrôner, de lui ravir la France, après lui avoir enlevé
+l'Europe. Ce qu'il veut surtout, c'est de venger Moscou dans Paris; il
+veut à son tour entrer dans la capitale ennemie, s'y montrer dans sa
+gloire et sa magnanimité; sa vengeance sera de conquérir Paris et de lui
+pardonner. Au moment le plus critique de la campagne, il fait décider le
+coup droit, la marche sur l'insolente et merveilleuse cité, détestée de
+l'Europe presque autant que Napoléon, maudite tout à la fois et désirée.</p>
+
+<p>Paris occupé, l'Empereur abattu, Alexandre se retrouva des sentiments de
+modération et de clémence; son instinct politique, que ses passions
+n'obscurcissaient plus, lui fit comprendre qu'il fallait une France à
+l'Europe et surtout à la Russie. Il prit à tâche de l'apaiser et de la
+consoler; en 1815, il lui épargna de trop cruelles mutilations, des
+démembrements trop profonds, et mit à nous rendre cet éminent service un
+tact discret qui en augmentait le prix. Sachons-lui gré de n'avoir pas
+fait supporter à la France les conséquences ultimes de sa lutte contre
+Napoléon, de ce duel à mort issu de l'alliance.</p>
+
+<p>Quatre-vingts ans ont passé sur ces scènes; il est possible,
+croyons-nous, d'en dégager impartialement la leçon. Celle que nous avons
+inscrite au frontispice de notre oeuvre nous paraît ressortir avec éclat
+des événements, tels que nous les avons longuement observés et scrutés.
+L'alliance, avons-nous dit, portait en soi un germe de mort, le principe
+de sa destruction, parce que c'était une alliance pour la guerre et la
+conquête, une association spoliatrice et dévorante, et que ces pactes ne
+se concluent jamais sans arrière-pensées respectives, sans méfiances
+réciproques, d'où renaissent à coup sûr les rivalités et les haines. En
+effet, à Tilsit, nous avons vu Napoléon réveiller et stimuler les
+ambitions territoriales d'Alexandre, en se promettant de ne les
+satisfaire qu'à doses strictement mesurées. Lui-même, assuré de la
+Russie, se crut libre désormais de tout entreprendre, de bouleverser le
+monde, de saisir, de courber violemment et d'assujettir les États
+réfractaires à son système. Il ne paraît pas que le nom de l'Espagne ait
+été prononcé dans l'entrevue du Niémen; il n'en est pas moins vrai que
+l'entreprise d'Espagne, cause première et génératrice de tous nos
+malheurs, se trouvait en puissance dans le pacte de Tilsit. À mesure que
+Napoléon multiplia et étendit ses prises, il sentit la nécessité
+d'accorder aux cupidités de son allié, au lieu d'espérances illimitées
+et vagues, de plus substantiels aliments. Il vendit aux Russes la
+Finlande contre l'Espagne; plus tard, pour se prémunir contre les
+conséquences de la guerre d'Espagne, il livra au Tsar les Principautés;
+il acheta, avec un morceau de l'Orient, une promesse de concours contre
+les révoltes de l'Autriche. Mais déjà la confiance d'Alexandre s'était
+retirée de lui; à son tour, le Tsar voulait recevoir sans s'acquitter:
+il accepta le marché d'Erfurt et n'en remplit pas les conditions.
+Continuant à prendre aux dépens de la Turquie, il ne nous prêta contre
+l'Autriche qu'une aide mensongère, et cette campagne de 1809, survenue
+malgré l'Empereur et pourtant par sa faute, aboutit à de nouveaux
+partages, à de nouveaux démembrements, d'où les défiances sortirent
+exaspérées et inapaisables. Mal secouru par Alexandre, Napoléon dut se
+réserver contre lui des sûretés, disproportionner les lots, récompenser
+le dévouement des Polonais au détriment de la Russie; dès ce jour,
+l'alliance fut blessée à mort. Napoléon tenta quelques efforts pour lui
+rendre la vie; Alexandre en fit pour éviter la guerre; l'un et l'autre
+ne pouvaient qu'échouer dans cette tâche. Leur tort ne fut pas de se
+déclarer la guerre; ce fut de s'être mis dans une situation où elle
+devait inévitablement éclater entre eux. Ils s'étaient condamnés à se
+disputer l'empire du jour où ils avaient essayé de se le partager, et
+les résultats de leur lutte, fatale à Napoléon et à la France, furent de
+sauver et de grandir l'Angleterre, de relever la Prusse, c'est-à-dire
+de préparer à la Russie de redoutables adversaires, sans la faire
+avancer d'un pas vers les fins normales de sa politique.</p>
+
+<p>Dans le demi-siècle qui suivit, il y eut entre la France et la Russie
+des tentatives de rapprochement, entrecoupées d'arrêts et de reculs; à
+plusieurs reprises, on s'aima et l'on crut s'entendre; les déceptions
+éprouvées, en ne lassant pas les bonnes volontés, ne firent que mieux
+prouver la force de l'impulsion qui ramenait les deux États l'un vers
+l'autre. Cependant, il a fallu que la Révolution française produisît en
+Europe ses suprêmes effets, il a fallu que la France et la Russie
+subissent jusqu'au bout l'une et l'autre, quoique à des degrés bien
+inégaux, les conséquences de leurs fautes, pour que le parallélisme des
+intérêts apparût évident, manifeste, indéniable, pour que le sentiment
+de cette solidarité s'imprimât des deux parts au plus profond de la
+conscience nationale, se traduisit en un élan d'amour et fît succéder à
+l'accord éphémère des souverains, tel qu'il avait existé en 1807 et
+1808, le pacte des peuples. En même temps, les conditions rationnelles
+de l'entente se dégageaient pour la première fois aux yeux des
+gouvernants. Ils ont compris sans doute qu'en dehors d'une parfaite
+réciprocité d'engagements modérateurs, tout serait illusion et péril.
+Dans l'accord ainsi constitué, l'observateur qui ne cède pas aux
+entraînements de son coeur et garde son sang-froid au milieu des cris de
+la multitude, reconnaît à la fois un bonheur immense pour les deux
+patries et un sacrifice; pour l'une et pour l'autre, une garantie
+bienheureuse de sécurité et de dignité; l'ajournement aussi d'ambitions
+traditionnelles et d'indestructibles espérances; un sacrifice fait en
+commun à la paix et à l'humanité. Fondée et affermie sur ces bases,
+l'alliance pourrait s'approprier pour devise ces mots fiers: «Je
+maintiendrai.» Après avoir restauré l'équilibre de l'Europe, renouvelé
+désormais et simplifié, elle est là pour le maintenir; elle maintient le
+régime existant sans en méconnaître les imperfections et les dangers;
+elle maintient les situations gardées ou prises; elle maintient
+jusqu'aux injustices du passé pour en prévenir de plus grandes.
+Conservatrice et défensive, elle n'agira et ne peut agir que pour
+refréner les ambitions perturbatrices, assurer la pondération des forces
+et substituer à toute visée conquérante d'équitables partages
+d'influence; c'est sa raison d'être, sa grandeur et sa limite.</p>
+
+<a name="app" id="app"></a>
+<br>
+
+<h3>APPENDICE</h3>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p><span class="sc">Correspondance inédite de Napoléon Ier avec le général de Caulaincourt,
+duc de Vicence (1808-1809)</span>.</p>
+
+<p>Dans le premier volume, nous avons constaté que les nombreuses lettres
+écrites par Napoléon au général de Caulaincourt, duc de Vicence, pendant
+l'ambassade de ce dernier en Russie, manquent dans la <i>Correspondance</i>
+imprimée et dans les manuscrits conservés aux archives nationales. Nous
+avons ajouté que les très volumineuses réponses de l'ambassadeur nous
+avaient permis de reconstituer, non le texte, mais le sens de ces
+instructions. Depuis lors, les lettres elles-mêmes, sous forme de copies
+pleinement authentiques, ont été retrouvées dans les papiers laissés par
+le comte de La Ferronnays, ambassadeur de France en Russie sous la
+Restauration. M. le marquis de Chabrillan, possesseur de ces papiers, et
+M. le marquis Costa de Beauregard, qui en a opéré le dépouillement, nous
+ont gracieusement autorisé à publier cette précieuse série de lettres:
+elles forment le complément naturel de notre ouvrage et comblent la plus
+importante des lacunes signalées dans la Correspondance de Napoléon Ier,
+telle qu'elle a été publiée sous le second empire.</p>
+
+<p class="rig">Paris, le 2 février 1808».</p><br><br>
+
+<p>M. le général Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres. La dernière à
+laquelle je réponds est du 13 janvier. Vous trouverez ci-joint une
+lettre pour l'empereur Alexandre. Je ne doute pas que M. de Tolstoï
+n'écrive bien des bêtises. C'est un homme qui est froid et réservé
+devant moi, mais qui, comme la plupart des militaires, a l'habitude de
+parler longuement sur ces matières, ce qui est un mauvais genre de
+conversation. Il y a plusieurs jours qu'à une chasse à Saint-Germain,
+étant en voiture avec le maréchal Ney, ils se prirent de propos et se
+firent même des défis. On a remarqué trois choses échappées à M. de
+Tolstoï dans cette conversation: la première, que nous aurions la guerre
+avant peu; la deuxième, que l'empereur Alexandre étoit trop faible et
+que si lui Tolstoï étoit quinze jours empereur, les choses prendroient
+une autre direction; enfin que, si l'on devoit partager l'Europe, il
+faudroit que la droite de la Russie fût à l'Elbe et la gauche à Venise.
+Je vous laisse à penser ce qu'a pu répondre à cela le maréchal Ney, qui
+ne sait pas plus ce qui se passe et est aussi ignorant de mes projets
+que le dernier tambour de l'armée. Quant à la guerre, il a dit à M. de
+Tolstoï que si on la faisoit bientôt, il en étoit enchanté, qu'ils
+avoient toujours été battus, qu'il s'ennuyoit à Paris à ne rien faire,
+que quant à la prétention d'avoir la droite à l'Elbe et la gauche à
+Venise, nous étions loin de compte; que son opinion à lui au contraire
+étoit de la rejeter derrière le Dniester. Le prince Borghèse et le
+prince de Saxe-Cobourg étoient dans cette même voiture: vous pouvez
+juger de l'effet que peuvent produire des discussions aussi ridicules.
+Tolstoï a tenu de pareils propos à Savary et à d'autres individus. Il a
+dit à Savary: «Vous avez perdu la tête à Saint-Pétersbourg; au lieu des
+déserts de la Moldavie et de la Valachie, c'est vers la Prusse qu'il
+faut porter vos regards.» Savary lui a répondu ce qu'il avoit à lui
+répondre. Je fais semblant d'ignorer tout cela. Je traite très bien
+Tolstoï, mais je ne lui parle pas d'affaires; il n'y entend rien et n'y
+est pas propre. Tolstoï est en un mot un général de division qui n'a
+jamais approché de la direction des affaires et qui critique à tort et à
+travers. Selon lui, l'Empereur a mal dirigé les affaires de la guerre:
+il falloit faire ceci, il falloit faire cela, etc., etc. Mais quand on
+lui répond: «Dites donc les ministres», il répond que les ministres
+n'ont jamais tort en rien, puisque l'Empereur les prend où il veut; que
+c'est à lui à les bien choisir. Ne faites aucun usage de ces détails. Ce
+seroit alarmer la cour de Saint-Pétersbourg et ne pourroit que produire
+un mauvais effet. Je ne veux pas dégoûter ce bon maréchal (<i>sic</i>)
+Tolstoï, qui paraît si attaché à son maître. Je n'ai voulu vous
+instruire de tout cela que pour votre gouverne; mais le fait est que la
+Russie est mal servie. Tolstoï n'est pas propre à son métier, qu'il ne
+sait pas et qui ne lui plaît pas. Il paraît cependant personnellement
+attaché à l'Empereur, mais les jeunes gens de sa légation le sont
+beaucoup moins; ils s'expriment d'ailleurs même en secret de la manière
+la plus convenable sur ma personne; ce pays n'est choqué que de celle
+dont ils parlent de leur gouvernement et de leur maître.</p>
+
+<p>Aussitôt que j'ai reçu votre lettre du 13, j'ai envoyé un aide de camp à
+Copenhague et j'ai fait donner l'ordre à Bernadotte de faire passer en
+Scanie 14,000 Français et Hollandais. M. de Dreyer en a écrit à sa Cour
+de son côté et goûte fort cette idée.</p>
+
+<p>Dites bien à l'Empereur que je veux tout ce qu'il veut; que mon système
+est attaché au sien irrévocablement; que nous ne pouvons pas nous
+rencontrer parce que le monde est assez grand pour nous deux; que je ne
+le presse point d'évacuer la Moldavie ni la Valachie; qu'il ne me presse
+point d'évacuer la Prusse; que la nouvelle de l'évacuation de la Prusse
+avoit causé à Londres une vive joye, ce qui prouvoit assez qu'elle ne
+peut que nous être funeste.</p>
+
+<p>Dites à Romanzoff et à l'Empereur que je ne suis pas loin de penser à
+une expédition dans les Indes, au partage de l'Empire ottoman, et à
+faire marcher à cet effet une armée de 20 à 25,000 Russes, de 8 à 10,000
+Autrichiens et de 35 à 40,000 Français en Asie et de là dans l'Inde; que
+rien n'est facile comme cette opération; qu'il est certain qu'avant que
+cette armée soit sur l'Euphrate la terreur sera en Angleterre; que je
+sais bien que, pour arriver à ce résultat, il faut partager l'Empire
+turc; mais que cela demande que j'aye une entrevue avec l'Empereur; que
+je ne pourrois pas d'ailleurs m'en ouvrir à M. de Tolstoï, qui n'a pas
+de pouvoirs de sa Cour et ne paroît pas même être de cet avis.
+Ouvrez-vous là-dessus à Romanzoff; parcourez avec lui la carte et
+fournissez-moi vos renseignemens et vos idées communs. Une entrevue avec
+l'Empereur déciderait sur-le-champ la question; mais si elle ne peut
+avoir lieu, il faudroit que Romanzoff, après avoir rédigé vos idées,
+m'envoyât un homme bien décidé pour ce parti avec lequel je puisse bien
+m'entendre; il est impossible de parler de ces choses à Tolstoï.--Quant
+à la Suède, je verrois sans difficulté que l'empereur Alexandre s'en
+emparât, même de Stockholm. Il faut même l'engager à le faire, afin de
+faire rendre au Danemark sa flotte et ses colonies. Jamais la Russie
+n'aura une pareille occasion de placer Pétersbourg au centre et de se
+défaire du cet ennemi géographique. Vous ferez comprendre à Romanzoff
+qu'en parlant ainsi je ne suis pas animé par une politique timide, mais
+par le seul désir de donner la paix au monde en étendant la
+prépondérance des deux États; que la nation russe a sans aucun doute
+besoin de mouvement; que je ne me refuse à rien, mais qu'il faut
+s'entendre sur tout. J'ai levé une conscription parce que j'ai besoin
+d'être fort partout. J'ai fait porter mon armée en Dalmatie à 40,000
+hommes; des régiments sont en marche pour porter celle de Corfou à
+15,000 hommes. Tout cela, joint aux forces que j'ai en Portugal, m'a
+obligé à lever une nouvelle armée; que je verrai avec plaisir les
+accroissemens que prendra la Russie et les levées qu'elle fera; que je
+ne suis jaloux de rien; que je seconderai la Russie de tous mes moyens.
+Si l'empereur Alexandre peut venir à Paris, il me fera grand plaisir.
+S'il ne peut venir qu'à moitié chemin, mettez le compas sur la carte, et
+prenez le milieu entre Pétersbourg et Paris. Vous n'avez pas besoin
+d'attendre une réponse pour prendre cet engagement; bien certainement je
+serai au lieu du rendez-vous quand il le faudra. Si cette entrevue ne
+peut avoir lieu d'aucune manière, que Romanzoff et vous rédigiez vos
+idées après les avoir bien pesées; qu'on m'envoye un homme dans
+l'opinion de Romanzoff. Faites-lui voir comment l'Angleterre agit,
+qu'elle prend de toute main. Le Portugal est son allié: elle lui prend
+Madère. C'est donc avec de l'énergie et de la décision que nous
+porterons au plus haut point la grandeur de nos Empires, que la Russie
+contentera ses sujets et assoira la prospérité de sa nation. C'est le
+principal; qu'importe le reste?</p>
+
+<p>L'Empereur est mal servi ici. Les deux vaisseaux russes qui sont à
+Porto-Ferrajo depuis quatre mois ne veulent pas sortir de ce misérable
+port, où ils dépérissent, au lieu d'aller à Toulon, où ils auroient
+abondamment de tout. Les vaisseaux russes qui sont à Trieste, qui
+pourroient être utiles à la cause commune, y sont inutiles; et je ne
+réponds pas que, si les Anglais assiégeoient Lisbonne, Siniavin ne
+concourût pas à sa défense et finît par se laisser prendre par eux. Il
+faut que le ministère donne des ordres positifs à ces escadres et leur
+dise si elles sont en paix ou en guerre. Ce <i>mezzo termine</i> ne produit
+rien et est indigne d'une grande puissance. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p><i>P. S.</i>--<i>Le Moniteur</i> vous fera connoître les dernières nouvelles
+d'Angleterre si vous ne les avez pas.</p>
+
+<p class="rig">Paris, le 6 février.</p><br><br>
+
+<p>M. le général Caulaincourt, je vous ai écrit par le sieur d'Arberg le 2
+février. Le 5, ayant été chasser à Saint-Germain, j'ai fait inviter M.
+de Tolstoï et j'ai causé fort longtems avec lui. Il m'a parlé des notes
+du <i>Moniteur</i>, de la crainte que nous n'évacuions pas la Prusse, et m'a
+laissé voir des choses ridicules. M. Dreyer, ministre de Danemark, qui
+cause fréquemment avec lui, a écrit dans ce sens à sa cour. Cet homme a
+des idées déréglées de la puissance anglaise; il prétend qu'on ne peut
+rien faire en Finlande, rien faire en Scanie: quand cela seroit,
+pourquoi le dire? J'ai trouvé dans sa conversation de la loyauté, mais
+peu de vues, et une seule pensée: la peur de la France. Je lui ai
+observé que tous les propos de sa légation avoient pour résultat de
+décréditer l'empereur Alexandre et d'alarmer le pays, que pour
+l'évacuation de la Prusse, nous n'en étions pas avec l'Empereur à nous
+faire des conditions <i>sine quâ non</i>; qu'il falloit marcher avec le tems;
+que les affaires d'Autriche n'étoient terminées que depuis quinze jours
+par l'évacuation de Braunau; que le traité de Tilsit ne fixoit pas
+l'époque où seroit évacuée la Prusse, pas plus que l'époque de
+l'évacuation de la Moldavie et de la Valachie; que mon premier but étoit
+de marcher avec la Russie; qu'il ne falloit pas paraître frappé par la
+peur de la France ni se méfier de ses intentions.</p>
+
+<p class="rig">Paris, le 17 février.</p><br><br>
+
+<p>M. le général Caulaincourt, je reçois votre lettre du 29 janvier. M. de
+Champagny m'a mis sous les yeux vos dépêches. Vous trouverez ci-jointe
+une lettre interceptée de M. de Dreyer qui vous fera connoître le
+mauvais esprit de Tolstoï. Quand je reçus vos lettres, j'écrivis comme
+je vous l'ai mandé à Bernadotte de faire passer 12,000 hommes en Scanie,
+et voilà Tolstoï qui est venu à la traverse et a donné des inquiétudes à
+Dreyer. Vous remarquerez que la lettre de Dreyer est du 12, ce qui
+prouve que sa conversation avec Tolstoï est du 12, et cependant, la
+conversation que j'ai eue avec Tolstoï à Saint-Germain est du 5,
+conversation à la suite de laquelle il a écrit et qui paraissoit avoir
+dissipé ses craintes. Vous ne ferez usage de la lettre de Dreyer
+qu'autant que vous le jugerez convenable; Tolstoï est peu disposé pour
+Romanzoff. Si on ne le rappelle pas, ce qui est important, c'est que
+l'Empereur lui écrive ou lui fasse écrire. Je suppose que je ne tarderai
+pas à recevoir de vous une nouvelle lettre, mon courrier devant arriver
+peu de jours après le départ du vôtre. Je désire fort savoir ce que l'on
+pense de la réponse du <i>Moniteur</i> à la déclaration angloise. On ne doit
+avoir aucune inquiétude sur l'escadre russe; mais il est convenable
+qu'on lui fasse connoître si elle est en guerre ou en paix. Mon escadre
+de Toulon, forte de 9 vaisseaux, est partie le 10 février pour aller
+ravitailler Corfou et lui porter des munitions et autres objets qui y
+sont nécessaires, et de là balayer la Méditerranée. Mes escadres de
+Brest et de Lorient sont également parties pour donner chasse aux
+Anglais et se réunir sur un point donné à mon escadre de Toulon. Mais
+les deux vaisseaux russes qui sont à l'isle d'Elbe ne veulent pas venir
+à Toulon. S'ils avoient reçu des ordres, cela auroit été utile pour la
+cause commune, et ils en auroient retiré l'avantage de se former à la
+mer. J'aurois également fait prendre l'escadre qui est à Trieste pour la
+réunir dans un de mes ports, si elle avoit reçu des ordres, mais aucune
+ne reçoit d'ordres positifs, et l'ambassadeur qui est ici ne leur donne
+pas l'impulsion convenable. J'ignore à quoi cela tient; je dis seulement
+le fait. J'ai écrit deux lettres à l'Empereur depuis votre dépêche du 29
+janvier. Je n'ai pas encore reçu la sienne que vous m'annoncez, et que
+sans doute M. de Tolstoï me remettra demain. Quant aux affaires avec
+l'Espagne, je ne vous en dis rien, mais vous devez sentir qu'il est
+nécessaire que je remue cette puissance qui n'est d'aucune utilité pour
+l'intérêt général. Mes troupes sont entrées à Rome; il est inutile d'en
+parler, mais si l'on vous en parle, dites que le Pape étant le chef de
+la religion de mon pays, il est convenable que je m'assure de la
+direction du spirituel; ce n'est pas là un agrandissement de terrain;
+c'est de la prudence.</p>
+
+<p><i>P. S.--Le 18 février.</i>--Je viens de voir M. de Tolstoï, qui m'a remis
+une lettre de l'Empereur. J'ai beaucoup causé avec lui. Je pense que si
+on lui montre de la confiance et qu'on le dirige bien de
+Saint-Pétersbourg, il y a autant d'avantage à l'avoir pour ambassadeur
+ici qu'un autre. Mes lettres précédentes vous l'auront assez peint;
+mais, pour achever de le peindre en deux mots, c'est un général de
+division qui ne sent pas l'indiscrétion de ce qu'il dit, qui est un peu
+en opposition avec l'esprit de la Cour, mais qui du reste est assez
+attaché à l'Empereur.--Le prince de Ponte-Corvo m'écrit du 11 qu'il doit
+avoir une entrevue avec le Prince Royal à Kiel, et qu'immédiatement il
+se met en marche. Vous sentez que je ne puis pas passer par l'isle de
+Rügen, parce que je n'ai point de vaisseaux là pour protéger mon
+passage; mais j'écris aujourd'hui pour que des troupes y soyent
+embarquées pour menacer aussi de ce côté le roi de Suède.--Il n'est
+point question de négociations avec l'Angleterre, mais tous les bruits
+qui reviennent de ce pays sont qu'on veut la paix générale et qu'on sent
+la folie de la lutte actuelle. Dites bien au reste à l'Empereur qu'il ne
+sera écouté ni fait aucun pourparler sans m'être entendu avec lui. Je
+pense qu'il aura dans tous les cas la Finlande, ce qui sera toujours
+avantageux pour lui, puisque les belles de Saint-Pétersbourg
+n'entendront pas le canon.</p>
+
+<p class="rig">Paris, le 6 mars 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. le général Caulaincourt, le Sr de Champagny vous a expédié
+dernièrement un courrier, par lequel je ne vous ai pas écrit parce que
+je n'avois rien à vous dire. Je reçois vos lettres du 26 février.
+J'attendrai la réponse de l'Empereur et votre courrier pour vous écrire.
+Le prince de Ponte-Corvo est entré dans le Holstein le 3 mars. Je le
+suppose arrivé sur les bords de la Baltique. Il a avec lui plus de
+20,000 hommes; ce qui, avec les 10,000 hommes que pourront lui fournir
+les Danois, lui formera un corps de 30,000 hommes. Si le temps est
+favorable, il sera bientôt en Suède, et la diversion que désire
+l'Empereur sera bientôt faite.--La reine Caroline a eu l'insolence de
+déclarer la guerre à la Russie; elle s'est emparée d'une frégate russe
+qui étoit dans le port de Palerme et y a arboré le pavillon sicilien. Le
+ministre et le consul de Russie, avec une suite d'une soixantaine de
+personnes, ont débarqué à Civita-Vecchia et sont maintenant à Rome.--Le
+duc de Mondragon est parti.--Je suppose que ma dernière lettre aura fait
+évanouir toutes les inquiétudes sur les levées de chevaux, sur la
+conscription. S'il restoit encore quelques nuages, vous pourrez ajouter
+que toute ma garde est rentrée; que trente régiments ont été rappelés en
+France; que plusieurs milliers d'hommes réformés comme invalides ou
+écloppés ont quitté l'armée et n'ont pas été remplacés; que tous les
+auxiliaires, formant une centaine de mille hommes, sont rentrés chez
+eux; qu'un gros corps, sous les ordres du prince de Ponte-Corvo, marche
+en Suède, et qu'en réalité la Grande Armée est diminuée de plus de la
+moitié de ce qu'elle étoit.--On ne vous parlera pas sans doute des
+affaires d'Espagne; mais si on vous en parloit, vous pourriez dire que
+l'anarchie qui règne dans cette Cour et dans le gouvernement exige que
+je me mêle de ses affaires; que le bruit public depuis trois mois est
+que j'y vais; mais que cela ne doit pas empêcher notre entrevue. Vous
+savez qu'en deux ou trois jours de marche, je fais deux cents lieues en
+France. Cela ne doit donc en rien retarder les affaires.--Le Sr de
+Champagny vous envoye une note qui a été remise à Sébastiani, que vous
+pourrez montrer au ministère. J'ai demandé à la Porte ce qu'elle feroit,
+si on ne lui rendoit pas la Valachie et la Moldavie, et quel moyen elle
+avoit d'en contraindre l'évacuation. Elle a répondu qu'elle feroit la
+guerre et a fait une énumération immense de moyens.--N'oubliez pas que
+le ministre de Prusse est toujours à Londres; et, quoiqu'on dise qu'il a
+ordre de revenir, il ne revient jamais. Rien n'égale la bêtise et la
+mauvaise foi de la Cour de Memel.--M. d'Alopéus veut me persuader que
+les Anglais désirent la paix. Le Sr de Champagny vous envoye copie de la
+lettre qu'il veut écrire. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p class="rig">À Saint-Cloud, le 31 mars 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. le général Caulaincourt, Saint-Aignan est arrivé à deux heures après
+midi; il en est six. Les affaires d'Espagne demandoient depuis longtemps
+ma présence. Je me suis refusé à ce voyage dans la crainte que
+l'autorisation que je vous avois donnée d'arrêter le rendez-vous n'eût
+fait partir l'Empereur. Ce que je vois d'abord dans les nombreuses
+dépêches que vous m'envoyez, c'est que l'entrevue est ajournée. Cela
+étant, je pars après dîner pour Bordeaux pour être au centre des
+affaires. Voici votre direction pour les affaires d'Espagne. Le
+<i>Moniteur</i> ci-joint vous fera connoître les actes publics rendus à
+Madrid. Mais un courrier que j'ai reçu ce matin change l'état des
+choses. Le roi Charles a protesté et a déclaré qu'il a été forcé par son
+fils à signer son abdication; on a menacé de tuer la Reine dans la nuit
+s'il ne signoit pas. Mon armée est entrée le 23 à Madrid, où elle a été
+parfaitement reçue. Mes troupes sont casernées dans la ville et campées
+sur les hauteurs. Je n'ai pas reconnu le prince des Asturies, et
+peut-être ne le reconnaîtrai-je pas, mais je n'en suis pas encore
+certain. L'infortuné roi se jette dans mes bras et dit qu'on veut le
+tuer. On a excité une émeute pour faire massacrer le prince de la Paix.
+Heureusement mes troupes sont arrivées à tems pour le sauver; ce prince
+vit encore. Le grand-duc de Berg a fait son entrée dans Madrid quatre
+heures après les troupes. Le cérémonial l'a empêché de voir le nouveau
+roi, ne sachant pas si je le reconnoîtrois. Les lettres du roi Charles
+font pleurer. Ceci est pour vous seul; gardez-en le secret. Vous pourrez
+en dire un mot à l'Empereur et à l'ambassadeur d'Espagne qui est un
+homme du prince de la Paix et qui parlera comme vous. Vous direz à
+l'Empereur que j'avois retardé mon voyage en Espagne pour ne point
+manquer de me trouver au rendez-vous, mais je suis parti deux heures
+après la réception de vos lettres. Je répondrai dans peu de jours à
+toutes vos dépêches. En communiquant le <i>Moniteur</i> à l'Empereur, vous
+lui direz que je ne suis pour rien dans les affaires d'Espagne; que mes
+troupes étoient à 40 lieues de Madrid lorsque ces événements ont eu
+lieu; que le prince de la Paix étoit généralement haï, mais que le roi
+Charles est aimé. Vous lui direz aussi que le Roi a été forcé et que
+vous ne seriez pas étonné que je me décidasse à le remettre sur son
+trône. Les mauvais esprits de Pétersbourg diront que j'ai dirigé tout
+cela. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.</p>
+
+<p class="rig">À Bayonne, le 18 avril 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. le général Caulaincourt, je reçois à Bayonne votre lettre du 24
+mars. Vous avez dû en recevoir une de moi. Immédiatement après avoir
+reçu votre courrier à Paris, je suis parti. S'il m'eût apporté l'avis
+que le rendez-vous étoit arrêté, je m'y serois rendu incontinent. Je
+vois avec plaisir les succès de l'empereur de Russie en Suède. J'espère
+ne pas être retenu longtemps ici. L'infant Don Carlos s'y trouve.
+J'attends le vieux roi Charles, qui désire vivement me parler, et le
+prince des Asturies, qui est le nouveau roi. Les affaires s'embrouillent
+beaucoup en Espagne. Vous direz à l'Empereur que le roi Charles proteste
+contre son abdication et qu'il s'en rapporte entièrement à mon amitié.
+Cela ne laisse pas de beaucoup m'embarrasser. Dites cela à l'Empereur
+seulement. J'espère cependant être bientôt libre de tout cela. Vous
+recevrez bientôt un mémoire sur les affaires de Constantinople. Vous
+devrez en attendant ne pas dissimuler à M. de Romanzoff qu'il y a des
+choses scabreuses, et que si c'étoit là l'ultimatum de la Russie, il
+seroit difficile à arranger; mais que je ne le suppose pas; que c'est
+parce que j'avois prévu ces difficultés que j'avois demandé l'entrevue,
+et non pas pour une vaine formalité; <i>qu'il faut certainement trente
+courriers pour finir cette affaire; que trente courriers à deux mois
+chacun consumeront trois ans; que nous aurions terminé en trente
+conférences, qui à deux par jour auroient employé quinze jours</i>. Le
+maréchal Soult a réuni tous les bâtimens de l'île de Rügen. Le prince de
+Ponte-Corvo est en Fionie: il a avec lui 15,000 Français, 15,000
+Espagnols et 15,000 Danois. Il seroit passé, si le Danemark n'avait pas
+tergiversé si longtemps pour le recevoir: aujourd'hui il trouve qu'il ne
+va pas assez vite; des miracles ne peuvent pas se faire. Aujourd'hui la
+belle saison s'opposera peut-être à tout passage. Mais on fera
+l'impossible, et la diversion aura toujours son effet. Je viens de
+recevoir le manifeste du roi de Suède. Tout y est faux. Je ne sais pas
+si le général Grandjean, que je ne connois pas, et d'autres officiers
+ont, en buvant, fait de la politique. On n'attache d'ailleurs aucune
+importance au bavardage des militaires et devant des individus non
+accrédités. Mais je ne puis croire que cela soit vrai. Nous sommes trop
+amis du Danemark pour penser à lui ôter la Norvège. Pour ce qui regarde
+le sieur Bourrienne, cela est de toute fausseté; il répondra à cette
+inculpation. Si cela étoit vrai, comme il est dans la carrière
+diplomatique, il seroit sévèrement puni. Mais comment auroit-il fait ce
+qu'on lui impute, puisqu'il ne voyoit pas le ministre de Suède à
+Hambourg? On n'a pas d'idée d'un manifeste aussi fou. Répétez bien à M.
+de Romanzoff que la question de la Turquie est une affaire de chicane;
+qu'on veut une entrevue pure et simple et sans condition. Vous ne
+manquerez pas d'insister sur ce que ce n'étoit point une vaine
+formalité, mais un moyen expéditif d'arranger tout. Je trouve que vous
+ne parlez pas assez haut et que vous n'avez pas assez défendu mes
+intérêts. En attendant, voilà la Russie maîtresse d'une belle province,
+qui est du plus grand résultat pour ses affaires et dont je ne suis
+d'aucune manière jaloux.</p>
+
+<p>Je n'ai pas le tems de vous en écrire davantage. Je suis fort occupé ici
+de choses qui me donnent beaucoup d'embarras. Daru vous expédiera cette
+lettre par une estafette. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p class="rig">Bayonne, le 26 avril 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. le général Caulaincourt, vous trouverez ci-joint une lettre de M. de
+Dreyer qui vous fera voir que M. de Tolstoï est toujours inconséquent.
+Mais cela n'est que pour votre gouverne. Les journaux de France sont
+pleins de bêtises. Il est faux que le prince de la Paix ait laissé tant
+d'argent: on n'a pas trouvé un sol. J'attends ce soir ici ce malheureux
+homme, qui a été arraché des mains des Espagnols par mes troupes. Il
+étoit enfermé dans un cachot entre la vie et la mort, entendant à tout
+instant les cris de la populace qui vouloit le lanterner. Quand il m'a
+été remis, il avoit une barbe de sept jours et n'avoit point changé de
+chemise depuis plus d'un mois. J'ai ici le prince des Asturies que je
+traite bien, mais que je ne reconnois pas. J'attends dans trois jours le
+roi Charles et la Reine. Les Grands d'Espagne arrivent ici à chaque
+instant. Tout est paisible en Espagne. Toutes les forteresses sont dans
+nos mains. Le seul point de Madrid où se trouve le grand-duc de Berg est
+occupé par 60,000 hommes. Le père proteste contre le fils, le fils
+contre le père. Différentes factions existent en Espagne. Je pense que
+le dénoûment n'est pas éloigné.--Si l'on vous parle de l'expédition de
+Scanie, voici l'état de la question: Je ne pouvois entreprendre cette
+expédition à moins de 40,000 hommes. Le prince de Porte-Corvo avoit
+15,000 Français et 15,000 Espagnols. Il falloit donc que les Danois
+fournissent 10,000 hommes. Mais je tenois et je devois tenir à ce que
+ces 40,000 hommes débarquassent à la fois; qu'une partie eût débarqué et
+que l'autre fût restée sur l'autre bord, l'expédition étoit manquée et
+les troupes sacrifiées. Vous sentez que je ne pouvois permettre qu'on
+fît une telle faute. Le prince de Ponte-Corvo s'est rendu à Copenhague;
+il y a vu que les moyens de débarquement n'existoient que pour 15,000
+hommes à la fois: il auroit donc fallu faire trois voyages. Le passage
+devoit donc être ajourné. Il avoit ordre de passer là 40,000 hommes à la
+fois; voilà la question. Aujourd'hui le roi de Danemark peut concentrer
+ses troupes en Seelande: il a 25,000 hommes. J'ai ordonné au prince de
+Ponte-Corvo de faire passer 6,000 hommes. Le Danemark n'a donc rien à
+craindre. S'il manifeste de la peur, cette peur est sans fondement, à
+moins que ces hommes ne soyent de carton.</p>
+
+<p>Les Albanais viennent d'assassiner un adjudant commandant et quatre
+officiers italiens sans prétexte ni raison. Une grande fermentation
+règne à Constantinople. Tout se prépare donc pour conduire à bonne fin
+l'entrevue, que je compte pouvoir avoir lieu en juin. Pour cela, il faut
+que la Russie montre moins d'ambition. Je n'ai point de nouvelles de
+l'Autriche; je vois qu'elle arme et désarme; j'ignore ce qu'elle fait.
+Vous allez recevoir bientôt un courrier de M. de Champagny avec les
+premières notes sur les affaires de Turquie. Je le répète, il est
+fâcheux que l'entrevue n'ait pas eu lieu: au lieu d'être ici, je serois
+à Erfurt. Je crois qu'il faudra trop de tems pour se mettre d'accord
+avec des courriers. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p><i>P. S.</i>--Je reçois au moment votre lettre du 5 avril. Je trouve que vous
+vous donnez trop de mouvement pour l'expédition de Suède. Je vois avec
+plaisir tout ce que fait l'Empereur, mais il est inutile que vous
+pressiez tant. Vous avez eu des instructions pour la Finlande, vous n'en
+avez pas eu pour le reste.</p>
+
+<p>Je sais qu'on s'est plaint à Saint-Pétersbourg que je ne faisois pas de
+présens aux officiers qui venoient en dépêches: la raison est que je
+n'en ai vu aucun. Or l'usage ici est que je ne fais de présens qu'aux
+officiers qui me remettent des lettres de l'Empereur. S'ils remettent
+leurs lettres à l'ambassade, je ne les connois point. Il est de style
+aussi que, pour que l'officier soit traité avec considération, il faut
+que son nom soit cité dans la lettre du souverain. Si la lettre portoit,
+par exemple: «Je vous envoye un de mes officiers», sans le nommer, cet
+officier, n'étant pas connu, ne seroit pas traité avec autant de
+distinction. Cependant, on a assez de considération pour l'Empereur pour
+que ses officiers soient très bien reçus ici. Mais lorsqu'ils portent
+leurs dépêches à l'ambassade, alors ils ne sont pas reconnus. Je vous
+donne ce détail pour votre gouverne.</p>
+
+<blockquote>
+ La lettre suivante ne porte pas de date; elle a été écrite à
+ l'extrême fin d'avril ou au commencement de mai.
+</blockquote>
+
+<p>M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 12 avril. Faites mon
+compliment à l'Empereur sur la prise de Svéaborg.--Vous avez reçu des
+explications sur les affaires de Copenhague. Le fait est qu'il faut
+pouvoir passer, et passer avec au moins 30,000 hommes à la fois, car il
+n'est pas certain que le second convoi passe, et si le premier convoi se
+trouvoit séparé, il seroit exposé à recevoir des échecs. Le prince de
+Ponte-Corvo avoit marché à marches forcées, espérant que les Belts
+gèleroient. Il s'est rendu de sa personne à Copenhague pour s'assurer
+des moyens de passage, et, voyant qu'il n'y avoit de moyens que pour
+passer 15,000 hommes à la fois, il suspendit sa marche. Mais le
+mouvement continue, et plusieurs milliers d'hommes sont passés en
+Seelande. Mais enfin ces opérations ne peuvent se faire qu'avec
+prudence.--Voilà la Finlande russe.--Les affaires de Turquie demandent
+de grandes discussions. Il est fâcheux que l'Empereur ait ajourné
+l'entrevue: au lieu de venir en Espagne, j'aurois été à Erfurt. J'espère
+sous dix ou douze jours avoir terminé mes opérations ici.--J'ai ici le
+roi Charles et la Reine, le prince des Asturies, l'infant don Carlos,
+enfin toute la famille d'Espagne. Ils sont très animés les uns contre
+les autres. La division entre eux est poussée au dernier point. Tout
+cela pourroit bien se terminer par un changement de dynastie.</p>
+
+<p>--Pour votre gouverne, je vous dirai que depuis l'arrivée de M.
+d'Alopéus, je n'ai pas entendu parler de l'Angleterre, et au moindre mot
+que j'en aurois, la Russie en seroit instruite; on doit compter
+là-dessus.--Je n'ai pas non plus entendu parler de l'Autriche, et je ne
+connois rien aux armemens qu'elle fait. On me rend compte de tous côtés
+qu'une grande quantité de canons, de vivres, de troupes se rend en
+Hongrie. Il faut que la Russie sache bien cela, et que, même vis-à-vis
+de moi, les Autrichiens nient ces armemens, ou du moins disent qu'ils ne
+sont pas considérables. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p class="rig">Bayonne, le 8 mai 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaîncourt, j'ai lu un ouvrage sur la tactique française que
+vous m'avez envoyé; je l'ai trouvé plein de faussetés et de platitudes.
+Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.</p>
+
+<p class="rig">Bayonne, le 31 mai 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres du 28 avril et des 4 et 7 mai.
+Le ministre des Relations extérieures a dû vous écrire. Je n'approuve
+point ce que vous avez mis dans votre mémoire à l'Empereur. Un
+ambassadeur de France ne doit jamais écrire que les Russes doivent aller
+à Stockholm.--Les affaires ici sont entièrement finies. Vous trouverez
+ci-joint ma proclamation aux Espagnols. Les Espagnes sont tranquilles et
+même dévouées. Les Anglais se sont présentés devant Cadix avec une forte
+expédition, attirés par la curée des affaires d'Espagne et par l'espoir
+de s'emparer de la Caraque. Mais on ne les a pas écoutés. Ils ont
+renvoyé un parlementaire sur un vaisseau de 80; on leur a tiré des
+boulets rouges, et on leur a cassé un mât.--Il me semble que vous ne
+dites pas suffisamment ma raison. Je voulois l'entrevue pour tâcher
+d'arranger nos affaires avec la Russie. En Russie on ne l'a pas voulu,
+puisqu'on ne l'a voulu que conditionnellement, et dans le cas où
+j'adopterois tout ce que propose M. de Romanzoff. C'étoit justement pour
+traiter ces affaires que je désirois l'entrevue. Il y a un cercle
+vicieux que vous n'avez pas assez senti ni fait sentir. Aujourd'hui, je
+suis dans les mêmes dispositions, je désire l'entrevue. Depuis le 20
+juin, je suis disponible, mais je veux l'entrevue sans condition. Bien
+mieux, il faut que l'on convienne avant que je n'adopte pas les bases
+proposées par M. de Romanzoff, qui me sont trop défavorables. J'ai dit à
+l'Empereur Alexandre: Conciliez les intérêts des deux empires. Or ce
+n'est pas concilier les intérêts des deux empires que de sacrifier les
+intérêts de l'un à ceux de l'autre, et compromettre même son
+indépendance. D'ailleurs, nous nous rencontrerions dès lors
+nécessairement, car la Russie ayant les débouchés des Dardanelles,
+seroit aux portes de Toulon, de Naples, de Corfou. Il faut donc que vous
+laissiez pénétrer que la Russie vouloit beaucoup trop, et qu'il étoit
+impossible que la France voulût consentir à ces arrangements; que c'est
+une question d'une solution très difficile, et que c'est pour cela que
+je voulois essayer de s'arranger dans une conférence. Le fond de la
+grande question est toujours là: Qui aura Constantinople? Sur ce, je
+prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.</p>
+
+<p class="rig">Bayonne, le 15 juin, à midi.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, Talleyrand est resté malade à Berlin<a id="footnotetag667" name="footnotetag667"></a>
+<a href="#footnote667"><sup class="sml">667</sup></a>. Une
+estafette m'apporte vos lettres des 22 et 25 mars. Vous trouverez
+ci-joint pour votre gouverne des pièces qui vous feront connaître ce qui
+s'est passé relativement aux affaires d'Espagne. La Junte s'assemble ici
+demain; elle est assez nombreuse. Le roi d'Espagne est déjà reconnu et
+proclamé dans toute l'Espagne et va se mettre en route pour Madrid. Je
+ne garde pas un village pour moi. La Constitution d'Espagne est très
+libérale; les Cortès y sont maintenues dans tous leurs droits.--Les
+Anglais agitent les Espagnes, quelques villes ont levé l'étendard de la
+rébellion; mais cela est très peu de chose, et lorsque vous lirez ceci,
+tout sera probablement calmé. Quelques colonnes mobiles ont déjà donné
+cinq ou six leçons.--Je consens à l'entrevue. Je vous laisse le maître
+d'en désigner l'époque. Vous ne recevrez pas cette lettre avant le 1er
+juillet. L'Empereur ne sera pas fixé avant le 15. Vous devez me
+prévenir de manière qu'il y ait 16 ou 18 jours pour le temps que mettra
+votre lettre à arriver, 10 jours pour me rendre au lieu du rendez-vous
+et 5 ou 6 jours pour faire les préparatifs. Il faut donc que l'Empereur
+ne soit rendu au lieu de l'entrevue que le 35e jour après le départ de
+votre lettre de Saint-Pétersbourg. Ce ne peut donc pas être avant le
+mois de septembre, et, à vous dire vrai, je préfère cette saison à toute
+autre; d'abord parce qu'il fera moins chaud, et ensuite parce que mes
+affaires seront finies ici, et que j'aurai pu passer quelques jours à
+Paris.--Plusieurs régimens sont passés en Seelande. L'escadre de
+Flessingue se met en rade. On donne aux Anglais toutes les inquiétudes
+possibles. Deux vaisseaux russes sont à Toulon, où on va les mettre en
+état.--Vous ne manquerez pas d'observer que la France ne gagne rien au
+changement de dynastie en Espagne, que plus de sûreté en cas de guerre
+générale, et que cet État sera plus indépendant sous le gouvernement
+d'un de mes frères que sous celui d'un Bourbon; qu'il étoit d'ailleurs
+tellement mal gouverné, tellement livré aux intrigues et qu'il régnoit
+parmi le peuple une fermentation sans but déterminé telle qu'une réforme
+étoit devenue indispensable.--Je crois que l'Empereur a raison, en
+laissant passer la première nouveauté des escadres anglaises, mais il
+n'a rien à craindre d'elles, comme je l'ai dit à l'officier russe qui
+est parti dernièrement. Le seul point sur lequel on pouvoit avoir de
+l'inquiétude étoient les isles, si l'on n'avoit pas eu le temps de les
+fortifier.--Faites-moi connoître ce que c'est que ce petit Montmorency.
+A-t-il justifié ce qu'on peut attendre de son âge? Dites à l'ambassadeur
+d'Espagne qu'il doit se bien comporter, que le nouveau roi le confirmera
+et lui enverra ses pouvoirs; qu'il doit parler dans le bon sens et qu'il
+doit toujours, pour cheval de bataille, s'appuyer de la Constitution qui
+réorganise son pays et va le porter à un degré de prospérité qu'il ne
+devoit jamais attendre du gouvernement des Bourbons.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote667" name="footnote667"><b>Note 667: </b></a>
+<a href="#footnotetag667">
+(retour) </a> Il ne s'agit pas ici du prince de Bénévent, mais d'un de
+ses parents, employé à porter des dépêches diplomatiques.</blockquote>
+
+<p><i>P. S.</i>--Vous trouverez ci-joint un petit bulletin en espagnol dont vous
+prendrez connoissance et que vous remettrez à l'ambassadeur
+d'Espagne.--C'est le conseil de Castille qui a demandé le roi d'Espagne
+comme vous le savez, par son adresse et celle de la ville de Madrid, et
+qui ont précédé de près d'un mois sa nomination; au reste, tout cela est
+pour votre gouverne. Moins on vous en parlera, moins il faut en parler.</p>
+
+<p class="rig">Bayonne, le 16 juin 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, plusieurs acteurs de l'Opéra se sont sauvés de Paris
+pour se réfugier en Russie. Mon intention est que vous ignoriez cette
+mauvaise conduite. Ce n'est pas de danseurs et d'actrices que nous
+manquerons à Paris. Sur ce, je prie Dieu, etc.<a id="footnotetag668" name="footnotetag668"></a>
+<a href="#footnote668"><sup class="sml">668</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote668" name="footnote668"><b>Note 668: </b></a>
+<a href="#footnotetag668">
+(retour) </a> Cette courte lettre est la seule de toute la série qui
+figure en manuscrit aux Archives nationales; elle a été publiée sous le
+n° 14,107 de la <i>Correspondance</i>.</blockquote>
+
+<p class="rig">Paris, le 28 juin 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, je n'ai reçu qu'hier votre lettre du 4. Il paraît
+que votre courrier est tombé malade à Koenigsberg. Vous aurez reçu ma
+lettre du 15. Vous trouverez ci-joint de nouvelles pièces relatives aux
+affaires d'Espagne; vous les aurez lues, au reste, dans le <i>Moniteur</i>.
+Plusieurs provinces ont levé l'étendard de la révolte; on les soumet.
+Cette expédition aura pour la Russie le résultat qu'une partie de
+l'expédition anglaise destinée pour la Baltique va en Amérique et que
+l'autre partie va à Cadix. J'ai vu avec peine que les Russes avoient
+essuyé quelques échecs dans le nord de la Finlande. Plusieurs régimens
+sont arrivés à Copenhague. L'expédition a été manquée pour le moment,
+mais tout peut facilement se faire au mois de novembre prochain. Il n'y
+a que quatre mois d'ici à cette époque; il n'y a donc pas de temps à
+perdre. Il faut que la Russie engage le Danemark à me demander de faire
+passer 40,000 hommes en Norvège, et que les Russes soyent prêts à passer
+le détroit de Finlande quand il sera gelé. On se rencontreroit en Suède,
+et dès lors les Anglais seroient obligés de s'en aller et déshonorés, et
+la Suède seroit prise. Dites à l'Empereur que dans quinze jours je serai
+à Paris. Vous sentez qu'avant de lui parler des affaires d'Espagne, je
+désire savoir comment elles prendront à Saint-Pétersbourg. Vous avez dû
+recevoir du Sr de Champagny des instructions sur le langage que vous
+avez à tenir. L'Espagne ne me vaudra pas plus qu'elle ne me valoit. Le
+roi d'Espagne part après-demain pour Madrid. Je vous envoye un article
+d'un journal de Vienne qui me paroît une extravagance: montrez-le à
+Saint-Pétersbourg et faites-moi connoître ce qu'on en pense. Sur ce, je
+prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.</p>
+
+<p class="rig">Bayonne, le 9 juillet 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la nouvelle Constitution
+d'Espagne et le bulletin de la dernière séance de la Junte avec le
+serment qui a été prêté. Le Roi part demain à 5 heures du matin pour
+Madrid. Voici les ministres que le Roi a nommés: aux Relations
+extérieures, <i>Cevallos</i>, le même qui l'étoit déjà; secrétaire d'État,
+<i>Urquijo</i>, qui a été premier ministre il y a six ans; à l'Intérieur,
+<i>Jovellanos</i>, ancien ministre de Grâce et de Justice qui avoit été
+exilé à Minorque; à la Marine, <i>Mazzaredo</i>; à la Guerre, <i>O'farill</i>; au
+ministère des Indes, <i>Azanza</i>; aux Finances, <i>Cabarrus</i>. Je reçois votre
+lettre du 17. Je suis fâché que cet article de l'Angleterre ait fait un
+mauvais effet sur l'Empereur. Je réitère l'ordre au Ministère de la
+Police de veiller à ce qu'il ne soit imprimé rien de contraire à notre
+alliance avec la Russie.--Je vous ai écrit relativement aux acteurs et
+actrices français qui sont à Saint-Pétersbourg. On peut les garder et
+s'en amuser aussi longtemps que l'on voudra. Cependant l'Empereur a eu
+raison de trouver mauvais que ses agens débauchassent nos acteurs. C'est
+M. de Benckendorf qui a favorisé la fuite de ces gens-là. Si la
+circonstance se présentoit d'en parler, dites que, pour ma part, je suis
+charmé que tout ce que nous avons à Paris puisse amuser l'Empereur. Vous
+trouverez ci-joint deux lettres pour l'Empereur, dont l'une relative à
+la mort de la grande-duchesse est d'une date ancienne. Je ne sais
+comment on a oublié de vous l'envoyer. Vous devez partir du principe que
+je ne sais pas ce que veut l'Autriche; qu'elle arme beaucoup; qu'elle
+excite beaucoup les services; qu'elle fait des places en Hongrie;
+qu'elle démolit, dit-on, les murs de Cracovie, et qu'elle retire ses
+troupes de Galicie. Lorsqu'on leur demande des explications sur les
+armemens, ils répondent qu'ils n'arment point. Cependant cela est trop
+évident. Jusqu'ici j'ai regardé cela en pitié. Je compte même ne rien
+dire. Cependant, si cela ennuyoit l'Empereur, nous pourrions de concert
+leur faire dire par Andreossi et par le prince Kourakine de désarmer et
+de laisser le monde tranquille. Je n'ai aucune discussion avec eux; nous
+sommes sur le pied le plus aimable: et, dans le fait, ces armemens ne
+sont nuisibles qu'à eux, parce qu'ils désorganisent leurs finances.</p>
+
+<p><i>P. S.</i>--Le Roi est parti ce matin. Je l'ai reconduit jusqu'à la
+frontière. Toute la Junte dans près de cent voitures l'accompagnoit;
+mais c'étoient des voitures équipées un peu à la hâte.</p>
+
+<p>Les Anglais ont des expéditions nombreuses devant Cadix et le Ferrol,
+afin de fomenter les insurrections. Je suis certain que la seconde
+expédition, qui étoit destinée pour la Suède, a été employée à Cadix et
+sur les autres points. Ainsi cela a fait diversion aux affaires de
+Russie.</p>
+
+<p class="rig">Bayonne, 21 juillet 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, vous devez remercier l'Empereur de ce qu'il m'a fait
+dire relativement au roi d'Espagne. Il n'a pas affaire à un ingrat, et
+comme il n'a pas attendu que je le lui demande pour faire une chose qui
+m'est si agréable, vous pouvez lui dire que je viens de donner des
+ordres pour en finir avec la Prusse. Aussi bien la saison s'avance, et
+mes troupes ne pourraient évacuer l'hyver. Je voulois attendre l'issue
+de ma conférence avec l'Empereur; mais puisque cela tarde et que l'hyver
+approche, vous direz que les affaires avec la Prusse étant à peu près
+d'accord, au reçu de cette lettre le traité avec cette puissance sera
+probablement signé. Les affaires d'Espagne vont bien. Le maréchal
+Bessières a remporté le 14 une victoire signalée qui a soumis le royaume
+de Léon et les provinces du Nord. En racontant cela à l'Empereur, vous
+lui direz que les Anglais mettent partout le feu en Espagne, qu'ils y
+répandent de l'argent et s'entendent avec les moines, et qu'il y a
+vraiment du trouble. Je pars cette nuit pour aller faire un tour dans
+mes provinces du Midi, et de là me rendre à Paris où je serai avant le
+15 août. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.</p>
+
+<p class="rig">De Rochefort, le 5 août.</p><br><br>
+
+<p>Ayant toujours été en route [<i>lacune dans le texte</i>], je m'empresse de
+la faire partir, avec les changemens survenus depuis ce tems. J'ai reçu
+hier un courrier qui m'a annoncé l'horrible catastrophe arrivée au
+général Dupont. Ce général, au fond de l'Andalousie, s'est laissé couper
+la retraite, s'est laissé envelopper, isoler de deux de ses divisions,
+et après une affaire mal concertée et mal donnée, il s'est rendu par
+capitulation. Huit ou neuf mille Français ont été obligés de mettre bas
+les armes, ainsi que deux ou trois régimens suisses qui étoient au
+service d'Espagne et qui avoient pris parti pour nous. C'est un des
+actes les plus extraordinaires d'ineptie et de bêtise. Dans la position
+actuelle des choses, cet événement est d'un effet immense en Espagne.
+Les esprits s'échauffent. Mon armée va être obligée d'évacuer Madrid
+pour se concentrer. Au même moment, 40,000 Anglais débarquent sur
+différents points. Je vous donne cette nouvelle pour votre gouverne. Je
+pense que vous devrez attendre l'arrivée d'un prochain courrier qui vous
+sera expédié, pour avoir le prétexte de la dire, en parlant des autres
+nouvelles, et disant que votre courrier étoit ancien. Après la tournure
+très grave que prennent les affaires d'Espagne, il est probable que cet
+hyver je laisserai 150,000 Français, indépendamment de 100,000 alliés,
+sur la rive gauche de l'Elbe. Je fais rentrer 80,000 hommes. C'est dans
+cette position que je passerai l'hyver. Dantzig sera gardé par les
+Saxons et les Polonais. Je laisserai la Pologne à ses propres troupes,
+pour ne pas menacer la Russie ni l'Autriche. Tout cela n'est aussi que
+pour votre gouverne. Tout porte à penser que les mouvemens de l'Autriche
+sont des mouvemens de peur. Je laisse des troupes suffisantes pour la
+contenir. Mais si elle se laissoit entraîner par l'Angleterre, elle se
+trouveroit loin de son jeu. Dans ces circonstances, je verrois avec
+plaisir que l'Empereur dît un mot et fit connoître son mécontentement
+des armemens de l'Autriche.--Voilà le roi de Suède entièrement abandonné
+des Anglais. Tenez-moi au fait de ce que tout cela doit devenir. La
+chose est obscure. Je suis fort content de l'esprit des Français dans
+les provinces. Demain, je traverse la Vendée.</p>
+
+<p class="rig">Rochefort, le 6 août 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. le général Caulaincourt, je vous ai écrit hier. Je retarde mon départ
+de Rochefort de deux heures pour répondre à vos lettres des 16 et 17
+juillet de Saint-Pétersbourg que je reçois à l'instant. L'Autriche arme
+et devient insolente. Ces armemens et cette insolence ne sont que
+ridicules, dès qu'elle n'a rien de lié avec la Russie. Les Anglais
+débarquent beaucoup de monde sur les côtes d'Espagne. Cela peut avoir
+quelque inconvénient momentané pour moi, vu que cela excite
+merveilleusement les insurrections d'Espagne et de Portugal; mais j'ai
+au moins la consolation que ces événemens ont servi de diversion à
+l'Empereur et l'ont entièrement dégagé de ses ennemis. Je pars pour
+parcourir la Vendée. Je serai à Paris le 15 août. J'attendrai là ce que
+vous m'écrirez pour le rendez-vous.--Voilà un an que mon alliance avec
+l'Empereur dure; ainsi, elle doit donner de la confiance de part et
+d'autre. Je ne suis point éloigné de laisser la frontière de la Vistule
+occupée par les Polonais et les Saxons et d'en retirer mes troupes. Par
+ce moyen, il y aura entre une sentinelle russe et une sentinelle
+française toute la distance du pays entre l'Elbe et le Niémen. Si vous
+recevez les journaux anglais, vous y verrez que les 5/6mes des nouvelles
+qu'ils contiennent sont fausses et controuvées. Je vous ai instruit de
+ce qu'il y a de vrai. Des expéditions anglaises et des insurrections
+menacent Lisbonne. La meilleure intelligence règne entre l'amiral russe
+et le général Junot; je ne sais pas ce qui en arrivera. Je fais
+cependant avancer mes troupes en toute diligence. Une partie de l'année
+espagnole ayant pris parti pour les Anglais, les affaires ne laissent
+pas d'être assez sérieuses.--Vous ne manquerez pas de vous souvenir que
+l'armée du général Dupont étoit composée de recrues, et que cette
+affaire, quoique excessivement mal manoeuvrée, ne seroit pas arrivée à
+de vieilles troupes, qui auroient trouvé dans leur moral même de quoi
+suppléer aux fautes du général.</p>
+
+<p class="rig">À Saint-Cloud, le 20 août 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, je vous envoye un rapport du ministre de la Marine
+et un projet de décret qu'il me propose de prendre. Je ne veux pas le
+faire sans savoir si cela convient à l'Empereur. L'Empereur fait des
+dépenses inutiles en conservant ces vaisseaux qui ne sont bons à rien.
+Des transports armés en guerre ne peuvent servir. Ces vaisseaux sont
+pourris. Reste le vaisseau turc qu'on pourroit envoyer à Ancône, où il
+seroit désarmé. Moyennant cela, il y aura bon nombre de matelots
+disponibles. On fera de ces matelots ce que voudra l'Empereur: ou on les
+renverra en Russie, ou je les prendrai à ma solde et je mettrai les
+équipages des trois mauvais vaisseaux sur trois de mes vaisseaux de
+Flessingue ou ailleurs. Ils seront à ma solde et serviront comme alliés.
+Les officiers s'instruiront, les matelots s'exerceront, et cela sera
+utile à tout le monde. Mais il faut que ces équipages soyent tout à fait
+à mon service, car mon escadre souffriroit des dépendances attachées à
+une escadre combinée. Causez-en avec le ministre de la Marine. Peut-être
+seroit-il plus convenable que ce fût l'Empereur ou son ministre qui
+prissent cette décision? Vous y ferez mettre que le vaisseau turc se
+rendra dans le port d'Ancône où il sera désarmé. Sur ce, je prie Dieu
+qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.</p>
+
+<p class="rig">Saint-Cloud, le 23 août 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. le général Caulaincourt, je reçois votre lettre du 1er août. J'ai
+reçu hier les beaux présens de l'Empereur. J'ai fait commander de très
+beaux meubles pour les faire ressortir; ils sont vraiment beaux. M. le
+général Caulaincourt, Montesquiou vous porte deux bustes de l'Empereur
+faits à Sèvres sur le modèle de celui qu'il m'a envoyé. Je crois qu'il y
+en a déjà une cinquantaine de faits: ainsi vous pouvez en faire venir
+tant que vous voudrez. J'ai vu à Sèvres le beau service de porcelaine
+égyptienne qui pourra être envoyé à l'Empereur le 1er septembre.
+J'espère qu'il en sera content.</p>
+
+<p>L'ineptie et la lâcheté qu'ont montrées Dupont, Marescot et quelques
+autres est inconcevable; ils n'ont fait que des sottises et des bêtises.
+Cela a compromis mes affaires d'Espagne et m'oblige à lever des
+conscrits pour réparer mes pertes et me tenir toujours en mesure. Le 1er
+et le 6e corps et trois divisions de dragons sont partis de la grande
+armée pour Mayence. Je fais partir des bords du Rhin une quantité de
+forces à peu près égale à celle que je retire pour renforcer les trois
+corps des maréchaux Davoust, Soult et prince de Ponte-Corvo. Je laisse
+en Allemagne mes 60 escadrons de cuirassiers, trois divisions de dragons
+et une vingtaine de régiments de cavalerie légère. J'ai d'ailleurs mis
+sur pied toutes les troupes de la Confédération du Rhin, de sorte que je
+puis marcher contre l'Autriche avec 200,000 hommes. Cependant je
+désirerois fort que l'Empereur fît parler à l'Autriche, avec laquelle je
+n'ai du reste aucun sujet de discussion. J'ai conclu ma convention avec
+la Prusse, et si, comme je le crois, je n'ai rien à démêler avec
+l'Autriche, la Silésie et Berlin seront dans les mains de la Prusse
+avant l'hyver, ce qui sera un grand sujet de tranquillité pour
+l'Autriche et même pour la Russie. Il faut que le prince Kourakine ait
+carte blanche en Autriche, et qu'il soit autorisé à dire que la Russie
+joindra cent mille hommes à mes troupes, si les Autrichiens font le
+moindre mouvement intempestif. Faites-moi connoître quelles sont
+là-dessus les intentions de l'Empereur. Il est de son intérêt que je
+fasse finir promptement les affaires d'Espagne. Trente mille hommes de
+plus peuvent accélérer la prise de certain port et nuire beaucoup aux
+Anglais. Jusqu'à présent, je n'ai retiré de l'Allemagne qu'un nombre de
+troupes à peu près pareil à celui que j'y envoyé; mais étant assuré que
+la Russie fera cause commune avec moi si l'Autriche chicane, je pourrai
+en retirer un plus grand nombre, ce qui seroit très avantageux. La levée
+des troupes de la Confédération coûte beaucoup d'argent à ses princes.
+Parlez de cela à l'Empereur: s'il fait faire sa déclaration à la cour de
+Vienne, et s'il fait marcher 100,000 hommes si l'Autriche m'attaque, je
+renverrai les troupes des princes de la Confédération chez eux, ce qui
+sera un grand bienfait pour toute l'Allemagne. Il n'y a rien de nouveau
+sur le Portugal. Jusqu'à cette heure on n'en entend rien. Votre lettre
+est arrivée deux jours avant celles de Constantinople que Champagny vous
+envoye. Vous y verrez que le 28 juillet Sélim a été tué, Mustapha
+précipité du trône et un nouveau sultan mis à sa place. Ne croyez aucune
+mauvaise nouvelle. L'Espagne sera soumise après les chaleurs, qui font
+que ce pays est un désert sans eau et insupportable pour nos troupes.</p>
+
+<p class="rig">Saint-Cloud, le 26 août 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 9. Montesquiou est parti
+avant-hier; ainsi cette lettre pourra vous arriver avant lui. Voici ce
+qui s'est passé. Il y a deux jours que M. de Metternich reçut un
+courrier de Vienne qui annonçoit la résolution où étoit sa cour de me
+donner satisfaction sur tout, et de faire rentrer les choses dans leur
+ancien état pour le premier septembre. M. de Metternich avoit même
+l'ordre de me demander une audience et de me donner ces assurances de
+vive voix, ce qu'il a fait hier avant la Comédie. Je lui ai donné une
+audience d'une heure dans laquelle il m'a fait toute sorte de
+protestations de bons sentimens, et m'a annoncé que sa Cour
+reconnoîtroit le nouveau roi d'Espagne. Je suis donc fondé à penser
+qu'au 1er septembre, c'est-à-dire dans peu de jours, tout sera rentré
+dans l'ancien état. Je renverrai alors les troupes de la Confédération
+chez elles, et tout redeviendra pacifique en Allemagne. La convention
+avec les Prussiens n'est pas encore signée; j'espère qu'elle le sera
+demain ou après. Aussitôt que je verrai que l'Autriche tient ses
+promesses, je compte réunir 100,000 hommes au camp de Bayonne. Le 1er et
+le 6e corps de la grande armée arrivent à Mayence.--Les Anglais veulent
+attaquer le Portugal. Au 15 août il n'y avoit rien de nouveau à
+Lisbonne. Junot y étoit en bonne position, ainsi que l'escadre
+russe.--La division espagnole qui étoit dans le Nord s'est embarquée
+pour l'Espagne, grâce à l'extrême imprévoyance du prince de Ponte-Corvo,
+quoique je lui eusse répété plusieurs fois qu'il devoit placer ses
+troupes de manière à en être sûr; mais La Romana et d'autres généraux
+espagnols lui avoient tourné la tête. Vous pouvez parler de cette
+affaire; comme ne voulant pas désarmer ces troupes, dire que je préfère
+les vaincre en Espagne à désarmer des soldats qui étoient passés à mon
+service, mais que cette trahison m'a révolté et que les traîtres seront
+punis. Les affaires d'Espagne vont médiocrement. Le roi d'Espagne est à
+Burgos. L'armée occupe la ligne du Duero.--Saragosse a été prise; chaque
+maison a essuyé un siège, de sorte que cette ville est saccagée et
+perdue. Mes bonnes troupes arrivent de tous côtés, et aussitôt que la
+canicule sera passée, on fera une sévère justice des rebelles. Le parti
+du Roi est composé de tous les hommes sages, mais qui tremblent sous les
+poignards des moines et aux sollicitations des agens anglais.--Vous
+jugerez convenable de moins presser l'empereur Alexandre d'agir contre
+l'Autriche, puisque celle-ci ne paroît pas vouloir y donner lieu.--Vous
+recevrez par le prochain courrier les communications que je fais faire
+au Sénat des traités faits avec le roi d'Espagne, et des relations qui
+exposent au clair ce qui s'est passé et se passe en Espagne, pour
+détruire les faux bruits, quoique l'événement de Dupont ne soit que trop
+vrai. Lui et Marescot ont montré autant d'ineptie que de lâcheté et de
+pusillanimité. Je soupçonne que Villoutreys ne s'est pas comporté dans
+cette circonstance comme il convenoit à un officier de ma maison. Je ne
+le conserverai probablement pas près de moi.--L'ancien roi d'Espagne est
+toujours à Compiègne, où il a la goutte. Les princes sont à
+Valençay.--Depuis les dernières nouvelles de Constantinople, nous ne
+savons rien. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p><i>P. S.</i>--Les troupes espagnoles qui se sont sauvées avec le marquis de
+La Romana ne se montent qu'à 5,000 hommes; 7,000 sont restés entre les
+mains du prince de Ponte-Corvo. J'ai ordonné qu'on les désarmât et qu'on
+les fît prisonniers.</p>
+
+<p class="rig">Saint-Cloud, le 7 septembre 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 23 août. Je partirai d'ici
+le 20 du mois pour être rendu à Erfurt à tems. Le général Oudinot part
+pour prendre le commandement de la ville d'Erfurt. Des maréchaux de
+logis de la cour partent pour marquer les logemens. Un bataillon de ma
+garde s'y rend pour tenir garnison. Le maréchal Lannes part pour aller à
+la rencontre de l'Empereur sur la Vistule. Le maréchal Soult est prévenu
+à Berlin pour que tout soit convenablement disposé. Quelque chose qu'on
+fasse, je crains qu'on soit mal à Erfurt. Peut-être auroit-on bien fait
+de préférer Weimar: le château est superbe, et on y auroit été mieux. Je
+ne me souviens pas des raisons qui ont fait donner la préférence à
+Erfurt. Si c'étoit à cause de moi, je serois aussi bien à Weimar.
+Cependant tout sera prêt à Erfurt.--Vous trouverez ci-joint le
+<i>Moniteur</i> qui vous fera connoître les affaires d'Espagne. J'ai des
+nouvelles du Portugal du 20 août; tout étoit dans le meilleur état à
+Lisbonne; les Russes et les Français y étoient de la meilleure
+intelligence et se préparaient à se défendre contre tout événement. Hier
+il y a eu une séance extraordinaire du Sénat, présidée par
+l'Archichancelier, à laquelle les Princes ont assisté. Champagny y a lu
+deux rapports sur les affaires actuelles et donné communication des
+différents traités faits avec les princes de la maison d'Espagne. Il en
+est sorti un sénatus-consulte portant levée de 160,000 combattans. Du
+reste, tout est fort tranquille. Du côté de l'Espagne, nous avons des
+avantages; la division est parmi les rebelles. Le Roi gagne tous les
+jours; de nombreux renforts arrivent, et déjà tout se prépare pour
+marcher en avant.--Puisque l'Empereur n'est plus très nécessaire chez
+lui, il feroit bien, d'Erfurt, de passer jusqu'à Paris. Si vous pensez
+que cela soit dans ses projets, vous ne sauriez me le faire connoître
+trop tôt. En conséquence de votre dernière lettre, Mondragon,
+ambassadeur de Naples, part de Paris et continue sa route. Celui
+d'Espagne va recevoir ses nouvelles lettres de créance.</p>
+
+<p><i>P. S.</i>--Je joins au <i>Moniteur</i> du 5 celui d'aujourd'hui qui contient
+les différentes pièces relatives aux affaires d'Espagne. Il n'y a aucun
+inconvénient que vous en remettiez un exemplaire à M. Romanzoff et que
+vous les communiquiez à l'Empereur.</p>
+
+<p class="rig">À Saint-Cloud, le 7 septembre 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. le général Caulaincourt, le maréchal Lannes se rend sur la Vistule à
+la rencontre de l'empereur de Russie pour assurer toutes les escortes et
+complimenter ce prince; il lui remettra une lettre de ma part. Sur ce,
+je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p class="rig">Saint-Cloud, le 14 septembre 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 29 août. Vous avez trouvé
+dans les <i>Moniteurs</i> qui ont paru et vous verrez dans celui d'hier que
+je vous envoye toutes les pièces relatives aux affaires d'Espagne. La
+plus grande confusion règne parmi les insurgés; mes troupes avancent à
+grands pas vers l'Espagne, et mon armée se fortifie tous les jours. Le
+roi d'Espagne est à Burgos; à trente lieues de lui, il n'a aucun
+ennemi.--L'Empereur a dû trouver le maréchal Lannes sur la Vistule. Le
+général Oudinot est à Erfurt, dont il a le commandement. Un détachement
+de ma maison y est déjà arrivé. Le prince de Bénévent part le 16 et sera
+rendu à Erfurt le 20. M. de Champagny part le 18. Moi je partirai le 20.
+Le prince de Neuchâtel voyagera dans ma voiture.--Le prince Guillaume a
+pris ce matin congé. Toutes les affaires de Prusse sont terminées. Enfin
+les 80,000 conscrits des années 1806, 1807, 1808 et 1809 seront tous
+levés avant le 1er novembre. Je verrai, pour lever les 80,000 autres,
+quelle sera l'issue des événemens. J'ai été fort sensible au langage de
+l'Empereur. Les dernières nouvelles de Lisbonne sont du 18 août; alors
+les Anglais paraissoient faire de grands mouvemens. Je n'ai point de
+renseignemens ultérieurs.</p>
+
+<p class="rig">À Aranda de Duero, 27 novembre 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre sans date que je suppose être
+du 5 novembre. J'imagine que M. Champagny vous aura fait connoître par
+des courriers tout ce qui se passe d'important dans ce pays, tel que le
+combat de Burgos, les affaires d'Espinosa, celle de Tudela, où les
+armées de Galice, des Asturies, d'Estremadure, d'Aragon, d'Andalousie,
+de Valence et de Castille ont été détruites. Le général Saint-Cyr,
+aussitôt que Rosas sera pris, ce qui n'est pas éloigné, marchera en
+Catalogne pour faire sa jonction avec le général Duhesme qui a 15,000
+hommes à Barcelone, bien approvisionnés et dans le meilleur état. Vous
+pouvez dire à l'Empereur que je serai dans six jours à Madrid d'où je
+lui écrirai un mot. Il n'y a rien de mauvais comme les troupes
+espagnoles, 6,000 de nos gens en bataille en chargent 20, 30 et jusqu'à
+36,000. C'est véritablement de la canaille; même les troupes de la
+Romana que nous avions formées en Allemagne n'ont pas tenu. Au reste,
+les régimens de Zamora et de la Princesse ont subi le sort des traîtres,
+ils ont péri. Les Anglais se concentrent en Portugal. Ils ont fait
+avancer des divisions en Espagne. Mais à mesure que nous approchons ils
+reculent.--J'ai envoyé il y a peu de jours à Champagny mes ordres pour
+répondre à la note de l'Angleterre. Quant à l'Autriche, sa contenance
+n'est que ridicule. Je laisse en Allemagne 100,000 hommes. J'en ai
+150,000 en Italie et la moitié de ma conscription qui marche. D'ailleurs
+ici la grosse besogne est déjà faite.--Le ministre de Russie à Madrid a
+été insulté par la canaille qui s'est amusée à pendre et à traîner dans
+les rues deux Français qui étoient à son service, mais dans peu de jours
+il sera délivré. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p class="rig">À Madrid, le 5 décembre 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, nous sommes à Madrid depuis hier. Les bulletins vous
+feront connoître les événements qui se sont passés depuis le combat de
+Burgos, la bataille d'Espinosa et de Tudela, et les combats de
+Somo-Sierra et du Retiro. Les Anglais ont eu la lâcheté de venir jusqu'à
+l'Escurial, d'y rester plusieurs jours, et, à la première nouvelle que
+j'approchois du (<i>sic</i>) Somo Sierra, de se retirer, abandonnant la
+réserve espagnole.--On me dit que l'ambassadeur de Russie est parti il y
+a trois semaines pour Carthagène, où il a dû s'embarquer pour Trieste et
+pour la France. Le temps ici est superbe; c'est absolument le mois de
+mai. Nos colonnes se dirigent sur Lisbonne.</p>
+
+<p class="rig">Madrid, le 10 décembre 1808.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint le rapport qu'on m'a fait
+sur le vaisseau russe. Vous le communiquerez ou vous ne le communiquerez
+pas à l'Empereur, selon que cela vous conviendra.</p>
+
+<p class="rig">À Valladolid, le 7 janvier 1809.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 8 décembre. Les bulletins
+se sont succédé avec rapidité. Les nouvelles de Constantinople, les
+nouvelles d'Autriche et aussi le besoin de me rapprocher de France m'ont
+rappelé au centre, car il y a d'ici à Lugo 100 lieues, ce qui en feroit
+200 pour le retour des estafettes. J'ai laissé le duc de Dalmatie avec
+30,000 hommes pour suivre la retraite des Anglais; le maréchal Ney est
+en seconde ligne sur les montagnes qui séparent la Galice du royaume de
+Léon. Le duc de Dalmatie doit être à Lugo. Il est probable que, lorsque
+vous recevrez cette lettre, je sois de retour à Paris. Dites à
+l'Empereur qu'en Italie et en Dalmatie j'ai 150,000 hommes à opposer à
+l'Autriche, non compris l'armée de Naples; que j'ai 150,000 hommes sur
+le Rhin, et, en outre, 100,000 hommes de la Confédération; qu'enfin au
+premier signal je puis entrer avec 400,000 hommes en Autriche; que ma
+garde est aujourd'hui à Valladolid, où je la laisse reposer huit jours,
+et que je la dirigerai ensuite sur Bayonne; que je suis prêt à me porter
+sur l'Autriche, si cette puissance ne change pas de conduite, et que si
+ce n'eût pas été pour ne rien faire de contraire à notre alliance, déjà
+je me serois mis en guerre avec cette puissance, car les affaires
+d'Espagne qui m'occupent 200,000 hommes ne m'empêchent pas de me croire
+deux fois plus fort que l'Autriche, quand je suis sûr de la Russie; que
+le seul mal que je voye, c'est que cela coûte beaucoup d'argent; que je
+viens de lever encore 80,000 hommes; que je désire que nous prenions
+enfin le ton convenable avec l'Autriche. Je l'ai proposé à Erfurt.
+Autrement nous ne pourrons terminer rien de bon sur les affaires de
+Turquie. Nous aurions peut-être eu la paix, sans les espérances que les
+Anglais ont fondées sur les dispositions de l'Autriche.--Quant aux deux
+vaisseaux russes à Toulon, il n'y a pas de doute qu'ils seront payés. Je
+viens encore d'écrire à ce sujet.--Vous pouvez assurer qu'il n'y a plus
+d'armée espagnole; si tout le pays n'est pas entièrement soumis, c'est
+qu'il y a beaucoup de boue, et qu'il faut beaucoup de tems, mais tout se
+termine. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p class="rig">À Valladolid, le 14 janvier 1809.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la lettre que je voulois
+écrire à l'Empereur; mais j'ai trouvé qu'il y avoit beaucoup trop de
+choses pour une lettre qui reste. Je vous l'envoye pour que vous vous en
+serviez comme d'instruction générale. J'écrirai à l'Empereur une lettre
+moins signifiante. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p><i>Projet de lettre à l'empereur Alexandre, transformé en instruction pour
+l'ambassadeur.</i></p>
+
+<p>Monsieur mon frère, il y a bien longtems que je n'ai écrit à V. M. I. Ce
+n'est pas cependant que je n'aie souvent pensé, même au milieu du
+tumulte des armes, aux moments heureux qu'elle m'a procurés à Erfurt.
+J'ai espéré pendant un moment annoncer à V. M. la prise de l'armée
+anglaise; elle n'a échappé que de douze heures; mais des torrents qui,
+dans des tems ordinaires, ne sont rien, ont débordé par les pluies, et
+des contrariétés de saison ont retardé ma marche de 24 heures. Les
+Anglais ont été vivement poursuivis. On leur a fait 4,000 prisonniers
+anglais et tout le reste du corps de la Romana; on leur a pris 18 pièces
+de canon, 7 à 800 chariots de munitions et de bagages et même une partie
+de leur trésor; on les a obligés à tuer eux-mêmes leurs chevaux, selon
+leur bizarre coutume. Les chemins et les rues des villes en étoient
+jonchés. Cette manière cruelle de tuer de pauvres animaux a fort
+indisposé les habitans contre eux. Je les ai poursuivis moi-même
+jusqu'aux montagnes de la Galice. J'ai laissé ce soin au maréchal Soult.
+J'ai l'espérance que si les vents leur sont contraires, ils ne pourront
+s'embarquer. Ils ne rembarqueront pas de chevaux; il ne leur en reste
+pas quinze ou dix-huit cents. Le Roi fait après-demain son entrée à
+Madrid. La menace de les traiter en pays conquis et la crainte de perdre
+leur indépendance a fort agi sur eux. Ils n'ont plus d'armée. Si l'on
+n'a pas occupé tout le pays, c'est que le pays est grand et qu'il faut
+du tems.</p>
+
+<p>Quand Votre Majesté lira cette lettre, je serai rendu dans ma capitale.
+Ma garde et une partie de mes vieux cadres sont en mouvement rétrograde
+sur Bayonne. Je voulois former mon camp de Boulogne qui auroit donné
+beaucoup d'inquiétude aux Anglais, mais les armemens de l'Autriche m'en
+ont empêché. J'avois réuni 20,000 hommes à Lyon pour les embarquer sur
+mon escadre de Toulon et menacer les Anglais de quelque expédition
+d'Égypte ou de Syrie qu'ils redoutent beaucoup; les armemens de
+l'Autriche m'en ont encore empêché. Je vais leur faire passer les Alpes
+et les faire entrer en Italie. J'ai des preuves certaines que l'Autriche
+a pris l'engagement de ne pas reconnaître le roi Joseph. Son chargé
+d'affaires a suivi les insurgés. Il a fui de Madrid et il est à Cadix.
+J'ai des preuves certaines que l'Autriche avoit promis de fournir 20,000
+fusils aux insurgés. L'espérance de l'Angleterre étoit de soutenir les
+troubles de l'Espagne, de nous faire rompre avec la Turquie et de faire
+déclarer l'Autriche et avec la Suède de contre-balancer notre puissance.
+J'ai regret que Votre Majesté n'ait pas adopté à Erfurt des mesures
+énergiques contre l'Autriche. La paix avec l'Angleterre sera impossible,
+tant qu'il y aura la plus légère probabilité d'exciter des troubles sur
+le continent. Votre Majesté comprendra aisément que je n'attache aucune
+importance à la reconnoissance du roi Joseph par l'Autriche. J'en
+attache bien davantage à ce qu'elle désarme et fasse cesser l'état
+d'inquiétude où elle tient l'Europe. Je prévois que la guerre est
+inévitable, si Votre Majesté et moi ne tenons envers l'Autriche un
+langage ferme et décidé, et si nous n'arrachons son faible monarque du
+tourbillon d'intrigues anglaises où il est entraîné. Votre Majesté sait
+le peu de cas que je fais de ses forces et de ses armes. Qui les connoît
+mieux que Votre Majesté? Il n'en est pas moins vrai que l'Europe est en
+crise, et il n'y aura aucune espérance de paix avec l'Angleterre que
+cette crise ne soit passée. Si l'Autriche veut la paix, Votre Majesté et
+moi la garantissons; qu'elle désarme; qu'elle reconnoisse la Valachie,
+la Moldavie, la Finlande sous la domination de Votre Majesté, et qu'elle
+cesse de faire un obstacle aux intérêts de nos deux puissances. Si au
+contraire elle s'y oppose, qu'une démarche soit faite de concert par nos
+ambassadeurs, et qu'ils quittent à la fois. L'Empereur ne les laissera
+pas partir, et la paix sera rétablie. S'il est assez aveugle pour les
+laisser partir, que vous et moi prenions des arrangemens pour en finir
+avec une puissance qui, depuis quinze ans toujours vaincue, trouble
+toujours la tranquillité du continent et flatte en secret le penchant de
+l'Angleterre. Mon désir est sans aucun doute celui de Votre Majesté,
+c'est que l'Autriche soit heureuse, tranquille, qu'elle désarme et
+n'intervienne près de moi que par des moyens concilians et doux, et non
+par la force. Si cela est impossible, il faut la contraindre par les
+armes: c'est le chemin de la paix. Votre Majesté voit que je lui parle
+clairement. Des intelligences très directes me font connoître que
+l'Angleterre étoit déjà très alarmée de la marche de mes divisions sur
+Boulogne. L'Autriche lui a rendu un service essentiel en m'obligeant à
+la contremander. Votre Majesté est sans doute bien persuadée du principe
+qu'un seul nuage sur le continent empêchera les Anglais de faire la
+paix: or il ne doit pas y en avoir si nous sommes unis de coeur,
+d'intérêts et d'intentions; mais il faut de la confiance et une ferme
+volonté.</p>
+
+<p class="rig">À Valladolid, ce 14 janvier 1809.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, je reçois à l'instant même votre lettre du 20
+décembre. Je vous expédie de Ponthon, parce qu'il m'a paru qu'il étoit
+agréable à l'Empereur. L'Empereur peut l'employer comme il lui plaira et
+autant de tems qu'il voudra.--Nous sommes entrés le 9 à Lugo. Le duc de
+Dalmatie étoit le 9 à Betanzos, près de la Corogne. Les Anglais ont
+perdu près de la moitié de leur armée, 600 voitures de munitions et de
+bagages et 3 ou 4,000 prisonniers. Le corps de la Romana est entièrement
+détruit et dispersé. Vous pouvez croire exactement les bulletins, ils
+disent tout. Le Roi fait son entrée solennelle dans Madrid dans quatre
+jours. La nation est bien changée depuis deux mois; elle est lasse de
+tous ces mouvemens populaires et bien désireuse de voir un terme à tout
+ceci. Je vous ai fait connoître que du moment que l'on vouloit
+considérer le duc d'Oldenbourg comme étant de la famille impériale, il
+n'y avoit pas l'ombre de difficulté. Si l'Empereur lui donne le titre
+d'Altesse Impériale, tout est terminé; même à Paris il seroit traité
+comme tel. L'empereur de Russie peut faire ce qu'a fait l'empereur
+d'Autriche et ce que j'ai fait moi-même. Tous les membres d'une famille
+sont traités dans les cours étrangères de la même manière qu'ils sont
+traités dans leurs cours respectives. Ce principe détruit tout obstacle.
+Vous avez eu tort de faire la moindre difficulté là-dessus. Chacun est
+maître de faire pour sa famille les lois qu'il veut, et, du moment
+qu'elles sont faites à titre de famille, aucun ambassadeur ne peut se
+mettre de pair. Vous ne devez pas céder le pas au prince d'Oldenbourg,
+pas à son père, mais au beau-frère de l'empereur de Russie, s'il lui
+donne ce rang dans sa cour. Mais en voilà assez sur cet objet.--Quant à
+l'Autriche, ce qui arrive, je l'avois prévu. Si l'Empereur avoit voulu
+parler ferme à Erfurt, cela ne seroit pas arrivé. Elle avoit promis de
+fournir des armes aux insurgés, et déjà des convois étoient près de
+partir de Trieste. Elle a des engagemens secrets avec l'Angleterre et
+n'attend que l'affaire de la Porte pour se déclarer. L'Empereur peut
+compter là-dessus. La guerre est inévitable sur le continent si
+l'Empereur ne parle pas haut. L'Autriche tombera à nos genoux, si nous
+faisons une démarche ferme de concert, et menaçons de retirer nos
+ministres si l'on n'accorde pas ce que nous demandons. La reconnoissance
+du roi Joseph n'est rien par elle-même. Elle n'est importante que parce
+qu'un refus encourage l'Angleterre et fait présager des troubles sur le
+continent. Le désarmement de l'Autriche, voilà le principal. L'Autriche
+ne peut dire que cet armement soit un état militaire permanent. Elle n'a
+pas les moyens de le soutenir. Elle met l'Europe en crise; elle en
+payera les pots cassés.--Pour vous seul: quand vous lirez ceci, je serai
+à Paris. Je compte y être de retour le 20 de ce mois. Toute ma garde est
+réunie à Valladolid, et 2,000 de mes chasseurs à cheval sont à Vittoria.
+Je viens d'ordonner une levée de 80,000 hommes de la conscription de
+cette année. Je suis prêt à tout. Mais notre alliance ne peut maintenir
+la paix sur le continent qu'avec un ton décidé et une ferme
+résolution.--Quant aux affaires de Prusse, je ne sais de quoi vous me
+parlez. Le traité avec la Prusse est antérieur aux conférences d'Erfurt
+et on n'y a rien changé depuis. J'ai demandé que M. de Romanzoff restât
+à Paris jusqu'au 1er février. Je désire le voir à Paris, et nous verrons
+s'il convient de faire une nouvelle démarche. Les affaires ont été ici
+aussi bien qu'on pouvoit le désirer. J'avois manoeuvré de manière à
+enlever l'armée anglaise; deux accidens m'en ont empêché: 1° le passage
+du Puerto de Guadarrama qui est une montagne assez haute et tellement
+impraticable quand nous l'avons passée qu'elle a apporté deux jours de
+retard dans notre marche. J'ai été obligé de me mettre à la tête de
+l'infanterie pour la faire passer. L'artillerie n'est passée que
+dix-huit heures après. Nous avons trouvé des pluies et des boues qui
+nous ont encore retardés douze heures. Les Anglais n'ont échappé que
+d'une marche. Je doute que la moitié s'embarque; s'ils s'embarquent, ce
+sera sans chevaux, sans munitions, bien harassés, bien démoralisés, et
+surtout avec bien de la honte. Du moment que je serai à Paris, je vous
+écrirai. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p class="rig">À Paris, ce 6 février 1809.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt. Je reçois vos lettres des 15 et 17 janvier. Je vois
+avec peine que votre santé est altérée... Je crois que M. de Romanzoff
+reste encore ici quelques jours. Nous venons de recevoir des nouvelles
+d'Angleterre. Nous voulons voir s'il est possible d'en tirer quelque
+chose. M. de Romanzoff les envoye à l'Empereur.--Ma dernière
+conscription de 80,000 hommes sera toute sur pied avant quinze jours, de
+sorte que j'aurai en Allemagne autant de troupes qu'avant que j'en eusse
+retiré pour mon armée d'Espagne. En Italie, je vais y avoir une armée,
+la plus forte que j'y aye eue. Je vous ai mandé que la conduite de
+l'Autriche m'avoit empêché de former mes camps de Boulogne, de Brest et
+de Toulon. Ces trois camps eussent porté l'épouvante en Angleterre,
+parce que j'aurois menacé toutes ses colonies.--L'Autriche devient tous
+les jours de plus en plus bête, et je suis persuadé qu'il y aura
+impossibilité de faire du mal à l'Angleterre, sans obliger d'abord cette
+puissance à désarmer. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p class="rig">Paris, le 23 février 1809.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres du 5 février. Les différentes
+lettres que vous avez reçues depuis mon arrivée à Paris vous auront fait
+connoître la position des choses. L'Angleterre a fait sa paix avec la
+Porte. C'est une suite des intelligences de l'Autriche avec
+l'Angleterre. La mission anglaise a été reçue en triomphe à
+Constantinople par l'internonce. L'Empereur sera aussi indigné que moi
+de cette violation de la neutralité et des égards que nous doit
+l'Autriche. Les armemens de cette puissance continuent de tous côtés.
+Mes troupes, qui marchoient sur Boulogne, sur Toulon et sur Brest, où
+avec une escadre elles devoient menacer l'Angleterre et ses colonies,
+viennent de rétrograder, et tout est en mouvement pour former un camp
+d'observation de 80,000 hommes à Strasbourg. Le duc de Rivoli commandera
+ce camp d'observation. Le général Oudinot s'est porté avec son corps à
+Augsbourg. Vous savez que ce corps est composé de 12,000 hommes des
+compagnies de grenadiers et de voltigeurs des 4es bataillons; les quatre
+basses compagnies de ces bataillons sont en marche pour les rejoindre,
+ce qui portera ce corps avec la cavalerie à près de 40,000 hommes. J'ai
+requis les troupes de Mecklembourg-Schwerin pour garder la Poméranie
+suédoise, et j'ai ordonné la réunion de tous les corps de l'armée du
+Rhin, composée des anciens corps des maréchaux Davoust et Soult, formant
+30 régimens d'infanterie. Toutes les troupes de la Confédération sont
+prêtes. Mon armée d'Italie est au grand complet. Ma conscription se lève
+ici avec la plus grande activité. Dans cette situation de choses, je
+puis entrer s'il le faut en Autriche au mois d'avril, avec des forces
+doubles nécessaires pour la soumettre. Néanmoins je n'en ferai rien que
+mon concert ne soit parfait avec la Russie; mais il est impossible de
+jamais songer à la paix avec l'Angleterre, si nous ne sommes point sûrs
+de l'Autriche. Si j'avois dans ce moment 80,000 hommes à Boulogne,
+30,000 hommes à Flessingue, 30,000 hommes à Brest, 30,000 hommes à
+Toulon, comme je comptois le faire, l'Angleterre seroit dans la plus
+fâcheuse position.</p>
+
+<p>J'ai à Flessingue, à Brest et à Toulon de grands moyens d'embarquement,
+et quoique ma marine soit inférieure à celle de l'Angleterre, elle n'est
+pas nulle. J'ai 60 vaisseaux armés dans mes rades et autant de frégates.
+Une de ces expéditions qui s'échapperoit pour les Indes ou pour la
+Jamaïque, ou deux escadres qui se réuniroient feroient le plus grand mal
+à l'Angleterre. Les ridicules armements de l'Autriche ont paralysé tous
+ces moyens. Voilà ce qu'il faut que vous vous étudiiez à bien faire
+sentir à l'Empereur, qu'un armement de l'Autriche est la même chose
+qu'un traité d'alliance qu'elle feroit avec l'Angleterre; il forme même
+une diversion plus importante que la guerre, parce que la guerre seroit
+bientôt finie; plus coûteuse, parce que l'Autriche en payeroit les
+frais; que je ne me refuse pas à attendre quelques mois, mais qu'il ne
+seroit pas juste que le résultat de mon alliance avec la Russie fût de
+paralyser mes moyens et de me tenir dans une situation ruineuse,
+pénible, et n'ayant aucun but. Qu'allègue l'Autriche? Qu'elle est
+ménacée? Mais l'étoit-elle davantage quand je tirois d'Allemagne la
+moitié de mes troupes pour les porter en Espagne, à 500 lieues d'elle,
+et que j'éloignois le reste de mon armée de la Silésie? Pour plaire à la
+Russie je me suis dessaisi de ces garants contre l'Autriche. Il est tems
+que cela finisse. Notre alliance devient méprisable aux yeux de
+l'Europe. Elle n'a pas l'avantage de lui procurer le bienfait de la
+tranquillité. Et les résultats que nous essuyons à Constantinople sont
+aussi déshonorants que contraires aux intérêts de nos peuples. Il faut
+donc que l'Autriche désarme réellement; que je puisse dans le courant de
+l'été faire rétrograder mes troupes; que j'aye la sécurité d'exposer 25
+à 30,000 hommes sur la mer et même à des chances défavorables, sans
+craindre d'avoir au moment même une guerre continentale. Il faut que le
+désarmement de l'Autriche soit non simulé, mais réel. Il faut que
+l'Autriche rappelle son internonce de Constantinople et cesse ce
+commerce scandaleux qu'elle entretient avec l'Angleterre. À ces
+conditions, je ne demande pas mieux de garantir l'intégrité de
+l'Autriche contre la Russie et que la Russie la garantisse contre moi.
+Mais si ces moyens sont inutiles, il faut alors marcher contre elle, la
+désarmer, ou en séparer les trois couronnes sur la tête des trois
+princes de cette Maison, ou la laisser entière, mais de manière qu'elle
+ne puisse mettre sur pied que cent mille hommes, et, réduite à cet état,
+l'obliger à faire cause commune avec nous contre la Porte et contre
+l'Angleterre.--Mon escadre de Brest a mis à la voile; celles de Lorient
+et de Rochefort également, et j'aurai bientôt quelque événement maritime
+à vous annoncer. Si je n'eusse pas appris en Espagne les mouvemens de
+l'Autriche, et si mes troupes n'eussent pas été obligées de (un mot
+passé) de Metz et de Lyon, mes escadres seroient parties avec 20,000
+hommes de débarquement.</p>
+
+<p class="rig">À Paris, le 6 mars 1809.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, j'ai reçu votre lettre du 3 février. J'ai vu avec
+plaisir les détails que vous me donnez sur la présentation de M. de
+Schwartzenberg. Cette fameuse lettre à l'empereur d'Autriche dont on se
+plaint, M. de Romanzoff l'a entre les mains. Si vous ne la connoissez
+pas encore, vous pouvez lui en demander la communication. Quant aux
+propos que j'ai tenus à M. de Vincent, ils sont dans le même sens que
+ceux que j'ai tenus à M. de Metternich devant tout le corps
+diplomatique. L'Autriche auroit-elle cherché ses principes de conduite
+dans la fable du Loup et de l'Agneau? Il seroit curieux qu'elle m'apprît
+que je suis l'agneau, et qu'elle eût envie d'être le loup. Le Sr de
+Champagny vous a expédié un courrier qui vous porte sa conversation avec
+M. de Metternich. Vous aurez soin de montrer cette pièce à l'Empereur.
+Je vous envoye une lettre de Dresde qui vous fera connoître jusqu'à quel
+point on est alarmé à la Cour de Saxe; il en est de même à celle de
+Bavière.--Après la déclaration de M. de Metternich, j'ai dû faire
+marcher mes troupes qui étoient en route pour le camp de Boulogne, pour
+Brest et pour Toulon, mais que les mouvemens insensés de l'Autriche
+m'avoient obligé de faire arrêter sur la Saône et la Meurthe. Depuis
+cette déclaration tout est en mouvement sur tous les points de la
+France. Le 20 mars, le duc de Rivoli sera à Ulm avec 20 régimens
+d'infanterie, 10 régimens de cavalerie et 60 pièces de canon. Le général
+Oudinot, avec un corps double de celui qu'il avoit dans les campagnes
+précédentes, c'est-à-dire 18,000 hommes d'infanterie, 8,000 de cavalerie
+et 40 pièces de canon, est à Augsbourg. Le duc d'Auerstædt, avec 4
+divisions d'infanterie formées de 20 régimens, une division composée de
+tous les régimens de cuirassiers, et 15 régimens de cavalerie légère,
+est à Bamberg, Bayreuth et Würtzbourg. Les troupes bavaroises forment 3
+divisions qui campent à Munich, Straubingen et Landshut: cette année est
+de 40,000 hommes, et sera commandée par le duc de Dantzig. Les
+Wurtembergeois sont rassemblés à Neresheim; les troupes de
+Hesse-Darmstadt à Mergentheim; celles de Bade, au nombre de 6,000
+hommes, sont à Pforzheim. L'armée saxonne, forte de 30,000 hommes, se
+réunit à Dresde. Le prince de Ponte-Corvo s'y porte avec des troupes de
+Saxe. Le roi de Westphalie commandera une réserve prête à se porter
+partout où cela sera nécessaire. Le prince Poniatowski commande les
+Polonais qui appuyent leur gauche à Varsovie et étendent leur droite
+jusque devant Cracovie. Dans peu de jours je fais partir de Paris 1,500
+chevaux de ma garde, ainsi que 3,000 hommes d'infanterie. Tout le reste
+est en route. La tête a déjà passé Bordeaux. Mon année de Dalmatie
+campera sur les confins de la Croatie, ayant son quartier général à
+Zara, où elle a un camp retranché et des vivres pour une année. L'armée
+d'Italie, composée de 6 divisions d'infanterie française et de 2
+divisions d'infanterie italienne, sera réunie à la fin de mars dans le
+Frioul. Elle approche de 100,000 combattans. Les Autrichiens
+s'apercevront que nous n'avons pas tous été tués sur le fameux champ de
+bataille de Roncevaux. Tout ce qui arrive de Vienne n'est que folie. Je
+compte que l'empereur Alexandre tiendra sa promesse et fera marcher ses
+armées. Alors, si l'Autriche veut en tâter, j'ai fort en idée que nous
+pourrons nous réunir à Vienne.--Le Sr de Champagny vous expédiera demain
+un courrier par lequel vous recevrez la note qui va être remise à M. de
+Metternich: elle vous fera connoître l'état de la question.--Les Anglais
+ont publié les pièces de la négociation et la lettre d'Erfurt. Tout cela
+est tronqué et falsifié; ce qui m'oblige à faire une communication au
+Sénat afin de rétablir le texte de toutes ces pièces.--Ayez le ton haut
+et ferme envers M. de Schwartzenberg. L'état actuel des choses ne peut
+durer. Je veux la paix avec l'Autriche, mais une paix solide et telle
+que j'ai droit de l'exiger après avoir sauvé trois fois l'indépendance
+de cette puissance.</p>
+
+<p>J'ai fait sortir ma flotte de Brest. J'avois pour but de faire débloquer
+Lorient, afin d'en faire sortir cinq vaisseaux que j'envoye dans les
+colonies. Cette première opération a réussi. Secondement, la flotte
+devoit se rendre à Rochefort pour se joindre à l'escadre de l'isle d'Aix
+et s'emparer de quatre vaisseaux anglais qui avoient eu la sottise de
+venir mouiller dans la rade du Pertuis-Breton. Mon imbécile de
+contre-amiral s'est amusé à chasser quatre vaisseaux ennemis qu'il a
+rencontrés sur sa route, ce qui a donné aux quatre autres vaisseaux qui
+étoient à l'ancre le tems d'être avertis et de gagner le large. On ne
+les a manqués que de quelques heures, et leur prise eût été infaillible
+sans cette perte de tems; mais la jonction a eu lieu à l'isle d'Aix, et
+j'y ai 16 vaisseaux de ligne et 5 frégates. Si le camp de Boulogne avoit
+été formé, si j'avois eu 16,000 hommes à Brest et 30,000 à Toulon, je
+donnois de la besogne aux Anglais: c'est ce que j'espérois de mon
+alliance avec la Russie.</p>
+
+<p>Vous avez vu dans le <i>Moniteur</i> deux lettres du gazetier de Vienne au
+rédacteur de la <i>Gazette de Hambourg</i>. Ces lettres paroissent peu
+importantes au premier abord; mais, pour les hommes qui veulent
+réfléchir, c'est une manière de correspondre avec l'Angleterre et
+d'entretenir les espérances des ennemis de la France en étalant les
+forces de la Maison d'Autriche.--On y parle des dispositions peu
+favorables de la Russie, parce qu'on sait qu'il ne seroit pas possible
+d'en imposer à cet égard, et qu'en avouant sans détour son alliance avec
+la France, on veut persuader que l'Autriche est en état de soutenir la
+lutte contre ces deux empires.--L'Autriche doit désarmer tout à fait et
+se contenter de nos garanties réciproques, ainsi que M. de Romanzoff
+l'avoit proposé.--Quant aux provinces de cette monarchie vaincue, je
+n'en veux rien pour moi: nous en ferons ce que nous jugerons convenable.
+On pourroit séparer les trois couronnes de l'empire d'Autriche, ce qui
+seroit également avantageux à la France et à la Russie, puisque cette
+opération affoibliroit en même tems la Hongrie, qui menace la Pologne,
+le royaume de Bohême, qui jalousera longtems les pays de la
+Confédération, et l'Autriche, qui regrette sa domination sur l'Italie.
+Quant à la crainte qu'on pourroit inspirer de moi à la Russie, ne
+sommes-nous pas séparés par la Prusse, à qui j'ai rendu intactes des
+places que je pouvois démanteler, et ne sommes-nous pas aussi séparés
+par les États de l'Autriche?--Lorsque ces derniers États auront été
+ainsi divisés, nous pourrons diminuer le nombre de nos troupes,
+substituer à ces levées générales qui tendent à armer jusqu'aux femmes
+un petit nombre de troupes régulières et changer ainsi le système des
+grandes armées qu'a introduit le feu roi de Prusse. Les casernes
+deviendront des dépôts de mendicité, et les conscrits resteront au
+labourage.--La Prusse en est déjà là: il faut en faire autant de
+l'Autriche. Quant à l'exécution, je me charge de tout, soit que
+l'empereur Alexandre veuille venir me joindre à Dresde à la tête de
+40,000 hommes, soit qu'il marche directement sur Vienne avec 60 ou
+80,000 hommes. Dans toutes les hypothèses, je me charge de faire les
+trois quarts du chemin.--Si les choses en venoient au point que vous
+eussiez besoin de signer quelque chose de relatif à la séparation des
+trois États, vous pouvez vous y regarder comme suffisamment
+autorisé.--Si l'on veut même après la conquête garantir l'intégrité de
+la Monarchie, j'y souscrirai également, pourvu qu'elle soit entièrement
+désarmée. J'ai été de bonne foi à Vienne, je pouvois démembrer
+l'Autriche. J'ai cru aux promesses de l'Empereur et à l'efficacité de la
+leçon qu'il avoit reçue. J'ai pensé qu'il me laisseroit me livrer
+entièrement à la guerre maritime. L'expérience, depuis trois ans, m'a
+prouvé que je me suis trompé, que la raison et la politique ne peuvent
+rien contre la passion et l'amour-propre humilié. Il seroit possible que
+la Pologne autrichienne pût devenir un objet d'inquiétude à
+Saint-Pétersbourg, mais elle n'est un obstacle à rien.--On pourroit la
+partager entre la Russie et la Saxe, ou bien en former un État
+indépendant.--L'empereur Alexandre doit être convaincu par la
+déclaration du roi d'Angleterre que, tant qu'il aura l'espoir de
+brouiller le continent, il n'y aura point de paix maritime, et que si
+l'Autriche ne consent pas à désarmer et qu'on perde du tems, c'est
+autant de tems de gagné pour l'Angleterre et de perdu pour l'Europe.
+Cependant un, deux ou trois mois me sont égaux; mes troupes resteront
+campées en Allemagne jusqu'à ce que mon concert avec la Russie soit bien
+établi.--Nous sommes encore dans le mois de mars: on peut parlementer
+jusqu'au mois d'août; mais à cette époque il faut que l'Autriche ait
+pris son parti ou qu'on l'y force. L'honneur de nos couronnes l'exige,
+et l'intérêt du monde nous en fait la loi. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p class="rig">À Malmaison, le 21 mars 1809.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, j'ai reçu votre lettre du 28 février avec les pièces
+qui y étoient jointes. Plusieurs courriers de M. de Champagny ont dû
+vous porter le résumé de la conversation de ce ministre avec M. de
+Metternich et la copie de la note qu'il lui a passée quelques jours
+après.--Voici la situation des choses dans ce moment. L'Autriche a reçu
+de l'argent par Trieste: cet argent ne peut venir que d'Angleterre;
+l'Autriche fomente la Turquie: elle a couvert de ses troupes la Bohême,
+l'Inn, la Carinthie, la Carniole. Il est impossible que l'Empereur ne
+soit pas instruit par Vienne de toutes les folies qu'on fait en
+Autriche. M. de Champagny vous envoie la copie en allemand de la
+proclamation du prince Charles, qui équivaut à une déclaration de
+guerre. Cependant le langage de M. de Metternich est toujours paisible,
+et il n'a encore fait aucune déclaration. Des agens subalternes ayant
+sondé le cabinet de Vienne pour savoir s'il y auroit quelque chose à
+craindre pour la Maison régnante de Saxe, la guerre venant à être
+déclarée, au lieu de répondre qu'il n'y avoit pas de sujet de guerre, on
+s'est empressé d'assurer que le roi de Saxe et sa famille n'avoient rien
+à redouter et qu'ils seroient respectés. Vous voyez que depuis le 28
+février les choses ont beaucoup empiré. M. de Romanzoff doit être arrivé
+depuis longtemps à Saint-Pétersbourg. Il y aura apporté une opinion
+conforme à la mienne. Je ne pense pas à attaquer; mais, dans la
+circonstance actuelle, je crois qu'il est important de prendre des
+mesures pour que les troupes russes fassent un mouvement et que le
+chargé d'affaires russe à Vienne soit rappelé si les Autrichiens
+dépassent leurs frontières. Il faut que cet ordre soit connu de M. de
+Schwartzenberg et qu'il soit notifié à Vienne. Le Ministère autrichien
+est persuadé que la Russie ne fera rien et qu'elle restera neutre dans
+cette guerre, quand même elle la déclareroit. Vous sentez combien cela
+seroit contraire à l'honneur de la Russie et funeste à la cause
+commune.--Voici ma position militaire: L'armée saxonne est réunie autour
+de Dresde et le prince de Ponte-Corvo doit y être rendu pour en prendre
+le commandement. Le duc d'Auerstædt à son quartier général à Würtzbourg,
+et son corps d'armée occupe Bayreuth, Nuremberg, Bamberg. Le corps
+d'Oudinot est sur le Lech. Le duc de Rivoli a son corps cantonné autour
+d'Ulm. Les Wurtembergeois sont à Neresheim. Les Bavarois sont à Munich,
+Straubing et Landshut. Le général du génie Chambarlhac est à Nassau, où
+il fait une tête de pont pour assurer le passage de l'Inn. On travaille
+à fortifier les places de Kuffstein, Cronach, Pforzheim. Les Polonais
+doivent se réunir sous Varsovie et le long de la Pilica. Les dépôts se
+remplissent de tous côtés. Aucune communication officielle n'est faite
+ici, et il n'y a encore rien de raisonnable d'imprimé, parce qu'on se
+tait jusqu'au dernier moment. L'opinion du Sr Dodun, mon chargé
+d'affaires à Vienne, et de la plupart des personnes qui sont dans cette
+ville, est que l'Autriche sera entraînée outre mesure et qu'il n'est
+plus en son pouvoir de s'arrêter, et que si la guerre peut être évitée,
+ce n'est que par l'aspect formidable des forces de la Russie, qui ôte à
+ces gens-là jusques à l'idée de la possibilité d'une chance en leur
+faveur. Un général autrichien s'est embarqué à Trieste pour aller à
+Londres concerter les opérations. Dans cette situation de choses, il
+faut prévoir deux cas: 1° Si l'Autriche attaque, il n'y a pas de note à
+faire; le chargé d'affaires russe doit quitter Vienne et les troupes
+russes entrer sur-le-champ en Galicie et menacer d'attaquer la Hongrie,
+pour contenir ce côté-là. S'il falloit juger par sa raison, tout porte à
+penser que l'Autriche n'attaquera pas légèrement, voyant le nombre de
+troupes françaises qui inondent l'Allemagne et qu'elle ne croyoit pas
+voir revenir si promptement. Cependant, ce cas, il faut le prévoir, et
+envoyer des instructions aux agens respectifs à Vienne. L'idée que la
+légation russe partira sur-le-champ peut être une raison de retenir
+l'humeur guerrière de la faction qui domine. Le second cas, c'est que
+les choses restent dans la situation actuelle pendant les mois d'avril
+et mai, et qu'on puisse pendant cet intervalle négocier. Dans ce cas,
+la note que propose de remettre l'empereur de Russie me paraît bonne.
+Sur ce, je prie Dieu, etc.</p>
+
+<p class="rig">À Paris, ce 24 mars 1809.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, un courrier de M. de Champagny vous aura porté la
+nouvelle de l'attentat commis par l'Autriche. Vous aurez vu également la
+proclamation du prince Charles. Les mouvemens à Trieste et partout sont
+les mêmes. On appelle à grands cris la guerre. Les événemens marchent
+plus vite qu'on ne le croit à Saint-Pétersbourg. Vous ne me dites pas où
+sont les troupes russes. Si la Russie ne marche pas, j'aurai seul
+l'Autriche sur les bras et même les Bosniaques. Je l'ai dit suffisamment
+à M. de Romanzoff. Les Anglais ont compté sur l'Autriche et sur la
+Turquie et sur l'emploi de mes troupes en Espagne et de celles de
+l'empereur de Russie en Finlande et en Turquie pour nous braver. C'est
+le moment de faire voir le contraire.--Je considère le Sr Dodun comme
+prisonnier à Vienne; je n'ai appris qu'hier à 4 heures après midi
+l'arrestation de son courrier à Braunau. J'ai fait dire sur-le-champ à
+M. de Metternich que je n'avois pas (mot illisible). Il me seroit
+impossible de le voir. J'ai ordonné des représailles contre les
+courriers autrichiens et que leurs dépêches fussent arrêtées jusqu'à ce
+que les miennes soyent rendues. Je n'avois pas cru à un attentat si
+imprévu, et je n'avois fait partir ni ma garde ni mes bagages. Mais ce
+matin je me suis hâté de faire partir la cavalerie et l'artillerie de ma
+garde et mes équipages de guerre. Il n'y a cependant rien de changé à la
+position de mes troupes. Je ne veux point attaquer que je n'aie des
+nouvelles de vous; mais tout me porte à penser que l'Autriche attaquera.
+Faudra-t-il que le résultat de notre alliance soit que j'aie seul toute
+l'Autriche à combattre et de plus quelques milliers de Bosniaques?
+L'Empereur voudra-t-il que le résultat de son alliance soit de n'être
+d'aucun poids et d'aucune utilité pour la cause commune? Quant aux
+moyens, il me semble que l'Empereur a des troupes inutiles sur les
+confins de la Transylvanie, à Pétersbourg et du côté de la Galicie. Tout
+plan est bon, pourvu qu'il occupe une partie des forces autrichiennes.
+Je vous ai écrit il y a quelques jours là-dessus. L'Empereur veut-il
+m'envoyer un corps auxiliaire? Je me charge de le nourrir. Qu'il lui
+fasse passer la Vistule entre Varsovie et Thorn, et qu'il l'approche de
+Dresde. Veut-il entrer en Galicie ou en Transylvanie? Qu'il fasse
+marcher les troupes qu'il a de ce côté. Pourquoi ne gêneroit-il pas les
+communications avec l'Autriche et ne soumettroit-il pas ce pays à l'état
+de malaise où nous sommes, l'Autriche et moi? Cette disposition de la
+Russie pourroit l'effrayer.--La note de l'Empereur me paraît bonne.
+S'il la fait remettre à M. de Schwartzenberg, vous pourrez en remettre
+une pareille. Que l'Autriche désarme, et je suis content; mais elle
+paroît décidée. La proclamation du prince Charles du 9 mars est
+postérieure de huit jours à la réception de M. Schwartzenberg. Les
+nouvelles que j'ai d'Angleterre sont positives: on est à Londres dans la
+joye. Des agens autrichiens ont déjà insurgé quelques communes du Tyrol.
+Le ministre de la Porte à Paris a reçu ordre de correspondre avec la
+légation autrichienne et d'écrire par son canal. Les propos du public en
+Autriche doivent être connus à Saint-Pétersbourg comme ils le sont ici.
+Si quelque chose, je le répète, peut encore prévenir la guerre, ce dont
+je commence à douter, car les Autrichiens ont perdu la tête, c'est: 1º
+que la Russie se mette en demi-état d'hostilité avec eux, c'est-à-dire
+marche sur les frontières de Transylvanie et de Galicie; et si elle veut
+mettre un corps à ma solde, qu'elle l'envoye dans le duché de Varsovie:
+dans ce cas vous ne le feriez pas passer par Varsovie; 2º que quelques
+articles soyent mis dans les journaux de Pétersbourg sur les
+proclamations du prince Charles et sur les articles de la <i>Gazette de
+Pétersbourg</i> relatifs à la Turquie; 3º que les Autrichiens commencent à
+être gênés et maltraités dans les États russes. Cela se répandra dans la
+monarchie et fera voir qu'on ne veut point de la guerre. Si quelque
+chose peut-être est capable d'empêcher un éclat, ce sont ces
+mesures.--Le langage des chargés d'affaires respectifs doit être qu'ils
+ont l'ordre de quitter Vienne si l'Autriche commet la moindre hostilité:
+mais peut-être ces mesures sont-elles trop tardives. Vous pensez bien
+que je n'ai peur de rien. Cependant, après avoir perdu l'alliance de la
+Turquie, après m'être attiré cette guerre avec l'Autriche pour la
+conférence d'Erfurt, après que mon étroite alliance avec la Russie a
+détaché du parti de la France le prince Charles, ennemi déclaré des
+Russes, j'ai droit de m'attendre que, pour le bien de cette alliance et
+pour le repos du monde, la Russie agisse vertement.--Mes armées d'Italie
+seront toutes campées au 1er avril, et à la même époque mes armées
+d'Allemagne seront en mesure. Je vous laisse les plus grands pouvoirs.
+Si l'Empereur veut m'envoyer 4 bonnes divisions formant 45 à 60,000
+hommes, qu'il les mette en marche et qu'il fasse connoître en même temps
+que, l'Autriche continuant de menacer, il m'envoye ce secours. Cela
+glacera d'effroi l'Autriche et l'Angleterre. On verra que l'alliance est
+réelle et non simulée. Si l'Empereur lui-même veut agir avec ses armées,
+il en a les moyens. En passant par la Galicie, il sera bientôt à Olmütz.
+Là, son armée vivra bien, se ravitaillera, et menacera de près
+l'Autriche en faisant une puissante diversion qui l'obligera à porter
+60,000 hommes de ce côté. Par la Transylvanie, il peut menacer la
+Hongrie et tenir en échec l'insurrection hongroise. Si nous sommes
+sérieusement unis, nous ferons ce que nous voudrons. Vous êtes autorisé
+à signer toute espèce de traité ou convention qu'on voudra proposer. Si
+la Galicie est conquise, l'Empereur peut en garder la moitié, et l'autre
+moitié peut être donnée au duché de Varsovie. Enfin je ne veux point
+d'agrandissement. Je ne veux que la paix maritime, et l'Autriche armée
+est un obstacle à cette paix.--En résumé, tout est en apparence de
+guerre entre l'Autriche et moi, et cette apparence est publique; la même
+apparence doit exister entre la Russie et l'Autriche. Mes armées sont
+prêtes à marcher; les armées russes doivent être prêtes également à
+marcher.--La voix de M. de Romanzoff à Vienne ne produiroit rien. On y
+dit avec le plus grand sang-froid que les Russes sont occupés en
+Turquie, en Finlande et en Suède, et que mes armées sont occupées en
+Espagne et à Corfou. C'est sur ces chimères qu'ils bâtissent des succès;
+égarement qui fait hausser les épaules aux hommes qui raisonnent. De
+notre côté aussi il faut nous remuer. Je ne puis rien vous dire de plus;
+vous comprenez aussi bien que moi la position des choses. Dites à M. de
+Romanzoff que vous êtes autorisé à signer une note et à la remettre de
+concert. Je partage le sentiment de l'Empereur et suis de l'avis de la
+note qu'il veut faire présenter. Mais rien n'est efficace s'il ne prend
+une attitude haute et sérieuse. L'irritation par suite de l'arrestation
+du courrier est générale ici et ne peut s'exprimer. Sur ce, je prie
+Dieu, etc.</p>
+
+<p class="rig">Paris, le 9 avril 1809.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, je reçois vos lettres des 22 et 23 mars. Je suis
+fort aise de ce que vous me mandez des dispositions de la Russie et
+surtout de M. Romanzoff. Champagny vous envoye un courrier pour vous
+faire connoître la situation des choses. Les Autrichiens, après s'être
+rassemblés en Bohême, sont revenus sur Salzbourg. Ils rétrogradent
+aujourd'hui sur Wels. Ils sont fort surpris de la force de mes armées, à
+laquelle ils ne s'attendoient pas. Effectivement, soit en Dalmatie, soit
+en Italie, soit sur le Rhin, je leur opposerai 400,000 hommes. Tout est
+en état. Le prince de Neuchâtel est au quartier général. Daru, tout le
+monde est à l'armée. Une partie de ma garde et mes chevaux sont arrivés
+il y a deux jours à Strasbourg. L'autre partie est ici ou arrive
+d'Espagne. J'ai augmenté ma garde de deux régiments de tirailleurs et de
+quatre régiments de conscrits. Je vous ai écrit par ma lettre du 24 mars
+que si l'Empereur vouloit m'envoyer trois ou quatre divisions, du moment
+qu'elles auroient passé la Vistule je me chargerais de leur nourriture
+et de leur entretien; que, s'il veut agir isolément, il fasse marcher
+un corps de troupes sur la Galicie. Un aide de camp du duc de Sudermanie
+arrive demain à Paris. Je vous expédierai dans quelques jours un nouveau
+courrier. J'attends d'attendre l'effet qu'aura fait la révolution de
+Suède en Russie. Je vous envoyé l'ordre que j'ai donné au commandant de
+l'escadre russe à Trieste.</p>
+
+<p class="rig">Paris, le 10 avril 1809<a id="footnotetag669" name="footnotetag669"></a>
+<a href="#footnote669"><sup class="sml">669</sup></a>.</p><br><br>
+
+<p>M. de Caulaincourt, il résulte des mouvemens des Autrichiens et des
+lettres que j'ai interceptées qu'ils commenceront les hostilités au plus
+tard du 15 au 20. Le prince Kourakine m'a remis ce matin la lettre de
+l'Empereur. J'ai reçu du duc de Sudermanie une lettre que j'ai montrée à
+Kourakine. J'attendrai pour lui répondre si je recevrai encore des
+nouvelles de Russie. Toutefois ma réponse sera vague. Champagny vous
+écrit plus en détail. Si l'Empereur ne se presse pas d'entrer en pays
+ennemi, il ne sera d'aucune utilité. Ses généraux seront prévenus du
+moment où les hostilités auront commencé, quoique je pense que vous en
+serez instruit avant par le chargé d'affaires russe à Vienne. Il paraît
+par les lettres interceptées que l'empereur d'Autriche se rend lui-même
+à un quartier général, probablement à Salzbourg.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote669" name="footnote669"><b>Note 669: </b></a>
+<a href="#footnotetag669">
+(retour) </a> À dater de cette lettre cesse la correspondance directe
+de Napoléon avec son ambassadeur en Russie.</blockquote>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Napoléon a-t-il emporté en Russie les ornements impériaux</span>?</p>
+
+<p>Dans une brochure fort rare, intitulée: <i>Petites causes et grands
+effets, le secret de</i> 1812, M. Sudre rapporte le fait suivant, d'après
+M. Destutt de Tracy, qui prit part à l'expédition de Russie. Pendant la
+marche sur Moscou, entre Wilna et Witepsk, M. de Tracy remarqua, dans la
+colonne des bagages, un fourgon aux armes impériales, gardé par un
+piquet de cavalerie: l'officier commandant ce détachement lui révéla que
+le fourgon contenait les ornements impériaux; il l'avait appris par
+l'indiscrétion d'un subalterne. Plus tard, M. de Tracy sut de l'un des
+membres de la famille impériale la raison de ce transport: Napoléon
+voulait, après une paix victorieuse, se faire couronner à Moscou
+<i>empereur d'Occident, chef de la Confédération européenne,</i> <i>défenseur
+de la religion chrétienne</i>. (Cf. le <i>Supplément littéraire du Figaro</i>, 4
+mai 1895.)</p>
+
+<p>Dans la <i>Revue rétrospective</i> (n° du 10 mai 1895), M. le vicomte de
+Grouchy a publié divers extraits des <i>Mémoires du comte de Langeron</i>,
+qui fit la campagne de 1812 au service de la Russie: on y lit, dans le
+récit de la retraite, le passage suivant: «À cinq verstes de Wilna, sur
+le chemin de Kovno, les Français laissèrent leurs dernières
+voitures--entre autres celles de Napoléon. On y trouva ses
+portefeuilles, ses habits, ses ordres, son sceptre et son manteau
+impérial, dont un Kosak, dit-on, s'affubla.» (Cf. le <i>Supplément
+littéraire du Figaro</i>, 11 mai 1895.)</p>
+
+<p>À ces témoignages, nous pouvons en ajouter un autre. Le 6 avril 1812,
+Bernadotte disait à l'envoyé russe Suchtelen, en parlant de Napoléon et
+pour mieux prouver l'extravagance de ses ambitions: «Il fait traîner en
+Allemagne l'attirail du couronnement, probablement pour s'en faire
+couronner empereur.» (<i>Recueil de la Société impériale d'histoire de
+Russie</i>, XXI, 438.) Or, Bernadotte avait à Paris des correspondants, sa
+femme entre autres, qui l'instruisaient assez exactement des incidents
+caractéristiques et surtout des bruits répandus.</p>
+
+<p>De ces trois témoignages, aucun n'est concluant par lui-même; leur
+concordance fait leur valeur et donne à penser. Cependant, les registres
+de l'archevêché de Paris, où étaient déposés les ornements impériaux,
+ceux qui avaient servi au sacre, ne portent aucune trace d'un
+déplacement de ces insignes en 1812. Les ornements comprenaient, comme
+on le sait, la couronne de laurier d'or que Napoléon plaça sur sa tête,
+le sceptre, la main de justice, le manteau de velours pourpre doublé
+d'hermine et semé d'abeilles, le collier, l'anneau et, de plus, ce qu'on
+appelait les <i>honneurs de Charlemagne</i>, c'est-à-dire une couronne
+pareille à celle attribuée par la tradition à cet empereur et qui
+servait au sacre des rois de France, une épée de même style et le globe
+impérial: ces derniers objets furent portés devant l'Empereur par des
+maréchaux. La couronne de Charlemagne figura, sous le second Empire, au
+Musée des souverains, avec quelques pièces de l'habillement de dessous
+revêtu par Napoléon pendant la cérémonie du sacre; quant au manteau,
+soi-disant pris par un Cosaque, il existe encore dans le trésor de
+Notre-Dame. D'autre part, les comptes impériaux, qui nous ont été
+intégralement conservés, ne mentionnent point que les ornements aient
+été faits en double ou qu'il ait été procédé à la réfection d'aucuns
+d'entre eux après 1812, bien que Napoléon ait agité le projet en 1813 de
+faire couronner Marie-Louise, ce qui eût nécessité la réapparition des
+insignes. Dans ces conditions, nous ne pouvons tenir pour établi le
+fait du transport en Russie: il est certain toutefois que le bruit en a
+couru dans certains milieux tenant de près à la cour, comme le prouvent
+les propos recueillis par M. de Tracy et par Bernadotte.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Rapport du comte de Nesselrode à l'empereur Alexandre</span> Ier (<span class="sc">octobre</span>
+1811)<a id="footnotetag670" name="footnotetag670"></a>
+<a href="#footnote670"><sup class="sml">670</sup></a>.</p>
+
+<p>Sire, en résumant d'après les ordres de Votre Majesté les idées que j'ai
+eu l'honneur de lui soumettre dimanche, je pense qu'il serait inutile
+d'entrer dans une longue énumération des événements qui nous ont
+conduits au point où nous nous trouvons actuellement dans nos relations
+avec la France. Il suffira de dire qu'elles ne sont plus ce qu'elles
+furent après Tilsit et Erfurt, et que même, depuis le commencement de
+cette année, les deux puissances se trouvent l'une vis-à-vis de l'autre
+dans un véritable état de tension qui a constamment fait présumer que la
+guerre éclaterait d'un moment à l'autre. Ce changement a déterminé Votre
+Majesté à organiser et à rassembler des moyens de défense considérables.
+Ses armées sont plus fortes qu'elles ne furent jamais; elles mettent son
+empire à l'abri des suites d'une attaque imprévue, et comme nulle idée
+d'agression, même dans un but purement défensif, n'entre dans ses vues,
+l'objet de sa politique serait par là même déjà atteint si cette
+attitude ne donnait, en appuyant le refus de traiter sur les intérêts de
+la maison d'Oldenbourg, une extrême jalousie à l'empereur Napoléon et ne
+lui faisait soupçonner des arrière-pensées. Dès lors, elle pourrait
+devenir, sinon la cause, du moins le prétexte d'une guerre que Votre
+Majesté désirerait éviter tant qu'elle pourra l'être sans que sa dignité
+et les intérêts de son empire soient compromis par des sacrifices
+incompatibles avec eux. Ce désir se fonde sur des raisons qui sont sans
+la moindre réplique, et quand même elles n'existeraient pas, toute
+guerre entreprise dans les conjonctures actuelles ne présenterait jamais
+les chances d'un succès vu en grand.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote670" name="footnote670"><b>Note 670: </b></a>
+<a href="#footnotetag670">
+(retour) </a> Archives de Saint-Pétersbourg.</blockquote>
+
+<p>Effectivement, il n'est que trop constaté que la destruction de l'ancien
+système politique, tous les tristes bouleversements dont nous avons été
+témoins, toutes les épouvantables innovations que nous avons vues naître
+et se consolider, toutes les vexations que nous éprouvons et tous les
+genres de nouveaux orages qui nous font trembler pour l'avenir, sont
+l'effet de ces guerres solitaires, précipitées et mal combinées dans
+lesquelles, depuis 1792, et surtout depuis 1805, les grandes puissances
+se sont jetées, les unes après les autres, par des motifs très justes et
+très louables, mais avec des moyens trop peu calculés pour leur assurer
+le succès ou pour les garantir au moins contre des revers irréparables.
+C'est dans cette catégorie qu'il faudrait malheureusement ranger toute
+guerre que nous entreprendrions actuellement. Mais d'après tout ce qui
+s'est passé, d'après les déclarations positives de l'empereur Napoléon
+dans la conversation du 15 août, nous ne pourrions nous flatter de
+l'éviter qu'en acceptant la négociation qu'on nous offre. Continuer à
+nous y refuser serait, en mettant les torts apparents de notre côté,
+autoriser, en quelque sorte, ses préparatifs contre nous. Ceux-ci
+exigeraient que nous augmentassions les nôtres. La crise prendrait tous
+les jours un caractère plus alarmant, et la guerre deviendrait à la fin
+le seul moyen d'en sortir. L'objet réel de la négociation doit être de
+nous faire connaître si le désir que l'empereur Napoléon témoigne de
+s'arranger est sincère, s'il ne le met en avant en toute occasion que
+parce qu'il voit que nous y répugnons, ou si, en effet, il ne croit pas
+le moment venu d'exécuter contre nous des projets dont malheureusement
+l'existence est constatée par de trop irrécusables indices. Dans cette
+dernière hypothèse, il serait possible de profiter de l'état actuel des
+choses pour parvenir à un arrangement dont le fond et les formes
+tendraient également à améliorer notre situation présente et à nous
+assurer un intervalle de repos qui, sagement employé, préparerait des
+avantages bien plus solides que quelque bataille gagnée aujourd'hui
+contre les Français. À cet effet, il faudrait saisir sans hésitation et
+de la meilleure grâce le moyen qu'on nous offre de terminer les
+différends actuels et envoyer le plus tôt possible à Paris un homme qui
+fût capable de conduire une affaire aussi importante, qui jouît de toute
+la confiance de Votre Majesté et qui, connaissant à fond ses intentions,
+pût être muni du pouvoir de conclure tout ce qui serait d'accord avec
+elles, en même temps qu'il entrerait vis-à-vis de l'empereur Napoléon
+dans des explications franches et précises, telles qu'elles ne lui ont
+guère été données jusqu'ici que par le duc de Vicence, ce qui n'a
+produit que peu d'effet parce qu'il ne se voit pas obligé de les
+regarder comme officielles. Il est à regretter que cette marche n'ait
+point été adoptée dès le printemps où les revers qui épuisèrent les
+armées françaises en Espagne auraient rendu l'empereur Napoléon plus
+coulant sur les termes d'un semblable arrangement; mais les succès
+brillants que le général Kutuzof vient de remporter en Turquie ont
+réparé ce mal, et si, comme il est à espérer, une paix honorable et
+modérée en devient le résultat, le moment présent sera peut-être plus
+propice encore. Toute démarche pacifique faite après cette paix ne peut
+manquer de produire un bon effet et de détruire l'appréhension qu'on
+paraît nourrir en France que nous n'attendons que ce résultat pour
+éclater.</p>
+
+<p>Les principaux objets dont il peut être question dans cette négociation
+sont:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> 1. Les intérêts des ducs d'Oldenbourg;</p>
+<p class="i14"> 2. La diminution des forces respectives sur la frontière;</p>
+<p class="i14"> 3. La situation présente et future du duché de Varsovie;</p>
+<p class="i14"> 4. La situation présente et future de la Prusse;</p>
+<p class="i14"> 5. Les relations commerciales de la Russie.</p>
+</div></div>
+
+<p>1° Je place en première ligne les affaires d'Oldenbourg, non point que
+ce point soit d'une importance supérieure en comparaison des autres,
+mais parce que c'est le seul qui jusqu'ici ait été mis en avant comme un
+grief contre le gouvernement français, et que la dignité de Votre
+Majesté exige qu'on lui donne réparation pour l'injure faite à des
+princes alliés de sa maison. Cependant, comme nous n'avons pu ni voulu
+protester contre la mesure générale dans laquelle le territoire de ces
+princes est compris, et que, sans une guerre heureuse avec la France,
+nous ne pourrions nous flatter de l'amener à une restitution pure et
+simple du duché d'Oldenbourg, il ne nous reste qu'à accepter le principe
+d'un dédommagement. Mais le choix en est difficile. Erfurt ou tout autre
+territoire situé au milieu de la Confédération du Rhin serait
+insuffisant et continuellement exposé au sort que le duché d'Oldenbourg
+vient d'éprouver. Au reste, la France n'a rien de disponible, et Votre
+Majesté professe une politique trop libérale pour vouloir que l'on
+dépouille qui que ce soit. La seule manière d'arranger cette affaire
+serait donc d'échanger nos droits sur l'Oldenbourg, à la cession
+desquels l'empereur Napoléon tient infiniment, contre tels sacrifices
+qui prouveraient qu'il veut réellement la paix, en un mot contre des
+arrangements, tels qu'ils seront exposés plus bas.</p>
+
+<p>2° La diminution des forces respectives sur la frontière.</p>
+
+<p>Loin de moi l'idée d'affaiblir en quoi que ce soit notre position
+militaire ou de désirer que l'on cessât les sages travaux ordonnés pour
+l'établissement d'un nouveau système de fortifications! Mais tout en
+retirant de nos frontières une partie de nos forces, nous conserverions
+toujours la faculté de les placer en échelons dans des positions où
+elles seraient à portée de se concentrer et d'arriver à temps sur le
+point menacé toutes les fois que les dispositions de la France nous
+annonceraient une attaque prochaine, un danger réel. En se portant, par
+conséquent, à une réciprocité parfaite de mesures, nous accorderions peu
+et gagnerions beaucoup, car si l'empereur Napoléon a la volonté sérieuse
+de faire cesser la crise actuelle, il ne peut guère se refuser:</p>
+
+<p>1° À une réduction effective de la garnison de Dantzig, accompagnée de
+quelque stipulation qui en fixerait le minimum;</p>
+
+<p>2° À l'engagement de ne pas envoyer de troupes françaises dans le duché
+de Varsovie.</p>
+
+<p>Si on pouvait y ajouter une troisième stipulation par laquelle l'armée
+du duché serait limitée à un nombre plus conforme aux moyens pécuniaires
+de cet État, ce serait sans doute un avantage. Il n'y aurait, il me
+semble, aucun inconvénient de le tenter.</p>
+
+<p>3° Je n'ai jamais attaché un grand prix à une déclaration formelle ou à
+un traité par lequel l'empereur Napoléon s'engagerait à abandonner une
+fois pour toutes ce qu'on appelle <i>le rétablissement de la Pologne</i>, car
+tant que nous serons en paix avec lui, il n'y songera pas, et si la
+guerre a lieu, aucune convention ne l'en empêcherait. Cependant, comme
+dans plusieurs occasions il s'est prononcé à cet égard d'une manière
+très positive, on pourrait toujours en prendre acte pour insérer dans le
+traité un article renfermant cette déclaration, bien entendu qu'il ne
+nous soit pas mis en ligne de compte pour plus qu'il ne vaut, qu'il ne
+serve pas de prétexte pour être moins facile sur d'autres d'un plus
+grand intérêt, car le seul avantage réel qui en résulterait serait
+peut-être l'effet qu'il pourrait produire sur l'esprit des Polonais.</p>
+
+<p>4° Je regarde comme beaucoup plus important et même comme l'objet le
+plus essentiel de l'arrangement un article qui assurerait pour quelque
+temps l'existence politique de la Prusse. Votre Majesté ne peut être
+indifférente au sort d'une puissance que, malgré l'état
+d'affaiblissement où elle se trouve, on doit toujours envisager soit
+comme l'avant-garde des forces avec lesquelles Napoléon envahira tôt ou
+tard la Russie, soit comme celle que la Russie opposera à ses projets.
+Le but véritable de l'arrangement, celui même qu'il faudrait hautement
+prononcer vis-à-vis de la France, étant le maintien de la tranquillité
+générale, toute stipulation à cet égard serait nécessairement vaine et
+sans effet, si le territoire prussien ne devenait pas libre. La France a
+déclaré que toute invasion de notre part dans le duché de Varsovie
+amènerait la guerre; pourquoi n'y répondrions-nous pas que toute attaque
+de la sienne contre la Prusse, tout envoi de troupes dans ce pays au
+delà du nombre fixé par les traités pour les garnisons des places de
+l'Oder équivaudrait à une déclaration de guerre? D'ailleurs, on ne
+demanderait à la France que de remplir scrupuleusement les engagements
+qu'elle a contractés en 1808 vis-à-vis de la Prusse et qui sont moins
+avantageux que ce que le traité de Tilsit stipule en faveur de ce pays.
+Elle ne ferait autre chose que de s'engager également envers nous à
+évacuer les places de l'Oder à fur et à mesure que le gouvernement
+prussien s'acquitterait de l'arriéré de ses contributions, et, comme
+plus de la moitié en est payé, Glogau devrait être immédiatement
+restitué. Pour faciliter à la Prusse les moyens de se libérer envers la
+France, on pourrait peut-être tirer parti de l'article du traité de
+Tilsit qui stipule en sa faveur une cession de trois cent mille âmes
+dans le cas où le pays d'Hanovre ne serait pas rendu à l'Angleterre. La
+France ayant disposé de ce pays, je ne sais pas pourquoi on lui ferait
+grâce de cet article, à elle qui jamais ne fait grâce de rien. Tout ce
+qui peut, en général, faire cesser le prétexte sous lequel l'empereur
+Napoléon occupe encore les places de l'Oder est bon et ne saurait se
+plaider avec trop d'énergie. Ce ne sera que lorsqu'il n'y aura plus de
+troupes françaises sur son territoire que la Prusse recouvrera la
+possibilité de prendre, dans toutes les circonstances, un parti conforme
+à ses vrais intérêts, et, comme c'est à nous qu'elle en sera redevable,
+il faut espérer qu'elle ne suivra d'autre direction que celle que les
+dispositions de sa nation et surtout de l'armée semblent déjà
+actuellement lui indiquer.</p>
+
+<p>5º Les relations commerciales de la Russie.</p>
+
+<p>Votre Majesté s'étant refusée aux dernières instances de Napoléon
+relativement aux nouvelles extensions du soi-disant système continental,
+à l'adoption du tarif de Trianon<a id="footnotetag671" name="footnotetag671"></a>
+<a href="#footnote671"><sup class="sml">671</sup></a>, à l'exclusion des neutres, elle
+ne saurait se relâcher sur aucun de ces points. Ce refus, comme tout ce
+qui tend à distinguer la Russie de cette foule de faibles alliés
+aveuglément soumis aux volontés arbitraires et capricieuses de la
+France, était honorable et bien calculé, et plutôt la rupture de la
+négociation et peut-être même la guerre que quelque stipulation qui nous
+empêcherait de persévérer dans le système que nous avons suivi cette
+année à l'égard du commerce!</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote671" name="footnote671"><b>Note 671: </b></a>
+<a href="#footnotetag671">
+(retour) </a> Tarif portant un droit de 50 pour 100 sur les
+marchandises coloniales.</blockquote>
+
+<p>Voilà les bases sur lesquelles la négociation doit s'établir et sur
+lesquelles doit être fondé l'arrangement qui en serait le résultat. Mais
+supposé qu'il réussisse de la manière la plus satisfaisante, il y a
+encore un point capital qui est presque à envisager comme la clef de la
+voûte: <i>que l'Autriche soit invitée à le garantir</i>.</p>
+
+<p>L'empereur Napoléon ayant lui-même offert cette garantie<a id="footnotetag672" name="footnotetag672"></a>
+<a href="#footnote672"><sup class="sml">672</sup></a>, ne
+pourrait pas justement la décliner. La cour de Vienne aurait les
+meilleures raisons de s'y prêter, et il n'en résulterait que de grands
+avantages pour elle comme pour nous.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote672" name="footnote672"><b>Note 672: </b></a>
+<a href="#footnotetag672">
+(retour) </a> Allusion sans doute à la garantie réciproque que Napoléon
+avait proposée en 1809 entre la France, la Russie et l'Autriche.</blockquote>
+
+<p>La Russie et l'Autriche, c'est-à-dire les deux seules puissances
+continentales dont aujourd'hui la réunion produirait encore un
+contre-poids efficace à l'énorme pouvoir de la France, se trouveraient
+pour la première fois depuis six ans unies non seulement par un intérêt
+commun, car celui-là n'a jamais cessé d'exister, mais par un lien
+positif et avoué. Il n'y a pas dans tout le cercle des rapports
+politiques un objet sur lequel les intérêts bien entendus des deux
+puissances ne soient pas absolument d'accord. Je n'en excepte pas même
+les affaires de la Turquie, car, quoique relativement à ce seul article
+on puisse concevoir une diversité de vues entre elles, considération qui
+ajoute un si puissant motif à tous ceux qui doivent faire désirer un
+prompt dénouement de la guerre de Turquie, je n'en suis pas moins
+convaincu qu'un véritable homme d'État en Russie sacrifierait dans les
+circonstances actuelles un grand avantage local plutôt que de
+mécontenter l'Autriche, tout comme un véritable homme d'État en Autriche
+consentirait à des résultats généralement contraires à son système
+plutôt que de s'aliéner la Russie ou de voir porter atteinte à sa
+considération par une paix conclue sur des bases trop différentes de
+celles qui jusqu'ici ont été mises en avant. Cette paix aurait l'immense
+avantage d'écarter entre la Russie et l'Autriche tous les motifs de
+jalousie qui peuvent subsister, tandis que l'acte de garantie du traité
+conclu avec la France légaliserait, pour ainsi dire, entre elles des
+communications confidentielles et suivies, et habituerait les deux cours
+à penser et à agir dans le même sens pour tous les grands intérêts de
+l'Europe et deviendrait le germe d'une alliance formelle dont le but
+serait de stipuler et les mesures qu'il y aurait à opposer aux atteintes
+que la France pourrait porter à l'arrangement garanti, et les secours
+qu'il faudrait mutuellement se prêter. Je regarde un concert entre ces
+deux puissances comme la seule planche de salut qui soit restée après
+tant de naufrages; si d'ici à quelque temps il n'est point solidement
+établi et que l'Autriche ne trouve pas moyen de rétablir ses finances et
+son armée pour qu'il ne soit pas sans force et par conséquent sans
+utilité, c'en est fait de nos dernières espérances, tout périt sans
+retour. L'effet le plus funeste d'une explosion prématurée entre la
+France et la Russie serait de rendre ce concert impossible; le plus
+grand bienfait d'un arrangement pacifique sera de le préparer et de le
+favoriser.</p>
+
+<p>Pendant l'époque de paix plus ou moins raffermie qui suivrait un
+arrangement pareil, la Russie et l'Autriche auraient, l'une et l'autre,
+le temps de s'occuper de leur intérieur, de rétablir leurs finances et
+leurs armées. Leur union et leur confiance mutuelle faciliteraient ces
+opérations. Dans les conjonctures les plus périlleuses, c'est beaucoup
+que de savoir que tous les plans, toutes les démarches, tous les
+efforts, n'ont à prendre qu'une seule direction, de pouvoir compter sur
+un voisin fidèle, de ne plus craindre de diversion sur nos flancs,
+d'être bien convaincu que les progrès que ces deux puissances feraient
+pour la restauration de leurs forces ne donneraient de jalousie qu'à
+celui qu'au fond de leur pensée elles regardent comme leur seul ennemi.</p>
+
+<p>Si dans cet intervalle de paix l'empereur Napoléon se portait à quelque
+nouvel envahissement, la Russie et l'Autriche trouveraient dans l'acte
+de garantie un prétexte légal de s'y opposer, et le jour où ces deux
+puissances oseront pour la première fois avouer les mêmes principes et
+faire entendre le même langage au gouvernement français, sera celui où
+la liberté de l'Europe renaîtra de ses cendres. Ce sera l'avant-coureur
+de la résurrection d'un équilibre politique sans lequel, quoi qu'on
+fasse, la dignité des souverains, l'indépendance des États et la
+prospérité des peuples ne seront que de tristes souvenirs.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, d'une mesure bien calculée, résulterait une foule
+d'avantages, et que Votre Majesté, en conjurant l'orage, verrait sortir
+des fruits de sa sagesse les germes d'un véritable état de paix qui,
+s'il est compatible avec l'existence de l'empereur Napoléon, ne
+pourrait, dans l'état déplorable où se trouvent toutes les puissances,
+tant sous le rapport moral que sous celui de leurs moyens physiques,
+être obtenu que de cette manière.</p>
+
+<p>On objectera peut-être que tous ces beaux rêves, n'étant bâtis que sur
+la bonne foi du gouvernement français, s'évanouiront du moment où l'on
+s'apercevrait qu'en offrant de négocier il n'a voulu que cacher son jeu,
+gagner du temps ou nous tendre un piège. Mais même si tel était le cas,
+nous n'aurions encore rien perdu, en nous prêtant à ces démonstrations
+pacifiques. La guerre n'ayant point été déclarée au printemps, tout
+délai doit tourner en notre faveur. Le moment actuel, malgré tout ce
+qu'on peut dire sur la guerre d'Espagne, serait un des plus funestes que
+nous pourrions choisir. L'ancienne règle qui veut que telle chose que
+notre adversaire paraît éviter doit par cela même nous convenir, n'est
+pas admissible sans restriction. Mon adversaire peut avoir de très
+bonnes raisons pour ne pas vouloir aujourd'hui ce qui n'en sera pas
+moins en dernier résultat entièrement à son avantage. Je crois n'avoir
+besoin de donner aucun développement à ce raisonnement, les idées de
+Votre Majesté sur l'utilité d'éviter la guerre m'ayant paru entièrement
+fixées, comme en général sur les moyens d'y parvenir. À ceux que j'ai
+osé lui soumettre, elle a objecté qu'en vidant les différends actuels
+par un arrangement, le grief que la France nous a donné par la réunion
+d'Oldenbourg disparaîtrait, et qu'elle voudrait s'en réserver un afin
+d'en profiter pour rouvrir ses ports dans telle circonstance où
+l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état de lui faire la guerre
+pour cette seule raison. Je pense qu'à cet égard Votre Majesté Impériale
+pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui
+certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de
+plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne
+sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur
+l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre
+Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne
+saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une
+expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne
+saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si
+d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de
+défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent
+avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la
+guerre.</p>
+<br><br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h4><a href="#c1">CHAPITRE PREMIER</a></h4>
+
+<h5>LA RUSSIE SE PRÉPARE À ATTAQUER.</h5>
+
+<p>Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier
+prépare contre Napoléon une campagne offensive.--Son grief
+apparent.--Son grief réel.--Appel secret aux Varsoviens par
+l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la
+Pologne à son profit et se faire le libérateur de
+l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression
+générale.--Aspect des différents États.--Le duché de Varsovie.--Misère
+dorée.--Napoléon a mis partout contre lui les intérêts matériels.--La
+Prusse: le roi, le cabinet, les partis, l'armée, l'esprit public.--La
+Suède: débuts de Bernadotte comme prince royal: traits
+caractéristiques.--Le roi et les deux ministres dirigeants.--L'intérêt
+économique rapproche la Suède de l'Angleterre.--Situation sur le Danube:
+la paix des Russes avec la Porte paraît prochaine.--L'Autriche:
+l'empereur, l'impératrice, l'opinion publique, l'armée.--Puissance de la
+société.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie
+russe.--Metternich craint d'encourir la disgrâce des salons.--L'empereur
+orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne française.--Le
+vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspération croissante.--Réveil et
+progrès de l'esprit national.--Sociétés secrètes.--Autres foyers
+d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'état des
+esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise
+économique.--Fidélité des masses à l'Empereur.--L'imagination populaire
+reste possédée de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes
+et élevées se détachent.--Conspiration
+latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre médite de consommer son
+rapprochement économique avec nos ennemis.--Réponse de Czartoryski par
+voies mystérieuses.--Objections du prince; ses méfiances.--Garanties
+réclamées et questions posées.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet à
+la Pologne autonomie et régime constitutionnel.--Il fait l'énumération
+détaillée de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et
+séduire les Polonais.--Condition à laquelle il subordonne son entrée en
+campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie
+secrète d'Alexandre Ier.--Il offre à l'Autriche la Valachie et la moitié
+de la Moldavie en échange de la Galicie.--Tentatives auprès de la
+Prusse et de la Suède.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef à
+Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrédite un envoyé spécial
+auprès de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance
+secrète.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'émigrés
+allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de
+Vicence.--Il donne le change à cet ambassadeur sur ses desseins et ses
+armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hanséatiques et
+la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projeté par
+l'Empereur.--Alexandre affirme et répète qu'il n'attaquera
+jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations
+extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu à son
+poste en raison de sa nullité.--Protestation officielle au sujet de
+l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour
+d'Alexandre.--Continuité du plan poursuivi par nos ennemis à travers
+toute la période de la Révolution et de l'Empire: ils ne renoncent
+jamais à l'espoir de renverser intégralement la puissance française et
+de tout reprendre.</p>
+
+<h4><a href="#c2">CHAPITRE II</a></h4>
+
+<h5>PROJETS DE L'EMPEREUR.</h5>
+
+<p>Napoléon au commencement de 1811.--Maître de tout en apparence, il sent
+l'inefficacité des moyens employés jusqu'à ce jour pour réduire
+l'Angleterre et conquérir la paix générale.--Le blocus demeure inutile
+tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Masséna
+devant Torres-Vedras.--Le Nord préoccupe Napoléon et l'empêche de porter
+un coup décisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie
+et l'Angleterre.--Méfiance progressive: indices révélateurs: l'ukase
+prohibitif.--Colère de Napoléon: paroles caractéristiques.--Les Polonais
+de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napoléon décide de préparer
+lentement et mystérieusement une campagne en Russie.--Comment il conçoit
+cette gigantesque entreprise.--Quelle est à ses yeux la condition du
+succès.--Dix-huit mois de préparation.--Projet pour 1811; projet pour
+1812.--Mode employé pour recréer en Allemagne une force
+imposante.--L'année de couverture.--Envoi de troupes à
+Dantzick.--Précautions prises pour dissimuler l'importance et le but de
+ces préparatifs.--Napoléon reste militairement et diplomatiquement en
+retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports
+avec la Prusse.--L'Autriche et les Principautés.--Rapports avec la
+Turquie.--Première brouille entre Napoléon et le prince royal de
+Suède.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce
+retour.--Demande de la Norvège.--Protestations simultanées à l'empereur
+de Russie.--Bernadotte sera à qui le payera le mieux, sans être jamais
+complètement à personne.--L'Empereur décline toute conversation au sujet
+de la Norvège.--Audience donnée à l'aide de camp du prince.--Bernadotte
+réitère ses instances et ses promesses.--Napoléon refuse de s'allier
+prématurément à la Suède.--Ses rapports avec la Russie durant cette
+période.--Mélange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser
+le duc d'Oldenbourg.--Réquisitoire violent et emphatique contre
+l'ukase.--Pourquoi Napoléon affecte de prendre au tragique cette mesure
+purement commerciale.--Demande d'un traité de commerce.--Grief secret et
+prétention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du
+blocus domine à ses yeux toutes les autres: il évite encore de la
+soulever.--Sa longue et remarquable lettre à l'empereur
+Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons
+profondes qui portent l'Empereur à envisager comme probable une guerre
+dans le Nord et à y voir le couronnement de son oeuvre.--Napoléon égaré
+par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant à la
+guerre si la Russie rentrait dans le système continental, mais il
+n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napoléon cherchent
+respectivement à s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812,
+l'avantage du choc offensif.</p>
+
+<h4><a href="#c3">CHAPITRE III</a></h4>
+
+<h5>LE MOYEN DE TRANSACTION.</h5>
+
+<p>Les armées russes se rapprochent de la frontière.--Marche vers le duché
+de Varsovie.--Points de concentration.--L'armée du Danube détache
+plusieurs de ses divisions.--Précautions prises pour assurer le secret
+de ces préparatifs.--La frontière étroitement gardée.--Les
+réserves.--Bruits répandus à Pétersbourg et dans les provinces
+polonaises.--Avis décourageants de Czartoryski.--La fidélité des chefs
+varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se dérobe à une
+alliance et même à une promesse de neutralité.--L'influence de
+l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile à la Russie: moyen
+imaginé pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie
+féminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entrée possible des
+Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser à formuler une réponse
+comminatoire.--Déceptions successives d'Alexandre.--Il suspend
+l'exécution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le
+chancelier Roumiantsof préconise une politique de rapprochement avec la
+France.--Il croit avoir trouvé un moyen de solution.--Idée de demander à
+Napoléon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du
+territoire varsovien.--Alexandre se prête à un essai de conciliation sur
+cette base.--Caractère insolite de la négociation qui va s'ouvrir.--Le
+souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu'à demi-mot et
+par périphrases.--On propose une énigme à Caulaincourt, en lui
+fournissant quelques moyens de la déchiffrer.--Le Tsar confie à
+Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignité et habileté de son
+langage.--La métaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son
+rappel et reste à Pétersbourg en attendant l'arrivée de son successeur,
+le général comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Départ de
+Tchernitchef pour Paris.</p>
+
+<h4><a href="#c4">CHAPITRE IV</a></h4>
+
+<h5>L'ALERTE.</h5>
+
+<p>Naissance du roi de Rome.--Anxiété de la population.--Explosion
+d'allégresse.--Émotion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les
+Varsoviens signalent au delà de leur frontière quelques mouvements
+suspects.--Incrédulité de Davout.--Renseignements venus de Suède et de
+Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par
+peur et tâche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de
+l'armée d'Orient remontent vers la Pologne, il commence à
+s'émouvoir.--Mesures de précaution.--Napoléon aimerait mieux éviter la
+guerre que d'avoir à la faire tout de suite.--Il se résigne à l'idée
+d'une transaction.--Départ de Lauriston.--Nouvelle lettre à l'empereur
+Alexandre: appel à la confiance.--Arrivée de Tchernitchef: l'Empereur
+le reçoit aussitôt.--Quatre heures de conversation.--Vivement pressé,
+Tchernitchef finit par répéter la métaphore du comte
+Roumiantsof.--Napoléon se figure d'abord que la Russie lui demande le
+duché tout entier.--Mouvement de révolte et de colère.--Dantzick ou
+Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Système de
+ménagements.--Tchernitchef comblé d'attentions et de gâteries.--Savary
+s'avise spontanément de couper court aux investigations de cet
+observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le
+<i>Journal de l'Empire</i>.--Article du 12 avril.--<i>Les
+nouvellistes.</i>--Esménard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre
+de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le
+rédacteur du journal.--Arrivée de Bignon à Varsovie.--Tumulte d'avis
+contradictoires.--Poniatowski reçoit communication <i>par miracle</i> des
+lettres écrites à Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet
+d'invasion surpris et éventé.--Les découvertes de Poniatowski confirmées
+par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme
+générale.--La guerre en vue.--Activité de l'Empereur.--Les fêtes de
+Pâques 1811.--Napoléon prépare l'évacuation du duché et reporte sur
+l'Oder sa ligne de défense.--Davout invité à se diriger éventuellement
+sur ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le
+soutenir.--Négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la
+Turquie.--Napoléon ne renonce pas à éviter la guerre.--Ses efforts
+persévérants pour s'éclairer sur les désirs et les prétentions
+d'Alexandre.--Lettre inédite à Caulaincourt.--On cherche à faire parler
+Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de
+Duroc.--Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole
+positive.--Changement dans le ministère.--Le duc de Bassano substitué au
+duc de Cadore.--Seconde lettre à Caulaincourt: <i>si ce que les Russes
+désirent est faisable, cela sera fait</i>.--Napoléon reste en garde: la
+Prusse et la frontière russe en observation.--Avis plus rassurants:
+phénomène d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napoléon
+interrompt ses négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la
+Turquie.--Il modère ses préparatifs militaires sans les
+discontinuer.--Doutes qu'il conserve sur les causes de l'alerte: il
+tient passionnément à pénétrer le secret de la
+Russie.</p>
+
+<h4><a href="#c5">CHAPITRE V</a></h4>
+
+<h5>RETOUR DU DUC DE VICENCE.</h5>
+
+<p>Contre-coup à Pétersbourg de l'émotion suscitée en Allemagne et en
+France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint
+que Napoléon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque
+n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens
+contraire.--Wellesley donne à l'Europe des leçons de guerre
+défensive.--Il fait école.--Le général Pfuhl et son plan.--Peu à peu,
+Alexandre incline vers un système purement défensif.--Il voudrait éviter
+la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duché de
+Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Réponse par allusions et
+sous-entendus aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur
+Alexandre et le roi de Rome.--Arrivée de Lauriston.--Gracieux
+accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour déterminer Napoléon à
+lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la résolution de
+se défendre à toute extrémité: solennité et sincérité de cette
+déclaration.--Émotion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son
+retour en France.--Il va trouver l'Empereur à Saint-Cloud.--Sept heures
+de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions
+pacifiques d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux
+questions corrélatives.--Napoléon repousse l'idée de diminuer la
+garnison de Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la nécessité d'opter
+entre la Pologne et la Russie.--La pensée de l'Empereur passe par des
+alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt
+signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et
+les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la
+Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur ébranlé;
+son interlocuteur croit avoir cause gagnée.--Napoléon fait le
+dénombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au
+cerveau.--Il croit que tout se réglera par une bataille.--Suite de la
+conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de
+Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions
+fatales.</p>
+
+<h4><a href="#c6">CHAPITRE VI</a></h4>
+
+<h5>L'AUDIENCE DU 15 AOÛT 1811.</h5>
+
+<p>Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de
+Vicence.--Il ne croit plus à l'imminence des hostilités et ralentit ses
+préparatifs.--Il soupçonne plus fortement Alexandre de vouloir un
+lambeau de la Pologne, mais réserve jusqu'à plus ample informé ses
+déterminations finales.--Baptême du roi de Rome.--Coups de sifflet au
+Carrousel: placards séditieux.--Tchernitchef relève ces
+symptômes.--L'Empereur à Notre-Dame.--Discours au Corps législatif:
+allusions à la Pologne.--Lauriston rappelé à la fermeté.--Difficulté de
+trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les préparatifs de
+guerre se développent en silence.--L'Europe moins inquiète.--La
+diplomatie et la société en villégiature.--Stations thermales de la
+Bohême.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Opérations
+de Razoumowski.--La discussion continue à Pétersbourg.--Le dissentiment
+entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence
+d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte à la
+même époque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se dérober à
+tout arrangement et perpétuer le conflit.--Il décline la médiation
+autrichienne et prussienne.--Procédés évasifs et dilatoires.--Napoléon
+s'aperçoit de ce jeu et constate en même temps de nouvelles infractions
+au blocus.--Explosion de colère.--La journée du 15 août aux
+Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trône.--Prise à partie de
+Kourakine.--Napoléon déclare qu'il ne cédera jamais un pouce du
+territoire varsovien.--Son langage coloré et vibrant: ses comparaisons,
+ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilité de placer un
+mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--<i>Travail avec Sa
+Majesté.</i>--Napoléon fait composer sous ses yeux un mémoire justificatif
+de sa future campagne: importance de cette pièce: elle fait l'historique
+du conflit et met supérieurement en relief le noeud du
+litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empêchent Napoléon de faire
+droit aux désirs soupçonnés de la Russie.--Le duché de Varsovie et le
+blocus.--La guerre est à la fois décidée et ajournée.--Napoléon se fait
+une règle de prolonger avec Alexandre des négociations fictives, de
+préparer lentement ses alliances de guerre et de donner à ses armements
+des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de
+l'irruption en Russie.</p>
+
+<h4><a href="#c7">CHAPITRE VII</a></h4>
+
+<h5>SUITE DES PRÉPARATIFS.</h5>
+
+<p>Réponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes
+d'explications.--Instances à la fois pressantes et vagues.--Ce que ni
+l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos
+préparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'armée
+varsovienne.--Les contingents allemands.--L'armée de Davout.--L'armée
+des côtes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'armée
+d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matériel.--Minutieux
+efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les
+transports: moyens employés pour vaincre la nature et les
+espaces.--Universelle prévoyance.--Napoléon excessif en tout.--Il ruse
+tour à tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail
+parallèle d'Alexandre.--Formation des armées russes en deux groupes
+principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche à
+reprendre la libre disposition de son armée d'Orient en hâtant sa paix
+avec la Porte.--Service demandé à l'Angleterre.--Napoléon incite les
+Turcs à continuer la guerre.--Causes de sa lenteur à s'assurer de
+l'Autriche, de la Prusse et de la Suède.--Dangers de cette
+politique.--Bernadotte rentre en scène.--Départ de la princesse
+royale.--L'été à Drottningholm.--Contrebande effrénée; rapports avec
+l'Angleterre.--Langage de la France: modération relative.--Le baron
+Alquier part spontanément en guerre contre la Suède.--Note
+injurieuse.--Réplique sur le même ton.--Scène extraordinaire entre
+Alquier et Bernadotte.--Déplacement de l'irascible ministre.--Mise en
+interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de
+Napoléon sur la Suède.--Alternatives de rigueur et de longanimité.--Une
+crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer
+les conditions.</p>
+
+<h4><a href="#c8">CHAPITRE VIII</a></h4>
+
+<h5>LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE.</h5>
+
+<p>Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose à
+l'Empereur.--Pièce fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la
+Russie et cherche à l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de
+Scharnhorst.--Armements illicites et précipités: explication donnée à
+l'Empereur.--Napoléon ne veut pas détruire la Prusse; caractère spécial
+de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse
+dérange toutes ses combinaisons.--Premières remontrances.--Napoléon
+détruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un désarmement complet et
+une obéissance sans réserve.--Continuation des armements.--Mobilisation
+déguisée.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catégorique.--Soumission
+apparente.--Crédulité de Saint-Marsan.--Tout le monde ment à
+l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la
+continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La
+Prusse à la torture.--Incident Blücher.--Suprême exigence.--Napoléon
+fait en même temps ses propositions d'alliance.--Affres de la
+Prusse.--Retour de Scharnhorst: résultats de sa mission.--Entrevues
+mystérieuses de Tsarskoé-Selo; Alexandre blâme les agitations et les
+imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention
+militaire.--Affreuses perplexités de Frédéric-Guillaume.--Motifs qui le
+poussent à subir l'alliance française.--Suprême espoir du parti de la
+guerre.--L'idée fixe du roi.--Recours à l'Autriche.--Scharnhorst part
+pour Vienne sous un déguisement et un faux nom.--Mission
+Lefebvre.--Napoléon perd patience; il incline plus fortement à détruire
+la Prusse et à faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le
+Danube.--Projet demandé au prince d'Eckmühl.--Plan
+d'écrasement.--Napoléon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez
+elle quelque disposition à se soumettre.--La négociation d'alliance fait
+un second pas.--Scharnhorst à Vienne.--Metternich le trompe d'abord et
+l'éconduit ensuite.--Déception finale.--La Prusse aux pieds de
+l'Empereur.--Ouvertures de Napoléon à Schwartzenberg.--Raisons subtiles
+qui déterminent Metternich à hâter ses accords avec la France.--Le
+partage de la Prusse.--Réactions successives.--Alexandre revient au
+système de la défensive.--Nesselrode en congé.--Son plan de
+pacification.--<i>La clef de voûte:</i> rôle réservé à l'Autriche.--La paix
+doublée d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de
+Talleyrand.--Alexandre livre à Nesselrode le secret de son
+inflexibilité.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler
+une démarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: nécessité
+de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annoncé et perpétuellement
+ajourné.--Fausse interprétation de certaines paroles de
+l'Empereur.--Mauvaise foi réciproque.--Le frère d'armes
+d'Alexandre.--Napoléon avoue ses projets belliqueux à l'ambassadeur
+d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin
+libre jusqu'en Russie: fatal succès.</p>
+
+<h4><a href="#c9">CHAPITRE IX</a></h4>
+
+<h5>MARCHE DE LA GRANDE ARMÉE.</h5>
+
+<p>La Grande Armée doit se composer d'une agglomération d'armées.--Position
+des différentes unités.--Proportions colossales.--Concentration à
+opérer: péril à éviter.--Plan de l'Empereur pour réunir ses forces et
+les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour
+assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de
+nuit.--Instruction caractéristique à Lauriston.--Système de
+dissimulation renforcée et progressive.--Accumulation de
+stratagèmes.--Tchernitchef devient gênant: sa mise en
+observation.--Conversation et message de l'Élysée.--Napoléon formule
+enfin ses exigences en matière de blocus.--Sincérité relative de ses
+propositions: leur but principal.--Départ de
+Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre
+le ministère de la police et celui des relations extérieures: rôle du
+préfet de police.--Découverte et arrestation des coupables.--Dix ans
+d'espionnage et de trahison.--Procès en perspective.--Napoléon refrène
+sa colère.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour
+l'empêcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'armée
+d'Italie.--Universel ébranlement.--Traité dicté à la Prusse.--Alarme à
+Berlin; arrivée des Français.--Prise de possession.--Le pays de la
+haine.--Marche au Nord.--Échelons successifs.--Rôle réservé au
+contingent prussien.--Traité avec l'Autriche.--Appel à la Turquie:
+Napoléon espère revivifier et soulever l'Islam.--Rôle réservé à la
+cavalerie ottomane.--L'Empereur se résigne à négocier avec
+Bernadotte.--Ouvertures à la princesse royale.--Saisie antérieure de la
+Poméranie suédoise: conséquences de cet acte.--Premiers
+mécomptes.--Arrivée et déploiement de nos armées sur la Vistule.--Départ
+projeté et différé.--Lutte contre la famine.--Conversation avec
+l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt à la guerre: efforts
+persistants et infructueux de Napoléon pour le ramener et le
+convaincre.--État d'esprit de l'Empereur.--Son langage à Savary et à
+Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napoléon subit déjà l'attraction
+de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rêves
+vertigineux.--Au delà de Moscou.--L'Orient.--L'Égypte.--Les
+Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprême
+apothéose.</p>
+
+<h4><a href="#c10">CHAPITRE X</a></h4>
+
+<h5>ALEXANDRE ET BERNADOTTE.</h5>
+
+<p>Impassibilité d'Alexandre pendant nos premières marches.--Nos ennemis
+craignent de sa part une défaillance.--Ils désirent un secours.--Arrivée
+à Pétersbourg d'un envoyé extraordinaire de Suède.--Bernadotte veut se
+faire l'artisan de la rupture définitive et le promoteur d'une dernière
+coalition.--Son plan d'opérations diplomatiques et militaires; son
+arrière-pensée.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la
+Norvège.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience
+capitule.--Envoi de Suchtelen en Suède.--Négociation en partie
+double.--Défiance réciproque.--La politique de l'Empereur, la politique
+du chancelier.--Arrivée du message de l'Élysée.--Agitation mondaine:
+lutte des partis.--Alexandre demeure inébranlable, mais il se sert des
+propositions françaises auprès de Loewenhielm pour l'amener à réduire
+ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprès de Suchtelen des
+offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux
+traités.--Duel de générosité.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa
+réponse aux propositions françaises et signifie ses
+exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'évacuer la Prusse et les
+pays situés au delà de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige:
+ce qu'offre la Russie en échange.--Conciliation impossible.--Efforts de
+nos ennemis pour se débarrasser de Spéranski.--Causes profondes et
+motifs déterminants de sa disgrâce.--La soirée et la nuit du 17 mars;
+l'exil.--Alexandre se livre complètement à l'émigration
+européenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours
+Armfeldt.--Opérations de Bernadotte.--Les soirées au palais royal de
+Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les
+hostilités.--Départ d'Alexandre pour Wilna; sa dernière entrevue avec
+Lauriston.--Il incline encore une fois à pousser ses troupes en avant;
+incident fortuit qui le ramène et le fixe au système de l'absolue
+défensive.--La fatalité pèse déjà sur l'Empereur.</p>
+
+<h4><a href="#c11">CHAPITRE XI</a></h4>
+
+<h5>L'ULTIMATUM RUSSE.</h5>
+
+<p>Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blâme son gouvernement.--Il
+continue à désirer la paix et à célébrer l'alliance.--Procès de haute
+trahison.--Discours du procureur général.--Interrogatoire des prévenus;
+responsabilités inégales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de
+Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de
+l'accusation.--Arrivée de l'ultimatum.--Kourakine à Saint-Cloud.--Colère
+et inquiétude de l'Empereur.--Alerte passagère.--Napoléon veut à tout
+prix détourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-même à son
+heure.--Proposition d'armistice éventuel.--Envoi de Narbonne à Wilna;
+caractère et but de cette mission.--Démarche à effet auprès de
+l'Angleterre.--Le gouvernement français se donne l'air d'accepter une
+négociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est
+ensuite remis de jour en jour, dupé et mystifié de toutes manières.--Ses
+yeux commencent à s'ouvrir.--Réquisitions pressantes.--Symptômes
+alarmants.--Exécution de Michel.--Nouvel enlèvement de
+Wustinger.--Départ de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperçoit qu'on
+l'abuse et qu'on le joue; un subit accès d'exaspération le jette hors de
+son caractère.--Il réclame ses passeports; cette démarche équivaut à une
+déclaration de guerre.--Contre-*temps également fâcheux pour les deux
+empereurs.--Départ de Napoléon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du
+<i>Moniteur</i>.--Napoléon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser
+Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle
+conférence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matière; il
+soulève une difficulté de procédure: question des pouvoirs.--Le ministre
+échappe à l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu à
+son poste.--Napoléon est parvenu à éloigner momentanément la
+rupture.</p>
+
+<h4><a href="#c12">CHAPITRE XII</a></h4>
+
+<h5>DRESDE.</h5>
+
+<p>À travers l'Allemagne.--Arrivée à Dresde.--Installation de
+l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La
+reine de Westphalie.--Arrivée de l'empereur et de l'impératrice
+d'Autriche.--Belle-mère et belle-fille.--Fête du 19 avril.--Aspect de
+Dresde pendant le congrès.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au
+travail.--Lettre de Kourakine réclamant à nouveau ses
+passeports.--Manoeuvre de la dernière heure.--Ordre expédié à Lauriston
+de se rendre à Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La
+journée des souverains à Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette
+de l'Impératrice.--L'après-midi.--Goûts et occupations de l'empereur
+François.--Le dîner.--Cérémonial napoléonien.--Napoléon et Louis
+XVI.--La soirée.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie
+des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de
+Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec
+l'empereur François.--Il se met en frais de galanterie auprès de
+l'impératrice d'Autriche et ne réussit pas à la gagner.--Intimité
+apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napoléon comparé
+au soleil.--Le roi de Prusse.--Le <i>Kronprinz</i>.--Hiérarchie établie entre
+les souverains.--Concours de bassesses.--Apogée de la puissance
+impériale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napoléon se montre
+davantage en public; promenade à cheval autour de Dresde.--Visite à
+l'église Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une église catholique de
+Lithuanie.--La veillée des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de
+sa mission.--Explosion printanière; approche de la saison favorable aux
+hostilités.--Dernier appel à la Suède et à la Turquie.--Napoléon décide
+de soulever la Pologne.--Il songe à Talleyrand pour l'ambassade de
+Varsovie; raisons qui le portent à ce choix, incidents qui l'y font
+renoncer.--Nouvelle disgrâce de Talleyrand.--L'abbé de Pradt.--Choix
+funeste.--Objets proposés au zèle de l'ambassadeur.--Napoléon cherche à
+gagner encore quelques jours.--Son départ de Dresde.--L'assemblée des
+souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif
+et caractère de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il
+s'efforce de ménager un accord entre la Russie et la Porte--Congrès et
+traité de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral
+Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espère
+ébranler le monde slave et le précipiter sur l'Illyrie et l'Italie
+françaises.--L'idée des nationalités se retourne contre la
+France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicité de la Prusse et des
+cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements
+de Jérôme-Napoléon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de
+Sémonville.--Parmi les Français, les grands se lassent et s'inquiètent:
+la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un
+soldat.--L'armée croit aller aux Indes.</p>
+
+<h4><a href="#c13">CHAPITRE XIII</a></h4>
+
+<h5>LE PASSAGE DU NIÉMEN.</h5>
+
+<h5>PREMIÈRE PARTIE.--L'IRRUPTION.</h5>
+
+<p>Napoléon à Posen.--Enthousiasme de la population.--Réponse à
+Bernadotte.--Séjour à Thorn.--Derniers préparatifs.--Préoccupation
+dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif
+d'attaque.--Napoléon met ses armées en campagne avant de déclarer la
+guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le <i>Chant du départ</i>.--Rencontre
+avec Murat; comédie sentimentale.--Marche dévastatrice à travers la
+Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers
+désordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernière
+minute.--Nouvelles de Pétersbourg.--L'empereur de Russie a refusé de
+recevoir l'ambassadeur de France.--Napoléon rejoint la colonne de
+tête.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'élance aux avant-postes et
+atteint le Niémen.--Il voit la Russie.--Déguisement.--Reconnaissance à
+cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrivée des troupes.--La
+journée du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers
+coups de feu.--Lever du soleil.--Féerique spectacle.--Enthousiasme des
+troupes; gaieté et activité de l'Empereur.--Incident de la
+Wilya.--Établissement à Kowno.--Quarante-huit heures de
+défilé.--L'invasion commence.</p>
+
+<h5>DEUXIÈME PARTIE.--ARRIVÉE À WILNA; DERNIÈRE NÉGOCIATION.</h5>
+
+<p>Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de
+Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fête du 24 juin; accident
+de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le
+bal; son impassibilité.--La Fatalité et la Providence.--Recul
+instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une réconciliation <i>in
+extremis</i>; causes et but réel de cette démarche.--Balachof aux
+avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de
+Davout.--Napoléon ne veut recevoir l'envoyé russe qu'au lendemain d'une
+victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son désappointement.--Il
+précipite son armée sur Wilna.--Premiers symptômes de
+désagrégation.--Entrée de Napoléon à Wilna: accueil de glace: incendie
+des magasins.--Ovations provoquées et tardives.--L'Empereur s'acharne à
+l'espoir de couper et de prendre une partie des armées
+russes.--Succession d'orages: les éléments se déchaînent contre
+nous.--Hécatombe de chevaux.--L'ennemi se dérobe et s'évanouit.--Fausse
+joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son évasion.--Les débuts
+de la campagne manqués.--Froideur des Lithuaniens.--Napoléon décide de
+recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet
+envoyé.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler
+Alexandre pour sa sécurité personnelle et de l'amener à une prompte
+capitulation.--Balachof à la table impériale.--Réponses célèbres.--Mot
+blessant de Napoléon à Caulaincourt; ferme réplique.--Départ de
+Balachof.--Protestation indignée de Caulaincourt; il demande son
+congé.--Patience de l'Empereur; comment il met fin à la scène.--Rupture
+irrévocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre
+succède sans transition au déchirement de
+l'alliance.</p>
+
+<p><a href="#conc">CONCLUSION.</a></p>
+
+<p><a href="#app">APPENDICE.</a></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="overl">PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Napoléon et Alexandre Ier (3/3), by Albert Vandal
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET ALEXANDRE IER (3/3) ***
+
+***** This file should be named 32621-h.htm or 32621-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/2/6/2/32621/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..78df63f
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #32621 (https://www.gutenberg.org/ebooks/32621)