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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Napoléon et Alexandre Ier (3/3) + L'alliance russe sous le premier Empire + +Author: Albert Vandal + +Release Date: May 31, 2010 [EBook #32621] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET ALEXANDRE IER (3/3) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +NAPOLÉON +ET +ALEXANDRE Ier + + + +TOME TROISIÈME + + + +L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction +et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la +Suède et la Norvège. + +Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la +librairie) en janvier 1896. + + + +DU MÊME AUTEUR: + +Napoléon et Alexandre Ier. L'alliance russe sous le premier Empire. + +I. _De Tilsit à Erfurt. 3e édition_. Un volume in-8° avec portraits. +Prix. 8 fr. + +II. 1809. _Le second mariage de Napoléon; Déclin de l'alliance. 3e +édition_. Un volume in-8°. Prix 8 fr. +(Couronné _deux fois par l'Académie française_, _grand prix Gobert_.) + +Louis XV et Élisabeth de Russie. 2e édition. Un volume in-8°. Prix. 8 +Fr. +(Couronné par _l'Académie française_, _prix Bordin_.) + +Une Ambassade française en Orient sous Louis XV: _La Mission du marquis +de Villeneuve_ (1728-1741). _2e édition_. Un volume in-8°. +Prix. 8 fr. + + + +PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE +GARANCIÈRE.----957. + + + + +NAPOLÉON +ET +ALEXANDRE Ier +L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE + + +III + + +LA RUPTURE + +PAR + +ALBERT VANDAL + +OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE +GRAND PRIX GOBERT, 1893 ET 1894 + + + +PARIS +LIBRAIRIE PLON +E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS +RUE GARANCIÈRE, 10 + +1896 + + + + +NAPOLÉON ET ALEXANDRE Ier + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA RUSSIE SE PRÉPARE À ATTAQUER. + + +Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier +prépare contre Napoléon une campagne offensive.--Son grief +apparent.--Son grief réel.--Appel secret aux Varsoviens par +l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la +Pologne à son profit et se faire le libérateur de +l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression +générale.--Aspect des différents États.--Le duché de Varsovie.--Misère +dorée.--Napoléon a mis partout contre lui les intérêts matériels.--La +Prusse: le Roi, le cabinet, les partis, l'armée, l'esprit public.--La +Suède: débuts de Bernadotte comme prince royal: traits +caractéristiques.--Le Roi et les deux ministres dirigeants.--L'intérêt +économique rapproche la Suède de l'Angleterre.--Situation sur le Danube: +la paix des Russes avec la Porte paraît prochaine.--L'Autriche: +l'Empereur, l'Impératrice, l'opinion publique, l'armée.--Puissance de la +société.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie +russe.--Metternich craint d'encourir la disgrâce des salons.--L'empereur +orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne française.--Le +vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspération croissante.--Réveil et +progrès de l'esprit national.--Sociétés secrètes.--Autres foyers +d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'état des +esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise +économique.--Fidélité des masses à l'Empereur.--L'imagination populaire +reste possédée de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes +et élevées se détachent.--Conspiration +latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre médite de consommer son +rapprochement économique avec nos ennemis.--Réponse de Czartoryski par +voies mystérieuses.--Objections du prince; ses méfiances.--Garanties +réclamées et questions posées.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet à +la Pologne autonomie et régime constitutionnel.--Il fait l'énumération +détaillée de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et +séduire les Polonais.--Condition à laquelle il subordonne son entrée en +campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie +secrète d'Alexandre Ier.--Il offre à l'Autriche la Valachie et la moitié +de la Moldavie en échange de la Galicie.--Tentatives auprès de la Prusse +et de la Suède.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef à +Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrédite un envoyé spécial +auprès de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance +secrète.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'émigrés +allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de +Vicence.--Il donne le change à cet ambassadeur sur ses desseins et ses +armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hanséatiques et +la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projeté par +l'Empereur.--Alexandre affirme et répète qu'il n'attaquera +jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations +extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu à son +poste en raison de sa nullité.--Protestation officielle au sujet de +l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour +d'Alexandre.--Continuité du plan poursuivi par nos ennemis à travers +toute la période de la Révolution et de l'Empire: ils ne renoncent +jamais à l'espoir de renverser intégralement la puissance française et +de tout reprendre. + + + +I + +Au commencement de 1811, Alexandre Ier se disposait à marcher contre +Napoléon sans avoir dénoncé l'alliance qui unissait officiellement leurs +destinées. Pour préparer cette surprise, il s'autorisait d'un grief et +d'une présomption. Le grief était précis, patent, brutal: c'était +l'incorporation à l'empire français de l'Oldenbourg, apanage d'un prince +étroitement apparenté à la maison de Russie. Cette spoliation sans +excuse, témérité ou inadvertance de despote, donnait droit au Tsar +d'ouvrir les hostilités, mais n'eût pas suffi à l'y résoudre. Il se +laissait emporter à la guerre par la persuasion où il était que +Napoléon, ayant créé et agrandi le duché de Varsovie, voulait en faire +une Pologne nouvelle, qui attirerait à soi les provinces échues à la +Russie lors du triple partage et finirait par désagréger cet empire. Là +était le motif inavoué, la blessure intime, l'objet profond du litige: +«La véritable cause qui engage deux hommes à se couper la gorge, +écrivait Joseph de Maistre, n'est presque jamais celle qu'on laisse +voir[1].» + +[Note 1: _Oeuvres complètes_, XI, 513.] + +Sans doute, ce serait rétrécir la grande querelle que de l'enfermer dans +les limites de l'État varsovien: elle était partout et embrassait +l'Europe. Le développement monstrueux de la puissance française, le +progrès d'une frontière mobile qui se déplaçait et avançait sans cesse, +la saisie récente de la Hollande et des villes hanséatiques, +l'allongement du territoire d'empire jusqu'au seuil de la Baltique, +l'esclavage imposé à la Prusse, les exigences croissantes du blocus +continental, dénotaient un plan d'universel asservissement contre lequel +Alexandre se sentait tenu de réagir; mais le duché de Varsovie était +l'avant-garde dans le Nord de cette France en marche continue, la tête +de colonne, la pointe acérée qui effleurait le flanc de la Russie et +menaçait de le déchirer. À ce contact torturant, Alexandre avait fini +par perdre patience: il se jetait au péril pour n'avoir plus à +l'attendre, prétendait restaurer à son profit la Pologne de peur que +Napoléon ne la refît contre lui, et c'était dans ce but qu'il venait +d'offrir très secrètement aux Varsoviens, à l'insu de son chancelier et +par l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski, de transformer leur +étroit duché en royaume uni à son empire, s'ils voulaient se joindre aux +deux cent mille Russes qu'il avait silencieusement rassemblés et +s'élancer avec eux à la délivrance de l'Europe. + +Dans les semaines qui suivirent cet appel mystérieux, sa pensée mûrit et +se précisa: toutes ses démarches, tous ses mouvements se fondèrent sur +l'hypothèse d'une guerre offensive. Certes, l'audace était grande de +s'attaquer au conquérant qui avait brisé cinq coalitions, et qui, +débarrassé depuis deux ans de toutes guerres continentales hormis celle +d'Espagne, semblait pour la première fois s'affermir et s'installer dans +sa toute-puissance. Mais cette guerre d'Espagne, implacable et +vengeresse, absorbait la majeure partie de ses forces: elle l'avait +obligé à dégarnir l'Allemagne. Là, l'empereur Alexandre ne rencontrera +devant lui que quarante-six mille Français d'abord, soixante mille +ensuite. Napoléon, il est vrai, semble n'avoir qu'un signe à faire pour +que trente mille Saxons, trente mille Bavarois, vingt mille +Wurtembergeois, quinze mille Westphaliens «et autres troupes +allemandes[2]» se joignent à ses Français: de tous les points de +l'horizon, d'autres corps viendront à la rescousse; depuis l'Elbe +jusqu'au Tage, depuis la mer du Nord jusqu'à la mer Ionienne, l'Empereur +dispose de toutes les armées régulières et prélève sur chaque peuple un +tribut de soldats. Cependant, lorsque Alexandre regarde à la base de +cette puissance sans précédent dans l'histoire, lorsque sa vue plonge +dans les dessous de l'Europe en apparence immobilisée et soumise, il +discerne en beaucoup de lieux un mécontentement qui s'exaspère, une +disposition à la révolte qui lui promet des alliés; à considérer +successivement les États qui s'échelonnent depuis ses frontières jusqu'à +l'Atlantique, il se découvre partout des motifs d'entreprendre et +d'oser. + +[Note 2: _Note des forces qui peuvent se trouver en présence_, +jointe par Alexandre à sa lettre au prince Adam. _Mémoires de +Czartoryski_, II, 254.] + +En face de lui, à portée de sa main, le duché de Varsovie s'offre +d'abord; c'est là que doit s'amorcer l'entreprise et s'appliquer le +levier; c'est là aussi que se rencontre le principal obstacle. Non qu'il +s'agisse de difficultés matérielles et militaires. Les deux cent mille +Russes n'ont qu'un pas à faire pour enlever de vive force le duché et +écraser ses cinquante mille soldats. Les places de la Vistule ne sont +que d'archaïques forteresses, sans défense contre l'artillerie moderne. +Dantzick, il est vrai, soutient et flanque le duché, mais Napoléon a +réduit la garnison de cette place à quinze cents Français, détachement +laissé dans le Nord en sentinelle perdue. Cependant, la résistance du +grand-duché, si courte qu'on la suppose, ralentirait l'invasion, +détruirait l'effet moral qu'Alexandre attend d'une descente inopinée en +Allemagne. Il importe que l'obstacle s'abaisse de lui-même, par un +soudain coup de théâtre; que les Varsoviens viennent à la Russie +librement, impétueusement, et donnent à nos autres vassaux le signal de +la révolte. + +Or, à Varsovie, tout semble français, lois, institutions, habitudes, +sentiments, inclinations. Ailleurs, Napoléon domine par la contrainte et +ne dispose que des corps; à Varsovie, il règne sur les coeurs. Les +habitants célèbrent avec enthousiasme le culte du héros: ils l'aiment +pour ses bienfaits, à raison même des preuves de dévouement qu'ils lui +ont prodiguées: ils le vénèrent surtout parce qu'ils voient en lui le +restaurateur désigné de l'unité nationale. Comment, en un instant et par +un coup de baguette, changer la religion de quatre millions d'hommes? + +Alexandre ne désespère pas d'opérer ce miracle. L'unanimité apparente +des Varsoviens recouvre un fond de divisions. Le parti russe n'a jamais +renoncé à la lutte et mine le terrain: il compte dans ses rangs des +personnages dont le nom seul est une force; il se ramifie au sein de +maisons illustres qui passent pour entièrement dévouées à la France: +«Souvent les pères et les enfants, écrit un agent, ont dans ce pays-ci +des opinions fort opposées[3].» L'espoir d'un grand secours extérieur +suffira peut-être à intervertir la situation respective des partis et à +déplacer l'influence. + +[Note 3: Bignon, ministre résident de France à Varsovie, à +Champagny, 9 mai 1811. Tous les extraits que nous citons dans ce volume +de la correspondance entre nos agents à l'étranger et le ministre des +relations extérieures sont tirés des archives des affaires étrangères.] + +Puis, les souffrances matérielles des Varsoviens offrent matière à +exploiter. Ce peuple exubérant et vantard, qui se campe en crâne +attitude et le poing sur la hanche, est au fond malheureux et dénué +entre tous. Le luxe des états-majors, les uniformes chamarrés qu'ils +arborent, ne sont que de brillants oripeaux dorant la misère. À +Varsovie, tout est sacrifié à l'armée et surtout à l'aspect extérieur de +l'armée, à ses embellissements, à la passion du panache; dans le duché, +deux régiments de hussards coûtent autant à équiper et à entretenir que +quatre ailleurs[4]. L'armée dévore l'État, et l'État, déplorablement +administré, ne réussit qu'imparfaitement à faire vivre les troupes; le +payement de la solde est en retard de sept mois. Autre cause de pénurie: +le duché, exclusivement continental, resserré entre la Russie, la Prusse +et l'Autriche, manque des débouchés maritimes dont jouissait l'ancienne +Pologne. Les nobles, possesseurs du sol, ne peuvent plus exporter par +Riga ou par Odessa les fruits de leurs terres, vendre leurs céréales et +faire en grand le commerce des blés. La source de leurs revenus s'est +tarie; ces seigneurs «marchands de grains[5]» s'endettent, et l'usure +les dévore, au sein d'improductives richesses. Partout, la détresse est +extrême, la disette de numéraire effrayante[6]. Si les Varsoviens +supportent ces maux, c'est qu'ils y voient un état essentiellement +transitoire, un acheminement à des jours meilleurs, où la Pologne +respirera plus librement dans ses frontières élargies. Sans argent et +presque sans pain, ils vivent littéralement d'espérances: malgré le +stoïcisme qu'ils affectent, ils trouvent ce régime dur, se plaignent +parfois que Napoléon tarde à exaucer leurs voeux et les fasse +cruellement attendre, et l'empereur Alexandre se dit que cette nation +impulsive et de premier mouvement ne résistera pas à ses avances +lorsqu'il présentera aux Polonais leur idéal tout réalisé, en même temps +qu'il leur promettra plus de bien-être sous un régime définitif. Si leur +défection s'opère, tout devient relativement facile. La ligne de la +Vistule est immédiatement atteinte, occupée, franchie, et les Russes, +laissant Dantzick à leur droite, pénètrent en Allemagne sans avoir +rencontré un ennemi ni fait usage de leurs armes. + +[Note 4: Bignon à Champagny, 23 juillet 1811.] + +[Note 5: Bignon à Champagny, 27 avril 1811.] + +[Note 6: Correspondance du ministre de France à Varsovie en 1811 et +1812. Lettres de Davout et de Rapp à l'Empereur durant la même période; +archives nationales, AF, IV, 1653, 1654, 1655. _Mémoires de Michel +Oginski_, III, 23-24.] + +En Allemagne, ils trouveront tout de suite un allié, un auxiliaire +ardent. La Vistule dépassée, ils toucheront au territoire prussien, et +nulle part le joug ne pèse plus intolérablement qu'en Prusse. Depuis +quatre ans, Napoléon tient cet État à la torture: il le tenaille +d'exigences politiques, militaires, financières, commerciales, et les +projets de destruction totale qu'on lui suppose font prévoir et accepter +généralement en Prusse l'idée d'une lutte pour la vie. Sans doute, il +faut distinguer entre le gouvernement et la nation. Le gouvernement est +faible et lâche: la Reine n'est plus là pour inspirer des résolutions +énergiques; elle est morte consumée de regrets, minée par le chagrin, et +ses serviteurs désolés ont cru voir la patrie elle-même descendre au +tombeau sous les traits de leur reine aimée, moralement assassinée. Chez +le Roi, l'excès du malheur a brisé tout ressort; il vit à Potsdam dans +une morne stupeur, et des factions en lutte s'agitent autour de ses +incertitudes. Le chancelier Hardenberg suit une politique équivoque; +pour obtenir l'acquiescement de Napoléon à son retour au pouvoir, il a +fait amende honorable et s'est courbé bien bas. Dans le conseil, il ne +manque pas d'hommes pour recommander une alliance avec le vainqueur: ils +voudraient que l'on méritât ses bonnes grâces à force de soumission et +de repentir. Le Roi ne repousse pas tout à fait ces avis et pourtant +reste de coeur avec la Russie; il correspond avec Alexandre, supplie le +Tsar de ne point l'abandonner: il lui fait signe et parfois semble +l'appeler. On peut craindre, néanmoins, qu'à l'instant décisif il +n'hésite et faiblisse, mais la nation montrera plus de coeur et saura le +contraindre. + +En Prusse, sous le coup des souffrances et des humiliations, par +l'ardent travail des sociétés secrètes, un esprit public s'est formé, +composé d'aspirations libérales et de rancunes patriotiques: la haine de +la France, exaltée jusqu'au fanatisme, sert de lien entre toutes les +classes: désormais, la nation pense, vit et peut agir par elle-même: +elle a ses chefs, ses meneurs, Scharnhorst, Gneisenau, Blücher, d'autres +encore, qui forment à Berlin le parti de l'audace: placés tout près du +pouvoir, pourvus de postes importants dans l'administration et l'armée, +se tenant en communication avec Pétersbourg, ils n'attendent que +l'apparition des Russes à proximité de l'Oder pour livrer un assaut +violent aux hésitations du souverain: suivant toutes probabilités, ils +l'emporteront alors sur les hommes qui prétendent ériger la +pusillanimité en règle d'État. + +La Prusse soulevée fournira-t-elle une aide efficace? Au premier abord, +on pourrait en douter. Qu'attendre de ce royaume amputé, de cet État +invalide, encore saignant de ses blessures, épuisé par la rançon énorme +qu'il paye au vainqueur, bloqué et surveillé de toutes parts? À l'est, +les places de l'Oder, Stettin, Custrin, Glogau, retenues en gage par +Napoléon, gardées par quelques régiments français et polonais, +contiennent et brident la Prusse; au nord, Hambourg fortement occupé +pèse sur elle; à l'ouest, Magdebourg est une arme de précision braquée +contre Berlin; à l'ouest encore et au sud, les Westphaliens et les +Saxons observent la Prusse et la couvent comme une proie; enfin, la +surface du royaume est sillonnée et rayée de routes militaires où la +France s'est réservé droit de passage pour ses troupes, où circulent des +détachements inquisiteurs. C'est toutefois sous cet opprimant réseau que +se continue en Prusse la réforme administrative et sociale, commencée +par Stein, et que s'achève la réorganisation de l'armée. + +Dans son affaissement, le Roi a eu le mérite de ne jamais répudier les +traditions militaires de sa maison: Iéna ne l'a point dégoûté du métier +de ses pères; il est resté roi-soldat, amoureux de son armée et lui +donnant tous ses soins. S'il a dû, par manque d'argent et pour obéir à +la convention qui limite ses forces à quarante-deux mille hommes, +congédier une grande partie de ses troupes, il a gardé les cadres. La +réparation des places, la réfection du matériel et de l'armement se +poursuivent sans relâche. Les hommes congédiés demeurent à la +disposition de l'autorité, qui sait où les retrouver; la Prusse s'est +conservé malgré tout une armée de soldats de métier, invisible, +disséminée dans les rangs de la nation, mais prête à répondre au premier +appel. Puis, le système des _krumpers_ ou jeunes soldats qui passent à +tour de rôle quelques semaines sous les drapeaux et restent assujettis +ensuite à des exercices périodiques, permet d'ajouter aux effectifs, en +cas de besoin, des éléments peu redoutables par eux-mêmes, mais +susceptibles de bien se battre dès qu'ils se trouveront soutenus et +encadrés. À force de dissimulation et de mensonge, la Prusse s'est mise +en état de réunir rapidement cent mille hommes, et l'empereur Alexandre +demeure au-dessous de la vérité lorsqu'il fixe à cinquante mille le +nombre des Prussiens qui combattront tout de suite avec ses Russes. Il +compte aussi sur des soulèvements populaires, sur des explosions +spontanées, sur la levée en masse que Scharnhorst travaille à organiser. +Les garnisons françaises de l'Oder, bloquées par l'insurrection, ne +pourront empêcher les troupes régulières de s'unir aux masses +moscovites: l'armée d'invasion, forte maintenant de trois cent mille +hommes par l'adjonction successive des Polonais et des Prussiens, +arrivera sans coup férir à Berlin, portée et soutenue par l'élan de tout +un peuple[7]. + +[Note 7: Sur l'état de la Prusse, voyez spécialement, parmi les +ouvrages allemands, HAÜSSEr, _Deutsche Geschichte_, III, +485-526;--DUNCKER, _Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und +Friedrich-Wilhelms III_, partie intitulée: _Preussen während der +französischen Occupation_;--le tome II de l'histoire de _Scharnhorst_, +par LEHMANN;--les _Mémoires de Hardenberg_, publiés par RANKE, V. Cf. +LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe_, IV; la correspondance de +Prusse aux archives des affaires étrangères, les lettres, rapports et +documents de toute nature conservés aux archives nationales, AF, IV, +1653 à 1656.] + +Cette pointe audacieuse ne pourrait toutefois s'accomplir qu'à la +condition pour la Russie de se garder ses flancs libres, de n'avoir à +craindre sur sa droite et sur sa gauche aucune diversion. Deux États, la +Suède et la Turquie, se faisaient pendant sur les côtés du vaste empire: +il était essentiel que l'un et l'autre fussent immobilisés. En +particulier, il importait que le Tsar, quand il appellerait à lui toutes +ses forces pour les jeter sur la Vistule, pût dégarnir de troupes la +Finlande récemment conquise et mal assimilée, sans l'exposer à un retour +offensif de la Suède. Était-il assez sûr des Suédois pour abandonner à +leur loyauté la province qu'il leur avait ravie? Sur quoi reposait sa +confiance? + +En décembre 1810, Bernadotte avait donné trois fois sa parole d'honneur +de ne jamais se déclarer contre la Russie, et la haine qu'il portait à +Napoléon semblait le garant de sa sincérité Mais Bernadotte n'était pas +maître absolu en Suède et n'avait pas réussi du premier coup à s'emparer +de l'État. En cet hiver de 1811, on le voyait plus occupé à se faire une +popularité facile qu'à établir son influence dans les conseils de la +couronne. Il avait appelé à lui sa femme, son fils, montrait aux Suédois +toutes leurs espérances réunies, dans un touchant tableau de famille: +chaque jour, c'étaient des politesses reçues et rendues, des fêtes, des +réunions où Bernadotte accueillait complaisamment les hommages et ne +s'effrayait pas des adulations un peu fortes, se contentant de prendre +un air modeste quand on faisait figurer Austerlitz, dans une série +d'inscriptions flatteuses, sur la liste des batailles qu'il avait +gagnées[8]. Il se montrait beaucoup en public, passait les troupes en +revue et visitait les provinces, voyageait et paradait, plaisant aux +foules par sa tournure de bel homme et son exubérante cordialité. Le +malheur était que cette prodigalité de soi-même nuisait à son prestige +auprès des classes élevées et le détournait d'occupations plus +sérieuses. Il parlait intarissablement, agissait peu: dans son cabinet +ouvert à tout venant, il écoutait chacun et ne décourageait personne: +«Ses journées sont des audiences sans fin, dans lesquelles il parcourt +un cercle de phrases qui s'adaptent à tout, aux plans de guerre, de +finance, d'administration, de police, qu'on vient lui offrir et dont il +s'entretient avec un abandon et une bonté véritablement +inépuisables[9].» Il n'est pas jusqu'aux formes de son affabilité qui ne +choquent les Suédois de haut rang, habitués à trouver chez leurs princes +plus de dignité et de réserve: «Par exemple, il a le tic de prendre et +de secouer fortement la main de quiconque a l'honneur de +l'approcher[10].» Quand on lui soumet quelques observations au sujet de +ces familiarités déplacées, il répond que la nature l'a fait +irrémédiablement aimable, expansif, accueillant; que c'est en lui +propension héréditaire et trait de famille: «Je tiens cela de ma +mère[11]», dit-il. Ses amis lui voudraient une bienveillance moins +universelle et moins banale, plus de correction dans la tenue, plus +d'application aux affaires, surtout plus de fermeté et de décision. On +se répète qu'il n'a pas su profiter de l'enthousiasme soulevé par sa +venue pour imposer partout le respect et l'obéissance, qu'il a manqué +l'occasion de donner un chef à la Suède et de ressusciter l'autorité. + +[Note 8: Alquier, ministre de France, à Champagny, 24 janvier 1811.] + +[Note 9: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.] + +[Note 10: _Id._] + +[Note 11: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.] + +Où donc trouver, à défaut d'un pouvoir incontesté, l'influence +effective? Avec qui l'empereur Alexandre peut-il, en dehors de +Bernadotte, traiter et s'entendre? Le Roi touche au dernier degré de +l'affaiblissement sénile; sa parole n'est plus qu'un balbutiement +confus, et le seul sentiment qui paraisse subsister en lui est une +admiration tremblante pour l'empereur des Français. La Reine est en +horreur à la nation et universellement décriée. Parmi les membres du +conseil, deux seulement possèdent la confiance du Roi et disposent de +cette machine à signer: le premier est l'adjudant général Adlercreutz, +auteur de la révolution qui a placé la couronne sur le front de Charles +XIII; le second est un parent du premier, le baron d'Engeström, chargé +du département de l'extérieur: «On n'est pas à ce point,--dit de lui un +rapport à l'emporte-pièce,--dénué d'esprit, de talent et de caractère. +Mais, indépendamment du crédit de l'adjudant général, il a pour garant +de sa stabilité l'impuissance dans laquelle est le Roi désormais de +juger de l'incapacité de son ministre et de revenir sur un aussi mauvais +choix. M. d'Engeström s'est aussi étayé d'un moyen toujours sûr auprès +d'un vieillard débile, celui d'une complaisance assidue et d'une +domesticité officieuse qui s'étend à tous les détails dans l'intérieur +du monarque. D'ailleurs, il possède un don qui doit rendre plus intimes +ses rapports avec le Roi. Ce malheureux prince est dans un tel +affaiblissement moral qu'il ne parle point, même d'objets d'une +indifférence assez notoire, sans verser des larmes. Le ministre pleure +avec lui, car il a pour pleurer une facilité que je n'ai vue à +personne, et qui, contrastant avec sa taille gigantesque et ses formes +d'Hercule, en fait un homme complètement ridicule[12].»--«C'est au +_duumvirat_ composé d'Engeström et d'Adlercreutz,--ajoute le diplomate +auquel nous empruntons ces traits,--que le prince royal a bien voulu +abandonner une autorité qui devrait résider dans ses mains.» À dire plus +vrai, les ministres maîtres du Roi ne possèdent eux-mêmes qu'une ombre +d'autorité: ils se font les serviteurs de l'opinion et suivent «ce feu +follet[13]» dans ses divagations capricieuses. Les vices d'une +constitution qui a ruiné systématiquement l'action de l'exécutif, la +périodicité d'assemblées où la vénalité s'étale au grand jour, les excès +d'une presse licencieuse et corrompue, le relâchement de tous les +ressorts administratifs, tiennent la Suède dans un état d'anarchie +légale et ne laissent place qu'au règne turbulent des partis. + +[Note 12: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.] + +[Note 13: Parole citée dans l'ouvrage de M. TEGNER sur _Le baron +d'Armfeldt_, III.] + +Il existe un parti russe, recruté principalement dans la noblesse, +riche, assez puissant, mais ne formant qu'une minorité dans la nation: +beaucoup de Suédois sentent encore leur coeur déborder d'amertume au +souvenir de la Finlande et aspirent à la reconquérir. Ce qui rassure +Alexandre, ce qui fonde en définitive son espoir, c'est que le jeu des +intérêts matériels, suprême régulateur des mouvements d'un peuple, +détache de plus en plus la Suède de Napoléon et l'amène à ses ennemis. +En Suède, la noblesse et le haut commerce détiennent en commun +l'influence, ou plutôt ces deux classes n'en font qu'une, car elles +s'allient fréquemment par des mariages, jouissent des mêmes +prérogatives, vivent à peu près sur un pied d'égalité et se sentent +solidaires. Les nobles, les grands propriétaires, dont la richesse +consiste en forêts et en mines, ont besoin de la classe marchande pour +exporter leurs bois, leurs fers, leurs cuivres, pour les transformer en +argent, et le commerce, entraînant à sa suite «une aristocratie +mercantile», tend invinciblement à se rapprocher de l'Angleterre, +centre des grandes affaires et des transactions profitables[14]. La +déclaration de guerre aux Anglais, extorquée par Napoléon au +gouvernement suédois, n'a été qu'un simulacre; elle a suffi néanmoins +pour mettre la nation en émoi, pour déterminer un courant d'opinion +nettement antifrançais. Donc, au moment où la Russie et l'Angleterre se +rapprocheront, où la jonction des deux puissances s'opérera, il est à +croire que les Suédois ménageront la première par égard et sympathie +pour la seconde. + +[Note 14: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811; cette dépêche +contient un tableau très frappant de la situation en Suède.] + +Dès à présent, il y aurait peut-être un moyen de les gagner; ce serait +de leur désigner la Norvège comme compensation à la Finlande et de la +leur laisser prendre. Alexandre recule encore devant ce parti, parce +qu'il tient à ménager le Danemark, possesseur de la Norvège; trompé par +la partialité de certains témoignages, il croit que cet incorruptible +allié de la France aspire à s'émanciper d'une protection tyrannique: +dans la supputation des forces qu'il se juge en mesure de nous opposer, +il porte en compte un corps de trente mille Danois. Au pis aller, il +pense que le Danemark se tiendra tranquille et inerte comme la Suède, +les deux États se contenant l'un par l'autre: le Nord scandinave lui +apparaît, dans ses différentes parties, neutre ou rallié. + +La situation était différente sur l'autre flanc de la Russie, en Orient, +où la guerre avec les Turcs continuait: guerre molle, il est vrai, +languissante, qui repassait alternativement d'une rive à l'autre du +Danube. L'empire turc, épuisé d'hommes et d'argent, à demi disloqué par +l'insubordination des pachas provinciaux et leurs velléités +d'indépendance, paraissait hors d'état d'exécuter une sérieuse +diversion: il continuait néanmoins à occuper une partie des forces +russes, et Alexandre avait hâte de se débarrasser de cet ennemi moins +dangereux qu'incommode. Depuis 1808, les négociations ont été plusieurs +fois entamées, rompues, reprises: aujourd'hui, elles se poursuivent +officiellement en Moldavie et secrètement à Constantinople, où Pozzo di +Borgo s'efforce d'intéresser la diplomatie anglaise à la cause +moscovite; elles aboutiront vraisemblablement dans le cours de l'année. +Alexandre pourrait même s'accommoder tout de suite avec les Turcs, s'il +consentait à leur restituer les Principautés moldo-valaques, à leur +abandonner cet enjeu de la lutte; mais ce sacrifice ne concorde pas +encore avec l'ensemble de sa politique. Non qu'il persiste à +s'approprier intégralement les Principautés: s'il s'obstine à les +arracher au Sultan, c'est pour s'en faire avec l'Autriche objet de +trafic et d'échange. + +Sans la complicité déclarée ou secrète de l'Autriche, la grande +entreprise restait une aventure. Lorsque les Russes s'avanceraient en +Prusse, ils tendraient le flanc à l'Autriche, dont les troupes +n'auraient qu'à déboucher de la Bohême pour tomber sur l'envahisseur et +lui infliger un désastre. Or, depuis 1810, les relations de l'Autriche +avec Napoléon faisaient l'étonnement et le scandale de l'Europe. +L'empereur François Ier lui avait donné sa fille; Metternich avait vécu +cinq mois près de lui, se plaisant dans sa société et se livrant sans +doute à de louches compromissions. Revenu à Vienne, il avait fermé +l'oreille à toutes les paroles de la Russie: il venait d'éconduire +Schouvalof et d'autres porteurs de propositions. Cependant, fallait-il +désespérer, en revenant à la charge, en recourant aux grands moyens, de +surprendre le consentement de l'Autriche à la combinaison projetée et de +l'attirer dans l'affaire, d'obtenir qu'elle contribuât à réédifier la +Pologne par l'échange de la Galicie contre des territoires bien +autrement utiles et intéressants pour elle? + +L'Autriche devait peu tenir à la Galicie; le traité de Vienne lui en +avait enlevé la meilleure part: les districts qu'elle avait conservés +semblaient destinés tôt ou tard à rejoindre les autres, à se laisser +entraîner dans l'orbite d'une Pologne indépendante. La Galicie ne se +rattachait plus que par un fil au corps de la monarchie: la cour de +Vienne refuserait-elle de le couper, si on lui offrait ailleurs des +avantages précis, certains, magnifiques? Et c'est ici que les +Principautés trouvaient merveilleusement leur emploi. Alexandre s'était +décidé à n'en garder pour lui-même qu'une portion: la Bessarabie, +c'est-à-dire la bordure orientale et extérieure de la Moldavie, et de +plus la moitié de la Moldavie elle-même, les territoires s'étendant +jusqu'au fleuve Sereth, affluent septentrional du Danube: le gros +morceau, comprenant l'autre moitié de la Moldavie et la Valachie +entière, serait abandonné dès à présent à l'empereur François et +servirait à payer son concours, sans préjudice des perspectives +illimitées qu'une guerre heureuse contre la France rouvrirait à ses +ambitions. L'Autriche repousserait-elle ce marché, si l'on savait à +propos faire jouer auprès d'elle tous les ressorts de la politique et de +l'intrigue? + +Que de prises offre encore cette monarchie! À Vienne, ce n'est pas une +volonté unique et raisonnée qui régit l'État: c'est une oligarchie +d'influences diverses, de passions et de préjugés, qui fait mouvoir et +tiraille en tous sens cette pesante machine. L'Empereur est faible, +timide, borné, livré aux subalternes, adonné aux minuties; quand ses +ministres s'efforcent tant bien que mal de réparer l'édifice branlant de +la monarchie, de réformer l'administration et d'assurer le crédit +public, il s'amuse à des puérilités ou s'imagine restaurer les finances +en rognant sur ses dépenses d'intérieur et en économisant sur sa +cave[15]. En politique, il a peu d'idées, mais des regrets, des +souvenirs, des rancunes; malgré la déférence craintive qu'il témoigne au +mari de sa fille, il «n'a perdu de vue ni les Pays-Bas, ni le Milanais, +ni l'empire d'Allemagne, ni le titre fastueux d'empereur romain[16]». La +crue incessante de la puissance française l'épouvante, et il répète ce +mot qui est sur toutes les lèvres: «Où est-ce que cela finira[17]?» +L'Impératrice, Marie-Louise-Béatrice d'Este, vit dans la société des +personnes «les plus exaspérées contre la France[18]». Continuellement +souffrante, elle s'agite néanmoins, intrigue, tracasse, comme si la +surexcitation de ses nerfs et son mal même lui faisaient un besoin du +mouvement sans trêve, et on la voit, de sa main preste et maigre, tisser +infatigablement contre Napoléon la coalition des femmes. A la cour, dans +les administrations, dans le public, l'accès de ferveur napoléonienne +qu'avait suscité le mariage avec Marie-Louise est tombé, les espérances +qu'avait fait naître cet événement ne s'étant pas réalisées. On +s'attendait à des avantages solides, à des restitutions de provinces, on +n'a obtenu que des égards, mêlés d'impérieuses exigences, et le +désappointement qui s'en est suivi a produit une réaction. L'armée à peu +près reconstituée sent renaître ses haines: un indestructible espoir de +revanche la ressaisit. Dans la dernière guerre, elle a été moins battue +qu'à l'ordinaire; cela suffit pour lui faire croire qu'elle a été +presque victorieuse; à entendre certains officiers, «l'archiduc Charles +a manqué d'établir son quartier général à Saint-Cloud, d'ajouter à la +monarchie la Lombardie, l'Alsace et la Lorraine[19]». Aux yeux des +soldats, le Français redevient l'adversaire désigné, celui sur lequel on +voudrait essayer sa force et frapper: quand les officiers leur +demandent: «Voulez-vous faire la guerre contre les Russes?--Non, +répondent-ils.--Contre les Prussiens?--Non.--Contre les +Anglais?--Non.--Contre les Français?--Oh! très volontiers[20].» + +[Note 15: Otto à Maret, 3 juillet 1811: «Il a dit avant-hier à un +homme de la cour: «Vous ne trouverez pas dans ma cave une seule +bouteille de bourgogne ni de champagne.»] + +[Note 16: _Id._, 20 octobre.] + +[Note 17: _Id._, 9 janvier.] + +[Note 18: _Id._, 14 avril 1812.] + +[Note 19: Otto à Champagny, 2 février 1811. En relatant ce propos, +Otto ajoute: «Le général Kerpen m'a dit, il y a quelques jours: «Il faut +avouer que l'armée autrichienne est la première armée du monde.»--«Vous +nous rendez bien fiers, monsieur le baron.»] + +[Note 20: Le baron de Bourgoing, ministre de France en Saxe, à +Champagny, 29 septembre 1810.] + +Cependant, ce n'est à Vienne ni l'armée, ni le grand public, ni la cour, +qui impriment le mouvement et suggèrent les décisions. La grande +puissance, celle devant qui tout le monde s'efface et s'incline, c'est +la société: un composé de coteries aristocratiques, auxquelles se joint +une brillante colonie d'étrangers. Nul n'échappe à l'influence des +rapports de société, à l'empire des convenances, à la tyrannie des +préjugés mondains. Le gouvernement de l'Autriche ressemble à un salon, +de haute et aristocratique compagnie; il en a l'aspect élégant, les +corruptions, la frivolité et les dédains. La galanterie s'y mêle à tout, +les affaires se mènent au son des orchestres, se traitent sous +l'éventail, et là, comme en tout salon bien ordonné, ce sont les femmes +qui donnent le ton et président: «Malgré la grande austérité de moeurs +du souverain,--écrit un diplomate,--elles ont plus d'influence qu'elles +n'en eurent autrefois à Versailles[21].» Les unes dirigent l'opinion par +«leurs charmes et leur complaisance», les autres par la force des +situations acquises: derrière la milice des jeunes et jolies femmes +apparaît la réserve imposante des douairières, «qui joignent au souvenir +de leurs anciens exploits un grand nom, beaucoup de caractère et l'art +de faire et de défaire les réputations[22]». + +[Note 21: Otto à Champagny, 24 juillet 1811.] + +[Note 22: _Id._, 2 février.] + +Or, à Vienne plus qu'en aucun lieu du monde, les femmes ont la France et +son gouvernement en exécration. Les triomphes du peuple révolutionnaire +ont froissé leurs intérêts, diminué leur bien-être, meurtri leur +orgueil: elles les jugent une calamité et plus encore une inconvenance; +elles s'honorent d'une hostilité irréconciliable parce que la France a +oublié son passé de grande dame pour se jeter aux bras d'un parvenu, et +que Bonaparte n'est pas du monde. Au contraire, elles aiment et suivent +la Russie, parce qu'elles y voient la puissance libératrice et +vengeresse, parce que les Russes de Vienne, c'est-à-dire le groupe dont +le comte Razoumovski est le chef, régentent la mode et gouvernent les +vanités. Dans une ville où la cour se montre peu et vit mesquinement, où +la noblesse est appauvrie d'argent et folle de plaisirs, la maison +toujours ouverte de Razoumovski, cet hôtel «qui ressemble au palais d'un +souverain[23]», le salon de la princesse Bagration et celui de ses +émules donnent à la société un centre et un point de ralliement: la +coterie russe domine et entraîne toutes les autres par le prestige de +son faste et sa remuante activité. + +[Note 23: _Id._, 30 janvier.] + +Metternich, malgré les attaches qu'on lui prête avec la cour des +Tuileries, est obligé de composer avec ces puissances, et c'est +merveille que de voir cet homme d'État équilibriste pencher +alternativement des deux côtés, sans jamais perdre pied, et donner de +l'espoir à tout le monde. Il sait, suivant les heures, changer de milieu +et de langage: on le voit successivement en affaires avec la France et +en coquetterie avec la Russie. Après avoir conféré le matin avec le +comte Otto, représentant de l'Empereur, il dîne chez Razoumovski: le +matin même, à côté du cabinet où il donne ses audiences, il fait répéter +le ballet qui se dansera le soir à l'hôtel Razoumovski et où sa fille +doit jouer le principal rôle; les diplomates qui viennent de +l'entretenir n'en peuvent croire leurs oreilles, quand les échos de la +chancellerie leur apportent le soupir mélodieux des violons ou le rythme +entraînant d'un air de valse[24]. Metternich participe lui-même aux +divertissements qu'organise la colonie russe, et figure dans des +tableaux vivants. Cette frivolité est en partie chez lui calcul +politique, mais aussi le goût et le besoin de la société, la passion de +la femme, l'attirent invariablement où l'on s'amuse et où l'on aime: +Otto reconnaît lui-même que ses remontrances ne tiendront pas devant «un +regard de la princesse Bagration[25]». Sans parler de tous les arguments +qui peuvent agir sur un ministre peu considéré et besogneux, Metternich +résistera-t-il aux influences mondaines, quand elles s'uniront pour +faire valoir auprès de lui l'appât tentateur que l'empereur de Russie +compte présenter à l'Autriche? + +[Note 24: Otto à Champagny, 30 janvier et 2 février 1811.] + +[Note 25: Otto à Champagny, 6 février 1811. «La princesse Bagration, +écrivait le 2 février notre ambassadeur, se livre avec tant d'ardeur à +la politique qu'elle a été successivement la bonne amie de trois +ministres des affaires étrangères.»] + +Si l'Autriche se montre réfractaire à la tentation, on l'immobilisera +par la terreur. La Russie peut lui faire beaucoup de mal et lui créer +dans son intérieur de graves embarras. Les Hongrois, en démêlés +constants avec leur souverain, cherchent un point d'appui au dehors pour +résister à l'arbitraire autrichien, et leurs regards se tournent vers +le Nord. Parmi les millions de Slaves qui peuplent la monarchie, +beaucoup pratiquent la religion grecque: la similitude de croyance est +un lien qui les rattache au Tsar de Moscou[26]. Père commun de tous les +orthodoxes, Alexandre n'a qu'à élever la voix pour provoquer contre +l'Autriche des soulèvements nationaux et l'envelopper d'insurrections. +Mais il est probable que l'Autriche n'obligera pas à user contre elle de +ces moyens extrêmes et peu séants entre monarchies légitimes: elle +préférera s'entendre à l'amiable, accepter le troc qui lui sera offert. +A supposer qu'elle répugne à se jeter d'emblée dans une nouvelle +coalition, elle s'engagera tout au moins à une neutralité bienveillante; +ses troupes, rangées au bord de ses frontières, resteront l'arme au pied +et feront la haie sur le passage des Russes, quand ceux-ci traverseront +l'Allemagne du Nord pour achever la libération de la Prusse et +accéléreront le pas jusqu'à l'Elbe. + +[Note 26: «Jusque dans les cabanes des paysans grecs, écrit Otto le +17 juillet 1811, on trouve les images de Catherine et d'Alexandre, +devant lesquelles on a soin d'allumer tous les samedis une petite bougie +et, en cas de nécessité, un copeau de bois résiné.»] + +Sur l'Elbe, un corps français apparaît enfin et se tient en faction, +appuyant sa gauche à la mer, son centre à Hambourg, sa droite à +Magdebourg; c'est le 1er corps, celui de Davout, avec ses trois +divisions, ses quinze régiments d'infanterie, ses huit régiments de +cavalerie, ses quatre-vingts pièces d'artillerie. Derrière ce rempart de +troupes commence l'Allemagne proprement française: les départements +réunis, c'est-à-dire le littoral hanséatique et ses annexes, le royaume +de Jérôme-Napoléon, le duché de Berg, administré directement au nom de +l'Empereur, un chaos de seigneuries et de villes humblement soumises; +plus bas, en tirant vers le sud, les principaux États de la +Confédération, la Bavière, le Wurtemberg, le duché de Bade, les grands +fiefs de l'Empire. Dans tous ces pays, les forces organisées, les +ressources de l'État sont sous la main du maître: les rois obéissent à +ses agents diplomatiques ou à ses commandants militaires: entre la mer +du Nord et le Mein, la grande autorité est Davout, revenu depuis peu à +son quartier général de Hambourg: il commande, avec le 1er corps, la 32e +division militaire, comprenant tous les territoires annexés: en fait, +c'est un gouverneur général des pays au delà du Rhin et un vice-empereur +d'Allemagne. Sous sa main rude et ferme, les peuples n'osent bouger, +mais conspirent sourdement, car leurs souffrances augmentent sans cesse, +et la mesure paraît comble. + +En quelque endroit que l'on jette les yeux, ce n'est que détresse et +langueur. Hambourg vivait de son port: la fermeture de l'Elbe a ruiné +cette grande maison de commerce: les magasins sont vides ou inutilement +encombrés, les comptoirs déserts, les banques et les établissements de +crédit s'écroulent avec fracas: symptôme caractéristique, le nombre des +propriétés mises en vente et qui ne trouvent pas acquéreur s'accroît +tous les jours, suivant une proportion régulière et désolante[27]. +Ailleurs, sur le littoral et dans l'intérieur des terres, en Westphalie, +en Hanovre, en Hesse, en Saxe, l'interruption du commerce, les entraves +apportées à la circulation des denrées, l'accumulation des règlements +prohibitifs ont suspendu la vie économique. Les douanes et la fiscalité +françaises, introduites ou imitées de tous côtés pour assurer +l'observation du blocus, font le tourment des peuples. C'est une +Inquisition nouvelle, qui frappe les intérêts et s'attaque à la bourse: +elle a ses procédés d'investigation minutieux et vexatoires, ses +espions, ses délateurs, ses jugements sommaires, ses autodafés: +périodiquement, à Hambourg, à Francfort, elle brûle par grandes masses +les marchandises suspectes, en présence des habitants que consterne +cette destruction de richesses. + +[Note 27: _Bulletins de police_, janvier à mars 1811. Archives +nationales, AF, IV, 1513-1514.] + +Ces vexations matérielles accélèrent la renaissance de l'esprit +national. L'Allemagne s'est réveillée sous la douleur: les meurtrissures +de sa chair lui ont rendu le sentiment et la conscience d'elle-même. +Maintenant, il y a de sa part effort continu pour remonter à ses +origines et à ses traditions, pour réunir tous ses enfants par des +souvenirs et des espoirs communs, pour créer l'unité morale de la +nation, pour refaire une âme à la patrie, avant de lui restituer un +corps. C'est le travail des Universités et des salons, des milieux +intellectuels et pensants, de la littérature et de la philosophie, du +livre et du journal. La presse, quoique étroitement surveillée, vante le +passé pour faire ressortir les humiliations du présent, commence une +guerre d'allusions: reprenant les formules françaises, elle proclame à +mots couverts «l'unité et l'indivisibilité de la Germanie[28]», et ses +appels voilés, se répondant de Berlin à Augsbourg, d'Altona à Nuremberg, +montrent que partout les haines se comprennent et s'entendent. Les +sociétés secrètes, nées en Prusse, se ramifient au dehors, envahissent +la Saxe et la Westphalie, remontent le cours du Rhin, pénètrent jusqu'en +Souabe: elles portent en tous lieux leurs initiations occultes, leurs +signes de ralliement, le symbolisme de leurs formules et de leurs rites, +qui tendent à susciter une horreur mystique de l'étranger et qui +instituent en Allemagne une religion de la Haine. Ainsi se préparent les +esprits à l'idée d'un soulèvement général. Sans doute,--c'est un agent +russe qui en fait justement la remarque[29],--la Germanie ne sera jamais +une Espagne: cette lourde et patiente nation n'ira pas, comme la sèche +et colérique Espagne, s'insurger d'elle-même et s'attaquer à +l'usurpateur d'un élan frénétique. La nature de son sol, son tempérament +s'y opposent. L'Allemagne ne prendra pas l'initiative: elle peut +recevoir l'impulsion. Au contact des armées russes et prussiennes, les +tentatives de 1809 se renouvelleront sans doute, se multiplieront; des +Schill, des Brunswick-Oels vont renaître et se lever en foule, organiser +des bandes qui inquiéteront les flancs et les derrières de l'armée +française: par les cheminements souterrains qu'ont pratiqués les +sociétés secrètes, on verra se répandre au loin et fuser +l'insurrection[30]. + +[Note 28: Otto à Maret, 10 février 1811.] + +[Note 29: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, +XXI, 113-114.] + +[Note 30: Sur l'état de l'Allemagne, voy., outre les ouvrages +précédemment cités pour la Prusse, KLEINSCHMIDT, _Geschichte des +Koenigreichs Westphalen_, 340-366; RAMBAUD, _L'Allemagne sous Napoléon +1er_, 425-479; les correspondances de Saxe, Westphalie, Bavière, +Wurtemberg, aux archives des affaires étrangères. Aux archives +nationales, AF, IV, 1653-1656, les lettres de Davout et de Rapp, avec +leurs annexes, sont une précieuse source d'informations.] + +Les gouvernements, à l'exception des pouvoirs purement français, +résisteront difficilement à la poussée des peuples. Ils semblent +eux-mêmes à bout de résignation. Chez les rois et princes du Sud, à +Munich, à Stuttgard, à Carlsruhe, le souvenir des bienfaits reçus, des +agrandissements obtenus, s'efface de plus en plus; ces princes +voudraient moins de territoires et plus d'indépendance: la continuité +d'exigences persécutrices, l'horreur de descendre peu à peu «au rang de +préfets français», peut les jeter à tout moment en des résolutions +extrêmes: parmi ces souverains, il en est un tout au moins, celui de +Bavière, qui parle de faire comme Louis de Hollande et de quitter la +place, de déserter ses États, de fuir pour échapper à l'homme qui rend +intenable le métier de roi et de «mettre la clef sous la porte[31]». + +[Note 31: Rapport de l'agent français Marcel de Serres, transmis par +Davout le 30 septembre 1810. Archives nationales, AF, IV, 1653. Cf. les +_Mémoires de Rapp_, nouvelle édition, 154.] + +Le mécontentement ne s'arrête pas aux limites de l'Allemagne: il les +dépasse de toutes parts. Sur le littoral, il se prolonge et redouble +d'intensité en Hollande; là, une nationalité tenace résiste à +l'absorption et ne veut pas mourir. Au sud de l'Allemagne, les vallées +des Alpes recèlent un brasier de haines, l'ardent Tyrol, qui a eu en +1809 ses héros et ses martyrs. Les Alpes franchies, si l'observateur +descend dans les plaines lombardes, s'il parcourt cette Italie que +Bonaparte a naguère transportée et ravie, il constate que l'enthousiasme +est mort et l'affection éteinte. Le pouvoir nouveau, par ses rigueurs +méthodiques, fait regretter parfois les abus qu'il a détruits: il pèse +trop lourdement sur le présent pour qu'on s'aperçoive du travail +initiateur et fécond par lequel il jette les semences de l'avenir. Dès +l'automne de 1810, Alexandre a fait prendre des renseignements sur +l'état des esprits en Italie[32]; il a pu constater l'impopularité du +régime français, la résistance à la levée des impôts, au système +continental, à la conscription surtout, et s'ajoutant aux atteintes du +mal universel, l'indignation des consciences catholiques contre le +monarque tyran du Pape et tourmenteur de prêtres. A l'extrémité de la +Péninsule, Murat s'irrite du joug: il s'échappe en propos suspects et +commence à regarder du côté de l'Autriche[33]. D'un bout à l'autre de +l'Europe centrale, Napoléon a perdu l'empire des âmes; son pouvoir +universellement subi, illimité, écrasant, est pourtant précaire, car il +ne repose plus que sur la force. + +[Note 32: Archives de Saint-Pétersbourg.] + +[Note 33: Voy. spécialement à ce sujet la lettre écrite le 30 août +1811 par le duc de Bassano au comte Otto. Archives des affaires +étrangères, Vienne, 389.] + +Au delà de l'Italie et de l'Allemagne, derrière un glacis composé +d'États feudataires et de départements annexés, la France elle-même +apparaît. Au premier abord, elle présente un aspect incomparable de +splendeur et de force, cette France admirée et haïe: ce qu'on voit en +elle, c'est une nation merveilleusement disciplinée, superbement +alignée, manoeuvrant comme un régiment, dressée et entraînée aux tâches +héroïques: une administration ponctuelle, sûre d'elle-même et se sentant +soutenue: de grandes institutions se consolidant ou s'ébauchant et +dessinant sur l'horizon leurs lignes majestueuses; des oeuvres d'utilité +publique ou de magnificence partout entreprises; nulle initiative +individuelle, mais l'impulsion donnée d'en haut aux talents, aux +dévouements, aux arts de la paix comme aux travaux de la guerre: +l'émulation continuellement suscitée et entretenue, devenue le principal +moyen de gouvernement: la vie publique organisée comme un grand +concours, avec distribution périodique de palmes et de récompenses, qui +stimulent l'ambition de se distinguer et l'ardeur à servir. + +Cependant, sous cette magnifique ordonnance, un sourd et profond malaise +se découvre. D'abord, la France souffre matériellement: les impôts sont +lourds, s'aggravent d'année en année, s'attaquant à toutes les formes de +la richesse et surtout de la consommation: le plus dur de tous, l'impôt +du sang, épuise les générations et en tarit la sève. Le commerce se +meurt: l'industrie, qui s'est crue maîtresse du marché européen par la +suppression de la concurrence anglaise, a pris quelque temps un fiévreux +essor; puis l'excès de la production et une folie de spéculations +hasardeuses ont amené une crise. Aujourd'hui, à Paris et dans les +principales villes, les faillites se succèdent, les maisons les plus +solides manquent tour à tour: c'est l'effondrement du marché et la +panique des capitaux[34]. Les manufactures, les grands établissements +métallurgiques ferment leurs ateliers: l'industrie lyonnaise est dans la +désolation; à Avignon, à Rive-de-Gier, on craint des troubles; à Nîmes, +les rapports de police signalent trente mille ouvriers sans travail[35]; +il y en aura tout à l'heure vingt mille au faubourg Saint-Antoine. A +côté de la détresse matérielle, c'est la gêne et la compression morales: +toute spontanéité de pensée et d'expression interdite, un silence +étouffant, une nation entière qui parle bas, par crainte d'une police +ombrageuse, tracassière, tombant dans l'ineptie par excès de méfiance et +faux zèle. C'est sur ce fond de mécontentements et d'angoisses que +s'élève l'édifice éblouissant de l'administration et de la cour: le +monde officiel et militaire, animé, brillant, gorgé d'or qu'il dépense à +pleines mains, dans une fièvre de jouir: le luxe et les embellissements +de la capitale, les grands corps de l'État se superposant dans une +gradation imposante, les deux noblesses, l'ancienne et la nouvelle, +groupées autour du trône: enfin, dominant tous ces sommets, l'Empereur +dans son Paris, moins accessible que par le passé, s'entourant d'hommes +d'ancien régime, aimant à avoir des courtisans de naissance pour le +servir et l'encenser, s'immobilisant parfois dans une attitude +hiératique, s'isolant matériellement de son peuple de même que sa pensée +s'isole dans le désert de ses conceptions surhumaines. Sa sévérité +croissante, son despotisme inquiet, son front orageux indisposent et +éloignent: le temps est proche où un agent russe écrira: «Tout le monde +le redoute: personne ne l'aime[36].» + +[Note 34: Sur ce _krach_ de 1811, voy., indépendamment de la +_Correspondance impériale_ (XXVIII, _passim_) et des _Mémoires de +Mollien_, III, 288-289, la collection des _Bulletins de police_, +archives nationales, AF, IV, 1513 et suiv. _Bulletin_ du 18 janvier +1811: «Les gens les plus sages dans le commerce sont effrayés de +l'avenir. La crise est telle que chaque jour tout banquier qui arrive à +quatre heures sans malheur s'écrie: «_En voilà encore un de passé!_»] + +[Note 35: _Bulletin_ du 16 mars.] + +[Note 36: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, +XXI, 271.] + +Parole dictée par la haine et souverainement injuste, si on prétend +l'appliquer à l'ensemble de la nation. Malgré tout, les masses urbaines +et rurales, dans leur plus grande partie, demeurent inviolablement +fidèles à l'homme qui leur est apparu au lendemain de la Révolution +comme le grand pacificateur, qui a surexcité en même temps leurs plus +nobles instincts et leur a largement dispensé l'idéal. La France +populaire reste à celui qui l'a prise, fascinée, émerveillée: elle ne +comprend pas le présent et l'avenir sans Napoléon: elle souffre par lui +et ne l'accuse point. Ce qui est vrai, c'est que les classes moyennes et +élevées se détachent. À mesure qu'elles s'éloignent de la Révolution, +elles goûtent moins le bienfait de l'ordre rétabli et se prennent à +regretter la liberté proscrite: elles s'affligent de voir la paix +religieuse, cette grande oeuvre du Consulat, compromise à nouveau, +l'arbitraire se développant à outrance et renaissant sous mille formes. +Ce qui est plus vrai encore, c'est que ces classes, inquiètes +d'excessifs triomphes, ont la sensation de vivre en plein rêve, sous le +coup de l'inévitable réveil, et que déjà les habiles, les avisés, +songent à se ménager l'avenir par une infidélité prévoyante. Depuis deux +ans et demi, il existe une conspiration latente de quelques grands +contre le maître, prête à saisir l'occasion d'un revers au dehors, d'un +malheur national, pour exécuter le geste imperceptible et félon qui +précipitera le colosse ébranlé. Alexandre le sait, car il entretient +depuis 1809 une correspondance tour à tour directe et indirecte avec +Talleyrand, l'un des moteurs de l'intrigue[37]. Il sait que la famille +impériale compte ses mécontents et ses révoltés, car il possède dans son +dossier de renseignements une lettre que lui a écrite le roi Louis et +qui surpasse en amertume contre l'Empereur les plus âpres pamphlets[38]. +Par des propos recueillis, par des lettres interceptées, il connaît les +allures sourdement frondeuses des classes éclairées, la fatigue des +fonctionnaires, la lassitude des populations, l'atonie et l'épuisement +du corps social tout entier. Puis, derrière la France pliant sous le +poids de sa propre grandeur, derrière cette nation surmenée, il voit +l'Espagne qui s'attache à elle et la ronge, l'Espagne atroce et sublime, +défendant pied à pied son sol imprégné de sang et gonflé de cadavres, +ses villes en ruine, ses sanctuaires dévastés, massacrant en détail les +troupes d'occupation et s'exterminant elle-même dans une guerre +affreuse. Il sait que Napoléon a cinq armées en Espagne et n'en peut +venir à bout: enfin, au fond de la Péninsule, au sud du Portugal, il +aperçoit Wellesley et ses Anglais toujours debout, couvrant Lisbonne, +immobilisant Masséna, et l'opiniâtreté britanique, retranchée et terrée +dans les ouvrages de Torres-Vedras, mettant des bornes à l'impétuosité +française. + +[Note 37: Voy. le tome II, p. 46.] + +[Note 38: Archives de Saint-Pétersbourg.] + +Si Napoléon détient matériellement l'Europe à l'exception de ses +extrémités, l'Océan lui échappe: l'Angleterre entoure les côtes de ses +flottes, emprisonne les escadres françaises dans leurs ports, oppose au +blocus décrété à Berlin et à Milan un contre-blocus, et cerne l'immense +empire de mers ennemies. Le continent ne lui est fermé qu'en apparence: +son commerce, déjouant les sévérités du blocus, s'infiltre toujours en +Europe par le Nord, par la Russie qui lui reste entr'ouverte. Les +denrées coloniales dont l'Angleterre s'est fait l'unique acquéreur, sont +reçues dans les ports russes, pourvu qu'elles s'y présentent à bord de +bâtiments américains, employés et assujettis à ce service. Parmi ces +produits, les uns se débitent sur place, les autres traversent le vaste +empire: après qu'ils ont paru s'y absorber et s'y perdre, on les voit +réapparaître sur la frontière occidentale, ressortir par Brody, devenu +un vaste centre de contrebande, et se répandre clandestinement en +Allemagne. Alexandre continue à favoriser ce commerce et ce transit +interlopes. Bien plus, il a dessein, dans tous les cas, de développer +encore et de régulariser ses relations économiques avec l'Angleterre, +car il y voit le seul moyen de mettre fin à la crise économique dont +souffrent ses peuples et de recréer la fortune publique. Que la guerre +éclate ou non, il est résolu, dès que l'occasion lui paraîtra propice, à +ouvrir ses ports aux bâtiments anglais eux-mêmes, à l'invasion en masse +des produits britanniques, et désormais cette intention demeurera +constamment à l'arrière-plan de sa pensée[39]. + +[Note 39: Nous en trouverons l'aveu dans un rapport rédigé par le +comte de Nesselrode à la suite d'une conversation avec l'empereur +Alexandre, rapport analysé par nous et cité au chapitre VIII.] + +Quant au rapprochement politique avec Londres, il juge inutile de le +précipiter; pourquoi se démasquer trop tôt, pourquoi brusquer la paix +officielle et l'alliance, alors qu'il existe entre les parties les plus +actives des deux nations un accord spontané et virtuel? Les +représentants du Tsar dans la plupart des capitales, les Russes établis +à l'étranger, les membres de cette société nomade qui s'est dispersée +aux quatre coins de l'Europe, s'associent d'eux-mêmes aux agents secrets +que l'Angleterre entretient auprès des différentes cours, et c'est ce +travail en commun qui prépare, dispose et réunit les éléments d'une +sixième coalition. Sans doute, la terreur qu'inspire Napoléon est si +grande qu'elle peut empêcher l'effet de ce concert. Tous ces chefs +d'État, tous ces ministres qui parlent de se lever contre lui, tremblent +devant sa face: dès qu'il se montre, dès qu'il gronde et menace, une +épouvante atroce les serre aux entrailles: le spectacle qu'offre partout +l'Europe, à ce moment de l'histoire, c'est le combat de la haine et de +la peur, et bien hardi serait celui qui affirmerait dès à présent +laquelle des deux doit l'emporter sur l'autre. Cependant, Alexandre +s'est dit qu'un seul coup, rapidement et audacieusement porté, +détruirait le prestige du conquérant, anéantirait l'idée qu'on se fait +de son pouvoir, produirait dans les esprits une révolution qui se +traduirait par l'universelle prise d'armes. Napoléon sera vaincu dès +l'instant où chacun aura la certitude qu'il peut l'être. L'enlèvement du +grand-duché, la transformation en ennemi de cette vedette fidèle, +l'écrasement des postes français entre la Vistule et l'Elbe, +l'apparition des Russes au coeur de l'Allemagne, peuvent fournir cette +démonstration, et c'est pourquoi Alexandre attend «avec la plus vive +impatience», suivant sa propre expression[40], la réponse de +Czartoryski, qui va lui ouvrir ou lui fermer les chemins. Il espère, il +croit que, s'il réussit dans son effort pour tirer à soi la Pologne, +pour détourner l'Autriche de Napoléon et lui soustraire définitivement +la Suède, ces éclatantes désertions entraîneront tout à leur suite; que +les rois, les ministres, les peuples, les armées, s'insurgeant contre le +despote qui pèse insupportablement sur l'Europe, voleront au-devant du +Tsar libérateur. + +[Note 40: Lettre insérée dans les _Mémoires de Czartoryski_, II, +253.] + + + +II + +A l'extrême fin de janvier, un agent déguisé quittait Pulawi, résidence +des Czartoryski dans le duché de Varsovie, et se dirigeait vers la +frontière russe. Il la franchit avec mille précautions, évitant les +chemins fréquentés, «les endroits surveillés[41]», et arriva à Grodno. +Là, il remit un pli au gouverneur de la ville, M. Lanskoï; cette lettre +en contenait une autre, adressée à l'empereur de toutes les Russies: +c'était la réponse de Czartoryski aux premières ouvertures d'Alexandre: +elle fut transmise très mystérieusement au Palais d'hiver. L'effroi +inspiré par Napoléon à tous les souverains obligeait les plus puissants, +comme les plus humbles, à tramer leurs révoltes dans l'ombre et à se +faire conspirateurs[42]. + +[Note 41: _Mémoires de Czartoryski_, II, 270.] + +[Note 42: La réponse de Czartoryski et la seconde lettre +d'Alexandre, dont nous citons ci-après de nombreux extraits, ont été +publiées à la suite des _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 255 à +278.] + +La réponse de Czartoryski abondait en objections. Le projet actuellement +en cause était pourtant celui dont il avait fait l'espoir et le but de +sa vie. Suivant une tradition, en 1805, à Pulawi, lui et les siens +s'étaient jetés aux pieds d'Alexandre et l'avaient supplié à genoux de +leur rendre une patrie. Mais en 1805 la Pologne inerte et partagée, +isolée de tout secours, ne pouvait attendre sa renaissance que d'un +mouvement spontané et d'une inspiration miséricordieuse d'Alexandre. +Depuis lors, un grand espoir s'était levé pour elle du côté de +l'Occident; Napoléon l'avait atteinte et touchée: il l'avait tirée à +demi du tombeau; il avait fait du duché la pierre d'attente d'une +reconstitution totale. Les habitants des provinces varsoviennes, en se +détournant de lui pour répondre aux appels de la Russie, n'allaient-ils +pas compromettre leur destinée au lieu de l'assurer? Se détacher de +Napoléon, n'était-ce point jeter un défi à la fortune? Puis, les offres +d'Alexandre étaient-elles sincères? Fallait-il y voir autre chose qu'un +moyen de circonstance et un appât trompeur? Le Tsar tiendrait-il ses +engagements au lendemain du succès, en admettant qu'il pût vaincre? +Toutes ces craintes percent chez Czartoryski, à travers les réticences +et les ambiguïtés de son langage; on sent en lui de douloureux combats, +une lutte entre le patriotisme et la reconnaissance: lorsqu'il raisonne +ses convictions et ses espérances, elles le poussent vers Napoléon, mais +son coeur le ramène et le retient du côté d'Alexandre. + +Sans repousser le projet, sans l'accueillir d'emblée, il le discute: il +indique comment, selon lui, l'entreprise peut devenir moins +irréalisable. Il ne repousse pas en principe le raisonnement fondamental +d'Alexandre: après avoir constaté l'attachement enthousiaste et très +naturel que les Varsoviens ont voué à l'empereur des Français, il +convient que tout sentiment cède dans leurs coeurs au désir passionné de +recouvrer une patrie complète et viable; peut-être se donneront-ils au +premier qui leur offrira tout de suite ce que Napoléon leur laisse +entrevoir dans un nuageux avenir, mais encore faut-il qu'aucun doute ne +subsiste en eux sur la sincérité et l'étendue de ces offres, sur +l'entière satisfaction de leurs voeux. En conséquence, il ne suffit pas +que l'empereur Alexandre promette et même décrète en principe le +rétablissement du royaume; il est de toute nécessité que ce prince fasse +savoir de quoi se composera le royaume restauré, quel sera son sort, +quels seront ses rapports avec la Russie, et qu'il prenne des +engagements détaillés. Czartoryski revient plusieurs fois sur cette +idée, en termes dénotant une persistante méfiance: se rendant compte que +le duché peut aujourd'hui jeter entre les deux empereurs le poids qui +emportera la balance, il pose nettement des conditions et réclame des +garanties. + +Sur trois points, il désire que l'empereur de Russie daigne s'expliquer +et précise ses intentions magnanimes. Ce généreux bienfaiteur est-il +disposé à reconstituer la Pologne telle qu'elle existait avant les +partages, avec toutes ses provinces? Garantira-t-il aux Polonais non +seulement l'autonomie sous son sceptre, mais la liberté politique, un +régime représentatif et constitutionnel? La constitution du 3 mai 1791 +«est gravée dans leurs coeurs en caractères ineffaçables». En effet, +elle a marqué un grand effort de la Pologne sur elle-même, une tentative +de sa part pour se régénérer et supprimer les vices mortels de son +ancien état politique: en décrétant le statut qui organisait la liberté +tout en réprimant l'anarchie, la Pologne s'est montrée digne de vivre, +au moment même où les trois puissances copartageantes s'apprêtaient à +lui porter les derniers coups. La remise en vigueur de la constitution +du 3 mai semble la seconde des garanties à solliciter. En troisième et +dernier lieu, il paraît indispensable d'assurer à la Pologne ressuscitée +des débouchés commerciaux, un régime économique qui procure à ce peuple +exténué par les privations, inerte et languissant, un peu de soulagement +matériel et d'air respirable. Sous ces trois conditions, il n'est pas +interdit d'espérer que les Varsoviens sacrifieront les devoirs de la +reconnaissance à l'intérêt supérieur de la restauration nationale. + +A supposer ce résultat acquis, le succès de l'entreprise n'en +demeurerait pas moins problématique, car elle se heurterait à l'homme +qui possède le génie et la force, à celui qui, depuis quinze ans, +commande à la victoire. Parmi les chances de réussite qu'Alexandre +énumère, Czartoryski en relève plus d'une qui lui semble douteuse. +Est-il si facile d'assaillir brusquement Napoléon et de le surprendre? +S'il «fait le mort» aujourd'hui, n'est-ce pas avec intention et pour +tendre un piège à ses ennemis? En admettant que «sa léthargie» soit +réelle, sera-t-il possible de mettre jusqu'au bout son attention en +défaut? Son ambassadeur en Russie, le général de Caulaincourt, ne +possède-t-il pas de multiples moyens d'investigation et de surveillance? +L'empereur Alexandre a-t-il songé à se précautionner du côté de +l'Autriche, à s'assurer de cet indispensable facteur? Est-il sûr de +retrouver sur le champ de bataille toutes les forces que ses généraux et +ses administrateurs font figurer dans leurs rapports? S'est-il mis à +l'abri de tout mécompte? «J'ai vu si souvent en Russie cent mille hommes +inscrits sur le papier, et n'en faisant, au dire de tout le monde, que +soixante mille effectifs!... Le temps des marches, la possibilité de +distraire les troupes des endroits menacés, de les faire arriver au jour +et aux lieux marqués, auront-ils été exactement calculés? Votre Majesté +Impériale aura affaire à un homme vis-à-vis duquel on ne se trompe pas +impunément.» + +Au lieu de simples assurances, Czartoryski voudrait des explications, +des éclaircissements, des certitudes: il les demande avec une hardiesse +respectueuse, enveloppant son questionnaire de remerciements attendris, +de compliments et d'hommages. Finalement, sous les réserves indiquées, +il se déclare prêt à servir la grande idée; il va se rendre à Varsovie, +voir quelques personnes, procéder par tâtonnements discrets, en +attendant de nouvelles directions. Mais les dernières lignes de sa +lettre trahissent encore une fois le trouble de son âme, montrent que la +confidence inattendue dont il a été honoré a jeté en lui plus d'émotion +que de ravissement: «Je ne saurais exprimer, dit-il, tout ce qui se +passe en moi, de combien d'espérances et de craintes je suis +continuellement agité. Quel bonheur ce serait de travailler à la fois à +la délivrance de tant de nations souffrantes, à la félicité de ma patrie +et à la gloire de Votre Majesté! Quel bonheur de voir réunis tous ces +différents intérêts que le sort avait paru rendre à jamais contraires! +Mais souvent il me paraît que c'est trop beau, trop heureux pour pouvoir +arriver, et que le génie du mal, qui semble toujours veiller pour rompre +des combinaisons trop fortunées pour l'humanité, parviendra aussi à +déranger celle-ci.» + + * * * * * + +Si peu encourageante que fût cette réponse, Alexandre n'y trouva +nullement motif à désespérer. Sa résolution était trop ferme pour +reculer devant le premier obstacle. Après un jour et deux nuits de +réflexions, il reprend la plume, fait une seconde lettre à Czartoryski +et s'y montre décidé, tant que l'impossibilité ne lui en sera pas +clairement démontrée, à aller de l'avant: «C'est avant-hier soir, +écrit-il, que j'ai reçu, mon cher ami, votre intéressante lettre du +18/30 janvier, et je m'empresse de vous répondre tout de suite. Les +difficultés qu'elle me présente sont très grandes, j'en conviens: mais, +comme je les avais prévues en grande partie, et que les résultats sont +si majeurs, s'arrêter en chemin serait le plus mauvais parti.» + +Ceci posé, il s'attaque successivement aux objections de Czartoryski et +s'efforce de les détruire. En fait de garanties, il les accorde toutes. +«Les proclamations sur le rétablissement de la Pologne doivent précéder +toute chose, et c'est par cette oeuvre que l'exécution du plan doit +commencer.» La Pologne nouvelle comprendra, avec le duché, les provinces +livrées à la Russie par les trois partages et même, s'il est possible, +la Galicie autrichienne: ses limites à l'est seront la Dwina, la +Bérézina et le Dnieper. Alexandre ne craint pas d'entailler largement +les frontières de la Russie pour refaire place à une vaste Pologne, +hardiment dessinée. Il lui promet autonomie complète, gouvernement, +armée, administration indigènes: sans se prononcer positivement sur la +constitution du 3 mai, dont le texte lui est mal connu, il offre «dans +tous les cas une constitution libérale telle à contenter les désirs des +habitants». L'union avec l'empire voisin sera purement personnelle: le +souverain changera suivant les lieux de prérogatives et d'attributions, +autocrate en Russie, roi constitutionnel à Varsovie. + +Passant aux probabilités de succès que comporte actuellement une guerre +contre la France, Alexandre prétend les faire reposer sur des données +certaines, précises, nullement hypothétiques. Dans sa première lettre, +il s'est borné à dire: «Le succès n'est pas douteux avec l'aide de Dieu, +car il est basé, non sur un espoir de contre-balancer les talents de +Napoléon, mais uniquement sur le manque de forces dans lequel il se +trouvera, joint à l'exaspération générale des esprits dans toute +l'Allemagne contre lui.» Et il a opposé dans une sorte de tableau +synoptique, aux cent cinquante mille Français ou alliés que Napoléon +réunira avec peine en Allemagne, deux cent mille Russes, cent trente +mille Polonais, Prussiens et Danois, sans compter deux cent mille +Autrichiens, cités pour mémoire. Maintenant, puisque Czartoryski ne se +contente pas d'une affirmation générale et réclame des détails +convaincants, on va les lui fournir. Alexandre s'ouvre plus complètement +et se livre à d'instructifs aveux, qui montrent à quel point le projet +d'attaque a été étudié et creusé. Il établit, pièces en main, qu'il est +demeuré au-dessous de la vérité quand il a parlé de deux cent mille +Russes en chiffres ronds, qu'il en possède deux cent quarante mille cinq +cents bien comptés, prêts à entrer en campagne, appuyés par une réserve +de cent vingt-quatre mille hommes. Il fait passer sous les yeux de +Czartoryski les trois armées qu'il a rangées l'une derrière l'autre; il +en décompose devant lui les éléments constitutifs et les lui fait +toucher du doigt, chacun se présentant à tour de rôle et répondant à +l'appel: + +«L'armée, dit-il, qui doit appuyer et combattre avec les Polonais, est +tout organisée et se trouve composée de huit divisions d'infanterie +faisant chacune 10,000 hommes, entièrement complètes: ce sont les +divisions nos. 2, 3, 4, 5, 14, 17, 23, et une division de grenadiers; +quatre divisions de cavalerie, formant chacune 4,000 chevaux: ce sont +les divisions nos 1, 2, 3 et 2e de cuirassiers; ce qui fait un total de +96,000 hommes; de plus, quinze régiments de Cosaques qui forment 7,500 +chevaux; en tout, 106,500. + +«Tout ce qui est non combattant en est décompté. + +«Cette armée sera soutenue par une autre composée de onze divisions +d'infanterie, nos 1, 7, 9, 11, 12, 15, 18, 24, 26, une division de +grenadiers et la division des gardes, et de quatre divisions de +cavalerie, nommément nos 4, 5, 1re des cuirassiers et celle de la +cavalerie de la garde. En sus, dix-sept régiments de Cosaques. Total, +134,000 hommes. + +«Enfin, une troisième armée, composée des bataillons et escadrons de +réserve, est forte de 44,000 combattants, renforcée de 80,000 recrues, +tous habillés et exercés depuis plusieurs mois aux dépôts.» + +Après avoir exposé ses ressources militaires, le Tsar dévoile son plan +diplomatique. Il livre le secret de la manoeuvre par laquelle il compte +gagner ou au moins neutraliser l'Autriche: «Je suis décidé, dit-il, à +lui offrir la Valachie et la Moldavie jusqu'au Sereth, comme échange de +la Galicie.»--«Il ne me reste plus, ajoute-t-il, qu'à vous parler des +craintes que vous avez élevées que Caulaincourt n'ait percé le mystère +dont il s'agit. L'avoir pénétré est impossible, car même le +chancelier[43] ignore notre correspondance. La question a été plus d'une +fois débattue avec ce dernier, mais je n'ai pas voulu que personne sût +que je m'occupe déjà de ces mesures.» Quant aux apprêts militaires, à +supposer que Caulaincourt en surprenne quelque chose, Alexandre leur +attribuera un caractère purement défensif: il saura d'ailleurs en +atténuer et en dissimuler l'importance. + +[Note 43: Le comte Roumiantsof, ministre des affaires étrangères +depuis 1807 et chancelier depuis 1809.] + +Ainsi, tout a été de sa part prévu, calculé, combiné: toutes les chances +ont été tournées en sa faveur. C'est maintenant aux Varsoviens à +décider s'ils veulent ou non permettre l'accomplissement du projet. Pour +enlever leur adhésion, Alexandre s'efforce de leur démontrer +mathématiquement que leur intérêt est de marcher avec lui et de déserter +la cause française. A cet effet, dans une suite d'alinéas placés en +regard et en opposition, il met en parallèle les deux hypothèses, celle +où les soldats et les habitants du duché resteront fidèles à la France, +celle où ils embrasseront le parti contraire. + +Dans le premier cas, leur immobilité obligera les Russes à se tenir sur +la défensive: «Cela étant, il se peut que Napoléon ne veuille pas +commencer, du moins tant que les affaires d'Espagne l'occuperont et +qu'une grande partie de ses moyens s'y trouve. Alors les choses +continueront à rester sur le pied sur lequel elles se trouvent +maintenant, et la régénération de la Pologne conséquemment se trouvera +ajournée à une époque plus éloignée et très indéterminée.» A supposer +même que Napoléon prenne l'initiative des hostilités et proclame le +rétablissement du royaume, cette reconstitution sera tout d'abord +incomplète, puisqu'il faudra arracher les provinces polonaises de Russie +à la puissance qui les détient actuellement et qui les défendra jusqu'à +la mort. Par suite, ces provinces et le duché deviendront le théâtre +d'une lutte furieuse, dévastatrice, qui les couvrira de sang et de +ruines, qui en fera un champ de désolation, et ces guerres reprendront +avec plus d'acharnement à la mort de Napoléon, «qui n'est pourtant pas +éternel.--Quelle source de maux pour la pauvre humanité, pour la +postérité!» + +Qu'on suppose maintenant la seconde hypothèse, qu'on en suive le +développement. La volte-face des Varsoviens permet à l'empereur russe +d'agir et de prendre les devants sur son adversaire. Après avoir déclaré +très nettement que, dans l'état actuel des choses, il ne se fera pas +l'agresseur et «ne commettra pas cette faute», Alexandre ajoute: «Mais +tout change de face si les Polonais veulent se joindre à moi. Renforcé +par les 50,000 hommes que je leur devrai, par les 50,000 Prussiens qui +alors peuvent, sans risquer, s'y joindre de même, et par la révolution +morale qui en sera le résultat immanquable en Europe, je puis me porter +jusqu'à l'Oder sans coup férir.» Par conséquent, le théâtre de la guerre +se trouvera reporté du premier coup au delà de la Pologne; la +renaissance de ce peuple s'opérera instantanément, sans secousse, sans +dommage pour son territoire. Tels seront les résultats certains de la +jonction entre les deux peuples slaves; au nombre des résultats +probables, on doit compter la subversion totale de la puissance +française, l'universelle délivrance, la reconstitution d'une Europe dans +laquelle la Pologne reprendra pacifiquement sa place. A cette nation si +durement éprouvée, Alexandre fait entrevoir un avenir de calme et de +prospérité, la possibilité de guérir ses blessures, de développer ses +ressources, de refleurir sous l'égide d'un puissant empire qui la +protégera sans l'opprimer; il multiplie les retouches pour orner des +plus riantes couleurs le tableau qu'il compose. Seulement, en échange +des merveilles promises, il demande à son tour des garanties et des +gages, n'entend pas s'aventurer à la légère: «Si cette coopération des +Polonais avec la Russie doit avoir lieu», il tient à en recevoir des +assurances et des preuves _indubitables_: c'est à Czartoryski de les lui +fournir, de recueillir des engagements, de colliger des signatures parmi +les chefs de l'armée, parmi les principaux personnages que leur +naissance ou leurs services placent à la tête de la nation. En +l'excitant à cette oeuvre d'enrôlement, Alexandre lui recommande encore +de procéder avec précaution et mystère, de dépister les soupçons de la +police française, et sa lettre se termine par cette effusion: «Tout à +vous de coeur et d'âme pour la vie. Mille choses, je vous prie, de ma +part à vos parents, à vos frères et soeurs.» + + + +III + +Après avoir réitéré ses avances et posé ses conditions à la Pologne, +Alexandre commença ses tentatives auprès de l'Autriche. A Vienne, la +marche qu'il suivit rappelle un précédent fameux: il semble voir +réapparaître la diplomatie secrète de Louis XV, de célèbre et piquante +mémoire. Pendant toute une partie de son règne, Louis XV avait +correspondu avec ses envoyés auprès de différentes cours, à l'insu de +ses ministres mystifiés, par l'intermédiaire du premier commis Tercier; +Alexandre trouve son Tercier en la personne d'un certain Koschelef, +sénateur et membre du département des affaires étrangères: c'est ce +fonctionnaire qu'il désigne pour faire passer ses directions +personnelles à son ambassade en Autriche et pour recevoir les réponses; +il l'accrédite en cette qualité par lettre autographe au comte +Stackelberg, son ministre à Vienne: «Vous correspondrez avec moi +directement, lui dit-il, et vous adresserez vos lettres et courriers, +dans les occasions délicates, à M. de Koschelef, qui jouit de toute ma +confiance. Le chancelier ne saura rien de leur contenu[44].» Le +chancelier Roumiantsof, il est vrai, sentait comme son maître la +nécessité de renouer avec l'Autriche pour le cas d'une guerre contre la +France. Seulement, désirant autant que possible éviter ce conflit, +répugnant à toute idée d'agression, il entendait donner aux accords avec +Vienne un caractère purement défensif et se contenterait même d'une +assurance de neutralité. Alexandre veut plus: c'est pourquoi, par ses +démarches occultes, il va tout à la fois doubler et dépasser l'action de +sa diplomatie officielle. + +[Note 44: _Mémoires de Metternich_, II, 419.] + +Le 11 février, Roumiantsof adressait à Stackelberg, avec l'approbation +apparente du Tsar, une longue instruction. Il signalait avec angoisse +les empiétements continus de la puissance napoléonienne; suivant lui, le +seul moyen d'y mettre un terme serait que l'Autriche prît l'engagement +de ne jamais se déclarer contre la Russie, si celle-ci avait à soutenir +une lutte contre la France. Pour déterminer la cour de Vienne, le +chancelier ne jugeait pas à propos de lui offrir des territoires sur le +bas Danube; acharné à la poursuite de son rêve oriental, le vieil homme +d'État ne se résignait pas à sacrifier les résultats si péniblement +acquis, si chèrement achetés; puis, ignorant le projet de reconstitution +polonaise, il ne savait pas que son maître aurait besoin de la Galicie +et devrait indemniser les détenteurs actuels de cette province; il se +contentait de faire espérer à l'Autriche, dans l'hypothèse où Napoléon +provoquerait la guerre et serait vaincu, de fructueuses reprises en +Italie et en Allemagne[45]. + +[Note 45: MARTENS, _Traités de la Russie_, III, 80.--BEER, +_Orientalische Politik Oesterreich's_, 250.] + +Toute différente est une contre-instruction «écrite d'un bout à l'autre +de la main de l'Empereur[46]» et destinée à s'acheminer secrètement vers +Vienne, sans passer sous les yeux du chancelier[47]. En termes voilés, +mais suffisamment expressifs, elle révèle la combinaison polonaise et +s'efforce de prouver que l'intérêt de l'Autriche lui commande de s'y +prêter. Le raisonnement employé est celui-ci: l'empereur Napoléon, si on +ne le prévient, proclamera lui-même tôt ou tard le rétablissement +intégral de la Pologne; par conséquent, l'Autriche perdra dans tous les +cas ses possessions galiciennes; mieux vaut pour elle les sacrifier à +l'intérêt européen qu'aux convenances d'un despote, s'entendre à leur +sujet avec le gouvernement russe, qui lui fournira d'amples +dédommagements. Ces compensations sont dès à présent indiquées: ce +seront les Principautés moldo-valaques dans leurs plus belles parties. +Sur ces bases, on pourra conclure un traité. Il n'emportera pas de soi +et immédiatement rupture avec la France. Toutefois, une disposition +spéciale reconnaîtrait à la Russie le droit de fixer l'instant où la +guerre devrait éclater. En proposant cette clause, Alexandre marquait +bien son intention de se réserver l'initiative; il cherchait à obtenir +de l'Autriche l'engagement de marcher à sa suite, quoi qu'il fît, et +d'obéir à son signal[48]. + +[Note 46: MARTENS, III, 79.] + +[Note 47: Stackelberg disait à Metternich que l'empereur Alexandre +aurait déjà éloigné son chancelier, si cette démarche n'était pas une +déclaration de guerre contre la France. (_Mémoires de Metternich_, II, +418.) Roumiantsof nous ayant donné des gages et restant partisan de +l'alliance, son maintien en fonction servait à mieux cacher le projet de +rupture.] + +[Note 48: MARTENS, III, 78-79.] + +L'instruction occulte fut signée le 13 février. Quelques jours après, +l'agent des transmissions secrètes, Koschelef, s'ouvrait verbalement au +comte de Saint-Julien, ministre à Pétersbourg de l'empereur François. Au +nom du Tsar, il mettait la Moldavie jusqu'au Sereth et la Valachie +entière à la disposition de l'Autriche, en y ajoutant tout ce que cette +puissance voudrait s'approprier en Serbie[49]; ces offres positives, +réalisant l'une des promesses faites à Czartoryski et supposant +l'abandon de la Galicie par l'Autriche, constituaient irrécusablement +pour le grand projet une tentative d'exécution. + +Comme préliminaires indispensables de l'entreprise, il ne restait plus +qu'à affermir les résolutions de la Prusse et à entretenir la neutralité +bienveillante de la Suède. Dès janvier, le ministre de Russie à Berlin, +Lieven, se mit en devoir de lier plus étroitement les deux cours[50]. Le +mois suivant, il fut chargé de choisir une personne sûre, telle que +madame de Voss, grande maîtresse de la cour, ou l'aide de camp Wrangel, +pour faire passer une lettre toute confidentielle du Tsar au roi +Frédéric-Guillaume. Alexandre y démontrait par les arguments les plus +forts «la nécessité pour la Prusse de s'unir à la Russie et non pas à la +France[51]». + +[Note 49: BEER, 250, d'après le rapport de Saint-Julien du 10/22 +février 1811.] + +[Note 50: MARTENS, _Traités de la Russie avec les puissances +étrangères_, VII, 16 et suiv.] + +[Note 51: _Id._] + +À la Suède, il n'en demandait pas tant: il ne voulait que la préparer au +spectacle de grands événements dont elle n'aurait rien à craindre et +pourrait tirer avantage. Sa confiance en Bernadotte n'était pas +suffisamment établie pour qu'il s'ouvrît à lui du projet: il cherchait +seulement à cultiver les bonnes dispositions du prince par une +correspondance directe, à intéresser ses haines et ses ambitions par des +demi-aveux, par des appels voilés: «Observez, disait-il au ministre de +Suède Stedingk en parlant de Napoléon, comme l'opinion qui l'a élevé et +soutenu jusqu'à présent est changée, comme tous les esprits sont +exaspérés, en Allemagne surtout. S'il avait quelque revers, vous le +verriez tomber. Les grands succès sont suivis souvent de grandes +infortunes. Il sortit autrefois de la Suède un Gustave-Adolphe pour +affranchir l'Allemagne; qui sait s'il n'en sortira pas un second?» + +Stedingk répondit que la Suède avait surtout besoin, après ses malheurs, +de calme et de paix. Alexandre se garda de le contredire, mais fit +observer que la guerre contre Napoléon pourrait s'imposer à tous les +gouvernements soucieux de leur indépendance. Là-dessus, il avoua qu'il +mettait son armée au complet, donna des détails sur ses préparatifs, +énuméra ses chances de succès; puis, craignant peut-être d'en avoir trop +dit, il ajouta: «Au reste, je suis entièrement de votre avis de ne rien +entreprendre légèrement et de se tenir tranquille tant que Napoléon +voudra bien le permettre; mais en tous les cas il me paraît du plus +grand intérêt pour nous dans le Nord d'être bons amis, et je vous prie +de témoigner au Roi et au prince royal que c'est mon projet et que je +ferai tout pour cela[52].» + +[Note 52: Dépêche de Stedingk du 18/30 janvier 1812. Archives du +royaume de Suède. Une partie des rapports de Stedingk a été publiée à la +suite de ses _Mémoires_.] + +Dans les États officiellement unis à la France et inféodés à son +système, on ne pouvait procéder que par un sourd travail de détachement: +on agissait sur les rois par leurs entours, sur les ministres par leurs +femmes, sur les pouvoirs par l'opinion. Ce n'était pas seulement à +Berlin que le ministre de Russie s'environnait de nos ennemis et leur +donnait le mot d'ordre; dans les cours secondaires de l'Allemagne, dans +les royaumes de la Confédération, même jeu, mêmes incitations: en +Bavière, selon le rapport d'un voyageur, le ministre de Russie +Bariatinski s'est fait le chef d'un «parti anglo-russe, dans lequel il a +fait entrer madame de Montgelas (femme du premier ministre). On cherche +à jeter tous les soupçons possibles dans l'esprit du Roi, par rapport +aux dispositions qu'on suppose à la France contre lui...... on travaille +le peuple pour lui faire croire que la Bavière n'a pas un si grand +besoin de l'alliance de la France, et qu'avec la protection de la Russie +et de l'Angleterre elle peut se passer d'autres secours[53].» En se +livrant à ce manège, les agents russes n'obéissaient pas aux +instructions officielles de leur cour, dictées par Roumiantsof et +toujours prudentes: ils cédaient à leurs propres inspirations, à leurs +haines invétérées, et l'empereur Alexandre n'avait qu'à les laisser +faire pour être servi selon ses intimes désirs. D'ailleurs, Koschelef +était là pour les aiguillonner au besoin, pour faire signe à tous les +gouvernements qui aspiraient à secouer le joug ou résistaient +ouvertement à nos armes: c'est lui qui va ménager les premiers rapports +entre son maître et les Cortès insurrectionnelles de Cadix, qui +encouragera la résistance des Espagnols par l'espoir d'une grande +diversion[54]. + +[Note 53: Rapport cité de Marcel de Serres.] + +[Note 54: En mars 1812, Alexandre avouait au Suédois Loewenhielm +«qu'il était depuis longtemps en relations secrètes avec le conseil de +régence de Cadix». Loewenhielm surprenait en même temps un autre fait de +diplomatie occulte et le signalait ainsi dans sa correspondance: «Depuis +le départ du général de Suchtelen (envoyé de Russie en Suède), j'ai +appris que, par suite des défiances de l'Empereur, il se trouve muni de +deux instructions, une de la main même de l'Empereur, et l'autre du +chancelier, qui ignore l'existence de la première.» C'était toujours le +même agent qui servait d'intermédiaire à la plupart des «négociations +secrètes». Toutefois, lorsque Alexandre employait Koschelef à tromper +Roumiantsof, l'ombrageux monarque n'accordait à Koschelef lui-même +qu'une portion de sa confiance. Dépêches de Loewenhielm en date du 12 +mars 1812; archives du royaume de Suède.] + +A Paris même, au siège de la puissance française, était-il impossible de +s'ouvrir des accès? Derrière l'ambassadeur Kourakine dont l'intelligence +baissait tous les jours sous le poids de l'âge et des infirmités, +derrière ce fantôme de représentant, Alexandre entretenait un mystérieux +chargé d'affaires, dépourvu de tout titre dans la hiérarchie +diplomatique. C'était ce jeune comte Tchernitchef, colonel aux gardes, +que nous avons vu servir en 1809 et 1810 d'intermédiaire à la +correspondance directe des deux empereurs et commencer en France un +travail d'espionnage. Le 4 janvier 1811, après une mission équivoque en +Suède, il s'était glissé de nouveau à Paris sous couleur d'apporter à +l'Empereur une lettre de son maître, en réalité pour s'enquérir et +observer. À Paris, il avait trouvé toute une agence de renseignements +militaires montée de longue date par les secrétaires de l'ambassade, à +l'aide d'employés subalternes de l'administration française, d'infimes +commis, achetés à prix d'argent. Tchernitchef devait reprendre à son +compte et développer ce service, mais un peu plus tard: actuellement, sa +grande affaire était toujours l'espionnage mondain; il s'y livrait avec +ardeur, bien que la police eût l'oeil sur lui et soupçonnât ses menées. + +Il s'était installé en plein centre du Paris vivant et bruyant, dans un +hôtel garni de la rue Taitbout, à deux pas du boulevard et de Tortoni, +rendez-vous des nouvellistes et des oisifs. Il vivait en garçon, sans +état de maison, servi par un domestique allemand et un moujik qui le +suivait comme son ombre, mais sortant beaucoup, fort répandu dans le +monde, sachant se faufiler dans tous les milieux et y prendre pied. +Comme Paris a eu de tout temps le goût des personnalités exotiques et +l'amour du clinquant, la vogue dont bénéficiait le brillant étranger, +lors de ses précédents voyages, ne faisait que s'accroître. Sans doute, +son élégance n'était pas du meilleur aloi. Ce jeune homme trop bien mis, +paré et parfumé à outrance, gardait en lui je ne sais quoi d'apprêté et +de mielleux qui repoussait certaines intimités; mais ses regards +langoureux, ses manières tour à tour doucereuses et entreprenantes +continuaient à lui réussir auprès des femmes: ses bonnes fortunes +n'étaient plus à compter, et, s'il faut en croire la chronique, l'une +des princesses de la famille impériale, la belle Pauline Borghèse, ne se +montrait nullement insensible à ses hommages. + +Sachant parler aux femmes, il savait les faire parler et en tirait +d'utiles renseignements: c'était l'une de ses principales sources +d'informations. Puis il avait le don de flairer, dans le monde et la +haute administration, les consciences d'accès facile, les hommes chez +lesquels nos vicissitudes politiques avaient désorienté ou détruit le +sens moral, et qui formaient le résidu impur de la Révolution; il +s'adressait à eux de préférence, fréquentant aussi les salons de la +colonie étrangère, où se rencontraient bon nombre d'individus qui +servaient la France par nécessité ou par intérêt, sans que leur coeur +eût changé de patrie. Les membres du corps diplomatique le traitaient en +collègue, et lorsqu'il réussissait à se faire admettre dans l'intimité +de leur cabinet, il «louchait» adroitement sur les papiers dont le +bureau était couvert, surprenait à la dérobée quelques bribes de +correspondance[55]. Enfin, dans ses évolutions à travers la société +parisienne, on le voyait tourner autour des jeunes gens qui sortaient +des écoles militaires pour entrer dans les régiments; il cherchait à se +lier avec nos officiers de demain, à gagner leur amitié, à s'ouvrir +ainsi des vues sur toutes les parties de l'armée. En un mot, il était +devenu à Paris l'oeil du Tsar, un oeil vigilant, indiscret, au regard +aigu et plongeant: il se faisait aussi la main de son maître, qui +l'employait à nouer des rapports plus étroits avec certains personnages +de particulière importance[56]. + +[Note 55: Il se vante lui-même d'un exploit de ce genre dans son +rapport du 10 mai 1811, t. XXI du _Recueil de la Société impériale +d'histoire de Russie_, p. 170. Tous les rapports adressés par +Tchernitchef tant à l'Empereur qu'au chancelier ont été publiés dans ce +volume.] + +[Note 56: Sur les faits et gestes de Tchernitchef, voy. le dossier +spécial que conservent les archives nationales, F, 7, 6575, et les +pièces publiées du procès de l'employé Michel et de ses complices, +Paris, 1812.] + +Depuis que Talleyrand s'était mis à Erfurt en relations mystérieuses +avec l'empereur Alexandre et avait salué en lui l'espoir de l'Europe, le +Tsar avait jugé à propos d'instituer auprès de cette puissance un +représentant spécial: ce rôle avait été dévolu à un jeune diplomate de +grand avenir, le comte de Nesselrode, secrétaire de l'ambassade russe en +France. Peu de temps après l'entrevue, Nesselrode s'était présenté à +Talleyrand et lui avait dit en propres termes: «Je suis officiellement +employé auprès du prince Kourakine, mais c'est auprès de vous que je +suis accrédité. J'ai une correspondance particulière avec l'Empereur, et +je vous apporte une lettre de lui[57].» Depuis lors, il voyait +régulièrement Talleyrand, obtenait de lui des révélations précieuses +sur l'état des esprits en France, sur les projets de Napoléon, et +transmettait ces notions, à l'insu de ses chefs hiérarchiques, au +secrétaire d'empire Speranski, qui en faisait profiter son maître: cette +correspondance était encore une branche de la diplomatie secrète. + +[Note 57: Ce texte est emprunté à une importante étude que M. le +général Schildner doit publier prochainement sur Alexandre Ier. Nous +avons dû la communication de l'ouvrage à la gracieuse obligeance de +l'auteur et de M. Serge de Tatistchef.] + +Au commencement de 1811, Alexandre crut devoir stimuler à nouveau le +zèle informateur de Talleyrand par un appel direct: Nesselrode était +auprès de lui ambassadeur en titre: Tchernitchef fut choisi comme envoyé +extraordinaire: il eut à remettre au prince de Bénévent une lettre +personnelle de l'empereur Alexandre. Le contenu n'en a pas été divulgué: +on sait toutefois que Talleyrand parut grandement satisfait du message, +et qu'il paya sa dette de reconnaissance par un bon conseil: «Son +Altesse, écrivait Tchernitchef, s'expliqua généralement avec moi en vrai +ami de la Russie, appuyant surtout sur le désir qu'elle avait de nous +voir, dans les circonstances actuelles, faire notre paix avec les Turcs +le plus promptement possible: reste à savoir si elle a été sincère[58].» + +[Note 58: Rapport du 9/21 janvier 1811, volume cité, 59.] + +Tchernitchef pratiquait aussi certains membres du haut état-major. Dès +l'automne précédent, c'était lui qui avait fait dire «par quelques +femmes[59]» à Bernadotte, avant le départ de ce dernier pour la Suède, +que l'empereur de Russie voyait de bon oeil son élévation et le tenait +en spéciale estime: il avait ainsi jeté les premières semences du +rapprochement. Aujourd'hui, il menait un siège en règle autour d'un +général fort réputé pour ses connaissances techniques, le Suisse Jomini, +très imprudemment froissé par une suite de passe-droits: il s'agissait +de l'enlever subrepticement à la France, de l'attirer au service de la +Russie et de subtiliser ainsi à l'Empereur un de ses plus savants +spécialistes. + +[Note 59: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811, d'après l'aveu de +Bernadotte lui-même.] + +Dans les intervalles de loisir que lui laissaient ses opérations en +France, Tchernitchef reportait ses regards sur l'Allemagne, qu'il avait +traversée tant de fois et qu'il connaissait à fond. Il songeait à y +tirer parti des mécontentements individuels et méditait un projet qu'il +ferait agréer en principe à l'empereur Alexandre. L'idée maîtresse de ce +plan était d'appeler en Russie un grand nombre d'officiers allemands +actuellement sans emploi, impatients de porter les armes contre Napoléon +et avides de revanche. On les tirerait des pays où ils languissaient +désoeuvrés: en leur adjoignant d'autres éléments cosmopolites, on +composerait une légion étrangère à la solde du Tsar, un corps d'émigrés +de toute provenance, une armée de Condé européenne. Au moment de la +rupture, cette troupe s'embarquerait à bord de vaisseaux anglais, se +ferait jeter à Hambourg ou à Lubeck, avec des armes, des munitions, des +chevaux, et viendrait révolutionner l'Allemagne. Tchernitchef traitait +cette affaire par correspondance avec le comte de Walmoden, Hanovrien +réfugié à Vienne, homme de tête et de main, prêt à guerroyer partout et +avec tout le monde, pourvu que ce fût contre la France. Employé en 1809 +par les Autrichiens à préparer des soulèvements en Allemagne, Walmoden +s'était gardé dans ce pays de nombreuses relations et offrait maintenant +de mettre au service de la Russie ces éléments d'agitation tout formés; +son intermédiaire avec Tchernitchef était un baron de Tettenborn[60]. +Ainsi, les menées qui se poursuivent sur les points les plus divers se +tiennent toutes, se relient par des fils tendus à travers l'Europe, par +la correspondance et les voyages d'émissaires dont le travail souterrain +se laisse reconnaître à certains affleurements, et que de connivences +secrètes, que de compromissions occultes on découvrirait encore, s'il +était permis de soulever dès à présent tous les voiles et de scruter +toutes les consciences! En somme, des agents de toute sorte, officiels +ou officieux, dûment ou tacitement autorisés, recevant de Pétersbourg le +mot d'ordre ou le devançant, avivent sans relâche contre l'Empereur +l'exaspération des peuples, tentent la fidélité de ses généraux et de +ses ministres, surprennent le secret de ses bureaux, exploitent à ses +dépens des colères légitimes et de criminelles défaillances, des haines +saintes et des passions inavouables: tous s'efforcent, en prévision de +l'heure où il devra faire face aux armées russes projetées hors de leurs +frontières, à organiser derrière lui, dans son dos, des révoltes, des +diversions, des intrigues, et à l'enlacer de trahisons. + +[Note 60: Rapport de Tchernitchef du 5/17 avril 1811, volume cité, +110 à 125.] + + + +IV + +Pour que ce grand complot réussît, il importait que le secret fût gardé +jusqu'au dernier jour, que Napoléon fût entretenu dans une trompeuse +quiétude. Il n'était guère possible de dissimuler l'hostilité des +diplomates russes dans presque toutes les parties de l'Europe; mais, +comme elle avait existé de tout temps et s'était manifestée sans +vergogne au lendemain même de Tilsit, il n'y avait là rien de bien +nouveau et de particulièrement significatif; Alexandre mettait ces +écarts sur le compte d'agents qui méconnaissaient leur devoir et +cédaient à de vieilles habitudes d'opposition. Dans les rapports qui +subsistaient entre les deux souverains par l'intermédiaire de leurs +ambassades, il avait soin de conserver une apparence de sérénité et de +grands ménagements. S'étant fait fort de donner le change au duc de +Vicence[61], il s'acquittait merveilleusement de cette tâche, d'après la +connaissance qu'il s'était acquise du caractère de notre ambassadeur au +cours d'une longue intimité. Ayant eu pendant trois ans le loisir de +l'étudier, il le savait plein de zèle et de dévouement, mais n'ignorait +pas que ses qualités mêmes faisaient parfois tort à sa clairvoyance: +cette âme chevaleresque croyait difficilement au mal: ce coeur noble et +aimant attribuait volontiers aux autres la belle loyauté qu'il portait +en lui-même. + +[Note 61: On sait que Caulaincourt avait reçu en 1808 le titre de +duc de Vicence.] + +En décembre 1810, dans les jours qui précédèrent la publication de +l'ukase destructif du commerce français en Russie, Caulaincourt fut +l'objet d'attentions et de prévenances redoublées. A un bal chez +l'Impératrice mère, Alexandre le distingua particulièrement. Après +l'avoir entretenu avec bienveillance, «il appela--raconte l'ambassadeur +dans son rapport à Napoléon--le comte de Romanzof[62] qui passait par +là. Je voulus me retirer. L'Empereur dit: «Restez, général, +l'ambassadeur de France n'est jamais de trop entre nous.» La +conversation continua: l'Empereur était fort gai et causant. Comme elle +avait duré fort longtemps, soit avec moi, soit avec le chancelier en +tiers, celui-ci fit la plaisanterie de dire, en voyant le ministre +d'Autriche et quelques autres qui étaient près de là et nous +observaient, qu'ils auraient pour rien matière à une longue dépêche de +conjectures. M. de Saint-Julien n'ayant pas désemparé de là depuis une +heure et paraissant fort attentif, je continuai la plaisanterie en +disant qu'il y en avait qui gagnaient d'autant mieux leur argent qu'ils +n'avaient pas même une distraction. L'Empereur reprit chaudement et d'un +ton fort amical qu'il était bien aise qu'on vît le prix qu'il mettait à +l'alliance de Votre Majesté et qu'on sût qu'il n'en voulait pas +d'autre[63].» + +[Note 62: Dans les documents cités, nous maintenons la forme donnée +au nom du comte Roumiantsof.] + +[Note 63: 116e rapport, envoi du 17 janvier 1811. Tous les rapports +de Caulaincourt à l'Empereur cités dans ce volume sont conservés aux +archives nationales, AF, IV, 1699.] + +Au commencement de janvier, le sénatus-consulte prononçant la réunion du +littoral hanséatique et faisant pressentir celle de l'Oldenbourg, fut +connu en Russie. Le jour où la nouvelle arriva, Caulaincourt dînait au +palais: «Savez-vous que vous avez encore de nouveaux départements?» lui +dit simplement l'Empereur. Caulaincourt alla au-devant des objections: +conformément à ses instructions, il essaya de justifier le fait +accompli par la nécessité où s'était trouvé l'Empereur de fermer +hermétiquement au commerce anglais les principaux ports de l'Allemagne: +au reste, cette extension de nos frontières tournerait finalement à +l'avantage de tout le monde et surtout de la Russie. Dans les pays +annexés, la France allait accomplir une grande oeuvre d'utilité +internationale: entre Lubeck et Hambourg, à la base du Holstein, +l'Empereur ferait ouvrir un canal de jonction entre les deux mers, le +canal de la Baltique à la mer du Nord: grâce à ce couloir de +communication, les navires sortant de la Baltique ou y entrant +n'auraient plus à doubler la presqu'île du Jutland et l'archipel danois: +ils pourraient s'épargner les lenteurs et les périls d'un long circuit; +le commerce de la Russie avec l'Occident et en particulier avec la +France s'en trouverait grandement facilité[64]. «Certes,--répondit +Alexandre sans ajouter d'autre réflexion,--ce ne sera pas la Russie qui +rompra les relations amicales entre les deux pays[65].» + +[Note 64: Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810.] + +[Note 65: 119e rapport de Caulaincourt, envoi du 17 janvier.] + +Peu de jours après, il apprit positivement la saisie de l'Oldenbourg. +Après avoir offert au prince régnant de conserver ses États enclavés +désormais dans l'Empire ou d'accepter Erfurt en échange, Napoléon avait +brutalement préjugé sa décision: nos troupes avaient occupé le pays +d'Oldenbourg et poussé dehors l'administration ducale. Cette fois, +l'irrégularité inouïe du procédé ne permettait plus au Tsar de garder le +silence: son honneur lui commandait de protester. Il le fit très +nettement, en termes pleins de convenance et de dignité, mais sut donner +à ses plaintes une conclusion pacifique. On vient d'attenter, dit-il, au +traité de Tilsit, à l'article qui a remis en possession de leurs +domaines les princes d'Allemagne alliés à la famille impériale de +Russie. Pourquoi ce coup d'arbitraire? pourquoi cette violence +caractérisée et gratuite? «Il est évident que c'est à dessein de faire +une chose offensante pour la Russie. Est-ce pour me forcer à changer de +route? On se trompe bien: d'autres circonstances aussi peu agréables +pour mon empire ne m'ont pas fait dévier du système et de mes principes: +celle-ci ne me fera pas donner plus à gauche que les autres. Si la +tranquillité du monde est troublée, on ne pourra m'en accuser, car j'ai +tout fait et je ferai tout pour la conserver[66].» + +[Note 66: 120e rapport de Caulaincourt, envoi du 27 janvier.] + +L'offense qu'il avait reçue l'obligeait de témoigner à l'ambassadeur de +France quelque froideur: il cessa de l'inviter à dîner pendant quinze +jours. Au bout de ce laps, il jugea que l'exclusion avait assez duré et +qu'il pouvait décemment reprendre avec Caulaincourt des relations +intimes et familières, qui lui serviraient à mieux dissimuler ses plans. +L'ambassadeur reparut au palais: on le vit, comme par le passé, +s'asseoir fréquemment à la table impériale, en hôte de fondation. +Pendant le repas, Alexandre parlait de la France avec intérêt, mettait +la conversation sur Paris, ses embellissements; il disait «en connaître +si bien les édifices par les descriptions que, s'il y faisait un jour un +voyage, il s'y reconnaîtrait». Après dîner, il emmenait l'ambassadeur +dans son cabinet; là, il se plaignait doucement, comparant aux procédés +dont il était victime la conduite qu'il avait toujours tenue et qu'il +voulait invariablement suivre: «Ce ne sera pas moi qui manquerai en rien +aux traités, qui dérogerai au système continental. Si l'empereur +Napoléon vient sur mes frontières, s'il veut par conséquent la guerre, +il la fera, mais sans avoir un grief contre la Russie. Son premier coup +de canon me trouvera aussi fidèlement dans le système, aussi éloigné de +l'Angleterre que je l'ai été depuis trois ans. Je vous en donne ma +parole, général. S'il veut sacrifier les avantages réels de l'alliance, +la tranquillité du monde à d'autres calculs qui, certes, ne valent pas +ces avantages, nous nous défendrons, et il trouvera que le dévouement de +la Russie à la cause du continent tenait à son désir de maintenir la +tranquillité de tous, autant qu'à l'intérêt général, qui me porte encore +vers ce but, et nullement à la faiblesse[67].» + +[Note 67: 121e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 février.] + +Au bout de quelque temps, il affirmait de nouveau que «si nous rompions +la paix, ce ne serait pas lui qui y aurait donné lieu, et que l'Europe +ne lui reprocherait pas d'avoir manqué à ses engagements et trahi la +cause du continent». Dans un autre entretien, il se montrait plus +précis, plus explicite encore: «Mandez à l'Empereur, disait-il, que je +tiens toujours à lui et à l'alliance, s'il tient aussi à cette alliance +et à moi. Mandez-lui bien que ce ne sont pas les Russes qui veulent la +guerre, qui veulent aller à Paris, puisque ce ne sont pas eux qui +marchent et qui sont sortis de leurs frontières. Ici, nous ne voulons +que paix et tranquillité, et si l'Empereur, comme il l'assure, ne vient +pas nous chercher, il peut compter que la paix du monde ne sera pas +troublée, car je ne sortirai pas de chez moi et je serai fidèle à mes +engagements jusqu'au dernier moment[68].» + +[Note 68: 123e rapport, envoi du 10 février.] + +Quant aux griefs qu'alléguait la France, il les traitait de pures +chicanes. D'après lui, l'ukase du 31 décembre 1811, dont Caulaincourt se +plaignait avec quelque vivacité, était une mesure d'ordre purement +intérieur, un acte parfaitement licite; c'était une sorte de loi +somptuaire, destinée à empêcher la noblesse russe de se ruiner en achats +de productions étrangères: il fallait éviter que l'argent des +particuliers fût tiré et drainé au dehors. En tout, d'ailleurs, la +Russie ne faisait qu'user de ses droits. C'était son droit et même son +devoir que de prendre certaines précautions militaires, quelques mesures +de défense, quand elle voyait l'empereur Napoléon entretenir à côté +d'elle l'agitation polonaise, faire voiturer à travers l'Allemagne des +caisses de fusils à destination de Varsovie. Alexandre ne disconvenait +pas qu'en présence de ces menaces il avait ordonné de fortifier les +lignes de la Dwina et du Dnieper, mais il montrait ces ouvrages aussi +éloignés de la frontière que Paris l'était de Strasbourg: «Si l'Empereur +fortifiait Paris, l'accuserait-on avec fondement de faire des ouvrages +offensifs[69]?» + +[Note 69: 129e rapport, envoi du 21 mars.] + +Quant à l'activité qui se manifestait au ministère de la guerre, il +fallait y voir un travail tendant à réorganiser certains corps, sans +accroître leurs effectifs. A l'heure où il avouait au ministre de Suède +qu'il venait de créer treize régiments nouveaux, Alexandre jurait à +Caulaincourt «qu'il n'avait pas une baïonnette de plus dans les +rangs[70]». Et il revenait à son thème favori: «S'il faut enfin se +défendre contre _lui_, nous nous battrons avec regret, mais moi et tous +les Russes nous mourrons les armes à la main pour défendre notre +indépendance. Je ne puis trop le répéter, il ne tient qu'à l'Empereur +que les choses reprennent leur cours accoutumé, puisque rien n'est +changé ici et qu'on y a toujours le même désir de vivre en bonne +intelligence avec ses voisins et surtout en alliance avec vous[71].» + +[Note 70: Dépêche de Stedingk, 30 janvier 1811, archives de +Stockholm, et 125e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.] + +[Note 71: 123e rapport, envoi du 10 février.] + +Ces assurances, il ne se bornait plus à les renouveler périodiquement, +il en faisait le sujet constant et le fond de ses entretiens avec +l'ambassadeur: il les replaçait à chaque rencontre, à tout propos: en +quelques semaines, il les répéta jusqu'à douze fois bien comptées, et +toujours avec une abondance et une recherche d'expressions heureuses, +pittoresques, frappantes, avec des mines émues et des caresses de +langage, avec un charme incomparable de geste et de diction. + +Caulaincourt se laissait prendre à la musique de cette voix qui savait +moduler sur le même air des variations infinies. Il ajoutait foi aux +paroles que lui prodiguait cette bouche dont le sourire avait une grâce +ineffable, et il ne s'apercevait pas que le haut du visage démentait +involontairement l'expression des lèvres: que les yeux ne souriaient +jamais, ces yeux d'un bleu terne et voilé: que le regard immobile, +presque effrayant par sa fixité, ne se posait jamais sur l'interlocuteur +et semblait s'absorber dans la contemplation d'un mystérieux +fantôme[72]. Ainsi, avec je ne sais quoi de douloureux et d'inquiet, +Alexandre se livrait à l'obsession du grand projet qu'avaient mis en lui +des terreurs et des ressentiments trop justifiés, de ce projet qui +répondait à ses profondes méfiances et aussi à quelques-uns des +instincts les plus généreux de sa nature, qui conciliait ses ambitions +avec sa magnanimité, et c'était au moment où il s'en occupait le plus +qu'il se proclamait pur de toute arrière-pensée. Sa politique, +disait-il, était au grand jour; nul plus que lui n'avait l'horreur des +chemins détournés, des sentiers tortueux: «Je ne cache rien, général, et +je n'ai rien à cacher[73]», répétait-il à satiété; mais cette insistance +même eût dû avertir l'ambassadeur et le tenir sur ses gardes: il est bon +de se méfier de qui vante à tout propos sa droiture et sa franchise. + +[Note 72: _Mémoires de la comtesse Trembicka_, I, 261.] + +[Note 73: 124e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.] + +Pour mieux duper, Alexandre consentait à passer pour dupe. Il laissait +dire autour de lui, par la partie la plus ardente de la société, que sa +patience et son aveuglement passaient toutes bornes; qu'il se préparait +par son inertie somnolente un amer réveil. Qu'attend-il, répétaient à +l'envi les salons, pour ouvrir les yeux sur les desseins de Napoléon, +pour répudier une alliance perfide, pour répondre aux sollicitations, +aux offres de concours qui lui viennent d'Angleterre? «Il faudra qu'un +boulet français tombe dans la Néva pour que cet entêté d'empereur et ce +sot de chancelier voient qu'on ne peut se sauver que par +l'Angleterre[74].» Alexandre se mettait peu en peine de ces propos et y +trouvait son compte. Par son ordre, les personnes attachées au +gouvernement s'exprimaient en termes discrets, mesurés, conciliants: les +bruits de guerre qui circulaient périodiquement ne trouvaient aucun écho +au palais et à la chancellerie; dans ces milieux soigneusement dépourvus +de toute sonorité et comme étoupés, ils venaient s'amortir et +s'éteindre. + +[Note 74: Feuille de _Nouvelles et On dit_, jointe par Caulaincourt +à son envoi du 27 mars.] + +Le langage de la mission russe à Paris répondait à ces précautions. +L'agent de confiance, Tchernitchef, comprenait et secondait à merveille +les intentions de son maître; s'il croyait fermement à la nécessité de +prendre les devants sur l'adversaire, il n'en répétait pas moins à +Napoléon que le constant désir de Sa Majesté Russe «était de conserver +et de resserrer de plus en plus l'alliance et l'amitié qui existaient +entre les deux empires....; qu'elle était fermement résolue de +persévérer dans le système continental[75]». Quant à Kourakine, il avait +paru superflu de l'initier au secret et de lui recommander la prudence: +pour qu'il ne donnât point l'éveil par de téméraires paroles, on n'avait +qu'à le laisser à ses inclinations pacifiques, à sa pesante inertie. + +[Note 75: Rapport du 9/21 janvier 1811 (date rétablie), volume cité, +54.] + +La chronique de Paris, qui revenait à Pétersbourg sous forme de +nouvelles à la main, continuait à s'occuper de lui, mais le montrait se +confinant de plus en plus dans la partie honorifique de ses fonctions, +égayant toujours le public par la mise en scène ridiculement fastueuse +qu'il organisait autour de ses moindres actions, par son goût pour les +minuties de l'étiquette, par sa vanité colossale et naïve, par la manie +qu'il avait de se faire peindre à tout propos et représenter en pied, +entouré d'attributs et d'emblèmes destinés à symboliser ses exploits +diplomatiques. Dans les intervalles de répit que lui laissait sa goutte, +il présidait à des réceptions et à des fêtes, se posait en protecteur +des arts, visitait les ateliers de peinture, intervenait à la Comédie +française et «jugeait les différends entre mesdemoiselles Bourgoing et +Volnay pour les rôles de même emploi qu'elles se disputaient[76]». La +surveillance de son ambassade absorbait le reste de son temps: il la +gouvernait comme une famille, bourru et paternel tour à tour avec ses +subordonnés, affectant beaucoup de rigueur sur le chapitre des moeurs +sans prêcher d'exemple, grondant fort les jeunes secrétaires qui +cédaient aux entraînements de Paris et finissant par payer leurs +dettes[77]. A le voir occupé de tels soins, qui croirait à Paris qu'une +cour représentée par cet ambassadeur débonnaire pût penser à mal et +nourrir d'agressifs desseins? Par son insignifiance même, le vieux +prince était précieux: c'était une sorte de mannequin doré, à figure +souriante et béate, bon à présenter au gouvernement français comme un +trompe-l'oeil pour cacher les projets qui se machinaient par derrière. +Alexandre disait de lui, assez haut pour que ses paroles revinssent au +duc de Vicence: «Kourakine est un vieil imbécile, mais l'empereur +Napoléon sait qu'il veut l'alliance. Tout autre à sa place, il croira +qu'il vient pour finasser. Comme mes intentions sont droites, j'aime +mieux une bête qui ne se conduit pas de manière à en faire douter qu'un +homme d'esprit qui les ferait soupçonner[78].» + +[Note 76: _Nouvelles et On dit de Pétersbourg_, envoi du 4 mars +1811.] + +[Note 77: _Bulletins de police_. Archives nationales, F, 7, 3719.] + +[Note 78: Feuille de _Nouvelles et On dit_, envoi du 27 mars.] + +Cependant, comme Kourakine était chargé de transmettre les +communications officielles, les notes de cabinet à cabinet, il parut +indispensable de le mettre quelque peu en mouvement à propos de +l'Oldenbourg: Alexandre tenait à ce que sa protestation laissât trace +écrite. D'abord, Kourakine fut chargé de voir le ministre des relations +extérieures et de réclamer verbalement. M. de Champagny se montra assez +embarrassé pour défendre l'injustifiable; il soutint que le duc +d'Oldenbourg avait été l'objet d'un traitement de faveur, puisqu'on lui +avait proposé un transfert de souveraineté, au lieu de le médiatiser +comme ses voisins. En fin de compte, Champagny allégua la nécessité +politique et la raison d'Empire: successeur de Charlemagne, l'empereur +Napoléon possédait un droit de haute souveraineté sur tous les +territoires germaniques et les répartissait au gré de ses conceptions +profondes. Devant un argument de cette force, le gouvernement russe +prescrivit à Kourakine de déposer une note de protestation, conçue en +termes très mesurés. Champagny refusa par ordre de la recevoir, et une +scène étrange s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre, le premier +voulant à toute force que le second ouvrît l'enveloppe et lût la pièce, +l'autre repoussant le papier avec une égale énergie et se défendant d'y +toucher. De guerre lasse, Kourakine finit par laisser le pli tout +cacheté sur le bureau ministériel[79]. Sa cour jugea alors à propos de +communiquer la protestation à toutes les puissances et de lui donner une +publicité européenne: c'était pour elle un moyen d'affirmer à la fois +son droit et la modération qu'elle mettait à le soutenir. + +[Note 79: BOGDANOVITCH, _Histoire de la guerre patriotique_ (1812), +traduction allemande de Baumgarten, I, 12 à 17. Cf. BERNHARDI, +_Geschichte Russlands_, t. II, et POPOF, _Relations de la Russie avec +les puissances européennes avant la guerre de 1812_, _Revue du ministère +de l'instruction publique russe_, CLXXVII.] + +La note rappelait que la suppression de l'État d'Oldenbourg n'avait pu +s'opérer «sans blesser toute justice», sans porter atteinte aux droits +les mieux établis de la Russie, qui se croyait tenue d'en faire +expressément réserve. Après ces phrases hardies, la protestation +tournait court et finissait par un éloge de l'alliance[80]. Rédigée en +ces termes, la pièce était à double fin: elle pouvait, suivant les +circonstances, servir de préliminaire à la rupture ou à une négociation. +Pour le cas où l'empereur Alexandre surprendrait la fidélité des +Polonais, où il donnerait suite à son projet d'attaque, la notification +préalable de ses griefs l'aurait mis en règle vis-à-vis de l'opinion; +l'Europe s'étonnerait moins de lui voir donner pour sanction à sa +plainte l'ouverture des hostilités. Si les Polonais refusaient de le +suivre et l'obligeaient à rester en paix, il pourrait invoquer les +phrases de la fin pour entrer avec Napoléon en accommodement, pour +réclamer une indemnité et s'assurer peut-être des garanties d'avenir. + +[Note 80: Le texte de la protestation a été publié par BIGNON, dans +son _Histoire de France depuis le dix-huit brumaire_, X, 52-54.] + +Actuellement, c'est toujours le premier parti qui prévaut dans sa +pensée. Ses confidences familières montrent à quel point persiste en lui +la colère provoquée par les actes récents et les dernières arrogances de +la politique française[81]. De plus, des influences hostiles le +circonviennent et l'entraînent. Depuis quelque temps, un grand effort se +poursuit pour l'arracher plus complètement à l'ascendant modérateur de +Speranski, aux conseils pacifiques du chancelier. Cette oeuvre réunit +les personnages et les partis les plus divers: la mère de l'Empereur, +plusieurs de ses proches, les amis d'ancienne date auxquels il rend +progressivement sa confiance, les Russes de vieille roche qui aspirent à +émanciper moralement leur pays et à secouer la tutelle de l'esprit +français, les membres de l'émigration allemande et les missionnaires des +sociétés secrètes, les absolutistes et les révolutionnaires, les adeptes +d'un patriotisme étroit et les cosmopolites, les hommes qui veulent +rendre la Russie à elle-même et ceux qui veulent en faire l'instrument +de la libération universelle[82]. Dans la guerre à entreprendre, les +premiers montrent la fin d'un système de faiblesse et une résurrection +de la fierté nationale. Les seconds rappellent au Tsar que l'Europe +l'attend et le désire, que tous les opprimés espèrent en lui: à ce +prince d'esprit mobile et d'imagination ardente, ils proposent un rôle +nouveau et grandiose: ils sont arrivés à lui faire croire, à lui faire +dire dans ses épanchements intimes que sa mission consiste «à protéger +l'humanité souffrante contre les envahissements de la barbarie[83]». Et +tous s'accordent à lui répéter que l'instant est venu, que les +circonstances permettent de porter enfin la guerre chez l'éternel +agresseur, «qu'un moment pareil ne se présente qu'une fois[84]». C'est à +cette conclusion qu'aboutissent l'Allemand Parrot et l'émigré français +d'Allonville, le premier s'autorisant d'une longue intimité d'âme avec +Alexandre pour s'adresser à sa conscience et à son coeur, le second +s'armant de considérations purement militaires et techniques[85]. Tous +les donneurs d'avis, tous les faiseurs de mémoires abondent dans le même +sens. L'expérience n'a pas instruit ces hommes, le malheur ne les a pas +assagis: ce qu'ils conseillent encore une fois, dans l'impatience et +l'enivrement de leurs haines, c'est l'éternelle manoeuvre qu'ils ont vue +aboutir en 1805 à Austerlitz, en 1809 à Wagram: c'est de saisir le +moment où Napoléon détourne son attention de l'Europe centrale et +regarde ailleurs pour jeter contre lui une masse d'assaillants, et la +disproportion entre les forces respectivement en ligne, l'aspect de +l'Allemagne où les Français n'auront à opposer qu'un corps à une armée, +encourage toujours Alexandre à prévenir Napoléon, à marcher hardiment +pour le surprendre. + +[Note 81: Stedingk écrivait le 28 janvier: «Je connais quelqu'un +auquel il a dit: «Je suis las des vexations continuelles de Napoléon. +J'ai deux cent mille hommes de bonnes troupes et trois cent mille de +milices à lui offrir, et nous verrons.» On m'a assuré, et je n'en doute +pas, que des propos pareils lui échappent dans ses sociétés +particulières qui ne sont pas composées des personnes les plus +discrètes.» Archives du royaume de Suède.] + +[Note 82: SCHILDNER, 236.] + +[Note 83: _Id._] + +[Note 84: Paroles d'Alexandre lui-même à Czartoryski, _Mémoires du +prince_, II, 252.] + +[Note 85: La _Correspondance de Parrot avec Alexandre_ a été publiée +dans la _Deutsche Revue_, 1894-1895. Pour d'Allonville, voyez +BOGDANOVITCH, I, 73.] + + + + +CHAPITRE II + +PROJETS DE L'EMPEREUR. + + +Napoléon au commencement de 1811.--Maître de tout en apparence, il sent +l'inefficacité des moyens employés jusqu'à ce jour pour réduire +l'Angleterre et conquérir la paix générale.--Le blocus demeure inutile +tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Masséna +devant Torres-Vedras.--Le Nord préoccupe Napoléon et l'empêche de porter +un coup décisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie +et l'Angleterre.--Méfiance progressive: indices révélateurs: l'ukase +prohibitif.--Colère de Napoléon: paroles caractéristiques.--Les Polonais +de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napoléon décide de préparer +lentement et mystérieusement une campagne en Russie.--Comment il conçoit +cette gigantesque entreprise.--Quelle est à ses yeux la condition du +succès.--Dix-huit mois de préparation.--Projet pour 1811; projet pour +1812.--Mode employé pour recréer en Allemagne une force +imposante.--L'armée de couverture.--Envoi de troupes à +Dantzick.--Précautions prises pour dissimuler l'importance et le but de +ces préparatifs.--Napoléon reste militairement et diplomatiquement en +retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports +avec la Prusse.--L'Autriche et les Principautés.--Rapports avec la +Turquie.--Première brouille entre Napoléon et le prince royal de +Suède.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce +retour.--Demande de la Norvège.--Protestations simultanées à l'empereur +de Russie.--Bernadotte sera à qui le payera le mieux, sans être jamais +complètement à personne.--L'Empereur décline toute conversation au sujet +de la Norvège.--Audience donnée à l'aide de camp du prince.--Bernadotte +réitère ses instances et ses promesses.--Napoléon refuse de s'allier +prématurément à la Suède.--Ses rapports avec la Russie durant cette +période.--Mélange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser +le duc d'Oldenbourg.--Réquisitoire violent et emphatique contre +l'ukase.--Pourquoi Napoléon affecte de prendre au tragique cette mesure +purement commerciale.--Demande d'un traité de commerce.--Grief secret et +prétention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du +blocus domine à ses yeux toutes les autres: il évite encore de la +soulever.--Sa longue et remarquable lettre à l'empereur +Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons +profondes qui portent l'Empereur à envisager comme probable une guerre +dans le Nord et à y voir le couronnement de son oeuvre.--Napoléon égaré +par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant à la +guerre si la Russie rentrait dans le système continental, mais il +n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napoléon cherchent +respectivement à s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812, +l'avantage du choc offensif. + + + +I + +Dans le comble de puissance où quinze ans de triomphes ininterrompus +l'avaient mis, Napoléon ne jouissait pas de sa prospérité et de sa +gloire. L'année nouvelle se levait pour lui radieuse de promesses; la +délivrance attendue de l'Impératrice lui faisait espérer un fils; jamais +les rois n'avaient montré autant de soumission apparente, et pourtant +lui-même éprouvait les atteintes de l'universel malaise. Un danger vague +lui semblait peser sur l'avenir: dans l'air encore immobile et calme, il +sentait passer la lourdeur des orages prochains. + +Son grand esprit ne s'abusait point sur les dangers que créait la +prolongation de la guerre maritime, sur les charges, les vexations, les +maux horribles dont elle accablait les peuples. D'après son propre aveu, +tout l'esprit de son gouvernement s'en trouvait faussé: nul ne posséda à +un égal degré l'instinct des principes de modération ferme et de justice +qui seuls assurent sur les hommes un empire durable, et il se voyait +jeté hors de ses voies par les entraînements de son système extérieur, +poussé dans la tyrannie, obligé de mettre partout le despotisme à la +place de l'autorité. Il ne lui échappait pas qu'un monde de haines et de +souffrances s'amassait autour de lui, que le nombre de ses ennemis +grossissait sans cesse et qu'ils ne désespéraient jamais de l'abattre, +tant que l'Angleterre resterait en armes. Or, cette guerre qui +entretenait le mal d'insécurité dont avait toujours souffert sa +grandeur, il ne savait plus comment la finir: il se demandait en vain où +trouver, où chercher cette paix dont il avait besoin autant que le plus +humble de ses sujets, et parfois on l'entendait dire «très vite, à voix +basse et avec une sorte d'impatience, que si les Anglais tenaient encore +quelque temps, il ne savait plus ce que cela deviendrait, ni que +faire[86]». + +[Note 86: Rapport de Tchernitchef, 9/21 janvier 1811, volume cité, +54.] + +Les moyens qu'il avait imaginés pour réduire sa rivale, malgré leur +colossal développement, malgré leur rigueur et leur précision, +n'avançaient plus à rien: aux deux extrémités de l'horizon, cette +puissance démesurément accrue rencontrait enfin sa limite. Le Nord ne se +fermait pas aux produits britanniques, et cette brèche au blocus en +annulait tous les effets: l'Angleterre souffrait sans périr. Au sud, en +Portugal, l'Angleterre ne se laissait pas arracher de cette pointe +extrême du continent où elle avait pris terre et s'était +inébranlablement fixée. Masséna tâtait en vain les lignes de +Torres-Vedras, ne réussissait pas à découvrir le point faible, le côté +vulnérable de la position ennemie; il envoyait le général Foy à Paris +réclamer du secours, exposer la situation, demander aide et conseil: il +s'avouait impuissant, et le succès plusieurs fois annoncé, attendu, +escompté, se dérobait toujours. + +On s'est demandé pourquoi, en ce temps où l'Empereur ignorait les +intentions offensives d'Alexandre, il n'avait point fait masse de ses +armées et porté un grand effort en Espagne, pourquoi il n'avait pas +donné assez d'hommes au prince d'Essling pour jeter les Anglais à la mer +et terminer au moins cette partie de la tâche. C'est que, sans lui +montrer encore le péril tout formé, le Nord le préoccupait déjà et le +paralysait. Il savait qu'une réconciliation de la Russie avec nos +ennemis amènerait tôt ou tard une prise d'armes en leur faveur, créerait +une diversion bien autrement redoutable pour lui que la prolongation de +la guerre espagnole, l'obligerait à préparer une grande expédition dans +le Nord, à frapper de ce côté le coup suprême et à vaincre les Anglais +dans Moscou. Or, si les desseins du Tsar sur la Pologne lui échappaient, +il lui semblait bien que la Russie, après l'avoir suivi quelque temps et +s'être acheminée dans son sillage, après s'être ensuite arrêtée et +immobilisée, virait de bord maintenant, s'éloignait de lui +insensiblement et s'orientait vers l'Angleterre. + +Le refus de frapper les marchandises coloniales d'un tarif écrasant et +de confisquer les bâtiments fraudeurs lui était apparu comme un premier +indice. Peu après, sans apercevoir le groupement d'armées qui s'opère +par ordre d'Alexandre, il apprend que les Russes construisent beaucoup +d'ouvrages sur la Dwina et le Dniester. Travaux de défense, sans doute, +et parfaitement licites; néanmoins, si les Russes mettent tant de soin à +couvrir leur frontière, n'est-ce point pour se prémunir contre les +conséquences d'une défection qu'ils préméditent? Après qu'ils auront +fait la paix avec la Turquie, «voudraient-ils la faire avec +l'Angleterre? Ce serait incontinent la cause de la guerre[87].» Si +Napoléon s'empare à ce moment de l'Oldenbourg, c'est peut-être à dessein +d'éprouver et de tâter la Russie, de voir si elle ne saisira point le +premier prétexte pour rompre. En attendant que le mystère s'éclaircisse, +il n'augmente pas encore ses forces en Allemagne, laisse Davout isolé, +se borne à réorganiser le premier corps sans y ajouter un homme, à +accélérer les envois d'armes dans le duché de Varsovie[88]. Il continue +toujours à s'occuper de l'Espagne, presse Masséna d'en finir, ordonne +aux autres chefs de corps de lui prêter main-forte et de l'aider à +briser l'obstacle. Il reporte alternativement sa pensée du nord au sud +et des Pyrénées vers la Vistule, ne sait de quel côté il dirigera les +troupes que l'appel d'une nouvelle conscription va rendre disponibles. + +[Note 87: _Corresp._, 17187.] + +[Note 88: _Id._, 16994, 16995, 17283.] + +Dans cet état de doute et d'expectative, la nouvelle de l'ukase +prohibitif lui arrive soudain et l'avertit: c'est pour lui le signal +d'alarme. L'ukase est spécialement dirigé contre le commerce français: +il ferme le marché russe à nos produits et ordonne de brûler ceux qui +réussiraient à s'y introduire: c'est une rupture éclatante sur ce +terrain économique où devait surtout s'affirmer l'alliance. Nos ennemis +vont accueillir cet acte comme une avance indirecte de la Russie, comme +un premier gage; à cette heure, sans doute, on exulte à Londres, et la +colère de l'Empereur éclate. Il profite d'une audience donnée au corps +diplomatique pour témoigner aux représentants de la Russie, à +Tchernitchef surtout, une froideur presque insultante: «Au lieu de +Russie, dit-il le soir, j'ai beaucoup parlé Pologne aujourd'hui[89].» +Les membres de la colonie polonaise de Paris poussent aussitôt des cris +de joie: ils affichent leurs espérances dans le salon de madame +Walewska, qui les laisse se grouper autour d'elle: à cet instant, par +une coïncidence singulière, deux Polonaises, Marie-Antonovna Narishkine +et Marie Walewska, exerçaient dans le même sens sur les deux empereurs +l'ascendant de leur charme, le pouvoir de leur douceur, et plaidaient +tendrement la cause de leur patrie[90]. + +[Note 89: Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811, volume cité, +147.] + +[Note 90: Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811: «Les femmes +aussi jouent un grand rôle dans ce moment, surtout depuis l'arrivée de +madame Walewska que Napoléon a beaucoup connue pendant la dernière +campagne; la faveur de cette dame se soutient beaucoup; elle a eu les +petites entrées à la cour, distinction qu'aucune autre étrangère n'a +reçue; elle a amené avec elle un petit enfant que l'on dit être provenu +des fréquents voyages qu'elle faisait de Vienne à Schoenbrunn: aussi en +prend-on un soin infini.» Volume cité, 149. + +Envoi de Caulaincourt du 17 janvier: «Madame N... est plus que jamais la +dame des pensées: l'Empereur y passe au moins une heure tous les soirs: +en un mot, elle est mieux traitée que jamais. Le retour du prince +Gagarine, qui est revenu de Moscou et que le public désigne comme son +amant, n'a rien changé.»] + +Mais Napoléon, s'il se décide à se faire arme de la Pologne contre la +Russie, se résoudra par d'autres motifs. En ce moment même, on procède +d'après ses ordres, au département de l'extérieur, à un travail qui doit +établir, par la vérification et le rapprochement des dates, si l'ukase a +précédé ou suivi l'instant où la nouvelle du sénatus-consulte portant +réunion du littoral germanique est parvenue en Russie. Le résultat de +cette enquête est concluant[91]; le sénatus-consulte a été connu le 2 +janvier: l'ukase, longuement et mystérieusement élaboré, a été signé le +31 décembre; ce n'est donc pas une réponse à un acte dont la Russie +pouvait s'offusquer: c'est une mesure d'hostilité spontanée et +préconçue. Quelque temps après, l'éclat donné par les Russes à leur +protestation au sujet de l'Oldenbourg, cette manière de saisir l'Europe +et de la faire juge de leur cause, confirme et aggrave les soupçons de +l'Empereur. Plus de doute, la Russie tend chaque jour davantage à se +séparer de lui et à s'échapper de l'alliance: «Voici, se dit-il en +propres termes, une grande planète qui prend une fausse direction, je ne +comprends plus rien à sa marche; elle ne peut agir ainsi que dans le +dessein de nous quitter; tenons-nous sur nos gardes et prenons les +précautions commandées par la prudence[92].» Alors, après trois nuits +sans sommeil, trois nuits de réflexion profonde, durant lesquelles il +met en balance les frais qu'occasionnera un grand armement et +l'opportunité de l'effectuer, il décide de dépenser cent millions +d'extraordinaire et de se mettre en mesure[93]. + +[Note 91: Il figure aux archives nationales sous forme de lettre +adressée par Champagny à l'Empereur, AF, IV, 1699.] + +[Note 92: Rapport de Tchernitchef, 5/17 avril (date rétablie) 1811, +volume cité, 70.] + +[Note 93: Ce fait fut révélé par Napoléon lui-même au prince de +Schwartzenberg, dans une conversation citée par HELFERT, _Maria Louise_, +p. 199.] + +Ce n'est pas qu'il juge nécessaire de pousser hâtivement ses préparatifs +et de parer à des éventualités urgentes. D'après ses prévisions, rien ne +presse: il faut que tout commence, mais tout doit s'opérer posément, +tranquillement, avec précaution et surtout avec mystère. L'évolution de +la Russie vers l'Angleterre se poursuivra vraisemblablement comme elle a +commencé, c'est-à-dire pas à pas, par successives étapes; elle ne +s'achèvera guère avant le milieu ou la fin de l'année, et il sera facile +d'ajourner le conflit jusqu'en 1812. La guerre au Nord n'apparaît pas à +Napoléon imminente, mais plus probable dans l'avenir, plus difficilement +évitable. L'idée qu'il s'en fait, vague jusqu'alors et imprécise, se +formule nettement; les contours se déterminent, les arêtes principales +s'accusent, les grandes lignes se dégagent, et tout un plan d'action +surgit dans sa pensée, subtil, profond, colossal, exécutable à distance +d'une année. + +S'il doit faire cette guerre, il entend la porter et même la commencer +en territoire ennemi; c'est à ce prix seulement qu'elle est susceptible +de résultats grandioses et mérite d'être faite. Les désastres infligés +aux Russes en Allemagne ou en Pologne, Austerlitz et Friedland par +exemple, ont humilié l'orgueil du Tsar et de sa noblesse: ils n'ont pas +atteint la puissance moscovite dans ses oeuvres vives et limité vraiment +sa force d'expansion. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est un Austerlitz ou +un Friedland en Russie, un coup porté assez profondément pour permettre +d'imposer aux vaincus, comme conditions de la paix, l'abandon de leurs +facultés offensives, le recul de leurs frontières, un déplacement vers +l'Est, un exil aux confins de l'Asie. Comment Napoléon obtiendra-t-il ce +succès décisif, une fois entré en Russie? Quel sera sur place son plan +d'opérations et de manoeuvres? Sa pensée ne sonde pas encore cet avenir. +Confiant dans ses inspirations stratégiques et tactiques, il se croit +sûr de vaincre en Russie pourvu qu'il réussisse à y entrer, à y insérer +d'emblée quatre ou cinq cent mille hommes, et pourvu que ces masses +soient suffisamment munies, équipées, outillées, approvisionnées, pour +qu'elles puissent vivre et agir plusieurs mois dans un pays fait de +vastes espaces peu peuplés et d'obscures immensités. Du premier coup, il +va droit à la grande difficulté, celle de pousser par un glissement +insensible la puissance française jusqu'aux abords de la Russie, de l'y +précipiter ensuite avec tout son attirail, avec toutes ses ressources, +de faire en sorte que nos armées débouchent en Lithuanie aussi fraîches +et bien pourvues que si elles sortaient de Strasbourg ou de Mayence, +d'assurer les subsistances, les transports, le ravitaillement, dans une +région où il faudra tout amener avec soi et dont l'accès s'ouvre à huit +cents lieues de nos frontières. S'il parvient à résoudre ce problème par +un miracle d'organisation et de prévoyance, il considère qu'il aura tout +gagné: à ses yeux, dès qu'il s'agit de s'attaquer à la Russie, le secret +de la victoire réside intégralement dans l'art des préparations, et lui +qui a improvisé tant de guerres avec des éléments créés d'urgence, croit +n'avoir pas trop d'une année, de dix-huit mois peut-être, pour +rassembler cette fois ses moyens, pour les élever à un degré de +perfection sans exemple, pour les porter sur place, pour les faire +arriver à pied d'oeuvre intacts et tout montés, pour préparer +méthodiquement et méticuleusement l'invasion. + +Mais les Russes le laisseront-ils poursuivre jusqu'à complet achèvement +cette oeuvre de persévérance et de longueur? Pourquoi ne +chercheraient-ils pas à nous prévenir, à se jeter avant nous sur la +Pologne et l'Allemagne encore inoccupées? A cet égard, Napoléon n'a pas +de craintes immédiates, et voici comment il envisage l'avenir. Ignorant +totalement ce qui se passe en face de la frontière varsovienne, il croit +que les seules forces mobiles et véritablement actives dont dispose la +Russie sont retenues sur le Danube: il estime qu'Alexandre, occupé par +la Turquie comme lui-même l'est par l'Espagne, ne songera à consommer sa +défection qu'après s'être débarrassé de cette entrave. Mais la paix avec +les Turcs paraît assez prochaine: au point où en sont les choses, il +semble que ce soit affaire de quelques mois: la paix peut se conclure +dès que l'ouverture de la prochaine campagne aura fourni aux Russes +l'occasion d'un succès marqué, c'est-à-dire au printemps; dans le +courant de l'été, les troupes russes reflueront probablement vers les +frontières occidentales de l'empire, occuperont les lignes de défense, +les camps retranchés qui s'y ébauchent, et se placeront ainsi en +imposante posture. C'est sans doute l'instant que s'est désigné le Tsar +pour renouer avec l'Angleterre et nous fausser définitivement compagnie. +Si Napoléon attend de son côté cette époque pour porter ses troupes en +Allemagne et commencer les apprêts d'une guerre vengeresse, il est à +craindre que les Russes, à l'aspect de nos mouvements, ne résistent pas +à la tentation de mettre à profit leur avantage momentané, de franchir +leurs frontières, de briser ou au moins de fausser le grand appareil +militaire qu'ils verront s'avancer contre eux. Donc il est indispensable +que pour l'époque prévue nos premiers mouvements soient exécutés, que la +France ait dans l'Allemagne du Nord des forces suffisantes non pour +attaquer les Russes, mais pour leur interdire toute attaque, pour les +empêcher de rien entreprendre, pour les dominer et les barrer. Napoléon +décide qu'avant la fin du printemps le corps de Davout se sera +transformé sans bruit en une armée de quatre-vingt mille hommes, +composée de ses meilleures troupes; que cette armée, placée sous le plus +sûr et le plus solide des chefs, renforcée des contingents allemands, +aura allongé ses colonnes jusqu'aux approches de Stettin et de l'Oder, +afin de pouvoir, à la première alerte, arriver sur la Vistule avant les +Russes. Il décide que Dantzick, abondamment pourvu d'hommes et de +munitions, sera devenu un premier centre de résistance et une grande +forteresse d'arrêt. Par conséquent, lorsque les Russes remonteront du +sud au nord-ouest et se tourneront vers l'Allemagne française, ils +apercevront devant eux un double obstacle, qui se sera insensiblement +redressé: Dantzick d'abord, donnant un point d'appui à la Pologne +varsovienne; plus loin l'armée de Davout postée sur les deux rives de +l'Elbe: ils retrouveront en face d'eux une partie importante de la +puissance française, alors qu'ils la croient tout entière détournée vers +l'Espagne et engouffrée dans la Péninsule. Cette reprise par leur +adversaire de l'avantage stratégique les emprisonnera à l'intérieur de +leurs frontières: Napoléon les immobilisera sur la pointe de son épée, +tendue au travers de l'Allemagne et insinuée jusqu'à la Vistule[94]. + +[Note 94: Ce plan est exposé dans une lettre de l'Empereur à Davout, +24 mars 1811, _Corresp._, 17516.] + +Ainsi tenue en respect, la Russie n'osera vraisemblablement démasquer +ses projets et jeter bas un simulacre d'alliance. L'empereur Alexandre +va se troubler, hésiter, équivoquer; il ouvrira des négociations: +Napoléon en fera autant de son côté: «Il est probable, écrit-il à +Davout, que nous nous expliquerons et que nous gagnerons du temps de +part et d'autre[95].» Pendant ce temps, à l'abri de nos troupes +d'Allemagne déployées en rideau protecteur, nos forces de seconde et de +troisième ligne se formeront; derrière les quatre-vingt mille hommes de +Davout, l'Empereur en réunira quatre fois autant; sur le Rhin, en +Hollande, dans la France du Nord, à Mayence, à Wesel, à Utrecht, à +Boulogne, derrière les Alpes, dans la haute Italie, des camps +s'établiront, d'énormes réceptacles d'hommes et de munitions, dont le +contenu se répandra peu à peu sur l'Allemagne. Ces masses rejoindront en +temps voulu l'armée de Davout, se grouperont derrière elle et à ses +côtés, referont la Grande Armée sur des proportions formidablement +accrues, se prépareront elles-mêmes à attaquer, et la position de +défense prise dans le nord de l'Allemagne se transformera en base +d'offensive. En même temps, non content de lever tous ses vassaux, +Allemands du Nord et du Sud, Suisses, Italiens, Illyriens, Espagnols, +Portugais, l'Empereur s'adressera aux États qui conservent une +indépendance nominale, Prusse, Autriche, Turquie et Suède. Tandis +qu'Alexandre se flatte d'immobiliser deux de ces puissances et de +s'attacher les autres, Napoléon se croit sûr de les enrégimenter toutes +quatre. Ainsi, au commencement de 1812, en admettant que ses +négociations avec Alexandre n'aient point abouti et qu'il n'ait pas +obtenu de la Russie des garanties expresses de fidélité, il se trouvera +disposer contre elle de toute l'ancienne Europe, mais de l'Europe mise +sur pied d'avance et militairement organisée, disciplinée, embrigadée, +mobilisée, concentrée, formée en une seule et immense colonne d'assaut. + +[Note 95: _Corresp._, 17516.] + + + +II + +Les premiers ordres pour renforcer le corps de Davout furent donnés à la +fin de janvier et complétés ensuite par une série de dispositions. +L'opération n'allait pas s'accomplir brusquement, brutalement: il ne +s'agissait pas de jeter d'un coup au delà du Rhin une force +considérable, qui attirerait l'attention. C'est par une infiltration +continue d'hommes et de matériel dans les cadres déjà existants que se +recréera notre armée d'Allemagne. Le premier corps s'accroîtra +insensiblement, sans que sa forme extérieure et ses éléments +constitutifs soient d'abord modifiés. Les unités qui le composent, +divisions, régiments, bataillons, vont simultanément grossir, par lente +addition de substance; puis, lorsqu'elles seront parvenues à une +surabondance d'effectifs, elles vont se dédoubler, se multiplier, +essaimer autour d'elles d'autres groupes, d'autres unités, et peu à peu, +au lieu d'un simple corps, l'armée de quatre-vingt mille hommes +apparaîtra, munie de tous ses organes. + +Le 21 janvier, l'Empereur annonce à Davout un seul régiment français et +quatre régiments hollandais: cette infanterie sera répartie entre les +trois divisions du 1er corps, les divisions incomparables, celles de +Friant, Morand et Gudin, que l'on déchargera ensuite de leur trop-plein +par la formation d'une quatrième, confiée au général Dessaix[96]. En +même temps, comme la conscription de 1812 aura versé dans les dépôts +cent mille recrues, les bataillons actuels de dépôt, dont l'instruction +s'achève, pourront se mettre en route et rejoindre les régiments +d'Allemagne. Les régiments un peu maigres prendront ainsi du corps, +comprendront quatre bataillons, puis cinq, au lieu de trois, et dans le +courant de l'été, par suite de cette pléthore, l'armée se formera à cinq +divisions, de quatre régiments chacune et de deux brigades. La cavalerie +se sera antérieurement augmentée par l'envoi aux escadrons de guerre de +détachements puisés dans tous les dépôts de même arme, sans création de +régiments nouveaux: elle se sera complétée en chevaux par des remontes +opérées sur place. + +[Note 96: _Corresp._, 17289.] + +Quant au matériel, Napoléon s'occupe déjà à l'expédier, en prenant pour +base de ses calculs ce que sera l'armée de l'Elbe dans six mois, non ce +qu'elle est actuellement. Il fait partir l'artillerie régimentaire et +divisionnaire, les parcs de réserve, au total cent quatre-vingts bouches +à feu. Il organise le génie et lui fournit quinze mille outils; +s'absorbant dans de minutieuses supputations, il compte que Davout aura +besoin de six cents voitures d'artillerie et de deux cent vingt-quatre +caissons d'infanterie, pour porter avec soi cinq cent +quatre-vingt-quatre mille cartouches, tandis qu'une réserve de trois +millions de cartouches s'entassera dans les magasins de Hambourg et de +Magdebourg. Avec une sollicitude particulière, il perfectionne le +service du train, celui des équipages militaires, car il y voit, dans +une guerre lointaine, les auxiliaires indispensables de la victoire. Ces +éléments divers vont se former par prélèvements opérés sur toutes les +ressources de l'intérieur, franchir le Rhin par groupes isolés, par +détachements à peine visibles, et s'introduire furtivement en +Allemagne[97]. + +[Note 97: _Corresp._, 17289, 17336, 17355, 17372, 17382, 17384, +17414, 17441, 17469, 17493, 17494, 17503, 17512, 17513, 17519, 17533. +Cf. la réponse de Davout et autres pièces conservées aux archives +nationales, AF, IV, 1653.] + +Pour faciliter leur marche, Napoléon fait reconnaître par des officiers +d'état-major et aménager les voies de communication. En Allemagne, les +chemins sont généralement mauvais: n'importe, on en créera d'autres. +Entre Wesel et Hambourg, à travers la Westphalie et le Hanovre, une +large route militaire va s'ouvrir, une sorte de voie romaine, qui +attestera aux générations futures le passage des Français et la grandeur +de leurs oeuvres. Les autorités de la Westphalie et du grand-duché de +Berg procéderont à ce travail. Davout est chargé de pourvoir au +placement de ses effectifs futurs, d'assurer par avance les vivres, +l'habillement, la solde, de régler son budget, de fortifier Hambourg, de +convertir cette ville ouverte en une vaste place d'armes. Qu'il se mette +en mesure de toutes façons, mais que ces préparatifs s'opèrent dans le +plus absolu silence: agir sans parler, telle est la recommandation qui +accompagne invariablement les ordres donnés et accuse à chaque instant +la pensée dominante de l'Empereur. + +Il couvre d'une ombre encore plus épaisse les mouvements destinés à +recomposer la garnison de Dantzick et à en décupler l'effectif. D'abord, +il fait rejoindre les quinze cents soldats qu'il a dans la place par +six bataillons polonais, par deux bataillons saxons, par le régiment +français qui occupe Stettin; Davout l'y remplacera «par un très beau +régiment» de la division Friant, en ayant soin de tenir «le meilleur +langage envers la Russie[98]», en s'abstenant de la moindre confidence +au gouvernement de Varsovie: «Tout ce qu'on dit aux Polonais, ils le +répètent et le publient de toutes les manières[99].» Un peu plus tard, +l'Empereur fait filer sur Dantzick, par Magdebourg et la Prusse, des +compagnies de canonniers, de mineurs, de sapeurs, puis un régiment +westphalien de deux mille quatre cents hommes, un régiment de Berg; il +demande pour la même destination un régiment à la Bavière, un autre au +Wurtemberg, et de tous les points de l'Allemagne des détachements se +dirigent vers le poste à réoccuper, mais ils s'y rendent sans +précipitation, en amortissant le bruit de leurs pas. Avec eux, +l'Empereur fait affluer à Dantzick des canons, des mortiers, des affûts, +des fusils, tous les engins de résistance, et de plus un équipage de +ponts, matériel d'attaque qu'il dispose là pour l'avenir et par +provision[100]. Mais le gouverneur Rapp reçoit impérativement l'ordre de +surveiller ses propos, de «couper sa langue[101]»: il devra ne faire +aucun étalage des ressources de tout genre qui vont lui arriver et +s'entasser dans la place. + +[Note 98: _Corresp._, 17415.] + +[Note 99: _Id._] + +[Note 100: _Id._, 17212, 17323, 17415, 17488, 17490, 17491, 17505, +17510, 17515, 17520.] + +[Note 101: _Id._, 17516.] + +Cependant, Napoléon sent l'impossibilité de dissimuler complètement aux +Russes cette agglomération de forces à proximité de leur frontière; +renonçant à nier le fait, il travestit l'intention. Il ordonne de +préparer pour Kourakine une note explicative, nourrie d'allégations +spécieuses et de contre-vérités: elle dira qu'une grande escadre +anglaise s'avance dans la Baltique, qu'on lui suppose le dessein +d'attaquer Dantzick; en conséquence, l'Empereur se juge obligé de +mettre la place en état de défense, d'y réunir quelques milliers +d'hommes, et se fait un devoir d'en prévenir la Russie, afin que +celle-ci ne s'alarme point d'un armement dirigé contre l'ennemi +commun[102]. + +[Note 102: _Corresp._, 17492, 17523. Cf. les lettres de Champagny à +l'Empereur en date des 19 et 28 mars. Archives nationales, AF, IV, +1699.] + +La même note avoue que des fusils ont été achetés en France pour le +compte du roi de Saxe, souverain de Varsovie, agissant dans la plénitude +de ses droits; «mais le nombre n'en est que de vingt mille, au lieu de +soixante mille qu'on a supposé». Dans la réalité, les amas d'armes que +Napoléon dispose à l'usage des paysans polonais, destinés au besoin à se +lever en masse, sont autrement considérables. Ses agents lui ont +découvert à Vienne cinquante-quatre mille fusils, que l'Autriche est +prête à céder: le roi de Saxe reçoit avis de les acheter et de les +attirer à Dresde; c'est l'Empereur qui les payera. L'Empereur forme +lui-même sur le Rhin deux dépôts d'armes, réunit à Wesel trente-quatre +mille fusils, tirés de Hollande, à Mayence cinquante-cinq mille, tirés +de France; sans les porter encore au delà du fleuve, il les fait mettre +en magasin, en caisses, «emballés et prêts à partir».--«Ordonnez, +écrit-il au ministre de la guerre, que cette opération se fasse avec le +plus de mystère possible, de sorte qu'aux premiers jours de mai, si +j'avais besoin d'avoir ces soixante-seize mille armes, elles pussent +partir vingt-quatre heures après que je l'aurais ordonné[103]», ce qui +les ferait arriver à destination au bout de quelques semaines. Napoléon +ne suppose jamais qu'avant l'été il puisse avoir besoin d'armer la +population varsovienne et même de mettre sur pied, dans le duché, les +troupes régulières, non plus que de posséder à Dantzick les quinze mille +hommes auxquels il donne sourdement l'impulsion. + +[Note 103: _Corresp._, 17371.] + +Son activité diplomatique retardait encore sur ses mouvements +militaires. Les quatre puissances qui lui semblaient ses auxiliaires +désignés, Prusse, Autriche, Turquie et Suède, n'avaient pas, comme nos +armées, de grands espaces à parcourir pour entrer en ligne: elles +étaient toutes portées, limitrophes de l'ennemi à atteindre: il était +inutile et même dangereux d'engager avec elles des négociations dont +l'écho pourrait retentir à Pétersbourg et précipiter la rupture. +D'ailleurs, Napoléon était persuadé que ces alliances se feraient +presque d'elles-mêmes et par la force des choses; que la Prusse et +l'Autriche, dominées par son prestige, viendraient docilement à son +appel; qu'une sorte de fascination les lui amènerait; que la tradition +lui ramènerait la Turquie et la Suède. Aujourd'hui, il essayait +simplement, par une pression plus ou moins forte sur les quatre +puissances, de composer à chacune une attitude conforme à ses desseins. + +A la Prusse, il ne demandait que l'immobilité. La Prusse était sur le +chemin entre la France et la Russie: si elle s'agitait et armait, on +pourrait croire à Pétersbourg qu'elle se levait à notre instigation et +que Napoléon voulait s'en faire une avant-garde; il importait donc +qu'elle s'effaçât de la scène le plus longtemps possible et se fît +oublier. Mais les convenances de notre politique cadraient mal avec les +angoisses de la Prusse. La cour de Potsdam, avertie par les appels +d'Alexandre que la rupture entre les deux empereurs approchait et mieux +instruite à cet égard que Napoléon lui-même, vivait dans l'épouvante: +elle craignait de devenir la première victime de la guerre, quelque +parti qu'elle prît, et de périr broyée dans le choc qui se préparait. +Pour défendre sa misérable existence, elle armait frauduleusement et en +cachette, rappelait en partie les réserves. Au service de qui +emploierait-elle ces forces? Irait-elle où l'appelaient ses voeux et ses +haines? S'élancerait-elle vers la Russie? Au contraire, cédant à +d'inéluctables nécessités, se laisserait-elle dériver vers la France? +C'était ce qu'elle ignorait elle-même. Le chancelier Hardenberg passait +par des alternatives diverses: négociant simultanément avec Napoléon et +Alexandre, il était tour à tour sincère et faux dans ses protestations à +l'un et à l'autre; il trompait toujours quelqu'un, mais ce n'était pas +la même puissance; il y avait des évolutions dans sa duplicité[104]. En +tout cas, il jugeait indispensable de renouveler fréquemment à Paris +d'humbles demandes d'alliance, des offres de concours, pour mériter +l'indulgence de l'Empereur et l'amener à fermer les yeux sur des +armements illicites. Mais l'Empereur dédaignait encore de prêter +l'oreille aux sollicitations de la Prusse; d'autre part, dès qu'il +remarquait chez elle quelque mouvement suspect, quelque levée excédant +le chiffre réglementaire, il la rabrouait durement et, d'un ton +courroucé, lui enjoignait de rentrer dans l'ordre, se bornant à lui +faire entrevoir, pour prix de sa sagesse, la perspective d'un accord +futur et éventuel. + +[Note 104: DUNCKER, ouvrage cité, 343-365. MARTENS, _Traités de la +Russie_, VII, 15 et suiv. Correspondance de Prusse, aux archives des +affaires étrangères, janvier à avril 1811.] + +Il évitait également de brusquer son alliance avec l'Autriche, mais +croyait nécessaire d'imprimer à cet État un mouvement propre à inquiéter +les Russes sur le Danube, à leur donner plus d'occupation en Orient et à +les y enfoncer davantage. Partant de ce principe que la cour de Vienne +voyait avec chagrin l'annexion imminente des Principautés et y mettrait +volontiers obstacle, pourvu qu'elle fût quelque peu soutenue et +encouragée, il provoquait avec elle à ce sujet un échange de vues: il +témoignait le regret d'avoir souscrit naguère à un tel accroissement de +l'empire russe, se montrait aujourd'hui dans des dispositions +différentes, demandait à Metternich et à l'empereur François ce qu'ils +comptaient faire, jusqu'où ils oseraient aller pour empêcher un résultat +funeste à leurs intérêts, et ne leur ménageait pas les expressions de sa +bienveillance. Son jeu était clair: il voulait que l'Autriche se mît en +avant et prît une initiative que les stricts engagements d'Erfurt lui +interdisaient à lui-même: il voulait qu'elle protestât contre la +conquête des Principautés et appuyât au besoin ses notes diplomatiques +par quelques démonstrations militaires. Ces démarches auraient pour +résultat de ranimer le courage des Ottomans par l'espérance d'un +secours, de les inciter à mieux défendre leurs provinces, à refuser la +paix, à prolonger une guerre destinée, d'après les calculs de Napoléon, +à retenir les Russes loin de lui et à retarder leur réapparition en +masse sur les frontières de la Pologne[105]. + +[Note 105: _Corresp._, 17387, 17388. Cf. la lettre du 26 mars au +sujet de la Serbie, où les Russes venaient d'occuper Belgrade. +_Corresp._, 17518.] + +Avec la Turquie elle-même, il évitait de passer des accords destructifs +de ceux qui le liaient toujours à la Russie, de garantir au Sultan +l'intégrité de son empire et la récupération des Principautés. Ses +efforts tendaient simplement à faire succéder entre les deux États, à +une froideur marquée, une reprise de confiance. Il écrivait au ministre +des relations extérieures: «Mandez à M. de Latour-Maubourg--c'était +notre chargé d'affaires à Constantinople--de se rapprocher le plus +possible de la Porte, de faire en sorte, sans se compromettre, que le +nouveau Sultan m'écrive et m'envoie un ministre: de mon côté, je lui +répondrai, je renouerai mes relations et j'enverrai un ministre[106].» +Ainsi, les voies s'ouvriront à un rapprochement. Sans rappeler encore à +lui la Turquie, Napoléon s'occupe à la placer sur le chemin du retour; +ce qu'il cherche à obtenir des Ottomans, c'est qu'ils se mettent à sa +disposition, sans lui demander dès à présent d'engagements formels, et +attendent son bon plaisir. + +[Note 106: _Corresp._, 17365.] + +Il eût voulu agir de même avec la puissance qui correspondait à la +Turquie dans la partie opposée de l'Europe, avec cette Suède qui devait +son importance à sa position topographique plus qu'à ses forces. +Actuellement, il n'exigeait d'elle qu'un service plus exact contre +l'Angleterre, une soumission absolue, sans préjuger ce qu'il aurait +peut-être à lui demander contre les Russes et à faire pour elle. Mais +les intérêts contradictoires entre lesquels se débattait la Suède, ses +passions, ses souffrances, ne lui permettaient point une obéissance +purement gratuite, une attente résignée. Chaque jour, son indiscipline +cause à Napoléon de nouvelles impatiences: il lui faut en même temps se +défendre contre des empressements intempestifs, contre d'importunes +sollicitations. Le caractère de l'homme qu'il a laissé se placer à +Stockholm sur les marches du trône complique singulièrement le problème +des relations. Désireux de ne pas se brouiller complètement avec la +Suède et de ne point s'allier prématurément à elle, il aura fort à faire +pour atteindre ce double but, et ses rapports avec Bernadotte, assez +accidentés durant cette période, donnent plus particulièrement la mesure +de ses intentions actuelles à l'égard de la Russie. + + + +III + +Parti de Paris avec la trahison au coeur, Bernadotte n'avait pas résisté +à mal parler de son ancien chef, dès qu'il s'était trouvé en présence de +l'émissaire chargé par la Russie de provoquer ses confidences: la +profession d'ingratitude qu'il avait faite devant Tchernitchef[107], en +décembre 1811, avait été l'explosion de ses véritables sentiments. En +prenant l'engagement d'honneur de ne jamais nuire à la Russie, il avait +obéi aussi à une pensée politique, à un instinct sagace, qui lui +montrait la sécurité future de la Suède liée à une réconciliation avec +sa grande voisine de l'Est et qui la détournait de toute tentative +contre la Finlande pour lui faire reporter ses ambitions sur la Norvège. +Toutefois, mû par le désir de plaire au Tsar et de prévenir chez lui +tout retour d'hostilité, entraîné d'ailleurs par le torrent de son +imagination, il avait laissé son expression dépasser sa pensée: il avait +présenté comme une volonté ferme ce qui n'était en lui qu'une tendance. +Au fond, son système n'était pas fait: son esprit mobile et fantasque +demeurait sujet à de brusques oscillations. S'il avait touché du premier +coup au point où l'empereur russe voulait l'amener, il ne s'y était pas +fixé encore: il allait s'en éloigner bientôt et n'y reviendrait que par +un long circuit. + +[Note 107: Voy. le tome II, 514-519.] + +Dans les semaines qui avaient suivi ses premiers épanchements avec la +Russie, fatigué de nos exigences en matière de blocus, outré du ton +autoritaire et tranchant sur lequel notre représentant à Stockholm, +l'ex-conventionnel Alquier, formulait ces réquisitions, il l'avait pris +d'assez haut avec son ancienne patrie. Que la contrebande s'organisât de +toutes parts, que la guerre avec les Anglais demeurât «une misérable +jonglerie[108]», c'était, disait-il, à quoi nul ne pouvait remédier. A +la moindre demande nouvelle, il se rebiffait; parlait-on au gouvernement +royal de prêter à la France quelques marins ou bien un régiment qui +servirait dans notre armée, conformément à une tradition datant de +l'ancien régime, il refusait d'appuyer ces propositions: «Quel avantage, +disait-il au baron Alquier, trouverais-je à envoyer un régiment se +mettre en ligne avec ceux de la France?--Mais celui de former des +officiers à la première école de l'Europe.--Apprenez, monsieur, que +l'homme qui a formé par ses leçons et son exemple une multitude +d'officiers particuliers et généraux en France peut suffire à +l'instruction et au perfectionnement de ses armées[109].» + +[Note 108: Expression d'Alquier, lettre à Champagny du 19 novembre +1810.] + +[Note 109: Alquier à Champagny, 6 janvier 1811.] + +A ces rodomontades, la réponse de l'Empereur ne s'était pas fait +attendre. Retrouvant Bernadotte tel qu'il l'avait toujours connu, +c'est-à-dire effrontément hâbleur, rétif et peu maniable, il s'était +détourné de lui, se refusait à toute correspondance directe, rappelait +les aides de camp français du prince et le mettait en quarantaine[110]. +En janvier 1811, les rapports ne tenaient plus qu'à un fil, lorsqu'on +vit Bernadotte, par une de ces volte-faces dont il était coutumier, se +rejeter impétueusement vers la France. + +[Note 110: _Corresp._, 17218 et 17229. Correspondance de Suède, aux +archives des affaires étrangères, décembre 1810 et janvier 1811.] + +Chez lui, ce revirement peut s'expliquer d'abord par un vulgaire intérêt +d'argent. Dans son établissement nouveau, il avait dû faire abandon des +dotations constituées au maréchal d'Empire et au prince de Ponte-Corvo. +D'autre part, le million que l'Empereur lui avait fait remettre +comptant, lors de son départ, s'était promptement fondu, et les États de +Suède, vu la pénurie du royaume, n'avaient alloué à l'héritier +présomptif de la couronne, à sa femme et à son fils, que de maigres +pensions. Voyant arriver la fin de ses ressources, Bernadotte se prenait +à regretter d'avoir trop peu ménagé le monarque à la main large dont la +munificence pourrait utilement l'assister, et il est à remarquer que ses +premières offres de soumission coïncidèrent avec une lettre dans +laquelle il se recommandait à la générosité impériale et sollicitait une +indemnité pour ses dotations perdues. + +Puis, l'influence de la princesse royale, qui avait alors rejoint son +mari, s'exerçait au profit de la France. A mesure qu'elle s'était +avancée dans le Nord, Désirée Clary s'était senti envahir par un +insupportable ennui. Sans cesse sa pensée se reportait vers ce Paris +brillant et aimé, vers ce milieu de prédilection où elle voulait se +garder la faculté de revenir et de se retremper, et ses efforts +tendaient à empêcher une rupture qui l'eût confinée dans son royal +exil[111]. Enfin, Bernadotte lui-même, malgré toutes les peines qu'il se +donnait pour plaire aux Suédois, avait le sentiment d'avoir +incomplètement répondu à leur attente: s'ils l'avaient élu, c'était avec +l'espoir d'obtenir par ce choix et tout de suite un bienfait éminent, un +avantage insigne, tel que l'appui de la France pour reprendre la +Finlande ou se saisir d'un équivalent. Or, comme présent d'arrivée, +Bernadotte ne leur avait apporté jusqu'à ce jour que la déclaration de +guerre aux Anglais, mesure essentiellement impopulaire. Voyant s'épuiser +le crédit que lui avait ouvert la confiance publique, il éprouvait le +besoin de ne plus retarder la satisfaction des Suédois, de leur payer sa +bienvenue, et il se rendait compte que seul l'empereur des Français +pouvait lui en fournir les moyens. + +[Note 111: Correspondance de Tarrach, ministre de Prusse en Suède, +avec son gouvernement. Cette correspondance, décachetée probablement par +la poste française des villes hanséatiques, figure à moitié déchiffrée +aux archives des affaires étrangères.] + +Ce n'était pas que l'objet de ses convoitises se fût déplacé. Si +incohérents et désordonnés que parussent ces mouvements, ils tendaient +invariablement au même but: sa politique tourbillonnait autour d'une +idée fixe. S'interdisant par principe de songer à la Finlande, il +pensait de plus en plus à la Norvège. Il en avait déjà touché mot à +Pétersbourg, mais il savait que la Russie, à supposer qu'elle favorisât +jamais la spoliation du Danemark, ne s'exécuterait que plus tard et à +échéance assez longue, à l'approche ou à la suite d'un grand +bouleversement. Au contraire, Napoléon disposait du présent: il n'avait +qu'un geste à faire pour que la cour de Copenhague, faible et soumise, +s'inclinât devant sa volonté et cédât aux Suédois la Norvège au prix de +quelque dédommagement en Allemagne. Justement, la Norvège s'agitait et +paraissait lasse du joug danois. Profitant de l'occasion, Bernadotte ne +tarda pas davantage à s'ouvrir au représentant de l'Empereur. + +Le 6 février, au cours d'une conversation avec Alquier, il lui mit +brusquement sous les yeux une carte: «Voyez, dit-il, ce qui nous +manque.--Je vois, répondit Alquier, la Suède arrondie de toutes parts, +excepté du côté de la Norvège: est-ce donc de la Norvège que Votre +Altesse veut parler?--Eh bien, oui, c'est de la Norvège, qui veut se +donner à nous, qui nous tend les bras et que nous calmons en ce moment. +Nous pourrions, je vous en préviens, l'obtenir d'une autre puissance que +de la France.--Peut-être de l'Angleterre?--Eh bien, oui, de +l'Angleterre; mais quant à moi, je proteste que je ne veux la tenir que +de l'Empereur. Que Sa Majesté nous la donne, que la nation puisse croire +que j'ai obtenu pour elle cette marque de protection, alors je deviens +fort, je fais dans le système du gouvernement le changement qu'il faut +nécessairement opérer, je commanderai sous le nom du roi et je suis aux +ordres de l'Empereur[112].» Puis, ce furent des serments: Bernadotte +jura «sur son honneur» de fermer le royaume au commerce des Anglais; au +besoin, il irait chercher et vaincre chez elle cette orgueilleuse +nation; contre la Russie, il offrait cinquante mille hommes au +printemps, soixante mille en juillet, à condition de les commander en +personne. + +[Note 112: Alquier à Champagny, 7 février 1811. Cette dépêche a été +publiée en partie par le regretté M. Geffroy dans ses études sur _Les +intérêts du Nord scandinave pendant la guerre d'Orient. Revue des Deux +Mondes_, 1er novembre 1835.] + +Ces propositions formelles ne l'empêchaient nullement, à la même époque, +à quelques jours d'intervalle, de renouveler au Tsar ses assurances de +sympathie et de bon vouloir. En réponse à une lettre dans laquelle +Alexandre réclamait son amitié, il lui écrivait: «Oui, Sire, je +deviendrai l'ami de Votre Majesté, puisqu'elle veut bien me dire que +c'est d'âme qu'elle veut l'être[113].» Soyons unis, faisons pacte +d'éternelle concorde et de bon voisinage, disait-il au Tsar, à l'heure +même où il offrait à Napoléon de reconnaître pour ennemis tous les +adversaires présents et futurs de la France. + +[Note 113: Voy. l'_Étude sur la Suède et la Norvège_, publiée +d'après des documents authentiques, dans l'_Univers pittoresque_, 1838.] + +Qui trompait-il alors? Qui se réservait-il de trahir en fin de compte? +Son ancien maître ou son récent ami? En faisant droit à sa demande et en +acceptant sa parole, Napoléon eût-il obtenu de sa part, en cas de guerre +avec la Russie, une obéissance absolue? C'est au moins très douteux: +Bernadotte avait le génie de l'indiscipline; il l'avait prouvé dans tout +le cours de sa carrière, où Napoléon l'avait trouvé à chaque occasion +coopérateur tiède et lieutenant infidèle. S'il tenait tant à la Norvège, +c'était précisément parce que cette facile conquête, en consolant +l'amour-propre national, le dispenserait de marcher en Finlande, de +rouvrir ainsi et de perpétuer le conflit avec la Russie, de s'engager à +fond contre elle. Tout ce que l'on peut présumer, c'est que Napoléon, en +lui livrant la Norvège, eût conjuré en partie l'effet de ses mauvais +sentiments, gagné sa neutralité et peut-être une apparence de concours. +Dans ses appréciations sur la politique actuelle du prince, Alquier +allait plus loin: cet agent zélé, mais ardent et passionné, ne sut +presque jamais démêler les véritables intentions de Bernadotte à +travers la déconcertante variété de ses attitudes et de ses poses; après +l'avoir signalé comme capable de toutes les félonies, il le croyait +aujourd'hui disposé à nous revenir de bonne foi et montrait l'occasion +unique pour reprendre possession de la Suède. + +Napoléon en jugea autrement. D'abord, cette façon de réclamer à +brûle-pourpoint un accord positif et de lui forcer la main, ne fut +nullement de son goût; il voulait que Bernadotte attendît notre heure, +au lieu de nous imposer la sienne. Quant à la condition même de +l'arrangement, l'idée de spolier le Danemark, dans les termes absolus où +elle était exprimée, révolta ses sentiments de justice, de +reconnaissance et d'honneur: ce tout-puissant avait le respect des +faibles, quand il trouvait en eux honnêteté et droiture. D'ailleurs, et +jusqu'à plus ample informé, il se refusait à voir dans la requête du +prince l'expression d'une pensée raisonnée et mûrie, à laquelle la +majorité des Suédois se rallierait peu à peu et qui deviendrait un +système national. Demeurant dans ses rapports avec la Suède sous +l'empire d'une erreur fondamentale, il estimait que cet État ne pouvait +avoir qu'une politique, la politique d'hostilité et de revanche contre +la Russie: il se figurait que s'il en venait lui-même à rompre avec +Alexandre, il n'aurait qu'à montrer aux Suédois la Finlande et à la leur +désigner du bout de son épée, pour les voir s'élancer sur cette proie et +se jeter dans la mêlée, quels que pussent être les sentiments personnels +de Bernadotte. Par conséquent, il jugeait parfaitement inutile de +s'arrêter quant à présent aux idées plus ou moins folles qui pouvaient +éclore dans l'esprit du prince et traverser ce cerveau mal équilibré, de +prendre au sérieux ses divagations, de discuter avec ses lubies: ce +n'était pas là un élément à faire entrer dans nos calculs. + +«Monsieur le duc de Cadore, écrivit Napoléon à Champagny, j'ai lu avec +attention les lettres de Stockholm. Il y a tant d'effervescence et de +décousu dans la tête du prince de Suède que je n'attache aucune espèce +d'importance à la communication qu'il a faite au baron Alquier. Je +désire donc qu'il n'en soit parlé ni au ministre de Danemark ni au +ministre de Suède, et je veux l'ignorer jusqu'à nouvel ordre[114].» + +[Note 114: _Corresp._, 17386. Cf. la lettre de Champagny à Alquier +en date du 26 février 1811.] + +Il prévint seulement le Danemark, sans lui dire pourquoi, de mettre la +Norvège à l'abri d'une surprise. En même temps, il traçait pour Alquier +toute une ligne de conduite. Ce ministre ne ferait point de réponse +immédiate à l'ouverture du prince et serait censé n'avoir reçu à ce +sujet aucune direction. Au bout de quelque temps, il pourrait glisser +dans la conversation très doucement, «sans que cela eût l'air de venir +de Paris[115]», que l'idée de s'approprier la Norvège était purement +chimérique et tout à fait en dehors de la tradition nationale, qu'il y +avait là un contresens politique, que l'intérêt de la Suède était +ailleurs: «C'est par ces considérations générales que le baron Alquier +doit répondre, disait l'Empereur, et aussi par des considérations tirées +de mon caractère et de mon honneur, qui ne me feront jamais permettre +qu'un de mes alliés perde quelque chose à mon alliance[116].» A +l'avenir, le mieux serait que notre ministre se dérobât à de trop +fréquents contacts avec l'Altesse suédoise, qu'il ne s'exposât plus à +d'embarrassantes confidences et à des discussions fâcheuses. On ne peut +acquiescer aux demandes du prince, et d'autre part la contradiction ne +ferait qu'irriter ses désirs. Au contraire, cet esprit déréglé, si on +l'abandonne à lui-même, finira peut-être, après s'être agité dans le +vide, par se poser et s'assagir. + +[Note 115: _Corresp._, 17386.] + +[Note 116: _Id._] + +Vers le même temps, Napoléon permit à l'un des aides de camp français de +Bernadotte, le chef d'escadron Genty de Saint-Alphonse, rappelé comme +les autres, de retourner en Suède, et il le reçut avant son départ. Dans +cette audience, il s'exprima en homme qui savait à quoi s'en tenir sur +les véritables sentiments du prince, mais son langage fut empreint de +tristesse et de regret plus que de colère, conserva le ton d'une +remontrance paternelle: «Croyez-vous, dit-il, que j'ignore qu'il dit à +qui veut l'entendre: «Dieu merci, je ne suis plus sous sa patte», et +mille autres extravagances que je ne veux pas répéter? Il ne sait pas +que cela retombe sur lui, et qu'il y a des gens toujours prêts à tirer +parti de ses inconséquences. Assurément, il m'a assez fait enrager +pendant qu'il était ici: vous en savez quelque chose, puisque vous êtes +son confident. Mais enfin tout cela est passé: j'avais cru que dans la +nouvelle sphère où il se trouve placé, sa tête se serait calmée et qu'il +se serait conduit plus prudemment.» + +Genty de Saint-Alphonse, à qui la leçon avait été faite, ne manqua pas +de défendre chaleureusement son prince; il s'étendit sur les services +que la Suède était prête à nous rendre en toute occurrence, et notamment +contre la Russie. Mais ce zèle de fraîche date parut suspect à +l'Empereur, à tout le moins intempestif: «Vous me parlez toujours des +Russes, disait-il; mais moi, je ne suis pas en guerre avec les Russes: +si cela arrivait, eh bien, nous verrions alors: aujourd'hui ce n'est +qu'à l'Angleterre qu'il faut faire la guerre.» + +Il posa pourtant beaucoup de questions sur l'armée suédoise, s'enquit de +son organisation, de sa valeur; il finit par indiquer le plan de +conduite qui, suivant lui, s'imposait au prince: à l'extérieur comme au +dedans, ne point se compromettre en d'inutiles intrigues, attendre +l'heure propice et se réserver: «Il faut qu'il aille droit son chemin, +et qu'à la première occasion il donne de la gloire militaire à son pays. +Tous les partis se tairont et se rallieront autour d'un prince qui +rehausse la gloire de son pays. Or, le prince a tout ce qu'il faut pour +cela; il sait commander une armée, il pourra faire de belles +choses[117].» C'était lui présenter à mots couverts, comme le meilleur +moyen de fixer sa popularité et de consolider sa position, une brillante +entreprise au delà de la Baltique, contre l'ennemi traditionnel: à +Bernadotte qui désirait s'approprier frauduleusement la Norvège, il +montrait la Finlande à reconquérir de haute lutte, mais ne lui faisait +entrevoir ce but que dans une lointaine et brumeuse perspective. + +[Note 117: Le compte rendu de la conversation se trouve dans une +lettre adressée le 19 février 1811 par Genty de Saint-Alphonse à +Bernadotte, et dont copie figure aux Archives nationales avec la mention +suivante: «Cette lettre est écrite au prince royal de Suède par son aide +de camp, M. Genty. La personne qui en était chargée ne devant partir que +samedi (demain), on a eu le temps de la soustraire, d'en tirer une copie +et de la recacheter et remettre en place sans qu'il y parût en rien.» +AF, IV, 1799.] + +Ces fins de non-recevoir déçurent Bernadotte, sans le décourager. Il +crut devoir insister, s'acharner, d'autant plus qu'un événement +intérieur venait de mettre effectivement à sa charge les destinées de la +Suède. Le Roi, plus malade et plus faible, l'avait institué régent. +Investi désormais des prérogatives souveraines, sentant croître sa +responsabilité en même temps que son pouvoir, Charles-Jean se rattachait +plus anxieusement à l'idée de procurer aux Suédois quelque bénéfice +immédiat qui fît taire toute opposition; pour obtenir de quoi les +contenter, il s'adressait à l'Empereur, suprême dispensateur des biens +de ce monde, le priait, le sollicitait de toutes manières, se retournait +vers lui sans cesse, la main obstinément tendue. + +Pour faire admettre ses prétentions, il n'était sorte de moyens auxquels +il n'eût recours. Afin de les rendre plus acceptables, il les réduisit. +Après avoir demandé la Norvège entière, il n'en réclama plus que la +partie septentrionale, l'évêché de Trondjem avec ses dépendances. Puis, +c'étaient des prévenances, des cajoleries, des attentions sans nombre. +Il offrit des marins, un régiment tout équipé: il promit de faire +séquestrer les marchandises anglaises; il promit contre le commerce +interlope des rigueurs exemplaires: pendant près de trois mois, il ne +s'arrêta pas de promettre[118]. Entre temps, il laissait entendre que la +Russie mettait tout en oeuvre pour l'attirer à elle: il faisait dire à +M. Alquier que l'empereur Alexandre lui offrait une rétrocession +partielle de la Finlande, ce qui était faux[119]: en se montrant +assailli de propositions qu'il n'avait pas reçues, il espérait piquer la +France d'émulation et provoquer une surenchère. + +[Note 118: Alquier à Champagny, 12, 20, 22 et 27 mars, 30 mai.] + +[Note 119: La correspondance du ministre suédois en Russie, +conservée aux archives de Stockholm et dont nous avons eu connaissance, +ne mentionne aucune proposition de ce genre.] + +Mais ce manège laissait l'Empereur parfaitement insensible. Les +stimulants employés par le prince n'avaient pas plus le don de +l'émouvoir que ses verbeuses protestations. Il répugnait toujours à lui +octroyer la Norvège; surtout, tant qu'il aurait intérêt à ménager la +Russie et à temporiser avec elle, il était résolu à ne point traiter +avec Bernadotte. Se défiant d'un homme aussi peu maître de sa pensée et +de sa langue, il l'eût considéré aujourd'hui comme le plus compromettant +des alliés: entre eux, il y avait dissentiment sur l'époque plus encore +que sur l'objet de l'entente à conclure. Dans ses instructions à son +représentant en Suède, Napoléon défend toujours de rien accorder dans le +présent, sans rien refuser positivement pour l'avenir. Il recommande +d'entretenir les espérances des Suédois en les tournant du bon côté, +c'est-à-dire vers la Finlande; mais Alquier ne saurait apporter à cette +oeuvre trop de discrétion et de mesure. L'essentiel est actuellement de +ne fournir à la Russie aucun sujet d'alarme: que notre ministre démente +tout bruit de rupture entre les deux empereurs: qu'il vive bien avec son +collègue russe. Sans prêcher aux Suédois l'oubli et le pardon des +injures, qu'il les détourne de toute revendication précipitée, de toute +initiative hors de saison: «Calmer au lieu d'exciter, désarmer au lieu +d'armer[120]», voilà quelle doit être sa tâche. + +[Note 120: _Corresp._, 17386.] + + + +IV + +S'abstenant encore de tout engagement latéral, Napoléon pouvait se +retourner vers la Russie et se montrer à elle, avec une apparence de +vérité, invariable dans sa ligne, constant dans ses voies, libre de +toute alliance, à l'exception de celle qu'il avait contractée aux jours +heureux de Tilsit et d'Erfurt[121]. Cette alliance, il exprime +continuellement le désir de la maintenir, de la restaurer, de lui rendre +sa force et sa splendeur premières. Ceci posé, il ne craint pas de +s'attaquer hardiment aux différends soulevés et en fait l'objet d'une +ardente controverse. Offrant d'indemniser le duc d'Oldenbourg et +demandant à la Russie, si elle ne juge pas qu'Erfurt soit un équivalent +acceptable, d'en désigner un autre, il s'arme en même temps de ses +propres griefs et en signale âprement la gravité. Ce qui caractérise son +langage, c'est un mélange de droiture et de rouerie, ce sont des aveux +d'une brutale franchise éclatant au milieu des artifices d'une politique +d'assoupissement. Cachant ses apprêts militaires, cherchant par tous les +moyens à accréditer l'opinion qu'il ne se prépare pas encore à la +guerre, il déclare pourtant et très haut qu'il la fera, qu'il la fera +sur-le-champ, si l'empereur Alexandre signe la paix avec les Anglais, et +il ne dissimule pas que tous les symptômes relevés depuis quelques mois +sont de nature à lui faire craindre cette infraction aux lois de +l'alliance. Par ces avertissements, par ces menaces, il espère intimider +la Russie, ralentir ou même suspendre sa marche vers l'Angleterre et +peut-être la ramener dans le droit chemin. + +[Note 121: Voy. notamment son instruction du 17 février pour le duc +de Vicence. _Corresp._, 17366.] + +C'est surtout l'ukase qui lui fournit matière à déclamations +passionnées. A l'entendre, cette mesure l'a atteint dans ses parties les +plus sensibles, dans sa sollicitude pour le bien-être de ses sujets, +pour leur honneur surtout et leur dignité. On peut même croire qu'il +exagère à dessein un mécontentement très réel, qu'il outre l'expression +de sa colère: c'est un moyen d'échapper aux reproches que la Russie est +en droit de lui adresser à propos de l'Oldenbourg[122]. Pour rejeter +dans l'ombre l'affaire où il s'est mis et se sent dans son tort, il +tire avec violence au premier plan celle où il a incontestablement +raison; il la grossit et l'amplifie, force la note, enfle la voix: il +attaque pour n'avoir pas à se défendre; pour étouffer les plaintes de la +Russie, il se plaint et crie plus fort qu'elle. En mars, il fait envoyer +au duc de Vicence, à l'adresse du cabinet de Pétersbourg, un fulminant +réquisitoire contre l'ukase, dont il a fourni lui-même les éléments: il +y a multiplié les interjections sonores, les exclamations emphatiques, +les phrases à effet, et semble avoir pris, pour composer cette tirade +diplomatique, les leçons de Talma. + +[Note 122: Cette idée se montre très nettement dans un projet +d'instruction rédigé le 12 février 1811 pour le duc de Vicence. Archives +nationales, AF, IV, 1699.] + +«Plaignez-vous, Monsieur,--écrit par ordre Champagny à Caulaincourt,--de +la conduite de la Russie et surtout de cet ukase si peu amical du 19/31 +décembre. Peut-on en effet concevoir un état de paix et surtout un état +d'alliance pendant lequel une des deux nations alliées brûle tous les +produits de l'autre qui lui parviennent? Quel effet un pareil _autodafé_ +peut-il produire? Nous prend-on donc pour une nation sourde à la voix de +l'honneur? Ceux qui conseillent ces mesures à l'empereur de Russie sont +des hommes perfides qui abusent de son caractère. Ils savent bien que +brûler les étoffes de Lyon, c'est aliéner les deux nations l'une de +l'autre, et que la guerre ne tiendra plus qu'à un souffle. + +«... Ainsi, plus de relations commerciales entre les deux empires. +Est-ce là un état de paix et d'alliance? Était-ce ainsi que pensait +l'empereur de Russie à Tilsit? Sont-ce là les sentiments qui l'ont +conduit à Erfurt? L'empereur Alexandre sait bien ce qui peut plaire et +réussir en France. Il n'a été porté aux mesures qu'il a prises que parce +qu'on l'a aigri en le trompant. Que de mal peut faire cet ukase! Partout +il a été considéré comme une mesure hostile. Qu'on ne le défende pas en +disant que chacun a le droit de faire chez soi ce qui lui plaît. Si on +insultait les Russes à Paris, si on bernait cette nation sur nos +théâtres, si de part et d'autre on travaillait avec acharnement à +détruire tout ce qu'il peut y avoir dans l'un et l'autre pays de +commerce et d'industrie, dira-t-on qu'on ne fait qu'user d'un droit +légitime? Et ce n'est pas seulement pendant la paix, mais au sein d'une +intime alliance, qu'on se porte à de pareils excès! L'Empereur me disait +qu'il aimerait mieux qu'on lui donnât un soufflet sur la joue, que de +voir brûler les produits de l'industrie et du travail de ses sujets. +Non, la haine seule a conseillé de tels procédés. La nation française +est fibreuse et ardente; elle est délicate sur l'honneur; elle se croira +déshonorée lorsqu'on brûlera ce qui vient d'elle[123].» + +[Note 123: Archives des affaires étrangères, Russie, 152.] + +L'instruction ajoute que l'Empereur, fortement irrité, ne fera pourtant +pas la guerre à raison de l'ukase. Il se contentera d'appliquer aux +Russes la loi du talion et de brûler leurs marchandises, sans toucher +aux rapports politiques. Mais pourra-t-il soutenir l'alliance dans +l'esprit de ses peuples justement exaspérés? Pourra-t-il résister au +soulèvement et aux tempêtes de l'opinion? «Les grandes puissances et +surtout les grandes nations sont plus promptement entraînées par des +motifs d'honneur que par des motifs d'intérêt. Aussi l'Empereur est-il +surtout alarmé de cette animosité réciproque qui doit naître du simple +spectacle des marchandises françaises qu'on brûlera en Russie et des +marchandises russes qu'on brûlera en France. Quoi de plus propre à +exciter les deux nations l'une contre l'autre, et serait-il au pouvoir +de ceux qui les gouvernent d'arrêter les effets d'une aveugle +indignation?» Sous la pression du sentiment public, l'Empereur se +verra-t-il dans la nécessité de rompre avec un État qu'il croyait s'être +indissolublement attaché, qu'il s'était plu à fortifier de ses mains? +«Le prix de cet éminent service serait-il donc pour l'Empereur d'être +forcé de faire la guerre à la Russie pour sauver son honneur et pour +éviter le reproche d'avoir souffert, dans ce haut point de gloire où il +s'est élevé, ce que Louis XV endormi dans les bras de madame Dubarry +n'aurait pas supporté!» + +Malgré cette indignation grandiloquente, Napoléon connaissait trop son +intérêt et ses facultés actuelles pour demander l'abrogation de +l'ukase. Il sentait que l'empereur Alexandre ne se soumettrait jamais, +sur une injonction venue de l'étranger, à rapporter une mesure de +législation intérieure, que cette exigence accélérerait inopportunément +la rupture. Il ne demande donc qu'une chose, c'est que les prescriptions +de l'ukase demeurent inobservées en ce qu'elles ont de plus révoltant, +c'est que l'ordre donné de brûler nos marchandises reste à l'état de +lettre morte: «Obtenez, Monsieur, continue l'instruction, l'assurance +secrète que ce brûlement ne sera pas exécuté sur les marchandises +françaises. L'Empereur a besoin d'être tranquillisé sur ce point, pour +asseoir sur une base fixe sa politique fortement ébranlée par un acte +aussi peu amical.» + +La Russie veut-elle nous donner une satisfaction plus complète? Elle le +peut sans recourir à une rétractation humiliante. Le pacte de Tilsit +avait rétabli les rapports économiques sur le pied où ils existaient +avant la guerre, en attendant la confection d'un traité de commerce qui +les fixerait définitivement. C'est à cette clause que l'ukase a +contrevenu en prohibant les importations françaises, mais il dépend +d'Alexandre de rentrer dans la légalité en se prêtant à négocier enfin +et à conclure le traité de commerce expressément prévu. Ce traité +entraînera de part et d'autre un remaniement des tarifs en vigueur, sans +que le gouvernement russe ait à revenir par mesure individuelle et +spéciale sur les dispositions de l'ukase. «L'Empereur se montrera facile +sur le traité de commerce. Il admettra, par exemple, cette clause: les +draps, soieries, bijouteries et objets de luxe pourront être introduits +en Russie: 1° s'ils sont de fabrique française; 2° à la condition +d'exporter une pareille valeur en bois, chanvre, fer, or et autres +productions de la Russie.» Quelques-unes de nos industries retrouveront +ainsi un débouché dans le Nord, sans que les deux nations, prises dans +leur ensemble, fassent aucun gain l'une sur l'autre, le chiffre des +importations restant rigoureusement proportionné à celui des +exportations; la balance du commerce ne se rompra jamais au détriment de +la Russie, mais la France ne demeurera plus sous le coup d'une +injurieuse exclusion. + +C'est à entamer la négociation commerciale que doivent tendre +pratiquement les efforts de l'ambassadeur. Qu'il insiste à la fois près +du ministère et du souverain, en termes différents: avec le premier, il +ne saurait faire usage avec trop de véhémence des arguments et des +termes que lui fournit l'instruction; avec le Tsar, il doit se placer +sur un autre terrain, montrer une indignation contenue, mais surtout +faire appel aux sentiments, aux souvenirs qui peuvent avoir conservé +quelque empire sur l'esprit de ce monarque: «En conversant avec +l'empereur Alexandre, parlez aussi à son coeur, intéressez son honneur +et sa sensibilité. Dites-lui que le souverain qu'il place dans une +position pénible est celui qui, de son propre aveu, l'a si bien servi, +celui à qui il a dit à Tilsit et dans ce jour qu'il regardait comme +l'anniversaire de Pultava: «Vous avez sauvé l'empire russe.» + +La corde sentimentale est toujours celle que Napoléon cherche à faire +vibrer dans ses rapports personnels avec Alexandre. Il n'entend pas +interrompre sa correspondance directe avec lui, et le 28 février charge +Tchernitchef de lui porter une longue lettre: elle est conçue avec un +art d'autant plus profond qu'il se dissimule sous des apparences de +rondeur. Tout en prodiguant les assurances et les raisonnements propres +à tranquilliser, Napoléon articule nettement ses griefs et ne fait nul +mystère des conséquences qu'entraînerait un rapprochement avec les +Anglais; mais tout est dit si simplement, avec tant de naturel, avec un +mélange si heureux de douceur et de fermeté, qu'il faudrait être bien +porté au doute et à la méfiance pour chercher des intentions suspectes +au delà de ces paroles. + +La lettre débute sur un ton d'affectueuse tristesse: «Je charge le comte +de Tchernitchef de parler à Votre Majesté de mes sentiments pour elle. +Ces sentiments ne changeront pas, quoique je ne puisse me dissimuler que +Votre Majesté n'a plus d'amitié pour moi. Elle me fait faire des +protestations et toute espèce de difficultés pour l'Oldenbourg, lorsque +je ne me refuse pas à donner une indemnité équivalente et que la +situation de ce pays, qui a toujours été le centre de la contrebande +avec l'Angleterre, me fait un devoir indispensable, pour l'intérêt de +mon empire et pour le succès de la lutte où je suis engagé, de la +réunion de l'Oldenbourg à mes États. Le dernier ukase de Votre Majesté, +dans le fond, mais surtout dans la forme, est spécialement dirigé contre +la France... Toute l'Europe l'a envisagé ainsi, et déjà notre alliance +n'existe plus dans l'opinion de l'Angleterre et de l'Europe: fût-elle +aussi entière dans le coeur de Votre Majesté qu'elle l'est dans le mien, +cette opinion générale n'en serait pas moins un grand mal. + +«Que Votre Majesté me permette de le lui dire avec franchise: elle a +oublié le bien qu'elle a retiré de l'alliance; et cependant qu'elle voie +ce qui s'est passé depuis Tilsit...» Ici, Napoléon rappelle avec force +comment il a sacrifié à la Russie nos plus anciens alliés, comment il +lui a livré la plus belle province de la Suède, livré la Valachie et la +Moldavie, «acquisition immense, le tiers de la Turquie d'Europe».--«Des +hommes insinuants et suscités par l'Angleterre, continue-t-il, fatiguent +les oreilles de Votre Majesté de propos calomnieux. Je veux, disent-ils, +rétablir la Pologne. J'étais maître de le faire à Tilsit: douze jours +après la bataille de Friedland, je pouvais être à Vilna. Si j'eusse +voulu rétablir la Pologne, j'eusse désintéressé l'Autriche à Vienne; +elle demandait à conserver ses anciennes provinces et ses communications +avec la mer, en faisant porter ses sacrifices sur ses possessions de +Pologne. Je le pouvais en 1810, au moment où toutes les troupes russes +étaient engagées contre la Porte. Je le pourrais dans ce moment encore, +sans attendre que Votre Majesté terminât avec la Porte un arrangement +qui sera conclu probablement dans le cours de cet été. Puisque je ne +l'ai fait dans aucune de ces circonstances, c'est donc que le +rétablissement de la Pologne n'était pas dans mes intentions. Mais si je +ne veux rien changer à l'état de la Pologne, j'ai le droit aussi +d'exiger que personne ne se mêle de ce que je fais en deçà de l'Elbe. +Toutefois, il est vrai que nos ennemis ont réussi. Les fortifications +que Votre Majesté fait élever sur vingt points de la Dwina, les +protestations dont le prince Kourakine a parlé pour l'Oldenbourg et +l'ukase le prouvent assez. Moi, je suis le même pour elle, mais je suis +frappé de l'évidence de ces faits et de la pensée que Votre Majesté est +toute disposée, aussitôt que les circonstances le voudront, à s'arranger +avec l'Angleterre, ce qui est la même chose que d'allumer la guerre +entre les deux empires. Votre Majesté abandonnant une fois l'alliance et +brûlant les conventions de Tilsit, il serait évident que la guerre +s'ensuivrait quelques mois plus tôt ou quelques mois plus tard. Le +résultat doit être, de part et d'autre, de tendre les ressorts des deux +empires pour nous mettre en mesure. Tout cela est sans doute bien +fâcheux. Si Votre Majesté n'a pas l'intention de se remettre avec +l'Angleterre, elle sentira la nécessité pour elle et pour moi de +dissiper tous ces nuages.... Je prie Votre Majesté de lire cette lettre +dans un bon esprit, de n'y voir rien qui ne soit conciliant et propre à +faire disparaître de part et d'autre toute espèce de méfiance et à +rétablir les deux nations, sous tous les points de vue, dans l'intimité +d'une alliance qui depuis près de quatre ans est si heureuse[124].» + +[Note 124: _Corresp._, 17395.] + +Ainsi, retour au passé par un accord sur les points en litige, telle +était l'oeuvre à laquelle Napoléon invitait Alexandre. Cependant, à +supposer qu'on lui eût concédé un traité de commerce et que l'on eût +terminé l'affaire d'Oldenbourg par l'acceptation d'une indemnité, se +fût-il déclaré et estimé pleinement satisfait? Ne tenait-il pas en +réserve une prétention secrète et persistante? N'avait-il pas, comme +Alexandre, son grief caché, plus grave que tous les autres? On le +retrouve en lui, pour peu que l'on pénètre dans les replis de sa pensée +et les profondeurs de sa politique. + +Ce qu'il reprochait aux Russes dans son for intérieur, c'était moins de +fermer leurs frontières à nos articles que d'ouvrir leurs ports aux +marchandises britanniques, à ces produits coloniaux que leur +apportaient de prétendus neutres et dont l'Angleterre devait se défaire +à tout prix, sous peine de banqueroute et d'ignominieux désastre. +Seulement, en sauvant nos ennemis par cette tolérance, Alexandre éludait +plutôt qu'il n'enfreignait ouvertement les stipulations de l'alliance. +Celles-ci, en le constituant ennemi de nos rivaux, l'avaient astreint à +proscrire leurs bâtiments; elles ne lui interdisaient point de recevoir +les neutres. Napoléon, il est vrai, avait raison et cent fois raison +d'affirmer qu'il n'existait plus de neutres, depuis que l'Angleterre ne +délivrait ses permis de circulation qu'aux bâtiments résignés à naviguer +pour son compte, à exporter les denrées lui appartenant, à devenir ses +agents, ses auxiliaires et ses complices: cette thèse s'appuyait sur +l'exacte appréciation des faits, mais ne pouvait s'autoriser d'un texte +formel. Comme l'Empereur n'avait point réussi l'année précédente à la +faire admettre d'Alexandre par la persuasion et le raisonnement, il +s'abstenait aujourd'hui d'y revenir; il ne voulait pas exiger encore ce +qu'il ne se sentait pas en état d'imposer[125]. Il ne découvrirait sa +prétention suprême qu'après avoir regagné assez de terrain en Allemagne, +après avoir repris position assez fortement en face de la Russie, pour +que cette cour pût envisager toutes les conséquences d'un refus et ne +point le risquer à la légère. Actuellement, en prolongeant la discussion +sur des objets d'importance secondaire, il se donnait le temps +d'exécuter ses armements: il préparait aussi les voies, par une +négociation préliminaire, à un arrangement plus complet, pour le cas où +les réflexions et les dispositions futures d'Alexandre le rendraient +possible. + +[Note 125: Voy. notamment à ce sujet la lettre confidentielle du +ministre des relations extérieures à notre ambassadeur en Russie, datée +du 19 novembre 1811.] + +On ne saurait donc dire que toute bonne foi soit encore bannie de ses +rapports avec la Russie. Il négocie avec quelque sincérité, mais il +négocie sans conviction. Il se doute bien que le Tsar s'est trop détaché +de lui pour lui revenir jamais de plein coeur, entièrement, résolument, +et pour s'assujettir aux servitudes que comporterait le renouvellement +de l'alliance. Puis il se rend compte que l'Angleterre continue malgré +tout à partager et à lui disputer l'Europe: il la sait douée d'un +pouvoir occulte et comme magnétique, cette grande et odieuse Angleterre; +il sent là l'irrésistible aimant qui ramène à soi et attire toutes les +puissances l'une après l'autre, aussitôt que lui-même cesse de les tenir +sous sa dépendance matérielle ou morale. La Russie ne lui appartient +plus; il en conclut qu'elle est bien près de passer à l'ennemi, de +s'unir à nos adversaires; qu'il en sera d'elle finalement comme de la +Prusse en 1806 et plus tard de l'Autriche. Qu'on lise sa lettre du 2 +avril au roi de Wurtemberg, on y trouvera cette idée déduite des +circonstances et supérieurement développée. + +Instruit de nos armements, requis d'y participer, le roi de Wurtemberg +avait formulé hardiment quelques objections et signalé le péril d'un +nouveau conflit. Napoléon le tient en assez haute estime pour +condescendre à s'expliquer avec lui, à lui ouvrir en partie sa pensée. +Il rappelle que «l'Empereur seul, en Russie, tenait à l'alliance contre +l'Angleterre». Or, il résulte d'indices significatifs que ce souverain +ne résiste plus aux passions hostiles qui l'enveloppent, à la pression +de l'air ambiant, et peut-être a-t-il trop cédé déjà pour qu'il puisse +se reprendre, à supposer que ses yeux se dessillent un jour et +perçoivent le danger: «Entre grandes nations, ce sont les faits qui +parlent, c'est la direction de l'esprit public qui entraîne. Le roi de +Prusse laissait aller à la guerre, quand la guerre était loin: il aurait +voulu la retarder quand il n'en était plus le maître, et il pleurait +avec le pressentiment de ce qui allait arriver. Il en a été de même de +l'empereur d'Autriche; il a laissé s'armer la landwehr, et la landwehr +n'a pas été plus tôt armée qu'elle l'a entraîné à la guerre. Je ne suis +pas éloigné de penser qu'il en arrivera de même à l'empereur Alexandre. +Ce prince est déjà loin de l'esprit de Tilsit: toutes les idées de +guerre viennent de la Russie. Si l'Empereur veut la guerre, la direction +de l'esprit public est conforme à ses intentions: s'il ne la veut pas et +qu'il n'arrête pas promptement cette impulsion, il y sera entraîné +l'année prochaine malgré lui; et ainsi la guerre aura lieu malgré moi, +malgré lui, malgré les intérêts de la France et ceux de la Russie. J'ai +déjà vu cela si souvent que c'est mon expérience du passé qui me dévoile +cet avenir. Tout cela est une scène d'opéra, et ce sont les Anglais qui +tiennent les machines. Si quelque chose peut remédier à cette situation, +c'est la franchise que j'ai mise à m'en expliquer avec la Russie.... Si +je ne veux pas la guerre et surtout si je suis très loin de vouloir être +le Don Quichotte de la Pologne, j'ai du moins le droit d'exiger que la +Russie reste fidèle à l'alliance, et je dois être en mesure de ne pas +permettre que, finissant la guerre de Turquie, ce qui probablement aura +lieu cet été, elle vienne me dire: «Je quitte le système de l'alliance, +et je fais ma paix avec l'Angleterre.» Ce serait, de la part de +l'Empereur, la même chose que me déclarer la guerre, car, si je ne +déclare pas moi-même la rupture, les Anglais, qui auront trouvé le moyen +de changer l'alliance en neutralité, trouveraient bien celui de changer +la neutralité en guerre. Conserverons-nous la paix? J'espère encore que +oui; mais il est nécessaire de s'armer[126]...» + +[Note 126: _Corresp._, 17553.] + +Au fond et quoi qu'il en dise, désire-t-il que cette crise puisse être +évitée? Il est loin d'en méconnaître la gravité et les dangers: il ne +ressent plus l'attrait de la guerre et de ses grandes tragédies: il juge +qu'il a couru assez de risques, cueilli assez de lauriers, et éprouve +parfois comme une crainte de compromettre ce trésor de gloire. Mais il +se dit que nul arrangement, si satisfaisant qu'on le suppose, ne vaudra +pour les fins suprêmes de sa politique une campagne victorieuse qui +rejettera les Russes au loin et les retranchera de l'Europe, qui l'y +laissera par conséquent maître de tout, sans contestation et pour +toujours. Alors, désespérant de retrouver des alliés sur le continent et +d'y rallumer la discorde, l'Angleterre sentira l'inutilité de prolonger +la lutte et s'inclinera domptée. La source des guerres se sera tarie; la +paix du monde en sera la suite; la France se reposera enfin dans son +omnipotence et sa gloire. + +A l'appui de ces motifs de circonstance, Napoléon se découvre aussi et +se crée des raisons permanentes, invoque des nécessités d'avenir. Comme +toujours, son imagination construit une théorie à l'appui des exigences +momentanées de son système; il l'édifie belle et somptueuse, faite de +données réelles et d'intuitions prophétiques, et il en subit lui-même +les séductions. Il sent que l'avenir est aux grands empires, aux +agglomérations énormes. Il a vu, tandis qu'il s'emparait de l'Europe, +l'Angleterre se dédommager sur le monde, conquérir et gouverner les +mers, faire main basse sur toutes les colonies, se donner prise sur les +plus lointains continents. En même temps, la Russie se renforce chaque +année des cinq cent mille âmes dont le nombre de ses habitants +s'augmente, et peu à peu monte sur l'horizon cet Océan de populations +rudes et pauvres, cette inépuisable réserve d'hommes, qui peut un jour +se déverser sur l'Europe et la submerger. Si fière qu'elle soit de sa +civilisation raffinée et de son antique primauté, l'Europe se sentira +petite un jour, humble et menacée, entre les deux colosses qui +grandissent à ses côtés. Pour refouler l'un et abattre l'autre, ne +doit-elle point profiter de l'instant où le destin des combats l'a +placée sous un chef unique et lui a imposé le remède de la dictature? +Héritier des Césars, Napoléon n'est-il pas tenu de reprendre et +d'assumer leur fonction, de réprimer à la tête de ses légions les +barbares du Nord, d'élever contre eux des barrières, sous forme d'États +tout guerriers, constitués gardiens des frontières, et de recréer les +confins militaires de l'Europe? N'est-ce point là pour lui l'oeuvre +finale, le couronnement de l'édifice, la tâche de prévoyance suprême, +celle qui assurera la sécurité des générations à venir et le règne +paisible de son fils[127]? + +[Note 127: _Documents inédits._ Cf. au tome VI des _Commentaires de +Napoléon Ier_ la note XII, 117-118.] + +Tout l'y porte: son tempérament de Méridional, qui lui fait assimiler le +Nord à la barbarie; sa conception à la fois latine et carlovingienne de +ses devoirs d'empereur, jusqu'à ce retour à la politique d'ancien régime +qui tente depuis quelques années son esprit et flatte son orgueil. Pour +faire comme les Bourbons, il a contracté en 1810 alliance matrimoniale +avec l'Autriche: il a pris femme à Vienne et ne s'est pas aperçu que +s'unir par le sang, lui soldat couronné, à l'Autriche humiliée et +meurtrie, c'était épouser la trahison. Maintenant, la tradition du +cabinet de Versailles, venue jusqu'à lui au travers de la Révolution et +reprenant empire sur son esprit, lui conseille d'écarter cette Russie +dont l'intrusion dans le cercle des grandes puissances a dérangé +l'ancien système de l'Europe, tel que l'avait combiné la prudence de nos +rois et de nos ministres. Louis XV pendant la plus grande partie de son +règne, Louis XVI à certains moments, leurs conseillers les plus réputés, +ont cru à la nécessité de mettre des bornes à la poussée moscovite, de +lui opposer un faisceau d'États, de l'endiguer avec la Suède, la Pologne +et la Turquie, remises sur pied et étroitement associées. Ils se sont +obstinés vainement à cette oeuvre, mais Napoléon se croit sûr de réussir +là où ils ont échoué: il se juge assez fort pour ressusciter des +cadavres et jeter sur des États inertes ou décomposés le souffle de vie. +Sa politique, dont les prévisions plongent au plus profond de l'avenir, +rétrograde ainsi par ses moyens et se propose d'impossibles +restaurations: elle obéit au mirage romain, qui l'abuse et l'égare, et +s'inspire en même temps de la tradition des derniers Bourbons dans ce +qu'elle a de plus usé: sa grande entreprise se fonde sur la combinaison +de deux anachronismes: «Il est des temps et des cas, écrivait un de ses +ministres, le sage Mollien, où l'anachronisme est mortel[128].» + +[Note 128: _Mémoires de Mollien_, III, 290.] + +Tel était le travail d'esprit qui le poussait, dès les premiers mois de +1811, à considérer une lutte probable avec la Russie comme sa grande et +sa suprême affaire, à diriger vers ce but tous ses calculs, toutes ses +pensées, à reporter insensiblement du sud-ouest au nord-est l'appareil +de ses forces. Cependant, comme il se subordonnait toujours à des +considérations pratiques et savait refréner au besoin le vol de son +imagination, il se fût arrêté si l'empereur Alexandre eût recommencé à +lui prêter une aide efficace contre l'Angleterre. Au fond, il ne demande +rien qu'il ne soit en droit d'exiger d'après le pacte convenu, rien qui +ne soit conforme à la lettre ou à l'esprit des traités. Seulement, ce +droit très réel qu'il invoque, il se l'est créé à lui-même, il se l'est +forgé à coups d'épée: les traités d'alliance, les obligations de +concours qu'il a imposées, ont été pour les vaincus une conséquence de +la défaite, une forme de la contrainte, et la contrainte ne maintient +ses effets qu'à condition d'agir sans cesse et de renouveler ses prises. +Il y a conflit insoluble entre le droit napoléonien et le droit naturel +des États à s'orienter suivant leurs intérêts momentanés ou leurs +inclinations, et le premier, fondé uniquement sur la victoire, portant +en lui ce vice irrémissible, ne peut se soutenir que par la permanence +et la continuité de la victoire. Napoléon redemande aujourd'hui ce qu'il +a obtenu en 1807, au lendemain de Friedland, et il est résolu à +reprendre la guerre s'il ne peut se conserver autrement les avantages et +les sûretés qu'elle lui a valu: il reste ainsi conséquent avec lui-même, +droit et sincère dans les grandes lignes de sa politique, mais varie ses +procédés d'après les circonstances, s'y montre tantôt impétueux et +violent, tantôt caressant et séducteur, souvent astucieux, rusé, et +d'une dissimulation profonde. Comme il soupçonne avec raison +qu'Alexandre le trompe et ne rentrera jamais de bonne foi dans +l'alliance, il se prépare à marcher dans le Nord l'année prochaine, +lentement, insidieusement, à se glisser avec toutes ses forces et à se +raser jusqu'aux frontières de la Russie, pour se dresser subitement +contre elle, s'élancer et frapper. Tous ses efforts tendent à s'assurer +la faculté et l'avantage du choc offensif, et il ne se doute pas que le +Tsar, plus engagé qu'il ne le croit dans les voies de la révolte, a +formé le même dessein et se juge dès à présent en mesure de le réaliser. +Il veut prévenir l'adversaire; en fait, il est prévenu. Cette guerre +avec la Russie qu'il prévoit à l'échéance de douze ou quinze mois, elle +est devant lui, menaçante, prête à le saisir, et il ne la voit pas: il +ignore qu'Alexandre est en avance sur lui d'une année et d'une armée. + + + + +CHAPITRE III + +LE MOYEN DE TRANSACTION. + + +Les armées russes se rapprochent de la frontière.--Marche vers le duché +de Varsovie.--Points de concentration.--L'armée du Danube détache +plusieurs de ses divisions.--Précautions prises pour assurer le secret +de ces préparatifs.--La frontière étroitement gardée.--Les +réserves.--Bruits répandus à Pétersbourg et dans les provinces +polonaises.--Avis décourageants de Czartoryski.--La fidélité des chefs +varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se dérobe a une +alliance et même à une promesse de neutralité.--L'influence de +l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile à la Russie: moyen +imaginé pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie +féminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entrée possible des +Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser à formuler une réponse +comminatoire.--Déceptions successives d'Alexandre.--Il suspend +l'exécution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le +chancelier Roumiantsof préconise une politique de rapprochement avec la +France.--Il croit avoir trouvé un moyen de solution.--Idée de demander à +Napoléon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du +territoire varsovien.--Alexandre se prête à un essai de conciliation sur +cette base.--Caractère insolite de la négociation qui va s'ouvrir.--Le +souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu'à demi-mot et +par périphrases.--On propose une énigme à Caulaincourt, en lui +fournissant quelques moyens de la déchiffrer.--Le Tsar confie à +Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignité et habileté de son +langage.--La métaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son +rappel et reste à Pétersbourg en attendant l'arrivée de son successeur, +le général comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Départ de +Tchernitchef pour Paris. + + + +En mars, les troupes russes se mirent en position d'exécuter le grand +projet et de recueillir, si elle venait à eux, la Pologne transfuge. +L'armée destinée à entrer la première en action se tenait sur la Dwina, +précédée de fortes avant-gardes: elle s'ébranla vers le sud-ouest, vers +les provinces de Lithuanie et de Podolie, contiguës au duché de +Varsovie: elle venait à grandes étapes, largement déployée, cheminant +sous le couvert des forêts épaisses et des collines sablonneuses. En +arrière, les troupes de Finlande suivaient le mouvement, quittaient peu +à peu leurs garnisons, filaient le long du littoral pour se rapprocher +de la Courlande et passer de là en Pologne. A proximité de la frontière, +des points de concentration avaient été indiqués: Wilna, Grodno, Brzesc, +Bialystock[129]. Des magasins, des dépôts d'approvisionnements et de +munitions se formaient, les autorités préparaient des logements et des +vivres pour les masses annoncées. Sur le Niémen et le Bug, on réunissait +des embarcations, des bateaux plats, tout un matériel propre à faciliter +le passage[130]. Le quartier général paraissait devoir s'établir à +Slonim, au sud de Wilna: les généraux Essen, Doctorof, Kamenski, +commanderaient les corps principaux: ils avaient été au préalable mandés +à Pétersbourg et y avaient reçu des instructions[131]. + +[Note 129: Correspondance du résident de France à Varsovie, mars et +avril 1811, _passim_; correspondance de Suède, mêmes mois; dépêches de +Stedingk, janvier à juin 1811, archives du royaume de Suède; +renseignements transmis par Davout et Rapp, archives nationales, AF, IV, +1653.] + +[Note 130: Feuille de renseignements transmise par Davout le 31 +mars. Archives nationales, AF, IV, 1653.] + +[Note 131: Dépêche de Stedingk, 16/28 janvier. Alquier écrivait de +Stockholm le 25 février, d'après un récit venu de Russie: «Il y a des +indices (je cite les propres mots du narrateur) que depuis quelque temps +il a été fait au général Moreau des propositions pour l'engager à venir +prendre le commandement de l'armée russe.» Le fait pouvait être +controuvé et était au moins fort exagéré; il n'en est pas moins curieux +de voir mises en circulation, dès 1811, toutes les idées qui devaient se +réaliser en 1813.] + +En même temps que cette grande descente vers le sud, un mouvement +s'opérait du sud au nord, concordant avec le premier et venant à sa +rencontre. L'armée du Danube, tournée jusqu'alors contre les Turcs, +hivernait en Moldavie; plusieurs de ses divisions levèrent leurs +cantonnements, et, pivotant sur elles-mêmes, faisant face en arrière, se +mirent à remonter vers la Podolie et la Volhynie, pour se joindre aux +forces qui arrivaient du nord et se placer à leur gauche. Dans ses +lettres à Czartoryski, Alexandre n'avait parlé qu'à titre éventuel du +prélèvement à opérer sur les troupes d'Orient: «L'armée de Moldavie, +avait-il dit, pourra détacher aussi quelques divisions, sans pour cela +être empêchée de se tenir sur la défensive[132].» Dépassant ses +promesses, il s'affaiblissait sur ses ailes pour se fortifier au centre, +quitte à compromettre la Finlande et à retarder sa paix avec les Turcs. +L'armée «destinée à combattre avec les Polonais» s'augmentait de corps +supplémentaires, d'effectifs imposants, et, se rangeant par divisions +depuis la Baltique jusqu'au Dniester, se mettait en ligne. + +[Note 132: _Mémoires de Czartoryski_, II, 273.] + +Toutes ces opérations s'entouraient du plus profond mystère. Souvent, +les troupes ne suivaient pas les routes ordinaires, les grandes voies de +communication: marchant par bataillons ou même par compagnies, divisées +en détachements innombrables, éparpillées sur de vastes espaces, elles +se glissaient «par des chemins détournés qui n'avaient jamais été des +routes militaires[133]». Les précautions les plus rigoureuses avaient +été prises pour clore hermétiquement et murer la frontière, pour fermer +les accès et barricader les issues, pour se défendre contre tout +espionnage. Sous couleur de renforcer le cordon des douanes et de mieux +assurer l'observation des règlements prohibitifs, des corps de Cosaques +avaient été disposés le long des limites. Ils exerçaient une +surveillance continuelle: des piquets de cavalerie gardaient toutes les +entrées, reliés entre eux par des patrouilles qui circulaient nuit et +jour: jusqu'à une distance assez grande dans l'intérieur des terres, des +postes s'échelonnaient sur les routes «de verste en verste», examinant +et arrêtant les passants, compulsant leurs papiers, vérifiant leur +qualité[134]: c'était à l'abri de cet épais rideau que la Lithuanie, la +Volhynie et la Podolie se remplissaient de troupes. + +[Note 133: Dépêche de Bignon, résident de France à Varsovie, 11 +mai.] + +[Note 134: Dépêche du même, 5 juin, d'après un témoin oculaire.] + +En arrière de ces provinces, l'armée de soutien se complétait et +s'apprêtait à marcher. Aucun moyen n'était négligé pour renforcer ses +effectifs: les troupes sédentaires se transformaient en contingents +mobiles, les bataillons de forteresse en bataillons de ligne. Du fond +de l'empire, d'autres masses surgissaient, des réserves se levaient. +Dans les dépôts, il y avait affluence prodigieuse de recrues, effort +incessant pour les dégrossir et les former, pour faire des soldats. +Bientôt, malgré le secret ordonné, des bruits à sensation commencèrent à +circuler dans la capitale: les régiments des gardes, disait-on, +n'attendaient plus qu'un signal pour se mettre en route et devaient +marcher avec la deuxième armée: le grand-duc Constantin se rendait en +Finlande pour inspecter les troupes en partance; enfin, l'Empereur +lui-même allait se porter sur la frontière, relever et poser sur son +front la couronne de Pologne. Le public de Pétersbourg se prononçait +hautement en faveur de cette solution, qui répondait aussi aux +espérances suscitées en Lithuanie: là, beaucoup de grands propriétaires +désiraient une réconciliation entre la Pologne et la Russie: plusieurs +d'entre eux, des membres de familles illustres, des patriotes éprouvés, +avaient été appelés à Pétersbourg, bien traités, caressés, à demi +prévenus[135]. Leur tête se montait, leur imagination s'exaltait en +faveur du projet; quelques-uns allaient jusqu'à fixer la date de +l'exécution: l'Empereur choisirait le 3 mai, anniversaire du jour où, +vingt ans plus tôt, la Pologne mourante s'était donné le statut libéral +et sensé sous lequel elle aspirait à revivre[136]. + +[Note 135: Dépêche de Bignon, 27 avril.] + +[Note 136: _Id._] + +Ce fut au moment où cette effervescence se manifestait à l'intérieur de +l'empire qu'arrivèrent du dehors les plus décourageantes nouvelles. Les +réponses de Czartoryski à la seconde lettre du Tsar ne se bornaient pas +à poser des objections et à prévoir des difficultés: elles étaient +purement négatives. D'après leur contenu, d'après les résultats de +l'enquête opérée par le prince, les commandants de l'armée varsovienne, +les principaux magnats, ceux dont l'opinion entraînerait la masse, +demeuraient réfractaires à la séduction et se montraient incorruptibles: +leur fidélité à Napoléon ne se laissait pas entamer. Le texte de ces +réponses ne nous est point parvenu, mais Alexandre y fait allusion dans +une communication ultérieure à Czartoryski: «Vos précédentes lettres, +dit-il, m'ont laissé trop peu d'espoir de réussite pour m'autoriser à +agir, à quoi je n'aurais pu me résoudre raisonnablement qu'ayant quelque +probabilité de succès[137].» + +[Note 137: Lettre du 1er avril 1812. _Mémoires et Correspondance de +Czartoryski_, II, 279.] + +L'imprudence d'agir lui fut concurremment démontrée par l'attitude de +l'Autriche. A Pétersbourg, on s'était aperçu très vite que cet empire se +dérobait à une alliance: il n'est même pas certain que l'instruction +secrète du mois de février, tendant à ce but, ait été expédiée, les +dispositions de Metternich et de son gouvernement la rendant +inutile[138]. Alexandre s'était rabattu alors sur un autre plan. Il ne +solliciterait plus de l'Autriche qu'une connivence passive et lui +demanderait uniquement d'assister indifférente à ce qui se passerait +autour d'elle, de se laisser faire au besoin une douce violence, de ne +point refuser les Principautés, si le gouvernement russe les lui mettait +dans la main en même temps qu'il ferait occuper la Galicie pour le +compte de la Pologne restaurée. Au nom du Tsar, Koschelef maintenait +l'offre de la Moldavie jusqu'au Sereth et de la Valachie entière. +Alexandre ayant écrit une lettre personnelle à l'empereur François pour +obtenir de lui une promesse de neutralité et sonder ses dispositions, +Stackelberg fut chargé d'en fournir verbalement le commentaire[139]. + +[Note 138: Voyez sur ce point MARTENS, volume cité, 79.] + +[Note 139: BEER, _Orientalische Politik Oesterreich's_, p. 250. +_Mémoires de Metternich_, II, 417. MARTENS, 78.] + +La colonie russe de Vienne appuyait ces démarches de toute son énergie. +La milice des femmes avait été mise sur pied, et un objet spécial +s'offrait à son activité. Le grand ennemi de la Russie à Vienne était +l'archiduc Charles, qui jouissait dans le public et dans l'armée d'une +considération hors ligne: le glorieux vaincu de Wagram s'était +sincèrement réconcilié avec son vainqueur et poussait l'Autriche vers la +France. Pour changer ses dispositions ou au moins le neutraliser, on +entreprit de le marier, en lui donnant pour femme une princesse toute +dévouée à la Russie. L'impératrice Élisabeth Alexievna, femme +d'Alexandre Ier, avait une soeur qui vivait auprès d'elle, la princesse +Amélie de Bade. Ce fut cette Allemande adoptée par la Russie que les +meneurs de l'intrigue destinèrent à opérer la conversion de l'archiduc, +et aussitôt des influences de toute sorte se mirent en mouvement pour +enchaîner cet Hercule aux pieds d'une Omphale un peu mûre. + +L'impératrice de Russie lia partie avec l'impératrice d'Autriche: +celle-ci, qui avait la passion de faire des mariages[140], entra de +grand coeur dans l'affaire, à laquelle on sut intéresser également la +landgrave de Bade et la reine de Bavière. Cette ligue de femmes fit +représenter à l'archiduc Charles par son confesseur qu'il avait besoin +d'une compagne pour égayer son intérieur morose et rompre l'ennui d'un +célibat prolongé. La grande difficulté était d'obtenir le consentement +de l'empereur François à un mariage dont son terrible gendre pourrait +s'offusquer. Pour triompher de ses craintes, on le prit par les +sentiments: on lui affirma que l'archiduc Charles avait conçu pour la +princesse Amélie une passion violente, et l'excellent prince se laissa +convaincre qu'il ferait le malheur de son cousin en s'opposant à l'union +projetée. Il promit de consentir, mais à une condition, c'était que l'on +trouverait moyen d'assurer aux futurs conjoints, peu fortunés l'un et +l'autre, une situation matérielle en rapport avec leur rang: lui-même ne +pouvait s'en charger, «ayant trop d'enfants à établir[141]». Il n'y +avait qu'une chance de le satisfaire, c'était un recours au duc Albert +de Saxe, dont le prince Charles était le neveu et l'héritier. Le duc +Albert était vieux et riche: il avait une maîtresse qui le gouvernait; +on fit agir cette dame, après s'être adressé à elle par l'intermédiaire +d'un officier pour qui elle avait eu autrefois des bontés, et le +résultat de ces opérations diverses fut que le duc promit d'assurer le +sort de son neveu par un avancement d'hoirie. Ainsi, les obstacles +s'aplanissaient l'un après l'autre, et l'affaire semblait en bon chemin; +mais déjà, avant que le gouvernement autrichien se fût décidé à la +rompre sur un mot venu des Tuileries, une réponse fort sèche de +Metternich aux ouvertures politiques de la Russie l'avait rendue +actuellement sans objet[142]. + +[Note 140: «J'aime, disait-elle, que tout le monde se marie.» Otto à +Champagny, 17 avril.] + +[Note 141: Otto à Maret, 8 mai.] + +[Note 142: Sur l'ensemble de l'affaire, voyez la correspondance +d'Otto, mars à juillet 1811.] + +Les propositions de Koschelef, la lettre du Tsar, avaient mis Metternich +en éveil: à quelques jours de là, il eut avec Stackelberg une +conversation qui le laissa rêveur. L'envoyé russe, après lui avoir +confié qu'il possédait le secret de son maître et montré comme preuve +«une lettre écrite en entier» de la main d'Alexandre, fit allusion à +certaines éventualités: «Dans le cours de mon entretien avec lui, +écrivait Metternich à son souverain, j'ai remarqué certaines tournures +de phrases qui me firent supposer qu'un jour, étant données certaines +circonstances, l'occupation de la Galicie pourrait bien s'effectuer sans +notre consentement[143].» Cette étrange révélation émut d'autant plus +Metternich qu'elle évoqua en lui un souvenir. Il se rappela qu'en 1805 +l'empereur Alexandre, désespérant d'entraîner la Prusse dans la +troisième coalition, avait eu l'idée d'assaillir inopinément cette +puissance, avec laquelle il entretenait les meilleurs rapports: il eût +marché sur Varsovie, chef-lieu alors de province prussienne, et restauré +à son profit la Pologne, avant de se porter en Moravie contre l'armée +française. Ce précédent éclairait d'une lueur singulière les +insinuations actuelles, donnait tout lieu de supposer que l'empereur +Alexandre caressait aujourd'hui un projet du même genre et nourrissait +l'espoir d'y entraîner l'Autriche, dût-il au besoin lui forcer la main: +c'était là un de ces brusques écarts de pensée, une de ces fugues +d'imagination dont l'histoire du mobile souverain offrait trop +d'exemples: «La marche excentrique du cabinet russe, écrivait +Metternich, ne nous autorise-t-elle pas à admettre _comme possible ce +qui paraît l'impossibilité même_[144]?» + +[Note 143: _Mémoires de Metternich_, II, 418.] + +[Note 144: _Id._, 419.] + +Metternich ne crut pouvoir se mettre trop résolument en travers d'une +aventure dont l'Autriche éprouverait un dommage sensible, immédiat, +direct, et n'aurait à tirer que de problématiques avantages; il se fit +autoriser à prévenir Stackelberg que toute violation de territoire +serait considérée «comme une déclaration de guerre», à signifier au +besoin que la concentration des troupes russes près de la Galicie et de +la Bukovine, dont le bruit arrivait à Vienne, finirait par obliger +l'empereur d'Autriche à mobiliser lui-même ses armées et à les mettre +sur le pied de guerre[145]. + +[Note 145: _Mémoires de Metternich_, II, 418-419.] + +Ainsi, en se hasardant d'attaquer, Alexandre se fût heurté aux forces de +l'Autriche en même temps qu'à l'armée varsovienne. Il n'était pas au +bout de ses mécomptes. A la même époque, il aperçut distinctement au +nord l'évolution de Bernadotte, qui semblait lui tourner le dos et +s'orienter vers la France: les agaceries du prince royal à l'adresse de +son ancien chef, ses mines provocantes, son intimité avec Alquier, le +mot d'ordre donné partout aux diplomates suédois de se mettre au mieux +avec leurs collègues français, ne pouvaient échapper à la perspicacité +des agents russes. Alexandre en conçut un assez vif dépit, qui se +manifesta par des communications aigres-douces au cabinet de Stockholm, +et il cessa momentanément de compter sur la Suède[146]. + +[Note 146: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 306.] + +En Prusse, où le cabinet persistait dans son double jeu, le Roi montrait +plus de bon vouloir que d'énergie: le fond de sa pensée était qu'il se +perdrait irrévocablement en risquant une prise d'armes, à moins que la +Prusse, soutenue en arrière par les Russes, ne fût en même temps appuyée +et épaulée sur sa gauche par l'Autriche. Or, il savait que l'Autriche +répugnait essentiellement à entrer dans une coalition nouvelle: même, +sur la foi de rapports exagérés, il croyait que Metternich et son maître +s'étaient livrés sans réserve à Napoléon et ne demandaient qu'à trahir +activement la cause européenne; il le faisait dire à Pétersbourg par des +intermédiaires secrets, conseillait instamment la prudence[147]. Dans +plusieurs parties de l'Allemagne, à côté des haines persistantes contre +la France, il était facile de démêler un contre-courant d'opinion +défavorable à la Russie. L'ukase prohibitif en était la cause; en +fermant l'empire à toutes les importations par terre, cet acte rigoureux +n'avait pas seulement lésé la France: il préjudiciait gravement au +commerce et à l'industrie germaniques, qui perdaient un de leurs +principaux débouchés. Dans les régions industrielles, comme la Saxe, +cette rupture économique avait été accueillie avec colère: elle +suscitait des plaintes, des récriminations vives, et attirait au Tsar +une sorte d'impopularité[148]. De tous côtés, Alexandre voyait se lever +des résistances imprévues et apercevait des obstacles qui lui barraient +la route. + +[Note 147: MARTENS, VII, 15.] + +[Note 148: Le bulletin de police du 18 juin 1811 contient l'extrait +suivant d'une correspondance d'Allemagne: «Les manufacturiers de la Saxe +sont forcés de congédier des centaines d'ouvriers à la fois. Les +bâtiments où sont établies les fabriques deviendront des hospices pour y +nourrir les pauvres aux frais de l'État ou des maisons de force pour les +infortunés qui deviendront voleurs par nécessité. Les Saxons pouvaient +devenir les rivaux des manufacturiers anglais, mais cet espoir a +disparu, et nous ne pouvons nous relever qu'autant que l'ukase russe, +qui défend l'introduction des marchandises de fabrique étrangère, serait +rapporté.»] + +Sous le coup de ces déceptions simultanées, il y eut dans le mouvement +de sa pensée arrêt et recul: à un brusque élan vers l'offensive succéda +une reprise de fluctuations et d'incertitudes. Sans renoncer à son +projet, il en suspendit l'exécution, quitte à y revenir en meilleure +occurrence. Ses communications avec Czartoryski s'interrompirent ou au +moins s'espacèrent: le prince reçut avis de n'avoir plus à compter sur +une explosion immédiate. «J'ai dû, lui écrivait plus tard Alexandre, me +résigner à voir venir les événements et à ne pas provoquer par mes +démarches une lutte dont j'apprécie toute l'importance et les +dangers[149]....» Il ajoutait cependant que ni les idées qui l'avaient +occupé, «ni la résolution de les mettre en oeuvre quand les +circonstances s'y prêteront[150]», ne l'avaient abandonné. Les +dispositions militaires ne furent point révoquées: l'armée continua à se +déployer en ordre de bataille; la Russie resta le bras levé, sans +frapper, et s'immobilisa dans cette attitude. + +[Note 149: 1er avril 1812. _Mémoires et Correspondance de +Czartoryski_, II, 279.] + +[Note 150: _Id._, 280.] + +Ayant rassemblé ses forces, Alexandre y trouvait l'avantage de s'être +mis à couvert contre une agression et une surprise, pour le cas où il +prendrait envie à Napoléon d'exécuter ce que lui-même avait rêvé. Les +armements opérés, lorsqu'ils seraient connus de l'Empereur, le +rendraient moins prompt peut-être à risquer une attaque; par ce fait, +n'étaient-ils point susceptibles de procurer dès à présent à la Russie +un certain bénéfice, une plus grande liberté d'allures? A l'abri de ses +armées fortement établies sur la frontière, Alexandre ne pourrait-il +donner suite à l'une de ses idées favorites, rouvrir entièrement ses +ports aux navires et aux importations britanniques, et, dans le duel +engagé entre la France et l'Angleterre, proclamer officiellement sa +neutralité? Suivant certains témoignages, il en eut la velléité, et +songea à s'affranchir d'un reste d'alliance, sans commencer la +guerre[151]. + +[Note 151: Voy. à ce sujet les dépêches du résident de France à +Varsovie, en date des 30 et 31 mars 1811.] + +Son chancelier cherchait cependant à le ramener dans d'autres voies, qui +le rapprocheraient de la France. Ignorant toujours jusqu'au premier mot +du roman ébauché entre Alexandre et Czartoryski, Roumiantsof voyait avec +peine l'évolution vers l'Angleterre, qui se poursuivait sous ses yeux; +il blâmait les infractions commises à la règle continentale, +s'affligeait de ce relâchement progressif et aspirait de toutes ses +forces à une réconciliation avec l'empereur des Français, à une reprise +de cette alliance qui existait toujours sur le papier, qui avait valu à +la Russie la Finlande et qui lui permettrait de garder les Principautés. +Il suppliait son maître de ne point se dérober systématiquement à tout +accord, de tenter quelque chose, et l'avortement du projet conçu en +dehors de lui, à son insu, rendait autorité à ses conseils. + +Quel serait, suivant lui, le terrain d'entente? Comment faire droit aux +griefs respectifs? Le principal de ceux qu'alléguait la France était +l'ukase du 31 décembre 1810: sur ce point, il ne serait pas très +difficile d'accorder quelques satisfactions de forme à Napoléon, qui +paraissait disposé à s'en contenter, et d'admettre certains +adoucissements qui ôteraient à la mesure le caractère d'une +démonstration hostile, sans porter atteinte au régime économique de +l'empire. D'autre part, comme Napoléon n'insistait plus sur la saisie +des bâtiments qui naviguaient sous pavillon américain pour le compte de +l'Angleterre, cette question ne se posait pas actuellement; il n'y avait +qu'à la laisser dormir. Quant aux griefs de la Russie, le débat très +légitimement soulevé par elle au sujet de l'Oldenbourg servait à masquer +le grand reproche: l'extension menaçante et les encouragements donnés +par Napoléon au duché de Varsovie. Roumiantsof était le premier à +reconnaître et à proclamer l'importance de la question polonaise. Il +l'avait vue, par ses développements successifs, brouiller les deux +empires: il savait que tous les efforts tentés en 1809 et en 1810 pour +la résoudre à l'amiable n'avaient fait que la compliquer, à tel point +que la chancellerie russe s'était abstenue depuis lors d'y revenir et +d'y toucher. Roumiantsof jugeait que ce silence avait assez duré, que la +crise actuelle permettait de le rompre: c'était le côté avantageux d'une +situation déplorable: le bien naît quelquefois du mal porté à l'extrême. +Dans le cas présent, l'injustifiable procédé dont le Tsar avait eu à +souffrir ne lui offrait-il pas un moyen providentiel de réintroduire au +débat la question de Pologne et peut-être de la trancher à son profit? +En s'emparant de l'Oldenbourg, Napoléon s'était donné un tort +incontestable et public vis-à-vis de son allié: celui-ci était +essentiellement fondé à exiger une réparation. Napoléon semblait +d'ailleurs le reconnaître, puisqu'il se montrait disposé à octroyer au +duc une compensation territoriale, invitant seulement la Russie à la +désigner et à la spécifier. Cette indemnité offerte en principe, +pourquoi ne lui demanderait-on pas de la découper en territoire +polonais, de détacher une portion de l'État varsovien pour en composer +un nouvel apanage au prince dépossédé, qui s'y ferait le prête-nom de la +Russie, et d'accorder ainsi une garantie effective contre le +rétablissement de la Pologne? Là était, suivant Roumiantsof, le vrai +moyen de transaction, le noeud de l'accord à conclure et le gage pour +son gouvernement d'une sécurité durable. + +En effet, tout pas rétrograde imposé au duché, toute atteinte portée à +son intégrité, toute distraction de territoire opérée à ses dépens, si +minime qu'elle fût, détruirait sa force d'expansion et de rayonnement, +marquerait pour lui le signal d'une irrémédiable décadence. Ce qui +faisait le prestige de cet État d'occasion et de rencontre, ce qui +groupait autour de lui tant de dévouements et d'enthousiasmes, c'était +qu'il apparaissait à tous comme destiné à s'accroître et à s'étendre, +comme une Pologne en voie de reconstitution progressive. Si Napoléon +consentait à le diminuer au lieu de l'agrandir, il infligerait à ces +espérances un écrasant démenti: il enlèverait à la principauté +varsovienne l'unique soutien de son existence. Le mouvement de +décroissance imprimé au duché ne s'arrêterait plus: il irait se +continuant, s'accélérant, et aboutirait finalement à rejeter dans le +néant une création éphémère: toute pierre ôtée à cet édifice suffirait à +en rompre l'équilibre instable et en déterminerait tôt ou tard +l'écroulement. Quand le duché succomberait, au milieu des révolutions +dont l'avenir était gros, la Russie serait là pour en recueillir les +débris; s'étant donné prise sur lui en se faisant adjuger dès à présent +quelques parcelles de son territoire, elle se trouverait en mesure de +tirer à soi et d'absorber le reste. + +Alexandre ne méconnut point les avantages de cette combinaison. S'il +réussissait à écarter le péril polonais, ce résultat ne serait pas trop +chèrement payé de quelque sursis à l'exécution d'autres projets, de +quelque ralentissement dans sa marche vers l'Angleterre. Mais +réussirait-il à obtenir de Napoléon une concession aussi féconde en +conséquences? S'il se prêta à la solliciter, on peut croire que ce fut +surtout par acquit de conscience. Tenant à se dire qu'il n'avait rien +négligé pour s'épargner une lutte avec le plus formidable adversaire que +la Russie eût jamais rencontré devant elle, il permit à Roumiantsof +d'entamer l'affaire, se réservant d'y mettre au besoin et très +discrètement la main. + +Aussi bien, la négociation à mener ne pouvait ressembler à aucune autre. +En suivant la méthode ordinaire, en énonçant nettement ses désirs, la +Russie s'exposerait à un grave péril. Il était à craindre que Napoléon, +malgré les sentiments conciliateurs qu'il affectait, ne nourrît au fond +de l'âme de mauvais et perfides desseins. En ce cas, le despote sans +scrupules s'emparerait de demandes trop clairement articulées pour +accuser la Russie à la face du monde de visées spoliatrices, de +prétentions attentatoires à l'intégrité et à l'existence d'un État +indépendant: il la mettrait dans son tort aux yeux de l'Europe; tout au +moins la perdrait-il irrévocablement dans l'esprit des Varsoviens, et +l'empereur Alexandre, malgré ses déboires, ne renonçait jamais +complètement à capter ce peuple. Par conséquent, on ne crut à +Pétersbourg pouvoir procéder avec trop de prudence, de circonspection et +de mystère. On jugea indispensable de ne s'exprimer qu'à demi-mot, par +un murmure à peine intelligible, pour se garder la faculté de démentir +au besoin ses propres paroles et d'affirmer qu'on n'avait rien dit. Tout +se passera donc par insinuations légères, par sous-entendus et +réticences, le but de la Russie étant de suggérer un mode de solution, +sans l'indiquer positivement, et de se faire proposer ce qu'elle +n'entend point demander. Dans le fatras de documents que nous livre à +cette époque la correspondance des deux cours, il faut s'attacher à un +tout petit mot noyé çà et là dans des flots de rhétorique, à quelques +incidentes, à quelques tournures de phrase révélatrices, pour découvrir +le secret d'Alexandre ou plutôt de son ministre, pour comprendre à quoi +vise et tend leur politique. La négociation qui porte en elle le sort +futur des deux empires se fait humble et cachée, se glisse furtivement +parmi des discussions de pure forme, longuement et fastidieusement +entretenues; nous la verrons se faufiler à travers un amoncellement de +paroles creuses et de dissertations stériles. + +D'abord, des insinuations préparatoires furent faites au duc de Vicence. +Lorsqu'il se plaignait de l'ukase, on lui répondait sur un ton modéré et +conciliant, mais Roumiantsof et même l'Empereur faisaient observer +«qu'il faudrait s'entendre en même temps, ou peut-être avant, sur +d'autres points... qu'il fallait faire la part de la politique avant +celle du commerce[152]». L'ambassadeur, s'autorisant de ces +déclarations, abordait-il le différend politique, pressait-il les Russes +d'accepter Erfurt en échange de l'Oldenbourg ou d'indiquer un autre +équivalent, Alexandre restait dans le vague, se bornant à demander +justice, réparation, sécurité, soutenant que c'était à la France de +parler et d'offrir; mais Roumiantsof s'avançait un peu plus. Suivant +lui, «la porte était toujours ouverte pour s'entendre quand on voudrait +proposer une indemnité convenable et juste tant pour le duc d'Oldenbourg +que pour la Russie, avec laquelle cette affaire paraissait maintenant +devoir se traiter directement... Erfurt n'était une indemnité réelle +sous aucun rapport et ne pouvait convenir ni au prince, ni à la Russie, +_qui ne pouvait en désirer une et en accepter qu'une qui eût dans sa +situation même la garantie de sa tranquillité et qui pût être protégée +et assurée pour l'avenir_[153].» Pour que le nouvel établissement du +prince trouvât sa sécurité dans sa position, il devait nécessairement +toucher et s'appuyer au seul empire intéressé à le défendre: or, parmi +les innombrables territoires dont Napoléon disposait, il n'en était +qu'un qui confinât à la Russie: c'était le duché de Varsovie. + +[Note 152: Caulaincourt à Champagny, 27 mars.] + +[Note 153: _Id._, 6 avril.] + +Le cabinet de Pétersbourg mettait ainsi notre ambassadeur sur la voie et +lui fournissait quelques moyens de déchiffrer l'énigme. Dans le même +temps, l'occasion s'offrit de s'adresser directement à l'empereur des +Français. Sa lettre au Tsar en date du 28 février, confiée à +Tchernitchef, venait d'arriver et nécessitait un retour. Alexandre +prépara immédiatement sa réponse: il la ferait naturellement rapporter +par Tchernitchef, n'ayant que de trop bonnes raisons pour réintroduire à +Paris ce fin observateur, cet agent perspicace et futé. Dans sa +communication à l'Empereur, il n'entendait se permettre aucune allusion +à un morcellement de l'État polonais, mais une rédaction habilement +nuancée ne pourrait-elle induire Napoléon à y penser et lui en faire +venir l'idée? + +Alexandre rédigea très soigneusement sa lettre, d'après un brouillon +écrit de sa main et plusieurs fois remanié[154]. Sur tous les points en +contestation, il acceptait et soutenait vaillamment la controverse, +attaquait au besoin pour se mieux défendre, sans se départir jamais +d'une exquise courtoisie, et, dans la polémique engagée entre les deux +souverains, ne se montrait nullement inférieur à son rival. Avec +beaucoup de dignité, il réitérait ses plaintes au sujet de l'Oldenbourg, +se justifiait de l'ukase, rappelait les services rendus par lui à la +cause commune, indiquait en passant que les travaux de fortifications et +les armements opérés dans le duché exigeaient de sa part certaines +mesures de même ordre. Enfin, après s'être montré en tout fidèle +observateur des traités, il terminait ainsi: «Loin d'être frappé de la +pensée que je n'attends que le moment de changer de système, Votre +Majesté, si elle veut être juste, reconnaîtra qu'on ne peut pas être +plus scrupuleux que je l'ai été dans le maintien du système que j'ai +adopté. Au reste, ne convoitant rien à mes voisins, aimant la France, +quel intérêt aurais-je à vouloir la guerre? La Russie n'a pas besoin de +conquêtes et peut-être ne possède que trop de terrain. Le génie +supérieur que je reconnais à Votre Majesté pour la guerre, ne me laisse +aucune illusion sur la difficulté de la lutte qui pourrait s'élever +entre nous. D'ailleurs, mon amour-propre est attaché au système d'union +avec la France. L'ayant établi comme un principe de politique pour la +Russie, ayant dû combattre assez longtemps les anciennes opinions qui y +étaient contraires, il n'est pas raisonnable de me supposer l'envie de +détruire mon ouvrage et de faire la guerre à Votre Majesté, et si elle +la désire aussi peu que moi, très certainement elle ne se fera pas. Pour +lui en donner encore une preuve, j'offre à Votre Majesté de m'en +remettre à elle-même sur la réparation dans l'affaire d'Oldenbourg; +qu'elle se mette à ma place et que Votre Majesté fixe elle-même ce +qu'elle aurait désiré en pareil cas. Votre Majesté a tous les moyens +d'arranger les choses de manière à unir encore plus étroitement les deux +empires et à rendre la rupture impossible pour toujours. De mon côté, je +suis prêt à la seconder dans une intention pareille. Je répète que si la +guerre a lieu, c'est que Votre Majesté l'aura voulue, et, ayant tout +fait pour l'éviter, je saurai alors combattre et vendre chèrement mon +existence. Veut-elle, au lieu de cela, reconnaître en moi un ami et un +allié? Elle me retrouvera avec les mêmes sentiments d'attachement et +d'amitié qu'elle m'a toujours connus[155].» + +[Note 154: Archives de Saint-Pétersbourg.] + +[Note 155: Lettre publiée par Tatistchef, _Alexandre Ier et +Napoléon_, 547-552.] + +Ainsi, Alexandre disait en substance à Napoléon: J'accepte d'avance ce +que vous m'offrirez, si vous consentez à vous mettre à ma place et à +faire ma part en conséquence. Il était impossible d'apporter, dans le +règlement d'une affaire épineuse, plus d'abandon apparent et de +délicatesse. Au fond, la manoeuvre était des plus adroites. Que +désirerait en effet Napoléon s'il se trouvait à la place d'Alexandre, +c'est-à-dire s'il voyait en face de lui un État agressif et militant, +dressé contre ses frontières comme une perpétuelle menace? Son voeu +serait indubitablement que cette cause d'angoisse fût écartée, que ce +brandon de discorde fût supprimé; c'était donc l'inquiétant duché qu'il +convenait de sacrifier en partie à de justes appréhensions. + +Se bornant à susciter chez Napoléon ce raisonnement, Alexandre n'en +disait pas davantage. Il fallait pourtant, si l'on voulait enlever à +Napoléon un prétexte trop commode pour se refuser à comprendre, que l'on +s'exprimât de façon un peu moins obscure et qu'en fin de compte +quelqu'un prononçât à Paris le nom du duché, en l'accolant à celui de +l'Oldenbourg. Tchernitchef fut chargé de risquer le mot dans les +conversations qu'il ne manquerait point d'avoir avec l'empereur des +Français. Ce ne fut pas Alexandre, ce fut Roumiantsof qui lui en donna +commission, et encore le ministre évita-t-il de se découvrir +entièrement. Sachant qu'il avait affaire à un jeune homme d'entendement +prompt et d'esprit éveillé, il se servit d'une comparaison, sans +défendre à Tchernitchef de la replacer: après lui avoir expliqué que le +désir de l'Empereur était d'associer «dans une convention générale les +affaires d'Oldenbourg et de Pologne, ainsi qu'un nouveau traité de +commerce avec la France», il ajouta: «Si l'on pouvait parvenir à mettre +les affaires de la Pologne ainsi que celles de l'Oldenbourg dans un même +sac, les y bien mêler ensemble et puis le vider, l'alliance entre les +deux empires en deviendrait bien solide, plus intime et plus sincère +qu'autrefois, et cela en dépit des Anglais et même des Allemands[156].» + +[Note 156: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, +XXI, 84.] + +Dans les jours qui précédèrent et suivirent cette confidence, Alexandre +reprit de plus belle avec Caulaincourt son système de prévenances et de +cajoleries. L'ambassadeur avait enfin obtenu son rappel, après trois ans +d'épuisant labeur, et devait partir dans deux mois; il serait remplacé +par le général comte de Lauriston, aide de camp de l'Empereur et Roi. En +termes charmants, Alexandre lui témoigna un vif regret de le perdre, +tout en faisant l'éloge de son successeur, qu'il avait connu et apprécié +à Erfurt. Dans sa lettre du 28 février, Napoléon lui avait dit: «J'ai +cherché près de moi la personne que j'ai supposé pouvoir être la plus +agréable à Votre Majesté et la plus propre à maintenir la paix et +l'alliance entre nous[157]... Je suis fort empressé d'apprendre si j'ai +rencontré juste.» A cette question, Alexandre répondait affirmativement +et de la meilleure grâce. + +[Note 157: _Corresp._, 17935.] + +Lorsqu'il parlait de l'Empereur, il relevait maintenant d'un ton ses +protestations ordinaires, ses assurances d'un attachement mal apprécié +et d'une tendresse méconnue: «J'ai pu remarquer, écrivait le duc de +Vicence, le retour pour Sa Majesté de ce ton affectueux, de ces +expressions amicales, je puis même dire de cette effusion de coeur qui +se montrait si fréquemment autrefois.»--«Donnez-moi de la sécurité, +répétait Alexandre, montrez-moi amitié autant que j'en ai témoigné et +que je désire en témoigner, jamais l'Empereur ni ses alliés n'auront à +se plaindre de moi.»--«Le même jour, ajoute le duc dans son rapport, +l'Empereur me rencontra à pied au Cours dans le moment où toute la ville +s'y promenait. Il m'accosta et m'engagea comme de coutume à +l'accompagner. Il ne causa que de choses indifférentes. Comme le public +nous remarquait beaucoup, il me dit en riant: «Aujourd'hui les +diplomates et les marchands ne parleront, j'espère, que de paix. Elle +est, votre maître doit le savoir, général, mon premier voeu[158].» + +[Note 158: 134e rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 23 +avril.] + +Tandis qu'Alexandre démentait ainsi les bruits de rupture et +d'inconciliable dissentiment, Tchernitchef s'éloignait de Pétersbourg au +galop de son leste équipage: «l'éternel postillon», ainsi que l'appelait +Joseph de Maistre[159], s'était si bien habitué aux courses rapides que +la traversée de l'Europe en deux semaines n'excédait pas ses forces. Il +retournait à Paris plein de zèle et d'entrain, avec mission de désigner +en termes allégoriques une base d'accommodement et de négocier par +métaphores. Malheureusement, à l'heure où la pensée d'Alexandre opérait +cette régression, où il ne se refusait plus à un dénouement pacifique, +ses troupes continuaient d'avancer vers la frontière, en vertu d'ordres +antérieurs: l'impulsion, qui s'arrêtait au centre, se faisait sentir aux +extrémités et y plaçait tout en attitude hostile. Forcément, le bruit de +cette marche finirait par éclater au dehors, se propagerait en Europe et +se répercuterait jusqu'à Paris, où il exaspérerait les défiances de +l'Empereur et le mettrait en alarme. A l'instant où le péril s'éloigne, +Napoléon va l'apercevoir: il va se le figurer immédiat et pressant, se +croire sous le coup d'une attaque, répondre instantanément au défi et +précipiter le mouvement de ses troupes: par une coïncidence fatale, il +va en même temps recevoir l'offre conciliatrice et sentir la menace. + +[Note 159: _Oeuvres complètes_, t. IV de la _Correspondance_, p. +9.] + + + + +CHAPITRE IV + +L'ALERTE. + + +Naissance du roi de Rome.--Anxiété de la population.--Explosion +d'allégresse.--Emotion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les +Varsoviens signalent au delà de leur frontière quelques mouvements +suspects.--Incrédulité de Davout.--Renseignements venus de Suède et de +Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par +peur et tâche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de +l'armée d'Orient remontent vers la Pologne, il commence à +s'émouvoir.--Mesures de précaution.--Napoléon aimerait mieux éviter la +guerre que d'avoir à la faire tout de suite.--Il se résigne à l'idée +d'une transaction.--Départ de Lauriston.--Nouvelle lettre à l'empereur +Alexandre: appel à la confiance.--Arrivée de Tchernitchef: l'Empereur le +reçoit aussitôt.--Quatre heures de conversation.--Vivement pressé, +Tchernitchef finit par répéter la métaphore du comte +Roumiantsof.--Napoléon se figure d'abord que la Russie lui demande le +duché tout entier.--Mouvement de révolte et de colère.--Dantzick ou +Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Système de +ménagements.--Tchernitchef comblé d'attentions et de gâteries.--Savary +s'avise spontanément de couper court aux investigations de cet +observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le +_Journal de l'Empire_.--Article du 12 avril.--_Les +nouvellistes._--Esménard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre +de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le +rédacteur du journal.--Arrivée de Bignon à Varsovie.--Tumulte d'avis +contradictoires.--Poniatowski reçoit communication _par miracle_ des +lettres écrites à Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet +d'invasion surpris et éventé.--Les découvertes de Poniatowski confirmées +par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme +générale.--La guerre en vue.--Activité de l'Empereur.--Les fêtes de +Pâques 1811.--Napoléon prépare l'évacuation du duché et reporte sur +l'Oder sa ligne de défense.--Davout invité à se diriger entuellement sur +ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le +soutenir.--Négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la +Turquie.--Napoléon ne renonce pas à éviter la guerre.--Ses efforts +persévérants pour s'éclairer sur les désirs et les prétentions +d'Alexandre.--Lettre inédite à Caulaincourt.--On cherche à faire parler +Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de Duroc. +--Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole positive.--Changement +dans le ministère.--Le duc de Bassano substitué au duc de +Cadore.--Seconde lettre à Caulaincourt: _si ce que les Russes désirent +est faisable, cela sera fait_.--Napoléon reste en garde: la Prusse et +la frontière russe en observation.--Avis plus rassurants: phénomène +d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napoléon interrompt ses +négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la Turquie.--Il +modère ses préparatifs militaires sans les discontinuer.--Doutes qu'il +conserve sur les causes de l'alerte: il tient passionnément à pénétrer +le secret de la Russie. + + + +I + +Depuis quelques jours, l'attente d'un grand événement tenait en émoi +Paris et la France: la grossesse de l'Impératrice touchait à son terme. +Quand le moment parut tout à fait prochain, la vie de la capitale +s'interrompit; les affaires furent suspendues, les ateliers chômèrent, +chacun quitta son travail ou ses plaisirs; inoccupée et désoeuvrée, la +population cherchait à distraire son impatience par des prévisions, des +pronostics, des gageures. A la Bourse, «où les sentiments sont les +intérêts[160]», les transactions ordinaires avaient cessé, mais la +spéculation aventurait de grosses sommes sur le sexe de l'enfant à +naître. + +[Note 160: _Bulletins de police_, 7 mars 1811. Archives nationales, +AF, IV, 1514.] + +Le 19 mars au soir, l'Impératrice commença à souffrir; le lendemain +matin, la ville entière était sur pied, la foule encombrait les rues, +les places, les quais, les abords des Tuileries, compacte et muette. A +dix heures, le canon se mit à tonner, annonçant l'accouchement: il +devait tirer vingt et une fois pour une fille, cent une fois pour un +fils. Au premier coup, la circulation s'arrêta dans les rues: chacun +resta immobile, figé dans l'attitude prise, dans le geste commencé, et à +chaque détonation nouvelle répondait un battement de coeur de la grande +cité. Les secondes qui s'écoulèrent après le vingt et unième coup +parurent un siècle: enfin, le vingt-deuxième retentit, lança dans l'air +la triomphante nouvelle, annonça à la ville et au monde la naissance +d'un fils de France qui trouvait dans son berceau une couronne de roi et +la promesse de l'Empire. Alors, un formidable cri de «Vive l'Empereur!» +s'échappa d'un million de poitrines. Bientôt, d'un bout à l'autre du +pays, ce furent un enthousiasme presque unanime, une effusion générale. +Pour quelques jours, les dissidences se turent, les querelles +s'apaisèrent, les ennemis cessèrent de se haïr[161]: la confiance se +releva: la majorité des Français croyait encore en l'Empereur, elle se +mit à croire en l'Empire. Tandis que la joie et l'obséquiosité se +manifestaient sous mille formes, par des illuminations spontanées, par +des pièces de circonstance improvisées dans tous les théâtres, par un +déluge d'odes et de cantates, tandis que les congratulations officielles +se succédaient, tandis que l'étiquette obligeait les dames présentées à +la cour à venir chaque matin en grande toilette prendre des nouvelles de +l'Impératrice et s'inscrire au château, tandis que les corps constitués +traversaient Paris en équipages de gala pour porter au maître leurs +félicitations ampoulées, lui, le front rayonnant, les yeux humides, le +verbe familier et vibrant, se montrait largement et simplement heureux. +Il était heureux comme homme, heureux comme chef et fondateur d'État. +Son coeur s'attendrissait devant ce petit être vers qui allaient d'un +élan passionné les tendresses de son âme, faite pour éprouver à un degré +extraordinaire tous les sentiments humains. Puis, en ce berceau sur +lequel l'aigle veillait, il croyait trouver pour sa race et son oeuvre +un gage de perpétuité. Par des largesses, des bienfaits, des pardons, il +ajoutait au bonheur des humbles, augmentait l'allégresse de ces instants +qui tiraient momentanément la France de ses incertitudes et de ses +souffrances, qui l'arrachaient du présent pour la faire vivre dans +l'avenir, un avenir qu'elle voulait se figurer radieux et calme. + +[Note 161: Bulletin de police du 20 mars: « A la Halle, deux +portefaix s'étaient pris de querelle et allaient se battre, lorsque le +premier coup de canon a été entendu; ils ont suspendu leur querelle pour +compter les coups, et au vingt-deuxième ils se sont embrassés.» Archives +nationales, AF, IV, 1514.] + +Ce fut en ces jours qu'arrivèrent du Nord les premiers bruits +inquiétants. L'ennemi reparaissait à l'horizon: l'ennemi, c'est-à-dire +la guerre, qui avait fait des Français le peuple-roi, et qui leur +apparaissait aujourd'hui, par ses reprises continuelles et ses cruautés +croissantes, comme le principe de leurs maux. La menace était encore à +peine sensible: ce n'était qu'un avertissement lointain, un murmure +d'alarme, venant de ces régions de la Vistule qui marquaient la +frontière stratégique de l'Empire. Les Polonais de Varsovie, malgré le +soin que mettaient leurs voisins à se cacher d'eux, commençaient à +remarquer quelques mouvements suspects. Leurs regards dépassaient avec +peine la frontière étroitement gardée: néanmoins, derrière ce voile, ils +voyaient passer et repasser des ombres menaçantes, des formes d'armées +se dessiner confusément et grandir. Avertis par l'instinct de +conservation, ils sentaient qu'un péril se levait en face d'eux et +appelaient à l'aide. Les autorités ducales s'adressaient à tout le +monde, écrivaient à Dresde, à Dantzick, à Hambourg, informaient la cour +suzeraine, le général Rapp, le maréchal Davout. Le prince Poniatowski, +ministre de la guerre et général en chef de l'armée, envoyait un de ses +aides de camp à Paris prévenir l'Empereur[162]. + +[Note 162: Correspondance de Serra, résident de France à Varsovie, +février et mars 1811, _passim_. Lettres de Poniatowski, lettres de Rapp, +feuilles de renseignements, avis divers transmis par Davout avec ses +lettres à l'Empereur des 17, 24 et 31 mars. Archives nationales, AF, IV, +carton n° 1653: ce carton contient un volumineux dossier de pièces +relatives à l'alerte d'avril 1811.] + +Mais les Polonais avaient tant de fois dénoncé d'irréels périls qu'ils +avaient épuisé l'intérêt et lassé l'attention. On connaissait leur +tempérament impressionnable et nerveux, leur esprit exalté; on savait +que leur imagination se créait volontiers des fantômes, et que ce verre +grossissant décuplait tout à leurs yeux: pour une fois qu'ils voyaient +juste et disaient vrai, ils n'arrivaient plus à se faire croire. Par +acquit de conscience, Davout prescrivait à Rapp, plus rapproché que lui +de la frontière, de s'éclairer et d'envoyer discrètement des officiers +en reconnaissance; mais il se refusait, jusqu'à plus ample informé, à +prendre l'alarme. Il reprochait un manque total de discernement aux +divers chefs varsoviens, à Poniatowski comme aux autres: «Lorsque +j'étais à Varsovie, écrivait-il en invoquant d'anciens souvenirs, on se +servait de lui pour me faire les rapports les plus extravagants[163].» +Malgré l'estime qu'inspirait leur bravoure, les Polonais n'avaient pas +réussi à se rendre populaires dans notre armée; leurs revendications +tapageuses, leur manie de se plaindre à tout propos, leurs continuelles +demandes d'argent importunaient: on avait peine à les prendre au +sérieux, en dehors du champ de bataille. + +[Note 163: Davout à l'Empereur, 31 mars 1811. Archives nationales, +AF, IV, 1653.] + +Peu à peu, d'autres avis vinrent jusqu'à un certain point corroborer +leurs dires. Ces nouvelles arrivaient à la fois du Nord et du Sud, des +deux pays le mieux placés pour observer ce qui se passait dans l'empire +russe. Notre ministre en Suède signalait sur le bord opposé de la +Baltique, en Finlande, des déplacements de troupes, un défilé d'hommes +et de matériel se dirigeant vers le Sud: il croyait à la reprise de +relations entre la Russie et l'Angleterre, à un va-et-vient +d'émissaires. A la vérité, notre légation de Stockholm ne parlait que +par ouï-dire, d'après des renseignements détaillés et romanesques que +Bernadotte lui faisait complaisamment passer, et il était fort possible +que le prince royal prêtât au Tsar d'agressifs desseins pour se rendre +plus utile à l'Empereur et se vendre plus cher. En Orient, nos agents +invoquaient le témoignage de leurs propres yeux. Notre consul de +Bucharest, qui résidait dans un pays occupé par les Russes et vivait au +milieu d'eux, voyait chaque jour des régiments, des brigades, des +divisions quitter les bords du Danube et se reporter vers les provinces +polonaises. Pour que la Russie s'ôtât ainsi les moyens d'arracher aux +Turcs la cession des Principautés, pour qu'elle renonçât à ses +espérances et à ses poursuites en Orient, il fallait qu'elle se crût +elle-même menacée ou qu'elle eût brusquement déplacé ses ambitions, +qu'elle nourrît d'insidieux projets ou qu'elle eût bien peur. + +Cette dernière hypothèse est la seule qui paraisse d'abord +vraisemblable à l'Empereur. Quand on lui parle de projets sur le duché +et de brusque invasion, il accueille ces propos avec un haussement +d'épaules, avec un sourire d'incrédulité: le souverain et le cabinet de +Russie ne l'ont point habitué à de pareils coups de tête: «Ils +n'oseraient», semble-t-il dire. Si la Russie arme, c'est sans doute +qu'elle a eu vent de nos propres préparatifs militaires, si discrets et +rudimentaires qu'ils soient. Observant le grossissement graduel du +premier corps, l'envoi à Dantzick de renforts divers, elle se croit plus +près d'être attaquée et prend précipitamment quelques mesures. Pour +dissiper cette alarme, Napoléon ordonne à Champagny de mentir plus +soigneusement à Kourakine, de répéter avec un grand luxe de détails que +la nouvelle garnison de Dantzick est destinée à empêcher un débarquement +des Anglais[164]. Caulaincourt est chargé de tenir un langage des plus +pacifiques, en attendant que son successeur Lauriston vienne renouveler +les mêmes assurances avec l'autorité d'un homme muni d'instructions +toutes fraîches. Par quelques explications émollientes, Napoléon +s'efforce de calmer une fermentation qu'il juge regrettable, mais encore +superficielle et peu grave. + +[Note 164: _Corresp._, 17523.] + +Dans les premiers jours d'avril, les armements de la Russie retentirent +si haut qu'il devint impossible d'en méconnaître l'importance. L'écho +nous en arrivait de toutes parts, plus net, plus distinct, forçant +l'attention. Tandis que les Polonais vivaient dans les transes et +renouvelaient leurs signaux de détresse, on voyait clairement de +Stockholm la Finlande se vider de soldats. En Orient, au dire de nos +agents, c'est maintenant le gros de l'armée russe, ce sont cinq +divisions sur neuf, cinq divisions portées au delà de leurs effectifs +réglementaires par des prélèvements opérés sur les autres, qui font +demi-tour, qui reviennent à marches forcées vers la frontière +occidentale de l'empire: et cette volte-face militaire, indice d'un +changement de front politique, apparaît à Napoléon comme le fait +significatif entre tous et suspect. + +D'ailleurs, l'Europe entière commence à parler d'une guerre dont la +Russie prendrait l'initiative: nos amis, nos agents s'émeuvent et se +croient tenus d'avertir. À Paris, le ministre de la police passe ses +soirées et brûle ses yeux à lire des rapports inquiétants; le ministre +des relations extérieures trouve dans les correspondances de Dresde, de +Vienne, de Berlin, de Copenhague, la confirmation des faits signalés par +celles du Nord et de l'Orient. Les bruits de guerre transpirent même +dans le public: la Bourse s'émeut, les cours baissent: chacun s'aperçoit +qu'un orage se forme au Nord et monte sur l'horizon. Seule, l'ambassade +française à Pétersbourg conserve une impassible sérénité: elle ne voit +rien, n'entend rien, vit dans un nuage: elle ignore qu'autour d'elle, +dans le vaste empire dont elle a la surveillance, tout se lève et +marche, qu'une impulsion continue se fait sentir, que la Russie porte et +groupe toutes ses forces sur un point de sa frontière, celui qui confine +à la Pologne varsovienne. + +Dans ces conditions, une surprise du grand-duché devenait moins +impossible. À supposer toujours que l'empereur Alexandre n'obéit à +aucune intention préméditée d'offensive, résisterait-il à se servir de +ses troupes lorsqu'il les tiendrait sous sa main, lorsqu'il les verrait +toutes rassemblées, rangées en bel ordre, effleurant la faible armée du +duché, qui s'offre comme une proie? La guerre est proche dès que les +armées sont en présence: elle naît alors du moindre incident, d'un heurt +fortuit d'où jaillit l'étincelle incendiaire. Depuis plusieurs mois, on +allait incontestablement à la guerre; on y court aujourd'hui. + +Napoléon se décide enfin à prendre quelques mesures de précaution +immédiate. Il accélère la marche des contingents allemands dirigés sur +Dantzick, stimule l'activité des princes appelés à les fournir, +gourmande les retardataires. Davout devra, si les circonstances +l'exigent, se porter «à tire-d'aile» vers l'Oder et la Vistule, par +Stettin, le Mecklembourg et la Poméranie: le premier corps traverserait +tout cet espace «en masse et avec rapidité, marchant comme en temps de +guerre et sur trois colonnes[165]».--«Mais nous n'en sommes pas encore +là», se hâte d'ajouter l'Empereur. Néanmoins, il songe à opérer +d'urgence quelques rassemblements derrière le Rhin et les Alpes. + +[Note 165: _Corresp._, 17566.] + +Puis, par une répercussion naturelle, les inquiétudes que lui donne la +Russie se traduisent en avances un peu plus marquées aux États qui +peuvent le servir contre elle. Le 5 avril, dans une conversation avec le +prince de Schwartzenberg, ambassadeur d'Autriche, il prononce pour la +première fois le mot d'alliance positive et exprime le désir d'avoir à +sa disposition, en cas de besoin, un corps auxiliaire[166]. Il dédaigne +moins les avances de la Prusse et permet à Saint-Marsan, son +représentant auprès d'elle, d'entrer en conversation[167]. Dans le Nord, +Alquier est invité à prêter une oreille plus attentive aux propositions +de Bernadotte et à découvrir positivement «ce que l'on veut[168]». +Champagny prépare un projet de dépêche pour Latour-Maubourg, notre +chargé d'affaires à Constantinople: cet agent devra s'ouvrir un peu plus +aux ministres de la Porte, en y mettant toujours beaucoup de prudence: +«Nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, dit le projet. L'Empereur +ne veut pas cette guerre nouvelle; la Russie la craint sûrement, bien +loin de la désirer. L'alliance existe encore entre les deux +gouvernements, l'apparence doit en être soigneusement conservée. Vous +devez donc bien vous garder d'aucune démarche patente que la Russie +pourrait regarder comme dirigée contre elle. Cependant, préparez le lien +qui devrait unir la France et la Turquie, si la guerre venait à éclater, +et aplanissez dans le silence tous les obstacles qui pourraient +s'opposer à l'intime union des deux puissances [169].» Napoléon veut se +mettre à même de jeter la Turquie, comme la Suède, sur le flanc des +armées russes, s'il leur prend fantaisie de marcher sur Varsovie. + +[Note 166: HELFERT, 197-200.] + +[Note 167: _Corresp._, 17581.] + +[Note 168: _Id._] + +[Note 169: Archives des affaires étrangères, Turquie, 221.] + +Cette irruption n'en serait pas moins pour lui le pire des contretemps: +elle dérangerait tout l'avenir tel qu'il le compose dans sa pensée, et +la déplaisance qu'il éprouverait à improviser une guerre le pousse à +traiter plus sérieusement avec la Russie. Tant qu'il a cru à la +possibilité de reporter la crise à l'année suivante, c'est-à-dire à une +époque où il aurait en main l'ensemble de ses moyens, il n'a guère admis +qu'une solution radicale et tout à son avantage, une guerre qui +jetterait la Russie à ses pieds ou une capitulation de cette puissance +devant le simple déploiement de nos forces. Aujourd'hui, comme la crise +se produit prématurément et le prend au dépourvu, il ne repousse plus +l'idée d'un dénouement à l'amiable; il incline de son côté à transiger, +à faire droit dans une certaine mesure aux demandes de l'adversaire, +pourvu qu'il n'en coûte pas trop à son orgueil et à sa politique. Ces +aspirations allaient-elles s'accorder avec les velléités de même ordre +nées un peu plus tôt dans l'esprit d'Alexandre, interrompre le conflit +et sauver la paix? + + + +II + +Notre nouvel ambassadeur en Russie, le général de Lauriston, avait reçu +le 1er avril ordre de quitter Paris et de se rendre à son poste. Ses +instructions l'autorisaient à dire que l'Empereur ne ferait la guerre +que dans deux cas, si la Russie signait la paix avec les Anglais ou +réclamait des Turcs une extension de territoire au delà du Danube[170]. +À peine parti, Lauriston fut rejoint par une lettre que Napoléon lui +donnait mission de présenter à l'empereur Alexandre: c'était un appel +plus pressant à un mouvement d'expansion et de confiance, à une franche +explication où l'on se dirait tout des deux parts, où les prétentions +pourraient se concilier. Napoléon avoue maintenant qu'il arme et +soutient qu'il en a le droit, car «les nouvelles de Russie ne sont pas +pacifiques.--Ce qui se passe, ajoute-t-il, est une nouvelle preuve que +la répétition est la plus puissante figure de rhétorique: on a tant +répété à Votre Majesté que je lui en voulais que sa confiance en a été +ébranlée. Les Russes quittent une frontière où ils sont nécessaires, +pour se rendre sur un point où Votre Majesté n'a que des amis. +Cependant, j'ai dû penser aussi à mes affaires et j'ai dû me mettre en +mesure. Le contre-coup de mes préparatifs portera Votre Majesté à +accroître les siens; et ce qu'elle fera, retentissant ici, me fera faire +de nouvelles levées; et tout cela pour des fantômes. Ceci est la +répétition de ce que j'ai vu, en 1807[171], en Prusse, et en 1809, en +Autriche. Pour moi, je resterai l'ami de la personne de Votre Majesté, +même quand cette fatalité qui entraîne l'Europe devrait un jour mettre +les armes à la main à nos deux nations. Je ne me réglerai pas sur ce que +fera Votre Majesté: je n'attaquerai jamais, et mes troupes ne +s'avanceront que lorsque Votre Majesté aura déchiré le traité de Tilsit. +Je serai le premier à désarmer et à tout remettre dans la situation où +étaient les choses il y a un an, si Votre Majesté veut revenir à la même +confiance. A-t-elle jamais eu à se repentir de la confiance qu'elle m'a +témoignée[172]?»..... + +[Note 170: _Corresp._, 17571.] + +[Note 171: Il voulait dire 1806.] + +[Note 172: _Corresp._, 17579.] + +Porteur de cette lettre, Lauriston croisa sur les routes d'Allemagne le +colonel Tchernitchef, qui courait en sens inverse. Le 9 avril, le +télégraphe aérien signalait le passage à Metz de l'alerte officier. +Napoléon en fut charmé: Tchernitchef apportait sans doute une réponse à +la lettre du 28 février, et son arrivée pourrait tout éclaircir. On +l'attendait pour le surlendemain, mais sa célérité dépassait toujours +les prévisions: le 10 au matin, il tombait à Paris. Tout en arrivant et +presque au débotté, il se rendit aux Tuileries. Là, il n'eut pas à faire +halte longuement dans le salon d'attente: à peine se fut-il nommé que le +chambellan de service l'introduisit chez Sa Majesté. + +Averti par le ministre de la police, l'Empereur savait que ce messager +était aussi un espion. Néanmoins, ayant d'impérieuses raisons pour le +bien accueillir, il vint à lui d'un air riant, témoigna une joyeuse +surprise de le revoir sitôt et le félicita pour ses prodiges d'activité. +«Eh bien,--dit-il ensuite,--à quoi croit-on chez vous, à la paix ou à la +guerre[173]?» + +[Note 173: Toutes les citations qui suivent, jusqu'à la page 134, +sont tirées du rapport de Tchernitchef publié dans le tome XXI du +_Recueil de la Société impériale d'histoire_ de Russie, p. 66 à 109. Le +rapport figure dans cette publication sous une date erronée: il est du +mois d'avril.] + +Pour réponse, Tchernitchef lui présenta la lettre de l'empereur +Alexandre en date du 25 mars et ajouta que son maître conservait +l'inébranlable désir de restaurer l'alliance. Une longue discussion +s'engagea aussitôt sur les griefs respectifs, après quoi Napoléon +déclara qu'«ayant la ferme conviction qu'il n'aurait rien à gagner que +des coups dans une guerre avec la Russie, il n'avait rien tant à coeur +que de s'arranger à l'amiable avec elle: il allait donc voir si la +lettre de l'empereur Alexandre lui en fournissait les moyens». + +Il rompit alors le cachet. À mesure qu'il parcourait la lettre, le +désappointement perçait sur ses traits; dans tout ce que lui disait +Alexandre, il ne trouvait rien de précis et de concluant. En effet, il +était difficile de deviner le sens caché de la lettre, à défaut du +commentaire que Tchernitchef était autorisé à en donner. Arrivé au +passage où le Tsar se plaignait d'un défaut de sécurité, Napoléon +s'écria avec humeur: «Qui est-ce qui en veut à votre existence? Qui +est-ce qui a le projet de vous attaquer?» Il avait déjà dit que le +rétablissement de la Pologne était «le cadet de ses soucis». + +Il partit de là pour déplorer les terreurs de la Russie, ses vaines +agitations, qui la portaient à des mouvements mal combinés et +incohérents: ennemis de l'Angleterre, les Russes faisaient son jeu; +ennemis des Turcs, ils suspendaient les hostilités sans signer la paix, +se plaçant vis-à-vis de la Porte et aussi de l'Autriche dans une +situation fausse, bizarre, mal définie; portant intérêt à la Prusse, +ils la compromettaient et l'exposaient au pire destin: enfin, alliés de +la France, ils se mettaient dans le cas de se trouver inopinément en +guerre avec elle. Et se rendait-on compte à Pétersbourg de ce que serait +cette guerre? «Je crois,--dit Napoléon,--que l'empereur Alexandre est +dans l'erreur sur nos moyens: en nous croyant faibles dans ce moment, il +se trompe; j'ai sur lui l'avantage de pouvoir lui faire la guerre sans +retirer un seul homme de mes armées d'Espagne... Cela arrêtera mes +projets pour la marine et me coûtera de l'argent. Mais les six cents +millions qui se trouvent dans mon trésor pourront y suffire... Si vous +ne m'en croyez pas, je suis capable de vous faire conduire sur-le-champ +dans l'aile de mon château qui contient le trésor pour le compter. +Ainsi, la France est en mesure de soutenir la guerre, mais elle n'a ni +les moyens ni l'envie de la commencer: elle ne prendra jamais +l'offensive: «Je donne ma parole d'honneur,--dit Napoléon,--à moins que +vous ne commenciez vous-même, de ne pas vous attaquer de quatre ans.» Il +ne tiendrait qu'à lui pourtant de réunir en peu de mois trois cent mille +Français, d'innombrables alliés: et subitement il fait surgir aux yeux +de Tchernitchef un terrifiant appareil: des camps de cent mille hommes +chacun tout prêts à se former, cent quarante-quatre régiments dont +soixante-dix seulement sont occupés en Espagne, une armée «immense, +gigantesque», sur le point de s'acheminer vers le Nord avec huit cents +pièces d'artillerie. C'est ainsi que tour à tour, par un jeu alterné, il +cherche à rassurer sur ses intentions et à effrayer sur ses moyens, afin +de prouver à la Russie qu'un arrangement reste possible et qu'elle doit +le préférer à la guerre. + +«Mais, reprend-il en faisant allusion à cet arrangement, la lettre de +l'Empereur votre maître ne m'indique nul moyen pour y arriver: j'aime +garder mon argent en poche, et j'avoue que je vous attendais avec +impatience, espérant que votre arrivée dissiperait tous les différends +survenus et permettrait de suspendre et d'épargner les frais immenses +que nous coûtent les préparatifs que nous faisons de part et d'autre. +Cependant je vois d'après tout, _mon cher ami_, que malgré la célérité +de vos deux courses, toute votre mission se borne à m'adresser quelques +reproches; nous voilà donc aussi avancés qu'avant votre départ.» Comme +Tchernitchef réitérait ses protestations pacifiques: «C'est très bien, +continua-t-il, cela ne me fait pourtant pas deviner quel peut être le +désir de la Russie.» Sur ce, prenant Tchernitchef par l'oreille, +«démonstration qui prouvait une grande caresse de la part de Sa +Majesté», il lui dit, en appuyant ses paroles de ce geste impérieusement +amical: «Parlons maintenant en vrais soldats, là, sans verbiage +diplomatique.» Et fixant sur le jeune homme un regard interrogateur et +plongeant, il cherchait à lire jusqu'au fond de son âme, à lui arracher +le secret de sa cour. + +Quoique tenu en assez gênante posture, Tchernitchef ne livra pas +immédiatement ce secret, ne voulut point révéler à première sommation +les prétentions de la Russie sur l'État varsovien. Comme ce qu'il avait +à dire était grave et risquait d'être mal pris, il ne s'en ouvrirait +qu'après une longue contrainte. Il se récusa d'abord, fit des façons, se +laissa prier: à la fin, jugeant le moment venu de placer l'insinuation +décisive, il l'exprima au figuré et répéta mot pour mot la métaphore de +Roumiantsof: «Comme M. le chancelier, dit-il, m'a constamment témoigné +beaucoup de bonté et de confiance, j'oserai, si Sa Majesté le permet, +lui rapporter le discours qu'il me tint, en conservant même une de ses +expressions, qui était que si l'on pouvait parvenir à mettre les +affaires de la Pologne ainsi que celles d'Oldenbourg dans un même sac, +les y bien mêler ensemble et puis le vider, M. le comte était fermement +persuadé que l'alliance entre les deux empires en deviendrait bien +solide, plus intime et plus sincère qu'autrefois, et cela en dépit des +Anglais et même des Allemands.» + +Le mot était lâché. La lumière se fit dans l'esprit de l'Empereur, +instantanée et violente. Il crut même d'abord que la Russie lui +demandait le duché tout entier, qu'elle voulait en échange de +l'Oldenbourg se faire livrer l'ouvrage avancé qui formait la tête de +notre système défensif et la clef de l'Allemagne. A cela, il ne +consentirait jamais! Abandonner le duché! L'imprudence serait grande, la +honte plus grande; plutôt mille fois la guerre, la guerre immédiate, +avec ses chances et ses périls, que de souscrire à une telle exigence! +Ce furent l'orgueil offensé de l'Empereur, sa méfiance en révolte, qui +firent la réponse. + +Il s'était levé et marchait maintenant à grands pas, secoué de colère, +et tout en marchant jetait violemment ces paroles: «Non, monsieur, +heureusement nous ne sommes pas encore réduits à cette extrémité; donner +le duché de Varsovie pour l'Oldenbourg serait le comble de la démence. +Quel effet produirait sur les Polonais la cession d'un pouce de leur +territoire au moment où la Russie nous menace! Tous les jours, monsieur, +l'on me répète de toutes parts que votre projet est d'envahir le duché. +Eh bien, nous ne sommes pas encore tous morts; je ne suis pas plus +fanfaron qu'un autre, je sais que vos moyens sont grands, que votre +armée est aussi belle que brave, et j'ai trop livré de batailles pour ne +pas connaître à combien peu de chose tient leur sort; mais, comme les +chances sont égales, dans le cas que le Dieu de la victoire se range de +notre côté, je ferai repentir la Russie, et c'est alors qu'elle pourra +perdre non seulement ses provinces polonaises, mais aussi la Crimée.» + +Tchernitchef laissa passer cette bourrasque. Dès qu'il trouva occasion +de placer un mot, ce fut pour donner à ses précédentes paroles une +interprétation restrictive: il s'excusa d'avoir répété à la légère une +réflexion échappée au chancelier: peut-être avait-il mal compris la +pensée de ce ministre, peut-être l'avait-il mal rendue? + +Voyant ce recul, Napoléon en conclut que Tchernitchef avait pouvoir de +modifier et d'atténuer la demande: à défaut de l'État polonais, la +Russie voulait tout au moins un territoire adjacent qui mettrait +Varsovie sous sa dépendance, l'importante place qui dominait la Vistule: +«A présent, dit-il d'un ton plus calme, je vous devine; c'est Dantzick +que vous désirez avoir en échange. Il y a de cela un an, seulement six +mois, je vous l'aurais donné; maintenant que j'ai de la méfiance, que je +suis menacé, comment voulez-vous que je vous livre l'unique place sur +laquelle je puisse, dans le cas d'une guerre contre vous, appuyer toutes +mes opérations sur la Vistule? Il faudrait donc que je les reporte +volontairement sur l'Oder, dans le cas que je sois menacé +postérieurement.» + +Ainsi, sans juger la seconde idée aussi révoltante que la première, il +avouait très haut les raisons qui la lui faisaient rejeter. Il ne rompit +pas pour cela l'entretien. Tenant à savoir si la crainte d'une +renaissance polonaise restait bien la préoccupation essentielle et le +tourment de la Russie, s'il fallait chercher là le noeud du problème et +la difficulté à résoudre, il s'y prit pour se renseigner d'originale +façon, et le récit de Tchernitchef nous fait assister à un curieux jeu +de scène. + +«Napoléon--raconte l'officier dans son rapport au Tsar--me dit là-dessus +avec cet air de rondeur et de bonhomie que Votre Majesté Impériale lui +connaît: «Dites-moi franchement, l'empereur Alexandre et le comte de +Roumianzoff croient-ils sérieusement que j'ai le désir de rétablir la +Pologne?» Je répondis que je ne pouvais pas dire positivement si Votre +Majesté lui supposait cette intention, mais que néanmoins ce qui s'était +passé dans le duché de Varsovie depuis la campagne de 1809 était fait +pour lui donner de l'inquiétude. Me prenant de nouveau par l'oreille, il +me dit alors qu'il voulait absolument connaître ce que j'en pensais, +moi, ajoutant: «N'est-ce pas, vous croyez que je n'attends que la fin de +mes affaires d'Espagne pour effectuer ce projet?» Je répondis que +j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour avoir une opinion à moi, +que de plus mon devoir était de ne juger que par les yeux de l'Empereur +mon maître. Pour lors, me pressant toujours de répondre, Napoléon +s'amusa tout en riant à me tirer l'oreille avec force, en m'assurant +qu'il ne la lâcherait point avant que je l'aie satisfait. Cette +plaisanterie commençant à m'impatienter parce qu'elle me faisait un peu +mal, je lui dis: «Eh bien, Sire, puisque Votre Majesté veut absolument +une réponse, je lui dirai que je ne saurais déterminer si l'exécution +d'un tel projet serait dans ses intérêts ou non; cependant, dans le cas +qu'elle lui parût avantageuse, malgré son alliance avec la Russie, je +n'hésiterai pas à supposer le rétablissement de la Pologne être une de +ses arrière-pensées une fois qu'elle serait libre de toute autre +guerre.» + +Devant cet aveu, Napoléon manifesta une sorte de stupéfaction +douloureuse: Il est inconcevable, dit-il, que l'on persiste à +m'attribuer pareil dessein: c'est même «une grande gaucherie»; à force +de me répéter que j'ai cette idée, on finira peut-être par me la faire +venir, on me poussera à tenter l'entreprise. Alors, «si je suis bien +rossé et obligé de rentrer chez moi», au moins la question sera-t-elle +décidée une fois pour toutes; elle le sera aussi dans un autre sens, si +la guerre tourne à mon avantage. Cependant, fallait-il renoncer à tout +espoir de prévenir cette extrémité? N'existait-il pas quelque moyen de +dissiper le malentendu, en dehors des sacrifices territoriaux auxquels +Tchernitchef avait fait allusion en termes sibyllins? A l'énigme qui lui +avait été proposée par deux fois et qu'il craignait d'avoir trop +devinée, Napoléon finit par opposer une série de contre-propositions +fermes: offre d'ajouter à Erfurt autant de territoire allemand qu'il en +faudrait pour constituer au duc d'Oldenbourg un apanage pleinement égal +à la principauté confisquée; offre de reprendre et de signer la +convention portant garantie contre le rétablissement de la Pologne, dans +les termes où elle avait été naguère proposée par la France. En échange +de cette grave concession, Napoléon ne demandait qu'une chose, c'était +que la Russie renonçât à brûler nos produits; après quoi, il proposerait +un désarmement simultané. Il pria Tchernitchef de communiquer ses offres +à qui de droit, sans perdre un instant, et comme il était loin +d'accorder tout ce que la Russie paraissait réclamer, il essaya de +combler la différence par de grands ménagements dans la forme. Jusqu'à +la fin de l'entretien, qui dura en tout quatre heures et demie, il +combla Tchernitchef de paroles amicales et flatteuses, honorant le Tsar +dans la personne de son émissaire. + +Les jours suivants, il sembla qu'un mot d'ordre fût tombé de haut dans +les milieux officiels, recommandant de bien traiter l'aide de camp +voyageur, de lui rendre son séjour à Paris agréable et plaisant. Ce fut +dès lors, chez la plupart des personnages appartenant à la cour, un +empressement à lui faire fête. Chacun se mit à l'attirer, à le choyer; +le prince de Neufchâtel le pria d'assister à un concert intime, donné +devant une vingtaine d'élus: la princesse Pauline eut permission de +l'inviter, comme autrefois, «à ses petites soirées». + +Ce jeu souple et câlin allait être brusquement dérangé par +l'intervention inopportune d'un ministre. On sait à quel point la +curiosité remuante de Tchernitchef et ses allures de furet inquiétaient +le général Savary, duc de Rovigo. Ce grand maître de la police avait +respiré en voyant Tchernitchef repartir pour la Russie, mais son +soulagement avait été de courte durée: quels n'avaient pas été son émoi, +son indignation, en apprenant que l'officier suspect n'avait fait que +toucher barres à Pétersbourg, comme s'il y fût allé uniquement «pour +changer de chevaux[174]», et qu'il revenait effrontément à Paris +poursuivre ses manoeuvres! La manière dont il y était accueilli, le +bruit fait autour de son arrivée, la bienveillance qu'on lui témoignait +et dont il ne manquerait pas d'abuser, achevèrent de désoler et de +scandaliser l'ombrageux ministre, qui ne connaissait point les dessous +de la politique impériale. Réagissant contre l'universelle faiblesse, il +crut devoir montrer les dents et faire autour de nos secrets militaires +le bon chien de garde. + +[Note 174: _Mémoires de Rovigo_, V, 129.] + +Tchernitchef fut averti de sa part que trop de curiosité pourrait lui +nuire: qu'il s'amusât de son mieux à Paris, sans se mêler d'autre chose, +tel était le conseil qu'on avait à lui donner. Sentant la pointe, +Tchernitchef paya d'audace, commença par le ministre de la police sa +tournée de visites et se montra à lui fort affecté d'injurieux soupçons. +Pour mettre désormais sa conduite à l'abri de toute interprétation +fâcheuse, il demanda à Savary, avec un air de candeur, de lui tracer un +plan de conduite et de lui indiquer les maisons à fréquenter. + +Jouant au plus fin, Savary feignit d'accueillir ses protestations avec +une crédulité débonnaire, prodigua au visiteur «caresses et attentions», +«l'embrassa à plusieurs reprises[175]», mais dès le lendemain lui +décocha un nouveau trait de sa façon. Cette fois, l'arme qu'il employa +fut la presse. Pour dissiper l'engouement qui se déclarait de plus belle +en faveur du jeune étranger et qui lui rouvrait toutes les portes, pour +rabattre son assurance et le ramener au simple rôle de courrier, il +imagina, par un persiflage inséré en bon lieu, de le disqualifier en +quelque sorte et de le ridiculiser aux yeux du public. + +[Note 175: Rapport cité aux pages 128 et suiv.] + +L'ex-_Journal des Débats_, transformé en _Journal de l'Empire_, devenait +de plus en plus un _Moniteur_ officieux, moins solennel que l'autre et +plus littéraire. C'était là que l'administration faisait passer des +notes, des allusions propres à orienter l'esprit public; l'expression de +toute pensée libre s'y était effacée devant ce journalisme d'État. Le 12 +avril, on put lire en deuxième page un article d'une colonne et demie, +non signé, intitulé: _les Nouvellistes_. Le ton en était humoristique et +plaisant: l'auteur anonyme citait un passage fort piquant des _Lettres +persanes_ sur les nouvellistes du dernier siècle et en faisait +l'application à ceux du temps présent: ces derniers ne se montraient-ils +point les dignes émules de leurs devanciers par leur tendance à émouvoir +inconsidérément l'opinion, par leur manie de tout grossir, choses et +hommes, de pronostiquer sans cesse des événements formidables et de +transformer en personnage de haute marque le plus mince porteur de +lettres? + +«Après avoir vingt fois précipité le Nord sur le Midi, ou l'Europe sur +l'Asie, après avoir assemblé plus d'armées en Pologne que toutes les +puissances de la terre n'ont de bataillons, après avoir fait venir de +l'artillerie du Kamtchatka et levé des escadrons de rennes en Laponie, +ils passent de ces prodiges à l'exagération des événements les plus +vulgaires: ils les travestissent de la manière la plus ridicule... Il y +a tel officier étranger dont ils ont mesuré l'importance sur le nombre +de postes qu'il a parcourues depuis six mois; ils ont calculé savamment +que le chemin qu'il a fait en moins d'une année pourrait embrasser deux +ou trois fois le tour du monde; d'où ces messieurs concluent que le +présent est gros de l'avenir, et qu'on ne voyage pas si vite, si loin et +si souvent, sans être chargé de la destinée de deux empires et de cinq +ou six royaumes. + +«On pourrait cependant les tranquilliser en leur rappelant une anecdote +connue. Le prince Potemkin, qui, de son temps, donnait aussi de +l'exercice à l'imagination des nouvellistes, avait parmi ses officiers +un major nommé Bawer, l'un des hommes du dernier siècle qui ont le plus +occupé les gazetiers d'Allemagne et les postillons de Russie. On le +voyait sans cesse sur les routes les plus opposées, courant de +l'embouchure du Danube à celle de la Néva, et de Paris aux confins de la +Tartarie. Les politiques de café, témoins de tous ces mouvements, +rêvaient déjà la renaissance de l'ancienne Grèce, le rétablissement du +royaume de Tauride, la conquête de Constantinople, ou même quelques-unes +de ces grandes émigrations du Nord qui jadis couvraient de ruines +l'occident et le midi de l'Europe. Veut-on savoir quelles étaient les +missions secrètes du major Bawer? De retour de Paris, où il venait de +choisir un danseur, le prince l'envoyait chercher de la boutargue[176] +en Albanie, des melons d'eau à Astrakan ou des raisins en Crimée. Cet +officier, passant sa vie sur les grands chemins, craignait de s'y rompre +le cou et demandait une épitaphe: un de ses amis lui fit celle-ci, qui +pourra servir à quelques-uns de ses successeurs: + + «Ci-gît Bawer, sous ce rocher; + Fouette, cocher.» + +[Note 176: Sorte de _caviar_ préparé avec des oeufs de poisson +salé.] + +L'article fit grand tapage. Cette manière de présenter l'envoyé d'un +souverain officiellement allié, un colonel en mission, sous les traits +d'un postillon qui s'en faisait accroire, toujours allant, toujours +courant, passant dans un claquement de fouet et un bruit de grelots, fut +jugée en général le comble du mauvais goût et de l'irrévérence. Mais nul +n'en fut plus courroucé que l'Empereur. Ainsi, c'était le chef de sa +police qui prenait sur lui de contrecarrer sa politique de ménagements +et d'exaspérer des susceptibilités déjà trop en éveil. Cette guerre que +tous ses efforts tendaient à éloigner, il allait peut-être l'avoir tout +de suite sur les bras, par la faute et l'ineptie d'un de ses ministres. + +Il manda le duc de Rovigo et le tança furieusement: «Voudriez-vous me +faire faire la guerre? lui disait-il. Mais vous savez que je ne la veux +pas, que je n'ai rien de prêt pour la faire[177].» Et derechef ordre fut +donné au duc, en termes absolus cette fois et péremptoires, de rentrer +ses crocs, de laisser Tchernitchef parfaitement tranquille, libre +d'«aller, venir, voir, écouter».--«Il n'y manquait que l'ordre de le +faire informer moi-même», ajoutait plus tard Savary d'un ton boudeur, au +souvenir de sa mésaventure[178]. + +[Note 177: _Mémoires de Rovigo_, V, 132-135.] + +[Note 178: _Id._, 133.] + +L'Empereur ne se borna pas à des véhémences de parole et à de +rigoureuses prescriptions pour l'avenir. Au-dessous du ministre qu'il +n'entendait point découvrir aux yeux du public et sacrifier, il voulut +trouver des coupables à punir. Il tint à savoir qui avait rédigé +l'article: on lui nomma Esmenard, aventurier de lettres, retraité dans +l'administration de la police, où il exerçait les fonctions de censeur: +c'était la plume habituée à biffer impitoyablement chez autrui tout +passage suspect qui s'était risquée à tracer, dans une feuille +officieuse, de suprêmes inconvenances. Un fait plus singulier, resté +dans l'ombre à cette époque, achève de caractériser et de juger le +personnage. Esmenard s'employait à démasquer les espions, mais ne +négligeait pas à l'occasion de les servir. Il entretenait des relations +plus que suspectes avec certaines légations et faisait volontiers +commerce de papiers d'État: il paraît avoir conclu avec Tchernitchef +lui-même quelques affaires de ce genre. Seulement, trompant l'agent +russe sur la qualité de la marchandise vendue, il lui annonçait des +documents authentiques et les lui produisait faux[179]. Il vivait ainsi +de méfaits divers, dans une impunité tranquille: ce fut un excès de zèle +qui le perdit, et l'article du 12 avril lui fut fatal. L'Empereur le +cassa aux gages et l'envoya réfléchir à quarante lieues de Paris sur +l'inconvénient de trop bien servir les rancunes ministérielles[180]. Le +rédacteur en chef du journal, Étienne, fut pour trois mois suspendu de +ses fonctions. + +[Note 179: On verra plus loin, au ch. VIII, un exemple de ce genre +de trafic.] + +[Note 180: Il profita de son exil pour faire un voyage en Italie et +y périt d'un accident de voiture.] + +Par ces mesures prises avec éclat, Napoléon comptait atténuer l'effet +que produirait en Russie l'article malencontreux, assurer davantage +celui de ses contre-propositions: il espérait éviter toute altération +plus profonde des rapports, tandis qu'il réfléchirait à tête reposée aux +vagues ouvertures de Tchernitchef et préparerait pour son nouvel +ambassadeur en Russie des instructions appropriées. + +Il n'en eut pas le temps. Encore une fois, les événements vinrent le +surprendre et le saisir. Brusquement, il fut assailli par une nuée de +nouvelles plus inquiétantes les unes que les autres; pendant quatre ou +cinq jours, correspondant au milieu d'avril 1811, elles se succédèrent +sans relâche et d'heure en heure, se pressant, s'accumulant, arrivant de +tous les points de l'horizon. En particulier, la correspondance de +Varsovie prenait une gravité inattendue. Notre légation ne se bornait +plus à recueillir des rumeurs grossissantes: elle avait obtenu des +notions décisives, reçu de stupéfiantes confidences, et ses rapports, +concordant avec les mille cris d'alarme qui montaient vers l'Empereur +dans un formidable unisson, portèrent la crise à son point culminant. + + + +III + +Depuis un mois, un nouvel agent représentait la France à Varsovie, en +qualité de ministre résident: M. Bignon, précédemment employé à Bade, +avait été désigné pour occuper ce poste d'observation. C'était un petit +homme singulièrement actif, remuant, fureteur, plein d'intelligence et +de zèle, passionné pour le service et la gloire de l'Empereur. En +arrivant dans le pays, il avait été d'abord comme étourdi par un tumulte +de voix confuses et discordantes. Tout le monde lui parlait à la fois: +dans les salons, dans les bureaux, dans les états-majors, chacun +prétendait le mettre au courant des projets russes, mais ces avis +différaient essentiellement. Au milieu de cet assourdissant vacarme, +parmi tant de renseignements contradictoires, M. Bignon avait peine à se +reconnaître, lorsque le premier personnage de l'État, le prince Joseph +Poniatowski en personne, lui fournit des données d'une importance et +d'une précision telles qu'il était impossible à un agent français de ne +s'en point émouvoir. + +Le 29 et le 30, deux longues conversations s'étaient engagées entre +Poniatowski et le ministre de France. D'abord, le prince Joseph +s'attacha à bien établir qu'il demeurait en pleine possession de son +sang-froid, qu'il se défendait contre l'exaltation propre à ses +compatriotes et souvent nuisible à la rectitude de leur jugement: +suivant lui, on ne devait point attribuer ses paroles «à ce zèle +indiscret qui grossit le danger pour accélérer le secours et qui, +peut-être, veut amener un éclat en ayant l'air de le craindre[181]». +Cette précaution prise, il entra en matière. D'un ton calme et pénétré, +avec l'accent d'une conviction indéracinable, il dit que le duché avait +été tout récemment à deux doigts de sa perte: que l'empereur Alexandre +avait eu l'intention de l'assaillir, d'y jeter une armée, d'appeler cet +État à se fondre dans une Pologne unie et rivée à la Russie; cette +absorption eût été le premier acte d'une grande guerre contre la France. +Et Poniatowski d'ajouter qu'il ne parlait point par ouï-dire, d'après de +simples présomptions, d'après des indices plus ou moins sûrs: il avait +eu la preuve matérielle de ce qu'il avançait: il l'avait vue et touchée, +tenue entre ses mains. Il savait les desseins de l'empereur Alexandre +avec la même certitude qu'il connaîtrait les intentions de l'empereur +Napoléon «s'il avait lu les lettres de Sa Majesté[182]»: impossible de +faire entendre plus clairement, à moins de le dire en propres termes, +que les instructions données par Alexandre à ses partisans en Pologne +lui avaient été communiquées mot pour mot, et que l'écriture même du +Tsar avait passé sous ses yeux. + +[Note 181: Bignon à Champagny, 29 mars 1811.] + +[Note 182: Bignon à Champagny, 29 mars 1811.] + +Sur l'origine de la découverte, il demeurait aussi réservé qu'il se +montrait affirmatif sur le fait en lui-même. On sentait qu'il ne voulait +point nommer et compromettre l'auteur de ces poignantes révélations. Il +parlait de circonstances providentielles, d'«un miracle[183]», qui +l'avait éclairé sur le péril national. Par qui s'était opéré ce miracle? +On doit se rappeler que les instructions d'Alexandre à l'homme de +confiance chargé de préparer l'entreprise, c'est-à-dire au prince Adam +Czartoryski, comportaient et nécessitaient une certaine dose +d'indiscrétion: le prince Adam avait dû pressentir quelques membres +éminents de la noblesse et de l'armée, puisque tout dépendait de leur +assentiment. Avait-il jugé indispensable de s'ouvrir à Poniatowski +lui-même et de sonder ses dispositions, au risque de tout compromettre? +Avait-il pensé que l'intérêt supérieur de la patrie, dont les destinées +allaient se jouer, lui commandait de consulter l'homme qui en semblait +l'incarnation vivante? La communication avait-elle été volontaire ou +fortuite, directe ou indirecte? Autant de points qui restent dans +l'ombre. Il n'en est pas moins certain que les pièces auxquelles +Poniatowski faisait allusion et dont il avait eu connaissance, étaient +les propres lettres de l'empereur Alexandre à Czartoryski, les deux +lettres en date des 25 décembre et 30 janvier, celles dont le Tsar avait +fait pendant près de trois mois la base et le pivot de sa politique. + +[Note 183: _Id._, 30 mars 1811.] + +Ce qui ne permet aucun doute, c'est la concordance qui existe entre les +révélations de Poniatowski à Bignon, telles qu'elles se trouvent +relatées dans la correspondance de ce dernier[184], et le contenu des +lettres: il suffit de collationner les deux textes pour que l'analogie +se manifeste en toute évidence: à quelques variantes près, ce sont mêmes +pensées, mêmes expressions. Dans le langage de Poniatowski, tout se +retrouve de ce qu'Alexandre avait indiqué et détaillé au prince Adam: +promesse d'accorder aux Polonais la plus large autonomie et une +constitution libérale, espoir fondé sur la coopération de la Prusse, +perspective d'un soulèvement universel en Europe contre le despotisme +impérial, mise en mouvement de deux armées russes destinées à s'ébranler +l'une après l'autre; enfin, nécessité d'une adhésion préalable et +formelle des chefs varsoviens à leur changement de condition. Au dire de +Poniatowski, cette réserve ressortait des termes de la seconde lettre, +et nous avons vu qu'elle était en effet particulièrement explicite et +comme interprétative de la première: Alexandre, s'y faisant mieux +comprendre, se déclarait prêt à entrer en campagne, mais exigeait que +les Varsoviens lui adressassent au préalable une sorte d'invitation à +venir et à les recevoir sous ses lois. + +[Note 184: Dépêches des 29, 30 et 31 mars 1811, avec les pièces +jointes.] + +Poniatowski savait que cet appel ne s'était nullement produit, que le +concours espéré par les Russes leur avait fait défaut, que ce mécompte +avait empêché l'exécution immédiate de l'entreprise. Actuellement, +d'après des informations plus récentes, les dispositions d'Alexandre +demeuraient problématiques: il semblait incliner à une politique +d'expectative et d'inertie armée, mais rien n'indiquait qu'il s'y fût +fixé. Le danger, qui avait certainement existé, n'avait pas disparu et +s'était tout au plus éloigné: il pouvait se rapprocher d'un instant à +l'autre et fondre sur Varsovie[185]. + +[Note 185: Bignon à Champagny, 30 et 31 mars.] + +Tout concourait à donner cette impression, la présence dans le pays de +nombreux émissaires lancés par la Russie en avant-garde, un effort +visible pour travailler et égarer l'opinion, le bruit répandu d'une +reconstitution nationale par le bienfait de l'autocrate, enfin et +surtout l'accumulation progressive des forces russes en avant du +grand-duché. Les officiers et chefs de poste qui faisaient sentinelle +sur la frontière, les agents déguisés qui se hasardaient à la franchir, +envoyaient des bulletins terrifiants: à Varsovie, les pouvoirs publics, +le ministère de la guerre, la légation de France étaient assiégés de ces +avis; Poniatowski passait ses jours et ses nuits à en opérer le +dépouillement: il communiquait ensuite à Bignon les pièces mêmes ou leur +analyse. Sans doute, beaucoup de ces récits variaient entre eux et +portaient la trace de l'«exagération polonaise»: le tempérament même de +la nation s'opposait à toute constatation précise: «Il n'est pas, +écrivait judicieusement Bignon, jusqu'à l'espion le plus vulgaire qui, +au lieu de donner simplement la note de ce qu'il a vu, ne fasse un roman +d'armée à sa façon[186].» Néanmoins, comme tous les rapports +s'accordaient en certains points, il était possible de dégager quelques +certitudes approximatives. Suivant toutes probabilités, on avait en face +de soi cent soixante mille hommes, peut-être deux cent mille,--tel était +en réalité le chiffre exact, d'après les aveux mêmes d'Alexandre. Une +partie de ces masses s'était rapprochée de la frontière. Dans les +districts les plus avancés de la Lithuanie, de la Volhynie et de la +Podolie, sur toute la lisière occidentale de ces provinces, les routes +se couvraient de régiments en marche, les moindres hameaux regorgeaient +de troupes, des divisions parcouraient le pays, évoluaient, passaient +d'un point à l'autre, changeant continuellement de place, comme si elles +eussent voulu déconcerter l'observateur par cette mobilité et échapper à +tout dénombrement. Et ces mouvements divers, ondoyants, difficiles à +suivre, surgissant par intervalles de l'obscurité, se confondaient aux +yeux des Polonais dans une vision d'épouvante. Vivant dans un cauchemar, +il leur semblait qu'une ombre menaçante s'était dressée devant eux et +les opprimait; ils la voyaient s'allonger démesurément, s'élever +au-dessus de leur tête, se rapprocher, prendre les traits d'un colosse +qui se laissait tomber sur eux de toute sa hauteur, pour les écraser de +sa masse. + +[Note 186: _Id._, 30 avril.] + +Par des dépêches presque quotidiennes, Bignon signalait à son +gouvernement ces angoisses et les notait au jour le jour; il +transmettait tous les documents en bloc, sans prendre le temps d'opérer +dans ce fatras un triage et de démêler le vrai du faux, hésitant encore +à formuler une appréciation d'ensemble et à porter un jugement[187]. +Quant à Poniatowski, voyant les semaines s'écouler sans amener de +détente, effrayé de sa responsabilité, il ne se bornait plus à informer +notre légation: c'était à l'Empereur même qu'il voulait aller et parler, +dût-il quitter un instant son poste pour chercher du renfort. Il venait +de se faire désigner comme envoyé extraordinaire et complimenteur +officiel à l'occasion de la naissance du roi de Rome; cette mission lui +serait un prétexte pour accomplir à Paris un rapide voyage. En +attendant, il répandait partout l'alarme, et, depuis Varsovie jusqu'à +l'Elbe, l'inquiétude gagnait de proche en proche: la cour de Dresde +s'affolait: à Vienne, il n'était bruit que de l'apparition imminente des +Russes au bord de la Vistule; à Hambourg, l'imperturbable Davout +n'échappait plus aux atteintes de l'émotion ambiante. Il admettait +maintenant la possibilité «d'un événement[188]», demandait des ordres, +traitait moins les craintes des Polonais d'hallucinations et de +rêveries. Au reste, des renseignements de toute provenance s'accordent à +prouver que ces fous ont mieux vu que les sages, que la Russie a réuni +et persiste à diriger contre eux toutes ses forces. Il résulte d'avis +multiples que les troupes rappelées de Finlande et de Turquie ont +rejoint sur le Bug et le Dniester la masse principale, que celles +d'Odessa et de Crimée refluent maintenant dans la même direction: il +n'est pas, suivant quelques rapports, jusqu'à la Sibérie qui n'envoie +ses lointaines réserves[189]. A l'aspect de la puissance russe +continuant à se replier et à se ramasser sur elle-même comme pour +prendre un subit élan, qui pourrait affirmer que l'empereur Alexandre a +totalement abandonné ses projets, qu'il n'est pas à la veille d'un +nouvel entraînement? Le duché et ses entours, les deux rives de la +Vistule, les approches de Dantzick, tous les pays dont se compose notre +première ligne de défense, restent en péril d'invasion. + +[Note 187: Bignon à Champagny, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 13, 15, 17, 20 +avril 1811.] + +[Note 188: Davout à l'Empereur, 11 avril. Archives nationales, AF, +IV, 1653.] + +[Note 189: Correspondances de Suède et de Turquie, avril 1811: +lettres de Davout, 31 mars, 11, 14, 16, 25, 28, 30 avril, lettres +jointes de Poniatowski, rapport à la cour de Saxe, rapport venu de +Stockholm. Archives nationales, AF, IV, 1653.] + + + +IV + +Napoléon prit immédiatement ses dispositions de combat, comme si la +guerre eût dû éclater le lendemain. Trois jours de suite, le lundi de +Pâques 15 avril, le 16, le 17, sans qu'il cesse de vaquer aux devoirs +extérieurs de la souveraineté, de recevoir les ambassadeurs et les +députations qui viennent le féliciter pour la naissance de son fils, il +impose à sa pensée un travail ininterrompu: il prévoit, calcule, +combine, ordonne. En ces jours de fête et de loisir où la population de +Paris se répand dans les rues et jouit du printemps, où la foule +s'amasse aux abords des Tuileries pour apercevoir et saluer +l'Impératrice qui fait sur la terrasse du bord de l'eau sa première +sortie, où les conversations du public roulent sur les solennités +annoncées à l'occasion du baptême, une agitation invisible au dehors, +une fièvre de travail règne dans les ministères et les bureaux. Le +personnel de la guerre et des affaires étrangères est sur pied, occupé +jour et nuit à rédiger des ordres de marche, à préparer des décrets: +d'heure en heure des instructions partent du cabinet impérial, des +courriers s'envolent dans toutes les directions, vers Dantzick, +Varsovie, Hambourg, Dresde et Milan. + +Le plus pressant des soins à prendre était de mobiliser et de concentrer +l'armée varsovienne. Il faut que vingt-quatre heures après l'arrivée du +premier courrier tous les ordres soient donnés pour réunir les troupes, +compléter les effectifs, monter la cavalerie, atteler l'artillerie, +mettre les places en état de défense; il faut que l'armée se rassemble +rapidement sur une position bien choisie, en évitant de s'éparpiller et +de s'offrir dispersée aux atteintes de l'adversaire. Que l'on se mette +donc à l'oeuvre, résolument, sans tarder d'un instant, sans s'inquiéter +de la dépense: «Ce n'est pas le moment, écrit Napoléon au roi de Saxe, +où Votre Majesté doit regarder à un million[190].» Surtout, que chacun +conserve son sang-froid et se pénètre bien de cette idée que rien n'est +perdu, quand même les Russes arriveraient à Varsovie: en 1809, les +Autrichiens ont occupé Munich, et la Bavière n'en est pas moins sortie +intacte de cette épreuve. + +[Note 190: _Corresp._, 17612.] + +Aussi bien, l'Empereur ne se paye point d'illusions: il sait que les +cinquante mille hommes de Poniatowski, appuyés sur des forteresses en +ruine ou sur des ouvrages à peine ébauchés, ne sauraient arrêter +longtemps les masses moscovites: il sait également que Davout ne peut +plus arriver à temps sur la Vistule et couvrir le duché. Au point où en +sont les choses, la ligne de la Vistule est perdue, si l'attaque se +prononce; il convient donc de reporter en arrière notre véritable base +d'opérations, et Napoléon, tout en ordonnant la résistance, prévoit et +prépare l'évacuation de la principauté varsovienne. + +L'essentiel est de ne céder que le terrain, de sauver les armes, les +munitions, les administrations, les archives, et de faire en sorte que +l'État tout entier émigré avec l'armée. À mesure que les Russes +avanceront, la grosse artillerie, les objets les plus importants, seront +mis sur bateaux et expédiés à Dantzick par la Vistule. Avec son vaste +système de fortifications et sa garnison déjà imposante, Dantzick leur +ouvre un refuge. Dès à présent, l'Empereur arrête sur l'Oder les convois +d'armes destinés au duché, afin que ce précieux outillage n'aille point +tomber aux mains de l'envahisseur. Quant à l'armée varsovienne, il lui +prescrit de se ménager une ligne de retraite vers l'Allemagne, d'y +échelonner des poudres et des subsistances, afin qu'elle puisse, après +avoir honorablement tenu tête en avant et autour de la capitale, se +replier à pas mesurés et en fière contenance jusqu'à l'Oder: c'est là +que doit commencer réellement et s'asseoir la résistance. + +Au premier avis de l'invasion, Davout se portera sur l'Oder avec tout +son monde: il déploiera ses divisions en arrière du fleuve, en les +appuyant aux places de Stettin, Custrin et Glogau: il recueillera +l'armée varsovienne, qui prendra rang dans la sienne et grossira ses +effectifs: à sa droite, deux divisions saxonnes, rapidement mobilisées +et accourues de Dresde, viendront appuyer et prolonger sa ligne; à sa +gauche, la garnison de Dantzick, avec laquelle il aura à se tenir en +communication, lui servira de poste avancé; il pourra ainsi, dès le 1er +juin, opposer près de cent cinquante mille soldats aux deux cent mille +Russes dont les baïonnettes scintillent au bord de la frontière. Pour +des hommes commandés par le duc d'Auerstædt, prince d'Eckmühl, se +trouver trois contre quatre, c'est avoir presque la certitude de +vaincre. + +D'ailleurs, Davout sera promptement secouru. Les quatrièmes et sixièmes +bataillons de ses régiments, déjà mis en route, vont lui arriver: des +divisions de cuirassiers s'élanceront à toute bride au delà du Rhin et +de l'Elbe. Dans les vallées du Tyrol et de la haute Italie, un corps de +quarante à cinquante mille hommes, demandé d'urgence à Eugène, va se +former, se tenir prêt à passer les Alpes au 15 mai, à traverser +l'Allemagne du sud-ouest au nord-est, à s'élever rapidement jusqu'à +l'Oder par cette marche oblique. En même temps, l'Empereur lui-même +apparaîtra en Allemagne, amenant un corps qui se rassemble en Hollande, +amenant sa garde, amenant toutes ses forces disponibles, et poussera +droit à l'Oder; là, joignant Davout et le relevant de faction, prenant +le commandement en chef, il franchira le fleuve pour reconquérir le +terrain abandonné, rejeter les Russes en deçà de leurs limites et +châtier leur audace[191]. + +[Note 191: _Corresp._, 17607 à 17609, 17611 à 17613, 17617, 17619 à +17623.] + +Malgré la lucidité d'esprit merveilleuse avec laquelle il concevait tous +ces mouvements, malgré l'aisance souveraine avec laquelle il gouvernait +ses préparatifs, malgré la confiance qu'il essayait d'inspirer aux +autres, Napoléon n'en restait pas moins violemment préoccupé et dans une +certaine mesure déconcerté. Ses projets renversés, la guerre anticipant +d'une année sur ses prévisions, l'avantage et le prestige de l'offensive +passant à l'adversaire, la campagne de 1809 à recommencer dans de pires +conditions et contre un ennemi plus redoutable, voilà ce qu'il +apercevait nettement dans les bulletins d'alarme qui envahissaient son +cabinet. Et cette guerre à brève échéance, en temps et lieu inopportuns, +lui est tellement odieuse qu'il s'obstine encore et plus fortement à +l'espoir de la prévenir, tout en se préparant à y faire face. En dépit +des témoignages qui éclatent à sa vue, il a peine toujours à croire ce +qu'on lui rapporte de l'empereur Alexandre: tant de hardiesse le confond +chez un prince qu'il s'est habitué à considérer comme faible et +irrésolu: «Si la Russie,--se dit-il,--n'avait affaire qu'au grand-duché, +je suppose qu'elle pourrait se divertir d'un coup de main; mais, dans +l'état actuel des choses, elle doit voir cette entreprise sous un point +de vue plus sérieux[192].» Après tout, si l'empereur Alexandre a failli +se jeter sur le duché, c'était peut-être l'excès de la peur qui le +précipitait à cette audace. Le fait qu'au lieu de donner suite à son +extraordinaire projet, il a envoyé Tchernitchef à Paris avec mission +d'entamer quelques pourparlers, prouve qu'il préférerait à la guerre une +garantie de sécurité. Mais en quoi peut consister cette garantie? Que +veut la Russie, que réclame-t-elle en fin de compte? Les timides +énonciations de Tchernitchef sont-elles le premier ou le dernier mot de +sa cour? Alexandre prétend-il réellement se faire céder le duché en +totalité ou en partie? En ce cas, aucun accord n'est possible, et il +faudra se battre. Mais peut-être le Tsar se contenterait-il d'un gage +moins onéreux pour la France? C'est ce qu'il importe d'éclaircir à tout +prix, au plus vite. Et précipitamment, avec une ardeur un peu fébrile, +Napoléon cherche à s'enquérir. Pendant les trois jours où il accumule +sans relâche des dispositions militaires, il tente parallèlement des +démarches interrogatrices, pousse de tous côtés des reconnaissances, +afin de savoir où, comment et sur quelle base il pourra négocier. + +[Note 192: Lettre au roi de Saxe. _Corresp._, 17612.] + +Dès le début de la crise, le 15 avril, il trace le canevas d'une dépêche +pour son ambassadeur en Russie. Caulaincourt n'a pas encore été déchargé +de ses fonctions par l'arrivée de son successeur: c'est à lui que +s'adressent ces lignes inédites. Il est de toute nécessité que cet +ambassadeur soit tiré de sa quiétude, instruit du danger, et qu'il tire +au clair les véritables désirs de la Russie, afin que l'on puisse, s'il +y a lieu, traiter, s'entendre et ramener le calme. + +«Monsieur le duc de Cadore,--écrit Napoléon en revenant premièrement sur +l'incident de presse,--je désire que vous expédiiez aujourd'hui pour la +Russie un courrier par lequel vous ferez connaître au duc de Vicence que +j'ai vu avec indignation l'article du _Journal de l'Empire_ qui semblait +singer M. de Tchernitchef, qu'on assure que cet article a été fait avant +l'arrivée de cet officier, et que l'insertion n'en avait été retardée +que par des circonstances du journal; mais je n'en ai pas moins fait +destituer le sieur Esménard, qui était chargé de la surveillance des +journaux; que je l'ai envoyé à quarante lieues de Paris; qu'il (le duc +de Vicence) pourra donner connaissance de cette notification au grand +chancelier, cependant indirectement et comme une nouvelle. Vous ferez +connaître au duc de Vicence qu'il est mal instruit des nouvelles de +Russie, que de Moldavie et de Finlande les troupes affluent sur la +frontière de Pologne, et qu'il paraît qu'on lui fait mystère de tous ces +mouvements; que cependant il est nécessaire de savoir ce que l'on veut, +parce que cet état de choses qui nous oblige à armer est fort coûteux; +que dans ses dépêches il n'y a rien de positif; que, quant à moi, je ne +me plains en rien de la Russie et je ne veux rien. Aussi je n'ai point +armé comme elle; qu'il faudrait donc savoir ce qu'elle veut pour faire +tant d'armements; que je désire qu'avant de revenir il ait quelques +explications là-dessus et puisse savoir quels moyens il y a de faire +renaître la confiance[193].» + +[Note 193: Archives nationales, AF, IV, 910.] + +La réponse de Caulaincourt, à la supposer rapide et concluante, +n'arriverait que dans un mois au plus tôt ou six semaines. Un mois, +c'est un délai bien long pour l'impatience de l'Empereur, en ces jours +d'émotion et d'alarme où toute heure perdue risque d'entraîner +d'irréparables conséquences. Est-il nécessaire d'aller chercher si loin +le secret de la Russie? À Paris, quelqu'un le possède suivant toutes +probabilités, mais hésite peut-être à le livrer. Peut-être Tchernitchef, +effrayé de l'accueil fait à ses allusions concernant le duché et +Dantzick, n'a-t-il point osé, dans sa conversation avec l'Empereur, +indiquer ce qu'accepterait finalement son maître, quel serait le minimum +indispensable de concessions et de garanties. En revenant à lui, on +arrivera sans doute, à force de cajoleries et de sollicitations, à lui +tirer des lèvres une proposition à la fois réduite et ferme, qu'il a +reçu ordre apparemment de tenir en réserve et de ne présenter qu'après +beaucoup d'instances. + +En ce même jour du 15 avril, Tchernitchef était invité à un dîner +d'apparat au ministère des relations extérieures. Rentrant chez lui à la +fin de la soirée, il fut étonné d'apprendre qu'en son absence le grand +maréchal du palais, le général Duroc, duc de Frioul, avait passé par +deux fois à sa porte. Ce haut émissaire était venu, lui dit-on, d'abord +pour l'inviter à chasser le jour d'après avec Sa Majesté, ensuite pour +lui parler d'affaires. La chasse du lendemain devait avoir lieu dans la +forêt de Saint-Germain et serait particulièrement brillante: on y +verrait figurer «le grand-duc de Wurtzbourg, le roi de Naples, le prince +Borghèse, le prince vice-roi, plusieurs maréchaux et généraux, plusieurs +dames de la cour[194]». Convier Tchernitchef à cette réunion, c'était le +distinguer et lui faire honneur; c'était aussi se ménager avec lui +l'occasion d'entretiens familiers[195]. + +[Note 194: _Journal de l'Empire_, 19 avril 1811.] + +[Note 195: Les détails et extraits qui suivent, jusqu'à la page 152, +sont tirés du rapport de Tchernitchef précédemment mentionné.] + +Le lendemain, Tchernitchef fut l'un des premiers au rendez-vous de +chasse, indiqué comme d'habitude dans un pavillon situé en plein milieu +des bois. Les invités, les équipages, la vénerie commençaient à se +rassembler. Le grand maréchal arriva de bonne heure et essaya de remplir +auprès de Tchernitchef la commission dont il n'avait pu s'acquitter la +veille. Il lui dit que l'empereur Napoléon, «supposant ne pas lui avoir +laissé le temps de s'acquitter de toutes les communications que Sa +Majesté Russe avait pu le charger de faire, avait donné l'ordre de +reprendre avec lui la discussion des mêmes objets et d'écouter s'il +n'avait pas quelque proposition à faire». Les vains efforts de Duroc +pour obtenir une réponse furent interrompus par l'arrivée de l'Empereur, +venant à la rescousse: il parut enchanté de revoir Tchernitchef et, pour +commencer, se mit à l'entourer d'une sollicitude quasi paternelle. + +«Je fus d'abord désigné--écrivait quelques jours après le jeune +officier--pour être du petit nombre des personnes admises à déjeuner +avec Sa Majesté. À table, me trouvant très pâle, elle me questionna avec +beaucoup d'intérêt sur ma santé, me recommanda de me soigner et en +général m'adressa fort souvent la parole.» Après le déjeuner, on monta à +cheval, les chiens furent découplés, la bête lancée, les appels du cor, +éclatant en joyeuses fanfares, annoncèrent l'attaque, et la compagnie +des chasseurs, souverains, grands dignitaires français et étrangers, +cavaliers en habit vert galonné d'or, dames en élégantes calèches de +poste, se lança dans les profondeurs de la forêt, sous les arceaux de +verdure naissante. + +Pendant la chasse, Napoléon interrompit plusieurs fois ses galops +effrénés pour se rapprocher du groupe de cavaliers où se tenait le jeune +Russe et placer avec affectation des remarques qui devaient lui être +agréables. «Je l'entendais--continue celui-ci dans son rapport au +Tsar--dire à très haute voix aux personnes de sa suite qu'on lui avait +préparé un bien grand plaisir pour la journée: c'était de lui faire +monter deux chevaux que Votre Majesté lui avait donnés, prônant fort +longuement leurs qualités et leur bonté. Feignant alors de m'apercevoir, +il vint à moi pour m'en parler et me demanda ce que Votre Majesté avait +fait de ceux qu'il lui avait offerts: sur ma réponse qu'ils se +trouvaient aux haras, il me dit qu'il aurait mieux aimé qu'elle les +montât, parce que cela l'aurait rappelé à son souvenir.» + +Peu de temps après cette digression sentimentale, l'Empereur fit de +nouveau halte et, laissant la meute et les piqueurs continuer sans lui +la poursuite, permit à ses invités quelque repos. Tandis qu'à distance +plus ou moins grande, dans les bois environnants, les péripéties de la +chasse se continuaient et se déplaçaient, tandis que tour à tour +retentissaient toutes proches ou mouraient au loin les errantes +sonneries, il piqua droit sur Tchernitchef, qui causait à ce moment avec +le comte de Wrède, et interrompit ce colloque par une brusque et franche +apostrophe: «Ils ont furieusement peur de vous dans le duché, +s'écria-t-il; ils ont la même peur que la Bavière en 1809. On me dit que +vous avez rassemblé cent cinquante mille hommes au bas mot, que chaque +jour une de vos divisions revient de Turquie, que vous préparez un coup +de main; pensez-vous qu'entre grandes puissances on se surprenne comme +on enlève une place? Sans doute, il vous est facile d'envahir le duché; +mais il n'en faudra pas moins ensuite risquer le sort des batailles.» + +Puis, coupant court aux dénégations respectueuses de Tchernitchef: +«Pourquoi l'empereur Alexandre ne s'est-il pas d'abord +expliqué?--continua-t-il vivement,--pourquoi a-t-il commencé à armer?... +Maintenant il a rassemblé deux cent mille hommes, j'en mettrai deux cent +mille de mon côté, et voilà certes une nouvelle méthode de négocier un +peu ruineuse...» Il est donc grand temps que tout cela cesse, que +l'empereur Alexandre se décide à entrer en matière et à faire connaître +ses prétentions: «Je ne sais pas ce qui peut vous convenir, c'est à vous +à demander.» Tchernitchef soutint le thème opposé, et la conversation +n'aboutit qu'à une reprise de controverse. «Un événement de la chasse» +la rompit; sans doute, la poursuite se rapprochait, la bête passait à +proximité; et Napoléon, voyant arriver l'hallali, retourne +impétueusement à cette lutte. Dans la suite, il revient encore deux ou +trois fois à Tchernitchef; il lui lance des questions entrecoupées de +mots aimables, de clignements d'oeil souriants, reprend la conversation +par à-coups, par saccades, se rejette ensuite à travers bois, fournit +d'un seul trait des courses à perdre haleine, abat par cet exercice +violent la surexcitation de ses nerfs et rompt le travail de sa pensée. + +En somme, durant cette journée de liberté et de plein air, favorable aux +épanchements, on n'avait pu surprendre à Tchernitchef aucune parole +positive. L'Empereur ne se découragea point et revint à la charge, sinon +en personne, au moins par procuration. Le lendemain matin, Tchernitchef +se reposait chez lui, lorsque le grand maréchal se présenta inopinément. +Il lui dit que l'Empereur, «ayant vu avec inquiétude qu'il n'était pas +très bien portant, désirait savoir si d'abord après des voyages aussi +fatigants une chasse à courre de dix-huit lieues ne lui avait pas fait +de mal». Après s'être enquis à ce sujet avec une touchante sollicitude, +Duroc aborda le véritable objet de sa visite; il pria Tchernitchef, en y +mettant encore plus d'insistance que la veille, il l'adjura d'énoncer +«les demandes que Sa Majesté Russe l'avait peut-être chargé de ne faire +qu'après des exhortations pressantes». + +À cette amicale mise en demeure, Tchernitchef ne pouvait répondre, +puisqu'il avait reçu défense expresse de compromettre son gouvernement +par de trop claires ouvertures. Ayant touché mot à l'Empereur de +sacrifices territoriaux en Pologne, il avait épuisé son mandat et +n'avait plus pouvoir de revenir à l'objet légèrement effleuré; son +second entretien avec le grand maréchal, comme le premier, se fondit en +discussions vagues. + +Voyant que Tchernitchef persiste définitivement dans la réserve dont il +n'est sorti qu'un instant, Napoléon se retourne vers son ambassadeur en +Russie, juge opportun d'adresser à la perspicacité de Caulaincourt un +second, un plus pressant appel. Seulement, la main qu'il emploiera pour +lui écrire ne sera plus la même: il confiera ce soin à un rédacteur +nouveau, transféré subitement d'un poste à un autre dans la haute +administration de l'État. Depuis quelques heures, un coup de théâtre se +préparait dans les régions gouvernementales, et, par un fait sans +exemple dans l'histoire de l'Empire, la crise extérieure aboutissait à +un changement dans le ministère. + +Depuis trois ans et demi, Napoléon avait pu expérimenter le zèle, +l'assiduité, les qualités d'esprit du comte de Champagny, duc de Cadore. +Cependant, chez ce ministre surmené, quelques symptômes de lassitude, +quelques défaillances commençaient à se manifester. L'année précédente, +dans le maniement d'affaires aussi délicates que celles de Pologne et de +Suède, Napoléon l'avait jugé au-dessous de sa tâche. Peut-être aussi, +fâché et humilié d'avoir été surpris par les préparatifs militaires de +la Russie, reprochait-il au chef de sa diplomatie d'avoir insuffisamment +stimulé la vigilance de notre ambassade en cet obscur pays. Conservant +pour Champagny beaucoup d'estime et de reconnaissance, il avait cessé +d'apprécier ses services et ne voyait pas en lui le ministre des temps +difficiles. Il résolut de le déplacer sans le disgracier, de lui +réserver l'administration de sa maison, dont la direction moins +absorbante lui serait un repos. En ces instants où la guerre menaçait, +où notre diplomatie aurait peut-être à se faire l'auxiliaire de nos +armées, à réchauffer le zèle de nos alliés, à surveiller, à diriger, à +coordonner leurs mouvements militaires, ce qu'il fallait à l'Empereur +aux affaires étrangères, c'était une sorte de chef d'état-major civil, +un agent de transmission ponctuel et impeccable. Son choix devait se +porter sur l'homme le plus familiarisé avec ses habitudes d'esprit et de +travail, sur celui qui l'assistait depuis tant d'années dans sa besogne +administrative et politique, sur le secrétaire d'État Maret, duc de +Bassano, dont le nom est resté à toutes les époques synonyme de +fidélité. + +Les sympathies de M. de Bassano pour les Polonais et leur cause étaient +notoires; aux yeux de ce peuple, dont le dévouement et le loyalisme +pouvaient être mis bientôt à redoutable épreuve, sa nomination +apparaîtrait comme une marque d'intérêt, un encouragement et presque un +gage, sans être un défi jeté à la Russie, car le duc savait à propos +exprimer des sentiments hautement pacifiques. En fait, habitué à taire +ses préférences personnelles, doutant de lui-même plutôt que du maître, +il fournirait moins à celui-ci un conseil qu'un service, le plus +constant, le plus actif, le plus infatigable des services. Sa dévotion à +l'Empereur, sa foi profonde en l'infaillibilité du grand homme, étaient +un sûr garant qu'il n'hésiterait et ne faiblirait jamais dans +l'exécution des ordres reçus, que son langage et ses écrits se +mouleraient exactement sur la pensée souveraine, qu'ils en sauraient +rendre toute l'intensité et aussi en refléter les moindres nuances. Sa +remarquable facilité de rédaction permettait de lui imposer un labeur +surhumain sans l'écraser sous le fardeau. Enfin, par le charme et +l'agrément de sa personne, par l'aménité qui s'alliait en lui à une +sereine assurance, par la belle harmonie de son existence partagée entre +le travail et la représentation, il ajouterait à l'éclat extérieur et au +prestige de la fonction. + +La transmission des pouvoirs s'opéra en l'espace d'une matinée. Le 17, +au commencement du jour, après avoir prescrit à Champagny quelques +envois urgents, Napoléon lui notifia sa détermination par une lettre +personnelle, chef-d'oeuvre de tact et de délicatesse, destiné à panser +la blessure qu'il allait faire: «Monsieur le duc de +Cadore,--disait-il,--je n'ai eu qu'à me louer des services que vous +m'avez rendus dans les différents ministères que je vous ai confiés; +mais les affaires extérieures sont dans une telle circonstance que j'ai +cru nécessaire au bien de mon service de vous employer ailleurs. J'ai +voulu cependant, en vous faisant demander votre portefeuille, vous +donner moi-même ce témoignage, afin d'empêcher qu'il reste aucun doute +dans votre esprit sur l'opinion que j'ai du zèle et de l'attachement que +vous m'avez montrés dans le cours de votre ministère[196].» Peu après +l'envoi de cette lettre, la mutation s'opérait: M. Maret recevait le +service des mains de son prédécesseur et prenait possession avec aisance +du cabinet ministériel. + +[Note 196: _Corresp._, 17614.] + +Sur le bureau, il trouva la lettre commandée l'avant-veille pour le duc +de Vicence, rédigée la veille et prête à partir. Le nouveau ministre la +soumit à l'Empereur: celui-ci en autorisa l'expédition, mais prescrivit +de la confirmer et d'en accentuer la portée par une autre, qui servirait +de _post-scriptum_ à la première. + +Cette seconde lettre, le duc de Bassano la fit brève et nette; il la +rédigea sous l'impression immédiate de la conversation qu'il venait +d'avoir avec Sa Majesté et qui l'avait laissé tout imprégné de sa +pensée: en ces lignes, à travers une imperturbabilité voulue et des +affirmations de toute puissance, perce plus manifestement chez +l'Empereur le désir de s'arranger avec la Russie, pourvu qu'elle ne lui +demande point d'insupportables sacrifices: «Il paraît,--écrit le +ministre,--que la cour de Pétersbourg est occupée de deux griefs, +relatifs, l'un à l'affaire du duché d'Oldenbourg, l'autre aux +inquiétudes qu'elle a conçues sur la Pologne. Que faut-il faire pour +rassurer la Russie? Une explication franche aurait mieux valu que des +armements; une explication prompte vaudrait mieux que des préparatifs +ruineux. Vous connaissez assez, Monsieur le duc, la situation de la +France et des armées de l'Empereur pour juger combien peu elle a à +craindre, mais l'Empereur ne peut que s'affliger de voir la bonne +intelligence menacée pour des bagatelles et l'empereur de Russie +abandonner des réalités pour des chimères et se préparer à rompre une +alliance qu'on devait croire à l'abri de toutes les vicissitudes. _Si ce +que désirent les Russes est faisable, j'ai ordre de vous le dire, +Monsieur le duc, cela sera fait_.» + +Ayant lancé cette assurance formelle, Napoléon n'avait plus qu'à laisser +venir la réponse et en attendant à rester en garde, tout prêt, si les +Russes prononçaient une attaque, à les recevoir sur la pointe de son +épée. Pendant les semaines suivantes, pendant un mois environ, il +demeura et tint tout le monde sur le qui-vive. Même, l'arrivée à Paris +de Poniatowski, ses confidences directes sur le projet d'offensive, +parurent nécessiter un surcroît de précautions. Les autorités françaises +ou alliées dans le Nord furent invitées à presser l'armement de +Dantzick, à observer continuellement la frontière de Russie et à se +méfier de la Prusse. «Ayez un chiffre avec le gouverneur de +Dantzick,--écrivait l'Empereur à Davout... Il faut qu'il soit très +alerte, qu'il monte une police secrète et sache ce qui se passe du côté +de Tilsit, Riga, sur la frontière, et vous tienne informé de tout. Il +faut surtout qu'il fasse faire le service de sa place avec rigueur, pour +éviter toute surprise[197].» Les officiers d'état-major placés à +Stettin, Glogau, Custrin, en pays suspect, «doivent avoir l'oeil sur +tout»; leur vigilance ne doit pas se relâcher une minute: «ils doivent +dormir le jour et rester debout toute la nuit[198]». + +[Note 197: _Corresp._, 17621.] + +[Note 198: _Id._, 17622.] + +En arrière de ces postes, l'Empereur développe et multiplie ses moyens +de guerre, par l'action combinée de mouvements militaires et +diplomatiques. Sans cesse, il s'efforce de compléter le corps de Davout, +de former ceux qui devront, en cas de besoin, rallier et soutenir cette +puissante avant-garde, et à l'armée de deux cent trente mille hommes +qu'il se met en mesure de réunir avant juillet dans l'Allemagne du +Nord, il s'occupe de composer une aile gauche avec la Suède, une aile +droite avec la Turquie. Ses envois à Stockholm et à Constantinople, +pendant la seconde quinzaine d'avril, si on les compare aux dépêches de +la période précédente, montrent qu'il se sent plus près d'éventualités +extrêmes, signalent le progrès de la crise. + +En Suède, il ne s'agit plus de tâter le terrain, mais d'y prendre +position. Alquier reçoit ordre de proposer carrément et de négocier une +alliance, sans la conclure encore: évitant toute allusion à la Norvège, +passant sous silence cet objet cher à Bernadotte, il présentera aux +Suédois la Finlande comme le prix naturel de leur concours dans une +guerre contre la Russie. Au besoin, pour les mieux mettre en état de +faire diversion, la France fournira des subsides: c'est l'Empereur qui +le dit lui-même dans une note jetée en marge de l'instruction[199]. En +ce qui concerne la Turquie, le projet de dépêche préparé le 12 avril par +Champagny et non encore approuvé par l'Empereur, est abandonné comme +insuffisant: M. de Bassano lui en substitue un autre, plus net, plus +précis, plus nerveux. Latour-Maubourg devra réclamer l'envoi à Paris +d'un ambassadeur turc, ayant mission et pouvoir de passer des accords: +«Il est convenable que, dédaignant la pompe orientale, cet ambassadeur +parte sur-le-champ. Il faut qu'il soit autorisé à signer un traité en +forme, avec toutes les dispositions qui lient les gouvernements.» +Napoléon veut avoir à sa portée et sous sa main l'alliance de la +Turquie, afin de la saisir quand il lui plaira. Le traité à signer +serait très avantageux au Sultan: «La France garantirait la Moldavie et +la Valachie à la Porte, et en cas de succès, ce qui n'est pas douteux, +les deux armées se combineraient pour faire rendre la Crimée à la +Porte...--Tout cela, ajoute la dépêche du 27 avril, doit être dit avec +prudence et sans rien compromettre, car l'alliance avec la Russie n'est +pas rompue, et les difficultés peuvent s'aplanir. Mais, avant que le +ministre qu'enverra la Porte arrive, tout sera décidé[200].» + +[Note 199: Archives des affaires étrangères, Suède, 295. Cf. la +lettre de Maret à l'Empereur du 20 avril 1811, insérée dans la +correspondance de Turquie, vol. 221.] + +[Note 200: Maret à Latour-Maubourg, 27 avril 1811.] + +Ces derniers mots prouvent que l'Empereur croyait alors à un dénouement +très bref, qui serait la guerre ou la consolidation de la paix. Ni l'une +ni l'autre de ces deux hypothèses ne se réalisa. Alexandre se montrait +peu pressé de délier la langue de Tchernitchef, et aucune communication +nouvelle n'arrivait du Nord. Par contre, dès le mois de mai, les +nouvelles de la frontière prirent un caractère beaucoup moins alarmant. +À Varsovie, quand était arrivé l'ordre de mobiliser l'armée, l'émotion +avait atteint à son paroxysme: chacun croyait apprendre à tout instant +l'entrée des Russes, s'imaginait déjà entendre leur canon[201]. +Aujourd'hui, si les bruits d'une restauration de la Pologne par la main +du Tsar continuaient à circuler, l'état des forces opposées au duché ne +faisait plus croire à l'imminence de l'entreprise. Les agents +d'observation, les guetteurs apostés, ne retrouvaient plus les masses +ennemies sur les points où ils avaient cru les discerner: elles +semblaient s'être dissipées et évanouies: on n'était plus bien sûr +maintenant de les avoir vues, et c'était à se demander si un peuple +entier n'avait pas été le jouet d'une illusion d'optique. Entre Riga et +Brzesc, on continuait à découvrir une ligne de troupes, des divisions +échelonnées, dont il était très difficile de déterminer avec exactitude +la composition, le numéro d'ordre et l'emplacement, mais la frontière +même paraissait se dégager. À Wilna, à Grodno, plus de concentration +menaçante; à Bialystock, où une force imposante avait été signalée, on +constatait, vérification faite, l'existence d'un bataillon. Bignon, +ayant contrôlé les premiers avis à l'aide «d'informateurs plus +sages[202]», ayant procédé très soigneusement à une contre-enquête, en +venait à penser que les Polonais avaient été une fois de plus dupes +d'eux-mêmes, que le péril avait existé surtout dans leur imagination: +Davout arrivait à sa même conclusion, se reprochant d'avoir cédé à un +pessimisme exagéré[203]. + +[Note 201: Bignon à Maret, 4 mai 1811.] + +[Note 202: Dépêche du 28 avril 1811.] + +[Note 203: Davout à l'Empereur, 23 avril, 2, 12 et 17 mai. Archives +nationales, AF, IV, 1653.] + +En fait, le gros des armées russes restait à proximité du territoire +varsovien. Seulement, comme Alexandre persistait dans les hésitations +dont nous avons montré le début, quelques divisions avaient été +reportées en arrière, éloignées des limites. Puis, chez les troupes qui +s'étaient accumulées dans les provinces frontières, une sorte de +tassement s'était opéré: les corps, ayant pris leurs positions, s'y +tenaient maintenant immobiles, repliés sur eux-mêmes: ils offraient +ainsi moins de prise à l'observation qu'à l'état de mouvement et de +marche. Les Varsoviens, n'apercevant plus en face d'eux un remuement +d'hommes et de matériel qui multipliait les objets à leurs yeux et +prêtait à des grossissements fantastiques, se sentaient quelque peu +délivrés de leurs angoisses: ils respiraient plus librement: +l'oppression diminuait, la fièvre des esprits s'apaisait: l'alerte était +passée[204]. + +[Note 204: Bignon à Champagny et à Maret, 20, 24, 25, 27, 28, 30 +avril, 2, 4, 7, 8, 9, 10, 11, 15, 22 et 27 mai.] + +Le premier effet de cette accalmie fut d'arrêter les négociations que +menait l'Empereur à titre de précautions contre la Russie. Il cesse de +répondre aux assurances douteuses de la Prusse: il tient l'Autriche en +suspens. Ayant étendu le bras vers la Suède et la Turquie pour les +reprendre et les tirer à lui, il interrompt son geste, dès que le besoin +immédiat de ces compromettantes alliances ne se fait plus sentir. Il +laisse ses représentants sans ordres, sans instructions, et son silence +leur prescrit tacitement l'inaction. + +À Stockholm, nos offres avaient été accueillies avec un enthousiasme +plus apparent que réel: l'objet proposé à Bernadotte ne correspondait +pas à ses véritables désirs, et lorsque le baron Alquier l'avait +provoqué à discuter un plan de diversion en Finlande, il l'avait trouvé +mal préparé sur le sujet, s'exprimant avec gêne, demandant à réfléchir. +Cependant, comme il importait de ne pas décourager la bonne volonté de +l'Empereur, comme une partie du conseil tenait encore pour l'ancienne +politique et regrettait la Finlande, le ministre Engeström avait d'abord +suivi les pourparlers avec une sorte d'ardeur. Au bout de quelques +semaines, voyant que son interlocuteur n'insistait plus, il cessa +lui-même de nourrir la conversation et laissa tomber l'affaire[205]. +Avec les Turcs, on s'en tint pareillement aux premières ouvertures: +notre légation n'ayant pas renouvelé ses instances pour l'envoi à Paris +d'un plénipotentiaire, cet ambassadeur ne partit point: les deux +gouvernements restèrent l'un vis-à-vis de l'autre dans une situation mal +définie et sur un pied de demi-confiance. + +[Note 205: Correspondance d'Alquier, mai à juin 1811.] + +Quant à ses armements, Napoléon ne contremande aucune mesure, mais +informe ses lieutenants qu'il y a lieu de procéder un peu moins +précipitamment, avec plus de mystère et surtout à moins de frais: +«Lorsque vous trouverez de l'économie,--écrit-il à Davout,--à mettre +douze ou quinze jours de plus à faire faire une chose, je pense qu'il +faut adopter ce parti de préférence[206].» Il veut que les corps en +formation s'augmentent incessamment, mais qu'ils se munissent de leurs +organes sur place, les uns en Allemagne, les autres en Italie ou en +France, sans exécuter aucun mouvement qui éveille l'attention[207]. + +[Note 206: _Corresp._, 17702.] + +[Note 207: _Id._, 17726.] + +En somme, l'impulsion donnée soudainement aux préparatifs se modère, +mais continue à se faire sentir, méthodique et réglée. Par suite de +l'alerte survenue, un grand pas avait été franchi dans la voie des +mesures guerrières, et il n'était point dans le tempérament et l'humeur +de Napoléon de s'arrêter en ce chemin, dès que les circonstances l'y +avaient engagé à fond. Vis-à-vis de la Russie, il demeure sous une +impression plus prononcée de méfiance et de colère: il en veut amèrement +à cette puissance de lui avoir presque fait peur, sans qu'il se rende un +compte exact de ce qui s'est passé dans l'esprit d'Alexandre. Il n'est +pas éloigné de croire que ce prince a voulu simplement diriger contre +lui une grande démonstration militaire, avec l'espoir de lui forcer la +main par cette pression et de lui arracher un lambeau de la Pologne. +Mais cette hypothèse suffit à le révolter: est-il homme à qui l'on dicte +des conditions à la pointe de l'épée? Si l'on veut négocier, pourquoi +venir «le casque en tête au lieu d'un bâton blanc à la main[208]»? Et +l'apaisement actuel, loin de le confirmer dans la volonté de mettre fin +au litige, l'en détourne au contraire, en lui rendant le loisir de +préparer sa revanche: se reprenant à l'espérance de gagner du temps et +de pouvoir donner à ses préparatifs une formidable ampleur, il revient +progressivement à l'idée de faire la guerre au lieu de l'éviter, de la +faire en 1812, de mener alors une campagne offensive, à la tête de +l'Europe, et de trancher violemment le conflit par la plus grande +expédition des temps modernes. Son ardeur à traiter décroît à mesure que +le danger s'éloigne. + +[Note 208: Paroles répétées par Alexandre à Lauriston, d'après un +rapport de Kourakine; lettre particulière de Lauriston au ministre, 1er +juin 1811.] + +Cependant, ayant senti l'embarras où le jetterait une rupture trop +prompte avec la Russie, sachant que cette éventualité peut se +reproduire, frappé parfois des risques immenses où l'entraînerait une +entreprise au Nord même longuement et minutieusement préparée, il reste +encore indécis, perplexe, et ne rejette pas tout à fait l'idée d'une +transaction. Sincèrement, il voudrait écarter la question polonaise et +chasser ce fantôme: il le dit à Kourakine, avec un luxe de paroles +obligeantes qui donne au vieil ambassadeur «la force de se promener avec +Sa Majesté pendant deux heures malgré sa goutte[209]». Il le répète avec +une sorte d'impatience à un diplomate russe de passage à Paris, au comte +Schouvalof: «Que me veut l'empereur Alexandre?--lui dit-il.--Qu'il me +laisse tranquille! Croit-on que j'irai sacrifier peut-être deux cent +mille Français pour rétablir la Pologne[210]?» Et il fait justement +observer que le duché dans son état actuel, c'est-à-dire faible et +soumis, lui est plus avantageux qu'une Pologne indépendante et forte, +qui se soustrairait tôt ou tard à sa tutelle. Mais est-il possible de +rassurer la Russie à moins d'un dépècement du duché, condition +inacceptable et déshonorante? Puis, il est une autre question que +Napoléon ne renonce jamais au fond de l'âme à réveiller et à reprendre: +c'est celle des neutres et du blocus. À supposer que l'on trouve moyen +d'aplanir les difficultés présentes, Alexandre consentira-t-il à +décréter des mesures plus efficaces contre les Anglais et suppressives +de leur commerce? Telle est la question d'importance capitale qui +complique toujours aux yeux de l'Empereur et aggrave le problème. Sur +tous les points en suspens, il espère que le duc de Vicence, soit par +réponse aux deux lettres qui lui ont été adressées, soit de vive voix +après son retour, va lui fournir enfin des notions précises: il a hâte +de savoir à quel prix au juste il pourrait s'épargner une guerre avec la +Russie et s'assurer un renouvellement de concours contre l'éternelle +ennemie. + +[Note 209: Rapport cité dans la lettre de Lauriston du 1er juin.] + +[Note 210: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, +XXI, 415.] + + + + +CHAPITRE V + +RETOUR DU DUC DE VICENCE. + + +Contre-coup à Pétersbourg de l'émotion suscitée en Allemagne et en +France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint +que Napoléon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque +n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens +contraire.--Wellesley donne à l'Europe des leçons de guerre +défensive.--Il fait école.--Le général Pfuhl et son plan.--Peu à peu, +Alexandre incline vers un système purement défensif.--Il voudrait éviter +la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duché de +Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Réponse par allusions et +sous-entendus, aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur +Alexandre et le roi de Rome.--Arrivée de Lauriston.--Gracieux +accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour déterminer Napoléon à +lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la résolution de +se défendre à toute extrémité: solennité et sincérité de cette +déclaration.--Émotion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son +retour en France.--Il va trouver l'Empereur à Saint-Cloud.--Sept heures +de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions pacifiques +d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux questions +corrélatives.--Napoléon repousse l'idée de diminuer la garnison de +Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la nécessité d'opter entre la +Pologne et la Russie.--La pensée de l'Empereur passe par des +alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt +signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et +les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la +Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur ébranlé; +son interlocuteur croit avoir cause gagnée.--Napoléon fait le +dénombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au +cerveau.--Il croit que tout se réglera par une bataille.--Suite de la +conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de +Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales. + + + +I + +Alexandre flottait toujours entre plusieurs partis, indécis et troublé. +Les rapports de Tchernitchef et d'autres avis lui avaient appris l'élan +donné à nos préparatifs: il voyait les armées varsovienne et saxonne se +mobiliser à la hâte: il voyait se lever derrière elles la puissance +française. Effrayé en outre de paroles violentes que Napoléon s'était +permises devant le conseil de commerce à l'adresse des États +contrebandiers, il craignait que le conquérant ne fondît à bref délai +sur ses frontières, pour le punir d'avoir armé. Autour de lui, on +croyait à la guerre pour la fin du printemps, pour l'été au plus tard: +l'alarme avait repassé de Paris à Pétersbourg, et le Tsar se demandait +parfois s'il ne ferait pas bien de mettre à profit ce qui lui restait +d'avance, de marcher à la rencontre de l'envahisseur[211]. + +[Note 211: Dans son grand rapport d'avril, Tchernitchef avait +continué, tout en reconnaissant que la Russie pouvait actuellement +traiter avec l'Empereur, à développer des plans d'agression et de +surprise, celui-ci entre autres: «Prodiguer toutes les assurances et en +général toutes les démonstrations qui tendraient à tranquilliser +Napoléon à notre égard, consentir à désarmer simultanément et faire +faire même quelques marches rétrogrades à nos divisions, sans toutefois +trop les éloigner; enfin l'endormir et l'engager à diriger de nouveaux +efforts sur l'Espagne, ce qui, en le rendant moins redoutable, nous +permettrait d'attendre qu'il fût complètement engagé dans cette nouvelle +lutte pour profiter de la diversion.» En marge du rapport, on trouve +cette annotation de la main d'Alexandre: «Pourquoi n'ai-je pas beaucoup +de ministres comme ce jeune homme?» Vol. cité, 109.] + +En avril, un agent prussien qui l'approchait souvent, le +lieutenant-colonel Schöler, ne considérait pas qu'il eût écarté toute +idée d'offensive[212]. Un peu plus tard, le Suédois Armfeldt éprouvait +la même impression. Cet adversaire implacable de Napoléon, cet homme qui +semble n'avoir vécu que pour haïr, était arrivé récemment de Stockholm, +d'où Bernadotte l'avait chassé par crainte de ses intrigues et aussi +pour plaire à l'Empereur. Parfaitement accueilli à Pétersbourg, Armfeldt +tâchait d'y démontrer que «tout était perdu si on se laissait prévenir +par Bonaparte[213]», et constatait avec joie que ses paroles trouvaient +de l'écho: Alexandre lui parlait de l'envoyer prochainement à Londres +négocier la paix et l'alliance avec l'Angleterre, ce qui équivaudrait à +une rupture avec la France[214]. + +[Note 212: Voyez les rapports de Schöler en date des 30 mars, 5 et +18 avril, mentionnés ou cités par DUNCKER, 353-354.] + +[Note 213: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 300.] + +[Note 214: _Id._, 301.] + +Ainsi, Alexandre ne décourageait pas totalement les partisans de +l'offensive. Cependant, il en sentait mieux chaque jour les +inconvénients et le danger. Il savait que son projet, vaguement +soupçonné dans les différentes cours, avait suscité partout un blâme +universel, et que l'opinion européenne ne le suivrait pas dans cette +aventure. S'essayant encore par moments à gagner, à convertir +l'Autriche, dont il jugeait la bienveillance indispensable[215], il +n'obtenait que de froides et évasives paroles. De plus, des raisons +purement stratégiques, développées autour de lui avec une véhémence +croissante, l'inclinaient à chercher le salut dans une défensive +préméditée et systématique. + +[Note 215: Dépêche à Stackelberg, 2 juin 1811. Archives de +Saint-Pétersbourg.] + +L'idée de faire aux Français une guerre à la Fabius, de se dérober à +leur choc, d'attendre pour les combattre qu'ils fussent épuisés par les +marches et les privations, de leur opposer alors un terrain hérissé de +défenses, des remparts plutôt que des hommes et derrière ces remparts +d'inaccessibles espaces, hantait depuis longtemps certains esprits: elle +avait été préconisée auprès d'Alexandre par des Allemands, comme +Wolzogen; par des Russes, comme Barclay de Tolly, le futur ministre de +la guerre: au lendemain d'Eylau, Barclay avait dit: «Si je commandais en +chef, j'éviterais une bataille décisive et je me retirerais, de sorte +que les Français, au lieu de trouver la victoire, finiraient par trouver +un second Poltawa[216].» Ces conseils étaient demeurés toutefois isolés +et timides, jusqu'au jour où un grand événement de guerre en avait +démontré la valeur. En ce printemps de 1811, la campagne de Portugal +s'achevait, et l'on commençait à bien connaître les détails de ce duel +poursuivi aux extrémités de l'Europe occidentale entre Masséna et +Wellesley. Masséna n'avait rien fait de grand, parce que le général +anglais, après avoir reculé devant lui, après avoir laissé les Français +s'aventurer dans les déserts rocheux du Portugal et les _sierras_ +brûlantes, avait fini par leur opposer, au bout de cette voie +douloureuse, un front couvert d'ouvrages et de redoutes, contre lequel +s'était brisé l'élan affaibli de nos troupes. En art militaire, la manie +d'imitation est plus fréquente que partout ailleurs, la mode plus +impérieuse. Désormais, il n'y avait plus qu'une voix dans les +états-majors européens pour déclarer que Wellesley avait trouvé le +secret de résistance si longtemps cherché, la recette de victoire, et +qu'il convenait d'appliquer en tous lieux sa méthode. + +[Note 216: BOGDANOVITCH, I, 93.] + +À Pétersbourg, cette doctrine se formulait sous la plume d'un Allemand +au service de la Russie, le général Pfuhl, officier studieux et érudit, +stratégiste de cabinet, qui brillait dans la théorie et faiblissait dans +la pratique. Pfuhl avait rédigé un plan de campagne fondé sur les +données fournies par la guerre de Portugal, combinées avec certaines +règles classiques. Il s'agirait d'attirer les Français le plus loin +possible de leur base d'opérations et de les recevoir dans des lignes de +défense fortement établies. En particulier, dans l'espace vide qui +s'ouvre entre le Dnieper et la Dwina et sépare ces deux fleuves +protecteurs, une sorte de réduit central, un camp retranché de +dimensions colossales, un Torres-Vedras russe, s'élèverait et boucherait +la trouée. La principale armée de l'empire reculerait peu à peu jusqu'à +ce poste, viendrait s'y immobiliser et s'y défendrait obstinément, +tandis qu'une seconde armée, moins nombreuse et plus mobile, +inquiéterait et harcèlerait l'adversaire. Ce n'était pas encore le +système de la retraite à outrance, du recul continu; c'était le système +de la défensive sur le front de bataille combiné avec celui des attaques +de flanc. Quant à la Prusse, on ne lui demanderait qu'une coopération +passive: elle aurait à livrer sans combat sa capitale et ses provinces, +à s'effacer devant l'invasion, à se retirer et à s'enfermer tout +entière, armée, gouvernement, administration, dans celles de ses places +qui avoisinaient la mer. Transformées en camps retranchés, ces places +immobiliseraient une partie des troupes françaises: ce seraient autant +de Torres-Vedras prussiens, appuyant de loin celui que les Russes +feraient surgir en avant de leurs deux capitales, à grande distance de +leur frontière[217]. Le principal inconvénient du plan proposé par Pfuhl +était de diviser les forces de la résistance et d'offrir notamment les +armées russes en deux masses séparées aux coups de l'envahisseur. +Néanmoins, Alexandre sentait quelque disposition à l'adopter, parce que +ce plan donnait une forme précise et presque scientifique à la +conception défensive qui commençait de prévaloir en lui. Dès la fin de +mai, il cédait visiblement à l'instinct sauveur qui lui montrait la +Russie inexpugnable chez elle et hors d'atteinte[218]. + +[Note 217: BOGDANOVITCH, I, 72-95. _Mémoires de Wolzogen_, 55 et +suiv.] + +[Note 218: Voyez sa lettre au roi de Prusse, arrivée à Berlin du 26 +au 28 mai, citée par DUNCKER, 361-362.] + +Il tenait, d'autre part, à rester en conversation avec la France, à ne +pas interrompre les pourparlers. Au fond, voyant la guerre de plus près, +il en sentait mieux l'horreur et ne voulait point rejeter toute idée +d'apaisement. Il s'estimerait satisfait si Napoléon, au prix de quelques +mouvements rétrogrades des Russes, consentait à éloigner le danger de +ses frontières, à désarmer Dantzick, le duché de Varsovie et la ligne de +l'Oder, sans trop le presser pour la terminaison des différends: il +s'accommoderait d'un état mal défini qui lui épargnerait les risques +formidables d'une lutte et qui le dispenserait en même temps de remplir +les obligations contractées, qui lui fournirait prétexte pour consommer +plus tard son rapprochement économique avec l'Angleterre. + +Quant à finir totalement la querelle avec la France, à supposer que la +chose fût souhaitable, où en était le moyen? Les contre-propositions +transmises par Tchernitchef paraissaient d'inefficaces palliatifs. +Restait, il est vrai, la solution chère à Roumiantsof, celle qui +consistait à morceler le duché de Varsovie. Alexandre n'en admettait pas +d'autre, mais il continuait à admettre celle-là, et certaines de ses +confidences en font preuve. Parlant un jour au comte de Saint-Julien, +ministre d'Autriche, de l'Oldenbourg et du dédommagement à trouver, il +finissait par lui dire «d'un air de réticence»:--«Je sais bien un +équivalent qui pourrait nous convenir[219]»;--et Saint-Julien, après +avoir cherché à bonne source l'explication de ce propos, écrivait à sa +cour que le Tsar ne ferait point difficulté d'accepter «la partie du +duché de Varsovie située sur la rive droite de la Vistule». + +[Note 219: ONCKEN, _Oesterreich und Preussen im Befreiungskriege, +II, 611_.] + +Alexandre, il est vrai, se hâtait d'ajouter, au sujet du mystérieux +équivalent: «Il n'en peut pas être question encore.» En effet, après +l'accueil qu'avaient reçu les insinuations de Tchernitchef, il jugeait +plus inopportun que jamais de notifier trop clairement des prétentions +dont Napoléon pourrait se faire contre lui une arme empoisonnée. Dans +ses entretiens avec notre ambassadeur, il va réitérer vaguement sa +demande, mais il cherchera moins à se faire comprendre qu'à ne pas se +compromettre: il continuera à s'exprimer par allusions à peine +formulées, à négocier du bout des lèvres: il couvrira sa pensée d'un +voile assez transparent pour qu'elle se laisse entrevoir, assez épais +pour que nul ne puisse la distinguer pleinement et la dénoncer. + +Le 5 mai, Caulaincourt le pressa de s'expliquer, conformément aux ordres +expédiés de Paris les 15 et 17 avril: reprenant les paroles mêmes du +ministre français, l'ambassadeur dit en propres termes: «Si ce que les +Russes désirent est faisable, cela sera fait.» Alexandre répondit +d'abord en protestant de sa modération: «Quant au désir de s'expliquer +et de s'entendre, cette tâche avait depuis longtemps été remplie par +lui: c'était nous qui ne répondions à rien et qui demandions chaque jour +la même chose, comme si lui n'avait pas déjà répondu sur tout depuis +trois mois, depuis un an, comme si quelque chose dans tout cela +dépendait de lui, tandis que tout dépend de l'empereur +Napoléon.»--«Personne, reprenait-il, n'a servi aussi loyalement que moi +ses intérêts, personne n'a aimé aussi franchement sa gloire, et personne +ne peut encore lui témoigner une plus franche, une plus utile amitié. Le +temps est venu de le reconnaître: j'ai été tout coeur pour lui, quelles +que fussent les circonstances: qu'il soit enfin juste pour moi[220].» + +[Note 220: Caulaincourt à Maret, 7 mai 1811.] + +Caulaincourt répéta que l'Empereur et Roi était sincèrement disposé à +satisfaire la Russie, mais qu'encore fallait-il savoir «comment et où: +qu'on ne s'était jamais expliqué là-dessus». Alexandre commença alors +par réclamer l'observation pure et simple des traités, ce qui eût +impliqué le retour du prince dépossédé dans ses États, prétention de +pure forme et que nul ne prenait au sérieux. Au bout de quelque temps, +comme s'il se fût laissé graduellement forcer la main, il admit le +principe d'une indemnité «juste et convenable». Pour indiquer celle +qu'il avait en vue, sans avoir à la désigner, il procéda par voie +d'élimination. «Erfurt tout seul, disait-il, était notoirement +insuffisant.» D'autre part, «ce qu'on voudrait y ajouter devant être +pris sur des États qui tous étaient sous la protection de la France, ce +n'était pas à lui à les spolier». Enfin, «la Russie ne pouvait +certainement prendre cet équivalent sur la Prusse, parce qu'il n'y +aurait ni justice ni raison à rendre, pour l'amour du duc d'Oldenbourg, +ce pays encore plus malheureux qu'il ne l'était, et qu'il ne pouvait +être de l'intérêt de la Russie d'augmenter encore la faiblesse de la +Prusse». La Prusse et les États secondaires de l'Allemagne ainsi +écartés, restait le grand-duché: Alexandre se garda bien d'en prononcer +le nom, si ce n'est pour dire «qu'il n'enviait rien à cet État pas plus +qu'à ses autres voisins»; c'était jouer sur les mots, car on eût livré +le duché à la Russie en le concédant partiellement au duc d'Oldenbourg. +Après avoir ainsi équivoqué, après avoir déclaré encore une fois qu'«il +attendait justice pour son proche parent, pour l'oncle d'un allié tel +que lui», Alexandre sauta de là aux affaires de Pologne, insistant sur +l'urgence de mettre fin aux agitations et aux espérances de ce peuple, +cherchant évidemment à rapprocher et à lier les questions. La plupart de +ses paroles, il est vrai, étaient accompagnées de telles circonlocutions +et de si pudiques réticences, il se défendait si bien de vouloir dicter +le choix de l'Empereur, que Caulaincourt ne paraît pas avoir +expressément compris que la garantie sollicitée contre la Pologne se +confondait et s'identifiait avec l'indemnité réclamée pour le duc +d'Oldenbourg. Il emporta seulement de cet entretien et de plusieurs +causeries avec le chancelier la conviction absolue, profonde, que les +deux questions devaient se trancher concurremment, sinon l'une par +l'autre; que la solution de la première emporterait par elle-même ou au +moins dégagerait de toute difficulté le règlement de la seconde. + +Durant toute cette période, Alexandre sut garder, avec un tact parfait, +l'attitude convenable à un ami justement froissé, méconnu et menacé, qui +se tient à l'écart par dignité et néanmoins ne demande qu'à revenir, +pourvu qu'on fasse vers lui le premier pas. Il traitait notre +ambassadeur avec égards, avec distinction, mais ne dissimulait point que +les attaques de la presse française contre Tchernitchef, que les paroles +de l'Empereur au conseil de commerce l'avaient blessé au coeur. Il +s'exprima en fort bons termes sur la naissance du roi de Rome, manifesta +la part qu'il prenait au bonheur de la France, sans dépasser certaines +limites. Pour célébrer l'événement, Caulaincourt avait eu l'idée de +donner un grand bal, une fête qui ferait époque dans les fastes de +Pétersbourg, et de réunir toute la société dans son hôtel splendidement +décoré à l'intérieur et à l'extérieur. L'autorité russe lui prêta +obligeamment son concours pour les dispositions à prendre, mais le Tsar +fit savoir qu'il ne pourrait assister à la fête dans les circonstances +présentes: si on le priait officiellement, il accepterait l'invitation, +mais, à moins qu'il ne vînt d'ici là quelque chose «d'amical et de +rassurant, il serait malade le jour de la fête». «Quelle figure +ferais-je, disait-il à Caulaincourt, aux yeux de l'Europe, de ma propre +nation, en allant danser chez l'ambassadeur de France pendant que les +troupes françaises marchent de toutes parts?... Donnez la fête sans moi, +ne me priez pas. Toutes les facilités pour qu'elle soit belle et +au-dessus de tout ce qui a été fait et de ce que les étrangers peuvent +faire, vous les avez eues. Ou bien attendez quelques jours. Que +l'Empereur me prouve par ce qu'il dira à Kourakine ou à Tchernitchef, +par ce qu'il fera, qu'il tient réellement à moi et à l'alliance, et +j'irai avec un grand empressement chez vous, car je n'ai d'autre désir +que de donner à l'Empereur et à votre pays des marques d'amitié. De mon +côté, je vous assure qu'il ne me restera pas une arrière-pensée, pas un +souvenir sur les circonstances actuelles, et que je replacerai tout, dès +que vous le voudrez franchement, dans l'état d'alliance et +d'amitié[221].» + +[Note 221: 135[e] rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 8 +mai 1811.] + +Sur ces entrefaites, M. de Lauriston arriva à Pétersbourg. Il fut +grandement, magnifiquement reçu. En lui donnant audience pour la +première fois, Alexandre se plaignit avec quelque vivacité de +l'effervescence guerrière qu'on signalait en Saxe, mais il entremêla ses +doléances de paroles flatteuses: galamment, il exprima le désir de voir +madame de Lauriston rejoindre son mari et prendre séjour en Russie: son +arrivée prouverait que l'ambassadeur avait l'espoir de se fixer pour +longtemps dans le pays et apparaîtrait comme un signe de paix[222]. + +[Note 222: Lauriston à Maret, 12 mai 1811.] + +Les jours suivants, tandis que le duc de Vicence faisait ses préparatifs +de départ, Alexandre vit plusieurs fois les deux ambassadeurs, celui qui +entrait en charge et celui dont la mission s'achevait: il les reçut +ensemble ou séparément. À Lauriston, il répéta ce qu'il avait dit à +Caulaincourt, et même le nouveau représentant semble avoir mieux compris +que l'ancien, à certaines nuances d'expression, à certains jeux de +physionomie, qu'on en voulait à l'intégrité de l'État varsovien: faisant +timidement allusion à l'opportunité de céder quelques terres en Pologne, +il écrivait: «Je pense que si l'empereur Napoléon a cette intention, +cela remplirait le double but de la compensation et de la convention +pour la Pologne[223].» + +[Note 223: Lettre particulière à Maret, 1er juin 1811.] + +Tandis qu'Alexandre tâtait ainsi M. de Lauriston et lui laissait +soupçonner ses désirs, il le comblait de menues faveurs: invitations à +la parade du dimanche, invitations fréquentes à dîner, conversations en +tête à tête. De son côté, comme si elle eût saisi et voulu servir les +intentions du maître, la société ne montrait à l'ambassadeur de France +que souriants visages[224]. Et tout de suite le charme opéra: la grâce +de cet accueil, la simplicité enjouée du monarque, son parler plaisant +et joli, le talent avec lequel il savait faire couler la conviction dans +l'esprit de son interlocuteur, produisirent sur Lauriston leur effet +accoutumé. Nouveau venu dans la politique, cet officier général se prit +à croire Alexandre beaucoup moins détaché de la France et de son +empereur qu'il ne l'était en réalité. + +[Note 224: Lauriston écrivait à Maret le 17 juin: «Je ne peux assez +me louer de la manière affable avec laquelle je suis reçu et traité dans +toutes les maisons où je vais. La saison de la campagne disperse la +société; néanmoins, en parcourant les maisons de campagne, je pourrai +faire, pour ainsi dire, une provision de connaissances pour l'hiver.»] + +Son premier mouvement avait été d'écrire à Paris: «L'empereur Alexandre +ne veut pas la guerre, il ne la fera que si on l'attaque[225]»; et cette +assertion devenait de jour en jour plus exacte. Mais Lauriston allait +plus loin, n'admettait pas que la Russie eût jamais nourri des +intentions agressives. Parti de Paris avant que les découvertes de +Poniatowski y fussent connues, il ne lui en était revenu que de faibles +échos. Puis, quel moyen de résister aux preuves d'innocence et de +candeur qu'Alexandre lui plaçait ingénieusement sous les yeux? On avait +l'air de l'initier à tous les secrets de l'état-major: on lui montrait +une carte où l'emplacement des corps russes était marqué à une assez +grande distance de la frontière; on lui proposait d'envoyer son aide de +camp procéder à une vérification sur les lieux. Au reste, Alexandre +convenait parfaitement qu'il avait fait appel à toutes ses forces +disponibles, qu'il avait voulu se mettre à l'abri d'une surprise, qu'il +se trouvait en mesure depuis plus longtemps que nous d'ouvrir la +campagne; mais le fait d'avoir laissé passer le moment où il aurait pu +attaquer avec avantage ne constituait-il pas sa meilleure justification, +n'apportait-il pas à l'appui de ses intentions purement défensives un +témoignage irréfragable? «Je suis prêt, disait-il, je n'ai plus de +mouvements à faire, et cependant je n'attaque pas. Pourquoi? Parce que +je ne veux pas la guerre. Je me mets seulement en état de défense. +J'arme Bobruisk, Riga, Dunabourg: est-ce là une agression? N'est-ce pas +déclarer positivement que je veux me défendre, et rien que cela[226]?» + +[Note 225: Lauriston à Maret, 29 mai.] + +[Note 226: Lauriston à Maret, 29 mai.] + +Quant à se défendre, il le ferait, disait-il, avec toute l'opiniâtreté +dont il était capable, avec l'énergie du désespoir, et cette partie de +ses discours n'était pas seulement un jeu de scène, un procédé de +politique et de diplomatie: elle s'inspirait d'une conviction réfléchie +et profonde. À mesure qu'Alexandre s'affermissait dans la volonté de ne +point provoquer la lutte, il s'établissait inébranlablement dans la +résolution qui devait faire sa grandeur morale et sa gloire, dans +l'intention de soutenir la guerre jusqu'au bout, jusqu'à complet +épuisement de ses forces, si on lui imposait cette épreuve. Il se +battrait alors «à toute outrance[227]», bien décidé, si la fortune +trahissait ses premiers efforts, à se retirer jusque dans les provinces +les plus reculées de la Russie pour continuer la résistance, à +s'ensevelir au besoin sous les ruines de son empire. Mais l'annonce de +ces stoïques déterminations ne réussirait-elle pas à impressionner +l'Empereur, à lui arracher un grand acte de condescendance en Pologne ou +au moins un ensemble de mesures pacificatrices? Alexandre s'en ouvrit +donc, avec une force singulière d'expressions, à M. de Lauriston et +surtout au duc de Vicence. Ce dernier allait rentrer à Paris et y +reprendre auprès de son maître son service de grand écuyer: il aurait +occasion de l'approcher à toute heure, de l'entretenir, de le +convaincre. Dès à présent, il avait dépouillé son caractère +d'ambassadeur: ce n'était plus qu'un ami commun des deux souverains; nul +ne semblait mieux désigné pour porter de l'un à l'autre un message à la +fois intime et solennel. Les termes dans lesquels Alexandre le fit +dépositaire de ses suprêmes confidences le frappèrent et l'émurent +profondément. + +[Note 227: Lettre à Czartoryski, 1er avril 1812. _Mémoires et +Correspondance de Czartoryski_, II, 282.] + +Sans les confier au papier, il les enferma et les grava dans sa mémoire, +afin de les répéter textuellement à l'Empereur, lorsqu'il lui rendrait +compte de sa mission, et nous les trouverons alors dans sa bouche. + +Il quitta Pétersbourg le 15 mai. Lorsqu'il parut pour la dernière fois à +la cour et fit ses visites d'adieu, chacun put remarquer sur son visage +pâli, sur ses traits fatigués et creusés, une expression de mélancolie +profonde[228]. Bien que son ambassade lui eût valu à la fin de pénibles +déboires, bien que le climat de Pétersbourg eût altéré sa santé, il +s'était pris d'affection pour cette Russie où il avait à la fois goûté +de hautes satisfactions et traversé de multiples épreuves; c'est un +penchant de l'âme humaine que de s'attacher aux lieux où elle a connu la +souffrance et la joie, où elle a beaucoup agi, beaucoup lutté, +c'est-à-dire, en somme, beaucoup vécu. Caulaincourt aimait Alexandre +pour les bontés qu'il en avait reçues, et il lui avait voué une +reconnaissance sincère: il aimait les élégances de la vie russe et +regrettait cette société de hautes allures et d'esprit affiné, +intéressante et charmeresse, dont il avait peu à peu conquis l'estime et +forcé les sympathies. Puis, ayant fait de l'alliance l'oeuvre maîtresse +et l'honneur de sa vie, il la voyait avec douleur se dissoudre et +s'anéantir, pour céder la place à un inconnu plein de périls: le +pressentiment de l'avenir, le regret de tant d'efforts dépensés en pure +perte, l'assombrissaient au moment du départ: il en fut obsédé durant +les journées et les nuits sans fin de l'interminable trajet. Il se +gardait cependant de pensées par trop décourageantes, qui débiliteraient +son énergie. Sa mission n'était pas terminée: un dernier devoir lui +restait à remplir: ce serait de dire à l'Empereur la vérité tout entière +telle qu'elle lui apparaissait, de l'informer, de l'éclairer, de +l'avertir: il ne faillirait pas à cette obligation, au risque de +déplaire, et sacrifierait au besoin sa fortune à sa conscience. + +[Note 228: La comtesse Edling écrit dans ses _Mémoires_: +«Caulaincourt, en recevant son audience de congé, éprouva une émotion si +extraordinaire que tout le monde en fut étonné.» P. 50.] + + + +II + +Il arriva à Paris le 5 juin au matin. Il trouva une ville tout entière +aux apprêts des réjouissances publiques qui allaient accompagner la +célébration du baptême: les maisons se pavoisaient, s'enguirlandaient de +feuillage, se paraient d'emblèmes. On nettoyait et on débarrassait les +rues par lesquelles passerait le cortège: Paris faisait sa toilette des +grands jours. Aux Tuileries, aux Champs-Élysées, sur la Seine, des jeux, +des feux d'artifice, des illuminations se préparaient. Caulaincourt ne +fit que traverser ce décor de fête et se rendit immédiatement à +Saint-Cloud, où Leurs Majestés avaient pris résidence pour quelques +semaines; il y était avant onze heures. + +L'Empereur, qui achevait de déjeuner, le fit entrer dans son cabinet, +l'y rejoignit bientôt et l'accueillit fraîchement. Sans lui adresser de +reproches ni d'éloges, il reprit immédiatement ses griefs contre +Alexandre: il les recensa avec amertume, rappela l'abandon où les Russes +l'avaient laissé en 1809, leurs exigences tracassières en 1810, les +infractions au blocus, les armements commencés de longue date, enfin les +faits récents, les faits d'hier, l'ensemble de mouvements qui dénotaient +un plan d'hostilité et d'agression: «Alexandre est faux, finit-il par +dire en éclatant, il arme pour me faire la guerre[229].» + +[Note 229: Le récit de la conversation entre l'Empereur et +Caulaincourt, ainsi que le texte même des paroles reproduites, est +intégralement tiré de la précieuse collection de documents inédits et +privés auxquels nous avons déjà fait de larges emprunts dans les tomes I +et II. On en reconnaîtra facilement la provenance, que nous ne sommes +pas autorisé à indiquer précisément.] + +Avec un grand courage, Caulaincourt plaida l'innocence d'Alexandre et la +loyauté de ses intentions. Il arrivait tout imbu des raisonnements que +le séduisant monarque lui avait présentés avec art, en les enveloppant +d'effusions flatteuses et de paroles enchanteresses: sur tous les +points, il opposa la théorie russe à la théorie française. Il énuméra +les services rendus par Alexandre et les dénis de justice, les +provocations directes ou indirectes, les offenses caractérisées et les +coups d'épingle dont ce prince à l'âme chevaleresque avait eu à +souffrir. + +Napoléon écoutait tout, sans dissimuler une impatience croissante. +Parfois, quand la réponse était trop facile, il la jetait en manière de +vive interruption. Il ne permit pas à Caulaincourt de dire que la Russie +avait été insuffisamment payée de son concours illusoire pendant la +guerre d'Autriche. Enfin, lorsque l'ancien ambassadeur traita de «conte +ridicule», imaginé par les Polonais, le plan d'offensive qui avait +certainement existé et qu'il n'avait pas pénétré, l'Empereur devint tout +à fait aigre et cassant: «Vous êtes dupe, dit-il, d'Alexandre et des +Russes: vous n'avez pas su ce qui se passait. Davout et Rapp me tenaient +mieux au courant.» Sans se laisser décontenancer par cette apostrophe, +Caulaincourt continua et acheva son exposé: sa conclusion, qui eût été +erronée de tous points quatre mois auparavant, était aujourd'hui fondée. +Jugeant mieux le présent que le passé, il put affirmer avec vérité que +l'empereur Alexandre ne commencerait pas la guerre et désirait l'éviter. +En termes catégoriques, il se porta garant et caution de cette +disposition: s'animant lui-même, il alla jusqu'à dire: «Je suis prêt à +me constituer prisonnier et à porter ma tête sur le billot, si les +événements ne me justifient pas.» + +Ces paroles furent dites avec un tel accent de conviction qu'elles +portèrent le trouble et l'incertitude dans l'esprit de l'Empereur. Il ne +répondit point, s'arrêta de parler et se mit à arpenter son cabinet, +réfléchissant et songeant. Caulaincourt le voyait aller et venir, en +proie à une préoccupation profonde; il voyait s'éloigner dans +l'enfoncement de la pièce ses épaules carrées, revenir et repasser son +front large, dévoré de pensées. Quel flot de sentiments contradictoires +s'agitait alors et battait dans son âme? Songeait-il qu'il vivait l'une +des heures décisives de son règne? Il marchait toujours, étranger à +tout objet extérieur, absorbé en lui-même, et les minutes s'écoulaient, +interminables et pesantes. + +Un quart d'heure se passa ainsi, dans un complet silence. À la fin, +sortant de sa rêverie, Napoléon se rapprocha de son interlocuteur et lui +dit ces mots qui posaient nettement le problème, dans ses deux termes +essentiels et corrélatifs: «Vous croyez donc que la Russie ne veut pas +la guerre, qu'elle resterait dans l'alliance et rentrerait dans le +système continental, si je la satisfaisais sur la Pologne?» + +Caulaincourt répéta ce qu'avaient exprimé ses dépêches, à savoir qu'un +grand sacrifice aux dépens de la Pologne assurerait la paix et +contribuerait à revivifier l'alliance, s'il était soutenu par toute une +politique de modération. En quoi devait consister ce sacrifice? +Caulaincourt, qui ne l'avait qu'imparfaitement démêlé à travers les +confidences très vagues d'Alexandre, ne put le dire avec précision et se +contenta de poser le principe. Il ajouta qu'à son avis l'évacuation +partielle de Dantzick et des places prussiennes causerait à Pétersbourg +un premier soulagement et provoquerait une détente. Mais l'idée de +diminuer dès à présent nos moyens de défense et de guerre, avant tout +accord définitif, ne fut nullement du goût de l'Empereur. Il la releva +vertement, et aussitôt s'engagea entre lui et son contradicteur un +dialogue animé, par brèves attaques et fermes ripostes. + +«Les Russes ont donc peur?» dit Napoléon, comme si la terreur inspirée +par le seul aspect de ses armées flattait et délectait son orgueil: «les +Russes ont donc peur?»--«Non, mais ils préfèrent la guerre à une +situation qui n'est plus la paix.»--«Croient-ils me faire la +loi?»--«Non.»--«Cependant, c'est me la dicter que d'exiger que j'évacue +Dantzick, pour le bon plaisir d'Alexandre.»--«Alexandre ne désigne rien +sans doute pour qu'on ne dise pas qu'il menace; cependant il énumère +tout ce qui s'est passé depuis Tilsit. J'ai pu voir ce qui inquiétait, +je puis donc dire ce qui tranquilliserait.»--«Bientôt il faudra que je +demande à Alexandre la permission de faire défiler la parade à +Mayence?»--«Non, mais celle qui défile à Dantzick l'offusque.....»--«Les +Russes sont devenus bien fiers: on veut me faire la guerre?»--«Non, ni +la guerre, ni la loi; mais on ne veut pas la recevoir.»--«Les Russes +croient-ils me mener comme ils menaient sous Catherine II leur roi de +Pologne? Je ne suis pas Louis XV; le peuple français ne souffrirait pas +cette humiliation.» + +Ce n'était pas la première fois qu'il évoquait, à propos de la Pologne, +la figure de l'indolent monarque qui avait laissé s'accomplir sous ses +yeux le crime du partage et qui en portait la peine devant l'histoire: +on eût dit que ce souvenir de honte l'obsédait, le hantait. Il répéta +deux ou trois fois sa phrase sur Louis XV, avec une animation +grandissante: puis, allant droit à Caulaincourt et le serrant de près, +dardant sur lui le double jet de flamme de ses yeux: «Vous voudriez donc +m'humilier?» dit-il.--«Votre Majesté, répliqua tranquillement l'autre, +me demande les moyens de maintenir l'alliance, je les lui indique. Il +faut se replacer autant que possible dans la situation où l'on était au +lendemain d'Erfurt. Si vous voulez rétablir la Pologne, alors, c'est une +autre affaire.»--«Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas rétablir la +Pologne.»--«Alors, je ne comprends pas à quoi Votre Majesté a sacrifié +l'alliance avec la Russie.»--«C'est elle qui l'a rompue parce que le +système continental la gênait.» Caulaincourt fit observer que l'Empereur +avait donné le premier l'exemple d'une infraction aux lois du blocus, en +organisant le système des licences. À cette riposte, qui atteignait le +point faible de son argumentation, l'Empereur se sentit touché et jugea +le coup adroitement porté; il sourit, et prenant Caulaincourt par +l'oreille: «Vous êtes donc amoureux d'Alexandre?» lui dit-il.--«Non, +mais je le suis de la paix.»--«Et moi aussi, mais je ne veux pas que les +Russes m'ordonnent d'évacuer Dantzick.»--Aussi n'en parlent-ils point: +mais autre chose est d'exprimer un voeu et de formuler une exigence.» + +En disputant sur Dantzick, on restait à côté du point essentiel et +brûlant. Napoléon se rendait compte que l'empereur Alexandre, sous ses +phrases énigmatiques et ses réticences, cachait une arrière-pensée +persistante, une ambition inexprimée; qu'il y avait un dessous à +l'affaire: «Vous êtes dupe, dit-il à Caulaincourt; je suis un vieux +renard; je connais les Grecs.» _Caulaincourt_: «Votre Majesté me +permet-elle une dernière observation?» _L'Empereur_: «Parlez... (avec +impatience) mais parlez donc!» Et son geste, sa voix, l'interrogation de +son regard commandaient une réponse franche et nette. + +Reprenant alors la question principale, Caulaincourt la présenta avec +plus de force et d'ampleur, quoique toujours en termes généraux: il la +montra telle qu'il la discernait. D'après lui, l'instant était arrivé où +l'Empereur devait opter entre deux partis bien tranchés, également +soutenables, mais exclusifs l'un de l'autre. + +Le premier consistait à rassurer la Russie, à reconquérir cette alliée +de premier ordre en lui accordant un gage effectif et public contre le +rétablissement de la Pologne, quitte à désespérer les habitants de ce +pays et à nous les aliéner sans retour; il appartenait à l'Empereur, en +sa sagesse, de décider quelle serait la garantie à fournir. Un second +parti pouvait être adopté: ce serait, au contraire, de reprendre et de +pousser à bout l'oeuvre de restauration à demi accomplie en 1807 et en +1809, de reconstituer entièrement la Pologne. On ferait en ce cas la +guerre aux Russes, mais on la leur ferait avec un but, pour un objet +parfaitement défini et qui en vaudrait la peine. Réintégrée dans ses +anciennes limites, remise au rang de grande puissance, la Pologne +deviendrait notre point d'appui dans le Nord et y modifierait à notre +profit la distribution générale des forces. Chacun de ces systèmes avait +ses avantages et ses inconvénients, mais l'heure avait sonné où il +fallait embrasser franchement l'un ou l'autre et s'y fixer; entre eux, +il n'était plus de place pour une solution intermédiaire et équivoque. +Cette alternative rigoureuse, Caulaincourt l'avait déjà posée au cours +de sa correspondance, et ses paroles ne furent que la paraphrase de ces +lignes remarquables écrites dans l'une de ses dernières dépêches: «Il +faut que l'Empereur choisisse entre la Pologne et la Russie, car les +choses en sont venues au point que ne pas désenchanter l'une, c'est +perdre l'autre[230].» + +[Note 230: Caulaincourt à Maret, 8 mai 1811.] + +«Quel parti prendriez-vous? dit l'Empereur.--Alliance, prudence et +paix.--La paix! il faut qu'elle soit durable et honorable. Je ne veux +pas d'une paix qui ruine mon commerce comme celle d'Amiens. Pour que la +paix soit possible et durable, il faut que l'Angleterre soit convaincue +qu'elle ne retrouvera plus d'auxiliaires sur le continent... Il faut que +le colosse russe et ses hordes ne puissent plus menacer le Midi d'une +irruption.» Et l'Empereur suivit avec feu ce raisonnement, qui +l'emportait à la guerre et l'entraînait au Nord, pour y retrouver et y +reconstituer les frontières de l'ancienne Europe. + +«Votre Majesté penche donc pour la Pologne?» dit simplement +Caulaincourt. Ces paroles arrêtèrent net l'Empereur dans son belliqueux +essor et le rejetèrent dans ses perplexités. En effet, cette barrière +qu'il songeait à relever contre la Russie, ce ne pouvait être que la +Pologne: débile et inconsistante barrière, rempart de sable, puisqu'il +s'agissait d'un peuple auquel avaient manqué toujours la stabilité et la +cohésion: était-ce sur cette base fragile qu'il convenait d'échafauder +une combinaison gigantesque? L'Empereur se reprit donc avec vivacité, +comme si sa pensée eût opéré un mouvement de recul: «Je ne veux pas la +guerre, dit-il, je ne veux pas la Pologne, mais je veux que l'alliance +me soit utile. Elle ne l'est plus depuis qu'on reçoit les neutres; elle +ne l'a jamais été.» Caulaincourt recommença son plaidoyer en faveur +d'Alexandre; il affirma de nouveau la sincérité de ce prince, la +noblesse de ses sentiments; il le fit avec tant de conviction et de +chaleur que l'Empereur finit par lui dire, moitié souriant, moitié +fâché: «Si les dames de Paris vous entendaient, elles raffoleraient +encore plus de l'empereur Alexandre. Ce qu'on leur a raconté de ses +manières, de ses galanteries à Erfurt, leur a tourné la tête: avec tout +ce que vous dites, on ferait de beaux contes aux Parisiens.» + +Ces éloges donnés à son rival l'agaçaient visiblement; il se contenait +pourtant, et ses hésitations ne semblaient pas prendre fin. +L'ambassadeur se crut autorisé à poursuivre l'oeuvre de raison et de +salut à laquelle il s'était voué. Longuement, il expliqua que tous les +actes de l'Empereur depuis 1808 faisaient craindre à la Russie de +nouveaux bouleversements: «Mais quoi! s'écria Napoléon, quels desseins +me suppose-t-on? Que puis-je désirer? La France n'est-elle pas assez +grande?» D'ailleurs, n'avait-il pas donné aux Russes des preuves non +équivoques de son bon vouloir et de sa munificence? N'était-ce rien que +toutes ces provinces, tous ces territoires réunis à leur empire par la +vertu et le bienfait de son amitié? Caulaincourt répliqua que ces +cadeaux n'avaient pas été assez désintéressés ni bénévoles pour qu'on +nous en sût beaucoup de gré: «On ne tient pas compte des choses que +commande la nécessité.» La conversation s'égara ainsi en discussions +rétrospectives, se prolongea pendant des heures, s'éparpilla sur tous +les objets qui tenaient de près ou de loin à la politique des dernières +années; mais une pente irrésistible la ramenait toujours à la difficulté +centrale. + +Napoléon voulut prouver qu'il avait tout fait pour rassurer Alexandre au +sujet de la Pologne, que les objections systématiques ou captieuses +étaient venues de l'autre côté. Il fit allusion au traité de garantie +négocié en 1810: «On n'a discuté que sur les mots: je n'ai voulu changer +que la rédaction.--Mieux eût valu rejeter la convention, répondit +Caulaincourt, que de proposer des changements qui avaient trop prouvé +qu'après avoir voulu donner cette sécurité, on avait, dans l'intervalle +d'un courrier à l'autre, changé de politique et qu'on avait d'autres +projets.--Alexandre a fait le fier, il n'a plus voulu de la convention, +c'est lui qui l'a refusée. Convenez franchement que c'est lui qui veut +faire la guerre.--Non, Sire, j'engagerai ma tête à couper qu'il ne +tirera pas le premier coup de canon et ne dépassera jamais ses +frontières.--Alors nous sommes d'accord, car je n'irai pas le +chercher.--Soit, mais il faut s'expliquer et trouver un moyen de faire +revivre la confiance.» C'était ce moyen que Caulaincourt ne pouvait ou +n'osait énoncer positivement, que Napoléon devinait et ne voulait +admettre. La conversation se replaçait ainsi au point qu'il lui semblait +interdit de dépasser, où elle tournait interminablement sur elle-même, +sans avancer d'une ligne. + +S'écartant à nouveau de l'obstacle, Napoléon se mit à parler des Russes, +de la nation et des différentes classes. Il parut croire que la +noblesse, corrompue et égoïste, incapable d'abnégation et de discipline, +obligerait le souverain à signer la paix après une ou deux batailles +perdues et dès que l'invasion l'aurait touchée: «Votre Majesté est dans +l'erreur», interrompit hardiment Caulaincourt, et il indiqua que le +patriotisme des Russes primait en eux tout autre sentiment, qu'il les +réunirait contre nous en masse compacte et les exalterait jusqu'à +l'héroïsme. + +Placé sur ce terrain, il s'y tint opiniâtrement, refusant de le quitter +avant de l'avoir parcouru en tous sens et épuisé; ses paroles prirent +alors une gravité exceptionnelle, la valeur d'un avertissement +prophétique. Il osa dire que Napoléon s'abusait dangereusement sur la +Russie et méconnaissait les facultés défensives de ce peuple. Avec un +bon sens et une fermeté vraiment dignes de mémoire, il montra ce que +serait une guerre dans le Nord, et il en dévoila à l'avance les sombres +horreurs. «En Russie, dit-il, on ne se fait aucune illusion sur le génie +de l'adversaire et ses prodigieuses ressources; on sait que l'on aura +affaire au grand gagneur de batailles, mais on sait aussi que le pays +est vaste, qu'il offre de la marge pour se retirer et céder du terrain; +on sait, Sire, que ce sera déjà vous combattre avec avantage que de vous +attirer dans l'intérieur et de vous éloigner de la France et de vos +moyens. Votre Majesté ne peut être partout; on ne frappera que là où +elle ne sera pas. Ce ne sera point une guerre d'un jour. Votre Majesté +sera obligée au bout de quelque temps de revenir en France, et tous les +avantages passeront alors de l'autre côté. Il faut compter de plus avec +l'hiver, avec un climat de fer, par-dessus tout avec le parti pris de ne +jamais céder.» + +Sur ce dernier point, tout ce que Caulaincourt avait vu et entendu, tout +ce qu'il avait recueilli et appris ne lui laissait aucun doute: il put +se montrer inébranlablement affirmatif. Comme suprême argument, il cita +les paroles mêmes que l'empereur Alexandre lui avait laissées pour +adieu. Voici ce que ce prince lui avait dit: «Si l'empereur Napoléon me +fait la guerre, il est possible, probable même qu'il nous battra si nous +acceptons le combat, mais cela ne lui donnera pas la paix. Les Espagnols +ont été souvent battus; ils ne sont pour cela ni vaincus ni soumis; ils +ne sont pourtant pas si éloignés de Paris, et ils n'ont ni notre climat +ni nos ressources. Nous ne nous compromettrons pas, nous avons de +l'espace derrière nous, et nous conserverons une armée bien organisée. +Avec cela, on n'est jamais forcé, quelque revers que l'on éprouve, de +recevoir la paix; on force son vainqueur à l'accepter. L'empereur +Napoléon a fait cette réflexion à Tchernitchef après Wagram; il a +reconnu lui-même qu'il n'eût jamais consenti à traiter avec l'Autriche, +si celle-ci n'avait su se conserver une armée: avec plus de +persévérance, les Autrichiens eussent obtenu de meilleures conditions. +Il faut à l'Empereur des résultats aussi prompts que ses pensées sont +rapides: il ne les obtiendra pas avec nous. Je profiterai de ses leçons: +ce sont celles d'un maître. Nous laisserons notre climat, notre hiver +faire la guerre pour nous. Les Français sont braves, mais moins +endurants que les nôtres; ils se découragent plus facilement. Les +prodiges ne s'opèrent que là où est l'Empereur: il ne peut être partout; +d'ailleurs, il sera nécessairement pressé de s'en retourner dans ses +États. Je ne tirerai pas l'épée le premier, mais je ne la remettrai que +le dernier au fourreau. Je me retirerai au Kamtchatka plutôt que de +céder des provinces ou de signer dans ma capitale conquise une paix qui +ne serait qu'une trêve.» + +À mesure que Caulaincourt parlait, une attention étonnée et croissante +se peignait sur les traits de l'Empereur: il écouta jusqu'au bout, sans +perdre un mot; à la fin, comme si le voile de l'avenir se fût déchiré +devant ses yeux, comme si un rapide éclair eût illuminé le précipice +ouvert sous ses pas, il parut ému, frappé jusqu'au fond de l'âme. +Caulaincourt eut le sentiment d'avoir produit un grand effet et crut +avoir cause gagnée. Loin d'en vouloir à qui lui disait si crûment la +vérité, l'Empereur semblait au contraire apprécier cette franchise. Son +attitude avait changé: son visage, dur jusqu'alors et fermé, devenait +ouvert, bienveillant. Malgré l'heure avancée, bien que le milieu de la +journée fût déjà largement dépassé, il incita Caulaincourt à parler +encore; il voulait en savoir davantage; il posa mille questions sur +l'armée russe, sur l'administration, sur la société; il se fit conter +les intrigues de salon, les amours, et sa curiosité s'amusait de ces +détails, comme si son esprit eût eu besoin de se délasser avant de se +reprendre au grand problème et de l'attaquer encore. Pour la première +fois, il remercia Caulaincourt de son zèle, de son dévouement; il eut +pour lui des paroles aimables et familières. + +Profitant de cet épanchement, infatigable au bien, le duc renouvela ses +efforts avec plus d'insistance: il supplia l'Empereur d'écouter les +conseils de la sagesse: «Vous vous trompez, Sire, lui dit-il, sur +Alexandre et les Russes: ne jugez pas la Russie d'après ce que d'autres +vous en disent; ne jugez pas l'armée d'après ce que vous l'avez vue +après Friedland, effondrée et désemparée; menacés depuis un an, les +Russes se sont préparés et affermis: ils ont calculé toutes les chances, +même celles de grands revers; ils se sont mis en mesure d'y parer et de +résister à outrance.» + +Napoléon convint que les ressources de la Russie étaient grandes, mais +il ajouta que ses forces à lui étaient immenses. Peu à peu, il se mit à +en faire l'énumération. Il les montra couvrant l'Europe depuis la +Vistule jusqu'au Tage, réparties sur tous les points stratégiques, +prêtes à s'agglomérer; il montra l'Empire inépuisable en hommes, cent +vingt départements versant annuellement leurs contingents dans des +cadres sans cesse élargis, les dépôts se remplissant de recrues à mesure +qu'ils se vidaient pour fournir de nouveaux bataillons de guerre: puis, +au centre de ces masses continuellement augmentées, il montra ce qui lui +restait de ses anciens régiments, ses premiers compagnons, les vieux, +les invincibles, ceux d'Italie et d'Égypte, ceux d'Austerlitz et d'Iéna, +ces soldats à toute épreuve, cet acier humain, trempé au feu de cent +batailles, cette phalange sacrée d'où rayonnaient l'ardeur à bien faire +et la contagion de l'héroïsme. Enfin, autour de ses Français, il appela +en imagination tous ses alliés, tous ses peuples, il les fit accourir de +tous les points de l'horizon: il appela les Lombards d'Eugène et les +Napolitains de Murat, les Espagnols et les Portugais, Marmont avec ses +Croates, l'Allemagne et ses dix-huit contingents, Jérôme avec ses +Westphaliens, les régiments de Hanovriens et de Hanséates qui se +formaient sous Davout, Poniatowski et ses Polonais; il se composait +ainsi une armée sans pareille dans l'histoire, il la faisait défiler +devant lui et la passait en revue, calculant les effectifs, comptant les +bataillons, les escadrons, les batteries, les divisions, les corps, et, +à mesure qu'il poursuivait ce prodigieux dénombrement, le sentiment de +sa force l'envahissait et l'enivrait, un vertige d'orgueil lui montait +au cerveau. Sa parole vibrait, ses yeux étincelaient, et son regard, son +geste semblaient dire: «Qu'est-il d'impossible avec tant d'hommes et de +tels hommes?» Devant cette poussée graduelle et cette explosion de +triomphante confiance, Caulaincourt sentit s'écrouler son espoir: il eut +conscience d'avoir reperdu le terrain péniblement gagné: il vit se +rapprocher cette guerre qu'il croyait avoir éloignée, dont il +appréhendait l'issue fatale, et une angoisse patriotique lui serra le +coeur. + +En effet, l'Empereur lui dit au bout de quelque temps: «Bah! une bonne +bataille fera raison des belles déterminations de votre ami Alexandre et +de ses fortifications de sable.» Ces derniers mots étaient une allusion +aux dunes du Dnieper et de la Dwina que les Russes façonnaient en +ouvrages défensifs. Napoléon ajouta qu'au reste il n'entreprendrait +point la guerre, mais qu'Alexandre la provoquerait certainement; ce +versatile monarque avait rouvert son esprit aux suggestions de +l'Angleterre; on lui avait mis en tête des idées de conquête et de +prééminence qui flattaient sa vanité, des ambitions sournoises: «Il est +faux et faible.»--_Caulaincourt_: «Il est opiniâtre, il cède facilement +sur certaines choses, mais il se trace en même temps un cercle qu'il ne +dépasse point.»--_L'Empereur_: «Il est faux: il a le caractère +grec.»--_Caulaincourt_: «Sans doute, il ne m'a pas toujours dit tout ce +qu'il pensait; mais ce qu'il m'a dit s'est toujours vérifié, et ce qu'il +m'a promis pour Votre Majesté, il l'a toujours tenu.»--_L'Empereur_: +«Alexandre est ambitieux: il a un but dissimulé en voulant la guerre; il +la veut, vous dis-je, puisqu'il se refuse à tous les arrangements que je +propose. Il a un motif secret; n'avez-vous pas pu le pénétrer? Je vous +dis qu'il a d'autres motifs que ses craintes au sujet de la Pologne et +que l'affaire de l'Oldenbourg.--Cela et votre armée à Dantzick +suffiraient à expliquer ses alarmes; il partage d'ailleurs les +inquiétudes que donnent à tous les cabinets les changements qu'a faits +Votre Majesté depuis Tilsit et notamment depuis la paix de +Vienne.--Qu'importe à Alexandre? Cela n'est pas chez lui. Ne l'ai-je pas +engagé à prendre de son côté? Ne lui ai-je pas dit de prendre la +Finlande, la Valachie, la Moldavie? Ne lui ai-je pas proposé de partager +la Turquie? Ne lui ai-je pas donné trois cent mille âmes en Pologne +après la guerre d'Autriche?--Oui, mais ces appâts ne l'ont pas empêché +de voir que Votre Majesté a placé depuis lors des jalons pour des +changements en Pologne, ce qui est chez lui.--Vous rêvez comme lui. Je +n'ai fait de changements que loin de ses frontières. Quels sont donc ces +changements en Europe qui l'effrayent tant? Que font-ils à la Russie qui +est au bout du monde? Ce sont ces mesures que vous blâmez qui ôteront +tout espoir aux Anglais et les forceront à la paix.» + +Il exprima ces idées sous vingt formes diverses, abondant, prolixe, +s'abandonnant à sa passion et à sa verve, comme s'il eût perdu la notion +du temps. Le jour tombait; au dehors, dans le parc, les feux mourants du +soir doraient encore la cime des grands arbres, mais l'obscurité +envahissait la salle, et l'Empereur parlait toujours, esquissant à +larges traits toute sa politique, montrant le but à atteindre, +l'Angleterre à frapper au travers de toute puissance qui reprendrait +parti pour elle et lui ferait un rempart. Il revenait aussi aux +questions qui formaient plus spécialement l'objet de l'entretien; il les +traitait pêle-mêle et sans ordre, sautait de l'une à l'autre, pressait +et tâtait Caulaincourt de toutes manières, répétant les mêmes questions +pour voir s'il obtiendrait les mêmes réponses, cherchant à saisir son +interlocuteur en flagrant délit de contradiction ou d'erreur. Parfois, +devant une objection vivement présentée, il s'interrompait, retombait +dans ses réflexions, gardait le silence pendant plusieurs minutes. Il y +avait dans son argumentation des arrêts et des reprises, des reculs et +de brusques élans, qui trahissaient le va-et-vient de sa pensée. Il +cherchait à envisager le différend sous toutes ses faces, remontait à +ses origines, comme pour en mieux pénétrer le caractère et en découvrir +l'issue. + +Il dit tout d'un coup, après une pause prolongée: «C'est le mariage +autrichien qui nous a brouillés: Alexandre a été fâché que je n'aie pas +épousé sa soeur.» Étrange assertion, puisque la cour de Russie avait +décliné la proposition d'alliance matrimoniale, et que Caulaincourt le +savait mieux que personne, ayant été chargé de transmettre le refus. +Vis-à-vis même de cet intermédiaire et de ce confident, Napoléon +voulait-il se donner l'air, par un raffinement d'amour-propre, d'avoir +préféré spontanément l'Autrichienne à la Russe? En quelques mots, +Caulaincourt lui remémora les faits: «J'avais oublié ces détails», dit +l'Empereur d'un ton dégagé; et il ajouta cette observation très juste: +«Il n'en est pas moins certain qu'on a été fâché à Pétersbourg du +rapprochement avec l'Autriche.» + +Quand tout eut été rappelé et dit de part et d'autre, l'Empereur se +résuma et essaya encore une fois de conclure: «Je ne veux ni la guerre +ni le rétablissement de la Pologne, répéta-t-il pour la dixième fois, +mais il faut s'entendre sur les neutres et sur les autres +différends.»--_Caulaincourt_: «Si Votre Majesté le veut réellement, cela +ne sera pas difficile.»--_L'Empereur_: «En êtes-vous +sûr?»--_Caulaincourt_: «Certain; mais il faut des choses +proposables.»--_L'Empereur_: «Mais quoi encore?»--_Caulaincourt_: «Votre +Majesté sait aussi bien que moi et depuis longtemps quelles sont les +causes du refroidissement; elle sait mieux que moi ce qu'elle peut faire +pour y remédier.»--_L'Empereur_: «Mais quoi? que propose-t-on?» + +Caulaincourt expliqua, en ce qui concernait le commerce, qu'il fallait +prendre en considération les intérêts économiques de la Russie, se +contenter de quelques adoucissements au tarif, tolérer l'admission des +neutres, établir en commun un système de licences. Il fallait aussi +s'entendre sur Dantzick, améliorer et garantir la situation de la +Prusse; il fallait enfin faire au duc d'Oldenbourg un sort qui ne le mît +pas sous notre dépendance, qui n'en fît pas, comme il l'eût été à +Erfurt, un préfet français... Mais Napoléon jugea inutile d'en écouter +davantage. Il s'était aperçu que Caulaincourt tranchait toutes les +questions dans le sens russe et le jugeait définitivement endoctriné par +Alexandre. Ce qu'on lui soumettait, c'était moins le plan d'un +arrangement transactionnel qu'une liste de concessions. Il dit à +Caulaincourt que son successeur Lauriston était chargé de traiter en +détail et de régler, s'il était possible, les questions pendantes; que +lui-même devait avoir besoin de repos. + +Malgré ce congé, Caulaincourt voulut insister encore et demanda la +permission de présenter une suprême observation. + +«--Parlez! lui fut-il répondu. + +«--La guerre et la paix sont entre les mains de Votre Majesté. Je la +supplie de réfléchir pour son propre bonheur et pour le bien de la +France qu'elle va choisir entre les inconvénients de l'une et les +avantages bien certains de l'autre. + +«--Vous parlez comme un Russe, dit Napoléon, redevenu sévère. + +«--Non, Sire, comme un bon Français, comme un fidèle serviteur de Votre +Majesté. + +«--Je ne veux pas la guerre, mais je ne puis pas empêcher les Polonais +de me désirer et de m'appeler.» + +Il ajouta que les Polonais des provinces russes, les Lithuaniens en +particulier, partageaient l'impatience de leurs compatriotes varsoviens: +ils le sollicitaient, lui faisaient signe de loin, prêts à lui donner +pour allié, si la guerre s'engageait, tout un peuple en révolte. Dans ce +tableau, Caulaincourt vit une illusion de plus et s'attacha à la +dissiper. Avec une assurance que l'événement devait trop justifier, il +déclara que les Polonais de Lithuanie s'étaient pour la plupart +accommodés du régime russe; ils hésiteraient à se compromettre avec +nous, à se livrer aux chances et aux vicissitudes d'un avenir incertain, +«à se remettre en loterie»--«D'ailleurs, continua audacieusement +Caulaincourt, Votre Majesté ne peut se dissimuler qu'on sait trop +maintenant en Europe qu'elle veut des pays plus pour elle que pour leur +intérêt propre. + +«--Vous croyez cela, monsieur? + +«--Oui, Sire. + +«--Vous ne me gâtez pas, répondit l'Empereur d'un ton piqué; il est +temps d'aller dîner.» Et il se retira. + +L'entretien avait duré sept heures. Jamais Napoléon n'avait entendu un +tel langage; jamais le danger vers lequel il marchait ne lui avait été +si clairement signalé. Cependant, dans les appréciations de +Caulaincourt, il faut faire la part de l'erreur et de la vérité. +L'ancien ambassadeur s'abusait gravement lorsqu'il montrait l'empereur +russe prêt à rentrer de bonne foi dans le système inauguré à l'époque +des entrevues. Lui-même était obligé de convenir qu'Alexandre +n'exclurait jamais de ses ports le commerce anglais sous pavillon +américain, ce qui était pour Napoléon le point essentiel à obtenir. Le +sacrifice même de la Pologne n'eût pas déterminé chez Alexandre un élan +de coeur, un rappel de confiance qui se fût traduit par une reprise de +coopération effective contre les Anglais et que Napoléon avait +d'ailleurs rendu bien difficile par les excès, les audaces, les +frénésies de sa politique. À plus forte raison l'Empereur ne fût-il +point parvenu à ses fins par des concessions moins radicales; néanmoins, +il eût évité le conflit violent, la collision fatale, s'il eût consenti +à ployer son orgueil et à modérer les exigences de son système, s'il eût +admis la paix sans l'alliance, car à cette époque l'empereur Alexandre, +qui ne voulait plus l'alliance, ne voulait certainement pas la guerre. À +la vérité, comme Napoléon n'avait point la faculté de lire dans l'âme de +l'autre empereur, il pouvait objecter à Caulaincourt que le passé ne lui +répondait guère de l'avenir; il pouvait raisonner ainsi: On m'assure, on +me répète de tous côtés,--et des faits matériels viennent à l'appui de +cette assertion,--que l'empereur Alexandre a nourri contre moi des +projets d'attaque, qu'il n'y a renoncé que devant d'imprévues +difficultés d'exécution; qui me garantit qu'il ne retombera pas dans les +mêmes errements si je lui en rouvre l'occasion, si je démantelle ma +frontière par la destruction de la Pologne varsovienne, si même je +retire mes avant-gardes du Nord et si je ramène mes troupes en Espagne? +Toutefois, à supposer que le mouvement très réel qui entraînait la +Russie vers l'Angleterre l'eût porté tôt ou tard à lier partie avec nos +rivaux, mieux eût valu cent fois pour nous attendre la guerre, laisser +l'ennemi sortir de ses frontières et s'enferrer, que de l'aller chercher +dans ces déserts du Nord où plus d'une fortune illustre avait déjà +trouvé son tombeau. Où Caulaincourt s'était montré admirable de haute +sagesse et de clairvoyance, c'était lorsqu'il avait montré les +difficultés et les dangers d'une campagne offensive, les désastres qui +nous attendaient dans cette voie, et cet intrépide avertissement +suffirait à fonder sa gloire. L'Empereur avait souvent raison contre lui +sur le terrain politique: il avait tort sur le terrain militaire, où le +sentiment de sa puissance, exalté jusqu'au délire, obscurcissait son +jugement et troublait sa vue. S'il était autorisé à croire qu'une +guerre avec la Russie résultait presque nécessairement de la situation +anormale et violente où les deux empires s'étaient respectivement +placés, son malheur, son égarement furent de ne pas voir que, parmi tous +les périls auxquels pouvaient se trouver exposées sa fortune et la +grandeur de la France, il n'en était point de plus terrible qu'une +guerre en Russie. + + + + +CHAPITRE VI + +L'AUDIENCE DU 15 AOÛT 1811. + + +Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de +Vicence.--Il ne croit plus à l'imminence des hostilités et ralentit ses +préparatifs.--Il soupçonne plus fortement Alexandre de vouloir un +lambeau de la Pologne, mais réserve jusqu'à plus ample informé ses +déterminations finales.--Baptême du roi de Rome.--Coups de sifflet au +Carrousel: placards séditieux.--Tchernitchef relève ces +symptômes.--L'Empereur à Notre-Dame.--Discours au Corps législatif: +allusions à la Pologne.--Lauriston rappelé à la fermeté.--Difficulté de +trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les préparatifs de +guerre se développent en silence.--L'Europe moins inquiète.--La +diplomatie et la société en villégiature.--Stations thermales de la +Bohême.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Opérations +de Razoumowski.--La discussion continue à Pétersbourg.--Le dissentiment +entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence +d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte à la +même époque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se dérober à +tout arrangement et perpétuer le conflit.--Il décline la médiation +autrichienne et prussienne.--Procédés évasifs et dilatoires.--Napoléon +s'aperçoit de ce jeu et constate en même temps de nouvelles infractions +au blocus.--Explosion de colère.--La journée du 15 août aux +Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trône.--Prise à partie de +Kourakine.--Napoléon déclare qu'il ne cédera jamais un pouce du +territoire varsovien.--Son langage coloré et vibrant: ses comparaisons, +ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilité de placer un +mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--_Travail avec Sa +Majesté_.--Napoléon fait composer sous ses yeux un mémoire justificatif +de sa future campagne: importance de cette pièce: elle fait l'historique +du conflit et met supérieurement en relief le noeud du +litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empêchent Napoléon de faire +droit aux désirs soupçonnés de la Russie.--Le duché de Varsovie et le +blocus.--La guerre est à la fois décidée et ajournée.--Napoléon se fait +une règle de prolonger avec Alexandre des négociations fictives, de +préparer lentement ses alliances de guerre et de donner à ses armements +des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de +l'irruption en Russie. + + + +I + +Sans produire le résultat désiré par le duc de Vicence, le mémorable +entretien du 5 juin ne fut pas dépourvu d'effet. Si l'Empereur avait +réagi avec violence contre le trouble passager où l'avaient jeté les +paroles de son grand écuyer, il n'arrivait pas à s'en dégager +totalement. On le vit quelque temps pensif, préoccupé, partagé entre des +impulsions contradictoires. En somme, sur le point essentiel, sur la +question de savoir à quel prix pourrait se rétablir l'entente, la +conversation ne l'avait pas tout à fait éclairé. Il croyait de plus en +plus que la Russie exigeait, comme condition _sine quâ non_ d'un +arrangement, l'abandon partiel du grand-duché, mais il n'en était pas +absolument sûr[231]. Tant qu'il n'aurait pas à cet égard une certitude, +il réserverait ses déterminations finales. Sans relever les insinuations +faites à Caulaincourt et à son successeur, il attend qu'elles se +reproduisent ou se modifient. + +[Note 231: Voy. sa lettre à Maret, du 22 juin 1811. _Corresp._, +17839.] + +Sur un point, il tirait dès à présent de l'entretien une conclusion +formelle: les affirmations de Caulaincourt l'avaient à peu près +convaincu que la Russie n'attaquerait pas dans le courant de cette +année. Par conséquent, il avait plus de temps devant lui pour s'apprêter +à la guerre, si elle devait nécessairement avoir lieu, pour réunir aussi +et peser tous les éléments d'appréciation. Jugeant que les circonstances +décidément «moins urgentes[232]» laissent plus de latitude à ses +mouvements et de jeu à sa pensée, il s'abstient de tout acte irrévocable +et même ralentit légèrement ses préparatifs militaires. Dès le 5 juin, +c'est-à-dire au lendemain du jour où il a reçu le duc de Vicence, il +expédie certains contre-ordres, retient en France plusieurs détachements +dirigés vers l'Allemagne. Les jours suivants, il révoque quelques +commandes de troupes faites à ses confédérés, reporte sur l'Espagne une +partie de son attention, envisage le Nord d'un oeil moins hostile[233]. +Cette détente n'échappa pas à son entourage: elle rendit à Caulaincourt, +qui se voyait traiter avec des alternatives de bienveillance et de +froideur, un douteux et fugitif espoir[234]. + +[Note 232: _Corresp._, 17774.] + +[Note 233: _Id._, 17783.] + +[Note 234: _Documents inédits_.] + +Ce fut durant cette accalmie que s'accomplit la cérémonie du baptême; +elle devait concorder avec l'ouverture de la session législative, +retardée à cause des fêtes, et avec la réunion du concile national, +destiné à consacrer la mainmise de l'État sur le gouvernement de +l'Église. L'Europe attendait avec anxiété ces divers événements, car ils +fourniraient à l'Empereur l'occasion de parler publiquement et de lancer +quelques-unes de ces paroles qui éclairaient l'avenir. + +Le baptême se fit le 9 juin. À cinq heures du soir, le roi de Rome fut +conduit solennellement à l'église métropolitaine, où l'attendaient les +grands corps de l'État, les autorités de la capitale, les députations, +cent archevêques et évêques. L'Empereur se rendit lui-même à Notre-Dame +avec l'Impératrice dans la voiture du sacre, précédé et suivi de ses +grands officiers et officiers. La foule contemplait ce spectacle avec +curiosité, avec admiration; mais l'enthousiasme suscité par la naissance +du prince commençait à tomber. Depuis quelque temps, la crise économique +sévissait sur Paris avec un redoublement d'intensité: plus de travail au +faubourg Saint-Antoine, des ateliers déserts, des métiers abandonnés, +des groupes d'ouvriers errants par les rues, désoeuvrés et sombres. Le +contraste de ces misères avec le déploiement des splendeurs officielles, +avec l'or et l'argent inutiles qui brillaient à profusion sur les +costumes et les livrées, sur les harnais et les voitures, éclatait trop +vivement pour ne point provoquer des réflexions haineuses et des +murmures de colère. Depuis plusieurs jours, la police avait à arracher +des placards séditieux apposés la nuit dans les quartiers +populaires[235]. Le 9, quand le cortège impérial quitta les Tuileries et +déboucha sur la place du Carrousel en passant sous l'Arc de triomphe, +les acclamations furent beaucoup moins nourries qu'à l'ordinaire; même, +deux ou trois coups de sifflet partirent stridents. C'est du moins ce +que nous apprend Tchernitchef dans un venimeux rapport[236]: le jeune +Russe, se tenant à l'affût des mauvaises nouvelles, attentif à instruire +son maître de tous les indices qui pourraient encourager ou réveiller +ses dispositions hostiles, prenait plaisir à lui faire savoir que +l'exaspération contre le despote gagnait en profondeur, et que Napoléon +était moins sûr de Paris. + +[Note 235: Bulletins de police, 17 et 28 mai. Archives nationales, +AF, IV, 1515.] + +[Note 236: 17 juin, volume cité, p. 178.] + +Est-ce à cet accueil de la population qu'il faut attribuer la tristesse +de l'Empereur en ces jours de triomphe? Pendant toute la cérémonie du 9, +on le vit sombre, distrait, taciturne, et ce fut seulement à la fin de +l'office qu'un éclair perça ces nuages. Après l'accomplissement des +pratiques rituelles, l'Empereur prit des bras de l'Impératrice l'enfant +de France, enveloppé de ses voiles, pour le présenter au peuple. Le jour +tombait; dans l'obscurité croissante, les lustres du choeur, les gerbes +de lumière, les milliers de cierges brillaient d'un éclat plus intense, +mettaient au fond de la nef un amoncellement d'étoiles, et soudain +l'Empereur apparut dans cette gloire, debout, surhumain, tenant et +exaltant dans ses bras son blanc fardeau. À cet instant, une subite +émotion l'envahit, un resplendissement de joie et d'orgueil transfigura +sa face, tandis que le chef des hérauts d'armes entonnait le: _Vive +l'Empereur!--Vive le roi de Rome!_ et que toute l'assistance officielle +répétait ce cri frénétiquement, faisant passer dans l'immense vaisseau +un ouragan d'acclamations[237]. Une semaine fut ensuite consacrée aux +fêtes données par la ville, aux divertissements populaires. Le 16, trois +jours avant la réunion du concile, l'Empereur présida la séance +d'ouverture du Corps législatif. Son discours fut comme à l'ordinaire un +exposé de sa politique: l'Angleterre en faisait naturellement les frais: +c'était elle, c'étaient ses suggestions perfides qui avaient occasionné +les bruits de guerre dont l'Europe avait été récemment troublée, dont la +prospérité publique avait eu à gémir: + +«Les Anglais, disait l'Empereur, mettent en jeu toutes les passions. +Tantôt ils supposent à la France tous les projets qui peuvent alarmer +les autres puissances, projets qu'elle aurait pu mettre à exécution +s'ils étaient entrés dans sa politique: tantôt ils font un appel à +l'amour-propre des nations pour exciter leur jalousie: ils saisissent +toutes les circonstances qui font naître les événements inattendus des +temps où nous nous trouvons: c'est la guerre sur toutes les parties du +continent qui peut seule assurer leur prospérité. _Je ne veux rien qui +ne soit dans les traités que j'ai conclus. Je ne sacrifierai jamais le +sang de mes peuples pour des intérêts qui ne sont pas immédiatement ceux +de mon empire._ Je me flatte que la paix du continent ne sera pas +troublée[238].» + +[Note 237: Rapport cité de Tchernitchef, p. 178. Cf. THIERS, XIII, +106, et le _Moniteur_ du 11 juin, rendant compte de la cérémonie.] + +[Note 238: _Corresp._, 17813.] + +Les phrases précédant l'expression de ce voeu s'appliquaient à la +Pologne et promettaient implicitement que la France ne partirait pas en +guerre pour la gloire et le plaisir de libérer un peuple. C'était comme +un écho très affaibli des paroles que l'Empereur avait prononcées +solennellement en 1809, alors qu'il désirait épouser la soeur +d'Alexandre[239]. Pour le cas peu probable où la Russie se contenterait +aujourd'hui de telles satisfactions, il n'entendait pas les lui refuser. + +[Note 239: Voy. t. II, 195.] + +Lauriston fut chargé de faire ressortir en Russie le caractère pacifique +du discours, concordant avec un ensemble de symptômes rassurants, et +d'insister sur l'urgence d'un arrangement: «Faites comprendre à +Lauriston,--écrivait l'Empereur au duc de Bassano,--que je désire la +paix, et qu'il est bien temps que tout cela finisse promptement. +Mandez-lui que, l'arrivée de Caulaincourt et ses dernières lettres +faisant espérer que l'Empereur revient à des dispositions différentes, +et que tout ceci n'est que le résultat d'un malentendu, si la Russie ne +fait plus de mouvements, je n'en ferai plus; que j'avais demandé à la +Bavière et à Bade de nouveaux régiments, et que je viens de contremander +cette demande; que j'ai arrêté le départ de canons qui étaient destinés +pour les places de l'Oder; que, quant aux convois en ce moment en chemin +et dont on pourrait apprendre l'arrivée à Dantzick, il faut qu'on +remarque la distance, qui explique que ce sont des mouvements effectués +d'après des ordres donnés il y a deux mois[240].» + +[Note 240: _Corresp._, 17832] + +Ces mouvements, Napoléon n'admet pas un instant qu'on les lui reproche, +car ils ont été la conséquence de l'attitude adoptée au printemps par la +Russie. À l'aspect des colonnes s'avançant vers le duché en masses +profondes, la France s'est trouvée dans le cas de légitime défense: son +droit d'armer était positif, indéniable, et il ne semble pas que +Lauriston l'ait suffisamment fait valoir. Lisant les premières dépêches +de cet envoyé, Napoléon s'aperçoit qu'il a du premier coup subi +l'ascendant d'Alexandre et mal résisté à la séduction: dans la +controverse, il s'est montré faible et mou, il n'a pas usé de ses +avantages, il n'a pas su faire justice de raisonnements captieux: lui +aussi, si l'on n'y met ordre, va se laisser enjôler, «enguirlander», et +tout de suite Napoléon lui fait adresser par le duc de Bassano un sévère +rappel à la fermeté, l'injonction d'avouer très haut et de justifier nos +armements, au lieu de se jeter dans des dénégations vagues, embarrassées +et d'ailleurs contraires à l'évidence: «Dites à Lauriston,--écrit +l'Empereur au ministre,--qu'il comprend mal ma position, que la Russie +sait tout cela; que je l'ai dit à tous les Russes, parce qu'il faudrait +être bien aveugle pour ne pas voir toutes mes routes chargées de +convois, de détachements en marche, de convois militaires, et qu'on ne +peut pas dépenser vingt-cinq millions par mois sans que tout soit en +mouvement dans un pays; mais que ces mouvements, je ne les ai ordonnés +qu'après que la Russie m'eut fait connaître qu'elle pouvait changer et +saisir le premier moment favorable pour commencer les hostilités. + +«Dans votre lettre à Lauriston, ajoutez: L'Empereur trouve fort +extraordinaire que vous vous soyez trouvé si à court de discussion dans +cette circonstance...... L'Empereur n'a pas armé lorsque la Russie +armait en secret: il a armé publiquement et lorsque la Russie était +prête, d'après ce que dit l'empereur Alexandre lui-même. L'Empereur n'a +pas fait de manifeste[241] ni de querelle aux yeux des cours de +l'Europe; il n'a pas même fait de réponse; enfin l'Empereur ne demande +pas mieux que de remettre les choses dans l'état où elles étaient. Il +l'a proposé; mais au lieu d'envoyer quelqu'un pour négocier, on dit des +choses peu solides. L'intention de l'Empereur n'est donc pas que vous +niiez les armements et que vous mettiez la Saxe dans une position +embarrassante, mais que vous demandiez avec instance qu'on fasse cesser +cet état violent, non par des récriminations, mais par des explications +sincères et en cherchant des moyens d'arrangement, _si on peut en +trouver_[242].» + +[Note 241: Allusion à la protestation publique des Russes au sujet +de l'Oldenbourg.] + +[Note 242: _Corresp._, 17832.] + +Cette restriction, cette formule essentiellement dubitative livre la +pensée vraie de l'Empereur. Il ne désire point la guerre par dessein +préconçu: au fond, il ne demanderait pas mieux que de l'éviter et +saurait gré à qui la lui épargnerait. Seulement, il entrevoit de moins +en moins la possibilité d'échapper à la rupture par un accord +transactionnel. La pensée de faire droit pleinement aux désirs de la +Russie et de démembrer le duché lui demeure odieuse: «Partez bien de ce +principe, fait-il écrire à Lauriston, qu'il faudrait que les armées +russes nous eussent ramenés sur le Rhin pour nous faire souscrire à un +démembrement aussi déshonorant[243].»--«Cela serait déshonorant, +reprend-il avec force, et pour l'Empereur l'honneur est plus cher que la +vie.» Mais il se rend compte également qu'à défaut de cette satisfaction +impossible, la Russie ne reprendra jamais confiance, qu'il reste bien +peu d'espoir de tourner la difficulté et de trouver un biais: qu'en un +mot, en dehors de ce qu'il ne veut pas faire, il n'y a rien de +praticable. C'est pourquoi, malgré ses assurances pacifiques, malgré ses +protestations relativement sincères, l'obsession de la guerre inévitable +pour l'année prochaine le possède toujours et le domine, continue à +inspirer la plupart de ses actes. Après avoir un instant suspendu les +envois de troupes en Allemagne, il les reprend très vite. Sans doute, +il diminue plutôt qu'il n'augmente ses forces de première ligne: pour +répondre à l'une des préoccupations d'Alexandre, il cesse d'accroître la +garnison de Dantzick, arrête sur l'Oder un des régiments destinés à +occuper cette place, fait opérer quelques marches rétrogrades à une +portion de la brigade westphalienne commandée pour le même service; mais +ces précautions ont pour but de masquer des mouvements plus importants +qui s'accomplissent en arrière. Les bataillons de dépôt rejoignent +définitivement l'armée de Davout et y insinuent trente mille hommes de +plus: autour de l'Allemagne, Napoléon organise avec plus de soin et sur +des proportions plus vastes les masses de renfort. Sur la rive gauche du +Rhin, sur le versant méridional des Alpes, il substitue de véritables +armées à des formations hâtives et partant incomplètes[244]. Il veut se +mettre en mesure, à l'heure opportune, de verser sur l'Allemagne un +déluge de soldats et de le pousser en torrent jusqu'aux frontières de la +Russie. + +[Note 243: _Id._] + +[Note 244: _Corresp._, juin et juillet 1811, _passim_.] + + + +II + +Cette préparation lente et méthodique frappait moins les regards que le +fiévreux travail de la période précédente. En Allemagne, en Autriche, en +Pologne même, dans tous les pays qui avaient craint de devenir le +théâtre et l'enjeu de la lutte, on crut que décidément la guerre +s'éloignait. Dans les chancelleries, dans le conseil des souverains, à +l'affolement produit par l'imminence de la crise et l'embarras des +résolutions à prendre, succédait un calme relatif. La politique chômait; +la diplomatie prenait ses vacances: le grand monde se répandait dans les +villes d'eaux de la Bohême, pour y jouir des splendeurs d'un merveilleux +été. Il n'était pas jusqu'aux Russes de Vienne, jusqu'à ces infatigables +artisans de discorde qui ne parussent désespérer d'une rupture +immédiate. Après avoir pendant tout le printemps poussé furieusement à +la guerre et cherché à y entraîner l'Autriche, ils quittaient +momentanément la place et s'en allaient, suivant le mot de notre +ambassadeur, «noyer leur amertume dans les eaux de Baden, de Carlsbad et +de Toeplitz[245]». Mais ce déplacement ne suspendait pas leur activité; +il leur permettait au contraire, à l'aide de nombreux renforts arrivés +de Russie et d'auxiliaires trouvés sur place, de renouveler leur guerre +de partisans, d'ouvrir une campagne d'été, propre à réveiller et à +nourrir le mécontentement de l'Empereur. + +[Note 245: Otto à Maret, 1er juin 1811.] + +La Bohême se trouvait sur le chemin de toutes les nouvelles et de toutes +les intrigues. Depuis le mariage de Marie-Louise, la partie +intransigeante de la noblesse autrichienne avait émigré à Prague: elle +avait fait de cette ville son refuge et son retranchement. Puis, les +agents secrets que l'Angleterre versait continuellement sur l'Europe, +après avoir atterri en Suède, après s'être faufilés en Prusse, +cheminaient à travers la Saxe et la Bohême pour gagner Vienne, où ils +allaient travailler la société et pervertir l'opinion: avant de pousser +jusqu'à ce terme de leur voyage, ils prenaient langue à Carlsbad ou à +Toeplitz. C'était là aussi qu'affluaient des divers pays germaniques, +comme en un point central, comme en un parloir périodiquement ouvert, +les émissaires du _Tugendbund_, les dépositaires du secret patriotique, +les membres de ces mystérieuses confréries qui composaient en Allemagne, +parmi l'affaissement de tous les pouvoirs constitués, la seule force +active et belligérante. + +Nos représentants en Autriche et en Saxe, observateurs désignés, +traçaient alors un tableau assez piquant des stations thermales de la +Bohême, de ces rendez-vous d'élégance et d'intrigue, où l'opposition +contre nous prenait toutes les formes, depuis les plus violentes +jusqu'aux plus puériles, et s'amusait de satisfactions sentimentales, en +attendant mieux: «Depuis la fâcheuse aventure de Schill, écrivait un +agent de surveillance, les chevaliers et chevalières _de la Vertu_ ont +continué à travailler à la restauration de l'antique Germanie; et comme +rien ne doit être négligé pour faire le bien, ils ont envoyé dans les +diverses parties de l'Allemagne des missionnaires habiles qui, tantôt +par leur éloquence, tantôt par des ouvrages mystiques, s'efforcent de +faire germer les graines répandues pendant la dernière guerre. Les dames +mêmes se chargent de ces missions honorables, et la comtesse de Recke +s'est acheminée à Carlsbad pour y présider le _club de la Vertu_ et +relever la colonne d'Arminius. Les membres de cette société se +reconnaissent par des signes convenus, et ont, principalement dans le +Nord, des moyens de communication. Pour conserver les formes antiques de +son pays, Mme de Recke est accompagnée d'un _barde_, qui, suivant le +sentiment unanime du club, est l'homme le plus éloquent et le plus grand +poète de son siècle. Issu de la colonie française de Berlin, il n'a +contre lui que son nom; il s'appelle _Didier_, ci-devant chanoine de +Magdebourg. Le génie fécond de ce nouveau Tyrtée enchante, transporte et +enivre tous ceux qui ont la permission d'assister aux séances. + +«Des odes, des apologues, des chants de guerre varient les plaisirs des +auditeurs. Pour donner une juste idée de la finesse de ses allusions, on +se borne à citer ici la fable du _Tigre_, où, après mille incidents plus +ingénieux les uns que les autres, le tigre finit par manger le lion, +l'éléphant, les léopards et les ours. L'auteur fait entendre que ce +tigre n'est autre chose que l'empereur Napoléon lui-même. Communément la +séance se termine par un chant de guerre de la composition de M. le +chanoine. La dernière ode, le martyre de la bienheureuse reine de +Prusse, ayant été applaudie avec extase, il s'est écrié: «Que ne puis-je +la chanter à la tête de deux cent mille hommes!» Mme de Recke a une +telle horreur de tout ce qui est français, qu'elle a fait voeu, dit-on, +de ne plus parler notre langue[246].» + +[Note 246: Archives des affaires étrangères, correspondance de +Vienne, 390.] + +Autour de ce singulier cénacle se groupaient des officiers prussiens, +«prêts à tout sacrifier aux mânes de leur reine», «des mouchards +anglais», des émigrés français, d'anciens chefs de chouans, tous +s'animant les uns les autres, chuchotant et gesticulant, s'insurgeant en +paroles contre le «puissant dominateur de l'Europe». Leur horreur de la +France était telle que la venue annoncée d'un de nos diplomates, du +respectable baron de Bourgoing, ministre impérial à Dresde, faisait +s'envoler toute une partie de cette bande, comme à l'approche d'un +pestiféré. La présence d'un de nos officiers provoquait des +manifestations scandaleuses: «Sa décoration de la Légion d'honneur +donnait des vapeurs aux femmes qui se vantaient d'avoir montré du +caractère, c'est-à-dire d'avoir été à son égard aussi grossières qu'il +est possible[247].» Dans ce milieu où bouillonnaient tant de passions, +on juge si l'arrivée du comte Razoumowski, chef de la faction russe à +Vienne, fit sensation, lorsqu'il parut avec ses amis comme un général au +milieu de ses troupes, plein d'audace et de jactance, se donnant pour +mission de coaliser tous les mécontentements et de les mener haut la +main à une action commune. + +[Note 247: Otto à Maret, 3 août 1811.] + +Il arriva avec une suite et un équipage de souverain, s'établit à +Franzbrunn, près d'Egra, poste dominant d'où il surveillerait toutes les +stations de la Bohême et centraliserait les intrigues[248]. Ses +opérations commencèrent aussitôt, régulièrement organisées. Tout un +personnel d'agents secondaires travaillait sous ses ordres; il eut ses +employés, ses bureaux: deux secrétaires à cheval étaient occupés +journellement à porter sa volumineuse correspondance; dans chacun des +«bains» du voisinage, il avait établi un homme à lui, un distributeur de +paroles, et aucun voyageur ne quittait la Bohême sans rapporter dans son +pays ce mot d'ordre: agir sur les gouvernements par l'opinion et les +disposer à de prochaines prises d'armes, «la guerre contre la France +devant être l'état habituel de tout gouvernement bien ordonné[249]». Des +princes et princesses de sang royal, des souverains en disponibilité, ne +dédaignaient point d'assister Razoumowski dans son oeuvre de propagande +fanatique. Ses principaux coadjuteurs étaient l'électeur de Hesse, +dépossédé de ses États et réfugié en Bohême, le prince Ferdinand de +Prusse, et les jeunes duchesses de Courlande, qui savaient «allier avec +beaucoup d'abandon la galanterie à la politique[250]». + +[Note 248: Il amenait avec lui, ajoute le rapport précité, «deux +secrétaires, quatre cuisiniers, de nombreux domestiques, vingt-deux +chevaux et quatre fourgons chargés d'équipages. Les habitants, peu +habitués à cette magnificence, auraient désiré lui donner une garde +d'honneur; mais, faute de mieux, ils ont placé aux deux portes de sa +maison quatre superbes sentinelles en peinture, dont deux Russes et deux +Cosaques.»] + +[Note 249: Otto à Maret, 1er juin] + +[Note 250: _Id._, 3 août 1811.] + +Pendant quelques semaines, l'audace entreprenante de ces personnages fut +telle que nos agents crurent voir se former à Carlsbad un véritable +congrès de mécontents, d'où pourrait sortir «le feu d'une nouvelle +coalition[251]». Ce qui les rassurait relativement, c'était le manque +d'accord entre les divers groupes d'étrangers. La plupart abhorraient la +France, mais tous se détestaient entre eux. Les Prussiens méprisaient +les Saxons; ceux-ci faisaient bande à part, se distinguaient par leur +tiédeur pour la cause commune et échappaient à peu près aux atteintes de +la «fièvre germanique[252]». Les Russes fréquentaient de préférence les +membres de l'aristocratie viennoise, et cet exclusivisme leur faisait +tort auprès des autres Allemands. Néanmoins, leurs exhortations, leurs +pronostics, tenaient en haleine les espérances et les colères, +encourageaient le zèle guerroyant des sociétés secrètes, maintenaient +parmi les peuples d'Allemagne un levain d'agitation et de révolte. + +[Note 251: _Id._, 10 juillet.] + +[Note 252: _Id._, 3 août.] + +À Pétersbourg, les bruits de guerre immédiate s'étaient à peu près +dissipés: la discussion avec la France baissait d'un ton, mais +continuait, s'éternisait, monotone et stérile. C'était toujours de part +et d'autre reprise des mêmes plaintes, répétition des mêmes arguments. +Parfois, on variait, on renforçait un peu les expressions, sans changer +le fond et la substance des raisonnements, et deux grands gouvernements +semblaient se livrer à cet exercice de rhétorique qui consiste à répéter +interminablement les mêmes choses sous des formes différentes. Seul, par +désir de conciliation, Roumiantsof s'efforçait d'introduire dans le +débat quelques éléments nouveaux, cherchait toujours une base d'accord. +Envisageant la question du duché sous un point de vue nouveau, il +laissait entendre à Lauriston que, sans toucher à l'intégrité matérielle +de cet État, on pourrait le transformer et anéantir en lui tout esprit +d'expansion: on pourrait lui enlever son autonomie, son gouvernement et +ses institutions propres, son administration indigène, le dénationaliser +en quelque sorte et le réduire à la condition de simple province +saxonne[253]. + +[Note 253: Lauriston à Maret, 18 juillet 1811.] + +Mais Alexandre ne parlait plus de la Pologne. Il laissait le chancelier +s'épuiser à la recherche de vains expédients et ne le suivait plus dans +cette voie: moins pacifique, plus entier et plus exigeant sous son +masque d'impassible douceur, il s'était juré de ne fermer le conflit +qu'au cas où Napoléon lui accorderait le gage éclatant qu'il avait en +vue. Ce résultat vainement attendu de la mission Tchernitchef, il avait +pensé que le retour du duc de Vicence à Paris et ses instances +pourraient le produire. Après le départ de l'ambassadeur, on l'avait vu +en proie à une impatience et à une émotion mal dissimulées, calculant la +durée du voyage et le temps nécessaire pour le retour d'un courrier, +comptant les jours, presque les heures. Au commencement de juin, il +avait compris que Caulaincourt arrivait à Paris et s'était senti au +moment décisif. Depuis, plusieurs semaines s'étaient écoulées, sans +apporter de réponse satisfaisante, et rapprochant ce silence d'autres +indices, Alexandre l'interprétait comme un refus[254]. Voyant que +Napoléon n'entrait pas dans la voie des concessions caractérisées, il ne +voulait plus traiter, renonçait à présenter des moyens d'apaisement et +de concorde: la démarche à la fois énigmatique et pressante qu'il avait +tentée par l'intermédiaire de Caulaincourt avait épuisé sa bonne +volonté. + +[Note 254: Napoléon avait dit à Kourakine «qu'il aurait cédé deux +districts du duché de Varsovie, en donnant une compensation au roi de +Saxe, et même la ville de Dantzick et son territoire, si l'empereur +Alexandre l'eût demandé et n'eût pas fait des armements menaçants». +Alexandre cita ce propos à Lauriston, en ajoutant «que ce _si_ voulait +tout dire et qu'il le comprenait». Lettre particulière de Lauriston à +Maret, 1er juin 1811. D'autre part, _une personne_ haut placée en France +et se disant bien informée faisait avertir par Tchernitchef Sa Majesté +Russe que Napoléon n'avait nul dessein «de se raccommoder sincèrement +avec elle». Rapport du 17 juin, vol. cité, 175. La _personne_ en +question n'était-elle pas celle à qui le Tsar avait fait remettre une +lettre autographe au commencement de l'année?] + +Une influence étrangère contribuait à dissiper ses dernières +hésitations. Tous les témoignages de première main s'accordent à +signaler durant cette période la faveur croissante du Suédois Armfeldt +et son rôle dans les événements. Peu à peu, les bienfaits, les +encouragements, les marques d'intérêt venaient le trouver et le +mettaient hors de pair: son crédit tout intime ne laissait plus de place +aux conseils officiels de Roumiantsof et reléguait au second rang +Speranski lui-même. + +Le Suédois avait gagné la confiance du maître par l'indépendance même de +ses allures: Alexandre se piquait de détester les flatteurs, et le +meilleur moyen de lui faire agréer un avis était de le lui présenter +avec quelque rudesse; on donnait ainsi à cet autocrate, qui rougissait +de l'être, l'illusion de commander à des hommes libres. Armfeldt lui +parlait haut et ferme: «Très éloigné, dira de lui bientôt un observateur +perspicace[255], de ce caractère et de ce langage serviles qui +caractérisent le peuple esclave, le baron d'Armfeldt a surtout frappé et +conquis l'Empereur par sa franchise et sa hardiesse à lui opposer le +tableau de ce qu'il pouvait être à celui de ce qu'il était.» Avec une +insistance presque cruelle, il faisait sentir au Tsar l'infériorité de +sa position présente, les dégoûts dont Napoléon l'abreuvait, +l'humiliation et le danger de céder toujours, la nécessité de se +reprendre et de résister, sous peine de n'être plus qu'un fantôme +d'empereur: il lui adressa un long mémoire portant cette épigraphe «_To +be or not to be_[256].» + +[Note 255: Le comte de Loewenhielm, 5 avril 1812; archives du +royaume de Suède.] + +[Note 256: TEGNER, III, 301.] + +Sensible à ces âpres mises en demeure, Alexandre s'imprégnait des idées +qu'on lui versait dans l'esprit, mais il les appliquait conformément à +son caractère et à son génie propres, plus portés d'ordinaire aux +ténacités inertes qu'aux brusques initiatives. Il se fixait à une +politique toute de dénégations, à un système évasif et dilatoire, à une +intransigeance voilée, sans se dissimuler qu'il provoquait ainsi et +finirait par s'attirer la guerre. Après s'y être préparé le premier, +après avoir été sur le point de la commencer, après s'être prêté ensuite +à quelques tentatives pour l'éviter, il revenait à y voir, comme au +printemps, le dénouement certain et obligé du conflit, avec cette +différence qu'il entendait désormais se faire attaquer au lieu +d'attaquer, laisser venir à lui l'adversaire, au lieu de le devancer. + +En effet, à l'instant même où il cède en politique aux suggestions +belliqueuses d'Armfeldt, il choisit définitivement, comme guide et +conseiller militaire, Pfuhl le temporisateur. Il adopte officiellement +son plan: il prescrit d'organiser des lignes de défense conformément aux +données admises et charge l'Allemand Wolzogen de préparer cette +oeuvre[257]. S'il incline encore à faire précéder le grand recul par une +pointe en Pologne, c'est à seule fin de désorganiser autant que possible +les moyens de l'envahisseur: il ne s'agit plus là que d'une offensive +strictement limitée, destinée à faire commencer de plus loin la retraite +dévastatrice et la résistance fuyante: il s'agit surtout d'une offensive +purement stratégique. Politiquement, Alexandre est résolu à éviter toute +mesure violente, tout éclat, jusqu'à ce que les Français se soient +avancés assez loin en Allemagne, assez près de ses frontières, pour le +mettre en état de légitime défense. Ce qu'il veut avant tout, c'est se +donner aux yeux de l'Europe l'apparence du droit et les dehors de la +longanimité. Tous ses efforts vont tendre à perpétuer le conflit, mais à +le perpétuer sans en avoir l'air, en rejetant sur son rival la +responsabilité et l'odieux de la rupture. + +[Note 257: _Mémoires de Wolzogen_, 57. Une note publiée dans la +collection des archives Woronzof, XVI, 390, fixe également au mois de +juin l'adoption du plan défensif. Loewenhielm définira ainsi les +résolutions d'Alexandre: «Ne rien accorder à la France et attirer +l'ennemi dans des lignes de défense établies.» Dépêche du 3 mars 1812, +archives du royaume de Suède. Armfeldt écrivait qu'il espérait bien que +Bonaparte viendrait «donner dans le piège». TEGNER, III, 384.] + +Dans ce but, il évite désormais toute allusion au duché de Varsovie; +celant au plus profond de son âme le grief réel, il n'allègue que le +grief apparent, la réunion de l'Oldenbourg, et joue avec un art consommé +de cette affaire, où il a incontestablement le beau rôle et peut se dire +l'offensé. D'un ton triste et doux, il continue à se plaindre de +l'outrage: il réclame vaguement une satisfaction. Si la France le serre +de plus près et le conjure d'énoncer ses désirs, il se borne à demander +la réparation du préjudice causé, la réintégration du duc dans le +patrimoine familial. Lui parle-t-on d'équivalent et de compensation, il +ne dit ni oui ni non: il promet d'expédier à Kourakine les pouvoirs +nécessaires pour conclure un accord et se garde de les envoyer: il se +dit invariablement prêt à terminer l'affaire et n'en fournit jamais les +moyens[258]. En même temps, il a soin d'affirmer très haut, de publier +que la saisie de l'Oldenbourg, si pénible qu'elle lui ait été, ne +constitue pas à ses yeux un _casus belli_, qu'il ne revendiquera jamais +les armes à la main les droits de sa maison. Par conséquent, si Napoléon +renforce ses effectifs, glisse de nouvelles troupes en Allemagne, +prépare ses instruments d'agression, c'est sans cause valable, c'est par +pur délire d'ambition et d'orgueil, c'est pour soumettre au joug un +empire qui ne demande qu'à vivre en paix avec lui et à demeurer son +allié. + +[Note 258: Correspondance de Lauriston, juillet et août 1811.] + +En prenant cette attitude, le Tsar gagnait aussi l'avantage de pouvoir +éconduire les puissances intéressées à empêcher le conflit et à proposer +leur entremise pacificatrice, car, ne voulant pas d'accord, il ne +voulait point de médiateur. Lorsque tour à tour la Prusse et l'Autriche, +sortant d'une quiétude momentanée et reprenant l'alarme, le conjurent +d'accepter leurs offices, il feint l'étonnement: il ne sait de quoi on +lui parle: qu'est-il besoin de conciliateurs, puisqu'il n'est pas +question de guerre? «Sa Majesté Impériale,--fait-il écrire à Vienne,--a +cru d'autant plus devoir décliner l'intervention d'une puissance tierce +qu'en l'acceptant elle aurait nécessairement fait supposer un état de +mésintelligence entre les cours de Pétersbourg et des Tuileries, +mésintelligence qui n'existe pas, puisque Sa Majesté Impériale persiste +invariablement dans ses anciens sentiments et ses relations politiques +avec la France, qui de son côté ne cesse de lui donner l'assurance de +son amitié[259].» + +[Note 259: Dépêche à Stackelberg, 27 octobre 1811. Archives de +Saint-Pétersbourg.] + +Cependant, le litige discrètement entretenu fournira motif au Tsar pour +fermer les yeux de plus en plus sur la contrebande et rouvrir finalement +ses ports au commerce régulier de l'Angleterre: c'est l'une de ses +grandes raisons pour se soustraire à un arrangement qui l'emprisonnerait +à nouveau dans l'alliance[260]. Si Napoléon supporte ce détachement plus +complet et, voyant que les Russes ne bougent de leurs positions +défensives, arrête lui-même et rappelle ses armées, Alexandre ne l'ira +pas chercher: mais il est infiniment plus probable que le conquérant +poussera à bout ses projets destructeurs, commencera la guerre et +l'invasion. Cette guerre, Alexandre l'acceptera alors avec une +tranquille vaillance, résolu à la faire acharnée, terrible, éternelle, +en s'aidant du climat et de la nature, et il se dit qu'il aura +préalablement remporté un grand avantage moral et gagné son procès +devant l'opinion européenne. Son calcul était juste, puisque son jeu +subtil et patient, sans faire illusion totalement aux contemporains, a +trompé pendant quatre-vingts ans la postérité et l'histoire. + +[Note 260: Nous en trouverons plus loin l'aveu dans sa bouche même.] + +Il ne trompa pas Napoléon. En voyant la Russie se dérober à toute +explication, l'Empereur en conclut qu'elle ne voulait point +d'accommodement, parce qu'elle désespérait d'obtenir l'objet réel de ses +convoitises. Ainsi, il a vu clair, il a deviné juste: comme compensation +à l'Oldenbourg, on tenait à obtenir une fraction du duché et on n'admet +pas autre chose. Ce qu'on attendait de lui, c'était qu'il livrât sa +première ligne de défense, qu'il frappât lui-même ce peuple polonais +dont il avait éprouvé le dévouement, qu'il lui infligeât une nouvelle +mutilation. L'an passé, en lui proposant le fameux traité, on ne lui +avait demandé que de ratifier le partage: on voudrait aujourd'hui le lui +faire recommencer, et cette prétention le courrouce. En même temps, les +nouvelles du Nord lui apprennent qu'avec la belle saison le commerce +anglais dans la Baltique, à peine déguisé sous pavillon américain, +reprend sur des proportions infiniment accrues. Les navires fraudeurs ne +se bornent plus à se glisser un à un et subrepticement à Riga ou à +Pétersbourg: ce sont de véritables flottes marchandes, des convois de +cent cinquante bâtiments à la fois, qui abordent aux ports de Russie: on +les y reçoit impudemment, on les laisse déverser sur le littoral +d'opulentes cargaisons, et ce trafic, en permettant à l'Angleterre +d'écouler une partie des produits qui l'encombrent et l'oppressent, +l'empêche de périr de surabondance et de pléthore[261]. Voilà donc à +quoi tendaient les prétendues alarmes de la Russie, ses terreurs +simulées, ses plaintes, les querelles qu'elle nous cherchait: en +admettant qu'elle n'ait pas eu l'intention formelle de faire la guerre, +elle voulait se ménager un prétexte pour reprendre avec les Anglais des +relations profitables, tout en nous arrachant une concession humiliante +et funeste. Son jeu est clair désormais, «son système se déroule[262]», +et ces constatations achèvent de décider l'Empereur. Cédant à une +brusque colère, obéissant aussi à une pensée politique et au désir de se +rallier l'opinion, il éprouve le besoin de dénoncer publiquement ses +griefs, de démasquer aux yeux de toute l'Europe les intentions +d'Alexandre, de proclamer que les Russes veulent un lambeau de la +Pologne et ne l'obtiendront jamais. + +[Note 261: _Corresp._, 18082.] + +[Note 262: _Id._ Cette idée ressort en outre très clairement de la +dépêche de Maret à Lauriston en date du 30 août 1811 et de sa lettre +confidentielle du 19 novembre.] + +L'occasion lui en fut fournie le 15 août, jour de sa fête. Chaque année, +il faisait célébrer cette date par des réjouissances populaires et par +la tenue aux Tuileries d'une grande assemblée. Le cérémonial habituel du +dimanche s'observait en cette occasion avec un surcroît de solennité, et +l'Empereur présidait en personne à ces représentations grandioses, qu'il +machinait comme des scènes d'opéra, avec cortège, défilé, figurations +somptueuses, et qui remettaient périodiquement sous les yeux du public +l'apothéose de sa puissance. C'était une série de spectacles +magnifiquement et ponctuellement réglés: à l'heure de la messe, la +sortie des grands appartements, l'apparition successive des pages, aides +et maîtres des cérémonies, écuyers, préfet du palais et chambellans, de +l'aide de camp de service, des cinq grands officiers de la couronne, de +l'Empereur enfin, suivi du grand aumônier, des princes et colonels +généraux: c'était l'Impératrice s'acheminant de son côté avec les +princesses et tous ses services; parfois, la conjonction des deux +cortèges, leur déploiement sur le grand escalier, la traversée lente des +salons et des galeries, l'arrivée à la chapelle, où le peuple était +admis à contempler Leurs Majestés: sur les divers points du parcours, +des détachements de la garde échelonnés, des grenadiers présentant les +armes, des tambours battant aux champs, des rangées d'uniformes et de +costumes de cour se détachant sur le décor luxueux des appartements, sur +les ors et les marbres, sur la pourpre des tentures: l'appareil le plus +propre à frapper les yeux, à émouvoir les esprits, à rehausser de faste +et de splendeur le culte tout viril qui se rendait au souverain[263]. +Après la messe, il y avait souvent parade militaire dans la cour du +château: avant ou après la messe, il y avait invariablement audience +dans les grands appartements et réception du corps diplomatique. Les +ambassadeurs et ministres étrangers étaient introduits dans la salle du +Trône; eux seuls avaient droit d'y venir, avec les ministres secrétaires +d'État, avec un certain nombre de privilégiés, et c'était dans cette +partie du château auguste entre toutes que Napoléon, après s'être montré +à eux dans l'environnement de sa pompe impériale, accueillait leurs +hommages. + +[Note 263: Voy. le tableau si frappant et d'une si rigoureuse +exactitude que M. Frédéric Masson a tracé de ces scènes dans un article +de la _Vie contemporaine_, 1er février 1894.] + +Le 15 août 1811, l'audience diplomatique eut lieu avant la messe. À +midi, tandis qu'au dehors des salves d'artillerie signalaient la +solennité du jour, l'Empereur fit son entrée dans la salle et prit place +sur le trône. Successivement, les princes grands dignitaires, les +cardinaux et les ministres, les grands officiers de l'Empire, les grands +aigles de la Légion d'honneur et autres dignitaires furent admis à lui +présenter leurs voeux[264]. Après eux, le corps diplomatique parut, +précédé par un maître et un aide des cérémonies, introduit par le grand +chambellan. Il se déploya en cercle autour du trône, ses membres se +plaçant par ordre d'ancienneté dans leur poste. Le prince Kourakine +figurait à son rang, moins mal portant qu'à l'ordinaire, resplendissant +comme un soleil dans ses habits constellés de décorations et de +pierreries, formant groupe avec le prince de Schwartzenberg et +l'ambassadeur d'Espagne. + +[Note 264: _Moniteur_ du 17 août.] + +L'Empereur descendit du trône. Lentement et par deux fois, il fit le +tour du cercle, s'arrêtant çà et là pour jeter un mot, une question, +pour se faire nommer les étrangers qui avaient sollicité l'honneur de +l'approcher: ce jour-là, la liste des présentations comprenait, avec un +général bavarois et un colonel suisse, trois «citoyens des +États-Unis[265]». Ces diverses opérations prirent un certain temps. Dans +la salle, la chaleur était étouffante: par cette radieuse journée +d'août, une lumière blanche et crue tombait des hautes fenêtres, faisait +flamber d'un éclat aveuglant les broderies massives des uniformes, +ajoutait au malaise que causaient à chacun la longueur de la séance, la +foule et la presse, l'angoisse de la comparution devant l'arbitre de +toutes les destinées, devant le maître et le juge. Quand les formalités +d'usage eurent été entièrement accomplies, il parut que le cercle +touchait à sa fin: une grande partie de l'assemblée s'était écoulée déjà +dans les salons voisins: il ne restait dans la salle du Trône, avec le +corps diplomatique, que quelques ministres et «cordons rouges»; on +attendait le moment où l'Empereur allait faire prévenir l'Impératrice et +se rendre à la chapelle, pour entendre la messe et le chant du _Te +Deum_, lorsqu'on le vit se rapprocher du groupe dont faisait partie +Kourakine[266]. + +[Note 265: _Id._] + +[Note 266: Les éléments du récit qui suit ont été puisés à +différentes sources: lettre de Maret à Lauriston, 25 août 1811; pièces +conservées aux archives des affaires étrangères (Russie, 153), sous le +titre: _Relation tirée des notes de l'ambassadeur d'Autriche_ et +_Rapport d'un ministre d'un prince de la Confédération_; extraits du +rapport de Kourakine, cités par Bogdanovitch, I, p. 31 et suiv.; rapport +du ministre prussien Krusemarck, analysé et publié en partie par +Duncker, 374-375, d'après les archives de Berlin. Tous ces documents +concordent sur les points essentiels.] + +«Vous nous avez donné des nouvelles, prince», dit-il d'un air avenant. +Il s'agissait de bulletins récemment communiqués par l'ambassade russe +et portant avis d'une rencontre en Orient, aux environs de Rouchtchouk, +entre les troupes que la Russie avait laissées sur le Danube, sous le +commandement de Kutusof, et l'armée ottomane. L'affaire avait été chaude +et indécise: les deux partis s'attribuaient la victoire. Kourakine vanta +la valeur de ses compatriotes: Napoléon rendit hommage à ces braves +gens, mais fit observer que les Russes n'en avaient pas moins été forcés +d'évacuer Rouchtchouk, leur tête de pont au delà du Danube, et qu'ils +avaient ainsi perdu la ligne du fleuve. En effet, suivant lui, on ne +pouvait se servir défensivement d'un fleuve qu'à la condition de se +garder le moyen d'opérer sur les deux rives: à Essling, il s'était +estimé vainqueur parce qu'il avait conservé Lobau, qui lui donnait accès +sur la rive gauche et prise sur l'armée autrichienne. Il développa ce +thème avec abondance, avec sa maîtrise habituelle, et fit, devant ses +auditeurs émerveillés, tout un cours de tactique. + +Renonçant à lui disputer l'avantage sur ce terrain, Kourakine convint +que les Russes avaient dû reculer, faute d'effectifs suffisants pour +maintenir leur position, et il attribua cette pénurie d'hommes à un +manque d'argent, qui avait obligé le Tsar à rappeler dans l'intérieur +de ses États une partie des troupes employées contre la Turquie. C'était +là que l'attendait l'Empereur, qui lui dit aussitôt, avec une bonhomie +narquoise: «Mon cher ami, si vous me parlez officiellement, je dois +faire semblant de vous croire ou ne pas vous répondre du tout: mais si +nous parlons confidentiellement, je vous dirai que vous avez été battus, +que vous l'avez été parce que vous manquiez de troupes, et que vous en +manquiez parce que vous avez envoyé cinq divisions de l'armée du Danube +à celle de Pologne, et cela, non par embarras de vos finances, qui s'en +seraient mieux trouvées de nourrir ces troupes aux dépens de l'ennemi, +mais pour me menacer.» + +Les mouvements opérés par les Russes en avant de Varsovie devinrent +alors le sujet de la conversation. Avec vivacité, Napoléon fit sentir +que ces marches précipitées l'avaient d'autant plus ému qu'elles lui +avaient paru inexplicables: «Je suis comme l'homme de la nature, dit-il, +ce que je ne comprends pas excite ma défiance.» Il s'est donc vu dans +l'obligation de se mettre lui-même sur ses gardes; des deux côtés, on +s'est piqué, on s'est armé, on s'est livré à de vastes déplacements de +troupes qui continuent encore, et voilà les deux nations sur pied, en +face l'une de l'autre, prêtes à s'entr'égorger, sans s'être jamais dit +pourquoi. + +En effet, à qui fera-t-on croire que l'Oldenbourg soit le vrai motif de +la querelle? Entre grandes puissances, on ne se bat pas pour +l'Oldenbourg. D'ailleurs, la France a offert une indemnité; elle l'a +offerte «entière et complète», elle a réitéré à dix reprises ses +propositions, sans obtenir de réponse. Il y a donc autre chose: il y a +chez les Russes une arrière-pensée, et brusquement, violemment, Napoléon +tire le voile, met à découvert le fond mystérieux du litige. Il dit: «Je +ne suis pas assez bête pour croire que ce soit l'Oldenbourg qui vous +occupe: je vois clairement qu'il s'agit de la Pologne. Vous me supposez +des projets en faveur de la Pologne; moi, je commence à croire que c'est +vous qui voulez vous en emparer, pensant peut-être qu'il n'y a pas +d'autre moyen d'assurer de ce côté vos frontières.» Mais il importe +qu'à cet égard toute illusion cesse, que la Russie sache à quoi s'en +tenir, et ici l'Empereur s'anime terriblement. «Ne vous flattez pas», +s'écrie-t-il, «que je dédommage jamais le duc du côté de Varsovie. Non, +quand même vos armées camperaient sur les hauteurs de Montmartre, je ne +céderai pas un pouce du territoire varsovien: j'en ai garanti +l'intégrité. Demandez un dédommagement pour l'Oldenbourg, mais ne +demandez pas cent mille âmes pour cinquante mille, et surtout ne +demandez rien du grand-duché. Vous n'en aurez pas un village, vous n'en +aurez pas un moulin. Je ne pense pas à reconstituer la Pologne; +l'intérêt de mes peuples n'est pas lié à ce pays. Mais si vous me forcez +à la guerre, je me servirai de la Pologne comme d'un moyen contre vous. +Je vous déclare que je ne veux pas la guerre et que je ne vous la ferai +pas cette année, à moins que vous ne m'attaquiez. Je n'ai pas de goût à +faire la guerre dans le Nord; mais si la crise n'est point passée au +mois de novembre, je lèverai cent vingt mille hommes de plus: je +continuerai ainsi deux ou trois ans, et si je vois que ce système est +plus fatigant que la guerre, je vous la ferai... et vous perdrez toutes +vos provinces polonaises.» + +Ainsi, en s'acharnant à une prétention inadmissible, la Russie s'expose +à une lutte aussi désastreuse que celles où ont succombé la Prusse et +l'Autriche: faut-il donc que le même esprit d'aveuglement et de vertige +s'empare successivement de tous les États et les entraîne aux abîmes? +«Car», poursuit l'Empereur en changeant subitement de ton et en +affectant une modestie pleine d'impertinence, «soit bonheur, soit +bravoure de mes troupes, soit parce que j'entends un peu le métier, j'ai +toujours eu des succès, et j'espère en avoir encore, si vous me forcez à +la guerre.»--«Vous savez», ajoute-t-il, «que j'ai de l'argent et des +hommes.» Et aussitôt des visions à faire frémir, une fantasmagorie de +chiffres, un concours prodigieux d'armées s'évoquent à sa voix: «Vous +savez que j'ai huit cent mille hommes, que chaque année met à ma +disposition 250,000 conscrits, et que je puis par conséquent augmenter +mon armée en trois ans de sept cent mille hommes qui suffiront pour +continuer la guerre en Espagne et pour vous la faire. Je ne sais pas si +je vous battrai, mais nous nous battrons. Vous comptez sur des alliés: +où sont-ils? Est-ce l'Autriche, à qui vous avez ravi trois cent mille +âmes en Galicie? Est-ce la Prusse? La Prusse se souviendra qu'à Tilsit +l'empereur Alexandre, son bon allié, lui a enlevé le district de +Bialystock. Est-ce la Suède? Elle se souviendra que vous l'avez à moitié +détruite en lui prenant la Finlande. Tous ces griefs ne sauraient +s'oublier: toutes ces injures se payent: vous aurez le continent contre +vous.» + +Devant ce débordement d'effrayantes paroles, Kourakine restait +interloqué, douloureusement ému de cette prise à partie qui le mettait +en cause et en spectacle. Il s'essayait pourtant à remplir son devoir, à +défendre de son mieux son pays et son maître. Mais comment parler devant +un prince qui transformait toute conversation en monologue? On voyait +l'ambassadeur s'épuiser en vains efforts pour placer quelques mots: on +le vit pendant près d'un quart d'heure rester la bouche ouverte, sans +que l'intarissable verve de son interlocuteur lui permît de commencer la +phrase qu'il avait sur les lèvres[267]. + +[Note 267: _Documents inédits_.] + +À la fin, il profita d'un moment où Napoléon reprenait haleine pour +sortir de cette position ridicule, pour affirmer que l'empereur de +Russie restait «l'allié le plus fidèle de la France et même l'ami de son +souverain».--«C'est le même langage», interrompit Napoléon, «que vous +tenez à Pétersbourg à mon ambassadeur; mais que me servent des paroles +que les faits démentent et que vous démentez vous-même par la +protestation contre l'incorporation de l'Oldenbourg?»--«Est-ce donc», +continua-t-il, «pour plaire aux Anglais que vous l'avez faite?» Et il +montra au loin l'Angleterre dominant l'horizon, tenant le fil de toutes +les intrigues, tirant et ramenant à elle la Russie. À l'appui de ce +tableau, il rappela les facilités rendues au commerce britannique, le +développement inouï de la contrebande, et fortement il insista sur ces +griefs, qui le remplissaient d'amertume. + +Dans les rares instants de répit que lui laissait l'Empereur, Kourakine +se bornait à dire que son maître n'avait rien tant à coeur que de +terminer le litige. Pour faire justice de ces allégations sans preuve, +Napoléon lui lança tout à coup une question catégorique et le mit au +pied du mur: «Quant à s'arranger, dit-il, j'y suis prêt: avez-vous les +pouvoirs nécessaires pour traiter? Si oui, j'autorise de suite une +négociation.» + +Force fut à l'ambassadeur d'avouer qu'il n'avait point «la latitude +nécessaire pour conclure un arrangement»; il se hâterait toutefois de +faire connaître à Pétersbourg les désirs exprimés par Sa Majesté et ne +doutait point qu'ils ne fissent faire un grand pas à l'entente. Mais le +vague et l'embarras de cette réponse avaient une fois de plus éclairé +l'Empereur: «Écrivez, reprit-il avec scepticisme, je n'ai rien contre, +mais votre cour sait depuis longtemps ce que je viens de vous dire: je +l'ai dit à Tchernitchef, au général Schouvalof, et mes ambassadeurs +n'ont cessé depuis quatre mois de vous le répéter.» + +Il le répéta encore lui-même, longuement, insatiablement, avec des +expressions à effet subitement dardées, avec un grand luxe d'images et +de métaphores. Pourquoi, disait-il, au moment où la Russie se trouvait +le plus fortement engagée sur le Danube, s'est-elle retournée et dressée +contre la Pologne? «Vous faites comme le lièvre qui a reçu du plomb; il +se lève sur ses pattes et s'agite affolé, s'exposant à recevoir en plein +corps une nouvelle décharge.» Pourquoi prolonger un état incertain, qui +n'est ni la guerre ni la paix? «Quand deux gentilshommes se querellent, +quand l'un, par exemple, a donné un soufflet à l'autre, ils se battent +et puis ensuite se réconcilient: les gouvernements devraient agir de +même, faire carrément la guerre ou la paix.» Mais non, la Russie préfère +se dérober à toute solution, elle semble vouloir éterniser le malaise +général, et c'est ce que l'Empereur, à grands coups d'arguments et de +répétitions, s'efforce de faire sentir à tous les diplomates qui +l'écoutent, au public européen qui l'entoure. Conservant une certaine +modération dans les termes et affectant le calme de la force, traitant +l'ambassadeur avec une sorte de bienveillante pitié, il continue à +frapper son gouvernement par-dessus sa tête: tout en rendant justice à +la bonne volonté de Kourakine, il l'accable d'une dialectique +inexorable. Enfin, après l'avoir tenu trois quarts d'heure à la torture, +il le laissa aller, et le pauvre prince se retira consterné, rouge et +suant à grosses gouttes, suffoquant d'émotion, étouffant dans son bel +habit doré, répétant «qu'il faisait bien chaud chez Sa Majesté». +Cependant, comme il faut que tout entretien diplomatique se termine par +un appel à la concorde, les dernières paroles de l'Empereur avaient été +pacifiques: il avait exprimé l'espoir que la guerre et ses calamités +pourraient encore être évitées, si la Russie voulait s'expliquer +autrement que par énigmes. Mais que pouvaient ces vagues tempéraments +contre l'âpreté belliqueuse de toute son argumentation, contre l'éclat +menaçant de ses discours et cette subite décharge de sa colère? + + + +III + +Le lendemain 16 août, retourné à Saint-Cloud, Napoléon se fit apporter +toutes les pièces de la correspondance avec la Russie, depuis l'entrevue +du Niémen. En même temps, le ministre secrétaire d'État au département +des relations extérieures, le duc de Bassano, était appelé à un _travail +avec Sa Majesté_: cela consistait à recueillir par écrit les réflexions +que suggérait à l'Empereur telle ou telle question, d'après ses éléments +et ses pièces, à enregistrer ensuite la décision prise. Le ministre +tenait la plume, arrondissait la phrase, tempérait parfois l'expression: +la pensée venait du maître. Il éprouvait le besoin de la mettre ainsi en +forme positive et dogmatique, afin de voir plus clair dans ses propres +idées, dans les raisons qui le déterminaient; c'était comme un rapport +qu'il se faisait à lui-même et dont les conclusions fixaient sa +volonté[268]. + +Cette fois, le problème à résoudre était celui-ci: «La situation de la +France avec la Russie est-elle de nature à ce qu'on doive craindre une +guerre, qu'il faille lever une nouvelle conscription et autoriser les +dépenses que les ministres de la guerre proposent[269]?» + +[Note 268: Voy. plusieurs exemples de _Travail avec l'Empereur_ dans +ROEDERER, t. III, p. 562 et suiv.] + +[Note 269: Le résultat du _Travail avec l'Empereur_ figure, sous +forme de volumineux mémoire, aux archives des affaires étrangères, +Russie, 153. BIGNON, X, 89 et suiv., et ERNOUF, 301-305, en ont publié +des extraits.] + +La veille, parlant à Kourakine, Napoléon avait déclaré _ab irato_ qu'il +connaissait les exigences de la Russie et ne s'y prêterait jamais. +Maintenant, il reprend la question et en délibère avec lui-même, de +sang-froid et à tête reposée. Avec son habituelle acuité de perception, +il va droit au noeud de l'affaire; il le débarrasse de toute ambiguïté, +l'extrait des incidents entassés à plaisir pour le couvrir et le +masquer: il le dégage et l'isole, le fait saillir en plein relief. +Longuement, méthodiquement, il reprend toutes les déductions qui +l'amènent à croire que la Russie en veut à l'intégrité de l'État +varsovien. Doit-il ou non souscrire à cette prétention? C'est ce qu'il +examine ensuite. Il pèse le pour et le contre, met en balance les +arguments qui militent en faveur de l'un et de l'autre parti; aveugle et +rigoureux logicien, il aboutit enfin, par une suite de raisonnements +serrés, à se prononcer pour la négative, à préférer le conflit violent +et la guerre, et nous avons ainsi un mémoire justificatif de sa campagne +de 1812, dicté par lui-même. + +Tout d'abord, il pose en principe qu'une guerre avec la Russie serait +chose inopportune et fâcheuse; elle détournerait nos forces de l'Espagne +et nous obligerait à y laisser tout inachevé; elle occasionnerait une +effroyable consommation d'hommes, d'argent, et «ne produirait jamais des +avantages égaux aux sacrifices qu'elle aurait exigés». Il est donc à +désirer qu'elle puisse être évitée. Peut-elle l'être? Pour répondre à +cette question, l'Empereur retrace à grands traits l'historique de ses +rapports avec Alexandre Ier depuis l'alliance, se reporte par la pensée +à Tilsit, repasse par Erfurt, saisit dès 1809 le conflit en germe et +démontre irréfutablement que «la véritable difficulté de la position +actuelle» provient de la conduite tenue par les Russes avant et pendant +la dernière campagne contre l'Autriche, de leurs défaillances +diplomatiques et militaires. + +Si l'empereur Alexandre, comme Napoléon l'en avait conjuré, avait parlé +ferme à Erfurt et menacé l'Autriche, celle-ci eût senti la réalité de +l'alliance franco-russe: elle eût craint d'affronter en même temps les +deux grandes monarchies et eût renoncé à la guerre: aucun changement ne +se serait opéré sur les frontières de la Russie; la Galicie n'eût pas +changé de maître. «Si, la guerre ayant eu lieu, la Russie y avait pris +part, comme elle le devait, au moment même et en y employant des forces +considérables, elle serait entrée la première dans cette province, et +les troupes du duché de Varsovie n'y auraient paru qu'en auxiliaires. Le +contraire arriva. Les troupes du duché de Varsovie firent la conquête de +la Galicie orientale, les habitants de cette province prirent les armes +contre l'ennemi, et elle se trouva à la paix dans une telle situation +qu'elle ne pouvait être rendue à l'Autriche et que Sa Majesté fut +obligée de stipuler sa réunion au duché de Varsovie.» La Russie s'est +donc trouvée en présence d'une Pologne à demi reconstituée, qui excitait +ses inquiétudes. Les garanties données ou offertes--cession d'un +district de la Galicie, envoi des troupes varsoviennes en Espagne, +traité stipulant le non-rétablissement du royaume de Pologne--ont paru +insuffisantes, et la Russie est restée en alarme, prête à saisir la +première occasion pour porter atteinte à un ordre de choses dont elle +était responsable et qu'elle jugeait néanmoins incompatible avec sa +sécurité. + +Le prétexte dont elle s'est emparée a été l'incorporation de +l'Oldenbourg à l'empire français. «Les arrêts du conseil britannique +forcèrent Sa Majesté à réunir à la France les villes hanséatiques, pour +fermer les ports du Nord au commerce de l'Angleterre. Le duché +d'Oldenbourg fut compris dans cette réunion. La Russie intervint pour le +duc d'Oldenbourg. Le pays d'Erfurt fut offert en indemnité. La Russie la +refusa; au lieu d'en demander une autre, elle fit une protestation, +procédé sans exemple dans l'histoire des puissances alliées. Elle +commença sa protestation par des réserves, et elle la finit par +l'expression du désir de conserver l'alliance: ce qui signifiait assez +clairement qu'elle voulait faire beaucoup de bruit de l'affaire de +l'Oldenbourg sans pousser les choses à bout et en laissant un moyen +d'arrangement. + +«Ses projets commençaient à se développer. On vit qu'ils se dirigeaient +contre le duché de Varsovie, dont l'existence et l'agrandissement +l'alarmaient, et qu'ils tendaient, sinon à une réunion totale du duché +aux provinces polonaises russes, du moins à une réunion partielle qui +conduirait incessamment à son entière destruction. Le refus d'accepter +Erfurt comme indemnité avait été motivé sur ce que ce pays n'était pas +contigu à la Russie: or, le seul pays contigu à la Russie sur lequel Sa +Majesté pouvait avoir quelque influence est le duché de Varsovie. Des +insinuations verbales faites par le colonel Tchernitchef et par le comte +Roumiantsof avaient fait comprendre que l'affaire d'Oldenbourg +s'arrangerait, lorsque l'on s'entendrait sur les affaires de la Pologne. +On conçut très bien alors comment la Russie était intervenue dans +l'affaire d'Oldenbourg; comment, en faisant sa protestation, elle avait +exprimé de nouveau son attachement à l'alliance; comment enfin, en +refusant Erfurt, elle n'avait pas fait connaître ce qu'elle désirait. + +«Si elle se trouvait blessée, pourquoi ne faisait-elle pas la guerre? Si +elle voulait des indemnités plus ou moins considérables, pourquoi +n'ouvrait-elle pas des négociations? Toute discussion entre des +gouvernements ne peut cependant finir que de l'une ou l'autre de ces +manières; mais la Russie voulait des choses qu'elle n'osait pas avouer. +Elle voulait la cession de 5 à 600,000 habitants du duché en indemnité +de l'Oldenbourg. Cette conséquence de la protestation, des insinuations, +du silence même de la Russie, est évidente. + +«Tout porte donc à penser que la paix pourrait être maintenue, si l'on +voulait céder 5 à 600,000 âmes du duché de Varsovie à l'empire russe, et +Sa Majesté est dans l'opinion que s'il existait dans le duché une nation +à part de 5 à 600,000 âmes dont elle eût le droit de disposer, et +qu'elle pût, sans manquer à l'honneur, réunir à la Russie, cette cession +serait préférable à la guerre. Mais toutes les parties du duché ont la +même origine, sont composées des mêmes éléments. Elles appartiennent +toutes au même peuple, qui, quoique partagé, existe toujours dans ses +droits. À mesure qu'un des membres qui en avait été séparé est réuni à +un autre, il se confond avec lui pour faire un corps de nation. Telle +est l'existence actuelle du duché de Varsovie. Ce qui tendrait à le +diviser tendrait à le détruire; la Russie ne l'ignore point; elle sait +très bien que si elle parvenait à faire faire une marche rétrograde au +duché, il n'en resterait pas là; que lorsqu'il aurait perdu 5 à 600,000 +habitants, sa perte totale s'ensuivrait à la première circonstance +favorable: que lorsqu'il verrait ses intérêts abandonnés par celui qui +lui donna l'existence, elle pourrait espérer de l'attirer à elle; que +quoique les Polonais ne puissent quitter sans regret les lois +paternelles et libérales du roi de Saxe, ils seraient portés à faire ce +sacrifice pour acquérir une situation définitive, car le plus grand +malheur pour une nation, c'est l'incertitude sur son avenir; qu'enfin il +suffirait que l'existence du duché de Varsovie fût attaquée dans un de +ses éléments quelconques et qu'il cessât de compter sur la protection de +la main puissante par laquelle il existe, pour porter tout ce qui reste +de la Pologne vers la Russie. + +«Ces raisonnements sont justes. Il est constant que la cession de 5 à +600,000 habitants entraînerait celle de tout le duché. La question doit +donc être posée d'une autre manière. Il faut examiner s'il convient à la +France d'agrandir la Russie du duché tout entier. + +«Cet agrandissement porterait les frontières de la Russie sur l'Oder et +sur les limites de la Silésie. Cette puissance que l'Europe, pendant un +siècle, s'est vainement attachée à contenir dans le Nord, et qui s'est +déjà portée par tant d'envahissements si loin de ses bornes naturelles, +deviendrait puissance du midi de l'Allemagne; elle entrerait avec le +reste de l'Europe dans des rapports que la saine politique ne peut pas +permettre, et en même temps qu'elle obtiendrait de si dangereux +avantages par sa nouvelle position géographique, elle aurait acquis en +peu d'années, par la possession de la Finlande, de la Moldavie, de la +Valachie et du duché de Varsovie, une augmentation de 7 à 8 millions de +population, et un accroissement de force qui détruirait toute proportion +entre elle et les autres grandes puissances. Ainsi se préparerait une +révolution qui menacerait tous les États du Midi, que l'Europe entière +n'a jamais prévue sans effroi et que la génération qui s'élève verrait +peut-être accomplir. + +«Sa Majesté est donc décidée à soutenir par les armes l'existence du +duché de Varsovie, qui est inséparable de son intégrité. L'intérêt de la +France, celui de l'Allemagne, celui de l'Europe, l'exigent; la politique +le commande, en même temps que l'honneur en ferait plus particulièrement +un devoir à Sa Majesté.» + +La seconde partie du mémoire traite du litige commercial et économique. +L'Empereur rappelle l'ukase prohibitif du commerce français. Il insiste +sur l'ouverture des ports russes aux marchandises coloniales et y voit +la négation même des règles du blocus. Si graves que soient ces mesures, +elles ne sauraient pourtant, prises en elles-mêmes, constituer un motif +valable de rupture: «il faudrait plaindre les États qui se battraient +pour des intérêts partiels du commerce.» Mais les faits incriminés ont +une valeur essentielle à titre d'indications et de symptômes; ils +marquent une évolution progressive de la Russie vers l'Angleterre, ils +trahissent chez elle une partialité pour nos ennemis, un désir de +rapprochement qui conduira peu à peu les deux États à une réunion +complète, et l'Empereur est résolu à ne pas attendre cet aboutissement +inévitable de la politique russe pour «soutenir ses droits par les +armes. Si la France, pour éviter la guerre, préférait laisser la Russie +faire la paix avec l'Angleterre, elle ne parviendrait point à son but. +Une paix faite par un allié avec l'ennemi commun, non seulement sans un +accord préalable, mais en violation des traités, amènerait promptement +une mésintelligence ouverte qui porterait bientôt la Russie à +s'abandonner sans réserve à l'Angleterre. Nous la verrions mêlée dans +ses intrigues, et la guerre serait le résultat inévitable et prochain +d'une position si singulière.» + +Ainsi, sous quelque point de vue que l'on envisage le différend, la +guerre est au bout: tous les raisonnements de l'Empereur, toutes les +parties de son discours, comme autant d'avenues convergentes, ramènent à +la même conclusion: nécessité de la guerre. Cette guerre, Napoléon +entend plus que jamais la faire offensive. Mais l'état actuel de ses +préparatifs, retardés par leur grandeur même, s'oppose encore à cette +initiative. Puis, les négociations avec l'Autriche, avec la Prusse, avec +toutes les puissances qu'il importe d'enrôler dans nos rangs, sont +restées à l'état d'ébauche. Enfin, la saison est trop avancée pour +permettre en 1811 une série d'opérations fructueuses. Dans le Nord, où +la grande difficulté pour l'envahisseur est de se pourvoir en +subsistances et surtout en fourrages, la saison propice aux hostilités +est la fin du printemps: alors, l'épanouissement d'une végétation +tardive, mais exubérante, «fait naître le fourrage sous les pieds des +chevaux[270]»: la cavalerie, l'artillerie, les équipages militaires +trouvent sur place à se ravitailler, sans recourir à de difficiles et +dispendieux transports. C'est à cette époque que la Prusse orientale et +la Pologne, avec leurs plaines fertiles et leurs vastes prairies, se +formeront pour nous en dépôt d'approvisionnements créé par la nature, en +grenier d'abondance. + +[Note 270: Paroles de Napoléon lui-même. _Recueil de la Société +impériale d'histoire de Russie_, XXI, 374.] + +Par tous ces motifs, décidant la guerre, Napoléon décide en même temps +et encore une fois de la différer: il en fixe l'époque au mois de juin +1812. Tous ses efforts d'ici là ne tendront plus qu'à gagner du temps. +Mettant une sourdine à sa colère, il va exprimer de nouveau et sans +relâche à la Russie le désir de traiter, bien certain qu'on ne le +prendra pas au mot et qu'il peut impunément multiplier ses invites. Sous +le couvert de ces démonstrations pacifiques, il poussera à fond ses +armements et ses levées. Simultanément, sa diplomatie reprendra contact +avec l'Autriche et la Prusse, avec la Suède et la Turquie, afin qu'il +n'ait plus, au moment décisif, qu'à cueillir des alliances parvenues à +maturité. Ainsi, sans bruit et sans éclat, tout se préparera pour la +grande entreprise. Enfin, lorsque toutes nos forces seront en ligne, +lorsque nos alliances seront formées, lorsque Napoléon verra arriver +l'heure marquée dans ses profonds calculs, il donnera brusquement le +signal: après avoir mis près d'un an à tendre et à bander les ressorts +de sa puissance, il les lâchera brusquement, donnera l'impulsion aux +cinq cent mille hommes réunis sous sa main, viendra à leur tête aborder +impétueusement la Russie. Voilà le plan grandiose et félin qui s'est +esquissé dans son esprit dès le début de l'année et auquel il s'arrête +définitivement en août 1811; il le fixe alors sur le papier: il +l'indique en quelques mots dans le mémoire du 16 août, avec les actions +diverses que ce plan comporte et le dénouement foudroyant auquel elles +doivent aboutir: c'est comme une règle de conduite qu'il se trace par +écrit, pour plus de méthode, et à laquelle nous le verrons +rigoureusement s'astreindre. + +Les considérations développées, dit le mémoire, «n'ont laissé aucun +doute à Sa Majesté sur la question dont elle cherchait la solution». En +conséquence, elle a prescrit trois séries d'opérations parallèles. Elle +a ordonné de continuer les négociations avec la Russie; elle a ordonné +que «des négociations soient ouvertes avec l'Autriche et avec la Prusse, +afin que, si d'ici à six mois la Russie persiste dans son système +ironique de se plaindre sans cesse et de ne s'expliquer sur rien, Sa +Majesté puisse établir un nouveau système d'alliances par des traités +qui ne seraient signés qu'à l'expiration de ce terme». Enfin, Sa Majesté +a ordonné que «dès à présent les armées soient mises sur le pied de +guerre, afin que le mois de juin arrivant, époque où la saison devient +favorable aux opérations militaires dans les pays où Sa Majesté devrait +porter ses armes, elle soit en mesure, si elle est forcée à la guerre, +de venger la foi des traités qu'on ne jura jamais en vain, de défendre +le duché de Varsovie et de le consolider en ajoutant à son étendue et à +sa puissance». + +On remarquera que l'Empereur, dans cette dernière partie du mémoire, +affecte encore de s'exprimer sur la guerre en termes dubitatifs; il +termine même en paraphrasant la maxime qu'il qualifie de banale: «_Si +vis pacem, para bellum._» Mais quelques réticences voulues, quelques +phrases de pure forme sauraient-elles prévaloir contre l'ensemble du +texte et l'orientation générale des idées? Dans un document destiné à +rester, un souverain n'avoue jamais qu'il va délibérément et de parti +pris à la guerre, lors même qu'il la veut et la décrète intimement. Au +reste, tout projet humain, fût-il conçu par le plus volontaire des +hommes, laisse une part à l'inconnu et aux contingences de l'avenir. +Napoléon ne jugeait pas tout à fait impossible que la Russie, épouvantée +par nos préparatifs, consentît au dernier moment à rentrer dans +l'alliance sans conditions ni garanties. Seulement, il se réservait en +ce cas d'exiger des sacrifices proportionnés aux efforts et aux dépenses +que les Russes lui auraient occasionnés: il n'entendait pas faire pour +rien une immense et coûteuse expédition jusqu'au seuil de leur empire. +Non content de les assujettir à ses volontés sur tous les points en +litige, il leur retirerait les avantages concédés à Erfurt, les +priverait de la Moldavie et de la Valachie, les réduirait pour longtemps +à un état d'impuissance et de nullité, et certains passages de son +mémoire ne laissent aucun doute sur cette intention de les traiter en +vaincus, lors même qu'ils viendraient à lui et s'humilieraient au seul +contact du fer. Au fond, il n'admet plus qu'une solution par les armes, +une capitulation de l'adversaire sous le coup ou sous la menace +immédiate de la défaite. C'est en ce sens que les journées des 15 et 16 +août 1811 inscrivent une date décisive dans l'histoire de la rupture: +elles marquent l'instant où Napoléon renonce à toute idée de +transaction, où il se promet d'imposer purement et simplement la loi par +la pression de ses armées, et ajourne en même temps à l'échéance de dix +mois cette grande contrainte. + + + + +CHAPITRE VII + +SUITE DES PRÉPARATIFS. + + +Réponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes +d'explications.--Instances à la fois pressantes et vagues.--Ce que ni +l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos +préparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'armée +varsovienne.--Les contingents allemands.--L'armée de Davout.--L'armée +des côtes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'armée +d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matériel.--Minutieux +efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les +transports: moyens employés pour vaincre la nature et les +espaces.--Universelle prévoyance.--Napoléon excessif en tout.--Il ruse +tour à tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail +parallèle d'Alexandre.--Formation des armées russes en deux groupes +principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche à +reprendre la libre disposition de son armée d'Orient en hâtant sa paix +avec la Porte.--Service demandé à l'Angleterre.--Napoléon incite les +Turcs à continuer la guerre.--Causes de sa lenteur à s'assurer de +l'Autriche, de la Prusse et de la Suède.--Dangers de cette +politique.--Bernadotte rentre en scène.--Départ de la princesse +royale.--L'été à Drottningholm.--Contrebande effrénée; rapports avec +l'Angleterre.--Langage de la France: modération relative.--Le baron +Alquier part spontanément en guerre contre la Suède.--Note +injurieuse.--Réplique sur le même ton.--Scène extraordinaire entre +Alquier et Bernadotte.--Déplacement de l'irascible ministre.--Mise en +interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de +Napoléon sur la Suède.--Alternatives de rigueur et de longanimité.--Une +crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer +les conditions. + + + +I + +À l'apostrophe lancée au prince Kourakine, Alexandre fit le 25 +septembre, par communication diplomatique, une réponse calme et digne, +où il se défendait énergiquement d'avoir jeté un regard de convoitise +sur aucune partie de la Pologne varsovienne[271]. Mettant à profit le +vague et l'obscur de ses insinuations antérieures, il protestait contre +l'interprétation qu'on prétendait leur donner; il affectait de n'avoir +jamais désiré ce qu'il n'avait pu obtenir. + +[Note 271: BOGDANOVITCH, I, 33.] + +Napoléon prit acte de ces déclarations, mais répliqua aussitôt: Puisque +vous ne voulez rien de la Pologne, que voulez-vous? Entrez en matière +sur les intérêts de la maison d'Oldenbourg, parlez net; nous sommes +prêts à vous écouter. Et périodiquement, de mois en mois, il invitait le +cabinet de Pétersbourg à sortir de sa réserve, à lui envoyer un +négociateur spécial ou à munir Kourakine des pouvoirs nécessaires pour +faire un arrangement[272]. À ces demandes, Alexandre répondait par ses +plaintes ordinaires, par des doléances sans conclusion, et délayait en +phrases évasives ses refus de traiter. Ces fins de non-recevoir prévues +n'empêchaient nullement l'Empereur de renouveler ses avances en vue d'un +accord dont il ne spécifiait pas les bases. Ainsi se maintenait entre +les deux souverains un conflit stagnant. Tous deux évitaient de se +dévoiler et de trancher la grande équivoque. La véritable question en +jeu était maintenant celle du blocus, mais Alexandre n'en parlerait +jamais le premier, et Napoléon était résolu à n'en parler qu'à la tête +de cinq cent mille hommes. Le duc de Bassano faisait à Lauriston cet +aveu: «Je vous le dis encore pour vous seul, Monsieur, l'affaire +d'Oldenbourg est peu de chose pour la Russie et pour nous. Les intérêts +du commerce et du système continental sont tout... Cette explication ne +vous autorise point à aborder ces questions et à sortir de la mesure qui +vous est prescrite[273].» Le ministre recommandait à l'ambassadeur, il +est vrai, de s'éclairer discrètement sur les dispositions que +témoignerait le cabinet de Pétersbourg «si ces questions étaient +abordées[274]»; mais l'Empereur, malgré cette formule interrogative, se +rendait parfaitement compte que la Russie, ayant répudié presque +ouvertement et trahi le système continental, n'y rentrerait jamais de +plein gré, qu'il faudrait l'y ramener d'autorité, et il rassemblait sans +relâche, coordonnait, multipliait à l'infini ses moyens d'invasion. + +[Note 272: _Corresp._, 17394, 18242, 18245.] + +[Note 273: Lettre confidentielle du 19 novembre 1811.] + +[Note 274: _Id._] + +Ce travail se poursuit d'un bout à l'autre de l'Europe française. Au +nord, l'avant-poste de Dantzick devient presque une armée, composée de +bataillons français, polonais, westphaliens, hessois et badois. Dantzick +n'est plus seulement une place munie de toutes ses défenses et se +suffisant à elle-même: c'est «le grand dépôt pour toute la guerre du +Nord[275]», un magasin abondamment pourvu, un atelier de construction et +de réparation. Il y a là des fonderies, des usines, des chantiers en +activité, car il importe que la Grande Armée, lorsqu'elle passera sous +Dantzick pour entrer en Russie, trouve dans la ville de quoi compléter +ses munitions et refaire son matériel. Sur la droite de Dantzick, +Napoléon augmente l'armée varsovienne, n'admet plus de différence entre +les états portés sur le papier et les effectifs réels: il vient en aide +à l'administration locale et lui fait passer des subsides, tout en lui +reprochant de mésuser de ses ressources[276]. + +[Note 275: _Corresp._, 18140.] + +[Note 276: _Id._, 18300, 18477.] + +En arrière de la Vistule, les garnisons de l'Oder reçoivent des renforts +et se composent désormais de troupes exclusivement françaises. Dans la +région de l'Elbe, Davout commande maintenant à quatre divisions. +Napoléon lui en forme peu à peu une cinquième. Surtout, fidèle à ses +procédés, il grossit les divisions déjà existantes par une lente +infusion de détachements divers: dans ces moules tout formés, il fait +couler insensiblement la matière humaine. Davout a 72,000 hommes +d'infanterie; 13,000 sont en route pour le rejoindre: ils porteront les +compagnies à l'effectif de 150 hommes, les bataillons à 900, les +régiments à 4,500[277]. Autour de Davout et en arrière, les princes de +la Confédération sont invités «à remonter leur cavalerie et à préparer +leur contingent[278]». L'Empereur donne une attention particulière aux +troupes saxonnes, aux divisions westphaliennes, et les tient prêtes à +marcher aux côtés de notre armée d'Allemagne. + +[Note 277: _Id._, 18170, 18175, 18187, 18208, 18215, 18226. Cf. les +réponses de Davout, aux Archives nationales, AF, IV, 1654-1656.] + +[Note 278: _Corresp._, 18333.] + +En Hollande et dans la France du Nord, une autre armée de quatre +divisions était en train de se former. Échelonnée sur le littoral depuis +le pas de Calais jusqu'à l'Ost-Frise, s'appuyant aux camps de Boulogne +et d'Utrecht, elle regardait la mer et semblait faire face aux Anglais: +pour mieux donner le change, Napoléon l'avait nommée: _corps +d'observation des côtes de l'Océan_. En réalité, elle était destinée à +passer en Allemagne par un changement de front, par une conversion à +droite, et à former deux corps de la Grande Armée. Vers la fin de +l'année, les troupes massées autour d'Utrecht et de Nimègue viendront se +poster entre Munster et Osnabrück et y attendront de nouveaux ordres: +celles de Boulogne se dirigeront sur Mayence. + +L'Empereur songe d'abord à relier les premières, lors de leur entrée en +Allemagne, au corps de Davout, et à constituer au maréchal une armée de +deux cent mille hommes, comprenant neuf divisions[279]. Mais Davout +s'alarme de ce surcroît de charge et de responsabilité: dans une lettre +remarquable, qui fait honneur à sa modestie autant qu'à sa connaissance +profonde des vrais principes du commandement, il rappelle à l'Empereur +que le maniement direct de neuf divisions excède les forces d'un seul +homme[280]. Napoléon se rend à ces raisons; il décide de donner aux +troupes de Hollande un commandant en chef spécial et d'en faire une +puissante unité sous les ordres d'Oudinot, duc de Reggio; il confiera à +Ney, duc d'Elchingen, les masses qui arriveront de Boulogne. + +[Note 279: _Id._, 18218, 18285.] + +[Note 280: Lettre du 4 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, +1656.] + +Dès à présent, de tous les points du territoire, les conscrits +rapidement éduqués affluent dans les camps des Pays-Bas, s'y mêlent à +de vieux soldats, achèvent de se former à leur contact. Le matériel se +réunit à la Fère, Metz, Mayence, Wesel, Maëstricht, afin que les deux +corps le prennent en passant. D'un mouvement analogue, toutes les forces +disponibles de l'Italie remontent vers le centre de formation établi au +pied des Alpes, entre Brescia et Vérone: là s'établit, sous Eugène, une +troisième armée, destinée à déboucher en Allemagne par Ratisbonne et à +prendre rang dans la grande colonne d'invasion. Chaque corps se compose +individuellement ses états-majors, son personnel administratif, ses +services auxiliaires, ses parcs, se complète en munitions et en chevaux. +Indépendamment des cinq brigades de cavalerie légère affectées aux corps +d'Allemagne, Napoléon en crée huit autres, sans fixer encore leur +destination: il crée cinq divisions de grosse cavalerie, deux en +Hanovre, une à Bonn, une à Mayence, une à Erfurt, la dernière sur le +Mincio. Quant à la réserve générale de l'armée, elle est tout indiquée; +ce sera la garde. Répartie dans le triangle compris entre Paris, +Bruxelles et Metz, la garde rappelle à soi les détachements et les +cadres envoyés en Espagne, grossit et enfle sur place, arrive à un +complet et magnifique épanouissement. Avec ses grenadiers, voltigeurs, +tirailleurs, fusiliers, chasseurs, flanqueurs, avec ses vélites royaux +et ses bataillons italiens, l'infanterie comprend maintenant quatre +divisions; la cavalerie en forme deux, l'artillerie possède deux cent +huit pièces[281], mais les régiments ne quittent pas encore leurs +garnisons ordinaires et leurs quartiers de paix. Ainsi, sur des points +divers, sous des dénominations différentes, se constituent toutes les +parties de la Grande Armée future: Napoléon confectionne séparément les +pièces de l'organisme, en attendant qu'il les ajuste, qu'il les soude +les unes aux autres, qu'il les monte et les dresse en un formidable +appareil[282]. + +[Note 281: _Corresp._, 18281, 18333, 18365, 18400, et en général +toute la _Correspondance impériale_ depuis août 1811 jusqu'à février +1812. Désormais, il n'est presque plus de jour qui s'écoule sans être +marqué par l'expédition d'un ou de plusieurs ordres.] + +[Note 282: _Corresp._, 18337, 18355-18356.] + +Comme les guerres précédentes et surtout celle d'Espagne ont dévoré en +partie ses meilleurs régiments, il veut suppléer à la qualité par la +quantité, vaincre et écraser par le nombre. Sur tous les points de +réunion, il entasse régiments sur régiments, fait des brigades et des +divisions avec des éléments de toute sorte, puissamment amalgamés et +pétris; il croit n'avoir jamais assez d'hommes, assez de contingents: il +attire ses plus lointaines ressources, envoie au prince Eugène des +Dalmates et des Croates, promet à Oudinot d'autres Croates, qui +combattront à côté de bataillons suisses, fait venir à Paris et passe en +revue deux régiments de Slaves à demi sauvages, de _haydoucks_ qui +guerroyaient naguère contre le Turc sur les confins de l'Autriche. Il +jette en Allemagne des bataillons portugais, d'autres en Hollande, et çà +et là, dans les différents corps, des régiments espagnols apparaissent, +décimés par la désertion et grelottant de fièvre, dépaysés et +emprisonnés dans nos rangs. + +Puis, c'est une accumulation d'artillerie. Comptant moins sur les +hommes, Napoléon veut avoir plus de canons; il en a déjà six cent +quatre-vingt-huit, avec quatre mille cent quarante-deux voitures +d'artillerie[283]; il en aura davantage. Sachant aussi qu'en Russie son +grand ennemi sera la nature, qu'il engage contre elle un duel +redoutable, il tient à munir ses soldats de tout ce qu'il faut pour la +vaincre, pour s'ouvrir des chemins, aplanir les routes, supprimer les +espaces, créer des communications, franchir les fleuves. Il donne au +corps du génie des proportions inusitées: il tient à posséder trois +équipages de ponts, servis par un corps spécial et par les marins de la +garde: il en fait rassembler lui-même les différentes pièces, les +énumérant et les citant par leur nom, afin que l'on n'en oublie aucune: +par ses soins, chaque équipage devient un mécanisme parfait et délicat +comme un ressort d'horlogerie. Pour mieux assurer le bien-être et +l'endurance de ses troupes, pour les mettre à l'abri du dénuement et des +intempéries, il leur compose des réserves d'habillement, un rechange +complet d'habits, de linge et de chaussures. Il n'oublie pas de +commander «vingt-huit millions de bouteilles de vin, deux millions de +bouteilles d'eau-de-vie: total, trente millions de liquide, ce qui +abreuverait toute une armée pendant une année[284]» Enfin, pour voiturer +l'effrayant fardeau d'approvisionnements que l'armée doit traîner à sa +suite, il recourt à tous les modes connus de transport et de locomotion: +il multiplie le nombre des véhicules; il en invente de nouveaux, +commande des caissons d'un modèle perfectionné, recrute des chevaux de +trait par milliers, lève des bataillons de boeufs, organise un immense +matériel roulant, destiné à suivre nos colonnes, à s'enfoncer avec elles +dans les profondeurs de l'Est. + +[Note 283: _Corresp._, 18281.] + +[Note 284: _Corresp._, 18386. Cf. le n° 18404.] + +Jamais sa pensée n'a tant embrassé, ne s'est montrée à ce point féconde +et créatrice: jamais il n'a mêlé une science aussi raffinée du détail à +d'aussi larges conceptions d'ensemble, et c'était pourtant cette +universelle prévoyance qui l'acheminait plus sûrement aux désastres. Son +tort, si invraisemblable que le fait paraisse, fut l'excès même de ses +précautions: ce fut de ne vouloir rien laisser aux chances de l'imprévu +dans l'expédition qui en comportait le plus, de mettre trop de prudence +dans sa grande aventure, de raisonner à outrance ses témérités et de +prétendre en assurer mathématiquement le succès. Il donnait ainsi à +l'oeuvre géante une complexité qui la disproportionnait encore davantage +aux facultés humaines. L'armée qu'il se composait, énorme, surchargée et +épaissie d'éléments hétérogènes, lourde d'impédiments, réussirait moins +aux tâches d'élan et d'entrain où excellaient naguère ses souples +armées: elle offrirait plus de prise aux accidents de guerre ou de +climat qui pourraient la désagréger dès le début ou la frapper +d'impotence: l'une des raisons qui firent échouer l'entreprise fut la +grandeur même et la perfection des préparatifs. + +Par un jeu double et fortement calculé, Napoléon dissimulait certains +de ces préparatifs et montrait les autres. On a vu avec quel soin il +cachait l'introduction de nouveaux groupes en Allemagne et celait ses +efforts pour loger des instruments d'agression aux portes mêmes de la +Russie. Il voulait faire croire qu'il ne donnait encore à aucune partie +de ses troupes une direction offensive, qu'il ne marquait point par des +jalonnements déjà imposants ses futures positions d'attaque. Par contre, +il avouait hautement qu'en présence de l'attitude inexplicable +d'Alexandre, il se croyait tenu d'armer, qu'il armait à force, que tout +se levait dans l'intérieur de ses États, et que la France, s'il fallait +en venir finalement à la guerre, l'engagerait avec un ensemble de moyens +dont elle n'avait jamais disposé. «L'Empereur ne veut point la guerre, +il fait tout pour l'éviter, mais il a dû se mettre en état de ne point +la craindre[285]»: tel était le langage prescrit à sa diplomatie. +Lui-même citait des chiffres à effrayer l'imagination: il disait à des +auditeurs bien placés pour transmettre au loin ses paroles: «Non, je +suis sûr que l'empereur Alexandre ne se fait aucune idée de toutes les +forces que je puis employer contre lui; l'ayant connu personnellement et +ne pouvant m'empêcher de l'aimer et de rendre justice à ses bonnes +qualités, j'en suis réellement très fâché pour lui[286].» L'effet de ces +menaces indirectes serait peut-être de faire trembler la Russie et de +vaincre son obstination: peut-être la verrait-on, à l'instant où nos +armées s'ébranleraient, s'abattre misérablement devant elles et se plier +aux plus dures exigences. Dans tous les cas, ainsi avertie, elle se +sentirait moins disposée à risquer une attaque, à nous prévenir sur la +Vistule. + +[Note 285: Lettre de Maret à Latour-Maubourg, 14 septembre 1811.] + +[Note 286: Conversation avec le ministre de Prusse, rapportée par +Tchernitchef le 12 janvier 1812, volume cité, 282.] + +C'était dans le même but que l'Empereur continuait à fermer +systématiquement les yeux sur les intrigues de Tchernitchef, dont il +ignorait d'ailleurs toute l'étendue. Il se doutait bien que le jeune +officier, resté depuis le mois d'avril à Paris où il semblait avoir élu +définitivement domicile, rôdait autour des bureaux de la guerre: mais où +serait le mal s'il attrapait au passage quelques renseignements, +quelques états de situation, propres à lui faire vaguement connaître +l'immensité de nos moyens? Les notions qu'il transmettrait à sa cour, à +la suite de ces découvertes, ne la porteraient guère aux aventures. +Malgré les airs inquiets et les mines déconfites de Savary, Napoléon +laissait agir Tchernitchef, quitte à l'arrêter lorsque les choses +iraient trop loin et à le prendre sur le fait. + +À demi instruit de nos apprêts, Alexandre ne restait pas inactif. À vrai +dire, il ne pouvait plus guère augmenter ses armées, ayant fait appel +depuis longtemps à tous ses effectifs disponibles: il venait encore +d'avouer à l'ambassadeur d'Autriche que les corps étaient «au parfait +complet[287]». Il se reposait avec quelque confiance sur ses vingt-sept +divisions, ses cinq cent quatorze bataillons, ses quatre cent dix +escadrons, ses cent cinquante-neuf compagnies d'artillerie, ses seize +cents bouches à feu[288]: «mais, disait-il, il ne faut pas s'endormir +pour cela: je mets à profit le temps qu'on me laisse[289].» + +[Note 287: ONGKEN, rapport de Saint-Julien publié à la suite du tome +II, p. 611 et suiv.] + +[Note 288: BOGDANOVITCH, I, 37.] + +[Note 289: ONGKEN, _loco citato_.] + +Il essayait d'améliorer l'organisation militaire de l'empire, de +simplifier et d'assouplir les rouages, de renforcer les réserves. Par +ses ordres, on préparait de nouveaux appels, la levée de quatre hommes +sur cinq cents parmi les jeunes gens en âge de servir; mais ces +contingents ne seraient en état de paraître devant l'ennemi qu'après de +longs mois d'instruction. Actuellement, l'état-major s'occupait surtout +à disposer, conformément au plan imaginé par Pfuhl, les troupes sur +pied. Les armées de la frontière, rangées jusqu'alors l'une derrière +l'autre, se mêlaient pour se distribuer ensuite en deux groupes +principaux, placés sur la même ligne. Le premier se formait autour de +Wilna, en arrière du Niémen: il composerait l'armée principale, celle +qui reculerait vers le camp retranché de Drissa et en ferait le centre +de la résistance; le ministre de la guerre, Barclay de Tolly, prendrait +sous sa direction immédiate ce grand rassemblement. Le second groupe se +formait au sud de Wilna, près de Prouzany, derrière le Bug; ce serait +l'armée chargée de tenir la campagne et de harceler l'ennemi, +d'effleurer continuellement son flanc droit, de fatiguer les Français +par une guerre d'escarmouches et de surprises, de les obliger à +combattre toujours, sans jamais leur offrir l'occasion de vaincre. Le +commandement de cette deuxième armée, réservé d'abord au général Lavrof, +serait confié finalement à l'impétueux Bagration; une troisième, sous +Tormassof, se tiendrait en réserve et serait utilisée suivant les +circonstances. C'était dans cet ordre que l'on comptait affronter la +guerre défensive, sans préjudice des efforts à tenter, au début des +hostilités, pour entamer momentanément le duché de Varsovie ou la Prusse +orientale et déconcerter l'adversaire par cette rapide incursion[290]. + +[Note 290: _Mémoires de Wolzogen_, 77-79.] + +Dans leur groupement nouveau, les armées russes remettaient en ligne +sous une autre forme les deux cent cinquante à deux cent quatre-vingt +mille hommes que le Tsar avait mobilisés dès le début de l'année. +C'était à peu près tout ce qu'il pouvait opposer à l'invasion, obligé +qu'il était de maintenir des corps assez importants en face de la Perse, +dans le Caucase, sur le littoral de la mer Noire, dans le pays des +Cosaques et en Finlande. Pour accroître les forces disponibles, il n'y +avait qu'un moyen: achever la guerre de Turquie, reprendre ainsi la +libre disposition des troupes que Kutusof commandait sur le Danube et +qui se montaient encore, malgré les distractions opérées, à plus de +quarante mille hommes. Alexandre s'y employait activement, s'efforçait +de précipiter à leur terme les négociations avec la Porte et voyait dans +cette oeuvre de diplomatie le complément indispensable de ses mesures +stratégiques. + +Pour amener les Turcs à la paix, il se résignait à de nouveaux +sacrifices. En janvier et février, il avait voulu se faire céder les +Principautés entières pour en repasser la majeure partie à l'Autriche, +qu'il espérait séduire. Éconduit à Vienne, il renonçait à trafiquer des +deux provinces, consentait à restituer aux Turcs ce qu'il avait offert +aux Autrichiens, c'est-à-dire la Valachie entière et une moitié de la +Moldavie, en gardant toujours pour lui la Bessarabie et la portion du +territoire moldave comprise entre le Pruth et le Sereth. Résolu à +négocier sur ses bases, il se mit en quête d'un intermédiaire qui pût +instruire officieusement la Porte de ses concessions et les faire +valoir, préparer et ménager un accord. L'idée lui vint de s'adresser à +l'Angleterre: préjugeant son rapprochement avec elle, il lui fit +demander par communication secrète de le traiter d'avance en allié et de +le servir à Constantinople, où Pozzo di Borgo travaillait déjà depuis +une année à lui assurer le bon vouloir de la mission britannique. Le +cabinet de Londres se préparait à accréditer auprès du Sultan un +ministre, M. Liston, en place d'un simple chargé d'affaires; à la +sollicitation d'Alexandre, Liston fut chargé de transmettre et d'appuyer +les propositions de la Russie[291]. Il devait arriver à son poste vers +la fin d'octobre; c'était alors que la négociation s'entamerait, +aboutirait peut-être, et débarrasserait le Tsar de l'importune +diversion. La paix avec les Turcs aurait en outre l'avantage d'améliorer +les relations avec l'Autriche et conduirait peut-être à obtenir de cette +puissance, à défaut d'un concours sur lequel il ne fallait plus compter, +une neutralité strictement garantie. + +[Note 291: Ce fait a été révélé par Alexandre lui-même à l'envoyé +suédois Loewenhielm. Correspondance inédite de Loewenhielm, mars à mai +1812; archives du royaume de Suède.] + +Sentant que le principal effort de la diplomatie russe se tournait vers +l'Orient, Napoléon s'appliquait à le contrecarrer. Dès le 14 septembre, +il faisait insinuer aux Turcs qu'un accommodement avec leur ennemi +serait désormais une défaillance sans excuse, car le secours était +proche. Sans leur dire encore que sa rupture avec Alexandre devenait +inévitable, il ne leur défendait pas de le croire: «Si le Divan, +écrivait Maret à Latour-Maubourg, était persuadé que la guerre aura +lieu, et s'il faisait, d'après cette opinion, de nouveaux efforts pour +la continuer lui-même avec vigueur, ne détruisez point ses dispositions +et laissez-lui penser tout ce qui pourra donner plus d'énergie à ses +opérations militaires.» Le 21 septembre, Latour-Maubourg était invité à +renouveler la demande faite au printemps, à réclamer l'envoi en France +d'un plénipotentiaire ottoman, avec mission de négocier «un arrangement +et un accord d'opérations». + +Pour effacer toute trace de mésintelligence, Napoléon descend aux plus +petits moyens. Au temps de l'intimité avec Alexandre, il avait négligé +de répondre à la lettre par laquelle le sultan Mahmoud lui avait notifié +son avènement, et ce manque de procédés avait fait à l'orgueil musulman +une cuisante blessure. Aujourd'hui, si l'on revient à Constantinople sur +cet incident, Latour-Maubourg pourra dire que l'Empereur a parfaitement +répondu au message du Sultan, qu'il lui a écrit de Vienne pendant la +dernière campagne, mais que la lettre est tombée sans doute aux mains de +partis ennemis ou s'est égarée au milieu du désordre inséparable d'une +grande guerre. À l'appui de cette fable, le chargé d'affaires présentera +un duplicata de la lettre soi-disant perdue, une pièce qu'on lui expédie +de Paris pour les besoins de la cause. Dans cette copie d'un original +qui n'a jamais existé, l'Empereur s'astreint à toutes les formules de la +phraséologie orientale; il dit à Mahmoud: «Je prie Dieu, très haut, très +excellent, très puissant, très magnanime et invincible empereur, notre +très cher et parfait ami, qu'il augmente les jours de Votre Hautesse et +les remplisse de gloire et de prospérité, avec fin très heureuse[292]»; +et il exprime le voeu de voir l'union des deux empires, «qui fut +l'ouvrage des siècles», redevenir inaltérable. + +[Note 292: Archives des affaires étrangères, Turquie, 222.] + +S'étant promis pareillement de reprendre les pourparlers avec +l'Autriche, la Prusse et la Suède, il n'y mettait aucune précipitation, +car il craignait toujours que des liaisons positives et difficiles à +cacher n'avertissent la Russie de ses volontés hostiles. Ayant décidé en +principe de faire traîner jusqu'en janvier 1812 la conclusion de ses +alliances avec les deux cours germaniques, il ne recommençait pas même à +poser des jalons, s'en tenait avec l'Autriche aux paroles échangées +pendant les premiers mois de l'année, défendait toujours à la Prusse +d'armer, fût-ce même en sa faveur, l'invitait durement à n'attirer +l'attention sur elle par aucune démarche inconsidérée, à ne point se +mêler, humble et faible qu'elle était, à la querelle des grands. Quant à +la Suède, dont il craignait encore plus les emportements, il entendait +ne la mander qu'à la dernière heure; apprenant que Bernadotte continuait +à rassembler des troupes par provision et à tout événement, il blâmait +ces mesures, conseillait impérieusement de les suspendre[293]. Il +voulait que depuis la Baltique jusqu'au Danube, personne ne bougeât qu'à +son commandement: à Vienne, à Berlin, à Stockholm, on devait attendre +patiemment l'heure de sa bienveillance, sans chercher à la devancer, +sans donner l'alarme à Pétersbourg par un empressement inopportun. Mais +ce système de ménagements perfides envers la Russie lui préparait +d'assez sérieux mécomptes, l'exposerait à manquer des alliances +insuffisamment préparées. Si l'Autriche montrait un calme relatif, les +deux autres États s'agitaient, l'un par ambition et malaise, l'autre par +peur, et ne se jugeaient plus en position d'attendre. Les nonchalances +voulues de notre politique, ses lenteurs calculées, vont nous mettre en +péril de perdre la Prusse; déjà, elles nous ont aliéné de nouveau la +Suède, qui recommence à se détacher de nous et à s'échapper de notre +orbite. + +[Note 293: _Corresp._, 17916.] + + + +II + +Depuis l'arrêt de la négociation entamée avec la Suède au printemps et +dans laquelle Napoléon avait offert la Finlande à qui lui demandait la +Norvège, Bernadotte avait renouvelé quelques allusions à l'objet de ses +rêves. Comme l'Empereur continuait à faire la sourde oreille, il s'était +tu: désespérant à peu près d'obtenir de la France ce qui lui tenait au +coeur, comprenant que dans tous les cas Napoléon ne lui laisserait +jamais dicter les conditions de l'alliance, se jugeant par cela même +méconnu et délaissé, il revenait insensiblement à l'idée qui répondait +le mieux à ses rancunes personnelles, celle de demander la Norvège au +Tsar et d'en faire le prix d'un accord actif avec la Russie. + +Une circonstance d'ordre intime contribuait alors à l'isoler de la +France. La princesse royale allait le quitter, n'ayant pu s'habituer à +vivre dans le pays où elle devait régner. «Son Altesse périt d'ennui», +écrivait un diplomate[294]. À Stockholm, elle n'avait su ni s'occuper, +ni plaire; ses journées s'écoulaient dans une oisiveté boudeuse, et les +soirées, où les dames de la cour avaient conservé l'habitude de filer en +devisant paisiblement, lui paraissaient d'une insupportable longueur. Sa +seule ressource était la compagnie d'une dame française, sa grande +maîtresse et sa confidente, madame de Flotte, qui s'ennuyait plus +qu'elle, et dont les doléances achevaient d'assombrir son humeur. Puis, +il y avait entre elle et le couple royal des froissements, des heurts: +la jeune femme ne pouvait comprendre qu'il existât encore dans le monde +une cour où l'on n'eût pas adopté, en ce qui concernait la manière de +passer le temps, le train de vie et jusqu'aux heures des repas, la mode +de Paris, et la violence qu'on lui demandait de faire à ses goûts, à ses +usages, achevait de lui faire prendre en horreur le séjour de +Stockholm[295]. À la fin, n'y pouvant plus tenir, elle allégua une +raison de santé pour s'éloigner, annonça l'intention de faire une cure à +Plombières et partit pour la France en déplacement d'été. Cette +villégiature devait durer douze ans[296]. Privant Bernadotte de la +compagne qui mettait auprès de lui un rappel vivant de la patrie, elle +le laissait plus exposé aux influences ennemies. + +[Note 294: Alquier à Champagny, 20 mars 1811.] + +[Note 295: Correspondance de Tarrach, 31 mai.] + +[Note 296: Voy. l'ouvrage sur _Désirée, reine de Suède et de +Norvège_, par le baron HOSCHILD, p. 62.] + +Néanmoins, si sa pensée recommençait à incliner vers la Russie, cette +évolution ne se manifestait encore par aucun signe extérieur: entre les +deux courants qui se la disputaient, sa politique restait en apparence +stationnaire. À cette heure, il semblait que sa grande occupation fût +toujours de soigner sa popularité; jamais on ne l'avait vu plus affable, +plus porté à ériger la banalité en système. Pour atténuer le fâcheux +effet produit sur les dames de la société par le départ de la princesse, +il leur faisait la cour à toutes, réparait par ses empressements les +dédains de sa femme et se montrait aimable pour deux[297]. Il continuait +aussi à visiter les provinces et ne perdait pas une occasion d'éprouver +son prestige. Des troubles éclataient-ils quelque part, il accourait au +plus vite, et à sa vue tout rentrait dans l'ordre: il stupéfiait et +domptait la révolte par ce qu'il appelait lui-même «son éloquence +fulminante[298]». + +[Note 297: Correspondance de Tarrach, 7 juin.] + +[Note 298: Alquier à Maret, 25 juin 1811.] + +Lorsque après ces exploits il retournait au château de Drottningholm, où +la cour passait l'été, il «faisait les délices[299]» du vieux roi, qu'il +honorait dans sa décrépitude; la Reine raffolait de lui: sa verve, ses +beaux contes amusaient tout le monde; sa présence mettait l'entrain, +l'animation, dans le noble et froid palais «où la vie se passait +maintenant en société depuis le matin jusqu'au soir[300]». Cependant, +sous cette apparence de sérénité, d'enjouement même, son esprit inquiet +et toujours en travail fermentait de plus en plus; ses convoitises +déçues s'exaspéraient, se tournaient contre la France en une aigreur qui +finirait tôt ou tard par déborder. + +[Note 299: Correspondance de Tarrach, 19 juin.] + +[Note 300: Correspondance de Tarrach, 19 juin.] + +Il se contraignait encore, à la vérité, avec notre envoyé, et même +raffinait envers lui ses prévenances; il avait offert au baron Alquier +une maison de campagne tout près de Drottningholm, afin que l'on pût se +voir plus facilement et voisiner; il le visitait souvent, s'invita un +jour à dîner chez lui, et cette réunion, pleine de gaieté et d'accord, +fit événement dans la société de Stockholm[301]. Mais ces fallacieuses +attentions, par lesquelles le ministre français se laissait encore +éblouir et leurrer, n'étaient qu'un moyen d'endormir sa vigilance, de +lui faire oublier les infractions à la règle continentale qui se +commettaient de toutes parts. + +[Note 301: _Id._] + +N'attendant plus grand'chose de la France, Bernadotte était plus résolu +que jamais à ne point faire violence, pour nous complaire, aux intérêts +et aux commodités de son peuple. En réalité, malgré ses promesses cent +fois réitérées, aucune mesure sérieuse n'avait été prise contre le +commerce anglais. Si l'hiver, en suspendant la navigation, avait quelque +peu ralenti les rapports, le retour de la belle saison, en rouvrant la +Baltique, facilitait de nouveau les transactions prohibées et leur +rendait libre cours. Sur vingt points de la côte, la contrebande se +pratiquait au grand jour: la Suède se rendait de plus en plus accessible +et perméable aux produits anglais, qui la traversaient pour s'écouler en +Russie ou s'infiltrer en Allemagne. Entre les deux États officiellement +en guerre, pas un coup de canon n'avait été échangé. L'escadre +britannique, qui faisait sa tournée annuelle dans la Baltique, trouvait +dans les îles suédoises toute espèce de facilités pour se rafraîchir et +se ravitailler. Entre elle et le grand port de Gothenbourg, devant +lequel elle croisait de préférence, c'étaient d'étranges contacts, un +échange continuel de messages: les officiers anglais venaient à terre et +se déguisaient à peine pour paraître dans la ville. Tout dénotait chez +les autorités suédoises une connivence avec nos ennemis ou du moins une +scandaleuse tolérance. + +Instruit de ces faits, Napoléon s'en plaignit vivement. Bien qu'il n'eût +jamais attendu de la Suède une docilité exemplaire, l'insubordination de +cet État lui semblait passer toute limite: «Cette cour va trop loin», +inscrivait-il en marge d'un rapport[302]. Plusieurs notes furent +rédigées sous ses yeux et adressées au chargé d'affaires suédois; elles +étaient âpres, sévères, récapitulaient fortement nos griefs, demandaient +«réparation pour le passé et garantie pour l'avenir[303]». +Indépendamment des relations avec l'ennemi, elles se plaignaient de +sévices exercés sur des matelots français en Poméranie: ce coin de +terre, où l'Angleterre pourrait reprendre pied en Allemagne, attirait +spécialement l'attention de l'Empereur. Toutefois, si acerbe que fût +l'expression de son mécontentement, il avait soin d'y conserver certaine +mesure. Trop inflexible sur son système, trop jaloux de ses droits pour +fermer les yeux sur d'incessantes contraventions, il tenait cependant à +ne pas rompre avec la Suède, à ne point l'éloigner de lui +définitivement, afin de pouvoir la ressaisir à temps et la tourner +contre la Russie. Il gardait donc, jusqu'en ses colères, quelque +retenue, et évitait de jeter entre les deux cours l'irréparable. + +[Note 302: Archives des affaires étrangères, Suède, 296.] + +[Note 303: Note du 19 juillet 1811. Archives des affaires +étrangères, Suède, 296.] + +Malheureusement, le ministre impérial à Stockholm, rappelé enfin à la +clairvoyance et subitement revenu de son optimisme, ne devait pas imiter +cette modération relative; le serviteur allait se montrer plus dur, plus +exigeant que le maître. Lorsque M. Alquier eut appris par les rapports +des consuls et par de multiples renseignements qu'on s'était joué de +lui, lorsqu'il sut, à n'en pouvoir douter, que partout les lois de +blocus étaient effrontément violées, sa colère fut d'autant plus vive +que ses illusions tombaient de plus haut: furieux d'avoir été pris pour +dupe, il fit de nos démêlés avec la Suède sa querelle personnelle. Non +content de témoigner par un brusque changement d'attitude, par des +manières impolies et grossières, son mépris et sa colère, il fit plus et +se décida spontanément à une démarche d'une extrême gravité. De son +chef, sans y avoir été invité ou autorisé par son gouvernement, il +rédigea et adressa au baron d'Engeström une note écrite, une missive +furibonde, où nos griefs étaient repris et commentés avec une virulence +tout à fait en dehors du ton diplomatique. Ce réquisitoire ne se bornait +pas à taxer de fourberie et de mensonge les gouvernants actuels de la +Suède; il les accusait de trahir l'intérêt public et leur présageait le +pire destin: une révolution vengeresse avait châtié les fautes de leurs +prédécesseurs; le retour à une «politique misérable» aurait pour +infaillible effet «de replacer le gouvernement suédois dans la situation +qui a produit la catastrophe du dernier Gustave[304]». + +[Note 304: Archives des affaires étrangères, Suède, 296.] + +Aucun homme de coeur, aucun ministre soucieux de la dignité nationale +n'eût toléré ces menaces. M. d'Engeström, sortant de son naturel placide +et larmoyant, rendit outrage pour outrage. À la diatribe française, il +répondit par une note dans laquelle il prenait violemment à partie notre +ministre et l'accusait, dans les termes les moins ménagés, de brouiller +à dessein les deux cours, pour quitter une résidence qui lui déplaisait. +«Le climat de ce pays-ci, lui disait-il, peut bien vous être contraire, +vous pouvez former des voeux pour avoir une autre destination, mais il +n'y aurait pas de loyauté à provoquer votre changement par des +assertions dénuées de preuves... Ceux qui pourraient avoir la coupable +pensée de provoquer la discorde finiraient toujours par être démasqués.» +En terminant, il protestait contre un écrit qui, «en attaquant l'honneur +national, offrait l'exemple de la violation la plus inouïe du droit des +gens[305]». + +[Note 305: _Id._] + +Devant cette réplique, l'indignation et la colère d'Alquier n'eurent +plus de bornes; il refusa de recevoir la note suédoise, la renvoya à +son auteur et rompit avec lui toutes relations. Quelques jours après, le +25 août, il provoquait une explication avec le prince royal. Celui-ci ne +la lui refusa point: il cherchait lui-même une occasion de dire au +représentant de la France tout ce qu'il avait sur le coeur, de publier +et de crier ses griefs: la rencontre de ces deux hommes, également +enfiévrés de passion et de haine, devait inévitablement aboutir à un +choc violent: ce fut l'explosion de l'orage. + +La conversation débuta pourtant sur un mode assez doux. Bernadotte +convint que la réponse de M. d'Engeström était raide; il ajouta même, +par un aveu inattendu, qu'à la place de M. Alquier il eût fait comme lui +et refusé de recevoir la pièce. Mais bientôt, avec acrimonie, il se +plaignit de tous les agents français, consuls ou autres, établis en +Suède; à l'entendre, parmi ces hommes «passionnés ou calomnieux», il +n'en était pas un qui ne cherchât, par des motifs plus ou moins +avouables, à envenimer les discussions, à tendre les rapports, à le +dénigrer personnellement aux yeux de l'Empereur; c'était d'eux que lui +venaient tous les traits dont il était continuellement harcelé, qui ne +lui laissaient aucun repos et lui faisaient l'existence insupportable: +«Il est bien extraordinaire, dit-il, qu'après avoir rendu d'aussi grands +services à cette France, j'aie continuellement à me plaindre de ses +agents.» + +Alquier commençait de son côté à s'échauffer; il finit par dire: «Vous +vous plaignez étrangement de cette France, Monseigneur; si vous l'avez +bien servie, il me semble qu'elle vous a bien récompensé, et j'oserai +maintenant vous demander ce que vous avez fait pour elle depuis votre +arrivée en Suède, si l'influence de la France s'est accrue par votre +avènement, quelle preuve d'intérêt ou de dévouement vous avez donnée à +l'Empereur depuis près d'une année... Vous prodiguez aux Anglais toutes +les ressources que votre pays peut offrir, et vous n'avez rien voulu +faire en faveur de la France.» + +Bernadotte essaya d'abord assez faiblement de défendre sa conduite. Tout +à coup, dédaignant de se justifier et découvrant le fond de sa pensée, +il s'écria: «Au reste, je ne ferai rien pour la France, tant que je ne +saurai pas ce que l'Empereur veut faire pour moi, et je n'adopterai +ouvertement son parti que lorsqu'il se sera lié avec nous par un traité; +alors je ferai mon devoir. Au surplus, je trouve un dédommagement et ma +consolation dans les sentiments que m'a voués le peuple suédois. Le +souvenir du voyage que je viens de faire ne s'effacera jamais de mon +coeur. Sachez, monsieur, que j'ai vu des peuples qui ont voulu détacher +mes chevaux et s'atteler à ma voiture. En recevant cette preuve de leur +amour, je me suis presque trouvé mal. J'avais à peine la force de dire +aux personnes de ma suite: «Mais, mon Dieu! qu'ai-je fait pour mériter +les transports de cette nation, et que fera-t-elle donc pour moi +lorsqu'elle me sera redevable de son bonheur?» J'ai vu des troupes +invincibles dont les hourras s'élevaient jusqu'aux nues, qui exécutent +leurs manoeuvres avec une précision et une célérité bien supérieures à +celles des régiments français, des troupes avec lesquelles je ne serai +pas obligé de tirer un seul coup de fusil, à qui je n'aurai qu'à dire: +«En avant, marche!» des masses, des colosses qui culbuteront tout ce qui +sera devant eux.» + +«--Ah! c'en est trop, interrompit Alquier; si jamais ces troupes-là ont +devant elles des corps français, il faudra bien qu'elles nous fassent +l'honneur de tirer des coups de fusil, car assurément elles ne nous +renverseront pas aussi facilement que vous paraissez le croire.» +_Bernadotte_: «Je sais fort bien ce que je dis, je ferai des troupes +suédoises ce que j'ai fait des Saxons, qui, commandés par moi, sont +devenus les meilleurs soldats de la dernière guerre.» + +Sans relever cette énormité, Alquier glissa quelques observations sur +l'inutilité qu'il y avait pour la Suède à armer présentement: «Je suis +au contraire, lui dit le prince, plus résolu que jamais à lever de +nouvelles troupes. Le Danemark a cent mille hommes sous les armes, et +j'ignore s'il n'a pas quelque dessein contre moi. D'ailleurs, je dois me +prémunir contre l'exécution du projet entamé par l'Empereur aux +conférences d'Erfurt pour le partage de la Suède entre le Danemark et +la Russie.» Il ajouta que cet avis lui avait été donné de Pétersbourg +«par des femmes, qui savaient et lui écrivaient tout...».--«Mais je +saurai me défendre, reprenait-il avec exaltation; _il_ me connaît assez +pour savoir que j'en ai les moyens. Les Anglais ont voulu se montrer +exigeants avec moi; eh bien, je les ai menacés de mettre cent corsaires +en mer, et à l'instant ils ont baissé le ton.» + +Ces fanfaronnades n'étaient que le début d'une sortie plus +extraordinaire que tout le reste. «Au surplus, dit le prince, quels que +soient mes sujets de plainte contre la France, je suis néanmoins disposé +à faire tout pour elle dans l'occasion, quoique les peuples que je viens +de voir ne m'aient demandé que de conserver la paix, à quelque prix que +ce pût être, et de rejeter tout motif de guerre, fût-ce même pour +recouvrer la Finlande, dont ils m'ont déclaré qu'ils ne voulaient pas. +Mais, monsieur, qu'on ne m'avilisse pas, je ne veux pas être avili, +j'aimerais mieux aller chercher la mort à la tête de mes grenadiers, me +plonger un poignard dans le sein, me jeter dans la mer la tête la +première, ou plutôt me mettre à cheval sur un baril de poudre et me +faire sauter en l'air!» + +Tandis que le prince, roulant des regards furibonds, proférait ces +extravagances, la porte de son cabinet s'était ouverte; son jeune fils, +âgé de douze ans, avait franchi le seuil et fait quelques pas dans la +pièce. S'apercevant de cette entrée, ménagée ou non, Bernadotte y vit +l'occasion d'un grand jeu de scène; il s'élança vers l'enfant, et +s'emparant de lui d'un geste théâtral: «Voilà mon fils, dit-il, qui +suivra mon exemple; le feras-tu, Oscar?--Oui, mon papa.--Viens que je +t'embrasse, tu es véritablement mon fils.» Alquier ajoute dans son +rapport: «Pendant cette scène si honteuse et si folle, le prince, agité +par la plus forte émotion, avait tous les dehors d'un homme en démence. +J'avais tenté plusieurs fois de me retirer, et toujours il m'avait +retenu. J'étais enfin parvenu à la porte du cabinet, lorsqu'il me dit: +«J'exige de vous une promesse, c'est que vous rendrez compte exactement +à l'Empereur de cette conversation.--Je m'y engage, puisque Votre +Altesse Royale le veut absolument.» Je viens de le faire, Monseigneur, +et je prie Votre Excellence de croire que j'ai fidèlement tenu +parole[306].» + +[Note 306: Alquier à Maret, 26 août 1811. Cette dépêche est +consacrée au compte rendu de la conversation et aux conclusions qu'en +tire notre ministre. Divers extraits en ont été cités et analysés par +BIGNON, X, 177-179; GEFFROY, _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre +1855, et THIERS, XIII, 217-219.] + +Les derniers mots du prince n'étaient-ils qu'une suprême bravade? À +l'encontre de ce qu'il paraissait désirer, espérait-il qu'Alquier +tairait une partie de la conversation et ne le montrerait pas dans +l'égarement de sa colère? Au contraire, nourrissait-il encore le fol +espoir d'arracher à l'Empereur, par la violence et la menace, cette +promesse d'un grand avantage territorial, ce don de la Norwège qui +tardait tant à venir? Quoi qu'il en soit, ses allusions réitérées ne +permettent aucun doute sur la cause primordiale du ressentiment qui +avait déterminé en lui cet accès de délirante fureur. Si nos exigences +en matière commerciale, si les tracasseries d'Alquier l'avaient +fortement irrité, c'était surtout le dédaigneux silence opposé par +l'Empereur à ses requêtes, à ses avances, c'était cette manière de le +traiter en personnage suspect et négligeable, qui avait particulièrement +ulcéré son amour-propre et déçu ses convoitises: il reprochait moins à +la France de lui trop demander que de ne lui avoir rien accordé encore: +sa rage était surtout celle du solliciteur éconduit ou du moins +indéfiniment ajourné. + +Dans l'esclandre survenu à Stockholm, Napoléon sut faire la part des +responsabilités respectives. Engeström dans sa note, Bernadotte dans son +langage avaient porté un défi à toutes les convenances, mais Alquier +s'était attiré ces répliques par son attitude agressive; c'était lui qui +avait pris l'initiative d'un scandaleux débat. Napoléon ne voulut pas le +désavouer publiquement et le disgracier, car la note ministérielle +suédoise avait en quelque sorte interverti les torts; il comprit +toutefois que le maintien de ce ministre à Stockholm devenait +impossible; il l'en fit prestement et discrètement déguerpir. + +Au reçu du rapport relatant la conversation du 25 août, le duc de +Bassano invita le baron par retour du courrier à remettre le service +entre les mains d'un chargé d'affaires, à plier bagage, à quitter son +poste sans prendre congé ni voir personne, à repasser le Sund et à +échanger la légation de Stockholm contre celle de Copenhague: ce +transfert était une demi-satisfaction donnée à la Suède, outragée dans +la personne d'un de ses ministres. + +Quant à Bernadotte, si las que fût l'Empereur de ses incartades, si +dégoûté qu'il fût du personnage, il dédaigna de relever ses paroles et +le jugea au-dessous de sa colère. Une fois de plus, il se borna à se +détourner de lui comme d'un esprit incohérent, troublé de vaines +agitations, malade d'ambition et d'orgueil, à traiter par l'isolement. +Il fit mander au chargé d'affaires, M. Sabatier de Cabre, de se +conformer au système qui avait été recommandé en vain à Alquier et qui +consistait à éviter avec le prince toute conversation politique. +Quelques semaines après, formulant plus rigoureusement l'interdit, il +écrivait au ministre des relations extérieures: «Vous ferez connaître au +chargé d'affaires, dans ses instructions, que je lui défends de parler +au prince royal; que, si le prince l'envoie chercher, il doit répondre +que c'est avec le ministre qu'il est chargé de traiter. Il doit garder +avec le prince royal le plus absolu silence, ne pas même ouvrir la +bouche. Seulement, si le prince se permettait de s'échapper en menaces +contre la France, comme cela lui est déjà arrivé, le chargé d'affaires +doit dire alors qu'il n'est pas venu pour écouter de pareils outrages et +qu'il se retire[307].» + +[Note 307: _Corresp._, 18233.] + +M. de Cabre ne se trouva pas dans le cas de pousser les choses aussi +loin, et même Bernadotte lui fit au sujet d'une entente possible, d'un +gage qui le rassurerait sur les intentions de l'Empereur, quelques +insinuations laissées sans réponse; mais on peut croire qu'elles ne +trahissaient plus chez leur auteur que de fugitives hésitations. En +fait, c'était vers Alexandre que ses regards se tournaient désormais: +sans entrer encore en matière avec lui et sans parler d'alliance, il lui +adressait de plus significatifs sourires, cajolait davantage son +envoyé[308]; il se rouvrait ainsi le chemin de Pétersbourg; pour s'y +jeter délibérément, il attendait qu'un acte de violence trop facile à +prévoir de la part de l'Empereur lui servît d'excuse auprès de ses +futurs sujets et levât les derniers scrupules de la nation. + +[Note 308: Voy. les dépêches du baron de Nicolay, chargé d'affaires +russe; archives Woronzof, t. XXII, pages 427 et suiv.] + +Napoléon apercevait ce changement de direction, mais ne s'en inquiétait +pas outre mesure. Son illusion était toujours de croire qu'il n'aurait +pas besoin de s'entendre avec le prince pour disposer de la Suède; que +celle-ci lui reviendrait spontanément, au jour de la grande explosion; +qu'alors «l'espoir de reconquérir la Finlande porterait la nation tout +entière au-devant des intentions du gouvernement[309]», et que +Bernadotte, entraîné malgré lui, n'aurait plus qu'à se faire le soldat +de l'idée nationale. En un mot, Napoléon s'imaginait que s'il +rencontrait aujourd'hui les Suédois contre lui avec l'Angleterre, il les +retrouverait avec lui contre la Russie, pourvu qu'il ne leur rendît pas +ce retour trop difficile par une scission éclatante. De là, dans ses +rapports officiels avec leur gouvernement, de nouvelles alternatives de +rigueur et de longanimité. Parfois, en présence d'actes attestant une +partialité éhontée pour le commerce et la cause britanniques, la +patience lui échappe: il songe à sévir, à faire occuper la Poméranie, +théâtre des principales infractions, à lancer des notes fulminantes qui +constitueront l'état de guerre[310]: puis, il se ravise, impose silence +à ses ressentiments, laisse s'accumuler ses griefs, se réservant d'en +faire masse plus tard et de demander aux Suédois à titre de réparation, +en même temps qu'il leur offrira son alliance et leur promettra la +Finlande, le droit d'occuper la Poméranie et d'y faire lui-même la +police. + +[Note 309: Maret à Alquier, 17 juillet 1811.] + +[Note 310: _Corresp._, 18233.] + +Sa querelle avec eux ne dégénérait donc pas en rupture ouverte, +n'augmentait pas ostensiblement les complications de l'heure présente et +passait à peu près inaperçue. Il en était autrement d'une crise survenue +soudain en Allemagne. Là, un bruit d'armes retentissait, grossissait +sans cesse, mettait l'Europe en émoi; la Prusse se levait d'un subit +élan; folle de terreur, croyant qu'on en voulait à son existence, elle +semblait saisie d'un vertige de guerre, et ce belliqueux coup de tête +jetait le trouble dans le jeu des deux empereurs, en risquant de les +mettre prématurément aux prises. + + + + +CHAPITRE VIII + +LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE. + + +Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose à +l'Empereur.--Pièce fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la +Russie et cherche à l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de +Scharnhorst.--Armements illicites et précipités: explication donnée à +l'Empereur.--Napoléon ne veut pas détruire la Prusse; caractère spécial +de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse +dérange toutes ses combinaisons.--Premières remontrances.--Napoléon +détruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un désarmement complet et +une obéissance sans réserve.--Continuation des armements.--Mobilisation +déguisée.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catégorique.--Soumission +apparente.--Crédulité de Saint-Marsan.--Tout le monde ment à +l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la +continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La +Prusse à la torture.--Incident Blücher.--Suprême exigence.--Napoléon +fait en même temps ses propositions d'alliance.--Affres de la +Prusse.--Retour de Scharnhorst: résultats de sa mission.--Entrevues +mystérieuses de Tsarskoé-Selo; Alexandre blâme les agitations et les +imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention +militaire.--Affreuses perplexités de Frédéric-Guillaume.--Motifs qui le +poussent à subir l'alliance française.--Suprême espoir du parti de la +guerre.--L'idée fixe du Roi.--Recours à l'Autriche.--Scharnhorst part +pour Vienne sous un déguisement et un faux nom.--Mission +Lefebvre.--Napoléon perd patience; il incline plus fortement à détruire +la Prusse et à faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le +Danube.--Projet demandé au prince d'Eckmühl.--Plan +d'écrasement.--Napoléon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez +elle quelque disposition à se soumettre.--La négociation d'alliance fait +un second pas.--Scharnhorst à Vienne.--Metternich le trompe d'abord et +l'éconduit ensuite.--Déception finale.--La Prusse aux pieds de +l'Empereur.--Ouvertures de Napoléon à Schwartzenberg.--Raisons subtiles +qui déterminent Metternich à hâter ses accords avec la France.--Le +partage de la Prusse.--Réactions successives.--Alexandre revient au +système de la défensive.--Nesselrode en congé.--Son plan de +pacification.--_La clef de voûte_: rôle réservé à l'Autriche.--La paix +doublée d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de +Talleyrand.--Alexandre livre à Nesselrode le secret de son +inflexibilité.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler +une démarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: nécessité +de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annoncé et perpétuellement +ajourné.--Fausse interprétation de certaines paroles de +l'Empereur.--Mauvaise foi réciproque.--Le frère d'armes +d'Alexandre.--Napoléon avoue ses projets belliqueux à l'ambassadeur +d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin +libre jusqu'en Russie: fatal succès. + + + +I + +Avec des alternatives de bonne et de mauvaise foi, la Prusse avait +imploré pendant six mois l'alliance française. Depuis que l'Empereur +avait cessé de lui répondre, la jugeant trop pressée, elle croyait +reconnaître dans ce silence un refus de traiter, l'indice d'une méfiance +impossible à vaincre et de desseins sinistres. L'audace d'un faussaire +l'affermit dans cette erreur. Sa diplomatie avait acquis du +policier-auteur Esménard, dont nous avons signalé les louches trafics et +conté la mésaventure, un prétendu mémoire portant la date du 16 novembre +1810 et attribué au duc de Cadore, alors ministre des relations +extérieures; ce mémoire concluait à la nécessité d'anéantir totalement +la Prusse, présentée comme dangereuse et incorrigible ennemie. Un examen +attentif de la pièce en eût démontré facilement la fausseté. Il n'est +pas certain, au reste, que la chancellerie de Berlin l'ait tenue pour +pleinement authentique, mais sans doute l'accueillit-elle comme un écho +des projets qui se tramaient aux Tuileries, comme une pièce apocryphe +fabriquée sur documents vrais[311]. Rapprochant cette découverte du +mutisme désespérant de l'Empereur, elle arriva à l'affolante conviction +que Napoléon avait jugé et condamné définitivement la Prusse, qu'il +avait rendu contre elle, dans le secret de sa pensée, une sentence sans +appel, et qu'il était résolu à l'effacer de la carte avant de se porter +contre la Russie. + +[Note 311: Voyez sur cette affaire la savante dissertation de M. +Alfred STERN, _Abhandlungen und Ackenstücke zur geschichte der +Preussischer Reformzeit_ (1807-1815), p. 93-113, avec textes à l'appui. +La pièce avait été également livrée à Tchernitchef et communiquée par +lui à sa cour. Volume cité, p. 213-214.] + +Pour sauver leur pays, les ministres prussiens ne virent qu'un moyen: +appeler les Russes en Allemagne, en mettant à leur disposition toutes +les ressources de la monarchie, et affronter avec leur assistance une +lutte désespérée. Le parti antifrançais l'emporta complètement à Berlin. +Le chancelier Hardenberg, qui avait hésité jusqu'alors et oscillé, se +jeta à corps perdu dans l'alliance russe. Il obtint que le Roi écrivît +au Tsar, le 16 juillet, pour lui offrir un pacte formel sous la +condition que les armées moscovites s'avanceraient jusqu'au centre de la +Prusse, au moindre signe de danger pour elle: à cet égard, on ne se +contenterait pas d'une espérance, on voulait une certitude: la Prusse +promettait et exigeait des engagements positifs. Le réorganisateur de +l'armée, l'illustre général Scharnhorst, partit furtivement pour la +frontière russe: le Tsar fut prévenu de son approche, prié de lui ouvrir +ses États, de l'appeler à Pétersbourg et d'arrêter avec lui un plan de +campagne commun[312]. + +[Note 312: DUNCKER, _Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und +Friedrich-Wilhelms_, III, 365-369.--Voyez aussi l'important ouvrage de +LEHMANN sur _Scharnhorst_, t. II, 350-352.] + +En même temps, pour se mettre en mesure de soutenir l'assaut ou au moins +de succomber avec gloire, le gouvernement prussien donna une impulsion +subite et fiévreuse aux armements commencés de longue date: ne tenant +plus aucun compte de la convention limitative de ses forces, il rappela +tous les soldats en congé, tous les _krumpers_ ou jeunes gens qu'une +courte période de service avait dégrossis et préparés au métier des +armes: cent mille hommes environ furent réunis, le matériel et les +approvisionnements rassemblés, les travaux de fortification poussés à la +hâte. Tandis que les places du littoral s'entouraient de camps +retranchés, les principaux corps se groupaient à proximité de ces points +d'appui: il y eut à la fois mobilisation et concentration[313]. + +[Note 313: DUNCKER, 369-370. LEHMANN, 380-84. STERN, _Abhandlungen +und Ackenstücke_, etc., 93-94.] + +Comme il fallait gagner du temps et que l'exécution du plan belliqueux +demeurait subordonnée aux réponses de la Russie, on tâchait de +dissimuler ces mesures à l'aide de savants subterfuges. Néanmoins, le +Roi et ses ministres sentaient qu'un si grand mouvement n'échapperait +pas longtemps au regard de l'Empereur; ils essayèrent donc de le +justifier provisoirement à ses yeux, en lui donnant pour explication le +contraire de la vérité. Le 26 août, Hardenberg dit à Saint-Marsan, notre +ministre en Prusse, que le Roi, croyant depuis l'audience du 15 août à +une rupture entre la France et la Russie et se considérant comme l'allié +désigné de la première, augmentait ses forces pour nous prêter une aide +plus efficace[314]. Ce demi-aveu, doublé d'un hardi mensonge, fut +transmis à Paris dans les premiers jours de septembre: déjà, d'autres +avis avaient fait connaître à Napoléon l'appel des réserves et +l'accélération des travaux. + +[Note 314: DUNCKER, 378. Cf. LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de +l'Europe_, V, 139-140.] + +De tous les événements susceptibles de se produire avant son duel avec +la Russie, aucun ne pouvait lui être plus déplaisant qu'une résurrection +de la puissance prussienne, se dressant entre lui et l'ennemi à +atteindre. Satisfait de la nullité absolue à laquelle il croyait avoir +réduit la Prusse, il ne songeait point à la détruire, et le plan qu'il +s'était tracé à lui-même le 16 août porte témoignage de son intention +d'écouter cette cour, lorsqu'il jugerait le moment opportun, et de +l'admettre à son service. L'alliance qu'il comptait lui accorder et lui +imposer serait toutefois d'un genre particulier. Il ne demanderait pas à +Frédéric-Guillaume une coopération active, la mise à sa disposition +d'armées nombreuses: il se contenterait d'un contingent modeste qu'il +entraînerait dans le Nord moins à titre d'auxiliaire que d'otage. Ce +qu'il voulait de la Prusse, c'était un concours passif, une docilité +inerte. Il lui demanderait de s'ouvrir et de se livrer intégralement à +nos troupes, de se laisser passer sur le corps, de nous abandonner ses +places, ses provinces, ses routes, ses moyens de communication et de +transport, ses ressources de tout genre, avec faculté d'en disposer +librement. Sans prétendre à une dépossession définitive, Napoléon +jugeait qu'une expropriation temporaire importait à la sécurité de sa +marche et de ses opérations. En supprimant momentanément la Prusse, il +se ménagerait une surface parfaitement plane et unie, libre d'obstacles +et d'embûches, pour aller à la Russie et faire couler jusqu'au Niémen, +«comme un fleuve rapide[315]», le torrent de ses troupes. + +[Note 315: Instructions à Saint-Marsan, DUNCKER, 401.] + +En se remettant sur pied, en reprenant consistance et relief, la Prusse +traversait essentiellement ce projet. Napoléon ne savait à quoi +attribuer cette audace, mais il jugeait que l'effet en serait +souverainement fâcheux, quelle qu'en fût la cause. La Prusse armait-elle +par suite d'un accord avec la Russie et au profit de cet empire: en ce +cas, si nous lui laissions le temps d'achever ses préparatifs, nous +aurions à la combattre l'année prochaine avant d'aborder l'ennemi +principal, et Napoléon, qui méditait une campagne de Russie, eût été +désolé d'avoir à recommencer une campagne de Prusse. La cour de Potsdam +armait-elle sans s'être au préalable concertée avec celle de Russie; +armait-elle simplement par peur, par crainte d'une brusque et traîtresse +surprise; était-elle de bonne foi lorsqu'elle nous offrait ses armées au +prix d'un pacte qui garantirait son existence? En ce cas même, sa +conduite restait pour nous source d'embarras. Napoléon n'aurait que +faire de ces armées qu'on affectait de mettre à ses ordres et dont il +suspecterait toujours la fidélité: elles lui seraient moins un secours +qu'une gêne. De plus, si les Prussiens armaient sans s'être entendus +avec la Russie, celle-ci, en les voyant faire, aurait toutes raisons de +croire qu'ils armaient contre elle et à notre instigation: dans leurs +mouvements, elle verrait l'indice et la preuve de nos dispositions +hostiles: le voile que Napoléon s'efforçait de tendre devant elle se +déchirerait brusquement, et l'empereur Alexandre ouvrirait probablement +le feu, jetterait ses troupes en Allemagne pour y surprendre les nôtres +et celles de nos alliés en flagrant délit de formation. Donc, en +attribuant même à la conduite des Prussiens l'explication la moins +défavorable, leur imprudence attaquait doublement les combinaisons de +l'Empereur: elle risquait d'avancer les hostilités et de les reporter en +Allemagne, alors que Napoléon tenait à les ajourner et par-dessus tout à +les confiner en Russie. + +Mesurant le péril d'un rapide coup d'oeil, il résolut d'y couper court +par tous les moyens que lui livrait sa puissance. Il sommerait la Prusse +de désarmer, de se réduire aux effectifs permis; en même temps, pour la +rassurer, il se résignerait à entamer plus tôt qu'il ne l'eût voulu la +négociation d'alliance. Si la Prusse obéissait et mettait bas les armes, +il se conformerait vis-à-vis d'elle à son plan primitif, lui permettrait +de vivre et l'approprierait à ses desseins. Si elle osait lui résister +ou essayait de le tromper, il ne lui laisserait pas le temps de +reconstituer ses forces et d'élever au devant de la Russie une première +ligne de défense: changeant de système, il fondrait instantanément sur +elle et la détruirait; pour se garder un libre passage à travers +l'Allemagne, il arracherait du sol les débris de la monarchie prussienne +et ferait place nette. + +Cet enlèvement lui était facile: l'armée de Davout, les garnisons de +Dantzick, Stettin, Custrin et Glogau, les troupes mobilisées du +grand-duché de Varsovie, celles de Saxe et de Westphalie, tenaient plus +étroitement bloqué que jamais le royaume suspect: il suffirait d'un +ordre, d'un geste, pour que ce cercle de fer, se rétrécissant +subitement, broyât la Prusse dans une mortelle étreinte. Sans doute, ce +serait la guerre avec la Russie, la guerre immédiate et furieuse; mais +l'exécution de la Prusse s'opérerait si aisément et avec une telle +promptitude que nos troupes, après avoir accompli ce coup de main, +auraient encore le temps de courir sur la Vistule, de s'y déployer avant +que les Russes aient pu sortir de leurs frontières et forcer l'entrée de +l'Allemagne: la grande lutte s'engagerait plus tôt que ne le souhaitait +l'Empereur, mais au moins le théâtre n'en serait-il pas déplacé. +Napoléon admet maintenant, à titre éventuel et comme pis aller, une +extermination préventive de la Prusse, pour le cas où elle se déroberait +aux injonctions qu'il va lui lancer. + +Il s'était transporté avec sa cour à Compiègne, où il préparait un +voyage en Hollande et dans ses possessions d'outre-Rhin. Le 4 septembre, +le baron de Krusemarck, ministre de Prusse auprès de lui, était mandé +d'urgence à Compiègne. D'un ton grave et pénétré, le duc de Bassano lui +tint ce langage: L'Empereur désire sincèrement s'unir à la Prusse; il la +veut pour alliée, mais rien n'est plus propre à altérer ces heureuses +dispositions que les mesures inconsidérées auxquelles on se livre à +Berlin et que Sa Majesté ne saurait tolérer. La Prusse commettrait un +véritable suicide si elle provoquait chez l'Empereur une défiance qui ne +resterait pas inactive. Il n'est qu'un moyen pour elle de se conserver, +c'est de renoncer à tous armements extraordinaires, de regagner ainsi la +bienveillance de l'Empereur et d'en attendre les effets dans une +immobilité absolue. À la même date, M. de Bassano écrivait à +Saint-Marsan de conformer son langage à ces menaçantes +remontrances[316]. + +[Note 316: Maret à Saint-Marsan, 4 septembre. Dans cette dépêche, le +ministre des relations extérieures fait le récit de sa conversation avec +Krusemarck.] + +Sept jours après, le 13 septembre, sur le vu de nouveaux avis qui lui +montrent la Prusse en pleine activité militaire, Napoléon fait expédier +à Saint-Marsan des instructions décisives. Ce ministre devra mettre le +gouvernement royal en demeure de cesser les travaux de fortification et +de rendre à leurs foyers les soldats rappelés; il fournira en même +temps, comme preuve de nos bonnes intentions, l'assurance formelle que +des pouvoirs vont lui être expédiés à l'effet de commencer la +négociation d'alliance. Mais il ne donnera à la Prusse que trois jours +pour se replacer en posture pacifique: tout au plus pourra-t-il accorder +quarante-huit heures de grâce. Passé ce délai, s'il n'a pas obtenu +pleine et entière satisfaction, il quittera Berlin et préviendra de son +départ le maréchal prince d'Eckmühl. À ce signal, l'armée de Davout +s'ébranlera sur-le-champ et tombera de tout son poids sur la capitale et +les provinces prussiennes: Westphaliens, Saxons, Polonais passeront la +frontière en même temps, s'avanceront sur Berlin par mouvements +concentriques, tandis que nos garnisons de l'Oder, se reliant l'une à +l'autre et faisant chaîne, fermeront toute retraite au gouvernement +royal, l'empêcheront de fuir, l'obligeront à se rendre, et ainsi, sans +que la victime ait eu le temps de jeter un cri et d'appeler à l'aide, +elle périra sur place, et la monarchie du grand Frédéric aura cessé +d'exister. + +Des ordres éventuels furent expédiés à Davout, à Jérôme; mais en même +temps une lettre confidentielle de Maret à Saint-Marsan indiquait avec +netteté que l'Empereur, bien résolu à détruire la Prusse si elle l'y +obligeait par une attitude équivoque, n'en souhaitait pas moins et très +vivement que cette extrémité pût être évitée: «Vous devez bien +comprendre, disait-elle, que le désir sincère de l'Empereur est que le +désarmement soit consenti, que des pouvoirs soient donnés pour que la +négociation de l'alliance s'ouvre, soit à Berlin, soit à Paris; que vous +soyez dans le cas de rester à votre poste et que la Prusse fasse +connaître à la Russie qu'elle désarme parce qu'elle n'a plus +d'inquiétudes sur le maintien de la paix. Cette déclaration de la Prusse +est nécessaire parce que l'un des inconvénients les plus graves du parti +pris par cette puissance est, dans les circonstances actuelles, que la +Russie puisse penser que les armements se sont faits d'accord avec la +France. Il faut que dans trois jours les impressions que les armements +ont pu donner à la Russie soient dissipées, et elles ne peuvent l'être +que par le désarmement[317].» + +[Note 317: Maret à Saint-Marsan, 13 septembre. Divers extraits de la +correspondance de Berlin, conservée aux archives des affaires +étrangères, ont été publiés par M. STERN, _Abhandlungen und +Acktenstücke_, etc.] + +À l'heure où le secrétaire d'État traçait ces lignes, on connaissait +déjà à Berlin les observations présentées à Krusemarck. D'autre part, on +n'avait pas encore reçu la réponse d'Alexandre à la demande d'alliance +et de secours effectif. On savait que ce prince avait lu avec émotion la +lettre du Roi, mais Scharnhorst attendait toujours sur la frontière, +avec un frémissement d'impatience, un mot qui lui permettrait de se +glisser en Russie. On ignorait si le Tsar allait lui faire signe et le +mander, régler avec lui l'action commune. Dans cette incertitude, la +Prusse voulut gagner du temps et essaya de ruser; elle résolut +d'annoncer le désarmement tout en continuant d'armer. + +Par lettre autographe, Frédéric-Guillaume fit connaître à Napoléon qu'il +renonçait à créer quarante-huit bataillons nouveaux et à renforcer les +régiments de seize hommes par compagnie. Effectivement, cette mesure fut +contremandée, mais la mobilisation se poursuivit sous une autre forme. +Les ouvriers employés aux travaux des places, à la création des camps +retranchés, étaient presque tous d'anciens militaires ou de jeunes +soldats non encore réincorporés; on les avait requis pour ce service +d'État; c'était un moyen de les avoir sous la main et de pouvoir les +enrégimenter au premier signal. Ce mode d'appel fut maintenu. Tout un +monde de paysans, d'hommes du peuple, continua à s'agglomérer autour des +places, à fourmiller sous les murs de Spandau, de Colberg, de Graudentz +et de Neisse; on les y occupait à réparer les ouvrages, à en construire +de nouveaux, à remuer des terres, à élever des remparts, en les +soumettant déjà à la discipline militaire et en les astreignant à des +exercices. La Prusse ressemblait à un vaste atelier, en attendant +qu'elle devînt un camp. Pour se changer en soldats, les travailleurs +n'auraient qu'à jeter la pelle et la pioche, à prendre le fusil, à +échanger leur blouse contre la capote d'uniforme; en un clin d'oeil, +leurs innombrables équipes se transformeraient en escouades, en +compagnies, en bataillons, et feraient une armée, destinée à doubler +celle que la Prusse était légalement autorisée à tenir sous les +drapeaux[318]. + +[Note 318: Saint-Marsan à Maret, 26 septembre et 16 octobre 1811; +Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811, archives des affaires étrangères. +Cf. LEUMANN, II, 392-397.] + +Cependant la dépêche du 13 septembre arrivait à Saint-Marsan et +stimulait son zèle. Avec éclat, il réclama des mesures efficaces et +complètes, insistant sur la nécessité de cesser les travaux et de +renvoyer les ouvriers, ce qui arrêterait effectivement la mobilisation. +Il ne dissimula pas que la Prusse, en déclinant nos demandes, +s'exposerait à périr[319]. + +[Note 319: Maret à Saint-Marsan, 13 septembre 1811. Cf. STERN, +340-342.] + +La crise devenait aiguë, l'embarras des Prussiens horrible. Ils avaient +appris depuis peu de jours que Scharnhorst avait enfin reçu +l'autorisation de franchir la frontière et de s'acheminer très +mystérieusement vers Pétersbourg; à cette heure, il conférait sans doute +avec le Tsar, il emportait peut-être la promesse d'une coopération sans +réserve. Quand on semblait si près de s'entendre avec les Russes et de +pouvoir compter sur leur arrivée, il en eût par trop coûté au Roi et à +Hardenberg de se livrer à discrétion; ils prolongèrent le jeu infiniment +dangereux qui consistait à promettre sans tenir. Hardenberg déclara que +le Roi se soumettait à tout; on raconta à Saint-Marsan, on publia +qu'ordre avait été donné pour l'abandon des travaux et le licenciement +des hommes. En fait, les travaux furent suspendus à Spandau, ville +située aux portes de Berlin et sous l'oeil de la légation française; sur +tous les points où la vue de notre représentant ne pouvait s'étendre, +ils continuèrent avec un redoublement d'ardeur, par la main +d'ouvriers-soldats. Mais Saint-Marsan avait la confiance facile et la +crédulité opiniâtre; charmé de ce qui se passait à Spandau, il conclut +d'un fait isolé à une mesure d'ensemble, annonça que la Prusse rentrait +dans l'ordre, resta à son poste, reprit avec Hardenberg et le comte de +Goltz, ministre des affaires étrangères, de cordiaux rapports. Le public +de Berlin, qui avait senti planer dans l'air un grand danger, vit avec +joie s'éloigner l'orage, et la capitale prussienne, après quelques jours +d'angoisse et de fièvre, retomba à sa morne langueur[320]. + +[Note 320: Saint-Marsan à Maret, 21, 24 et 26 septembre. Cf STERN, +342-346.] + +À Berlin comme à Pétersbourg, comme partout, notre diplomatie se +laissait abuser: il était moins facile de tromper l'Empereur. Tenant à +savoir si les actes répondaient aux paroles, il mit la Prusse en +surveillance. Pour l'épier, il disposait de multiples moyens. Stettin, +Custrin, Glogau, étaient trois observatoires désignés: les commandants +de ces places furent invités à s'armer de vigilance, à examiner +minutieusement ce qui se passait autour d'eux. Une dépêche circulaire +prescrivit à nos consuls de Colberg, Stettin, Dantzick et Koenigsberg, +de s'enquérir chacun dans son ressort[321]. Davout eut à couvrir la +Prusse entière d'un réseau d'espionnage, à centraliser les +renseignements, à en contrôler l'exactitude, à y ajouter ses +observations personnelles, et l'on pouvait compter sur l'impeccable +soldat, défiant par principe, pour regarder à fond et ne point se payer +d'apparences. + +[Note 321: Dépêches identiques du 1er octobre. Archives des affaires +étrangères, Prusse, 248.] + +Napoléon part lui-même pour les Pays-Bas, se rapprochant du Nord: il +commence sa tournée par les camps de Boulogne et d'Utrecht, passe aux +embouchures de l'Escaut la revue de sa flotte, s'arrête plusieurs jours +dans la grande place d'Anvers: ensuite, il visite avec l'Impératrice +Amsterdam, Rotterdam, Nimègue, reçoit les hommages contraints des +Hollandais; mais au milieu des pompes officielles, au milieu de journées +que les fêtes et de minutieuses inspections semblent entièrement +remplir, il trouve le temps de se retourner vers la Prusse, jette à +chaque instant sur elle un regard inquisiteur, prête l'oreille à tous +les bruits qui lui viennent de ce côté, attend avec impatience les +résultats de l'enquête ordonnée. Et bientôt, aux diverses étapes de sa +route, des courriers le rejoignent, lui apportant des avis de toute +provenance, lettres du maréchal, rapports militaires, rapports des +consuls, interrogatoires de courriers, bulletins de police, chiffons de +papier noircis à la hâte par les espions qui de toutes parts se tiennent +aux aguets. D'importance et de valeur inégales, ces renseignements +s'accordent tous en un point; c'est que nulle part, sauf à Spandau, les +travaux aux places n'ont cessé et les rassemblements d'hommes n'ont +disparu. À Colberg, on travaille toujours, on travaille à force, comme +si l'on avait hâte de pousser l'oeuvre à terme et de nous mettre en +présence du fait accompli; sur les autres points du littoral, même +activité; en Silésie, où l'on se croit plus loin de nous, des corps +nouvellement formés s'exercent au grand jour: la Prusse élude +évidemment ou suspend l'exécution de ses promesses[322]. + +[Note 322: Archives des affaires étrangères, _Documents divers_, +Prusse, 248.] + +Aussitôt, le duc de Bassano, qui accompagne l'Empereur et le suit comme +son ombre, dépêche à Saint-Marsan courriers sur courriers; il lui écrit +longuement d'Anvers, le 2 octobre: d'Amsterdam, il lui envoie trois +lettres, dont deux le même jour, et dans chacune il adresse à notre +agent de sévères rappels à la clairvoyance, met la Prusse en +contradiction avec elle-même, oppose ses actes à son langage. Quel est +le motif de cette discordance? Est-ce parti-pris de nous induire en +erreur, arrière-pensée perfide? Est-ce simplement incohérence et +faiblesse, impuissance à se décider, hésitation persistante, susceptible +toutefois de céder à une prompte et vigoureuse pression? «Il y a dans +toute la conduite de la Prusse en général et dans celle que tient +particulièrement le cabinet avec vous, une obscurité, un mystère qu'il +est de votre devoir de pénétrer. Ne négligez aucun moyen pour y +parvenir, mais surtout montrez bien qu'on espérerait vainement de nous +abuser et que ce ne sont point des discours, des manifestations qu'on +demande, mais des faits positifs, un désarmement complet, absolu, sans +modifications ni réserves[323].» Si M. de Saint-Marsan obtient ce +résultat, il aura rendu à son maître un signalé service: s'il acquiert +la conviction que la cour de Berlin est systématiquement de mauvaise +foi, au moins l'Empereur saura-t-il à quoi s'en tenir, et la Prusse +subira le sort qu'elle se sera préparé. Mais surtout que notre ministre +cherche et saisisse la réalité sous de vains simulacres, qu'il ne +craigne point de se montrer trop soupçonneux, trop défiant: un nouvel +excès d'optimisme engagerait gravement sa responsabilité, en +compromettant des intérêts essentiels. + +[Note 323: Maret à Saint-Marsan, 13 octobre.] + +Aiguillonné par ces avertissements et ces reproches, ébranlé dans sa +confiance par d'irrécusables indices, Saint-Marsan se remet en activité. +Il s'est juré de ne plus discontinuer ses réquisitions jusqu'à ce que le +cabinet prussien se soit mis en règle, de ne lui laisser ni trêve ni +repos. Alors commence pour la Prusse un supplice sans nom. Attendant de +jour en jour une lettre de Scharnhorst et un engagement d'Alexandre, +elle ne se résigne pas encore à nous céder franchement, tout en trouvant +que la Russie met bien du temps à se décider et la laisse cruellement à +la gueule du lion. D'autre part, serrée de plus près par nos exigences +et prise à la gorge, elle se débat lamentablement sous l'étreinte: elle +cherche à se dégager en balbutiant des excuses, en alléguant de faux +prétextes, en épuisant toutes les formes et toutes les variétés du +mensonge. + +Hardenberg vient dire à Saint-Marsan que le Roi est plus décidé que +jamais à éloigner les ouvriers des forteresses: seulement, il répugne à +priver brusquement de tout travail ces masses d'hommes, arrachées à +leurs occupations habituelles, et craint de les jeter à la misère: en +monarque philanthrope, il voudrait les employer aux travaux de la paix, +à de grands ouvrages d'utilité publique: il songe à leur faire réparer +les chaussées, construire des ponts et creuser des canaux: c'est un +nouveau moyen de les tenir rassemblés et disponibles[324]. Saint-Marsan +répond que ses instructions ne lui permettent pas de «concéder un seul +travailleur», que les ouvriers doivent être renvoyés jusqu'au dernier. + +[Note 324: Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811. Archives des +affaires étrangères, volume cité.] + +Hardenberg n'insiste pas et change de système. Pour pallier les +infractions commises à Colberg, il rejette la faute sur le général +Blücher, qui commande dans cette place et n'en fait qu'à sa tête; «ce +vieil enragé» a continué les travaux malgré la défense formelle du Roi, +sacrifiant son devoir à ses passions; mais on l'a relevé de ses +fonctions et mandé à Berlin, où il sera sévèrement admonesté. + +Saint-Marsan s'applaudit de voir mettre à bas un de nos adversaires +implacables: l'Empereur lui-même enregistre avec quelque satisfaction le +rappel de Blücher: mais qu'apprend-il bientôt? Suivant les avis que +fournit au duc de Bassano sa police particulière, la disgrâce de Blücher +n'est que de pure apparence. À son arrivée dans la capitale, le Roi l'a +parfaitement accueilli et l'a invité plusieurs fois à diner: on laisse +la populace organiser en sa faveur des manifestations scandaleuses; +quand il a paru «sous les Tilleuls» et s'est montré sur cette promenade +chère aux Berlinois, il a été accueilli par des bravos, des +acclamations, sous l'oeil complaisant de la police: tout ceci n'est sans +doute que le prélude de sa rentrée en scène, de sa promotion à un +commandement supérieur. Et Napoléon fulmine le billet suivant, daté de +Düsseldorf et adressé au duc de Bassano: «Écrivez au comte Saint-Marsan +qu'il doit empêcher le général Blücher d'être employé, et qu'il ne faut +pas, puisqu'on nous a donné cette raison, le justifier ensuite et +montrer par là de la mauvaise foi[325].» En vain Saint-Marsan +explique-t-il que les renseignements fournis au duc sont fort exagérés, +que Blücher a dîné une seule fois chez le Roi, que l'ovation sous les +Tilleuls s'est réduite au salut réglementaire de quelques officiers, que +le général se montre peu et passe ses journées au Casino à jouer au +whist et à jouer petit jeu[326], Napoléon n'en persiste pas moins et +avec toute raison à se défier de la Prusse et de ses hypocrites +complaisances. + +[Note 325: _Corresp_., 18234.] + +[Note 326: Saint-Marsan à Maret, 10 novembre. STERN, 369.] + +Il vient d'apprendre, à la vérité, que les travaux ont réellement cessé +sur plusieurs points: les ouvriers ont quitté les chantiers, mais nul ne +les a vus rentrer dans leurs foyers. Que sont-ils devenus? Un de nos +consuls, celui de Stettin, fournit le mot de l'énigme: il a découvert +que les ouvriers éloignés de Colberg, au lieu d'être renvoyés chez eux, +ont été simplement disséminés dans un rayon de quelques milles autour de +la ville: là, on les tient cantonnés dans les villages, dissimulés dans +les bois, tout prêts à se réunir de nouveau: «Ainsi, d'un coup de +sifflet, le gouvernement prussien est encore le maître d'avoir à Colberg +le même nombre d'hommes qu'auparavant[327].» Comme d'autres +renseignements ne sont ni moins précis ni moins accusateurs, comme il en +est aussi de plus vagues et même de contradictoires, Napoléon veut en +avoir le coeur net, pouvoir condamner la Prusse en pleine connaissance +de cause, s'il la trouve en faute: il fait demander par Saint-Marsan que +le secrétaire de notre légation, M. Lefebvre, soit autorisé à parcourir +toutes les provinces et à visiter toutes les places, à voir de ses yeux +ce qui s'y passe. + +[Note 327: Rapport du 20 octobre, archives des affaires étrangères, +volume cité. Cf. DUNCKER, 392.] + +Devant ce comble d'exigence, Frédéric-Guillaume eut un mouvement de +révolte. Il tressaillit sous l'outrage et se retrouva pour quelques +heures une âme de roi: se prêter à la vérification demandée, c'était +admettre que l'on pût révoquer en doute sa parole de Hohenzollern et le +soupçonner de parjure: plutôt mourir que d'accepter cette honte! Il +déclara qu'il ne voulait point se dégrader aux yeux de son peuple, aux +yeux de ses troupes, et Hardenberg notifia ce refus par un billet assez +sec[328]. + +[Note 328: Archives des affaires étrangères, volume cité.] + +La nuit passa ensuite sur ce coup de tête, avec son cortège de +réflexions sinistres: le Roi sentait peser sur lui l'armée de Davout: +autour de lui, il apercevait la meute de nos alliés, prêts à la curée: +dans huit jours, s'il résistait, les sonneries françaises retentiraient +à son oreille, et les canons ennemis rouleraient lourdement sur le pavé +de sa capitale. Hardenberg, moins fier encore que lui et plus faux, le +conjura de plier une fois de plus, pour mieux se redresser ensuite; et +le misérable monarque céda, s'humilia, vint à résipiscence. M. Lefebvre +reçut licence d'aller où il voudrait, avec des passeports prussiens, +sous couleur d'inspecter nos consulats; on prit seulement de sournoises +précautions pour lui laisser voir le moins de choses possible, en ayant +l'air de tout lui montrer. Hardenberg redemanda piteusement à +Saint-Marsan son billet et le pria de taire à l'Empereur sa velléité de +désobéissance[329]. + +[Note 329: Saint-Marsan à Maret, dépêche du 20 octobre, lettre +confidentielle du 23.] + +Tandis que le commissaire français commençait sa tournée, +Frédéric-Guillaume errait entre Charlottenbourg et Potsdam, tournant +autour de sa capitale ou piétinant sur place, dévorant ses humiliations, +abreuvé de dégoûts et rongé d'impatience. Hardenberg écrivait à +Pétersbourg, demandant, implorant, réclamant une réponse: pour Dieu, que +l'on consente enfin à parler, à faire connaître si la Prusse peut +compter sur l'entrée des Russes en Allemagne; au contraire, le Roi +doit-il se considérer comme délaissé et s'asservir à des nécessités +cruelles? Quelle que soit la décision à prendre, elle ne saurait tarder +davantage: la Prusse se meurt d'anxiété: «l'incertitude nous tue[330]». + +[Note 330: DUNCKER, 391.] + +Ce qui ajoutait aux complications et aux périls de l'heure présente, +c'était que Napoléon, afin de mieux éprouver la Prusse et de voir plus +clair dans son coeur, avait enfin expédié à Saint-Marsan les pouvoirs +nécessaires pour traiter de l'alliance: son système consistait toujours +à tranquilliser d'une part, tandis qu'il menaçait de l'autre. Le +ministère prussien était intimement résolu à ne point s'engager avec +nous, tant qu'il lui resterait espoir de signer le pacte en préparation +avec Alexandre. Mais comment éluder nos offres, après les avoir +sollicitées à genoux? comment traîner en longueur une négociation si +ardemment réclamée, sans se condamner soi-même et se convaincre +d'imposture? + +À l'annonce des pouvoirs, Hardenberg se fit un masque d'homme satisfait: +enfin, disait-il, l'Empereur consentait à accepter la Prusse pour alliée +et à la tirer d'inquiétude: et l'air de soulagement avec lequel il +prononçait ces paroles, son visage épanoui, son gros rire, contrastaient +avec l'humeur sombre des jours précédents: son contentement allait +jusqu'à «l'hilarité[331]». Le 29 octobre, Goltz et lui se réunirent en +conférence avec Saint-Marsan pour écouter les propositions de la France. +Napoléon offrait à la Prusse de l'admettre dans la ligue du Rhin ou de +signer avec elle une alliance particulière: on y joindrait très +secrètement une convention pour le cas de guerre avec la Russie, et déjà +le cabinet français en traçait les principales lignes. Tout le +territoire prussien serait ouvert à nos troupes et pris par elles en +dépôt, à l'exception de la Silésie, où le Roi pourrait se retirer: ses +troupes disparaîtraient des espaces occupés et se laisseraient consigner +dans deux ou trois places: le contingent auxiliaire serait fixé à vingt +mille hommes, que Napoléon emploierait à sa guise[332]. + +[Note 331: Saint-Marsan à Maret, 27 octobre.] + +[Note 332: Instructions générales et particulières pour le comte de +Saint-Marsan, en date du 22 octobre 1811, publiées par STERN, 350-366.] + +Ces conditions furent transmises au Roi, qui ne les jugea pas absolument +inacceptables: il s'était attendu à pis, et dès lors l'idée de subir +l'alliance française lui fit un peu moins horreur. Mais Scharnhorst +annonçait enfin des résultats et prévenait en même temps de son retour +imminent. On résolut de l'attendre pour se décider. Sous divers +prétextes, les conférences avec Saint-Marsan furent suspendues: on gagna +successivement quatre jours, puis deux, vingt-quatre heures enfin. +Pendant ce temps, Scharnhorst se rapprochait de la capitale, s'y faisait +précéder par un rapport et par le texte d'une convention qu'il avait +conclue avec le Tsar sous réserve de la ratification royale, arrivait +enfin lui-même pour rendre compte de sa mission: dans l'acte qu'il avait +signé, dans ses écrits, dans ses paroles, le Roi allait-il trouver une +indication déterminante, une règle et une sûreté pour l'avenir? + + + +II + +Scharnhorst avait mis à remplir sa tâche tout son zèle, tout son coeur, +toute son indomptable énergie. Fatigues, dégoûts, misères physiques et +angoisses morales, rien ne l'avait rebuté. S'étant jeté en Russie sous +un nom d'emprunt, il lui avait fallu, pour se mieux dissimuler, +s'écarter des grandes routes, éviter d'employer la poste; il n'avait +atteint Pétersbourg qu'au bout de deux semaines, bien qu'il voyageât +nuit et jour, durement cahoté sur de lourds chariots de paysan. À +Pétersbourg, il était descendu ou plutôt s'était caché chez un ancien +valet de chambre de l'Empereur. Là, il avait eu à attendre huit jours +une audience. Enfin, le 4 octobre, on l'avait mené par des chemins de +traverse au château de Tsarskoé-Selo, où l'Empereur s'était rendu de son +côté mystérieusement. Il y avait eu entre eux plusieurs rencontres, +échange de communications verbales et écrites[333]. + +[Note 333: Le récit de la mission de Scharnhorst figure dans +DUNCKER, 418-423, et avec plus de détails dans LEHMANN, 402-415.] + +Au début, Alexandre s'était montré froid, réservé, peu accessible aux +raisonnements et aux instances. Comme il tenait essentiellement à +retarder sa rupture avec la France jusqu'après conclusion de sa paix +avec les Turcs, les empressements de la Prusse, cette alliance qui lui +venait trop tôt et le tirait au combat, dérangeaient ses calculs. Déjà, +à l'annonce des premiers armements, il avait supplié le Roi et son +conseil de les discontinuer, de ne pas s'exposer témérairement, de ne +point attirer la foudre; il leur conseillait encore d'éviter toute +apparence de concert avec lui, de montrer quelque déférence aux volontés +de l'Empereur. Tout autant qu'à Napoléon, la Prusse lui semblait +incommode et gênante: à l'un et à l'autre, cette malheureuse nation se +rendait à charge par ses agitations, ses mouvements désordonnés, ses +affolements: tous deux cherchaient actuellement à l'immobiliser, en se +réservant de l'employer dans l'avenir. + +Alexandre convenait avec Scharnhorst que la guerre était inévitable: +elle serait terrible et déciderait de tout: raison de plus, suivant lui, +pour ne pas engager à contretemps cette suprême partie. Il témoignait +toujours pour le Roi d'une tendre compassion, offrait un traité secret, +promettait de considérer toute invasion du territoire prussien comme une +attaque contre lui-même: seulement, dès que Scharnhorst le pressait de +concerter pratiquement l'action à deux, il se montrait plus disposé à +soulever des difficultés qu'à les résoudre. Il permit pourtant à +Scharnhorst de lui communiquer les idées conçues à Berlin, relativement +à la conduite de la guerre, et développa ensuite celles que Pfühl lui +avait suggérées: le plan prussien et le plan russe furent exposés et +comparés. + +D'après le premier, dès que la Prusse serait attaquée, les armées russes +auraient à s'élancer de leurs frontières et à courir sur la Vistule: +elles ne s'arrêteraient pas à ce fleuve, mais le franchiraient: se +déployant entre la Vistule et l'Oder, se liant par leur droite et leur +gauche aux positions prussiennes de Poméranie et de Silésie, appuyant +leurs ailes à deux groupes de forteresses et de troupes alliées, elles +feraient front à l'ennemi et tenteraient hardiment le sort des +batailles: l'exemple du passé les montrait capables de se mesurer en +ligne avec Napoléon, à condition de bien choisir leur terrain et de ne +point retomber dans certaines erreurs de tactique: elles tâcheraient de +recommencer Eylau et d'éviter Friedland. Quant au plan russe, tel qu'il +avait été arrêté en juin, on se rappelle qu'il ne comportait +qu'accessoirement une pointe préalable dans la Prusse orientale et en +Pologne, une sorte de reconnaissance renforcée, à laquelle succéderait +un recul volontaire, un repliement progressif jusqu'aux positions où +l'on attendrait l'ennemi, déjà affaibli par une marche épuisante et +harcelée. Il n'était pas question, à moins de circonstances +exceptionnellement favorables, de jonction entre les armées russes et +prussiennes, celles-ci devant se renfermer dans les places du royaume, +s'y défendre le plus longtemps possible et maintenir sur les côtés de la +route que suivrait la Grande Armée quelques postes hostiles. + +Scharnhorst soumit ce plan à une critique raisonnée. En particulier, il +fit sentir qu'accepter _à priori_ la nécessité de la retraite à +l'approche des Français, ce serait leur abandonner tout le plat pays +prussien, avec ses ressources fort appréciables. Quant aux troupes +prussiennes, confinées dans quelques forteresses, isolées et +immobilisées, elles succomberaient tôt ou tard, et la monarchie, après +s'être inutilement dévouée pour la cause commune, n'aurait plus qu'à se +constituer prisonnière. En termes audacieusement nets, Scharnhorst +expliqua que la Prusse ne pouvait se condamner à ce rôle ingrat et +sacrifié, s'assimiler à un poste perdu que l'on abandonne au milieu des +masses ennemies pour retarder leur marche en se laissant détruire. Si le +Tsar persistait dans ses intentions, le Roi n'aurait plus qu'à tenter la +seule voie de salut qui lui resterait ouverte, à écouter les offres de +la France. + +À ce langage, Alexandre comprit que la Prusse lui mettait le marché à la +main et ne lui laissait d'autre alternative que de venir à elle ou de +l'avoir pour ennemie. Or, dans la guerre future, où Napoléon disposerait +de masses énormes et posséderait incontestablement l'avantage du nombre, +quatre-vingt à cent mille Prussiens, bien armés, bien munis, enflammés +de patriotisme et de haine, n'étaient nullement pour les Russes un +appoint à dédaigner. Puis, si le Tsar laissait cette force passer à +l'ennemi, cette défection serait d'un fâcheux exemple et pourrait en +entraîner d'autres; elle faciliterait la coalition dont Napoléon +cherchait à envelopper son rival. Devant ces perspectives redoutables, +Alexandre se sentit ému et fléchit; peu à peu, avec hésitation et +regret, il consentit à modifier son plan encore une fois, se laissa +ramener à l'idée de la marche en avant, en se réservant de ne point +dépasser certaines limites. Il ne se refusa plus à signer avec la Prusse +une convention militaire qui lierait les deux armées et associerait dans +une certaine mesure leur fortune. Scharnhorst fut mis en rapport avec le +ministre de la guerre Barclay de Tolly, avec le chancelier Roumiantsof; +dans une série de laborieuses conférences, la convention fut longuement +discutée, établie article par article et, le 17 octobre, enfin +signée[334]. + +[Note 334: Le texte en a été publié par MARTENS, _Traités de la +Russie_, VII, 24-37. Cf. LEHMANN, 412-415.] + +D'après cet acte, si Napoléon, malgré l'attitude correcte et réservée +qu'observeraient les deux puissances, faisait mine d'occuper une partie +quelconque du territoire prussien ou prenait une attitude par trop +menaçante, les armées russes s'ébranleraient et, avec toute la célérité +possible, s'avanceraient sur la Vistule. Elles chercheraient même, +autant que les circonstances s'y prêteraient, à franchir ce fleuve, +mais Alexandre ne prenait à cet égard aucun engagement positif: il avait +fait supprimer de la convention un article qui l'eût obligé à pousser +jusqu'en Silésie une partie de ses troupes. Les Prussiens, fuyant devant +l'envahisseur, se glissant entre ses colonnes, courraient au-devant de +leurs auxiliaires et chercheraient à les joindre: si la rapidité de +l'invasion ne permettait point ce rapprochement, ils se rejetteraient +alors dans les places de la Poméranie ou de la Silésie, où leur +résistance serait facilitée par la proximité des Russes, établis sur la +Vistule. + +Afin que ces derniers atteignissent plus rapidement le fleuve, +Scharnhorst avait demandé que les armées du Tsar, actuellement rangées à +cinq marches de la frontière, reçussent d'avance et éventuellement +l'ordre d'entrer en Pologne et en Allemagne, dès que les autorités +prussiennes leur feraient signe et réclameraient leur présence. +Alexandre n'avait jamais voulu reconnaître à des autorités étrangères le +droit de réquisitionner ses troupes: il avait été convenu seulement que +celles-ci se mettraient en marche huit jours au plus tard après que leur +gouvernement aurait été prévenu du danger par le roi de Prusse ou ses +généraux. Une seule portion des États prussiens serait immédiatement +sauvegardée. Dès à présent, un corps de douze bataillons et huit +escadrons serait placé en avant et en dehors de l'alignement, posté sur +l'extrême bord de la frontière, près de l'endroit où la pointe de la +Prusse orientale s'allonge entre la mer et les possessions moscovites. +Aussitôt que les hostilités auraient commencé, ce corps franchirait les +limites, viendrait couvrir Koenigsberg et protégerait contre un coup de +main cette ville importante, menacée à la fois par la garnison française +de Dantzick et les Polonais de Varsovie. À défaut de Berlin, qui serait +abandonné dès le premier moment, Alexandre s'engageait à conserver au +Roi une autre capitale, le berceau de la Prusse, où il pourrait +transférer sa résidence, son gouvernement, et s'abriter de l'invasion. + +Telles étaient les concessions que Scharnhorst avait arrachées au +gouvernement russe. Si la convention de Pétersbourg, à laquelle devait +se joindre un traité d'alliance, eût été ratifiée à Berlin, comme +Napoléon aurait incontestablement foncé sur la Prusse restée en armes, +la guerre aurait été avancée de sept mois: les opérations se fussent +engagées sur la basse Vistule: l'Empereur aurait eu à recommencer vers +la fin de 1811 sa campagne de 1807, au lieu de voir l'année suivante +s'ouvrir devant lui les profondeurs de la Russie: ce qu'il craignait +l'eût vraisemblablement sauvé. + + + +III + +La convention militaire de Pétersbourg, avec ses réticences et ses +réserves, ne fit pas cesser les hésitations du Roi: elle le jeta au +contraire dans d'affreuses perplexités. En août, s'il s'était jeté vers +Pétersbourg avec quelque résolution, au lieu de se tourner vers la +France, c'était que les dispositions présumées de Napoléon ne lui +laissaient plus le choix. Supposant que l'Empereur ne le voulait point +pour allié et méditait de le détrôner, il n'avait vu d'autre parti à +prendre qu'un recours désespéré à la Russie. Maintenant, les offres +assez précises de la France, en lui rendant l'option, renouvelaient son +embarras: retrouvant la liberté de ses décisions, il semblait incapable +d'en user, et l'on eût dit que choisir entre les deux voies qui +s'ouvraient devant lui, à ce tournant suprême de sa destinée, excédât +ses forces. Il ne croyait guère, il n'avait jamais cru à la possibilité +de résister au vainqueur d'Iéna avec de sérieuses chances de succès. +S'insurger contre l'invincible capitaine, avec l'appui même de quelques +forces russes, ne serait-ce point courir à la mort? D'autre part, +s'assujettir à Napoléon, ne serait-ce point la mort aussi, moins rapide +sans doute, mais lente et ignominieuse? Les propositions de l'Empereur +ne cachaient-elles point un piège, l'intention abominable de se faire +livrer la Prusse pour la frapper ensuite sans défense, après s'être +servi d'elle et l'avoir courbée à une avilissante besogne? N'apercevant +dans chaque direction que sujets d'épouvante, Frédéric-Guillaume +n'arrivait pas à distinguer de quel côté le péril était moindre, à se +faire une opinion, à prendre un parti: «Ce serait presque à tirer au +sort,--disait-il éperdu,--à moins que la Providence ne nous éclaire +particulièrement[335].» Au milieu des combats intérieurs qui le +déchiraient, sa tête se perdait, un vertige le prenait. Tandis que +Saint-Marsan, sur la foi de renseignements trompeurs, le croyait +rasséréné, confiant «et fort gai[336]», l'infortuné monarque écrivait à +Hardenberg, le 31 octobre: «Il me semble que je suis dans un accès de +fièvre chaude: autour de moi, je vois de tous côtés s'ouvrir des +abîmes[337].» + +[Note 335: DUNCKER, 402.] + +[Note 336: Lettre à Maret, 1er novembre 1811.] + +[Note 337: DUNCKER, 402.] + +À la fin, malgré les efforts de Hardenberg, qui montrait plus de fermeté +et de suite dans les idées, il laissa entendre qu'il se jugeait condamné +à l'alliance française[338]. Les réponses de la Russie, disait-il, +n'étaient que relativement réconfortantes: cette puissance s'engageait à +couvrir une moitié à peine de la monarchie. Ses troupes marcheraient +sans doute sur la Vistule: marcheraient-elles avec l'activité désirable? +Alexandre s'était laissé forcer la main: ne saisirait-il pas la première +occasion pour se replacer sur le terrain strictement défensif qu'il +avait quitté à son corps défendant? Frédéric-Guillaume faisait valoir +toutes ces considérations, qui étaient assurément d'un grand poids: au +fond, peut-être eût-il été fâché que les Russes se fussent montrés par +trop rassurants et eussent enlevé ainsi toute excuse à sa timidité. À +cet instant critique, c'est surtout dans un vice irrémédiable de son +caractère qu'il faut chercher son principal mobile. Un penchant naturel +porte les esprits faibles et irrésolus, en temps de crise, à préférer le +parti qui leur offre un peu de sécurité immédiate: ils s'estiment +heureux d'obtenir un sursis au péril, un répit dans l'angoisse, et ne +regardent pas plus loin; ils se cherchent un lendemain plutôt qu'un +avenir. L'alliance de Napoléon offrait au Roi cet avantage éphémère, car +il était évident que l'Empereur, après avoir reçu la soumission de la +Prusse, la laisserait vivre ou au moins végéter quelque temps: +Frédéric-Guillaume verrait s'ouvrir devant lui une période de +tranquillité relative. Par ce motif, à l'instant où les plus audacieux +d'entre ses généraux et ses ministres, nantis des engagements russes, se +flattaient de l'amener au but de leurs efforts, il leur glissait des +mains; hissé péniblement par eux jusqu'à un parti d'énergie et de +vigueur, il ne parvenait plus à s'y tenir, retombait au plus bas de la +faiblesse et se laissait choir dans l'alliance française. Le parti de +l'action avait à peu près gagné sa cause à Pétersbourg: il la reperdait +à Berlin. + +[Note 338: _Id._, 413-414.] + +Ce parti ne se tint pas pour battu et se rattacha à un dernier espoir. +En expliquant les raisons qui le faisaient incliner vers la France, le +Roi avait formulé une réserve; reprenant un de ses thèmes favoris, il +laissait entendre que tout changerait de face à ses yeux si l'Autriche, +à l'exemple du Tsar, consentait à le protéger contre une attaque, à le +soutenir sur sa gauche, et mettait un second étai à sa monarchie +branlante. Hardenberg, qui se croyait des raisons pour ne point +désespérer de l'Autriche, le prit au mot: il proposa d'adresser à Vienne +un suprême appel, et le résultat de fiévreuses controverses fut en somme +l'adoption d'un parti qui laissait tout en suspens, ne préjugeait rien +et retardait encore la décision finale. Les conférences avec +Saint-Marsan furent reprises le 6 novembre. Afin de pouvoir conclure +avec la France, si le besoin s'en faisait absolument sentir, on entama +une discussion plus sérieuse. En même temps, Scharnhorst dut se remettre +en route et filer par la Silésie vers la frontière autrichienne. +Voyageant avec plus de mystère encore que durant sa course précédente, +évitant de s'acheminer directement à son but, déjouant l'espionnage +français par des détours et des crochets, s'affublant d'un faux nom, se +travestissant, se grimant de son mieux, il se glisserait subrepticement +jusqu'à Vienne: là, il dévoilerait franchement aux Autrichiens +l'embarras de la Prusse et l'horreur de sa position, confierait à leur +discrétion les offres russes, dont il ferait sentir à la fois la valeur +et l'insuffisance, et supplierait l'empereur François de consentir à un +pacte de défense mutuelle entre les deux cours germaniques. La solution +n'était plus à Pétersbourg, elle était à Vienne: c'est là que le +chevalier errant de la bonne cause l'irait chercher[339]. + +[Note 339: LEHMANN, 429-435. DUNCKER, 418-423.] + +Frédéric-Guillaume s'était prêté à cette démarche par acquit de +conscience, afin de prouver qu'il n'avait négligé aucun moyen de se +soustraire à l'odieuse alliance. Au fond de l'âme, il n'attendait plus +rien de l'Autriche ni de personne. Son noir pessimisme voyait plus clair +que l'ardeur et l'exaltation de ses entours: il avait trop expérimenté à +ses dépens l'égoïsme des cabinets pour croire que la Prusse, dans sa +profonde détresse, recueillerait autre chose à Vienne que de vaines +condoléances: d'une façon générale, les cruautés du sort l'avaient +déshabitué de croire au bonheur: en tout ce qu'il entreprenait, il se +jugeait poursuivi par un destin contraire et présageait l'issue la moins +favorable. + +Si sombres que fussent ses prévisions, elles n'allaient pas jusqu'à lui +faire discerner le péril suspendu depuis quelques jours sur sa tête, le +plus grand, le plus terrible qui eût jamais menacé sa couronne et sa +dynastie. Napoléon, ayant acquis de plus en plus la preuve que la Prusse +le trompait et continuait ses préparatifs militaires, venait enfin de +perdre patience: il s'occupait à réaliser ses menaces. + +Les premiers rapports de M. Lefebvre ne l'avaient nullement satisfait. +Arrivé à Colberg, l'inspecteur français avait remarqué chez les +autorités une tendance évidente à se cacher de lui; malgré de savantes +précautions, il avait aperçu des ouvriers au travail, des soldats en +grand nombre, un entassement d'hommes et de matériel, des redoutes +continuant à pousser du sol autour de l'enceinte[340]. Nos agents du +littoral signalaient un effort ininterrompu pour approvisionner et armer +les places. L'un d'eux dénonçait le passage de pesants chariots, traînés +à neuf chevaux; ces véhicules, allant vers Colberg, portaient chacun une +caisse énorme, soi-disant remplie de marchandises, et ces caisses--on en +avait acquis la preuve--contenaient chacune un canon, soigneusement +emballé et rendu invisible sous son enveloppe de bois[341]: ainsi, tout +regard jeté sur la Prusse la surprenait en flagrant délit de fourberie. +De plus, l'empereur Napoléon, qui avait appris la suspension des +pourparlers avec Saint-Marsan et ignorait encore leur reprise, avait +reçu de ces lenteurs une impression parfaitement justifiée d'irritation +et de méfiance. Pour achever de l'exaspérer, la nouvelle d'un important +succès des Russes sur le Danube, en avant de Rouchtchouk, lui arrivait +au même moment: sa colère éclatait en exclamations furibondes contre ces +«chiens, ces gredins de Turcs[342]», qui s'étaient laissé battre; mais +elle tendait à se détourner contre la Prusse, sous l'empire d'un +raisonnement prévoyant. Croyant les Turcs plus battus encore et plus +découragés qu'ils ne l'étaient, jugeant impossible d'empêcher désormais +leur paix avec le Tsar, il craignait que les Russes, débarrassés de la +diversion orientale, ne s'enhardissent à se jeter en Allemagne et à +commencer la guerre en soulevant la Prusse, qui leur tendait +frauduleusement la main. Pour leur enlever ce point d'appui, il songeait +à le supprimer radicalement, à en finir avec la Prusse, puisqu'elle +voulait absolument se perdre: «Je vois, disait-il, tant de mauvaise foi +et d'incertitude dans ce cabinet que je crois qu'il sera impossible +d'empêcher sa ruine[343].» Et, sans s'arrêter encore à une détermination +ferme, il se mettait en mesure de frapper. Comme la Prusse, mieux armée +que deux mois auparavant, opposerait peut-être une résistance un peu +plus sérieuse, il ne voulait plus abandonner l'entreprise aux libres +inspirations de Davout: le 14 novembre, revenu de son voyage, il +invitait le maréchal à préparer d'avance et à lui soumettre un projet +d'opérations dont le but serait d'envahir brusquement la Prusse et de +tout enlever, roi, cour, gouvernement, administration, armée, en un seul +coup de filet[344]. + +[Note 340: «À peine nous venions de rentrer dans les dunes,--écrit +Lefebvre le 27 octobre,--que nous nous trouvâmes au milieu d'une espèce +de forêt de bois coupé: des ouvriers travaillaient à faire des fascines: +ils étaient en assez grand nombre. Le général Tauenzien (gouverneur de +la place) me parut extrêmement embarrassé de cette découverte. Nous +poussâmes plus loin et nous découvrîmes bientôt d'autres travailleurs +occupés, en assez grand nombre, à former une chaussée qui doit aboutir +d'un côté à la grande route de Colberg, et de l'autre au fort dont j'ai +parlé plus haut... Elle est visiblement destinée au service de cette +redoute... M. le comte de Tauenzien, qui, si j'en ai bien jugé, ne +s'attendait pas à cette découverte, en demeura fort embarrassé. Il dit +quelques mots pour justifier la construction de cet ouvrage; les +expressions ne vinrent pas: il paraissait être à la torture. Nous +traversâmes d'un bout à l'autre cette chaussée fort silencieusement, et +nous rentrâmes à la nuit tombante. J'avais vu tous les travaux +extérieurs, non en détail, car je dois observer que nous n'approchions +qu'à une certaine distance des redoutes. Lorsque les objets commençaient +à être trop visibles et distincts, l'ordre était bien vite donné au +cocher de rebrousser chemin.» Archives des affaires étrangères, Prusse, +249.] + +[Note 341: Rapport du consul de Stettin, 28 octobre. Archives des +affaires étrangères, volume cité. Cf. _Corresp._, 18241.] + +[Note 342: Rapport de Tchernitchef, 18 décembre, volume cité, p. +266. Napoléon écrivait à Davout: «Les Russes ont eu de grands succès sur +les Turcs, qui se sont comportés comme des bêtes brutes. Je vois la paix +sur le point de se conclure.» _Corresp._, 18259.] + +[Note 343: _Corresp._, 18259.] + +[Note 344: _Id._] + +Le maréchal ne connaissait que sa consigne. Celle-ci étant actuellement +d'aviser aux moyens de détruire un État, cette Prusse qu'il sentait +menteuse, perfide et toujours prête à profiter du moindre insuccès de +nos armes pour nous sauter à la gorge, il appliqua à la tâche prescrite +toutes les forces d'un esprit familiarisé de longue date avec les +violences et les ruses de la guerre. Aucun scrupule ne l'arrêta dans la +poursuite du but proposé à son dévouement et à son patriotisme, et ce +doit être pour nous un sujet d'affliction que l'atrocité des moyens à +employer n'ait point révolté et fait hésiter sa grande âme. Il conçut, +élabora minutieusement et adressa à l'Empereur, le 25 novembre, tout un +plan pour la surprise et l'anéantissement de la Prusse: ce plan était +effroyable. + +Au jour fixé, la division Friant avec les chasseurs à cheval de +Bordesoulle, la division Gudin entraînant à sa suite deux divisions de +cuirassiers et plusieurs corps de réserve, les divisions Morand et +Compans avec leurs annexes, entameraient circulairement le territoire +prussien: la première, descendant du Mecklenbourg où elle était +cantonnée, se jetterait sur Stettin et la ligne de l'Oder; la seconde +déboucherait de Magdebourg, cernerait Spandau et ferait main basse sur +Berlin; les deux autres agiraient dans l'espace intermédiaire, des +détachements westphaliens coopérant à tous ces mouvements. Afin de ne +point donner tout de suite trop d'alarme, on ferait dire à Berlin que +les Russes avaient envahi la Pologne, et qu'en conséquence les troupes +françaises empruntaient le sol prussien pour marcher contre eux. «On +chargerait même un officier intelligent de donner verbalement ces +assurances, et, pour mieux y faire croire, cet officier serait trompé +lui-même[345].» + +[Note 345: Le projet de Davout, dont nous donnons de larges +extraits, figure aux archives nationales, AF, IV, 1656.] + +Le maréchal arriverait alors de sa personne à Stettin, avec une partie +de sa 5e division, celle de Desaix, et présiderait à l'oeuvre de +destruction. «On empêcherait les Prussiens de se rallier. On désarmerait +toutes les troupes, les détachements isolés, et on arrêterait les +convois. Des ordres sévères seraient donnés aux autorités pour empêcher +les congés (les hommes en congé), les recrues et les travailleurs de +rejoindre.» En même temps, le jour même ou le lendemain de notre entrée, +Poniatowski partirait de Thorn avec tous ses régiments, s'élèverait le +long de la basse Vistule et viendrait s'y joindre à la division +Grandjean sortie de Dantzick, de manière à fermer le cercle, à empêcher +toute fuite, à intercepter toute communication entre le centre de la +monarchie, pris et écrasé dans l'étau, et les provinces orientales. + +Jusqu'au moment de l'exécution, le plus grand secret serait observé: «Il +ne serait confié qu'à la dernière extrémité, poursuit le maréchal, et à +ceux qui doivent le connaître. Je prendrais la précaution de tromper +même les divisions Friant, Morand, Gudin, Compans, etc., sur le but de +la marche. Ce ne serait que le jour où tout concourrait au plan pour +désorganiser l'armée prussienne, que les troupes connaîtraient le +véritable objet... Les Saxons ne recevraient l'ordre de se mettre en +mouvement pour se porter sur Glogau que le jour à peu près où nous +arriverions sur l'Oder. Jusque-là, tout serait dans le plus grand calme, +et ce calme contribuera beaucoup à faire prendre le change aux +Prussiens. Je proposerais de prendre deux ou trois régiments de +cavalerie saxonne, un ou deux régiments d'infanterie et une ou deux +batteries d'artillerie légère de cette nation pour garder les routes de +Berlin en Saxe, et arrêter tout ce qui voudrait se sauver par là, même +les individus, dont on saisirait les papiers avec le plus grand soin. On +s'emparera de beaucoup de boute-feux, et on saisira des papiers qui +donneront de bons renseignements sur leurs projets. Cette troupe se +mettrait le plus tôt possible en communication avec la colonne du +général Gudin et agirait suivant les circonstances, s'emparerait de +Crossen, etc. + +«Je dois poser l'hypothèse où le Roi pourrait être surpris dans Berlin: +sa prise serait si importante que je suppose qu'il ne faudrait pas la +manquer. + +«Je demanderai aussi l'intention de Votre Majesté sur tous les ministres +étrangers qui seraient à Berlin: la présence de ces gens-là y est +toujours très nuisible. + +«Je propose d'arrêter tous les courriers étrangers venant de ou allant à +Pétersbourg et de saisir leurs dépêches, en y mettant toutes les +convenances possibles. + +«Par ce projet, Sire, j'évite de mettre qui que ce soit dans la +confidence; ainsi le prince Poniatowski lui-même n'y serait qu'en +recevant des ordres. Ce n'est pas que je me méfie de lui; je le regarde +comme un homme d'honneur et dévoué à Votre Majesté, mais une lettre peut +traîner, et il y a dans ce pays-là des femmes bien adroites. + +«On peut espérer que le résultat sera une désorganisation parfaite, et +que personne en Prusse ne saura ce qu'il a à faire ni l'état des choses, +puisque les courriers seront presque tous interceptés.» + +Au besoin, pour éviter de la part des garnisons toute velléité de +résistance, on fabriquerait avec beaucoup de soin un faux traité, +portant que le Roi, décidé à faire étroitement cause commune avec la +France, consentait à nous livrer momentanément les places de sa +monarchie, les ouvrages, les points fortifiés. Sur la présentation de +cette pièce, toutes les portes s'ouvriraient devant nous, toutes les +ressources nous seraient livrées. On ferait croire aux troupes +prussiennes qu'elles allaient être conduites en Silésie et là restituées +à leur maître; ce ne serait qu'après s'être remises entre nos mains +qu'elles connaîtraient leur sort et se sentiraient prisonnières. + +«Je sais bien, ajoute le maréchal, qu'aucun mot de ce projet n'a le +cachet de la bonne foi; mais on ne ferait qu'user de représailles envers +le gouvernement prussien. C'est par ce motif que je le propose, et parce +qu'il remplirait les intentions de Votre Majesté, de rendre, le plus +possible, l'initiative profitable. Il peut se faire que Votre Majesté +rejette la plus grande partie des idées comprises dans ce projet, +surtout celles relatives à un faux traité; mais cela peut se modifier. +Ce qui m'a fait naître cette idée, c'est une ruse de cette nature que +les Prussiens ont employée à Mayence: ils ont fabriqué un ordre du +général Custine au commandant de la place de se rendre et de capituler +aux meilleurs conditions, n'ayant plus de secours à attendre. Je sens +que la représaille est un peu forte, mais on peut la modifier dans +l'exécution.» + + + +IV + +Par bonheur pour sa gloire, Napoléon écarta ce projet. Peu de jours +après avoir demandé à Davout de lui communiquer ses idées, il avait +appris que le cabinet de Berlin rouvrait les conférences et paraissait +accepter en principe nos conditions; c'était une meilleure note à son +actif. M. Lefebvre, continuant sa tournée, visitant Pillau et Gnudentz +après Colberg, constatait un ralentissement des travaux, moins d'ardeur +à rassembler et à exercer des hommes; il avait même cru remarquer un +affaissement de l'opinion, une disposition des esprits à ne plus +s'insurger contre l'inévitable et à admettre l'idée d'un abandon total à +la France[346]. Pour la première fois, Napoléon trouvait--c'était son +expression même au prince de Schwartzenberg--que la Prusse «semblait +vouloir se bien conduire[347]», et il écrivait à son frère Jérôme «qu'en +cas de guerre elle marcherait sans doute avec nous[348]». Il se résolut +donc encore une fois à ne rien brusquer en Allemagne, à épargner la +Prusse, sans cesser d'avoir l'oeil sur elle; toujours prêt à l'accabler +au moindre mouvement suspect, il reprit ses efforts pour se l'attirer +pacifiquement et fit franchir un deuxième pas à la négociation +d'alliance. + +[Note 346: Rapport d'ensemble de Lefebvre, daté de Breslau le 24 +novembre 1811. Archives des affaires étrangères, Prusse, 248.] + +[Note 347: DUNCKER, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.] + +[Note 348: _Corresp._, 18341.] + +Le 15 décembre, dans une nouvelle série d'instructions à Saint-Marsan, +le duc de Bassano précisait mieux les conditions de l'entente et la +forme à leur donner. Comme l'Empereur affectait toujours de se +considérer en état d'alliance avec Alexandre et se piquait de ne point +déroger ostensiblement au pacte de Tilsit, les arrangements avec la +Prusse seraient en apparence dirigés contre l'Angleterre. Un traité +spécifierait mieux les devoirs respectifs des deux parties dans la +guerre maritime: cet accord public en dissimulerait un autre, conclu +secrètement, un traité d'alliance éventuelle contre les puissances +limitrophes de la France et de la Prusse: enfin, ce second acte en +recouvrirait un troisième, plus mystérieux encore, celui qui réglerait +la coopération prussienne contre la Russie. + +À cet égard, Napoléon admettait certains adoucissements: le contingent +auxiliaire, au lieu d'être dispersé dans les rangs de la Grande Armée, +conserverait autant que possible son individualité: une très faible +garnison prussienne serait tolérée à Potsdam, où le Roi pourrait +maintenir sa résidence. Saint-Marsan devait traiter avec les ministres +prussiens sur ces bases, écouter leurs objections, leur céder au besoin +sur quelques points de détail, et peu à peu, sans y mettre trop de +précipitation, établir avec eux le texte des différents actes qui +seraient soumis ensuite à l'approbation de l'Empereur. Dès à présent, +l'Empereur appela Krusemarck aux Tuileries et lui tint un langage +solennel, définitif, où il dévoilait les deux faces de sa pensée, son +désir sincère de s'entendre avec la Prusse et sa résolution de la +frapper sans pitié, s'il ne pouvait obtenir d'elle un dévouement absolu +et une obéissance ponctuelle. Jamais, dit-il avec force, il n'avait +songé par principe à détruire cet État, à détrôner la dynastie: «J'aime +mieux voir le Roi à Berlin que d'y voir mon propre frère[349].» Les +conditions transmises de sa part étaient l'expression réelle de ses +voeux, mais il ne tolérerait, une fois que la Prusse se serait engagée à +lui, aucune arrière-pensée, aucune défaillance, aucune infraction aux +devoirs contractés. Il n'est pas de ces alliés que l'on quitte et que +l'on reprend, suivant les oscillations de la fortune, et le Roi +s'abuserait dangereusement s'il croyait pouvoir prendre pour modèle +Frédéric II, passant et repassant d'un camp dans l'autre pendant la +guerre de la Succession d'Autriche: malheur à la Prusse si elle +retombait dans un jeu misérable et louche, dans ces errements funestes +qui perdent les royaumes! + +[Note 349: DUNCKER, 425, d'après le rapport de Krusemarck.] + +Tandis que ce suprême avertissement retentissait à Berlin, où +Saint-Marsan poussait les négociations, la mission de Scharnhorst à +Vienne traînait sans aboutir. Metternich avait d'abord opposé quelques +objections au choix de cet émissaire: Scharnhorst passait pour affilié +aux sectes révolutionnaires qui dissimulaient sous le voile du +patriotisme leurs tendances subversives: la pruderie autrichienne +s'effarouchait de ce contact. Sharnhorst étant tombé à Vienne sur ces +entrefaites, il ne dut qu'au crédit des agents britanniques de pouvoir +aborder le ministre des affaires étrangères. Metternich, ayant tant +fait que de le recevoir, l'accueillit bien au début et crut devoir lui +fournir quelque sujet d'espérance; il avait ses raisons--on verra +lesquelles--pour ne pas décourager trop tôt la Prusse et pour la tenir +en suspens. Il promit d'étudier la question, amusa Scharnhorst pendant +quelques semaines par de doucereuses paroles. Puis, les communications +du gouvernement autrichien se ralentirent, s'espacèrent, et la dernière, +portant la date du 26 décembre, fut une fin de non-recevoir qui rendit +le Prussien «inexprimablement malheureux»: Sa Majesté Impériale +s'excusait sur le délabrement de ses finances et ses embarras intérieurs +de ne pouvoir se compromettre en aucune façon au profit de la +Prusse[350]. + +[Note 350: DUNCKER, 427. Cf. LEHMANN, II, 434.] + +La correspondance que Scharnhorst entretenait avec son gouvernement en +termes convenus avait déjà fait prévoir à Berlin cette suprême +déception. L'événement donnait raison au Roi contre son ministre, et +Hardenberg ne se trouvait plus d'argument contre l'alliance française. +Néanmoins, si grande était l'horreur des Prussiens de s'enrôler sous le +drapeau détesté et de combattre pour l'oppresseur que le premier mois de +1812 s'écoula presque entièrement sans qu'ils se fussent résignés à +franchir le pas. Hardenberg continuait à regarder du côté de Vienne, +attendant, sollicitant un signe qui lui dirait d'espérer: il +ralentissait, interrompait les conférences avec Saint-Marsan, et en même +temps, craignant de lasser la patience de notre ministre, il lui +écrivait des lettres tremblantes, pour l'assurer que ces retards ne +tenaient à aucune mauvaise volonté. + +Enfin, après le retour de Scharnhorst, quand l'insensibilité de +l'Autriche se fut clairement démontrée, quand il fut de toute évidence +que l'on avait en vain frappé à cette dernière porte, la Prusse se +soumit, courba le front et accepta le joug. Le 29 janvier 1812, +Saint-Marsan fut prévenu que le Roi et ses ministres renonçaient à +discuter nos exigences: ils admettraient les conditions qu'il plairait à +l'Empereur de leur imposer, espérant toutefois que le magnanime +monarque, dans sa générosité, leur accorderait par mesure spontanée et +gracieuse quelque soulagement. Le Roi désirait que l'effectif de ses +forces militaires ne fût plus limité au chiffre de quarante-deux mille +hommes; que la France, tout en mettant garnison dans Berlin, évitât d'y +faire passer les corps qui marcheraient contre la Russie et épargnât à +la capitale ce surcroît de charge; par-dessus tout, il tenait à obtenir +certaines facilités pour le payement des contributions de guerre restant +à acquitter. Toutefois, aucun de ces avantages n'était réclamé comme la +condition de l'alliance, qui était accordée dans tous les cas; la Prusse +ne négociait plus, elle sollicitait et implorait[351]. Dans les premiers +jours de février, Napoléon la sentit s'abandonner à lui comme matière +inerte et molle; il n'avait plus qu'à étendre la main pour la saisir. + +[Note 351: Saint-Marsan à Maret, 29 janvier 1812.] + +Il s'occupait alors à s'emparer définitivement de l'Autriche. Avec elle, +les grandes lignes de l'accord avaient été esquissées depuis près d'une +année, mais l'on s'était contenté jusqu'à présent de cette entente à +demi-mot et par clignement d'oeil. Aujourd'hui, Napoléon jugeait +l'instant venu de fixer les relations et d'assurer l'alliance, sans la +signer encore. Le 17 décembre, il s'ouvrit à Schwartzenberg; on avait +assez causé, dit-il à cet ambassadeur: il était temps de traiter, de +formuler avec netteté les engagements respectifs, de faire succéder «au +verbiage[352]» des faits et des conclusions. + +[Note 352: Rapport de Metternich à son souverain, 15 janvier 1812. +_Mémoires de Metternich_, II, 442.] + +Cette invite à s'expliquer n'était point pour embarrasser +Schwartzenberg, car sa cour venait de le mettre précisément en état de +répondre à nos avances et au besoin de les prévenir: à l'instant où +l'Empereur faisait vers elle un pas plus marqué, elle s'était déjà mise +en chemin pour se rapprocher de lui, et, par un effet bien inattendu de +la misérable Prusse, c'était la mission de Scharnhorst qui avait +accéléré ce mouvement. + +À l'invocation suprême qui lui était venue de Berlin, à ce cri de +détresse, Metternich avait pu mesurer l'effroi et le péril de la Prusse: +il avait compris que cette puissance touchait aux résolutions extrêmes: +tiraillée entre les deux empereurs rivaux, elle allait se jeter vers +l'un ou vers l'autre. Or, il importait essentiellement aux Autrichiens +de ne point se laisser surprendre par cette évolution, en quelque sens +qu'elle se fît. Si la Prusse consommait son accord avec la Russie et se +serrait contre elle pour résister à nos exigences, Napoléon +l'attaquerait infailliblement; suivant toutes probabilités, il +l'écraserait du premier coup et la mettrait en pièces. En ce cas, +l'Autriche éprouverait une juste commisération et se trouverait des +larmes pour cette grande infortune; toutefois, après avoir payé ce +tribut aux convenances, n'aurait-elle pas à exercer des reprises sur la +succession de sa voisine? Depuis un siècle, la Prusse s'était formée et +arrondie aux dépens de tout le monde: dans les dépouilles de cet État +fait de rapines, chacun reconnaîtrait et retrouverait son bien: +l'Autriche en particulier ne serait-elle pas fondée à rappeler que la +Silésie lui avait été indûment soustraite par Frédéric II et revenait de +droit à son ancien possesseur? Seulement, pour qu'elle élevât avec +succès cette revendication, il était nécessaire qu'elle se fût placée +auparavant dans les bonnes grâces du suprême distributeur des +territoires et des provinces; un traité d'alliance avec l'Empereur lui +serait un titre pour se présenter au partage de la Prusse. Que si la +Prusse, au contraire, cherchait son salut dans la soumission et +s'unissait à la France, avant que l'Autriche eût pris le même parti, +l'empereur Napoléon, assuré de l'une des deux puissances germaniques, +aurait moins besoin de l'autre et lui ferait des conditions moins +douces: la concurrence prussienne mettrait à plus bas prix l'alliance de +l'Autriche: cette cour se trouverait distancée et prévenue, et c'est +pourquoi, dans la seconde hypothèse autant que dans la première, elle ne +pouvait trop tôt s'accorder avec Napoléon et se mettre en règle aux +Tuileries[353]. Donc, dès le 28 novembre, tandis que Metternich se +préparait à nourrir quelque temps les illusions de Scharnhorst et à +prolonger les incertitudes de la Prusse, il avait invité Schwartzenberg +à prendre les devants auprès de l'Empereur, à entrer franchement en +matière, et c'est ainsi que Napoléon, quand il aborda avec l'ambassadeur +la question de l'alliance, trouva un homme qui se disposait à lui en +parler. + +[Note 353: Rapport de Metternich publié dans ses _Mémoires_, +422-435. Cette pièce a été inscrite par erreur sous la date du 28 +décembre, mais Metternich lui-même, dans une allusion ultérieure à son +travail, lui attribue celle du 28 novembre.] + +Dans la conférence du 17 décembre, on se mit assez facilement d'accord. +L'Autriche ferait cause commune avec nous contre la Russie: elle +fournirait un corps auxiliaire; à ce prix, Napoléon lui garantirait +l'échange facultatif de la Galicie contre les provinces illyriennes, +dans le cas où la renaissance de la Pologne résulterait de la guerre. Il +lui faisait espérer en outre un agrandissement sur le Danube, dans ces +principautés roumaines qu'il considérait comme perdues pour la Turquie, +et plus vaguement une meilleure frontière du côté de l'Allemagne. Quant +à la Silésie, dont le nom avait été légèrement prononcé, elle +reviendrait à l'Autriche, si la Prusse commettait le moindre écart et se +précipitait ainsi dans l'abîme[354]. Informé de cette conférence et de +ses résultats, Metternich laissa à Schwartzenberg toute latitude pour +conclure et le munit de pouvoirs. Napoléon apprit très promptement que +la cour de Vienne, comme celle de Berlin, n'attendait plus pour signer +que son bon plaisir et l'heure marquée par ses convenances. + +[Note 354: Rapport de Metternich d'après le compte rendu de +Schwartzenberg, 15 janvier 1812; _Mémoires_, II, 435-440.] + +Ainsi, sur ce vaste échiquier de l'Europe centrale où le jeu des +différentes pièces se commandait, tout s'était opéré par réactions +successives. Comme l'empereur de Russie, mû par des considérations +politiques et stratégiques, n'avait osé fournir à la Prusse des +assurances pleinement satisfaisantes et s'aventurer trop loin en +Allemagne, la Prusse aux abois s'était portée vers l'Autriche, en lui +demandant conseil et secours, en cherchant près d'elle le point d'appui +de sa débilité: l'Autriche avait craint aussitôt de la part de ses +voisins un coup de tête qui la mettrait elle-même en fâcheuse posture: +voyant les événements se précipiter et tenant à en profiter, elle +n'avait trouvé d'autre moyen que de s'entendre avec celui qui paraissait +destiné à les gouverner: elle avait pressé le pas vers l'Empereur et +s'offrait à lui humblement. + + + +V + +En ne voyant point revenir de Berlin la convention du 17 octobre avec la +ratification royale, Alexandre avait compris que le courage manquait à +Frédéric-Guillaume pour persister dans son projet de révolte et tenter +la fortune des armes. Il ne fit rien pour peser sur les dernières +déterminations de la Prusse. Sans croire encore à une défection +complète, il prenait assez facilement son parti d'une défaillance qui +lui permettait de revenir à son plan préféré, à cette défensive sur +laquelle il fondait tant d'espoir. Il se replaçait à la position +d'immobilité absolue, se bornant à tenir ferme contre les instances +suspectes de Napoléon et à le braver par son mutisme. Cependant, tout le +monde autour de lui ne se résignait pas aussi aisément à l'idée d'une +lutte où la Russie jouerait ses destinées: les suprêmes angoisses de la +Prusse coïncidèrent avec une tentative fort remarquable pour ménager +entre les deux empereurs une reprise d'entretien et faire naître une +chance d'accommodement. Ce fut l'oeuvre individuelle d'un Russe; +l'honneur en revient à ce comte de Nesselrode dont les débuts fort +remarqués montraient l'aurore d'une grande fortune. + +Le 23 octobre, Nesselrode était arrivé de Paris à Pétersbourg. Il avait +obtenu permission de quitter pour quelques semaines son poste de +secrétaire et venait en congé. L'emploi occulte qu'il remplissait en +France à côté de ses fonctions officielles, la correspondance qu'il +entretenait avec le favori du Tsar, la nullité même de son chef lui +donnaient une autorité et une importance très supérieures à son grade. +L'empereur Alexandre commençait à voir en lui une réserve pour l'avenir, +un ministre de demain. De son côté, Napoléon lui avait décerné pendant +l'audience du 15 août de publics éloges. Ce concert des deux empereurs +pour apprécier ses talents lui inspira l'ambition d'un grand rôle, le +désir légitime de se placer hors de pair en épargnant à son pays +l'épreuve d'une guerre terrible. + +Malgré le loyalisme de ses sentiments, il ne pouvait s'empêcher de +blâmer et de déplorer la conduite d'Alexandre: il sentait que ce prince, +en refusant d'abord de s'expliquer autrement que par énigmes et par +périphrases, en se dérobant ensuite à toute négociation, avait contribué +pour une grande part à créer l'état de choses actuel et engagé gravement +sa responsabilité. Persévérer dans ce système, c'était s'attirer +immanquablement la guerre. Nesselrode en redoutait l'issue. Moins hardi +que son maître, il estimait qu'aucune puissance n'était de force, seule +et sans alliés, à se mesurer contre le colosse. Tandis qu'Alexandre, +éclairé par une intuition prophétique, voyait le salut de la Russie dans +son isolement même, tandis qu'il avait su discerner à merveille ses +véritables et tout-puissants alliés, le temps, le climat, la nature, +l'infini des steppes, Nesselrode ne croyait qu'à l'efficacité des +coalitions européennes et s'en tenait à ce remède usé. Or, bien qu'à +cette époque la Prusse et l'Autriche ne se fussent pas encore remises +aux mains de la France, il se rendait compte qu'actuellement la Russie +n'en pouvait attendre aucun secours: par conséquent, il jugeait de toute +nécessité d'éviter la guerre. Selon lui, puisque Napoléon réclamait +depuis huit mois et avec une persévérance infatigable l'ouverture d'une +négociation, il fallait le prendre au mot, ne serait-ce que pour +vérifier ses intentions et en avoir le coeur net: il fallait traiter +pendant qu'il en était temps encore, traiter tout de suite, en y mettant +quelque bonne grâce, et envoyer à Paris un agent chargé de terminer la +querelle. Nesselrode s'offrait implicitement à remplir ce rôle, à +négocier un traité de rapprochement, un acte de pacification, sur des +bases que les deux empereurs pourraient honorablement accepter. + +Quelles seraient ces bases? À ce sujet, Nesselrode développa ses idées +de vive voix devant l'empereur Alexandre et les consigna ensuite dans un +rapport fort intéressant, où l'homme d'État à vues lointaines perce déjà +sous l'ambitieux secrétaire[355]. Passant en revue toutes les parties du +litige, il indiquait en quoi pourraient consister, d'après lui, les +sacrifices à faire et les garanties à obtenir. + +[Note 355: C'est le rapport que nous publions à l'Appendice, sous le +chiffre II. Toutes les citations suivantes, jusqu'à la page 293, sont +tirées de cette pièce, où Nesselrode se réfère constamment à sa +conversation préalable avec le Tsar.] + +Sur la question des neutres, il n'admettait aucune concession: l'honneur +et l'intérêt de la Russie, disait-il, l'obligeaient également à se +conserver une liberté de commerce relative: cela seul la distinguerait +«de cette foule de faibles alliés, aveuglément soumis aux volontés +arbitraires et capricieuses de la France». Par contre, il estimait que +la Russie devait passer condamnation sur l'affaire de l'Oldenbourg et +abandonner formellement le principe d'une indemnité territoriale. Quant +à la Pologne, on pourrait, en s'autorisant des offres de Napoléon +lui-même, faire insérer dans le traité, sous une forme quelconque, la +clause fameuse de non-rétablissement. Mais Nesselrode, esprit positif, +n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait à cette +satisfaction platonique. Suivant lui, la Russie devait chercher ailleurs +ses sûretés. Ce qu'il fallait demander à Napoléon, c'était de limiter +matériellement ses facultés offensives: il devrait réduire à un chiffre +d'hommes déterminé l'armée de Poniatowski et la garnison de Dantzick, +s'interdire tout envoi de troupes françaises dans le duché de Varsovie, +évacuer graduellement les places de l'Oder et libérer la Prusse, qui +ferait désormais barrière entre les deux empires. En échange de ce recul +de la puissance française, la Russie consentirait à quelques mesures de +désarmement: point d'inconvénient pour elle à éloigner légèrement ses +armées de la frontière, et Nesselrode conseillait de ne pas élever à ce +sujet trop de difficultés. Mais voici où se montre sa pensée dominante: +«Il y a encore, écrit-il, un point capital qui est presque à envisager +comme la clef de la voûte»: c'est que d'un commun accord entre les deux +souverains l'Autriche soit invitée à entrer dans leur arrangement et à +en garantir les clauses. + +Croyant toujours à la vertu des ligues internationales et ignorant que +l'Autriche avait pris son parti de s'abandonner à l'Empereur, Nesselrode +ne voyait de sécurité et d'avenir pour la Russie que dans un +rapprochement avec elle. Or, l'accession de l'Autriche au compromis +franco-russe produirait vraisemblablement ce résultat: elle rétablirait +entre les deux cours une solidarité d'engagements, d'intérêts et de +droits, d'où naîtrait à coup sûr un renouvellement de confiance: on +reprendrait l'habitude de penser et d'agir en commun: au sein de +l'entente à trois se formerait une liaison intime à deux, et la Russie +trouverait tout à la fois, dans la combinaison proposée, l'avantage +d'éviter actuellement la guerre et de préparer pour l'avenir une +coalition nouvelle, qui suivant les cas resterait à l'état latent ou se +manifesterait activement. Si Napoléon contrevenait à l'arrangement, +l'Autriche, qui en aurait garanti le maintien, ne laisserait point sans +doute protester sa signature: elle se sentirait engagée d'honneur à +marcher aux côtés de la Russie: mais peut-être le seul aspect de ces +deux cours fermement unies suffirait-il à faire réfléchir le conquérant +et à le tenir en respect. «Le jour où ces deux puissances oseront pour +la première fois avouer les mêmes principes et faire entendre le même +langage au gouvernement français, sera celui où la liberté de l'Europe +renaîtra de ces cendres; ce sera l'avant-coureur de la résurrection d'un +équilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignité des +souverains, l'indépendance des États et la prospérité des peuples ne +seront que de tristes souvenirs. C'est ainsi que d'une mesure bien +calculée résulteraient une foule d'avantages, et que Votre Majesté, en +conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes +d'un véritable état de paix, qui, s'il est compatible avec l'existence +de l'empereur Napoléon, ne pourrait, dans l'état déplorable où se +trouvent toutes les puissances tant sous le rapport moral que sous celui +de leurs moyens physiques, être obtenu que de cette manière.» + +À lire cette partie du rapport, il est impossible d'échapper à un +souvenir: un rapprochement s'impose. Les idées exprimées sont exactement +celles que Talleyrand développait naguère à l'empereur Alexandre pendant +les soirées d'Erfurt et qu'il insinuait à Metternich au lendemain de +l'entrevue. Depuis qu'il avait pris le parti de l'étranger contre +l'ambition napoléonienne, Talleyrand ne voyait d'autre frein à opposer +au grand destructeur qu'une ligue entre les deux empires dont la +puissance avait plus ou moins survécu à l'écroulement de l'Europe. Plus +son maître avait cherché à les désunir, plus il s'était efforcé de les +rapprocher. Dans les rapports qui pourraient se rétablir entre +Pétersbourg et Vienne, l'un et l'autre découvraient, avec une égale +sagacité, le noeud de toute coalition sérieuse; Napoléon cherchait à le +trancher, Talleyrand travaillait sourdement à le reformer, et Nesselrode +fut sans doute l'instrument qu'il se choisit pour une suprême tentative. +L'hypothèse d'une rencontre fortuite de pensée entre ces deux hommes +tombe d'elle-même, si l'on se rappelle les relations étroites que +Nesselrode entretenait par ordre avec le prince de Bénévent, les avis, +les confidences, les enseignements qu'il en recevait: les idées exposées +dans son mémoire prouvent qu'il avait su mettre à profit les leçons de +ce maître et montrent Talleyrand derrière Nesselrode. + +Alexandre discuta vivement ces idées et fit difficulté de les agréer. Il +montrait une extrême répugnance à rentrer en négociation. Nesselrode +insista: avec l'audace d'une conviction ardente, il rappela que le +silence d'Alexandre le mettait en fausse et désavantageuse posture, que +l'Europe en comprendrait mal les motifs, que la Russie donnait beau jeu +à Napoléon pour lui faire la guerre, en s'opiniâtrant à ne point +traiter: «Continuer à nous y refuser, dit-il, serait, en mettant les +torts apparents de notre côté, autoriser en quelque sorte ses +préparatifs contre nous.» + +Alexandre ne méconnaissait point la valeur de cette argumentation, mais +il énonça en dernier lieu sa grande et secrète objection, sa pensée de +derrière la tête, celle qui depuis un an inspirait en partie sa +conduite: «En vidant, dit-il, les différends actuels par un arrangement, +le grief que la France nous a donné par la réunion de l'Oldenbourg +disparaîtrait.» Or, il tenait à se garder un grief contre la France: il +«voudrait s'en réserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports +dans telle circonstance où l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état +de nous faire la guerre pour cette seule raison». + +Nesselrode lui fit cette réponse: «Je pense qu'à cet égard Votre Majesté +pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui +certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de +plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne +sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur +l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre +Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne +saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une +expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne +saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si +d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de +défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent +avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la +guerre.» + +Finalement, Alexandre fut ou parut convaincu. Il avait alors un motif +particulier et très sérieux pour surmonter ses répulsions, pour +esquisser un geste pacifique, pour entamer ou simuler une négociation, +et Nesselrode avait habilement fait valoir auprès de lui cette raison de +circonstance. + +La victoire remportée par les Russes sur le Danube semblait produire +l'effet prévu par Napoléon: le grand vizir, échappé presque seul du +désastre et réfugié à Rouchtchouk, avait fait porter aussitôt à Kutusof +des paroles de paix: il avait ouvert des conférences, tandis qu'il +demandait à Constantinople instructions et pouvoirs. Cette paix que les +Russes avaient espéré surprendre discrètement par l'entremise de +l'Angleterre, elle leur venait ainsi avec éclat: elle leur arrivait +presque assurée, mais l'évidence même de cette solution n'était-elle +point pour la compromettre? Alexandre savait de quel oeil vigilant et +anxieux Napoléon suivait les péripéties de la campagne, quel prix il +attachait à la prolongation d'une lutte qui divisait les forces de la +Russie. En voyant les Turcs s'affoler sous le coup de la défaite et se +jeter éperdument à une négociation, à quelles violences ne se +laisserait-il point emporter pour les détourner de conclure, pour leur +rendre du coeur, pour empêcher une paix éminemment préjudiciable à sa +politique! Il allait peut-être pousser en Allemagne le gros de ses +forces, occuper la Prusse, attaquer ou menacer ouvertement la Russie et, +par ce secours indirect aux Ottomans, déranger gravement les opérations +de la diplomatie moscovite sur le Danube. Ce fut vraisemblablement pour +l'immobiliser, pour prévenir de sa part «des démonstrations +prématurées[356]», pour le mettre dans l'impossibilité morale de marquer +dès à présent un pas de plus vers le Nord, que l'empereur Alexandre se +disposa à un essai de conciliation, à une réouverture des pourparlers: +quel qu'en dût être le résultat, il gagnerait au moins le temps de +terminer sa querelle avec les Turcs et d'assurer son flanc gauche. + +[Note 356: Rapport de Tchernitchef en date du 10/22 octobre, volume +cité, 260.] + +Nesselrode fut averti que son maître le renverrait prochainement à +Paris, en mission spéciale. Afin qu'il pût se présenter plus dignement +aux Tuileries, on l'avança d'un grade: on lui mit «un galon de plus sur +son habit[357]»; on le nomma secrétaire du cabinet, ce qui lui donnait +rang de ministre plénipotentiaire. En même temps, Alexandre annonçait à +Lauriston que, voulant en finir et mettant de côté toute fausse honte, +il se décidait à parler: il s'expliquerait par la bouche de Nesselrode, +clairement, franchement, articulerait ses demandes de la façon la plus +nette, sans se montrer bien exigeant: «Je veux terminer et je ne serai +point difficile[358]», telles étaient ses expressions. Nesselrode aurait +pouvoir de traiter toutes les questions ensemble ou séparément: «Il aura +toute ma pensée, disait Alexandre; ses instructions seront très +détaillées; on est en train d'y travailler[359].» En effet, Nesselrode +avait reçu ordre de se préparer à soi-même un commencement +d'instructions, dans le sens de son mémoire[360]. + +[Note 357: Paroles d'Alexandre à Lauriston, d'après la lettre de ce +dernier en date du 10 janvier 1812.] + +[Note 358: Lauriston à Maret, 18 et 27 novembre 1811.] + +[Note 359: _Id._, 16 et 22 novembre 1811.] + +[Note 360: Archives de Saint-Pétersbourg.] + +Si ingénieux que fût son plan de pacification, il n'en était pas moins +chimérique. Napoléon n'aurait jamais souscrit à un accord qui n'eût pas +ramené et emprisonné la Russie dans le système continental. De plus, +tenant l'Autriche, il se fût estimé bien naïf de la remettre lui-même en +rapport avec Alexandre. Mais il n'eut pas à décliner les propositions de +Nesselrode. À supposer qu'il y ait eu un instant chez le Tsar désir réel +de traiter, ce ne fut qu'une fugitive velléité. Les influences les plus +opposées concoururent d'ailleurs à la dissiper. Armfeldt et son groupe +la taxaient d'insigne faiblesse. Roumiantsof aspirait de tout son coeur +à la paix, mais n'admettait pas que la réconciliation s'opérât par un +autre intermédiaire que lui-même: jaloux de Nesselrode, en qui il +flairait un aspirant ministre, un candidat à sa succession, il paraît +avoir déconseillé son envoi. Alexandre se laissa facilement détourner +d'une tentative à laquelle il se prêtait à contre-coeur. Très vite, il +devint de toute évidence que l'annonce de la négociation n'était plus +qu'un leurre, un vain simulacre, destiné à empêcher une diversion +française au profit de la Turquie. En novembre et en décembre, on +continua d'entretenir continuellement Lauriston de la mission projetée; +on la lui présentait comme chose décidée et certaine; seulement, on la +retardait sans cesse, on l'ajournait sous divers prétextes. Nesselrode +semblait toujours à la veille de partir et ne partait jamais[361]. + +[Note 361: Correspondance de Lauriston, novembre et décembre 1811, +janvier 1812, _passim_.] + +Pendant plus de deux mois, Alexandre amusa ainsi notre ambassadeur, +espérant apprendre à tout moment la conclusion de la paix sur le Danube +et le succès de sa manoeuvre. Cependant la paix ne se fit point, le +sultan Mahmoud et son Divan ayant montré une fermeté inattendue et +s'étant refusé à céder la partie orientale des Principautés. L'affaire +manquant d'elle-même, le jeu imaginé pour empêcher Napoléon de la +traverser devenait sans objet: le Tsar chercha et trouva un prétexte +pour retirer sa promesse de traiter. + +Dans une conversation tenue aux Tuileries avec le Prussien Krusemarck et +dont l'écho revint en Russie, Napoléon avait dit, le 16 décembre[362], +qu'il verrait arriver Nesselrode avec plaisir: seulement, avait-il +ajouté, il considérait qu'une mission d'apparat serait une faute. Ce +langage répondait parfaitement à sa pensée. Il désirait que Nesselrode +revînt auprès de lui en parlementaire officieux, en causeur, afin de +pouvoir entamer par son intermédiaire une négociation traînante qui +aiderait à passer l'hiver et faciliterait l'ajournement des hostilités +jusqu'à l'époque marquée pour l'explosion: il ne voulait point qu'une +ambassade solennelle vînt lui présenter une sorte d'ultimatum dont le +rejet précipiterait la guerre. Sa réserve n'avait porté que sur la forme +de la mission: Alexandre affecta de croire qu'elle avait porté sur le +fond; s'autorisant de cette interprétation fausse, il déclara aussitôt +que sa dignité lui interdisait d'envoyer un messager de paix auprès d'un +souverain mal disposé à le recevoir: il ajouta avec vérité que ses +agents lui signalaient le redoublement de nos préparatifs, l'ébranlement +prochain de nos troupes, qu'en conséquence il ne s'abaisserait pas à +demander la paix sous le coup d'une menace grossissante et qu'il +renonçait à envoyer Nesselrode. + +[Note 362: Voy. le rapport de Tchernitchef en date du 31 décembre/12 +janvier, volume cité, p. 280-287. Cf. THIERS, XIII, 306, et ERNOUF, +307-308. Ces deux auteurs interprètent les paroles de l'Empereur chacun +suivant un système préconçu.] + +De son côté, Napoléon avait compris depuis longtemps qu'Alexandre +n'avait plus l'intention de faire partir le jeune diplomate, qu'il ne +l'avait peut-être jamais eue: une fois de plus, les deux empereurs en +vinrent à se convaincre respectivement de leur mauvaise foi et +s'affermirent dans la volonté de combattre. Alexandre donnait «sa parole +de chevalier» au baron d'Armfeldt de ne jamais composer avec Bonaparte: +il présentait le Suédois à l'Impératrice comme son futur compagnon de +guerre, son frère d'armes: «J'espère, disait-il, me rendre digne de +lui[363].» Napoléon disait à Schwartzenberg, en parlant des Russes: «Ces +fous veulent me faire la guerre; je la leur ferai au printemps avec cinq +cent mille hommes[364].» Et l'instant était venu où il lui fallait +enfin, pour se mettre en état d'agir au printemps, grouper ses armées, +battre le rappel de ses alliés et pousser vers le Nord la totalité de +ses forces. Les voies lui sont ouvertes: l'assujettissement complet de +l'Allemagne lui donne la route entre le Rhin et le Niémen, entre Mayence +et Wilna: il peut accéder librement au territoire russe et s'y enfoncer. +C'est en vue de ce résultat qu'il nous a fait assister pendant six mois +à de savantes temporisations et à des manoeuvres profondément calculées, +qu'il a tour à tour calmé et violenté la Prusse, circonvenu lentement +l'Autriche, rusé partout, rusé toujours, avec une tenace opiniâtreté: +étrange et douloureux spectacle que de le voir s'acharnant à la +poursuite d'un avantage qui le perdra, dépensant à l'obtenir une somme +incroyable d'efforts, se frayant patiemment passage jusqu'au bord de +cette Russie où doit s'engloutir sa fortune et assurant avec une +incomparable habileté sa marche à l'abîme. + +[Note 363: TEGNER, III, 389.] + +[Note 364: DUNCKER, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.] + + + + +CHAPITRE IX + +MARCHE DE LA GRANDE ARMÉE. + + +La Grande Armée doit se composer d'une agglomération d'armées.--Position +des différentes unités.--Proportions colossales.--Concentration à +opérer: péril à éviter.--Plan de l'Empereur pour réunir ses forces et +les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour +assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de +nuit.--Instruction caractéristique à Lauriston.--Système de +dissimulation renforcée et progressive.--Accumulation de +stratagèmes.--Tchernitchef devient gênant: sa mise en +observation.--Conversation et message de l'Élysée.--Napoléon formule +enfin ses exigences en matière de blocus.--Sincérité relative de ses +propositions: leur but principal.--Départ de +Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre +le ministère de la police et celui des relations extérieures: rôle du +préfet de police.--Découverte et arrestation des coupables.--Dix ans +d'espionnage et de trahison.--Procès en perspective.--Napoléon refrène +sa colère.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour +l'empêcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'armée +d'Italie.--Universel ébranlement.--Traité dicté à la Prusse.--Alarme à +Berlin; arrivée des Français.--Prise de possession.--Le pays de la +haine.--Marche au Nord.--Échelons successifs.--Rôle réservé au +contingent prussien.--Traité avec l'Autriche.--Appel à la Turquie: +Napoléon espère revivifier et soulever l'Islam.--Rôle réservé à la +cavalerie ottomane.--L'Empereur se résigne à négocier avec +Bernadotte.--Ouvertures à la princesse royale.--Saisie antérieure de la +Poméranie suédoise: conséquences de cet acte.--Premiers +mécomptes.--Arrivée et déploiement de nos armées sur la Vistule.--Départ +projeté et différé.--Lutte contre la famine.--Conversation avec +l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt à la guerre: efforts +persistants et infructueux de Napoléon pour le ramener et le +convaincre.--État d'esprit de l'Empereur.--Son langage à Savary et à +Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napoléon subit déjà l'attraction +de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rêves +vertigineux.--Au delà de Moscou.--L'Orient.--L'Égypte.--Les +Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprême +apothéose. + + + +I + +En février 1811, les éléments destinés à constituer la Grande Armée se +trouvaient formés, sans être encore réunis. Ils s'étendaient de +Dantzick à Paris, du Texel à Vienne, répartis entre l'Allemagne, le nord +de la France et de l'Italie. Tandis qu'à l'angle nord-ouest de cet +immense carré la garnison de Dantzick atteignait au chiffre de +vingt-cinq mille hommes, tandis que le duché de Varsovie s'épuisait à +mettre sur pied soixante mille combattants, l'armée de Davout, établie à +la base de la péninsule danoise, comptait cent mille Français, soldats +d'élite, renforcés par plusieurs groupes d'Allemands divers: elle allait +devenir le premier corps de la Grande Armée. Entre l'Elbe et le Rhin, la +Confédération avait levé cent vingt-deux mille hommes: avec les Saxons, +les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens, avec les brigades de +Berg, de Hesse et de Bade, avec les troupes fournies par le collège des +rois et celui des princes, Napoléon avait matière à former trois corps +entiers, les 6e, 7e et 8e, ainsi que plusieurs divisions et brigades +auxiliaires. Le 2e corps se composerait avec les trois divisions +d'Oudinot et ses deux brigades de cavalerie, massées à l'entrée de la +Westphalie; le 3e, avec les cinquante mille hommes de Ney, groupés +autour de Mayence. Au sud de l'Allemagne, derrière le rideau des Alpes, +l'armée d'Italie, qui s'intitulerait le 4e corps, se tenait rangée: il y +avait là, avec plusieurs divisions françaises, la garde royale +italienne, les troupes de ligne et légères du royaume cisalpin, le +régiment croate, le régiment espagnol Joseph-Napoléon, le régiment +dalmate, des chasseurs français et italiens, en tout quatre-vingt mille +hommes sous les ordres d'Eugène, à qui Junot servirait de guide et de +conseiller. À l'intérieur de la France, la Garde, les grands parcs +d'artillerie, les réserves de matériel et les neuf mille chariots +destinés au transport des vivres, n'attendaient qu'un ordre pour partir. +Dans l'intervalle des différents groupes, de grandes masses de cavalerie +flottaient: elles se formeraient en unités spéciales, essentiellement +mobiles et maniables. + +Il s'agissait maintenant, par un mouvement de concentration qui +porterait sur les forces d'un continent presque entier, de fondre et +d'amalgamer en un tous ces éléments divers, d'en faire une seule et +prodigieuse armée, de ranger cette armée entre le Rhin et l'Elbe, en +face de la Russie, et de la pousser ensuite jusqu'au seuil de cet empire +en une ligne mouvante qui roulerait transversalement sur l'Allemagne. +Travail sans précédent, qui exigeait de l'Empereur un effort presque +surhumain de calcul, d'ordre et de combinaison. La conjonction des +différents corps devait s'opérer avec une précision infaillible, tous +les moyens d'acheminement et de subsistance devaient être préparés et +assurés à l'avance, car la moindre erreur, le plus petit mécompte, +suffirait à créer partout l'encombrement, la confusion, le désarroi, et +à remplacer cette affluence de foules disciplinées par une Babel en +armes. Et ce qui mettait le comble aux difficultés de l'entreprise, +c'était qu'elle devait s'accomplir à aussi petit bruit que possible et +en sourdine. En effet, il dépendait encore des Russes, s'ils pénétraient +à temps nos projets, de fondre avec l'avantage du nombre sur nos +avant-postes de la Vistule, de dévaster le pays destiné à fournir notre +approvisionnement d'entrée en campagne et de refouler l'invasion +approchante. + +La crainte de ce contretemps hantait Napoléon à toute heure. Pour le +prévenir, il résolut d'envelopper du plus profond mystère les +préparatifs et les débuts de l'opération. Quatre cent mille hommes +allaient se lever et commencer leur marche en quelque sorte sur la +pointe des pieds. Toutes les mesures seraient prises pour organiser le +silence: on aurait soin d'assourdir et d'ouater tous les ressorts prêts +à entrer en jeu. Le mouvement de concentration une fois démasqué, on le +poursuivrait avec une rapidité foudroyante, afin de mettre l'ennemi le +plus tôt possible en présence du fait accompli. Puis, à mesure que nos +troupes avanceraient vers le Nord, l'Empereur s'efforcerait d'atténuer +par son langage le caractère menaçant de cette approche. Il ferait dire +à Pétersbourg que l'attitude suspecte et incompréhensible de la Russie +l'obligeait à ébranler lui-même ses forces et à les porter en ligne, +mais qu'il n'en restait pas moins résolu à écouter toute proposition +dictée par un esprit d'apaisement: il affecterait de plus en plus un +ardent désir de négocier, et ses déclarations, ses instances pacifiques +suivraient la même progression que le mouvement de ses armées. + +Le plan adopté pour la concentration et la marche en avant fut le +suivant. L'armée d'Italie, étant la plus éloignée, partirait la +première, franchirait les Alpes, et, s'élevant à travers la Bavière, +pousserait droit devant elle jusqu'à Bamberg, au centre de l'Allemagne, +à mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe: là, elle obliquerait à droite pour +continuer sa route vers le Nord-Est et la Russie. Les 2e et 3e corps, le +6e (Bavarois), le 7e (Saxons), le 8e (Westphaliens), réglant leur +mouvement sur celui de l'armée d'Italie, arriveraient à hauteur sur sa +gauche et se mettraient en ligne avec elle, tandis que le 1er corps, +celui de Davout, s'élancerait rapidement jusqu'à l'Oder, afin que les +Russes, s'ils prenaient l'offensive, vinssent immédiatement butter +contre cet obstacle. La liaison des autres colonnes opérée, elles se +dirigeraient d'ensemble vers la frontière ennemie, allant plus ou moins +vite, suivant les circonstances, mais toujours graduellement et par +échelons, se portant d'abord sur l'Elbe, s'avançant ensuite de l'Elbe à +l'Oder, s'acheminant enfin à pas sourds vers la Vistule, faisant halte +autant que possible sur chacun de ces grands fleuves pour reprendre +haleine et rectifier leurs distances, se servant d'eux comme d'assises +superposées pour affermir et régulariser leur marche ascensionnelle vers +le Nord. Le corps de Davout continuerait à les précéder et à les +couvrir: il se tiendrait toujours en avance d'un échelon, c'est-à-dire +d'un fleuve, pareil à un rempart mobile à l'abri duquel s'accomplirait +l'ensemble du mouvement. Notre diplomatie seconderait pendant ce temps +les opérations militaires: elle terminerait nos accords avec la Prusse +et l'Autriche au moment précis où l'armée traverserait la première et +passerait devant la seconde, afin que les deux puissances s'incorporent +à un point nommé du grand parcours. Nos forces se compléteraient ainsi +tout en marchant, et, après s'être alignées enfin à la gauche de Davout +sur la Vistule, elles n'auraient plus qu'à attendre l'apparition de +l'Empereur et la belle saison pour franchir le dernier pas, atteindre +le Niémen, toucher la Russie et dresser contre elle un amoncellement +d'armées[365]. + +[Note 365: Voy. la _Correspondance impériale_, février, mars et +avril 1811, et le lucide exposé de Thiers, t. XIII, liv. XLIII.] + +Les premiers ordres furent expédiés du 8 au 10 février, soit par +l'Empereur lui-même, soit par le prince major général. Pour assurer le +secret, il n'est sorte de précautions auxquelles Napoléon n'ait recours. +Les voltigeurs, tirailleurs et canonniers de la Garde, qui tiennent +garnison aux environs de Paris et doivent se rendre à Bruxelles pour s'y +former en division avec d'autres détachements, se mettront en route de +nuit et sans traverser la ville[366]; ces braves vont partir pour la +plus grande expédition du siècle comme pour une furtive équipée. Le +général Colbert, qui ira prendre en Belgique le commandement de ses +chevau-légers, disparaîtra sans «faire d'adieux à personne[367]». Les +grenadiers de la Garde seront dirigés nuitamment de Compiègne sur Metz, +sans connaître le but de leur marche. Procéder avec une muette activité, +tel est le mot d'ordre qui, dépassant la France, court d'un bout de +l'Allemagne à l'autre, arrive jusqu'à l'Elbe, où il avertit Davout de se +mettre en garde contre toute indiscrétion[368]. + +[Note 366: _Corresp._, 18490.] + +[Note 367: _Id._] + +[Note 368: _Id._, 18494.] + +C'est surtout en ce qui concerne l'armée d'Italie que le système adopté +se précise et se raffine. Junot, chargé d'aller prendre cette armée à +Vérone pour la conduire au delà des Alpes, est invité à s'échapper de +Paris «en gardant le plus profond mystère sur son départ et sur sa +destination, de sorte que ses aides de camp mêmes et ses domestiques ne +sachent pas où il va[369]». Le mouvement commencera le 20 au plus tard, +le 18, s'il est possible: d'ici là, les troupes se tiendront cachées et +blotties dans les vallées du Trentin et de la haute Lombardie; mais des +détachements de sapeurs, des équipes de montagnards, iront en avant +déblayer les cols encombrés de neige, tenir les voies toutes prêtes, +afin que, l'armée une fois lancée, rien n'arrête son mouvement et +qu'elle tombe en Allemagne en même temps que le bruit de son +approche[370]. + +[Note 369: _Id._, 18489.] + +[Note 370: _Corresp._, 18488, 18492, 18495.] + +Grâce à cette célérité discrète, la concentration sera fort avancée, +lorsque l'écho de nos premiers pas retentira en Russie. Il importe que +pour cette époque notre ambassadeur à Pétersbourg soit en mesure de +réfuter jour par jour les craintes que l'on ne manquera pas d'exprimer, +qu'il ait réponse à tout et ne reste jamais à court d'explications, +qu'il soit fourni en abondance d'arguments spécieux, bien imaginés, +propres à faire illusion. Le 18 février, une longue instruction +ministérielle lui est adressée. Cette pièce dénote chez le gouvernement +français une fécondité d'artifices inépuisable; elle suggère à Lauriston +des expédients divers, suivant que nos troupes parcourront tel ou tel +stade de leur carrière, met une gradation dans la duplicité: c'est tout +un cours de dissimulation progressive, se déroulant à travers quinze +pages d'une fine écriture: jamais la diplomatie n'aurait été plus +audacieusement réduite à l'art de farder la vérité, si cette fausseté +n'avait trouvé à l'avance son pendant dans l'hypocrisie caressante avec +laquelle Alexandre avait préparé en 1811 la surprise de Varsovie et +l'envahissement de l'Allemagne[371]. + +[Note 371: Le système du baron Fain, dans son _Manuscrit de_ 1812, +de Bignon et d'Ernouf, attribuant jusqu'au bout à l'Empereur un désir +sincère de traiter et d'éviter la guerre, est aussi insoutenable que +celui de Thiers, tendant à rejeter sur Napoléon tous les torts et à +dégager la responsabilité d'Alexandre.] + +Au début, lorsque la nouvelle de nos marches se répandra à l'état de +vague rumeur, Lauriston commencera par tout nier, par nier +imperturbablement: «Vous devez, lui écrit le ministre, ignorer +absolument le mouvement du Vice-Roi jusqu'à ce qu'on annonce +positivement que son armée est à Ratisbonne. Vous direz alors que vous +ne le croyez pas possible, que vous supposez qu'il s'agit de quelques +bataillons composés des conscrits des départements romains et de la +Toscane, qui traversent la Bavière et vont à Dresde. Vous pourrez +ajouter que vous aviez en effet connaissance d'un mouvement de cette +espèce de cinq à six mille hommes. Vous vous expliquerez de manière à ne +pas vous compromettre. Il est probable que vous pourrez ainsi gagner +cinq à six jours et peut-être davantage. + +«Quand on parlera du mouvement des troupes qui sont à Mayence et à +Münster, vous n'en conviendrez pas d'abord et vous pourrez aussi gagner +plusieurs jours. Vous direz ensuite qu'il est nécessaire d'avoir une +réserve dans le Nord, et que, dans un moment où le blé est cher, on a +jugé utile d'éloigner un certain nombre de consommateurs des environs de +Paris pour les envoyer dans des pays où les grains sont abondants. Vous +pourrez après cela faire entendre que tant qu'on ne passe pas l'Oder, +dont les places sont occupées par les troupes françaises, il n'y a lieu +à aucune observation: que ces mouvements sont des mouvements intérieurs, +et non pas des mouvements hostiles. + +«Lorsqu'il ne sera plus possible de nier le mouvement du Vice-Roi, vous +direz encore que Sa Majesté centralise ses forces, que la Russie a +depuis longtemps centralisé les siennes, en négociant et sans vouloir la +guerre; que Sa Majesté ne veut pas la guerre davantage, mais qu'elle +négocie dans la même attitude que la Russie. + +«Vous devez mesurer vos paroles de manière à gagner du temps, avoir +chaque jour un langage différent, et n'avouer une chose que quand, par +les dépêches qui vous seront communiquées, on vous prouvera qu'elle est +connue. + +«Sa Majesté a le droit de réunir ses troupes et son artillerie sur la +ligne de l'Oder, de même que l'empereur Alexandre a eu le droit de +réunir les siennes sur les bords du Niémen et du Borysthène et sur les +limites du duché de Varsovie. Les armées russes sont depuis un an sur +les frontières de la Confédération, c'est-à-dire sur celles de l'Empire, +tandis que les armées de l'Empereur sont encore bien loin des frontières +russes.» + +C'est au moment où nos colonnes de tête franchiront l'Oder pour se +couler dans les régions de la Vistule, que les soins devront redoubler +en vue de prévenir une irruption ennemie. Après avoir bien établi que +les Français ne dépassent pas leur droit en occupant des contrées +soumises à leur protectorat et qu'ils restent chez eux à Varsovie, +l'ambassadeur pourra dire qu'au contraire les Russes, s'ils faisaient un +pas en dehors de leurs frontières, s'ils envahissaient le sol de nos +alliés, commettraient un acte d'hostilité flagrante et anéantiraient +tout espoir de paix: «Le jour où un seul Cosaque mettrait le pied sur le +territoire de la Confédération, la guerre serait déclarée.» Mais que +Lauriston soit «avare» de ces avertissements: la menace ne doit percer +que très discrètement dans son langage; mieux vaut recourir encore, s'il +est possible, au miel de la persuasion. Ce qu'il faut dire et répéter +avec une persévérance inlassable, sur tous les tons, sous les formes les +plus variées, c'est que l'Empereur veut le maintien de la paix et le +raffermissement de l'alliance, c'est qu'il conservera jusqu'au bout +l'intention et l'espoir de traiter. + +À l'appui de ces allégations, Lauriston réclamera de nouveau l'envoi de +Nesselrode, afin que dès à présent la négociation s'amorce: il promettra +au besoin que nos troupes ne traverseront pas la Vistule; enfin, comme +suprême expédient, il pourra parler et convenir d'une entrevue des deux +souverains, en se donnant toutefois l'air d'agir par inspiration +spontanée et sans ordres, en réservant ainsi à l'Empereur la faculté +d'esquiver la rencontre: «Cette dernière ressource, dit l'instruction, +ne doit être employée qu'à la dernière extrémité et au moment où les +Russes marcheraient sur la Vistule; c'est ce mouvement qu'il faut tâcher +d'empêcher ou de retarder en proposant une entrevue, sans engager +l'Empereur en rien.» En un mot, pourvu que l'ambassadeur ne compromette +que lui-même et ne lie pas son gouvernement, toute latitude lui est +laissée dans l'accomplissement de sa tâche temporisatrice. «Gagner du +temps», telle est l'expression qui revient à chaque instant sous la +plume du ministre: il la répète à satiété, jusqu'à cinq fois en +quelques lignes; il l'ajoute sur le texte recopié par surcharges de sa +main; il croit n'avoir jamais assez fait comprendre que l'ambassadeur ne +doit reculer devant aucun moyen, devant aucune supercherie, pour +faciliter la marche silencieuse et rampante de nos troupes jusqu'à leur +indispensable base d'offensive, jusqu'à ces pays de la Prusse orientale +et de la basse Pologne dont l'Empereur veut se faire un tremplin pour +s'élancer en Russie. + + + +II + +Étant donnée cette accumulation de stratagèmes, la présence à Paris d'un +agent russe à l'oeil trop bien ouvert, d'un informateur trop zélé, +présentait des dangers: Tchernitchef devenait gênant. L'Empereur se +décida à le faire mettre en observation. Comme il craignait toujours le +zèle impatient de Savary et sa lourdeur de main, il préféra confier ce +soin au ministre des relations extérieures, à son fidèle Maret, familier +par état avec les ménagements diplomatiques. Maret s'adressa à son ami +le baron Pasquier, préfet de police; celui-ci prêta l'un de ses plus +habiles découvreurs, l'officier de paix Foudras, qui organisa tout un +service de surveillance, dont les rapports étaient transmis aux +relations extérieures. Seulement, le duc de Rovigo, sentant que +l'affaire venait à maturité et ne voulant pas qu'elle lui échappât lors +de son éclosion, continua malgré tout à l'envelopper d'une ombrageuse +sollicitude, à la couver; il fit passer de son côté des directions et +des ordres à la préfecture de police, si bien que cette administration +eut à surveiller Tchernitchef à la fois pour le compte de deux +ministères. Tous les procédés d'investigation policière furent employés +contre lui: on installa dans l'hôtel où il logeait un pseudo-locataire, +chargé de l'épier jour et nuit; un homme expert dans l'art de +débrouiller le mystère des serrures à secret eut à explorer son +coffre-fort[372]. + +[Note 372: _Mémoires de Pasquier_, I, 518; _Mémoires de Rovigo_, V, +208-220.] + +Au bout de quelques jours, on acquit la conviction qu'il venait de se +procurer un tableau retraçant avec une précision effrayante toute +l'organisation nouvelle de l'armée. Devant ce rapt audacieux, Napoléon +se sentit indignement et impudemment trahi: on ne se trouvait plus en +présence de quelques indiscrétions coupables, mais partielles; il y +avait quelque part un homme, un Français, un misérable, qui instruisait +de tout l'ennemi de demain et faisait marché de son pays. + +Napoléon se décida à sévir, à chercher et à punir le traître. Rendant la +main à Savary, il lui donna toute permission d'agir, sans retirer à +Maret le droit de poursuivre son enquête, et laissa ainsi s'établir +entre les deux ministres une sorte d'émulation et de concurrence. +Toutefois, il n'entendait frapper les complices de Tchernitchef qu'après +le départ de ce dernier, afin de n'avoir pas à le comprendre dans les +poursuites, ce qui eût prématurément compliqué nos démêlés avec la +Russie. Pour le faire déguerpir, il s'avisa d'un moyen destiné à +renforcer encore son système de dissimulation. Il réexpédierait +Tchernitchef à Pétersbourg avec un message intime et direct pour +l'empereur Alexandre. Par un de ces jeux où se complaisait sa finesse +madrée, il emploierait l'espion russe à mieux tromper la Russie, à +porter une proposition de négocier plus précise, plus développée que les +précédentes, et qui néanmoins serait surtout une ruse de guerre. + +Le 25 février, il se le fit amener par le duc de Bassano au palais de +l'Élysée. Là, pendant deux heures, il parla posément, modérément, comme +s'il eût étudié à l'avance ses expressions[373]. Traitant bien +Tchernitchef, il lui fit pourtant comprendre, par certaines allusions, +qu'il n'ignorait rien de ses pratiques et qu'on n'avait pas réussi à lui +en imposer. Sachant aussi que nos préparatifs d'action seraient connus à +Pétersbourg lorsque le jeune officier arriverait dans cette capitale, il +ne chercha pas à les nier: il les avoua très haut, mais mit un art +consommé à établir que la guerre n'en résulterait pas nécessairement. + +[Note 373: Le compte rendu très détaillé de la conversation, avec +les paroles mêmes de l'Empereur, se trouve dans le rapport de +Tchernitchef publié sans date par la _Société impériale d'histoire de +Russie_, volume cité, 125-144.] + +Encore une fois et dans les termes les plus énergiques, les plus +solennels, il affirma qu'il n'avait nullement le dessein préconçu de +restaurer la Pologne. Ce qui l'avait mis dans la nécessité d'armer, +c'étaient les justes motifs de défiance qu'on lui avait fournis, c'était +surtout le silence systématique que l'on opposait à toutes ses demandes +d'explications et de pourparlers. «Il y a plus de quinze mois, dit-il, +que je me tue à demander que l'on envoie des instructions au prince +Kourakine; mais, comme on n'en a rien fait parce qu'il paraît ne point +jouir de la confiance de son gouvernement, pourquoi ne voit-on pas +arriver le comte de Nesselrode? J'ai appris son envoi à Paris avec +plaisir, j'espérais que nous commencerions enfin à nous occuper +sérieusement à terminer nos différends; voici cependant quatre mois +qu'on nous l'annonce, et il n'arrive pas. Pourquoi est-ce qu'il y a de +cela un an, lorsque l'empereur Alexandre vous envoya ici pour la +dernière fois, ne vous a-t-on point muni de pouvoirs? _Malgré que vous +ne soyez ici que pour les renseignements militaires_, vous connaissez +assez la marche des affaires, vous aviez montré de l'intelligence, et à +cette époque les choses étaient si simples qu'elles auraient pu être +arrangées sur-le-champ. Ma politique est si ronde, je mets si peu de +dissimulation dans ma conduite, que dans le fond peu m'importe le choix +du négociateur, et si l'on veut, on peut m'envoyer M. de Markof même +(c'était le diplomate qui sous le Consulat s'était posé en ennemi +personnel du général Bonaparte), pourvu qu'on veuille bien délier la +langue et entamer les négociations.» Pour déterminer la Russie à parler, +il a tout essayé, il n'a laissé échapper aucune occasion: sa +conversation de l'an passé avec le comte Schouvalof qu'il a saisi au +passage, son discours du 15 août au prince Kourakine n'avaient point +d'autre but. Il espérait que tant et de si pressants efforts auraient +enfin raison d'un parti pris d'inertie, d'une inconcevable réserve. Mais +non: rien ne lui a réussi: on a persisté à se draper dans un dédaigneux +silence; on a continué à se taire, en continuant d'armer. Alors, obligé +de supposer des prétentions inavouées ou des desseins hostiles, il a dû +mettre en mouvement les masses dont il dispose. Il est en train +actuellement de couvrir l'Allemagne de ses troupes, de réoccuper des +positions depuis longtemps dégarnies: efforts immenses, coûteux, mais +non disproportionnés à ses ressources, car il possède encore dans ses +caisses trois cents millions intacts. Cependant, cette surabondance de +moyens, qui fait sa sécurité, ne le pousse nullement à désirer la +guerre: il ne fera rien pour la précipiter. Donc, si les Russes de leur +côté ne la veulent point par intention préméditée, si leurs mouvements +suspects ont été uniquement inspirés par les craintes qu'ils ont conçues +au sujet de la Pologne et que ses franches explications doivent +dissiper, tout peut être encore réparé ou prévenu, et Napoléon, +aboutissant à des conclusions fermes, propose un accord sur les trois +bases suivantes: + +1° Stricte observation par la Russie du blocus continental et exclusion +des neutres, mitigée par un système de licences analogue à celui qui se +pratique en France; + +2° Traité de commerce respectant le tarif russe dans ses dispositions +essentielles, mais faisant disparaître ce que cet acte «renferme de +choquant et de désagréable pour le gouvernement français»; + +3° Arrangement par lequel la Russie finirait l'affaire d'Oldenbourg et +effacerait le fâcheux effet de sa protestation, soit en déclarant +qu'elle ne veut rien pour le prince médiatisé, soit en acceptant une +indemnité qui ne pourrait en aucun cas se composer de Dantzick ou d'une +fraction quelconque du territoire varsovien. + +Suivant Napoléon, il serait facile de s'entendre sur ces bases. La +rentrée de la Russie dans le système continental ne serait qu'un retour +au devoir primordial de l'alliance. Quant aux questions de l'Oldenbourg +et du tarif, les griefs allégués, s'il n'existait pas derrière eux autre +chose, étaient-ils de nature à motiver une guerre qui ferait couler des +torrents de sang et renouvellerait le deuil de l'humanité? L'Empereur +verrait avec une profonde douleur se rompre pour de telles chicanes une +alliance qui lui avait été dictée par son coeur autant que par sa +raison, par un penchant déterminé pour Alexandre, par une sympathie +qu'il ne peut malgré tout arracher de son âme, qu'il aimait à croire +partagée et qui lui semblait devoir assurer la perpétuité de l'accord. +«J'avoue, disait-il, qu'il y a de cela deux ans, je n'aurais jamais cru +à la possibilité d'une rupture entre la Russie et la France, du moins de +notre vivant, et comme l'empereur Alexandre est jeune et moi je dois +vivre longtemps, je plaçais la garantie du repos de l'Europe dans nos +sentiments réciproques: ceux que je lui ai voués sont toujours restés +les mêmes; vous pourrez l'en assurer de ma part et lui dire que, si la +fatalité veut que les deux plus grandes puissances de la terre se +battent pour des peccadilles de demoiselle, je la ferai (la guerre) en +galant chevalier, sans aucune haine, sans nulle animosité, et, si les +circonstances le permettent, je lui offrirai même à déjeuner ensemble +aux avant-postes. La démarche à laquelle je me suis décidé aujourd'hui +sera encore marquée sur mes tablettes à la décharge de ma conscience; +vous ayant fait connaître mes véritables sentiments, je vous envoie vers +l'empereur Alexandre comme mon plénipotentiaire et dans l'espoir que +l'on pourrait encore s'entendre et se dispenser de verser le sang d'une +centaine de mille braves, parce que nous ne sommes pas d'accord sur la +couleur d'un ruban.» + +Cette affectation de désinvolture et de légèreté lui servait à masquer +la gravité des prétentions qu'il avait émises; elles étaient bien cette +fois l'expression réelle de ses désirs et faisaient apparaître un éclair +de sincérité à travers tous ses subterfuges. Enfin, il venait de sortir +et de formuler son exigence fondamentale, celle qui portait sur +l'exclusion des neutres. À supposer que la Russie y eût fait droit et +eût accepté l'ensemble de ses propositions, aurait-il renoncé à son +expédition et décommandé la guerre? On peut le croire, car Alexandre eût +cédé alors sur tous les points essentiels, moyennant quelques +satisfactions de pure forme: il eût adhéré pleinement au blocus et se +fût remis au service de notre cause, sans compensation pour lui-même ni +sûreté. + +Napoléon aurait agréé cette soumission pure et simple, à condition +qu'elle eût été entourée des plus expresses garanties; mais à son défaut +il n'admettait d'autre issue au conflit que la guerre. C'est ce +qu'indiquait le duc de Bassano à Lauriston, dans une nouvelle dépêche: +«L'Empereur, disait-il, ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie +même fort peu d'une négociation qui n'aurait pas lieu à Paris. Il ne met +aucune confiance dans une négociation quelconque, à moins que les quatre +cent cinquante mille hommes que Sa Majesté a mis en mouvement et leur +immense attirail ne fassent faire de sérieuses réflexions au cabinet de +Pétersbourg, ne le ramènent sincèrement au système qui fut établi à +Tilsit, et ne replacent la Russie dans l'état d'infériorité où elle +était alors[374].» Cet aveu superbe et brutal ne voulait pas dire que +l'Empereur tenait à éviter une négociation, puisque l'envoi de +Tchernitchef avait précisément pour but d'en provoquer une: il +signifiait que cette négociation ne serait jamais aux yeux de l'Empereur +chose sérieuse et susceptible de résultats, à moins que la Russie ne +reprît dès à présent son rôle de vaincue et ne se replaçât dans la +position où elle était au lendemain de Friedland, alors qu'elle +s'estimait heureuse d'acheter la paix au prix d'une alliance empressée +et déférente. Napoléon n'excluait pas absolument cette hypothèse, mais +ne lui laissait dans ses prévisions qu'une part minime. Jugeant +Alexandre trop fier, trop révolté, pour s'humilier avant d'avoir subi de +nouveaux désastres, il espérait seulement que ce prince, sans accepter +toutes nos conditions, n'oserait répondre à une proposition formelle et +enveloppée de moelleuses paroles, par une rupture et une agression +immédiates. Sans doute allait-il par respect humain, peut-être aussi par +espoir d'arriver à un compromis, rouvrir le débat, formuler des +contre-propositions: ainsi s'engagerait et se prolongerait une vague +controverse, «une sorte de négociation[375]», à la faveur de laquelle +nos armées se glisseraient jusqu'à leurs positions d'attaque et y +attendraient la saison propice à l'offensive. C'est en ce sens que les +ouvertures faites à Tchernitchef, sans être par elles-mêmes mensongères +et fictives, avaient moins pour objet d'éviter que d'ajourner la guerre. + +[Note 374: Maret à Lauriston, 25 février.] + +[Note 375: Maret à Otto, 3 avril.] + +Afin de mieux accréditer le jeune homme comme son porte-parole, Napoléon +lui fit remettre une lettre pour l'empereur Alexandre, lettre courte, +simplement polie, mais dans laquelle il se référait expressément à ses +assurances verbales: «J'ai pris le parti, disait-il, de causer avec le +colonel Tchernitchef sur les affaires fâcheuses survenues depuis quinze +mois. Il ne dépend que de Votre Majesté de tout terminer. Je prie Votre +Majesté de ne jamais douter de mon désir de lui donner des preuves de la +considération distinguée que j'ai pour sa personne[376].» + +[Note 376: _Corresp._, 18523.] + +Muni de la lettre impériale, qui équivalait à un congé, Tchernitchef fit +ses préparatifs de départ et ne resta plus que quelques heures à Paris, +juste le temps de se procurer l'état de situation de la Garde, acheté +comptant. Le 26 février, il montait dans sa chaise de poste. Avant de +s'éloigner, mis en défiance par les allusions de l'Empereur et se +sentant surveillé, il avait cru devoir détruire un grand nombre de +papiers. Cette précaution n'était pas superflue; en effet, à peine +avait-il quitté son appartement que la police y faisait irruption, sous +la conduite de l'officier de paix préposé en chef à sa surveillance, et +procédait à une visite domiciliaire. En explorant, en sondant tous les +recoins, on ne découvrit que des lambeaux de lettres, des chiffons +lacérés; mis bout à bout, ces débris ne présentèrent aucun sens suivi ou +ne révélèrent que d'insignifiantes correspondances. Dans la cheminée de +la chambre à coucher, un monceau de cendres s'élevait, provenant de +papiers brûlés. Pour fouiller ces cendres, on eut à déplacer un tapis +de pied posé devant le foyer; sous l'étoffe, un billet apparut, s'étant +glissé là au moment de l'holocauste et ayant échappé aux flammes; il +portait ces lignes: + +«Monsieur le comte, vous m'accablez par vos sollicitations. Puis-je +faire plus que je ne fais pour vous? Que de désagréments j'éprouve pour +mériter une récompense fugitive! Vous serez surpris, demain, de ce que +je vous donnerai; soyez chez vous à sept heures du matin. Il est dix +heures, je quitte ma plume pour avoir la situation de la grande armée +d'Allemagne, en résumé, à l'époque de ce jour. Il se forme un quatrième +corps qui est tout connu, mais le temps ne me permet pas de vous le +donner en détail. La garde impériale fera partie intégrante de la Grande +Armée. À demain, à sept heures du matin. _Signé_ M. [377].» + +[Note 377: Cette pièce, les particularités et citations suivantes +sont tirées du dossier de l'affaire, conservé aux archives nationales, +F7, 6575, et du compte rendu des débats devant la cour d'assises.] + +Ce billet renouvelait la preuve de la trahison et mettait sur la trace +du coupable: c'était le fragment accusateur avec lequel une police qui +sait son métier arrive à reconstituer tout l'ensemble d'un crime. + +Les agents portèrent leur capture au préfet de police. Celui-ci, se +souvenant que l'affaire lui avait été originairement recommandée par le +ministère des relations extérieures, crut devoir au duc de Bassano la +primeur des résultats obtenus; il se disposa à lui envoyer les originaux +des pièces saisies. Toutefois, par prudence et sentiment des convenances +hiérarchiques, il voulut se mettre à couvert du côté de son supérieur +direct, le duc de Rovigo, et se réserva de lui envoyer des copies. Le 28 +février, M. Pasquier préparait cette double expédition, lorsqu'il fut +surpris par le ministre de la police en personne, entrant dans son +cabinet sous couleur de lui faire «une visite d'amitié». En fait, ayant +eu vent des saisies opérées, Savary venait réclamer les pièces comme son +bien et confisquer la découverte. + +Dans cette occurrence délicate, M. Pasquier se conduisit en +fonctionnaire correct et en habile homme: il remit les originaux à +Savary, qui avait droit de les revendiquer, mais ne sacrifia pas tout à +fait l'autre ministre et lui fit passer les copies, par une interversion +des plis préparés. Et le soir, lorsque Savary se présenta d'un air +triomphant à l'Élysée, où il y avait cercle de cour, pour rendre compte +à l'Empereur, il trouva Sa Majesté déjà prévenue par le ministre des +relations extérieures, qui lui avait transmis, sans perdre un instant, +les copies reçues de la préfecture. L'Empereur présenta le paquet au duc +de Rovigo: «Tenez, lui dit-il d'un ton narquois, voyez cela; vous +n'eussiez pas trouvé cette cachotterie de l'officier russe; les +relations extérieures ne l'ont pas manqué[378].» + +[Note 378: _Mémoires de Rovigo_, V, 213. Cf. les _Mémoires de +Pasquier_, I, 518-519, et ERNOUF, 345-347.] + +Fort dépité, mais ne perdant pas contenance, Savary répliqua qu'il +possédait mieux que les copies, à savoir les originaux, et qu'il les +tenait à la disposition de Sa Majesté. Puis, ardent à saisir sa +revanche, à rejoindre et à distancer son collègue dans la lutte de +vitesse qui s'était engagée entre eux, il remit aussitôt et pour son +compte les agents de la police en quête, en chasse, prit en main +l'instruction et la poussa avec une extrême célérité; ayant annoncé à +l'Empereur les pièces authentiques de l'affaire, il s'était juré de lui +transmettre en même temps des noms et de lui désigner les coupables. + +Le billet saisi ne fournissait qu'une initiale, la lettre M. Derrière +cet M... mystérieux, qui lui servait de signature, quel nom, quelle +personnalité se cachait? Ce ne pouvait être qu'un homme initié +professionnellement aux secrets de notre situation militaire. Les +premières recherches faites aux bureaux de la guerre et à +l'administration de la guerre--ces services formaient sous l'Empire deux +départements ministériels séparés--n'aboutirent à aucun résultat. On eut +alors l'idée de recourir au prince major général, qui avait eu entre les +mains les états de situation et chez lequel on avait pu les copier. L'un +de ses principaux collaborateurs civils dirigea les soupçons sur un +nommé Michel, qu'il avait naguère employé. + +Ce Michel fut retrouvé à l'administration de la guerre, où il occupait +une place de commis écrivain à la direction de l'habillement: c'était la +plus belle main du ministère, mais un homme de réputation équivoque, +«adonné au vin» et menant une existence au-dessus de ses ressources +connues. On se procura adroitement une page de son écriture, et la +comparaison de cette pièce avec le billet ne laissa plus de doute sur +l'identité de l'auteur. Une heure après, Michel était amené au ministère +de la police; terrassé par l'évidence, il reconnut son billet et ne nia +point avoir entretenu des relations avec Tchernitchef par +l'intermédiaire d'un nommé Wustinger, Viennois d'origine, suisse et +concierge de profession, employé en cette qualité à l'hôtel Thélusson, +où résidait l'ambassade russe. + +Pour aller au fond du mystère, il restait à s'assurer de cet homme; mais +on ne pouvait l'arrêter chez lui, à l'ambassade, où il était couvert par +le droit des gens et participait au bénéfice de l'exterritorialité. Pour +l'attirer hors de cet inviolable asile, la police lui tendit un piège. +Par une ruse classique, elle obligea Michel à lui écrire de sa prison, +comme s'il eût été encore en liberté, pour lui donner rendez-vous dans +un café où ils avaient habitude de se rencontrer. L'Allemand obéit sans +défiance à cet appel; à peine eut-il mis le pied dans le café désigné +qu'il fut appréhendé au corps et conduit à la Force. En même temps, les +aveux progressifs de Michel, les perquisitions opérées chez lui +amenaient l'emprisonnement de plusieurs autres employés, soupçonnés de +l'avoir aidé dans ses crimes. Les déclarations des individus arrêtés, se +corroborant et s'éclairant l'une l'autre, mirent au jour toute la trame, +découvrirent le travail de corruption organisé de longue date par les +agents russes dans les principales administrations de l'État. + +L'origine de ces pratiques remontait à huit ou neuf ans. Sous le +Consulat, le chargé d'affaires d'Oubril, s'étant trouvé fortuitement en +rapport avec Michel, qui était employé alors au bureau des mouvements, +avait flairé en lui une âme vile et une conscience à vendre. Après +l'avoir ébloui par un don d'argent, il l'avait circonvenu, tenté, +perverti, et finalement avait tiré de lui quelques renseignements +militaires. La rupture de 1804, la guerre qui s'en était suivie, avaient +suspendu ces intelligences, mais les agents russes avaient mis à profit +chaque paix, chaque reprise des relations, pour renouer le fil brisé, et +l'alliance même de 1807 n'avait pas interrompu cette tradition. Au cours +des deux missions qui s'étaient succédé depuis lors, celle du comte +Tolstoï et celle du prince Kourakine, on s'était souvenu de Michel; pour +le retrouver, le moyen était des plus simples: si les ambassadeurs et +les secrétaires passaient, le suisse de l'ambassade restait, Wustinger +demeurait à son poste, et l'une des fonctions de l'inamovible concierge +était de rétablir périodiquement le contact avec Michel, qu'il ne +perdait jamais de vue. Les ambassadeurs n'avaient point participé en +personne à ce commerce, semblaient même l'avoir ignoré; mais toujours +quelqu'un s'était trouvé auprès d'eux pour le prendre à son compte: +d'abord Nesselrode, puis un autre agent du nom de Kraft. Enfin, +Tchernitchef était survenu. Jaloux de se distinguer et de faire mieux +que les autres, il avait cru devoir, à côté de l'espionnage en quelque +sorte officiel qui fonctionnait par les soins de l'ambassade, organiser +le sien, monter sa contre-police: il s'était fait mettre en relation +avec Michel et, renouvelant le système suivi jusqu'alors, l'avait porté +à la perfection du genre. + +Michel, passé à la direction de l'habillement, ne savait plus +grand'chose par lui-même, mais il avait porté la corruption dans +d'autres bureaux et s'était ménagé des accès indirects à la source des +renseignements. Dans l'ordre du crime, il s'était même signalé par un +coup de maître. Deux fois par mois, on dressait au ministère de la +guerre, à l'intention de l'Empereur seul, un livret indiquant en grand +détail la force et l'emplacement de toutes les armées, de tous les +corps, jusqu'au plus infime détachement et à la dernière compagnie. Ce +document mystérieux et sacro-saint, qui portait la fortune de la France, +Michel avait réussi à en prendre connaissance avant l'Empereur. Le +livret une fois préparé, un garçon de bureau du ministère, le nommé +Mosès, était chargé de le porter chez un relieur et de l'y faire +cartonner, afin que Sa Majesté, à qui on le présenterait ensuite, pût le +feuilleter commodément. Cette course devait s'accomplir dans un délai +rigoureusement mesuré. Séduit par quelques «écus de cinq francs», Mosès +pressait le pas et gagnait le temps de faire une station chez Michel, +auquel il communiquait le volume. + +Michel avait aussi détourné de ses devoirs le commis Saget, attaché au +bureau des mouvements, et un jeune expéditionnaire du nom de Salmon. +Saget fournissait la matière des documents destinés à l'officier russe, +Salmon était employé à les copier, et ainsi s'était établie au profit de +l'étranger, sous la direction de Michel, toute une officine de +soustractions frauduleuses. + +Tchernitchef payait le procureur de renseignements par sommes plus ou +moins fortes, assez irrégulièrement versées: il le payait surtout +d'espérances, osant lui promettre la bienveillance personnelle du Tsar +et une pension qui le mettrait pour toujours à l'abri du besoin, mêlant +à ces vilenies un nom auguste. Parfois, Michel se montrait assailli de +remords et d'angoisses: sentant la gravité de ses forfaits et redoutant +les suites, il cherchait à se dégager. L'autre renforçait alors ses +moyens de séduction, ou bien, découvrant le fonds de brutalité et de +violence qui se cachait en lui sous de mielleux dehors, il le prenait de +très haut avec l'employé, rappelait durement que le malheureux ne +s'appartenait plus et dépendait de qui pouvait le perdre; de hautaines +menaces, des exigences torturantes commençaient le supplice du traître, +prisonnier de son crime. Si les renseignements ne venaient pas assez +vite à son gré, Tchernitchef relançait Michel jusque dans son lointain +domicile, rue de la Planche; mais les rendez-vous avaient lieu +d'ordinaire à l'ambassade, chez Wustinger: c'était dans une chambre de +domestique que l'élégant officier se rencontrait avec le sordide +plumitif et prolongeait de bas marchandages. + +Au sortir de ces répugnantes conférences, il visait plus haut; après +s'être attaqué aux membres subalternes de l'administration, il tâchait +de savoir quels étaient, parmi les fonctionnaires d'un ordre élevé, ceux +qui faisaient d'excessives dépenses et éprouvaient des besoins d'argent. +Il avait offert sans succès quatre cent mille francs à un chef de +division; il s'était efforcé de glisser des espions au quartier général +de la Grande Armée. Au ministère de l'intérieur, au ministère des +manufactures et du commerce, on releva la trace de semblables +tentatives, et plus la police développait ses recherches, plus on +s'apercevait que la trame s'étendait loin, qu'elle avait poussé en tous +sens ses mystérieuses ramifications. + +Ces faits furent consignés dans deux rapports présentés à l'Empereur par +le ministre de la police, en date des 1er et 7 mars, avec pièces à +l'appui[379]: Savary avait centralisé tous les documents entre ses mains +et réclamé, en vertu de ses prérogatives professionnelles, jusqu'à +«quelques bribes» antérieurement recueillies par le ministère des +relations extérieures. Sa crainte était toujours que le chef de ce +département ne s'attribuât en haut lieu le mérite de la découverte +initiale et ne prétendît l'avoir opérée par des moyens spéciaux et +personnels, en dehors de ceux dont disposait la police ordinaire. Pour +parer à ce danger, Savary éprouva le besoin de bien établir dans l'un de +ses rapports que les premiers résultats étaient exclusivement dus à la +préfecture de police, c'est-à-dire à une administration dépendant de lui +et placée sous son autorité. Ainsi fut-il amené à louer l'activité du +préfet et son zèle méritoire, à vanter ses succès, à le couvrir de +fleurs, quoiqu'il lui gardât un peu de rancune pour ses complaisances +extra-hiérarchiques, et ce fut en fin de compte M. Pasquier qui +recueillit le principal profit de l'affaire: il obtenait de son chef +direct des éloges intéressés, sans préjudice des droits qu'il s'était +ménagés à la reconnaissance d'un autre ministre, favori et confident de +l'Empereur. + +[Note 379: Archives nationales, F7, 6375.] + +Napoléon tenait désormais de quoi prouver que la Russie, au temps même +de leur apparente intimité, l'avait traité en suspect et en ennemi, +qu'elle avait perpétué contre lui une sourde et injurieuse hostilité. Il +s'armerait de cette découverte en temps opportun et s'en ferait un grief +de plus contre Alexandre. Il voulait un scandale retentissant, dont +toute l'Europe s'entretiendrait: point de procédure expéditive, point de +commission militaire siégeant à huis clos; un grand appareil judiciaire, +des magistrats, des jurés, des pièces à conviction largement étalées, la +lumière d'un débat public et contradictoire, le grand jour des assises. +Le parquet de Paris fut saisi et invité à procéder régulièrement. Pour +placer Michel sous le coup d'une condamnation capitale, on le +poursuivrait en vertu de l'article 76 du code pénal, prononçant la peine +de mort contre «quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu +des intelligences avec les puissances étrangères, pour leur procurer les +moyens d'entreprendre la guerre contre la France[380]». Ses complices +seraient prévenus de participation au même crime et punis suivant leur +degré de culpabilité. + +[Note 380: L'abolition de la peine de mort en matière politique est +venue en 1848 modifier cet article.] + +Vu la lenteur des formalités judiciaires, la cour d'assises n'aurait à +prononcer sur Michel et ses coaccusés que dans un mois ou six semaines, +au milieu d'avril, et c'était bien ce que voulait l'Empereur. Désirant +un éclat, il entendait le retarder jusqu'au moment où ses troupes +auraient atteint la Vistule et s'y seraient fortement établies, où il +aurait moins besoin de ménager la Russie. Actuellement, toute +divulgation dans le public fut évitée: les journaux se turent; le bruit +de l'affaire ne dépassa pas les milieux politiques et administratifs, où +l'on en causa avec indignation, mais à voix basse. + +Ce demi-silence fut percé tout à coup par une plainte larmoyante. +L'ambassadeur Kourakine, dont la candeur avait ignoré les trames ourdies +sous son toit et que nul n'avait averti des captures opérées par la +police, ne comprenait rien à la disparition de son concierge; il se +demandait pourquoi Wustinger, sorti de l'hôtel dans la journée du 1er +mars, n'était pas rentré: il n'était point éloigné de croire à quelque +crime d'ordre privé, à un enlèvement, à une séquestration, à un drame +noir dont son fidèle serviteur aurait été victime. À grands cris, il +réclamait cet accessoire indispensable de son hôtel, et son effarement, +son agitation, mêlaient à de douloureux incidents un épisode burlesque. +Dans une note éplorée, il suppliait M. de Bassano d'avertir la police et +de la mettre en mouvement, afin qu'elle procédât aux recherches +nécessaires; il envoyait le signalement de l'absent, pressait le duc de +commencer sans retard ses démarches et dès à présent, préjugeant son +concours, lui en rendait grâce[381]. + +[Note 381: Note du 2 mars, archives des affaires étrangères, Russie, +154.] + +Impatienté de ces doléances, Napoléon se sentit tenté d'abord de fermer +la bouche à Kourakine en lui mettant brusquement sous les yeux toute +l'affaire. En réplique à l'ambassadeur, il ordonna de préparer une note +portant plainte officielle contre Tchernitchef et stigmatisant sa +conduite. Il dicta lui-même cette note, la fit âpre et très belle, +vibrante d'une indignation justifiée. «Sa Majesté, écrivit-il, a été +péniblement affectée de la conduite de M. le comte Tchernitchef; elle a +vu avec étonnement qu'un homme qu'elle a toujours bien traité, qui se +trouvait à Paris, non comme un agent politique, mais comme un aide de +camp de l'empereur de Russie, accrédité par une lettre auprès de +l'Empereur, ayant un caractère de confiance plus intime même que celui +d'un ambassadeur, ait profité de ce caractère pour abuser de ce qu'il y +a de plus sacré parmi les hommes. Sa Majesté se flatte que l'empereur +Alexandre sera aussi péniblement affecté qu'elle de reconnaître dans la +conduite de M. de Tchernitchef le rôle d'un agent de corruption, +également condamné par le droit des gens et par les lois de l'honneur. +Sa Majesté l'Empereur se plaint que, sous un titre qui appelait la +confiance, on ait placé des espions auprès de lui et en temps de paix, +ce qui n'est permis qu'à l'égard d'un ennemi et en temps de guerre; il +se plaint que les espions aient été choisis, non dans la dernière classe +de la société, mais parmi les hommes que leur position attache aussi +près du souverain[382].» + +[Note 382: _Corresp._, 18541.] + +Après avoir jeté sur le papier ces virulentes paroles, Napoléon +réfléchit. Un tel langage sentait la poudre: il risquait de dénoncer +l'imminence des hostilités et de contrarier l'oeuvre d'ensommeillement à +laquelle l'Empereur vouait tous ses soins, et l'on sait avec quelle +incroyable intensité d'attention, lorsqu'il s'était proposé un but, il +lui rapportait et lui sacrifiait tout. Il se ravisa donc et se retint, +suspendit l'expression de sa colère: la note ne fut pas remise et resta +en portefeuille. Le duc de Bassano, assiégé par Kourakine de visites et +de questions, affecta d'abord de ne rien savoir quant au sort de +Wustinger. Après quelques jours, prenant un air de confidence et de +gravité, posant un doigt sur ses lèvres, il dit au prince en substance: +Votre concierge n'est pas perdu; on a dû l'arrêter, parce qu'il se +trouve impliqué dans un complot dirigé contre la sûreté de l'État et +qu'il a été pris en flagrant délit. La justice est saisie et informe; +ses opérations se poursuivent méthodiquement, silencieusement, avec la +discrétion convenable; respectons ce mystère: aussitôt que j'aurai des +renseignements sûrs, je ne manquerai pas à vous les communiquer[383]. + +[Note 383: Rapport de Kourakine à Roumiantsof, 6 mars, Archives des +affaires étrangères, Russie, 154.] + +En entendant ces paroles, Kourakine faillit tomber de son haut. +Épouvanté à l'idée d'avoir recélé chez lui un conspirateur, il n'osa +insister et répondit par des considérations de philosophie domestique +qui étaient presque des excuses[384]. Un peu plus tard, le duc de +Bassano lui glissa en douceur que le nom de Tchernitchef se trouvait +fâcheusement mêlé à l'affaire, que certaines charges avaient été +relevées contre lui; le ministre français ajoutait qu'il n'admettait que +difficilement chez un homme portant l'épaulette un tel oubli de ses +devoirs: jusqu'à plus ample informé, il voulait croire à une erreur. +Ainsi se gardait-on de livrer à Kourakine la vérité d'un seul coup et +tout entière; on la lui versait goutte à goutte, avec d'infinis +ménagements; on évitait au vieillard une émotion trop vive, un choc qui +se répercuterait à Pétersbourg et pourrait avancer la rupture. Grâce à +ces soins, les avertissements de l'ambassadeur ne viendraient pas +troubler l'impression apaisante que devaient produire, s'ajoutant aux +paroles lénitives de Lauriston, le message apporté par Tchernitchef et +la lettre de l'Empereur. + +[Note 384: «Je fis à ce sujet, écrivait-il dans le rapport précité, +des réflexions que le ministre français trouva justes parce qu'il a +aussi une maison nombreuse, c'est qu'il est bien difficile de pouvoir +compter sur la fidélité de tous les gens dont on se sert et qui sont +sans cesse autour de nous.»] + + + +III + +Tandis que cette suprême adjuration s'élevait vers la Russie, les +mouvements militaires commençaient à s'exécuter, et de toutes parts +l'impulsion donnée opérait. Le 23 février, l'armée d'Italie prend son +élan et monte à l'assaut des Alpes: elle s'engage au milieu des neiges +où la hache des sapeurs a fait brèche, franchit les cols, et en neuf +colonnes, neuf torrents, dévale du haut des monts. Junot conduit en +personne par le Brenner la colonne du centre, la brigade Delzons, et +entre à Inspruck au milieu de ces régiments de choix, «magnifiques et +bien disposés[385]». Il presse en même temps la marche des autres +colonnes, les fait passer rapidement sur la Bavière, force les étapes, +abrège les haltes, et en quelques journées pousse ses avant-gardes +jusqu'auprès de Ratisbonne. + +[Note 385: Le duc d'Abrantès au major général, 3 mars. Archives +nationales, AF, IV, 1642.] + +Cette descente en Allemagne devient le signal de l'universel +ébranlement. Tout s'anime, tout se lève à la fois et marche. Au nord, +l'armée de Davout, après s'être ramassée sur elle-même et pelotonnée, +se jette sur l'Oder, avec le 1er corps de cavalerie; plus bas, les +Wurtembergeois, commandés par leur prince royal, les Westphaliens, sous +Jérôme, les Bavarois, sous Vandamme, quittent ensemble leur place et +commencent à se mouvoir, en un fourmillement de peuples. Oudinot +échelonne son corps sur les chemins qui de Münster conduisent à +Magdebourg; Ney pousse le sien sur Erfurt et Leipsick, et dès cette mise +en route, malgré l'entrain du départ, l'inégalité de valeur entre les +éléments qui composent la Grande Armée se révèle, les disparates +s'accusent. Ney s'enorgueillit dans un rapport de ses vieux bataillons: +chez d'autres, il trouve que la présence de recrues trop nombreuses nuit +à l'aspect d'ensemble. Oudinot signale des régiments alanguis et +faibles, un régiment suisse qui compte trois cent quatre-vingt-trois +malades, d'autres rongés de fièvre, et attribue ces maux à l'état +d'atroce détresse dans lequel lui sont arrivés les conscrits +réfractaires, amenés dans les rangs en prisonniers, la chaîne aux pieds. +Dès qu'Oudinot et Ney ont pris leur direction, d'autres corps se mettent +à leur suite et emboîtent le pas: le 2e de cavalerie, les divisions de +cuirassiers faisant partie du 3e, commencent à dépasser le Rhin. Sur +toute la ligne du fleuve, à Wesel, à Cologne, à Bonn, à Coblentz, à +Mayence surtout, grand centre de ralliement, vaste entrepôt d'hommes et +de matériel, l'affluence et la presse augmentent. Sur le pont de Castel, +au devant de Mayence, c'est un défilé continuel de corps se poussant les +uns les autres, un roulement ininterrompu de canons et de caissons. +Après le déversement des premières masses sur la rive gauche, d'autres +s'annoncent: déjà les colonnes de la Garde paraissent à l'horizon, la +1re division de la jeune Garde devant passer à Düsseldorf, la 2e à +Mayence. Et soudain le grand quartier général, réuni à Mayence, +s'ébranle à son tour et part; le 29 février, le prince de Neufchâtel a +expédié l'ordre à tout ce qui le compose, «officiers de l'état-major +général, officiers et troupes de l'artillerie et du génie, parc, train +d'artillerie, train des équipages, administrations, inspecteurs et +sous-inspecteurs aux revues, ordonnateurs et commissaires des guerres, +payeur général, services administratifs, compagnie d'élite du quartier +général, gendarmerie, compagnies d'ambulances, etc.», de se porter le 5 +mars sur Fulda, en une seule colonne dont le général Guilleminot reçoit +le commandement[386]. Sur d'autres points, les réserves d'artillerie, le +grand parc avec ses soixante bouches à feu, entament à leur tour +l'Allemagne. Derrière les différents corps en marche, ce sont des +fractions de corps retardataires qui pressent le pas sur les chemins +fatigués et s'efforcent de rejoindre, le 3e régiment portugais qui court +après la division Legrand, un régiment illyrien et un régiment suisse +errant à la recherche du duc d'Elchingen, un va-et-vient de détachements +allant prendre et ramener des convois arriérés, trois cent trente +voitures d'artillerie passant au grand trot, le service des estafettes +qui s'organise et transmet journellement à l'Empereur les nouvelles de +l'armée, des hôpitaux qui se forment et déjà regorgent de malades, des +dépôts de remonte qui réquisitionnent les chevaux par milliers, des +officiers courant la poste pour regagner leur troupe et faisant la nuit +le coup de pistolet avec les maraudeurs et les brigands embusqués sur la +route, et déjà des traînards, des isolés, par bandes grossissantes, se +mêlant à la cohue des chariots et à l'enchevêtrement des convois. Autour +des places, des maisons s'abattent, des faubourgs entiers s'écroulent, +démolis par le génie pour démasquer les remparts et mieux assurer le tir +des batteries, car Napoléon a tout prévu, même une retraite et une +guerre défensive. Cependant, les corps de première ligne marchent +maintenant en se serrant les coudes, et l'immense bande va son train, +s'augmentant de tout ce qu'elle rencontre devant elle, englobant au +passage les contingents allemands. Les Wurtembergeois se placent sous +les ordres de Ney; les Westphaliens s'intercalent entre le 2e et le 3e +corps; les Bavarois prennent rang à la gauche de l'armée d'Italie; les +Saxons, postés autour de Dresde sous le commandement de Reynier, iront à +leur tour au flot qui passe. Et ce concours d'armées s'écoule par toutes +les routes, déborde sur les campagnes, envahit les villes, les villages, +les foyers, effare et désole les populations, fait retentir depuis le +littoral hanséatique jusqu'à la Bohême la rumeur d'une mer montante et +emplit l'Allemagne antérieure tout entière[387]. + +[Note 386: Archives nationales, AF, IV, 1642.] + +[Note 387: Rapports de Berthier à l'Empereur, correspondance de +Berthier avec les chefs de corps, février et mars 1812. Archives +nationales, AF, IV, 1642. Ces documents donnent tout le détail de la +marche.] + +La ligne de l'Elbe, largement dépassée par Davout, fut bientôt atteinte +par les autres corps. Oudinot prit contact avec elle à Magdebourg, Ney à +Torgau; les Westphaliens y arrivaient par Halle, l'armée d'Italie et ses +annexes s'en approchaient de biais, par la basse Bavière. Pour aller +plus loin, on devait désormais traverser la Prusse: il convenait que +tout fût officiellement réglé avec elle. + +Napoléon avait retardé jusqu'au dernier moment la conclusion de +l'alliance, certain de mieux dicter la loi à la Prusse quand il la +tiendrait resserrée entre toutes ses années et plus étroitement +garrottée. Le 23 février, le duc de Bassano manda enfin le baron de +Krusemarck et, lui présentant le traité, l'invita à signer. Krusemarck +savait que sa cour accédait en principe à toutes nos exigences, mais il +n'avait point reçu de pouvoirs spéciaux à l'effet de conclure: il en fit +l'observation. Le duc répondit que Sa Majesté Impériale, peu formaliste +de sa nature, ne saurait admettre une objection de ce genre; la +situation ne souffrait aucun retard: nos troupes avaient pris leur +essor, et nulle considération n'était capable de les arrêter; elles +allaient entrer en Prusse de gré ou de force: mieux valait pour la +Prusse se laisser occuper de bonne grâce et en vertu d'un traité que +d'avoir à subir une contrainte. Torturé d'hésitations, Krusemarck se +débattit faiblement, puis céda: le 24 février, après une nuit passée en +conférence, le traité fut signé à cinq heures du matin[388]. Il +contenait toutes les stipulations réclamées par l'Empereur, à de très +légères modifications près. Les objets à réquisitionner par nos troupes, +évalués de gré à gré, viendraient en déduction des sommes restant à +acquitter sur l'ancienne contribution de guerre et diminueraient +d'autant la dette du royaume. + +[Note 388: DUNCKER, 439-440.] + +Le 2 mars, avant que ce dénouement fût connu à Berlin, le roi +Frédéric-Guillaume, étant en train de dîner, reçut avis que la division +Gudin, formant la droite du 1er corps, envahissait le territoire +prussien. En présence de cette irruption qu'aucun arrangement ne +semblait autoriser encore, le Roi et son conseil crurent un instant +qu'ils s'étaient humiliés en pure perte, que Napoléon n'avait pas +accepté leur soumission et allait broyer la Prusse. Dans un accès de +désespoir, ils songèrent à essayer un semblant de résistance, à périr +avec honneur. Des mesures furent prises pour appeler aux armes la +garnison de la capitale, celles de Spandau et de Potsdam: à six heures, +on devait battre la générale dans les rues de Berlin; à cinq heures, la +nouvelle du traité arriva[389]. Cet acte sauvait après coup et pour la +forme la dignité prussienne: la cour de Berlin fut heureuse d'avoir un +motif pour revenir à une humble et plate résignation. Le 5 mars, le +traité fut ratifié, malgré la rigueur de ses clauses, car chacun sentait +«qu'il fallait en passer par là ou par la fenêtre[390]». + +[Note 389: DUNCKER, 442-443.] + +[Note 390: Correspondance interceptée de Tarrach.] + +Un grand bruit d'hommes en marche, un fracas d'armes et de sonneries, +éclataient déjà à l'horizon: le corps d'Oudinot, débouchant de +Magdebourg, s'enfonçait en plein coeur de la monarchie, et le 28 mars sa +plus belle division, choisie à dessein pour en imposer, arrivait sur +Berlin avec quatre mille hommes de cavalerie. Le Roi vint recevoir le +maréchal à Charlottenbourg et accepta d'assister à une revue de nos +troupes, commandée pour le jour même. Les régiments eurent à s'aligner +sur le terrain tout en arrivant; pour beaucoup d'entre eux, l'étape +avait été rude; quelques-uns avaient fait dix lieues dans la matinée: +néanmoins, l'Empereur ayant recommandé au 2e corps de se faire honneur +devant les Prussiens par sa belle tenue, chacun prit à coeur de se +conformer à cet ordre. D'un mouvement unanime, les dos courbés par la +fatigue se redressent, les poitrines se bombent, les armes rapidement +astiquées reluisent; bataillons et escadrons se présentent superbes, +dans une tenue irréprochable, «comme à une parade préparée depuis une +semaine[391]», et donnent à la cour, à la population prussienne, +l'émerveillement d'un incomparable spectacle de discipline et de +force[392]. + +[Note 391: Saint-Marsan à Maret, 31 mars.] + +[Note 392: _Id._ Cf. _Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, d'après +les Souvenirs inédits de la maréchale_, 153-154.] + +L'entrée à Berlin eut lieu le soir même, tandis que le Roi, après avoir +reçu à sa table le maréchal et l'état-major, retournait à Potsdam; on +lui avait permis de conserver dans cette résidence quinze cents +Prussiens, et, par grâce supplémentaire, quatre-vingts invalides à +Spandau. À Berlin, la dépossession fut complète. Oudinot et son corps ne +firent que passer, mais après eux vinrent des troupes d'occupation: +elles relevèrent tous les postes, s'établirent dans tous les bâtiments +publics, à l'exception du palais royal: dans les rues, on ne voyait que +nos uniformes, on n'entendait que notre langue; françaises devenaient +l'administration, la police, et Berlin apparut bientôt «comme une ville +étrangère à la Prusse[393]». + +[Note 393: Saint-Marsan à Maret, 5 mai.] + +Le corps d'Oudinot poursuivait sa route vers Francfort-sur-l'Oder, sans +commettre «de désordre marquant[394]», celui de Davout continuant à +s'allonger sur le littoral. À droite, le 3e corps et les Westphaliens +s'étaient précipités sur le Brandebourg et la Marche; l'armée d'Eugène +atteignait la Silésie, à travers le royaume saxon, en sorte que la +Prusse eut un instant sur le corps tout le poids de l'armée. La liste +des objets à fournir par elle en nature était écrasante: aux termes +d'une convention annexée au traité, elle devait «quatre cent mille +quintaux de froment, deux cent mille de seigle, douze mille cinq cents +de riz, dix mille de légumes secs, deux millions deux cent mille +quintaux de viande, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie, deux +millions de bouteilles de bière, six cent cinquante mille quintaux de +foin, trois cent cinquante mille de paille, dix mille boisseaux +d'avoine, six mille chevaux de cavalerie légère, trois mille de +cuirassiers, six mille d'artillerie ou d'équipages, plus trois mille six +cents voitures attelées et des hôpitaux pour quinze mille malades[395]». +C'était la mise en coupe réglée de toutes les ressources d'un pays, et +le prélèvement de ce tribut vint augmenter l'exaspération sourde qui +nous avait accueillis en Prusse. + +[Note 394: _Id._, 31 mars.] + +[Note 395: DE CLERCQ, II, 359-362.] + +Là, dès ses premiers pas, l'armée avait rencontré une population plus +foncièrement hostile, s'était sentie enveloppée d'une atmosphère de +haine. En Westphalie et en Hanovre, l'esprit public distinguait encore +entre les Français et leur gouvernement: on détestait la politique de +l'Empereur et son administration, on pardonnait beaucoup à la verve +joviale de nos troupiers, à l'humeur sociable de nos officiers, et +souvent ceux-ci étaient reçus dans l'intérieur des familles en hôtes +moins subis qu'agréés[396]. En Prusse, rien de pareil. Le nom seul de +Français y était un titre à l'exécration. Dans les châteaux où les +conduisait leur billet de logement, nos officiers n'arrivaient pas à +dérider les visages: les propriétaires obligés de les recevoir, des +nobles pour la plupart, ruinés par la guerre précédente, se refusaient à +entrer en communication avec eux, et si parfois les langues se +déliaient, c'était pour exprimer l'âpre espoir de revanche qui couvait +au fond des coeurs. Chez le peuple, la haine perçait sous la peur. +Tandis qu'à Berlin les autorités s'épuisaient en bassesses, aucun de nos +soldats ne pouvait s'aventurer aux environs de la ville sans être +assailli d'outrages, poursuivi d'épithètes ignobles, frappé parfois et +attaqué. Les détachements qui traversaient les villages voyaient se +fixer sur eux des regards lourds de haine; sur leur passage, les poings +se levaient à demi, les bouches crachaient l'injure[397]. En Poméranie, +les paysans remarquèrent dans les rangs du 1er corps des régiments de +Hanséates, Allemands comme eux et marchant à contre-coeur: ils se mirent +aussitôt à faciliter parmi ces troupes, à provoquer la désertion: tout +fuyard était sûr de trouver chez eux un asile et du pain. Ainsi tenté, +l'un des régiments allemands fondit à tel point qu'il fallut le placer +chaque soir, au lieu d'étape, dans un cercle de patrouilles françaises +et d'embuscades, le traîner dans cette geôle mouvante[398]. Davout fit +des exemples terribles, força le sens et exagéra la rigueur des lois +martiales. On fusillait sur un soupçon; quiconque s'écartait des rangs +s'exposait à périr. Un homme fut condamné à mort et exécuté sur place +pour être resté quelques heures en arrière, le maréchal ayant pensé +«qu'il était très présumable» que cet homme avait «voulu déserter[399]». + +[Note 396: Les _Souvenirs manuscrits du général Lyautey_, qu'il nous +a été permis de consulter, donnent à ce sujet de curieux détails.] + +[Note 397: Archives nationales, AF, IV, 1691.] + +[Note 398: Davout à Berthier, 23 mars. Archives nationales, AF, IV, +1642.] + +[Note 399: Lettre précitée du 23 mars.] + +Ainsi passait la Grande Armée, retenant violemment à soi les éléments +une fois pris dans cet engrenage de fer, mais retenant aussi la plupart +d'entre eux par un lien plus puissant que la force matérielle, par +l'irrésistible prestige qui se dégageait d'elle et du nom rayonnant à sa +tête, par le sentiment inspiré à tant d'hommes si violemment divers de +participer ensemble à quelque chose de grand et de figurer sous le plus +glorieux drapeau qui eût flotté sur le monde. Et en dépit de tout ces +hommes marchaient, marchaient toujours, et la montée vers le Nord +continuait, s'accélérait, malgré la saison rigoureuse, malgré les +chemins plus mauvais, malgré la difficulté d'avancer à travers les +sables et les tourbières de la Prusse. Au commencement d'avril, tandis +que Davout projetait ses avant-gardes jusqu'à mi-chemin entre l'Oder et +la Vistule, le gros de l'armée se posait sur le premier de ces fleuves +et venait le border depuis Stettin jusqu'à la haute Silésie. + +Il fallait maintenant, pour se conformer au tracé général du mouvement, +pousser Davout très doucement sur la Vistule et l'y relier aux forces +d'avant-garde, en évitant autant que possible de donner l'alarme. Il +n'était pas moins important que le maréchal, s'aventurant dans la zone +essentiellement périlleuse, s'établît de suite et fortement sur les deux +rives du fleuve, qu'il prît tous ses avantages stratégiques, qu'en même +temps d'autres corps fussent mis à portée de le secourir. En +conséquence, dans le courant de mars, Davout reçut l'ordre d'atteindre +le cours inférieur de la Vistule à Thorn, d'appuyer sa gauche à +Dantzick, de lui faire occuper solidement le delta du fleuve, l'île de +Nogat et le fertile district d'Elbing, de se lier par sa droite aux +Polonais de Poniatowski, concentrés eux-mêmes entre Varsovie et Plock et +adossés à ces deux places: de développer du premier coup une ligne de +bataille imposante. D'autre part, la masse principale, qui le suivait, +fut dédoublée: les corps westphaliens, bavarois et saxons, moins +fatigués que les nôtres, parce qu'ils étaient partis de moins loin, +durent les devancer, presser le pas, se porter sur l'espace compris +entre l'Oder et la Vistule, accompagnés par les corps de cavalerie +indépendante qui de toutes parts prenaient la tête; les Bavarois +s'établiraient à Posen, les Saxons et les Westphaliens à Kalisch; ces +trois contingents composeraient une seconde ligne en arrière de Davout +et des Polonais, ligne de soutien: quant aux corps de Ney, d'Oudinot et +d'Eugène, ils resteraient actuellement en troisième ligne sur l'Oder, où +ils seraient rejoints par les divisions de la Garde et les +réserves[400]. + +[Note 400: _Corresp._, 18584, 18587, 18588, 18593, 18599, 18605, +18608.] + +Les divers mouvements prescrits se trouveraient exécutés aux environs du +15 avril. À ce moment, si les Russes se jetaient en avant de leurs +frontières, Davout serait en état de tenir tête. En même temps, au +premier signal d'alarme, les trois corps allemands s'élanceraient à la +rescousse sur la Vistule, où ils composeraient avec les Polonais un +grand groupement, sous les ordres du roi Jérôme: Ney, Oudinot, Eugène et +la Garde arriveraient de leur côté à toute vitesse, à marches forcées, +et en peu de jours l'armée entière se trouverait agglomérée sur la +Vistule, faisant corps et faisant front. Si les Russes n'exécutaient +aucun mouvement, les différentes unités resteraient jusqu'en mai sur les +positions qui leur étaient actuellement assignées; elles s'y +occuperaient à se reposer et à se refaire. Dans la première quinzaine de +mai, la seconde ligne, formée par les corps allemands, puis la +troisième, composée des corps tirés de France et d'Italie, se +serreraient insensiblement sur la première, comprenant Davout et les +Polonais, viendraient la doubler, la tripler, rangeraient enfin sur la +Vistule et opposeraient aux Russes, dont ils ne seraient plus séparés +que par l'étroit territoire d'entre Vistule et Niémen, l'ensemble de +leurs effectifs actuels: neuf corps, trois cent quatre-vingt-douze +bataillons, trois cent quarante-sept escadrons, dix mille soixante-huit +officiers, six mille cinq cent soixante-cinq chevaux d'officiers, +soixante-cinq mille huit cent quarante-trois chevaux de troupe, +vingt-cinq mille neuf cent trois chevaux du train, au total trois cent +quatre-vingt-sept mille trois cent quarante-trois hommes, +quatre-vingt-dix-huit mille trois cent onze chevaux, avec neuf cent +vingt-quatre canons, non compris les grands parcs de l'armée et +déduction faite de toutes non-valeurs[401]. + +[Note 401: Tableau récapitulatif présenté le 10 mars à l'Empereur +par le major général. Archives nationales, AF, IV, 1642.] + +À l'extrémité gauche de la ligne, le contingent prussien se tiendrait +prêt à entrer dans le rang. Les troupes qui le composaient avaient été +poussées jusqu'au bout de la Prusse orientale, entre Dantzick et +Koenisberg; soutenues et surveillées par Davout, elles garderaient pour +nous ce coin de terre si précieux par son importance stratégique, sans +que Napoléon ait trop tôt à y montrer des Français[402]. Lors de +l'ébranlement final, la Grande Armée prendrait les Prussiens en passant +et s'agrégerait ces vingt mille hommes. Avec eux et la division +Grandjean, qui formait actuellement la garnison de Dantzick, l'Empereur +créerait un dixième corps, réservé au duc de Tarente. + +[Note 402: _Corresp._, 18608.] + +Pour renforcer la droite et donner plus d'ampleur au front de bataille, +il venait de faire signe à l'Autriche et de l'appeler en ligne. Les +arrangements définitifs furent passés à Paris avec Metternich, sans +discussion sérieuse: le traité d'alliance, signé le 14 mars, mettait à +notre disposition trente mille Autrichiens, conférait à leur +gouvernement le droit de troquer ce qui lui restait de la Galicie contre +partie égale des provinces illyriennes, lui faisait entrevoir de plus +notables avantages, non spécifiés encore, et garantissait l'intégrité de +l'empire ottoman: le but de cette dernière clause était surtout de +révoquer formellement la donation d'Erfurt, d'interdire aux Russes toute +conquête dans les Principautés et de donner cette satisfaction à +l'intérêt autrichien[403]. Le traité signé, les deux cours se mirent en +étroite confidence. Napoléon en profitait pour faire passer à Vienne des +instructions militaires, pour surveiller l'acheminement vers Lemberg des +effectifs promis. Le commandement des Autrichiens était réservé au +prince de Schwartzenberg, à cet officier général qui depuis deux ans et +demi faisait fonction d'ambassadeur en France. Restant actuellement près +de l'Empereur, Schwartzenberg recevrait de lui en temps opportun le mot +d'ordre, le signal du départ: il courrait alors rejoindre ses troupes +et, bien stylé, bien averti, prendrait toutes ses mesures pour qu'au +moment où la Grande Armée déboucherait en avant de la Vistule, les +Autrichiens vinssent se serrer contre elle, s'opposant aux provinces +ennemies de Volhynie et de Podolie. Par l'adjonction des contingents +prussien et autrichien, Napoléon compléterait le corps de bataille à +quatre cent cinquante mille hommes et à onze cents bouches à feu. + +[Note 403: Voy. le texte du traité dans DE CLERCQ, II, 369-372.] + +Élargissant encore son étreinte, déployant son action depuis l'extrême +nord jusqu'à la pointe sud-orientale de l'Europe, il jugeait le moment +venu de ressaisir enfin la Suède et de s'attacher étroitement la +Turquie: l'une et l'autre devaient coopérer aux mouvements de la Grande +Armée à la façon de deux ailes séparées, qui agiraient par diversions +indépendantes et se jetteraient sur les flancs de la Russie. Dès +janvier, notre diplomatie avait accentué son langage à Constantinople. À +partir de février, Napoléon se démasque complètement aux yeux des +Osmanlis: il leur avoue ses projets, propose des engagements respectifs +et irrévocables. Le 15 février, des instructions pressantes sont +adressées à Latour-Maubourg, réitérées en mars et en avril; on lui +expédie des pouvoirs, un projet de traité, des articles secrets. Ce que +l'Empereur attend des Turcs contre la Russie, c'est plus qu'une guerre +ordinaire: c'est une guerre nationale et religieuse, une levée et une +irruption en masse, un appel à toutes les forces et à toutes les +réserves de l'Orient; ce qu'il veut déterminer à sa droite, c'est +l'ébranlement d'un monde. Il espère qu'à sa voix la puissance ottomane +va ressusciter, revenir à l'âge héroïque où les sultans conduisaient +eux-mêmes leurs peuples au combat et jetaient périodiquement l'Asie sur +une partie de l'Europe. Il faut que le sultan Mahmoud s'oblige +formellement à sortir de Constantinople et à prendre le commandement de +ses troupes; il faut que l'étendard du Prophète soit déployé, que cent +mille hommes au moins soient avant le 15 mai jetés sur le Danube. + +Le gros de cette masse, après avoir franchi le fleuve et réoccupé les +Principautés, poussera droit devant soi en territoire ennemi, tandis +qu'un corps de quarante mille hommes, composé surtout de cavalerie, se +détachera vers le nord et viendra rejoindre notre armée au centre de la +Russie. Et déjà l'imagination de l'Empereur lui fait apercevoir, au +cours de son expédition, un nuage de cavalerie s'élevant à sa droite et +rasant la steppe, le scintillement des lances illuminant l'horizon, +l'éclat des cimeterres, l'envolée des burnous, et l'avant-garde de +l'Islam se ralliant à lui dans une charge impétueuse. Les spahis, les +Arabes, les agiles cavaliers du désert, ajouteront avantageusement à +l'universalité et à la bigarrure de ses armées; il les emploiera au +service d'avant-postes, à la guerre d'escarmouches. «La cavalerie +ottomane, écrit-on de sa part à Constantinople, pourra utilement +s'opposer aux Cosaques. Sa Majesté fait cas de sa valeur, et l'appel +qu'il lui adresse est un signalé témoignage de sa confiance[404].» + +[Note 404: Maret à Latour-Maubourg, 8 avril.] + +Au prix d'une coopération ardente et effrénée, Napoléon promet aux Turcs +de leur faire restituer, avec les Principautés, la Crimée, le littoral +de la mer Noire, tout ce qu'ils ont perdu depuis un siècle. Pour les +mieux animer, il écrit à leur sultan, il leur annonce l'envoi d'un +ambassadeur, le général Andréossy, qui leur sera un second Sébastiani. +Il reprend contact avec eux par tous les moyens possibles: dans un +langage de feu, il leur montre l'occasion unique pour venger en une fois +toutes les injures de leur race. + +Avec la Suède, la difficulté de s'aboucher était plus grande, puisque +d'âpres dissentiments n'avaient laissé subsister qu'un simulacre de +relations, par l'intermédiaire de chargés d'affaires passifs et muets. +Comme la Suède ne lui revenait pas d'elle-même, Napoléon sentit enfin la +nécessité de provoquer chez Bernadotte un retour et un repentir; il fit +tenter auprès de lui une démarche d'ordre intime. La princesse royale de +Suède, après avoir passé l'été à Plombières, était venue à Paris et +s'était installée au Luxembourg, chez sa soeur Julie, reine d'Espagne. À +plusieurs reprises, lors de ses grandes colères contre la Suède, +Napoléon avait jugé ce séjour inconvenant et fait dire à la princesse de +s'en retourner[405]. Chaque fois, elle s'était obstinée à rester; chaque +fois aussi, sa colère un peu calmée, l'Empereur avait fermé les yeux sur +l'inexécution de ses ordres, indulgent à celle qui lui rappelait un doux +roman de sa jeunesse[406]. En février 1812, la retrouvant à Paris, il +songea à s'en servir. Le duc de Bassano la vit, lui confia un ensemble +de demandes et d'offres: demande à la Suède d'une armée contre la +Russie, offre de la Finlande et d'un subside de douze millions, sous +forme d'un achat de marchandises coloniales[407]. La princesse s'engagea +à transmettre ces propositions et prit à coeur de les faire agréer. + +[Note 405: _Corresp._, 18230.] + +[Note 406: Voy. Fr. MASSON, _Napoléon et les femmes_, 13-24.] + +[Note 407: Archives des affaires étrangères, Suède, 297. Cf. ERNOUF, +337.] + +Malheureusement, peu de jours avant cet essai de conciliation, Napoléon +s'était résolu à l'acte le plus propre à en contrarier l'effet. +Lorsqu'il avait entrepris de pousser ses troupes en Allemagne, il avait +appris que les habitants, les autorités de la Poméranie suédoise +pactisaient toujours avec les Anglais et favorisaient leur commerce. Au +moment de nous aventurer si loin, était-il prudent de laisser derrière +nous ce coin de territoire hostile, cet étroit passage, cette poterne +par où nos ennemis pourraient se réintroduire en Allemagne? Cédant à ses +méfiances, cédant aussi à un de ces mouvements d'exaspération qu'il ne +savait plus maîtriser, Napoléon avait voulu se garantir avant tout +contre le mauvais vouloir de la Suède, quitte à lui proposer ensuite +amitié et pardon. Le 19 janvier, il avait donné ordre à Davout d'occuper +la Poméranie aussitôt qu'on serait assuré d'y saisir «une grande +quantité de marchandises coloniales[408]». Davout avait exécuté +sur-le-champ cet ordre à échéance indéterminée et mis la main sur la +province suspecte. + +[Note 408: _Corresp._, 18447.] + +Cette saisie n'excédait pas nos droits, rigoureusement interprétés. En +1810, la Suède n'avait obtenu la restitution de la Poméranie qu'à la +condition de se fermer hermétiquement aux produits anglais; par la +violation de ses promesses, elle avait aboli les obligations contractées +vis-à-vis d'elle. La confiscation de la Poméranie n'en était pas moins +une mesure impolitique et souverainement regrettable: elle provoqua à +Stockholm un sursaut d'indignation, acheva de nous aliéner les esprits, +fournit à Bernadotte l'occasion de consommer et de publier la défection +déjà résolue au fond de son âme. Pour se détacher avec éclat de la +France, il se fût contenté d'un prétexte; on lui fournissait un motif, +et la raison à faire valoir était trop bonne, l'injure infligée à son +peuple trop flagrante pour qu'il tardât à s'en armer. Avant que le +message de la princesse fût parvenu à Stockholm, on apprenait à Paris +que le gouvernement suédois, en réponse à l'occupation de la Poméranie, +déclarait sa neutralité, ce qui impliquait reprise des rapports +officiels avec l'Angleterre et abandon public du système français. Peu +après, on fut informé qu'un envoyé suédois venait de partir pour +Pétersbourg en mission extraordinaire; l'annonce de la neutralité +n'était qu'un voile à l'abri duquel Bernadotte poussait à terme son +évolution hostile et passait à l'ennemi. + +Cette désertion était pour l'Empereur un premier mécompte: +l'affaissement de la Turquie en faisait craindre un second. Les Ottomans +montraient peu d'empressement à nous obéir: depuis qu'à Tilsit +l'Empereur les avait abandonnés et reniés, ils n'avaient plus foi en +lui, et les atermoiements dont sa diplomatie avait usé depuis un an +vis-à-vis d'eux n'étaient pas pour relever leur confiance. D'après les +dépêches de Latour-Maubourg, on craignait que la reprise signalée des +pourparlers avec la Russie, la réouverture d'un congrès à Bucharest, +n'aboutissent à la paix; on n'osait faire partir Andréossy, dans la +crainte qu'il n'arrivât à Constantinople que pour assister à cette +défaite diplomatique. Napoléon recueillait ainsi les fruits d'un système +où il avait prétendu allier les contraires, ménager la Russie jusqu'au +bout tout en se cherchant des points d'appui contre elle. Reconnaissant +que les voies nous avaient été mal préparées à Stockholm et à +Constantinople, il aimait mieux s'en prendre à son ministère qu'à +lui-même: «Ma diplomatie, disait-il, eût dû faire pour moi la moitié de +la campagne, et à peine y a-t-elle songé[409].» Il ne jugeait pas +pourtant le mal irréparable: il espérait encore que les Suédois +reviendraient de leur aveuglement, que nos appels galvaniseraient la +Turquie, que cette puissance pousserait une armée au delà du Danube, +enverrait sa flotte contre la Crimée, pèserait même sur la Perse, +toujours en guerre avec Alexandre, pour la disposer à plus d'activité: +qu'en un mot, tous les peuples qui avaient souffert de l'ambition des +Tsars, sentant leur intérêt et s'armant pour la revanche, viendraient +compléter, depuis le cercle polaire jusqu'à la Caspienne, +l'investissement de la Russie. + +[Note 409: _Documents inédits_.] + +En attendant, penché sur ses cartes, entouré de rapports, il suivait de +loin la progression de ses armées, dirigeait de Paris leur mouvement +jour par jour, étape par étape: il les voyait arriver sur la Vistule par +grandes ondes successives, s'étendre d'un bout à l'autre des +emplacements désignés. Derrière ce déploiement, il formait une immense +colonne de réserves, dont la tête touchait à l'Oder et dont la base +s'appuyait au centre de la France: entre l'Oder et l'Elbe, un corps ou +plutôt une armée de soixante mille hommes, confiée au duc de Bellune, un +autre corps pour Augereau, un contingent danois, préposé à la garde des +côtes; entre l'Elbe et le Rhin, une seconde masse, composée avec la +conscription de 1812; enfin, dans l'intérieur de l'Empire, outre cent +trente bataillons de dépôt, des cohortes de garde nationale +militairement organisées, un arrière-ban de cent vingt mille hommes +échappés à la conscription et pris à leurs foyers pour un service +régional[410]. En y joignant les trois cent mille Français ou alliés que +l'Empereur conservait en Espagne, les levées supplémentaires qu'il +exigeait des princes allemands et de la Suisse, il arrivait à disposer +de douze cent mille soldats et à mettre en armes une humanité tout +entière. + +[Note 410: THIERS, XIII, 433, 452-453.] + + + +IV + +Il avait songé d'abord à quitter Paris dans la première quinzaine +d'avril[411]: il se ferait accompagner de l'Impératrice jusqu'à Dresde, +où rendez-vous serait pris avec Leurs Majestés Autrichiennes; après une +courte entrevue, qui resserrerait les liens entre les deux familles +impériales, il arriverait en mai sur la Vistule et s'y tiendrait prêt à +ouvrir la campagne, bien que son désir fût toujours de retarder les +hostilités jusqu'en juin, jusqu'à l'époque où l'épanouissement de la +végétation septentrionale assurerait la subsistance des cent mille +chevaux qui marchaient avec l'armée. + +[Note 411: Maret à Otto, 16 mars. Après la signature de l'alliance +avec l'Autriche, la correspondance entre le ministre des relations +extérieures et notre ambassadeur à Vienne prend une activité et une +ampleur qui en font une importante source d'informations.] + +À la fin de mars, sans recevoir encore de réponse au message de +l'Élysée, il apprit par voies indirectes que l'empereur Alexandre +annonçait l'intention «de ne faire aucun mouvement hostile jusqu'à ce +que le premier coup de canon eût été tiré sur ses frontières[412]». +L'aspect de la ligne du Niémen où rien ne bougeait, où les troupes +russes restaient inertes et comme figées, confirmait cet avis. Napoléon +en conclut qu'il avait plus de temps devant lui: il résolut de passer à +Dresde deux ou trois semaines, au lieu de quelques jours, d'y réunir un +véritable congrès de souverains où il présiderait l'Europe. En +attendant, il pouvait prolonger son séjour à Paris jusqu'en mai, et +cette faculté lui parut une bonne fortune: un mois lui suffisait à peine +pour en finir avec certaines difficultés d'ordre intérieur qui le +retenaient en arrière. + +[Note 412: Maret à Otto, 1er avril.] + +À Paris, l'hiver était exceptionnellement animé et brillant. L'Empereur +l'ayant désiré tel, chacun s'était conformé à ce voeu interprété comme +un ordre; chez les dignitaires, c'était une émulation à recevoir: les +fêtes se succédaient, soirées, concerts, bals chez l'archichancelier et +le prince de Neufchâtel, bals masqués chez le comte Marescalchi, bals +dans les ministères et les ambassades[413]. L'imminence des hostilités +ne faisait qu'accroître dans certains milieux cette animation. Chez +l'aristocratie ralliée, chez la jeunesse du faubourg Saint-Germain, la +guerre était populaire: cette brillante élite, entrée depuis peu au +service et commençant à peupler les états-majors, voyait avec plaisir +s'annoncer une campagne qui lui donnerait sa part de gloire, qui lui +permettrait d'égaler les vieux soldats de la Révolution, les héros +plébéiens: ce serait sa guerre à elle: s'y préparant ouvertement, elle +voulait la faire commodément et avec luxe, se commandait de somptueux +équipages qui encombraient les routes d'Allemagne et se figurait +l'expédition de Russie «comme une grande partie de chasse de six +mois[414]». Quel contraste entre cette ardeur et la désolation des +autres classes! Là, c'étaient de plus pesantes angoisses, un +redoublement de maux: la disette déclarée dans plusieurs provinces: à +Paris, le pain rare et hors de prix; en Normandie, des séditions +d'affamés, où le sang avait coulé. Les levées nouvelles suscitaient des +résistances plus marquées, des mutineries, des désordres: dans chacun +des cent vingt départements, des colonnes de gendarmerie mobile +poursuivaient les conscrits réfractaires et faisaient la chasse aux +hommes: de tous les points du territoire, à travers les adulations +officielles, montaient vers l'Empereur le sourd murmure des générations +exténuées et la plainte des mères. + +[Note 413: _Mémoires de Pasquier_, I, 516.] + +[Note 414: PRADT, _Ambassade dans le grand-duché de Varsovie_, 64.] + +Parmi tant de causes de souffrance, la disette le préoccupait surtout. +Il la redoutait, l'ayant vue naguère, au temps de la Révolution, pousser +dans la rue et jeter à la révolte un peuple de désespérés. Pendant les +mois de mars et d'avril, il batailla contre elle à coups de +prescriptions et de décrets, limita enfin d'autorité le prix du blé et +fit sa loi du _maximum_[415]. Quant aux autres maux de la France, il ne +s'aveuglait pas sur leur gravité, mais comptait leur appliquer son +remède habituel, la victoire. Il se disait qu'une guerre heureuse au +Nord serait la fin des guerres, le terme d'un état contre nature, +critique, violent, impossible à soutenir longtemps: qu'elle lui +permettrait, en procurant la paix générale, de laisser respirer la +France et le monde. + +[Note 415: Voy. PASQUIER, I, 497-509.] + +C'est ainsi qu'il la présentait aux hommes dont il aimait à prendre +l'avis ou du moins à se rallier l'opinion. Devant Cambacérès, qui +produisait timidement quelques objections, il développa tous ses +arguments en faveur de la guerre: la Russie détachée de nous opprimait +tout le système européen: tôt ou tard, elle fondrait sur l'Empire: mieux +valait la prévenir que de l'attendre: mieux valait pour la France et +pour l'Empereur, alors qu'il était en pleine vigueur de corps et d'âme, +en plein bonheur, tenter l'effort décisif et suprême, plutôt que de +s'abandonner aux lâches douceurs d'une paix précaire. Par ces raisons, +il réduisit l'archichancelier au silence, sans emporter sa +conviction[416]. + +[Note 416: THIERS, XIII, 458-461.] + +Avec Caulaincourt, il s'entretenait périodiquement. Le blâme de ce +galant homme qu'il aimait et estimait, cette opposition qui n'intriguait +point et ne se manifestait que devant lui, mais s'exprimait alors avec +une verte franchise, le gênait et le troublait. Sachant apprécier à leur +valeur les forces morales, il n'aimait pas à sentir auprès de lui cette +conscience en révolte: son désir eût été de la ramener non par la +contrainte, mais par la discussion et le raisonnement: c'était à ses +yeux «comme une puissance qu'il aurait eu grand intérêt à +convaincre[417]». + +[Note 417: _Documents inédits_.] + +Il appelait Caulaincourt, l'invitait à parler, à parler librement, à +produire toutes ses objections, afin de pouvoir les saisir corps à corps +et les réfuter. Si l'autre lui reprochait de ne plus vouloir en Europe +que des vassaux et de tout sacrifier «à sa chère passion,--la guerre», +il ne se fâchait pas trop, se contentant de tirer l'oreille à +l'audacieux ou de lui donner «une petite tape sur la nuque, quand les +choses lui paraissaient un peu fortes[418]». Il prolongeait ensuite, +nourrissait la dispute, le combat de paroles, toute lutte lui semblant +une occasion de vaincre. Affirmant qu'il ne voulait pas la guerre et ne +désespérait point de l'éviter, il reconnaissait toutefois que des +intérêts essentiels pourraient lui en faire une nécessité. C'étaient +alors de profonds aperçus sur sa politique et son système. On le +méconnaissait, disait-il avec vérité, en lui supposant l'intention de +conquérir pour conquérir, d'ajouter sans cesse de nouveaux territoires à +son empire déjà trop étendu. Toutes les réunions qu'il avait opérées, +toutes ses prises successives, toutes ses guerres n'avaient eu d'autre +but que de réduire l'Angleterre. Il n'avait qu'une ambition, mais +ardente, tenace, invariable, nécessaire: c'était d'obliger les Anglais à +une capitulation qui rétablirait l'indépendance des mers et instituerait +la paix européenne. Pour obtenir cette paix, il ne devait reculer devant +aucune entreprise, si démesurée qu'elle parût: que lui parlait-on de +modération, de sagesse, de «géographie raisonnable»! Était-elle faite +pour lui, la sagesse du vulgaire? À l'extraordinaire situation que le +passé lui avait léguée devaient s'appliquer des moyens sans analogues +dans l'histoire et le régime ordinaire des peuples. Au point où en +étaient les choses, il ne pouvait souffrir qu'aucune puissance favorisât +nos ennemis sous le voile d'une alliance trompeuse ou d'une neutralité +partiale: chacun devait marcher avec lui ou s'attendre à un traitement +de rigueur: malheur à qui refusait de le comprendre et de le suivre! + +[Note 418: _Id._] + +Il s'expliquait ainsi longuement, intarissablement, dépensant toutes les +forces persuasives de son intelligence, recourant aussi aux moyens de +séduction et de grâce, se faisant enjôleur, captieux, charmant, avec des +ruses et des délicatesses de femme. «Jamais femme, écrivait quelqu'un +qui le connaissait bien, n'eut plus d'art pour faire vouloir, pour faire +consentir à ce qu'elle désirait», et nul succès ne le flattait autant +que ces conquêtes d'âmes. Caulaincourt cependant le laissait dire, +respectueux, mais ferme, et finalement un mot, une phrase hardie, +faisait sentir à Napoléon qu'il n'avait rien gagné sur l'esprit de son +interlocuteur. Celui-ci répétait toujours que «ce qui se préparait +serait un malheur pour la France, un sujet de regret et d'embarras pour +Sa Majesté, et qu'il ne voulait pas avoir à se reprocher d'y avoir +contribué». L'Empereur alors, déçu et dépité, lui tournait le dos, lui +battait froid pendant quelques jours, sans aigreur pourtant et sans +colère; mais la foule servile des courtisans soulignait cette +demi-disgrâce. Les pronostics de Caulaincourt étaient signalés par eux +comme les rêves d'une imagination chagrine: le duc était taxé de tiédeur +et de modérantisme, à la façon de Talleyrand. Dans certains salons, on +représentait des tableaux vivants, où le sage avertisseur figurait sous +les traits d'un automate dont les ressorts étaient mus par la main de +l'«enchanteur boiteux». + +Napoléon n'approuvait pas cet optimisme béat, cette confiance frivole. +S'il allait délibérément à la guerre où l'entraînaient les fatalités de +son caractère et de sa destinée, il ne l'envisageait pas moins comme la +plus formidable partie qu'il eût encore risquée: il se montrait grave et +sérieux. Il dit à Savary: «Celui qui m'aurait évité cette guerre +m'aurait rendu un grand service, mais enfin la voilà; il faut s'en +tirer[419].» À Pasquier, qui lui signalait les dangers de la situation +intérieure, il répondit: «C'est une difficulté de plus ajoutée à toutes +celles que je dois rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus +difficile que j'aie encore tentée: mais il faut bien achever ce qui est +commencé[420].» + +[Note 419: _Mémoires de Rovigo_, V, 226.] + +[Note 420: _Mémoires de Pasquier_, I, 525.] + +Pour dissiper certaines craintes, il promettait de conduire les +opérations avec prudence et lenteur, de ne pas s'aventurer trop vite et +trop loin. Au fond, sur la manière de conduire cette guerre, après qu'il +l'aurait commencée par une soudaine irruption, il n'était pas fixé. Deux +plans se disputaient sa pensée, et il les laissait alternativement +paraître dans son langage. Il comptait fermement trouver la principale +force militaire de la Russie en ligne derrière le Niémen, la disloquer +du premier coup et la saccager. Ce résultat obtenu, que ferait-il si les +Russes prolongeaient leur résistance? Après les avoir refoulés au delà +de la Dwina et du Dnieper, s'arrêterait-il? Se bornerait-il à s'établir +et à hiverner sur les positions conquises, à préparer méthodiquement une +seconde campagne, en se couvrant de la Pologne remise sur pied? Au +contraire, profiterait-il de l'élan imprimé à ses troupes pour les +pousser jusqu'à Moscou, pour atteindre ce coeur de la Russie et y +plonger le fer? Il l'ignorait encore, se déciderait sur les lieux, +selon les circonstances, suivant les vicissitudes de la campagne[421]. +Il disait quelquefois avoir adopté le premier plan et se le figurait +peut-être, mais déjà une intime prédilection l'attirait vers le second, +car ce parti éclatant et funeste fascinait son imagination, répondait +mieux à son besoin de frapper vite, de frapper puissamment, et de hâter +par une paix rapidement imposée à la Russie la soumission de +l'Angleterre. + +[Note 421: Voy. dans le premier sens ses conversations avec +Metternich à Dresde (_Mémoires de Metternich_, I, 122), avec Cambacérès, +d'après THIERS, XII, 459-460; dans le second sens, ses conversations +avec Narbonne (_Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature_, +par VILLEMAIN, 175-176) et avec Pradt (_Histoire de l'ambassade dans le +grand-duché de Varsovie_, 154).] + +L'Angleterre cependant, à l'aspect même de la Russie tombée, pourrait ne +pas fléchir tout de suite et prolonger sa résistance. Soit: mais +l'Empereur alors ne trouverait plus d'obstacle à rien; tout lui +deviendrait facile; les voies se rouvriraient d'elles-mêmes aux +extraordinaires projets qu'il avait conçus naguère pour assaillir et +dompter sa rivale. Et parfois, plongeant par la pensée au plus profond +des espaces, dépassant toutes limites, il en venait à regarder par delà +la Russie, à chercher plus loin où poser ses colonnes d'Hercule. Pur +délire d'imagination, rêves d'une ambition démente, dira-t-on, si l'on +mesure cet homme et son temps à la taille ordinaire de l'humanité. Mais +ne s'était-il pas placé lui-même et n'avait-il pas élevé ses Français au +niveau d'entreprises inaccessibles au commun des mortels? Ne les +avait-il pas habitués à vivre et à se mouvoir dans une atmosphère de +merveilles, mis de plain-pied avec le prodigieux et le surnaturel? Et +tous ne s'étonnaient pas lorsqu'il parlait de faire entrer encore une +fois et plus complètement le rêve dans la réalité. + +L'écroulement de la puissance russe découvrirait l'Asie et nous rendrait +contact avec elle. À Moscou, Napoléon retrouverait l'Orient, ce monde +qu'il avait touché naguère par un autre bout, et dont l'impression lui +était restée profonde, inoubliable. En Orient, en Asie, il ne +rencontrerait devant lui qu'empires branlants et sociétés en +décomposition: à travers ces ruines, serait-il impossible à l'une de ses +armées d'atteindre ou de menacer les Indes, par l'une ou l'autre des +voies qu'il avait en d'autres temps sondées du regard et marquées? +Établi en Russie, il dominerait et surplomberait la mer Noire, la région +du Danube, l'empire ottoman, avec son prolongement asiatique. Si les +Turcs se refusaient aujourd'hui au rôle prescrit, punirait-il cette +défection en se reportant plus tard contre eux? Pour en finir avec cette +barbarie, descendrait-il de Moscou sur Constantinople? Reprendrait-il +librement les projets de conquête, de partage, de percée à travers +l'Asie, qu'il avait dû en 1808 mesurer d'après les convenances et les +ambitions d'Alexandre[422]? Il n'avait jamais perdu de vue l'Orient +méditerranéen, vers lequel un invincible attrait le ramenait toujours; +en 1811, alors qu'il semblait tout entier détourné vers le Nord, des +voyageurs munis d'instructions lui envoyaient des renseignements +topographiques sur l'Égypte et la Syrie, sur ces positions qu'il lui +faudrait ressaisir s'il voulait se frayer la route directe des +Indes[423]. Pour frapper ou menacer l'Inde anglaise, préférerait-il la +voie que Paul Ier s'était offert jadis à lui tracer? Après avoir vaincu +la Russie et l'avoir enchaînée de nouveau à sa fortune, ferait-il du +Caucase la base d'une expédition extra-européenne? Il disait à Narbonne: +«Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de l'Europe qu'il faut reprendre à +revers l'Asie, pour atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du +général Gardane et celle de Jaubert en Perse: rien de considérable n'en +est apparu, mais j'ai la carte et l'état des populations à traverser, +pour aller d'Érivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans +l'Inde. C'est une campagne peut-être moins rude que celle qui nous +attend sous trois mois. Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar +réconcilié ou mort de quelque complot de palais, peut-être un trône +nouveau et dépendant (la Pologne), et dites-moi si pour une grande armée +de Français et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas d'accès +possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une épée française +pour faire tomber dans toute l'Inde cet échafaudage de grandeur +mercantile[424].» + +[Note 422: Voyez à ce sujet le curieux entretien que le prince +Eugène eut pendant le congrès de Vienne avec la comtesse Edling, et que +celle-ci rapporte dans ses _Mémoires_, 175-176.] + +[Note 423: Archives nationales, AF, IV, 1687. Cf. _Corresp._, +17037-38, 17191.] + +[Note 424: _Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature_, +175-176.] + +Qu'aucun de ces projets ait pris en lui forme arrêtée et précise, c'est +ce que l'on ne saurait admettre. Pratiquement, toutes ses volontés se +tendaient et se concentraient vers un but unique: entrer en Russie et y +faire la loi. Nul doute néanmoins que ces conceptions vertigineuses ne +l'aient hanté: ses confidences réitérées, les échos de son entourage, +son tempérament même et ses habitudes d'esprit en font foi; il était +dans sa nature d'envisager toujours, à travers l'entreprise en cours, un +mystérieux au delà, d'infinies perspectives; il ne se reposait de +l'action que dans le rêve. Cependant, pour donner à l'expédition de +Russie un couronnement digne d'elle, à défaut d'un coup de force, un +coup de théâtre suffirait peut-être. Suivant quelques témoignages, +Napoléon réservait à l'avenir d'extraordinaires surprises de mise en +scène et, dès à présent, en disposait les accessoires. Dans la longue +file de voitures qui composaient son équipage personnel et +s'acheminaient vers l'Allemagne, après les deux cents chevaux de main et +les quarante mulets de bât, parmi les vingt calèches ou berlines et les +soixante-dix caissons attelés de huit chevaux[425], un mystérieux +fourgon aurait pris rang: là, invisibles aux regards, eussent reposé les +ornements impériaux, la pourpre semée d'abeilles, la couronne et le +globe, le sceptre et l'épée. En quel lieu, en quelle scène de théâtral +triomphe Napoléon se fût-il proposé de faire apparaître et figurer ces +insignes? Voulait-il, dans une cérémonie grandiose, décerner la couronne +de Pologne à l'un de ses proches, qui la tiendrait de lui en fief, et +après avoir soumis le Midi et le centre du continent, recevoir +solennellement l'hommage du Nord? Voulait-il prendre enfin le titre dont +ses soldats l'avaient salué plusieurs fois dans l'exaltation de la +victoire, chercher au seuil de l'Orient la couronne de Charlemagne et +faire surgir sur le Kremlin de Moscou, dans le décor des basiliques +byzantines et des fantasques architectures, sur les degrés de +l'_Escalier rouge_ d'où les Tsars se montraient au peuple, un empereur +d'Occident, un empereur romain? Autant de suppositions que nul aveu de +sa part ne permet de vérifier; le fait même dont on s'autorise pour lui +prêter ces desseins n'est point établi[426]. C'était toutefois une +croyance répandue que, dans le secret de son imagination, l'entreprise +commençante devait aboutir pour lui à une consécration suprême, à un +investissement nouveau qui l'élèverait sans conteste au-dessus des chefs +de l'humanité et ferait apparaître à l'Europe du haut de la Russie +conquise, dans le grandissement d'une lointaine et magique apothéose, +l'Empereur divinisé. + +[Note 425: Baron DENNIÉE, _Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant +la campagne de 1812_, p. 15.] + +[Note 426: Sur ce point obscur et mystérieux, voy. la note portée à +l'Appendice, sous le chiffre II.] + + + + +CHAPITRE X + +ALEXANDRE ET BERNADOTTE. + + +Impassibilité d'Alexandre pendant nos premières marches.--Nos ennemis +craignent de sa part une défaillance.--Ils désirent un secours.--Arrivée +à Pétersbourg d'un envoyé extraordinaire de Suède.--Bernadotte veut se +faire l'artisan de la rupture définitive et le promoteur d'une dernière +coalition.--Son plan d'opérations diplomatiques et militaires; son +arrière-pensée.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la +Norvège.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience +capitule.--Envoi de Suchtelen en Suède.--Négociation en partie +double.--Défiance réciproque.--La politique de l'Empereur; la politique +du chancelier.--Arrivée du message de l'Élysée.--Agitation mondaine: +lutte des partis.--Alexandre demeure inébranlable, mais il se sert des +propositions françaises auprès de Loewenhielm pour l'amener à réduire +ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprès de Suchtelen des +offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux +traités.--Duel de générosité.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa +réponse aux propositions françaises et signifie ses +exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'évacuer la Prusse et les +pays situés au delà de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige: +ce qu'offre la Russie en échange.--Conciliation impossible.--Efforts de +nos ennemis pour se débarrasser de Spéranski.--Causes profondes et +motifs déterminants de sa disgrâce.--La soirée et la nuit du 17 mars; +l'exil.--Alexandre se livre complètement à l'émigration +européenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours +Armfeldt.--Opérations de Bernadotte.--Les soirées au palais royal de +Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les +hostilités.--Départ d'Alexandre pour Wilna; sa dernière entrevue avec +Lauriston.--Il incline encore une fois à pousser ses troupes en avant; +incident fortuit qui le ramène et le fixe au système de l'absolue +défensive.--La fatalité pèse déjà sur l'Empereur. + + + +I + +«Il ne faut pas se tromper soi-même, disait Alexandre en apprenant la +marche de nos troupes en Allemagne: je serai probablement dans un mois +ou six semaines en guerre ouverte avec la France[427].» Et sans +forfanterie ni violence de langage, il attendait le choc, sérieux, +triste parfois, mais impassible et calme, doucement intraitable. Malgré +cette attitude, nos adversaires, qui l'entouraient et le surveillaient à +toute heure, redoutaient l'instant où les préparatifs militaires de la +France apparaîtraient dans leur monstrueux développement; que se +passerait-il alors dans l'âme d'Alexandre? À l'aspect de tant d'armées +et de peuples unis contre lui, au bruit de l'Europe en marche, venant +contre ses frontières, ne céderait-il pas à un accès de découragement +pareil à celui qui l'avait jeté une première fois dans les bras de +Bonaparte? N'allait-il pas s'humilier, capituler, renouveler le scandale +de Tilsit, dont le souvenir hantait nos ennemis? Ce qui ajoutait à leurs +craintes, c'était de retrouver auprès d'Alexandre un représentant +autorisé des idées de paix et de conciliation. Roumiantsof était +toujours là, se refusant à désespérer d'un rapprochement. Dans les +milieux aristocratiques et mondains, l'opinion ne s'était pas +définitivement affermie et se cherchait un guide. Chez beaucoup de +Russes, la haine qu'inspirait Napoléon s'était transformée en une sorte +de superstitieux effroi et d'horreur sacrée: ils se demandaient si cet +être «apocalyptique» n'était point de ceux contre lesquels il est +interdit à l'homme de lutter. Puis, le système inauguré en 1807, quelque +opposé qu'il fût au sentiment public, n'avait pu subsister plusieurs +années sans se rattacher des intérêts, des ambitions, des espérances; un +groupe de ralliés, très lent à se constituer, s'était formé pourtant +autour de notre ambassade et suivait ses impulsions. Les partisans de la +guerre ne se jugeaient pas entièrement maîtres du terrain et désiraient +un secours. + +[Note 427: Dépêche du comte de Loewenhielm, 21 février 1812. +Archives de Stockholm.] + +Ce renfort arriva sous la forme de l'envoyé suédois dont le départ avait +été signalé en France. Le 18 février, l'aide de camp général comte de +Loewenhielm se présentait à Pétersbourg, apportant des lettres écrites à +l'empereur par le roi Charles XIII[428] et le prince royal de Suède. +Bernadotte, levant hardiment le drapeau de la révolte contre +l'omnipotence napoléonienne, venait au Tsar; il voulait être sa force et +son secours, son principal lieutenant, son conseiller, et lui soumettait +un vaste plan d'opérations diplomatiques et guerrières. + +[Note 428: Charles XIII avait repris pour la forme l'exercice de la +souveraineté.] + +Avant tout, il demandait qu'un envoyé russe partît sur-le-champ pour +Stockholm, avec mission de signer un pacte offensif et défensif. Offrant +ainsi au Tsar l'alliance de la Suède, il se faisait fort de lui en +amener d'autres, de partager l'Europe, de ravir au conquérant une partie +de ses auxiliaires présumés et d'égaliser tout au moins les chances de +la lutte. Le traité russo-suédois servirait de point de départ à une +ligue destinée à tenir en échec celle que Napoléon était en train de +former, à une contre-coalition. D'abord, Bernadotte se disait prêt à +servir de trait d'union entre la Russie et l'Angleterre. En même temps, +sa diplomatie se mettrait en campagne à Constantinople. Depuis le siècle +dernier, les Turcs reconnaissaient entre leur empire et la Suède un +parallélisme d'intérêts qui les rendait spécialement accessibles aux +conseils de cette puissance. Profitant de cet avantage, le représentant +suédois auprès de la Porte s'emploierait à ménager la paix et même une +alliance entre Ottomans et Russes. Par cet accord, on enserrerait toute +la partie sud-orientale de la monarchie autrichienne, dont les liaisons +avec Napoléon étaient encore inconnues: on tiendrait et on briderait +l'Autriche, en la menaçant d'une diversion sur ses frontières +méridionales. Tandis que le sud-est du continent se trouverait ainsi +retourné contre nous ou au moins immobilisé, tandis que dans le Nord les +troupes du Tsar soutiendraient l'attaque des Français et même la +devanceraient, évitant toutefois une action générale et se bornant à +user l'ennemi, Bernadotte se chargerait de fondre en Allemagne sur nos +lignes de communication, de prendre la Grande Armée à revers et de +dégager la Russie. Il lui suffirait de quatre-vingt à cent vingt mille +soldats aguerris pour opérer cette descente. En Allemagne, les peuples +du littoral semblaient particulièrement las de souffrir: plus loin, la +Prusse n'attendait qu'une main secourable pour briser sa chaîne: à la +vue de Bernadotte, tous les opprimés viendraient à lui et imiteraient +sa défection: «Le Roi, disait l'instruction remise à Loewenhielm, espère +que cet honorable exemple donné au monde réveillera enfin tant de +courages qui sont assoupis et qui n'attendent que le moment du réveil +pour développer l'énergie dont ils sont capables[429].» + +[Note 429: Instruction secrète et particulière pour le comte de +Loewenhielm, 4 février 1812. Archives de Stockholm.] + +L'exécution de ce plan demeurait subordonnée toutefois à une condition +essentielle, sur laquelle Bernadotte ne pouvait fléchir ni transiger, +car elle renfermait le secret et l'espoir invariable de sa politique; il +fallait que le Tsar garantît préalablement aux Suédois l'acquisition de +la Norvège. Même, ce ne serait pas assez que les Suédois reçussent +licence expresse de s'approprier cette province; il était indispensable +qu'Alexandre les aidât matériellement à s'en emparer, qu'il leur prêtât +main-forte. Bernadotte reliait habilement ce concours à la diversion +projetée en Allemagne. Voici, d'après lui, comment on devait procéder. +Dès que Français et Russes seraient aux prises, Alexandre détacherait de +ses troupes quinze à vingt-cinq mille hommes et les ferait passer en +Suède; là, ils se réuniraient à trente-cinq ou quarante mille Suédois, à +un contingent britannique. Subitement, cette masse tomberait de tout son +poids sur le Danemark, envahirait l'île de Seeland, bloquerait +Copenhague. Par la menace et au besoin par la violence, le roi Frédéric +VI serait contraint de livrer la Norvège; il serait du même coup détaché +de l'alliance napoléonienne, enrôlé de force dans la ligue +antifrançaise, et c'est en prenant ses États pour point de départ que +Bernadotte se porterait à volonté vers l'Elbe ou l'Oder, déboucherait +sur les derrières de la Grande Armée[430]. + +[Note 430: Instruction secrète et particulière du comte de +Loewenhielm.] + +Au fond, était-il intimement résolu à exécuter cette dernière partie de +son plan? Nanti de la Norvège, irait-il risquer une pointe aventureuse +en Allemagne, entamer contre Napoléon une lutte directe et se rendre +tout retour impossible? On peut croire, d'après certains indices, qu'il +entendait se servir des Russes plutôt que les servir sans réserve. Dans +l'acquisition de la Norvège, il voyait moins un moyen de se mêler dès le +début et matériellement à la guerre que de s'en désintéresser tout +d'abord et de n'y intervenir qu'à coup sûr. Réfugiée désormais et +fortement établie dans la péninsule Scandinave, sans autre point de +contact avec l'Europe continentale que les déserts de Laponie, la Suède +se trouverait à peu près hors d'atteinte: protégée par les flottes de +l'Angleterre, elle participerait à son invulnérabilité: elle pourrait +attendre commodément le résultat du duel franco-russe et se faire +respecter du vainqueur, quel qu'il fût. Seulement, pour que l'empereur +Alexandre se prêtât à ce dessein, il ne fallait rien moins que de lui +faire espérer un ensemble de mirifiques avantages. Ces promesses +auraient en outre pour effet de le disposer plus sûrement à la guerre, +de le rendre sourd aux derniers appels de Napoléon; elles +précipiteraient le désordre général dont Bernadotte avait besoin pour +pêcher en eau trouble et saisir sa proie. La rupture définitive entre la +France et la Russie était indispensable au succès de son plan, et c'est +pourquoi il comptait s'en faire l'artisan le plus actif. Sur cette +intention perturbatrice, certaines paroles du chancelier de cour +Wetterstedt, son confident, ne laissent aucun doute: «Dans l'état actuel +des choses, disait Wetterstedt au conseil des ministres, le plus grand +malheur qui pût frapper la Suède ne serait pas de voir éclater la +guerre, mais de trouver chez nos voisins une obéissance continue aux +ordres de la France. Je répète encore une fois que, quelle que soit la +résolution qu'on ait à prendre, on ne doit compter sur la coopération de +la Russie qu'après que la guerre aura éclaté entre cette puissance et la +France[431].» Le comte de Loewenhielm, d'après ses instructions écrites +et verbales, définissait ainsi le double objet de sa mission en Russie: +«l'acquisition de la Norvège et l'éloignement d'un rapprochement +inattendu avec la France[432].» + +[Note 431: _Souvenirs du comte Gustave de Wetterstedt_, publiés par +M. H.-L. FORSELL, dans le _Recueil des actes de l'Académie de Stockholm_, +1886.] + +[Note 432: Dépêche du 23 mars 1812. La _Correspondance de +Loewenhielm_, conservée à Stockholm, est un des documents les plus +curieux de cette époque: nous en avons dû la communication à M. Odhner, +le savant directeur des archives du royaume, grâce à l'obligeante +entremise de M. R. Millet, alors ministre de France en Suède.] + +Il se mit immédiatement à l'oeuvre. C'était un habile homme, souple à la +fois et résolu, sachant, suivant les cas, affecter une franchise et une +rondeur toutes militaires ou aller à son but par de sinueux détours. Une +absence totale de scrupules le rendait particulièrement apte à la +mission de haute immoralité qu'il avait à remplir, puisqu'il devait +décider Alexandre à dépouiller un État faible, inoffensif, ami et client +traditionnel de sa maison. Loewenhielm se doutait bien qu'il aurait à +combattre quelques résistances, à triompher de certaines pudeurs; mais +sa pratique des cours lui avait appris que la conscience des souverains +résiste rarement à qui sait l'acheter d'un bon prix: d'ailleurs, un +maître en fait de corruption et d'intrigues, Armfeldt, lui avait préparé +les voies[433]. + +[Note 433: Dépêche de Loewenhielm, 22 février 1812.] + +Admis en présence du monarque, Loewenhielm crut devoir user d'abord de +quelques formules préparatoires, de quelques circonlocutions; il +expliqua comment la Suède avait besoin de se refaire une existence +stable par une augmentation de forces et de territoire. Alexandre le +voyait venir et voulut brusquer ses aveux: il lui dit d'un ton +engageant: «Parlez-moi avec franchise. Mes sentiments doivent vous être +connus.--Sire, répondit l'agent suédois, un soldat sait mal s'entendre +aux détours de la diplomatie. Je n'ai que ma franchise et mon zèle pour +le bien de ma patrie, qui désormais marchera de pair avec les intérêts +de votre empire.--Eh bien, tranchez le mot.--Sire, c'est donc la Norvège +qui fait l'objet des vues dont le Roi ne peut se départir sans oublier +le premier devoir de tout gouvernement, celui d'assurer l'indépendance +et la sûreté de l'État[434]...» + +[Note 434: Dépêche du 21 février 1812.] + +«--Je verrai toujours avec plaisir ce qui fait le bonheur de la Suède», +dit l'Empereur, se bornant pour le moment à cette vague approbation. +Même, lorsqu'on lui parla de porter ses armes contre le Danemark, il fit +des réserves; son esprit paraissait dans le trouble, sa conscience à la +torture: son agitation se trahissait par «des allées et venues[435]». +Sans trop insister pour cette fois, Loewenhielm détailla tous les +avantages d'une coopération de la Suède contre la France, et ce qui lui +fit plaisir, ce fut de constater que l'idée de la guerre semblait ancrée +à fond dans l'esprit de son interlocuteur. En cette disposition +belliqueuse, Alexandre devait mieux sentir le prix de l'alliance avec +Bernadotte et finirait par en subir les conditions. + +[Note 435: Dépêche du 21 février 1812.] + +En effet, les jours suivants, Loewenhielm reconnut, à divers indices, +que ses paroles tentatrices avaient porté. Il sut que l'Empereur s'était +exprimé sur son compte dans les termes les plus gracieux; les familiers +du palais lui témoignaient un empressement sans bornes, et nul présage +n'était plus encourageant que «la politesse et les prévenances de ces +messieurs, qui sont autant de thermomètres ambulants de la faveur[436]». +Le 23 février, Loewenhielm fut averti officiellement que Sa Majesté +adhérait en principe aux conditions posées: l'ancien ministre de Russie +en Suède, le général baron de Suchtelen, allait se rendre incessamment à +Stockholm, pour négocier et signer le traité. + +[Note 436: _Id._] + +Cette marche, quoique conforme aux désirs primitivement exprimés par la +cour de Suède, ne répondait guère à ceux de Loewenhielm. Ayant si +heureusement amorcé la négociation, il tenait à en accaparer l'honneur +jusqu'au bout et à la terminer de sa main. Puis, il craignait la lenteur +de Suchtelen, son manque d'entrain; c'était un vieillard d'allures +pesantes, timide en affaires, nullement expéditif, un savant et un +«antiquaire» égaré dans la politique: entre ses mains, la conclusion ne +pouvait que languir[437]. Or, Loewenhielm sentait le besoin de battre le +fer pendant qu'il était chaud et de ne pas laisser se refroidir les +dispositions d'Alexandre. Il prit sur lui de rester à Pétersbourg, se +fit envoyer des pouvoirs et offrit aux Russes d'ajuster avec eux les +termes de l'arrangement, sans préjudice des efforts que se donnerait +Suchtelen pour arriver aux mêmes fins. Le Tsar agréa cette négociation +en partie double; ce fut alors entre les deux plénipotentiaires, dont +l'un agissait à Pétersbourg, l'autre à Stockholm, une lutte de vitesse: +mais Loewenhielm avait pris l'avance et entendait la garder. + +[Note 437: Dépêches des 24 et 25 février.] + +Il se heurtait pourtant à certaines difficultés. La plus sérieuse +provenait d'une suspicion mutuelle chez les deux contractants. C'est le +châtiment des complices qui s'associent pour une oeuvre douteuse que de +ne pouvoir s'accorder une pleine confiance, fortifiée d'estime: +s'entendant pour molester autrui, ils craignent toujours d'être +eux-mêmes dupes de leur partenaire. En apparence, il n'était témoignage +d'attachement et de tendre amitié que ne se rendissent Alexandre et +Bernadotte. Lorsqu'ils parlaient l'un de l'autre devant leurs envoyés +respectifs, les épithètes de «noble, généreux, magnanime», revenaient à +tout propos dans leur bouche. Charles-Jean vantait la belle loyauté de +l'empereur russe, sa franchise chevaleresque, les mâles résolutions qui +allaient faire de lui le sauveur de l'Europe; que ne donnerait-il pour +voir de près l'objet de sa vénération? Une entrevue comblerait ses +voeux. Sans s'engager prématurément à cette rencontre, Alexandre +s'attendrissait devant un portrait de Bernadotte que lui avait remis +Loewenhielm et le fixait avec ravissement, en attendant qu'il pût +contempler l'original[438]. Cependant, au travers de leurs effusions, +tous deux s'observaient en dessous et du coin de l'oeil avec une secrète +appréhension. Alexandre craignait toujours que l'ancien maréchal ne se +laissât ramener à Napoléon par un rappel de patriotisme et d'honneur ou +simplement par l'appât d'une surenchère. Bernadotte se souvenait +qu'Alexandre avait été l'allié et l'ami de Napoléon: c'était l'homme des +variations inattendues, des brusques revirements; n'allait-il point, à +la veille même de la guerre, s'accommoder avec l'Empereur aux dépens de +ses voisins? Et Bernadotte se voyait déjà renié, prestement sacrifié: +tout autant que le Tsar, il craignait de payer les frais d'une +réconciliation _in extremis_. Chacun d'eux cherchait donc à s'emparer de +l'autre, à le tenir le plus tôt et le plus solidement possible, mais +hésitait à se livrer soi-même; ce double sentiment leur inspirait à la +fois l'impatience et la peur de conclure, accélérait tour à tour et +ralentissait la négociation. + +[Note 438: Dépêche de Loewenhielm, 25 février.] + +Alexandre consentait bien à procurer aux Suédois la Norvège; il désirait +toutefois que cette conquête suivît et rémunérât leur descente en +Allemagne au lieu de la précéder, qu'elle fût la récompense et non la +condition de leurs services. De son côté, Bernadotte tenait +essentiellement à se faire payer d'avance, et Loewenhielm dût se montrer +inflexible sur le principe qu'il avait posé, celui d'une coopération +préalable des Russes à l'entreprise contre Copenhague. Alexandre en +passa finalement par cette exigence; il promit d'agir contre le +Danemark, mais encore voulait-il y mettre quelques formes. Au lieu +d'entrer inopinément chez le roi Frédéric et de lui soustraire une +province par brusque effraction, ne pourrait-on lui adresser un avis +préalable, essayer du raisonnement et de la douceur, persuader à +l'infortuné souverain de se laisser dépouiller pour le bien de la cause +générale et le salut de l'Europe? On lui garantirait un dédommagement en +Allemagne, dès que ce pays serait délivré du joug, et Alexandre montrait +sur la carte les États qu'il destinait à la consolation du Danemark, +l'Oldenbourg entre autres, «qu'il sacrifierait volontiers malgré la +parenté[439]»; quelle révélation dans ce mot, et combien Napoléon +avait-il raison de ne voir qu'un prétexte dans le zèle obstiné +d'Alexandre pour la cause de son oncle! + +[Note 439: Dépêches de Loewenhielm du 24 février et du 3 mars 1812.] + +Force fut à Loewenhielm de prendre en considération les scrupules du +Tsar et d'accéder à la marche proposée; il s'en excusa auprès de son +gouvernement en termes d'un hautain scepticisme. Il regrettait toutes +ces pruderies, disait-il, mais une sorte d'hommage platonique au droit +et à la justice était une formalité dont les souverains n'avaient pas +encore su s'affranchir: «Quelque peu que les principes de la justice +soient en général admis dans les stipulations des puissances, les +souverains ont toujours cherché à en colorer leurs vues, et il n'y a que +l'empereur des Français dont la bonne foi plus audacieuse se soit mise +au-dessus de cet usage[440].» + +[Note 440: Dépêche du 3 mars.] + +Il y avait une autre cause de lenteur: c'était l'opposition sournoise de +Roumiantsof à l'accord en préparation avec la Suède, au pacte qui +exclurait toute possibilité de rapprochement avec la France. Le +chancelier cajolait l'envoyé suédois, se disait pleinement guéri de ses +illusions, rallié de coeur au système actuel de son souverain, aussi +ennemi que lui de Napoléon et de la paix; mais Loewenhielm ne se méfiait +pas moins de «ce nouveau converti, à chaque pas près d'être +relaps[441]». Même, il reconnut bientôt que la ferveur de fraîche date +dont Roumiantsof faisait étalage n'était rien moins que sincère, et que +ce ministre suivait toujours en secret son ancienne religion politique. +Désigné par ses fonctions pour discuter officiellement les termes du +traité, Roumiantsof soulevait des objections à chaque article et +trouvait moyen de répondre à toute réquisition par quelque phrase vague +et «très entortillée[442]». Heureusement pour Bernadotte, l'aide de camp +diplomate avait su se ménager des accès familiers auprès de l'Empereur, +le droit de s'adresser à lui directement, et chacun de ces recours +aboutissait pour l'épineuse affaire à un pas de plus en avant[443]. +Alexandre Ier, voyant nos armées couvrir l'Allemagne, voyant nos +colonnes avancer toujours, dépasser l'Elbe, puis l'Oder, et s'allonger +jusqu'à proximité de la Vistule, sentait mieux l'urgence d'un secours, +le besoin de saisir la main qu'on lui tendait, de prendre Bernadotte +pour guide et pour «boussole» dans la tourmente[444]. Il stimulait, +aiguillonnait son vieux ministre, multipliait les ordres «précis et +clairs[445]», si bien que vers le milieu de mars la négociation parvint +à maturité. + +[Note 441: Dépêche du 24 février.] + +[Note 442: _Id._] + +[Note 443: _Id._] + +[Note 444: Dépêche de Loewenhielm du 11 mars.] + +[Note 445: Dépêche de Loewenhielm du 11 mars.] + +Ce fut à ce moment qu'arrivèrent les propositions formulées par Napoléon +le 25 février et dont Tchernitchef était porteur. Cet envoi fit +sensation et émut fortement Loewenhielm, qui y vit pour la constance +d'Alexandre l'épreuve décisive. Sans doute, le versatile souverain +semblait s'être fait une âme nouvelle, toute d'énergie et de fermeté. +Néanmoins, le message confié à Tchernitchef pouvait faire renaître en +lui la tentation de traiter: ses résolutions tiendraient-elles devant +une offre positive, assez modérée dans la forme, présentée par son +adversaire sur la pointe de l'épée et appuyée par la marche en Allemagne +de quatre cent mille hommes? + +Alexandre commença par communiquer à Loewenhielm, en témoignage de +confiance, les propositions françaises; il lui fit lire, avec des +annotations de sa main, le copieux rapport où Tchernitchef avait +reproduit textuellement la conversation de l'Élysée; il ajouta, en +matière de commentaire, une profession d'incrédulité à l'égard des +sentiments exprimés par Bonaparte: «Je considère tout cela, dit-il fort +justement, comme des efforts pour gagner du temps parce qu'on n'est pas +encore prêt, mais je ne me laisserai pas tromper[446].» + +[Note 446: Dépêche de Loewenhielm du 25 mars.] + +Si précieuses qu'elles fussent, ces paroles n'eurent pas le don de +rassurer entièrement Loewenhielm. Il croyait à la faiblesse des hommes +en général et à celle d'Alexandre en particulier; les antécédents de ce +prince lui faisaient peur. Puis il n'ignorait pas que les partisans de +la paix, profitant de la circonstance, se remettaient en mouvement. Dans +divers cercles, dans plusieurs salons, la fermentation était extrême: on +cherchait tous les moyens d'arriver à l'Empereur et de le circonvenir; +des femmes aimables se dévouaient à cette oeuvre, se mettaient en frais +de séduction auprès du galant monarque et tâchaient de l'amollir. +«L'Empereur, écrivait Loewenhielm avec angoisse, est assiégé de toutes +parts[447].» Lauriston, souriant et calme, annonçant imperturbablement +la paix, dirigeait discrètement les travaux d'approche; le comte de +Bray, ministre de Bavière, s'était institué son premier auxiliaire et +son aide de camp: l'appui plus ou moins déguisé de Roumiantsof leur +ménageait des intelligences dans la place, et chaque jour les +assaillants devenaient plus hardis, leurs efforts plus pressants. + +[Note 447: Dépêche du 5 avril.] + +Observant cette crise et «la position volcanique de l'empire», +Loewenhielm crut devoir réveiller le zèle du parti belliqueux et +soulever «toute la partie bien pensante du public[448]». Sans souci de +son caractère diplomatique, il se jeta à corps perdu dans la mêlée des +intrigues; il n'hésita pas à prendre pour associés Armfeldt et sa bande, +les éternels fauteurs de troubles. En agissant ainsi, écrivait-il à son +roi, il ne faisait que se conformer aux usages et aux moeurs politiques +de la Russie: «Dans un pays livré comme celui-ci à l'intrigue et où le +champ est aussi vaste que les désirs ambitieux de ceux qui sont en +scène, il est difficile de remplir sa tâche sans suivre les affaires +dans leur marche la plus tortueuse, et si j'osais me livrer à un +proverbe populaire, je dirais qu'ici plus qu'ailleurs on est forcé de +hurler avec les loups[449].» Conformément à ce principe, l'envoyé de +Bernadotte se fit le moteur et le lien de toutes les menées +antifrançaises, «le principal ouvrier du parti de la guerre[450]». + +[Note 448: Dépêches du 20 février et du 3 mars.] + +[Note 449: Dépêche du 23 mars.] + +[Note 450: _Id._] + +Les instances de ce parti s'adressaient à un prince beaucoup moins +vacillant qu'on ne le supposait; elles prêchaient un converti. Alexandre +ne se bornait pas à repousser l'idée d'un acquiescement pur et simple +aux volontés de l'Empereur; depuis longtemps, on l'a vu, il n'admettait +plus de transaction. Si Napoléon voulait tout obtenir, Alexandre était +intimement résolu--il en avait fait plusieurs fois l'aveu--à ne rien +Accorder. + +Seulement, avec son habituelle finesse, il comprit le parti qu'il +pourrait tirer des propositions françaises pour s'assurer à meilleur +compte l'alliance de la Suède. Tout en réitérant devant Loewenhielm ses +protestations d'énergie, il lui glissa qu'il différerait quelques jours +de répondre au message. «On veut, lui dit-il d'un ton dégagé, me hâter +de répondre à la lettre de Napoléon, mais je n'en suis pas si pressé et +je crois qu'il n'y a pas de mal à le faire attendre[451].» Ce retard +suffisait à entretenir dans l'esprit de Loewenhielm une inquiétude +utile: tant que le refus n'aurait pas été officiellement signifié, le +Tsar pouvait se raviser, fléchir et succomber. La menace d'un +accommodement avec la France demeurait suspendue sur la tête de +Loewenhielm et le déterminerait sans doute à baisser ses prétentions. + +En effet, le Suédois n'eut plus qu'une pensée: hâter la signature. Il +céda sur plusieurs points assez importants, qui restaient en litige, et +le 28 mars on tombait d'accord. On s'occupait à polir la rédaction des +articles, lorsque Roumiantsof rentra fort inopportunément en scène, armé +d'une observation imprévue. Un devoir de convenance, disait-il, exigeait +que l'instrument préparé fût envoyé à Stockholm et signé dans cette +ville par Suchtelen, désigné primitivement à cet effet; c'était pour le +chancelier un moyen de gagner quelques jours, et ce retard pouvait tout +compromettre. Quelle déception amère, quelle mésaventure pour +Loewenhielm, qui avait cru tenir son traité et voyait se rouvrir devant +lui d'inquiétantes perspectives[452]! + +Dans cette passe dangereuse, il paya d'audace: il connaissait le chemin +qui menait au cabinet de l'Empereur et le prit dès le lendemain. Aux +premiers mots du prince, ses appréhensions s'évanouirent: «Du moment, +lui dit Alexandre, que vous avez les pleins pouvoirs nécessaires pour +conclure et signer, je signerai ici; personne n'est plus jaloux que moi +de terminer notre alliance[453].» Et il laissa entendre que l'expédient +dilatoire imaginé par le chancelier n'était nullement de son goût. Il +affecta toutefois, avec un tact parfait, de ne pas mettre en doute le +bon vouloir de son ministre. Si Roumiantsof soulevait des difficultés de +protocole, c'était chez lui pur formalisme et habitude de carrière: «Que +voulez-vous? Il a ses vieilles formes diplomatiques, qui m'ennuient +souvent. On reste toujours ce qu'on est. Un cordonnier reste cordonnier; +un diplomate, diplomate. Mais nous sommes militaires et nous aimons à +aller vite et loyalement en besogne.» Loewenhielm s'en fut sur-le-champ +porter à Roumiantsof, avec le plus profond respect, l'expression de la +volonté souveraine. «L'Empereur est bien le maître», dit le ministre +d'un ton vexé; mais il se ressaisit aussitôt, reprit son masque officiel +et, faisant à mauvaise fortune bon visage, se répandit en assurances sur +son «désir à lui de terminer avec toute la diligence possible». Le 5 +avril, le traité était mis au point et signé. + +[Note 451: Dépêche du 25 mars.] + +[Note 452: Dépêche du 28 mars.] + +[Note 453: _Id._] + +Loewenhielm s'applaudissait de ce dénouement et se croyait au bout de +ses tracas: il avait compté sans un incident bizarre qui allait encore +une fois tout remettre en question. Tandis qu'il se précipitait à son +but, le vieux Suchtelen, arrivé à Stockholm et gracieusement accueilli +par le prince royal, s'était piqué au jeu; il avait rompu avec ses +habitudes de lenteur et déployé une activité inattendue. Il était +parvenu de son côté à mettre rapidement sur pied un traité et l'avait +signé le 9 avril, presque au moment où Loewenhielm parachevait le sien, +à quatre jours d'intervalle. Dans leur ardeur à se saisir et leur +crainte de se manquer, Alexandre et Bernadotte s'étaient enlacés d'un +double lien. Mais cette surabondance d'engagements n'allait-elle pas +nuire? Le texte des deux traités n'était pas identique, et ce qu'il y +avait de plus étrange dans cette disparité, c'était que l'accord passé à +Stockholm par l'envoyé russe d'après les pleins pouvoirs et les +instructions de son maître, était beaucoup moins favorable à la Russie +que l'acte conclu à Pétersbourg par l'envoyé extraordinaire de Suède. +Tandis que le premier obligeait le Tsar à payer l'entretien et le +transport des divisions russes destinées à opérer contre Copenhague, le +second laissait ces débours à la charge de la Suède. + +Si surprenante que paraisse au premier abord cette différence, elle +s'explique aisément. Loewenhielm s'était désisté de ses exigences sous +l'impression que lui avaient causée les ouvertures de Napoléon à la +Russie. Suchtelen avait obéi à un sentiment analogue. Il était à +Stockholm quand Bernadotte avait reçu de son côté les offres venues de +Paris par l'intermédiaire de la princesse royale. Bernadotte avait joué +de ces propositions vis-à-vis de Suchtelen avec autant d'habileté +qu'Alexandre en avait mis à exploiter auprès de l'agent suédois le +message de l'Élysée: il avait obtenu le même succès. Par crainte de voir +Bernadotte retomber dans les liens de la France, Suchtelen avait fait +les concessions auxquelles Loewenhielm avait souscrit par peur d'un +rapprochement entre les deux empereurs, et cette piquante similitude +donnait la mesure de la confiance que s'accordaient réciproquement les +nouveaux alliés. Mais comment concilier désormais des prétentions qui +s'appuyaient de part et d'autre d'un texte formel? Entre les deux +traités, lequel choisir? Lequel devait être tenu pour bon et valable? La +difficulté eût été sérieuse, si Bernadotte n'eût senti que le comble de +l'adresse était de fixer la reconnaissance d'Alexandre par un trait de +munificence. Il jugea à propos de se montrer grand, libéral, magnifique; +il renonça spontanément aux avantages que lui conférait le traité de +Stockholm pour s'en tenir au traité de Pétersbourg[454]. Touché de ce +beau mouvement, Alexandre ne voulut pas demeurer en reste de bons +procédés avec un allié si délicat. Il refusa le présent de Bernadotte, +déclara que la Russie et la Suède subviendraient chacune à l'entretien +de leur contingent, et l'issue de ce duel de générosité fut que l'on +convint de spolier le Danemark à frais communs[455]. + +[Note 454: Communication de Loewenhielm au chancelier de l'empire, +14 mai.] + +[Note 455: Communication du chancelier de l'empire à Loewenhielm, 31 +mai. Archives de Stockholm.] + +Alexandre ne se sentait plus seul en face de Napoléon: son traité avec +la Suède l'enhardit à repousser plus fièrement nos exigences, à +signifier enfin les siennes. Il fit le 8 avril sa réponse au message de +l'Élysée: ce fut l'objet d'une note qui devait être expédiée à +l'ambassadeur Kourakine et remise par lui au cabinet français, avec une +lettre polie et brève pour l'empereur des Français[456]. La note était +censée exprimer les conditions auxquelles le Tsar, après s'être dérobé +si longtemps à toute explication, se prêterait aujourd'hui à traiter: +elle spécifiait que l'acceptation pure et simple de ces bases pourrait +seule «rendre un arrangement encore possible». Si la Russie se décidait +après quinze mois à rompre le silence, il était entendu que ce premier +mot serait aussi le dernier; son envoi constituait au plus haut point un +ultimatum. + +[Note 456: Cette pièce figure aux archives des affaires étrangères, +Russie, 154.] + +Dans la note du 8 avril, Alexandre ne parlait point de la Pologne, +tenant toujours à couvrir d'un voile les intentions qu'il avait eues sur +l'État de Varsovie. Déplaçant et élargissant le débat, il substituait à +un grief personnel un grief général, européen, intéressant ses voisins +autant que lui-même: la réoccupation par les Français de l'Allemagne +septentrionale. Comme condition nécessaire et préalable de toute +entente, l'ultimatum exigeait l'évacuation intégrale de la Prusse, +l'évacuation de la Poméranie suédoise, la réduction de la garnison de +Dantzick, l'abandon de toutes les autres places, de tous les points +stratégiques occupés par nos troupes au delà de l'Elbe; il fallait que +la Grande Armée fît demi-tour, qu'elle dégageât l'Allemagne, qu'elle +cessât de peser sur le Nord et de tenir la Russie sous la menace de +l'invasion. Nulle prétention n'eût été plus légitime, si l'empereur +Alexandre se fût offert en même temps à terminer les différends qui +depuis un an avaient nécessité les armements et les mouvements +respectifs. Ce que la Russie réclamait de Napoléon, en le sommant +d'abandonner toutes les positions d'où il pouvait entreprendre la lutte +avec avantage, c'était un véritable désarmement. Or, entre États prêts à +en venir aux mains et pourtant désireux de prévenir l'effusion du sang, +on ne désarme qu'après avoir déterminé les conditions de l'accord et +s'être lié par des engagements formels. En échange de l'évacuation +requise, la Russie nous offrait-elle de trancher dès à présent et +définitivement les questions pendantes, conséquemment d'assurer la paix? +En aucune façon. Qu'offrait-elle donc? Elle proposait, après que +Napoléon aurait «irrévocablement et par mesure préliminaire» replié sa +puissance en deçà de l'Elbe, d'entrer en négociation pour un traité de +commerce, d'examiner les moyens de nuire au commerce anglais, de +reconnaître la réunion de l'Oldenbourg, moyennant une indemnité +territoriale pour le duc dépossédé. Mais en quoi consisterait cet +équivalent? Où serait-il situé? Quelles facilités seraient accordées à +notre commerce? Quelles mesures de rigueur seraient prises contre +l'Angleterre? Tous ces points, qui formaient le fond même du débat, +restaient en suspens; ils feraient l'objet de pourparlers ultérieurs +dans lesquels le cabinet de Pétersbourg se réservait une pleine liberté +d'appréciation: que la France évacuât d'abord, on verrait ensuite à +s'entendre. Sur une seule question, la Russie se prononçait dès à +présent et tout à notre désavantage: elle déclarait qu'elle ne pourrait +en aucun cas considérer le commerce soi-disant neutre comme une +dépendance du commerce anglais et l'exclure de ses ports. + +Ainsi, exiger de Napoléon un engagement sans réciprocité, un recul +humiliant, indépendant de toute concession à faire par l'autre partie, +présenter en retour de très vagues espérances, accompagnées d'explicites +réserves, voilà à quoi se réduisait l'offre conciliante d'Alexandre. Il +était par trop évident que ce prince, réclamant à nouveau, et cette fois +dans les termes les plus impérieux, un gage de sécurité, ne voulait rien +promettre en échange. Il avait posé ces conditions en sachant qu'elles +n'avaient aucune chance d'être agréées, et que Napoléon y répondrait +vraisemblablement à coups de canon: mais, fatigué et énervé de +l'attente, jugeant ses préparatifs parvenus à un degré infranchissable +de maturité, il trouvait inutile de retarder plus longtemps l'explosion +de la crise. Sortant de sa résistance inerte et passive, il en venait à +une démarche d'éclat; sous couleur de formuler des contre-propositions +pacifiques, il manifestait l'incompatibilité des exigences respectives +et provoquait la rupture ouverte. + + + +II + +L'ultimatum russe, succédant au traité avec la Suède, était un succès +capital pour nos ennemis: ils venaient d'en remporter un autre dans +l'intérieur même du gouvernement. S'ils n'avaient point réussi à faire +renvoyer Roumiantsof auquel l'Empereur tenait par habitude, par l'effet +d'une longue accoutumance à sa personne et à ses services, ils étaient +parvenus à écarter le seul homme qui maintînt encore en haut lieu, avec +le chancelier, un reste de sympathies françaises et comme un souvenir du +passé. + +Le rôle de Michaël Mikailovitch Spéranski dans les préliminaires de la +guerre n'a pas été entièrement éclairci. Maître de l'administration +intérieure, il mettait aussi la main aux affaires du dehors: sa +correspondance avec Nesselrode en fait foi, et il paraît bien que cet +homme de paix, tout entier à sa mission civilisatrice, avait conseillé +jusqu'au bout une politique de ménagements. Aujourd'hui, il ne semblait +plus en son pouvoir d'empêcher la guerre: on craignait qu'il ne la fît +tourner court, pour reprendre sa tâche de réorganisation +intérieure[457]. Or, ce que voulait le parti dominant, c'était la lutte +à outrance, sans trêve ni merci. + +[Note 457: TEGNER, III, 373.] + +Pour atteindre Spéranski, ce parti se trouvait les voies ouvertes. +Depuis qu'Alexandre s'était détaché de l'alliance napoléonienne, il +goûtait moins les idées, les imitations françaises, dont Spéranski se +faisait l'ardent promoteur: il écoutait davantage ceux qui lui +montraient dans toutes ces nouveautés «le poison de la Russie[458]», +qui prétendaient le ramener à un étroit absolutisme; il laissait les +passions rétrogrades se manifester avec plus de hardiesse, avec plus +d'impétuosité, et ce torrent de réaction emporterait tôt ou tard le +ministre innovateur. Puis, inflexible sur les principes, ne voyant que +son but et y allant avec un aveuglement d'apôtre, Spéranski avait +froissé sur son passage et ameuté contre lui une foule d'intérêts. Les +membres de la hiérarchie officielle, les _tchinovniks_, exécraient +l'homme qui avait établi des concours à l'entrée des carrières et fait +une part au mérite dans la distribution des emplois. Ce même homme +voulait simplifier le chaos des lois, introduire dans l'administration +régularité et méthode, et le désordre, le laisser-aller étaient choses +trop commodes, trop profitables, trop lucratives, pour qu'on ne +s'insurgeât pas violemment contre qui portait la main sur cette +institution nationale. Le mécontentement descendait jusqu'aux classes +d'ordinaire résignées et muettes. L'embarras des finances ayant obligé à +surélever les impôts, le peuple murmurait; sans pénétrer la cause de ses +maux, il s'en prenait au parvenu, au «fils de pope», qui changeait tout +et bouleversait les bases de l'État, et l'impopularité du ministre +rejaillissait sur le souverain. Alexandre Ier, sentant le besoin à la +veille du grand combat de rallier autour de lui toutes les forces vives +de la Russie et de refaire l'unité morale d'une société profondément +divisée, se demandait quelquefois si le sacrifice de Spéranski n'était +pas nécessaire pour sceller entre son peuple et lui un pacte de +réconciliation. Il hésitait cependant, résistait encore: à son âme +ombrageuse, torturée de doutes, soupçonnant tout le monde, il était si +doux d'avoir trouvé un ami en qui elle crût pouvoir se fier pleinement +et se reposer. + +[Note 458: Joseph DE MAISTRE.] + +Le crédit de Spéranski n'était qu'ébranlé: pour l'abattre, une grande +intrigue fut combinée. Armfeldt s'en fit naturellement le chef: il se +ligua avec des Russes en faveur croissante auprès du maître, le ministre +de la police Balachof, le violent Araktchéef. On se procura des lettres +écrites par Spéranski: celui-ci avait le grand tort, dans sa +correspondance intime, de s'exprimer en termes déplacés et inconvenants +sur le monarque auquel il devait tout et qui l'honorait d'une affection +sincère: il le dépeignait frivole et vaniteux, amoureux de sa figure, +consacrant à de futiles occupations le temps qu'il devait au travail +d'État: il lui donnait des sobriquets empruntés à Voltaire[459]. +Spéranski avait certainement trahi l'amitié: il n'avait pas trahi la +patrie. On l'en accusa pourtant: on prétendit qu'il entretenait avec +Lauriston des intelligences suspectes. L'opinion, qui s'enfiévrait de +plus en plus à l'approche du péril et voyait partout des traîtres, +accueillit, propagea ces bruits: des avis sinistres, des billets +dénonciateurs affluèrent au palais; Spéranski avait commis des fautes: +on lui prêta des crimes[460]. + +[Note 459: SCHILDNER, 240. Cet auteur a consulté des documents de +première main qui jettent une lumière nouvelle sur les causes +déterminantes de la disgrâce.] + +[Note 460: TEGNER, III, 376-379.] + +Tandis que l'orage s'amoncelait, il poursuivait son infatigable labeur, +passait dix-huit heures par jour à son bureau, fréquentait peu le monde: +son délassement était de se faire lire le soir une tragédie de Corneille +ou de Racine, parfois un chapitre de _Don Quichotte_; il y avait +cependant, dans cette vie toute cérébrale, une place pour le coeur; +Spéranski avait une fille et l'adorait. Par moments, il sentait +vaguement le péril: pour échapper aux haines et aux jalousies qui le +guettaient, il demandait que ses attributions fussent diminuées, +cherchait à se faire petit, à donner moins de prise; il avait exprimé le +désir de quitter volontairement le service. + +On ne lui en laissa pas le temps. Quant on eut mis sous les yeux du Tsar +les lettres où Spéranski s'était permis sur sa personne des propos +outrageants, Alexandre crut tout, et son premier mouvement fut de +frapper sans pitié. Toutefois, un scrupule qui l'honore le fit recourir +à celui qu'il considérait comme son directeur spirituel, au professeur +Parrot, dont il appréciait le sens droit, la belle franchise, le +désintéressement. Mandé près de lui le soir du 16 mars, Parrot le trouva +dans un état d'exaspération violente, pleurant de rage et de douleur, +parlant de faire fusiller Spéranski[461]. Parrot demanda vingt-quatre +heures pour réfléchir sur le cas et prononcer un avis. Pendant ces +vingt-quatre heures, la destinée du réformateur s'accomplit: Alexandre +s'était tout à la fois décidé de lui-même et repris: il avait senti que +des accusations n'étaient pas des preuves, qu'il n'avait pas le droit, +pour venger ses injures personnelles, de traiter Spéranski en criminel +d'État: il se bornerait à le frapper de disgrâce et d'exil[462]. + +[Note 461: SCHILDNER, 242.] + +[Note 462: Les citations et détails qui suivent sont empruntés +principalement à l'ouvrage de Korf sur Spéranski et à un ensemble de +textes russes qui nous ont été communiqués par M. le vicomte E.-M. de +Vogüé, de l'Académie française.] + +Le 17 mars au soir, Spéranski fut mandé comme à l'ordinaire au palais +pour travailler avec l'Empereur. On le vit traverser le salon d'attente, +où se tenait, avec l'aide de camp de service, le prince Nicolas +Galitsyne, et entrer chez Sa Majesté. Trois heures se passèrent. Quand +la porte du cabinet impérial se rouvrit, Spéranski reparut pâle et +défait, les yeux pleins de larmes, avec des gestes précipités et +incohérents qui trahissaient une sorte d'égarement: à Galitsyne qui +cherchait à le retenir et à le réconforter, il dit seulement: «Adieu, +prince», et sortit. Dans le même moment, l'Empereur se montrait sur le +seuil de son cabinet, et profondément ému lui-même, les traits altérés, +jetait ces mots: «Adieu encore une fois, Michaël Mikailovitch.» + +Que s'était-il passé entre ces deux hommes? L'entretien resta longtemps +mystérieux; ce fut Alexandre qui plus tard souleva le voile: il dit à +Novossiltsof que Spéranski n'avait jamais été traître, mais seulement +coupable d'avoir payé sa confiance et son amitié par l'ingratitude la +plus noire, la plus abominable; qu'en même temps ses écarts et ses +imprudences l'avaient mis en suspicion grave auprès du public: aussi, +ajouta-t-il, lui ai-je dit en l'éloignant de ma personne: «En tout +autre temps, j'aurais employé deux années pour vérifier avec la plus +grande attention tous les renseignements qui me sont parvenus concernant +votre conduite et vos actions. Mais le temps, les circonstances ne me le +permettent pas en ce moment. L'ennemi frappe à la porte de l'empire, et +dans la situation où vous ont placé les soupçons que vous avez attirés +sur vous par votre conduite et les propos que vous vous êtes permis, il +m'importe de ne pas paraître coupable aux yeux de mes sujets, en cas de +malheur, en continuant de vous accorder ma confiance, en vous conservant +même la place que vous occupez. Votre situation est telle que je ne vous +conseillerai même pas de rester à Pétersbourg ou dans la proximité de +cette ville. Je joue gros jeu, et plus il est gros, d'autant plus vous +risqueriez en cas de non-réussite, vu le caractère du peuple auquel on a +inspiré de la haine et de la méfiance pour vous[463].» Spéranski avait +choisi pour lieu d'exil Nijni-Novgorod. + +[Note 463: SCHILDNER, 243-244.] + +Au sortir du palais, il passa chez l'employé Magnitzky, son ami et son +collaborateur intime, et ne trouva qu'une femme en pleurs, dont le mari +venait d'être enlevé par la police et expédié à Wologda. Il rentra chez +lui; le ministre de la police y était déjà, avec ses hommes, se +préparant à apposer les scellés: à la porte, une voiture de poste propre +aux longs parcours, une _kibitka_, attendait le proscrit, pour l'emmener +à Nijni. Spéranski obtint la permission de placer quelques papiers sous +une enveloppe à l'adresse de l'Empereur, ne voulut point réveiller sa +fille, fit seulement le signe de la croix sur la porte de la chambre où +elle dormait, et laissa pour elle un court billet. En pleine nuit, la +rapide voiture l'emporta, et le lendemain, à la première heure, +Pétersbourg apprenait sa disparition. + +Ce fut alors une explosion de joie furieuse et de haine: on s'abordait +en se félicitant, en s'embrassant: l'homme néfaste était tombé: «c'était +une première victoire sur les Français[464].» + +[Note 464: _Id._, 244.] + +Le public crut à la grande trahison de Michaël Mikailovitch et s'imagina +qu'il avait voulu livrer à Napoléon les secrets de la défense: l'affaire +Spéranski parut le pendant de l'affaire Michel. Cependant, comme un +drame plus poignant s'annonçait à l'horizon, on oublia bientôt le +disparu, les passions qui s'étaient soulevées autour de lui, la place +qu'il avait tenue; l'exil est souvent un tombeau. Pendant quelques +jours, Alexandre se montra triste, et comme désemparé: «Êtes-vous +malade, Sire? lui demanda Galitsyne.--Non. Si on t'avait coupé ta main +droite serais-tu tranquille?» On l'entendit répéter plusieurs fois, +comme s'il eût voulu refouler un doute par trop pénible à son coeur: +«Non, Spéranski n'est pas un traître.» Il l'avait sacrifié à des +ressentiments légitimes et surtout aux exigences de l'opinion: c'était +un gage qu'il avait voulu donner à sa noblesse, à son peuple; mais +lui-même s'était du même coup livré plus complètement aux étrangers qui +l'enfermaient désormais dans un cercle ardent de haines: à Bernadotte, à +l'accusateur en chef Armfeldt, à Stein qui accourait de Prague, à +Loewenhielm, aux Italiens Paulucci et Serra-Capriola, à l'émigré +Vernègues, à tous ces affamés de vengeance qui venaient faire la guerre +à Napoléon avec le sang de la Russie. + +L'audace de ces hommes ne connut plus de bornes, dès qu'ils furent +débarrassés de Spéranski, et ils se remirent à leur besogne de +machinations internationales avec une ardeur furibonde. Les passions, +les inimitiés qui nous divisent actuellement paraissent pâles et +mesquines à côté de ces haines forcenées, à côté de ces colères +grandioses qui absorbaient toute une vie. Armfeldt avait monté d'un bout +à l'autre de l'Europe une diplomatie occulte. Il faisait appel aux +patriotes allemands, aux Français qu'une honorable fidélité au malheur +retenait loin de leur pays, aux irréconciliables de l'émigration; mais +il s'adressait aussi à tous les déçus, à tous les envieux, aux +aventuriers en disponibilité, aux traîtres qui avaient manqué leur coup, +et, remuée par lui, cette vermine recommençait à grouiller. Il écrivait +à d'Antraigues et s'efforçait de réveiller le zèle de ce conspirateur +lassé[465]; il écrivait à Dumouriez, qui lui répondait en proposant pour +modèle de la lutte future «la guerre des Scythes contre Darius[466]». Le +vieux Serra-Capriola, ministre à Pétersbourg de l'ex-roi des +Deux-Siciles, se chargeait d'agiter l'Italie. Loewenhielm obtenait à +l'envoyé des Cortès insurrectionnelles un accès officiel en Russie, +reliait les efforts de l'Espagne aux opérations du Nord[467]. Bernadotte +était le plus enragé à nous nuire. Tout en faisant aux ouvertures de +Napoléon une réponse vaguement conciliante, car il jugeait bon de lui +«débiter des phrases qui le laisseraient dans le doute[468]», il +entreprenait contre nous les multiples opérations dont il avait par +avance tracé le programme. Il pressait le rapprochement entre la Russie +et la Grande-Bretagne, tâchait de moyenner à Constantinople une paix +d'où pourrait sortir une guerre des Turcs contre la France; il +travaillait à Berlin, travaillait à Vienne; pour agir sur l'Autriche, il +faisait écrire à l'archiduc Charles, parlant à l'amour-propre de ce +prince et cherchant à tenter ses ambitions: «Si les choses vont comme il +y a lieu de l'espérer, il y aura trois ou quatre trônes vacants ou à +créer...; celui de l'Italie paraît fait pour fixer son +attention.»--«Enfin, disait Bernadotte, j'ai tâché de le monter: je ne +sais quel en sera l'effet[469].» + +[Note 465: _Un agent secret sous la Révolution et l'Empire, le comte +d'Antraigues_, par Léonce PINGAUD, p. 377.] + +[Note 466: TEGNER, III, 383.] + +[Note 467: Dépêches de Loewenhielm, 24 mars, 5 avril.] + +[Note 468: Rapport de Suchtelen, 30 mars 1812. _Recueil de la +Société impériale d'histoire de Russie_, XXI, 433.] + +[Note 469: Rapport de Suchtelen du 30 mars, volume cité, 434.] + +Celui qu'il s'efforçait encore plus de monter et d'exaspérer, c'était +Alexandre lui-même. Il ne le trouvait jamais assez ardent contre +Napoléon, cherchait à l'enflammer davantage, ne laissait s'écouler aucun +jour sans attiser le feu. Suchtelen était toujours à Stockholm, +parfaitement traité. Le prince se laissait voir, aborder par lui à toute +heure, sauf les jours «où il faisait ses dévotions[470]». Le soir, +Suchtelen était admis au cercle intime qui se tenait chez la Reine. +L'aspect de la réunion était simple et presque patriarcal. Autour d'une +table ronde, la Reine et quelques dames travaillaient. Le Russe avait sa +place marquée entre le Roi et la Reine, qui l'entretenaient avec bonté: +au bout de quelque temps, le prince arrivait, et la conversation prenait +un tour plus vif. Avec sa belle faconde, Bernadotte parlait de Napoléon, +arrangeant à sa façon ses souvenirs personnels et les venimeux +commérages qui lui arrivaient de Paris: point de fables qu'il n'imaginât +pour peindre «l'homme» dans sa perfidie, sa noirceur, son extravagance. +Il en faisait un furieux, un malade, parfois un assassin. À l'entendre, +des stylets s'aiguisaient dans l'ombre contre l'empereur Alexandre et +contre lui-même: il prétendait savoir qu'on s'était adressé «à la secte +des Illuminés à Paris pour qu'ils travaillassent leurs confrères en +Russie, aussi bien qu'en Suède, afin que les deux coups fussent portés +en même temps[471]»; que le projet avait été dénoncé par un membre de la +secte, saisi d'horreur. Et il faisait supplier l'empereur Alexandre de +veiller à la conservation de sa précieuse existence. Quant à lui, il +était «bien au-dessus de la peur: il mourrait content pourvu qu'il eût +payé sa dette à la Suède et contribué de sa part à sauver le Nord: il +consentait à être frappé de la dernière balle qui partirait de l'armée +de Napoléon dans sa retraite pour repasser le Rhin». + +[Note 470: Id., 435.] + +[Note 471: Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 435.] + +Peu après, mêlant de colossales inventions à quelques bribes de vérité, +il prêtait à Napoléon des projets dont l'insanité devait encourager ses +ennemis: «L'autre jour, disait-il à Suchtelen, je vous ai parlé de ses +projets sur Constantinople et l'Égypte. On m'en dit bien d'autres +aujourd'hui. On m'écrit qu'il compte finir en deux mois avec la Russie, +qu'ensuite il va sur Constantinople, où il parle de transférer son +siège, pour de là gouverner la Russie et l'Autriche, comme tout le +reste. Ensuite il veut attaquer la Perse, s'établir à Ispahan, où il +n'aura pas affaire à des gens qui raisonnent, et en trois ans au plus, +enfin, marcher sur Delhy et attaquer les Anglais dans l'Inde. Voilà ce +qu'on m'écrit, et il n'y a aucune extravagance de sa part à laquelle je +ne puisse croire[472].» Plus pratiquement, il fournissait de temps à +autre sur le caractère de Napoléon, sur les particularités de son +tempérament, sur les moyens de le combattre et de le déconcerter, des +notions utiles, résultat d'une observation sagace[473]: il montrait +aussi le fort et le faible de nos armées, signalait, avec leurs +terribles élans, leur impressionnabilité, leurs découragements soudains: +il suppliait de «se battre en ligne le moins possible», d'affamer et +d'exténuer nos troupes, de les énerver par des surprises, des +embuscades, des escarmouches, de prendre les officiers, lorsque l'on +réussirait à cerner quelque détachement, et de massacrer les hommes, et +par des conseils proprement infâmes ce Français d'hier recommandait de +ne point faire quartier aux soldats de France[474]. + +[Note 472: Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 444-445.] + +[Note 473: Il disait, en parlant de l'Empereur, «qu'il n'y avait +qu'un seul cas où l'on pourrait le trouver en défaut, c'est quand il +était bien battu; qu'alors il perdait la tête, et que, si on savait en +profiter, il serait capable de tout abandonner ou de se faire tuer; mais +qu'il fallait bien saisir le moment, puisqu'une fois revenu à lui, il +retrouve des ressources où personne ne les soupçonnerait.» Vol. cité, +438. C'était annoncer à l'avance, avec une remarquable perspicacité, les +défaillances de Napoléon en 1812 et 1813, les abattements subits de ce +grand nerveux et ses dépressions d'âme: c'était aussi prophétiser la +merveilleuse campagne de 1814.] + +[Note 474: SOLOVIEF, 227.] + +Malgré tant d'efforts pour porter Alexandre au paroxysme de +l'exaltation, pour fortifier sa confiance, nos ennemis ne s'estimeraient +absolument sûrs de lui qu'après le premier coup de canon, lorsque le +carnage aurait repris. Loewenhielm exprimait cette idée avec un cynisme +féroce: «On ne peut être sûr, disait-il, de la marche non interrompue +des choses que du jour où le sang aura derechef commencé à couler[475].» +C'est pourquoi, d'accord avec Bernadotte et d'après ses instructions, il +poussait Alexandre à brusquer les hostilités, à ne pas attendre que les +Français eussent touché la frontière russe, à les devancer dans la +Prusse orientale et la Pologne. + +[Note 475: Dépêche du 23 mars.] + +Ce point était le seul sur lequel Alexandre se montrât encore indécis et +perplexe. Il mettait en balance les avantages présumés de l'initiative +avec le préjudice moral qui pourrait en résulter pour lui. Sa phrase +favorite était toujours: Je ne veux pas être l'agresseur. Il se +préparait seulement à quitter Pétersbourg pour se rendre à Wilna, où il +formerait son quartier général et prendrait le commandement de ses +troupes. Bientôt, il considéra que son départ ne pouvait plus être +différé. Le 21 avril, après avoir assisté à un service solennel dans +l'église de Notre-Dame de Kazan, il traversa la ville à la tête d'un +état-major cosmopolite et prit le chemin de Wilna, escorté par les voeux +et les hommages de la population. Peu de jours auparavant, il avait +réuni à sa table un grand nombre d'officiers et leur avait dit: «Nous +avons pris part à des guerres contre les Français comme alliés d'autres +puissances, et il me semble que nous avons fait notre devoir. Le moment +est venu de défendre nos propres droits, et non plus ceux d'autrui. +Voilà pourquoi, croyant en Dieu, j'espère que chacun de vous accomplira +son devoir, et que nous ne diminuerons pas la gloire que nous avons +acquise[476].» + +[Note 476: SCHILDNER, 245.] + +Ce langage était simple et grand. Dans ses adieux à l'ambassadeur de +France, Alexandre montra moins de franchise. Le 10 avril, il avait +invité Lauriston à dîner; il lui annonça qu'il allait faire simplement +«une tournée», éprouvant «le besoin de voir ses troupes[477]»: il +espérait revenir bientôt: d'ailleurs, en quelque lieu qu'il fût, «à +Pétersbourg, sur la frontière ou bien à Tobolsk», on le trouverait +toujours prêt à restaurer l'alliance, pourvu qu'on n'exigeât de lui +aucun sacrifice incompatible avec l'honneur. Mais son émotion en disait +plus que ses paroles: elle dénonçait l'idée d'une séparation définitive +et trahissait en lui, malgré l'immutabilité de sa résolution, l'angoisse +du redoutable avenir: sa voix était entrecoupée et sourde: «des larmes +lui roulaient dans les yeux[478].» Au moment de se mettre en route, il +fit annoncer officiellement à Lauriston «qu'à Wilna comme à Pétersbourg, +il serait toujours l'ami et l'allié le plus fidèle de l'empereur +Napoléon, qu'il partait avec la ferme intention et le désir le plus +sincère de ne pas faire la guerre, et que si elle avait malheureusement +lieu, on ne pourrait lui en attribuer la faute[479]». Ces protestations +ne l'empêchaient pas, à peu d'heures d'intervalle, de déclarer à ses +confidents étrangers qu'elle s'engagerait certainement, cette lutte +nécessaire, car il n'était pas homme à reculer au dernier moment et à +faire des excuses sur le terrain. Même, cédant aux impatiences +belliqueuses qui bouillonnaient autour de lui, il parut enfin disposé à +mettre en mouvement ses troupes, dès que les nôtres auraient moralement +fait acte de guerre contre lui en franchissant la Vistule: «Si les +Français, dit-il à Loewenhielm, passent un certain point (ce point est +la Vistule), je marche en avant de mon côté[480].» Écrivant à +Czartoryski, il n'excluait pas la possibilité d'une pointe au delà même +de la Vistule et d'une entrée à Varsovie[481]. + +[Note 477: Lauriston à Maret, 11 avril.] + +[Note 478: _Id._] + +[Note 479: Lauriston à Maret, 11 avril.] + +[Note 480: Dépêche de Loewenhielm, 18 avril.] + +[Note 481: _Mémoires de Czartoryski_, II, 281.] + +Cette suprême velléité d'offensive stratégique ne tint guère: ce qui la +fit tomber, ce fut l'annonce de l'alliance franco-autrichienne. En +signant le traité du 12 mars, Napoléon et François Ier s'étaient promis +que cet acte demeurerait secret aussi longtemps que possible: une fausse +manoeuvre d'un agent autrichien en décida autrement. L'empereur François +avait alors pour représentant à Stockholm le comte de Neipperg, celui-là +même qui devait faire oublier Napoléon à Marie-Louise et se glisser +ainsi dans l'histoire. Instruit du traité, Neipperg crut en devoir +communication officielle au gouvernement suédois: de Stockholm, la +nouvelle retentit en Russie, où elle produisit la plus douloureuse +impression. Il y avait longtemps qu'autour du Tsar on avait cessé de +faire fonds sur la Prusse: on savait que cette monarchie en servage ne +s'appartenait plus: son assujettissement définitif à la France avait +causé moins de surprise et de colère que de pitié. Au contraire, on +avait espéré jusqu'au bout que l'Autriche, plus libre de ses +mouvements, n'irait pas s'enchaîner d'elle-même: le langage mielleux de +Metternich et de ses agents avait entretenu cette illusion. On avait +tout prévu, sauf la défection de l'Autriche: le coup n'en fut que plus +sensible. Sans provoquer chez Alexandre aucune défaillance, aucune idée +de capitulation et de paix, l'amère nouvelle lui fit craindre que ses +troupes, s'aventurant dans la Pologne varsovienne, ne fussent prises en +flanc par les Autrichiens, et elle le fixa au système de l'absolue +défensive: arrivé à Wilna, il décida de demeurer sur place et d'attendre +l'attaque que hâterait vraisemblablement son ultimatum[482]. La +résolution qui devait sauver la Russie--car une prise de contact sur la +Vistule avec des forces supérieures l'eût jetée à un désastre--fut +arrêtée définitivement par Alexandre à la dernière heure, à raison d'une +circonstance indépendante de sa volonté et que Napoléon avait ménagée: +tout ce qui devait, dans la pensée du conquérant, rendre infaillible le +succès de sa grande entreprise, concourut à le perdre. + +[Note 482: BOGDANOVITCH, I, 60; SCHILDNER, 246.] + + + + +CHAPITRE XI + +L'ULTIMATUM RUSSE. + + +Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blâme son gouvernement.--Il +continue à désirer la paix et à célébrer l'alliance.--Procès de haute +trahison.--Discours du procureur général.--Interrogatoire des prévenus; +responsabilités inégales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de +Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de +l'accusation.--Arrivée de l'ultimatum.--Kourakine à Saint-Cloud.--Colère +et inquiétude de l'Empereur.--Alerte passagère.--Napoléon veut à tout +prix détourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-même à son +heure.--Proposition d'armistice éventuel.--Envoi de Narbonne à Wilna; +caractère et but de cette mission.--Démarche à effet auprès de +l'Angleterre.--Le gouvernement français se donne l'air d'accepter une +négociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est +ensuite remis de jour en jour, dupé et mystifié de toutes manières.--Ses +yeux commencent à s'ouvrir.--Réquisitions pressantes.--Symptômes +alarmants.--Exécution de Michel.--Nouvel enlèvement de +Wustinger.--Départ de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperçoit qu'on +l'abuse et qu'on le joue; un subit accès d'exaspération le jette hors de +son caractère.--Il réclame ses passeports; cette démarche équivaut à une +déclaration de guerre.--Contre-temps également fâcheux pour les deux +empereurs.--Départ de Napoléon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du +_Moniteur_.--Napoléon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser +Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle +conférence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matière; il +soulève une difficulté de procédure: question des pouvoirs.--Le ministre +échappe à l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu à +son poste.--Napoléon est parvenu à éloigner momentanément la rupture. + + + +I + +Entre les deux gouvernements qui voulaient la guerre sans se l'avouer +l'un à l'autre et rivalisaient de duplicité, un homme restait de bonne +foi: c'était l'ambassadeur russe en France, celui-là même auquel allait +incomber la charge de produire l'ultimatum et de le maintenir dans toute +sa rigueur. Le prince Kourakine n'avait jamais cessé de désirer avec +ardeur la fin des différends. Souffrant de se voir privé «d'ordres, +d'instructions, de lumières[483]», il blâmait, en son for intérieur, le +silence évasif dans lequel la chancellerie russe persistait depuis tant +de mois et rejetait sur elle une partie des torts. Depuis le début de +l'année, il passait par des découragements profonds et de subits +réconforts. En février, voyant s'ébranler nos armées, il en avait conclu +que Napoléon avait irrévocablement décidé la guerre. Un peu plus tard, +il s'était repris à l'espérance; apprenant le discours tenu par +l'Empereur à Tchernitchef et l'envoi de ce messager, il avait cru à la +sincérité de cette démarche: il était, qu'on nous passe l'expression, +tombé dans le panneau, et avait supplié son maître de ne point négliger +cette suprême chance de paix, d'entamer «la négociation qui lui avait +été si souvent proposée[484]». En attendant, il continuait à recevoir la +société parisienne, à donner de beaux bals, de grands dîners où il +buvait solennellement «à l'alliance». + +[Note 483: Rapport du 5 janvier 1812. _Recueil de la Société +impériale d'histoire de Russie_, XXI, 354.] + +[Note 484: Lettre particulière du 25 avril, volume cité, 360.] + +Au milieu d'avril, un incident pénible vint le rejeter dans ses +angoisses et le blesser cruellement. Il présumait, d'après ce qui lui +avait été dit, que l'affaire d'espionnage dans laquelle Tchernitchef se +trouvait impliqué n'aboutirait point à un éclat, que le gouvernement +français prendrait à coeur de l'étouffer. Quelles ne furent pas sa +surprise, sa douloureuse stupeur, en apprenant un soir par la _Gazette +de France_, sans que personne eût daigné l'avertir au préalable, +l'ouverture d'un procès où la Russie était en quelque sorte jugée par +contumace! + +La cour d'assises de la Seine s'était assemblée le 13 avril pour statuer +dans l'affaire de haute trahison: elle lui consacra trois audiences. +Quatre inculpés seulement comparurent devant elle: Michel, Saget, Salmon +et Mosès, dit Mirabeau: les autres employés arrêtés avaient bénéficié +d'une ordonnance de non-lieu, faute de charges suffisantes. Quant à +Wustinger, bien qu'il eût été le lien de toute l'intrigue, on avait +pensé que sa qualité d'étranger et ses attaches avec l'ambassade russe +ne permettaient point de le faire passer en jugement; toutefois, comme +ses déclarations étaient indispensables pour éclairer la justice et +qu'il n'offrait point des garanties suffisantes de comparution, on +l'avait retenu en prison jusqu'au jour de l'audience; c'est en état +d'arrestation qu'il allait déposer à titre de «témoin nécessaire». Au +banc de la défense figuraient diverses illustrations du barreau. Le +procureur général Legoux occupait en personne le siège du ministère +public, assisté de deux avocats généraux. + +Après lecture de l'acte d'accusation, le procureur général prit le +premier la parole: la procédure des assises l'y autorisait alors. Dans +un exposé préliminaire, il mit en relief les principaux faits de la +cause. Son discours offre un exemple du genre emphatique et redondant +qui fleurissait en ces années; l'époque des grandes actions était aussi +celle des grandes phrases. M. Legoux rendit hommage au libéralisme de +l'Empereur, qui eût pu soustraire les accusés à leurs juges naturels, en +invoquant l'intérêt supérieur de la défense nationale, et qui n'avait +point usé de cette faculté. Faisant l'historique de la trahison, il ne +manqua pas d'en dramatiser les débuts. Le premier corrupteur d'employés, +le chargé d'affaires d'Oubril, fut représenté sous les traits d'un démon +tentateur, errant à travers Paris et cherchant sur qui exercer son +activité malfaisante. Un hasard met Michel en sa présence: «Un jour, ils +se rencontrent sur le boulevard, et M. d'Oubril remarque un papier que +Michel tenait à la main. L'agent de la Russie paraît frappé de la beauté +de l'écriture; lui-même avait quelque chose à faire copier; il en charge +Michel, et, quoique ce travail soit peu considérable et son objet +insignifiant, le copiste en est récompensé magnifiquement et au delà de +toute attente--par un billet de mille francs[485]! «Alléché par cette +générosité qui eût dû lui sembler suspecte, Michel prête l'oreille à des +suggestions captieuses et se laisse dire qu'il est en position de rendre +quelques services: premier crime, impardonnable crime chez un +fonctionnaire que d'écouter ce langage! Michel met ainsi le pied dans la +voie scélérate et se condamne désormais à y persévérer, à y marcher sans +relâche, à la parcourir jusqu'au bout. Ces services qu'on lui demande, +il ne tarde pas à les rendre; il les renouvelle, il les multiplie, il +les accumule, et voici les divers agents de la Russie se repassant l'un +à l'autre ce vil instrument, l'employant tour à tour, et chacun d'eux, +avant de quitter Paris, léguant Michel à son successeur comme un +précieux dépôt. + +[Note 485: Les extraits cités du discours sont empruntés au compte +rendu officiel du procès, publié dans les journaux et ensuite sous forme +d'opuscule séparé.] + +Moins fort en histoire qu'en jurisprudence, le procureur s'embrouille +dans ce va-et-vient compliqué d'ambassadeurs et de chargés d'affaires, +confond les noms et les dates, mais recouvre quelques inexactitudes +matérielles sous des flots d'éloquence. Il a des métaphores audacieuses +et des indignations fleuries, des antithèses et des cliquetis de mots à +la Fontanes. À travers le déroulement de ses périodes, on voit «le +corrompu se faisant corrupteur», Michel débauchant ses collègues et +organisant le trafic des consciences; on le voit s'élevant peu à peu +jusqu'au comble de l'impudence, osant porter un regard sacrilège sur le +livret mystérieux et magique qui donne à l'Empereur le don d'ubiquité et +«le transporte, pour ainsi dire, au milieu de ses camps». Derrière +l'employé séduit, Tchernitchef apparaît constamment; c'est lui qui a +inspiré et commandé cette longue série d'infidélités; le solennel +magistrat se plaît à lancer de mordantes épigrammes contre «l'homme de +cour», qui n'a pas craint de se souiller à d'ignobles contacts; il +l'appelle «le plus indiscret comme le plus entreprenant des diplomates», +et toujours, par habitude de métier, en même temps qu'il désigne Michel +et ses coaccusés à la vindicte des lois, il met aussi la Russie en cause +et semble requérir contre elle. + +Il fait allusion aux «puissances jalouses», qui s'efforcent d'entraver +dans l'ombre l'essor du génie et «d'intercepter les destinées du monde». +Vaines tentatives, machinations impuissantes! La Providence veille +visiblement sur l'Empereur et ses braves soldats: c'est elle qui a +permis que «la trahison finît par se trahir elle-même», par se livrer +avec une inconcevable témérité, et le billet de Michel étourdiment +oublié par Tchernitchef est communiqué soudain à l'auditoire, lu dans +son entier, et fait surgir aux yeux l'infamie toute nue. Enfin, dans une +péroraison chaleureuse, l'organe du ministère public exhorte les jurés, +si la suite du procès les met en présence de faits indubitables et +prouvés, à faire leur devoir, tout leur devoir, car leur verdict +retentira à travers l'Europe et vengera la France d'indignes manoeuvres. + +Foudroyés par cette éloquence, les prévenus répondirent d'une voix +accablée à l'interrogatoire du président. Les témoins défilèrent +ensuite; Wustinger vint le premier, et, comme il gardait rancune à +Michel pour l'avoir attiré dans un guet-apens, il le chargea de son +mieux. Au reste, le misérable commis était abandonné de tout le monde; +son sort ne semblait pas faire question. Lorsque le procureur général +eut à requérir l'application des lois, lorsqu'il répondit aux +plaidoiries des avocats, il prit tout au plus la peine de réclamer +contre Michel le châtiment suprême; préjugeant son supplice, il +n'offrait à son repentir que des consolations d'outre-tombe. + +Au contraire, le sort des autres accusés fut vivement disputé à la +prévention par la défense. Les débats n'établirent pas péremptoirement +qu'il y eût eu chez Saget, Salmon et Mosès trahison consciente, qu'ils +eussent connu l'usage parricide que Michel faisait des documents remis +par eux entre ses mains. En conséquence, à la suite d'un verdict +pleinement affirmatif contre Michel, affirmatif contre Saget seulement +sur le fait d'avoir, à prix d'argent, accompli «des actes de son emploi +non licites et non sujets à salaire[486]», Michel fut condamné à mort, +avec confiscation de ses biens: la peine encore subsistante de +l'exposition et du carcan fut prononcée contre Saget, avec adjonction +d'une amende: Salmon et Mosès furent acquittés. + +[Note 486: Art. 177 du code pénal.] + +L'issue de ce triste procès, qui fit sensation dans tous les milieux +parisiens, acheva d'irriter le prince Kourakine, déjà profondément +offusqué par les termes de l'accusation et la tournure donnée aux +débats. À mesure qu'il avait lu dans les journaux le compte rendu des +audiences, la colère et l'indignation s'étaient peintes sur ses traits, +habituellement débonnaires et placides. À la fin, après avoir pris +connaissance du verdict et de l'arrêt, récapitulant toutes les +particularités de «l'odieuse affaire[487]», il arriva à une conclusion +propre à le révolter. Le parquet avait poursuivi Michel et la cour +l'avait condamné pour avoir procuré à un État étranger, l'empire de +Russie, «les moyens d'entreprendre la guerre contre la France»: c'était +reconnaître et proclamer implicitement que la Russie avait cherché ses +moyens, qu'elle avait nourri des plans d'agression; l'ambassadeur de +cette puissance, commis au soin de veiller sur l'honneur et la +réputation de son pays, laisserait-il passer de telles assertions? +Kourakine estima qu'«un devoir sacré» l'obligeait à soulever un incident +diplomatique et à lancer une note de protestation; il la fit autant +qu'il put solide et véhémente[488]. L'imputation calomnieuse ayant été +publique, il jugeait que le démenti devait l'être et demandait à faire +passer dans les journaux une note rectificative. Naturellement, cette +satisfaction lui fut refusée, et le prince demeura fort embarrassé de sa +personne et de son rôle, partagé entre le désir de soutenir sa dignité +et la crainte de provoquer une irréparable scission, se demandant s'il +n'aurait point prochainement à quitter Paris, s'effrayant fort à l'idée +d'un voyage pénible et d'un rapatriement difficile, réunissant néanmoins +des moyens de transport, songeant déjà à faire filer en Allemagne une +partie de son personnel, préparant le déménagement de sa maison, en +attendant qu'il opérât celui de sa volumineuse personne. + +[Note 487: Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.] + +[Note 488: La note, qui porte la date du 14 avril, est conservée aux +archives des affaires étrangères, Russie, 154.] + +Il vaquait tristement à ces soins lorsque arriva le 24 avril à Paris un +jeune homme du nom de Serdobine, qu'on lui expédiait de Pétersbourg en +courrier et qui lui tenait de très près, étant l'un des enfants naturels +que le prolifique ambassadeur avait semés partout sur son passage. Celui +qu'il appelait paternellement «son Serdobine[489]» lui apportait le +texte de l'ultimatum à présenter. Cette communication lui causa un vif +émoi, mêlé de satisfaction et d'orgueil. Enfin, après l'avoir tenu si +longtemps dans une humiliante inertie, sa cour lui confiait une affaire +capitale à traiter: cette manière de le remettre en activité consolait +son amour-propre. De plus, sans réfléchir à l'énormité des prétentions +russes, il ne jugeait pas impossible de les faire accepter par la +France, qui s'était toujours déclarée prête à écouter toute explication +catégorique. Prenant au sérieux son rôle de conciliateur, il résolut d'y +consacrer ce qui lui restait de forces. Toutefois, puisque son +gouvernement lui enjoignait de parler haut et ferme, il se conformerait +ponctuellement à cet ordre. S'étant rendu chez le duc de Bassano, après +avoir fait provision d'énergie, il présenta l'évacuation de la Prusse +comme une condition primordiale et essentielle, sur laquelle il n'y +avait même point à discuter: «C'était seulement après que cette demande +aurait été accordée qu'il serait permis à l'ambassadeur de promettre que +l'arrangement pourrait contenir certaines concessions, dont était +formellement excepté le commerce des neutres, auquel la Russie ne +pourrait jamais renoncer.» Dans une note remise quelques jours après, +Kourakine répéta par écrit ces expressions[490], mais déjà Napoléon, +instruit de ses communications verbales, l'avait appelé en audience +particulière au château de Saint-Cloud, le 27 avril. + +[Note 489: Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.] + +[Note 490: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.] + +Dans cet entretien, Napoléon suivit d'abord son premier mouvement, tout +d'indignation. Ainsi, c'est une retraite humiliante qu'on prétend lui +imposer d'emblée et avant tout accord: la Russie l'a-t-elle déjà battu +pour le traiter de la sorte? Lorsqu'elle daigne enfin parler, son +premier mot est une insulte. Il s'exprimait par phrases hachées, +saccadées, haletantes: «Quelle est donc la manière dont vous voulez vous +arranger avec moi? Le duc de Bassano m'a déjà dit que vous voulez me +faire avant tout évacuer la Prusse. Cela m'est impossible. Cette demande +est un outrage. C'est me mettre le couteau sur la gorge. Mon honneur ne +me permet pas de m'y prêter. Vous êtes gentilhomme, comment pouvez-vous +me faire une proposition pareille? Où a-t-on eu la tête à +Pétersbourg?... J'ai autrement ménagé l'empereur Alexandre, quand il est +venu me trouver à Tilsit, après ma victoire de Friedland... Vous agissez +comme la Prusse avant la bataille d'Iéna: elle exigeait l'évacuation du +nord de l'Allemagne. Je ne puis aujourd'hui consentir davantage à celle +de la Prusse: il y va de mon honneur[491].» + +[Note 491: Toutes les citations jusqu'à la page 393, à l'exception +de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont tirée» des +rapports de Kourakine en date des 27 et 28 avril, 2 et 9 mai 1812, t. +XXI du _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, 362-410.] + +Ce courroux se mêlait d'une vive contrariété et d'une inquiétude réelle. +L'âpreté de l'ultimatum semblait en effet dénoncer chez les Russes +l'intention de brusquer la rupture. Un instant même, d'après certains +avis, Napoléon crut que l'empereur Alexandre, comme il en avait eu +effectivement la pensée, avait donné ordre à ses troupes de passer le +Niémen et de marcher à la rencontre des nôtres; que les hostilités +s'engageaient, que l'on se fusillait déjà sur la Vistule et la Passarge. +Et il voyait avec dépit son plan d'offensive subitement traversé, ses +combinaisons échouant au moment d'aboutir, l'ennemi ravissant à la +Grande Armée sa base d'opérations. + +Il était tellement ému de cet accident possible qu'il songea, pour +enrayer à tout prix le mouvement des Russes, à un moyen d'un empirisme +désespéré. Changeant de ton avec Kourakine et mettant une sourdine à sa +colère, il prononça devant lui le mot d'armistice. On signerait à Paris +une trêve éventuelle, pour le cas où les hostilités auraient commencé; +elle séparerait les armées aux prises et neutraliserait le territoire +entre le Niémen et la Passarge, laissant aux gouvernements le temps de +se reconnaître et de négocier encore. Kourakine, beaucoup moins +intrépide qu'il n'en avait l'air, accueillit avec joie cette ouverture. +Napoléon n'en prenait pas moins à toute occurrence ses dispositions de +départ et de combat: il n'attendait qu'un avis de Davout, un signe du +télégraphe aérien pour quitter immédiatement Paris; il traverserait +l'Allemagne d'un trait, ne s'arrêterait nulle part, brûlerait la +politesse aux souverains assemblés sur son passage et, allant «presque +aussi rapidement qu'un courrier[492]», arriverait sur la Vistule pour +recevoir et rendre le choc. + +[Note 492: Maret à Otto, 3 avril.] + +Cette alerte ne dura guère: au bout de quelques jours, des nouvelles +plus rassurantes arrivèrent du Nord. Nos agents, nos observateurs ne +pouvaient répondre que les Russes n'attaqueraient point: ce qui était +certain, c'était qu'ils n'étaient pas encore sortis de leur territoire +et s'y tenaient l'arme au pied: la Russie ne soutenait pas jusqu'à +présent par ses actes l'arrogance de ses discours. + +Dans cette attitude, Napoléon croit découvrir chez Alexandre un signe +d'hésitation et de trouble. Il continue à se méprendre sur les +intentions de son rival: tandis qu'Alexandre est inébranlablement résolu +à la guerre, mais non moins résolu désormais à ne la faire que chez lui, +en deçà de ses frontières, Napoléon le croit toujours partagé entre des +velléités d'attaque et une secrète appréhension du combat. Et tout de +suite il se reprend à l'espoir de mettre à profit ces dispositions, de +ruser, d'atermoyer encore, de détourner jusqu'au bout les Russes de +l'offensive, afin de la prendre lui-même en temps voulu et de tomber sur +l'ennemi avec toutes ses forces. Après avoir été jusqu'à proposer un +armistice pour suspendre les premières hostilités, il juge possible +maintenant de les retarder par une nouvelle et fausse négociation. + +Mais sur quelle base et par quel intermédiaire négocier? La base +proposée par la Russie, à savoir l'ultimatum, est inadmissible, et +d'ailleurs cette sommation catégorique ne laisse aucune prise à la +controverse. D'autre part, avec Kourakine, chargé par sa cour d'une +commission positive et tout plein de son sujet, on ne peut parler que de +l'ultimatum et subsidiairement de l'armistice. Qu'à cela ne tienne: +l'Empereur déplacera le lieu des pourparlers, afin d'en changer l'objet. +Il dirigera à toute vitesse sur Wilna, où il suppose que l'empereur +Alexandre va se placer, un envoyé extraordinaire, un porteur de paroles +pacifiques, qui sera censé avoir reçu son message avant l'arrivée à +Paris de l'ultimatum. L'envoyé pourra donc ignorer cette pièce et +écarter du vague débat qu'il a mission de rouvrir, cet élément de +discorde. Napoléon s'évite ainsi d'opposer aux paroles impérieuses de la +Russie une réponse nécessairement négative et qui accélérerait la +guerre; pour n'avoir pas à se fâcher, il feint de n'avoir rien entendu. + +Par une faveur du hasard, l'agent le plus propre à faire agréablement +figure auprès d'Alexandre se trouvait déjà porté à mi-chemin de la +Russie. Napoléon avait envoyé à Berlin le plus brillant de ses aides de +camp, le comte de Narbonne, pour surveiller l'exécution du traité avec +la Prusse. Parmi les recrues qu'il avait récemment opérées dans le +personnel de l'ancienne cour, il n'était point d'acquisition plus +précieuse que cet ancien ministre de Louis XVI, entré en 1810 dans la +maison de l'Empereur avec le grade de général. Ayant vécu en pleine +société du dix-huitième siècle, M. de Narbonne en conservait, malgré ses +cinquante ans et son front chauve, les vives allures et la grâce +cavalière; son esprit était fin, agile, tout en traits et en saillies; +son rapide passage au pouvoir l'avait initié à la pratique des grandes +affaires, qu'il traitait élégamment, avec aisance et avec tact. Officier +par devoir de naissance et vocation première, ministre par occasion, il +avait été et restait surtout homme du monde, le type de l'homme du monde +intelligent et cultivé, ayant sur tout des vues et des ouvertures, +excellant à effleurer brillamment les questions plutôt qu'à les +approfondir et à les maîtriser; nul n'était plus propre que ce courtisan +expérimenté, que ce parfait et spirituel gentilhomme, à remplir une +mission où il y aurait moins à négocier qu'à causer et surtout à plaire. + +Il reçut immédiatement l'ordre de quitter Berlin pour se rendre à Wilna. +Sans lui avouer en toutes lettres que sa mission n'était qu'une feinte, +ses instructions le lui laissaient très suffisamment entrevoir. Arrivé à +Wilna, il aurait à s'y faire garder le plus longtemps possible, en ayant +l'oeil ouvert sur les mouvements des armées russes et en se procurant +avec discrétion des renseignements militaires. Dans ses entretiens avec +l'empereur Alexandre, il dirait, répéterait que l'empereur Napoléon +conservait le désir et l'espoir d'un arrangement à l'amiable, et il s'en +tiendrait à ces généralités; c'était surtout l'ensemble de son attitude, +le tour et le ton de son langage qui devaient persuader, ramener un peu +de confiance, provoquer une détente. Sans se hasarder sur le terrain des +discussions pratiques et serrer de trop près les questions, il +prodiguerait les assurances propres à tenir la Russie inerte et +engourdie pendant nos derniers mouvements, calmerait au besoin l'ardeur +guerrière d'Alexandre par des propos charmeurs, par des paroles +assoupissantes, et doucement, insensiblement, lui verserait ce +narcotique. + +Toutefois, afin de donner à sa mission plus d'apparence, le duc de +Bassano lui expédia un mémoire à l'adresse du chancelier Roumiantsof, +une note officielle[493]. Comme entrée en matière, le ministre français +faisait savoir que l'Empereur s'était décidé à une suprême tentative +auprès de l'Angleterre et l'avait encore une fois mise en demeure de +traiter. En effet, à la veille d'une nouvelle guerre sur le continent, +Napoléon avait jugé que cette sorte d'invocation platonique à la paix +générale serait d'un effet utile et grandiose. En notifiant sa démarche +à la Russie, ne donnait-il pas la preuve qu'il s'estimait toujours en +état d'alliance avec elle, qu'il ne considérait nullement comme périmé +l'article du traité de Tilsit interdisant aux deux puissances de +négocier séparément avec l'Angleterre? Le reste de l'exposé ministériel +reprenait nos griefs avec force, mais affirmait qu'il ne tenait qu'à la +Russie de donner aux différends une terminaison pacifique: toute la +pensée apparente du mémoire se résume en cette phrase: «Quelle que soit +la situation des choses, au moment où cette lettre parviendra à sa +destination, la paix dépendra encore des résolutions du cabinet russe.» + +[Note 493: Cette pièce, ainsi que l'instruction envoyée à Narbonne, +figure aux archives des affaires étrangères, Russie, 154.] + +Comme suprême sanction à ces paroles, Napoléon écrivit au Tsar une +lettre à la fois ferme et courtoise, sans négliger d'y mettre une pointe +de sentiment. Il ne méconnaissait pas la gravité de la situation, mais +affirmait son obstiné désir de paix, sa fidélité aux souvenirs du passé +et son intention de rester l'ami d'Alexandre, alors même que le malheur +des temps l'obligerait à traiter en ennemi l'empereur de Russie: «Votre +Majesté, disait-il, me permettra de l'assurer que, si la fatalité devait +rendre une guerre inévitable entre nous, elle ne changerait en rien les +sentiments que Votre Majesté m'a inspirés et qui sont à l'abri de toute +vicissitude et de toute altération[494].» + +[Note 494: _Corresp._, 18669.] + +La lettre pour Alexandre et la note pour Roumiantsof, écrites à Paris le +3 mai, transmises aussitôt à Narbonne, furent antidatées avec intention +du 25 avril; à cette époque, il était parfaitement admissible que le +texte portant expression des volontés russes ne fût pas encore parvenu à +Saint-Cloud: ainsi devenait plus vraisemblable cette ignorance voulue de +l'ultimatum sur laquelle l'Empereur fondait toute sa manoeuvre. + + + +II + +L'envoi de Narbonne ne faisait pas cesser tous les embarras que nous +avait causés la Russie en se déclarant à l'improviste. Aussi bien, +tandis que le général volerait à Wilna, que dire à Kourakine, qui +restait en face de nous, son ultimatum à la main, et réclamait à tout +instant une réponse? Assurément, si la mission de Narbonne réussissait, +il était à présumer que le gouvernement russe tempérerait le zèle de son +représentant et lui recommanderait moins d'insistance; mais, jusqu'à +l'arrivée de ces instructions modératrices, comment faire prendre +patience à l'obstiné questionneur? L'Empereur et son ministre se +résolurent à un système d'ajournements et de faux-fuyants: faisant fond +sur la faiblesse de Kourakine, sur le caractère de cet inoffensif +personnage, ils jugèrent possible d'abuser impunément de sa candeur, de +le traîner de jour en jour, d'heure en heure, sous les plus +invraisemblables prétextes, et aussitôt allait commencer pour +l'infortuné vieillard une longue série de mystifications. + +Dans ses entretiens avec lui, le duc de Bassano ne se plaçait plus sur +le terrain d'une résistance absolue à l'article premier de l'ultimatum. +L'Empereur lui-même avait déclaré qu'il ne se refusait pas en principe à +évacuer la Prusse, pourvu que la demande lui en fût faite sous une forme +compatible avec sa dignité, respectueuse de son honneur, pourvu que le +retrait de ses troupes lui fût présenté comme l'un des termes et non +comme la condition préalable de l'arrangement. Kourakine, toujours +intraitable sur le fond, se prêta à chercher un tempérament dans la +rédaction. Voici ce qu'il imagina: on signerait tout de suite une +convention préliminaire, qui servirait de base à une entente ultérieure +et définitive. Par le premier article de cette convention, l'empereur +des Français s'engagerait dès à présent et de la façon la plus formelle +à évacuer la Prusse, à réduire la garnison de Dantzick; par les articles +subséquents, la Russie s'obligerait à négocier ultérieurement sur les +autres objets en litige. Ainsi, dans le dispositif matériel de +l'arrangement, se trouverait établie, entre les concessions faites de +part et d'autre, une sorte de corrélation apparente et de balancement, +propre à en atténuer la disparité réelle. Le duc de Bassano parut agréer +cette idée et pria Kourakine de préparer à tête reposée une série +d'articles. + +Croyant tenir la solution pacifique à laquelle il aspirait de toute son +âme, Kourakine se mit aussitôt à l'oeuvre, prit la plume et rédigea de +son plus beau style un projet de convention. À son grand étonnement, un +jour, puis deux, puis trois s'écoulèrent, sans qu'il eût à faire usage +de son chef-d'oeuvre. Lorsqu'il se rendait chez le ministre, celui-ci +était invariablement absent: on eût dit qu'il avait oublié la grande +affaire et l'existence de l'ambassadeur. Kourakine se préparait à lui +rafraîchir la mémoire par une communication pressante, quand le 2 mai au +matin, se promenant dans son jardin et humant l'air frais des premières +heures, il vit se présenter à lui un employé du ministère, venu pour lui +exprimer tout le plaisir que Son Excellence éprouverait à le voir. +Réconforté par cet appel, le prince s'y rendit sur-le-champ: il accourut +tel qu'il était, «en bottes et en surtout, sans être coiffé», sans +prendre le temps de passer son uniforme constellé d'ordres et +d'insignes, ce qui dénotait chez lui une précipitation tout à fait +contraire à ses habitudes et une curiosité haletante. + +Le duc l'accueillit de la manière la plus affable. Il avait désiré le +voir, disait-il, afin de lui communiquer d'excellentes nouvelles, reçues +la veille de Pétersbourg, et il commença à lui lire la dépêche par +laquelle Lauriston rendait compte de ses entretiens avec le Tsar, avant +le départ pour Wilna. Afin de mieux prouver que rien ne pressait et que +l'on était encore fort loin d'une rupture, M. de Bassano citait les +paroles du monarque russe, toutes de douceur et de conciliation, et il +se servait de cette monnaie libéralement dispensée par Alexandre à nos +agents pour payer lui-même l'ambassadeur de ce prince: ce qui est +particulièrement digne d'attention,--fit-il observer,--c'est que +l'Empereur n'a pas dit à notre représentant un seul mot concernant +l'évacuation de la Prusse.--Quoi d'étonnant à cela, reprit Kourakine, +puisque mon maître a fait de moi l'intermédiaire unique et le canal de +cette négociation décisive? Et il attendait avec impatience l'instant où +le débat allait se rouvrir, où son projet de traité, qu'il portait +toujours dans sa poche, pourrait paraître au jour et s'exhiber. À son +vif déplaisir, le duc termina l'entretien sans avoir fait aucune +allusion à cette pièce. + +Trois jours passèrent encore; il n'était plus question du traité, et +Kourakine, ébranlé dans son optimisme, moins crédule qu'on ne l'avait +supposé, se sentait envahi d'un trouble croissant: il en venait à +concevoir les doutes les plus forts sur la sincérité du gouvernement +français, d'autant plus qu'il craignait maintenant que l'Empereur, en +partant pour l'armée, ne se dérobât à toute reprise de discussion. + +Renonçant à la course précipitée que ne lui semblaient plus commander +les dispositions de la Russie, Napoléon avait repris son projet +d'acheminement graduel vers le Nord, par l'Allemagne, par Dresde, où il +conduirait Marie-Louise à ses parents et convoquerait l'assemblée des +souverains. Le temps que lui prendraient ces opérations, sa volonté +d'arriver sur la Vistule et d'ouvrir la campagne en juin, ne lui +permettaient guère de prolonger son séjour à Paris au delà du +commencement de mai. Une seule considération le retenait encore: il ne +voulait pas sortir de sa capitale le premier et attendait, pour partir, +d'avoir appris que l'empereur Alexandre s'était rendu à Wilna et avait +pris position à proximité de la frontière. En prévision de cette +nouvelle, on procédait, au château de Saint-Cloud, aux préparatifs du +grand déplacement, et ces dispositions, malgré le secret ordonné, +commençaient à retentir au dehors. + +À mesure que le bruit du départ prend plus de consistance, Kourakine +s'émeut davantage, sent mieux le besoin d'arracher une réponse. Le 6 mai +au matin, n'y pouvant plus tenir, il se rend à l'hôtel des relations +extérieures, rue du Bac, et n'est point reçu: il revient à quatre heures +et demie, promène péniblement à travers les escaliers et les +antichambres sa lourde impotence, force enfin la porte du ministre et le +saisit. + +De nouveau, il se vit opposer une bonne grâce évasive: le duc lui avoua +qu'il était encore sans ordres de l'Empereur, sans pouvoirs pour achever +la négociation: mais, disait-il, pourquoi s'affecter si fort de ce +retard, pourquoi tant d'alarmes? + +«Rien ne presse, ajoutait-il sur un ton de nonchalance, nous avons le +temps et tous les moyens de nous entendre.» Doucement, il plaisantait +l'ambassadeur sur son manque de sang-froid et tâchait de le +tranquilliser. Embarrassé par ce flux de molles et caressantes paroles, +Kourakine éprouvait de grandes difficultés à placer les véhémentes +objurgations qu'il avait préparées: comment se fâcher avec un homme +aussi poli? Il finit pourtant par exprimer, avec toute la force dont il +était capable, l'étonnement profond où le jetait la quiétude du +ministre: celui-ci ignorait-il l'extrême péril de la situation? Les +troupes françaises continuaient d'avancer, les armées allaient se +trouver en présence, et de ce contact naîtrait indubitablement la +guerre, à moins qu'on n'y mît obstacle par un accord urgent. Erreur que +tout cela, reprenait le duc avec une inaltérable sérénité: «nos troupes +sont encore sur la Vistule, les vôtres n'ont pas dépassé leurs +frontières.--Mais l'Empereur va partir.--Il est possible que le départ +de l'Empereur ait lieu bientôt: mais l'époque n'en est pas encore +fixée.» + +Kourakine releva avec terreur l'aveu du ministre: «Quand l'Empereur sera +parti et que vous aurez également quitté Paris à sa suite, que les +communications seront interrompues entre vous et moi, quel sera donc mon +destin à Paris, et à quel avenir dois-je m'attendre?» Et l'angoisse se +peignait sur ses traits.--«Vous êtes toujours dans vos inquiétudes, +reprit le duc de Bassano. Rien n'est encore décidé. L'Empereur votre +maître est à Pétersbourg, et ses troupes sont derrière les frontières. +L'Empereur Napoléon est à Paris, et ses armées n'ont pas passé la +Vistule. Il y a du temps et l'on pourra s'arranger.--Mais voilà plus +d'une semaine que vous attendez les ordres de l'Empereur. Je ne puis +rester dans une pareille incertitude sur vos réponses. Mettez-vous à ma +place. Considérez les responsabilités majeures où je me trouve envers +l'Empereur mon maître, envers ma patrie, envers le public éclairé et +impartial de tous les pays, qui juge les événements politiques et la +conduite de ceux qui y contribuent. Je ne puis me contenter de +semblables délais, et surtout lorsque nous avons à prévenir une guerre +tellement imminente. Quand verrez-vous donc l'Empereur? + +«--Demain, j'aurai avec lui un travail extraordinaire, avant et après le +conseil des ministres. + +«--À quelle heure serez-vous de retour chez vous? + +«--Pas avant huit heures du soir. + +«--En ce cas, je ne pourrai vous voir demain, mais au moins ce sera, +j'espère, après-demain jeudi. + +«--Non, ne venez pas jeudi. J'aurai ce jour-là mon travail ordinaire +avec l'Empereur, et il y aura spectacle à Saint-Cloud, où le corps +diplomatique sera invité. + +«--Ce sera donc vendredi, mais j'espère au moins que pour ce jour-là +vous aurez vos ordres et que je pourrai enfin de mon côté vous produire +mes deux projets de convention et d'armistice, que chaque jour je prends +avec moi et qui sont déjà usés et troués dans ma poche... Donnez-moi des +réponses sur les articles que je vous ai proposés, quelles qu'elles +soient; mais que je puisse donner à ma cour un résultat quelconque de la +communication que j'ai faite de ces articles.» + +Tout ce que put obtenir Kourakine, ce fut la promesse d'un nouvel +entretien pour le vendredi 9 mai, sans l'annonce positive d'une réponse. + +Rentré chez lui, au sortir de cette décevante conférence, l'ambassadeur +tomba dans un abîme de réflexions amères. Quand il se fut remémoré +toutes les épreuves par lesquelles il avait passé depuis quinze jours, +ses dernières illusions tombèrent. La lumière se fit pleinement dans son +esprit: la mauvaise foi du cabinet français lui apparut insigne, +évidente, palpable: il se sentit outrageusement joué, en présence de +gens bien décidés à ne pas traiter, à cacher sous une ombre de +négociation des projets d'attaque et de surprise. + +À cette constation désolante, d'autres causes s'ajoutèrent pour le +pousser à bout. Depuis quelque temps, son séjour à Paris ne lui valait +que mortifications. Il n'en avait pas fini avec les tracas que lui +avaient causés l'intrigue de Tchernitchef et le procès de ses +complices. Cette déplorable affaire avait une suite inattendue, +indépendamment de son épilogue naturel. Le 1er mai, l'échafaud s'était +dressé en place de Grève; Michel avait été conduit au supplice, et sa +tête était tombée sous le couperet de la guillotine[495]. Saget avait +subi en même temps sa peine infamante, mais cette double expiation +n'avait point épuisé la colère du gouvernement impérial et suspendu ses +rigueurs. Non seulement les deux acquittés, Salmon et Mosès, après un +simulacre de mise en liberté, avaient été arrêtés à nouveau par mesure +de haute police et réincarcérés comme prisonniers d'État, mais Wustinger +avait éprouvé le même sort, malgré sa qualité d'employé à l'ambassade +russe. Au sortir de l'audience où il avait figuré comme simple témoin, +on l'avait relaxé d'abord et rendu à son maître; celui-ci s'était +applaudi de cette réparation tardive, tout en s'étonnant un peu que +Wustinger lui eût été renvoyé sans un mot d'excuse et que ce concierge +intermittent eût reparu à l'hôtel Thélusson «comme tombé des nues[496]»; +il s'apprêtait à le congédier par égard pour la France, lorsque la +police lui avait épargné cette peine. Au bout de quelques jours, +l'élargissement de Wustinger ne semblant pas compatible avec l'ordre +public, il avait été ressaisi, enlevé par les agents en pleine rue de +Bourgogne, remis en lieu sûr, et depuis lors Kourakine protestait en +vain contre cette récidive dans l'arbitraire. + +[Note 495: _Journal de l'Empire_, n° du 2 mai 1812.] + +[Note 496: Note du 6 mai, archives des affaires étrangères, Russie, +154.] + +De plus, par la faute du gouvernement français, il éprouvait maintenant +des difficultés à remplir les devoirs les plus positifs de sa charge. On +retardait ses courriers, c'est-à-dire l'expédition de ses rapports: il y +avait, à n'en pas douter, un parti pris de l'isoler, de le mettre en +état de blocus, afin qu'il ne pût signaler à son gouvernement la +situation réelle et le manège perfide de la France. Enfin, chez toutes +les personnes tenant à la cour, chez les ministres des puissances +alliées à l'Empereur, il remarquait des allures plus qu'équivoques, une +disposition à se cacher de lui, à lui faire mystère de tout. Le 30 +avril, à Saint-Cloud, il s'était rencontré à la table du duc de Frioul +avec le prince de Schwartzenberg: en cette occasion, l'ambassadeur +d'Autriche avait paru lui témoigner une ouverture de coeur qu'expliquait +leur longue intimité; il n'avait jamais été plus prévenant, plus +affectueux, et voici qu'au lendemain de ces effusions Kourakine +apprenait le subit départ de Schwartzenberg, allant prendre le +commandement du corps destiné à opérer contre la Russie. Tout le monde +s'accordait donc à le duper, à le berner: c'était un mot d'ordre donné +que de se faire un jouet de lui et de le tromper indignement. Alors, +sous l'impression de ces trop légitimes griefs, sous le coup de +multiples et cuisantes blessures, l'amour-propre exaspéré du pauvre +homme se révolta, en même temps qu'un sentiment plus haut, la passion de +venger son maître outragé en sa personne, envahissait son âme. La colère +des faibles est souvent aveugle en ses mouvements et déconcertante par +ses effets: celle de Kourakine le porta à un belliqueux coup de tête. +Brusquement, le pusillanime vieillard se transforme en un foudre de +guerre. Jusqu'alors, l'idée seule d'une rupture avec Napoléon le faisait +trembler de tous ses membres: maintenant, c'est lui qui va la précipiter +et pousser les choses à l'extrême. + +Le 7 mai, avant d'avoir revu le duc de Bassano, à la veille de la +conférence promise, il lance une note enflammée: il y fait connaître que +tout ajournement nouveau le mettra dans l'obligation de quitter Paris: +en vue de cette éventualité, il réclame dès à présent ses +passeports[497]. De sa propre initiative, il se résout à la démarche la +plus grave dont un ambassadeur puisse assumer la responsabilité, à celle +qui précède immédiatement et annonce le recours aux armes. Par un +affolement subit et trop explicable, l'adversaire convaincu de la guerre +se trouvait amené à la déclarer. + +[Note 497: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.] + +Cette bombe éclatant à l'improviste avait de quoi troubler à l'égal les +gouvernements français et russe dans leurs secrets calculs. La tactique +d'Alexandre tendait à provoquer la guerre, sans la déclarer, et à faire +prononcer par son adversaire l'irréparable signal. La démarche inopinée +de Kourakine, dont le public comprendrait mal les motifs, risquait +d'intervertir les rôles: elle ne pouvait que compromettre et mécontenter +le Tsar. D'autre part, elle attaquait et mettait en péril tout le +système de temporisation imaginé par l'empereur des Français. Si +Napoléon avait rusé avec Kourakine au lieu de repousser franchement son +ultimatum, c'était à seule fin de retarder l'instant où les prétentions +apparaîtraient inconciliables et le conflit patent. Par malheur, en +ménageant trop peu la dignité et la patience de Kourakine, en le +soumettant à un régime vraiment intolérable, on s'était précipité dans +l'inconvénient que l'on voulait éviter; tendue à l'excès, la corde avait +cassé: on s'était attiré un acte qui consommait et signalait la rupture. +Si Kourakine quittait Paris, l'empereur Alexandre aurait toutes raisons +pour éconduire lui-même Narbonne, s'estimer en état de guerre, pousser +ses troupes en avant et les jeter sur le pays compris entre le Niémen et +la Vistule. + +Le seul moyen pour Napoléon d'obvier à ce danger était d'apaiser +Kourakine, de l'amadouer, de lui faire rétracter sa demande de +passeports. Quelque indispensable que fût ce travail, l'Empereur n'y +pouvait procéder en personne. Il venait enfin d'apprendre qu'Alexandre +avait quitté Pétersbourg pour Wilna, et cette résolution commandait la +sienne. Il se décida à partir, en laissant derrière lui son ministre des +relations extérieures pour faire entendre raison à Kourakine et l'amener +à résipiscence. + +Le 5 mai, il s'était montré à l'Opéra, avec l'Impératrice; c'étaient ses +adieux aux Parisiens, qui ne devaient plus le revoir triomphant et +heureux. Le 9, de grand matin, le départ se fit de Saint-Cloud: dans la +journée, des centaines, des milliers d'équipages sortirent bruyamment de +Paris, s'empressant à la suite de Leurs Majestés et couvrant les routes. +Pendant plusieurs jours, entre Paris et la frontière, la circulation est +interrompue; tous les moyens ordinaires de transport sont monopolisés, +tous les chevaux de poste réquisitionnés, un grand fracas met les +populations en émoi: c'est l'Empereur qui passe, magnifiquement escorté. +Mais il tient encore à faire croire qu'il entreprend un voyage de pur +apparat et de convenance, doublé d'une tournée militaire. Le 10 mai, le +_Moniteur_ publiait la note suivante, sous la date de la veille: +«L'Empereur est parti aujourd'hui pour aller faire l'inspection de la +Grande Armée, réunie sur la Vistule. Sa Majesté l'Impératrice +accompagnera Sa Majesté jusqu'à Dresde, où elle espère jouir du bonheur +de voir son auguste famille.» Napoléon partait officiellement pour +Dresde, pour Varsovie, et subrepticement pour Moscou. + +L'entretien convenu entre Maret et Kourakine eut lieu peu d'heures après +ce départ, dans la journée du 9. L'ambassadeur se présenta au +rendez-vous affermi dans ses résolutions, fort de sa conscience en +repos, mais le coeur navré de ce que le soin de sa dignité l'avait +obligé à faire. En apercevant le duc: «Vous voyez, dit-il, à quoi vous +m'avez réduit.» Et il rappela sa demande de passeports.--«Mais comment, +interrompit le ministre, avez-vous pu prendre une résolution aussi +précipitée, une résolution qui entraîne sur vous la responsabilité de la +guerre? Avez-vous eu pour cela des ordres de l'Empereur votre +maître?--Non, je n'ai pu les avoir. L'Empereur mon maître ne pouvait +prévoir ni supposer tout ce qui m'est arrivé et ces retards de plus de +quinze jours que vous avez laissés s'écouler sans répondre aux +communications dont j'étais chargé.» Alors, en termes tour à tour +affectueux et sévères, le duc essaya de le raisonner, de le sermonner, +de lui faire comprendre la redoutable portée de son acte. La guerre +était possible, disait-il, mais non certaine; il le savait mieux que +personne, comme ministre et confident de l'Empereur, et c'était au +moment où l'on pouvait conserver les plus sérieuses espérances de paix +que l'ambassadeur de Russie prenait sur lui de les anéantir d'un trait +de plume. Avait-il donc songé, cet ambassadeur si bien intentionné +jusqu'alors, au poids dont il allait charger sa conscience, aux +reproches que seraient en droit de lui adresser son souverain, son pays, +l'Europe, l'humanité? Ces réflexions, Kourakine se les était faites et +avait passé outre; néanmoins, à l'aspect des effrayantes perspectives +que son interlocuteur déployait à ses yeux, le sentiment de sa +responsabilité l'étreignit davantage et l'accabla. Ce surcroît d'épreuve +excédait ses forces: sa face s'empourpra, des sanglots lui montèrent à +la gorge, et il fondit en larmes[498]. + +[Note 498: Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, en date du 10 mai. +Archives des affaires étrangères, Russie, 154.] + +Le duc, témoin impassible de cette explosion, se préparait à en +profiter, lorsque Kourakine, par un suprême effort de volonté, se roidit +contre son émotion et se ressaisit. Il refusa de retirer sa demande de +passeports à moins que la France ne rompît un injurieux silence. +Récapitulant ses griefs, énumérant ses sujets de plainte, il serrait le +duc entre les deux termes de cette alternative: répondre à ses notes ou +le laisser partir. + +Si infranchissable que parût le cercle où le ministre français se voyait +enfermé, il trouva moyen d'en sortir, découvrit une échappatoire. Il se +montra prêt à discuter enfin l'arrangement. Seulement, avant de répondre +sur le fond, il souleva une difficulté de forme, posa une question +préalable: Vous offrez, dit-il à Kourakine, de signer un accord sur les +bases proposées par la Russie? Soit; l'Empereur ne s'y refuse point. +Mettons-nous donc à l'oeuvre, entrons en matière, et avant tout, pour +faire bonne et valable besogne, remplissons les formalités qu'exige en +pareil cas la procédure diplomatique. La première et la plus +essentielle, entre négociateurs prêts à s'aboucher, est de se +communiquer respectivement leurs pouvoirs. Êtes-vous muni d'un acte +authentique et spécial qui vous autorise à conclure et signer un +arrangement? En ce cas, veuillez exhiber et me communiquer ces pouvoirs. + +Kourakine dut confesser qu'il ne les possédait point: le duc s'en +doutait et prenait sciemment son adversaire au dépourvu. La cour de +Russie avait si peu la pensée de traiter sérieusement, elle avait si peu +prévu l'acceptation de ses exigences qu'elle avait négligé de conférer à +son représentant les pouvoirs nécessaires pour passer un acte qui +constaterait l'entente: elle s'était bornée à lui en annoncer +l'expédition ultérieure et éventuelle. La manoeuvre du gouvernement +français était donc habilement conçue et dégageait sa position. On lui +reprochait un défaut de sincérité; il ripostait en obligeant Kourakine à +découvrir chez son propre cabinet un manque de bonne foi ou tout au +moins d'empressement. + +À la vérité, Kourakine pouvait répondre--et il ne s'en fit pas faute dès +qu'il fut revenu de la stupéfaction où l'avait jeté cette diversion +inopinée--que son caractère d'ambassadeur lui donnait essentiellement +qualité pour recevoir et constater l'adhésion de la France aux bases +proposées. S'il n'était point investi des pouvoirs nécessaires pour +signer un contrat en forme, il s'offrait quand même à le passer. +Supposant malgré tout la bonne foi de son gouvernement, jugeant les +autres d'après lui-même, il ne mettait pas en doute et garantissait +l'approbation de son maître. Toujours sincère, émouvant à force +d'honnêteté, il supplia, il adjura le duc, avec l'accent d'une +conviction profonde, de ne plus s'arrêter à de misérables arguties, à de +dangereuses chicanes: «Puisqu'il en est temps encore, disait-il, ne +perdons pas un instant; négocions à fond et franchement; arrêtons un +projet d'arrangement, et je signerai sous réserve d'une ratification qui +viendra sûrement: en agissant ainsi, nous aurons bien servi nos maîtres +et nos pays.--Non pas, reprenait le duc, nous ne serions pas à deux de +jeu. J'ai mes pleins pouvoirs, vous n'avez pas les vôtres. Plus d'une +année nous avons demandé que vous en fussiez revêtu. Avant que vous le +soyez, comment voulez-vous que je puisse négocier avec vous? Je ne puis +nullement accéder à ce mode de procéder.» Et tenant tout en suspens, il +rejetait sur la Russie la responsabilité des retards dont se plaignait +l'ambassadeur, déniait à celui-ci le droit de s'en offusquer et de +réclamer ses passeports. + +Cette controverse occupa la journée du 10 mai. Le soir, désespérant de +vaincre un parti pris de déloyauté, revenant à l'idée de trancher dans +le vif, Kourakine se jura de retourner le lendemain chez le ministre, à +seule fin de rompre définitivement et d'exiger ses passeports. La nuit +passa sur cette résolution sans la changer. Au matin, Kourakine se +préparait à prendre pour la dernière fois le chemin de l'hôtel de la rue +du Bac, lorsqu'il apprit par un billet assez embarrassé du ministre que +celui-ci avait quitté Paris dans la nuit pour rejoindre l'Empereur. +Après avoir opposé une fin de non-recevoir qui lui avait permis d'éluder +à la fois une réponse à l'ultimatum et la remise des passeports, le duc +avait jugé opportun de se soustraire par un départ à de nouvelles +réquisitions: entre l'ambassadeur et lui, il était en train de mettre +deux cents lieues de pays. Et Kourakine restait en face du vide, +désorienté, accablé, une fois de plus mystifié, mais placé dans +l'impossibilité de se venger par le coup d'éclat qu'il méditait, car +l'éloignement allait permettre à l'Empereur de lui faire attendre +indéfiniment son congé et les moyens matériels de partir. Pour le +moment, il se voyait condamné à rester, rivé à son poste, ambassadeur +malgré lui. Il prit la résolution d'abriter son chagrin et ses +humiliations dans une maison de plaisance qu'il avait louée pour la +belle saison: au lieu de partir pour la Russie, il partit pour la +campagne. Établi au pavillon de Coislin, près de Saint-Cloud, il +apercevait de ses fenêtres l'impériale résidence où il avait été comblé +naguère de distinctions et d'honneurs, et une profonde mélancolie +s'emparait de lui lorsqu'il comparait à ce triomphant passé sa détresse +actuelle[499]. + +[Note 499: Voy. aux archives des affaires étrangères ses lettres +particulières au duc de Bassano.] + +À travers de multiples péripéties, Napoléon était parvenu à ses fins. Il +retardait le dénouement de la crise, sans chercher à le modifier: il +comprimait le cours des événements, se réservant de le déchaîner à son +heure. En retenant Kourakine, il sauvait l'apparence de la paix: il +rendait possible l'accalmie momentanée qu'il espérait créer par l'envoi +de Narbonne: tandis qu'il s'essayait à renouer en Russie le fil de la +négociation, il l'empêchait de se briser à Paris: il évitait que le fait +brutal et matériel de la rupture n'éclatât derrière lui, dans son dos, +tandis qu'il irait tenir à Dresde de solennelles assises, recevoir +l'hommage et le serment des rois, et gagnerait à pas comptés les +frontières de la Russie. Pour obtenir ce résultat, aucun scrupule ne +l'avait arrêté: artifices, caresses, violences, procédés despotiques et +raffinements de duplicité, tous les moyens lui avaient été bons: jamais +le jeu compliqué de la diplomatie, ses roueries et ses petites habiletés +ne s'étaient plus bizarrement enchevêtrés aux conceptions d'une +politique effrénée qui avait entrepris encore une fois de bouleverser +l'Europe et de la remanier à jour fixe. + + + +CHAPITRE XII + +DRESDE. + + +À travers l'Allemagne.--Arrivée à Dresde.--Installation de +l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La +reine de Westphalie.--Arrivée de l'empereur et de l'impératrice +d'Autriche.--Belle-mère et belle-fille.--Fête du 19 avril.--Aspect de +Dresde pendant le congrès.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au +travail.--Lettre de Kourakine réclamant à nouveau ses +passeports.--Manoeuvre de la dernière heure.--Ordre expédié à Lauriston +de se rendre à Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La +journée des souverains à Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette +de l'Impératrice.--L'après-midi.--Goûts et occupations de l'empereur +François.--Le dîner.--Cérémonial napoléonien.--Napoléon et Louis +XVI.--La soirée.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie +des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de +Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec +l'empereur François.--Il se met en frais de galanterie auprès de +l'impératrice d'Autriche et ne réussit pas à la gagner.--Intimité +apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napoléon comparé +au soleil.--Le roi de Prusse.--Le _Kronprinz_.--Hiérarchie établie entre +les souverains.--Concours de bassesses.--Apogée de la puissance +impériale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napoléon se montre +davantage en public; promenade à cheval autour de Dresde.--Visite à +l'église Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une église catholique de +Lithuanie.--La veillée des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de +sa mission.--Explosion printanière; approche de la saison favorable aux +hostilités.--Dernier appel à la Suède et à la Turquie.--Napoléon décide +de soulever la Pologne.--Il songe à Talleyrand pour l'ambassade de +Varsovie; raisons qui le portent à ce choix, incidents qui l'y font +renoncer.--Nouvelle disgrâce de Talleyrand.--L'abbé de Pradt.--Choix +funeste.--Objets proposés au zèle de l'ambassadeur.--Napoléon cherche à +gagner encore quelques jours.--Son départ de Dresde.--L'assemblée des +souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif +et caractère de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il +s'efforce de ménager un accord entre la Russie et la Porte.--Congrès et +traité de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral +Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espère +ébranler le monde slave et le précipiter sur l'Illyrie et l'Italie +françaises.--L'idée des nationalités se retourne contre la +France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicité de la Prusse et des +cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements +de Jérôme-Napoléon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de +Sémonville.--Parmi les Français, les grands se lassent et s'inquiètent: +la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un +soldat.--L'armée croit aller aux Indes. + + + +I + +Pour aller à Dresde, l'Empereur et l'Impératrice prirent par Châlons et +Metz, franchirent le Rhin à Mayence, puis, se détournant légèrement vers +le sud, passèrent à proximité du Wurtemberg et de la Bavière. Sur tout +leur parcours, l'Allemagne avait échelonné des princes, courbés dans une +attitude d'adoration. On trouva à Mayence ceux d'Anhalt et de +Hesse-Darmstadt; à Wurtzbourg, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de +Bade obtinrent quelques instants d'entretien; à Bamberg, pendant qu'on +relayait, les ducs Guillaume et Pie de Bavière présentèrent leurs +hommages. Napoléon voyageait avec le faste et l'appareil d'un potentat +d'Asie; des populations entières avaient été réquisitionnées pour +aplanir devant lui et réparer la route; pendant la nuit, de grands +bûchers, dressés de place en place, s'allumaient à mesure qu'avançaient +les voitures impériales et répandaient sur leur passage une clarté +d'incendie. + +Comme la longueur des étapes se réglait d'après les convenances et la +santé de l'Impératrice, le jour de l'arrivée à Dresde n'avait pu être +rigoureusement fixé. Cette incertitude troublait fort le roi et la reine +de Saxe, qui craignaient d'être surpris par leur visiteur et de ne +pouvoir à temps se porter à sa rencontre. Le 15 mai, ils prirent le +parti de s'établir dans la petite ville de Freyberg, située à huit +lieues en avant de Dresde[500]. Le soir venu, le Roi ne voulait point se +coucher; pour le décider à prendre un peu de repos, il fallut que son +ministre des affaires étrangères, le baron de Senft, passât la nuit sur +une haise à l'entrée de son appartement, prêt à l'avertir au premier +signal[501]. Pourtant, la nuit, puis la matinée du lendemain, +s'écoulèrent sans alerte; dans l'après-midi seulement, les équipages +impériaux furent annoncés et presque aussitôt arrivèrent. Après de +rapides effusions, les deux cours se confondirent; Français et Saxons se +répartirent côte à côte dans les mêmes voitures, la course fut reprise, +et l'entrée à Dresde se fit le soir même, aux flambeaux, au son de +toutes les cloches, au bruit des salves d'artillerie dont les montagnes +d'alentour se renvoyaient les échos en interminables roulements. + +[Note 500: Serra, ministre de France à Dresde, à Maret, 15 mai +1812.] + +[Note 501: _Mémoires du comte de Senft-Pilsach_, ministre des +affaires étrangères de Saxe, p. 106.] + +L'Empereur fut conduit au château royal, à la Résidence, comme disent +les Allemands: là, tous les princes de la famille de Saxe se trouvèrent +réunis pour lui souhaiter la bienvenue. Sur l'escalier d'honneur, des +gardes suisses faisaient la haie, armés de hallebardes, portant le +tricorne à plume blanche et la perruque à trois marteaux, tout habillés +de taffetas jaune et violet. Cette tenue plus galante que martiale fit +sourire nos jeunes officiers, qui trouvèrent aux gardes de Sa Majesté +Saxonne un air de «scaramouches[502]». À travers ce décor, l'Empereur +fut conduit aux appartements qui lui avaient été réservés, les plus +beaux, les plus vastes du palais, ceux qu'avait naguère habités et +embellis Auguste II, l'électeur-roi de fastueuse mémoire. + +[Note 502: _Journal du maréchal de Castellane_, I, 92.] + +Le lendemain, on chanta un _Te Deum_ solennel pour remercier le ciel de +sa venue: il y eut présentation de la cour et du corps diplomatique. Le +ministre de Russie, M. de Kanikof, parut avec ses collègues: comme +l'Empereur l'accueillit bien et affecta même de le distinguer, quelques +assistants y virent un symptôme de paix; d'autres, plus avisés, dirent +que le conquérant, tout en se préparant à l'attaque, rentrait encore ses +griffes et «faisait patte de velours[503]». + +[Note 503: Sur le détail des journées à Dresde, nous avons pu +consulter le _Journal inédit_ du grand maître de la cour de Saxe, que M. +Frédéric Masson a bien voulu nous communiquer.] + +Dans la même journée, l'Empereur revit ses hôtes saxons et put les +observer de plus près. Il retrouva le Roi tel qu'il l'avait connu à +Dresde en 1807, à Paris en 1809, c'est-à-dire parfaitement docile, plein +de prévenances, et leur intimité sembla tout de suite reprendre et se +fortifier. À vrai dire, il eût été difficile de découvrir la moindre +affinité de caractère entre le violent empereur et le monarque pacifique +qui le recevait à Dresde. Paternel et digne, bienveillant sans +familiarité, Frédéric-Auguste s'était concilié à la fois le respect et +l'affection de ses peuples; n'ambitionnant point d'autre gloire, il se +fût contenté de régner en paix sur des sujets faciles à gouverner. Il se +déchargeait volontiers du poids des affaires sur un favori doux et âgé +comme lui, le comte Marcolini; son bonheur eût été de se livrer sans +contrainte aux exercices d'une dévotion minutieuse, entremêlés de +quelques distractions idylliques et champêtres[504]. Mais il avait +compris que la sécurité et l'avenir de son État étaient au prix d'un +accord étroit avec le dominateur de l'Allemagne; il l'avait donc choisi +pour inspirateur et pour guide, et, sans l'interroger, sans chercher à +pénétrer ses projets, suivait en tout ses impulsions avec une déférence +discrète. + +[Note 504: Il écrivait à Marcolini, au cours d'un voyage: «J'ai été +régalé du matin au soir par le chant des rossignols. Ils abondent, même +dans les plus misérables villages. Ils seraient bien mieux placés dans +mon jardin de Pillnitz, où vous savez que nous n'avons jamais pu en +établir.» Bourgoing, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 mai 1811.] + +La Reine, d'un physique disgracieux et de réputation équivoque, aidait +son mari à organiser les réceptions, les fêtes, et n'y apportait par +elle-même aucun agrément. Les princes frères du Roi, tout entiers à leur +famille, à leurs pratiques de piété, à leurs jardins, offraient le +modèle des vertus privées, sans aucune des qualités qu'eût exigées leur +rang; Napoléon les jugea du premier coup indignes de l'occuper: il se +borna à leur faire passer la parade, pour ainsi dire, et à leur adresser +quelques questions sur le degré d'avancement de leur instruction +militaire[505]. Quant aux autres membres de la cour, il les trouva +pleins d'une admiration craintive, empressés à lui faire fête autant que +le leur permettaient des ressources assez bornées. + +[Note 505: _Mémoires de Senft_, 172.] + +Foncièrement attachés au passé, dont ils gardaient l'esprit, les usages +et la politesse, les Saxons cédaient néanmoins aux circonstances, se +livraient au glorieux parvenu sans l'aimer et se laissaient entraîner +par lui, avec quelque effarement, dans un tourbillon d'occupations et de +plaisirs qui dérangeait leurs habitudes tranquilles. Dans ce monde d'un +autre âge, aux tons effacés, aux nuances discrètes et fanées, Napoléon +allait trancher plus que partout ailleurs par l'exubérance de son génie, +l'éclat cru de son esprit et de son langage, son luxe flambant et neuf. + +Il avait accepté l'hospitalité des souverains saxons, mais il voulait +être chez lui dans leur palais, y tenir maison et table ouverte. C'était +une cour entière qu'il avait emmenée, les principaux dignitaires de son +état-major, sa maison militaire, un service complet de chambellans, +d'écuyers et de pages, un préfet du palais, et de plus l'accompagnement +ordinaire de l'Impératrice aux jours de solennité, grande maîtresse et +grand chambellan, premier écuyer, chevalier d'honneur, trois +chambellans, trois écuyers, trois dames du palais. Les noms les plus +illustres de l'ancienne et de la nouvelle France figuraient ensemble +dans ce cortège, un Turenne, un Noailles, un Montesquiou, à côté d'une +Montebello. En même temps, se faisant suivre d'un personnel démesurément +nombreux, de tout un service d'appartement et de bouche, l'Empereur +avait ordonné de transporter à Dresde son argenterie, le splendide écrin +de l'Impératrice, les joyaux de la couronne, tout ce qui pouvait +rehausser matériellement et parer le rang suprême. Dans son nouveau +séjour, il voulait devenir le centre rayonnant vers lequel se +tourneraient tous les regards, toutes les curiosités, et faire lui-même +les honneurs de Dresde aux princes étrangers qu'il y avait conviés en +foule. + +Les princes de la Confédération du Rhin commençaient à se présenter, à +se succéder dans un interminable défilé. Dès le matin du 17, on avait vu +arriver ceux de Weymar, de Cobourg, de Mecklembourg, et le grand-duc de +Wurtzbourg, primat de la Confédération. Dans la soirée, la cour de Saxe +eut à recevoir la reine Catherine de Westphalie, appelée par invitation +spéciale de l'Empereur. Napoléon avait pris en affection cette princesse +si charmante, si vivante, qui aimait si franchement son mari et faisait +une heureuse exception par ses allures prime-sautières, par la sincérité +de ses sentiments, dans le milieu compassé des cours: l'attention qu'il +avait eue de la mander frappait d'autant plus qu'il avait écarté de la +réunion, avec un soin rigoureux, les autres membres de sa famille. + +Eugène avait traversé Dresde peu de jours auparavant, mais n'avait fait +qu'y paraître et y plaire: il avait reçu ordre de rejoindre ses troupes +au plus vite. Jérôme n'avait pas eu permission de quitter son quartier +général. Pour Murat, la prohibition avait été plus nette encore et plus +sensible. Bien que le roi de Naples, arrivant d'Italie, semblât +naturellement appelé à passer par la Saxe pour se rendre en Pologne, +l'Empereur lui avait imposé un itinéraire dont le tracé aboutissait +directement à Dantzick et s'éloignait de la capitale saxonne. À +l'entendre, s'il avait agi de la sorte, c'était par égard pour son +beau-père: l'empereur d'Autriche regrettait toujours ses possessions +d'Italie: la vue d'un prince établi en ce pays par nos armes pourrait +affliger ses yeux: pourquoi lui gâter la joie qu'il éprouverait à revoir +sa fille? Dans la réalité, le motif de l'exclusion était tout autre, et +Napoléon ne se privait pas de l'indiquer à ses familiers, lorsqu'il +voulait être franc. Tel qu'il connaissait Murat, il jugeait dangereux +pour ce roi de promotion récente tout contact avec des souverains +d'ancienne souche et particulièrement avec la maison d'Autriche: «Sa +tête va tourner, disait-il, si l'empereur François lui adresse quelques +paroles aimables[506].» Ravi de ces avances, flatté dans sa vanité de se +voir recherché par le descendant de quarante-deux empereurs, Murat se +laisserait aller sans doute, avec l'intempérance habituelle de sa +langue, à des confidences compromettantes, à des propos qui +l'engageraient: ainsi se créerait entre l'Autriche, aspirant au fond à +rentrer en Italie, et Murat, aspirant à s'y faire une position +indépendante, une intelligence suspecte, que Napoléon tenait +essentiellement à empêcher. Se défiant à l'égal des souverains qu'il +avait placés sur le trône et de ceux qu'il y avait laissés, il +n'admettait pas que trop d'intimité s'établît entre les uns et les +autres. + +[Note 506: _Documents inédits_.] + +L'empereur et l'impératrice d'Autriche arrivèrent dans l'après-midi du +19 et reçurent les mêmes honneurs que Napoléon lui-même, avec cette +différence que le couple saxon ne se porta point au-devant d'eux. +Établis au palais, ils se préparaient à visiter l'empereur des Français, +quand celui-ci, les prévenant, se fit annoncer. Quelques instants après, +il arrivait avec Marie-Louise, avec toute sa suite, et les deux cours se +trouvèrent en présence. + +Cette première entrevue fut cérémonieuse et guindée. Embarrassé et +gauche, conscient de son infériorité, François Ier restait sur la +réserve et ne s'attendrit qu'en recevant dans ses bras celle qu'il +nommait «sa chère Louise». L'air de santé et de bonheur qui brillait sur +les traits de Marie-Louise parut causer à l'impératrice autrichienne +plus de surprise que de satisfaction. Cette princesse s'était préparée à +s'apitoyer sur le sort de sa belle-fille, mariée au despote exécré, et +éprouvait une déception à ne pouvoir la plaindre. Quant à Napoléon, il +constata avec désappointement que les souverains autrichiens ne +s'étaient fait accompagner d'aucun de leurs proches. Il eût aimé, durant +son séjour en Saxe, à marcher environné d'un cortège d'archiducs; il +avait fait exprimer à Vienne le plaisir qu'aurait Marie-Louise à se +retrouver avec ses frères et regretta qu'on eût négligé d'obtempérer à +ce voeu. Il marqua surtout quelque étonnement de ne pas voir l'héritier +présomptif de la couronne, l'archiduc Ferdinand, et comme sa belle-mère +s'excusait de ne l'avoir point amené en alléguant les seize ans du jeune +prince, sa timidité d'adolescent craintif et un peu sauvage, son +éloignement pour le monde: «Vous n'avez qu'à me le donner pendant un an, +dit vivement l'Empereur, et vous verrez comme je vous le +dégourdirai[507].» + +[Note 507: Bulletin transmis de Vienne le 3 juillet par le +secrétaire d'ambassade La Blanche. Tous les échos de l'entrevue +retentissaient à Vienne.] + +Le soir, il y eut par extraordinaire grand couvert chez le roi de Saxe: +pour cette fois, Napoléon avait voulu laisser à ses hôtes le plaisir de +recevoir à leur table et de fêter les souverains. Après le repas, servi +par les grands officiers de la couronne de Saxe, l'illustre assemblée se +rendit dans les appartements de la Reine, et là, se groupant autour des +fenêtres ouvertes, qui donnaient sur l'Elbe, put contempler le spectacle +de Dresde illuminée. Formée de pylônes et d'arcs resplendissants, +l'illumination couvrait l'esplanade située au devant du château et +prolongeait sur le beau pont qui vient y aboutir une flamboyante allée. +Un peu plus loin, un pont de radeaux, établi pour la circonstance, +offrait une décoration non moins brillante, qui se reflétait sur le +fleuve et semblait poser à la surface des eaux une autre ligne de feux, +d'un éclat discret et pâli. Sur les quais, sur les terrasses, la foule +se pressait pour jouir du spectacle, et de la ville entière, où les rues +illuminées traçaient de clairs sillons, montait un bruit de peuple en +fête[508]. + +[Note 508: _Gazette universelle_ d'Augsbourg, 29 mai. _Journal de +l'Empire_, 2 juin.] + +Depuis l'arrivée des souverains, la charmante capitale de la Saxe ne se +reconnaissait plus. D'ordinaire, l'aspect en était calme et reposant; +dans les rues s'ouvrant sur de fraîches perspectives de verdure et de +montagnes, peu de monde, point de voitures: des chaises à porteurs, +doucement balancées, où se laissaient entrevoir les dames de la ville, +poudrées et attifées à la mode d'autrefois: le dimanche, pour égayer ces +solitudes, des choeurs d'écoliers en manteau court, chantant des +cantiques[509]. En ce lieu privilégié de la nature, embelli par l'art, à +peu près épargné par la guerre, la vie était oisive et molle, les moeurs +retardaient sur le siècle, Dresde avait eu pourtant cette année même sa +révolution: dans la toilette d'apparat des femmes, le manteau de cour +avait remplacé les paniers[510]: à cela près, on se serait cru de +cinquante ans en arrière, et le style ancien des monuments, leur grâce +vieillie, les courbes onduleuses de leurs lignes, la profusion +d'ornements en rocaille qui s'enroulaient sur leurs façades, +complétaient l'illusion. Et voici que Napoléon avait choisi cette ville +pour y donner l'une de ces pompeuses représentations qu'il excellait à +monter, pour y jeter une invasion de magnificences, un monde d'étrangers +de tout ordre, de tout rang et de tout pays. + +[Note 509: _Journal de Castellane_, I, 95.] + +[Note 510: _Id._] + +Peu de troupes, à la vérité: nos colonnes côtoyaient Dresde sans y +entrer: l'Empereur lui avait épargné le fardeau de trop nombreux +passages: seuls, quelques détachements de la Garde promenaient par les +rues leur air vainqueur et leur splendide tenue, fraternisant avec les +beaux grenadiers de Saxe, en habit rouge à revers jaunes. Mais le fracas +des entrées, les chaises de poste roulant sur le pavé et amenant +d'insignes personnages, les carrosses dorés sortant pour les visites de +cérémonie, l'affluence et le luxe des équipages, des costumes, des +livrées, mettaient partout un tumulte et un éblouissement: c'étaient des +arrivées à sensation se succédant à toute heure, le comte de Metternich +prenant les devants sur ses maîtres, le prince de Hatzfeldt se +présentant comme envoyé extraordinaire de Prusse et sollicitant pour le +Roi la permission de venir, le duc de Bassano prenant possession de +l'hôtel Salmour avec sa chancellerie, le prince de Neufchâtel +établissant au palais Brühl les bureaux de la Grande Armée: sur les pas +de ces puissants, une irruption de suivants, de commis, de solliciteurs, +encombrant les antichambres, campant sur les escaliers: Dresde en proie +à une cohue affairée et brillante: un grand gouvernement et trois ou +quatre cours s'installant, s'entassant dans la calme cité. + +Que de bruit, d'agitation, de mouvement! Partout des apprêts de fête: +dans les rues, sur les places, des décorations s'élevant à la hâte: six +cents ouvriers appropriant la salle de l'Opéra italien à une +représentation de gala; et dominant le bruit de ces préparatifs, +dominant le bourdonnement des foules, retentissant à toute heure, la +voix du canon; cent coups pour l'arrivée de Leurs Majestés +Autrichiennes, cent coups au commencement du _Te Deum_ et encore trois +salves de douze coups pour marquer les différentes phases de la +cérémonie, pendant que les gardes saxonnes, rangées autour de l'église, +exécutaient des feux de mousqueterie. Enfiévré par ce fracas, par +l'éclat et la diversité des spectacles, le peuple emplissait les rues, +se déplaçait par brusques oscillations, suivant qu'un objet nouveau +attirait ou détournait son attention. Il s'amassait aux abords des +palais, dès qu'un mouvement dans les cours, un signe quelconque semblait +annoncer la sortie ou la rentrée d'un cortège et promettre la vue des +grands de ce monde. Parfois cette attente n'était pas déçue: par les +grilles ouvertes de la Résidence, une élégante calèche sortait, précédée +de piqueurs, enveloppée de gardes; elle menait à la promenade les deux +impératrices, les deux Marie-Louise, la belle-fille et la belle-mère, +affectant un touchant accord: la première épanouie et radieuse, la +seconde gracieuse et frêle, dissimulant sous un costume hongrois, à plis +bouffants et épais brandebourgs, la maigreur de sa taille et son buste +émacié. La foule regardait passer avec ravissement ces souriantes +visions, sans que sa curiosité en fût pleinement satisfaite. On +cherchait des yeux, on désirait voir l'être extraordinaire qui était +l'âme de tous ces mouvements. Mais l'Empereur jusqu'à présent ne se +montrait guère en public; comme s'il eût voulu laisser à la réunion un +caractère d'intimité presque familiale, il vivait avec ses hôtes ou se +tenait enfermé dans ses appartements: on le disait absorbé par un labeur +incessant, en train de préparer avec ses ministres et ses alliés les +destinées de l'Europe: «Sa Majesté, écrivait une correspondance de +Dresde, paraît extrêmement occupée[511].» + +[Note 511: Passage cité par le _Journal de l'Empire_, n° du 31 mai.] + +En effet, Napoléon s'était remis tout de suite à sa besogne de souverain +et de généralissime. Affermissant la Grande Armée sur la Vistule, +pressant l'arrivée des effectifs retardataires, il travaillait surtout à +organiser l'armée de seconde ligne, celle qui devait garder l'Allemagne +et fournir des renforts à l'invasion; il déterminait le nombre, la +composition, l'emplacement des corps. En même temps, il stimulait son +ministre des relations extérieures à surveiller le fonctionnement de nos +alliances, à conclure celles qui n'étaient pas encore formées, à +regagner le temps perdu auprès de la Suède et de la Turquie. Dès que +Berthier l'avait quitté, après lui avoir demandé des centaines de +signatures, le duc de Bassano se présentait et lui apportait des lettres +d'ambassadeurs, des rapports diplomatiques, des bulletins de +renseignements arrivés de toutes les parties de l'Europe. + +Une de ces pièces attira l'attention de l'Empereur et le contraria. Par +lettre en date du 11 mai, Kourakine renouvelait en termes pressants sa +demande de passeports et n'admettait point que le gouvernement français +se fût soustrait, par un départ impromptu, au devoir de lui +répondre[512]. Napoléon ne jugeait nullement le moment venu d'acquiescer +à sa requête. Afin de tromper l'impatience du vieux prince, il se borne +à lui faire expédier des passeports pour quelques membres de sa maison +et «pour ses enfants naturels», non pour lui-même. Puis, un peu ému de +ces instances persécutrices, il se retourne vers Alexandre et essaye +encore une fois de parlementer, dans sa préoccupation constante +d'endormir et d'immobiliser la Russie. Tel avait été, on ne l'a pas +oublié, l'objet de la mission confiée à Narbonne. À l'heure qu'il est, +cet aide de camp doit être arrivé à Wilna, mais il n'a pas encore donné +de ses nouvelles. On ignore s'il a été reçu par l'empereur Alexandre, +s'il a réussi à faire renaître dans l'esprit de ce prince un fallacieux +espoir de paix. Pour le cas où cette démarche ne suffirait point, +Napoléon se décide à la doubler par une autre: c'est la quatrième qu'il +tente dans le même but depuis le commencement de l'année. Après avoir +employé d'abord Lauriston, c'est-à-dire son ambassadeur en titre, après +avoir eu recours ensuite à Tchernitchef, en troisième lieu à Narbonne, +il revient à Lauriston, à la voie ordinaire et officielle. + +[Note 512: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.] + +Le 20 mai, un courrier part de Dresde à destination de Pétersbourg, avec +une longue dépêche pour l'ambassadeur. Au reçu de ce message, M. de +Lauriston demandera à l'office russe des affaires étrangères les moyens +de se rendre au quartier général du Tsar, pour lequel il se dira porteur +de communications graves et urgentes. Si ce recours direct au souverain, +qui est presque de droit pour un ambassadeur, ne lui est pas accordé, il +prendra acte du refus et attendra de nouvelles directions. Si sa demande +est accueillie, il partira sur-le-champ pour Wilna et y entamera un +dernier semblant de négociation. Le terrain sur lequel il doit se placer +lui est soigneusement indiqué. À cet instant, Napoléon ne peut plus +feindre d'ignorer l'ultimatum blessant d'Alexandre, vu le temps écoulé +depuis l'envoi de cette pièce. Il affecte seulement de croire que les +prétentions de la Russie lui ont été inexactement transmises, que +Kourakine a dénaturé la pensée de sa cour en lui donnant une forme +comminatoire, qu'il a été au delà de ses instructions en demandant ses +passeports; ce sont les bévues de cet ambassadeur «honnête homme, mais +trop borné[513]», qui ont créé un dangereux malentendu. Lauriston devra +demander des explications, sans insister pour qu'elles soient trop +nettes: il dira surtout qu'un accommodement reste possible, que tout +peut s'arranger encore, pourvu qu'on y mette un peu de bonne volonté; en +conséquence, la Russie doit s'abstenir de tout acte irrévocable et +précipité. Par cette manoeuvre de la dernière heure, Napoléon gagnerait +plus sûrement quelques semaines, le temps d'atteindre l'époque où les +progrès de la végétation dans le Nord lui donneraient licence d'entrer +en campagne, le temps aussi d'organiser et de présider sa cour de +souverains. + +[Note 513: Paroles de Napoléon dans ses entretiens ultérieurs avec +Balachof, citées par Tatistchef, 595.] + + + +II + +Il avait réglé sa vie à Dresde suivant un mode pompeux et strict. Le +matin, à neuf heures, il tenait d'ordinaire un lever; les princes +allemands y faisaient assidûment acte de présence et venaient à l'ordre. +L'Empereur passait ensuite chez l'Impératrice et assistait à la +Toilette. On sait quelle place occupait dans les usages des cours cette +représentation fastueuse, où la souveraine, entourée de ses femmes qui +achevaient de la parer, admettait en sa présence quelques privilégiés. +Après le lever de l'Empereur, la toilette de Marie-Louise offrait +l'occasion d'une seconde assemblée. L'impératrice d'Autriche y venait +souvent, et la vue des merveilleux atours préparés pour sa belle-fille, +des écrins ouverts, des coffrets débordant de diamants et de perles, +excitait sa jalousie. Admirant ces trésors, elle souffrait de n'en pas +avoir de pareils, réduite qu'elle était par le malheur des temps à une +pénible économie. Marie-Louise, dès qu'un objet paraissait plaire +particulièrement à sa belle-mère, se hâtait de le lui offrir, et l'autre +impératrice acceptait ces cadeaux avec un mélange de satisfaction et de +dépit, ravie de les posséder, humiliée de les recevoir[514]. À deux pas +de là, Napoléon causait avec la reine de Westphalie, avec les princes; +c'était l'un des moments de la journée où il parlait et laissait parler +avec le plus d'abandon. Dans le fond de la salle, les courtisans +commentaient à voix basse ses moindres propos et en tiraient de grandes +conséquences: ils se livraient à de discrets pronostics sur les +événements à venir et signalaient les fortunes naissantes. + +[Note 514: _Mémoires de Mme Durand_, 140. Cf. la lettre du duc de +Bassano à Otto en date du 27 mai 1812.] + +Dans l'après-midi, Napoléon rendait visite tous les deux ou trois jours +à son beau-père et lui consacrait quelques instants. Lui parti, tandis +que les impératrices visitaient ensemble les musées de Dresde et les +sites ravissants du voisinage, l'empereur François, dépaysé et +désoeuvré, atteignait difficilement la fin de la journée. Les +occupations d'État le tentaient peu: la politique lui avait semblé de +tout temps une source de dégoûts; c'était lui qui disait naguère à son +ministre Cobenzl: «Lorsque je vous vois entrer dans mon cabinet, la +pensée des affaires dont vous allez m'entretenir me serre le coeur.» +D'autre part, il n'avait pas à Dresde ses familiers ordinaires, les +favoris de bas étage dont les plaisanteries épaisses le réjouissaient et +qui s'ingéniaient à lui trouver des distractions, des passe-temps, à +flatter les caprices de son imagination puérile. Il ne pouvait, comme à +Vienne, employer de longues heures à imprimer soigneusement des cachets +sur une cire de choix ou à faire la cuisine[515]. Cherchant des objets +de curiosité et d'intérêt à sa portée, il sortait à pied, flânait par +les rues, paterne et bienveillant avec la foule qui le saluait +dévotement: on le voyait tromper son ennui par de longues stations dans +les boutiques, faire bourgeoisement des emplettes[516]. + +[Note 515: Feuille de renseignements transmise par Otto le 22 +décembre 1811: «On raconte qu'à Schlosshof (résidence impériale en +Hongrie) l'Empereur costumé en cuisinier était occupé avec Stift (son +médecin) à faire du sucre d'érable, quand la députation officielle de la +Diète vint engager Sa Majesté à se rendre à Presbourg.»] + +[Note 516: _Mémoires de Mme Durand_, 140.] + +Le soir, les souverains se retrouvaient pour le dîner, qui avait lieu de +fondation chez l'empereur des Français. On se réunissait à l'avance dans +ses appartements. Là, s'il faut en croire une tradition, dans sa manière +d'opérer son entrée et de se faire annoncer, Napoléon affectait une +simplicité grandiose qui l'isolait de toutes les puissances accourues à +sa voix et l'élevait au-dessus d'elles. Ses invités étaient annoncés par +leurs titres et qualités: c'étaient d'abord des Excellences et des +Altesses sans nombre, Altesses de tout parage et de toute provenance, +anciennes ou récentes, Royales ou Sérénissimes,--puis les Majestés: +Leurs Majestés le roi et la reine de Saxe, Leurs Majestés Impériales et +Royales Apostoliques, Sa Majesté l'impératrice des Français, reine +d'Italie. Lorsque toutes ces appellations sonores avaient retenti à +travers les salons, l'auguste assemblée se trouvait au complet et le +maître pouvait venir. Alors, après un léger intervalle de temps, la +porte s'ouvrait de nouveau à deux battants, et l'huissier disait +simplement: L'Empereur. + +Il entrait gravement, le front épanoui ou soucieux suivant les jours, +saluait à la ronde, distribuait quelques paroles, et l'on se formait en +cortège pour aller à table. Un officier de sa maison, dont l'appartement +donnait sur la galerie où passaient les souverains, vit plusieurs fois +le défilé et le décrit ainsi: «Napoléon, son chapeau sur la tête, +marchait le premier; à quelques pas derrière lui s'avançait l'empereur +d'Autriche, donnant le bras à sa fille, l'impératrice Marie-Louise, ce +qui pourrait expliquer pourquoi ce monarque avait la tête nue; les +autres rois et princes qui faisaient partie de ce cortège, au milieu +duquel se trouvaient aussi la reine et les princesses de Saxe, suivaient +les deux empereurs chapeau bas[517].» Seule, l'impératrice d'Autriche +manquait à cette figuration; alléguant sa faible santé, elle se faisait +d'ordinaire conduire directement à la salle du repas dans un fauteuil +roulant, et cette manière d'échapper au cérémonial napoléonien semblait +une protestation. + +[Note 517: Lieutenant-colonel BAUDUS, _Études sur Napoléon_, 338.] + +À table, les convives étaient peu nombreux: en dehors des souverains, +quelques princes de la Confédération, quelques grands dignitaires +français, invités à tour de rôle. Le service était magnifiquement réglé, +correct et rapide, «la chère exquise[518]»; sur la table, une +efflorescence de cristaux, de hautes pièces d'orfèvrerie d'un travail +rare, une architecture d'argent et de vermeil, le merveilleux service +dont la ville de Paris avait fait cadeau à Marie-Louise lors de ses +noces. L'empereur Napoléon, servi par ses pages, présidait au repas avec +aménité. À cette heure, ses traits se déridaient toujours: il devenait +expansif et causeur, se trouvant bien avec ses hôtes et savourant le +bonheur de vivre en famille avec la maison d'Autriche. Par ce contact, +il pensait se rattacher plus étroitement aux dynasties légitimes et +s'assimiler aux Bourbons, à la lignée de rois avec laquelle il se +découvrait maintenant des liens inattendus. C'est à Dresde, dit-on, +qu'évoquant un jour les souvenirs de la Révolution, il déclara que les +choses eussent pris un autre cours si _son pauvre oncle_ avait montré +plus de fermeté. Le pauvre oncle, c'était Louis XVI: Napoléon était +devenu son petit-neveu par alliance en épousant Marie-Louise et +s'honorait volontiers de cette parenté rétrospective. + +[Note 518: Bulletin de Vienne transmis le 3 juillet par La +Blanche.] + +Après le dîner, il y avait d'ordinaire grande réception. Les portes de +la Résidence s'ouvraient aux personnes présentées à la cour, à celles +qui composaient le service des souverains; elles arrivaient à la file, +emplissaient les appartements d'honneur, et là, dans les hautes salles +d'une ornementation massive, sous les plafonds aux peintures +allégoriques, sous les ors brunis par le temps, sous les constellations +de lustres, c'était un rassemblement de toutes les grandeurs actuelles, +une étincelante diversité de costumes et d'uniformes, un luxe inouï de +bijoux et de parures. Dans la galerie principale, des tables de jeu +étaient dressées pour les souverains: ils s'y asseyaient tour à tour et +jouaient avec gravité, procédant à cet amusement d'apparat comme à une +fonction de leur rang. Autour d'eux, le cercle se formait: les +assistants se tenaient en attitude respectueuse, droits sur leurs pieds, +harassés bientôt par la longueur de ces solennelles parades[519]. + +[Note 519: _Mémoires de Senft_, 169. Cf. BAUSSET, II, 60.] + +On causait peu: on s'observait beaucoup. Les dames qui avaient +accompagné l'impératrice d'Autriche contemplaient avec curiosité nos +Françaises, examinaient leur maintien, notaient les détails de leur +toilette, jalousaient l'élégance et la somptuosité de leur mise, car +Napoléon voulait que les femmes de sa cour portassent sur elles en robes +de brocart lamé d'or et d'argent, en corsages cuirassés de pierreries, +en multiples rangs de perles, en diadèmes aux feux scintillants, les +richesses dont il comblait leurs maris: auprès d'elles, les nobles +Viennoises se jugeaient pauvrement vêtues et se comparaient à des +«Cendrillons[520]». Parfois, un mot murmuré à mi-voix, une réflexion +aigre marquait leur dépit. Ce n'était pourtant pas que les Françaises +fissent sentir leur avantage par aucune arrogance. Le personnel de cour +amené par Napoléon se montrait d'une politesse grave, correct dans sa +tenue, mesuré dans son langage; on le sentait stylé et dressé de main de +maître. Ce n'était plus la grâce pimpante de l'ancien régime, cette +légèreté aimable où se mêlait souvent un peu de fatuité et de +suffisance. Napoléon n'admettait pas qu'aucune vivacité d'allures +dérangeât l'uniformité majestueuse de ses entours et rompît +l'alignement. + +[Note 520: Bulletin transmis le 6 juillet, de Vienne.] + +Les seigneurs allemands imitaient cette réserve: les princes eux-mêmes +cherchaient à se confondre dans la foule, à n'être plus que courtisans. +Quelques personnages pourtant attiraient l'attention. Le grand-duc de +Wurtzbourg, honoré par l'Empereur d'une amitié particulière, se faisait +remarquer par ses assiduités auprès de la duchesse de Montebello; le +bruit avait couru qu'il ne croirait pas déroger en épousant cette +charmante Française. Le baron de Senft affichait bruyamment son zèle +napoléonien, et sa femme forçait encore la note, avec un délirant +enthousiasme. Cette dame s'était rendue célèbre par ses manques de tact. +Ayant habité Paris, où son mari avait été longtemps ministre de Saxe, +elle s'y était prise d'un goût exclusif pour nos moeurs, notre esprit, +nos modes, et depuis son retour exaspérait les Allemands en établissant +à tout propos des comparaisons à leur désavantage. En acceptant le +portefeuille des affaires étrangères, le baron avait mis pour condition +que le Roi «pardonnerait à son épouse les propos souvent très peu +mesurés qu'elle était en possession de se permettre[521]». Mme de Senft +abusait largement de «cette espèce d'absolution anticipée[522]». +Aujourd'hui, d'ailleurs, mari et femme semblaient d'accord pour +multiplier les formes de l'adulation et les varier à l'infini: ils en +inventaient de puériles. On racontait qu'ils avaient dressé leur petite +fille, une enfant de huit ans, à embrasser «avec rage» le portrait de +l'Empereur, en s'écriant: «Je l'aime tant[523]!» C'était ce que +Napoléon, écoeuré par tant de platitude, appelait depuis longtemps «la +nigauderie allemande». + +[Note 521: Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.] + +[Note 522: Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.] + +[Note 523: _Journal de Castellane_, I, 94.] + +Ses ministres, ses grands officiers étaient eux-mêmes accablés +d'hommages, proportionnés au degré de faveur où on les supposait auprès +du maître. Le duc de Bassano avait autour de lui une véritable cour: +c'était à qui vanterait sa supériorité d'esprit, son inaltérable bonne +grâce, et de fait ce ministre, naturellement aimable, s'attachait à +plaire quand il n'eût eu qu'à paraître pour obtenir tous les suffrages. +Caulaincourt, duc de Vicence, fixait les regards par sa haute taille, sa +belle prestance, son extérieur sympathique et ouvert: on lui témoignait +toutefois plus de considération que d'empressement. Son opposition à la +guerre était connue, et cet homme intrépide, qui ne craignait pas de +contredire le maître du monde, était considéré comme un phénomène rare, +curieux, un peu inquiétant, à regarder de loin. Cependant, comme il +causait un soir dans l'embrasure d'une fenêtre avec le duc d'Istrie, +l'empereur d'Autriche s'approcha de lui et, sur un ton d'amicale +remontrance, se prit à lui expliquer que l'empereur Alexandre voulait +certainement la guerre, puisqu'il avait décliné la médiation +autrichienne[524]. + +[Note 524: _Documents inédits_.] + +Mais soudain le murmure discret des conversations se taisait: Napoléon +s'était levé et commençait sa tournée. À son approche, une attente +anxieuse, un mélange indéfinissable de curiosité et de terreur faisait +battre précipitamment les coeurs et s'emparait surtout des femmes. Leurs +nerfs vibraient affolés: leur émotion se traduisait par des signes +physiques. Les hommes placés derrière elles voyaient leurs épaules nues +s'empourprer toutes à la fois et cette ligne de blancheurs subitement +rougir. + +Avec ce dandinement voulu qui lui servait à modérer l'impétuosité de sa +démarche, Napoléon passait devant les groupes, s'arrêtant çà et là, +distribuant le blâme ou l'éloge, traitant chacun suivant ses mérites. Un +soir, après une conversation qu'il eut avec Catherine de Westphalie, on +vit la pauvre reine s'éloigner les yeux rougis de larmes: l'Empereur lui +avait dit à l'adresse de Jérôme des paroles dures, reprochant à ce roi +commandant de corps des négligences dans le service[525]. Aux +personnages autrichiens dont les passions antifrançaises semblaient +irréductibles, il ne ménagea point les traits acérés, les reparties +cinglantes. Mais qu'il excellait à séduire et à enchanter ceux dont les +tendances amies ou les hésitations lui avaient été signalées et dont il +voulait achever la conquête! Comme le feu de son regard s'éteignait +soudain! Comme sa voix caressait et prenait un charme enjôleur! Avec +quel art il savait trouver le mot juste, pénétrant, flatteur, qui lui +attachait une âme par les liens de la vanité comblée! Quand on lui +présenta la comtesse Lazanska, qui avait dirigé l'éducation de +Marie-Louise, il la remercia de lui avoir formé une épouse aussi +accomplie. Avec les militaires autrichiens, il eut des façons de +camaraderie, des gestes d'une brusquerie amicale qui les ravirent: «Il +m'a frappé sur l'épaule», disait le général Klenau, éperdu de joie et de +reconnaissance[526]. + +[Note 525: Voy. la conversation dans le _Journal de la reine +Catherine_, publié par DU CASSE, _Revue historique_, XXXVI, 330-332.] + +[Note 526: Bulletin transmis le 3 juillet, de Vienne.] + +Après avoir fait le tour du cercle, Napoléon s'emparait de son beau-père +et l'emmenait au fond de la galerie. Là, tandis que l'assemblée se +tenait à distance, tandis que la réception se prolongeait en sa +splendeur morne, aux sons d'une musique grêle que dirigeait le maestro +Paër, lui, parleur infatigable, arpentait en causant la largeur de la +pièce, recommençait vingt fois le même tour, entraînant dans sa marche, +dominant et écrasant de sa supériorité celui qu'il avait appelé jadis, +dans un jour de colère, «le chétif François[527]». + +[Note 527: _Correspond._, 15500.] + +D'abord, sa verve, sa fougue, ses brusques et triviales saillies, +avaient étourdi et glacé François. Peu à peu, à force de soins et +d'apparente rondeur, Napoléon arrivait à dissiper ce malaise. Abordant +dans la conversation tous les sujets, traitant de politique extérieure +et intérieure, il affectait de conseiller tout à la fois et de consulter +son beau-père, de l'initier à ses plus intimes desseins, de tomber +d'accord avec lui sur des points importants, mystérieux, et de mettre +entre eux un secret. Et le monarque autrichien savait quelque gré au +grand homme de confidences qui le relevaient à ses propres yeux et +l'amenaient à moins douter de lui-même: «Nous sommes convenus, disait-il +tout fier après ces causeries, de plusieurs choses dont Metternich +lui-même n'a aucune connaissance[528].» Sans renoncer à ses doutes, à +ses arrière-pensées, il répondait à son terrible gendre sur un ton moins +gêné, avec une sorte d'expansion qui créait entre eux l'apparence d'une +intimité vraie. + +[Note 528: Bulletin transmis le 18 juillet, de Vienne.] + +L'impératrice d'Autriche se roidirait-elle davantage contre la +séduction? Depuis son arrivée, elle n'avait pas démenti sa réputation de +princesse intelligente et ambitieuse, de goûts plus relevés que son mari +et d'esprit plus affiné. Passionnée d'art et de littérature, elle en +parlait avec agrément, plaçait volontiers son mot sur les gros ouvrages +de métaphysique qui se publiaient en Allemagne, sans négliger la +politique. Petite, assez jolie, constamment malade, mais soutenue par +ses nerfs, elle s'intéressait à tout, se mêlait à tout, avec une +activité dont on ne l'eût pas crue capable. À la voir, il semblait que +la moindre occupation dût l'épuiser: dès qu'un objet excitait sa passion +ou seulement sa curiosité, elle devenait infatigable[529]. L'an passé, +elle avait déjà visité Dresde, en se rendant aux eaux de Carlsbad, et +s'y était attiré de nombreuses sympathies. Dans la brillante assemblée +d'aujourd'hui, elle faisait renaître les mêmes sentiments de respectueux +intérêt. On admirait ses connaissances variées, son enjouement; on lui +savait gré de se montrer aimable malgré ses maux: on la plaignait de +toujours souffrir, et lorsqu'au cours d'une conversation où elle +discutait avec feu ou s'abandonnait à une fébrile gaieté, une toux sèche +brisait subitement sa voix, chacun s'attendrissait sur son sort et +craignait de la perdre[530]. L'empereur François l'aimait beaucoup et +l'écoutait parfois, tout en la craignant un peu, car il trouvait «que sa +femme avait trop d'esprit pour lui[531]». En somme, c'était une +puissance que cette mignonne impératrice, une puissance qu'il importait +à Napoléon de se concilier ou au moins de désarmer. D'ailleurs, les +résistances et les préventions qu'il sentait de ce côté le piquaient au +jeu: il s'était juré de les vaincre: c'était pour lui affaire de +politique et surtout d'amour-propre. + +[Note 529: Notre représentant à Dresde citait d'elle le trait +suivant, à propos d'une visite qu'elle avait faite au musée dans son +fauteuil roulant: «Au bout de quelque temps, elle s'est levée avec une +sorte de vivacité et a parcouru à pied près des deux côtés de la +galerie, examinant avec soin les principaux chefs-d'oeuvre qu'elle +renferme, sans paraître fatiguée ni d'être debout, ni d'entendre les +longues explications que lui donnait le verbeux vieillard qui préside à +la galerie.» Bourgoing à Maret, 12 juillet 1811.] + +[Note 530: Voy. la correspondance d'Otto et de Bourgoing, 1810 et +1811.] + +[Note 531: Otto à Maret, 20 octobre 1811.] + +Il eut pour Marie-Louise d'Este des attentions en dehors de son +caractère, des soins obstinés, une recherche de prévenances. Lorsqu'elle +consentait à accepter sa main pour aller à table, il s'effaçait devant +elle et donnait quelquefois en ces circonstances le pas à l'empereur +François. Assis à ses côtés, on le voyait rapprocher son fauteuil pour +l'entretenir de plus près. Il semblait prendre plaisir à sa présence et +à sa conversation, cherchait les occasions de la rencontrer, se plaçait +sur son passage, et parfois le château de Dresde offrait ce curieux +spectacle: la chaise à porteurs dans laquelle l'Impératrice se faisait +voiturer à travers l'interminable palais, arrêtée au détour d'une +galerie; elle-même accoudée au rebord de la portière, et devant elle +l'Empereur, s'appuyant sur une canne à la manière de l'autre siècle, +arrondissant ses gestes et s'ingéniant à trouver des mots aimables, +imitant les façons des hommes de Versailles qu'il avait appelés à sa +cour, et faisant, selon sa propre expression, «le petit Narbonne[532]». + +[Note 532: Abbé DE PRADT, _Histoire de l'ambassade dans le +grand-duché de Varsovie_, p. 57.] + +Il en fut pour ses frais d'amabilité auprès de l'Impératrice et manqua +cette conquête. Trop d'amers souvenirs écartaient de lui +Marie-Louise-Béatrice pour qu'elle renonçât de coeur aux hostilités et +se rendît. Fille de la maison d'Este, pouvait-elle oublier sa parenté +détrônée et son pays natal, cette douce Italie où il lui prenait envie +parfois de retourner et de chercher la santé, passée aux mains de +l'usurpateur? En Autriche, elle avait connu pendant la campagne de 1809 +toutes les misères et toutes les humiliations de la défaite, la fuite +précipitée, l'exil dans une ville de province, et ces disgrâces avaient +ajouté aux blessures de son âme vindicative et ardente. Puis, s'étant +entourée à Vienne de nos ennemis notoires, elle tenait à honneur de ne +point renier ses affections. À Dresde, se pliant aux nécessités et aux +convenances de la situation, elle ne dépassa jamais cette limite. Aux +avances de l'Empereur, elle répondit quelquefois par des mots d'une +dignité un peu haute, par des mouvements d'impatience à peine +perceptibles qui passèrent pour des traits d'héroïsme. Après l'entrevue, +il fut impossible de lui surprendre une parole impliquant adhésion au +système français: quand on lui parlait politique, elle répondait +littérature[533]. + +[Note 533: Otto à Maret, 5 juin 1812.] + +Cette sourde révolte n'apparaissait qu'aux yeux exercés à démêler, sous +le masque impassible que la vie de cour impose aux visages, les moindres +nuances du sentiment. Aux autres, l'intimité entre les deux familles +souveraines paraissait parfaitement établie. Les ministres respectifs ne +manquaient d'ailleurs aucune occasion de la proclamer. Le duc de Bassano +et le comte de Metternich faisaient savoir simultanément à Vienne que +leurs maîtres avaient appris à se connaître, par conséquent à s'estimer +et à s'apprécier; que leur confiance réciproque ne laissait rien à +désirer[534]. Les journaux enregistraient cet accord et en relevaient +avec attendrissement les symptômes. Lorsque les deux cours réunies se +montrèrent enfin au public et parurent au théâtre, une feuille fort +répandue célébra le spectacle «auguste et touchant» qu'offrait «la +réunion de tant de têtes couronnées ne formant qu'une seule +famille[535]». + +[Note 534: Maret à Otto, 27 mai; Metternich au même, 23 mai. +Archives des affaires étrangères.] + +[Note 535: _Journal de l'Empire_, n° du 7 juin.] + +En cette occasion, le parterre de rois se retrouva au complet, tel qu'il +avait figuré à Erfurt, avec cette différence que le couple autrichien se +partageait la place d'Alexandre. Derrière l'orchestre, une rangée de +fauteuils avait été disposée pour les souverains. Les deux impératrices +étaient placées au centre, l'empereur Napoléon à la droite de +Marie-Louise d'Este, François Ier à la gauche de sa fille: sur les +côtés, les rois et les princes, échelonnés d'après l'ordre des +préséances: derrière eux, sur des banquettes, les dames du palais. Les +autres dames de la cour et de la ville, accompagnées des dignitaires, +chambellans et officiers, occupaient les premières loges, et leurs +claires toilettes, se détachant sur un fond brillant d'uniformes, +ajoutaient à l'élégance et à la splendeur du tableau. Le 20, il y eut +représentation de gala, où six mille personnes avaient été conviées. On +donna quelques scènes de l'opéra à la mode, le _Sargines_ de Paër, dont +la vogue survivrait à la fortune du conquérant. La représentation, qui +devait s'achever par une cantate en l'honneur de Napoléon, débuta par +une sorte d'apothéose: la pièce principale figurait le soleil, un soleil +d'opéra, qui se mit à fulgurer et à tournoyer au fond du théâtre, +accompagné de cette inscription: _Moins grand et moins beau que +lui._--«Il faut que ces gens-là me croient bien bête», dit Napoléon en +haussant les épaules, cependant que l'empereur d'Autriche, d'un +hochement de tête bénin, approuvait l'allégorie et s'associait à +l'intention[536]. + +[Note 536: _Documents inédits_. Cf. le _Journal de Castellane_, I, +94-95.] + + + +III + +Un dernier visiteur venait de s'annoncer: le roi de Prusse, informé que +l'Empereur le verrait volontiers, approchait de Dresde. Il arrivait en +médiocre appareil, suivi de gens tristes, graves, compassés, d'autant +plus formalistes qu'ils sentaient l'infériorité de leur position, +«extrêmement ennuyeux, écrivait la reine de Westphalie, et fous +d'étiquette[537]». À la frontière, on avertit officieusement +Frédéric-Guillaume de renoncer, pour son entrée, à un traitement +d'égalité avec Leurs Majestés Françaises et Autrichiennes: une +hiérarchie s'établissait entre les souverains, et Frédéric-Guillaume +n'était que roi[538]. L'accueil qu'il reçut de la population lui adoucit +cette amertume; elle lui fit une ovation discrète[539]. Dans cette +lamentable Prusse, tombée si bas, mais où couvait une flamme ardente de +patriotisme et de haine, beaucoup d'Allemands commençaient à distinguer +l'espoir et l'avenir de leur patrie. + +[Note 537: _Journal de la Reine, Revue historique_, XXXVI, 334.] + +[Note 538: _Mémoires de Senft_, 170.] + +[Note 539: Serra, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 juin 1812. +Serra avait remplacé Bourgoing, mort en 1811.] + +Depuis longtemps, Napoléon n'avait pas d'expressions assez méprisantes +pour caractériser la cour de Prusse. Il la citait comme un type de +duplicité et d'ineptie. Quant au Roi, il le comparait à un sous-officier +ponctuel et borné: le grand guerrier reprochait à Frédéric-Guillaume sa +manie militaire, son goût pour les minuties du métier, cette passion du +détail aux dépens de l'ensemble qui est un signe d'inintelligence: il +l'appelait, lorsqu'il parlait de lui, «un sergent instructeur, une +bête[540]». Toutefois, ayant intérêt à consoler un peu la Prusse et à +obtenir d'elle plus qu'un concours uniquement dicté par la peur, il se +violenta pour bien recevoir le Roi, lui fit visite le premier, lui +accorda une demi-heure, et l'entrevue se passa convenablement. + +[Note 540: _Documents inédits_.] + +Le prince royal étant arrivé le lendemain, Napoléon sut gré à son père +de le lui présenter et y vit une marque de déférence. Le jeune prince +passait pour ennemi du _Tugendbund_ et hostile à toute agitation +révolutionnaire: c'était une note favorable à son actif. Napoléon +l'accueillit avec affabilité, parut satisfait de lui, et le duc de +Bassano, dans une dépêche officielle, décerna au _Kronprinz_ un brevet +de bonne tenue: «Ce prince, dit-il, qui pour la première fois est entré +dans le monde, s'y conduit avec prudence et avec grâce[541].» + +[Note 541: Otto à Maret, 27 mai.] + +La présence des Prussiens ne changea rien à la vie que l'on menait à +Dresde: c'étaient toujours mêmes occupations, mêmes plaisirs à heure +fixe. Le 24, comme distraction extraordinaire, il y avait eu concert au +théâtre du palais, avec nouvelle cantate. À Erfurt, où Napoléon était +chez lui et avait tout réglé suivant ses goûts, il avait donné le pas à +la tragédie et l'avait imposée quinze soirs de suite à ses hôtes. À +Dresde, conformément aux préférences et aux habitudes de la cour +saxonne, la musique tenait le premier rang: la _chapelle_ du Roi +figurait aux réceptions et aux spectacles profanes comme à la Messe +solennelle du dimanche[542]: une musique grave, presque religieuse, +accompagnait en sourdine tous les mouvements des cours et le déroulement +des cérémonies. + +[Note 542: _Journal de Castellane_, fragments inédits.] + +Sous ces apparences décentes et dignes, sous les politesses d'apparat +qui s'échangeaient entre les souverains, sous les témoignages de +courtoisie que se rendaient leurs ministres, un fait brutal et +saisissant perçait de plus en plus: c'était un progrès continu dans la +servilité, un concours de bassesses, un empressement plus marqué à +s'incliner devant celui en qui les rois sentaient leur maître. On +cherche maintenant à lire dans ses yeux un désir, une volonté, pour s'y +conformer aussitôt: chaque voeu qu'il exprime fait loi. Il n'a qu'à +parler pour que la Prusse ouvre à nos troupes ses dernières places, +Pillau et Spandau, pour que l'Autriche promette l'abandon plus complet +de ses ressources. Les ministres auxquels ces exigences sont poliment +signifiées négocient pour la forme, résolus d'avance à obéir: il semble +que d'un tacite accord les souverains reconnaissent désormais au-dessus +d'eux une autorité suprême, une dignité légalement reconstituée, et +Napoléon est vraiment en ces jours empereur d'Europe. C'est lui +l'héritier de Rome et de Charlemagne, l'empereur romain «de nation +française», pour faire suite aux Césars de race germanique; mais la +prééminence souvent honorifique de l'ancien empire s'est transformée +dans ses mains en une écrasante réalité. Et plus l'entrevue se prolonge, +plus cette réalité ressort, se dégage, apparaît et resplendit. Certes, +nous savons que cette magique résurrection n'est qu'un miracle passager +du génie, faisant violence aux lois de l'humanité et de l'histoire. +Déjà, l'excès de la grandeur impériale en a préparé la chute. Les +désastres sont proches; ils pèsent sur l'avenir. Néanmoins, qu'il nous +soit permis un instant de borner nos regards au présent. Avant d'aller +plus loin, arrêtons-nous sur cette cime et jouissons du spectacle. Car +c'est un âpre et merveilleux plaisir que de voir ces empereurs et ces +rois élevés à détester la France, ces représentants des dynasties qui +l'ont à travers les siècles jalousée et haïe, ces monarques fils et +petit-fils d'ennemis, ces descendants de Frédéric et ces successeurs des +Ferdinand et des Léopold, s'abattant devant l'homme qui portait si haut +la gloire et les destins de notre race, et lui les tenant sous son pied, +humiliés, prosternés, anéantis, le front dans la poussière. + +À terre, ils se disputaient encore les lambeaux d'un pouvoir qu'il leur +laissait par grâce: ils prolongeaient leurs rivalités, leurs +compétitions, se dénonçaient mutuellement, et chacun s'efforçait de +tirer à soi quelque avantage aux dépens des autres. L'Autriche et la +Saxe prirent Napoléon pour arbitre dans une querelle de frontières: il +prononça sur le litige et se fit juge des rois. Puis, c'étaient +d'humbles suppliques, des recours à sa munificence, des demandes +d'argent. En cette matière, Napoléon eut la main facile; il avança un +million de plus à la Saxe, accorda à la Prusse quelques licences +commerciales pour qu'elle se fît un peu d'argent, prit provisoirement à +son compte la solde du contingent autrichien: aux rois qu'il avait +ruinés, il ne refusa pas ces aumônes. À leurs ministres, à leur suite, +il distribua des diamants, des portraits enrichis de pierreries, des +boîtes d'or et d'émail que la plupart des destinataires se hâtèrent de +convertir en espèces sonnantes: trois semaines durant, sur la foule +agenouillée des courtisans, sur la plèbe des princes, il laissa tomber +ses largesses. + +Dans les derniers temps de son séjour, il s'offrit plus complaisamment à +la curiosité publique. Il traversa Dresde pour visiter l'un des musées +qui font l'ornement de cette capitale. Le 25, une battue de sangliers +ayant été organisée dans le domaine royal de Moritzbourg, les souverains +s'y rendirent en voiture découverte, et Napoléon attira seul +l'attention, bien qu'il fût «en habit de chasse très simple[543]»--il +avait décidé que ses habits de chasse dureraient deux ans.--Un autre +jour, il sortit du palais à cheval, avec une suite brillante, passa sur +la rive droite de l'Elbe et fit le tour de Dresde par le dehors, par les +hauteurs qui ceignent et dominent la ville. + +[Note 543: _Journal de l'Empire_, 7 juin.] + +Il allait au pas, précédant son état-major aux resplendissantes +broderies, seul et bien en vue, sur son cheval blanc à housse écarlate +chargée d'or, et sa silhouette caractéristique se détachait du groupe. +Des cavaliers saxons, des cuirassiers blancs à cuirasse noire formaient +son escorte: une foule immense l'accompagnait, composée d'Allemands qui +sentaient l'avilissement de leur patrie, et tous cependant, quelque +haine qu'ils eussent cent fois jurée à l'oppresseur, se laissaient +prendre et courber par ce qu'il y avait de grand, de magnifique et de +dominateur en cet homme. Lentement, il parcourut les crêtes, contemplant +le spectacle qui s'offrait à ses regards, ces vallonnements gracieux et +ces souriantes campagnes, ces coteaux striés de vignobles, ces maisons +de plaisance parées de printanière verdure, ces domaines aux treilles +opulentes et aux terrasses fleuries, plus loin les sommets boisés des +Alpes saxonnes et leurs lignes dentelant l'horizon, tout ce cadre +harmonieux et pittoresque où repose Dresde, enlacée de son fleuve, +épandue sur les deux rives, environnée de jardins, de forêts et de +montagnes. Il s'arrêtait aux points de vue célèbres, se laissant +approcher et contempler, prolongeant à loisir sa triomphale promenade. À +la fin, rencontrant un sanctuaire fort vénéré, l'église Notre-Dame, il y +entra et y demeura quelques instants, ce qui émut fortement le pieux +peuple de Saxe[544]. Était-ce là l'unique but de l'Empereur? Une +inspiration plus haute avait-elle guidé ses pas? En ces heures qui +étaient pour lui la veillée des armes, sentait-il un instinctif besoin +de se recueillir et d'aller où l'on prie? Qui sondera jamais les +profondeurs de cette âme? + +[Note 544: Extrait d'un rapport communiqué à Serra par le général +chef de la police militaire à Dresde. Archives des affaires étrangères, +Saxe, 82. Cf. le _Journal de l'Empire_, n° du 8 juin.] + +À la même époque, dans l'église catholique d'un village de Lithuanie, un +prêtre célébrait la Messe de grand matin. En descendant de l'autel, il +vit au fond de l'église un officier portant l'uniforme russe, qui +demeurait agenouillé, appuyait son visage sur ses mains et semblait +s'absorber dans une méditation profonde. Le prêtre s'approcha; +l'officier, relevant alors la tête, montra les traits d'Alexandre[545]. +Établi depuis quelques semaines à Wilna, le Tsar parcourait fréquemment +les campagnes environnantes et entrait parfois dans les églises, seul et +sans escorte. Que venait-il faire dans ces lieux de prière étrangers à +son culte? Flatter les Polonais de Lithuanie qu'il s'efforçait toujours +de regagner à sa cause? Témoigner pour leur foi et leurs traditions une +déférence qui leur plairait? Sans doute, mais pourquoi ne pas croire +aussi qu'il venait affermir et réconforter son âme, à la veille des +suprêmes épreuves? Élevé à l'école des philosophes, attaché jusqu'alors +à un idéal purement terrestre, il éprouvait depuis quelque temps des +aspirations nouvelles, le besoin de porter plus haut ses regards, et +pensait peut-être que les différences de culte sont des murailles +élevées de main d'homme et qui ne montent pas jusqu'au ciel. Quoi qu'il +en fût, avant de risquer leur destinée dans le jeu terrible des combats, +l'un et l'autre empereur cherchaient à mettre Dieu dans leur parti ou du +moins à se fortifier aux yeux des peuples d'un concours surhumain. + +[Note 545: Comtesse DE CHOISEUL-GOUFFIER, _Réminiscences_, 27-28.] + + + +IV + +Le 26 mai, on vit arriver diligemment de Wilna à Dresde l'aide de camp +Narbonne, accourant pour rendre compte de sa mission. Il reprit son +service le soir même et parut au cercle de cour: son grand air, +l'agrément de sa personne y firent sensation: son nom circula de bouche +en bouche, et les détails de son voyage, dont il ne lui avait pas été +recommandé de faire mystère, furent promptement connus. + +Il n'était resté à Wilna que deux jours. Arrivé le 18 mai, il avait +trouvé une ville regorgeant de troupes, entourée de camps; chez les +Russes, un ton réservé, mais parfaitement poli, «de la dignité sans +jactance[546]». L'empereur Alexandre l'avait reçu le jour même et +patiemment écouté. Aux vagues assurances que l'aide de camp avait à lui +donner, il avait répondu par des affirmations également générales, par +ses éternelles protestations. Il avait dit textuellement: «Je ne tirerai +pas l'épée le premier, je ne veux pas avoir aux yeux de l'Europe la +responsabilité du sang que fera verser cette guerre.» Il avait ajouté +que les plus justes sujets de plainte n'avaient pu le décider encore à +rompre ses engagements et à écouter les Anglais: «J'aurais dix agents +anglais pour un chez moi, si je l'avais voulu, et je n'ai encore rien +voulu entendre[547]. Quand je changerai de système, je le ferai +ouvertement. Demandez à Caulaincourt. Trois cent mille Français sont sur +ma frontière; l'Empereur vient d'appeler l'Autriche, la Prusse, toute +l'Europe aux armes contre la Russie, et je suis encore dans l'alliance, +j'y reste obstinément, tant ma raison se refuse à croire qu'il veuille +en sacrifier les avantages réels aux chances de cette guerre. Mais je ne +ferai rien de contraire à l'honneur de la nation que je gouverne. La +nation russe n'est pas de celles qui reculent devant le danger. Toutes +les baïonnettes de l'Europe sur mes frontières ne me feront pas changer +de langage. Si j'ai été patient et modéré, ce n'est point par faiblesse, +c'est parce que le devoir d'un souverain est de n'écouter aucun +ressentiment, de ne voir que le repos et l'intérêt de ses peuples.» À la +fin, déployant une carte de la Russie et indiquant du doigt l'extrémité +la plus reculée de son empire, celle qui se confond avec la pointe +orientale de l'Asie et confine au détroit de Behring, il avait ajouté: +«Si l'empereur Napoléon est décidé à la guerre et que la fortune ne +favorise point la cause juste, il lui faudra aller jusque-là pour +chercher la paix[548].» + +[Note 546: _Documents inédits_.] + +[Note 547: Trente-six jours avant, le 12 avril, il avait fait faire +à l'Angleterre, par l'intermédiaire de Suchtelen, de formelles +propositions de paix et d'alliance. Voy. ie t. XI de MARTENS, récemment +paru, n° 412.] + +[Note 548: _Documents inédits_. Tous les ouvrages et Mémoires +contemporains rapportent les paroles d'Alexandre en termes approchants.] + +Tout cela avait été exprimé gravement, posément, avec une douceur fière +qui avait vivement impressionné Narbonne. Quant à indiquer un moyen +quelconque d'éviter cette guerre dont il se proclamait innocent, quant à +reprendre la négociation sur de nouveaux frais, Alexandre s'y était +formellement refusé. D'après lui, la Russie avait parlé; ses griefs +étaient patents, publics, connus de toute l'Europe: «C'était se moquer +du monde que de prétendre qu'il y en avait de secrets: aujourd'hui, les +conversations ne menaient plus à rien: si l'on voulait réellement +négocier, il fallait le faire par écrit et dans les formes officielles.» +C'était une allusion à l'ultimatum, une façon discrète et détournée de +maintenir cet acte impérieux. + +Le même jour, Narbonne se vit confier une lettre de Roumiantsof en +réponse à celle du secrétaire d'État français: le chancelier se référait +aux instructions données à Kourakine, sans s'expliquer sur leur teneur. +Le soir, Narbonne dîna à la table du Tsar, qui lui fit remettre ensuite +son portrait, formalité en usage pour clôturer une mission. Le +lendemain, sans qu'il eût le moins du monde témoigné l'intention de +partir, «un maître d'hôtel lui apporta, de la part de l'Empereur, les +provisions de voyage les plus recherchées: les comtes Kotschoubey et +Nesselrode lui firent des visites d'adieu: enfin un courrier impérial +vint obligeamment lui annoncer que ses chevaux de poste étaient +commandés pour six heures du soir[549]». Il était impossible de lui +signifier plus poliment et plus expressément son congé. En somme, on lui +avait laissé tout juste le temps de remplir son message et de réciter sa +leçon: après quoi, avec une exquise douceur de formes, on l'avait remis +d'autorité en voiture et prestement éconduit. + +[Note 549: ERNOUF, 362, d'après les _Mémoires de la comtesse de +Choiseul-Gouffier_.] + +Ainsi, Napoléon n'avait point réussi par l'intermédiaire de Narbonne à +entamer une négociation uniquement destinée à retarder les hostilités; +il n'était guère à prévoir que Lauriston réussirait mieux dans sa +tentative. Mais le résultat espéré par l'Empereur se produisait +spontanément, malgré l'insuccès de ses stratagèmes, puisque les armées +russes se tenaient immobiles sur la frontière et attendaient l'invasion. +Pendant ce délai suprême, le printemps du Nord, tardif et brusque, +faisait explosion: sur le sol encore détrempé par le dégel, la verdure +croissait rapidement. Encore deux ou trois semaines, et «les seigles +commençant à monter en épis fourniront à la nourriture des +chevaux[550]», et la nature nous donnera le signal d'agir. Napoléon se +sent tout près du but, et son impatience de le saisir augmente. Il a +hâte maintenant de quitter Dresde, d'échapper à l'atmosphère +artificielle des cours, de respirer au milieu de ses troupes un air plus +pur, de donner l'essor à ses projets. Fixant son départ au 28, il se +rapproche déjà en esprit de la Grande Armée par un ensemble de +prescriptions minutieuses: il fait diriger sur Elbing, un peu au delà de +la Vistule, l'équipage de pont qui lui servira à passer le Niémen: «Tout +mon plan de campagne, écrit-il le 26 mai à Davout, est fondé sur +l'existence de cet équipage de pont aussi bien attelé et mobile qu'une +pièce de canon[551].» Il prend ses mesures pour que les forces déployées +sur la Vistule puissent, au moment de son apparition, passer +instantanément de l'ordre en bataille à l'ordre en colonne, se +concentrer pour l'attaque et lui mettre dans la main quatre cent mille +hommes, formés en un seul groupe où tous les corps se serreront coude à +coude. En même temps, toujours mécontent et plus préoccupé de ce qui se +passe à droite et à gauche de sa ligne d'opérations, en Turquie et en +Suède, il mande à Latour-Maubourg d'empêcher à tout prix la paix +d'Orient et permet, malgré ses répugnances, que Maret active les +pourparlers auxquels Bernadotte à l'air de se prêter: à ses deux ailes +qui restent en arrière, il fait encore une fois signe de rallier. En +dernier lieu, il songe à organiser la tumultueuse levée qui doit former +son avant-garde, à se servir de l'État varsovien pour insurger la +Pologne russe. C'est l'opération qu'il a réservée pour la fin, sachant +qu'elle ferait éclater ses desseins et ne lui permettrait plus de +dissimuler. Après avoir jusqu'à présent retenu de toutes ses forces +l'ardente Pologne, il va lui lâcher la bride. + +[Note 550: Maret à Latour-Maubourg, 25 mai 1812.] + +[Note 551: _Corresp._, 18725.] + +Sur sa demande, le roi de Saxe avait signé un décret qui consacrait +l'autonomie du duché en déléguant les pouvoirs souverains au conseil des +ministres. Cette autorité dont le roi allemand se démettait, il +importait qu'un représentant français, un ambassadeur extraordinaire, un +légat de l'Empire s'en saisît, afin d'imprimer un grand mouvement à +toutes les parties de la population. La tâche était ardue, car Napoléon +ne voulait pas encore prononcer les paroles fatidiques qui lui eussent +rallié toutes les énergies: La Pologne est rétablie dans l'intégrité de +ses droits et de ses limites. Se défiant un peu des Polonais et de +leurs tendances anarchiques, désirant ménager les Autrichiens qui +n'avaient pas formellement renoncé à la Galicie, tenant même à ne point +rendre trop difficile sa paix future avec la Russie, il ne savait pas +jusqu'où il pousserait l'oeuvre d'émancipation et n'entendait à cet +égard rien préjuger. Il s'agissait donc d'exciter chez les Polonais de +belliqueux transports au nom d'un idéal mal défini, d'introduire en même +temps parmi eux un peu d'ordre, d'union et de discipline, de faire +marcher pour la première fois d'ensemble et d'accord cette incohérente +nation. + +Où trouver l'homme propre à cette oeuvre? Un général ne conviendrait +pas: il aurait la vigueur et l'entrain: l'adresse, le tour de main lui +feraient défaut. Un simple diplomate de carrière ne posséderait pas +l'envergure et l'ampleur nécessaires. Il fallait un personnage qui +s'imposât par son rang, son caractère, son prestige, qui sût dominer les +factions de son autorité et aussi mettre le doigt avec dextérité sur les +ressorts les plus délicats, jouer des femmes, flatter la vanité des +hommes de guerre, modérer leurs jalousies, donner partout l'impulsion +sans afficher son pouvoir: un homme possédant la pratique des grandes +affaires et rompu en même temps à toutes les roueries du métier +politique, un manipulateur habile de passions et de consciences, pour +tout dire en un mot, un intrigant de haute allure. Napoléon avait pensé +à Talleyrand. Confier au prince de Bénévent l'ambassade de Varsovie, ce +serait à la fois employer utilement une grande intelligence et éloigner +de Paris une remuante ambition. Depuis 1808 et 1809, où Talleyrand avait +spéculé d'accord avec Fouché sur la mort possible du maître au delà des +Pyrénées, sur la balle espagnole, et préparé dans la coulisse un +gouvernement de rechange, Napoléon n'aimait pas à laisser derrière lui, +durant ses absences, ce personnage trop prévoyant. Mieux vaudrait cette +fois le sauver autant que possible de lui-même: une haute charge à +l'étranger, en satisfaisant le besoin d'activité et les appétits +matériels de ce grand besogneux, le mettrait peut-être à l'abri de +dangereuses tentations. «Il regrette de n'être plus ministre, disait de +lui Napoléon, et intrigue pour avoir de l'argent. Ses entours, comme +lui, en ont toujours besoin et sont capables de tout pour en +avoir[552].» Il préférait en somme replacer Talleyrand dans le +gouvernement et l'y emprisonner, plutôt que de le laisser en dehors, +inoccupé, désoeuvré, côtoyant et convoitant le pouvoir. Avant de quitter +Paris, il avait annoncé au prince ses intentions sur lui, mais lui avait +fait un devoir de la plus stricte discrétion. + +[Note 552: _Documents inédits_.] + +Talleyrand ne parla point: seulement, escomptant aussitôt sa charge +future et les maniements de fonds qu'elle occasionnerait, sachant qu'il +n'y avait point de change direct entre Paris et Varsovie, il n'eut rien +de plus pressé que de se faire ouvrir de larges crédits sur certaine +banque de Vienne[553]. Le bruit s'en répandit dans cette ville, où il +fit soupçonner le projet d'ambassade: il revint à Paris, arriva aux +oreilles de Napoléon et le mit en fureur. Dans la précaution prise par +le prince et exploitée par ses ennemis, Napoléon vit un manquement au +secret ordonné, une désobéissance indirecte, une infraction coupable, +peut-être pis encore; il jugea que Talleyrand s'était rendu +définitivement impossible. Renonçant à l'emmener dans le Nord et +craignant de le laisser à Paris, il songea d'abord à trancher la +difficulté en l'exilant: des influences s'entremirent et le firent +renoncer à ce dessein, mais ne l'empêchèrent point de frapper le prince +d'une nouvelle et plus complète disgrâce. + +[Note 553: _Id._ Cf. ERNOUF, 378.] + +À défaut de Talleyrand, il prit sa caricature. L'abbé de Pradt, +archevêque de Malines, avait accompagné Leurs Majestés à Dresde, en +qualité de grand aumônier: on l'y voyait chaque dimanche officier +pontificalement dans l'église catholique, tandis que l'Empereur, ayant à +ses côtés la reine de Westphalie, assistait à la cérémonie en correcte +attitude, sans songer que la présence à l'autel de ce prélat indigne +outrageait la sainteté du lieu. Il connaissait pourtant l'abbé de +Pradt, en qui il n'avait jamais eu à récompenser qu'une obséquiosité +turbulente, servie par un esprit brillant et un style à facettes. Il +l'avait vu perpétuellement occupé à chercher le vent, tournant avec la +fortune et se faisant gloire ensuite d'avoir prémédité ses traîtrises: +plusieurs fois, il l'avait surpris la main dans de ténébreuses +machinations et lui avait prédit un jour que sa manie d'intriguer le +conduirait sur l'échafaud. Mais l'un de ses principes était que les +défauts d'un homme, aussi bien que ses qualités, peuvent être utilement +employés. À Varsovie, l'abbé trouverait occasion de déployer pour le bon +motif ses talents d'agitateur et d'intriguer en grand. De plus, hanté à +cette époque par le souvenir des Bourbons, l'Empereur se rappelait que +naguère, sous la monarchie, des ambassadeurs d'Église avaient réussi à +gouverner l'anarchie polonaise: en l'abbé de Pradt, il voulut avoir et +crut trouver son abbé de Polignac. Fort recommandé par Duroc son parent, +l'archevêque de Malines fut officiellement déclaré ambassadeur à +Varsovie. Il eut à se composer précipitamment une suite, à s'entourer +d'un personnel brillant, à se monter un train de maison fastueux et à +partir d'urgence. En fait, nul n'était moins propre à remplir une +mission de haute confiance que ce prêtre sans conscience, sachant +observer, décrire et critiquer, mais totalement dépourvu de sens +pratique et d'esprit de conduite; agent infidèle, brouillon, maladroit +et poltron, l'une des pires erreurs que Napoléon ait commises dans le +choix et le discernement des hommes. + +À titre d'instruction, on lui remit un long mémoire que l'Empereur avait +inspiré et qu'il compléta par de vives explications[554]. Divers objets +étaient assignés à l'activité de l'ambassadeur: il aurait à employer en +partie les ressources du duché au ravitaillement de la Grande Armée, à +créer un service et une agence de renseignements militaires, mais +surtout à faire de Varsovie un point de ralliement pour les Polonais de +tout pays, un centre d'action et de propagande, un foyer +d'incandescentes passions dont la flamme porterait au loin et +déterminerait l'embrasement. + +[Note 554: Cette pièce figure sous le n° 18734 de la +_Correspondance_.] + +D'abord, il conviendrait qu'une proclamation à effet, suggérée par +l'ambassadeur aux ministres, convoquât la représentation nationale, la +Diète, et donnât l'éveil. Dès sa réunion, la Diète mettra bruyamment à +l'ordre du jour la grande question, se fera adresser un rapport tendant +au rétablissement de l'ancien royaume. Sans s'approprier par un vote les +conclusions de ce rapport, elle s'y conformera en fait et, tenant la +réunion des frères séparés pour virtuellement accomplie, se constituera +en confédération générale de la Pologne, c'est-à-dire en association +pour le mouvement et la lutte, en grand conseil de la nation armée. À +son image, des sous-comités d'action, des foyers d'agitation locale, se +formeront de toutes parts: chaque palatinat aura le sien. On enverra une +députation à l'Empereur: «L'Empereur répondra aux députés en louant les +sentiments qui animent les Polonais. Elle (Sa Majesté) leur dira que ce +n'est qu'à leur zèle, à leurs efforts, à leur patriotisme, qu'ils +peuvent devoir la renaissance de la patrie. Cette mesure, que l'Empereur +se propose de garder, indique assez à son ambassadeur l'attitude qu'il +doit avoir et la conduite qu'il doit tenir.» + +Mais l'ambassadeur, sans s'expliquer officiellement sur l'avenir, aura à +inspirer toutes les paroles, tous les actes destinés à susciter une +immense espérance, à enfiévrer l'opinion. C'est ici que l'instruction, +suivant un mot de l'abbé, se transforme en «cours de clubisme[555]»; +avec détails, elle explique comment on s'y prend pour remuer un peuple +jusqu'en ses profondeurs, pour créer, entretenir et renouveler sans +cesse l'agitation, pour chauffer à blanc les esprits. «Il faut des actes +multipliés. Il faut tout à la fois des proclamations, des rapports à la +Diète, des motions des députés, et, s'il est possible, autant de +discours, de déclarations et manifestes particuliers qu'il y aura +d'adhésions individuelles à la Confédération. Il faut enfin qu'on ait à +publier chaque jour des pièces de tous les caractères, de tous les +styles, tendant au même but, mais s'adressant aux divers sentiments et +aux divers esprits. C'est ainsi qu'on parviendra à mettre la nation tout +entière dans une sorte d'ivresse.» + +[Note 555: _Ambassade dans le grand-duché de Varsovie_, p. 69.] + +Ce patriotique délire aura pour effet de faire courir aux armes tous les +habitants du duché, mais le but principal serait manqué si cette +effervescence s'arrêtait aux frontières. Il importe essentiellement +qu'elle les dépasse, que les pays voisins prennent feu à son contact, +que la levée en masse se prolonge dans les provinces russes. Aussi +l'ambassadeur est-il invité à faire répandre à profusion et colporter en +Lithuanie, en Podolie, en Volhynie, dans toutes les parties de +l'ancienne Pologne, la Galicie autrichienne exceptée, les écrits, les +proclamations, les libelles, toutes les pièces incendiaires. Entraînée +par ces appels, la noblesse polonaise de Russie se formera en bandes +guerroyantes, en une vaillante et agile cavalerie, en une sorte de +chouannerie à cheval, destinée à opérer sur les flancs et les derrières +de l'ennemi, à le harceler sans cesse, à le «placer dans une situation +semblable à celle où s'est trouvée l'armée française en Espagne et +l'armée républicaine dans le temps de la Vendée». Cette guerre de +partisans partout provoquée, la tâche de l'ambassadeur ne sera qu'à +moitié remplie; il lui faut à la fois faire oeuvre de révolutionnaire et +d'organisateur: après avoir déterminé l'universel soulèvement, régler ce +tumulte, discipliner, coordonner, administrer l'insurrection, faire +concorder ses rapides chevauchées avec les mouvements de la Grande +Armée, assurer enfin l'unité d'impulsion et de manoeuvres sans laquelle +il n'est point d'effort fructueux et de coopération efficace. + +Dans cette multiple besogne, tout devait s'entamer à la fois et se +poursuivre sans interruption, mais il importait que l'explosion n'eût +pas lieu prématurément et que la Pologne ne partît pas trop tôt. Tant +qu'il resterait un espoir d'inspirer aux Russes un doute sur l'imminence +des hostilités, Napoléon n'entendait point le négliger. En conséquence, +l'ambassadeur se bornerait d'abord à établir fortement son crédit et +son influence, à s'attirer les hommes importants, à faire de sa maison +«un centre où toutes les classes, tous les intérêts viendraient +aboutir»; il se mettrait ainsi en main tous les ressorts de la grande +entreprise, mais attendrait pour presser la détente un signal ultérieur. +Par surcroît de précaution, il fut convenu que le décret royal, qui +instituait le conseil des ministres en comité exécutif et annonçait par +là de grandes nouveautés, ne serait point publié avant le 15 juin. À +cette date, l'Empereur serait sur la Vistule: alors, tandis qu'il +prendrait le commandement de ses troupes et les pousserait en avant, les +événements préparés à Varsovie s'accompliraient et suivraient leur +cours: la mise en branle de la Pologne coïnciderait exactement avec les +premiers pas de la Grande Armée, sans les devancer d'un jour. + +Dans l'après-midi du 28 mai, Napoléon fit solennellement ses adieux aux +cours réunies à Dresde. Pendant la nuit suivante, un grand bruit +retentit dans le palais; les membres de la maison militaire, aides de +camp, officiers d'ordonnance, écuyers, aides de camp des aides de camp, +débouchaient de toutes parts dans le vestibule d'honneur et descendaient +les escaliers en hâte. Napoléon sortit de ses appartements, s'arrêta un +instant dans la salle des gardes pour recevoir une dernière fois les +souhaits et les hommages de Frédéric-Auguste, puis, après avoir embrassé +tendrement Marie-Louise, brusqua sa mise en route. Avant cinq heures du +matin, sa berline de poste roulait sur le pavé et une escorte toute +militaire s'élançait à sa suite, avec un fracas de chevaux et +d'armes[556]. + +[Note 556: _Journal_ du grand maître de la cour.] + +Le roi de Prusse partit le 30 pour retourner à Potsdam, infiniment +satisfait--fit-il dire à toute l'Europe par circulaire +diplomatique--«des journées précieuses[557]» qu'il avait passées à +Dresde. Marie-Louise resta jusqu'au 4 juillet, puis se rendit à Prague, +où l'Empereur lui avait permis de séjourner quelques semaines auprès de +ses parents. Là, pour la consoler et la distraire, on donnerait en son +honneur des bals, des fêtes, des réceptions brillantes: on la mènerait +en excursion à Carlsbad, on lui ferait visiter les mines de Frankenthal, +les galeries illuminées pour la circonstance, les grottes endiamantées +de scintillements métalliques[558]. L'Empereur son père allait la +combler de bénédictions, l'Impératrice lui prodiguerait des caresses un +peu forcées, et finalement, après beaucoup d'effusions, on se +séparerait, entre belle-mère et belle-fille, plus fraîchement que l'on +ne s'était retrouvé. La reine de Westphalie avait quitté Dresde une +heure après l'Impératrice, pour retourner à Cassel; le grand-duc de +Wurtzbourg prit la route de Toeplitz, et la compagnie des souverains se +dispersa en peu de jours. À Dresde, le silence et l'apaisement se +firent, mais les yeux gardaient encore l'éblouissement de ce qu'ils +avaient vu. Il semblait qu'un météore eût subitement traversé l'espace, +laissant derrière lui une ardente traînée de pourpre et de lumière. +Cependant, cet éclat pâlissait peu à peu, s'éteignait: la réflexion +succédait à l'extase, et quelques-uns en venaient à se demander si le +prodige entrevu était autre chose qu'un fulgurant mirage: «un beau +rêve», soupirait le bon roi de Saxe, qui tremblait parfois pour la +fortune surhumaine à laquelle il avait attaché la sienne, «un beau rêve, +mais trop court[559]». + +[Note 557: Archives des affaires étrangères, Prusse, 250.] + +[Note 558: Voy. sur ces fêtes BAUSSET, II, 60 et suiv.] + +[Note 559: Serra à Maret, 5 juin 1812.] + + + +V + +Le duc de Bassano resta à Dresde jusqu'au 30 mai. À la veille de +rejoindre l'Empereur sur la route du Nord, il reçut une visite qui ne +laissa pas de lui être agréable. C'était celle du consul Signeul, choisi +pour intermédiaire des négociations traînantes qui se poursuivaient avec +Bernadotte. Depuis près de deux mois, Signeul faisait la navette entre +la Suède et le siège du gouvernement français; reparaissant aujourd'hui +après une dernière course, il se disait en état de nous satisfaire +pleinement. Comme si la fortune, avant d'abandonner Napoléon, eût tenu à +le combler de ses plus décevantes faveurs, la seule résistance qui se +fût levée contre lui, en dehors de la Russie, semblait plier et +s'anéantir: Bernadotte venait à résipiscence et demandait à rentrer dans +le rang. Signeul, s'autorisant d'une note autographe du prince, +indiquait des bases positives de réconciliation et d'entente. Fidèle à +sa pensée persistante, Bernadotte ne parlait pas de la Finlande et +désirait seulement qu'on lui octroyât la Norvège, offrant de céder en +compensation aux Danois la Poméranie suédoise et de leur payer douze +millions. Si l'on accédait à ses voeux, il se déclarerait pour nous, +faisant bon marché de tout engagement antérieur; il signerait un traité +d'alliance, pousserait contre la Russie cinquante mille hommes, se +mettrait aux ordres de Napoléon et prendrait en tout ses directions: il +s'obligerait au besoin à ne jamais marier son fils sans la permission de +l'Empereur[560]. + +[Note 560: Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, 30 mai 1812. +Archives des affaires étrangères, Suède, 297.] + +Chez tout autre que Bernadotte, cette évolution inattendue aurait eu de +quoi surprendre. Elle a d'ailleurs intrigué les historiens: son +véritable caractère et ses motifs ont donné lieu à des appréciations +diverses. Était-elle sincère? Bernadotte revenait-il à nous de bonne +foi? Doit-on supposer, au contraire, qu'en rouvrant une négociation avec +la France au lieu de tenir ses engagements avec la Russie, il voulait +simplement gagner du temps et se mettre en mesure d'attendre, pour +prendre effectivement parti, l'issue de la guerre ou au moins des +premières rencontres? Bien que cette explication soit beaucoup plus +vraisemblable que la première, la vérité, telle qu'elle se dégage des +documents suédois, est un peu différente. Si Bernadotte se ménageait de +notre côté une porte de rentrée, ce n'était pas uniquement par suite des +appréhensions que lui inspiraient nos forces. Ces raisons ne l'avaient +pas empêché, deux mois plus tôt, de braver l'Empereur et de conclure +avec ses ennemis. Ce qu'il redoutait aujourd'hui, c'était que la Russie +n'osât affronter la lutte et ne lui faussât compagnie, et cette terreur +venait de lui être communiquée par son envoyé à Pétersbourg, le comte de +Loewenhielm, d'après certaines présomptions que l'événement devait +démentir, mais qui avaient jeté dans l'esprit de cet envoyé un trouble +subit: une dépêche affolée de Loewenhielm, en date du 17 avril, donne la +clef du mystère. + +On a déjà signalé l'émoi qu'avait causé au Tsar l'avis de l'alliance +franco-autrichienne. L'épreuve lui avait été sensible, et Loewenhielm, +qui s'en aperçut aussitôt, crut devoir avertir son gouvernement; il +écrivit d'urgence à son roi: «L'Empereur est excessivement affecté de la +nouvelle de l'alliance de l'Autriche. On s'attendait bien à lui voir +jouer un rôle, mais on ne croyait point à une alliance offensive et +défensive. L'Empereur paraît plus résigné que jamais et plus décidé à +suivre le parti que lui dictent à la fois l'honneur et la sûreté; mais +il est intérieurement abattu de la ligue générale qu'il voit s'établir +autour de lui et dont il commence à craindre les effets.» Sous le coup +de ces inquiétudes, la constance actuelle d'Alexandre ne finirait-elle +point par céder à l'influence dissolvante de Roumiantsof et à ses +conseils pusillanimes? Cette défaillance, qui ne devait point se +produire, Loewenhielm avait l'air de l'admettre et semblait presque la +prédire: «Il est hors de doute, continuait-il, que le chancelier va +reprendre le dessus en se voyant soutenu dans ses idées favorites de +négociation avec la France, et il ne manquera pas de prévaloir sur la +marche infiniment plus noble et mâle de l'Empereur[561].» + +[Note 561: Archives du royaume de Suède.] + +D'ailleurs, dans certains cercles de Pétersbourg, la perturbation était +grande: on se demandait si l'Empereur, en persistant dans une politique +guerrière, ne conduisait pas la Russie aux abîmes, et si la noblesse ne +devait pas sauver l'État par un recours aux moyens extrêmes: «Dans ce +moment encore,--reprenait Loewenhielm,--Votre Majesté ne saurait qu'avec +peine s'imaginer jusqu'à quel point va la liberté du langage dans un +pays aussi despotique que celui-ci. Plus l'orage devient menaçant, plus +on doute de l'habileté de celui qui tient le gouvernail... L'Empereur, +instruit de tout, ne peut manquer de savoir combien il a cessé d'avoir +la confiance de sa nation. Il doit même exister un parti en faveur de la +grande-duchesse Catherine, épouse du prince d'Oldenbourg, à la tête +duquel se trouve, dit-on, le comte Rostopschine. Voilà, Sire, ce qu'on +croit être le motif du chagrin de l'Empereur, d'autant plus que Sa +Majesté aime cette princesse de préférence. Avec la facilité qu'a eue +cette nation à se prêter aux révolutions, son penchant à être gouvernée +par des femmes, il ne serait pas étonnant qu'on profitât de la crise +actuelle de l'empire pour se porter à un changement.» + +Les bruits dont Loewenhielm se faisait l'écho arrivèrent même à +Stockholm par d'autres voies[562]: pendant quelques jours, dans la +capitale suédoise, on craignit à tout instant d'apprendre que l'empereur +Alexandre avait fait sa soumission ou qu'une crise intérieure avait +plongé la Russie dans le chaos et la jetait sans défense aux pieds de +son adversaire. + +[Note 562: Tarrach à Goltz, Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril +1812.] + +Ces perspectives firent frémir Bernadotte et son conseil. Si la Russie +s'effondrait subitement et se rendait avant le combat, la Suède restait +en l'air, exposée au pire destin: nul doute que Napoléon ne se retournât +furieusement contre elle et ne lui fît payer cher sa défection, +obligeant peut-être les Russes à l'écraser de leurs forces. Ajoutons que +l'Angleterre n'avait pas encore accédé au traité russo-suédois et +élevait des difficultés[563]. Dans cette passe critique, où il en venait +à douter de tous ses alliés, Bernadotte sentit le besoin de se ménager +un recours en grâce auprès de Napoléon, un préservatif contre sa colère, +et c'est ainsi que Signeul eut ordre de courir à Dresde avec des +propositions en apparence formelles. + +[Note 563: Voy. ERNOUF, 338.] + +Dans la réalité, cet empressement était fictif; Bernadotte ne voulait en +aucune façon se rattacher à nous par des engagements immédiats et +irrévocables: son seul but était de réserver l'avenir et de parer à +toutes les éventualités, jusqu'à ce que l'horizon se fût éclairci à +Pétersbourg. Ce qui le prouve, c'est que Signeul--il dut en faire l'aveu +au duc de Bassano--ne possédait pas de pouvoirs en règle. Cet agent +aventureux et peu considéré, interlope comme la négociation dont il +était chargé, s'offrait bien à signer tout de suite un papier +quelconque, se disant sûr d'obtenir la ratification du prince; mais +celui-ci avait évité de le munir d'une procuration formelle. Bernadotte +se ménageait ainsi la faculté, suivant les cas, de désavouer l'acte +conclu par Signeul ou de le faire valoir auprès de Napoléon comme preuve +de son repentir. Il ne se détachait pas effectivement de la Russie, mais +se donnait l'air devant nous de la renier et de la trahir, en prévision +du cas où cette puissance s'abandonnerait elle-même. + +Ce qui achève de montrer sa duplicité, c'est que le cours de ses +intrigues hostiles n'était nullement suspendu; protestant de ses bonnes +intentions, il continuait à nous faire tout le mal possible. En +Allemagne, ses agents secondaient toujours les tentatives de la Russie +pour paralyser l'effet de nos alliances. Ayant promis au Tsar un plus +grand service et s'étant fait fort de disposer les Turcs à la paix, il +s'y employait avec un surcroît d'activité. L'un de ses aides de camp, le +général baron de Tavast, traversait la Baltique pour se rendre d'abord à +Wilna; après s'y être concerté avec l'empereur Alexandre, il devait se +diriger en toute hâte vers l'Orient, courir à Bucharest, lieu des +négociations, et leur donner l'impulsion décisive qui aboutirait à un +accord[564]. + +[Note 564: Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril. Suchtelen à +l'empereur Alexandre, 30 mars et 10 avril.] + +Tavast arriva trop tard pour se faire honneur de ce résultat; en Orient, +le dénouement était proche. Pour annuler autant que possible les +conséquences du traité franco-autrichien, Alexandre avait senti la +nécessité de s'accommoder coûte que coûte avec la Turquie et de +désarmer cet ennemi, au moment où Napoléon lui en suscitait un autre. +Par courrier précipitamment expédié, Kutusof avait été invité à ne rien +négliger pour conclure; il était autorisé à réduire encore ses +prétentions, à ne plus réclamer que la ligne du Pruth, c'est-à-dire la +Bessarabie, sans aucune parcelle de la Moldavie. Alexandre, il est vrai, +ne faisait pas gratuitement cette dernière concession; conformément au +voeu exprimé par Bernadotte, par Armfeldt, par tous nos ennemis, il +désirait que la paix fût doublée et fortifiée d'une alliance, que la +Turquie s'unît à lui politiquement et militairement. Cet auxiliaire que +Napoléon s'appropriait toujours en espérance, on espérait le retourner +contre lui et le rabattre sur le flanc droit de l'Empire[565]. + +[Note 565: SOLOVIEF, _Alexandre Ier_, 222, d'après la correspondance +entre l'Empereur et Kutusof.] + +Le grand vizir suivait de près les négociations, établi sur le Danube à +proximité de Bucharest et investi de pleins pouvoirs. Il n'avait plus +avec lui qu'un débris d'armée; suivant quelques témoignages, la misère, +les maladies, les désertions avaient réduit ses troupes à quinze mille +hommes: la Turquie était réellement à bout de forces. À ces justes +raisons de traiter s'en ajoutaient d'inavouables: la Russie et +l'Angleterre semaient l'or à pleines mains; le drogman de la Porte, +Moruzzi, s'était mis à leur solde et exploitait habilement contre nous +les défiances de la Turquie. Pour nous discréditer tout à fait auprès +d'elle, la chancellerie russe usa, dit-on, d'un dernier moyen: on assure +qu'elle tira de ses archives et fit produire au congrès, comme argument +final, la lettre du 2 février 1808 par laquelle Napoléon avait appelé le +Tsar au partage de l'Orient[566]. La mission de Narbonne à Wilna +achevait d'ailleurs de déconcerter les ministres de la Porte. Vainement +notre diplomatie les avertissait-elle que cette démarche était de pure +forme; Napoléon fut pris en cette occasion à son propre piège. Les Turcs +s'imaginèrent qu'il n'était pas décidé à rompre avec la Russie, +puisqu'il négociait encore avec elle: craignant une brusque +réconciliation entre les deux empereurs, un second Tilsit dont ils +payeraient les frais, ils ne songèrent plus qu'à se mettre à couvert de +cette terrifiante éventualité en terminant leur querelle avec la +Russie[567]. + +[Note 566: ERNOUF, 323, d'après une note de Maret.] + +[Note 567: Correspondance de Latour-Maubourg, mai 1812, _passim_.] + +Kutusof profita de ces dispositions: pour aller plus vite, il n'insista +point sur l'alliance, disjoignit les deux questions et se borna à +conclure la paix; elle fut signée à Bucharest le 28 mai, sous réserve de +la ratification des souverains. Le traité rendait à la Turquie les deux +principautés, après en avoir détaché la Bessarabie, qu'il incorporait à +l'empire russe, auquel il accordait de plus quelques avantages +territoriaux en Asie; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes +sous la suzeraineté du Sultan, renouvelait implicitement le protectorat +mal défini du Tsar sur les principautés roumaines et même sur l'ensemble +de la chrétienté orthodoxe du Levant. En général, les articles portaient +la trace de la précipitation avec laquelle ils avaient été dressés: +ambigus et mal rédigés, ils ouvraient une source de contestations pour +l'avenir; les plénipotentiaires russes s'étaient moins préoccupés +d'établir avec précision les droits de leur maître que d'assurer +l'entière disponibilité de ses forces. + +Cette paix bâclée était pour Napoléon un échec grave, contre-balançant +ses triomphes diplomatiques. Toutefois, la paix sans l'alliance ne +satisfaisait qu'à demi Alexandre et Bernadotte: «Kutusof, écrivait le +premier, a négligé un objet bien important[568].» Mais serait-il +impossible de reprendre en sous-oeuvre et par une autre main la tâche +inachevée? Avant même la signature du traité, Alexandre avait désigné +l'amiral Tchitchagof pour remplacer Kutusof à la tête de l'armée du +Danube. Tchitchagof était un homme d'imagination et d'entreprise; +admirant Napoléon, ayant étudié ses procédés, allant jusqu'à singer sa +tenue et ses gestes, il croyait à la nécessité de le combattre avec ses +propres armes, à coups de bouleversements. Avant de rejoindre le +quartier général de Jassy, il fit agréer au Tsar et au chancelier un +projet colossal et singulier, qui tendait à organiser contre nous, par +le moyen de l'Orient turc et surtout chrétien, une grande diversion. + +[Note 568: SOLOVIEF, 223.] + +Les pourparlers avec la Porte continuaient, à l'effet d'obtenir la +ratification du traité: ils s'étaient transportés de Bucharest à +Constantinople. Pourquoi n'en pas profiter et remettre sur le tapis la +question de l'alliance, en faisant luire aux yeux du Sultan l'espoir +d'acquérir la Dalmatie et les îles Ioniennes? À défaut d'une coopération +active, ne pourrait-on tout au moins obtenir des Turcs un concours +passif, une connivence inerte, un droit de passage sur leur territoire, +et se faire prêter leurs sujets chrétiens pour les lancer sur nos +provinces d'Illyrie? Les chrétiens du Danube et des Balkans, Moldaves, +Valaques, Serbes, Bosniaques, Monténégrins, surexcités par la lutte de +huit ans à laquelle ils venaient d'assister, restaient debout, en proie +à une fermentation belliqueuse. Tchitchagof demanderait au Sultan la +permission de recruter parmi eux des bandes d'auxiliaires, d'appeler à +lui ces tumultueuses levées, de les enrégimenter, de s'en faire une +armée de peuples à la tête de laquelle il franchirait le Danube comme +allié de la Porte, traverserait obliquement la Péninsule, tomberait du +haut des Alpes illyriennes sur la Dalmatie française et percerait +jusqu'à l'Adriatique. Après avoir occupé le littoral et surpris Trieste, +il contournerait par le nord le golfe de Venise, s'engagerait dans le +massif des Alpes, tendrait la main aux Tyroliens révoltés, aux Suisses +opprimés, pendant qu'une flotte anglo-russe attaquerait l'Italie par le +sud et soulèverait le royaume de Naples. En un mot, il s'agissait de +rejeter dans les États du conquérant la guerre qu'il transportait à huit +cents lieues de ses frontières, et tandis que cet autre Annibal +s'élançait à de lointaines entreprises, d'exécuter contre lui une +manoeuvre à la Scipion. L'amiral reçut ordre positif d'agir d'après ces +données, de faire sentir et goûter aux Turcs les beautés de son +plan[569]. Ce qu'il éviterait de leur dire, c'était qu'il était +autorisé, pour mieux animer les races chrétiennes et surtout les +peuplades slaves, à leur parler d'émancipation, à exalter les +aspirations qui commençaient à sourdre confusément en elles, à leur +faire entrevoir la création d'un empire slave, sous la protection et +l'égide de la Russie. L'idée des grandes agglomérations nationales, née +des événements déchaînés sur le monde par la Révolution française et +issue d'une transformation de ses propres principes, devenait ainsi, en +Orient comme en Allemagne, une arme aux mains de nos adversaires; +lorsque le panslavisme apparaît pour la première fois dans les +conceptions de la politique russe, c'est comme moyen de contre-battre la +puissance de Napoléon et de détourner le choc de ses armées. + +[Note 569: _Mémoires de Tchitchagof_, publiés dans la _Revue +contemporaine_ du 15 mars 1855. SOLOVIEF, 223. Dans une lettre +autographe du 12 avril, destinée à l'agent anglais Thornton, qui se +trouvait en Suède, Alexandre développait tout le plan de diversion, en +réclamant le concours des escadres et de l'argent britanniques. MARTENS, +XI, n° 412.] + +Il est douteux qu'Alexandre et Roumiantsof se soient fait totalement +illusion sur le côté chimérique et romanesque de l'entreprise, sur ses +chances de succès, sur la possibilité notamment d'organiser chez les +Turcs, avec leur adhésion et sous leurs yeux, une insurrection de leurs +sujets chrétiens. Mais la menace seule d'un tel soulèvement ne +saurait-elle conduire à un résultat pratique et fort désirable, signalé +plusieurs fois par Bernadotte? Les _rayas_ de la région danubienne +avaient en Autriche des frères par le sang; aux diverses races +chrétiennes de la Turquie septentrionale répondaient, de l'autre côté de +la frontière, des groupes congénères; l'impulsion donnée aux premières +se communiquerait aux seconds. Par les Moldo-Valaques, il serait facile +d'émouvoir les Roumains de Transylvanie; par les Slaves de Turquie, les +Slaves d'Autriche. En créant sur les flancs de l'Autriche de multiples +foyers d'agitation, en faisant courir sur le pourtour extérieur de ses +possessions orientales une traînée de poudre, on se mettrait en mesure +de porter l'incendie dans l'intérieur de ses États et de la faire +trembler pour son existence: on l'empêcherait de prêter à Napoléon un +secours effectif. + +Pendant la fin de mai et le courant de juin, les négociations pour une +alliance russo-turque se poursuivirent à Constantinople, vivement +secondées par les agents suédois et anglais. Tchitchagof affermissait sa +position sur le Danube, base de ses opérations futures: tenant en +haleine les Serbes et les Monténégrins, se ménageant des intelligences +avec les mécontents de Dalmatie en vue de la grande attaque contre les +possessions françaises, il armait en même temps les Valaques, se +disposait à les jeter sur la Transylvanie avec une partie de ses Russes, +préparait contre l'Autriche un mouvement tournant[570]. + +[Note 570: Correspondance d'Otto, d'Andréossy et de Latour-Maubourg, +juin et juillet 1812, _passim_.] + +Mais déjà le besoin de cette diversion se faisait moins sentir. Dès la +fin d'avril, une communication de bon augure était arrivée à Wilna. +Metternich, avant même de conduire ses souverains au rendez-vous de +Napoléon, avant les serments et les effusions de Dresde, avait pris soin +d'attester clandestinement le mensonge de ces scènes. S'étant décidé à +notifier au cabinet russe l'alliance franco-autrichienne, il avait +accompagné cet avis des commentaires les plus propres à en atténuer la +portée. Il laissait entendre que sa cour ne prendrait pas trop au +sérieux les engagements contractés avec la France, que le corps +auxiliaire agirait le moins possible et ne dépasserait pas sensiblement +la frontière; si la Russie voulait comprendre la position de l'Autriche +et ne pas lui tenir rigueur, les deux puissances pourraient rester +secrètement amies, tout en ayant l'air de se combattre[571]. + +[Note 571: MARTENS, _Traités de la Russie avec l'Autriche_, III, +87.] + +La chancellerie russe prit acte de ses paroles, mais demanda que +l'Autriche fournît un gage de ses intentions, une garantie, et +s'engageât expressément à limiter son action. Des pourparlers +s'entamèrent très mystérieusement dans ce but. Pendant leur durée, pour +peser sur les déterminations de l'Autriche, Alexandre laissa Tchitchagof +continuer dans le Sud sa campagne d'agitation et de propagande; il fit +savoir à Vienne qu'il possédait les moyens d'insurger les Magyars et +n'hésiterait pas à s'en servir, si on lui en faisait une nécessité. Ces +menaces, exploitées par les salons et les coteries russes de Vienne, +agirent sur la société et par elle sur le gouvernement; ce fut la raison +majeure qui décida l'Autriche à entrer plus avant dans la voie des +compromissions occultes. + +Par plusieurs communications successives, Metternich donna l'assurance +formelle que le corps auxiliaire ne serait renforcé en aucun cas et ne +serait pas même complété, qu'on trouverait moyen de ne fournir à +Napoléon que vingt-six mille hommes au lieu de trente mille, que +l'Autriche ne s'engagerait jamais à fond dans la querelle et tiendrait +au repos le gros de ses forces, se réservant de l'employer à de +meilleurs usages. Pour prix de cette demi-trahison, l'Autriche exigeait +que la guerre fût strictement localisée et qu'en dehors du point où les +troupes autrichiennes auraient malheureusement à entamer le territoire +russe, à la droite de la Grande Armée, il ne fût commis aucun acte +d'hostilité sur toute l'étendue des frontières respectives: c'était +demander aux Russes de s'interdire toute contre-attaque du côté de la +Hongrie et de la Transylvanie. Alexandre admit ce second terme de +l'entente et renonça à la diversion orientale, que d'ailleurs +l'impétuosité de l'attaque française eût rendue impraticable. Entre +Vienne et Pétersbourg, un accord purement verbal, mais formel, fut +conclu sur ces bases; il y eut échange de promesses, parole donnée de +part et d'autre. Par un pacte semblable à celui qu'elles avaient passé à +demi-mot en 1809, les deux cours s'obligèrent à se ménager mutuellement, +à mesurer leurs coups et à se tenir, au cours d'une guerre illusoire, en +secrète connivence[572]. + +[Note 572: MARTENS, III, 87, 89. SOLOVIEF, 223-224.] + +Cette défaillance de l'Autriche n'était pas un fait isolé: chez la +plupart de nos alliés, la défection couvait, attendant son heure. Le roi +de Prusse, après avoir signé l'alliance, avait écrit au Tsar une lettre +d'excuses. Malgré la guerre, les rapports vont continuer, par +l'intermédiaire de représentants occultes, régulièrement accrédités: +«C'est ainsi, dit la Prusse, que l'on doit procéder entre États +longtemps amis et destinés à le redevenir[573].» Dans les royaumes de la +Confédération, créés et agrandis par Napoléon, la duplicité est égale. +En Bavière, l'envoyé russe Bariatinski constate que «depuis le Roi +jusqu'au bourgeois, excepté quelques jeunes officiers qui croient être +ou devenir des héros, toutes les classes répugnent également à une +guerre probable avec la Russie[574]». Le Roi se dit «dans une position +atroce»; le prince royal se fait honneur d'avoir décliné le commandement +des troupes; cette guerre, ajoute-t-il, «est contre mes principes; voilà +pourquoi je ne veux pas la faire, quoique j'aime avec passion mon +métier[575]». Quand le Tsar rappellera ses agents de toutes les cours en +apparence «francisées[576]», le ministre bavarois Montgelas refusera à +Bariatinski des passeports pour la Russie; si Bariatinski en veut pour +aller aux eaux et faire une cure, on va les lui donner; mais qu'il reste +à proximité, à Carlsbad par exemple, car on ne se sépare que +transitoirement, avec l'espoir de se retrouver[577]. De tous les points +de l'Allemagne, à de rares exceptions près, Alexandre reçoit les mêmes +assurances de secrète sympathie; on le blâme pourtant, on juge qu'il +s'expose témérairement et sans motifs, mais on ne peut s'empêcher de +faire des voeux pour son succès. + +[Note 573: SOLOVIEF, 215.] + +[Note 574: MARTENS, VII, 112.] + +[Note 575: _Id._] + +[Note 576: Joseph DE MAISTRE, _Correspondance_.] + +[Note 577: En Wurtemberg, le ministre Zeppelin déclare à M. +d'Alopéus que «Sa Majesté ne se regarderait jamais comme étant en guerre +avec la Russie». MARTENS, VII, 124.] + +Ainsi, dans le vaste circuit que nous venons d'opérer, en partant de +Stockholm, en suivant les intrigues suédoises à Constantinople, en +revenant par Vienne et Munich jusqu'au coeur de l'Europe, nous avons vu +se former autour de la Grande Armée un réseau d'hostilités latentes, +prêtes à se manifester dès qu'éclateront les traîtrises du sort et les +rébellions de la fortune. C'est la contre-partie des adulations +prodiguées au triomphateur de Dresde; c'est l'envers de ce rayonnant +tableau. Les rois ne prêtent à Napoléon qu'un concours forcé: ils +renient tout bas des engagements arrachés par la violence; l'amour et le +dévouement s'affichent dans leur bouche, la trahison est dans leur +coeur; ils jurent d'être amis et ne sont qu'esclaves; vienne l'occasion +de briser leurs chaînes, ils la saisiront sans scrupules, certains de se +trouver avec leurs peuples en communauté de passions et de haines. + +Les lieutenants de l'Empereur, les maréchaux et chefs de corps, les +administrateurs et fonctionnaires qui suivaient l'armée, sentaient +vaguement le péril: en traversant l'Allemagne, ils s'étaient aperçus +qu'ils marchaient sur un sol miné, où la moindre secousse déterminerait +l'explosion. Les commandants de place, les gouverneurs, jusqu'aux rois +français que Napoléon avait préposés à la garde de l'Allemagne, ne +cessaient depuis un an de l'avertir. Jérôme lui avait écrit pendant +l'automne de 1811 une lettre admirable de clairvoyance[578]. La +correspondance de Rapp, gouverneur de Dantzick, est pleine d'aveux +significatifs. Rapp s'inquiète des haines qu'il sent s'amasser autour de +lui, bien qu'il ne fasse aux habitants «que le mal nécessaire». Au bout +de quelque temps, il n'y tient plus et, dépassant ses attributions +militaires, envoie un rapport politique dont voici les conclusions: +«Partout les esprits paraissent montés, et l'exaspération est générale: +c'est au point que si nous faisions une campagne malheureuse (ce qui ne +sera jamais à présumer), depuis le Rhin jusqu'en Sibérie tout s'armerait +contre nous. Je ne suis pas alarmiste et je n'aime pas à passer pour +voir en noir, mais ce que j'avance est positif[579].» Davout lui-même, +le stoïque Davout, ne peut se défendre de certaines appréhensions: il se +souvient qu'en 1809 tout a chancelé et voudrait que l'on méditât cette +leçon. + +[Note 578: _Correspondance du roi Jérôme_, V, 247-249.] + +[Note 579: 18 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, 1656.] + +Napoléon s'impatiente et s'irrite de ces avis: il adresse à Rapp une +mercuriale sévère et le renvoie à son rôle de soldat. Il voit lui-même +le danger, mais n'admet pas que les autres l'aperçoivent et le +signalent, car il se juge certain de le surmonter, grâce à son +invincible fortune, grâce surtout aux mesures qu'il a si soigneusement +accumulées pour assurer le succès de la campagne. Cependant, si dans ses +préparations tout a été merveilleusement combiné et conçu, l'exécution +laisse à désirer. Vu le nombre et l'extrême complication des moyens +qu'il met en oeuvre, il ne peut plus tenir la main en personne à +l'accomplissement de ses ordres: tant d'objets à embrasser dépassent son +étreinte, toute prodigieuse qu'elle soit. Les intermédiaires qu'il +emploie ne possèdent ni son autorité ni sa vigilance: l'inattention des +subalternes, l'insouciance des soldats, le désordre et parfois +l'infidélité d'une administration qui échappe à la surveillance par son +immensité même, occasionnent des mécomptes; sur certains points, c'est +déjà l'encombrement, la cohue: la discipline se relâche, les moyens de +transport et de ravitaillement se font attendre: l'armée dédaigne +d'entretenir en bon état ceux qu'elle possède, les hommes négligent leur +équipement et laissent dépérir leur monture, et beaucoup de corps +arriveront devant l'ennemi avec des chevaux hors d'usage, des +approvisionnements incomplets, des services mal organisés, des effectifs +insuffisamment exercés[580]. + +[Note 580: Les _Mémoires inédits de M. de Saint-Chamans_, qui +doivent prochainement paraître, contiennent à ce sujet des détails +caractéristiques.] + +Dans le commandement, de fâcheux tiraillements se produisent. Davout et +Berthier sont en querelle ouverte; Davout est aigri, Murat mécontent, +Junot exténué de corps et d'esprit. Combien d'autres, parmi les chefs, +marchent désormais d'un pas alourdi et traînant, sans l'entrain et la +vigueur d'autrefois! Devenus trop riches et trop grands, ils ne +ressentent plus l'attrait des dévouements aveugles: ils réfléchissent et +jugent. L'écho des sourdes oppositions de l'intérieur leur arrive, +altérant leur confiance. Ils savent que des hommes tels que Cambacérès, +Mollien, Decrès, Lavalette, blâment l'entreprise: ils ont entendu dire +que non seulement Caulaincourt, mais d'autres officiers connaissant bien +la Russie, ont fait part à l'Empereur de leurs craintes, et que l'un +d'eux, le colonel de Ponthon, l'a supplié à genoux de s'arrêter: ces +récits courent les quartiers généraux, confirment des doutes que le +simple bon sens suffit à faire naître. Jusque dans l'état-major +impérial, des propos inquiétants circulent: on se répète bien bas un mot +de Sémonville, de cet ex-conventionnel devenu sénateur et si connu pour +son flair de l'avenir qu'un gouvernement paraît condamné dès que +Sémonville s'en détache. Se trouvant à Genève, chez le préfet Capelle, +il avait dit, en voyant passer les soldats qui s'en allaient à l'armée: +«Pas un n'en reviendra: ils vont à la boucherie[581].» Et calculant +qu'un seul désastre serait l'écroulement de tout et mettrait fin à la +grande aventure, il avait osé ajouter que l'expédition de Russie rendait +des chances aux Bourbons. + +[Note 581: _Documents inédits_.] + +Ces pressentiments et ces arrière-pensées ne pénètrent pas encore dans +la masse de nos troupes. À mesure qu'on descend des sommets, la +confiance, l'ardeur, l'inlassable dévouement reparaissent. D'un bout à +l'autre de l'innombrable armée que les ordres de l'Empereur retiennent +encore sur la Vistule, court dans les rangs inférieurs un frémissement +continu, une impatience d'agir. Officiers de fortune qui ont leur chemin +à faire, jeunes nobles qui ont leur réputation à établir, tous +souhaitent également que la campagne s'ouvre. Ils ont l'ambition des +grades, des distinctions, des exploits fructueux: ils ont soif +d'honneurs et de profits. + +Puis, la prise de Napoléon sur ces âmes neuves est si forte qu'elle ne +laisse place à aucune réflexion, et c'est lui malgré tout, c'est son +prestige qui tient ensemble toutes les parties de cet assemblage +disparate, qui fait taire les dissidences et imprime par moments aux +coeurs un élan unanime. Même les contingents les plus hostiles, ces +Prussiens, ces Espagnols, ces Slaves de l'Adriatique violemment +incorporés, subissent maintenant son ascendant; ils le haïssent et +pourtant le suivent, car ils éprouvent comme une fierté de combattre +sous un tel chef et savent qu'un mot approbatif de lui les marquera pour +jamais d'un signe d'honneur. Quant aux soldats de France, troupiers +chevronnés ou conscrits d'hier, sortis du peuple, ils restent comme lui +inébranlablement fidèles à l'homme qui a ensorcelé leur imagination: en +échange de leur sang, ils attendent tout de lui, récompenses inouïes, +avenir de triomphes et de félicités. C'est une croyance répandue parmi +eux que la Russie n'est qu'un passage vers d'autres régions, qu'on ira +plus loin, que Napoléon va les mener jusqu'au fond de la fabuleuse Asie, +dans un monde féerique où ils n'auront qu'à se baisser pour faire +provision de trésors et ramasser des couronnes. Et leur foi en ces +lendemains reste absolue, indestructible; elle s'exprime par de naïfs +témoignages. Après les réticences perfides des rois alliés, après les +observations des ministres et des généraux, après les rapports sombres +de certains chefs, après les pronostics des mécontents de haute marque, +voici la lettre d'un soldat: c'est un fusilier au 6e régiment de la +Garde, premier bataillon, quatrième compagnie: il écrit à ses parents: + +«Nous entrerons d'abord en Russie où nous devons nous taper un peu pour +avoir le passage pour aller plus avant. L'Empereur doit y être arrivé en +Russie pour lui déclarer la guerre, à ce petit empereur: oh! nous +l'aurons bientôt arrangé à la blanche sauce! Quand il n'y aurait que +nous, c'est assez. Ah! mon père, il y a une fameuse préparation de +guerre: nos anciens soldats disent qu'ils n'en ont jamais vu une +pareille: c'est bien la vérité, car on y conduit des vives et grandes +forces, mais nous ne savons pas si c'est pour la Russie. L'un dit que +c'est pour aller aux Grandes Indes, l'autre dit que c'est pour aller en +_Égippe_, on ne sait pas lequel croire. Pour moi, cela m'est bien égal: +je voudrais que nous _irions_ à la fin du monde.» Le même soldat +écrivait dans une autre lettre: «Nous allons aux Grandes Indes: il y a +treize cents lieues de Paris[582].» + +[Note 582: Ces lettres nous ont été communiquées par M. Maurice +Levert, qui les a publiées en partie dans la _Revue de la France +moderne_.] + +L'Inde, cet aimant magique qui jadis entraînait à la conquête des mers +les grands chercheurs d'aventures, brille vaguement aujourd'hui aux yeux +de nos soldats et leur fait entrevoir, par delà l'obscure et mystérieuse +Russie, un pays de lumière et d'or, des perspectives ensoleillées et de +lointains Édens. Telles sont les visions qui les bercent dans leurs +campements de la Vistule, quand ils reposent sur la terre humide, sous +la bise d'un printemps triste comme nos hivers. Et le matin, quand le +réveil en musique éclate sur le front de bandière des régiments, avec +son fracas d'instruments et de sonneries, tous ces grands enfants +gaulois se relèvent joyeux, avec une gaieté d'alouette. Vivement, ils se +mettent à la besogne du jour, aux occupations qui préparent et précèdent +le grand départ annoncé: ils vont à l'avenir pleins d'espérance, +insouciants du péril, persuadés qu'un guide infaillible les mène à la +victoire et qu'un dieu les conduit. + + + + +CHAPITRE XIII + +LE PASSAGE DU NIÉMEN. + + +PREMIÈRE PARTIE + +L'IRRUPTION[583]. + + +Napoléon à Posen.--Enthousiasme de la population.--Réponse à +Bernadotte.--Séjour à Thorn.--Derniers préparatifs.--Préoccupation +dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif +d'attaque.--Napoléon met ses armées en campagne avant de déclarer la +guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le _Chant du départ_.--Rencontre +avec Murat; comédie sentimentale.--Marche dévastatrice à travers la +Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers +désordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernière +minute.--Nouvelles de Pétersbourg.--L'empereur de Russie a refusé de +recevoir l'ambassadeur de France.--Napoléon rejoint la colonne de +tête.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'élance aux avant-postes et +atteint le Niémen.--Il voit la Russie.--Déguisement.--Reconnaissance à +cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrivée des troupes.--La +journée du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers +coup de feu.--Lever du soleil.--Féerique spectacle.--Enthousiasme des +troupes; gaieté et activité de l'Empereur.--Incident de la +Wilya.--Établissement à Kowno.--Quarante-huit heures de +défilé.--L'invasion commence. + +[Note 583: Les éléments de notre récit ont été puisés à des sources +inédites, que nous indiquerons au fur et à mesure, ainsi que dans +l'innombrable quantité d'ouvrages et de _Mémoires_ laissés par les +contemporains: les principaux, après l'ouvrage célèbre de Ségur, sont +ceux de Baudus, Berthezène, Boulard, Bourgoing, Castellane, Chambray, +Denniée, Dupuy, Fezensac, Grouchy, Gourgaud, Labaume, Marbot, Roguet et +Soltyk.] + + + +I + +De Dresde, Napoléon courut d'un trait à Posen. Dès qu'il eut apparu sur +le sol polonais, l'enthousiasme naquit à sa vue et se propagea, comme si +l'image de la patrie ressuscitée eût marché à ses côtés. À Posen, ce fut +un délire, une tempête de cris et de hourras, une population entière +acclamant son entrée et célébrant par anticipation ses triomphes. Le +soir, une immense couronne de laurier, tout en feu, s'alluma sur la +flèche de la principale église et apparut comme un phare rayonnant, qui +portait au loin l'espérance et la lumière. Les soldats, les bourgeois, +les autorités, la noblesse, les femmes vinrent tour à tour complimenter +le libérateur. Il accueillit ces hommages avec plus ou moins +d'affabilité, doux aux humbles, sévère aux grands, qu'il menait d'une +main rude: «Il n'a pas fait de progrès depuis 1806», dit une femme du +monde[584]. Ce fut à ce moment qu'il reçut les dernières propositions de +Bernadotte. Le duc de Bassano s'était hâté de les lui transmettre et +semblait d'avis de ne les point dédaigner. Mais Napoléon, qui observait +depuis un an les évolutions de Bernadotte et le vagabondage de sa +politique, comprit une fois de plus que cet ambitieux voulait moins se +livrer que se réserver: «Qu'il marche, dit-il, lorsque ses deux patries +le lui ordonnent; sinon, qu'on ne me parle plus de cet homme[585]!» +Rencontrant une dernière fois sur son chemin l'ex-maréchal d'Empire, qui +le sollicitait sans bonne foi et lui offrait un marché équivoque, il +laissa tomber cette réponse et passa. + +[Note 584: _Souvenirs d'un officier polonais_ (Brandt), publiés par +le baron ERNOUF, p. 230.] + +[Note 585: ERNOUF, 341, d'après les souvenirs personnels du duc de +Bassano.] + +Il s'était fait annoncer à Varsovie, sans avoir réellement l'intention +de visiter cette capitale. En y répandant le bruit de sa venue, en +l'accréditant dans tout le Nord, il comptait électriser de plus en plus +les Polonais, tenir en haleine et sur le qui-vive les corps français et +alliés placés dans le grand-duché. Surtout, il avait pour but de faire +croire aux Russes que la principale attaque s'opérerait en avant de +Varsovie, vers leurs provinces de Grodno et de Volhynie, afin d'attirer +de ce côté leur attention et leurs forces[586]. Tandis que ses ennemis, +prenant le change sur ses véritables desseins, accumuleraient fa plus +grande partie de leurs troupes en face de Varsovie et de notre droite, +il prononcerait son mouvement plus au nord, par sa gauche. Faisant +longer le littoral de la Baltique à la masse principale de l'armée, il +la porterait de la basse Vistule sur Koenigsberg, la pousserait ensuite +sur le Niémen, franchirait ce fleuve aux environs de Kowno, et +déboucherait subitement en Lithuanie. Wilna était son premier objectif; +c'était en ce point qu'il comptait opérer sa brèche, percer la ligne +russe, la diviser en plusieurs tronçons qu'il écraserait les uns après +les autres, décidant ou au moins préjugeant par ces coups de foudre le +sort de la campagne. + +[Note 586: _Id._, 385. _Corresp._, 18769, 18780, 18800.] + +Il incline donc à sa gauche, au sortir de Posen, et, quittant le chemin +de Varsovie, atteint la Vistule à Thorn. Déjà son grand et son petit +quartier général, formant à eux seuls presque une armée, l'ont précédé +dans cette ville, qu'ils emplissent d'animation, de bruit et de +mouvement. À Thorn, Napoléon est en un point stratégique important et au +centre de ses troupes; il les retrouve enfin et les voit, réparties +autour de lui dans d'innombrables cantonnements; tout près de Thorn et +un peu en arrière est sa Garde; en avant de lui, à ses côtés, sur sa +droite et sur sa gauche, partout, la Grande Armée. À gauche, les corps +de Ney, d'Oudinot, de Davout, le corps en formation de Macdonald, +occupent les deux rives de la basse Vistule et s'échelonnent jusqu'à la +mer; à droite de Thorn, à sept heures de marche, Eugène est établi avec +l'armée d'Italie et les Bavarois; il se relie aux Polonais de +Poniatowski, qui s'appuient eux-mêmes aux trois corps placés sous le +commandement du roi Jérôme et groupés autour de Varsovie. Renforcée par +quatre corps exclusivement composés de cavalerie, cette chaîne d'armées +se complète à ses deux extrémités par les contingents de Prusse et +d'Autriche, arrivés à leur poste; elle se prolonge sans interruption sur +deux cents lieues de terrain et oppose à l'ennemi un demi-million +d'hommes. + +Sans mettre encore en mouvement aucune partie de ces masses, Napoléon +avise aux mesures qui précèdent immédiatement l'entrée en campagne, aux +précautions dernières. Il rapproche ses réserves, porte au grand complet +ses effectifs et ses munitions. Il fait verser dans les caissons, puis +des caissons dans les gibernes, les millions de cartouches qu'il a +entassés dans les magasins de la Vistule. La question des subsistances +est toujours ce qui le préoccupe le plus; il sent là l'extrême +difficulté et le grand danger. Aussi décide-t-il que toutes les troupes, +au moment de prendre contact avec l'ennemi, devront être pourvues de +vivres pour vingt à vingt-cinq jours. Afin d'atteindre le chiffre +réglementaire, les chefs de corps sont invités à saisir dans le pays +occupé tous les blés qu'il contient, à les convertir aussitôt en +farines. Avec une activité méthodique, l'Empereur surveille lui-même et +hâte ce travail. Sur vingt points différents, à Plock, à Modlin, à +Varsovie, sur toute la ligne de la Vistule, il fait moudre, «moudre à +force[587]», et répartit entre les corps les amas de farine ainsi +obtenus, sans préjudice des innombrables réserves de vivres que des +myriades de voitures traîneront à la suite de l'armée. + +[Note 587: _Corresp._, 18765.] + +Quand commence la première semaine de juin, ces suprêmes préparatifs +s'achèvent ou paraissent s'achever. D'autre part, dans les pays que nos +troupes auront à parcourir avant d'atteindre le Niémen, le printemps a +fait son oeuvre; l'herbe déjà haute, épaisse et drue, nous promet un +abondant approvisionnement de fourrages, et la Prusse orientale étend au +devant de nous une immense nappe de verdure. Ainsi, les temps sont +venus: voici l'heure propice pour agir, cette heure que Napoléon s'est +fixée depuis dix mois et qu'il s'est ménagée par un long effort de +patience, de ruse et d'activité discrète. Il a enfin atteint le but si +opiniâtrement poursuivi: il est parvenu, sans que les Russes aient +interrompu et dérangé son travail par une attaque intempestive, à +dresser contre eux, à porter sur place, à monter de toutes pièces, à +pousser jusqu'au dernier degré de perfection un appareil guerrier qu'il +juge suffisant à briser tous les obstacles. Au point où il en est, il a +barres sur l'ennemi; il le domine partout de ses forces avantageusement +postées, successivement accrues; il peut fondre sur lui avec tous ses +moyens. Que les destins s'accomplissent donc! Que la Grande Armée +s'ébranle et prenne l'offensive! Après avoir longtemps contenu et bridé +l'élan de ses troupes, l'Empereur leur rend la main; il a tout ralenti +jusqu'à présent: il précipite tout désormais. + +Il arrête les dispositions suivantes: les corps de gauche, celui de +Davout en tête, vont se porter rapidement et se concentrer sur l'espace +compris entre le delta de la Vistule et le pays de Koenigsberg, marcher +ensuite au Niémen et le passer. Le centre, c'est-à-dire l'armée +d'Eugène, se joindra au mouvement de ces corps, suivra la même direction +et fera masse avec eux. Projetant ainsi en avant sa gauche et son +centre, l'Empereur «refusera» sa droite et la tiendra momentanément +immobile. Poniatowski avec les Polonais, le roi de Westphalie avec ses +trois corps, donnant lui-même la main aux Autrichiens de Schwartzenberg, +resteront aux environs de Varsovie, dans une position d'observation et +d'attente. Si l'armée de Bagration qui leur fait face, en voyant se +prononcer l'irruption de notre gauche, essaye de l'interrompre par une +diversion et opère une contre-attaque, si elle fonce sur Varsovie, les +troupes de Jérôme seront là pour la recevoir et la contenir, tandis que +l'Empereur, la laissant «s'enfourner[588]», franchira le Niémen et +repoussera les autres forces russes, pour se rabattre ensuite sur elle, +tomber sur ses derrières, la prendre ou l'exterminer. Si l'armée de +Bagration, obéissant à une autre inspiration, se met à remonter le +fleuve-frontière pour se joindre aux troupes qui nous en disputeront le +passage et couvriront Wilna, Jérôme prendra lui-même l'offensive dès que +cette évolution se sera nettement dessinée. Il franchira le Niémen près +de Grodno, se jettera à la poursuite de Bagration, se mettra sur ses +talons, le prendra en queue ou en flanc, essayera de fermer le cercle où +l'Empereur veut envelopper la gauche des Russes, et, se liant au +mouvement d'ensemble avec la totalité de ses forces, viendra coopérer à +l'invasion. + +[Note 588: _Corresp._, 18785.] + +Les ordres de marche furent expédiés aux chefs de corps par le prince +major général; l'Empereur y ajouta pour Davout, pour Eugène, pour +Jérôme, des instructions qui dévoilaient pleinement sa pensée[589]. À +cet instant où il tire irrévocablement l'épée, aucun incident nouveau +n'a surgi entre lui et la Russie; diplomatiquement, la situation n'a pas +changé depuis le retour de Narbonne. L'empereur Alexandre n'a pas fait +savoir s'il ratifiait on non le coup de tête du prince Kourakine, s'il +s'appropriait la déclaration de rupture émanée de cet ambassadeur. +Napoléon ignore encore comment a été accueilli à Wilna le comte de +Lauriston, si ce représentant a été reçu et écouté, si le Tsar a prêté +l'oreille à ses insinuations pacifiques: preuve ultime et évidente que +cette démarche avait pour but d'ajourner et non d'éviter la guerre. +Napoléon marche à l'ennemi parce qu'il est prêt, parce qu'il se juge en +possession de tous ses avantages, en mesure de trancher victorieusement +le différend que lui et son adversaire ont de longue date renoncé à +dénouer. Toutefois, ordonnant la guerre, il ne la déclare pas encore; +afin d'entretenir plus longtemps les Russes, s'il est possible, dans une +trompeuse sécurité, afin de rendre plus accablante la surprise qu'il +leur ménage, il évitera jusqu'au moment final de s'avouer officiellement +en état de rupture avec eux; avant de publier ses griefs et de lancer +son manifeste, il attendra que ses troupes aient gagné plusieurs +marches, qu'elles soient sur l'ennemi en quelque sorte et touchent la +frontière. + +[Note 589: _Corresp._, 18768 à 18772.] + +Il resta encore quelques jours à Thorn, inspectant les troupes en +partance, visitant les magasins, les hôpitaux, améliorant l'organisation +des services, donnant partout le dernier coup d'oeil. Avant que la Garde +quittât ses cantonnements, il voulut en voir les différents corps et les +passa minutieusement en revue. Il aimait à retrouver ces mâles figures +de soldats, ces poitrines de fer, ces braves qui brûlaient devant lui +d'une ardeur contenue, immobiles à la parade, irrésistibles dans +l'assaut. Leur tenue et leur air lui firent plaisir: malgré les fatigues +et les misères de la route, l'enthousiasme éclatait sur les visages; il +y avait un éclair dans tous les yeux. Un commandant d'artillerie +s'approcha de Sa Majesté et lui dit: «Avec de pareilles troupes, Sire, +vous pouvez entreprendre la conquête des Indes[590].» L'Empereur parut +satisfait du compliment. Sobre de phrases, il fut en ces jours prodigue +de grâces. + +[Note 590: _Mémoires militaires du général baron Boulart_, 241.] + +Il voulut donner de sa bouche aux régiments de la Garde l'ordre de +marche, les mit en route et les vit partir[591]. Et cet incessant +défilé, ces fiers uniformes, ces roulements ininterrompus du tambour, +ces appels de fanfares, ces belles troupes qui l'acclamaient, ces +départs d'officiers dont chacun portait un ordre destiné à remuer et à +soulever des masses humaines, tout cet immense mouvement qui s'opérait +autour de lui, par lui, l'animaient et l'enfiévraient. À présent que le +sort en est irrévocablement jeté, il se livre tout entier à ses +instincts guerriers; il se retrouve uniquement soldat, le plus grand et +le plus ardent soldat qui ait existé; il ne rêve plus que victoires et +conquêtes. Le soir, après avoir expédié des ordres tout le jour et +s'être à peine reposé, il ne dormait que par intervalles, passait une +partie de son temps à se promener dans les salles voûtées de l'ancien +couvent où il avait pris résidence, activant par la marche le mouvement +et l'élan de sa pensée, s'exaltant à l'idée de conduire tant d'hommes au +combat et de déterminer ce branle-bas des nations. Une nuit, les +officiers de service qui couchaient auprès de son appartement furent +stupéfaits de l'entendre entonner à pleine voix un air approprié aux +circonstances, un de ces refrains révolutionnaires qui avaient mis si +souvent les Français dans le chemin de la victoire, la strophe fameuse +du _Chant du départ_: + + Et du Nord au Midi la trompette guerrière + A sonné l'heure des combats. + Tremblez, ennemis de la France...[592]. + +[Note 591: _Id._, 240-241.] + +[Note 592: _Souvenirs d'un officier polonais_, 232.] + +Il quitta Thorn le 6 juin, tandis que de toutes parts les corps de +gauche se levaient et commençaient leur marche. Son impatience était +telle qu'il anticipa sur l'heure fixée par lui-même pour se mettre en +route; ses voitures n'étant pas prêtes, il monta à cheval et fit à franc +étrier une partie de l'étape, laissant sa maison militaire le suivre +comme elle pourrait, dans l'effarement d'un départ précipité. Les jours +d'après, comme il allait plus vite, en son rapide équipage de poste, que +ses lourdes colonnes, il jugea qu'il aurait le temps, sans se mettre en +retard sur elles, de visiter Dantzick, situé désormais en arrière de +notre ligne d'opérations, et d'inspecter cette grande place d'armes; ce +crochet lui prendrait tout au plus la moitié d'une semaine. Avec les +autorités de Dantzick, avec les membres de l'état-major, fidèle à son +système de dissimulation, il parla encore de négociations, de paix +possible; plus franc avec Rapp, gouverneur de la ville, il lui avoua que +la guerre commençait et stimula son activité[593]. + +[Note 593: _Documents inédits_. Cf. les _Mémoires de Rapp_, +169-173.] + +À Dantzick, il retrouva Davout et ne rendit pas suffisamment justice à +cet admirable organisateur. Il se rencontra aussi avec Murat, et +l'entrevue des deux beaux-frères fut à ses débuts froide et pénible. +Chacun d'eux avait contre l'autre des griefs justifiés et ne se privait +point depuis quelque temps de les énoncer. Mécontent de n'avoir pas été +appelé au rendez-vous des souverains, Murat répétait qu'on se plaisait à +l'amoindrir et à l'humilier, qu'au reste on ne voulait en lui qu'un +vice-roi de Naples, un instrument de domination et de tyrannie, mais +qu'il saurait se soustraire à d'intolérables exigences. Napoléon lui +reprochait un penchant de plus en plus marqué à désobéir, des écarts de +conduite et de langage, des velléités et des accointances suspectes. Il +l'accueillit avec un visage sévère, avec des paroles acerbes, et lui +tint tout d'abord rigueur; puis, changeant subitement de ton, il prit à +la fin le langage de l'amitié blessée et méconnue; il s'émut, se +plaignit, fit à l'ingrat une scène d'attendrissement, invoqua les +souvenirs de leur longue affection et de leur confraternité militaire. +Le Roi, qui avait le coeur sur la main, qui était prompt à toutes les +générosités, ne sut point résister à cet appel; il s'émut à son tour, +pleura presque, oublia tout pour quelque temps et fut reconquis. Et le +soir, devant ses intimes, l'Empereur s'applaudissait d'avoir +supérieurement joué la comédie: pour ressaisir Murat, il avait fait tour +à tour et fort à propos,--disait-il,--«de la fâcherie et du sentiment, +car il faut de tout cela avec ce _Pantaleone_ italien». «Au +fond,--continuait-il,--c'est un bon coeur; il m'aime encore plus que ses +_lazaroni_: quand il me voit, il m'appartient; mais loin de moi, comme +les gens sans caractère, il est à qui le flatte et l'approche. Il subit +l'ascendant de sa femme, une ambitieuse; c'est elle qui lui met en tête +mille projets, mille sottises; il en est à rêver la souveraineté de +l'Italie entière, et c'est ce qui l'empêche de vouloir être roi de +Pologne. N'importe au reste! J'y mettrai Jérôme, je lui ferai là un beau +royaume; mais il faudrait pour cela qu'il fît quelque chose, car les +Polonais aiment la gloire.» + +Donnant ensuite à la conversation un tour plus général, il se plaignit +de tous les rois qu'il avait faits, des faibles, disait-il, des +vaniteux, qui comprenaient mal leur rôle. Ils ne recherchaient que les +agréments du rang suprême et en méconnaissaient les devoirs; ils +imitaient les princes légitimes au lieu de les faire oublier. Pourquoi +ce besoin de briller, cette manie de viser au grand, cette passion de +luxe, d'ostentation et de dépense? «Mes frères ne me secondent pas», +répétait l'Empereur avec amertume. Il leur donnait pourtant le bon +exemple. Son incessant labeur, sa stricte économie devraient leur servir +de modèle: l'avait-on jamais vu détourner au profit de ses plaisirs une +seule parcelle des sommes que réclamaient les besoins de l'État et +l'utilité générale? Il s'étendit beaucoup sur ce sujet et termina par +ces mots admirablement justes: «Je suis le roi du peuple. Je ne dépense +que pour encourager les arts, pour laisser des souvenirs glorieux et +utiles à la nation. On ne dira pas que je dote des favoris et des +maîtresses: je récompense les services rendus à la patrie, rien de +plus[594].» + +[Note 594: _Documents inédits_.] + + + +II + +En avant de l'Empereur, entre Dantzick et Koenigsberg, à travers la +Prusse orientale et les districts septentrionaux de la Pologne, les sept +corps d'armée en marche cheminaient à longues étapes. À leur gauche, la +vaste lagune que forme à cet endroit la Baltique, le Frische Haff, était +encombrée de flottilles, car les plus pesants convois, les équipages de +pont, l'artillerie de siège, faisaient le trajet par eau. Le pays à +parcourir par nos troupes était fertile et gras, mais fastidieux et +monotone; à perte de vue des landes vertes, coupées de bois et de +marécages, des prairies immenses, des forêts de sapins et de bouleaux, +déroulant indéfiniment à l'horizon leurs lignes sombres; des rivières +aux bords incertains; des villages de bois, partout semblables. Malgré +la célérité ordonnée, il y avait dans la marche des temps d'arrêt, des +flottements et des reculs, car l'énorme amas de bagages que l'armée +tirait après elle embarrassait ses mouvements. Les convois de vivres et +de munitions s'enchevêtraient à chaque instant les uns dans les autres, +commençaient à mettre en arrière de nos colonnes un chaos roulant. Pour +compléter l'approvisionnement d'entrée en campagne, les troupes +fouillaient et épuisaient la contrée. L'Empereur avait voulu que tout se +fît régulièrement et par voie d'achats; les soldats n'y regardaient pas +de si près et prenaient; ils vidaient les greniers, enlevaient le chaume +des toitures pour en faire la litière de leurs chevaux, traitant le pays +allié en pays conquis. Les fourrages étaient saisis sans ménagement ni +méthode. La cavalerie, qui passait la première, s'emparait de tous les +foins récoltés ou sur pied; l'artillerie et le train se voyaient réduits +à couper les blés, les orges et les avoines en herbe, ruinant la +population et fournissant aux animaux une nourriture détestable. +Obligés une partie du jour à se disperser en fourrageurs, les hommes +prenaient des habitudes de débandade et d'indiscipline, et du premier +coup se manifestait l'impossibilité de tenir en ordre et dans le rang +cette multitude de toutes races et de toutes langues, où chaque régiment +menait avec soi un troupeau et traînait une queue interminable de +charrois, cette armée qui ressemblait à une migration. + +Nos alliés allemands s'écartaient des chemins et pillaient +outrageusement. En beaucoup d'endroits, c'étaient déjà des excès, des +viols d'habitations, des cultures détruites, des villages mis à sac, des +familles jetées à la misère, sans abri et sans pain; avant la guerre, +toutes les abominations de la guerre. Le contingent wurtembergeois se +signalait entre tous par ses méfaits; il avait perdu sa direction, se +jetait de droite et de gauche, vagabondait entre les autres corps, +portant partout le ravage, le désordre et l'obstruction, «interrompant +tous les systèmes de l'armée[595]». Il fallut faire un exemple, infliger +à cette troupe la flétrissure d'une citation sévère à l'ordre du jour. +Nos Français se montraient plus forts contre les épreuves et les +tentations de la guerre, mais déjà perçaient chez les jeunes soldats des +symptômes de lassitude et d'ennui. Ils ne comprenaient pas pourquoi on +leur imposait l'obligation de porter sur eux tant de vivres et +murmuraient contre ce surcroît de charge. Ils s'irritaient aussi contre +un pays où tout fuyait et se cachait devant eux; ils trouvaient la +Prusse et surtout la Pologne laides, sales, misérables; ils supportaient +mal l'incommodité des gîtes, la fraîcheur des nuits succédant à la +lourde chaleur des jours, l'humide brouillard des matins. Toutefois, +prompts à s'illusionner, ils se consolaient du présent en se peignant +l'avenir sous de plus riantes couleurs; ils espéraient encore trouver au +delà du Niémen un sol meilleur, un monde différent, plus clément au +soldat, et ils souhaitaient la Russie comme une terre promise[596]. + +[Note 595: _Corresp._, 18809.] + +[Note 596: _Mémoires de Boulart_, 240-241; _Souvenirs d'un officier +polonais_, 231-234; _Mes campagnes_, par PION DES LOCHES, 279-280; +PEYRUSSE, _Mémorial et Archives_, 77; _Souvenirs manuscrits du général +Lyautey_; _Mémoires inédits de Saint-Chamans_; ces derniers sont +caractéristiques pour cette partie de la marche.] + +Le 13 juin, la tête de colonne, sous la conduite de Davout, dépassait +Koenigsberg et atteignait Insterbourg, situé à mi-chemin entre la +capitale de la Prusse orientale et le Niémen. Les autres corps +suivaient, retardés par l'encombrement des routes. Le même jour, +l'Empereur accourt de Dantzick à Koenigsberg, pour activer et +régulariser le mouvement. En même temps qu'il cherche à s'éclairer sur +la position de l'ennemi, il ralentit un peu la marche de l'avant-garde +et presse celle des autres colonnes; il resserre et condense son armée, +afin de la mieux tenir en main et de rendre irrésistible le choc de +cette masse qu'il va précipiter d'un seul coup sur les frontières de la +Russie. Enfin, sur le point de donner à ses troupes l'impulsion suprême, +celle qui les portera au delà du Niémen, il fait rédiger les actes par +lesquels il va décréter solennellement et promulguer la guerre. + +La hautaine sommation d'évacuer la Prusse avant tout accord sur le fond +du litige, la demande de passeports présentée par Kourakine, lui +fournissaient des motifs très suffisants. Après avoir volontairement +laissé dormir ses griefs, il les relève aujourd'hui, s'en empare, s'en +arme; il ramasse le gant et répond au défi. Mais sous quel prétexte, +après avoir considéré à dessein les démarches qu'il incrimine comme le +fait personnel d'un ambassadeur malavisé, va-t-il les attribuer au +gouvernement russe lui-même, sans que ce gouvernement se soit expliqué, +et les prendre pour l'expression préméditée d'une volonté hostile? La +Russie venait de lui faciliter indirectement cette interprétation +nouvelle. Elle n'avait point fait mystère des conditions posées dans son +ultimatum; ses agents à l'étranger en avaient été instruits; ils en +avaient parlé, sur un ton d'ostentation et de jactance; ils en avaient +précisé le sens et souligné la portée. La presse s'emparait de ces +dires; les journaux anglais reproduisaient, commentaient, approuvaient +les exigences d'Alexandre, et toute l'Europe savait que le Tsar +prétendait nous imposer, comme préliminaire indispensable d'une +négociation, l'affranchissement de l'Allemagne et le retrait de nos +troupes. Cette publicité donnée à l'injure la constate et l'aggrave, la +rend insupportable, et c'est ce que le duc de Bassano, qui a rejoint le +quartier général, doit faire ressortir dans une note de rupture, +adressée à la Russie et communiquée à tous les cabinets de +l'Europe[597]. + +[Note 597: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.] + +En même temps que ce manifeste de guerre, le duc signait un rapport, +mélange de sophismes et de vérités, qui résumait nos dernières relations +avec la Russie et constituait contre elle un fulminant réquisitoire. Ce +rapport sera adressé au Sénat, lu en séance solennelle, inséré au +_Moniteur_ avec pièces justificatives, commenté dans les journaux: +Napoléon dénonce avec fracas ses raisons de combattre et fait la France, +comme l'Europe, juge de son droit. Dans des lettres destinées également +à la publicité, M. de Bassano écrivait le même jour à Kourakine que +l'Empereur accédait enfin à sa demande et permettait l'envoi de ses +passeports; il écrivait à Lauriston de réclamer les siens et de quitter +le territoire russe. + +Ces pièces et ces lettres, signées à Koenigsberg le 16 juin, reçurent +une date antérieure et fausse, celle du 12, et Thorn fut indiqué comme +le lieu de leur expédition. Cette supercherie de la dernière minute +avait pour but de faire croire que l'Empereur n'avait prononcé son +mouvement au delà de la Vistule qu'après avoir appris l'outrageant éclat +donné par les Russes à leurs sommations, qu'il avait fallu ce surcroît +d'insulte pour le déterminer à la guerre et triompher de son obstination +pacifique. De plus, cette manière d'antidater les pièces avait +l'avantage d'augmenter l'intervalle apparent entre l'annonce et le fait +même de la guerre; elle masquerait aux yeux du public la fougueuse +précipitation de notre offensive. En réalité, les Russes ne recevraient +nos communications qu'à l'instant même où l'Empereur paraîtrait en armes +sur leur territoire pour se faire justice; ils seraient frappés en même +temps qu'avertis. + +Quittant Koenigsberg, l'Empereur se jette alors au milieu de ses +colonnes, qui de toutes parts reprennent ou continuent leur marche. Il +les passe en revue au fur et à mesure qu'il les rencontre. Par son +ordre, les régiments s'alignent devant lui dans les rues des villages, +les tambours battent aux champs, les musiques jouent, et ces scènes +toujours émouvantes ragaillardissent les coeurs[598]. L'Empereur arrive +ainsi jusqu'à l'avant-garde, jusqu'au corps de Davout, que la Garde +vient de rejoindre et suit de près. Là, il se trouve avec la partie la +plus belle, la plus saine, la plus robuste de son armée, au milieu +d'incomparables troupes que l'indiscipline naissante des autres corps +n'a pas effleurées. Mais le service des subsistances laisse encore à +désirer, et ses défectuosités causent quelques désordres. Napoléon +s'applique à l'améliorer, à le rendre parfait, et ce soin lui devient +une obsession: «Dans ce pays-ci, écrit-il à ses lieutenants, le pain est +la principale chose[599].» Pour assurer dès à présent la régularité des +distributions et se faire pour l'avenir une abondante provision de pain, +il multiplie les manutentions; par ses ordres, des fours de campagne se +construisent et s'allument de tous côtés, servis par des légions de +soldats-ouvriers; ils se déplacent avec les corps, les précèdent aux +lieux de bivouac, fonctionnent tout le jour et pendant la nuit +incendient l'horizon. L'Empereur dirige lui-même l'établissement de ces +ateliers mobiles, les visite, les inspecte, veille à ce qu'ils soient +constamment alimentés. En même temps, marchant désormais avec les corps +d'avant-garde, prenant la tête du mouvement, il règle et accélère +l'allure, force le pas. Il couche le 17 à Insterbourg, le 19 à +Gumbinnen, raccourcissant chaque jour de moitié la distance qui le +sépare du Niémen. + +[Note 598: _Notice sur la vie militaire et privée du général marquis +de Caraman_, contenant ses lettres à sa femme, p. 114.] + +[Note 599: _Corresp._, 18818.] + +À Gumbinnen, un courrier de notre ambassade en Russie se présenta au +quartier général. Il venait en droite ligne de Pétersbourg et apportait +la nouvelle que l'empereur Alexandre, non content d'éconduire Narbonne, +avait refusé de recevoir Lauriston et lui avait interdit de venir à +Wilna; le Tsar avait ainsi violé les règles de la politesse +internationale et le droit reconnu des ambassadeurs, en même temps qu'il +attestait encore une fois sa volonté d'échapper à toute reprise de +discussion. Napoléon nota ce suprême grief et le mit en réserve, résolu +de s'en servir à l'occasion, si les Russes, après le début des +hostilités, rouvraient la controverse et venaient à lui contester son +droit d'offensé. + +Il arriva le 21 de grand matin à Wilkowisky. Là, il n'avait plus à +parcourir que sept lieues environ, à travers un pays de bois, de sables +et de collines, pour arriver au Niémen. Il fit halte quelques heures à +Wilkowisky, tandis qu'autour de lui les soixante-quinze mille hommes de +Davout couvraient le sol, et ce fut dans cette humble bourgade, +misérable amas de chaumières, qu'il dicta l'ardente proclamation par +laquelle il appelait ses soldats à la «seconde guerre de Pologne[600]». + +[Note 600: _Corresp._, 1885, d'après l'original conservé au dépôt de +la guerre.] + +Cette proclamation fut envoyée à tous les chefs de corps, avec ordre de +la faire lire sur le front des régiments lorsque ceux-ci auraient +atteint le Niémen et s'ébranleraient pour le franchir: en cet instant +solennel, elle parlerait mieux aux imaginations et ferait passer dans +les rangs une flamme d'enthousiasme. Napoléon employa le reste de la +journée à prendre les mesures nécessaires pour que le lendemain 23 son +armée fût tout entière établie et massée derrière les ondulations +boisées qui bordent la rive gauche. Il régla minutieusement cette +suprême étape; il indiqua à Davout, à Oudinot, à Ney, au duc de Trévise, +qui commandait l'infanterie de la Garde, leur direction et leur +destination; le mouvement devait commencer au petit jour, à la première +heure, et s'exécuter rondement, afin que chacun arrivât successivement +au point indiqué et que tout le monde fût exact au grand rendez-vous. +Mais lui-même, emporté par son ardeur, n'attend pas pour partir que la +nuit se soit écoulée et que les troupes aient rompu leurs bivouacs. Il +ne marchera plus cette fois avec elles; il prend les devants et se +détache. + +Avant le soir, il s'engageait dans la vaste forêt de pins qui couvre les +approches du cours d'eau. Il soupa au presbytère d'un petit village +perdu et interrogea le curé: «Pour qui priez-vous, lui demanda-t-il, +pour moi ou pour les Russes?--Pour Votre Majesté.--Vous le devez, +reprit-il, comme Polonais et comme catholique.» Et il fit remettre au +prêtre deux cents napoléons[601]. À onze heures, il remontait en +voiture, suivi de près par ses compagnons habituels de voyage et de +guerre, Duroc, Caulaincourt, Bessières, mais laissant derrière lui le +reste de sa maison, son quartier général, ses équipages. Un seul +officier d'état-major, le futur maréchal de Castellane, aide de camp du +comte de Lobau, put accompagner cette course, en faisant vingt-huit +lieues sur le même cheval. Entouré d'une faible escorte, mais protégé +par les divisions de cavalerie qui de toutes parts battent et explorent +le pays, l'Empereur dépasse les masses d'infanterie échelonnées sur la +route, dépasse les colonnes de tête, dépasse les grand'gardes, se porte +et se jette en avant, poussant droit au Niémen, impatient de voir le +fleuve et de marquer le point de passage. + +[Note 601: _Journal de Castellane_, I, 104.] + +Par son ordre exprès, aucun parti de cavalerie française, aucun +détachement de nos troupes ne s'était encore montré sur la rive même. +Plusieurs officiers, entre autres le général Haxo, y avaient été envoyés +pour en relever les contours, mais ils avaient dû remplir cette mission +dans le plus grand secret et en se cachant. L'Empereur, espérant que les +Russes ne nous savaient pas si près, se flattant toujours de tromper +leur vigilance jusqu'au moment du passage et d'exécuter par surprise +cette gigantesque opération, ne voulait point que la vue de l'uniforme +français leur révélât intempestivement l'approche et l'imminence du +péril: «Il faut, avait-il dit, que le premier homme d'infanterie que +verra l'ennemi soit un pontonnier[602].» Seuls, quelques escadrons de +lanciers et de chevau-légers varsoviens se tenaient en vedettes sur la +rive gauche et la gardaient; leur présence ne décelait rien de suspect, +car ils se trouvaient sur leur propre territoire, ils occupaient ces +positions depuis plusieurs mois, et les officiers russes de Kowno, qui +inspectaient l'horizon du bout de leurs lorgnettes, s'étaient de longue +date habitués à les voir. + +[Note 602: _Corresp._, 18839.] + +Dans la nuit du 22 au 23 juin, un de ces régiments, le 3e de +chevau-légers, bivouaquait à une lieue et demie en arrière du Niémen, +hors de vue, sur le bord de la route qui de Wilkowisky vient aboutir à +la rivière, en face même de Kowno. À cette époque de l'année et +particulièrement sous cette latitude, la nuit est courte: c'est une +obscurité passagère entre deux longs crépuscules, qui voilent à peine la +nature d'une ombre transparente. À deux heures du matin, le jour +paraissait déjà, indécis et blême, sans tirer de leur sommeil les +cavaliers qui dormaient pesamment à terre, auprès de leurs lances en +faisceaux. Soudain, un grand bruit de grelots et de roues se fait +entendre. Une berline de poste, attelée de six chevaux fumants et +trempés de sueur, environnée de quelques cavaliers, s'arrête sur la +route. Un voyageur en descend vivement, suivi d'un autre; c'est +l'Empereur avec Berthier, l'Empereur tout poudreux, le visage jauni et +les traits tirés par la fatigue du voyage. On le reconnaît, on +l'entoure; les officiers polonais s'empressent, honteux d'avoir été +surpris dans leur sommeil. Lui met pied à terre, regarde, s'enquiert. À +quelques centaines de mètres en avant, on apercevait les premières +maisons d'un village polonais, celui d'Alexota, où s'arrêtait la route; +derrière, c'étaient le fleuve et l'ennemi. Situé sur une éminence, le +village domine le Niémen et permet à la vue de plonger sur Kowno; c'est +là que l'Empereur ira tout d'abord en reconnaissance[603]. + +[Note 603: SOLTYK, _Napoléon en_ 1812_, Mémoires historiques sur la +campagne de Russie_, 8-10. Soltyk était officier dans la cavalerie +polonaise et fut détaché à partir de cette journée à l'état-major +impérial.] + +Mais son uniforme et ses épaulettes, son chapeau à cocarde tricolore, ne +vont-ils pas attirer l'attention de l'ennemi et donner l'éveil? Va-t-il, +en montrant prématurément un Français, enfreindre sa propre consigne? +Qu'à cela ne tienne! Il ira _incognito_[604], comme il dit, et sous un +déguisement. Le voici qui ôte en plein champ son habit d'officier aux +chasseurs de la Garde et qui emprunte la redingote d'un colonel +polonais. Il demande ensuite une coiffure appropriée à son nouveau +costume; on lui présente un schapska de lancier; il l'examine, l'essaye, +le trouve trop lourd, prend simplement un bonnet de police, oblige +Berthier au même travestissement, et ainsi affublés, tous deux se +dirigent vers le village avec le groupe des officiers. L'Empereur se fit +ouvrir la maison principale, dont les fenêtres donnaient sur le fleuve; +de cet observatoire, il put enfin contempler la masse lourde des eaux +qui roulait à ses pieds; il découvrit en même temps la rive droite et +vit la Russie. + +[Note 604: _Corresp._, 18755.] + +La ville de Kowno, insignifiante et morne, flanquée par les bâtiments +blancs d'un monastère catholique, n'offrait aucune apparence d'animation +et de vie; tout y semblait désert, abandonné; aucun indice ne signalait +la présence d'une troupe nombreuse, les préparatifs d'une défense. À +droite et à gauche, la rive s'étendait, tour à tour verdoyante et +sablonneuse, et plus loin de molles ondulations, tachetées de bois et +semées de quelques bâtisses, fuyaient à l'horizon. Dans ce tableau +déployé sous ses yeux à travers la lueur de l'aube, Napoléon lut comme +sur une carte; il releva les principaux reliefs du sol, le sens et +l'orientation de ses lignes. + +Lorsqu'il se fut bien pénétré de cet aspect et qu'il l'eut gravé dans sa +mémoire, il revint à pied au campement des chevau-légers, plus alerte, +plus frais et comme reposé par l'action. Il demanda gaiement si le +costume polonais lui allait bien: «À présent, ajouta-t-il, il faut +rendre ce qui n'est pas à nous», et il ôta son déguisement. Il mangea un +peu sur la route. Ses équipages, ses chevaux de selle, une partie de sa +maison commençaient à rejoindre. Le prince d'Eckmühl était arrivé; le +général Haxo, établi sur les lieux depuis plusieurs jours, avait été +prévenu et se présentait. Napoléon monta alors à cheval et, accompagné +par les principaux membres de son état-major, se mit à opérer une +seconde reconnaissance. Quittant la route, il prit à droite, tâchant de +rejoindre le Niémen à travers champs et tenant à le voir en amont de +Kowno. Son intention n'était pas de forcer le passage devant cette ville +et d'aborder de front la position russe; il la tournerait et la +prendrait en flanc. Il passerait donc un peu au-dessus, à quelques +lieues plus haut: c'était de ce côté qu'il allait chercher une +disposition de lieux favorable à la jetée des ponts. + +Ayant atteint le rideau de collines qui s'étend le long du fleuve et le +masque à la vue, il mit pied à terre, laissa derrière lui tout son +monde, à l'exception d'Haxo, et seul avec cet officier général du génie +se mit à parcourir les crêtes, cheminant autant que possible sous bois, +se dissimulant avec soin, protégé d'ailleurs contre les regards de +l'ennemi par le jour encore incertain. Il put ainsi examiner à peu de +distance et suivre le fleuve, mesurer de l'oeil sa largeur, étudier les +sinuosités et les particularités de son cours. Près du village de +Poniémon, le fleuve forme une courbe très prononcée, une véritable +boucle dont la convexité est tournée vers l'ouest et qui s'enfonçait +ainsi en terre polonaise. En ce point, la rive gauche enserre la rive +droite; elle la domine en même temps d'un amphithéâtre de collines qui +se creuse et se développe autour de la courbe. Postées sur ces hauteurs, +nos batteries couvriraient au besoin de leurs feux le bord opposé et le +rendraient intenable pour l'ennemi, assurant ainsi la sécurité de +l'atterrissement. De plus, en prenant pied dans la boucle, nos colonnes +pourraient se déployer sans craindre une attaque sur leurs flancs, +appuyant leur droite et leur gauche au fleuve replié sur lui-même, et +déboucheraient plus aisément. Napoléon décida que le passage +s'effectuerait le lendemain 24 en cet endroit, où le territoire russe +venait à sa rencontre et lui donnait prise. + +Après sa mystérieuse exploration, il revint au lieu où il avait laissé +son état-major. Les chevaux furent repris, et, tandis que le ciel +s'éclairait lentement, on se mit à parcourir et à reconnaître le pays en +arrière des hauteurs. Maintenant, Napoléon traversait des plateaux +cultivés, des champs de blé et de seigle, des espaces tour à tour unis +et accidentés; il marquait par la pensée les positions où il établirait +ses troupes au fur et à mesure de leur arrivée, les vallons où il les +tiendrait serrées et tassées pendant la nuit, invisibles à l'ennemi, +tandis que les équipages de pont se mettraient à l'oeuvre et +prépareraient la grande opération du lendemain. Il allait toujours, +lancé comme d'habitude à toute bride, infatigable de corps et d'esprit, +arrêtant son plan, songeant à ses dispositions; Duroc, Berthier, +Caulaincourt, Bessières, Davout, Haxo le suivaient et galopaient à peu +de distance. Ils virent tout à coup son cheval faire un brusque écart, +lui-même tourner sur sa selle, tomber et disparaître. + +On s'élança à l'endroit où il était tombé. Il était déjà debout et +s'était relevé de lui-même, sans autre mal qu'une contusion à la hanche; +il se tenait droit et immobile, près de son cheval frémissant. Un lièvre +parti entre les jambes de l'animal avait occasionné le bond qui avait +désarçonné le cavalier, toujours négligent à cheval et distrait. Ces +accidents arrivaient assez fréquemment à l'Empereur au cours de ses +campagnes. En pareil cas, il se courrouçait d'ordinaire, s'emportait +rageusement contre sa monture, contre ceux qui la lui avaient préparée, +contre son grand écuyer, s'en prenait à tout le monde de sa maladresse. +Cette fois, il ne proféra pas une parole. Subitement assombri et comme +frappé, il se remit silencieusement en selle, et le petit groupe de +cavaliers reprit sa course à grande allure, dans la tristesse grise du +matin. Une subite appréhension avait saisi les coeurs, et chacun se +défendait mal contre de lugubres pressentiments, «car on est +superstitieux malgré soi, dans de si grandes circonstances et à la +veille de si grands événements», a dit l'un des compagnons de +l'Empereur. Au bout de quelques instants, Caulaincourt se sentit prendre +la main par Berthier, qui galopait près de lui et qui lui dit: «Nous +ferions bien mieux de ne pas passer le Niémen; cette chute est d'un +mauvais augure[605].» + +[Note 605: _Documents inédits_, émanant de l'un des principaux +membres de l'état-major. Ce sont ces documents, contrôlés à l'aide de +l'ouvrage très minutieux de Soltyk et des autres _Mémoires_, qui nous +ont permis de reconstituer la vie de Napoléon pendant les heures qui +précédèrent le passage.] + +L'Empereur finit par s'arrêter en un lieu où il avait résolu de passer +la journée, où il serait au milieu de ses troupes qui allaient venir. +Déjà ses tentes s'élevaient, deux tentes bien connues des soldats, en +coutil à raies bleues et blanches, l'une pour lui, l'autre pour le +prince major général; devant la première, un grenadier montait la garde +et se promenait de long en large. Ainsi installé, l'Empereur fit +apporter ses cartes, ses états de situation, ses instruments de travail, +et tandis que les jeunes officiers de sa suite s'établissaient dans une +grange voisine, où l'esprit endiablé du comte de Narbonne les tenait en +verve, il se mit à dicter des ordres. Il décida comment s'effectueraient +l'établissement des ponts pendant la nuit et le passage aux premières +heures du lendemain. Il composa une longue instruction, admirable +d'ordre et de clarté; tout y était prévu, calculé, prescrit, et les +troupes n'auraient qu'à exécuter un mouvement réglé d'avance jusqu'en +ses moindres détails[606]. + +[Note 606: _Ordre pour le passage du Niémen_, _Corresp._, 18857.] + +Elles commençaient à arriver, à surgir de tous les points de l'horizon. +C'étaient d'abord les avant-gardes, les états-majors, les batteries +légères accourant au grand trot pour couronner les hauteurs; puis les +masses profondes, infanterie, cavalerie, artillerie. Elles débouchaient +par tous les chemins, s'élevaient sur les pentes, emplissaient les +vallons, et rapidement montait cette inondation d'hommes. L'Empereur +considérait ce spectacle et donnait les ordres nécessaires pour le +placement des corps, mais sans entrain, sans animation, sans ce feu dans +le regard qui lui était habituel. Lui, «si gai d'ordinaire, si plein +d'ardeur dans les moments où ses troupes exécutaient quelque grande +opération, fut pendant toute la journée très sérieux et très +préoccupé[607]»; il restait sous l'empire d'un malaise visible et d'une +impression fâcheuse. Un peu courbaturé, depuis sa chute de cheval, et +surtout attristé, il se retirait de temps à autre sous sa tente, pour y +trouver la fraîcheur et l'ombre, car l'air était étouffant, la chaleur +énervante, le ciel tour à tour ardent et lourd, avec des éclaircies +resplendissantes et de subits obscurcissements. Au bout de quelques +instants, il ressortait, s'asseyait sur un pliant placé devant sa tente, +feuilletait un gros registre rouge qui le renseignait sur les effectifs +russes, puis s'interrompait et songeait. Superstitieux comme César, il +pensait à son accident; il en parlait quelquefois, affectait d'en +plaisanter, mais son rire sonnait faux et s'arrêtait court; il +s'irritait de lire sur plusieurs visages une inquiétude qui +correspondait à la sienne, et malgré tous ses efforts pour paraître +imperturbablement confiant et gai, il sentait sourdre en lui une secrète +anxiété. + +[Note 607: _Documents inédits_.] + +Ce qui ajoutait à sa mauvaise humeur, c'était de n'avoir aucune nouvelle +de la rive ennemie. Nul bruit ne venait de cette terre morte; nul +mouvement n'y paraissait. On voyait bien, sur la grève, rôder quelques +Cosaques, passer quelques patrouilles de cavalerie, se glissant entre +les bouquets d'arbres; mais c'étaient de furtives apparitions, disparues +aussitôt qu'entrevues. Où donc était l'ennemi? Que faisait-il? Sans +doute, établi à quelque distance du fleuve, commençant à soupçonner +notre arrivée, il se préparait à tenir contre cette attaque: il allait, +en acceptant le combat, nous livrer la victoire, cette première victoire +que Napoléon voulait à tout prix et tout de suite. + +Quant aux Polonais de la rive droite, aux habitants de la Lithuanie, ils +nous attendaient sans doute comme des libérateurs. On les verrait se +lever à notre approche, venir à nous et nous frayer la voie. Napoléon +attendait d'eux un signe d'intelligence et cherchait à le provoquer. Il +témoignait d'une prédilection marquée pour tout ce qui était polonais; +dès le matin, il avait attaché à sa personne plusieurs officiers de +cette nation, comptant s'en servir comme d'intermédiaires avec leurs +compatriotes de la rive droite, et s'étonnant qu'aucun de ces derniers +ne se fût encore présenté. On finit par lui amener trois Lithuaniens, +ramassés par hasard sur la rive gauche. C'étaient de pauvres gens, des +serfs, d'aspect sordide et de visage obtus. Napoléon les fit interroger: +savaient-ils que la liberté avait été accordée aux paysans du +grand-duché? Espéraient-ils pareil bienfait? Souffraient-ils du régime +russe? Aspiraient-ils à s'en affranchir? Comme les réponses tardaient, +l'Empereur reprit vivement, en s'adressant aux interprètes: +«Demandez-leur s'ils ont le coeur polonais[608].» Et pour se faire mieux +comprendre, il joignait le geste à la parole, mettait la main sur son +coeur. Interloqués et comme pétrifiés, les paysans restaient à le +regarder, l'air hébété, sans mot dire. N'en pouvant rien tirer, il les +congédia avec de douces paroles. + +[Note 608: SOLTYK, 16.] + +Pour savoir ce qui se passait en face de nous, on avait employé toutes +les précautions d'usage; une nuée d'espions avait été lancée. Pas un de +ces émissaires ne revenait, ne reparaissait au quartier général. Davout +se plaignait en grommelant de ne rien savoir. Interrogés successivement, +les autres chefs de corps répondaient qu'ils n'avaient aucun +renseignement, qu'aucun espion ne rentrait. On vit arriver seulement un +Juif de Marienpol, qui venait des provinces lithuaniennes et s'était +faufilé à travers les lignes ennemies. Il raconta que les Russes +repliaient partout leurs avant-postes, qu'ils évacuaient le pays, qu'un +grand mouvement de retraite se dessinait. À cette nouvelle, l'Empereur +fronça le sourcil, mais il se hâta de dire que l'ennemi se concentrait +sûrement autour de Wilna, pour livrer bataille en avant de cette ville. +Il n'admettait pas que les choses se passassent autrement; il écartait +violemment la possibilité d'un recul indéfini et ne souffrait pas qu'il +en fût question, quoique cette hypothèse commençât à le préoccuper. + +Vers la fin de la journée, il manda Caulaincourt et le fit venir dans sa +tente, voulant causer. D'abord, ce furent des allusions à l'accident du +matin. L'Empereur demanda si l'on s'en était ému au quartier général, si +l'on en parlait encore. Puis, il questionna longuement l'ancien +ambassadeur en Russie sur le pays, l'état des routes, les moyens de +communication, les habitants: «Les paysans ont-ils de l'énergie? dit-il. +Sont-ce gens à s'armer comme les Espagnols et à faire la guerre de +partisans? Pensez-vous que les Russes me livrent Wilna sans risquer une +bataille?» Il paraissait désirer extrêmement cette bataille et pria le +duc de lui dire franchement son avis sur le projet de retraite que l'on +prêtait aux ennemis. Caulaincourt répliqua qu'il ne croyait point, pour +sa part, à des batailles rangées: «Le terrain n'était pas assez rare en +Russie pour qu'on ne nous en cédât pas beaucoup»; on chercherait à nous +attirer dans l'intérieur, à diviser nos forces, à nous éloigner de nos +ressources.--«Alors j'ai la Pologne! reprit l'Empereur avec un éclat de +voix. Quelle honte pour Alexandre, quelle honte ineffaçable que de la +perdre sans combat! C'est se couvrir d'opprobre aux yeux des Polonais.» +Il parlait avec une animation croissante, avec des paroles cinglantes, +comme s'il se fût adressé à l'empereur Alexandre lui-même, comme s'il +eût voulu, en le piquant au vif par des outrages, le tirer de son +inertie, l'appeler, le défier, le forcer au combat. + +Il ajouta qu'une retraite ne sauverait pas les Russes: il allait tomber +sur eux comme la foudre, prendre à coup sûr leur artillerie et leurs +équipages, probablement des corps entiers. De Wilna, où il couperait +leur ligne et diviserait leurs forces, il pourrait tourner et envelopper +au moins l'une de leurs armées. Il avait hâte d'être à Wilna pour +commencer ces mouvements destructeurs; il calculait le nombre d'heures +que mettraient ses troupes pour atteindre cette ville, «comme s'il se +fût agi d'y aller en poste».--«Avant deux mois, reprit-il en manière de +conclusion, Alexandre me demandera la paix: les grands propriétaires l'y +forceront.» + +Il développa cet espoir avec volubilité, procédant toujours par +questions, mais commençant lui-même les réponses, comptant que son +interlocuteur allait continuer et abonder dans son sens, cherchant à +arracher, à surprendre une phrase approbative, un mot d'assentiment qui +raffermirait sa confiance, qui lui permettrait de s'illusionner encore +et donnerait raison à ses rêves contre la réalité entrevue. Mais le duc +de Vicence se taisait, roidi dans sa loyauté chagrine, dans son +obstination honnête à ne point parler contre sa conscience. Irrité de +cette contradiction muette, l'Empereur le pressa à la fin de parler, de +s'expliquer; il s'entendit répéter alors qu'Alexandre avait lui-même +dévoilé et exposé le plan de la défense: ce prince éviterait de se +mesurer en ligne contre un adversaire dont il connaissait le génie; il +ferait une guerre de longueur et de persévérance, imiterait l'exemple +des Espagnols, souvent battus, jamais soumis; «il se retirerait au +Kamtchatka plutôt que de céder des provinces et de signer une paix +précaire». Ces paroles de mauvais augure que Napoléon avait déjà +entendues, il les écouta cette fois avec une attention plus marquée, +avec une grande patience, comme si elles eussent plus profondément +frappé son esprit; il rompit ensuite l'entretien sans répondre. + + + +III + +Le jour baissait, et chaque heure rapprochait l'instant fixé pour les +préparatifs du passage. Avant la tombée de la nuit, l'Empereur monta +encore une fois à cheval, visita les campements; il retrouva noirs de +troupes, fourmillants d'hommes, les espaces qu'il avait vus le matin +inanimés et déserts. Il fit rapprocher ses tentes du Niémen, afin de +mieux surveiller l'opération, et prit enfin quelque repos, tandis que +ses premiers ordres s'exécutaient ponctuellement. + +Dès huit heures du soir, après avoir mangé la soupe, les troupes de +Davout prenaient les armes et venaient occuper les hauteurs; elles s'y +établirent sur seize lignes formées par autant de régiments, chaque +colonel placé devant le 1er bataillon, devant l'aigle, les généraux au +centre de leur brigade ou de leur division. Cette armée d'avant-garde, +qui précédait les autres, prit ainsi position pour la nuit, sans faire +aucun bruit, sans allumer de feux, se tenant immobile et comme rasée sur +le sol, en attendant qu'elle se dressât d'un seul élan pour aller au +Niémen et faire irruption. À sa gauche, les divisions à cheval de Murat +s'alignaient sur les deux côtés d'Alexota. Au-dessous du 1er corps, les +équipages de pont descendaient vers la rive, dirigés par le général +Éblé, accompagnés par des sapeurs du génie et des marins de la Garde: +l'obscurité croissante les dérobait aux yeux. Quant la nuit fut à peu +près complète, trois cents voltigeurs du 13e régiment de ligne passèrent +sur des batelets et gagnèrent la rive opposée, qu'ils trouvèrent +inoccupée; derrière eux, les pontons furent mis à l'eau, dans le plus +grand silence. + +À minuit, le passage était praticable. Au delà du fleuve, les voltigeurs +continuaient d'avancer, bientôt rejoints par quelques détachements +d'infanterie légère et de Polonais. Un bois s'étendait devant eux; ils +en reconnurent les abords, s'y engagèrent. Ils entendirent alors dans +les fourrés des bruits de chevaux et d'armes; ils se sentirent +surveillés et frôlés par d'invisibles ennemis; çà et là, quelques lances +pointèrent, des Cosaques furent aperçus, passant d'un trot rapide, et +même des hussards russes, reconnaissables dans la nuit à leurs grands +plumets blancs. Soudain, un «Qui-vive!» lancé à nos hommes...--«France!» +répondent-ils. La voix qui leur avait parlé, celle d'un officier russe, +reprit en français: «Que venez-vous faire ici?--F..., vous allez le +voir[609]!» répliquèrent les nôtres, et les carabines s'abattirent, +jetant leur éclair à un ennemi déjà évanoui, tirant sur une ombre. À la +sortie du bois, on atteignit un village situé dans la boucle du fleuve +et que l'Empereur avait prescrit d'occuper, de fortifier par des +coupures et des barricades, de convertir en réduit; en y pénétrant, nos +soldats entendirent un galop précipité; ils aperçurent des Cosaques qui +détalaient au plus vite et dont quelques-uns, se retournant sur leur +selle, déchargèrent leurs armes. Sur plusieurs points à la fois, des +détonations isolées retentirent profondément dans le silence de la nuit, +faisant tressaillir l'Empereur sous sa tente et l'irritant, car il avait +désiré qu'aucun bruit ne trahît jusqu'au matin le mystère de ses +opérations: les premiers coups de feu de la grande guerre étaient tirés. + +[Note 609: SOLTYK, 21.] + +La nuit passa, nuit de deux heures. Les ponts étaient achevés, et déjà +la division Morand, du 1er corps, s'était glissée au delà du fleuve, +pour appuyer et fortifier les avant-postes. À une heure et quart, le +ciel blanchit de nouveau. L'obscurité se retira peu à peu des sommets de +la rive gauche, où se distinguaient confusément et se remuaient des +masses; le voile d'ombre tendu sur la vallée se levait lentement. +Soudain, le soleil brille, apparu sur l'horizon, et monte dans un ciel +pur; rasant le sol de sa rayonnante clarté, il fait courir sur le front +de nos lignes un éclair qui se répète et se prolonge à l'infini, un +interminable scintillement de baïonnettes, de lances, de sabres, de +casques et de cuirasses. Tout s'illumine, tout se discerne, et le +spectacle se découvre dans la magnificence de son ensemble et la +précision de ses détails; sur la large nappe des eaux, trouée d'îles, +trois ponts établis; au delà, la division Morand déployée en bataille, +barrant de ses lignes noires l'entrée de la boucle; sur un escarpement +situé près des ponts, l'artillerie de réserve du 1er corps en position, +les pièces dressées vers le nord; sur la berge, d'autres batteries qui +s'alignent, des officiers qui passent au galop, des escadrons de +cavalerie polonaise au-dessus desquels voltigent et palpitent les +flammes multicolores des lances; enfin, sur l'amphithéâtre des collines, +un immense déploiement de troupes en marche, deux cent mille hommes qui +s'ébranlent et s'avancent à la fois, régulièrement, posément, d'un pas +égal et vaillant; partout l'aspect de l'action et de la force +disciplinées, l'invasion coordonnée et méthodique, dans son formidable +élan. L'armée de première ligne est là tout entière, en grande tenue de +combat, avec ses innombrables états-majors, ses uniformes de toutes +nuances, ses longues files de plumets rouges, ses aigles brillant au +soleil, ses drapeaux illustrés d'inscriptions glorieuses, l'armée +débarrassée pour un jour de son lourd attirail de convois, allégée et +libre, superbe d'entrain et d'animation, aspirant à se dévouer. Les +tristesses de la veille, l'ennui et la souffrance des longues marches ne +sont plus qu'un rêve oublié; l'allégresse du matin a dissipé cette +brume, elle dilate les coeurs et les rouvre aux magiques espoirs. Et les +colonnes débordent des sommets, s'engagent sur les pentes où se creusent +trois sillons principaux, descendent par ces ravins en étincelantes +coulées d'acier, se rapprochent, se côtoient sans se mêler, convergent +toutes au point de passage, s'allongent et s'amincissent pour traverser +les ponts, puis reprennent leur ampleur, leurs distances,--et lentement +s'épandent sur la terre russe. + +Les troupes de Davout passèrent de grand matin: les divisions +d'infanterie d'abord, avec leurs batteries montées, avec les brigades de +cavalerie légère, sans équipages, sans voitures; rien que du fer, des +chevaux et des hommes: l'Empereur avait permis le passage d'une seule +voiture, celle qui contenait les bagages du prince d'Eckmühl. Mais +bientôt les ponts tremblent et retentissent sous des masses pesantes; +les divisions de grosse cavalerie, les cuirassiers, passent à leur tour, +avec un bruit d'orage: voici les guerriers géants, les ondoyantes +crinières et les cimiers romains. Après le 1er corps, la Garde, ses +régiments jeunes et vieux, resplendissants d'or, chamarrés +d'aiguillettes et de brandebourgs, élite et parure de l'armée. Là +surtout l'enthousiasme est au comble. Dans les rangs, dans les +états-majors qui causent en chevauchant, de gaies réflexions +s'échangent, des propos conquérants. Un major de la Garde dit que l'on +fêtera le 15 août à Saint-Pétersbourg, et ce mot fait fortune. Si +l'accord n'est pas unanime, si quelques mécontents, quelques officiers +d'armes spéciales objectent les difficultés de l'entreprise et discutent +les chances de la campagne, ces notes chagrines se perdent dans une +expression générale de contentement et de joie. Ce qui achève +d'électriser tous ces hommes, c'est de se sentir sous l'oeil et dans la +main du chef habitué à vaincre; c'est de le sentir près d'eux, avec eux, +les enveloppant de sa présence; c'est d'entendre successivement de tous +côtés, en haut sur les collines, en bas près du fleuve, les vivats qui +signalent son arrivée; c'est de reconnaître à chaque instant, sur des +points divers, dominant et dirigeant l'opération, sa silhouette +familière. + +À cheval dès trois heures du matin, il était venu tout surveiller, tout +animer. Afin qu'il pût commodément assister au défilé, les artilleurs de +la Garde lui avaient préparé, sur le chemin qui menait aux ponts, un +trône rustique, fait de branches et de gazon, avec un dais de feuillage. +Il ne resta qu'un moment à ce poste d'apparat, repris d'un besoin +d'activité, ne tenant pas en place. Il fut de bonne heure sur la rive +ennemie. Lorsque le 9e lanciers et le 7e hussards passèrent, officiers +et soldats le reconnurent à l'extrémité du pont, debout sur le +terre-plein. Enivré par l'appareil qui se déployait à ses yeux, ressaisi +par le sentiment de sa toute-puissance, certain de son bonheur, il avait +retrouvé son assurance, sa belle humeur, une jovialité expansive; il +jouait avec sa cravache et fredonnait l'air de _Marlborough s'en va-t-en +guerre_: «Cet à-propos, qui nous égaya quelques instants, ne se justifia +que trop bien», écrit le commandant Dupuy[610]. + +[Note 610: _Souvenirs militaires_, 166.] + +L'Empereur se porta bientôt en avant du fleuve et rejoignit les +divisions déjà passées. Prompt et affairé, il galopait autour d'elles, +indiquait à chacune la route à suivre et les mettait dans leur chemin. +Il accompagna jusqu'à distance de deux lieues et demie le mouvement de +l'avant-garde, s'arrêtant parfois pour interroger les rares habitants du +pays et n'obtenant que des renseignements vagues. Il acquit pourtant la +certitude, par le retour de quelques espions, que les ennemis ne lui +opposaient qu'un simple rideau de cavalerie, qu'il n'aurait affaire +dans la journée à aucune résistance sérieuse. En effet, nos troupes +avançaient sans difficulté, poussant devant elles quelques bandes de +Cosaques qui se dispersaient à leur approche et s'enfuyaient d'un vol +effarouché. Kowno fut occupé sans coup férir, et l'armée put s'épanouir +à l'aise autour de cette ville, se déployant sur les deux côtés de la +route qui conduit à Wilna, s'éclairant dans toutes les directions par de +fortes reconnaissances. + +Sur la gauche, on rencontra tout de suite un second cours d'eau, la +Wilya, qui baigne Wilna et vient ensuite, par un long circuit, rejoindre +le Niémen, où elle se jette immédiatement au-dessous de Kowno. Il était +indispensable de franchir cet affluent et de savoir ce qui se passait au +delà, car une attaque des ennemis pourrait se prononcer de ce côté et +venir sur notre flanc, tandis que le gros de l'armée marcherait sur +Wilna. Le 13e d'infanterie de ligne fut chargé de trouver un gué sous +les yeux mêmes de l'Empereur. Comme la recherche se prolongeait, le +colonel de Guéhéneuc, qui commandait le régiment, fatigué d'attendre, +demanda des hommes de bonne volonté pour passer à la nage et reconnaître +la rive opposée. À cet appel, trois cents soldats sortent des rangs et +s'acquittent au mieux de leur dangereuse besogne. Aussitôt leur succès +fait des jaloux, la témérité devient contagieuse. Un certain nombre de +cavaliers français et polonais se tenaient au bord de la Wilya; la +présence de l'Empereur les excite à se distinguer, les exalte, les rend +fous d'intrépidité; et voici tous ces hommes à l'eau, avec leur monture, +leurs armes, leur équipement, s'efforçant ainsi empêtrés de gagner la +rive droite. Mais le courant était rapide, impétueux; il les entraîne et +les roule; on voit plusieurs de ces malheureux lutter péniblement contre +la violence du torrent, puis faiblir, s'épuiser, s'abandonner, et enfin, +calmes et désespérés, s'enfoncer dans l'abîme en poussant un dernier +«Vive l'Empereur!» Au spectacle de cette détresse, le colonel de +Guéhéneuc n'écoute que son courage: sans ôter son brillant uniforme, il +éperonne lui-même son cheval et le pousse dans les flots; il s'élance au +secours des cavaliers, et il est assez heureux pour ressaisir l'un +d'eux, qu'il ramène triomphalement sur la berge. L'Empereur l'accueillit +froidement après cet exploit; il trouva que son action, fort louable +chez un particulier, l'était moins chez un chef de corps placé en face +de l'ennemi et ne devant plus qu'à la patrie seule le sacrifice de son +existence. Tout en organisant lui-même avec grand soin le sauvetage des +cavaliers, dont un seul fut perdu, il reprocha au colonel, comme un +gaspillage d'héroïsme, son élan de bravoure et d'humanité[611]. + +[Note 611: On voit à quoi se réduit cet incident, amplifié et +travesti par Tolstoï.] + +Après avoir donné l'ordre de jeter un pont sur la Wilya et de faire +passer la division Legrand, avec quelques régiments de cavalerie, pour +observer et tâter certains détachements ennemis, signalés dans cette +direction, il finit la journée à Kowno, où il s'établit dans le couvent +et se fit l'hôte des moines. Là, il prit encore diverses mesures, +appelant en toute hâte les convois de vivres, organisant le service des +reconnaissances, multipliant les précautions pour assurer sa gauche, +activant le mouvement d'ensemble, pressant l'arrivée des troupes qui +débouchaient toujours au delà du Niémen par le triple passage. + +Là, l'envahissement continuait, incessant, interminable, les corps +succédant aux corps. Après les soixante-quinze mille hommes de Davout, +après les vingt mille cavaliers de Murat, après la Garde, c'étaient les +vingt mille soldats d'Oudinot, le troisième corps au grand complet. Ces +masses écoulées, d'autres surviennent; les trois divisions de Ney, +venues de plus loin, rejoignent à marches forcées. Après elles, encore +des troupes, de nouvelles avant-gardes, de nouveaux états-majors, de +nouvelles colonnes compactes et serrées; et toujours une bigarrure +d'uniformes, une extraordinaire diversité de races: des chevau-légers +bavarois et saxons mêlés à nos cuirassiers, des Polonais répartis dans +tous les corps de cavalerie, les brigades de Hesse et de Bade +représentant l'Allemagne dans la garde impériale, un régiment hollandais +formant brigade avec des conscrits corses, florentins et romains, +l'infanterie des Wurtembergeois encadrée par deux divisions françaises. +Malgré cette affluence de nations et l'encombrement du pays, l'opération +se poursuivait avec le même ordre, avec la même ardeur. Pourtant, à la +splendeur du matin, à la fraîcheur propice des premières heures, avait +succédé une température accablante. Le ciel s'assombrissait; sur +l'horizon troublé couraient des lueurs livides et des frémissements +d'éclairs. Bientôt l'orage éclata, et une trombe d'eau s'abattit sur nos +bataillons. Ceux-ci la reçurent sans sourciller, et c'était merveille +que de voir--écrit dans ses souvenirs un officier de la Garde, un +fanatique de l'Empereur--«ce déchaînement inutile du ciel contre la +terre[612]». Au reste, l'orage ne tarda pas à se dissiper; cette +première épreuve fut de courte durée; le passage n'en fut pas un instant +interrompu, et sur les ponts solidement amarrés, des troupes de toutes +armes prolongèrent le défilé. Il en passa pendant quarante-huit heures, +le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arriver au fleuve +les cuirassiers et les dragons de Grouchy, complétant l'ensemble des +effectifs déversés sur la rive droite par l'Empereur lui-même[613]. + +[Note 612: BOULART, 242.] + +[Note 613: _Corresp._, 18863.] + +Parvenus en terre ennemie, les corps recevaient chacun leur direction et +se portaient au poste plus ou moins lointain qui leur avait été assigné. +L'étape reprenait, forte, pénible, impérieusement réglée, par une moite +chaleur qui faisait regretter à nos vétérans l'Espagne torride. Parfois, +pour tromper leur fatigue, les troupes se mettaient à chanter. Un +virtuose de régiment entonnait quelque air du pays, quelque couplet +populaire, et les fantassins en choeur reprenaient le refrain, qui les +soutenait de sa cadence et les aidait à marcher. Les vieux airs de nos +provinces, les chansons bretonnes, provençales, picardes, normandes, +mélancoliques ou gaies, enlevantes ou plaintives, apportant à nos +soldats exilés un écho de la patrie, un ressouvenir du foyer, arrivaient +avec eux sur ces bords lointains, qui n'avaient jamais vu les hommes +d'Occident. Eux s'en allaient dociles; ils allaient vers le nord, vers +l'inconnu, toujours confiants, mais observant avec surprise ce sol si +différent de nos vivantes campagnes, ce pays vide et muet, accidenté et +pourtant monotone, où les reliefs du terrain se répètent et se +reproduisent exactement pareils, où les mêmes aspects se succèdent avec +une invariable uniformité, cette terre où tout se ressemble et où rien +ne finit; et devant nos colonnes s'avançant par les chemins tour à tour +détrempés et poudreux, traversant les mornes forêts de sapins et de +hêtres, gravissant les collines sablonneuses, commençant la longue +marche dont nul ne savait mesurer la durée, la Russie déployait ses +horizons béants. + + + +DEUXIÈME PARTIE + +ARRIVÉE À WILNA.--DERNIÈRE NÉGOCIATION. + +Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de +Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fête du 24 juin; accident +de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le +bal; son impassibilité.--La Fatalité et la Providence.--Recul +instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une réconciliation _in +extremis_; causes et but réel de cette démarche.--Balachof aux +avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de +Davout.--Napoléon ne veut recevoir l'envoyé russe qu'au lendemain d'une +victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son désappointement.--Il +précipite son armée sur Wilna.--Premiers symptômes de +désagrégation.--Entrée de Napoléon à Wilna; accueil de glace: incendie +des magasins.--Ovations provoquées et tardives.--L'Empereur s'acharne à +l'espoir de couper et de prendre une partie des armées +russes.--Succession d'orages: les éléments se déchaînent contre +nous.--Hécatombe de chevaux.--L'ennemi se dérobe et s'évanouit.--Fausse +joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son évasion.--Les débuts +de la campagne manqués.--Froideur des Lithuaniens.--Napoléon décide de +recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet +envoyé.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler +Alexandre pour sa sécurité personnelle et de l'amener à une prompte +capitulation.--Balachof à la table impériale.--Réponses célèbres.--Mot +blessant de Napoléon à Caulaincourt; ferme réplique.--Départ de +Balachof.--Protestation indignée de Caulaincourt; il demande son +congé.--Patience de l'Empereur; comment il met fin à la scène.--Rupture +irrévocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre +succède sans transition au déchirement de l'alliance. + + + +I + +Le jour où Napoléon franchissait le Niémen à la tête de deux cent mille +hommes, le comte Rostoptchine, nommé gouverneur de Moscou, écrivait au +Tsar: «Votre empire a deux défenseurs puissants, son étendue et son +climat: l'empereur de Russie sera formidable à Moscou, terrible à Kazan, +invincible à Tobolsk[614].» + +[Note 614: SCHILDNER, 245.] + +Tel n'était pas l'avis de tous les hommes qui composaient le conseil +militaire d'Alexandre. Dans les semaines qui avaient précédé l'invasion, +de vives discussions avaient eu lieu. Les partisans de l'offensive +soutenaient leurs idées avec acharnement, avec rage. D'autres donneurs +d'avis voulaient au moins qu'on livrât bataille devant Wilna, qu'on ne +cédât pas sans lutte la Pologne. Tout le monde à peu près s'accordait +pour blâmer le plan officiellement adopté, celui de Pfuhl, mais personne +ne savait au juste par quoi le remplacer. Les conseils se succédaient +fiévreusement, sans aboutir à rien, les intrigues s'entre-croisaient; +Armfeldt se démenait et «faisait le diable à quatre[615]»; il traitait +Pfuhl d'homme néfaste, vomi par l'enfer; à l'entendre, le maudit +Allemand, qui se faisait le singe de Wellington, était surtout un +composé «de l'écrevisse et du lièvre[616]». Wolzogen, ombre et reflet de +Pfuhl, répondait en traitant Armfeldt d'«intrigant mal famé[617]»; +Paulucci critiquait à tort et à travers; Bennigsen changeait à chaque +instant d'avis et se contredisait; l'intendant général Cancrine passait +pour un type d'incapacité; Barclay, qui se battait bien et parlait mal, +avait d'excellentes choses à dire et n'arrivait point à les exprimer, et +le vieux Roumiantsof, à peine remis d'une attaque d'apoplexie, la bouche +tordue par l'hémiplégie, assistait désolé et grimaçant à la déroute de +ses espérances pacifiques, à la ruine de son système[618]. + +[Note 615: TEGNER, III, 397.] + +[Note 616: _Id._, 396.] + +[Note 617: _Id._, 394.] + +[Note 618: TEGNER, III, 390-397; SCHILDNER, 246-247. Bulletins +transmis par Lauriston avec ses dernières dépêches, mai 1812.] + +Un afflux continuel d'étrangers, qui accouraient de tous côtés au +quartier général, ajoutait au désordre et à la confusion de cette Babel; +Stein, l'ex-ministre prussien, le Suédois Tavast, l'agent anglais +Bentinck paraissaient tour à tour, mettaient leur mot dans le débat, +augmentaient la cacophonie. L'armée était belle et bien disposée, +l'administration corrompue, le commandement incertain, divisé, dépourvu +de données précises sur les projets et les forces de l'adversaire; il +semblait que cette guerre prévue et méditée depuis dix-huit mois prenait +tout l'état-major au dépourvu. Quant à l'Empereur, sans considérer le +plan de Pfuhl comme la merveille du genre, il s'y tenait parce qu'il +fallait bien en avoir un et qu'on n'en avait pas trouvé de meilleur à +lui substituer; au fond, il espérait vaincre malgré ses généraux et quoi +qu'ils fissent; sa confiance se fondait sur sa volonté de résister +jusqu'au bout, obstinément, éternellement, dans un pays que la nature +semble avoir créé et disposé pour l'infinie résistance. + +Passant ses journées au milieu d'un tumulte d'intrigues et de +discordants conseils, il s'en allait le soir visiter les châteaux du +voisinage. Là, il ravissait ses hôtes par son aménité célèbre, par une +simplicité charmante, par des conversations pleines d'enjouement, où son +esprit vif et fin brillait d'un éclat doux. On le voyait poli avec tout +le monde, déférent envers les vieillards et les femmes. Après dîner, il +priait les dames de se mettre au piano, écoutait avec intérêt leur +romance favorite et galamment leur tournait les pages. Il aimait aussi à +parcourir _incognito_ les campagnes, à s'asseoir au foyer des humbles, à +les faire causer, à ne se révéler qu'en partant, par quelque munificence +qui laissait derrière lui la fortune, et ces attentions pour ses sujets +de Lithuanie, cette sollicitude paternelle, lui paraissaient un moyen de +les rendre sourds aux appels du ravisseur[619]. + +[Note 619: _Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, 55-77.] + +À Wilna, il convoquait fréquemment la noblesse, attirait à lui les +femmes qu'il comblait de soins délicats, les prenant par la vanité, +distinguant tour à tour les plus séduisantes, entretenant parmi elles +une concurrence et une émulation à lui plaire. L'imminence des +hostilités n'avait point interrompu autour de lui la vie de +représentation et de plaisirs, qui semblait alors l'accompagnement +nécessaire d'une cour, en quelque position qu'elle fût. Les assemblées +brillantes, les réceptions se succédaient. Pour le 24 juin, les +officiers de la garnison et de l'état-major avaient obtenu permission +d'organiser en l'honneur de Sa Majesté un bal champêtre, avec fête de +jour et de nuit, où toute la société de la ville et des environs serait +conviée. Le lieu choisi fut le domaine de Zakrety, prêté pour la +circonstance par la comtesse Bennigsen. Zakrety était une résidence +d'été à la mode polonaise, c'est-à-dire, autour d'une maison +d'habitation assez simple, un parc magnifique. Rien n'y avait été omis +pour enjoliver la nature: il y avait des terrasses fleuries, des +pelouses d'un vert d'émeraude, des eaux vives, une île et une cascade +artificielles, des échappées ménagées avec art sur les campagnes et les +fraîches collines d'alentour. Quel cadre à souhait pour une élégante +réunion d'été! On éleva sur les gazons, en face de la villa, une salle +de bal environnée de portiques. L'avant-veille de la fête, la toiture +s'écroula, et chacun frémit à la pensée que cet accident, survenant deux +jours plus tard, eût dégénéré en catastrophe. Quelques-uns y virent un +sinistre présage: «Nous serons quittes, dit Alexandre avec calme, pour +danser à ciel ouvert[620].» + +[Note 620: SCHILDNER, 247.] + +En effet, le bal commença sur la pelouse, entre les bosquets où se +dissimulaient des orchestres et des choeurs; puis, le jour baissant, on +se transporta à l'intérieur des appartements, et la longue file de +couples qui formait la _polonaise_, la danse nationale, après avoir +parcouru les jardins, gravit en cadence les escaliers et se mit à +serpenter au travers des galeries. L'empereur Alexandre, arrivé de bonne +heure, animait et embellissait tout de sa présence, lorsque au cours de +la soirée le général Balachof, ministre de la police, s'approcha de lui +et murmura à son oreille quelques paroles, avec l'accent d'une émotion +poignante: un message, expédié de Kowno, annonçait que les Français +franchissaient le fleuve en masses énormes et que l'invasion +commençait[621]. + +[Note 621: BOGDANOVITCH, I, 113.] + +Sous ce coup, Alexandre ne faiblit point et conserva la pleine maîtrise +de soi-même; pas un muscle de sa physionomie ne bougea; il recommanda à +Balachof de tenir la nouvelle secrète, pour ne point troubler la +réunion, et se remit à parcourir les groupes, toujours aimable et +galant. Il admira fort la fête de nuit, l'embrasement des bosquets, les +jeux de la lumière sur la cascade, et faisant remarquer la lune qui +brillait au ciel, mariant sa rayonnante pâleur aux feux répandus sur la +terre, il l'appela «la plus belle pièce de l'illumination[622]». Au bout +d'une heure environ il se retira; à peine était-il parti que la +terrifiante nouvelle se répandit; un vent d'effroi souffla sur la fête +et dispersa l'assistance. + +[Note 622: _Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, 90.] + +Rentré à Wilna, Alexandre passa au travail le reste de la nuit. Après +avoir expédié à Pétersbourg les éléments d'une note diplomatique +destinée à servir de réponse au manifeste français, à le réfuter point +par point, il fit rédiger un ordre du jour aux armées, en termes élevés +et dignes. Napoléon avait dit dans sa harangue à ses troupes: «La Russie +est entraînée par la fatalité, ses destins doivent s'accomplir.» Contre +la divinité aveugle qu'invoquait son rival, Alexandre se réclamait de la +Providence: «Dieu, dit-il, est contre l'agresseur[623].» + +[Note 623: BOGDANOVITCH, I, 113.] + +Autour de lui, l'état-major général prenait les mesures nécessaires pour +commencer l'exécution du fameux plan; la principale armée, celle de +Barclay, se retirerait de Wilna sur Swentsiany, sur Drissa ensuite, +tandis que Bagration, à la tête de la seconde armée, se jetterait sur le +flanc des Français, en ayant soin de ne jamais s'aventurer contre des +forces supérieures. Un peu plus tard, quand l'avantage numérique des +Français fut mieux connu, ordre fut donné à Bagration de se mettre +également en retraite et de rallier comme il pourrait le gros de +l'armée[624]. Les règles que l'on s'était tracées sur le papier cédèrent +tout de suite à une inspiration spontanée, qui montrait le salut et la +victoire derrière soi, dans l'immensité des espaces, et qui portait les +différents corps à reculer en se concentrant. Le bonheur des Russes, en +cette campagne, fut d'obéir moins à un plan qu'à un instinct. + +[Note 624: BOGDANOVITCH, I, 113 et suiv.] + +Alexandre se disposa lui-même à quitter Wilna le 17 juin. Auparavant, il +procéda à une suprême formalité, propre à le mettre en règle, sinon avec +sa conscience, au moins avec l'opinion des hommes. Le 26, il fit appeler +Balachof, qui était un de ses aides de camp en même temps que son +ministre de la police, et il lui dit, avec le tutoiement en usage +fréquent chez les souverains de Russie lorsqu'ils s'adressent à leurs +sujets: «Tu ne sais sans doute pas pourquoi je t'ai fait venir; c'est +pour t'envoyer auprès de l'empereur Napoléon[625].» Il expliqua alors +que cette mission devait consister à porter une offre dernière de +négociation et de paix. + +[Note 625: Ces paroles sont rappelées dans le rapport autographe et +très circonstancié que Balachof a rédigé sur sa mission. Thiers a eu +connaissance de cette pièce; Bogdanovitch s'en est servi; elle a été +publiée presque intégralement dans le _Recueil de l'Académie des +sciences de Saint-Pétersbourg_, 1882. M. de Tatistchef en a inséré de +très importants extraits dans son volume sur _Alexandre Ier et +Napoléon_, 590-609.] + +Certes, Alexandre n'avait ni l'espoir ni le désir d'arrêter la lutte; il +la savait aussi irrévocablement résolue par son adversaire qu'elle +l'était par lui-même. Dans les propositions d'accommodement que Napoléon +lui avait prodiguées, il n'avait pas eu de peine à démêler de simples +ruses, destinées à leurrer et à engourdir la Russie, tandis que +l'envahisseur préparerait ses moyens. Il n'en était pas moins vrai qu'à +considérer les apparences, Napoléon avait réitéré des instances +pacifiques, demeurées sans réponse; ces efforts avaient été portés par +le public européen à l'actif et à la décharge de l'empereur français; on +en avait conclu que la Russie voulait la guerre, puisqu'elle laissait +systématiquement échapper les dernières chances de paix. Pour dissiper +cette impression, il importait qu'Alexandre ne demeurât pas en reste de +spécieuses tentatives, qu'il rétablît sous ce rapport l'équilibre, et +fît même pencher de son côté la balance. Napoléon lui avait dépêché +l'aide de camp Narbonne; il enverrait pareillement un aide de camp. +Napoléon lui avait écrit en exprimant le voeu d'épuiser les voies de +conciliation, avant de recourir aux armes; après avoir suspendu sa +réponse, Alexandre la ferait dans le même sens. Déjà, pendant les jours +qui avaient précédé le passage du Niémen, il avait préparé un projet de +lettre pour Napoléon; il y réitérait l'offre de traiter sur la base de +l'ultimatum et ajoutait, manifestant enfin son arrière-pensée, «_qu'il +ouvrirait ses ports aux navires de toutes les nations_, si Napoléon +prolongeait l'incertitude actuelle[626]»; c'était rendre la paix plus +impossible que jamais en paraissant la vouloir. Cette lettre ne pouvant +plus servir aujourd'hui, Alexandre la remplaça par une autre, qu'il +confierait à Balachof. Il y désavouait la demande de passeports formée +par Kourakine et qui avait servi de prétexte à l'attaque: «Si Votre +Majesté, disait-il, n'est pas intentionnée de verser le sang de ses +peuples pour un mésentendu de ce genre et qu'elle consente à retirer ses +forces du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passé comme non +avenu, et un accommodement entre nous reste toujours possible[627].» + +[Note 626: SCHILDNER, 247.] + +[Note 627: TATISTCHEF, 588.] + +De la part d'Alexandre, une telle démarche, destinée à retentir au loin, +apparaîtrait d'autant plus méritoire qu'elle se produirait à l'instant +où son territoire était violé, où un flot d'assaillants se précipitait +sur ses frontières. Pouvait-il mieux manifester la candeur de ses +intentions, son désir de ménager l'humanité et d'épargner le sang qu'en +parlant encore de paix au lendemain d'une brutale injure? Connaissant +trop son rival pour craindre que celui-ci le prît au mot, il espérait, +en se décorant de modération et de patience, ramener à lui les esprits +hésitants et mettre définitivement de son côté la conscience européenne. + +Dans la nuit du 27 au 28, il fit encore appeler Balachof, lui remit la +lettre, en l'accompagnant d'une paraphrase solennelle. Balachof devait +dire que les négociations pourraient s'ouvrir sur-le-champ, si Napoléon +le désirait, mais sous la condition absolue, essentielle, «immuable», +que l'armée française repasserait préalablement le Niémen: «Tant qu'un +soldat resterait en armes sur le territoire russe, l'empereur +Alexandre--il en prenait l'engagement d'honneur--ne prononcerait ni +n'écouterait une parole de paix[628].» + +[Note 628: Cette citation et les suivantes, jusqu'à la page 498, +sont empruntées au rapport de Balachof.] + +Balachof partit sur l'heure. Quand le soleil se leva, il était déjà à +quelques lieues de Wilna, au village de Rykonty, encore occupé par les +Russes, mais près duquel on lui signala la présence de nos avant-postes. +Il prit alors avec lui un sous-officier aux Cosaques de la garde, un +Cosaque, un trompette, et continua d'avancer. Au bout d'une heure, on +vit se profiler sur l'horizon la silhouette de deux hussards français, +postés en vedette, le pistolet haut. En apercevant le petit groupe +russe, les hussards le visèrent avec leur arme et firent mine de tirer; +un appel de trompette les arrêta; ils reconnurent la sonnerie en usage +pour annoncer les parlementaires. L'un des deux, en un temps de galop, +rejoignit aussitôt Balachof et, lui appuyant son pistolet contre la +poitrine, le somma de faire halte; l'autre était allé prévenir le +colonel du régiment, qui fit son rapport au roi de Naples, toujours à +proximité des avant-postes. Au bout de quelques instants, un aide de +camp du Roi se présenta, avec mission de conduire Balachof au quartier +général du prince d'Eckmühl, situé un peu en arrière et plus près de +l'Empereur. + +Reprenant sa route avec une escorte d'officiers français, Balachof +croisa bientôt un brillant état-major, à la tête duquel il n'eut pas de +peine à reconnaître Murat en personne, à son costume «quelque peu +théâtral». Voici de quoi se composait cette tenue d'une superlative +fantaisie: au-dessus d'un grand chapeau en forme de demi-cercle, une +envolée de plumes roulant au vent, parmi lesquelles jaillissait et +montait très haut une triomphante aigrette; un dolman à la hussarde en +velours vert, plastronné de tresses d'or; une pelisse jetée en sautoir; +un pantalon cramoisi, brodé et soutaché d'or; des bottes en cuir jaune; +une profusion de bijoux, et, pour compléter l'effet, des boucles +d'oreilles mettant aux deux côtés du visage un scintillement de +pierreries. Lorsque Murat ainsi paré passait devant nos campements, les +troupiers souriaient et le trouvaient habillé «en tambour-major». Au +feu, quand la poudre avait noirci ses dorures, quand le vent de la +bataille avait échevelé ses panaches, quand la mousqueterie et le canon +l'environnaient d'éclairs, il apparaissait comme le dieu même des +combats, rutilant et invulnérable. Il mit pied à terre en apercevant +Balachof, qui en fit autant de son côté, et, ôtant son chapeau d'un +geste large, il vint à l'envoyé des ennemis le sourire aux lèvres, en +paladin gracieux: «Je suis heureux de vous voir, général, lui dit-il; +mais commençons par nous couvrir.» + +La conversation s'engagea. On disputa quelque temps, avec une grande +courtoisie, sur la question de savoir qui avait voulu la rupture, qui +avait eu les premiers torts, qui avait commencé. Au fond, Murat n'aimait +pas cette guerre au bout du monde, qui l'arrachait au doux pays où il +avait pris goût à vivre et à régner; il souffrait de se voir éloigné de +ses États, privé de sa famille; il déplorait la difficulté des +communications, la rareté des nouvelles, car ce héros de cent batailles +était tendre et craintif pour les siens. Ce fut en toute sincérité qu'il +finit par dire: «Je désire beaucoup que les deux empereurs puissent +s'entendre et ne point prolonger la guerre qui vient d'être commencée +bien contre mon gré.» Sur ce, retournant aux grands devoirs qui +l'appelaient, il prit congé avec une désinvolture aimable, se remit en +selle, et l'on put voir quelque temps, sur le chemin de Wilna, onduler +la croupe de sa monture et s'éloigner son panache. + +Tout autre fut l'accueil dans la maison de pauvre mine où s'était +installé le prince d'Eckmühl. En campagne, l'illustre et rigide soldat, +tout entier à sa besogne, absorbé et comme torturé par le sentiment de +sa responsabilité, montrait un visage sévère, préoccupé, morose, avec +des éclats de mauvaise humeur, et faisait amèrement de grandes choses. +En ce moment, occupé à expédier des ordres, à organiser méthodiquement +la marche en avant, à mouvoir ses 75,000 hommes, il se montra fort +contrarié qu'on le dérangeât dans ce travail. Balachof s'étant dit +chargé d'un message pour l'Empereur et ayant demandé où se trouvait Sa +Majesté: «Je n'en sais rien», répondit le maréchal d'un ton rogue. Il +ajouta: «Donnez-moi votre lettre, je la lui ferai parvenir.» Balachof +fit observer que son maître lui avait expressément recommandé de +remettre le message en mains propres. Devant ce formalisme, Davout +perdit tout à fait patience: «C'est égal, dit-il en colère, ici vous +êtes chez nous, il faut faire ce qu'on exige de vous.» Balachof remit la +lettre, mais sut exprimer combien sa dignité se sentait froissée de +cette violence: «Voici la lettre, monsieur le maréchal, répliqua-t-il en +élevant lui-même la voix; de plus, je vous supplierai d'oublier et ma +personne et ma figure, et de ne songer qu'au titre d'aide de camp +général de Sa Majesté l'empereur Alexandre que j'ai l'honneur de +porter.» Ces mots ramenèrent Davout à un ton plus mesuré. «Monsieur, +reprit-il, on aura tous les égards qui vous sont dus.» + +En effet, tandis qu'il envoyait un officier porter la lettre à +l'Empereur, il retint auprès de lui, dans la même pièce, l'ennemi que +les usages de la guerre lui donnaient pour hôte. Tous deux restèrent +quelque temps à se regarder silencieusement, embarrassés de leur +contenance, cherchant un sujet d'entretien sans le trouver. Davout +demeurait sombre et distrait; Balachof, après ce qui s'était passé, ne +pensait pas que ce fût à lui de faire les premiers frais. Le maréchal +rompit enfin ce muet tête-à-tête, en appelant un aide de camp: «Qu'on +nous serve», dit-il, et tout l'état-major se mit à table. Pendant le +déjeuner, Davout fit effort pour causer avec Balachof, pour entretenir +un semblant de conversation; mais toutes ces paroles trahissaient +d'âpres défiances; dans la tentative de négociation, il ne voyait qu'un +stratagème imaginé par les Russes pour gagner du temps et opérer +commodément leur retraite; il le dit crûment à Balachof. Puis il +n'aimait pas que les regards de cet ennemi se promenassent sur nos +troupes, sur nos positions, sur nos ressources; flairant un espion dans +le parlementaire, il avait hâte qu'on l'en débarrassât et attendait avec +impatience les ordres de l'Empereur. + + + +II + +L'arrivée d'un négociateur russe fut promptement connue dans toutes les +parties de l'armée française; le bruit s'en répandit comme l'éclair et +fit sensation au quartier général, où il réveilla chez quelques membres +du haut état-major, qui voyaient avec regret l'ouverture des hostilités, +un vague espoir de paix. Quant à l'Empereur, il triompha de cet envoi; +il y vit chez les Russes un premier signe de désarroi et l'attribua à +l'épouvante qu'aurait causée au Tsar et à son conseil la rapidité de +notre invasion. Il dit à Berthier: «Mon frère Alexandre, qui faisait +tant le fier avec Narbonne, voudrait déjà s'arranger; il a peur. Mes +manoeuvres ont dérouté les Russes: avant deux mois, ils seront à mes +genoux[629].» + +[Note 629: _Documents inédits_.] + +En attendant, il ne se pressait point d'accueillir Balachof, invitant +Davout à le garder jusqu'à nouvel ordre, résolu à ne l'admettre en sa +présence qu'après un premier succès et la prise de Wilna. Il ferait +alors ramener Balachof dans la ville même où cet envoyé avait reçu les +instructions de son maître, et dont un éclatant fait d'armes nous aurait +ouvert les portes. Constamment attentif à ménager ses effets, toujours +soigneux du décor et de la mise en scène, il comptait frapper davantage +le Russe s'il se montrait à lui installé dans le propre palais, dans le +cabinet même de l'empereur Alexandre, où il apparaîtrait comme l'image +et l'incarnation de la conquête. À peine entré en guerre et déjà +victorieux, il pourrait alors parler plus haut, prononcer plus âprement +ses exigences, et peut-être, par l'intermédiaire de Balachof, jeter les +premières bases de cette capitulation qu'il prétendait imposer à ses +ennemis et par laquelle il comptait clore rapidement la campagne. + +Toutefois, avant de porter le coup qu'il médite, avant de marcher sur +Wilna, il prend toutes les précautions nécessaires pour assurer le +succès de cette entreprise. Sachant mettre une prudence raffinée au +service de ses audaces, il passe deux jours encore à Kowno, le 25 et le +26, occupé à se préparer, à se reconnaître, à se munir, à faire explorer +le pays. Il sait qu'il a devant lui la première armée russe, commandée +par Barclay de Tolly; il veut savoir comment les différents corps de +cette armée sont constitués et répartis, se renseigner sur leur nombre, +leur force, leur emplacement, et avant tout, comme il dit, «débrouiller +l'échiquier». Davout et Murat sont chargés de s'éclairer au loin; que +ces deux chefs de corps procèdent par reconnaissances lestement +poussées, en évitant de compromettre de trop forts détachements, en +tenant le gros de leurs troupes soigneusement rassemblé, en ne donnant +sur eux aucune prise. Napoléon modère l'ardeur de Murat, qui s'est jeté +impétueusement en avant, et lui reproche d'aller un peu vite. Sa gauche +le préoccupe toujours; c'est à ses yeux le point faible et exposé. Il a +jeté au delà de la Wilya une partie des corps d'Oudinot et de Ney; il +leur recommande de démêler à tout prix ce qui se passe en face d'eux, +établit aussi des communications avec les divisions de Macdonald, qui +viennent de franchir le Niémen entre Tilsit et Georgenbourg et doivent +opérer parallèlement à l'armée principale. Sur la rive gauche du Niémen, +il presse les corps d'Eugène qui doivent passer à Preny et n'ont pas +encore atteint le fleuve[630]. C'est seulement lorsqu'il aura bien +assuré ses flancs et complètement rallié ses troupes qu'il prononcera +son mouvement; alors, se mettant lui-même à la tête des colonnes +destinées à l'attaque principale, il les poussera vivement sur Wilna, où +il compte trouver l'ennemi en position, en ligne, offert à ses coups, et +où il a donné rendez-vous à la victoire. + +[Note 630: _Corresp._, 18858-18873.] + +Cet espoir de combattre et de vaincre sous Wilna fut promptement déçu. +Dès le 26, l'Empereur apprit que nos grand'gardes étaient arrivées +jusqu'à cinq lieues de la capitale lithuanienne sans rencontrer de +résistance. La ligne des avant-postes russes se retirait devant nous, +souple et flottante, ne tenant nulle part, cédant sous la moindre +pression. Le gros des forces ennemies quittait la belle position de +Troki, rempart de Wilna, pour traverser cette ville et s'éloigner vers +le nord-est. Les corps de Wittgenstein et de Baggovouth, avec lesquels +Oudinot et Ney cherchaient à prendre contact, évoluaient dans la même +direction. Tout dénotait chez la première armée russe un plan prémédité +de recul et d'abandon. + +L'Empereur fut vivement contrarié de ces nouvelles, auxquelles il refusa +d'abord d'ajouter foi, ne se rendant à l'évidence que sur le vu de +témoignages réitérés et probants[631]. Mais son dépit se tourna aussitôt +en un sursaut d'activité et d'énergie. Voyant les ennemis lui refuser le +combat, il se rattache violemment au projet de les surprendre dans le +désordre d'une retraite précipitée, de couper et d'enlever plusieurs +corps. + +[Note 631: _Documents inédits_.] + +Une partie des forces commandées par Barclay de Tolly, l'aile gauche, +sous Touchkof et Doctorof, se trouvait encore au sud de Wilna; pour +gagner le point général de ralliement, qui semblait indiqué à une assez +grande distance au nord-est, vers Dunabourg et le camp retranché de +Drissa, ces troupes auraient à côtoyer Wilna et à opérer un long +circuit: en se portant précipitamment sur la ville et en la dépassant, +notre armée n'aurait-elle point chance de les devancer à leur point de +passage, de les intercepter, de leur couper la retraite, de leur +infliger un irrémédiable désastre? Puis, la seconde armée russe, celle +de Bagration, rangée jusqu'alors sur les confins du duché de Varsovie, +devait certainement remonter elle-même au nord, afin de rejoindre la +première et de concourir à l'ensemble de la défense. Ignorant notre +arrivée à Wilna, les colonnes de Bagration viendraient donner dans nos +masses profondes, brusquement établies en ce lieu; abordées de front par +l'Empereur, saisies en flanc par Eugène, prises en queue par les +Polonais de Poniatowski, par les Saxons et les Westphaliens de Jérôme, +qui recevaient l'ordre de s'ébranler et d'entrer en Russie, elles +échapperaient difficilement à cette multiple étreinte. Donc l'Empereur +peut encore obtenir de magnifiques résultats, avant même d'ouvrir le +message d'Alexandre et de répondre à ses suprêmes paroles. «Si les +Russes ne se battent pas devant Wilna, dit-il, j'en prendrai une +partie[632].» Pour arriver à ce but, tout se réduit à une question de +temps et de vitesse; il ne faut qu'un ensemble de manoeuvres rapides, +précises et concordantes. Dans la journée du 26, l'Empereur ordonne et +accélère le mouvement sur Wilna; il invite tous les corps à reprendre +leur élan, à marcher franchement, rondement, sans halte ni repos; il +stimule le zèle et l'ardeur de chacun: «Il eût voulu, dit un témoin, +donner des ailes à tout le monde[633].» + +[Note 632: _Documents inédits_.] + +[Note 633: _Id._] + +Soulevée par cette impulsion vigoureuse, l'armée franchit d'une seule +haleine les dix lieues environ qui la séparaient de Wilna, mais elle +résista mal à l'épreuve de cette marche précipitée. Beaucoup de nos +soldats, recrutés trop jeunes, n'avaient pas acquis l'endurance +nécessaire; ils perdaient l'allure, s'attardaient, s'égrenaient en +traînards le long des chemins; on en vit mourir sur la route de fatigue +et d'épuisement, d'inanition aussi et de besoin. En effet, malgré +l'impérieuse sollicitude de l'Empereur, l'armée était insuffisamment +pourvue de vivres: avant le passage, les hommes n'en avaient dans leur +sac que pour quelques jours, et ils se trouvaient maintenant «au bout de +leurs consommations». Les convois qui amenaient le surplus de +l'approvisionnement, ralentis par leur nombre, par leur pesanteur, par +l'horrible encombrement qu'ils créaient partout sur leur passage, +éprouvaient d'extrêmes difficultés à rejoindre. La plupart des voitures +apportant le pain, la viande, le bois, restaient en arrière: les rares +caissons qui parvenaient à rallier les colonnes étaient aussitôt pris +d'assaut, défoncés, vidés, malgré les efforts de l'intendance, et +c'étaient sur la route des scènes de confusion et de violence, des +tempêtes de jurons et de cris, des rassemblements tumultueux, qui +faisaient obstruction et retardaient indéfiniment l'arrivée des autres +convois. + +Dénuée et mourant de faim, la plus grande partie de l'armée dut vivre +aux dépens du pays, aux dépens de cette Pologne russe que Napoléon +tenait essentiellement à ménager et à se concilier. Pauvre et mal +cultivé, le pays suffisait avec peine à ses propres besoins; les +habitations étaient rares et clairsemées, les villages éloignés de la +route et perdus dans les bois. Pour les atteindre, nos soldats devaient +s'écarter des rangs, se disséminer, se perdre dans les profondeurs de la +région. Beaucoup d'entre eux, dès qu'ils apercevaient un groupe de +maisons ou une demeure isolée, se formaient en bandes pour fondre sur +cette proie, arrachaient aux paysans leurs maigres ressources à force de +menaces et de coups; ils saccageaient les chaumières, emportaient les +meubles pour se faire du bois, ne laissant derrière eux que des débris, +promenant partout la dévastation, se faisant exécrer de ceux qu'ils +venaient affranchir. Le nombre de ces pillards, des isolés, des +dispersés, grossissait d'heure en heure; la maraude, cette plaie de nos +armées, prenait des proportions inconnues; des détachements, des +régiments entiers perdaient leur cohésion, s'effritaient, se +dissolvaient en une poussière humaine qui s'abattait sur le pays et le +ravageait. Et ces désordres, ces signes d'indiscipline et de +désagrégation, funeste présage pour l'avenir, naissaient spontanément, +par la force même des choses; trompant tous les calculs de la +prévoyance, déjouant l'effort du génie, ils accusaient le vice essentiel +de l'entreprise et le défi porté par Napoléon aux possibilités humaines. +L'appareil de guerre à proportions inconnues dont il était l'auteur, +gêné par l'enchevêtrement et l'incroyable multiplicité des ressorts, +fonctionnait mal; ses rouages compliqués se faussaient du premier coup +ou se refusaient à entrer en jeu; à peine mise en mouvement, l'énorme +machine craquait et se démontait. + +Nos avant-gardes de cavalerie atteignirent Wilna dans la nuit du 27 au +28 juin; elles venaient d'occuper sans combat des positions défensives +par excellence, un triple étage de hauteurs escarpées, formant camp +retranché, «le pays le plus stratégique que l'on pût rencontrer», disait +Jomini en connaisseur[634]. Sans se laisser tenter par ce terrain si +bien approprié à la résistance, la cavalerie et les troupes légères de +l'ennemi continuaient à se replier, observées et serrées de près. +Parfois, quand la poursuite devenait trop pressante, elles faisaient +front et risquaient un court engagement, pour reprendre ensuite leur +marche rétrograde: il y eut aux abords de Wilna une escarmouche assez +vive qui ne tourna pas à notre avantage et où le frère du général de +Ségur fut fait prisonnier. + +[Note 634: Lettre du duc de Bassano au ministre de la police, 21 +juillet 1812. Archives nationales, AF, IV, 1648.] + +Néanmoins, le 28 au matin, nos chasseurs et nos dragons pénétraient dans +la ville. La population nous attendait et se préparait à nous faire +fête; sans qu'il y eût chez les habitants unanimité d'opinion, la +ferveur patriotique était très prononcée chez le plus grand nombre, la +haine du Russe exubérante, l'exaltation vive. Heureux de notre approche, +ils s'attendaient à voir paraître des émancipateurs qui les traiteraient +en alliés et leur apporteraient l'ordre avec l'indépendance; ils virent +arriver une nuée d'affamés qui se précipitèrent sur les faubourgs, +forçant les boutiques, pillant les auberges et les dépôts de vivres, +faisant main basse sur tous les objets placés à leur portée. À cet +aspect, la terreur se répandit; chacun ne songea plus qu'à se renfermer +et à se barricader chez soi, à mettre en sûreté son avoir, à se cacher +et à se terrer. Le désordre de notre entrée arrêta net l'élan national, +figea l'enthousiasme. + +L'Empereur cependant arrivait au grand trot, suivant de près +l'avant-garde, avec son escorte et une partie de son état-major. Se +rappelant Posen, il se croyait sûr de trouver à Wilna le même accueil; +il s'attendait à des transports d'allégresse, à des arcs de triomphe, à +une pluie de fleurs jetées sur son passage par ces gracieuses Polonaises +qu'il avait vues, en d'autres lieux, aviver le feu des esprits et se +passionner pour l'oeuvre de la régénération nationale. Il avait escompté +cette explosion du sentiment polonais et l'avait fait entrer dans ses +calculs; il espérait que la capitale de la Lithuanie, en se déclarant +pour lui, en se levant dès qu'elle l'apercevrait, allait donner +l'impulsion aux autres parties de la province; que la Pologne moscovite +tout entière, animée par cet exemple, viendrait se ranger sous ses +drapeaux et faciliter sa tâche, en opposant à la Russie, aux côtés de +notre armée, une nation ressuscitée et vivante. Il entra dans Wilna à +neuf heures du matin. Au lieu de la cité en fête qu'il avait rêvée, +folle d'enthousiasme et d'amour, il trouva une ville morte: de longs +faubourgs d'abord, laids et déserts, portant des traces de dévastation; +dans les quartiers du centre, aux rues sombres et tortueuses, le silence +et la solitude; point de femmes aux fenêtres, peu d'habitants groupés: +seuls, quelques hommes de la lie du peuple, surtout des Juifs, à +l'aspect sordide et craintif, se glissant le long des murs. + +Cet accueil de glace n'affecta pas trop l'Empereur dans le premier +moment. À la rigueur, tout pouvait s'expliquer par la rapidité de son +apparition; suivant son habitude, il avait pris son monde à +l'improviste, sans se faire annoncer; ne devait-il point laisser aux +habitants le temps de se reconnaître, de venir à lui, de manifester leur +zèle et d'organiser leur réception? Il parcourut la ville dans toute sa +longueur et parvint à l'autre extrémité, au pont de bois qui traverse la +Wilya et que les Russes avaient dû franchir pour se retirer. Là, une +nouvelle déception l'attendait. Le pont n'était qu'une ruine fumante, +achevant de se consumer; l'armée ennemie l'avait incendié derrière elle +pour ralentir la poursuite. Sur les bords de la rivière, d'épaisses +colonnes de fumée montaient vers le ciel; à leur base, plusieurs lignes +de bâtiments s'écroulaient dans un brasier: c'était tout ce qui restait +des nombreux magasins où les Russes avaient entassé pendant dix-huit +mois des approvisionnements de tout genre. Obligés d'abandonner ce riche +dépôt, inestimable trésor pour notre armée déjà dépourvue, ils nous +l'avaient soustrait en le livrant aux flammes. + +Cette scène de destruction fit songer l'Empereur; il resta quelque temps +à la contempler. Des hommes du peuple s'étaient amassés autour de lui; +il leur demanda un verre de bière et les remercia en leur disant: _Dobre +piwa_, bonne bière: il avait appris quelques mots de polonais et les +plaçait à tout propos[635]. Il prit des mesures pour limiter l'incendie, +passa en revue une division, puis rentra dans l'intérieur de la ville et +se dirigea vers le palais, où il allait prendre logement. + +[Note 635: _Réminiscences de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, p. +63.] + +À cette heure, il était impossible que le bruit de son arrivée ne se fût +point répandu. On avait vu passer et entrer au palais le reste de son +état-major, ses gens, ses équipages, sa maison, tout son accompagnement +habituel. Malgré tant de signes indicatifs de sa présence, l'aspect de +la ville n'avait guère changé; les fenêtres ne s'étaient point garnies +ni décorées; les rues demeuraient désertes; nulle trace d'enthousiasme +ou même de curiosité. Cette fois, l'Empereur ne sut point maîtriser son +émotion, et son désappointement perça. Lorsqu'il fut entré dans la cour +du palais et eut mis pied à terre, lorsqu'il s'installa dans les +appartements de l'empereur Alexandre, lorsqu'il prit possession des +pièces où son rival en fuite avait vécu et habité, l'orgueil de cette +victorieuse substitution ne s'épanouit point sur son visage. Par un +retour amer sur le passé, il comparait la froideur de Wilna aux +acclamations passionnées qui l'avaient accueilli dans les villes du +grand-duché et ne put s'empêcher de dire: «Ces Polonais-ci sont bien +différents de ceux de Posen[636].» + +[Note 636: _Documents inédits_.] + +Il réprima durement les désordres qui lui avaient valu cette déconvenue, +porta des peines terribles contre l'indiscipline et la maraude, fit +parquer dans un enclos près de la ville tous les traînards que l'on put +ramasser, n'épargna aucun moyen pour rassurer la population et +ressusciter la confiance[637]. Par les soins du major général, les +principaux habitants furent recherchés et prévenus; ils reçurent des +appels plus ou moins discrets, s'entendirent inviter à sortir de leur +retraite, à paraître, à faire montre de leurs sentiments. On arriva +ainsi à provoquer quelques manifestations tardives de sympathie et de +joie; on parvint à créer une apparence d'enthousiasme, à susciter un +simulacre d'ovation, avec ses accessoires habituels, fleurs, couronnes, +décors, sur le passage des corps qui continuaient à traverser la ville +et à se répandre autour d'elle. + +[Note 637: _Cahiers du capitaine de Coignet_, 192.] + +Davout était déjà présent, avec ses cinq divisions; Murat amenait son +flot de cavalerie, Ney et Oudinot arrivaient à hauteur sur la gauche, et +le reste de l'immense colonne, composé de la Garde et des réserves, +rejoignait un peu moins vite, encore échelonné sur la route qui conduit +de Kowno à Wilna. Du 28 au 30, Napoléon prépara les mouvements +enveloppants qui avaient pour but de déborder les masses russes en +retraite et de lui en livrer une partie. Tandis que le roi de Naples, +appuyé par quelques divisions d'infanterie, poussera droit devant lui et +s'enfoncera comme un coin entre les deux armées ennemies, Oudinot, Ney +et Macdonald continueront à s'élever vers le nord-est, suivant et +talonnant Barclay de Tolly; il est probable que l'armée de ce général, +ainsi harcelée, ne saura s'esquiver sans dommage: «J'en aurai pied ou +aile[638]», dit l'Empereur. En même temps, il prescrit à Davout de +prendre avec lui une partie de son infanterie, le plus de cavalerie +possible, et de se rabattre sur la droite, vers le sud; c'est de ce côté +principalement que l'occasion s'offre propice à de fructueux coups de +main. + +[Note 638: _Documents inédits_.] + +À très petite distance au sud-est de Wilna, vers Ochmiana, des forces +russes sont signalées. Quels sont ces corps, aventurés si près de nous +et qui semblent inconscients du péril? Sont-ce ceux de Doctorof et de +Touchkof, s'efforçant éperdument de rejoindre Barclay par le chemin le +plus court? Napoléon incline à y voir plutôt l'avant-garde de +Bagration[639]. Il croit toujours que l'armée commandée par ce prince +remonte vers Wilna; il a appris d'autre part, par des estafettes +interceptées, que le bruit de notre rapide irruption à Wilna n'a pas +encore pénétré dans l'intérieur de la Russie. En conséquence, on peut +espérer que Bagration ne sera pas averti à temps; tout donne à penser +que son armée, ignorant le péril où elle court, va se jeter tête baissée +dans le filet tendu sous ses pas, qu'elle n'échappera point à un +anéantissement total ou partiel. Pour la mettre entre deux feux, +Napoléon fait inviter Eugène et Poniatowski à presser leur marche de +flanc; il les aiguillonne par d'impérieux messages. Lui-même renforce +continuellement, en cavalerie surtout, les troupes sous les ordres de +Davout et destinées à courir sus aux colonnes de tête. Successivement, +il fait partir de Wilna la division Dessaix, la division Saint-Germain, +les cuirassiers de Valence, les lanciers de la Garde; il charge Nansouty +et Grouchy, avec leurs corps entièrement composés de divisions à cheval, +de coopérer aux mouvements du prince d'Eckmühl, afin que celui-ci puisse +«faire de bonnes et belles choses[640]». S'entêtant à l'espoir d'une +capture immédiate, mettant tous ses soins à la préparer, se levant +chaque jour à deux heures du matin pour expédier des ordres, se livrant +entièrement à ses combinaisons de guerre, il néglige encore de recevoir +Balachof, semble oublier le messager de paix, toujours confié à Davout +et gardé à vue. + +[Note 639: _Corresp._, 18875, 18877.] + +[Note 640: _Id._, 18880.] + + + +III + +L'Empereur avait compté sans un ennemi plus redoutable que les forces +russes, inférieures en nombre et disséminées; le climat du Nord lui +ménageait un premier et rude avertissement. Depuis quelques jours, le +temps était variable, avec des alternatives de soleil et de pluie, avec +une tendance à se gâter définitivement. Pendant l'après-midi du 29, un +amas d'orages s'amoncela au-dessus de la Grande Armée et fit explosion +sur tout l'espace occupé par nos troupes. La Garde fut surprise en +marche sur Wilna, les autres corps de la droite pendant leur séjour et +leurs évolutions autour de la ville, l'armée du prince Eugène encore sur +les rives du Niémen. Le déchaînement des éléments fut épouvantable; la +foudre sillonnait le ciel en tous sens, tombait à chaque instant, +frappant et labourant nos colonnes, tuant des soldats sur la route. +Après l'orage, la pluie s'établit, une pluie du Nord, ininterrompue, +diluvienne, glaciale, accompagnée par un subit refroidissement de +l'atmosphère; c'était un bouleversement complet dans l'ordre et l'aspect +de la nature, un rappel de l'hiver au milieu des ardeurs de l'été. + +Les troupes passèrent la nuit dans leurs bivouacs inondés, sans feu, +sans abri contre le vent qui soufflait en bourrasques, enveloppées dans +leurs manteaux ruisselants. Au jour, un spectacle désolant s'offrit à +leur vue: les campements étaient transformés en lacs de boue, tous les +objets nécessaires à la vie du soldat brisés ou dispersés, les voitures +jetées sur le flanc, tristement échouées. Enfin, fait plus grave, +dommage irréparable, des chevaux gisaient à terre par centaines, par +milliers, les membres raidis, morts ou mourants. Nourris depuis +plusieurs semaines d'herbes vertes, privés d'avoine, exténués de +fatigue, ces animaux se trouvaient dans les pires conditions +hygiéniques; ils n'avaient pu résister à la chute soudaine de la +température, au froid qui les avait saisis, transis, abattus sur le sol: +par un phénomène sans exemple dans l'histoire des guerres, une nuit +avait fait l'oeuvre d'une épidémie, et nos soldats s'arrêtaient +consternés devant cette hécatombe. + +Chacun songeait avec désespoir au surcroît de peine et d'embarras qui en +résulterait pour lui; parmi les officiers, l'un pensait à son escadron +appauvri, l'autre à sa batterie démontée, le troisième à ses équipages +en détresse; plusieurs s'emportaient avec violence contre une guerre qui +débutait si mal et contre celui qui les avait conduits en ce pays; le +général Sorbier, commandant l'artillerie de la Garde, criait «qu'il +fallait être fou pour tenter de pareilles entreprises[641]». Lorsqu'on +eut à peu près supputé le mal et chiffré les pertes, il fut reconnu que +le nombre des chevaux frappés s'élevait à plusieurs milliers,--à dix +mille suivant quelques-uns--et ce désastre affaiblissait +irrémédiablement la cavalerie et l'artillerie, retardait de nouveau +l'arrivage des vivres, désorganisait en partie les transports, faisait +craindre à l'armée un long avenir de pénurie et de souffrances[642]. + +[Note 641: PION DES LOCHES, 282.] + +[Note 642: Correspondances conservées aux archives nationales, AF, +IV, 1644. Cf. Boulart, Brandt, Chambray, Cogniet, Gourgaud, Labaume, +Ségur.] + +Dès à présent, la persistance du mauvais temps entravait tout, +contrariait les opérations. L'armée s'épuisait en efforts inutiles pour +se remettre en route, pour se tirer du bourbier où elle était prise et +engluée. Tous les rapports arrivant au quartier général signalaient les +difficultés de la marche; tous les chefs de corps se plaignaient à la +fois, en termes plus ou moins vifs, suivant leur tempérament et leur +humeur. Le bouillant général Roguet, qui éclairait avec sa division +l'armée d'Italie, maugréait et sacrait. Ney continuait d'avancer, mais +par quels miracles d'énergie! Encore ne pouvait-il cheminer qu'à très +petits pas et sans se déployer. Il écrivait le 30 à l'Empereur: «La +pluie qui ne cesse de tomber depuis hier trois heures de l'après-midi, +met le corps d'armée dans la presque impossibilité de marcher autrement +que par la grande route, les chemins de traverse étant inondés et +présentant des fondrières d'où l'infanterie ne peut se tirer et que la +cavalerie même passe avec beaucoup de peine[643].» Murat évoquait les +plus fâcheux souvenirs de sa carrière militaire, ceux que lui avait +laissés la campagne d'hiver entreprise à la fin de 1806 dans les boues +de la Pologne: «Les routes sont devenues bien mauvaises, disait-il; à +certains endroits, j'ai cru me retrouver à Pultusk.» Eugène était le +plus découragé; sa correspondance dénotait plus d'appréhensions pour +l'avenir que d'espérances. Il écrivait au prince major général: «Plus +nous avançons, plus nous perdons de chevaux... Je ne puis pas dire à +Votre Altesse le nombre des chevaux de transport que nous avons perdus, +mais il est très considérable. Je suis désolé d'avoir toujours à +entretenir Votre Altesse de notre fâcheuse position de vivres et de +chevaux, mais il est pourtant de mon devoir de ne la lui cacher. Je n'ai +plus à espérer que dans les ressources que nous pourrons trouver devant +nous, car si le pays que nous allons parcourir est aussi dénué de +ressources que celui que nous venons de traverser, je ne sais réellement +pas à quel point nous serions réduits sous peu de temps.» + +[Note 643: Cet extrait de lettre et les suivants sont tirés des +archives nationales, AF, IV, 1644.] + +Malgré cette misère et ces prévisions fâcheuses, on cherchait l'ennemi, +on s'efforçait de le rejoindre, car chacun le sentait près de soi et à +portée. Dans la matinée du 1er juillet, pendant une éclaircie, une +alerte eut lieu aux environs de Wilna. La veille, le général Pajol, +parvenu jusqu'à Ochmiana, y avait rencontré des dragons de Sibérie, des +hussards bleus, des Cosaques; on s'était vivement chargé et sabré; la +ville avait été prise, perdue, reprise; non loin de là, Bordesoulle +annonçait de son côté l'ennemi en forces. L'Empereur et tout le monde +au quartier général crurent que Bagration débouchait sur Wilna, qu'il +allait tomber dans le réseau de troupes déployé autour de la ville et se +faire prendre au piège. Dans nos campements, le cri: _Aux armes!_ +retentissait, et les soldats espéraient le combat. Mais la pluie +recommença presque aussitôt à tomber, brouillant l'horizon, recouvrant +tout de son voile gris, ramenant l'obscurité et l'incertitude. Au plus +fort de l'averse, les soldats reconnurent au milieu d'eux l'Empereur, +sur son cheval blanc; accompagné de Berthier, il était venu étudier les +lieux dont il comptait faire la base d'une belle opération; il cherchait +à discerner les reliefs du sol, les approches de la position; on le +voyait braquer sa lorgnette sur les bois et les coteaux embrumés de +pluie. Autour de lui, la rafale faisait rage; son uniforme ruisselait, +l'eau dégouttait par les bords avachis de son chapeau sur sa redingote +grise. Au bout de quelque temps, on l'entendit dire: «Mais c'est une +pluie terrible[644]»; et il tourna bride, revenant vers la ville. + +[Note 644: _Souvenirs d'un officier polonais_, 229] + +Les corps de cavalerie jetés au sud de Wilna continuaient à apercevoir +l'ennemi par intervalles, puis le perdaient de vue, n'arrivaient pas à +se renseigner exactement sur la nature et la direction de ses forces, ne +savaient plus s'ils avaient affaire à Bagration ou à d'autres. En +réalité, Bagration ne s'était jamais approché de Wilna. Quittant le haut +Niémen à la première nouvelle du passage, au lieu de remonter vers le +nord, il s'était jeté délibérément dans l'est, vers Minsk, vers +l'intérieur de l'empire; renonçant momentanément à rejoindre la première +armée, il n'espérait plus s'y réunir qu'à la faveur d'un immense détour. +Il était actuellement hors d'atteinte; pour essayer contre lui d'une +marche enveloppante, il faudrait élargir le cercle de nos évolutions, +pousser Davout sur Minsk, attendre que Poniatowski et Jérôme fussent +complètement entrés en ligne: ce ne pouvait plus être qu'une opération +de longue haleine et de chances problématiques. Les Russes auxquels +Pajol s'était heurté à Ochmiana appartenaient au corps de Doctorof, mais +ce général, évitant de s'exposer sous Wilna, contournait cette ville à +assez grande distance et prenait de l'espace. Nos dragons et nos +chasseurs n'avaient fait que tâter et effleurer une colonne de cavalerie +qui flanquait et protégeait son aile gauche, tandis que le reste du +corps, ainsi couvert, filait à toute vitesse et dépassait la zone +dangereuse. On pouvait encore s'élancer à sa suite, l'atteindre et le +maltraiter dans sa retraite, non l'entourer et le prendre. + +Une seule fraction des armées ennemies restait aventurée, compromise, en +extrême péril; c'étaient quelques régiments d'infanterie et de cavalerie +appartenant au 6e corps de Barclay et commandés par le général major +Dorockhof. N'ayant point reçu en temps utile l'ordre de se joindre au +mouvement général de retraite, cette arrière-garde s'était attardée au +sud de Wilna; elle s'y était vue tout à coup environnée de nos postes; +maintenant, elle errait affolée, se heurtant à nous de tous côtés, +changeant à chaque instant de direction, cherchant désespérément une +issue; les hommes marchaient nuit et jour, affamés, exténués, les pieds +meurtris, en sueur et en sang; quelques soldats portaient jusqu'à trois +ou quatre fusils, échappés aux mains de leurs camarades défaillants, et +cependant ils allaient toujours, fouettés par la voix impérieuse du chef +qui leur montrait les Français accourant pour les prendre et qui leur +faisait peur de la captivité. + +Heureusement pour eux, la nature du terrain facilitait leur évasion. +Ceux de nos corps qui suivaient Doctorof et Dorockhof avaient peine à se +reconnaître au milieu d'un pays boisé, couvert, accidenté, coupé de +ravins et de défilés; ils s'embrouillaient dans les renseignements +fournis par les habitants du pays, confondaient les localités et les +noms, prenaient Doctorof pour Dorockhof et réciproquement. Davout, +Pajol, Nansouty, Morand, Bordesoulle, touchaient à chaque instant +l'ennemi sans le saisir et le sentaient glisser entre leurs doigts. La +cavalerie légère entrait dans les villages sur les pas des Cosaques; +elle trouvait des cantonnements encore chauds de leur présence, empestés +de leur odeur, infectés de leur vermine; mais l'insaisissable ennemi +avait fui. Parfois, il semblait que cet ennemi voulût tenir. Son +infanterie se montrait à la lisière des bois, ses tirailleurs ouvraient +le feu, nos grand'gardes étaient ramenées; puis, lorsque nos commandants +avaient rassemblé leurs troupes et reçu des renforts, lorsqu'ils +poussaient contre l'adversaire, celui-ci avait décampé; les masses +entrevues la veille n'étaient plus que des formes indécises, se perdant +peu à peu dans le brouillard et l'éloignement. Cette armée fantôme, +vaguement surgie, s'évanouissait à notre approche, fondait sous notre +main, se dérobait au contact[645]. + +[Note 645: Lettres de Davout, Pajol, Morand, Bordesoulle. Archives +nationales, AF, 1643 et 1644. Lettres de Berthier au roi Jérôme citées +par DU CASSE, _Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de +1812_, p. 137 et suiv. BOGDANOVITCH, I, 132 et suiv., d'après les +rapports des généraux russes.] + +Il y eut pourtant au nord de Wilna, dans la région où Ney et Oudinot +opéraient contre Baggovouth et Wittgenstein, où les corps opposés les +uns aux autres se frôlaient sans se bien distinguer, quelques rencontres +partielles, d'assez rudes froissements. Les deux partis se battaient +alors avec vaillance, quoique sans acharnement. Français et Russes, que +ne séparaient aucune inimitié traditionnelle, aucune injure de peuple à +peuple, ne s'étaient pas encore animés mutuellement à la lutte et +n'avaient pas eu le temps de se haïr[646]. Dès le 28 juin, le maréchal +duc de Reggio s'était heurté au corps de Wittgenstein, arrêté et établi +aux environs de Wilkomir. Bien que le maréchal n'eût avec lui qu'une +division de fantassins et sa cavalerie, il avait abordé l'ennemi avec +entrain; il lui avait tué ou pris quelques centaines d'hommes et l'avait +refoulé assez loin, sans l'entamer sérieusement. L'Empereur félicita le +commandant et les troupes du 2e corps; mais qu'était cette brillante +affaire d'avant-garde pour lui qui avait rêvé de recommencer Austerlitz +ou Friedland, au moins Abensberg et Eckmühl? À tous les officiers qui +lui apportaient des nouvelles, sa première question était: «Combien de +prisonniers[647]?» Les réponses ne le satisfaisaient guère. On +recueillait des traînards, des déserteurs, quelques détachements et +quelques convois égarés: là se bornaient nos prises, et l'Empereur +attendait en vain ces colonnes d'ennemis désarmés, ces interminables +trains d'artillerie, ces brassées d'étendards captifs que lui +présentaient jadis ses soldats au retour du champ le bataille. + +[Note 646: Le général Lyautey, dans ses _Souvenirs inédits_, raconte +à ce sujet une scène qui rappelle certains épisodes de la guerre de +Crimée: «Le combat qui avait commencé pour nous dès le point du jour +eut, vers le milieu de la journée, une heure ou deux de repos. Un ravin +avec un cours d'eau noire nous séparait des Russes. Le besoin de faire +boire les chevaux était commun aux deux partis, et de chaque côté on +descendit dans le ravin. Les Russes buvaient d'un côté, nous de l'autre; +on se parlait sans trop se comprendre que par gestes; on se donnait la +goutte, du tabac; nous étions les plus riches et les plus généreux. +Bientôt après, ces si bons amis se tiraient des coups de canon. Je +trouvai un jeune officier parlant français; nous échangeâmes +courtoisement quelques paroles, en attendant mieux.»] + +[Note 647: _Documents inédits_.] + +Il eût eu besoin pourtant de trophées, de bulletins triomphants, pour +retremper pleinement le moral de son armée, pour exciter surtout et +soulever les Polonais de Lithuanie. En effet, bien que l'on essayât de +toutes manières pour son compte à déterminer l'insurrection, à chauffer +l'enthousiasme, l'attitude de la population trompait toujours son +attente. Pour décider les notables de Wilna à se mettre en avant, à +payer de leur nom et de leur personne, il avait fallu les relancer chez +eux, les entreprendre un à un, quêter leur adhésion, forcer presque leur +concours. Dans les campagnes, chaque classe d'habitants avait ses motifs +de défiance. Les excès de nos soldats, les brigandages de nos alliés +allemands continuaient à désoler les paysans, qui se sauvaient à notre +approche et se réfugiaient dans les bois. Pour les ramener et se les +concilier, Napoléon leur annonçait la liberté, l'abolition du servage; +mais ces promesses indisposaient les seigneurs, les grands propriétaires +ruraux, possesseurs d'esclaves. Si la majeure partie de la noblesse +restait malgré tout favorablement disposée, un doute persistant sur les +intentions réelles de Napoléon à l'égard de la Pologne, un doute +naissant sur le succès de ses armes, la crainte de représailles russes, +retardaient l'élan des coeurs[648]. Tout ce qui se faisait en +Lithuanie,--ébauche d'une organisation nationale, formation d'un +gouvernement provisoire, levée de milices locales,--était exclusivement +l'oeuvre de quelques seigneurs dévoués de longue date à notre cause, +déjà compromis aux yeux de l'ennemi; la masse suivait mollement +l'impulsion et ne la devançait jamais. L'Empereur voyait venir à lui des +empressements isolés, point de mouvement collectif, des individus plutôt +qu'une nation. Ses calculs se trouvaient doublement en défaut; les +armées du Tsar avaient déjoué ses premiers plans et échappé à ses +atteintes; la Pologne russe ne se levait qu'à demi et ne lui prêtait +qu'un concours hésitant; après la déception militaire, la déception +politique. + +[Note 648: Voy. spécialement à ce sujet CHAMBRAY, _Histoire de +l'expédition de Russie_, 45.] + + + +IV + +Napoléon décida alors de recevoir Balachof et le fit mander à son +quartier général; c'était un trophée qu'il présenterait aux Polonais, à +défaut d'autres; l'armée et la population pourraient croire que l'envoyé +du Tsar venait en suppliant, attestant par sa présence que la Russie +s'avouait vaincue avant d'avoir tenté la lutte. Le 30 juin, Balachof +avait été ramené à Wilna; on l'y logea dans la maison du prince de +Neufchâtel, où celui-ci le fit prier «de se considérer comme chez +lui[649]», et il fut prévenu que l'Empereur allait incessamment lui +donner audience. + +[Note 649: Rapport de Balachof.] + +L'apparente négociation dont Alexandre avait pris l'initiative ne +pouvait aboutir qu'à une controverse rétrospective, à une altercation +vaine. En souscrivant à la condition posée par son rival en termes +absolus, en ramenant ses troupes en deçà du Niémen, Napoléon n'eût pas +seulement meurtri et supplicié son orgueil; reconnaissant aux yeux de +tous son impuissance, signalant son erreur, il eût détruit son prestige, +rompu l'enchantement qui liait tant de peuples à sa fortune, encouragé +les Russes à l'offensive et l'Europe à la révolte. Il est hors de toute +vraisemblance que l'idée d'un recul l'ait même effleuré. Les débuts +manqués de la campagne l'avaient incontestablement affecté: on le voyait +parfois «sérieux, préoccupé, sombre[650]»; mais les difficultés +animaient son coeur de lion, loin de l'abattre, et la persistance avec +laquelle les Russes se dérobaient l'excitait à continuer plus âprement +la poursuite, à convoiter davantage cette proie. À supposer même +qu'Alexandre, se désistant de son exigence préalable, se fût résigné à +négocier en présence et sous la pression de nos troupes, à respecter +désormais les lois du blocus continental et à s'employer contre les +Anglais, cet arrangement, que l'Empereur aurait accepté en d'autres +temps, ne l'eût plus satisfait. Il dit crûment devant Berthier, +Caulaincourt et Bessières: «Alexandre se f... de moi; croit-il que je +suis venu à Wilna pour négocier des traités de commerce? Il faut en +finir avec le colosse du Nord, le refouler, mettre la Pologne entre la +civilisation et lui. Que les Russes reçoivent les Anglais à Arkhangel, +j'y consens, mais la Baltique doit leur être fermée... Le temps est +passé où Catherine faisait trembler Louis XV et se faisait prôner en +même temps par tous les échos de Paris. Depuis Erfurt, Alexandre a trop +fait le fier; l'acquisition de la Finlande lui a tourné la tête. S'il +lui faut des victoires, qu'il batte les Persans, mais qu'il ne se mêle +plus de l'Europe; la civilisation repousse ces habitants du Nord[651]. + +[Note 650: _Documents inédits_.] + +[Note 651: _Id._] + +Résolu d'arracher aux Russes l'abandon total ou partiel de leurs +conquêtes, il comptait toujours l'obtenir d'eux à bref délai, par +quelques coups retentissants et hardis, dont il saurait retrouver +l'occasion. Son espoir était encore qu'Alexandre, aussi prompt à +désespérer qu'accessible à d'orgueilleuses illusions, s'humilierait et +viendrait à résipiscence dès qu'il aurait réellement senti le fer. Pour +surprendre plus rapidement au Tsar cette soumission, il importait de ne +pas la lui rendre par trop pénible dans la forme, de laisser à cet +ancien allié le chemin du retour ouvert et même facile. Napoléon s'était +donc résolu, sans vouloir écouter sérieusement Balachof, à l'accueillir +avec politesse, afin d'encourager pour l'avenir de nouveaux envois; il +chercherait à maintenir entre les souverains, malgré la guerre, des +communications suivies, afin qu'Alexandre, au premier trouble qui +s'emparerait de son âme, après une ou deux batailles perdues, sût où +s'adresser pour capituler et faire parvenir des paroles de paix et de +repentir. Toutefois, désireux de hâter par d'autres moyens ce moment +d'abandon, il affecterait devant Balachof une assurance sans bornes, une +confiance imperturbable; se proposant d'épouvanter le Russe par +l'étalage de ses forces et de ses ressources, il donnerait à sa +courtoisie un ton d'écrasante supériorité. + +Le 1er juillet, à dix heures du matin, il envoya chercher Balachof par +un chambellan. Amené au palais, l'aide de camp fut introduit dans la +salle où il avait vu Alexandre pour la dernière fois et qui servait +maintenant de cabinet à l'empereur des Français; rien n'y était changé, +sauf le maître. Dans la pièce d'à côté, Napoléon finissait de déjeuner; +après quelques minutes, Balachof entendit distinctement le bruit d'une +chaise que l'on repoussait; la porte s'ouvrit, et tranquillement, +posément, en conquérant qui se sent bien établi en pays ennemi et y +prend ses aises, l'Empereur passa dans le cabinet, où il se fit «servir +son café». + +Au salut de Balachof, il répondit d'un ton aimable: «Je suis bien aise, +général, de faire votre connaissance. J'ai entendu du bien de vous. Je +sais que vous êtes attaché sérieusement à l'empereur Alexandre, que vous +êtes un de ses amis dévoués. Je veux vous parler avec franchise, et je +vous charge de rendre fidèlement mes paroles à votre souverain[652].» + +[Note 652: Cette citation et toutes les suivantes jusqu'à la page +527 sont empruntées au rapport de Balachof.] + +Après cette déclaration, son premier mot fut: «J'en suis bien fâché, +mais l'empereur Alexandre est mal conseillé»; il aimait mieux s'en +prendre à l'entourage du souverain qu'au souverain lui-même. Et pourquoi +cette guerre? Deux grands monarques poussaient leurs peuples au carnage +sans que l'objet de leur querelle eût été nettement précisé. Balachof +répliqua que son maître ne voulait pas la guerre, qu'il avait tout fait +pour l'éviter; en témoignage suprême, il invoqua la proposition de paix +dont il était porteur. Napoléon revint alors sur le passé, et l'on +discuta, on ergota sur les incidents qui avaient été la cause +occasionnelle de la rupture. Chacun des deux interlocuteurs répéta à +satiété ses griefs, sans vouloir reconnaître et prendre en considération +ceux de l'adversaire. À mesure que l'Empereur rappelait les actes par +lesquels la Russie avait manifesté l'intention de tenir contre la +puissance française et de la braver, de ne pas même entrer en +composition avec elle, il parlait avec plus de chaleur, avec une +acrimonie croissante, s'animant au feu de ses propres discours. Sa +colère, feinte peut-être au début, devenait réelle, et il prenait au +sérieux son rôle d'offensé. + +Il marchait à grands pas dans la chambre, et l'on pouvait reconnaître, à +certains signes d'impatience qui éclataient en lui, le frémissement de +tout son être. À un moment, le vasistas d'une fenêtre, imparfaitement +fermé, s'ouvrit et laissa pénétrer, par bouffées fraîches, l'air du +dehors. L'Empereur le repoussa avec violence. Mais les bois joignaient +mal; au bout d'un instant, la mince clôture, remise en branle par le +vent, se souleva de nouveau et recommença à battre. Dans l'état de ses +nerfs, l'Empereur ne put supporter ce bruit agaçant. D'un geste rageur, +il arracha le vasistas et le lança en dehors; on l'entendit s'abattre +sur le sol, avec un fracas de verre brisé. + +Napoléon revint à son interlocuteur, se plaignant amèrement de ce que la +Russie, en l'obligeant à se détourner contre elle, l'eût empêché de +finir la guerre d'Espagne et de pacifier l'Europe. Puis, arrachant les +voiles, dédaignant les subtilités et les controverses diplomatiques où +il s'était attardé jusqu'alors, il alla au fond des choses. +Supérieurement, il mit en relief ce qu'avait eu depuis longtemps de +louche et de suspect la conduite d'Alexandre. Il fit sentir que ce +prince s'était acheminé irrésistiblement à la guerre du jour où il avait +laissé des personnages équivoques, notoirement connus pour nos +adversaires, se rapprocher de sa personne et surprendre sa confiance. +Autour de lui, dans sa société intime, qui voyait-on? Étaient-ce des +Russes, possédant le sens et la tradition de la politique nationale? +Point; on ne voyait qu'un groupe d'étrangers, un conseil cosmopolite, un +comité d'émigrés et de proscrits, Stein le Prussien, Armfeldt le +Suédois, Wintzingerode, déserteur de nos armées, d'autres encore, +éternels artisans d'intrigue et de discorde. Avec raison, Napoléon +montrait, abrités et embusqués derrière le prince qui lui avait juré +fidélité, ses ennemis personnels et acharnés, ceux qu'il avait retrouvés +de tout temps en son chemin, ameutant les rois, fomentant la +conspiration européenne. Chassés par lui de tous les pays où s'exerçait +son pouvoir, ces hommes étaient allés en Russie lui ravir l'allié qu'il +croyait avoir subjugué par l'ascendant de son génie, et sa colère +éclatait contre ces séducteurs, contre le monarque faible qui s'était +laissé reprendre et suborner. + +En vain s'était-il promis d'être calme, de montrer plus de pitié que de +courroux, de gronder amicalement et de haut. Emporté par ses haines, il +manquait à l'engagement pris envers lui-même, ne se contenait plus, +frappait et blessait. Sa voix devenait brève et stridente; ses phrases +étaient autant de traits chargés de passion ou de venin; chaque mot +portait sa griffe. + +L'empereur Alexandre, disait-il, se pique de sentiments élevés; il veut +être un chevalier sur le trône. Est-ce se conformer à cette règle que de +s'entourer d'hommes vils, honte et rebut de l'Europe? Parmi les Russes +eux-mêmes, quels sont ceux qu'il choisit pour leur confier le +commandement de ses armées et le sort du pays? «Je ne connais pas le +Barclay de Tolly, mais Bennigsen!»--Bennigsen, qui doit à ses crimes +une célébrité affreuse: en cherchant sur les mains de cet homme, on y +trouverait une tache de sang, et de quel sang! L'allusion à l'assassinat +de Paul Ier, au forfait où Bennigsen avait trempé et qui avait avancé le +règne d'Alexandre, était sur les lèvres de l'Empereur; il la laissa plus +d'une fois percer dans son langage. + +Si ardentes que fussent ses colères, il savait toujours les gouverner et +s'en servir pour atteindre son but. Ce qu'il veut aujourd'hui, c'est +moins offenser Alexandre que de le terrifier; il veut lui faire honte, +mais surtout lui faire peur. Son but est de prouver que le Tsar, en se +livrant à des étrangers, en épousant leurs rancunes, s'aliène le +sentiment national, qui s'insurgera contre lui à la première occasion et +dont l'explosion peut mettre en péril sa couronne et sa vie. Depuis un +siècle, le mécontentement des hautes classes en Russie s'était manifesté +à plusieurs reprises par des complots, par des attentats, par des +révolutions de palais ou de caserne. En soixante ans, ces crises +intérieures avaient abouti à quatre changements de règne, à l'assassinat +de trois empereurs. Fondée sur ces précédents, la croyance à +l'instabilité du pouvoir à Pétersbourg était générale en Europe; c'était +l'une des raisons qui donnaient toute confiance à Napoléon dans le +succès de son entreprise et qui l'avaient engagé à la risquer: il tenait +pour presque assuré que, dans l'état critique et violent où il allait +placer la Russie, une révolte de nobles viendrait favoriser +indirectement l'invasion et couper court à la résistance. Dans tous les +cas, il voulait consterner Alexandre par la crainte de cette diversion, +afin de l'avoir plus facilement à merci, et toutes ses paroles, toutes +ses insinuations tendaient à faire redouter au fils de Paul Ier le sort +de son père, à évoquer de lugubres visions, des spectres avertisseurs. + +En Russie--laissait-il entendre--les souverains sont-ils si solidement +assis sur le trône qu'ils puissent impunément plonger leurs peuples dans +les calamités d'une guerre malheureuse et les réduire au désespoir? Les +hommes auxquels Alexandre prostitue sa confiance seront les premiers à +se retourner contre lui, dès qu'ils y verront leur intérêt, à le trahir +et à le vendre, «à tirer la corde qui peut trancher sa vie». Ces mots +étaient-ils une allusion à l'écharpe qui avait serré le cou de Paul Ier +et étouffé ses cris, tandis qu'on lui défonçait le crâne avec un pommeau +d'épée? Pour renouveler de pareilles horreurs, que fallait-il? Un grand +coup porté du dehors qui ébranlerait l'opinion, l'annonce d'une bataille +perdue, d'un désastre militaire! Or, ce désastre était imminent. Ici, +par une suite d'affirmations superbes et tranchantes, Napoléon pose en +fait que la guerre doit nécessairement tourner au détriment et à la +confusion des Russes. Il soutient qu'elle commence mal pour eux et que +la manière dont elle s'engage permet d'en préjuger l'issue; il s'acharne +à le prouver. Toutes les circonstances qui ont marqué le début des +hostilités et qui ont été pour lui autant de déceptions, il les tourne +en sa faveur, il s'en fait des avantages. Quant à la disproportion des +forces en hommes, en argent, en ressources de tout genre, n'est-elle pas +évidente, écrasante? Napoléon se targue de tout connaître des armées +russes, la composition de chacune d'elles, sa valeur, le nombre de ses +divisions, l'effectif moyen des bataillons; il cite des chiffres, +accumule des détails, se livre à un retour complaisant sur sa propre +puissance, fait des calculs et des comparaisons, oppose avec habileté +les groupements respectifs de manière à se montrer partout le plus fort, +et excellant à donner aux assertions les plus hasardées l'aspect de +vérités rigoureusement déduites, il démontre que le succès de la +campagne est pour lui un problème résolu, qu'il est sûr, absolument sûr +de son fait, qu'il a la certitude mathématique de vaincre. + +Qui d'ailleurs en Europe, d'après lui, doute de ce résultat? Les Anglais +eux-mêmes regrettent cette guerre, car ils prévoient «des malheurs pour +la Russie et peut-être le comble des malheurs», c'est-à-dire une +révolution. Quant à l'Europe continentale, elle marche avec nous et suit +notre étoile. Les Russes se vantent, à la vérité, de nous avoir +soustrait certains de nos auxiliaires traditionnels: on parle d'une paix +qu'ils auraient conclue avec le Turc, et Napoléon, fort mécontent au +fond et fort intrigué de ce traité, voudrait en savoir les conditions; +il soumet Balachof à un interrogatoire en règle, auquel l'autre se +dérobe. Il fait fi alors des Turcs et des Suédois, pauvres alliés, +appoint insignifiant; on les verra d'ailleurs, dès que la fortune se +sera prononcée en sa faveur, revenir à lui et se rattacher au vainqueur. +Il sait bien qu'on cherche à lui débaucher, à lui voler ses alliés +allemands; ses troupes ont intercepté une lettre écrite par un prince +apparenté à la famille impériale de Russie pour exciter les Prussiens à +la désertion. Tristes moyens! Sont-ce là jeux d'empereur? Que les +potentats se fassent la guerre, c'est leur droit, mais au moins +devraient-ils mettre dans leurs luttes la courtoisie et la hauteur d'âme +qui conviennent à ces grands tournois. Au reste, en quoi espère-t-on lui +nuire par de semblables manoeuvres? On débarrassera ses armées de +«quelques coquins», on arrivera à lui ravir quelques centaines de +soldats: il en a 550,000,--oui, 550,000 bien comptés,--contre 200,000 +Russes: «Dites à l'empereur Alexandre que je l'assure par ma parole +d'honneur que j'ai 550,000 hommes en deçà de la Vistule.» + +Après avoir asséné ce dernier coup, il se radoucit, change de ton, et +légèrement, presque négligemment, arrive au point où il veut en venir. +La conclusion qu'il laisse se dégager de tous ses discours, celle qu'il +sous-entend, celle qu'il exprime à demi-mot, c'est que l'empereur +Alexandre, certain d'être battu, environné de périls, n'a qu'un parti à +prendre: interrompre promptement la lutte et subir la loi. Quant à lui, +il va faire la guerre, puisqu'on l'y oblige, mais il n'en est pas plus +belliqueux pour cela ni plus acharné: «Il n'est ni contre les +négociations ni contre la paix.» Qu'on ne lui parle pas sans doute +d'évacuer Wilna et de faire reculer son armée; de semblables conditions +ne sauraient être prises au sérieux. Mais l'empereur Alexandre veut-il +se rendre compte de la situation et se résoudre aux sacrifices +convenables, quiconque se présentera de sa part sera le bienvenu. +Veut-il rappeler le comte de Lauriston, afin d'avoir toujours sous la +main un négociateur? Il n'a qu'à faire un signe, et l'ancien +ambassadeur reprendra le chemin de Pétersbourg. Veut-il dès à présent +régler les conditions du combat de manière à sauvegarder les droits de +l'humanité et de la civilisation, conclure un cartel sur les bases les +plus libérales, assurer le sort des blessés et des prisonniers? Napoléon +est prêt à mener cette négociation parallèlement aux hostilités, et de +plus en plus sa pensée intime se révèle: ce qu'il désire, c'est de +garder le contact avec Alexandre, c'est de conserver sur lui une prise +par laquelle il puisse le ressaisir en temps opportun et le ramener à +lui, résigné et contrit. Il s'exprime maintenant sur le compte du Tsar +avec une commisération sympathique, comme on parle d'un ami égaré, pour +lequel on conserve malgré tout un fonds d'indulgence et que l'on +voudrait voir revenir. Puis, quand il a jeté dans le débat toutes ces +idées sans y trop insister, laissant aux adversaires le soin de les +relever et d'en faire leur profit, il se met, avec une suprême +désinvolture, à parler de choses indifférentes. + +Il interroge Balachof sur la cour de Russie, demande des nouvelles du +chancelier: «Le comte Roumiantsof est malade? Il a eu un coup +d'apoplexie?... Dites-moi, je vous prie, pourquoi a-t-on éloigné... +celui que vous aviez à votre conseil d'État... comment l'appelez-vous? +Spie... Sper...» Il faisait allusion à Spéranski, mais il n'avait pas la +mémoire des noms et s'amusait d'ailleurs à les défigurer. Il veut +néanmoins savoir pourquoi on a disgracié l'homme qu'il a vu à Erfurt, se +complaît à ces questions, à ces curiosités, comme si l'excellence de sa +position et une parfaite tranquillité d'esprit lui laissaient pleinement +le loisir de causer, jusqu'à ce qu'enfin, tout à fait rasséréné et +gracieux, il s'y prenne pour rompre l'entretien avec une politesse +presque excessive: «Je ne veux plus vous dérober votre temps, général. +Dans le cours de la journée, je vous préparerai une lettre pour +l'empereur Alexandre.» + + + +V + +Le soir, à sept heures, Balachof fut invité à dîner chez Sa Majesté. Les +autres convives étaient Berthier, Duroc, Bessières et Caulaincourt; ce +dernier avait été spécialement mandé et s'étonna un peu de cet appel, +car son maître ne l'habituait plus depuis quelque temps à de pareilles +faveurs. Pendant tout le repas, l'Empereur entretint et domina +naturellement la conversation, mais il était redevenu haut, entier, +agressif; s'adressant à un auditoire au lieu de parler à un seul +interlocuteur, il mesurait ses effets au nombre de personnes à frapper +et à convaincre. Son but évident était d'embarrasser Balachof devant +témoins, de le décontenancer par des questions imprévues; on eût dit +qu'il voulait confondre et humilier la Russie entière en sa personne. +Malheureusement pour lui, il avait affaire à un adversaire difficile à +démonter, servi par un patriotisme avisé et une rare présence d'esprit; +l'avantage lui fut vivement disputé dans ce combat de paroles. + +Il affecta d'abord un ton de rondeur familière et de bonhomie narquoise, +abordant les sujets les plus frivoles, comme si son esprit eût eu besoin +de se détendre et de se reposer après les préoccupations de la journée. +Il fit allusion à la vie privée de l'empereur Alexandre, à ses succès +féminins, aux occupations galantes qui semblaient l'absorber à l'heure +même où nos troupes franchissaient la frontière: + +--«Est-ce vrai, dit-il, que l'empereur Alexandre allait tous les jours à +Wilna prendre le thé chez une beauté d'ici?» Et se tournant vers le +chambellan de service, M. de Turenne, qui se tenait debout derrière sa +chaise:--«Comment l'appelez-vous, Turenne?» + +--«Soulistrowska, Sire», répondit le chambellan, dont le devoir était +d'être parfaitement informé en ces matières. + +--«Oui, Soulistrowska.» Et Napoléon adressait à Balachof un coup d'oeil +interrogateur. + +--«Sire, répondit le Russe, l'empereur Alexandre est ordinairement +galant avec toutes les femmes, mais à Wilna je l'ai vu occupé de tout +autre chose. + +--«Pourquoi pas? reprit l'Empereur. Au quartier général, c'est encore +permis.» + +Mais il reprochait à Alexandre des fréquentations plus compromettantes. +Était-il donc vrai que ce monarque, non content d'accueillir à son +service des Stein et des Armfeldt, permît à de tels hommes de s'asseoir +à sa table et de manger son pain? + +--«Dites-moi, Stein a-t-il dîné avec l'empereur de Russie?» + +--«Sire, toutes les personnes de distinction sont admises à la grande +table de Sa Majesté.» + +--«Comment peut-on mettre un Stein à la table de l'empereur de Russie? +Si même l'empereur Alexandre s'est décidé à l'écouter, toujours ne +devait-il pas le mettre à sa table. Est-ce qu'il a pu s'imaginer que +Stein pouvait lui être attaché? L'ange et le diable ne doivent jamais se +trouver ensemble.» + +Il parla alors de la Russie avec une curiosité pleine d'assurance, comme +d'un pays qu'il allait visiter prochainement et parcourir en tous sens. +Le nom de Moscou était déjà venu sur ses lèvres: + +--«Général, demanda-t-il, combien comptez-vous d'habitants à Moscou? + +--«Trois cent mille, Sire. + +--«Et de maisons? + +--«Dix mille, Sire. + +--«Et d'églises? + +--«Plus de trois cent quarante. + +--«Pourquoi tant? + +--«Notre peuple les fréquente beaucoup. + +--«D'où vient cela? + +--«C'est que notre peuple est dévot. + +--«Bah! on n'est plus dévot de nos jours. + +--«Je vous demande pardon, Sire, cela n'est pas partout de même. On +n'est peut-être plus dévot en Allemagne et en Italie, mais on est encore +dévot en Espagne et en Russie.» + +L'allusion était mordante et méritée; on ne pouvait dire plus +spirituellement à l'Empereur qu'un peuple croyant avait seul réussi +jusqu'à présent à le tenir en échec, qu'une autre nation également +inébranlable dans sa foi, confiante en Dieu, saurait imiter cet exemple, +et que la Russie lui serait une Espagne. Sous cette repartie, il se tut +un instant; puis, reprenant l'attaque, tendant le fer, il dit à +Balachof, en le regardant fixement: + +--«Quel est le chemin de Moscou?» + +À ce coup droit, la riposte se fit un instant attendre. Balachof prit +son temps, parut réfléchir, puis: + +--«Sire, répondit-il, cette question est faite pour m'embarrasser un +peu. Les Russes disent comme les Français que tout chemin mène à Rome. +On prend le chemin de Moscou à volonté; Charles XII l'avait pris par +Pultava.» + +En évoquant subitement le nom et l'infortune du conquérant suédois, en +avertissant l'Empereur qu'au lieu d'aller à Moscou il risquait d'aller à +Pultava, Balachof répondait à une bravade par une menace prophétique et +prenait finement sa revanche. Il ne parut pas toutefois que l'à-propos +de ses paroles ait vivement impressionné les assistants; ses réponses +acquirent leur célébrité après coup, lorsque l'événement fut venu les +mettre en relief et les souligner. + +On sortit de table et l'on passa dans un salon voisin. Là, l'Empereur se +mit à philosopher, déplorant l'aveuglement des princes et la folie des +hommes: «Mon Dieu! que veulent donc les hommes?» L'empereur Alexandre +avait obtenu de lui tout ce qu'il pouvait désirer, tout ce que ses +prédécesseurs osaient à peine rêver: la Finlande, la Moldavie, la +Valachie, un morceau de la Pologne: s'il eût persévéré dans l'alliance, +son règne se fût inscrit en lettres d'or dans les fastes de son peuple: +«Il a gâté le plus beau règne qui a jamais été en Russie... Il s'est +jeté dans cette guerre pour son malheur, ou par de mauvais conseils, ou +par la fatalité de son sort.» Et par quels moyens faisait-il cette +guerre? À ce sujet, s'échauffant de nouveau et tempêtant, Napoléon +reprit toutes ses plaintes, tous ses motifs d'indignation, et toujours +l'argument direct et personnel, celui qui cherchait l'homme sous le +souverain, qui devait alarmer Alexandre pour sa sécurité et le faire +trembler dans sa chair. L'empereur Alexandre, disait-il, en se plaçant +lui-même à la tête de ses armées, s'est découvert devant ses peuples; il +s'est offert en première ligne, il s'est désigné à leur fureur, en cas +de revers: «Il s'est réservé la responsabilité de la défaite. La guerre +est mon milieu. J'y suis accoutumé. Ce n'est pas la même chose avec lui; +il est empereur par sa naissance. Il doit régner et nommer un général +pour commander: s'il fait bien, le récompenser; s'il fait mal, le punir. +Que le général ait une responsabilité devant lui plutôt que lui-même +devant la nation, car les souverains ont aussi une responsabilité; il ne +faut pas oublier cela.» + +Il continua ainsi longuement, prodiguant les avertissements sinistres, +les paroles acerbes, se promenant avec animation au milieu de ses +convives debout. À un moment, il avisa Caulaincourt, qui restait +silencieux et grave, sans donner aucun signe d'acquiescement, et lui +frappant légèrement la joue, il l'interpella en ces termes: «Eh bien! +que ne dites-vous rien, vieux courtisan de la cour de +Saint-Pétersbourg?» Très haut, il ajouta: «Ah! l'empereur Alexandre +traite bien les ambassadeurs: il croit faire de la politique avec des +cajoleries. Il a fait de vous un Russe[653].» + +[Note 653: _Documents inédits._] + +À ces mots, Caulaincourt pâlit, ses traits se contractèrent. Il s'était +entendu infliger maintes fois et même publiquement, à la suite des +objections qu'il avait vaillamment produites contre la guerre, cette +épithète de Russe que désavouait son patriotisme. Il en avait souffert, +mais il avait supporté jusque-là le jeu déplaisant où s'obstinait son +maître. Cette fois, c'en était trop: répéter devant un étranger, un +ennemi, le reproche contre lequel protestait toute sa vie, c'était +mettre en doute ses sentiments français et sa loyauté; l'injustice +passait les bornes, la taquinerie tournait en insulte. Caulaincourt ne +put se contenir et répliqua sur un ton que l'Empereur n'était pas +habitué à entendre: «C'est sans doute parce que ma franchise a trop +prouvé à Votre Majesté que je suis un très bon Français qu'elle veut +avoir l'air d'en douter. Les marques de bonté de l'empereur Alexandre +étaient à l'adresse de Votre Majesté; comme votre fidèle sujet, Sire, je +ne les oublierai jamais[654].» + +[Note 654: _Documents inédits._] + +À l'expression de visage qui accompagna ces paroles, chacun sentit que +le duc était blessé au coeur; un froid s'ensuivit; l'Empereur lui-même +parut gêné et presque déconcerté. Il changea de conversation, +s'entretint encore avec Balachof, et finit par le congédier avec +aménité. Il lui fit pourtant remettre, comme adieu, avec la lettre +préparée pour l'empereur Alexandre et résumant la querelle, un +exemplaire de la belliqueuse allocution qu'il avait adressée à ses +troupes en leur ordonnant de franchir le Niémen; c'était sa réponse à la +demande de repasser le fleuve. S'adressant à Berthier et l'appelant +familièrement par son prénom: «Alexandre, lui dit-il, vous pouvez donner +la proclamation au général, ce n'est pas un secret[655].» + +[Note 655: _Rapport de Balachof._] + +Tandis que Balachof quittait le palais et se préparait à monter en +voiture, pour rejoindre son empereur, un vif incident se passait chez +Napoléon et formait l'épilogue de ces scènes[656]. Se retrouvant avec +les siens, l'Empereur s'était rapproché de Caulaincourt, qui demeurait à +l'écart, le visage douloureux et amer. Fâché et presque honteux d'avoir +affligé ce serviteur fidèle, cet ami, il voulut finir leur brouille et +essaya de guérir la blessure qu'il avait faite. Il dit au duc, sur un +ton de bienveillante gronderie: «Vous avez eu tort de vous courroucer», +et pour prouver qu'il n'avait fait qu'une plaisanterie, il affecta de la +continuer. «Vous vous attristez sans doute, dit-il, du mal que je vais +faire à votre ami.» Il répéta ensuite son éternelle phrase: «Avant deux +mois, les seigneurs russes forceront Alexandre à me demander la paix.» +Il prit aussi la peine d'expliquer une dernière fois au duc et aux +personnages présents pourquoi il faisait cette guerre, mêlant toujours +le vrai et le faux, rappelant avec raison que l'alliance de la Russie +n'avait été qu'un leurre, une ombre mensongère, et concluant à tort de +ce fait qu'une guerre d'invasion dans le Nord s'imposait, qu'elle était +la plus utile et la plus politique de ses entreprises, qu'elle +conduirait nécessairement à la paix générale. + +[Note 656: Le récit de l'incident, dont Ségur paraît avoir eu +connaissance, est entièrement tiré des _Documents inédits_ que nous +citons constamment au cours de ce chapitre.] + +Mais Caulaincourt ne l'écoutait plus; tout entier à son outrage, au soin +de défendre son honneur, il se mit avec une extrême vivacité à relever +le propos qui l'avait meurtri. Il dit, il cria presque qu'il s'estimait +meilleur Français que les fauteurs de cette guerre: «Il se faisait +gloire, puisque Sa Majesté le publiait, de la désapprouver: au reste, +puisqu'on suspectait son patriotisme et sa fidélité, il demandait à se +retirer du quartier général, à s'en aller tout de suite, le lendemain +même; il sollicitait de Sa Majesté un commandement en Espagne et la +permission de la servir loin de sa personne.» En vain l'Empereur +s'efforçait-il de le consoler par des paroles de bonté, il allait +toujours, cédant à son indignation, perdant toute mesure; il ne semblait +plus maître de sa parole et de ses gestes. Les autres grands officiers +l'entouraient et tâchaient de l'apaiser, consternés de cet éclat, +épouvantés de cette hardiesse, craignant pour leur ami une irréparable +disgrâce. Mais l'Empereur restait très calme, très doux, se laissant +tout dire, et le colérique souverain était redevenu le plus patient des +maîtres. C'est que cet admirable connaisseur d'hommes mesurait en +dernier lieu ses procédés à son estime: sincèrement attaché à ceux qui +l'avaient conquise, s'il les faisait souffrir trop souvent par ses +emportements et ses défauts de caractère, il leur revenait toujours et +leur rendait finalement justice; il savait à merveille discerner les +dévouements vrais et leur passait beaucoup. Au lieu d'imposer silence à +Caulaincourt, il se bornait à lui dire: «Mais qu'est-ce qui vous prend? +Et qui met votre fidélité en doute? Je sais bien que vous êtes un brave +homme. Je n'ai fait qu'une plaisanterie. Vous êtes par trop susceptible. +Vous savez bien que je vous estime. Dans ce moment vous déraisonnez: je +ne répondrai plus à ce que vous dites.» La scène se prolongeant, il prit +le parti d'y couper court en se retirant, passa et s'enferma dans son +cabinet. Caulaincourt voulait l'y rejoindre et exiger son congé: il +fallut que Duroc et Berthier le retinssent de force; il fallut ensuite +de nombreux efforts pour que cet honnête homme exaspéré fît taire ses +griefs et reprît ses fonctions, pour qu'il consentît à partager jusqu'au +bout avec l'Empereur les épreuves et les dangers de la campagne, après +avoir eu le courage plus rare de l'avertir loyalement et de lui montrer +l'abîme. + +Le message apporté par Balachof et la réponse de Napoléon furent les +dernières communications échangées entre les alliés de Tilsit et +d'Erfurt, divisés irrémédiablement. Aux avances comme aux menaces de +Napoléon, Alexandre opposera désormais un mur de glace. Cette guerre à +mort que son rival s'abstient de lui déclarer, c'est lui qui la veut; il +s'est juré de la soutenir et d'y persévérer, quelles qu'en soient les +péripéties. Pour se prémunir contre toute velléité décéder, il a prévu +la défaite, l'occupation de ses villes, la dévastation de ses provinces; +il s'est habitué à l'idée de sacrifier momentanément une moitié de son +empire, pour sauver l'autre; il s'est soustrait à cette seconde guerre +de Pologne que Napoléon lui proposait comme une courte passe d'armes, et +voici la guerre de Russie qui commence, la guerre sans batailles, contre +la nature et les espaces. Le 16 juillet, Napoléon dépassait Wilna; après +avoir dépensé des trésors d'énergie à ravitailler et à réorganiser ses +troupes, il les poussait maintenant vers la Dwina et le Dniéper, +cherchant toujours à isoler et à envelopper l'une ou l'autre des armées +russes, inventant des combinaisons multiples, ingénieuses, grandioses, +dignes de lui en tout point et qui eussent assuré son triomphe, si +l'extrême développement du théâtre des opérations n'eût permis à +l'ennemi de se dégager sans cesse et de déconcerter la poursuite. Et +Napoléon, devant cette résistance fuyante, irait plus loin, toujours +plus loin, s'enfonçant dans l'infini, s'aventurant à travers le sombre +et mystérieux empire, se dirigeant instinctivement vers le point de +lumière qui brillait à l'horizon, au milieu d'universelles ténèbres, et +qu'il fixait d'un regard halluciné. Ce qui l'entraîne à Moscou, sans +qu'il ait décidé encore et irrévocablement de marcher sur cette +capitale, c'est la fatalité à laquelle il obéit depuis le début de sa +carrière, cette fatalité qu'il subit et qu'il crée en même temps, qui +l'oblige à se surpasser constamment lui-même et qui ne lui permet de +tenir les peuples dans l'obéissance qu'en les consternant par des +prodiges sans cesse renouvelés et d'une splendeur croissante. Il subit +aussi l'attirance de Moscou, la cité étrange et féerique, la cité de +rêve, parce que cette conquête presque asiatique promet à son orgueil +des jouissances inconnues et le tente comme le viol d'un monde nouveau. +Enfin, il espère déterminer chez les Russes, par la prise de leur +sanctuaire national, un ébranlement d'âme qui les jettera à ses pieds; +plus la guerre avec eux lui apparaît difficile, pénible, hérissée +d'épreuves et de dangers, plus il s'obstine à l'espoir de la terminer +rapidement en la poussant à fond; il a dit à Caulaincourt: «Je signerai +la paix dans Moscou.» + + + + +CONCLUSION + + +Soixante jours après, Napoléon était à Moscou. L'armée avait fourni sa +carrière et tracé sur le sol russe un sanglant sillon. Les étapes de sa +route avaient été marquées par des épreuves, des souffrances, des succès +qui ne finissaient rien et de glorieuses déconvenues: les combats +d'Ostrowno d'abord et de Witepsk, contre Barclay qui reculait à pas +comptés, sans se laisser entamer; Mohilef, où Bagration n'avait pas été +assez battu pour qu'il ne pût continuer sa marche circulaire et +rejoindre la première armée; Smolensk, où l'infanterie russe s'était +laissé hacher sur place et avait gardé ses rangs dans la mort; à +Smolensk, une halte anxieuse, la constatation de pertes immenses, cent +mille hommes manquant à l'appel, pris à l'armée par la maladie et la +désertion; plus loin, l'affreuse mêlée de Valoutina; plus loin encore, +la poursuite fiévreuse et décevante de la bataille décisive: le combat +toujours offert, longtemps refusé, imposé enfin à Kutusof par le cri de +ses troupes; Borodino alors, l'infernale bataille, dont la canonnade +faisait trembler le sol à dix-huit verstes de distance[657] et qui avait +couché sur le sol un nombre d'hommes égal à la population adulte d'une +très grande ville. Au bout de ce carnage, Moscou nous était apparu, avec +l'enchevêtrement de ses murailles blanches, avec ses dômes d'or, de +vermillon ou d'azur et ses constellations de coupoles, avec ses palais, +ses verdures, ses jardins, comme une grande oasis dans le désert des +plaines vides. L'armée s'y était jetée, et aussitôt la proie s'était +dérobée, s'était évanouie dans un nuage de feu. Maintenant, installé au +Kremlin, Napoléon régnait sur des ruines: autour de lui, onze mille +maisons brûlées: l'incendie continuant sourdement son oeuvre et rongeant +ces restes; seules, les trois cent quarante églises debout, émergeant +d'une mer de décombres; l'armée repue de pillage, gorgée d'inutiles +richesses qu'elle avait disputées aux flammes, s'affaissant lourdement +dans une pesanteur d'ivresse, sans oser regarder l'avenir; dans les +campagnes environnantes, quatre mille châteaux ou villages saccagés; +dans les bois, une population de deux cent mille âmes chassée de ses +foyers et jetée à la vie sauvage; aux extrémités de l'horizon, des +bandes de moujiks se levant furieuses, attaquant nos convois, égorgeant +les soldats isolés ou les enterrant vifs, commençant la guerre à +l'espagnole. + +[Note 657: Joseph DE MAISTRE, _Correspondance_, IV, 219.] + +Au milieu de cette désolation, Napoléon n'agissait plus et attendait. Il +avait fait porter au Tsar quelques paroles de paix et attendait de jour +en jour qu'Alexandre, par l'envoi d'un négociateur, s'avouât vaincu et +rendît son épée. Il viendrait sans doute, ce parlementaire impatiemment +désiré. Pourquoi ne viendrait-il pas? La chose était dans l'ordre, +puisque les Russes avaient été vaincus partout, vaincus toujours; il en +serait d'eux à la fin comme des Autrichiens, comme des Prussiens et de +tant d'autres, avec lesquels tout s'était réglé par une bataille et la +prise de leur capitale. La paix cependant tardait à venir, et Napoléon, +étonné de l'incendie et des destructions systématiques, se demandait à +quel peuple il avait affaire, quelle était cette race qui croyait +accomplir oeuvre sainte en mettant elle-même le feu à ses villes. Par +moments, il imaginait de très belles combinaisons de guerre, auxquelles +la lassitude de ses lieutenants et de ses soldats l'obligeait de +renoncer. Il songeait aussi à user d'expédients gigantesques et +étranges, à se proclamer lui-même roi de Pologne, à ressusciter la +principauté de Smolensk ou les républiques tatares, à tenter la noblesse +russe par l'appât d'une constitution et le peuple par l'abolition du +servage, à lancer la parole révolutionnaire qui appellerait à son +secours une guerre sociale; n'arriverait-il pas à se donner prise morale +sur la Russie, à découvrir la fissure de ce bloc et à le désagréger? +Finalement, il ne s'arrêtait à rien, reconnaissait la chimère et le +néant de ses conceptions diverses, se sentait réellement à bout +d'inventions, à bout de facultés, à bout de génie, tombait alors à un +désoeuvrement morne, cherchait à ne plus penser ou s'échappait de +lui-même dans la fiction et lisait des romans. La nuit, il faisait poser +près de sa fenêtre deux bougies allumées, afin que les soldats qui +passeraient devant le palais, en voyant luire cette étoile, crussent +qu'il prolongeait une ardente veillée et que sa pensée toujours active, +toujours féconde, enfantait le salut[658]. + +[Note 658: _Journal de Castellane_, I, 161.] + +Alexandre s'était retiré à Pétersbourg, reconnaissant que sa présence à +l'armée gênait la liberté des mouvements et ajoutait à la confusion. Il +était revenu plein d'admiration pour ses soldats et mécontent de ses +généraux, dégoûté de leurs rivalités, assourdi de leurs querelles, +sentant que tout allait mal et pourtant résolu à ne pas se rendre, mais +navré de l'infortune publique. Il vivait maintenant aux portes de sa +capitale, à Kamennoï-Ostrof, dans sa modeste résidence d'été; on le +rencontrait parfois dans les bois d'alentour, rêveur solitaire; il +cherchait une source de force et d'espérance où rafraîchir sa fièvre; un +jour, il demanda une Bible, ouvrit pour la première fois le livre de +consolation, trouva des passages qui s'appliquaient à sa destinée et y +puisa des secours[659]; son âme s'épurait au contact de l'adversité, +grandissait avec son malheur. + +[Note 659: _Mémoires de la comtesse Edling_, 77-78.] + +Jusqu'au bout, Kutusof avait continué à lui mentir, à mentir +imperturbablement; après Borodino, le vieux généralissime avait lancé +des bulletins de victoire, et voici qu'au lendemain de ce prétendu +triomphe la nouvelle s'était répandue que Moscou était pris et brûlé. + +De cette grande profanation, Alexandre avait ressenti encore plus de +courroux que de chagrin, une colère violente et froide, un désir obstiné +et une volonté de vengeance; il avait le sentiment d'une injure +indélébile faite à lui-même, à son peuple, et que la destruction totale +de l'ennemi suffirait seule à expier; aux yeux des Russes, avoir porté +sur Moscou une main sacrilège, c'était avoir frappé leur mère. D'un bout +à l'autre du pays, la secousse avait été profonde; mais que produirait +cette commotion? Se tournerait-elle en sursaut d'énergie, en fureur de +guerre? Déterminerait-elle, au contraire, la défaillance finale, +l'effondrement des courages, qui ôterait au pouvoir tout moyen de +continuer la lutte? C'était ce que nul ne savait dire. La société de +Pétersbourg tenait un mauvais langage, récapitulait aigrement les fautes +commises, accusait l'impéritie des généraux et faisait remonter plus +haut les responsabilités. Le peuple restait muet, sombre, farouche, et +la consternation des coeurs se lisait sur les visages. Puisqu'elle était +tombée, la cité aimée de la Vierge et gardée des Anges, puisqu'«un homme +était entré au Kremlin sans la permission de l'Empereur», était-ce donc +que Dieu avait délaissé la Russie et maudit ses chefs? Pour la première +fois, le peuple semblait douter du Tsar et douter de Dieu. Auprès +d'Alexandre, on vivait dans la crainte et presque dans l'attente d'une +catastrophe. On redoutait un complot de palais, un mouvement de la +noblesse, une sédition populaire. Arrivait-il enfin l'événement que +Napoléon avait prévu et annoncé, sur lequel il fondait tant d'espoir? +Une révolution devant l'ennemi allait-elle désorganiser la résistance? +La Russie allait-elle se livrer en se divisant? + +La vie de cour continuait néanmoins, régulière et comme machinale: le +cérémonial et l'étiquette n'abdiquaient pas leurs droits. Le 18 +septembre, il fallut célébrer l'anniversaire du couronnement; l'usage +voulait qu'à cette date l'Empereur et sa famille se montrassent en +public et se rendissent solennellement à l'église métropolitaine, pour +assister à un service d'action de grâces. Dans l'entourage du Tsar, on +craignait beaucoup cette épreuve. À force d'instances, on obtint qu'il +ne traverserait pas la ville à cheval, selon sa coutume, et qu'il irait +à l'église dans la voiture des impératrices. La foule laissa passer le +cortège sans le saluer de ses acclamations ordinaires; elle vit passer +les chevaliers-gardes dans leurs beaux uniformes, les équipages de gala, +les grands carrosses dorés aux panneaux de glace; elle put distinguer +les décorations et les insignes, la parure des princesses et de leurs +dames, les épaules nues, les coiffures à la grecque, les diadèmes de +pierreries, tout cet appareil de luxe et d'élégance qui contrastait avec +l'horreur des temps. Quand on fut près de l'église, les augustes +personnages mirent pied à terre, avec leur suite, et gravirent le perron +entre deux haies de peuple qui les touchait presque et les frôlait. Pas +un cri, pas un murmure ne sortit de ces masses: le silence était si +profond que l'on entendait distinctement sonner les éperons, que l'on +percevait le bruissement des longues jupes de soie traînant sur les +degrés de marbre. La cérémonie religieuse s'accomplit; le cortège +retourna au palais dans le même ordre, au milieu toujours d'un tragique +silence, et chacun se félicita que cette journée fût passée[660]. + +[Note 660: _Mémoires de la comtesse Edling_, 79-80.] + +Près d'un mois s'écoula ensuite; l'Empereur avait reçu de meilleures +nouvelles, des avis réconfortants sur le moral de ses troupes, sur leur +obstination à se défendre, sur le dénuement des Français, et il +s'affermissait encore plus dans la résolution de ne prêter l'oreille à +aucune proposition de paix. Mais l'attitude de la population restait +troublante, énigmatique, insondable: personne n'arrivait à lire dans ces +âmes obscures; chacun ignorait ce qui se passait dans ces profondeurs. +Et les jours d'attente, en s'accumulant, ajoutaient l'un après l'autre à +l'angoisse immense qui pesait sur la ville. Soudain, au milieu d'un de +ces jours, dans cette atmosphère de plomb, un coup de canon partit de la +forteresse de Saint-Pierre et de Saint-Paul, de la forteresse qui lève à +l'extrémité de Pétersbourg sa masse lourde et lance vers le ciel, comme +un mince jet de lumière, sa longue aiguille d'or; un coup, puis deux, +puis trois, des détonations se succédant à intervalles réguliers, une +salve enfin, salve d'allégresse, orgueilleuse et triomphale, soulageant +les coeurs; Moscou était libre, et l'armée française battait en +retraite. + +En ces jours, la Russie avait vaincu Napoléon. Victoire sans combat! +Autour de Moscou, les hostilités étaient suspendues; il y avait trêve +convenue sur certains points, armistice tacite sur d'autres. Les +avant-postes se rapprochaient et causaient: Murat, toujours empanaché, +paradait tranquillement en face des Russes, et lorsqu'un Cosaque le +visait sournoisement et s'apprêtait à faire feu, un sous-officier +relevait l'arme et défendait de tuer le héros. La lutte était entre deux +forces morales: le prestige de Napoléon, qui pouvait lui livrer la +Russie matériellement vaincue, et d'autre part la foi des Russes en la +justice de leur cause, en l'immensité de leurs ressources, en +l'assistance providentielle, cette religion de la patrie qui se +confondait en eux avec le sentiment chrétien et leur interdisait malgré +tout de désespérer. De ces deux forces, la plus noble, la plus sainte, +avait fini par l'emporter sur l'autre. Un moment ébranlée et vacillante, +l'âme de la Russie s'était pourtant ressaisie et surmontée: la grande +épreuve l'avait fait chanceler sans l'abattre. Atteinte dans ses biens, +dans ses terres, dans ses châteaux, la noblesse n'avait pas bougé; +aucune voix ne s'était élevée de ses rangs pour exiger, pour imposer la +paix. Le peuple avait refoulé ses doutes et refréné sa douleur; il avait +compris la pensée de résistance et de salut dont s'inspirait l'Empereur, +et s'y était instinctivement associé: avec une résignation morne, il +s'était serré autour du maître, autour du père; entre eux, il y avait eu +communion d'âme en ces heures solennelles, communion dans le deuil et la +prière, renouvellement tacite du pacte qui les liait l'un à l'autre. Et +chacun, tristement, stoïquement, avait gardé son poste et fait son +devoir; frappée et meurtrie, la Russie était restée debout, compacte, +indivisible, inébranlablement forte de foi et d'obéissance. Et comme +notre armée était au bout de son élan, comme elle ne pouvait aller plus +loin, comme l'hiver accourait au secours de l'ennemi, il avait fallu +rétrograder. Napoléon s'y était décidé trop tard; il essayait maintenant +de ruser avec la fortune, se flattait de maintenir une garnison au +Kremlin et d'hiverner sur des positions qui le laisseraient en contact +avec sa conquête, d'opérer moins une retraite qu'une manoeuvre. Il +cherchait à se tromper lui-même et à tromper les autres, écrivait +galamment à Marie-Louise qu'il quittait Moscou à seule fin de se +rapprocher d'elle[661], mettait dans ses bulletins que Moscou ne valait +pas la peine d'être conservé, n'étant qu'un cadavre. Pour affirmer une +victoire qui n'existait plus, il ramassa hâtivement des trophées, spolia +les églises, dévasta le Kremlin, et l'armée lourde de rapines, traînant +à sa suite quinze mille voitures, traînant dans ses rangs une tourbe de +malheureux et de vagabonds, charriant toutes ces scories, s'écoula par +les portes de Moscou comme un fleuve impur. + +[Note 661: Lettre interceptée par les Russes; archives de +Saint-Pétersbourg.] + +L'hiver transforma ce revers en désastre. Napoléon allait d'instinct +vers le sud, vers les provinces méridionales, vers les pays de chaleur +et d'abondance; près de Malo-Jaroslawetz, Kutusof lui barra la route; il +y eut une bataille meurtrière, et l'armée épuisée ne se crut plus la +force d'emporter l'obstacle. Elle retomba sur elle-même, pivota +lourdement et, entraînant désormais l'Empereur plutôt qu'elle ne lui +obéissait, s'en revint droit devant elle, par la route déjà parcourue et +dévastée, par le chemin de misère, où l'on ne retrouverait que des +ruines et les morts des combats précédents. On repassa près de la +Moskowa, on revit les morts de la grande bataille, dépouillés et nus, +couvrant les collines à perte de vue et moutonnant au loin comme +d'immenses troupeaux blancs[662]. Les jours d'après, les blessés, les +éclopés, qui ne peuvent plus suivre, s'égrènent sur la route par +milliers, expirent à côté des prisonniers russes que le contingent +portugais assassine, pour n'avoir pas à les garder et à les nourrir: des +cadavres partout, de toute race et de toute provenance, «frais ou +vieux[663]», une mer de cadavres montant autour de l'armée, et celle-ci, +quelque habituée qu'elle soit au spectacle de la mort, s'impressionne +pourtant et s'émeut. Soudain, l'hiver arrive, la gelée survient; le ciel +s'abaisse, s'écroule en torrents de neige, et la grande débâcle +commence. Les chevaux s'abattent sur le sol glissant: il faut les +sacrifier, faire sauter les caissons, abandonner les voitures, +abandonner les pièces; plus de cavalerie, à peine d'artillerie, les +vivres rares, la faim s'ajoutant au froid, et la souffrance physique, +horrible et lancinante, fondant les coeurs et dissolvant les énergies, +suspendant le sentiment du devoir, rejetant l'homme à la barbarie +primitive, à l'instinct animal, à l'appel de la nature, à l'unique +préoccupation de manger et de moins souffrir. L'indiscipline, le +désordre progressent rapidement; les corps s'effritent, les divisions se +disloquent, les régiments s'émiettent; aucune heure ne s'écoule sans +qu'un bataillon, une compagnie, une batterie, perde sa cohésion et tombe +au chaos, à l'affreux chaos de traînards et d'isolés qui remplace peu à +peu l'armée. L'ennemi reparaît et nous presse; en tête, en queue, de +tous les côtés à la fois, des _hourras_ de Cosaques; leur cri d'abord, +si lugubre et si sourd qu'il se distingue à peine du sifflement de la +brise à travers les sapins[664], et tout de suite le galop enragé de +leurs bêtes, l'assaut des lances; des adversaires se jetant sur nous en +furieux, sentant que la fortune leur revient et hurlant la revanche, et +déjà l'espoir de la revanche totale, de la poursuite à fond et jusqu'au +bout, s'allumant dans les coeurs russes, et des officiers venant +caracoler autour de nos bandes et décharger sur elles leurs pistolets, +en criant: Paris, Paris[665]! L'armée de Kutusof s'allonge sur le flanc +de la colonne, l'effleure continuellement, la frappe, la brise en +tronçons qui se rejoignent tour à tour et se séparent. Chaque jour est +marqué par un malheur: c'est le corps d'Eugène assailli sur le Vop et +mis en pièces, Davout coupé d'abord à Viasma, coupé ensuite à Krasnoé, +l'Empereur et la Garde obligés de rebrousser chemin pour le dégager, Ney +enveloppé d'ennemis, cerné, sommé, perdu, et tout à coup s'échappant par +un prodige d'énergie plus qu'humaine. Puis, tous les mécomptes, toutes +les malechances: les magasins de Smolensk moins pourvus qu'on l'avait +cru, ceux de Minsk surpris par l'ennemi, la ligne de la Dwina perdue par +Saint-Cyr, Oudinot et Victor tardant à rejoindre, la circonspection des +Autrichiens faisant pressentir les trahisons prochaines; et toujours +croissent, à chaque reprise de marche, à chaque pas, à chaque minute, +les hideurs de la retraite. Au sortir de Smolensk, on n'est plus que +trente-sept mille combattants à peine: la fière colonne de quatre cent +cinquante mille soldats qui s'est enfoncée en Russie n'est plus qu'un +mince filet d'hommes coulant sur la neige, marquant sa route par une +longue traînée de sang, par des débris sans nom, tandis qu'autour d'elle +des multitudes désarmées vont mourir dans les bois, mourir sous les +lances, ou peupler les espaces lointains de colonies d'esclaves. + +[Note 662: _Souvenirs d'un officier polonais_, 306.] + +[Note 663: _Journal de Castellane_, I, 180.] + +[Note 664: _Souvenirs manuscrits du général Lyautey_.] + +[Note 665: _Id._] + +Sur ce qui reste de nous, le cercle de fer se rétrécit enfin et se +ferme. Devant nous, la Bérésina charrie des glaçons qui la rendent à peu +près infranchissable; par derrière, Kutusof nous talonne; sur la droite, +Wittgenstein se rapproche; à gauche surgissent Tchitchagof et ses +divisions, l'armée de Moldavie, rendue à la Russie par la paix de +Bucharest. Est-ce la fin de tout, le désastre irrémédiable et complet? +Les Russes se croient sûrs de tout prendre; les généraux ont donné à +leurs troupes le signalement de l'Empereur, afin que les Cosaques ne le +tuent point, s'ils le capturent, et que la Russie puisse s'enorgueillir +de cette proie[666]. Cependant, une inspiration de l'Empereur prépare le +salut; un sublime effort de courage l'accomplit; soixante-douze heures +de travail à travers les glaces mouvantes assurent et maintiennent une +communication entre les deux rives; l'armée passe au prix d'une double +bataille contre Tchitchagof et Wittgenstein, au prix d'une lutte plus +atroce contre les parties détachées d'elle-même, contre l'amas des +traînards, et s'ouvre un chemin à travers une boue faite de membres +humains. + +[Note 666: Voici ce signalement: «La taille épaisse et ramassée, les +cheveux noirs, plats et courts, la barbe noire et forte, rasée +jusqu'au-dessus de l'oreille, les sourcils bien arqués, mais froncés sur +le nez, le regard atrabilaire ou fougueux, le nez aquilin avec des +traces continuelles de tabac, le menton très saillant; toujours en petit +uniforme sans appareil et le plus souvent enveloppé d'un petit surtout +gris pour n'être point remarqué, et sans cesse accompagné d'un +mamelouk.» Ordre du jour du 12 octobre 1812; archives des affaires +étrangères, Russie, 154. Archives nationales, AF, IV, 1643. TATISTCHEF, +612. Henry HOUSSAYE, _1814_, 86-110. _Id._, 88. Sur le caractère +d'absolue authenticité des copies à nous remises, voy. l'étude que nous +avons publiée dans la _Revue bleue_, 30 mars 1895. Pour tous les +événements ou incidents auxquels il est fait allusion dans les lettres, +voy. le t. Ier et les trois premiers chapitres du t. II. Ce paragraphe +et le suivant, communiqués par ordre en copie au cabinet de +Saint-Pétersbourg et conservés dans ses archives, ont été publiés par M. +TATISTCHEF, _Alexandre Ier et Napoléon_, 309-311. Sur cette velléité de +négociation avec l'Angleterre, voy. le récent volume de MARTENS, +_Traités de la Russie_, XI, 150-51. Il s'agit d'un ouvrage paru en +Russie et que Caulaincourt s'était procuré.] + +À Smorgoni, l'Empereur désespère d'elle et la quitte, craignant que +l'Allemagne ne lui barre la route et que la France ne lui échappe. Après +son départ, le Nord frappe les derniers coups, les grands coups; la +température tombe à vingt-quatre degrés Réaumur, à vingt-cinq, à +vingt-sept; la souffrance atteint ses dernières limites, une intensité +telle que l'impression en est venue directement jusqu'à nous, aiguë et +perçante, à travers trois générations, et retentit encore au plus intime +de notre être. Les mains brûlées par le froid ne peuvent plus tenir les +fusils, les doigts se détachent, les membres tombent en pourriture, +l'armée n'est plus qu'une plaie, affreuse à voir. Les troupes de renfort +envoyées pour la recueillir subissent tout de suite la contagion du +désordre; la défaite les aspire et le chaos les absorbe. Wilna nous +ouvre enfin un refuge, et l'informe cohue s'y engouffre; elle n'y trouve +que dénuement, incurie, hostilité, des toits pourtant, des abris où les +soldats se précipitent comme un bétail pourchassé et s'endorment d'un +sommeil de brutes. Le lendemain, l'ennemi survient; ses masses se +montrent; ses boulets pleuvent, il faut partir ou mourir. Les moins +invalides partent, les autres restent, voués au massacre; les Juifs de +Wilna, qui nous détestent par crainte de la conscription, sont là pour +devancer l'oeuvre des Cosaques, et cette engeance achève à coups de +botte les vainqueurs de l'Europe. Après l'entrée des Russes, il faudra +brûler vingt-cinq mille cadavres entassés dans ce lieu d'horreur et de +pestilence, pire que l'enfer de la Bérésina. Au delà de Wilna, une +muraille de verglas arrête les débris de la colonne française, une +montée aux rampes glissantes que l'artillerie n'arrive pas à gravir; +elle s'élève un peu, retombe, s'efforce en vain et finalement renonce; +les dernières pièces sont abandonnées, les dernières voitures livrées et +brisées; les fourgons éventrés répandent leur contenu; fuyards et +Cosaques pillent pêle-mêle le trésor de l'armée. Un peu d'infanterie +pourtant a passé et se traîne encore. Devant Kowno, les maréchaux +reviennent à leur métier d'origine: Ney se refait troupier, prend un +fusil et brûle les dernières cartouches, sans empêcher la dissolution +finale. C'en est fait: trois cent trente mille hommes sont morts ou +prisonniers, quelques milliers repassent le Niémen sur la glace, +isolément ou par bandes, sans armes, sans uniformes, couverts de loques +étranges, lamentables tout à la fois et grotesques. Et tout s'est +consommé en six semaines, si longues, si cruelles à passer, qu'elles +semblent enfermer en l'espace de cinquante jours une éternité de +douleurs. Berthier écrit à l'Empereur: «Il n'y a plus d'armée.» Il se +trompait pourtant et se contredisait dans une autre lettre: il écrivait +en effet qu'autour des aigles toujours debout et dressées, de très +petits groupes d'officiers et de sous-officiers, égalisés par le +malheur, se serraient encore: ils allèrent ainsi jusqu'au bout de la +retraite, invincibles à la souffrance, plus forts que la nature, mettant +dans le désert de neige un rayonnement d'héroïsme et faisant survivre, +au milieu de la décomposition totale de ce qui avait été notre force +matérielle, l'âme de la Grande Armée. + +Autour de ces glorieux restes, Napoléon refit une armée, marcha à sa +tête contre l'ennemi qui avait envahi l'Allemagne et soulevé la Prusse, +vainquit à Lutzen, vainquit à Bautzen. Après ces épuisants succès, il y +eut à Dresde et à Prague un combat de diplomatie, où les alliés +parlèrent de paix sans intention de la conclure, où Metternich s'engagea +pour dissiper les scrupules de son maître et prouver l'intransigeance +de l'Empereur, où celui-ci donna raison à ses ennemis en refusant de +faire à temps des concessions qui n'eussent coûté qu'à son orgueil. +Entre Alexandre et lui, il reconnaissait que la fortune avait jugé; il +consentait à payer au Tsar l'enjeu de la lutte et lui offrit des +concessions; il n'en voulut pas accordera la Prusse, qui l'avait trahi; +à l'Autriche, qui spéculait sur ses malheurs. Il s'obstina aveuglément +dans l'espoir de diviser ses ennemis, d'apaiser, de ressaisir peut-être +Alexandre et d'épouvanter l'Autriche. Lorsque les événements l'eurent +désabusé de son erreur et plié à un ensemble de sacrifices, il était +trop tard: l'Europe tout entière s'était coalisée pour l'abattre et se +levait furieuse; elle fut vaincue par lui d'abord et battit ses +lieutenants, le resserra peu à peu, l'étreignit et finalement l'accabla +sous le nombre. + +Alexandre poussa jusqu'au bout sa vengeance; il s'acharna sur le colosse +élevé naguère au plus haut des nues et subitement précipité. Après la +prise de Moscou, on lui avait prêté ces mots: «Plus de paix avec +Napoléon: nous ne pouvons plus régner ensemble; lui ou moi; moi ou lui.» +Il se tint parole. Se proclamant à tout propos ami de l'humanité et de +la civilisation, il crut servir l'une et l'autre en assouvissant ses +rancunes; jamais monarque ne fit avec plus de sensibilité une guerre +plus haineuse. Après les conférences de Prague, c'est lui qui vient en +Bohême trouver l'empereur d'Autriche, qui le conjure de repousser les +concessions tardives de Napoléon et de rompre, qui lui arrache +l'irrévocable signature et l'entraîne dans la mêlée. Après Leipzick, +quand l'Europe victorieuse reflue sur la France et entame nos +frontières, il personnifie contre Napoléon la politique de guerre à +outrance, l'esprit d'extermination. Au congrès de Châtillon, le recul de +la France dans ses anciennes limites, l'humiliation de l'Empereur ne lui +suffisent pas: il fait rompre les pourparlers au bout de six jours; s'il +consent à reprendre un débat illusoire, c'est que Champaubert et +Montmirail ont jeté le trouble parmi ses alliés et les font douter de +leur fortune. Dès qu'il le peut, il ranime leur confiance; il se fait +l'âme, l'énergie, l'audace de la coalition; ses actes, son langage +laissent à tout instant percer le désir de ne plus traiter avec Napoléon +et de le détrôner, de lui ravir la France, après lui avoir enlevé +l'Europe. Ce qu'il veut surtout, c'est de venger Moscou dans Paris; il +veut à son tour entrer dans la capitale ennemie, s'y montrer dans sa +gloire et sa magnanimité; sa vengeance sera de conquérir Paris et de lui +pardonner. Au moment le plus critique de la campagne, il fait décider le +coup droit, la marche sur l'insolente et merveilleuse cité, détestée de +l'Europe presque autant que Napoléon, maudite tout à la fois et désirée. + +Paris occupé, l'Empereur abattu, Alexandre se retrouva des sentiments de +modération et de clémence; son instinct politique, que ses passions +n'obscurcissaient plus, lui fit comprendre qu'il fallait une France à +l'Europe et surtout à la Russie. Il prit à tâche de l'apaiser et de la +consoler; en 1815, il lui épargna de trop cruelles mutilations, des +démembrements trop profonds, et mit à nous rendre cet éminent service un +tact discret qui en augmentait le prix. Sachons-lui gré de n'avoir pas +fait supporter à la France les conséquences ultimes de sa lutte contre +Napoléon, de ce duel à mort issu de l'alliance. + +Quatre-vingts ans ont passé sur ces scènes; il est possible, +croyons-nous, d'en dégager impartialement la leçon. Celle que nous avons +inscrite au frontispice de notre oeuvre nous paraît ressortir avec éclat +des événements, tels que nous les avons longuement observés et scrutés. +L'alliance, avons-nous dit, portait en soi un germe de mort, le principe +de sa destruction, parce que c'était une alliance pour la guerre et la +conquête, une association spoliatrice et dévorante, et que ces pactes ne +se concluent jamais sans arrière-pensées respectives, sans méfiances +réciproques, d'où renaissent à coup sûr les rivalités et les haines. En +effet, à Tilsit, nous avons vu Napoléon réveiller et stimuler les +ambitions territoriales d'Alexandre, en se promettant de ne les +satisfaire qu'à doses strictement mesurées. Lui-même, assuré de la +Russie, se crut libre désormais de tout entreprendre, de bouleverser le +monde, de saisir, de courber violemment et d'assujettir les États +réfractaires à son système. Il ne paraît pas que le nom de l'Espagne ait +été prononcé dans l'entrevue du Niémen; il n'en est pas moins vrai que +l'entreprise d'Espagne, cause première et génératrice de tous nos +malheurs, se trouvait en puissance dans le pacte de Tilsit. À mesure que +Napoléon multiplia et étendit ses prises, il sentit la nécessité +d'accorder aux cupidités de son allié, au lieu d'espérances illimitées +et vagues, de plus substantiels aliments. Il vendit aux Russes la +Finlande contre l'Espagne; plus tard, pour se prémunir contre les +conséquences de la guerre d'Espagne, il livra au Tsar les Principautés; +il acheta, avec un morceau de l'Orient, une promesse de concours contre +les révoltes de l'Autriche. Mais déjà la confiance d'Alexandre s'était +retirée de lui; à son tour, le Tsar voulait recevoir sans s'acquitter: +il accepta le marché d'Erfurt et n'en remplit pas les conditions. +Continuant à prendre aux dépens de la Turquie, il ne nous prêta contre +l'Autriche qu'une aide mensongère, et cette campagne de 1809, survenue +malgré l'Empereur et pourtant par sa faute, aboutit à de nouveaux +partages, à de nouveaux démembrements, d'où les défiances sortirent +exaspérées et inapaisables. Mal secouru par Alexandre, Napoléon dut se +réserver contre lui des sûretés, disproportionner les lots, récompenser +le dévouement des Polonais au détriment de la Russie; dès ce jour, +l'alliance fut blessée à mort. Napoléon tenta quelques efforts pour lui +rendre la vie; Alexandre en fit pour éviter la guerre; l'un et l'autre +ne pouvaient qu'échouer dans cette tâche. Leur tort ne fut pas de se +déclarer la guerre; ce fut de s'être mis dans une situation où elle +devait inévitablement éclater entre eux. Ils s'étaient condamnés à se +disputer l'empire du jour où ils avaient essayé de se le partager, et +les résultats de leur lutte, fatale à Napoléon et à la France, furent de +sauver et de grandir l'Angleterre, de relever la Prusse, c'est-à-dire +de préparer à la Russie de redoutables adversaires, sans la faire +avancer d'un pas vers les fins normales de sa politique. + +Dans le demi-siècle qui suivit, il y eut entre la France et la Russie +des tentatives de rapprochement, entrecoupées d'arrêts et de reculs; à +plusieurs reprises, on s'aima et l'on crut s'entendre; les déceptions +éprouvées, en ne lassant pas les bonnes volontés, ne firent que mieux +prouver la force de l'impulsion qui ramenait les deux États l'un vers +l'autre. Cependant, il a fallu que la Révolution française produisît en +Europe ses suprêmes effets, il a fallu que la France et la Russie +subissent jusqu'au bout l'une et l'autre, quoique à des degrés bien +inégaux, les conséquences de leurs fautes, pour que le parallélisme des +intérêts apparût évident, manifeste, indéniable, pour que le sentiment +de cette solidarité s'imprimât des deux parts au plus profond de la +conscience nationale, se traduisit en un élan d'amour et fît succéder à +l'accord éphémère des souverains, tel qu'il avait existé en 1807 et +1808, le pacte des peuples. En même temps, les conditions rationnelles +de l'entente se dégageaient pour la première fois aux yeux des +gouvernants. Ils ont compris sans doute qu'en dehors d'une parfaite +réciprocité d'engagements modérateurs, tout serait illusion et péril. +Dans l'accord ainsi constitué, l'observateur qui ne cède pas aux +entraînements de son coeur et garde son sang-froid au milieu des cris de +la multitude, reconnaît à la fois un bonheur immense pour les deux +patries et un sacrifice; pour l'une et pour l'autre, une garantie +bienheureuse de sécurité et de dignité; l'ajournement aussi d'ambitions +traditionnelles et d'indestructibles espérances; un sacrifice fait en +commun à la paix et à l'humanité. Fondée et affermie sur ces bases, +l'alliance pourrait s'approprier pour devise ces mots fiers: «Je +maintiendrai.» Après avoir restauré l'équilibre de l'Europe, renouvelé +désormais et simplifié, elle est là pour le maintenir; elle maintient le +régime existant sans en méconnaître les imperfections et les dangers; +elle maintient les situations gardées ou prises; elle maintient +jusqu'aux injustices du passé pour en prévenir de plus grandes. +Conservatrice et défensive, elle n'agira et ne peut agir que pour +refréner les ambitions perturbatrices, assurer la pondération des forces +et substituer à toute visée conquérante d'équitables partages +d'influence; c'est sa raison d'être, sa grandeur et sa limite. + + + + +APPENDICE + + +I + +CORRESPONDANCE INÉDITE DE NAPOLÉON IER AVEC LE GÉNÉRAL DE CAULAINCOURT, +DUC DE VICENCE (1808-1809). + + +Dans le premier volume, nous avons constaté que les nombreuses lettres +écrites par Napoléon au général de Caulaincourt, duc de Vicence, pendant +l'ambassade de ce dernier en Russie, manquent dans la _Correspondance_ +imprimée et dans les manuscrits conservés aux archives nationales. Nous +avons ajouté que les très volumineuses réponses de l'ambassadeur nous +avaient permis de reconstituer, non le texte, mais le sens de ces +instructions. Depuis lors, les lettres elles-mêmes, sous forme de copies +pleinement authentiques, ont été retrouvées dans les papiers laissés par +le comte de La Ferronnays, ambassadeur de France en Russie sous la +Restauration. M. le marquis de Chabrillan, possesseur de ces papiers, et +M. le marquis Costa de Beauregard, qui en a opéré le dépouillement, nous +ont gracieusement autorisé à publier cette précieuse série de lettres: +elles forment le complément naturel de notre ouvrage et comblent la plus +importante des lacunes signalées dans la Correspondance de Napoléon Ier, +telle qu'elle a été publiée sous le second empire. + +Paris, le 2 février 1808». + +M. le général Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres. La dernière à +laquelle je réponds est du 13 janvier. Vous trouverez ci-joint une +lettre pour l'empereur Alexandre. Je ne doute pas que M. de Tolstoï +n'écrive bien des bêtises. C'est un homme qui est froid et réservé +devant moi, mais qui, comme la plupart des militaires, a l'habitude de +parler longuement sur ces matières, ce qui est un mauvais genre de +conversation. Il y a plusieurs jours qu'à une chasse à Saint-Germain, +étant en voiture avec le maréchal Ney, ils se prirent de propos et se +firent même des défis. On a remarqué trois choses échappées à M. de +Tolstoï dans cette conversation: la première, que nous aurions la guerre +avant peu; la deuxième, que l'empereur Alexandre étoit trop faible et +que si lui Tolstoï étoit quinze jours empereur, les choses prendroient +une autre direction; enfin que, si l'on devoit partager l'Europe, il +faudroit que la droite de la Russie fût à l'Elbe et la gauche à Venise. +Je vous laisse à penser ce qu'a pu répondre à cela le maréchal Ney, qui +ne sait pas plus ce qui se passe et est aussi ignorant de mes projets +que le dernier tambour de l'armée. Quant à la guerre, il a dit à M. de +Tolstoï que si on la faisoit bientôt, il en étoit enchanté, qu'ils +avoient toujours été battus, qu'il s'ennuyoit à Paris à ne rien faire, +que quant à la prétention d'avoir la droite à l'Elbe et la gauche à +Venise, nous étions loin de compte; que son opinion à lui au contraire +étoit de la rejeter derrière le Dniester. Le prince Borghèse et le +prince de Saxe-Cobourg étoient dans cette même voiture: vous pouvez +juger de l'effet que peuvent produire des discussions aussi ridicules. +Tolstoï a tenu de pareils propos à Savary et à d'autres individus. Il a +dit à Savary: «Vous avez perdu la tête à Saint-Pétersbourg; au lieu des +déserts de la Moldavie et de la Valachie, c'est vers la Prusse qu'il +faut porter vos regards.» Savary lui a répondu ce qu'il avoit à lui +répondre. Je fais semblant d'ignorer tout cela. Je traite très bien +Tolstoï, mais je ne lui parle pas d'affaires; il n'y entend rien et n'y +est pas propre. Tolstoï est en un mot un général de division qui n'a +jamais approché de la direction des affaires et qui critique à tort et à +travers. Selon lui, l'Empereur a mal dirigé les affaires de la guerre: +il falloit faire ceci, il falloit faire cela, etc., etc. Mais quand on +lui répond: «Dites donc les ministres», il répond que les ministres +n'ont jamais tort en rien, puisque l'Empereur les prend où il veut; que +c'est à lui à les bien choisir. Ne faites aucun usage de ces détails. Ce +seroit alarmer la cour de Saint-Pétersbourg et ne pourroit que produire +un mauvais effet. Je ne veux pas dégoûter ce bon maréchal (_sic_) +Tolstoï, qui paraît si attaché à son maître. Je n'ai voulu vous +instruire de tout cela que pour votre gouverne; mais le fait est que la +Russie est mal servie. Tolstoï n'est pas propre à son métier, qu'il ne +sait pas et qui ne lui plaît pas. Il paraît cependant personnellement +attaché à l'Empereur, mais les jeunes gens de sa légation le sont +beaucoup moins; ils s'expriment d'ailleurs même en secret de la manière +la plus convenable sur ma personne; ce pays n'est choqué que de celle +dont ils parlent de leur gouvernement et de leur maître. + +Aussitôt que j'ai reçu votre lettre du 13, j'ai envoyé un aide de camp à +Copenhague et j'ai fait donner l'ordre à Bernadotte de faire passer en +Scanie 14,000 Français et Hollandais. M. de Dreyer en a écrit à sa Cour +de son côté et goûte fort cette idée. + +Dites bien à l'Empereur que je veux tout ce qu'il veut; que mon système +est attaché au sien irrévocablement; que nous ne pouvons pas nous +rencontrer parce que le monde est assez grand pour nous deux; que je ne +le presse point d'évacuer la Moldavie ni la Valachie; qu'il ne me presse +point d'évacuer la Prusse; que la nouvelle de l'évacuation de la Prusse +avoit causé à Londres une vive joye, ce qui prouvoit assez qu'elle ne +peut que nous être funeste. + +Dites à Romanzoff et à l'Empereur que je ne suis pas loin de penser à +une expédition dans les Indes, au partage de l'Empire ottoman, et à +faire marcher à cet effet une armée de 20 à 25,000 Russes, de 8 à 10,000 +Autrichiens et de 35 à 40,000 Français en Asie et de là dans l'Inde; que +rien n'est facile comme cette opération; qu'il est certain qu'avant que +cette armée soit sur l'Euphrate la terreur sera en Angleterre; que je +sais bien que, pour arriver à ce résultat, il faut partager l'Empire +turc; mais que cela demande que j'aye une entrevue avec l'Empereur; que +je ne pourrois pas d'ailleurs m'en ouvrir à M. de Tolstoï, qui n'a pas +de pouvoirs de sa Cour et ne paroît pas même être de cet avis. +Ouvrez-vous là-dessus à Romanzoff; parcourez avec lui la carte et +fournissez-moi vos renseignemens et vos idées communs. Une entrevue avec +l'Empereur déciderait sur-le-champ la question; mais si elle ne peut +avoir lieu, il faudroit que Romanzoff, après avoir rédigé vos idées, +m'envoyât un homme bien décidé pour ce parti avec lequel je puisse bien +m'entendre; il est impossible de parler de ces choses à Tolstoï.--Quant +à la Suède, je verrois sans difficulté que l'empereur Alexandre s'en +emparât, même de Stockholm. Il faut même l'engager à le faire, afin de +faire rendre au Danemark sa flotte et ses colonies. Jamais la Russie +n'aura une pareille occasion de placer Pétersbourg au centre et de se +défaire du cet ennemi géographique. Vous ferez comprendre à Romanzoff +qu'en parlant ainsi je ne suis pas animé par une politique timide, mais +par le seul désir de donner la paix au monde en étendant la +prépondérance des deux États; que la nation russe a sans aucun doute +besoin de mouvement; que je ne me refuse à rien, mais qu'il faut +s'entendre sur tout. J'ai levé une conscription parce que j'ai besoin +d'être fort partout. J'ai fait porter mon armée en Dalmatie à 40,000 +hommes; des régiments sont en marche pour porter celle de Corfou à +15,000 hommes. Tout cela, joint aux forces que j'ai en Portugal, m'a +obligé à lever une nouvelle armée; que je verrai avec plaisir les +accroissemens que prendra la Russie et les levées qu'elle fera; que je +ne suis jaloux de rien; que je seconderai la Russie de tous mes moyens. +Si l'empereur Alexandre peut venir à Paris, il me fera grand plaisir. +S'il ne peut venir qu'à moitié chemin, mettez le compas sur la carte, et +prenez le milieu entre Pétersbourg et Paris. Vous n'avez pas besoin +d'attendre une réponse pour prendre cet engagement; bien certainement je +serai au lieu du rendez-vous quand il le faudra. Si cette entrevue ne +peut avoir lieu d'aucune manière, que Romanzoff et vous rédigiez vos +idées après les avoir bien pesées; qu'on m'envoye un homme dans +l'opinion de Romanzoff. Faites-lui voir comment l'Angleterre agit, +qu'elle prend de toute main. Le Portugal est son allié: elle lui prend +Madère. C'est donc avec de l'énergie et de la décision que nous +porterons au plus haut point la grandeur de nos Empires, que la Russie +contentera ses sujets et assoira la prospérité de sa nation. C'est le +principal; qu'importe le reste? + +L'Empereur est mal servi ici. Les deux vaisseaux russes qui sont à +Porto-Ferrajo depuis quatre mois ne veulent pas sortir de ce misérable +port, où ils dépérissent, au lieu d'aller à Toulon, où ils auroient +abondamment de tout. Les vaisseaux russes qui sont à Trieste, qui +pourroient être utiles à la cause commune, y sont inutiles; et je ne +réponds pas que, si les Anglais assiégeoient Lisbonne, Siniavin ne +concourût pas à sa défense et finît par se laisser prendre par eux. Il +faut que le ministère donne des ordres positifs à ces escadres et leur +dise si elles sont en paix ou en guerre. Ce _mezzo termine_ ne produit +rien et est indigne d'une grande puissance. Sur ce, je prie Dieu, etc. + +_P. S._--_Le Moniteur_ vous fera connoître les dernières nouvelles +d'Angleterre si vous ne les avez pas. + +Paris, le 6 février. + +M. le général Caulaincourt, je vous ai écrit par le sieur d'Arberg le 2 +février. Le 5, ayant été chasser à Saint-Germain, j'ai fait inviter M. +de Tolstoï et j'ai causé fort longtems avec lui. Il m'a parlé des notes +du _Moniteur_, de la crainte que nous n'évacuions pas la Prusse, et m'a +laissé voir des choses ridicules. M. Dreyer, ministre de Danemark, qui +cause fréquemment avec lui, a écrit dans ce sens à sa cour. Cet homme a +des idées déréglées de la puissance anglaise; il prétend qu'on ne peut +rien faire en Finlande, rien faire en Scanie: quand cela seroit, +pourquoi le dire? J'ai trouvé dans sa conversation de la loyauté, mais +peu de vues, et une seule pensée: la peur de la France. Je lui ai +observé que tous les propos de sa légation avoient pour résultat de +décréditer l'empereur Alexandre et d'alarmer le pays, que pour +l'évacuation de la Prusse, nous n'en étions pas avec l'Empereur à nous +faire des conditions _sine quâ non_; qu'il falloit marcher avec le tems; +que les affaires d'Autriche n'étoient terminées que depuis quinze jours +par l'évacuation de Braunau; que le traité de Tilsit ne fixoit pas +l'époque où seroit évacuée la Prusse, pas plus que l'époque de +l'évacuation de la Moldavie et de la Valachie; que mon premier but étoit +de marcher avec la Russie; qu'il ne falloit pas paraître frappé par la +peur de la France ni se méfier de ses intentions. + +Paris, le 17 février. + +M. le général Caulaincourt, je reçois votre lettre du 29 janvier. M. de +Champagny m'a mis sous les yeux vos dépêches. Vous trouverez ci-jointe +une lettre interceptée de M. de Dreyer qui vous fera connoître le +mauvais esprit de Tolstoï. Quand je reçus vos lettres, j'écrivis comme +je vous l'ai mandé à Bernadotte de faire passer 12,000 hommes en Scanie, +et voilà Tolstoï qui est venu à la traverse et a donné des inquiétudes à +Dreyer. Vous remarquerez que la lettre de Dreyer est du 12, ce qui +prouve que sa conversation avec Tolstoï est du 12, et cependant, la +conversation que j'ai eue avec Tolstoï à Saint-Germain est du 5, +conversation à la suite de laquelle il a écrit et qui paraissoit avoir +dissipé ses craintes. Vous ne ferez usage de la lettre de Dreyer +qu'autant que vous le jugerez convenable; Tolstoï est peu disposé pour +Romanzoff. Si on ne le rappelle pas, ce qui est important, c'est que +l'Empereur lui écrive ou lui fasse écrire. Je suppose que je ne tarderai +pas à recevoir de vous une nouvelle lettre, mon courrier devant arriver +peu de jours après le départ du vôtre. Je désire fort savoir ce que l'on +pense de la réponse du _Moniteur_ à la déclaration angloise. On ne doit +avoir aucune inquiétude sur l'escadre russe; mais il est convenable +qu'on lui fasse connoître si elle est en guerre ou en paix. Mon escadre +de Toulon, forte de 9 vaisseaux, est partie le 10 février pour aller +ravitailler Corfou et lui porter des munitions et autres objets qui y +sont nécessaires, et de là balayer la Méditerranée. Mes escadres de +Brest et de Lorient sont également parties pour donner chasse aux +Anglais et se réunir sur un point donné à mon escadre de Toulon. Mais +les deux vaisseaux russes qui sont à l'isle d'Elbe ne veulent pas venir +à Toulon. S'ils avoient reçu des ordres, cela auroit été utile pour la +cause commune, et ils en auroient retiré l'avantage de se former à la +mer. J'aurois également fait prendre l'escadre qui est à Trieste pour la +réunir dans un de mes ports, si elle avoit reçu des ordres, mais aucune +ne reçoit d'ordres positifs, et l'ambassadeur qui est ici ne leur donne +pas l'impulsion convenable. J'ignore à quoi cela tient; je dis seulement +le fait. J'ai écrit deux lettres à l'Empereur depuis votre dépêche du 29 +janvier. Je n'ai pas encore reçu la sienne que vous m'annoncez, et que +sans doute M. de Tolstoï me remettra demain. Quant aux affaires avec +l'Espagne, je ne vous en dis rien, mais vous devez sentir qu'il est +nécessaire que je remue cette puissance qui n'est d'aucune utilité pour +l'intérêt général. Mes troupes sont entrées à Rome; il est inutile d'en +parler, mais si l'on vous en parle, dites que le Pape étant le chef de +la religion de mon pays, il est convenable que je m'assure de la +direction du spirituel; ce n'est pas là un agrandissement de terrain; +c'est de la prudence. + +_P. S.--Le 18 février._--Je viens de voir M. de Tolstoï, qui m'a remis +une lettre de l'Empereur. J'ai beaucoup causé avec lui. Je pense que si +on lui montre de la confiance et qu'on le dirige bien de +Saint-Pétersbourg, il y a autant d'avantage à l'avoir pour ambassadeur +ici qu'un autre. Mes lettres précédentes vous l'auront assez peint; +mais, pour achever de le peindre en deux mots, c'est un général de +division qui ne sent pas l'indiscrétion de ce qu'il dit, qui est un peu +en opposition avec l'esprit de la Cour, mais qui du reste est assez +attaché à l'Empereur.--Le prince de Ponte-Corvo m'écrit du 11 qu'il doit +avoir une entrevue avec le Prince Royal à Kiel, et qu'immédiatement il +se met en marche. Vous sentez que je ne puis pas passer par l'isle de +Rügen, parce que je n'ai point de vaisseaux là pour protéger mon +passage; mais j'écris aujourd'hui pour que des troupes y soyent +embarquées pour menacer aussi de ce côté le roi de Suède.--Il n'est +point question de négociations avec l'Angleterre, mais tous les bruits +qui reviennent de ce pays sont qu'on veut la paix générale et qu'on sent +la folie de la lutte actuelle. Dites bien au reste à l'Empereur qu'il ne +sera écouté ni fait aucun pourparler sans m'être entendu avec lui. Je +pense qu'il aura dans tous les cas la Finlande, ce qui sera toujours +avantageux pour lui, puisque les belles de Saint-Pétersbourg +n'entendront pas le canon. + +Paris, le 6 mars 1808. + +M. le général Caulaincourt, le Sr de Champagny vous a expédié +dernièrement un courrier, par lequel je ne vous ai pas écrit parce que +je n'avois rien à vous dire. Je reçois vos lettres du 26 février. +J'attendrai la réponse de l'Empereur et votre courrier pour vous écrire. +Le prince de Ponte-Corvo est entré dans le Holstein le 3 mars. Je le +suppose arrivé sur les bords de la Baltique. Il a avec lui plus de +20,000 hommes; ce qui, avec les 10,000 hommes que pourront lui fournir +les Danois, lui formera un corps de 30,000 hommes. Si le temps est +favorable, il sera bientôt en Suède, et la diversion que désire +l'Empereur sera bientôt faite.--La reine Caroline a eu l'insolence de +déclarer la guerre à la Russie; elle s'est emparée d'une frégate russe +qui étoit dans le port de Palerme et y a arboré le pavillon sicilien. Le +ministre et le consul de Russie, avec une suite d'une soixantaine de +personnes, ont débarqué à Civita-Vecchia et sont maintenant à Rome.--Le +duc de Mondragon est parti.--Je suppose que ma dernière lettre aura fait +évanouir toutes les inquiétudes sur les levées de chevaux, sur la +conscription. S'il restoit encore quelques nuages, vous pourrez ajouter +que toute ma garde est rentrée; que trente régiments ont été rappelés en +France; que plusieurs milliers d'hommes réformés comme invalides ou +écloppés ont quitté l'armée et n'ont pas été remplacés; que tous les +auxiliaires, formant une centaine de mille hommes, sont rentrés chez +eux; qu'un gros corps, sous les ordres du prince de Ponte-Corvo, marche +en Suède, et qu'en réalité la Grande Armée est diminuée de plus de la +moitié de ce qu'elle étoit.--On ne vous parlera pas sans doute des +affaires d'Espagne; mais si on vous en parloit, vous pourriez dire que +l'anarchie qui règne dans cette Cour et dans le gouvernement exige que +je me mêle de ses affaires; que le bruit public depuis trois mois est +que j'y vais; mais que cela ne doit pas empêcher notre entrevue. Vous +savez qu'en deux ou trois jours de marche, je fais deux cents lieues en +France. Cela ne doit donc en rien retarder les affaires.--Le Sr de +Champagny vous envoye une note qui a été remise à Sébastiani, que vous +pourrez montrer au ministère. J'ai demandé à la Porte ce qu'elle feroit, +si on ne lui rendoit pas la Valachie et la Moldavie, et quel moyen elle +avoit d'en contraindre l'évacuation. Elle a répondu qu'elle feroit la +guerre et a fait une énumération immense de moyens.--N'oubliez pas que +le ministre de Prusse est toujours à Londres; et, quoiqu'on dise qu'il a +ordre de revenir, il ne revient jamais. Rien n'égale la bêtise et la +mauvaise foi de la Cour de Memel.--M. d'Alopéus veut me persuader que +les Anglais désirent la paix. Le Sr de Champagny vous envoye copie de la +lettre qu'il veut écrire. Sur ce, je prie Dieu, etc. + +À Saint-Cloud, le 31 mars 1808. + +M. le général Caulaincourt, Saint-Aignan est arrivé à deux heures après +midi; il en est six. Les affaires d'Espagne demandoient depuis longtemps +ma présence. Je me suis refusé à ce voyage dans la crainte que +l'autorisation que je vous avois donnée d'arrêter le rendez-vous n'eût +fait partir l'Empereur. Ce que je vois d'abord dans les nombreuses +dépêches que vous m'envoyez, c'est que l'entrevue est ajournée. Cela +étant, je pars après dîner pour Bordeaux pour être au centre des +affaires. Voici votre direction pour les affaires d'Espagne. Le +_Moniteur_ ci-joint vous fera connoître les actes publics rendus à +Madrid. Mais un courrier que j'ai reçu ce matin change l'état des +choses. Le roi Charles a protesté et a déclaré qu'il a été forcé par son +fils à signer son abdication; on a menacé de tuer la Reine dans la nuit +s'il ne signoit pas. Mon armée est entrée le 23 à Madrid, où elle a été +parfaitement reçue. Mes troupes sont casernées dans la ville et campées +sur les hauteurs. Je n'ai pas reconnu le prince des Asturies, et +peut-être ne le reconnaîtrai-je pas, mais je n'en suis pas encore +certain. L'infortuné roi se jette dans mes bras et dit qu'on veut le +tuer. On a excité une émeute pour faire massacrer le prince de la Paix. +Heureusement mes troupes sont arrivées à tems pour le sauver; ce prince +vit encore. Le grand-duc de Berg a fait son entrée dans Madrid quatre +heures après les troupes. Le cérémonial l'a empêché de voir le nouveau +roi, ne sachant pas si je le reconnoîtrois. Les lettres du roi Charles +font pleurer. Ceci est pour vous seul; gardez-en le secret. Vous pourrez +en dire un mot à l'Empereur et à l'ambassadeur d'Espagne qui est un +homme du prince de la Paix et qui parlera comme vous. Vous direz à +l'Empereur que j'avois retardé mon voyage en Espagne pour ne point +manquer de me trouver au rendez-vous, mais je suis parti deux heures +après la réception de vos lettres. Je répondrai dans peu de jours à +toutes vos dépêches. En communiquant le _Moniteur_ à l'Empereur, vous +lui direz que je ne suis pour rien dans les affaires d'Espagne; que mes +troupes étoient à 40 lieues de Madrid lorsque ces événements ont eu +lieu; que le prince de la Paix étoit généralement haï, mais que le roi +Charles est aimé. Vous lui direz aussi que le Roi a été forcé et que +vous ne seriez pas étonné que je me décidasse à le remettre sur son +trône. Les mauvais esprits de Pétersbourg diront que j'ai dirigé tout +cela. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. + +À Bayonne, le 18 avril 1808. + +M. le général Caulaincourt, je reçois à Bayonne votre lettre du 24 +mars. Vous avez dû en recevoir une de moi. Immédiatement après avoir +reçu votre courrier à Paris, je suis parti. S'il m'eût apporté l'avis +que le rendez-vous étoit arrêté, je m'y serois rendu incontinent. Je +vois avec plaisir les succès de l'empereur de Russie en Suède. J'espère +ne pas être retenu longtemps ici. L'infant Don Carlos s'y trouve. +J'attends le vieux roi Charles, qui désire vivement me parler, et le +prince des Asturies, qui est le nouveau roi. Les affaires s'embrouillent +beaucoup en Espagne. Vous direz à l'Empereur que le roi Charles proteste +contre son abdication et qu'il s'en rapporte entièrement à mon amitié. +Cela ne laisse pas de beaucoup m'embarrasser. Dites cela à l'Empereur +seulement. J'espère cependant être bientôt libre de tout cela. Vous +recevrez bientôt un mémoire sur les affaires de Constantinople. Vous +devrez en attendant ne pas dissimuler à M. de Romanzoff qu'il y a des +choses scabreuses, et que si c'étoit là l'ultimatum de la Russie, il +seroit difficile à arranger; mais que je ne le suppose pas; que c'est +parce que j'avois prévu ces difficultés que j'avois demandé l'entrevue, +et non pas pour une vaine formalité; _qu'il faut certainement trente +courriers pour finir cette affaire; que trente courriers à deux mois +chacun consumeront trois ans; que nous aurions terminé en trente +conférences, qui à deux par jour auroient employé quinze jours_. Le +maréchal Soult a réuni tous les bâtimens de l'île de Rügen. Le prince de +Ponte-Corvo est en Fionie: il a avec lui 15,000 Français, 15,000 +Espagnols et 15,000 Danois. Il seroit passé, si le Danemark n'avait pas +tergiversé si longtemps pour le recevoir: aujourd'hui il trouve qu'il ne +va pas assez vite; des miracles ne peuvent pas se faire. Aujourd'hui la +belle saison s'opposera peut-être à tout passage. Mais on fera +l'impossible, et la diversion aura toujours son effet. Je viens de +recevoir le manifeste du roi de Suède. Tout y est faux. Je ne sais pas +si le général Grandjean, que je ne connois pas, et d'autres officiers +ont, en buvant, fait de la politique. On n'attache d'ailleurs aucune +importance au bavardage des militaires et devant des individus non +accrédités. Mais je ne puis croire que cela soit vrai. Nous sommes trop +amis du Danemark pour penser à lui ôter la Norvège. Pour ce qui regarde +le sieur Bourrienne, cela est de toute fausseté; il répondra à cette +inculpation. Si cela étoit vrai, comme il est dans la carrière +diplomatique, il seroit sévèrement puni. Mais comment auroit-il fait ce +qu'on lui impute, puisqu'il ne voyoit pas le ministre de Suède à +Hambourg? On n'a pas d'idée d'un manifeste aussi fou. Répétez bien à M. +de Romanzoff que la question de la Turquie est une affaire de chicane; +qu'on veut une entrevue pure et simple et sans condition. Vous ne +manquerez pas d'insister sur ce que ce n'étoit point une vaine +formalité, mais un moyen expéditif d'arranger tout. Je trouve que vous +ne parlez pas assez haut et que vous n'avez pas assez défendu mes +intérêts. En attendant, voilà la Russie maîtresse d'une belle province, +qui est du plus grand résultat pour ses affaires et dont je ne suis +d'aucune manière jaloux. + +Je n'ai pas le tems de vous en écrire davantage. Je suis fort occupé ici +de choses qui me donnent beaucoup d'embarras. Daru vous expédiera cette +lettre par une estafette. Sur ce, je prie Dieu, etc. + +Bayonne, le 26 avril 1808. + +M. le général Caulaincourt, vous trouverez ci-joint une lettre de M. de +Dreyer qui vous fera voir que M. de Tolstoï est toujours inconséquent. +Mais cela n'est que pour votre gouverne. Les journaux de France sont +pleins de bêtises. Il est faux que le prince de la Paix ait laissé tant +d'argent: on n'a pas trouvé un sol. J'attends ce soir ici ce malheureux +homme, qui a été arraché des mains des Espagnols par mes troupes. Il +étoit enfermé dans un cachot entre la vie et la mort, entendant à tout +instant les cris de la populace qui vouloit le lanterner. Quand il m'a +été remis, il avoit une barbe de sept jours et n'avoit point changé de +chemise depuis plus d'un mois. J'ai ici le prince des Asturies que je +traite bien, mais que je ne reconnois pas. J'attends dans trois jours le +roi Charles et la Reine. Les Grands d'Espagne arrivent ici à chaque +instant. Tout est paisible en Espagne. Toutes les forteresses sont dans +nos mains. Le seul point de Madrid où se trouve le grand-duc de Berg est +occupé par 60,000 hommes. Le père proteste contre le fils, le fils +contre le père. Différentes factions existent en Espagne. Je pense que +le dénoûment n'est pas éloigné.--Si l'on vous parle de l'expédition de +Scanie, voici l'état de la question: Je ne pouvois entreprendre cette +expédition à moins de 40,000 hommes. Le prince de Porte-Corvo avoit +15,000 Français et 15,000 Espagnols. Il falloit donc que les Danois +fournissent 10,000 hommes. Mais je tenois et je devois tenir à ce que +ces 40,000 hommes débarquassent à la fois; qu'une partie eût débarqué et +que l'autre fût restée sur l'autre bord, l'expédition étoit manquée et +les troupes sacrifiées. Vous sentez que je ne pouvois permettre qu'on +fît une telle faute. Le prince de Ponte-Corvo s'est rendu à Copenhague; +il y a vu que les moyens de débarquement n'existoient que pour 15,000 +hommes à la fois: il auroit donc fallu faire trois voyages. Le passage +devoit donc être ajourné. Il avoit ordre de passer là 40,000 hommes à la +fois; voilà la question. Aujourd'hui le roi de Danemark peut concentrer +ses troupes en Seelande: il a 25,000 hommes. J'ai ordonné au prince de +Ponte-Corvo de faire passer 6,000 hommes. Le Danemark n'a donc rien à +craindre. S'il manifeste de la peur, cette peur est sans fondement, à +moins que ces hommes ne soyent de carton. + +Les Albanais viennent d'assassiner un adjudant commandant et quatre +officiers italiens sans prétexte ni raison. Une grande fermentation +règne à Constantinople. Tout se prépare donc pour conduire à bonne fin +l'entrevue, que je compte pouvoir avoir lieu en juin. Pour cela, il faut +que la Russie montre moins d'ambition. Je n'ai point de nouvelles de +l'Autriche; je vois qu'elle arme et désarme; j'ignore ce qu'elle fait. +Vous allez recevoir bientôt un courrier de M. de Champagny avec les +premières notes sur les affaires de Turquie. Je le répète, il est +fâcheux que l'entrevue n'ait pas eu lieu: au lieu d'être ici, je serois +à Erfurt. Je crois qu'il faudra trop de tems pour se mettre d'accord +avec des courriers. Sur ce, je prie Dieu, etc. + +_P. S._--Je reçois au moment votre lettre du 5 avril. Je trouve que vous +vous donnez trop de mouvement pour l'expédition de Suède. Je vois avec +plaisir tout ce que fait l'Empereur, mais il est inutile que vous +pressiez tant. Vous avez eu des instructions pour la Finlande, vous n'en +avez pas eu pour le reste. + +Je sais qu'on s'est plaint à Saint-Pétersbourg que je ne faisois pas de +présens aux officiers qui venoient en dépêches: la raison est que je +n'en ai vu aucun. Or l'usage ici est que je ne fais de présens qu'aux +officiers qui me remettent des lettres de l'Empereur. S'ils remettent +leurs lettres à l'ambassade, je ne les connois point. Il est de style +aussi que, pour que l'officier soit traité avec considération, il faut +que son nom soit cité dans la lettre du souverain. Si la lettre portoit, +par exemple: «Je vous envoye un de mes officiers», sans le nommer, cet +officier, n'étant pas connu, ne seroit pas traité avec autant de +distinction. Cependant, on a assez de considération pour l'Empereur pour +que ses officiers soient très bien reçus ici. Mais lorsqu'ils portent +leurs dépêches à l'ambassade, alors ils ne sont pas reconnus. Je vous +donne ce détail pour votre gouverne. + + La lettre suivante ne porte pas de date; elle a été écrite à + l'extrême fin d'avril ou au commencement de mai. + +M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 12 avril. Faites mon +compliment à l'Empereur sur la prise de Svéaborg.--Vous avez reçu des +explications sur les affaires de Copenhague. Le fait est qu'il faut +pouvoir passer, et passer avec au moins 30,000 hommes à la fois, car il +n'est pas certain que le second convoi passe, et si le premier convoi se +trouvoit séparé, il seroit exposé à recevoir des échecs. Le prince de +Ponte-Corvo avoit marché à marches forcées, espérant que les Belts +gèleroient. Il s'est rendu de sa personne à Copenhague pour s'assurer +des moyens de passage, et, voyant qu'il n'y avoit de moyens que pour +passer 15,000 hommes à la fois, il suspendit sa marche. Mais le +mouvement continue, et plusieurs milliers d'hommes sont passés en +Seelande. Mais enfin ces opérations ne peuvent se faire qu'avec +prudence.--Voilà la Finlande russe.--Les affaires de Turquie demandent +de grandes discussions. Il est fâcheux que l'Empereur ait ajourné +l'entrevue: au lieu de venir en Espagne, j'aurois été à Erfurt. J'espère +sous dix ou douze jours avoir terminé mes opérations ici.--J'ai ici le +roi Charles et la Reine, le prince des Asturies, l'infant don Carlos, +enfin toute la famille d'Espagne. Ils sont très animés les uns contre +les autres. La division entre eux est poussée au dernier point. Tout +cela pourroit bien se terminer par un changement de dynastie. + +--Pour votre gouverne, je vous dirai que depuis l'arrivée de M. +d'Alopéus, je n'ai pas entendu parler de l'Angleterre, et au moindre mot +que j'en aurois, la Russie en seroit instruite; on doit compter +là-dessus.--Je n'ai pas non plus entendu parler de l'Autriche, et je ne +connois rien aux armemens qu'elle fait. On me rend compte de tous côtés +qu'une grande quantité de canons, de vivres, de troupes se rend en +Hongrie. Il faut que la Russie sache bien cela, et que, même vis-à-vis +de moi, les Autrichiens nient ces armemens, ou du moins disent qu'ils ne +sont pas considérables. Sur ce, je prie Dieu, etc. + +Bayonne, le 8 mai 1808. + +M. de Caulaîncourt, j'ai lu un ouvrage sur la tactique française que +vous m'avez envoyé; je l'ai trouvé plein de faussetés et de platitudes. +Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. + +Bayonne, le 31 mai 1808. + +M. de Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres du 28 avril et des 4 et 7 mai. +Le ministre des Relations extérieures a dû vous écrire. Je n'approuve +point ce que vous avez mis dans votre mémoire à l'Empereur. Un +ambassadeur de France ne doit jamais écrire que les Russes doivent aller +à Stockholm.--Les affaires ici sont entièrement finies. Vous trouverez +ci-joint ma proclamation aux Espagnols. Les Espagnes sont tranquilles et +même dévouées. Les Anglais se sont présentés devant Cadix avec une forte +expédition, attirés par la curée des affaires d'Espagne et par l'espoir +de s'emparer de la Caraque. Mais on ne les a pas écoutés. Ils ont +renvoyé un parlementaire sur un vaisseau de 80; on leur a tiré des +boulets rouges, et on leur a cassé un mât.--Il me semble que vous ne +dites pas suffisamment ma raison. Je voulois l'entrevue pour tâcher +d'arranger nos affaires avec la Russie. En Russie on ne l'a pas voulu, +puisqu'on ne l'a voulu que conditionnellement, et dans le cas où +j'adopterois tout ce que propose M. de Romanzoff. C'étoit justement pour +traiter ces affaires que je désirois l'entrevue. Il y a un cercle +vicieux que vous n'avez pas assez senti ni fait sentir. Aujourd'hui, je +suis dans les mêmes dispositions, je désire l'entrevue. Depuis le 20 +juin, je suis disponible, mais je veux l'entrevue sans condition. Bien +mieux, il faut que l'on convienne avant que je n'adopte pas les bases +proposées par M. de Romanzoff, qui me sont trop défavorables. J'ai dit à +l'Empereur Alexandre: Conciliez les intérêts des deux empires. Or ce +n'est pas concilier les intérêts des deux empires que de sacrifier les +intérêts de l'un à ceux de l'autre, et compromettre même son +indépendance. D'ailleurs, nous nous rencontrerions dès lors +nécessairement, car la Russie ayant les débouchés des Dardanelles, +seroit aux portes de Toulon, de Naples, de Corfou. Il faut donc que vous +laissiez pénétrer que la Russie vouloit beaucoup trop, et qu'il étoit +impossible que la France voulût consentir à ces arrangements; que c'est +une question d'une solution très difficile, et que c'est pour cela que +je voulois essayer de s'arranger dans une conférence. Le fond de la +grande question est toujours là: Qui aura Constantinople? Sur ce, je +prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. + +Bayonne, le 15 juin, à midi. + +M. de Caulaincourt, Talleyrand est resté malade à Berlin[667]. Une +estafette m'apporte vos lettres des 22 et 25 mars. Vous trouverez +ci-joint pour votre gouverne des pièces qui vous feront connaître ce qui +s'est passé relativement aux affaires d'Espagne. La Junte s'assemble ici +demain; elle est assez nombreuse. Le roi d'Espagne est déjà reconnu et +proclamé dans toute l'Espagne et va se mettre en route pour Madrid. Je +ne garde pas un village pour moi. La Constitution d'Espagne est très +libérale; les Cortès y sont maintenues dans tous leurs droits.--Les +Anglais agitent les Espagnes, quelques villes ont levé l'étendard de la +rébellion; mais cela est très peu de chose, et lorsque vous lirez ceci, +tout sera probablement calmé. Quelques colonnes mobiles ont déjà donné +cinq ou six leçons.--Je consens à l'entrevue. Je vous laisse le maître +d'en désigner l'époque. Vous ne recevrez pas cette lettre avant le 1er +juillet. L'Empereur ne sera pas fixé avant le 15. Vous devez me +prévenir de manière qu'il y ait 16 ou 18 jours pour le temps que mettra +votre lettre à arriver, 10 jours pour me rendre au lieu du rendez-vous +et 5 ou 6 jours pour faire les préparatifs. Il faut donc que l'Empereur +ne soit rendu au lieu de l'entrevue que le 35e jour après le départ de +votre lettre de Saint-Pétersbourg. Ce ne peut donc pas être avant le +mois de septembre, et, à vous dire vrai, je préfère cette saison à toute +autre; d'abord parce qu'il fera moins chaud, et ensuite parce que mes +affaires seront finies ici, et que j'aurai pu passer quelques jours à +Paris.--Plusieurs régimens sont passés en Seelande. L'escadre de +Flessingue se met en rade. On donne aux Anglais toutes les inquiétudes +possibles. Deux vaisseaux russes sont à Toulon, où on va les mettre en +état.--Vous ne manquerez pas d'observer que la France ne gagne rien au +changement de dynastie en Espagne, que plus de sûreté en cas de guerre +générale, et que cet État sera plus indépendant sous le gouvernement +d'un de mes frères que sous celui d'un Bourbon; qu'il étoit d'ailleurs +tellement mal gouverné, tellement livré aux intrigues et qu'il régnoit +parmi le peuple une fermentation sans but déterminé telle qu'une réforme +étoit devenue indispensable.--Je crois que l'Empereur a raison, en +laissant passer la première nouveauté des escadres anglaises, mais il +n'a rien à craindre d'elles, comme je l'ai dit à l'officier russe qui +est parti dernièrement. Le seul point sur lequel on pouvoit avoir de +l'inquiétude étoient les isles, si l'on n'avoit pas eu le temps de les +fortifier.--Faites-moi connoître ce que c'est que ce petit Montmorency. +A-t-il justifié ce qu'on peut attendre de son âge? Dites à l'ambassadeur +d'Espagne qu'il doit se bien comporter, que le nouveau roi le confirmera +et lui enverra ses pouvoirs; qu'il doit parler dans le bon sens et qu'il +doit toujours, pour cheval de bataille, s'appuyer de la Constitution qui +réorganise son pays et va le porter à un degré de prospérité qu'il ne +devoit jamais attendre du gouvernement des Bourbons. + +[Note 667: Il ne s'agit pas ici du prince de Bénévent, mais d'un de +ses parents, employé à porter des dépêches diplomatiques.] + +_P. S._--Vous trouverez ci-joint un petit bulletin en espagnol dont vous +prendrez connoissance et que vous remettrez à l'ambassadeur +d'Espagne.--C'est le conseil de Castille qui a demandé le roi d'Espagne +comme vous le savez, par son adresse et celle de la ville de Madrid, et +qui ont précédé de près d'un mois sa nomination; au reste, tout cela est +pour votre gouverne. Moins on vous en parlera, moins il faut en parler. + +Bayonne, le 16 juin 1808. + +M. de Caulaincourt, plusieurs acteurs de l'Opéra se sont sauvés de Paris +pour se réfugier en Russie. Mon intention est que vous ignoriez cette +mauvaise conduite. Ce n'est pas de danseurs et d'actrices que nous +manquerons à Paris. Sur ce, je prie Dieu, etc.[668]. + +Paris, le 28 juin 1808. + +M. de Caulaincourt, je n'ai reçu qu'hier votre lettre du 4. Il paraît +que votre courrier est tombé malade à Koenigsberg. Vous aurez reçu ma +lettre du 15. Vous trouverez ci-joint de nouvelles pièces relatives aux +affaires d'Espagne; vous les aurez lues, au reste, dans le _Moniteur_. +Plusieurs provinces ont levé l'étendard de la révolte; on les soumet. +Cette expédition aura pour la Russie le résultat qu'une partie de +l'expédition anglaise destinée pour la Baltique va en Amérique et que +l'autre partie va à Cadix. J'ai vu avec peine que les Russes avoient +essuyé quelques échecs dans le nord de la Finlande. Plusieurs régimens +sont arrivés à Copenhague. L'expédition a été manquée pour le moment, +mais tout peut facilement se faire au mois de novembre prochain. Il n'y +a que quatre mois d'ici à cette époque; il n'y a donc pas de temps à +perdre. Il faut que la Russie engage le Danemark à me demander de faire +passer 40,000 hommes en Norvège, et que les Russes soyent prêts à passer +le détroit de Finlande quand il sera gelé. On se rencontreroit en Suède, +et dès lors les Anglais seroient obligés de s'en aller et déshonorés, et +la Suède seroit prise. Dites à l'Empereur que dans quinze jours je serai +à Paris. Vous sentez qu'avant de lui parler des affaires d'Espagne, je +désire savoir comment elles prendront à Saint-Pétersbourg. Vous avez dû +recevoir du Sr de Champagny des instructions sur le langage que vous +avez à tenir. L'Espagne ne me vaudra pas plus qu'elle ne me valoit. Le +roi d'Espagne part après-demain pour Madrid. Je vous envoye un article +d'un journal de Vienne qui me paroît une extravagance: montrez-le à +Saint-Pétersbourg et faites-moi connoître ce qu'on en pense. Sur ce, je +prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. + +Bayonne, le 9 juillet 1808. + +M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la nouvelle Constitution +d'Espagne et le bulletin de la dernière séance de la Junte avec le +serment qui a été prêté. Le Roi part demain à 5 heures du matin pour +Madrid. Voici les ministres que le Roi a nommés: aux Relations +extérieures, _Cevallos_, le même qui l'étoit déjà; secrétaire d'État, +_Urquijo_, qui a été premier ministre il y a six ans; à l'Intérieur, +_Jovellanos_, ancien ministre de Grâce et de Justice qui avoit été +exilé à Minorque; à la Marine, _Mazzaredo_; à la Guerre, _O'farill_; au +ministère des Indes, _Azanza_; aux Finances, _Cabarrus_. Je reçois votre +lettre du 17. Je suis fâché que cet article de l'Angleterre ait fait un +mauvais effet sur l'Empereur. Je réitère l'ordre au Ministère de la +Police de veiller à ce qu'il ne soit imprimé rien de contraire à notre +alliance avec la Russie.--Je vous ai écrit relativement aux acteurs et +actrices français qui sont à Saint-Pétersbourg. On peut les garder et +s'en amuser aussi longtemps que l'on voudra. Cependant l'Empereur a eu +raison de trouver mauvais que ses agens débauchassent nos acteurs. C'est +M. de Benckendorf qui a favorisé la fuite de ces gens-là. Si la +circonstance se présentoit d'en parler, dites que, pour ma part, je suis +charmé que tout ce que nous avons à Paris puisse amuser l'Empereur. Vous +trouverez ci-joint deux lettres pour l'Empereur, dont l'une relative à +la mort de la grande-duchesse est d'une date ancienne. Je ne sais +comment on a oublié de vous l'envoyer. Vous devez partir du principe que +je ne sais pas ce que veut l'Autriche; qu'elle arme beaucoup; qu'elle +excite beaucoup les services; qu'elle fait des places en Hongrie; +qu'elle démolit, dit-on, les murs de Cracovie, et qu'elle retire ses +troupes de Galicie. Lorsqu'on leur demande des explications sur les +armemens, ils répondent qu'ils n'arment point. Cependant cela est trop +évident. Jusqu'ici j'ai regardé cela en pitié. Je compte même ne rien +dire. Cependant, si cela ennuyoit l'Empereur, nous pourrions de concert +leur faire dire par Andreossi et par le prince Kourakine de désarmer et +de laisser le monde tranquille. Je n'ai aucune discussion avec eux; nous +sommes sur le pied le plus aimable: et, dans le fait, ces armemens ne +sont nuisibles qu'à eux, parce qu'ils désorganisent leurs finances. + +[Note 668: Cette courte lettre est la seule de toute la série qui +figure en manuscrit aux Archives nationales; elle a été publiée sous le +n° 14,107 de la _Correspondance_.] + +_P. S._--Le Roi est parti ce matin. Je l'ai reconduit jusqu'à la +frontière. Toute la Junte dans près de cent voitures l'accompagnoit; +mais c'étoient des voitures équipées un peu à la hâte. + +Les Anglais ont des expéditions nombreuses devant Cadix et le Ferrol, +afin de fomenter les insurrections. Je suis certain que la seconde +expédition, qui étoit destinée pour la Suède, a été employée à Cadix et +sur les autres points. Ainsi cela a fait diversion aux affaires de +Russie. + +Bayonne, 21 juillet 1808. + +M. de Caulaincourt, vous devez remercier l'Empereur de ce qu'il m'a fait +dire relativement au roi d'Espagne. Il n'a pas affaire à un ingrat, et +comme il n'a pas attendu que je le lui demande pour faire une chose qui +m'est si agréable, vous pouvez lui dire que je viens de donner des +ordres pour en finir avec la Prusse. Aussi bien la saison s'avance, et +mes troupes ne pourraient évacuer l'hyver. Je voulois attendre l'issue +de ma conférence avec l'Empereur; mais puisque cela tarde et que l'hyver +approche, vous direz que les affaires avec la Prusse étant à peu près +d'accord, au reçu de cette lettre le traité avec cette puissance sera +probablement signé. Les affaires d'Espagne vont bien. Le maréchal +Bessières a remporté le 14 une victoire signalée qui a soumis le royaume +de Léon et les provinces du Nord. En racontant cela à l'Empereur, vous +lui direz que les Anglais mettent partout le feu en Espagne, qu'ils y +répandent de l'argent et s'entendent avec les moines, et qu'il y a +vraiment du trouble. Je pars cette nuit pour aller faire un tour dans +mes provinces du Midi, et de là me rendre à Paris où je serai avant le +15 août. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. + +De Rochefort, le 5 août. + +Ayant toujours été en route [_lacune dans le texte_], je m'empresse de +la faire partir, avec les changemens survenus depuis ce tems. J'ai reçu +hier un courrier qui m'a annoncé l'horrible catastrophe arrivée au +général Dupont. Ce général, au fond de l'Andalousie, s'est laissé couper +la retraite, s'est laissé envelopper, isoler de deux de ses divisions, +et après une affaire mal concertée et mal donnée, il s'est rendu par +capitulation. Huit ou neuf mille Français ont été obligés de mettre bas +les armes, ainsi que deux ou trois régimens suisses qui étoient au +service d'Espagne et qui avoient pris parti pour nous. C'est un des +actes les plus extraordinaires d'ineptie et de bêtise. Dans la position +actuelle des choses, cet événement est d'un effet immense en Espagne. +Les esprits s'échauffent. Mon armée va être obligée d'évacuer Madrid +pour se concentrer. Au même moment, 40,000 Anglais débarquent sur +différents points. Je vous donne cette nouvelle pour votre gouverne. Je +pense que vous devrez attendre l'arrivée d'un prochain courrier qui vous +sera expédié, pour avoir le prétexte de la dire, en parlant des autres +nouvelles, et disant que votre courrier étoit ancien. Après la tournure +très grave que prennent les affaires d'Espagne, il est probable que cet +hyver je laisserai 150,000 Français, indépendamment de 100,000 alliés, +sur la rive gauche de l'Elbe. Je fais rentrer 80,000 hommes. C'est dans +cette position que je passerai l'hyver. Dantzig sera gardé par les +Saxons et les Polonais. Je laisserai la Pologne à ses propres troupes, +pour ne pas menacer la Russie ni l'Autriche. Tout cela n'est aussi que +pour votre gouverne. Tout porte à penser que les mouvemens de l'Autriche +sont des mouvemens de peur. Je laisse des troupes suffisantes pour la +contenir. Mais si elle se laissoit entraîner par l'Angleterre, elle se +trouveroit loin de son jeu. Dans ces circonstances, je verrois avec +plaisir que l'Empereur dît un mot et fit connoître son mécontentement +des armemens de l'Autriche.--Voilà le roi de Suède entièrement abandonné +des Anglais. Tenez-moi au fait de ce que tout cela doit devenir. La +chose est obscure. Je suis fort content de l'esprit des Français dans +les provinces. Demain, je traverse la Vendée. + +Rochefort, le 6 août 1808. + +M. le général Caulaincourt, je vous ai écrit hier. Je retarde mon départ +de Rochefort de deux heures pour répondre à vos lettres des 16 et 17 +juillet de Saint-Pétersbourg que je reçois à l'instant. L'Autriche arme +et devient insolente. Ces armemens et cette insolence ne sont que +ridicules, dès qu'elle n'a rien de lié avec la Russie. Les Anglais +débarquent beaucoup de monde sur les côtes d'Espagne. Cela peut avoir +quelque inconvénient momentané pour moi, vu que cela excite +merveilleusement les insurrections d'Espagne et de Portugal; mais j'ai +au moins la consolation que ces événemens ont servi de diversion à +l'Empereur et l'ont entièrement dégagé de ses ennemis. Je pars pour +parcourir la Vendée. Je serai à Paris le 15 août. J'attendrai là ce que +vous m'écrirez pour le rendez-vous.--Voilà un an que mon alliance avec +l'Empereur dure; ainsi, elle doit donner de la confiance de part et +d'autre. Je ne suis point éloigné de laisser la frontière de la Vistule +occupée par les Polonais et les Saxons et d'en retirer mes troupes. Par +ce moyen, il y aura entre une sentinelle russe et une sentinelle +française toute la distance du pays entre l'Elbe et le Niémen. Si vous +recevez les journaux anglais, vous y verrez que les 5/6mes des nouvelles +qu'ils contiennent sont fausses et controuvées. Je vous ai instruit de +ce qu'il y a de vrai. Des expéditions anglaises et des insurrections +menacent Lisbonne. La meilleure intelligence règne entre l'amiral russe +et le général Junot; je ne sais pas ce qui en arrivera. Je fais +cependant avancer mes troupes en toute diligence. Une partie de l'année +espagnole ayant pris parti pour les Anglais, les affaires ne laissent +pas d'être assez sérieuses.--Vous ne manquerez pas de vous souvenir que +l'armée du général Dupont étoit composée de recrues, et que cette +affaire, quoique excessivement mal manoeuvrée, ne seroit pas arrivée à +de vieilles troupes, qui auroient trouvé dans leur moral même de quoi +suppléer aux fautes du général. + +À Saint-Cloud, le 20 août 1808. + +M. de Caulaincourt, je vous envoye un rapport du ministre de la Marine +et un projet de décret qu'il me propose de prendre. Je ne veux pas le +faire sans savoir si cela convient à l'Empereur. L'Empereur fait des +dépenses inutiles en conservant ces vaisseaux qui ne sont bons à rien. +Des transports armés en guerre ne peuvent servir. Ces vaisseaux sont +pourris. Reste le vaisseau turc qu'on pourroit envoyer à Ancône, où il +seroit désarmé. Moyennant cela, il y aura bon nombre de matelots +disponibles. On fera de ces matelots ce que voudra l'Empereur: ou on les +renverra en Russie, ou je les prendrai à ma solde et je mettrai les +équipages des trois mauvais vaisseaux sur trois de mes vaisseaux de +Flessingue ou ailleurs. Ils seront à ma solde et serviront comme alliés. +Les officiers s'instruiront, les matelots s'exerceront, et cela sera +utile à tout le monde. Mais il faut que ces équipages soyent tout à fait +à mon service, car mon escadre souffriroit des dépendances attachées à +une escadre combinée. Causez-en avec le ministre de la Marine. Peut-être +seroit-il plus convenable que ce fût l'Empereur ou son ministre qui +prissent cette décision? Vous y ferez mettre que le vaisseau turc se +rendra dans le port d'Ancône où il sera désarmé. Sur ce, je prie Dieu +qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. + +Saint-Cloud, le 23 août 1808. + +M. le général Caulaincourt, je reçois votre lettre du 1er août. J'ai +reçu hier les beaux présens de l'Empereur. J'ai fait commander de très +beaux meubles pour les faire ressortir; ils sont vraiment beaux. M. le +général Caulaincourt, Montesquiou vous porte deux bustes de l'Empereur +faits à Sèvres sur le modèle de celui qu'il m'a envoyé. Je crois qu'il y +en a déjà une cinquantaine de faits: ainsi vous pouvez en faire venir +tant que vous voudrez. J'ai vu à Sèvres le beau service de porcelaine +égyptienne qui pourra être envoyé à l'Empereur le 1er septembre. +J'espère qu'il en sera content. + +L'ineptie et la lâcheté qu'ont montrées Dupont, Marescot et quelques +autres est inconcevable; ils n'ont fait que des sottises et des bêtises. +Cela a compromis mes affaires d'Espagne et m'oblige à lever des +conscrits pour réparer mes pertes et me tenir toujours en mesure. Le 1er +et le 6e corps et trois divisions de dragons sont partis de la grande +armée pour Mayence. Je fais partir des bords du Rhin une quantité de +forces à peu près égale à celle que je retire pour renforcer les trois +corps des maréchaux Davoust, Soult et prince de Ponte-Corvo. Je laisse +en Allemagne mes 60 escadrons de cuirassiers, trois divisions de dragons +et une vingtaine de régiments de cavalerie légère. J'ai d'ailleurs mis +sur pied toutes les troupes de la Confédération du Rhin, de sorte que je +puis marcher contre l'Autriche avec 200,000 hommes. Cependant je +désirerois fort que l'Empereur fît parler à l'Autriche, avec laquelle je +n'ai du reste aucun sujet de discussion. J'ai conclu ma convention avec +la Prusse, et si, comme je le crois, je n'ai rien à démêler avec +l'Autriche, la Silésie et Berlin seront dans les mains de la Prusse +avant l'hyver, ce qui sera un grand sujet de tranquillité pour +l'Autriche et même pour la Russie. Il faut que le prince Kourakine ait +carte blanche en Autriche, et qu'il soit autorisé à dire que la Russie +joindra cent mille hommes à mes troupes, si les Autrichiens font le +moindre mouvement intempestif. Faites-moi connoître quelles sont +là-dessus les intentions de l'Empereur. Il est de son intérêt que je +fasse finir promptement les affaires d'Espagne. Trente mille hommes de +plus peuvent accélérer la prise de certain port et nuire beaucoup aux +Anglais. Jusqu'à présent, je n'ai retiré de l'Allemagne qu'un nombre de +troupes à peu près pareil à celui que j'y envoyé; mais étant assuré que +la Russie fera cause commune avec moi si l'Autriche chicane, je pourrai +en retirer un plus grand nombre, ce qui seroit très avantageux. La levée +des troupes de la Confédération coûte beaucoup d'argent à ses princes. +Parlez de cela à l'Empereur: s'il fait faire sa déclaration à la cour de +Vienne, et s'il fait marcher 100,000 hommes si l'Autriche m'attaque, je +renverrai les troupes des princes de la Confédération chez eux, ce qui +sera un grand bienfait pour toute l'Allemagne. Il n'y a rien de nouveau +sur le Portugal. Jusqu'à cette heure on n'en entend rien. Votre lettre +est arrivée deux jours avant celles de Constantinople que Champagny vous +envoye. Vous y verrez que le 28 juillet Sélim a été tué, Mustapha +précipité du trône et un nouveau sultan mis à sa place. Ne croyez aucune +mauvaise nouvelle. L'Espagne sera soumise après les chaleurs, qui font +que ce pays est un désert sans eau et insupportable pour nos troupes. + +Saint-Cloud, le 26 août 1808. + +M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 9. Montesquiou est parti +avant-hier; ainsi cette lettre pourra vous arriver avant lui. Voici ce +qui s'est passé. Il y a deux jours que M. de Metternich reçut un +courrier de Vienne qui annonçoit la résolution où étoit sa cour de me +donner satisfaction sur tout, et de faire rentrer les choses dans leur +ancien état pour le premier septembre. M. de Metternich avoit même +l'ordre de me demander une audience et de me donner ces assurances de +vive voix, ce qu'il a fait hier avant la Comédie. Je lui ai donné une +audience d'une heure dans laquelle il m'a fait toute sorte de +protestations de bons sentimens, et m'a annoncé que sa Cour +reconnoîtroit le nouveau roi d'Espagne. Je suis donc fondé à penser +qu'au 1er septembre, c'est-à-dire dans peu de jours, tout sera rentré +dans l'ancien état. Je renverrai alors les troupes de la Confédération +chez elles, et tout redeviendra pacifique en Allemagne. La convention +avec les Prussiens n'est pas encore signée; j'espère qu'elle le sera +demain ou après. Aussitôt que je verrai que l'Autriche tient ses +promesses, je compte réunir 100,000 hommes au camp de Bayonne. Le 1er et +le 6e corps de la grande armée arrivent à Mayence.--Les Anglais veulent +attaquer le Portugal. Au 15 août il n'y avoit rien de nouveau à +Lisbonne. Junot y étoit en bonne position, ainsi que l'escadre +russe.--La division espagnole qui étoit dans le Nord s'est embarquée +pour l'Espagne, grâce à l'extrême imprévoyance du prince de Ponte-Corvo, +quoique je lui eusse répété plusieurs fois qu'il devoit placer ses +troupes de manière à en être sûr; mais La Romana et d'autres généraux +espagnols lui avoient tourné la tête. Vous pouvez parler de cette +affaire; comme ne voulant pas désarmer ces troupes, dire que je préfère +les vaincre en Espagne à désarmer des soldats qui étoient passés à mon +service, mais que cette trahison m'a révolté et que les traîtres seront +punis. Les affaires d'Espagne vont médiocrement. Le roi d'Espagne est à +Burgos. L'armée occupe la ligne du Duero.--Saragosse a été prise; chaque +maison a essuyé un siège, de sorte que cette ville est saccagée et +perdue. Mes bonnes troupes arrivent de tous côtés, et aussitôt que la +canicule sera passée, on fera une sévère justice des rebelles. Le parti +du Roi est composé de tous les hommes sages, mais qui tremblent sous les +poignards des moines et aux sollicitations des agens anglais.--Vous +jugerez convenable de moins presser l'empereur Alexandre d'agir contre +l'Autriche, puisque celle-ci ne paroît pas vouloir y donner lieu.--Vous +recevrez par le prochain courrier les communications que je fais faire +au Sénat des traités faits avec le roi d'Espagne, et des relations qui +exposent au clair ce qui s'est passé et se passe en Espagne, pour +détruire les faux bruits, quoique l'événement de Dupont ne soit que trop +vrai. Lui et Marescot ont montré autant d'ineptie que de lâcheté et de +pusillanimité. Je soupçonne que Villoutreys ne s'est pas comporté dans +cette circonstance comme il convenoit à un officier de ma maison. Je ne +le conserverai probablement pas près de moi.--L'ancien roi d'Espagne est +toujours à Compiègne, où il a la goutte. Les princes sont à +Valençay.--Depuis les dernières nouvelles de Constantinople, nous ne +savons rien. Sur ce, je prie Dieu, etc. + +_P. S._--Les troupes espagnoles qui se sont sauvées avec le marquis de +La Romana ne se montent qu'à 5,000 hommes; 7,000 sont restés entre les +mains du prince de Ponte-Corvo. J'ai ordonné qu'on les désarmât et qu'on +les fît prisonniers. + +Saint-Cloud, le 7 septembre 1808. + +M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 23 août. Je partirai d'ici +le 20 du mois pour être rendu à Erfurt à tems. Le général Oudinot part +pour prendre le commandement de la ville d'Erfurt. Des maréchaux de +logis de la cour partent pour marquer les logemens. Un bataillon de ma +garde s'y rend pour tenir garnison. Le maréchal Lannes part pour aller à +la rencontre de l'Empereur sur la Vistule. Le maréchal Soult est prévenu +à Berlin pour que tout soit convenablement disposé. Quelque chose qu'on +fasse, je crains qu'on soit mal à Erfurt. Peut-être auroit-on bien fait +de préférer Weimar: le château est superbe, et on y auroit été mieux. Je +ne me souviens pas des raisons qui ont fait donner la préférence à +Erfurt. Si c'étoit à cause de moi, je serois aussi bien à Weimar. +Cependant tout sera prêt à Erfurt.--Vous trouverez ci-joint le +_Moniteur_ qui vous fera connoître les affaires d'Espagne. J'ai des +nouvelles du Portugal du 20 août; tout étoit dans le meilleur état à +Lisbonne; les Russes et les Français y étoient de la meilleure +intelligence et se préparaient à se défendre contre tout événement. Hier +il y a eu une séance extraordinaire du Sénat, présidée par +l'Archichancelier, à laquelle les Princes ont assisté. Champagny y a lu +deux rapports sur les affaires actuelles et donné communication des +différents traités faits avec les princes de la maison d'Espagne. Il en +est sorti un sénatus-consulte portant levée de 160,000 combattans. Du +reste, tout est fort tranquille. Du côté de l'Espagne, nous avons des +avantages; la division est parmi les rebelles. Le Roi gagne tous les +jours; de nombreux renforts arrivent, et déjà tout se prépare pour +marcher en avant.--Puisque l'Empereur n'est plus très nécessaire chez +lui, il feroit bien, d'Erfurt, de passer jusqu'à Paris. Si vous pensez +que cela soit dans ses projets, vous ne sauriez me le faire connoître +trop tôt. En conséquence de votre dernière lettre, Mondragon, +ambassadeur de Naples, part de Paris et continue sa route. Celui +d'Espagne va recevoir ses nouvelles lettres de créance. + +_P. S._--Je joins au _Moniteur_ du 5 celui d'aujourd'hui qui contient +les différentes pièces relatives aux affaires d'Espagne. Il n'y a aucun +inconvénient que vous en remettiez un exemplaire à M. Romanzoff et que +vous les communiquiez à l'Empereur. + +À Saint-Cloud, le 7 septembre 1808. + +M. le général Caulaincourt, le maréchal Lannes se rend sur la Vistule à +la rencontre de l'empereur de Russie pour assurer toutes les escortes et +complimenter ce prince; il lui remettra une lettre de ma part. Sur ce, +je prie Dieu, etc. + +Saint-Cloud, le 14 septembre 1808. + +M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 29 août. Vous avez trouvé +dans les _Moniteurs_ qui ont paru et vous verrez dans celui d'hier que +je vous envoye toutes les pièces relatives aux affaires d'Espagne. La +plus grande confusion règne parmi les insurgés; mes troupes avancent à +grands pas vers l'Espagne, et mon armée se fortifie tous les jours. Le +roi d'Espagne est à Burgos; à trente lieues de lui, il n'a aucun +ennemi.--L'Empereur a dû trouver le maréchal Lannes sur la Vistule. Le +général Oudinot est à Erfurt, dont il a le commandement. Un détachement +de ma maison y est déjà arrivé. Le prince de Bénévent part le 16 et sera +rendu à Erfurt le 20. M. de Champagny part le 18. Moi je partirai le 20. +Le prince de Neuchâtel voyagera dans ma voiture.--Le prince Guillaume a +pris ce matin congé. Toutes les affaires de Prusse sont terminées. Enfin +les 80,000 conscrits des années 1806, 1807, 1808 et 1809 seront tous +levés avant le 1er novembre. Je verrai, pour lever les 80,000 autres, +quelle sera l'issue des événemens. J'ai été fort sensible au langage de +l'Empereur. Les dernières nouvelles de Lisbonne sont du 18 août; alors +les Anglais paraissoient faire de grands mouvemens. Je n'ai point de +renseignemens ultérieurs. + +À Aranda de Duero, 27 novembre 1808. + +M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre sans date que je suppose être +du 5 novembre. J'imagine que M. Champagny vous aura fait connoître par +des courriers tout ce qui se passe d'important dans ce pays, tel que le +combat de Burgos, les affaires d'Espinosa, celle de Tudela, où les +armées de Galice, des Asturies, d'Estremadure, d'Aragon, d'Andalousie, +de Valence et de Castille ont été détruites. Le général Saint-Cyr, +aussitôt que Rosas sera pris, ce qui n'est pas éloigné, marchera en +Catalogne pour faire sa jonction avec le général Duhesme qui a 15,000 +hommes à Barcelone, bien approvisionnés et dans le meilleur état. Vous +pouvez dire à l'Empereur que je serai dans six jours à Madrid d'où je +lui écrirai un mot. Il n'y a rien de mauvais comme les troupes +espagnoles, 6,000 de nos gens en bataille en chargent 20, 30 et jusqu'à +36,000. C'est véritablement de la canaille; même les troupes de la +Romana que nous avions formées en Allemagne n'ont pas tenu. Au reste, +les régimens de Zamora et de la Princesse ont subi le sort des traîtres, +ils ont péri. Les Anglais se concentrent en Portugal. Ils ont fait +avancer des divisions en Espagne. Mais à mesure que nous approchons ils +reculent.--J'ai envoyé il y a peu de jours à Champagny mes ordres pour +répondre à la note de l'Angleterre. Quant à l'Autriche, sa contenance +n'est que ridicule. Je laisse en Allemagne 100,000 hommes. J'en ai +150,000 en Italie et la moitié de ma conscription qui marche. D'ailleurs +ici la grosse besogne est déjà faite.--Le ministre de Russie à Madrid a +été insulté par la canaille qui s'est amusée à pendre et à traîner dans +les rues deux Français qui étoient à son service, mais dans peu de jours +il sera délivré. Sur ce, je prie Dieu, etc. + +À Madrid, le 5 décembre 1808. + +M. de Caulaincourt, nous sommes à Madrid depuis hier. Les bulletins vous +feront connoître les événements qui se sont passés depuis le combat de +Burgos, la bataille d'Espinosa et de Tudela, et les combats de +Somo-Sierra et du Retiro. Les Anglais ont eu la lâcheté de venir jusqu'à +l'Escurial, d'y rester plusieurs jours, et, à la première nouvelle que +j'approchois du (_sic_) Somo Sierra, de se retirer, abandonnant la +réserve espagnole.--On me dit que l'ambassadeur de Russie est parti il y +a trois semaines pour Carthagène, où il a dû s'embarquer pour Trieste et +pour la France. Le temps ici est superbe; c'est absolument le mois de +mai. Nos colonnes se dirigent sur Lisbonne. + +Madrid, le 10 décembre 1808. + +M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint le rapport qu'on m'a fait +sur le vaisseau russe. Vous le communiquerez ou vous ne le communiquerez +pas à l'Empereur, selon que cela vous conviendra. + +À Valladolid, le 7 janvier 1809. + +M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 8 décembre. Les bulletins +se sont succédé avec rapidité. Les nouvelles de Constantinople, les +nouvelles d'Autriche et aussi le besoin de me rapprocher de France m'ont +rappelé au centre, car il y a d'ici à Lugo 100 lieues, ce qui en feroit +200 pour le retour des estafettes. J'ai laissé le duc de Dalmatie avec +30,000 hommes pour suivre la retraite des Anglais; le maréchal Ney est +en seconde ligne sur les montagnes qui séparent la Galice du royaume de +Léon. Le duc de Dalmatie doit être à Lugo. Il est probable que, lorsque +vous recevrez cette lettre, je sois de retour à Paris. Dites à +l'Empereur qu'en Italie et en Dalmatie j'ai 150,000 hommes à opposer à +l'Autriche, non compris l'armée de Naples; que j'ai 150,000 hommes sur +le Rhin, et, en outre, 100,000 hommes de la Confédération; qu'enfin au +premier signal je puis entrer avec 400,000 hommes en Autriche; que ma +garde est aujourd'hui à Valladolid, où je la laisse reposer huit jours, +et que je la dirigerai ensuite sur Bayonne; que je suis prêt à me porter +sur l'Autriche, si cette puissance ne change pas de conduite, et que si +ce n'eût pas été pour ne rien faire de contraire à notre alliance, déjà +je me serois mis en guerre avec cette puissance, car les affaires +d'Espagne qui m'occupent 200,000 hommes ne m'empêchent pas de me croire +deux fois plus fort que l'Autriche, quand je suis sûr de la Russie; que +le seul mal que je voye, c'est que cela coûte beaucoup d'argent; que je +viens de lever encore 80,000 hommes; que je désire que nous prenions +enfin le ton convenable avec l'Autriche. Je l'ai proposé à Erfurt. +Autrement nous ne pourrons terminer rien de bon sur les affaires de +Turquie. Nous aurions peut-être eu la paix, sans les espérances que les +Anglais ont fondées sur les dispositions de l'Autriche.--Quant aux deux +vaisseaux russes à Toulon, il n'y a pas de doute qu'ils seront payés. Je +viens encore d'écrire à ce sujet.--Vous pouvez assurer qu'il n'y a plus +d'armée espagnole; si tout le pays n'est pas entièrement soumis, c'est +qu'il y a beaucoup de boue, et qu'il faut beaucoup de tems, mais tout se +termine. Sur ce, je prie Dieu, etc. + +À Valladolid, le 14 janvier 1809. + +M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la lettre que je voulois +écrire à l'Empereur; mais j'ai trouvé qu'il y avoit beaucoup trop de +choses pour une lettre qui reste. Je vous l'envoye pour que vous vous en +serviez comme d'instruction générale. J'écrirai à l'Empereur une lettre +moins signifiante. Sur ce, je prie Dieu, etc. + +_Projet de lettre à l'empereur Alexandre, transformé en instruction pour +l'ambassadeur._ + +Monsieur mon frère, il y a bien longtems que je n'ai écrit à V. M. I. Ce +n'est pas cependant que je n'aie souvent pensé, même au milieu du +tumulte des armes, aux moments heureux qu'elle m'a procurés à Erfurt. +J'ai espéré pendant un moment annoncer à V. M. la prise de l'armée +anglaise; elle n'a échappé que de douze heures; mais des torrents qui, +dans des tems ordinaires, ne sont rien, ont débordé par les pluies, et +des contrariétés de saison ont retardé ma marche de 24 heures. Les +Anglais ont été vivement poursuivis. On leur a fait 4,000 prisonniers +anglais et tout le reste du corps de la Romana; on leur a pris 18 pièces +de canon, 7 à 800 chariots de munitions et de bagages et même une partie +de leur trésor; on les a obligés à tuer eux-mêmes leurs chevaux, selon +leur bizarre coutume. Les chemins et les rues des villes en étoient +jonchés. Cette manière cruelle de tuer de pauvres animaux a fort +indisposé les habitans contre eux. Je les ai poursuivis moi-même +jusqu'aux montagnes de la Galice. J'ai laissé ce soin au maréchal Soult. +J'ai l'espérance que si les vents leur sont contraires, ils ne pourront +s'embarquer. Ils ne rembarqueront pas de chevaux; il ne leur en reste +pas quinze ou dix-huit cents. Le Roi fait après-demain son entrée à +Madrid. La menace de les traiter en pays conquis et la crainte de perdre +leur indépendance a fort agi sur eux. Ils n'ont plus d'armée. Si l'on +n'a pas occupé tout le pays, c'est que le pays est grand et qu'il faut +du tems. + +Quand Votre Majesté lira cette lettre, je serai rendu dans ma capitale. +Ma garde et une partie de mes vieux cadres sont en mouvement rétrograde +sur Bayonne. Je voulois former mon camp de Boulogne qui auroit donné +beaucoup d'inquiétude aux Anglais, mais les armemens de l'Autriche m'en +ont empêché. J'avois réuni 20,000 hommes à Lyon pour les embarquer sur +mon escadre de Toulon et menacer les Anglais de quelque expédition +d'Égypte ou de Syrie qu'ils redoutent beaucoup; les armemens de +l'Autriche m'en ont encore empêché. Je vais leur faire passer les Alpes +et les faire entrer en Italie. J'ai des preuves certaines que l'Autriche +a pris l'engagement de ne pas reconnaître le roi Joseph. Son chargé +d'affaires a suivi les insurgés. Il a fui de Madrid et il est à Cadix. +J'ai des preuves certaines que l'Autriche avoit promis de fournir 20,000 +fusils aux insurgés. L'espérance de l'Angleterre étoit de soutenir les +troubles de l'Espagne, de nous faire rompre avec la Turquie et de faire +déclarer l'Autriche et avec la Suède de contre-balancer notre puissance. +J'ai regret que Votre Majesté n'ait pas adopté à Erfurt des mesures +énergiques contre l'Autriche. La paix avec l'Angleterre sera impossible, +tant qu'il y aura la plus légère probabilité d'exciter des troubles sur +le continent. Votre Majesté comprendra aisément que je n'attache aucune +importance à la reconnoissance du roi Joseph par l'Autriche. J'en +attache bien davantage à ce qu'elle désarme et fasse cesser l'état +d'inquiétude où elle tient l'Europe. Je prévois que la guerre est +inévitable, si Votre Majesté et moi ne tenons envers l'Autriche un +langage ferme et décidé, et si nous n'arrachons son faible monarque du +tourbillon d'intrigues anglaises où il est entraîné. Votre Majesté sait +le peu de cas que je fais de ses forces et de ses armes. Qui les connoît +mieux que Votre Majesté? Il n'en est pas moins vrai que l'Europe est en +crise, et il n'y aura aucune espérance de paix avec l'Angleterre que +cette crise ne soit passée. Si l'Autriche veut la paix, Votre Majesté et +moi la garantissons; qu'elle désarme; qu'elle reconnoisse la Valachie, +la Moldavie, la Finlande sous la domination de Votre Majesté, et qu'elle +cesse de faire un obstacle aux intérêts de nos deux puissances. Si au +contraire elle s'y oppose, qu'une démarche soit faite de concert par nos +ambassadeurs, et qu'ils quittent à la fois. L'Empereur ne les laissera +pas partir, et la paix sera rétablie. S'il est assez aveugle pour les +laisser partir, que vous et moi prenions des arrangemens pour en finir +avec une puissance qui, depuis quinze ans toujours vaincue, trouble +toujours la tranquillité du continent et flatte en secret le penchant de +l'Angleterre. Mon désir est sans aucun doute celui de Votre Majesté, +c'est que l'Autriche soit heureuse, tranquille, qu'elle désarme et +n'intervienne près de moi que par des moyens concilians et doux, et non +par la force. Si cela est impossible, il faut la contraindre par les +armes: c'est le chemin de la paix. Votre Majesté voit que je lui parle +clairement. Des intelligences très directes me font connoître que +l'Angleterre étoit déjà très alarmée de la marche de mes divisions sur +Boulogne. L'Autriche lui a rendu un service essentiel en m'obligeant à +la contremander. Votre Majesté est sans doute bien persuadée du principe +qu'un seul nuage sur le continent empêchera les Anglais de faire la +paix: or il ne doit pas y en avoir si nous sommes unis de coeur, +d'intérêts et d'intentions; mais il faut de la confiance et une ferme +volonté. + +À Valladolid, ce 14 janvier 1809. + +M. de Caulaincourt, je reçois à l'instant même votre lettre du 20 +décembre. Je vous expédie de Ponthon, parce qu'il m'a paru qu'il étoit +agréable à l'Empereur. L'Empereur peut l'employer comme il lui plaira et +autant de tems qu'il voudra.--Nous sommes entrés le 9 à Lugo. Le duc de +Dalmatie étoit le 9 à Betanzos, près de la Corogne. Les Anglais ont +perdu près de la moitié de leur armée, 600 voitures de munitions et de +bagages et 3 ou 4,000 prisonniers. Le corps de la Romana est entièrement +détruit et dispersé. Vous pouvez croire exactement les bulletins, ils +disent tout. Le Roi fait son entrée solennelle dans Madrid dans quatre +jours. La nation est bien changée depuis deux mois; elle est lasse de +tous ces mouvemens populaires et bien désireuse de voir un terme à tout +ceci. Je vous ai fait connoître que du moment que l'on vouloit +considérer le duc d'Oldenbourg comme étant de la famille impériale, il +n'y avoit pas l'ombre de difficulté. Si l'Empereur lui donne le titre +d'Altesse Impériale, tout est terminé; même à Paris il seroit traité +comme tel. L'empereur de Russie peut faire ce qu'a fait l'empereur +d'Autriche et ce que j'ai fait moi-même. Tous les membres d'une famille +sont traités dans les cours étrangères de la même manière qu'ils sont +traités dans leurs cours respectives. Ce principe détruit tout obstacle. +Vous avez eu tort de faire la moindre difficulté là-dessus. Chacun est +maître de faire pour sa famille les lois qu'il veut, et, du moment +qu'elles sont faites à titre de famille, aucun ambassadeur ne peut se +mettre de pair. Vous ne devez pas céder le pas au prince d'Oldenbourg, +pas à son père, mais au beau-frère de l'empereur de Russie, s'il lui +donne ce rang dans sa cour. Mais en voilà assez sur cet objet.--Quant à +l'Autriche, ce qui arrive, je l'avois prévu. Si l'Empereur avoit voulu +parler ferme à Erfurt, cela ne seroit pas arrivé. Elle avoit promis de +fournir des armes aux insurgés, et déjà des convois étoient près de +partir de Trieste. Elle a des engagemens secrets avec l'Angleterre et +n'attend que l'affaire de la Porte pour se déclarer. L'Empereur peut +compter là-dessus. La guerre est inévitable sur le continent si +l'Empereur ne parle pas haut. L'Autriche tombera à nos genoux, si nous +faisons une démarche ferme de concert, et menaçons de retirer nos +ministres si l'on n'accorde pas ce que nous demandons. La reconnoissance +du roi Joseph n'est rien par elle-même. Elle n'est importante que parce +qu'un refus encourage l'Angleterre et fait présager des troubles sur le +continent. Le désarmement de l'Autriche, voilà le principal. L'Autriche +ne peut dire que cet armement soit un état militaire permanent. Elle n'a +pas les moyens de le soutenir. Elle met l'Europe en crise; elle en +payera les pots cassés.--Pour vous seul: quand vous lirez ceci, je serai +à Paris. Je compte y être de retour le 20 de ce mois. Toute ma garde est +réunie à Valladolid, et 2,000 de mes chasseurs à cheval sont à Vittoria. +Je viens d'ordonner une levée de 80,000 hommes de la conscription de +cette année. Je suis prêt à tout. Mais notre alliance ne peut maintenir +la paix sur le continent qu'avec un ton décidé et une ferme +résolution.--Quant aux affaires de Prusse, je ne sais de quoi vous me +parlez. Le traité avec la Prusse est antérieur aux conférences d'Erfurt +et on n'y a rien changé depuis. J'ai demandé que M. de Romanzoff restât +à Paris jusqu'au 1er février. Je désire le voir à Paris, et nous verrons +s'il convient de faire une nouvelle démarche. Les affaires ont été ici +aussi bien qu'on pouvoit le désirer. J'avois manoeuvré de manière à +enlever l'armée anglaise; deux accidens m'en ont empêché: 1° le passage +du Puerto de Guadarrama qui est une montagne assez haute et tellement +impraticable quand nous l'avons passée qu'elle a apporté deux jours de +retard dans notre marche. J'ai été obligé de me mettre à la tête de +l'infanterie pour la faire passer. L'artillerie n'est passée que +dix-huit heures après. Nous avons trouvé des pluies et des boues qui +nous ont encore retardés douze heures. Les Anglais n'ont échappé que +d'une marche. Je doute que la moitié s'embarque; s'ils s'embarquent, ce +sera sans chevaux, sans munitions, bien harassés, bien démoralisés, et +surtout avec bien de la honte. Du moment que je serai à Paris, je vous +écrirai. Sur ce, je prie Dieu, etc. + +À Paris, ce 6 février 1809. + +M. de Caulaincourt. Je reçois vos lettres des 15 et 17 janvier. Je vois +avec peine que votre santé est altérée... Je crois que M. de Romanzoff +reste encore ici quelques jours. Nous venons de recevoir des nouvelles +d'Angleterre. Nous voulons voir s'il est possible d'en tirer quelque +chose. M. de Romanzoff les envoye à l'Empereur.--Ma dernière +conscription de 80,000 hommes sera toute sur pied avant quinze jours, de +sorte que j'aurai en Allemagne autant de troupes qu'avant que j'en eusse +retiré pour mon armée d'Espagne. En Italie, je vais y avoir une armée, +la plus forte que j'y aye eue. Je vous ai mandé que la conduite de +l'Autriche m'avoit empêché de former mes camps de Boulogne, de Brest et +de Toulon. Ces trois camps eussent porté l'épouvante en Angleterre, +parce que j'aurois menacé toutes ses colonies.--L'Autriche devient tous +les jours de plus en plus bête, et je suis persuadé qu'il y aura +impossibilité de faire du mal à l'Angleterre, sans obliger d'abord cette +puissance à désarmer. Sur ce, je prie Dieu, etc. + +Paris, le 23 février 1809. + +M. de Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres du 5 février. Les différentes +lettres que vous avez reçues depuis mon arrivée à Paris vous auront fait +connoître la position des choses. L'Angleterre a fait sa paix avec la +Porte. C'est une suite des intelligences de l'Autriche avec +l'Angleterre. La mission anglaise a été reçue en triomphe à +Constantinople par l'internonce. L'Empereur sera aussi indigné que moi +de cette violation de la neutralité et des égards que nous doit +l'Autriche. Les armemens de cette puissance continuent de tous côtés. +Mes troupes, qui marchoient sur Boulogne, sur Toulon et sur Brest, où +avec une escadre elles devoient menacer l'Angleterre et ses colonies, +viennent de rétrograder, et tout est en mouvement pour former un camp +d'observation de 80,000 hommes à Strasbourg. Le duc de Rivoli commandera +ce camp d'observation. Le général Oudinot s'est porté avec son corps à +Augsbourg. Vous savez que ce corps est composé de 12,000 hommes des +compagnies de grenadiers et de voltigeurs des 4es bataillons; les quatre +basses compagnies de ces bataillons sont en marche pour les rejoindre, +ce qui portera ce corps avec la cavalerie à près de 40,000 hommes. J'ai +requis les troupes de Mecklembourg-Schwerin pour garder la Poméranie +suédoise, et j'ai ordonné la réunion de tous les corps de l'armée du +Rhin, composée des anciens corps des maréchaux Davoust et Soult, formant +30 régimens d'infanterie. Toutes les troupes de la Confédération sont +prêtes. Mon armée d'Italie est au grand complet. Ma conscription se lève +ici avec la plus grande activité. Dans cette situation de choses, je +puis entrer s'il le faut en Autriche au mois d'avril, avec des forces +doubles nécessaires pour la soumettre. Néanmoins je n'en ferai rien que +mon concert ne soit parfait avec la Russie; mais il est impossible de +jamais songer à la paix avec l'Angleterre, si nous ne sommes point sûrs +de l'Autriche. Si j'avois dans ce moment 80,000 hommes à Boulogne, +30,000 hommes à Flessingue, 30,000 hommes à Brest, 30,000 hommes à +Toulon, comme je comptois le faire, l'Angleterre seroit dans la plus +fâcheuse position. + +J'ai à Flessingue, à Brest et à Toulon de grands moyens d'embarquement, +et quoique ma marine soit inférieure à celle de l'Angleterre, elle n'est +pas nulle. J'ai 60 vaisseaux armés dans mes rades et autant de frégates. +Une de ces expéditions qui s'échapperoit pour les Indes ou pour la +Jamaïque, ou deux escadres qui se réuniroient feroient le plus grand mal +à l'Angleterre. Les ridicules armements de l'Autriche ont paralysé tous +ces moyens. Voilà ce qu'il faut que vous vous étudiiez à bien faire +sentir à l'Empereur, qu'un armement de l'Autriche est la même chose +qu'un traité d'alliance qu'elle feroit avec l'Angleterre; il forme même +une diversion plus importante que la guerre, parce que la guerre seroit +bientôt finie; plus coûteuse, parce que l'Autriche en payeroit les +frais; que je ne me refuse pas à attendre quelques mois, mais qu'il ne +seroit pas juste que le résultat de mon alliance avec la Russie fût de +paralyser mes moyens et de me tenir dans une situation ruineuse, +pénible, et n'ayant aucun but. Qu'allègue l'Autriche? Qu'elle est +ménacée? Mais l'étoit-elle davantage quand je tirois d'Allemagne la +moitié de mes troupes pour les porter en Espagne, à 500 lieues d'elle, +et que j'éloignois le reste de mon armée de la Silésie? Pour plaire à la +Russie je me suis dessaisi de ces garants contre l'Autriche. Il est tems +que cela finisse. Notre alliance devient méprisable aux yeux de +l'Europe. Elle n'a pas l'avantage de lui procurer le bienfait de la +tranquillité. Et les résultats que nous essuyons à Constantinople sont +aussi déshonorants que contraires aux intérêts de nos peuples. Il faut +donc que l'Autriche désarme réellement; que je puisse dans le courant de +l'été faire rétrograder mes troupes; que j'aye la sécurité d'exposer 25 +à 30,000 hommes sur la mer et même à des chances défavorables, sans +craindre d'avoir au moment même une guerre continentale. Il faut que le +désarmement de l'Autriche soit non simulé, mais réel. Il faut que +l'Autriche rappelle son internonce de Constantinople et cesse ce +commerce scandaleux qu'elle entretient avec l'Angleterre. À ces +conditions, je ne demande pas mieux de garantir l'intégrité de +l'Autriche contre la Russie et que la Russie la garantisse contre moi. +Mais si ces moyens sont inutiles, il faut alors marcher contre elle, la +désarmer, ou en séparer les trois couronnes sur la tête des trois +princes de cette Maison, ou la laisser entière, mais de manière qu'elle +ne puisse mettre sur pied que cent mille hommes, et, réduite à cet état, +l'obliger à faire cause commune avec nous contre la Porte et contre +l'Angleterre.--Mon escadre de Brest a mis à la voile; celles de Lorient +et de Rochefort également, et j'aurai bientôt quelque événement maritime +à vous annoncer. Si je n'eusse pas appris en Espagne les mouvemens de +l'Autriche, et si mes troupes n'eussent pas été obligées de (un mot +passé) de Metz et de Lyon, mes escadres seroient parties avec 20,000 +hommes de débarquement. + +À Paris, le 6 mars 1809. + +M. de Caulaincourt, j'ai reçu votre lettre du 3 février. J'ai vu avec +plaisir les détails que vous me donnez sur la présentation de M. de +Schwartzenberg. Cette fameuse lettre à l'empereur d'Autriche dont on se +plaint, M. de Romanzoff l'a entre les mains. Si vous ne la connoissez +pas encore, vous pouvez lui en demander la communication. Quant aux +propos que j'ai tenus à M. de Vincent, ils sont dans le même sens que +ceux que j'ai tenus à M. de Metternich devant tout le corps +diplomatique. L'Autriche auroit-elle cherché ses principes de conduite +dans la fable du Loup et de l'Agneau? Il seroit curieux qu'elle m'apprît +que je suis l'agneau, et qu'elle eût envie d'être le loup. Le Sr de +Champagny vous a expédié un courrier qui vous porte sa conversation avec +M. de Metternich. Vous aurez soin de montrer cette pièce à l'Empereur. +Je vous envoye une lettre de Dresde qui vous fera connoître jusqu'à quel +point on est alarmé à la Cour de Saxe; il en est de même à celle de +Bavière.--Après la déclaration de M. de Metternich, j'ai dû faire +marcher mes troupes qui étoient en route pour le camp de Boulogne, pour +Brest et pour Toulon, mais que les mouvemens insensés de l'Autriche +m'avoient obligé de faire arrêter sur la Saône et la Meurthe. Depuis +cette déclaration tout est en mouvement sur tous les points de la +France. Le 20 mars, le duc de Rivoli sera à Ulm avec 20 régimens +d'infanterie, 10 régimens de cavalerie et 60 pièces de canon. Le général +Oudinot, avec un corps double de celui qu'il avoit dans les campagnes +précédentes, c'est-à-dire 18,000 hommes d'infanterie, 8,000 de cavalerie +et 40 pièces de canon, est à Augsbourg. Le duc d'Auerstædt, avec 4 +divisions d'infanterie formées de 20 régimens, une division composée de +tous les régimens de cuirassiers, et 15 régimens de cavalerie légère, +est à Bamberg, Bayreuth et Würtzbourg. Les troupes bavaroises forment 3 +divisions qui campent à Munich, Straubingen et Landshut: cette année est +de 40,000 hommes, et sera commandée par le duc de Dantzig. Les +Wurtembergeois sont rassemblés à Neresheim; les troupes de +Hesse-Darmstadt à Mergentheim; celles de Bade, au nombre de 6,000 +hommes, sont à Pforzheim. L'armée saxonne, forte de 30,000 hommes, se +réunit à Dresde. Le prince de Ponte-Corvo s'y porte avec des troupes de +Saxe. Le roi de Westphalie commandera une réserve prête à se porter +partout où cela sera nécessaire. Le prince Poniatowski commande les +Polonais qui appuyent leur gauche à Varsovie et étendent leur droite +jusque devant Cracovie. Dans peu de jours je fais partir de Paris 1,500 +chevaux de ma garde, ainsi que 3,000 hommes d'infanterie. Tout le reste +est en route. La tête a déjà passé Bordeaux. Mon année de Dalmatie +campera sur les confins de la Croatie, ayant son quartier général à +Zara, où elle a un camp retranché et des vivres pour une année. L'armée +d'Italie, composée de 6 divisions d'infanterie française et de 2 +divisions d'infanterie italienne, sera réunie à la fin de mars dans le +Frioul. Elle approche de 100,000 combattans. Les Autrichiens +s'apercevront que nous n'avons pas tous été tués sur le fameux champ de +bataille de Roncevaux. Tout ce qui arrive de Vienne n'est que folie. Je +compte que l'empereur Alexandre tiendra sa promesse et fera marcher ses +armées. Alors, si l'Autriche veut en tâter, j'ai fort en idée que nous +pourrons nous réunir à Vienne.--Le Sr de Champagny vous expédiera demain +un courrier par lequel vous recevrez la note qui va être remise à M. de +Metternich: elle vous fera connoître l'état de la question.--Les Anglais +ont publié les pièces de la négociation et la lettre d'Erfurt. Tout cela +est tronqué et falsifié; ce qui m'oblige à faire une communication au +Sénat afin de rétablir le texte de toutes ces pièces.--Ayez le ton haut +et ferme envers M. de Schwartzenberg. L'état actuel des choses ne peut +durer. Je veux la paix avec l'Autriche, mais une paix solide et telle +que j'ai droit de l'exiger après avoir sauvé trois fois l'indépendance +de cette puissance. + +J'ai fait sortir ma flotte de Brest. J'avois pour but de faire débloquer +Lorient, afin d'en faire sortir cinq vaisseaux que j'envoye dans les +colonies. Cette première opération a réussi. Secondement, la flotte +devoit se rendre à Rochefort pour se joindre à l'escadre de l'isle d'Aix +et s'emparer de quatre vaisseaux anglais qui avoient eu la sottise de +venir mouiller dans la rade du Pertuis-Breton. Mon imbécile de +contre-amiral s'est amusé à chasser quatre vaisseaux ennemis qu'il a +rencontrés sur sa route, ce qui a donné aux quatre autres vaisseaux qui +étoient à l'ancre le tems d'être avertis et de gagner le large. On ne +les a manqués que de quelques heures, et leur prise eût été infaillible +sans cette perte de tems; mais la jonction a eu lieu à l'isle d'Aix, et +j'y ai 16 vaisseaux de ligne et 5 frégates. Si le camp de Boulogne avoit +été formé, si j'avois eu 16,000 hommes à Brest et 30,000 à Toulon, je +donnois de la besogne aux Anglais: c'est ce que j'espérois de mon +alliance avec la Russie. + +Vous avez vu dans le _Moniteur_ deux lettres du gazetier de Vienne au +rédacteur de la _Gazette de Hambourg_. Ces lettres paroissent peu +importantes au premier abord; mais, pour les hommes qui veulent +réfléchir, c'est une manière de correspondre avec l'Angleterre et +d'entretenir les espérances des ennemis de la France en étalant les +forces de la Maison d'Autriche.--On y parle des dispositions peu +favorables de la Russie, parce qu'on sait qu'il ne seroit pas possible +d'en imposer à cet égard, et qu'en avouant sans détour son alliance avec +la France, on veut persuader que l'Autriche est en état de soutenir la +lutte contre ces deux empires.--L'Autriche doit désarmer tout à fait et +se contenter de nos garanties réciproques, ainsi que M. de Romanzoff +l'avoit proposé.--Quant aux provinces de cette monarchie vaincue, je +n'en veux rien pour moi: nous en ferons ce que nous jugerons convenable. +On pourroit séparer les trois couronnes de l'empire d'Autriche, ce qui +seroit également avantageux à la France et à la Russie, puisque cette +opération affoibliroit en même tems la Hongrie, qui menace la Pologne, +le royaume de Bohême, qui jalousera longtems les pays de la +Confédération, et l'Autriche, qui regrette sa domination sur l'Italie. +Quant à la crainte qu'on pourroit inspirer de moi à la Russie, ne +sommes-nous pas séparés par la Prusse, à qui j'ai rendu intactes des +places que je pouvois démanteler, et ne sommes-nous pas aussi séparés +par les États de l'Autriche?--Lorsque ces derniers États auront été +ainsi divisés, nous pourrons diminuer le nombre de nos troupes, +substituer à ces levées générales qui tendent à armer jusqu'aux femmes +un petit nombre de troupes régulières et changer ainsi le système des +grandes armées qu'a introduit le feu roi de Prusse. Les casernes +deviendront des dépôts de mendicité, et les conscrits resteront au +labourage.--La Prusse en est déjà là: il faut en faire autant de +l'Autriche. Quant à l'exécution, je me charge de tout, soit que +l'empereur Alexandre veuille venir me joindre à Dresde à la tête de +40,000 hommes, soit qu'il marche directement sur Vienne avec 60 ou +80,000 hommes. Dans toutes les hypothèses, je me charge de faire les +trois quarts du chemin.--Si les choses en venoient au point que vous +eussiez besoin de signer quelque chose de relatif à la séparation des +trois États, vous pouvez vous y regarder comme suffisamment +autorisé.--Si l'on veut même après la conquête garantir l'intégrité de +la Monarchie, j'y souscrirai également, pourvu qu'elle soit entièrement +désarmée. J'ai été de bonne foi à Vienne, je pouvois démembrer +l'Autriche. J'ai cru aux promesses de l'Empereur et à l'efficacité de la +leçon qu'il avoit reçue. J'ai pensé qu'il me laisseroit me livrer +entièrement à la guerre maritime. L'expérience, depuis trois ans, m'a +prouvé que je me suis trompé, que la raison et la politique ne peuvent +rien contre la passion et l'amour-propre humilié. Il seroit possible que +la Pologne autrichienne pût devenir un objet d'inquiétude à +Saint-Pétersbourg, mais elle n'est un obstacle à rien.--On pourroit la +partager entre la Russie et la Saxe, ou bien en former un État +indépendant.--L'empereur Alexandre doit être convaincu par la +déclaration du roi d'Angleterre que, tant qu'il aura l'espoir de +brouiller le continent, il n'y aura point de paix maritime, et que si +l'Autriche ne consent pas à désarmer et qu'on perde du tems, c'est +autant de tems de gagné pour l'Angleterre et de perdu pour l'Europe. +Cependant un, deux ou trois mois me sont égaux; mes troupes resteront +campées en Allemagne jusqu'à ce que mon concert avec la Russie soit bien +établi.--Nous sommes encore dans le mois de mars: on peut parlementer +jusqu'au mois d'août; mais à cette époque il faut que l'Autriche ait +pris son parti ou qu'on l'y force. L'honneur de nos couronnes l'exige, +et l'intérêt du monde nous en fait la loi. Sur ce, je prie Dieu, etc. + +À Malmaison, le 21 mars 1809. + +M. de Caulaincourt, j'ai reçu votre lettre du 28 février avec les pièces +qui y étoient jointes. Plusieurs courriers de M. de Champagny ont dû +vous porter le résumé de la conversation de ce ministre avec M. de +Metternich et la copie de la note qu'il lui a passée quelques jours +après.--Voici la situation des choses dans ce moment. L'Autriche a reçu +de l'argent par Trieste: cet argent ne peut venir que d'Angleterre; +l'Autriche fomente la Turquie: elle a couvert de ses troupes la Bohême, +l'Inn, la Carinthie, la Carniole. Il est impossible que l'Empereur ne +soit pas instruit par Vienne de toutes les folies qu'on fait en +Autriche. M. de Champagny vous envoie la copie en allemand de la +proclamation du prince Charles, qui équivaut à une déclaration de +guerre. Cependant le langage de M. de Metternich est toujours paisible, +et il n'a encore fait aucune déclaration. Des agens subalternes ayant +sondé le cabinet de Vienne pour savoir s'il y auroit quelque chose à +craindre pour la Maison régnante de Saxe, la guerre venant à être +déclarée, au lieu de répondre qu'il n'y avoit pas de sujet de guerre, on +s'est empressé d'assurer que le roi de Saxe et sa famille n'avoient rien +à redouter et qu'ils seroient respectés. Vous voyez que depuis le 28 +février les choses ont beaucoup empiré. M. de Romanzoff doit être arrivé +depuis longtemps à Saint-Pétersbourg. Il y aura apporté une opinion +conforme à la mienne. Je ne pense pas à attaquer; mais, dans la +circonstance actuelle, je crois qu'il est important de prendre des +mesures pour que les troupes russes fassent un mouvement et que le +chargé d'affaires russe à Vienne soit rappelé si les Autrichiens +dépassent leurs frontières. Il faut que cet ordre soit connu de M. de +Schwartzenberg et qu'il soit notifié à Vienne. Le Ministère autrichien +est persuadé que la Russie ne fera rien et qu'elle restera neutre dans +cette guerre, quand même elle la déclareroit. Vous sentez combien cela +seroit contraire à l'honneur de la Russie et funeste à la cause +commune.--Voici ma position militaire: L'armée saxonne est réunie autour +de Dresde et le prince de Ponte-Corvo doit y être rendu pour en prendre +le commandement. Le duc d'Auerstædt à son quartier général à Würtzbourg, +et son corps d'armée occupe Bayreuth, Nuremberg, Bamberg. Le corps +d'Oudinot est sur le Lech. Le duc de Rivoli a son corps cantonné autour +d'Ulm. Les Wurtembergeois sont à Neresheim. Les Bavarois sont à Munich, +Straubing et Landshut. Le général du génie Chambarlhac est à Nassau, où +il fait une tête de pont pour assurer le passage de l'Inn. On travaille +à fortifier les places de Kuffstein, Cronach, Pforzheim. Les Polonais +doivent se réunir sous Varsovie et le long de la Pilica. Les dépôts se +remplissent de tous côtés. Aucune communication officielle n'est faite +ici, et il n'y a encore rien de raisonnable d'imprimé, parce qu'on se +tait jusqu'au dernier moment. L'opinion du Sr Dodun, mon chargé +d'affaires à Vienne, et de la plupart des personnes qui sont dans cette +ville, est que l'Autriche sera entraînée outre mesure et qu'il n'est +plus en son pouvoir de s'arrêter, et que si la guerre peut être évitée, +ce n'est que par l'aspect formidable des forces de la Russie, qui ôte à +ces gens-là jusques à l'idée de la possibilité d'une chance en leur +faveur. Un général autrichien s'est embarqué à Trieste pour aller à +Londres concerter les opérations. Dans cette situation de choses, il +faut prévoir deux cas: 1° Si l'Autriche attaque, il n'y a pas de note à +faire; le chargé d'affaires russe doit quitter Vienne et les troupes +russes entrer sur-le-champ en Galicie et menacer d'attaquer la Hongrie, +pour contenir ce côté-là. S'il falloit juger par sa raison, tout porte à +penser que l'Autriche n'attaquera pas légèrement, voyant le nombre de +troupes françaises qui inondent l'Allemagne et qu'elle ne croyoit pas +voir revenir si promptement. Cependant, ce cas, il faut le prévoir, et +envoyer des instructions aux agens respectifs à Vienne. L'idée que la +légation russe partira sur-le-champ peut être une raison de retenir +l'humeur guerrière de la faction qui domine. Le second cas, c'est que +les choses restent dans la situation actuelle pendant les mois d'avril +et mai, et qu'on puisse pendant cet intervalle négocier. Dans ce cas, +la note que propose de remettre l'empereur de Russie me paraît bonne. +Sur ce, je prie Dieu, etc. + +À Paris, ce 24 mars 1809. + +M. de Caulaincourt, un courrier de M. de Champagny vous aura porté la +nouvelle de l'attentat commis par l'Autriche. Vous aurez vu également la +proclamation du prince Charles. Les mouvemens à Trieste et partout sont +les mêmes. On appelle à grands cris la guerre. Les événemens marchent +plus vite qu'on ne le croit à Saint-Pétersbourg. Vous ne me dites pas où +sont les troupes russes. Si la Russie ne marche pas, j'aurai seul +l'Autriche sur les bras et même les Bosniaques. Je l'ai dit suffisamment +à M. de Romanzoff. Les Anglais ont compté sur l'Autriche et sur la +Turquie et sur l'emploi de mes troupes en Espagne et de celles de +l'empereur de Russie en Finlande et en Turquie pour nous braver. C'est +le moment de faire voir le contraire.--Je considère le Sr Dodun comme +prisonnier à Vienne; je n'ai appris qu'hier à 4 heures après midi +l'arrestation de son courrier à Braunau. J'ai fait dire sur-le-champ à +M. de Metternich que je n'avois pas (mot illisible). Il me seroit +impossible de le voir. J'ai ordonné des représailles contre les +courriers autrichiens et que leurs dépêches fussent arrêtées jusqu'à ce +que les miennes soyent rendues. Je n'avois pas cru à un attentat si +imprévu, et je n'avois fait partir ni ma garde ni mes bagages. Mais ce +matin je me suis hâté de faire partir la cavalerie et l'artillerie de ma +garde et mes équipages de guerre. Il n'y a cependant rien de changé à la +position de mes troupes. Je ne veux point attaquer que je n'aie des +nouvelles de vous; mais tout me porte à penser que l'Autriche attaquera. +Faudra-t-il que le résultat de notre alliance soit que j'aie seul toute +l'Autriche à combattre et de plus quelques milliers de Bosniaques? +L'Empereur voudra-t-il que le résultat de son alliance soit de n'être +d'aucun poids et d'aucune utilité pour la cause commune? Quant aux +moyens, il me semble que l'Empereur a des troupes inutiles sur les +confins de la Transylvanie, à Pétersbourg et du côté de la Galicie. Tout +plan est bon, pourvu qu'il occupe une partie des forces autrichiennes. +Je vous ai écrit il y a quelques jours là-dessus. L'Empereur veut-il +m'envoyer un corps auxiliaire? Je me charge de le nourrir. Qu'il lui +fasse passer la Vistule entre Varsovie et Thorn, et qu'il l'approche de +Dresde. Veut-il entrer en Galicie ou en Transylvanie? Qu'il fasse +marcher les troupes qu'il a de ce côté. Pourquoi ne gêneroit-il pas les +communications avec l'Autriche et ne soumettroit-il pas ce pays à l'état +de malaise où nous sommes, l'Autriche et moi? Cette disposition de la +Russie pourroit l'effrayer.--La note de l'Empereur me paraît bonne. +S'il la fait remettre à M. de Schwartzenberg, vous pourrez en remettre +une pareille. Que l'Autriche désarme, et je suis content; mais elle +paroît décidée. La proclamation du prince Charles du 9 mars est +postérieure de huit jours à la réception de M. Schwartzenberg. Les +nouvelles que j'ai d'Angleterre sont positives: on est à Londres dans la +joye. Des agens autrichiens ont déjà insurgé quelques communes du Tyrol. +Le ministre de la Porte à Paris a reçu ordre de correspondre avec la +légation autrichienne et d'écrire par son canal. Les propos du public en +Autriche doivent être connus à Saint-Pétersbourg comme ils le sont ici. +Si quelque chose, je le répète, peut encore prévenir la guerre, ce dont +je commence à douter, car les Autrichiens ont perdu la tête, c'est: 1º +que la Russie se mette en demi-état d'hostilité avec eux, c'est-à-dire +marche sur les frontières de Transylvanie et de Galicie; et si elle veut +mettre un corps à ma solde, qu'elle l'envoye dans le duché de Varsovie: +dans ce cas vous ne le feriez pas passer par Varsovie; 2º que quelques +articles soyent mis dans les journaux de Pétersbourg sur les +proclamations du prince Charles et sur les articles de la _Gazette de +Pétersbourg_ relatifs à la Turquie; 3º que les Autrichiens commencent à +être gênés et maltraités dans les États russes. Cela se répandra dans la +monarchie et fera voir qu'on ne veut point de la guerre. Si quelque +chose peut-être est capable d'empêcher un éclat, ce sont ces +mesures.--Le langage des chargés d'affaires respectifs doit être qu'ils +ont l'ordre de quitter Vienne si l'Autriche commet la moindre hostilité: +mais peut-être ces mesures sont-elles trop tardives. Vous pensez bien +que je n'ai peur de rien. Cependant, après avoir perdu l'alliance de la +Turquie, après m'être attiré cette guerre avec l'Autriche pour la +conférence d'Erfurt, après que mon étroite alliance avec la Russie a +détaché du parti de la France le prince Charles, ennemi déclaré des +Russes, j'ai droit de m'attendre que, pour le bien de cette alliance et +pour le repos du monde, la Russie agisse vertement.--Mes armées d'Italie +seront toutes campées au 1er avril, et à la même époque mes armées +d'Allemagne seront en mesure. Je vous laisse les plus grands pouvoirs. +Si l'Empereur veut m'envoyer 4 bonnes divisions formant 45 à 60,000 +hommes, qu'il les mette en marche et qu'il fasse connoître en même temps +que, l'Autriche continuant de menacer, il m'envoye ce secours. Cela +glacera d'effroi l'Autriche et l'Angleterre. On verra que l'alliance est +réelle et non simulée. Si l'Empereur lui-même veut agir avec ses armées, +il en a les moyens. En passant par la Galicie, il sera bientôt à Olmütz. +Là, son armée vivra bien, se ravitaillera, et menacera de près +l'Autriche en faisant une puissante diversion qui l'obligera à porter +60,000 hommes de ce côté. Par la Transylvanie, il peut menacer la +Hongrie et tenir en échec l'insurrection hongroise. Si nous sommes +sérieusement unis, nous ferons ce que nous voudrons. Vous êtes autorisé +à signer toute espèce de traité ou convention qu'on voudra proposer. Si +la Galicie est conquise, l'Empereur peut en garder la moitié, et l'autre +moitié peut être donnée au duché de Varsovie. Enfin je ne veux point +d'agrandissement. Je ne veux que la paix maritime, et l'Autriche armée +est un obstacle à cette paix.--En résumé, tout est en apparence de +guerre entre l'Autriche et moi, et cette apparence est publique; la même +apparence doit exister entre la Russie et l'Autriche. Mes armées sont +prêtes à marcher; les armées russes doivent être prêtes également à +marcher.--La voix de M. de Romanzoff à Vienne ne produiroit rien. On y +dit avec le plus grand sang-froid que les Russes sont occupés en +Turquie, en Finlande et en Suède, et que mes armées sont occupées en +Espagne et à Corfou. C'est sur ces chimères qu'ils bâtissent des succès; +égarement qui fait hausser les épaules aux hommes qui raisonnent. De +notre côté aussi il faut nous remuer. Je ne puis rien vous dire de plus; +vous comprenez aussi bien que moi la position des choses. Dites à M. de +Romanzoff que vous êtes autorisé à signer une note et à la remettre de +concert. Je partage le sentiment de l'Empereur et suis de l'avis de la +note qu'il veut faire présenter. Mais rien n'est efficace s'il ne prend +une attitude haute et sérieuse. L'irritation par suite de l'arrestation +du courrier est générale ici et ne peut s'exprimer. Sur ce, je prie +Dieu, etc. + +Paris, le 9 avril 1809. + +M. de Caulaincourt, je reçois vos lettres des 22 et 23 mars. Je suis +fort aise de ce que vous me mandez des dispositions de la Russie et +surtout de M. Romanzoff. Champagny vous envoye un courrier pour vous +faire connoître la situation des choses. Les Autrichiens, après s'être +rassemblés en Bohême, sont revenus sur Salzbourg. Ils rétrogradent +aujourd'hui sur Wels. Ils sont fort surpris de la force de mes armées, à +laquelle ils ne s'attendoient pas. Effectivement, soit en Dalmatie, soit +en Italie, soit sur le Rhin, je leur opposerai 400,000 hommes. Tout est +en état. Le prince de Neuchâtel est au quartier général. Daru, tout le +monde est à l'armée. Une partie de ma garde et mes chevaux sont arrivés +il y a deux jours à Strasbourg. L'autre partie est ici ou arrive +d'Espagne. J'ai augmenté ma garde de deux régiments de tirailleurs et de +quatre régiments de conscrits. Je vous ai écrit par ma lettre du 24 mars +que si l'Empereur vouloit m'envoyer trois ou quatre divisions, du moment +qu'elles auroient passé la Vistule je me chargerais de leur nourriture +et de leur entretien; que, s'il veut agir isolément, il fasse marcher +un corps de troupes sur la Galicie. Un aide de camp du duc de Sudermanie +arrive demain à Paris. Je vous expédierai dans quelques jours un nouveau +courrier. J'attends d'attendre l'effet qu'aura fait la révolution de +Suède en Russie. Je vous envoyé l'ordre que j'ai donné au commandant de +l'escadre russe à Trieste. + +Paris, le 10 avril 1809[669]. + +M. de Caulaincourt, il résulte des mouvemens des Autrichiens et des +lettres que j'ai interceptées qu'ils commenceront les hostilités au plus +tard du 15 au 20. Le prince Kourakine m'a remis ce matin la lettre de +l'Empereur. J'ai reçu du duc de Sudermanie une lettre que j'ai montrée à +Kourakine. J'attendrai pour lui répondre si je recevrai encore des +nouvelles de Russie. Toutefois ma réponse sera vague. Champagny vous +écrit plus en détail. Si l'Empereur ne se presse pas d'entrer en pays +ennemi, il ne sera d'aucune utilité. Ses généraux seront prévenus du +moment où les hostilités auront commencé, quoique je pense que vous en +serez instruit avant par le chargé d'affaires russe à Vienne. Il paraît +par les lettres interceptées que l'empereur d'Autriche se rend lui-même +à un quartier général, probablement à Salzbourg. + +[Note 669: À dater de cette lettre cesse la correspondance directe +de Napoléon avec son ambassadeur en Russie.] + + + +II + +Napoléon a-t-il emporté en Russie les ornements impériaux? + +Dans une brochure fort rare, intitulée: _Petites causes et grands +effets, le secret de_ 1812, M. Sudre rapporte le fait suivant, d'après +M. Destutt de Tracy, qui prit part à l'expédition de Russie. Pendant la +marche sur Moscou, entre Wilna et Witepsk, M. de Tracy remarqua, dans la +colonne des bagages, un fourgon aux armes impériales, gardé par un +piquet de cavalerie: l'officier commandant ce détachement lui révéla que +le fourgon contenait les ornements impériaux; il l'avait appris par +l'indiscrétion d'un subalterne. Plus tard, M. de Tracy sut de l'un des +membres de la famille impériale la raison de ce transport: Napoléon +voulait, après une paix victorieuse, se faire couronner à Moscou +_empereur d'Occident, chef de la Confédération européenne,_ _défenseur +de la religion chrétienne_. (Cf. le _Supplément littéraire du Figaro_, 4 +mai 1895.) + +Dans la _Revue rétrospective_ (n° du 10 mai 1895), M. le vicomte de +Grouchy a publié divers extraits des _Mémoires du comte de Langeron_, +qui fit la campagne de 1812 au service de la Russie: on y lit, dans le +récit de la retraite, le passage suivant: «À cinq verstes de Wilna, sur +le chemin de Kovno, les Français laissèrent leurs dernières +voitures--entre autres celles de Napoléon. On y trouva ses +portefeuilles, ses habits, ses ordres, son sceptre et son manteau +impérial, dont un Kosak, dit-on, s'affubla.» (Cf. le _Supplément +littéraire du Figaro_, 11 mai 1895.) + +À ces témoignages, nous pouvons en ajouter un autre. Le 6 avril 1812, +Bernadotte disait à l'envoyé russe Suchtelen, en parlant de Napoléon et +pour mieux prouver l'extravagance de ses ambitions: «Il fait traîner en +Allemagne l'attirail du couronnement, probablement pour s'en faire +couronner empereur.» (_Recueil de la Société impériale d'histoire de +Russie_, XXI, 438.) Or, Bernadotte avait à Paris des correspondants, sa +femme entre autres, qui l'instruisaient assez exactement des incidents +caractéristiques et surtout des bruits répandus. + +De ces trois témoignages, aucun n'est concluant par lui-même; leur +concordance fait leur valeur et donne à penser. Cependant, les registres +de l'archevêché de Paris, où étaient déposés les ornements impériaux, +ceux qui avaient servi au sacre, ne portent aucune trace d'un +déplacement de ces insignes en 1812. Les ornements comprenaient, comme +on le sait, la couronne de laurier d'or que Napoléon plaça sur sa tête, +le sceptre, la main de justice, le manteau de velours pourpre doublé +d'hermine et semé d'abeilles, le collier, l'anneau et, de plus, ce qu'on +appelait les _honneurs de Charlemagne_, c'est-à-dire une couronne +pareille à celle attribuée par la tradition à cet empereur et qui +servait au sacre des rois de France, une épée de même style et le globe +impérial: ces derniers objets furent portés devant l'Empereur par des +maréchaux. La couronne de Charlemagne figura, sous le second Empire, au +Musée des souverains, avec quelques pièces de l'habillement de dessous +revêtu par Napoléon pendant la cérémonie du sacre; quant au manteau, +soi-disant pris par un Cosaque, il existe encore dans le trésor de +Notre-Dame. D'autre part, les comptes impériaux, qui nous ont été +intégralement conservés, ne mentionnent point que les ornements aient +été faits en double ou qu'il ait été procédé à la réfection d'aucuns +d'entre eux après 1812, bien que Napoléon ait agité le projet en 1813 de +faire couronner Marie-Louise, ce qui eût nécessité la réapparition des +insignes. Dans ces conditions, nous ne pouvons tenir pour établi le +fait du transport en Russie: il est certain toutefois que le bruit en a +couru dans certains milieux tenant de près à la cour, comme le prouvent +les propos recueillis par M. de Tracy et par Bernadotte. + + + +III + +Rapport du comte de Nesselrode à l'empereur Alexandre Ier (octobre +1811)[670]. + +Sire, en résumant d'après les ordres de Votre Majesté les idées que j'ai +eu l'honneur de lui soumettre dimanche, je pense qu'il serait inutile +d'entrer dans une longue énumération des événements qui nous ont +conduits au point où nous nous trouvons actuellement dans nos relations +avec la France. Il suffira de dire qu'elles ne sont plus ce qu'elles +furent après Tilsit et Erfurt, et que même, depuis le commencement de +cette année, les deux puissances se trouvent l'une vis-à-vis de l'autre +dans un véritable état de tension qui a constamment fait présumer que la +guerre éclaterait d'un moment à l'autre. Ce changement a déterminé Votre +Majesté à organiser et à rassembler des moyens de défense considérables. +Ses armées sont plus fortes qu'elles ne furent jamais; elles mettent son +empire à l'abri des suites d'une attaque imprévue, et comme nulle idée +d'agression, même dans un but purement défensif, n'entre dans ses vues, +l'objet de sa politique serait par là même déjà atteint si cette +attitude ne donnait, en appuyant le refus de traiter sur les intérêts de +la maison d'Oldenbourg, une extrême jalousie à l'empereur Napoléon et ne +lui faisait soupçonner des arrière-pensées. Dès lors, elle pourrait +devenir, sinon la cause, du moins le prétexte d'une guerre que Votre +Majesté désirerait éviter tant qu'elle pourra l'être sans que sa dignité +et les intérêts de son empire soient compromis par des sacrifices +incompatibles avec eux. Ce désir se fonde sur des raisons qui sont sans +la moindre réplique, et quand même elles n'existeraient pas, toute +guerre entreprise dans les conjonctures actuelles ne présenterait jamais +les chances d'un succès vu en grand. + +[Note 670: Archives de Saint-Pétersbourg.] + +Effectivement, il n'est que trop constaté que la destruction de l'ancien +système politique, tous les tristes bouleversements dont nous avons été +témoins, toutes les épouvantables innovations que nous avons vues naître +et se consolider, toutes les vexations que nous éprouvons et tous les +genres de nouveaux orages qui nous font trembler pour l'avenir, sont +l'effet de ces guerres solitaires, précipitées et mal combinées dans +lesquelles, depuis 1792, et surtout depuis 1805, les grandes puissances +se sont jetées, les unes après les autres, par des motifs très justes et +très louables, mais avec des moyens trop peu calculés pour leur assurer +le succès ou pour les garantir au moins contre des revers irréparables. +C'est dans cette catégorie qu'il faudrait malheureusement ranger toute +guerre que nous entreprendrions actuellement. Mais d'après tout ce qui +s'est passé, d'après les déclarations positives de l'empereur Napoléon +dans la conversation du 15 août, nous ne pourrions nous flatter de +l'éviter qu'en acceptant la négociation qu'on nous offre. Continuer à +nous y refuser serait, en mettant les torts apparents de notre côté, +autoriser, en quelque sorte, ses préparatifs contre nous. Ceux-ci +exigeraient que nous augmentassions les nôtres. La crise prendrait tous +les jours un caractère plus alarmant, et la guerre deviendrait à la fin +le seul moyen d'en sortir. L'objet réel de la négociation doit être de +nous faire connaître si le désir que l'empereur Napoléon témoigne de +s'arranger est sincère, s'il ne le met en avant en toute occasion que +parce qu'il voit que nous y répugnons, ou si, en effet, il ne croit pas +le moment venu d'exécuter contre nous des projets dont malheureusement +l'existence est constatée par de trop irrécusables indices. Dans cette +dernière hypothèse, il serait possible de profiter de l'état actuel des +choses pour parvenir à un arrangement dont le fond et les formes +tendraient également à améliorer notre situation présente et à nous +assurer un intervalle de repos qui, sagement employé, préparerait des +avantages bien plus solides que quelque bataille gagnée aujourd'hui +contre les Français. À cet effet, il faudrait saisir sans hésitation et +de la meilleure grâce le moyen qu'on nous offre de terminer les +différends actuels et envoyer le plus tôt possible à Paris un homme qui +fût capable de conduire une affaire aussi importante, qui jouît de toute +la confiance de Votre Majesté et qui, connaissant à fond ses intentions, +pût être muni du pouvoir de conclure tout ce qui serait d'accord avec +elles, en même temps qu'il entrerait vis-à-vis de l'empereur Napoléon +dans des explications franches et précises, telles qu'elles ne lui ont +guère été données jusqu'ici que par le duc de Vicence, ce qui n'a +produit que peu d'effet parce qu'il ne se voit pas obligé de les +regarder comme officielles. Il est à regretter que cette marche n'ait +point été adoptée dès le printemps où les revers qui épuisèrent les +armées françaises en Espagne auraient rendu l'empereur Napoléon plus +coulant sur les termes d'un semblable arrangement; mais les succès +brillants que le général Kutuzof vient de remporter en Turquie ont +réparé ce mal, et si, comme il est à espérer, une paix honorable et +modérée en devient le résultat, le moment présent sera peut-être plus +propice encore. Toute démarche pacifique faite après cette paix ne peut +manquer de produire un bon effet et de détruire l'appréhension qu'on +paraît nourrir en France que nous n'attendons que ce résultat pour +éclater. + +Les principaux objets dont il peut être question dans cette négociation +sont: + + 1. Les intérêts des ducs d'Oldenbourg; + 2. La diminution des forces respectives sur la frontière; + 3. La situation présente et future du duché de Varsovie; + 4. La situation présente et future de la Prusse; + 5. Les relations commerciales de la Russie. + +1° Je place en première ligne les affaires d'Oldenbourg, non point que +ce point soit d'une importance supérieure en comparaison des autres, +mais parce que c'est le seul qui jusqu'ici ait été mis en avant comme un +grief contre le gouvernement français, et que la dignité de Votre +Majesté exige qu'on lui donne réparation pour l'injure faite à des +princes alliés de sa maison. Cependant, comme nous n'avons pu ni voulu +protester contre la mesure générale dans laquelle le territoire de ces +princes est compris, et que, sans une guerre heureuse avec la France, +nous ne pourrions nous flatter de l'amener à une restitution pure et +simple du duché d'Oldenbourg, il ne nous reste qu'à accepter le principe +d'un dédommagement. Mais le choix en est difficile. Erfurt ou tout autre +territoire situé au milieu de la Confédération du Rhin serait +insuffisant et continuellement exposé au sort que le duché d'Oldenbourg +vient d'éprouver. Au reste, la France n'a rien de disponible, et Votre +Majesté professe une politique trop libérale pour vouloir que l'on +dépouille qui que ce soit. La seule manière d'arranger cette affaire +serait donc d'échanger nos droits sur l'Oldenbourg, à la cession +desquels l'empereur Napoléon tient infiniment, contre tels sacrifices +qui prouveraient qu'il veut réellement la paix, en un mot contre des +arrangements, tels qu'ils seront exposés plus bas. + +2° La diminution des forces respectives sur la frontière. + +Loin de moi l'idée d'affaiblir en quoi que ce soit notre position +militaire ou de désirer que l'on cessât les sages travaux ordonnés pour +l'établissement d'un nouveau système de fortifications! Mais tout en +retirant de nos frontières une partie de nos forces, nous conserverions +toujours la faculté de les placer en échelons dans des positions où +elles seraient à portée de se concentrer et d'arriver à temps sur le +point menacé toutes les fois que les dispositions de la France nous +annonceraient une attaque prochaine, un danger réel. En se portant, par +conséquent, à une réciprocité parfaite de mesures, nous accorderions peu +et gagnerions beaucoup, car si l'empereur Napoléon a la volonté sérieuse +de faire cesser la crise actuelle, il ne peut guère se refuser: + +1° À une réduction effective de la garnison de Dantzig, accompagnée de +quelque stipulation qui en fixerait le minimum; + +2° À l'engagement de ne pas envoyer de troupes françaises dans le duché +de Varsovie. + +Si on pouvait y ajouter une troisième stipulation par laquelle l'armée +du duché serait limitée à un nombre plus conforme aux moyens pécuniaires +de cet État, ce serait sans doute un avantage. Il n'y aurait, il me +semble, aucun inconvénient de le tenter. + +3° Je n'ai jamais attaché un grand prix à une déclaration formelle ou à +un traité par lequel l'empereur Napoléon s'engagerait à abandonner une +fois pour toutes ce qu'on appelle _le rétablissement de la Pologne_, car +tant que nous serons en paix avec lui, il n'y songera pas, et si la +guerre a lieu, aucune convention ne l'en empêcherait. Cependant, comme +dans plusieurs occasions il s'est prononcé à cet égard d'une manière +très positive, on pourrait toujours en prendre acte pour insérer dans le +traité un article renfermant cette déclaration, bien entendu qu'il ne +nous soit pas mis en ligne de compte pour plus qu'il ne vaut, qu'il ne +serve pas de prétexte pour être moins facile sur d'autres d'un plus +grand intérêt, car le seul avantage réel qui en résulterait serait +peut-être l'effet qu'il pourrait produire sur l'esprit des Polonais. + +4° Je regarde comme beaucoup plus important et même comme l'objet le +plus essentiel de l'arrangement un article qui assurerait pour quelque +temps l'existence politique de la Prusse. Votre Majesté ne peut être +indifférente au sort d'une puissance que, malgré l'état +d'affaiblissement où elle se trouve, on doit toujours envisager soit +comme l'avant-garde des forces avec lesquelles Napoléon envahira tôt ou +tard la Russie, soit comme celle que la Russie opposera à ses projets. +Le but véritable de l'arrangement, celui même qu'il faudrait hautement +prononcer vis-à-vis de la France, étant le maintien de la tranquillité +générale, toute stipulation à cet égard serait nécessairement vaine et +sans effet, si le territoire prussien ne devenait pas libre. La France a +déclaré que toute invasion de notre part dans le duché de Varsovie +amènerait la guerre; pourquoi n'y répondrions-nous pas que toute attaque +de la sienne contre la Prusse, tout envoi de troupes dans ce pays au +delà du nombre fixé par les traités pour les garnisons des places de +l'Oder équivaudrait à une déclaration de guerre? D'ailleurs, on ne +demanderait à la France que de remplir scrupuleusement les engagements +qu'elle a contractés en 1808 vis-à-vis de la Prusse et qui sont moins +avantageux que ce que le traité de Tilsit stipule en faveur de ce pays. +Elle ne ferait autre chose que de s'engager également envers nous à +évacuer les places de l'Oder à fur et à mesure que le gouvernement +prussien s'acquitterait de l'arriéré de ses contributions, et, comme +plus de la moitié en est payé, Glogau devrait être immédiatement +restitué. Pour faciliter à la Prusse les moyens de se libérer envers la +France, on pourrait peut-être tirer parti de l'article du traité de +Tilsit qui stipule en sa faveur une cession de trois cent mille âmes +dans le cas où le pays d'Hanovre ne serait pas rendu à l'Angleterre. La +France ayant disposé de ce pays, je ne sais pas pourquoi on lui ferait +grâce de cet article, à elle qui jamais ne fait grâce de rien. Tout ce +qui peut, en général, faire cesser le prétexte sous lequel l'empereur +Napoléon occupe encore les places de l'Oder est bon et ne saurait se +plaider avec trop d'énergie. Ce ne sera que lorsqu'il n'y aura plus de +troupes françaises sur son territoire que la Prusse recouvrera la +possibilité de prendre, dans toutes les circonstances, un parti conforme +à ses vrais intérêts, et, comme c'est à nous qu'elle en sera redevable, +il faut espérer qu'elle ne suivra d'autre direction que celle que les +dispositions de sa nation et surtout de l'armée semblent déjà +actuellement lui indiquer. + +5º Les relations commerciales de la Russie. + +Votre Majesté s'étant refusée aux dernières instances de Napoléon +relativement aux nouvelles extensions du soi-disant système continental, +à l'adoption du tarif de Trianon[671], à l'exclusion des neutres, elle +ne saurait se relâcher sur aucun de ces points. Ce refus, comme tout ce +qui tend à distinguer la Russie de cette foule de faibles alliés +aveuglément soumis aux volontés arbitraires et capricieuses de la +France, était honorable et bien calculé, et plutôt la rupture de la +négociation et peut-être même la guerre que quelque stipulation qui nous +empêcherait de persévérer dans le système que nous avons suivi cette +année à l'égard du commerce! + +[Note 671: Tarif portant un droit de 50 pour 100 sur les +marchandises coloniales.] + +Voilà les bases sur lesquelles la négociation doit s'établir et sur +lesquelles doit être fondé l'arrangement qui en serait le résultat. Mais +supposé qu'il réussisse de la manière la plus satisfaisante, il y a +encore un point capital qui est presque à envisager comme la clef de la +voûte: _que l'Autriche soit invitée à le garantir_. + +L'empereur Napoléon ayant lui-même offert cette garantie[672], ne +pourrait pas justement la décliner. La cour de Vienne aurait les +meilleures raisons de s'y prêter, et il n'en résulterait que de grands +avantages pour elle comme pour nous. + +[Note 672: Allusion sans doute à la garantie réciproque que Napoléon +avait proposée en 1809 entre la France, la Russie et l'Autriche.] + +La Russie et l'Autriche, c'est-à-dire les deux seules puissances +continentales dont aujourd'hui la réunion produirait encore un +contre-poids efficace à l'énorme pouvoir de la France, se trouveraient +pour la première fois depuis six ans unies non seulement par un intérêt +commun, car celui-là n'a jamais cessé d'exister, mais par un lien +positif et avoué. Il n'y a pas dans tout le cercle des rapports +politiques un objet sur lequel les intérêts bien entendus des deux +puissances ne soient pas absolument d'accord. Je n'en excepte pas même +les affaires de la Turquie, car, quoique relativement à ce seul article +on puisse concevoir une diversité de vues entre elles, considération qui +ajoute un si puissant motif à tous ceux qui doivent faire désirer un +prompt dénouement de la guerre de Turquie, je n'en suis pas moins +convaincu qu'un véritable homme d'État en Russie sacrifierait dans les +circonstances actuelles un grand avantage local plutôt que de +mécontenter l'Autriche, tout comme un véritable homme d'État en Autriche +consentirait à des résultats généralement contraires à son système +plutôt que de s'aliéner la Russie ou de voir porter atteinte à sa +considération par une paix conclue sur des bases trop différentes de +celles qui jusqu'ici ont été mises en avant. Cette paix aurait l'immense +avantage d'écarter entre la Russie et l'Autriche tous les motifs de +jalousie qui peuvent subsister, tandis que l'acte de garantie du traité +conclu avec la France légaliserait, pour ainsi dire, entre elles des +communications confidentielles et suivies, et habituerait les deux cours +à penser et à agir dans le même sens pour tous les grands intérêts de +l'Europe et deviendrait le germe d'une alliance formelle dont le but +serait de stipuler et les mesures qu'il y aurait à opposer aux atteintes +que la France pourrait porter à l'arrangement garanti, et les secours +qu'il faudrait mutuellement se prêter. Je regarde un concert entre ces +deux puissances comme la seule planche de salut qui soit restée après +tant de naufrages; si d'ici à quelque temps il n'est point solidement +établi et que l'Autriche ne trouve pas moyen de rétablir ses finances et +son armée pour qu'il ne soit pas sans force et par conséquent sans +utilité, c'en est fait de nos dernières espérances, tout périt sans +retour. L'effet le plus funeste d'une explosion prématurée entre la +France et la Russie serait de rendre ce concert impossible; le plus +grand bienfait d'un arrangement pacifique sera de le préparer et de le +favoriser. + +Pendant l'époque de paix plus ou moins raffermie qui suivrait un +arrangement pareil, la Russie et l'Autriche auraient, l'une et l'autre, +le temps de s'occuper de leur intérieur, de rétablir leurs finances et +leurs armées. Leur union et leur confiance mutuelle faciliteraient ces +opérations. Dans les conjonctures les plus périlleuses, c'est beaucoup +que de savoir que tous les plans, toutes les démarches, tous les +efforts, n'ont à prendre qu'une seule direction, de pouvoir compter sur +un voisin fidèle, de ne plus craindre de diversion sur nos flancs, +d'être bien convaincu que les progrès que ces deux puissances feraient +pour la restauration de leurs forces ne donneraient de jalousie qu'à +celui qu'au fond de leur pensée elles regardent comme leur seul ennemi. + +Si dans cet intervalle de paix l'empereur Napoléon se portait à quelque +nouvel envahissement, la Russie et l'Autriche trouveraient dans l'acte +de garantie un prétexte légal de s'y opposer, et le jour où ces deux +puissances oseront pour la première fois avouer les mêmes principes et +faire entendre le même langage au gouvernement français, sera celui où +la liberté de l'Europe renaîtra de ses cendres. Ce sera l'avant-coureur +de la résurrection d'un équilibre politique sans lequel, quoi qu'on +fasse, la dignité des souverains, l'indépendance des États et la +prospérité des peuples ne seront que de tristes souvenirs. + +C'est ainsi que, d'une mesure bien calculée, résulterait une foule +d'avantages, et que Votre Majesté, en conjurant l'orage, verrait sortir +des fruits de sa sagesse les germes d'un véritable état de paix qui, +s'il est compatible avec l'existence de l'empereur Napoléon, ne +pourrait, dans l'état déplorable où se trouvent toutes les puissances, +tant sous le rapport moral que sous celui de leurs moyens physiques, +être obtenu que de cette manière. + +On objectera peut-être que tous ces beaux rêves, n'étant bâtis que sur +la bonne foi du gouvernement français, s'évanouiront du moment où l'on +s'apercevrait qu'en offrant de négocier il n'a voulu que cacher son jeu, +gagner du temps ou nous tendre un piège. Mais même si tel était le cas, +nous n'aurions encore rien perdu, en nous prêtant à ces démonstrations +pacifiques. La guerre n'ayant point été déclarée au printemps, tout +délai doit tourner en notre faveur. Le moment actuel, malgré tout ce +qu'on peut dire sur la guerre d'Espagne, serait un des plus funestes que +nous pourrions choisir. L'ancienne règle qui veut que telle chose que +notre adversaire paraît éviter doit par cela même nous convenir, n'est +pas admissible sans restriction. Mon adversaire peut avoir de très +bonnes raisons pour ne pas vouloir aujourd'hui ce qui n'en sera pas +moins en dernier résultat entièrement à son avantage. Je crois n'avoir +besoin de donner aucun développement à ce raisonnement, les idées de +Votre Majesté sur l'utilité d'éviter la guerre m'ayant paru entièrement +fixées, comme en général sur les moyens d'y parvenir. À ceux que j'ai +osé lui soumettre, elle a objecté qu'en vidant les différends actuels +par un arrangement, le grief que la France nous a donné par la réunion +d'Oldenbourg disparaîtrait, et qu'elle voudrait s'en réserver un afin +d'en profiter pour rouvrir ses ports dans telle circonstance où +l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état de lui faire la guerre +pour cette seule raison. Je pense qu'à cet égard Votre Majesté Impériale +pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui +certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de +plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne +sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur +l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre +Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne +saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une +expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne +saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si +d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de +défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent +avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la +guerre. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE PREMIER + +LA RUSSIE SE PRÉPARE À ATTAQUER. + +Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier +prépare contre Napoléon une campagne offensive.--Son grief +apparent.--Son grief réel.--Appel secret aux Varsoviens par +l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la +Pologne à son profit et se faire le libérateur de +l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression +générale.--Aspect des différents États.--Le duché de Varsovie.--Misère +dorée.--Napoléon a mis partout contre lui les intérêts matériels.--La +Prusse: le roi, le cabinet, les partis, l'armée, l'esprit public.--La +Suède: débuts de Bernadotte comme prince royal: traits +caractéristiques.--Le roi et les deux ministres dirigeants.--L'intérêt +économique rapproche la Suède de l'Angleterre.--Situation sur le Danube: +la paix des Russes avec la Porte paraît prochaine.--L'Autriche: +l'empereur, l'impératrice, l'opinion publique, l'armée.--Puissance de la +société.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie +russe.--Metternich craint d'encourir la disgrâce des salons.--L'empereur +orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne française.--Le +vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspération croissante.--Réveil et +progrès de l'esprit national.--Sociétés secrètes.--Autres foyers +d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'état des +esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise +économique.--Fidélité des masses à l'Empereur.--L'imagination populaire +reste possédée de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes +et élevées se détachent.--Conspiration +latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre médite de consommer son +rapprochement économique avec nos ennemis.--Réponse de Czartoryski par +voies mystérieuses.--Objections du prince; ses méfiances.--Garanties +réclamées et questions posées.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet à +la Pologne autonomie et régime constitutionnel.--Il fait l'énumération +détaillée de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et +séduire les Polonais.--Condition à laquelle il subordonne son entrée en +campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie +secrète d'Alexandre Ier.--Il offre à l'Autriche la Valachie et la moitié +de la Moldavie en échange de la Galicie.--Tentatives auprès de la +Prusse et de la Suède.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef à +Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrédite un envoyé spécial +auprès de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance +secrète.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'émigrés +allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de +Vicence.--Il donne le change à cet ambassadeur sur ses desseins et ses +armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hanséatiques et +la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projeté par +l'Empereur.--Alexandre affirme et répète qu'il n'attaquera +jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations +extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu à son +poste en raison de sa nullité.--Protestation officielle au sujet de +l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour +d'Alexandre.--Continuité du plan poursuivi par nos ennemis à travers +toute la période de la Révolution et de l'Empire: ils ne renoncent +jamais à l'espoir de renverser intégralement la puissance française et +de tout reprendre. + + +CHAPITRE II + +PROJETS DE L'EMPEREUR. + +Napoléon au commencement de 1811.--Maître de tout en apparence, il sent +l'inefficacité des moyens employés jusqu'à ce jour pour réduire +l'Angleterre et conquérir la paix générale.--Le blocus demeure inutile +tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Masséna +devant Torres-Vedras.--Le Nord préoccupe Napoléon et l'empêche de porter +un coup décisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie +et l'Angleterre.--Méfiance progressive: indices révélateurs: l'ukase +prohibitif.--Colère de Napoléon: paroles caractéristiques.--Les Polonais +de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napoléon décide de préparer +lentement et mystérieusement une campagne en Russie.--Comment il conçoit +cette gigantesque entreprise.--Quelle est à ses yeux la condition du +succès.--Dix-huit mois de préparation.--Projet pour 1811; projet pour +1812.--Mode employé pour recréer en Allemagne une force +imposante.--L'année de couverture.--Envoi de troupes à +Dantzick.--Précautions prises pour dissimuler l'importance et le but de +ces préparatifs.--Napoléon reste militairement et diplomatiquement en +retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports +avec la Prusse.--L'Autriche et les Principautés.--Rapports avec la +Turquie.--Première brouille entre Napoléon et le prince royal de +Suède.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce +retour.--Demande de la Norvège.--Protestations simultanées à l'empereur +de Russie.--Bernadotte sera à qui le payera le mieux, sans être jamais +complètement à personne.--L'Empereur décline toute conversation au sujet +de la Norvège.--Audience donnée à l'aide de camp du prince.--Bernadotte +réitère ses instances et ses promesses.--Napoléon refuse de s'allier +prématurément à la Suède.--Ses rapports avec la Russie durant cette +période.--Mélange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser +le duc d'Oldenbourg.--Réquisitoire violent et emphatique contre +l'ukase.--Pourquoi Napoléon affecte de prendre au tragique cette mesure +purement commerciale.--Demande d'un traité de commerce.--Grief secret et +prétention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du +blocus domine à ses yeux toutes les autres: il évite encore de la +soulever.--Sa longue et remarquable lettre à l'empereur +Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons +profondes qui portent l'Empereur à envisager comme probable une guerre +dans le Nord et à y voir le couronnement de son oeuvre.--Napoléon égaré +par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant à la +guerre si la Russie rentrait dans le système continental, mais il +n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napoléon cherchent +respectivement à s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812, +l'avantage du choc offensif. + + +CHAPITRE III + +LE MOYEN DE TRANSACTION. + +Les armées russes se rapprochent de la frontière.--Marche vers le duché +de Varsovie.--Points de concentration.--L'armée du Danube détache +plusieurs de ses divisions.--Précautions prises pour assurer le secret +de ces préparatifs.--La frontière étroitement gardée.--Les +réserves.--Bruits répandus à Pétersbourg et dans les provinces +polonaises.--Avis décourageants de Czartoryski.--La fidélité des chefs +varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se dérobe à une +alliance et même à une promesse de neutralité.--L'influence de +l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile à la Russie: moyen +imaginé pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie +féminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entrée possible des +Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser à formuler une réponse +comminatoire.--Déceptions successives d'Alexandre.--Il suspend +l'exécution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le +chancelier Roumiantsof préconise une politique de rapprochement avec la +France.--Il croit avoir trouvé un moyen de solution.--Idée de demander à +Napoléon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du +territoire varsovien.--Alexandre se prête à un essai de conciliation sur +cette base.--Caractère insolite de la négociation qui va s'ouvrir.--Le +souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu'à demi-mot et +par périphrases.--On propose une énigme à Caulaincourt, en lui +fournissant quelques moyens de la déchiffrer.--Le Tsar confie à +Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignité et habileté de son +langage.--La métaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son +rappel et reste à Pétersbourg en attendant l'arrivée de son successeur, +le général comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Départ de +Tchernitchef pour Paris. + + +CHAPITRE IV + +L'ALERTE. + +Naissance du roi de Rome.--Anxiété de la population.--Explosion +d'allégresse.--Émotion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les +Varsoviens signalent au delà de leur frontière quelques mouvements +suspects.--Incrédulité de Davout.--Renseignements venus de Suède et de +Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par +peur et tâche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de +l'armée d'Orient remontent vers la Pologne, il commence à +s'émouvoir.--Mesures de précaution.--Napoléon aimerait mieux éviter la +guerre que d'avoir à la faire tout de suite.--Il se résigne à l'idée +d'une transaction.--Départ de Lauriston.--Nouvelle lettre à l'empereur +Alexandre: appel à la confiance.--Arrivée de Tchernitchef: l'Empereur +le reçoit aussitôt.--Quatre heures de conversation.--Vivement pressé, +Tchernitchef finit par répéter la métaphore du comte +Roumiantsof.--Napoléon se figure d'abord que la Russie lui demande le +duché tout entier.--Mouvement de révolte et de colère.--Dantzick ou +Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Système de +ménagements.--Tchernitchef comblé d'attentions et de gâteries.--Savary +s'avise spontanément de couper court aux investigations de cet +observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le +_Journal de l'Empire_.--Article du 12 avril.--_Les +nouvellistes._--Esménard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre +de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le +rédacteur du journal.--Arrivée de Bignon à Varsovie.--Tumulte d'avis +contradictoires.--Poniatowski reçoit communication _par miracle_ des +lettres écrites à Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet +d'invasion surpris et éventé.--Les découvertes de Poniatowski confirmées +par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme +générale.--La guerre en vue.--Activité de l'Empereur.--Les fêtes de +Pâques 1811.--Napoléon prépare l'évacuation du duché et reporte sur +l'Oder sa ligne de défense.--Davout invité à se diriger éventuellement +sur ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le +soutenir.--Négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la +Turquie.--Napoléon ne renonce pas à éviter la guerre.--Ses efforts +persévérants pour s'éclairer sur les désirs et les prétentions +d'Alexandre.--Lettre inédite à Caulaincourt.--On cherche à faire parler +Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de +Duroc.--Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole +positive.--Changement dans le ministère.--Le duc de Bassano substitué au +duc de Cadore.--Seconde lettre à Caulaincourt: _si ce que les Russes +désirent est faisable, cela sera fait_.--Napoléon reste en garde: la +Prusse et la frontière russe en observation.--Avis plus rassurants: +phénomène d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napoléon +interrompt ses négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la +Turquie.--Il modère ses préparatifs militaires sans les +discontinuer.--Doutes qu'il conserve sur les causes de l'alerte: il +tient passionnément à pénétrer le secret de la Russie. + +CHAPITRE V + +RETOUR DU DUC DE VICENCE. + +Contre-coup à Pétersbourg de l'émotion suscitée en Allemagne et en +France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint +que Napoléon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque +n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens +contraire.--Wellesley donne à l'Europe des leçons de guerre +défensive.--Il fait école.--Le général Pfuhl et son plan.--Peu à peu, +Alexandre incline vers un système purement défensif.--Il voudrait éviter +la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duché de +Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Réponse par allusions et +sous-entendus aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur +Alexandre et le roi de Rome.--Arrivée de Lauriston.--Gracieux +accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour déterminer Napoléon à +lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la résolution de +se défendre à toute extrémité: solennité et sincérité de cette +déclaration.--Émotion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son +retour en France.--Il va trouver l'Empereur à Saint-Cloud.--Sept heures +de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions +pacifiques d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux +questions corrélatives.--Napoléon repousse l'idée de diminuer la +garnison de Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la nécessité d'opter +entre la Pologne et la Russie.--La pensée de l'Empereur passe par des +alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt +signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et +les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la +Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur ébranlé; +son interlocuteur croit avoir cause gagnée.--Napoléon fait le +dénombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au +cerveau.--Il croit que tout se réglera par une bataille.--Suite de la +conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de +Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales. + + +CHAPITRE VI + +L'AUDIENCE DU 15 AOÛT 1811. + +Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de +Vicence.--Il ne croit plus à l'imminence des hostilités et ralentit ses +préparatifs.--Il soupçonne plus fortement Alexandre de vouloir un +lambeau de la Pologne, mais réserve jusqu'à plus ample informé ses +déterminations finales.--Baptême du roi de Rome.--Coups de sifflet au +Carrousel: placards séditieux.--Tchernitchef relève ces +symptômes.--L'Empereur à Notre-Dame.--Discours au Corps législatif: +allusions à la Pologne.--Lauriston rappelé à la fermeté.--Difficulté de +trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les préparatifs de +guerre se développent en silence.--L'Europe moins inquiète.--La +diplomatie et la société en villégiature.--Stations thermales de la +Bohême.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Opérations +de Razoumowski.--La discussion continue à Pétersbourg.--Le dissentiment +entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence +d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte à la +même époque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se dérober à +tout arrangement et perpétuer le conflit.--Il décline la médiation +autrichienne et prussienne.--Procédés évasifs et dilatoires.--Napoléon +s'aperçoit de ce jeu et constate en même temps de nouvelles infractions +au blocus.--Explosion de colère.--La journée du 15 août aux +Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trône.--Prise à partie de +Kourakine.--Napoléon déclare qu'il ne cédera jamais un pouce du +territoire varsovien.--Son langage coloré et vibrant: ses comparaisons, +ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilité de placer un +mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--_Travail avec Sa +Majesté._--Napoléon fait composer sous ses yeux un mémoire justificatif +de sa future campagne: importance de cette pièce: elle fait l'historique +du conflit et met supérieurement en relief le noeud du +litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empêchent Napoléon de faire +droit aux désirs soupçonnés de la Russie.--Le duché de Varsovie et le +blocus.--La guerre est à la fois décidée et ajournée.--Napoléon se fait +une règle de prolonger avec Alexandre des négociations fictives, de +préparer lentement ses alliances de guerre et de donner à ses armements +des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de +l'irruption en Russie. + + +CHAPITRE VII + +SUITE DES PRÉPARATIFS. + +Réponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes +d'explications.--Instances à la fois pressantes et vagues.--Ce que ni +l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos +préparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'armée +varsovienne.--Les contingents allemands.--L'armée de Davout.--L'armée +des côtes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'armée +d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matériel.--Minutieux +efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les +transports: moyens employés pour vaincre la nature et les +espaces.--Universelle prévoyance.--Napoléon excessif en tout.--Il ruse +tour à tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail +parallèle d'Alexandre.--Formation des armées russes en deux groupes +principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche à +reprendre la libre disposition de son armée d'Orient en hâtant sa paix +avec la Porte.--Service demandé à l'Angleterre.--Napoléon incite les +Turcs à continuer la guerre.--Causes de sa lenteur à s'assurer de +l'Autriche, de la Prusse et de la Suède.--Dangers de cette +politique.--Bernadotte rentre en scène.--Départ de la princesse +royale.--L'été à Drottningholm.--Contrebande effrénée; rapports avec +l'Angleterre.--Langage de la France: modération relative.--Le baron +Alquier part spontanément en guerre contre la Suède.--Note +injurieuse.--Réplique sur le même ton.--Scène extraordinaire entre +Alquier et Bernadotte.--Déplacement de l'irascible ministre.--Mise en +interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de +Napoléon sur la Suède.--Alternatives de rigueur et de longanimité.--Une +crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer +les conditions. + + +CHAPITRE VIII + +LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE. + +Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose à +l'Empereur.--Pièce fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la +Russie et cherche à l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de +Scharnhorst.--Armements illicites et précipités: explication donnée à +l'Empereur.--Napoléon ne veut pas détruire la Prusse; caractère spécial +de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse +dérange toutes ses combinaisons.--Premières remontrances.--Napoléon +détruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un désarmement complet et +une obéissance sans réserve.--Continuation des armements.--Mobilisation +déguisée.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catégorique.--Soumission +apparente.--Crédulité de Saint-Marsan.--Tout le monde ment à +l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la +continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La +Prusse à la torture.--Incident Blücher.--Suprême exigence.--Napoléon +fait en même temps ses propositions d'alliance.--Affres de la +Prusse.--Retour de Scharnhorst: résultats de sa mission.--Entrevues +mystérieuses de Tsarskoé-Selo; Alexandre blâme les agitations et les +imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention +militaire.--Affreuses perplexités de Frédéric-Guillaume.--Motifs qui le +poussent à subir l'alliance française.--Suprême espoir du parti de la +guerre.--L'idée fixe du roi.--Recours à l'Autriche.--Scharnhorst part +pour Vienne sous un déguisement et un faux nom.--Mission +Lefebvre.--Napoléon perd patience; il incline plus fortement à détruire +la Prusse et à faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le +Danube.--Projet demandé au prince d'Eckmühl.--Plan +d'écrasement.--Napoléon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez +elle quelque disposition à se soumettre.--La négociation d'alliance fait +un second pas.--Scharnhorst à Vienne.--Metternich le trompe d'abord et +l'éconduit ensuite.--Déception finale.--La Prusse aux pieds de +l'Empereur.--Ouvertures de Napoléon à Schwartzenberg.--Raisons subtiles +qui déterminent Metternich à hâter ses accords avec la France.--Le +partage de la Prusse.--Réactions successives.--Alexandre revient au +système de la défensive.--Nesselrode en congé.--Son plan de +pacification.--_La clef de voûte:_ rôle réservé à l'Autriche.--La paix +doublée d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de +Talleyrand.--Alexandre livre à Nesselrode le secret de son +inflexibilité.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler +une démarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: nécessité +de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annoncé et perpétuellement +ajourné.--Fausse interprétation de certaines paroles de +l'Empereur.--Mauvaise foi réciproque.--Le frère d'armes +d'Alexandre.--Napoléon avoue ses projets belliqueux à l'ambassadeur +d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin +libre jusqu'en Russie: fatal succès. + + +CHAPITRE IX + +MARCHE DE LA GRANDE ARMÉE. + +La Grande Armée doit se composer d'une agglomération d'armées.--Position +des différentes unités.--Proportions colossales.--Concentration à +opérer: péril à éviter.--Plan de l'Empereur pour réunir ses forces et +les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour +assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de +nuit.--Instruction caractéristique à Lauriston.--Système de +dissimulation renforcée et progressive.--Accumulation de +stratagèmes.--Tchernitchef devient gênant: sa mise en +observation.--Conversation et message de l'Élysée.--Napoléon formule +enfin ses exigences en matière de blocus.--Sincérité relative de ses +propositions: leur but principal.--Départ de +Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre +le ministère de la police et celui des relations extérieures: rôle du +préfet de police.--Découverte et arrestation des coupables.--Dix ans +d'espionnage et de trahison.--Procès en perspective.--Napoléon refrène +sa colère.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour +l'empêcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'armée +d'Italie.--Universel ébranlement.--Traité dicté à la Prusse.--Alarme à +Berlin; arrivée des Français.--Prise de possession.--Le pays de la +haine.--Marche au Nord.--Échelons successifs.--Rôle réservé au +contingent prussien.--Traité avec l'Autriche.--Appel à la Turquie: +Napoléon espère revivifier et soulever l'Islam.--Rôle réservé à la +cavalerie ottomane.--L'Empereur se résigne à négocier avec +Bernadotte.--Ouvertures à la princesse royale.--Saisie antérieure de la +Poméranie suédoise: conséquences de cet acte.--Premiers +mécomptes.--Arrivée et déploiement de nos armées sur la Vistule.--Départ +projeté et différé.--Lutte contre la famine.--Conversation avec +l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt à la guerre: efforts +persistants et infructueux de Napoléon pour le ramener et le +convaincre.--État d'esprit de l'Empereur.--Son langage à Savary et à +Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napoléon subit déjà l'attraction +de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rêves +vertigineux.--Au delà de Moscou.--L'Orient.--L'Égypte.--Les +Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprême +apothéose. + + +CHAPITRE X + +ALEXANDRE ET BERNADOTTE. + +Impassibilité d'Alexandre pendant nos premières marches.--Nos ennemis +craignent de sa part une défaillance.--Ils désirent un secours.--Arrivée +à Pétersbourg d'un envoyé extraordinaire de Suède.--Bernadotte veut se +faire l'artisan de la rupture définitive et le promoteur d'une dernière +coalition.--Son plan d'opérations diplomatiques et militaires; son +arrière-pensée.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la +Norvège.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience +capitule.--Envoi de Suchtelen en Suède.--Négociation en partie +double.--Défiance réciproque.--La politique de l'Empereur, la politique +du chancelier.--Arrivée du message de l'Élysée.--Agitation mondaine: +lutte des partis.--Alexandre demeure inébranlable, mais il se sert des +propositions françaises auprès de Loewenhielm pour l'amener à réduire +ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprès de Suchtelen des +offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux +traités.--Duel de générosité.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa +réponse aux propositions françaises et signifie ses +exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'évacuer la Prusse et les +pays situés au delà de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige: +ce qu'offre la Russie en échange.--Conciliation impossible.--Efforts de +nos ennemis pour se débarrasser de Spéranski.--Causes profondes et +motifs déterminants de sa disgrâce.--La soirée et la nuit du 17 mars; +l'exil.--Alexandre se livre complètement à l'émigration +européenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours +Armfeldt.--Opérations de Bernadotte.--Les soirées au palais royal de +Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les +hostilités.--Départ d'Alexandre pour Wilna; sa dernière entrevue avec +Lauriston.--Il incline encore une fois à pousser ses troupes en avant; +incident fortuit qui le ramène et le fixe au système de l'absolue +défensive.--La fatalité pèse déjà sur l'Empereur. + + +CHAPITRE XI + +L'ULTIMATUM RUSSE. + +Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blâme son gouvernement.--Il +continue à désirer la paix et à célébrer l'alliance.--Procès de haute +trahison.--Discours du procureur général.--Interrogatoire des prévenus; +responsabilités inégales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de +Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de +l'accusation.--Arrivée de l'ultimatum.--Kourakine à Saint-Cloud.--Colère +et inquiétude de l'Empereur.--Alerte passagère.--Napoléon veut à tout +prix détourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-même à son +heure.--Proposition d'armistice éventuel.--Envoi de Narbonne à Wilna; +caractère et but de cette mission.--Démarche à effet auprès de +l'Angleterre.--Le gouvernement français se donne l'air d'accepter une +négociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est +ensuite remis de jour en jour, dupé et mystifié de toutes manières.--Ses +yeux commencent à s'ouvrir.--Réquisitions pressantes.--Symptômes +alarmants.--Exécution de Michel.--Nouvel enlèvement de +Wustinger.--Départ de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperçoit qu'on +l'abuse et qu'on le joue; un subit accès d'exaspération le jette hors de +son caractère.--Il réclame ses passeports; cette démarche équivaut à une +déclaration de guerre.--Contre-temps également fâcheux pour les deux +empereurs.--Départ de Napoléon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du +_Moniteur_.--Napoléon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser +Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle +conférence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matière; il +soulève une difficulté de procédure: question des pouvoirs.--Le ministre +échappe à l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu à +son poste.--Napoléon est parvenu à éloigner momentanément la rupture. + + +CHAPITRE XII + +DRESDE. + +À travers l'Allemagne.--Arrivée à Dresde.--Installation de +l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La +reine de Westphalie.--Arrivée de l'empereur et de l'impératrice +d'Autriche.--Belle-mère et belle-fille.--Fête du 19 avril.--Aspect de +Dresde pendant le congrès.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au +travail.--Lettre de Kourakine réclamant à nouveau ses +passeports.--Manoeuvre de la dernière heure.--Ordre expédié à Lauriston +de se rendre à Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La +journée des souverains à Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette +de l'Impératrice.--L'après-midi.--Goûts et occupations de l'empereur +François.--Le dîner.--Cérémonial napoléonien.--Napoléon et Louis +XVI.--La soirée.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie +des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de +Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec +l'empereur François.--Il se met en frais de galanterie auprès de +l'impératrice d'Autriche et ne réussit pas à la gagner.--Intimité +apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napoléon comparé +au soleil.--Le roi de Prusse.--Le _Kronprinz_.--Hiérarchie établie entre +les souverains.--Concours de bassesses.--Apogée de la puissance +impériale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napoléon se montre +davantage en public; promenade à cheval autour de Dresde.--Visite à +l'église Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une église catholique de +Lithuanie.--La veillée des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de +sa mission.--Explosion printanière; approche de la saison favorable aux +hostilités.--Dernier appel à la Suède et à la Turquie.--Napoléon décide +de soulever la Pologne.--Il songe à Talleyrand pour l'ambassade de +Varsovie; raisons qui le portent à ce choix, incidents qui l'y font +renoncer.--Nouvelle disgrâce de Talleyrand.--L'abbé de Pradt.--Choix +funeste.--Objets proposés au zèle de l'ambassadeur.--Napoléon cherche à +gagner encore quelques jours.--Son départ de Dresde.--L'assemblée des +souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif +et caractère de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il +s'efforce de ménager un accord entre la Russie et la Porte--Congrès et +traité de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral +Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espère +ébranler le monde slave et le précipiter sur l'Illyrie et l'Italie +françaises.--L'idée des nationalités se retourne contre la +France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicité de la Prusse et des +cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements +de Jérôme-Napoléon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de +Sémonville.--Parmi les Français, les grands se lassent et s'inquiètent: +la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un +soldat.--L'armée croit aller aux Indes. + + +CHAPITRE XIII + +LE PASSAGE DU NIÉMEN. + +PREMIÈRE PARTIE.--L'IRRUPTION. + +Napoléon à Posen.--Enthousiasme de la population.--Réponse à +Bernadotte.--Séjour à Thorn.--Derniers préparatifs.--Préoccupation +dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif +d'attaque.--Napoléon met ses armées en campagne avant de déclarer la +guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le _Chant du départ_.--Rencontre +avec Murat; comédie sentimentale.--Marche dévastatrice à travers la +Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers +désordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernière +minute.--Nouvelles de Pétersbourg.--L'empereur de Russie a refusé de +recevoir l'ambassadeur de France.--Napoléon rejoint la colonne de +tête.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'élance aux avant-postes et +atteint le Niémen.--Il voit la Russie.--Déguisement.--Reconnaissance à +cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrivée des troupes.--La +journée du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers +coups de feu.--Lever du soleil.--Féerique spectacle.--Enthousiasme des +troupes; gaieté et activité de l'Empereur.--Incident de la +Wilya.--Établissement à Kowno.--Quarante-huit heures de +défilé.--L'invasion commence. + + +DEUXIÈME PARTIE.--ARRIVÉE À WILNA; DERNIÈRE NÉGOCIATION. + +Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de +Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fête du 24 juin; accident +de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le +bal; son impassibilité.--La Fatalité et la Providence.--Recul +instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une réconciliation _in +extremis_; causes et but réel de cette démarche.--Balachof aux +avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de +Davout.--Napoléon ne veut recevoir l'envoyé russe qu'au lendemain d'une +victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son désappointement.--Il +précipite son armée sur Wilna.--Premiers symptômes de +désagrégation.--Entrée de Napoléon à Wilna: accueil de glace: incendie +des magasins.--Ovations provoquées et tardives.--L'Empereur s'acharne à +l'espoir de couper et de prendre une partie des armées +russes.--Succession d'orages: les éléments se déchaînent contre +nous.--Hécatombe de chevaux.--L'ennemi se dérobe et s'évanouit.--Fausse +joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son évasion.--Les débuts +de la campagne manqués.--Froideur des Lithuaniens.--Napoléon décide de +recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet +envoyé.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler +Alexandre pour sa sécurité personnelle et de l'amener à une prompte +capitulation.--Balachof à la table impériale.--Réponses célèbres.--Mot +blessant de Napoléon à Caulaincourt; ferme réplique.--Départ de +Balachof.--Protestation indignée de Caulaincourt; il demande son +congé.--Patience de l'Empereur; comment il met fin à la scène.--Rupture +irrévocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre +succède sans transition au déchirement de l'alliance. + +CONCLUSION. + +APPENDICE. + + + +PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE. + + + + + +End of Project Gutenberg's Napoléon et Alexandre Ier (3/3), by Albert Vandal + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET ALEXANDRE IER (3/3) *** + +***** This file should be named 32621-8.txt or 32621-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/2/6/2/32621/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/32621-8.zip b/32621-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a5c5ee3 --- /dev/null +++ b/32621-8.zip diff --git a/32621-h.zip b/32621-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..75051a7 --- /dev/null +++ b/32621-h.zip diff --git a/32621-h/32621-h.htm b/32621-h/32621-h.htm new file mode 100644 index 0000000..bd42d01 --- /dev/null +++ b/32621-h/32621-h.htm @@ -0,0 +1,24937 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Napoléon et Alexandre Ier (3/3), par Albert Vandal</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Napoléon et Alexandre Ier (3/3), by Albert Vandal + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Napoléon et Alexandre Ier (3/3) + L'alliance russe sous le premier Empire + +Author: Albert Vandal + +Release Date: May 31, 2010 [EBook #32621] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET ALEXANDRE IER (3/3) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<h2>NAPOLÉON</h2> + +<h5>ET</h5> + +<h1>ALEXANDRE Ier</h1> + +<h5>TOME TROISIÈME</h5> + +<br><br> + +<p class="sml">L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction +et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la +Suède et la Norvège.</p> + +<p class="sml">Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la +librairie) en janvier 1896.</p> + +<br><br><br> + +<h4>DU MÊME AUTEUR:</h4> + +<p class="sml"><b>Napoléon et Alexandre Ier.</b> L'alliance russe sous le premier Empire.</p> + +<p class="sml">I. <i>De Tilsit à Erfurt. 3e édition</i>. Un volume in-8° avec portraits. +Prix. 8 fr.</p> + +<p class="sml">II. 1809. <i>Le second mariage de Napoléon; Déclin de l'alliance. 3e +édition</i>. Un volume in-8°. Prix 8 fr. +(Couronné <i>deux fois par l'Académie française</i>, <i>grand prix Gobert</i>.)</p> + +<p class="sml"><b>Louis XV et Élisabeth de Russie.</b> 2e édition. Un volume in-8°. Prix. 8 +Fr. +(Couronné par <i>l'Académie française</i>, <i>prix Bordin</i>.)</p> + +<p class="sml"><b>Une Ambassade française en Orient sous Louis XV</b>: <i>La Mission du marquis +de Villeneuve</i> (1728-1741). <i>2e édition</i>. Un volume in-8°. +Prix. 8 fr.</p> + +<br><br><br> + +<p class="overl">PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE +GARANCIÈRE.----957.</p> + +<br><br><br> + +<h1>NAPOLÉON</h1> + +<h5>ET</h5> + +<h2>ALEXANDRE Ier</h2> + +<hr class="short"> + +<h4>L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE</h4> + +<hr class="short"> + +<h4>III</h4> + +<h3>LA RUPTURE</h3> + +<h5>PAR</h5> + +<h4>ALBERT VANDAL</h4> + +<hr class="short"> + +<h5>OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE<br> +GRAND PRIX GOBERT, 1893 ET 1894</h5> + +<br><br><br> + +<p class="mid">PARIS<br> + +LIBRAIRIE PLON<br> + +E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br> + +RUE GARANCIÈRE, 10</p> + +<h5>1896</h5> + +<br><br><br> + +<h2>NAPOLÉON</h2> + +<h5>ET</h5> + +<h1>ALEXANDRE Ier</h1> + +<br><hr class="full"><br> + +<a name="c1" id="c1"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h4>LA RUSSIE SE PRÉPARE À ATTAQUER.</h4> + +<p>Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier +prépare contre Napoléon une campagne offensive.--Son grief +apparent.--Son grief réel.--Appel secret aux Varsoviens par +l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la +Pologne à son profit et se faire le libérateur de +l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression +générale.--Aspect des différents États.--Le duché de Varsovie.--Misère +dorée.--Napoléon a mis partout contre lui les intérêts matériels.--La +Prusse: le Roi, le cabinet, les partis, l'armée, l'esprit public.--La +Suède: débuts de Bernadotte comme prince royal: traits +caractéristiques.--Le Roi et les deux ministres dirigeants.--L'intérêt +économique rapproche la Suède de l'Angleterre.--Situation sur le Danube: +la paix des Russes avec la Porte paraît prochaine.--L'Autriche: +l'Empereur, l'Impératrice, l'opinion publique, l'armée.--Puissance de la +société.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie +russe.--Metternich craint d'encourir la disgrâce des salons.--L'empereur +orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne française.--Le +vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspération croissante.--Réveil et +progrès de l'esprit national.--Sociétés secrètes.--Autres foyers +d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'état des +esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise +économique.--Fidélité des masses à l'Empereur.--L'imagination populaire +reste possédée de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes +et élevées se détachent.--Conspiration +latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre médite de consommer son +rapprochement économique avec nos ennemis.--Réponse de Czartoryski par +voies mystérieuses.--Objections du prince; ses méfiances.--Garanties +réclamées et questions posées.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet à +la Pologne autonomie et régime constitutionnel.--Il fait l'énumération +détaillée de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et +séduire les Polonais.--Condition à laquelle il subordonne son entrée en +campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie +secrète d'Alexandre Ier.--Il offre à l'Autriche la Valachie et la moitié +de la Moldavie en échange de la Galicie.--Tentatives auprès de la Prusse +et de la Suède.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef à +Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrédite un envoyé spécial +auprès de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance +secrète.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'émigrés +allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de +Vicence.--Il donne le change à cet ambassadeur sur ses desseins et ses +armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hanséatiques et +la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projeté par +l'Empereur.--Alexandre affirme et répète qu'il n'attaquera +jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations +extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu à son +poste en raison de sa nullité.--Protestation officielle au sujet de +l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour +d'Alexandre.--Continuité du plan poursuivi par nos ennemis à travers +toute la période de la Révolution et de l'Empire: ils ne renoncent +jamais à l'espoir de renverser intégralement la puissance française et +de tout reprendre.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Au commencement de 1811, Alexandre Ier se disposait à marcher contre +Napoléon sans avoir dénoncé l'alliance qui unissait officiellement leurs +destinées. Pour préparer cette surprise, il s'autorisait d'un grief et +d'une présomption. Le grief était précis, patent, brutal: c'était +l'incorporation à l'empire français de l'Oldenbourg, apanage d'un prince +étroitement apparenté à la maison de Russie. Cette spoliation sans +excuse, témérité ou inadvertance de despote, donnait droit au Tsar +d'ouvrir les hostilités, mais n'eût pas suffi à l'y résoudre. Il se +laissait emporter à la guerre par la persuasion où il était que +Napoléon, ayant créé et agrandi le duché de Varsovie, voulait en faire +une Pologne nouvelle, qui attirerait à soi les provinces échues à la +Russie lors du triple partage et finirait par désagréger cet empire. Là +était le motif inavoué, la blessure intime, l'objet profond du litige: +«La véritable cause qui engage deux hommes à se couper la gorge, +écrivait Joseph de Maistre, n'est presque jamais celle qu'on laisse +voir<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a> +<a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> <i>Oeuvres complètes</i>, XI, 513.</blockquote> + +<p>Sans doute, ce serait rétrécir la grande querelle que de l'enfermer dans +les limites de l'État varsovien: elle était partout et embrassait +l'Europe. Le développement monstrueux de la puissance française, le +progrès d'une frontière mobile qui se déplaçait et avançait sans cesse, +la saisie récente de la Hollande et des villes hanséatiques, +l'allongement du territoire d'empire jusqu'au seuil de la Baltique, +l'esclavage imposé à la Prusse, les exigences croissantes du blocus +continental, dénotaient un plan d'universel asservissement contre lequel +Alexandre se sentait tenu de réagir; mais le duché de Varsovie était +l'avant-garde dans le Nord de cette France en marche continue, la tête +de colonne, la pointe acérée qui effleurait le flanc de la Russie et +menaçait de le déchirer. À ce contact torturant, Alexandre avait fini +par perdre patience: il se jetait au péril pour n'avoir plus à +l'attendre, prétendait restaurer à son profit la Pologne de peur que +Napoléon ne la refît contre lui, et c'était dans ce but qu'il venait +d'offrir très secrètement aux Varsoviens, à l'insu de son chancelier et +par l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski, de transformer leur +étroit duché en royaume uni à son empire, s'ils voulaient se joindre aux +deux cent mille Russes qu'il avait silencieusement rassemblés et +s'élancer avec eux à la délivrance de l'Europe.</p> + +<p>Dans les semaines qui suivirent cet appel mystérieux, sa pensée mûrit et +se précisa: toutes ses démarches, tous ses mouvements se fondèrent sur +l'hypothèse d'une guerre offensive. Certes, l'audace était grande de +s'attaquer au conquérant qui avait brisé cinq coalitions, et qui, +débarrassé depuis deux ans de toutes guerres continentales hormis celle +d'Espagne, semblait pour la première fois s'affermir et s'installer dans +sa toute-puissance. Mais cette guerre d'Espagne, implacable et +vengeresse, absorbait la majeure partie de ses forces: elle l'avait +obligé à dégarnir l'Allemagne. Là, l'empereur Alexandre ne rencontrera +devant lui que quarante-six mille Français d'abord, soixante mille +ensuite. Napoléon, il est vrai, semble n'avoir qu'un signe à faire pour +que trente mille Saxons, trente mille Bavarois, vingt mille +Wurtembergeois, quinze mille Westphaliens «et autres troupes +allemandes<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>» se joignent à ses Français: de tous les points de +l'horizon, d'autres corps viendront à la rescousse; depuis l'Elbe +jusqu'au Tage, depuis la mer du Nord jusqu'à la mer Ionienne, l'Empereur +dispose de toutes les armées régulières et prélève sur chaque peuple un +tribut de soldats. Cependant, lorsque Alexandre regarde à la base de +cette puissance sans précédent dans l'histoire, lorsque sa vue plonge +dans les dessous de l'Europe en apparence immobilisée et soumise, il +discerne en beaucoup de lieux un mécontentement qui s'exaspère, une +disposition à la révolte qui lui promet des alliés; à considérer +successivement les États qui s'échelonnent depuis ses frontières jusqu'à +l'Atlantique, il se découvre partout des motifs d'entreprendre et +d'oser.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a> +<a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> <i>Note des forces qui peuvent se trouver en présence</i>, +jointe par Alexandre à sa lettre au prince Adam. <i>Mémoires de +Czartoryski</i>, II, 254.</blockquote> + +<p>En face de lui, à portée de sa main, le duché de Varsovie s'offre +d'abord; c'est là que doit s'amorcer l'entreprise et s'appliquer le +levier; c'est là aussi que se rencontre le principal obstacle. Non qu'il +s'agisse de difficultés matérielles et militaires. Les deux cent mille +Russes n'ont qu'un pas à faire pour enlever de vive force le duché et +écraser ses cinquante mille soldats. Les places de la Vistule ne sont +que d'archaïques forteresses, sans défense contre l'artillerie moderne. +Dantzick, il est vrai, soutient et flanque le duché, mais Napoléon a +réduit la garnison de cette place à quinze cents Français, détachement +laissé dans le Nord en sentinelle perdue. Cependant, la résistance du +grand-duché, si courte qu'on la suppose, ralentirait l'invasion, +détruirait l'effet moral qu'Alexandre attend d'une descente inopinée en +Allemagne. Il importe que l'obstacle s'abaisse de lui-même, par un +soudain coup de théâtre; que les Varsoviens viennent à la Russie +librement, impétueusement, et donnent à nos autres vassaux le signal de +la révolte.</p> + +<p>Or, à Varsovie, tout semble français, lois, institutions, habitudes, +sentiments, inclinations. Ailleurs, Napoléon domine par la contrainte et +ne dispose que des corps; à Varsovie, il règne sur les coeurs. Les +habitants célèbrent avec enthousiasme le culte du héros: ils l'aiment +pour ses bienfaits, à raison même des preuves de dévouement qu'ils lui +ont prodiguées: ils le vénèrent surtout parce qu'ils voient en lui le +restaurateur désigné de l'unité nationale. Comment, en un instant et par +un coup de baguette, changer la religion de quatre millions d'hommes?</p> + +<p>Alexandre ne désespère pas d'opérer ce miracle. L'unanimité apparente +des Varsoviens recouvre un fond de divisions. Le parti russe n'a jamais +renoncé à la lutte et mine le terrain: il compte dans ses rangs des +personnages dont le nom seul est une force; il se ramifie au sein de +maisons illustres qui passent pour entièrement dévouées à la France: +«Souvent les pères et les enfants, écrit un agent, ont dans ce pays-ci +des opinions fort opposées<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.» L'espoir d'un grand secours extérieur +suffira peut-être à intervertir la situation respective des partis et à +déplacer l'influence.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a> +<a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Bignon, ministre résident de France à Varsovie, à +Champagny, 9 mai 1811. Tous les extraits que nous citons dans ce volume +de la correspondance entre nos agents à l'étranger et le ministre des +relations extérieures sont tirés des archives des affaires étrangères.</blockquote> + +<p>Puis, les souffrances matérielles des Varsoviens offrent matière à +exploiter. Ce peuple exubérant et vantard, qui se campe en crâne +attitude et le poing sur la hanche, est au fond malheureux et dénué +entre tous. Le luxe des états-majors, les uniformes chamarrés qu'ils +arborent, ne sont que de brillants oripeaux dorant la misère. À +Varsovie, tout est sacrifié à l'armée et surtout à l'aspect extérieur de +l'armée, à ses embellissements, à la passion du panache; dans le duché, +deux régiments de hussards coûtent autant à équiper et à entretenir que +quatre ailleurs<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. L'armée dévore l'État, et l'État, déplorablement +administré, ne réussit qu'imparfaitement à faire vivre les troupes; le +payement de la solde est en retard de sept mois. Autre cause de pénurie: +le duché, exclusivement continental, resserré entre la Russie, la Prusse +et l'Autriche, manque des débouchés maritimes dont jouissait l'ancienne +Pologne. Les nobles, possesseurs du sol, ne peuvent plus exporter par +Riga ou par Odessa les fruits de leurs terres, vendre leurs céréales et +faire en grand le commerce des blés. La source de leurs revenus s'est +tarie; ces seigneurs «marchands de grains<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>» s'endettent, et l'usure +les dévore, au sein d'improductives richesses. Partout, la détresse est +extrême, la disette de numéraire effrayante<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. Si les Varsoviens +supportent ces maux, c'est qu'ils y voient un état essentiellement +transitoire, un acheminement à des jours meilleurs, où la Pologne +respirera plus librement dans ses frontières élargies. Sans argent et +presque sans pain, ils vivent littéralement d'espérances: malgré le +stoïcisme qu'ils affectent, ils trouvent ce régime dur, se plaignent +parfois que Napoléon tarde à exaucer leurs voeux et les fasse +cruellement attendre, et l'empereur Alexandre se dit que cette nation +impulsive et de premier mouvement ne résistera pas à ses avances +lorsqu'il présentera aux Polonais leur idéal tout réalisé, en même temps +qu'il leur promettra plus de bien-être sous un régime définitif. Si leur +défection s'opère, tout devient relativement facile. La ligne de la +Vistule est immédiatement atteinte, occupée, franchie, et les Russes, +laissant Dantzick à leur droite, pénètrent en Allemagne sans avoir +rencontré un ennemi ni fait usage de leurs armes.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a> +<a href="#footnotetag4"> +(retour) </a>Bignon à Champagny, 23 juillet 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a> +<a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Bignon à Champagny, 27 avril 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a> +<a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Correspondance du ministre de France à Varsovie en 1811 et +1812. Lettres de Davout et de Rapp à l'Empereur durant la même période; +archives nationales, AF, IV, 1653, 1654, 1655. <i>Mémoires de Michel +Oginski</i>, III, 23-24.</blockquote> + +<p>En Allemagne, ils trouveront tout de suite un allié, un auxiliaire +ardent. La Vistule dépassée, ils toucheront au territoire prussien, et +nulle part le joug ne pèse plus intolérablement qu'en Prusse. Depuis +quatre ans, Napoléon tient cet État à la torture: il le tenaille +d'exigences politiques, militaires, financières, commerciales, et les +projets de destruction totale qu'on lui suppose font prévoir et accepter +généralement en Prusse l'idée d'une lutte pour la vie. Sans doute, il +faut distinguer entre le gouvernement et la nation. Le gouvernement est +faible et lâche: la Reine n'est plus là pour inspirer des résolutions +énergiques; elle est morte consumée de regrets, minée par le chagrin, et +ses serviteurs désolés ont cru voir la patrie elle-même descendre au +tombeau sous les traits de leur reine aimée, moralement assassinée. Chez +le Roi, l'excès du malheur a brisé tout ressort; il vit à Potsdam dans +une morne stupeur, et des factions en lutte s'agitent autour de ses +incertitudes. Le chancelier Hardenberg suit une politique équivoque; +pour obtenir l'acquiescement de Napoléon à son retour au pouvoir, il a +fait amende honorable et s'est courbé bien bas. Dans le conseil, il ne +manque pas d'hommes pour recommander une alliance avec le vainqueur: ils +voudraient que l'on méritât ses bonnes grâces à force de soumission et +de repentir. Le Roi ne repousse pas tout à fait ces avis et pourtant +reste de coeur avec la Russie; il correspond avec Alexandre, supplie le +Tsar de ne point l'abandonner: il lui fait signe et parfois semble +l'appeler. On peut craindre, néanmoins, qu'à l'instant décisif il +n'hésite et faiblisse, mais la nation montrera plus de coeur et saura le +contraindre.</p> + +<p>En Prusse, sous le coup des souffrances et des humiliations, par +l'ardent travail des sociétés secrètes, un esprit public s'est formé, +composé d'aspirations libérales et de rancunes patriotiques: la haine de +la France, exaltée jusqu'au fanatisme, sert de lien entre toutes les +classes: désormais, la nation pense, vit et peut agir par elle-même: +elle a ses chefs, ses meneurs, Scharnhorst, Gneisenau, Blücher, d'autres +encore, qui forment à Berlin le parti de l'audace: placés tout près du +pouvoir, pourvus de postes importants dans l'administration et l'armée, +se tenant en communication avec Pétersbourg, ils n'attendent que +l'apparition des Russes à proximité de l'Oder pour livrer un assaut +violent aux hésitations du souverain: suivant toutes probabilités, ils +l'emporteront alors sur les hommes qui prétendent ériger la +pusillanimité en règle d'État.</p> + +<p>La Prusse soulevée fournira-t-elle une aide efficace? Au premier abord, +on pourrait en douter. Qu'attendre de ce royaume amputé, de cet État +invalide, encore saignant de ses blessures, épuisé par la rançon énorme +qu'il paye au vainqueur, bloqué et surveillé de toutes parts? À l'est, +les places de l'Oder, Stettin, Custrin, Glogau, retenues en gage par +Napoléon, gardées par quelques régiments français et polonais, +contiennent et brident la Prusse; au nord, Hambourg fortement occupé +pèse sur elle; à l'ouest, Magdebourg est une arme de précision braquée +contre Berlin; à l'ouest encore et au sud, les Westphaliens et les +Saxons observent la Prusse et la couvent comme une proie; enfin, la +surface du royaume est sillonnée et rayée de routes militaires où la +France s'est réservé droit de passage pour ses troupes, où circulent des +détachements inquisiteurs. C'est toutefois sous cet opprimant réseau que +se continue en Prusse la réforme administrative et sociale, commencée +par Stein, et que s'achève la réorganisation de l'armée.</p> + +<p>Dans son affaissement, le Roi a eu le mérite de ne jamais répudier les +traditions militaires de sa maison: Iéna ne l'a point dégoûté du métier +de ses pères; il est resté roi-soldat, amoureux de son armée et lui +donnant tous ses soins. S'il a dû, par manque d'argent et pour obéir à +la convention qui limite ses forces à quarante-deux mille hommes, +congédier une grande partie de ses troupes, il a gardé les cadres. La +réparation des places, la réfection du matériel et de l'armement se +poursuivent sans relâche. Les hommes congédiés demeurent à la +disposition de l'autorité, qui sait où les retrouver; la Prusse s'est +conservé malgré tout une armée de soldats de métier, invisible, +disséminée dans les rangs de la nation, mais prête à répondre au premier +appel. Puis, le système des <i>krumpers</i> ou jeunes soldats qui passent à +tour de rôle quelques semaines sous les drapeaux et restent assujettis +ensuite à des exercices périodiques, permet d'ajouter aux effectifs, en +cas de besoin, des éléments peu redoutables par eux-mêmes, mais +susceptibles de bien se battre dès qu'ils se trouveront soutenus et +encadrés. À force de dissimulation et de mensonge, la Prusse s'est mise +en état de réunir rapidement cent mille hommes, et l'empereur Alexandre +demeure au-dessous de la vérité lorsqu'il fixe à cinquante mille le +nombre des Prussiens qui combattront tout de suite avec ses Russes. Il +compte aussi sur des soulèvements populaires, sur des explosions +spontanées, sur la levée en masse que Scharnhorst travaille à organiser. +Les garnisons françaises de l'Oder, bloquées par l'insurrection, ne +pourront empêcher les troupes régulières de s'unir aux masses +moscovites: l'armée d'invasion, forte maintenant de trois cent mille +hommes par l'adjonction successive des Polonais et des Prussiens, +arrivera sans coup férir à Berlin, portée et soutenue par l'élan de tout +un peuple<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a> +<a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> Sur l'état de la Prusse, voyez spécialement, parmi les +ouvrages allemands, <span class="sc">Haüsser</span>, <i>Deutsche Geschichte</i>, III, +485-526;--<span class="sc">Duncker</span>, <i>Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und +Friedrich-Wilhelms III</i>, partie intitulée: <i>Preussen während der +französischen Occupation</i>;--le tome II de l'histoire de <i>Scharnhorst</i>, +par <span class="sc">Lehmann</span>;--les <i>Mémoires de Hardenberg</i>, publiés par <span class="sc">Ranke</span>, V. Cf. +<span class="sc">Lefebvre</span>, <i>Histoire des cabinets de l'Europe</i>, IV; la correspondance de +Prusse aux archives des affaires étrangères, les lettres, rapports et +documents de toute nature conservés aux archives nationales, AF, IV, +1653 à 1656.</blockquote> + +<p>Cette pointe audacieuse ne pourrait toutefois s'accomplir qu'à la +condition pour la Russie de se garder ses flancs libres, de n'avoir à +craindre sur sa droite et sur sa gauche aucune diversion. Deux États, la +Suède et la Turquie, se faisaient pendant sur les côtés du vaste empire: +il était essentiel que l'un et l'autre fussent immobilisés. En +particulier, il importait que le Tsar, quand il appellerait à lui toutes +ses forces pour les jeter sur la Vistule, pût dégarnir de troupes la +Finlande récemment conquise et mal assimilée, sans l'exposer à un retour +offensif de la Suède. Était-il assez sûr des Suédois pour abandonner à +leur loyauté la province qu'il leur avait ravie? Sur quoi reposait sa +confiance?</p> + +<p>En décembre 1810, Bernadotte avait donné trois fois sa parole d'honneur +de ne jamais se déclarer contre la Russie, et la haine qu'il portait à +Napoléon semblait le garant de sa sincérité Mais Bernadotte n'était pas +maître absolu en Suède et n'avait pas réussi du premier coup à s'emparer +de l'État. En cet hiver de 1811, on le voyait plus occupé à se faire une +popularité facile qu'à établir son influence dans les conseils de la +couronne. Il avait appelé à lui sa femme, son fils, montrait aux Suédois +toutes leurs espérances réunies, dans un touchant tableau de famille: +chaque jour, c'étaient des politesses reçues et rendues, des fêtes, des +réunions où Bernadotte accueillait complaisamment les hommages et ne +s'effrayait pas des adulations un peu fortes, se contentant de prendre +un air modeste quand on faisait figurer Austerlitz, dans une série +d'inscriptions flatteuses, sur la liste des batailles qu'il avait +gagnées<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>. Il se montrait beaucoup en public, passait les troupes en +revue et visitait les provinces, voyageait et paradait, plaisant aux +foules par sa tournure de bel homme et son exubérante cordialité. Le +malheur était que cette prodigalité de soi-même nuisait à son prestige +auprès des classes élevées et le détournait d'occupations plus +sérieuses. Il parlait intarissablement, agissait peu: dans son cabinet +ouvert à tout venant, il écoutait chacun et ne décourageait personne: +«Ses journées sont des audiences sans fin, dans lesquelles il parcourt +un cercle de phrases qui s'adaptent à tout, aux plans de guerre, de +finance, d'administration, de police, qu'on vient lui offrir et dont il +s'entretient avec un abandon et une bonté véritablement +inépuisables<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.» Il n'est pas jusqu'aux formes de son affabilité qui ne +choquent les Suédois de haut rang, habitués à trouver chez leurs princes +plus de dignité et de réserve: «Par exemple, il a le tic de prendre et +de secouer fortement la main de quiconque a l'honneur de +l'approcher<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.» Quand on lui soumet quelques observations au sujet de +ces familiarités déplacées, il répond que la nature l'a fait +irrémédiablement aimable, expansif, accueillant; que c'est en lui +propension héréditaire et trait de famille: «Je tiens cela de ma +mère<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>», dit-il. Ses amis lui voudraient une bienveillance moins +universelle et moins banale, plus de correction dans la tenue, plus +d'application aux affaires, surtout plus de fermeté et de décision. On +se répète qu'il n'a pas su profiter de l'enthousiasme soulevé par sa +venue pour imposer partout le respect et l'obéissance, qu'il a manqué +l'occasion de donner un chef à la Suède et de ressusciter l'autorité.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a> +<a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Alquier, ministre de France, à Champagny, 24 janvier 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a> +<a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a> +<a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a> +<a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.</blockquote> + +<p>Où donc trouver, à défaut d'un pouvoir incontesté, l'influence +effective? Avec qui l'empereur Alexandre peut-il, en dehors de +Bernadotte, traiter et s'entendre? Le Roi touche au dernier degré de +l'affaiblissement sénile; sa parole n'est plus qu'un balbutiement +confus, et le seul sentiment qui paraisse subsister en lui est une +admiration tremblante pour l'empereur des Français. La Reine est en +horreur à la nation et universellement décriée. Parmi les membres du +conseil, deux seulement possèdent la confiance du Roi et disposent de +cette machine à signer: le premier est l'adjudant général Adlercreutz, +auteur de la révolution qui a placé la couronne sur le front de Charles +XIII; le second est un parent du premier, le baron d'Engeström, chargé +du département de l'extérieur: «On n'est pas à ce point,--dit de lui un +rapport à l'emporte-pièce,--dénué d'esprit, de talent et de caractère. +Mais, indépendamment du crédit de l'adjudant général, il a pour garant +de sa stabilité l'impuissance dans laquelle est le Roi désormais de +juger de l'incapacité de son ministre et de revenir sur un aussi mauvais +choix. M. d'Engeström s'est aussi étayé d'un moyen toujours sûr auprès +d'un vieillard débile, celui d'une complaisance assidue et d'une +domesticité officieuse qui s'étend à tous les détails dans l'intérieur +du monarque. D'ailleurs, il possède un don qui doit rendre plus intimes +ses rapports avec le Roi. Ce malheureux prince est dans un tel +affaiblissement moral qu'il ne parle point, même d'objets d'une +indifférence assez notoire, sans verser des larmes. Le ministre pleure +avec lui, car il a pour pleurer une facilité que je n'ai vue à +personne, et qui, contrastant avec sa taille gigantesque et ses formes +d'Hercule, en fait un homme complètement ridicule<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.»--«C'est au +<i>duumvirat</i> composé d'Engeström et d'Adlercreutz,--ajoute le diplomate +auquel nous empruntons ces traits,--que le prince royal a bien voulu +abandonner une autorité qui devrait résider dans ses mains.» À dire plus +vrai, les ministres maîtres du Roi ne possèdent eux-mêmes qu'une ombre +d'autorité: ils se font les serviteurs de l'opinion et suivent «ce feu +follet<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>» dans ses divagations capricieuses. Les vices d'une +constitution qui a ruiné systématiquement l'action de l'exécutif, la +périodicité d'assemblées où la vénalité s'étale au grand jour, les excès +d'une presse licencieuse et corrompue, le relâchement de tous les +ressorts administratifs, tiennent la Suède dans un état d'anarchie +légale et ne laissent place qu'au règne turbulent des partis.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a> +<a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a> +<a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Parole citée dans l'ouvrage de M. <span class="sc">Tegner</span> sur <i>Le baron +d'Armfeldt</i>, III.</blockquote> + +<p>Il existe un parti russe, recruté principalement dans la noblesse, +riche, assez puissant, mais ne formant qu'une minorité dans la nation: +beaucoup de Suédois sentent encore leur coeur déborder d'amertume au +souvenir de la Finlande et aspirent à la reconquérir. Ce qui rassure +Alexandre, ce qui fonde en définitive son espoir, c'est que le jeu des +intérêts matériels, suprême régulateur des mouvements d'un peuple, +détache de plus en plus la Suède de Napoléon et l'amène à ses ennemis. +En Suède, la noblesse et le haut commerce détiennent en commun +l'influence, ou plutôt ces deux classes n'en font qu'une, car elles +s'allient fréquemment par des mariages, jouissent des mêmes +prérogatives, vivent à peu près sur un pied d'égalité et se sentent +solidaires. Les nobles, les grands propriétaires, dont la richesse +consiste en forêts et en mines, ont besoin de la classe marchande pour +exporter leurs bois, leurs fers, leurs cuivres, pour les transformer en +argent, et le commerce, entraînant à sa suite «une aristocratie +mercantile», tend invinciblement à se rapprocher de l'Angleterre, +centre des grandes affaires et des transactions profitables<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. La +déclaration de guerre aux Anglais, extorquée par Napoléon au +gouvernement suédois, n'a été qu'un simulacre; elle a suffi néanmoins +pour mettre la nation en émoi, pour déterminer un courant d'opinion +nettement antifrançais. Donc, au moment où la Russie et l'Angleterre se +rapprocheront, où la jonction des deux puissances s'opérera, il est à +croire que les Suédois ménageront la première par égard et sympathie +pour la seconde.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a> +<a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> Alquier à Champagny, 18 janvier 1811; cette dépêche +contient un tableau très frappant de la situation en Suède.</blockquote> + +<p>Dès à présent, il y aurait peut-être un moyen de les gagner; ce serait +de leur désigner la Norvège comme compensation à la Finlande et de la +leur laisser prendre. Alexandre recule encore devant ce parti, parce +qu'il tient à ménager le Danemark, possesseur de la Norvège; trompé par +la partialité de certains témoignages, il croit que cet incorruptible +allié de la France aspire à s'émanciper d'une protection tyrannique: +dans la supputation des forces qu'il se juge en mesure de nous opposer, +il porte en compte un corps de trente mille Danois. Au pis aller, il +pense que le Danemark se tiendra tranquille et inerte comme la Suède, +les deux États se contenant l'un par l'autre: le Nord scandinave lui +apparaît, dans ses différentes parties, neutre ou rallié.</p> + +<p>La situation était différente sur l'autre flanc de la Russie, en Orient, +où la guerre avec les Turcs continuait: guerre molle, il est vrai, +languissante, qui repassait alternativement d'une rive à l'autre du +Danube. L'empire turc, épuisé d'hommes et d'argent, à demi disloqué par +l'insubordination des pachas provinciaux et leurs velléités +d'indépendance, paraissait hors d'état d'exécuter une sérieuse +diversion: il continuait néanmoins à occuper une partie des forces +russes, et Alexandre avait hâte de se débarrasser de cet ennemi moins +dangereux qu'incommode. Depuis 1808, les négociations ont été plusieurs +fois entamées, rompues, reprises: aujourd'hui, elles se poursuivent +officiellement en Moldavie et secrètement à Constantinople, où Pozzo di +Borgo s'efforce d'intéresser la diplomatie anglaise à la cause +moscovite; elles aboutiront vraisemblablement dans le cours de l'année. +Alexandre pourrait même s'accommoder tout de suite avec les Turcs, s'il +consentait à leur restituer les Principautés moldo-valaques, à leur +abandonner cet enjeu de la lutte; mais ce sacrifice ne concorde pas +encore avec l'ensemble de sa politique. Non qu'il persiste à +s'approprier intégralement les Principautés: s'il s'obstine à les +arracher au Sultan, c'est pour s'en faire avec l'Autriche objet de +trafic et d'échange.</p> + +<p>Sans la complicité déclarée ou secrète de l'Autriche, la grande +entreprise restait une aventure. Lorsque les Russes s'avanceraient en +Prusse, ils tendraient le flanc à l'Autriche, dont les troupes +n'auraient qu'à déboucher de la Bohême pour tomber sur l'envahisseur et +lui infliger un désastre. Or, depuis 1810, les relations de l'Autriche +avec Napoléon faisaient l'étonnement et le scandale de l'Europe. +L'empereur François Ier lui avait donné sa fille; Metternich avait vécu +cinq mois près de lui, se plaisant dans sa société et se livrant sans +doute à de louches compromissions. Revenu à Vienne, il avait fermé +l'oreille à toutes les paroles de la Russie: il venait d'éconduire +Schouvalof et d'autres porteurs de propositions. Cependant, fallait-il +désespérer, en revenant à la charge, en recourant aux grands moyens, de +surprendre le consentement de l'Autriche à la combinaison projetée et de +l'attirer dans l'affaire, d'obtenir qu'elle contribuât à réédifier la +Pologne par l'échange de la Galicie contre des territoires bien +autrement utiles et intéressants pour elle?</p> + +<p>L'Autriche devait peu tenir à la Galicie; le traité de Vienne lui en +avait enlevé la meilleure part: les districts qu'elle avait conservés +semblaient destinés tôt ou tard à rejoindre les autres, à se laisser +entraîner dans l'orbite d'une Pologne indépendante. La Galicie ne se +rattachait plus que par un fil au corps de la monarchie: la cour de +Vienne refuserait-elle de le couper, si on lui offrait ailleurs des +avantages précis, certains, magnifiques? Et c'est ici que les +Principautés trouvaient merveilleusement leur emploi. Alexandre s'était +décidé à n'en garder pour lui-même qu'une portion: la Bessarabie, +c'est-à-dire la bordure orientale et extérieure de la Moldavie, et de +plus la moitié de la Moldavie elle-même, les territoires s'étendant +jusqu'au fleuve Sereth, affluent septentrional du Danube: le gros +morceau, comprenant l'autre moitié de la Moldavie et la Valachie +entière, serait abandonné dès à présent à l'empereur François et +servirait à payer son concours, sans préjudice des perspectives +illimitées qu'une guerre heureuse contre la France rouvrirait à ses +ambitions. L'Autriche repousserait-elle ce marché, si l'on savait à +propos faire jouer auprès d'elle tous les ressorts de la politique et de +l'intrigue?</p> + +<p>Que de prises offre encore cette monarchie! À Vienne, ce n'est pas une +volonté unique et raisonnée qui régit l'État: c'est une oligarchie +d'influences diverses, de passions et de préjugés, qui fait mouvoir et +tiraille en tous sens cette pesante machine. L'Empereur est faible, +timide, borné, livré aux subalternes, adonné aux minuties; quand ses +ministres s'efforcent tant bien que mal de réparer l'édifice branlant de +la monarchie, de réformer l'administration et d'assurer le crédit +public, il s'amuse à des puérilités ou s'imagine restaurer les finances +en rognant sur ses dépenses d'intérieur et en économisant sur sa +cave<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. En politique, il a peu d'idées, mais des regrets, des +souvenirs, des rancunes; malgré la déférence craintive qu'il témoigne au +mari de sa fille, il «n'a perdu de vue ni les Pays-Bas, ni le Milanais, +ni l'empire d'Allemagne, ni le titre fastueux d'empereur romain<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>». La +crue incessante de la puissance française l'épouvante, et il répète ce +mot qui est sur toutes les lèvres: «Où est-ce que cela finira<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>?» +L'Impératrice, Marie-Louise-Béatrice d'Este, vit dans la société des +personnes «les plus exaspérées contre la France<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>». Continuellement +souffrante, elle s'agite néanmoins, intrigue, tracasse, comme si la +surexcitation de ses nerfs et son mal même lui faisaient un besoin du +mouvement sans trêve, et on la voit, de sa main preste et maigre, tisser +infatigablement contre Napoléon la coalition des femmes. A la cour, dans +les administrations, dans le public, l'accès de ferveur napoléonienne +qu'avait suscité le mariage avec Marie-Louise est tombé, les espérances +qu'avait fait naître cet événement ne s'étant pas réalisées. On +s'attendait à des avantages solides, à des restitutions de provinces, on +n'a obtenu que des égards, mêlés d'impérieuses exigences, et le +désappointement qui s'en est suivi a produit une réaction. L'armée à peu +près reconstituée sent renaître ses haines: un indestructible espoir de +revanche la ressaisit. Dans la dernière guerre, elle a été moins battue +qu'à l'ordinaire; cela suffit pour lui faire croire qu'elle a été +presque victorieuse; à entendre certains officiers, «l'archiduc Charles +a manqué d'établir son quartier général à Saint-Cloud, d'ajouter à la +monarchie la Lombardie, l'Alsace et la Lorraine<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>». Aux yeux des +soldats, le Français redevient l'adversaire désigné, celui sur lequel on +voudrait essayer sa force et frapper: quand les officiers leur +demandent: «Voulez-vous faire la guerre contre les Russes?--Non, +répondent-ils.--Contre les Prussiens?--Non.--Contre les +Anglais?--Non.--Contre les Français?--Oh! très volontiers<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a> +<a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Otto à Maret, 3 juillet 1811: «Il a dit avant-hier à un +homme de la cour: «Vous ne trouverez pas dans ma cave une seule +bouteille de bourgogne ni de champagne.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a> +<a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 20 octobre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a> +<a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 9 janvier.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a> +<a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 14 avril 1812.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a> +<a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Otto à Champagny, 2 février 1811. En relatant ce propos, +Otto ajoute: «Le général Kerpen m'a dit, il y a quelques jours: «Il faut +avouer que l'armée autrichienne est la première armée du monde.»--«Vous +nous rendez bien fiers, monsieur le baron.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a> +<a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Le baron de Bourgoing, ministre de France en Saxe, à +Champagny, 29 septembre 1810.</blockquote> + +<p>Cependant, ce n'est à Vienne ni l'armée, ni le grand public, ni la cour, +qui impriment le mouvement et suggèrent les décisions. La grande +puissance, celle devant qui tout le monde s'efface et s'incline, c'est +la société: un composé de coteries aristocratiques, auxquelles se joint +une brillante colonie d'étrangers. Nul n'échappe à l'influence des +rapports de société, à l'empire des convenances, à la tyrannie des +préjugés mondains. Le gouvernement de l'Autriche ressemble à un salon, +de haute et aristocratique compagnie; il en a l'aspect élégant, les +corruptions, la frivolité et les dédains. La galanterie s'y mêle à tout, +les affaires se mènent au son des orchestres, se traitent sous +l'éventail, et là, comme en tout salon bien ordonné, ce sont les femmes +qui donnent le ton et président: «Malgré la grande austérité de moeurs +du souverain,--écrit un diplomate,--elles ont plus d'influence qu'elles +n'en eurent autrefois à Versailles<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.» Les unes dirigent l'opinion par +«leurs charmes et leur complaisance», les autres par la force des +situations acquises: derrière la milice des jeunes et jolies femmes +apparaît la réserve imposante des douairières, «qui joignent au souvenir +de leurs anciens exploits un grand nom, beaucoup de caractère et l'art +de faire et de défaire les réputations<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a> +<a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Otto à Champagny, 24 juillet 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a> +<a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 2 février.</blockquote> + +<p>Or, à Vienne plus qu'en aucun lieu du monde, les femmes ont la France et +son gouvernement en exécration. Les triomphes du peuple révolutionnaire +ont froissé leurs intérêts, diminué leur bien-être, meurtri leur +orgueil: elles les jugent une calamité et plus encore une inconvenance; +elles s'honorent d'une hostilité irréconciliable parce que la France a +oublié son passé de grande dame pour se jeter aux bras d'un parvenu, et +que Bonaparte n'est pas du monde. Au contraire, elles aiment et suivent +la Russie, parce qu'elles y voient la puissance libératrice et +vengeresse, parce que les Russes de Vienne, c'est-à-dire le groupe dont +le comte Razoumovski est le chef, régentent la mode et gouvernent les +vanités. Dans une ville où la cour se montre peu et vit mesquinement, où +la noblesse est appauvrie d'argent et folle de plaisirs, la maison +toujours ouverte de Razoumovski, cet hôtel «qui ressemble au palais d'un +souverain<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>», le salon de la princesse Bagration et celui de ses +émules donnent à la société un centre et un point de ralliement: la +coterie russe domine et entraîne toutes les autres par le prestige de +son faste et sa remuante activité.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a> +<a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 30 janvier.</blockquote> + +<p>Metternich, malgré les attaches qu'on lui prête avec la cour des +Tuileries, est obligé de composer avec ces puissances, et c'est +merveille que de voir cet homme d'État équilibriste pencher +alternativement des deux côtés, sans jamais perdre pied, et donner de +l'espoir à tout le monde. Il sait, suivant les heures, changer de milieu +et de langage: on le voit successivement en affaires avec la France et +en coquetterie avec la Russie. Après avoir conféré le matin avec le +comte Otto, représentant de l'Empereur, il dîne chez Razoumovski: le +matin même, à côté du cabinet où il donne ses audiences, il fait répéter +le ballet qui se dansera le soir à l'hôtel Razoumovski et où sa fille +doit jouer le principal rôle; les diplomates qui viennent de +l'entretenir n'en peuvent croire leurs oreilles, quand les échos de la +chancellerie leur apportent le soupir mélodieux des violons ou le rythme +entraînant d'un air de valse<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>. Metternich participe lui-même aux +divertissements qu'organise la colonie russe, et figure dans des +tableaux vivants. Cette frivolité est en partie chez lui calcul +politique, mais aussi le goût et le besoin de la société, la passion de +la femme, l'attirent invariablement où l'on s'amuse et où l'on aime: +Otto reconnaît lui-même que ses remontrances ne tiendront pas devant «un +regard de la princesse Bagration<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>». Sans parler de tous les arguments +qui peuvent agir sur un ministre peu considéré et besogneux, Metternich +résistera-t-il aux influences mondaines, quand elles s'uniront pour +faire valoir auprès de lui l'appât tentateur que l'empereur de Russie +compte présenter à l'Autriche?</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a> +<a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Otto à Champagny, 30 janvier et 2 février 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a> +<a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> Otto à Champagny, 6 février 1811. «La princesse Bagration, +écrivait le 2 février notre ambassadeur, se livre avec tant d'ardeur à +la politique qu'elle a été successivement la bonne amie de trois +ministres des affaires étrangères.»</blockquote> + +<p>Si l'Autriche se montre réfractaire à la tentation, on l'immobilisera +par la terreur. La Russie peut lui faire beaucoup de mal et lui créer +dans son intérieur de graves embarras. Les Hongrois, en démêlés +constants avec leur souverain, cherchent un point d'appui au dehors pour +résister à l'arbitraire autrichien, et leurs regards se tournent vers +le Nord. Parmi les millions de Slaves qui peuplent la monarchie, +beaucoup pratiquent la religion grecque: la similitude de croyance est +un lien qui les rattache au Tsar de Moscou<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Père commun de tous les +orthodoxes, Alexandre n'a qu'à élever la voix pour provoquer contre +l'Autriche des soulèvements nationaux et l'envelopper d'insurrections. +Mais il est probable que l'Autriche n'obligera pas à user contre elle de +ces moyens extrêmes et peu séants entre monarchies légitimes: elle +préférera s'entendre à l'amiable, accepter le troc qui lui sera offert. +A supposer qu'elle répugne à se jeter d'emblée dans une nouvelle +coalition, elle s'engagera tout au moins à une neutralité bienveillante; +ses troupes, rangées au bord de ses frontières, resteront l'arme au pied +et feront la haie sur le passage des Russes, quand ceux-ci traverseront +l'Allemagne du Nord pour achever la libération de la Prusse et +accéléreront le pas jusqu'à l'Elbe.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a> +<a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> «Jusque dans les cabanes des paysans grecs, écrit Otto le +17 juillet 1811, on trouve les images de Catherine et d'Alexandre, +devant lesquelles on a soin d'allumer tous les samedis une petite bougie +et, en cas de nécessité, un copeau de bois résiné.»</blockquote> + +<p>Sur l'Elbe, un corps français apparaît enfin et se tient en faction, +appuyant sa gauche à la mer, son centre à Hambourg, sa droite à +Magdebourg; c'est le 1er corps, celui de Davout, avec ses trois +divisions, ses quinze régiments d'infanterie, ses huit régiments de +cavalerie, ses quatre-vingts pièces d'artillerie. Derrière ce rempart de +troupes commence l'Allemagne proprement française: les départements +réunis, c'est-à-dire le littoral hanséatique et ses annexes, le royaume +de Jérôme-Napoléon, le duché de Berg, administré directement au nom de +l'Empereur, un chaos de seigneuries et de villes humblement soumises; +plus bas, en tirant vers le sud, les principaux États de la +Confédération, la Bavière, le Wurtemberg, le duché de Bade, les grands +fiefs de l'Empire. Dans tous ces pays, les forces organisées, les +ressources de l'État sont sous la main du maître: les rois obéissent à +ses agents diplomatiques ou à ses commandants militaires: entre la mer +du Nord et le Mein, la grande autorité est Davout, revenu depuis peu à +son quartier général de Hambourg: il commande, avec le 1er corps, la 32e +division militaire, comprenant tous les territoires annexés: en fait, +c'est un gouverneur général des pays au delà du Rhin et un vice-empereur +d'Allemagne. Sous sa main rude et ferme, les peuples n'osent bouger, +mais conspirent sourdement, car leurs souffrances augmentent sans cesse, +et la mesure paraît comble.</p> + +<p>En quelque endroit que l'on jette les yeux, ce n'est que détresse et +langueur. Hambourg vivait de son port: la fermeture de l'Elbe a ruiné +cette grande maison de commerce: les magasins sont vides ou inutilement +encombrés, les comptoirs déserts, les banques et les établissements de +crédit s'écroulent avec fracas: symptôme caractéristique, le nombre des +propriétés mises en vente et qui ne trouvent pas acquéreur s'accroît +tous les jours, suivant une proportion régulière et désolante<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. +Ailleurs, sur le littoral et dans l'intérieur des terres, en Westphalie, +en Hanovre, en Hesse, en Saxe, l'interruption du commerce, les entraves +apportées à la circulation des denrées, l'accumulation des règlements +prohibitifs ont suspendu la vie économique. Les douanes et la fiscalité +françaises, introduites ou imitées de tous côtés pour assurer +l'observation du blocus, font le tourment des peuples. C'est une +Inquisition nouvelle, qui frappe les intérêts et s'attaque à la bourse: +elle a ses procédés d'investigation minutieux et vexatoires, ses +espions, ses délateurs, ses jugements sommaires, ses autodafés: +périodiquement, à Hambourg, à Francfort, elle brûle par grandes masses +les marchandises suspectes, en présence des habitants que consterne +cette destruction de richesses.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a> +<a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> <i>Bulletins de police</i>, janvier à mars 1811. Archives +nationales, AF, IV, 1513-1514.</blockquote> + +<p>Ces vexations matérielles accélèrent la renaissance de l'esprit +national. L'Allemagne s'est réveillée sous la douleur: les meurtrissures +de sa chair lui ont rendu le sentiment et la conscience d'elle-même. +Maintenant, il y a de sa part effort continu pour remonter à ses +origines et à ses traditions, pour réunir tous ses enfants par des +souvenirs et des espoirs communs, pour créer l'unité morale de la +nation, pour refaire une âme à la patrie, avant de lui restituer un +corps. C'est le travail des Universités et des salons, des milieux +intellectuels et pensants, de la littérature et de la philosophie, du +livre et du journal. La presse, quoique étroitement surveillée, vante le +passé pour faire ressortir les humiliations du présent, commence une +guerre d'allusions: reprenant les formules françaises, elle proclame à +mots couverts «l'unité et l'indivisibilité de la Germanie<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>», et ses +appels voilés, se répondant de Berlin à Augsbourg, d'Altona à Nuremberg, +montrent que partout les haines se comprennent et s'entendent. Les +sociétés secrètes, nées en Prusse, se ramifient au dehors, envahissent +la Saxe et la Westphalie, remontent le cours du Rhin, pénètrent jusqu'en +Souabe: elles portent en tous lieux leurs initiations occultes, leurs +signes de ralliement, le symbolisme de leurs formules et de leurs rites, +qui tendent à susciter une horreur mystique de l'étranger et qui +instituent en Allemagne une religion de la Haine. Ainsi se préparent les +esprits à l'idée d'un soulèvement général. Sans doute,--c'est un agent +russe qui en fait justement la remarque<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>,--la Germanie ne sera jamais +une Espagne: cette lourde et patiente nation n'ira pas, comme la sèche +et colérique Espagne, s'insurger d'elle-même et s'attaquer à +l'usurpateur d'un élan frénétique. La nature de son sol, son tempérament +s'y opposent. L'Allemagne ne prendra pas l'initiative: elle peut +recevoir l'impulsion. Au contact des armées russes et prussiennes, les +tentatives de 1809 se renouvelleront sans doute, se multiplieront; des +Schill, des Brunswick-Oels vont renaître et se lever en foule, organiser +des bandes qui inquiéteront les flancs et les derrières de l'armée +française: par les cheminements souterrains qu'ont pratiqués les +sociétés secrètes, on verra se répandre au loin et fuser +l'insurrection<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a> +<a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> Otto à Maret, 10 février 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a> +<a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> <i>Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie</i>, +XXI, 113-114.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a> +<a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> Sur l'état de l'Allemagne, voy., outre les ouvrages +précédemment cités pour la Prusse, <span class="sc">Kleinschmidt</span>, <i>Geschichte des +Koenigreichs Westphalen</i>, 340-366; <span class="sc">Rambaud</span>, <i>L'Allemagne sous Napoléon +1er</i>, 425-479; les correspondances de Saxe, Westphalie, Bavière, +Wurtemberg, aux archives des affaires étrangères. Aux archives +nationales, AF, IV, 1653-1656, les lettres de Davout et de Rapp, avec +leurs annexes, sont une précieuse source d'informations.</blockquote> + +<p>Les gouvernements, à l'exception des pouvoirs purement français, +résisteront difficilement à la poussée des peuples. Ils semblent +eux-mêmes à bout de résignation. Chez les rois et princes du Sud, à +Munich, à Stuttgard, à Carlsruhe, le souvenir des bienfaits reçus, des +agrandissements obtenus, s'efface de plus en plus; ces princes +voudraient moins de territoires et plus d'indépendance: la continuité +d'exigences persécutrices, l'horreur de descendre peu à peu «au rang de +préfets français», peut les jeter à tout moment en des résolutions +extrêmes: parmi ces souverains, il en est un tout au moins, celui de +Bavière, qui parle de faire comme Louis de Hollande et de quitter la +place, de déserter ses États, de fuir pour échapper à l'homme qui rend +intenable le métier de roi et de «mettre la clef sous la porte<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a> +<a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> Rapport de l'agent français Marcel de Serres, transmis par +Davout le 30 septembre 1810. Archives nationales, AF, IV, 1653. Cf. les +<i>Mémoires de Rapp</i>, nouvelle édition, 154.</blockquote> + +<p>Le mécontentement ne s'arrête pas aux limites de l'Allemagne: il les +dépasse de toutes parts. Sur le littoral, il se prolonge et redouble +d'intensité en Hollande; là, une nationalité tenace résiste à +l'absorption et ne veut pas mourir. Au sud de l'Allemagne, les vallées +des Alpes recèlent un brasier de haines, l'ardent Tyrol, qui a eu en +1809 ses héros et ses martyrs. Les Alpes franchies, si l'observateur +descend dans les plaines lombardes, s'il parcourt cette Italie que +Bonaparte a naguère transportée et ravie, il constate que l'enthousiasme +est mort et l'affection éteinte. Le pouvoir nouveau, par ses rigueurs +méthodiques, fait regretter parfois les abus qu'il a détruits: il pèse +trop lourdement sur le présent pour qu'on s'aperçoive du travail +initiateur et fécond par lequel il jette les semences de l'avenir. Dès +l'automne de 1810, Alexandre a fait prendre des renseignements sur +l'état des esprits en Italie<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>; il a pu constater l'impopularité du +régime français, la résistance à la levée des impôts, au système +continental, à la conscription surtout, et s'ajoutant aux atteintes du +mal universel, l'indignation des consciences catholiques contre le +monarque tyran du Pape et tourmenteur de prêtres. A l'extrémité de la +Péninsule, Murat s'irrite du joug: il s'échappe en propos suspects et +commence à regarder du côté de l'Autriche<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>. D'un bout à l'autre de +l'Europe centrale, Napoléon a perdu l'empire des âmes; son pouvoir +universellement subi, illimité, écrasant, est pourtant précaire, car il +ne repose plus que sur la force.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a> +<a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> Archives de Saint-Pétersbourg.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a> +<a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> Voy. spécialement à ce sujet la lettre écrite le 30 août +1811 par le duc de Bassano au comte Otto. Archives des affaires +étrangères, Vienne, 389.</blockquote> + +<p>Au delà de l'Italie et de l'Allemagne, derrière un glacis composé +d'États feudataires et de départements annexés, la France elle-même +apparaît. Au premier abord, elle présente un aspect incomparable de +splendeur et de force, cette France admirée et haïe: ce qu'on voit en +elle, c'est une nation merveilleusement disciplinée, superbement +alignée, manoeuvrant comme un régiment, dressée et entraînée aux tâches +héroïques: une administration ponctuelle, sûre d'elle-même et se sentant +soutenue: de grandes institutions se consolidant ou s'ébauchant et +dessinant sur l'horizon leurs lignes majestueuses; des oeuvres d'utilité +publique ou de magnificence partout entreprises; nulle initiative +individuelle, mais l'impulsion donnée d'en haut aux talents, aux +dévouements, aux arts de la paix comme aux travaux de la guerre: +l'émulation continuellement suscitée et entretenue, devenue le principal +moyen de gouvernement: la vie publique organisée comme un grand +concours, avec distribution périodique de palmes et de récompenses, qui +stimulent l'ambition de se distinguer et l'ardeur à servir.</p> + +<p>Cependant, sous cette magnifique ordonnance, un sourd et profond malaise +se découvre. D'abord, la France souffre matériellement: les impôts sont +lourds, s'aggravent d'année en année, s'attaquant à toutes les formes de +la richesse et surtout de la consommation: le plus dur de tous, l'impôt +du sang, épuise les générations et en tarit la sève. Le commerce se +meurt: l'industrie, qui s'est crue maîtresse du marché européen par la +suppression de la concurrence anglaise, a pris quelque temps un fiévreux +essor; puis l'excès de la production et une folie de spéculations +hasardeuses ont amené une crise. Aujourd'hui, à Paris et dans les +principales villes, les faillites se succèdent, les maisons les plus +solides manquent tour à tour: c'est l'effondrement du marché et la +panique des capitaux<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. Les manufactures, les grands établissements +métallurgiques ferment leurs ateliers: l'industrie lyonnaise est dans la +désolation; à Avignon, à Rive-de-Gier, on craint des troubles; à Nîmes, +les rapports de police signalent trente mille ouvriers sans travail<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>; +il y en aura tout à l'heure vingt mille au faubourg Saint-Antoine. A +côté de la détresse matérielle, c'est la gêne et la compression morales: +toute spontanéité de pensée et d'expression interdite, un silence +étouffant, une nation entière qui parle bas, par crainte d'une police +ombrageuse, tracassière, tombant dans l'ineptie par excès de méfiance et +faux zèle. C'est sur ce fond de mécontentements et d'angoisses que +s'élève l'édifice éblouissant de l'administration et de la cour: le +monde officiel et militaire, animé, brillant, gorgé d'or qu'il dépense à +pleines mains, dans une fièvre de jouir: le luxe et les embellissements +de la capitale, les grands corps de l'État se superposant dans une +gradation imposante, les deux noblesses, l'ancienne et la nouvelle, +groupées autour du trône: enfin, dominant tous ces sommets, l'Empereur +dans son Paris, moins accessible que par le passé, s'entourant d'hommes +d'ancien régime, aimant à avoir des courtisans de naissance pour le +servir et l'encenser, s'immobilisant parfois dans une attitude +hiératique, s'isolant matériellement de son peuple de même que sa pensée +s'isole dans le désert de ses conceptions surhumaines. Sa sévérité +croissante, son despotisme inquiet, son front orageux indisposent et +éloignent: le temps est proche où un agent russe écrira: «Tout le monde +le redoute: personne ne l'aime<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a> +<a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> Sur ce <i>krach</i> de 1811, voy., indépendamment de la +<i>Correspondance impériale</i> (XXVIII, <i>passim</i>) et des <i>Mémoires de +Mollien</i>, III, 288-289, la collection des <i>Bulletins de police</i>, +archives nationales, AF, IV, 1513 et suiv. <i>Bulletin</i> du 18 janvier +1811: «Les gens les plus sages dans le commerce sont effrayés de +l'avenir. La crise est telle que chaque jour tout banquier qui arrive à +quatre heures sans malheur s'écrie: «<i>En voilà encore un de passé!</i>»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a> +<a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> <i>Bulletin</i> du 16 mars.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a> +<a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> <i>Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie</i>, +XXI, 271.</blockquote> + +<p>Parole dictée par la haine et souverainement injuste, si on prétend +l'appliquer à l'ensemble de la nation. Malgré tout, les masses urbaines +et rurales, dans leur plus grande partie, demeurent inviolablement +fidèles à l'homme qui leur est apparu au lendemain de la Révolution +comme le grand pacificateur, qui a surexcité en même temps leurs plus +nobles instincts et leur a largement dispensé l'idéal. La France +populaire reste à celui qui l'a prise, fascinée, émerveillée: elle ne +comprend pas le présent et l'avenir sans Napoléon: elle souffre par lui +et ne l'accuse point. Ce qui est vrai, c'est que les classes moyennes et +élevées se détachent. À mesure qu'elles s'éloignent de la Révolution, +elles goûtent moins le bienfait de l'ordre rétabli et se prennent à +regretter la liberté proscrite: elles s'affligent de voir la paix +religieuse, cette grande oeuvre du Consulat, compromise à nouveau, +l'arbitraire se développant à outrance et renaissant sous mille formes. +Ce qui est plus vrai encore, c'est que ces classes, inquiètes +d'excessifs triomphes, ont la sensation de vivre en plein rêve, sous le +coup de l'inévitable réveil, et que déjà les habiles, les avisés, +songent à se ménager l'avenir par une infidélité prévoyante. Depuis deux +ans et demi, il existe une conspiration latente de quelques grands +contre le maître, prête à saisir l'occasion d'un revers au dehors, d'un +malheur national, pour exécuter le geste imperceptible et félon qui +précipitera le colosse ébranlé. Alexandre le sait, car il entretient +depuis 1809 une correspondance tour à tour directe et indirecte avec +Talleyrand, l'un des moteurs de l'intrigue<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. Il sait que la famille +impériale compte ses mécontents et ses révoltés, car il possède dans son +dossier de renseignements une lettre que lui a écrite le roi Louis et +qui surpasse en amertume contre l'Empereur les plus âpres pamphlets<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>. +Par des propos recueillis, par des lettres interceptées, il connaît les +allures sourdement frondeuses des classes éclairées, la fatigue des +fonctionnaires, la lassitude des populations, l'atonie et l'épuisement +du corps social tout entier. Puis, derrière la France pliant sous le +poids de sa propre grandeur, derrière cette nation surmenée, il voit +l'Espagne qui s'attache à elle et la ronge, l'Espagne atroce et sublime, +défendant pied à pied son sol imprégné de sang et gonflé de cadavres, +ses villes en ruine, ses sanctuaires dévastés, massacrant en détail les +troupes d'occupation et s'exterminant elle-même dans une guerre +affreuse. Il sait que Napoléon a cinq armées en Espagne et n'en peut +venir à bout: enfin, au fond de la Péninsule, au sud du Portugal, il +aperçoit Wellesley et ses Anglais toujours debout, couvrant Lisbonne, +immobilisant Masséna, et l'opiniâtreté britanique, retranchée et terrée +dans les ouvrages de Torres-Vedras, mettant des bornes à l'impétuosité +française.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a> +<a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> Voy. le tome II, p. 46.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a> +<a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> Archives de Saint-Pétersbourg.</blockquote> + +<p>Si Napoléon détient matériellement l'Europe à l'exception de ses +extrémités, l'Océan lui échappe: l'Angleterre entoure les côtes de ses +flottes, emprisonne les escadres françaises dans leurs ports, oppose au +blocus décrété à Berlin et à Milan un contre-blocus, et cerne l'immense +empire de mers ennemies. Le continent ne lui est fermé qu'en apparence: +son commerce, déjouant les sévérités du blocus, s'infiltre toujours en +Europe par le Nord, par la Russie qui lui reste entr'ouverte. Les +denrées coloniales dont l'Angleterre s'est fait l'unique acquéreur, sont +reçues dans les ports russes, pourvu qu'elles s'y présentent à bord de +bâtiments américains, employés et assujettis à ce service. Parmi ces +produits, les uns se débitent sur place, les autres traversent le vaste +empire: après qu'ils ont paru s'y absorber et s'y perdre, on les voit +réapparaître sur la frontière occidentale, ressortir par Brody, devenu +un vaste centre de contrebande, et se répandre clandestinement en +Allemagne. Alexandre continue à favoriser ce commerce et ce transit +interlopes. Bien plus, il a dessein, dans tous les cas, de développer +encore et de régulariser ses relations économiques avec l'Angleterre, +car il y voit le seul moyen de mettre fin à la crise économique dont +souffrent ses peuples et de recréer la fortune publique. Que la guerre +éclate ou non, il est résolu, dès que l'occasion lui paraîtra propice, à +ouvrir ses ports aux bâtiments anglais eux-mêmes, à l'invasion en masse +des produits britanniques, et désormais cette intention demeurera +constamment à l'arrière-plan de sa pensée<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a> +<a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> Nous en trouverons l'aveu dans un rapport rédigé par le +comte de Nesselrode à la suite d'une conversation avec l'empereur +Alexandre, rapport analysé par nous et cité au chapitre VIII.</blockquote> + +<p>Quant au rapprochement politique avec Londres, il juge inutile de le +précipiter; pourquoi se démasquer trop tôt, pourquoi brusquer la paix +officielle et l'alliance, alors qu'il existe entre les parties les plus +actives des deux nations un accord spontané et virtuel? Les +représentants du Tsar dans la plupart des capitales, les Russes établis +à l'étranger, les membres de cette société nomade qui s'est dispersée +aux quatre coins de l'Europe, s'associent d'eux-mêmes aux agents secrets +que l'Angleterre entretient auprès des différentes cours, et c'est ce +travail en commun qui prépare, dispose et réunit les éléments d'une +sixième coalition. Sans doute, la terreur qu'inspire Napoléon est si +grande qu'elle peut empêcher l'effet de ce concert. Tous ces chefs +d'État, tous ces ministres qui parlent de se lever contre lui, tremblent +devant sa face: dès qu'il se montre, dès qu'il gronde et menace, une +épouvante atroce les serre aux entrailles: le spectacle qu'offre partout +l'Europe, à ce moment de l'histoire, c'est le combat de la haine et de +la peur, et bien hardi serait celui qui affirmerait dès à présent +laquelle des deux doit l'emporter sur l'autre. Cependant, Alexandre +s'est dit qu'un seul coup, rapidement et audacieusement porté, +détruirait le prestige du conquérant, anéantirait l'idée qu'on se fait +de son pouvoir, produirait dans les esprits une révolution qui se +traduirait par l'universelle prise d'armes. Napoléon sera vaincu dès +l'instant où chacun aura la certitude qu'il peut l'être. L'enlèvement du +grand-duché, la transformation en ennemi de cette vedette fidèle, +l'écrasement des postes français entre la Vistule et l'Elbe, +l'apparition des Russes au coeur de l'Allemagne, peuvent fournir cette +démonstration, et c'est pourquoi Alexandre attend «avec la plus vive +impatience», suivant sa propre expression<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, la réponse de +Czartoryski, qui va lui ouvrir ou lui fermer les chemins. Il espère, il +croit que, s'il réussit dans son effort pour tirer à soi la Pologne, +pour détourner l'Autriche de Napoléon et lui soustraire définitivement +la Suède, ces éclatantes désertions entraîneront tout à leur suite; que +les rois, les ministres, les peuples, les armées, s'insurgeant contre le +despote qui pèse insupportablement sur l'Europe, voleront au-devant du +Tsar libérateur.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a> +<a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Lettre insérée dans les <i>Mémoires de Czartoryski</i>, II, +253.</blockquote> + +<h4>II</h4> + +<p>A l'extrême fin de janvier, un agent déguisé quittait Pulawi, résidence +des Czartoryski dans le duché de Varsovie, et se dirigeait vers la +frontière russe. Il la franchit avec mille précautions, évitant les +chemins fréquentés, «les endroits surveillés<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>», et arriva à Grodno. +Là, il remit un pli au gouverneur de la ville, M. Lanskoï; cette lettre +en contenait une autre, adressée à l'empereur de toutes les Russies: +c'était la réponse de Czartoryski aux premières ouvertures d'Alexandre: +elle fut transmise très mystérieusement au Palais d'hiver. L'effroi +inspiré par Napoléon à tous les souverains obligeait les plus puissants, +comme les plus humbles, à tramer leurs révoltes dans l'ombre et à se +faire conspirateurs<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a> +<a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Czartoryski</i>, II, 270.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a> +<a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> La réponse de Czartoryski et la seconde lettre +d'Alexandre, dont nous citons ci-après de nombreux extraits, ont été +publiées à la suite des <i>Mémoires du prince Adam Czartoryski</i>, II, 255 à +278.</blockquote> + +<p>La réponse de Czartoryski abondait en objections. Le projet actuellement +en cause était pourtant celui dont il avait fait l'espoir et le but de +sa vie. Suivant une tradition, en 1805, à Pulawi, lui et les siens +s'étaient jetés aux pieds d'Alexandre et l'avaient supplié à genoux de +leur rendre une patrie. Mais en 1805 la Pologne inerte et partagée, +isolée de tout secours, ne pouvait attendre sa renaissance que d'un +mouvement spontané et d'une inspiration miséricordieuse d'Alexandre. +Depuis lors, un grand espoir s'était levé pour elle du côté de +l'Occident; Napoléon l'avait atteinte et touchée: il l'avait tirée à +demi du tombeau; il avait fait du duché la pierre d'attente d'une +reconstitution totale. Les habitants des provinces varsoviennes, en se +détournant de lui pour répondre aux appels de la Russie, n'allaient-ils +pas compromettre leur destinée au lieu de l'assurer? Se détacher de +Napoléon, n'était-ce point jeter un défi à la fortune? Puis, les offres +d'Alexandre étaient-elles sincères? Fallait-il y voir autre chose qu'un +moyen de circonstance et un appât trompeur? Le Tsar tiendrait-il ses +engagements au lendemain du succès, en admettant qu'il pût vaincre? +Toutes ces craintes percent chez Czartoryski, à travers les réticences +et les ambiguïtés de son langage; on sent en lui de douloureux combats, +une lutte entre le patriotisme et la reconnaissance: lorsqu'il raisonne +ses convictions et ses espérances, elles le poussent vers Napoléon, mais +son coeur le ramène et le retient du côté d'Alexandre.</p> + +<p>Sans repousser le projet, sans l'accueillir d'emblée, il le discute: il +indique comment, selon lui, l'entreprise peut devenir moins +irréalisable. Il ne repousse pas en principe le raisonnement fondamental +d'Alexandre: après avoir constaté l'attachement enthousiaste et très +naturel que les Varsoviens ont voué à l'empereur des Français, il +convient que tout sentiment cède dans leurs coeurs au désir passionné de +recouvrer une patrie complète et viable; peut-être se donneront-ils au +premier qui leur offrira tout de suite ce que Napoléon leur laisse +entrevoir dans un nuageux avenir, mais encore faut-il qu'aucun doute ne +subsiste en eux sur la sincérité et l'étendue de ces offres, sur +l'entière satisfaction de leurs voeux. En conséquence, il ne suffit pas +que l'empereur Alexandre promette et même décrète en principe le +rétablissement du royaume; il est de toute nécessité que ce prince fasse +savoir de quoi se composera le royaume restauré, quel sera son sort, +quels seront ses rapports avec la Russie, et qu'il prenne des +engagements détaillés. Czartoryski revient plusieurs fois sur cette +idée, en termes dénotant une persistante méfiance: se rendant compte que +le duché peut aujourd'hui jeter entre les deux empereurs le poids qui +emportera la balance, il pose nettement des conditions et réclame des +garanties.</p> + +<p>Sur trois points, il désire que l'empereur de Russie daigne s'expliquer +et précise ses intentions magnanimes. Ce généreux bienfaiteur est-il +disposé à reconstituer la Pologne telle qu'elle existait avant les +partages, avec toutes ses provinces? Garantira-t-il aux Polonais non +seulement l'autonomie sous son sceptre, mais la liberté politique, un +régime représentatif et constitutionnel? La constitution du 3 mai 1791 +«est gravée dans leurs coeurs en caractères ineffaçables». En effet, +elle a marqué un grand effort de la Pologne sur elle-même, une tentative +de sa part pour se régénérer et supprimer les vices mortels de son +ancien état politique: en décrétant le statut qui organisait la liberté +tout en réprimant l'anarchie, la Pologne s'est montrée digne de vivre, +au moment même où les trois puissances copartageantes s'apprêtaient à +lui porter les derniers coups. La remise en vigueur de la constitution +du 3 mai semble la seconde des garanties à solliciter. En troisième et +dernier lieu, il paraît indispensable d'assurer à la Pologne ressuscitée +des débouchés commerciaux, un régime économique qui procure à ce peuple +exténué par les privations, inerte et languissant, un peu de soulagement +matériel et d'air respirable. Sous ces trois conditions, il n'est pas +interdit d'espérer que les Varsoviens sacrifieront les devoirs de la +reconnaissance à l'intérêt supérieur de la restauration nationale.</p> + +<p>A supposer ce résultat acquis, le succès de l'entreprise n'en +demeurerait pas moins problématique, car elle se heurterait à l'homme +qui possède le génie et la force, à celui qui, depuis quinze ans, +commande à la victoire. Parmi les chances de réussite qu'Alexandre +énumère, Czartoryski en relève plus d'une qui lui semble douteuse. +Est-il si facile d'assaillir brusquement Napoléon et de le surprendre? +S'il «fait le mort» aujourd'hui, n'est-ce pas avec intention et pour +tendre un piège à ses ennemis? En admettant que «sa léthargie» soit +réelle, sera-t-il possible de mettre jusqu'au bout son attention en +défaut? Son ambassadeur en Russie, le général de Caulaincourt, ne +possède-t-il pas de multiples moyens d'investigation et de surveillance? +L'empereur Alexandre a-t-il songé à se précautionner du côté de +l'Autriche, à s'assurer de cet indispensable facteur? Est-il sûr de +retrouver sur le champ de bataille toutes les forces que ses généraux et +ses administrateurs font figurer dans leurs rapports? S'est-il mis à +l'abri de tout mécompte? «J'ai vu si souvent en Russie cent mille hommes +inscrits sur le papier, et n'en faisant, au dire de tout le monde, que +soixante mille effectifs!... Le temps des marches, la possibilité de +distraire les troupes des endroits menacés, de les faire arriver au jour +et aux lieux marqués, auront-ils été exactement calculés? Votre Majesté +Impériale aura affaire à un homme vis-à-vis duquel on ne se trompe pas +impunément.»</p> + +<p>Au lieu de simples assurances, Czartoryski voudrait des explications, +des éclaircissements, des certitudes: il les demande avec une hardiesse +respectueuse, enveloppant son questionnaire de remerciements attendris, +de compliments et d'hommages. Finalement, sous les réserves indiquées, +il se déclare prêt à servir la grande idée; il va se rendre à Varsovie, +voir quelques personnes, procéder par tâtonnements discrets, en +attendant de nouvelles directions. Mais les dernières lignes de sa +lettre trahissent encore une fois le trouble de son âme, montrent que la +confidence inattendue dont il a été honoré a jeté en lui plus d'émotion +que de ravissement: «Je ne saurais exprimer, dit-il, tout ce qui se +passe en moi, de combien d'espérances et de craintes je suis +continuellement agité. Quel bonheur ce serait de travailler à la fois à +la délivrance de tant de nations souffrantes, à la félicité de ma patrie +et à la gloire de Votre Majesté! Quel bonheur de voir réunis tous ces +différents intérêts que le sort avait paru rendre à jamais contraires! +Mais souvent il me paraît que c'est trop beau, trop heureux pour pouvoir +arriver, et que le génie du mal, qui semble toujours veiller pour rompre +des combinaisons trop fortunées pour l'humanité, parviendra aussi à +déranger celle-ci.»</p> + +<br> + +<p>Si peu encourageante que fût cette réponse, Alexandre n'y trouva +nullement motif à désespérer. Sa résolution était trop ferme pour +reculer devant le premier obstacle. Après un jour et deux nuits de +réflexions, il reprend la plume, fait une seconde lettre à Czartoryski +et s'y montre décidé, tant que l'impossibilité ne lui en sera pas +clairement démontrée, à aller de l'avant: «C'est avant-hier soir, +écrit-il, que j'ai reçu, mon cher ami, votre intéressante lettre du +18/30 janvier, et je m'empresse de vous répondre tout de suite. Les +difficultés qu'elle me présente sont très grandes, j'en conviens: mais, +comme je les avais prévues en grande partie, et que les résultats sont +si majeurs, s'arrêter en chemin serait le plus mauvais parti.»</p> + +<p>Ceci posé, il s'attaque successivement aux objections de Czartoryski et +s'efforce de les détruire. En fait de garanties, il les accorde toutes. +«Les proclamations sur le rétablissement de la Pologne doivent précéder +toute chose, et c'est par cette oeuvre que l'exécution du plan doit +commencer.» La Pologne nouvelle comprendra, avec le duché, les provinces +livrées à la Russie par les trois partages et même, s'il est possible, +la Galicie autrichienne: ses limites à l'est seront la Dwina, la +Bérézina et le Dnieper. Alexandre ne craint pas d'entailler largement +les frontières de la Russie pour refaire place à une vaste Pologne, +hardiment dessinée. Il lui promet autonomie complète, gouvernement, +armée, administration indigènes: sans se prononcer positivement sur la +constitution du 3 mai, dont le texte lui est mal connu, il offre «dans +tous les cas une constitution libérale telle à contenter les désirs des +habitants». L'union avec l'empire voisin sera purement personnelle: le +souverain changera suivant les lieux de prérogatives et d'attributions, +autocrate en Russie, roi constitutionnel à Varsovie.</p> + +<p>Passant aux probabilités de succès que comporte actuellement une guerre +contre la France, Alexandre prétend les faire reposer sur des données +certaines, précises, nullement hypothétiques. Dans sa première lettre, +il s'est borné à dire: «Le succès n'est pas douteux avec l'aide de Dieu, +car il est basé, non sur un espoir de contre-balancer les talents de +Napoléon, mais uniquement sur le manque de forces dans lequel il se +trouvera, joint à l'exaspération générale des esprits dans toute +l'Allemagne contre lui.» Et il a opposé dans une sorte de tableau +synoptique, aux cent cinquante mille Français ou alliés que Napoléon +réunira avec peine en Allemagne, deux cent mille Russes, cent trente +mille Polonais, Prussiens et Danois, sans compter deux cent mille +Autrichiens, cités pour mémoire. Maintenant, puisque Czartoryski ne se +contente pas d'une affirmation générale et réclame des détails +convaincants, on va les lui fournir. Alexandre s'ouvre plus complètement +et se livre à d'instructifs aveux, qui montrent à quel point le projet +d'attaque a été étudié et creusé. Il établit, pièces en main, qu'il est +demeuré au-dessous de la vérité quand il a parlé de deux cent mille +Russes en chiffres ronds, qu'il en possède deux cent quarante mille cinq +cents bien comptés, prêts à entrer en campagne, appuyés par une réserve +de cent vingt-quatre mille hommes. Il fait passer sous les yeux de +Czartoryski les trois armées qu'il a rangées l'une derrière l'autre; il +en décompose devant lui les éléments constitutifs et les lui fait +toucher du doigt, chacun se présentant à tour de rôle et répondant à +l'appel:</p> + +<p>«L'armée, dit-il, qui doit appuyer et combattre avec les Polonais, est +tout organisée et se trouve composée de huit divisions d'infanterie +faisant chacune 10,000 hommes, entièrement complètes: ce sont les +divisions nos. 2, 3, 4, 5, 14, 17, 23, et une division de grenadiers; +quatre divisions de cavalerie, formant chacune 4,000 chevaux: ce sont +les divisions nos 1, 2, 3 et 2e de cuirassiers; ce qui fait un total de +96,000 hommes; de plus, quinze régiments de Cosaques qui forment 7,500 +chevaux; en tout, 106,500.</p> + +<p>«Tout ce qui est non combattant en est décompté.</p> + +<p>«Cette armée sera soutenue par une autre composée de onze divisions +d'infanterie, nos 1, 7, 9, 11, 12, 15, 18, 24, 26, une division de +grenadiers et la division des gardes, et de quatre divisions de +cavalerie, nommément nos 4, 5, 1re des cuirassiers et celle de la +cavalerie de la garde. En sus, dix-sept régiments de Cosaques. Total, +134,000 hommes.</p> + +<p>«Enfin, une troisième armée, composée des bataillons et escadrons de +réserve, est forte de 44,000 combattants, renforcée de 80,000 recrues, +tous habillés et exercés depuis plusieurs mois aux dépôts.»</p> + +<p>Après avoir exposé ses ressources militaires, le Tsar dévoile son plan +diplomatique. Il livre le secret de la manoeuvre par laquelle il compte +gagner ou au moins neutraliser l'Autriche: «Je suis décidé, dit-il, à +lui offrir la Valachie et la Moldavie jusqu'au Sereth, comme échange de +la Galicie.»--«Il ne me reste plus, ajoute-t-il, qu'à vous parler des +craintes que vous avez élevées que Caulaincourt n'ait percé le mystère +dont il s'agit. L'avoir pénétré est impossible, car même le +chancelier<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a> ignore notre correspondance. La question a été plus d'une +fois débattue avec ce dernier, mais je n'ai pas voulu que personne sût +que je m'occupe déjà de ces mesures.» Quant aux apprêts militaires, à +supposer que Caulaincourt en surprenne quelque chose, Alexandre leur +attribuera un caractère purement défensif: il saura d'ailleurs en +atténuer et en dissimuler l'importance.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a> +<a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> Le comte Roumiantsof, ministre des affaires étrangères +depuis 1807 et chancelier depuis 1809.</blockquote> + +<p>Ainsi, tout a été de sa part prévu, calculé, combiné: toutes les chances +ont été tournées en sa faveur. C'est maintenant aux Varsoviens à +décider s'ils veulent ou non permettre l'accomplissement du projet. Pour +enlever leur adhésion, Alexandre s'efforce de leur démontrer +mathématiquement que leur intérêt est de marcher avec lui et de déserter +la cause française. A cet effet, dans une suite d'alinéas placés en +regard et en opposition, il met en parallèle les deux hypothèses, celle +où les soldats et les habitants du duché resteront fidèles à la France, +celle où ils embrasseront le parti contraire.</p> + +<p>Dans le premier cas, leur immobilité obligera les Russes à se tenir sur +la défensive: «Cela étant, il se peut que Napoléon ne veuille pas +commencer, du moins tant que les affaires d'Espagne l'occuperont et +qu'une grande partie de ses moyens s'y trouve. Alors les choses +continueront à rester sur le pied sur lequel elles se trouvent +maintenant, et la régénération de la Pologne conséquemment se trouvera +ajournée à une époque plus éloignée et très indéterminée.» A supposer +même que Napoléon prenne l'initiative des hostilités et proclame le +rétablissement du royaume, cette reconstitution sera tout d'abord +incomplète, puisqu'il faudra arracher les provinces polonaises de Russie +à la puissance qui les détient actuellement et qui les défendra jusqu'à +la mort. Par suite, ces provinces et le duché deviendront le théâtre +d'une lutte furieuse, dévastatrice, qui les couvrira de sang et de +ruines, qui en fera un champ de désolation, et ces guerres reprendront +avec plus d'acharnement à la mort de Napoléon, «qui n'est pourtant pas +éternel.--Quelle source de maux pour la pauvre humanité, pour la +postérité!»</p> + +<p>Qu'on suppose maintenant la seconde hypothèse, qu'on en suive le +développement. La volte-face des Varsoviens permet à l'empereur russe +d'agir et de prendre les devants sur son adversaire. Après avoir déclaré +très nettement que, dans l'état actuel des choses, il ne se fera pas +l'agresseur et «ne commettra pas cette faute», Alexandre ajoute: «Mais +tout change de face si les Polonais veulent se joindre à moi. Renforcé +par les 50,000 hommes que je leur devrai, par les 50,000 Prussiens qui +alors peuvent, sans risquer, s'y joindre de même, et par la révolution +morale qui en sera le résultat immanquable en Europe, je puis me porter +jusqu'à l'Oder sans coup férir.» Par conséquent, le théâtre de la guerre +se trouvera reporté du premier coup au delà de la Pologne; la +renaissance de ce peuple s'opérera instantanément, sans secousse, sans +dommage pour son territoire. Tels seront les résultats certains de la +jonction entre les deux peuples slaves; au nombre des résultats +probables, on doit compter la subversion totale de la puissance +française, l'universelle délivrance, la reconstitution d'une Europe dans +laquelle la Pologne reprendra pacifiquement sa place. A cette nation si +durement éprouvée, Alexandre fait entrevoir un avenir de calme et de +prospérité, la possibilité de guérir ses blessures, de développer ses +ressources, de refleurir sous l'égide d'un puissant empire qui la +protégera sans l'opprimer; il multiplie les retouches pour orner des +plus riantes couleurs le tableau qu'il compose. Seulement, en échange +des merveilles promises, il demande à son tour des garanties et des +gages, n'entend pas s'aventurer à la légère: «Si cette coopération des +Polonais avec la Russie doit avoir lieu», il tient à en recevoir des +assurances et des preuves <i>indubitables</i>: c'est à Czartoryski de les lui +fournir, de recueillir des engagements, de colliger des signatures parmi +les chefs de l'armée, parmi les principaux personnages que leur +naissance ou leurs services placent à la tête de la nation. En +l'excitant à cette oeuvre d'enrôlement, Alexandre lui recommande encore +de procéder avec précaution et mystère, de dépister les soupçons de la +police française, et sa lettre se termine par cette effusion: «Tout à +vous de coeur et d'âme pour la vie. Mille choses, je vous prie, de ma +part à vos parents, à vos frères et soeurs.»</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Après avoir réitéré ses avances et posé ses conditions à la Pologne, +Alexandre commença ses tentatives auprès de l'Autriche. A Vienne, la +marche qu'il suivit rappelle un précédent fameux: il semble voir +réapparaître la diplomatie secrète de Louis XV, de célèbre et piquante +mémoire. Pendant toute une partie de son règne, Louis XV avait +correspondu avec ses envoyés auprès de différentes cours, à l'insu de +ses ministres mystifiés, par l'intermédiaire du premier commis Tercier; +Alexandre trouve son Tercier en la personne d'un certain Koschelef, +sénateur et membre du département des affaires étrangères: c'est ce +fonctionnaire qu'il désigne pour faire passer ses directions +personnelles à son ambassade en Autriche et pour recevoir les réponses; +il l'accrédite en cette qualité par lettre autographe au comte +Stackelberg, son ministre à Vienne: «Vous correspondrez avec moi +directement, lui dit-il, et vous adresserez vos lettres et courriers, +dans les occasions délicates, à M. de Koschelef, qui jouit de toute ma +confiance. Le chancelier ne saura rien de leur contenu<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>.» Le +chancelier Roumiantsof, il est vrai, sentait comme son maître la +nécessité de renouer avec l'Autriche pour le cas d'une guerre contre la +France. Seulement, désirant autant que possible éviter ce conflit, +répugnant à toute idée d'agression, il entendait donner aux accords avec +Vienne un caractère purement défensif et se contenterait même d'une +assurance de neutralité. Alexandre veut plus: c'est pourquoi, par ses +démarches occultes, il va tout à la fois doubler et dépasser l'action de +sa diplomatie officielle.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a> +<a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Metternich</i>, II, 419.</blockquote> + +<p>Le 11 février, Roumiantsof adressait à Stackelberg, avec l'approbation +apparente du Tsar, une longue instruction. Il signalait avec angoisse +les empiétements continus de la puissance napoléonienne; suivant lui, le +seul moyen d'y mettre un terme serait que l'Autriche prît l'engagement +de ne jamais se déclarer contre la Russie, si celle-ci avait à soutenir +une lutte contre la France. Pour déterminer la cour de Vienne, le +chancelier ne jugeait pas à propos de lui offrir des territoires sur le +bas Danube; acharné à la poursuite de son rêve oriental, le vieil homme +d'État ne se résignait pas à sacrifier les résultats si péniblement +acquis, si chèrement achetés; puis, ignorant le projet de reconstitution +polonaise, il ne savait pas que son maître aurait besoin de la Galicie +et devrait indemniser les détenteurs actuels de cette province; il se +contentait de faire espérer à l'Autriche, dans l'hypothèse où Napoléon +provoquerait la guerre et serait vaincu, de fructueuses reprises en +Italie et en Allemagne<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a> +<a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, <i>Traités de la Russie</i>, III, 80.--<span class="sc">Beer</span>, +<i>Orientalische Politik Oesterreich's</i>, 250.</blockquote> + +<p>Toute différente est une contre-instruction «écrite d'un bout à l'autre +de la main de l'Empereur<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>» et destinée à s'acheminer secrètement vers +Vienne, sans passer sous les yeux du chancelier<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>. En termes voilés, +mais suffisamment expressifs, elle révèle la combinaison polonaise et +s'efforce de prouver que l'intérêt de l'Autriche lui commande de s'y +prêter. Le raisonnement employé est celui-ci: l'empereur Napoléon, si on +ne le prévient, proclamera lui-même tôt ou tard le rétablissement +intégral de la Pologne; par conséquent, l'Autriche perdra dans tous les +cas ses possessions galiciennes; mieux vaut pour elle les sacrifier à +l'intérêt européen qu'aux convenances d'un despote, s'entendre à leur +sujet avec le gouvernement russe, qui lui fournira d'amples +dédommagements. Ces compensations sont dès à présent indiquées: ce +seront les Principautés moldo-valaques dans leurs plus belles parties. +Sur ces bases, on pourra conclure un traité. Il n'emportera pas de soi +et immédiatement rupture avec la France. Toutefois, une disposition +spéciale reconnaîtrait à la Russie le droit de fixer l'instant où la +guerre devrait éclater. En proposant cette clause, Alexandre marquait +bien son intention de se réserver l'initiative; il cherchait à obtenir +de l'Autriche l'engagement de marcher à sa suite, quoi qu'il fît, et +d'obéir à son signal<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a> +<a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, III, 79.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a> +<a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> Stackelberg disait à Metternich que l'empereur Alexandre +aurait déjà éloigné son chancelier, si cette démarche n'était pas une +déclaration de guerre contre la France. (<i>Mémoires de Metternich</i>, II, +418.) Roumiantsof nous ayant donné des gages et restant partisan de +l'alliance, son maintien en fonction servait à mieux cacher le projet de +rupture.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a> +<a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, III, 78-79.</blockquote> + +<p>L'instruction occulte fut signée le 13 février. Quelques jours après, +l'agent des transmissions secrètes, Koschelef, s'ouvrait verbalement au +comte de Saint-Julien, ministre à Pétersbourg de l'empereur François. Au +nom du Tsar, il mettait la Moldavie jusqu'au Sereth et la Valachie +entière à la disposition de l'Autriche, en y ajoutant tout ce que cette +puissance voudrait s'approprier en Serbie<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>; ces offres positives, +réalisant l'une des promesses faites à Czartoryski et supposant +l'abandon de la Galicie par l'Autriche, constituaient irrécusablement +pour le grand projet une tentative d'exécution.</p> + +<p>Comme préliminaires indispensables de l'entreprise, il ne restait plus +qu'à affermir les résolutions de la Prusse et à entretenir la neutralité +bienveillante de la Suède. Dès janvier, le ministre de Russie à Berlin, +Lieven, se mit en devoir de lier plus étroitement les deux cours<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>. Le +mois suivant, il fut chargé de choisir une personne sûre, telle que +madame de Voss, grande maîtresse de la cour, ou l'aide de camp Wrangel, +pour faire passer une lettre toute confidentielle du Tsar au roi +Frédéric-Guillaume. Alexandre y démontrait par les arguments les plus +forts «la nécessité pour la Prusse de s'unir à la Russie et non pas à la +France<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a> +<a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> <span class="sc">Beer</span>, 250, d'après le rapport de Saint-Julien du 10/22 +février 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a> +<a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, <i>Traités de la Russie avec les puissances +étrangères</i>, VII, 16 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a> +<a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>À la Suède, il n'en demandait pas tant: il ne voulait que la préparer au +spectacle de grands événements dont elle n'aurait rien à craindre et +pourrait tirer avantage. Sa confiance en Bernadotte n'était pas +suffisamment établie pour qu'il s'ouvrît à lui du projet: il cherchait +seulement à cultiver les bonnes dispositions du prince par une +correspondance directe, à intéresser ses haines et ses ambitions par des +demi-aveux, par des appels voilés: «Observez, disait-il au ministre de +Suède Stedingk en parlant de Napoléon, comme l'opinion qui l'a élevé et +soutenu jusqu'à présent est changée, comme tous les esprits sont +exaspérés, en Allemagne surtout. S'il avait quelque revers, vous le +verriez tomber. Les grands succès sont suivis souvent de grandes +infortunes. Il sortit autrefois de la Suède un Gustave-Adolphe pour +affranchir l'Allemagne; qui sait s'il n'en sortira pas un second?»</p> + +<p>Stedingk répondit que la Suède avait surtout besoin, après ses malheurs, +de calme et de paix. Alexandre se garda de le contredire, mais fit +observer que la guerre contre Napoléon pourrait s'imposer à tous les +gouvernements soucieux de leur indépendance. Là-dessus, il avoua qu'il +mettait son armée au complet, donna des détails sur ses préparatifs, +énuméra ses chances de succès; puis, craignant peut-être d'en avoir trop +dit, il ajouta: «Au reste, je suis entièrement de votre avis de ne rien +entreprendre légèrement et de se tenir tranquille tant que Napoléon +voudra bien le permettre; mais en tous les cas il me paraît du plus +grand intérêt pour nous dans le Nord d'être bons amis, et je vous prie +de témoigner au Roi et au prince royal que c'est mon projet et que je +ferai tout pour cela<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a> +<a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> Dépêche de Stedingk du 18/30 janvier 1812. Archives du +royaume de Suède. Une partie des rapports de Stedingk a été publiée à la +suite de ses <i>Mémoires</i>.</blockquote> + +<p>Dans les États officiellement unis à la France et inféodés à son +système, on ne pouvait procéder que par un sourd travail de détachement: +on agissait sur les rois par leurs entours, sur les ministres par leurs +femmes, sur les pouvoirs par l'opinion. Ce n'était pas seulement à +Berlin que le ministre de Russie s'environnait de nos ennemis et leur +donnait le mot d'ordre; dans les cours secondaires de l'Allemagne, dans +les royaumes de la Confédération, même jeu, mêmes incitations: en +Bavière, selon le rapport d'un voyageur, le ministre de Russie +Bariatinski s'est fait le chef d'un «parti anglo-russe, dans lequel il a +fait entrer madame de Montgelas (femme du premier ministre). On cherche +à jeter tous les soupçons possibles dans l'esprit du Roi, par rapport +aux dispositions qu'on suppose à la France contre lui...... on travaille +le peuple pour lui faire croire que la Bavière n'a pas un si grand +besoin de l'alliance de la France, et qu'avec la protection de la Russie +et de l'Angleterre elle peut se passer d'autres secours<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.» En se +livrant à ce manège, les agents russes n'obéissaient pas aux +instructions officielles de leur cour, dictées par Roumiantsof et +toujours prudentes: ils cédaient à leurs propres inspirations, à leurs +haines invétérées, et l'empereur Alexandre n'avait qu'à les laisser +faire pour être servi selon ses intimes désirs. D'ailleurs, Koschelef +était là pour les aiguillonner au besoin, pour faire signe à tous les +gouvernements qui aspiraient à secouer le joug ou résistaient +ouvertement à nos armes: c'est lui qui va ménager les premiers rapports +entre son maître et les Cortès insurrectionnelles de Cadix, qui +encouragera la résistance des Espagnols par l'espoir d'une grande +diversion<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a> +<a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> Rapport cité de Marcel de Serres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a> +<a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> En mars 1812, Alexandre avouait au Suédois Loewenhielm +«qu'il était depuis longtemps en relations secrètes avec le conseil de +régence de Cadix». Loewenhielm surprenait en même temps un autre fait de +diplomatie occulte et le signalait ainsi dans sa correspondance: «Depuis +le départ du général de Suchtelen (envoyé de Russie en Suède), j'ai +appris que, par suite des défiances de l'Empereur, il se trouve muni de +deux instructions, une de la main même de l'Empereur, et l'autre du +chancelier, qui ignore l'existence de la première.» C'était toujours le +même agent qui servait d'intermédiaire à la plupart des «négociations +secrètes». Toutefois, lorsque Alexandre employait Koschelef à tromper +Roumiantsof, l'ombrageux monarque n'accordait à Koschelef lui-même +qu'une portion de sa confiance. Dépêches de Loewenhielm en date du 12 +mars 1812; archives du royaume de Suède.</blockquote> + +<p>A Paris même, au siège de la puissance française, était-il impossible de +s'ouvrir des accès? Derrière l'ambassadeur Kourakine dont l'intelligence +baissait tous les jours sous le poids de l'âge et des infirmités, +derrière ce fantôme de représentant, Alexandre entretenait un mystérieux +chargé d'affaires, dépourvu de tout titre dans la hiérarchie +diplomatique. C'était ce jeune comte Tchernitchef, colonel aux gardes, +que nous avons vu servir en 1809 et 1810 d'intermédiaire à la +correspondance directe des deux empereurs et commencer en France un +travail d'espionnage. Le 4 janvier 1811, après une mission équivoque en +Suède, il s'était glissé de nouveau à Paris sous couleur d'apporter à +l'Empereur une lettre de son maître, en réalité pour s'enquérir et +observer. À Paris, il avait trouvé toute une agence de renseignements +militaires montée de longue date par les secrétaires de l'ambassade, à +l'aide d'employés subalternes de l'administration française, d'infimes +commis, achetés à prix d'argent. Tchernitchef devait reprendre à son +compte et développer ce service, mais un peu plus tard: actuellement, sa +grande affaire était toujours l'espionnage mondain; il s'y livrait avec +ardeur, bien que la police eût l'oeil sur lui et soupçonnât ses menées.</p> + +<p>Il s'était installé en plein centre du Paris vivant et bruyant, dans un +hôtel garni de la rue Taitbout, à deux pas du boulevard et de Tortoni, +rendez-vous des nouvellistes et des oisifs. Il vivait en garçon, sans +état de maison, servi par un domestique allemand et un moujik qui le +suivait comme son ombre, mais sortant beaucoup, fort répandu dans le +monde, sachant se faufiler dans tous les milieux et y prendre pied. +Comme Paris a eu de tout temps le goût des personnalités exotiques et +l'amour du clinquant, la vogue dont bénéficiait le brillant étranger, +lors de ses précédents voyages, ne faisait que s'accroître. Sans doute, +son élégance n'était pas du meilleur aloi. Ce jeune homme trop bien mis, +paré et parfumé à outrance, gardait en lui je ne sais quoi d'apprêté et +de mielleux qui repoussait certaines intimités; mais ses regards +langoureux, ses manières tour à tour doucereuses et entreprenantes +continuaient à lui réussir auprès des femmes: ses bonnes fortunes +n'étaient plus à compter, et, s'il faut en croire la chronique, l'une +des princesses de la famille impériale, la belle Pauline Borghèse, ne se +montrait nullement insensible à ses hommages.</p> + +<p>Sachant parler aux femmes, il savait les faire parler et en tirait +d'utiles renseignements: c'était l'une de ses principales sources +d'informations. Puis il avait le don de flairer, dans le monde et la +haute administration, les consciences d'accès facile, les hommes chez +lesquels nos vicissitudes politiques avaient désorienté ou détruit le +sens moral, et qui formaient le résidu impur de la Révolution; il +s'adressait à eux de préférence, fréquentant aussi les salons de la +colonie étrangère, où se rencontraient bon nombre d'individus qui +servaient la France par nécessité ou par intérêt, sans que leur coeur +eût changé de patrie. Les membres du corps diplomatique le traitaient en +collègue, et lorsqu'il réussissait à se faire admettre dans l'intimité +de leur cabinet, il «louchait» adroitement sur les papiers dont le +bureau était couvert, surprenait à la dérobée quelques bribes de +correspondance<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>. Enfin, dans ses évolutions à travers la société +parisienne, on le voyait tourner autour des jeunes gens qui sortaient +des écoles militaires pour entrer dans les régiments; il cherchait à se +lier avec nos officiers de demain, à gagner leur amitié, à s'ouvrir +ainsi des vues sur toutes les parties de l'armée. En un mot, il était +devenu à Paris l'oeil du Tsar, un oeil vigilant, indiscret, au regard +aigu et plongeant: il se faisait aussi la main de son maître, qui +l'employait à nouer des rapports plus étroits avec certains personnages +de particulière importance<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a> +<a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> Il se vante lui-même d'un exploit de ce genre dans son +rapport du 10 mai 1811, t. XXI du <i>Recueil de la Société impériale +d'histoire de Russie</i>, p. 170. Tous les rapports adressés par +Tchernitchef tant à l'Empereur qu'au chancelier ont été publiés dans ce +volume.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a> +<a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> Sur les faits et gestes de Tchernitchef, voy. le dossier +spécial que conservent les archives nationales, F, 7, 6575, et les +pièces publiées du procès de l'employé Michel et de ses complices, +Paris, 1812.</blockquote> + +<p>Depuis que Talleyrand s'était mis à Erfurt en relations mystérieuses +avec l'empereur Alexandre et avait salué en lui l'espoir de l'Europe, le +Tsar avait jugé à propos d'instituer auprès de cette puissance un +représentant spécial: ce rôle avait été dévolu à un jeune diplomate de +grand avenir, le comte de Nesselrode, secrétaire de l'ambassade russe en +France. Peu de temps après l'entrevue, Nesselrode s'était présenté à +Talleyrand et lui avait dit en propres termes: «Je suis officiellement +employé auprès du prince Kourakine, mais c'est auprès de vous que je +suis accrédité. J'ai une correspondance particulière avec l'Empereur, et +je vous apporte une lettre de lui<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.» Depuis lors, il voyait +régulièrement Talleyrand, obtenait de lui des révélations précieuses +sur l'état des esprits en France, sur les projets de Napoléon, et +transmettait ces notions, à l'insu de ses chefs hiérarchiques, au +secrétaire d'empire Speranski, qui en faisait profiter son maître: cette +correspondance était encore une branche de la diplomatie secrète.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a> +<a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> Ce texte est emprunté à une importante étude que M. le +général Schildner doit publier prochainement sur Alexandre Ier. Nous +avons dû la communication de l'ouvrage à la gracieuse obligeance de +l'auteur et de M. Serge de Tatistchef.</blockquote> + +<p>Au commencement de 1811, Alexandre crut devoir stimuler à nouveau le +zèle informateur de Talleyrand par un appel direct: Nesselrode était +auprès de lui ambassadeur en titre: Tchernitchef fut choisi comme envoyé +extraordinaire: il eut à remettre au prince de Bénévent une lettre +personnelle de l'empereur Alexandre. Le contenu n'en a pas été divulgué: +on sait toutefois que Talleyrand parut grandement satisfait du message, +et qu'il paya sa dette de reconnaissance par un bon conseil: «Son +Altesse, écrivait Tchernitchef, s'expliqua généralement avec moi en vrai +ami de la Russie, appuyant surtout sur le désir qu'elle avait de nous +voir, dans les circonstances actuelles, faire notre paix avec les Turcs +le plus promptement possible: reste à savoir si elle a été sincère<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a> +<a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> Rapport du 9/21 janvier 1811, volume cité, 59.</blockquote> + +<p>Tchernitchef pratiquait aussi certains membres du haut état-major. Dès +l'automne précédent, c'était lui qui avait fait dire «par quelques +femmes<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>» à Bernadotte, avant le départ de ce dernier pour la Suède, +que l'empereur de Russie voyait de bon oeil son élévation et le tenait +en spéciale estime: il avait ainsi jeté les premières semences du +rapprochement. Aujourd'hui, il menait un siège en règle autour d'un +général fort réputé pour ses connaissances techniques, le Suisse Jomini, +très imprudemment froissé par une suite de passe-droits: il s'agissait +de l'enlever subrepticement à la France, de l'attirer au service de la +Russie et de subtiliser ainsi à l'Empereur un de ses plus savants +spécialistes.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a> +<a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> Alquier à Champagny, 18 janvier 1811, d'après l'aveu de +Bernadotte lui-même.</blockquote> + +<p>Dans les intervalles de loisir que lui laissaient ses opérations en +France, Tchernitchef reportait ses regards sur l'Allemagne, qu'il avait +traversée tant de fois et qu'il connaissait à fond. Il songeait à y +tirer parti des mécontentements individuels et méditait un projet qu'il +ferait agréer en principe à l'empereur Alexandre. L'idée maîtresse de ce +plan était d'appeler en Russie un grand nombre d'officiers allemands +actuellement sans emploi, impatients de porter les armes contre Napoléon +et avides de revanche. On les tirerait des pays où ils languissaient +désoeuvrés: en leur adjoignant d'autres éléments cosmopolites, on +composerait une légion étrangère à la solde du Tsar, un corps d'émigrés +de toute provenance, une armée de Condé européenne. Au moment de la +rupture, cette troupe s'embarquerait à bord de vaisseaux anglais, se +ferait jeter à Hambourg ou à Lubeck, avec des armes, des munitions, des +chevaux, et viendrait révolutionner l'Allemagne. Tchernitchef traitait +cette affaire par correspondance avec le comte de Walmoden, Hanovrien +réfugié à Vienne, homme de tête et de main, prêt à guerroyer partout et +avec tout le monde, pourvu que ce fût contre la France. Employé en 1809 +par les Autrichiens à préparer des soulèvements en Allemagne, Walmoden +s'était gardé dans ce pays de nombreuses relations et offrait maintenant +de mettre au service de la Russie ces éléments d'agitation tout formés; +son intermédiaire avec Tchernitchef était un baron de Tettenborn<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>. +Ainsi, les menées qui se poursuivent sur les points les plus divers se +tiennent toutes, se relient par des fils tendus à travers l'Europe, par +la correspondance et les voyages d'émissaires dont le travail souterrain +se laisse reconnaître à certains affleurements, et que de connivences +secrètes, que de compromissions occultes on découvrirait encore, s'il +était permis de soulever dès à présent tous les voiles et de scruter +toutes les consciences! En somme, des agents de toute sorte, officiels +ou officieux, dûment ou tacitement autorisés, recevant de Pétersbourg le +mot d'ordre ou le devançant, avivent sans relâche contre l'Empereur +l'exaspération des peuples, tentent la fidélité de ses généraux et de +ses ministres, surprennent le secret de ses bureaux, exploitent à ses +dépens des colères légitimes et de criminelles défaillances, des haines +saintes et des passions inavouables: tous s'efforcent, en prévision de +l'heure où il devra faire face aux armées russes projetées hors de leurs +frontières, à organiser derrière lui, dans son dos, des révoltes, des +diversions, des intrigues, et à l'enlacer de trahisons.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a> +<a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> Rapport de Tchernitchef du 5/17 avril 1811, volume cité, +110 à 125.</blockquote> + +<h4>IV</h4> + +<p>Pour que ce grand complot réussît, il importait que le secret fût gardé +jusqu'au dernier jour, que Napoléon fût entretenu dans une trompeuse +quiétude. Il n'était guère possible de dissimuler l'hostilité des +diplomates russes dans presque toutes les parties de l'Europe; mais, +comme elle avait existé de tout temps et s'était manifestée sans +vergogne au lendemain même de Tilsit, il n'y avait là rien de bien +nouveau et de particulièrement significatif; Alexandre mettait ces +écarts sur le compte d'agents qui méconnaissaient leur devoir et +cédaient à de vieilles habitudes d'opposition. Dans les rapports qui +subsistaient entre les deux souverains par l'intermédiaire de leurs +ambassades, il avait soin de conserver une apparence de sérénité et de +grands ménagements. S'étant fait fort de donner le change au duc de +Vicence<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>, il s'acquittait merveilleusement de cette tâche, d'après la +connaissance qu'il s'était acquise du caractère de notre ambassadeur au +cours d'une longue intimité. Ayant eu pendant trois ans le loisir de +l'étudier, il le savait plein de zèle et de dévouement, mais n'ignorait +pas que ses qualités mêmes faisaient parfois tort à sa clairvoyance: +cette âme chevaleresque croyait difficilement au mal: ce coeur noble et +aimant attribuait volontiers aux autres la belle loyauté qu'il portait +en lui-même.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a> +<a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> On sait que Caulaincourt avait reçu en 1808 le titre de +duc de Vicence.</blockquote> + +<p>En décembre 1810, dans les jours qui précédèrent la publication de +l'ukase destructif du commerce français en Russie, Caulaincourt fut +l'objet d'attentions et de prévenances redoublées. A un bal chez +l'Impératrice mère, Alexandre le distingua particulièrement. Après +l'avoir entretenu avec bienveillance, «il appela--raconte l'ambassadeur +dans son rapport à Napoléon--le comte de Romanzof<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a> qui passait par +là. Je voulus me retirer. L'Empereur dit: «Restez, général, +l'ambassadeur de France n'est jamais de trop entre nous.» La +conversation continua: l'Empereur était fort gai et causant. Comme elle +avait duré fort longtemps, soit avec moi, soit avec le chancelier en +tiers, celui-ci fit la plaisanterie de dire, en voyant le ministre +d'Autriche et quelques autres qui étaient près de là et nous +observaient, qu'ils auraient pour rien matière à une longue dépêche de +conjectures. M. de Saint-Julien n'ayant pas désemparé de là depuis une +heure et paraissant fort attentif, je continuai la plaisanterie en +disant qu'il y en avait qui gagnaient d'autant mieux leur argent qu'ils +n'avaient pas même une distraction. L'Empereur reprit chaudement et d'un +ton fort amical qu'il était bien aise qu'on vît le prix qu'il mettait à +l'alliance de Votre Majesté et qu'on sût qu'il n'en voulait pas +d'autre<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a> +<a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> Dans les documents cités, nous maintenons la forme donnée +au nom du comte Roumiantsof.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a> +<a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> 116e rapport, envoi du 17 janvier 1811. Tous les rapports +de Caulaincourt à l'Empereur cités dans ce volume sont conservés aux +archives nationales, AF, IV, 1699.</blockquote> + +<p>Au commencement de janvier, le sénatus-consulte prononçant la réunion du +littoral hanséatique et faisant pressentir celle de l'Oldenbourg, fut +connu en Russie. Le jour où la nouvelle arriva, Caulaincourt dînait au +palais: «Savez-vous que vous avez encore de nouveaux départements?» lui +dit simplement l'Empereur. Caulaincourt alla au-devant des objections: +conformément à ses instructions, il essaya de justifier le fait +accompli par la nécessité où s'était trouvé l'Empereur de fermer +hermétiquement au commerce anglais les principaux ports de l'Allemagne: +au reste, cette extension de nos frontières tournerait finalement à +l'avantage de tout le monde et surtout de la Russie. Dans les pays +annexés, la France allait accomplir une grande oeuvre d'utilité +internationale: entre Lubeck et Hambourg, à la base du Holstein, +l'Empereur ferait ouvrir un canal de jonction entre les deux mers, le +canal de la Baltique à la mer du Nord: grâce à ce couloir de +communication, les navires sortant de la Baltique ou y entrant +n'auraient plus à doubler la presqu'île du Jutland et l'archipel danois: +ils pourraient s'épargner les lenteurs et les périls d'un long circuit; +le commerce de la Russie avec l'Occident et en particulier avec la +France s'en trouverait grandement facilité<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. «Certes,--répondit +Alexandre sans ajouter d'autre réflexion,--ce ne sera pas la Russie qui +rompra les relations amicales entre les deux pays<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a> +<a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a> +<a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> 119e rapport de Caulaincourt, envoi du 17 janvier.</blockquote> + +<p>Peu de jours après, il apprit positivement la saisie de l'Oldenbourg. +Après avoir offert au prince régnant de conserver ses États enclavés +désormais dans l'Empire ou d'accepter Erfurt en échange, Napoléon avait +brutalement préjugé sa décision: nos troupes avaient occupé le pays +d'Oldenbourg et poussé dehors l'administration ducale. Cette fois, +l'irrégularité inouïe du procédé ne permettait plus au Tsar de garder le +silence: son honneur lui commandait de protester. Il le fit très +nettement, en termes pleins de convenance et de dignité, mais sut donner +à ses plaintes une conclusion pacifique. On vient d'attenter, dit-il, au +traité de Tilsit, à l'article qui a remis en possession de leurs +domaines les princes d'Allemagne alliés à la famille impériale de +Russie. Pourquoi ce coup d'arbitraire? pourquoi cette violence +caractérisée et gratuite? «Il est évident que c'est à dessein de faire +une chose offensante pour la Russie. Est-ce pour me forcer à changer de +route? On se trompe bien: d'autres circonstances aussi peu agréables +pour mon empire ne m'ont pas fait dévier du système et de mes principes: +celle-ci ne me fera pas donner plus à gauche que les autres. Si la +tranquillité du monde est troublée, on ne pourra m'en accuser, car j'ai +tout fait et je ferai tout pour la conserver<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a> +<a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> 120e rapport de Caulaincourt, envoi du 27 janvier.</blockquote> + +<p>L'offense qu'il avait reçue l'obligeait de témoigner à l'ambassadeur de +France quelque froideur: il cessa de l'inviter à dîner pendant quinze +jours. Au bout de ce laps, il jugea que l'exclusion avait assez duré et +qu'il pouvait décemment reprendre avec Caulaincourt des relations +intimes et familières, qui lui serviraient à mieux dissimuler ses plans. +L'ambassadeur reparut au palais: on le vit, comme par le passé, +s'asseoir fréquemment à la table impériale, en hôte de fondation. +Pendant le repas, Alexandre parlait de la France avec intérêt, mettait +la conversation sur Paris, ses embellissements; il disait «en connaître +si bien les édifices par les descriptions que, s'il y faisait un jour un +voyage, il s'y reconnaîtrait». Après dîner, il emmenait l'ambassadeur +dans son cabinet; là, il se plaignait doucement, comparant aux procédés +dont il était victime la conduite qu'il avait toujours tenue et qu'il +voulait invariablement suivre: «Ce ne sera pas moi qui manquerai en rien +aux traités, qui dérogerai au système continental. Si l'empereur +Napoléon vient sur mes frontières, s'il veut par conséquent la guerre, +il la fera, mais sans avoir un grief contre la Russie. Son premier coup +de canon me trouvera aussi fidèlement dans le système, aussi éloigné de +l'Angleterre que je l'ai été depuis trois ans. Je vous en donne ma +parole, général. S'il veut sacrifier les avantages réels de l'alliance, +la tranquillité du monde à d'autres calculs qui, certes, ne valent pas +ces avantages, nous nous défendrons, et il trouvera que le dévouement de +la Russie à la cause du continent tenait à son désir de maintenir la +tranquillité de tous, autant qu'à l'intérêt général, qui me porte encore +vers ce but, et nullement à la faiblesse<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a> +<a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> 121e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 février.</blockquote> + +<p>Au bout de quelque temps, il affirmait de nouveau que «si nous rompions +la paix, ce ne serait pas lui qui y aurait donné lieu, et que l'Europe +ne lui reprocherait pas d'avoir manqué à ses engagements et trahi la +cause du continent». Dans un autre entretien, il se montrait plus +précis, plus explicite encore: «Mandez à l'Empereur, disait-il, que je +tiens toujours à lui et à l'alliance, s'il tient aussi à cette alliance +et à moi. Mandez-lui bien que ce ne sont pas les Russes qui veulent la +guerre, qui veulent aller à Paris, puisque ce ne sont pas eux qui +marchent et qui sont sortis de leurs frontières. Ici, nous ne voulons +que paix et tranquillité, et si l'Empereur, comme il l'assure, ne vient +pas nous chercher, il peut compter que la paix du monde ne sera pas +troublée, car je ne sortirai pas de chez moi et je serai fidèle à mes +engagements jusqu'au dernier moment<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a> +<a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> 123e rapport, envoi du 10 février.</blockquote> + +<p>Quant aux griefs qu'alléguait la France, il les traitait de pures +chicanes. D'après lui, l'ukase du 31 décembre 1811, dont Caulaincourt se +plaignait avec quelque vivacité, était une mesure d'ordre purement +intérieur, un acte parfaitement licite; c'était une sorte de loi +somptuaire, destinée à empêcher la noblesse russe de se ruiner en achats +de productions étrangères: il fallait éviter que l'argent des +particuliers fût tiré et drainé au dehors. En tout, d'ailleurs, la +Russie ne faisait qu'user de ses droits. C'était son droit et même son +devoir que de prendre certaines précautions militaires, quelques mesures +de défense, quand elle voyait l'empereur Napoléon entretenir à côté +d'elle l'agitation polonaise, faire voiturer à travers l'Allemagne des +caisses de fusils à destination de Varsovie. Alexandre ne disconvenait +pas qu'en présence de ces menaces il avait ordonné de fortifier les +lignes de la Dwina et du Dnieper, mais il montrait ces ouvrages aussi +éloignés de la frontière que Paris l'était de Strasbourg: «Si l'Empereur +fortifiait Paris, l'accuserait-on avec fondement de faire des ouvrages +offensifs<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> +<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a> +<a href="#footnotetag69"> +(retour) </a> 129e rapport, envoi du 21 mars.</blockquote> + +<p>Quant à l'activité qui se manifestait au ministère de la guerre, il +fallait y voir un travail tendant à réorganiser certains corps, sans +accroître leurs effectifs. A l'heure où il avouait au ministre de Suède +qu'il venait de créer treize régiments nouveaux, Alexandre jurait à +Caulaincourt «qu'il n'avait pas une baïonnette de plus dans les +rangs<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> +<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a> +». Et il revenait à son thème favori: «S'il faut enfin se +défendre contre <i>lui</i>, nous nous battrons avec regret, mais moi et tous +les Russes nous mourrons les armes à la main pour défendre notre +indépendance. Je ne puis trop le répéter, il ne tient qu'à l'Empereur +que les choses reprennent leur cours accoutumé, puisque rien n'est +changé ici et qu'on y a toujours le même désir de vivre en bonne +intelligence avec ses voisins et surtout en alliance avec vous<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a> +<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a> +.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a> +<a href="#footnotetag70"> +(retour) </a> Dépêche de Stedingk, 30 janvier 1811, archives de +Stockholm, et 125e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a> +<a href="#footnotetag71"> +(retour) </a> 123e rapport, envoi du 10 février.</blockquote> + +<p>Ces assurances, il ne se bornait plus à les renouveler périodiquement, +il en faisait le sujet constant et le fond de ses entretiens avec +l'ambassadeur: il les replaçait à chaque rencontre, à tout propos: en +quelques semaines, il les répéta jusqu'à douze fois bien comptées, et +toujours avec une abondance et une recherche d'expressions heureuses, +pittoresques, frappantes, avec des mines émues et des caresses de +langage, avec un charme incomparable de geste et de diction.</p> + +<p>Caulaincourt se laissait prendre à la musique de cette voix qui savait +moduler sur le même air des variations infinies. Il ajoutait foi aux +paroles que lui prodiguait cette bouche dont le sourire avait une grâce +ineffable, et il ne s'apercevait pas que le haut du visage démentait +involontairement l'expression des lèvres: que les yeux ne souriaient +jamais, ces yeux d'un bleu terne et voilé: que le regard immobile, +presque effrayant par sa fixité, ne se posait jamais sur l'interlocuteur +et semblait s'absorber dans la contemplation d'un mystérieux +fantôme<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a> +<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>. Ainsi, avec je ne sais quoi de douloureux et d'inquiet, +Alexandre se livrait à l'obsession du grand projet qu'avaient mis en lui +des terreurs et des ressentiments trop justifiés, de ce projet qui +répondait à ses profondes méfiances et aussi à quelques-uns des +instincts les plus généreux de sa nature, qui conciliait ses ambitions +avec sa magnanimité, et c'était au moment où il s'en occupait le plus +qu'il se proclamait pur de toute arrière-pensée. Sa politique, +disait-il, était au grand jour; nul plus que lui n'avait l'horreur des +chemins détournés, des sentiers tortueux: «Je ne cache rien, général, et +je n'ai rien à cacher<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> +<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>», répétait-il à satiété; mais cette insistance +même eût dû avertir l'ambassadeur et le tenir sur ses gardes: il est bon +de se méfier de qui vante à tout propos sa droiture et sa franchise.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a> +<a href="#footnotetag72"> +(retour) </a> <i>Mémoires de la comtesse Trembicka</i>, I, 261.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a> +<a href="#footnotetag73"> +(retour) </a> 124e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.</blockquote> + +<p>Pour mieux duper, Alexandre consentait à passer pour dupe. Il laissait +dire autour de lui, par la partie la plus ardente de la société, que sa +patience et son aveuglement passaient toutes bornes; qu'il se préparait +par son inertie somnolente un amer réveil. Qu'attend-il, répétaient à +l'envi les salons, pour ouvrir les yeux sur les desseins de Napoléon, +pour répudier une alliance perfide, pour répondre aux sollicitations, +aux offres de concours qui lui viennent d'Angleterre? «Il faudra qu'un +boulet français tombe dans la Néva pour que cet entêté d'empereur et ce +sot de chancelier voient qu'on ne peut se sauver que par +l'Angleterre<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> +<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>.» Alexandre se mettait peu en peine de ces propos et y +trouvait son compte. Par son ordre, les personnes attachées au +gouvernement s'exprimaient en termes discrets, mesurés, conciliants: les +bruits de guerre qui circulaient périodiquement ne trouvaient aucun écho +au palais et à la chancellerie; dans ces milieux soigneusement dépourvus +de toute sonorité et comme étoupés, ils venaient s'amortir et +s'éteindre.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a> +<a href="#footnotetag74"> +(retour) </a> Feuille de <i>Nouvelles et On dit</i>, jointe par Caulaincourt +à son envoi du 27 mars.</blockquote> + +<p>Le langage de la mission russe à Paris répondait à ces précautions. +L'agent de confiance, Tchernitchef, comprenait et secondait à merveille +les intentions de son maître; s'il croyait fermement à la nécessité de +prendre les devants sur l'adversaire, il n'en répétait pas moins à +Napoléon que le constant désir de Sa Majesté Russe «était de conserver +et de resserrer de plus en plus l'alliance et l'amitié qui existaient +entre les deux empires....; qu'elle était fermement résolue de +persévérer dans le système continental<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a> +<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>». Quant à Kourakine, il avait +paru superflu de l'initier au secret et de lui recommander la prudence: +pour qu'il ne donnât point l'éveil par de téméraires paroles, on n'avait +qu'à le laisser à ses inclinations pacifiques, à sa pesante inertie.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a> +<a href="#footnotetag75"> +(retour) </a> Rapport du 9/21 janvier 1811 (date rétablie), volume cité, +54.</blockquote> + +<p>La chronique de Paris, qui revenait à Pétersbourg sous forme de +nouvelles à la main, continuait à s'occuper de lui, mais le montrait se +confinant de plus en plus dans la partie honorifique de ses fonctions, +égayant toujours le public par la mise en scène ridiculement fastueuse +qu'il organisait autour de ses moindres actions, par son goût pour les +minuties de l'étiquette, par sa vanité colossale et naïve, par la manie +qu'il avait de se faire peindre à tout propos et représenter en pied, +entouré d'attributs et d'emblèmes destinés à symboliser ses exploits +diplomatiques. Dans les intervalles de répit que lui laissait sa goutte, +il présidait à des réceptions et à des fêtes, se posait en protecteur +des arts, visitait les ateliers de peinture, intervenait à la Comédie +française et «jugeait les différends entre mesdemoiselles Bourgoing et +Volnay pour les rôles de même emploi qu'elles se disputaient<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> +<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>». La +surveillance de son ambassade absorbait le reste de son temps: il la +gouvernait comme une famille, bourru et paternel tour à tour avec ses +subordonnés, affectant beaucoup de rigueur sur le chapitre des moeurs +sans prêcher d'exemple, grondant fort les jeunes secrétaires qui +cédaient aux entraînements de Paris et finissant par payer leurs +dettes<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> +<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>. A le voir occupé de tels soins, qui croirait à Paris qu'une +cour représentée par cet ambassadeur débonnaire pût penser à mal et +nourrir d'agressifs desseins? Par son insignifiance même, le vieux +prince était précieux: c'était une sorte de mannequin doré, à figure +souriante et béate, bon à présenter au gouvernement français comme un +trompe-l'oeil pour cacher les projets qui se machinaient par derrière. +Alexandre disait de lui, assez haut pour que ses paroles revinssent au +duc de Vicence: «Kourakine est un vieil imbécile, mais l'empereur +Napoléon sait qu'il veut l'alliance. Tout autre à sa place, il croira +qu'il vient pour finasser. Comme mes intentions sont droites, j'aime +mieux une bête qui ne se conduit pas de manière à en faire douter qu'un +homme d'esprit qui les ferait soupçonner<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a> +<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a> +<a href="#footnotetag76"> +(retour) </a> <i>Nouvelles et On dit de Pétersbourg</i>, envoi du 4 mars +1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a> +<a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> <i>Bulletins de police</i>. Archives nationales, F, 7, 3719.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a> +<a href="#footnotetag78"> +(retour) </a> Feuille de <i>Nouvelles et On dit</i>, envoi du 27 mars.</blockquote> + +<p>Cependant, comme Kourakine était chargé de transmettre les +communications officielles, les notes de cabinet à cabinet, il parut +indispensable de le mettre quelque peu en mouvement à propos de +l'Oldenbourg: Alexandre tenait à ce que sa protestation laissât trace +écrite. D'abord, Kourakine fut chargé de voir le ministre des relations +extérieures et de réclamer verbalement. M. de Champagny se montra assez +embarrassé pour défendre l'injustifiable; il soutint que le duc +d'Oldenbourg avait été l'objet d'un traitement de faveur, puisqu'on lui +avait proposé un transfert de souveraineté, au lieu de le médiatiser +comme ses voisins. En fin de compte, Champagny allégua la nécessité +politique et la raison d'Empire: successeur de Charlemagne, l'empereur +Napoléon possédait un droit de haute souveraineté sur tous les +territoires germaniques et les répartissait au gré de ses conceptions +profondes. Devant un argument de cette force, le gouvernement russe +prescrivit à Kourakine de déposer une note de protestation, conçue en +termes très mesurés. Champagny refusa par ordre de la recevoir, et une +scène étrange s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre, le premier +voulant à toute force que le second ouvrît l'enveloppe et lût la pièce, +l'autre repoussant le papier avec une égale énergie et se défendant d'y +toucher. De guerre lasse, Kourakine finit par laisser le pli tout +cacheté sur le bureau ministériel<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> +<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>. Sa cour jugea alors à propos de +communiquer la protestation à toutes les puissances et de lui donner une +publicité européenne: c'était pour elle un moyen d'affirmer à la fois +son droit et la modération qu'elle mettait à le soutenir.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a> +<a href="#footnotetag79"> +(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, <i>Histoire de la guerre patriotique</i> (1812), +traduction allemande de Baumgarten, I, 12 à 17. Cf. <span class="sc">Bernhardi</span>, +<i>Geschichte Russlands</i>, t. II, et <span class="sc">Popof</span>, <i>Relations de la Russie avec +les puissances européennes avant la guerre de 1812</i>, <i>Revue du ministère +de l'instruction publique russe</i>, CLXXVII.</blockquote> + +<p>La note rappelait que la suppression de l'État d'Oldenbourg n'avait pu +s'opérer «sans blesser toute justice», sans porter atteinte aux droits +les mieux établis de la Russie, qui se croyait tenue d'en faire +expressément réserve. Après ces phrases hardies, la protestation +tournait court et finissait par un éloge de l'alliance<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a> +<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>. Rédigée en +ces termes, la pièce était à double fin: elle pouvait, suivant les +circonstances, servir de préliminaire à la rupture ou à une négociation. +Pour le cas où l'empereur Alexandre surprendrait la fidélité des +Polonais, où il donnerait suite à son projet d'attaque, la notification +préalable de ses griefs l'aurait mis en règle vis-à-vis de l'opinion; +l'Europe s'étonnerait moins de lui voir donner pour sanction à sa +plainte l'ouverture des hostilités. Si les Polonais refusaient de le +suivre et l'obligeaient à rester en paix, il pourrait invoquer les +phrases de la fin pour entrer avec Napoléon en accommodement, pour +réclamer une indemnité et s'assurer peut-être des garanties d'avenir.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote80" name="footnote80"><b>Note 80: </b></a> +<a href="#footnotetag80"> +(retour) </a> Le texte de la protestation a été publié par <span class="sc">Bignon</span>, dans +son <i>Histoire de France depuis le dix-huit brumaire</i>, X, 52-54.</blockquote> + +<p>Actuellement, c'est toujours le premier parti qui prévaut dans sa +pensée. Ses confidences familières montrent à quel point persiste en lui +la colère provoquée par les actes récents et les dernières arrogances de +la politique française<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> +<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>. De plus, des influences hostiles le +circonviennent et l'entraînent. Depuis quelque temps, un grand effort se +poursuit pour l'arracher plus complètement à l'ascendant modérateur de +Speranski, aux conseils pacifiques du chancelier. Cette oeuvre réunit +les personnages et les partis les plus divers: la mère de l'Empereur, +plusieurs de ses proches, les amis d'ancienne date auxquels il rend +progressivement sa confiance, les Russes de vieille roche qui aspirent à +émanciper moralement leur pays et à secouer la tutelle de l'esprit +français, les membres de l'émigration allemande et les missionnaires des +sociétés secrètes, les absolutistes et les révolutionnaires, les adeptes +d'un patriotisme étroit et les cosmopolites, les hommes qui veulent +rendre la Russie à elle-même et ceux qui veulent en faire l'instrument +de la libération universelle<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> +<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>. Dans la guerre à entreprendre, les +premiers montrent la fin d'un système de faiblesse et une résurrection +de la fierté nationale. Les seconds rappellent au Tsar que l'Europe +l'attend et le désire, que tous les opprimés espèrent en lui: à ce +prince d'esprit mobile et d'imagination ardente, ils proposent un rôle +nouveau et grandiose: ils sont arrivés à lui faire croire, à lui faire +dire dans ses épanchements intimes que sa mission consiste «à protéger +l'humanité souffrante contre les envahissements de la barbarie<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a> +<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>». Et +tous s'accordent à lui répéter que l'instant est venu, que les +circonstances permettent de porter enfin la guerre chez l'éternel +agresseur, «qu'un moment pareil ne se présente qu'une fois<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> +<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>». C'est à +cette conclusion qu'aboutissent l'Allemand Parrot et l'émigré français +d'Allonville, le premier s'autorisant d'une longue intimité d'âme avec +Alexandre pour s'adresser à sa conscience et à son coeur, le second +s'armant de considérations purement militaires et techniques<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a> +<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>. Tous +les donneurs d'avis, tous les faiseurs de mémoires abondent dans le même +sens. L'expérience n'a pas instruit ces hommes, le malheur ne les a pas +assagis: ce qu'ils conseillent encore une fois, dans l'impatience et +l'enivrement de leurs haines, c'est l'éternelle manoeuvre qu'ils ont vue +aboutir en 1805 à Austerlitz, en 1809 à Wagram: c'est de saisir le +moment où Napoléon détourne son attention de l'Europe centrale et +regarde ailleurs pour jeter contre lui une masse d'assaillants, et la +disproportion entre les forces respectivement en ligne, l'aspect de +l'Allemagne où les Français n'auront à opposer qu'un corps à une armée, +encourage toujours Alexandre à prévenir Napoléon, à marcher hardiment +pour le surprendre.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote81" name="footnote81"><b>Note 81: </b></a> +<a href="#footnotetag81"> +(retour) </a> Stedingk écrivait le 28 janvier: «Je connais quelqu'un +auquel il a dit: «Je suis las des vexations continuelles de Napoléon. +J'ai deux cent mille hommes de bonnes troupes et trois cent mille de +milices à lui offrir, et nous verrons.» On m'a assuré, et je n'en doute +pas, que des propos pareils lui échappent dans ses sociétés +particulières qui ne sont pas composées des personnes les plus +discrètes.» Archives du royaume de Suède.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote82" name="footnote82"><b>Note 82: </b></a> +<a href="#footnotetag82"> +(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 236.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote83" name="footnote83"><b>Note 83: </b></a> +<a href="#footnotetag83"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote84" name="footnote84"><b>Note 84: </b></a> +<a href="#footnotetag84"> +(retour) </a> Paroles d'Alexandre lui-même à Czartoryski, <i>Mémoires du +prince</i>, II, 252.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote85" name="footnote85"><b>Note 85: </b></a> +<a href="#footnotetag85"> +(retour) </a> La <i>Correspondance de Parrot avec Alexandre</i> a été publiée +dans la <i>Deutsche Revue</i>, 1894-1895. Pour d'Allonville, voyez +<span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 73.</blockquote> + +<a name="c2" id="c2"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>PROJETS DE L'EMPEREUR.</h4> + +<p>Napoléon au commencement de 1811.--Maître de tout en apparence, il sent +l'inefficacité des moyens employés jusqu'à ce jour pour réduire +l'Angleterre et conquérir la paix générale.--Le blocus demeure inutile +tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Masséna +devant Torres-Vedras.--Le Nord préoccupe Napoléon et l'empêche de porter +un coup décisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie +et l'Angleterre.--Méfiance progressive: indices révélateurs: l'ukase +prohibitif.--Colère de Napoléon: paroles caractéristiques.--Les Polonais +de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napoléon décide de préparer +lentement et mystérieusement une campagne en Russie.--Comment il conçoit +cette gigantesque entreprise.--Quelle est à ses yeux la condition du +succès.--Dix-huit mois de préparation.--Projet pour 1811; projet pour +1812.--Mode employé pour recréer en Allemagne une force +imposante.--L'armée de couverture.--Envoi de troupes à +Dantzick.--Précautions prises pour dissimuler l'importance et le but de +ces préparatifs.--Napoléon reste militairement et diplomatiquement en +retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports +avec la Prusse.--L'Autriche et les Principautés.--Rapports avec la +Turquie.--Première brouille entre Napoléon et le prince royal de +Suède.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce +retour.--Demande de la Norvège.--Protestations simultanées à l'empereur +de Russie.--Bernadotte sera à qui le payera le mieux, sans être jamais +complètement à personne.--L'Empereur décline toute conversation au sujet +de la Norvège.--Audience donnée à l'aide de camp du prince.--Bernadotte +réitère ses instances et ses promesses.--Napoléon refuse de s'allier +prématurément à la Suède.--Ses rapports avec la Russie durant cette +période.--Mélange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser +le duc d'Oldenbourg.--Réquisitoire violent et emphatique contre +l'ukase.--Pourquoi Napoléon affecte de prendre au tragique cette mesure +purement commerciale.--Demande d'un traité de commerce.--Grief secret et +prétention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du +blocus domine à ses yeux toutes les autres: il évite encore de la +soulever.--Sa longue et remarquable lettre à l'empereur +Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons +profondes qui portent l'Empereur à envisager comme probable une guerre +dans le Nord et à y voir le couronnement de son oeuvre.--Napoléon égaré +par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant à la +guerre si la Russie rentrait dans le système continental, mais il +n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napoléon cherchent +respectivement à s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812, +l'avantage du choc offensif.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Dans le comble de puissance où quinze ans de triomphes ininterrompus +l'avaient mis, Napoléon ne jouissait pas de sa prospérité et de sa +gloire. L'année nouvelle se levait pour lui radieuse de promesses; la +délivrance attendue de l'Impératrice lui faisait espérer un fils; jamais +les rois n'avaient montré autant de soumission apparente, et pourtant +lui-même éprouvait les atteintes de l'universel malaise. Un danger vague +lui semblait peser sur l'avenir: dans l'air encore immobile et calme, il +sentait passer la lourdeur des orages prochains.</p> + +<p>Son grand esprit ne s'abusait point sur les dangers que créait la +prolongation de la guerre maritime, sur les charges, les vexations, les +maux horribles dont elle accablait les peuples. D'après son propre aveu, +tout l'esprit de son gouvernement s'en trouvait faussé: nul ne posséda à +un égal degré l'instinct des principes de modération ferme et de justice +qui seuls assurent sur les hommes un empire durable, et il se voyait +jeté hors de ses voies par les entraînements de son système extérieur, +poussé dans la tyrannie, obligé de mettre partout le despotisme à la +place de l'autorité. Il ne lui échappait pas qu'un monde de haines et de +souffrances s'amassait autour de lui, que le nombre de ses ennemis +grossissait sans cesse et qu'ils ne désespéraient jamais de l'abattre, +tant que l'Angleterre resterait en armes. Or, cette guerre qui +entretenait le mal d'insécurité dont avait toujours souffert sa +grandeur, il ne savait plus comment la finir: il se demandait en vain où +trouver, où chercher cette paix dont il avait besoin autant que le plus +humble de ses sujets, et parfois on l'entendait dire «très vite, à voix +basse et avec une sorte d'impatience, que si les Anglais tenaient encore +quelque temps, il ne savait plus ce que cela deviendrait, ni que +faire<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> +<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote86" name="footnote86"><b>Note 86: </b></a> +<a href="#footnotetag86"> +(retour) </a> Rapport de Tchernitchef, 9/21 janvier 1811, volume cité, +54.</blockquote> + +<p>Les moyens qu'il avait imaginés pour réduire sa rivale, malgré leur +colossal développement, malgré leur rigueur et leur précision, +n'avançaient plus à rien: aux deux extrémités de l'horizon, cette +puissance démesurément accrue rencontrait enfin sa limite. Le Nord ne se +fermait pas aux produits britanniques, et cette brèche au blocus en +annulait tous les effets: l'Angleterre souffrait sans périr. Au sud, en +Portugal, l'Angleterre ne se laissait pas arracher de cette pointe +extrême du continent où elle avait pris terre et s'était +inébranlablement fixée. Masséna tâtait en vain les lignes de +Torres-Vedras, ne réussissait pas à découvrir le point faible, le côté +vulnérable de la position ennemie; il envoyait le général Foy à Paris +réclamer du secours, exposer la situation, demander aide et conseil: il +s'avouait impuissant, et le succès plusieurs fois annoncé, attendu, +escompté, se dérobait toujours.</p> + +<p>On s'est demandé pourquoi, en ce temps où l'Empereur ignorait les +intentions offensives d'Alexandre, il n'avait point fait masse de ses +armées et porté un grand effort en Espagne, pourquoi il n'avait pas +donné assez d'hommes au prince d'Essling pour jeter les Anglais à la mer +et terminer au moins cette partie de la tâche. C'est que, sans lui +montrer encore le péril tout formé, le Nord le préoccupait déjà et le +paralysait. Il savait qu'une réconciliation de la Russie avec nos +ennemis amènerait tôt ou tard une prise d'armes en leur faveur, créerait +une diversion bien autrement redoutable pour lui que la prolongation de +la guerre espagnole, l'obligerait à préparer une grande expédition dans +le Nord, à frapper de ce côté le coup suprême et à vaincre les Anglais +dans Moscou. Or, si les desseins du Tsar sur la Pologne lui échappaient, +il lui semblait bien que la Russie, après l'avoir suivi quelque temps et +s'être acheminée dans son sillage, après s'être ensuite arrêtée et +immobilisée, virait de bord maintenant, s'éloignait de lui +insensiblement et s'orientait vers l'Angleterre.</p> + +<p>Le refus de frapper les marchandises coloniales d'un tarif écrasant et +de confisquer les bâtiments fraudeurs lui était apparu comme un premier +indice. Peu après, sans apercevoir le groupement d'armées qui s'opère +par ordre d'Alexandre, il apprend que les Russes construisent beaucoup +d'ouvrages sur la Dwina et le Dniester. Travaux de défense, sans doute, +et parfaitement licites; néanmoins, si les Russes mettent tant de soin à +couvrir leur frontière, n'est-ce point pour se prémunir contre les +conséquences d'une défection qu'ils préméditent? Après qu'ils auront +fait la paix avec la Turquie, «voudraient-ils la faire avec +l'Angleterre? Ce serait incontinent la cause de la guerre<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> +<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>.» Si +Napoléon s'empare à ce moment de l'Oldenbourg, c'est peut-être à dessein +d'éprouver et de tâter la Russie, de voir si elle ne saisira point le +premier prétexte pour rompre. En attendant que le mystère s'éclaircisse, +il n'augmente pas encore ses forces en Allemagne, laisse Davout isolé, +se borne à réorganiser le premier corps sans y ajouter un homme, à +accélérer les envois d'armes dans le duché de Varsovie<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> +<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>. Il continue +toujours à s'occuper de l'Espagne, presse Masséna d'en finir, ordonne +aux autres chefs de corps de lui prêter main-forte et de l'aider à +briser l'obstacle. Il reporte alternativement sa pensée du nord au sud +et des Pyrénées vers la Vistule, ne sait de quel côté il dirigera les +troupes que l'appel d'une nouvelle conscription va rendre disponibles.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote87" name="footnote87"><b>Note 87: </b></a> +<a href="#footnotetag87"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17187.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote88" name="footnote88"><b>Note 88: </b></a> +<a href="#footnotetag88"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 16994, 16995, 17283.</blockquote> + +<p>Dans cet état de doute et d'expectative, la nouvelle de l'ukase +prohibitif lui arrive soudain et l'avertit: c'est pour lui le signal +d'alarme. L'ukase est spécialement dirigé contre le commerce français: +il ferme le marché russe à nos produits et ordonne de brûler ceux qui +réussiraient à s'y introduire: c'est une rupture éclatante sur ce +terrain économique où devait surtout s'affirmer l'alliance. Nos ennemis +vont accueillir cet acte comme une avance indirecte de la Russie, comme +un premier gage; à cette heure, sans doute, on exulte à Londres, et la +colère de l'Empereur éclate. Il profite d'une audience donnée au corps +diplomatique pour témoigner aux représentants de la Russie, à +Tchernitchef surtout, une froideur presque insultante: «Au lieu de +Russie, dit-il le soir, j'ai beaucoup parlé Pologne aujourd'hui<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> +<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>.» +Les membres de la colonie polonaise de Paris poussent aussitôt des cris +de joie: ils affichent leurs espérances dans le salon de madame +Walewska, qui les laisse se grouper autour d'elle: à cet instant, par +une coïncidence singulière, deux Polonaises, Marie-Antonovna Narishkine +et Marie Walewska, exerçaient dans le même sens sur les deux empereurs +l'ascendant de leur charme, le pouvoir de leur douceur, et plaidaient +tendrement la cause de leur patrie<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a> +<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote89" name="footnote89"><b>Note 89: </b></a> +<a href="#footnotetag89"> +(retour) </a> Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811, volume cité, +147.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote90" name="footnote90"><b>Note 90: </b></a> +<a href="#footnotetag90"> +(retour) </a> Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811: «Les femmes +aussi jouent un grand rôle dans ce moment, surtout depuis l'arrivée de +madame Walewska que Napoléon a beaucoup connue pendant la dernière +campagne; la faveur de cette dame se soutient beaucoup; elle a eu les +petites entrées à la cour, distinction qu'aucune autre étrangère n'a +reçue; elle a amené avec elle un petit enfant que l'on dit être provenu +des fréquents voyages qu'elle faisait de Vienne à Schoenbrunn: aussi en +prend-on un soin infini.» Volume cité, 149. + +<p>Envoi de Caulaincourt du 17 janvier: «Madame N... est plus que jamais la +dame des pensées: l'Empereur y passe au moins une heure tous les soirs: +en un mot, elle est mieux traitée que jamais. Le retour du prince +Gagarine, qui est revenu de Moscou et que le public désigne comme son +amant, n'a rien changé.»</p></blockquote> + +<p>Mais Napoléon, s'il se décide à se faire arme de la Pologne contre la +Russie, se résoudra par d'autres motifs. En ce moment même, on procède +d'après ses ordres, au département de l'extérieur, à un travail qui doit +établir, par la vérification et le rapprochement des dates, si l'ukase a +précédé ou suivi l'instant où la nouvelle du sénatus-consulte portant +réunion du littoral germanique est parvenue en Russie. Le résultat de +cette enquête est concluant<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> +<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>; le sénatus-consulte a été connu le 2 +janvier: l'ukase, longuement et mystérieusement élaboré, a été signé le +31 décembre; ce n'est donc pas une réponse à un acte dont la Russie +pouvait s'offusquer: c'est une mesure d'hostilité spontanée et +préconçue. Quelque temps après, l'éclat donné par les Russes à leur +protestation au sujet de l'Oldenbourg, cette manière de saisir l'Europe +et de la faire juge de leur cause, confirme et aggrave les soupçons de +l'Empereur. Plus de doute, la Russie tend chaque jour davantage à se +séparer de lui et à s'échapper de l'alliance: «Voici, se dit-il en +propres termes, une grande planète qui prend une fausse direction, je ne +comprends plus rien à sa marche; elle ne peut agir ainsi que dans le +dessein de nous quitter; tenons-nous sur nos gardes et prenons les +précautions commandées par la prudence<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> +<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>.» Alors, après trois nuits +sans sommeil, trois nuits de réflexion profonde, durant lesquelles il +met en balance les frais qu'occasionnera un grand armement et +l'opportunité de l'effectuer, il décide de dépenser cent millions +d'extraordinaire et de se mettre en mesure<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a> +<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote91" name="footnote91"><b>Note 91: </b></a> +<a href="#footnotetag91"> +(retour) </a> Il figure aux archives nationales sous forme de lettre +adressée par Champagny à l'Empereur, AF, IV, 1699.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote92" name="footnote92"><b>Note 92: </b></a> +<a href="#footnotetag92"> +(retour) </a> Rapport de Tchernitchef, 5/17 avril (date rétablie) 1811, +volume cité, 70.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote93" name="footnote93"><b>Note 93: </b></a> +<a href="#footnotetag93"> +(retour) </a> Ce fait fut révélé par Napoléon lui-même au prince de +Schwartzenberg, dans une conversation citée par <span class="sc">Helfert</span>, <i>Maria Louise</i>, +p. 199.</blockquote> + +<p>Ce n'est pas qu'il juge nécessaire de pousser hâtivement ses préparatifs +et de parer à des éventualités urgentes. D'après ses prévisions, rien ne +presse: il faut que tout commence, mais tout doit s'opérer posément, +tranquillement, avec précaution et surtout avec mystère. L'évolution de +la Russie vers l'Angleterre se poursuivra vraisemblablement comme elle a +commencé, c'est-à-dire pas à pas, par successives étapes; elle ne +s'achèvera guère avant le milieu ou la fin de l'année, et il sera facile +d'ajourner le conflit jusqu'en 1812. La guerre au Nord n'apparaît pas à +Napoléon imminente, mais plus probable dans l'avenir, plus difficilement +évitable. L'idée qu'il s'en fait, vague jusqu'alors et imprécise, se +formule nettement; les contours se déterminent, les arêtes principales +s'accusent, les grandes lignes se dégagent, et tout un plan d'action +surgit dans sa pensée, subtil, profond, colossal, exécutable à distance +d'une année.</p> + +<p>S'il doit faire cette guerre, il entend la porter et même la commencer +en territoire ennemi; c'est à ce prix seulement qu'elle est susceptible +de résultats grandioses et mérite d'être faite. Les désastres infligés +aux Russes en Allemagne ou en Pologne, Austerlitz et Friedland par +exemple, ont humilié l'orgueil du Tsar et de sa noblesse: ils n'ont pas +atteint la puissance moscovite dans ses oeuvres vives et limité vraiment +sa force d'expansion. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est un Austerlitz ou +un Friedland en Russie, un coup porté assez profondément pour permettre +d'imposer aux vaincus, comme conditions de la paix, l'abandon de leurs +facultés offensives, le recul de leurs frontières, un déplacement vers +l'Est, un exil aux confins de l'Asie. Comment Napoléon obtiendra-t-il ce +succès décisif, une fois entré en Russie? Quel sera sur place son plan +d'opérations et de manoeuvres? Sa pensée ne sonde pas encore cet avenir. +Confiant dans ses inspirations stratégiques et tactiques, il se croit +sûr de vaincre en Russie pourvu qu'il réussisse à y entrer, à y insérer +d'emblée quatre ou cinq cent mille hommes, et pourvu que ces masses +soient suffisamment munies, équipées, outillées, approvisionnées, pour +qu'elles puissent vivre et agir plusieurs mois dans un pays fait de +vastes espaces peu peuplés et d'obscures immensités. Du premier coup, il +va droit à la grande difficulté, celle de pousser par un glissement +insensible la puissance française jusqu'aux abords de la Russie, de l'y +précipiter ensuite avec tout son attirail, avec toutes ses ressources, +de faire en sorte que nos armées débouchent en Lithuanie aussi fraîches +et bien pourvues que si elles sortaient de Strasbourg ou de Mayence, +d'assurer les subsistances, les transports, le ravitaillement, dans une +région où il faudra tout amener avec soi et dont l'accès s'ouvre à huit +cents lieues de nos frontières. S'il parvient à résoudre ce problème par +un miracle d'organisation et de prévoyance, il considère qu'il aura tout +gagné: à ses yeux, dès qu'il s'agit de s'attaquer à la Russie, le secret +de la victoire réside intégralement dans l'art des préparations, et lui +qui a improvisé tant de guerres avec des éléments créés d'urgence, croit +n'avoir pas trop d'une année, de dix-huit mois peut-être, pour +rassembler cette fois ses moyens, pour les élever à un degré de +perfection sans exemple, pour les porter sur place, pour les faire +arriver à pied d'oeuvre intacts et tout montés, pour préparer +méthodiquement et méticuleusement l'invasion.</p> + +<p>Mais les Russes le laisseront-ils poursuivre jusqu'à complet achèvement +cette oeuvre de persévérance et de longueur? Pourquoi ne +chercheraient-ils pas à nous prévenir, à se jeter avant nous sur la +Pologne et l'Allemagne encore inoccupées? A cet égard, Napoléon n'a pas +de craintes immédiates, et voici comment il envisage l'avenir. Ignorant +totalement ce qui se passe en face de la frontière varsovienne, il croit +que les seules forces mobiles et véritablement actives dont dispose la +Russie sont retenues sur le Danube: il estime qu'Alexandre, occupé par +la Turquie comme lui-même l'est par l'Espagne, ne songera à consommer sa +défection qu'après s'être débarrassé de cette entrave. Mais la paix avec +les Turcs paraît assez prochaine: au point où en sont les choses, il +semble que ce soit affaire de quelques mois: la paix peut se conclure +dès que l'ouverture de la prochaine campagne aura fourni aux Russes +l'occasion d'un succès marqué, c'est-à-dire au printemps; dans le +courant de l'été, les troupes russes reflueront probablement vers les +frontières occidentales de l'empire, occuperont les lignes de défense, +les camps retranchés qui s'y ébauchent, et se placeront ainsi en +imposante posture. C'est sans doute l'instant que s'est désigné le Tsar +pour renouer avec l'Angleterre et nous fausser définitivement compagnie. +Si Napoléon attend de son côté cette époque pour porter ses troupes en +Allemagne et commencer les apprêts d'une guerre vengeresse, il est à +craindre que les Russes, à l'aspect de nos mouvements, ne résistent pas +à la tentation de mettre à profit leur avantage momentané, de franchir +leurs frontières, de briser ou au moins de fausser le grand appareil +militaire qu'ils verront s'avancer contre eux. Donc il est indispensable +que pour l'époque prévue nos premiers mouvements soient exécutés, que la +France ait dans l'Allemagne du Nord des forces suffisantes non pour +attaquer les Russes, mais pour leur interdire toute attaque, pour les +empêcher de rien entreprendre, pour les dominer et les barrer. Napoléon +décide qu'avant la fin du printemps le corps de Davout se sera +transformé sans bruit en une armée de quatre-vingt mille hommes, +composée de ses meilleures troupes; que cette armée, placée sous le plus +sûr et le plus solide des chefs, renforcée des contingents allemands, +aura allongé ses colonnes jusqu'aux approches de Stettin et de l'Oder, +afin de pouvoir, à la première alerte, arriver sur la Vistule avant les +Russes. Il décide que Dantzick, abondamment pourvu d'hommes et de +munitions, sera devenu un premier centre de résistance et une grande +forteresse d'arrêt. Par conséquent, lorsque les Russes remonteront du +sud au nord-ouest et se tourneront vers l'Allemagne française, ils +apercevront devant eux un double obstacle, qui se sera insensiblement +redressé: Dantzick d'abord, donnant un point d'appui à la Pologne +varsovienne; plus loin l'armée de Davout postée sur les deux rives de +l'Elbe: ils retrouveront en face d'eux une partie importante de la +puissance française, alors qu'ils la croient tout entière détournée vers +l'Espagne et engouffrée dans la Péninsule. Cette reprise par leur +adversaire de l'avantage stratégique les emprisonnera à l'intérieur de +leurs frontières: Napoléon les immobilisera sur la pointe de son épée, +tendue au travers de l'Allemagne et insinuée jusqu'à la Vistule<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> +<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote94" name="footnote94"><b>Note 94: </b></a> +<a href="#footnotetag94"> +(retour) </a> Ce plan est exposé dans une lettre de l'Empereur à Davout, +24 mars 1811, <i>Corresp.</i>, 17516.</blockquote> + +<p>Ainsi tenue en respect, la Russie n'osera vraisemblablement démasquer +ses projets et jeter bas un simulacre d'alliance. L'empereur Alexandre +va se troubler, hésiter, équivoquer; il ouvrira des négociations: +Napoléon en fera autant de son côté: «Il est probable, écrit-il à +Davout, que nous nous expliquerons et que nous gagnerons du temps de +part et d'autre<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> +<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>.» Pendant ce temps, à l'abri de nos troupes +d'Allemagne déployées en rideau protecteur, nos forces de seconde et de +troisième ligne se formeront; derrière les quatre-vingt mille hommes de +Davout, l'Empereur en réunira quatre fois autant; sur le Rhin, en +Hollande, dans la France du Nord, à Mayence, à Wesel, à Utrecht, à +Boulogne, derrière les Alpes, dans la haute Italie, des camps +s'établiront, d'énormes réceptacles d'hommes et de munitions, dont le +contenu se répandra peu à peu sur l'Allemagne. Ces masses rejoindront en +temps voulu l'armée de Davout, se grouperont derrière elle et à ses +côtés, referont la Grande Armée sur des proportions formidablement +accrues, se prépareront elles-mêmes à attaquer, et la position de +défense prise dans le nord de l'Allemagne se transformera en base +d'offensive. En même temps, non content de lever tous ses vassaux, +Allemands du Nord et du Sud, Suisses, Italiens, Illyriens, Espagnols, +Portugais, l'Empereur s'adressera aux États qui conservent une +indépendance nominale, Prusse, Autriche, Turquie et Suède. Tandis +qu'Alexandre se flatte d'immobiliser deux de ces puissances et de +s'attacher les autres, Napoléon se croit sûr de les enrégimenter toutes +quatre. Ainsi, au commencement de 1812, en admettant que ses +négociations avec Alexandre n'aient point abouti et qu'il n'ait pas +obtenu de la Russie des garanties expresses de fidélité, il se trouvera +disposer contre elle de toute l'ancienne Europe, mais de l'Europe mise +sur pied d'avance et militairement organisée, disciplinée, embrigadée, +mobilisée, concentrée, formée en une seule et immense colonne d'assaut.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote95" name="footnote95"><b>Note 95: </b></a> +<a href="#footnotetag95"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17516.</blockquote> + +<h4>II</h4> + +<p>Les premiers ordres pour renforcer le corps de Davout furent donnés à la +fin de janvier et complétés ensuite par une série de dispositions. +L'opération n'allait pas s'accomplir brusquement, brutalement: il ne +s'agissait pas de jeter d'un coup au delà du Rhin une force +considérable, qui attirerait l'attention. C'est par une infiltration +continue d'hommes et de matériel dans les cadres déjà existants que se +recréera notre armée d'Allemagne. Le premier corps s'accroîtra +insensiblement, sans que sa forme extérieure et ses éléments +constitutifs soient d'abord modifiés. Les unités qui le composent, +divisions, régiments, bataillons, vont simultanément grossir, par lente +addition de substance; puis, lorsqu'elles seront parvenues à une +surabondance d'effectifs, elles vont se dédoubler, se multiplier, +essaimer autour d'elles d'autres groupes, d'autres unités, et peu à peu, +au lieu d'un simple corps, l'armée de quatre-vingt mille hommes +apparaîtra, munie de tous ses organes.</p> + +<p>Le 21 janvier, l'Empereur annonce à Davout un seul régiment français et +quatre régiments hollandais: cette infanterie sera répartie entre les +trois divisions du 1er corps, les divisions incomparables, celles de +Friant, Morand et Gudin, que l'on déchargera ensuite de leur trop-plein +par la formation d'une quatrième, confiée au général Dessaix<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> +<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>. En +même temps, comme la conscription de 1812 aura versé dans les dépôts +cent mille recrues, les bataillons actuels de dépôt, dont l'instruction +s'achève, pourront se mettre en route et rejoindre les régiments +d'Allemagne. Les régiments un peu maigres prendront ainsi du corps, +comprendront quatre bataillons, puis cinq, au lieu de trois, et dans le +courant de l'été, par suite de cette pléthore, l'armée se formera à cinq +divisions, de quatre régiments chacune et de deux brigades. La cavalerie +se sera antérieurement augmentée par l'envoi aux escadrons de guerre de +détachements puisés dans tous les dépôts de même arme, sans création de +régiments nouveaux: elle se sera complétée en chevaux par des remontes +opérées sur place.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote96" name="footnote96"><b>Note 96: </b></a> +<a href="#footnotetag96"> +(retour) </a> + <i>Corresp.</i>, 17289.</blockquote> + +<p>Quant au matériel, Napoléon s'occupe déjà à l'expédier, en prenant pour +base de ses calculs ce que sera l'armée de l'Elbe dans six mois, non ce +qu'elle est actuellement. Il fait partir l'artillerie régimentaire et +divisionnaire, les parcs de réserve, au total cent quatre-vingts bouches +à feu. Il organise le génie et lui fournit quinze mille outils; +s'absorbant dans de minutieuses supputations, il compte que Davout aura +besoin de six cents voitures d'artillerie et de deux cent vingt-quatre +caissons d'infanterie, pour porter avec soi cinq cent +quatre-vingt-quatre mille cartouches, tandis qu'une réserve de trois +millions de cartouches s'entassera dans les magasins de Hambourg et de +Magdebourg. Avec une sollicitude particulière, il perfectionne le +service du train, celui des équipages militaires, car il y voit, dans +une guerre lointaine, les auxiliaires indispensables de la victoire. Ces +éléments divers vont se former par prélèvements opérés sur toutes les +ressources de l'intérieur, franchir le Rhin par groupes isolés, par +détachements à peine visibles, et s'introduire furtivement en +Allemagne<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> +<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote97" name="footnote97"><b>Note 97 </b></a> +<a href="#footnotetag97"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17289, 17336, 17355, 17372, 17382, 17384, +17414, 17441, 17469, 17493, 17494, 17503, 17512, 17513, 17519, 17533. +Cf. la réponse de Davout et autres pièces conservées aux archives +nationales, AF, IV, 1653.</blockquote> + +<p>Pour faciliter leur marche, Napoléon fait reconnaître par des officiers +d'état-major et aménager les voies de communication. En Allemagne, les +chemins sont généralement mauvais: n'importe, on en créera d'autres. +Entre Wesel et Hambourg, à travers la Westphalie et le Hanovre, une +large route militaire va s'ouvrir, une sorte de voie romaine, qui +attestera aux générations futures le passage des Français et la grandeur +de leurs oeuvres. Les autorités de la Westphalie et du grand-duché de +Berg procéderont à ce travail. Davout est chargé de pourvoir au +placement de ses effectifs futurs, d'assurer par avance les vivres, +l'habillement, la solde, de régler son budget, de fortifier Hambourg, de +convertir cette ville ouverte en une vaste place d'armes. Qu'il se mette +en mesure de toutes façons, mais que ces préparatifs s'opèrent dans le +plus absolu silence: agir sans parler, telle est la recommandation qui +accompagne invariablement les ordres donnés et accuse à chaque instant +la pensée dominante de l'Empereur.</p> + +<p>Il couvre d'une ombre encore plus épaisse les mouvements destinés à +recomposer la garnison de Dantzick et à en décupler l'effectif. D'abord, +il fait rejoindre les quinze cents soldats qu'il a dans la place par +six bataillons polonais, par deux bataillons saxons, par le régiment +français qui occupe Stettin; Davout l'y remplacera «par un très beau +régiment» de la division Friant, en ayant soin de tenir «le meilleur +langage envers la Russie<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> +<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>», en s'abstenant de la moindre confidence +au gouvernement de Varsovie: «Tout ce qu'on dit aux Polonais, ils le +répètent et le publient de toutes les manières<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> +<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>.» Un peu plus tard, +l'Empereur fait filer sur Dantzick, par Magdebourg et la Prusse, des +compagnies de canonniers, de mineurs, de sapeurs, puis un régiment +westphalien de deux mille quatre cents hommes, un régiment de Berg; il +demande pour la même destination un régiment à la Bavière, un autre au +Wurtemberg, et de tous les points de l'Allemagne des détachements se +dirigent vers le poste à réoccuper, mais ils s'y rendent sans +précipitation, en amortissant le bruit de leurs pas. Avec eux, +l'Empereur fait affluer à Dantzick des canons, des mortiers, des affûts, +des fusils, tous les engins de résistance, et de plus un équipage de +ponts, matériel d'attaque qu'il dispose là pour l'avenir et par +provision<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>. Mais le gouverneur Rapp reçoit impérativement l'ordre de +surveiller ses propos, de «couper sa langue<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>»: il devra ne faire +aucun étalage des ressources de tout genre qui vont lui arriver et +s'entasser dans la place.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote98" name="footnote98"><b>Note 98: </b></a> +<a href="#footnotetag98"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17415.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote99" name="footnote99"><b>Note 99: </b></a> +<a href="#footnotetag99"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote100" name="footnote100"><b>Note 100: </b></a> +<a href="#footnotetag100"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 17212, 17323, 17415, 17488, 17490, 17491, 17505, +17510, 17515, 17520.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote101" name="footnote101"><b>Note 101: </b></a> +<a href="#footnotetag101"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 17516.</blockquote> + +<p>Cependant, Napoléon sent l'impossibilité de dissimuler complètement aux +Russes cette agglomération de forces à proximité de leur frontière; +renonçant à nier le fait, il travestit l'intention. Il ordonne de +préparer pour Kourakine une note explicative, nourrie d'allégations +spécieuses et de contre-vérités: elle dira qu'une grande escadre +anglaise s'avance dans la Baltique, qu'on lui suppose le dessein +d'attaquer Dantzick; en conséquence, l'Empereur se juge obligé de +mettre la place en état de défense, d'y réunir quelques milliers +d'hommes, et se fait un devoir d'en prévenir la Russie, afin que +celle-ci ne s'alarme point d'un armement dirigé contre l'ennemi +commun<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote102" name="footnote102"><b>Note 102: </b></a> +<a href="#footnotetag102"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17492, 17523. Cf. les lettres de Champagny à +l'Empereur en date des 19 et 28 mars. Archives nationales, AF, IV, +1699.</blockquote> + +<p>La même note avoue que des fusils ont été achetés en France pour le +compte du roi de Saxe, souverain de Varsovie, agissant dans la plénitude +de ses droits; «mais le nombre n'en est que de vingt mille, au lieu de +soixante mille qu'on a supposé». Dans la réalité, les amas d'armes que +Napoléon dispose à l'usage des paysans polonais, destinés au besoin à se +lever en masse, sont autrement considérables. Ses agents lui ont +découvert à Vienne cinquante-quatre mille fusils, que l'Autriche est +prête à céder: le roi de Saxe reçoit avis de les acheter et de les +attirer à Dresde; c'est l'Empereur qui les payera. L'Empereur forme +lui-même sur le Rhin deux dépôts d'armes, réunit à Wesel trente-quatre +mille fusils, tirés de Hollande, à Mayence cinquante-cinq mille, tirés +de France; sans les porter encore au delà du fleuve, il les fait mettre +en magasin, en caisses, «emballés et prêts à partir».--«Ordonnez, +écrit-il au ministre de la guerre, que cette opération se fasse avec le +plus de mystère possible, de sorte qu'aux premiers jours de mai, si +j'avais besoin d'avoir ces soixante-seize mille armes, elles pussent +partir vingt-quatre heures après que je l'aurais ordonné<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>», ce qui +les ferait arriver à destination au bout de quelques semaines. Napoléon +ne suppose jamais qu'avant l'été il puisse avoir besoin d'armer la +population varsovienne et même de mettre sur pied, dans le duché, les +troupes régulières, non plus que de posséder à Dantzick les quinze mille +hommes auxquels il donne sourdement l'impulsion.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote103" name="footnote103"><b>Note 103: </b></a> +<a href="#footnotetag103"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17371.</blockquote> + +<p>Son activité diplomatique retardait encore sur ses mouvements +militaires. Les quatre puissances qui lui semblaient ses auxiliaires +désignés, Prusse, Autriche, Turquie et Suède, n'avaient pas, comme nos +armées, de grands espaces à parcourir pour entrer en ligne: elles +étaient toutes portées, limitrophes de l'ennemi à atteindre: il était +inutile et même dangereux d'engager avec elles des négociations dont +l'écho pourrait retentir à Pétersbourg et précipiter la rupture. +D'ailleurs, Napoléon était persuadé que ces alliances se feraient +presque d'elles-mêmes et par la force des choses; que la Prusse et +l'Autriche, dominées par son prestige, viendraient docilement à son +appel; qu'une sorte de fascination les lui amènerait; que la tradition +lui ramènerait la Turquie et la Suède. Aujourd'hui, il essayait +simplement, par une pression plus ou moins forte sur les quatre +puissances, de composer à chacune une attitude conforme à ses desseins.</p> + +<p>A la Prusse, il ne demandait que l'immobilité. La Prusse était sur le +chemin entre la France et la Russie: si elle s'agitait et armait, on +pourrait croire à Pétersbourg qu'elle se levait à notre instigation et +que Napoléon voulait s'en faire une avant-garde; il importait donc +qu'elle s'effaçât de la scène le plus longtemps possible et se fît +oublier. Mais les convenances de notre politique cadraient mal avec les +angoisses de la Prusse. La cour de Potsdam, avertie par les appels +d'Alexandre que la rupture entre les deux empereurs approchait et mieux +instruite à cet égard que Napoléon lui-même, vivait dans l'épouvante: +elle craignait de devenir la première victime de la guerre, quelque +parti qu'elle prît, et de périr broyée dans le choc qui se préparait. +Pour défendre sa misérable existence, elle armait frauduleusement et en +cachette, rappelait en partie les réserves. Au service de qui +emploierait-elle ces forces? Irait-elle où l'appelaient ses voeux et ses +haines? S'élancerait-elle vers la Russie? Au contraire, cédant à +d'inéluctables nécessités, se laisserait-elle dériver vers la France? +C'était ce qu'elle ignorait elle-même. Le chancelier Hardenberg passait +par des alternatives diverses: négociant simultanément avec Napoléon et +Alexandre, il était tour à tour sincère et faux dans ses protestations à +l'un et à l'autre; il trompait toujours quelqu'un, mais ce n'était pas +la même puissance; il y avait des évolutions dans sa duplicité<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. En +tout cas, il jugeait indispensable de renouveler fréquemment à Paris +d'humbles demandes d'alliance, des offres de concours, pour mériter +l'indulgence de l'Empereur et l'amener à fermer les yeux sur des +armements illicites. Mais l'Empereur dédaignait encore de prêter +l'oreille aux sollicitations de la Prusse; d'autre part, dès qu'il +remarquait chez elle quelque mouvement suspect, quelque levée excédant +le chiffre réglementaire, il la rabrouait durement et, d'un ton +courroucé, lui enjoignait de rentrer dans l'ordre, se bornant à lui +faire entrevoir, pour prix de sa sagesse, la perspective d'un accord +futur et éventuel.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote104" name="footnote104"><b>Note 104: </b></a> +<a href="#footnotetag104"> +(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, ouvrage cité, 343-365. <span class="sc">Martens</span>, <i>Traités de la +Russie</i>, VII, 15 et suiv. Correspondance de Prusse, aux archives des +affaires étrangères, janvier à avril 1811.</blockquote> + +<p>Il évitait également de brusquer son alliance avec l'Autriche, mais +croyait nécessaire d'imprimer à cet État un mouvement propre à inquiéter +les Russes sur le Danube, à leur donner plus d'occupation en Orient et à +les y enfoncer davantage. Partant de ce principe que la cour de Vienne +voyait avec chagrin l'annexion imminente des Principautés et y mettrait +volontiers obstacle, pourvu qu'elle fût quelque peu soutenue et +encouragée, il provoquait avec elle à ce sujet un échange de vues: il +témoignait le regret d'avoir souscrit naguère à un tel accroissement de +l'empire russe, se montrait aujourd'hui dans des dispositions +différentes, demandait à Metternich et à l'empereur François ce qu'ils +comptaient faire, jusqu'où ils oseraient aller pour empêcher un résultat +funeste à leurs intérêts, et ne leur ménageait pas les expressions de sa +bienveillance. Son jeu était clair: il voulait que l'Autriche se mît en +avant et prît une initiative que les stricts engagements d'Erfurt lui +interdisaient à lui-même: il voulait qu'elle protestât contre la +conquête des Principautés et appuyât au besoin ses notes diplomatiques +par quelques démonstrations militaires. Ces démarches auraient pour +résultat de ranimer le courage des Ottomans par l'espérance d'un +secours, de les inciter à mieux défendre leurs provinces, à refuser la +paix, à prolonger une guerre destinée, d'après les calculs de Napoléon, +à retenir les Russes loin de lui et à retarder leur réapparition en +masse sur les frontières de la Pologne<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote105" name="footnote105"><b>Note 105: </b></a> +<a href="#footnotetag105"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17387, 17388. Cf. la lettre du 26 mars au +sujet de la Serbie, où les Russes venaient d'occuper Belgrade. +<i>Corresp.</i>, 17518.</blockquote> + +<p>Avec la Turquie elle-même, il évitait de passer des accords destructifs +de ceux qui le liaient toujours à la Russie, de garantir au Sultan +l'intégrité de son empire et la récupération des Principautés. Ses +efforts tendaient simplement à faire succéder entre les deux États, à +une froideur marquée, une reprise de confiance. Il écrivait au ministre +des relations extérieures: «Mandez à M. de Latour-Maubourg--c'était +notre chargé d'affaires à Constantinople--de se rapprocher le plus +possible de la Porte, de faire en sorte, sans se compromettre, que le +nouveau Sultan m'écrive et m'envoie un ministre: de mon côté, je lui +répondrai, je renouerai mes relations et j'enverrai un ministre<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>.» +Ainsi, les voies s'ouvriront à un rapprochement. Sans rappeler encore à +lui la Turquie, Napoléon s'occupe à la placer sur le chemin du retour; +ce qu'il cherche à obtenir des Ottomans, c'est qu'ils se mettent à sa +disposition, sans lui demander dès à présent d'engagements formels, et +attendent son bon plaisir.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote106" name="footnote106"><b>Note 106: </b></a> +<a href="#footnotetag106"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17365.</blockquote> + +<p>Il eût voulu agir de même avec la puissance qui correspondait à la +Turquie dans la partie opposée de l'Europe, avec cette Suède qui devait +son importance à sa position topographique plus qu'à ses forces. +Actuellement, il n'exigeait d'elle qu'un service plus exact contre +l'Angleterre, une soumission absolue, sans préjuger ce qu'il aurait +peut-être à lui demander contre les Russes et à faire pour elle. Mais +les intérêts contradictoires entre lesquels se débattait la Suède, ses +passions, ses souffrances, ne lui permettaient point une obéissance +purement gratuite, une attente résignée. Chaque jour, son indiscipline +cause à Napoléon de nouvelles impatiences: il lui faut en même temps se +défendre contre des empressements intempestifs, contre d'importunes +sollicitations. Le caractère de l'homme qu'il a laissé se placer à +Stockholm sur les marches du trône complique singulièrement le problème +des relations. Désireux de ne pas se brouiller complètement avec la +Suède et de ne point s'allier prématurément à elle, il aura fort à faire +pour atteindre ce double but, et ses rapports avec Bernadotte, assez +accidentés durant cette période, donnent plus particulièrement la mesure +de ses intentions actuelles à l'égard de la Russie.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Parti de Paris avec la trahison au coeur, Bernadotte n'avait pas résisté +à mal parler de son ancien chef, dès qu'il s'était trouvé en présence de +l'émissaire chargé par la Russie de provoquer ses confidences: la +profession d'ingratitude qu'il avait faite devant Tchernitchef<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>, en +décembre 1811, avait été l'explosion de ses véritables sentiments. En +prenant l'engagement d'honneur de ne jamais nuire à la Russie, il avait +obéi aussi à une pensée politique, à un instinct sagace, qui lui +montrait la sécurité future de la Suède liée à une réconciliation avec +sa grande voisine de l'Est et qui la détournait de toute tentative +contre la Finlande pour lui faire reporter ses ambitions sur la Norvège. +Toutefois, mû par le désir de plaire au Tsar et de prévenir chez lui +tout retour d'hostilité, entraîné d'ailleurs par le torrent de son +imagination, il avait laissé son expression dépasser sa pensée: il avait +présenté comme une volonté ferme ce qui n'était en lui qu'une tendance. +Au fond, son système n'était pas fait: son esprit mobile et fantasque +demeurait sujet à de brusques oscillations. S'il avait touché du premier +coup au point où l'empereur russe voulait l'amener, il ne s'y était pas +fixé encore: il allait s'en éloigner bientôt et n'y reviendrait que par +un long circuit.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote107" name="footnote107"><b>Note 107: </b></a> +<a href="#footnotetag107"> +(retour) </a> Voy. le tome II, 514-519.</blockquote> + +<p>Dans les semaines qui avaient suivi ses premiers épanchements avec la +Russie, fatigué de nos exigences en matière de blocus, outré du ton +autoritaire et tranchant sur lequel notre représentant à Stockholm, +l'ex-conventionnel Alquier, formulait ces réquisitions, il l'avait pris +d'assez haut avec son ancienne patrie. Que la contrebande s'organisât de +toutes parts, que la guerre avec les Anglais demeurât «une misérable +jonglerie<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>», c'était, disait-il, à quoi nul ne pouvait remédier. A +la moindre demande nouvelle, il se rebiffait; parlait-on au gouvernement +royal de prêter à la France quelques marins ou bien un régiment qui +servirait dans notre armée, conformément à une tradition datant de +l'ancien régime, il refusait d'appuyer ces propositions: «Quel avantage, +disait-il au baron Alquier, trouverais-je à envoyer un régiment se +mettre en ligne avec ceux de la France?--Mais celui de former des +officiers à la première école de l'Europe.--Apprenez, monsieur, que +l'homme qui a formé par ses leçons et son exemple une multitude +d'officiers particuliers et généraux en France peut suffire à +l'instruction et au perfectionnement de ses armées<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote108" name="footnote108"><b>Note 108: </b></a> +<a href="#footnotetag108"> +(retour) </a> Expression d'Alquier, lettre à Champagny du 19 novembre +1810.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote109" name="footnote109"><b>Note 109: </b></a> +<a href="#footnotetag109"> +(retour) </a> Alquier à Champagny, 6 janvier 1811.</blockquote> + +<p>A ces rodomontades, la réponse de l'Empereur ne s'était pas fait +attendre. Retrouvant Bernadotte tel qu'il l'avait toujours connu, +c'est-à-dire effrontément hâbleur, rétif et peu maniable, il s'était +détourné de lui, se refusait à toute correspondance directe, rappelait +les aides de camp français du prince et le mettait en quarantaine<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>. +En janvier 1811, les rapports ne tenaient plus qu'à un fil, lorsqu'on +vit Bernadotte, par une de ces volte-faces dont il était coutumier, se +rejeter impétueusement vers la France.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote110" name="footnote110"><b>Note 110: </b></a> +<a href="#footnotetag110"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17218 et 17229. Correspondance de Suède, aux +archives des affaires étrangères, décembre 1810 et janvier 1811.</blockquote> + +<p>Chez lui, ce revirement peut s'expliquer d'abord par un vulgaire intérêt +d'argent. Dans son établissement nouveau, il avait dû faire abandon des +dotations constituées au maréchal d'Empire et au prince de Ponte-Corvo. +D'autre part, le million que l'Empereur lui avait fait remettre +comptant, lors de son départ, s'était promptement fondu, et les États de +Suède, vu la pénurie du royaume, n'avaient alloué à l'héritier +présomptif de la couronne, à sa femme et à son fils, que de maigres +pensions. Voyant arriver la fin de ses ressources, Bernadotte se prenait +à regretter d'avoir trop peu ménagé le monarque à la main large dont la +munificence pourrait utilement l'assister, et il est à remarquer que ses +premières offres de soumission coïncidèrent avec une lettre dans +laquelle il se recommandait à la générosité impériale et sollicitait une +indemnité pour ses dotations perdues.</p> + +<p>Puis, l'influence de la princesse royale, qui avait alors rejoint son +mari, s'exerçait au profit de la France. A mesure qu'elle s'était +avancée dans le Nord, Désirée Clary s'était senti envahir par un +insupportable ennui. Sans cesse sa pensée se reportait vers ce Paris +brillant et aimé, vers ce milieu de prédilection où elle voulait se +garder la faculté de revenir et de se retremper, et ses efforts +tendaient à empêcher une rupture qui l'eût confinée dans son royal +exil<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>. Enfin, Bernadotte lui-même, malgré toutes les peines qu'il se +donnait pour plaire aux Suédois, avait le sentiment d'avoir +incomplètement répondu à leur attente: s'ils l'avaient élu, c'était avec +l'espoir d'obtenir par ce choix et tout de suite un bienfait éminent, un +avantage insigne, tel que l'appui de la France pour reprendre la +Finlande ou se saisir d'un équivalent. Or, comme présent d'arrivée, +Bernadotte ne leur avait apporté jusqu'à ce jour que la déclaration de +guerre aux Anglais, mesure essentiellement impopulaire. Voyant s'épuiser +le crédit que lui avait ouvert la confiance publique, il éprouvait le +besoin de ne plus retarder la satisfaction des Suédois, de leur payer sa +bienvenue, et il se rendait compte que seul l'empereur des Français +pouvait lui en fournir les moyens.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote111" name="footnote111"><b>Note 111: </b></a> +<a href="#footnotetag111"> +(retour) </a> Correspondance de Tarrach, ministre de Prusse en Suède, +avec son gouvernement. Cette correspondance, décachetée probablement par +la poste française des villes hanséatiques, figure à moitié déchiffrée +aux archives des affaires étrangères.</blockquote> + +<p>Ce n'était pas que l'objet de ses convoitises se fût déplacé. Si +incohérents et désordonnés que parussent ces mouvements, ils tendaient +invariablement au même but: sa politique tourbillonnait autour d'une +idée fixe. S'interdisant par principe de songer à la Finlande, il +pensait de plus en plus à la Norvège. Il en avait déjà touché mot à +Pétersbourg, mais il savait que la Russie, à supposer qu'elle favorisât +jamais la spoliation du Danemark, ne s'exécuterait que plus tard et à +échéance assez longue, à l'approche ou à la suite d'un grand +bouleversement. Au contraire, Napoléon disposait du présent: il n'avait +qu'un geste à faire pour que la cour de Copenhague, faible et soumise, +s'inclinât devant sa volonté et cédât aux Suédois la Norvège au prix de +quelque dédommagement en Allemagne. Justement, la Norvège s'agitait et +paraissait lasse du joug danois. Profitant de l'occasion, Bernadotte ne +tarda pas davantage à s'ouvrir au représentant de l'Empereur.</p> + +<p>Le 6 février, au cours d'une conversation avec Alquier, il lui mit +brusquement sous les yeux une carte: «Voyez, dit-il, ce qui nous +manque.--Je vois, répondit Alquier, la Suède arrondie de toutes parts, +excepté du côté de la Norvège: est-ce donc de la Norvège que Votre +Altesse veut parler?--Eh bien, oui, c'est de la Norvège, qui veut se +donner à nous, qui nous tend les bras et que nous calmons en ce moment. +Nous pourrions, je vous en préviens, l'obtenir d'une autre puissance que +de la France.--Peut-être de l'Angleterre?--Eh bien, oui, de +l'Angleterre; mais quant à moi, je proteste que je ne veux la tenir que +de l'Empereur. Que Sa Majesté nous la donne, que la nation puisse croire +que j'ai obtenu pour elle cette marque de protection, alors je deviens +fort, je fais dans le système du gouvernement le changement qu'il faut +nécessairement opérer, je commanderai sous le nom du roi et je suis aux +ordres de l'Empereur<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>.» Puis, ce furent des serments: Bernadotte +jura «sur son honneur» de fermer le royaume au commerce des Anglais; au +besoin, il irait chercher et vaincre chez elle cette orgueilleuse +nation; contre la Russie, il offrait cinquante mille hommes au +printemps, soixante mille en juillet, à condition de les commander en +personne.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote112" name="footnote112"><b>Note 112: </b></a> +<a href="#footnotetag112"> +(retour) </a> Alquier à Champagny, 7 février 1811. Cette dépêche a été +publiée en partie par le regretté M. Geffroy dans ses études sur <i>Les +intérêts du Nord scandinave pendant la guerre d'Orient. Revue des Deux +Mondes</i>, 1er novembre 1835.</blockquote> + +<p>Ces propositions formelles ne l'empêchaient nullement, à la même époque, +à quelques jours d'intervalle, de renouveler au Tsar ses assurances de +sympathie et de bon vouloir. En réponse à une lettre dans laquelle +Alexandre réclamait son amitié, il lui écrivait: «Oui, Sire, je +deviendrai l'ami de Votre Majesté, puisqu'elle veut bien me dire que +c'est d'âme qu'elle veut l'être<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.» Soyons unis, faisons pacte +d'éternelle concorde et de bon voisinage, disait-il au Tsar, à l'heure +même où il offrait à Napoléon de reconnaître pour ennemis tous les +adversaires présents et futurs de la France.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote113" name="footnote113"><b>Note 113: </b></a> +<a href="#footnotetag113"> +(retour) </a> Voy. l'<i>Étude sur la Suède et la Norvège</i>, publiée +d'après des documents authentiques, dans l'<i>Univers pittoresque</i>, 1838.</blockquote> + +<p>Qui trompait-il alors? Qui se réservait-il de trahir en fin de compte? +Son ancien maître ou son récent ami? En faisant droit à sa demande et en +acceptant sa parole, Napoléon eût-il obtenu de sa part, en cas de guerre +avec la Russie, une obéissance absolue? C'est au moins très douteux: +Bernadotte avait le génie de l'indiscipline; il l'avait prouvé dans tout +le cours de sa carrière, où Napoléon l'avait trouvé à chaque occasion +coopérateur tiède et lieutenant infidèle. S'il tenait tant à la Norvège, +c'était précisément parce que cette facile conquête, en consolant +l'amour-propre national, le dispenserait de marcher en Finlande, de +rouvrir ainsi et de perpétuer le conflit avec la Russie, de s'engager à +fond contre elle. Tout ce que l'on peut présumer, c'est que Napoléon, en +lui livrant la Norvège, eût conjuré en partie l'effet de ses mauvais +sentiments, gagné sa neutralité et peut-être une apparence de concours. +Dans ses appréciations sur la politique actuelle du prince, Alquier +allait plus loin: cet agent zélé, mais ardent et passionné, ne sut +presque jamais démêler les véritables intentions de Bernadotte à +travers la déconcertante variété de ses attitudes et de ses poses; après +l'avoir signalé comme capable de toutes les félonies, il le croyait +aujourd'hui disposé à nous revenir de bonne foi et montrait l'occasion +unique pour reprendre possession de la Suède.</p> + +<p>Napoléon en jugea autrement. D'abord, cette façon de réclamer à +brûle-pourpoint un accord positif et de lui forcer la main, ne fut +nullement de son goût; il voulait que Bernadotte attendît notre heure, +au lieu de nous imposer la sienne. Quant à la condition même de +l'arrangement, l'idée de spolier le Danemark, dans les termes absolus où +elle était exprimée, révolta ses sentiments de justice, de +reconnaissance et d'honneur: ce tout-puissant avait le respect des +faibles, quand il trouvait en eux honnêteté et droiture. D'ailleurs, et +jusqu'à plus ample informé, il se refusait à voir dans la requête du +prince l'expression d'une pensée raisonnée et mûrie, à laquelle la +majorité des Suédois se rallierait peu à peu et qui deviendrait un +système national. Demeurant dans ses rapports avec la Suède sous +l'empire d'une erreur fondamentale, il estimait que cet État ne pouvait +avoir qu'une politique, la politique d'hostilité et de revanche contre +la Russie: il se figurait que s'il en venait lui-même à rompre avec +Alexandre, il n'aurait qu'à montrer aux Suédois la Finlande et à la leur +désigner du bout de son épée, pour les voir s'élancer sur cette proie et +se jeter dans la mêlée, quels que pussent être les sentiments personnels +de Bernadotte. Par conséquent, il jugeait parfaitement inutile de +s'arrêter quant à présent aux idées plus ou moins folles qui pouvaient +éclore dans l'esprit du prince et traverser ce cerveau mal équilibré, de +prendre au sérieux ses divagations, de discuter avec ses lubies: ce +n'était pas là un élément à faire entrer dans nos calculs.</p> + +<p>«Monsieur le duc de Cadore, écrivit Napoléon à Champagny, j'ai lu avec +attention les lettres de Stockholm. Il y a tant d'effervescence et de +décousu dans la tête du prince de Suède que je n'attache aucune espèce +d'importance à la communication qu'il a faite au baron Alquier. Je +désire donc qu'il n'en soit parlé ni au ministre de Danemark ni au +ministre de Suède, et je veux l'ignorer jusqu'à nouvel ordre<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote114" name="footnote114"><b>Note 114: </b></a> +<a href="#footnotetag114"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17386. Cf. la lettre de Champagny à Alquier +en date du 26 février 1811.</blockquote> + +<p>Il prévint seulement le Danemark, sans lui dire pourquoi, de mettre la +Norvège à l'abri d'une surprise. En même temps, il traçait pour Alquier +toute une ligne de conduite. Ce ministre ne ferait point de réponse +immédiate à l'ouverture du prince et serait censé n'avoir reçu à ce +sujet aucune direction. Au bout de quelque temps, il pourrait glisser +dans la conversation très doucement, «sans que cela eût l'air de venir +de Paris<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>», que l'idée de s'approprier la Norvège était purement +chimérique et tout à fait en dehors de la tradition nationale, qu'il y +avait là un contresens politique, que l'intérêt de la Suède était +ailleurs: «C'est par ces considérations générales que le baron Alquier +doit répondre, disait l'Empereur, et aussi par des considérations tirées +de mon caractère et de mon honneur, qui ne me feront jamais permettre +qu'un de mes alliés perde quelque chose à mon alliance<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>.» A +l'avenir, le mieux serait que notre ministre se dérobât à de trop +fréquents contacts avec l'Altesse suédoise, qu'il ne s'exposât plus à +d'embarrassantes confidences et à des discussions fâcheuses. On ne peut +acquiescer aux demandes du prince, et d'autre part la contradiction ne +ferait qu'irriter ses désirs. Au contraire, cet esprit déréglé, si on +l'abandonne à lui-même, finira peut-être, après s'être agité dans le +vide, par se poser et s'assagir.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote115" name="footnote115"><b>Note 115: </b></a> +<a href="#footnotetag115"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17386.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote116" name="footnote116"><b>Note 116: </b></a> +<a href="#footnotetag116"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>Vers le même temps, Napoléon permit à l'un des aides de camp français de +Bernadotte, le chef d'escadron Genty de Saint-Alphonse, rappelé comme +les autres, de retourner en Suède, et il le reçut avant son départ. Dans +cette audience, il s'exprima en homme qui savait à quoi s'en tenir sur +les véritables sentiments du prince, mais son langage fut empreint de +tristesse et de regret plus que de colère, conserva le ton d'une +remontrance paternelle: «Croyez-vous, dit-il, que j'ignore qu'il dit à +qui veut l'entendre: «Dieu merci, je ne suis plus sous sa patte», et +mille autres extravagances que je ne veux pas répéter? Il ne sait pas +que cela retombe sur lui, et qu'il y a des gens toujours prêts à tirer +parti de ses inconséquences. Assurément, il m'a assez fait enrager +pendant qu'il était ici: vous en savez quelque chose, puisque vous êtes +son confident. Mais enfin tout cela est passé: j'avais cru que dans la +nouvelle sphère où il se trouve placé, sa tête se serait calmée et qu'il +se serait conduit plus prudemment.»</p> + +<p>Genty de Saint-Alphonse, à qui la leçon avait été faite, ne manqua pas +de défendre chaleureusement son prince; il s'étendit sur les services +que la Suède était prête à nous rendre en toute occurrence, et notamment +contre la Russie. Mais ce zèle de fraîche date parut suspect à +l'Empereur, à tout le moins intempestif: «Vous me parlez toujours des +Russes, disait-il; mais moi, je ne suis pas en guerre avec les Russes: +si cela arrivait, eh bien, nous verrions alors: aujourd'hui ce n'est +qu'à l'Angleterre qu'il faut faire la guerre.»</p> + +<p>Il posa pourtant beaucoup de questions sur l'armée suédoise, s'enquit de +son organisation, de sa valeur; il finit par indiquer le plan de +conduite qui, suivant lui, s'imposait au prince: à l'extérieur comme au +dedans, ne point se compromettre en d'inutiles intrigues, attendre +l'heure propice et se réserver: «Il faut qu'il aille droit son chemin, +et qu'à la première occasion il donne de la gloire militaire à son pays. +Tous les partis se tairont et se rallieront autour d'un prince qui +rehausse la gloire de son pays. Or, le prince a tout ce qu'il faut pour +cela; il sait commander une armée, il pourra faire de belles +choses<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>.» C'était lui présenter à mots couverts, comme le meilleur +moyen de fixer sa popularité et de consolider sa position, une brillante +entreprise au delà de la Baltique, contre l'ennemi traditionnel: à +Bernadotte qui désirait s'approprier frauduleusement la Norvège, il +montrait la Finlande à reconquérir de haute lutte, mais ne lui faisait +entrevoir ce but que dans une lointaine et brumeuse perspective.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote117" name="footnote117"><b>Note 117: </b></a> +<a href="#footnotetag117"> +(retour) </a> Le compte rendu de la conversation se trouve dans une +lettre adressée le 19 février 1811 par Genty de Saint-Alphonse à +Bernadotte, et dont copie figure aux Archives nationales avec la mention +suivante: «Cette lettre est écrite au prince royal de Suède par son aide +de camp, M. Genty. La personne qui en était chargée ne devant partir que +samedi (demain), on a eu le temps de la soustraire, d'en tirer une copie +et de la recacheter et remettre en place sans qu'il y parût en rien.» +AF, IV, 1799.</blockquote> + +<p>Ces fins de non-recevoir déçurent Bernadotte, sans le décourager. Il +crut devoir insister, s'acharner, d'autant plus qu'un événement +intérieur venait de mettre effectivement à sa charge les destinées de la +Suède. Le Roi, plus malade et plus faible, l'avait institué régent. +Investi désormais des prérogatives souveraines, sentant croître sa +responsabilité en même temps que son pouvoir, Charles-Jean se rattachait +plus anxieusement à l'idée de procurer aux Suédois quelque bénéfice +immédiat qui fît taire toute opposition; pour obtenir de quoi les +contenter, il s'adressait à l'Empereur, suprême dispensateur des biens +de ce monde, le priait, le sollicitait de toutes manières, se retournait +vers lui sans cesse, la main obstinément tendue.</p> + +<p>Pour faire admettre ses prétentions, il n'était sorte de moyens auxquels +il n'eût recours. Afin de les rendre plus acceptables, il les réduisit. +Après avoir demandé la Norvège entière, il n'en réclama plus que la +partie septentrionale, l'évêché de Trondjem avec ses dépendances. Puis, +c'étaient des prévenances, des cajoleries, des attentions sans nombre. +Il offrit des marins, un régiment tout équipé: il promit de faire +séquestrer les marchandises anglaises; il promit contre le commerce +interlope des rigueurs exemplaires: pendant près de trois mois, il ne +s'arrêta pas de promettre<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> +<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>. Entre temps, il laissait entendre que la +Russie mettait tout en oeuvre pour l'attirer à elle: il faisait dire à +M. Alquier que l'empereur Alexandre lui offrait une rétrocession +partielle de la Finlande, ce qui était faux<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>: en se montrant +assailli de propositions qu'il n'avait pas reçues, il espérait piquer la +France d'émulation et provoquer une surenchère.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote118" name="footnote118"><b>Note 118: </b></a> +<a href="#footnotetag118"> +(retour) </a> Alquier à Champagny, 12, 20, 22 et 27 mars, 30 mai.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote119" name="footnote119"><b>Note 119: </b></a> +<a href="#footnotetag119"> +(retour) </a> La correspondance du ministre suédois en Russie, +conservée aux archives de Stockholm et dont nous avons eu connaissance, +ne mentionne aucune proposition de ce genre.</blockquote> + +<p>Mais ce manège laissait l'Empereur parfaitement insensible. Les +stimulants employés par le prince n'avaient pas plus le don de +l'émouvoir que ses verbeuses protestations. Il répugnait toujours à lui +octroyer la Norvège; surtout, tant qu'il aurait intérêt à ménager la +Russie et à temporiser avec elle, il était résolu à ne point traiter +avec Bernadotte. Se défiant d'un homme aussi peu maître de sa pensée et +de sa langue, il l'eût considéré aujourd'hui comme le plus compromettant +des alliés: entre eux, il y avait dissentiment sur l'époque plus encore +que sur l'objet de l'entente à conclure. Dans ses instructions à son +représentant en Suède, Napoléon défend toujours de rien accorder dans le +présent, sans rien refuser positivement pour l'avenir. Il recommande +d'entretenir les espérances des Suédois en les tournant du bon côté, +c'est-à-dire vers la Finlande; mais Alquier ne saurait apporter à cette +oeuvre trop de discrétion et de mesure. L'essentiel est actuellement de +ne fournir à la Russie aucun sujet d'alarme: que notre ministre démente +tout bruit de rupture entre les deux empereurs: qu'il vive bien avec son +collègue russe. Sans prêcher aux Suédois l'oubli et le pardon des +injures, qu'il les détourne de toute revendication précipitée, de toute +initiative hors de saison: «Calmer au lieu d'exciter, désarmer au lieu +d'armer<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>», voilà quelle doit être sa tâche.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote120" name="footnote120"><b>Note 120: </b></a> +<a href="#footnotetag120"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17386.</blockquote> + +<h4>IV</h4> + +<p>S'abstenant encore de tout engagement latéral, Napoléon pouvait se +retourner vers la Russie et se montrer à elle, avec une apparence de +vérité, invariable dans sa ligne, constant dans ses voies, libre de +toute alliance, à l'exception de celle qu'il avait contractée aux jours +heureux de Tilsit et d'Erfurt<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. Cette alliance, il exprime +continuellement le désir de la maintenir, de la restaurer, de lui rendre +sa force et sa splendeur premières. Ceci posé, il ne craint pas de +s'attaquer hardiment aux différends soulevés et en fait l'objet d'une +ardente controverse. Offrant d'indemniser le duc d'Oldenbourg et +demandant à la Russie, si elle ne juge pas qu'Erfurt soit un équivalent +acceptable, d'en désigner un autre, il s'arme en même temps de ses +propres griefs et en signale âprement la gravité. Ce qui caractérise son +langage, c'est un mélange de droiture et de rouerie, ce sont des aveux +d'une brutale franchise éclatant au milieu des artifices d'une politique +d'assoupissement. Cachant ses apprêts militaires, cherchant par tous les +moyens à accréditer l'opinion qu'il ne se prépare pas encore à la +guerre, il déclare pourtant et très haut qu'il la fera, qu'il la fera +sur-le-champ, si l'empereur Alexandre signe la paix avec les Anglais, et +il ne dissimule pas que tous les symptômes relevés depuis quelques mois +sont de nature à lui faire craindre cette infraction aux lois de +l'alliance. Par ces avertissements, par ces menaces, il espère intimider +la Russie, ralentir ou même suspendre sa marche vers l'Angleterre et +peut-être la ramener dans le droit chemin.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote121" name="footnote121"><b>Note 121: </b></a> +<a href="#footnotetag121"> +(retour) </a> Voy. notamment son instruction du 17 février pour le duc +de Vicence. <i>Corresp.</i>, 17366.</blockquote> + +<p>C'est surtout l'ukase qui lui fournit matière à déclamations +passionnées. A l'entendre, cette mesure l'a atteint dans ses parties les +plus sensibles, dans sa sollicitude pour le bien-être de ses sujets, +pour leur honneur surtout et leur dignité. On peut même croire qu'il +exagère à dessein un mécontentement très réel, qu'il outre l'expression +de sa colère: c'est un moyen d'échapper aux reproches que la Russie est +en droit de lui adresser à propos de l'Oldenbourg<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>. Pour rejeter +dans l'ombre l'affaire où il s'est mis et se sent dans son tort, il +tire avec violence au premier plan celle où il a incontestablement +raison; il la grossit et l'amplifie, force la note, enfle la voix: il +attaque pour n'avoir pas à se défendre; pour étouffer les plaintes de la +Russie, il se plaint et crie plus fort qu'elle. En mars, il fait envoyer +au duc de Vicence, à l'adresse du cabinet de Pétersbourg, un fulminant +réquisitoire contre l'ukase, dont il a fourni lui-même les éléments: il +y a multiplié les interjections sonores, les exclamations emphatiques, +les phrases à effet, et semble avoir pris, pour composer cette tirade +diplomatique, les leçons de Talma.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote122" name="footnote122"><b>Note 122: </b></a> +<a href="#footnotetag122"> +(retour) </a> Cette idée se montre très nettement dans un projet +d'instruction rédigé le 12 février 1811 pour le duc de Vicence. Archives +nationales, AF, IV, 1699.</blockquote> + +<p>«Plaignez-vous, Monsieur,--écrit par ordre Champagny à Caulaincourt,--de +la conduite de la Russie et surtout de cet ukase si peu amical du 19/31 +décembre. Peut-on en effet concevoir un état de paix et surtout un état +d'alliance pendant lequel une des deux nations alliées brûle tous les +produits de l'autre qui lui parviennent? Quel effet un pareil <i>autodafé</i> +peut-il produire? Nous prend-on donc pour une nation sourde à la voix de +l'honneur? Ceux qui conseillent ces mesures à l'empereur de Russie sont +des hommes perfides qui abusent de son caractère. Ils savent bien que +brûler les étoffes de Lyon, c'est aliéner les deux nations l'une de +l'autre, et que la guerre ne tiendra plus qu'à un souffle.</p> + +<p>«... Ainsi, plus de relations commerciales entre les deux empires. +Est-ce là un état de paix et d'alliance? Était-ce ainsi que pensait +l'empereur de Russie à Tilsit? Sont-ce là les sentiments qui l'ont +conduit à Erfurt? L'empereur Alexandre sait bien ce qui peut plaire et +réussir en France. Il n'a été porté aux mesures qu'il a prises que parce +qu'on l'a aigri en le trompant. Que de mal peut faire cet ukase! Partout +il a été considéré comme une mesure hostile. Qu'on ne le défende pas en +disant que chacun a le droit de faire chez soi ce qui lui plaît. Si on +insultait les Russes à Paris, si on bernait cette nation sur nos +théâtres, si de part et d'autre on travaillait avec acharnement à +détruire tout ce qu'il peut y avoir dans l'un et l'autre pays de +commerce et d'industrie, dira-t-on qu'on ne fait qu'user d'un droit +légitime? Et ce n'est pas seulement pendant la paix, mais au sein d'une +intime alliance, qu'on se porte à de pareils excès! L'Empereur me disait +qu'il aimerait mieux qu'on lui donnât un soufflet sur la joue, que de +voir brûler les produits de l'industrie et du travail de ses sujets. +Non, la haine seule a conseillé de tels procédés. La nation française +est fibreuse et ardente; elle est délicate sur l'honneur; elle se croira +déshonorée lorsqu'on brûlera ce qui vient d'elle<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote123" name="footnote123"><b>Note 123: </b></a> +<a href="#footnotetag123"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Russie, 152.</blockquote> + +<p>L'instruction ajoute que l'Empereur, fortement irrité, ne fera pourtant +pas la guerre à raison de l'ukase. Il se contentera d'appliquer aux +Russes la loi du talion et de brûler leurs marchandises, sans toucher +aux rapports politiques. Mais pourra-t-il soutenir l'alliance dans +l'esprit de ses peuples justement exaspérés? Pourra-t-il résister au +soulèvement et aux tempêtes de l'opinion? «Les grandes puissances et +surtout les grandes nations sont plus promptement entraînées par des +motifs d'honneur que par des motifs d'intérêt. Aussi l'Empereur est-il +surtout alarmé de cette animosité réciproque qui doit naître du simple +spectacle des marchandises françaises qu'on brûlera en Russie et des +marchandises russes qu'on brûlera en France. Quoi de plus propre à +exciter les deux nations l'une contre l'autre, et serait-il au pouvoir +de ceux qui les gouvernent d'arrêter les effets d'une aveugle +indignation?» Sous la pression du sentiment public, l'Empereur se +verra-t-il dans la nécessité de rompre avec un État qu'il croyait s'être +indissolublement attaché, qu'il s'était plu à fortifier de ses mains? +«Le prix de cet éminent service serait-il donc pour l'Empereur d'être +forcé de faire la guerre à la Russie pour sauver son honneur et pour +éviter le reproche d'avoir souffert, dans ce haut point de gloire où il +s'est élevé, ce que Louis XV endormi dans les bras de madame Dubarry +n'aurait pas supporté!»</p> + +<p>Malgré cette indignation grandiloquente, Napoléon connaissait trop son +intérêt et ses facultés actuelles pour demander l'abrogation de +l'ukase. Il sentait que l'empereur Alexandre ne se soumettrait jamais, +sur une injonction venue de l'étranger, à rapporter une mesure de +législation intérieure, que cette exigence accélérerait inopportunément +la rupture. Il ne demande donc qu'une chose, c'est que les prescriptions +de l'ukase demeurent inobservées en ce qu'elles ont de plus révoltant, +c'est que l'ordre donné de brûler nos marchandises reste à l'état de +lettre morte: «Obtenez, Monsieur, continue l'instruction, l'assurance +secrète que ce brûlement ne sera pas exécuté sur les marchandises +françaises. L'Empereur a besoin d'être tranquillisé sur ce point, pour +asseoir sur une base fixe sa politique fortement ébranlée par un acte +aussi peu amical.»</p> + +<p>La Russie veut-elle nous donner une satisfaction plus complète? Elle le +peut sans recourir à une rétractation humiliante. Le pacte de Tilsit +avait rétabli les rapports économiques sur le pied où ils existaient +avant la guerre, en attendant la confection d'un traité de commerce qui +les fixerait définitivement. C'est à cette clause que l'ukase a +contrevenu en prohibant les importations françaises, mais il dépend +d'Alexandre de rentrer dans la légalité en se prêtant à négocier enfin +et à conclure le traité de commerce expressément prévu. Ce traité +entraînera de part et d'autre un remaniement des tarifs en vigueur, sans +que le gouvernement russe ait à revenir par mesure individuelle et +spéciale sur les dispositions de l'ukase. «L'Empereur se montrera facile +sur le traité de commerce. Il admettra, par exemple, cette clause: les +draps, soieries, bijouteries et objets de luxe pourront être introduits +en Russie: 1° s'ils sont de fabrique française; 2° à la condition +d'exporter une pareille valeur en bois, chanvre, fer, or et autres +productions de la Russie.» Quelques-unes de nos industries retrouveront +ainsi un débouché dans le Nord, sans que les deux nations, prises dans +leur ensemble, fassent aucun gain l'une sur l'autre, le chiffre des +importations restant rigoureusement proportionné à celui des +exportations; la balance du commerce ne se rompra jamais au détriment de +la Russie, mais la France ne demeurera plus sous le coup d'une +injurieuse exclusion.</p> + +<p>C'est à entamer la négociation commerciale que doivent tendre +pratiquement les efforts de l'ambassadeur. Qu'il insiste à la fois près +du ministère et du souverain, en termes différents: avec le premier, il +ne saurait faire usage avec trop de véhémence des arguments et des +termes que lui fournit l'instruction; avec le Tsar, il doit se placer +sur un autre terrain, montrer une indignation contenue, mais surtout +faire appel aux sentiments, aux souvenirs qui peuvent avoir conservé +quelque empire sur l'esprit de ce monarque: «En conversant avec +l'empereur Alexandre, parlez aussi à son coeur, intéressez son honneur +et sa sensibilité. Dites-lui que le souverain qu'il place dans une +position pénible est celui qui, de son propre aveu, l'a si bien servi, +celui à qui il a dit à Tilsit et dans ce jour qu'il regardait comme +l'anniversaire de Pultava: «Vous avez sauvé l'empire russe.»</p> + +<p>La corde sentimentale est toujours celle que Napoléon cherche à faire +vibrer dans ses rapports personnels avec Alexandre. Il n'entend pas +interrompre sa correspondance directe avec lui, et le 28 février charge +Tchernitchef de lui porter une longue lettre: elle est conçue avec un +art d'autant plus profond qu'il se dissimule sous des apparences de +rondeur. Tout en prodiguant les assurances et les raisonnements propres +à tranquilliser, Napoléon articule nettement ses griefs et ne fait nul +mystère des conséquences qu'entraînerait un rapprochement avec les +Anglais; mais tout est dit si simplement, avec tant de naturel, avec un +mélange si heureux de douceur et de fermeté, qu'il faudrait être bien +porté au doute et à la méfiance pour chercher des intentions suspectes +au delà de ces paroles.</p> + +<p>La lettre débute sur un ton d'affectueuse tristesse: «Je charge le comte +de Tchernitchef de parler à Votre Majesté de mes sentiments pour elle. +Ces sentiments ne changeront pas, quoique je ne puisse me dissimuler que +Votre Majesté n'a plus d'amitié pour moi. Elle me fait faire des +protestations et toute espèce de difficultés pour l'Oldenbourg, lorsque +je ne me refuse pas à donner une indemnité équivalente et que la +situation de ce pays, qui a toujours été le centre de la contrebande +avec l'Angleterre, me fait un devoir indispensable, pour l'intérêt de +mon empire et pour le succès de la lutte où je suis engagé, de la +réunion de l'Oldenbourg à mes États. Le dernier ukase de Votre Majesté, +dans le fond, mais surtout dans la forme, est spécialement dirigé contre +la France... Toute l'Europe l'a envisagé ainsi, et déjà notre alliance +n'existe plus dans l'opinion de l'Angleterre et de l'Europe: fût-elle +aussi entière dans le coeur de Votre Majesté qu'elle l'est dans le mien, +cette opinion générale n'en serait pas moins un grand mal.</p> + +<p>«Que Votre Majesté me permette de le lui dire avec franchise: elle a +oublié le bien qu'elle a retiré de l'alliance; et cependant qu'elle voie +ce qui s'est passé depuis Tilsit...» Ici, Napoléon rappelle avec force +comment il a sacrifié à la Russie nos plus anciens alliés, comment il +lui a livré la plus belle province de la Suède, livré la Valachie et la +Moldavie, «acquisition immense, le tiers de la Turquie d'Europe».--«Des +hommes insinuants et suscités par l'Angleterre, continue-t-il, fatiguent +les oreilles de Votre Majesté de propos calomnieux. Je veux, disent-ils, +rétablir la Pologne. J'étais maître de le faire à Tilsit: douze jours +après la bataille de Friedland, je pouvais être à Vilna. Si j'eusse +voulu rétablir la Pologne, j'eusse désintéressé l'Autriche à Vienne; +elle demandait à conserver ses anciennes provinces et ses communications +avec la mer, en faisant porter ses sacrifices sur ses possessions de +Pologne. Je le pouvais en 1810, au moment où toutes les troupes russes +étaient engagées contre la Porte. Je le pourrais dans ce moment encore, +sans attendre que Votre Majesté terminât avec la Porte un arrangement +qui sera conclu probablement dans le cours de cet été. Puisque je ne +l'ai fait dans aucune de ces circonstances, c'est donc que le +rétablissement de la Pologne n'était pas dans mes intentions. Mais si je +ne veux rien changer à l'état de la Pologne, j'ai le droit aussi +d'exiger que personne ne se mêle de ce que je fais en deçà de l'Elbe. +Toutefois, il est vrai que nos ennemis ont réussi. Les fortifications +que Votre Majesté fait élever sur vingt points de la Dwina, les +protestations dont le prince Kourakine a parlé pour l'Oldenbourg et +l'ukase le prouvent assez. Moi, je suis le même pour elle, mais je suis +frappé de l'évidence de ces faits et de la pensée que Votre Majesté est +toute disposée, aussitôt que les circonstances le voudront, à s'arranger +avec l'Angleterre, ce qui est la même chose que d'allumer la guerre +entre les deux empires. Votre Majesté abandonnant une fois l'alliance et +brûlant les conventions de Tilsit, il serait évident que la guerre +s'ensuivrait quelques mois plus tôt ou quelques mois plus tard. Le +résultat doit être, de part et d'autre, de tendre les ressorts des deux +empires pour nous mettre en mesure. Tout cela est sans doute bien +fâcheux. Si Votre Majesté n'a pas l'intention de se remettre avec +l'Angleterre, elle sentira la nécessité pour elle et pour moi de +dissiper tous ces nuages.... Je prie Votre Majesté de lire cette lettre +dans un bon esprit, de n'y voir rien qui ne soit conciliant et propre à +faire disparaître de part et d'autre toute espèce de méfiance et à +rétablir les deux nations, sous tous les points de vue, dans l'intimité +d'une alliance qui depuis près de quatre ans est si heureuse<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote124" name="footnote124"><b>Note 124: </b></a> +<a href="#footnotetag124"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17395.</blockquote> + +<p>Ainsi, retour au passé par un accord sur les points en litige, telle +était l'oeuvre à laquelle Napoléon invitait Alexandre. Cependant, à +supposer qu'on lui eût concédé un traité de commerce et que l'on eût +terminé l'affaire d'Oldenbourg par l'acceptation d'une indemnité, se +fût-il déclaré et estimé pleinement satisfait? Ne tenait-il pas en +réserve une prétention secrète et persistante? N'avait-il pas, comme +Alexandre, son grief caché, plus grave que tous les autres? On le +retrouve en lui, pour peu que l'on pénètre dans les replis de sa pensée +et les profondeurs de sa politique.</p> + +<p>Ce qu'il reprochait aux Russes dans son for intérieur, c'était moins de +fermer leurs frontières à nos articles que d'ouvrir leurs ports aux +marchandises britanniques, à ces produits coloniaux que leur +apportaient de prétendus neutres et dont l'Angleterre devait se défaire +à tout prix, sous peine de banqueroute et d'ignominieux désastre. +Seulement, en sauvant nos ennemis par cette tolérance, Alexandre éludait +plutôt qu'il n'enfreignait ouvertement les stipulations de l'alliance. +Celles-ci, en le constituant ennemi de nos rivaux, l'avaient astreint à +proscrire leurs bâtiments; elles ne lui interdisaient point de recevoir +les neutres. Napoléon, il est vrai, avait raison et cent fois raison +d'affirmer qu'il n'existait plus de neutres, depuis que l'Angleterre ne +délivrait ses permis de circulation qu'aux bâtiments résignés à naviguer +pour son compte, à exporter les denrées lui appartenant, à devenir ses +agents, ses auxiliaires et ses complices: cette thèse s'appuyait sur +l'exacte appréciation des faits, mais ne pouvait s'autoriser d'un texte +formel. Comme l'Empereur n'avait point réussi l'année précédente à la +faire admettre d'Alexandre par la persuasion et le raisonnement, il +s'abstenait aujourd'hui d'y revenir; il ne voulait pas exiger encore ce +qu'il ne se sentait pas en état d'imposer<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> +<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>. Il ne découvrirait sa +prétention suprême qu'après avoir regagné assez de terrain en Allemagne, +après avoir repris position assez fortement en face de la Russie, pour +que cette cour pût envisager toutes les conséquences d'un refus et ne +point le risquer à la légère. Actuellement, en prolongeant la discussion +sur des objets d'importance secondaire, il se donnait le temps +d'exécuter ses armements: il préparait aussi les voies, par une +négociation préliminaire, à un arrangement plus complet, pour le cas où +les réflexions et les dispositions futures d'Alexandre le rendraient +possible.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote125" name="footnote125"><b>Note 125: </b></a> +<a href="#footnotetag125"> +(retour) </a> Voy. notamment à ce sujet la lettre confidentielle du +ministre des relations extérieures à notre ambassadeur en Russie, datée +du 19 novembre 1811.</blockquote> + +<p>On ne saurait donc dire que toute bonne foi soit encore bannie de ses +rapports avec la Russie. Il négocie avec quelque sincérité, mais il +négocie sans conviction. Il se doute bien que le Tsar s'est trop détaché +de lui pour lui revenir jamais de plein coeur, entièrement, résolument, +et pour s'assujettir aux servitudes que comporterait le renouvellement +de l'alliance. Puis il se rend compte que l'Angleterre continue malgré +tout à partager et à lui disputer l'Europe: il la sait douée d'un +pouvoir occulte et comme magnétique, cette grande et odieuse Angleterre; +il sent là l'irrésistible aimant qui ramène à soi et attire toutes les +puissances l'une après l'autre, aussitôt que lui-même cesse de les tenir +sous sa dépendance matérielle ou morale. La Russie ne lui appartient +plus; il en conclut qu'elle est bien près de passer à l'ennemi, de +s'unir à nos adversaires; qu'il en sera d'elle finalement comme de la +Prusse en 1806 et plus tard de l'Autriche. Qu'on lise sa lettre du 2 +avril au roi de Wurtemberg, on y trouvera cette idée déduite des +circonstances et supérieurement développée.</p> + +<p>Instruit de nos armements, requis d'y participer, le roi de Wurtemberg +avait formulé hardiment quelques objections et signalé le péril d'un +nouveau conflit. Napoléon le tient en assez haute estime pour +condescendre à s'expliquer avec lui, à lui ouvrir en partie sa pensée. +Il rappelle que «l'Empereur seul, en Russie, tenait à l'alliance contre +l'Angleterre». Or, il résulte d'indices significatifs que ce souverain +ne résiste plus aux passions hostiles qui l'enveloppent, à la pression +de l'air ambiant, et peut-être a-t-il trop cédé déjà pour qu'il puisse +se reprendre, à supposer que ses yeux se dessillent un jour et +perçoivent le danger: «Entre grandes nations, ce sont les faits qui +parlent, c'est la direction de l'esprit public qui entraîne. Le roi de +Prusse laissait aller à la guerre, quand la guerre était loin: il aurait +voulu la retarder quand il n'en était plus le maître, et il pleurait +avec le pressentiment de ce qui allait arriver. Il en a été de même de +l'empereur d'Autriche; il a laissé s'armer la landwehr, et la landwehr +n'a pas été plus tôt armée qu'elle l'a entraîné à la guerre. Je ne suis +pas éloigné de penser qu'il en arrivera de même à l'empereur Alexandre. +Ce prince est déjà loin de l'esprit de Tilsit: toutes les idées de +guerre viennent de la Russie. Si l'Empereur veut la guerre, la direction +de l'esprit public est conforme à ses intentions: s'il ne la veut pas et +qu'il n'arrête pas promptement cette impulsion, il y sera entraîné +l'année prochaine malgré lui; et ainsi la guerre aura lieu malgré moi, +malgré lui, malgré les intérêts de la France et ceux de la Russie. J'ai +déjà vu cela si souvent que c'est mon expérience du passé qui me dévoile +cet avenir. Tout cela est une scène d'opéra, et ce sont les Anglais qui +tiennent les machines. Si quelque chose peut remédier à cette situation, +c'est la franchise que j'ai mise à m'en expliquer avec la Russie.... Si +je ne veux pas la guerre et surtout si je suis très loin de vouloir être +le Don Quichotte de la Pologne, j'ai du moins le droit d'exiger que la +Russie reste fidèle à l'alliance, et je dois être en mesure de ne pas +permettre que, finissant la guerre de Turquie, ce qui probablement aura +lieu cet été, elle vienne me dire: «Je quitte le système de l'alliance, +et je fais ma paix avec l'Angleterre.» Ce serait, de la part de +l'Empereur, la même chose que me déclarer la guerre, car, si je ne +déclare pas moi-même la rupture, les Anglais, qui auront trouvé le moyen +de changer l'alliance en neutralité, trouveraient bien celui de changer +la neutralité en guerre. Conserverons-nous la paix? J'espère encore que +oui; mais il est nécessaire de s'armer<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>...»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote126" name="footnote126"><b>Note 126: </b></a> +<a href="#footnotetag126"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17553.</blockquote> + +<p>Au fond et quoi qu'il en dise, désire-t-il que cette crise puisse être +évitée? Il est loin d'en méconnaître la gravité et les dangers: il ne +ressent plus l'attrait de la guerre et de ses grandes tragédies: il juge +qu'il a couru assez de risques, cueilli assez de lauriers, et éprouve +parfois comme une crainte de compromettre ce trésor de gloire. Mais il +se dit que nul arrangement, si satisfaisant qu'on le suppose, ne vaudra +pour les fins suprêmes de sa politique une campagne victorieuse qui +rejettera les Russes au loin et les retranchera de l'Europe, qui l'y +laissera par conséquent maître de tout, sans contestation et pour +toujours. Alors, désespérant de retrouver des alliés sur le continent et +d'y rallumer la discorde, l'Angleterre sentira l'inutilité de prolonger +la lutte et s'inclinera domptée. La source des guerres se sera tarie; la +paix du monde en sera la suite; la France se reposera enfin dans son +omnipotence et sa gloire.</p> + +<p>A l'appui de ces motifs de circonstance, Napoléon se découvre aussi et +se crée des raisons permanentes, invoque des nécessités d'avenir. Comme +toujours, son imagination construit une théorie à l'appui des exigences +momentanées de son système; il l'édifie belle et somptueuse, faite de +données réelles et d'intuitions prophétiques, et il en subit lui-même +les séductions. Il sent que l'avenir est aux grands empires, aux +agglomérations énormes. Il a vu, tandis qu'il s'emparait de l'Europe, +l'Angleterre se dédommager sur le monde, conquérir et gouverner les +mers, faire main basse sur toutes les colonies, se donner prise sur les +plus lointains continents. En même temps, la Russie se renforce chaque +année des cinq cent mille âmes dont le nombre de ses habitants +s'augmente, et peu à peu monte sur l'horizon cet Océan de populations +rudes et pauvres, cette inépuisable réserve d'hommes, qui peut un jour +se déverser sur l'Europe et la submerger. Si fière qu'elle soit de sa +civilisation raffinée et de son antique primauté, l'Europe se sentira +petite un jour, humble et menacée, entre les deux colosses qui +grandissent à ses côtés. Pour refouler l'un et abattre l'autre, ne +doit-elle point profiter de l'instant où le destin des combats l'a +placée sous un chef unique et lui a imposé le remède de la dictature? +Héritier des Césars, Napoléon n'est-il pas tenu de reprendre et +d'assumer leur fonction, de réprimer à la tête de ses légions les +barbares du Nord, d'élever contre eux des barrières, sous forme d'États +tout guerriers, constitués gardiens des frontières, et de recréer les +confins militaires de l'Europe? N'est-ce point là pour lui l'oeuvre +finale, le couronnement de l'édifice, la tâche de prévoyance suprême, +celle qui assurera la sécurité des générations à venir et le règne +paisible de son fils<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote127" name="footnote127"><b>Note 127: </b></a> +<a href="#footnotetag127"> +(retour) </a> <i>Documents inédits.</i> Cf. au tome VI des <i>Commentaires de +Napoléon Ier</i> la note XII, 117-118.</blockquote> + +<p>Tout l'y porte: son tempérament de Méridional, qui lui fait assimiler le +Nord à la barbarie; sa conception à la fois latine et carlovingienne de +ses devoirs d'empereur, jusqu'à ce retour à la politique d'ancien régime +qui tente depuis quelques années son esprit et flatte son orgueil. Pour +faire comme les Bourbons, il a contracté en 1810 alliance matrimoniale +avec l'Autriche: il a pris femme à Vienne et ne s'est pas aperçu que +s'unir par le sang, lui soldat couronné, à l'Autriche humiliée et +meurtrie, c'était épouser la trahison. Maintenant, la tradition du +cabinet de Versailles, venue jusqu'à lui au travers de la Révolution et +reprenant empire sur son esprit, lui conseille d'écarter cette Russie +dont l'intrusion dans le cercle des grandes puissances a dérangé +l'ancien système de l'Europe, tel que l'avait combiné la prudence de nos +rois et de nos ministres. Louis XV pendant la plus grande partie de son +règne, Louis XVI à certains moments, leurs conseillers les plus réputés, +ont cru à la nécessité de mettre des bornes à la poussée moscovite, de +lui opposer un faisceau d'États, de l'endiguer avec la Suède, la Pologne +et la Turquie, remises sur pied et étroitement associées. Ils se sont +obstinés vainement à cette oeuvre, mais Napoléon se croit sûr de réussir +là où ils ont échoué: il se juge assez fort pour ressusciter des +cadavres et jeter sur des États inertes ou décomposés le souffle de vie. +Sa politique, dont les prévisions plongent au plus profond de l'avenir, +rétrograde ainsi par ses moyens et se propose d'impossibles +restaurations: elle obéit au mirage romain, qui l'abuse et l'égare, et +s'inspire en même temps de la tradition des derniers Bourbons dans ce +qu'elle a de plus usé: sa grande entreprise se fonde sur la combinaison +de deux anachronismes: «Il est des temps et des cas, écrivait un de ses +ministres, le sage Mollien, où l'anachronisme est mortel<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote128" name="footnote128"><b>Note 128: </b></a> +<a href="#footnotetag128"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Mollien</i>, III, 290.</blockquote> + +<p>Tel était le travail d'esprit qui le poussait, dès les premiers mois de +1811, à considérer une lutte probable avec la Russie comme sa grande et +sa suprême affaire, à diriger vers ce but tous ses calculs, toutes ses +pensées, à reporter insensiblement du sud-ouest au nord-est l'appareil +de ses forces. Cependant, comme il se subordonnait toujours à des +considérations pratiques et savait refréner au besoin le vol de son +imagination, il se fût arrêté si l'empereur Alexandre eût recommencé à +lui prêter une aide efficace contre l'Angleterre. Au fond, il ne demande +rien qu'il ne soit en droit d'exiger d'après le pacte convenu, rien qui +ne soit conforme à la lettre ou à l'esprit des traités. Seulement, ce +droit très réel qu'il invoque, il se l'est créé à lui-même, il se l'est +forgé à coups d'épée: les traités d'alliance, les obligations de +concours qu'il a imposées, ont été pour les vaincus une conséquence de +la défaite, une forme de la contrainte, et la contrainte ne maintient +ses effets qu'à condition d'agir sans cesse et de renouveler ses prises. +Il y a conflit insoluble entre le droit napoléonien et le droit naturel +des États à s'orienter suivant leurs intérêts momentanés ou leurs +inclinations, et le premier, fondé uniquement sur la victoire, portant +en lui ce vice irrémissible, ne peut se soutenir que par la permanence +et la continuité de la victoire. Napoléon redemande aujourd'hui ce qu'il +a obtenu en 1807, au lendemain de Friedland, et il est résolu à +reprendre la guerre s'il ne peut se conserver autrement les avantages et +les sûretés qu'elle lui a valu: il reste ainsi conséquent avec lui-même, +droit et sincère dans les grandes lignes de sa politique, mais varie ses +procédés d'après les circonstances, s'y montre tantôt impétueux et +violent, tantôt caressant et séducteur, souvent astucieux, rusé, et +d'une dissimulation profonde. Comme il soupçonne avec raison +qu'Alexandre le trompe et ne rentrera jamais de bonne foi dans +l'alliance, il se prépare à marcher dans le Nord l'année prochaine, +lentement, insidieusement, à se glisser avec toutes ses forces et à se +raser jusqu'aux frontières de la Russie, pour se dresser subitement +contre elle, s'élancer et frapper. Tous ses efforts tendent à s'assurer +la faculté et l'avantage du choc offensif, et il ne se doute pas que le +Tsar, plus engagé qu'il ne le croit dans les voies de la révolte, a +formé le même dessein et se juge dès à présent en mesure de le réaliser. +Il veut prévenir l'adversaire; en fait, il est prévenu. Cette guerre +avec la Russie qu'il prévoit à l'échéance de douze ou quinze mois, elle +est devant lui, menaçante, prête à le saisir, et il ne la voit pas: il +ignore qu'Alexandre est en avance sur lui d'une année et d'une armée.</p> + +<a name="c3" id="c3"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>LE MOYEN DE TRANSACTION.</h4> + +<p>Les armées russes se rapprochent de la frontière.--Marche vers le duché +de Varsovie.--Points de concentration.--L'armée du Danube détache +plusieurs de ses divisions.--Précautions prises pour assurer le secret +de ces préparatifs.--La frontière étroitement gardée.--Les +réserves.--Bruits répandus à Pétersbourg et dans les provinces +polonaises.--Avis décourageants de Czartoryski.--La fidélité des chefs +varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se dérobe a une +alliance et même à une promesse de neutralité.--L'influence de +l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile à la Russie: moyen +imaginé pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie +féminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entrée possible des +Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser à formuler une réponse +comminatoire.--Déceptions successives d'Alexandre.--Il suspend +l'exécution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le +chancelier Roumiantsof préconise une politique de rapprochement avec la +France.--Il croit avoir trouvé un moyen de solution.--Idée de demander à +Napoléon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du +territoire varsovien.--Alexandre se prête à un essai de conciliation sur +cette base.--Caractère insolite de la négociation qui va s'ouvrir.--Le +souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu'à demi-mot et +par périphrases.--On propose une énigme à Caulaincourt, en lui +fournissant quelques moyens de la déchiffrer.--Le Tsar confie à +Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignité et habileté de son +langage.--La métaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son +rappel et reste à Pétersbourg en attendant l'arrivée de son successeur, +le général comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Départ de +Tchernitchef pour Paris.</p> +<br> + +<p>En mars, les troupes russes se mirent en position d'exécuter le grand +projet et de recueillir, si elle venait à eux, la Pologne transfuge. +L'armée destinée à entrer la première en action se tenait sur la Dwina, +précédée de fortes avant-gardes: elle s'ébranla vers le sud-ouest, vers +les provinces de Lithuanie et de Podolie, contiguës au duché de +Varsovie: elle venait à grandes étapes, largement déployée, cheminant +sous le couvert des forêts épaisses et des collines sablonneuses. En +arrière, les troupes de Finlande suivaient le mouvement, quittaient peu +à peu leurs garnisons, filaient le long du littoral pour se rapprocher +de la Courlande et passer de là en Pologne. A proximité de la frontière, +des points de concentration avaient été indiqués: Wilna, Grodno, Brzesc, +Bialystock<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>. Des magasins, des dépôts d'approvisionnements et de +munitions se formaient, les autorités préparaient des logements et des +vivres pour les masses annoncées. Sur le Niémen et le Bug, on réunissait +des embarcations, des bateaux plats, tout un matériel propre à faciliter +le passage<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>. Le quartier général paraissait devoir s'établir à +Slonim, au sud de Wilna: les généraux Essen, Doctorof, Kamenski, +commanderaient les corps principaux: ils avaient été au préalable mandés +à Pétersbourg et y avaient reçu des instructions<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a> +<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote129" name="footnote129"><b>Note 129: </b></a> +<a href="#footnotetag129"> +(retour) </a> Correspondance du résident de France à Varsovie, mars et +avril 1811, <i>passim</i>; correspondance de Suède, mêmes mois; dépêches de +Stedingk, janvier à juin 1811, archives du royaume de Suède; +renseignements transmis par Davout et Rapp, archives nationales, AF, IV, +1653.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote130" name="footnote130"><b>Note 130: </b></a> +<a href="#footnotetag130"> +(retour) </a> Feuille de renseignements transmise par Davout le 31 +mars. Archives nationales, AF, IV, 1653.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote131" name="footnote131"><b>Note 131: </b></a> +<a href="#footnotetag131"> +(retour) </a> Dépêche de Stedingk, 16/28 janvier. Alquier écrivait de +Stockholm le 25 février, d'après un récit venu de Russie: «Il y a des +indices (je cite les propres mots du narrateur) que depuis quelque temps +il a été fait au général Moreau des propositions pour l'engager à venir +prendre le commandement de l'armée russe.» Le fait pouvait être +controuvé et était au moins fort exagéré; il n'en est pas moins curieux +de voir mises en circulation, dès 1811, toutes les idées qui devaient se +réaliser en 1813.</blockquote> + +<p>En même temps que cette grande descente vers le sud, un mouvement +s'opérait du sud au nord, concordant avec le premier et venant à sa +rencontre. L'armée du Danube, tournée jusqu'alors contre les Turcs, +hivernait en Moldavie; plusieurs de ses divisions levèrent leurs +cantonnements, et, pivotant sur elles-mêmes, faisant face en arrière, se +mirent à remonter vers la Podolie et la Volhynie, pour se joindre aux +forces qui arrivaient du nord et se placer à leur gauche. Dans ses +lettres à Czartoryski, Alexandre n'avait parlé qu'à titre éventuel du +prélèvement à opérer sur les troupes d'Orient: «L'armée de Moldavie, +avait-il dit, pourra détacher aussi quelques divisions, sans pour cela +être empêchée de se tenir sur la défensive<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> +<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>.» Dépassant ses +promesses, il s'affaiblissait sur ses ailes pour se fortifier au centre, +quitte à compromettre la Finlande et à retarder sa paix avec les Turcs. +L'armée «destinée à combattre avec les Polonais» s'augmentait de corps +supplémentaires, d'effectifs imposants, et, se rangeant par divisions +depuis la Baltique jusqu'au Dniester, se mettait en ligne.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote132" name="footnote132"><b>Note 132: </b></a> +<a href="#footnotetag132"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Czartoryski</i>, II, 273.</blockquote> + +<p>Toutes ces opérations s'entouraient du plus profond mystère. Souvent, +les troupes ne suivaient pas les routes ordinaires, les grandes voies de +communication: marchant par bataillons ou même par compagnies, divisées +en détachements innombrables, éparpillées sur de vastes espaces, elles +se glissaient «par des chemins détournés qui n'avaient jamais été des +routes militaires<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> +<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>». Les précautions les plus rigoureuses avaient +été prises pour clore hermétiquement et murer la frontière, pour fermer +les accès et barricader les issues, pour se défendre contre tout +espionnage. Sous couleur de renforcer le cordon des douanes et de mieux +assurer l'observation des règlements prohibitifs, des corps de Cosaques +avaient été disposés le long des limites. Ils exerçaient une +surveillance continuelle: des piquets de cavalerie gardaient toutes les +entrées, reliés entre eux par des patrouilles qui circulaient nuit et +jour: jusqu'à une distance assez grande dans l'intérieur des terres, des +postes s'échelonnaient sur les routes «de verste en verste», examinant +et arrêtant les passants, compulsant leurs papiers, vérifiant leur +qualité<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> +<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>: c'était à l'abri de cet épais rideau que la Lithuanie, la +Volhynie et la Podolie se remplissaient de troupes.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote133" name="footnote133"><b>Note 133: </b></a> +<a href="#footnotetag133"> +(retour) </a> Dépêche de Bignon, résident de France à Varsovie, 11 +mai.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote134" name="footnote134"><b>Note 134: </b></a> +<a href="#footnotetag134"> +(retour) </a> Dépêche du même, 5 juin, d'après un témoin oculaire.</blockquote> + +<p>En arrière de ces provinces, l'armée de soutien se complétait et +s'apprêtait à marcher. Aucun moyen n'était négligé pour renforcer ses +effectifs: les troupes sédentaires se transformaient en contingents +mobiles, les bataillons de forteresse en bataillons de ligne. Du fond +de l'empire, d'autres masses surgissaient, des réserves se levaient. +Dans les dépôts, il y avait affluence prodigieuse de recrues, effort +incessant pour les dégrossir et les former, pour faire des soldats. +Bientôt, malgré le secret ordonné, des bruits à sensation commencèrent à +circuler dans la capitale: les régiments des gardes, disait-on, +n'attendaient plus qu'un signal pour se mettre en route et devaient +marcher avec la deuxième armée: le grand-duc Constantin se rendait en +Finlande pour inspecter les troupes en partance; enfin, l'Empereur +lui-même allait se porter sur la frontière, relever et poser sur son +front la couronne de Pologne. Le public de Pétersbourg se prononçait +hautement en faveur de cette solution, qui répondait aussi aux +espérances suscitées en Lithuanie: là, beaucoup de grands propriétaires +désiraient une réconciliation entre la Pologne et la Russie: plusieurs +d'entre eux, des membres de familles illustres, des patriotes éprouvés, +avaient été appelés à Pétersbourg, bien traités, caressés, à demi +prévenus<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> +<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>. Leur tête se montait, leur imagination s'exaltait en +faveur du projet; quelques-uns allaient jusqu'à fixer la date de +l'exécution: l'Empereur choisirait le 3 mai, anniversaire du jour où, +vingt ans plus tôt, la Pologne mourante s'était donné le statut libéral +et sensé sous lequel elle aspirait à revivre<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> +<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote135" name="footnote135"><b>Note 135: </b></a> +<a href="#footnotetag135"> +(retour) </a> Dépêche de Bignon, 27 avril.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote136" name="footnote136"><b>Note 136: </b></a> +<a href="#footnotetag136"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>Ce fut au moment où cette effervescence se manifestait à l'intérieur de +l'empire qu'arrivèrent du dehors les plus décourageantes nouvelles. Les +réponses de Czartoryski à la seconde lettre du Tsar ne se bornaient pas +à poser des objections et à prévoir des difficultés: elles étaient +purement négatives. D'après leur contenu, d'après les résultats de +l'enquête opérée par le prince, les commandants de l'armée varsovienne, +les principaux magnats, ceux dont l'opinion entraînerait la masse, +demeuraient réfractaires à la séduction et se montraient incorruptibles: +leur fidélité à Napoléon ne se laissait pas entamer. Le texte de ces +réponses ne nous est point parvenu, mais Alexandre y fait allusion dans +une communication ultérieure à Czartoryski: «Vos précédentes lettres, +dit-il, m'ont laissé trop peu d'espoir de réussite pour m'autoriser à +agir, à quoi je n'aurais pu me résoudre raisonnablement qu'ayant quelque +probabilité de succès<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> +<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote137" name="footnote137"><b>Note 137: </b></a> +<a href="#footnotetag137"> +(retour) </a> Lettre du 1er avril 1812. <i>Mémoires et Correspondance de +Czartoryski</i>, II, 279.</blockquote> + +<p>L'imprudence d'agir lui fut concurremment démontrée par l'attitude de +l'Autriche. A Pétersbourg, on s'était aperçu très vite que cet empire se +dérobait à une alliance: il n'est même pas certain que l'instruction +secrète du mois de février, tendant à ce but, ait été expédiée, les +dispositions de Metternich et de son gouvernement la rendant +inutile<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> +<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>. Alexandre s'était rabattu alors sur un autre plan. Il ne +solliciterait plus de l'Autriche qu'une connivence passive et lui +demanderait uniquement d'assister indifférente à ce qui se passerait +autour d'elle, de se laisser faire au besoin une douce violence, de ne +point refuser les Principautés, si le gouvernement russe les lui mettait +dans la main en même temps qu'il ferait occuper la Galicie pour le +compte de la Pologne restaurée. Au nom du Tsar, Koschelef maintenait +l'offre de la Moldavie jusqu'au Sereth et de la Valachie entière. +Alexandre ayant écrit une lettre personnelle à l'empereur François pour +obtenir de lui une promesse de neutralité et sonder ses dispositions, +Stackelberg fut chargé d'en fournir verbalement le commentaire<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a> +<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote138" name="footnote138"><b>Note 138: </b></a> +<a href="#footnotetag138"> +(retour) </a> Voyez sur ce point <span class="sc">Martens</span>, volume cité, 79.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote139" name="footnote139"><b>Note 139: </b></a> +<a href="#footnotetag139"> +(retour) </a> <span class="sc">Beer</span>, <i>Orientalische Politik Oesterreich's</i>, p. 250. +<i>Mémoires de Metternich</i>, II, 417. <span class="sc">Martens</span>, 78.</blockquote> + +<p>La colonie russe de Vienne appuyait ces démarches de toute son énergie. +La milice des femmes avait été mise sur pied, et un objet spécial +s'offrait à son activité. Le grand ennemi de la Russie à Vienne était +l'archiduc Charles, qui jouissait dans le public et dans l'armée d'une +considération hors ligne: le glorieux vaincu de Wagram s'était +sincèrement réconcilié avec son vainqueur et poussait l'Autriche vers la +France. Pour changer ses dispositions ou au moins le neutraliser, on +entreprit de le marier, en lui donnant pour femme une princesse toute +dévouée à la Russie. L'impératrice Élisabeth Alexievna, femme +d'Alexandre Ier, avait une soeur qui vivait auprès d'elle, la princesse +Amélie de Bade. Ce fut cette Allemande adoptée par la Russie que les +meneurs de l'intrigue destinèrent à opérer la conversion de l'archiduc, +et aussitôt des influences de toute sorte se mirent en mouvement pour +enchaîner cet Hercule aux pieds d'une Omphale un peu mûre.</p> + +<p>L'impératrice de Russie lia partie avec l'impératrice d'Autriche: +celle-ci, qui avait la passion de faire des mariages<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> +<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>, entra de +grand coeur dans l'affaire, à laquelle on sut intéresser également la +landgrave de Bade et la reine de Bavière. Cette ligue de femmes fit +représenter à l'archiduc Charles par son confesseur qu'il avait besoin +d'une compagne pour égayer son intérieur morose et rompre l'ennui d'un +célibat prolongé. La grande difficulté était d'obtenir le consentement +de l'empereur François à un mariage dont son terrible gendre pourrait +s'offusquer. Pour triompher de ses craintes, on le prit par les +sentiments: on lui affirma que l'archiduc Charles avait conçu pour la +princesse Amélie une passion violente, et l'excellent prince se laissa +convaincre qu'il ferait le malheur de son cousin en s'opposant à l'union +projetée. Il promit de consentir, mais à une condition, c'était que l'on +trouverait moyen d'assurer aux futurs conjoints, peu fortunés l'un et +l'autre, une situation matérielle en rapport avec leur rang: lui-même ne +pouvait s'en charger, «ayant trop d'enfants à établir<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> +<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>». Il n'y +avait qu'une chance de le satisfaire, c'était un recours au duc Albert +de Saxe, dont le prince Charles était le neveu et l'héritier. Le duc +Albert était vieux et riche: il avait une maîtresse qui le gouvernait; +on fit agir cette dame, après s'être adressé à elle par l'intermédiaire +d'un officier pour qui elle avait eu autrefois des bontés, et le +résultat de ces opérations diverses fut que le duc promit d'assurer le +sort de son neveu par un avancement d'hoirie. Ainsi, les obstacles +s'aplanissaient l'un après l'autre, et l'affaire semblait en bon chemin; +mais déjà, avant que le gouvernement autrichien se fût décidé à la +rompre sur un mot venu des Tuileries, une réponse fort sèche de +Metternich aux ouvertures politiques de la Russie l'avait rendue +actuellement sans objet<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> +<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote140" name="footnote140"><b>Note 140: </b></a> +<a href="#footnotetag140"> +(retour) </a> «J'aime, disait-elle, que tout le monde se marie.» Otto à +Champagny, 17 avril.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote141" name="footnote141"><b>Note 141: </b></a> +<a href="#footnotetag141"> +(retour) </a> Otto à Maret, 8 mai.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote142" name="footnote142"><b>Note 142: </b></a> +<a href="#footnotetag142"> +(retour) </a> Sur l'ensemble de l'affaire, voyez la correspondance +d'Otto, mars à juillet 1811.</blockquote> + +<p>Les propositions de Koschelef, la lettre du Tsar, avaient mis Metternich +en éveil: à quelques jours de là, il eut avec Stackelberg une +conversation qui le laissa rêveur. L'envoyé russe, après lui avoir +confié qu'il possédait le secret de son maître et montré comme preuve +«une lettre écrite en entier» de la main d'Alexandre, fit allusion à +certaines éventualités: «Dans le cours de mon entretien avec lui, +écrivait Metternich à son souverain, j'ai remarqué certaines tournures +de phrases qui me firent supposer qu'un jour, étant données certaines +circonstances, l'occupation de la Galicie pourrait bien s'effectuer sans +notre consentement<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> +<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>.» Cette étrange révélation émut d'autant plus +Metternich qu'elle évoqua en lui un souvenir. Il se rappela qu'en 1805 +l'empereur Alexandre, désespérant d'entraîner la Prusse dans la +troisième coalition, avait eu l'idée d'assaillir inopinément cette +puissance, avec laquelle il entretenait les meilleurs rapports: il eût +marché sur Varsovie, chef-lieu alors de province prussienne, et restauré +à son profit la Pologne, avant de se porter en Moravie contre l'armée +française. Ce précédent éclairait d'une lueur singulière les +insinuations actuelles, donnait tout lieu de supposer que l'empereur +Alexandre caressait aujourd'hui un projet du même genre et nourrissait +l'espoir d'y entraîner l'Autriche, dût-il au besoin lui forcer la main: +c'était là un de ces brusques écarts de pensée, une de ces fugues +d'imagination dont l'histoire du mobile souverain offrait trop +d'exemples: «La marche excentrique du cabinet russe, écrivait +Metternich, ne nous autorise-t-elle pas à admettre <i>comme possible ce +qui paraît l'impossibilité même</i><a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> +<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote143" name="footnote143"><b>Note 143: </b></a> +<a href="#footnotetag143"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Metternich</i>, II, 418.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote144" name="footnote144"><b>Note 144: </b></a> +<a href="#footnotetag144"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 419.</blockquote> + +<p>Metternich ne crut pouvoir se mettre trop résolument en travers d'une +aventure dont l'Autriche éprouverait un dommage sensible, immédiat, +direct, et n'aurait à tirer que de problématiques avantages; il se fit +autoriser à prévenir Stackelberg que toute violation de territoire +serait considérée «comme une déclaration de guerre», à signifier au +besoin que la concentration des troupes russes près de la Galicie et de +la Bukovine, dont le bruit arrivait à Vienne, finirait par obliger +l'empereur d'Autriche à mobiliser lui-même ses armées et à les mettre +sur le pied de guerre<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> +<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote145" name="footnote145"><b>Note 145: </b></a> +<a href="#footnotetag145"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Metternich</i>, II, 418-419.</blockquote> + +<p>Ainsi, en se hasardant d'attaquer, Alexandre se fût heurté aux forces de +l'Autriche en même temps qu'à l'armée varsovienne. Il n'était pas au +bout de ses mécomptes. A la même époque, il aperçut distinctement au +nord l'évolution de Bernadotte, qui semblait lui tourner le dos et +s'orienter vers la France: les agaceries du prince royal à l'adresse de +son ancien chef, ses mines provocantes, son intimité avec Alquier, le +mot d'ordre donné partout aux diplomates suédois de se mettre au mieux +avec leurs collègues français, ne pouvaient échapper à la perspicacité +des agents russes. Alexandre en conçut un assez vif dépit, qui se +manifesta par des communications aigres-douces au cabinet de Stockholm, +et il cessa momentanément de compter sur la Suède<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a> +<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote146" name="footnote146"><b>Note 146: </b></a> +<a href="#footnotetag146"> +(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, <i>Le baron d'Armfeldt</i>, III, 306.</blockquote> + +<p>En Prusse, où le cabinet persistait dans son double jeu, le Roi montrait +plus de bon vouloir que d'énergie: le fond de sa pensée était qu'il se +perdrait irrévocablement en risquant une prise d'armes, à moins que la +Prusse, soutenue en arrière par les Russes, ne fût en même temps appuyée +et épaulée sur sa gauche par l'Autriche. Or, il savait que l'Autriche +répugnait essentiellement à entrer dans une coalition nouvelle: même, +sur la foi de rapports exagérés, il croyait que Metternich et son maître +s'étaient livrés sans réserve à Napoléon et ne demandaient qu'à trahir +activement la cause européenne; il le faisait dire à Pétersbourg par des +intermédiaires secrets, conseillait instamment la prudence<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> +<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>. Dans +plusieurs parties de l'Allemagne, à côté des haines persistantes contre +la France, il était facile de démêler un contre-courant d'opinion +défavorable à la Russie. L'ukase prohibitif en était la cause; en +fermant l'empire à toutes les importations par terre, cet acte rigoureux +n'avait pas seulement lésé la France: il préjudiciait gravement au +commerce et à l'industrie germaniques, qui perdaient un de leurs +principaux débouchés. Dans les régions industrielles, comme la Saxe, +cette rupture économique avait été accueillie avec colère: elle +suscitait des plaintes, des récriminations vives, et attirait au Tsar +une sorte d'impopularité<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a> +<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>. De tous côtés, Alexandre voyait se lever +des résistances imprévues et apercevait des obstacles qui lui barraient +la route.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote147" name="footnote147"><b>Note 147: </b></a> +<a href="#footnotetag147"> +(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, VII, 15.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote148" name="footnote148"><b>Note 148: </b></a> +<a href="#footnotetag148"> +(retour) </a> Le bulletin de police du 18 juin 1811 contient l'extrait +suivant d'une correspondance d'Allemagne: «Les manufacturiers de la Saxe +sont forcés de congédier des centaines d'ouvriers à la fois. Les +bâtiments où sont établies les fabriques deviendront des hospices pour y +nourrir les pauvres aux frais de l'État ou des maisons de force pour les +infortunés qui deviendront voleurs par nécessité. Les Saxons pouvaient +devenir les rivaux des manufacturiers anglais, mais cet espoir a +disparu, et nous ne pouvons nous relever qu'autant que l'ukase russe, +qui défend l'introduction des marchandises de fabrique étrangère, serait +rapporté.»</blockquote> + +<p>Sous le coup de ces déceptions simultanées, il y eut dans le mouvement +de sa pensée arrêt et recul: à un brusque élan vers l'offensive succéda +une reprise de fluctuations et d'incertitudes. Sans renoncer à son +projet, il en suspendit l'exécution, quitte à y revenir en meilleure +occurrence. Ses communications avec Czartoryski s'interrompirent ou au +moins s'espacèrent: le prince reçut avis de n'avoir plus à compter sur +une explosion immédiate. «J'ai dû, lui écrivait plus tard Alexandre, me +résigner à voir venir les événements et à ne pas provoquer par mes +démarches une lutte dont j'apprécie toute l'importance et les +dangers<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> +<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>....» Il ajoutait cependant que ni les idées qui l'avaient +occupé, «ni la résolution de les mettre en oeuvre quand les +circonstances s'y prêteront<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> +<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>», ne l'avaient abandonné. Les +dispositions militaires ne furent point révoquées: l'armée continua à se +déployer en ordre de bataille; la Russie resta le bras levé, sans +frapper, et s'immobilisa dans cette attitude.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote149" name="footnote149"><b>Note 149: </b></a> +<a href="#footnotetag149"> +(retour) </a> 1er avril 1812. <i>Mémoires et Correspondance de +Czartoryski</i>, II, 279.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote150" name="footnote150"><b>Note 150: </b></a> +<a href="#footnotetag150"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 280.</blockquote> + +<p>Ayant rassemblé ses forces, Alexandre y trouvait l'avantage de s'être +mis à couvert contre une agression et une surprise, pour le cas où il +prendrait envie à Napoléon d'exécuter ce que lui-même avait rêvé. Les +armements opérés, lorsqu'ils seraient connus de l'Empereur, le +rendraient moins prompt peut-être à risquer une attaque; par ce fait, +n'étaient-ils point susceptibles de procurer dès à présent à la Russie +un certain bénéfice, une plus grande liberté d'allures? A l'abri de ses +armées fortement établies sur la frontière, Alexandre ne pourrait-il +donner suite à l'une de ses idées favorites, rouvrir entièrement ses +ports aux navires et aux importations britanniques, et, dans le duel +engagé entre la France et l'Angleterre, proclamer officiellement sa +neutralité? Suivant certains témoignages, il en eut la velléité, et +songea à s'affranchir d'un reste d'alliance, sans commencer la +guerre<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> +<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote151" name="footnote151"><b>Note 151: </b></a> +<a href="#footnotetag151"> +(retour) </a> Voy. à ce sujet les dépêches du résident de France à +Varsovie, en date des 30 et 31 mars 1811.</blockquote> + +<p>Son chancelier cherchait cependant à le ramener dans d'autres voies, qui +le rapprocheraient de la France. Ignorant toujours jusqu'au premier mot +du roman ébauché entre Alexandre et Czartoryski, Roumiantsof voyait avec +peine l'évolution vers l'Angleterre, qui se poursuivait sous ses yeux; +il blâmait les infractions commises à la règle continentale, +s'affligeait de ce relâchement progressif et aspirait de toutes ses +forces à une réconciliation avec l'empereur des Français, à une reprise +de cette alliance qui existait toujours sur le papier, qui avait valu à +la Russie la Finlande et qui lui permettrait de garder les Principautés. +Il suppliait son maître de ne point se dérober systématiquement à tout +accord, de tenter quelque chose, et l'avortement du projet conçu en +dehors de lui, à son insu, rendait autorité à ses conseils.</p> + +<p>Quel serait, suivant lui, le terrain d'entente? Comment faire droit aux +griefs respectifs? Le principal de ceux qu'alléguait la France était +l'ukase du 31 décembre 1810: sur ce point, il ne serait pas très +difficile d'accorder quelques satisfactions de forme à Napoléon, qui +paraissait disposé à s'en contenter, et d'admettre certains +adoucissements qui ôteraient à la mesure le caractère d'une +démonstration hostile, sans porter atteinte au régime économique de +l'empire. D'autre part, comme Napoléon n'insistait plus sur la saisie +des bâtiments qui naviguaient sous pavillon américain pour le compte de +l'Angleterre, cette question ne se posait pas actuellement; il n'y avait +qu'à la laisser dormir. Quant aux griefs de la Russie, le débat très +légitimement soulevé par elle au sujet de l'Oldenbourg servait à masquer +le grand reproche: l'extension menaçante et les encouragements donnés +par Napoléon au duché de Varsovie. Roumiantsof était le premier à +reconnaître et à proclamer l'importance de la question polonaise. Il +l'avait vue, par ses développements successifs, brouiller les deux +empires: il savait que tous les efforts tentés en 1809 et en 1810 pour +la résoudre à l'amiable n'avaient fait que la compliquer, à tel point +que la chancellerie russe s'était abstenue depuis lors d'y revenir et +d'y toucher. Roumiantsof jugeait que ce silence avait assez duré, que la +crise actuelle permettait de le rompre: c'était le côté avantageux d'une +situation déplorable: le bien naît quelquefois du mal porté à l'extrême. +Dans le cas présent, l'injustifiable procédé dont le Tsar avait eu à +souffrir ne lui offrait-il pas un moyen providentiel de réintroduire au +débat la question de Pologne et peut-être de la trancher à son profit? +En s'emparant de l'Oldenbourg, Napoléon s'était donné un tort +incontestable et public vis-à-vis de son allié: celui-ci était +essentiellement fondé à exiger une réparation. Napoléon semblait +d'ailleurs le reconnaître, puisqu'il se montrait disposé à octroyer au +duc une compensation territoriale, invitant seulement la Russie à la +désigner et à la spécifier. Cette indemnité offerte en principe, +pourquoi ne lui demanderait-on pas de la découper en territoire +polonais, de détacher une portion de l'État varsovien pour en composer +un nouvel apanage au prince dépossédé, qui s'y ferait le prête-nom de la +Russie, et d'accorder ainsi une garantie effective contre le +rétablissement de la Pologne? Là était, suivant Roumiantsof, le vrai +moyen de transaction, le noeud de l'accord à conclure et le gage pour +son gouvernement d'une sécurité durable.</p> + +<p>En effet, tout pas rétrograde imposé au duché, toute atteinte portée à +son intégrité, toute distraction de territoire opérée à ses dépens, si +minime qu'elle fût, détruirait sa force d'expansion et de rayonnement, +marquerait pour lui le signal d'une irrémédiable décadence. Ce qui +faisait le prestige de cet État d'occasion et de rencontre, ce qui +groupait autour de lui tant de dévouements et d'enthousiasmes, c'était +qu'il apparaissait à tous comme destiné à s'accroître et à s'étendre, +comme une Pologne en voie de reconstitution progressive. Si Napoléon +consentait à le diminuer au lieu de l'agrandir, il infligerait à ces +espérances un écrasant démenti: il enlèverait à la principauté +varsovienne l'unique soutien de son existence. Le mouvement de +décroissance imprimé au duché ne s'arrêterait plus: il irait se +continuant, s'accélérant, et aboutirait finalement à rejeter dans le +néant une création éphémère: toute pierre ôtée à cet édifice suffirait à +en rompre l'équilibre instable et en déterminerait tôt ou tard +l'écroulement. Quand le duché succomberait, au milieu des révolutions +dont l'avenir était gros, la Russie serait là pour en recueillir les +débris; s'étant donné prise sur lui en se faisant adjuger dès à présent +quelques parcelles de son territoire, elle se trouverait en mesure de +tirer à soi et d'absorber le reste.</p> + +<p>Alexandre ne méconnut point les avantages de cette combinaison. S'il +réussissait à écarter le péril polonais, ce résultat ne serait pas trop +chèrement payé de quelque sursis à l'exécution d'autres projets, de +quelque ralentissement dans sa marche vers l'Angleterre. Mais +réussirait-il à obtenir de Napoléon une concession aussi féconde en +conséquences? S'il se prêta à la solliciter, on peut croire que ce fut +surtout par acquit de conscience. Tenant à se dire qu'il n'avait rien +négligé pour s'épargner une lutte avec le plus formidable adversaire que +la Russie eût jamais rencontré devant elle, il permit à Roumiantsof +d'entamer l'affaire, se réservant d'y mettre au besoin et très +discrètement la main.</p> + +<p>Aussi bien, la négociation à mener ne pouvait ressembler à aucune autre. +En suivant la méthode ordinaire, en énonçant nettement ses désirs, la +Russie s'exposerait à un grave péril. Il était à craindre que Napoléon, +malgré les sentiments conciliateurs qu'il affectait, ne nourrît au fond +de l'âme de mauvais et perfides desseins. En ce cas, le despote sans +scrupules s'emparerait de demandes trop clairement articulées pour +accuser la Russie à la face du monde de visées spoliatrices, de +prétentions attentatoires à l'intégrité et à l'existence d'un État +indépendant: il la mettrait dans son tort aux yeux de l'Europe; tout au +moins la perdrait-il irrévocablement dans l'esprit des Varsoviens, et +l'empereur Alexandre, malgré ses déboires, ne renonçait jamais +complètement à capter ce peuple. Par conséquent, on ne crut à +Pétersbourg pouvoir procéder avec trop de prudence, de circonspection et +de mystère. On jugea indispensable de ne s'exprimer qu'à demi-mot, par +un murmure à peine intelligible, pour se garder la faculté de démentir +au besoin ses propres paroles et d'affirmer qu'on n'avait rien dit. Tout +se passera donc par insinuations légères, par sous-entendus et +réticences, le but de la Russie étant de suggérer un mode de solution, +sans l'indiquer positivement, et de se faire proposer ce qu'elle +n'entend point demander. Dans le fatras de documents que nous livre à +cette époque la correspondance des deux cours, il faut s'attacher à un +tout petit mot noyé çà et là dans des flots de rhétorique, à quelques +incidentes, à quelques tournures de phrase révélatrices, pour découvrir +le secret d'Alexandre ou plutôt de son ministre, pour comprendre à quoi +vise et tend leur politique. La négociation qui porte en elle le sort +futur des deux empires se fait humble et cachée, se glisse furtivement +parmi des discussions de pure forme, longuement et fastidieusement +entretenues; nous la verrons se faufiler à travers un amoncellement de +paroles creuses et de dissertations stériles.</p> + +<p>D'abord, des insinuations préparatoires furent faites au duc de Vicence. +Lorsqu'il se plaignait de l'ukase, on lui répondait sur un ton modéré et +conciliant, mais Roumiantsof et même l'Empereur faisaient observer +«qu'il faudrait s'entendre en même temps, ou peut-être avant, sur +d'autres points... qu'il fallait faire la part de la politique avant +celle du commerce<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> +<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>». L'ambassadeur, s'autorisant de ces +déclarations, abordait-il le différend politique, pressait-il les Russes +d'accepter Erfurt en échange de l'Oldenbourg ou d'indiquer un autre +équivalent, Alexandre restait dans le vague, se bornant à demander +justice, réparation, sécurité, soutenant que c'était à la France de +parler et d'offrir; mais Roumiantsof s'avançait un peu plus. Suivant +lui, «la porte était toujours ouverte pour s'entendre quand on voudrait +proposer une indemnité convenable et juste tant pour le duc d'Oldenbourg +que pour la Russie, avec laquelle cette affaire paraissait maintenant +devoir se traiter directement... Erfurt n'était une indemnité réelle +sous aucun rapport et ne pouvait convenir ni au prince, ni à la Russie, +<i>qui ne pouvait en désirer une et en accepter qu'une qui eût dans sa +situation même la garantie de sa tranquillité et qui pût être protégée +et assurée pour l'avenir</i><a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> +<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>.» Pour que le nouvel établissement du +prince trouvât sa sécurité dans sa position, il devait nécessairement +toucher et s'appuyer au seul empire intéressé à le défendre: or, parmi +les innombrables territoires dont Napoléon disposait, il n'en était +qu'un qui confinât à la Russie: c'était le duché de Varsovie.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote152" name="footnote152"><b>Note 152: </b></a> +<a href="#footnotetag152"> +(retour) </a> Caulaincourt à Champagny, 27 mars.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote153" name="footnote153"><b>Note 153: </b></a> +<a href="#footnotetag153"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 6 avril.</blockquote> + +<p>Le cabinet de Pétersbourg mettait ainsi notre ambassadeur sur la voie et +lui fournissait quelques moyens de déchiffrer l'énigme. Dans le même +temps, l'occasion s'offrit de s'adresser directement à l'empereur des +Français. Sa lettre au Tsar en date du 28 février, confiée à +Tchernitchef, venait d'arriver et nécessitait un retour. Alexandre +prépara immédiatement sa réponse: il la ferait naturellement rapporter +par Tchernitchef, n'ayant que de trop bonnes raisons pour réintroduire à +Paris ce fin observateur, cet agent perspicace et futé. Dans sa +communication à l'Empereur, il n'entendait se permettre aucune allusion +à un morcellement de l'État polonais, mais une rédaction habilement +nuancée ne pourrait-elle induire Napoléon à y penser et lui en faire +venir l'idée?</p> + +<p>Alexandre rédigea très soigneusement sa lettre, d'après un brouillon +écrit de sa main et plusieurs fois remanié<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a> +<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>. Sur tous les points en +contestation, il acceptait et soutenait vaillamment la controverse, +attaquait au besoin pour se mieux défendre, sans se départir jamais +d'une exquise courtoisie, et, dans la polémique engagée entre les deux +souverains, ne se montrait nullement inférieur à son rival. Avec +beaucoup de dignité, il réitérait ses plaintes au sujet de l'Oldenbourg, +se justifiait de l'ukase, rappelait les services rendus par lui à la +cause commune, indiquait en passant que les travaux de fortifications et +les armements opérés dans le duché exigeaient de sa part certaines +mesures de même ordre. Enfin, après s'être montré en tout fidèle +observateur des traités, il terminait ainsi: «Loin d'être frappé de la +pensée que je n'attends que le moment de changer de système, Votre +Majesté, si elle veut être juste, reconnaîtra qu'on ne peut pas être +plus scrupuleux que je l'ai été dans le maintien du système que j'ai +adopté. Au reste, ne convoitant rien à mes voisins, aimant la France, +quel intérêt aurais-je à vouloir la guerre? La Russie n'a pas besoin de +conquêtes et peut-être ne possède que trop de terrain. Le génie +supérieur que je reconnais à Votre Majesté pour la guerre, ne me laisse +aucune illusion sur la difficulté de la lutte qui pourrait s'élever +entre nous. D'ailleurs, mon amour-propre est attaché au système d'union +avec la France. L'ayant établi comme un principe de politique pour la +Russie, ayant dû combattre assez longtemps les anciennes opinions qui y +étaient contraires, il n'est pas raisonnable de me supposer l'envie de +détruire mon ouvrage et de faire la guerre à Votre Majesté, et si elle +la désire aussi peu que moi, très certainement elle ne se fera pas. Pour +lui en donner encore une preuve, j'offre à Votre Majesté de m'en +remettre à elle-même sur la réparation dans l'affaire d'Oldenbourg; +qu'elle se mette à ma place et que Votre Majesté fixe elle-même ce +qu'elle aurait désiré en pareil cas. Votre Majesté a tous les moyens +d'arranger les choses de manière à unir encore plus étroitement les deux +empires et à rendre la rupture impossible pour toujours. De mon côté, je +suis prêt à la seconder dans une intention pareille. Je répète que si la +guerre a lieu, c'est que Votre Majesté l'aura voulue, et, ayant tout +fait pour l'éviter, je saurai alors combattre et vendre chèrement mon +existence. Veut-elle, au lieu de cela, reconnaître en moi un ami et un +allié? Elle me retrouvera avec les mêmes sentiments d'attachement et +d'amitié qu'elle m'a toujours connus<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> +<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote154" name="footnote154"><b>Note 154: </b></a> +<a href="#footnotetag154"> +(retour) </a> Archives de Saint-Pétersbourg.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote155" name="footnote155"><b>Note 155: </b></a> +<a href="#footnotetag155"> +(retour) </a> Lettre publiée par Tatistchef, <i>Alexandre Ier et +Napoléon</i>, 547-552.</blockquote> + +<p>Ainsi, Alexandre disait en substance à Napoléon: J'accepte d'avance ce +que vous m'offrirez, si vous consentez à vous mettre à ma place et à +faire ma part en conséquence. Il était impossible d'apporter, dans le +règlement d'une affaire épineuse, plus d'abandon apparent et de +délicatesse. Au fond, la manoeuvre était des plus adroites. Que +désirerait en effet Napoléon s'il se trouvait à la place d'Alexandre, +c'est-à-dire s'il voyait en face de lui un État agressif et militant, +dressé contre ses frontières comme une perpétuelle menace? Son voeu +serait indubitablement que cette cause d'angoisse fût écartée, que ce +brandon de discorde fût supprimé; c'était donc l'inquiétant duché qu'il +convenait de sacrifier en partie à de justes appréhensions.</p> + +<p>Se bornant à susciter chez Napoléon ce raisonnement, Alexandre n'en +disait pas davantage. Il fallait pourtant, si l'on voulait enlever à +Napoléon un prétexte trop commode pour se refuser à comprendre, que l'on +s'exprimât de façon un peu moins obscure et qu'en fin de compte +quelqu'un prononçât à Paris le nom du duché, en l'accolant à celui de +l'Oldenbourg. Tchernitchef fut chargé de risquer le mot dans les +conversations qu'il ne manquerait point d'avoir avec l'empereur des +Français. Ce ne fut pas Alexandre, ce fut Roumiantsof qui lui en donna +commission, et encore le ministre évita-t-il de se découvrir +entièrement. Sachant qu'il avait affaire à un jeune homme d'entendement +prompt et d'esprit éveillé, il se servit d'une comparaison, sans +défendre à Tchernitchef de la replacer: après lui avoir expliqué que le +désir de l'Empereur était d'associer «dans une convention générale les +affaires d'Oldenbourg et de Pologne, ainsi qu'un nouveau traité de +commerce avec la France», il ajouta: «Si l'on pouvait parvenir à mettre +les affaires de la Pologne ainsi que celles de l'Oldenbourg dans un même +sac, les y bien mêler ensemble et puis le vider, l'alliance entre les +deux empires en deviendrait bien solide, plus intime et plus sincère +qu'autrefois, et cela en dépit des Anglais et même des Allemands<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> +<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote156" name="footnote156"><b>Note 156: </b></a> +<a href="#footnotetag156"> +(retour) </a> <i>Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie</i>, +XXI, 84.</blockquote> + +<p>Dans les jours qui précédèrent et suivirent cette confidence, Alexandre +reprit de plus belle avec Caulaincourt son système de prévenances et de +cajoleries. L'ambassadeur avait enfin obtenu son rappel, après trois ans +d'épuisant labeur, et devait partir dans deux mois; il serait remplacé +par le général comte de Lauriston, aide de camp de l'Empereur et Roi. En +termes charmants, Alexandre lui témoigna un vif regret de le perdre, +tout en faisant l'éloge de son successeur, qu'il avait connu et apprécié +à Erfurt. Dans sa lettre du 28 février, Napoléon lui avait dit: «J'ai +cherché près de moi la personne que j'ai supposé pouvoir être la plus +agréable à Votre Majesté et la plus propre à maintenir la paix et +l'alliance entre nous<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a> +<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>... Je suis fort empressé d'apprendre si j'ai +rencontré juste.» A cette question, Alexandre répondait affirmativement +et de la meilleure grâce.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote157" name="footnote157"><b>Note 157: </b></a> +<a href="#footnotetag157"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17935.</blockquote> + +<p>Lorsqu'il parlait de l'Empereur, il relevait maintenant d'un ton ses +protestations ordinaires, ses assurances d'un attachement mal apprécié +et d'une tendresse méconnue: «J'ai pu remarquer, écrivait le duc de +Vicence, le retour pour Sa Majesté de ce ton affectueux, de ces +expressions amicales, je puis même dire de cette effusion de coeur qui +se montrait si fréquemment autrefois.»--«Donnez-moi de la sécurité, +répétait Alexandre, montrez-moi amitié autant que j'en ai témoigné et +que je désire en témoigner, jamais l'Empereur ni ses alliés n'auront à +se plaindre de moi.»--«Le même jour, ajoute le duc dans son rapport, +l'Empereur me rencontra à pied au Cours dans le moment où toute la ville +s'y promenait. Il m'accosta et m'engagea comme de coutume à +l'accompagner. Il ne causa que de choses indifférentes. Comme le public +nous remarquait beaucoup, il me dit en riant: «Aujourd'hui les +diplomates et les marchands ne parleront, j'espère, que de paix. Elle +est, votre maître doit le savoir, général, mon premier voeu<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> +<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote158" name="footnote158"><b>Note 158: </b></a> +<a href="#footnotetag158"> +(retour) </a> 134e rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 23 +avril.</blockquote> + +<p>Tandis qu'Alexandre démentait ainsi les bruits de rupture et +d'inconciliable dissentiment, Tchernitchef s'éloignait de Pétersbourg au +galop de son leste équipage: «l'éternel postillon», ainsi que l'appelait +Joseph de Maistre<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> +<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>, s'était si bien habitué aux courses rapides que +la traversée de l'Europe en deux semaines n'excédait pas ses forces. Il +retournait à Paris plein de zèle et d'entrain, avec mission de désigner +en termes allégoriques une base d'accommodement et de négocier par +métaphores. Malheureusement, à l'heure où la pensée d'Alexandre opérait +cette régression, où il ne se refusait plus à un dénouement pacifique, +ses troupes continuaient d'avancer vers la frontière, en vertu d'ordres +antérieurs: l'impulsion, qui s'arrêtait au centre, se faisait sentir aux +extrémités et y plaçait tout en attitude hostile. Forcément, le bruit de +cette marche finirait par éclater au dehors, se propagerait en Europe et +se répercuterait jusqu'à Paris, où il exaspérerait les défiances de +l'Empereur et le mettrait en alarme. A l'instant où le péril s'éloigne, +Napoléon va l'apercevoir: il va se le figurer immédiat et pressant, se +croire sous le coup d'une attaque, répondre instantanément au défi et +précipiter le mouvement de ses troupes: par une coïncidence fatale, il +va en même temps recevoir l'offre conciliatrice et sentir la menace.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote159" name="footnote159"><b>Note 159: </b></a> +<a href="#footnotetag159"> +(retour) </a> <i>Oeuvres complètes</i>, t. IV de la <i>Correspondance</i>, p. +9.</blockquote> + +<a name="c4" id="c4"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>L'ALERTE.</h4> + +<p>Naissance du roi de Rome.--Anxiété de la population.--Explosion +d'allégresse.--Emotion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les +Varsoviens signalent au delà de leur frontière quelques mouvements +suspects.--Incrédulité de Davout.--Renseignements venus de Suède et de +Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par +peur et tâche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de +l'armée d'Orient remontent vers la Pologne, il commence à +s'émouvoir.--Mesures de précaution.--Napoléon aimerait mieux éviter la +guerre que d'avoir à la faire tout de suite.--Il se résigne à l'idée +d'une transaction.--Départ de Lauriston.--Nouvelle lettre à l'empereur +Alexandre: appel à la confiance.--Arrivée de Tchernitchef: l'Empereur le +reçoit aussitôt.--Quatre heures de conversation.--Vivement pressé, +Tchernitchef finit par répéter la métaphore du comte +Roumiantsof.--Napoléon se figure d'abord que la Russie lui demande le +duché tout entier.--Mouvement de révolte et de colère.--Dantzick ou +Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Système de +ménagements.--Tchernitchef comblé d'attentions et de gâteries.--Savary +s'avise spontanément de couper court aux investigations de cet +observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le +<i>Journal de l'Empire</i>.--Article du 12 avril.--<i>Les +nouvellistes.</i>--Esménard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre +de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le +rédacteur du journal.--Arrivée de Bignon à Varsovie.--Tumulte d'avis +contradictoires.--Poniatowski reçoit communication <i>par miracle</i> des +lettres écrites à Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet +d'invasion surpris et éventé.--Les découvertes de Poniatowski confirmées +par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme +générale.--La guerre en vue.--Activité de l'Empereur.--Les fêtes de +Pâques 1811.--Napoléon prépare l'évacuation du duché et reporte sur +l'Oder sa ligne de défense.--Davout invité à se diriger entuellement sur +ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le +soutenir.--Négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la +Turquie.--Napoléon ne renonce pas à éviter la guerre.--Ses efforts +persévérants pour s'éclairer sur les désirs et les prétentions +d'Alexandre.--Lettre inédite à Caulaincourt.--On cherche à faire parler +Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de Duroc. +--Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole positive.--Changement +dans le ministère.--Le duc de Bassano substitué au duc de +Cadore.--Seconde lettre à Caulaincourt: <i>si ce que les Russes désirent +est faisable, cela sera fait</i>.--Napoléon reste en garde: la Prusse et +la frontière russe en observation.--Avis plus rassurants: phénomène +d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napoléon interrompt ses +négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la Turquie.--Il +modère ses préparatifs militaires sans les discontinuer.--Doutes qu'il +conserve sur les causes de l'alerte: il tient passionnément à pénétrer +le secret de la Russie.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Depuis quelques jours, l'attente d'un grand événement tenait en émoi +Paris et la France: la grossesse de l'Impératrice touchait à son terme. +Quand le moment parut tout à fait prochain, la vie de la capitale +s'interrompit; les affaires furent suspendues, les ateliers chômèrent, +chacun quitta son travail ou ses plaisirs; inoccupée et désoeuvrée, la +population cherchait à distraire son impatience par des prévisions, des +pronostics, des gageures. A la Bourse, «où les sentiments sont les +intérêts<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a> +<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>», les transactions ordinaires avaient cessé, mais la +spéculation aventurait de grosses sommes sur le sexe de l'enfant à +naître.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote160" name="footnote160"><b>Note 160: </b></a> +<a href="#footnotetag160"> +(retour) </a> <i>Bulletins de police</i>, 7 mars 1811. Archives nationales, +AF, IV, 1514.</blockquote> + +<p>Le 19 mars au soir, l'Impératrice commença à souffrir; le lendemain +matin, la ville entière était sur pied, la foule encombrait les rues, +les places, les quais, les abords des Tuileries, compacte et muette. A +dix heures, le canon se mit à tonner, annonçant l'accouchement: il +devait tirer vingt et une fois pour une fille, cent une fois pour un +fils. Au premier coup, la circulation s'arrêta dans les rues: chacun +resta immobile, figé dans l'attitude prise, dans le geste commencé, et à +chaque détonation nouvelle répondait un battement de coeur de la grande +cité. Les secondes qui s'écoulèrent après le vingt et unième coup +parurent un siècle: enfin, le vingt-deuxième retentit, lança dans l'air +la triomphante nouvelle, annonça à la ville et au monde la naissance +d'un fils de France qui trouvait dans son berceau une couronne de roi et +la promesse de l'Empire. Alors, un formidable cri de «Vive l'Empereur!» +s'échappa d'un million de poitrines. Bientôt, d'un bout à l'autre du +pays, ce furent un enthousiasme presque unanime, une effusion générale. +Pour quelques jours, les dissidences se turent, les querelles +s'apaisèrent, les ennemis cessèrent de se haïr<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a> +<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>: la confiance se +releva: la majorité des Français croyait encore en l'Empereur, elle se +mit à croire en l'Empire. Tandis que la joie et l'obséquiosité se +manifestaient sous mille formes, par des illuminations spontanées, par +des pièces de circonstance improvisées dans tous les théâtres, par un +déluge d'odes et de cantates, tandis que les congratulations officielles +se succédaient, tandis que l'étiquette obligeait les dames présentées à +la cour à venir chaque matin en grande toilette prendre des nouvelles de +l'Impératrice et s'inscrire au château, tandis que les corps constitués +traversaient Paris en équipages de gala pour porter au maître leurs +félicitations ampoulées, lui, le front rayonnant, les yeux humides, le +verbe familier et vibrant, se montrait largement et simplement heureux. +Il était heureux comme homme, heureux comme chef et fondateur d'État. +Son coeur s'attendrissait devant ce petit être vers qui allaient d'un +élan passionné les tendresses de son âme, faite pour éprouver à un degré +extraordinaire tous les sentiments humains. Puis, en ce berceau sur +lequel l'aigle veillait, il croyait trouver pour sa race et son oeuvre +un gage de perpétuité. Par des largesses, des bienfaits, des pardons, il +ajoutait au bonheur des humbles, augmentait l'allégresse de ces instants +qui tiraient momentanément la France de ses incertitudes et de ses +souffrances, qui l'arrachaient du présent pour la faire vivre dans +l'avenir, un avenir qu'elle voulait se figurer radieux et calme.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote161" name="footnote161"><b>Note 161: </b></a> +<a href="#footnotetag161"> +(retour) </a> Bulletin de police du 20 mars: « A la Halle, deux +portefaix s'étaient pris de querelle et allaient se battre, lorsque le +premier coup de canon a été entendu; ils ont suspendu leur querelle pour +compter les coups, et au vingt-deuxième ils se sont embrassés.» Archives +nationales, AF, IV, 1514.</blockquote> + +<p>Ce fut en ces jours qu'arrivèrent du Nord les premiers bruits +inquiétants. L'ennemi reparaissait à l'horizon: l'ennemi, c'est-à-dire +la guerre, qui avait fait des Français le peuple-roi, et qui leur +apparaissait aujourd'hui, par ses reprises continuelles et ses cruautés +croissantes, comme le principe de leurs maux. La menace était encore à +peine sensible: ce n'était qu'un avertissement lointain, un murmure +d'alarme, venant de ces régions de la Vistule qui marquaient la +frontière stratégique de l'Empire. Les Polonais de Varsovie, malgré le +soin que mettaient leurs voisins à se cacher d'eux, commençaient à +remarquer quelques mouvements suspects. Leurs regards dépassaient avec +peine la frontière étroitement gardée: néanmoins, derrière ce voile, ils +voyaient passer et repasser des ombres menaçantes, des formes d'armées +se dessiner confusément et grandir. Avertis par l'instinct de +conservation, ils sentaient qu'un péril se levait en face d'eux et +appelaient à l'aide. Les autorités ducales s'adressaient à tout le +monde, écrivaient à Dresde, à Dantzick, à Hambourg, informaient la cour +suzeraine, le général Rapp, le maréchal Davout. Le prince Poniatowski, +ministre de la guerre et général en chef de l'armée, envoyait un de ses +aides de camp à Paris prévenir l'Empereur<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a> +<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote162" name="footnote162"><b>Note 162: </b></a> +<a href="#footnotetag162"> +(retour) </a> Correspondance de Serra, résident de France à Varsovie, +février et mars 1811, <i>passim</i>. Lettres de Poniatowski, lettres de Rapp, +feuilles de renseignements, avis divers transmis par Davout avec ses +lettres à l'Empereur des 17, 24 et 31 mars. Archives nationales, AF, IV, +carton n° 1653: ce carton contient un volumineux dossier de pièces +relatives à l'alerte d'avril 1811.</blockquote> + +<p>Mais les Polonais avaient tant de fois dénoncé d'irréels périls qu'ils +avaient épuisé l'intérêt et lassé l'attention. On connaissait leur +tempérament impressionnable et nerveux, leur esprit exalté; on savait +que leur imagination se créait volontiers des fantômes, et que ce verre +grossissant décuplait tout à leurs yeux: pour une fois qu'ils voyaient +juste et disaient vrai, ils n'arrivaient plus à se faire croire. Par +acquit de conscience, Davout prescrivait à Rapp, plus rapproché que lui +de la frontière, de s'éclairer et d'envoyer discrètement des officiers +en reconnaissance; mais il se refusait, jusqu'à plus ample informé, à +prendre l'alarme. Il reprochait un manque total de discernement aux +divers chefs varsoviens, à Poniatowski comme aux autres: «Lorsque +j'étais à Varsovie, écrivait-il en invoquant d'anciens souvenirs, on se +servait de lui pour me faire les rapports les plus extravagants<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a> +<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>.» +Malgré l'estime qu'inspirait leur bravoure, les Polonais n'avaient pas +réussi à se rendre populaires dans notre armée; leurs revendications +tapageuses, leur manie de se plaindre à tout propos, leurs continuelles +demandes d'argent importunaient: on avait peine à les prendre au +sérieux, en dehors du champ de bataille.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote163" name="footnote163"><b>Note 163: </b></a> +<a href="#footnotetag163"> +(retour) </a> Davout à l'Empereur, 31 mars 1811. Archives nationales, +AF, IV, 1653.</blockquote> + +<p>Peu à peu, d'autres avis vinrent jusqu'à un certain point corroborer +leurs dires. Ces nouvelles arrivaient à la fois du Nord et du Sud, des +deux pays le mieux placés pour observer ce qui se passait dans l'empire +russe. Notre ministre en Suède signalait sur le bord opposé de la +Baltique, en Finlande, des déplacements de troupes, un défilé d'hommes +et de matériel se dirigeant vers le Sud: il croyait à la reprise de +relations entre la Russie et l'Angleterre, à un va-et-vient +d'émissaires. A la vérité, notre légation de Stockholm ne parlait que +par ouï-dire, d'après des renseignements détaillés et romanesques que +Bernadotte lui faisait complaisamment passer, et il était fort possible +que le prince royal prêtât au Tsar d'agressifs desseins pour se rendre +plus utile à l'Empereur et se vendre plus cher. En Orient, nos agents +invoquaient le témoignage de leurs propres yeux. Notre consul de +Bucharest, qui résidait dans un pays occupé par les Russes et vivait au +milieu d'eux, voyait chaque jour des régiments, des brigades, des +divisions quitter les bords du Danube et se reporter vers les provinces +polonaises. Pour que la Russie s'ôtât ainsi les moyens d'arracher aux +Turcs la cession des Principautés, pour qu'elle renonçât à ses +espérances et à ses poursuites en Orient, il fallait qu'elle se crût +elle-même menacée ou qu'elle eût brusquement déplacé ses ambitions, +qu'elle nourrît d'insidieux projets ou qu'elle eût bien peur.</p> + +<p>Cette dernière hypothèse est la seule qui paraisse d'abord +vraisemblable à l'Empereur. Quand on lui parle de projets sur le duché +et de brusque invasion, il accueille ces propos avec un haussement +d'épaules, avec un sourire d'incrédulité: le souverain et le cabinet de +Russie ne l'ont point habitué à de pareils coups de tête: «Ils +n'oseraient», semble-t-il dire. Si la Russie arme, c'est sans doute +qu'elle a eu vent de nos propres préparatifs militaires, si discrets et +rudimentaires qu'ils soient. Observant le grossissement graduel du +premier corps, l'envoi à Dantzick de renforts divers, elle se croit plus +près d'être attaquée et prend précipitamment quelques mesures. Pour +dissiper cette alarme, Napoléon ordonne à Champagny de mentir plus +soigneusement à Kourakine, de répéter avec un grand luxe de détails que +la nouvelle garnison de Dantzick est destinée à empêcher un débarquement +des Anglais<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a> +<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>. Caulaincourt est chargé de tenir un langage des plus +pacifiques, en attendant que son successeur Lauriston vienne renouveler +les mêmes assurances avec l'autorité d'un homme muni d'instructions +toutes fraîches. Par quelques explications émollientes, Napoléon +s'efforce de calmer une fermentation qu'il juge regrettable, mais encore +superficielle et peu grave.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote164" name="footnote164"><b>Note 164: </b></a> +<a href="#footnotetag164"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17523.</blockquote> + +<p>Dans les premiers jours d'avril, les armements de la Russie retentirent +si haut qu'il devint impossible d'en méconnaître l'importance. L'écho +nous en arrivait de toutes parts, plus net, plus distinct, forçant +l'attention. Tandis que les Polonais vivaient dans les transes et +renouvelaient leurs signaux de détresse, on voyait clairement de +Stockholm la Finlande se vider de soldats. En Orient, au dire de nos +agents, c'est maintenant le gros de l'armée russe, ce sont cinq +divisions sur neuf, cinq divisions portées au delà de leurs effectifs +réglementaires par des prélèvements opérés sur les autres, qui font +demi-tour, qui reviennent à marches forcées vers la frontière +occidentale de l'empire: et cette volte-face militaire, indice d'un +changement de front politique, apparaît à Napoléon comme le fait +significatif entre tous et suspect.</p> + +<p>D'ailleurs, l'Europe entière commence à parler d'une guerre dont la +Russie prendrait l'initiative: nos amis, nos agents s'émeuvent et se +croient tenus d'avertir. À Paris, le ministre de la police passe ses +soirées et brûle ses yeux à lire des rapports inquiétants; le ministre +des relations extérieures trouve dans les correspondances de Dresde, de +Vienne, de Berlin, de Copenhague, la confirmation des faits signalés par +celles du Nord et de l'Orient. Les bruits de guerre transpirent même +dans le public: la Bourse s'émeut, les cours baissent: chacun s'aperçoit +qu'un orage se forme au Nord et monte sur l'horizon. Seule, l'ambassade +française à Pétersbourg conserve une impassible sérénité: elle ne voit +rien, n'entend rien, vit dans un nuage: elle ignore qu'autour d'elle, +dans le vaste empire dont elle a la surveillance, tout se lève et +marche, qu'une impulsion continue se fait sentir, que la Russie porte et +groupe toutes ses forces sur un point de sa frontière, celui qui confine +à la Pologne varsovienne.</p> + +<p>Dans ces conditions, une surprise du grand-duché devenait moins +impossible. À supposer toujours que l'empereur Alexandre n'obéit à +aucune intention préméditée d'offensive, résisterait-il à se servir de +ses troupes lorsqu'il les tiendrait sous sa main, lorsqu'il les verrait +toutes rassemblées, rangées en bel ordre, effleurant la faible armée du +duché, qui s'offre comme une proie? La guerre est proche dès que les +armées sont en présence: elle naît alors du moindre incident, d'un heurt +fortuit d'où jaillit l'étincelle incendiaire. Depuis plusieurs mois, on +allait incontestablement à la guerre; on y court aujourd'hui.</p> + +<p>Napoléon se décide enfin à prendre quelques mesures de précaution +immédiate. Il accélère la marche des contingents allemands dirigés sur +Dantzick, stimule l'activité des princes appelés à les fournir, +gourmande les retardataires. Davout devra, si les circonstances +l'exigent, se porter «à tire-d'aile» vers l'Oder et la Vistule, par +Stettin, le Mecklembourg et la Poméranie: le premier corps traverserait +tout cet espace «en masse et avec rapidité, marchant comme en temps de +guerre et sur trois colonnes<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a> +<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>».--«Mais nous n'en sommes pas encore +là», se hâte d'ajouter l'Empereur. Néanmoins, il songe à opérer +d'urgence quelques rassemblements derrière le Rhin et les Alpes.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote165" name="footnote165"><b>Note 165: </b></a> +<a href="#footnotetag165"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17566.</blockquote> + +<p>Puis, par une répercussion naturelle, les inquiétudes que lui donne la +Russie se traduisent en avances un peu plus marquées aux États qui +peuvent le servir contre elle. Le 5 avril, dans une conversation avec le +prince de Schwartzenberg, ambassadeur d'Autriche, il prononce pour la +première fois le mot d'alliance positive et exprime le désir d'avoir à +sa disposition, en cas de besoin, un corps auxiliaire<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a> +<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>. Il dédaigne +moins les avances de la Prusse et permet à Saint-Marsan, son +représentant auprès d'elle, d'entrer en conversation<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a> +<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>. Dans le Nord, +Alquier est invité à prêter une oreille plus attentive aux propositions +de Bernadotte et à découvrir positivement «ce que l'on veut<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a> +<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>». +Champagny prépare un projet de dépêche pour Latour-Maubourg, notre +chargé d'affaires à Constantinople: cet agent devra s'ouvrir un peu plus +aux ministres de la Porte, en y mettant toujours beaucoup de prudence: +«Nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, dit le projet. L'Empereur +ne veut pas cette guerre nouvelle; la Russie la craint sûrement, bien +loin de la désirer. L'alliance existe encore entre les deux +gouvernements, l'apparence doit en être soigneusement conservée. Vous +devez donc bien vous garder d'aucune démarche patente que la Russie +pourrait regarder comme dirigée contre elle. Cependant, préparez le lien +qui devrait unir la France et la Turquie, si la guerre venait à éclater, +et aplanissez dans le silence tous les obstacles qui pourraient +s'opposer à l'intime union des deux puissances <a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> +<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>.» Napoléon veut se +mettre à même de jeter la Turquie, comme la Suède, sur le flanc des +armées russes, s'il leur prend fantaisie de marcher sur Varsovie.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote166" name="footnote166"><b>Note 166: </b></a> +<a href="#footnotetag166"> +(retour) </a> <span class="sc">Helfert</span>, 197-200.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote167" name="footnote167"><b>Note 167: </b></a> +<a href="#footnotetag167"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17581.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote168" name="footnote168"><b>Note 168: </b></a> +<a href="#footnotetag168"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote169" name="footnote169"><b>Note 169: </b></a> +<a href="#footnotetag169"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Turquie, 221.</blockquote> + +<p>Cette irruption n'en serait pas moins pour lui le pire des contretemps: +elle dérangerait tout l'avenir tel qu'il le compose dans sa pensée, et +la déplaisance qu'il éprouverait à improviser une guerre le pousse à +traiter plus sérieusement avec la Russie. Tant qu'il a cru à la +possibilité de reporter la crise à l'année suivante, c'est-à-dire à une +époque où il aurait en main l'ensemble de ses moyens, il n'a guère admis +qu'une solution radicale et tout à son avantage, une guerre qui +jetterait la Russie à ses pieds ou une capitulation de cette puissance +devant le simple déploiement de nos forces. Aujourd'hui, comme la crise +se produit prématurément et le prend au dépourvu, il ne repousse plus +l'idée d'un dénouement à l'amiable; il incline de son côté à transiger, +à faire droit dans une certaine mesure aux demandes de l'adversaire, +pourvu qu'il n'en coûte pas trop à son orgueil et à sa politique. Ces +aspirations allaient-elles s'accorder avec les velléités de même ordre +nées un peu plus tôt dans l'esprit d'Alexandre, interrompre le conflit +et sauver la paix?</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Notre nouvel ambassadeur en Russie, le général de Lauriston, avait reçu +le 1er avril ordre de quitter Paris et de se rendre à son poste. Ses +instructions l'autorisaient à dire que l'Empereur ne ferait la guerre +que dans deux cas, si la Russie signait la paix avec les Anglais ou +réclamait des Turcs une extension de territoire au delà du Danube<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a> +<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>. +À peine parti, Lauriston fut rejoint par une lettre que Napoléon lui +donnait mission de présenter à l'empereur Alexandre: c'était un appel +plus pressant à un mouvement d'expansion et de confiance, à une franche +explication où l'on se dirait tout des deux parts, où les prétentions +pourraient se concilier. Napoléon avoue maintenant qu'il arme et +soutient qu'il en a le droit, car «les nouvelles de Russie ne sont pas +pacifiques.--Ce qui se passe, ajoute-t-il, est une nouvelle preuve que +la répétition est la plus puissante figure de rhétorique: on a tant +répété à Votre Majesté que je lui en voulais que sa confiance en a été +ébranlée. Les Russes quittent une frontière où ils sont nécessaires, +pour se rendre sur un point où Votre Majesté n'a que des amis. +Cependant, j'ai dû penser aussi à mes affaires et j'ai dû me mettre en +mesure. Le contre-coup de mes préparatifs portera Votre Majesté à +accroître les siens; et ce qu'elle fera, retentissant ici, me fera faire +de nouvelles levées; et tout cela pour des fantômes. Ceci est la +répétition de ce que j'ai vu, en 1807<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a> +<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>, en Prusse, et en 1809, en +Autriche. Pour moi, je resterai l'ami de la personne de Votre Majesté, +même quand cette fatalité qui entraîne l'Europe devrait un jour mettre +les armes à la main à nos deux nations. Je ne me réglerai pas sur ce que +fera Votre Majesté: je n'attaquerai jamais, et mes troupes ne +s'avanceront que lorsque Votre Majesté aura déchiré le traité de Tilsit. +Je serai le premier à désarmer et à tout remettre dans la situation où +étaient les choses il y a un an, si Votre Majesté veut revenir à la même +confiance. A-t-elle jamais eu à se repentir de la confiance qu'elle m'a +témoignée<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a> +<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>?».....</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote170" name="footnote170"><b>Note 170: </b></a> +<a href="#footnotetag170"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17571.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote171" name="footnote171"><b>Note 171: </b></a> +<a href="#footnotetag171"> +(retour) </a> Il voulait dire 1806.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote172" name="footnote172"><b>Note 172: </b></a> +<a href="#footnotetag172"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17579.</blockquote> + +<p>Porteur de cette lettre, Lauriston croisa sur les routes d'Allemagne le +colonel Tchernitchef, qui courait en sens inverse. Le 9 avril, le +télégraphe aérien signalait le passage à Metz de l'alerte officier. +Napoléon en fut charmé: Tchernitchef apportait sans doute une réponse à +la lettre du 28 février, et son arrivée pourrait tout éclaircir. On +l'attendait pour le surlendemain, mais sa célérité dépassait toujours +les prévisions: le 10 au matin, il tombait à Paris. Tout en arrivant et +presque au débotté, il se rendit aux Tuileries. Là, il n'eut pas à faire +halte longuement dans le salon d'attente: à peine se fut-il nommé que le +chambellan de service l'introduisit chez Sa Majesté.</p> + +<p>Averti par le ministre de la police, l'Empereur savait que ce messager +était aussi un espion. Néanmoins, ayant d'impérieuses raisons pour le +bien accueillir, il vint à lui d'un air riant, témoigna une joyeuse +surprise de le revoir sitôt et le félicita pour ses prodiges d'activité. +«Eh bien,--dit-il ensuite,--à quoi croit-on chez vous, à la paix ou à la +guerre<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> +<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote173" name="footnote173"><b>Note 173: </b></a> +<a href="#footnotetag173"> +(retour) </a> Toutes les citations qui suivent, jusqu'à la page 134, +sont tirées du rapport de Tchernitchef publié dans le tome XXI du +<i>Recueil de la Société impériale d'histoire</i> de Russie, p. 66 à 109. Le +rapport figure dans cette publication sous une date erronée: il est du +mois d'avril.</blockquote> + +<p>Pour réponse, Tchernitchef lui présenta la lettre de l'empereur +Alexandre en date du 25 mars et ajouta que son maître conservait +l'inébranlable désir de restaurer l'alliance. Une longue discussion +s'engagea aussitôt sur les griefs respectifs, après quoi Napoléon +déclara qu'«ayant la ferme conviction qu'il n'aurait rien à gagner que +des coups dans une guerre avec la Russie, il n'avait rien tant à coeur +que de s'arranger à l'amiable avec elle: il allait donc voir si la +lettre de l'empereur Alexandre lui en fournissait les moyens».</p> + +<p>Il rompit alors le cachet. À mesure qu'il parcourait la lettre, le +désappointement perçait sur ses traits; dans tout ce que lui disait +Alexandre, il ne trouvait rien de précis et de concluant. En effet, il +était difficile de deviner le sens caché de la lettre, à défaut du +commentaire que Tchernitchef était autorisé à en donner. Arrivé au +passage où le Tsar se plaignait d'un défaut de sécurité, Napoléon +s'écria avec humeur: «Qui est-ce qui en veut à votre existence? Qui +est-ce qui a le projet de vous attaquer?» Il avait déjà dit que le +rétablissement de la Pologne était «le cadet de ses soucis».</p> + +<p>Il partit de là pour déplorer les terreurs de la Russie, ses vaines +agitations, qui la portaient à des mouvements mal combinés et +incohérents: ennemis de l'Angleterre, les Russes faisaient son jeu; +ennemis des Turcs, ils suspendaient les hostilités sans signer la paix, +se plaçant vis-à-vis de la Porte et aussi de l'Autriche dans une +situation fausse, bizarre, mal définie; portant intérêt à la Prusse, +ils la compromettaient et l'exposaient au pire destin: enfin, alliés de +la France, ils se mettaient dans le cas de se trouver inopinément en +guerre avec elle. Et se rendait-on compte à Pétersbourg de ce que serait +cette guerre? «Je crois,--dit Napoléon,--que l'empereur Alexandre est +dans l'erreur sur nos moyens: en nous croyant faibles dans ce moment, il +se trompe; j'ai sur lui l'avantage de pouvoir lui faire la guerre sans +retirer un seul homme de mes armées d'Espagne... Cela arrêtera mes +projets pour la marine et me coûtera de l'argent. Mais les six cents +millions qui se trouvent dans mon trésor pourront y suffire... Si vous +ne m'en croyez pas, je suis capable de vous faire conduire sur-le-champ +dans l'aile de mon château qui contient le trésor pour le compter. +Ainsi, la France est en mesure de soutenir la guerre, mais elle n'a ni +les moyens ni l'envie de la commencer: elle ne prendra jamais +l'offensive: «Je donne ma parole d'honneur,--dit Napoléon,--à moins que +vous ne commenciez vous-même, de ne pas vous attaquer de quatre ans.» Il +ne tiendrait qu'à lui pourtant de réunir en peu de mois trois cent mille +Français, d'innombrables alliés: et subitement il fait surgir aux yeux +de Tchernitchef un terrifiant appareil: des camps de cent mille hommes +chacun tout prêts à se former, cent quarante-quatre régiments dont +soixante-dix seulement sont occupés en Espagne, une armée «immense, +gigantesque», sur le point de s'acheminer vers le Nord avec huit cents +pièces d'artillerie. C'est ainsi que tour à tour, par un jeu alterné, il +cherche à rassurer sur ses intentions et à effrayer sur ses moyens, afin +de prouver à la Russie qu'un arrangement reste possible et qu'elle doit +le préférer à la guerre.</p> + +<p>«Mais, reprend-il en faisant allusion à cet arrangement, la lettre de +l'Empereur votre maître ne m'indique nul moyen pour y arriver: j'aime +garder mon argent en poche, et j'avoue que je vous attendais avec +impatience, espérant que votre arrivée dissiperait tous les différends +survenus et permettrait de suspendre et d'épargner les frais immenses +que nous coûtent les préparatifs que nous faisons de part et d'autre. +Cependant je vois d'après tout, <i>mon cher ami</i>, que malgré la célérité +de vos deux courses, toute votre mission se borne à m'adresser quelques +reproches; nous voilà donc aussi avancés qu'avant votre départ.» Comme +Tchernitchef réitérait ses protestations pacifiques: «C'est très bien, +continua-t-il, cela ne me fait pourtant pas deviner quel peut être le +désir de la Russie.» Sur ce, prenant Tchernitchef par l'oreille, +«démonstration qui prouvait une grande caresse de la part de Sa +Majesté», il lui dit, en appuyant ses paroles de ce geste impérieusement +amical: «Parlons maintenant en vrais soldats, là, sans verbiage +diplomatique.» Et fixant sur le jeune homme un regard interrogateur et +plongeant, il cherchait à lire jusqu'au fond de son âme, à lui arracher +le secret de sa cour.</p> + +<p>Quoique tenu en assez gênante posture, Tchernitchef ne livra pas +immédiatement ce secret, ne voulut point révéler à première sommation +les prétentions de la Russie sur l'État varsovien. Comme ce qu'il avait +à dire était grave et risquait d'être mal pris, il ne s'en ouvrirait +qu'après une longue contrainte. Il se récusa d'abord, fit des façons, se +laissa prier: à la fin, jugeant le moment venu de placer l'insinuation +décisive, il l'exprima au figuré et répéta mot pour mot la métaphore de +Roumiantsof: «Comme M. le chancelier, dit-il, m'a constamment témoigné +beaucoup de bonté et de confiance, j'oserai, si Sa Majesté le permet, +lui rapporter le discours qu'il me tint, en conservant même une de ses +expressions, qui était que si l'on pouvait parvenir à mettre les +affaires de la Pologne ainsi que celles d'Oldenbourg dans un même sac, +les y bien mêler ensemble et puis le vider, M. le comte était fermement +persuadé que l'alliance entre les deux empires en deviendrait bien +solide, plus intime et plus sincère qu'autrefois, et cela en dépit des +Anglais et même des Allemands.»</p> + +<p>Le mot était lâché. La lumière se fit dans l'esprit de l'Empereur, +instantanée et violente. Il crut même d'abord que la Russie lui +demandait le duché tout entier, qu'elle voulait en échange de +l'Oldenbourg se faire livrer l'ouvrage avancé qui formait la tête de +notre système défensif et la clef de l'Allemagne. A cela, il ne +consentirait jamais! Abandonner le duché! L'imprudence serait grande, la +honte plus grande; plutôt mille fois la guerre, la guerre immédiate, +avec ses chances et ses périls, que de souscrire à une telle exigence! +Ce furent l'orgueil offensé de l'Empereur, sa méfiance en révolte, qui +firent la réponse.</p> + +<p>Il s'était levé et marchait maintenant à grands pas, secoué de colère, +et tout en marchant jetait violemment ces paroles: «Non, monsieur, +heureusement nous ne sommes pas encore réduits à cette extrémité; donner +le duché de Varsovie pour l'Oldenbourg serait le comble de la démence. +Quel effet produirait sur les Polonais la cession d'un pouce de leur +territoire au moment où la Russie nous menace! Tous les jours, monsieur, +l'on me répète de toutes parts que votre projet est d'envahir le duché. +Eh bien, nous ne sommes pas encore tous morts; je ne suis pas plus +fanfaron qu'un autre, je sais que vos moyens sont grands, que votre +armée est aussi belle que brave, et j'ai trop livré de batailles pour ne +pas connaître à combien peu de chose tient leur sort; mais, comme les +chances sont égales, dans le cas que le Dieu de la victoire se range de +notre côté, je ferai repentir la Russie, et c'est alors qu'elle pourra +perdre non seulement ses provinces polonaises, mais aussi la Crimée.»</p> + +<p>Tchernitchef laissa passer cette bourrasque. Dès qu'il trouva occasion +de placer un mot, ce fut pour donner à ses précédentes paroles une +interprétation restrictive: il s'excusa d'avoir répété à la légère une +réflexion échappée au chancelier: peut-être avait-il mal compris la +pensée de ce ministre, peut-être l'avait-il mal rendue?</p> + +<p>Voyant ce recul, Napoléon en conclut que Tchernitchef avait pouvoir de +modifier et d'atténuer la demande: à défaut de l'État polonais, la +Russie voulait tout au moins un territoire adjacent qui mettrait +Varsovie sous sa dépendance, l'importante place qui dominait la Vistule: +«A présent, dit-il d'un ton plus calme, je vous devine; c'est Dantzick +que vous désirez avoir en échange. Il y a de cela un an, seulement six +mois, je vous l'aurais donné; maintenant que j'ai de la méfiance, que je +suis menacé, comment voulez-vous que je vous livre l'unique place sur +laquelle je puisse, dans le cas d'une guerre contre vous, appuyer toutes +mes opérations sur la Vistule? Il faudrait donc que je les reporte +volontairement sur l'Oder, dans le cas que je sois menacé +postérieurement.»</p> + +<p>Ainsi, sans juger la seconde idée aussi révoltante que la première, il +avouait très haut les raisons qui la lui faisaient rejeter. Il ne rompit +pas pour cela l'entretien. Tenant à savoir si la crainte d'une +renaissance polonaise restait bien la préoccupation essentielle et le +tourment de la Russie, s'il fallait chercher là le noeud du problème et +la difficulté à résoudre, il s'y prit pour se renseigner d'originale +façon, et le récit de Tchernitchef nous fait assister à un curieux jeu +de scène.</p> + +<p>«Napoléon--raconte l'officier dans son rapport au Tsar--me dit là-dessus +avec cet air de rondeur et de bonhomie que Votre Majesté Impériale lui +connaît: «Dites-moi franchement, l'empereur Alexandre et le comte de +Roumianzoff croient-ils sérieusement que j'ai le désir de rétablir la +Pologne?» Je répondis que je ne pouvais pas dire positivement si Votre +Majesté lui supposait cette intention, mais que néanmoins ce qui s'était +passé dans le duché de Varsovie depuis la campagne de 1809 était fait +pour lui donner de l'inquiétude. Me prenant de nouveau par l'oreille, il +me dit alors qu'il voulait absolument connaître ce que j'en pensais, +moi, ajoutant: «N'est-ce pas, vous croyez que je n'attends que la fin de +mes affaires d'Espagne pour effectuer ce projet?» Je répondis que +j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour avoir une opinion à moi, +que de plus mon devoir était de ne juger que par les yeux de l'Empereur +mon maître. Pour lors, me pressant toujours de répondre, Napoléon +s'amusa tout en riant à me tirer l'oreille avec force, en m'assurant +qu'il ne la lâcherait point avant que je l'aie satisfait. Cette +plaisanterie commençant à m'impatienter parce qu'elle me faisait un peu +mal, je lui dis: «Eh bien, Sire, puisque Votre Majesté veut absolument +une réponse, je lui dirai que je ne saurais déterminer si l'exécution +d'un tel projet serait dans ses intérêts ou non; cependant, dans le cas +qu'elle lui parût avantageuse, malgré son alliance avec la Russie, je +n'hésiterai pas à supposer le rétablissement de la Pologne être une de +ses arrière-pensées une fois qu'elle serait libre de toute autre +guerre.»</p> + +<p>Devant cet aveu, Napoléon manifesta une sorte de stupéfaction +douloureuse: Il est inconcevable, dit-il, que l'on persiste à +m'attribuer pareil dessein: c'est même «une grande gaucherie»; à force +de me répéter que j'ai cette idée, on finira peut-être par me la faire +venir, on me poussera à tenter l'entreprise. Alors, «si je suis bien +rossé et obligé de rentrer chez moi», au moins la question sera-t-elle +décidée une fois pour toutes; elle le sera aussi dans un autre sens, si +la guerre tourne à mon avantage. Cependant, fallait-il renoncer à tout +espoir de prévenir cette extrémité? N'existait-il pas quelque moyen de +dissiper le malentendu, en dehors des sacrifices territoriaux auxquels +Tchernitchef avait fait allusion en termes sibyllins? A l'énigme qui lui +avait été proposée par deux fois et qu'il craignait d'avoir trop +devinée, Napoléon finit par opposer une série de contre-propositions +fermes: offre d'ajouter à Erfurt autant de territoire allemand qu'il en +faudrait pour constituer au duc d'Oldenbourg un apanage pleinement égal +à la principauté confisquée; offre de reprendre et de signer la +convention portant garantie contre le rétablissement de la Pologne, dans +les termes où elle avait été naguère proposée par la France. En échange +de cette grave concession, Napoléon ne demandait qu'une chose, c'était +que la Russie renonçât à brûler nos produits; après quoi, il proposerait +un désarmement simultané. Il pria Tchernitchef de communiquer ses offres +à qui de droit, sans perdre un instant, et comme il était loin +d'accorder tout ce que la Russie paraissait réclamer, il essaya de +combler la différence par de grands ménagements dans la forme. Jusqu'à +la fin de l'entretien, qui dura en tout quatre heures et demie, il +combla Tchernitchef de paroles amicales et flatteuses, honorant le Tsar +dans la personne de son émissaire.</p> + +<p>Les jours suivants, il sembla qu'un mot d'ordre fût tombé de haut dans +les milieux officiels, recommandant de bien traiter l'aide de camp +voyageur, de lui rendre son séjour à Paris agréable et plaisant. Ce fut +dès lors, chez la plupart des personnages appartenant à la cour, un +empressement à lui faire fête. Chacun se mit à l'attirer, à le choyer; +le prince de Neufchâtel le pria d'assister à un concert intime, donné +devant une vingtaine d'élus: la princesse Pauline eut permission de +l'inviter, comme autrefois, «à ses petites soirées».</p> + +<p>Ce jeu souple et câlin allait être brusquement dérangé par +l'intervention inopportune d'un ministre. On sait à quel point la +curiosité remuante de Tchernitchef et ses allures de furet inquiétaient +le général Savary, duc de Rovigo. Ce grand maître de la police avait +respiré en voyant Tchernitchef repartir pour la Russie, mais son +soulagement avait été de courte durée: quels n'avaient pas été son émoi, +son indignation, en apprenant que l'officier suspect n'avait fait que +toucher barres à Pétersbourg, comme s'il y fût allé uniquement «pour +changer de chevaux<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> +<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>», et qu'il revenait effrontément à Paris +poursuivre ses manoeuvres! La manière dont il y était accueilli, le +bruit fait autour de son arrivée, la bienveillance qu'on lui témoignait +et dont il ne manquerait pas d'abuser, achevèrent de désoler et de +scandaliser l'ombrageux ministre, qui ne connaissait point les dessous +de la politique impériale. Réagissant contre l'universelle faiblesse, il +crut devoir montrer les dents et faire autour de nos secrets militaires +le bon chien de garde.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote174" name="footnote174"><b>Note 174: </b></a> +<a href="#footnotetag174"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Rovigo</i>, V, 129.</blockquote> + +<p>Tchernitchef fut averti de sa part que trop de curiosité pourrait lui +nuire: qu'il s'amusât de son mieux à Paris, sans se mêler d'autre chose, +tel était le conseil qu'on avait à lui donner. Sentant la pointe, +Tchernitchef paya d'audace, commença par le ministre de la police sa +tournée de visites et se montra à lui fort affecté d'injurieux soupçons. +Pour mettre désormais sa conduite à l'abri de toute interprétation +fâcheuse, il demanda à Savary, avec un air de candeur, de lui tracer un +plan de conduite et de lui indiquer les maisons à fréquenter.</p> + +<p>Jouant au plus fin, Savary feignit d'accueillir ses protestations avec +une crédulité débonnaire, prodigua au visiteur «caresses et attentions», +«l'embrassa à plusieurs reprises<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> +<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>», mais dès le lendemain lui +décocha un nouveau trait de sa façon. Cette fois, l'arme qu'il employa +fut la presse. Pour dissiper l'engouement qui se déclarait de plus belle +en faveur du jeune étranger et qui lui rouvrait toutes les portes, pour +rabattre son assurance et le ramener au simple rôle de courrier, il +imagina, par un persiflage inséré en bon lieu, de le disqualifier en +quelque sorte et de le ridiculiser aux yeux du public.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote175" name="footnote175"><b>Note 175: </b></a> +<a href="#footnotetag175"> +(retour) </a> Rapport cité aux pages 128 et suiv. +</blockquote> + +<p>L'ex-<i>Journal des Débats</i>, transformé en <i>Journal de l'Empire</i>, devenait +de plus en plus un <i>Moniteur</i> officieux, moins solennel que l'autre et +plus littéraire. C'était là que l'administration faisait passer des +notes, des allusions propres à orienter l'esprit public; l'expression de +toute pensée libre s'y était effacée devant ce journalisme d'État. Le 12 +avril, on put lire en deuxième page un article d'une colonne et demie, +non signé, intitulé: <i>les Nouvellistes</i>. Le ton en était humoristique et +plaisant: l'auteur anonyme citait un passage fort piquant des <i>Lettres +persanes</i> sur les nouvellistes du dernier siècle et en faisait +l'application à ceux du temps présent: ces derniers ne se montraient-ils +point les dignes émules de leurs devanciers par leur tendance à émouvoir +inconsidérément l'opinion, par leur manie de tout grossir, choses et +hommes, de pronostiquer sans cesse des événements formidables et de +transformer en personnage de haute marque le plus mince porteur de +lettres?</p> + +<p>«Après avoir vingt fois précipité le Nord sur le Midi, ou l'Europe sur +l'Asie, après avoir assemblé plus d'armées en Pologne que toutes les +puissances de la terre n'ont de bataillons, après avoir fait venir de +l'artillerie du Kamtchatka et levé des escadrons de rennes en Laponie, +ils passent de ces prodiges à l'exagération des événements les plus +vulgaires: ils les travestissent de la manière la plus ridicule... Il y +a tel officier étranger dont ils ont mesuré l'importance sur le nombre +de postes qu'il a parcourues depuis six mois; ils ont calculé savamment +que le chemin qu'il a fait en moins d'une année pourrait embrasser deux +ou trois fois le tour du monde; d'où ces messieurs concluent que le +présent est gros de l'avenir, et qu'on ne voyage pas si vite, si loin et +si souvent, sans être chargé de la destinée de deux empires et de cinq +ou six royaumes.</p> + +<p>«On pourrait cependant les tranquilliser en leur rappelant une anecdote +connue. Le prince Potemkin, qui, de son temps, donnait aussi de +l'exercice à l'imagination des nouvellistes, avait parmi ses officiers +un major nommé Bawer, l'un des hommes du dernier siècle qui ont le plus +occupé les gazetiers d'Allemagne et les postillons de Russie. On le +voyait sans cesse sur les routes les plus opposées, courant de +l'embouchure du Danube à celle de la Néva, et de Paris aux confins de la +Tartarie. Les politiques de café, témoins de tous ces mouvements, +rêvaient déjà la renaissance de l'ancienne Grèce, le rétablissement du +royaume de Tauride, la conquête de Constantinople, ou même quelques-unes +de ces grandes émigrations du Nord qui jadis couvraient de ruines +l'occident et le midi de l'Europe. Veut-on savoir quelles étaient les +missions secrètes du major Bawer? De retour de Paris, où il venait de +choisir un danseur, le prince l'envoyait chercher de la boutargue<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> +<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a> +en Albanie, des melons d'eau à Astrakan ou des raisins en Crimée. Cet +officier, passant sa vie sur les grands chemins, craignait de s'y rompre +le cou et demandait une épitaphe: un de ses amis lui fit celle-ci, qui +pourra servir à quelques-uns de ses successeurs:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> «Ci-gît Bawer, sous ce rocher;</p> +<p class="i20"> Fouette, cocher.»</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote176" name="footnote176"><b>Note 176: </b></a> +<a href="#footnotetag176"> +(retour) </a> Sorte de <i>caviar</i> préparé avec des oeufs de poisson +salé.</blockquote> + +<p>L'article fit grand tapage. Cette manière de présenter l'envoyé d'un +souverain officiellement allié, un colonel en mission, sous les traits +d'un postillon qui s'en faisait accroire, toujours allant, toujours +courant, passant dans un claquement de fouet et un bruit de grelots, fut +jugée en général le comble du mauvais goût et de l'irrévérence. Mais nul +n'en fut plus courroucé que l'Empereur. Ainsi, c'était le chef de sa +police qui prenait sur lui de contrecarrer sa politique de ménagements +et d'exaspérer des susceptibilités déjà trop en éveil. Cette guerre que +tous ses efforts tendaient à éloigner, il allait peut-être l'avoir tout +de suite sur les bras, par la faute et l'ineptie d'un de ses ministres.</p> + +<p>Il manda le duc de Rovigo et le tança furieusement: «Voudriez-vous me +faire faire la guerre? lui disait-il. Mais vous savez que je ne la veux +pas, que je n'ai rien de prêt pour la faire<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> +<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>.» Et derechef ordre fut +donné au duc, en termes absolus cette fois et péremptoires, de rentrer +ses crocs, de laisser Tchernitchef parfaitement tranquille, libre +d'«aller, venir, voir, écouter».--«Il n'y manquait que l'ordre de le +faire informer moi-même», ajoutait plus tard Savary d'un ton boudeur, au +souvenir de sa mésaventure<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> +<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote177" name="footnote177"><b>Note 177: </b></a> +<a href="#footnotetag177"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Rovigo</i>, V, 132-135.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote178" name="footnote178"><b>Note 178: </b></a> +<a href="#footnotetag178"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 133.</blockquote> + +<p>L'Empereur ne se borna pas à des véhémences de parole et à de +rigoureuses prescriptions pour l'avenir. Au-dessous du ministre qu'il +n'entendait point découvrir aux yeux du public et sacrifier, il voulut +trouver des coupables à punir. Il tint à savoir qui avait rédigé +l'article: on lui nomma Esmenard, aventurier de lettres, retraité dans +l'administration de la police, où il exerçait les fonctions de censeur: +c'était la plume habituée à biffer impitoyablement chez autrui tout +passage suspect qui s'était risquée à tracer, dans une feuille +officieuse, de suprêmes inconvenances. Un fait plus singulier, resté +dans l'ombre à cette époque, achève de caractériser et de juger le +personnage. Esmenard s'employait à démasquer les espions, mais ne +négligeait pas à l'occasion de les servir. Il entretenait des relations +plus que suspectes avec certaines légations et faisait volontiers +commerce de papiers d'État: il paraît avoir conclu avec Tchernitchef +lui-même quelques affaires de ce genre. Seulement, trompant l'agent +russe sur la qualité de la marchandise vendue, il lui annonçait des +documents authentiques et les lui produisait faux<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> +<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>. Il vivait ainsi +de méfaits divers, dans une impunité tranquille: ce fut un excès de zèle +qui le perdit, et l'article du 12 avril lui fut fatal. L'Empereur le +cassa aux gages et l'envoya réfléchir à quarante lieues de Paris sur +l'inconvénient de trop bien servir les rancunes ministérielles<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a> +<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>. Le +rédacteur en chef du journal, Étienne, fut pour trois mois suspendu de +ses fonctions.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote179" name="footnote179"><b>Note 179: </b></a> +<a href="#footnotetag179"> +(retour) </a> On verra plus loin, au ch. <span class="sc">VIII</span>, un exemple de ce genre +de trafic.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote180" name="footnote180"><b>Note 180: </b></a> +<a href="#footnotetag180"> +(retour) </a> Il profita de son exil pour faire un voyage en Italie et +y périt d'un accident de voiture.</blockquote> + +<p>Par ces mesures prises avec éclat, Napoléon comptait atténuer l'effet +que produirait en Russie l'article malencontreux, assurer davantage +celui de ses contre-propositions: il espérait éviter toute altération +plus profonde des rapports, tandis qu'il réfléchirait à tête reposée aux +vagues ouvertures de Tchernitchef et préparerait pour son nouvel +ambassadeur en Russie des instructions appropriées.</p> + +<p>Il n'en eut pas le temps. Encore une fois, les événements vinrent le +surprendre et le saisir. Brusquement, il fut assailli par une nuée de +nouvelles plus inquiétantes les unes que les autres; pendant quatre ou +cinq jours, correspondant au milieu d'avril 1811, elles se succédèrent +sans relâche et d'heure en heure, se pressant, s'accumulant, arrivant de +tous les points de l'horizon. En particulier, la correspondance de +Varsovie prenait une gravité inattendue. Notre légation ne se bornait +plus à recueillir des rumeurs grossissantes: elle avait obtenu des +notions décisives, reçu de stupéfiantes confidences, et ses rapports, +concordant avec les mille cris d'alarme qui montaient vers l'Empereur +dans un formidable unisson, portèrent la crise à son point culminant.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Depuis un mois, un nouvel agent représentait la France à Varsovie, en +qualité de ministre résident: M. Bignon, précédemment employé à Bade, +avait été désigné pour occuper ce poste d'observation. C'était un petit +homme singulièrement actif, remuant, fureteur, plein d'intelligence et +de zèle, passionné pour le service et la gloire de l'Empereur. En +arrivant dans le pays, il avait été d'abord comme étourdi par un tumulte +de voix confuses et discordantes. Tout le monde lui parlait à la fois: +dans les salons, dans les bureaux, dans les états-majors, chacun +prétendait le mettre au courant des projets russes, mais ces avis +différaient essentiellement. Au milieu de cet assourdissant vacarme, +parmi tant de renseignements contradictoires, M. Bignon avait peine à se +reconnaître, lorsque le premier personnage de l'État, le prince Joseph +Poniatowski en personne, lui fournit des données d'une importance et +d'une précision telles qu'il était impossible à un agent français de ne +s'en point émouvoir.</p> + +<p>Le 29 et le 30, deux longues conversations s'étaient engagées entre +Poniatowski et le ministre de France. D'abord, le prince Joseph +s'attacha à bien établir qu'il demeurait en pleine possession de son +sang-froid, qu'il se défendait contre l'exaltation propre à ses +compatriotes et souvent nuisible à la rectitude de leur jugement: +suivant lui, on ne devait point attribuer ses paroles «à ce zèle +indiscret qui grossit le danger pour accélérer le secours et qui, +peut-être, veut amener un éclat en ayant l'air de le craindre<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a> +<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>». +Cette précaution prise, il entra en matière. D'un ton calme et pénétré, +avec l'accent d'une conviction indéracinable, il dit que le duché avait +été tout récemment à deux doigts de sa perte: que l'empereur Alexandre +avait eu l'intention de l'assaillir, d'y jeter une armée, d'appeler cet +État à se fondre dans une Pologne unie et rivée à la Russie; cette +absorption eût été le premier acte d'une grande guerre contre la France. +Et Poniatowski d'ajouter qu'il ne parlait point par ouï-dire, d'après de +simples présomptions, d'après des indices plus ou moins sûrs: il avait +eu la preuve matérielle de ce qu'il avançait: il l'avait vue et touchée, +tenue entre ses mains. Il savait les desseins de l'empereur Alexandre +avec la même certitude qu'il connaîtrait les intentions de l'empereur +Napoléon «s'il avait lu les lettres de Sa Majesté<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a> +<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>»: impossible de +faire entendre plus clairement, à moins de le dire en propres termes, +que les instructions données par Alexandre à ses partisans en Pologne +lui avaient été communiquées mot pour mot, et que l'écriture même du +Tsar avait passé sous ses yeux.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote181" name="footnote181"><b>Note 181: </b></a> +<a href="#footnotetag181"> +(retour) </a> Bignon à Champagny, 29 mars 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote182" name="footnote182"><b>Note 182: </b></a> +<a href="#footnotetag182"> +(retour) </a> Bignon à Champagny, 29 mars 1811.</blockquote> + +<p>Sur l'origine de la découverte, il demeurait aussi réservé qu'il se +montrait affirmatif sur le fait en lui-même. On sentait qu'il ne voulait +point nommer et compromettre l'auteur de ces poignantes révélations. Il +parlait de circonstances providentielles, d'«un miracle<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a> +<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>», qui +l'avait éclairé sur le péril national. Par qui s'était opéré ce miracle? +On doit se rappeler que les instructions d'Alexandre à l'homme de +confiance chargé de préparer l'entreprise, c'est-à-dire au prince Adam +Czartoryski, comportaient et nécessitaient une certaine dose +d'indiscrétion: le prince Adam avait dû pressentir quelques membres +éminents de la noblesse et de l'armée, puisque tout dépendait de leur +assentiment. Avait-il jugé indispensable de s'ouvrir à Poniatowski +lui-même et de sonder ses dispositions, au risque de tout compromettre? +Avait-il pensé que l'intérêt supérieur de la patrie, dont les destinées +allaient se jouer, lui commandait de consulter l'homme qui en semblait +l'incarnation vivante? La communication avait-elle été volontaire ou +fortuite, directe ou indirecte? Autant de points qui restent dans +l'ombre. Il n'en est pas moins certain que les pièces auxquelles +Poniatowski faisait allusion et dont il avait eu connaissance, étaient +les propres lettres de l'empereur Alexandre à Czartoryski, les deux +lettres en date des 25 décembre et 30 janvier, celles dont le Tsar avait +fait pendant près de trois mois la base et le pivot de sa politique.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote183" name="footnote183"><b>Note 183: </b></a> +<a href="#footnotetag183"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 30 mars 1811.</blockquote> + +<p>Ce qui ne permet aucun doute, c'est la concordance qui existe entre les +révélations de Poniatowski à Bignon, telles qu'elles se trouvent +relatées dans la correspondance de ce dernier<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a> +<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>, et le contenu des +lettres: il suffit de collationner les deux textes pour que l'analogie +se manifeste en toute évidence: à quelques variantes près, ce sont mêmes +pensées, mêmes expressions. Dans le langage de Poniatowski, tout se +retrouve de ce qu'Alexandre avait indiqué et détaillé au prince Adam: +promesse d'accorder aux Polonais la plus large autonomie et une +constitution libérale, espoir fondé sur la coopération de la Prusse, +perspective d'un soulèvement universel en Europe contre le despotisme +impérial, mise en mouvement de deux armées russes destinées à s'ébranler +l'une après l'autre; enfin, nécessité d'une adhésion préalable et +formelle des chefs varsoviens à leur changement de condition. Au dire de +Poniatowski, cette réserve ressortait des termes de la seconde lettre, +et nous avons vu qu'elle était en effet particulièrement explicite et +comme interprétative de la première: Alexandre, s'y faisant mieux +comprendre, se déclarait prêt à entrer en campagne, mais exigeait que +les Varsoviens lui adressassent au préalable une sorte d'invitation à +venir et à les recevoir sous ses lois.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote184" name="footnote184"><b>Note 184: </b></a> +<a href="#footnotetag184"> +(retour) </a> Dépêches des 29, 30 et 31 mars 1811, avec les pièces +jointes.</blockquote> + +<p>Poniatowski savait que cet appel ne s'était nullement produit, que le +concours espéré par les Russes leur avait fait défaut, que ce mécompte +avait empêché l'exécution immédiate de l'entreprise. Actuellement, +d'après des informations plus récentes, les dispositions d'Alexandre +demeuraient problématiques: il semblait incliner à une politique +d'expectative et d'inertie armée, mais rien n'indiquait qu'il s'y fût +fixé. Le danger, qui avait certainement existé, n'avait pas disparu et +s'était tout au plus éloigné: il pouvait se rapprocher d'un instant à +l'autre et fondre sur Varsovie<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a> +<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote185" name="footnote185"><b>Note 185: </b></a> +<a href="#footnotetag185"> +(retour) </a> Bignon à Champagny, 30 et 31 mars.</blockquote> + +<p>Tout concourait à donner cette impression, la présence dans le pays de +nombreux émissaires lancés par la Russie en avant-garde, un effort +visible pour travailler et égarer l'opinion, le bruit répandu d'une +reconstitution nationale par le bienfait de l'autocrate, enfin et +surtout l'accumulation progressive des forces russes en avant du +grand-duché. Les officiers et chefs de poste qui faisaient sentinelle +sur la frontière, les agents déguisés qui se hasardaient à la franchir, +envoyaient des bulletins terrifiants: à Varsovie, les pouvoirs publics, +le ministère de la guerre, la légation de France étaient assiégés de ces +avis; Poniatowski passait ses jours et ses nuits à en opérer le +dépouillement: il communiquait ensuite à Bignon les pièces mêmes ou leur +analyse. Sans doute, beaucoup de ces récits variaient entre eux et +portaient la trace de l'«exagération polonaise»: le tempérament même de +la nation s'opposait à toute constatation précise: «Il n'est pas, +écrivait judicieusement Bignon, jusqu'à l'espion le plus vulgaire qui, +au lieu de donner simplement la note de ce qu'il a vu, ne fasse un roman +d'armée à sa façon<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a> +<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>.» Néanmoins, comme tous les rapports +s'accordaient en certains points, il était possible de dégager quelques +certitudes approximatives. Suivant toutes probabilités, on avait en face +de soi cent soixante mille hommes, peut-être deux cent mille,--tel était +en réalité le chiffre exact, d'après les aveux mêmes d'Alexandre. Une +partie de ces masses s'était rapprochée de la frontière. Dans les +districts les plus avancés de la Lithuanie, de la Volhynie et de la +Podolie, sur toute la lisière occidentale de ces provinces, les routes +se couvraient de régiments en marche, les moindres hameaux regorgeaient +de troupes, des divisions parcouraient le pays, évoluaient, passaient +d'un point à l'autre, changeant continuellement de place, comme si elles +eussent voulu déconcerter l'observateur par cette mobilité et échapper à +tout dénombrement. Et ces mouvements divers, ondoyants, difficiles à +suivre, surgissant par intervalles de l'obscurité, se confondaient aux +yeux des Polonais dans une vision d'épouvante. Vivant dans un cauchemar, +il leur semblait qu'une ombre menaçante s'était dressée devant eux et +les opprimait; ils la voyaient s'allonger démesurément, s'élever +au-dessus de leur tête, se rapprocher, prendre les traits d'un colosse +qui se laissait tomber sur eux de toute sa hauteur, pour les écraser de +sa masse.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote186" name="footnote186"><b>Note 186: </b></a> +<a href="#footnotetag186"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 30 avril.</blockquote> + +<p>Par des dépêches presque quotidiennes, Bignon signalait à son +gouvernement ces angoisses et les notait au jour le jour; il +transmettait tous les documents en bloc, sans prendre le temps d'opérer +dans ce fatras un triage et de démêler le vrai du faux, hésitant encore +à formuler une appréciation d'ensemble et à porter un jugement<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> +<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>. +Quant à Poniatowski, voyant les semaines s'écouler sans amener de +détente, effrayé de sa responsabilité, il ne se bornait plus à informer +notre légation: c'était à l'Empereur même qu'il voulait aller et parler, +dût-il quitter un instant son poste pour chercher du renfort. Il venait +de se faire désigner comme envoyé extraordinaire et complimenteur +officiel à l'occasion de la naissance du roi de Rome; cette mission lui +serait un prétexte pour accomplir à Paris un rapide voyage. En +attendant, il répandait partout l'alarme, et, depuis Varsovie jusqu'à +l'Elbe, l'inquiétude gagnait de proche en proche: la cour de Dresde +s'affolait: à Vienne, il n'était bruit que de l'apparition imminente des +Russes au bord de la Vistule; à Hambourg, l'imperturbable Davout +n'échappait plus aux atteintes de l'émotion ambiante. Il admettait +maintenant la possibilité «d'un événement<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> +<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>», demandait des ordres, +traitait moins les craintes des Polonais d'hallucinations et de +rêveries. Au reste, des renseignements de toute provenance s'accordent à +prouver que ces fous ont mieux vu que les sages, que la Russie a réuni +et persiste à diriger contre eux toutes ses forces. Il résulte d'avis +multiples que les troupes rappelées de Finlande et de Turquie ont +rejoint sur le Bug et le Dniester la masse principale, que celles +d'Odessa et de Crimée refluent maintenant dans la même direction: il +n'est pas, suivant quelques rapports, jusqu'à la Sibérie qui n'envoie +ses lointaines réserves<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> +<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>. A l'aspect de la puissance russe +continuant à se replier et à se ramasser sur elle-même comme pour +prendre un subit élan, qui pourrait affirmer que l'empereur Alexandre a +totalement abandonné ses projets, qu'il n'est pas à la veille d'un +nouvel entraînement? Le duché et ses entours, les deux rives de la +Vistule, les approches de Dantzick, tous les pays dont se compose notre +première ligne de défense, restent en péril d'invasion.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote187" name="footnote187"><b>Note 187: </b></a> +<a href="#footnotetag187"> +(retour) </a> Bignon à Champagny, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 13, 15, 17, 20 +avril 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote188" name="footnote188"><b>Note 188: </b></a> +<a href="#footnotetag188"> +(retour) </a> Davout à l'Empereur, 11 avril. Archives nationales, AF, +IV, 1653.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote189" name="footnote189"><b>Note 189: </b></a> +<a href="#footnotetag189"> +(retour) </a> Correspondances de Suède et de Turquie, avril 1811: +lettres de Davout, 31 mars, 11, 14, 16, 25, 28, 30 avril, lettres +jointes de Poniatowski, rapport à la cour de Saxe, rapport venu de +Stockholm. Archives nationales, AF, IV, 1653.</blockquote> + +<h4>IV</h4> + +<p>Napoléon prit immédiatement ses dispositions de combat, comme si la +guerre eût dû éclater le lendemain. Trois jours de suite, le lundi de +Pâques 15 avril, le 16, le 17, sans qu'il cesse de vaquer aux devoirs +extérieurs de la souveraineté, de recevoir les ambassadeurs et les +députations qui viennent le féliciter pour la naissance de son fils, il +impose à sa pensée un travail ininterrompu: il prévoit, calcule, +combine, ordonne. En ces jours de fête et de loisir où la population de +Paris se répand dans les rues et jouit du printemps, où la foule +s'amasse aux abords des Tuileries pour apercevoir et saluer +l'Impératrice qui fait sur la terrasse du bord de l'eau sa première +sortie, où les conversations du public roulent sur les solennités +annoncées à l'occasion du baptême, une agitation invisible au dehors, +une fièvre de travail règne dans les ministères et les bureaux. Le +personnel de la guerre et des affaires étrangères est sur pied, occupé +jour et nuit à rédiger des ordres de marche, à préparer des décrets: +d'heure en heure des instructions partent du cabinet impérial, des +courriers s'envolent dans toutes les directions, vers Dantzick, +Varsovie, Hambourg, Dresde et Milan.</p> + +<p>Le plus pressant des soins à prendre était de mobiliser et de concentrer +l'armée varsovienne. Il faut que vingt-quatre heures après l'arrivée du +premier courrier tous les ordres soient donnés pour réunir les troupes, +compléter les effectifs, monter la cavalerie, atteler l'artillerie, +mettre les places en état de défense; il faut que l'armée se rassemble +rapidement sur une position bien choisie, en évitant de s'éparpiller et +de s'offrir dispersée aux atteintes de l'adversaire. Que l'on se mette +donc à l'oeuvre, résolument, sans tarder d'un instant, sans s'inquiéter +de la dépense: «Ce n'est pas le moment, écrit Napoléon au roi de Saxe, +où Votre Majesté doit regarder à un million<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> +<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>.» Surtout, que chacun +conserve son sang-froid et se pénètre bien de cette idée que rien n'est +perdu, quand même les Russes arriveraient à Varsovie: en 1809, les +Autrichiens ont occupé Munich, et la Bavière n'en est pas moins sortie +intacte de cette épreuve.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote190" name="footnote190"><b>Note 190: </b></a> +<a href="#footnotetag190"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17612.</blockquote> + +<p>Aussi bien, l'Empereur ne se paye point d'illusions: il sait que les +cinquante mille hommes de Poniatowski, appuyés sur des forteresses en +ruine ou sur des ouvrages à peine ébauchés, ne sauraient arrêter +longtemps les masses moscovites: il sait également que Davout ne peut +plus arriver à temps sur la Vistule et couvrir le duché. Au point où en +sont les choses, la ligne de la Vistule est perdue, si l'attaque se +prononce; il convient donc de reporter en arrière notre véritable base +d'opérations, et Napoléon, tout en ordonnant la résistance, prévoit et +prépare l'évacuation de la principauté varsovienne.</p> + +<p>L'essentiel est de ne céder que le terrain, de sauver les armes, les +munitions, les administrations, les archives, et de faire en sorte que +l'État tout entier émigré avec l'armée. À mesure que les Russes +avanceront, la grosse artillerie, les objets les plus importants, seront +mis sur bateaux et expédiés à Dantzick par la Vistule. Avec son vaste +système de fortifications et sa garnison déjà imposante, Dantzick leur +ouvre un refuge. Dès à présent, l'Empereur arrête sur l'Oder les convois +d'armes destinés au duché, afin que ce précieux outillage n'aille point +tomber aux mains de l'envahisseur. Quant à l'armée varsovienne, il lui +prescrit de se ménager une ligne de retraite vers l'Allemagne, d'y +échelonner des poudres et des subsistances, afin qu'elle puisse, après +avoir honorablement tenu tête en avant et autour de la capitale, se +replier à pas mesurés et en fière contenance jusqu'à l'Oder: c'est là +que doit commencer réellement et s'asseoir la résistance.</p> + +<p>Au premier avis de l'invasion, Davout se portera sur l'Oder avec tout +son monde: il déploiera ses divisions en arrière du fleuve, en les +appuyant aux places de Stettin, Custrin et Glogau: il recueillera +l'armée varsovienne, qui prendra rang dans la sienne et grossira ses +effectifs: à sa droite, deux divisions saxonnes, rapidement mobilisées +et accourues de Dresde, viendront appuyer et prolonger sa ligne; à sa +gauche, la garnison de Dantzick, avec laquelle il aura à se tenir en +communication, lui servira de poste avancé; il pourra ainsi, dès le 1er +juin, opposer près de cent cinquante mille soldats aux deux cent mille +Russes dont les baïonnettes scintillent au bord de la frontière. Pour +des hommes commandés par le duc d'Auerstædt, prince d'Eckmühl, se +trouver trois contre quatre, c'est avoir presque la certitude de +vaincre.</p> + +<p>D'ailleurs, Davout sera promptement secouru. Les quatrièmes et sixièmes +bataillons de ses régiments, déjà mis en route, vont lui arriver: des +divisions de cuirassiers s'élanceront à toute bride au delà du Rhin et +de l'Elbe. Dans les vallées du Tyrol et de la haute Italie, un corps de +quarante à cinquante mille hommes, demandé d'urgence à Eugène, va se +former, se tenir prêt à passer les Alpes au 15 mai, à traverser +l'Allemagne du sud-ouest au nord-est, à s'élever rapidement jusqu'à +l'Oder par cette marche oblique. En même temps, l'Empereur lui-même +apparaîtra en Allemagne, amenant un corps qui se rassemble en Hollande, +amenant sa garde, amenant toutes ses forces disponibles, et poussera +droit à l'Oder; là, joignant Davout et le relevant de faction, prenant +le commandement en chef, il franchira le fleuve pour reconquérir le +terrain abandonné, rejeter les Russes en deçà de leurs limites et +châtier leur audace<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> +<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote191" name="footnote191"><b>Note 191: </b></a> +<a href="#footnotetag191"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17607 à 17609, 17611 à 17613, 17617, 17619 à +17623.</blockquote> + +<p>Malgré la lucidité d'esprit merveilleuse avec laquelle il concevait tous +ces mouvements, malgré l'aisance souveraine avec laquelle il gouvernait +ses préparatifs, malgré la confiance qu'il essayait d'inspirer aux +autres, Napoléon n'en restait pas moins violemment préoccupé et dans une +certaine mesure déconcerté. Ses projets renversés, la guerre anticipant +d'une année sur ses prévisions, l'avantage et le prestige de l'offensive +passant à l'adversaire, la campagne de 1809 à recommencer dans de pires +conditions et contre un ennemi plus redoutable, voilà ce qu'il +apercevait nettement dans les bulletins d'alarme qui envahissaient son +cabinet. Et cette guerre à brève échéance, en temps et lieu inopportuns, +lui est tellement odieuse qu'il s'obstine encore et plus fortement à +l'espoir de la prévenir, tout en se préparant à y faire face. En dépit +des témoignages qui éclatent à sa vue, il a peine toujours à croire ce +qu'on lui rapporte de l'empereur Alexandre: tant de hardiesse le confond +chez un prince qu'il s'est habitué à considérer comme faible et +irrésolu: «Si la Russie,--se dit-il,--n'avait affaire qu'au grand-duché, +je suppose qu'elle pourrait se divertir d'un coup de main; mais, dans +l'état actuel des choses, elle doit voir cette entreprise sous un point +de vue plus sérieux<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> +<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>.» Après tout, si l'empereur Alexandre a failli +se jeter sur le duché, c'était peut-être l'excès de la peur qui le +précipitait à cette audace. Le fait qu'au lieu de donner suite à son +extraordinaire projet, il a envoyé Tchernitchef à Paris avec mission +d'entamer quelques pourparlers, prouve qu'il préférerait à la guerre une +garantie de sécurité. Mais en quoi peut consister cette garantie? Que +veut la Russie, que réclame-t-elle en fin de compte? Les timides +énonciations de Tchernitchef sont-elles le premier ou le dernier mot de +sa cour? Alexandre prétend-il réellement se faire céder le duché en +totalité ou en partie? En ce cas, aucun accord n'est possible, et il +faudra se battre. Mais peut-être le Tsar se contenterait-il d'un gage +moins onéreux pour la France? C'est ce qu'il importe d'éclaircir à tout +prix, au plus vite. Et précipitamment, avec une ardeur un peu fébrile, +Napoléon cherche à s'enquérir. Pendant les trois jours où il accumule +sans relâche des dispositions militaires, il tente parallèlement des +démarches interrogatrices, pousse de tous côtés des reconnaissances, +afin de savoir où, comment et sur quelle base il pourra négocier.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote192" name="footnote192"><b>Note 192: </b></a> +<a href="#footnotetag192"> +(retour) </a> Lettre au roi de Saxe. <i>Corresp.</i>, 17612.</blockquote> + +<p>Dès le début de la crise, le 15 avril, il trace le canevas d'une dépêche +pour son ambassadeur en Russie. Caulaincourt n'a pas encore été déchargé +de ses fonctions par l'arrivée de son successeur: c'est à lui que +s'adressent ces lignes inédites. Il est de toute nécessité que cet +ambassadeur soit tiré de sa quiétude, instruit du danger, et qu'il tire +au clair les véritables désirs de la Russie, afin que l'on puisse, s'il +y a lieu, traiter, s'entendre et ramener le calme.</p> + +<p>«Monsieur le duc de Cadore,--écrit Napoléon en revenant premièrement sur +l'incident de presse,--je désire que vous expédiiez aujourd'hui pour la +Russie un courrier par lequel vous ferez connaître au duc de Vicence que +j'ai vu avec indignation l'article du <i>Journal de l'Empire</i> qui semblait +singer M. de Tchernitchef, qu'on assure que cet article a été fait avant +l'arrivée de cet officier, et que l'insertion n'en avait été retardée +que par des circonstances du journal; mais je n'en ai pas moins fait +destituer le sieur Esménard, qui était chargé de la surveillance des +journaux; que je l'ai envoyé à quarante lieues de Paris; qu'il (le duc +de Vicence) pourra donner connaissance de cette notification au grand +chancelier, cependant indirectement et comme une nouvelle. Vous ferez +connaître au duc de Vicence qu'il est mal instruit des nouvelles de +Russie, que de Moldavie et de Finlande les troupes affluent sur la +frontière de Pologne, et qu'il paraît qu'on lui fait mystère de tous ces +mouvements; que cependant il est nécessaire de savoir ce que l'on veut, +parce que cet état de choses qui nous oblige à armer est fort coûteux; +que dans ses dépêches il n'y a rien de positif; que, quant à moi, je ne +me plains en rien de la Russie et je ne veux rien. Aussi je n'ai point +armé comme elle; qu'il faudrait donc savoir ce qu'elle veut pour faire +tant d'armements; que je désire qu'avant de revenir il ait quelques +explications là-dessus et puisse savoir quels moyens il y a de faire +renaître la confiance<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> +<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote193" name="footnote193"><b>Note 193: </b></a> +<a href="#footnotetag193"> +(retour) </a> Archives nationales, AF, IV, 910.</blockquote> + +<p>La réponse de Caulaincourt, à la supposer rapide et concluante, +n'arriverait que dans un mois au plus tôt ou six semaines. Un mois, +c'est un délai bien long pour l'impatience de l'Empereur, en ces jours +d'émotion et d'alarme où toute heure perdue risque d'entraîner +d'irréparables conséquences. Est-il nécessaire d'aller chercher si loin +le secret de la Russie? À Paris, quelqu'un le possède suivant toutes +probabilités, mais hésite peut-être à le livrer. Peut-être Tchernitchef, +effrayé de l'accueil fait à ses allusions concernant le duché et +Dantzick, n'a-t-il point osé, dans sa conversation avec l'Empereur, +indiquer ce qu'accepterait finalement son maître, quel serait le minimum +indispensable de concessions et de garanties. En revenant à lui, on +arrivera sans doute, à force de cajoleries et de sollicitations, à lui +tirer des lèvres une proposition à la fois réduite et ferme, qu'il a +reçu ordre apparemment de tenir en réserve et de ne présenter qu'après +beaucoup d'instances.</p> + +<p>En ce même jour du 15 avril, Tchernitchef était invité à un dîner +d'apparat au ministère des relations extérieures. Rentrant chez lui à la +fin de la soirée, il fut étonné d'apprendre qu'en son absence le grand +maréchal du palais, le général Duroc, duc de Frioul, avait passé par +deux fois à sa porte. Ce haut émissaire était venu, lui dit-on, d'abord +pour l'inviter à chasser le jour d'après avec Sa Majesté, ensuite pour +lui parler d'affaires. La chasse du lendemain devait avoir lieu dans la +forêt de Saint-Germain et serait particulièrement brillante: on y +verrait figurer «le grand-duc de Wurtzbourg, le roi de Naples, le prince +Borghèse, le prince vice-roi, plusieurs maréchaux et généraux, plusieurs +dames de la cour<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> +<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>». Convier Tchernitchef à cette réunion, c'était le +distinguer et lui faire honneur; c'était aussi se ménager avec lui +l'occasion d'entretiens familiers<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a> +<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote194" name="footnote194"><b>Note 194: </b></a> +<a href="#footnotetag194"> +(retour) </a> <i>Journal de l'Empire</i>, 19 avril 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote195" name="footnote195"><b>Note 195: </b></a> +<a href="#footnotetag195"> +(retour) </a> Les détails et extraits qui suivent, jusqu'à la page 152, +sont tirés du rapport de Tchernitchef précédemment mentionné.</blockquote> + +<p>Le lendemain, Tchernitchef fut l'un des premiers au rendez-vous de +chasse, indiqué comme d'habitude dans un pavillon situé en plein milieu +des bois. Les invités, les équipages, la vénerie commençaient à se +rassembler. Le grand maréchal arriva de bonne heure et essaya de remplir +auprès de Tchernitchef la commission dont il n'avait pu s'acquitter la +veille. Il lui dit que l'empereur Napoléon, «supposant ne pas lui avoir +laissé le temps de s'acquitter de toutes les communications que Sa +Majesté Russe avait pu le charger de faire, avait donné l'ordre de +reprendre avec lui la discussion des mêmes objets et d'écouter s'il +n'avait pas quelque proposition à faire». Les vains efforts de Duroc +pour obtenir une réponse furent interrompus par l'arrivée de l'Empereur, +venant à la rescousse: il parut enchanté de revoir Tchernitchef et, pour +commencer, se mit à l'entourer d'une sollicitude quasi paternelle.</p> + +<p>«Je fus d'abord désigné--écrivait quelques jours après le jeune +officier--pour être du petit nombre des personnes admises à déjeuner +avec Sa Majesté. À table, me trouvant très pâle, elle me questionna avec +beaucoup d'intérêt sur ma santé, me recommanda de me soigner et en +général m'adressa fort souvent la parole.» Après le déjeuner, on monta à +cheval, les chiens furent découplés, la bête lancée, les appels du cor, +éclatant en joyeuses fanfares, annoncèrent l'attaque, et la compagnie +des chasseurs, souverains, grands dignitaires français et étrangers, +cavaliers en habit vert galonné d'or, dames en élégantes calèches de +poste, se lança dans les profondeurs de la forêt, sous les arceaux de +verdure naissante.</p> + +<p>Pendant la chasse, Napoléon interrompit plusieurs fois ses galops +effrénés pour se rapprocher du groupe de cavaliers où se tenait le jeune +Russe et placer avec affectation des remarques qui devaient lui être +agréables. «Je l'entendais--continue celui-ci dans son rapport au +Tsar--dire à très haute voix aux personnes de sa suite qu'on lui avait +préparé un bien grand plaisir pour la journée: c'était de lui faire +monter deux chevaux que Votre Majesté lui avait donnés, prônant fort +longuement leurs qualités et leur bonté. Feignant alors de m'apercevoir, +il vint à moi pour m'en parler et me demanda ce que Votre Majesté avait +fait de ceux qu'il lui avait offerts: sur ma réponse qu'ils se +trouvaient aux haras, il me dit qu'il aurait mieux aimé qu'elle les +montât, parce que cela l'aurait rappelé à son souvenir.»</p> + +<p>Peu de temps après cette digression sentimentale, l'Empereur fit de +nouveau halte et, laissant la meute et les piqueurs continuer sans lui +la poursuite, permit à ses invités quelque repos. Tandis qu'à distance +plus ou moins grande, dans les bois environnants, les péripéties de la +chasse se continuaient et se déplaçaient, tandis que tour à tour +retentissaient toutes proches ou mouraient au loin les errantes +sonneries, il piqua droit sur Tchernitchef, qui causait à ce moment avec +le comte de Wrède, et interrompit ce colloque par une brusque et franche +apostrophe: «Ils ont furieusement peur de vous dans le duché, +s'écria-t-il; ils ont la même peur que la Bavière en 1809. On me dit que +vous avez rassemblé cent cinquante mille hommes au bas mot, que chaque +jour une de vos divisions revient de Turquie, que vous préparez un coup +de main; pensez-vous qu'entre grandes puissances on se surprenne comme +on enlève une place? Sans doute, il vous est facile d'envahir le duché; +mais il n'en faudra pas moins ensuite risquer le sort des batailles.»</p> + +<p>Puis, coupant court aux dénégations respectueuses de Tchernitchef: +«Pourquoi l'empereur Alexandre ne s'est-il pas d'abord +expliqué?--continua-t-il vivement,--pourquoi a-t-il commencé à armer?... +Maintenant il a rassemblé deux cent mille hommes, j'en mettrai deux cent +mille de mon côté, et voilà certes une nouvelle méthode de négocier un +peu ruineuse...» Il est donc grand temps que tout cela cesse, que +l'empereur Alexandre se décide à entrer en matière et à faire connaître +ses prétentions: «Je ne sais pas ce qui peut vous convenir, c'est à vous +à demander.» Tchernitchef soutint le thème opposé, et la conversation +n'aboutit qu'à une reprise de controverse. «Un événement de la chasse» +la rompit; sans doute, la poursuite se rapprochait, la bête passait à +proximité; et Napoléon, voyant arriver l'hallali, retourne +impétueusement à cette lutte. Dans la suite, il revient encore deux ou +trois fois à Tchernitchef; il lui lance des questions entrecoupées de +mots aimables, de clignements d'oeil souriants, reprend la conversation +par à-coups, par saccades, se rejette ensuite à travers bois, fournit +d'un seul trait des courses à perdre haleine, abat par cet exercice +violent la surexcitation de ses nerfs et rompt le travail de sa pensée.</p> + +<p>En somme, durant cette journée de liberté et de plein air, favorable aux +épanchements, on n'avait pu surprendre à Tchernitchef aucune parole +positive. L'Empereur ne se découragea point et revint à la charge, sinon +en personne, au moins par procuration. Le lendemain matin, Tchernitchef +se reposait chez lui, lorsque le grand maréchal se présenta inopinément. +Il lui dit que l'Empereur, «ayant vu avec inquiétude qu'il n'était pas +très bien portant, désirait savoir si d'abord après des voyages aussi +fatigants une chasse à courre de dix-huit lieues ne lui avait pas fait +de mal». Après s'être enquis à ce sujet avec une touchante sollicitude, +Duroc aborda le véritable objet de sa visite; il pria Tchernitchef, en y +mettant encore plus d'insistance que la veille, il l'adjura d'énoncer +«les demandes que Sa Majesté Russe l'avait peut-être chargé de ne faire +qu'après des exhortations pressantes».</p> + +<p>À cette amicale mise en demeure, Tchernitchef ne pouvait répondre, +puisqu'il avait reçu défense expresse de compromettre son gouvernement +par de trop claires ouvertures. Ayant touché mot à l'Empereur de +sacrifices territoriaux en Pologne, il avait épuisé son mandat et +n'avait plus pouvoir de revenir à l'objet légèrement effleuré; son +second entretien avec le grand maréchal, comme le premier, se fondit en +discussions vagues.</p> + +<p>Voyant que Tchernitchef persiste définitivement dans la réserve dont il +n'est sorti qu'un instant, Napoléon se retourne vers son ambassadeur en +Russie, juge opportun d'adresser à la perspicacité de Caulaincourt un +second, un plus pressant appel. Seulement, la main qu'il emploiera pour +lui écrire ne sera plus la même: il confiera ce soin à un rédacteur +nouveau, transféré subitement d'un poste à un autre dans la haute +administration de l'État. Depuis quelques heures, un coup de théâtre se +préparait dans les régions gouvernementales, et, par un fait sans +exemple dans l'histoire de l'Empire, la crise extérieure aboutissait à +un changement dans le ministère.</p> + +<p>Depuis trois ans et demi, Napoléon avait pu expérimenter le zèle, +l'assiduité, les qualités d'esprit du comte de Champagny, duc de Cadore. +Cependant, chez ce ministre surmené, quelques symptômes de lassitude, +quelques défaillances commençaient à se manifester. L'année précédente, +dans le maniement d'affaires aussi délicates que celles de Pologne et de +Suède, Napoléon l'avait jugé au-dessous de sa tâche. Peut-être aussi, +fâché et humilié d'avoir été surpris par les préparatifs militaires de +la Russie, reprochait-il au chef de sa diplomatie d'avoir insuffisamment +stimulé la vigilance de notre ambassade en cet obscur pays. Conservant +pour Champagny beaucoup d'estime et de reconnaissance, il avait cessé +d'apprécier ses services et ne voyait pas en lui le ministre des temps +difficiles. Il résolut de le déplacer sans le disgracier, de lui +réserver l'administration de sa maison, dont la direction moins +absorbante lui serait un repos. En ces instants où la guerre menaçait, +où notre diplomatie aurait peut-être à se faire l'auxiliaire de nos +armées, à réchauffer le zèle de nos alliés, à surveiller, à diriger, à +coordonner leurs mouvements militaires, ce qu'il fallait à l'Empereur +aux affaires étrangères, c'était une sorte de chef d'état-major civil, +un agent de transmission ponctuel et impeccable. Son choix devait se +porter sur l'homme le plus familiarisé avec ses habitudes d'esprit et de +travail, sur celui qui l'assistait depuis tant d'années dans sa besogne +administrative et politique, sur le secrétaire d'État Maret, duc de +Bassano, dont le nom est resté à toutes les époques synonyme de +fidélité.</p> + +<p>Les sympathies de M. de Bassano pour les Polonais et leur cause étaient +notoires; aux yeux de ce peuple, dont le dévouement et le loyalisme +pouvaient être mis bientôt à redoutable épreuve, sa nomination +apparaîtrait comme une marque d'intérêt, un encouragement et presque un +gage, sans être un défi jeté à la Russie, car le duc savait à propos +exprimer des sentiments hautement pacifiques. En fait, habitué à taire +ses préférences personnelles, doutant de lui-même plutôt que du maître, +il fournirait moins à celui-ci un conseil qu'un service, le plus +constant, le plus actif, le plus infatigable des services. Sa dévotion à +l'Empereur, sa foi profonde en l'infaillibilité du grand homme, étaient +un sûr garant qu'il n'hésiterait et ne faiblirait jamais dans +l'exécution des ordres reçus, que son langage et ses écrits se +mouleraient exactement sur la pensée souveraine, qu'ils en sauraient +rendre toute l'intensité et aussi en refléter les moindres nuances. Sa +remarquable facilité de rédaction permettait de lui imposer un labeur +surhumain sans l'écraser sous le fardeau. Enfin, par le charme et +l'agrément de sa personne, par l'aménité qui s'alliait en lui à une +sereine assurance, par la belle harmonie de son existence partagée entre +le travail et la représentation, il ajouterait à l'éclat extérieur et au +prestige de la fonction.</p> + +<p>La transmission des pouvoirs s'opéra en l'espace d'une matinée. Le 17, +au commencement du jour, après avoir prescrit à Champagny quelques +envois urgents, Napoléon lui notifia sa détermination par une lettre +personnelle, chef-d'oeuvre de tact et de délicatesse, destiné à panser +la blessure qu'il allait faire: «Monsieur le duc de +Cadore,--disait-il,--je n'ai eu qu'à me louer des services que vous +m'avez rendus dans les différents ministères que je vous ai confiés; +mais les affaires extérieures sont dans une telle circonstance que j'ai +cru nécessaire au bien de mon service de vous employer ailleurs. J'ai +voulu cependant, en vous faisant demander votre portefeuille, vous +donner moi-même ce témoignage, afin d'empêcher qu'il reste aucun doute +dans votre esprit sur l'opinion que j'ai du zèle et de l'attachement que +vous m'avez montrés dans le cours de votre ministère<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a> +<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>.» Peu après +l'envoi de cette lettre, la mutation s'opérait: M. Maret recevait le +service des mains de son prédécesseur et prenait possession avec aisance +du cabinet ministériel.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote196" name="footnote196"><b>Note 196: </b></a> +<a href="#footnotetag196"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17614.</blockquote> + +<p>Sur le bureau, il trouva la lettre commandée l'avant-veille pour le duc +de Vicence, rédigée la veille et prête à partir. Le nouveau ministre la +soumit à l'Empereur: celui-ci en autorisa l'expédition, mais prescrivit +de la confirmer et d'en accentuer la portée par une autre, qui servirait +de <i>post-scriptum</i> à la première.</p> + +<p>Cette seconde lettre, le duc de Bassano la fit brève et nette; il la +rédigea sous l'impression immédiate de la conversation qu'il venait +d'avoir avec Sa Majesté et qui l'avait laissé tout imprégné de sa +pensée: en ces lignes, à travers une imperturbabilité voulue et des +affirmations de toute puissance, perce plus manifestement chez +l'Empereur le désir de s'arranger avec la Russie, pourvu qu'elle ne lui +demande point d'insupportables sacrifices: «Il paraît,--écrit le +ministre,--que la cour de Pétersbourg est occupée de deux griefs, +relatifs, l'un à l'affaire du duché d'Oldenbourg, l'autre aux +inquiétudes qu'elle a conçues sur la Pologne. Que faut-il faire pour +rassurer la Russie? Une explication franche aurait mieux valu que des +armements; une explication prompte vaudrait mieux que des préparatifs +ruineux. Vous connaissez assez, Monsieur le duc, la situation de la +France et des armées de l'Empereur pour juger combien peu elle a à +craindre, mais l'Empereur ne peut que s'affliger de voir la bonne +intelligence menacée pour des bagatelles et l'empereur de Russie +abandonner des réalités pour des chimères et se préparer à rompre une +alliance qu'on devait croire à l'abri de toutes les vicissitudes. <i>Si ce +que désirent les Russes est faisable, j'ai ordre de vous le dire, +Monsieur le duc, cela sera fait</i>.»</p> + +<p>Ayant lancé cette assurance formelle, Napoléon n'avait plus qu'à laisser +venir la réponse et en attendant à rester en garde, tout prêt, si les +Russes prononçaient une attaque, à les recevoir sur la pointe de son +épée. Pendant les semaines suivantes, pendant un mois environ, il +demeura et tint tout le monde sur le qui-vive. Même, l'arrivée à Paris +de Poniatowski, ses confidences directes sur le projet d'offensive, +parurent nécessiter un surcroît de précautions. Les autorités françaises +ou alliées dans le Nord furent invitées à presser l'armement de +Dantzick, à observer continuellement la frontière de Russie et à se +méfier de la Prusse. «Ayez un chiffre avec le gouverneur de +Dantzick,--écrivait l'Empereur à Davout... Il faut qu'il soit très +alerte, qu'il monte une police secrète et sache ce qui se passe du côté +de Tilsit, Riga, sur la frontière, et vous tienne informé de tout. Il +faut surtout qu'il fasse faire le service de sa place avec rigueur, pour +éviter toute surprise<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a> +<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>.» Les officiers d'état-major placés à +Stettin, Glogau, Custrin, en pays suspect, «doivent avoir l'oeil sur +tout»; leur vigilance ne doit pas se relâcher une minute: «ils doivent +dormir le jour et rester debout toute la nuit<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> +<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote197" name="footnote197"><b>Note 197: </b></a> +<a href="#footnotetag197"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17621.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote198" name="footnote198"><b>Note 198: </b></a> +<a href="#footnotetag198"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 17622.</blockquote> + +<p>En arrière de ces postes, l'Empereur développe et multiplie ses moyens +de guerre, par l'action combinée de mouvements militaires et +diplomatiques. Sans cesse, il s'efforce de compléter le corps de Davout, +de former ceux qui devront, en cas de besoin, rallier et soutenir cette +puissante avant-garde, et à l'armée de deux cent trente mille hommes +qu'il se met en mesure de réunir avant juillet dans l'Allemagne du +Nord, il s'occupe de composer une aile gauche avec la Suède, une aile +droite avec la Turquie. Ses envois à Stockholm et à Constantinople, +pendant la seconde quinzaine d'avril, si on les compare aux dépêches de +la période précédente, montrent qu'il se sent plus près d'éventualités +extrêmes, signalent le progrès de la crise.</p> + +<p>En Suède, il ne s'agit plus de tâter le terrain, mais d'y prendre +position. Alquier reçoit ordre de proposer carrément et de négocier une +alliance, sans la conclure encore: évitant toute allusion à la Norvège, +passant sous silence cet objet cher à Bernadotte, il présentera aux +Suédois la Finlande comme le prix naturel de leur concours dans une +guerre contre la Russie. Au besoin, pour les mieux mettre en état de +faire diversion, la France fournira des subsides: c'est l'Empereur qui +le dit lui-même dans une note jetée en marge de l'instruction<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a> +<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>. En +ce qui concerne la Turquie, le projet de dépêche préparé le 12 avril par +Champagny et non encore approuvé par l'Empereur, est abandonné comme +insuffisant: M. de Bassano lui en substitue un autre, plus net, plus +précis, plus nerveux. Latour-Maubourg devra réclamer l'envoi à Paris +d'un ambassadeur turc, ayant mission et pouvoir de passer des accords: +«Il est convenable que, dédaignant la pompe orientale, cet ambassadeur +parte sur-le-champ. Il faut qu'il soit autorisé à signer un traité en +forme, avec toutes les dispositions qui lient les gouvernements.» +Napoléon veut avoir à sa portée et sous sa main l'alliance de la +Turquie, afin de la saisir quand il lui plaira. Le traité à signer +serait très avantageux au Sultan: «La France garantirait la Moldavie et +la Valachie à la Porte, et en cas de succès, ce qui n'est pas douteux, +les deux armées se combineraient pour faire rendre la Crimée à la +Porte...--Tout cela, ajoute la dépêche du 27 avril, doit être dit avec +prudence et sans rien compromettre, car l'alliance avec la Russie n'est +pas rompue, et les difficultés peuvent s'aplanir. Mais, avant que le +ministre qu'enverra la Porte arrive, tout sera décidé<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a> +<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote199" name="footnote199"><b>Note 199: </b></a> +<a href="#footnotetag199"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Suède, 295. Cf. la +lettre de Maret à l'Empereur du 20 avril 1811, insérée dans la +correspondance de Turquie, vol. 221.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote200" name="footnote200"><b>Note 200: </b></a> +<a href="#footnotetag200"> +(retour) </a> Maret à Latour-Maubourg, 27 avril 1811.</blockquote> + +<p>Ces derniers mots prouvent que l'Empereur croyait alors à un dénouement +très bref, qui serait la guerre ou la consolidation de la paix. Ni l'une +ni l'autre de ces deux hypothèses ne se réalisa. Alexandre se montrait +peu pressé de délier la langue de Tchernitchef, et aucune communication +nouvelle n'arrivait du Nord. Par contre, dès le mois de mai, les +nouvelles de la frontière prirent un caractère beaucoup moins alarmant. +À Varsovie, quand était arrivé l'ordre de mobiliser l'armée, l'émotion +avait atteint à son paroxysme: chacun croyait apprendre à tout instant +l'entrée des Russes, s'imaginait déjà entendre leur canon<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> +<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>. +Aujourd'hui, si les bruits d'une restauration de la Pologne par la main +du Tsar continuaient à circuler, l'état des forces opposées au duché ne +faisait plus croire à l'imminence de l'entreprise. Les agents +d'observation, les guetteurs apostés, ne retrouvaient plus les masses +ennemies sur les points où ils avaient cru les discerner: elles +semblaient s'être dissipées et évanouies: on n'était plus bien sûr +maintenant de les avoir vues, et c'était à se demander si un peuple +entier n'avait pas été le jouet d'une illusion d'optique. Entre Riga et +Brzesc, on continuait à découvrir une ligne de troupes, des divisions +échelonnées, dont il était très difficile de déterminer avec exactitude +la composition, le numéro d'ordre et l'emplacement, mais la frontière +même paraissait se dégager. À Wilna, à Grodno, plus de concentration +menaçante; à Bialystock, où une force imposante avait été signalée, on +constatait, vérification faite, l'existence d'un bataillon. Bignon, +ayant contrôlé les premiers avis à l'aide «d'informateurs plus +sages<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a> +<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>», ayant procédé très soigneusement à une contre-enquête, en +venait à penser que les Polonais avaient été une fois de plus dupes +d'eux-mêmes, que le péril avait existé surtout dans leur imagination: +Davout arrivait à sa même conclusion, se reprochant d'avoir cédé à un +pessimisme exagéré<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a> +<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote201" name="footnote201"><b>Note 201: </b></a> +<a href="#footnotetag201"> +(retour) </a> Bignon à Maret, 4 mai 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote202" name="footnote202"><b>Note 202: </b></a> +<a href="#footnotetag202"> +(retour) </a> Dépêche du 28 avril 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote203" name="footnote203"><b>Note 203: </b></a> +<a href="#footnotetag203"> +(retour) </a> Davout à l'Empereur, 23 avril, 2, 12 et 17 mai. Archives +nationales, AF, IV, 1653.</blockquote> + +<p>En fait, le gros des armées russes restait à proximité du territoire +varsovien. Seulement, comme Alexandre persistait dans les hésitations +dont nous avons montré le début, quelques divisions avaient été +reportées en arrière, éloignées des limites. Puis, chez les troupes qui +s'étaient accumulées dans les provinces frontières, une sorte de +tassement s'était opéré: les corps, ayant pris leurs positions, s'y +tenaient maintenant immobiles, repliés sur eux-mêmes: ils offraient +ainsi moins de prise à l'observation qu'à l'état de mouvement et de +marche. Les Varsoviens, n'apercevant plus en face d'eux un remuement +d'hommes et de matériel qui multipliait les objets à leurs yeux et +prêtait à des grossissements fantastiques, se sentaient quelque peu +délivrés de leurs angoisses: ils respiraient plus librement: +l'oppression diminuait, la fièvre des esprits s'apaisait: l'alerte était +passée<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> +<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote204" name="footnote204"><b>Note 204: </b></a> +<a href="#footnotetag204"> +(retour) </a> Bignon à Champagny et à Maret, 20, 24, 25, 27, 28, 30 +avril, 2, 4, 7, 8, 9, 10, 11, 15, 22 et 27 mai.</blockquote> + +<p>Le premier effet de cette accalmie fut d'arrêter les négociations que +menait l'Empereur à titre de précautions contre la Russie. Il cesse de +répondre aux assurances douteuses de la Prusse: il tient l'Autriche en +suspens. Ayant étendu le bras vers la Suède et la Turquie pour les +reprendre et les tirer à lui, il interrompt son geste, dès que le besoin +immédiat de ces compromettantes alliances ne se fait plus sentir. Il +laisse ses représentants sans ordres, sans instructions, et son silence +leur prescrit tacitement l'inaction.</p> + +<p>À Stockholm, nos offres avaient été accueillies avec un enthousiasme +plus apparent que réel: l'objet proposé à Bernadotte ne correspondait +pas à ses véritables désirs, et lorsque le baron Alquier l'avait +provoqué à discuter un plan de diversion en Finlande, il l'avait trouvé +mal préparé sur le sujet, s'exprimant avec gêne, demandant à réfléchir. +Cependant, comme il importait de ne pas décourager la bonne volonté de +l'Empereur, comme une partie du conseil tenait encore pour l'ancienne +politique et regrettait la Finlande, le ministre Engeström avait d'abord +suivi les pourparlers avec une sorte d'ardeur. Au bout de quelques +semaines, voyant que son interlocuteur n'insistait plus, il cessa +lui-même de nourrir la conversation et laissa tomber l'affaire<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> +<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>. +Avec les Turcs, on s'en tint pareillement aux premières ouvertures: +notre légation n'ayant pas renouvelé ses instances pour l'envoi à Paris +d'un plénipotentiaire, cet ambassadeur ne partit point: les deux +gouvernements restèrent l'un vis-à-vis de l'autre dans une situation mal +définie et sur un pied de demi-confiance.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote205" name="footnote205"><b>Note 205: </b></a> +<a href="#footnotetag205"> +(retour) </a> Correspondance d'Alquier, mai à juin 1811.</blockquote> + +<p>Quant à ses armements, Napoléon ne contremande aucune mesure, mais +informe ses lieutenants qu'il y a lieu de procéder un peu moins +précipitamment, avec plus de mystère et surtout à moins de frais: +«Lorsque vous trouverez de l'économie,--écrit-il à Davout,--à mettre +douze ou quinze jours de plus à faire faire une chose, je pense qu'il +faut adopter ce parti de préférence<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a> +<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>.» Il veut que les corps en +formation s'augmentent incessamment, mais qu'ils se munissent de leurs +organes sur place, les uns en Allemagne, les autres en Italie ou en +France, sans exécuter aucun mouvement qui éveille l'attention<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a> +<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote206" name="footnote206"><b>Note 206: </b></a> +<a href="#footnotetag206"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17702.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote207" name="footnote207"><b>Note 207: </b></a> +<a href="#footnotetag207"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 17726.</blockquote> + +<p>En somme, l'impulsion donnée soudainement aux préparatifs se modère, +mais continue à se faire sentir, méthodique et réglée. Par suite de +l'alerte survenue, un grand pas avait été franchi dans la voie des +mesures guerrières, et il n'était point dans le tempérament et l'humeur +de Napoléon de s'arrêter en ce chemin, dès que les circonstances l'y +avaient engagé à fond. Vis-à-vis de la Russie, il demeure sous une +impression plus prononcée de méfiance et de colère: il en veut amèrement +à cette puissance de lui avoir presque fait peur, sans qu'il se rende un +compte exact de ce qui s'est passé dans l'esprit d'Alexandre. Il n'est +pas éloigné de croire que ce prince a voulu simplement diriger contre +lui une grande démonstration militaire, avec l'espoir de lui forcer la +main par cette pression et de lui arracher un lambeau de la Pologne. +Mais cette hypothèse suffit à le révolter: est-il homme à qui l'on dicte +des conditions à la pointe de l'épée? Si l'on veut négocier, pourquoi +venir «le casque en tête au lieu d'un bâton blanc à la main<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a> +<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a> +»? Et +l'apaisement actuel, loin de le confirmer dans la volonté de mettre fin +au litige, l'en détourne au contraire, en lui rendant le loisir de +préparer sa revanche: se reprenant à l'espérance de gagner du temps et +de pouvoir donner à ses préparatifs une formidable ampleur, il revient +progressivement à l'idée de faire la guerre au lieu de l'éviter, de la +faire en 1812, de mener alors une campagne offensive, à la tête de +l'Europe, et de trancher violemment le conflit par la plus grande +expédition des temps modernes. Son ardeur à traiter décroît à mesure que +le danger s'éloigne.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote208" name="footnote208"><b>Note 208: </b></a> +<a href="#footnotetag208"> +(retour) </a> Paroles répétées par Alexandre à Lauriston, d'après un +rapport de Kourakine; lettre particulière de Lauriston au ministre, 1er +juin 1811.</blockquote> + +<p>Cependant, ayant senti l'embarras où le jetterait une rupture trop +prompte avec la Russie, sachant que cette éventualité peut se +reproduire, frappé parfois des risques immenses où l'entraînerait une +entreprise au Nord même longuement et minutieusement préparée, il reste +encore indécis, perplexe, et ne rejette pas tout à fait l'idée d'une +transaction. Sincèrement, il voudrait écarter la question polonaise et +chasser ce fantôme: il le dit à Kourakine, avec un luxe de paroles +obligeantes qui donne au vieil ambassadeur «la force de se promener avec +Sa Majesté pendant deux heures malgré sa goutte<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a> +<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>». Il le répète avec +une sorte d'impatience à un diplomate russe de passage à Paris, au comte +Schouvalof: «Que me veut l'empereur Alexandre?--lui dit-il.--Qu'il me +laisse tranquille! Croit-on que j'irai sacrifier peut-être deux cent +mille Français pour rétablir la Pologne<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a> +<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>?» Et il fait justement +observer que le duché dans son état actuel, c'est-à-dire faible et +soumis, lui est plus avantageux qu'une Pologne indépendante et forte, +qui se soustrairait tôt ou tard à sa tutelle. Mais est-il possible de +rassurer la Russie à moins d'un dépècement du duché, condition +inacceptable et déshonorante? Puis, il est une autre question que +Napoléon ne renonce jamais au fond de l'âme à réveiller et à reprendre: +c'est celle des neutres et du blocus. À supposer que l'on trouve moyen +d'aplanir les difficultés présentes, Alexandre consentira-t-il à +décréter des mesures plus efficaces contre les Anglais et suppressives +de leur commerce? Telle est la question d'importance capitale qui +complique toujours aux yeux de l'Empereur et aggrave le problème. Sur +tous les points en suspens, il espère que le duc de Vicence, soit par +réponse aux deux lettres qui lui ont été adressées, soit de vive voix +après son retour, va lui fournir enfin des notions précises: il a hâte +de savoir à quel prix au juste il pourrait s'épargner une guerre avec la +Russie et s'assurer un renouvellement de concours contre l'éternelle +ennemie.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote209" name="footnote209"><b>Note 209: </b></a> +<a href="#footnotetag209"> +(retour) </a> Rapport cité dans la lettre de Lauriston du 1er juin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote210" name="footnote210"><b>Note 210: </b></a> +<a href="#footnotetag210"> +(retour) </a> <i>Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie</i>, +XXI, 415.</blockquote> + +<a name="c5" id="c5"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>RETOUR DU DUC DE VICENCE.</h4> + +<p>Contre-coup à Pétersbourg de l'émotion suscitée en Allemagne et en +France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint +que Napoléon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque +n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens +contraire.--Wellesley donne à l'Europe des leçons de guerre +défensive.--Il fait école.--Le général Pfuhl et son plan.--Peu à peu, +Alexandre incline vers un système purement défensif.--Il voudrait éviter +la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duché de +Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Réponse par allusions et +sous-entendus, aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur +Alexandre et le roi de Rome.--Arrivée de Lauriston.--Gracieux +accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour déterminer Napoléon à +lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la résolution de +se défendre à toute extrémité: solennité et sincérité de cette +déclaration.--Émotion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son +retour en France.--Il va trouver l'Empereur à Saint-Cloud.--Sept heures +de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions pacifiques +d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux questions +corrélatives.--Napoléon repousse l'idée de diminuer la garnison de +Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la nécessité d'opter entre la +Pologne et la Russie.--La pensée de l'Empereur passe par des +alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt +signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et +les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la +Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur ébranlé; +son interlocuteur croit avoir cause gagnée.--Napoléon fait le +dénombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au +cerveau.--Il croit que tout se réglera par une bataille.--Suite de la +conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de +Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Alexandre flottait toujours entre plusieurs partis, indécis et troublé. +Les rapports de Tchernitchef et d'autres avis lui avaient appris l'élan +donné à nos préparatifs: il voyait les armées varsovienne et saxonne se +mobiliser à la hâte: il voyait se lever derrière elles la puissance +française. Effrayé en outre de paroles violentes que Napoléon s'était +permises devant le conseil de commerce à l'adresse des États +contrebandiers, il craignait que le conquérant ne fondît à bref délai +sur ses frontières, pour le punir d'avoir armé. Autour de lui, on +croyait à la guerre pour la fin du printemps, pour l'été au plus tard: +l'alarme avait repassé de Paris à Pétersbourg, et le Tsar se demandait +parfois s'il ne ferait pas bien de mettre à profit ce qui lui restait +d'avance, de marcher à la rencontre de l'envahisseur<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a> +<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote211" name="footnote211"><b>Note 211: </b></a> +<a href="#footnotetag211"> +(retour) </a> Dans son grand rapport d'avril, Tchernitchef avait +continué, tout en reconnaissant que la Russie pouvait actuellement +traiter avec l'Empereur, à développer des plans d'agression et de +surprise, celui-ci entre autres: «Prodiguer toutes les assurances et en +général toutes les démonstrations qui tendraient à tranquilliser +Napoléon à notre égard, consentir à désarmer simultanément et faire +faire même quelques marches rétrogrades à nos divisions, sans toutefois +trop les éloigner; enfin l'endormir et l'engager à diriger de nouveaux +efforts sur l'Espagne, ce qui, en le rendant moins redoutable, nous +permettrait d'attendre qu'il fût complètement engagé dans cette nouvelle +lutte pour profiter de la diversion.» En marge du rapport, on trouve +cette annotation de la main d'Alexandre: «Pourquoi n'ai-je pas beaucoup +de ministres comme ce jeune homme?» Vol. cité, 109.</blockquote> + +<p>En avril, un agent prussien qui l'approchait souvent, le +lieutenant-colonel Schöler, ne considérait pas qu'il eût écarté toute +idée d'offensive<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a> +<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>. Un peu plus tard, le Suédois Armfeldt éprouvait +la même impression. Cet adversaire implacable de Napoléon, cet homme qui +semble n'avoir vécu que pour haïr, était arrivé récemment de Stockholm, +d'où Bernadotte l'avait chassé par crainte de ses intrigues et aussi +pour plaire à l'Empereur. Parfaitement accueilli à Pétersbourg, Armfeldt +tâchait d'y démontrer que «tout était perdu si on se laissait prévenir +par Bonaparte<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a> +<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>», et constatait avec joie que ses paroles trouvaient +de l'écho: Alexandre lui parlait de l'envoyer prochainement à Londres +négocier la paix et l'alliance avec l'Angleterre, ce qui équivaudrait à +une rupture avec la France<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a> +<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote212" name="footnote212"><b>Note 212: </b></a> +<a href="#footnotetag212"> +(retour) </a> Voyez les rapports de Schöler en date des 30 mars, 5 et +18 avril, mentionnés ou cités par <span class="sc">Duncker</span>, 353-354.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote213" name="footnote213"><b>Note 213: </b></a> +<a href="#footnotetag213"> +(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, <i>Le baron d'Armfeldt</i>, III, 300.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote214" name="footnote214"><b>Note 214: </b></a> +<a href="#footnotetag214"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 301.</blockquote> + +<p>Ainsi, Alexandre ne décourageait pas totalement les partisans de +l'offensive. Cependant, il en sentait mieux chaque jour les +inconvénients et le danger. Il savait que son projet, vaguement +soupçonné dans les différentes cours, avait suscité partout un blâme +universel, et que l'opinion européenne ne le suivrait pas dans cette +aventure. S'essayant encore par moments à gagner, à convertir +l'Autriche, dont il jugeait la bienveillance indispensable<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a> +<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>, il +n'obtenait que de froides et évasives paroles. De plus, des raisons +purement stratégiques, développées autour de lui avec une véhémence +croissante, l'inclinaient à chercher le salut dans une défensive +préméditée et systématique.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote215" name="footnote215"><b>Note 215: </b></a> +<a href="#footnotetag215"> +(retour) </a> Dépêche à Stackelberg, 2 juin 1811. Archives de +Saint-Pétersbourg.</blockquote> + +<p>L'idée de faire aux Français une guerre à la Fabius, de se dérober à +leur choc, d'attendre pour les combattre qu'ils fussent épuisés par les +marches et les privations, de leur opposer alors un terrain hérissé de +défenses, des remparts plutôt que des hommes et derrière ces remparts +d'inaccessibles espaces, hantait depuis longtemps certains esprits: elle +avait été préconisée auprès d'Alexandre par des Allemands, comme +Wolzogen; par des Russes, comme Barclay de Tolly, le futur ministre de +la guerre: au lendemain d'Eylau, Barclay avait dit: «Si je commandais en +chef, j'éviterais une bataille décisive et je me retirerais, de sorte +que les Français, au lieu de trouver la victoire, finiraient par trouver +un second Poltawa<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a> +<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>.» Ces conseils étaient demeurés toutefois isolés +et timides, jusqu'au jour où un grand événement de guerre en avait +démontré la valeur. En ce printemps de 1811, la campagne de Portugal +s'achevait, et l'on commençait à bien connaître les détails de ce duel +poursuivi aux extrémités de l'Europe occidentale entre Masséna et +Wellesley. Masséna n'avait rien fait de grand, parce que le général +anglais, après avoir reculé devant lui, après avoir laissé les Français +s'aventurer dans les déserts rocheux du Portugal et les <i>sierras</i> +brûlantes, avait fini par leur opposer, au bout de cette voie +douloureuse, un front couvert d'ouvrages et de redoutes, contre lequel +s'était brisé l'élan affaibli de nos troupes. En art militaire, la manie +d'imitation est plus fréquente que partout ailleurs, la mode plus +impérieuse. Désormais, il n'y avait plus qu'une voix dans les +états-majors européens pour déclarer que Wellesley avait trouvé le +secret de résistance si longtemps cherché, la recette de victoire, et +qu'il convenait d'appliquer en tous lieux sa méthode.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote216" name="footnote216"><b>Note 216: </b></a> +<a href="#footnotetag216"> +(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 93.</blockquote> + +<p>À Pétersbourg, cette doctrine se formulait sous la plume d'un Allemand +au service de la Russie, le général Pfuhl, officier studieux et érudit, +stratégiste de cabinet, qui brillait dans la théorie et faiblissait dans +la pratique. Pfuhl avait rédigé un plan de campagne fondé sur les +données fournies par la guerre de Portugal, combinées avec certaines +règles classiques. Il s'agirait d'attirer les Français le plus loin +possible de leur base d'opérations et de les recevoir dans des lignes de +défense fortement établies. En particulier, dans l'espace vide qui +s'ouvre entre le Dnieper et la Dwina et sépare ces deux fleuves +protecteurs, une sorte de réduit central, un camp retranché de +dimensions colossales, un Torres-Vedras russe, s'élèverait et boucherait +la trouée. La principale armée de l'empire reculerait peu à peu jusqu'à +ce poste, viendrait s'y immobiliser et s'y défendrait obstinément, +tandis qu'une seconde armée, moins nombreuse et plus mobile, +inquiéterait et harcèlerait l'adversaire. Ce n'était pas encore le +système de la retraite à outrance, du recul continu; c'était le système +de la défensive sur le front de bataille combiné avec celui des attaques +de flanc. Quant à la Prusse, on ne lui demanderait qu'une coopération +passive: elle aurait à livrer sans combat sa capitale et ses provinces, +à s'effacer devant l'invasion, à se retirer et à s'enfermer tout +entière, armée, gouvernement, administration, dans celles de ses places +qui avoisinaient la mer. Transformées en camps retranchés, ces places +immobiliseraient une partie des troupes françaises: ce seraient autant +de Torres-Vedras prussiens, appuyant de loin celui que les Russes +feraient surgir en avant de leurs deux capitales, à grande distance de +leur frontière<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a> +<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>. Le principal inconvénient du plan proposé par Pfuhl +était de diviser les forces de la résistance et d'offrir notamment les +armées russes en deux masses séparées aux coups de l'envahisseur. +Néanmoins, Alexandre sentait quelque disposition à l'adopter, parce que +ce plan donnait une forme précise et presque scientifique à la +conception défensive qui commençait de prévaloir en lui. Dès la fin de +mai, il cédait visiblement à l'instinct sauveur qui lui montrait la +Russie inexpugnable chez elle et hors d'atteinte<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a> +<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote217" name="footnote217"><b>Note 217: </b></a> +<a href="#footnotetag217"> +(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 72-95. <i>Mémoires de Wolzogen</i>, 55 et +suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote218" name="footnote218"><b>Note 218: </b></a> +<a href="#footnotetag218"> +(retour) </a> Voyez sa lettre au roi de Prusse, arrivée à Berlin du 26 +au 28 mai, citée par <span class="sc">Duncker</span>, 361-362.</blockquote> + +<p>Il tenait, d'autre part, à rester en conversation avec la France, à ne +pas interrompre les pourparlers. Au fond, voyant la guerre de plus près, +il en sentait mieux l'horreur et ne voulait point rejeter toute idée +d'apaisement. Il s'estimerait satisfait si Napoléon, au prix de quelques +mouvements rétrogrades des Russes, consentait à éloigner le danger de +ses frontières, à désarmer Dantzick, le duché de Varsovie et la ligne de +l'Oder, sans trop le presser pour la terminaison des différends: il +s'accommoderait d'un état mal défini qui lui épargnerait les risques +formidables d'une lutte et qui le dispenserait en même temps de remplir +les obligations contractées, qui lui fournirait prétexte pour consommer +plus tard son rapprochement économique avec l'Angleterre.</p> + +<p>Quant à finir totalement la querelle avec la France, à supposer que la +chose fût souhaitable, où en était le moyen? Les contre-propositions +transmises par Tchernitchef paraissaient d'inefficaces palliatifs. +Restait, il est vrai, la solution chère à Roumiantsof, celle qui +consistait à morceler le duché de Varsovie. Alexandre n'en admettait pas +d'autre, mais il continuait à admettre celle-là, et certaines de ses +confidences en font preuve. Parlant un jour au comte de Saint-Julien, +ministre d'Autriche, de l'Oldenbourg et du dédommagement à trouver, il +finissait par lui dire «d'un air de réticence»:--«Je sais bien un +équivalent qui pourrait nous convenir<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a> +<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>»;--et Saint-Julien, après +avoir cherché à bonne source l'explication de ce propos, écrivait à sa +cour que le Tsar ne ferait point difficulté d'accepter «la partie du +duché de Varsovie située sur la rive droite de la Vistule».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote219" name="footnote219"><b>Note 219: </b></a> +<a href="#footnotetag219"> +(retour) </a> <span class="sc">Oncken</span>, <i>Oesterreich und Preussen im Befreiungskriege, +II, 611</i>.</blockquote> + +<p>Alexandre, il est vrai, se hâtait d'ajouter, au sujet du mystérieux +équivalent: «Il n'en peut pas être question encore.» En effet, après +l'accueil qu'avaient reçu les insinuations de Tchernitchef, il jugeait +plus inopportun que jamais de notifier trop clairement des prétentions +dont Napoléon pourrait se faire contre lui une arme empoisonnée. Dans +ses entretiens avec notre ambassadeur, il va réitérer vaguement sa +demande, mais il cherchera moins à se faire comprendre qu'à ne pas se +compromettre: il continuera à s'exprimer par allusions à peine +formulées, à négocier du bout des lèvres: il couvrira sa pensée d'un +voile assez transparent pour qu'elle se laisse entrevoir, assez épais +pour que nul ne puisse la distinguer pleinement et la dénoncer.</p> + +<p>Le 5 mai, Caulaincourt le pressa de s'expliquer, conformément aux ordres +expédiés de Paris les 15 et 17 avril: reprenant les paroles mêmes du +ministre français, l'ambassadeur dit en propres termes: «Si ce que les +Russes désirent est faisable, cela sera fait.» Alexandre répondit +d'abord en protestant de sa modération: «Quant au désir de s'expliquer +et de s'entendre, cette tâche avait depuis longtemps été remplie par +lui: c'était nous qui ne répondions à rien et qui demandions chaque jour +la même chose, comme si lui n'avait pas déjà répondu sur tout depuis +trois mois, depuis un an, comme si quelque chose dans tout cela +dépendait de lui, tandis que tout dépend de l'empereur +Napoléon.»--«Personne, reprenait-il, n'a servi aussi loyalement que moi +ses intérêts, personne n'a aimé aussi franchement sa gloire, et personne +ne peut encore lui témoigner une plus franche, une plus utile amitié. Le +temps est venu de le reconnaître: j'ai été tout coeur pour lui, quelles +que fussent les circonstances: qu'il soit enfin juste pour moi<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a> +<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote220" name="footnote220"><b>Note 220: </b></a> +<a href="#footnotetag220"> +(retour) </a> Caulaincourt à Maret, 7 mai 1811.</blockquote> + +<p>Caulaincourt répéta que l'Empereur et Roi était sincèrement disposé à +satisfaire la Russie, mais qu'encore fallait-il savoir «comment et où: +qu'on ne s'était jamais expliqué là-dessus». Alexandre commença alors +par réclamer l'observation pure et simple des traités, ce qui eût +impliqué le retour du prince dépossédé dans ses États, prétention de +pure forme et que nul ne prenait au sérieux. Au bout de quelque temps, +comme s'il se fût laissé graduellement forcer la main, il admit le +principe d'une indemnité «juste et convenable». Pour indiquer celle +qu'il avait en vue, sans avoir à la désigner, il procéda par voie +d'élimination. «Erfurt tout seul, disait-il, était notoirement +insuffisant.» D'autre part, «ce qu'on voudrait y ajouter devant être +pris sur des États qui tous étaient sous la protection de la France, ce +n'était pas à lui à les spolier». Enfin, «la Russie ne pouvait +certainement prendre cet équivalent sur la Prusse, parce qu'il n'y +aurait ni justice ni raison à rendre, pour l'amour du duc d'Oldenbourg, +ce pays encore plus malheureux qu'il ne l'était, et qu'il ne pouvait +être de l'intérêt de la Russie d'augmenter encore la faiblesse de la +Prusse». La Prusse et les États secondaires de l'Allemagne ainsi +écartés, restait le grand-duché: Alexandre se garda bien d'en prononcer +le nom, si ce n'est pour dire «qu'il n'enviait rien à cet État pas plus +qu'à ses autres voisins»; c'était jouer sur les mots, car on eût livré +le duché à la Russie en le concédant partiellement au duc d'Oldenbourg. +Après avoir ainsi équivoqué, après avoir déclaré encore une fois qu'«il +attendait justice pour son proche parent, pour l'oncle d'un allié tel +que lui», Alexandre sauta de là aux affaires de Pologne, insistant sur +l'urgence de mettre fin aux agitations et aux espérances de ce peuple, +cherchant évidemment à rapprocher et à lier les questions. La plupart de +ses paroles, il est vrai, étaient accompagnées de telles circonlocutions +et de si pudiques réticences, il se défendait si bien de vouloir dicter +le choix de l'Empereur, que Caulaincourt ne paraît pas avoir +expressément compris que la garantie sollicitée contre la Pologne se +confondait et s'identifiait avec l'indemnité réclamée pour le duc +d'Oldenbourg. Il emporta seulement de cet entretien et de plusieurs +causeries avec le chancelier la conviction absolue, profonde, que les +deux questions devaient se trancher concurremment, sinon l'une par +l'autre; que la solution de la première emporterait par elle-même ou au +moins dégagerait de toute difficulté le règlement de la seconde.</p> + +<p>Durant toute cette période, Alexandre sut garder, avec un tact parfait, +l'attitude convenable à un ami justement froissé, méconnu et menacé, qui +se tient à l'écart par dignité et néanmoins ne demande qu'à revenir, +pourvu qu'on fasse vers lui le premier pas. Il traitait notre +ambassadeur avec égards, avec distinction, mais ne dissimulait point que +les attaques de la presse française contre Tchernitchef, que les paroles +de l'Empereur au conseil de commerce l'avaient blessé au coeur. Il +s'exprima en fort bons termes sur la naissance du roi de Rome, manifesta +la part qu'il prenait au bonheur de la France, sans dépasser certaines +limites. Pour célébrer l'événement, Caulaincourt avait eu l'idée de +donner un grand bal, une fête qui ferait époque dans les fastes de +Pétersbourg, et de réunir toute la société dans son hôtel splendidement +décoré à l'intérieur et à l'extérieur. L'autorité russe lui prêta +obligeamment son concours pour les dispositions à prendre, mais le Tsar +fit savoir qu'il ne pourrait assister à la fête dans les circonstances +présentes: si on le priait officiellement, il accepterait l'invitation, +mais, à moins qu'il ne vînt d'ici là quelque chose «d'amical et de +rassurant, il serait malade le jour de la fête». «Quelle figure +ferais-je, disait-il à Caulaincourt, aux yeux de l'Europe, de ma propre +nation, en allant danser chez l'ambassadeur de France pendant que les +troupes françaises marchent de toutes parts?... Donnez la fête sans moi, +ne me priez pas. Toutes les facilités pour qu'elle soit belle et +au-dessus de tout ce qui a été fait et de ce que les étrangers peuvent +faire, vous les avez eues. Ou bien attendez quelques jours. Que +l'Empereur me prouve par ce qu'il dira à Kourakine ou à Tchernitchef, +par ce qu'il fera, qu'il tient réellement à moi et à l'alliance, et +j'irai avec un grand empressement chez vous, car je n'ai d'autre désir +que de donner à l'Empereur et à votre pays des marques d'amitié. De mon +côté, je vous assure qu'il ne me restera pas une arrière-pensée, pas un +souvenir sur les circonstances actuelles, et que je replacerai tout, dès +que vous le voudrez franchement, dans l'état d'alliance et +d'amitié<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a> +<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote221" name="footnote221"><b>Note 221: </b></a> +<a href="#footnotetag221"> +(retour) </a> 135[e] rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 8 +mai 1811.</blockquote> + +<p>Sur ces entrefaites, M. de Lauriston arriva à Pétersbourg. Il fut +grandement, magnifiquement reçu. En lui donnant audience pour la +première fois, Alexandre se plaignit avec quelque vivacité de +l'effervescence guerrière qu'on signalait en Saxe, mais il entremêla ses +doléances de paroles flatteuses: galamment, il exprima le désir de voir +madame de Lauriston rejoindre son mari et prendre séjour en Russie: son +arrivée prouverait que l'ambassadeur avait l'espoir de se fixer pour +longtemps dans le pays et apparaîtrait comme un signe de paix<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a> +<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote222" name="footnote222"><b>Note 222: </b></a> +<a href="#footnotetag222"> +(retour) </a> + Lauriston à Maret, 12 mai 1811.</blockquote> + +<p>Les jours suivants, tandis que le duc de Vicence faisait ses préparatifs +de départ, Alexandre vit plusieurs fois les deux ambassadeurs, celui qui +entrait en charge et celui dont la mission s'achevait: il les reçut +ensemble ou séparément. À Lauriston, il répéta ce qu'il avait dit à +Caulaincourt, et même le nouveau représentant semble avoir mieux compris +que l'ancien, à certaines nuances d'expression, à certains jeux de +physionomie, qu'on en voulait à l'intégrité de l'État varsovien: faisant +timidement allusion à l'opportunité de céder quelques terres en Pologne, +il écrivait: «Je pense que si l'empereur Napoléon a cette intention, +cela remplirait le double but de la compensation et de la convention +pour la Pologne<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a> +<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote223" name="footnote223"><b>Note 223: </b></a> +<a href="#footnotetag223"> +(retour) </a> + Lettre particulière à Maret, 1er juin 1811.</blockquote> + +<p>Tandis qu'Alexandre tâtait ainsi M. de Lauriston et lui laissait +soupçonner ses désirs, il le comblait de menues faveurs: invitations à +la parade du dimanche, invitations fréquentes à dîner, conversations en +tête à tête. De son côté, comme si elle eût saisi et voulu servir les +intentions du maître, la société ne montrait à l'ambassadeur de France +que souriants visages<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a> +<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>. Et tout de suite le charme opéra: la grâce +de cet accueil, la simplicité enjouée du monarque, son parler plaisant +et joli, le talent avec lequel il savait faire couler la conviction dans +l'esprit de son interlocuteur, produisirent sur Lauriston leur effet +accoutumé. Nouveau venu dans la politique, cet officier général se prit +à croire Alexandre beaucoup moins détaché de la France et de son +empereur qu'il ne l'était en réalité.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote224" name="footnote224"><b>Note 224: </b></a> +<a href="#footnotetag224"> +(retour) </a> Lauriston écrivait à Maret le 17 juin: «Je ne peux assez +me louer de la manière affable avec laquelle je suis reçu et traité dans +toutes les maisons où je vais. La saison de la campagne disperse la +société; néanmoins, en parcourant les maisons de campagne, je pourrai +faire, pour ainsi dire, une provision de connaissances pour l'hiver.»</blockquote> + +<p>Son premier mouvement avait été d'écrire à Paris: «L'empereur Alexandre +ne veut pas la guerre, il ne la fera que si on l'attaque<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a> +<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>»; et cette +assertion devenait de jour en jour plus exacte. Mais Lauriston allait +plus loin, n'admettait pas que la Russie eût jamais nourri des +intentions agressives. Parti de Paris avant que les découvertes de +Poniatowski y fussent connues, il ne lui en était revenu que de faibles +échos. Puis, quel moyen de résister aux preuves d'innocence et de +candeur qu'Alexandre lui plaçait ingénieusement sous les yeux? On avait +l'air de l'initier à tous les secrets de l'état-major: on lui montrait +une carte où l'emplacement des corps russes était marqué à une assez +grande distance de la frontière; on lui proposait d'envoyer son aide de +camp procéder à une vérification sur les lieux. Au reste, Alexandre +convenait parfaitement qu'il avait fait appel à toutes ses forces +disponibles, qu'il avait voulu se mettre à l'abri d'une surprise, qu'il +se trouvait en mesure depuis plus longtemps que nous d'ouvrir la +campagne; mais le fait d'avoir laissé passer le moment où il aurait pu +attaquer avec avantage ne constituait-il pas sa meilleure justification, +n'apportait-il pas à l'appui de ses intentions purement défensives un +témoignage irréfragable? «Je suis prêt, disait-il, je n'ai plus de +mouvements à faire, et cependant je n'attaque pas. Pourquoi? Parce que +je ne veux pas la guerre. Je me mets seulement en état de défense. +J'arme Bobruisk, Riga, Dunabourg: est-ce là une agression? N'est-ce pas +déclarer positivement que je veux me défendre, et rien que cela<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a> +<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote225" name="footnote225"><b>Note 225: </b></a> +<a href="#footnotetag225"> +(retour) </a> Lauriston à Maret, 29 mai.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote226" name="footnote226"><b>Note 226: </b></a> +<a href="#footnotetag226"> +(retour) </a> Lauriston à Maret, 29 mai.</blockquote> + +<p>Quant à se défendre, il le ferait, disait-il, avec toute l'opiniâtreté +dont il était capable, avec l'énergie du désespoir, et cette partie de +ses discours n'était pas seulement un jeu de scène, un procédé de +politique et de diplomatie: elle s'inspirait d'une conviction réfléchie +et profonde. À mesure qu'Alexandre s'affermissait dans la volonté de ne +point provoquer la lutte, il s'établissait inébranlablement dans la +résolution qui devait faire sa grandeur morale et sa gloire, dans +l'intention de soutenir la guerre jusqu'au bout, jusqu'à complet +épuisement de ses forces, si on lui imposait cette épreuve. Il se +battrait alors «à toute outrance<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a> +<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>», bien décidé, si la fortune +trahissait ses premiers efforts, à se retirer jusque dans les provinces +les plus reculées de la Russie pour continuer la résistance, à +s'ensevelir au besoin sous les ruines de son empire. Mais l'annonce de +ces stoïques déterminations ne réussirait-elle pas à impressionner +l'Empereur, à lui arracher un grand acte de condescendance en Pologne ou +au moins un ensemble de mesures pacificatrices? Alexandre s'en ouvrit +donc, avec une force singulière d'expressions, à M. de Lauriston et +surtout au duc de Vicence. Ce dernier allait rentrer à Paris et y +reprendre auprès de son maître son service de grand écuyer: il aurait +occasion de l'approcher à toute heure, de l'entretenir, de le +convaincre. Dès à présent, il avait dépouillé son caractère +d'ambassadeur: ce n'était plus qu'un ami commun des deux souverains; nul +ne semblait mieux désigné pour porter de l'un à l'autre un message à la +fois intime et solennel. Les termes dans lesquels Alexandre le fit +dépositaire de ses suprêmes confidences le frappèrent et l'émurent +profondément.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote227" name="footnote227"><b>Note 227: </b></a> +<a href="#footnotetag227"> +(retour) </a> Lettre à Czartoryski, 1er avril 1812. <i>Mémoires et +Correspondance de Czartoryski</i>, II, 282.</blockquote> + +<p>Sans les confier au papier, il les enferma et les grava dans sa mémoire, +afin de les répéter textuellement à l'Empereur, lorsqu'il lui rendrait +compte de sa mission, et nous les trouverons alors dans sa bouche.</p> + +<p>Il quitta Pétersbourg le 15 mai. Lorsqu'il parut pour la dernière fois à +la cour et fit ses visites d'adieu, chacun put remarquer sur son visage +pâli, sur ses traits fatigués et creusés, une expression de mélancolie +profonde<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a> +<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>. Bien que son ambassade lui eût valu à la fin de pénibles +déboires, bien que le climat de Pétersbourg eût altéré sa santé, il +s'était pris d'affection pour cette Russie où il avait à la fois goûté +de hautes satisfactions et traversé de multiples épreuves; c'est un +penchant de l'âme humaine que de s'attacher aux lieux où elle a connu la +souffrance et la joie, où elle a beaucoup agi, beaucoup lutté, +c'est-à-dire, en somme, beaucoup vécu. Caulaincourt aimait Alexandre +pour les bontés qu'il en avait reçues, et il lui avait voué une +reconnaissance sincère: il aimait les élégances de la vie russe et +regrettait cette société de hautes allures et d'esprit affiné, +intéressante et charmeresse, dont il avait peu à peu conquis l'estime et +forcé les sympathies. Puis, ayant fait de l'alliance l'oeuvre maîtresse +et l'honneur de sa vie, il la voyait avec douleur se dissoudre et +s'anéantir, pour céder la place à un inconnu plein de périls: le +pressentiment de l'avenir, le regret de tant d'efforts dépensés en pure +perte, l'assombrissaient au moment du départ: il en fut obsédé durant +les journées et les nuits sans fin de l'interminable trajet. Il se +gardait cependant de pensées par trop décourageantes, qui débiliteraient +son énergie. Sa mission n'était pas terminée: un dernier devoir lui +restait à remplir: ce serait de dire à l'Empereur la vérité tout entière +telle qu'elle lui apparaissait, de l'informer, de l'éclairer, de +l'avertir: il ne faillirait pas à cette obligation, au risque de +déplaire, et sacrifierait au besoin sa fortune à sa conscience.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote228" name="footnote228"><b>Note 228: </b></a> +<a href="#footnotetag228"> +(retour) </a> La comtesse Edling écrit dans ses <i>Mémoires</i>: +«Caulaincourt, en recevant son audience de congé, éprouva une émotion si +extraordinaire que tout le monde en fut étonné.» P. 50.</blockquote> + +<h4>II</h4> + +<p>Il arriva à Paris le 5 juin au matin. Il trouva une ville tout entière +aux apprêts des réjouissances publiques qui allaient accompagner la +célébration du baptême: les maisons se pavoisaient, s'enguirlandaient de +feuillage, se paraient d'emblèmes. On nettoyait et on débarrassait les +rues par lesquelles passerait le cortège: Paris faisait sa toilette des +grands jours. Aux Tuileries, aux Champs-Élysées, sur la Seine, des jeux, +des feux d'artifice, des illuminations se préparaient. Caulaincourt ne +fit que traverser ce décor de fête et se rendit immédiatement à +Saint-Cloud, où Leurs Majestés avaient pris résidence pour quelques +semaines; il y était avant onze heures.</p> + +<p>L'Empereur, qui achevait de déjeuner, le fit entrer dans son cabinet, +l'y rejoignit bientôt et l'accueillit fraîchement. Sans lui adresser de +reproches ni d'éloges, il reprit immédiatement ses griefs contre +Alexandre: il les recensa avec amertume, rappela l'abandon où les Russes +l'avaient laissé en 1809, leurs exigences tracassières en 1810, les +infractions au blocus, les armements commencés de longue date, enfin les +faits récents, les faits d'hier, l'ensemble de mouvements qui dénotaient +un plan d'hostilité et d'agression: «Alexandre est faux, finit-il par +dire en éclatant, il arme pour me faire la guerre<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a> +<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote229" name="footnote229"><b>Note 229: </b></a> +<a href="#footnotetag229"> +(retour) </a> Le récit de la conversation entre l'Empereur et +Caulaincourt, ainsi que le texte même des paroles reproduites, est +intégralement tiré de la précieuse collection de documents inédits et +privés auxquels nous avons déjà fait de larges emprunts dans les tomes I +et II. On en reconnaîtra facilement la provenance, que nous ne sommes +pas autorisé à indiquer précisément.</blockquote> + +<p>Avec un grand courage, Caulaincourt plaida l'innocence d'Alexandre et la +loyauté de ses intentions. Il arrivait tout imbu des raisonnements que +le séduisant monarque lui avait présentés avec art, en les enveloppant +d'effusions flatteuses et de paroles enchanteresses: sur tous les +points, il opposa la théorie russe à la théorie française. Il énuméra +les services rendus par Alexandre et les dénis de justice, les +provocations directes ou indirectes, les offenses caractérisées et les +coups d'épingle dont ce prince à l'âme chevaleresque avait eu à +souffrir.</p> + +<p>Napoléon écoutait tout, sans dissimuler une impatience croissante. +Parfois, quand la réponse était trop facile, il la jetait en manière de +vive interruption. Il ne permit pas à Caulaincourt de dire que la Russie +avait été insuffisamment payée de son concours illusoire pendant la +guerre d'Autriche. Enfin, lorsque l'ancien ambassadeur traita de «conte +ridicule», imaginé par les Polonais, le plan d'offensive qui avait +certainement existé et qu'il n'avait pas pénétré, l'Empereur devint tout +à fait aigre et cassant: «Vous êtes dupe, dit-il, d'Alexandre et des +Russes: vous n'avez pas su ce qui se passait. Davout et Rapp me tenaient +mieux au courant.» Sans se laisser décontenancer par cette apostrophe, +Caulaincourt continua et acheva son exposé: sa conclusion, qui eût été +erronée de tous points quatre mois auparavant, était aujourd'hui fondée. +Jugeant mieux le présent que le passé, il put affirmer avec vérité que +l'empereur Alexandre ne commencerait pas la guerre et désirait l'éviter. +En termes catégoriques, il se porta garant et caution de cette +disposition: s'animant lui-même, il alla jusqu'à dire: «Je suis prêt à +me constituer prisonnier et à porter ma tête sur le billot, si les +événements ne me justifient pas.»</p> + +<p>Ces paroles furent dites avec un tel accent de conviction qu'elles +portèrent le trouble et l'incertitude dans l'esprit de l'Empereur. Il ne +répondit point, s'arrêta de parler et se mit à arpenter son cabinet, +réfléchissant et songeant. Caulaincourt le voyait aller et venir, en +proie à une préoccupation profonde; il voyait s'éloigner dans +l'enfoncement de la pièce ses épaules carrées, revenir et repasser son +front large, dévoré de pensées. Quel flot de sentiments contradictoires +s'agitait alors et battait dans son âme? Songeait-il qu'il vivait l'une +des heures décisives de son règne? Il marchait toujours, étranger à +tout objet extérieur, absorbé en lui-même, et les minutes s'écoulaient, +interminables et pesantes.</p> + +<p>Un quart d'heure se passa ainsi, dans un complet silence. À la fin, +sortant de sa rêverie, Napoléon se rapprocha de son interlocuteur et lui +dit ces mots qui posaient nettement le problème, dans ses deux termes +essentiels et corrélatifs: «Vous croyez donc que la Russie ne veut pas +la guerre, qu'elle resterait dans l'alliance et rentrerait dans le +système continental, si je la satisfaisais sur la Pologne?»</p> + +<p>Caulaincourt répéta ce qu'avaient exprimé ses dépêches, à savoir qu'un +grand sacrifice aux dépens de la Pologne assurerait la paix et +contribuerait à revivifier l'alliance, s'il était soutenu par toute une +politique de modération. En quoi devait consister ce sacrifice? +Caulaincourt, qui ne l'avait qu'imparfaitement démêlé à travers les +confidences très vagues d'Alexandre, ne put le dire avec précision et se +contenta de poser le principe. Il ajouta qu'à son avis l'évacuation +partielle de Dantzick et des places prussiennes causerait à Pétersbourg +un premier soulagement et provoquerait une détente. Mais l'idée de +diminuer dès à présent nos moyens de défense et de guerre, avant tout +accord définitif, ne fut nullement du goût de l'Empereur. Il la releva +vertement, et aussitôt s'engagea entre lui et son contradicteur un +dialogue animé, par brèves attaques et fermes ripostes.</p> + +<p>«Les Russes ont donc peur?» dit Napoléon, comme si la terreur inspirée +par le seul aspect de ses armées flattait et délectait son orgueil: «les +Russes ont donc peur?»--«Non, mais ils préfèrent la guerre à une +situation qui n'est plus la paix.»--«Croient-ils me faire la +loi?»--«Non.»--«Cependant, c'est me la dicter que d'exiger que j'évacue +Dantzick, pour le bon plaisir d'Alexandre.»--«Alexandre ne désigne rien +sans doute pour qu'on ne dise pas qu'il menace; cependant il énumère +tout ce qui s'est passé depuis Tilsit. J'ai pu voir ce qui inquiétait, +je puis donc dire ce qui tranquilliserait.»--«Bientôt il faudra que je +demande à Alexandre la permission de faire défiler la parade à +Mayence?»--«Non, mais celle qui défile à Dantzick l'offusque.....»--«Les +Russes sont devenus bien fiers: on veut me faire la guerre?»--«Non, ni +la guerre, ni la loi; mais on ne veut pas la recevoir.»--«Les Russes +croient-ils me mener comme ils menaient sous Catherine II leur roi de +Pologne? Je ne suis pas Louis XV; le peuple français ne souffrirait pas +cette humiliation.»</p> + +<p>Ce n'était pas la première fois qu'il évoquait, à propos de la Pologne, +la figure de l'indolent monarque qui avait laissé s'accomplir sous ses +yeux le crime du partage et qui en portait la peine devant l'histoire: +on eût dit que ce souvenir de honte l'obsédait, le hantait. Il répéta +deux ou trois fois sa phrase sur Louis XV, avec une animation +grandissante: puis, allant droit à Caulaincourt et le serrant de près, +dardant sur lui le double jet de flamme de ses yeux: «Vous voudriez donc +m'humilier?» dit-il.--«Votre Majesté, répliqua tranquillement l'autre, +me demande les moyens de maintenir l'alliance, je les lui indique. Il +faut se replacer autant que possible dans la situation où l'on était au +lendemain d'Erfurt. Si vous voulez rétablir la Pologne, alors, c'est une +autre affaire.»--«Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas rétablir la +Pologne.»--«Alors, je ne comprends pas à quoi Votre Majesté a sacrifié +l'alliance avec la Russie.»--«C'est elle qui l'a rompue parce que le +système continental la gênait.» Caulaincourt fit observer que l'Empereur +avait donné le premier l'exemple d'une infraction aux lois du blocus, en +organisant le système des licences. À cette riposte, qui atteignait le +point faible de son argumentation, l'Empereur se sentit touché et jugea +le coup adroitement porté; il sourit, et prenant Caulaincourt par +l'oreille: «Vous êtes donc amoureux d'Alexandre?» lui dit-il.--«Non, +mais je le suis de la paix.»--«Et moi aussi, mais je ne veux pas que les +Russes m'ordonnent d'évacuer Dantzick.»--Aussi n'en parlent-ils point: +mais autre chose est d'exprimer un voeu et de formuler une exigence.»</p> + +<p>En disputant sur Dantzick, on restait à côté du point essentiel et +brûlant. Napoléon se rendait compte que l'empereur Alexandre, sous ses +phrases énigmatiques et ses réticences, cachait une arrière-pensée +persistante, une ambition inexprimée; qu'il y avait un dessous à +l'affaire: «Vous êtes dupe, dit-il à Caulaincourt; je suis un vieux +renard; je connais les Grecs.» <i>Caulaincourt</i>: «Votre Majesté me +permet-elle une dernière observation?» <i>L'Empereur</i>: «Parlez... (avec +impatience) mais parlez donc!» Et son geste, sa voix, l'interrogation de +son regard commandaient une réponse franche et nette.</p> + +<p>Reprenant alors la question principale, Caulaincourt la présenta avec +plus de force et d'ampleur, quoique toujours en termes généraux: il la +montra telle qu'il la discernait. D'après lui, l'instant était arrivé où +l'Empereur devait opter entre deux partis bien tranchés, également +soutenables, mais exclusifs l'un de l'autre.</p> + +<p>Le premier consistait à rassurer la Russie, à reconquérir cette alliée +de premier ordre en lui accordant un gage effectif et public contre le +rétablissement de la Pologne, quitte à désespérer les habitants de ce +pays et à nous les aliéner sans retour; il appartenait à l'Empereur, en +sa sagesse, de décider quelle serait la garantie à fournir. Un second +parti pouvait être adopté: ce serait, au contraire, de reprendre et de +pousser à bout l'oeuvre de restauration à demi accomplie en 1807 et en +1809, de reconstituer entièrement la Pologne. On ferait en ce cas la +guerre aux Russes, mais on la leur ferait avec un but, pour un objet +parfaitement défini et qui en vaudrait la peine. Réintégrée dans ses +anciennes limites, remise au rang de grande puissance, la Pologne +deviendrait notre point d'appui dans le Nord et y modifierait à notre +profit la distribution générale des forces. Chacun de ces systèmes avait +ses avantages et ses inconvénients, mais l'heure avait sonné où il +fallait embrasser franchement l'un ou l'autre et s'y fixer; entre eux, +il n'était plus de place pour une solution intermédiaire et équivoque. +Cette alternative rigoureuse, Caulaincourt l'avait déjà posée au cours +de sa correspondance, et ses paroles ne furent que la paraphrase de ces +lignes remarquables écrites dans l'une de ses dernières dépêches: «Il +faut que l'Empereur choisisse entre la Pologne et la Russie, car les +choses en sont venues au point que ne pas désenchanter l'une, c'est +perdre l'autre<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a> +<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote230" name="footnote230"><b>Note 230: </b></a> +<a href="#footnotetag230"> +(retour) </a> Caulaincourt à Maret, 8 mai 1811.</blockquote> + +<p>«Quel parti prendriez-vous? dit l'Empereur.--Alliance, prudence et +paix.--La paix! il faut qu'elle soit durable et honorable. Je ne veux +pas d'une paix qui ruine mon commerce comme celle d'Amiens. Pour que la +paix soit possible et durable, il faut que l'Angleterre soit convaincue +qu'elle ne retrouvera plus d'auxiliaires sur le continent... Il faut que +le colosse russe et ses hordes ne puissent plus menacer le Midi d'une +irruption.» Et l'Empereur suivit avec feu ce raisonnement, qui +l'emportait à la guerre et l'entraînait au Nord, pour y retrouver et y +reconstituer les frontières de l'ancienne Europe.</p> + +<p>«Votre Majesté penche donc pour la Pologne?» dit simplement +Caulaincourt. Ces paroles arrêtèrent net l'Empereur dans son belliqueux +essor et le rejetèrent dans ses perplexités. En effet, cette barrière +qu'il songeait à relever contre la Russie, ce ne pouvait être que la +Pologne: débile et inconsistante barrière, rempart de sable, puisqu'il +s'agissait d'un peuple auquel avaient manqué toujours la stabilité et la +cohésion: était-ce sur cette base fragile qu'il convenait d'échafauder +une combinaison gigantesque? L'Empereur se reprit donc avec vivacité, +comme si sa pensée eût opéré un mouvement de recul: «Je ne veux pas la +guerre, dit-il, je ne veux pas la Pologne, mais je veux que l'alliance +me soit utile. Elle ne l'est plus depuis qu'on reçoit les neutres; elle +ne l'a jamais été.» Caulaincourt recommença son plaidoyer en faveur +d'Alexandre; il affirma de nouveau la sincérité de ce prince, la +noblesse de ses sentiments; il le fit avec tant de conviction et de +chaleur que l'Empereur finit par lui dire, moitié souriant, moitié +fâché: «Si les dames de Paris vous entendaient, elles raffoleraient +encore plus de l'empereur Alexandre. Ce qu'on leur a raconté de ses +manières, de ses galanteries à Erfurt, leur a tourné la tête: avec tout +ce que vous dites, on ferait de beaux contes aux Parisiens.»</p> + +<p>Ces éloges donnés à son rival l'agaçaient visiblement; il se contenait +pourtant, et ses hésitations ne semblaient pas prendre fin. +L'ambassadeur se crut autorisé à poursuivre l'oeuvre de raison et de +salut à laquelle il s'était voué. Longuement, il expliqua que tous les +actes de l'Empereur depuis 1808 faisaient craindre à la Russie de +nouveaux bouleversements: «Mais quoi! s'écria Napoléon, quels desseins +me suppose-t-on? Que puis-je désirer? La France n'est-elle pas assez +grande?» D'ailleurs, n'avait-il pas donné aux Russes des preuves non +équivoques de son bon vouloir et de sa munificence? N'était-ce rien que +toutes ces provinces, tous ces territoires réunis à leur empire par la +vertu et le bienfait de son amitié? Caulaincourt répliqua que ces +cadeaux n'avaient pas été assez désintéressés ni bénévoles pour qu'on +nous en sût beaucoup de gré: «On ne tient pas compte des choses que +commande la nécessité.» La conversation s'égara ainsi en discussions +rétrospectives, se prolongea pendant des heures, s'éparpilla sur tous +les objets qui tenaient de près ou de loin à la politique des dernières +années; mais une pente irrésistible la ramenait toujours à la difficulté +centrale.</p> + +<p>Napoléon voulut prouver qu'il avait tout fait pour rassurer Alexandre au +sujet de la Pologne, que les objections systématiques ou captieuses +étaient venues de l'autre côté. Il fit allusion au traité de garantie +négocié en 1810: «On n'a discuté que sur les mots: je n'ai voulu changer +que la rédaction.--Mieux eût valu rejeter la convention, répondit +Caulaincourt, que de proposer des changements qui avaient trop prouvé +qu'après avoir voulu donner cette sécurité, on avait, dans l'intervalle +d'un courrier à l'autre, changé de politique et qu'on avait d'autres +projets.--Alexandre a fait le fier, il n'a plus voulu de la convention, +c'est lui qui l'a refusée. Convenez franchement que c'est lui qui veut +faire la guerre.--Non, Sire, j'engagerai ma tête à couper qu'il ne +tirera pas le premier coup de canon et ne dépassera jamais ses +frontières.--Alors nous sommes d'accord, car je n'irai pas le +chercher.--Soit, mais il faut s'expliquer et trouver un moyen de faire +revivre la confiance.» C'était ce moyen que Caulaincourt ne pouvait ou +n'osait énoncer positivement, que Napoléon devinait et ne voulait +admettre. La conversation se replaçait ainsi au point qu'il lui semblait +interdit de dépasser, où elle tournait interminablement sur elle-même, +sans avancer d'une ligne.</p> + +<p>S'écartant à nouveau de l'obstacle, Napoléon se mit à parler des Russes, +de la nation et des différentes classes. Il parut croire que la +noblesse, corrompue et égoïste, incapable d'abnégation et de discipline, +obligerait le souverain à signer la paix après une ou deux batailles +perdues et dès que l'invasion l'aurait touchée: «Votre Majesté est dans +l'erreur», interrompit hardiment Caulaincourt, et il indiqua que le +patriotisme des Russes primait en eux tout autre sentiment, qu'il les +réunirait contre nous en masse compacte et les exalterait jusqu'à +l'héroïsme.</p> + +<p>Placé sur ce terrain, il s'y tint opiniâtrement, refusant de le quitter +avant de l'avoir parcouru en tous sens et épuisé; ses paroles prirent +alors une gravité exceptionnelle, la valeur d'un avertissement +prophétique. Il osa dire que Napoléon s'abusait dangereusement sur la +Russie et méconnaissait les facultés défensives de ce peuple. Avec un +bon sens et une fermeté vraiment dignes de mémoire, il montra ce que +serait une guerre dans le Nord, et il en dévoila à l'avance les sombres +horreurs. «En Russie, dit-il, on ne se fait aucune illusion sur le génie +de l'adversaire et ses prodigieuses ressources; on sait que l'on aura +affaire au grand gagneur de batailles, mais on sait aussi que le pays +est vaste, qu'il offre de la marge pour se retirer et céder du terrain; +on sait, Sire, que ce sera déjà vous combattre avec avantage que de vous +attirer dans l'intérieur et de vous éloigner de la France et de vos +moyens. Votre Majesté ne peut être partout; on ne frappera que là où +elle ne sera pas. Ce ne sera point une guerre d'un jour. Votre Majesté +sera obligée au bout de quelque temps de revenir en France, et tous les +avantages passeront alors de l'autre côté. Il faut compter de plus avec +l'hiver, avec un climat de fer, par-dessus tout avec le parti pris de ne +jamais céder.»</p> + +<p>Sur ce dernier point, tout ce que Caulaincourt avait vu et entendu, tout +ce qu'il avait recueilli et appris ne lui laissait aucun doute: il put +se montrer inébranlablement affirmatif. Comme suprême argument, il cita +les paroles mêmes que l'empereur Alexandre lui avait laissées pour +adieu. Voici ce que ce prince lui avait dit: «Si l'empereur Napoléon me +fait la guerre, il est possible, probable même qu'il nous battra si nous +acceptons le combat, mais cela ne lui donnera pas la paix. Les Espagnols +ont été souvent battus; ils ne sont pour cela ni vaincus ni soumis; ils +ne sont pourtant pas si éloignés de Paris, et ils n'ont ni notre climat +ni nos ressources. Nous ne nous compromettrons pas, nous avons de +l'espace derrière nous, et nous conserverons une armée bien organisée. +Avec cela, on n'est jamais forcé, quelque revers que l'on éprouve, de +recevoir la paix; on force son vainqueur à l'accepter. L'empereur +Napoléon a fait cette réflexion à Tchernitchef après Wagram; il a +reconnu lui-même qu'il n'eût jamais consenti à traiter avec l'Autriche, +si celle-ci n'avait su se conserver une armée: avec plus de +persévérance, les Autrichiens eussent obtenu de meilleures conditions. +Il faut à l'Empereur des résultats aussi prompts que ses pensées sont +rapides: il ne les obtiendra pas avec nous. Je profiterai de ses leçons: +ce sont celles d'un maître. Nous laisserons notre climat, notre hiver +faire la guerre pour nous. Les Français sont braves, mais moins +endurants que les nôtres; ils se découragent plus facilement. Les +prodiges ne s'opèrent que là où est l'Empereur: il ne peut être partout; +d'ailleurs, il sera nécessairement pressé de s'en retourner dans ses +États. Je ne tirerai pas l'épée le premier, mais je ne la remettrai que +le dernier au fourreau. Je me retirerai au Kamtchatka plutôt que de +céder des provinces ou de signer dans ma capitale conquise une paix qui +ne serait qu'une trêve.»</p> + +<p>À mesure que Caulaincourt parlait, une attention étonnée et croissante +se peignait sur les traits de l'Empereur: il écouta jusqu'au bout, sans +perdre un mot; à la fin, comme si le voile de l'avenir se fût déchiré +devant ses yeux, comme si un rapide éclair eût illuminé le précipice +ouvert sous ses pas, il parut ému, frappé jusqu'au fond de l'âme. +Caulaincourt eut le sentiment d'avoir produit un grand effet et crut +avoir cause gagnée. Loin d'en vouloir à qui lui disait si crûment la +vérité, l'Empereur semblait au contraire apprécier cette franchise. Son +attitude avait changé: son visage, dur jusqu'alors et fermé, devenait +ouvert, bienveillant. Malgré l'heure avancée, bien que le milieu de la +journée fût déjà largement dépassé, il incita Caulaincourt à parler +encore; il voulait en savoir davantage; il posa mille questions sur +l'armée russe, sur l'administration, sur la société; il se fit conter +les intrigues de salon, les amours, et sa curiosité s'amusait de ces +détails, comme si son esprit eût eu besoin de se délasser avant de se +reprendre au grand problème et de l'attaquer encore. Pour la première +fois, il remercia Caulaincourt de son zèle, de son dévouement; il eut +pour lui des paroles aimables et familières.</p> + +<p>Profitant de cet épanchement, infatigable au bien, le duc renouvela ses +efforts avec plus d'insistance: il supplia l'Empereur d'écouter les +conseils de la sagesse: «Vous vous trompez, Sire, lui dit-il, sur +Alexandre et les Russes: ne jugez pas la Russie d'après ce que d'autres +vous en disent; ne jugez pas l'armée d'après ce que vous l'avez vue +après Friedland, effondrée et désemparée; menacés depuis un an, les +Russes se sont préparés et affermis: ils ont calculé toutes les chances, +même celles de grands revers; ils se sont mis en mesure d'y parer et de +résister à outrance.»</p> + +<p>Napoléon convint que les ressources de la Russie étaient grandes, mais +il ajouta que ses forces à lui étaient immenses. Peu à peu, il se mit à +en faire l'énumération. Il les montra couvrant l'Europe depuis la +Vistule jusqu'au Tage, réparties sur tous les points stratégiques, +prêtes à s'agglomérer; il montra l'Empire inépuisable en hommes, cent +vingt départements versant annuellement leurs contingents dans des +cadres sans cesse élargis, les dépôts se remplissant de recrues à mesure +qu'ils se vidaient pour fournir de nouveaux bataillons de guerre: puis, +au centre de ces masses continuellement augmentées, il montra ce qui lui +restait de ses anciens régiments, ses premiers compagnons, les vieux, +les invincibles, ceux d'Italie et d'Égypte, ceux d'Austerlitz et d'Iéna, +ces soldats à toute épreuve, cet acier humain, trempé au feu de cent +batailles, cette phalange sacrée d'où rayonnaient l'ardeur à bien faire +et la contagion de l'héroïsme. Enfin, autour de ses Français, il appela +en imagination tous ses alliés, tous ses peuples, il les fit accourir de +tous les points de l'horizon: il appela les Lombards d'Eugène et les +Napolitains de Murat, les Espagnols et les Portugais, Marmont avec ses +Croates, l'Allemagne et ses dix-huit contingents, Jérôme avec ses +Westphaliens, les régiments de Hanovriens et de Hanséates qui se +formaient sous Davout, Poniatowski et ses Polonais; il se composait +ainsi une armée sans pareille dans l'histoire, il la faisait défiler +devant lui et la passait en revue, calculant les effectifs, comptant les +bataillons, les escadrons, les batteries, les divisions, les corps, et, +à mesure qu'il poursuivait ce prodigieux dénombrement, le sentiment de +sa force l'envahissait et l'enivrait, un vertige d'orgueil lui montait +au cerveau. Sa parole vibrait, ses yeux étincelaient, et son regard, son +geste semblaient dire: «Qu'est-il d'impossible avec tant d'hommes et de +tels hommes?» Devant cette poussée graduelle et cette explosion de +triomphante confiance, Caulaincourt sentit s'écrouler son espoir: il eut +conscience d'avoir reperdu le terrain péniblement gagné: il vit se +rapprocher cette guerre qu'il croyait avoir éloignée, dont il +appréhendait l'issue fatale, et une angoisse patriotique lui serra le +coeur.</p> + +<p>En effet, l'Empereur lui dit au bout de quelque temps: «Bah! une bonne +bataille fera raison des belles déterminations de votre ami Alexandre et +de ses fortifications de sable.» Ces derniers mots étaient une allusion +aux dunes du Dnieper et de la Dwina que les Russes façonnaient en +ouvrages défensifs. Napoléon ajouta qu'au reste il n'entreprendrait +point la guerre, mais qu'Alexandre la provoquerait certainement; ce +versatile monarque avait rouvert son esprit aux suggestions de +l'Angleterre; on lui avait mis en tête des idées de conquête et de +prééminence qui flattaient sa vanité, des ambitions sournoises: «Il est +faux et faible.»--<i>Caulaincourt</i>: «Il est opiniâtre, il cède facilement +sur certaines choses, mais il se trace en même temps un cercle qu'il ne +dépasse point.»--<i>L'Empereur</i>: «Il est faux: il a le caractère +grec.»--<i>Caulaincourt</i>: «Sans doute, il ne m'a pas toujours dit tout ce +qu'il pensait; mais ce qu'il m'a dit s'est toujours vérifié, et ce qu'il +m'a promis pour Votre Majesté, il l'a toujours tenu.»--<i>L'Empereur</i>: +«Alexandre est ambitieux: il a un but dissimulé en voulant la guerre; il +la veut, vous dis-je, puisqu'il se refuse à tous les arrangements que je +propose. Il a un motif secret; n'avez-vous pas pu le pénétrer? Je vous +dis qu'il a d'autres motifs que ses craintes au sujet de la Pologne et +que l'affaire de l'Oldenbourg.--Cela et votre armée à Dantzick +suffiraient à expliquer ses alarmes; il partage d'ailleurs les +inquiétudes que donnent à tous les cabinets les changements qu'a faits +Votre Majesté depuis Tilsit et notamment depuis la paix de +Vienne.--Qu'importe à Alexandre? Cela n'est pas chez lui. Ne l'ai-je pas +engagé à prendre de son côté? Ne lui ai-je pas dit de prendre la +Finlande, la Valachie, la Moldavie? Ne lui ai-je pas proposé de partager +la Turquie? Ne lui ai-je pas donné trois cent mille âmes en Pologne +après la guerre d'Autriche?--Oui, mais ces appâts ne l'ont pas empêché +de voir que Votre Majesté a placé depuis lors des jalons pour des +changements en Pologne, ce qui est chez lui.--Vous rêvez comme lui. Je +n'ai fait de changements que loin de ses frontières. Quels sont donc ces +changements en Europe qui l'effrayent tant? Que font-ils à la Russie qui +est au bout du monde? Ce sont ces mesures que vous blâmez qui ôteront +tout espoir aux Anglais et les forceront à la paix.»</p> + +<p>Il exprima ces idées sous vingt formes diverses, abondant, prolixe, +s'abandonnant à sa passion et à sa verve, comme s'il eût perdu la notion +du temps. Le jour tombait; au dehors, dans le parc, les feux mourants du +soir doraient encore la cime des grands arbres, mais l'obscurité +envahissait la salle, et l'Empereur parlait toujours, esquissant à +larges traits toute sa politique, montrant le but à atteindre, +l'Angleterre à frapper au travers de toute puissance qui reprendrait +parti pour elle et lui ferait un rempart. Il revenait aussi aux +questions qui formaient plus spécialement l'objet de l'entretien; il les +traitait pêle-mêle et sans ordre, sautait de l'une à l'autre, pressait +et tâtait Caulaincourt de toutes manières, répétant les mêmes questions +pour voir s'il obtiendrait les mêmes réponses, cherchant à saisir son +interlocuteur en flagrant délit de contradiction ou d'erreur. Parfois, +devant une objection vivement présentée, il s'interrompait, retombait +dans ses réflexions, gardait le silence pendant plusieurs minutes. Il y +avait dans son argumentation des arrêts et des reprises, des reculs et +de brusques élans, qui trahissaient le va-et-vient de sa pensée. Il +cherchait à envisager le différend sous toutes ses faces, remontait à +ses origines, comme pour en mieux pénétrer le caractère et en découvrir +l'issue.</p> + +<p>Il dit tout d'un coup, après une pause prolongée: «C'est le mariage +autrichien qui nous a brouillés: Alexandre a été fâché que je n'aie pas +épousé sa soeur.» Étrange assertion, puisque la cour de Russie avait +décliné la proposition d'alliance matrimoniale, et que Caulaincourt le +savait mieux que personne, ayant été chargé de transmettre le refus. +Vis-à-vis même de cet intermédiaire et de ce confident, Napoléon +voulait-il se donner l'air, par un raffinement d'amour-propre, d'avoir +préféré spontanément l'Autrichienne à la Russe? En quelques mots, +Caulaincourt lui remémora les faits: «J'avais oublié ces détails», dit +l'Empereur d'un ton dégagé; et il ajouta cette observation très juste: +«Il n'en est pas moins certain qu'on a été fâché à Pétersbourg du +rapprochement avec l'Autriche.»</p> + +<p>Quand tout eut été rappelé et dit de part et d'autre, l'Empereur se +résuma et essaya encore une fois de conclure: «Je ne veux ni la guerre +ni le rétablissement de la Pologne, répéta-t-il pour la dixième fois, +mais il faut s'entendre sur les neutres et sur les autres +différends.»--<i>Caulaincourt</i>: «Si Votre Majesté le veut réellement, cela +ne sera pas difficile.»--<i>L'Empereur</i>: «En êtes-vous +sûr?»--<i>Caulaincourt</i>: «Certain; mais il faut des choses +proposables.»--<i>L'Empereur</i>: «Mais quoi encore?»--<i>Caulaincourt</i>: «Votre +Majesté sait aussi bien que moi et depuis longtemps quelles sont les +causes du refroidissement; elle sait mieux que moi ce qu'elle peut faire +pour y remédier.»--<i>L'Empereur</i>: «Mais quoi? que propose-t-on?»</p> + +<p>Caulaincourt expliqua, en ce qui concernait le commerce, qu'il fallait +prendre en considération les intérêts économiques de la Russie, se +contenter de quelques adoucissements au tarif, tolérer l'admission des +neutres, établir en commun un système de licences. Il fallait aussi +s'entendre sur Dantzick, améliorer et garantir la situation de la +Prusse; il fallait enfin faire au duc d'Oldenbourg un sort qui ne le mît +pas sous notre dépendance, qui n'en fît pas, comme il l'eût été à +Erfurt, un préfet français... Mais Napoléon jugea inutile d'en écouter +davantage. Il s'était aperçu que Caulaincourt tranchait toutes les +questions dans le sens russe et le jugeait définitivement endoctriné par +Alexandre. Ce qu'on lui soumettait, c'était moins le plan d'un +arrangement transactionnel qu'une liste de concessions. Il dit à +Caulaincourt que son successeur Lauriston était chargé de traiter en +détail et de régler, s'il était possible, les questions pendantes; que +lui-même devait avoir besoin de repos.</p> + +<p>Malgré ce congé, Caulaincourt voulut insister encore et demanda la +permission de présenter une suprême observation.</p> + +<p>«--Parlez! lui fut-il répondu.</p> + +<p>«--La guerre et la paix sont entre les mains de Votre Majesté. Je la +supplie de réfléchir pour son propre bonheur et pour le bien de la +France qu'elle va choisir entre les inconvénients de l'une et les +avantages bien certains de l'autre.</p> + +<p>«--Vous parlez comme un Russe, dit Napoléon, redevenu sévère.</p> + +<p>«--Non, Sire, comme un bon Français, comme un fidèle serviteur de Votre +Majesté.</p> + +<p>«--Je ne veux pas la guerre, mais je ne puis pas empêcher les Polonais +de me désirer et de m'appeler.»</p> + +<p>Il ajouta que les Polonais des provinces russes, les Lithuaniens en +particulier, partageaient l'impatience de leurs compatriotes varsoviens: +ils le sollicitaient, lui faisaient signe de loin, prêts à lui donner +pour allié, si la guerre s'engageait, tout un peuple en révolte. Dans ce +tableau, Caulaincourt vit une illusion de plus et s'attacha à la +dissiper. Avec une assurance que l'événement devait trop justifier, il +déclara que les Polonais de Lithuanie s'étaient pour la plupart +accommodés du régime russe; ils hésiteraient à se compromettre avec +nous, à se livrer aux chances et aux vicissitudes d'un avenir incertain, +«à se remettre en loterie»--«D'ailleurs, continua audacieusement +Caulaincourt, Votre Majesté ne peut se dissimuler qu'on sait trop +maintenant en Europe qu'elle veut des pays plus pour elle que pour leur +intérêt propre.</p> + +<p>«--Vous croyez cela, monsieur?</p> + +<p>«--Oui, Sire.</p> + +<p>«--Vous ne me gâtez pas, répondit l'Empereur d'un ton piqué; il est +temps d'aller dîner.» Et il se retira.</p> + +<p>L'entretien avait duré sept heures. Jamais Napoléon n'avait entendu un +tel langage; jamais le danger vers lequel il marchait ne lui avait été +si clairement signalé. Cependant, dans les appréciations de +Caulaincourt, il faut faire la part de l'erreur et de la vérité. +L'ancien ambassadeur s'abusait gravement lorsqu'il montrait l'empereur +russe prêt à rentrer de bonne foi dans le système inauguré à l'époque +des entrevues. Lui-même était obligé de convenir qu'Alexandre +n'exclurait jamais de ses ports le commerce anglais sous pavillon +américain, ce qui était pour Napoléon le point essentiel à obtenir. Le +sacrifice même de la Pologne n'eût pas déterminé chez Alexandre un élan +de coeur, un rappel de confiance qui se fût traduit par une reprise de +coopération effective contre les Anglais et que Napoléon avait +d'ailleurs rendu bien difficile par les excès, les audaces, les +frénésies de sa politique. À plus forte raison l'Empereur ne fût-il +point parvenu à ses fins par des concessions moins radicales; néanmoins, +il eût évité le conflit violent, la collision fatale, s'il eût consenti +à ployer son orgueil et à modérer les exigences de son système, s'il eût +admis la paix sans l'alliance, car à cette époque l'empereur Alexandre, +qui ne voulait plus l'alliance, ne voulait certainement pas la guerre. À +la vérité, comme Napoléon n'avait point la faculté de lire dans l'âme de +l'autre empereur, il pouvait objecter à Caulaincourt que le passé ne lui +répondait guère de l'avenir; il pouvait raisonner ainsi: On m'assure, on +me répète de tous côtés,--et des faits matériels viennent à l'appui de +cette assertion,--que l'empereur Alexandre a nourri contre moi des +projets d'attaque, qu'il n'y a renoncé que devant d'imprévues +difficultés d'exécution; qui me garantit qu'il ne retombera pas dans les +mêmes errements si je lui en rouvre l'occasion, si je démantelle ma +frontière par la destruction de la Pologne varsovienne, si même je +retire mes avant-gardes du Nord et si je ramène mes troupes en Espagne? +Toutefois, à supposer que le mouvement très réel qui entraînait la +Russie vers l'Angleterre l'eût porté tôt ou tard à lier partie avec nos +rivaux, mieux eût valu cent fois pour nous attendre la guerre, laisser +l'ennemi sortir de ses frontières et s'enferrer, que de l'aller chercher +dans ces déserts du Nord où plus d'une fortune illustre avait déjà +trouvé son tombeau. Où Caulaincourt s'était montré admirable de haute +sagesse et de clairvoyance, c'était lorsqu'il avait montré les +difficultés et les dangers d'une campagne offensive, les désastres qui +nous attendaient dans cette voie, et cet intrépide avertissement +suffirait à fonder sa gloire. L'Empereur avait souvent raison contre lui +sur le terrain politique: il avait tort sur le terrain militaire, où le +sentiment de sa puissance, exalté jusqu'au délire, obscurcissait son +jugement et troublait sa vue. S'il était autorisé à croire qu'une +guerre avec la Russie résultait presque nécessairement de la situation +anormale et violente où les deux empires s'étaient respectivement +placés, son malheur, son égarement furent de ne pas voir que, parmi tous +les périls auxquels pouvaient se trouver exposées sa fortune et la +grandeur de la France, il n'en était point de plus terrible qu'une +guerre en Russie.</p> + +<a name="c6" id="c6"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>L'AUDIENCE DU 15 AOÛT 1811.</h4> + +<p>Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de +Vicence.--Il ne croit plus à l'imminence des hostilités et ralentit ses +préparatifs.--Il soupçonne plus fortement Alexandre de vouloir un +lambeau de la Pologne, mais réserve jusqu'à plus ample informé ses +déterminations finales.--Baptême du roi de Rome.--Coups de sifflet au +Carrousel: placards séditieux.--Tchernitchef relève ces +symptômes.--L'Empereur à Notre-Dame.--Discours au Corps législatif: +allusions à la Pologne.--Lauriston rappelé à la fermeté.--Difficulté de +trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les préparatifs de +guerre se développent en silence.--L'Europe moins inquiète.--La +diplomatie et la société en villégiature.--Stations thermales de la +Bohême.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Opérations +de Razoumowski.--La discussion continue à Pétersbourg.--Le dissentiment +entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence +d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte à la +même époque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se dérober à +tout arrangement et perpétuer le conflit.--Il décline la médiation +autrichienne et prussienne.--Procédés évasifs et dilatoires.--Napoléon +s'aperçoit de ce jeu et constate en même temps de nouvelles infractions +au blocus.--Explosion de colère.--La journée du 15 août aux +Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trône.--Prise à partie de +Kourakine.--Napoléon déclare qu'il ne cédera jamais un pouce du +territoire varsovien.--Son langage coloré et vibrant: ses comparaisons, +ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilité de placer un +mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--<i>Travail avec Sa +Majesté</i>.--Napoléon fait composer sous ses yeux un mémoire justificatif +de sa future campagne: importance de cette pièce: elle fait l'historique +du conflit et met supérieurement en relief le noeud du +litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empêchent Napoléon de faire +droit aux désirs soupçonnés de la Russie.--Le duché de Varsovie et le +blocus.--La guerre est à la fois décidée et ajournée.--Napoléon se fait +une règle de prolonger avec Alexandre des négociations fictives, de +préparer lentement ses alliances de guerre et de donner à ses armements +des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de +l'irruption en Russie.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Sans produire le résultat désiré par le duc de Vicence, le mémorable +entretien du 5 juin ne fut pas dépourvu d'effet. Si l'Empereur avait +réagi avec violence contre le trouble passager où l'avaient jeté les +paroles de son grand écuyer, il n'arrivait pas à s'en dégager +totalement. On le vit quelque temps pensif, préoccupé, partagé entre des +impulsions contradictoires. En somme, sur le point essentiel, sur la +question de savoir à quel prix pourrait se rétablir l'entente, la +conversation ne l'avait pas tout à fait éclairé. Il croyait de plus en +plus que la Russie exigeait, comme condition <i>sine quâ non</i> d'un +arrangement, l'abandon partiel du grand-duché, mais il n'en était pas +absolument sûr<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a> +<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>. Tant qu'il n'aurait pas à cet égard une certitude, +il réserverait ses déterminations finales. Sans relever les insinuations +faites à Caulaincourt et à son successeur, il attend qu'elles se +reproduisent ou se modifient.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote231" name="footnote231"><b>Note 231: </b></a> +<a href="#footnotetag231"> +(retour) </a> Voy. sa lettre à Maret, du 22 juin 1811. <i>Corresp.</i>, +17839. +</blockquote> + +<p>Sur un point, il tirait dès à présent de l'entretien une conclusion +formelle: les affirmations de Caulaincourt l'avaient à peu près +convaincu que la Russie n'attaquerait pas dans le courant de cette +année. Par conséquent, il avait plus de temps devant lui pour s'apprêter +à la guerre, si elle devait nécessairement avoir lieu, pour réunir aussi +et peser tous les éléments d'appréciation. Jugeant que les circonstances +décidément «moins urgentes<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a> +<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>» laissent plus de latitude à ses +mouvements et de jeu à sa pensée, il s'abstient de tout acte irrévocable +et même ralentit légèrement ses préparatifs militaires. Dès le 5 juin, +c'est-à-dire au lendemain du jour où il a reçu le duc de Vicence, il +expédie certains contre-ordres, retient en France plusieurs détachements +dirigés vers l'Allemagne. Les jours suivants, il révoque quelques +commandes de troupes faites à ses confédérés, reporte sur l'Espagne une +partie de son attention, envisage le Nord d'un oeil moins hostile<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a> +<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>. +Cette détente n'échappa pas à son entourage: elle rendit à Caulaincourt, +qui se voyait traiter avec des alternatives de bienveillance et de +froideur, un douteux et fugitif espoir<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a> +<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote232" name="footnote232"><b>Note 232: </b></a> +<a href="#footnotetag232"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17774.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote233" name="footnote233"><b>Note 233: </b></a> +<a href="#footnotetag233"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 17783.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote234" name="footnote234"><b>Note 234: </b></a> +<a href="#footnotetag234"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>Ce fut durant cette accalmie que s'accomplit la cérémonie du baptême; +elle devait concorder avec l'ouverture de la session législative, +retardée à cause des fêtes, et avec la réunion du concile national, +destiné à consacrer la mainmise de l'État sur le gouvernement de +l'Église. L'Europe attendait avec anxiété ces divers événements, car ils +fourniraient à l'Empereur l'occasion de parler publiquement et de lancer +quelques-unes de ces paroles qui éclairaient l'avenir.</p> + +<p>Le baptême se fit le 9 juin. À cinq heures du soir, le roi de Rome fut +conduit solennellement à l'église métropolitaine, où l'attendaient les +grands corps de l'État, les autorités de la capitale, les députations, +cent archevêques et évêques. L'Empereur se rendit lui-même à Notre-Dame +avec l'Impératrice dans la voiture du sacre, précédé et suivi de ses +grands officiers et officiers. La foule contemplait ce spectacle avec +curiosité, avec admiration; mais l'enthousiasme suscité par la naissance +du prince commençait à tomber. Depuis quelque temps, la crise économique +sévissait sur Paris avec un redoublement d'intensité: plus de travail au +faubourg Saint-Antoine, des ateliers déserts, des métiers abandonnés, +des groupes d'ouvriers errants par les rues, désoeuvrés et sombres. Le +contraste de ces misères avec le déploiement des splendeurs officielles, +avec l'or et l'argent inutiles qui brillaient à profusion sur les +costumes et les livrées, sur les harnais et les voitures, éclatait trop +vivement pour ne point provoquer des réflexions haineuses et des +murmures de colère. Depuis plusieurs jours, la police avait à arracher +des placards séditieux apposés la nuit dans les quartiers +populaires<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a> +<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>. Le 9, quand le cortège impérial quitta les Tuileries et +déboucha sur la place du Carrousel en passant sous l'Arc de triomphe, +les acclamations furent beaucoup moins nourries qu'à l'ordinaire; même, +deux ou trois coups de sifflet partirent stridents. C'est du moins ce +que nous apprend Tchernitchef dans un venimeux rapport<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a> +<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>: le jeune +Russe, se tenant à l'affût des mauvaises nouvelles, attentif à instruire +son maître de tous les indices qui pourraient encourager ou réveiller +ses dispositions hostiles, prenait plaisir à lui faire savoir que +l'exaspération contre le despote gagnait en profondeur, et que Napoléon +était moins sûr de Paris.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote235" name="footnote235"><b>Note 235: </b></a> +<a href="#footnotetag235"> +(retour) </a> Bulletins de police, 17 et 28 mai. Archives nationales, +AF, IV, 1515.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote236" name="footnote236"><b>Note 236: </b></a> +<a href="#footnotetag236"> +(retour) </a> 17 juin, volume cité, p. 178.</blockquote> + +<p>Est-ce à cet accueil de la population qu'il faut attribuer la tristesse +de l'Empereur en ces jours de triomphe? Pendant toute la cérémonie du 9, +on le vit sombre, distrait, taciturne, et ce fut seulement à la fin de +l'office qu'un éclair perça ces nuages. Après l'accomplissement des +pratiques rituelles, l'Empereur prit des bras de l'Impératrice l'enfant +de France, enveloppé de ses voiles, pour le présenter au peuple. Le jour +tombait; dans l'obscurité croissante, les lustres du choeur, les gerbes +de lumière, les milliers de cierges brillaient d'un éclat plus intense, +mettaient au fond de la nef un amoncellement d'étoiles, et soudain +l'Empereur apparut dans cette gloire, debout, surhumain, tenant et +exaltant dans ses bras son blanc fardeau. À cet instant, une subite +émotion l'envahit, un resplendissement de joie et d'orgueil transfigura +sa face, tandis que le chef des hérauts d'armes entonnait le: <i>Vive +l'Empereur!--Vive le roi de Rome!</i> et que toute l'assistance officielle +répétait ce cri frénétiquement, faisant passer dans l'immense vaisseau +un ouragan d'acclamations<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a> +<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>. Une semaine fut ensuite consacrée aux +fêtes données par la ville, aux divertissements populaires. Le 16, trois +jours avant la réunion du concile, l'Empereur présida la séance +d'ouverture du Corps législatif. Son discours fut comme à l'ordinaire un +exposé de sa politique: l'Angleterre en faisait naturellement les frais: +c'était elle, c'étaient ses suggestions perfides qui avaient occasionné +les bruits de guerre dont l'Europe avait été récemment troublée, dont la +prospérité publique avait eu à gémir:</p> + +<p>«Les Anglais, disait l'Empereur, mettent en jeu toutes les passions. +Tantôt ils supposent à la France tous les projets qui peuvent alarmer +les autres puissances, projets qu'elle aurait pu mettre à exécution +s'ils étaient entrés dans sa politique: tantôt ils font un appel à +l'amour-propre des nations pour exciter leur jalousie: ils saisissent +toutes les circonstances qui font naître les événements inattendus des +temps où nous nous trouvons: c'est la guerre sur toutes les parties du +continent qui peut seule assurer leur prospérité. <i>Je ne veux rien qui +ne soit dans les traités que j'ai conclus. Je ne sacrifierai jamais le +sang de mes peuples pour des intérêts qui ne sont pas immédiatement ceux +de mon empire.</i> Je me flatte que la paix du continent ne sera pas +troublée<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a> +<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote237" name="footnote237"><b>Note 237: </b></a> +<a href="#footnotetag237"> +(retour) </a> Rapport cité de Tchernitchef, p. 178. Cf. <span class="sc">Thiers</span>, XIII, +106, et le <i>Moniteur</i> du 11 juin, rendant compte de la cérémonie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote238" name="footnote238"><b>Note 238: </b></a> +<a href="#footnotetag238"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17813.</blockquote> + +<p>Les phrases précédant l'expression de ce voeu s'appliquaient à la +Pologne et promettaient implicitement que la France ne partirait pas en +guerre pour la gloire et le plaisir de libérer un peuple. C'était comme +un écho très affaibli des paroles que l'Empereur avait prononcées +solennellement en 1809, alors qu'il désirait épouser la soeur +d'Alexandre<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a> +<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. Pour le cas peu probable où la Russie se contenterait +aujourd'hui de telles satisfactions, il n'entendait pas les lui refuser.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote239" name="footnote239"><b>Note 239: </b></a> +<a href="#footnotetag239"> +(retour) </a> Voy. t. II, 195.</blockquote> + +<p>Lauriston fut chargé de faire ressortir en Russie le caractère pacifique +du discours, concordant avec un ensemble de symptômes rassurants, et +d'insister sur l'urgence d'un arrangement: «Faites comprendre à +Lauriston,--écrivait l'Empereur au duc de Bassano,--que je désire la +paix, et qu'il est bien temps que tout cela finisse promptement. +Mandez-lui que, l'arrivée de Caulaincourt et ses dernières lettres +faisant espérer que l'Empereur revient à des dispositions différentes, +et que tout ceci n'est que le résultat d'un malentendu, si la Russie ne +fait plus de mouvements, je n'en ferai plus; que j'avais demandé à la +Bavière et à Bade de nouveaux régiments, et que je viens de contremander +cette demande; que j'ai arrêté le départ de canons qui étaient destinés +pour les places de l'Oder; que, quant aux convois en ce moment en chemin +et dont on pourrait apprendre l'arrivée à Dantzick, il faut qu'on +remarque la distance, qui explique que ce sont des mouvements effectués +d'après des ordres donnés il y a deux mois<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a> +<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote240" name="footnote240"><b>Note 240: </b></a> +<a href="#footnotetag240"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17832.</blockquote> + +<p>Ces mouvements, Napoléon n'admet pas un instant qu'on les lui reproche, +car ils ont été la conséquence de l'attitude adoptée au printemps par la +Russie. À l'aspect des colonnes s'avançant vers le duché en masses +profondes, la France s'est trouvée dans le cas de légitime défense: son +droit d'armer était positif, indéniable, et il ne semble pas que +Lauriston l'ait suffisamment fait valoir. Lisant les premières dépêches +de cet envoyé, Napoléon s'aperçoit qu'il a du premier coup subi +l'ascendant d'Alexandre et mal résisté à la séduction: dans la +controverse, il s'est montré faible et mou, il n'a pas usé de ses +avantages, il n'a pas su faire justice de raisonnements captieux: lui +aussi, si l'on n'y met ordre, va se laisser enjôler, «enguirlander», et +tout de suite Napoléon lui fait adresser par le duc de Bassano un sévère +rappel à la fermeté, l'injonction d'avouer très haut et de justifier nos +armements, au lieu de se jeter dans des dénégations vagues, embarrassées +et d'ailleurs contraires à l'évidence: «Dites à Lauriston,--écrit +l'Empereur au ministre,--qu'il comprend mal ma position, que la Russie +sait tout cela; que je l'ai dit à tous les Russes, parce qu'il faudrait +être bien aveugle pour ne pas voir toutes mes routes chargées de +convois, de détachements en marche, de convois militaires, et qu'on ne +peut pas dépenser vingt-cinq millions par mois sans que tout soit en +mouvement dans un pays; mais que ces mouvements, je ne les ai ordonnés +qu'après que la Russie m'eut fait connaître qu'elle pouvait changer et +saisir le premier moment favorable pour commencer les hostilités.</p> + +<p>«Dans votre lettre à Lauriston, ajoutez: L'Empereur trouve fort +extraordinaire que vous vous soyez trouvé si à court de discussion dans +cette circonstance...... L'Empereur n'a pas armé lorsque la Russie +armait en secret: il a armé publiquement et lorsque la Russie était +prête, d'après ce que dit l'empereur Alexandre lui-même. L'Empereur n'a +pas fait de manifeste<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a> +<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a> ni de querelle aux yeux des cours de +l'Europe; il n'a pas même fait de réponse; enfin l'Empereur ne demande +pas mieux que de remettre les choses dans l'état où elles étaient. Il +l'a proposé; mais au lieu d'envoyer quelqu'un pour négocier, on dit des +choses peu solides. L'intention de l'Empereur n'est donc pas que vous +niiez les armements et que vous mettiez la Saxe dans une position +embarrassante, mais que vous demandiez avec instance qu'on fasse cesser +cet état violent, non par des récriminations, mais par des explications +sincères et en cherchant des moyens d'arrangement, <i>si on peut en +trouver</i><a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a> +<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote241" name="footnote241"><b>Note 241: </b></a> +<a href="#footnotetag241"> +(retour) </a> Allusion à la protestation publique des Russes au sujet +de l'Oldenbourg.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote242" name="footnote242"><b>Note 242: </b></a> +<a href="#footnotetag242"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17832.</blockquote> + +<p>Cette restriction, cette formule essentiellement dubitative livre la +pensée vraie de l'Empereur. Il ne désire point la guerre par dessein +préconçu: au fond, il ne demanderait pas mieux que de l'éviter et +saurait gré à qui la lui épargnerait. Seulement, il entrevoit de moins +en moins la possibilité d'échapper à la rupture par un accord +transactionnel. La pensée de faire droit pleinement aux désirs de la +Russie et de démembrer le duché lui demeure odieuse: «Partez bien de ce +principe, fait-il écrire à Lauriston, qu'il faudrait que les armées +russes nous eussent ramenés sur le Rhin pour nous faire souscrire à un +démembrement aussi déshonorant<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a> +<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a> +.»--«Cela serait déshonorant, +reprend-il avec force, et pour l'Empereur l'honneur est plus cher que la +vie.» Mais il se rend compte également qu'à défaut de cette satisfaction +impossible, la Russie ne reprendra jamais confiance, qu'il reste bien +peu d'espoir de tourner la difficulté et de trouver un biais: qu'en un +mot, en dehors de ce qu'il ne veut pas faire, il n'y a rien de +praticable. C'est pourquoi, malgré ses assurances pacifiques, malgré ses +protestations relativement sincères, l'obsession de la guerre inévitable +pour l'année prochaine le possède toujours et le domine, continue à +inspirer la plupart de ses actes. Après avoir un instant suspendu les +envois de troupes en Allemagne, il les reprend très vite. Sans doute, +il diminue plutôt qu'il n'augmente ses forces de première ligne: pour +répondre à l'une des préoccupations d'Alexandre, il cesse d'accroître la +garnison de Dantzick, arrête sur l'Oder un des régiments destinés à +occuper cette place, fait opérer quelques marches rétrogrades à une +portion de la brigade westphalienne commandée pour le même service; mais +ces précautions ont pour but de masquer des mouvements plus importants +qui s'accomplissent en arrière. Les bataillons de dépôt rejoignent +définitivement l'armée de Davout et y insinuent trente mille hommes de +plus: autour de l'Allemagne, Napoléon organise avec plus de soin et sur +des proportions plus vastes les masses de renfort. Sur la rive gauche du +Rhin, sur le versant méridional des Alpes, il substitue de véritables +armées à des formations hâtives et partant incomplètes<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a> +<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a> +. Il veut se +mettre en mesure, à l'heure opportune, de verser sur l'Allemagne un +déluge de soldats et de le pousser en torrent jusqu'aux frontières de la +Russie.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote243" name="footnote243"><b>Note 243: </b></a> +<a href="#footnotetag243"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote244" name="footnote244"><b>Note 244: </b></a> +<a href="#footnotetag244"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, juin et juillet 1811, <i>passim</i>.</blockquote> + +<h4>II</h4> + +<p>Cette préparation lente et méthodique frappait moins les regards que le +fiévreux travail de la période précédente. En Allemagne, en Autriche, en +Pologne même, dans tous les pays qui avaient craint de devenir le +théâtre et l'enjeu de la lutte, on crut que décidément la guerre +s'éloignait. Dans les chancelleries, dans le conseil des souverains, à +l'affolement produit par l'imminence de la crise et l'embarras des +résolutions à prendre, succédait un calme relatif. La politique chômait; +la diplomatie prenait ses vacances: le grand monde se répandait dans les +villes d'eaux de la Bohême, pour y jouir des splendeurs d'un merveilleux +été. Il n'était pas jusqu'aux Russes de Vienne, jusqu'à ces infatigables +artisans de discorde qui ne parussent désespérer d'une rupture +immédiate. Après avoir pendant tout le printemps poussé furieusement à +la guerre et cherché à y entraîner l'Autriche, ils quittaient +momentanément la place et s'en allaient, suivant le mot de notre +ambassadeur, «noyer leur amertume dans les eaux de Baden, de Carlsbad et +de Toeplitz<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a> +<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>». Mais ce déplacement ne suspendait pas leur activité; +il leur permettait au contraire, à l'aide de nombreux renforts arrivés +de Russie et d'auxiliaires trouvés sur place, de renouveler leur guerre +de partisans, d'ouvrir une campagne d'été, propre à réveiller et à +nourrir le mécontentement de l'Empereur.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote245" name="footnote245"><b>Note 245: </b></a> +<a href="#footnotetag245"> +(retour) </a> Otto à Maret, 1er juin 1811.</blockquote> + +<p>La Bohême se trouvait sur le chemin de toutes les nouvelles et de toutes +les intrigues. Depuis le mariage de Marie-Louise, la partie +intransigeante de la noblesse autrichienne avait émigré à Prague: elle +avait fait de cette ville son refuge et son retranchement. Puis, les +agents secrets que l'Angleterre versait continuellement sur l'Europe, +après avoir atterri en Suède, après s'être faufilés en Prusse, +cheminaient à travers la Saxe et la Bohême pour gagner Vienne, où ils +allaient travailler la société et pervertir l'opinion: avant de pousser +jusqu'à ce terme de leur voyage, ils prenaient langue à Carlsbad ou à +Toeplitz. C'était là aussi qu'affluaient des divers pays germaniques, +comme en un point central, comme en un parloir périodiquement ouvert, +les émissaires du <i>Tugendbund</i>, les dépositaires du secret patriotique, +les membres de ces mystérieuses confréries qui composaient en Allemagne, +parmi l'affaissement de tous les pouvoirs constitués, la seule force +active et belligérante.</p> + +<p>Nos représentants en Autriche et en Saxe, observateurs désignés, +traçaient alors un tableau assez piquant des stations thermales de la +Bohême, de ces rendez-vous d'élégance et d'intrigue, où l'opposition +contre nous prenait toutes les formes, depuis les plus violentes +jusqu'aux plus puériles, et s'amusait de satisfactions sentimentales, en +attendant mieux: «Depuis la fâcheuse aventure de Schill, écrivait un +agent de surveillance, les chevaliers et chevalières <i>de la Vertu</i> ont +continué à travailler à la restauration de l'antique Germanie; et comme +rien ne doit être négligé pour faire le bien, ils ont envoyé dans les +diverses parties de l'Allemagne des missionnaires habiles qui, tantôt +par leur éloquence, tantôt par des ouvrages mystiques, s'efforcent de +faire germer les graines répandues pendant la dernière guerre. Les dames +mêmes se chargent de ces missions honorables, et la comtesse de Recke +s'est acheminée à Carlsbad pour y présider le <i>club de la Vertu</i> et +relever la colonne d'Arminius. Les membres de cette société se +reconnaissent par des signes convenus, et ont, principalement dans le +Nord, des moyens de communication. Pour conserver les formes antiques de +son pays, Mme de Recke est accompagnée d'un <i>barde</i>, qui, suivant le +sentiment unanime du club, est l'homme le plus éloquent et le plus grand +poète de son siècle. Issu de la colonie française de Berlin, il n'a +contre lui que son nom; il s'appelle <i>Didier</i>, ci-devant chanoine de +Magdebourg. Le génie fécond de ce nouveau Tyrtée enchante, transporte et +enivre tous ceux qui ont la permission d'assister aux séances.</p> + +<p>«Des odes, des apologues, des chants de guerre varient les plaisirs des +auditeurs. Pour donner une juste idée de la finesse de ses allusions, on +se borne à citer ici la fable du <i>Tigre</i>, où, après mille incidents plus +ingénieux les uns que les autres, le tigre finit par manger le lion, +l'éléphant, les léopards et les ours. L'auteur fait entendre que ce +tigre n'est autre chose que l'empereur Napoléon lui-même. Communément la +séance se termine par un chant de guerre de la composition de M. le +chanoine. La dernière ode, le martyre de la bienheureuse reine de +Prusse, ayant été applaudie avec extase, il s'est écrié: «Que ne puis-je +la chanter à la tête de deux cent mille hommes!» Mme de Recke a une +telle horreur de tout ce qui est français, qu'elle a fait voeu, dit-on, +de ne plus parler notre langue<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a> +<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote246" name="footnote246"><b>Note 246: </b></a> +<a href="#footnotetag246"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, correspondance de +Vienne, 390.</blockquote> + +<p>Autour de ce singulier cénacle se groupaient des officiers prussiens, +«prêts à tout sacrifier aux mânes de leur reine», «des mouchards +anglais», des émigrés français, d'anciens chefs de chouans, tous +s'animant les uns les autres, chuchotant et gesticulant, s'insurgeant en +paroles contre le «puissant dominateur de l'Europe». Leur horreur de la +France était telle que la venue annoncée d'un de nos diplomates, du +respectable baron de Bourgoing, ministre impérial à Dresde, faisait +s'envoler toute une partie de cette bande, comme à l'approche d'un +pestiféré. La présence d'un de nos officiers provoquait des +manifestations scandaleuses: «Sa décoration de la Légion d'honneur +donnait des vapeurs aux femmes qui se vantaient d'avoir montré du +caractère, c'est-à-dire d'avoir été à son égard aussi grossières qu'il +est possible<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a> +<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>.» Dans ce milieu où bouillonnaient tant de passions, +on juge si l'arrivée du comte Razoumowski, chef de la faction russe à +Vienne, fit sensation, lorsqu'il parut avec ses amis comme un général au +milieu de ses troupes, plein d'audace et de jactance, se donnant pour +mission de coaliser tous les mécontentements et de les mener haut la +main à une action commune.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote247" name="footnote247"><b>Note 247: </b></a> +<a href="#footnotetag247"> +(retour) </a> Otto à Maret, 3 août 1811.</blockquote> + +<p>Il arriva avec une suite et un équipage de souverain, s'établit à +Franzbrunn, près d'Egra, poste dominant d'où il surveillerait toutes les +stations de la Bohême et centraliserait les intrigues<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a> +<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>. Ses +opérations commencèrent aussitôt, régulièrement organisées. Tout un +personnel d'agents secondaires travaillait sous ses ordres; il eut ses +employés, ses bureaux: deux secrétaires à cheval étaient occupés +journellement à porter sa volumineuse correspondance; dans chacun des +«bains» du voisinage, il avait établi un homme à lui, un distributeur de +paroles, et aucun voyageur ne quittait la Bohême sans rapporter dans son +pays ce mot d'ordre: agir sur les gouvernements par l'opinion et les +disposer à de prochaines prises d'armes, «la guerre contre la France +devant être l'état habituel de tout gouvernement bien ordonné<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a> +<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>». Des +princes et princesses de sang royal, des souverains en disponibilité, ne +dédaignaient point d'assister Razoumowski dans son oeuvre de propagande +fanatique. Ses principaux coadjuteurs étaient l'électeur de Hesse, +dépossédé de ses États et réfugié en Bohême, le prince Ferdinand de +Prusse, et les jeunes duchesses de Courlande, qui savaient «allier avec +beaucoup d'abandon la galanterie à la politique<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a> +<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote248" name="footnote248"><b>Note 248: </b></a> +<a href="#footnotetag248"> +(retour) </a> Il amenait avec lui, ajoute le rapport précité, «deux +secrétaires, quatre cuisiniers, de nombreux domestiques, vingt-deux +chevaux et quatre fourgons chargés d'équipages. Les habitants, peu +habitués à cette magnificence, auraient désiré lui donner une garde +d'honneur; mais, faute de mieux, ils ont placé aux deux portes de sa +maison quatre superbes sentinelles en peinture, dont deux Russes et deux +Cosaques.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote249" name="footnote249"><b>Note 249: </b></a> +<a href="#footnotetag249"> +(retour) </a> Otto à Maret, 1er juin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote250" name="footnote250"><b>Note 250: </b></a> +<a href="#footnotetag250"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 3 août 1811.</blockquote> + +<p>Pendant quelques semaines, l'audace entreprenante de ces personnages fut +telle que nos agents crurent voir se former à Carlsbad un véritable +congrès de mécontents, d'où pourrait sortir «le feu d'une nouvelle +coalition<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a> +<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>». Ce qui les rassurait relativement, c'était le manque +d'accord entre les divers groupes d'étrangers. La plupart abhorraient la +France, mais tous se détestaient entre eux. Les Prussiens méprisaient +les Saxons; ceux-ci faisaient bande à part, se distinguaient par leur +tiédeur pour la cause commune et échappaient à peu près aux atteintes de +la «fièvre germanique<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a> +<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>». Les Russes fréquentaient de préférence les +membres de l'aristocratie viennoise, et cet exclusivisme leur faisait +tort auprès des autres Allemands. Néanmoins, leurs exhortations, leurs +pronostics, tenaient en haleine les espérances et les colères, +encourageaient le zèle guerroyant des sociétés secrètes, maintenaient +parmi les peuples d'Allemagne un levain d'agitation et de révolte.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote251" name="footnote251"><b>Note 251: </b></a> +<a href="#footnotetag251"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 10 juillet.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote252" name="footnote252"><b>Note 252: </b></a> +<a href="#footnotetag252"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 3 août.</blockquote> + +<p>À Pétersbourg, les bruits de guerre immédiate s'étaient à peu près +dissipés: la discussion avec la France baissait d'un ton, mais +continuait, s'éternisait, monotone et stérile. C'était toujours de part +et d'autre reprise des mêmes plaintes, répétition des mêmes arguments. +Parfois, on variait, on renforçait un peu les expressions, sans changer +le fond et la substance des raisonnements, et deux grands gouvernements +semblaient se livrer à cet exercice de rhétorique qui consiste à répéter +interminablement les mêmes choses sous des formes différentes. Seul, par +désir de conciliation, Roumiantsof s'efforçait d'introduire dans le +débat quelques éléments nouveaux, cherchait toujours une base d'accord. +Envisageant la question du duché sous un point de vue nouveau, il +laissait entendre à Lauriston que, sans toucher à l'intégrité matérielle +de cet État, on pourrait le transformer et anéantir en lui tout esprit +d'expansion: on pourrait lui enlever son autonomie, son gouvernement et +ses institutions propres, son administration indigène, le dénationaliser +en quelque sorte et le réduire à la condition de simple province +saxonne<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a> +<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote253" name="footnote253"><b>Note 253: </b></a> +<a href="#footnotetag253"> +(retour) </a> Lauriston à Maret, 18 juillet 1811.</blockquote> + +<p>Mais Alexandre ne parlait plus de la Pologne. Il laissait le chancelier +s'épuiser à la recherche de vains expédients et ne le suivait plus dans +cette voie: moins pacifique, plus entier et plus exigeant sous son +masque d'impassible douceur, il s'était juré de ne fermer le conflit +qu'au cas où Napoléon lui accorderait le gage éclatant qu'il avait en +vue. Ce résultat vainement attendu de la mission Tchernitchef, il avait +pensé que le retour du duc de Vicence à Paris et ses instances +pourraient le produire. Après le départ de l'ambassadeur, on l'avait vu +en proie à une impatience et à une émotion mal dissimulées, calculant la +durée du voyage et le temps nécessaire pour le retour d'un courrier, +comptant les jours, presque les heures. Au commencement de juin, il +avait compris que Caulaincourt arrivait à Paris et s'était senti au +moment décisif. Depuis, plusieurs semaines s'étaient écoulées, sans +apporter de réponse satisfaisante, et rapprochant ce silence d'autres +indices, Alexandre l'interprétait comme un refus<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>. Voyant que +Napoléon n'entrait pas dans la voie des concessions caractérisées, il ne +voulait plus traiter, renonçait à présenter des moyens d'apaisement et +de concorde: la démarche à la fois énigmatique et pressante qu'il avait +tentée par l'intermédiaire de Caulaincourt avait épuisé sa bonne +volonté.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote254" name="footnote254"><b>Note 254: </b></a> +<a href="#footnotetag254"> +(retour) </a> Napoléon avait dit à Kourakine «qu'il aurait cédé deux +districts du duché de Varsovie, en donnant une compensation au roi de +Saxe, et même la ville de Dantzick et son territoire, si l'empereur +Alexandre l'eût demandé et n'eût pas fait des armements menaçants». +Alexandre cita ce propos à Lauriston, en ajoutant «que ce <i>si</i> voulait +tout dire et qu'il le comprenait». Lettre particulière de Lauriston à +Maret, 1er juin 1811. D'autre part, <i>une personne</i> haut placée en France +et se disant bien informée faisait avertir par Tchernitchef Sa Majesté +Russe que Napoléon n'avait nul dessein «de se raccommoder sincèrement +avec elle». Rapport du 17 juin, vol. cité, 175. La <i>personne</i> en +question n'était-elle pas celle à qui le Tsar avait fait remettre une +lettre autographe au commencement de l'année?</blockquote> + +<p>Une influence étrangère contribuait à dissiper ses dernières +hésitations. Tous les témoignages de première main s'accordent à +signaler durant cette période la faveur croissante du Suédois Armfeldt +et son rôle dans les événements. Peu à peu, les bienfaits, les +encouragements, les marques d'intérêt venaient le trouver et le +mettaient hors de pair: son crédit tout intime ne laissait plus de place +aux conseils officiels de Roumiantsof et reléguait au second rang +Speranski lui-même.</p> + +<p>Le Suédois avait gagné la confiance du maître par l'indépendance même de +ses allures: Alexandre se piquait de détester les flatteurs, et le +meilleur moyen de lui faire agréer un avis était de le lui présenter +avec quelque rudesse; on donnait ainsi à cet autocrate, qui rougissait +de l'être, l'illusion de commander à des hommes libres. Armfeldt lui +parlait haut et ferme: «Très éloigné, dira de lui bientôt un observateur +perspicace<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a> +<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>, de ce caractère et de ce langage serviles qui +caractérisent le peuple esclave, le baron d'Armfeldt a surtout frappé et +conquis l'Empereur par sa franchise et sa hardiesse à lui opposer le +tableau de ce qu'il pouvait être à celui de ce qu'il était.» Avec une +insistance presque cruelle, il faisait sentir au Tsar l'infériorité de +sa position présente, les dégoûts dont Napoléon l'abreuvait, +l'humiliation et le danger de céder toujours, la nécessité de se +reprendre et de résister, sous peine de n'être plus qu'un fantôme +d'empereur: il lui adressa un long mémoire portant cette épigraphe «<i>To +be or not to be</i><a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a> +<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote255" name="footnote255"><b>Note 255: </b></a> +<a href="#footnotetag255"> +(retour) </a> + Le comte de Loewenhielm, 5 avril 1812; archives du +royaume de Suède.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote256" name="footnote256"><b>Note 256: </b></a> +<a href="#footnotetag256"> +(retour) </a> + <span class="sc">Tegner</span>, III, 301.</blockquote> + +<p>Sensible à ces âpres mises en demeure, Alexandre s'imprégnait des idées +qu'on lui versait dans l'esprit, mais il les appliquait conformément à +son caractère et à son génie propres, plus portés d'ordinaire aux +ténacités inertes qu'aux brusques initiatives. Il se fixait à une +politique toute de dénégations, à un système évasif et dilatoire, à une +intransigeance voilée, sans se dissimuler qu'il provoquait ainsi et +finirait par s'attirer la guerre. Après s'y être préparé le premier, +après avoir été sur le point de la commencer, après s'être prêté ensuite +à quelques tentatives pour l'éviter, il revenait à y voir, comme au +printemps, le dénouement certain et obligé du conflit, avec cette +différence qu'il entendait désormais se faire attaquer au lieu +d'attaquer, laisser venir à lui l'adversaire, au lieu de le devancer.</p> + +<p>En effet, à l'instant même où il cède en politique aux suggestions +belliqueuses d'Armfeldt, il choisit définitivement, comme guide et +conseiller militaire, Pfuhl le temporisateur. Il adopte officiellement +son plan: il prescrit d'organiser des lignes de défense conformément aux +données admises et charge l'Allemand Wolzogen de préparer cette +oeuvre<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a> +<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>. S'il incline encore à faire précéder le grand recul par une +pointe en Pologne, c'est à seule fin de désorganiser autant que possible +les moyens de l'envahisseur: il ne s'agit plus là que d'une offensive +strictement limitée, destinée à faire commencer de plus loin la retraite +dévastatrice et la résistance fuyante: il s'agit surtout d'une offensive +purement stratégique. Politiquement, Alexandre est résolu à éviter toute +mesure violente, tout éclat, jusqu'à ce que les Français se soient +avancés assez loin en Allemagne, assez près de ses frontières, pour le +mettre en état de légitime défense. Ce qu'il veut avant tout, c'est se +donner aux yeux de l'Europe l'apparence du droit et les dehors de la +longanimité. Tous ses efforts vont tendre à perpétuer le conflit, mais à +le perpétuer sans en avoir l'air, en rejetant sur son rival la +responsabilité et l'odieux de la rupture.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote257" name="footnote257"><b>Note 257: </b></a> +<a href="#footnotetag257"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Wolzogen</i>, 57. Une note publiée dans la +collection des archives Woronzof, XVI, 390, fixe également au mois de +juin l'adoption du plan défensif. Loewenhielm définira ainsi les +résolutions d'Alexandre: «Ne rien accorder à la France et attirer +l'ennemi dans des lignes de défense établies.» Dépêche du 3 mars 1812, +archives du royaume de Suède. Armfeldt écrivait qu'il espérait bien que +Bonaparte viendrait «donner dans le piège». <span class="sc">Tegner</span>, III, 384.</blockquote> + +<p>Dans ce but, il évite désormais toute allusion au duché de Varsovie; +celant au plus profond de son âme le grief réel, il n'allègue que le +grief apparent, la réunion de l'Oldenbourg, et joue avec un art consommé +de cette affaire, où il a incontestablement le beau rôle et peut se dire +l'offensé. D'un ton triste et doux, il continue à se plaindre de +l'outrage: il réclame vaguement une satisfaction. Si la France le serre +de plus près et le conjure d'énoncer ses désirs, il se borne à demander +la réparation du préjudice causé, la réintégration du duc dans le +patrimoine familial. Lui parle-t-on d'équivalent et de compensation, il +ne dit ni oui ni non: il promet d'expédier à Kourakine les pouvoirs +nécessaires pour conclure un accord et se garde de les envoyer: il se +dit invariablement prêt à terminer l'affaire et n'en fournit jamais les +moyens<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a> +<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>. En même temps, il a soin d'affirmer très haut, de publier +que la saisie de l'Oldenbourg, si pénible qu'elle lui ait été, ne +constitue pas à ses yeux un <i>casus belli</i>, qu'il ne revendiquera jamais +les armes à la main les droits de sa maison. Par conséquent, si Napoléon +renforce ses effectifs, glisse de nouvelles troupes en Allemagne, +prépare ses instruments d'agression, c'est sans cause valable, c'est par +pur délire d'ambition et d'orgueil, c'est pour soumettre au joug un +empire qui ne demande qu'à vivre en paix avec lui et à demeurer son +allié.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote258" name="footnote258"><b>Note 258: </b></a> +<a href="#footnotetag258"> +(retour) </a> Correspondance de Lauriston, juillet et août 1811.</blockquote> + +<p>En prenant cette attitude, le Tsar gagnait aussi l'avantage de pouvoir +éconduire les puissances intéressées à empêcher le conflit et à proposer +leur entremise pacificatrice, car, ne voulant pas d'accord, il ne +voulait point de médiateur. Lorsque tour à tour la Prusse et l'Autriche, +sortant d'une quiétude momentanée et reprenant l'alarme, le conjurent +d'accepter leurs offices, il feint l'étonnement: il ne sait de quoi on +lui parle: qu'est-il besoin de conciliateurs, puisqu'il n'est pas +question de guerre? «Sa Majesté Impériale,--fait-il écrire à Vienne,--a +cru d'autant plus devoir décliner l'intervention d'une puissance tierce +qu'en l'acceptant elle aurait nécessairement fait supposer un état de +mésintelligence entre les cours de Pétersbourg et des Tuileries, +mésintelligence qui n'existe pas, puisque Sa Majesté Impériale persiste +invariablement dans ses anciens sentiments et ses relations politiques +avec la France, qui de son côté ne cesse de lui donner l'assurance de +son amitié<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a> +<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote259" name="footnote259"><b>Note 259: </b></a> +<a href="#footnotetag259"> +(retour) </a> Dépêche à Stackelberg, 27 octobre 1811. Archives de +Saint-Pétersbourg.</blockquote> + +<p>Cependant, le litige discrètement entretenu fournira motif au Tsar pour +fermer les yeux de plus en plus sur la contrebande et rouvrir finalement +ses ports au commerce régulier de l'Angleterre: c'est l'une de ses +grandes raisons pour se soustraire à un arrangement qui l'emprisonnerait +à nouveau dans l'alliance<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a> +<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>. Si Napoléon supporte ce détachement plus +complet et, voyant que les Russes ne bougent de leurs positions +défensives, arrête lui-même et rappelle ses armées, Alexandre ne l'ira +pas chercher: mais il est infiniment plus probable que le conquérant +poussera à bout ses projets destructeurs, commencera la guerre et +l'invasion. Cette guerre, Alexandre l'acceptera alors avec une +tranquille vaillance, résolu à la faire acharnée, terrible, éternelle, +en s'aidant du climat et de la nature, et il se dit qu'il aura +préalablement remporté un grand avantage moral et gagné son procès +devant l'opinion européenne. Son calcul était juste, puisque son jeu +subtil et patient, sans faire illusion totalement aux contemporains, a +trompé pendant quatre-vingts ans la postérité et l'histoire.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote260" name="footnote260"><b>Note 260: </b></a> +<a href="#footnotetag260"> +(retour) </a> Nous en trouverons plus loin l'aveu dans sa bouche même.</blockquote> + +<p>Il ne trompa pas Napoléon. En voyant la Russie se dérober à toute +explication, l'Empereur en conclut qu'elle ne voulait point +d'accommodement, parce qu'elle désespérait d'obtenir l'objet réel de ses +convoitises. Ainsi, il a vu clair, il a deviné juste: comme compensation +à l'Oldenbourg, on tenait à obtenir une fraction du duché et on n'admet +pas autre chose. Ce qu'on attendait de lui, c'était qu'il livrât sa +première ligne de défense, qu'il frappât lui-même ce peuple polonais +dont il avait éprouvé le dévouement, qu'il lui infligeât une nouvelle +mutilation. L'an passé, en lui proposant le fameux traité, on ne lui +avait demandé que de ratifier le partage: on voudrait aujourd'hui le lui +faire recommencer, et cette prétention le courrouce. En même temps, les +nouvelles du Nord lui apprennent qu'avec la belle saison le commerce +anglais dans la Baltique, à peine déguisé sous pavillon américain, +reprend sur des proportions infiniment accrues. Les navires fraudeurs ne +se bornent plus à se glisser un à un et subrepticement à Riga ou à +Pétersbourg: ce sont de véritables flottes marchandes, des convois de +cent cinquante bâtiments à la fois, qui abordent aux ports de Russie: on +les y reçoit impudemment, on les laisse déverser sur le littoral +d'opulentes cargaisons, et ce trafic, en permettant à l'Angleterre +d'écouler une partie des produits qui l'encombrent et l'oppressent, +l'empêche de périr de surabondance et de pléthore<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a> +<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>. Voilà donc à +quoi tendaient les prétendues alarmes de la Russie, ses terreurs +simulées, ses plaintes, les querelles qu'elle nous cherchait: en +admettant qu'elle n'ait pas eu l'intention formelle de faire la guerre, +elle voulait se ménager un prétexte pour reprendre avec les Anglais des +relations profitables, tout en nous arrachant une concession humiliante +et funeste. Son jeu est clair désormais, «son système se déroule<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a> +<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>», +et ces constatations achèvent de décider l'Empereur. Cédant à une +brusque colère, obéissant aussi à une pensée politique et au désir de se +rallier l'opinion, il éprouve le besoin de dénoncer publiquement ses +griefs, de démasquer aux yeux de toute l'Europe les intentions +d'Alexandre, de proclamer que les Russes veulent un lambeau de la +Pologne et ne l'obtiendront jamais.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote261" name="footnote261"><b>Note 261: </b></a> +<a href="#footnotetag261"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18082.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote262" name="footnote262"><b>Note 262: </b></a> +<a href="#footnotetag262"> +(retour) </a> <i>Id.</i> Cette idée ressort en outre très clairement de la +dépêche de Maret à Lauriston en date du 30 août 1811 et de sa lettre +confidentielle du 19 novembre.</blockquote> + +<p>L'occasion lui en fut fournie le 15 août, jour de sa fête. Chaque année, +il faisait célébrer cette date par des réjouissances populaires et par +la tenue aux Tuileries d'une grande assemblée. Le cérémonial habituel du +dimanche s'observait en cette occasion avec un surcroît de solennité, et +l'Empereur présidait en personne à ces représentations grandioses, qu'il +machinait comme des scènes d'opéra, avec cortège, défilé, figurations +somptueuses, et qui remettaient périodiquement sous les yeux du public +l'apothéose de sa puissance. C'était une série de spectacles +magnifiquement et ponctuellement réglés: à l'heure de la messe, la +sortie des grands appartements, l'apparition successive des pages, aides +et maîtres des cérémonies, écuyers, préfet du palais et chambellans, de +l'aide de camp de service, des cinq grands officiers de la couronne, de +l'Empereur enfin, suivi du grand aumônier, des princes et colonels +généraux: c'était l'Impératrice s'acheminant de son côté avec les +princesses et tous ses services; parfois, la conjonction des deux +cortèges, leur déploiement sur le grand escalier, la traversée lente des +salons et des galeries, l'arrivée à la chapelle, où le peuple était +admis à contempler Leurs Majestés: sur les divers points du parcours, +des détachements de la garde échelonnés, des grenadiers présentant les +armes, des tambours battant aux champs, des rangées d'uniformes et de +costumes de cour se détachant sur le décor luxueux des appartements, sur +les ors et les marbres, sur la pourpre des tentures: l'appareil le plus +propre à frapper les yeux, à émouvoir les esprits, à rehausser de faste +et de splendeur le culte tout viril qui se rendait au souverain<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a> +<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>. +Après la messe, il y avait souvent parade militaire dans la cour du +château: avant ou après la messe, il y avait invariablement audience +dans les grands appartements et réception du corps diplomatique. Les +ambassadeurs et ministres étrangers étaient introduits dans la salle du +Trône; eux seuls avaient droit d'y venir, avec les ministres secrétaires +d'État, avec un certain nombre de privilégiés, et c'était dans cette +partie du château auguste entre toutes que Napoléon, après s'être montré +à eux dans l'environnement de sa pompe impériale, accueillait leurs +hommages.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote263" name="footnote263"><b>Note 263: </b></a> +<a href="#footnotetag263"> +(retour) </a> Voy. le tableau si frappant et d'une si rigoureuse +exactitude que M. Frédéric Masson a tracé de ces scènes dans un article +de la <i>Vie contemporaine</i>, 1er février 1894.</blockquote> + +<p>Le 15 août 1811, l'audience diplomatique eut lieu avant la messe. À +midi, tandis qu'au dehors des salves d'artillerie signalaient la +solennité du jour, l'Empereur fit son entrée dans la salle et prit place +sur le trône. Successivement, les princes grands dignitaires, les +cardinaux et les ministres, les grands officiers de l'Empire, les grands +aigles de la Légion d'honneur et autres dignitaires furent admis à lui +présenter leurs voeux<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a> +<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>. Après eux, le corps diplomatique parut, +précédé par un maître et un aide des cérémonies, introduit par le grand +chambellan. Il se déploya en cercle autour du trône, ses membres se +plaçant par ordre d'ancienneté dans leur poste. Le prince Kourakine +figurait à son rang, moins mal portant qu'à l'ordinaire, resplendissant +comme un soleil dans ses habits constellés de décorations et de +pierreries, formant groupe avec le prince de Schwartzenberg et +l'ambassadeur d'Espagne.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote264" name="footnote264"><b>Note 264: </b></a> +<a href="#footnotetag264"> +(retour) </a> <i>Moniteur</i> du 17 août.</blockquote> + +<p>L'Empereur descendit du trône. Lentement et par deux fois, il fit le +tour du cercle, s'arrêtant çà et là pour jeter un mot, une question, +pour se faire nommer les étrangers qui avaient sollicité l'honneur de +l'approcher: ce jour-là, la liste des présentations comprenait, avec un +général bavarois et un colonel suisse, trois «citoyens des +États-Unis<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a> +<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>». Ces diverses opérations prirent un certain temps. Dans +la salle, la chaleur était étouffante: par cette radieuse journée +d'août, une lumière blanche et crue tombait des hautes fenêtres, faisait +flamber d'un éclat aveuglant les broderies massives des uniformes, +ajoutait au malaise que causaient à chacun la longueur de la séance, la +foule et la presse, l'angoisse de la comparution devant l'arbitre de +toutes les destinées, devant le maître et le juge. Quand les formalités +d'usage eurent été entièrement accomplies, il parut que le cercle +touchait à sa fin: une grande partie de l'assemblée s'était écoulée déjà +dans les salons voisins: il ne restait dans la salle du Trône, avec le +corps diplomatique, que quelques ministres et «cordons rouges»; on +attendait le moment où l'Empereur allait faire prévenir l'Impératrice et +se rendre à la chapelle, pour entendre la messe et le chant du <i>Te +Deum</i>, lorsqu'on le vit se rapprocher du groupe dont faisait partie +Kourakine<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a> +<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote265" name="footnote265"><b>Note 265: </b></a> +<a href="#footnotetag265"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote266" name="footnote266"><b>Note 266: </b></a> +<a href="#footnotetag266"> +(retour) </a> Les éléments du récit qui suit ont été puisés à +différentes sources: lettre de Maret à Lauriston, 25 août 1811; pièces +conservées aux archives des affaires étrangères (Russie, 153), sous le +titre: <i>Relation tirée des notes de l'ambassadeur d'Autriche</i> et +<i>Rapport d'un ministre d'un prince de la Confédération</i>; extraits du +rapport de Kourakine, cités par Bogdanovitch, I, p. 31 et suiv.; rapport +du ministre prussien Krusemarck, analysé et publié en partie par +Duncker, 374-375, d'après les archives de Berlin. Tous ces documents +concordent sur les points essentiels.</blockquote> + +<p>«Vous nous avez donné des nouvelles, prince», dit-il d'un air avenant. +Il s'agissait de bulletins récemment communiqués par l'ambassade russe +et portant avis d'une rencontre en Orient, aux environs de Rouchtchouk, +entre les troupes que la Russie avait laissées sur le Danube, sous le +commandement de Kutusof, et l'armée ottomane. L'affaire avait été chaude +et indécise: les deux partis s'attribuaient la victoire. Kourakine vanta +la valeur de ses compatriotes: Napoléon rendit hommage à ces braves +gens, mais fit observer que les Russes n'en avaient pas moins été forcés +d'évacuer Rouchtchouk, leur tête de pont au delà du Danube, et qu'ils +avaient ainsi perdu la ligne du fleuve. En effet, suivant lui, on ne +pouvait se servir défensivement d'un fleuve qu'à la condition de se +garder le moyen d'opérer sur les deux rives: à Essling, il s'était +estimé vainqueur parce qu'il avait conservé Lobau, qui lui donnait accès +sur la rive gauche et prise sur l'armée autrichienne. Il développa ce +thème avec abondance, avec sa maîtrise habituelle, et fit, devant ses +auditeurs émerveillés, tout un cours de tactique.</p> + +<p>Renonçant à lui disputer l'avantage sur ce terrain, Kourakine convint +que les Russes avaient dû reculer, faute d'effectifs suffisants pour +maintenir leur position, et il attribua cette pénurie d'hommes à un +manque d'argent, qui avait obligé le Tsar à rappeler dans l'intérieur +de ses États une partie des troupes employées contre la Turquie. C'était +là que l'attendait l'Empereur, qui lui dit aussitôt, avec une bonhomie +narquoise: «Mon cher ami, si vous me parlez officiellement, je dois +faire semblant de vous croire ou ne pas vous répondre du tout: mais si +nous parlons confidentiellement, je vous dirai que vous avez été battus, +que vous l'avez été parce que vous manquiez de troupes, et que vous en +manquiez parce que vous avez envoyé cinq divisions de l'armée du Danube +à celle de Pologne, et cela, non par embarras de vos finances, qui s'en +seraient mieux trouvées de nourrir ces troupes aux dépens de l'ennemi, +mais pour me menacer.»</p> + +<p>Les mouvements opérés par les Russes en avant de Varsovie devinrent +alors le sujet de la conversation. Avec vivacité, Napoléon fit sentir +que ces marches précipitées l'avaient d'autant plus ému qu'elles lui +avaient paru inexplicables: «Je suis comme l'homme de la nature, dit-il, +ce que je ne comprends pas excite ma défiance.» Il s'est donc vu dans +l'obligation de se mettre lui-même sur ses gardes; des deux côtés, on +s'est piqué, on s'est armé, on s'est livré à de vastes déplacements de +troupes qui continuent encore, et voilà les deux nations sur pied, en +face l'une de l'autre, prêtes à s'entr'égorger, sans s'être jamais dit +pourquoi.</p> + +<p>En effet, à qui fera-t-on croire que l'Oldenbourg soit le vrai motif de +la querelle? Entre grandes puissances, on ne se bat pas pour +l'Oldenbourg. D'ailleurs, la France a offert une indemnité; elle l'a +offerte «entière et complète», elle a réitéré à dix reprises ses +propositions, sans obtenir de réponse. Il y a donc autre chose: il y a +chez les Russes une arrière-pensée, et brusquement, violemment, Napoléon +tire le voile, met à découvert le fond mystérieux du litige. Il dit: «Je +ne suis pas assez bête pour croire que ce soit l'Oldenbourg qui vous +occupe: je vois clairement qu'il s'agit de la Pologne. Vous me supposez +des projets en faveur de la Pologne; moi, je commence à croire que c'est +vous qui voulez vous en emparer, pensant peut-être qu'il n'y a pas +d'autre moyen d'assurer de ce côté vos frontières.» Mais il importe +qu'à cet égard toute illusion cesse, que la Russie sache à quoi s'en +tenir, et ici l'Empereur s'anime terriblement. «Ne vous flattez pas», +s'écrie-t-il, «que je dédommage jamais le duc du côté de Varsovie. Non, +quand même vos armées camperaient sur les hauteurs de Montmartre, je ne +céderai pas un pouce du territoire varsovien: j'en ai garanti +l'intégrité. Demandez un dédommagement pour l'Oldenbourg, mais ne +demandez pas cent mille âmes pour cinquante mille, et surtout ne +demandez rien du grand-duché. Vous n'en aurez pas un village, vous n'en +aurez pas un moulin. Je ne pense pas à reconstituer la Pologne; +l'intérêt de mes peuples n'est pas lié à ce pays. Mais si vous me forcez +à la guerre, je me servirai de la Pologne comme d'un moyen contre vous. +Je vous déclare que je ne veux pas la guerre et que je ne vous la ferai +pas cette année, à moins que vous ne m'attaquiez. Je n'ai pas de goût à +faire la guerre dans le Nord; mais si la crise n'est point passée au +mois de novembre, je lèverai cent vingt mille hommes de plus: je +continuerai ainsi deux ou trois ans, et si je vois que ce système est +plus fatigant que la guerre, je vous la ferai... et vous perdrez toutes +vos provinces polonaises.»</p> + +<p>Ainsi, en s'acharnant à une prétention inadmissible, la Russie s'expose +à une lutte aussi désastreuse que celles où ont succombé la Prusse et +l'Autriche: faut-il donc que le même esprit d'aveuglement et de vertige +s'empare successivement de tous les États et les entraîne aux abîmes? +«Car», poursuit l'Empereur en changeant subitement de ton et en +affectant une modestie pleine d'impertinence, «soit bonheur, soit +bravoure de mes troupes, soit parce que j'entends un peu le métier, j'ai +toujours eu des succès, et j'espère en avoir encore, si vous me forcez à +la guerre.»--«Vous savez», ajoute-t-il, «que j'ai de l'argent et des +hommes.» Et aussitôt des visions à faire frémir, une fantasmagorie de +chiffres, un concours prodigieux d'armées s'évoquent à sa voix: «Vous +savez que j'ai huit cent mille hommes, que chaque année met à ma +disposition 250,000 conscrits, et que je puis par conséquent augmenter +mon armée en trois ans de sept cent mille hommes qui suffiront pour +continuer la guerre en Espagne et pour vous la faire. Je ne sais pas si +je vous battrai, mais nous nous battrons. Vous comptez sur des alliés: +où sont-ils? Est-ce l'Autriche, à qui vous avez ravi trois cent mille +âmes en Galicie? Est-ce la Prusse? La Prusse se souviendra qu'à Tilsit +l'empereur Alexandre, son bon allié, lui a enlevé le district de +Bialystock. Est-ce la Suède? Elle se souviendra que vous l'avez à moitié +détruite en lui prenant la Finlande. Tous ces griefs ne sauraient +s'oublier: toutes ces injures se payent: vous aurez le continent contre +vous.»</p> + +<p>Devant ce débordement d'effrayantes paroles, Kourakine restait +interloqué, douloureusement ému de cette prise à partie qui le mettait +en cause et en spectacle. Il s'essayait pourtant à remplir son devoir, à +défendre de son mieux son pays et son maître. Mais comment parler devant +un prince qui transformait toute conversation en monologue? On voyait +l'ambassadeur s'épuiser en vains efforts pour placer quelques mots: on +le vit pendant près d'un quart d'heure rester la bouche ouverte, sans +que l'intarissable verve de son interlocuteur lui permît de commencer la +phrase qu'il avait sur les lèvres<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a> +<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote267" name="footnote267"><b>Note 267: </b></a> +<a href="#footnotetag267"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>À la fin, il profita d'un moment où Napoléon reprenait haleine pour +sortir de cette position ridicule, pour affirmer que l'empereur de +Russie restait «l'allié le plus fidèle de la France et même l'ami de son +souverain».--«C'est le même langage», interrompit Napoléon, «que vous +tenez à Pétersbourg à mon ambassadeur; mais que me servent des paroles +que les faits démentent et que vous démentez vous-même par la +protestation contre l'incorporation de l'Oldenbourg?»--«Est-ce donc», +continua-t-il, «pour plaire aux Anglais que vous l'avez faite?» Et il +montra au loin l'Angleterre dominant l'horizon, tenant le fil de toutes +les intrigues, tirant et ramenant à elle la Russie. À l'appui de ce +tableau, il rappela les facilités rendues au commerce britannique, le +développement inouï de la contrebande, et fortement il insista sur ces +griefs, qui le remplissaient d'amertume.</p> + +<p>Dans les rares instants de répit que lui laissait l'Empereur, Kourakine +se bornait à dire que son maître n'avait rien tant à coeur que de +terminer le litige. Pour faire justice de ces allégations sans preuve, +Napoléon lui lança tout à coup une question catégorique et le mit au +pied du mur: «Quant à s'arranger, dit-il, j'y suis prêt: avez-vous les +pouvoirs nécessaires pour traiter? Si oui, j'autorise de suite une +négociation.»</p> + +<p>Force fut à l'ambassadeur d'avouer qu'il n'avait point «la latitude +nécessaire pour conclure un arrangement»; il se hâterait toutefois de +faire connaître à Pétersbourg les désirs exprimés par Sa Majesté et ne +doutait point qu'ils ne fissent faire un grand pas à l'entente. Mais le +vague et l'embarras de cette réponse avaient une fois de plus éclairé +l'Empereur: «Écrivez, reprit-il avec scepticisme, je n'ai rien contre, +mais votre cour sait depuis longtemps ce que je viens de vous dire: je +l'ai dit à Tchernitchef, au général Schouvalof, et mes ambassadeurs +n'ont cessé depuis quatre mois de vous le répéter.»</p> + +<p>Il le répéta encore lui-même, longuement, insatiablement, avec des +expressions à effet subitement dardées, avec un grand luxe d'images et +de métaphores. Pourquoi, disait-il, au moment où la Russie se trouvait +le plus fortement engagée sur le Danube, s'est-elle retournée et dressée +contre la Pologne? «Vous faites comme le lièvre qui a reçu du plomb; il +se lève sur ses pattes et s'agite affolé, s'exposant à recevoir en plein +corps une nouvelle décharge.» Pourquoi prolonger un état incertain, qui +n'est ni la guerre ni la paix? «Quand deux gentilshommes se querellent, +quand l'un, par exemple, a donné un soufflet à l'autre, ils se battent +et puis ensuite se réconcilient: les gouvernements devraient agir de +même, faire carrément la guerre ou la paix.» Mais non, la Russie préfère +se dérober à toute solution, elle semble vouloir éterniser le malaise +général, et c'est ce que l'Empereur, à grands coups d'arguments et de +répétitions, s'efforce de faire sentir à tous les diplomates qui +l'écoutent, au public européen qui l'entoure. Conservant une certaine +modération dans les termes et affectant le calme de la force, traitant +l'ambassadeur avec une sorte de bienveillante pitié, il continue à +frapper son gouvernement par-dessus sa tête: tout en rendant justice à +la bonne volonté de Kourakine, il l'accable d'une dialectique +inexorable. Enfin, après l'avoir tenu trois quarts d'heure à la torture, +il le laissa aller, et le pauvre prince se retira consterné, rouge et +suant à grosses gouttes, suffoquant d'émotion, étouffant dans son bel +habit doré, répétant «qu'il faisait bien chaud chez Sa Majesté». +Cependant, comme il faut que tout entretien diplomatique se termine par +un appel à la concorde, les dernières paroles de l'Empereur avaient été +pacifiques: il avait exprimé l'espoir que la guerre et ses calamités +pourraient encore être évitées, si la Russie voulait s'expliquer +autrement que par énigmes. Mais que pouvaient ces vagues tempéraments +contre l'âpreté belliqueuse de toute son argumentation, contre l'éclat +menaçant de ses discours et cette subite décharge de sa colère?</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Le lendemain 16 août, retourné à Saint-Cloud, Napoléon se fit apporter +toutes les pièces de la correspondance avec la Russie, depuis l'entrevue +du Niémen. En même temps, le ministre secrétaire d'État au département +des relations extérieures, le duc de Bassano, était appelé à un <i>travail +avec Sa Majesté</i>: cela consistait à recueillir par écrit les réflexions +que suggérait à l'Empereur telle ou telle question, d'après ses éléments +et ses pièces, à enregistrer ensuite la décision prise. Le ministre +tenait la plume, arrondissait la phrase, tempérait parfois l'expression: +la pensée venait du maître. Il éprouvait le besoin de la mettre ainsi en +forme positive et dogmatique, afin de voir plus clair dans ses propres +idées, dans les raisons qui le déterminaient; c'était comme un rapport +qu'il se faisait à lui-même et dont les conclusions fixaient sa +volonté<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a> +<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>.</p> + +<p>Cette fois, le problème à résoudre était celui-ci: «La situation de la +France avec la Russie est-elle de nature à ce qu'on doive craindre une +guerre, qu'il faille lever une nouvelle conscription et autoriser les +dépenses que les ministres de la guerre proposent<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a> +<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote268" name="footnote268"><b>Note 268: </b></a> +<a href="#footnotetag268"> +(retour) </a> Voy. plusieurs exemples de <i>Travail avec l'Empereur</i> dans +<span class="sc">Roederer</span>, t. III, p. 562 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote269" name="footnote269"><b>Note 269: </b></a> +<a href="#footnotetag269"> +(retour) </a> Le résultat du <i>Travail avec l'Empereur</i> figure, sous +forme de volumineux mémoire, aux archives des affaires étrangères, +Russie, 153. <span class="sc">Bignon</span>, X, 89 et suiv., et <span class="sc">Ernouf</span>, 301-305, en ont publié +des extraits.</blockquote> + +<p>La veille, parlant à Kourakine, Napoléon avait déclaré <i>ab irato</i> qu'il +connaissait les exigences de la Russie et ne s'y prêterait jamais. +Maintenant, il reprend la question et en délibère avec lui-même, de +sang-froid et à tête reposée. Avec son habituelle acuité de perception, +il va droit au noeud de l'affaire; il le débarrasse de toute ambiguïté, +l'extrait des incidents entassés à plaisir pour le couvrir et le +masquer: il le dégage et l'isole, le fait saillir en plein relief. +Longuement, méthodiquement, il reprend toutes les déductions qui +l'amènent à croire que la Russie en veut à l'intégrité de l'État +varsovien. Doit-il ou non souscrire à cette prétention? C'est ce qu'il +examine ensuite. Il pèse le pour et le contre, met en balance les +arguments qui militent en faveur de l'un et de l'autre parti; aveugle et +rigoureux logicien, il aboutit enfin, par une suite de raisonnements +serrés, à se prononcer pour la négative, à préférer le conflit violent +et la guerre, et nous avons ainsi un mémoire justificatif de sa campagne +de 1812, dicté par lui-même.</p> + +<p>Tout d'abord, il pose en principe qu'une guerre avec la Russie serait +chose inopportune et fâcheuse; elle détournerait nos forces de l'Espagne +et nous obligerait à y laisser tout inachevé; elle occasionnerait une +effroyable consommation d'hommes, d'argent, et «ne produirait jamais des +avantages égaux aux sacrifices qu'elle aurait exigés». Il est donc à +désirer qu'elle puisse être évitée. Peut-elle l'être? Pour répondre à +cette question, l'Empereur retrace à grands traits l'historique de ses +rapports avec Alexandre Ier depuis l'alliance, se reporte par la pensée +à Tilsit, repasse par Erfurt, saisit dès 1809 le conflit en germe et +démontre irréfutablement que «la véritable difficulté de la position +actuelle» provient de la conduite tenue par les Russes avant et pendant +la dernière campagne contre l'Autriche, de leurs défaillances +diplomatiques et militaires.</p> + +<p>Si l'empereur Alexandre, comme Napoléon l'en avait conjuré, avait parlé +ferme à Erfurt et menacé l'Autriche, celle-ci eût senti la réalité de +l'alliance franco-russe: elle eût craint d'affronter en même temps les +deux grandes monarchies et eût renoncé à la guerre: aucun changement ne +se serait opéré sur les frontières de la Russie; la Galicie n'eût pas +changé de maître. «Si, la guerre ayant eu lieu, la Russie y avait pris +part, comme elle le devait, au moment même et en y employant des forces +considérables, elle serait entrée la première dans cette province, et +les troupes du duché de Varsovie n'y auraient paru qu'en auxiliaires. Le +contraire arriva. Les troupes du duché de Varsovie firent la conquête de +la Galicie orientale, les habitants de cette province prirent les armes +contre l'ennemi, et elle se trouva à la paix dans une telle situation +qu'elle ne pouvait être rendue à l'Autriche et que Sa Majesté fut +obligée de stipuler sa réunion au duché de Varsovie.» La Russie s'est +donc trouvée en présence d'une Pologne à demi reconstituée, qui excitait +ses inquiétudes. Les garanties données ou offertes--cession d'un +district de la Galicie, envoi des troupes varsoviennes en Espagne, +traité stipulant le non-rétablissement du royaume de Pologne--ont paru +insuffisantes, et la Russie est restée en alarme, prête à saisir la +première occasion pour porter atteinte à un ordre de choses dont elle +était responsable et qu'elle jugeait néanmoins incompatible avec sa +sécurité.</p> + +<p>Le prétexte dont elle s'est emparée a été l'incorporation de +l'Oldenbourg à l'empire français. «Les arrêts du conseil britannique +forcèrent Sa Majesté à réunir à la France les villes hanséatiques, pour +fermer les ports du Nord au commerce de l'Angleterre. Le duché +d'Oldenbourg fut compris dans cette réunion. La Russie intervint pour le +duc d'Oldenbourg. Le pays d'Erfurt fut offert en indemnité. La Russie la +refusa; au lieu d'en demander une autre, elle fit une protestation, +procédé sans exemple dans l'histoire des puissances alliées. Elle +commença sa protestation par des réserves, et elle la finit par +l'expression du désir de conserver l'alliance: ce qui signifiait assez +clairement qu'elle voulait faire beaucoup de bruit de l'affaire de +l'Oldenbourg sans pousser les choses à bout et en laissant un moyen +d'arrangement.</p> + +<p>«Ses projets commençaient à se développer. On vit qu'ils se dirigeaient +contre le duché de Varsovie, dont l'existence et l'agrandissement +l'alarmaient, et qu'ils tendaient, sinon à une réunion totale du duché +aux provinces polonaises russes, du moins à une réunion partielle qui +conduirait incessamment à son entière destruction. Le refus d'accepter +Erfurt comme indemnité avait été motivé sur ce que ce pays n'était pas +contigu à la Russie: or, le seul pays contigu à la Russie sur lequel Sa +Majesté pouvait avoir quelque influence est le duché de Varsovie. Des +insinuations verbales faites par le colonel Tchernitchef et par le comte +Roumiantsof avaient fait comprendre que l'affaire d'Oldenbourg +s'arrangerait, lorsque l'on s'entendrait sur les affaires de la Pologne. +On conçut très bien alors comment la Russie était intervenue dans +l'affaire d'Oldenbourg; comment, en faisant sa protestation, elle avait +exprimé de nouveau son attachement à l'alliance; comment enfin, en +refusant Erfurt, elle n'avait pas fait connaître ce qu'elle désirait.</p> + +<p>«Si elle se trouvait blessée, pourquoi ne faisait-elle pas la guerre? Si +elle voulait des indemnités plus ou moins considérables, pourquoi +n'ouvrait-elle pas des négociations? Toute discussion entre des +gouvernements ne peut cependant finir que de l'une ou l'autre de ces +manières; mais la Russie voulait des choses qu'elle n'osait pas avouer. +Elle voulait la cession de 5 à 600,000 habitants du duché en indemnité +de l'Oldenbourg. Cette conséquence de la protestation, des insinuations, +du silence même de la Russie, est évidente.</p> + +<p>«Tout porte donc à penser que la paix pourrait être maintenue, si l'on +voulait céder 5 à 600,000 âmes du duché de Varsovie à l'empire russe, et +Sa Majesté est dans l'opinion que s'il existait dans le duché une nation +à part de 5 à 600,000 âmes dont elle eût le droit de disposer, et +qu'elle pût, sans manquer à l'honneur, réunir à la Russie, cette cession +serait préférable à la guerre. Mais toutes les parties du duché ont la +même origine, sont composées des mêmes éléments. Elles appartiennent +toutes au même peuple, qui, quoique partagé, existe toujours dans ses +droits. À mesure qu'un des membres qui en avait été séparé est réuni à +un autre, il se confond avec lui pour faire un corps de nation. Telle +est l'existence actuelle du duché de Varsovie. Ce qui tendrait à le +diviser tendrait à le détruire; la Russie ne l'ignore point; elle sait +très bien que si elle parvenait à faire faire une marche rétrograde au +duché, il n'en resterait pas là; que lorsqu'il aurait perdu 5 à 600,000 +habitants, sa perte totale s'ensuivrait à la première circonstance +favorable: que lorsqu'il verrait ses intérêts abandonnés par celui qui +lui donna l'existence, elle pourrait espérer de l'attirer à elle; que +quoique les Polonais ne puissent quitter sans regret les lois +paternelles et libérales du roi de Saxe, ils seraient portés à faire ce +sacrifice pour acquérir une situation définitive, car le plus grand +malheur pour une nation, c'est l'incertitude sur son avenir; qu'enfin il +suffirait que l'existence du duché de Varsovie fût attaquée dans un de +ses éléments quelconques et qu'il cessât de compter sur la protection de +la main puissante par laquelle il existe, pour porter tout ce qui reste +de la Pologne vers la Russie.</p> + +<p>«Ces raisonnements sont justes. Il est constant que la cession de 5 à +600,000 habitants entraînerait celle de tout le duché. La question doit +donc être posée d'une autre manière. Il faut examiner s'il convient à la +France d'agrandir la Russie du duché tout entier.</p> + +<p>«Cet agrandissement porterait les frontières de la Russie sur l'Oder et +sur les limites de la Silésie. Cette puissance que l'Europe, pendant un +siècle, s'est vainement attachée à contenir dans le Nord, et qui s'est +déjà portée par tant d'envahissements si loin de ses bornes naturelles, +deviendrait puissance du midi de l'Allemagne; elle entrerait avec le +reste de l'Europe dans des rapports que la saine politique ne peut pas +permettre, et en même temps qu'elle obtiendrait de si dangereux +avantages par sa nouvelle position géographique, elle aurait acquis en +peu d'années, par la possession de la Finlande, de la Moldavie, de la +Valachie et du duché de Varsovie, une augmentation de 7 à 8 millions de +population, et un accroissement de force qui détruirait toute proportion +entre elle et les autres grandes puissances. Ainsi se préparerait une +révolution qui menacerait tous les États du Midi, que l'Europe entière +n'a jamais prévue sans effroi et que la génération qui s'élève verrait +peut-être accomplir.</p> + +<p>«Sa Majesté est donc décidée à soutenir par les armes l'existence du +duché de Varsovie, qui est inséparable de son intégrité. L'intérêt de la +France, celui de l'Allemagne, celui de l'Europe, l'exigent; la politique +le commande, en même temps que l'honneur en ferait plus particulièrement +un devoir à Sa Majesté.»</p> + +<p>La seconde partie du mémoire traite du litige commercial et économique. +L'Empereur rappelle l'ukase prohibitif du commerce français. Il insiste +sur l'ouverture des ports russes aux marchandises coloniales et y voit +la négation même des règles du blocus. Si graves que soient ces mesures, +elles ne sauraient pourtant, prises en elles-mêmes, constituer un motif +valable de rupture: «il faudrait plaindre les États qui se battraient +pour des intérêts partiels du commerce.» Mais les faits incriminés ont +une valeur essentielle à titre d'indications et de symptômes; ils +marquent une évolution progressive de la Russie vers l'Angleterre, ils +trahissent chez elle une partialité pour nos ennemis, un désir de +rapprochement qui conduira peu à peu les deux États à une réunion +complète, et l'Empereur est résolu à ne pas attendre cet aboutissement +inévitable de la politique russe pour «soutenir ses droits par les +armes. Si la France, pour éviter la guerre, préférait laisser la Russie +faire la paix avec l'Angleterre, elle ne parviendrait point à son but. +Une paix faite par un allié avec l'ennemi commun, non seulement sans un +accord préalable, mais en violation des traités, amènerait promptement +une mésintelligence ouverte qui porterait bientôt la Russie à +s'abandonner sans réserve à l'Angleterre. Nous la verrions mêlée dans +ses intrigues, et la guerre serait le résultat inévitable et prochain +d'une position si singulière.»</p> + +<p>Ainsi, sous quelque point de vue que l'on envisage le différend, la +guerre est au bout: tous les raisonnements de l'Empereur, toutes les +parties de son discours, comme autant d'avenues convergentes, ramènent à +la même conclusion: nécessité de la guerre. Cette guerre, Napoléon +entend plus que jamais la faire offensive. Mais l'état actuel de ses +préparatifs, retardés par leur grandeur même, s'oppose encore à cette +initiative. Puis, les négociations avec l'Autriche, avec la Prusse, avec +toutes les puissances qu'il importe d'enrôler dans nos rangs, sont +restées à l'état d'ébauche. Enfin, la saison est trop avancée pour +permettre en 1811 une série d'opérations fructueuses. Dans le Nord, où +la grande difficulté pour l'envahisseur est de se pourvoir en +subsistances et surtout en fourrages, la saison propice aux hostilités +est la fin du printemps: alors, l'épanouissement d'une végétation +tardive, mais exubérante, «fait naître le fourrage sous les pieds des +chevaux<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a> +<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>»: la cavalerie, l'artillerie, les équipages militaires +trouvent sur place à se ravitailler, sans recourir à de difficiles et +dispendieux transports. C'est à cette époque que la Prusse orientale et +la Pologne, avec leurs plaines fertiles et leurs vastes prairies, se +formeront pour nous en dépôt d'approvisionnements créé par la nature, en +grenier d'abondance.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote270" name="footnote270"><b>Note 270: </b></a> +<a href="#footnotetag270"> +(retour) </a> Paroles de Napoléon lui-même. <i>Recueil de la Société +impériale d'histoire de Russie</i>, XXI, 374.</blockquote> + +<p>Par tous ces motifs, décidant la guerre, Napoléon décide en même temps +et encore une fois de la différer: il en fixe l'époque au mois de juin +1812. Tous ses efforts d'ici là ne tendront plus qu'à gagner du temps. +Mettant une sourdine à sa colère, il va exprimer de nouveau et sans +relâche à la Russie le désir de traiter, bien certain qu'on ne le +prendra pas au mot et qu'il peut impunément multiplier ses invites. Sous +le couvert de ces démonstrations pacifiques, il poussera à fond ses +armements et ses levées. Simultanément, sa diplomatie reprendra contact +avec l'Autriche et la Prusse, avec la Suède et la Turquie, afin qu'il +n'ait plus, au moment décisif, qu'à cueillir des alliances parvenues à +maturité. Ainsi, sans bruit et sans éclat, tout se préparera pour la +grande entreprise. Enfin, lorsque toutes nos forces seront en ligne, +lorsque nos alliances seront formées, lorsque Napoléon verra arriver +l'heure marquée dans ses profonds calculs, il donnera brusquement le +signal: après avoir mis près d'un an à tendre et à bander les ressorts +de sa puissance, il les lâchera brusquement, donnera l'impulsion aux +cinq cent mille hommes réunis sous sa main, viendra à leur tête aborder +impétueusement la Russie. Voilà le plan grandiose et félin qui s'est +esquissé dans son esprit dès le début de l'année et auquel il s'arrête +définitivement en août 1811; il le fixe alors sur le papier: il +l'indique en quelques mots dans le mémoire du 16 août, avec les actions +diverses que ce plan comporte et le dénouement foudroyant auquel elles +doivent aboutir: c'est comme une règle de conduite qu'il se trace par +écrit, pour plus de méthode, et à laquelle nous le verrons +rigoureusement s'astreindre.</p> + +<p>Les considérations développées, dit le mémoire, «n'ont laissé aucun +doute à Sa Majesté sur la question dont elle cherchait la solution». En +conséquence, elle a prescrit trois séries d'opérations parallèles. Elle +a ordonné de continuer les négociations avec la Russie; elle a ordonné +que «des négociations soient ouvertes avec l'Autriche et avec la Prusse, +afin que, si d'ici à six mois la Russie persiste dans son système +ironique de se plaindre sans cesse et de ne s'expliquer sur rien, Sa +Majesté puisse établir un nouveau système d'alliances par des traités +qui ne seraient signés qu'à l'expiration de ce terme». Enfin, Sa Majesté +a ordonné que «dès à présent les armées soient mises sur le pied de +guerre, afin que le mois de juin arrivant, époque où la saison devient +favorable aux opérations militaires dans les pays où Sa Majesté devrait +porter ses armes, elle soit en mesure, si elle est forcée à la guerre, +de venger la foi des traités qu'on ne jura jamais en vain, de défendre +le duché de Varsovie et de le consolider en ajoutant à son étendue et à +sa puissance».</p> + +<p>On remarquera que l'Empereur, dans cette dernière partie du mémoire, +affecte encore de s'exprimer sur la guerre en termes dubitatifs; il +termine même en paraphrasant la maxime qu'il qualifie de banale: «<i>Si +vis pacem, para bellum.</i>» Mais quelques réticences voulues, quelques +phrases de pure forme sauraient-elles prévaloir contre l'ensemble du +texte et l'orientation générale des idées? Dans un document destiné à +rester, un souverain n'avoue jamais qu'il va délibérément et de parti +pris à la guerre, lors même qu'il la veut et la décrète intimement. Au +reste, tout projet humain, fût-il conçu par le plus volontaire des +hommes, laisse une part à l'inconnu et aux contingences de l'avenir. +Napoléon ne jugeait pas tout à fait impossible que la Russie, épouvantée +par nos préparatifs, consentît au dernier moment à rentrer dans +l'alliance sans conditions ni garanties. Seulement, il se réservait en +ce cas d'exiger des sacrifices proportionnés aux efforts et aux dépenses +que les Russes lui auraient occasionnés: il n'entendait pas faire pour +rien une immense et coûteuse expédition jusqu'au seuil de leur empire. +Non content de les assujettir à ses volontés sur tous les points en +litige, il leur retirerait les avantages concédés à Erfurt, les +priverait de la Moldavie et de la Valachie, les réduirait pour longtemps +à un état d'impuissance et de nullité, et certains passages de son +mémoire ne laissent aucun doute sur cette intention de les traiter en +vaincus, lors même qu'ils viendraient à lui et s'humilieraient au seul +contact du fer. Au fond, il n'admet plus qu'une solution par les armes, +une capitulation de l'adversaire sous le coup ou sous la menace +immédiate de la défaite. C'est en ce sens que les journées des 15 et 16 +août 1811 inscrivent une date décisive dans l'histoire de la rupture: +elles marquent l'instant où Napoléon renonce à toute idée de +transaction, où il se promet d'imposer purement et simplement la loi par +la pression de ses armées, et ajourne en même temps à l'échéance de dix +mois cette grande contrainte.</p> + +<a name="c7" id="c7"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h4>SUITE DES PRÉPARATIFS.</h4> + +<p>Réponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes +d'explications.--Instances à la fois pressantes et vagues.--Ce que ni +l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos +préparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'armée +varsovienne.--Les contingents allemands.--L'armée de Davout.--L'armée +des côtes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'armée +d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matériel.--Minutieux +efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les +transports: moyens employés pour vaincre la nature et les +espaces.--Universelle prévoyance.--Napoléon excessif en tout.--Il ruse +tour à tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail +parallèle d'Alexandre.--Formation des armées russes en deux groupes +principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche à +reprendre la libre disposition de son armée d'Orient en hâtant sa paix +avec la Porte.--Service demandé à l'Angleterre.--Napoléon incite les +Turcs à continuer la guerre.--Causes de sa lenteur à s'assurer de +l'Autriche, de la Prusse et de la Suède.--Dangers de cette +politique.--Bernadotte rentre en scène.--Départ de la princesse +royale.--L'été à Drottningholm.--Contrebande effrénée; rapports avec +l'Angleterre.--Langage de la France: modération relative.--Le baron +Alquier part spontanément en guerre contre la Suède.--Note +injurieuse.--Réplique sur le même ton.--Scène extraordinaire entre +Alquier et Bernadotte.--Déplacement de l'irascible ministre.--Mise en +interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de +Napoléon sur la Suède.--Alternatives de rigueur et de longanimité.--Une +crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer +les conditions.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>À l'apostrophe lancée au prince Kourakine, Alexandre fit le 25 +septembre, par communication diplomatique, une réponse calme et digne, +où il se défendait énergiquement d'avoir jeté un regard de convoitise +sur aucune partie de la Pologne varsovienne<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a> +<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>. Mettant à profit le +vague et l'obscur de ses insinuations antérieures, il protestait contre +l'interprétation qu'on prétendait leur donner; il affectait de n'avoir +jamais désiré ce qu'il n'avait pu obtenir.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote271" name="footnote271"><b>Note 271: </b></a> +<a href="#footnotetag271"> +(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 33.</blockquote> + +<p>Napoléon prit acte de ces déclarations, mais répliqua aussitôt: Puisque +vous ne voulez rien de la Pologne, que voulez-vous? Entrez en matière +sur les intérêts de la maison d'Oldenbourg, parlez net; nous sommes +prêts à vous écouter. Et périodiquement, de mois en mois, il invitait le +cabinet de Pétersbourg à sortir de sa réserve, à lui envoyer un +négociateur spécial ou à munir Kourakine des pouvoirs nécessaires pour +faire un arrangement<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a> +<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>. À ces demandes, Alexandre répondait par ses +plaintes ordinaires, par des doléances sans conclusion, et délayait en +phrases évasives ses refus de traiter. Ces fins de non-recevoir prévues +n'empêchaient nullement l'Empereur de renouveler ses avances en vue d'un +accord dont il ne spécifiait pas les bases. Ainsi se maintenait entre +les deux souverains un conflit stagnant. Tous deux évitaient de se +dévoiler et de trancher la grande équivoque. La véritable question en +jeu était maintenant celle du blocus, mais Alexandre n'en parlerait +jamais le premier, et Napoléon était résolu à n'en parler qu'à la tête +de cinq cent mille hommes. Le duc de Bassano faisait à Lauriston cet +aveu: «Je vous le dis encore pour vous seul, Monsieur, l'affaire +d'Oldenbourg est peu de chose pour la Russie et pour nous. Les intérêts +du commerce et du système continental sont tout... Cette explication ne +vous autorise point à aborder ces questions et à sortir de la mesure qui +vous est prescrite<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a> +<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>.» Le ministre recommandait à l'ambassadeur, il +est vrai, de s'éclairer discrètement sur les dispositions que +témoignerait le cabinet de Pétersbourg «si ces questions étaient +abordées<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a> +<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>»; mais l'Empereur, malgré cette formule interrogative, se +rendait parfaitement compte que la Russie, ayant répudié presque +ouvertement et trahi le système continental, n'y rentrerait jamais de +plein gré, qu'il faudrait l'y ramener d'autorité, et il rassemblait sans +relâche, coordonnait, multipliait à l'infini ses moyens d'invasion.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote272" name="footnote272"><b>Note 272: </b></a> +<a href="#footnotetag272"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17394, 18242, 18245.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote273" name="footnote273"><b>Note 273: </b></a> +<a href="#footnotetag273"> +(retour) </a> Lettre confidentielle du 19 novembre 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote274" name="footnote274"><b>Note 274: </b></a> +<a href="#footnotetag274"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>Ce travail se poursuit d'un bout à l'autre de l'Europe française. Au +nord, l'avant-poste de Dantzick devient presque une armée, composée de +bataillons français, polonais, westphaliens, hessois et badois. Dantzick +n'est plus seulement une place munie de toutes ses défenses et se +suffisant à elle-même: c'est «le grand dépôt pour toute la guerre du +Nord<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a> +<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>», un magasin abondamment pourvu, un atelier de construction et +de réparation. Il y a là des fonderies, des usines, des chantiers en +activité, car il importe que la Grande Armée, lorsqu'elle passera sous +Dantzick pour entrer en Russie, trouve dans la ville de quoi compléter +ses munitions et refaire son matériel. Sur la droite de Dantzick, +Napoléon augmente l'armée varsovienne, n'admet plus de différence entre +les états portés sur le papier et les effectifs réels: il vient en aide +à l'administration locale et lui fait passer des subsides, tout en lui +reprochant de mésuser de ses ressources<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a> +<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote275" name="footnote275"><b>Note 275: </b></a> +<a href="#footnotetag275"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18140.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote276" name="footnote276"><b>Note 276: </b></a> +<a href="#footnotetag276"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 18300, 18477.</blockquote> + +<p>En arrière de la Vistule, les garnisons de l'Oder reçoivent des renforts +et se composent désormais de troupes exclusivement françaises. Dans la +région de l'Elbe, Davout commande maintenant à quatre divisions. +Napoléon lui en forme peu à peu une cinquième. Surtout, fidèle à ses +procédés, il grossit les divisions déjà existantes par une lente +infusion de détachements divers: dans ces moules tout formés, il fait +couler insensiblement la matière humaine. Davout a 72,000 hommes +d'infanterie; 13,000 sont en route pour le rejoindre: ils porteront les +compagnies à l'effectif de 150 hommes, les bataillons à 900, les +régiments à 4,500<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a> +<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>. Autour de Davout et en arrière, les princes de +la Confédération sont invités «à remonter leur cavalerie et à préparer +leur contingent<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a> +<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>». L'Empereur donne une attention particulière aux +troupes saxonnes, aux divisions westphaliennes, et les tient prêtes à +marcher aux côtés de notre armée d'Allemagne.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote277" name="footnote277"><b>Note 277: </b></a> +<a href="#footnotetag277"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 18170, 18175, 18187, 18208, 18215, 18226. Cf. les +réponses de Davout, aux Archives nationales, AF, IV, 1654-1656.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote278" name="footnote278"><b>Note 278: </b></a> +<a href="#footnotetag278"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18333.</blockquote> + +<p>En Hollande et dans la France du Nord, une autre armée de quatre +divisions était en train de se former. Échelonnée sur le littoral depuis +le pas de Calais jusqu'à l'Ost-Frise, s'appuyant aux camps de Boulogne +et d'Utrecht, elle regardait la mer et semblait faire face aux Anglais: +pour mieux donner le change, Napoléon l'avait nommée: <i>corps +d'observation des côtes de l'Océan</i>. En réalité, elle était destinée à +passer en Allemagne par un changement de front, par une conversion à +droite, et à former deux corps de la Grande Armée. Vers la fin de +l'année, les troupes massées autour d'Utrecht et de Nimègue viendront se +poster entre Munster et Osnabrück et y attendront de nouveaux ordres: +celles de Boulogne se dirigeront sur Mayence.</p> + +<p>L'Empereur songe d'abord à relier les premières, lors de leur entrée en +Allemagne, au corps de Davout, et à constituer au maréchal une armée de +deux cent mille hommes, comprenant neuf divisions<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a> +<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>. Mais Davout +s'alarme de ce surcroît de charge et de responsabilité: dans une lettre +remarquable, qui fait honneur à sa modestie autant qu'à sa connaissance +profonde des vrais principes du commandement, il rappelle à l'Empereur +que le maniement direct de neuf divisions excède les forces d'un seul +homme<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a> +<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>. Napoléon se rend à ces raisons; il décide de donner aux +troupes de Hollande un commandant en chef spécial et d'en faire une +puissante unité sous les ordres d'Oudinot, duc de Reggio; il confiera à +Ney, duc d'Elchingen, les masses qui arriveront de Boulogne.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote279" name="footnote279"><b>Note 279: </b></a> +<a href="#footnotetag279"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 18218, 18285.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote280" name="footnote280"><b>Note 280: </b></a> +<a href="#footnotetag280"> +(retour) </a>1656.</blockquote> + +<p>Dès à présent, de tous les points du territoire, les conscrits +rapidement éduqués affluent dans les camps des Pays-Bas, s'y mêlent à +de vieux soldats, achèvent de se former à leur contact. Le matériel se +réunit à la Fère, Metz, Mayence, Wesel, Maëstricht, afin que les deux +corps le prennent en passant. D'un mouvement analogue, toutes les forces +disponibles de l'Italie remontent vers le centre de formation établi au +pied des Alpes, entre Brescia et Vérone: là s'établit, sous Eugène, une +troisième armée, destinée à déboucher en Allemagne par Ratisbonne et à +prendre rang dans la grande colonne d'invasion. Chaque corps se compose +individuellement ses états-majors, son personnel administratif, ses +services auxiliaires, ses parcs, se complète en munitions et en chevaux. +Indépendamment des cinq brigades de cavalerie légère affectées aux corps +d'Allemagne, Napoléon en crée huit autres, sans fixer encore leur +destination: il crée cinq divisions de grosse cavalerie, deux en +Hanovre, une à Bonn, une à Mayence, une à Erfurt, la dernière sur le +Mincio. Quant à la réserve générale de l'armée, elle est tout indiquée; +ce sera la garde. Répartie dans le triangle compris entre Paris, +Bruxelles et Metz, la garde rappelle à soi les détachements et les +cadres envoyés en Espagne, grossit et enfle sur place, arrive à un +complet et magnifique épanouissement. Avec ses grenadiers, voltigeurs, +tirailleurs, fusiliers, chasseurs, flanqueurs, avec ses vélites royaux +et ses bataillons italiens, l'infanterie comprend maintenant quatre +divisions; la cavalerie en forme deux, l'artillerie possède deux cent +huit pièces<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a> +<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>, mais les régiments ne quittent pas encore leurs +garnisons ordinaires et leurs quartiers de paix. Ainsi, sur des points +divers, sous des dénominations différentes, se constituent toutes les +parties de la Grande Armée future: Napoléon confectionne séparément les +pièces de l'organisme, en attendant qu'il les ajuste, qu'il les soude +les unes aux autres, qu'il les monte et les dresse en un formidable +appareil<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a> +<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote281" name="footnote281"><b>Note 281: </b></a> +<a href="#footnotetag281"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18281, 18333, 18365, 18400, et en général +toute la <i>Correspondance impériale</i> depuis août 1811 jusqu'à février +1812. Désormais, il n'est presque plus de jour qui s'écoule sans être +marqué par l'expédition d'un ou de plusieurs ordres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote282" name="footnote282"><b>Note 282: </b></a> +<a href="#footnotetag282"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18337, 18355-18356.</blockquote> + +<p>Comme les guerres précédentes et surtout celle d'Espagne ont dévoré en +partie ses meilleurs régiments, il veut suppléer à la qualité par la +quantité, vaincre et écraser par le nombre. Sur tous les points de +réunion, il entasse régiments sur régiments, fait des brigades et des +divisions avec des éléments de toute sorte, puissamment amalgamés et +pétris; il croit n'avoir jamais assez d'hommes, assez de contingents: il +attire ses plus lointaines ressources, envoie au prince Eugène des +Dalmates et des Croates, promet à Oudinot d'autres Croates, qui +combattront à côté de bataillons suisses, fait venir à Paris et passe en +revue deux régiments de Slaves à demi sauvages, de <i>haydoucks</i> qui +guerroyaient naguère contre le Turc sur les confins de l'Autriche. Il +jette en Allemagne des bataillons portugais, d'autres en Hollande, et çà +et là, dans les différents corps, des régiments espagnols apparaissent, +décimés par la désertion et grelottant de fièvre, dépaysés et +emprisonnés dans nos rangs.</p> + +<p>Puis, c'est une accumulation d'artillerie. Comptant moins sur les +hommes, Napoléon veut avoir plus de canons; il en a déjà six cent +quatre-vingt-huit, avec quatre mille cent quarante-deux voitures +d'artillerie<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a> +<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>; il en aura davantage. Sachant aussi qu'en Russie son +grand ennemi sera la nature, qu'il engage contre elle un duel +redoutable, il tient à munir ses soldats de tout ce qu'il faut pour la +vaincre, pour s'ouvrir des chemins, aplanir les routes, supprimer les +espaces, créer des communications, franchir les fleuves. Il donne au +corps du génie des proportions inusitées: il tient à posséder trois +équipages de ponts, servis par un corps spécial et par les marins de la +garde: il en fait rassembler lui-même les différentes pièces, les +énumérant et les citant par leur nom, afin que l'on n'en oublie aucune: +par ses soins, chaque équipage devient un mécanisme parfait et délicat +comme un ressort d'horlogerie. Pour mieux assurer le bien-être et +l'endurance de ses troupes, pour les mettre à l'abri du dénuement et des +intempéries, il leur compose des réserves d'habillement, un rechange +complet d'habits, de linge et de chaussures. Il n'oublie pas de +commander «vingt-huit millions de bouteilles de vin, deux millions de +bouteilles d'eau-de-vie: total, trente millions de liquide, ce qui +abreuverait toute une armée pendant une année<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a> +<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a>» Enfin, pour voiturer +l'effrayant fardeau d'approvisionnements que l'armée doit traîner à sa +suite, il recourt à tous les modes connus de transport et de locomotion: +il multiplie le nombre des véhicules; il en invente de nouveaux, +commande des caissons d'un modèle perfectionné, recrute des chevaux de +trait par milliers, lève des bataillons de boeufs, organise un immense +matériel roulant, destiné à suivre nos colonnes, à s'enfoncer avec elles +dans les profondeurs de l'Est.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote283" name="footnote283"><b>Note 283: </b></a> +<a href="#footnotetag283"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18281.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote284" name="footnote284"><b>Note 284: </b></a> +<a href="#footnotetag284"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18386. Cf. le n° 18404.</blockquote> + +<p>Jamais sa pensée n'a tant embrassé, ne s'est montrée à ce point féconde +et créatrice: jamais il n'a mêlé une science aussi raffinée du détail à +d'aussi larges conceptions d'ensemble, et c'était pourtant cette +universelle prévoyance qui l'acheminait plus sûrement aux désastres. Son +tort, si invraisemblable que le fait paraisse, fut l'excès même de ses +précautions: ce fut de ne vouloir rien laisser aux chances de l'imprévu +dans l'expédition qui en comportait le plus, de mettre trop de prudence +dans sa grande aventure, de raisonner à outrance ses témérités et de +prétendre en assurer mathématiquement le succès. Il donnait ainsi à +l'oeuvre géante une complexité qui la disproportionnait encore davantage +aux facultés humaines. L'armée qu'il se composait, énorme, surchargée et +épaissie d'éléments hétérogènes, lourde d'impédiments, réussirait moins +aux tâches d'élan et d'entrain où excellaient naguère ses souples +armées: elle offrirait plus de prise aux accidents de guerre ou de +climat qui pourraient la désagréger dès le début ou la frapper +d'impotence: l'une des raisons qui firent échouer l'entreprise fut la +grandeur même et la perfection des préparatifs.</p> + +<p>Par un jeu double et fortement calculé, Napoléon dissimulait certains +de ces préparatifs et montrait les autres. On a vu avec quel soin il +cachait l'introduction de nouveaux groupes en Allemagne et celait ses +efforts pour loger des instruments d'agression aux portes mêmes de la +Russie. Il voulait faire croire qu'il ne donnait encore à aucune partie +de ses troupes une direction offensive, qu'il ne marquait point par des +jalonnements déjà imposants ses futures positions d'attaque. Par contre, +il avouait hautement qu'en présence de l'attitude inexplicable +d'Alexandre, il se croyait tenu d'armer, qu'il armait à force, que tout +se levait dans l'intérieur de ses États, et que la France, s'il fallait +en venir finalement à la guerre, l'engagerait avec un ensemble de moyens +dont elle n'avait jamais disposé. «L'Empereur ne veut point la guerre, +il fait tout pour l'éviter, mais il a dû se mettre en état de ne point +la craindre<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a> +<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>»: tel était le langage prescrit à sa diplomatie. +Lui-même citait des chiffres à effrayer l'imagination: il disait à des +auditeurs bien placés pour transmettre au loin ses paroles: «Non, je +suis sûr que l'empereur Alexandre ne se fait aucune idée de toutes les +forces que je puis employer contre lui; l'ayant connu personnellement et +ne pouvant m'empêcher de l'aimer et de rendre justice à ses bonnes +qualités, j'en suis réellement très fâché pour lui<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a> +<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>.» L'effet de ces +menaces indirectes serait peut-être de faire trembler la Russie et de +vaincre son obstination: peut-être la verrait-on, à l'instant où nos +armées s'ébranleraient, s'abattre misérablement devant elles et se plier +aux plus dures exigences. Dans tous les cas, ainsi avertie, elle se +sentirait moins disposée à risquer une attaque, à nous prévenir sur la +Vistule.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote285" name="footnote285"><b>Note 285: </b></a> +<a href="#footnotetag285"> +(retour) </a> Lettre de Maret à Latour-Maubourg, 14 septembre 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote286" name="footnote286"><b>Note 286: </b></a> +<a href="#footnotetag286"> +(retour) </a> Conversation avec le ministre de Prusse, rapportée par +Tchernitchef le 12 janvier 1812, volume cité, 282.</blockquote> + +<p>C'était dans le même but que l'Empereur continuait à fermer +systématiquement les yeux sur les intrigues de Tchernitchef, dont il +ignorait d'ailleurs toute l'étendue. Il se doutait bien que le jeune +officier, resté depuis le mois d'avril à Paris où il semblait avoir élu +définitivement domicile, rôdait autour des bureaux de la guerre: mais où +serait le mal s'il attrapait au passage quelques renseignements, +quelques états de situation, propres à lui faire vaguement connaître +l'immensité de nos moyens? Les notions qu'il transmettrait à sa cour, à +la suite de ces découvertes, ne la porteraient guère aux aventures. +Malgré les airs inquiets et les mines déconfites de Savary, Napoléon +laissait agir Tchernitchef, quitte à l'arrêter lorsque les choses +iraient trop loin et à le prendre sur le fait.</p> + +<p>À demi instruit de nos apprêts, Alexandre ne restait pas inactif. À vrai +dire, il ne pouvait plus guère augmenter ses armées, ayant fait appel +depuis longtemps à tous ses effectifs disponibles: il venait encore +d'avouer à l'ambassadeur d'Autriche que les corps étaient «au parfait +complet<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a> +<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>». Il se reposait avec quelque confiance sur ses vingt-sept +divisions, ses cinq cent quatorze bataillons, ses quatre cent dix +escadrons, ses cent cinquante-neuf compagnies d'artillerie, ses seize +cents bouches à feu<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a> +<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>: «mais, disait-il, il ne faut pas s'endormir +pour cela: je mets à profit le temps qu'on me laisse<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a> +<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote287" name="footnote287"><b>Note 287: </b></a> +<a href="#footnotetag287"> +(retour) </a> <span class="sc">Ongken</span>, rapport de Saint-Julien publié à la suite du tome +II, p. 611 et suiv. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote288" name="footnote288"><b>Note 288: </b></a> +<a href="#footnotetag288"> +(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 37. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote289" name="footnote289"><b>Note 289: </b></a> +<a href="#footnotetag289"> +(retour) </a> <span class="sc">Ongken</span>, <i>loco citato</i>. +</blockquote> + +<p>Il essayait d'améliorer l'organisation militaire de l'empire, de +simplifier et d'assouplir les rouages, de renforcer les réserves. Par +ses ordres, on préparait de nouveaux appels, la levée de quatre hommes +sur cinq cents parmi les jeunes gens en âge de servir; mais ces +contingents ne seraient en état de paraître devant l'ennemi qu'après de +longs mois d'instruction. Actuellement, l'état-major s'occupait surtout +à disposer, conformément au plan imaginé par Pfuhl, les troupes sur +pied. Les armées de la frontière, rangées jusqu'alors l'une derrière +l'autre, se mêlaient pour se distribuer ensuite en deux groupes +principaux, placés sur la même ligne. Le premier se formait autour de +Wilna, en arrière du Niémen: il composerait l'armée principale, celle +qui reculerait vers le camp retranché de Drissa et en ferait le centre +de la résistance; le ministre de la guerre, Barclay de Tolly, prendrait +sous sa direction immédiate ce grand rassemblement. Le second groupe se +formait au sud de Wilna, près de Prouzany, derrière le Bug; ce serait +l'armée chargée de tenir la campagne et de harceler l'ennemi, +d'effleurer continuellement son flanc droit, de fatiguer les Français +par une guerre d'escarmouches et de surprises, de les obliger à +combattre toujours, sans jamais leur offrir l'occasion de vaincre. Le +commandement de cette deuxième armée, réservé d'abord au général Lavrof, +serait confié finalement à l'impétueux Bagration; une troisième, sous +Tormassof, se tiendrait en réserve et serait utilisée suivant les +circonstances. C'était dans cet ordre que l'on comptait affronter la +guerre défensive, sans préjudice des efforts à tenter, au début des +hostilités, pour entamer momentanément le duché de Varsovie ou la Prusse +orientale et déconcerter l'adversaire par cette rapide incursion<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a> +<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote290" name="footnote290"><b>Note 290: </b></a> +<a href="#footnotetag290"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Wolzogen</i>, 77-79.</blockquote> + +<p>Dans leur groupement nouveau, les armées russes remettaient en ligne +sous une autre forme les deux cent cinquante à deux cent quatre-vingt +mille hommes que le Tsar avait mobilisés dès le début de l'année. +C'était à peu près tout ce qu'il pouvait opposer à l'invasion, obligé +qu'il était de maintenir des corps assez importants en face de la Perse, +dans le Caucase, sur le littoral de la mer Noire, dans le pays des +Cosaques et en Finlande. Pour accroître les forces disponibles, il n'y +avait qu'un moyen: achever la guerre de Turquie, reprendre ainsi la +libre disposition des troupes que Kutusof commandait sur le Danube et +qui se montaient encore, malgré les distractions opérées, à plus de +quarante mille hommes. Alexandre s'y employait activement, s'efforçait +de précipiter à leur terme les négociations avec la Porte et voyait dans +cette oeuvre de diplomatie le complément indispensable de ses mesures +stratégiques.</p> + +<p>Pour amener les Turcs à la paix, il se résignait à de nouveaux +sacrifices. En janvier et février, il avait voulu se faire céder les +Principautés entières pour en repasser la majeure partie à l'Autriche, +qu'il espérait séduire. Éconduit à Vienne, il renonçait à trafiquer des +deux provinces, consentait à restituer aux Turcs ce qu'il avait offert +aux Autrichiens, c'est-à-dire la Valachie entière et une moitié de la +Moldavie, en gardant toujours pour lui la Bessarabie et la portion du +territoire moldave comprise entre le Pruth et le Sereth. Résolu à +négocier sur ses bases, il se mit en quête d'un intermédiaire qui pût +instruire officieusement la Porte de ses concessions et les faire +valoir, préparer et ménager un accord. L'idée lui vint de s'adresser à +l'Angleterre: préjugeant son rapprochement avec elle, il lui fit +demander par communication secrète de le traiter d'avance en allié et de +le servir à Constantinople, où Pozzo di Borgo travaillait déjà depuis +une année à lui assurer le bon vouloir de la mission britannique. Le +cabinet de Londres se préparait à accréditer auprès du Sultan un +ministre, M. Liston, en place d'un simple chargé d'affaires; à la +sollicitation d'Alexandre, Liston fut chargé de transmettre et d'appuyer +les propositions de la Russie<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a> +<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>. Il devait arriver à son poste vers +la fin d'octobre; c'était alors que la négociation s'entamerait, +aboutirait peut-être, et débarrasserait le Tsar de l'importune +diversion. La paix avec les Turcs aurait en outre l'avantage d'améliorer +les relations avec l'Autriche et conduirait peut-être à obtenir de cette +puissance, à défaut d'un concours sur lequel il ne fallait plus compter, +une neutralité strictement garantie.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote291" name="footnote291"><b>Note 291: </b></a> +<a href="#footnotetag291"> +(retour) </a> Ce fait a été révélé par Alexandre lui-même à l'envoyé +suédois Loewenhielm. Correspondance inédite de Loewenhielm, mars à mai +1812; archives du royaume de Suède.</blockquote> + +<p>Sentant que le principal effort de la diplomatie russe se tournait vers +l'Orient, Napoléon s'appliquait à le contrecarrer. Dès le 14 septembre, +il faisait insinuer aux Turcs qu'un accommodement avec leur ennemi +serait désormais une défaillance sans excuse, car le secours était +proche. Sans leur dire encore que sa rupture avec Alexandre devenait +inévitable, il ne leur défendait pas de le croire: «Si le Divan, +écrivait Maret à Latour-Maubourg, était persuadé que la guerre aura +lieu, et s'il faisait, d'après cette opinion, de nouveaux efforts pour +la continuer lui-même avec vigueur, ne détruisez point ses dispositions +et laissez-lui penser tout ce qui pourra donner plus d'énergie à ses +opérations militaires.» Le 21 septembre, Latour-Maubourg était invité à +renouveler la demande faite au printemps, à réclamer l'envoi en France +d'un plénipotentiaire ottoman, avec mission de négocier «un arrangement +et un accord d'opérations».</p> + +<p>Pour effacer toute trace de mésintelligence, Napoléon descend aux plus +petits moyens. Au temps de l'intimité avec Alexandre, il avait négligé +de répondre à la lettre par laquelle le sultan Mahmoud lui avait notifié +son avènement, et ce manque de procédés avait fait à l'orgueil musulman +une cuisante blessure. Aujourd'hui, si l'on revient à Constantinople sur +cet incident, Latour-Maubourg pourra dire que l'Empereur a parfaitement +répondu au message du Sultan, qu'il lui a écrit de Vienne pendant la +dernière campagne, mais que la lettre est tombée sans doute aux mains de +partis ennemis ou s'est égarée au milieu du désordre inséparable d'une +grande guerre. À l'appui de cette fable, le chargé d'affaires présentera +un duplicata de la lettre soi-disant perdue, une pièce qu'on lui expédie +de Paris pour les besoins de la cause. Dans cette copie d'un original +qui n'a jamais existé, l'Empereur s'astreint à toutes les formules de la +phraséologie orientale; il dit à Mahmoud: «Je prie Dieu, très haut, très +excellent, très puissant, très magnanime et invincible empereur, notre +très cher et parfait ami, qu'il augmente les jours de Votre Hautesse et +les remplisse de gloire et de prospérité, avec fin très heureuse<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a> +<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>»; +et il exprime le voeu de voir l'union des deux empires, «qui fut +l'ouvrage des siècles», redevenir inaltérable.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote292" name="footnote292"><b>Note 292: </b></a> +<a href="#footnotetag292"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Turquie, 222.</blockquote> + +<p>S'étant promis pareillement de reprendre les pourparlers avec +l'Autriche, la Prusse et la Suède, il n'y mettait aucune précipitation, +car il craignait toujours que des liaisons positives et difficiles à +cacher n'avertissent la Russie de ses volontés hostiles. Ayant décidé en +principe de faire traîner jusqu'en janvier 1812 la conclusion de ses +alliances avec les deux cours germaniques, il ne recommençait pas même à +poser des jalons, s'en tenait avec l'Autriche aux paroles échangées +pendant les premiers mois de l'année, défendait toujours à la Prusse +d'armer, fût-ce même en sa faveur, l'invitait durement à n'attirer +l'attention sur elle par aucune démarche inconsidérée, à ne point se +mêler, humble et faible qu'elle était, à la querelle des grands. Quant à +la Suède, dont il craignait encore plus les emportements, il entendait +ne la mander qu'à la dernière heure; apprenant que Bernadotte continuait +à rassembler des troupes par provision et à tout événement, il blâmait +ces mesures, conseillait impérieusement de les suspendre<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a> +<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>. Il +voulait que depuis la Baltique jusqu'au Danube, personne ne bougeât qu'à +son commandement: à Vienne, à Berlin, à Stockholm, on devait attendre +patiemment l'heure de sa bienveillance, sans chercher à la devancer, +sans donner l'alarme à Pétersbourg par un empressement inopportun. Mais +ce système de ménagements perfides envers la Russie lui préparait +d'assez sérieux mécomptes, l'exposerait à manquer des alliances +insuffisamment préparées. Si l'Autriche montrait un calme relatif, les +deux autres États s'agitaient, l'un par ambition et malaise, l'autre par +peur, et ne se jugeaient plus en position d'attendre. Les nonchalances +voulues de notre politique, ses lenteurs calculées, vont nous mettre en +péril de perdre la Prusse; déjà, elles nous ont aliéné de nouveau la +Suède, qui recommence à se détacher de nous et à s'échapper de notre +orbite.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote293" name="footnote293"><b>Note 293: </b></a> +<a href="#footnotetag293"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 17916.</blockquote> + +<h4>II</h4> + +<p>Depuis l'arrêt de la négociation entamée avec la Suède au printemps et +dans laquelle Napoléon avait offert la Finlande à qui lui demandait la +Norvège, Bernadotte avait renouvelé quelques allusions à l'objet de ses +rêves. Comme l'Empereur continuait à faire la sourde oreille, il s'était +tu: désespérant à peu près d'obtenir de la France ce qui lui tenait au +coeur, comprenant que dans tous les cas Napoléon ne lui laisserait +jamais dicter les conditions de l'alliance, se jugeant par cela même +méconnu et délaissé, il revenait insensiblement à l'idée qui répondait +le mieux à ses rancunes personnelles, celle de demander la Norvège au +Tsar et d'en faire le prix d'un accord actif avec la Russie.</p> + +<p>Une circonstance d'ordre intime contribuait alors à l'isoler de la +France. La princesse royale allait le quitter, n'ayant pu s'habituer à +vivre dans le pays où elle devait régner. «Son Altesse périt d'ennui», +écrivait un diplomate<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a> +<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>. À Stockholm, elle n'avait su ni s'occuper, +ni plaire; ses journées s'écoulaient dans une oisiveté boudeuse, et les +soirées, où les dames de la cour avaient conservé l'habitude de filer en +devisant paisiblement, lui paraissaient d'une insupportable longueur. Sa +seule ressource était la compagnie d'une dame française, sa grande +maîtresse et sa confidente, madame de Flotte, qui s'ennuyait plus +qu'elle, et dont les doléances achevaient d'assombrir son humeur. Puis, +il y avait entre elle et le couple royal des froissements, des heurts: +la jeune femme ne pouvait comprendre qu'il existât encore dans le monde +une cour où l'on n'eût pas adopté, en ce qui concernait la manière de +passer le temps, le train de vie et jusqu'aux heures des repas, la mode +de Paris, et la violence qu'on lui demandait de faire à ses goûts, à ses +usages, achevait de lui faire prendre en horreur le séjour de +Stockholm<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a> +<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>. À la fin, n'y pouvant plus tenir, elle allégua une +raison de santé pour s'éloigner, annonça l'intention de faire une cure à +Plombières et partit pour la France en déplacement d'été. Cette +villégiature devait durer douze ans<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a> +<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>. Privant Bernadotte de la +compagne qui mettait auprès de lui un rappel vivant de la patrie, elle +le laissait plus exposé aux influences ennemies.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote294" name="footnote294"><b>Note 294: </b></a> +<a href="#footnotetag294"> +(retour) </a> Alquier à Champagny, 20 mars 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote295" name="footnote295"><b>Note 295: </b></a> +<a href="#footnotetag295"> +(retour) </a> Correspondance de Tarrach, 31 mai.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote296" name="footnote296"><b>Note 296: </b></a> +<a href="#footnotetag296"> +(retour) </a> Voy. l'ouvrage sur <i>Désirée, reine de Suède et de +Norvège</i>, par le baron <span class="sc">Hoschild</span>, p. 62.</blockquote> + +<p>Néanmoins, si sa pensée recommençait à incliner vers la Russie, cette +évolution ne se manifestait encore par aucun signe extérieur: entre les +deux courants qui se la disputaient, sa politique restait en apparence +stationnaire. À cette heure, il semblait que sa grande occupation fût +toujours de soigner sa popularité; jamais on ne l'avait vu plus affable, +plus porté à ériger la banalité en système. Pour atténuer le fâcheux +effet produit sur les dames de la société par le départ de la princesse, +il leur faisait la cour à toutes, réparait par ses empressements les +dédains de sa femme et se montrait aimable pour deux<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a> +<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>. Il continuait +aussi à visiter les provinces et ne perdait pas une occasion d'éprouver +son prestige. Des troubles éclataient-ils quelque part, il accourait au +plus vite, et à sa vue tout rentrait dans l'ordre: il stupéfiait et +domptait la révolte par ce qu'il appelait lui-même «son éloquence +fulminante<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a> +<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote297" name="footnote297"><b>Note 297: </b></a> +<a href="#footnotetag297"> +(retour) </a> Correspondance de Tarrach, 7 juin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote298" name="footnote298"><b>Note 298: </b></a> +<a href="#footnotetag298"> +(retour) </a> Alquier à Maret, 25 juin 1811.</blockquote> + +<p>Lorsque après ces exploits il retournait au château de Drottningholm, où +la cour passait l'été, il «faisait les délices<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a> +<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>» du vieux roi, qu'il +honorait dans sa décrépitude; la Reine raffolait de lui: sa verve, ses +beaux contes amusaient tout le monde; sa présence mettait l'entrain, +l'animation, dans le noble et froid palais «où la vie se passait +maintenant en société depuis le matin jusqu'au soir<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a> +<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>». Cependant, +sous cette apparence de sérénité, d'enjouement même, son esprit inquiet +et toujours en travail fermentait de plus en plus; ses convoitises +déçues s'exaspéraient, se tournaient contre la France en une aigreur qui +finirait tôt ou tard par déborder.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote299" name="footnote299"><b>Note 299: </b></a> +<a href="#footnotetag299"> +(retour) </a> Correspondance de Tarrach, 19 juin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote300" name="footnote300"><b>Note 300: </b></a> +<a href="#footnotetag300"> +(retour) </a> Correspondance de Tarrach, 19 juin.</blockquote> + +<p>Il se contraignait encore, à la vérité, avec notre envoyé, et même +raffinait envers lui ses prévenances; il avait offert au baron Alquier +une maison de campagne tout près de Drottningholm, afin que l'on pût se +voir plus facilement et voisiner; il le visitait souvent, s'invita un +jour à dîner chez lui, et cette réunion, pleine de gaieté et d'accord, +fit événement dans la société de Stockholm<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a> +<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>. Mais ces fallacieuses +attentions, par lesquelles le ministre français se laissait encore +éblouir et leurrer, n'étaient qu'un moyen d'endormir sa vigilance, de +lui faire oublier les infractions à la règle continentale qui se +commettaient de toutes parts.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote301" name="footnote301"><b>Note 301: </b></a> +<a href="#footnotetag301"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>N'attendant plus grand'chose de la France, Bernadotte était plus résolu +que jamais à ne point faire violence, pour nous complaire, aux intérêts +et aux commodités de son peuple. En réalité, malgré ses promesses cent +fois réitérées, aucune mesure sérieuse n'avait été prise contre le +commerce anglais. Si l'hiver, en suspendant la navigation, avait quelque +peu ralenti les rapports, le retour de la belle saison, en rouvrant la +Baltique, facilitait de nouveau les transactions prohibées et leur +rendait libre cours. Sur vingt points de la côte, la contrebande se +pratiquait au grand jour: la Suède se rendait de plus en plus accessible +et perméable aux produits anglais, qui la traversaient pour s'écouler en +Russie ou s'infiltrer en Allemagne. Entre les deux États officiellement +en guerre, pas un coup de canon n'avait été échangé. L'escadre +britannique, qui faisait sa tournée annuelle dans la Baltique, trouvait +dans les îles suédoises toute espèce de facilités pour se rafraîchir et +se ravitailler. Entre elle et le grand port de Gothenbourg, devant +lequel elle croisait de préférence, c'étaient d'étranges contacts, un +échange continuel de messages: les officiers anglais venaient à terre et +se déguisaient à peine pour paraître dans la ville. Tout dénotait chez +les autorités suédoises une connivence avec nos ennemis ou du moins une +scandaleuse tolérance.</p> + +<p>Instruit de ces faits, Napoléon s'en plaignit vivement. Bien qu'il n'eût +jamais attendu de la Suède une docilité exemplaire, l'insubordination de +cet État lui semblait passer toute limite: «Cette cour va trop loin», +inscrivait-il en marge d'un rapport<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a> +<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>. Plusieurs notes furent +rédigées sous ses yeux et adressées au chargé d'affaires suédois; elles +étaient âpres, sévères, récapitulaient fortement nos griefs, demandaient +«réparation pour le passé et garantie pour l'avenir<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a> +<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>». +Indépendamment des relations avec l'ennemi, elles se plaignaient de +sévices exercés sur des matelots français en Poméranie: ce coin de +terre, où l'Angleterre pourrait reprendre pied en Allemagne, attirait +spécialement l'attention de l'Empereur. Toutefois, si acerbe que fût +l'expression de son mécontentement, il avait soin d'y conserver certaine +mesure. Trop inflexible sur son système, trop jaloux de ses droits pour +fermer les yeux sur d'incessantes contraventions, il tenait cependant à +ne pas rompre avec la Suède, à ne point l'éloigner de lui +définitivement, afin de pouvoir la ressaisir à temps et la tourner +contre la Russie. Il gardait donc, jusqu'en ses colères, quelque +retenue, et évitait de jeter entre les deux cours l'irréparable.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote302" name="footnote302"><b>Note 302: </b></a> +<a href="#footnotetag302"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Suède, 296.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote303" name="footnote303"><b>Note 303: </b></a> +<a href="#footnotetag303"> +(retour) </a> Note du 19 juillet 1811. Archives des affaires +étrangères, Suède, 296.</blockquote> + +<p>Malheureusement, le ministre impérial à Stockholm, rappelé enfin à la +clairvoyance et subitement revenu de son optimisme, ne devait pas imiter +cette modération relative; le serviteur allait se montrer plus dur, plus +exigeant que le maître. Lorsque M. Alquier eut appris par les rapports +des consuls et par de multiples renseignements qu'on s'était joué de +lui, lorsqu'il sut, à n'en pouvoir douter, que partout les lois de +blocus étaient effrontément violées, sa colère fut d'autant plus vive +que ses illusions tombaient de plus haut: furieux d'avoir été pris pour +dupe, il fit de nos démêlés avec la Suède sa querelle personnelle. Non +content de témoigner par un brusque changement d'attitude, par des +manières impolies et grossières, son mépris et sa colère, il fit plus et +se décida spontanément à une démarche d'une extrême gravité. De son +chef, sans y avoir été invité ou autorisé par son gouvernement, il +rédigea et adressa au baron d'Engeström une note écrite, une missive +furibonde, où nos griefs étaient repris et commentés avec une virulence +tout à fait en dehors du ton diplomatique. Ce réquisitoire ne se bornait +pas à taxer de fourberie et de mensonge les gouvernants actuels de la +Suède; il les accusait de trahir l'intérêt public et leur présageait le +pire destin: une révolution vengeresse avait châtié les fautes de leurs +prédécesseurs; le retour à une «politique misérable» aurait pour +infaillible effet «de replacer le gouvernement suédois dans la situation +qui a produit la catastrophe du dernier Gustave<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a> +<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote304" name="footnote304"><b>Note 304: </b></a> +<a href="#footnotetag304"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Suède, 296.</blockquote> + +<p>Aucun homme de coeur, aucun ministre soucieux de la dignité nationale +n'eût toléré ces menaces. M. d'Engeström, sortant de son naturel placide +et larmoyant, rendit outrage pour outrage. À la diatribe française, il +répondit par une note dans laquelle il prenait violemment à partie notre +ministre et l'accusait, dans les termes les moins ménagés, de brouiller +à dessein les deux cours, pour quitter une résidence qui lui déplaisait. +«Le climat de ce pays-ci, lui disait-il, peut bien vous être contraire, +vous pouvez former des voeux pour avoir une autre destination, mais il +n'y aurait pas de loyauté à provoquer votre changement par des +assertions dénuées de preuves... Ceux qui pourraient avoir la coupable +pensée de provoquer la discorde finiraient toujours par être démasqués.» +En terminant, il protestait contre un écrit qui, «en attaquant l'honneur +national, offrait l'exemple de la violation la plus inouïe du droit des +gens<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a> +<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote305" name="footnote305"><b>Note 305: </b></a> +<a href="#footnotetag305"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>Devant cette réplique, l'indignation et la colère d'Alquier n'eurent +plus de bornes; il refusa de recevoir la note suédoise, la renvoya à +son auteur et rompit avec lui toutes relations. Quelques jours après, le +25 août, il provoquait une explication avec le prince royal. Celui-ci ne +la lui refusa point: il cherchait lui-même une occasion de dire au +représentant de la France tout ce qu'il avait sur le coeur, de publier +et de crier ses griefs: la rencontre de ces deux hommes, également +enfiévrés de passion et de haine, devait inévitablement aboutir à un +choc violent: ce fut l'explosion de l'orage.</p> + +<p>La conversation débuta pourtant sur un mode assez doux. Bernadotte +convint que la réponse de M. d'Engeström était raide; il ajouta même, +par un aveu inattendu, qu'à la place de M. Alquier il eût fait comme lui +et refusé de recevoir la pièce. Mais bientôt, avec acrimonie, il se +plaignit de tous les agents français, consuls ou autres, établis en +Suède; à l'entendre, parmi ces hommes «passionnés ou calomnieux», il +n'en était pas un qui ne cherchât, par des motifs plus ou moins +avouables, à envenimer les discussions, à tendre les rapports, à le +dénigrer personnellement aux yeux de l'Empereur; c'était d'eux que lui +venaient tous les traits dont il était continuellement harcelé, qui ne +lui laissaient aucun repos et lui faisaient l'existence insupportable: +«Il est bien extraordinaire, dit-il, qu'après avoir rendu d'aussi grands +services à cette France, j'aie continuellement à me plaindre de ses +agents.»</p> + +<p>Alquier commençait de son côté à s'échauffer; il finit par dire: «Vous +vous plaignez étrangement de cette France, Monseigneur; si vous l'avez +bien servie, il me semble qu'elle vous a bien récompensé, et j'oserai +maintenant vous demander ce que vous avez fait pour elle depuis votre +arrivée en Suède, si l'influence de la France s'est accrue par votre +avènement, quelle preuve d'intérêt ou de dévouement vous avez donnée à +l'Empereur depuis près d'une année... Vous prodiguez aux Anglais toutes +les ressources que votre pays peut offrir, et vous n'avez rien voulu +faire en faveur de la France.»</p> + +<p>Bernadotte essaya d'abord assez faiblement de défendre sa conduite. Tout +à coup, dédaignant de se justifier et découvrant le fond de sa pensée, +il s'écria: «Au reste, je ne ferai rien pour la France, tant que je ne +saurai pas ce que l'Empereur veut faire pour moi, et je n'adopterai +ouvertement son parti que lorsqu'il se sera lié avec nous par un traité; +alors je ferai mon devoir. Au surplus, je trouve un dédommagement et ma +consolation dans les sentiments que m'a voués le peuple suédois. Le +souvenir du voyage que je viens de faire ne s'effacera jamais de mon +coeur. Sachez, monsieur, que j'ai vu des peuples qui ont voulu détacher +mes chevaux et s'atteler à ma voiture. En recevant cette preuve de leur +amour, je me suis presque trouvé mal. J'avais à peine la force de dire +aux personnes de ma suite: «Mais, mon Dieu! qu'ai-je fait pour mériter +les transports de cette nation, et que fera-t-elle donc pour moi +lorsqu'elle me sera redevable de son bonheur?» J'ai vu des troupes +invincibles dont les hourras s'élevaient jusqu'aux nues, qui exécutent +leurs manoeuvres avec une précision et une célérité bien supérieures à +celles des régiments français, des troupes avec lesquelles je ne serai +pas obligé de tirer un seul coup de fusil, à qui je n'aurai qu'à dire: +«En avant, marche!» des masses, des colosses qui culbuteront tout ce qui +sera devant eux.»</p> + +<p>«--Ah! c'en est trop, interrompit Alquier; si jamais ces troupes-là ont +devant elles des corps français, il faudra bien qu'elles nous fassent +l'honneur de tirer des coups de fusil, car assurément elles ne nous +renverseront pas aussi facilement que vous paraissez le croire.» +<i>Bernadotte</i>: «Je sais fort bien ce que je dis, je ferai des troupes +suédoises ce que j'ai fait des Saxons, qui, commandés par moi, sont +devenus les meilleurs soldats de la dernière guerre.»</p> + +<p>Sans relever cette énormité, Alquier glissa quelques observations sur +l'inutilité qu'il y avait pour la Suède à armer présentement: «Je suis +au contraire, lui dit le prince, plus résolu que jamais à lever de +nouvelles troupes. Le Danemark a cent mille hommes sous les armes, et +j'ignore s'il n'a pas quelque dessein contre moi. D'ailleurs, je dois me +prémunir contre l'exécution du projet entamé par l'Empereur aux +conférences d'Erfurt pour le partage de la Suède entre le Danemark et +la Russie.» Il ajouta que cet avis lui avait été donné de Pétersbourg +«par des femmes, qui savaient et lui écrivaient tout...».--«Mais je +saurai me défendre, reprenait-il avec exaltation; <i>il</i> me connaît assez +pour savoir que j'en ai les moyens. Les Anglais ont voulu se montrer +exigeants avec moi; eh bien, je les ai menacés de mettre cent corsaires +en mer, et à l'instant ils ont baissé le ton.»</p> + +<p>Ces fanfaronnades n'étaient que le début d'une sortie plus +extraordinaire que tout le reste. «Au surplus, dit le prince, quels que +soient mes sujets de plainte contre la France, je suis néanmoins disposé +à faire tout pour elle dans l'occasion, quoique les peuples que je viens +de voir ne m'aient demandé que de conserver la paix, à quelque prix que +ce pût être, et de rejeter tout motif de guerre, fût-ce même pour +recouvrer la Finlande, dont ils m'ont déclaré qu'ils ne voulaient pas. +Mais, monsieur, qu'on ne m'avilisse pas, je ne veux pas être avili, +j'aimerais mieux aller chercher la mort à la tête de mes grenadiers, me +plonger un poignard dans le sein, me jeter dans la mer la tête la +première, ou plutôt me mettre à cheval sur un baril de poudre et me +faire sauter en l'air!»</p> + +<p>Tandis que le prince, roulant des regards furibonds, proférait ces +extravagances, la porte de son cabinet s'était ouverte; son jeune fils, +âgé de douze ans, avait franchi le seuil et fait quelques pas dans la +pièce. S'apercevant de cette entrée, ménagée ou non, Bernadotte y vit +l'occasion d'un grand jeu de scène; il s'élança vers l'enfant, et +s'emparant de lui d'un geste théâtral: «Voilà mon fils, dit-il, qui +suivra mon exemple; le feras-tu, Oscar?--Oui, mon papa.--Viens que je +t'embrasse, tu es véritablement mon fils.» Alquier ajoute dans son +rapport: «Pendant cette scène si honteuse et si folle, le prince, agité +par la plus forte émotion, avait tous les dehors d'un homme en démence. +J'avais tenté plusieurs fois de me retirer, et toujours il m'avait +retenu. J'étais enfin parvenu à la porte du cabinet, lorsqu'il me dit: +«J'exige de vous une promesse, c'est que vous rendrez compte exactement +à l'Empereur de cette conversation.--Je m'y engage, puisque Votre +Altesse Royale le veut absolument.» Je viens de le faire, Monseigneur, +et je prie Votre Excellence de croire que j'ai fidèlement tenu +parole<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a> +<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote306" name="footnote306"><b>Note 306: </b></a> +<a href="#footnotetag306"> +(retour) </a> Alquier à Maret, 26 août 1811. Cette dépêche est +consacrée au compte rendu de la conversation et aux conclusions qu'en +tire notre ministre. Divers extraits en ont été cités et analysés par +<span class="sc">Bignon</span>, X, 177-179; <span class="sc">Geffroy</span>, <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er novembre +1855, et <span class="sc">Thiers</span>, XIII, 217-219.</blockquote> + +<p>Les derniers mots du prince n'étaient-ils qu'une suprême bravade? À +l'encontre de ce qu'il paraissait désirer, espérait-il qu'Alquier +tairait une partie de la conversation et ne le montrerait pas dans +l'égarement de sa colère? Au contraire, nourrissait-il encore le fol +espoir d'arracher à l'Empereur, par la violence et la menace, cette +promesse d'un grand avantage territorial, ce don de la Norwège qui +tardait tant à venir? Quoi qu'il en soit, ses allusions réitérées ne +permettent aucun doute sur la cause primordiale du ressentiment qui +avait déterminé en lui cet accès de délirante fureur. Si nos exigences +en matière commerciale, si les tracasseries d'Alquier l'avaient +fortement irrité, c'était surtout le dédaigneux silence opposé par +l'Empereur à ses requêtes, à ses avances, c'était cette manière de le +traiter en personnage suspect et négligeable, qui avait particulièrement +ulcéré son amour-propre et déçu ses convoitises: il reprochait moins à +la France de lui trop demander que de ne lui avoir rien accordé encore: +sa rage était surtout celle du solliciteur éconduit ou du moins +indéfiniment ajourné.</p> + +<p>Dans l'esclandre survenu à Stockholm, Napoléon sut faire la part des +responsabilités respectives. Engeström dans sa note, Bernadotte dans son +langage avaient porté un défi à toutes les convenances, mais Alquier +s'était attiré ces répliques par son attitude agressive; c'était lui qui +avait pris l'initiative d'un scandaleux débat. Napoléon ne voulut pas le +désavouer publiquement et le disgracier, car la note ministérielle +suédoise avait en quelque sorte interverti les torts; il comprit +toutefois que le maintien de ce ministre à Stockholm devenait +impossible; il l'en fit prestement et discrètement déguerpir.</p> + +<p>Au reçu du rapport relatant la conversation du 25 août, le duc de +Bassano invita le baron par retour du courrier à remettre le service +entre les mains d'un chargé d'affaires, à plier bagage, à quitter son +poste sans prendre congé ni voir personne, à repasser le Sund et à +échanger la légation de Stockholm contre celle de Copenhague: ce +transfert était une demi-satisfaction donnée à la Suède, outragée dans +la personne d'un de ses ministres.</p> + +<p>Quant à Bernadotte, si las que fût l'Empereur de ses incartades, si +dégoûté qu'il fût du personnage, il dédaigna de relever ses paroles et +le jugea au-dessous de sa colère. Une fois de plus, il se borna à se +détourner de lui comme d'un esprit incohérent, troublé de vaines +agitations, malade d'ambition et d'orgueil, à traiter par l'isolement. +Il fit mander au chargé d'affaires, M. Sabatier de Cabre, de se +conformer au système qui avait été recommandé en vain à Alquier et qui +consistait à éviter avec le prince toute conversation politique. +Quelques semaines après, formulant plus rigoureusement l'interdit, il +écrivait au ministre des relations extérieures: «Vous ferez connaître au +chargé d'affaires, dans ses instructions, que je lui défends de parler +au prince royal; que, si le prince l'envoie chercher, il doit répondre +que c'est avec le ministre qu'il est chargé de traiter. Il doit garder +avec le prince royal le plus absolu silence, ne pas même ouvrir la +bouche. Seulement, si le prince se permettait de s'échapper en menaces +contre la France, comme cela lui est déjà arrivé, le chargé d'affaires +doit dire alors qu'il n'est pas venu pour écouter de pareils outrages et +qu'il se retire<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a> +<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote307" name="footnote307"><b>Note 307: </b></a> +<a href="#footnotetag307"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18233.</blockquote> + +<p>M. de Cabre ne se trouva pas dans le cas de pousser les choses aussi +loin, et même Bernadotte lui fit au sujet d'une entente possible, d'un +gage qui le rassurerait sur les intentions de l'Empereur, quelques +insinuations laissées sans réponse; mais on peut croire qu'elles ne +trahissaient plus chez leur auteur que de fugitives hésitations. En +fait, c'était vers Alexandre que ses regards se tournaient désormais: +sans entrer encore en matière avec lui et sans parler d'alliance, il lui +adressait de plus significatifs sourires, cajolait davantage son +envoyé<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a> +<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>; il se rouvrait ainsi le chemin de Pétersbourg; pour s'y +jeter délibérément, il attendait qu'un acte de violence trop facile à +prévoir de la part de l'Empereur lui servît d'excuse auprès de ses +futurs sujets et levât les derniers scrupules de la nation.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote308" name="footnote308"><b>Note 308: </b></a> +<a href="#footnotetag308"> +(retour) </a> Voy. les dépêches du baron de Nicolay, chargé d'affaires +russe; archives Woronzof, t. XXII, pages 427 et suiv.</blockquote> + +<p>Napoléon apercevait ce changement de direction, mais ne s'en inquiétait +pas outre mesure. Son illusion était toujours de croire qu'il n'aurait +pas besoin de s'entendre avec le prince pour disposer de la Suède; que +celle-ci lui reviendrait spontanément, au jour de la grande explosion; +qu'alors «l'espoir de reconquérir la Finlande porterait la nation tout +entière au-devant des intentions du gouvernement<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a> +<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>», et que +Bernadotte, entraîné malgré lui, n'aurait plus qu'à se faire le soldat +de l'idée nationale. En un mot, Napoléon s'imaginait que s'il +rencontrait aujourd'hui les Suédois contre lui avec l'Angleterre, il les +retrouverait avec lui contre la Russie, pourvu qu'il ne leur rendît pas +ce retour trop difficile par une scission éclatante. De là, dans ses +rapports officiels avec leur gouvernement, de nouvelles alternatives de +rigueur et de longanimité. Parfois, en présence d'actes attestant une +partialité éhontée pour le commerce et la cause britanniques, la +patience lui échappe: il songe à sévir, à faire occuper la Poméranie, +théâtre des principales infractions, à lancer des notes fulminantes qui +constitueront l'état de guerre<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a> +<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a>: puis, il se ravise, impose silence +à ses ressentiments, laisse s'accumuler ses griefs, se réservant d'en +faire masse plus tard et de demander aux Suédois à titre de réparation, +en même temps qu'il leur offrira son alliance et leur promettra la +Finlande, le droit d'occuper la Poméranie et d'y faire lui-même la +police.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote309" name="footnote309"><b>Note 309: </b></a> +<a href="#footnotetag309"> +(retour) </a> Maret à Alquier, 17 juillet 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote310" name="footnote310"><b>Note 310: </b></a> +<a href="#footnotetag310"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18233.</blockquote> + +<p>Sa querelle avec eux ne dégénérait donc pas en rupture ouverte, +n'augmentait pas ostensiblement les complications de l'heure présente et +passait à peu près inaperçue. Il en était autrement d'une crise survenue +soudain en Allemagne. Là, un bruit d'armes retentissait, grossissait +sans cesse, mettait l'Europe en émoi; la Prusse se levait d'un subit +élan; folle de terreur, croyant qu'on en voulait à son existence, elle +semblait saisie d'un vertige de guerre, et ce belliqueux coup de tête +jetait le trouble dans le jeu des deux empereurs, en risquant de les +mettre prématurément aux prises.</p> + + +<a name="c8" id="c8"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h4>LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE.</h4> + +<p>Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose à +l'Empereur.--Pièce fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la +Russie et cherche à l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de +Scharnhorst.--Armements illicites et précipités: explication donnée à +l'Empereur.--Napoléon ne veut pas détruire la Prusse; caractère spécial +de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse +dérange toutes ses combinaisons.--Premières remontrances.--Napoléon +détruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un désarmement complet et +une obéissance sans réserve.--Continuation des armements.--Mobilisation +déguisée.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catégorique.--Soumission +apparente.--Crédulité de Saint-Marsan.--Tout le monde ment à +l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la +continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La +Prusse à la torture.--Incident Blücher.--Suprême exigence.--Napoléon +fait en même temps ses propositions d'alliance.--Affres de la +Prusse.--Retour de Scharnhorst: résultats de sa mission.--Entrevues +mystérieuses de Tsarskoé-Selo; Alexandre blâme les agitations et les +imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention +militaire.--Affreuses perplexités de Frédéric-Guillaume.--Motifs qui le +poussent à subir l'alliance française.--Suprême espoir du parti de la +guerre.--L'idée fixe du Roi.--Recours à l'Autriche.--Scharnhorst part +pour Vienne sous un déguisement et un faux nom.--Mission +Lefebvre.--Napoléon perd patience; il incline plus fortement à détruire +la Prusse et à faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le +Danube.--Projet demandé au prince d'Eckmühl.--Plan +d'écrasement.--Napoléon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez +elle quelque disposition à se soumettre.--La négociation d'alliance fait +un second pas.--Scharnhorst à Vienne.--Metternich le trompe d'abord et +l'éconduit ensuite.--Déception finale.--La Prusse aux pieds de +l'Empereur.--Ouvertures de Napoléon à Schwartzenberg.--Raisons subtiles +qui déterminent Metternich à hâter ses accords avec la France.--Le +partage de la Prusse.--Réactions successives.--Alexandre revient au +système de la défensive.--Nesselrode en congé.--Son plan de +pacification.--<i>La clef de voûte</i>: rôle réservé à l'Autriche.--La paix +doublée d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de +Talleyrand.--Alexandre livre à Nesselrode le secret de son +inflexibilité.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler +une démarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: nécessité +de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annoncé et perpétuellement +ajourné.--Fausse interprétation de certaines paroles de +l'Empereur.--Mauvaise foi réciproque.--Le frère d'armes +d'Alexandre.--Napoléon avoue ses projets belliqueux à l'ambassadeur +d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin +libre jusqu'en Russie: fatal succès.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Avec des alternatives de bonne et de mauvaise foi, la Prusse avait +imploré pendant six mois l'alliance française. Depuis que l'Empereur +avait cessé de lui répondre, la jugeant trop pressée, elle croyait +reconnaître dans ce silence un refus de traiter, l'indice d'une méfiance +impossible à vaincre et de desseins sinistres. L'audace d'un faussaire +l'affermit dans cette erreur. Sa diplomatie avait acquis du +policier-auteur Esménard, dont nous avons signalé les louches trafics et +conté la mésaventure, un prétendu mémoire portant la date du 16 novembre +1810 et attribué au duc de Cadore, alors ministre des relations +extérieures; ce mémoire concluait à la nécessité d'anéantir totalement +la Prusse, présentée comme dangereuse et incorrigible ennemie. Un examen +attentif de la pièce en eût démontré facilement la fausseté. Il n'est +pas certain, au reste, que la chancellerie de Berlin l'ait tenue pour +pleinement authentique, mais sans doute l'accueillit-elle comme un écho +des projets qui se tramaient aux Tuileries, comme une pièce apocryphe +fabriquée sur documents vrais<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a> +<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>. Rapprochant cette découverte du +mutisme désespérant de l'Empereur, elle arriva à l'affolante conviction +que Napoléon avait jugé et condamné définitivement la Prusse, qu'il +avait rendu contre elle, dans le secret de sa pensée, une sentence sans +appel, et qu'il était résolu à l'effacer de la carte avant de se porter +contre la Russie.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote311" name="footnote311"><b>Note 311: </b></a> +<a href="#footnotetag311"> +(retour) </a> Voyez sur cette affaire la savante dissertation de M. +Alfred <span class="sc">Stern</span>, <i>Abhandlungen und Ackenstücke zur geschichte der +Preussischer Reformzeit</i> (1807-1815), p. 93-113, avec textes à l'appui. +La pièce avait été également livrée à Tchernitchef et communiquée par +lui à sa cour. Volume cité, p. 213-214.</blockquote> + +<p>Pour sauver leur pays, les ministres prussiens ne virent qu'un moyen: +appeler les Russes en Allemagne, en mettant à leur disposition toutes +les ressources de la monarchie, et affronter avec leur assistance une +lutte désespérée. Le parti antifrançais l'emporta complètement à Berlin. +Le chancelier Hardenberg, qui avait hésité jusqu'alors et oscillé, se +jeta à corps perdu dans l'alliance russe. Il obtint que le Roi écrivît +au Tsar, le 16 juillet, pour lui offrir un pacte formel sous la +condition que les armées moscovites s'avanceraient jusqu'au centre de la +Prusse, au moindre signe de danger pour elle: à cet égard, on ne se +contenterait pas d'une espérance, on voulait une certitude: la Prusse +promettait et exigeait des engagements positifs. Le réorganisateur de +l'armée, l'illustre général Scharnhorst, partit furtivement pour la +frontière russe: le Tsar fut prévenu de son approche, prié de lui ouvrir +ses États, de l'appeler à Pétersbourg et d'arrêter avec lui un plan de +campagne commun<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a> +<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote312" name="footnote312"><b>Note 312: </b></a> +<a href="#footnotetag312"> +(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, <i>Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und +Friedrich-Wilhelms</i>, III, 365-369.--Voyez aussi l'important ouvrage de +<span class="sc">Lehmann</span> sur <i>Scharnhorst</i>, t. II, 350-352.</blockquote> + +<p>En même temps, pour se mettre en mesure de soutenir l'assaut ou au moins +de succomber avec gloire, le gouvernement prussien donna une impulsion +subite et fiévreuse aux armements commencés de longue date: ne tenant +plus aucun compte de la convention limitative de ses forces, il rappela +tous les soldats en congé, tous les <i>krumpers</i> ou jeunes gens qu'une +courte période de service avait dégrossis et préparés au métier des +armes: cent mille hommes environ furent réunis, le matériel et les +approvisionnements rassemblés, les travaux de fortification poussés à la +hâte. Tandis que les places du littoral s'entouraient de camps +retranchés, les principaux corps se groupaient à proximité de ces points +d'appui: il y eut à la fois mobilisation et concentration<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a> +<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote313" name="footnote313"><b>Note 313: </b></a> +<a href="#footnotetag313"> +(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 369-370. <span class="sc">Lehmann</span>, 380-84. <span class="sc">Stern</span>, <i>Abhandlungen +und Ackenstücke</i>, etc., 93-94.</blockquote> + +<p>Comme il fallait gagner du temps et que l'exécution du plan belliqueux +demeurait subordonnée aux réponses de la Russie, on tâchait de +dissimuler ces mesures à l'aide de savants subterfuges. Néanmoins, le +Roi et ses ministres sentaient qu'un si grand mouvement n'échapperait +pas longtemps au regard de l'Empereur; ils essayèrent donc de le +justifier provisoirement à ses yeux, en lui donnant pour explication le +contraire de la vérité. Le 26 août, Hardenberg dit à Saint-Marsan, notre +ministre en Prusse, que le Roi, croyant depuis l'audience du 15 août à +une rupture entre la France et la Russie et se considérant comme l'allié +désigné de la première, augmentait ses forces pour nous prêter une aide +plus efficace<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a> +<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>. Ce demi-aveu, doublé d'un hardi mensonge, fut +transmis à Paris dans les premiers jours de septembre: déjà, d'autres +avis avaient fait connaître à Napoléon l'appel des réserves et +l'accélération des travaux.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote314" name="footnote314"><b>Note 314: </b></a> +<a href="#footnotetag314"> +(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 378. Cf. <span class="sc">Lefebvre</span>, <i>Histoire des cabinets de +l'Europe</i>, V, 139-140.</blockquote> + +<p>De tous les événements susceptibles de se produire avant son duel avec +la Russie, aucun ne pouvait lui être plus déplaisant qu'une résurrection +de la puissance prussienne, se dressant entre lui et l'ennemi à +atteindre. Satisfait de la nullité absolue à laquelle il croyait avoir +réduit la Prusse, il ne songeait point à la détruire, et le plan qu'il +s'était tracé à lui-même le 16 août porte témoignage de son intention +d'écouter cette cour, lorsqu'il jugerait le moment opportun, et de +l'admettre à son service. L'alliance qu'il comptait lui accorder et lui +imposer serait toutefois d'un genre particulier. Il ne demanderait pas à +Frédéric-Guillaume une coopération active, la mise à sa disposition +d'armées nombreuses: il se contenterait d'un contingent modeste qu'il +entraînerait dans le Nord moins à titre d'auxiliaire que d'otage. Ce +qu'il voulait de la Prusse, c'était un concours passif, une docilité +inerte. Il lui demanderait de s'ouvrir et de se livrer intégralement à +nos troupes, de se laisser passer sur le corps, de nous abandonner ses +places, ses provinces, ses routes, ses moyens de communication et de +transport, ses ressources de tout genre, avec faculté d'en disposer +librement. Sans prétendre à une dépossession définitive, Napoléon +jugeait qu'une expropriation temporaire importait à la sécurité de sa +marche et de ses opérations. En supprimant momentanément la Prusse, il +se ménagerait une surface parfaitement plane et unie, libre d'obstacles +et d'embûches, pour aller à la Russie et faire couler jusqu'au Niémen, +«comme un fleuve rapide<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a> +<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>», le torrent de ses troupes.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote315" name="footnote315"><b>Note 315: </b></a> +<a href="#footnotetag315"> +(retour) </a> Instructions à Saint-Marsan, <span class="sc">Duncker</span>, 401.</blockquote> + +<p>En se remettant sur pied, en reprenant consistance et relief, la Prusse +traversait essentiellement ce projet. Napoléon ne savait à quoi +attribuer cette audace, mais il jugeait que l'effet en serait +souverainement fâcheux, quelle qu'en fût la cause. La Prusse armait-elle +par suite d'un accord avec la Russie et au profit de cet empire: en ce +cas, si nous lui laissions le temps d'achever ses préparatifs, nous +aurions à la combattre l'année prochaine avant d'aborder l'ennemi +principal, et Napoléon, qui méditait une campagne de Russie, eût été +désolé d'avoir à recommencer une campagne de Prusse. La cour de Potsdam +armait-elle sans s'être au préalable concertée avec celle de Russie; +armait-elle simplement par peur, par crainte d'une brusque et traîtresse +surprise; était-elle de bonne foi lorsqu'elle nous offrait ses armées au +prix d'un pacte qui garantirait son existence? En ce cas même, sa +conduite restait pour nous source d'embarras. Napoléon n'aurait que +faire de ces armées qu'on affectait de mettre à ses ordres et dont il +suspecterait toujours la fidélité: elles lui seraient moins un secours +qu'une gêne. De plus, si les Prussiens armaient sans s'être entendus +avec la Russie, celle-ci, en les voyant faire, aurait toutes raisons de +croire qu'ils armaient contre elle et à notre instigation: dans leurs +mouvements, elle verrait l'indice et la preuve de nos dispositions +hostiles: le voile que Napoléon s'efforçait de tendre devant elle se +déchirerait brusquement, et l'empereur Alexandre ouvrirait probablement +le feu, jetterait ses troupes en Allemagne pour y surprendre les nôtres +et celles de nos alliés en flagrant délit de formation. Donc, en +attribuant même à la conduite des Prussiens l'explication la moins +défavorable, leur imprudence attaquait doublement les combinaisons de +l'Empereur: elle risquait d'avancer les hostilités et de les reporter en +Allemagne, alors que Napoléon tenait à les ajourner et par-dessus tout à +les confiner en Russie.</p> + +<p>Mesurant le péril d'un rapide coup d'oeil, il résolut d'y couper court +par tous les moyens que lui livrait sa puissance. Il sommerait la Prusse +de désarmer, de se réduire aux effectifs permis; en même temps, pour la +rassurer, il se résignerait à entamer plus tôt qu'il ne l'eût voulu la +négociation d'alliance. Si la Prusse obéissait et mettait bas les armes, +il se conformerait vis-à-vis d'elle à son plan primitif, lui permettrait +de vivre et l'approprierait à ses desseins. Si elle osait lui résister +ou essayait de le tromper, il ne lui laisserait pas le temps de +reconstituer ses forces et d'élever au devant de la Russie une première +ligne de défense: changeant de système, il fondrait instantanément sur +elle et la détruirait; pour se garder un libre passage à travers +l'Allemagne, il arracherait du sol les débris de la monarchie prussienne +et ferait place nette.</p> + +<p>Cet enlèvement lui était facile: l'armée de Davout, les garnisons de +Dantzick, Stettin, Custrin et Glogau, les troupes mobilisées du +grand-duché de Varsovie, celles de Saxe et de Westphalie, tenaient plus +étroitement bloqué que jamais le royaume suspect: il suffirait d'un +ordre, d'un geste, pour que ce cercle de fer, se rétrécissant +subitement, broyât la Prusse dans une mortelle étreinte. Sans doute, ce +serait la guerre avec la Russie, la guerre immédiate et furieuse; mais +l'exécution de la Prusse s'opérerait si aisément et avec une telle +promptitude que nos troupes, après avoir accompli ce coup de main, +auraient encore le temps de courir sur la Vistule, de s'y déployer avant +que les Russes aient pu sortir de leurs frontières et forcer l'entrée de +l'Allemagne: la grande lutte s'engagerait plus tôt que ne le souhaitait +l'Empereur, mais au moins le théâtre n'en serait-il pas déplacé. +Napoléon admet maintenant, à titre éventuel et comme pis aller, une +extermination préventive de la Prusse, pour le cas où elle se déroberait +aux injonctions qu'il va lui lancer.</p> + +<p>Il s'était transporté avec sa cour à Compiègne, où il préparait un +voyage en Hollande et dans ses possessions d'outre-Rhin. Le 4 septembre, +le baron de Krusemarck, ministre de Prusse auprès de lui, était mandé +d'urgence à Compiègne. D'un ton grave et pénétré, le duc de Bassano lui +tint ce langage: L'Empereur désire sincèrement s'unir à la Prusse; il la +veut pour alliée, mais rien n'est plus propre à altérer ces heureuses +dispositions que les mesures inconsidérées auxquelles on se livre à +Berlin et que Sa Majesté ne saurait tolérer. La Prusse commettrait un +véritable suicide si elle provoquait chez l'Empereur une défiance qui ne +resterait pas inactive. Il n'est qu'un moyen pour elle de se conserver, +c'est de renoncer à tous armements extraordinaires, de regagner ainsi la +bienveillance de l'Empereur et d'en attendre les effets dans une +immobilité absolue. À la même date, M. de Bassano écrivait à +Saint-Marsan de conformer son langage à ces menaçantes +remontrances<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a> +<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote316" name="footnote316"><b>Note 316: </b></a> +<a href="#footnotetag316"> +(retour) </a> Maret à Saint-Marsan, 4 septembre. Dans cette dépêche, le +ministre des relations extérieures fait le récit de sa conversation avec +Krusemarck.</blockquote> + +<p>Sept jours après, le 13 septembre, sur le vu de nouveaux avis qui lui +montrent la Prusse en pleine activité militaire, Napoléon fait expédier +à Saint-Marsan des instructions décisives. Ce ministre devra mettre le +gouvernement royal en demeure de cesser les travaux de fortification et +de rendre à leurs foyers les soldats rappelés; il fournira en même +temps, comme preuve de nos bonnes intentions, l'assurance formelle que +des pouvoirs vont lui être expédiés à l'effet de commencer la +négociation d'alliance. Mais il ne donnera à la Prusse que trois jours +pour se replacer en posture pacifique: tout au plus pourra-t-il accorder +quarante-huit heures de grâce. Passé ce délai, s'il n'a pas obtenu +pleine et entière satisfaction, il quittera Berlin et préviendra de son +départ le maréchal prince d'Eckmühl. À ce signal, l'armée de Davout +s'ébranlera sur-le-champ et tombera de tout son poids sur la capitale et +les provinces prussiennes: Westphaliens, Saxons, Polonais passeront la +frontière en même temps, s'avanceront sur Berlin par mouvements +concentriques, tandis que nos garnisons de l'Oder, se reliant l'une à +l'autre et faisant chaîne, fermeront toute retraite au gouvernement +royal, l'empêcheront de fuir, l'obligeront à se rendre, et ainsi, sans +que la victime ait eu le temps de jeter un cri et d'appeler à l'aide, +elle périra sur place, et la monarchie du grand Frédéric aura cessé +d'exister.</p> + +<p>Des ordres éventuels furent expédiés à Davout, à Jérôme; mais en même +temps une lettre confidentielle de Maret à Saint-Marsan indiquait avec +netteté que l'Empereur, bien résolu à détruire la Prusse si elle l'y +obligeait par une attitude équivoque, n'en souhaitait pas moins et très +vivement que cette extrémité pût être évitée: «Vous devez bien +comprendre, disait-elle, que le désir sincère de l'Empereur est que le +désarmement soit consenti, que des pouvoirs soient donnés pour que la +négociation de l'alliance s'ouvre, soit à Berlin, soit à Paris; que vous +soyez dans le cas de rester à votre poste et que la Prusse fasse +connaître à la Russie qu'elle désarme parce qu'elle n'a plus +d'inquiétudes sur le maintien de la paix. Cette déclaration de la Prusse +est nécessaire parce que l'un des inconvénients les plus graves du parti +pris par cette puissance est, dans les circonstances actuelles, que la +Russie puisse penser que les armements se sont faits d'accord avec la +France. Il faut que dans trois jours les impressions que les armements +ont pu donner à la Russie soient dissipées, et elles ne peuvent l'être +que par le désarmement<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a> +<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote317" name="footnote317"><b>Note 317: </b></a> +<a href="#footnotetag317"> +(retour) </a> Maret à Saint-Marsan, 13 septembre. Divers extraits de la +correspondance de Berlin, conservée aux archives des affaires +étrangères, ont été publiés par M. <span class="sc">Stern</span>, <i>Abhandlungen und +Acktenstücke</i>, etc.</blockquote> + +<p>À l'heure où le secrétaire d'État traçait ces lignes, on connaissait +déjà à Berlin les observations présentées à Krusemarck. D'autre part, on +n'avait pas encore reçu la réponse d'Alexandre à la demande d'alliance +et de secours effectif. On savait que ce prince avait lu avec émotion la +lettre du Roi, mais Scharnhorst attendait toujours sur la frontière, +avec un frémissement d'impatience, un mot qui lui permettrait de se +glisser en Russie. On ignorait si le Tsar allait lui faire signe et le +mander, régler avec lui l'action commune. Dans cette incertitude, la +Prusse voulut gagner du temps et essaya de ruser; elle résolut +d'annoncer le désarmement tout en continuant d'armer.</p> + +<p>Par lettre autographe, Frédéric-Guillaume fit connaître à Napoléon qu'il +renonçait à créer quarante-huit bataillons nouveaux et à renforcer les +régiments de seize hommes par compagnie. Effectivement, cette mesure fut +contremandée, mais la mobilisation se poursuivit sous une autre forme. +Les ouvriers employés aux travaux des places, à la création des camps +retranchés, étaient presque tous d'anciens militaires ou de jeunes +soldats non encore réincorporés; on les avait requis pour ce service +d'État; c'était un moyen de les avoir sous la main et de pouvoir les +enrégimenter au premier signal. Ce mode d'appel fut maintenu. Tout un +monde de paysans, d'hommes du peuple, continua à s'agglomérer autour des +places, à fourmiller sous les murs de Spandau, de Colberg, de Graudentz +et de Neisse; on les y occupait à réparer les ouvrages, à en construire +de nouveaux, à remuer des terres, à élever des remparts, en les +soumettant déjà à la discipline militaire et en les astreignant à des +exercices. La Prusse ressemblait à un vaste atelier, en attendant +qu'elle devînt un camp. Pour se changer en soldats, les travailleurs +n'auraient qu'à jeter la pelle et la pioche, à prendre le fusil, à +échanger leur blouse contre la capote d'uniforme; en un clin d'oeil, +leurs innombrables équipes se transformeraient en escouades, en +compagnies, en bataillons, et feraient une armée, destinée à doubler +celle que la Prusse était légalement autorisée à tenir sous les +drapeaux<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a> +<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote318" name="footnote318"><b>Note 318: </b></a> +<a href="#footnotetag318"> +(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 26 septembre et 16 octobre 1811; +Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811, archives des affaires étrangères. +Cf. <span class="sc">Leumann</span>, II, 392-397.</blockquote> + +<p>Cependant la dépêche du 13 septembre arrivait à Saint-Marsan et +stimulait son zèle. Avec éclat, il réclama des mesures efficaces et +complètes, insistant sur la nécessité de cesser les travaux et de +renvoyer les ouvriers, ce qui arrêterait effectivement la mobilisation. +Il ne dissimula pas que la Prusse, en déclinant nos demandes, +s'exposerait à périr<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a> +<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote319" name="footnote319"><b>Note 319: </b></a> +<a href="#footnotetag319"> +(retour) </a> Maret à Saint-Marsan, 13 septembre 1811. Cf. <span class="sc">Stern</span>, +340-342.</blockquote> + +<p>La crise devenait aiguë, l'embarras des Prussiens horrible. Ils avaient +appris depuis peu de jours que Scharnhorst avait enfin reçu +l'autorisation de franchir la frontière et de s'acheminer très +mystérieusement vers Pétersbourg; à cette heure, il conférait sans doute +avec le Tsar, il emportait peut-être la promesse d'une coopération sans +réserve. Quand on semblait si près de s'entendre avec les Russes et de +pouvoir compter sur leur arrivée, il en eût par trop coûté au Roi et à +Hardenberg de se livrer à discrétion; ils prolongèrent le jeu infiniment +dangereux qui consistait à promettre sans tenir. Hardenberg déclara que +le Roi se soumettait à tout; on raconta à Saint-Marsan, on publia +qu'ordre avait été donné pour l'abandon des travaux et le licenciement +des hommes. En fait, les travaux furent suspendus à Spandau, ville +située aux portes de Berlin et sous l'oeil de la légation française; sur +tous les points où la vue de notre représentant ne pouvait s'étendre, +ils continuèrent avec un redoublement d'ardeur, par la main +d'ouvriers-soldats. Mais Saint-Marsan avait la confiance facile et la +crédulité opiniâtre; charmé de ce qui se passait à Spandau, il conclut +d'un fait isolé à une mesure d'ensemble, annonça que la Prusse rentrait +dans l'ordre, resta à son poste, reprit avec Hardenberg et le comte de +Goltz, ministre des affaires étrangères, de cordiaux rapports. Le public +de Berlin, qui avait senti planer dans l'air un grand danger, vit avec +joie s'éloigner l'orage, et la capitale prussienne, après quelques jours +d'angoisse et de fièvre, retomba à sa morne langueur<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a> +<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote320" name="footnote320"><b>Note 320: </b></a> +<a href="#footnotetag320"> +(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 21, 24 et 26 septembre. Cf <span class="sc">Stern</span>, +342-346.</blockquote> + +<p>À Berlin comme à Pétersbourg, comme partout, notre diplomatie se +laissait abuser: il était moins facile de tromper l'Empereur. Tenant à +savoir si les actes répondaient aux paroles, il mit la Prusse en +surveillance. Pour l'épier, il disposait de multiples moyens. Stettin, +Custrin, Glogau, étaient trois observatoires désignés: les commandants +de ces places furent invités à s'armer de vigilance, à examiner +minutieusement ce qui se passait autour d'eux. Une dépêche circulaire +prescrivit à nos consuls de Colberg, Stettin, Dantzick et Koenigsberg, +de s'enquérir chacun dans son ressort<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a> +<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>. Davout eut à couvrir la +Prusse entière d'un réseau d'espionnage, à centraliser les +renseignements, à en contrôler l'exactitude, à y ajouter ses +observations personnelles, et l'on pouvait compter sur l'impeccable +soldat, défiant par principe, pour regarder à fond et ne point se payer +d'apparences.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote321" name="footnote321"><b>Note 321: </b></a> +<a href="#footnotetag321"> +(retour) </a> Dépêches identiques du 1er octobre. Archives des affaires +étrangères, Prusse, 248.</blockquote> + +<p>Napoléon part lui-même pour les Pays-Bas, se rapprochant du Nord: il +commence sa tournée par les camps de Boulogne et d'Utrecht, passe aux +embouchures de l'Escaut la revue de sa flotte, s'arrête plusieurs jours +dans la grande place d'Anvers: ensuite, il visite avec l'Impératrice +Amsterdam, Rotterdam, Nimègue, reçoit les hommages contraints des +Hollandais; mais au milieu des pompes officielles, au milieu de journées +que les fêtes et de minutieuses inspections semblent entièrement +remplir, il trouve le temps de se retourner vers la Prusse, jette à +chaque instant sur elle un regard inquisiteur, prête l'oreille à tous +les bruits qui lui viennent de ce côté, attend avec impatience les +résultats de l'enquête ordonnée. Et bientôt, aux diverses étapes de sa +route, des courriers le rejoignent, lui apportant des avis de toute +provenance, lettres du maréchal, rapports militaires, rapports des +consuls, interrogatoires de courriers, bulletins de police, chiffons de +papier noircis à la hâte par les espions qui de toutes parts se tiennent +aux aguets. D'importance et de valeur inégales, ces renseignements +s'accordent tous en un point; c'est que nulle part, sauf à Spandau, les +travaux aux places n'ont cessé et les rassemblements d'hommes n'ont +disparu. À Colberg, on travaille toujours, on travaille à force, comme +si l'on avait hâte de pousser l'oeuvre à terme et de nous mettre en +présence du fait accompli; sur les autres points du littoral, même +activité; en Silésie, où l'on se croit plus loin de nous, des corps +nouvellement formés s'exercent au grand jour: la Prusse élude +évidemment ou suspend l'exécution de ses promesses<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a> +<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote322" name="footnote322"><b>Note 322: </b></a> +<a href="#footnotetag322"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, <i>Documents divers</i>, +Prusse, 248.</blockquote> + +<p>Aussitôt, le duc de Bassano, qui accompagne l'Empereur et le suit comme +son ombre, dépêche à Saint-Marsan courriers sur courriers; il lui écrit +longuement d'Anvers, le 2 octobre: d'Amsterdam, il lui envoie trois +lettres, dont deux le même jour, et dans chacune il adresse à notre +agent de sévères rappels à la clairvoyance, met la Prusse en +contradiction avec elle-même, oppose ses actes à son langage. Quel est +le motif de cette discordance? Est-ce parti-pris de nous induire en +erreur, arrière-pensée perfide? Est-ce simplement incohérence et +faiblesse, impuissance à se décider, hésitation persistante, susceptible +toutefois de céder à une prompte et vigoureuse pression? «Il y a dans +toute la conduite de la Prusse en général et dans celle que tient +particulièrement le cabinet avec vous, une obscurité, un mystère qu'il +est de votre devoir de pénétrer. Ne négligez aucun moyen pour y +parvenir, mais surtout montrez bien qu'on espérerait vainement de nous +abuser et que ce ne sont point des discours, des manifestations qu'on +demande, mais des faits positifs, un désarmement complet, absolu, sans +modifications ni réserves<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a> +<a href="#footnote313"><sup class="sml">323</sup></a>.» Si M. de Saint-Marsan obtient ce +résultat, il aura rendu à son maître un signalé service: s'il acquiert +la conviction que la cour de Berlin est systématiquement de mauvaise +foi, au moins l'Empereur saura-t-il à quoi s'en tenir, et la Prusse +subira le sort qu'elle se sera préparé. Mais surtout que notre ministre +cherche et saisisse la réalité sous de vains simulacres, qu'il ne +craigne point de se montrer trop soupçonneux, trop défiant: un nouvel +excès d'optimisme engagerait gravement sa responsabilité, en +compromettant des intérêts essentiels.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote323" name="footnote323"><b>Note 323: </b></a> +<a href="#footnotetag323"> +(retour) </a> Maret à Saint-Marsan, 13 octobre.</blockquote> + +<p>Aiguillonné par ces avertissements et ces reproches, ébranlé dans sa +confiance par d'irrécusables indices, Saint-Marsan se remet en activité. +Il s'est juré de ne plus discontinuer ses réquisitions jusqu'à ce que le +cabinet prussien se soit mis en règle, de ne lui laisser ni trêve ni +repos. Alors commence pour la Prusse un supplice sans nom. Attendant de +jour en jour une lettre de Scharnhorst et un engagement d'Alexandre, +elle ne se résigne pas encore à nous céder franchement, tout en trouvant +que la Russie met bien du temps à se décider et la laisse cruellement à +la gueule du lion. D'autre part, serrée de plus près par nos exigences +et prise à la gorge, elle se débat lamentablement sous l'étreinte: elle +cherche à se dégager en balbutiant des excuses, en alléguant de faux +prétextes, en épuisant toutes les formes et toutes les variétés du +mensonge.</p> + +<p>Hardenberg vient dire à Saint-Marsan que le Roi est plus décidé que +jamais à éloigner les ouvriers des forteresses: seulement, il répugne à +priver brusquement de tout travail ces masses d'hommes, arrachées à +leurs occupations habituelles, et craint de les jeter à la misère: en +monarque philanthrope, il voudrait les employer aux travaux de la paix, +à de grands ouvrages d'utilité publique: il songe à leur faire réparer +les chaussées, construire des ponts et creuser des canaux: c'est un +nouveau moyen de les tenir rassemblés et disponibles<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a> +<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>. Saint-Marsan +répond que ses instructions ne lui permettent pas de «concéder un seul +travailleur», que les ouvriers doivent être renvoyés jusqu'au dernier.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote324" name="footnote324"><b>Note 324: </b></a> +<a href="#footnotetag324"> +(retour) </a> Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811. Archives des +affaires étrangères, volume cité.</blockquote> + +<p>Hardenberg n'insiste pas et change de système. Pour pallier les +infractions commises à Colberg, il rejette la faute sur le général +Blücher, qui commande dans cette place et n'en fait qu'à sa tête; «ce +vieil enragé» a continué les travaux malgré la défense formelle du Roi, +sacrifiant son devoir à ses passions; mais on l'a relevé de ses +fonctions et mandé à Berlin, où il sera sévèrement admonesté.</p> + +<p>Saint-Marsan s'applaudit de voir mettre à bas un de nos adversaires +implacables: l'Empereur lui-même enregistre avec quelque satisfaction le +rappel de Blücher: mais qu'apprend-il bientôt? Suivant les avis que +fournit au duc de Bassano sa police particulière, la disgrâce de Blücher +n'est que de pure apparence. À son arrivée dans la capitale, le Roi l'a +parfaitement accueilli et l'a invité plusieurs fois à diner: on laisse +la populace organiser en sa faveur des manifestations scandaleuses; +quand il a paru «sous les Tilleuls» et s'est montré sur cette promenade +chère aux Berlinois, il a été accueilli par des bravos, des +acclamations, sous l'oeil complaisant de la police: tout ceci n'est sans +doute que le prélude de sa rentrée en scène, de sa promotion à un +commandement supérieur. Et Napoléon fulmine le billet suivant, daté de +Düsseldorf et adressé au duc de Bassano: «Écrivez au comte Saint-Marsan +qu'il doit empêcher le général Blücher d'être employé, et qu'il ne faut +pas, puisqu'on nous a donné cette raison, le justifier ensuite et +montrer par là de la mauvaise foi<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a> +<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>.» En vain Saint-Marsan +explique-t-il que les renseignements fournis au duc sont fort exagérés, +que Blücher a dîné une seule fois chez le Roi, que l'ovation sous les +Tilleuls s'est réduite au salut réglementaire de quelques officiers, que +le général se montre peu et passe ses journées au Casino à jouer au +whist et à jouer petit jeu<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a> +<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>, Napoléon n'en persiste pas moins et +avec toute raison à se défier de la Prusse et de ses hypocrites +complaisances.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote325" name="footnote325"><b>Note 325: </b></a> +<a href="#footnotetag325"> +(retour) </a> <i>Corresp</i>., 18234.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote326" name="footnote326"><b>Note 326: </b></a> +<a href="#footnotetag326"> +(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 10 novembre. <span class="sc">Stern</span>, 369.</blockquote> + +<p>Il vient d'apprendre, à la vérité, que les travaux ont réellement cessé +sur plusieurs points: les ouvriers ont quitté les chantiers, mais nul ne +les a vus rentrer dans leurs foyers. Que sont-ils devenus? Un de nos +consuls, celui de Stettin, fournit le mot de l'énigme: il a découvert +que les ouvriers éloignés de Colberg, au lieu d'être renvoyés chez eux, +ont été simplement disséminés dans un rayon de quelques milles autour de +la ville: là, on les tient cantonnés dans les villages, dissimulés dans +les bois, tout prêts à se réunir de nouveau: «Ainsi, d'un coup de +sifflet, le gouvernement prussien est encore le maître d'avoir à Colberg +le même nombre d'hommes qu'auparavant<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a> +<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>.» Comme d'autres +renseignements ne sont ni moins précis ni moins accusateurs, comme il en +est aussi de plus vagues et même de contradictoires, Napoléon veut en +avoir le coeur net, pouvoir condamner la Prusse en pleine connaissance +de cause, s'il la trouve en faute: il fait demander par Saint-Marsan que +le secrétaire de notre légation, M. Lefebvre, soit autorisé à parcourir +toutes les provinces et à visiter toutes les places, à voir de ses yeux +ce qui s'y passe.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote327" name="footnote327"><b>Note 327: </b></a> +<a href="#footnotetag327"> +(retour) </a> Rapport du 20 octobre, archives des affaires étrangères, +volume cité. Cf. <span class="sc">Duncker</span>, 392.</blockquote> + +<p>Devant ce comble d'exigence, Frédéric-Guillaume eut un mouvement de +révolte. Il tressaillit sous l'outrage et se retrouva pour quelques +heures une âme de roi: se prêter à la vérification demandée, c'était +admettre que l'on pût révoquer en doute sa parole de Hohenzollern et le +soupçonner de parjure: plutôt mourir que d'accepter cette honte! Il +déclara qu'il ne voulait point se dégrader aux yeux de son peuple, aux +yeux de ses troupes, et Hardenberg notifia ce refus par un billet assez +sec<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a> +<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote328" name="footnote328"><b>Note 328: </b></a> +<a href="#footnotetag328"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, volume cité.</blockquote> + +<p>La nuit passa ensuite sur ce coup de tête, avec son cortège de +réflexions sinistres: le Roi sentait peser sur lui l'armée de Davout: +autour de lui, il apercevait la meute de nos alliés, prêts à la curée: +dans huit jours, s'il résistait, les sonneries françaises retentiraient +à son oreille, et les canons ennemis rouleraient lourdement sur le pavé +de sa capitale. Hardenberg, moins fier encore que lui et plus faux, le +conjura de plier une fois de plus, pour mieux se redresser ensuite; et +le misérable monarque céda, s'humilia, vint à résipiscence. M. Lefebvre +reçut licence d'aller où il voudrait, avec des passeports prussiens, +sous couleur d'inspecter nos consulats; on prit seulement de sournoises +précautions pour lui laisser voir le moins de choses possible, en ayant +l'air de tout lui montrer. Hardenberg redemanda piteusement à +Saint-Marsan son billet et le pria de taire à l'Empereur sa velléité de +désobéissance<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a> +<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote329" name="footnote329"><b>Note 329: </b></a> +<a href="#footnotetag329"> +(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, dépêche du 20 octobre, lettre +confidentielle du 23.</blockquote> + +<p>Tandis que le commissaire français commençait sa tournée, +Frédéric-Guillaume errait entre Charlottenbourg et Potsdam, tournant +autour de sa capitale ou piétinant sur place, dévorant ses humiliations, +abreuvé de dégoûts et rongé d'impatience. Hardenberg écrivait à +Pétersbourg, demandant, implorant, réclamant une réponse: pour Dieu, que +l'on consente enfin à parler, à faire connaître si la Prusse peut +compter sur l'entrée des Russes en Allemagne; au contraire, le Roi +doit-il se considérer comme délaissé et s'asservir à des nécessités +cruelles? Quelle que soit la décision à prendre, elle ne saurait tarder +davantage: la Prusse se meurt d'anxiété: «l'incertitude nous tue<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a> +<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote330" name="footnote330"><b>Note 330: </b></a> +<a href="#footnotetag330"> +(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 391.</blockquote> + +<p>Ce qui ajoutait aux complications et aux périls de l'heure présente, +c'était que Napoléon, afin de mieux éprouver la Prusse et de voir plus +clair dans son coeur, avait enfin expédié à Saint-Marsan les pouvoirs +nécessaires pour traiter de l'alliance: son système consistait toujours +à tranquilliser d'une part, tandis qu'il menaçait de l'autre. Le +ministère prussien était intimement résolu à ne point s'engager avec +nous, tant qu'il lui resterait espoir de signer le pacte en préparation +avec Alexandre. Mais comment éluder nos offres, après les avoir +sollicitées à genoux? comment traîner en longueur une négociation si +ardemment réclamée, sans se condamner soi-même et se convaincre +d'imposture?</p> + +<p>À l'annonce des pouvoirs, Hardenberg se fit un masque d'homme satisfait: +enfin, disait-il, l'Empereur consentait à accepter la Prusse pour alliée +et à la tirer d'inquiétude: et l'air de soulagement avec lequel il +prononçait ces paroles, son visage épanoui, son gros rire, contrastaient +avec l'humeur sombre des jours précédents: son contentement allait +jusqu'à «l'hilarité<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a> +<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>». Le 29 octobre, Goltz et lui se réunirent en +conférence avec Saint-Marsan pour écouter les propositions de la France. +Napoléon offrait à la Prusse de l'admettre dans la ligue du Rhin ou de +signer avec elle une alliance particulière: on y joindrait très +secrètement une convention pour le cas de guerre avec la Russie, et déjà +le cabinet français en traçait les principales lignes. Tout le +territoire prussien serait ouvert à nos troupes et pris par elles en +dépôt, à l'exception de la Silésie, où le Roi pourrait se retirer: ses +troupes disparaîtraient des espaces occupés et se laisseraient consigner +dans deux ou trois places: le contingent auxiliaire serait fixé à vingt +mille hommes, que Napoléon emploierait à sa guise<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a> +<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote331" name="footnote331"><b>Note 331: </b></a> +<a href="#footnotetag331"> +(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 27 octobre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote332" name="footnote332"><b>Note 332: </b></a> +<a href="#footnotetag332"> +(retour) </a> Instructions générales et particulières pour le comte de +Saint-Marsan, en date du 22 octobre 1811, publiées par <span class="sc">Stern</span>, 350-366.</blockquote> + +<p>Ces conditions furent transmises au Roi, qui ne les jugea pas absolument +inacceptables: il s'était attendu à pis, et dès lors l'idée de subir +l'alliance française lui fit un peu moins horreur. Mais Scharnhorst +annonçait enfin des résultats et prévenait en même temps de son retour +imminent. On résolut de l'attendre pour se décider. Sous divers +prétextes, les conférences avec Saint-Marsan furent suspendues: on gagna +successivement quatre jours, puis deux, vingt-quatre heures enfin. +Pendant ce temps, Scharnhorst se rapprochait de la capitale, s'y faisait +précéder par un rapport et par le texte d'une convention qu'il avait +conclue avec le Tsar sous réserve de la ratification royale, arrivait +enfin lui-même pour rendre compte de sa mission: dans l'acte qu'il avait +signé, dans ses écrits, dans ses paroles, le Roi allait-il trouver une +indication déterminante, une règle et une sûreté pour l'avenir?</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Scharnhorst avait mis à remplir sa tâche tout son zèle, tout son coeur, +toute son indomptable énergie. Fatigues, dégoûts, misères physiques et +angoisses morales, rien ne l'avait rebuté. S'étant jeté en Russie sous +un nom d'emprunt, il lui avait fallu, pour se mieux dissimuler, +s'écarter des grandes routes, éviter d'employer la poste; il n'avait +atteint Pétersbourg qu'au bout de deux semaines, bien qu'il voyageât +nuit et jour, durement cahoté sur de lourds chariots de paysan. À +Pétersbourg, il était descendu ou plutôt s'était caché chez un ancien +valet de chambre de l'Empereur. Là, il avait eu à attendre huit jours +une audience. Enfin, le 4 octobre, on l'avait mené par des chemins de +traverse au château de Tsarskoé-Selo, où l'Empereur s'était rendu de son +côté mystérieusement. Il y avait eu entre eux plusieurs rencontres, +échange de communications verbales et écrites<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a> +<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote333" name="footnote333"><b>Note 333: </b></a> +<a href="#footnotetag333"> +(retour) </a> Le récit de la mission de Scharnhorst figure dans +<span class="sc">Duncker</span>, 418-423, et avec plus de détails dans <span class="sc">Lehmann</span>, 402-415.</blockquote> + +<p>Au début, Alexandre s'était montré froid, réservé, peu accessible aux +raisonnements et aux instances. Comme il tenait essentiellement à +retarder sa rupture avec la France jusqu'après conclusion de sa paix +avec les Turcs, les empressements de la Prusse, cette alliance qui lui +venait trop tôt et le tirait au combat, dérangeaient ses calculs. Déjà, +à l'annonce des premiers armements, il avait supplié le Roi et son +conseil de les discontinuer, de ne pas s'exposer témérairement, de ne +point attirer la foudre; il leur conseillait encore d'éviter toute +apparence de concert avec lui, de montrer quelque déférence aux volontés +de l'Empereur. Tout autant qu'à Napoléon, la Prusse lui semblait +incommode et gênante: à l'un et à l'autre, cette malheureuse nation se +rendait à charge par ses agitations, ses mouvements désordonnés, ses +affolements: tous deux cherchaient actuellement à l'immobiliser, en se +réservant de l'employer dans l'avenir.</p> + +<p>Alexandre convenait avec Scharnhorst que la guerre était inévitable: +elle serait terrible et déciderait de tout: raison de plus, suivant lui, +pour ne pas engager à contretemps cette suprême partie. Il témoignait +toujours pour le Roi d'une tendre compassion, offrait un traité secret, +promettait de considérer toute invasion du territoire prussien comme une +attaque contre lui-même: seulement, dès que Scharnhorst le pressait de +concerter pratiquement l'action à deux, il se montrait plus disposé à +soulever des difficultés qu'à les résoudre. Il permit pourtant à +Scharnhorst de lui communiquer les idées conçues à Berlin, relativement +à la conduite de la guerre, et développa ensuite celles que Pfühl lui +avait suggérées: le plan prussien et le plan russe furent exposés et +comparés.</p> + +<p>D'après le premier, dès que la Prusse serait attaquée, les armées russes +auraient à s'élancer de leurs frontières et à courir sur la Vistule: +elles ne s'arrêteraient pas à ce fleuve, mais le franchiraient: se +déployant entre la Vistule et l'Oder, se liant par leur droite et leur +gauche aux positions prussiennes de Poméranie et de Silésie, appuyant +leurs ailes à deux groupes de forteresses et de troupes alliées, elles +feraient front à l'ennemi et tenteraient hardiment le sort des +batailles: l'exemple du passé les montrait capables de se mesurer en +ligne avec Napoléon, à condition de bien choisir leur terrain et de ne +point retomber dans certaines erreurs de tactique: elles tâcheraient de +recommencer Eylau et d'éviter Friedland. Quant au plan russe, tel qu'il +avait été arrêté en juin, on se rappelle qu'il ne comportait +qu'accessoirement une pointe préalable dans la Prusse orientale et en +Pologne, une sorte de reconnaissance renforcée, à laquelle succéderait +un recul volontaire, un repliement progressif jusqu'aux positions où +l'on attendrait l'ennemi, déjà affaibli par une marche épuisante et +harcelée. Il n'était pas question, à moins de circonstances +exceptionnellement favorables, de jonction entre les armées russes et +prussiennes, celles-ci devant se renfermer dans les places du royaume, +s'y défendre le plus longtemps possible et maintenir sur les côtés de la +route que suivrait la Grande Armée quelques postes hostiles.</p> + +<p>Scharnhorst soumit ce plan à une critique raisonnée. En particulier, il +fit sentir qu'accepter <i>à priori</i> la nécessité de la retraite à +l'approche des Français, ce serait leur abandonner tout le plat pays +prussien, avec ses ressources fort appréciables. Quant aux troupes +prussiennes, confinées dans quelques forteresses, isolées et +immobilisées, elles succomberaient tôt ou tard, et la monarchie, après +s'être inutilement dévouée pour la cause commune, n'aurait plus qu'à se +constituer prisonnière. En termes audacieusement nets, Scharnhorst +expliqua que la Prusse ne pouvait se condamner à ce rôle ingrat et +sacrifié, s'assimiler à un poste perdu que l'on abandonne au milieu des +masses ennemies pour retarder leur marche en se laissant détruire. Si le +Tsar persistait dans ses intentions, le Roi n'aurait plus qu'à tenter la +seule voie de salut qui lui resterait ouverte, à écouter les offres de +la France.</p> + +<p>À ce langage, Alexandre comprit que la Prusse lui mettait le marché à la +main et ne lui laissait d'autre alternative que de venir à elle ou de +l'avoir pour ennemie. Or, dans la guerre future, où Napoléon disposerait +de masses énormes et posséderait incontestablement l'avantage du nombre, +quatre-vingt à cent mille Prussiens, bien armés, bien munis, enflammés +de patriotisme et de haine, n'étaient nullement pour les Russes un +appoint à dédaigner. Puis, si le Tsar laissait cette force passer à +l'ennemi, cette défection serait d'un fâcheux exemple et pourrait en +entraîner d'autres; elle faciliterait la coalition dont Napoléon +cherchait à envelopper son rival. Devant ces perspectives redoutables, +Alexandre se sentit ému et fléchit; peu à peu, avec hésitation et +regret, il consentit à modifier son plan encore une fois, se laissa +ramener à l'idée de la marche en avant, en se réservant de ne point +dépasser certaines limites. Il ne se refusa plus à signer avec la Prusse +une convention militaire qui lierait les deux armées et associerait dans +une certaine mesure leur fortune. Scharnhorst fut mis en rapport avec le +ministre de la guerre Barclay de Tolly, avec le chancelier Roumiantsof; +dans une série de laborieuses conférences, la convention fut longuement +discutée, établie article par article et, le 17 octobre, enfin +signée<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a> +<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote334" name="footnote334"><b>Note 334: </b></a> +<a href="#footnotetag334"> +(retour) </a> Le texte en a été publié par <span class="sc">Martens</span>, <i>Traités de la +Russie</i>, VII, 24-37. Cf. <span class="sc">Lehmann</span>, 412-415.</blockquote> + +<p>D'après cet acte, si Napoléon, malgré l'attitude correcte et réservée +qu'observeraient les deux puissances, faisait mine d'occuper une partie +quelconque du territoire prussien ou prenait une attitude par trop +menaçante, les armées russes s'ébranleraient et, avec toute la célérité +possible, s'avanceraient sur la Vistule. Elles chercheraient même, +autant que les circonstances s'y prêteraient, à franchir ce fleuve, +mais Alexandre ne prenait à cet égard aucun engagement positif: il avait +fait supprimer de la convention un article qui l'eût obligé à pousser +jusqu'en Silésie une partie de ses troupes. Les Prussiens, fuyant devant +l'envahisseur, se glissant entre ses colonnes, courraient au-devant de +leurs auxiliaires et chercheraient à les joindre: si la rapidité de +l'invasion ne permettait point ce rapprochement, ils se rejetteraient +alors dans les places de la Poméranie ou de la Silésie, où leur +résistance serait facilitée par la proximité des Russes, établis sur la +Vistule.</p> + +<p>Afin que ces derniers atteignissent plus rapidement le fleuve, +Scharnhorst avait demandé que les armées du Tsar, actuellement rangées à +cinq marches de la frontière, reçussent d'avance et éventuellement +l'ordre d'entrer en Pologne et en Allemagne, dès que les autorités +prussiennes leur feraient signe et réclameraient leur présence. +Alexandre n'avait jamais voulu reconnaître à des autorités étrangères le +droit de réquisitionner ses troupes: il avait été convenu seulement que +celles-ci se mettraient en marche huit jours au plus tard après que leur +gouvernement aurait été prévenu du danger par le roi de Prusse ou ses +généraux. Une seule portion des États prussiens serait immédiatement +sauvegardée. Dès à présent, un corps de douze bataillons et huit +escadrons serait placé en avant et en dehors de l'alignement, posté sur +l'extrême bord de la frontière, près de l'endroit où la pointe de la +Prusse orientale s'allonge entre la mer et les possessions moscovites. +Aussitôt que les hostilités auraient commencé, ce corps franchirait les +limites, viendrait couvrir Koenigsberg et protégerait contre un coup de +main cette ville importante, menacée à la fois par la garnison française +de Dantzick et les Polonais de Varsovie. À défaut de Berlin, qui serait +abandonné dès le premier moment, Alexandre s'engageait à conserver au +Roi une autre capitale, le berceau de la Prusse, où il pourrait +transférer sa résidence, son gouvernement, et s'abriter de l'invasion.</p> + +<p>Telles étaient les concessions que Scharnhorst avait arrachées au +gouvernement russe. Si la convention de Pétersbourg, à laquelle devait +se joindre un traité d'alliance, eût été ratifiée à Berlin, comme +Napoléon aurait incontestablement foncé sur la Prusse restée en armes, +la guerre aurait été avancée de sept mois: les opérations se fussent +engagées sur la basse Vistule: l'Empereur aurait eu à recommencer vers +la fin de 1811 sa campagne de 1807, au lieu de voir l'année suivante +s'ouvrir devant lui les profondeurs de la Russie: ce qu'il craignait +l'eût vraisemblablement sauvé.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>La convention militaire de Pétersbourg, avec ses réticences et ses +réserves, ne fit pas cesser les hésitations du Roi: elle le jeta au +contraire dans d'affreuses perplexités. En août, s'il s'était jeté vers +Pétersbourg avec quelque résolution, au lieu de se tourner vers la +France, c'était que les dispositions présumées de Napoléon ne lui +laissaient plus le choix. Supposant que l'Empereur ne le voulait point +pour allié et méditait de le détrôner, il n'avait vu d'autre parti à +prendre qu'un recours désespéré à la Russie. Maintenant, les offres +assez précises de la France, en lui rendant l'option, renouvelaient son +embarras: retrouvant la liberté de ses décisions, il semblait incapable +d'en user, et l'on eût dit que choisir entre les deux voies qui +s'ouvraient devant lui, à ce tournant suprême de sa destinée, excédât +ses forces. Il ne croyait guère, il n'avait jamais cru à la possibilité +de résister au vainqueur d'Iéna avec de sérieuses chances de succès. +S'insurger contre l'invincible capitaine, avec l'appui même de quelques +forces russes, ne serait-ce point courir à la mort? D'autre part, +s'assujettir à Napoléon, ne serait-ce point la mort aussi, moins rapide +sans doute, mais lente et ignominieuse? Les propositions de l'Empereur +ne cachaient-elles point un piège, l'intention abominable de se faire +livrer la Prusse pour la frapper ensuite sans défense, après s'être +servi d'elle et l'avoir courbée à une avilissante besogne? N'apercevant +dans chaque direction que sujets d'épouvante, Frédéric-Guillaume +n'arrivait pas à distinguer de quel côté le péril était moindre, à se +faire une opinion, à prendre un parti: «Ce serait presque à tirer au +sort,--disait-il éperdu,--à moins que la Providence ne nous éclaire +particulièrement<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a> +<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>.» Au milieu des combats intérieurs qui le +déchiraient, sa tête se perdait, un vertige le prenait. Tandis que +Saint-Marsan, sur la foi de renseignements trompeurs, le croyait +rasséréné, confiant «et fort gai<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a> +<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>», l'infortuné monarque écrivait à +Hardenberg, le 31 octobre: «Il me semble que je suis dans un accès de +fièvre chaude: autour de moi, je vois de tous côtés s'ouvrir des +abîmes<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a> +<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote335" name="footnote335"><b>Note 335: </b></a> +<a href="#footnotetag335"> +(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 402.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote336" name="footnote336"><b>Note 336: </b></a> +<a href="#footnotetag336"> +(retour) </a> Lettre à Maret, 1er novembre 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote337" name="footnote337"><b>Note 337: </b></a> +<a href="#footnotetag337"> +(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 402.</blockquote> + +<p>À la fin, malgré les efforts de Hardenberg, qui montrait plus de fermeté +et de suite dans les idées, il laissa entendre qu'il se jugeait condamné +à l'alliance française<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a> +<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>. Les réponses de la Russie, disait-il, +n'étaient que relativement réconfortantes: cette puissance s'engageait à +couvrir une moitié à peine de la monarchie. Ses troupes marcheraient +sans doute sur la Vistule: marcheraient-elles avec l'activité désirable? +Alexandre s'était laissé forcer la main: ne saisirait-il pas la première +occasion pour se replacer sur le terrain strictement défensif qu'il +avait quitté à son corps défendant? Frédéric-Guillaume faisait valoir +toutes ces considérations, qui étaient assurément d'un grand poids: au +fond, peut-être eût-il été fâché que les Russes se fussent montrés par +trop rassurants et eussent enlevé ainsi toute excuse à sa timidité. À +cet instant critique, c'est surtout dans un vice irrémédiable de son +caractère qu'il faut chercher son principal mobile. Un penchant naturel +porte les esprits faibles et irrésolus, en temps de crise, à préférer le +parti qui leur offre un peu de sécurité immédiate: ils s'estiment +heureux d'obtenir un sursis au péril, un répit dans l'angoisse, et ne +regardent pas plus loin; ils se cherchent un lendemain plutôt qu'un +avenir. L'alliance de Napoléon offrait au Roi cet avantage éphémère, car +il était évident que l'Empereur, après avoir reçu la soumission de la +Prusse, la laisserait vivre ou au moins végéter quelque temps: +Frédéric-Guillaume verrait s'ouvrir devant lui une période de +tranquillité relative. Par ce motif, à l'instant où les plus audacieux +d'entre ses généraux et ses ministres, nantis des engagements russes, se +flattaient de l'amener au but de leurs efforts, il leur glissait des +mains; hissé péniblement par eux jusqu'à un parti d'énergie et de +vigueur, il ne parvenait plus à s'y tenir, retombait au plus bas de la +faiblesse et se laissait choir dans l'alliance française. Le parti de +l'action avait à peu près gagné sa cause à Pétersbourg: il la reperdait +à Berlin.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote338" name="footnote338"><b>Note 338: </b></a> +<a href="#footnotetag338"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 413-414.</blockquote> + +<p>Ce parti ne se tint pas pour battu et se rattacha à un dernier espoir. +En expliquant les raisons qui le faisaient incliner vers la France, le +Roi avait formulé une réserve; reprenant un de ses thèmes favoris, il +laissait entendre que tout changerait de face à ses yeux si l'Autriche, +à l'exemple du Tsar, consentait à le protéger contre une attaque, à le +soutenir sur sa gauche, et mettait un second étai à sa monarchie +branlante. Hardenberg, qui se croyait des raisons pour ne point +désespérer de l'Autriche, le prit au mot: il proposa d'adresser à Vienne +un suprême appel, et le résultat de fiévreuses controverses fut en somme +l'adoption d'un parti qui laissait tout en suspens, ne préjugeait rien +et retardait encore la décision finale. Les conférences avec +Saint-Marsan furent reprises le 6 novembre. Afin de pouvoir conclure +avec la France, si le besoin s'en faisait absolument sentir, on entama +une discussion plus sérieuse. En même temps, Scharnhorst dut se remettre +en route et filer par la Silésie vers la frontière autrichienne. +Voyageant avec plus de mystère encore que durant sa course précédente, +évitant de s'acheminer directement à son but, déjouant l'espionnage +français par des détours et des crochets, s'affublant d'un faux nom, se +travestissant, se grimant de son mieux, il se glisserait subrepticement +jusqu'à Vienne: là, il dévoilerait franchement aux Autrichiens +l'embarras de la Prusse et l'horreur de sa position, confierait à leur +discrétion les offres russes, dont il ferait sentir à la fois la valeur +et l'insuffisance, et supplierait l'empereur François de consentir à un +pacte de défense mutuelle entre les deux cours germaniques. La solution +n'était plus à Pétersbourg, elle était à Vienne: c'est là que le +chevalier errant de la bonne cause l'irait chercher<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a> +<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote339" name="footnote339"><b>Note 339: </b></a> +<a href="#footnotetag339"> +(retour) </a> <span class="sc">Lehmann</span>, 429-435. <span class="sc">Duncker</span>, 418-423.</blockquote> + +<p>Frédéric-Guillaume s'était prêté à cette démarche par acquit de +conscience, afin de prouver qu'il n'avait négligé aucun moyen de se +soustraire à l'odieuse alliance. Au fond de l'âme, il n'attendait plus +rien de l'Autriche ni de personne. Son noir pessimisme voyait plus clair +que l'ardeur et l'exaltation de ses entours: il avait trop expérimenté à +ses dépens l'égoïsme des cabinets pour croire que la Prusse, dans sa +profonde détresse, recueillerait autre chose à Vienne que de vaines +condoléances: d'une façon générale, les cruautés du sort l'avaient +déshabitué de croire au bonheur: en tout ce qu'il entreprenait, il se +jugeait poursuivi par un destin contraire et présageait l'issue la moins +favorable.</p> + +<p>Si sombres que fussent ses prévisions, elles n'allaient pas jusqu'à lui +faire discerner le péril suspendu depuis quelques jours sur sa tête, le +plus grand, le plus terrible qui eût jamais menacé sa couronne et sa +dynastie. Napoléon, ayant acquis de plus en plus la preuve que la Prusse +le trompait et continuait ses préparatifs militaires, venait enfin de +perdre patience: il s'occupait à réaliser ses menaces.</p> + +<p>Les premiers rapports de M. Lefebvre ne l'avaient nullement satisfait. +Arrivé à Colberg, l'inspecteur français avait remarqué chez les +autorités une tendance évidente à se cacher de lui; malgré de savantes +précautions, il avait aperçu des ouvriers au travail, des soldats en +grand nombre, un entassement d'hommes et de matériel, des redoutes +continuant à pousser du sol autour de l'enceinte<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a> +<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>. Nos agents du +littoral signalaient un effort ininterrompu pour approvisionner et armer +les places. L'un d'eux dénonçait le passage de pesants chariots, traînés +à neuf chevaux; ces véhicules, allant vers Colberg, portaient chacun une +caisse énorme, soi-disant remplie de marchandises, et ces caisses--on en +avait acquis la preuve--contenaient chacune un canon, soigneusement +emballé et rendu invisible sous son enveloppe de bois<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a> +<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>: ainsi, tout +regard jeté sur la Prusse la surprenait en flagrant délit de fourberie. +De plus, l'empereur Napoléon, qui avait appris la suspension des +pourparlers avec Saint-Marsan et ignorait encore leur reprise, avait +reçu de ces lenteurs une impression parfaitement justifiée d'irritation +et de méfiance. Pour achever de l'exaspérer, la nouvelle d'un important +succès des Russes sur le Danube, en avant de Rouchtchouk, lui arrivait +au même moment: sa colère éclatait en exclamations furibondes contre ces +«chiens, ces gredins de Turcs<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a> +<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>», qui s'étaient laissé battre; mais +elle tendait à se détourner contre la Prusse, sous l'empire d'un +raisonnement prévoyant. Croyant les Turcs plus battus encore et plus +découragés qu'ils ne l'étaient, jugeant impossible d'empêcher désormais +leur paix avec le Tsar, il craignait que les Russes, débarrassés de la +diversion orientale, ne s'enhardissent à se jeter en Allemagne et à +commencer la guerre en soulevant la Prusse, qui leur tendait +frauduleusement la main. Pour leur enlever ce point d'appui, il songeait +à le supprimer radicalement, à en finir avec la Prusse, puisqu'elle +voulait absolument se perdre: «Je vois, disait-il, tant de mauvaise foi +et d'incertitude dans ce cabinet que je crois qu'il sera impossible +d'empêcher sa ruine<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a> +<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>.» Et, sans s'arrêter encore à une détermination +ferme, il se mettait en mesure de frapper. Comme la Prusse, mieux armée +que deux mois auparavant, opposerait peut-être une résistance un peu +plus sérieuse, il ne voulait plus abandonner l'entreprise aux libres +inspirations de Davout: le 14 novembre, revenu de son voyage, il +invitait le maréchal à préparer d'avance et à lui soumettre un projet +d'opérations dont le but serait d'envahir brusquement la Prusse et de +tout enlever, roi, cour, gouvernement, administration, armée, en un seul +coup de filet<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a> +<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote340" name="footnote340"><b>Note 340: </b></a> +<a href="#footnotetag340"> +(retour) </a> «À peine nous venions de rentrer dans les dunes,--écrit +Lefebvre le 27 octobre,--que nous nous trouvâmes au milieu d'une espèce +de forêt de bois coupé: des ouvriers travaillaient à faire des fascines: +ils étaient en assez grand nombre. Le général Tauenzien (gouverneur de +la place) me parut extrêmement embarrassé de cette découverte. Nous +poussâmes plus loin et nous découvrîmes bientôt d'autres travailleurs +occupés, en assez grand nombre, à former une chaussée qui doit aboutir +d'un côté à la grande route de Colberg, et de l'autre au fort dont j'ai +parlé plus haut... Elle est visiblement destinée au service de cette +redoute... M. le comte de Tauenzien, qui, si j'en ai bien jugé, ne +s'attendait pas à cette découverte, en demeura fort embarrassé. Il dit +quelques mots pour justifier la construction de cet ouvrage; les +expressions ne vinrent pas: il paraissait être à la torture. Nous +traversâmes d'un bout à l'autre cette chaussée fort silencieusement, et +nous rentrâmes à la nuit tombante. J'avais vu tous les travaux +extérieurs, non en détail, car je dois observer que nous n'approchions +qu'à une certaine distance des redoutes. Lorsque les objets commençaient +à être trop visibles et distincts, l'ordre était bien vite donné au +cocher de rebrousser chemin.» Archives des affaires étrangères, Prusse, +249.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote341" name="footnote341"><b>Note 341: </b></a> +<a href="#footnotetag341"> +(retour) </a> Rapport du consul de Stettin, 28 octobre. Archives des +affaires étrangères, volume cité. Cf. <i>Corresp.</i>, 18241.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote342" name="footnote342"><b>Note 342: </b></a> +<a href="#footnotetag342"> +(retour) </a> Rapport de Tchernitchef, 18 décembre, volume cité, p. +266. Napoléon écrivait à Davout: «Les Russes ont eu de grands succès sur +les Turcs, qui se sont comportés comme des bêtes brutes. Je vois la paix +sur le point de se conclure.» <i>Corresp.</i>, 18259.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote343" name="footnote343"><b>Note 343: </b></a> +<a href="#footnotetag343"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18259.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote344" name="footnote344"><b>Note 344: </b></a> +<a href="#footnotetag344"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>Le maréchal ne connaissait que sa consigne. Celle-ci étant actuellement +d'aviser aux moyens de détruire un État, cette Prusse qu'il sentait +menteuse, perfide et toujours prête à profiter du moindre insuccès de +nos armes pour nous sauter à la gorge, il appliqua à la tâche prescrite +toutes les forces d'un esprit familiarisé de longue date avec les +violences et les ruses de la guerre. Aucun scrupule ne l'arrêta dans la +poursuite du but proposé à son dévouement et à son patriotisme, et ce +doit être pour nous un sujet d'affliction que l'atrocité des moyens à +employer n'ait point révolté et fait hésiter sa grande âme. Il conçut, +élabora minutieusement et adressa à l'Empereur, le 25 novembre, tout un +plan pour la surprise et l'anéantissement de la Prusse: ce plan était +effroyable.</p> + +<p>Au jour fixé, la division Friant avec les chasseurs à cheval de +Bordesoulle, la division Gudin entraînant à sa suite deux divisions de +cuirassiers et plusieurs corps de réserve, les divisions Morand et +Compans avec leurs annexes, entameraient circulairement le territoire +prussien: la première, descendant du Mecklenbourg où elle était +cantonnée, se jetterait sur Stettin et la ligne de l'Oder; la seconde +déboucherait de Magdebourg, cernerait Spandau et ferait main basse sur +Berlin; les deux autres agiraient dans l'espace intermédiaire, des +détachements westphaliens coopérant à tous ces mouvements. Afin de ne +point donner tout de suite trop d'alarme, on ferait dire à Berlin que +les Russes avaient envahi la Pologne, et qu'en conséquence les troupes +françaises empruntaient le sol prussien pour marcher contre eux. «On +chargerait même un officier intelligent de donner verbalement ces +assurances, et, pour mieux y faire croire, cet officier serait trompé +lui-même<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a> +<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a> +.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote345" name="footnote345"><b>Note 345: </b></a> +<a href="#footnotetag345"> +(retour) </a> Le projet de Davout, dont nous donnons de larges +extraits, figure aux archives nationales, AF, IV, 1656.</blockquote> + +<p>Le maréchal arriverait alors de sa personne à Stettin, avec une partie +de sa 5e division, celle de Desaix, et présiderait à l'oeuvre de +destruction. «On empêcherait les Prussiens de se rallier. On désarmerait +toutes les troupes, les détachements isolés, et on arrêterait les +convois. Des ordres sévères seraient donnés aux autorités pour empêcher +les congés (les hommes en congé), les recrues et les travailleurs de +rejoindre.» En même temps, le jour même ou le lendemain de notre entrée, +Poniatowski partirait de Thorn avec tous ses régiments, s'élèverait le +long de la basse Vistule et viendrait s'y joindre à la division +Grandjean sortie de Dantzick, de manière à fermer le cercle, à empêcher +toute fuite, à intercepter toute communication entre le centre de la +monarchie, pris et écrasé dans l'étau, et les provinces orientales.</p> + +<p>Jusqu'au moment de l'exécution, le plus grand secret serait observé: «Il +ne serait confié qu'à la dernière extrémité, poursuit le maréchal, et à +ceux qui doivent le connaître. Je prendrais la précaution de tromper +même les divisions Friant, Morand, Gudin, Compans, etc., sur le but de +la marche. Ce ne serait que le jour où tout concourrait au plan pour +désorganiser l'armée prussienne, que les troupes connaîtraient le +véritable objet... Les Saxons ne recevraient l'ordre de se mettre en +mouvement pour se porter sur Glogau que le jour à peu près où nous +arriverions sur l'Oder. Jusque-là, tout serait dans le plus grand calme, +et ce calme contribuera beaucoup à faire prendre le change aux +Prussiens. Je proposerais de prendre deux ou trois régiments de +cavalerie saxonne, un ou deux régiments d'infanterie et une ou deux +batteries d'artillerie légère de cette nation pour garder les routes de +Berlin en Saxe, et arrêter tout ce qui voudrait se sauver par là, même +les individus, dont on saisirait les papiers avec le plus grand soin. On +s'emparera de beaucoup de boute-feux, et on saisira des papiers qui +donneront de bons renseignements sur leurs projets. Cette troupe se +mettrait le plus tôt possible en communication avec la colonne du +général Gudin et agirait suivant les circonstances, s'emparerait de +Crossen, etc.</p> + +<p>«Je dois poser l'hypothèse où le Roi pourrait être surpris dans Berlin: +sa prise serait si importante que je suppose qu'il ne faudrait pas la +manquer.</p> + +<p>«Je demanderai aussi l'intention de Votre Majesté sur tous les ministres +étrangers qui seraient à Berlin: la présence de ces gens-là y est +toujours très nuisible.</p> + +<p>«Je propose d'arrêter tous les courriers étrangers venant de ou allant à +Pétersbourg et de saisir leurs dépêches, en y mettant toutes les +convenances possibles.</p> + +<p>«Par ce projet, Sire, j'évite de mettre qui que ce soit dans la +confidence; ainsi le prince Poniatowski lui-même n'y serait qu'en +recevant des ordres. Ce n'est pas que je me méfie de lui; je le regarde +comme un homme d'honneur et dévoué à Votre Majesté, mais une lettre peut +traîner, et il y a dans ce pays-là des femmes bien adroites.</p> + +<p>«On peut espérer que le résultat sera une désorganisation parfaite, et +que personne en Prusse ne saura ce qu'il a à faire ni l'état des choses, +puisque les courriers seront presque tous interceptés.»</p> + +<p>Au besoin, pour éviter de la part des garnisons toute velléité de +résistance, on fabriquerait avec beaucoup de soin un faux traité, +portant que le Roi, décidé à faire étroitement cause commune avec la +France, consentait à nous livrer momentanément les places de sa +monarchie, les ouvrages, les points fortifiés. Sur la présentation de +cette pièce, toutes les portes s'ouvriraient devant nous, toutes les +ressources nous seraient livrées. On ferait croire aux troupes +prussiennes qu'elles allaient être conduites en Silésie et là restituées +à leur maître; ce ne serait qu'après s'être remises entre nos mains +qu'elles connaîtraient leur sort et se sentiraient prisonnières.</p> + +<p>«Je sais bien, ajoute le maréchal, qu'aucun mot de ce projet n'a le +cachet de la bonne foi; mais on ne ferait qu'user de représailles envers +le gouvernement prussien. C'est par ce motif que je le propose, et parce +qu'il remplirait les intentions de Votre Majesté, de rendre, le plus +possible, l'initiative profitable. Il peut se faire que Votre Majesté +rejette la plus grande partie des idées comprises dans ce projet, +surtout celles relatives à un faux traité; mais cela peut se modifier. +Ce qui m'a fait naître cette idée, c'est une ruse de cette nature que +les Prussiens ont employée à Mayence: ils ont fabriqué un ordre du +général Custine au commandant de la place de se rendre et de capituler +aux meilleurs conditions, n'ayant plus de secours à attendre. Je sens +que la représaille est un peu forte, mais on peut la modifier dans +l'exécution.»</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Par bonheur pour sa gloire, Napoléon écarta ce projet. Peu de jours +après avoir demandé à Davout de lui communiquer ses idées, il avait +appris que le cabinet de Berlin rouvrait les conférences et paraissait +accepter en principe nos conditions; c'était une meilleure note à son +actif. M. Lefebvre, continuant sa tournée, visitant Pillau et Gnudentz +après Colberg, constatait un ralentissement des travaux, moins d'ardeur +à rassembler et à exercer des hommes; il avait même cru remarquer un +affaissement de l'opinion, une disposition des esprits à ne plus +s'insurger contre l'inévitable et à admettre l'idée d'un abandon total à +la France<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a> +<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>. Pour la première fois, Napoléon trouvait--c'était son +expression même au prince de Schwartzenberg--que la Prusse «semblait +vouloir se bien conduire<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a> +<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>», et il écrivait à son frère Jérôme «qu'en +cas de guerre elle marcherait sans doute avec nous<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a> +<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>». Il se résolut +donc encore une fois à ne rien brusquer en Allemagne, à épargner la +Prusse, sans cesser d'avoir l'oeil sur elle; toujours prêt à l'accabler +au moindre mouvement suspect, il reprit ses efforts pour se l'attirer +pacifiquement et fit franchir un deuxième pas à la négociation +d'alliance.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote346" name="footnote346"><b>Note 346: </b></a> +<a href="#footnotetag346"> +(retour) </a> Rapport d'ensemble de Lefebvre, daté de Breslau le 24 +novembre 1811. Archives des affaires étrangères, Prusse, 248.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote347" name="footnote347"><b>Note 347: </b></a> +<a href="#footnotetag347"> +(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote348" name="footnote348"><b>Note 348: </b></a> +<a href="#footnotetag348"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18341.</blockquote> + +<p>Le 15 décembre, dans une nouvelle série d'instructions à Saint-Marsan, +le duc de Bassano précisait mieux les conditions de l'entente et la +forme à leur donner. Comme l'Empereur affectait toujours de se +considérer en état d'alliance avec Alexandre et se piquait de ne point +déroger ostensiblement au pacte de Tilsit, les arrangements avec la +Prusse seraient en apparence dirigés contre l'Angleterre. Un traité +spécifierait mieux les devoirs respectifs des deux parties dans la +guerre maritime: cet accord public en dissimulerait un autre, conclu +secrètement, un traité d'alliance éventuelle contre les puissances +limitrophes de la France et de la Prusse: enfin, ce second acte en +recouvrirait un troisième, plus mystérieux encore, celui qui réglerait +la coopération prussienne contre la Russie.</p> + +<p>À cet égard, Napoléon admettait certains adoucissements: le contingent +auxiliaire, au lieu d'être dispersé dans les rangs de la Grande Armée, +conserverait autant que possible son individualité: une très faible +garnison prussienne serait tolérée à Potsdam, où le Roi pourrait +maintenir sa résidence. Saint-Marsan devait traiter avec les ministres +prussiens sur ces bases, écouter leurs objections, leur céder au besoin +sur quelques points de détail, et peu à peu, sans y mettre trop de +précipitation, établir avec eux le texte des différents actes qui +seraient soumis ensuite à l'approbation de l'Empereur. Dès à présent, +l'Empereur appela Krusemarck aux Tuileries et lui tint un langage +solennel, définitif, où il dévoilait les deux faces de sa pensée, son +désir sincère de s'entendre avec la Prusse et sa résolution de la +frapper sans pitié, s'il ne pouvait obtenir d'elle un dévouement absolu +et une obéissance ponctuelle. Jamais, dit-il avec force, il n'avait +songé par principe à détruire cet État, à détrôner la dynastie: «J'aime +mieux voir le Roi à Berlin que d'y voir mon propre frère<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a> +<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>.» Les +conditions transmises de sa part étaient l'expression réelle de ses +voeux, mais il ne tolérerait, une fois que la Prusse se serait engagée à +lui, aucune arrière-pensée, aucune défaillance, aucune infraction aux +devoirs contractés. Il n'est pas de ces alliés que l'on quitte et que +l'on reprend, suivant les oscillations de la fortune, et le Roi +s'abuserait dangereusement s'il croyait pouvoir prendre pour modèle +Frédéric II, passant et repassant d'un camp dans l'autre pendant la +guerre de la Succession d'Autriche: malheur à la Prusse si elle +retombait dans un jeu misérable et louche, dans ces errements funestes +qui perdent les royaumes!</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote349" name="footnote349"><b>Note 349: </b></a> +<a href="#footnotetag349"> +(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 425, d'après le rapport de Krusemarck.</blockquote> + +<p>Tandis que ce suprême avertissement retentissait à Berlin, où +Saint-Marsan poussait les négociations, la mission de Scharnhorst à +Vienne traînait sans aboutir. Metternich avait d'abord opposé quelques +objections au choix de cet émissaire: Scharnhorst passait pour affilié +aux sectes révolutionnaires qui dissimulaient sous le voile du +patriotisme leurs tendances subversives: la pruderie autrichienne +s'effarouchait de ce contact. Sharnhorst étant tombé à Vienne sur ces +entrefaites, il ne dut qu'au crédit des agents britanniques de pouvoir +aborder le ministre des affaires étrangères. Metternich, ayant tant +fait que de le recevoir, l'accueillit bien au début et crut devoir lui +fournir quelque sujet d'espérance; il avait ses raisons--on verra +lesquelles--pour ne pas décourager trop tôt la Prusse et pour la tenir +en suspens. Il promit d'étudier la question, amusa Scharnhorst pendant +quelques semaines par de doucereuses paroles. Puis, les communications +du gouvernement autrichien se ralentirent, s'espacèrent, et la dernière, +portant la date du 26 décembre, fut une fin de non-recevoir qui rendit +le Prussien «inexprimablement malheureux»: Sa Majesté Impériale +s'excusait sur le délabrement de ses finances et ses embarras intérieurs +de ne pouvoir se compromettre en aucune façon au profit de la +Prusse<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a> +<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote350" name="footnote350"><b>Note 350: </b></a> +<a href="#footnotetag350"> +(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 427. Cf. <span class="sc">Lehmann</span>, II, 434.</blockquote> + +<p>La correspondance que Scharnhorst entretenait avec son gouvernement en +termes convenus avait déjà fait prévoir à Berlin cette suprême +déception. L'événement donnait raison au Roi contre son ministre, et +Hardenberg ne se trouvait plus d'argument contre l'alliance française. +Néanmoins, si grande était l'horreur des Prussiens de s'enrôler sous le +drapeau détesté et de combattre pour l'oppresseur que le premier mois de +1812 s'écoula presque entièrement sans qu'ils se fussent résignés à +franchir le pas. Hardenberg continuait à regarder du côté de Vienne, +attendant, sollicitant un signe qui lui dirait d'espérer: il +ralentissait, interrompait les conférences avec Saint-Marsan, et en même +temps, craignant de lasser la patience de notre ministre, il lui +écrivait des lettres tremblantes, pour l'assurer que ces retards ne +tenaient à aucune mauvaise volonté.</p> + +<p>Enfin, après le retour de Scharnhorst, quand l'insensibilité de +l'Autriche se fut clairement démontrée, quand il fut de toute évidence +que l'on avait en vain frappé à cette dernière porte, la Prusse se +soumit, courba le front et accepta le joug. Le 29 janvier 1812, +Saint-Marsan fut prévenu que le Roi et ses ministres renonçaient à +discuter nos exigences: ils admettraient les conditions qu'il plairait à +l'Empereur de leur imposer, espérant toutefois que le magnanime +monarque, dans sa générosité, leur accorderait par mesure spontanée et +gracieuse quelque soulagement. Le Roi désirait que l'effectif de ses +forces militaires ne fût plus limité au chiffre de quarante-deux mille +hommes; que la France, tout en mettant garnison dans Berlin, évitât d'y +faire passer les corps qui marcheraient contre la Russie et épargnât à +la capitale ce surcroît de charge; par-dessus tout, il tenait à obtenir +certaines facilités pour le payement des contributions de guerre restant +à acquitter. Toutefois, aucun de ces avantages n'était réclamé comme la +condition de l'alliance, qui était accordée dans tous les cas; la Prusse +ne négociait plus, elle sollicitait et implorait<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a> +<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>. Dans les premiers +jours de février, Napoléon la sentit s'abandonner à lui comme matière +inerte et molle; il n'avait plus qu'à étendre la main pour la saisir.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote351" name="footnote351"><b>Note 351: </b></a> +<a href="#footnotetag351"> +(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 29 janvier 1812.</blockquote> + +<p>Il s'occupait alors à s'emparer définitivement de l'Autriche. Avec elle, +les grandes lignes de l'accord avaient été esquissées depuis près d'une +année, mais l'on s'était contenté jusqu'à présent de cette entente à +demi-mot et par clignement d'oeil. Aujourd'hui, Napoléon jugeait +l'instant venu de fixer les relations et d'assurer l'alliance, sans la +signer encore. Le 17 décembre, il s'ouvrit à Schwartzenberg; on avait +assez causé, dit-il à cet ambassadeur: il était temps de traiter, de +formuler avec netteté les engagements respectifs, de faire succéder «au +verbiage<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a> +<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>» des faits et des conclusions.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote352" name="footnote352"><b>Note 352: </b></a> +<a href="#footnotetag352"> +(retour) </a> Rapport de Metternich à son souverain, 15 janvier 1812. +<i>Mémoires de Metternich</i>, II, 442.</blockquote> + +<p>Cette invite à s'expliquer n'était point pour embarrasser +Schwartzenberg, car sa cour venait de le mettre précisément en état de +répondre à nos avances et au besoin de les prévenir: à l'instant où +l'Empereur faisait vers elle un pas plus marqué, elle s'était déjà mise +en chemin pour se rapprocher de lui, et, par un effet bien inattendu de +la misérable Prusse, c'était la mission de Scharnhorst qui avait +accéléré ce mouvement.</p> + +<p>À l'invocation suprême qui lui était venue de Berlin, à ce cri de +détresse, Metternich avait pu mesurer l'effroi et le péril de la Prusse: +il avait compris que cette puissance touchait aux résolutions extrêmes: +tiraillée entre les deux empereurs rivaux, elle allait se jeter vers +l'un ou vers l'autre. Or, il importait essentiellement aux Autrichiens +de ne point se laisser surprendre par cette évolution, en quelque sens +qu'elle se fît. Si la Prusse consommait son accord avec la Russie et se +serrait contre elle pour résister à nos exigences, Napoléon +l'attaquerait infailliblement; suivant toutes probabilités, il +l'écraserait du premier coup et la mettrait en pièces. En ce cas, +l'Autriche éprouverait une juste commisération et se trouverait des +larmes pour cette grande infortune; toutefois, après avoir payé ce +tribut aux convenances, n'aurait-elle pas à exercer des reprises sur la +succession de sa voisine? Depuis un siècle, la Prusse s'était formée et +arrondie aux dépens de tout le monde: dans les dépouilles de cet État +fait de rapines, chacun reconnaîtrait et retrouverait son bien: +l'Autriche en particulier ne serait-elle pas fondée à rappeler que la +Silésie lui avait été indûment soustraite par Frédéric II et revenait de +droit à son ancien possesseur? Seulement, pour qu'elle élevât avec +succès cette revendication, il était nécessaire qu'elle se fût placée +auparavant dans les bonnes grâces du suprême distributeur des +territoires et des provinces; un traité d'alliance avec l'Empereur lui +serait un titre pour se présenter au partage de la Prusse. Que si la +Prusse, au contraire, cherchait son salut dans la soumission et +s'unissait à la France, avant que l'Autriche eût pris le même parti, +l'empereur Napoléon, assuré de l'une des deux puissances germaniques, +aurait moins besoin de l'autre et lui ferait des conditions moins +douces: la concurrence prussienne mettrait à plus bas prix l'alliance de +l'Autriche: cette cour se trouverait distancée et prévenue, et c'est +pourquoi, dans la seconde hypothèse autant que dans la première, elle ne +pouvait trop tôt s'accorder avec Napoléon et se mettre en règle aux +Tuileries<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a> +<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>. Donc, dès le 28 novembre, tandis que Metternich se +préparait à nourrir quelque temps les illusions de Scharnhorst et à +prolonger les incertitudes de la Prusse, il avait invité Schwartzenberg +à prendre les devants auprès de l'Empereur, à entrer franchement en +matière, et c'est ainsi que Napoléon, quand il aborda avec l'ambassadeur +la question de l'alliance, trouva un homme qui se disposait à lui en +parler.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote353" name="footnote353"><b>Note 353: </b></a> +<a href="#footnotetag353"> +(retour) </a> Rapport de Metternich publié dans ses <i>Mémoires</i>, +422-435. Cette pièce a été inscrite par erreur sous la date du 28 +décembre, mais Metternich lui-même, dans une allusion ultérieure à son +travail, lui attribue celle du 28 novembre.</blockquote> + +<p>Dans la conférence du 17 décembre, on se mit assez facilement d'accord. +L'Autriche ferait cause commune avec nous contre la Russie: elle +fournirait un corps auxiliaire; à ce prix, Napoléon lui garantirait +l'échange facultatif de la Galicie contre les provinces illyriennes, +dans le cas où la renaissance de la Pologne résulterait de la guerre. Il +lui faisait espérer en outre un agrandissement sur le Danube, dans ces +principautés roumaines qu'il considérait comme perdues pour la Turquie, +et plus vaguement une meilleure frontière du côté de l'Allemagne. Quant +à la Silésie, dont le nom avait été légèrement prononcé, elle +reviendrait à l'Autriche, si la Prusse commettait le moindre écart et se +précipitait ainsi dans l'abîme<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a> +<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>. Informé de cette conférence et de +ses résultats, Metternich laissa à Schwartzenberg toute latitude pour +conclure et le munit de pouvoirs. Napoléon apprit très promptement que +la cour de Vienne, comme celle de Berlin, n'attendait plus pour signer +que son bon plaisir et l'heure marquée par ses convenances.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote354" name="footnote354"><b>Note 354: </b></a> +<a href="#footnotetag354"> +(retour) </a> Rapport de Metternich d'après le compte rendu de +Schwartzenberg, 15 janvier 1812; <i>Mémoires</i>, II, 435-440.</blockquote> + +<p>Ainsi, sur ce vaste échiquier de l'Europe centrale où le jeu des +différentes pièces se commandait, tout s'était opéré par réactions +successives. Comme l'empereur de Russie, mû par des considérations +politiques et stratégiques, n'avait osé fournir à la Prusse des +assurances pleinement satisfaisantes et s'aventurer trop loin en +Allemagne, la Prusse aux abois s'était portée vers l'Autriche, en lui +demandant conseil et secours, en cherchant près d'elle le point d'appui +de sa débilité: l'Autriche avait craint aussitôt de la part de ses +voisins un coup de tête qui la mettrait elle-même en fâcheuse posture: +voyant les événements se précipiter et tenant à en profiter, elle +n'avait trouvé d'autre moyen que de s'entendre avec celui qui paraissait +destiné à les gouverner: elle avait pressé le pas vers l'Empereur et +s'offrait à lui humblement.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>En ne voyant point revenir de Berlin la convention du 17 octobre avec la +ratification royale, Alexandre avait compris que le courage manquait à +Frédéric-Guillaume pour persister dans son projet de révolte et tenter +la fortune des armes. Il ne fit rien pour peser sur les dernières +déterminations de la Prusse. Sans croire encore à une défection +complète, il prenait assez facilement son parti d'une défaillance qui +lui permettait de revenir à son plan préféré, à cette défensive sur +laquelle il fondait tant d'espoir. Il se replaçait à la position +d'immobilité absolue, se bornant à tenir ferme contre les instances +suspectes de Napoléon et à le braver par son mutisme. Cependant, tout le +monde autour de lui ne se résignait pas aussi aisément à l'idée d'une +lutte où la Russie jouerait ses destinées: les suprêmes angoisses de la +Prusse coïncidèrent avec une tentative fort remarquable pour ménager +entre les deux empereurs une reprise d'entretien et faire naître une +chance d'accommodement. Ce fut l'oeuvre individuelle d'un Russe; +l'honneur en revient à ce comte de Nesselrode dont les débuts fort +remarqués montraient l'aurore d'une grande fortune.</p> + +<p>Le 23 octobre, Nesselrode était arrivé de Paris à Pétersbourg. Il avait +obtenu permission de quitter pour quelques semaines son poste de +secrétaire et venait en congé. L'emploi occulte qu'il remplissait en +France à côté de ses fonctions officielles, la correspondance qu'il +entretenait avec le favori du Tsar, la nullité même de son chef lui +donnaient une autorité et une importance très supérieures à son grade. +L'empereur Alexandre commençait à voir en lui une réserve pour l'avenir, +un ministre de demain. De son côté, Napoléon lui avait décerné pendant +l'audience du 15 août de publics éloges. Ce concert des deux empereurs +pour apprécier ses talents lui inspira l'ambition d'un grand rôle, le +désir légitime de se placer hors de pair en épargnant à son pays +l'épreuve d'une guerre terrible.</p> + +<p>Malgré le loyalisme de ses sentiments, il ne pouvait s'empêcher de +blâmer et de déplorer la conduite d'Alexandre: il sentait que ce prince, +en refusant d'abord de s'expliquer autrement que par énigmes et par +périphrases, en se dérobant ensuite à toute négociation, avait contribué +pour une grande part à créer l'état de choses actuel et engagé gravement +sa responsabilité. Persévérer dans ce système, c'était s'attirer +immanquablement la guerre. Nesselrode en redoutait l'issue. Moins hardi +que son maître, il estimait qu'aucune puissance n'était de force, seule +et sans alliés, à se mesurer contre le colosse. Tandis qu'Alexandre, +éclairé par une intuition prophétique, voyait le salut de la Russie dans +son isolement même, tandis qu'il avait su discerner à merveille ses +véritables et tout-puissants alliés, le temps, le climat, la nature, +l'infini des steppes, Nesselrode ne croyait qu'à l'efficacité des +coalitions européennes et s'en tenait à ce remède usé. Or, bien qu'à +cette époque la Prusse et l'Autriche ne se fussent pas encore remises +aux mains de la France, il se rendait compte qu'actuellement la Russie +n'en pouvait attendre aucun secours: par conséquent, il jugeait de toute +nécessité d'éviter la guerre. Selon lui, puisque Napoléon réclamait +depuis huit mois et avec une persévérance infatigable l'ouverture d'une +négociation, il fallait le prendre au mot, ne serait-ce que pour +vérifier ses intentions et en avoir le coeur net: il fallait traiter +pendant qu'il en était temps encore, traiter tout de suite, en y mettant +quelque bonne grâce, et envoyer à Paris un agent chargé de terminer la +querelle. Nesselrode s'offrait implicitement à remplir ce rôle, à +négocier un traité de rapprochement, un acte de pacification, sur des +bases que les deux empereurs pourraient honorablement accepter.</p> + +<p>Quelles seraient ces bases? À ce sujet, Nesselrode développa ses idées +de vive voix devant l'empereur Alexandre et les consigna ensuite dans un +rapport fort intéressant, où l'homme d'État à vues lointaines perce déjà +sous l'ambitieux secrétaire<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a> +<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a>. Passant en revue toutes les parties du +litige, il indiquait en quoi pourraient consister, d'après lui, les +sacrifices à faire et les garanties à obtenir.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote355" name="footnote355"><b>Note 355: </b></a> +<a href="#footnotetag355"> +(retour) </a> C'est le rapport que nous publions à l'Appendice, sous le +chiffre II. Toutes les citations suivantes, jusqu'à la page 293, sont +tirées de cette pièce, où Nesselrode se réfère constamment à sa +conversation préalable avec le Tsar.</blockquote> + +<p>Sur la question des neutres, il n'admettait aucune concession: l'honneur +et l'intérêt de la Russie, disait-il, l'obligeaient également à se +conserver une liberté de commerce relative: cela seul la distinguerait +«de cette foule de faibles alliés, aveuglément soumis aux volontés +arbitraires et capricieuses de la France». Par contre, il estimait que +la Russie devait passer condamnation sur l'affaire de l'Oldenbourg et +abandonner formellement le principe d'une indemnité territoriale. Quant +à la Pologne, on pourrait, en s'autorisant des offres de Napoléon +lui-même, faire insérer dans le traité, sous une forme quelconque, la +clause fameuse de non-rétablissement. Mais Nesselrode, esprit positif, +n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait à cette +satisfaction platonique. Suivant lui, la Russie devait chercher ailleurs +ses sûretés. Ce qu'il fallait demander à Napoléon, c'était de limiter +matériellement ses facultés offensives: il devrait réduire à un chiffre +d'hommes déterminé l'armée de Poniatowski et la garnison de Dantzick, +s'interdire tout envoi de troupes françaises dans le duché de Varsovie, +évacuer graduellement les places de l'Oder et libérer la Prusse, qui +ferait désormais barrière entre les deux empires. En échange de ce recul +de la puissance française, la Russie consentirait à quelques mesures de +désarmement: point d'inconvénient pour elle à éloigner légèrement ses +armées de la frontière, et Nesselrode conseillait de ne pas élever à ce +sujet trop de difficultés. Mais voici où se montre sa pensée dominante: +«Il y a encore, écrit-il, un point capital qui est presque à envisager +comme la clef de la voûte»: c'est que d'un commun accord entre les deux +souverains l'Autriche soit invitée à entrer dans leur arrangement et à +en garantir les clauses.</p> + +<p>Croyant toujours à la vertu des ligues internationales et ignorant que +l'Autriche avait pris son parti de s'abandonner à l'Empereur, Nesselrode +ne voyait de sécurité et d'avenir pour la Russie que dans un +rapprochement avec elle. Or, l'accession de l'Autriche au compromis +franco-russe produirait vraisemblablement ce résultat: elle rétablirait +entre les deux cours une solidarité d'engagements, d'intérêts et de +droits, d'où naîtrait à coup sûr un renouvellement de confiance: on +reprendrait l'habitude de penser et d'agir en commun: au sein de +l'entente à trois se formerait une liaison intime à deux, et la Russie +trouverait tout à la fois, dans la combinaison proposée, l'avantage +d'éviter actuellement la guerre et de préparer pour l'avenir une +coalition nouvelle, qui suivant les cas resterait à l'état latent ou se +manifesterait activement. Si Napoléon contrevenait à l'arrangement, +l'Autriche, qui en aurait garanti le maintien, ne laisserait point sans +doute protester sa signature: elle se sentirait engagée d'honneur à +marcher aux côtés de la Russie: mais peut-être le seul aspect de ces +deux cours fermement unies suffirait-il à faire réfléchir le conquérant +et à le tenir en respect. «Le jour où ces deux puissances oseront pour +la première fois avouer les mêmes principes et faire entendre le même +langage au gouvernement français, sera celui où la liberté de l'Europe +renaîtra de ces cendres; ce sera l'avant-coureur de la résurrection d'un +équilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignité des +souverains, l'indépendance des États et la prospérité des peuples ne +seront que de tristes souvenirs. C'est ainsi que d'une mesure bien +calculée résulteraient une foule d'avantages, et que Votre Majesté, en +conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes +d'un véritable état de paix, qui, s'il est compatible avec l'existence +de l'empereur Napoléon, ne pourrait, dans l'état déplorable où se +trouvent toutes les puissances tant sous le rapport moral que sous celui +de leurs moyens physiques, être obtenu que de cette manière.»</p> + +<p>À lire cette partie du rapport, il est impossible d'échapper à un +souvenir: un rapprochement s'impose. Les idées exprimées sont exactement +celles que Talleyrand développait naguère à l'empereur Alexandre pendant +les soirées d'Erfurt et qu'il insinuait à Metternich au lendemain de +l'entrevue. Depuis qu'il avait pris le parti de l'étranger contre +l'ambition napoléonienne, Talleyrand ne voyait d'autre frein à opposer +au grand destructeur qu'une ligue entre les deux empires dont la +puissance avait plus ou moins survécu à l'écroulement de l'Europe. Plus +son maître avait cherché à les désunir, plus il s'était efforcé de les +rapprocher. Dans les rapports qui pourraient se rétablir entre +Pétersbourg et Vienne, l'un et l'autre découvraient, avec une égale +sagacité, le noeud de toute coalition sérieuse; Napoléon cherchait à le +trancher, Talleyrand travaillait sourdement à le reformer, et Nesselrode +fut sans doute l'instrument qu'il se choisit pour une suprême tentative. +L'hypothèse d'une rencontre fortuite de pensée entre ces deux hommes +tombe d'elle-même, si l'on se rappelle les relations étroites que +Nesselrode entretenait par ordre avec le prince de Bénévent, les avis, +les confidences, les enseignements qu'il en recevait: les idées exposées +dans son mémoire prouvent qu'il avait su mettre à profit les leçons de +ce maître et montrent Talleyrand derrière Nesselrode.</p> + +<p>Alexandre discuta vivement ces idées et fit difficulté de les agréer. Il +montrait une extrême répugnance à rentrer en négociation. Nesselrode +insista: avec l'audace d'une conviction ardente, il rappela que le +silence d'Alexandre le mettait en fausse et désavantageuse posture, que +l'Europe en comprendrait mal les motifs, que la Russie donnait beau jeu +à Napoléon pour lui faire la guerre, en s'opiniâtrant à ne point +traiter: «Continuer à nous y refuser, dit-il, serait, en mettant les +torts apparents de notre côté, autoriser en quelque sorte ses +préparatifs contre nous.»</p> + +<p>Alexandre ne méconnaissait point la valeur de cette argumentation, mais +il énonça en dernier lieu sa grande et secrète objection, sa pensée de +derrière la tête, celle qui depuis un an inspirait en partie sa +conduite: «En vidant, dit-il, les différends actuels par un arrangement, +le grief que la France nous a donné par la réunion de l'Oldenbourg +disparaîtrait.» Or, il tenait à se garder un grief contre la France: il +«voudrait s'en réserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports +dans telle circonstance où l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état +de nous faire la guerre pour cette seule raison».</p> + +<p>Nesselrode lui fit cette réponse: «Je pense qu'à cet égard Votre Majesté +pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui +certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de +plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne +sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur +l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre +Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne +saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une +expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne +saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si +d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de +défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent +avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la +guerre.»</p> + +<p>Finalement, Alexandre fut ou parut convaincu. Il avait alors un motif +particulier et très sérieux pour surmonter ses répulsions, pour +esquisser un geste pacifique, pour entamer ou simuler une négociation, +et Nesselrode avait habilement fait valoir auprès de lui cette raison de +circonstance.</p> + +<p>La victoire remportée par les Russes sur le Danube semblait produire +l'effet prévu par Napoléon: le grand vizir, échappé presque seul du +désastre et réfugié à Rouchtchouk, avait fait porter aussitôt à Kutusof +des paroles de paix: il avait ouvert des conférences, tandis qu'il +demandait à Constantinople instructions et pouvoirs. Cette paix que les +Russes avaient espéré surprendre discrètement par l'entremise de +l'Angleterre, elle leur venait ainsi avec éclat: elle leur arrivait +presque assurée, mais l'évidence même de cette solution n'était-elle +point pour la compromettre? Alexandre savait de quel oeil vigilant et +anxieux Napoléon suivait les péripéties de la campagne, quel prix il +attachait à la prolongation d'une lutte qui divisait les forces de la +Russie. En voyant les Turcs s'affoler sous le coup de la défaite et se +jeter éperdument à une négociation, à quelles violences ne se +laisserait-il point emporter pour les détourner de conclure, pour leur +rendre du coeur, pour empêcher une paix éminemment préjudiciable à sa +politique! Il allait peut-être pousser en Allemagne le gros de ses +forces, occuper la Prusse, attaquer ou menacer ouvertement la Russie et, +par ce secours indirect aux Ottomans, déranger gravement les opérations +de la diplomatie moscovite sur le Danube. Ce fut vraisemblablement pour +l'immobiliser, pour prévenir de sa part «des démonstrations +prématurées<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a> +<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>», pour le mettre dans l'impossibilité morale de marquer +dès à présent un pas de plus vers le Nord, que l'empereur Alexandre se +disposa à un essai de conciliation, à une réouverture des pourparlers: +quel qu'en dût être le résultat, il gagnerait au moins le temps de +terminer sa querelle avec les Turcs et d'assurer son flanc gauche.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote356" name="footnote356"><b>Note 356: </b></a> +<a href="#footnotetag356"> +(retour) </a> Rapport de Tchernitchef en date du 10/22 octobre, volume +cité, 260.</blockquote> + +<p>Nesselrode fut averti que son maître le renverrait prochainement à +Paris, en mission spéciale. Afin qu'il pût se présenter plus dignement +aux Tuileries, on l'avança d'un grade: on lui mit «un galon de plus sur +son habit<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a> +<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>»; on le nomma secrétaire du cabinet, ce qui lui donnait +rang de ministre plénipotentiaire. En même temps, Alexandre annonçait à +Lauriston que, voulant en finir et mettant de côté toute fausse honte, +il se décidait à parler: il s'expliquerait par la bouche de Nesselrode, +clairement, franchement, articulerait ses demandes de la façon la plus +nette, sans se montrer bien exigeant: «Je veux terminer et je ne serai +point difficile<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a> +<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>», telles étaient ses expressions. Nesselrode aurait +pouvoir de traiter toutes les questions ensemble ou séparément: «Il aura +toute ma pensée, disait Alexandre; ses instructions seront très +détaillées; on est en train d'y travailler<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a> +<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>.» En effet, Nesselrode +avait reçu ordre de se préparer à soi-même un commencement +d'instructions, dans le sens de son mémoire<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a> +<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote357" name="footnote357"><b>Note 357: </b></a> +<a href="#footnotetag357"> +(retour) </a> Paroles d'Alexandre à Lauriston, d'après la lettre de ce +dernier en date du 10 janvier 1812.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote358" name="footnote358"><b>Note 358: </b></a> +<a href="#footnotetag358"> +(retour) </a> Lauriston à Maret, 18 et 27 novembre 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote359" name="footnote359"><b>Note 359: </b></a> +<a href="#footnotetag359"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 16 et 22 novembre 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote360" name="footnote360"><b>Note 360: </b></a> +<a href="#footnotetag360"> +(retour) </a> Archives de Saint-Pétersbourg.</blockquote> + +<p>Si ingénieux que fût son plan de pacification, il n'en était pas moins +chimérique. Napoléon n'aurait jamais souscrit à un accord qui n'eût pas +ramené et emprisonné la Russie dans le système continental. De plus, +tenant l'Autriche, il se fût estimé bien naïf de la remettre lui-même en +rapport avec Alexandre. Mais il n'eut pas à décliner les propositions de +Nesselrode. À supposer qu'il y ait eu un instant chez le Tsar désir réel +de traiter, ce ne fut qu'une fugitive velléité. Les influences les plus +opposées concoururent d'ailleurs à la dissiper. Armfeldt et son groupe +la taxaient d'insigne faiblesse. Roumiantsof aspirait de tout son coeur +à la paix, mais n'admettait pas que la réconciliation s'opérât par un +autre intermédiaire que lui-même: jaloux de Nesselrode, en qui il +flairait un aspirant ministre, un candidat à sa succession, il paraît +avoir déconseillé son envoi. Alexandre se laissa facilement détourner +d'une tentative à laquelle il se prêtait à contre-coeur. Très vite, il +devint de toute évidence que l'annonce de la négociation n'était plus +qu'un leurre, un vain simulacre, destiné à empêcher une diversion +française au profit de la Turquie. En novembre et en décembre, on +continua d'entretenir continuellement Lauriston de la mission projetée; +on la lui présentait comme chose décidée et certaine; seulement, on la +retardait sans cesse, on l'ajournait sous divers prétextes. Nesselrode +semblait toujours à la veille de partir et ne partait jamais<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a> +<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote361" name="footnote361"><b>Note 361: </b></a> +<a href="#footnotetag361"> +(retour) </a> Correspondance de Lauriston, novembre et décembre 1811, +janvier 1812, <i>passim</i>.</blockquote> + +<p>Pendant plus de deux mois, Alexandre amusa ainsi notre ambassadeur, +espérant apprendre à tout moment la conclusion de la paix sur le Danube +et le succès de sa manoeuvre. Cependant la paix ne se fit point, le +sultan Mahmoud et son Divan ayant montré une fermeté inattendue et +s'étant refusé à céder la partie orientale des Principautés. L'affaire +manquant d'elle-même, le jeu imaginé pour empêcher Napoléon de la +traverser devenait sans objet: le Tsar chercha et trouva un prétexte +pour retirer sa promesse de traiter.</p> + +<p>Dans une conversation tenue aux Tuileries avec le Prussien Krusemarck et +dont l'écho revint en Russie, Napoléon avait dit, le 16 décembre<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a> +<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>, +qu'il verrait arriver Nesselrode avec plaisir: seulement, avait-il +ajouté, il considérait qu'une mission d'apparat serait une faute. Ce +langage répondait parfaitement à sa pensée. Il désirait que Nesselrode +revînt auprès de lui en parlementaire officieux, en causeur, afin de +pouvoir entamer par son intermédiaire une négociation traînante qui +aiderait à passer l'hiver et faciliterait l'ajournement des hostilités +jusqu'à l'époque marquée pour l'explosion: il ne voulait point qu'une +ambassade solennelle vînt lui présenter une sorte d'ultimatum dont le +rejet précipiterait la guerre. Sa réserve n'avait porté que sur la forme +de la mission: Alexandre affecta de croire qu'elle avait porté sur le +fond; s'autorisant de cette interprétation fausse, il déclara aussitôt +que sa dignité lui interdisait d'envoyer un messager de paix auprès d'un +souverain mal disposé à le recevoir: il ajouta avec vérité que ses +agents lui signalaient le redoublement de nos préparatifs, l'ébranlement +prochain de nos troupes, qu'en conséquence il ne s'abaisserait pas à +demander la paix sous le coup d'une menace grossissante et qu'il +renonçait à envoyer Nesselrode.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote362" name="footnote362"><b>Note 362: </b></a> +<a href="#footnotetag362"> +(retour) </a> Voy. le rapport de Tchernitchef en date du 31 décembre/12 +janvier, volume cité, p. 280-287. Cf. <span class="sc">Thiers</span>, XIII, 306, et <span class="sc">Ernouf</span>, +307-308. Ces deux auteurs interprètent les paroles de l'Empereur chacun +suivant un système préconçu.</blockquote> + +<p>De son côté, Napoléon avait compris depuis longtemps qu'Alexandre +n'avait plus l'intention de faire partir le jeune diplomate, qu'il ne +l'avait peut-être jamais eue: une fois de plus, les deux empereurs en +vinrent à se convaincre respectivement de leur mauvaise foi et +s'affermirent dans la volonté de combattre. Alexandre donnait «sa parole +de chevalier» au baron d'Armfeldt de ne jamais composer avec Bonaparte: +il présentait le Suédois à l'Impératrice comme son futur compagnon de +guerre, son frère d'armes: «J'espère, disait-il, me rendre digne de +lui<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a> +<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>.» Napoléon disait à Schwartzenberg, en parlant des Russes: «Ces +fous veulent me faire la guerre; je la leur ferai au printemps avec cinq +cent mille hommes<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a> +<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>.» Et l'instant était venu où il lui fallait +enfin, pour se mettre en état d'agir au printemps, grouper ses armées, +battre le rappel de ses alliés et pousser vers le Nord la totalité de +ses forces. Les voies lui sont ouvertes: l'assujettissement complet de +l'Allemagne lui donne la route entre le Rhin et le Niémen, entre Mayence +et Wilna: il peut accéder librement au territoire russe et s'y enfoncer. +C'est en vue de ce résultat qu'il nous a fait assister pendant six mois +à de savantes temporisations et à des manoeuvres profondément calculées, +qu'il a tour à tour calmé et violenté la Prusse, circonvenu lentement +l'Autriche, rusé partout, rusé toujours, avec une tenace opiniâtreté: +étrange et douloureux spectacle que de le voir s'acharnant à la +poursuite d'un avantage qui le perdra, dépensant à l'obtenir une somme +incroyable d'efforts, se frayant patiemment passage jusqu'au bord de +cette Russie où doit s'engloutir sa fortune et assurant avec une +incomparable habileté sa marche à l'abîme.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote363" name="footnote363"><b>Note 363: </b></a> +<a href="#footnotetag363"> +(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, III, 389.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote364" name="footnote364"><b>Note 364: </b></a> +<a href="#footnotetag364"> +(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.</blockquote> + + +<a name="c9" id="c9"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h4>MARCHE DE LA GRANDE ARMÉE.</h4> + +<p>La Grande Armée doit se composer d'une agglomération d'armées.--Position +des différentes unités.--Proportions colossales.--Concentration à +opérer: péril à éviter.--Plan de l'Empereur pour réunir ses forces et +les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour +assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de +nuit.--Instruction caractéristique à Lauriston.--Système de +dissimulation renforcée et progressive.--Accumulation de +stratagèmes.--Tchernitchef devient gênant: sa mise en +observation.--Conversation et message de l'Élysée.--Napoléon formule +enfin ses exigences en matière de blocus.--Sincérité relative de ses +propositions: leur but principal.--Départ de +Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre +le ministère de la police et celui des relations extérieures: rôle du +préfet de police.--Découverte et arrestation des coupables.--Dix ans +d'espionnage et de trahison.--Procès en perspective.--Napoléon refrène +sa colère.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour +l'empêcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'armée +d'Italie.--Universel ébranlement.--Traité dicté à la Prusse.--Alarme à +Berlin; arrivée des Français.--Prise de possession.--Le pays de la +haine.--Marche au Nord.--Échelons successifs.--Rôle réservé au +contingent prussien.--Traité avec l'Autriche.--Appel à la Turquie: +Napoléon espère revivifier et soulever l'Islam.--Rôle réservé à la +cavalerie ottomane.--L'Empereur se résigne à négocier avec +Bernadotte.--Ouvertures à la princesse royale.--Saisie antérieure de la +Poméranie suédoise: conséquences de cet acte.--Premiers +mécomptes.--Arrivée et déploiement de nos armées sur la Vistule.--Départ +projeté et différé.--Lutte contre la famine.--Conversation avec +l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt à la guerre: efforts +persistants et infructueux de Napoléon pour le ramener et le +convaincre.--État d'esprit de l'Empereur.--Son langage à Savary et à +Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napoléon subit déjà l'attraction +de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rêves +vertigineux.--Au delà de Moscou.--L'Orient.--L'Égypte.--Les +Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprême +apothéose.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>En février 1811, les éléments destinés à constituer la Grande Armée se +trouvaient formés, sans être encore réunis. Ils s'étendaient de +Dantzick à Paris, du Texel à Vienne, répartis entre l'Allemagne, le nord +de la France et de l'Italie. Tandis qu'à l'angle nord-ouest de cet +immense carré la garnison de Dantzick atteignait au chiffre de +vingt-cinq mille hommes, tandis que le duché de Varsovie s'épuisait à +mettre sur pied soixante mille combattants, l'armée de Davout, établie à +la base de la péninsule danoise, comptait cent mille Français, soldats +d'élite, renforcés par plusieurs groupes d'Allemands divers: elle allait +devenir le premier corps de la Grande Armée. Entre l'Elbe et le Rhin, la +Confédération avait levé cent vingt-deux mille hommes: avec les Saxons, +les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens, avec les brigades de +Berg, de Hesse et de Bade, avec les troupes fournies par le collège des +rois et celui des princes, Napoléon avait matière à former trois corps +entiers, les 6e, 7e et 8e, ainsi que plusieurs divisions et brigades +auxiliaires. Le 2e corps se composerait avec les trois divisions +d'Oudinot et ses deux brigades de cavalerie, massées à l'entrée de la +Westphalie; le 3e, avec les cinquante mille hommes de Ney, groupés +autour de Mayence. Au sud de l'Allemagne, derrière le rideau des Alpes, +l'armée d'Italie, qui s'intitulerait le 4e corps, se tenait rangée: il y +avait là, avec plusieurs divisions françaises, la garde royale +italienne, les troupes de ligne et légères du royaume cisalpin, le +régiment croate, le régiment espagnol Joseph-Napoléon, le régiment +dalmate, des chasseurs français et italiens, en tout quatre-vingt mille +hommes sous les ordres d'Eugène, à qui Junot servirait de guide et de +conseiller. À l'intérieur de la France, la Garde, les grands parcs +d'artillerie, les réserves de matériel et les neuf mille chariots +destinés au transport des vivres, n'attendaient qu'un ordre pour partir. +Dans l'intervalle des différents groupes, de grandes masses de cavalerie +flottaient: elles se formeraient en unités spéciales, essentiellement +mobiles et maniables.</p> + +<p>Il s'agissait maintenant, par un mouvement de concentration qui +porterait sur les forces d'un continent presque entier, de fondre et +d'amalgamer en un tous ces éléments divers, d'en faire une seule et +prodigieuse armée, de ranger cette armée entre le Rhin et l'Elbe, en +face de la Russie, et de la pousser ensuite jusqu'au seuil de cet empire +en une ligne mouvante qui roulerait transversalement sur l'Allemagne. +Travail sans précédent, qui exigeait de l'Empereur un effort presque +surhumain de calcul, d'ordre et de combinaison. La conjonction des +différents corps devait s'opérer avec une précision infaillible, tous +les moyens d'acheminement et de subsistance devaient être préparés et +assurés à l'avance, car la moindre erreur, le plus petit mécompte, +suffirait à créer partout l'encombrement, la confusion, le désarroi, et +à remplacer cette affluence de foules disciplinées par une Babel en +armes. Et ce qui mettait le comble aux difficultés de l'entreprise, +c'était qu'elle devait s'accomplir à aussi petit bruit que possible et +en sourdine. En effet, il dépendait encore des Russes, s'ils pénétraient +à temps nos projets, de fondre avec l'avantage du nombre sur nos +avant-postes de la Vistule, de dévaster le pays destiné à fournir notre +approvisionnement d'entrée en campagne et de refouler l'invasion +approchante.</p> + +<p>La crainte de ce contretemps hantait Napoléon à toute heure. Pour le +prévenir, il résolut d'envelopper du plus profond mystère les +préparatifs et les débuts de l'opération. Quatre cent mille hommes +allaient se lever et commencer leur marche en quelque sorte sur la +pointe des pieds. Toutes les mesures seraient prises pour organiser le +silence: on aurait soin d'assourdir et d'ouater tous les ressorts prêts +à entrer en jeu. Le mouvement de concentration une fois démasqué, on le +poursuivrait avec une rapidité foudroyante, afin de mettre l'ennemi le +plus tôt possible en présence du fait accompli. Puis, à mesure que nos +troupes avanceraient vers le Nord, l'Empereur s'efforcerait d'atténuer +par son langage le caractère menaçant de cette approche. Il ferait dire +à Pétersbourg que l'attitude suspecte et incompréhensible de la Russie +l'obligeait à ébranler lui-même ses forces et à les porter en ligne, +mais qu'il n'en restait pas moins résolu à écouter toute proposition +dictée par un esprit d'apaisement: il affecterait de plus en plus un +ardent désir de négocier, et ses déclarations, ses instances pacifiques +suivraient la même progression que le mouvement de ses armées.</p> + +<p>Le plan adopté pour la concentration et la marche en avant fut le +suivant. L'armée d'Italie, étant la plus éloignée, partirait la +première, franchirait les Alpes, et, s'élevant à travers la Bavière, +pousserait droit devant elle jusqu'à Bamberg, au centre de l'Allemagne, +à mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe: là, elle obliquerait à droite pour +continuer sa route vers le Nord-Est et la Russie. Les 2e et 3e corps, le +6e (Bavarois), le 7e (Saxons), le 8e (Westphaliens), réglant leur +mouvement sur celui de l'armée d'Italie, arriveraient à hauteur sur sa +gauche et se mettraient en ligne avec elle, tandis que le 1er corps, +celui de Davout, s'élancerait rapidement jusqu'à l'Oder, afin que les +Russes, s'ils prenaient l'offensive, vinssent immédiatement butter +contre cet obstacle. La liaison des autres colonnes opérée, elles se +dirigeraient d'ensemble vers la frontière ennemie, allant plus ou moins +vite, suivant les circonstances, mais toujours graduellement et par +échelons, se portant d'abord sur l'Elbe, s'avançant ensuite de l'Elbe à +l'Oder, s'acheminant enfin à pas sourds vers la Vistule, faisant halte +autant que possible sur chacun de ces grands fleuves pour reprendre +haleine et rectifier leurs distances, se servant d'eux comme d'assises +superposées pour affermir et régulariser leur marche ascensionnelle vers +le Nord. Le corps de Davout continuerait à les précéder et à les +couvrir: il se tiendrait toujours en avance d'un échelon, c'est-à-dire +d'un fleuve, pareil à un rempart mobile à l'abri duquel s'accomplirait +l'ensemble du mouvement. Notre diplomatie seconderait pendant ce temps +les opérations militaires: elle terminerait nos accords avec la Prusse +et l'Autriche au moment précis où l'armée traverserait la première et +passerait devant la seconde, afin que les deux puissances s'incorporent +à un point nommé du grand parcours. Nos forces se compléteraient ainsi +tout en marchant, et, après s'être alignées enfin à la gauche de Davout +sur la Vistule, elles n'auraient plus qu'à attendre l'apparition de +l'Empereur et la belle saison pour franchir le dernier pas, atteindre +le Niémen, toucher la Russie et dresser contre elle un amoncellement +d'armées<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a> +<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote365" name="footnote365"><b>Note 365: </b></a> +<a href="#footnotetag365"> +(retour) </a> Voy. la <i>Correspondance impériale</i>, février, mars et +avril 1811, et le lucide exposé de Thiers, t. XIII, liv. XLIII.</blockquote> + +<p>Les premiers ordres furent expédiés du 8 au 10 février, soit par +l'Empereur lui-même, soit par le prince major général. Pour assurer le +secret, il n'est sorte de précautions auxquelles Napoléon n'ait recours. +Les voltigeurs, tirailleurs et canonniers de la Garde, qui tiennent +garnison aux environs de Paris et doivent se rendre à Bruxelles pour s'y +former en division avec d'autres détachements, se mettront en route de +nuit et sans traverser la ville<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a> +<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>; ces braves vont partir pour la +plus grande expédition du siècle comme pour une furtive équipée. Le +général Colbert, qui ira prendre en Belgique le commandement de ses +chevau-légers, disparaîtra sans «faire d'adieux à personne<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a> +<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>». Les +grenadiers de la Garde seront dirigés nuitamment de Compiègne sur Metz, +sans connaître le but de leur marche. Procéder avec une muette activité, +tel est le mot d'ordre qui, dépassant la France, court d'un bout de +l'Allemagne à l'autre, arrive jusqu'à l'Elbe, où il avertit Davout de se +mettre en garde contre toute indiscrétion<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a> +<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote366" name="footnote366"><b>Note 366: </b></a> +<a href="#footnotetag366"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18490.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote367" name="footnote367"><b>Note 367: </b></a> +<a href="#footnotetag367"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote368" name="footnote368"><b>Note 368: </b></a> +<a href="#footnotetag368"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 18494.</blockquote> + +<p>C'est surtout en ce qui concerne l'armée d'Italie que le système adopté +se précise et se raffine. Junot, chargé d'aller prendre cette armée à +Vérone pour la conduire au delà des Alpes, est invité à s'échapper de +Paris «en gardant le plus profond mystère sur son départ et sur sa +destination, de sorte que ses aides de camp mêmes et ses domestiques ne +sachent pas où il va<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a> +<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>». Le mouvement commencera le 20 au plus tard, +le 18, s'il est possible: d'ici là, les troupes se tiendront cachées et +blotties dans les vallées du Trentin et de la haute Lombardie; mais des +détachements de sapeurs, des équipes de montagnards, iront en avant +déblayer les cols encombrés de neige, tenir les voies toutes prêtes, +afin que, l'armée une fois lancée, rien n'arrête son mouvement et +qu'elle tombe en Allemagne en même temps que le bruit de son +approche<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a> +<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote369" name="footnote369"><b>Note 369: </b></a> +<a href="#footnotetag369"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 18489.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote370" name="footnote370"><b>Note 370: </b></a> +<a href="#footnotetag370"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18488, 18492, 18495.</blockquote> + +<p>Grâce à cette célérité discrète, la concentration sera fort avancée, +lorsque l'écho de nos premiers pas retentira en Russie. Il importe que +pour cette époque notre ambassadeur à Pétersbourg soit en mesure de +réfuter jour par jour les craintes que l'on ne manquera pas d'exprimer, +qu'il ait réponse à tout et ne reste jamais à court d'explications, +qu'il soit fourni en abondance d'arguments spécieux, bien imaginés, +propres à faire illusion. Le 18 février, une longue instruction +ministérielle lui est adressée. Cette pièce dénote chez le gouvernement +français une fécondité d'artifices inépuisable; elle suggère à Lauriston +des expédients divers, suivant que nos troupes parcourront tel ou tel +stade de leur carrière, met une gradation dans la duplicité: c'est tout +un cours de dissimulation progressive, se déroulant à travers quinze +pages d'une fine écriture: jamais la diplomatie n'aurait été plus +audacieusement réduite à l'art de farder la vérité, si cette fausseté +n'avait trouvé à l'avance son pendant dans l'hypocrisie caressante avec +laquelle Alexandre avait préparé en 1811 la surprise de Varsovie et +l'envahissement de l'Allemagne<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a> +<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote371" name="footnote371"><b>Note 371: </b></a> +<a href="#footnotetag371"> +(retour) </a> Le système du baron Fain, dans son <i>Manuscrit de</i> 1812, +de Bignon et d'Ernouf, attribuant jusqu'au bout à l'Empereur un désir +sincère de traiter et d'éviter la guerre, est aussi insoutenable que +celui de Thiers, tendant à rejeter sur Napoléon tous les torts et à +dégager la responsabilité d'Alexandre.</blockquote> + +<p>Au début, lorsque la nouvelle de nos marches se répandra à l'état de +vague rumeur, Lauriston commencera par tout nier, par nier +imperturbablement: «Vous devez, lui écrit le ministre, ignorer +absolument le mouvement du Vice-Roi jusqu'à ce qu'on annonce +positivement que son armée est à Ratisbonne. Vous direz alors que vous +ne le croyez pas possible, que vous supposez qu'il s'agit de quelques +bataillons composés des conscrits des départements romains et de la +Toscane, qui traversent la Bavière et vont à Dresde. Vous pourrez +ajouter que vous aviez en effet connaissance d'un mouvement de cette +espèce de cinq à six mille hommes. Vous vous expliquerez de manière à ne +pas vous compromettre. Il est probable que vous pourrez ainsi gagner +cinq à six jours et peut-être davantage.</p> + +<p>«Quand on parlera du mouvement des troupes qui sont à Mayence et à +Münster, vous n'en conviendrez pas d'abord et vous pourrez aussi gagner +plusieurs jours. Vous direz ensuite qu'il est nécessaire d'avoir une +réserve dans le Nord, et que, dans un moment où le blé est cher, on a +jugé utile d'éloigner un certain nombre de consommateurs des environs de +Paris pour les envoyer dans des pays où les grains sont abondants. Vous +pourrez après cela faire entendre que tant qu'on ne passe pas l'Oder, +dont les places sont occupées par les troupes françaises, il n'y a lieu +à aucune observation: que ces mouvements sont des mouvements intérieurs, +et non pas des mouvements hostiles.</p> + +<p>«Lorsqu'il ne sera plus possible de nier le mouvement du Vice-Roi, vous +direz encore que Sa Majesté centralise ses forces, que la Russie a +depuis longtemps centralisé les siennes, en négociant et sans vouloir la +guerre; que Sa Majesté ne veut pas la guerre davantage, mais qu'elle +négocie dans la même attitude que la Russie.</p> + +<p>«Vous devez mesurer vos paroles de manière à gagner du temps, avoir +chaque jour un langage différent, et n'avouer une chose que quand, par +les dépêches qui vous seront communiquées, on vous prouvera qu'elle est +connue.</p> + +<p>«Sa Majesté a le droit de réunir ses troupes et son artillerie sur la +ligne de l'Oder, de même que l'empereur Alexandre a eu le droit de +réunir les siennes sur les bords du Niémen et du Borysthène et sur les +limites du duché de Varsovie. Les armées russes sont depuis un an sur +les frontières de la Confédération, c'est-à-dire sur celles de l'Empire, +tandis que les armées de l'Empereur sont encore bien loin des frontières +russes.»</p> + +<p>C'est au moment où nos colonnes de tête franchiront l'Oder pour se +couler dans les régions de la Vistule, que les soins devront redoubler +en vue de prévenir une irruption ennemie. Après avoir bien établi que +les Français ne dépassent pas leur droit en occupant des contrées +soumises à leur protectorat et qu'ils restent chez eux à Varsovie, +l'ambassadeur pourra dire qu'au contraire les Russes, s'ils faisaient un +pas en dehors de leurs frontières, s'ils envahissaient le sol de nos +alliés, commettraient un acte d'hostilité flagrante et anéantiraient +tout espoir de paix: «Le jour où un seul Cosaque mettrait le pied sur le +territoire de la Confédération, la guerre serait déclarée.» Mais que +Lauriston soit «avare» de ces avertissements: la menace ne doit percer +que très discrètement dans son langage; mieux vaut recourir encore, s'il +est possible, au miel de la persuasion. Ce qu'il faut dire et répéter +avec une persévérance inlassable, sur tous les tons, sous les formes les +plus variées, c'est que l'Empereur veut le maintien de la paix et le +raffermissement de l'alliance, c'est qu'il conservera jusqu'au bout +l'intention et l'espoir de traiter.</p> + +<p>À l'appui de ces allégations, Lauriston réclamera de nouveau l'envoi de +Nesselrode, afin que dès à présent la négociation s'amorce: il promettra +au besoin que nos troupes ne traverseront pas la Vistule; enfin, comme +suprême expédient, il pourra parler et convenir d'une entrevue des deux +souverains, en se donnant toutefois l'air d'agir par inspiration +spontanée et sans ordres, en réservant ainsi à l'Empereur la faculté +d'esquiver la rencontre: «Cette dernière ressource, dit l'instruction, +ne doit être employée qu'à la dernière extrémité et au moment où les +Russes marcheraient sur la Vistule; c'est ce mouvement qu'il faut tâcher +d'empêcher ou de retarder en proposant une entrevue, sans engager +l'Empereur en rien.» En un mot, pourvu que l'ambassadeur ne compromette +que lui-même et ne lie pas son gouvernement, toute latitude lui est +laissée dans l'accomplissement de sa tâche temporisatrice. «Gagner du +temps», telle est l'expression qui revient à chaque instant sous la +plume du ministre: il la répète à satiété, jusqu'à cinq fois en +quelques lignes; il l'ajoute sur le texte recopié par surcharges de sa +main; il croit n'avoir jamais assez fait comprendre que l'ambassadeur ne +doit reculer devant aucun moyen, devant aucune supercherie, pour +faciliter la marche silencieuse et rampante de nos troupes jusqu'à leur +indispensable base d'offensive, jusqu'à ces pays de la Prusse orientale +et de la basse Pologne dont l'Empereur veut se faire un tremplin pour +s'élancer en Russie.</p> + +<h3>II</h3> + +<p>Étant donnée cette accumulation de stratagèmes, la présence à Paris d'un +agent russe à l'oeil trop bien ouvert, d'un informateur trop zélé, +présentait des dangers: Tchernitchef devenait gênant. L'Empereur se +décida à le faire mettre en observation. Comme il craignait toujours le +zèle impatient de Savary et sa lourdeur de main, il préféra confier ce +soin au ministre des relations extérieures, à son fidèle Maret, familier +par état avec les ménagements diplomatiques. Maret s'adressa à son ami +le baron Pasquier, préfet de police; celui-ci prêta l'un de ses plus +habiles découvreurs, l'officier de paix Foudras, qui organisa tout un +service de surveillance, dont les rapports étaient transmis aux +relations extérieures. Seulement, le duc de Rovigo, sentant que +l'affaire venait à maturité et ne voulant pas qu'elle lui échappât lors +de son éclosion, continua malgré tout à l'envelopper d'une ombrageuse +sollicitude, à la couver; il fit passer de son côté des directions et +des ordres à la préfecture de police, si bien que cette administration +eut à surveiller Tchernitchef à la fois pour le compte de deux +ministères. Tous les procédés d'investigation policière furent employés +contre lui: on installa dans l'hôtel où il logeait un pseudo-locataire, +chargé de l'épier jour et nuit; un homme expert dans l'art de +débrouiller le mystère des serrures à secret eut à explorer son +coffre-fort<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a> +<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote372" name="footnote372"><b>Note 372: </b></a> +<a href="#footnotetag372"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Pasquier</i>, I, 518; <i>Mémoires de Rovigo</i>, V, +208-220</blockquote> + +<p>Au bout de quelques jours, on acquit la conviction qu'il venait de se +procurer un tableau retraçant avec une précision effrayante toute +l'organisation nouvelle de l'armée. Devant ce rapt audacieux, Napoléon +se sentit indignement et impudemment trahi: on ne se trouvait plus en +présence de quelques indiscrétions coupables, mais partielles; il y +avait quelque part un homme, un Français, un misérable, qui instruisait +de tout l'ennemi de demain et faisait marché de son pays.</p> + +<p>Napoléon se décida à sévir, à chercher et à punir le traître. Rendant la +main à Savary, il lui donna toute permission d'agir, sans retirer à +Maret le droit de poursuivre son enquête, et laissa ainsi s'établir +entre les deux ministres une sorte d'émulation et de concurrence. +Toutefois, il n'entendait frapper les complices de Tchernitchef qu'après +le départ de ce dernier, afin de n'avoir pas à le comprendre dans les +poursuites, ce qui eût prématurément compliqué nos démêlés avec la +Russie. Pour le faire déguerpir, il s'avisa d'un moyen destiné à +renforcer encore son système de dissimulation. Il réexpédierait +Tchernitchef à Pétersbourg avec un message intime et direct pour +l'empereur Alexandre. Par un de ces jeux où se complaisait sa finesse +madrée, il emploierait l'espion russe à mieux tromper la Russie, à +porter une proposition de négocier plus précise, plus développée que les +précédentes, et qui néanmoins serait surtout une ruse de guerre.</p> + +<p>Le 25 février, il se le fit amener par le duc de Bassano au palais de +l'Élysée. Là, pendant deux heures, il parla posément, modérément, comme +s'il eût étudié à l'avance ses expressions<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>. Traitant bien +Tchernitchef, il lui fit pourtant comprendre, par certaines allusions, +qu'il n'ignorait rien de ses pratiques et qu'on n'avait pas réussi à lui +en imposer. Sachant aussi que nos préparatifs d'action seraient connus à +Pétersbourg lorsque le jeune officier arriverait dans cette capitale, il +ne chercha pas à les nier: il les avoua très haut, mais mit un art +consommé à établir que la guerre n'en résulterait pas nécessairement.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote373" name="footnote373"><b>Note 373: </b></a> +<a href="#footnotetag373"> +(retour) </a> Le compte rendu très détaillé de la conversation, avec +les paroles mêmes de l'Empereur, se trouve dans le rapport de +Tchernitchef publié sans date par la <i>Société impériale d'histoire de +Russie</i>, volume cité, 125-144.</blockquote> + +<p>Encore une fois et dans les termes les plus énergiques, les plus +solennels, il affirma qu'il n'avait nullement le dessein préconçu de +restaurer la Pologne. Ce qui l'avait mis dans la nécessité d'armer, +c'étaient les justes motifs de défiance qu'on lui avait fournis, c'était +surtout le silence systématique que l'on opposait à toutes ses demandes +d'explications et de pourparlers. «Il y a plus de quinze mois, dit-il, +que je me tue à demander que l'on envoie des instructions au prince +Kourakine; mais, comme on n'en a rien fait parce qu'il paraît ne point +jouir de la confiance de son gouvernement, pourquoi ne voit-on pas +arriver le comte de Nesselrode? J'ai appris son envoi à Paris avec +plaisir, j'espérais que nous commencerions enfin à nous occuper +sérieusement à terminer nos différends; voici cependant quatre mois +qu'on nous l'annonce, et il n'arrive pas. Pourquoi est-ce qu'il y a de +cela un an, lorsque l'empereur Alexandre vous envoya ici pour la +dernière fois, ne vous a-t-on point muni de pouvoirs? <i>Malgré que vous +ne soyez ici que pour les renseignements militaires</i>, vous connaissez +assez la marche des affaires, vous aviez montré de l'intelligence, et à +cette époque les choses étaient si simples qu'elles auraient pu être +arrangées sur-le-champ. Ma politique est si ronde, je mets si peu de +dissimulation dans ma conduite, que dans le fond peu m'importe le choix +du négociateur, et si l'on veut, on peut m'envoyer M. de Markof même +(c'était le diplomate qui sous le Consulat s'était posé en ennemi +personnel du général Bonaparte), pourvu qu'on veuille bien délier la +langue et entamer les négociations.» Pour déterminer la Russie à parler, +il a tout essayé, il n'a laissé échapper aucune occasion: sa +conversation de l'an passé avec le comte Schouvalof qu'il a saisi au +passage, son discours du 15 août au prince Kourakine n'avaient point +d'autre but. Il espérait que tant et de si pressants efforts auraient +enfin raison d'un parti pris d'inertie, d'une inconcevable réserve. Mais +non: rien ne lui a réussi: on a persisté à se draper dans un dédaigneux +silence; on a continué à se taire, en continuant d'armer. Alors, obligé +de supposer des prétentions inavouées ou des desseins hostiles, il a dû +mettre en mouvement les masses dont il dispose. Il est en train +actuellement de couvrir l'Allemagne de ses troupes, de réoccuper des +positions depuis longtemps dégarnies: efforts immenses, coûteux, mais +non disproportionnés à ses ressources, car il possède encore dans ses +caisses trois cents millions intacts. Cependant, cette surabondance de +moyens, qui fait sa sécurité, ne le pousse nullement à désirer la +guerre: il ne fera rien pour la précipiter. Donc, si les Russes de leur +côté ne la veulent point par intention préméditée, si leurs mouvements +suspects ont été uniquement inspirés par les craintes qu'ils ont conçues +au sujet de la Pologne et que ses franches explications doivent +dissiper, tout peut être encore réparé ou prévenu, et Napoléon, +aboutissant à des conclusions fermes, propose un accord sur les trois +bases suivantes:</p> + +<p>1° Stricte observation par la Russie du blocus continental et exclusion +des neutres, mitigée par un système de licences analogue à celui qui se +pratique en France;</p> + +<p>2° Traité de commerce respectant le tarif russe dans ses dispositions +essentielles, mais faisant disparaître ce que cet acte «renferme de +choquant et de désagréable pour le gouvernement français»;</p> + +<p>3° Arrangement par lequel la Russie finirait l'affaire d'Oldenbourg et +effacerait le fâcheux effet de sa protestation, soit en déclarant +qu'elle ne veut rien pour le prince médiatisé, soit en acceptant une +indemnité qui ne pourrait en aucun cas se composer de Dantzick ou d'une +fraction quelconque du territoire varsovien.</p> + +<p>Suivant Napoléon, il serait facile de s'entendre sur ces bases. La +rentrée de la Russie dans le système continental ne serait qu'un retour +au devoir primordial de l'alliance. Quant aux questions de l'Oldenbourg +et du tarif, les griefs allégués, s'il n'existait pas derrière eux autre +chose, étaient-ils de nature à motiver une guerre qui ferait couler des +torrents de sang et renouvellerait le deuil de l'humanité? L'Empereur +verrait avec une profonde douleur se rompre pour de telles chicanes une +alliance qui lui avait été dictée par son coeur autant que par sa +raison, par un penchant déterminé pour Alexandre, par une sympathie +qu'il ne peut malgré tout arracher de son âme, qu'il aimait à croire +partagée et qui lui semblait devoir assurer la perpétuité de l'accord. +«J'avoue, disait-il, qu'il y a de cela deux ans, je n'aurais jamais cru +à la possibilité d'une rupture entre la Russie et la France, du moins de +notre vivant, et comme l'empereur Alexandre est jeune et moi je dois +vivre longtemps, je plaçais la garantie du repos de l'Europe dans nos +sentiments réciproques: ceux que je lui ai voués sont toujours restés +les mêmes; vous pourrez l'en assurer de ma part et lui dire que, si la +fatalité veut que les deux plus grandes puissances de la terre se +battent pour des peccadilles de demoiselle, je la ferai (la guerre) en +galant chevalier, sans aucune haine, sans nulle animosité, et, si les +circonstances le permettent, je lui offrirai même à déjeuner ensemble +aux avant-postes. La démarche à laquelle je me suis décidé aujourd'hui +sera encore marquée sur mes tablettes à la décharge de ma conscience; +vous ayant fait connaître mes véritables sentiments, je vous envoie vers +l'empereur Alexandre comme mon plénipotentiaire et dans l'espoir que +l'on pourrait encore s'entendre et se dispenser de verser le sang d'une +centaine de mille braves, parce que nous ne sommes pas d'accord sur la +couleur d'un ruban.»</p> + +<p>Cette affectation de désinvolture et de légèreté lui servait à masquer +la gravité des prétentions qu'il avait émises; elles étaient bien cette +fois l'expression réelle de ses désirs et faisaient apparaître un éclair +de sincérité à travers tous ses subterfuges. Enfin, il venait de sortir +et de formuler son exigence fondamentale, celle qui portait sur +l'exclusion des neutres. À supposer que la Russie y eût fait droit et +eût accepté l'ensemble de ses propositions, aurait-il renoncé à son +expédition et décommandé la guerre? On peut le croire, car Alexandre eût +cédé alors sur tous les points essentiels, moyennant quelques +satisfactions de pure forme: il eût adhéré pleinement au blocus et se +fût remis au service de notre cause, sans compensation pour lui-même ni +sûreté.</p> + +<p>Napoléon aurait agréé cette soumission pure et simple, à condition +qu'elle eût été entourée des plus expresses garanties; mais à son défaut +il n'admettait d'autre issue au conflit que la guerre. C'est ce +qu'indiquait le duc de Bassano à Lauriston, dans une nouvelle dépêche: +«L'Empereur, disait-il, ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie +même fort peu d'une négociation qui n'aurait pas lieu à Paris. Il ne met +aucune confiance dans une négociation quelconque, à moins que les quatre +cent cinquante mille hommes que Sa Majesté a mis en mouvement et leur +immense attirail ne fassent faire de sérieuses réflexions au cabinet de +Pétersbourg, ne le ramènent sincèrement au système qui fut établi à +Tilsit, et ne replacent la Russie dans l'état d'infériorité où elle +était alors<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a> +<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>.» Cet aveu superbe et brutal ne voulait pas dire que +l'Empereur tenait à éviter une négociation, puisque l'envoi de +Tchernitchef avait précisément pour but d'en provoquer une: il +signifiait que cette négociation ne serait jamais aux yeux de l'Empereur +chose sérieuse et susceptible de résultats, à moins que la Russie ne +reprît dès à présent son rôle de vaincue et ne se replaçât dans la +position où elle était au lendemain de Friedland, alors qu'elle +s'estimait heureuse d'acheter la paix au prix d'une alliance empressée +et déférente. Napoléon n'excluait pas absolument cette hypothèse, mais +ne lui laissait dans ses prévisions qu'une part minime. Jugeant +Alexandre trop fier, trop révolté, pour s'humilier avant d'avoir subi de +nouveaux désastres, il espérait seulement que ce prince, sans accepter +toutes nos conditions, n'oserait répondre à une proposition formelle et +enveloppée de moelleuses paroles, par une rupture et une agression +immédiates. Sans doute allait-il par respect humain, peut-être aussi par +espoir d'arriver à un compromis, rouvrir le débat, formuler des +contre-propositions: ainsi s'engagerait et se prolongerait une vague +controverse, «une sorte de négociation<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a> +<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>», à la faveur de laquelle +nos armées se glisseraient jusqu'à leurs positions d'attaque et y +attendraient la saison propice à l'offensive. C'est en ce sens que les +ouvertures faites à Tchernitchef, sans être par elles-mêmes mensongères +et fictives, avaient moins pour objet d'éviter que d'ajourner la guerre.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote374" name="footnote374"><b>Note 374: </b></a> +<a href="#footnotetag374"> +(retour) </a> Maret à Lauriston, 25 février.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote375" name="footnote375"><b>Note 375: </b></a> +<a href="#footnotetag375"> +(retour) </a> Maret à Otto, 3 avril.</blockquote> + +<p>Afin de mieux accréditer le jeune homme comme son porte-parole, Napoléon +lui fit remettre une lettre pour l'empereur Alexandre, lettre courte, +simplement polie, mais dans laquelle il se référait expressément à ses +assurances verbales: «J'ai pris le parti, disait-il, de causer avec le +colonel Tchernitchef sur les affaires fâcheuses survenues depuis quinze +mois. Il ne dépend que de Votre Majesté de tout terminer. Je prie Votre +Majesté de ne jamais douter de mon désir de lui donner des preuves de la +considération distinguée que j'ai pour sa personne<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a> +<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote376" name="footnote376"><b>Note 376: </b></a> +<a href="#footnotetag376"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18523.</blockquote> + +<p>Muni de la lettre impériale, qui équivalait à un congé, Tchernitchef fit +ses préparatifs de départ et ne resta plus que quelques heures à Paris, +juste le temps de se procurer l'état de situation de la Garde, acheté +comptant. Le 26 février, il montait dans sa chaise de poste. Avant de +s'éloigner, mis en défiance par les allusions de l'Empereur et se +sentant surveillé, il avait cru devoir détruire un grand nombre de +papiers. Cette précaution n'était pas superflue; en effet, à peine +avait-il quitté son appartement que la police y faisait irruption, sous +la conduite de l'officier de paix préposé en chef à sa surveillance, et +procédait à une visite domiciliaire. En explorant, en sondant tous les +recoins, on ne découvrit que des lambeaux de lettres, des chiffons +lacérés; mis bout à bout, ces débris ne présentèrent aucun sens suivi ou +ne révélèrent que d'insignifiantes correspondances. Dans la cheminée de +la chambre à coucher, un monceau de cendres s'élevait, provenant de +papiers brûlés. Pour fouiller ces cendres, on eut à déplacer un tapis +de pied posé devant le foyer; sous l'étoffe, un billet apparut, s'étant +glissé là au moment de l'holocauste et ayant échappé aux flammes; il +portait ces lignes:</p> + +<p>«Monsieur le comte, vous m'accablez par vos sollicitations. Puis-je +faire plus que je ne fais pour vous? Que de désagréments j'éprouve pour +mériter une récompense fugitive! Vous serez surpris, demain, de ce que +je vous donnerai; soyez chez vous à sept heures du matin. Il est dix +heures, je quitte ma plume pour avoir la situation de la grande armée +d'Allemagne, en résumé, à l'époque de ce jour. Il se forme un quatrième +corps qui est tout connu, mais le temps ne me permet pas de vous le +donner en détail. La garde impériale fera partie intégrante de la Grande +Armée. À demain, à sept heures du matin. <i>Signé</i> M.<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a> +<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote377" name="footnote377"><b>Note 377: </b></a> +<a href="#footnotetag377"> +(retour) </a> Cette pièce, les particularités et citations suivantes +sont tirées du dossier de l'affaire, conservé aux archives nationales, +F7, 6575, et du compte rendu des débats devant la cour d'assises.</blockquote> + +<p>Ce billet renouvelait la preuve de la trahison et mettait sur la trace +du coupable: c'était le fragment accusateur avec lequel une police qui +sait son métier arrive à reconstituer tout l'ensemble d'un crime.</p> + +<p>Les agents portèrent leur capture au préfet de police. Celui-ci, se +souvenant que l'affaire lui avait été originairement recommandée par le +ministère des relations extérieures, crut devoir au duc de Bassano la +primeur des résultats obtenus; il se disposa à lui envoyer les originaux +des pièces saisies. Toutefois, par prudence et sentiment des convenances +hiérarchiques, il voulut se mettre à couvert du côté de son supérieur +direct, le duc de Rovigo, et se réserva de lui envoyer des copies. Le 28 +février, M. Pasquier préparait cette double expédition, lorsqu'il fut +surpris par le ministre de la police en personne, entrant dans son +cabinet sous couleur de lui faire «une visite d'amitié». En fait, ayant +eu vent des saisies opérées, Savary venait réclamer les pièces comme son +bien et confisquer la découverte.</p> + +<p>Dans cette occurrence délicate, M. Pasquier se conduisit en +fonctionnaire correct et en habile homme: il remit les originaux à +Savary, qui avait droit de les revendiquer, mais ne sacrifia pas tout à +fait l'autre ministre et lui fit passer les copies, par une interversion +des plis préparés. Et le soir, lorsque Savary se présenta d'un air +triomphant à l'Élysée, où il y avait cercle de cour, pour rendre compte +à l'Empereur, il trouva Sa Majesté déjà prévenue par le ministre des +relations extérieures, qui lui avait transmis, sans perdre un instant, +les copies reçues de la préfecture. L'Empereur présenta le paquet au duc +de Rovigo: «Tenez, lui dit-il d'un ton narquois, voyez cela; vous +n'eussiez pas trouvé cette cachotterie de l'officier russe; les +relations extérieures ne l'ont pas manqué<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a> +<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote378" name="footnote378"><b>Note 378: </b></a> +<a href="#footnotetag378"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Rovigo</i>, V, 213. Cf. les <i>Mémoires de +Pasquier</i>, I, 518-519, et <span class="sc">Ernouf</span>, 345-347.</blockquote> + +<p>Fort dépité, mais ne perdant pas contenance, Savary répliqua qu'il +possédait mieux que les copies, à savoir les originaux, et qu'il les +tenait à la disposition de Sa Majesté. Puis, ardent à saisir sa +revanche, à rejoindre et à distancer son collègue dans la lutte de +vitesse qui s'était engagée entre eux, il remit aussitôt et pour son +compte les agents de la police en quête, en chasse, prit en main +l'instruction et la poussa avec une extrême célérité; ayant annoncé à +l'Empereur les pièces authentiques de l'affaire, il s'était juré de lui +transmettre en même temps des noms et de lui désigner les coupables.</p> + +<p>Le billet saisi ne fournissait qu'une initiale, la lettre M. Derrière +cet M... mystérieux, qui lui servait de signature, quel nom, quelle +personnalité se cachait? Ce ne pouvait être qu'un homme initié +professionnellement aux secrets de notre situation militaire. Les +premières recherches faites aux bureaux de la guerre et à +l'administration de la guerre--ces services formaient sous l'Empire deux +départements ministériels séparés--n'aboutirent à aucun résultat. On eut +alors l'idée de recourir au prince major général, qui avait eu entre les +mains les états de situation et chez lequel on avait pu les copier. L'un +de ses principaux collaborateurs civils dirigea les soupçons sur un +nommé Michel, qu'il avait naguère employé.</p> + +<p>Ce Michel fut retrouvé à l'administration de la guerre, où il occupait +une place de commis écrivain à la direction de l'habillement: c'était la +plus belle main du ministère, mais un homme de réputation équivoque, +«adonné au vin» et menant une existence au-dessus de ses ressources +connues. On se procura adroitement une page de son écriture, et la +comparaison de cette pièce avec le billet ne laissa plus de doute sur +l'identité de l'auteur. Une heure après, Michel était amené au ministère +de la police; terrassé par l'évidence, il reconnut son billet et ne nia +point avoir entretenu des relations avec Tchernitchef par +l'intermédiaire d'un nommé Wustinger, Viennois d'origine, suisse et +concierge de profession, employé en cette qualité à l'hôtel Thélusson, +où résidait l'ambassade russe.</p> + +<p>Pour aller au fond du mystère, il restait à s'assurer de cet homme; mais +on ne pouvait l'arrêter chez lui, à l'ambassade, où il était couvert par +le droit des gens et participait au bénéfice de l'exterritorialité. Pour +l'attirer hors de cet inviolable asile, la police lui tendit un piège. +Par une ruse classique, elle obligea Michel à lui écrire de sa prison, +comme s'il eût été encore en liberté, pour lui donner rendez-vous dans +un café où ils avaient habitude de se rencontrer. L'Allemand obéit sans +défiance à cet appel; à peine eut-il mis le pied dans le café désigné +qu'il fut appréhendé au corps et conduit à la Force. En même temps, les +aveux progressifs de Michel, les perquisitions opérées chez lui +amenaient l'emprisonnement de plusieurs autres employés, soupçonnés de +l'avoir aidé dans ses crimes. Les déclarations des individus arrêtés, se +corroborant et s'éclairant l'une l'autre, mirent au jour toute la trame, +découvrirent le travail de corruption organisé de longue date par les +agents russes dans les principales administrations de l'État.</p> + +<p>L'origine de ces pratiques remontait à huit ou neuf ans. Sous le +Consulat, le chargé d'affaires d'Oubril, s'étant trouvé fortuitement en +rapport avec Michel, qui était employé alors au bureau des mouvements, +avait flairé en lui une âme vile et une conscience à vendre. Après +l'avoir ébloui par un don d'argent, il l'avait circonvenu, tenté, +perverti, et finalement avait tiré de lui quelques renseignements +militaires. La rupture de 1804, la guerre qui s'en était suivie, avaient +suspendu ces intelligences, mais les agents russes avaient mis à profit +chaque paix, chaque reprise des relations, pour renouer le fil brisé, et +l'alliance même de 1807 n'avait pas interrompu cette tradition. Au cours +des deux missions qui s'étaient succédé depuis lors, celle du comte +Tolstoï et celle du prince Kourakine, on s'était souvenu de Michel; pour +le retrouver, le moyen était des plus simples: si les ambassadeurs et +les secrétaires passaient, le suisse de l'ambassade restait, Wustinger +demeurait à son poste, et l'une des fonctions de l'inamovible concierge +était de rétablir périodiquement le contact avec Michel, qu'il ne +perdait jamais de vue. Les ambassadeurs n'avaient point participé en +personne à ce commerce, semblaient même l'avoir ignoré; mais toujours +quelqu'un s'était trouvé auprès d'eux pour le prendre à son compte: +d'abord Nesselrode, puis un autre agent du nom de Kraft. Enfin, +Tchernitchef était survenu. Jaloux de se distinguer et de faire mieux +que les autres, il avait cru devoir, à côté de l'espionnage en quelque +sorte officiel qui fonctionnait par les soins de l'ambassade, organiser +le sien, monter sa contre-police: il s'était fait mettre en relation +avec Michel et, renouvelant le système suivi jusqu'alors, l'avait porté +à la perfection du genre.</p> + +<p>Michel, passé à la direction de l'habillement, ne savait plus +grand'chose par lui-même, mais il avait porté la corruption dans +d'autres bureaux et s'était ménagé des accès indirects à la source des +renseignements. Dans l'ordre du crime, il s'était même signalé par un +coup de maître. Deux fois par mois, on dressait au ministère de la +guerre, à l'intention de l'Empereur seul, un livret indiquant en grand +détail la force et l'emplacement de toutes les armées, de tous les +corps, jusqu'au plus infime détachement et à la dernière compagnie. Ce +document mystérieux et sacro-saint, qui portait la fortune de la France, +Michel avait réussi à en prendre connaissance avant l'Empereur. Le +livret une fois préparé, un garçon de bureau du ministère, le nommé +Mosès, était chargé de le porter chez un relieur et de l'y faire +cartonner, afin que Sa Majesté, à qui on le présenterait ensuite, pût le +feuilleter commodément. Cette course devait s'accomplir dans un délai +rigoureusement mesuré. Séduit par quelques «écus de cinq francs», Mosès +pressait le pas et gagnait le temps de faire une station chez Michel, +auquel il communiquait le volume.</p> + +<p>Michel avait aussi détourné de ses devoirs le commis Saget, attaché au +bureau des mouvements, et un jeune expéditionnaire du nom de Salmon. +Saget fournissait la matière des documents destinés à l'officier russe, +Salmon était employé à les copier, et ainsi s'était établie au profit de +l'étranger, sous la direction de Michel, toute une officine de +soustractions frauduleuses.</p> + +<p>Tchernitchef payait le procureur de renseignements par sommes plus ou +moins fortes, assez irrégulièrement versées: il le payait surtout +d'espérances, osant lui promettre la bienveillance personnelle du Tsar +et une pension qui le mettrait pour toujours à l'abri du besoin, mêlant +à ces vilenies un nom auguste. Parfois, Michel se montrait assailli de +remords et d'angoisses: sentant la gravité de ses forfaits et redoutant +les suites, il cherchait à se dégager. L'autre renforçait alors ses +moyens de séduction, ou bien, découvrant le fonds de brutalité et de +violence qui se cachait en lui sous de mielleux dehors, il le prenait de +très haut avec l'employé, rappelait durement que le malheureux ne +s'appartenait plus et dépendait de qui pouvait le perdre; de hautaines +menaces, des exigences torturantes commençaient le supplice du traître, +prisonnier de son crime. Si les renseignements ne venaient pas assez +vite à son gré, Tchernitchef relançait Michel jusque dans son lointain +domicile, rue de la Planche; mais les rendez-vous avaient lieu +d'ordinaire à l'ambassade, chez Wustinger: c'était dans une chambre de +domestique que l'élégant officier se rencontrait avec le sordide +plumitif et prolongeait de bas marchandages.</p> + +<p>Au sortir de ces répugnantes conférences, il visait plus haut; après +s'être attaqué aux membres subalternes de l'administration, il tâchait +de savoir quels étaient, parmi les fonctionnaires d'un ordre élevé, ceux +qui faisaient d'excessives dépenses et éprouvaient des besoins d'argent. +Il avait offert sans succès quatre cent mille francs à un chef de +division; il s'était efforcé de glisser des espions au quartier général +de la Grande Armée. Au ministère de l'intérieur, au ministère des +manufactures et du commerce, on releva la trace de semblables +tentatives, et plus la police développait ses recherches, plus on +s'apercevait que la trame s'étendait loin, qu'elle avait poussé en tous +sens ses mystérieuses ramifications.</p> + +<p>Ces faits furent consignés dans deux rapports présentés à l'Empereur par +le ministre de la police, en date des 1er et 7 mars, avec pièces à +l'appui<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a> +<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>: Savary avait centralisé tous les documents entre ses mains +et réclamé, en vertu de ses prérogatives professionnelles, jusqu'à +«quelques bribes» antérieurement recueillies par le ministère des +relations extérieures. Sa crainte était toujours que le chef de ce +département ne s'attribuât en haut lieu le mérite de la découverte +initiale et ne prétendît l'avoir opérée par des moyens spéciaux et +personnels, en dehors de ceux dont disposait la police ordinaire. Pour +parer à ce danger, Savary éprouva le besoin de bien établir dans l'un de +ses rapports que les premiers résultats étaient exclusivement dus à la +préfecture de police, c'est-à-dire à une administration dépendant de lui +et placée sous son autorité. Ainsi fut-il amené à louer l'activité du +préfet et son zèle méritoire, à vanter ses succès, à le couvrir de +fleurs, quoiqu'il lui gardât un peu de rancune pour ses complaisances +extra-hiérarchiques, et ce fut en fin de compte M. Pasquier qui +recueillit le principal profit de l'affaire: il obtenait de son chef +direct des éloges intéressés, sans préjudice des droits qu'il s'était +ménagés à la reconnaissance d'un autre ministre, favori et confident de +l'Empereur.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote379" name="footnote379"><b>Note 379: </b></a> +<a href="#footnotetag379"> +(retour) </a> Archives nationales, F7, 6375.</blockquote> + +<p>Napoléon tenait désormais de quoi prouver que la Russie, au temps même +de leur apparente intimité, l'avait traité en suspect et en ennemi, +qu'elle avait perpétué contre lui une sourde et injurieuse hostilité. Il +s'armerait de cette découverte en temps opportun et s'en ferait un grief +de plus contre Alexandre. Il voulait un scandale retentissant, dont +toute l'Europe s'entretiendrait: point de procédure expéditive, point de +commission militaire siégeant à huis clos; un grand appareil judiciaire, +des magistrats, des jurés, des pièces à conviction largement étalées, la +lumière d'un débat public et contradictoire, le grand jour des assises. +Le parquet de Paris fut saisi et invité à procéder régulièrement. Pour +placer Michel sous le coup d'une condamnation capitale, on le +poursuivrait en vertu de l'article 76 du code pénal, prononçant la peine +de mort contre «quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu +des intelligences avec les puissances étrangères, pour leur procurer les +moyens d'entreprendre la guerre contre la France<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a> +<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>». Ses complices +seraient prévenus de participation au même crime et punis suivant leur +degré de culpabilité.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote380" name="footnote380"><b>Note 380: </b></a> +<a href="#footnotetag380"> +(retour) </a> L'abolition de la peine de mort en matière politique est +venue en 1848 modifier cet article.</blockquote> + +<p>Vu la lenteur des formalités judiciaires, la cour d'assises n'aurait à +prononcer sur Michel et ses coaccusés que dans un mois ou six semaines, +au milieu d'avril, et c'était bien ce que voulait l'Empereur. Désirant +un éclat, il entendait le retarder jusqu'au moment où ses troupes +auraient atteint la Vistule et s'y seraient fortement établies, où il +aurait moins besoin de ménager la Russie. Actuellement, toute +divulgation dans le public fut évitée: les journaux se turent; le bruit +de l'affaire ne dépassa pas les milieux politiques et administratifs, où +l'on en causa avec indignation, mais à voix basse.</p> + +<p>Ce demi-silence fut percé tout à coup par une plainte larmoyante. +L'ambassadeur Kourakine, dont la candeur avait ignoré les trames ourdies +sous son toit et que nul n'avait averti des captures opérées par la +police, ne comprenait rien à la disparition de son concierge; il se +demandait pourquoi Wustinger, sorti de l'hôtel dans la journée du 1er +mars, n'était pas rentré: il n'était point éloigné de croire à quelque +crime d'ordre privé, à un enlèvement, à une séquestration, à un drame +noir dont son fidèle serviteur aurait été victime. À grands cris, il +réclamait cet accessoire indispensable de son hôtel, et son effarement, +son agitation, mêlaient à de douloureux incidents un épisode burlesque. +Dans une note éplorée, il suppliait M. de Bassano d'avertir la police et +de la mettre en mouvement, afin qu'elle procédât aux recherches +nécessaires; il envoyait le signalement de l'absent, pressait le duc de +commencer sans retard ses démarches et dès à présent, préjugeant son +concours, lui en rendait grâce<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a> +<a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote381" name="footnote381"><b>Note 381: </b></a> +<a href="#footnotetag381"> +(retour) </a> Note du 2 mars, archives des affaires étrangères, Russie, +154.</blockquote> + +<p>Impatienté de ces doléances, Napoléon se sentit tenté d'abord de fermer +la bouche à Kourakine en lui mettant brusquement sous les yeux toute +l'affaire. En réplique à l'ambassadeur, il ordonna de préparer une note +portant plainte officielle contre Tchernitchef et stigmatisant sa +conduite. Il dicta lui-même cette note, la fit âpre et très belle, +vibrante d'une indignation justifiée. «Sa Majesté, écrivit-il, a été +péniblement affectée de la conduite de M. le comte Tchernitchef; elle a +vu avec étonnement qu'un homme qu'elle a toujours bien traité, qui se +trouvait à Paris, non comme un agent politique, mais comme un aide de +camp de l'empereur de Russie, accrédité par une lettre auprès de +l'Empereur, ayant un caractère de confiance plus intime même que celui +d'un ambassadeur, ait profité de ce caractère pour abuser de ce qu'il y +a de plus sacré parmi les hommes. Sa Majesté se flatte que l'empereur +Alexandre sera aussi péniblement affecté qu'elle de reconnaître dans la +conduite de M. de Tchernitchef le rôle d'un agent de corruption, +également condamné par le droit des gens et par les lois de l'honneur. +Sa Majesté l'Empereur se plaint que, sous un titre qui appelait la +confiance, on ait placé des espions auprès de lui et en temps de paix, +ce qui n'est permis qu'à l'égard d'un ennemi et en temps de guerre; il +se plaint que les espions aient été choisis, non dans la dernière classe +de la société, mais parmi les hommes que leur position attache aussi +près du souverain<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a> +<a href="#footnote382"><sup class="sml">382</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote382" name="footnote382"><b>Note 382: </b></a> +<a href="#footnotetag382"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18541.</blockquote> + +<p>Après avoir jeté sur le papier ces virulentes paroles, Napoléon +réfléchit. Un tel langage sentait la poudre: il risquait de dénoncer +l'imminence des hostilités et de contrarier l'oeuvre d'ensommeillement à +laquelle l'Empereur vouait tous ses soins, et l'on sait avec quelle +incroyable intensité d'attention, lorsqu'il s'était proposé un but, il +lui rapportait et lui sacrifiait tout. Il se ravisa donc et se retint, +suspendit l'expression de sa colère: la note ne fut pas remise et resta +en portefeuille. Le duc de Bassano, assiégé par Kourakine de visites et +de questions, affecta d'abord de ne rien savoir quant au sort de +Wustinger. Après quelques jours, prenant un air de confidence et de +gravité, posant un doigt sur ses lèvres, il dit au prince en substance: +Votre concierge n'est pas perdu; on a dû l'arrêter, parce qu'il se +trouve impliqué dans un complot dirigé contre la sûreté de l'État et +qu'il a été pris en flagrant délit. La justice est saisie et informe; +ses opérations se poursuivent méthodiquement, silencieusement, avec la +discrétion convenable; respectons ce mystère: aussitôt que j'aurai des +renseignements sûrs, je ne manquerai pas à vous les communiquer<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a> +<a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote383" name="footnote383"><b>Note 383: </b></a> +<a href="#footnotetag383"> +(retour) </a> Rapport de Kourakine à Roumiantsof, 6 mars, Archives des +affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote> + +<p>En entendant ces paroles, Kourakine faillit tomber de son haut. +Épouvanté à l'idée d'avoir recélé chez lui un conspirateur, il n'osa +insister et répondit par des considérations de philosophie domestique +qui étaient presque des excuses<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a> +<a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>. Un peu plus tard, le duc de +Bassano lui glissa en douceur que le nom de Tchernitchef se trouvait +fâcheusement mêlé à l'affaire, que certaines charges avaient été +relevées contre lui; le ministre français ajoutait qu'il n'admettait que +difficilement chez un homme portant l'épaulette un tel oubli de ses +devoirs: jusqu'à plus ample informé, il voulait croire à une erreur. +Ainsi se gardait-on de livrer à Kourakine la vérité d'un seul coup et +tout entière; on la lui versait goutte à goutte, avec d'infinis +ménagements; on évitait au vieillard une émotion trop vive, un choc qui +se répercuterait à Pétersbourg et pourrait avancer la rupture. Grâce à +ces soins, les avertissements de l'ambassadeur ne viendraient pas +troubler l'impression apaisante que devaient produire, s'ajoutant aux +paroles lénitives de Lauriston, le message apporté par Tchernitchef et +la lettre de l'Empereur.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote384" name="footnote384"><b>Note 384: </b></a> +<a href="#footnotetag384"> +(retour) </a> «Je fis à ce sujet, écrivait-il dans le rapport précité, +des réflexions que le ministre français trouva justes parce qu'il a +aussi une maison nombreuse, c'est qu'il est bien difficile de pouvoir +compter sur la fidélité de tous les gens dont on se sert et qui sont +sans cesse autour de nous.»</blockquote> + +<h4>III</h4> + +<p>Tandis que cette suprême adjuration s'élevait vers la Russie, les +mouvements militaires commençaient à s'exécuter, et de toutes parts +l'impulsion donnée opérait. Le 23 février, l'armée d'Italie prend son +élan et monte à l'assaut des Alpes: elle s'engage au milieu des neiges +où la hache des sapeurs a fait brèche, franchit les cols, et en neuf +colonnes, neuf torrents, dévale du haut des monts. Junot conduit en +personne par le Brenner la colonne du centre, la brigade Delzons, et +entre à Inspruck au milieu de ces régiments de choix, «magnifiques et +bien disposés<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a> +<a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>». Il presse en même temps la marche des autres +colonnes, les fait passer rapidement sur la Bavière, force les étapes, +abrège les haltes, et en quelques journées pousse ses avant-gardes +jusqu'auprès de Ratisbonne.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote385" name="footnote385"><b>Note 385: </b></a> +<a href="#footnotetag385"> +(retour) </a> Le duc d'Abrantès au major général, 3 mars. Archives +nationales, AF, IV, 1642.</blockquote> + +<p>Cette descente en Allemagne devient le signal de l'universel +ébranlement. Tout s'anime, tout se lève à la fois et marche. Au nord, +l'armée de Davout, après s'être ramassée sur elle-même et pelotonnée, +se jette sur l'Oder, avec le 1er corps de cavalerie; plus bas, les +Wurtembergeois, commandés par leur prince royal, les Westphaliens, sous +Jérôme, les Bavarois, sous Vandamme, quittent ensemble leur place et +commencent à se mouvoir, en un fourmillement de peuples. Oudinot +échelonne son corps sur les chemins qui de Münster conduisent à +Magdebourg; Ney pousse le sien sur Erfurt et Leipsick, et dès cette mise +en route, malgré l'entrain du départ, l'inégalité de valeur entre les +éléments qui composent la Grande Armée se révèle, les disparates +s'accusent. Ney s'enorgueillit dans un rapport de ses vieux bataillons: +chez d'autres, il trouve que la présence de recrues trop nombreuses nuit +à l'aspect d'ensemble. Oudinot signale des régiments alanguis et +faibles, un régiment suisse qui compte trois cent quatre-vingt-trois +malades, d'autres rongés de fièvre, et attribue ces maux à l'état +d'atroce détresse dans lequel lui sont arrivés les conscrits +réfractaires, amenés dans les rangs en prisonniers, la chaîne aux pieds. +Dès qu'Oudinot et Ney ont pris leur direction, d'autres corps se mettent +à leur suite et emboîtent le pas: le 2e de cavalerie, les divisions de +cuirassiers faisant partie du 3e, commencent à dépasser le Rhin. Sur +toute la ligne du fleuve, à Wesel, à Cologne, à Bonn, à Coblentz, à +Mayence surtout, grand centre de ralliement, vaste entrepôt d'hommes et +de matériel, l'affluence et la presse augmentent. Sur le pont de Castel, +au devant de Mayence, c'est un défilé continuel de corps se poussant les +uns les autres, un roulement ininterrompu de canons et de caissons. +Après le déversement des premières masses sur la rive gauche, d'autres +s'annoncent: déjà les colonnes de la Garde paraissent à l'horizon, la +1re division de la jeune Garde devant passer à Düsseldorf, la 2e à +Mayence. Et soudain le grand quartier général, réuni à Mayence, +s'ébranle à son tour et part; le 29 février, le prince de Neufchâtel a +expédié l'ordre à tout ce qui le compose, «officiers de l'état-major +général, officiers et troupes de l'artillerie et du génie, parc, train +d'artillerie, train des équipages, administrations, inspecteurs et +sous-inspecteurs aux revues, ordonnateurs et commissaires des guerres, +payeur général, services administratifs, compagnie d'élite du quartier +général, gendarmerie, compagnies d'ambulances, etc.», de se porter le 5 +mars sur Fulda, en une seule colonne dont le général Guilleminot reçoit +le commandement<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a> +<a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a>. Sur d'autres points, les réserves d'artillerie, le +grand parc avec ses soixante bouches à feu, entament à leur tour +l'Allemagne. Derrière les différents corps en marche, ce sont des +fractions de corps retardataires qui pressent le pas sur les chemins +fatigués et s'efforcent de rejoindre, le 3e régiment portugais qui court +après la division Legrand, un régiment illyrien et un régiment suisse +errant à la recherche du duc d'Elchingen, un va-et-vient de détachements +allant prendre et ramener des convois arriérés, trois cent trente +voitures d'artillerie passant au grand trot, le service des estafettes +qui s'organise et transmet journellement à l'Empereur les nouvelles de +l'armée, des hôpitaux qui se forment et déjà regorgent de malades, des +dépôts de remonte qui réquisitionnent les chevaux par milliers, des +officiers courant la poste pour regagner leur troupe et faisant la nuit +le coup de pistolet avec les maraudeurs et les brigands embusqués sur la +route, et déjà des traînards, des isolés, par bandes grossissantes, se +mêlant à la cohue des chariots et à l'enchevêtrement des convois. Autour +des places, des maisons s'abattent, des faubourgs entiers s'écroulent, +démolis par le génie pour démasquer les remparts et mieux assurer le tir +des batteries, car Napoléon a tout prévu, même une retraite et une +guerre défensive. Cependant, les corps de première ligne marchent +maintenant en se serrant les coudes, et l'immense bande va son train, +s'augmentant de tout ce qu'elle rencontre devant elle, englobant au +passage les contingents allemands. Les Wurtembergeois se placent sous +les ordres de Ney; les Westphaliens s'intercalent entre le 2e et le 3e +corps; les Bavarois prennent rang à la gauche de l'armée d'Italie; les +Saxons, postés autour de Dresde sous le commandement de Reynier, iront à +leur tour au flot qui passe. Et ce concours d'armées s'écoule par toutes +les routes, déborde sur les campagnes, envahit les villes, les villages, +les foyers, effare et désole les populations, fait retentir depuis le +littoral hanséatique jusqu'à la Bohême la rumeur d'une mer montante et +emplit l'Allemagne antérieure tout entière<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a> +<a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote386" name="footnote386"><b>Note 386: </b></a> +<a href="#footnotetag386"> +(retour) </a> Archives nationales, AF, IV, 1642.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote387" name="footnote387"><b>Note 387: </b></a> +<a href="#footnotetag387"> +(retour) </a> Rapports de Berthier à l'Empereur, correspondance de +Berthier avec les chefs de corps, février et mars 1812. Archives +nationales, AF, IV, 1642. Ces documents donnent tout le détail de la +marche.</blockquote> + +<p>La ligne de l'Elbe, largement dépassée par Davout, fut bientôt atteinte +par les autres corps. Oudinot prit contact avec elle à Magdebourg, Ney à +Torgau; les Westphaliens y arrivaient par Halle, l'armée d'Italie et ses +annexes s'en approchaient de biais, par la basse Bavière. Pour aller +plus loin, on devait désormais traverser la Prusse: il convenait que +tout fût officiellement réglé avec elle.</p> + +<p>Napoléon avait retardé jusqu'au dernier moment la conclusion de +l'alliance, certain de mieux dicter la loi à la Prusse quand il la +tiendrait resserrée entre toutes ses années et plus étroitement +garrottée. Le 23 février, le duc de Bassano manda enfin le baron de +Krusemarck et, lui présentant le traité, l'invita à signer. Krusemarck +savait que sa cour accédait en principe à toutes nos exigences, mais il +n'avait point reçu de pouvoirs spéciaux à l'effet de conclure: il en fit +l'observation. Le duc répondit que Sa Majesté Impériale, peu formaliste +de sa nature, ne saurait admettre une objection de ce genre; la +situation ne souffrait aucun retard: nos troupes avaient pris leur +essor, et nulle considération n'était capable de les arrêter; elles +allaient entrer en Prusse de gré ou de force: mieux valait pour la +Prusse se laisser occuper de bonne grâce et en vertu d'un traité que +d'avoir à subir une contrainte. Torturé d'hésitations, Krusemarck se +débattit faiblement, puis céda: le 24 février, après une nuit passée en +conférence, le traité fut signé à cinq heures du matin<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a> +<a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a>. Il +contenait toutes les stipulations réclamées par l'Empereur, à de très +légères modifications près. Les objets à réquisitionner par nos troupes, +évalués de gré à gré, viendraient en déduction des sommes restant à +acquitter sur l'ancienne contribution de guerre et diminueraient +d'autant la dette du royaume.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote388" name="footnote388"><b>Note 388: </b></a> +<a href="#footnotetag388"> +(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 439-440.</blockquote> + +<p>Le 2 mars, avant que ce dénouement fût connu à Berlin, le roi +Frédéric-Guillaume, étant en train de dîner, reçut avis que la division +Gudin, formant la droite du 1er corps, envahissait le territoire +prussien. En présence de cette irruption qu'aucun arrangement ne +semblait autoriser encore, le Roi et son conseil crurent un instant +qu'ils s'étaient humiliés en pure perte, que Napoléon n'avait pas +accepté leur soumission et allait broyer la Prusse. Dans un accès de +désespoir, ils songèrent à essayer un semblant de résistance, à périr +avec honneur. Des mesures furent prises pour appeler aux armes la +garnison de la capitale, celles de Spandau et de Potsdam: à six heures, +on devait battre la générale dans les rues de Berlin; à cinq heures, la +nouvelle du traité arriva<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a> +<a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>. Cet acte sauvait après coup et pour la +forme la dignité prussienne: la cour de Berlin fut heureuse d'avoir un +motif pour revenir à une humble et plate résignation. Le 5 mars, le +traité fut ratifié, malgré la rigueur de ses clauses, car chacun sentait +«qu'il fallait en passer par là ou par la fenêtre<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a> +<a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote389" name="footnote389"><b>Note 389: </b></a> +<a href="#footnotetag389"> +(retour) </a> <span class="sc">Duncker</span>, 442-443.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote390" name="footnote390"><b>Note 390: </b></a> +<a href="#footnotetag390"> +(retour) </a> Correspondance interceptée de Tarrach.</blockquote> + +<p>Un grand bruit d'hommes en marche, un fracas d'armes et de sonneries, +éclataient déjà à l'horizon: le corps d'Oudinot, débouchant de +Magdebourg, s'enfonçait en plein coeur de la monarchie, et le 28 mars sa +plus belle division, choisie à dessein pour en imposer, arrivait sur +Berlin avec quatre mille hommes de cavalerie. Le Roi vint recevoir le +maréchal à Charlottenbourg et accepta d'assister à une revue de nos +troupes, commandée pour le jour même. Les régiments eurent à s'aligner +sur le terrain tout en arrivant; pour beaucoup d'entre eux, l'étape +avait été rude; quelques-uns avaient fait dix lieues dans la matinée: +néanmoins, l'Empereur ayant recommandé au 2e corps de se faire honneur +devant les Prussiens par sa belle tenue, chacun prit à coeur de se +conformer à cet ordre. D'un mouvement unanime, les dos courbés par la +fatigue se redressent, les poitrines se bombent, les armes rapidement +astiquées reluisent; bataillons et escadrons se présentent superbes, +dans une tenue irréprochable, «comme à une parade préparée depuis une +semaine<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a> +<a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>», et donnent à la cour, à la population prussienne, +l'émerveillement d'un incomparable spectacle de discipline et de +force<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a> +<a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote391" name="footnote391"><b>Note 391: </b></a> +<a href="#footnotetag391"> +(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 31 mars.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote392" name="footnote392"><b>Note 392: </b></a> +<a href="#footnotetag392"> +(retour) </a> <i>Id.</i> Cf. <i>Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, d'après +les Souvenirs inédits de la maréchale</i>, 153-154.</blockquote> + +<p>L'entrée à Berlin eut lieu le soir même, tandis que le Roi, après avoir +reçu à sa table le maréchal et l'état-major, retournait à Potsdam; on +lui avait permis de conserver dans cette résidence quinze cents +Prussiens, et, par grâce supplémentaire, quatre-vingts invalides à +Spandau. À Berlin, la dépossession fut complète. Oudinot et son corps ne +firent que passer, mais après eux vinrent des troupes d'occupation: +elles relevèrent tous les postes, s'établirent dans tous les bâtiments +publics, à l'exception du palais royal: dans les rues, on ne voyait que +nos uniformes, on n'entendait que notre langue; françaises devenaient +l'administration, la police, et Berlin apparut bientôt «comme une ville +étrangère à la Prusse<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a> +<a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote393" name="footnote393"><b>Note 393: </b></a> +<a href="#footnotetag393"> +(retour) </a> Saint-Marsan à Maret, 5 mai.</blockquote> + +<p>Le corps d'Oudinot poursuivait sa route vers Francfort-sur-l'Oder, sans +commettre «de désordre marquant<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a> +<a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a>», celui de Davout continuant à +s'allonger sur le littoral. À droite, le 3e corps et les Westphaliens +s'étaient précipités sur le Brandebourg et la Marche; l'armée d'Eugène +atteignait la Silésie, à travers le royaume saxon, en sorte que la +Prusse eut un instant sur le corps tout le poids de l'armée. La liste +des objets à fournir par elle en nature était écrasante: aux termes +d'une convention annexée au traité, elle devait «quatre cent mille +quintaux de froment, deux cent mille de seigle, douze mille cinq cents +de riz, dix mille de légumes secs, deux millions deux cent mille +quintaux de viande, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie, deux +millions de bouteilles de bière, six cent cinquante mille quintaux de +foin, trois cent cinquante mille de paille, dix mille boisseaux +d'avoine, six mille chevaux de cavalerie légère, trois mille de +cuirassiers, six mille d'artillerie ou d'équipages, plus trois mille six +cents voitures attelées et des hôpitaux pour quinze mille malades<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a> +<a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a>». +C'était la mise en coupe réglée de toutes les ressources d'un pays, et +le prélèvement de ce tribut vint augmenter l'exaspération sourde qui +nous avait accueillis en Prusse.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote394" name="footnote394"><b>Note 394: </b></a> +<a href="#footnotetag394"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 31 mars.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote395" name="footnote395"><b>Note 395: </b></a> +<a href="#footnotetag395"> +(retour) </a> <span class="sc">De Clercq</span>, II, 359-362. +</blockquote> + +<p>Là, dès ses premiers pas, l'armée avait rencontré une population plus +foncièrement hostile, s'était sentie enveloppée d'une atmosphère de +haine. En Westphalie et en Hanovre, l'esprit public distinguait encore +entre les Français et leur gouvernement: on détestait la politique de +l'Empereur et son administration, on pardonnait beaucoup à la verve +joviale de nos troupiers, à l'humeur sociable de nos officiers, et +souvent ceux-ci étaient reçus dans l'intérieur des familles en hôtes +moins subis qu'agréés<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a> +<a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>. En Prusse, rien de pareil. Le nom seul de +Français y était un titre à l'exécration. Dans les châteaux où les +conduisait leur billet de logement, nos officiers n'arrivaient pas à +dérider les visages: les propriétaires obligés de les recevoir, des +nobles pour la plupart, ruinés par la guerre précédente, se refusaient à +entrer en communication avec eux, et si parfois les langues se +déliaient, c'était pour exprimer l'âpre espoir de revanche qui couvait +au fond des coeurs. Chez le peuple, la haine perçait sous la peur. +Tandis qu'à Berlin les autorités s'épuisaient en bassesses, aucun de nos +soldats ne pouvait s'aventurer aux environs de la ville sans être +assailli d'outrages, poursuivi d'épithètes ignobles, frappé parfois et +attaqué. Les détachements qui traversaient les villages voyaient se +fixer sur eux des regards lourds de haine; sur leur passage, les poings +se levaient à demi, les bouches crachaient l'injure<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a> +<a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>. En Poméranie, +les paysans remarquèrent dans les rangs du 1er corps des régiments de +Hanséates, Allemands comme eux et marchant à contre-coeur: ils se mirent +aussitôt à faciliter parmi ces troupes, à provoquer la désertion: tout +fuyard était sûr de trouver chez eux un asile et du pain. Ainsi tenté, +l'un des régiments allemands fondit à tel point qu'il fallut le placer +chaque soir, au lieu d'étape, dans un cercle de patrouilles françaises +et d'embuscades, le traîner dans cette geôle mouvante<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a> +<a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a>. Davout fit +des exemples terribles, força le sens et exagéra la rigueur des lois +martiales. On fusillait sur un soupçon; quiconque s'écartait des rangs +s'exposait à périr. Un homme fut condamné à mort et exécuté sur place +pour être resté quelques heures en arrière, le maréchal ayant pensé +«qu'il était très présumable» que cet homme avait «voulu déserter<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a> +<a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote396" name="footnote396"><b>Note 396: </b></a> +<a href="#footnotetag396"> +(retour) </a> Les <i>Souvenirs manuscrits du général Lyautey</i>, qu'il nous +a été permis de consulter, donnent à ce sujet de curieux détails.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote397" name="footnote397"><b>Note 397: </b></a> +<a href="#footnotetag397"> +(retour) </a> Archives nationales, AF, IV, 1691.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote398" name="footnote398"><b>Note 398: </b></a> +<a href="#footnotetag398"> +(retour) </a> Davout à Berthier, 23 mars. Archives nationales, AF, IV, +1642.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote399" name="footnote399"><b>Note 399: </b></a> +<a href="#footnotetag399"> +(retour) </a> Lettre précitée du 23 mars.</blockquote> + +<p>Ainsi passait la Grande Armée, retenant violemment à soi les éléments +une fois pris dans cet engrenage de fer, mais retenant aussi la plupart +d'entre eux par un lien plus puissant que la force matérielle, par +l'irrésistible prestige qui se dégageait d'elle et du nom rayonnant à sa +tête, par le sentiment inspiré à tant d'hommes si violemment divers de +participer ensemble à quelque chose de grand et de figurer sous le plus +glorieux drapeau qui eût flotté sur le monde. Et en dépit de tout ces +hommes marchaient, marchaient toujours, et la montée vers le Nord +continuait, s'accélérait, malgré la saison rigoureuse, malgré les +chemins plus mauvais, malgré la difficulté d'avancer à travers les +sables et les tourbières de la Prusse. Au commencement d'avril, tandis +que Davout projetait ses avant-gardes jusqu'à mi-chemin entre l'Oder et +la Vistule, le gros de l'armée se posait sur le premier de ces fleuves +et venait le border depuis Stettin jusqu'à la haute Silésie.</p> + +<p>Il fallait maintenant, pour se conformer au tracé général du mouvement, +pousser Davout très doucement sur la Vistule et l'y relier aux forces +d'avant-garde, en évitant autant que possible de donner l'alarme. Il +n'était pas moins important que le maréchal, s'aventurant dans la zone +essentiellement périlleuse, s'établît de suite et fortement sur les deux +rives du fleuve, qu'il prît tous ses avantages stratégiques, qu'en même +temps d'autres corps fussent mis à portée de le secourir. En +conséquence, dans le courant de mars, Davout reçut l'ordre d'atteindre +le cours inférieur de la Vistule à Thorn, d'appuyer sa gauche à +Dantzick, de lui faire occuper solidement le delta du fleuve, l'île de +Nogat et le fertile district d'Elbing, de se lier par sa droite aux +Polonais de Poniatowski, concentrés eux-mêmes entre Varsovie et Plock et +adossés à ces deux places: de développer du premier coup une ligne de +bataille imposante. D'autre part, la masse principale, qui le suivait, +fut dédoublée: les corps westphaliens, bavarois et saxons, moins +fatigués que les nôtres, parce qu'ils étaient partis de moins loin, +durent les devancer, presser le pas, se porter sur l'espace compris +entre l'Oder et la Vistule, accompagnés par les corps de cavalerie +indépendante qui de toutes parts prenaient la tête; les Bavarois +s'établiraient à Posen, les Saxons et les Westphaliens à Kalisch; ces +trois contingents composeraient une seconde ligne en arrière de Davout +et des Polonais, ligne de soutien: quant aux corps de Ney, d'Oudinot et +d'Eugène, ils resteraient actuellement en troisième ligne sur l'Oder, où +ils seraient rejoints par les divisions de la Garde et les +réserves<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a> +<a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote400" name="footnote400"><b>Note 400: </b></a> +<a href="#footnotetag400"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18584, 18587, 18588, 18593, 18599, 18605, +18608.</blockquote> + +<p>Les divers mouvements prescrits se trouveraient exécutés aux environs du +15 avril. À ce moment, si les Russes se jetaient en avant de leurs +frontières, Davout serait en état de tenir tête. En même temps, au +premier signal d'alarme, les trois corps allemands s'élanceraient à la +rescousse sur la Vistule, où ils composeraient avec les Polonais un +grand groupement, sous les ordres du roi Jérôme: Ney, Oudinot, Eugène et +la Garde arriveraient de leur côté à toute vitesse, à marches forcées, +et en peu de jours l'armée entière se trouverait agglomérée sur la +Vistule, faisant corps et faisant front. Si les Russes n'exécutaient +aucun mouvement, les différentes unités resteraient jusqu'en mai sur les +positions qui leur étaient actuellement assignées; elles s'y +occuperaient à se reposer et à se refaire. Dans la première quinzaine de +mai, la seconde ligne, formée par les corps allemands, puis la +troisième, composée des corps tirés de France et d'Italie, se +serreraient insensiblement sur la première, comprenant Davout et les +Polonais, viendraient la doubler, la tripler, rangeraient enfin sur la +Vistule et opposeraient aux Russes, dont ils ne seraient plus séparés +que par l'étroit territoire d'entre Vistule et Niémen, l'ensemble de +leurs effectifs actuels: neuf corps, trois cent quatre-vingt-douze +bataillons, trois cent quarante-sept escadrons, dix mille soixante-huit +officiers, six mille cinq cent soixante-cinq chevaux d'officiers, +soixante-cinq mille huit cent quarante-trois chevaux de troupe, +vingt-cinq mille neuf cent trois chevaux du train, au total trois cent +quatre-vingt-sept mille trois cent quarante-trois hommes, +quatre-vingt-dix-huit mille trois cent onze chevaux, avec neuf cent +vingt-quatre canons, non compris les grands parcs de l'armée et +déduction faite de toutes non-valeurs<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a> +<a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote401" name="footnote401"><b>Note 401: </b></a> +<a href="#footnotetag401"> +(retour) </a> Tableau récapitulatif présenté le 10 mars à l'Empereur +par le major général. Archives nationales, AF, IV, 1642.</blockquote> + +<p>À l'extrémité gauche de la ligne, le contingent prussien se tiendrait +prêt à entrer dans le rang. Les troupes qui le composaient avaient été +poussées jusqu'au bout de la Prusse orientale, entre Dantzick et +Koenisberg; soutenues et surveillées par Davout, elles garderaient pour +nous ce coin de terre si précieux par son importance stratégique, sans +que Napoléon ait trop tôt à y montrer des Français<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a> +<a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a>. Lors de +l'ébranlement final, la Grande Armée prendrait les Prussiens en passant +et s'agrégerait ces vingt mille hommes. Avec eux et la division +Grandjean, qui formait actuellement la garnison de Dantzick, l'Empereur +créerait un dixième corps, réservé au duc de Tarente.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote402" name="footnote402"><b>Note 402: </b></a> +<a href="#footnotetag402"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18608.</blockquote> + +<p>Pour renforcer la droite et donner plus d'ampleur au front de bataille, +il venait de faire signe à l'Autriche et de l'appeler en ligne. Les +arrangements définitifs furent passés à Paris avec Metternich, sans +discussion sérieuse: le traité d'alliance, signé le 14 mars, mettait à +notre disposition trente mille Autrichiens, conférait à leur +gouvernement le droit de troquer ce qui lui restait de la Galicie contre +partie égale des provinces illyriennes, lui faisait entrevoir de plus +notables avantages, non spécifiés encore, et garantissait l'intégrité de +l'empire ottoman: le but de cette dernière clause était surtout de +révoquer formellement la donation d'Erfurt, d'interdire aux Russes toute +conquête dans les Principautés et de donner cette satisfaction à +l'intérêt autrichien<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a> +<a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a>. Le traité signé, les deux cours se mirent en +étroite confidence. Napoléon en profitait pour faire passer à Vienne des +instructions militaires, pour surveiller l'acheminement vers Lemberg des +effectifs promis. Le commandement des Autrichiens était réservé au +prince de Schwartzenberg, à cet officier général qui depuis deux ans et +demi faisait fonction d'ambassadeur en France. Restant actuellement près +de l'Empereur, Schwartzenberg recevrait de lui en temps opportun le mot +d'ordre, le signal du départ: il courrait alors rejoindre ses troupes +et, bien stylé, bien averti, prendrait toutes ses mesures pour qu'au +moment où la Grande Armée déboucherait en avant de la Vistule, les +Autrichiens vinssent se serrer contre elle, s'opposant aux provinces +ennemies de Volhynie et de Podolie. Par l'adjonction des contingents +prussien et autrichien, Napoléon compléterait le corps de bataille à +quatre cent cinquante mille hommes et à onze cents bouches à feu.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote403" name="footnote403"><b>Note 403: </b></a> +<a href="#footnotetag403"> +(retour) </a> Voy. le texte du traité dans <span class="sc">de Clercq</span>, II, 369-372.</blockquote> + +<p>Élargissant encore son étreinte, déployant son action depuis l'extrême +nord jusqu'à la pointe sud-orientale de l'Europe, il jugeait le moment +venu de ressaisir enfin la Suède et de s'attacher étroitement la +Turquie: l'une et l'autre devaient coopérer aux mouvements de la Grande +Armée à la façon de deux ailes séparées, qui agiraient par diversions +indépendantes et se jetteraient sur les flancs de la Russie. Dès +janvier, notre diplomatie avait accentué son langage à Constantinople. À +partir de février, Napoléon se démasque complètement aux yeux des +Osmanlis: il leur avoue ses projets, propose des engagements respectifs +et irrévocables. Le 15 février, des instructions pressantes sont +adressées à Latour-Maubourg, réitérées en mars et en avril; on lui +expédie des pouvoirs, un projet de traité, des articles secrets. Ce que +l'Empereur attend des Turcs contre la Russie, c'est plus qu'une guerre +ordinaire: c'est une guerre nationale et religieuse, une levée et une +irruption en masse, un appel à toutes les forces et à toutes les +réserves de l'Orient; ce qu'il veut déterminer à sa droite, c'est +l'ébranlement d'un monde. Il espère qu'à sa voix la puissance ottomane +va ressusciter, revenir à l'âge héroïque où les sultans conduisaient +eux-mêmes leurs peuples au combat et jetaient périodiquement l'Asie sur +une partie de l'Europe. Il faut que le sultan Mahmoud s'oblige +formellement à sortir de Constantinople et à prendre le commandement de +ses troupes; il faut que l'étendard du Prophète soit déployé, que cent +mille hommes au moins soient avant le 15 mai jetés sur le Danube.</p> + +<p>Le gros de cette masse, après avoir franchi le fleuve et réoccupé les +Principautés, poussera droit devant soi en territoire ennemi, tandis +qu'un corps de quarante mille hommes, composé surtout de cavalerie, se +détachera vers le nord et viendra rejoindre notre armée au centre de la +Russie. Et déjà l'imagination de l'Empereur lui fait apercevoir, au +cours de son expédition, un nuage de cavalerie s'élevant à sa droite et +rasant la steppe, le scintillement des lances illuminant l'horizon, +l'éclat des cimeterres, l'envolée des burnous, et l'avant-garde de +l'Islam se ralliant à lui dans une charge impétueuse. Les spahis, les +Arabes, les agiles cavaliers du désert, ajouteront avantageusement à +l'universalité et à la bigarrure de ses armées; il les emploiera au +service d'avant-postes, à la guerre d'escarmouches. «La cavalerie +ottomane, écrit-on de sa part à Constantinople, pourra utilement +s'opposer aux Cosaques. Sa Majesté fait cas de sa valeur, et l'appel +qu'il lui adresse est un signalé témoignage de sa confiance<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a> +<a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote404" name="footnote404"><b>Note 404: </b></a> +<a href="#footnotetag404"> +(retour) </a> Maret à Latour-Maubourg, 8 avril.</blockquote> + +<p>Au prix d'une coopération ardente et effrénée, Napoléon promet aux Turcs +de leur faire restituer, avec les Principautés, la Crimée, le littoral +de la mer Noire, tout ce qu'ils ont perdu depuis un siècle. Pour les +mieux animer, il écrit à leur sultan, il leur annonce l'envoi d'un +ambassadeur, le général Andréossy, qui leur sera un second Sébastiani. +Il reprend contact avec eux par tous les moyens possibles: dans un +langage de feu, il leur montre l'occasion unique pour venger en une fois +toutes les injures de leur race.</p> + +<p>Avec la Suède, la difficulté de s'aboucher était plus grande, puisque +d'âpres dissentiments n'avaient laissé subsister qu'un simulacre de +relations, par l'intermédiaire de chargés d'affaires passifs et muets. +Comme la Suède ne lui revenait pas d'elle-même, Napoléon sentit enfin la +nécessité de provoquer chez Bernadotte un retour et un repentir; il fit +tenter auprès de lui une démarche d'ordre intime. La princesse royale de +Suède, après avoir passé l'été à Plombières, était venue à Paris et +s'était installée au Luxembourg, chez sa soeur Julie, reine d'Espagne. À +plusieurs reprises, lors de ses grandes colères contre la Suède, +Napoléon avait jugé ce séjour inconvenant et fait dire à la princesse de +s'en retourner<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a> +<a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>. Chaque fois, elle s'était obstinée à rester; chaque +fois aussi, sa colère un peu calmée, l'Empereur avait fermé les yeux sur +l'inexécution de ses ordres, indulgent à celle qui lui rappelait un doux +roman de sa jeunesse<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a> +<a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>. En février 1812, la retrouvant à Paris, il +songea à s'en servir. Le duc de Bassano la vit, lui confia un ensemble +de demandes et d'offres: demande à la Suède d'une armée contre la +Russie, offre de la Finlande et d'un subside de douze millions, sous +forme d'un achat de marchandises coloniales<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a> +<a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>. La princesse s'engagea +à transmettre ces propositions et prit à coeur de les faire agréer.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote405" name="footnote405"><b>Note 405: </b></a> +<a href="#footnotetag405"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18230.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote406" name="footnote406"><b>Note 406: </b></a> +<a href="#footnotetag406"> +(retour) </a> Voy. Fr. <span class="sc">Masson</span>, <i>Napoléon et les femmes</i>, 13-24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote407" name="footnote407"><b>Note 407: </b></a> +<a href="#footnotetag407"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Suède, 297. Cf. <span class="sc">Ernouf</span>, +337.</blockquote> + +<p>Malheureusement, peu de jours avant cet essai de conciliation, Napoléon +s'était résolu à l'acte le plus propre à en contrarier l'effet. +Lorsqu'il avait entrepris de pousser ses troupes en Allemagne, il avait +appris que les habitants, les autorités de la Poméranie suédoise +pactisaient toujours avec les Anglais et favorisaient leur commerce. Au +moment de nous aventurer si loin, était-il prudent de laisser derrière +nous ce coin de territoire hostile, cet étroit passage, cette poterne +par où nos ennemis pourraient se réintroduire en Allemagne? Cédant à ses +méfiances, cédant aussi à un de ces mouvements d'exaspération qu'il ne +savait plus maîtriser, Napoléon avait voulu se garantir avant tout +contre le mauvais vouloir de la Suède, quitte à lui proposer ensuite +amitié et pardon. Le 19 janvier, il avait donné ordre à Davout d'occuper +la Poméranie aussitôt qu'on serait assuré d'y saisir «une grande +quantité de marchandises coloniales<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a> +<a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>». Davout avait exécuté +sur-le-champ cet ordre à échéance indéterminée et mis la main sur la +province suspecte.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote408" name="footnote408"><b>Note 408: </b></a> +<a href="#footnotetag408"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18447.</blockquote> + +<p>Cette saisie n'excédait pas nos droits, rigoureusement interprétés. En +1810, la Suède n'avait obtenu la restitution de la Poméranie qu'à la +condition de se fermer hermétiquement aux produits anglais; par la +violation de ses promesses, elle avait aboli les obligations contractées +vis-à-vis d'elle. La confiscation de la Poméranie n'en était pas moins +une mesure impolitique et souverainement regrettable: elle provoqua à +Stockholm un sursaut d'indignation, acheva de nous aliéner les esprits, +fournit à Bernadotte l'occasion de consommer et de publier la défection +déjà résolue au fond de son âme. Pour se détacher avec éclat de la +France, il se fût contenté d'un prétexte; on lui fournissait un motif, +et la raison à faire valoir était trop bonne, l'injure infligée à son +peuple trop flagrante pour qu'il tardât à s'en armer. Avant que le +message de la princesse fût parvenu à Stockholm, on apprenait à Paris +que le gouvernement suédois, en réponse à l'occupation de la Poméranie, +déclarait sa neutralité, ce qui impliquait reprise des rapports +officiels avec l'Angleterre et abandon public du système français. Peu +après, on fut informé qu'un envoyé suédois venait de partir pour +Pétersbourg en mission extraordinaire; l'annonce de la neutralité +n'était qu'un voile à l'abri duquel Bernadotte poussait à terme son +évolution hostile et passait à l'ennemi.</p> + +<p>Cette désertion était pour l'Empereur un premier mécompte: +l'affaissement de la Turquie en faisait craindre un second. Les Ottomans +montraient peu d'empressement à nous obéir: depuis qu'à Tilsit +l'Empereur les avait abandonnés et reniés, ils n'avaient plus foi en +lui, et les atermoiements dont sa diplomatie avait usé depuis un an +vis-à-vis d'eux n'étaient pas pour relever leur confiance. D'après les +dépêches de Latour-Maubourg, on craignait que la reprise signalée des +pourparlers avec la Russie, la réouverture d'un congrès à Bucharest, +n'aboutissent à la paix; on n'osait faire partir Andréossy, dans la +crainte qu'il n'arrivât à Constantinople que pour assister à cette +défaite diplomatique. Napoléon recueillait ainsi les fruits d'un système +où il avait prétendu allier les contraires, ménager la Russie jusqu'au +bout tout en se cherchant des points d'appui contre elle. Reconnaissant +que les voies nous avaient été mal préparées à Stockholm et à +Constantinople, il aimait mieux s'en prendre à son ministère qu'à +lui-même: «Ma diplomatie, disait-il, eût dû faire pour moi la moitié de +la campagne, et à peine y a-t-elle songé<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a> +<a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>.» Il ne jugeait pas +pourtant le mal irréparable: il espérait encore que les Suédois +reviendraient de leur aveuglement, que nos appels galvaniseraient la +Turquie, que cette puissance pousserait une armée au delà du Danube, +enverrait sa flotte contre la Crimée, pèserait même sur la Perse, +toujours en guerre avec Alexandre, pour la disposer à plus d'activité: +qu'en un mot, tous les peuples qui avaient souffert de l'ambition des +Tsars, sentant leur intérêt et s'armant pour la revanche, viendraient +compléter, depuis le cercle polaire jusqu'à la Caspienne, +l'investissement de la Russie.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote409" name="footnote409"><b>Note 409: </b></a> +<a href="#footnotetag409"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>En attendant, penché sur ses cartes, entouré de rapports, il suivait de +loin la progression de ses armées, dirigeait de Paris leur mouvement +jour par jour, étape par étape: il les voyait arriver sur la Vistule par +grandes ondes successives, s'étendre d'un bout à l'autre des +emplacements désignés. Derrière ce déploiement, il formait une immense +colonne de réserves, dont la tête touchait à l'Oder et dont la base +s'appuyait au centre de la France: entre l'Oder et l'Elbe, un corps ou +plutôt une armée de soixante mille hommes, confiée au duc de Bellune, un +autre corps pour Augereau, un contingent danois, préposé à la garde des +côtes; entre l'Elbe et le Rhin, une seconde masse, composée avec la +conscription de 1812; enfin, dans l'intérieur de l'Empire, outre cent +trente bataillons de dépôt, des cohortes de garde nationale +militairement organisées, un arrière-ban de cent vingt mille hommes +échappés à la conscription et pris à leurs foyers pour un service +régional<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a> +<a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>. En y joignant les trois cent mille Français ou alliés que +l'Empereur conservait en Espagne, les levées supplémentaires qu'il +exigeait des princes allemands et de la Suisse, il arrivait à disposer +de douze cent mille soldats et à mettre en armes une humanité tout +entière.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote410" name="footnote410"><b>Note 410: </b></a> +<a href="#footnotetag410"> +(retour) </a> <span class="sc">Thiers</span>, XIII, 433, 452-453.</blockquote> + +<h4>IV</h4> + +<p>Il avait songé d'abord à quitter Paris dans la première quinzaine +d'avril<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a> +<a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>: il se ferait accompagner de l'Impératrice jusqu'à Dresde, +où rendez-vous serait pris avec Leurs Majestés Autrichiennes; après une +courte entrevue, qui resserrerait les liens entre les deux familles +impériales, il arriverait en mai sur la Vistule et s'y tiendrait prêt à +ouvrir la campagne, bien que son désir fût toujours de retarder les +hostilités jusqu'en juin, jusqu'à l'époque où l'épanouissement de la +végétation septentrionale assurerait la subsistance des cent mille +chevaux qui marchaient avec l'armée.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote411" name="footnote411"><b>Note 411: </b></a> +<a href="#footnotetag411"> +(retour) </a> Maret à Otto, 16 mars. Après la signature de l'alliance +avec l'Autriche, la correspondance entre le ministre des relations +extérieures et notre ambassadeur à Vienne prend une activité et une +ampleur qui en font une importante source d'informations.</blockquote> + +<p>À la fin de mars, sans recevoir encore de réponse au message de +l'Élysée, il apprit par voies indirectes que l'empereur Alexandre +annonçait l'intention «de ne faire aucun mouvement hostile jusqu'à ce +que le premier coup de canon eût été tiré sur ses frontières<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a> +<a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a>». +L'aspect de la ligne du Niémen où rien ne bougeait, où les troupes +russes restaient inertes et comme figées, confirmait cet avis. Napoléon +en conclut qu'il avait plus de temps devant lui: il résolut de passer à +Dresde deux ou trois semaines, au lieu de quelques jours, d'y réunir un +véritable congrès de souverains où il présiderait l'Europe. En +attendant, il pouvait prolonger son séjour à Paris jusqu'en mai, et +cette faculté lui parut une bonne fortune: un mois lui suffisait à peine +pour en finir avec certaines difficultés d'ordre intérieur qui le +retenaient en arrière.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote412" name="footnote412"><b>Note 412: </b></a> +<a href="#footnotetag412"> +(retour) </a> Maret à Otto, 1er avril.</blockquote> + +<p>À Paris, l'hiver était exceptionnellement animé et brillant. L'Empereur +l'ayant désiré tel, chacun s'était conformé à ce voeu interprété comme +un ordre; chez les dignitaires, c'était une émulation à recevoir: les +fêtes se succédaient, soirées, concerts, bals chez l'archichancelier et +le prince de Neufchâtel, bals masqués chez le comte Marescalchi, bals +dans les ministères et les ambassades<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a> +<a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a>. L'imminence des hostilités +ne faisait qu'accroître dans certains milieux cette animation. Chez +l'aristocratie ralliée, chez la jeunesse du faubourg Saint-Germain, la +guerre était populaire: cette brillante élite, entrée depuis peu au +service et commençant à peupler les états-majors, voyait avec plaisir +s'annoncer une campagne qui lui donnerait sa part de gloire, qui lui +permettrait d'égaler les vieux soldats de la Révolution, les héros +plébéiens: ce serait sa guerre à elle: s'y préparant ouvertement, elle +voulait la faire commodément et avec luxe, se commandait de somptueux +équipages qui encombraient les routes d'Allemagne et se figurait +l'expédition de Russie «comme une grande partie de chasse de six +mois<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a> +<a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>». Quel contraste entre cette ardeur et la désolation des +autres classes! Là, c'étaient de plus pesantes angoisses, un +redoublement de maux: la disette déclarée dans plusieurs provinces: à +Paris, le pain rare et hors de prix; en Normandie, des séditions +d'affamés, où le sang avait coulé. Les levées nouvelles suscitaient des +résistances plus marquées, des mutineries, des désordres: dans chacun +des cent vingt départements, des colonnes de gendarmerie mobile +poursuivaient les conscrits réfractaires et faisaient la chasse aux +hommes: de tous les points du territoire, à travers les adulations +officielles, montaient vers l'Empereur le sourd murmure des générations +exténuées et la plainte des mères.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote413" name="footnote413"><b>Note 413: </b></a> +<a href="#footnotetag413"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Pasquier</i>, I, 516.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote414" name="footnote414"><b>Note 414: </b></a> +<a href="#footnotetag414"> +(retour) </a> <span class="sc">Pradt</span>, <i>Ambassade dans le grand-duché de Varsovie</i>, 64.</blockquote> + +<p>Parmi tant de causes de souffrance, la disette le préoccupait surtout. +Il la redoutait, l'ayant vue naguère, au temps de la Révolution, pousser +dans la rue et jeter à la révolte un peuple de désespérés. Pendant les +mois de mars et d'avril, il batailla contre elle à coups de +prescriptions et de décrets, limita enfin d'autorité le prix du blé et +fit sa loi du <i>maximum</i><a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a> +<a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a>. Quant aux autres maux de la France, il ne +s'aveuglait pas sur leur gravité, mais comptait leur appliquer son +remède habituel, la victoire. Il se disait qu'une guerre heureuse au +Nord serait la fin des guerres, le terme d'un état contre nature, +critique, violent, impossible à soutenir longtemps: qu'elle lui +permettrait, en procurant la paix générale, de laisser respirer la +France et le monde.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote415" name="footnote415"><b>Note 415: </b></a> +<a href="#footnotetag415"> +(retour) </a> Voy. <span class="sc">Pasquier</span>, I, 497-509.</blockquote> + +<p>C'est ainsi qu'il la présentait aux hommes dont il aimait à prendre +l'avis ou du moins à se rallier l'opinion. Devant Cambacérès, qui +produisait timidement quelques objections, il développa tous ses +arguments en faveur de la guerre: la Russie détachée de nous opprimait +tout le système européen: tôt ou tard, elle fondrait sur l'Empire: mieux +valait la prévenir que de l'attendre: mieux valait pour la France et +pour l'Empereur, alors qu'il était en pleine vigueur de corps et d'âme, +en plein bonheur, tenter l'effort décisif et suprême, plutôt que de +s'abandonner aux lâches douceurs d'une paix précaire. Par ces raisons, +il réduisit l'archichancelier au silence, sans emporter sa +conviction<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a> +<a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote416" name="footnote416"><b>Note 416: </b></a> +<a href="#footnotetag416"> +(retour) </a> <span class="sc">Thiers</span>, XIII, 458-461.</blockquote> + +<p>Avec Caulaincourt, il s'entretenait périodiquement. Le blâme de ce +galant homme qu'il aimait et estimait, cette opposition qui n'intriguait +point et ne se manifestait que devant lui, mais s'exprimait alors avec +une verte franchise, le gênait et le troublait. Sachant apprécier à leur +valeur les forces morales, il n'aimait pas à sentir auprès de lui cette +conscience en révolte: son désir eût été de la ramener non par la +contrainte, mais par la discussion et le raisonnement: c'était à ses +yeux «comme une puissance qu'il aurait eu grand intérêt à +convaincre<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a> +<a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote417" name="footnote417"><b>Note 417: </b></a> +<a href="#footnotetag417"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>Il appelait Caulaincourt, l'invitait à parler, à parler librement, à +produire toutes ses objections, afin de pouvoir les saisir corps à corps +et les réfuter. Si l'autre lui reprochait de ne plus vouloir en Europe +que des vassaux et de tout sacrifier «à sa chère passion,--la guerre», +il ne se fâchait pas trop, se contentant de tirer l'oreille à +l'audacieux ou de lui donner «une petite tape sur la nuque, quand les +choses lui paraissaient un peu fortes<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a> +<a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a>». Il prolongeait ensuite, +nourrissait la dispute, le combat de paroles, toute lutte lui semblant +une occasion de vaincre. Affirmant qu'il ne voulait pas la guerre et ne +désespérait point de l'éviter, il reconnaissait toutefois que des +intérêts essentiels pourraient lui en faire une nécessité. C'étaient +alors de profonds aperçus sur sa politique et son système. On le +méconnaissait, disait-il avec vérité, en lui supposant l'intention de +conquérir pour conquérir, d'ajouter sans cesse de nouveaux territoires à +son empire déjà trop étendu. Toutes les réunions qu'il avait opérées, +toutes ses prises successives, toutes ses guerres n'avaient eu d'autre +but que de réduire l'Angleterre. Il n'avait qu'une ambition, mais +ardente, tenace, invariable, nécessaire: c'était d'obliger les Anglais à +une capitulation qui rétablirait l'indépendance des mers et instituerait +la paix européenne. Pour obtenir cette paix, il ne devait reculer devant +aucune entreprise, si démesurée qu'elle parût: que lui parlait-on de +modération, de sagesse, de «géographie raisonnable»! Était-elle faite +pour lui, la sagesse du vulgaire? À l'extraordinaire situation que le +passé lui avait léguée devaient s'appliquer des moyens sans analogues +dans l'histoire et le régime ordinaire des peuples. Au point où en +étaient les choses, il ne pouvait souffrir qu'aucune puissance favorisât +nos ennemis sous le voile d'une alliance trompeuse ou d'une neutralité +partiale: chacun devait marcher avec lui ou s'attendre à un traitement +de rigueur: malheur à qui refusait de le comprendre et de le suivre!</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote418" name="footnote418"><b>Note 418: </b></a> +<a href="#footnotetag418"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>Il s'expliquait ainsi longuement, intarissablement, dépensant toutes les +forces persuasives de son intelligence, recourant aussi aux moyens de +séduction et de grâce, se faisant enjôleur, captieux, charmant, avec des +ruses et des délicatesses de femme. «Jamais femme, écrivait quelqu'un +qui le connaissait bien, n'eut plus d'art pour faire vouloir, pour faire +consentir à ce qu'elle désirait», et nul succès ne le flattait autant +que ces conquêtes d'âmes. Caulaincourt cependant le laissait dire, +respectueux, mais ferme, et finalement un mot, une phrase hardie, +faisait sentir à Napoléon qu'il n'avait rien gagné sur l'esprit de son +interlocuteur. Celui-ci répétait toujours que «ce qui se préparait +serait un malheur pour la France, un sujet de regret et d'embarras pour +Sa Majesté, et qu'il ne voulait pas avoir à se reprocher d'y avoir +contribué». L'Empereur alors, déçu et dépité, lui tournait le dos, lui +battait froid pendant quelques jours, sans aigreur pourtant et sans +colère; mais la foule servile des courtisans soulignait cette +demi-disgrâce. Les pronostics de Caulaincourt étaient signalés par eux +comme les rêves d'une imagination chagrine: le duc était taxé de tiédeur +et de modérantisme, à la façon de Talleyrand. Dans certains salons, on +représentait des tableaux vivants, où le sage avertisseur figurait sous +les traits d'un automate dont les ressorts étaient mus par la main de +l'«enchanteur boiteux».</p> + +<p>Napoléon n'approuvait pas cet optimisme béat, cette confiance frivole. +S'il allait délibérément à la guerre où l'entraînaient les fatalités de +son caractère et de sa destinée, il ne l'envisageait pas moins comme la +plus formidable partie qu'il eût encore risquée: il se montrait grave et +sérieux. Il dit à Savary: «Celui qui m'aurait évité cette guerre +m'aurait rendu un grand service, mais enfin la voilà; il faut s'en +tirer<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a> +<a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a>.» À Pasquier, qui lui signalait les dangers de la situation +intérieure, il répondit: «C'est une difficulté de plus ajoutée à toutes +celles que je dois rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus +difficile que j'aie encore tentée: mais il faut bien achever ce qui est +commencé<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a> +<a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote419" name="footnote419"><b>Note 419: </b></a> +<a href="#footnotetag419"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Rovigo</i>, V, 226.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote420" name="footnote420"><b>Note 420: </b></a> +<a href="#footnotetag420"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Pasquier</i>, I, 525.</blockquote> + +<p>Pour dissiper certaines craintes, il promettait de conduire les +opérations avec prudence et lenteur, de ne pas s'aventurer trop vite et +trop loin. Au fond, sur la manière de conduire cette guerre, après qu'il +l'aurait commencée par une soudaine irruption, il n'était pas fixé. Deux +plans se disputaient sa pensée, et il les laissait alternativement +paraître dans son langage. Il comptait fermement trouver la principale +force militaire de la Russie en ligne derrière le Niémen, la disloquer +du premier coup et la saccager. Ce résultat obtenu, que ferait-il si les +Russes prolongeaient leur résistance? Après les avoir refoulés au delà +de la Dwina et du Dnieper, s'arrêterait-il? Se bornerait-il à s'établir +et à hiverner sur les positions conquises, à préparer méthodiquement une +seconde campagne, en se couvrant de la Pologne remise sur pied? Au +contraire, profiterait-il de l'élan imprimé à ses troupes pour les +pousser jusqu'à Moscou, pour atteindre ce coeur de la Russie et y +plonger le fer? Il l'ignorait encore, se déciderait sur les lieux, +selon les circonstances, suivant les vicissitudes de la campagne<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a> +<a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a>. +Il disait quelquefois avoir adopté le premier plan et se le figurait +peut-être, mais déjà une intime prédilection l'attirait vers le second, +car ce parti éclatant et funeste fascinait son imagination, répondait +mieux à son besoin de frapper vite, de frapper puissamment, et de hâter +par une paix rapidement imposée à la Russie la soumission de +l'Angleterre.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote421" name="footnote421"><b>Note 421: </b></a> +<a href="#footnotetag421"> +(retour) </a> Voy. dans le premier sens ses conversations avec +Metternich à Dresde (<i>Mémoires de Metternich</i>, I, 122), avec Cambacérès, +d'après <span class="sc">Thiers</span>, XII, 459-460; dans le second sens, ses conversations +avec Narbonne (<i>Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature</i>, +par <span class="sc">Villemain</span>, 175-176) et avec Pradt (<i>Histoire de l'ambassade dans le +grand-duché de Varsovie</i>, 154).</blockquote> + +<p>L'Angleterre cependant, à l'aspect même de la Russie tombée, pourrait ne +pas fléchir tout de suite et prolonger sa résistance. Soit: mais +l'Empereur alors ne trouverait plus d'obstacle à rien; tout lui +deviendrait facile; les voies se rouvriraient d'elles-mêmes aux +extraordinaires projets qu'il avait conçus naguère pour assaillir et +dompter sa rivale. Et parfois, plongeant par la pensée au plus profond +des espaces, dépassant toutes limites, il en venait à regarder par delà +la Russie, à chercher plus loin où poser ses colonnes d'Hercule. Pur +délire d'imagination, rêves d'une ambition démente, dira-t-on, si l'on +mesure cet homme et son temps à la taille ordinaire de l'humanité. Mais +ne s'était-il pas placé lui-même et n'avait-il pas élevé ses Français au +niveau d'entreprises inaccessibles au commun des mortels? Ne les +avait-il pas habitués à vivre et à se mouvoir dans une atmosphère de +merveilles, mis de plain-pied avec le prodigieux et le surnaturel? Et +tous ne s'étonnaient pas lorsqu'il parlait de faire entrer encore une +fois et plus complètement le rêve dans la réalité.</p> + +<p>L'écroulement de la puissance russe découvrirait l'Asie et nous rendrait +contact avec elle. À Moscou, Napoléon retrouverait l'Orient, ce monde +qu'il avait touché naguère par un autre bout, et dont l'impression lui +était restée profonde, inoubliable. En Orient, en Asie, il ne +rencontrerait devant lui qu'empires branlants et sociétés en +décomposition: à travers ces ruines, serait-il impossible à l'une de ses +armées d'atteindre ou de menacer les Indes, par l'une ou l'autre des +voies qu'il avait en d'autres temps sondées du regard et marquées? +Établi en Russie, il dominerait et surplomberait la mer Noire, la région +du Danube, l'empire ottoman, avec son prolongement asiatique. Si les +Turcs se refusaient aujourd'hui au rôle prescrit, punirait-il cette +défection en se reportant plus tard contre eux? Pour en finir avec cette +barbarie, descendrait-il de Moscou sur Constantinople? Reprendrait-il +librement les projets de conquête, de partage, de percée à travers +l'Asie, qu'il avait dû en 1808 mesurer d'après les convenances et les +ambitions d'Alexandre<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a> +<a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a>? Il n'avait jamais perdu de vue l'Orient +méditerranéen, vers lequel un invincible attrait le ramenait toujours; +en 1811, alors qu'il semblait tout entier détourné vers le Nord, des +voyageurs munis d'instructions lui envoyaient des renseignements +topographiques sur l'Égypte et la Syrie, sur ces positions qu'il lui +faudrait ressaisir s'il voulait se frayer la route directe des +Indes<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a> +<a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a>. Pour frapper ou menacer l'Inde anglaise, préférerait-il la +voie que Paul Ier s'était offert jadis à lui tracer? Après avoir vaincu +la Russie et l'avoir enchaînée de nouveau à sa fortune, ferait-il du +Caucase la base d'une expédition extra-européenne? Il disait à Narbonne: +«Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de l'Europe qu'il faut reprendre à +revers l'Asie, pour atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du +général Gardane et celle de Jaubert en Perse: rien de considérable n'en +est apparu, mais j'ai la carte et l'état des populations à traverser, +pour aller d'Érivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans +l'Inde. C'est une campagne peut-être moins rude que celle qui nous +attend sous trois mois. Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar +réconcilié ou mort de quelque complot de palais, peut-être un trône +nouveau et dépendant (la Pologne), et dites-moi si pour une grande armée +de Français et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas d'accès +possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une épée française +pour faire tomber dans toute l'Inde cet échafaudage de grandeur +mercantile<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a> +<a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote422" name="footnote422"><b>Note 422: </b></a> +<a href="#footnotetag422"> +(retour) </a> Voyez à ce sujet le curieux entretien que le prince +Eugène eut pendant le congrès de Vienne avec la comtesse Edling, et que +celle-ci rapporte dans ses <i>Mémoires</i>, 175-176.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote423" name="footnote423"><b>Note 423: </b></a> +<a href="#footnotetag423"> +(retour) </a> Archives nationales, AF, IV, 1687. Cf. <i>Corresp.</i>, +17037-38, 17191.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote424" name="footnote424"><b>Note 424: </b></a> +<a href="#footnotetag424"> +(retour) </a> <i>Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature</i>, +175-176.</blockquote> + +<p>Qu'aucun de ces projets ait pris en lui forme arrêtée et précise, c'est +ce que l'on ne saurait admettre. Pratiquement, toutes ses volontés se +tendaient et se concentraient vers un but unique: entrer en Russie et y +faire la loi. Nul doute néanmoins que ces conceptions vertigineuses ne +l'aient hanté: ses confidences réitérées, les échos de son entourage, +son tempérament même et ses habitudes d'esprit en font foi; il était +dans sa nature d'envisager toujours, à travers l'entreprise en cours, un +mystérieux au delà, d'infinies perspectives; il ne se reposait de +l'action que dans le rêve. Cependant, pour donner à l'expédition de +Russie un couronnement digne d'elle, à défaut d'un coup de force, un +coup de théâtre suffirait peut-être. Suivant quelques témoignages, +Napoléon réservait à l'avenir d'extraordinaires surprises de mise en +scène et, dès à présent, en disposait les accessoires. Dans la longue +file de voitures qui composaient son équipage personnel et +s'acheminaient vers l'Allemagne, après les deux cents chevaux de main et +les quarante mulets de bât, parmi les vingt calèches ou berlines et les +soixante-dix caissons attelés de huit chevaux<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a> +<a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a>, un mystérieux +fourgon aurait pris rang: là, invisibles aux regards, eussent reposé les +ornements impériaux, la pourpre semée d'abeilles, la couronne et le +globe, le sceptre et l'épée. En quel lieu, en quelle scène de théâtral +triomphe Napoléon se fût-il proposé de faire apparaître et figurer ces +insignes? Voulait-il, dans une cérémonie grandiose, décerner la couronne +de Pologne à l'un de ses proches, qui la tiendrait de lui en fief, et +après avoir soumis le Midi et le centre du continent, recevoir +solennellement l'hommage du Nord? Voulait-il prendre enfin le titre dont +ses soldats l'avaient salué plusieurs fois dans l'exaltation de la +victoire, chercher au seuil de l'Orient la couronne de Charlemagne et +faire surgir sur le Kremlin de Moscou, dans le décor des basiliques +byzantines et des fantasques architectures, sur les degrés de +l'<i>Escalier rouge</i> d'où les Tsars se montraient au peuple, un empereur +d'Occident, un empereur romain? Autant de suppositions que nul aveu de +sa part ne permet de vérifier; le fait même dont on s'autorise pour lui +prêter ces desseins n'est point établi<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a> +<a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a>. C'était toutefois une +croyance répandue que, dans le secret de son imagination, l'entreprise +commençante devait aboutir pour lui à une consécration suprême, à un +investissement nouveau qui l'élèverait sans conteste au-dessus des chefs +de l'humanité et ferait apparaître à l'Europe du haut de la Russie +conquise, dans le grandissement d'une lointaine et magique apothéose, +l'Empereur divinisé.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote425" name="footnote425"><b>Note 425: </b></a> +<a href="#footnotetag425"> +(retour) </a> Baron <span class="sc">Denniée</span>, <i>Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant +la campagne de 1812</i>, p. 15.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote426" name="footnote426"><b>Note 426: </b></a> +<a href="#footnotetag426"> +(retour) </a> Sur ce point obscur et mystérieux, voy. la note portée à +l'Appendice, sous le chiffre II.</blockquote> + +<a name="c10" id="c10"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE X</h3> + +<h4>ALEXANDRE ET BERNADOTTE.</h4> + +<p>Impassibilité d'Alexandre pendant nos premières marches.--Nos ennemis +craignent de sa part une défaillance.--Ils désirent un secours.--Arrivée +à Pétersbourg d'un envoyé extraordinaire de Suède.--Bernadotte veut se +faire l'artisan de la rupture définitive et le promoteur d'une dernière +coalition.--Son plan d'opérations diplomatiques et militaires; son +arrière-pensée.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la +Norvège.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience +capitule.--Envoi de Suchtelen en Suède.--Négociation en partie +double.--Défiance réciproque.--La politique de l'Empereur; la politique +du chancelier.--Arrivée du message de l'Élysée.--Agitation mondaine: +lutte des partis.--Alexandre demeure inébranlable, mais il se sert des +propositions françaises auprès de Loewenhielm pour l'amener à réduire +ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprès de Suchtelen des +offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux +traités.--Duel de générosité.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa +réponse aux propositions françaises et signifie ses +exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'évacuer la Prusse et les +pays situés au delà de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige: +ce qu'offre la Russie en échange.--Conciliation impossible.--Efforts de +nos ennemis pour se débarrasser de Spéranski.--Causes profondes et +motifs déterminants de sa disgrâce.--La soirée et la nuit du 17 mars; +l'exil.--Alexandre se livre complètement à l'émigration +européenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours +Armfeldt.--Opérations de Bernadotte.--Les soirées au palais royal de +Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les +hostilités.--Départ d'Alexandre pour Wilna; sa dernière entrevue avec +Lauriston.--Il incline encore une fois à pousser ses troupes en avant; +incident fortuit qui le ramène et le fixe au système de l'absolue +défensive.--La fatalité pèse déjà sur l'Empereur.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>«Il ne faut pas se tromper soi-même, disait Alexandre en apprenant la +marche de nos troupes en Allemagne: je serai probablement dans un mois +ou six semaines en guerre ouverte avec la France<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a> +<a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a>.» Et sans +forfanterie ni violence de langage, il attendait le choc, sérieux, +triste parfois, mais impassible et calme, doucement intraitable. Malgré +cette attitude, nos adversaires, qui l'entouraient et le surveillaient à +toute heure, redoutaient l'instant où les préparatifs militaires de la +France apparaîtraient dans leur monstrueux développement; que se +passerait-il alors dans l'âme d'Alexandre? À l'aspect de tant d'armées +et de peuples unis contre lui, au bruit de l'Europe en marche, venant +contre ses frontières, ne céderait-il pas à un accès de découragement +pareil à celui qui l'avait jeté une première fois dans les bras de +Bonaparte? N'allait-il pas s'humilier, capituler, renouveler le scandale +de Tilsit, dont le souvenir hantait nos ennemis? Ce qui ajoutait à leurs +craintes, c'était de retrouver auprès d'Alexandre un représentant +autorisé des idées de paix et de conciliation. Roumiantsof était +toujours là, se refusant à désespérer d'un rapprochement. Dans les +milieux aristocratiques et mondains, l'opinion ne s'était pas +définitivement affermie et se cherchait un guide. Chez beaucoup de +Russes, la haine qu'inspirait Napoléon s'était transformée en une sorte +de superstitieux effroi et d'horreur sacrée: ils se demandaient si cet +être «apocalyptique» n'était point de ceux contre lesquels il est +interdit à l'homme de lutter. Puis, le système inauguré en 1807, quelque +opposé qu'il fût au sentiment public, n'avait pu subsister plusieurs +années sans se rattacher des intérêts, des ambitions, des espérances; un +groupe de ralliés, très lent à se constituer, s'était formé pourtant +autour de notre ambassade et suivait ses impulsions. Les partisans de la +guerre ne se jugeaient pas entièrement maîtres du terrain et désiraient +un secours.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote427" name="footnote427"><b>Note 427: </b></a> +<a href="#footnotetag427"> +(retour) </a> Dépêche du comte de Loewenhielm, 21 février 1812. +Archives de Stockholm.</blockquote> + +<p>Ce renfort arriva sous la forme de l'envoyé suédois dont le départ avait +été signalé en France. Le 18 février, l'aide de camp général comte de +Loewenhielm se présentait à Pétersbourg, apportant des lettres écrites à +l'empereur par le roi Charles XIII<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a> +<a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a> et le prince royal de Suède. +Bernadotte, levant hardiment le drapeau de la révolte contre +l'omnipotence napoléonienne, venait au Tsar; il voulait être sa force et +son secours, son principal lieutenant, son conseiller, et lui soumettait +un vaste plan d'opérations diplomatiques et guerrières.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote428" name="footnote428"><b>Note 428: </b></a> +<a href="#footnotetag428"> +(retour) </a> Charles XIII avait repris pour la forme l'exercice de la +souveraineté.</blockquote> + +<p>Avant tout, il demandait qu'un envoyé russe partît sur-le-champ pour +Stockholm, avec mission de signer un pacte offensif et défensif. Offrant +ainsi au Tsar l'alliance de la Suède, il se faisait fort de lui en +amener d'autres, de partager l'Europe, de ravir au conquérant une partie +de ses auxiliaires présumés et d'égaliser tout au moins les chances de +la lutte. Le traité russo-suédois servirait de point de départ à une +ligue destinée à tenir en échec celle que Napoléon était en train de +former, à une contre-coalition. D'abord, Bernadotte se disait prêt à +servir de trait d'union entre la Russie et l'Angleterre. En même temps, +sa diplomatie se mettrait en campagne à Constantinople. Depuis le siècle +dernier, les Turcs reconnaissaient entre leur empire et la Suède un +parallélisme d'intérêts qui les rendait spécialement accessibles aux +conseils de cette puissance. Profitant de cet avantage, le représentant +suédois auprès de la Porte s'emploierait à ménager la paix et même une +alliance entre Ottomans et Russes. Par cet accord, on enserrerait toute +la partie sud-orientale de la monarchie autrichienne, dont les liaisons +avec Napoléon étaient encore inconnues: on tiendrait et on briderait +l'Autriche, en la menaçant d'une diversion sur ses frontières +méridionales. Tandis que le sud-est du continent se trouverait ainsi +retourné contre nous ou au moins immobilisé, tandis que dans le Nord les +troupes du Tsar soutiendraient l'attaque des Français et même la +devanceraient, évitant toutefois une action générale et se bornant à +user l'ennemi, Bernadotte se chargerait de fondre en Allemagne sur nos +lignes de communication, de prendre la Grande Armée à revers et de +dégager la Russie. Il lui suffirait de quatre-vingt à cent vingt mille +soldats aguerris pour opérer cette descente. En Allemagne, les peuples +du littoral semblaient particulièrement las de souffrir: plus loin, la +Prusse n'attendait qu'une main secourable pour briser sa chaîne: à la +vue de Bernadotte, tous les opprimés viendraient à lui et imiteraient +sa défection: «Le Roi, disait l'instruction remise à Loewenhielm, espère +que cet honorable exemple donné au monde réveillera enfin tant de +courages qui sont assoupis et qui n'attendent que le moment du réveil +pour développer l'énergie dont ils sont capables<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a> +<a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote429" name="footnote429"><b>Note 429: </b></a> +<a href="#footnotetag429"> +(retour) </a> Instruction secrète et particulière pour le comte de +Loewenhielm, 4 février 1812. Archives de Stockholm.</blockquote> + +<p>L'exécution de ce plan demeurait subordonnée toutefois à une condition +essentielle, sur laquelle Bernadotte ne pouvait fléchir ni transiger, +car elle renfermait le secret et l'espoir invariable de sa politique; il +fallait que le Tsar garantît préalablement aux Suédois l'acquisition de +la Norvège. Même, ce ne serait pas assez que les Suédois reçussent +licence expresse de s'approprier cette province; il était indispensable +qu'Alexandre les aidât matériellement à s'en emparer, qu'il leur prêtât +main-forte. Bernadotte reliait habilement ce concours à la diversion +projetée en Allemagne. Voici, d'après lui, comment on devait procéder. +Dès que Français et Russes seraient aux prises, Alexandre détacherait de +ses troupes quinze à vingt-cinq mille hommes et les ferait passer en +Suède; là, ils se réuniraient à trente-cinq ou quarante mille Suédois, à +un contingent britannique. Subitement, cette masse tomberait de tout son +poids sur le Danemark, envahirait l'île de Seeland, bloquerait +Copenhague. Par la menace et au besoin par la violence, le roi Frédéric +VI serait contraint de livrer la Norvège; il serait du même coup détaché +de l'alliance napoléonienne, enrôlé de force dans la ligue +antifrançaise, et c'est en prenant ses États pour point de départ que +Bernadotte se porterait à volonté vers l'Elbe ou l'Oder, déboucherait +sur les derrières de la Grande Armée<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a> +<a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a> +.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote430" name="footnote430"><b>Note 430: </b></a> +<a href="#footnotetag430"> +(retour) </a> Instruction secrète et particulière du comte de +Loewenhielm.</blockquote> + +<p>Au fond, était-il intimement résolu à exécuter cette dernière partie de +son plan? Nanti de la Norvège, irait-il risquer une pointe aventureuse +en Allemagne, entamer contre Napoléon une lutte directe et se rendre +tout retour impossible? On peut croire, d'après certains indices, qu'il +entendait se servir des Russes plutôt que les servir sans réserve. Dans +l'acquisition de la Norvège, il voyait moins un moyen de se mêler dès le +début et matériellement à la guerre que de s'en désintéresser tout +d'abord et de n'y intervenir qu'à coup sûr. Réfugiée désormais et +fortement établie dans la péninsule Scandinave, sans autre point de +contact avec l'Europe continentale que les déserts de Laponie, la Suède +se trouverait à peu près hors d'atteinte: protégée par les flottes de +l'Angleterre, elle participerait à son invulnérabilité: elle pourrait +attendre commodément le résultat du duel franco-russe et se faire +respecter du vainqueur, quel qu'il fût. Seulement, pour que l'empereur +Alexandre se prêtât à ce dessein, il ne fallait rien moins que de lui +faire espérer un ensemble de mirifiques avantages. Ces promesses +auraient en outre pour effet de le disposer plus sûrement à la guerre, +de le rendre sourd aux derniers appels de Napoléon; elles +précipiteraient le désordre général dont Bernadotte avait besoin pour +pêcher en eau trouble et saisir sa proie. La rupture définitive entre la +France et la Russie était indispensable au succès de son plan, et c'est +pourquoi il comptait s'en faire l'artisan le plus actif. Sur cette +intention perturbatrice, certaines paroles du chancelier de cour +Wetterstedt, son confident, ne laissent aucun doute: «Dans l'état actuel +des choses, disait Wetterstedt au conseil des ministres, le plus grand +malheur qui pût frapper la Suède ne serait pas de voir éclater la +guerre, mais de trouver chez nos voisins une obéissance continue aux +ordres de la France. Je répète encore une fois que, quelle que soit la +résolution qu'on ait à prendre, on ne doit compter sur la coopération de +la Russie qu'après que la guerre aura éclaté entre cette puissance et la +France<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a> +<a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>.» Le comte de Loewenhielm, d'après ses instructions écrites +et verbales, définissait ainsi le double objet de sa mission en Russie: +«l'acquisition de la Norvège et l'éloignement d'un rapprochement +inattendu avec la France<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a> +<a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote431" name="footnote431"><b>Note 431: </b></a> +<a href="#footnotetag431"> +(retour) </a> <i>Souvenirs du comte Gustave de Wetterstedt</i>, publiés par +M. <span class="sc">H.-L. Forsell</span>, dans le <i>Recueil des actes de l'Académie de Stockholm</i>, +1886.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote432" name="footnote432"><b>Note 432: </b></a> +<a href="#footnotetag432"> +(retour) </a> Dépêche du 23 mars 1812. La <i>Correspondance de +Loewenhielm</i>, conservée à Stockholm, est un des documents les plus +curieux de cette époque: nous en avons dû la communication à M. Odhner, +le savant directeur des archives du royaume, grâce à l'obligeante +entremise de M. R. Millet, alors ministre de France en Suède.</blockquote> + +<p>Il se mit immédiatement à l'oeuvre. C'était un habile homme, souple à la +fois et résolu, sachant, suivant les cas, affecter une franchise et une +rondeur toutes militaires ou aller à son but par de sinueux détours. Une +absence totale de scrupules le rendait particulièrement apte à la +mission de haute immoralité qu'il avait à remplir, puisqu'il devait +décider Alexandre à dépouiller un État faible, inoffensif, ami et client +traditionnel de sa maison. Loewenhielm se doutait bien qu'il aurait à +combattre quelques résistances, à triompher de certaines pudeurs; mais +sa pratique des cours lui avait appris que la conscience des souverains +résiste rarement à qui sait l'acheter d'un bon prix: d'ailleurs, un +maître en fait de corruption et d'intrigues, Armfeldt, lui avait préparé +les voies<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a> +<a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote433" name="footnote433"><b>Note 433: </b></a> +<a href="#footnotetag433"> +(retour) </a> Dépêche de Loewenhielm, 22 février 1812.</blockquote> + +<p>Admis en présence du monarque, Loewenhielm crut devoir user d'abord de +quelques formules préparatoires, de quelques circonlocutions; il +expliqua comment la Suède avait besoin de se refaire une existence +stable par une augmentation de forces et de territoire. Alexandre le +voyait venir et voulut brusquer ses aveux: il lui dit d'un ton +engageant: «Parlez-moi avec franchise. Mes sentiments doivent vous être +connus.--Sire, répondit l'agent suédois, un soldat sait mal s'entendre +aux détours de la diplomatie. Je n'ai que ma franchise et mon zèle pour +le bien de ma patrie, qui désormais marchera de pair avec les intérêts +de votre empire.--Eh bien, tranchez le mot.--Sire, c'est donc la Norvège +qui fait l'objet des vues dont le Roi ne peut se départir sans oublier +le premier devoir de tout gouvernement, celui d'assurer l'indépendance +et la sûreté de l'État<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a> +<a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a>...»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote434" name="footnote434"><b>Note 434: </b></a> +<a href="#footnotetag434"> +(retour) </a> Dépêche du 21 février 1812.</blockquote> + +<p>«--Je verrai toujours avec plaisir ce qui fait le bonheur de la Suède», +dit l'Empereur, se bornant pour le moment à cette vague approbation. +Même, lorsqu'on lui parla de porter ses armes contre le Danemark, il fit +des réserves; son esprit paraissait dans le trouble, sa conscience à la +torture: son agitation se trahissait par «des allées et venues<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a> +<a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a>». +Sans trop insister pour cette fois, Loewenhielm détailla tous les +avantages d'une coopération de la Suède contre la France, et ce qui lui +fit plaisir, ce fut de constater que l'idée de la guerre semblait ancrée +à fond dans l'esprit de son interlocuteur. En cette disposition +belliqueuse, Alexandre devait mieux sentir le prix de l'alliance avec +Bernadotte et finirait par en subir les conditions.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote435" name="footnote435"><b>Note 435: </b></a> +<a href="#footnotetag435"> +(retour) </a> Dépêche du 21 février 1812.</blockquote> + +<p>En effet, les jours suivants, Loewenhielm reconnut, à divers indices, +que ses paroles tentatrices avaient porté. Il sut que l'Empereur s'était +exprimé sur son compte dans les termes les plus gracieux; les familiers +du palais lui témoignaient un empressement sans bornes, et nul présage +n'était plus encourageant que «la politesse et les prévenances de ces +messieurs, qui sont autant de thermomètres ambulants de la faveur<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a> +<a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>». +Le 23 février, Loewenhielm fut averti officiellement que Sa Majesté +adhérait en principe aux conditions posées: l'ancien ministre de Russie +en Suède, le général baron de Suchtelen, allait se rendre incessamment à +Stockholm, pour négocier et signer le traité.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote436" name="footnote436"><b>Note 436: </b></a> +<a href="#footnotetag436"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>Cette marche, quoique conforme aux désirs primitivement exprimés par la +cour de Suède, ne répondait guère à ceux de Loewenhielm. Ayant si +heureusement amorcé la négociation, il tenait à en accaparer l'honneur +jusqu'au bout et à la terminer de sa main. Puis, il craignait la lenteur +de Suchtelen, son manque d'entrain; c'était un vieillard d'allures +pesantes, timide en affaires, nullement expéditif, un savant et un +«antiquaire» égaré dans la politique: entre ses mains, la conclusion ne +pouvait que languir<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a> +<a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>. Or, Loewenhielm sentait le besoin de battre le +fer pendant qu'il était chaud et de ne pas laisser se refroidir les +dispositions d'Alexandre. Il prit sur lui de rester à Pétersbourg, se +fit envoyer des pouvoirs et offrit aux Russes d'ajuster avec eux les +termes de l'arrangement, sans préjudice des efforts que se donnerait +Suchtelen pour arriver aux mêmes fins. Le Tsar agréa cette négociation +en partie double; ce fut alors entre les deux plénipotentiaires, dont +l'un agissait à Pétersbourg, l'autre à Stockholm, une lutte de vitesse: +mais Loewenhielm avait pris l'avance et entendait la garder.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote437" name="footnote437"><b>Note 437: </b></a> +<a href="#footnotetag437"> +(retour) </a> Dépêches des 24 et 25 février.</blockquote> + +<p>Il se heurtait pourtant à certaines difficultés. La plus sérieuse +provenait d'une suspicion mutuelle chez les deux contractants. C'est le +châtiment des complices qui s'associent pour une oeuvre douteuse que de +ne pouvoir s'accorder une pleine confiance, fortifiée d'estime: +s'entendant pour molester autrui, ils craignent toujours d'être +eux-mêmes dupes de leur partenaire. En apparence, il n'était témoignage +d'attachement et de tendre amitié que ne se rendissent Alexandre et +Bernadotte. Lorsqu'ils parlaient l'un de l'autre devant leurs envoyés +respectifs, les épithètes de «noble, généreux, magnanime», revenaient à +tout propos dans leur bouche. Charles-Jean vantait la belle loyauté de +l'empereur russe, sa franchise chevaleresque, les mâles résolutions qui +allaient faire de lui le sauveur de l'Europe; que ne donnerait-il pour +voir de près l'objet de sa vénération? Une entrevue comblerait ses +voeux. Sans s'engager prématurément à cette rencontre, Alexandre +s'attendrissait devant un portrait de Bernadotte que lui avait remis +Loewenhielm et le fixait avec ravissement, en attendant qu'il pût +contempler l'original<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a> +<a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>. Cependant, au travers de leurs effusions, +tous deux s'observaient en dessous et du coin de l'oeil avec une secrète +appréhension. Alexandre craignait toujours que l'ancien maréchal ne se +laissât ramener à Napoléon par un rappel de patriotisme et d'honneur ou +simplement par l'appât d'une surenchère. Bernadotte se souvenait +qu'Alexandre avait été l'allié et l'ami de Napoléon: c'était l'homme des +variations inattendues, des brusques revirements; n'allait-il point, à +la veille même de la guerre, s'accommoder avec l'Empereur aux dépens de +ses voisins? Et Bernadotte se voyait déjà renié, prestement sacrifié: +tout autant que le Tsar, il craignait de payer les frais d'une +réconciliation <i>in extremis</i>. Chacun d'eux cherchait donc à s'emparer de +l'autre, à le tenir le plus tôt et le plus solidement possible, mais +hésitait à se livrer soi-même; ce double sentiment leur inspirait à la +fois l'impatience et la peur de conclure, accélérait tour à tour et +ralentissait la négociation.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote438" name="footnote438"><b>Note 438: </b></a> +<a href="#footnotetag438"> +(retour) </a> Dépêche de Loewenhielm, 25 février.</blockquote> + +<p>Alexandre consentait bien à procurer aux Suédois la Norvège; il désirait +toutefois que cette conquête suivît et rémunérât leur descente en +Allemagne au lieu de la précéder, qu'elle fût la récompense et non la +condition de leurs services. De son côté, Bernadotte tenait +essentiellement à se faire payer d'avance, et Loewenhielm dût se montrer +inflexible sur le principe qu'il avait posé, celui d'une coopération +préalable des Russes à l'entreprise contre Copenhague. Alexandre en +passa finalement par cette exigence; il promit d'agir contre le +Danemark, mais encore voulait-il y mettre quelques formes. Au lieu +d'entrer inopinément chez le roi Frédéric et de lui soustraire une +province par brusque effraction, ne pourrait-on lui adresser un avis +préalable, essayer du raisonnement et de la douceur, persuader à +l'infortuné souverain de se laisser dépouiller pour le bien de la cause +générale et le salut de l'Europe? On lui garantirait un dédommagement en +Allemagne, dès que ce pays serait délivré du joug, et Alexandre montrait +sur la carte les États qu'il destinait à la consolation du Danemark, +l'Oldenbourg entre autres, «qu'il sacrifierait volontiers malgré la +parenté<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a> +<a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a>»; quelle révélation dans ce mot, et combien Napoléon +avait-il raison de ne voir qu'un prétexte dans le zèle obstiné +d'Alexandre pour la cause de son oncle!</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote439" name="footnote439"><b>Note 439: </b></a> +<a href="#footnotetag439"> +(retour) </a> Dépêches de Loewenhielm du 24 février et du 3 mars 1812.</blockquote> + +<p>Force fut à Loewenhielm de prendre en considération les scrupules du +Tsar et d'accéder à la marche proposée; il s'en excusa auprès de son +gouvernement en termes d'un hautain scepticisme. Il regrettait toutes +ces pruderies, disait-il, mais une sorte d'hommage platonique au droit +et à la justice était une formalité dont les souverains n'avaient pas +encore su s'affranchir: «Quelque peu que les principes de la justice +soient en général admis dans les stipulations des puissances, les +souverains ont toujours cherché à en colorer leurs vues, et il n'y a que +l'empereur des Français dont la bonne foi plus audacieuse se soit mise +au-dessus de cet usage<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a> +<a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote440" name="footnote440"><b>Note 440: </b></a> +<a href="#footnotetag440"> +(retour) </a> Dépêche du 3 mars.</blockquote> + +<p>Il y avait une autre cause de lenteur: c'était l'opposition sournoise de +Roumiantsof à l'accord en préparation avec la Suède, au pacte qui +exclurait toute possibilité de rapprochement avec la France. Le +chancelier cajolait l'envoyé suédois, se disait pleinement guéri de ses +illusions, rallié de coeur au système actuel de son souverain, aussi +ennemi que lui de Napoléon et de la paix; mais Loewenhielm ne se méfiait +pas moins de «ce nouveau converti, à chaque pas près d'être +relaps<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a> +<a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a>». Même, il reconnut bientôt que la ferveur de fraîche date +dont Roumiantsof faisait étalage n'était rien moins que sincère, et que +ce ministre suivait toujours en secret son ancienne religion politique. +Désigné par ses fonctions pour discuter officiellement les termes du +traité, Roumiantsof soulevait des objections à chaque article et +trouvait moyen de répondre à toute réquisition par quelque phrase vague +et «très entortillée<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a> +<a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a>». Heureusement pour Bernadotte, l'aide de camp +diplomate avait su se ménager des accès familiers auprès de l'Empereur, +le droit de s'adresser à lui directement, et chacun de ces recours +aboutissait pour l'épineuse affaire à un pas de plus en avant<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a> +<a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>. +Alexandre Ier, voyant nos armées couvrir l'Allemagne, voyant nos +colonnes avancer toujours, dépasser l'Elbe, puis l'Oder, et s'allonger +jusqu'à proximité de la Vistule, sentait mieux l'urgence d'un secours, +le besoin de saisir la main qu'on lui tendait, de prendre Bernadotte +pour guide et pour «boussole» dans la tourmente<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a> +<a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>. Il stimulait, +aiguillonnait son vieux ministre, multipliait les ordres «précis et +clairs<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a> +<a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a>», si bien que vers le milieu de mars la négociation parvint +à maturité.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote441" name="footnote441"><b>Note 441: </b></a> +<a href="#footnotetag441"> +(retour) </a> Dépêche du 24 février.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote442" name="footnote442"><b>Note 442: </b></a> +<a href="#footnotetag442"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote443" name="footnote443"><b>Note 443: </b></a> +<a href="#footnotetag443"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote444" name="footnote444"><b>Note 444: </b></a> +<a href="#footnotetag444"> +(retour) </a> Dépêche de Loewenhielm du 11 mars.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote445" name="footnote445"><b>Note 445: </b></a> +<a href="#footnotetag445"> +(retour) </a> Dépêche de Loewenhielm du 11 mars.</blockquote> + +<p>Ce fut à ce moment qu'arrivèrent les propositions formulées par Napoléon +le 25 février et dont Tchernitchef était porteur. Cet envoi fit +sensation et émut fortement Loewenhielm, qui y vit pour la constance +d'Alexandre l'épreuve décisive. Sans doute, le versatile souverain +semblait s'être fait une âme nouvelle, toute d'énergie et de fermeté. +Néanmoins, le message confié à Tchernitchef pouvait faire renaître en +lui la tentation de traiter: ses résolutions tiendraient-elles devant +une offre positive, assez modérée dans la forme, présentée par son +adversaire sur la pointe de l'épée et appuyée par la marche en Allemagne +de quatre cent mille hommes?</p> + +<p>Alexandre commença par communiquer à Loewenhielm, en témoignage de +confiance, les propositions françaises; il lui fit lire, avec des +annotations de sa main, le copieux rapport où Tchernitchef avait +reproduit textuellement la conversation de l'Élysée; il ajouta, en +matière de commentaire, une profession d'incrédulité à l'égard des +sentiments exprimés par Bonaparte: «Je considère tout cela, dit-il fort +justement, comme des efforts pour gagner du temps parce qu'on n'est pas +encore prêt, mais je ne me laisserai pas tromper<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a> +<a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote446" name="footnote446"><b>Note 446: </b></a> +<a href="#footnotetag446"> +(retour) </a> Dépêche de Loewenhielm du 25 mars.</blockquote> + +<p>Si précieuses qu'elles fussent, ces paroles n'eurent pas le don de +rassurer entièrement Loewenhielm. Il croyait à la faiblesse des hommes +en général et à celle d'Alexandre en particulier; les antécédents de ce +prince lui faisaient peur. Puis il n'ignorait pas que les partisans de +la paix, profitant de la circonstance, se remettaient en mouvement. Dans +divers cercles, dans plusieurs salons, la fermentation était extrême: on +cherchait tous les moyens d'arriver à l'Empereur et de le circonvenir; +des femmes aimables se dévouaient à cette oeuvre, se mettaient en frais +de séduction auprès du galant monarque et tâchaient de l'amollir. +«L'Empereur, écrivait Loewenhielm avec angoisse, est assiégé de toutes +parts<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a> +<a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a>.» Lauriston, souriant et calme, annonçant imperturbablement +la paix, dirigeait discrètement les travaux d'approche; le comte de +Bray, ministre de Bavière, s'était institué son premier auxiliaire et +son aide de camp: l'appui plus ou moins déguisé de Roumiantsof leur +ménageait des intelligences dans la place, et chaque jour les +assaillants devenaient plus hardis, leurs efforts plus pressants.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote447" name="footnote447"><b>Note 447: </b></a> +<a href="#footnotetag447"> +(retour) </a> Dépêche du 5 avril.</blockquote> + +<p>Observant cette crise et «la position volcanique de l'empire», +Loewenhielm crut devoir réveiller le zèle du parti belliqueux et +soulever «toute la partie bien pensante du public<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a> +<a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>». Sans souci de +son caractère diplomatique, il se jeta à corps perdu dans la mêlée des +intrigues; il n'hésita pas à prendre pour associés Armfeldt et sa bande, +les éternels fauteurs de troubles. En agissant ainsi, écrivait-il à son +roi, il ne faisait que se conformer aux usages et aux moeurs politiques +de la Russie: «Dans un pays livré comme celui-ci à l'intrigue et où le +champ est aussi vaste que les désirs ambitieux de ceux qui sont en +scène, il est difficile de remplir sa tâche sans suivre les affaires +dans leur marche la plus tortueuse, et si j'osais me livrer à un +proverbe populaire, je dirais qu'ici plus qu'ailleurs on est forcé de +hurler avec les loups<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a> +<a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a>.» Conformément à ce principe, l'envoyé de +Bernadotte se fit le moteur et le lien de toutes les menées +antifrançaises, «le principal ouvrier du parti de la guerre<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a> +<a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote448" name="footnote448"><b>Note 448: </b></a> +<a href="#footnotetag448"> +(retour) </a> Dépêches du 20 février et du 3 mars.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote449" name="footnote449"><b>Note 449: </b></a> +<a href="#footnotetag449"> +(retour) </a> Dépêche du 23 mars.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote450" name="footnote450"><b>Note 450: </b></a> +<a href="#footnotetag450"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>Les instances de ce parti s'adressaient à un prince beaucoup moins +vacillant qu'on ne le supposait; elles prêchaient un converti. Alexandre +ne se bornait pas à repousser l'idée d'un acquiescement pur et simple +aux volontés de l'Empereur; depuis longtemps, on l'a vu, il n'admettait +plus de transaction. Si Napoléon voulait tout obtenir, Alexandre était +intimement résolu--il en avait fait plusieurs fois l'aveu--à ne rien +Accorder.</p> + +<p>Seulement, avec son habituelle finesse, il comprit le parti qu'il +pourrait tirer des propositions françaises pour s'assurer à meilleur +compte l'alliance de la Suède. Tout en réitérant devant Loewenhielm ses +protestations d'énergie, il lui glissa qu'il différerait quelques jours +de répondre au message. «On veut, lui dit-il d'un ton dégagé, me hâter +de répondre à la lettre de Napoléon, mais je n'en suis pas si pressé et +je crois qu'il n'y a pas de mal à le faire attendre<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a> +<a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>.» Ce retard +suffisait à entretenir dans l'esprit de Loewenhielm une inquiétude +utile: tant que le refus n'aurait pas été officiellement signifié, le +Tsar pouvait se raviser, fléchir et succomber. La menace d'un +accommodement avec la France demeurait suspendue sur la tête de +Loewenhielm et le déterminerait sans doute à baisser ses prétentions.</p> + +<p>En effet, le Suédois n'eut plus qu'une pensée: hâter la signature. Il +céda sur plusieurs points assez importants, qui restaient en litige, et +le 28 mars on tombait d'accord. On s'occupait à polir la rédaction des +articles, lorsque Roumiantsof rentra fort inopportunément en scène, armé +d'une observation imprévue. Un devoir de convenance, disait-il, exigeait +que l'instrument préparé fût envoyé à Stockholm et signé dans cette +ville par Suchtelen, désigné primitivement à cet effet; c'était pour le +chancelier un moyen de gagner quelques jours, et ce retard pouvait tout +compromettre. Quelle déception amère, quelle mésaventure pour +Loewenhielm, qui avait cru tenir son traité et voyait se rouvrir devant +lui d'inquiétantes perspectives<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a> +<a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>!</p> + +<p>Dans cette passe dangereuse, il paya d'audace: il connaissait le chemin +qui menait au cabinet de l'Empereur et le prit dès le lendemain. Aux +premiers mots du prince, ses appréhensions s'évanouirent: «Du moment, +lui dit Alexandre, que vous avez les pleins pouvoirs nécessaires pour +conclure et signer, je signerai ici; personne n'est plus jaloux que moi +de terminer notre alliance<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a> +<a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>.» Et il laissa entendre que l'expédient +dilatoire imaginé par le chancelier n'était nullement de son goût. Il +affecta toutefois, avec un tact parfait, de ne pas mettre en doute le +bon vouloir de son ministre. Si Roumiantsof soulevait des difficultés de +protocole, c'était chez lui pur formalisme et habitude de carrière: «Que +voulez-vous? Il a ses vieilles formes diplomatiques, qui m'ennuient +souvent. On reste toujours ce qu'on est. Un cordonnier reste cordonnier; +un diplomate, diplomate. Mais nous sommes militaires et nous aimons à +aller vite et loyalement en besogne.» Loewenhielm s'en fut sur-le-champ +porter à Roumiantsof, avec le plus profond respect, l'expression de la +volonté souveraine. «L'Empereur est bien le maître», dit le ministre +d'un ton vexé; mais il se ressaisit aussitôt, reprit son masque officiel +et, faisant à mauvaise fortune bon visage, se répandit en assurances sur +son «désir à lui de terminer avec toute la diligence possible». Le 5 +avril, le traité était mis au point et signé.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote451" name="footnote451"><b>Note 451: </b></a> +<a href="#footnotetag451"> +(retour) </a> Dépêche du 25 mars.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote452" name="footnote452"><b>Note 452: </b></a> +<a href="#footnotetag452"> +(retour) </a> Dépêche du 28 mars.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote453" name="footnote453"><b>Note 453: </b></a> +<a href="#footnotetag453"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>Loewenhielm s'applaudissait de ce dénouement et se croyait au bout de +ses tracas: il avait compté sans un incident bizarre qui allait encore +une fois tout remettre en question. Tandis qu'il se précipitait à son +but, le vieux Suchtelen, arrivé à Stockholm et gracieusement accueilli +par le prince royal, s'était piqué au jeu; il avait rompu avec ses +habitudes de lenteur et déployé une activité inattendue. Il était +parvenu de son côté à mettre rapidement sur pied un traité et l'avait +signé le 9 avril, presque au moment où Loewenhielm parachevait le sien, +à quatre jours d'intervalle. Dans leur ardeur à se saisir et leur +crainte de se manquer, Alexandre et Bernadotte s'étaient enlacés d'un +double lien. Mais cette surabondance d'engagements n'allait-elle pas +nuire? Le texte des deux traités n'était pas identique, et ce qu'il y +avait de plus étrange dans cette disparité, c'était que l'accord passé à +Stockholm par l'envoyé russe d'après les pleins pouvoirs et les +instructions de son maître, était beaucoup moins favorable à la Russie +que l'acte conclu à Pétersbourg par l'envoyé extraordinaire de Suède. +Tandis que le premier obligeait le Tsar à payer l'entretien et le +transport des divisions russes destinées à opérer contre Copenhague, le +second laissait ces débours à la charge de la Suède.</p> + +<p>Si surprenante que paraisse au premier abord cette différence, elle +s'explique aisément. Loewenhielm s'était désisté de ses exigences sous +l'impression que lui avaient causée les ouvertures de Napoléon à la +Russie. Suchtelen avait obéi à un sentiment analogue. Il était à +Stockholm quand Bernadotte avait reçu de son côté les offres venues de +Paris par l'intermédiaire de la princesse royale. Bernadotte avait joué +de ces propositions vis-à-vis de Suchtelen avec autant d'habileté +qu'Alexandre en avait mis à exploiter auprès de l'agent suédois le +message de l'Élysée: il avait obtenu le même succès. Par crainte de voir +Bernadotte retomber dans les liens de la France, Suchtelen avait fait +les concessions auxquelles Loewenhielm avait souscrit par peur d'un +rapprochement entre les deux empereurs, et cette piquante similitude +donnait la mesure de la confiance que s'accordaient réciproquement les +nouveaux alliés. Mais comment concilier désormais des prétentions qui +s'appuyaient de part et d'autre d'un texte formel? Entre les deux +traités, lequel choisir? Lequel devait être tenu pour bon et valable? La +difficulté eût été sérieuse, si Bernadotte n'eût senti que le comble de +l'adresse était de fixer la reconnaissance d'Alexandre par un trait de +munificence. Il jugea à propos de se montrer grand, libéral, magnifique; +il renonça spontanément aux avantages que lui conférait le traité de +Stockholm pour s'en tenir au traité de Pétersbourg<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a> +<a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a>. Touché de ce +beau mouvement, Alexandre ne voulut pas demeurer en reste de bons +procédés avec un allié si délicat. Il refusa le présent de Bernadotte, +déclara que la Russie et la Suède subviendraient chacune à l'entretien +de leur contingent, et l'issue de ce duel de générosité fut que l'on +convint de spolier le Danemark à frais communs<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a> +<a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote454" name="footnote454"><b>Note 454: </b></a> +<a href="#footnotetag454"> +(retour) </a> Communication de Loewenhielm au chancelier de l'empire, +14 mai.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote455" name="footnote455"><b>Note 455: </b></a> +<a href="#footnotetag455"> +(retour) </a> Communication du chancelier de l'empire à Loewenhielm, 31 +mai. Archives de Stockholm.</blockquote> + +<p>Alexandre ne se sentait plus seul en face de Napoléon: son traité avec +la Suède l'enhardit à repousser plus fièrement nos exigences, à +signifier enfin les siennes. Il fit le 8 avril sa réponse au message de +l'Élysée: ce fut l'objet d'une note qui devait être expédiée à +l'ambassadeur Kourakine et remise par lui au cabinet français, avec une +lettre polie et brève pour l'empereur des Français<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a> +<a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>. La note était +censée exprimer les conditions auxquelles le Tsar, après s'être dérobé +si longtemps à toute explication, se prêterait aujourd'hui à traiter: +elle spécifiait que l'acceptation pure et simple de ces bases pourrait +seule «rendre un arrangement encore possible». Si la Russie se décidait +après quinze mois à rompre le silence, il était entendu que ce premier +mot serait aussi le dernier; son envoi constituait au plus haut point un +ultimatum.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote456" name="footnote456"><b>Note 456: </b></a> +<a href="#footnotetag456"> +(retour) </a> Cette pièce figure aux archives des affaires étrangères, +Russie, 154.</blockquote> + +<p>Dans la note du 8 avril, Alexandre ne parlait point de la Pologne, +tenant toujours à couvrir d'un voile les intentions qu'il avait eues sur +l'État de Varsovie. Déplaçant et élargissant le débat, il substituait à +un grief personnel un grief général, européen, intéressant ses voisins +autant que lui-même: la réoccupation par les Français de l'Allemagne +septentrionale. Comme condition nécessaire et préalable de toute +entente, l'ultimatum exigeait l'évacuation intégrale de la Prusse, +l'évacuation de la Poméranie suédoise, la réduction de la garnison de +Dantzick, l'abandon de toutes les autres places, de tous les points +stratégiques occupés par nos troupes au delà de l'Elbe; il fallait que +la Grande Armée fît demi-tour, qu'elle dégageât l'Allemagne, qu'elle +cessât de peser sur le Nord et de tenir la Russie sous la menace de +l'invasion. Nulle prétention n'eût été plus légitime, si l'empereur +Alexandre se fût offert en même temps à terminer les différends qui +depuis un an avaient nécessité les armements et les mouvements +respectifs. Ce que la Russie réclamait de Napoléon, en le sommant +d'abandonner toutes les positions d'où il pouvait entreprendre la lutte +avec avantage, c'était un véritable désarmement. Or, entre États prêts à +en venir aux mains et pourtant désireux de prévenir l'effusion du sang, +on ne désarme qu'après avoir déterminé les conditions de l'accord et +s'être lié par des engagements formels. En échange de l'évacuation +requise, la Russie nous offrait-elle de trancher dès à présent et +définitivement les questions pendantes, conséquemment d'assurer la paix? +En aucune façon. Qu'offrait-elle donc? Elle proposait, après que +Napoléon aurait «irrévocablement et par mesure préliminaire» replié sa +puissance en deçà de l'Elbe, d'entrer en négociation pour un traité de +commerce, d'examiner les moyens de nuire au commerce anglais, de +reconnaître la réunion de l'Oldenbourg, moyennant une indemnité +territoriale pour le duc dépossédé. Mais en quoi consisterait cet +équivalent? Où serait-il situé? Quelles facilités seraient accordées à +notre commerce? Quelles mesures de rigueur seraient prises contre +l'Angleterre? Tous ces points, qui formaient le fond même du débat, +restaient en suspens; ils feraient l'objet de pourparlers ultérieurs +dans lesquels le cabinet de Pétersbourg se réservait une pleine liberté +d'appréciation: que la France évacuât d'abord, on verrait ensuite à +s'entendre. Sur une seule question, la Russie se prononçait dès à +présent et tout à notre désavantage: elle déclarait qu'elle ne pourrait +en aucun cas considérer le commerce soi-disant neutre comme une +dépendance du commerce anglais et l'exclure de ses ports.</p> + +<p>Ainsi, exiger de Napoléon un engagement sans réciprocité, un recul +humiliant, indépendant de toute concession à faire par l'autre partie, +présenter en retour de très vagues espérances, accompagnées d'explicites +réserves, voilà à quoi se réduisait l'offre conciliante d'Alexandre. Il +était par trop évident que ce prince, réclamant à nouveau, et cette fois +dans les termes les plus impérieux, un gage de sécurité, ne voulait rien +promettre en échange. Il avait posé ces conditions en sachant qu'elles +n'avaient aucune chance d'être agréées, et que Napoléon y répondrait +vraisemblablement à coups de canon: mais, fatigué et énervé de +l'attente, jugeant ses préparatifs parvenus à un degré infranchissable +de maturité, il trouvait inutile de retarder plus longtemps l'explosion +de la crise. Sortant de sa résistance inerte et passive, il en venait à +une démarche d'éclat; sous couleur de formuler des contre-propositions +pacifiques, il manifestait l'incompatibilité des exigences respectives +et provoquait la rupture ouverte.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>L'ultimatum russe, succédant au traité avec la Suède, était un succès +capital pour nos ennemis: ils venaient d'en remporter un autre dans +l'intérieur même du gouvernement. S'ils n'avaient point réussi à faire +renvoyer Roumiantsof auquel l'Empereur tenait par habitude, par l'effet +d'une longue accoutumance à sa personne et à ses services, ils étaient +parvenus à écarter le seul homme qui maintînt encore en haut lieu, avec +le chancelier, un reste de sympathies françaises et comme un souvenir du +passé.</p> + +<p>Le rôle de Michaël Mikailovitch Spéranski dans les préliminaires de la +guerre n'a pas été entièrement éclairci. Maître de l'administration +intérieure, il mettait aussi la main aux affaires du dehors: sa +correspondance avec Nesselrode en fait foi, et il paraît bien que cet +homme de paix, tout entier à sa mission civilisatrice, avait conseillé +jusqu'au bout une politique de ménagements. Aujourd'hui, il ne semblait +plus en son pouvoir d'empêcher la guerre: on craignait qu'il ne la fît +tourner court, pour reprendre sa tâche de réorganisation +intérieure<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a> +<a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>. Or, ce que voulait le parti dominant, c'était la lutte +à outrance, sans trêve ni merci.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote457" name="footnote457"><b>Note 457: </b></a> +<a href="#footnotetag457"> +(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, III, 373.</blockquote> + +<p>Pour atteindre Spéranski, ce parti se trouvait les voies ouvertes. +Depuis qu'Alexandre s'était détaché de l'alliance napoléonienne, il +goûtait moins les idées, les imitations françaises, dont Spéranski se +faisait l'ardent promoteur: il écoutait davantage ceux qui lui +montraient dans toutes ces nouveautés «le poison de la Russie<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a> +<a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a>», +qui prétendaient le ramener à un étroit absolutisme; il laissait les +passions rétrogrades se manifester avec plus de hardiesse, avec plus +d'impétuosité, et ce torrent de réaction emporterait tôt ou tard le +ministre innovateur. Puis, inflexible sur les principes, ne voyant que +son but et y allant avec un aveuglement d'apôtre, Spéranski avait +froissé sur son passage et ameuté contre lui une foule d'intérêts. Les +membres de la hiérarchie officielle, les <i>tchinovniks</i>, exécraient +l'homme qui avait établi des concours à l'entrée des carrières et fait +une part au mérite dans la distribution des emplois. Ce même homme +voulait simplifier le chaos des lois, introduire dans l'administration +régularité et méthode, et le désordre, le laisser-aller étaient choses +trop commodes, trop profitables, trop lucratives, pour qu'on ne +s'insurgeât pas violemment contre qui portait la main sur cette +institution nationale. Le mécontentement descendait jusqu'aux classes +d'ordinaire résignées et muettes. L'embarras des finances ayant obligé à +surélever les impôts, le peuple murmurait; sans pénétrer la cause de ses +maux, il s'en prenait au parvenu, au «fils de pope», qui changeait tout +et bouleversait les bases de l'État, et l'impopularité du ministre +rejaillissait sur le souverain. Alexandre Ier, sentant le besoin à la +veille du grand combat de rallier autour de lui toutes les forces vives +de la Russie et de refaire l'unité morale d'une société profondément +divisée, se demandait quelquefois si le sacrifice de Spéranski n'était +pas nécessaire pour sceller entre son peuple et lui un pacte de +réconciliation. Il hésitait cependant, résistait encore: à son âme +ombrageuse, torturée de doutes, soupçonnant tout le monde, il était si +doux d'avoir trouvé un ami en qui elle crût pouvoir se fier pleinement +et se reposer.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote458" name="footnote458"><b>Note 458: </b></a> +<a href="#footnotetag458"> +(retour) </a> Joseph <span class="sc">de Maistre</span>.</blockquote> + +<p>Le crédit de Spéranski n'était qu'ébranlé: pour l'abattre, une grande +intrigue fut combinée. Armfeldt s'en fit naturellement le chef: il se +ligua avec des Russes en faveur croissante auprès du maître, le ministre +de la police Balachof, le violent Araktchéef. On se procura des lettres +écrites par Spéranski: celui-ci avait le grand tort, dans sa +correspondance intime, de s'exprimer en termes déplacés et inconvenants +sur le monarque auquel il devait tout et qui l'honorait d'une affection +sincère: il le dépeignait frivole et vaniteux, amoureux de sa figure, +consacrant à de futiles occupations le temps qu'il devait au travail +d'État: il lui donnait des sobriquets empruntés à Voltaire<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a> +<a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a>. +Spéranski avait certainement trahi l'amitié: il n'avait pas trahi la +patrie. On l'en accusa pourtant: on prétendit qu'il entretenait avec +Lauriston des intelligences suspectes. L'opinion, qui s'enfiévrait de +plus en plus à l'approche du péril et voyait partout des traîtres, +accueillit, propagea ces bruits: des avis sinistres, des billets +dénonciateurs affluèrent au palais; Spéranski avait commis des fautes: +on lui prêta des crimes<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a> +<a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote459" name="footnote459"><b>Note 459: </b></a> +<a href="#footnotetag459"> +(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 240. Cet auteur a consulté des documents de +première main qui jettent une lumière nouvelle sur les causes +déterminantes de la disgrâce.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote460" name="footnote460"><b>Note 460: </b></a> +<a href="#footnotetag460"> +(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, III, 376-379.</blockquote> + +<p>Tandis que l'orage s'amoncelait, il poursuivait son infatigable labeur, +passait dix-huit heures par jour à son bureau, fréquentait peu le monde: +son délassement était de se faire lire le soir une tragédie de Corneille +ou de Racine, parfois un chapitre de <i>Don Quichotte</i>; il y avait +cependant, dans cette vie toute cérébrale, une place pour le coeur; +Spéranski avait une fille et l'adorait. Par moments, il sentait +vaguement le péril: pour échapper aux haines et aux jalousies qui le +guettaient, il demandait que ses attributions fussent diminuées, +cherchait à se faire petit, à donner moins de prise; il avait exprimé le +désir de quitter volontairement le service.</p> + +<p>On ne lui en laissa pas le temps. Quant on eut mis sous les yeux du Tsar +les lettres où Spéranski s'était permis sur sa personne des propos +outrageants, Alexandre crut tout, et son premier mouvement fut de +frapper sans pitié. Toutefois, un scrupule qui l'honore le fit recourir +à celui qu'il considérait comme son directeur spirituel, au professeur +Parrot, dont il appréciait le sens droit, la belle franchise, le +désintéressement. Mandé près de lui le soir du 16 mars, Parrot le trouva +dans un état d'exaspération violente, pleurant de rage et de douleur, +parlant de faire fusiller Spéranski<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a> +<a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>. Parrot demanda vingt-quatre +heures pour réfléchir sur le cas et prononcer un avis. Pendant ces +vingt-quatre heures, la destinée du réformateur s'accomplit: Alexandre +s'était tout à la fois décidé de lui-même et repris: il avait senti que +des accusations n'étaient pas des preuves, qu'il n'avait pas le droit, +pour venger ses injures personnelles, de traiter Spéranski en criminel +d'État: il se bornerait à le frapper de disgrâce et d'exil +<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a> +<a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote461" name="footnote461"><b>Note 461: </b></a> +<a href="#footnotetag461"> +(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 242.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote462" name="footnote462"><b>Note 462: </b></a> +<a href="#footnotetag462"> +(retour) </a> Les citations et détails qui suivent sont empruntés +principalement à l'ouvrage de Korf sur Spéranski et à un ensemble de +textes russes qui nous ont été communiqués par M. le vicomte E.-M. de +Vogüé, de l'Académie française.</blockquote> + +<p>Le 17 mars au soir, Spéranski fut mandé comme à l'ordinaire au palais +pour travailler avec l'Empereur. On le vit traverser le salon d'attente, +où se tenait, avec l'aide de camp de service, le prince Nicolas +Galitsyne, et entrer chez Sa Majesté. Trois heures se passèrent. Quand +la porte du cabinet impérial se rouvrit, Spéranski reparut pâle et +défait, les yeux pleins de larmes, avec des gestes précipités et +incohérents qui trahissaient une sorte d'égarement: à Galitsyne qui +cherchait à le retenir et à le réconforter, il dit seulement: «Adieu, +prince», et sortit. Dans le même moment, l'Empereur se montrait sur le +seuil de son cabinet, et profondément ému lui-même, les traits altérés, +jetait ces mots: «Adieu encore une fois, Michaël Mikailovitch.»</p> + +<p>Que s'était-il passé entre ces deux hommes? L'entretien resta longtemps +mystérieux; ce fut Alexandre qui plus tard souleva le voile: il dit à +Novossiltsof que Spéranski n'avait jamais été traître, mais seulement +coupable d'avoir payé sa confiance et son amitié par l'ingratitude la +plus noire, la plus abominable; qu'en même temps ses écarts et ses +imprudences l'avaient mis en suspicion grave auprès du public: aussi, +ajouta-t-il, lui ai-je dit en l'éloignant de ma personne: «En tout +autre temps, j'aurais employé deux années pour vérifier avec la plus +grande attention tous les renseignements qui me sont parvenus concernant +votre conduite et vos actions. Mais le temps, les circonstances ne me le +permettent pas en ce moment. L'ennemi frappe à la porte de l'empire, et +dans la situation où vous ont placé les soupçons que vous avez attirés +sur vous par votre conduite et les propos que vous vous êtes permis, il +m'importe de ne pas paraître coupable aux yeux de mes sujets, en cas de +malheur, en continuant de vous accorder ma confiance, en vous conservant +même la place que vous occupez. Votre situation est telle que je ne vous +conseillerai même pas de rester à Pétersbourg ou dans la proximité de +cette ville. Je joue gros jeu, et plus il est gros, d'autant plus vous +risqueriez en cas de non-réussite, vu le caractère du peuple auquel on a +inspiré de la haine et de la méfiance pour vous<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a> +<a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>.» Spéranski avait +choisi pour lieu d'exil Nijni-Novgorod.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote463" name="footnote463"><b>Note 463: </b></a> +<a href="#footnotetag463"> +(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 243-244.</blockquote> + +<p>Au sortir du palais, il passa chez l'employé Magnitzky, son ami et son +collaborateur intime, et ne trouva qu'une femme en pleurs, dont le mari +venait d'être enlevé par la police et expédié à Wologda. Il rentra chez +lui; le ministre de la police y était déjà, avec ses hommes, se +préparant à apposer les scellés: à la porte, une voiture de poste propre +aux longs parcours, une <i>kibitka</i>, attendait le proscrit, pour l'emmener +à Nijni. Spéranski obtint la permission de placer quelques papiers sous +une enveloppe à l'adresse de l'Empereur, ne voulut point réveiller sa +fille, fit seulement le signe de la croix sur la porte de la chambre où +elle dormait, et laissa pour elle un court billet. En pleine nuit, la +rapide voiture l'emporta, et le lendemain, à la première heure, +Pétersbourg apprenait sa disparition.</p> + +<p>Ce fut alors une explosion de joie furieuse et de haine: on s'abordait +en se félicitant, en s'embrassant: l'homme néfaste était tombé: «c'était +une première victoire sur les Français<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a> +<a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote464" name="footnote464"><b>Note 464: </b></a> +<a href="#footnotetag464"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 244.</blockquote> + +<p>Le public crut à la grande trahison de Michaël Mikailovitch et s'imagina +qu'il avait voulu livrer à Napoléon les secrets de la défense: l'affaire +Spéranski parut le pendant de l'affaire Michel. Cependant, comme un +drame plus poignant s'annonçait à l'horizon, on oublia bientôt le +disparu, les passions qui s'étaient soulevées autour de lui, la place +qu'il avait tenue; l'exil est souvent un tombeau. Pendant quelques +jours, Alexandre se montra triste, et comme désemparé: «Êtes-vous +malade, Sire? lui demanda Galitsyne.--Non. Si on t'avait coupé ta main +droite serais-tu tranquille?» On l'entendit répéter plusieurs fois, +comme s'il eût voulu refouler un doute par trop pénible à son coeur: +«Non, Spéranski n'est pas un traître.» Il l'avait sacrifié à des +ressentiments légitimes et surtout aux exigences de l'opinion: c'était +un gage qu'il avait voulu donner à sa noblesse, à son peuple; mais +lui-même s'était du même coup livré plus complètement aux étrangers qui +l'enfermaient désormais dans un cercle ardent de haines: à Bernadotte, à +l'accusateur en chef Armfeldt, à Stein qui accourait de Prague, à +Loewenhielm, aux Italiens Paulucci et Serra-Capriola, à l'émigré +Vernègues, à tous ces affamés de vengeance qui venaient faire la guerre +à Napoléon avec le sang de la Russie.</p> + +<p>L'audace de ces hommes ne connut plus de bornes, dès qu'ils furent +débarrassés de Spéranski, et ils se remirent à leur besogne de +machinations internationales avec une ardeur furibonde. Les passions, +les inimitiés qui nous divisent actuellement paraissent pâles et +mesquines à côté de ces haines forcenées, à côté de ces colères +grandioses qui absorbaient toute une vie. Armfeldt avait monté d'un bout +à l'autre de l'Europe une diplomatie occulte. Il faisait appel aux +patriotes allemands, aux Français qu'une honorable fidélité au malheur +retenait loin de leur pays, aux irréconciliables de l'émigration; mais +il s'adressait aussi à tous les déçus, à tous les envieux, aux +aventuriers en disponibilité, aux traîtres qui avaient manqué leur coup, +et, remuée par lui, cette vermine recommençait à grouiller. Il écrivait +à d'Antraigues et s'efforçait de réveiller le zèle de ce conspirateur +lassé<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a> +<a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a>; il écrivait à Dumouriez, qui lui répondait en proposant pour +modèle de la lutte future «la guerre des Scythes contre Darius<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a> +<a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>». Le +vieux Serra-Capriola, ministre à Pétersbourg de l'ex-roi des +Deux-Siciles, se chargeait d'agiter l'Italie. Loewenhielm obtenait à +l'envoyé des Cortès insurrectionnelles un accès officiel en Russie, +reliait les efforts de l'Espagne aux opérations du Nord<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a> +<a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a>. Bernadotte +était le plus enragé à nous nuire. Tout en faisant aux ouvertures de +Napoléon une réponse vaguement conciliante, car il jugeait bon de lui +«débiter des phrases qui le laisseraient dans le doute<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a> +<a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a>», il +entreprenait contre nous les multiples opérations dont il avait par +avance tracé le programme. Il pressait le rapprochement entre la Russie +et la Grande-Bretagne, tâchait de moyenner à Constantinople une paix +d'où pourrait sortir une guerre des Turcs contre la France; il +travaillait à Berlin, travaillait à Vienne; pour agir sur l'Autriche, il +faisait écrire à l'archiduc Charles, parlant à l'amour-propre de ce +prince et cherchant à tenter ses ambitions: «Si les choses vont comme il +y a lieu de l'espérer, il y aura trois ou quatre trônes vacants ou à +créer...; celui de l'Italie paraît fait pour fixer son +attention.»--«Enfin, disait Bernadotte, j'ai tâché de le monter: je ne +sais quel en sera l'effet<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a> +<a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote465" name="footnote465"><b>Note 465: </b></a> +<a href="#footnotetag465"> +(retour) </a> <i>Un agent secret sous la Révolution et l'Empire, le comte +d'Antraigues</i>, par Léonce <span class="sc">Pingaud</span>, p. 377.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote466" name="footnote466"><b>Note 466: </b></a> +<a href="#footnotetag466"> +(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, III, 383.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote467" name="footnote467"><b>Note 467: </b></a> +<a href="#footnotetag467"> +(retour) </a> Dépêches de Loewenhielm, 24 mars, 5 avril.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote468" name="footnote468"><b>Note 468: </b></a> +<a href="#footnotetag468"> +(retour) </a> Rapport de Suchtelen, 30 mars 1812. <i>Recueil de la +Société impériale d'histoire de Russie</i>, XXI, 433.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote469" name="footnote469"><b>Note 469: </b></a> +<a href="#footnotetag469"> +(retour) </a> Rapport de Suchtelen du 30 mars, volume cité, 434.</blockquote> + +<p>Celui qu'il s'efforçait encore plus de monter et d'exaspérer, c'était +Alexandre lui-même. Il ne le trouvait jamais assez ardent contre +Napoléon, cherchait à l'enflammer davantage, ne laissait s'écouler aucun +jour sans attiser le feu. Suchtelen était toujours à Stockholm, +parfaitement traité. Le prince se laissait voir, aborder par lui à toute +heure, sauf les jours «où il faisait ses dévotions<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a> +<a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>». Le soir, +Suchtelen était admis au cercle intime qui se tenait chez la Reine. +L'aspect de la réunion était simple et presque patriarcal. Autour d'une +table ronde, la Reine et quelques dames travaillaient. Le Russe avait sa +place marquée entre le Roi et la Reine, qui l'entretenaient avec bonté: +au bout de quelque temps, le prince arrivait, et la conversation prenait +un tour plus vif. Avec sa belle faconde, Bernadotte parlait de Napoléon, +arrangeant à sa façon ses souvenirs personnels et les venimeux +commérages qui lui arrivaient de Paris: point de fables qu'il n'imaginât +pour peindre «l'homme» dans sa perfidie, sa noirceur, son extravagance. +Il en faisait un furieux, un malade, parfois un assassin. À l'entendre, +des stylets s'aiguisaient dans l'ombre contre l'empereur Alexandre et +contre lui-même: il prétendait savoir qu'on s'était adressé «à la secte +des Illuminés à Paris pour qu'ils travaillassent leurs confrères en +Russie, aussi bien qu'en Suède, afin que les deux coups fussent portés +en même temps<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a> +<a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>»; que le projet avait été dénoncé par un membre de la +secte, saisi d'horreur. Et il faisait supplier l'empereur Alexandre de +veiller à la conservation de sa précieuse existence. Quant à lui, il +était «bien au-dessus de la peur: il mourrait content pourvu qu'il eût +payé sa dette à la Suède et contribué de sa part à sauver le Nord: il +consentait à être frappé de la dernière balle qui partirait de l'armée +de Napoléon dans sa retraite pour repasser le Rhin».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote470" name="footnote470"><b>Note 470: </b></a> +<a href="#footnotetag470"> +(retour) </a> <span class="sc">Id.</span>, 435.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote471" name="footnote471"><b>Note 471: </b></a> +<a href="#footnotetag471"> +(retour) </a> Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 435.</blockquote> + +<p>Peu après, mêlant de colossales inventions à quelques bribes de vérité, +il prêtait à Napoléon des projets dont l'insanité devait encourager ses +ennemis: «L'autre jour, disait-il à Suchtelen, je vous ai parlé de ses +projets sur Constantinople et l'Égypte. On m'en dit bien d'autres +aujourd'hui. On m'écrit qu'il compte finir en deux mois avec la Russie, +qu'ensuite il va sur Constantinople, où il parle de transférer son +siège, pour de là gouverner la Russie et l'Autriche, comme tout le +reste. Ensuite il veut attaquer la Perse, s'établir à Ispahan, où il +n'aura pas affaire à des gens qui raisonnent, et en trois ans au plus, +enfin, marcher sur Delhy et attaquer les Anglais dans l'Inde. Voilà ce +qu'on m'écrit, et il n'y a aucune extravagance de sa part à laquelle je +ne puisse croire<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a> +<a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>.» Plus pratiquement, il fournissait de temps à +autre sur le caractère de Napoléon, sur les particularités de son +tempérament, sur les moyens de le combattre et de le déconcerter, des +notions utiles, résultat d'une observation sagace<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a> +<a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>: il montrait +aussi le fort et le faible de nos armées, signalait, avec leurs +terribles élans, leur impressionnabilité, leurs découragements soudains: +il suppliait de «se battre en ligne le moins possible», d'affamer et +d'exténuer nos troupes, de les énerver par des surprises, des +embuscades, des escarmouches, de prendre les officiers, lorsque l'on +réussirait à cerner quelque détachement, et de massacrer les hommes, et +par des conseils proprement infâmes ce Français d'hier recommandait de +ne point faire quartier aux soldats de France<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a> +<a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote472" name="footnote472"><b>Note 472: </b></a> +<a href="#footnotetag472"> +(retour) </a> Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 444-445.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote473" name="footnote473"><b>Note 473: </b></a> +<a href="#footnotetag473"> +(retour) </a> Il disait, en parlant de l'Empereur, «qu'il n'y avait +qu'un seul cas où l'on pourrait le trouver en défaut, c'est quand il +était bien battu; qu'alors il perdait la tête, et que, si on savait en +profiter, il serait capable de tout abandonner ou de se faire tuer; mais +qu'il fallait bien saisir le moment, puisqu'une fois revenu à lui, il +retrouve des ressources où personne ne les soupçonnerait.» Vol. cité, +438. C'était annoncer à l'avance, avec une remarquable perspicacité, les +défaillances de Napoléon en 1812 et 1813, les abattements subits de ce +grand nerveux et ses dépressions d'âme: c'était aussi prophétiser la +merveilleuse campagne de 1814.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote474" name="footnote474"><b>Note 474: </b></a> +<a href="#footnotetag474"> +(retour) </a> <span class="sc">Solovief</span>, 227.</blockquote> + +<p>Malgré tant d'efforts pour porter Alexandre au paroxysme de +l'exaltation, pour fortifier sa confiance, nos ennemis ne s'estimeraient +absolument sûrs de lui qu'après le premier coup de canon, lorsque le +carnage aurait repris. Loewenhielm exprimait cette idée avec un cynisme +féroce: «On ne peut être sûr, disait-il, de la marche non interrompue +des choses que du jour où le sang aura derechef commencé à couler<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a> +<a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>.» +C'est pourquoi, d'accord avec Bernadotte et d'après ses instructions, il +poussait Alexandre à brusquer les hostilités, à ne pas attendre que les +Français eussent touché la frontière russe, à les devancer dans la +Prusse orientale et la Pologne.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote475" name="footnote475"><b>Note 475: </b></a> +<a href="#footnotetag475"> +(retour) </a> Dépêche du 23 mars.</blockquote> + +<p>Ce point était le seul sur lequel Alexandre se montrât encore indécis et +perplexe. Il mettait en balance les avantages présumés de l'initiative +avec le préjudice moral qui pourrait en résulter pour lui. Sa phrase +favorite était toujours: Je ne veux pas être l'agresseur. Il se +préparait seulement à quitter Pétersbourg pour se rendre à Wilna, où il +formerait son quartier général et prendrait le commandement de ses +troupes. Bientôt, il considéra que son départ ne pouvait plus être +différé. Le 21 avril, après avoir assisté à un service solennel dans +l'église de Notre-Dame de Kazan, il traversa la ville à la tête d'un +état-major cosmopolite et prit le chemin de Wilna, escorté par les voeux +et les hommages de la population. Peu de jours auparavant, il avait +réuni à sa table un grand nombre d'officiers et leur avait dit: «Nous +avons pris part à des guerres contre les Français comme alliés d'autres +puissances, et il me semble que nous avons fait notre devoir. Le moment +est venu de défendre nos propres droits, et non plus ceux d'autrui. +Voilà pourquoi, croyant en Dieu, j'espère que chacun de vous accomplira +son devoir, et que nous ne diminuerons pas la gloire que nous avons +acquise<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a> +<a href="#footnote476"><sup class="sml">476</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote476" name="footnote476"><b>Note 476: </b></a> +<a href="#footnotetag476"> +(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 245. +</blockquote> + +<p>Ce langage était simple et grand. Dans ses adieux à l'ambassadeur de +France, Alexandre montra moins de franchise. Le 10 avril, il avait +invité Lauriston à dîner; il lui annonça qu'il allait faire simplement +«une tournée», éprouvant «le besoin de voir ses troupes<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a> +<a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>»: il +espérait revenir bientôt: d'ailleurs, en quelque lieu qu'il fût, «à +Pétersbourg, sur la frontière ou bien à Tobolsk», on le trouverait +toujours prêt à restaurer l'alliance, pourvu qu'on n'exigeât de lui +aucun sacrifice incompatible avec l'honneur. Mais son émotion en disait +plus que ses paroles: elle dénonçait l'idée d'une séparation définitive +et trahissait en lui, malgré l'immutabilité de sa résolution, l'angoisse +du redoutable avenir: sa voix était entrecoupée et sourde: «des larmes +lui roulaient dans les yeux<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a> +<a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a>.» Au moment de se mettre en route, il +fit annoncer officiellement à Lauriston «qu'à Wilna comme à Pétersbourg, +il serait toujours l'ami et l'allié le plus fidèle de l'empereur +Napoléon, qu'il partait avec la ferme intention et le désir le plus +sincère de ne pas faire la guerre, et que si elle avait malheureusement +lieu, on ne pourrait lui en attribuer la faute<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a> +<a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a>». Ces protestations +ne l'empêchaient pas, à peu d'heures d'intervalle, de déclarer à ses +confidents étrangers qu'elle s'engagerait certainement, cette lutte +nécessaire, car il n'était pas homme à reculer au dernier moment et à +faire des excuses sur le terrain. Même, cédant aux impatiences +belliqueuses qui bouillonnaient autour de lui, il parut enfin disposé à +mettre en mouvement ses troupes, dès que les nôtres auraient moralement +fait acte de guerre contre lui en franchissant la Vistule: «Si les +Français, dit-il à Loewenhielm, passent un certain point (ce point est +la Vistule), je marche en avant de mon côté<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a> +<a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>.» Écrivant à +Czartoryski, il n'excluait pas la possibilité d'une pointe au delà même +de la Vistule et d'une entrée à Varsovie<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a> +<a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote477" name="footnote477"><b>Note 477: </b></a> +<a href="#footnotetag477"> +(retour) </a> Lauriston à Maret, 11 avril.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote478" name="footnote478"><b>Note 478: </b></a> +<a href="#footnotetag478"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote479" name="footnote479"><b>Note 479: </b></a> +<a href="#footnotetag479"> +(retour) </a> Lauriston à Maret, 11 avril.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote480" name="footnote480"><b>Note 480: </b></a> +<a href="#footnotetag480"> +(retour) </a> Dépêche de Loewenhielm, 18 avril.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote481" name="footnote481"><b>Note 481: </b></a> +<a href="#footnotetag481"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Czartoryski</i>, II, 281.</blockquote> + +<p>Cette suprême velléité d'offensive stratégique ne tint guère: ce qui la +fit tomber, ce fut l'annonce de l'alliance franco-autrichienne. En +signant le traité du 12 mars, Napoléon et François Ier s'étaient promis +que cet acte demeurerait secret aussi longtemps que possible: une fausse +manoeuvre d'un agent autrichien en décida autrement. L'empereur François +avait alors pour représentant à Stockholm le comte de Neipperg, celui-là +même qui devait faire oublier Napoléon à Marie-Louise et se glisser +ainsi dans l'histoire. Instruit du traité, Neipperg crut en devoir +communication officielle au gouvernement suédois: de Stockholm, la +nouvelle retentit en Russie, où elle produisit la plus douloureuse +impression. Il y avait longtemps qu'autour du Tsar on avait cessé de +faire fonds sur la Prusse: on savait que cette monarchie en servage ne +s'appartenait plus: son assujettissement définitif à la France avait +causé moins de surprise et de colère que de pitié. Au contraire, on +avait espéré jusqu'au bout que l'Autriche, plus libre de ses +mouvements, n'irait pas s'enchaîner d'elle-même: le langage mielleux de +Metternich et de ses agents avait entretenu cette illusion. On avait +tout prévu, sauf la défection de l'Autriche: le coup n'en fut que plus +sensible. Sans provoquer chez Alexandre aucune défaillance, aucune idée +de capitulation et de paix, l'amère nouvelle lui fit craindre que ses +troupes, s'aventurant dans la Pologne varsovienne, ne fussent prises en +flanc par les Autrichiens, et elle le fixa au système de l'absolue +défensive: arrivé à Wilna, il décida de demeurer sur place et d'attendre +l'attaque que hâterait vraisemblablement son ultimatum<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a> +<a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a>. La +résolution qui devait sauver la Russie--car une prise de contact sur la +Vistule avec des forces supérieures l'eût jetée à un désastre--fut +arrêtée définitivement par Alexandre à la dernière heure, à raison d'une +circonstance indépendante de sa volonté et que Napoléon avait ménagée: +tout ce qui devait, dans la pensée du conquérant, rendre infaillible le +succès de sa grande entreprise, concourut à le perdre.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote482" name="footnote482"><b>Note 482: </b></a> +<a href="#footnotetag482"> +(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 60; <span class="sc">Schildner</span>, 246.</blockquote> + + +<a name="c11" id="c11"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XI</h3> + +<h4>L'ULTIMATUM RUSSE.</h4> + +<p>Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blâme son gouvernement.--Il +continue à désirer la paix et à célébrer l'alliance.--Procès de haute +trahison.--Discours du procureur général.--Interrogatoire des prévenus; +responsabilités inégales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de +Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de +l'accusation.--Arrivée de l'ultimatum.--Kourakine à Saint-Cloud.--Colère +et inquiétude de l'Empereur.--Alerte passagère.--Napoléon veut à tout +prix détourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-même à son +heure.--Proposition d'armistice éventuel.--Envoi de Narbonne à Wilna; +caractère et but de cette mission.--Démarche à effet auprès de +l'Angleterre.--Le gouvernement français se donne l'air d'accepter une +négociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est +ensuite remis de jour en jour, dupé et mystifié de toutes manières.--Ses +yeux commencent à s'ouvrir.--Réquisitions pressantes.--Symptômes +alarmants.--Exécution de Michel.--Nouvel enlèvement de +Wustinger.--Départ de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperçoit qu'on +l'abuse et qu'on le joue; un subit accès d'exaspération le jette hors de +son caractère.--Il réclame ses passeports; cette démarche équivaut à une +déclaration de guerre.--Contre-temps également fâcheux pour les deux +empereurs.--Départ de Napoléon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du +<i>Moniteur</i>.--Napoléon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser +Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle +conférence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matière; il +soulève une difficulté de procédure: question des pouvoirs.--Le ministre +échappe à l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu à +son poste.--Napoléon est parvenu à éloigner momentanément la rupture.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Entre les deux gouvernements qui voulaient la guerre sans se l'avouer +l'un à l'autre et rivalisaient de duplicité, un homme restait de bonne +foi: c'était l'ambassadeur russe en France, celui-là même auquel allait +incomber la charge de produire l'ultimatum et de le maintenir dans toute +sa rigueur. Le prince Kourakine n'avait jamais cessé de désirer avec +ardeur la fin des différends. Souffrant de se voir privé «d'ordres, +d'instructions, de lumières<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a> +<a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>», il blâmait, en son for intérieur, le +silence évasif dans lequel la chancellerie russe persistait depuis tant +de mois et rejetait sur elle une partie des torts. Depuis le début de +l'année, il passait par des découragements profonds et de subits +réconforts. En février, voyant s'ébranler nos armées, il en avait conclu +que Napoléon avait irrévocablement décidé la guerre. Un peu plus tard, +il s'était repris à l'espérance; apprenant le discours tenu par +l'Empereur à Tchernitchef et l'envoi de ce messager, il avait cru à la +sincérité de cette démarche: il était, qu'on nous passe l'expression, +tombé dans le panneau, et avait supplié son maître de ne point négliger +cette suprême chance de paix, d'entamer «la négociation qui lui avait +été si souvent proposée<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a> +<a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a>». En attendant, il continuait à recevoir la +société parisienne, à donner de beaux bals, de grands dîners où il +buvait solennellement «à l'alliance».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote483" name="footnote483"><b>Note 483: </b></a> +<a href="#footnotetag483"> +(retour) </a> Rapport du 5 janvier 1812. <i>Recueil de la Société +impériale d'histoire de Russie</i>, XXI, 354.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote484" name="footnote484"><b>Note 484: </b></a> +<a href="#footnotetag484"> +(retour) </a> Lettre particulière du 25 avril, volume cité, 360.</blockquote> + +<p>Au milieu d'avril, un incident pénible vint le rejeter dans ses +angoisses et le blesser cruellement. Il présumait, d'après ce qui lui +avait été dit, que l'affaire d'espionnage dans laquelle Tchernitchef se +trouvait impliqué n'aboutirait point à un éclat, que le gouvernement +français prendrait à coeur de l'étouffer. Quelles ne furent pas sa +surprise, sa douloureuse stupeur, en apprenant un soir par la <i>Gazette +de France</i>, sans que personne eût daigné l'avertir au préalable, +l'ouverture d'un procès où la Russie était en quelque sorte jugée par +contumace!</p> + +<p>La cour d'assises de la Seine s'était assemblée le 13 avril pour statuer +dans l'affaire de haute trahison: elle lui consacra trois audiences. +Quatre inculpés seulement comparurent devant elle: Michel, Saget, Salmon +et Mosès, dit Mirabeau: les autres employés arrêtés avaient bénéficié +d'une ordonnance de non-lieu, faute de charges suffisantes. Quant à +Wustinger, bien qu'il eût été le lien de toute l'intrigue, on avait +pensé que sa qualité d'étranger et ses attaches avec l'ambassade russe +ne permettaient point de le faire passer en jugement; toutefois, comme +ses déclarations étaient indispensables pour éclairer la justice et +qu'il n'offrait point des garanties suffisantes de comparution, on +l'avait retenu en prison jusqu'au jour de l'audience; c'est en état +d'arrestation qu'il allait déposer à titre de «témoin nécessaire». Au +banc de la défense figuraient diverses illustrations du barreau. Le +procureur général Legoux occupait en personne le siège du ministère +public, assisté de deux avocats généraux.</p> + +<p>Après lecture de l'acte d'accusation, le procureur général prit le +premier la parole: la procédure des assises l'y autorisait alors. Dans +un exposé préliminaire, il mit en relief les principaux faits de la +cause. Son discours offre un exemple du genre emphatique et redondant +qui fleurissait en ces années; l'époque des grandes actions était aussi +celle des grandes phrases. M. Legoux rendit hommage au libéralisme de +l'Empereur, qui eût pu soustraire les accusés à leurs juges naturels, en +invoquant l'intérêt supérieur de la défense nationale, et qui n'avait +point usé de cette faculté. Faisant l'historique de la trahison, il ne +manqua pas d'en dramatiser les débuts. Le premier corrupteur d'employés, +le chargé d'affaires d'Oubril, fut représenté sous les traits d'un démon +tentateur, errant à travers Paris et cherchant sur qui exercer son +activité malfaisante. Un hasard met Michel en sa présence: «Un jour, ils +se rencontrent sur le boulevard, et M. d'Oubril remarque un papier que +Michel tenait à la main. L'agent de la Russie paraît frappé de la beauté +de l'écriture; lui-même avait quelque chose à faire copier; il en charge +Michel, et, quoique ce travail soit peu considérable et son objet +insignifiant, le copiste en est récompensé magnifiquement et au delà de +toute attente--par un billet de mille francs<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a> +<a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>! «Alléché par cette +générosité qui eût dû lui sembler suspecte, Michel prête l'oreille à des +suggestions captieuses et se laisse dire qu'il est en position de rendre +quelques services: premier crime, impardonnable crime chez un +fonctionnaire que d'écouter ce langage! Michel met ainsi le pied dans la +voie scélérate et se condamne désormais à y persévérer, à y marcher sans +relâche, à la parcourir jusqu'au bout. Ces services qu'on lui demande, +il ne tarde pas à les rendre; il les renouvelle, il les multiplie, il +les accumule, et voici les divers agents de la Russie se repassant l'un +à l'autre ce vil instrument, l'employant tour à tour, et chacun d'eux, +avant de quitter Paris, léguant Michel à son successeur comme un +précieux dépôt.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote485" name="footnote485"><b>Note 485: </b></a> +<a href="#footnotetag485"> +(retour) </a>: Les extraits cités du discours sont empruntés au compte +rendu officiel du procès, publié dans les journaux et ensuite sous forme +d'opuscule séparé.</blockquote> + +<p>Moins fort en histoire qu'en jurisprudence, le procureur s'embrouille +dans ce va-et-vient compliqué d'ambassadeurs et de chargés d'affaires, +confond les noms et les dates, mais recouvre quelques inexactitudes +matérielles sous des flots d'éloquence. Il a des métaphores audacieuses +et des indignations fleuries, des antithèses et des cliquetis de mots à +la Fontanes. À travers le déroulement de ses périodes, on voit «le +corrompu se faisant corrupteur», Michel débauchant ses collègues et +organisant le trafic des consciences; on le voit s'élevant peu à peu +jusqu'au comble de l'impudence, osant porter un regard sacrilège sur le +livret mystérieux et magique qui donne à l'Empereur le don d'ubiquité et +«le transporte, pour ainsi dire, au milieu de ses camps». Derrière +l'employé séduit, Tchernitchef apparaît constamment; c'est lui qui a +inspiré et commandé cette longue série d'infidélités; le solennel +magistrat se plaît à lancer de mordantes épigrammes contre «l'homme de +cour», qui n'a pas craint de se souiller à d'ignobles contacts; il +l'appelle «le plus indiscret comme le plus entreprenant des diplomates», +et toujours, par habitude de métier, en même temps qu'il désigne Michel +et ses coaccusés à la vindicte des lois, il met aussi la Russie en cause +et semble requérir contre elle.</p> + +<p>Il fait allusion aux «puissances jalouses», qui s'efforcent d'entraver +dans l'ombre l'essor du génie et «d'intercepter les destinées du monde». +Vaines tentatives, machinations impuissantes! La Providence veille +visiblement sur l'Empereur et ses braves soldats: c'est elle qui a +permis que «la trahison finît par se trahir elle-même», par se livrer +avec une inconcevable témérité, et le billet de Michel étourdiment +oublié par Tchernitchef est communiqué soudain à l'auditoire, lu dans +son entier, et fait surgir aux yeux l'infamie toute nue. Enfin, dans une +péroraison chaleureuse, l'organe du ministère public exhorte les jurés, +si la suite du procès les met en présence de faits indubitables et +prouvés, à faire leur devoir, tout leur devoir, car leur verdict +retentira à travers l'Europe et vengera la France d'indignes manoeuvres.</p> + +<p>Foudroyés par cette éloquence, les prévenus répondirent d'une voix +accablée à l'interrogatoire du président. Les témoins défilèrent +ensuite; Wustinger vint le premier, et, comme il gardait rancune à +Michel pour l'avoir attiré dans un guet-apens, il le chargea de son +mieux. Au reste, le misérable commis était abandonné de tout le monde; +son sort ne semblait pas faire question. Lorsque le procureur général +eut à requérir l'application des lois, lorsqu'il répondit aux +plaidoiries des avocats, il prit tout au plus la peine de réclamer +contre Michel le châtiment suprême; préjugeant son supplice, il +n'offrait à son repentir que des consolations d'outre-tombe.</p> + +<p>Au contraire, le sort des autres accusés fut vivement disputé à la +prévention par la défense. Les débats n'établirent pas péremptoirement +qu'il y eût eu chez Saget, Salmon et Mosès trahison consciente, qu'ils +eussent connu l'usage parricide que Michel faisait des documents remis +par eux entre ses mains. En conséquence, à la suite d'un verdict +pleinement affirmatif contre Michel, affirmatif contre Saget seulement +sur le fait d'avoir, à prix d'argent, accompli «des actes de son emploi +non licites et non sujets à salaire<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a> +<a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a>», Michel fut condamné à mort, +avec confiscation de ses biens: la peine encore subsistante de +l'exposition et du carcan fut prononcée contre Saget, avec adjonction +d'une amende: Salmon et Mosès furent acquittés.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote486" name="footnote486"><b>Note 486: </b></a> +<a href="#footnotetag486"> +(retour) </a> Art. 177 du code pénal.</blockquote> + +<p>L'issue de ce triste procès, qui fit sensation dans tous les milieux +parisiens, acheva d'irriter le prince Kourakine, déjà profondément +offusqué par les termes de l'accusation et la tournure donnée aux +débats. À mesure qu'il avait lu dans les journaux le compte rendu des +audiences, la colère et l'indignation s'étaient peintes sur ses traits, +habituellement débonnaires et placides. À la fin, après avoir pris +connaissance du verdict et de l'arrêt, récapitulant toutes les +particularités de «l'odieuse affaire<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a> +<a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>», il arriva à une conclusion +propre à le révolter. Le parquet avait poursuivi Michel et la cour +l'avait condamné pour avoir procuré à un État étranger, l'empire de +Russie, «les moyens d'entreprendre la guerre contre la France»: c'était +reconnaître et proclamer implicitement que la Russie avait cherché ses +moyens, qu'elle avait nourri des plans d'agression; l'ambassadeur de +cette puissance, commis au soin de veiller sur l'honneur et la +réputation de son pays, laisserait-il passer de telles assertions? +Kourakine estima qu'«un devoir sacré» l'obligeait à soulever un incident +diplomatique et à lancer une note de protestation; il la fit autant +qu'il put solide et véhémente<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a> +<a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a>. L'imputation calomnieuse ayant été +publique, il jugeait que le démenti devait l'être et demandait à faire +passer dans les journaux une note rectificative. Naturellement, cette +satisfaction lui fut refusée, et le prince demeura fort embarrassé de sa +personne et de son rôle, partagé entre le désir de soutenir sa dignité +et la crainte de provoquer une irréparable scission, se demandant s'il +n'aurait point prochainement à quitter Paris, s'effrayant fort à l'idée +d'un voyage pénible et d'un rapatriement difficile, réunissant néanmoins +des moyens de transport, songeant déjà à faire filer en Allemagne une +partie de son personnel, préparant le déménagement de sa maison, en +attendant qu'il opérât celui de sa volumineuse personne.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote487" name="footnote487"><b>Note 487: </b></a> +<a href="#footnotetag487"> +(retour) </a> Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote488" name="footnote488"><b>Note 488: </b></a> +<a href="#footnotetag488"> +(retour) </a> La note, qui porte la date du 14 avril, est conservée aux +archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote> + +<p>Il vaquait tristement à ces soins lorsque arriva le 24 avril à Paris un +jeune homme du nom de Serdobine, qu'on lui expédiait de Pétersbourg en +courrier et qui lui tenait de très près, étant l'un des enfants naturels +que le prolifique ambassadeur avait semés partout sur son passage. Celui +qu'il appelait paternellement «son Serdobine<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a> +<a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a>» lui apportait le +texte de l'ultimatum à présenter. Cette communication lui causa un vif +émoi, mêlé de satisfaction et d'orgueil. Enfin, après l'avoir tenu si +longtemps dans une humiliante inertie, sa cour lui confiait une affaire +capitale à traiter: cette manière de le remettre en activité consolait +son amour-propre. De plus, sans réfléchir à l'énormité des prétentions +russes, il ne jugeait pas impossible de les faire accepter par la +France, qui s'était toujours déclarée prête à écouter toute explication +catégorique. Prenant au sérieux son rôle de conciliateur, il résolut d'y +consacrer ce qui lui restait de forces. Toutefois, puisque son +gouvernement lui enjoignait de parler haut et ferme, il se conformerait +ponctuellement à cet ordre. S'étant rendu chez le duc de Bassano, après +avoir fait provision d'énergie, il présenta l'évacuation de la Prusse +comme une condition primordiale et essentielle, sur laquelle il n'y +avait même point à discuter: «C'était seulement après que cette demande +aurait été accordée qu'il serait permis à l'ambassadeur de promettre que +l'arrangement pourrait contenir certaines concessions, dont était +formellement excepté le commerce des neutres, auquel la Russie ne +pourrait jamais renoncer.» Dans une note remise quelques jours après, +Kourakine répéta par écrit ces expressions<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a> +<a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a>, mais déjà Napoléon, +instruit de ses communications verbales, l'avait appelé en audience +particulière au château de Saint-Cloud, le 27 avril.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote489" name="footnote489"><b>Note 489: </b></a> +<a href="#footnotetag489"> +(retour) </a> Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote490" name="footnote490"><b>Note 490: </b></a> +<a href="#footnotetag490"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote> + +<p>Dans cet entretien, Napoléon suivit d'abord son premier mouvement, tout +d'indignation. Ainsi, c'est une retraite humiliante qu'on prétend lui +imposer d'emblée et avant tout accord: la Russie l'a-t-elle déjà battu +pour le traiter de la sorte? Lorsqu'elle daigne enfin parler, son +premier mot est une insulte. Il s'exprimait par phrases hachées, +saccadées, haletantes: «Quelle est donc la manière dont vous voulez vous +arranger avec moi? Le duc de Bassano m'a déjà dit que vous voulez me +faire avant tout évacuer la Prusse. Cela m'est impossible. Cette demande +est un outrage. C'est me mettre le couteau sur la gorge. Mon honneur ne +me permet pas de m'y prêter. Vous êtes gentilhomme, comment pouvez-vous +me faire une proposition pareille? Où a-t-on eu la tête à +Pétersbourg?... J'ai autrement ménagé l'empereur Alexandre, quand il est +venu me trouver à Tilsit, après ma victoire de Friedland... Vous agissez +comme la Prusse avant la bataille d'Iéna: elle exigeait l'évacuation du +nord de l'Allemagne. Je ne puis aujourd'hui consentir davantage à celle +de la Prusse: il y va de mon honneur<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a> +<a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote491" name="footnote491"><b>Note 491: </b></a> +<a href="#footnotetag491"> +(retour) </a> Toutes les citations jusqu'à la page 393, à l'exception +de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont tirée» des +rapports de Kourakine en date des 27 et 28 avril, 2 et 9 mai 1812, t. +XXI du <i>Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie</i>, 362-410.</blockquote> + +<p>Ce courroux se mêlait d'une vive contrariété et d'une inquiétude réelle. +L'âpreté de l'ultimatum semblait en effet dénoncer chez les Russes +l'intention de brusquer la rupture. Un instant même, d'après certains +avis, Napoléon crut que l'empereur Alexandre, comme il en avait eu +effectivement la pensée, avait donné ordre à ses troupes de passer le +Niémen et de marcher à la rencontre des nôtres; que les hostilités +s'engageaient, que l'on se fusillait déjà sur la Vistule et la Passarge. +Et il voyait avec dépit son plan d'offensive subitement traversé, ses +combinaisons échouant au moment d'aboutir, l'ennemi ravissant à la +Grande Armée sa base d'opérations.</p> + +<p>Il était tellement ému de cet accident possible qu'il songea, pour +enrayer à tout prix le mouvement des Russes, à un moyen d'un empirisme +désespéré. Changeant de ton avec Kourakine et mettant une sourdine à sa +colère, il prononça devant lui le mot d'armistice. On signerait à Paris +une trêve éventuelle, pour le cas où les hostilités auraient commencé; +elle séparerait les armées aux prises et neutraliserait le territoire +entre le Niémen et la Passarge, laissant aux gouvernements le temps de +se reconnaître et de négocier encore. Kourakine, beaucoup moins +intrépide qu'il n'en avait l'air, accueillit avec joie cette ouverture. +Napoléon n'en prenait pas moins à toute occurrence ses dispositions de +départ et de combat: il n'attendait qu'un avis de Davout, un signe du +télégraphe aérien pour quitter immédiatement Paris; il traverserait +l'Allemagne d'un trait, ne s'arrêterait nulle part, brûlerait la +politesse aux souverains assemblés sur son passage et, allant «presque +aussi rapidement qu'un courrier<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a> +<a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>», arriverait sur la Vistule pour +recevoir et rendre le choc.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote492" name="footnote492"><b>Note 492: </b></a> +<a href="#footnotetag492"> +(retour) </a> Maret à Otto, 3 avril.</blockquote> + +<p>Cette alerte ne dura guère: au bout de quelques jours, des nouvelles +plus rassurantes arrivèrent du Nord. Nos agents, nos observateurs ne +pouvaient répondre que les Russes n'attaqueraient point: ce qui était +certain, c'était qu'ils n'étaient pas encore sortis de leur territoire +et s'y tenaient l'arme au pied: la Russie ne soutenait pas jusqu'à +présent par ses actes l'arrogance de ses discours.</p> + +<p>Dans cette attitude, Napoléon croit découvrir chez Alexandre un signe +d'hésitation et de trouble. Il continue à se méprendre sur les +intentions de son rival: tandis qu'Alexandre est inébranlablement résolu +à la guerre, mais non moins résolu désormais à ne la faire que chez lui, +en deçà de ses frontières, Napoléon le croit toujours partagé entre des +velléités d'attaque et une secrète appréhension du combat. Et tout de +suite il se reprend à l'espoir de mettre à profit ces dispositions, de +ruser, d'atermoyer encore, de détourner jusqu'au bout les Russes de +l'offensive, afin de la prendre lui-même en temps voulu et de tomber sur +l'ennemi avec toutes ses forces. Après avoir été jusqu'à proposer un +armistice pour suspendre les premières hostilités, il juge possible +maintenant de les retarder par une nouvelle et fausse négociation.</p> + +<p>Mais sur quelle base et par quel intermédiaire négocier? La base +proposée par la Russie, à savoir l'ultimatum, est inadmissible, et +d'ailleurs cette sommation catégorique ne laisse aucune prise à la +controverse. D'autre part, avec Kourakine, chargé par sa cour d'une +commission positive et tout plein de son sujet, on ne peut parler que de +l'ultimatum et subsidiairement de l'armistice. Qu'à cela ne tienne: +l'Empereur déplacera le lieu des pourparlers, afin d'en changer l'objet. +Il dirigera à toute vitesse sur Wilna, où il suppose que l'empereur +Alexandre va se placer, un envoyé extraordinaire, un porteur de paroles +pacifiques, qui sera censé avoir reçu son message avant l'arrivée à +Paris de l'ultimatum. L'envoyé pourra donc ignorer cette pièce et +écarter du vague débat qu'il a mission de rouvrir, cet élément de +discorde. Napoléon s'évite ainsi d'opposer aux paroles impérieuses de la +Russie une réponse nécessairement négative et qui accélérerait la +guerre; pour n'avoir pas à se fâcher, il feint de n'avoir rien entendu.</p> + +<p>Par une faveur du hasard, l'agent le plus propre à faire agréablement +figure auprès d'Alexandre se trouvait déjà porté à mi-chemin de la +Russie. Napoléon avait envoyé à Berlin le plus brillant de ses aides de +camp, le comte de Narbonne, pour surveiller l'exécution du traité avec +la Prusse. Parmi les recrues qu'il avait récemment opérées dans le +personnel de l'ancienne cour, il n'était point d'acquisition plus +précieuse que cet ancien ministre de Louis XVI, entré en 1810 dans la +maison de l'Empereur avec le grade de général. Ayant vécu en pleine +société du dix-huitième siècle, M. de Narbonne en conservait, malgré ses +cinquante ans et son front chauve, les vives allures et la grâce +cavalière; son esprit était fin, agile, tout en traits et en saillies; +son rapide passage au pouvoir l'avait initié à la pratique des grandes +affaires, qu'il traitait élégamment, avec aisance et avec tact. Officier +par devoir de naissance et vocation première, ministre par occasion, il +avait été et restait surtout homme du monde, le type de l'homme du monde +intelligent et cultivé, ayant sur tout des vues et des ouvertures, +excellant à effleurer brillamment les questions plutôt qu'à les +approfondir et à les maîtriser; nul n'était plus propre que ce courtisan +expérimenté, que ce parfait et spirituel gentilhomme, à remplir une +mission où il y aurait moins à négocier qu'à causer et surtout à plaire.</p> + +<p>Il reçut immédiatement l'ordre de quitter Berlin pour se rendre à Wilna. +Sans lui avouer en toutes lettres que sa mission n'était qu'une feinte, +ses instructions le lui laissaient très suffisamment entrevoir. Arrivé à +Wilna, il aurait à s'y faire garder le plus longtemps possible, en ayant +l'oeil ouvert sur les mouvements des armées russes et en se procurant +avec discrétion des renseignements militaires. Dans ses entretiens avec +l'empereur Alexandre, il dirait, répéterait que l'empereur Napoléon +conservait le désir et l'espoir d'un arrangement à l'amiable, et il s'en +tiendrait à ces généralités; c'était surtout l'ensemble de son attitude, +le tour et le ton de son langage qui devaient persuader, ramener un peu +de confiance, provoquer une détente. Sans se hasarder sur le terrain des +discussions pratiques et serrer de trop près les questions, il +prodiguerait les assurances propres à tenir la Russie inerte et +engourdie pendant nos derniers mouvements, calmerait au besoin l'ardeur +guerrière d'Alexandre par des propos charmeurs, par des paroles +assoupissantes, et doucement, insensiblement, lui verserait ce +narcotique.</p> + +<p>Toutefois, afin de donner à sa mission plus d'apparence, le duc de +Bassano lui expédia un mémoire à l'adresse du chancelier Roumiantsof, +une note officielle<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a> +<a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>. Comme entrée en matière, le ministre français +faisait savoir que l'Empereur s'était décidé à une suprême tentative +auprès de l'Angleterre et l'avait encore une fois mise en demeure de +traiter. En effet, à la veille d'une nouvelle guerre sur le continent, +Napoléon avait jugé que cette sorte d'invocation platonique à la paix +générale serait d'un effet utile et grandiose. En notifiant sa démarche +à la Russie, ne donnait-il pas la preuve qu'il s'estimait toujours en +état d'alliance avec elle, qu'il ne considérait nullement comme périmé +l'article du traité de Tilsit interdisant aux deux puissances de +négocier séparément avec l'Angleterre? Le reste de l'exposé ministériel +reprenait nos griefs avec force, mais affirmait qu'il ne tenait qu'à la +Russie de donner aux différends une terminaison pacifique: toute la +pensée apparente du mémoire se résume en cette phrase: «Quelle que soit +la situation des choses, au moment où cette lettre parviendra à sa +destination, la paix dépendra encore des résolutions du cabinet russe.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote493" name="footnote493"><b>Note 493: </b></a> +<a href="#footnotetag493"> +(retour) </a> Cette pièce, ainsi que l'instruction envoyée à Narbonne, +figure aux archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote> + +<p>Comme suprême sanction à ces paroles, Napoléon écrivit au Tsar une +lettre à la fois ferme et courtoise, sans négliger d'y mettre une pointe +de sentiment. Il ne méconnaissait pas la gravité de la situation, mais +affirmait son obstiné désir de paix, sa fidélité aux souvenirs du passé +et son intention de rester l'ami d'Alexandre, alors même que le malheur +des temps l'obligerait à traiter en ennemi l'empereur de Russie: «Votre +Majesté, disait-il, me permettra de l'assurer que, si la fatalité devait +rendre une guerre inévitable entre nous, elle ne changerait en rien les +sentiments que Votre Majesté m'a inspirés et qui sont à l'abri de toute +vicissitude et de toute altération<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a> +<a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote494" name="footnote494"><b>Note 494: </b></a> +<a href="#footnotetag494"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18669.</blockquote> + +<p>La lettre pour Alexandre et la note pour Roumiantsof, écrites à Paris le +3 mai, transmises aussitôt à Narbonne, furent antidatées avec intention +du 25 avril; à cette époque, il était parfaitement admissible que le +texte portant expression des volontés russes ne fût pas encore parvenu à +Saint-Cloud: ainsi devenait plus vraisemblable cette ignorance voulue de +l'ultimatum sur laquelle l'Empereur fondait toute sa manoeuvre.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>L'envoi de Narbonne ne faisait pas cesser tous les embarras que nous +avait causés la Russie en se déclarant à l'improviste. Aussi bien, +tandis que le général volerait à Wilna, que dire à Kourakine, qui +restait en face de nous, son ultimatum à la main, et réclamait à tout +instant une réponse? Assurément, si la mission de Narbonne réussissait, +il était à présumer que le gouvernement russe tempérerait le zèle de son +représentant et lui recommanderait moins d'insistance; mais, jusqu'à +l'arrivée de ces instructions modératrices, comment faire prendre +patience à l'obstiné questionneur? L'Empereur et son ministre se +résolurent à un système d'ajournements et de faux-fuyants: faisant fond +sur la faiblesse de Kourakine, sur le caractère de cet inoffensif +personnage, ils jugèrent possible d'abuser impunément de sa candeur, de +le traîner de jour en jour, d'heure en heure, sous les plus +invraisemblables prétextes, et aussitôt allait commencer pour +l'infortuné vieillard une longue série de mystifications.</p> + +<p>Dans ses entretiens avec lui, le duc de Bassano ne se plaçait plus sur +le terrain d'une résistance absolue à l'article premier de l'ultimatum. +L'Empereur lui-même avait déclaré qu'il ne se refusait pas en principe à +évacuer la Prusse, pourvu que la demande lui en fût faite sous une forme +compatible avec sa dignité, respectueuse de son honneur, pourvu que le +retrait de ses troupes lui fût présenté comme l'un des termes et non +comme la condition préalable de l'arrangement. Kourakine, toujours +intraitable sur le fond, se prêta à chercher un tempérament dans la +rédaction. Voici ce qu'il imagina: on signerait tout de suite une +convention préliminaire, qui servirait de base à une entente ultérieure +et définitive. Par le premier article de cette convention, l'empereur +des Français s'engagerait dès à présent et de la façon la plus formelle +à évacuer la Prusse, à réduire la garnison de Dantzick; par les articles +subséquents, la Russie s'obligerait à négocier ultérieurement sur les +autres objets en litige. Ainsi, dans le dispositif matériel de +l'arrangement, se trouverait établie, entre les concessions faites de +part et d'autre, une sorte de corrélation apparente et de balancement, +propre à en atténuer la disparité réelle. Le duc de Bassano parut agréer +cette idée et pria Kourakine de préparer à tête reposée une série +d'articles.</p> + +<p>Croyant tenir la solution pacifique à laquelle il aspirait de toute son +âme, Kourakine se mit aussitôt à l'oeuvre, prit la plume et rédigea de +son plus beau style un projet de convention. À son grand étonnement, un +jour, puis deux, puis trois s'écoulèrent, sans qu'il eût à faire usage +de son chef-d'oeuvre. Lorsqu'il se rendait chez le ministre, celui-ci +était invariablement absent: on eût dit qu'il avait oublié la grande +affaire et l'existence de l'ambassadeur. Kourakine se préparait à lui +rafraîchir la mémoire par une communication pressante, quand le 2 mai au +matin, se promenant dans son jardin et humant l'air frais des premières +heures, il vit se présenter à lui un employé du ministère, venu pour lui +exprimer tout le plaisir que Son Excellence éprouverait à le voir. +Réconforté par cet appel, le prince s'y rendit sur-le-champ: il accourut +tel qu'il était, «en bottes et en surtout, sans être coiffé», sans +prendre le temps de passer son uniforme constellé d'ordres et +d'insignes, ce qui dénotait chez lui une précipitation tout à fait +contraire à ses habitudes et une curiosité haletante.</p> + +<p>Le duc l'accueillit de la manière la plus affable. Il avait désiré le +voir, disait-il, afin de lui communiquer d'excellentes nouvelles, reçues +la veille de Pétersbourg, et il commença à lui lire la dépêche par +laquelle Lauriston rendait compte de ses entretiens avec le Tsar, avant +le départ pour Wilna. Afin de mieux prouver que rien ne pressait et que +l'on était encore fort loin d'une rupture, M. de Bassano citait les +paroles du monarque russe, toutes de douceur et de conciliation, et il +se servait de cette monnaie libéralement dispensée par Alexandre à nos +agents pour payer lui-même l'ambassadeur de ce prince: ce qui est +particulièrement digne d'attention,--fit-il observer,--c'est que +l'Empereur n'a pas dit à notre représentant un seul mot concernant +l'évacuation de la Prusse.--Quoi d'étonnant à cela, reprit Kourakine, +puisque mon maître a fait de moi l'intermédiaire unique et le canal de +cette négociation décisive? Et il attendait avec impatience l'instant où +le débat allait se rouvrir, où son projet de traité, qu'il portait +toujours dans sa poche, pourrait paraître au jour et s'exhiber. À son +vif déplaisir, le duc termina l'entretien sans avoir fait aucune +allusion à cette pièce.</p> + +<p>Trois jours passèrent encore; il n'était plus question du traité, et +Kourakine, ébranlé dans son optimisme, moins crédule qu'on ne l'avait +supposé, se sentait envahi d'un trouble croissant: il en venait à +concevoir les doutes les plus forts sur la sincérité du gouvernement +français, d'autant plus qu'il craignait maintenant que l'Empereur, en +partant pour l'armée, ne se dérobât à toute reprise de discussion.</p> + +<p>Renonçant à la course précipitée que ne lui semblaient plus commander +les dispositions de la Russie, Napoléon avait repris son projet +d'acheminement graduel vers le Nord, par l'Allemagne, par Dresde, où il +conduirait Marie-Louise à ses parents et convoquerait l'assemblée des +souverains. Le temps que lui prendraient ces opérations, sa volonté +d'arriver sur la Vistule et d'ouvrir la campagne en juin, ne lui +permettaient guère de prolonger son séjour à Paris au delà du +commencement de mai. Une seule considération le retenait encore: il ne +voulait pas sortir de sa capitale le premier et attendait, pour partir, +d'avoir appris que l'empereur Alexandre s'était rendu à Wilna et avait +pris position à proximité de la frontière. En prévision de cette +nouvelle, on procédait, au château de Saint-Cloud, aux préparatifs du +grand déplacement, et ces dispositions, malgré le secret ordonné, +commençaient à retentir au dehors.</p> + +<p>À mesure que le bruit du départ prend plus de consistance, Kourakine +s'émeut davantage, sent mieux le besoin d'arracher une réponse. Le 6 mai +au matin, n'y pouvant plus tenir, il se rend à l'hôtel des relations +extérieures, rue du Bac, et n'est point reçu: il revient à quatre heures +et demie, promène péniblement à travers les escaliers et les +antichambres sa lourde impotence, force enfin la porte du ministre et le +saisit.</p> + +<p>De nouveau, il se vit opposer une bonne grâce évasive: le duc lui avoua +qu'il était encore sans ordres de l'Empereur, sans pouvoirs pour achever +la négociation: mais, disait-il, pourquoi s'affecter si fort de ce +retard, pourquoi tant d'alarmes?</p> + +<p>«Rien ne presse, ajoutait-il sur un ton de nonchalance, nous avons le +temps et tous les moyens de nous entendre.» Doucement, il plaisantait +l'ambassadeur sur son manque de sang-froid et tâchait de le +tranquilliser. Embarrassé par ce flux de molles et caressantes paroles, +Kourakine éprouvait de grandes difficultés à placer les véhémentes +objurgations qu'il avait préparées: comment se fâcher avec un homme +aussi poli? Il finit pourtant par exprimer, avec toute la force dont il +était capable, l'étonnement profond où le jetait la quiétude du +ministre: celui-ci ignorait-il l'extrême péril de la situation? Les +troupes françaises continuaient d'avancer, les armées allaient se +trouver en présence, et de ce contact naîtrait indubitablement la +guerre, à moins qu'on n'y mît obstacle par un accord urgent. Erreur que +tout cela, reprenait le duc avec une inaltérable sérénité: «nos troupes +sont encore sur la Vistule, les vôtres n'ont pas dépassé leurs +frontières.--Mais l'Empereur va partir.--Il est possible que le départ +de l'Empereur ait lieu bientôt: mais l'époque n'en est pas encore +fixée.»</p> + +<p>Kourakine releva avec terreur l'aveu du ministre: «Quand l'Empereur sera +parti et que vous aurez également quitté Paris à sa suite, que les +communications seront interrompues entre vous et moi, quel sera donc mon +destin à Paris, et à quel avenir dois-je m'attendre?» Et l'angoisse se +peignait sur ses traits.--«Vous êtes toujours dans vos inquiétudes, +reprit le duc de Bassano. Rien n'est encore décidé. L'Empereur votre +maître est à Pétersbourg, et ses troupes sont derrière les frontières. +L'Empereur Napoléon est à Paris, et ses armées n'ont pas passé la +Vistule. Il y a du temps et l'on pourra s'arranger.--Mais voilà plus +d'une semaine que vous attendez les ordres de l'Empereur. Je ne puis +rester dans une pareille incertitude sur vos réponses. Mettez-vous à ma +place. Considérez les responsabilités majeures où je me trouve envers +l'Empereur mon maître, envers ma patrie, envers le public éclairé et +impartial de tous les pays, qui juge les événements politiques et la +conduite de ceux qui y contribuent. Je ne puis me contenter de +semblables délais, et surtout lorsque nous avons à prévenir une guerre +tellement imminente. Quand verrez-vous donc l'Empereur?</p> + +<p>«--Demain, j'aurai avec lui un travail extraordinaire, avant et après le +conseil des ministres.</p> + +<p>«--À quelle heure serez-vous de retour chez vous?</p> + +<p>«--Pas avant huit heures du soir.</p> + +<p>«--En ce cas, je ne pourrai vous voir demain, mais au moins ce sera, +j'espère, après-demain jeudi.</p> + +<p>«--Non, ne venez pas jeudi. J'aurai ce jour-là mon travail ordinaire +avec l'Empereur, et il y aura spectacle à Saint-Cloud, où le corps +diplomatique sera invité.</p> + +<p>«--Ce sera donc vendredi, mais j'espère au moins que pour ce jour-là +vous aurez vos ordres et que je pourrai enfin de mon côté vous produire +mes deux projets de convention et d'armistice, que chaque jour je prends +avec moi et qui sont déjà usés et troués dans ma poche... Donnez-moi des +réponses sur les articles que je vous ai proposés, quelles qu'elles +soient; mais que je puisse donner à ma cour un résultat quelconque de la +communication que j'ai faite de ces articles.»</p> + +<p>Tout ce que put obtenir Kourakine, ce fut la promesse d'un nouvel +entretien pour le vendredi 9 mai, sans l'annonce positive d'une réponse.</p> + +<p>Rentré chez lui, au sortir de cette décevante conférence, l'ambassadeur +tomba dans un abîme de réflexions amères. Quand il se fut remémoré +toutes les épreuves par lesquelles il avait passé depuis quinze jours, +ses dernières illusions tombèrent. La lumière se fit pleinement dans son +esprit: la mauvaise foi du cabinet français lui apparut insigne, +évidente, palpable: il se sentit outrageusement joué, en présence de +gens bien décidés à ne pas traiter, à cacher sous une ombre de +négociation des projets d'attaque et de surprise.</p> + +<p>À cette constation désolante, d'autres causes s'ajoutèrent pour le +pousser à bout. Depuis quelque temps, son séjour à Paris ne lui valait +que mortifications. Il n'en avait pas fini avec les tracas que lui +avaient causés l'intrigue de Tchernitchef et le procès de ses +complices. Cette déplorable affaire avait une suite inattendue, +indépendamment de son épilogue naturel. Le 1er mai, l'échafaud s'était +dressé en place de Grève; Michel avait été conduit au supplice, et sa +tête était tombée sous le couperet de la guillotine<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a> +<a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a>. Saget avait +subi en même temps sa peine infamante, mais cette double expiation +n'avait point épuisé la colère du gouvernement impérial et suspendu ses +rigueurs. Non seulement les deux acquittés, Salmon et Mosès, après un +simulacre de mise en liberté, avaient été arrêtés à nouveau par mesure +de haute police et réincarcérés comme prisonniers d'État, mais Wustinger +avait éprouvé le même sort, malgré sa qualité d'employé à l'ambassade +russe. Au sortir de l'audience où il avait figuré comme simple témoin, +on l'avait relaxé d'abord et rendu à son maître; celui-ci s'était +applaudi de cette réparation tardive, tout en s'étonnant un peu que +Wustinger lui eût été renvoyé sans un mot d'excuse et que ce concierge +intermittent eût reparu à l'hôtel Thélusson «comme tombé des nues<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a> +<a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a>»; +il s'apprêtait à le congédier par égard pour la France, lorsque la +police lui avait épargné cette peine. Au bout de quelques jours, +l'élargissement de Wustinger ne semblant pas compatible avec l'ordre +public, il avait été ressaisi, enlevé par les agents en pleine rue de +Bourgogne, remis en lieu sûr, et depuis lors Kourakine protestait en +vain contre cette récidive dans l'arbitraire.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote495" name="footnote495"><b>Note 495: </b></a> +<a href="#footnotetag495"> +(retour) </a> <i>Journal de l'Empire</i>, n° du 2 mai 1812.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote496" name="footnote496"><b>Note 496: </b></a> +<a href="#footnotetag496"> +(retour) </a> Note du 6 mai, archives des affaires étrangères, Russie, +154.</blockquote> + +<p>De plus, par la faute du gouvernement français, il éprouvait maintenant +des difficultés à remplir les devoirs les plus positifs de sa charge. On +retardait ses courriers, c'est-à-dire l'expédition de ses rapports: il y +avait, à n'en pas douter, un parti pris de l'isoler, de le mettre en +état de blocus, afin qu'il ne pût signaler à son gouvernement la +situation réelle et le manège perfide de la France. Enfin, chez toutes +les personnes tenant à la cour, chez les ministres des puissances +alliées à l'Empereur, il remarquait des allures plus qu'équivoques, une +disposition à se cacher de lui, à lui faire mystère de tout. Le 30 +avril, à Saint-Cloud, il s'était rencontré à la table du duc de Frioul +avec le prince de Schwartzenberg: en cette occasion, l'ambassadeur +d'Autriche avait paru lui témoigner une ouverture de coeur qu'expliquait +leur longue intimité; il n'avait jamais été plus prévenant, plus +affectueux, et voici qu'au lendemain de ces effusions Kourakine +apprenait le subit départ de Schwartzenberg, allant prendre le +commandement du corps destiné à opérer contre la Russie. Tout le monde +s'accordait donc à le duper, à le berner: c'était un mot d'ordre donné +que de se faire un jouet de lui et de le tromper indignement. Alors, +sous l'impression de ces trop légitimes griefs, sous le coup de +multiples et cuisantes blessures, l'amour-propre exaspéré du pauvre +homme se révolta, en même temps qu'un sentiment plus haut, la passion de +venger son maître outragé en sa personne, envahissait son âme. La colère +des faibles est souvent aveugle en ses mouvements et déconcertante par +ses effets: celle de Kourakine le porta à un belliqueux coup de tête. +Brusquement, le pusillanime vieillard se transforme en un foudre de +guerre. Jusqu'alors, l'idée seule d'une rupture avec Napoléon le faisait +trembler de tous ses membres: maintenant, c'est lui qui va la précipiter +et pousser les choses à l'extrême.</p> + +<p>Le 7 mai, avant d'avoir revu le duc de Bassano, à la veille de la +conférence promise, il lance une note enflammée: il y fait connaître que +tout ajournement nouveau le mettra dans l'obligation de quitter Paris: +en vue de cette éventualité, il réclame dès à présent ses +passeports<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a> +<a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a>. De sa propre initiative, il se résout à la démarche la +plus grave dont un ambassadeur puisse assumer la responsabilité, à celle +qui précède immédiatement et annonce le recours aux armes. Par un +affolement subit et trop explicable, l'adversaire convaincu de la guerre +se trouvait amené à la déclarer.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote497" name="footnote497"><b>Note 497: </b></a> +<a href="#footnotetag497"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote> + +<p>Cette bombe éclatant à l'improviste avait de quoi troubler à l'égal les +gouvernements français et russe dans leurs secrets calculs. La tactique +d'Alexandre tendait à provoquer la guerre, sans la déclarer, et à faire +prononcer par son adversaire l'irréparable signal. La démarche inopinée +de Kourakine, dont le public comprendrait mal les motifs, risquait +d'intervertir les rôles: elle ne pouvait que compromettre et mécontenter +le Tsar. D'autre part, elle attaquait et mettait en péril tout le +système de temporisation imaginé par l'empereur des Français. Si +Napoléon avait rusé avec Kourakine au lieu de repousser franchement son +ultimatum, c'était à seule fin de retarder l'instant où les prétentions +apparaîtraient inconciliables et le conflit patent. Par malheur, en +ménageant trop peu la dignité et la patience de Kourakine, en le +soumettant à un régime vraiment intolérable, on s'était précipité dans +l'inconvénient que l'on voulait éviter; tendue à l'excès, la corde avait +cassé: on s'était attiré un acte qui consommait et signalait la rupture. +Si Kourakine quittait Paris, l'empereur Alexandre aurait toutes raisons +pour éconduire lui-même Narbonne, s'estimer en état de guerre, pousser +ses troupes en avant et les jeter sur le pays compris entre le Niémen et +la Vistule.</p> + +<p>Le seul moyen pour Napoléon d'obvier à ce danger était d'apaiser +Kourakine, de l'amadouer, de lui faire rétracter sa demande de +passeports. Quelque indispensable que fût ce travail, l'Empereur n'y +pouvait procéder en personne. Il venait enfin d'apprendre qu'Alexandre +avait quitté Pétersbourg pour Wilna, et cette résolution commandait la +sienne. Il se décida à partir, en laissant derrière lui son ministre des +relations extérieures pour faire entendre raison à Kourakine et l'amener +à résipiscence.</p> + +<p>Le 5 mai, il s'était montré à l'Opéra, avec l'Impératrice; c'étaient ses +adieux aux Parisiens, qui ne devaient plus le revoir triomphant et +heureux. Le 9, de grand matin, le départ se fit de Saint-Cloud: dans la +journée, des centaines, des milliers d'équipages sortirent bruyamment de +Paris, s'empressant à la suite de Leurs Majestés et couvrant les routes. +Pendant plusieurs jours, entre Paris et la frontière, la circulation est +interrompue; tous les moyens ordinaires de transport sont monopolisés, +tous les chevaux de poste réquisitionnés, un grand fracas met les +populations en émoi: c'est l'Empereur qui passe, magnifiquement escorté. +Mais il tient encore à faire croire qu'il entreprend un voyage de pur +apparat et de convenance, doublé d'une tournée militaire. Le 10 mai, le +<i>Moniteur</i> publiait la note suivante, sous la date de la veille: +«L'Empereur est parti aujourd'hui pour aller faire l'inspection de la +Grande Armée, réunie sur la Vistule. Sa Majesté l'Impératrice +accompagnera Sa Majesté jusqu'à Dresde, où elle espère jouir du bonheur +de voir son auguste famille.» Napoléon partait officiellement pour +Dresde, pour Varsovie, et subrepticement pour Moscou.</p> + +<p>L'entretien convenu entre Maret et Kourakine eut lieu peu d'heures après +ce départ, dans la journée du 9. L'ambassadeur se présenta au +rendez-vous affermi dans ses résolutions, fort de sa conscience en +repos, mais le coeur navré de ce que le soin de sa dignité l'avait +obligé à faire. En apercevant le duc: «Vous voyez, dit-il, à quoi vous +m'avez réduit.» Et il rappela sa demande de passeports.--«Mais comment, +interrompit le ministre, avez-vous pu prendre une résolution aussi +précipitée, une résolution qui entraîne sur vous la responsabilité de la +guerre? Avez-vous eu pour cela des ordres de l'Empereur votre +maître?--Non, je n'ai pu les avoir. L'Empereur mon maître ne pouvait +prévoir ni supposer tout ce qui m'est arrivé et ces retards de plus de +quinze jours que vous avez laissés s'écouler sans répondre aux +communications dont j'étais chargé.» Alors, en termes tour à tour +affectueux et sévères, le duc essaya de le raisonner, de le sermonner, +de lui faire comprendre la redoutable portée de son acte. La guerre +était possible, disait-il, mais non certaine; il le savait mieux que +personne, comme ministre et confident de l'Empereur, et c'était au +moment où l'on pouvait conserver les plus sérieuses espérances de paix +que l'ambassadeur de Russie prenait sur lui de les anéantir d'un trait +de plume. Avait-il donc songé, cet ambassadeur si bien intentionné +jusqu'alors, au poids dont il allait charger sa conscience, aux +reproches que seraient en droit de lui adresser son souverain, son pays, +l'Europe, l'humanité? Ces réflexions, Kourakine se les était faites et +avait passé outre; néanmoins, à l'aspect des effrayantes perspectives +que son interlocuteur déployait à ses yeux, le sentiment de sa +responsabilité l'étreignit davantage et l'accabla. Ce surcroît d'épreuve +excédait ses forces: sa face s'empourpra, des sanglots lui montèrent à +la gorge, et il fondit en larmes<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a> +<a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote498" name="footnote498"><b>Note 498: </b></a> +<a href="#footnotetag498"> +(retour) </a> Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, en date du 10 mai. +Archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote> + +<p>Le duc, témoin impassible de cette explosion, se préparait à en +profiter, lorsque Kourakine, par un suprême effort de volonté, se roidit +contre son émotion et se ressaisit. Il refusa de retirer sa demande de +passeports à moins que la France ne rompît un injurieux silence. +Récapitulant ses griefs, énumérant ses sujets de plainte, il serrait le +duc entre les deux termes de cette alternative: répondre à ses notes ou +le laisser partir.</p> + +<p>Si infranchissable que parût le cercle où le ministre français se voyait +enfermé, il trouva moyen d'en sortir, découvrit une échappatoire. Il se +montra prêt à discuter enfin l'arrangement. Seulement, avant de répondre +sur le fond, il souleva une difficulté de forme, posa une question +préalable: Vous offrez, dit-il à Kourakine, de signer un accord sur les +bases proposées par la Russie? Soit; l'Empereur ne s'y refuse point. +Mettons-nous donc à l'oeuvre, entrons en matière, et avant tout, pour +faire bonne et valable besogne, remplissons les formalités qu'exige en +pareil cas la procédure diplomatique. La première et la plus +essentielle, entre négociateurs prêts à s'aboucher, est de se +communiquer respectivement leurs pouvoirs. Êtes-vous muni d'un acte +authentique et spécial qui vous autorise à conclure et signer un +arrangement? En ce cas, veuillez exhiber et me communiquer ces pouvoirs.</p> + +<p>Kourakine dut confesser qu'il ne les possédait point: le duc s'en +doutait et prenait sciemment son adversaire au dépourvu. La cour de +Russie avait si peu la pensée de traiter sérieusement, elle avait si peu +prévu l'acceptation de ses exigences qu'elle avait négligé de conférer à +son représentant les pouvoirs nécessaires pour passer un acte qui +constaterait l'entente: elle s'était bornée à lui en annoncer +l'expédition ultérieure et éventuelle. La manoeuvre du gouvernement +français était donc habilement conçue et dégageait sa position. On lui +reprochait un défaut de sincérité; il ripostait en obligeant Kourakine à +découvrir chez son propre cabinet un manque de bonne foi ou tout au +moins d'empressement.</p> + +<p>À la vérité, Kourakine pouvait répondre--et il ne s'en fit pas faute dès +qu'il fut revenu de la stupéfaction où l'avait jeté cette diversion +inopinée--que son caractère d'ambassadeur lui donnait essentiellement +qualité pour recevoir et constater l'adhésion de la France aux bases +proposées. S'il n'était point investi des pouvoirs nécessaires pour +signer un contrat en forme, il s'offrait quand même à le passer. +Supposant malgré tout la bonne foi de son gouvernement, jugeant les +autres d'après lui-même, il ne mettait pas en doute et garantissait +l'approbation de son maître. Toujours sincère, émouvant à force +d'honnêteté, il supplia, il adjura le duc, avec l'accent d'une +conviction profonde, de ne plus s'arrêter à de misérables arguties, à de +dangereuses chicanes: «Puisqu'il en est temps encore, disait-il, ne +perdons pas un instant; négocions à fond et franchement; arrêtons un +projet d'arrangement, et je signerai sous réserve d'une ratification qui +viendra sûrement: en agissant ainsi, nous aurons bien servi nos maîtres +et nos pays.--Non pas, reprenait le duc, nous ne serions pas à deux de +jeu. J'ai mes pleins pouvoirs, vous n'avez pas les vôtres. Plus d'une +année nous avons demandé que vous en fussiez revêtu. Avant que vous le +soyez, comment voulez-vous que je puisse négocier avec vous? Je ne puis +nullement accéder à ce mode de procéder.» Et tenant tout en suspens, il +rejetait sur la Russie la responsabilité des retards dont se plaignait +l'ambassadeur, déniait à celui-ci le droit de s'en offusquer et de +réclamer ses passeports.</p> + +<p>Cette controverse occupa la journée du 10 mai. Le soir, désespérant de +vaincre un parti pris de déloyauté, revenant à l'idée de trancher dans +le vif, Kourakine se jura de retourner le lendemain chez le ministre, à +seule fin de rompre définitivement et d'exiger ses passeports. La nuit +passa sur cette résolution sans la changer. Au matin, Kourakine se +préparait à prendre pour la dernière fois le chemin de l'hôtel de la rue +du Bac, lorsqu'il apprit par un billet assez embarrassé du ministre que +celui-ci avait quitté Paris dans la nuit pour rejoindre l'Empereur. +Après avoir opposé une fin de non-recevoir qui lui avait permis d'éluder +à la fois une réponse à l'ultimatum et la remise des passeports, le duc +avait jugé opportun de se soustraire par un départ à de nouvelles +réquisitions: entre l'ambassadeur et lui, il était en train de mettre +deux cents lieues de pays. Et Kourakine restait en face du vide, +désorienté, accablé, une fois de plus mystifié, mais placé dans +l'impossibilité de se venger par le coup d'éclat qu'il méditait, car +l'éloignement allait permettre à l'Empereur de lui faire attendre +indéfiniment son congé et les moyens matériels de partir. Pour le +moment, il se voyait condamné à rester, rivé à son poste, ambassadeur +malgré lui. Il prit la résolution d'abriter son chagrin et ses +humiliations dans une maison de plaisance qu'il avait louée pour la +belle saison: au lieu de partir pour la Russie, il partit pour la +campagne. Établi au pavillon de Coislin, près de Saint-Cloud, il +apercevait de ses fenêtres l'impériale résidence où il avait été comblé +naguère de distinctions et d'honneurs, et une profonde mélancolie +s'emparait de lui lorsqu'il comparait à ce triomphant passé sa détresse +actuelle<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a> +<a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote499" name="footnote499"><b>Note 499: </b></a> +<a href="#footnotetag499"> +(retour) </a> Voy. aux archives des affaires étrangères ses lettres +particulières au duc de Bassano.</blockquote> + +<p>À travers de multiples péripéties, Napoléon était parvenu à ses fins. Il +retardait le dénouement de la crise, sans chercher à le modifier: il +comprimait le cours des événements, se réservant de le déchaîner à son +heure. En retenant Kourakine, il sauvait l'apparence de la paix: il +rendait possible l'accalmie momentanée qu'il espérait créer par l'envoi +de Narbonne: tandis qu'il s'essayait à renouer en Russie le fil de la +négociation, il l'empêchait de se briser à Paris: il évitait que le fait +brutal et matériel de la rupture n'éclatât derrière lui, dans son dos, +tandis qu'il irait tenir à Dresde de solennelles assises, recevoir +l'hommage et le serment des rois, et gagnerait à pas comptés les +frontières de la Russie. Pour obtenir ce résultat, aucun scrupule ne +l'avait arrêté: artifices, caresses, violences, procédés despotiques et +raffinements de duplicité, tous les moyens lui avaient été bons: jamais +le jeu compliqué de la diplomatie, ses roueries et ses petites habiletés +ne s'étaient plus bizarrement enchevêtrés aux conceptions d'une +politique effrénée qui avait entrepris encore une fois de bouleverser +l'Europe et de la remanier à jour fixe.</p> + + +<a name="c12" id="c12"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XII</h3> + +<h4>DRESDE.</h4> + +<p>À travers l'Allemagne.--Arrivée à Dresde.--Installation de +l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La +reine de Westphalie.--Arrivée de l'empereur et de l'impératrice +d'Autriche.--Belle-mère et belle-fille.--Fête du 19 avril.--Aspect de +Dresde pendant le congrès.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au +travail.--Lettre de Kourakine réclamant à nouveau ses +passeports.--Manoeuvre de la dernière heure.--Ordre expédié à Lauriston +de se rendre à Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La +journée des souverains à Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette +de l'Impératrice.--L'après-midi.--Goûts et occupations de l'empereur +François.--Le dîner.--Cérémonial napoléonien.--Napoléon et Louis +XVI.--La soirée.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie +des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de +Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec +l'empereur François.--Il se met en frais de galanterie auprès de +l'impératrice d'Autriche et ne réussit pas à la gagner.--Intimité +apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napoléon comparé +au soleil.--Le roi de Prusse.--Le <i>Kronprinz</i>.--Hiérarchie établie entre +les souverains.--Concours de bassesses.--Apogée de la puissance +impériale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napoléon se montre +davantage en public; promenade à cheval autour de Dresde.--Visite à +l'église Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une église catholique de +Lithuanie.--La veillée des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de +sa mission.--Explosion printanière; approche de la saison favorable aux +hostilités.--Dernier appel à la Suède et à la Turquie.--Napoléon décide +de soulever la Pologne.--Il songe à Talleyrand pour l'ambassade de +Varsovie; raisons qui le portent à ce choix, incidents qui l'y font +renoncer.--Nouvelle disgrâce de Talleyrand.--L'abbé de Pradt.--Choix +funeste.--Objets proposés au zèle de l'ambassadeur.--Napoléon cherche à +gagner encore quelques jours.--Son départ de Dresde.--L'assemblée des +souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif +et caractère de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il +s'efforce de ménager un accord entre la Russie et la Porte.--Congrès et +traité de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral +Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espère +ébranler le monde slave et le précipiter sur l'Illyrie et l'Italie +françaises.--L'idée des nationalités se retourne contre la +France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicité de la Prusse et des +cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements +de Jérôme-Napoléon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de +Sémonville.--Parmi les Français, les grands se lassent et s'inquiètent: +la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un +soldat.--L'armée croit aller aux Indes.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Pour aller à Dresde, l'Empereur et l'Impératrice prirent par Châlons et +Metz, franchirent le Rhin à Mayence, puis, se détournant légèrement vers +le sud, passèrent à proximité du Wurtemberg et de la Bavière. Sur tout +leur parcours, l'Allemagne avait échelonné des princes, courbés dans une +attitude d'adoration. On trouva à Mayence ceux d'Anhalt et de +Hesse-Darmstadt; à Wurtzbourg, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de +Bade obtinrent quelques instants d'entretien; à Bamberg, pendant qu'on +relayait, les ducs Guillaume et Pie de Bavière présentèrent leurs +hommages. Napoléon voyageait avec le faste et l'appareil d'un potentat +d'Asie; des populations entières avaient été réquisitionnées pour +aplanir devant lui et réparer la route; pendant la nuit, de grands +bûchers, dressés de place en place, s'allumaient à mesure qu'avançaient +les voitures impériales et répandaient sur leur passage une clarté +d'incendie.</p> + +<p>Comme la longueur des étapes se réglait d'après les convenances et la +santé de l'Impératrice, le jour de l'arrivée à Dresde n'avait pu être +rigoureusement fixé. Cette incertitude troublait fort le roi et la reine +de Saxe, qui craignaient d'être surpris par leur visiteur et de ne +pouvoir à temps se porter à sa rencontre. Le 15 mai, ils prirent le +parti de s'établir dans la petite ville de Freyberg, située à huit +lieues en avant de Dresde<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a> +<a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a> +. Le soir venu, le Roi ne voulait point se +coucher; pour le décider à prendre un peu de repos, il fallut que son +ministre des affaires étrangères, le baron de Senft, passât la nuit sur +une haise à l'entrée de son appartement, prêt à l'avertir au premier +signal<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a> +<a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a> +. Pourtant, la nuit, puis la matinée du lendemain, +s'écoulèrent sans alerte; dans l'après-midi seulement, les équipages +impériaux furent annoncés et presque aussitôt arrivèrent. Après de +rapides effusions, les deux cours se confondirent; Français et Saxons se +répartirent côte à côte dans les mêmes voitures, la course fut reprise, +et l'entrée à Dresde se fit le soir même, aux flambeaux, au son de +toutes les cloches, au bruit des salves d'artillerie dont les montagnes +d'alentour se renvoyaient les échos en interminables roulements.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote500" name="footnote500"><b>Note 500: </b></a> +<a href="#footnotetag500"> +(retour) </a> Serra, ministre de France à Dresde, à Maret, 15 mai +1812.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote501" name="footnote501"><b>Note 501: </b></a> +<a href="#footnotetag501"> +(retour) </a> <i>Mémoires du comte de Senft-Pilsach</i>, ministre des +affaires étrangères de Saxe, p. 106.</blockquote> + +<p>L'Empereur fut conduit au château royal, à la Résidence, comme disent +les Allemands: là, tous les princes de la famille de Saxe se trouvèrent +réunis pour lui souhaiter la bienvenue. Sur l'escalier d'honneur, des +gardes suisses faisaient la haie, armés de hallebardes, portant le +tricorne à plume blanche et la perruque à trois marteaux, tout habillés +de taffetas jaune et violet. Cette tenue plus galante que martiale fit +sourire nos jeunes officiers, qui trouvèrent aux gardes de Sa Majesté +Saxonne un air de «scaramouches<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a> +<a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a>». À travers ce décor, l'Empereur +fut conduit aux appartements qui lui avaient été réservés, les plus +beaux, les plus vastes du palais, ceux qu'avait naguère habités et +embellis Auguste II, l'électeur-roi de fastueuse mémoire.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote502" name="footnote502"><b>Note 502: </b></a> +<a href="#footnotetag502"> +(retour) </a> <i>Journal du maréchal de Castellane</i>, I, 92.</blockquote> + +<p>Le lendemain, on chanta un <i>Te Deum</i> solennel pour remercier le ciel de +sa venue: il y eut présentation de la cour et du corps diplomatique. Le +ministre de Russie, M. de Kanikof, parut avec ses collègues: comme +l'Empereur l'accueillit bien et affecta même de le distinguer, quelques +assistants y virent un symptôme de paix; d'autres, plus avisés, dirent +que le conquérant, tout en se préparant à l'attaque, rentrait encore ses +griffes et «faisait patte de velours<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a> +<a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote503" name="footnote503"><b>Note 503: </b></a> +<a href="#footnotetag503"> +(retour) </a> Sur le détail des journées à Dresde, nous avons pu +consulter le <i>Journal inédit</i> du grand maître de la cour de Saxe, que M. +Frédéric Masson a bien voulu nous communiquer.</blockquote> + +<p>Dans la même journée, l'Empereur revit ses hôtes saxons et put les +observer de plus près. Il retrouva le Roi tel qu'il l'avait connu à +Dresde en 1807, à Paris en 1809, c'est-à-dire parfaitement docile, plein +de prévenances, et leur intimité sembla tout de suite reprendre et se +fortifier. À vrai dire, il eût été difficile de découvrir la moindre +affinité de caractère entre le violent empereur et le monarque pacifique +qui le recevait à Dresde. Paternel et digne, bienveillant sans +familiarité, Frédéric-Auguste s'était concilié à la fois le respect et +l'affection de ses peuples; n'ambitionnant point d'autre gloire, il se +fût contenté de régner en paix sur des sujets faciles à gouverner. Il se +déchargeait volontiers du poids des affaires sur un favori doux et âgé +comme lui, le comte Marcolini; son bonheur eût été de se livrer sans +contrainte aux exercices d'une dévotion minutieuse, entremêlés de +quelques distractions idylliques et champêtres<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a> +<a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>. Mais il avait +compris que la sécurité et l'avenir de son État étaient au prix d'un +accord étroit avec le dominateur de l'Allemagne; il l'avait donc choisi +pour inspirateur et pour guide, et, sans l'interroger, sans chercher à +pénétrer ses projets, suivait en tout ses impulsions avec une déférence +discrète.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote504" name="footnote504"><b>Note 504: </b></a> +<a href="#footnotetag504"> +(retour) </a> Il écrivait à Marcolini, au cours d'un voyage: «J'ai été +régalé du matin au soir par le chant des rossignols. Ils abondent, même +dans les plus misérables villages. Ils seraient bien mieux placés dans +mon jardin de Pillnitz, où vous savez que nous n'avons jamais pu en +établir.» Bourgoing, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 mai 1811.</blockquote> + +<p>La Reine, d'un physique disgracieux et de réputation équivoque, aidait +son mari à organiser les réceptions, les fêtes, et n'y apportait par +elle-même aucun agrément. Les princes frères du Roi, tout entiers à leur +famille, à leurs pratiques de piété, à leurs jardins, offraient le +modèle des vertus privées, sans aucune des qualités qu'eût exigées leur +rang; Napoléon les jugea du premier coup indignes de l'occuper: il se +borna à leur faire passer la parade, pour ainsi dire, et à leur adresser +quelques questions sur le degré d'avancement de leur instruction +militaire<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a> +<a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a>. Quant aux autres membres de la cour, il les trouva +pleins d'une admiration craintive, empressés à lui faire fête autant que +le leur permettaient des ressources assez bornées.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote505" name="footnote505"><b>Note 505: </b></a> +<a href="#footnotetag505"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Senft</i>, 172.</blockquote> + +<p>Foncièrement attachés au passé, dont ils gardaient l'esprit, les usages +et la politesse, les Saxons cédaient néanmoins aux circonstances, se +livraient au glorieux parvenu sans l'aimer et se laissaient entraîner +par lui, avec quelque effarement, dans un tourbillon d'occupations et de +plaisirs qui dérangeait leurs habitudes tranquilles. Dans ce monde d'un +autre âge, aux tons effacés, aux nuances discrètes et fanées, Napoléon +allait trancher plus que partout ailleurs par l'exubérance de son génie, +l'éclat cru de son esprit et de son langage, son luxe flambant et neuf.</p> + +<p>Il avait accepté l'hospitalité des souverains saxons, mais il voulait +être chez lui dans leur palais, y tenir maison et table ouverte. C'était +une cour entière qu'il avait emmenée, les principaux dignitaires de son +état-major, sa maison militaire, un service complet de chambellans, +d'écuyers et de pages, un préfet du palais, et de plus l'accompagnement +ordinaire de l'Impératrice aux jours de solennité, grande maîtresse et +grand chambellan, premier écuyer, chevalier d'honneur, trois +chambellans, trois écuyers, trois dames du palais. Les noms les plus +illustres de l'ancienne et de la nouvelle France figuraient ensemble +dans ce cortège, un Turenne, un Noailles, un Montesquiou, à côté d'une +Montebello. En même temps, se faisant suivre d'un personnel démesurément +nombreux, de tout un service d'appartement et de bouche, l'Empereur +avait ordonné de transporter à Dresde son argenterie, le splendide écrin +de l'Impératrice, les joyaux de la couronne, tout ce qui pouvait +rehausser matériellement et parer le rang suprême. Dans son nouveau +séjour, il voulait devenir le centre rayonnant vers lequel se +tourneraient tous les regards, toutes les curiosités, et faire lui-même +les honneurs de Dresde aux princes étrangers qu'il y avait conviés en +foule.</p> + +<p>Les princes de la Confédération du Rhin commençaient à se présenter, à +se succéder dans un interminable défilé. Dès le matin du 17, on avait vu +arriver ceux de Weymar, de Cobourg, de Mecklembourg, et le grand-duc de +Wurtzbourg, primat de la Confédération. Dans la soirée, la cour de Saxe +eut à recevoir la reine Catherine de Westphalie, appelée par invitation +spéciale de l'Empereur. Napoléon avait pris en affection cette princesse +si charmante, si vivante, qui aimait si franchement son mari et faisait +une heureuse exception par ses allures prime-sautières, par la sincérité +de ses sentiments, dans le milieu compassé des cours: l'attention qu'il +avait eue de la mander frappait d'autant plus qu'il avait écarté de la +réunion, avec un soin rigoureux, les autres membres de sa famille.</p> + +<p>Eugène avait traversé Dresde peu de jours auparavant, mais n'avait fait +qu'y paraître et y plaire: il avait reçu ordre de rejoindre ses troupes +au plus vite. Jérôme n'avait pas eu permission de quitter son quartier +général. Pour Murat, la prohibition avait été plus nette encore et plus +sensible. Bien que le roi de Naples, arrivant d'Italie, semblât +naturellement appelé à passer par la Saxe pour se rendre en Pologne, +l'Empereur lui avait imposé un itinéraire dont le tracé aboutissait +directement à Dantzick et s'éloignait de la capitale saxonne. À +l'entendre, s'il avait agi de la sorte, c'était par égard pour son +beau-père: l'empereur d'Autriche regrettait toujours ses possessions +d'Italie: la vue d'un prince établi en ce pays par nos armes pourrait +affliger ses yeux: pourquoi lui gâter la joie qu'il éprouverait à revoir +sa fille? Dans la réalité, le motif de l'exclusion était tout autre, et +Napoléon ne se privait pas de l'indiquer à ses familiers, lorsqu'il +voulait être franc. Tel qu'il connaissait Murat, il jugeait dangereux +pour ce roi de promotion récente tout contact avec des souverains +d'ancienne souche et particulièrement avec la maison d'Autriche: «Sa +tête va tourner, disait-il, si l'empereur François lui adresse quelques +paroles aimables<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a> +<a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>.» Ravi de ces avances, flatté dans sa vanité de se +voir recherché par le descendant de quarante-deux empereurs, Murat se +laisserait aller sans doute, avec l'intempérance habituelle de sa +langue, à des confidences compromettantes, à des propos qui +l'engageraient: ainsi se créerait entre l'Autriche, aspirant au fond à +rentrer en Italie, et Murat, aspirant à s'y faire une position +indépendante, une intelligence suspecte, que Napoléon tenait +essentiellement à empêcher. Se défiant à l'égal des souverains qu'il +avait placés sur le trône et de ceux qu'il y avait laissés, il +n'admettait pas que trop d'intimité s'établît entre les uns et les +autres.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote506" name="footnote506"><b>Note 506: </b></a> +<a href="#footnotetag506"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>L'empereur et l'impératrice d'Autriche arrivèrent dans l'après-midi du +19 et reçurent les mêmes honneurs que Napoléon lui-même, avec cette +différence que le couple saxon ne se porta point au-devant d'eux. +Établis au palais, ils se préparaient à visiter l'empereur des Français, +quand celui-ci, les prévenant, se fit annoncer. Quelques instants après, +il arrivait avec Marie-Louise, avec toute sa suite, et les deux cours se +trouvèrent en présence.</p> + +<p>Cette première entrevue fut cérémonieuse et guindée. Embarrassé et +gauche, conscient de son infériorité, François Ier restait sur la +réserve et ne s'attendrit qu'en recevant dans ses bras celle qu'il +nommait «sa chère Louise». L'air de santé et de bonheur qui brillait sur +les traits de Marie-Louise parut causer à l'impératrice autrichienne +plus de surprise que de satisfaction. Cette princesse s'était préparée à +s'apitoyer sur le sort de sa belle-fille, mariée au despote exécré, et +éprouvait une déception à ne pouvoir la plaindre. Quant à Napoléon, il +constata avec désappointement que les souverains autrichiens ne +s'étaient fait accompagner d'aucun de leurs proches. Il eût aimé, durant +son séjour en Saxe, à marcher environné d'un cortège d'archiducs; il +avait fait exprimer à Vienne le plaisir qu'aurait Marie-Louise à se +retrouver avec ses frères et regretta qu'on eût négligé d'obtempérer à +ce voeu. Il marqua surtout quelque étonnement de ne pas voir l'héritier +présomptif de la couronne, l'archiduc Ferdinand, et comme sa belle-mère +s'excusait de ne l'avoir point amené en alléguant les seize ans du jeune +prince, sa timidité d'adolescent craintif et un peu sauvage, son +éloignement pour le monde: «Vous n'avez qu'à me le donner pendant un an, +dit vivement l'Empereur, et vous verrez comme je vous le +dégourdirai<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a> +<a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote507" name="footnote507"><b>Note 507: </b></a> +<a href="#footnotetag507"> +(retour) </a> Bulletin transmis de Vienne le 3 juillet par le +secrétaire d'ambassade La Blanche. Tous les échos de l'entrevue +retentissaient à Vienne.</blockquote> + +<p>Le soir, il y eut par extraordinaire grand couvert chez le roi de Saxe: +pour cette fois, Napoléon avait voulu laisser à ses hôtes le plaisir de +recevoir à leur table et de fêter les souverains. Après le repas, servi +par les grands officiers de la couronne de Saxe, l'illustre assemblée se +rendit dans les appartements de la Reine, et là, se groupant autour des +fenêtres ouvertes, qui donnaient sur l'Elbe, put contempler le spectacle +de Dresde illuminée. Formée de pylônes et d'arcs resplendissants, +l'illumination couvrait l'esplanade située au devant du château et +prolongeait sur le beau pont qui vient y aboutir une flamboyante allée. +Un peu plus loin, un pont de radeaux, établi pour la circonstance, +offrait une décoration non moins brillante, qui se reflétait sur le +fleuve et semblait poser à la surface des eaux une autre ligne de feux, +d'un éclat discret et pâli. Sur les quais, sur les terrasses, la foule +se pressait pour jouir du spectacle, et de la ville entière, où les rues +illuminées traçaient de clairs sillons, montait un bruit de peuple en +fête<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a> +<a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote508" name="footnote508"><b>Note 508: </b></a> +<a href="#footnotetag508"> +(retour) </a> <i>Gazette universelle</i> d'Augsbourg, 29 mai. <i>Journal de +l'Empire</i>, 2 juin.</blockquote> + +<p>Depuis l'arrivée des souverains, la charmante capitale de la Saxe ne se +reconnaissait plus. D'ordinaire, l'aspect en était calme et reposant; +dans les rues s'ouvrant sur de fraîches perspectives de verdure et de +montagnes, peu de monde, point de voitures: des chaises à porteurs, +doucement balancées, où se laissaient entrevoir les dames de la ville, +poudrées et attifées à la mode d'autrefois: le dimanche, pour égayer ces +solitudes, des choeurs d'écoliers en manteau court, chantant des +cantiques<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a> +<a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>. En ce lieu privilégié de la nature, embelli par l'art, à +peu près épargné par la guerre, la vie était oisive et molle, les moeurs +retardaient sur le siècle, Dresde avait eu pourtant cette année même sa +révolution: dans la toilette d'apparat des femmes, le manteau de cour +avait remplacé les paniers<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a> +<a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a>: à cela près, on se serait cru de +cinquante ans en arrière, et le style ancien des monuments, leur grâce +vieillie, les courbes onduleuses de leurs lignes, la profusion +d'ornements en rocaille qui s'enroulaient sur leurs façades, +complétaient l'illusion. Et voici que Napoléon avait choisi cette ville +pour y donner l'une de ces pompeuses représentations qu'il excellait à +monter, pour y jeter une invasion de magnificences, un monde d'étrangers +de tout ordre, de tout rang et de tout pays.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote509" name="footnote509"><b>Note 509: </b></a> +<a href="#footnotetag509"> +(retour) </a> <i>Journal de Castellane</i>, I, 95.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote510" name="footnote510"><b>Note 510: </b></a> +<a href="#footnotetag510"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>Peu de troupes, à la vérité: nos colonnes côtoyaient Dresde sans y +entrer: l'Empereur lui avait épargné le fardeau de trop nombreux +passages: seuls, quelques détachements de la Garde promenaient par les +rues leur air vainqueur et leur splendide tenue, fraternisant avec les +beaux grenadiers de Saxe, en habit rouge à revers jaunes. Mais le fracas +des entrées, les chaises de poste roulant sur le pavé et amenant +d'insignes personnages, les carrosses dorés sortant pour les visites de +cérémonie, l'affluence et le luxe des équipages, des costumes, des +livrées, mettaient partout un tumulte et un éblouissement: c'étaient des +arrivées à sensation se succédant à toute heure, le comte de Metternich +prenant les devants sur ses maîtres, le prince de Hatzfeldt se +présentant comme envoyé extraordinaire de Prusse et sollicitant pour le +Roi la permission de venir, le duc de Bassano prenant possession de +l'hôtel Salmour avec sa chancellerie, le prince de Neufchâtel +établissant au palais Brühl les bureaux de la Grande Armée: sur les pas +de ces puissants, une irruption de suivants, de commis, de solliciteurs, +encombrant les antichambres, campant sur les escaliers: Dresde en proie +à une cohue affairée et brillante: un grand gouvernement et trois ou +quatre cours s'installant, s'entassant dans la calme cité.</p> + +<p>Que de bruit, d'agitation, de mouvement! Partout des apprêts de fête: +dans les rues, sur les places, des décorations s'élevant à la hâte: six +cents ouvriers appropriant la salle de l'Opéra italien à une +représentation de gala; et dominant le bruit de ces préparatifs, +dominant le bourdonnement des foules, retentissant à toute heure, la +voix du canon; cent coups pour l'arrivée de Leurs Majestés +Autrichiennes, cent coups au commencement du <i>Te Deum</i> et encore trois +salves de douze coups pour marquer les différentes phases de la +cérémonie, pendant que les gardes saxonnes, rangées autour de l'église, +exécutaient des feux de mousqueterie. Enfiévré par ce fracas, par +l'éclat et la diversité des spectacles, le peuple emplissait les rues, +se déplaçait par brusques oscillations, suivant qu'un objet nouveau +attirait ou détournait son attention. Il s'amassait aux abords des +palais, dès qu'un mouvement dans les cours, un signe quelconque semblait +annoncer la sortie ou la rentrée d'un cortège et promettre la vue des +grands de ce monde. Parfois cette attente n'était pas déçue: par les +grilles ouvertes de la Résidence, une élégante calèche sortait, précédée +de piqueurs, enveloppée de gardes; elle menait à la promenade les deux +impératrices, les deux Marie-Louise, la belle-fille et la belle-mère, +affectant un touchant accord: la première épanouie et radieuse, la +seconde gracieuse et frêle, dissimulant sous un costume hongrois, à plis +bouffants et épais brandebourgs, la maigreur de sa taille et son buste +émacié. La foule regardait passer avec ravissement ces souriantes +visions, sans que sa curiosité en fût pleinement satisfaite. On +cherchait des yeux, on désirait voir l'être extraordinaire qui était +l'âme de tous ces mouvements. Mais l'Empereur jusqu'à présent ne se +montrait guère en public; comme s'il eût voulu laisser à la réunion un +caractère d'intimité presque familiale, il vivait avec ses hôtes ou se +tenait enfermé dans ses appartements: on le disait absorbé par un labeur +incessant, en train de préparer avec ses ministres et ses alliés les +destinées de l'Europe: «Sa Majesté, écrivait une correspondance de +Dresde, paraît extrêmement occupée<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a> +<a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote511" name="footnote511"><b>Note 511: </b></a> +<a href="#footnotetag511"> +(retour) </a> Passage cité par le <i>Journal de l'Empire</i>, n° du 31 mai.</blockquote> + +<p>En effet, Napoléon s'était remis tout de suite à sa besogne de souverain +et de généralissime. Affermissant la Grande Armée sur la Vistule, +pressant l'arrivée des effectifs retardataires, il travaillait surtout à +organiser l'armée de seconde ligne, celle qui devait garder l'Allemagne +et fournir des renforts à l'invasion; il déterminait le nombre, la +composition, l'emplacement des corps. En même temps, il stimulait son +ministre des relations extérieures à surveiller le fonctionnement de nos +alliances, à conclure celles qui n'étaient pas encore formées, à +regagner le temps perdu auprès de la Suède et de la Turquie. Dès que +Berthier l'avait quitté, après lui avoir demandé des centaines de +signatures, le duc de Bassano se présentait et lui apportait des lettres +d'ambassadeurs, des rapports diplomatiques, des bulletins de +renseignements arrivés de toutes les parties de l'Europe.</p> + +<p>Une de ces pièces attira l'attention de l'Empereur et le contraria. Par +lettre en date du 11 mai, Kourakine renouvelait en termes pressants sa +demande de passeports et n'admettait point que le gouvernement français +se fût soustrait, par un départ impromptu, au devoir de lui +répondre<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a> +<a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>. Napoléon ne jugeait nullement le moment venu d'acquiescer +à sa requête. Afin de tromper l'impatience du vieux prince, il se borne +à lui faire expédier des passeports pour quelques membres de sa maison +et «pour ses enfants naturels», non pour lui-même. Puis, un peu ému de +ces instances persécutrices, il se retourne vers Alexandre et essaye +encore une fois de parlementer, dans sa préoccupation constante +d'endormir et d'immobiliser la Russie. Tel avait été, on ne l'a pas +oublié, l'objet de la mission confiée à Narbonne. À l'heure qu'il est, +cet aide de camp doit être arrivé à Wilna, mais il n'a pas encore donné +de ses nouvelles. On ignore s'il a été reçu par l'empereur Alexandre, +s'il a réussi à faire renaître dans l'esprit de ce prince un fallacieux +espoir de paix. Pour le cas où cette démarche ne suffirait point, +Napoléon se décide à la doubler par une autre: c'est la quatrième qu'il +tente dans le même but depuis le commencement de l'année. Après avoir +employé d'abord Lauriston, c'est-à-dire son ambassadeur en titre, après +avoir eu recours ensuite à Tchernitchef, en troisième lieu à Narbonne, +il revient à Lauriston, à la voie ordinaire et officielle.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote512" name="footnote512"><b>Note 512: </b></a> +<a href="#footnotetag512"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote> + +<p>Le 20 mai, un courrier part de Dresde à destination de Pétersbourg, avec +une longue dépêche pour l'ambassadeur. Au reçu de ce message, M. de +Lauriston demandera à l'office russe des affaires étrangères les moyens +de se rendre au quartier général du Tsar, pour lequel il se dira porteur +de communications graves et urgentes. Si ce recours direct au souverain, +qui est presque de droit pour un ambassadeur, ne lui est pas accordé, il +prendra acte du refus et attendra de nouvelles directions. Si sa demande +est accueillie, il partira sur-le-champ pour Wilna et y entamera un +dernier semblant de négociation. Le terrain sur lequel il doit se placer +lui est soigneusement indiqué. À cet instant, Napoléon ne peut plus +feindre d'ignorer l'ultimatum blessant d'Alexandre, vu le temps écoulé +depuis l'envoi de cette pièce. Il affecte seulement de croire que les +prétentions de la Russie lui ont été inexactement transmises, que +Kourakine a dénaturé la pensée de sa cour en lui donnant une forme +comminatoire, qu'il a été au delà de ses instructions en demandant ses +passeports; ce sont les bévues de cet ambassadeur «honnête homme, mais +trop borné<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a> +<a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a>», qui ont créé un dangereux malentendu. Lauriston devra +demander des explications, sans insister pour qu'elles soient trop +nettes: il dira surtout qu'un accommodement reste possible, que tout +peut s'arranger encore, pourvu qu'on y mette un peu de bonne volonté; en +conséquence, la Russie doit s'abstenir de tout acte irrévocable et +précipité. Par cette manoeuvre de la dernière heure, Napoléon gagnerait +plus sûrement quelques semaines, le temps d'atteindre l'époque où les +progrès de la végétation dans le Nord lui donneraient licence d'entrer +en campagne, le temps aussi d'organiser et de présider sa cour de +souverains.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote513" name="footnote513"><b>Note 513: </b></a> +<a href="#footnotetag513"> +(retour) </a> Paroles de Napoléon dans ses entretiens ultérieurs avec +Balachof, citées par Tatistchef, 595.</blockquote> + +<h4>II</h4> + +<p>Il avait réglé sa vie à Dresde suivant un mode pompeux et strict. Le +matin, à neuf heures, il tenait d'ordinaire un lever; les princes +allemands y faisaient assidûment acte de présence et venaient à l'ordre. +L'Empereur passait ensuite chez l'Impératrice et assistait à la +Toilette. On sait quelle place occupait dans les usages des cours cette +représentation fastueuse, où la souveraine, entourée de ses femmes qui +achevaient de la parer, admettait en sa présence quelques privilégiés. +Après le lever de l'Empereur, la toilette de Marie-Louise offrait +l'occasion d'une seconde assemblée. L'impératrice d'Autriche y venait +souvent, et la vue des merveilleux atours préparés pour sa belle-fille, +des écrins ouverts, des coffrets débordant de diamants et de perles, +excitait sa jalousie. Admirant ces trésors, elle souffrait de n'en pas +avoir de pareils, réduite qu'elle était par le malheur des temps à une +pénible économie. Marie-Louise, dès qu'un objet paraissait plaire +particulièrement à sa belle-mère, se hâtait de le lui offrir, et l'autre +impératrice acceptait ces cadeaux avec un mélange de satisfaction et de +dépit, ravie de les posséder, humiliée de les recevoir<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a> +<a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a>. À deux pas +de là, Napoléon causait avec la reine de Westphalie, avec les princes; +c'était l'un des moments de la journée où il parlait et laissait parler +avec le plus d'abandon. Dans le fond de la salle, les courtisans +commentaient à voix basse ses moindres propos et en tiraient de grandes +conséquences: ils se livraient à de discrets pronostics sur les +événements à venir et signalaient les fortunes naissantes.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote514" name="footnote514"><b>Note 514: </b></a> +<a href="#footnotetag514"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Mme Durand</i>, 140. Cf. la lettre du duc de +Bassano à Otto en date du 27 mai 1812.</blockquote> + +<p>Dans l'après-midi, Napoléon rendait visite tous les deux ou trois jours +à son beau-père et lui consacrait quelques instants. Lui parti, tandis +que les impératrices visitaient ensemble les musées de Dresde et les +sites ravissants du voisinage, l'empereur François, dépaysé et +désoeuvré, atteignait difficilement la fin de la journée. Les +occupations d'État le tentaient peu: la politique lui avait semblé de +tout temps une source de dégoûts; c'était lui qui disait naguère à son +ministre Cobenzl: «Lorsque je vous vois entrer dans mon cabinet, la +pensée des affaires dont vous allez m'entretenir me serre le coeur.» +D'autre part, il n'avait pas à Dresde ses familiers ordinaires, les +favoris de bas étage dont les plaisanteries épaisses le réjouissaient et +qui s'ingéniaient à lui trouver des distractions, des passe-temps, à +flatter les caprices de son imagination puérile. Il ne pouvait, comme à +Vienne, employer de longues heures à imprimer soigneusement des cachets +sur une cire de choix ou à faire la cuisine<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a> +<a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>. Cherchant des objets +de curiosité et d'intérêt à sa portée, il sortait à pied, flânait par +les rues, paterne et bienveillant avec la foule qui le saluait +dévotement: on le voyait tromper son ennui par de longues stations dans +les boutiques, faire bourgeoisement des emplettes<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a> +<a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote515" name="footnote515"><b>Note 515: </b></a> +<a href="#footnotetag515"> +(retour) </a> Feuille de renseignements transmise par Otto le 22 +décembre 1811: «On raconte qu'à Schlosshof (résidence impériale en +Hongrie) l'Empereur costumé en cuisinier était occupé avec Stift (son +médecin) à faire du sucre d'érable, quand la députation officielle de la +Diète vint engager Sa Majesté à se rendre à Presbourg.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote516" name="footnote516"><b>Note 516: </b></a> +<a href="#footnotetag516"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Mme Durand</i>, 140.</blockquote> + +<p>Le soir, les souverains se retrouvaient pour le dîner, qui avait lieu de +fondation chez l'empereur des Français. On se réunissait à l'avance dans +ses appartements. Là, s'il faut en croire une tradition, dans sa manière +d'opérer son entrée et de se faire annoncer, Napoléon affectait une +simplicité grandiose qui l'isolait de toutes les puissances accourues à +sa voix et l'élevait au-dessus d'elles. Ses invités étaient annoncés par +leurs titres et qualités: c'étaient d'abord des Excellences et des +Altesses sans nombre, Altesses de tout parage et de toute provenance, +anciennes ou récentes, Royales ou Sérénissimes,--puis les Majestés: +Leurs Majestés le roi et la reine de Saxe, Leurs Majestés Impériales et +Royales Apostoliques, Sa Majesté l'impératrice des Français, reine +d'Italie. Lorsque toutes ces appellations sonores avaient retenti à +travers les salons, l'auguste assemblée se trouvait au complet et le +maître pouvait venir. Alors, après un léger intervalle de temps, la +porte s'ouvrait de nouveau à deux battants, et l'huissier disait +simplement: L'Empereur.</p> + +<p>Il entrait gravement, le front épanoui ou soucieux suivant les jours, +saluait à la ronde, distribuait quelques paroles, et l'on se formait en +cortège pour aller à table. Un officier de sa maison, dont l'appartement +donnait sur la galerie où passaient les souverains, vit plusieurs fois +le défilé et le décrit ainsi: «Napoléon, son chapeau sur la tête, +marchait le premier; à quelques pas derrière lui s'avançait l'empereur +d'Autriche, donnant le bras à sa fille, l'impératrice Marie-Louise, ce +qui pourrait expliquer pourquoi ce monarque avait la tête nue; les +autres rois et princes qui faisaient partie de ce cortège, au milieu +duquel se trouvaient aussi la reine et les princesses de Saxe, suivaient +les deux empereurs chapeau bas<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a> +<a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>.» Seule, l'impératrice d'Autriche +manquait à cette figuration; alléguant sa faible santé, elle se faisait +d'ordinaire conduire directement à la salle du repas dans un fauteuil +roulant, et cette manière d'échapper au cérémonial napoléonien semblait +une protestation.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote517" name="footnote517"><b>Note 517: </b></a> +<a href="#footnotetag517"> +(retour) </a> Lieutenant-colonel <span class="sc">Baudus</span>, <i>Études sur Napoléon</i>, 338.</blockquote> + +<p>À table, les convives étaient peu nombreux: en dehors des souverains, +quelques princes de la Confédération, quelques grands dignitaires +français, invités à tour de rôle. Le service était magnifiquement réglé, +correct et rapide, «la chère exquise<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a> +<a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a>»; sur la table, une +efflorescence de cristaux, de hautes pièces d'orfèvrerie d'un travail +rare, une architecture d'argent et de vermeil, le merveilleux service +dont la ville de Paris avait fait cadeau à Marie-Louise lors de ses +noces. L'empereur Napoléon, servi par ses pages, présidait au repas avec +aménité. À cette heure, ses traits se déridaient toujours: il devenait +expansif et causeur, se trouvant bien avec ses hôtes et savourant le +bonheur de vivre en famille avec la maison d'Autriche. Par ce contact, +il pensait se rattacher plus étroitement aux dynasties légitimes et +s'assimiler aux Bourbons, à la lignée de rois avec laquelle il se +découvrait maintenant des liens inattendus. C'est à Dresde, dit-on, +qu'évoquant un jour les souvenirs de la Révolution, il déclara que les +choses eussent pris un autre cours si <i>son pauvre oncle</i> avait montré +plus de fermeté. Le pauvre oncle, c'était Louis XVI: Napoléon était +devenu son petit-neveu par alliance en épousant Marie-Louise et +s'honorait volontiers de cette parenté rétrospective.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote518" name="footnote518"><b>Note 518: </b></a> +<a href="#footnotetag518"> +(retour) </a> Bulletin de Vienne transmis le 3 juillet par La +Blanche.</blockquote> + +<p>Après le dîner, il y avait d'ordinaire grande réception. Les portes de +la Résidence s'ouvraient aux personnes présentées à la cour, à celles +qui composaient le service des souverains; elles arrivaient à la file, +emplissaient les appartements d'honneur, et là, dans les hautes salles +d'une ornementation massive, sous les plafonds aux peintures +allégoriques, sous les ors brunis par le temps, sous les constellations +de lustres, c'était un rassemblement de toutes les grandeurs actuelles, +une étincelante diversité de costumes et d'uniformes, un luxe inouï de +bijoux et de parures. Dans la galerie principale, des tables de jeu +étaient dressées pour les souverains: ils s'y asseyaient tour à tour et +jouaient avec gravité, procédant à cet amusement d'apparat comme à une +fonction de leur rang. Autour d'eux, le cercle se formait: les +assistants se tenaient en attitude respectueuse, droits sur leurs pieds, +harassés bientôt par la longueur de ces solennelles parades<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a> +<a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote519" name="footnote519"><b>Note 519: </b></a> +<a href="#footnotetag519"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Senft</i>, 169. Cf. <span class="sc">Bausset</span>, II, 60.</blockquote> + +<p>On causait peu: on s'observait beaucoup. Les dames qui avaient +accompagné l'impératrice d'Autriche contemplaient avec curiosité nos +Françaises, examinaient leur maintien, notaient les détails de leur +toilette, jalousaient l'élégance et la somptuosité de leur mise, car +Napoléon voulait que les femmes de sa cour portassent sur elles en robes +de brocart lamé d'or et d'argent, en corsages cuirassés de pierreries, +en multiples rangs de perles, en diadèmes aux feux scintillants, les +richesses dont il comblait leurs maris: auprès d'elles, les nobles +Viennoises se jugeaient pauvrement vêtues et se comparaient à des +«Cendrillons<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a> +<a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a>». Parfois, un mot murmuré à mi-voix, une réflexion +aigre marquait leur dépit. Ce n'était pourtant pas que les Françaises +fissent sentir leur avantage par aucune arrogance. Le personnel de cour +amené par Napoléon se montrait d'une politesse grave, correct dans sa +tenue, mesuré dans son langage; on le sentait stylé et dressé de main de +maître. Ce n'était plus la grâce pimpante de l'ancien régime, cette +légèreté aimable où se mêlait souvent un peu de fatuité et de +suffisance. Napoléon n'admettait pas qu'aucune vivacité d'allures +dérangeât l'uniformité majestueuse de ses entours et rompît +l'alignement.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote520" name="footnote520"><b>Note 520: </b></a> +<a href="#footnotetag520"> +(retour) </a> Bulletin transmis le 6 juillet, de Vienne.</blockquote> + +<p>Les seigneurs allemands imitaient cette réserve: les princes eux-mêmes +cherchaient à se confondre dans la foule, à n'être plus que courtisans. +Quelques personnages pourtant attiraient l'attention. Le grand-duc de +Wurtzbourg, honoré par l'Empereur d'une amitié particulière, se faisait +remarquer par ses assiduités auprès de la duchesse de Montebello; le +bruit avait couru qu'il ne croirait pas déroger en épousant cette +charmante Française. Le baron de Senft affichait bruyamment son zèle +napoléonien, et sa femme forçait encore la note, avec un délirant +enthousiasme. Cette dame s'était rendue célèbre par ses manques de tact. +Ayant habité Paris, où son mari avait été longtemps ministre de Saxe, +elle s'y était prise d'un goût exclusif pour nos moeurs, notre esprit, +nos modes, et depuis son retour exaspérait les Allemands en établissant +à tout propos des comparaisons à leur désavantage. En acceptant le +portefeuille des affaires étrangères, le baron avait mis pour condition +que le Roi «pardonnerait à son épouse les propos souvent très peu +mesurés qu'elle était en possession de se permettre<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a> +<a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a>». Mme de Senft +abusait largement de «cette espèce d'absolution anticipée<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a> +<a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>». +Aujourd'hui, d'ailleurs, mari et femme semblaient d'accord pour +multiplier les formes de l'adulation et les varier à l'infini: ils en +inventaient de puériles. On racontait qu'ils avaient dressé leur petite +fille, une enfant de huit ans, à embrasser «avec rage» le portrait de +l'Empereur, en s'écriant: «Je l'aime tant<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a> +<a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>!» C'était ce que +Napoléon, écoeuré par tant de platitude, appelait depuis longtemps «la +nigauderie allemande».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote521" name="footnote521"><b>Note 521: </b></a> +<a href="#footnotetag521"> +(retour) </a> Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote522" name="footnote522"><b>Note 522: </b></a> +<a href="#footnotetag522"> +(retour) </a> Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote523" name="footnote523"><b>Note 523: </b></a> +<a href="#footnotetag523"> +(retour) </a> <i>Journal de Castellane</i>, I, 94.</blockquote> + +<p>Ses ministres, ses grands officiers étaient eux-mêmes accablés +d'hommages, proportionnés au degré de faveur où on les supposait auprès +du maître. Le duc de Bassano avait autour de lui une véritable cour: +c'était à qui vanterait sa supériorité d'esprit, son inaltérable bonne +grâce, et de fait ce ministre, naturellement aimable, s'attachait à +plaire quand il n'eût eu qu'à paraître pour obtenir tous les suffrages. +Caulaincourt, duc de Vicence, fixait les regards par sa haute taille, sa +belle prestance, son extérieur sympathique et ouvert: on lui témoignait +toutefois plus de considération que d'empressement. Son opposition à la +guerre était connue, et cet homme intrépide, qui ne craignait pas de +contredire le maître du monde, était considéré comme un phénomène rare, +curieux, un peu inquiétant, à regarder de loin. Cependant, comme il +causait un soir dans l'embrasure d'une fenêtre avec le duc d'Istrie, +l'empereur d'Autriche s'approcha de lui et, sur un ton d'amicale +remontrance, se prit à lui expliquer que l'empereur Alexandre voulait +certainement la guerre, puisqu'il avait décliné la médiation +autrichienne<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a> +<a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote524" name="footnote524"><b>Note 524: </b></a> +<a href="#footnotetag524"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>Mais soudain le murmure discret des conversations se taisait: Napoléon +s'était levé et commençait sa tournée. À son approche, une attente +anxieuse, un mélange indéfinissable de curiosité et de terreur faisait +battre précipitamment les coeurs et s'emparait surtout des femmes. Leurs +nerfs vibraient affolés: leur émotion se traduisait par des signes +physiques. Les hommes placés derrière elles voyaient leurs épaules nues +s'empourprer toutes à la fois et cette ligne de blancheurs subitement +rougir.</p> + +<p>Avec ce dandinement voulu qui lui servait à modérer l'impétuosité de sa +démarche, Napoléon passait devant les groupes, s'arrêtant çà et là, +distribuant le blâme ou l'éloge, traitant chacun suivant ses mérites. Un +soir, après une conversation qu'il eut avec Catherine de Westphalie, on +vit la pauvre reine s'éloigner les yeux rougis de larmes: l'Empereur lui +avait dit à l'adresse de Jérôme des paroles dures, reprochant à ce roi +commandant de corps des négligences dans le service<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a> +<a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a>. Aux +personnages autrichiens dont les passions antifrançaises semblaient +irréductibles, il ne ménagea point les traits acérés, les reparties +cinglantes. Mais qu'il excellait à séduire et à enchanter ceux dont les +tendances amies ou les hésitations lui avaient été signalées et dont il +voulait achever la conquête! Comme le feu de son regard s'éteignait +soudain! Comme sa voix caressait et prenait un charme enjôleur! Avec +quel art il savait trouver le mot juste, pénétrant, flatteur, qui lui +attachait une âme par les liens de la vanité comblée! Quand on lui +présenta la comtesse Lazanska, qui avait dirigé l'éducation de +Marie-Louise, il la remercia de lui avoir formé une épouse aussi +accomplie. Avec les militaires autrichiens, il eut des façons de +camaraderie, des gestes d'une brusquerie amicale qui les ravirent: «Il +m'a frappé sur l'épaule», disait le général Klenau, éperdu de joie et de +reconnaissance<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a> +<a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote525" name="footnote525"><b>Note 525: </b></a> +<a href="#footnotetag525"> +(retour) </a> Voy. la conversation dans le <i>Journal de la reine +Catherine</i>, publié par <span class="sc">Du Casse</span>, <i>Revue historique</i>, XXXVI, 330-332.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote526" name="footnote526"><b>Note 526: </b></a> +<a href="#footnotetag526"> +(retour) </a> Bulletin transmis le 3 juillet, de Vienne.</blockquote> + +<p>Après avoir fait le tour du cercle, Napoléon s'emparait de son beau-père +et l'emmenait au fond de la galerie. Là, tandis que l'assemblée se +tenait à distance, tandis que la réception se prolongeait en sa +splendeur morne, aux sons d'une musique grêle que dirigeait le maestro +Paër, lui, parleur infatigable, arpentait en causant la largeur de la +pièce, recommençait vingt fois le même tour, entraînant dans sa marche, +dominant et écrasant de sa supériorité celui qu'il avait appelé jadis, +dans un jour de colère, «le chétif François<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a> +<a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote527" name="footnote527"><b>Note 527: </b></a> +<a href="#footnotetag527"> +(retour) </a> <i>Correspond.</i>, 15500.</blockquote> + +<p>D'abord, sa verve, sa fougue, ses brusques et triviales saillies, +avaient étourdi et glacé François. Peu à peu, à force de soins et +d'apparente rondeur, Napoléon arrivait à dissiper ce malaise. Abordant +dans la conversation tous les sujets, traitant de politique extérieure +et intérieure, il affectait de conseiller tout à la fois et de consulter +son beau-père, de l'initier à ses plus intimes desseins, de tomber +d'accord avec lui sur des points importants, mystérieux, et de mettre +entre eux un secret. Et le monarque autrichien savait quelque gré au +grand homme de confidences qui le relevaient à ses propres yeux et +l'amenaient à moins douter de lui-même: «Nous sommes convenus, disait-il +tout fier après ces causeries, de plusieurs choses dont Metternich +lui-même n'a aucune connaissance<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a> +<a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a>.» Sans renoncer à ses doutes, à +ses arrière-pensées, il répondait à son terrible gendre sur un ton moins +gêné, avec une sorte d'expansion qui créait entre eux l'apparence d'une +intimité vraie.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote528" name="footnote528"><b>Note 528: </b></a> +<a href="#footnotetag528"> +(retour) </a> Bulletin transmis le 18 juillet, de Vienne.</blockquote> + + +<p>L'impératrice d'Autriche se roidirait-elle davantage contre la +séduction? Depuis son arrivée, elle n'avait pas démenti sa réputation de +princesse intelligente et ambitieuse, de goûts plus relevés que son mari +et d'esprit plus affiné. Passionnée d'art et de littérature, elle en +parlait avec agrément, plaçait volontiers son mot sur les gros ouvrages +de métaphysique qui se publiaient en Allemagne, sans négliger la +politique. Petite, assez jolie, constamment malade, mais soutenue par +ses nerfs, elle s'intéressait à tout, se mêlait à tout, avec une +activité dont on ne l'eût pas crue capable. À la voir, il semblait que +la moindre occupation dût l'épuiser: dès qu'un objet excitait sa passion +ou seulement sa curiosité, elle devenait infatigable<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a> +<a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>. L'an passé, +elle avait déjà visité Dresde, en se rendant aux eaux de Carlsbad, et +s'y était attiré de nombreuses sympathies. Dans la brillante assemblée +d'aujourd'hui, elle faisait renaître les mêmes sentiments de respectueux +intérêt. On admirait ses connaissances variées, son enjouement; on lui +savait gré de se montrer aimable malgré ses maux: on la plaignait de +toujours souffrir, et lorsqu'au cours d'une conversation où elle +discutait avec feu ou s'abandonnait à une fébrile gaieté, une toux sèche +brisait subitement sa voix, chacun s'attendrissait sur son sort et +craignait de la perdre<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a> +<a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>. L'empereur François l'aimait beaucoup et +l'écoutait parfois, tout en la craignant un peu, car il trouvait «que sa +femme avait trop d'esprit pour lui<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a> +<a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>». En somme, c'était une +puissance que cette mignonne impératrice, une puissance qu'il importait +à Napoléon de se concilier ou au moins de désarmer. D'ailleurs, les +résistances et les préventions qu'il sentait de ce côté le piquaient au +jeu: il s'était juré de les vaincre: c'était pour lui affaire de +politique et surtout d'amour-propre.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote529" name="footnote529"><b>Note 529: </b></a> +<a href="#footnotetag529"> +(retour) </a> Notre représentant à Dresde citait d'elle le trait +suivant, à propos d'une visite qu'elle avait faite au musée dans son +fauteuil roulant: «Au bout de quelque temps, elle s'est levée avec une +sorte de vivacité et a parcouru à pied près des deux côtés de la +galerie, examinant avec soin les principaux chefs-d'oeuvre qu'elle +renferme, sans paraître fatiguée ni d'être debout, ni d'entendre les +longues explications que lui donnait le verbeux vieillard qui préside à +la galerie.» Bourgoing à Maret, 12 juillet 1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote530" name="footnote530"><b>Note 530: </b></a> +<a href="#footnotetag530"> +(retour) </a> Voy. la correspondance d'Otto et de Bourgoing, 1810 et +1811.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote531" name="footnote531"><b>Note 531: </b></a> +<a href="#footnotetag531"> +(retour) </a> Otto à Maret, 20 octobre 1811.</blockquote> + +<p>Il eut pour Marie-Louise d'Este des attentions en dehors de son +caractère, des soins obstinés, une recherche de prévenances. Lorsqu'elle +consentait à accepter sa main pour aller à table, il s'effaçait devant +elle et donnait quelquefois en ces circonstances le pas à l'empereur +François. Assis à ses côtés, on le voyait rapprocher son fauteuil pour +l'entretenir de plus près. Il semblait prendre plaisir à sa présence et +à sa conversation, cherchait les occasions de la rencontrer, se plaçait +sur son passage, et parfois le château de Dresde offrait ce curieux +spectacle: la chaise à porteurs dans laquelle l'Impératrice se faisait +voiturer à travers l'interminable palais, arrêtée au détour d'une +galerie; elle-même accoudée au rebord de la portière, et devant elle +l'Empereur, s'appuyant sur une canne à la manière de l'autre siècle, +arrondissant ses gestes et s'ingéniant à trouver des mots aimables, +imitant les façons des hommes de Versailles qu'il avait appelés à sa +cour, et faisant, selon sa propre expression, «le petit Narbonne<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a> +<a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote532" name="footnote532"><b>Note 532: </b></a> +<a href="#footnotetag532"> +(retour) </a> Abbé <span class="sc">de Pradt</span>, <i>Histoire de l'ambassade dans le +grand-duché de Varsovie</i>, p. 57.</blockquote> + +<p>Il en fut pour ses frais d'amabilité auprès de l'Impératrice et manqua +cette conquête. Trop d'amers souvenirs écartaient de lui +Marie-Louise-Béatrice pour qu'elle renonçât de coeur aux hostilités et +se rendît. Fille de la maison d'Este, pouvait-elle oublier sa parenté +détrônée et son pays natal, cette douce Italie où il lui prenait envie +parfois de retourner et de chercher la santé, passée aux mains de +l'usurpateur? En Autriche, elle avait connu pendant la campagne de 1809 +toutes les misères et toutes les humiliations de la défaite, la fuite +précipitée, l'exil dans une ville de province, et ces disgrâces avaient +ajouté aux blessures de son âme vindicative et ardente. Puis, s'étant +entourée à Vienne de nos ennemis notoires, elle tenait à honneur de ne +point renier ses affections. À Dresde, se pliant aux nécessités et aux +convenances de la situation, elle ne dépassa jamais cette limite. Aux +avances de l'Empereur, elle répondit quelquefois par des mots d'une +dignité un peu haute, par des mouvements d'impatience à peine +perceptibles qui passèrent pour des traits d'héroïsme. Après l'entrevue, +il fut impossible de lui surprendre une parole impliquant adhésion au +système français: quand on lui parlait politique, elle répondait +littérature<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a> +<a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote533" name="footnote533"><b>Note 533: </b></a> +<a href="#footnotetag533"> +(retour) </a> Otto à Maret, 5 juin 1812.</blockquote> + +<p>Cette sourde révolte n'apparaissait qu'aux yeux exercés à démêler, sous +le masque impassible que la vie de cour impose aux visages, les moindres +nuances du sentiment. Aux autres, l'intimité entre les deux familles +souveraines paraissait parfaitement établie. Les ministres respectifs ne +manquaient d'ailleurs aucune occasion de la proclamer. Le duc de Bassano +et le comte de Metternich faisaient savoir simultanément à Vienne que +leurs maîtres avaient appris à se connaître, par conséquent à s'estimer +et à s'apprécier; que leur confiance réciproque ne laissait rien à +désirer<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a> +<a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a>. Les journaux enregistraient cet accord et en relevaient +avec attendrissement les symptômes. Lorsque les deux cours réunies se +montrèrent enfin au public et parurent au théâtre, une feuille fort +répandue célébra le spectacle «auguste et touchant» qu'offrait «la +réunion de tant de têtes couronnées ne formant qu'une seule +famille<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a> +<a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote534" name="footnote534"><b>Note 534: </b></a> +<a href="#footnotetag534"> +(retour) </a> Maret à Otto, 27 mai; Metternich au même, 23 mai. +Archives des affaires étrangères.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote535" name="footnote535"><b>Note 535: </b></a> +<a href="#footnotetag535"> +(retour) </a> <i>Journal de l'Empire</i>, n° du 7 juin.</blockquote> + +<p>En cette occasion, le parterre de rois se retrouva au complet, tel qu'il +avait figuré à Erfurt, avec cette différence que le couple autrichien se +partageait la place d'Alexandre. Derrière l'orchestre, une rangée de +fauteuils avait été disposée pour les souverains. Les deux impératrices +étaient placées au centre, l'empereur Napoléon à la droite de +Marie-Louise d'Este, François Ier à la gauche de sa fille: sur les +côtés, les rois et les princes, échelonnés d'après l'ordre des +préséances: derrière eux, sur des banquettes, les dames du palais. Les +autres dames de la cour et de la ville, accompagnées des dignitaires, +chambellans et officiers, occupaient les premières loges, et leurs +claires toilettes, se détachant sur un fond brillant d'uniformes, +ajoutaient à l'élégance et à la splendeur du tableau. Le 20, il y eut +représentation de gala, où six mille personnes avaient été conviées. On +donna quelques scènes de l'opéra à la mode, le <i>Sargines</i> de Paër, dont +la vogue survivrait à la fortune du conquérant. La représentation, qui +devait s'achever par une cantate en l'honneur de Napoléon, débuta par +une sorte d'apothéose: la pièce principale figurait le soleil, un soleil +d'opéra, qui se mit à fulgurer et à tournoyer au fond du théâtre, +accompagné de cette inscription: <i>Moins grand et moins beau que +lui.</i>--«Il faut que ces gens-là me croient bien bête», dit Napoléon en +haussant les épaules, cependant que l'empereur d'Autriche, d'un +hochement de tête bénin, approuvait l'allégorie et s'associait à +l'intention<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a> +<a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote536" name="footnote536"><b>Note 536: </b></a> +<a href="#footnotetag536"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>. Cf. le <i>Journal de Castellane</i>, I, +94-95.</blockquote> + +<h4>III</h4> + +<p>Un dernier visiteur venait de s'annoncer: le roi de Prusse, informé que +l'Empereur le verrait volontiers, approchait de Dresde. Il arrivait en +médiocre appareil, suivi de gens tristes, graves, compassés, d'autant +plus formalistes qu'ils sentaient l'infériorité de leur position, +«extrêmement ennuyeux, écrivait la reine de Westphalie, et fous +d'étiquette<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a> +<a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>». À la frontière, on avertit officieusement +Frédéric-Guillaume de renoncer, pour son entrée, à un traitement +d'égalité avec Leurs Majestés Françaises et Autrichiennes: une +hiérarchie s'établissait entre les souverains, et Frédéric-Guillaume +n'était que roi<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a> +<a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>. L'accueil qu'il reçut de la population lui adoucit +cette amertume; elle lui fit une ovation discrète<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a> +<a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a>. Dans cette +lamentable Prusse, tombée si bas, mais où couvait une flamme ardente de +patriotisme et de haine, beaucoup d'Allemands commençaient à distinguer +l'espoir et l'avenir de leur patrie.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote537" name="footnote537"><b>Note 537: </b></a> +<a href="#footnotetag537"> +(retour) </a> <i>Journal de la Reine, Revue historique</i>, XXXVI, 334.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote538" name="footnote538"><b>Note 538: </b></a> +<a href="#footnotetag538"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Senft</i>, 170.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote539" name="footnote539"><b>Note 539: </b></a> +<a href="#footnotetag539"> +(retour) </a> Serra, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 juin 1812. +Serra avait remplacé Bourgoing, mort en 1811.</blockquote> + +<p>Depuis longtemps, Napoléon n'avait pas d'expressions assez méprisantes +pour caractériser la cour de Prusse. Il la citait comme un type de +duplicité et d'ineptie. Quant au Roi, il le comparait à un sous-officier +ponctuel et borné: le grand guerrier reprochait à Frédéric-Guillaume sa +manie militaire, son goût pour les minuties du métier, cette passion du +détail aux dépens de l'ensemble qui est un signe d'inintelligence: il +l'appelait, lorsqu'il parlait de lui, «un sergent instructeur, une +bête<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a> +<a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a>». Toutefois, ayant intérêt à consoler un peu la Prusse et à +obtenir d'elle plus qu'un concours uniquement dicté par la peur, il se +violenta pour bien recevoir le Roi, lui fit visite le premier, lui +accorda une demi-heure, et l'entrevue se passa convenablement.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote540" name="footnote540"><b>Note 540: </b></a> +<a href="#footnotetag540"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>Le prince royal étant arrivé le lendemain, Napoléon sut gré à son père +de le lui présenter et y vit une marque de déférence. Le jeune prince +passait pour ennemi du <i>Tugendbund</i> et hostile à toute agitation +révolutionnaire: c'était une note favorable à son actif. Napoléon +l'accueillit avec affabilité, parut satisfait de lui, et le duc de +Bassano, dans une dépêche officielle, décerna au <i>Kronprinz</i> un brevet +de bonne tenue: «Ce prince, dit-il, qui pour la première fois est entré +dans le monde, s'y conduit avec prudence et avec grâce<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a> +<a href="#footnote541"><sup class="sml">541</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote541" name="footnote541"><b>Note 541: </b></a> +<a href="#footnotetag541"> +(retour) </a> Otto à Maret, 27 mai.</blockquote> + +<p>La présence des Prussiens ne changea rien à la vie que l'on menait à +Dresde: c'étaient toujours mêmes occupations, mêmes plaisirs à heure +fixe. Le 24, comme distraction extraordinaire, il y avait eu concert au +théâtre du palais, avec nouvelle cantate. À Erfurt, où Napoléon était +chez lui et avait tout réglé suivant ses goûts, il avait donné le pas à +la tragédie et l'avait imposée quinze soirs de suite à ses hôtes. À +Dresde, conformément aux préférences et aux habitudes de la cour +saxonne, la musique tenait le premier rang: la <i>chapelle</i> du Roi +figurait aux réceptions et aux spectacles profanes comme à la Messe +solennelle du dimanche<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a> +<a href="#footnote542"><sup class="sml">542</sup></a>: une musique grave, presque religieuse, +accompagnait en sourdine tous les mouvements des cours et le déroulement +des cérémonies.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote542" name="footnote542"><b>Note 542: </b></a> +<a href="#footnotetag542"> +(retour) </a> <i>Journal de Castellane</i>, fragments inédits.</blockquote> + +<p>Sous ces apparences décentes et dignes, sous les politesses d'apparat +qui s'échangeaient entre les souverains, sous les témoignages de +courtoisie que se rendaient leurs ministres, un fait brutal et +saisissant perçait de plus en plus: c'était un progrès continu dans la +servilité, un concours de bassesses, un empressement plus marqué à +s'incliner devant celui en qui les rois sentaient leur maître. On +cherche maintenant à lire dans ses yeux un désir, une volonté, pour s'y +conformer aussitôt: chaque voeu qu'il exprime fait loi. Il n'a qu'à +parler pour que la Prusse ouvre à nos troupes ses dernières places, +Pillau et Spandau, pour que l'Autriche promette l'abandon plus complet +de ses ressources. Les ministres auxquels ces exigences sont poliment +signifiées négocient pour la forme, résolus d'avance à obéir: il semble +que d'un tacite accord les souverains reconnaissent désormais au-dessus +d'eux une autorité suprême, une dignité légalement reconstituée, et +Napoléon est vraiment en ces jours empereur d'Europe. C'est lui +l'héritier de Rome et de Charlemagne, l'empereur romain «de nation +française», pour faire suite aux Césars de race germanique; mais la +prééminence souvent honorifique de l'ancien empire s'est transformée +dans ses mains en une écrasante réalité. Et plus l'entrevue se prolonge, +plus cette réalité ressort, se dégage, apparaît et resplendit. Certes, +nous savons que cette magique résurrection n'est qu'un miracle passager +du génie, faisant violence aux lois de l'humanité et de l'histoire. +Déjà, l'excès de la grandeur impériale en a préparé la chute. Les +désastres sont proches; ils pèsent sur l'avenir. Néanmoins, qu'il nous +soit permis un instant de borner nos regards au présent. Avant d'aller +plus loin, arrêtons-nous sur cette cime et jouissons du spectacle. Car +c'est un âpre et merveilleux plaisir que de voir ces empereurs et ces +rois élevés à détester la France, ces représentants des dynasties qui +l'ont à travers les siècles jalousée et haïe, ces monarques fils et +petit-fils d'ennemis, ces descendants de Frédéric et ces successeurs des +Ferdinand et des Léopold, s'abattant devant l'homme qui portait si haut +la gloire et les destins de notre race, et lui les tenant sous son pied, +humiliés, prosternés, anéantis, le front dans la poussière.</p> + +<p>À terre, ils se disputaient encore les lambeaux d'un pouvoir qu'il leur +laissait par grâce: ils prolongeaient leurs rivalités, leurs +compétitions, se dénonçaient mutuellement, et chacun s'efforçait de +tirer à soi quelque avantage aux dépens des autres. L'Autriche et la +Saxe prirent Napoléon pour arbitre dans une querelle de frontières: il +prononça sur le litige et se fit juge des rois. Puis, c'étaient +d'humbles suppliques, des recours à sa munificence, des demandes +d'argent. En cette matière, Napoléon eut la main facile; il avança un +million de plus à la Saxe, accorda à la Prusse quelques licences +commerciales pour qu'elle se fît un peu d'argent, prit provisoirement à +son compte la solde du contingent autrichien: aux rois qu'il avait +ruinés, il ne refusa pas ces aumônes. À leurs ministres, à leur suite, +il distribua des diamants, des portraits enrichis de pierreries, des +boîtes d'or et d'émail que la plupart des destinataires se hâtèrent de +convertir en espèces sonnantes: trois semaines durant, sur la foule +agenouillée des courtisans, sur la plèbe des princes, il laissa tomber +ses largesses.</p> + +<p>Dans les derniers temps de son séjour, il s'offrit plus complaisamment à +la curiosité publique. Il traversa Dresde pour visiter l'un des musées +qui font l'ornement de cette capitale. Le 25, une battue de sangliers +ayant été organisée dans le domaine royal de Moritzbourg, les souverains +s'y rendirent en voiture découverte, et Napoléon attira seul +l'attention, bien qu'il fût «en habit de chasse très simple<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a> +<a href="#footnote543"><sup class="sml">543</sup></a>»--il +avait décidé que ses habits de chasse dureraient deux ans.--Un autre +jour, il sortit du palais à cheval, avec une suite brillante, passa sur +la rive droite de l'Elbe et fit le tour de Dresde par le dehors, par les +hauteurs qui ceignent et dominent la ville.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote543" name="footnote543"><b>Note 543: </b></a> +<a href="#footnotetag543"> +(retour) </a> <i>Journal de l'Empire</i>, 7 juin.</blockquote> + +<p>Il allait au pas, précédant son état-major aux resplendissantes +broderies, seul et bien en vue, sur son cheval blanc à housse écarlate +chargée d'or, et sa silhouette caractéristique se détachait du groupe. +Des cavaliers saxons, des cuirassiers blancs à cuirasse noire formaient +son escorte: une foule immense l'accompagnait, composée d'Allemands qui +sentaient l'avilissement de leur patrie, et tous cependant, quelque +haine qu'ils eussent cent fois jurée à l'oppresseur, se laissaient +prendre et courber par ce qu'il y avait de grand, de magnifique et de +dominateur en cet homme. Lentement, il parcourut les crêtes, contemplant +le spectacle qui s'offrait à ses regards, ces vallonnements gracieux et +ces souriantes campagnes, ces coteaux striés de vignobles, ces maisons +de plaisance parées de printanière verdure, ces domaines aux treilles +opulentes et aux terrasses fleuries, plus loin les sommets boisés des +Alpes saxonnes et leurs lignes dentelant l'horizon, tout ce cadre +harmonieux et pittoresque où repose Dresde, enlacée de son fleuve, +épandue sur les deux rives, environnée de jardins, de forêts et de +montagnes. Il s'arrêtait aux points de vue célèbres, se laissant +approcher et contempler, prolongeant à loisir sa triomphale promenade. À +la fin, rencontrant un sanctuaire fort vénéré, l'église Notre-Dame, il y +entra et y demeura quelques instants, ce qui émut fortement le pieux +peuple de Saxe<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a> +<a href="#footnote544"><sup class="sml">544</sup></a>. Était-ce là l'unique but de l'Empereur? Une +inspiration plus haute avait-elle guidé ses pas? En ces heures qui +étaient pour lui la veillée des armes, sentait-il un instinctif besoin +de se recueillir et d'aller où l'on prie? Qui sondera jamais les +profondeurs de cette âme?</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote544" name="footnote544"><b>Note 544: </b></a> +<a href="#footnotetag544"> +(retour) </a> Extrait d'un rapport communiqué à Serra par le général +chef de la police militaire à Dresde. Archives des affaires étrangères, +Saxe, 82. Cf. le <i>Journal de l'Empire</i>, n° du 8 juin.</blockquote> + +<p>À la même époque, dans l'église catholique d'un village de Lithuanie, un +prêtre célébrait la Messe de grand matin. En descendant de l'autel, il +vit au fond de l'église un officier portant l'uniforme russe, qui +demeurait agenouillé, appuyait son visage sur ses mains et semblait +s'absorber dans une méditation profonde. Le prêtre s'approcha; +l'officier, relevant alors la tête, montra les traits d'Alexandre<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a> +<a href="#footnote545"><sup class="sml">545</sup></a>. +Établi depuis quelques semaines à Wilna, le Tsar parcourait fréquemment +les campagnes environnantes et entrait parfois dans les églises, seul et +sans escorte. Que venait-il faire dans ces lieux de prière étrangers à +son culte? Flatter les Polonais de Lithuanie qu'il s'efforçait toujours +de regagner à sa cause? Témoigner pour leur foi et leurs traditions une +déférence qui leur plairait? Sans doute, mais pourquoi ne pas croire +aussi qu'il venait affermir et réconforter son âme, à la veille des +suprêmes épreuves? Élevé à l'école des philosophes, attaché jusqu'alors +à un idéal purement terrestre, il éprouvait depuis quelque temps des +aspirations nouvelles, le besoin de porter plus haut ses regards, et +pensait peut-être que les différences de culte sont des murailles +élevées de main d'homme et qui ne montent pas jusqu'au ciel. Quoi qu'il +en fût, avant de risquer leur destinée dans le jeu terrible des combats, +l'un et l'autre empereur cherchaient à mettre Dieu dans leur parti ou du +moins à se fortifier aux yeux des peuples d'un concours surhumain.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote545" name="footnote545"><b>Note 545: </b></a> +<a href="#footnotetag545"> +(retour) </a> Comtesse <span class="sc">de Choiseul-Gouffier</span>, <i>Réminiscences</i>, 27-28.</blockquote> + +<h4>IV</h4> + +<p>Le 26 mai, on vit arriver diligemment de Wilna à Dresde l'aide de camp +Narbonne, accourant pour rendre compte de sa mission. Il reprit son +service le soir même et parut au cercle de cour: son grand air, +l'agrément de sa personne y firent sensation: son nom circula de bouche +en bouche, et les détails de son voyage, dont il ne lui avait pas été +recommandé de faire mystère, furent promptement connus.</p> + +<p>Il n'était resté à Wilna que deux jours. Arrivé le 18 mai, il avait +trouvé une ville regorgeant de troupes, entourée de camps; chez les +Russes, un ton réservé, mais parfaitement poli, «de la dignité sans +jactance<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a> +<a href="#footnote546"><sup class="sml">546</sup></a>». L'empereur Alexandre l'avait reçu le jour même et +patiemment écouté. Aux vagues assurances que l'aide de camp avait à lui +donner, il avait répondu par des affirmations également générales, par +ses éternelles protestations. Il avait dit textuellement: «Je ne tirerai +pas l'épée le premier, je ne veux pas avoir aux yeux de l'Europe la +responsabilité du sang que fera verser cette guerre.» Il avait ajouté +que les plus justes sujets de plainte n'avaient pu le décider encore à +rompre ses engagements et à écouter les Anglais: «J'aurais dix agents +anglais pour un chez moi, si je l'avais voulu, et je n'ai encore rien +voulu entendre<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a> +<a href="#footnote547"><sup class="sml">547</sup></a>. Quand je changerai de système, je le ferai +ouvertement. Demandez à Caulaincourt. Trois cent mille Français sont sur +ma frontière; l'Empereur vient d'appeler l'Autriche, la Prusse, toute +l'Europe aux armes contre la Russie, et je suis encore dans l'alliance, +j'y reste obstinément, tant ma raison se refuse à croire qu'il veuille +en sacrifier les avantages réels aux chances de cette guerre. Mais je ne +ferai rien de contraire à l'honneur de la nation que je gouverne. La +nation russe n'est pas de celles qui reculent devant le danger. Toutes +les baïonnettes de l'Europe sur mes frontières ne me feront pas changer +de langage. Si j'ai été patient et modéré, ce n'est point par faiblesse, +c'est parce que le devoir d'un souverain est de n'écouter aucun +ressentiment, de ne voir que le repos et l'intérêt de ses peuples.» À la +fin, déployant une carte de la Russie et indiquant du doigt l'extrémité +la plus reculée de son empire, celle qui se confond avec la pointe +orientale de l'Asie et confine au détroit de Behring, il avait ajouté: +«Si l'empereur Napoléon est décidé à la guerre et que la fortune ne +favorise point la cause juste, il lui faudra aller jusque-là pour +chercher la paix<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a> +<a href="#footnote548"><sup class="sml">548</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote546" name="footnote546"><b>Note 546: </b></a> +<a href="#footnotetag546"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote547" name="footnote547"><b>Note 547: </b></a> +<a href="#footnotetag547"> +(retour) </a> Trente-six jours avant, le 12 avril, il avait fait faire +à l'Angleterre, par l'intermédiaire de Suchtelen, de formelles +propositions de paix et d'alliance. Voy. ie t. XI de <span class="sc">Martens</span>, récemment +paru, n° 412.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote548" name="footnote548"><b>Note 548: </b></a> +<a href="#footnotetag548"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>. Tous les ouvrages et Mémoires +contemporains rapportent les paroles d'Alexandre en termes approchants.</blockquote> + +<p>Tout cela avait été exprimé gravement, posément, avec une douceur fière +qui avait vivement impressionné Narbonne. Quant à indiquer un moyen +quelconque d'éviter cette guerre dont il se proclamait innocent, quant à +reprendre la négociation sur de nouveaux frais, Alexandre s'y était +formellement refusé. D'après lui, la Russie avait parlé; ses griefs +étaient patents, publics, connus de toute l'Europe: «C'était se moquer +du monde que de prétendre qu'il y en avait de secrets: aujourd'hui, les +conversations ne menaient plus à rien: si l'on voulait réellement +négocier, il fallait le faire par écrit et dans les formes officielles.» +C'était une allusion à l'ultimatum, une façon discrète et détournée de +maintenir cet acte impérieux.</p> + +<p>Le même jour, Narbonne se vit confier une lettre de Roumiantsof en +réponse à celle du secrétaire d'État français: le chancelier se référait +aux instructions données à Kourakine, sans s'expliquer sur leur teneur. +Le soir, Narbonne dîna à la table du Tsar, qui lui fit remettre ensuite +son portrait, formalité en usage pour clôturer une mission. Le +lendemain, sans qu'il eût le moins du monde témoigné l'intention de +partir, «un maître d'hôtel lui apporta, de la part de l'Empereur, les +provisions de voyage les plus recherchées: les comtes Kotschoubey et +Nesselrode lui firent des visites d'adieu: enfin un courrier impérial +vint obligeamment lui annoncer que ses chevaux de poste étaient +commandés pour six heures du soir<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a> +<a href="#footnote549"><sup class="sml">549</sup></a>». Il était impossible de lui +signifier plus poliment et plus expressément son congé. En somme, on lui +avait laissé tout juste le temps de remplir son message et de réciter sa +leçon: après quoi, avec une exquise douceur de formes, on l'avait remis +d'autorité en voiture et prestement éconduit.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote549" name="footnote549"><b>Note 549: </b></a> +<a href="#footnotetag549"> +(retour) </a> <span class="sc">Ernouf</span>, 362, d'après les <i>Mémoires de la comtesse de +Choiseul-Gouffier</i>.</blockquote> + +<p>Ainsi, Napoléon n'avait point réussi par l'intermédiaire de Narbonne à +entamer une négociation uniquement destinée à retarder les hostilités; +il n'était guère à prévoir que Lauriston réussirait mieux dans sa +tentative. Mais le résultat espéré par l'Empereur se produisait +spontanément, malgré l'insuccès de ses stratagèmes, puisque les armées +russes se tenaient immobiles sur la frontière et attendaient l'invasion. +Pendant ce délai suprême, le printemps du Nord, tardif et brusque, +faisait explosion: sur le sol encore détrempé par le dégel, la verdure +croissait rapidement. Encore deux ou trois semaines, et «les seigles +commençant à monter en épis fourniront à la nourriture des +chevaux<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a> +<a href="#footnote550"><sup class="sml">550</sup></a>», et la nature nous donnera le signal d'agir. Napoléon se +sent tout près du but, et son impatience de le saisir augmente. Il a +hâte maintenant de quitter Dresde, d'échapper à l'atmosphère +artificielle des cours, de respirer au milieu de ses troupes un air plus +pur, de donner l'essor à ses projets. Fixant son départ au 28, il se +rapproche déjà en esprit de la Grande Armée par un ensemble de +prescriptions minutieuses: il fait diriger sur Elbing, un peu au delà de +la Vistule, l'équipage de pont qui lui servira à passer le Niémen: «Tout +mon plan de campagne, écrit-il le 26 mai à Davout, est fondé sur +l'existence de cet équipage de pont aussi bien attelé et mobile qu'une +pièce de canon<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a> +<a href="#footnote551"><sup class="sml">551</sup></a>.» Il prend ses mesures pour que les forces déployées +sur la Vistule puissent, au moment de son apparition, passer +instantanément de l'ordre en bataille à l'ordre en colonne, se +concentrer pour l'attaque et lui mettre dans la main quatre cent mille +hommes, formés en un seul groupe où tous les corps se serreront coude à +coude. En même temps, toujours mécontent et plus préoccupé de ce qui se +passe à droite et à gauche de sa ligne d'opérations, en Turquie et en +Suède, il mande à Latour-Maubourg d'empêcher à tout prix la paix +d'Orient et permet, malgré ses répugnances, que Maret active les +pourparlers auxquels Bernadotte à l'air de se prêter: à ses deux ailes +qui restent en arrière, il fait encore une fois signe de rallier. En +dernier lieu, il songe à organiser la tumultueuse levée qui doit former +son avant-garde, à se servir de l'État varsovien pour insurger la +Pologne russe. C'est l'opération qu'il a réservée pour la fin, sachant +qu'elle ferait éclater ses desseins et ne lui permettrait plus de +dissimuler. Après avoir jusqu'à présent retenu de toutes ses forces +l'ardente Pologne, il va lui lâcher la bride.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote550" name="footnote550"><b>Note 550: </b></a> +<a href="#footnotetag550"> +(retour) </a> Maret à Latour-Maubourg, 25 mai 1812.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote551" name="footnote551"><b>Note 551: </b></a> +<a href="#footnotetag551"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18725.</blockquote> + +<p>Sur sa demande, le roi de Saxe avait signé un décret qui consacrait +l'autonomie du duché en déléguant les pouvoirs souverains au conseil des +ministres. Cette autorité dont le roi allemand se démettait, il +importait qu'un représentant français, un ambassadeur extraordinaire, un +légat de l'Empire s'en saisît, afin d'imprimer un grand mouvement à +toutes les parties de la population. La tâche était ardue, car Napoléon +ne voulait pas encore prononcer les paroles fatidiques qui lui eussent +rallié toutes les énergies: La Pologne est rétablie dans l'intégrité de +ses droits et de ses limites. Se défiant un peu des Polonais et de +leurs tendances anarchiques, désirant ménager les Autrichiens qui +n'avaient pas formellement renoncé à la Galicie, tenant même à ne point +rendre trop difficile sa paix future avec la Russie, il ne savait pas +jusqu'où il pousserait l'oeuvre d'émancipation et n'entendait à cet +égard rien préjuger. Il s'agissait donc d'exciter chez les Polonais de +belliqueux transports au nom d'un idéal mal défini, d'introduire en même +temps parmi eux un peu d'ordre, d'union et de discipline, de faire +marcher pour la première fois d'ensemble et d'accord cette incohérente +nation.</p> + +<p>Où trouver l'homme propre à cette oeuvre? Un général ne conviendrait +pas: il aurait la vigueur et l'entrain: l'adresse, le tour de main lui +feraient défaut. Un simple diplomate de carrière ne posséderait pas +l'envergure et l'ampleur nécessaires. Il fallait un personnage qui +s'imposât par son rang, son caractère, son prestige, qui sût dominer les +factions de son autorité et aussi mettre le doigt avec dextérité sur les +ressorts les plus délicats, jouer des femmes, flatter la vanité des +hommes de guerre, modérer leurs jalousies, donner partout l'impulsion +sans afficher son pouvoir: un homme possédant la pratique des grandes +affaires et rompu en même temps à toutes les roueries du métier +politique, un manipulateur habile de passions et de consciences, pour +tout dire en un mot, un intrigant de haute allure. Napoléon avait pensé +à Talleyrand. Confier au prince de Bénévent l'ambassade de Varsovie, ce +serait à la fois employer utilement une grande intelligence et éloigner +de Paris une remuante ambition. Depuis 1808 et 1809, où Talleyrand avait +spéculé d'accord avec Fouché sur la mort possible du maître au delà des +Pyrénées, sur la balle espagnole, et préparé dans la coulisse un +gouvernement de rechange, Napoléon n'aimait pas à laisser derrière lui, +durant ses absences, ce personnage trop prévoyant. Mieux vaudrait cette +fois le sauver autant que possible de lui-même: une haute charge à +l'étranger, en satisfaisant le besoin d'activité et les appétits +matériels de ce grand besogneux, le mettrait peut-être à l'abri de +dangereuses tentations. «Il regrette de n'être plus ministre, disait de +lui Napoléon, et intrigue pour avoir de l'argent. Ses entours, comme +lui, en ont toujours besoin et sont capables de tout pour en +avoir<a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a> +<a href="#footnote552"><sup class="sml">552</sup></a>.» Il préférait en somme replacer Talleyrand dans le +gouvernement et l'y emprisonner, plutôt que de le laisser en dehors, +inoccupé, désoeuvré, côtoyant et convoitant le pouvoir. Avant de quitter +Paris, il avait annoncé au prince ses intentions sur lui, mais lui avait +fait un devoir de la plus stricte discrétion.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote552" name="footnote552"><b>Note 552: </b></a> +<a href="#footnotetag552"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>Talleyrand ne parla point: seulement, escomptant aussitôt sa charge +future et les maniements de fonds qu'elle occasionnerait, sachant qu'il +n'y avait point de change direct entre Paris et Varsovie, il n'eut rien +de plus pressé que de se faire ouvrir de larges crédits sur certaine +banque de Vienne<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a> +<a href="#footnote553"><sup class="sml">553</sup></a>. Le bruit s'en répandit dans cette ville, où il +fit soupçonner le projet d'ambassade: il revint à Paris, arriva aux +oreilles de Napoléon et le mit en fureur. Dans la précaution prise par +le prince et exploitée par ses ennemis, Napoléon vit un manquement au +secret ordonné, une désobéissance indirecte, une infraction coupable, +peut-être pis encore; il jugea que Talleyrand s'était rendu +définitivement impossible. Renonçant à l'emmener dans le Nord et +craignant de le laisser à Paris, il songea d'abord à trancher la +difficulté en l'exilant: des influences s'entremirent et le firent +renoncer à ce dessein, mais ne l'empêchèrent point de frapper le prince +d'une nouvelle et plus complète disgrâce.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote553" name="footnote553"><b>Note 553: </b></a> +<a href="#footnotetag553"> +(retour) </a> <i>Id.</i> Cf. <span class="sc">Ernouf</span>, 378.</blockquote> + +<p>À défaut de Talleyrand, il prit sa caricature. L'abbé de Pradt, +archevêque de Malines, avait accompagné Leurs Majestés à Dresde, en +qualité de grand aumônier: on l'y voyait chaque dimanche officier +pontificalement dans l'église catholique, tandis que l'Empereur, ayant à +ses côtés la reine de Westphalie, assistait à la cérémonie en correcte +attitude, sans songer que la présence à l'autel de ce prélat indigne +outrageait la sainteté du lieu. Il connaissait pourtant l'abbé de +Pradt, en qui il n'avait jamais eu à récompenser qu'une obséquiosité +turbulente, servie par un esprit brillant et un style à facettes. Il +l'avait vu perpétuellement occupé à chercher le vent, tournant avec la +fortune et se faisant gloire ensuite d'avoir prémédité ses traîtrises: +plusieurs fois, il l'avait surpris la main dans de ténébreuses +machinations et lui avait prédit un jour que sa manie d'intriguer le +conduirait sur l'échafaud. Mais l'un de ses principes était que les +défauts d'un homme, aussi bien que ses qualités, peuvent être utilement +employés. À Varsovie, l'abbé trouverait occasion de déployer pour le bon +motif ses talents d'agitateur et d'intriguer en grand. De plus, hanté à +cette époque par le souvenir des Bourbons, l'Empereur se rappelait que +naguère, sous la monarchie, des ambassadeurs d'Église avaient réussi à +gouverner l'anarchie polonaise: en l'abbé de Pradt, il voulut avoir et +crut trouver son abbé de Polignac. Fort recommandé par Duroc son parent, +l'archevêque de Malines fut officiellement déclaré ambassadeur à +Varsovie. Il eut à se composer précipitamment une suite, à s'entourer +d'un personnel brillant, à se monter un train de maison fastueux et à +partir d'urgence. En fait, nul n'était moins propre à remplir une +mission de haute confiance que ce prêtre sans conscience, sachant +observer, décrire et critiquer, mais totalement dépourvu de sens +pratique et d'esprit de conduite; agent infidèle, brouillon, maladroit +et poltron, l'une des pires erreurs que Napoléon ait commises dans le +choix et le discernement des hommes.</p> + +<p>À titre d'instruction, on lui remit un long mémoire que l'Empereur avait +inspiré et qu'il compléta par de vives explications<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a> +<a href="#footnote554"><sup class="sml">554</sup></a>. Divers objets +étaient assignés à l'activité de l'ambassadeur: il aurait à employer en +partie les ressources du duché au ravitaillement de la Grande Armée, à +créer un service et une agence de renseignements militaires, mais +surtout à faire de Varsovie un point de ralliement pour les Polonais de +tout pays, un centre d'action et de propagande, un foyer +d'incandescentes passions dont la flamme porterait au loin et +déterminerait l'embrasement.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote554" name="footnote554"><b>Note 554: </b></a> +<a href="#footnotetag554"> +(retour) </a> Cette pièce figure sous le n° 18734 de la +<i>Correspondance</i>. +</blockquote> + +<p>D'abord, il conviendrait qu'une proclamation à effet, suggérée par +l'ambassadeur aux ministres, convoquât la représentation nationale, la +Diète, et donnât l'éveil. Dès sa réunion, la Diète mettra bruyamment à +l'ordre du jour la grande question, se fera adresser un rapport tendant +au rétablissement de l'ancien royaume. Sans s'approprier par un vote les +conclusions de ce rapport, elle s'y conformera en fait et, tenant la +réunion des frères séparés pour virtuellement accomplie, se constituera +en confédération générale de la Pologne, c'est-à-dire en association +pour le mouvement et la lutte, en grand conseil de la nation armée. À +son image, des sous-comités d'action, des foyers d'agitation locale, se +formeront de toutes parts: chaque palatinat aura le sien. On enverra une +députation à l'Empereur: «L'Empereur répondra aux députés en louant les +sentiments qui animent les Polonais. Elle (Sa Majesté) leur dira que ce +n'est qu'à leur zèle, à leurs efforts, à leur patriotisme, qu'ils +peuvent devoir la renaissance de la patrie. Cette mesure, que l'Empereur +se propose de garder, indique assez à son ambassadeur l'attitude qu'il +doit avoir et la conduite qu'il doit tenir.»</p> + +<p>Mais l'ambassadeur, sans s'expliquer officiellement sur l'avenir, aura à +inspirer toutes les paroles, tous les actes destinés à susciter une +immense espérance, à enfiévrer l'opinion. C'est ici que l'instruction, +suivant un mot de l'abbé, se transforme en «cours de clubisme<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a> +<a href="#footnote555"><sup class="sml">555</sup></a>»; +avec détails, elle explique comment on s'y prend pour remuer un peuple +jusqu'en ses profondeurs, pour créer, entretenir et renouveler sans +cesse l'agitation, pour chauffer à blanc les esprits. «Il faut des actes +multipliés. Il faut tout à la fois des proclamations, des rapports à la +Diète, des motions des députés, et, s'il est possible, autant de +discours, de déclarations et manifestes particuliers qu'il y aura +d'adhésions individuelles à la Confédération. Il faut enfin qu'on ait à +publier chaque jour des pièces de tous les caractères, de tous les +styles, tendant au même but, mais s'adressant aux divers sentiments et +aux divers esprits. C'est ainsi qu'on parviendra à mettre la nation tout +entière dans une sorte d'ivresse.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote555" name="footnote555"><b>Note 555: </b></a> +<a href="#footnotetag555"> +(retour) </a> <i>Ambassade dans le grand-duché de Varsovie</i>, p. 69.</blockquote> + +<p>Ce patriotique délire aura pour effet de faire courir aux armes tous les +habitants du duché, mais le but principal serait manqué si cette +effervescence s'arrêtait aux frontières. Il importe essentiellement +qu'elle les dépasse, que les pays voisins prennent feu à son contact, +que la levée en masse se prolonge dans les provinces russes. Aussi +l'ambassadeur est-il invité à faire répandre à profusion et colporter en +Lithuanie, en Podolie, en Volhynie, dans toutes les parties de +l'ancienne Pologne, la Galicie autrichienne exceptée, les écrits, les +proclamations, les libelles, toutes les pièces incendiaires. Entraînée +par ces appels, la noblesse polonaise de Russie se formera en bandes +guerroyantes, en une vaillante et agile cavalerie, en une sorte de +chouannerie à cheval, destinée à opérer sur les flancs et les derrières +de l'ennemi, à le harceler sans cesse, à le «placer dans une situation +semblable à celle où s'est trouvée l'armée française en Espagne et +l'armée républicaine dans le temps de la Vendée». Cette guerre de +partisans partout provoquée, la tâche de l'ambassadeur ne sera qu'à +moitié remplie; il lui faut à la fois faire oeuvre de révolutionnaire et +d'organisateur: après avoir déterminé l'universel soulèvement, régler ce +tumulte, discipliner, coordonner, administrer l'insurrection, faire +concorder ses rapides chevauchées avec les mouvements de la Grande +Armée, assurer enfin l'unité d'impulsion et de manoeuvres sans laquelle +il n'est point d'effort fructueux et de coopération efficace.</p> + +<p>Dans cette multiple besogne, tout devait s'entamer à la fois et se +poursuivre sans interruption, mais il importait que l'explosion n'eût +pas lieu prématurément et que la Pologne ne partît pas trop tôt. Tant +qu'il resterait un espoir d'inspirer aux Russes un doute sur l'imminence +des hostilités, Napoléon n'entendait point le négliger. En conséquence, +l'ambassadeur se bornerait d'abord à établir fortement son crédit et +son influence, à s'attirer les hommes importants, à faire de sa maison +«un centre où toutes les classes, tous les intérêts viendraient +aboutir»; il se mettrait ainsi en main tous les ressorts de la grande +entreprise, mais attendrait pour presser la détente un signal ultérieur. +Par surcroît de précaution, il fut convenu que le décret royal, qui +instituait le conseil des ministres en comité exécutif et annonçait par +là de grandes nouveautés, ne serait point publié avant le 15 juin. À +cette date, l'Empereur serait sur la Vistule: alors, tandis qu'il +prendrait le commandement de ses troupes et les pousserait en avant, les +événements préparés à Varsovie s'accompliraient et suivraient leur +cours: la mise en branle de la Pologne coïnciderait exactement avec les +premiers pas de la Grande Armée, sans les devancer d'un jour.</p> + +<p>Dans l'après-midi du 28 mai, Napoléon fit solennellement ses adieux aux +cours réunies à Dresde. Pendant la nuit suivante, un grand bruit +retentit dans le palais; les membres de la maison militaire, aides de +camp, officiers d'ordonnance, écuyers, aides de camp des aides de camp, +débouchaient de toutes parts dans le vestibule d'honneur et descendaient +les escaliers en hâte. Napoléon sortit de ses appartements, s'arrêta un +instant dans la salle des gardes pour recevoir une dernière fois les +souhaits et les hommages de Frédéric-Auguste, puis, après avoir embrassé +tendrement Marie-Louise, brusqua sa mise en route. Avant cinq heures du +matin, sa berline de poste roulait sur le pavé et une escorte toute +militaire s'élançait à sa suite, avec un fracas de chevaux et +d'armes<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a> +<a href="#footnote556"><sup class="sml">556</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote556" name="footnote556"><b>Note 556: </b></a> +<a href="#footnotetag556"> +(retour) </a> <i>Journal</i> du grand maître de la cour.</blockquote> + +<p>Le roi de Prusse partit le 30 pour retourner à Potsdam, infiniment +satisfait--fit-il dire à toute l'Europe par circulaire +diplomatique--«des journées précieuses<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a> +<a href="#footnote557"><sup class="sml">557</sup></a>» qu'il avait passées à +Dresde. Marie-Louise resta jusqu'au 4 juillet, puis se rendit à Prague, +où l'Empereur lui avait permis de séjourner quelques semaines auprès de +ses parents. Là, pour la consoler et la distraire, on donnerait en son +honneur des bals, des fêtes, des réceptions brillantes: on la mènerait +en excursion à Carlsbad, on lui ferait visiter les mines de Frankenthal, +les galeries illuminées pour la circonstance, les grottes endiamantées +de scintillements métalliques<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a> +<a href="#footnote558"><sup class="sml">558</sup></a>. L'Empereur son père allait la +combler de bénédictions, l'Impératrice lui prodiguerait des caresses un +peu forcées, et finalement, après beaucoup d'effusions, on se +séparerait, entre belle-mère et belle-fille, plus fraîchement que l'on +ne s'était retrouvé. La reine de Westphalie avait quitté Dresde une +heure après l'Impératrice, pour retourner à Cassel; le grand-duc de +Wurtzbourg prit la route de Toeplitz, et la compagnie des souverains se +dispersa en peu de jours. À Dresde, le silence et l'apaisement se +firent, mais les yeux gardaient encore l'éblouissement de ce qu'ils +avaient vu. Il semblait qu'un météore eût subitement traversé l'espace, +laissant derrière lui une ardente traînée de pourpre et de lumière. +Cependant, cet éclat pâlissait peu à peu, s'éteignait: la réflexion +succédait à l'extase, et quelques-uns en venaient à se demander si le +prodige entrevu était autre chose qu'un fulgurant mirage: «un beau +rêve», soupirait le bon roi de Saxe, qui tremblait parfois pour la +fortune surhumaine à laquelle il avait attaché la sienne, «un beau rêve, +mais trop court<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a> +<a href="#footnote559"><sup class="sml">559</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote557" name="footnote557"><b>Note 557: </b></a> +<a href="#footnotetag557"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Prusse, 250.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote558" name="footnote558"><b>Note 558: </b></a> +<a href="#footnotetag558"> +(retour) </a> Voy. sur ces fêtes <span class="sc">Bausset</span>, II, 60 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote559" name="footnote559"><b>Note 559: </b></a> +<a href="#footnotetag559"> +(retour) </a> Serra à Maret, 5 juin 1812.</blockquote> + +<h4>V</h4> + +<p>Le duc de Bassano resta à Dresde jusqu'au 30 mai. À la veille de +rejoindre l'Empereur sur la route du Nord, il reçut une visite qui ne +laissa pas de lui être agréable. C'était celle du consul Signeul, choisi +pour intermédiaire des négociations traînantes qui se poursuivaient avec +Bernadotte. Depuis près de deux mois, Signeul faisait la navette entre +la Suède et le siège du gouvernement français; reparaissant aujourd'hui +après une dernière course, il se disait en état de nous satisfaire +pleinement. Comme si la fortune, avant d'abandonner Napoléon, eût tenu à +le combler de ses plus décevantes faveurs, la seule résistance qui se +fût levée contre lui, en dehors de la Russie, semblait plier et +s'anéantir: Bernadotte venait à résipiscence et demandait à rentrer dans +le rang. Signeul, s'autorisant d'une note autographe du prince, +indiquait des bases positives de réconciliation et d'entente. Fidèle à +sa pensée persistante, Bernadotte ne parlait pas de la Finlande et +désirait seulement qu'on lui octroyât la Norvège, offrant de céder en +compensation aux Danois la Poméranie suédoise et de leur payer douze +millions. Si l'on accédait à ses voeux, il se déclarerait pour nous, +faisant bon marché de tout engagement antérieur; il signerait un traité +d'alliance, pousserait contre la Russie cinquante mille hommes, se +mettrait aux ordres de Napoléon et prendrait en tout ses directions: il +s'obligerait au besoin à ne jamais marier son fils sans la permission de +l'Empereur<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a> +<a href="#footnote560"><sup class="sml">560</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote560" name="footnote560"><b>Note 560: </b></a> +<a href="#footnotetag560"> +(retour) </a> Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, 30 mai 1812. +Archives des affaires étrangères, Suède, 297.</blockquote> + +<p>Chez tout autre que Bernadotte, cette évolution inattendue aurait eu de +quoi surprendre. Elle a d'ailleurs intrigué les historiens: son +véritable caractère et ses motifs ont donné lieu à des appréciations +diverses. Était-elle sincère? Bernadotte revenait-il à nous de bonne +foi? Doit-on supposer, au contraire, qu'en rouvrant une négociation avec +la France au lieu de tenir ses engagements avec la Russie, il voulait +simplement gagner du temps et se mettre en mesure d'attendre, pour +prendre effectivement parti, l'issue de la guerre ou au moins des +premières rencontres? Bien que cette explication soit beaucoup plus +vraisemblable que la première, la vérité, telle qu'elle se dégage des +documents suédois, est un peu différente. Si Bernadotte se ménageait de +notre côté une porte de rentrée, ce n'était pas uniquement par suite des +appréhensions que lui inspiraient nos forces. Ces raisons ne l'avaient +pas empêché, deux mois plus tôt, de braver l'Empereur et de conclure +avec ses ennemis. Ce qu'il redoutait aujourd'hui, c'était que la Russie +n'osât affronter la lutte et ne lui faussât compagnie, et cette terreur +venait de lui être communiquée par son envoyé à Pétersbourg, le comte de +Loewenhielm, d'après certaines présomptions que l'événement devait +démentir, mais qui avaient jeté dans l'esprit de cet envoyé un trouble +subit: une dépêche affolée de Loewenhielm, en date du 17 avril, donne la +clef du mystère.</p> + +<p>On a déjà signalé l'émoi qu'avait causé au Tsar l'avis de l'alliance +franco-autrichienne. L'épreuve lui avait été sensible, et Loewenhielm, +qui s'en aperçut aussitôt, crut devoir avertir son gouvernement; il +écrivit d'urgence à son roi: «L'Empereur est excessivement affecté de la +nouvelle de l'alliance de l'Autriche. On s'attendait bien à lui voir +jouer un rôle, mais on ne croyait point à une alliance offensive et +défensive. L'Empereur paraît plus résigné que jamais et plus décidé à +suivre le parti que lui dictent à la fois l'honneur et la sûreté; mais +il est intérieurement abattu de la ligue générale qu'il voit s'établir +autour de lui et dont il commence à craindre les effets.» Sous le coup +de ces inquiétudes, la constance actuelle d'Alexandre ne finirait-elle +point par céder à l'influence dissolvante de Roumiantsof et à ses +conseils pusillanimes? Cette défaillance, qui ne devait point se +produire, Loewenhielm avait l'air de l'admettre et semblait presque la +prédire: «Il est hors de doute, continuait-il, que le chancelier va +reprendre le dessus en se voyant soutenu dans ses idées favorites de +négociation avec la France, et il ne manquera pas de prévaloir sur la +marche infiniment plus noble et mâle de l'Empereur<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a> +<a href="#footnote561"><sup class="sml">561</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote561" name="footnote561"><b>Note 561: </b></a> +<a href="#footnotetag561"> +(retour) </a> Archives du royaume de Suède.</blockquote> + +<p>D'ailleurs, dans certains cercles de Pétersbourg, la perturbation était +grande: on se demandait si l'Empereur, en persistant dans une politique +guerrière, ne conduisait pas la Russie aux abîmes, et si la noblesse ne +devait pas sauver l'État par un recours aux moyens extrêmes: «Dans ce +moment encore,--reprenait Loewenhielm,--Votre Majesté ne saurait qu'avec +peine s'imaginer jusqu'à quel point va la liberté du langage dans un +pays aussi despotique que celui-ci. Plus l'orage devient menaçant, plus +on doute de l'habileté de celui qui tient le gouvernail... L'Empereur, +instruit de tout, ne peut manquer de savoir combien il a cessé d'avoir +la confiance de sa nation. Il doit même exister un parti en faveur de la +grande-duchesse Catherine, épouse du prince d'Oldenbourg, à la tête +duquel se trouve, dit-on, le comte Rostopschine. Voilà, Sire, ce qu'on +croit être le motif du chagrin de l'Empereur, d'autant plus que Sa +Majesté aime cette princesse de préférence. Avec la facilité qu'a eue +cette nation à se prêter aux révolutions, son penchant à être gouvernée +par des femmes, il ne serait pas étonnant qu'on profitât de la crise +actuelle de l'empire pour se porter à un changement.»</p> + +<p>Les bruits dont Loewenhielm se faisait l'écho arrivèrent même à +Stockholm par d'autres voies<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a> +<a href="#footnote562"><sup class="sml">562</sup></a>: pendant quelques jours, dans la +capitale suédoise, on craignit à tout instant d'apprendre que l'empereur +Alexandre avait fait sa soumission ou qu'une crise intérieure avait +plongé la Russie dans le chaos et la jetait sans défense aux pieds de +son adversaire.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote562" name="footnote562"><b>Note 562: </b></a> +<a href="#footnotetag562"> +(retour) </a> Tarrach à Goltz, Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril +1812.</blockquote> + +<p>Ces perspectives firent frémir Bernadotte et son conseil. Si la Russie +s'effondrait subitement et se rendait avant le combat, la Suède restait +en l'air, exposée au pire destin: nul doute que Napoléon ne se retournât +furieusement contre elle et ne lui fît payer cher sa défection, +obligeant peut-être les Russes à l'écraser de leurs forces. Ajoutons que +l'Angleterre n'avait pas encore accédé au traité russo-suédois et +élevait des difficultés<a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a> +<a href="#footnote563"><sup class="sml">563</sup></a>. Dans cette passe critique, où il en venait +à douter de tous ses alliés, Bernadotte sentit le besoin de se ménager +un recours en grâce auprès de Napoléon, un préservatif contre sa colère, +et c'est ainsi que Signeul eut ordre de courir à Dresde avec des +propositions en apparence formelles.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote563" name="footnote563"><b>Note 563: </b></a> +<a href="#footnotetag563"> +(retour) </a> Voy. <span class="sc">Ernouf</span>, 338.</blockquote> + +<p>Dans la réalité, cet empressement était fictif; Bernadotte ne voulait en +aucune façon se rattacher à nous par des engagements immédiats et +irrévocables: son seul but était de réserver l'avenir et de parer à +toutes les éventualités, jusqu'à ce que l'horizon se fût éclairci à +Pétersbourg. Ce qui le prouve, c'est que Signeul--il dut en faire l'aveu +au duc de Bassano--ne possédait pas de pouvoirs en règle. Cet agent +aventureux et peu considéré, interlope comme la négociation dont il +était chargé, s'offrait bien à signer tout de suite un papier +quelconque, se disant sûr d'obtenir la ratification du prince; mais +celui-ci avait évité de le munir d'une procuration formelle. Bernadotte +se ménageait ainsi la faculté, suivant les cas, de désavouer l'acte +conclu par Signeul ou de le faire valoir auprès de Napoléon comme preuve +de son repentir. Il ne se détachait pas effectivement de la Russie, mais +se donnait l'air devant nous de la renier et de la trahir, en prévision +du cas où cette puissance s'abandonnerait elle-même.</p> + +<p>Ce qui achève de montrer sa duplicité, c'est que le cours de ses +intrigues hostiles n'était nullement suspendu; protestant de ses bonnes +intentions, il continuait à nous faire tout le mal possible. En +Allemagne, ses agents secondaient toujours les tentatives de la Russie +pour paralyser l'effet de nos alliances. Ayant promis au Tsar un plus +grand service et s'étant fait fort de disposer les Turcs à la paix, il +s'y employait avec un surcroît d'activité. L'un de ses aides de camp, le +général baron de Tavast, traversait la Baltique pour se rendre d'abord à +Wilna; après s'y être concerté avec l'empereur Alexandre, il devait se +diriger en toute hâte vers l'Orient, courir à Bucharest, lieu des +négociations, et leur donner l'impulsion décisive qui aboutirait à un +accord<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a> +<a href="#footnote564"><sup class="sml">564</sup></a> +.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote564" name="footnote564"><b>Note 564: </b></a> +<a href="#footnotetag564"> +(retour) </a> Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril. Suchtelen à +l'empereur Alexandre, 30 mars et 10 avril.</blockquote> + +<p>Tavast arriva trop tard pour se faire honneur de ce résultat; en Orient, +le dénouement était proche. Pour annuler autant que possible les +conséquences du traité franco-autrichien, Alexandre avait senti la +nécessité de s'accommoder coûte que coûte avec la Turquie et de +désarmer cet ennemi, au moment où Napoléon lui en suscitait un autre. +Par courrier précipitamment expédié, Kutusof avait été invité à ne rien +négliger pour conclure; il était autorisé à réduire encore ses +prétentions, à ne plus réclamer que la ligne du Pruth, c'est-à-dire la +Bessarabie, sans aucune parcelle de la Moldavie. Alexandre, il est vrai, +ne faisait pas gratuitement cette dernière concession; conformément au +voeu exprimé par Bernadotte, par Armfeldt, par tous nos ennemis, il +désirait que la paix fût doublée et fortifiée d'une alliance, que la +Turquie s'unît à lui politiquement et militairement. Cet auxiliaire que +Napoléon s'appropriait toujours en espérance, on espérait le retourner +contre lui et le rabattre sur le flanc droit de l'Empire<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a> +<a href="#footnote565"><sup class="sml">565</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote565" name="footnote565"><b>Note 565: </b></a> +<a href="#footnotetag565"> +(retour) </a> <span class="sc">Solovief</span>, <i>Alexandre Ier</i>, 222, d'après la correspondance +entre l'Empereur et Kutusof.</blockquote> + +<p>Le grand vizir suivait de près les négociations, établi sur le Danube à +proximité de Bucharest et investi de pleins pouvoirs. Il n'avait plus +avec lui qu'un débris d'armée; suivant quelques témoignages, la misère, +les maladies, les désertions avaient réduit ses troupes à quinze mille +hommes: la Turquie était réellement à bout de forces. À ces justes +raisons de traiter s'en ajoutaient d'inavouables: la Russie et +l'Angleterre semaient l'or à pleines mains; le drogman de la Porte, +Moruzzi, s'était mis à leur solde et exploitait habilement contre nous +les défiances de la Turquie. Pour nous discréditer tout à fait auprès +d'elle, la chancellerie russe usa, dit-on, d'un dernier moyen: on assure +qu'elle tira de ses archives et fit produire au congrès, comme argument +final, la lettre du 2 février 1808 par laquelle Napoléon avait appelé le +Tsar au partage de l'Orient<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a> +<a href="#footnote566"><sup class="sml">566</sup></a>. La mission de Narbonne à Wilna +achevait d'ailleurs de déconcerter les ministres de la Porte. Vainement +notre diplomatie les avertissait-elle que cette démarche était de pure +forme; Napoléon fut pris en cette occasion à son propre piège. Les Turcs +s'imaginèrent qu'il n'était pas décidé à rompre avec la Russie, +puisqu'il négociait encore avec elle: craignant une brusque +réconciliation entre les deux empereurs, un second Tilsit dont ils +payeraient les frais, ils ne songèrent plus qu'à se mettre à couvert de +cette terrifiante éventualité en terminant leur querelle avec la +Russie<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a> +<a href="#footnote567"><sup class="sml">567</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote566" name="footnote566"><b>Note 566: </b></a> +<a href="#footnotetag566"> +(retour) </a> <span class="sc">Ernouf</span>, 323, d'après une note de Maret.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote567" name="footnote567"><b>Note 567: </b></a> +<a href="#footnotetag567"> +(retour) </a> Correspondance de Latour-Maubourg, mai 1812, <i>passim</i>.</blockquote> + +<p>Kutusof profita de ces dispositions: pour aller plus vite, il n'insista +point sur l'alliance, disjoignit les deux questions et se borna à +conclure la paix; elle fut signée à Bucharest le 28 mai, sous réserve de +la ratification des souverains. Le traité rendait à la Turquie les deux +principautés, après en avoir détaché la Bessarabie, qu'il incorporait à +l'empire russe, auquel il accordait de plus quelques avantages +territoriaux en Asie; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes +sous la suzeraineté du Sultan, renouvelait implicitement le protectorat +mal défini du Tsar sur les principautés roumaines et même sur l'ensemble +de la chrétienté orthodoxe du Levant. En général, les articles portaient +la trace de la précipitation avec laquelle ils avaient été dressés: +ambigus et mal rédigés, ils ouvraient une source de contestations pour +l'avenir; les plénipotentiaires russes s'étaient moins préoccupés +d'établir avec précision les droits de leur maître que d'assurer +l'entière disponibilité de ses forces.</p> + +<p>Cette paix bâclée était pour Napoléon un échec grave, contre-balançant +ses triomphes diplomatiques. Toutefois, la paix sans l'alliance ne +satisfaisait qu'à demi Alexandre et Bernadotte: «Kutusof, écrivait le +premier, a négligé un objet bien important<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a> +<a href="#footnote568"><sup class="sml">568</sup></a>.» Mais serait-il +impossible de reprendre en sous-oeuvre et par une autre main la tâche +inachevée? Avant même la signature du traité, Alexandre avait désigné +l'amiral Tchitchagof pour remplacer Kutusof à la tête de l'armée du +Danube. Tchitchagof était un homme d'imagination et d'entreprise; +admirant Napoléon, ayant étudié ses procédés, allant jusqu'à singer sa +tenue et ses gestes, il croyait à la nécessité de le combattre avec ses +propres armes, à coups de bouleversements. Avant de rejoindre le +quartier général de Jassy, il fit agréer au Tsar et au chancelier un +projet colossal et singulier, qui tendait à organiser contre nous, par +le moyen de l'Orient turc et surtout chrétien, une grande diversion.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote568" name="footnote568"><b>Note 568: </b></a> +<a href="#footnotetag568"> +(retour) </a> <span class="sc">Solovief</span>, 223.</blockquote> + +<p>Les pourparlers avec la Porte continuaient, à l'effet d'obtenir la +ratification du traité: ils s'étaient transportés de Bucharest à +Constantinople. Pourquoi n'en pas profiter et remettre sur le tapis la +question de l'alliance, en faisant luire aux yeux du Sultan l'espoir +d'acquérir la Dalmatie et les îles Ioniennes? À défaut d'une coopération +active, ne pourrait-on tout au moins obtenir des Turcs un concours +passif, une connivence inerte, un droit de passage sur leur territoire, +et se faire prêter leurs sujets chrétiens pour les lancer sur nos +provinces d'Illyrie? Les chrétiens du Danube et des Balkans, Moldaves, +Valaques, Serbes, Bosniaques, Monténégrins, surexcités par la lutte de +huit ans à laquelle ils venaient d'assister, restaient debout, en proie +à une fermentation belliqueuse. Tchitchagof demanderait au Sultan la +permission de recruter parmi eux des bandes d'auxiliaires, d'appeler à +lui ces tumultueuses levées, de les enrégimenter, de s'en faire une +armée de peuples à la tête de laquelle il franchirait le Danube comme +allié de la Porte, traverserait obliquement la Péninsule, tomberait du +haut des Alpes illyriennes sur la Dalmatie française et percerait +jusqu'à l'Adriatique. Après avoir occupé le littoral et surpris Trieste, +il contournerait par le nord le golfe de Venise, s'engagerait dans le +massif des Alpes, tendrait la main aux Tyroliens révoltés, aux Suisses +opprimés, pendant qu'une flotte anglo-russe attaquerait l'Italie par le +sud et soulèverait le royaume de Naples. En un mot, il s'agissait de +rejeter dans les États du conquérant la guerre qu'il transportait à huit +cents lieues de ses frontières, et tandis que cet autre Annibal +s'élançait à de lointaines entreprises, d'exécuter contre lui une +manoeuvre à la Scipion. L'amiral reçut ordre positif d'agir d'après ces +données, de faire sentir et goûter aux Turcs les beautés de son +plan<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a> +<a href="#footnote569"><sup class="sml">569</sup></a>. Ce qu'il éviterait de leur dire, c'était qu'il était +autorisé, pour mieux animer les races chrétiennes et surtout les +peuplades slaves, à leur parler d'émancipation, à exalter les +aspirations qui commençaient à sourdre confusément en elles, à leur +faire entrevoir la création d'un empire slave, sous la protection et +l'égide de la Russie. L'idée des grandes agglomérations nationales, née +des événements déchaînés sur le monde par la Révolution française et +issue d'une transformation de ses propres principes, devenait ainsi, en +Orient comme en Allemagne, une arme aux mains de nos adversaires; +lorsque le panslavisme apparaît pour la première fois dans les +conceptions de la politique russe, c'est comme moyen de contre-battre la +puissance de Napoléon et de détourner le choc de ses armées.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote569" name="footnote569"><b>Note 569: </b></a> +<a href="#footnotetag569"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Tchitchagof</i>, publiés dans la <i>Revue +contemporaine</i> du 15 mars 1855. <span class="sc">Solovief</span>, 223. Dans une lettre +autographe du 12 avril, destinée à l'agent anglais Thornton, qui se +trouvait en Suède, Alexandre développait tout le plan de diversion, en +réclamant le concours des escadres et de l'argent britanniques. <span class="sc">Martens</span>, +XI, n° 412.</blockquote> + +<p>Il est douteux qu'Alexandre et Roumiantsof se soient fait totalement +illusion sur le côté chimérique et romanesque de l'entreprise, sur ses +chances de succès, sur la possibilité notamment d'organiser chez les +Turcs, avec leur adhésion et sous leurs yeux, une insurrection de leurs +sujets chrétiens. Mais la menace seule d'un tel soulèvement ne +saurait-elle conduire à un résultat pratique et fort désirable, signalé +plusieurs fois par Bernadotte? Les <i>rayas</i> de la région danubienne +avaient en Autriche des frères par le sang; aux diverses races +chrétiennes de la Turquie septentrionale répondaient, de l'autre côté de +la frontière, des groupes congénères; l'impulsion donnée aux premières +se communiquerait aux seconds. Par les Moldo-Valaques, il serait facile +d'émouvoir les Roumains de Transylvanie; par les Slaves de Turquie, les +Slaves d'Autriche. En créant sur les flancs de l'Autriche de multiples +foyers d'agitation, en faisant courir sur le pourtour extérieur de ses +possessions orientales une traînée de poudre, on se mettrait en mesure +de porter l'incendie dans l'intérieur de ses États et de la faire +trembler pour son existence: on l'empêcherait de prêter à Napoléon un +secours effectif.</p> + +<p>Pendant la fin de mai et le courant de juin, les négociations pour une +alliance russo-turque se poursuivirent à Constantinople, vivement +secondées par les agents suédois et anglais. Tchitchagof affermissait sa +position sur le Danube, base de ses opérations futures: tenant en +haleine les Serbes et les Monténégrins, se ménageant des intelligences +avec les mécontents de Dalmatie en vue de la grande attaque contre les +possessions françaises, il armait en même temps les Valaques, se +disposait à les jeter sur la Transylvanie avec une partie de ses Russes, +préparait contre l'Autriche un mouvement tournant<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a> +<a href="#footnote570"><sup class="sml">570</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote570" name="footnote570"><b>Note 570: </b></a> +<a href="#footnotetag570"> +(retour) </a> Correspondance d'Otto, d'Andréossy et de Latour-Maubourg, +juin et juillet 1812, <i>passim</i>.</blockquote> + +<p>Mais déjà le besoin de cette diversion se faisait moins sentir. Dès la +fin d'avril, une communication de bon augure était arrivée à Wilna. +Metternich, avant même de conduire ses souverains au rendez-vous de +Napoléon, avant les serments et les effusions de Dresde, avait pris soin +d'attester clandestinement le mensonge de ces scènes. S'étant décidé à +notifier au cabinet russe l'alliance franco-autrichienne, il avait +accompagné cet avis des commentaires les plus propres à en atténuer la +portée. Il laissait entendre que sa cour ne prendrait pas trop au +sérieux les engagements contractés avec la France, que le corps +auxiliaire agirait le moins possible et ne dépasserait pas sensiblement +la frontière; si la Russie voulait comprendre la position de l'Autriche +et ne pas lui tenir rigueur, les deux puissances pourraient rester +secrètement amies, tout en ayant l'air de se combattre<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a> +<a href="#footnote571"><sup class="sml">571</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote571" name="footnote571"><b>Note 571: </b></a> +<a href="#footnotetag571"> +(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, <i>Traités de la Russie avec l'Autriche</i>, III, +87.</blockquote> + +<p>La chancellerie russe prit acte de ses paroles, mais demanda que +l'Autriche fournît un gage de ses intentions, une garantie, et +s'engageât expressément à limiter son action. Des pourparlers +s'entamèrent très mystérieusement dans ce but. Pendant leur durée, pour +peser sur les déterminations de l'Autriche, Alexandre laissa Tchitchagof +continuer dans le Sud sa campagne d'agitation et de propagande; il fit +savoir à Vienne qu'il possédait les moyens d'insurger les Magyars et +n'hésiterait pas à s'en servir, si on lui en faisait une nécessité. Ces +menaces, exploitées par les salons et les coteries russes de Vienne, +agirent sur la société et par elle sur le gouvernement; ce fut la raison +majeure qui décida l'Autriche à entrer plus avant dans la voie des +compromissions occultes.</p> + +<p>Par plusieurs communications successives, Metternich donna l'assurance +formelle que le corps auxiliaire ne serait renforcé en aucun cas et ne +serait pas même complété, qu'on trouverait moyen de ne fournir à +Napoléon que vingt-six mille hommes au lieu de trente mille, que +l'Autriche ne s'engagerait jamais à fond dans la querelle et tiendrait +au repos le gros de ses forces, se réservant de l'employer à de +meilleurs usages. Pour prix de cette demi-trahison, l'Autriche exigeait +que la guerre fût strictement localisée et qu'en dehors du point où les +troupes autrichiennes auraient malheureusement à entamer le territoire +russe, à la droite de la Grande Armée, il ne fût commis aucun acte +d'hostilité sur toute l'étendue des frontières respectives: c'était +demander aux Russes de s'interdire toute contre-attaque du côté de la +Hongrie et de la Transylvanie. Alexandre admit ce second terme de +l'entente et renonça à la diversion orientale, que d'ailleurs +l'impétuosité de l'attaque française eût rendue impraticable. Entre +Vienne et Pétersbourg, un accord purement verbal, mais formel, fut +conclu sur ces bases; il y eut échange de promesses, parole donnée de +part et d'autre. Par un pacte semblable à celui qu'elles avaient passé à +demi-mot en 1809, les deux cours s'obligèrent à se ménager mutuellement, +à mesurer leurs coups et à se tenir, au cours d'une guerre illusoire, en +secrète connivence<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a> +<a href="#footnote572"><sup class="sml">572</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote572" name="footnote572"><b>Note 572: </b></a> +<a href="#footnotetag572"> +(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, III, 87, 89. <span class="sc">Solovief</span>, 223-224.</blockquote> + +<p>Cette défaillance de l'Autriche n'était pas un fait isolé: chez la +plupart de nos alliés, la défection couvait, attendant son heure. Le roi +de Prusse, après avoir signé l'alliance, avait écrit au Tsar une lettre +d'excuses. Malgré la guerre, les rapports vont continuer, par +l'intermédiaire de représentants occultes, régulièrement accrédités: +«C'est ainsi, dit la Prusse, que l'on doit procéder entre États +longtemps amis et destinés à le redevenir<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a> +<a href="#footnote573"><sup class="sml">573</sup></a>.» Dans les royaumes de la +Confédération, créés et agrandis par Napoléon, la duplicité est égale. +En Bavière, l'envoyé russe Bariatinski constate que «depuis le Roi +jusqu'au bourgeois, excepté quelques jeunes officiers qui croient être +ou devenir des héros, toutes les classes répugnent également à une +guerre probable avec la Russie<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a> +<a href="#footnote574"><sup class="sml">574</sup></a>». Le Roi se dit «dans une position +atroce»; le prince royal se fait honneur d'avoir décliné le commandement +des troupes; cette guerre, ajoute-t-il, «est contre mes principes; voilà +pourquoi je ne veux pas la faire, quoique j'aime avec passion mon +métier<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a> +<a href="#footnote575"><sup class="sml">575</sup></a>». Quand le Tsar rappellera ses agents de toutes les cours en +apparence «francisées<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a> +<a href="#footnote576"><sup class="sml">576</sup></a>», le ministre bavarois Montgelas refusera à +Bariatinski des passeports pour la Russie; si Bariatinski en veut pour +aller aux eaux et faire une cure, on va les lui donner; mais qu'il reste +à proximité, à Carlsbad par exemple, car on ne se sépare que +transitoirement, avec l'espoir de se retrouver<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a> +<a href="#footnote577"><sup class="sml">577</sup></a>. De tous les points +de l'Allemagne, à de rares exceptions près, Alexandre reçoit les mêmes +assurances de secrète sympathie; on le blâme pourtant, on juge qu'il +s'expose témérairement et sans motifs, mais on ne peut s'empêcher de +faire des voeux pour son succès.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote573" name="footnote573"><b>Note 573: </b></a> +<a href="#footnotetag573"> +(retour) </a> <span class="sc">Solovief</span>, 215.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote574" name="footnote574"><b>Note 574: </b></a> +<a href="#footnotetag574"> +(retour) </a> <span class="sc">Martens</span>, VII, 112.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote575" name="footnote575"><b>Note 575: </b></a> +<a href="#footnotetag575"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote576" name="footnote576"><b>Note 576: </b></a> +<a href="#footnotetag576"> +(retour) </a> Joseph <span class="sc">de Maistre</span>, <i>Correspondance</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote577" name="footnote577"><b>Note 577: </b></a> +<a href="#footnotetag577"> +(retour) </a> En Wurtemberg, le ministre Zeppelin déclare à M. +d'Alopéus que «Sa Majesté ne se regarderait jamais comme étant en guerre +avec la Russie». <span class="sc">Martens</span>, VII, 124.</blockquote> + +<p>Ainsi, dans le vaste circuit que nous venons d'opérer, en partant de +Stockholm, en suivant les intrigues suédoises à Constantinople, en +revenant par Vienne et Munich jusqu'au coeur de l'Europe, nous avons vu +se former autour de la Grande Armée un réseau d'hostilités latentes, +prêtes à se manifester dès qu'éclateront les traîtrises du sort et les +rébellions de la fortune. C'est la contre-partie des adulations +prodiguées au triomphateur de Dresde; c'est l'envers de ce rayonnant +tableau. Les rois ne prêtent à Napoléon qu'un concours forcé: ils +renient tout bas des engagements arrachés par la violence; l'amour et le +dévouement s'affichent dans leur bouche, la trahison est dans leur +coeur; ils jurent d'être amis et ne sont qu'esclaves; vienne l'occasion +de briser leurs chaînes, ils la saisiront sans scrupules, certains de se +trouver avec leurs peuples en communauté de passions et de haines.</p> + +<p>Les lieutenants de l'Empereur, les maréchaux et chefs de corps, les +administrateurs et fonctionnaires qui suivaient l'armée, sentaient +vaguement le péril: en traversant l'Allemagne, ils s'étaient aperçus +qu'ils marchaient sur un sol miné, où la moindre secousse déterminerait +l'explosion. Les commandants de place, les gouverneurs, jusqu'aux rois +français que Napoléon avait préposés à la garde de l'Allemagne, ne +cessaient depuis un an de l'avertir. Jérôme lui avait écrit pendant +l'automne de 1811 une lettre admirable de clairvoyance<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a> +<a href="#footnote578"><sup class="sml">578</sup></a>. La +correspondance de Rapp, gouverneur de Dantzick, est pleine d'aveux +significatifs. Rapp s'inquiète des haines qu'il sent s'amasser autour de +lui, bien qu'il ne fasse aux habitants «que le mal nécessaire». Au bout +de quelque temps, il n'y tient plus et, dépassant ses attributions +militaires, envoie un rapport politique dont voici les conclusions: +«Partout les esprits paraissent montés, et l'exaspération est générale: +c'est au point que si nous faisions une campagne malheureuse (ce qui ne +sera jamais à présumer), depuis le Rhin jusqu'en Sibérie tout s'armerait +contre nous. Je ne suis pas alarmiste et je n'aime pas à passer pour +voir en noir, mais ce que j'avance est positif<a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a> +<a href="#footnote579"><sup class="sml">579</sup></a>.» Davout lui-même, +le stoïque Davout, ne peut se défendre de certaines appréhensions: il se +souvient qu'en 1809 tout a chancelé et voudrait que l'on méditât cette +leçon.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote578" name="footnote578"><b>Note 578: </b></a> +<a href="#footnotetag578"> +(retour) </a> <i>Correspondance du roi Jérôme</i>, V, 247-249. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote579" name="footnote579"><b>Note 579: </b></a> +<a href="#footnotetag579"> +(retour) </a> 18 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, 1656. +</blockquote> + +<p>Napoléon s'impatiente et s'irrite de ces avis: il adresse à Rapp une +mercuriale sévère et le renvoie à son rôle de soldat. Il voit lui-même +le danger, mais n'admet pas que les autres l'aperçoivent et le +signalent, car il se juge certain de le surmonter, grâce à son +invincible fortune, grâce surtout aux mesures qu'il a si soigneusement +accumulées pour assurer le succès de la campagne. Cependant, si dans ses +préparations tout a été merveilleusement combiné et conçu, l'exécution +laisse à désirer. Vu le nombre et l'extrême complication des moyens +qu'il met en oeuvre, il ne peut plus tenir la main en personne à +l'accomplissement de ses ordres: tant d'objets à embrasser dépassent son +étreinte, toute prodigieuse qu'elle soit. Les intermédiaires qu'il +emploie ne possèdent ni son autorité ni sa vigilance: l'inattention des +subalternes, l'insouciance des soldats, le désordre et parfois +l'infidélité d'une administration qui échappe à la surveillance par son +immensité même, occasionnent des mécomptes; sur certains points, c'est +déjà l'encombrement, la cohue: la discipline se relâche, les moyens de +transport et de ravitaillement se font attendre: l'armée dédaigne +d'entretenir en bon état ceux qu'elle possède, les hommes négligent leur +équipement et laissent dépérir leur monture, et beaucoup de corps +arriveront devant l'ennemi avec des chevaux hors d'usage, des +approvisionnements incomplets, des services mal organisés, des effectifs +insuffisamment exercés<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a> +<a href="#footnote580"><sup class="sml">580</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote580" name="footnote580"><b>Note 580: </b></a> +<a href="#footnotetag580"> +(retour) </a> Les <i>Mémoires inédits de M. de Saint-Chamans</i>, qui +doivent prochainement paraître, contiennent à ce sujet des détails +caractéristiques.</blockquote> + +<p>Dans le commandement, de fâcheux tiraillements se produisent. Davout et +Berthier sont en querelle ouverte; Davout est aigri, Murat mécontent, +Junot exténué de corps et d'esprit. Combien d'autres, parmi les chefs, +marchent désormais d'un pas alourdi et traînant, sans l'entrain et la +vigueur d'autrefois! Devenus trop riches et trop grands, ils ne +ressentent plus l'attrait des dévouements aveugles: ils réfléchissent et +jugent. L'écho des sourdes oppositions de l'intérieur leur arrive, +altérant leur confiance. Ils savent que des hommes tels que Cambacérès, +Mollien, Decrès, Lavalette, blâment l'entreprise: ils ont entendu dire +que non seulement Caulaincourt, mais d'autres officiers connaissant bien +la Russie, ont fait part à l'Empereur de leurs craintes, et que l'un +d'eux, le colonel de Ponthon, l'a supplié à genoux de s'arrêter: ces +récits courent les quartiers généraux, confirment des doutes que le +simple bon sens suffit à faire naître. Jusque dans l'état-major +impérial, des propos inquiétants circulent: on se répète bien bas un mot +de Sémonville, de cet ex-conventionnel devenu sénateur et si connu pour +son flair de l'avenir qu'un gouvernement paraît condamné dès que +Sémonville s'en détache. Se trouvant à Genève, chez le préfet Capelle, +il avait dit, en voyant passer les soldats qui s'en allaient à l'armée: +«Pas un n'en reviendra: ils vont à la boucherie<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a> +<a href="#footnote581"><sup class="sml">581</sup></a>.» Et calculant +qu'un seul désastre serait l'écroulement de tout et mettrait fin à la +grande aventure, il avait osé ajouter que l'expédition de Russie rendait +des chances aux Bourbons.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote581" name="footnote581"><b>Note 581: </b></a> +<a href="#footnotetag581"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>Ces pressentiments et ces arrière-pensées ne pénètrent pas encore dans +la masse de nos troupes. À mesure qu'on descend des sommets, la +confiance, l'ardeur, l'inlassable dévouement reparaissent. D'un bout à +l'autre de l'innombrable armée que les ordres de l'Empereur retiennent +encore sur la Vistule, court dans les rangs inférieurs un frémissement +continu, une impatience d'agir. Officiers de fortune qui ont leur chemin +à faire, jeunes nobles qui ont leur réputation à établir, tous +souhaitent également que la campagne s'ouvre. Ils ont l'ambition des +grades, des distinctions, des exploits fructueux: ils ont soif +d'honneurs et de profits.</p> + +<p>Puis, la prise de Napoléon sur ces âmes neuves est si forte qu'elle ne +laisse place à aucune réflexion, et c'est lui malgré tout, c'est son +prestige qui tient ensemble toutes les parties de cet assemblage +disparate, qui fait taire les dissidences et imprime par moments aux +coeurs un élan unanime. Même les contingents les plus hostiles, ces +Prussiens, ces Espagnols, ces Slaves de l'Adriatique violemment +incorporés, subissent maintenant son ascendant; ils le haïssent et +pourtant le suivent, car ils éprouvent comme une fierté de combattre +sous un tel chef et savent qu'un mot approbatif de lui les marquera pour +jamais d'un signe d'honneur. Quant aux soldats de France, troupiers +chevronnés ou conscrits d'hier, sortis du peuple, ils restent comme lui +inébranlablement fidèles à l'homme qui a ensorcelé leur imagination: en +échange de leur sang, ils attendent tout de lui, récompenses inouïes, +avenir de triomphes et de félicités. C'est une croyance répandue parmi +eux que la Russie n'est qu'un passage vers d'autres régions, qu'on ira +plus loin, que Napoléon va les mener jusqu'au fond de la fabuleuse Asie, +dans un monde féerique où ils n'auront qu'à se baisser pour faire +provision de trésors et ramasser des couronnes. Et leur foi en ces +lendemains reste absolue, indestructible; elle s'exprime par de naïfs +témoignages. Après les réticences perfides des rois alliés, après les +observations des ministres et des généraux, après les rapports sombres +de certains chefs, après les pronostics des mécontents de haute marque, +voici la lettre d'un soldat: c'est un fusilier au 6e régiment de la +Garde, premier bataillon, quatrième compagnie: il écrit à ses parents:</p> + +<p>«Nous entrerons d'abord en Russie où nous devons nous taper un peu pour +avoir le passage pour aller plus avant. L'Empereur doit y être arrivé en +Russie pour lui déclarer la guerre, à ce petit empereur: oh! nous +l'aurons bientôt arrangé à la blanche sauce! Quand il n'y aurait que +nous, c'est assez. Ah! mon père, il y a une fameuse préparation de +guerre: nos anciens soldats disent qu'ils n'en ont jamais vu une +pareille: c'est bien la vérité, car on y conduit des vives et grandes +forces, mais nous ne savons pas si c'est pour la Russie. L'un dit que +c'est pour aller aux Grandes Indes, l'autre dit que c'est pour aller en +<i>Égippe</i>, on ne sait pas lequel croire. Pour moi, cela m'est bien égal: +je voudrais que nous <i>irions</i> à la fin du monde.» Le même soldat +écrivait dans une autre lettre: «Nous allons aux Grandes Indes: il y a +treize cents lieues de Paris<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a> +<a href="#footnote582"><sup class="sml">582</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote582" name="footnote582"><b>Note 582: </b></a> +<a href="#footnotetag582"> +(retour) </a> Ces lettres nous ont été communiquées par M. Maurice +Levert, qui les a publiées en partie dans la <i>Revue de la France +moderne</i>.</blockquote> + +<p>L'Inde, cet aimant magique qui jadis entraînait à la conquête des mers +les grands chercheurs d'aventures, brille vaguement aujourd'hui aux yeux +de nos soldats et leur fait entrevoir, par delà l'obscure et mystérieuse +Russie, un pays de lumière et d'or, des perspectives ensoleillées et de +lointains Édens. Telles sont les visions qui les bercent dans leurs +campements de la Vistule, quand ils reposent sur la terre humide, sous +la bise d'un printemps triste comme nos hivers. Et le matin, quand le +réveil en musique éclate sur le front de bandière des régiments, avec +son fracas d'instruments et de sonneries, tous ces grands enfants +gaulois se relèvent joyeux, avec une gaieté d'alouette. Vivement, ils se +mettent à la besogne du jour, aux occupations qui préparent et précèdent +le grand départ annoncé: ils vont à l'avenir pleins d'espérance, +insouciants du péril, persuadés qu'un guide infaillible les mène à la +victoire et qu'un dieu les conduit.</p> + +<a name="c13" id="c13"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XIII</h3> + +<h4>LE PASSAGE DU NIÉMEN.</h4> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3> + +<h4>L'IRRUPTION<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a> +<a href="#footnote583"><sup class="sml">583</sup></a>.</h4> + +<p>Napoléon à Posen.--Enthousiasme de la population.--Réponse à +Bernadotte.--Séjour à Thorn.--Derniers préparatifs.--Préoccupation +dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif +d'attaque.--Napoléon met ses armées en campagne avant de déclarer la +guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le <i>Chant du départ</i>.--Rencontre +avec Murat; comédie sentimentale.--Marche dévastatrice à travers la +Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers +désordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernière +minute.--Nouvelles de Pétersbourg.--L'empereur de Russie a refusé de +recevoir l'ambassadeur de France.--Napoléon rejoint la colonne de +tête.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'élance aux avant-postes et +atteint le Niémen.--Il voit la Russie.--Déguisement.--Reconnaissance à +cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrivée des troupes.--La +journée du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers +coup de feu.--Lever du soleil.--Féerique spectacle.--Enthousiasme des +troupes; gaieté et activité de l'Empereur.--Incident de la +Wilya.--Établissement à Kowno.--Quarante-huit heures de +défilé.--L'invasion commence.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote583" name="footnote583"><b>Note 583: </b></a> +<a href="#footnotetag583"> +(retour) </a> Les éléments de notre récit ont été puisés à des sources +inédites, que nous indiquerons au fur et à mesure, ainsi que dans +l'innombrable quantité d'ouvrages et de <i>Mémoires</i> laissés par les +contemporains: les principaux, après l'ouvrage célèbre de Ségur, sont +ceux de Baudus, Berthezène, Boulard, Bourgoing, Castellane, Chambray, +Denniée, Dupuy, Fezensac, Grouchy, Gourgaud, Labaume, Marbot, Roguet et +Soltyk.</blockquote> + +<h4>I</h4> + +<p>De Dresde, Napoléon courut d'un trait à Posen. Dès qu'il eut apparu sur +le sol polonais, l'enthousiasme naquit à sa vue et se propagea, comme si +l'image de la patrie ressuscitée eût marché à ses côtés. À Posen, ce fut +un délire, une tempête de cris et de hourras, une population entière +acclamant son entrée et célébrant par anticipation ses triomphes. Le +soir, une immense couronne de laurier, tout en feu, s'alluma sur la +flèche de la principale église et apparut comme un phare rayonnant, qui +portait au loin l'espérance et la lumière. Les soldats, les bourgeois, +les autorités, la noblesse, les femmes vinrent tour à tour complimenter +le libérateur. Il accueillit ces hommages avec plus ou moins +d'affabilité, doux aux humbles, sévère aux grands, qu'il menait d'une +main rude: «Il n'a pas fait de progrès depuis 1806», dit une femme du +monde<a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a> +<a href="#footnote584"><sup class="sml">584</sup></a>. Ce fut à ce moment qu'il reçut les dernières propositions de +Bernadotte. Le duc de Bassano s'était hâté de les lui transmettre et +semblait d'avis de ne les point dédaigner. Mais Napoléon, qui observait +depuis un an les évolutions de Bernadotte et le vagabondage de sa +politique, comprit une fois de plus que cet ambitieux voulait moins se +livrer que se réserver: «Qu'il marche, dit-il, lorsque ses deux patries +le lui ordonnent; sinon, qu'on ne me parle plus de cet homme<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a> +<a href="#footnote585"><sup class="sml">585</sup></a>!» +Rencontrant une dernière fois sur son chemin l'ex-maréchal d'Empire, qui +le sollicitait sans bonne foi et lui offrait un marché équivoque, il +laissa tomber cette réponse et passa.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote584" name="footnote584"><b>Note 584: </b></a> +<a href="#footnotetag584"> +(retour) </a> <i>Souvenirs d'un officier polonais</i> (Brandt), publiés par +le baron <span class="sc">Ernouf</span>, p. 230.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote585" name="footnote585"><b>Note 585: </b></a> +<a href="#footnotetag585"> +(retour) </a> <span class="sc">Ernouf</span>, 341, d'après les souvenirs personnels du duc de +Bassano.</blockquote> + +<p>Il s'était fait annoncer à Varsovie, sans avoir réellement l'intention +de visiter cette capitale. En y répandant le bruit de sa venue, en +l'accréditant dans tout le Nord, il comptait électriser de plus en plus +les Polonais, tenir en haleine et sur le qui-vive les corps français et +alliés placés dans le grand-duché. Surtout, il avait pour but de faire +croire aux Russes que la principale attaque s'opérerait en avant de +Varsovie, vers leurs provinces de Grodno et de Volhynie, afin d'attirer +de ce côté leur attention et leurs forces<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a> +<a href="#footnote586"><sup class="sml">586</sup></a>. Tandis que ses ennemis, +prenant le change sur ses véritables desseins, accumuleraient fa plus +grande partie de leurs troupes en face de Varsovie et de notre droite, +il prononcerait son mouvement plus au nord, par sa gauche. Faisant +longer le littoral de la Baltique à la masse principale de l'armée, il +la porterait de la basse Vistule sur Koenigsberg, la pousserait ensuite +sur le Niémen, franchirait ce fleuve aux environs de Kowno, et +déboucherait subitement en Lithuanie. Wilna était son premier objectif; +c'était en ce point qu'il comptait opérer sa brèche, percer la ligne +russe, la diviser en plusieurs tronçons qu'il écraserait les uns après +les autres, décidant ou au moins préjugeant par ces coups de foudre le +sort de la campagne.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote586" name="footnote586"><b>Note 586: </b></a> +<a href="#footnotetag586"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 385. <i>Corresp.</i>, 18769, 18780, 18800.</blockquote> + +<p>Il incline donc à sa gauche, au sortir de Posen, et, quittant le chemin +de Varsovie, atteint la Vistule à Thorn. Déjà son grand et son petit +quartier général, formant à eux seuls presque une armée, l'ont précédé +dans cette ville, qu'ils emplissent d'animation, de bruit et de +mouvement. À Thorn, Napoléon est en un point stratégique important et au +centre de ses troupes; il les retrouve enfin et les voit, réparties +autour de lui dans d'innombrables cantonnements; tout près de Thorn et +un peu en arrière est sa Garde; en avant de lui, à ses côtés, sur sa +droite et sur sa gauche, partout, la Grande Armée. À gauche, les corps +de Ney, d'Oudinot, de Davout, le corps en formation de Macdonald, +occupent les deux rives de la basse Vistule et s'échelonnent jusqu'à la +mer; à droite de Thorn, à sept heures de marche, Eugène est établi avec +l'armée d'Italie et les Bavarois; il se relie aux Polonais de +Poniatowski, qui s'appuient eux-mêmes aux trois corps placés sous le +commandement du roi Jérôme et groupés autour de Varsovie. Renforcée par +quatre corps exclusivement composés de cavalerie, cette chaîne d'armées +se complète à ses deux extrémités par les contingents de Prusse et +d'Autriche, arrivés à leur poste; elle se prolonge sans interruption sur +deux cents lieues de terrain et oppose à l'ennemi un demi-million +d'hommes.</p> + +<p>Sans mettre encore en mouvement aucune partie de ces masses, Napoléon +avise aux mesures qui précèdent immédiatement l'entrée en campagne, aux +précautions dernières. Il rapproche ses réserves, porte au grand complet +ses effectifs et ses munitions. Il fait verser dans les caissons, puis +des caissons dans les gibernes, les millions de cartouches qu'il a +entassés dans les magasins de la Vistule. La question des subsistances +est toujours ce qui le préoccupe le plus; il sent là l'extrême +difficulté et le grand danger. Aussi décide-t-il que toutes les troupes, +au moment de prendre contact avec l'ennemi, devront être pourvues de +vivres pour vingt à vingt-cinq jours. Afin d'atteindre le chiffre +réglementaire, les chefs de corps sont invités à saisir dans le pays +occupé tous les blés qu'il contient, à les convertir aussitôt en +farines. Avec une activité méthodique, l'Empereur surveille lui-même et +hâte ce travail. Sur vingt points différents, à Plock, à Modlin, à +Varsovie, sur toute la ligne de la Vistule, il fait moudre, «moudre à +force<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a> +<a href="#footnote587"><sup class="sml">587</sup></a>», et répartit entre les corps les amas de farine ainsi +obtenus, sans préjudice des innombrables réserves de vivres que des +myriades de voitures traîneront à la suite de l'armée.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote587" name="footnote587"><b>Note 587: </b></a> +<a href="#footnotetag587"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18765.</blockquote> + +<p>Quand commence la première semaine de juin, ces suprêmes préparatifs +s'achèvent ou paraissent s'achever. D'autre part, dans les pays que nos +troupes auront à parcourir avant d'atteindre le Niémen, le printemps a +fait son oeuvre; l'herbe déjà haute, épaisse et drue, nous promet un +abondant approvisionnement de fourrages, et la Prusse orientale étend au +devant de nous une immense nappe de verdure. Ainsi, les temps sont +venus: voici l'heure propice pour agir, cette heure que Napoléon s'est +fixée depuis dix mois et qu'il s'est ménagée par un long effort de +patience, de ruse et d'activité discrète. Il a enfin atteint le but si +opiniâtrement poursuivi: il est parvenu, sans que les Russes aient +interrompu et dérangé son travail par une attaque intempestive, à +dresser contre eux, à porter sur place, à monter de toutes pièces, à +pousser jusqu'au dernier degré de perfection un appareil guerrier qu'il +juge suffisant à briser tous les obstacles. Au point où il en est, il a +barres sur l'ennemi; il le domine partout de ses forces avantageusement +postées, successivement accrues; il peut fondre sur lui avec tous ses +moyens. Que les destins s'accomplissent donc! Que la Grande Armée +s'ébranle et prenne l'offensive! Après avoir longtemps contenu et bridé +l'élan de ses troupes, l'Empereur leur rend la main; il a tout ralenti +jusqu'à présent: il précipite tout désormais.</p> + +<p>Il arrête les dispositions suivantes: les corps de gauche, celui de +Davout en tête, vont se porter rapidement et se concentrer sur l'espace +compris entre le delta de la Vistule et le pays de Koenigsberg, marcher +ensuite au Niémen et le passer. Le centre, c'est-à-dire l'armée +d'Eugène, se joindra au mouvement de ces corps, suivra la même direction +et fera masse avec eux. Projetant ainsi en avant sa gauche et son +centre, l'Empereur «refusera» sa droite et la tiendra momentanément +immobile. Poniatowski avec les Polonais, le roi de Westphalie avec ses +trois corps, donnant lui-même la main aux Autrichiens de Schwartzenberg, +resteront aux environs de Varsovie, dans une position d'observation et +d'attente. Si l'armée de Bagration qui leur fait face, en voyant se +prononcer l'irruption de notre gauche, essaye de l'interrompre par une +diversion et opère une contre-attaque, si elle fonce sur Varsovie, les +troupes de Jérôme seront là pour la recevoir et la contenir, tandis que +l'Empereur, la laissant «s'enfourner<a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a> +<a href="#footnote588"><sup class="sml">588</sup></a>», franchira le Niémen et +repoussera les autres forces russes, pour se rabattre ensuite sur elle, +tomber sur ses derrières, la prendre ou l'exterminer. Si l'armée de +Bagration, obéissant à une autre inspiration, se met à remonter le +fleuve-frontière pour se joindre aux troupes qui nous en disputeront le +passage et couvriront Wilna, Jérôme prendra lui-même l'offensive dès que +cette évolution se sera nettement dessinée. Il franchira le Niémen près +de Grodno, se jettera à la poursuite de Bagration, se mettra sur ses +talons, le prendra en queue ou en flanc, essayera de fermer le cercle où +l'Empereur veut envelopper la gauche des Russes, et, se liant au +mouvement d'ensemble avec la totalité de ses forces, viendra coopérer à +l'invasion.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote588" name="footnote588"><b>Note 588: </b></a> +<a href="#footnotetag588"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18785.</blockquote> + +<p>Les ordres de marche furent expédiés aux chefs de corps par le prince +major général; l'Empereur y ajouta pour Davout, pour Eugène, pour +Jérôme, des instructions qui dévoilaient pleinement sa pensée<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a> +<a href="#footnote589"><sup class="sml">589</sup></a>. À +cet instant où il tire irrévocablement l'épée, aucun incident nouveau +n'a surgi entre lui et la Russie; diplomatiquement, la situation n'a pas +changé depuis le retour de Narbonne. L'empereur Alexandre n'a pas fait +savoir s'il ratifiait on non le coup de tête du prince Kourakine, s'il +s'appropriait la déclaration de rupture émanée de cet ambassadeur. +Napoléon ignore encore comment a été accueilli à Wilna le comte de +Lauriston, si ce représentant a été reçu et écouté, si le Tsar a prêté +l'oreille à ses insinuations pacifiques: preuve ultime et évidente que +cette démarche avait pour but d'ajourner et non d'éviter la guerre. +Napoléon marche à l'ennemi parce qu'il est prêt, parce qu'il se juge en +possession de tous ses avantages, en mesure de trancher victorieusement +le différend que lui et son adversaire ont de longue date renoncé à +dénouer. Toutefois, ordonnant la guerre, il ne la déclare pas encore; +afin d'entretenir plus longtemps les Russes, s'il est possible, dans une +trompeuse sécurité, afin de rendre plus accablante la surprise qu'il +leur ménage, il évitera jusqu'au moment final de s'avouer officiellement +en état de rupture avec eux; avant de publier ses griefs et de lancer +son manifeste, il attendra que ses troupes aient gagné plusieurs +marches, qu'elles soient sur l'ennemi en quelque sorte et touchent la +frontière.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote589" name="footnote589"><b>Note 589: </b></a> +<a href="#footnotetag589"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18768 à 18772.</blockquote> + +<p>Il resta encore quelques jours à Thorn, inspectant les troupes en +partance, visitant les magasins, les hôpitaux, améliorant l'organisation +des services, donnant partout le dernier coup d'oeil. Avant que la Garde +quittât ses cantonnements, il voulut en voir les différents corps et les +passa minutieusement en revue. Il aimait à retrouver ces mâles figures +de soldats, ces poitrines de fer, ces braves qui brûlaient devant lui +d'une ardeur contenue, immobiles à la parade, irrésistibles dans +l'assaut. Leur tenue et leur air lui firent plaisir: malgré les fatigues +et les misères de la route, l'enthousiasme éclatait sur les visages; il +y avait un éclair dans tous les yeux. Un commandant d'artillerie +s'approcha de Sa Majesté et lui dit: «Avec de pareilles troupes, Sire, +vous pouvez entreprendre la conquête des Indes<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a> +<a href="#footnote590"><sup class="sml">590</sup></a>.» L'Empereur parut +satisfait du compliment. Sobre de phrases, il fut en ces jours prodigue +de grâces.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote590" name="footnote590"><b>Note 590: </b></a> +<a href="#footnotetag590"> +(retour) </a> <i>Mémoires militaires du général baron Boulart</i>, 241.</blockquote> + +<p>Il voulut donner de sa bouche aux régiments de la Garde l'ordre de +marche, les mit en route et les vit partir<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a> +<a href="#footnote591"><sup class="sml">591</sup></a>. Et cet incessant +défilé, ces fiers uniformes, ces roulements ininterrompus du tambour, +ces appels de fanfares, ces belles troupes qui l'acclamaient, ces +départs d'officiers dont chacun portait un ordre destiné à remuer et à +soulever des masses humaines, tout cet immense mouvement qui s'opérait +autour de lui, par lui, l'animaient et l'enfiévraient. À présent que le +sort en est irrévocablement jeté, il se livre tout entier à ses +instincts guerriers; il se retrouve uniquement soldat, le plus grand et +le plus ardent soldat qui ait existé; il ne rêve plus que victoires et +conquêtes. Le soir, après avoir expédié des ordres tout le jour et +s'être à peine reposé, il ne dormait que par intervalles, passait une +partie de son temps à se promener dans les salles voûtées de l'ancien +couvent où il avait pris résidence, activant par la marche le mouvement +et l'élan de sa pensée, s'exaltant à l'idée de conduire tant d'hommes au +combat et de déterminer ce branle-bas des nations. Une nuit, les +officiers de service qui couchaient auprès de son appartement furent +stupéfaits de l'entendre entonner à pleine voix un air approprié aux +circonstances, un de ces refrains révolutionnaires qui avaient mis si +souvent les Français dans le chemin de la victoire, la strophe fameuse +du <i>Chant du départ</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Et du Nord au Midi la trompette guerrière</p> +<p class="i14"> A sonné l'heure des combats.</p> +<p class="i14"> Tremblez, ennemis de la France...<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a> +<a href="#footnote592"><sup class="sml">592</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote591" name="footnote591"><b>Note 591: </b></a> +<a href="#footnotetag591"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 240-241.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote592" name="footnote592"><b>Note 592: </b></a> +<a href="#footnotetag592"> +(retour) </a> <i>Souvenirs d'un officier polonais</i>, 232.</blockquote> + +<p>Il quitta Thorn le 6 juin, tandis que de toutes parts les corps de +gauche se levaient et commençaient leur marche. Son impatience était +telle qu'il anticipa sur l'heure fixée par lui-même pour se mettre en +route; ses voitures n'étant pas prêtes, il monta à cheval et fit à franc +étrier une partie de l'étape, laissant sa maison militaire le suivre +comme elle pourrait, dans l'effarement d'un départ précipité. Les jours +d'après, comme il allait plus vite, en son rapide équipage de poste, que +ses lourdes colonnes, il jugea qu'il aurait le temps, sans se mettre en +retard sur elles, de visiter Dantzick, situé désormais en arrière de +notre ligne d'opérations, et d'inspecter cette grande place d'armes; ce +crochet lui prendrait tout au plus la moitié d'une semaine. Avec les +autorités de Dantzick, avec les membres de l'état-major, fidèle à son +système de dissimulation, il parla encore de négociations, de paix +possible; plus franc avec Rapp, gouverneur de la ville, il lui avoua que +la guerre commençait et stimula son activité<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a> +<a href="#footnote593"><sup class="sml">593</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote593" name="footnote593"><b>Note 593: </b></a> +<a href="#footnotetag593"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>. Cf. les <i>Mémoires de Rapp</i>, +169-173.</blockquote> + +<p>À Dantzick, il retrouva Davout et ne rendit pas suffisamment justice à +cet admirable organisateur. Il se rencontra aussi avec Murat, et +l'entrevue des deux beaux-frères fut à ses débuts froide et pénible. +Chacun d'eux avait contre l'autre des griefs justifiés et ne se privait +point depuis quelque temps de les énoncer. Mécontent de n'avoir pas été +appelé au rendez-vous des souverains, Murat répétait qu'on se plaisait à +l'amoindrir et à l'humilier, qu'au reste on ne voulait en lui qu'un +vice-roi de Naples, un instrument de domination et de tyrannie, mais +qu'il saurait se soustraire à d'intolérables exigences. Napoléon lui +reprochait un penchant de plus en plus marqué à désobéir, des écarts de +conduite et de langage, des velléités et des accointances suspectes. Il +l'accueillit avec un visage sévère, avec des paroles acerbes, et lui +tint tout d'abord rigueur; puis, changeant subitement de ton, il prit à +la fin le langage de l'amitié blessée et méconnue; il s'émut, se +plaignit, fit à l'ingrat une scène d'attendrissement, invoqua les +souvenirs de leur longue affection et de leur confraternité militaire. +Le Roi, qui avait le coeur sur la main, qui était prompt à toutes les +générosités, ne sut point résister à cet appel; il s'émut à son tour, +pleura presque, oublia tout pour quelque temps et fut reconquis. Et le +soir, devant ses intimes, l'Empereur s'applaudissait d'avoir +supérieurement joué la comédie: pour ressaisir Murat, il avait fait tour +à tour et fort à propos,--disait-il,--«de la fâcherie et du sentiment, +car il faut de tout cela avec ce <i>Pantaleone</i> italien». «Au +fond,--continuait-il,--c'est un bon coeur; il m'aime encore plus que ses +<i>lazaroni</i>: quand il me voit, il m'appartient; mais loin de moi, comme +les gens sans caractère, il est à qui le flatte et l'approche. Il subit +l'ascendant de sa femme, une ambitieuse; c'est elle qui lui met en tête +mille projets, mille sottises; il en est à rêver la souveraineté de +l'Italie entière, et c'est ce qui l'empêche de vouloir être roi de +Pologne. N'importe au reste! J'y mettrai Jérôme, je lui ferai là un beau +royaume; mais il faudrait pour cela qu'il fît quelque chose, car les +Polonais aiment la gloire.»</p> + +<p>Donnant ensuite à la conversation un tour plus général, il se plaignit +de tous les rois qu'il avait faits, des faibles, disait-il, des +vaniteux, qui comprenaient mal leur rôle. Ils ne recherchaient que les +agréments du rang suprême et en méconnaissaient les devoirs; ils +imitaient les princes légitimes au lieu de les faire oublier. Pourquoi +ce besoin de briller, cette manie de viser au grand, cette passion de +luxe, d'ostentation et de dépense? «Mes frères ne me secondent pas», +répétait l'Empereur avec amertume. Il leur donnait pourtant le bon +exemple. Son incessant labeur, sa stricte économie devraient leur servir +de modèle: l'avait-on jamais vu détourner au profit de ses plaisirs une +seule parcelle des sommes que réclamaient les besoins de l'État et +l'utilité générale? Il s'étendit beaucoup sur ce sujet et termina par +ces mots admirablement justes: «Je suis le roi du peuple. Je ne dépense +que pour encourager les arts, pour laisser des souvenirs glorieux et +utiles à la nation. On ne dira pas que je dote des favoris et des +maîtresses: je récompense les services rendus à la patrie, rien de +plus<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a> +<a href="#footnote594"><sup class="sml">594</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote594" name="footnote594"><b>Note 594: </b></a> +<a href="#footnotetag594"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>. +</blockquote> + +<h4>II</h4> + +<p>En avant de l'Empereur, entre Dantzick et Koenigsberg, à travers la +Prusse orientale et les districts septentrionaux de la Pologne, les sept +corps d'armée en marche cheminaient à longues étapes. À leur gauche, la +vaste lagune que forme à cet endroit la Baltique, le Frische Haff, était +encombrée de flottilles, car les plus pesants convois, les équipages de +pont, l'artillerie de siège, faisaient le trajet par eau. Le pays à +parcourir par nos troupes était fertile et gras, mais fastidieux et +monotone; à perte de vue des landes vertes, coupées de bois et de +marécages, des prairies immenses, des forêts de sapins et de bouleaux, +déroulant indéfiniment à l'horizon leurs lignes sombres; des rivières +aux bords incertains; des villages de bois, partout semblables. Malgré +la célérité ordonnée, il y avait dans la marche des temps d'arrêt, des +flottements et des reculs, car l'énorme amas de bagages que l'armée +tirait après elle embarrassait ses mouvements. Les convois de vivres et +de munitions s'enchevêtraient à chaque instant les uns dans les autres, +commençaient à mettre en arrière de nos colonnes un chaos roulant. Pour +compléter l'approvisionnement d'entrée en campagne, les troupes +fouillaient et épuisaient la contrée. L'Empereur avait voulu que tout se +fît régulièrement et par voie d'achats; les soldats n'y regardaient pas +de si près et prenaient; ils vidaient les greniers, enlevaient le chaume +des toitures pour en faire la litière de leurs chevaux, traitant le pays +allié en pays conquis. Les fourrages étaient saisis sans ménagement ni +méthode. La cavalerie, qui passait la première, s'emparait de tous les +foins récoltés ou sur pied; l'artillerie et le train se voyaient réduits +à couper les blés, les orges et les avoines en herbe, ruinant la +population et fournissant aux animaux une nourriture détestable. +Obligés une partie du jour à se disperser en fourrageurs, les hommes +prenaient des habitudes de débandade et d'indiscipline, et du premier +coup se manifestait l'impossibilité de tenir en ordre et dans le rang +cette multitude de toutes races et de toutes langues, où chaque régiment +menait avec soi un troupeau et traînait une queue interminable de +charrois, cette armée qui ressemblait à une migration.</p> + +<p>Nos alliés allemands s'écartaient des chemins et pillaient +outrageusement. En beaucoup d'endroits, c'étaient déjà des excès, des +viols d'habitations, des cultures détruites, des villages mis à sac, des +familles jetées à la misère, sans abri et sans pain; avant la guerre, +toutes les abominations de la guerre. Le contingent wurtembergeois se +signalait entre tous par ses méfaits; il avait perdu sa direction, se +jetait de droite et de gauche, vagabondait entre les autres corps, +portant partout le ravage, le désordre et l'obstruction, «interrompant +tous les systèmes de l'armée<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a> +<a href="#footnote595"><sup class="sml">595</sup></a>». Il fallut faire un exemple, infliger +à cette troupe la flétrissure d'une citation sévère à l'ordre du jour. +Nos Français se montraient plus forts contre les épreuves et les +tentations de la guerre, mais déjà perçaient chez les jeunes soldats des +symptômes de lassitude et d'ennui. Ils ne comprenaient pas pourquoi on +leur imposait l'obligation de porter sur eux tant de vivres et +murmuraient contre ce surcroît de charge. Ils s'irritaient aussi contre +un pays où tout fuyait et se cachait devant eux; ils trouvaient la +Prusse et surtout la Pologne laides, sales, misérables; ils supportaient +mal l'incommodité des gîtes, la fraîcheur des nuits succédant à la +lourde chaleur des jours, l'humide brouillard des matins. Toutefois, +prompts à s'illusionner, ils se consolaient du présent en se peignant +l'avenir sous de plus riantes couleurs; ils espéraient encore trouver au +delà du Niémen un sol meilleur, un monde différent, plus clément au +soldat, et ils souhaitaient la Russie comme une terre promise<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a> +<a href="#footnote596"><sup class="sml">596</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote595" name="footnote595"><b>Note 595: </b></a> +<a href="#footnotetag595"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18809.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote596" name="footnote596"><b>Note 596: </b></a> +<a href="#footnotetag596"> +(retour) </a> <i>Mémoires de Boulart</i>, 240-241; <i>Souvenirs d'un officier +polonais</i>, 231-234; <i>Mes campagnes</i>, par <span class="sc">Pion des Loches</span>, 279-280; +<span class="sc">Peyrusse</span>, <i>Mémorial et Archives</i>, 77; <i>Souvenirs manuscrits du général +Lyautey</i>; <i>Mémoires inédits de Saint-Chamans</i>; ces derniers sont +caractéristiques pour cette partie de la marche.</blockquote> + +<p>Le 13 juin, la tête de colonne, sous la conduite de Davout, dépassait +Koenigsberg et atteignait Insterbourg, situé à mi-chemin entre la +capitale de la Prusse orientale et le Niémen. Les autres corps +suivaient, retardés par l'encombrement des routes. Le même jour, +l'Empereur accourt de Dantzick à Koenigsberg, pour activer et +régulariser le mouvement. En même temps qu'il cherche à s'éclairer sur +la position de l'ennemi, il ralentit un peu la marche de l'avant-garde +et presse celle des autres colonnes; il resserre et condense son armée, +afin de la mieux tenir en main et de rendre irrésistible le choc de +cette masse qu'il va précipiter d'un seul coup sur les frontières de la +Russie. Enfin, sur le point de donner à ses troupes l'impulsion suprême, +celle qui les portera au delà du Niémen, il fait rédiger les actes par +lesquels il va décréter solennellement et promulguer la guerre.</p> + +<p>La hautaine sommation d'évacuer la Prusse avant tout accord sur le fond +du litige, la demande de passeports présentée par Kourakine, lui +fournissaient des motifs très suffisants. Après avoir volontairement +laissé dormir ses griefs, il les relève aujourd'hui, s'en empare, s'en +arme; il ramasse le gant et répond au défi. Mais sous quel prétexte, +après avoir considéré à dessein les démarches qu'il incrimine comme le +fait personnel d'un ambassadeur malavisé, va-t-il les attribuer au +gouvernement russe lui-même, sans que ce gouvernement se soit expliqué, +et les prendre pour l'expression préméditée d'une volonté hostile? La +Russie venait de lui faciliter indirectement cette interprétation +nouvelle. Elle n'avait point fait mystère des conditions posées dans son +ultimatum; ses agents à l'étranger en avaient été instruits; ils en +avaient parlé, sur un ton d'ostentation et de jactance; ils en avaient +précisé le sens et souligné la portée. La presse s'emparait de ces +dires; les journaux anglais reproduisaient, commentaient, approuvaient +les exigences d'Alexandre, et toute l'Europe savait que le Tsar +prétendait nous imposer, comme préliminaire indispensable d'une +négociation, l'affranchissement de l'Allemagne et le retrait de nos +troupes. Cette publicité donnée à l'injure la constate et l'aggrave, la +rend insupportable, et c'est ce que le duc de Bassano, qui a rejoint le +quartier général, doit faire ressortir dans une note de rupture, +adressée à la Russie et communiquée à tous les cabinets de +l'Europe<a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a> +<a href="#footnote597"><sup class="sml">597</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote597" name="footnote597"><b>Note 597: </b></a> +<a href="#footnotetag597"> +(retour) </a> Archives des affaires étrangères, Russie, 154.</blockquote> + +<p>En même temps que ce manifeste de guerre, le duc signait un rapport, +mélange de sophismes et de vérités, qui résumait nos dernières relations +avec la Russie et constituait contre elle un fulminant réquisitoire. Ce +rapport sera adressé au Sénat, lu en séance solennelle, inséré au +<i>Moniteur</i> avec pièces justificatives, commenté dans les journaux: +Napoléon dénonce avec fracas ses raisons de combattre et fait la France, +comme l'Europe, juge de son droit. Dans des lettres destinées également +à la publicité, M. de Bassano écrivait le même jour à Kourakine que +l'Empereur accédait enfin à sa demande et permettait l'envoi de ses +passeports; il écrivait à Lauriston de réclamer les siens et de quitter +le territoire russe.</p> + +<p>Ces pièces et ces lettres, signées à Koenigsberg le 16 juin, reçurent +une date antérieure et fausse, celle du 12, et Thorn fut indiqué comme +le lieu de leur expédition. Cette supercherie de la dernière minute +avait pour but de faire croire que l'Empereur n'avait prononcé son +mouvement au delà de la Vistule qu'après avoir appris l'outrageant éclat +donné par les Russes à leurs sommations, qu'il avait fallu ce surcroît +d'insulte pour le déterminer à la guerre et triompher de son obstination +pacifique. De plus, cette manière d'antidater les pièces avait +l'avantage d'augmenter l'intervalle apparent entre l'annonce et le fait +même de la guerre; elle masquerait aux yeux du public la fougueuse +précipitation de notre offensive. En réalité, les Russes ne recevraient +nos communications qu'à l'instant même où l'Empereur paraîtrait en armes +sur leur territoire pour se faire justice; ils seraient frappés en même +temps qu'avertis.</p> + +<p>Quittant Koenigsberg, l'Empereur se jette alors au milieu de ses +colonnes, qui de toutes parts reprennent ou continuent leur marche. Il +les passe en revue au fur et à mesure qu'il les rencontre. Par son +ordre, les régiments s'alignent devant lui dans les rues des villages, +les tambours battent aux champs, les musiques jouent, et ces scènes +toujours émouvantes ragaillardissent les coeurs<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a> +<a href="#footnote598"><sup class="sml">598</sup></a>. L'Empereur arrive +ainsi jusqu'à l'avant-garde, jusqu'au corps de Davout, que la Garde +vient de rejoindre et suit de près. Là, il se trouve avec la partie la +plus belle, la plus saine, la plus robuste de son armée, au milieu +d'incomparables troupes que l'indiscipline naissante des autres corps +n'a pas effleurées. Mais le service des subsistances laisse encore à +désirer, et ses défectuosités causent quelques désordres. Napoléon +s'applique à l'améliorer, à le rendre parfait, et ce soin lui devient +une obsession: «Dans ce pays-ci, écrit-il à ses lieutenants, le pain est +la principale chose<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a> +<a href="#footnote599"><sup class="sml">599</sup></a>.» Pour assurer dès à présent la régularité des +distributions et se faire pour l'avenir une abondante provision de pain, +il multiplie les manutentions; par ses ordres, des fours de campagne se +construisent et s'allument de tous côtés, servis par des légions de +soldats-ouvriers; ils se déplacent avec les corps, les précèdent aux +lieux de bivouac, fonctionnent tout le jour et pendant la nuit +incendient l'horizon. L'Empereur dirige lui-même l'établissement de ces +ateliers mobiles, les visite, les inspecte, veille à ce qu'ils soient +constamment alimentés. En même temps, marchant désormais avec les corps +d'avant-garde, prenant la tête du mouvement, il règle et accélère +l'allure, force le pas. Il couche le 17 à Insterbourg, le 19 à +Gumbinnen, raccourcissant chaque jour de moitié la distance qui le +sépare du Niémen.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote598" name="footnote598"><b>Note 598: </b></a> +<a href="#footnotetag598"> +(retour) </a> <i>Notice sur la vie militaire et privée du général marquis +de Caraman</i>, contenant ses lettres à sa femme, p. 114.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote599" name="footnote599"><b>Note 599: </b></a> +<a href="#footnotetag599"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18818.</blockquote> + +<p>À Gumbinnen, un courrier de notre ambassade en Russie se présenta au +quartier général. Il venait en droite ligne de Pétersbourg et apportait +la nouvelle que l'empereur Alexandre, non content d'éconduire Narbonne, +avait refusé de recevoir Lauriston et lui avait interdit de venir à +Wilna; le Tsar avait ainsi violé les règles de la politesse +internationale et le droit reconnu des ambassadeurs, en même temps qu'il +attestait encore une fois sa volonté d'échapper à toute reprise de +discussion. Napoléon nota ce suprême grief et le mit en réserve, résolu +de s'en servir à l'occasion, si les Russes, après le début des +hostilités, rouvraient la controverse et venaient à lui contester son +droit d'offensé.</p> + +<p>Il arriva le 21 de grand matin à Wilkowisky. Là, il n'avait plus à +parcourir que sept lieues environ, à travers un pays de bois, de sables +et de collines, pour arriver au Niémen. Il fit halte quelques heures à +Wilkowisky, tandis qu'autour de lui les soixante-quinze mille hommes de +Davout couvraient le sol, et ce fut dans cette humble bourgade, +misérable amas de chaumières, qu'il dicta l'ardente proclamation par +laquelle il appelait ses soldats à la «seconde guerre de Pologne<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a> +<a href="#footnote600"><sup class="sml">600</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote600" name="footnote600"><b>Note 600: </b></a> +<a href="#footnotetag600"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 1885, d'après l'original conservé au dépôt de +la guerre.</blockquote> + +<p>Cette proclamation fut envoyée à tous les chefs de corps, avec ordre de +la faire lire sur le front des régiments lorsque ceux-ci auraient +atteint le Niémen et s'ébranleraient pour le franchir: en cet instant +solennel, elle parlerait mieux aux imaginations et ferait passer dans +les rangs une flamme d'enthousiasme. Napoléon employa le reste de la +journée à prendre les mesures nécessaires pour que le lendemain 23 son +armée fût tout entière établie et massée derrière les ondulations +boisées qui bordent la rive gauche. Il régla minutieusement cette +suprême étape; il indiqua à Davout, à Oudinot, à Ney, au duc de Trévise, +qui commandait l'infanterie de la Garde, leur direction et leur +destination; le mouvement devait commencer au petit jour, à la première +heure, et s'exécuter rondement, afin que chacun arrivât successivement +au point indiqué et que tout le monde fût exact au grand rendez-vous. +Mais lui-même, emporté par son ardeur, n'attend pas pour partir que la +nuit se soit écoulée et que les troupes aient rompu leurs bivouacs. Il +ne marchera plus cette fois avec elles; il prend les devants et se +détache.</p> + +<p>Avant le soir, il s'engageait dans la vaste forêt de pins qui couvre les +approches du cours d'eau. Il soupa au presbytère d'un petit village +perdu et interrogea le curé: «Pour qui priez-vous, lui demanda-t-il, +pour moi ou pour les Russes?--Pour Votre Majesté.--Vous le devez, +reprit-il, comme Polonais et comme catholique.» Et il fit remettre au +prêtre deux cents napoléons<a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a> +<a href="#footnote601"><sup class="sml">601</sup></a>. À onze heures, il remontait en +voiture, suivi de près par ses compagnons habituels de voyage et de +guerre, Duroc, Caulaincourt, Bessières, mais laissant derrière lui le +reste de sa maison, son quartier général, ses équipages. Un seul +officier d'état-major, le futur maréchal de Castellane, aide de camp du +comte de Lobau, put accompagner cette course, en faisant vingt-huit +lieues sur le même cheval. Entouré d'une faible escorte, mais protégé +par les divisions de cavalerie qui de toutes parts battent et explorent +le pays, l'Empereur dépasse les masses d'infanterie échelonnées sur la +route, dépasse les colonnes de tête, dépasse les grand'gardes, se porte +et se jette en avant, poussant droit au Niémen, impatient de voir le +fleuve et de marquer le point de passage.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote601" name="footnote601"><b>Note 601: </b></a> +<a href="#footnotetag601"> +(retour) </a> <i>Journal de Castellane</i>, I, 104.</blockquote> + +<p>Par son ordre exprès, aucun parti de cavalerie française, aucun +détachement de nos troupes ne s'était encore montré sur la rive même. +Plusieurs officiers, entre autres le général Haxo, y avaient été envoyés +pour en relever les contours, mais ils avaient dû remplir cette mission +dans le plus grand secret et en se cachant. L'Empereur, espérant que les +Russes ne nous savaient pas si près, se flattant toujours de tromper +leur vigilance jusqu'au moment du passage et d'exécuter par surprise +cette gigantesque opération, ne voulait point que la vue de l'uniforme +français leur révélât intempestivement l'approche et l'imminence du +péril: «Il faut, avait-il dit, que le premier homme d'infanterie que +verra l'ennemi soit un pontonnier<a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a> +<a href="#footnote602"><sup class="sml">602</sup></a>.» Seuls, quelques escadrons de +lanciers et de chevau-légers varsoviens se tenaient en vedettes sur la +rive gauche et la gardaient; leur présence ne décelait rien de suspect, +car ils se trouvaient sur leur propre territoire, ils occupaient ces +positions depuis plusieurs mois, et les officiers russes de Kowno, qui +inspectaient l'horizon du bout de leurs lorgnettes, s'étaient de longue +date habitués à les voir.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote602" name="footnote602"><b>Note 602: </b></a> +<a href="#footnotetag602"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18839.</blockquote> + +<p>Dans la nuit du 22 au 23 juin, un de ces régiments, le 3e de +chevau-légers, bivouaquait à une lieue et demie en arrière du Niémen, +hors de vue, sur le bord de la route qui de Wilkowisky vient aboutir à +la rivière, en face même de Kowno. À cette époque de l'année et +particulièrement sous cette latitude, la nuit est courte: c'est une +obscurité passagère entre deux longs crépuscules, qui voilent à peine la +nature d'une ombre transparente. À deux heures du matin, le jour +paraissait déjà, indécis et blême, sans tirer de leur sommeil les +cavaliers qui dormaient pesamment à terre, auprès de leurs lances en +faisceaux. Soudain, un grand bruit de grelots et de roues se fait +entendre. Une berline de poste, attelée de six chevaux fumants et +trempés de sueur, environnée de quelques cavaliers, s'arrête sur la +route. Un voyageur en descend vivement, suivi d'un autre; c'est +l'Empereur avec Berthier, l'Empereur tout poudreux, le visage jauni et +les traits tirés par la fatigue du voyage. On le reconnaît, on +l'entoure; les officiers polonais s'empressent, honteux d'avoir été +surpris dans leur sommeil. Lui met pied à terre, regarde, s'enquiert. À +quelques centaines de mètres en avant, on apercevait les premières +maisons d'un village polonais, celui d'Alexota, où s'arrêtait la route; +derrière, c'étaient le fleuve et l'ennemi. Situé sur une éminence, le +village domine le Niémen et permet à la vue de plonger sur Kowno; c'est +là que l'Empereur ira tout d'abord en reconnaissance<a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a> +<a href="#footnote603"><sup class="sml">603</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote603" name="footnote603"><b>Note 603: </b></a> +<a href="#footnotetag603"> +(retour) </a> <span class="sc">Soltyk</span>, <i>Napoléon en</i> 1812<i>, Mémoires historiques sur la +campagne de Russie</i>, 8-10. Soltyk était officier dans la cavalerie +polonaise et fut détaché à partir de cette journée à l'état-major +impérial.</blockquote> + +<p>Mais son uniforme et ses épaulettes, son chapeau à cocarde tricolore, ne +vont-ils pas attirer l'attention de l'ennemi et donner l'éveil? Va-t-il, +en montrant prématurément un Français, enfreindre sa propre consigne? +Qu'à cela ne tienne! Il ira <i>incognito</i><a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a> +<a href="#footnote604"><sup class="sml">604</sup></a>, comme il dit, et sous un +déguisement. Le voici qui ôte en plein champ son habit d'officier aux +chasseurs de la Garde et qui emprunte la redingote d'un colonel +polonais. Il demande ensuite une coiffure appropriée à son nouveau +costume; on lui présente un schapska de lancier; il l'examine, l'essaye, +le trouve trop lourd, prend simplement un bonnet de police, oblige +Berthier au même travestissement, et ainsi affublés, tous deux se +dirigent vers le village avec le groupe des officiers. L'Empereur se fit +ouvrir la maison principale, dont les fenêtres donnaient sur le fleuve; +de cet observatoire, il put enfin contempler la masse lourde des eaux +qui roulait à ses pieds; il découvrit en même temps la rive droite et +vit la Russie.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote604" name="footnote604"><b>Note 604: </b></a> +<a href="#footnotetag604"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18755.</blockquote> + +<p>La ville de Kowno, insignifiante et morne, flanquée par les bâtiments +blancs d'un monastère catholique, n'offrait aucune apparence d'animation +et de vie; tout y semblait désert, abandonné; aucun indice ne signalait +la présence d'une troupe nombreuse, les préparatifs d'une défense. À +droite et à gauche, la rive s'étendait, tour à tour verdoyante et +sablonneuse, et plus loin de molles ondulations, tachetées de bois et +semées de quelques bâtisses, fuyaient à l'horizon. Dans ce tableau +déployé sous ses yeux à travers la lueur de l'aube, Napoléon lut comme +sur une carte; il releva les principaux reliefs du sol, le sens et +l'orientation de ses lignes.</p> + +<p>Lorsqu'il se fut bien pénétré de cet aspect et qu'il l'eut gravé dans sa +mémoire, il revint à pied au campement des chevau-légers, plus alerte, +plus frais et comme reposé par l'action. Il demanda gaiement si le +costume polonais lui allait bien: «À présent, ajouta-t-il, il faut +rendre ce qui n'est pas à nous», et il ôta son déguisement. Il mangea un +peu sur la route. Ses équipages, ses chevaux de selle, une partie de sa +maison commençaient à rejoindre. Le prince d'Eckmühl était arrivé; le +général Haxo, établi sur les lieux depuis plusieurs jours, avait été +prévenu et se présentait. Napoléon monta alors à cheval et, accompagné +par les principaux membres de son état-major, se mit à opérer une +seconde reconnaissance. Quittant la route, il prit à droite, tâchant de +rejoindre le Niémen à travers champs et tenant à le voir en amont de +Kowno. Son intention n'était pas de forcer le passage devant cette ville +et d'aborder de front la position russe; il la tournerait et la +prendrait en flanc. Il passerait donc un peu au-dessus, à quelques +lieues plus haut: c'était de ce côté qu'il allait chercher une +disposition de lieux favorable à la jetée des ponts.</p> + +<p>Ayant atteint le rideau de collines qui s'étend le long du fleuve et le +masque à la vue, il mit pied à terre, laissa derrière lui tout son +monde, à l'exception d'Haxo, et seul avec cet officier général du génie +se mit à parcourir les crêtes, cheminant autant que possible sous bois, +se dissimulant avec soin, protégé d'ailleurs contre les regards de +l'ennemi par le jour encore incertain. Il put ainsi examiner à peu de +distance et suivre le fleuve, mesurer de l'oeil sa largeur, étudier les +sinuosités et les particularités de son cours. Près du village de +Poniémon, le fleuve forme une courbe très prononcée, une véritable +boucle dont la convexité est tournée vers l'ouest et qui s'enfonçait +ainsi en terre polonaise. En ce point, la rive gauche enserre la rive +droite; elle la domine en même temps d'un amphithéâtre de collines qui +se creuse et se développe autour de la courbe. Postées sur ces hauteurs, +nos batteries couvriraient au besoin de leurs feux le bord opposé et le +rendraient intenable pour l'ennemi, assurant ainsi la sécurité de +l'atterrissement. De plus, en prenant pied dans la boucle, nos colonnes +pourraient se déployer sans craindre une attaque sur leurs flancs, +appuyant leur droite et leur gauche au fleuve replié sur lui-même, et +déboucheraient plus aisément. Napoléon décida que le passage +s'effectuerait le lendemain 24 en cet endroit, où le territoire russe +venait à sa rencontre et lui donnait prise.</p> + +<p>Après sa mystérieuse exploration, il revint au lieu où il avait laissé +son état-major. Les chevaux furent repris, et, tandis que le ciel +s'éclairait lentement, on se mit à parcourir et à reconnaître le pays en +arrière des hauteurs. Maintenant, Napoléon traversait des plateaux +cultivés, des champs de blé et de seigle, des espaces tour à tour unis +et accidentés; il marquait par la pensée les positions où il établirait +ses troupes au fur et à mesure de leur arrivée, les vallons où il les +tiendrait serrées et tassées pendant la nuit, invisibles à l'ennemi, +tandis que les équipages de pont se mettraient à l'oeuvre et +prépareraient la grande opération du lendemain. Il allait toujours, +lancé comme d'habitude à toute bride, infatigable de corps et d'esprit, +arrêtant son plan, songeant à ses dispositions; Duroc, Berthier, +Caulaincourt, Bessières, Davout, Haxo le suivaient et galopaient à peu +de distance. Ils virent tout à coup son cheval faire un brusque écart, +lui-même tourner sur sa selle, tomber et disparaître.</p> + +<p>On s'élança à l'endroit où il était tombé. Il était déjà debout et +s'était relevé de lui-même, sans autre mal qu'une contusion à la hanche; +il se tenait droit et immobile, près de son cheval frémissant. Un lièvre +parti entre les jambes de l'animal avait occasionné le bond qui avait +désarçonné le cavalier, toujours négligent à cheval et distrait. Ces +accidents arrivaient assez fréquemment à l'Empereur au cours de ses +campagnes. En pareil cas, il se courrouçait d'ordinaire, s'emportait +rageusement contre sa monture, contre ceux qui la lui avaient préparée, +contre son grand écuyer, s'en prenait à tout le monde de sa maladresse. +Cette fois, il ne proféra pas une parole. Subitement assombri et comme +frappé, il se remit silencieusement en selle, et le petit groupe de +cavaliers reprit sa course à grande allure, dans la tristesse grise du +matin. Une subite appréhension avait saisi les coeurs, et chacun se +défendait mal contre de lugubres pressentiments, «car on est +superstitieux malgré soi, dans de si grandes circonstances et à la +veille de si grands événements», a dit l'un des compagnons de +l'Empereur. Au bout de quelques instants, Caulaincourt se sentit prendre +la main par Berthier, qui galopait près de lui et qui lui dit: «Nous +ferions bien mieux de ne pas passer le Niémen; cette chute est d'un +mauvais augure<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a> +<a href="#footnote605"><sup class="sml">605</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote605" name="footnote605"><b>Note 605: </b></a> +<a href="#footnotetag605"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>, émanant de l'un des principaux +membres de l'état-major. Ce sont ces documents, contrôlés à l'aide de +l'ouvrage très minutieux de Soltyk et des autres <i>Mémoires</i>, qui nous +ont permis de reconstituer la vie de Napoléon pendant les heures qui +précédèrent le passage.</blockquote> + +<p>L'Empereur finit par s'arrêter en un lieu où il avait résolu de passer +la journée, où il serait au milieu de ses troupes qui allaient venir. +Déjà ses tentes s'élevaient, deux tentes bien connues des soldats, en +coutil à raies bleues et blanches, l'une pour lui, l'autre pour le +prince major général; devant la première, un grenadier montait la garde +et se promenait de long en large. Ainsi installé, l'Empereur fit +apporter ses cartes, ses états de situation, ses instruments de travail, +et tandis que les jeunes officiers de sa suite s'établissaient dans une +grange voisine, où l'esprit endiablé du comte de Narbonne les tenait en +verve, il se mit à dicter des ordres. Il décida comment s'effectueraient +l'établissement des ponts pendant la nuit et le passage aux premières +heures du lendemain. Il composa une longue instruction, admirable +d'ordre et de clarté; tout y était prévu, calculé, prescrit, et les +troupes n'auraient qu'à exécuter un mouvement réglé d'avance jusqu'en +ses moindres détails<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a> +<a href="#footnote606"><sup class="sml">606</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote606" name="footnote606"><b>Note 606: </b></a> +<a href="#footnotetag606"> +(retour) </a> <i>Ordre pour le passage du Niémen</i>, <i>Corresp.</i>, 18857.</blockquote> + +<p>Elles commençaient à arriver, à surgir de tous les points de l'horizon. +C'étaient d'abord les avant-gardes, les états-majors, les batteries +légères accourant au grand trot pour couronner les hauteurs; puis les +masses profondes, infanterie, cavalerie, artillerie. Elles débouchaient +par tous les chemins, s'élevaient sur les pentes, emplissaient les +vallons, et rapidement montait cette inondation d'hommes. L'Empereur +considérait ce spectacle et donnait les ordres nécessaires pour le +placement des corps, mais sans entrain, sans animation, sans ce feu dans +le regard qui lui était habituel. Lui, «si gai d'ordinaire, si plein +d'ardeur dans les moments où ses troupes exécutaient quelque grande +opération, fut pendant toute la journée très sérieux et très +préoccupé<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a> +<a href="#footnote607"><sup class="sml">607</sup></a>»; il restait sous l'empire d'un malaise visible et d'une +impression fâcheuse. Un peu courbaturé, depuis sa chute de cheval, et +surtout attristé, il se retirait de temps à autre sous sa tente, pour y +trouver la fraîcheur et l'ombre, car l'air était étouffant, la chaleur +énervante, le ciel tour à tour ardent et lourd, avec des éclaircies +resplendissantes et de subits obscurcissements. Au bout de quelques +instants, il ressortait, s'asseyait sur un pliant placé devant sa tente, +feuilletait un gros registre rouge qui le renseignait sur les effectifs +russes, puis s'interrompait et songeait. Superstitieux comme César, il +pensait à son accident; il en parlait quelquefois, affectait d'en +plaisanter, mais son rire sonnait faux et s'arrêtait court; il +s'irritait de lire sur plusieurs visages une inquiétude qui +correspondait à la sienne, et malgré tous ses efforts pour paraître +imperturbablement confiant et gai, il sentait sourdre en lui une secrète +anxiété.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote607" name="footnote607"><b>Note 607: </b></a> +<a href="#footnotetag607"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>Ce qui ajoutait à sa mauvaise humeur, c'était de n'avoir aucune nouvelle +de la rive ennemie. Nul bruit ne venait de cette terre morte; nul +mouvement n'y paraissait. On voyait bien, sur la grève, rôder quelques +Cosaques, passer quelques patrouilles de cavalerie, se glissant entre +les bouquets d'arbres; mais c'étaient de furtives apparitions, disparues +aussitôt qu'entrevues. Où donc était l'ennemi? Que faisait-il? Sans +doute, établi à quelque distance du fleuve, commençant à soupçonner +notre arrivée, il se préparait à tenir contre cette attaque: il allait, +en acceptant le combat, nous livrer la victoire, cette première victoire +que Napoléon voulait à tout prix et tout de suite.</p> + +<p>Quant aux Polonais de la rive droite, aux habitants de la Lithuanie, ils +nous attendaient sans doute comme des libérateurs. On les verrait se +lever à notre approche, venir à nous et nous frayer la voie. Napoléon +attendait d'eux un signe d'intelligence et cherchait à le provoquer. Il +témoignait d'une prédilection marquée pour tout ce qui était polonais; +dès le matin, il avait attaché à sa personne plusieurs officiers de +cette nation, comptant s'en servir comme d'intermédiaires avec leurs +compatriotes de la rive droite, et s'étonnant qu'aucun de ces derniers +ne se fût encore présenté. On finit par lui amener trois Lithuaniens, +ramassés par hasard sur la rive gauche. C'étaient de pauvres gens, des +serfs, d'aspect sordide et de visage obtus. Napoléon les fit interroger: +savaient-ils que la liberté avait été accordée aux paysans du +grand-duché? Espéraient-ils pareil bienfait? Souffraient-ils du régime +russe? Aspiraient-ils à s'en affranchir? Comme les réponses tardaient, +l'Empereur reprit vivement, en s'adressant aux interprètes: +«Demandez-leur s'ils ont le coeur polonais<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a> +<a href="#footnote608"><sup class="sml">608</sup></a>.» Et pour se faire mieux +comprendre, il joignait le geste à la parole, mettait la main sur son +coeur. Interloqués et comme pétrifiés, les paysans restaient à le +regarder, l'air hébété, sans mot dire. N'en pouvant rien tirer, il les +congédia avec de douces paroles.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote608" name="footnote608"><b>Note 608: </b></a> +<a href="#footnotetag608"> +(retour) </a> <span class="sc">Soltyk</span>, 16. +</blockquote> + +<p>Pour savoir ce qui se passait en face de nous, on avait employé toutes +les précautions d'usage; une nuée d'espions avait été lancée. Pas un de +ces émissaires ne revenait, ne reparaissait au quartier général. Davout +se plaignait en grommelant de ne rien savoir. Interrogés successivement, +les autres chefs de corps répondaient qu'ils n'avaient aucun +renseignement, qu'aucun espion ne rentrait. On vit arriver seulement un +Juif de Marienpol, qui venait des provinces lithuaniennes et s'était +faufilé à travers les lignes ennemies. Il raconta que les Russes +repliaient partout leurs avant-postes, qu'ils évacuaient le pays, qu'un +grand mouvement de retraite se dessinait. À cette nouvelle, l'Empereur +fronça le sourcil, mais il se hâta de dire que l'ennemi se concentrait +sûrement autour de Wilna, pour livrer bataille en avant de cette ville. +Il n'admettait pas que les choses se passassent autrement; il écartait +violemment la possibilité d'un recul indéfini et ne souffrait pas qu'il +en fût question, quoique cette hypothèse commençât à le préoccuper.</p> + +<p>Vers la fin de la journée, il manda Caulaincourt et le fit venir dans sa +tente, voulant causer. D'abord, ce furent des allusions à l'accident du +matin. L'Empereur demanda si l'on s'en était ému au quartier général, si +l'on en parlait encore. Puis, il questionna longuement l'ancien +ambassadeur en Russie sur le pays, l'état des routes, les moyens de +communication, les habitants: «Les paysans ont-ils de l'énergie? dit-il. +Sont-ce gens à s'armer comme les Espagnols et à faire la guerre de +partisans? Pensez-vous que les Russes me livrent Wilna sans risquer une +bataille?» Il paraissait désirer extrêmement cette bataille et pria le +duc de lui dire franchement son avis sur le projet de retraite que l'on +prêtait aux ennemis. Caulaincourt répliqua qu'il ne croyait point, pour +sa part, à des batailles rangées: «Le terrain n'était pas assez rare en +Russie pour qu'on ne nous en cédât pas beaucoup»; on chercherait à nous +attirer dans l'intérieur, à diviser nos forces, à nous éloigner de nos +ressources.--«Alors j'ai la Pologne! reprit l'Empereur avec un éclat de +voix. Quelle honte pour Alexandre, quelle honte ineffaçable que de la +perdre sans combat! C'est se couvrir d'opprobre aux yeux des Polonais.» +Il parlait avec une animation croissante, avec des paroles cinglantes, +comme s'il se fût adressé à l'empereur Alexandre lui-même, comme s'il +eût voulu, en le piquant au vif par des outrages, le tirer de son +inertie, l'appeler, le défier, le forcer au combat.</p> + +<p>Il ajouta qu'une retraite ne sauverait pas les Russes: il allait tomber +sur eux comme la foudre, prendre à coup sûr leur artillerie et leurs +équipages, probablement des corps entiers. De Wilna, où il couperait +leur ligne et diviserait leurs forces, il pourrait tourner et envelopper +au moins l'une de leurs armées. Il avait hâte d'être à Wilna pour +commencer ces mouvements destructeurs; il calculait le nombre d'heures +que mettraient ses troupes pour atteindre cette ville, «comme s'il se +fût agi d'y aller en poste».--«Avant deux mois, reprit-il en manière de +conclusion, Alexandre me demandera la paix: les grands propriétaires l'y +forceront.»</p> + +<p>Il développa cet espoir avec volubilité, procédant toujours par +questions, mais commençant lui-même les réponses, comptant que son +interlocuteur allait continuer et abonder dans son sens, cherchant à +arracher, à surprendre une phrase approbative, un mot d'assentiment qui +raffermirait sa confiance, qui lui permettrait de s'illusionner encore +et donnerait raison à ses rêves contre la réalité entrevue. Mais le duc +de Vicence se taisait, roidi dans sa loyauté chagrine, dans son +obstination honnête à ne point parler contre sa conscience. Irrité de +cette contradiction muette, l'Empereur le pressa à la fin de parler, de +s'expliquer; il s'entendit répéter alors qu'Alexandre avait lui-même +dévoilé et exposé le plan de la défense: ce prince éviterait de se +mesurer en ligne contre un adversaire dont il connaissait le génie; il +ferait une guerre de longueur et de persévérance, imiterait l'exemple +des Espagnols, souvent battus, jamais soumis; «il se retirerait au +Kamtchatka plutôt que de céder des provinces et de signer une paix +précaire». Ces paroles de mauvais augure que Napoléon avait déjà +entendues, il les écouta cette fois avec une attention plus marquée, +avec une grande patience, comme si elles eussent plus profondément +frappé son esprit; il rompit ensuite l'entretien sans répondre.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Le jour baissait, et chaque heure rapprochait l'instant fixé pour les +préparatifs du passage. Avant la tombée de la nuit, l'Empereur monta +encore une fois à cheval, visita les campements; il retrouva noirs de +troupes, fourmillants d'hommes, les espaces qu'il avait vus le matin +inanimés et déserts. Il fit rapprocher ses tentes du Niémen, afin de +mieux surveiller l'opération, et prit enfin quelque repos, tandis que +ses premiers ordres s'exécutaient ponctuellement.</p> + +<p>Dès huit heures du soir, après avoir mangé la soupe, les troupes de +Davout prenaient les armes et venaient occuper les hauteurs; elles s'y +établirent sur seize lignes formées par autant de régiments, chaque +colonel placé devant le 1er bataillon, devant l'aigle, les généraux au +centre de leur brigade ou de leur division. Cette armée d'avant-garde, +qui précédait les autres, prit ainsi position pour la nuit, sans faire +aucun bruit, sans allumer de feux, se tenant immobile et comme rasée sur +le sol, en attendant qu'elle se dressât d'un seul élan pour aller au +Niémen et faire irruption. À sa gauche, les divisions à cheval de Murat +s'alignaient sur les deux côtés d'Alexota. Au-dessous du 1er corps, les +équipages de pont descendaient vers la rive, dirigés par le général +Éblé, accompagnés par des sapeurs du génie et des marins de la Garde: +l'obscurité croissante les dérobait aux yeux. Quant la nuit fut à peu +près complète, trois cents voltigeurs du 13e régiment de ligne passèrent +sur des batelets et gagnèrent la rive opposée, qu'ils trouvèrent +inoccupée; derrière eux, les pontons furent mis à l'eau, dans le plus +grand silence.</p> + +<p>À minuit, le passage était praticable. Au delà du fleuve, les voltigeurs +continuaient d'avancer, bientôt rejoints par quelques détachements +d'infanterie légère et de Polonais. Un bois s'étendait devant eux; ils +en reconnurent les abords, s'y engagèrent. Ils entendirent alors dans +les fourrés des bruits de chevaux et d'armes; ils se sentirent +surveillés et frôlés par d'invisibles ennemis; çà et là, quelques lances +pointèrent, des Cosaques furent aperçus, passant d'un trot rapide, et +même des hussards russes, reconnaissables dans la nuit à leurs grands +plumets blancs. Soudain, un «Qui-vive!» lancé à nos hommes...--«France!» +répondent-ils. La voix qui leur avait parlé, celle d'un officier russe, +reprit en français: «Que venez-vous faire ici?--F..., vous allez le +voir<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a> +<a href="#footnote609"><sup class="sml">609</sup></a>!» répliquèrent les nôtres, et les carabines s'abattirent, +jetant leur éclair à un ennemi déjà évanoui, tirant sur une ombre. À la +sortie du bois, on atteignit un village situé dans la boucle du fleuve +et que l'Empereur avait prescrit d'occuper, de fortifier par des +coupures et des barricades, de convertir en réduit; en y pénétrant, nos +soldats entendirent un galop précipité; ils aperçurent des Cosaques qui +détalaient au plus vite et dont quelques-uns, se retournant sur leur +selle, déchargèrent leurs armes. Sur plusieurs points à la fois, des +détonations isolées retentirent profondément dans le silence de la nuit, +faisant tressaillir l'Empereur sous sa tente et l'irritant, car il avait +désiré qu'aucun bruit ne trahît jusqu'au matin le mystère de ses +opérations: les premiers coups de feu de la grande guerre étaient tirés.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote609" name="footnote609"><b>Note 609: </b></a> +<a href="#footnotetag609"> +(retour) </a> <span class="sc">Soltyk</span>, 21.</blockquote> + +<p>La nuit passa, nuit de deux heures. Les ponts étaient achevés, et déjà +la division Morand, du 1er corps, s'était glissée au delà du fleuve, +pour appuyer et fortifier les avant-postes. À une heure et quart, le +ciel blanchit de nouveau. L'obscurité se retira peu à peu des sommets de +la rive gauche, où se distinguaient confusément et se remuaient des +masses; le voile d'ombre tendu sur la vallée se levait lentement. +Soudain, le soleil brille, apparu sur l'horizon, et monte dans un ciel +pur; rasant le sol de sa rayonnante clarté, il fait courir sur le front +de nos lignes un éclair qui se répète et se prolonge à l'infini, un +interminable scintillement de baïonnettes, de lances, de sabres, de +casques et de cuirasses. Tout s'illumine, tout se discerne, et le +spectacle se découvre dans la magnificence de son ensemble et la +précision de ses détails; sur la large nappe des eaux, trouée d'îles, +trois ponts établis; au delà, la division Morand déployée en bataille, +barrant de ses lignes noires l'entrée de la boucle; sur un escarpement +situé près des ponts, l'artillerie de réserve du 1er corps en position, +les pièces dressées vers le nord; sur la berge, d'autres batteries qui +s'alignent, des officiers qui passent au galop, des escadrons de +cavalerie polonaise au-dessus desquels voltigent et palpitent les +flammes multicolores des lances; enfin, sur l'amphithéâtre des collines, +un immense déploiement de troupes en marche, deux cent mille hommes qui +s'ébranlent et s'avancent à la fois, régulièrement, posément, d'un pas +égal et vaillant; partout l'aspect de l'action et de la force +disciplinées, l'invasion coordonnée et méthodique, dans son formidable +élan. L'armée de première ligne est là tout entière, en grande tenue de +combat, avec ses innombrables états-majors, ses uniformes de toutes +nuances, ses longues files de plumets rouges, ses aigles brillant au +soleil, ses drapeaux illustrés d'inscriptions glorieuses, l'armée +débarrassée pour un jour de son lourd attirail de convois, allégée et +libre, superbe d'entrain et d'animation, aspirant à se dévouer. Les +tristesses de la veille, l'ennui et la souffrance des longues marches ne +sont plus qu'un rêve oublié; l'allégresse du matin a dissipé cette +brume, elle dilate les coeurs et les rouvre aux magiques espoirs. Et les +colonnes débordent des sommets, s'engagent sur les pentes où se creusent +trois sillons principaux, descendent par ces ravins en étincelantes +coulées d'acier, se rapprochent, se côtoient sans se mêler, convergent +toutes au point de passage, s'allongent et s'amincissent pour traverser +les ponts, puis reprennent leur ampleur, leurs distances,--et lentement +s'épandent sur la terre russe.</p> + +<p>Les troupes de Davout passèrent de grand matin: les divisions +d'infanterie d'abord, avec leurs batteries montées, avec les brigades de +cavalerie légère, sans équipages, sans voitures; rien que du fer, des +chevaux et des hommes: l'Empereur avait permis le passage d'une seule +voiture, celle qui contenait les bagages du prince d'Eckmühl. Mais +bientôt les ponts tremblent et retentissent sous des masses pesantes; +les divisions de grosse cavalerie, les cuirassiers, passent à leur tour, +avec un bruit d'orage: voici les guerriers géants, les ondoyantes +crinières et les cimiers romains. Après le 1er corps, la Garde, ses +régiments jeunes et vieux, resplendissants d'or, chamarrés +d'aiguillettes et de brandebourgs, élite et parure de l'armée. Là +surtout l'enthousiasme est au comble. Dans les rangs, dans les +états-majors qui causent en chevauchant, de gaies réflexions +s'échangent, des propos conquérants. Un major de la Garde dit que l'on +fêtera le 15 août à Saint-Pétersbourg, et ce mot fait fortune. Si +l'accord n'est pas unanime, si quelques mécontents, quelques officiers +d'armes spéciales objectent les difficultés de l'entreprise et discutent +les chances de la campagne, ces notes chagrines se perdent dans une +expression générale de contentement et de joie. Ce qui achève +d'électriser tous ces hommes, c'est de se sentir sous l'oeil et dans la +main du chef habitué à vaincre; c'est de le sentir près d'eux, avec eux, +les enveloppant de sa présence; c'est d'entendre successivement de tous +côtés, en haut sur les collines, en bas près du fleuve, les vivats qui +signalent son arrivée; c'est de reconnaître à chaque instant, sur des +points divers, dominant et dirigeant l'opération, sa silhouette +familière.</p> + +<p>À cheval dès trois heures du matin, il était venu tout surveiller, tout +animer. Afin qu'il pût commodément assister au défilé, les artilleurs de +la Garde lui avaient préparé, sur le chemin qui menait aux ponts, un +trône rustique, fait de branches et de gazon, avec un dais de feuillage. +Il ne resta qu'un moment à ce poste d'apparat, repris d'un besoin +d'activité, ne tenant pas en place. Il fut de bonne heure sur la rive +ennemie. Lorsque le 9e lanciers et le 7e hussards passèrent, officiers +et soldats le reconnurent à l'extrémité du pont, debout sur le +terre-plein. Enivré par l'appareil qui se déployait à ses yeux, ressaisi +par le sentiment de sa toute-puissance, certain de son bonheur, il avait +retrouvé son assurance, sa belle humeur, une jovialité expansive; il +jouait avec sa cravache et fredonnait l'air de <i>Marlborough s'en va-t-en +guerre</i>: «Cet à-propos, qui nous égaya quelques instants, ne se justifia +que trop bien», écrit le commandant Dupuy<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a> +<a href="#footnote610"><sup class="sml">610</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote610" name="footnote610"><b>Note 610: </b></a> +<a href="#footnotetag610"> +(retour) </a> <i>Souvenirs militaires</i>, 166.</blockquote> + +<p>L'Empereur se porta bientôt en avant du fleuve et rejoignit les +divisions déjà passées. Prompt et affairé, il galopait autour d'elles, +indiquait à chacune la route à suivre et les mettait dans leur chemin. +Il accompagna jusqu'à distance de deux lieues et demie le mouvement de +l'avant-garde, s'arrêtant parfois pour interroger les rares habitants du +pays et n'obtenant que des renseignements vagues. Il acquit pourtant la +certitude, par le retour de quelques espions, que les ennemis ne lui +opposaient qu'un simple rideau de cavalerie, qu'il n'aurait affaire +dans la journée à aucune résistance sérieuse. En effet, nos troupes +avançaient sans difficulté, poussant devant elles quelques bandes de +Cosaques qui se dispersaient à leur approche et s'enfuyaient d'un vol +effarouché. Kowno fut occupé sans coup férir, et l'armée put s'épanouir +à l'aise autour de cette ville, se déployant sur les deux côtés de la +route qui conduit à Wilna, s'éclairant dans toutes les directions par de +fortes reconnaissances.</p> + +<p>Sur la gauche, on rencontra tout de suite un second cours d'eau, la +Wilya, qui baigne Wilna et vient ensuite, par un long circuit, rejoindre +le Niémen, où elle se jette immédiatement au-dessous de Kowno. Il était +indispensable de franchir cet affluent et de savoir ce qui se passait au +delà, car une attaque des ennemis pourrait se prononcer de ce côté et +venir sur notre flanc, tandis que le gros de l'armée marcherait sur +Wilna. Le 13e d'infanterie de ligne fut chargé de trouver un gué sous +les yeux mêmes de l'Empereur. Comme la recherche se prolongeait, le +colonel de Guéhéneuc, qui commandait le régiment, fatigué d'attendre, +demanda des hommes de bonne volonté pour passer à la nage et reconnaître +la rive opposée. À cet appel, trois cents soldats sortent des rangs et +s'acquittent au mieux de leur dangereuse besogne. Aussitôt leur succès +fait des jaloux, la témérité devient contagieuse. Un certain nombre de +cavaliers français et polonais se tenaient au bord de la Wilya; la +présence de l'Empereur les excite à se distinguer, les exalte, les rend +fous d'intrépidité; et voici tous ces hommes à l'eau, avec leur monture, +leurs armes, leur équipement, s'efforçant ainsi empêtrés de gagner la +rive droite. Mais le courant était rapide, impétueux; il les entraîne et +les roule; on voit plusieurs de ces malheureux lutter péniblement contre +la violence du torrent, puis faiblir, s'épuiser, s'abandonner, et enfin, +calmes et désespérés, s'enfoncer dans l'abîme en poussant un dernier +«Vive l'Empereur!» Au spectacle de cette détresse, le colonel de +Guéhéneuc n'écoute que son courage: sans ôter son brillant uniforme, il +éperonne lui-même son cheval et le pousse dans les flots; il s'élance au +secours des cavaliers, et il est assez heureux pour ressaisir l'un +d'eux, qu'il ramène triomphalement sur la berge. L'Empereur l'accueillit +froidement après cet exploit; il trouva que son action, fort louable +chez un particulier, l'était moins chez un chef de corps placé en face +de l'ennemi et ne devant plus qu'à la patrie seule le sacrifice de son +existence. Tout en organisant lui-même avec grand soin le sauvetage des +cavaliers, dont un seul fut perdu, il reprocha au colonel, comme un +gaspillage d'héroïsme, son élan de bravoure et d'humanité<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a> +<a href="#footnote611"><sup class="sml">611</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote611" name="footnote611"><b>Note 611: </b></a> +<a href="#footnotetag611"> +(retour) </a> On voit à quoi se réduit cet incident, amplifié et +travesti par Tolstoï.</blockquote> + +<p>Après avoir donné l'ordre de jeter un pont sur la Wilya et de faire +passer la division Legrand, avec quelques régiments de cavalerie, pour +observer et tâter certains détachements ennemis, signalés dans cette +direction, il finit la journée à Kowno, où il s'établit dans le couvent +et se fit l'hôte des moines. Là, il prit encore diverses mesures, +appelant en toute hâte les convois de vivres, organisant le service des +reconnaissances, multipliant les précautions pour assurer sa gauche, +activant le mouvement d'ensemble, pressant l'arrivée des troupes qui +débouchaient toujours au delà du Niémen par le triple passage.</p> + +<p>Là, l'envahissement continuait, incessant, interminable, les corps +succédant aux corps. Après les soixante-quinze mille hommes de Davout, +après les vingt mille cavaliers de Murat, après la Garde, c'étaient les +vingt mille soldats d'Oudinot, le troisième corps au grand complet. Ces +masses écoulées, d'autres surviennent; les trois divisions de Ney, +venues de plus loin, rejoignent à marches forcées. Après elles, encore +des troupes, de nouvelles avant-gardes, de nouveaux états-majors, de +nouvelles colonnes compactes et serrées; et toujours une bigarrure +d'uniformes, une extraordinaire diversité de races: des chevau-légers +bavarois et saxons mêlés à nos cuirassiers, des Polonais répartis dans +tous les corps de cavalerie, les brigades de Hesse et de Bade +représentant l'Allemagne dans la garde impériale, un régiment hollandais +formant brigade avec des conscrits corses, florentins et romains, +l'infanterie des Wurtembergeois encadrée par deux divisions françaises. +Malgré cette affluence de nations et l'encombrement du pays, l'opération +se poursuivait avec le même ordre, avec la même ardeur. Pourtant, à la +splendeur du matin, à la fraîcheur propice des premières heures, avait +succédé une température accablante. Le ciel s'assombrissait; sur +l'horizon troublé couraient des lueurs livides et des frémissements +d'éclairs. Bientôt l'orage éclata, et une trombe d'eau s'abattit sur nos +bataillons. Ceux-ci la reçurent sans sourciller, et c'était merveille +que de voir--écrit dans ses souvenirs un officier de la Garde, un +fanatique de l'Empereur--«ce déchaînement inutile du ciel contre la +terre<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a> +<a href="#footnote612"><sup class="sml">612</sup></a>». Au reste, l'orage ne tarda pas à se dissiper; cette +première épreuve fut de courte durée; le passage n'en fut pas un instant +interrompu, et sur les ponts solidement amarrés, des troupes de toutes +armes prolongèrent le défilé. Il en passa pendant quarante-huit heures, +le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arriver au fleuve +les cuirassiers et les dragons de Grouchy, complétant l'ensemble des +effectifs déversés sur la rive droite par l'Empereur lui-même<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a> +<a href="#footnote613"><sup class="sml">613</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote612" name="footnote612"><b>Note 612: </b></a> +<a href="#footnotetag612"> +(retour) </a> <span class="sc">Boulart</span>, 242.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote613" name="footnote613"><b>Note 613: </b></a> +<a href="#footnotetag613"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18863.</blockquote> + +<p>Parvenus en terre ennemie, les corps recevaient chacun leur direction et +se portaient au poste plus ou moins lointain qui leur avait été assigné. +L'étape reprenait, forte, pénible, impérieusement réglée, par une moite +chaleur qui faisait regretter à nos vétérans l'Espagne torride. Parfois, +pour tromper leur fatigue, les troupes se mettaient à chanter. Un +virtuose de régiment entonnait quelque air du pays, quelque couplet +populaire, et les fantassins en choeur reprenaient le refrain, qui les +soutenait de sa cadence et les aidait à marcher. Les vieux airs de nos +provinces, les chansons bretonnes, provençales, picardes, normandes, +mélancoliques ou gaies, enlevantes ou plaintives, apportant à nos +soldats exilés un écho de la patrie, un ressouvenir du foyer, arrivaient +avec eux sur ces bords lointains, qui n'avaient jamais vu les hommes +d'Occident. Eux s'en allaient dociles; ils allaient vers le nord, vers +l'inconnu, toujours confiants, mais observant avec surprise ce sol si +différent de nos vivantes campagnes, ce pays vide et muet, accidenté et +pourtant monotone, où les reliefs du terrain se répètent et se +reproduisent exactement pareils, où les mêmes aspects se succèdent avec +une invariable uniformité, cette terre où tout se ressemble et où rien +ne finit; et devant nos colonnes s'avançant par les chemins tour à tour +détrempés et poudreux, traversant les mornes forêts de sapins et de +hêtres, gravissant les collines sablonneuses, commençant la longue +marche dont nul ne savait mesurer la durée, la Russie déployait ses +horizons béants.</p> + +<br> + +<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3> + +<h4>ARRIVÉE À WILNA.--DERNIÈRE NÉGOCIATION.</h4> + +<p>Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de +Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fête du 24 juin; accident +de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le +bal; son impassibilité.--La Fatalité et la Providence.--Recul +instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une réconciliation <i>in +extremis</i>; causes et but réel de cette démarche.--Balachof aux +avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de +Davout.--Napoléon ne veut recevoir l'envoyé russe qu'au lendemain d'une +victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son désappointement.--Il +précipite son armée sur Wilna.--Premiers symptômes de +désagrégation.--Entrée de Napoléon à Wilna; accueil de glace: incendie +des magasins.--Ovations provoquées et tardives.--L'Empereur s'acharne à +l'espoir de couper et de prendre une partie des armées +russes.--Succession d'orages: les éléments se déchaînent contre +nous.--Hécatombe de chevaux.--L'ennemi se dérobe et s'évanouit.--Fausse +joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son évasion.--Les débuts +de la campagne manqués.--Froideur des Lithuaniens.--Napoléon décide de +recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet +envoyé.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler +Alexandre pour sa sécurité personnelle et de l'amener à une prompte +capitulation.--Balachof à la table impériale.--Réponses célèbres.--Mot +blessant de Napoléon à Caulaincourt; ferme réplique.--Départ de +Balachof.--Protestation indignée de Caulaincourt; il demande son +congé.--Patience de l'Empereur; comment il met fin à la scène.--Rupture +irrévocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre +succède sans transition au déchirement de l'alliance.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Le jour où Napoléon franchissait le Niémen à la tête de deux cent mille +hommes, le comte Rostoptchine, nommé gouverneur de Moscou, écrivait au +Tsar: «Votre empire a deux défenseurs puissants, son étendue et son +climat: l'empereur de Russie sera formidable à Moscou, terrible à Kazan, +invincible à Tobolsk<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a> +<a href="#footnote614"><sup class="sml">614</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote614" name="footnote614"><b>Note 614: </b></a> +<a href="#footnotetag614"> +(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 245.</blockquote> + +<p>Tel n'était pas l'avis de tous les hommes qui composaient le conseil +militaire d'Alexandre. Dans les semaines qui avaient précédé l'invasion, +de vives discussions avaient eu lieu. Les partisans de l'offensive +soutenaient leurs idées avec acharnement, avec rage. D'autres donneurs +d'avis voulaient au moins qu'on livrât bataille devant Wilna, qu'on ne +cédât pas sans lutte la Pologne. Tout le monde à peu près s'accordait +pour blâmer le plan officiellement adopté, celui de Pfuhl, mais personne +ne savait au juste par quoi le remplacer. Les conseils se succédaient +fiévreusement, sans aboutir à rien, les intrigues s'entre-croisaient; +Armfeldt se démenait et «faisait le diable à quatre<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a> +<a href="#footnote615"><sup class="sml">615</sup></a>»; il traitait +Pfuhl d'homme néfaste, vomi par l'enfer; à l'entendre, le maudit +Allemand, qui se faisait le singe de Wellington, était surtout un +composé «de l'écrevisse et du lièvre<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a> +<a href="#footnote616"><sup class="sml">616</sup></a>». Wolzogen, ombre et reflet de +Pfuhl, répondait en traitant Armfeldt d'«intrigant mal famé<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a> +<a href="#footnote617"><sup class="sml">617</sup></a>»; +Paulucci critiquait à tort et à travers; Bennigsen changeait à chaque +instant d'avis et se contredisait; l'intendant général Cancrine passait +pour un type d'incapacité; Barclay, qui se battait bien et parlait mal, +avait d'excellentes choses à dire et n'arrivait point à les exprimer, et +le vieux Roumiantsof, à peine remis d'une attaque d'apoplexie, la bouche +tordue par l'hémiplégie, assistait désolé et grimaçant à la déroute de +ses espérances pacifiques, à la ruine de son système<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a> +<a href="#footnote618"><sup class="sml">618</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote615" name="footnote615"><b>Note 615: </b></a> +<a href="#footnotetag615"> +(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, III, 397.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote616" name="footnote616"><b>Note 616: </b></a> +<a href="#footnotetag616"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 396.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote617" name="footnote617"><b>Note 617: </b></a> +<a href="#footnotetag617"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 394.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote618" name="footnote618"><b>Note 618: </b></a> +<a href="#footnotetag618"> +(retour) </a> <span class="sc">Tegner</span>, III, 390-397; <span class="sc">Schildner</span>, 246-247. Bulletins +transmis par Lauriston avec ses dernières dépêches, mai 1812.</blockquote> + +<p>Un afflux continuel d'étrangers, qui accouraient de tous côtés au +quartier général, ajoutait au désordre et à la confusion de cette Babel; +Stein, l'ex-ministre prussien, le Suédois Tavast, l'agent anglais +Bentinck paraissaient tour à tour, mettaient leur mot dans le débat, +augmentaient la cacophonie. L'armée était belle et bien disposée, +l'administration corrompue, le commandement incertain, divisé, dépourvu +de données précises sur les projets et les forces de l'adversaire; il +semblait que cette guerre prévue et méditée depuis dix-huit mois prenait +tout l'état-major au dépourvu. Quant à l'Empereur, sans considérer le +plan de Pfuhl comme la merveille du genre, il s'y tenait parce qu'il +fallait bien en avoir un et qu'on n'en avait pas trouvé de meilleur à +lui substituer; au fond, il espérait vaincre malgré ses généraux et quoi +qu'ils fissent; sa confiance se fondait sur sa volonté de résister +jusqu'au bout, obstinément, éternellement, dans un pays que la nature +semble avoir créé et disposé pour l'infinie résistance.</p> + +<p>Passant ses journées au milieu d'un tumulte d'intrigues et de +discordants conseils, il s'en allait le soir visiter les châteaux du +voisinage. Là, il ravissait ses hôtes par son aménité célèbre, par une +simplicité charmante, par des conversations pleines d'enjouement, où son +esprit vif et fin brillait d'un éclat doux. On le voyait poli avec tout +le monde, déférent envers les vieillards et les femmes. Après dîner, il +priait les dames de se mettre au piano, écoutait avec intérêt leur +romance favorite et galamment leur tournait les pages. Il aimait aussi à +parcourir <i>incognito</i> les campagnes, à s'asseoir au foyer des humbles, à +les faire causer, à ne se révéler qu'en partant, par quelque munificence +qui laissait derrière lui la fortune, et ces attentions pour ses sujets +de Lithuanie, cette sollicitude paternelle, lui paraissaient un moyen de +les rendre sourds aux appels du ravisseur<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a> +<a href="#footnote619"><sup class="sml">619</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote619" name="footnote619"><b>Note 619: </b></a> +<a href="#footnotetag619"> +(retour) </a> <i>Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier</i>, 55-77.</blockquote> + +<p>À Wilna, il convoquait fréquemment la noblesse, attirait à lui les +femmes qu'il comblait de soins délicats, les prenant par la vanité, +distinguant tour à tour les plus séduisantes, entretenant parmi elles +une concurrence et une émulation à lui plaire. L'imminence des +hostilités n'avait point interrompu autour de lui la vie de +représentation et de plaisirs, qui semblait alors l'accompagnement +nécessaire d'une cour, en quelque position qu'elle fût. Les assemblées +brillantes, les réceptions se succédaient. Pour le 24 juin, les +officiers de la garnison et de l'état-major avaient obtenu permission +d'organiser en l'honneur de Sa Majesté un bal champêtre, avec fête de +jour et de nuit, où toute la société de la ville et des environs serait +conviée. Le lieu choisi fut le domaine de Zakrety, prêté pour la +circonstance par la comtesse Bennigsen. Zakrety était une résidence +d'été à la mode polonaise, c'est-à-dire, autour d'une maison +d'habitation assez simple, un parc magnifique. Rien n'y avait été omis +pour enjoliver la nature: il y avait des terrasses fleuries, des +pelouses d'un vert d'émeraude, des eaux vives, une île et une cascade +artificielles, des échappées ménagées avec art sur les campagnes et les +fraîches collines d'alentour. Quel cadre à souhait pour une élégante +réunion d'été! On éleva sur les gazons, en face de la villa, une salle +de bal environnée de portiques. L'avant-veille de la fête, la toiture +s'écroula, et chacun frémit à la pensée que cet accident, survenant deux +jours plus tard, eût dégénéré en catastrophe. Quelques-uns y virent un +sinistre présage: «Nous serons quittes, dit Alexandre avec calme, pour +danser à ciel ouvert<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a> +<a href="#footnote620"><sup class="sml">620</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote620" name="footnote620"><b>Note 620: </b></a> +<a href="#footnotetag620"> +(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 247.</blockquote> + +<p>En effet, le bal commença sur la pelouse, entre les bosquets où se +dissimulaient des orchestres et des choeurs; puis, le jour baissant, on +se transporta à l'intérieur des appartements, et la longue file de +couples qui formait la <i>polonaise</i>, la danse nationale, après avoir +parcouru les jardins, gravit en cadence les escaliers et se mit à +serpenter au travers des galeries. L'empereur Alexandre, arrivé de bonne +heure, animait et embellissait tout de sa présence, lorsque au cours de +la soirée le général Balachof, ministre de la police, s'approcha de lui +et murmura à son oreille quelques paroles, avec l'accent d'une émotion +poignante: un message, expédié de Kowno, annonçait que les Français +franchissaient le fleuve en masses énormes et que l'invasion +commençait<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a> +<a href="#footnote621"><sup class="sml">621</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote621" name="footnote621"><b>Note 621: </b></a> +<a href="#footnotetag621"> +(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 113.</blockquote> + +<p>Sous ce coup, Alexandre ne faiblit point et conserva la pleine maîtrise +de soi-même; pas un muscle de sa physionomie ne bougea; il recommanda à +Balachof de tenir la nouvelle secrète, pour ne point troubler la +réunion, et se remit à parcourir les groupes, toujours aimable et +galant. Il admira fort la fête de nuit, l'embrasement des bosquets, les +jeux de la lumière sur la cascade, et faisant remarquer la lune qui +brillait au ciel, mariant sa rayonnante pâleur aux feux répandus sur la +terre, il l'appela «la plus belle pièce de l'illumination<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a> +<a href="#footnote622"><sup class="sml">622</sup></a>». Au bout +d'une heure environ il se retira; à peine était-il parti que la +terrifiante nouvelle se répandit; un vent d'effroi souffla sur la fête +et dispersa l'assistance.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote622" name="footnote622"><b>Note 622: </b></a> +<a href="#footnotetag622"> +(retour) </a> <i>Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier</i>, 90.</blockquote> + +<p>Rentré à Wilna, Alexandre passa au travail le reste de la nuit. Après +avoir expédié à Pétersbourg les éléments d'une note diplomatique +destinée à servir de réponse au manifeste français, à le réfuter point +par point, il fit rédiger un ordre du jour aux armées, en termes élevés +et dignes. Napoléon avait dit dans sa harangue à ses troupes: «La Russie +est entraînée par la fatalité, ses destins doivent s'accomplir.» Contre +la divinité aveugle qu'invoquait son rival, Alexandre se réclamait de la +Providence: «Dieu, dit-il, est contre l'agresseur<a id="footnotetag623" name="footnotetag623"></a> +<a href="#footnote623"><sup class="sml">623</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote623" name="footnote623"><b>Note 623: </b></a> +<a href="#footnotetag623"> +(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 113.</blockquote> + +<p>Autour de lui, l'état-major général prenait les mesures nécessaires pour +commencer l'exécution du fameux plan; la principale armée, celle de +Barclay, se retirerait de Wilna sur Swentsiany, sur Drissa ensuite, +tandis que Bagration, à la tête de la seconde armée, se jetterait sur le +flanc des Français, en ayant soin de ne jamais s'aventurer contre des +forces supérieures. Un peu plus tard, quand l'avantage numérique des +Français fut mieux connu, ordre fut donné à Bagration de se mettre +également en retraite et de rallier comme il pourrait le gros de +l'armée<a id="footnotetag624" name="footnotetag624"></a> +<a href="#footnote624"><sup class="sml">624</sup></a>. Les règles que l'on s'était tracées sur le papier cédèrent +tout de suite à une inspiration spontanée, qui montrait le salut et la +victoire derrière soi, dans l'immensité des espaces, et qui portait les +différents corps à reculer en se concentrant. Le bonheur des Russes, en +cette campagne, fut d'obéir moins à un plan qu'à un instinct.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote624" name="footnote624"><b>Note 624: </b></a> +<a href="#footnotetag624"> +(retour) </a> <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 113 et suiv.</blockquote> + +<p>Alexandre se disposa lui-même à quitter Wilna le 17 juin. Auparavant, il +procéda à une suprême formalité, propre à le mettre en règle, sinon avec +sa conscience, au moins avec l'opinion des hommes. Le 26, il fit appeler +Balachof, qui était un de ses aides de camp en même temps que son +ministre de la police, et il lui dit, avec le tutoiement en usage +fréquent chez les souverains de Russie lorsqu'ils s'adressent à leurs +sujets: «Tu ne sais sans doute pas pourquoi je t'ai fait venir; c'est +pour t'envoyer auprès de l'empereur Napoléon<a id="footnotetag625" name="footnotetag625"></a> +<a href="#footnote625"><sup class="sml">625</sup></a>.» Il expliqua alors +que cette mission devait consister à porter une offre dernière de +négociation et de paix.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote625" name="footnote625"><b>Note 625: </b></a> +<a href="#footnotetag625"> +(retour) </a> Ces paroles sont rappelées dans le rapport autographe et +très circonstancié que Balachof a rédigé sur sa mission. Thiers a eu +connaissance de cette pièce; Bogdanovitch s'en est servi; elle a été +publiée presque intégralement dans le <i>Recueil de l'Académie des +sciences de Saint-Pétersbourg</i>, 1882. M. de Tatistchef en a inséré de +très importants extraits dans son volume sur <i>Alexandre Ier et +Napoléon</i>, 590-609.</blockquote> + +<p>Certes, Alexandre n'avait ni l'espoir ni le désir d'arrêter la lutte; il +la savait aussi irrévocablement résolue par son adversaire qu'elle +l'était par lui-même. Dans les propositions d'accommodement que Napoléon +lui avait prodiguées, il n'avait pas eu de peine à démêler de simples +ruses, destinées à leurrer et à engourdir la Russie, tandis que +l'envahisseur préparerait ses moyens. Il n'en était pas moins vrai qu'à +considérer les apparences, Napoléon avait réitéré des instances +pacifiques, demeurées sans réponse; ces efforts avaient été portés par +le public européen à l'actif et à la décharge de l'empereur français; on +en avait conclu que la Russie voulait la guerre, puisqu'elle laissait +systématiquement échapper les dernières chances de paix. Pour dissiper +cette impression, il importait qu'Alexandre ne demeurât pas en reste de +spécieuses tentatives, qu'il rétablît sous ce rapport l'équilibre, et +fît même pencher de son côté la balance. Napoléon lui avait dépêché +l'aide de camp Narbonne; il enverrait pareillement un aide de camp. +Napoléon lui avait écrit en exprimant le voeu d'épuiser les voies de +conciliation, avant de recourir aux armes; après avoir suspendu sa +réponse, Alexandre la ferait dans le même sens. Déjà, pendant les jours +qui avaient précédé le passage du Niémen, il avait préparé un projet de +lettre pour Napoléon; il y réitérait l'offre de traiter sur la base de +l'ultimatum et ajoutait, manifestant enfin son arrière-pensée, «<i>qu'il +ouvrirait ses ports aux navires de toutes les nations</i>, si Napoléon +prolongeait l'incertitude actuelle<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a> +<a href="#footnote626"><sup class="sml">626</sup></a>»; c'était rendre la paix plus +impossible que jamais en paraissant la vouloir. Cette lettre ne pouvant +plus servir aujourd'hui, Alexandre la remplaça par une autre, qu'il +confierait à Balachof. Il y désavouait la demande de passeports formée +par Kourakine et qui avait servi de prétexte à l'attaque: «Si Votre +Majesté, disait-il, n'est pas intentionnée de verser le sang de ses +peuples pour un mésentendu de ce genre et qu'elle consente à retirer ses +forces du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passé comme non +avenu, et un accommodement entre nous reste toujours possible<a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a> +<a href="#footnote627"><sup class="sml">627</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote626" name="footnote626"><b>Note 626: </b></a> +<a href="#footnotetag626"> +(retour) </a> <span class="sc">Schildner</span>, 247.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote627" name="footnote627"><b>Note 627: </b></a> +<a href="#footnotetag627"> +(retour) </a> <span class="sc">Tatistchef</span>, 588.</blockquote> + +<p>De la part d'Alexandre, une telle démarche, destinée à retentir au loin, +apparaîtrait d'autant plus méritoire qu'elle se produirait à l'instant +où son territoire était violé, où un flot d'assaillants se précipitait +sur ses frontières. Pouvait-il mieux manifester la candeur de ses +intentions, son désir de ménager l'humanité et d'épargner le sang qu'en +parlant encore de paix au lendemain d'une brutale injure? Connaissant +trop son rival pour craindre que celui-ci le prît au mot, il espérait, +en se décorant de modération et de patience, ramener à lui les esprits +hésitants et mettre définitivement de son côté la conscience européenne.</p> + +<p>Dans la nuit du 27 au 28, il fit encore appeler Balachof, lui remit la +lettre, en l'accompagnant d'une paraphrase solennelle. Balachof devait +dire que les négociations pourraient s'ouvrir sur-le-champ, si Napoléon +le désirait, mais sous la condition absolue, essentielle, «immuable», +que l'armée française repasserait préalablement le Niémen: «Tant qu'un +soldat resterait en armes sur le territoire russe, l'empereur +Alexandre--il en prenait l'engagement d'honneur--ne prononcerait ni +n'écouterait une parole de paix<a id="footnotetag628" name="footnotetag628"></a> +<a href="#footnote628"><sup class="sml">628</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote628" name="footnote628"><b>Note 628: </b></a> +<a href="#footnotetag628"> +(retour) </a> Cette citation et les suivantes, jusqu'à la page 498, +sont empruntées au rapport de Balachof.</blockquote> + +<p>Balachof partit sur l'heure. Quand le soleil se leva, il était déjà à +quelques lieues de Wilna, au village de Rykonty, encore occupé par les +Russes, mais près duquel on lui signala la présence de nos avant-postes. +Il prit alors avec lui un sous-officier aux Cosaques de la garde, un +Cosaque, un trompette, et continua d'avancer. Au bout d'une heure, on +vit se profiler sur l'horizon la silhouette de deux hussards français, +postés en vedette, le pistolet haut. En apercevant le petit groupe +russe, les hussards le visèrent avec leur arme et firent mine de tirer; +un appel de trompette les arrêta; ils reconnurent la sonnerie en usage +pour annoncer les parlementaires. L'un des deux, en un temps de galop, +rejoignit aussitôt Balachof et, lui appuyant son pistolet contre la +poitrine, le somma de faire halte; l'autre était allé prévenir le +colonel du régiment, qui fit son rapport au roi de Naples, toujours à +proximité des avant-postes. Au bout de quelques instants, un aide de +camp du Roi se présenta, avec mission de conduire Balachof au quartier +général du prince d'Eckmühl, situé un peu en arrière et plus près de +l'Empereur.</p> + +<p>Reprenant sa route avec une escorte d'officiers français, Balachof +croisa bientôt un brillant état-major, à la tête duquel il n'eut pas de +peine à reconnaître Murat en personne, à son costume «quelque peu +théâtral». Voici de quoi se composait cette tenue d'une superlative +fantaisie: au-dessus d'un grand chapeau en forme de demi-cercle, une +envolée de plumes roulant au vent, parmi lesquelles jaillissait et +montait très haut une triomphante aigrette; un dolman à la hussarde en +velours vert, plastronné de tresses d'or; une pelisse jetée en sautoir; +un pantalon cramoisi, brodé et soutaché d'or; des bottes en cuir jaune; +une profusion de bijoux, et, pour compléter l'effet, des boucles +d'oreilles mettant aux deux côtés du visage un scintillement de +pierreries. Lorsque Murat ainsi paré passait devant nos campements, les +troupiers souriaient et le trouvaient habillé «en tambour-major». Au +feu, quand la poudre avait noirci ses dorures, quand le vent de la +bataille avait échevelé ses panaches, quand la mousqueterie et le canon +l'environnaient d'éclairs, il apparaissait comme le dieu même des +combats, rutilant et invulnérable. Il mit pied à terre en apercevant +Balachof, qui en fit autant de son côté, et, ôtant son chapeau d'un +geste large, il vint à l'envoyé des ennemis le sourire aux lèvres, en +paladin gracieux: «Je suis heureux de vous voir, général, lui dit-il; +mais commençons par nous couvrir.»</p> + +<p>La conversation s'engagea. On disputa quelque temps, avec une grande +courtoisie, sur la question de savoir qui avait voulu la rupture, qui +avait eu les premiers torts, qui avait commencé. Au fond, Murat n'aimait +pas cette guerre au bout du monde, qui l'arrachait au doux pays où il +avait pris goût à vivre et à régner; il souffrait de se voir éloigné de +ses États, privé de sa famille; il déplorait la difficulté des +communications, la rareté des nouvelles, car ce héros de cent batailles +était tendre et craintif pour les siens. Ce fut en toute sincérité qu'il +finit par dire: «Je désire beaucoup que les deux empereurs puissent +s'entendre et ne point prolonger la guerre qui vient d'être commencée +bien contre mon gré.» Sur ce, retournant aux grands devoirs qui +l'appelaient, il prit congé avec une désinvolture aimable, se remit en +selle, et l'on put voir quelque temps, sur le chemin de Wilna, onduler +la croupe de sa monture et s'éloigner son panache.</p> + +<p>Tout autre fut l'accueil dans la maison de pauvre mine où s'était +installé le prince d'Eckmühl. En campagne, l'illustre et rigide soldat, +tout entier à sa besogne, absorbé et comme torturé par le sentiment de +sa responsabilité, montrait un visage sévère, préoccupé, morose, avec +des éclats de mauvaise humeur, et faisait amèrement de grandes choses. +En ce moment, occupé à expédier des ordres, à organiser méthodiquement +la marche en avant, à mouvoir ses 75,000 hommes, il se montra fort +contrarié qu'on le dérangeât dans ce travail. Balachof s'étant dit +chargé d'un message pour l'Empereur et ayant demandé où se trouvait Sa +Majesté: «Je n'en sais rien», répondit le maréchal d'un ton rogue. Il +ajouta: «Donnez-moi votre lettre, je la lui ferai parvenir.» Balachof +fit observer que son maître lui avait expressément recommandé de +remettre le message en mains propres. Devant ce formalisme, Davout +perdit tout à fait patience: «C'est égal, dit-il en colère, ici vous +êtes chez nous, il faut faire ce qu'on exige de vous.» Balachof remit la +lettre, mais sut exprimer combien sa dignité se sentait froissée de +cette violence: «Voici la lettre, monsieur le maréchal, répliqua-t-il en +élevant lui-même la voix; de plus, je vous supplierai d'oublier et ma +personne et ma figure, et de ne songer qu'au titre d'aide de camp +général de Sa Majesté l'empereur Alexandre que j'ai l'honneur de +porter.» Ces mots ramenèrent Davout à un ton plus mesuré. «Monsieur, +reprit-il, on aura tous les égards qui vous sont dus.»</p> + +<p>En effet, tandis qu'il envoyait un officier porter la lettre à +l'Empereur, il retint auprès de lui, dans la même pièce, l'ennemi que +les usages de la guerre lui donnaient pour hôte. Tous deux restèrent +quelque temps à se regarder silencieusement, embarrassés de leur +contenance, cherchant un sujet d'entretien sans le trouver. Davout +demeurait sombre et distrait; Balachof, après ce qui s'était passé, ne +pensait pas que ce fût à lui de faire les premiers frais. Le maréchal +rompit enfin ce muet tête-à-tête, en appelant un aide de camp: «Qu'on +nous serve», dit-il, et tout l'état-major se mit à table. Pendant le +déjeuner, Davout fit effort pour causer avec Balachof, pour entretenir +un semblant de conversation; mais toutes ces paroles trahissaient +d'âpres défiances; dans la tentative de négociation, il ne voyait qu'un +stratagème imaginé par les Russes pour gagner du temps et opérer +commodément leur retraite; il le dit crûment à Balachof. Puis il +n'aimait pas que les regards de cet ennemi se promenassent sur nos +troupes, sur nos positions, sur nos ressources; flairant un espion dans +le parlementaire, il avait hâte qu'on l'en débarrassât et attendait avec +impatience les ordres de l'Empereur.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>L'arrivée d'un négociateur russe fut promptement connue dans toutes les +parties de l'armée française; le bruit s'en répandit comme l'éclair et +fit sensation au quartier général, où il réveilla chez quelques membres +du haut état-major, qui voyaient avec regret l'ouverture des hostilités, +un vague espoir de paix. Quant à l'Empereur, il triompha de cet envoi; +il y vit chez les Russes un premier signe de désarroi et l'attribua à +l'épouvante qu'aurait causée au Tsar et à son conseil la rapidité de +notre invasion. Il dit à Berthier: «Mon frère Alexandre, qui faisait +tant le fier avec Narbonne, voudrait déjà s'arranger; il a peur. Mes +manoeuvres ont dérouté les Russes: avant deux mois, ils seront à mes +genoux<a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a> +<a href="#footnote629"><sup class="sml">629</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote629" name="footnote629"><b>Note 629: </b></a> +<a href="#footnotetag629"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>En attendant, il ne se pressait point d'accueillir Balachof, invitant +Davout à le garder jusqu'à nouvel ordre, résolu à ne l'admettre en sa +présence qu'après un premier succès et la prise de Wilna. Il ferait +alors ramener Balachof dans la ville même où cet envoyé avait reçu les +instructions de son maître, et dont un éclatant fait d'armes nous aurait +ouvert les portes. Constamment attentif à ménager ses effets, toujours +soigneux du décor et de la mise en scène, il comptait frapper davantage +le Russe s'il se montrait à lui installé dans le propre palais, dans le +cabinet même de l'empereur Alexandre, où il apparaîtrait comme l'image +et l'incarnation de la conquête. À peine entré en guerre et déjà +victorieux, il pourrait alors parler plus haut, prononcer plus âprement +ses exigences, et peut-être, par l'intermédiaire de Balachof, jeter les +premières bases de cette capitulation qu'il prétendait imposer à ses +ennemis et par laquelle il comptait clore rapidement la campagne.</p> + +<p>Toutefois, avant de porter le coup qu'il médite, avant de marcher sur +Wilna, il prend toutes les précautions nécessaires pour assurer le +succès de cette entreprise. Sachant mettre une prudence raffinée au +service de ses audaces, il passe deux jours encore à Kowno, le 25 et le +26, occupé à se préparer, à se reconnaître, à se munir, à faire explorer +le pays. Il sait qu'il a devant lui la première armée russe, commandée +par Barclay de Tolly; il veut savoir comment les différents corps de +cette armée sont constitués et répartis, se renseigner sur leur nombre, +leur force, leur emplacement, et avant tout, comme il dit, «débrouiller +l'échiquier». Davout et Murat sont chargés de s'éclairer au loin; que +ces deux chefs de corps procèdent par reconnaissances lestement +poussées, en évitant de compromettre de trop forts détachements, en +tenant le gros de leurs troupes soigneusement rassemblé, en ne donnant +sur eux aucune prise. Napoléon modère l'ardeur de Murat, qui s'est jeté +impétueusement en avant, et lui reproche d'aller un peu vite. Sa gauche +le préoccupe toujours; c'est à ses yeux le point faible et exposé. Il a +jeté au delà de la Wilya une partie des corps d'Oudinot et de Ney; il +leur recommande de démêler à tout prix ce qui se passe en face d'eux, +établit aussi des communications avec les divisions de Macdonald, qui +viennent de franchir le Niémen entre Tilsit et Georgenbourg et doivent +opérer parallèlement à l'armée principale. Sur la rive gauche du Niémen, +il presse les corps d'Eugène qui doivent passer à Preny et n'ont pas +encore atteint le fleuve<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a> +<a href="#footnote630"><sup class="sml">630</sup></a>. C'est seulement lorsqu'il aura bien +assuré ses flancs et complètement rallié ses troupes qu'il prononcera +son mouvement; alors, se mettant lui-même à la tête des colonnes +destinées à l'attaque principale, il les poussera vivement sur Wilna, où +il compte trouver l'ennemi en position, en ligne, offert à ses coups, et +où il a donné rendez-vous à la victoire.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote630" name="footnote630"><b>Note 630: </b></a> +<a href="#footnotetag630"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18858-18873.</blockquote> + +<p>Cet espoir de combattre et de vaincre sous Wilna fut promptement déçu. +Dès le 26, l'Empereur apprit que nos grand'gardes étaient arrivées +jusqu'à cinq lieues de la capitale lithuanienne sans rencontrer de +résistance. La ligne des avant-postes russes se retirait devant nous, +souple et flottante, ne tenant nulle part, cédant sous la moindre +pression. Le gros des forces ennemies quittait la belle position de +Troki, rempart de Wilna, pour traverser cette ville et s'éloigner vers +le nord-est. Les corps de Wittgenstein et de Baggovouth, avec lesquels +Oudinot et Ney cherchaient à prendre contact, évoluaient dans la même +direction. Tout dénotait chez la première armée russe un plan prémédité +de recul et d'abandon.</p> + +<p>L'Empereur fut vivement contrarié de ces nouvelles, auxquelles il refusa +d'abord d'ajouter foi, ne se rendant à l'évidence que sur le vu de +témoignages réitérés et probants<a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a> +<a href="#footnote631"><sup class="sml">631</sup></a>. Mais son dépit se tourna aussitôt +en un sursaut d'activité et d'énergie. Voyant les ennemis lui refuser le +combat, il se rattache violemment au projet de les surprendre dans le +désordre d'une retraite précipitée, de couper et d'enlever plusieurs +corps.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote631" name="footnote631"><b>Note 631: </b></a> +<a href="#footnotetag631"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>Une partie des forces commandées par Barclay de Tolly, l'aile gauche, +sous Touchkof et Doctorof, se trouvait encore au sud de Wilna; pour +gagner le point général de ralliement, qui semblait indiqué à une assez +grande distance au nord-est, vers Dunabourg et le camp retranché de +Drissa, ces troupes auraient à côtoyer Wilna et à opérer un long +circuit: en se portant précipitamment sur la ville et en la dépassant, +notre armée n'aurait-elle point chance de les devancer à leur point de +passage, de les intercepter, de leur couper la retraite, de leur +infliger un irrémédiable désastre? Puis, la seconde armée russe, celle +de Bagration, rangée jusqu'alors sur les confins du duché de Varsovie, +devait certainement remonter elle-même au nord, afin de rejoindre la +première et de concourir à l'ensemble de la défense. Ignorant notre +arrivée à Wilna, les colonnes de Bagration viendraient donner dans nos +masses profondes, brusquement établies en ce lieu; abordées de front par +l'Empereur, saisies en flanc par Eugène, prises en queue par les +Polonais de Poniatowski, par les Saxons et les Westphaliens de Jérôme, +qui recevaient l'ordre de s'ébranler et d'entrer en Russie, elles +échapperaient difficilement à cette multiple étreinte. Donc l'Empereur +peut encore obtenir de magnifiques résultats, avant même d'ouvrir le +message d'Alexandre et de répondre à ses suprêmes paroles. «Si les +Russes ne se battent pas devant Wilna, dit-il, j'en prendrai une +partie<a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a> +<a href="#footnote632"><sup class="sml">632</sup></a>.» Pour arriver à ce but, tout se réduit à une question de +temps et de vitesse; il ne faut qu'un ensemble de manoeuvres rapides, +précises et concordantes. Dans la journée du 26, l'Empereur ordonne et +accélère le mouvement sur Wilna; il invite tous les corps à reprendre +leur élan, à marcher franchement, rondement, sans halte ni repos; il +stimule le zèle et l'ardeur de chacun: «Il eût voulu, dit un témoin, +donner des ailes à tout le monde<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a> +<a href="#footnote633"><sup class="sml">633</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote632" name="footnote632"><b>Note 632: </b></a> +<a href="#footnotetag632"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote633" name="footnote633"><b>Note 633: </b></a> +<a href="#footnotetag633"> +(retour) </a> <i>Id.</i> +</blockquote> + +<p>Soulevée par cette impulsion vigoureuse, l'armée franchit d'une seule +haleine les dix lieues environ qui la séparaient de Wilna, mais elle +résista mal à l'épreuve de cette marche précipitée. Beaucoup de nos +soldats, recrutés trop jeunes, n'avaient pas acquis l'endurance +nécessaire; ils perdaient l'allure, s'attardaient, s'égrenaient en +traînards le long des chemins; on en vit mourir sur la route de fatigue +et d'épuisement, d'inanition aussi et de besoin. En effet, malgré +l'impérieuse sollicitude de l'Empereur, l'armée était insuffisamment +pourvue de vivres: avant le passage, les hommes n'en avaient dans leur +sac que pour quelques jours, et ils se trouvaient maintenant «au bout de +leurs consommations». Les convois qui amenaient le surplus de +l'approvisionnement, ralentis par leur nombre, par leur pesanteur, par +l'horrible encombrement qu'ils créaient partout sur leur passage, +éprouvaient d'extrêmes difficultés à rejoindre. La plupart des voitures +apportant le pain, la viande, le bois, restaient en arrière: les rares +caissons qui parvenaient à rallier les colonnes étaient aussitôt pris +d'assaut, défoncés, vidés, malgré les efforts de l'intendance, et +c'étaient sur la route des scènes de confusion et de violence, des +tempêtes de jurons et de cris, des rassemblements tumultueux, qui +faisaient obstruction et retardaient indéfiniment l'arrivée des autres +convois.</p> + +<p>Dénuée et mourant de faim, la plus grande partie de l'armée dut vivre +aux dépens du pays, aux dépens de cette Pologne russe que Napoléon +tenait essentiellement à ménager et à se concilier. Pauvre et mal +cultivé, le pays suffisait avec peine à ses propres besoins; les +habitations étaient rares et clairsemées, les villages éloignés de la +route et perdus dans les bois. Pour les atteindre, nos soldats devaient +s'écarter des rangs, se disséminer, se perdre dans les profondeurs de la +région. Beaucoup d'entre eux, dès qu'ils apercevaient un groupe de +maisons ou une demeure isolée, se formaient en bandes pour fondre sur +cette proie, arrachaient aux paysans leurs maigres ressources à force de +menaces et de coups; ils saccageaient les chaumières, emportaient les +meubles pour se faire du bois, ne laissant derrière eux que des débris, +promenant partout la dévastation, se faisant exécrer de ceux qu'ils +venaient affranchir. Le nombre de ces pillards, des isolés, des +dispersés, grossissait d'heure en heure; la maraude, cette plaie de nos +armées, prenait des proportions inconnues; des détachements, des +régiments entiers perdaient leur cohésion, s'effritaient, se +dissolvaient en une poussière humaine qui s'abattait sur le pays et le +ravageait. Et ces désordres, ces signes d'indiscipline et de +désagrégation, funeste présage pour l'avenir, naissaient spontanément, +par la force même des choses; trompant tous les calculs de la +prévoyance, déjouant l'effort du génie, ils accusaient le vice essentiel +de l'entreprise et le défi porté par Napoléon aux possibilités humaines. +L'appareil de guerre à proportions inconnues dont il était l'auteur, +gêné par l'enchevêtrement et l'incroyable multiplicité des ressorts, +fonctionnait mal; ses rouages compliqués se faussaient du premier coup +ou se refusaient à entrer en jeu; à peine mise en mouvement, l'énorme +machine craquait et se démontait.</p> + +<p>Nos avant-gardes de cavalerie atteignirent Wilna dans la nuit du 27 au +28 juin; elles venaient d'occuper sans combat des positions défensives +par excellence, un triple étage de hauteurs escarpées, formant camp +retranché, «le pays le plus stratégique que l'on pût rencontrer», disait +Jomini en connaisseur<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a> +<a href="#footnote634"><sup class="sml">634</sup></a>. Sans se laisser tenter par ce terrain si +bien approprié à la résistance, la cavalerie et les troupes légères de +l'ennemi continuaient à se replier, observées et serrées de près. +Parfois, quand la poursuite devenait trop pressante, elles faisaient +front et risquaient un court engagement, pour reprendre ensuite leur +marche rétrograde: il y eut aux abords de Wilna une escarmouche assez +vive qui ne tourna pas à notre avantage et où le frère du général de +Ségur fut fait prisonnier.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote634" name="footnote634"><b>Note 634: </b></a> +<a href="#footnotetag634"> +(retour) </a> Lettre du duc de Bassano au ministre de la police, 21 +juillet 1812. Archives nationales, AF, IV, 1648.</blockquote> + +<p>Néanmoins, le 28 au matin, nos chasseurs et nos dragons pénétraient dans +la ville. La population nous attendait et se préparait à nous faire +fête; sans qu'il y eût chez les habitants unanimité d'opinion, la +ferveur patriotique était très prononcée chez le plus grand nombre, la +haine du Russe exubérante, l'exaltation vive. Heureux de notre approche, +ils s'attendaient à voir paraître des émancipateurs qui les traiteraient +en alliés et leur apporteraient l'ordre avec l'indépendance; ils virent +arriver une nuée d'affamés qui se précipitèrent sur les faubourgs, +forçant les boutiques, pillant les auberges et les dépôts de vivres, +faisant main basse sur tous les objets placés à leur portée. À cet +aspect, la terreur se répandit; chacun ne songea plus qu'à se renfermer +et à se barricader chez soi, à mettre en sûreté son avoir, à se cacher +et à se terrer. Le désordre de notre entrée arrêta net l'élan national, +figea l'enthousiasme.</p> + +<p>L'Empereur cependant arrivait au grand trot, suivant de près +l'avant-garde, avec son escorte et une partie de son état-major. Se +rappelant Posen, il se croyait sûr de trouver à Wilna le même accueil; +il s'attendait à des transports d'allégresse, à des arcs de triomphe, à +une pluie de fleurs jetées sur son passage par ces gracieuses Polonaises +qu'il avait vues, en d'autres lieux, aviver le feu des esprits et se +passionner pour l'oeuvre de la régénération nationale. Il avait escompté +cette explosion du sentiment polonais et l'avait fait entrer dans ses +calculs; il espérait que la capitale de la Lithuanie, en se déclarant +pour lui, en se levant dès qu'elle l'apercevrait, allait donner +l'impulsion aux autres parties de la province; que la Pologne moscovite +tout entière, animée par cet exemple, viendrait se ranger sous ses +drapeaux et faciliter sa tâche, en opposant à la Russie, aux côtés de +notre armée, une nation ressuscitée et vivante. Il entra dans Wilna à +neuf heures du matin. Au lieu de la cité en fête qu'il avait rêvée, +folle d'enthousiasme et d'amour, il trouva une ville morte: de longs +faubourgs d'abord, laids et déserts, portant des traces de dévastation; +dans les quartiers du centre, aux rues sombres et tortueuses, le silence +et la solitude; point de femmes aux fenêtres, peu d'habitants groupés: +seuls, quelques hommes de la lie du peuple, surtout des Juifs, à +l'aspect sordide et craintif, se glissant le long des murs.</p> + +<p>Cet accueil de glace n'affecta pas trop l'Empereur dans le premier +moment. À la rigueur, tout pouvait s'expliquer par la rapidité de son +apparition; suivant son habitude, il avait pris son monde à +l'improviste, sans se faire annoncer; ne devait-il point laisser aux +habitants le temps de se reconnaître, de venir à lui, de manifester leur +zèle et d'organiser leur réception? Il parcourut la ville dans toute sa +longueur et parvint à l'autre extrémité, au pont de bois qui traverse la +Wilya et que les Russes avaient dû franchir pour se retirer. Là, une +nouvelle déception l'attendait. Le pont n'était qu'une ruine fumante, +achevant de se consumer; l'armée ennemie l'avait incendié derrière elle +pour ralentir la poursuite. Sur les bords de la rivière, d'épaisses +colonnes de fumée montaient vers le ciel; à leur base, plusieurs lignes +de bâtiments s'écroulaient dans un brasier: c'était tout ce qui restait +des nombreux magasins où les Russes avaient entassé pendant dix-huit +mois des approvisionnements de tout genre. Obligés d'abandonner ce riche +dépôt, inestimable trésor pour notre armée déjà dépourvue, ils nous +l'avaient soustrait en le livrant aux flammes.</p> + +<p>Cette scène de destruction fit songer l'Empereur; il resta quelque temps +à la contempler. Des hommes du peuple s'étaient amassés autour de lui; +il leur demanda un verre de bière et les remercia en leur disant: <i>Dobre +piwa</i>, bonne bière: il avait appris quelques mots de polonais et les +plaçait à tout propos<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a> +<a href="#footnote635"><sup class="sml">635</sup></a>. Il prit des mesures pour limiter l'incendie, +passa en revue une division, puis rentra dans l'intérieur de la ville et +se dirigea vers le palais, où il allait prendre logement.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote635" name="footnote635"><b>Note 635: </b></a> +<a href="#footnotetag635"> +(retour) </a> <i>Réminiscences de la comtesse de Choiseul-Gouffier</i>, p. +63.</blockquote> + +<p>À cette heure, il était impossible que le bruit de son arrivée ne se fût +point répandu. On avait vu passer et entrer au palais le reste de son +état-major, ses gens, ses équipages, sa maison, tout son accompagnement +habituel. Malgré tant de signes indicatifs de sa présence, l'aspect de +la ville n'avait guère changé; les fenêtres ne s'étaient point garnies +ni décorées; les rues demeuraient désertes; nulle trace d'enthousiasme +ou même de curiosité. Cette fois, l'Empereur ne sut point maîtriser son +émotion, et son désappointement perça. Lorsqu'il fut entré dans la cour +du palais et eut mis pied à terre, lorsqu'il s'installa dans les +appartements de l'empereur Alexandre, lorsqu'il prit possession des +pièces où son rival en fuite avait vécu et habité, l'orgueil de cette +victorieuse substitution ne s'épanouit point sur son visage. Par un +retour amer sur le passé, il comparait la froideur de Wilna aux +acclamations passionnées qui l'avaient accueilli dans les villes du +grand-duché et ne put s'empêcher de dire: «Ces Polonais-ci sont bien +différents de ceux de Posen<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a> +<a href="#footnote636"><sup class="sml">636</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote636" name="footnote636"><b>Note 636: </b></a> +<a href="#footnotetag636"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>Il réprima durement les désordres qui lui avaient valu cette déconvenue, +porta des peines terribles contre l'indiscipline et la maraude, fit +parquer dans un enclos près de la ville tous les traînards que l'on put +ramasser, n'épargna aucun moyen pour rassurer la population et +ressusciter la confiance<a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a> +<a href="#footnote637"><sup class="sml">637</sup></a>. Par les soins du major général, les +principaux habitants furent recherchés et prévenus; ils reçurent des +appels plus ou moins discrets, s'entendirent inviter à sortir de leur +retraite, à paraître, à faire montre de leurs sentiments. On arriva +ainsi à provoquer quelques manifestations tardives de sympathie et de +joie; on parvint à créer une apparence d'enthousiasme, à susciter un +simulacre d'ovation, avec ses accessoires habituels, fleurs, couronnes, +décors, sur le passage des corps qui continuaient à traverser la ville +et à se répandre autour d'elle.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote637" name="footnote637"><b>Note 637: </b></a> +<a href="#footnotetag637"> +(retour) </a> <i>Cahiers du capitaine de Coignet</i>, 192.</blockquote> + +<p>Davout était déjà présent, avec ses cinq divisions; Murat amenait son +flot de cavalerie, Ney et Oudinot arrivaient à hauteur sur la gauche, et +le reste de l'immense colonne, composé de la Garde et des réserves, +rejoignait un peu moins vite, encore échelonné sur la route qui conduit +de Kowno à Wilna. Du 28 au 30, Napoléon prépara les mouvements +enveloppants qui avaient pour but de déborder les masses russes en +retraite et de lui en livrer une partie. Tandis que le roi de Naples, +appuyé par quelques divisions d'infanterie, poussera droit devant lui et +s'enfoncera comme un coin entre les deux armées ennemies, Oudinot, Ney +et Macdonald continueront à s'élever vers le nord-est, suivant et +talonnant Barclay de Tolly; il est probable que l'armée de ce général, +ainsi harcelée, ne saura s'esquiver sans dommage: «J'en aurai pied ou +aile<a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a> +<a href="#footnote638"><sup class="sml">638</sup></a>», dit l'Empereur. En même temps, il prescrit à Davout de +prendre avec lui une partie de son infanterie, le plus de cavalerie +possible, et de se rabattre sur la droite, vers le sud; c'est de ce côté +principalement que l'occasion s'offre propice à de fructueux coups de +main.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote638" name="footnote638"><b>Note 638: </b></a> +<a href="#footnotetag638"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>À très petite distance au sud-est de Wilna, vers Ochmiana, des forces +russes sont signalées. Quels sont ces corps, aventurés si près de nous +et qui semblent inconscients du péril? Sont-ce ceux de Doctorof et de +Touchkof, s'efforçant éperdument de rejoindre Barclay par le chemin le +plus court? Napoléon incline à y voir plutôt l'avant-garde de +Bagration<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a> +<a href="#footnote639"><sup class="sml">639</sup></a>. Il croit toujours que l'armée commandée par ce prince +remonte vers Wilna; il a appris d'autre part, par des estafettes +interceptées, que le bruit de notre rapide irruption à Wilna n'a pas +encore pénétré dans l'intérieur de la Russie. En conséquence, on peut +espérer que Bagration ne sera pas averti à temps; tout donne à penser +que son armée, ignorant le péril où elle court, va se jeter tête baissée +dans le filet tendu sous ses pas, qu'elle n'échappera point à un +anéantissement total ou partiel. Pour la mettre entre deux feux, +Napoléon fait inviter Eugène et Poniatowski à presser leur marche de +flanc; il les aiguillonne par d'impérieux messages. Lui-même renforce +continuellement, en cavalerie surtout, les troupes sous les ordres de +Davout et destinées à courir sus aux colonnes de tête. Successivement, +il fait partir de Wilna la division Dessaix, la division Saint-Germain, +les cuirassiers de Valence, les lanciers de la Garde; il charge Nansouty +et Grouchy, avec leurs corps entièrement composés de divisions à cheval, +de coopérer aux mouvements du prince d'Eckmühl, afin que celui-ci puisse +«faire de bonnes et belles choses<a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a> +<a href="#footnote640"><sup class="sml">640</sup></a>». S'entêtant à l'espoir d'une +capture immédiate, mettant tous ses soins à la préparer, se levant +chaque jour à deux heures du matin pour expédier des ordres, se livrant +entièrement à ses combinaisons de guerre, il néglige encore de recevoir +Balachof, semble oublier le messager de paix, toujours confié à Davout +et gardé à vue.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote639" name="footnote639"><b>Note 639: </b></a> +<a href="#footnotetag639"> +(retour) </a> <i>Corresp.</i>, 18875, 18877.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote640" name="footnote640"><b>Note 640: </b></a> +<a href="#footnotetag640"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, 18880.</blockquote> + +<h4>III</h4> + +<p>L'Empereur avait compté sans un ennemi plus redoutable que les forces +russes, inférieures en nombre et disséminées; le climat du Nord lui +ménageait un premier et rude avertissement. Depuis quelques jours, le +temps était variable, avec des alternatives de soleil et de pluie, avec +une tendance à se gâter définitivement. Pendant l'après-midi du 29, un +amas d'orages s'amoncela au-dessus de la Grande Armée et fit explosion +sur tout l'espace occupé par nos troupes. La Garde fut surprise en +marche sur Wilna, les autres corps de la droite pendant leur séjour et +leurs évolutions autour de la ville, l'armée du prince Eugène encore sur +les rives du Niémen. Le déchaînement des éléments fut épouvantable; la +foudre sillonnait le ciel en tous sens, tombait à chaque instant, +frappant et labourant nos colonnes, tuant des soldats sur la route. +Après l'orage, la pluie s'établit, une pluie du Nord, ininterrompue, +diluvienne, glaciale, accompagnée par un subit refroidissement de +l'atmosphère; c'était un bouleversement complet dans l'ordre et l'aspect +de la nature, un rappel de l'hiver au milieu des ardeurs de l'été.</p> + +<p>Les troupes passèrent la nuit dans leurs bivouacs inondés, sans feu, +sans abri contre le vent qui soufflait en bourrasques, enveloppées dans +leurs manteaux ruisselants. Au jour, un spectacle désolant s'offrit à +leur vue: les campements étaient transformés en lacs de boue, tous les +objets nécessaires à la vie du soldat brisés ou dispersés, les voitures +jetées sur le flanc, tristement échouées. Enfin, fait plus grave, +dommage irréparable, des chevaux gisaient à terre par centaines, par +milliers, les membres raidis, morts ou mourants. Nourris depuis +plusieurs semaines d'herbes vertes, privés d'avoine, exténués de +fatigue, ces animaux se trouvaient dans les pires conditions +hygiéniques; ils n'avaient pu résister à la chute soudaine de la +température, au froid qui les avait saisis, transis, abattus sur le sol: +par un phénomène sans exemple dans l'histoire des guerres, une nuit +avait fait l'oeuvre d'une épidémie, et nos soldats s'arrêtaient +consternés devant cette hécatombe.</p> + +<p>Chacun songeait avec désespoir au surcroît de peine et d'embarras qui en +résulterait pour lui; parmi les officiers, l'un pensait à son escadron +appauvri, l'autre à sa batterie démontée, le troisième à ses équipages +en détresse; plusieurs s'emportaient avec violence contre une guerre qui +débutait si mal et contre celui qui les avait conduits en ce pays; le +général Sorbier, commandant l'artillerie de la Garde, criait «qu'il +fallait être fou pour tenter de pareilles entreprises<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a> +<a href="#footnote641"><sup class="sml">641</sup></a>». Lorsqu'on +eut à peu près supputé le mal et chiffré les pertes, il fut reconnu que +le nombre des chevaux frappés s'élevait à plusieurs milliers,--à dix +mille suivant quelques-uns--et ce désastre affaiblissait +irrémédiablement la cavalerie et l'artillerie, retardait de nouveau +l'arrivage des vivres, désorganisait en partie les transports, faisait +craindre à l'armée un long avenir de pénurie et de souffrances<a id="footnotetag642" name="footnotetag642"></a> +<a href="#footnote642"><sup class="sml">642</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote641" name="footnote641"><b>Note 641: </b></a> +<a href="#footnotetag641"> +(retour) </a> <span class="sc">Pion des Loches</span>, 282.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote642" name="footnote642"><b>Note 642: </b></a> +<a href="#footnotetag642"> +(retour) </a> Correspondances conservées aux archives nationales, AF, +IV, 1644. Cf. Boulart, Brandt, Chambray, Cogniet, Gourgaud, Labaume, +Ségur.</blockquote> + +<p>Dès à présent, la persistance du mauvais temps entravait tout, +contrariait les opérations. L'armée s'épuisait en efforts inutiles pour +se remettre en route, pour se tirer du bourbier où elle était prise et +engluée. Tous les rapports arrivant au quartier général signalaient les +difficultés de la marche; tous les chefs de corps se plaignaient à la +fois, en termes plus ou moins vifs, suivant leur tempérament et leur +humeur. Le bouillant général Roguet, qui éclairait avec sa division +l'armée d'Italie, maugréait et sacrait. Ney continuait d'avancer, mais +par quels miracles d'énergie! Encore ne pouvait-il cheminer qu'à très +petits pas et sans se déployer. Il écrivait le 30 à l'Empereur: «La +pluie qui ne cesse de tomber depuis hier trois heures de l'après-midi, +met le corps d'armée dans la presque impossibilité de marcher autrement +que par la grande route, les chemins de traverse étant inondés et +présentant des fondrières d'où l'infanterie ne peut se tirer et que la +cavalerie même passe avec beaucoup de peine<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a> +<a href="#footnote643"><sup class="sml">643</sup></a>.» Murat évoquait les +plus fâcheux souvenirs de sa carrière militaire, ceux que lui avait +laissés la campagne d'hiver entreprise à la fin de 1806 dans les boues +de la Pologne: «Les routes sont devenues bien mauvaises, disait-il; à +certains endroits, j'ai cru me retrouver à Pultusk.» Eugène était le +plus découragé; sa correspondance dénotait plus d'appréhensions pour +l'avenir que d'espérances. Il écrivait au prince major général: «Plus +nous avançons, plus nous perdons de chevaux... Je ne puis pas dire à +Votre Altesse le nombre des chevaux de transport que nous avons perdus, +mais il est très considérable. Je suis désolé d'avoir toujours à +entretenir Votre Altesse de notre fâcheuse position de vivres et de +chevaux, mais il est pourtant de mon devoir de ne la lui cacher. Je n'ai +plus à espérer que dans les ressources que nous pourrons trouver devant +nous, car si le pays que nous allons parcourir est aussi dénué de +ressources que celui que nous venons de traverser, je ne sais réellement +pas à quel point nous serions réduits sous peu de temps.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote643" name="footnote643"><b>Note 643: </b></a> +<a href="#footnotetag643"> +(retour) </a> Cet extrait de lettre et les suivants sont tirés des +archives nationales, AF, IV, 1644.</blockquote> + +<p>Malgré cette misère et ces prévisions fâcheuses, on cherchait l'ennemi, +on s'efforçait de le rejoindre, car chacun le sentait près de soi et à +portée. Dans la matinée du 1er juillet, pendant une éclaircie, une +alerte eut lieu aux environs de Wilna. La veille, le général Pajol, +parvenu jusqu'à Ochmiana, y avait rencontré des dragons de Sibérie, des +hussards bleus, des Cosaques; on s'était vivement chargé et sabré; la +ville avait été prise, perdue, reprise; non loin de là, Bordesoulle +annonçait de son côté l'ennemi en forces. L'Empereur et tout le monde +au quartier général crurent que Bagration débouchait sur Wilna, qu'il +allait tomber dans le réseau de troupes déployé autour de la ville et se +faire prendre au piège. Dans nos campements, le cri: <i>Aux armes!</i> +retentissait, et les soldats espéraient le combat. Mais la pluie +recommença presque aussitôt à tomber, brouillant l'horizon, recouvrant +tout de son voile gris, ramenant l'obscurité et l'incertitude. Au plus +fort de l'averse, les soldats reconnurent au milieu d'eux l'Empereur, +sur son cheval blanc; accompagné de Berthier, il était venu étudier les +lieux dont il comptait faire la base d'une belle opération; il cherchait +à discerner les reliefs du sol, les approches de la position; on le +voyait braquer sa lorgnette sur les bois et les coteaux embrumés de +pluie. Autour de lui, la rafale faisait rage; son uniforme ruisselait, +l'eau dégouttait par les bords avachis de son chapeau sur sa redingote +grise. Au bout de quelque temps, on l'entendit dire: «Mais c'est une +pluie terrible<a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a> +<a href="#footnote644"><sup class="sml">644</sup></a>»; et il tourna bride, revenant vers la ville.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote644" name="footnote644"><b>Note 644: </b></a> +<a href="#footnotetag644"> +(retour) </a> <i>Souvenirs d'un officier polonais</i>, 229</blockquote> + +<p>Les corps de cavalerie jetés au sud de Wilna continuaient à apercevoir +l'ennemi par intervalles, puis le perdaient de vue, n'arrivaient pas à +se renseigner exactement sur la nature et la direction de ses forces, ne +savaient plus s'ils avaient affaire à Bagration ou à d'autres. En +réalité, Bagration ne s'était jamais approché de Wilna. Quittant le haut +Niémen à la première nouvelle du passage, au lieu de remonter vers le +nord, il s'était jeté délibérément dans l'est, vers Minsk, vers +l'intérieur de l'empire; renonçant momentanément à rejoindre la première +armée, il n'espérait plus s'y réunir qu'à la faveur d'un immense détour. +Il était actuellement hors d'atteinte; pour essayer contre lui d'une +marche enveloppante, il faudrait élargir le cercle de nos évolutions, +pousser Davout sur Minsk, attendre que Poniatowski et Jérôme fussent +complètement entrés en ligne: ce ne pouvait plus être qu'une opération +de longue haleine et de chances problématiques. Les Russes auxquels +Pajol s'était heurté à Ochmiana appartenaient au corps de Doctorof, mais +ce général, évitant de s'exposer sous Wilna, contournait cette ville à +assez grande distance et prenait de l'espace. Nos dragons et nos +chasseurs n'avaient fait que tâter et effleurer une colonne de cavalerie +qui flanquait et protégeait son aile gauche, tandis que le reste du +corps, ainsi couvert, filait à toute vitesse et dépassait la zone +dangereuse. On pouvait encore s'élancer à sa suite, l'atteindre et le +maltraiter dans sa retraite, non l'entourer et le prendre.</p> + +<p>Une seule fraction des armées ennemies restait aventurée, compromise, en +extrême péril; c'étaient quelques régiments d'infanterie et de cavalerie +appartenant au 6e corps de Barclay et commandés par le général major +Dorockhof. N'ayant point reçu en temps utile l'ordre de se joindre au +mouvement général de retraite, cette arrière-garde s'était attardée au +sud de Wilna; elle s'y était vue tout à coup environnée de nos postes; +maintenant, elle errait affolée, se heurtant à nous de tous côtés, +changeant à chaque instant de direction, cherchant désespérément une +issue; les hommes marchaient nuit et jour, affamés, exténués, les pieds +meurtris, en sueur et en sang; quelques soldats portaient jusqu'à trois +ou quatre fusils, échappés aux mains de leurs camarades défaillants, et +cependant ils allaient toujours, fouettés par la voix impérieuse du chef +qui leur montrait les Français accourant pour les prendre et qui leur +faisait peur de la captivité.</p> + +<p>Heureusement pour eux, la nature du terrain facilitait leur évasion. +Ceux de nos corps qui suivaient Doctorof et Dorockhof avaient peine à se +reconnaître au milieu d'un pays boisé, couvert, accidenté, coupé de +ravins et de défilés; ils s'embrouillaient dans les renseignements +fournis par les habitants du pays, confondaient les localités et les +noms, prenaient Doctorof pour Dorockhof et réciproquement. Davout, +Pajol, Nansouty, Morand, Bordesoulle, touchaient à chaque instant +l'ennemi sans le saisir et le sentaient glisser entre leurs doigts. La +cavalerie légère entrait dans les villages sur les pas des Cosaques; +elle trouvait des cantonnements encore chauds de leur présence, empestés +de leur odeur, infectés de leur vermine; mais l'insaisissable ennemi +avait fui. Parfois, il semblait que cet ennemi voulût tenir. Son +infanterie se montrait à la lisière des bois, ses tirailleurs ouvraient +le feu, nos grand'gardes étaient ramenées; puis, lorsque nos commandants +avaient rassemblé leurs troupes et reçu des renforts, lorsqu'ils +poussaient contre l'adversaire, celui-ci avait décampé; les masses +entrevues la veille n'étaient plus que des formes indécises, se perdant +peu à peu dans le brouillard et l'éloignement. Cette armée fantôme, +vaguement surgie, s'évanouissait à notre approche, fondait sous notre +main, se dérobait au contact<a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a> +<a href="#footnote645"><sup class="sml">645</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote645" name="footnote645"><b>Note 645: </b></a> +<a href="#footnotetag645"> +(retour) </a> Lettres de Davout, Pajol, Morand, Bordesoulle. Archives +nationales, AF, 1643 et 1644. Lettres de Berthier au roi Jérôme citées +par <span class="sc">Du Casse</span>, <i>Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de +1812</i>, p. 137 et suiv. <span class="sc">Bogdanovitch</span>, I, 132 et suiv., d'après les +rapports des généraux russes.</blockquote> + +<p>Il y eut pourtant au nord de Wilna, dans la région où Ney et Oudinot +opéraient contre Baggovouth et Wittgenstein, où les corps opposés les +uns aux autres se frôlaient sans se bien distinguer, quelques rencontres +partielles, d'assez rudes froissements. Les deux partis se battaient +alors avec vaillance, quoique sans acharnement. Français et Russes, que +ne séparaient aucune inimitié traditionnelle, aucune injure de peuple à +peuple, ne s'étaient pas encore animés mutuellement à la lutte et +n'avaient pas eu le temps de se haïr<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a> +<a href="#footnote646"><sup class="sml">646</sup></a>. Dès le 28 juin, le maréchal +duc de Reggio s'était heurté au corps de Wittgenstein, arrêté et établi +aux environs de Wilkomir. Bien que le maréchal n'eût avec lui qu'une +division de fantassins et sa cavalerie, il avait abordé l'ennemi avec +entrain; il lui avait tué ou pris quelques centaines d'hommes et l'avait +refoulé assez loin, sans l'entamer sérieusement. L'Empereur félicita le +commandant et les troupes du 2e corps; mais qu'était cette brillante +affaire d'avant-garde pour lui qui avait rêvé de recommencer Austerlitz +ou Friedland, au moins Abensberg et Eckmühl? À tous les officiers qui +lui apportaient des nouvelles, sa première question était: «Combien de +prisonniers<a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a> +<a href="#footnote647"><sup class="sml">647</sup></a>?» Les réponses ne le satisfaisaient guère. On +recueillait des traînards, des déserteurs, quelques détachements et +quelques convois égarés: là se bornaient nos prises, et l'Empereur +attendait en vain ces colonnes d'ennemis désarmés, ces interminables +trains d'artillerie, ces brassées d'étendards captifs que lui +présentaient jadis ses soldats au retour du champ le bataille.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote646" name="footnote646"><b>Note 646: </b></a> +<a href="#footnotetag646"> +(retour) </a> Le général Lyautey, dans ses <i>Souvenirs inédits</i>, raconte +à ce sujet une scène qui rappelle certains épisodes de la guerre de +Crimée: «Le combat qui avait commencé pour nous dès le point du jour +eut, vers le milieu de la journée, une heure ou deux de repos. Un ravin +avec un cours d'eau noire nous séparait des Russes. Le besoin de faire +boire les chevaux était commun aux deux partis, et de chaque côté on +descendit dans le ravin. Les Russes buvaient d'un côté, nous de l'autre; +on se parlait sans trop se comprendre que par gestes; on se donnait la +goutte, du tabac; nous étions les plus riches et les plus généreux. +Bientôt après, ces si bons amis se tiraient des coups de canon. Je +trouvai un jeune officier parlant français; nous échangeâmes +courtoisement quelques paroles, en attendant mieux.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote647" name="footnote647"><b>Note 647: </b></a> +<a href="#footnotetag647"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<p>Il eût eu besoin pourtant de trophées, de bulletins triomphants, pour +retremper pleinement le moral de son armée, pour exciter surtout et +soulever les Polonais de Lithuanie. En effet, bien que l'on essayât de +toutes manières pour son compte à déterminer l'insurrection, à chauffer +l'enthousiasme, l'attitude de la population trompait toujours son +attente. Pour décider les notables de Wilna à se mettre en avant, à +payer de leur nom et de leur personne, il avait fallu les relancer chez +eux, les entreprendre un à un, quêter leur adhésion, forcer presque leur +concours. Dans les campagnes, chaque classe d'habitants avait ses motifs +de défiance. Les excès de nos soldats, les brigandages de nos alliés +allemands continuaient à désoler les paysans, qui se sauvaient à notre +approche et se réfugiaient dans les bois. Pour les ramener et se les +concilier, Napoléon leur annonçait la liberté, l'abolition du servage; +mais ces promesses indisposaient les seigneurs, les grands propriétaires +ruraux, possesseurs d'esclaves. Si la majeure partie de la noblesse +restait malgré tout favorablement disposée, un doute persistant sur les +intentions réelles de Napoléon à l'égard de la Pologne, un doute +naissant sur le succès de ses armes, la crainte de représailles russes, +retardaient l'élan des coeurs<a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a> +<a href="#footnote648"><sup class="sml">648</sup></a>. Tout ce qui se faisait en +Lithuanie,--ébauche d'une organisation nationale, formation d'un +gouvernement provisoire, levée de milices locales,--était exclusivement +l'oeuvre de quelques seigneurs dévoués de longue date à notre cause, +déjà compromis aux yeux de l'ennemi; la masse suivait mollement +l'impulsion et ne la devançait jamais. L'Empereur voyait venir à lui des +empressements isolés, point de mouvement collectif, des individus plutôt +qu'une nation. Ses calculs se trouvaient doublement en défaut; les +armées du Tsar avaient déjoué ses premiers plans et échappé à ses +atteintes; la Pologne russe ne se levait qu'à demi et ne lui prêtait +qu'un concours hésitant; après la déception militaire, la déception +politique.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote648" name="footnote648"><b>Note 648: </b></a> +<a href="#footnotetag648"> +(retour) </a> Voy. spécialement à ce sujet <span class="sc">Chambray</span>, <i>Histoire de +l'expédition de Russie</i>, 45.</blockquote> + +<h4>IV</h4> + +<p>Napoléon décida alors de recevoir Balachof et le fit mander à son +quartier général; c'était un trophée qu'il présenterait aux Polonais, à +défaut d'autres; l'armée et la population pourraient croire que l'envoyé +du Tsar venait en suppliant, attestant par sa présence que la Russie +s'avouait vaincue avant d'avoir tenté la lutte. Le 30 juin, Balachof +avait été ramené à Wilna; on l'y logea dans la maison du prince de +Neufchâtel, où celui-ci le fit prier «de se considérer comme chez +lui<a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a> +<a href="#footnote649"><sup class="sml">649</sup></a>», et il fut prévenu que l'Empereur allait incessamment lui +donner audience.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote649" name="footnote649"><b>Note 649: </b></a> +<a href="#footnotetag649"> +(retour) </a> Rapport de Balachof.</blockquote> + +<p>L'apparente négociation dont Alexandre avait pris l'initiative ne +pouvait aboutir qu'à une controverse rétrospective, à une altercation +vaine. En souscrivant à la condition posée par son rival en termes +absolus, en ramenant ses troupes en deçà du Niémen, Napoléon n'eût pas +seulement meurtri et supplicié son orgueil; reconnaissant aux yeux de +tous son impuissance, signalant son erreur, il eût détruit son prestige, +rompu l'enchantement qui liait tant de peuples à sa fortune, encouragé +les Russes à l'offensive et l'Europe à la révolte. Il est hors de toute +vraisemblance que l'idée d'un recul l'ait même effleuré. Les débuts +manqués de la campagne l'avaient incontestablement affecté: on le voyait +parfois «sérieux, préoccupé, sombre<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a> +<a href="#footnote650"><sup class="sml">650</sup></a>»; mais les difficultés +animaient son coeur de lion, loin de l'abattre, et la persistance avec +laquelle les Russes se dérobaient l'excitait à continuer plus âprement +la poursuite, à convoiter davantage cette proie. À supposer même +qu'Alexandre, se désistant de son exigence préalable, se fût résigné à +négocier en présence et sous la pression de nos troupes, à respecter +désormais les lois du blocus continental et à s'employer contre les +Anglais, cet arrangement, que l'Empereur aurait accepté en d'autres +temps, ne l'eût plus satisfait. Il dit crûment devant Berthier, +Caulaincourt et Bessières: «Alexandre se f... de moi; croit-il que je +suis venu à Wilna pour négocier des traités de commerce? Il faut en +finir avec le colosse du Nord, le refouler, mettre la Pologne entre la +civilisation et lui. Que les Russes reçoivent les Anglais à Arkhangel, +j'y consens, mais la Baltique doit leur être fermée... Le temps est +passé où Catherine faisait trembler Louis XV et se faisait prôner en +même temps par tous les échos de Paris. Depuis Erfurt, Alexandre a trop +fait le fier; l'acquisition de la Finlande lui a tourné la tête. S'il +lui faut des victoires, qu'il batte les Persans, mais qu'il ne se mêle +plus de l'Europe; la civilisation repousse ces habitants du Nord<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a> +<a href="#footnote651"><sup class="sml">651</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote650" name="footnote650"><b>Note 650: </b></a> +<a href="#footnotetag650"> +(retour) </a> <i>Documents inédits</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote651" name="footnote651"><b>Note 651: </b></a> +<a href="#footnotetag651"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>Résolu d'arracher aux Russes l'abandon total ou partiel de leurs +conquêtes, il comptait toujours l'obtenir d'eux à bref délai, par +quelques coups retentissants et hardis, dont il saurait retrouver +l'occasion. Son espoir était encore qu'Alexandre, aussi prompt à +désespérer qu'accessible à d'orgueilleuses illusions, s'humilierait et +viendrait à résipiscence dès qu'il aurait réellement senti le fer. Pour +surprendre plus rapidement au Tsar cette soumission, il importait de ne +pas la lui rendre par trop pénible dans la forme, de laisser à cet +ancien allié le chemin du retour ouvert et même facile. Napoléon s'était +donc résolu, sans vouloir écouter sérieusement Balachof, à l'accueillir +avec politesse, afin d'encourager pour l'avenir de nouveaux envois; il +chercherait à maintenir entre les souverains, malgré la guerre, des +communications suivies, afin qu'Alexandre, au premier trouble qui +s'emparerait de son âme, après une ou deux batailles perdues, sût où +s'adresser pour capituler et faire parvenir des paroles de paix et de +repentir. Toutefois, désireux de hâter par d'autres moyens ce moment +d'abandon, il affecterait devant Balachof une assurance sans bornes, une +confiance imperturbable; se proposant d'épouvanter le Russe par +l'étalage de ses forces et de ses ressources, il donnerait à sa +courtoisie un ton d'écrasante supériorité.</p> + +<p>Le 1er juillet, à dix heures du matin, il envoya chercher Balachof par +un chambellan. Amené au palais, l'aide de camp fut introduit dans la +salle où il avait vu Alexandre pour la dernière fois et qui servait +maintenant de cabinet à l'empereur des Français; rien n'y était changé, +sauf le maître. Dans la pièce d'à côté, Napoléon finissait de déjeuner; +après quelques minutes, Balachof entendit distinctement le bruit d'une +chaise que l'on repoussait; la porte s'ouvrit, et tranquillement, +posément, en conquérant qui se sent bien établi en pays ennemi et y +prend ses aises, l'Empereur passa dans le cabinet, où il se fit «servir +son café».</p> + +<p>Au salut de Balachof, il répondit d'un ton aimable: «Je suis bien aise, +général, de faire votre connaissance. J'ai entendu du bien de vous. Je +sais que vous êtes attaché sérieusement à l'empereur Alexandre, que vous +êtes un de ses amis dévoués. Je veux vous parler avec franchise, et je +vous charge de rendre fidèlement mes paroles à votre souverain<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a> +<a href="#footnote652"><sup class="sml">652</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote652" name="footnote652"><b>Note 652: </b></a> +<a href="#footnotetag652"> +(retour) </a> Cette citation et toutes les suivantes jusqu'à la page +527 sont empruntées au rapport de Balachof.</blockquote> + +<p>Après cette déclaration, son premier mot fut: «J'en suis bien fâché, +mais l'empereur Alexandre est mal conseillé»; il aimait mieux s'en +prendre à l'entourage du souverain qu'au souverain lui-même. Et pourquoi +cette guerre? Deux grands monarques poussaient leurs peuples au carnage +sans que l'objet de leur querelle eût été nettement précisé. Balachof +répliqua que son maître ne voulait pas la guerre, qu'il avait tout fait +pour l'éviter; en témoignage suprême, il invoqua la proposition de paix +dont il était porteur. Napoléon revint alors sur le passé, et l'on +discuta, on ergota sur les incidents qui avaient été la cause +occasionnelle de la rupture. Chacun des deux interlocuteurs répéta à +satiété ses griefs, sans vouloir reconnaître et prendre en considération +ceux de l'adversaire. À mesure que l'Empereur rappelait les actes par +lesquels la Russie avait manifesté l'intention de tenir contre la +puissance française et de la braver, de ne pas même entrer en +composition avec elle, il parlait avec plus de chaleur, avec une +acrimonie croissante, s'animant au feu de ses propres discours. Sa +colère, feinte peut-être au début, devenait réelle, et il prenait au +sérieux son rôle d'offensé.</p> + +<p>Il marchait à grands pas dans la chambre, et l'on pouvait reconnaître, à +certains signes d'impatience qui éclataient en lui, le frémissement de +tout son être. À un moment, le vasistas d'une fenêtre, imparfaitement +fermé, s'ouvrit et laissa pénétrer, par bouffées fraîches, l'air du +dehors. L'Empereur le repoussa avec violence. Mais les bois joignaient +mal; au bout d'un instant, la mince clôture, remise en branle par le +vent, se souleva de nouveau et recommença à battre. Dans l'état de ses +nerfs, l'Empereur ne put supporter ce bruit agaçant. D'un geste rageur, +il arracha le vasistas et le lança en dehors; on l'entendit s'abattre +sur le sol, avec un fracas de verre brisé.</p> + +<p>Napoléon revint à son interlocuteur, se plaignant amèrement de ce que la +Russie, en l'obligeant à se détourner contre elle, l'eût empêché de +finir la guerre d'Espagne et de pacifier l'Europe. Puis, arrachant les +voiles, dédaignant les subtilités et les controverses diplomatiques où +il s'était attardé jusqu'alors, il alla au fond des choses. +Supérieurement, il mit en relief ce qu'avait eu depuis longtemps de +louche et de suspect la conduite d'Alexandre. Il fit sentir que ce +prince s'était acheminé irrésistiblement à la guerre du jour où il avait +laissé des personnages équivoques, notoirement connus pour nos +adversaires, se rapprocher de sa personne et surprendre sa confiance. +Autour de lui, dans sa société intime, qui voyait-on? Étaient-ce des +Russes, possédant le sens et la tradition de la politique nationale? +Point; on ne voyait qu'un groupe d'étrangers, un conseil cosmopolite, un +comité d'émigrés et de proscrits, Stein le Prussien, Armfeldt le +Suédois, Wintzingerode, déserteur de nos armées, d'autres encore, +éternels artisans d'intrigue et de discorde. Avec raison, Napoléon +montrait, abrités et embusqués derrière le prince qui lui avait juré +fidélité, ses ennemis personnels et acharnés, ceux qu'il avait retrouvés +de tout temps en son chemin, ameutant les rois, fomentant la +conspiration européenne. Chassés par lui de tous les pays où s'exerçait +son pouvoir, ces hommes étaient allés en Russie lui ravir l'allié qu'il +croyait avoir subjugué par l'ascendant de son génie, et sa colère +éclatait contre ces séducteurs, contre le monarque faible qui s'était +laissé reprendre et suborner.</p> + +<p>En vain s'était-il promis d'être calme, de montrer plus de pitié que de +courroux, de gronder amicalement et de haut. Emporté par ses haines, il +manquait à l'engagement pris envers lui-même, ne se contenait plus, +frappait et blessait. Sa voix devenait brève et stridente; ses phrases +étaient autant de traits chargés de passion ou de venin; chaque mot +portait sa griffe.</p> + +<p>L'empereur Alexandre, disait-il, se pique de sentiments élevés; il veut +être un chevalier sur le trône. Est-ce se conformer à cette règle que de +s'entourer d'hommes vils, honte et rebut de l'Europe? Parmi les Russes +eux-mêmes, quels sont ceux qu'il choisit pour leur confier le +commandement de ses armées et le sort du pays? «Je ne connais pas le +Barclay de Tolly, mais Bennigsen!»--Bennigsen, qui doit à ses crimes +une célébrité affreuse: en cherchant sur les mains de cet homme, on y +trouverait une tache de sang, et de quel sang! L'allusion à l'assassinat +de Paul Ier, au forfait où Bennigsen avait trempé et qui avait avancé le +règne d'Alexandre, était sur les lèvres de l'Empereur; il la laissa plus +d'une fois percer dans son langage.</p> + +<p>Si ardentes que fussent ses colères, il savait toujours les gouverner et +s'en servir pour atteindre son but. Ce qu'il veut aujourd'hui, c'est +moins offenser Alexandre que de le terrifier; il veut lui faire honte, +mais surtout lui faire peur. Son but est de prouver que le Tsar, en se +livrant à des étrangers, en épousant leurs rancunes, s'aliène le +sentiment national, qui s'insurgera contre lui à la première occasion et +dont l'explosion peut mettre en péril sa couronne et sa vie. Depuis un +siècle, le mécontentement des hautes classes en Russie s'était manifesté +à plusieurs reprises par des complots, par des attentats, par des +révolutions de palais ou de caserne. En soixante ans, ces crises +intérieures avaient abouti à quatre changements de règne, à l'assassinat +de trois empereurs. Fondée sur ces précédents, la croyance à +l'instabilité du pouvoir à Pétersbourg était générale en Europe; c'était +l'une des raisons qui donnaient toute confiance à Napoléon dans le +succès de son entreprise et qui l'avaient engagé à la risquer: il tenait +pour presque assuré que, dans l'état critique et violent où il allait +placer la Russie, une révolte de nobles viendrait favoriser +indirectement l'invasion et couper court à la résistance. Dans tous les +cas, il voulait consterner Alexandre par la crainte de cette diversion, +afin de l'avoir plus facilement à merci, et toutes ses paroles, toutes +ses insinuations tendaient à faire redouter au fils de Paul Ier le sort +de son père, à évoquer de lugubres visions, des spectres avertisseurs.</p> + +<p>En Russie--laissait-il entendre--les souverains sont-ils si solidement +assis sur le trône qu'ils puissent impunément plonger leurs peuples dans +les calamités d'une guerre malheureuse et les réduire au désespoir? Les +hommes auxquels Alexandre prostitue sa confiance seront les premiers à +se retourner contre lui, dès qu'ils y verront leur intérêt, à le trahir +et à le vendre, «à tirer la corde qui peut trancher sa vie». Ces mots +étaient-ils une allusion à l'écharpe qui avait serré le cou de Paul Ier +et étouffé ses cris, tandis qu'on lui défonçait le crâne avec un pommeau +d'épée? Pour renouveler de pareilles horreurs, que fallait-il? Un grand +coup porté du dehors qui ébranlerait l'opinion, l'annonce d'une bataille +perdue, d'un désastre militaire! Or, ce désastre était imminent. Ici, +par une suite d'affirmations superbes et tranchantes, Napoléon pose en +fait que la guerre doit nécessairement tourner au détriment et à la +confusion des Russes. Il soutient qu'elle commence mal pour eux et que +la manière dont elle s'engage permet d'en préjuger l'issue; il s'acharne +à le prouver. Toutes les circonstances qui ont marqué le début des +hostilités et qui ont été pour lui autant de déceptions, il les tourne +en sa faveur, il s'en fait des avantages. Quant à la disproportion des +forces en hommes, en argent, en ressources de tout genre, n'est-elle pas +évidente, écrasante? Napoléon se targue de tout connaître des armées +russes, la composition de chacune d'elles, sa valeur, le nombre de ses +divisions, l'effectif moyen des bataillons; il cite des chiffres, +accumule des détails, se livre à un retour complaisant sur sa propre +puissance, fait des calculs et des comparaisons, oppose avec habileté +les groupements respectifs de manière à se montrer partout le plus fort, +et excellant à donner aux assertions les plus hasardées l'aspect de +vérités rigoureusement déduites, il démontre que le succès de la +campagne est pour lui un problème résolu, qu'il est sûr, absolument sûr +de son fait, qu'il a la certitude mathématique de vaincre.</p> + +<p>Qui d'ailleurs en Europe, d'après lui, doute de ce résultat? Les Anglais +eux-mêmes regrettent cette guerre, car ils prévoient «des malheurs pour +la Russie et peut-être le comble des malheurs», c'est-à-dire une +révolution. Quant à l'Europe continentale, elle marche avec nous et suit +notre étoile. Les Russes se vantent, à la vérité, de nous avoir +soustrait certains de nos auxiliaires traditionnels: on parle d'une paix +qu'ils auraient conclue avec le Turc, et Napoléon, fort mécontent au +fond et fort intrigué de ce traité, voudrait en savoir les conditions; +il soumet Balachof à un interrogatoire en règle, auquel l'autre se +dérobe. Il fait fi alors des Turcs et des Suédois, pauvres alliés, +appoint insignifiant; on les verra d'ailleurs, dès que la fortune se +sera prononcée en sa faveur, revenir à lui et se rattacher au vainqueur. +Il sait bien qu'on cherche à lui débaucher, à lui voler ses alliés +allemands; ses troupes ont intercepté une lettre écrite par un prince +apparenté à la famille impériale de Russie pour exciter les Prussiens à +la désertion. Tristes moyens! Sont-ce là jeux d'empereur? Que les +potentats se fassent la guerre, c'est leur droit, mais au moins +devraient-ils mettre dans leurs luttes la courtoisie et la hauteur d'âme +qui conviennent à ces grands tournois. Au reste, en quoi espère-t-on lui +nuire par de semblables manoeuvres? On débarrassera ses armées de +«quelques coquins», on arrivera à lui ravir quelques centaines de +soldats: il en a 550,000,--oui, 550,000 bien comptés,--contre 200,000 +Russes: «Dites à l'empereur Alexandre que je l'assure par ma parole +d'honneur que j'ai 550,000 hommes en deçà de la Vistule.»</p> + +<p>Après avoir asséné ce dernier coup, il se radoucit, change de ton, et +légèrement, presque négligemment, arrive au point où il veut en venir. +La conclusion qu'il laisse se dégager de tous ses discours, celle qu'il +sous-entend, celle qu'il exprime à demi-mot, c'est que l'empereur +Alexandre, certain d'être battu, environné de périls, n'a qu'un parti à +prendre: interrompre promptement la lutte et subir la loi. Quant à lui, +il va faire la guerre, puisqu'on l'y oblige, mais il n'en est pas plus +belliqueux pour cela ni plus acharné: «Il n'est ni contre les +négociations ni contre la paix.» Qu'on ne lui parle pas sans doute +d'évacuer Wilna et de faire reculer son armée; de semblables conditions +ne sauraient être prises au sérieux. Mais l'empereur Alexandre veut-il +se rendre compte de la situation et se résoudre aux sacrifices +convenables, quiconque se présentera de sa part sera le bienvenu. +Veut-il rappeler le comte de Lauriston, afin d'avoir toujours sous la +main un négociateur? Il n'a qu'à faire un signe, et l'ancien +ambassadeur reprendra le chemin de Pétersbourg. Veut-il dès à présent +régler les conditions du combat de manière à sauvegarder les droits de +l'humanité et de la civilisation, conclure un cartel sur les bases les +plus libérales, assurer le sort des blessés et des prisonniers? Napoléon +est prêt à mener cette négociation parallèlement aux hostilités, et de +plus en plus sa pensée intime se révèle: ce qu'il désire, c'est de +garder le contact avec Alexandre, c'est de conserver sur lui une prise +par laquelle il puisse le ressaisir en temps opportun et le ramener à +lui, résigné et contrit. Il s'exprime maintenant sur le compte du Tsar +avec une commisération sympathique, comme on parle d'un ami égaré, pour +lequel on conserve malgré tout un fonds d'indulgence et que l'on +voudrait voir revenir. Puis, quand il a jeté dans le débat toutes ces +idées sans y trop insister, laissant aux adversaires le soin de les +relever et d'en faire leur profit, il se met, avec une suprême +désinvolture, à parler de choses indifférentes.</p> + +<p>Il interroge Balachof sur la cour de Russie, demande des nouvelles du +chancelier: «Le comte Roumiantsof est malade? Il a eu un coup +d'apoplexie?... Dites-moi, je vous prie, pourquoi a-t-on éloigné... +celui que vous aviez à votre conseil d'État... comment l'appelez-vous? +Spie... Sper...» Il faisait allusion à Spéranski, mais il n'avait pas la +mémoire des noms et s'amusait d'ailleurs à les défigurer. Il veut +néanmoins savoir pourquoi on a disgracié l'homme qu'il a vu à Erfurt, se +complaît à ces questions, à ces curiosités, comme si l'excellence de sa +position et une parfaite tranquillité d'esprit lui laissaient pleinement +le loisir de causer, jusqu'à ce qu'enfin, tout à fait rasséréné et +gracieux, il s'y prenne pour rompre l'entretien avec une politesse +presque excessive: «Je ne veux plus vous dérober votre temps, général. +Dans le cours de la journée, je vous préparerai une lettre pour +l'empereur Alexandre.»</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Le soir, à sept heures, Balachof fut invité à dîner chez Sa Majesté. Les +autres convives étaient Berthier, Duroc, Bessières et Caulaincourt; ce +dernier avait été spécialement mandé et s'étonna un peu de cet appel, +car son maître ne l'habituait plus depuis quelque temps à de pareilles +faveurs. Pendant tout le repas, l'Empereur entretint et domina +naturellement la conversation, mais il était redevenu haut, entier, +agressif; s'adressant à un auditoire au lieu de parler à un seul +interlocuteur, il mesurait ses effets au nombre de personnes à frapper +et à convaincre. Son but évident était d'embarrasser Balachof devant +témoins, de le décontenancer par des questions imprévues; on eût dit +qu'il voulait confondre et humilier la Russie entière en sa personne. +Malheureusement pour lui, il avait affaire à un adversaire difficile à +démonter, servi par un patriotisme avisé et une rare présence d'esprit; +l'avantage lui fut vivement disputé dans ce combat de paroles.</p> + +<p>Il affecta d'abord un ton de rondeur familière et de bonhomie narquoise, +abordant les sujets les plus frivoles, comme si son esprit eût eu besoin +de se détendre et de se reposer après les préoccupations de la journée. +Il fit allusion à la vie privée de l'empereur Alexandre, à ses succès +féminins, aux occupations galantes qui semblaient l'absorber à l'heure +même où nos troupes franchissaient la frontière:</p> + +<p>--«Est-ce vrai, dit-il, que l'empereur Alexandre allait tous les jours à +Wilna prendre le thé chez une beauté d'ici?» Et se tournant vers le +chambellan de service, M. de Turenne, qui se tenait debout derrière sa +chaise:--«Comment l'appelez-vous, Turenne?»</p> + +<p>--«Soulistrowska, Sire», répondit le chambellan, dont le devoir était +d'être parfaitement informé en ces matières.</p> + +<p>--«Oui, Soulistrowska.» Et Napoléon adressait à Balachof un coup d'oeil +interrogateur.</p> + +<p>--«Sire, répondit le Russe, l'empereur Alexandre est ordinairement +galant avec toutes les femmes, mais à Wilna je l'ai vu occupé de tout +autre chose.</p> + +<p>--«Pourquoi pas? reprit l'Empereur. Au quartier général, c'est encore +permis.»</p> + +<p>Mais il reprochait à Alexandre des fréquentations plus compromettantes. +Était-il donc vrai que ce monarque, non content d'accueillir à son +service des Stein et des Armfeldt, permît à de tels hommes de s'asseoir +à sa table et de manger son pain?</p> + +<p>--«Dites-moi, Stein a-t-il dîné avec l'empereur de Russie?»</p> + +<p>--«Sire, toutes les personnes de distinction sont admises à la grande +table de Sa Majesté.»</p> + +<p>--«Comment peut-on mettre un Stein à la table de l'empereur de Russie? +Si même l'empereur Alexandre s'est décidé à l'écouter, toujours ne +devait-il pas le mettre à sa table. Est-ce qu'il a pu s'imaginer que +Stein pouvait lui être attaché? L'ange et le diable ne doivent jamais se +trouver ensemble.»</p> + +<p>Il parla alors de la Russie avec une curiosité pleine d'assurance, comme +d'un pays qu'il allait visiter prochainement et parcourir en tous sens. +Le nom de Moscou était déjà venu sur ses lèvres:</p> + +<p>--«Général, demanda-t-il, combien comptez-vous d'habitants à Moscou?</p> + +<p>--«Trois cent mille, Sire.</p> + +<p>--«Et de maisons?</p> + +<p>--«Dix mille, Sire.</p> + +<p>--«Et d'églises?</p> + +<p>--«Plus de trois cent quarante.</p> + +<p>--«Pourquoi tant?</p> + +<p>--«Notre peuple les fréquente beaucoup.</p> + +<p>--«D'où vient cela?</p> + +<p>--«C'est que notre peuple est dévot.</p> + +<p>--«Bah! on n'est plus dévot de nos jours.</p> + +<p>--«Je vous demande pardon, Sire, cela n'est pas partout de même. On +n'est peut-être plus dévot en Allemagne et en Italie, mais on est encore +dévot en Espagne et en Russie.»</p> + +<p>L'allusion était mordante et méritée; on ne pouvait dire plus +spirituellement à l'Empereur qu'un peuple croyant avait seul réussi +jusqu'à présent à le tenir en échec, qu'une autre nation également +inébranlable dans sa foi, confiante en Dieu, saurait imiter cet exemple, +et que la Russie lui serait une Espagne. Sous cette repartie, il se tut +un instant; puis, reprenant l'attaque, tendant le fer, il dit à +Balachof, en le regardant fixement:</p> + +<p>--«Quel est le chemin de Moscou?»</p> + +<p>À ce coup droit, la riposte se fit un instant attendre. Balachof prit +son temps, parut réfléchir, puis:</p> + +<p>--«Sire, répondit-il, cette question est faite pour m'embarrasser un +peu. Les Russes disent comme les Français que tout chemin mène à Rome. +On prend le chemin de Moscou à volonté; Charles XII l'avait pris par +Pultava.»</p> + +<p>En évoquant subitement le nom et l'infortune du conquérant suédois, en +avertissant l'Empereur qu'au lieu d'aller à Moscou il risquait d'aller à +Pultava, Balachof répondait à une bravade par une menace prophétique et +prenait finement sa revanche. Il ne parut pas toutefois que l'à-propos +de ses paroles ait vivement impressionné les assistants; ses réponses +acquirent leur célébrité après coup, lorsque l'événement fut venu les +mettre en relief et les souligner.</p> + +<p>On sortit de table et l'on passa dans un salon voisin. Là, l'Empereur se +mit à philosopher, déplorant l'aveuglement des princes et la folie des +hommes: «Mon Dieu! que veulent donc les hommes?» L'empereur Alexandre +avait obtenu de lui tout ce qu'il pouvait désirer, tout ce que ses +prédécesseurs osaient à peine rêver: la Finlande, la Moldavie, la +Valachie, un morceau de la Pologne: s'il eût persévéré dans l'alliance, +son règne se fût inscrit en lettres d'or dans les fastes de son peuple: +«Il a gâté le plus beau règne qui a jamais été en Russie... Il s'est +jeté dans cette guerre pour son malheur, ou par de mauvais conseils, ou +par la fatalité de son sort.» Et par quels moyens faisait-il cette +guerre? À ce sujet, s'échauffant de nouveau et tempêtant, Napoléon +reprit toutes ses plaintes, tous ses motifs d'indignation, et toujours +l'argument direct et personnel, celui qui cherchait l'homme sous le +souverain, qui devait alarmer Alexandre pour sa sécurité et le faire +trembler dans sa chair. L'empereur Alexandre, disait-il, en se plaçant +lui-même à la tête de ses armées, s'est découvert devant ses peuples; il +s'est offert en première ligne, il s'est désigné à leur fureur, en cas +de revers: «Il s'est réservé la responsabilité de la défaite. La guerre +est mon milieu. J'y suis accoutumé. Ce n'est pas la même chose avec lui; +il est empereur par sa naissance. Il doit régner et nommer un général +pour commander: s'il fait bien, le récompenser; s'il fait mal, le punir. +Que le général ait une responsabilité devant lui plutôt que lui-même +devant la nation, car les souverains ont aussi une responsabilité; il ne +faut pas oublier cela.»</p> + +<p>Il continua ainsi longuement, prodiguant les avertissements sinistres, +les paroles acerbes, se promenant avec animation au milieu de ses +convives debout. À un moment, il avisa Caulaincourt, qui restait +silencieux et grave, sans donner aucun signe d'acquiescement, et lui +frappant légèrement la joue, il l'interpella en ces termes: «Eh bien! +que ne dites-vous rien, vieux courtisan de la cour de +Saint-Pétersbourg?» Très haut, il ajouta: «Ah! l'empereur Alexandre +traite bien les ambassadeurs: il croit faire de la politique avec des +cajoleries. Il a fait de vous un Russe<a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a> +<a href="#footnote653"><sup class="sml">653</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote653" name="footnote653"><b>Note 653: </b></a> +<a href="#footnotetag653"> +(retour) </a> <i>Documents inédits.</i></blockquote> + +<p>À ces mots, Caulaincourt pâlit, ses traits se contractèrent. Il s'était +entendu infliger maintes fois et même publiquement, à la suite des +objections qu'il avait vaillamment produites contre la guerre, cette +épithète de Russe que désavouait son patriotisme. Il en avait souffert, +mais il avait supporté jusque-là le jeu déplaisant où s'obstinait son +maître. Cette fois, c'en était trop: répéter devant un étranger, un +ennemi, le reproche contre lequel protestait toute sa vie, c'était +mettre en doute ses sentiments français et sa loyauté; l'injustice +passait les bornes, la taquinerie tournait en insulte. Caulaincourt ne +put se contenir et répliqua sur un ton que l'Empereur n'était pas +habitué à entendre: «C'est sans doute parce que ma franchise a trop +prouvé à Votre Majesté que je suis un très bon Français qu'elle veut +avoir l'air d'en douter. Les marques de bonté de l'empereur Alexandre +étaient à l'adresse de Votre Majesté; comme votre fidèle sujet, Sire, je +ne les oublierai jamais<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a> +<a href="#footnote654"><sup class="sml">654</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote654" name="footnote654"><b>Note 654: </b></a> +<a href="#footnotetag654"> +(retour) </a> <i>Documents inédits.</i></blockquote> + +<p>À l'expression de visage qui accompagna ces paroles, chacun sentit que +le duc était blessé au coeur; un froid s'ensuivit; l'Empereur lui-même +parut gêné et presque déconcerté. Il changea de conversation, +s'entretint encore avec Balachof, et finit par le congédier avec +aménité. Il lui fit pourtant remettre, comme adieu, avec la lettre +préparée pour l'empereur Alexandre et résumant la querelle, un +exemplaire de la belliqueuse allocution qu'il avait adressée à ses +troupes en leur ordonnant de franchir le Niémen; c'était sa réponse à la +demande de repasser le fleuve. S'adressant à Berthier et l'appelant +familièrement par son prénom: «Alexandre, lui dit-il, vous pouvez donner +la proclamation au général, ce n'est pas un secret<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a> +<a href="#footnote655"><sup class="sml">655</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote655" name="footnote655"><b>Note 655: </b></a> +<a href="#footnotetag655"> +(retour) </a> <i>Rapport de Balachof.</i></blockquote> + +<p>Tandis que Balachof quittait le palais et se préparait à monter en +voiture, pour rejoindre son empereur, un vif incident se passait chez +Napoléon et formait l'épilogue de ces scènes<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a> +<a href="#footnote656"><sup class="sml">656</sup></a>. Se retrouvant avec +les siens, l'Empereur s'était rapproché de Caulaincourt, qui demeurait à +l'écart, le visage douloureux et amer. Fâché et presque honteux d'avoir +affligé ce serviteur fidèle, cet ami, il voulut finir leur brouille et +essaya de guérir la blessure qu'il avait faite. Il dit au duc, sur un +ton de bienveillante gronderie: «Vous avez eu tort de vous courroucer», +et pour prouver qu'il n'avait fait qu'une plaisanterie, il affecta de la +continuer. «Vous vous attristez sans doute, dit-il, du mal que je vais +faire à votre ami.» Il répéta ensuite son éternelle phrase: «Avant deux +mois, les seigneurs russes forceront Alexandre à me demander la paix.» +Il prit aussi la peine d'expliquer une dernière fois au duc et aux +personnages présents pourquoi il faisait cette guerre, mêlant toujours +le vrai et le faux, rappelant avec raison que l'alliance de la Russie +n'avait été qu'un leurre, une ombre mensongère, et concluant à tort de +ce fait qu'une guerre d'invasion dans le Nord s'imposait, qu'elle était +la plus utile et la plus politique de ses entreprises, qu'elle +conduirait nécessairement à la paix générale.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote656" name="footnote656"><b>Note 656: </b></a> +<a href="#footnotetag656"> +(retour) </a> Le récit de l'incident, dont Ségur paraît avoir eu +connaissance, est entièrement tiré des <i>Documents inédits</i> que nous +citons constamment au cours de ce chapitre.</blockquote> + +<p>Mais Caulaincourt ne l'écoutait plus; tout entier à son outrage, au soin +de défendre son honneur, il se mit avec une extrême vivacité à relever +le propos qui l'avait meurtri. Il dit, il cria presque qu'il s'estimait +meilleur Français que les fauteurs de cette guerre: «Il se faisait +gloire, puisque Sa Majesté le publiait, de la désapprouver: au reste, +puisqu'on suspectait son patriotisme et sa fidélité, il demandait à se +retirer du quartier général, à s'en aller tout de suite, le lendemain +même; il sollicitait de Sa Majesté un commandement en Espagne et la +permission de la servir loin de sa personne.» En vain l'Empereur +s'efforçait-il de le consoler par des paroles de bonté, il allait +toujours, cédant à son indignation, perdant toute mesure; il ne semblait +plus maître de sa parole et de ses gestes. Les autres grands officiers +l'entouraient et tâchaient de l'apaiser, consternés de cet éclat, +épouvantés de cette hardiesse, craignant pour leur ami une irréparable +disgrâce. Mais l'Empereur restait très calme, très doux, se laissant +tout dire, et le colérique souverain était redevenu le plus patient des +maîtres. C'est que cet admirable connaisseur d'hommes mesurait en +dernier lieu ses procédés à son estime: sincèrement attaché à ceux qui +l'avaient conquise, s'il les faisait souffrir trop souvent par ses +emportements et ses défauts de caractère, il leur revenait toujours et +leur rendait finalement justice; il savait à merveille discerner les +dévouements vrais et leur passait beaucoup. Au lieu d'imposer silence à +Caulaincourt, il se bornait à lui dire: «Mais qu'est-ce qui vous prend? +Et qui met votre fidélité en doute? Je sais bien que vous êtes un brave +homme. Je n'ai fait qu'une plaisanterie. Vous êtes par trop susceptible. +Vous savez bien que je vous estime. Dans ce moment vous déraisonnez: je +ne répondrai plus à ce que vous dites.» La scène se prolongeant, il prit +le parti d'y couper court en se retirant, passa et s'enferma dans son +cabinet. Caulaincourt voulait l'y rejoindre et exiger son congé: il +fallut que Duroc et Berthier le retinssent de force; il fallut ensuite +de nombreux efforts pour que cet honnête homme exaspéré fît taire ses +griefs et reprît ses fonctions, pour qu'il consentît à partager jusqu'au +bout avec l'Empereur les épreuves et les dangers de la campagne, après +avoir eu le courage plus rare de l'avertir loyalement et de lui montrer +l'abîme.</p> + +<p>Le message apporté par Balachof et la réponse de Napoléon furent les +dernières communications échangées entre les alliés de Tilsit et +d'Erfurt, divisés irrémédiablement. Aux avances comme aux menaces de +Napoléon, Alexandre opposera désormais un mur de glace. Cette guerre à +mort que son rival s'abstient de lui déclarer, c'est lui qui la veut; il +s'est juré de la soutenir et d'y persévérer, quelles qu'en soient les +péripéties. Pour se prémunir contre toute velléité décéder, il a prévu +la défaite, l'occupation de ses villes, la dévastation de ses provinces; +il s'est habitué à l'idée de sacrifier momentanément une moitié de son +empire, pour sauver l'autre; il s'est soustrait à cette seconde guerre +de Pologne que Napoléon lui proposait comme une courte passe d'armes, et +voici la guerre de Russie qui commence, la guerre sans batailles, contre +la nature et les espaces. Le 16 juillet, Napoléon dépassait Wilna; après +avoir dépensé des trésors d'énergie à ravitailler et à réorganiser ses +troupes, il les poussait maintenant vers la Dwina et le Dniéper, +cherchant toujours à isoler et à envelopper l'une ou l'autre des armées +russes, inventant des combinaisons multiples, ingénieuses, grandioses, +dignes de lui en tout point et qui eussent assuré son triomphe, si +l'extrême développement du théâtre des opérations n'eût permis à +l'ennemi de se dégager sans cesse et de déconcerter la poursuite. Et +Napoléon, devant cette résistance fuyante, irait plus loin, toujours +plus loin, s'enfonçant dans l'infini, s'aventurant à travers le sombre +et mystérieux empire, se dirigeant instinctivement vers le point de +lumière qui brillait à l'horizon, au milieu d'universelles ténèbres, et +qu'il fixait d'un regard halluciné. Ce qui l'entraîne à Moscou, sans +qu'il ait décidé encore et irrévocablement de marcher sur cette +capitale, c'est la fatalité à laquelle il obéit depuis le début de sa +carrière, cette fatalité qu'il subit et qu'il crée en même temps, qui +l'oblige à se surpasser constamment lui-même et qui ne lui permet de +tenir les peuples dans l'obéissance qu'en les consternant par des +prodiges sans cesse renouvelés et d'une splendeur croissante. Il subit +aussi l'attirance de Moscou, la cité étrange et féerique, la cité de +rêve, parce que cette conquête presque asiatique promet à son orgueil +des jouissances inconnues et le tente comme le viol d'un monde nouveau. +Enfin, il espère déterminer chez les Russes, par la prise de leur +sanctuaire national, un ébranlement d'âme qui les jettera à ses pieds; +plus la guerre avec eux lui apparaît difficile, pénible, hérissée +d'épreuves et de dangers, plus il s'obstine à l'espoir de la terminer +rapidement en la poussant à fond; il a dit à Caulaincourt: «Je signerai +la paix dans Moscou.»</p> + +<a name="conc" id="conc"></a> +<br> + +<h3>CONCLUSION</h3> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Soixante jours après, Napoléon était à Moscou. L'armée avait fourni sa +carrière et tracé sur le sol russe un sanglant sillon. Les étapes de sa +route avaient été marquées par des épreuves, des souffrances, des succès +qui ne finissaient rien et de glorieuses déconvenues: les combats +d'Ostrowno d'abord et de Witepsk, contre Barclay qui reculait à pas +comptés, sans se laisser entamer; Mohilef, où Bagration n'avait pas été +assez battu pour qu'il ne pût continuer sa marche circulaire et +rejoindre la première armée; Smolensk, où l'infanterie russe s'était +laissé hacher sur place et avait gardé ses rangs dans la mort; à +Smolensk, une halte anxieuse, la constatation de pertes immenses, cent +mille hommes manquant à l'appel, pris à l'armée par la maladie et la +désertion; plus loin, l'affreuse mêlée de Valoutina; plus loin encore, +la poursuite fiévreuse et décevante de la bataille décisive: le combat +toujours offert, longtemps refusé, imposé enfin à Kutusof par le cri de +ses troupes; Borodino alors, l'infernale bataille, dont la canonnade +faisait trembler le sol à dix-huit verstes de distance<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a> +<a href="#footnote657"><sup class="sml">657</sup></a> et qui avait +couché sur le sol un nombre d'hommes égal à la population adulte d'une +très grande ville. Au bout de ce carnage, Moscou nous était apparu, avec +l'enchevêtrement de ses murailles blanches, avec ses dômes d'or, de +vermillon ou d'azur et ses constellations de coupoles, avec ses palais, +ses verdures, ses jardins, comme une grande oasis dans le désert des +plaines vides. L'armée s'y était jetée, et aussitôt la proie s'était +dérobée, s'était évanouie dans un nuage de feu. Maintenant, installé au +Kremlin, Napoléon régnait sur des ruines: autour de lui, onze mille +maisons brûlées: l'incendie continuant sourdement son oeuvre et rongeant +ces restes; seules, les trois cent quarante églises debout, émergeant +d'une mer de décombres; l'armée repue de pillage, gorgée d'inutiles +richesses qu'elle avait disputées aux flammes, s'affaissant lourdement +dans une pesanteur d'ivresse, sans oser regarder l'avenir; dans les +campagnes environnantes, quatre mille châteaux ou villages saccagés; +dans les bois, une population de deux cent mille âmes chassée de ses +foyers et jetée à la vie sauvage; aux extrémités de l'horizon, des +bandes de moujiks se levant furieuses, attaquant nos convois, égorgeant +les soldats isolés ou les enterrant vifs, commençant la guerre à +l'espagnole.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote657" name="footnote657"><b>Note 657: </b></a> +<a href="#footnotetag657"> +(retour) </a> Joseph <span class="sc">de Maistre</span>, <i>Correspondance</i>, IV, 219.</blockquote> + +<p>Au milieu de cette désolation, Napoléon n'agissait plus et attendait. Il +avait fait porter au Tsar quelques paroles de paix et attendait de jour +en jour qu'Alexandre, par l'envoi d'un négociateur, s'avouât vaincu et +rendît son épée. Il viendrait sans doute, ce parlementaire impatiemment +désiré. Pourquoi ne viendrait-il pas? La chose était dans l'ordre, +puisque les Russes avaient été vaincus partout, vaincus toujours; il en +serait d'eux à la fin comme des Autrichiens, comme des Prussiens et de +tant d'autres, avec lesquels tout s'était réglé par une bataille et la +prise de leur capitale. La paix cependant tardait à venir, et Napoléon, +étonné de l'incendie et des destructions systématiques, se demandait à +quel peuple il avait affaire, quelle était cette race qui croyait +accomplir oeuvre sainte en mettant elle-même le feu à ses villes. Par +moments, il imaginait de très belles combinaisons de guerre, auxquelles +la lassitude de ses lieutenants et de ses soldats l'obligeait de +renoncer. Il songeait aussi à user d'expédients gigantesques et +étranges, à se proclamer lui-même roi de Pologne, à ressusciter la +principauté de Smolensk ou les républiques tatares, à tenter la noblesse +russe par l'appât d'une constitution et le peuple par l'abolition du +servage, à lancer la parole révolutionnaire qui appellerait à son +secours une guerre sociale; n'arriverait-il pas à se donner prise morale +sur la Russie, à découvrir la fissure de ce bloc et à le désagréger? +Finalement, il ne s'arrêtait à rien, reconnaissait la chimère et le +néant de ses conceptions diverses, se sentait réellement à bout +d'inventions, à bout de facultés, à bout de génie, tombait alors à un +désoeuvrement morne, cherchait à ne plus penser ou s'échappait de +lui-même dans la fiction et lisait des romans. La nuit, il faisait poser +près de sa fenêtre deux bougies allumées, afin que les soldats qui +passeraient devant le palais, en voyant luire cette étoile, crussent +qu'il prolongeait une ardente veillée et que sa pensée toujours active, +toujours féconde, enfantait le salut<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a> +<a href="#footnote658"><sup class="sml">658</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote658" name="footnote658"><b>Note 658: </b></a> +<a href="#footnotetag658"> +(retour) </a> <i>Journal de Castellane</i>, I, 161.</blockquote> + +<p>Alexandre s'était retiré à Pétersbourg, reconnaissant que sa présence à +l'armée gênait la liberté des mouvements et ajoutait à la confusion. Il +était revenu plein d'admiration pour ses soldats et mécontent de ses +généraux, dégoûté de leurs rivalités, assourdi de leurs querelles, +sentant que tout allait mal et pourtant résolu à ne pas se rendre, mais +navré de l'infortune publique. Il vivait maintenant aux portes de sa +capitale, à Kamennoï-Ostrof, dans sa modeste résidence d'été; on le +rencontrait parfois dans les bois d'alentour, rêveur solitaire; il +cherchait une source de force et d'espérance où rafraîchir sa fièvre; un +jour, il demanda une Bible, ouvrit pour la première fois le livre de +consolation, trouva des passages qui s'appliquaient à sa destinée et y +puisa des secours<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a> +<a href="#footnote659"><sup class="sml">659</sup></a>; son âme s'épurait au contact de l'adversité, +grandissait avec son malheur.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote659" name="footnote659"><b>Note 659: </b></a> +<a href="#footnotetag659"> +(retour) </a> <i>Mémoires de la comtesse Edling</i>, 77-78.</blockquote> + +<p>Jusqu'au bout, Kutusof avait continué à lui mentir, à mentir +imperturbablement; après Borodino, le vieux généralissime avait lancé +des bulletins de victoire, et voici qu'au lendemain de ce prétendu +triomphe la nouvelle s'était répandue que Moscou était pris et brûlé.</p> + +<p>De cette grande profanation, Alexandre avait ressenti encore plus de +courroux que de chagrin, une colère violente et froide, un désir obstiné +et une volonté de vengeance; il avait le sentiment d'une injure +indélébile faite à lui-même, à son peuple, et que la destruction totale +de l'ennemi suffirait seule à expier; aux yeux des Russes, avoir porté +sur Moscou une main sacrilège, c'était avoir frappé leur mère. D'un bout +à l'autre du pays, la secousse avait été profonde; mais que produirait +cette commotion? Se tournerait-elle en sursaut d'énergie, en fureur de +guerre? Déterminerait-elle, au contraire, la défaillance finale, +l'effondrement des courages, qui ôterait au pouvoir tout moyen de +continuer la lutte? C'était ce que nul ne savait dire. La société de +Pétersbourg tenait un mauvais langage, récapitulait aigrement les fautes +commises, accusait l'impéritie des généraux et faisait remonter plus +haut les responsabilités. Le peuple restait muet, sombre, farouche, et +la consternation des coeurs se lisait sur les visages. Puisqu'elle était +tombée, la cité aimée de la Vierge et gardée des Anges, puisqu'«un homme +était entré au Kremlin sans la permission de l'Empereur», était-ce donc +que Dieu avait délaissé la Russie et maudit ses chefs? Pour la première +fois, le peuple semblait douter du Tsar et douter de Dieu. Auprès +d'Alexandre, on vivait dans la crainte et presque dans l'attente d'une +catastrophe. On redoutait un complot de palais, un mouvement de la +noblesse, une sédition populaire. Arrivait-il enfin l'événement que +Napoléon avait prévu et annoncé, sur lequel il fondait tant d'espoir? +Une révolution devant l'ennemi allait-elle désorganiser la résistance? +La Russie allait-elle se livrer en se divisant?</p> + +<p>La vie de cour continuait néanmoins, régulière et comme machinale: le +cérémonial et l'étiquette n'abdiquaient pas leurs droits. Le 18 +septembre, il fallut célébrer l'anniversaire du couronnement; l'usage +voulait qu'à cette date l'Empereur et sa famille se montrassent en +public et se rendissent solennellement à l'église métropolitaine, pour +assister à un service d'action de grâces. Dans l'entourage du Tsar, on +craignait beaucoup cette épreuve. À force d'instances, on obtint qu'il +ne traverserait pas la ville à cheval, selon sa coutume, et qu'il irait +à l'église dans la voiture des impératrices. La foule laissa passer le +cortège sans le saluer de ses acclamations ordinaires; elle vit passer +les chevaliers-gardes dans leurs beaux uniformes, les équipages de gala, +les grands carrosses dorés aux panneaux de glace; elle put distinguer +les décorations et les insignes, la parure des princesses et de leurs +dames, les épaules nues, les coiffures à la grecque, les diadèmes de +pierreries, tout cet appareil de luxe et d'élégance qui contrastait avec +l'horreur des temps. Quand on fut près de l'église, les augustes +personnages mirent pied à terre, avec leur suite, et gravirent le perron +entre deux haies de peuple qui les touchait presque et les frôlait. Pas +un cri, pas un murmure ne sortit de ces masses: le silence était si +profond que l'on entendait distinctement sonner les éperons, que l'on +percevait le bruissement des longues jupes de soie traînant sur les +degrés de marbre. La cérémonie religieuse s'accomplit; le cortège +retourna au palais dans le même ordre, au milieu toujours d'un tragique +silence, et chacun se félicita que cette journée fût passée<a id="footnotetag660" name="footnotetag660"></a> +<a href="#footnote660"><sup class="sml">660</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote660" name="footnote660"><b>Note 660: </b></a> +<a href="#footnotetag660"> +(retour) </a> <i>Mémoires de la comtesse Edling</i>, 79-80.</blockquote> + +<p>Près d'un mois s'écoula ensuite; l'Empereur avait reçu de meilleures +nouvelles, des avis réconfortants sur le moral de ses troupes, sur leur +obstination à se défendre, sur le dénuement des Français, et il +s'affermissait encore plus dans la résolution de ne prêter l'oreille à +aucune proposition de paix. Mais l'attitude de la population restait +troublante, énigmatique, insondable: personne n'arrivait à lire dans ces +âmes obscures; chacun ignorait ce qui se passait dans ces profondeurs. +Et les jours d'attente, en s'accumulant, ajoutaient l'un après l'autre à +l'angoisse immense qui pesait sur la ville. Soudain, au milieu d'un de +ces jours, dans cette atmosphère de plomb, un coup de canon partit de la +forteresse de Saint-Pierre et de Saint-Paul, de la forteresse qui lève à +l'extrémité de Pétersbourg sa masse lourde et lance vers le ciel, comme +un mince jet de lumière, sa longue aiguille d'or; un coup, puis deux, +puis trois, des détonations se succédant à intervalles réguliers, une +salve enfin, salve d'allégresse, orgueilleuse et triomphale, soulageant +les coeurs; Moscou était libre, et l'armée française battait en +retraite.</p> + +<p>En ces jours, la Russie avait vaincu Napoléon. Victoire sans combat! +Autour de Moscou, les hostilités étaient suspendues; il y avait trêve +convenue sur certains points, armistice tacite sur d'autres. Les +avant-postes se rapprochaient et causaient: Murat, toujours empanaché, +paradait tranquillement en face des Russes, et lorsqu'un Cosaque le +visait sournoisement et s'apprêtait à faire feu, un sous-officier +relevait l'arme et défendait de tuer le héros. La lutte était entre deux +forces morales: le prestige de Napoléon, qui pouvait lui livrer la +Russie matériellement vaincue, et d'autre part la foi des Russes en la +justice de leur cause, en l'immensité de leurs ressources, en +l'assistance providentielle, cette religion de la patrie qui se +confondait en eux avec le sentiment chrétien et leur interdisait malgré +tout de désespérer. De ces deux forces, la plus noble, la plus sainte, +avait fini par l'emporter sur l'autre. Un moment ébranlée et vacillante, +l'âme de la Russie s'était pourtant ressaisie et surmontée: la grande +épreuve l'avait fait chanceler sans l'abattre. Atteinte dans ses biens, +dans ses terres, dans ses châteaux, la noblesse n'avait pas bougé; +aucune voix ne s'était élevée de ses rangs pour exiger, pour imposer la +paix. Le peuple avait refoulé ses doutes et refréné sa douleur; il avait +compris la pensée de résistance et de salut dont s'inspirait l'Empereur, +et s'y était instinctivement associé: avec une résignation morne, il +s'était serré autour du maître, autour du père; entre eux, il y avait eu +communion d'âme en ces heures solennelles, communion dans le deuil et la +prière, renouvellement tacite du pacte qui les liait l'un à l'autre. Et +chacun, tristement, stoïquement, avait gardé son poste et fait son +devoir; frappée et meurtrie, la Russie était restée debout, compacte, +indivisible, inébranlablement forte de foi et d'obéissance. Et comme +notre armée était au bout de son élan, comme elle ne pouvait aller plus +loin, comme l'hiver accourait au secours de l'ennemi, il avait fallu +rétrograder. Napoléon s'y était décidé trop tard; il essayait maintenant +de ruser avec la fortune, se flattait de maintenir une garnison au +Kremlin et d'hiverner sur des positions qui le laisseraient en contact +avec sa conquête, d'opérer moins une retraite qu'une manoeuvre. Il +cherchait à se tromper lui-même et à tromper les autres, écrivait +galamment à Marie-Louise qu'il quittait Moscou à seule fin de se +rapprocher d'elle<a id="footnotetag661" name="footnotetag661"></a> +<a href="#footnote661"><sup class="sml">661</sup></a>, mettait dans ses bulletins que Moscou ne valait +pas la peine d'être conservé, n'étant qu'un cadavre. Pour affirmer une +victoire qui n'existait plus, il ramassa hâtivement des trophées, spolia +les églises, dévasta le Kremlin, et l'armée lourde de rapines, traînant +à sa suite quinze mille voitures, traînant dans ses rangs une tourbe de +malheureux et de vagabonds, charriant toutes ces scories, s'écoula par +les portes de Moscou comme un fleuve impur.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote661" name="footnote661"><b>Note 661: </b></a> +<a href="#footnotetag661"> +(retour) </a> Lettre interceptée par les Russes; archives de +Saint-Pétersbourg.</blockquote> + +<p>L'hiver transforma ce revers en désastre. Napoléon allait d'instinct +vers le sud, vers les provinces méridionales, vers les pays de chaleur +et d'abondance; près de Malo-Jaroslawetz, Kutusof lui barra la route; il +y eut une bataille meurtrière, et l'armée épuisée ne se crut plus la +force d'emporter l'obstacle. Elle retomba sur elle-même, pivota +lourdement et, entraînant désormais l'Empereur plutôt qu'elle ne lui +obéissait, s'en revint droit devant elle, par la route déjà parcourue et +dévastée, par le chemin de misère, où l'on ne retrouverait que des +ruines et les morts des combats précédents. On repassa près de la +Moskowa, on revit les morts de la grande bataille, dépouillés et nus, +couvrant les collines à perte de vue et moutonnant au loin comme +d'immenses troupeaux blancs<a id="footnotetag662" name="footnotetag662"></a> +<a href="#footnote662"><sup class="sml">662</sup></a>. Les jours d'après, les blessés, les +éclopés, qui ne peuvent plus suivre, s'égrènent sur la route par +milliers, expirent à côté des prisonniers russes que le contingent +portugais assassine, pour n'avoir pas à les garder et à les nourrir: des +cadavres partout, de toute race et de toute provenance, «frais ou +vieux<a id="footnotetag663" name="footnotetag663"></a> +<a href="#footnote663"><sup class="sml">663</sup></a>», une mer de cadavres montant autour de l'armée, et celle-ci, +quelque habituée qu'elle soit au spectacle de la mort, s'impressionne +pourtant et s'émeut. Soudain, l'hiver arrive, la gelée survient; le ciel +s'abaisse, s'écroule en torrents de neige, et la grande débâcle +commence. Les chevaux s'abattent sur le sol glissant: il faut les +sacrifier, faire sauter les caissons, abandonner les voitures, +abandonner les pièces; plus de cavalerie, à peine d'artillerie, les +vivres rares, la faim s'ajoutant au froid, et la souffrance physique, +horrible et lancinante, fondant les coeurs et dissolvant les énergies, +suspendant le sentiment du devoir, rejetant l'homme à la barbarie +primitive, à l'instinct animal, à l'appel de la nature, à l'unique +préoccupation de manger et de moins souffrir. L'indiscipline, le +désordre progressent rapidement; les corps s'effritent, les divisions se +disloquent, les régiments s'émiettent; aucune heure ne s'écoule sans +qu'un bataillon, une compagnie, une batterie, perde sa cohésion et tombe +au chaos, à l'affreux chaos de traînards et d'isolés qui remplace peu à +peu l'armée. L'ennemi reparaît et nous presse; en tête, en queue, de +tous les côtés à la fois, des <i>hourras</i> de Cosaques; leur cri d'abord, +si lugubre et si sourd qu'il se distingue à peine du sifflement de la +brise à travers les sapins<a id="footnotetag664" name="footnotetag664"></a> +<a href="#footnote664"><sup class="sml">664</sup></a>, et tout de suite le galop enragé de +leurs bêtes, l'assaut des lances; des adversaires se jetant sur nous en +furieux, sentant que la fortune leur revient et hurlant la revanche, et +déjà l'espoir de la revanche totale, de la poursuite à fond et jusqu'au +bout, s'allumant dans les coeurs russes, et des officiers venant +caracoler autour de nos bandes et décharger sur elles leurs pistolets, +en criant: Paris, Paris<a id="footnotetag665" name="footnotetag665"></a> +<a href="#footnote665"><sup class="sml">665</sup></a>! L'armée de Kutusof s'allonge sur le flanc +de la colonne, l'effleure continuellement, la frappe, la brise en +tronçons qui se rejoignent tour à tour et se séparent. Chaque jour est +marqué par un malheur: c'est le corps d'Eugène assailli sur le Vop et +mis en pièces, Davout coupé d'abord à Viasma, coupé ensuite à Krasnoé, +l'Empereur et la Garde obligés de rebrousser chemin pour le dégager, Ney +enveloppé d'ennemis, cerné, sommé, perdu, et tout à coup s'échappant par +un prodige d'énergie plus qu'humaine. Puis, tous les mécomptes, toutes +les malechances: les magasins de Smolensk moins pourvus qu'on l'avait +cru, ceux de Minsk surpris par l'ennemi, la ligne de la Dwina perdue par +Saint-Cyr, Oudinot et Victor tardant à rejoindre, la circonspection des +Autrichiens faisant pressentir les trahisons prochaines; et toujours +croissent, à chaque reprise de marche, à chaque pas, à chaque minute, +les hideurs de la retraite. Au sortir de Smolensk, on n'est plus que +trente-sept mille combattants à peine: la fière colonne de quatre cent +cinquante mille soldats qui s'est enfoncée en Russie n'est plus qu'un +mince filet d'hommes coulant sur la neige, marquant sa route par une +longue traînée de sang, par des débris sans nom, tandis qu'autour d'elle +des multitudes désarmées vont mourir dans les bois, mourir sous les +lances, ou peupler les espaces lointains de colonies d'esclaves.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote662" name="footnote662"><b>Note 662: </b></a> +<a href="#footnotetag662"> +(retour) </a> <i>Souvenirs d'un officier polonais</i>, 306.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote663" name="footnote663"><b>Note 663: </b></a> +<a href="#footnotetag663"> +(retour) </a> <i>Journal de Castellane</i>, I, 180.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote664" name="footnote664"><b>Note 664: </b></a> +<a href="#footnotetag664"> +(retour) </a> <i>Souvenirs manuscrits du général Lyautey</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote665" name="footnote665"><b>Note 665: </b></a> +<a href="#footnotetag665"> +(retour) </a> <i>Id.</i></blockquote> + +<p>Sur ce qui reste de nous, le cercle de fer se rétrécit enfin et se +ferme. Devant nous, la Bérésina charrie des glaçons qui la rendent à peu +près infranchissable; par derrière, Kutusof nous talonne; sur la droite, +Wittgenstein se rapproche; à gauche surgissent Tchitchagof et ses +divisions, l'armée de Moldavie, rendue à la Russie par la paix de +Bucharest. Est-ce la fin de tout, le désastre irrémédiable et complet? +Les Russes se croient sûrs de tout prendre; les généraux ont donné à +leurs troupes le signalement de l'Empereur, afin que les Cosaques ne le +tuent point, s'ils le capturent, et que la Russie puisse s'enorgueillir +de cette proie<a id="footnotetag666" name="footnotetag666"></a> +<a href="#footnote666"><sup class="sml">666</sup></a>. Cependant, une inspiration de l'Empereur prépare le +salut; un sublime effort de courage l'accomplit; soixante-douze heures +de travail à travers les glaces mouvantes assurent et maintiennent une +communication entre les deux rives; l'armée passe au prix d'une double +bataille contre Tchitchagof et Wittgenstein, au prix d'une lutte plus +atroce contre les parties détachées d'elle-même, contre l'amas des +traînards, et s'ouvre un chemin à travers une boue faite de membres +humains.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote666" name="footnote666"><b>Note 666: </b></a> +<a href="#footnotetag666"> +(retour) </a> Voici ce signalement: «La taille épaisse et ramassée, les +cheveux noirs, plats et courts, la barbe noire et forte, rasée +jusqu'au-dessus de l'oreille, les sourcils bien arqués, mais froncés sur +le nez, le regard atrabilaire ou fougueux, le nez aquilin avec des +traces continuelles de tabac, le menton très saillant; toujours en petit +uniforme sans appareil et le plus souvent enveloppé d'un petit surtout +gris pour n'être point remarqué, et sans cesse accompagné d'un +mamelouk.» Ordre du jour du 12 octobre 1812; archives des affaires +étrangères, Russie, 154. Archives nationales, AF, IV, 1643. <span class="sc">Tatistchef</span>, +612. Henry <span class="sc">Houssaye</span>, <i>1814</i>, 86-110. <i>Id.</i>, 88. Sur le caractère +d'absolue authenticité des copies à nous remises, voy. l'étude que nous +avons publiée dans la <i>Revue bleue</i>, 30 mars 1895. Pour tous les +événements ou incidents auxquels il est fait allusion dans les lettres, +voy. le t. Ier et les trois premiers chapitres du t. II. Ce paragraphe +et le suivant, communiqués par ordre en copie au cabinet de +Saint-Pétersbourg et conservés dans ses archives, ont été publiés par M. +<span class="sc">Tatistchef</span>, <i>Alexandre Ier et Napoléon</i>, 309-311. Sur cette velléité de +négociation avec l'Angleterre, voy. le récent volume de <span class="sc">Martens</span>, +<i>Traités de la Russie</i>, <span class="sc">XI</span>, 150-51. Il s'agit d'un ouvrage paru en +Russie et que Caulaincourt s'était procuré.</blockquote> + +<p>À Smorgoni, l'Empereur désespère d'elle et la quitte, craignant que +l'Allemagne ne lui barre la route et que la France ne lui échappe. Après +son départ, le Nord frappe les derniers coups, les grands coups; la +température tombe à vingt-quatre degrés Réaumur, à vingt-cinq, à +vingt-sept; la souffrance atteint ses dernières limites, une intensité +telle que l'impression en est venue directement jusqu'à nous, aiguë et +perçante, à travers trois générations, et retentit encore au plus intime +de notre être. Les mains brûlées par le froid ne peuvent plus tenir les +fusils, les doigts se détachent, les membres tombent en pourriture, +l'armée n'est plus qu'une plaie, affreuse à voir. Les troupes de renfort +envoyées pour la recueillir subissent tout de suite la contagion du +désordre; la défaite les aspire et le chaos les absorbe. Wilna nous +ouvre enfin un refuge, et l'informe cohue s'y engouffre; elle n'y trouve +que dénuement, incurie, hostilité, des toits pourtant, des abris où les +soldats se précipitent comme un bétail pourchassé et s'endorment d'un +sommeil de brutes. Le lendemain, l'ennemi survient; ses masses se +montrent; ses boulets pleuvent, il faut partir ou mourir. Les moins +invalides partent, les autres restent, voués au massacre; les Juifs de +Wilna, qui nous détestent par crainte de la conscription, sont là pour +devancer l'oeuvre des Cosaques, et cette engeance achève à coups de +botte les vainqueurs de l'Europe. Après l'entrée des Russes, il faudra +brûler vingt-cinq mille cadavres entassés dans ce lieu d'horreur et de +pestilence, pire que l'enfer de la Bérésina. Au delà de Wilna, une +muraille de verglas arrête les débris de la colonne française, une +montée aux rampes glissantes que l'artillerie n'arrive pas à gravir; +elle s'élève un peu, retombe, s'efforce en vain et finalement renonce; +les dernières pièces sont abandonnées, les dernières voitures livrées et +brisées; les fourgons éventrés répandent leur contenu; fuyards et +Cosaques pillent pêle-mêle le trésor de l'armée. Un peu d'infanterie +pourtant a passé et se traîne encore. Devant Kowno, les maréchaux +reviennent à leur métier d'origine: Ney se refait troupier, prend un +fusil et brûle les dernières cartouches, sans empêcher la dissolution +finale. C'en est fait: trois cent trente mille hommes sont morts ou +prisonniers, quelques milliers repassent le Niémen sur la glace, +isolément ou par bandes, sans armes, sans uniformes, couverts de loques +étranges, lamentables tout à la fois et grotesques. Et tout s'est +consommé en six semaines, si longues, si cruelles à passer, qu'elles +semblent enfermer en l'espace de cinquante jours une éternité de +douleurs. Berthier écrit à l'Empereur: «Il n'y a plus d'armée.» Il se +trompait pourtant et se contredisait dans une autre lettre: il écrivait +en effet qu'autour des aigles toujours debout et dressées, de très +petits groupes d'officiers et de sous-officiers, égalisés par le +malheur, se serraient encore: ils allèrent ainsi jusqu'au bout de la +retraite, invincibles à la souffrance, plus forts que la nature, mettant +dans le désert de neige un rayonnement d'héroïsme et faisant survivre, +au milieu de la décomposition totale de ce qui avait été notre force +matérielle, l'âme de la Grande Armée.</p> + +<p>Autour de ces glorieux restes, Napoléon refit une armée, marcha à sa +tête contre l'ennemi qui avait envahi l'Allemagne et soulevé la Prusse, +vainquit à Lutzen, vainquit à Bautzen. Après ces épuisants succès, il y +eut à Dresde et à Prague un combat de diplomatie, où les alliés +parlèrent de paix sans intention de la conclure, où Metternich s'engagea +pour dissiper les scrupules de son maître et prouver l'intransigeance +de l'Empereur, où celui-ci donna raison à ses ennemis en refusant de +faire à temps des concessions qui n'eussent coûté qu'à son orgueil. +Entre Alexandre et lui, il reconnaissait que la fortune avait jugé; il +consentait à payer au Tsar l'enjeu de la lutte et lui offrit des +concessions; il n'en voulut pas accordera la Prusse, qui l'avait trahi; +à l'Autriche, qui spéculait sur ses malheurs. Il s'obstina aveuglément +dans l'espoir de diviser ses ennemis, d'apaiser, de ressaisir peut-être +Alexandre et d'épouvanter l'Autriche. Lorsque les événements l'eurent +désabusé de son erreur et plié à un ensemble de sacrifices, il était +trop tard: l'Europe tout entière s'était coalisée pour l'abattre et se +levait furieuse; elle fut vaincue par lui d'abord et battit ses +lieutenants, le resserra peu à peu, l'étreignit et finalement l'accabla +sous le nombre.</p> + +<p>Alexandre poussa jusqu'au bout sa vengeance; il s'acharna sur le colosse +élevé naguère au plus haut des nues et subitement précipité. Après la +prise de Moscou, on lui avait prêté ces mots: «Plus de paix avec +Napoléon: nous ne pouvons plus régner ensemble; lui ou moi; moi ou lui.» +Il se tint parole. Se proclamant à tout propos ami de l'humanité et de +la civilisation, il crut servir l'une et l'autre en assouvissant ses +rancunes; jamais monarque ne fit avec plus de sensibilité une guerre +plus haineuse. Après les conférences de Prague, c'est lui qui vient en +Bohême trouver l'empereur d'Autriche, qui le conjure de repousser les +concessions tardives de Napoléon et de rompre, qui lui arrache +l'irrévocable signature et l'entraîne dans la mêlée. Après Leipzick, +quand l'Europe victorieuse reflue sur la France et entame nos +frontières, il personnifie contre Napoléon la politique de guerre à +outrance, l'esprit d'extermination. Au congrès de Châtillon, le recul de +la France dans ses anciennes limites, l'humiliation de l'Empereur ne lui +suffisent pas: il fait rompre les pourparlers au bout de six jours; s'il +consent à reprendre un débat illusoire, c'est que Champaubert et +Montmirail ont jeté le trouble parmi ses alliés et les font douter de +leur fortune. Dès qu'il le peut, il ranime leur confiance; il se fait +l'âme, l'énergie, l'audace de la coalition; ses actes, son langage +laissent à tout instant percer le désir de ne plus traiter avec Napoléon +et de le détrôner, de lui ravir la France, après lui avoir enlevé +l'Europe. Ce qu'il veut surtout, c'est de venger Moscou dans Paris; il +veut à son tour entrer dans la capitale ennemie, s'y montrer dans sa +gloire et sa magnanimité; sa vengeance sera de conquérir Paris et de lui +pardonner. Au moment le plus critique de la campagne, il fait décider le +coup droit, la marche sur l'insolente et merveilleuse cité, détestée de +l'Europe presque autant que Napoléon, maudite tout à la fois et désirée.</p> + +<p>Paris occupé, l'Empereur abattu, Alexandre se retrouva des sentiments de +modération et de clémence; son instinct politique, que ses passions +n'obscurcissaient plus, lui fit comprendre qu'il fallait une France à +l'Europe et surtout à la Russie. Il prit à tâche de l'apaiser et de la +consoler; en 1815, il lui épargna de trop cruelles mutilations, des +démembrements trop profonds, et mit à nous rendre cet éminent service un +tact discret qui en augmentait le prix. Sachons-lui gré de n'avoir pas +fait supporter à la France les conséquences ultimes de sa lutte contre +Napoléon, de ce duel à mort issu de l'alliance.</p> + +<p>Quatre-vingts ans ont passé sur ces scènes; il est possible, +croyons-nous, d'en dégager impartialement la leçon. Celle que nous avons +inscrite au frontispice de notre oeuvre nous paraît ressortir avec éclat +des événements, tels que nous les avons longuement observés et scrutés. +L'alliance, avons-nous dit, portait en soi un germe de mort, le principe +de sa destruction, parce que c'était une alliance pour la guerre et la +conquête, une association spoliatrice et dévorante, et que ces pactes ne +se concluent jamais sans arrière-pensées respectives, sans méfiances +réciproques, d'où renaissent à coup sûr les rivalités et les haines. En +effet, à Tilsit, nous avons vu Napoléon réveiller et stimuler les +ambitions territoriales d'Alexandre, en se promettant de ne les +satisfaire qu'à doses strictement mesurées. Lui-même, assuré de la +Russie, se crut libre désormais de tout entreprendre, de bouleverser le +monde, de saisir, de courber violemment et d'assujettir les États +réfractaires à son système. Il ne paraît pas que le nom de l'Espagne ait +été prononcé dans l'entrevue du Niémen; il n'en est pas moins vrai que +l'entreprise d'Espagne, cause première et génératrice de tous nos +malheurs, se trouvait en puissance dans le pacte de Tilsit. À mesure que +Napoléon multiplia et étendit ses prises, il sentit la nécessité +d'accorder aux cupidités de son allié, au lieu d'espérances illimitées +et vagues, de plus substantiels aliments. Il vendit aux Russes la +Finlande contre l'Espagne; plus tard, pour se prémunir contre les +conséquences de la guerre d'Espagne, il livra au Tsar les Principautés; +il acheta, avec un morceau de l'Orient, une promesse de concours contre +les révoltes de l'Autriche. Mais déjà la confiance d'Alexandre s'était +retirée de lui; à son tour, le Tsar voulait recevoir sans s'acquitter: +il accepta le marché d'Erfurt et n'en remplit pas les conditions. +Continuant à prendre aux dépens de la Turquie, il ne nous prêta contre +l'Autriche qu'une aide mensongère, et cette campagne de 1809, survenue +malgré l'Empereur et pourtant par sa faute, aboutit à de nouveaux +partages, à de nouveaux démembrements, d'où les défiances sortirent +exaspérées et inapaisables. Mal secouru par Alexandre, Napoléon dut se +réserver contre lui des sûretés, disproportionner les lots, récompenser +le dévouement des Polonais au détriment de la Russie; dès ce jour, +l'alliance fut blessée à mort. Napoléon tenta quelques efforts pour lui +rendre la vie; Alexandre en fit pour éviter la guerre; l'un et l'autre +ne pouvaient qu'échouer dans cette tâche. Leur tort ne fut pas de se +déclarer la guerre; ce fut de s'être mis dans une situation où elle +devait inévitablement éclater entre eux. Ils s'étaient condamnés à se +disputer l'empire du jour où ils avaient essayé de se le partager, et +les résultats de leur lutte, fatale à Napoléon et à la France, furent de +sauver et de grandir l'Angleterre, de relever la Prusse, c'est-à-dire +de préparer à la Russie de redoutables adversaires, sans la faire +avancer d'un pas vers les fins normales de sa politique.</p> + +<p>Dans le demi-siècle qui suivit, il y eut entre la France et la Russie +des tentatives de rapprochement, entrecoupées d'arrêts et de reculs; à +plusieurs reprises, on s'aima et l'on crut s'entendre; les déceptions +éprouvées, en ne lassant pas les bonnes volontés, ne firent que mieux +prouver la force de l'impulsion qui ramenait les deux États l'un vers +l'autre. Cependant, il a fallu que la Révolution française produisît en +Europe ses suprêmes effets, il a fallu que la France et la Russie +subissent jusqu'au bout l'une et l'autre, quoique à des degrés bien +inégaux, les conséquences de leurs fautes, pour que le parallélisme des +intérêts apparût évident, manifeste, indéniable, pour que le sentiment +de cette solidarité s'imprimât des deux parts au plus profond de la +conscience nationale, se traduisit en un élan d'amour et fît succéder à +l'accord éphémère des souverains, tel qu'il avait existé en 1807 et +1808, le pacte des peuples. En même temps, les conditions rationnelles +de l'entente se dégageaient pour la première fois aux yeux des +gouvernants. Ils ont compris sans doute qu'en dehors d'une parfaite +réciprocité d'engagements modérateurs, tout serait illusion et péril. +Dans l'accord ainsi constitué, l'observateur qui ne cède pas aux +entraînements de son coeur et garde son sang-froid au milieu des cris de +la multitude, reconnaît à la fois un bonheur immense pour les deux +patries et un sacrifice; pour l'une et pour l'autre, une garantie +bienheureuse de sécurité et de dignité; l'ajournement aussi d'ambitions +traditionnelles et d'indestructibles espérances; un sacrifice fait en +commun à la paix et à l'humanité. Fondée et affermie sur ces bases, +l'alliance pourrait s'approprier pour devise ces mots fiers: «Je +maintiendrai.» Après avoir restauré l'équilibre de l'Europe, renouvelé +désormais et simplifié, elle est là pour le maintenir; elle maintient le +régime existant sans en méconnaître les imperfections et les dangers; +elle maintient les situations gardées ou prises; elle maintient +jusqu'aux injustices du passé pour en prévenir de plus grandes. +Conservatrice et défensive, elle n'agira et ne peut agir que pour +refréner les ambitions perturbatrices, assurer la pondération des forces +et substituer à toute visée conquérante d'équitables partages +d'influence; c'est sa raison d'être, sa grandeur et sa limite.</p> + +<a name="app" id="app"></a> +<br> + +<h3>APPENDICE</h3> + +<br><hr class="short"><br> + +<h4>I</h4> + +<p><span class="sc">Correspondance inédite de Napoléon Ier avec le général de Caulaincourt, +duc de Vicence (1808-1809)</span>.</p> + +<p>Dans le premier volume, nous avons constaté que les nombreuses lettres +écrites par Napoléon au général de Caulaincourt, duc de Vicence, pendant +l'ambassade de ce dernier en Russie, manquent dans la <i>Correspondance</i> +imprimée et dans les manuscrits conservés aux archives nationales. Nous +avons ajouté que les très volumineuses réponses de l'ambassadeur nous +avaient permis de reconstituer, non le texte, mais le sens de ces +instructions. Depuis lors, les lettres elles-mêmes, sous forme de copies +pleinement authentiques, ont été retrouvées dans les papiers laissés par +le comte de La Ferronnays, ambassadeur de France en Russie sous la +Restauration. M. le marquis de Chabrillan, possesseur de ces papiers, et +M. le marquis Costa de Beauregard, qui en a opéré le dépouillement, nous +ont gracieusement autorisé à publier cette précieuse série de lettres: +elles forment le complément naturel de notre ouvrage et comblent la plus +importante des lacunes signalées dans la Correspondance de Napoléon Ier, +telle qu'elle a été publiée sous le second empire.</p> + +<p class="rig">Paris, le 2 février 1808».</p><br><br> + +<p>M. le général Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres. La dernière à +laquelle je réponds est du 13 janvier. Vous trouverez ci-joint une +lettre pour l'empereur Alexandre. Je ne doute pas que M. de Tolstoï +n'écrive bien des bêtises. C'est un homme qui est froid et réservé +devant moi, mais qui, comme la plupart des militaires, a l'habitude de +parler longuement sur ces matières, ce qui est un mauvais genre de +conversation. Il y a plusieurs jours qu'à une chasse à Saint-Germain, +étant en voiture avec le maréchal Ney, ils se prirent de propos et se +firent même des défis. On a remarqué trois choses échappées à M. de +Tolstoï dans cette conversation: la première, que nous aurions la guerre +avant peu; la deuxième, que l'empereur Alexandre étoit trop faible et +que si lui Tolstoï étoit quinze jours empereur, les choses prendroient +une autre direction; enfin que, si l'on devoit partager l'Europe, il +faudroit que la droite de la Russie fût à l'Elbe et la gauche à Venise. +Je vous laisse à penser ce qu'a pu répondre à cela le maréchal Ney, qui +ne sait pas plus ce qui se passe et est aussi ignorant de mes projets +que le dernier tambour de l'armée. Quant à la guerre, il a dit à M. de +Tolstoï que si on la faisoit bientôt, il en étoit enchanté, qu'ils +avoient toujours été battus, qu'il s'ennuyoit à Paris à ne rien faire, +que quant à la prétention d'avoir la droite à l'Elbe et la gauche à +Venise, nous étions loin de compte; que son opinion à lui au contraire +étoit de la rejeter derrière le Dniester. Le prince Borghèse et le +prince de Saxe-Cobourg étoient dans cette même voiture: vous pouvez +juger de l'effet que peuvent produire des discussions aussi ridicules. +Tolstoï a tenu de pareils propos à Savary et à d'autres individus. Il a +dit à Savary: «Vous avez perdu la tête à Saint-Pétersbourg; au lieu des +déserts de la Moldavie et de la Valachie, c'est vers la Prusse qu'il +faut porter vos regards.» Savary lui a répondu ce qu'il avoit à lui +répondre. Je fais semblant d'ignorer tout cela. Je traite très bien +Tolstoï, mais je ne lui parle pas d'affaires; il n'y entend rien et n'y +est pas propre. Tolstoï est en un mot un général de division qui n'a +jamais approché de la direction des affaires et qui critique à tort et à +travers. Selon lui, l'Empereur a mal dirigé les affaires de la guerre: +il falloit faire ceci, il falloit faire cela, etc., etc. Mais quand on +lui répond: «Dites donc les ministres», il répond que les ministres +n'ont jamais tort en rien, puisque l'Empereur les prend où il veut; que +c'est à lui à les bien choisir. Ne faites aucun usage de ces détails. Ce +seroit alarmer la cour de Saint-Pétersbourg et ne pourroit que produire +un mauvais effet. Je ne veux pas dégoûter ce bon maréchal (<i>sic</i>) +Tolstoï, qui paraît si attaché à son maître. Je n'ai voulu vous +instruire de tout cela que pour votre gouverne; mais le fait est que la +Russie est mal servie. Tolstoï n'est pas propre à son métier, qu'il ne +sait pas et qui ne lui plaît pas. Il paraît cependant personnellement +attaché à l'Empereur, mais les jeunes gens de sa légation le sont +beaucoup moins; ils s'expriment d'ailleurs même en secret de la manière +la plus convenable sur ma personne; ce pays n'est choqué que de celle +dont ils parlent de leur gouvernement et de leur maître.</p> + +<p>Aussitôt que j'ai reçu votre lettre du 13, j'ai envoyé un aide de camp à +Copenhague et j'ai fait donner l'ordre à Bernadotte de faire passer en +Scanie 14,000 Français et Hollandais. M. de Dreyer en a écrit à sa Cour +de son côté et goûte fort cette idée.</p> + +<p>Dites bien à l'Empereur que je veux tout ce qu'il veut; que mon système +est attaché au sien irrévocablement; que nous ne pouvons pas nous +rencontrer parce que le monde est assez grand pour nous deux; que je ne +le presse point d'évacuer la Moldavie ni la Valachie; qu'il ne me presse +point d'évacuer la Prusse; que la nouvelle de l'évacuation de la Prusse +avoit causé à Londres une vive joye, ce qui prouvoit assez qu'elle ne +peut que nous être funeste.</p> + +<p>Dites à Romanzoff et à l'Empereur que je ne suis pas loin de penser à +une expédition dans les Indes, au partage de l'Empire ottoman, et à +faire marcher à cet effet une armée de 20 à 25,000 Russes, de 8 à 10,000 +Autrichiens et de 35 à 40,000 Français en Asie et de là dans l'Inde; que +rien n'est facile comme cette opération; qu'il est certain qu'avant que +cette armée soit sur l'Euphrate la terreur sera en Angleterre; que je +sais bien que, pour arriver à ce résultat, il faut partager l'Empire +turc; mais que cela demande que j'aye une entrevue avec l'Empereur; que +je ne pourrois pas d'ailleurs m'en ouvrir à M. de Tolstoï, qui n'a pas +de pouvoirs de sa Cour et ne paroît pas même être de cet avis. +Ouvrez-vous là-dessus à Romanzoff; parcourez avec lui la carte et +fournissez-moi vos renseignemens et vos idées communs. Une entrevue avec +l'Empereur déciderait sur-le-champ la question; mais si elle ne peut +avoir lieu, il faudroit que Romanzoff, après avoir rédigé vos idées, +m'envoyât un homme bien décidé pour ce parti avec lequel je puisse bien +m'entendre; il est impossible de parler de ces choses à Tolstoï.--Quant +à la Suède, je verrois sans difficulté que l'empereur Alexandre s'en +emparât, même de Stockholm. Il faut même l'engager à le faire, afin de +faire rendre au Danemark sa flotte et ses colonies. Jamais la Russie +n'aura une pareille occasion de placer Pétersbourg au centre et de se +défaire du cet ennemi géographique. Vous ferez comprendre à Romanzoff +qu'en parlant ainsi je ne suis pas animé par une politique timide, mais +par le seul désir de donner la paix au monde en étendant la +prépondérance des deux États; que la nation russe a sans aucun doute +besoin de mouvement; que je ne me refuse à rien, mais qu'il faut +s'entendre sur tout. J'ai levé une conscription parce que j'ai besoin +d'être fort partout. J'ai fait porter mon armée en Dalmatie à 40,000 +hommes; des régiments sont en marche pour porter celle de Corfou à +15,000 hommes. Tout cela, joint aux forces que j'ai en Portugal, m'a +obligé à lever une nouvelle armée; que je verrai avec plaisir les +accroissemens que prendra la Russie et les levées qu'elle fera; que je +ne suis jaloux de rien; que je seconderai la Russie de tous mes moyens. +Si l'empereur Alexandre peut venir à Paris, il me fera grand plaisir. +S'il ne peut venir qu'à moitié chemin, mettez le compas sur la carte, et +prenez le milieu entre Pétersbourg et Paris. Vous n'avez pas besoin +d'attendre une réponse pour prendre cet engagement; bien certainement je +serai au lieu du rendez-vous quand il le faudra. Si cette entrevue ne +peut avoir lieu d'aucune manière, que Romanzoff et vous rédigiez vos +idées après les avoir bien pesées; qu'on m'envoye un homme dans +l'opinion de Romanzoff. Faites-lui voir comment l'Angleterre agit, +qu'elle prend de toute main. Le Portugal est son allié: elle lui prend +Madère. C'est donc avec de l'énergie et de la décision que nous +porterons au plus haut point la grandeur de nos Empires, que la Russie +contentera ses sujets et assoira la prospérité de sa nation. C'est le +principal; qu'importe le reste?</p> + +<p>L'Empereur est mal servi ici. Les deux vaisseaux russes qui sont à +Porto-Ferrajo depuis quatre mois ne veulent pas sortir de ce misérable +port, où ils dépérissent, au lieu d'aller à Toulon, où ils auroient +abondamment de tout. Les vaisseaux russes qui sont à Trieste, qui +pourroient être utiles à la cause commune, y sont inutiles; et je ne +réponds pas que, si les Anglais assiégeoient Lisbonne, Siniavin ne +concourût pas à sa défense et finît par se laisser prendre par eux. Il +faut que le ministère donne des ordres positifs à ces escadres et leur +dise si elles sont en paix ou en guerre. Ce <i>mezzo termine</i> ne produit +rien et est indigne d'une grande puissance. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p> + +<p><i>P. S.</i>--<i>Le Moniteur</i> vous fera connoître les dernières nouvelles +d'Angleterre si vous ne les avez pas.</p> + +<p class="rig">Paris, le 6 février.</p><br><br> + +<p>M. le général Caulaincourt, je vous ai écrit par le sieur d'Arberg le 2 +février. Le 5, ayant été chasser à Saint-Germain, j'ai fait inviter M. +de Tolstoï et j'ai causé fort longtems avec lui. Il m'a parlé des notes +du <i>Moniteur</i>, de la crainte que nous n'évacuions pas la Prusse, et m'a +laissé voir des choses ridicules. M. Dreyer, ministre de Danemark, qui +cause fréquemment avec lui, a écrit dans ce sens à sa cour. Cet homme a +des idées déréglées de la puissance anglaise; il prétend qu'on ne peut +rien faire en Finlande, rien faire en Scanie: quand cela seroit, +pourquoi le dire? J'ai trouvé dans sa conversation de la loyauté, mais +peu de vues, et une seule pensée: la peur de la France. Je lui ai +observé que tous les propos de sa légation avoient pour résultat de +décréditer l'empereur Alexandre et d'alarmer le pays, que pour +l'évacuation de la Prusse, nous n'en étions pas avec l'Empereur à nous +faire des conditions <i>sine quâ non</i>; qu'il falloit marcher avec le tems; +que les affaires d'Autriche n'étoient terminées que depuis quinze jours +par l'évacuation de Braunau; que le traité de Tilsit ne fixoit pas +l'époque où seroit évacuée la Prusse, pas plus que l'époque de +l'évacuation de la Moldavie et de la Valachie; que mon premier but étoit +de marcher avec la Russie; qu'il ne falloit pas paraître frappé par la +peur de la France ni se méfier de ses intentions.</p> + +<p class="rig">Paris, le 17 février.</p><br><br> + +<p>M. le général Caulaincourt, je reçois votre lettre du 29 janvier. M. de +Champagny m'a mis sous les yeux vos dépêches. Vous trouverez ci-jointe +une lettre interceptée de M. de Dreyer qui vous fera connoître le +mauvais esprit de Tolstoï. Quand je reçus vos lettres, j'écrivis comme +je vous l'ai mandé à Bernadotte de faire passer 12,000 hommes en Scanie, +et voilà Tolstoï qui est venu à la traverse et a donné des inquiétudes à +Dreyer. Vous remarquerez que la lettre de Dreyer est du 12, ce qui +prouve que sa conversation avec Tolstoï est du 12, et cependant, la +conversation que j'ai eue avec Tolstoï à Saint-Germain est du 5, +conversation à la suite de laquelle il a écrit et qui paraissoit avoir +dissipé ses craintes. Vous ne ferez usage de la lettre de Dreyer +qu'autant que vous le jugerez convenable; Tolstoï est peu disposé pour +Romanzoff. Si on ne le rappelle pas, ce qui est important, c'est que +l'Empereur lui écrive ou lui fasse écrire. Je suppose que je ne tarderai +pas à recevoir de vous une nouvelle lettre, mon courrier devant arriver +peu de jours après le départ du vôtre. Je désire fort savoir ce que l'on +pense de la réponse du <i>Moniteur</i> à la déclaration angloise. On ne doit +avoir aucune inquiétude sur l'escadre russe; mais il est convenable +qu'on lui fasse connoître si elle est en guerre ou en paix. Mon escadre +de Toulon, forte de 9 vaisseaux, est partie le 10 février pour aller +ravitailler Corfou et lui porter des munitions et autres objets qui y +sont nécessaires, et de là balayer la Méditerranée. Mes escadres de +Brest et de Lorient sont également parties pour donner chasse aux +Anglais et se réunir sur un point donné à mon escadre de Toulon. Mais +les deux vaisseaux russes qui sont à l'isle d'Elbe ne veulent pas venir +à Toulon. S'ils avoient reçu des ordres, cela auroit été utile pour la +cause commune, et ils en auroient retiré l'avantage de se former à la +mer. J'aurois également fait prendre l'escadre qui est à Trieste pour la +réunir dans un de mes ports, si elle avoit reçu des ordres, mais aucune +ne reçoit d'ordres positifs, et l'ambassadeur qui est ici ne leur donne +pas l'impulsion convenable. J'ignore à quoi cela tient; je dis seulement +le fait. J'ai écrit deux lettres à l'Empereur depuis votre dépêche du 29 +janvier. Je n'ai pas encore reçu la sienne que vous m'annoncez, et que +sans doute M. de Tolstoï me remettra demain. Quant aux affaires avec +l'Espagne, je ne vous en dis rien, mais vous devez sentir qu'il est +nécessaire que je remue cette puissance qui n'est d'aucune utilité pour +l'intérêt général. Mes troupes sont entrées à Rome; il est inutile d'en +parler, mais si l'on vous en parle, dites que le Pape étant le chef de +la religion de mon pays, il est convenable que je m'assure de la +direction du spirituel; ce n'est pas là un agrandissement de terrain; +c'est de la prudence.</p> + +<p><i>P. S.--Le 18 février.</i>--Je viens de voir M. de Tolstoï, qui m'a remis +une lettre de l'Empereur. J'ai beaucoup causé avec lui. Je pense que si +on lui montre de la confiance et qu'on le dirige bien de +Saint-Pétersbourg, il y a autant d'avantage à l'avoir pour ambassadeur +ici qu'un autre. Mes lettres précédentes vous l'auront assez peint; +mais, pour achever de le peindre en deux mots, c'est un général de +division qui ne sent pas l'indiscrétion de ce qu'il dit, qui est un peu +en opposition avec l'esprit de la Cour, mais qui du reste est assez +attaché à l'Empereur.--Le prince de Ponte-Corvo m'écrit du 11 qu'il doit +avoir une entrevue avec le Prince Royal à Kiel, et qu'immédiatement il +se met en marche. Vous sentez que je ne puis pas passer par l'isle de +Rügen, parce que je n'ai point de vaisseaux là pour protéger mon +passage; mais j'écris aujourd'hui pour que des troupes y soyent +embarquées pour menacer aussi de ce côté le roi de Suède.--Il n'est +point question de négociations avec l'Angleterre, mais tous les bruits +qui reviennent de ce pays sont qu'on veut la paix générale et qu'on sent +la folie de la lutte actuelle. Dites bien au reste à l'Empereur qu'il ne +sera écouté ni fait aucun pourparler sans m'être entendu avec lui. Je +pense qu'il aura dans tous les cas la Finlande, ce qui sera toujours +avantageux pour lui, puisque les belles de Saint-Pétersbourg +n'entendront pas le canon.</p> + +<p class="rig">Paris, le 6 mars 1808.</p><br><br> + +<p>M. le général Caulaincourt, le Sr de Champagny vous a expédié +dernièrement un courrier, par lequel je ne vous ai pas écrit parce que +je n'avois rien à vous dire. Je reçois vos lettres du 26 février. +J'attendrai la réponse de l'Empereur et votre courrier pour vous écrire. +Le prince de Ponte-Corvo est entré dans le Holstein le 3 mars. Je le +suppose arrivé sur les bords de la Baltique. Il a avec lui plus de +20,000 hommes; ce qui, avec les 10,000 hommes que pourront lui fournir +les Danois, lui formera un corps de 30,000 hommes. Si le temps est +favorable, il sera bientôt en Suède, et la diversion que désire +l'Empereur sera bientôt faite.--La reine Caroline a eu l'insolence de +déclarer la guerre à la Russie; elle s'est emparée d'une frégate russe +qui étoit dans le port de Palerme et y a arboré le pavillon sicilien. Le +ministre et le consul de Russie, avec une suite d'une soixantaine de +personnes, ont débarqué à Civita-Vecchia et sont maintenant à Rome.--Le +duc de Mondragon est parti.--Je suppose que ma dernière lettre aura fait +évanouir toutes les inquiétudes sur les levées de chevaux, sur la +conscription. S'il restoit encore quelques nuages, vous pourrez ajouter +que toute ma garde est rentrée; que trente régiments ont été rappelés en +France; que plusieurs milliers d'hommes réformés comme invalides ou +écloppés ont quitté l'armée et n'ont pas été remplacés; que tous les +auxiliaires, formant une centaine de mille hommes, sont rentrés chez +eux; qu'un gros corps, sous les ordres du prince de Ponte-Corvo, marche +en Suède, et qu'en réalité la Grande Armée est diminuée de plus de la +moitié de ce qu'elle étoit.--On ne vous parlera pas sans doute des +affaires d'Espagne; mais si on vous en parloit, vous pourriez dire que +l'anarchie qui règne dans cette Cour et dans le gouvernement exige que +je me mêle de ses affaires; que le bruit public depuis trois mois est +que j'y vais; mais que cela ne doit pas empêcher notre entrevue. Vous +savez qu'en deux ou trois jours de marche, je fais deux cents lieues en +France. Cela ne doit donc en rien retarder les affaires.--Le Sr de +Champagny vous envoye une note qui a été remise à Sébastiani, que vous +pourrez montrer au ministère. J'ai demandé à la Porte ce qu'elle feroit, +si on ne lui rendoit pas la Valachie et la Moldavie, et quel moyen elle +avoit d'en contraindre l'évacuation. Elle a répondu qu'elle feroit la +guerre et a fait une énumération immense de moyens.--N'oubliez pas que +le ministre de Prusse est toujours à Londres; et, quoiqu'on dise qu'il a +ordre de revenir, il ne revient jamais. Rien n'égale la bêtise et la +mauvaise foi de la Cour de Memel.--M. d'Alopéus veut me persuader que +les Anglais désirent la paix. Le Sr de Champagny vous envoye copie de la +lettre qu'il veut écrire. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p> + +<p class="rig">À Saint-Cloud, le 31 mars 1808.</p><br><br> + +<p>M. le général Caulaincourt, Saint-Aignan est arrivé à deux heures après +midi; il en est six. Les affaires d'Espagne demandoient depuis longtemps +ma présence. Je me suis refusé à ce voyage dans la crainte que +l'autorisation que je vous avois donnée d'arrêter le rendez-vous n'eût +fait partir l'Empereur. Ce que je vois d'abord dans les nombreuses +dépêches que vous m'envoyez, c'est que l'entrevue est ajournée. Cela +étant, je pars après dîner pour Bordeaux pour être au centre des +affaires. Voici votre direction pour les affaires d'Espagne. Le +<i>Moniteur</i> ci-joint vous fera connoître les actes publics rendus à +Madrid. Mais un courrier que j'ai reçu ce matin change l'état des +choses. Le roi Charles a protesté et a déclaré qu'il a été forcé par son +fils à signer son abdication; on a menacé de tuer la Reine dans la nuit +s'il ne signoit pas. Mon armée est entrée le 23 à Madrid, où elle a été +parfaitement reçue. Mes troupes sont casernées dans la ville et campées +sur les hauteurs. Je n'ai pas reconnu le prince des Asturies, et +peut-être ne le reconnaîtrai-je pas, mais je n'en suis pas encore +certain. L'infortuné roi se jette dans mes bras et dit qu'on veut le +tuer. On a excité une émeute pour faire massacrer le prince de la Paix. +Heureusement mes troupes sont arrivées à tems pour le sauver; ce prince +vit encore. Le grand-duc de Berg a fait son entrée dans Madrid quatre +heures après les troupes. Le cérémonial l'a empêché de voir le nouveau +roi, ne sachant pas si je le reconnoîtrois. Les lettres du roi Charles +font pleurer. Ceci est pour vous seul; gardez-en le secret. Vous pourrez +en dire un mot à l'Empereur et à l'ambassadeur d'Espagne qui est un +homme du prince de la Paix et qui parlera comme vous. Vous direz à +l'Empereur que j'avois retardé mon voyage en Espagne pour ne point +manquer de me trouver au rendez-vous, mais je suis parti deux heures +après la réception de vos lettres. Je répondrai dans peu de jours à +toutes vos dépêches. En communiquant le <i>Moniteur</i> à l'Empereur, vous +lui direz que je ne suis pour rien dans les affaires d'Espagne; que mes +troupes étoient à 40 lieues de Madrid lorsque ces événements ont eu +lieu; que le prince de la Paix étoit généralement haï, mais que le roi +Charles est aimé. Vous lui direz aussi que le Roi a été forcé et que +vous ne seriez pas étonné que je me décidasse à le remettre sur son +trône. Les mauvais esprits de Pétersbourg diront que j'ai dirigé tout +cela. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.</p> + +<p class="rig">À Bayonne, le 18 avril 1808.</p><br><br> + +<p>M. le général Caulaincourt, je reçois à Bayonne votre lettre du 24 +mars. Vous avez dû en recevoir une de moi. Immédiatement après avoir +reçu votre courrier à Paris, je suis parti. S'il m'eût apporté l'avis +que le rendez-vous étoit arrêté, je m'y serois rendu incontinent. Je +vois avec plaisir les succès de l'empereur de Russie en Suède. J'espère +ne pas être retenu longtemps ici. L'infant Don Carlos s'y trouve. +J'attends le vieux roi Charles, qui désire vivement me parler, et le +prince des Asturies, qui est le nouveau roi. Les affaires s'embrouillent +beaucoup en Espagne. Vous direz à l'Empereur que le roi Charles proteste +contre son abdication et qu'il s'en rapporte entièrement à mon amitié. +Cela ne laisse pas de beaucoup m'embarrasser. Dites cela à l'Empereur +seulement. J'espère cependant être bientôt libre de tout cela. Vous +recevrez bientôt un mémoire sur les affaires de Constantinople. Vous +devrez en attendant ne pas dissimuler à M. de Romanzoff qu'il y a des +choses scabreuses, et que si c'étoit là l'ultimatum de la Russie, il +seroit difficile à arranger; mais que je ne le suppose pas; que c'est +parce que j'avois prévu ces difficultés que j'avois demandé l'entrevue, +et non pas pour une vaine formalité; <i>qu'il faut certainement trente +courriers pour finir cette affaire; que trente courriers à deux mois +chacun consumeront trois ans; que nous aurions terminé en trente +conférences, qui à deux par jour auroient employé quinze jours</i>. Le +maréchal Soult a réuni tous les bâtimens de l'île de Rügen. Le prince de +Ponte-Corvo est en Fionie: il a avec lui 15,000 Français, 15,000 +Espagnols et 15,000 Danois. Il seroit passé, si le Danemark n'avait pas +tergiversé si longtemps pour le recevoir: aujourd'hui il trouve qu'il ne +va pas assez vite; des miracles ne peuvent pas se faire. Aujourd'hui la +belle saison s'opposera peut-être à tout passage. Mais on fera +l'impossible, et la diversion aura toujours son effet. Je viens de +recevoir le manifeste du roi de Suède. Tout y est faux. Je ne sais pas +si le général Grandjean, que je ne connois pas, et d'autres officiers +ont, en buvant, fait de la politique. On n'attache d'ailleurs aucune +importance au bavardage des militaires et devant des individus non +accrédités. Mais je ne puis croire que cela soit vrai. Nous sommes trop +amis du Danemark pour penser à lui ôter la Norvège. Pour ce qui regarde +le sieur Bourrienne, cela est de toute fausseté; il répondra à cette +inculpation. Si cela étoit vrai, comme il est dans la carrière +diplomatique, il seroit sévèrement puni. Mais comment auroit-il fait ce +qu'on lui impute, puisqu'il ne voyoit pas le ministre de Suède à +Hambourg? On n'a pas d'idée d'un manifeste aussi fou. Répétez bien à M. +de Romanzoff que la question de la Turquie est une affaire de chicane; +qu'on veut une entrevue pure et simple et sans condition. Vous ne +manquerez pas d'insister sur ce que ce n'étoit point une vaine +formalité, mais un moyen expéditif d'arranger tout. Je trouve que vous +ne parlez pas assez haut et que vous n'avez pas assez défendu mes +intérêts. En attendant, voilà la Russie maîtresse d'une belle province, +qui est du plus grand résultat pour ses affaires et dont je ne suis +d'aucune manière jaloux.</p> + +<p>Je n'ai pas le tems de vous en écrire davantage. Je suis fort occupé ici +de choses qui me donnent beaucoup d'embarras. Daru vous expédiera cette +lettre par une estafette. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p> + +<p class="rig">Bayonne, le 26 avril 1808.</p><br><br> + +<p>M. le général Caulaincourt, vous trouverez ci-joint une lettre de M. de +Dreyer qui vous fera voir que M. de Tolstoï est toujours inconséquent. +Mais cela n'est que pour votre gouverne. Les journaux de France sont +pleins de bêtises. Il est faux que le prince de la Paix ait laissé tant +d'argent: on n'a pas trouvé un sol. J'attends ce soir ici ce malheureux +homme, qui a été arraché des mains des Espagnols par mes troupes. Il +étoit enfermé dans un cachot entre la vie et la mort, entendant à tout +instant les cris de la populace qui vouloit le lanterner. Quand il m'a +été remis, il avoit une barbe de sept jours et n'avoit point changé de +chemise depuis plus d'un mois. J'ai ici le prince des Asturies que je +traite bien, mais que je ne reconnois pas. J'attends dans trois jours le +roi Charles et la Reine. Les Grands d'Espagne arrivent ici à chaque +instant. Tout est paisible en Espagne. Toutes les forteresses sont dans +nos mains. Le seul point de Madrid où se trouve le grand-duc de Berg est +occupé par 60,000 hommes. Le père proteste contre le fils, le fils +contre le père. Différentes factions existent en Espagne. Je pense que +le dénoûment n'est pas éloigné.--Si l'on vous parle de l'expédition de +Scanie, voici l'état de la question: Je ne pouvois entreprendre cette +expédition à moins de 40,000 hommes. Le prince de Porte-Corvo avoit +15,000 Français et 15,000 Espagnols. Il falloit donc que les Danois +fournissent 10,000 hommes. Mais je tenois et je devois tenir à ce que +ces 40,000 hommes débarquassent à la fois; qu'une partie eût débarqué et +que l'autre fût restée sur l'autre bord, l'expédition étoit manquée et +les troupes sacrifiées. Vous sentez que je ne pouvois permettre qu'on +fît une telle faute. Le prince de Ponte-Corvo s'est rendu à Copenhague; +il y a vu que les moyens de débarquement n'existoient que pour 15,000 +hommes à la fois: il auroit donc fallu faire trois voyages. Le passage +devoit donc être ajourné. Il avoit ordre de passer là 40,000 hommes à la +fois; voilà la question. Aujourd'hui le roi de Danemark peut concentrer +ses troupes en Seelande: il a 25,000 hommes. J'ai ordonné au prince de +Ponte-Corvo de faire passer 6,000 hommes. Le Danemark n'a donc rien à +craindre. S'il manifeste de la peur, cette peur est sans fondement, à +moins que ces hommes ne soyent de carton.</p> + +<p>Les Albanais viennent d'assassiner un adjudant commandant et quatre +officiers italiens sans prétexte ni raison. Une grande fermentation +règne à Constantinople. Tout se prépare donc pour conduire à bonne fin +l'entrevue, que je compte pouvoir avoir lieu en juin. Pour cela, il faut +que la Russie montre moins d'ambition. Je n'ai point de nouvelles de +l'Autriche; je vois qu'elle arme et désarme; j'ignore ce qu'elle fait. +Vous allez recevoir bientôt un courrier de M. de Champagny avec les +premières notes sur les affaires de Turquie. Je le répète, il est +fâcheux que l'entrevue n'ait pas eu lieu: au lieu d'être ici, je serois +à Erfurt. Je crois qu'il faudra trop de tems pour se mettre d'accord +avec des courriers. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p> + +<p><i>P. S.</i>--Je reçois au moment votre lettre du 5 avril. Je trouve que vous +vous donnez trop de mouvement pour l'expédition de Suède. Je vois avec +plaisir tout ce que fait l'Empereur, mais il est inutile que vous +pressiez tant. Vous avez eu des instructions pour la Finlande, vous n'en +avez pas eu pour le reste.</p> + +<p>Je sais qu'on s'est plaint à Saint-Pétersbourg que je ne faisois pas de +présens aux officiers qui venoient en dépêches: la raison est que je +n'en ai vu aucun. Or l'usage ici est que je ne fais de présens qu'aux +officiers qui me remettent des lettres de l'Empereur. S'ils remettent +leurs lettres à l'ambassade, je ne les connois point. Il est de style +aussi que, pour que l'officier soit traité avec considération, il faut +que son nom soit cité dans la lettre du souverain. Si la lettre portoit, +par exemple: «Je vous envoye un de mes officiers», sans le nommer, cet +officier, n'étant pas connu, ne seroit pas traité avec autant de +distinction. Cependant, on a assez de considération pour l'Empereur pour +que ses officiers soient très bien reçus ici. Mais lorsqu'ils portent +leurs dépêches à l'ambassade, alors ils ne sont pas reconnus. Je vous +donne ce détail pour votre gouverne.</p> + +<blockquote> + La lettre suivante ne porte pas de date; elle a été écrite à + l'extrême fin d'avril ou au commencement de mai. +</blockquote> + +<p>M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 12 avril. Faites mon +compliment à l'Empereur sur la prise de Svéaborg.--Vous avez reçu des +explications sur les affaires de Copenhague. Le fait est qu'il faut +pouvoir passer, et passer avec au moins 30,000 hommes à la fois, car il +n'est pas certain que le second convoi passe, et si le premier convoi se +trouvoit séparé, il seroit exposé à recevoir des échecs. Le prince de +Ponte-Corvo avoit marché à marches forcées, espérant que les Belts +gèleroient. Il s'est rendu de sa personne à Copenhague pour s'assurer +des moyens de passage, et, voyant qu'il n'y avoit de moyens que pour +passer 15,000 hommes à la fois, il suspendit sa marche. Mais le +mouvement continue, et plusieurs milliers d'hommes sont passés en +Seelande. Mais enfin ces opérations ne peuvent se faire qu'avec +prudence.--Voilà la Finlande russe.--Les affaires de Turquie demandent +de grandes discussions. Il est fâcheux que l'Empereur ait ajourné +l'entrevue: au lieu de venir en Espagne, j'aurois été à Erfurt. J'espère +sous dix ou douze jours avoir terminé mes opérations ici.--J'ai ici le +roi Charles et la Reine, le prince des Asturies, l'infant don Carlos, +enfin toute la famille d'Espagne. Ils sont très animés les uns contre +les autres. La division entre eux est poussée au dernier point. Tout +cela pourroit bien se terminer par un changement de dynastie.</p> + +<p>--Pour votre gouverne, je vous dirai que depuis l'arrivée de M. +d'Alopéus, je n'ai pas entendu parler de l'Angleterre, et au moindre mot +que j'en aurois, la Russie en seroit instruite; on doit compter +là-dessus.--Je n'ai pas non plus entendu parler de l'Autriche, et je ne +connois rien aux armemens qu'elle fait. On me rend compte de tous côtés +qu'une grande quantité de canons, de vivres, de troupes se rend en +Hongrie. Il faut que la Russie sache bien cela, et que, même vis-à-vis +de moi, les Autrichiens nient ces armemens, ou du moins disent qu'ils ne +sont pas considérables. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p> + +<p class="rig">Bayonne, le 8 mai 1808.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaîncourt, j'ai lu un ouvrage sur la tactique française que +vous m'avez envoyé; je l'ai trouvé plein de faussetés et de platitudes. +Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.</p> + +<p class="rig">Bayonne, le 31 mai 1808.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres du 28 avril et des 4 et 7 mai. +Le ministre des Relations extérieures a dû vous écrire. Je n'approuve +point ce que vous avez mis dans votre mémoire à l'Empereur. Un +ambassadeur de France ne doit jamais écrire que les Russes doivent aller +à Stockholm.--Les affaires ici sont entièrement finies. Vous trouverez +ci-joint ma proclamation aux Espagnols. Les Espagnes sont tranquilles et +même dévouées. Les Anglais se sont présentés devant Cadix avec une forte +expédition, attirés par la curée des affaires d'Espagne et par l'espoir +de s'emparer de la Caraque. Mais on ne les a pas écoutés. Ils ont +renvoyé un parlementaire sur un vaisseau de 80; on leur a tiré des +boulets rouges, et on leur a cassé un mât.--Il me semble que vous ne +dites pas suffisamment ma raison. Je voulois l'entrevue pour tâcher +d'arranger nos affaires avec la Russie. En Russie on ne l'a pas voulu, +puisqu'on ne l'a voulu que conditionnellement, et dans le cas où +j'adopterois tout ce que propose M. de Romanzoff. C'étoit justement pour +traiter ces affaires que je désirois l'entrevue. Il y a un cercle +vicieux que vous n'avez pas assez senti ni fait sentir. Aujourd'hui, je +suis dans les mêmes dispositions, je désire l'entrevue. Depuis le 20 +juin, je suis disponible, mais je veux l'entrevue sans condition. Bien +mieux, il faut que l'on convienne avant que je n'adopte pas les bases +proposées par M. de Romanzoff, qui me sont trop défavorables. J'ai dit à +l'Empereur Alexandre: Conciliez les intérêts des deux empires. Or ce +n'est pas concilier les intérêts des deux empires que de sacrifier les +intérêts de l'un à ceux de l'autre, et compromettre même son +indépendance. D'ailleurs, nous nous rencontrerions dès lors +nécessairement, car la Russie ayant les débouchés des Dardanelles, +seroit aux portes de Toulon, de Naples, de Corfou. Il faut donc que vous +laissiez pénétrer que la Russie vouloit beaucoup trop, et qu'il étoit +impossible que la France voulût consentir à ces arrangements; que c'est +une question d'une solution très difficile, et que c'est pour cela que +je voulois essayer de s'arranger dans une conférence. Le fond de la +grande question est toujours là: Qui aura Constantinople? Sur ce, je +prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.</p> + +<p class="rig">Bayonne, le 15 juin, à midi.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, Talleyrand est resté malade à Berlin<a id="footnotetag667" name="footnotetag667"></a> +<a href="#footnote667"><sup class="sml">667</sup></a>. Une +estafette m'apporte vos lettres des 22 et 25 mars. Vous trouverez +ci-joint pour votre gouverne des pièces qui vous feront connaître ce qui +s'est passé relativement aux affaires d'Espagne. La Junte s'assemble ici +demain; elle est assez nombreuse. Le roi d'Espagne est déjà reconnu et +proclamé dans toute l'Espagne et va se mettre en route pour Madrid. Je +ne garde pas un village pour moi. La Constitution d'Espagne est très +libérale; les Cortès y sont maintenues dans tous leurs droits.--Les +Anglais agitent les Espagnes, quelques villes ont levé l'étendard de la +rébellion; mais cela est très peu de chose, et lorsque vous lirez ceci, +tout sera probablement calmé. Quelques colonnes mobiles ont déjà donné +cinq ou six leçons.--Je consens à l'entrevue. Je vous laisse le maître +d'en désigner l'époque. Vous ne recevrez pas cette lettre avant le 1er +juillet. L'Empereur ne sera pas fixé avant le 15. Vous devez me +prévenir de manière qu'il y ait 16 ou 18 jours pour le temps que mettra +votre lettre à arriver, 10 jours pour me rendre au lieu du rendez-vous +et 5 ou 6 jours pour faire les préparatifs. Il faut donc que l'Empereur +ne soit rendu au lieu de l'entrevue que le 35e jour après le départ de +votre lettre de Saint-Pétersbourg. Ce ne peut donc pas être avant le +mois de septembre, et, à vous dire vrai, je préfère cette saison à toute +autre; d'abord parce qu'il fera moins chaud, et ensuite parce que mes +affaires seront finies ici, et que j'aurai pu passer quelques jours à +Paris.--Plusieurs régimens sont passés en Seelande. L'escadre de +Flessingue se met en rade. On donne aux Anglais toutes les inquiétudes +possibles. Deux vaisseaux russes sont à Toulon, où on va les mettre en +état.--Vous ne manquerez pas d'observer que la France ne gagne rien au +changement de dynastie en Espagne, que plus de sûreté en cas de guerre +générale, et que cet État sera plus indépendant sous le gouvernement +d'un de mes frères que sous celui d'un Bourbon; qu'il étoit d'ailleurs +tellement mal gouverné, tellement livré aux intrigues et qu'il régnoit +parmi le peuple une fermentation sans but déterminé telle qu'une réforme +étoit devenue indispensable.--Je crois que l'Empereur a raison, en +laissant passer la première nouveauté des escadres anglaises, mais il +n'a rien à craindre d'elles, comme je l'ai dit à l'officier russe qui +est parti dernièrement. Le seul point sur lequel on pouvoit avoir de +l'inquiétude étoient les isles, si l'on n'avoit pas eu le temps de les +fortifier.--Faites-moi connoître ce que c'est que ce petit Montmorency. +A-t-il justifié ce qu'on peut attendre de son âge? Dites à l'ambassadeur +d'Espagne qu'il doit se bien comporter, que le nouveau roi le confirmera +et lui enverra ses pouvoirs; qu'il doit parler dans le bon sens et qu'il +doit toujours, pour cheval de bataille, s'appuyer de la Constitution qui +réorganise son pays et va le porter à un degré de prospérité qu'il ne +devoit jamais attendre du gouvernement des Bourbons.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote667" name="footnote667"><b>Note 667: </b></a> +<a href="#footnotetag667"> +(retour) </a> Il ne s'agit pas ici du prince de Bénévent, mais d'un de +ses parents, employé à porter des dépêches diplomatiques.</blockquote> + +<p><i>P. S.</i>--Vous trouverez ci-joint un petit bulletin en espagnol dont vous +prendrez connoissance et que vous remettrez à l'ambassadeur +d'Espagne.--C'est le conseil de Castille qui a demandé le roi d'Espagne +comme vous le savez, par son adresse et celle de la ville de Madrid, et +qui ont précédé de près d'un mois sa nomination; au reste, tout cela est +pour votre gouverne. Moins on vous en parlera, moins il faut en parler.</p> + +<p class="rig">Bayonne, le 16 juin 1808.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, plusieurs acteurs de l'Opéra se sont sauvés de Paris +pour se réfugier en Russie. Mon intention est que vous ignoriez cette +mauvaise conduite. Ce n'est pas de danseurs et d'actrices que nous +manquerons à Paris. Sur ce, je prie Dieu, etc.<a id="footnotetag668" name="footnotetag668"></a> +<a href="#footnote668"><sup class="sml">668</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote668" name="footnote668"><b>Note 668: </b></a> +<a href="#footnotetag668"> +(retour) </a> Cette courte lettre est la seule de toute la série qui +figure en manuscrit aux Archives nationales; elle a été publiée sous le +n° 14,107 de la <i>Correspondance</i>.</blockquote> + +<p class="rig">Paris, le 28 juin 1808.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, je n'ai reçu qu'hier votre lettre du 4. Il paraît +que votre courrier est tombé malade à Koenigsberg. Vous aurez reçu ma +lettre du 15. Vous trouverez ci-joint de nouvelles pièces relatives aux +affaires d'Espagne; vous les aurez lues, au reste, dans le <i>Moniteur</i>. +Plusieurs provinces ont levé l'étendard de la révolte; on les soumet. +Cette expédition aura pour la Russie le résultat qu'une partie de +l'expédition anglaise destinée pour la Baltique va en Amérique et que +l'autre partie va à Cadix. J'ai vu avec peine que les Russes avoient +essuyé quelques échecs dans le nord de la Finlande. Plusieurs régimens +sont arrivés à Copenhague. L'expédition a été manquée pour le moment, +mais tout peut facilement se faire au mois de novembre prochain. Il n'y +a que quatre mois d'ici à cette époque; il n'y a donc pas de temps à +perdre. Il faut que la Russie engage le Danemark à me demander de faire +passer 40,000 hommes en Norvège, et que les Russes soyent prêts à passer +le détroit de Finlande quand il sera gelé. On se rencontreroit en Suède, +et dès lors les Anglais seroient obligés de s'en aller et déshonorés, et +la Suède seroit prise. Dites à l'Empereur que dans quinze jours je serai +à Paris. Vous sentez qu'avant de lui parler des affaires d'Espagne, je +désire savoir comment elles prendront à Saint-Pétersbourg. Vous avez dû +recevoir du Sr de Champagny des instructions sur le langage que vous +avez à tenir. L'Espagne ne me vaudra pas plus qu'elle ne me valoit. Le +roi d'Espagne part après-demain pour Madrid. Je vous envoye un article +d'un journal de Vienne qui me paroît une extravagance: montrez-le à +Saint-Pétersbourg et faites-moi connoître ce qu'on en pense. Sur ce, je +prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.</p> + +<p class="rig">Bayonne, le 9 juillet 1808.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la nouvelle Constitution +d'Espagne et le bulletin de la dernière séance de la Junte avec le +serment qui a été prêté. Le Roi part demain à 5 heures du matin pour +Madrid. Voici les ministres que le Roi a nommés: aux Relations +extérieures, <i>Cevallos</i>, le même qui l'étoit déjà; secrétaire d'État, +<i>Urquijo</i>, qui a été premier ministre il y a six ans; à l'Intérieur, +<i>Jovellanos</i>, ancien ministre de Grâce et de Justice qui avoit été +exilé à Minorque; à la Marine, <i>Mazzaredo</i>; à la Guerre, <i>O'farill</i>; au +ministère des Indes, <i>Azanza</i>; aux Finances, <i>Cabarrus</i>. Je reçois votre +lettre du 17. Je suis fâché que cet article de l'Angleterre ait fait un +mauvais effet sur l'Empereur. Je réitère l'ordre au Ministère de la +Police de veiller à ce qu'il ne soit imprimé rien de contraire à notre +alliance avec la Russie.--Je vous ai écrit relativement aux acteurs et +actrices français qui sont à Saint-Pétersbourg. On peut les garder et +s'en amuser aussi longtemps que l'on voudra. Cependant l'Empereur a eu +raison de trouver mauvais que ses agens débauchassent nos acteurs. C'est +M. de Benckendorf qui a favorisé la fuite de ces gens-là. Si la +circonstance se présentoit d'en parler, dites que, pour ma part, je suis +charmé que tout ce que nous avons à Paris puisse amuser l'Empereur. Vous +trouverez ci-joint deux lettres pour l'Empereur, dont l'une relative à +la mort de la grande-duchesse est d'une date ancienne. Je ne sais +comment on a oublié de vous l'envoyer. Vous devez partir du principe que +je ne sais pas ce que veut l'Autriche; qu'elle arme beaucoup; qu'elle +excite beaucoup les services; qu'elle fait des places en Hongrie; +qu'elle démolit, dit-on, les murs de Cracovie, et qu'elle retire ses +troupes de Galicie. Lorsqu'on leur demande des explications sur les +armemens, ils répondent qu'ils n'arment point. Cependant cela est trop +évident. Jusqu'ici j'ai regardé cela en pitié. Je compte même ne rien +dire. Cependant, si cela ennuyoit l'Empereur, nous pourrions de concert +leur faire dire par Andreossi et par le prince Kourakine de désarmer et +de laisser le monde tranquille. Je n'ai aucune discussion avec eux; nous +sommes sur le pied le plus aimable: et, dans le fait, ces armemens ne +sont nuisibles qu'à eux, parce qu'ils désorganisent leurs finances.</p> + +<p><i>P. S.</i>--Le Roi est parti ce matin. Je l'ai reconduit jusqu'à la +frontière. Toute la Junte dans près de cent voitures l'accompagnoit; +mais c'étoient des voitures équipées un peu à la hâte.</p> + +<p>Les Anglais ont des expéditions nombreuses devant Cadix et le Ferrol, +afin de fomenter les insurrections. Je suis certain que la seconde +expédition, qui étoit destinée pour la Suède, a été employée à Cadix et +sur les autres points. Ainsi cela a fait diversion aux affaires de +Russie.</p> + +<p class="rig">Bayonne, 21 juillet 1808.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, vous devez remercier l'Empereur de ce qu'il m'a fait +dire relativement au roi d'Espagne. Il n'a pas affaire à un ingrat, et +comme il n'a pas attendu que je le lui demande pour faire une chose qui +m'est si agréable, vous pouvez lui dire que je viens de donner des +ordres pour en finir avec la Prusse. Aussi bien la saison s'avance, et +mes troupes ne pourraient évacuer l'hyver. Je voulois attendre l'issue +de ma conférence avec l'Empereur; mais puisque cela tarde et que l'hyver +approche, vous direz que les affaires avec la Prusse étant à peu près +d'accord, au reçu de cette lettre le traité avec cette puissance sera +probablement signé. Les affaires d'Espagne vont bien. Le maréchal +Bessières a remporté le 14 une victoire signalée qui a soumis le royaume +de Léon et les provinces du Nord. En racontant cela à l'Empereur, vous +lui direz que les Anglais mettent partout le feu en Espagne, qu'ils y +répandent de l'argent et s'entendent avec les moines, et qu'il y a +vraiment du trouble. Je pars cette nuit pour aller faire un tour dans +mes provinces du Midi, et de là me rendre à Paris où je serai avant le +15 août. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.</p> + +<p class="rig">De Rochefort, le 5 août.</p><br><br> + +<p>Ayant toujours été en route [<i>lacune dans le texte</i>], je m'empresse de +la faire partir, avec les changemens survenus depuis ce tems. J'ai reçu +hier un courrier qui m'a annoncé l'horrible catastrophe arrivée au +général Dupont. Ce général, au fond de l'Andalousie, s'est laissé couper +la retraite, s'est laissé envelopper, isoler de deux de ses divisions, +et après une affaire mal concertée et mal donnée, il s'est rendu par +capitulation. Huit ou neuf mille Français ont été obligés de mettre bas +les armes, ainsi que deux ou trois régimens suisses qui étoient au +service d'Espagne et qui avoient pris parti pour nous. C'est un des +actes les plus extraordinaires d'ineptie et de bêtise. Dans la position +actuelle des choses, cet événement est d'un effet immense en Espagne. +Les esprits s'échauffent. Mon armée va être obligée d'évacuer Madrid +pour se concentrer. Au même moment, 40,000 Anglais débarquent sur +différents points. Je vous donne cette nouvelle pour votre gouverne. Je +pense que vous devrez attendre l'arrivée d'un prochain courrier qui vous +sera expédié, pour avoir le prétexte de la dire, en parlant des autres +nouvelles, et disant que votre courrier étoit ancien. Après la tournure +très grave que prennent les affaires d'Espagne, il est probable que cet +hyver je laisserai 150,000 Français, indépendamment de 100,000 alliés, +sur la rive gauche de l'Elbe. Je fais rentrer 80,000 hommes. C'est dans +cette position que je passerai l'hyver. Dantzig sera gardé par les +Saxons et les Polonais. Je laisserai la Pologne à ses propres troupes, +pour ne pas menacer la Russie ni l'Autriche. Tout cela n'est aussi que +pour votre gouverne. Tout porte à penser que les mouvemens de l'Autriche +sont des mouvemens de peur. Je laisse des troupes suffisantes pour la +contenir. Mais si elle se laissoit entraîner par l'Angleterre, elle se +trouveroit loin de son jeu. Dans ces circonstances, je verrois avec +plaisir que l'Empereur dît un mot et fit connoître son mécontentement +des armemens de l'Autriche.--Voilà le roi de Suède entièrement abandonné +des Anglais. Tenez-moi au fait de ce que tout cela doit devenir. La +chose est obscure. Je suis fort content de l'esprit des Français dans +les provinces. Demain, je traverse la Vendée.</p> + +<p class="rig">Rochefort, le 6 août 1808.</p><br><br> + +<p>M. le général Caulaincourt, je vous ai écrit hier. Je retarde mon départ +de Rochefort de deux heures pour répondre à vos lettres des 16 et 17 +juillet de Saint-Pétersbourg que je reçois à l'instant. L'Autriche arme +et devient insolente. Ces armemens et cette insolence ne sont que +ridicules, dès qu'elle n'a rien de lié avec la Russie. Les Anglais +débarquent beaucoup de monde sur les côtes d'Espagne. Cela peut avoir +quelque inconvénient momentané pour moi, vu que cela excite +merveilleusement les insurrections d'Espagne et de Portugal; mais j'ai +au moins la consolation que ces événemens ont servi de diversion à +l'Empereur et l'ont entièrement dégagé de ses ennemis. Je pars pour +parcourir la Vendée. Je serai à Paris le 15 août. J'attendrai là ce que +vous m'écrirez pour le rendez-vous.--Voilà un an que mon alliance avec +l'Empereur dure; ainsi, elle doit donner de la confiance de part et +d'autre. Je ne suis point éloigné de laisser la frontière de la Vistule +occupée par les Polonais et les Saxons et d'en retirer mes troupes. Par +ce moyen, il y aura entre une sentinelle russe et une sentinelle +française toute la distance du pays entre l'Elbe et le Niémen. Si vous +recevez les journaux anglais, vous y verrez que les 5/6mes des nouvelles +qu'ils contiennent sont fausses et controuvées. Je vous ai instruit de +ce qu'il y a de vrai. Des expéditions anglaises et des insurrections +menacent Lisbonne. La meilleure intelligence règne entre l'amiral russe +et le général Junot; je ne sais pas ce qui en arrivera. Je fais +cependant avancer mes troupes en toute diligence. Une partie de l'année +espagnole ayant pris parti pour les Anglais, les affaires ne laissent +pas d'être assez sérieuses.--Vous ne manquerez pas de vous souvenir que +l'armée du général Dupont étoit composée de recrues, et que cette +affaire, quoique excessivement mal manoeuvrée, ne seroit pas arrivée à +de vieilles troupes, qui auroient trouvé dans leur moral même de quoi +suppléer aux fautes du général.</p> + +<p class="rig">À Saint-Cloud, le 20 août 1808.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, je vous envoye un rapport du ministre de la Marine +et un projet de décret qu'il me propose de prendre. Je ne veux pas le +faire sans savoir si cela convient à l'Empereur. L'Empereur fait des +dépenses inutiles en conservant ces vaisseaux qui ne sont bons à rien. +Des transports armés en guerre ne peuvent servir. Ces vaisseaux sont +pourris. Reste le vaisseau turc qu'on pourroit envoyer à Ancône, où il +seroit désarmé. Moyennant cela, il y aura bon nombre de matelots +disponibles. On fera de ces matelots ce que voudra l'Empereur: ou on les +renverra en Russie, ou je les prendrai à ma solde et je mettrai les +équipages des trois mauvais vaisseaux sur trois de mes vaisseaux de +Flessingue ou ailleurs. Ils seront à ma solde et serviront comme alliés. +Les officiers s'instruiront, les matelots s'exerceront, et cela sera +utile à tout le monde. Mais il faut que ces équipages soyent tout à fait +à mon service, car mon escadre souffriroit des dépendances attachées à +une escadre combinée. Causez-en avec le ministre de la Marine. Peut-être +seroit-il plus convenable que ce fût l'Empereur ou son ministre qui +prissent cette décision? Vous y ferez mettre que le vaisseau turc se +rendra dans le port d'Ancône où il sera désarmé. Sur ce, je prie Dieu +qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.</p> + +<p class="rig">Saint-Cloud, le 23 août 1808.</p><br><br> + +<p>M. le général Caulaincourt, je reçois votre lettre du 1er août. J'ai +reçu hier les beaux présens de l'Empereur. J'ai fait commander de très +beaux meubles pour les faire ressortir; ils sont vraiment beaux. M. le +général Caulaincourt, Montesquiou vous porte deux bustes de l'Empereur +faits à Sèvres sur le modèle de celui qu'il m'a envoyé. Je crois qu'il y +en a déjà une cinquantaine de faits: ainsi vous pouvez en faire venir +tant que vous voudrez. J'ai vu à Sèvres le beau service de porcelaine +égyptienne qui pourra être envoyé à l'Empereur le 1er septembre. +J'espère qu'il en sera content.</p> + +<p>L'ineptie et la lâcheté qu'ont montrées Dupont, Marescot et quelques +autres est inconcevable; ils n'ont fait que des sottises et des bêtises. +Cela a compromis mes affaires d'Espagne et m'oblige à lever des +conscrits pour réparer mes pertes et me tenir toujours en mesure. Le 1er +et le 6e corps et trois divisions de dragons sont partis de la grande +armée pour Mayence. Je fais partir des bords du Rhin une quantité de +forces à peu près égale à celle que je retire pour renforcer les trois +corps des maréchaux Davoust, Soult et prince de Ponte-Corvo. Je laisse +en Allemagne mes 60 escadrons de cuirassiers, trois divisions de dragons +et une vingtaine de régiments de cavalerie légère. J'ai d'ailleurs mis +sur pied toutes les troupes de la Confédération du Rhin, de sorte que je +puis marcher contre l'Autriche avec 200,000 hommes. Cependant je +désirerois fort que l'Empereur fît parler à l'Autriche, avec laquelle je +n'ai du reste aucun sujet de discussion. J'ai conclu ma convention avec +la Prusse, et si, comme je le crois, je n'ai rien à démêler avec +l'Autriche, la Silésie et Berlin seront dans les mains de la Prusse +avant l'hyver, ce qui sera un grand sujet de tranquillité pour +l'Autriche et même pour la Russie. Il faut que le prince Kourakine ait +carte blanche en Autriche, et qu'il soit autorisé à dire que la Russie +joindra cent mille hommes à mes troupes, si les Autrichiens font le +moindre mouvement intempestif. Faites-moi connoître quelles sont +là-dessus les intentions de l'Empereur. Il est de son intérêt que je +fasse finir promptement les affaires d'Espagne. Trente mille hommes de +plus peuvent accélérer la prise de certain port et nuire beaucoup aux +Anglais. Jusqu'à présent, je n'ai retiré de l'Allemagne qu'un nombre de +troupes à peu près pareil à celui que j'y envoyé; mais étant assuré que +la Russie fera cause commune avec moi si l'Autriche chicane, je pourrai +en retirer un plus grand nombre, ce qui seroit très avantageux. La levée +des troupes de la Confédération coûte beaucoup d'argent à ses princes. +Parlez de cela à l'Empereur: s'il fait faire sa déclaration à la cour de +Vienne, et s'il fait marcher 100,000 hommes si l'Autriche m'attaque, je +renverrai les troupes des princes de la Confédération chez eux, ce qui +sera un grand bienfait pour toute l'Allemagne. Il n'y a rien de nouveau +sur le Portugal. Jusqu'à cette heure on n'en entend rien. Votre lettre +est arrivée deux jours avant celles de Constantinople que Champagny vous +envoye. Vous y verrez que le 28 juillet Sélim a été tué, Mustapha +précipité du trône et un nouveau sultan mis à sa place. Ne croyez aucune +mauvaise nouvelle. L'Espagne sera soumise après les chaleurs, qui font +que ce pays est un désert sans eau et insupportable pour nos troupes.</p> + +<p class="rig">Saint-Cloud, le 26 août 1808.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 9. Montesquiou est parti +avant-hier; ainsi cette lettre pourra vous arriver avant lui. Voici ce +qui s'est passé. Il y a deux jours que M. de Metternich reçut un +courrier de Vienne qui annonçoit la résolution où étoit sa cour de me +donner satisfaction sur tout, et de faire rentrer les choses dans leur +ancien état pour le premier septembre. M. de Metternich avoit même +l'ordre de me demander une audience et de me donner ces assurances de +vive voix, ce qu'il a fait hier avant la Comédie. Je lui ai donné une +audience d'une heure dans laquelle il m'a fait toute sorte de +protestations de bons sentimens, et m'a annoncé que sa Cour +reconnoîtroit le nouveau roi d'Espagne. Je suis donc fondé à penser +qu'au 1er septembre, c'est-à-dire dans peu de jours, tout sera rentré +dans l'ancien état. Je renverrai alors les troupes de la Confédération +chez elles, et tout redeviendra pacifique en Allemagne. La convention +avec les Prussiens n'est pas encore signée; j'espère qu'elle le sera +demain ou après. Aussitôt que je verrai que l'Autriche tient ses +promesses, je compte réunir 100,000 hommes au camp de Bayonne. Le 1er et +le 6e corps de la grande armée arrivent à Mayence.--Les Anglais veulent +attaquer le Portugal. Au 15 août il n'y avoit rien de nouveau à +Lisbonne. Junot y étoit en bonne position, ainsi que l'escadre +russe.--La division espagnole qui étoit dans le Nord s'est embarquée +pour l'Espagne, grâce à l'extrême imprévoyance du prince de Ponte-Corvo, +quoique je lui eusse répété plusieurs fois qu'il devoit placer ses +troupes de manière à en être sûr; mais La Romana et d'autres généraux +espagnols lui avoient tourné la tête. Vous pouvez parler de cette +affaire; comme ne voulant pas désarmer ces troupes, dire que je préfère +les vaincre en Espagne à désarmer des soldats qui étoient passés à mon +service, mais que cette trahison m'a révolté et que les traîtres seront +punis. Les affaires d'Espagne vont médiocrement. Le roi d'Espagne est à +Burgos. L'armée occupe la ligne du Duero.--Saragosse a été prise; chaque +maison a essuyé un siège, de sorte que cette ville est saccagée et +perdue. Mes bonnes troupes arrivent de tous côtés, et aussitôt que la +canicule sera passée, on fera une sévère justice des rebelles. Le parti +du Roi est composé de tous les hommes sages, mais qui tremblent sous les +poignards des moines et aux sollicitations des agens anglais.--Vous +jugerez convenable de moins presser l'empereur Alexandre d'agir contre +l'Autriche, puisque celle-ci ne paroît pas vouloir y donner lieu.--Vous +recevrez par le prochain courrier les communications que je fais faire +au Sénat des traités faits avec le roi d'Espagne, et des relations qui +exposent au clair ce qui s'est passé et se passe en Espagne, pour +détruire les faux bruits, quoique l'événement de Dupont ne soit que trop +vrai. Lui et Marescot ont montré autant d'ineptie que de lâcheté et de +pusillanimité. Je soupçonne que Villoutreys ne s'est pas comporté dans +cette circonstance comme il convenoit à un officier de ma maison. Je ne +le conserverai probablement pas près de moi.--L'ancien roi d'Espagne est +toujours à Compiègne, où il a la goutte. Les princes sont à +Valençay.--Depuis les dernières nouvelles de Constantinople, nous ne +savons rien. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p> + +<p><i>P. S.</i>--Les troupes espagnoles qui se sont sauvées avec le marquis de +La Romana ne se montent qu'à 5,000 hommes; 7,000 sont restés entre les +mains du prince de Ponte-Corvo. J'ai ordonné qu'on les désarmât et qu'on +les fît prisonniers.</p> + +<p class="rig">Saint-Cloud, le 7 septembre 1808.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 23 août. Je partirai d'ici +le 20 du mois pour être rendu à Erfurt à tems. Le général Oudinot part +pour prendre le commandement de la ville d'Erfurt. Des maréchaux de +logis de la cour partent pour marquer les logemens. Un bataillon de ma +garde s'y rend pour tenir garnison. Le maréchal Lannes part pour aller à +la rencontre de l'Empereur sur la Vistule. Le maréchal Soult est prévenu +à Berlin pour que tout soit convenablement disposé. Quelque chose qu'on +fasse, je crains qu'on soit mal à Erfurt. Peut-être auroit-on bien fait +de préférer Weimar: le château est superbe, et on y auroit été mieux. Je +ne me souviens pas des raisons qui ont fait donner la préférence à +Erfurt. Si c'étoit à cause de moi, je serois aussi bien à Weimar. +Cependant tout sera prêt à Erfurt.--Vous trouverez ci-joint le +<i>Moniteur</i> qui vous fera connoître les affaires d'Espagne. J'ai des +nouvelles du Portugal du 20 août; tout étoit dans le meilleur état à +Lisbonne; les Russes et les Français y étoient de la meilleure +intelligence et se préparaient à se défendre contre tout événement. Hier +il y a eu une séance extraordinaire du Sénat, présidée par +l'Archichancelier, à laquelle les Princes ont assisté. Champagny y a lu +deux rapports sur les affaires actuelles et donné communication des +différents traités faits avec les princes de la maison d'Espagne. Il en +est sorti un sénatus-consulte portant levée de 160,000 combattans. Du +reste, tout est fort tranquille. Du côté de l'Espagne, nous avons des +avantages; la division est parmi les rebelles. Le Roi gagne tous les +jours; de nombreux renforts arrivent, et déjà tout se prépare pour +marcher en avant.--Puisque l'Empereur n'est plus très nécessaire chez +lui, il feroit bien, d'Erfurt, de passer jusqu'à Paris. Si vous pensez +que cela soit dans ses projets, vous ne sauriez me le faire connoître +trop tôt. En conséquence de votre dernière lettre, Mondragon, +ambassadeur de Naples, part de Paris et continue sa route. Celui +d'Espagne va recevoir ses nouvelles lettres de créance.</p> + +<p><i>P. S.</i>--Je joins au <i>Moniteur</i> du 5 celui d'aujourd'hui qui contient +les différentes pièces relatives aux affaires d'Espagne. Il n'y a aucun +inconvénient que vous en remettiez un exemplaire à M. Romanzoff et que +vous les communiquiez à l'Empereur.</p> + +<p class="rig">À Saint-Cloud, le 7 septembre 1808.</p><br><br> + +<p>M. le général Caulaincourt, le maréchal Lannes se rend sur la Vistule à +la rencontre de l'empereur de Russie pour assurer toutes les escortes et +complimenter ce prince; il lui remettra une lettre de ma part. Sur ce, +je prie Dieu, etc.</p> + +<p class="rig">Saint-Cloud, le 14 septembre 1808.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 29 août. Vous avez trouvé +dans les <i>Moniteurs</i> qui ont paru et vous verrez dans celui d'hier que +je vous envoye toutes les pièces relatives aux affaires d'Espagne. La +plus grande confusion règne parmi les insurgés; mes troupes avancent à +grands pas vers l'Espagne, et mon armée se fortifie tous les jours. Le +roi d'Espagne est à Burgos; à trente lieues de lui, il n'a aucun +ennemi.--L'Empereur a dû trouver le maréchal Lannes sur la Vistule. Le +général Oudinot est à Erfurt, dont il a le commandement. Un détachement +de ma maison y est déjà arrivé. Le prince de Bénévent part le 16 et sera +rendu à Erfurt le 20. M. de Champagny part le 18. Moi je partirai le 20. +Le prince de Neuchâtel voyagera dans ma voiture.--Le prince Guillaume a +pris ce matin congé. Toutes les affaires de Prusse sont terminées. Enfin +les 80,000 conscrits des années 1806, 1807, 1808 et 1809 seront tous +levés avant le 1er novembre. Je verrai, pour lever les 80,000 autres, +quelle sera l'issue des événemens. J'ai été fort sensible au langage de +l'Empereur. Les dernières nouvelles de Lisbonne sont du 18 août; alors +les Anglais paraissoient faire de grands mouvemens. Je n'ai point de +renseignemens ultérieurs.</p> + +<p class="rig">À Aranda de Duero, 27 novembre 1808.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre sans date que je suppose être +du 5 novembre. J'imagine que M. Champagny vous aura fait connoître par +des courriers tout ce qui se passe d'important dans ce pays, tel que le +combat de Burgos, les affaires d'Espinosa, celle de Tudela, où les +armées de Galice, des Asturies, d'Estremadure, d'Aragon, d'Andalousie, +de Valence et de Castille ont été détruites. Le général Saint-Cyr, +aussitôt que Rosas sera pris, ce qui n'est pas éloigné, marchera en +Catalogne pour faire sa jonction avec le général Duhesme qui a 15,000 +hommes à Barcelone, bien approvisionnés et dans le meilleur état. Vous +pouvez dire à l'Empereur que je serai dans six jours à Madrid d'où je +lui écrirai un mot. Il n'y a rien de mauvais comme les troupes +espagnoles, 6,000 de nos gens en bataille en chargent 20, 30 et jusqu'à +36,000. C'est véritablement de la canaille; même les troupes de la +Romana que nous avions formées en Allemagne n'ont pas tenu. Au reste, +les régimens de Zamora et de la Princesse ont subi le sort des traîtres, +ils ont péri. Les Anglais se concentrent en Portugal. Ils ont fait +avancer des divisions en Espagne. Mais à mesure que nous approchons ils +reculent.--J'ai envoyé il y a peu de jours à Champagny mes ordres pour +répondre à la note de l'Angleterre. Quant à l'Autriche, sa contenance +n'est que ridicule. Je laisse en Allemagne 100,000 hommes. J'en ai +150,000 en Italie et la moitié de ma conscription qui marche. D'ailleurs +ici la grosse besogne est déjà faite.--Le ministre de Russie à Madrid a +été insulté par la canaille qui s'est amusée à pendre et à traîner dans +les rues deux Français qui étoient à son service, mais dans peu de jours +il sera délivré. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p> + +<p class="rig">À Madrid, le 5 décembre 1808.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, nous sommes à Madrid depuis hier. Les bulletins vous +feront connoître les événements qui se sont passés depuis le combat de +Burgos, la bataille d'Espinosa et de Tudela, et les combats de +Somo-Sierra et du Retiro. Les Anglais ont eu la lâcheté de venir jusqu'à +l'Escurial, d'y rester plusieurs jours, et, à la première nouvelle que +j'approchois du (<i>sic</i>) Somo Sierra, de se retirer, abandonnant la +réserve espagnole.--On me dit que l'ambassadeur de Russie est parti il y +a trois semaines pour Carthagène, où il a dû s'embarquer pour Trieste et +pour la France. Le temps ici est superbe; c'est absolument le mois de +mai. Nos colonnes se dirigent sur Lisbonne.</p> + +<p class="rig">Madrid, le 10 décembre 1808.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint le rapport qu'on m'a fait +sur le vaisseau russe. Vous le communiquerez ou vous ne le communiquerez +pas à l'Empereur, selon que cela vous conviendra.</p> + +<p class="rig">À Valladolid, le 7 janvier 1809.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 8 décembre. Les bulletins +se sont succédé avec rapidité. Les nouvelles de Constantinople, les +nouvelles d'Autriche et aussi le besoin de me rapprocher de France m'ont +rappelé au centre, car il y a d'ici à Lugo 100 lieues, ce qui en feroit +200 pour le retour des estafettes. J'ai laissé le duc de Dalmatie avec +30,000 hommes pour suivre la retraite des Anglais; le maréchal Ney est +en seconde ligne sur les montagnes qui séparent la Galice du royaume de +Léon. Le duc de Dalmatie doit être à Lugo. Il est probable que, lorsque +vous recevrez cette lettre, je sois de retour à Paris. Dites à +l'Empereur qu'en Italie et en Dalmatie j'ai 150,000 hommes à opposer à +l'Autriche, non compris l'armée de Naples; que j'ai 150,000 hommes sur +le Rhin, et, en outre, 100,000 hommes de la Confédération; qu'enfin au +premier signal je puis entrer avec 400,000 hommes en Autriche; que ma +garde est aujourd'hui à Valladolid, où je la laisse reposer huit jours, +et que je la dirigerai ensuite sur Bayonne; que je suis prêt à me porter +sur l'Autriche, si cette puissance ne change pas de conduite, et que si +ce n'eût pas été pour ne rien faire de contraire à notre alliance, déjà +je me serois mis en guerre avec cette puissance, car les affaires +d'Espagne qui m'occupent 200,000 hommes ne m'empêchent pas de me croire +deux fois plus fort que l'Autriche, quand je suis sûr de la Russie; que +le seul mal que je voye, c'est que cela coûte beaucoup d'argent; que je +viens de lever encore 80,000 hommes; que je désire que nous prenions +enfin le ton convenable avec l'Autriche. Je l'ai proposé à Erfurt. +Autrement nous ne pourrons terminer rien de bon sur les affaires de +Turquie. Nous aurions peut-être eu la paix, sans les espérances que les +Anglais ont fondées sur les dispositions de l'Autriche.--Quant aux deux +vaisseaux russes à Toulon, il n'y a pas de doute qu'ils seront payés. Je +viens encore d'écrire à ce sujet.--Vous pouvez assurer qu'il n'y a plus +d'armée espagnole; si tout le pays n'est pas entièrement soumis, c'est +qu'il y a beaucoup de boue, et qu'il faut beaucoup de tems, mais tout se +termine. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p> + +<p class="rig">À Valladolid, le 14 janvier 1809.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la lettre que je voulois +écrire à l'Empereur; mais j'ai trouvé qu'il y avoit beaucoup trop de +choses pour une lettre qui reste. Je vous l'envoye pour que vous vous en +serviez comme d'instruction générale. J'écrirai à l'Empereur une lettre +moins signifiante. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p> + +<p><i>Projet de lettre à l'empereur Alexandre, transformé en instruction pour +l'ambassadeur.</i></p> + +<p>Monsieur mon frère, il y a bien longtems que je n'ai écrit à V. M. I. Ce +n'est pas cependant que je n'aie souvent pensé, même au milieu du +tumulte des armes, aux moments heureux qu'elle m'a procurés à Erfurt. +J'ai espéré pendant un moment annoncer à V. M. la prise de l'armée +anglaise; elle n'a échappé que de douze heures; mais des torrents qui, +dans des tems ordinaires, ne sont rien, ont débordé par les pluies, et +des contrariétés de saison ont retardé ma marche de 24 heures. Les +Anglais ont été vivement poursuivis. On leur a fait 4,000 prisonniers +anglais et tout le reste du corps de la Romana; on leur a pris 18 pièces +de canon, 7 à 800 chariots de munitions et de bagages et même une partie +de leur trésor; on les a obligés à tuer eux-mêmes leurs chevaux, selon +leur bizarre coutume. Les chemins et les rues des villes en étoient +jonchés. Cette manière cruelle de tuer de pauvres animaux a fort +indisposé les habitans contre eux. Je les ai poursuivis moi-même +jusqu'aux montagnes de la Galice. J'ai laissé ce soin au maréchal Soult. +J'ai l'espérance que si les vents leur sont contraires, ils ne pourront +s'embarquer. Ils ne rembarqueront pas de chevaux; il ne leur en reste +pas quinze ou dix-huit cents. Le Roi fait après-demain son entrée à +Madrid. La menace de les traiter en pays conquis et la crainte de perdre +leur indépendance a fort agi sur eux. Ils n'ont plus d'armée. Si l'on +n'a pas occupé tout le pays, c'est que le pays est grand et qu'il faut +du tems.</p> + +<p>Quand Votre Majesté lira cette lettre, je serai rendu dans ma capitale. +Ma garde et une partie de mes vieux cadres sont en mouvement rétrograde +sur Bayonne. Je voulois former mon camp de Boulogne qui auroit donné +beaucoup d'inquiétude aux Anglais, mais les armemens de l'Autriche m'en +ont empêché. J'avois réuni 20,000 hommes à Lyon pour les embarquer sur +mon escadre de Toulon et menacer les Anglais de quelque expédition +d'Égypte ou de Syrie qu'ils redoutent beaucoup; les armemens de +l'Autriche m'en ont encore empêché. Je vais leur faire passer les Alpes +et les faire entrer en Italie. J'ai des preuves certaines que l'Autriche +a pris l'engagement de ne pas reconnaître le roi Joseph. Son chargé +d'affaires a suivi les insurgés. Il a fui de Madrid et il est à Cadix. +J'ai des preuves certaines que l'Autriche avoit promis de fournir 20,000 +fusils aux insurgés. L'espérance de l'Angleterre étoit de soutenir les +troubles de l'Espagne, de nous faire rompre avec la Turquie et de faire +déclarer l'Autriche et avec la Suède de contre-balancer notre puissance. +J'ai regret que Votre Majesté n'ait pas adopté à Erfurt des mesures +énergiques contre l'Autriche. La paix avec l'Angleterre sera impossible, +tant qu'il y aura la plus légère probabilité d'exciter des troubles sur +le continent. Votre Majesté comprendra aisément que je n'attache aucune +importance à la reconnoissance du roi Joseph par l'Autriche. J'en +attache bien davantage à ce qu'elle désarme et fasse cesser l'état +d'inquiétude où elle tient l'Europe. Je prévois que la guerre est +inévitable, si Votre Majesté et moi ne tenons envers l'Autriche un +langage ferme et décidé, et si nous n'arrachons son faible monarque du +tourbillon d'intrigues anglaises où il est entraîné. Votre Majesté sait +le peu de cas que je fais de ses forces et de ses armes. Qui les connoît +mieux que Votre Majesté? Il n'en est pas moins vrai que l'Europe est en +crise, et il n'y aura aucune espérance de paix avec l'Angleterre que +cette crise ne soit passée. Si l'Autriche veut la paix, Votre Majesté et +moi la garantissons; qu'elle désarme; qu'elle reconnoisse la Valachie, +la Moldavie, la Finlande sous la domination de Votre Majesté, et qu'elle +cesse de faire un obstacle aux intérêts de nos deux puissances. Si au +contraire elle s'y oppose, qu'une démarche soit faite de concert par nos +ambassadeurs, et qu'ils quittent à la fois. L'Empereur ne les laissera +pas partir, et la paix sera rétablie. S'il est assez aveugle pour les +laisser partir, que vous et moi prenions des arrangemens pour en finir +avec une puissance qui, depuis quinze ans toujours vaincue, trouble +toujours la tranquillité du continent et flatte en secret le penchant de +l'Angleterre. Mon désir est sans aucun doute celui de Votre Majesté, +c'est que l'Autriche soit heureuse, tranquille, qu'elle désarme et +n'intervienne près de moi que par des moyens concilians et doux, et non +par la force. Si cela est impossible, il faut la contraindre par les +armes: c'est le chemin de la paix. Votre Majesté voit que je lui parle +clairement. Des intelligences très directes me font connoître que +l'Angleterre étoit déjà très alarmée de la marche de mes divisions sur +Boulogne. L'Autriche lui a rendu un service essentiel en m'obligeant à +la contremander. Votre Majesté est sans doute bien persuadée du principe +qu'un seul nuage sur le continent empêchera les Anglais de faire la +paix: or il ne doit pas y en avoir si nous sommes unis de coeur, +d'intérêts et d'intentions; mais il faut de la confiance et une ferme +volonté.</p> + +<p class="rig">À Valladolid, ce 14 janvier 1809.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, je reçois à l'instant même votre lettre du 20 +décembre. Je vous expédie de Ponthon, parce qu'il m'a paru qu'il étoit +agréable à l'Empereur. L'Empereur peut l'employer comme il lui plaira et +autant de tems qu'il voudra.--Nous sommes entrés le 9 à Lugo. Le duc de +Dalmatie étoit le 9 à Betanzos, près de la Corogne. Les Anglais ont +perdu près de la moitié de leur armée, 600 voitures de munitions et de +bagages et 3 ou 4,000 prisonniers. Le corps de la Romana est entièrement +détruit et dispersé. Vous pouvez croire exactement les bulletins, ils +disent tout. Le Roi fait son entrée solennelle dans Madrid dans quatre +jours. La nation est bien changée depuis deux mois; elle est lasse de +tous ces mouvemens populaires et bien désireuse de voir un terme à tout +ceci. Je vous ai fait connoître que du moment que l'on vouloit +considérer le duc d'Oldenbourg comme étant de la famille impériale, il +n'y avoit pas l'ombre de difficulté. Si l'Empereur lui donne le titre +d'Altesse Impériale, tout est terminé; même à Paris il seroit traité +comme tel. L'empereur de Russie peut faire ce qu'a fait l'empereur +d'Autriche et ce que j'ai fait moi-même. Tous les membres d'une famille +sont traités dans les cours étrangères de la même manière qu'ils sont +traités dans leurs cours respectives. Ce principe détruit tout obstacle. +Vous avez eu tort de faire la moindre difficulté là-dessus. Chacun est +maître de faire pour sa famille les lois qu'il veut, et, du moment +qu'elles sont faites à titre de famille, aucun ambassadeur ne peut se +mettre de pair. Vous ne devez pas céder le pas au prince d'Oldenbourg, +pas à son père, mais au beau-frère de l'empereur de Russie, s'il lui +donne ce rang dans sa cour. Mais en voilà assez sur cet objet.--Quant à +l'Autriche, ce qui arrive, je l'avois prévu. Si l'Empereur avoit voulu +parler ferme à Erfurt, cela ne seroit pas arrivé. Elle avoit promis de +fournir des armes aux insurgés, et déjà des convois étoient près de +partir de Trieste. Elle a des engagemens secrets avec l'Angleterre et +n'attend que l'affaire de la Porte pour se déclarer. L'Empereur peut +compter là-dessus. La guerre est inévitable sur le continent si +l'Empereur ne parle pas haut. L'Autriche tombera à nos genoux, si nous +faisons une démarche ferme de concert, et menaçons de retirer nos +ministres si l'on n'accorde pas ce que nous demandons. La reconnoissance +du roi Joseph n'est rien par elle-même. Elle n'est importante que parce +qu'un refus encourage l'Angleterre et fait présager des troubles sur le +continent. Le désarmement de l'Autriche, voilà le principal. L'Autriche +ne peut dire que cet armement soit un état militaire permanent. Elle n'a +pas les moyens de le soutenir. Elle met l'Europe en crise; elle en +payera les pots cassés.--Pour vous seul: quand vous lirez ceci, je serai +à Paris. Je compte y être de retour le 20 de ce mois. Toute ma garde est +réunie à Valladolid, et 2,000 de mes chasseurs à cheval sont à Vittoria. +Je viens d'ordonner une levée de 80,000 hommes de la conscription de +cette année. Je suis prêt à tout. Mais notre alliance ne peut maintenir +la paix sur le continent qu'avec un ton décidé et une ferme +résolution.--Quant aux affaires de Prusse, je ne sais de quoi vous me +parlez. Le traité avec la Prusse est antérieur aux conférences d'Erfurt +et on n'y a rien changé depuis. J'ai demandé que M. de Romanzoff restât +à Paris jusqu'au 1er février. Je désire le voir à Paris, et nous verrons +s'il convient de faire une nouvelle démarche. Les affaires ont été ici +aussi bien qu'on pouvoit le désirer. J'avois manoeuvré de manière à +enlever l'armée anglaise; deux accidens m'en ont empêché: 1° le passage +du Puerto de Guadarrama qui est une montagne assez haute et tellement +impraticable quand nous l'avons passée qu'elle a apporté deux jours de +retard dans notre marche. J'ai été obligé de me mettre à la tête de +l'infanterie pour la faire passer. L'artillerie n'est passée que +dix-huit heures après. Nous avons trouvé des pluies et des boues qui +nous ont encore retardés douze heures. Les Anglais n'ont échappé que +d'une marche. Je doute que la moitié s'embarque; s'ils s'embarquent, ce +sera sans chevaux, sans munitions, bien harassés, bien démoralisés, et +surtout avec bien de la honte. Du moment que je serai à Paris, je vous +écrirai. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p> + +<p class="rig">À Paris, ce 6 février 1809.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt. Je reçois vos lettres des 15 et 17 janvier. Je vois +avec peine que votre santé est altérée... Je crois que M. de Romanzoff +reste encore ici quelques jours. Nous venons de recevoir des nouvelles +d'Angleterre. Nous voulons voir s'il est possible d'en tirer quelque +chose. M. de Romanzoff les envoye à l'Empereur.--Ma dernière +conscription de 80,000 hommes sera toute sur pied avant quinze jours, de +sorte que j'aurai en Allemagne autant de troupes qu'avant que j'en eusse +retiré pour mon armée d'Espagne. En Italie, je vais y avoir une armée, +la plus forte que j'y aye eue. Je vous ai mandé que la conduite de +l'Autriche m'avoit empêché de former mes camps de Boulogne, de Brest et +de Toulon. Ces trois camps eussent porté l'épouvante en Angleterre, +parce que j'aurois menacé toutes ses colonies.--L'Autriche devient tous +les jours de plus en plus bête, et je suis persuadé qu'il y aura +impossibilité de faire du mal à l'Angleterre, sans obliger d'abord cette +puissance à désarmer. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p> + +<p class="rig">Paris, le 23 février 1809.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres du 5 février. Les différentes +lettres que vous avez reçues depuis mon arrivée à Paris vous auront fait +connoître la position des choses. L'Angleterre a fait sa paix avec la +Porte. C'est une suite des intelligences de l'Autriche avec +l'Angleterre. La mission anglaise a été reçue en triomphe à +Constantinople par l'internonce. L'Empereur sera aussi indigné que moi +de cette violation de la neutralité et des égards que nous doit +l'Autriche. Les armemens de cette puissance continuent de tous côtés. +Mes troupes, qui marchoient sur Boulogne, sur Toulon et sur Brest, où +avec une escadre elles devoient menacer l'Angleterre et ses colonies, +viennent de rétrograder, et tout est en mouvement pour former un camp +d'observation de 80,000 hommes à Strasbourg. Le duc de Rivoli commandera +ce camp d'observation. Le général Oudinot s'est porté avec son corps à +Augsbourg. Vous savez que ce corps est composé de 12,000 hommes des +compagnies de grenadiers et de voltigeurs des 4es bataillons; les quatre +basses compagnies de ces bataillons sont en marche pour les rejoindre, +ce qui portera ce corps avec la cavalerie à près de 40,000 hommes. J'ai +requis les troupes de Mecklembourg-Schwerin pour garder la Poméranie +suédoise, et j'ai ordonné la réunion de tous les corps de l'armée du +Rhin, composée des anciens corps des maréchaux Davoust et Soult, formant +30 régimens d'infanterie. Toutes les troupes de la Confédération sont +prêtes. Mon armée d'Italie est au grand complet. Ma conscription se lève +ici avec la plus grande activité. Dans cette situation de choses, je +puis entrer s'il le faut en Autriche au mois d'avril, avec des forces +doubles nécessaires pour la soumettre. Néanmoins je n'en ferai rien que +mon concert ne soit parfait avec la Russie; mais il est impossible de +jamais songer à la paix avec l'Angleterre, si nous ne sommes point sûrs +de l'Autriche. Si j'avois dans ce moment 80,000 hommes à Boulogne, +30,000 hommes à Flessingue, 30,000 hommes à Brest, 30,000 hommes à +Toulon, comme je comptois le faire, l'Angleterre seroit dans la plus +fâcheuse position.</p> + +<p>J'ai à Flessingue, à Brest et à Toulon de grands moyens d'embarquement, +et quoique ma marine soit inférieure à celle de l'Angleterre, elle n'est +pas nulle. J'ai 60 vaisseaux armés dans mes rades et autant de frégates. +Une de ces expéditions qui s'échapperoit pour les Indes ou pour la +Jamaïque, ou deux escadres qui se réuniroient feroient le plus grand mal +à l'Angleterre. Les ridicules armements de l'Autriche ont paralysé tous +ces moyens. Voilà ce qu'il faut que vous vous étudiiez à bien faire +sentir à l'Empereur, qu'un armement de l'Autriche est la même chose +qu'un traité d'alliance qu'elle feroit avec l'Angleterre; il forme même +une diversion plus importante que la guerre, parce que la guerre seroit +bientôt finie; plus coûteuse, parce que l'Autriche en payeroit les +frais; que je ne me refuse pas à attendre quelques mois, mais qu'il ne +seroit pas juste que le résultat de mon alliance avec la Russie fût de +paralyser mes moyens et de me tenir dans une situation ruineuse, +pénible, et n'ayant aucun but. Qu'allègue l'Autriche? Qu'elle est +ménacée? Mais l'étoit-elle davantage quand je tirois d'Allemagne la +moitié de mes troupes pour les porter en Espagne, à 500 lieues d'elle, +et que j'éloignois le reste de mon armée de la Silésie? Pour plaire à la +Russie je me suis dessaisi de ces garants contre l'Autriche. Il est tems +que cela finisse. Notre alliance devient méprisable aux yeux de +l'Europe. Elle n'a pas l'avantage de lui procurer le bienfait de la +tranquillité. Et les résultats que nous essuyons à Constantinople sont +aussi déshonorants que contraires aux intérêts de nos peuples. Il faut +donc que l'Autriche désarme réellement; que je puisse dans le courant de +l'été faire rétrograder mes troupes; que j'aye la sécurité d'exposer 25 +à 30,000 hommes sur la mer et même à des chances défavorables, sans +craindre d'avoir au moment même une guerre continentale. Il faut que le +désarmement de l'Autriche soit non simulé, mais réel. Il faut que +l'Autriche rappelle son internonce de Constantinople et cesse ce +commerce scandaleux qu'elle entretient avec l'Angleterre. À ces +conditions, je ne demande pas mieux de garantir l'intégrité de +l'Autriche contre la Russie et que la Russie la garantisse contre moi. +Mais si ces moyens sont inutiles, il faut alors marcher contre elle, la +désarmer, ou en séparer les trois couronnes sur la tête des trois +princes de cette Maison, ou la laisser entière, mais de manière qu'elle +ne puisse mettre sur pied que cent mille hommes, et, réduite à cet état, +l'obliger à faire cause commune avec nous contre la Porte et contre +l'Angleterre.--Mon escadre de Brest a mis à la voile; celles de Lorient +et de Rochefort également, et j'aurai bientôt quelque événement maritime +à vous annoncer. Si je n'eusse pas appris en Espagne les mouvemens de +l'Autriche, et si mes troupes n'eussent pas été obligées de (un mot +passé) de Metz et de Lyon, mes escadres seroient parties avec 20,000 +hommes de débarquement.</p> + +<p class="rig">À Paris, le 6 mars 1809.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, j'ai reçu votre lettre du 3 février. J'ai vu avec +plaisir les détails que vous me donnez sur la présentation de M. de +Schwartzenberg. Cette fameuse lettre à l'empereur d'Autriche dont on se +plaint, M. de Romanzoff l'a entre les mains. Si vous ne la connoissez +pas encore, vous pouvez lui en demander la communication. Quant aux +propos que j'ai tenus à M. de Vincent, ils sont dans le même sens que +ceux que j'ai tenus à M. de Metternich devant tout le corps +diplomatique. L'Autriche auroit-elle cherché ses principes de conduite +dans la fable du Loup et de l'Agneau? Il seroit curieux qu'elle m'apprît +que je suis l'agneau, et qu'elle eût envie d'être le loup. Le Sr de +Champagny vous a expédié un courrier qui vous porte sa conversation avec +M. de Metternich. Vous aurez soin de montrer cette pièce à l'Empereur. +Je vous envoye une lettre de Dresde qui vous fera connoître jusqu'à quel +point on est alarmé à la Cour de Saxe; il en est de même à celle de +Bavière.--Après la déclaration de M. de Metternich, j'ai dû faire +marcher mes troupes qui étoient en route pour le camp de Boulogne, pour +Brest et pour Toulon, mais que les mouvemens insensés de l'Autriche +m'avoient obligé de faire arrêter sur la Saône et la Meurthe. Depuis +cette déclaration tout est en mouvement sur tous les points de la +France. Le 20 mars, le duc de Rivoli sera à Ulm avec 20 régimens +d'infanterie, 10 régimens de cavalerie et 60 pièces de canon. Le général +Oudinot, avec un corps double de celui qu'il avoit dans les campagnes +précédentes, c'est-à-dire 18,000 hommes d'infanterie, 8,000 de cavalerie +et 40 pièces de canon, est à Augsbourg. Le duc d'Auerstædt, avec 4 +divisions d'infanterie formées de 20 régimens, une division composée de +tous les régimens de cuirassiers, et 15 régimens de cavalerie légère, +est à Bamberg, Bayreuth et Würtzbourg. Les troupes bavaroises forment 3 +divisions qui campent à Munich, Straubingen et Landshut: cette année est +de 40,000 hommes, et sera commandée par le duc de Dantzig. Les +Wurtembergeois sont rassemblés à Neresheim; les troupes de +Hesse-Darmstadt à Mergentheim; celles de Bade, au nombre de 6,000 +hommes, sont à Pforzheim. L'armée saxonne, forte de 30,000 hommes, se +réunit à Dresde. Le prince de Ponte-Corvo s'y porte avec des troupes de +Saxe. Le roi de Westphalie commandera une réserve prête à se porter +partout où cela sera nécessaire. Le prince Poniatowski commande les +Polonais qui appuyent leur gauche à Varsovie et étendent leur droite +jusque devant Cracovie. Dans peu de jours je fais partir de Paris 1,500 +chevaux de ma garde, ainsi que 3,000 hommes d'infanterie. Tout le reste +est en route. La tête a déjà passé Bordeaux. Mon année de Dalmatie +campera sur les confins de la Croatie, ayant son quartier général à +Zara, où elle a un camp retranché et des vivres pour une année. L'armée +d'Italie, composée de 6 divisions d'infanterie française et de 2 +divisions d'infanterie italienne, sera réunie à la fin de mars dans le +Frioul. Elle approche de 100,000 combattans. Les Autrichiens +s'apercevront que nous n'avons pas tous été tués sur le fameux champ de +bataille de Roncevaux. Tout ce qui arrive de Vienne n'est que folie. Je +compte que l'empereur Alexandre tiendra sa promesse et fera marcher ses +armées. Alors, si l'Autriche veut en tâter, j'ai fort en idée que nous +pourrons nous réunir à Vienne.--Le Sr de Champagny vous expédiera demain +un courrier par lequel vous recevrez la note qui va être remise à M. de +Metternich: elle vous fera connoître l'état de la question.--Les Anglais +ont publié les pièces de la négociation et la lettre d'Erfurt. Tout cela +est tronqué et falsifié; ce qui m'oblige à faire une communication au +Sénat afin de rétablir le texte de toutes ces pièces.--Ayez le ton haut +et ferme envers M. de Schwartzenberg. L'état actuel des choses ne peut +durer. Je veux la paix avec l'Autriche, mais une paix solide et telle +que j'ai droit de l'exiger après avoir sauvé trois fois l'indépendance +de cette puissance.</p> + +<p>J'ai fait sortir ma flotte de Brest. J'avois pour but de faire débloquer +Lorient, afin d'en faire sortir cinq vaisseaux que j'envoye dans les +colonies. Cette première opération a réussi. Secondement, la flotte +devoit se rendre à Rochefort pour se joindre à l'escadre de l'isle d'Aix +et s'emparer de quatre vaisseaux anglais qui avoient eu la sottise de +venir mouiller dans la rade du Pertuis-Breton. Mon imbécile de +contre-amiral s'est amusé à chasser quatre vaisseaux ennemis qu'il a +rencontrés sur sa route, ce qui a donné aux quatre autres vaisseaux qui +étoient à l'ancre le tems d'être avertis et de gagner le large. On ne +les a manqués que de quelques heures, et leur prise eût été infaillible +sans cette perte de tems; mais la jonction a eu lieu à l'isle d'Aix, et +j'y ai 16 vaisseaux de ligne et 5 frégates. Si le camp de Boulogne avoit +été formé, si j'avois eu 16,000 hommes à Brest et 30,000 à Toulon, je +donnois de la besogne aux Anglais: c'est ce que j'espérois de mon +alliance avec la Russie.</p> + +<p>Vous avez vu dans le <i>Moniteur</i> deux lettres du gazetier de Vienne au +rédacteur de la <i>Gazette de Hambourg</i>. Ces lettres paroissent peu +importantes au premier abord; mais, pour les hommes qui veulent +réfléchir, c'est une manière de correspondre avec l'Angleterre et +d'entretenir les espérances des ennemis de la France en étalant les +forces de la Maison d'Autriche.--On y parle des dispositions peu +favorables de la Russie, parce qu'on sait qu'il ne seroit pas possible +d'en imposer à cet égard, et qu'en avouant sans détour son alliance avec +la France, on veut persuader que l'Autriche est en état de soutenir la +lutte contre ces deux empires.--L'Autriche doit désarmer tout à fait et +se contenter de nos garanties réciproques, ainsi que M. de Romanzoff +l'avoit proposé.--Quant aux provinces de cette monarchie vaincue, je +n'en veux rien pour moi: nous en ferons ce que nous jugerons convenable. +On pourroit séparer les trois couronnes de l'empire d'Autriche, ce qui +seroit également avantageux à la France et à la Russie, puisque cette +opération affoibliroit en même tems la Hongrie, qui menace la Pologne, +le royaume de Bohême, qui jalousera longtems les pays de la +Confédération, et l'Autriche, qui regrette sa domination sur l'Italie. +Quant à la crainte qu'on pourroit inspirer de moi à la Russie, ne +sommes-nous pas séparés par la Prusse, à qui j'ai rendu intactes des +places que je pouvois démanteler, et ne sommes-nous pas aussi séparés +par les États de l'Autriche?--Lorsque ces derniers États auront été +ainsi divisés, nous pourrons diminuer le nombre de nos troupes, +substituer à ces levées générales qui tendent à armer jusqu'aux femmes +un petit nombre de troupes régulières et changer ainsi le système des +grandes armées qu'a introduit le feu roi de Prusse. Les casernes +deviendront des dépôts de mendicité, et les conscrits resteront au +labourage.--La Prusse en est déjà là: il faut en faire autant de +l'Autriche. Quant à l'exécution, je me charge de tout, soit que +l'empereur Alexandre veuille venir me joindre à Dresde à la tête de +40,000 hommes, soit qu'il marche directement sur Vienne avec 60 ou +80,000 hommes. Dans toutes les hypothèses, je me charge de faire les +trois quarts du chemin.--Si les choses en venoient au point que vous +eussiez besoin de signer quelque chose de relatif à la séparation des +trois États, vous pouvez vous y regarder comme suffisamment +autorisé.--Si l'on veut même après la conquête garantir l'intégrité de +la Monarchie, j'y souscrirai également, pourvu qu'elle soit entièrement +désarmée. J'ai été de bonne foi à Vienne, je pouvois démembrer +l'Autriche. J'ai cru aux promesses de l'Empereur et à l'efficacité de la +leçon qu'il avoit reçue. J'ai pensé qu'il me laisseroit me livrer +entièrement à la guerre maritime. L'expérience, depuis trois ans, m'a +prouvé que je me suis trompé, que la raison et la politique ne peuvent +rien contre la passion et l'amour-propre humilié. Il seroit possible que +la Pologne autrichienne pût devenir un objet d'inquiétude à +Saint-Pétersbourg, mais elle n'est un obstacle à rien.--On pourroit la +partager entre la Russie et la Saxe, ou bien en former un État +indépendant.--L'empereur Alexandre doit être convaincu par la +déclaration du roi d'Angleterre que, tant qu'il aura l'espoir de +brouiller le continent, il n'y aura point de paix maritime, et que si +l'Autriche ne consent pas à désarmer et qu'on perde du tems, c'est +autant de tems de gagné pour l'Angleterre et de perdu pour l'Europe. +Cependant un, deux ou trois mois me sont égaux; mes troupes resteront +campées en Allemagne jusqu'à ce que mon concert avec la Russie soit bien +établi.--Nous sommes encore dans le mois de mars: on peut parlementer +jusqu'au mois d'août; mais à cette époque il faut que l'Autriche ait +pris son parti ou qu'on l'y force. L'honneur de nos couronnes l'exige, +et l'intérêt du monde nous en fait la loi. Sur ce, je prie Dieu, etc.</p> + +<p class="rig">À Malmaison, le 21 mars 1809.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, j'ai reçu votre lettre du 28 février avec les pièces +qui y étoient jointes. Plusieurs courriers de M. de Champagny ont dû +vous porter le résumé de la conversation de ce ministre avec M. de +Metternich et la copie de la note qu'il lui a passée quelques jours +après.--Voici la situation des choses dans ce moment. L'Autriche a reçu +de l'argent par Trieste: cet argent ne peut venir que d'Angleterre; +l'Autriche fomente la Turquie: elle a couvert de ses troupes la Bohême, +l'Inn, la Carinthie, la Carniole. Il est impossible que l'Empereur ne +soit pas instruit par Vienne de toutes les folies qu'on fait en +Autriche. M. de Champagny vous envoie la copie en allemand de la +proclamation du prince Charles, qui équivaut à une déclaration de +guerre. Cependant le langage de M. de Metternich est toujours paisible, +et il n'a encore fait aucune déclaration. Des agens subalternes ayant +sondé le cabinet de Vienne pour savoir s'il y auroit quelque chose à +craindre pour la Maison régnante de Saxe, la guerre venant à être +déclarée, au lieu de répondre qu'il n'y avoit pas de sujet de guerre, on +s'est empressé d'assurer que le roi de Saxe et sa famille n'avoient rien +à redouter et qu'ils seroient respectés. Vous voyez que depuis le 28 +février les choses ont beaucoup empiré. M. de Romanzoff doit être arrivé +depuis longtemps à Saint-Pétersbourg. Il y aura apporté une opinion +conforme à la mienne. Je ne pense pas à attaquer; mais, dans la +circonstance actuelle, je crois qu'il est important de prendre des +mesures pour que les troupes russes fassent un mouvement et que le +chargé d'affaires russe à Vienne soit rappelé si les Autrichiens +dépassent leurs frontières. Il faut que cet ordre soit connu de M. de +Schwartzenberg et qu'il soit notifié à Vienne. Le Ministère autrichien +est persuadé que la Russie ne fera rien et qu'elle restera neutre dans +cette guerre, quand même elle la déclareroit. Vous sentez combien cela +seroit contraire à l'honneur de la Russie et funeste à la cause +commune.--Voici ma position militaire: L'armée saxonne est réunie autour +de Dresde et le prince de Ponte-Corvo doit y être rendu pour en prendre +le commandement. Le duc d'Auerstædt à son quartier général à Würtzbourg, +et son corps d'armée occupe Bayreuth, Nuremberg, Bamberg. Le corps +d'Oudinot est sur le Lech. Le duc de Rivoli a son corps cantonné autour +d'Ulm. Les Wurtembergeois sont à Neresheim. Les Bavarois sont à Munich, +Straubing et Landshut. Le général du génie Chambarlhac est à Nassau, où +il fait une tête de pont pour assurer le passage de l'Inn. On travaille +à fortifier les places de Kuffstein, Cronach, Pforzheim. Les Polonais +doivent se réunir sous Varsovie et le long de la Pilica. Les dépôts se +remplissent de tous côtés. Aucune communication officielle n'est faite +ici, et il n'y a encore rien de raisonnable d'imprimé, parce qu'on se +tait jusqu'au dernier moment. L'opinion du Sr Dodun, mon chargé +d'affaires à Vienne, et de la plupart des personnes qui sont dans cette +ville, est que l'Autriche sera entraînée outre mesure et qu'il n'est +plus en son pouvoir de s'arrêter, et que si la guerre peut être évitée, +ce n'est que par l'aspect formidable des forces de la Russie, qui ôte à +ces gens-là jusques à l'idée de la possibilité d'une chance en leur +faveur. Un général autrichien s'est embarqué à Trieste pour aller à +Londres concerter les opérations. Dans cette situation de choses, il +faut prévoir deux cas: 1° Si l'Autriche attaque, il n'y a pas de note à +faire; le chargé d'affaires russe doit quitter Vienne et les troupes +russes entrer sur-le-champ en Galicie et menacer d'attaquer la Hongrie, +pour contenir ce côté-là. S'il falloit juger par sa raison, tout porte à +penser que l'Autriche n'attaquera pas légèrement, voyant le nombre de +troupes françaises qui inondent l'Allemagne et qu'elle ne croyoit pas +voir revenir si promptement. Cependant, ce cas, il faut le prévoir, et +envoyer des instructions aux agens respectifs à Vienne. L'idée que la +légation russe partira sur-le-champ peut être une raison de retenir +l'humeur guerrière de la faction qui domine. Le second cas, c'est que +les choses restent dans la situation actuelle pendant les mois d'avril +et mai, et qu'on puisse pendant cet intervalle négocier. Dans ce cas, +la note que propose de remettre l'empereur de Russie me paraît bonne. +Sur ce, je prie Dieu, etc.</p> + +<p class="rig">À Paris, ce 24 mars 1809.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, un courrier de M. de Champagny vous aura porté la +nouvelle de l'attentat commis par l'Autriche. Vous aurez vu également la +proclamation du prince Charles. Les mouvemens à Trieste et partout sont +les mêmes. On appelle à grands cris la guerre. Les événemens marchent +plus vite qu'on ne le croit à Saint-Pétersbourg. Vous ne me dites pas où +sont les troupes russes. Si la Russie ne marche pas, j'aurai seul +l'Autriche sur les bras et même les Bosniaques. Je l'ai dit suffisamment +à M. de Romanzoff. Les Anglais ont compté sur l'Autriche et sur la +Turquie et sur l'emploi de mes troupes en Espagne et de celles de +l'empereur de Russie en Finlande et en Turquie pour nous braver. C'est +le moment de faire voir le contraire.--Je considère le Sr Dodun comme +prisonnier à Vienne; je n'ai appris qu'hier à 4 heures après midi +l'arrestation de son courrier à Braunau. J'ai fait dire sur-le-champ à +M. de Metternich que je n'avois pas (mot illisible). Il me seroit +impossible de le voir. J'ai ordonné des représailles contre les +courriers autrichiens et que leurs dépêches fussent arrêtées jusqu'à ce +que les miennes soyent rendues. Je n'avois pas cru à un attentat si +imprévu, et je n'avois fait partir ni ma garde ni mes bagages. Mais ce +matin je me suis hâté de faire partir la cavalerie et l'artillerie de ma +garde et mes équipages de guerre. Il n'y a cependant rien de changé à la +position de mes troupes. Je ne veux point attaquer que je n'aie des +nouvelles de vous; mais tout me porte à penser que l'Autriche attaquera. +Faudra-t-il que le résultat de notre alliance soit que j'aie seul toute +l'Autriche à combattre et de plus quelques milliers de Bosniaques? +L'Empereur voudra-t-il que le résultat de son alliance soit de n'être +d'aucun poids et d'aucune utilité pour la cause commune? Quant aux +moyens, il me semble que l'Empereur a des troupes inutiles sur les +confins de la Transylvanie, à Pétersbourg et du côté de la Galicie. Tout +plan est bon, pourvu qu'il occupe une partie des forces autrichiennes. +Je vous ai écrit il y a quelques jours là-dessus. L'Empereur veut-il +m'envoyer un corps auxiliaire? Je me charge de le nourrir. Qu'il lui +fasse passer la Vistule entre Varsovie et Thorn, et qu'il l'approche de +Dresde. Veut-il entrer en Galicie ou en Transylvanie? Qu'il fasse +marcher les troupes qu'il a de ce côté. Pourquoi ne gêneroit-il pas les +communications avec l'Autriche et ne soumettroit-il pas ce pays à l'état +de malaise où nous sommes, l'Autriche et moi? Cette disposition de la +Russie pourroit l'effrayer.--La note de l'Empereur me paraît bonne. +S'il la fait remettre à M. de Schwartzenberg, vous pourrez en remettre +une pareille. Que l'Autriche désarme, et je suis content; mais elle +paroît décidée. La proclamation du prince Charles du 9 mars est +postérieure de huit jours à la réception de M. Schwartzenberg. Les +nouvelles que j'ai d'Angleterre sont positives: on est à Londres dans la +joye. Des agens autrichiens ont déjà insurgé quelques communes du Tyrol. +Le ministre de la Porte à Paris a reçu ordre de correspondre avec la +légation autrichienne et d'écrire par son canal. Les propos du public en +Autriche doivent être connus à Saint-Pétersbourg comme ils le sont ici. +Si quelque chose, je le répète, peut encore prévenir la guerre, ce dont +je commence à douter, car les Autrichiens ont perdu la tête, c'est: 1º +que la Russie se mette en demi-état d'hostilité avec eux, c'est-à-dire +marche sur les frontières de Transylvanie et de Galicie; et si elle veut +mettre un corps à ma solde, qu'elle l'envoye dans le duché de Varsovie: +dans ce cas vous ne le feriez pas passer par Varsovie; 2º que quelques +articles soyent mis dans les journaux de Pétersbourg sur les +proclamations du prince Charles et sur les articles de la <i>Gazette de +Pétersbourg</i> relatifs à la Turquie; 3º que les Autrichiens commencent à +être gênés et maltraités dans les États russes. Cela se répandra dans la +monarchie et fera voir qu'on ne veut point de la guerre. Si quelque +chose peut-être est capable d'empêcher un éclat, ce sont ces +mesures.--Le langage des chargés d'affaires respectifs doit être qu'ils +ont l'ordre de quitter Vienne si l'Autriche commet la moindre hostilité: +mais peut-être ces mesures sont-elles trop tardives. Vous pensez bien +que je n'ai peur de rien. Cependant, après avoir perdu l'alliance de la +Turquie, après m'être attiré cette guerre avec l'Autriche pour la +conférence d'Erfurt, après que mon étroite alliance avec la Russie a +détaché du parti de la France le prince Charles, ennemi déclaré des +Russes, j'ai droit de m'attendre que, pour le bien de cette alliance et +pour le repos du monde, la Russie agisse vertement.--Mes armées d'Italie +seront toutes campées au 1er avril, et à la même époque mes armées +d'Allemagne seront en mesure. Je vous laisse les plus grands pouvoirs. +Si l'Empereur veut m'envoyer 4 bonnes divisions formant 45 à 60,000 +hommes, qu'il les mette en marche et qu'il fasse connoître en même temps +que, l'Autriche continuant de menacer, il m'envoye ce secours. Cela +glacera d'effroi l'Autriche et l'Angleterre. On verra que l'alliance est +réelle et non simulée. Si l'Empereur lui-même veut agir avec ses armées, +il en a les moyens. En passant par la Galicie, il sera bientôt à Olmütz. +Là, son armée vivra bien, se ravitaillera, et menacera de près +l'Autriche en faisant une puissante diversion qui l'obligera à porter +60,000 hommes de ce côté. Par la Transylvanie, il peut menacer la +Hongrie et tenir en échec l'insurrection hongroise. Si nous sommes +sérieusement unis, nous ferons ce que nous voudrons. Vous êtes autorisé +à signer toute espèce de traité ou convention qu'on voudra proposer. Si +la Galicie est conquise, l'Empereur peut en garder la moitié, et l'autre +moitié peut être donnée au duché de Varsovie. Enfin je ne veux point +d'agrandissement. Je ne veux que la paix maritime, et l'Autriche armée +est un obstacle à cette paix.--En résumé, tout est en apparence de +guerre entre l'Autriche et moi, et cette apparence est publique; la même +apparence doit exister entre la Russie et l'Autriche. Mes armées sont +prêtes à marcher; les armées russes doivent être prêtes également à +marcher.--La voix de M. de Romanzoff à Vienne ne produiroit rien. On y +dit avec le plus grand sang-froid que les Russes sont occupés en +Turquie, en Finlande et en Suède, et que mes armées sont occupées en +Espagne et à Corfou. C'est sur ces chimères qu'ils bâtissent des succès; +égarement qui fait hausser les épaules aux hommes qui raisonnent. De +notre côté aussi il faut nous remuer. Je ne puis rien vous dire de plus; +vous comprenez aussi bien que moi la position des choses. Dites à M. de +Romanzoff que vous êtes autorisé à signer une note et à la remettre de +concert. Je partage le sentiment de l'Empereur et suis de l'avis de la +note qu'il veut faire présenter. Mais rien n'est efficace s'il ne prend +une attitude haute et sérieuse. L'irritation par suite de l'arrestation +du courrier est générale ici et ne peut s'exprimer. Sur ce, je prie +Dieu, etc.</p> + +<p class="rig">Paris, le 9 avril 1809.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, je reçois vos lettres des 22 et 23 mars. Je suis +fort aise de ce que vous me mandez des dispositions de la Russie et +surtout de M. Romanzoff. Champagny vous envoye un courrier pour vous +faire connoître la situation des choses. Les Autrichiens, après s'être +rassemblés en Bohême, sont revenus sur Salzbourg. Ils rétrogradent +aujourd'hui sur Wels. Ils sont fort surpris de la force de mes armées, à +laquelle ils ne s'attendoient pas. Effectivement, soit en Dalmatie, soit +en Italie, soit sur le Rhin, je leur opposerai 400,000 hommes. Tout est +en état. Le prince de Neuchâtel est au quartier général. Daru, tout le +monde est à l'armée. Une partie de ma garde et mes chevaux sont arrivés +il y a deux jours à Strasbourg. L'autre partie est ici ou arrive +d'Espagne. J'ai augmenté ma garde de deux régiments de tirailleurs et de +quatre régiments de conscrits. Je vous ai écrit par ma lettre du 24 mars +que si l'Empereur vouloit m'envoyer trois ou quatre divisions, du moment +qu'elles auroient passé la Vistule je me chargerais de leur nourriture +et de leur entretien; que, s'il veut agir isolément, il fasse marcher +un corps de troupes sur la Galicie. Un aide de camp du duc de Sudermanie +arrive demain à Paris. Je vous expédierai dans quelques jours un nouveau +courrier. J'attends d'attendre l'effet qu'aura fait la révolution de +Suède en Russie. Je vous envoyé l'ordre que j'ai donné au commandant de +l'escadre russe à Trieste.</p> + +<p class="rig">Paris, le 10 avril 1809<a id="footnotetag669" name="footnotetag669"></a> +<a href="#footnote669"><sup class="sml">669</sup></a>.</p><br><br> + +<p>M. de Caulaincourt, il résulte des mouvemens des Autrichiens et des +lettres que j'ai interceptées qu'ils commenceront les hostilités au plus +tard du 15 au 20. Le prince Kourakine m'a remis ce matin la lettre de +l'Empereur. J'ai reçu du duc de Sudermanie une lettre que j'ai montrée à +Kourakine. J'attendrai pour lui répondre si je recevrai encore des +nouvelles de Russie. Toutefois ma réponse sera vague. Champagny vous +écrit plus en détail. Si l'Empereur ne se presse pas d'entrer en pays +ennemi, il ne sera d'aucune utilité. Ses généraux seront prévenus du +moment où les hostilités auront commencé, quoique je pense que vous en +serez instruit avant par le chargé d'affaires russe à Vienne. Il paraît +par les lettres interceptées que l'empereur d'Autriche se rend lui-même +à un quartier général, probablement à Salzbourg.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote669" name="footnote669"><b>Note 669: </b></a> +<a href="#footnotetag669"> +(retour) </a> À dater de cette lettre cesse la correspondance directe +de Napoléon avec son ambassadeur en Russie.</blockquote> + +<h4>II</h4> + +<p class="mid"><span class="sc">Napoléon a-t-il emporté en Russie les ornements impériaux</span>?</p> + +<p>Dans une brochure fort rare, intitulée: <i>Petites causes et grands +effets, le secret de</i> 1812, M. Sudre rapporte le fait suivant, d'après +M. Destutt de Tracy, qui prit part à l'expédition de Russie. Pendant la +marche sur Moscou, entre Wilna et Witepsk, M. de Tracy remarqua, dans la +colonne des bagages, un fourgon aux armes impériales, gardé par un +piquet de cavalerie: l'officier commandant ce détachement lui révéla que +le fourgon contenait les ornements impériaux; il l'avait appris par +l'indiscrétion d'un subalterne. Plus tard, M. de Tracy sut de l'un des +membres de la famille impériale la raison de ce transport: Napoléon +voulait, après une paix victorieuse, se faire couronner à Moscou +<i>empereur d'Occident, chef de la Confédération européenne,</i> <i>défenseur +de la religion chrétienne</i>. (Cf. le <i>Supplément littéraire du Figaro</i>, 4 +mai 1895.)</p> + +<p>Dans la <i>Revue rétrospective</i> (n° du 10 mai 1895), M. le vicomte de +Grouchy a publié divers extraits des <i>Mémoires du comte de Langeron</i>, +qui fit la campagne de 1812 au service de la Russie: on y lit, dans le +récit de la retraite, le passage suivant: «À cinq verstes de Wilna, sur +le chemin de Kovno, les Français laissèrent leurs dernières +voitures--entre autres celles de Napoléon. On y trouva ses +portefeuilles, ses habits, ses ordres, son sceptre et son manteau +impérial, dont un Kosak, dit-on, s'affubla.» (Cf. le <i>Supplément +littéraire du Figaro</i>, 11 mai 1895.)</p> + +<p>À ces témoignages, nous pouvons en ajouter un autre. Le 6 avril 1812, +Bernadotte disait à l'envoyé russe Suchtelen, en parlant de Napoléon et +pour mieux prouver l'extravagance de ses ambitions: «Il fait traîner en +Allemagne l'attirail du couronnement, probablement pour s'en faire +couronner empereur.» (<i>Recueil de la Société impériale d'histoire de +Russie</i>, XXI, 438.) Or, Bernadotte avait à Paris des correspondants, sa +femme entre autres, qui l'instruisaient assez exactement des incidents +caractéristiques et surtout des bruits répandus.</p> + +<p>De ces trois témoignages, aucun n'est concluant par lui-même; leur +concordance fait leur valeur et donne à penser. Cependant, les registres +de l'archevêché de Paris, où étaient déposés les ornements impériaux, +ceux qui avaient servi au sacre, ne portent aucune trace d'un +déplacement de ces insignes en 1812. Les ornements comprenaient, comme +on le sait, la couronne de laurier d'or que Napoléon plaça sur sa tête, +le sceptre, la main de justice, le manteau de velours pourpre doublé +d'hermine et semé d'abeilles, le collier, l'anneau et, de plus, ce qu'on +appelait les <i>honneurs de Charlemagne</i>, c'est-à-dire une couronne +pareille à celle attribuée par la tradition à cet empereur et qui +servait au sacre des rois de France, une épée de même style et le globe +impérial: ces derniers objets furent portés devant l'Empereur par des +maréchaux. La couronne de Charlemagne figura, sous le second Empire, au +Musée des souverains, avec quelques pièces de l'habillement de dessous +revêtu par Napoléon pendant la cérémonie du sacre; quant au manteau, +soi-disant pris par un Cosaque, il existe encore dans le trésor de +Notre-Dame. D'autre part, les comptes impériaux, qui nous ont été +intégralement conservés, ne mentionnent point que les ornements aient +été faits en double ou qu'il ait été procédé à la réfection d'aucuns +d'entre eux après 1812, bien que Napoléon ait agité le projet en 1813 de +faire couronner Marie-Louise, ce qui eût nécessité la réapparition des +insignes. Dans ces conditions, nous ne pouvons tenir pour établi le +fait du transport en Russie: il est certain toutefois que le bruit en a +couru dans certains milieux tenant de près à la cour, comme le prouvent +les propos recueillis par M. de Tracy et par Bernadotte.</p> + +<h4>III</h4> + +<p class="mid"><span class="sc">Rapport du comte de Nesselrode à l'empereur Alexandre</span> Ier (<span class="sc">octobre</span> +1811)<a id="footnotetag670" name="footnotetag670"></a> +<a href="#footnote670"><sup class="sml">670</sup></a>.</p> + +<p>Sire, en résumant d'après les ordres de Votre Majesté les idées que j'ai +eu l'honneur de lui soumettre dimanche, je pense qu'il serait inutile +d'entrer dans une longue énumération des événements qui nous ont +conduits au point où nous nous trouvons actuellement dans nos relations +avec la France. Il suffira de dire qu'elles ne sont plus ce qu'elles +furent après Tilsit et Erfurt, et que même, depuis le commencement de +cette année, les deux puissances se trouvent l'une vis-à-vis de l'autre +dans un véritable état de tension qui a constamment fait présumer que la +guerre éclaterait d'un moment à l'autre. Ce changement a déterminé Votre +Majesté à organiser et à rassembler des moyens de défense considérables. +Ses armées sont plus fortes qu'elles ne furent jamais; elles mettent son +empire à l'abri des suites d'une attaque imprévue, et comme nulle idée +d'agression, même dans un but purement défensif, n'entre dans ses vues, +l'objet de sa politique serait par là même déjà atteint si cette +attitude ne donnait, en appuyant le refus de traiter sur les intérêts de +la maison d'Oldenbourg, une extrême jalousie à l'empereur Napoléon et ne +lui faisait soupçonner des arrière-pensées. Dès lors, elle pourrait +devenir, sinon la cause, du moins le prétexte d'une guerre que Votre +Majesté désirerait éviter tant qu'elle pourra l'être sans que sa dignité +et les intérêts de son empire soient compromis par des sacrifices +incompatibles avec eux. Ce désir se fonde sur des raisons qui sont sans +la moindre réplique, et quand même elles n'existeraient pas, toute +guerre entreprise dans les conjonctures actuelles ne présenterait jamais +les chances d'un succès vu en grand.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote670" name="footnote670"><b>Note 670: </b></a> +<a href="#footnotetag670"> +(retour) </a> Archives de Saint-Pétersbourg.</blockquote> + +<p>Effectivement, il n'est que trop constaté que la destruction de l'ancien +système politique, tous les tristes bouleversements dont nous avons été +témoins, toutes les épouvantables innovations que nous avons vues naître +et se consolider, toutes les vexations que nous éprouvons et tous les +genres de nouveaux orages qui nous font trembler pour l'avenir, sont +l'effet de ces guerres solitaires, précipitées et mal combinées dans +lesquelles, depuis 1792, et surtout depuis 1805, les grandes puissances +se sont jetées, les unes après les autres, par des motifs très justes et +très louables, mais avec des moyens trop peu calculés pour leur assurer +le succès ou pour les garantir au moins contre des revers irréparables. +C'est dans cette catégorie qu'il faudrait malheureusement ranger toute +guerre que nous entreprendrions actuellement. Mais d'après tout ce qui +s'est passé, d'après les déclarations positives de l'empereur Napoléon +dans la conversation du 15 août, nous ne pourrions nous flatter de +l'éviter qu'en acceptant la négociation qu'on nous offre. Continuer à +nous y refuser serait, en mettant les torts apparents de notre côté, +autoriser, en quelque sorte, ses préparatifs contre nous. Ceux-ci +exigeraient que nous augmentassions les nôtres. La crise prendrait tous +les jours un caractère plus alarmant, et la guerre deviendrait à la fin +le seul moyen d'en sortir. L'objet réel de la négociation doit être de +nous faire connaître si le désir que l'empereur Napoléon témoigne de +s'arranger est sincère, s'il ne le met en avant en toute occasion que +parce qu'il voit que nous y répugnons, ou si, en effet, il ne croit pas +le moment venu d'exécuter contre nous des projets dont malheureusement +l'existence est constatée par de trop irrécusables indices. Dans cette +dernière hypothèse, il serait possible de profiter de l'état actuel des +choses pour parvenir à un arrangement dont le fond et les formes +tendraient également à améliorer notre situation présente et à nous +assurer un intervalle de repos qui, sagement employé, préparerait des +avantages bien plus solides que quelque bataille gagnée aujourd'hui +contre les Français. À cet effet, il faudrait saisir sans hésitation et +de la meilleure grâce le moyen qu'on nous offre de terminer les +différends actuels et envoyer le plus tôt possible à Paris un homme qui +fût capable de conduire une affaire aussi importante, qui jouît de toute +la confiance de Votre Majesté et qui, connaissant à fond ses intentions, +pût être muni du pouvoir de conclure tout ce qui serait d'accord avec +elles, en même temps qu'il entrerait vis-à-vis de l'empereur Napoléon +dans des explications franches et précises, telles qu'elles ne lui ont +guère été données jusqu'ici que par le duc de Vicence, ce qui n'a +produit que peu d'effet parce qu'il ne se voit pas obligé de les +regarder comme officielles. Il est à regretter que cette marche n'ait +point été adoptée dès le printemps où les revers qui épuisèrent les +armées françaises en Espagne auraient rendu l'empereur Napoléon plus +coulant sur les termes d'un semblable arrangement; mais les succès +brillants que le général Kutuzof vient de remporter en Turquie ont +réparé ce mal, et si, comme il est à espérer, une paix honorable et +modérée en devient le résultat, le moment présent sera peut-être plus +propice encore. Toute démarche pacifique faite après cette paix ne peut +manquer de produire un bon effet et de détruire l'appréhension qu'on +paraît nourrir en France que nous n'attendons que ce résultat pour +éclater.</p> + +<p>Les principaux objets dont il peut être question dans cette négociation +sont:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> 1. Les intérêts des ducs d'Oldenbourg;</p> +<p class="i14"> 2. La diminution des forces respectives sur la frontière;</p> +<p class="i14"> 3. La situation présente et future du duché de Varsovie;</p> +<p class="i14"> 4. La situation présente et future de la Prusse;</p> +<p class="i14"> 5. Les relations commerciales de la Russie.</p> +</div></div> + +<p>1° Je place en première ligne les affaires d'Oldenbourg, non point que +ce point soit d'une importance supérieure en comparaison des autres, +mais parce que c'est le seul qui jusqu'ici ait été mis en avant comme un +grief contre le gouvernement français, et que la dignité de Votre +Majesté exige qu'on lui donne réparation pour l'injure faite à des +princes alliés de sa maison. Cependant, comme nous n'avons pu ni voulu +protester contre la mesure générale dans laquelle le territoire de ces +princes est compris, et que, sans une guerre heureuse avec la France, +nous ne pourrions nous flatter de l'amener à une restitution pure et +simple du duché d'Oldenbourg, il ne nous reste qu'à accepter le principe +d'un dédommagement. Mais le choix en est difficile. Erfurt ou tout autre +territoire situé au milieu de la Confédération du Rhin serait +insuffisant et continuellement exposé au sort que le duché d'Oldenbourg +vient d'éprouver. Au reste, la France n'a rien de disponible, et Votre +Majesté professe une politique trop libérale pour vouloir que l'on +dépouille qui que ce soit. La seule manière d'arranger cette affaire +serait donc d'échanger nos droits sur l'Oldenbourg, à la cession +desquels l'empereur Napoléon tient infiniment, contre tels sacrifices +qui prouveraient qu'il veut réellement la paix, en un mot contre des +arrangements, tels qu'ils seront exposés plus bas.</p> + +<p>2° La diminution des forces respectives sur la frontière.</p> + +<p>Loin de moi l'idée d'affaiblir en quoi que ce soit notre position +militaire ou de désirer que l'on cessât les sages travaux ordonnés pour +l'établissement d'un nouveau système de fortifications! Mais tout en +retirant de nos frontières une partie de nos forces, nous conserverions +toujours la faculté de les placer en échelons dans des positions où +elles seraient à portée de se concentrer et d'arriver à temps sur le +point menacé toutes les fois que les dispositions de la France nous +annonceraient une attaque prochaine, un danger réel. En se portant, par +conséquent, à une réciprocité parfaite de mesures, nous accorderions peu +et gagnerions beaucoup, car si l'empereur Napoléon a la volonté sérieuse +de faire cesser la crise actuelle, il ne peut guère se refuser:</p> + +<p>1° À une réduction effective de la garnison de Dantzig, accompagnée de +quelque stipulation qui en fixerait le minimum;</p> + +<p>2° À l'engagement de ne pas envoyer de troupes françaises dans le duché +de Varsovie.</p> + +<p>Si on pouvait y ajouter une troisième stipulation par laquelle l'armée +du duché serait limitée à un nombre plus conforme aux moyens pécuniaires +de cet État, ce serait sans doute un avantage. Il n'y aurait, il me +semble, aucun inconvénient de le tenter.</p> + +<p>3° Je n'ai jamais attaché un grand prix à une déclaration formelle ou à +un traité par lequel l'empereur Napoléon s'engagerait à abandonner une +fois pour toutes ce qu'on appelle <i>le rétablissement de la Pologne</i>, car +tant que nous serons en paix avec lui, il n'y songera pas, et si la +guerre a lieu, aucune convention ne l'en empêcherait. Cependant, comme +dans plusieurs occasions il s'est prononcé à cet égard d'une manière +très positive, on pourrait toujours en prendre acte pour insérer dans le +traité un article renfermant cette déclaration, bien entendu qu'il ne +nous soit pas mis en ligne de compte pour plus qu'il ne vaut, qu'il ne +serve pas de prétexte pour être moins facile sur d'autres d'un plus +grand intérêt, car le seul avantage réel qui en résulterait serait +peut-être l'effet qu'il pourrait produire sur l'esprit des Polonais.</p> + +<p>4° Je regarde comme beaucoup plus important et même comme l'objet le +plus essentiel de l'arrangement un article qui assurerait pour quelque +temps l'existence politique de la Prusse. Votre Majesté ne peut être +indifférente au sort d'une puissance que, malgré l'état +d'affaiblissement où elle se trouve, on doit toujours envisager soit +comme l'avant-garde des forces avec lesquelles Napoléon envahira tôt ou +tard la Russie, soit comme celle que la Russie opposera à ses projets. +Le but véritable de l'arrangement, celui même qu'il faudrait hautement +prononcer vis-à-vis de la France, étant le maintien de la tranquillité +générale, toute stipulation à cet égard serait nécessairement vaine et +sans effet, si le territoire prussien ne devenait pas libre. La France a +déclaré que toute invasion de notre part dans le duché de Varsovie +amènerait la guerre; pourquoi n'y répondrions-nous pas que toute attaque +de la sienne contre la Prusse, tout envoi de troupes dans ce pays au +delà du nombre fixé par les traités pour les garnisons des places de +l'Oder équivaudrait à une déclaration de guerre? D'ailleurs, on ne +demanderait à la France que de remplir scrupuleusement les engagements +qu'elle a contractés en 1808 vis-à-vis de la Prusse et qui sont moins +avantageux que ce que le traité de Tilsit stipule en faveur de ce pays. +Elle ne ferait autre chose que de s'engager également envers nous à +évacuer les places de l'Oder à fur et à mesure que le gouvernement +prussien s'acquitterait de l'arriéré de ses contributions, et, comme +plus de la moitié en est payé, Glogau devrait être immédiatement +restitué. Pour faciliter à la Prusse les moyens de se libérer envers la +France, on pourrait peut-être tirer parti de l'article du traité de +Tilsit qui stipule en sa faveur une cession de trois cent mille âmes +dans le cas où le pays d'Hanovre ne serait pas rendu à l'Angleterre. La +France ayant disposé de ce pays, je ne sais pas pourquoi on lui ferait +grâce de cet article, à elle qui jamais ne fait grâce de rien. Tout ce +qui peut, en général, faire cesser le prétexte sous lequel l'empereur +Napoléon occupe encore les places de l'Oder est bon et ne saurait se +plaider avec trop d'énergie. Ce ne sera que lorsqu'il n'y aura plus de +troupes françaises sur son territoire que la Prusse recouvrera la +possibilité de prendre, dans toutes les circonstances, un parti conforme +à ses vrais intérêts, et, comme c'est à nous qu'elle en sera redevable, +il faut espérer qu'elle ne suivra d'autre direction que celle que les +dispositions de sa nation et surtout de l'armée semblent déjà +actuellement lui indiquer.</p> + +<p>5º Les relations commerciales de la Russie.</p> + +<p>Votre Majesté s'étant refusée aux dernières instances de Napoléon +relativement aux nouvelles extensions du soi-disant système continental, +à l'adoption du tarif de Trianon<a id="footnotetag671" name="footnotetag671"></a> +<a href="#footnote671"><sup class="sml">671</sup></a>, à l'exclusion des neutres, elle +ne saurait se relâcher sur aucun de ces points. Ce refus, comme tout ce +qui tend à distinguer la Russie de cette foule de faibles alliés +aveuglément soumis aux volontés arbitraires et capricieuses de la +France, était honorable et bien calculé, et plutôt la rupture de la +négociation et peut-être même la guerre que quelque stipulation qui nous +empêcherait de persévérer dans le système que nous avons suivi cette +année à l'égard du commerce!</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote671" name="footnote671"><b>Note 671: </b></a> +<a href="#footnotetag671"> +(retour) </a> Tarif portant un droit de 50 pour 100 sur les +marchandises coloniales.</blockquote> + +<p>Voilà les bases sur lesquelles la négociation doit s'établir et sur +lesquelles doit être fondé l'arrangement qui en serait le résultat. Mais +supposé qu'il réussisse de la manière la plus satisfaisante, il y a +encore un point capital qui est presque à envisager comme la clef de la +voûte: <i>que l'Autriche soit invitée à le garantir</i>.</p> + +<p>L'empereur Napoléon ayant lui-même offert cette garantie<a id="footnotetag672" name="footnotetag672"></a> +<a href="#footnote672"><sup class="sml">672</sup></a>, ne +pourrait pas justement la décliner. La cour de Vienne aurait les +meilleures raisons de s'y prêter, et il n'en résulterait que de grands +avantages pour elle comme pour nous.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote672" name="footnote672"><b>Note 672: </b></a> +<a href="#footnotetag672"> +(retour) </a> Allusion sans doute à la garantie réciproque que Napoléon +avait proposée en 1809 entre la France, la Russie et l'Autriche.</blockquote> + +<p>La Russie et l'Autriche, c'est-à-dire les deux seules puissances +continentales dont aujourd'hui la réunion produirait encore un +contre-poids efficace à l'énorme pouvoir de la France, se trouveraient +pour la première fois depuis six ans unies non seulement par un intérêt +commun, car celui-là n'a jamais cessé d'exister, mais par un lien +positif et avoué. Il n'y a pas dans tout le cercle des rapports +politiques un objet sur lequel les intérêts bien entendus des deux +puissances ne soient pas absolument d'accord. Je n'en excepte pas même +les affaires de la Turquie, car, quoique relativement à ce seul article +on puisse concevoir une diversité de vues entre elles, considération qui +ajoute un si puissant motif à tous ceux qui doivent faire désirer un +prompt dénouement de la guerre de Turquie, je n'en suis pas moins +convaincu qu'un véritable homme d'État en Russie sacrifierait dans les +circonstances actuelles un grand avantage local plutôt que de +mécontenter l'Autriche, tout comme un véritable homme d'État en Autriche +consentirait à des résultats généralement contraires à son système +plutôt que de s'aliéner la Russie ou de voir porter atteinte à sa +considération par une paix conclue sur des bases trop différentes de +celles qui jusqu'ici ont été mises en avant. Cette paix aurait l'immense +avantage d'écarter entre la Russie et l'Autriche tous les motifs de +jalousie qui peuvent subsister, tandis que l'acte de garantie du traité +conclu avec la France légaliserait, pour ainsi dire, entre elles des +communications confidentielles et suivies, et habituerait les deux cours +à penser et à agir dans le même sens pour tous les grands intérêts de +l'Europe et deviendrait le germe d'une alliance formelle dont le but +serait de stipuler et les mesures qu'il y aurait à opposer aux atteintes +que la France pourrait porter à l'arrangement garanti, et les secours +qu'il faudrait mutuellement se prêter. Je regarde un concert entre ces +deux puissances comme la seule planche de salut qui soit restée après +tant de naufrages; si d'ici à quelque temps il n'est point solidement +établi et que l'Autriche ne trouve pas moyen de rétablir ses finances et +son armée pour qu'il ne soit pas sans force et par conséquent sans +utilité, c'en est fait de nos dernières espérances, tout périt sans +retour. L'effet le plus funeste d'une explosion prématurée entre la +France et la Russie serait de rendre ce concert impossible; le plus +grand bienfait d'un arrangement pacifique sera de le préparer et de le +favoriser.</p> + +<p>Pendant l'époque de paix plus ou moins raffermie qui suivrait un +arrangement pareil, la Russie et l'Autriche auraient, l'une et l'autre, +le temps de s'occuper de leur intérieur, de rétablir leurs finances et +leurs armées. Leur union et leur confiance mutuelle faciliteraient ces +opérations. Dans les conjonctures les plus périlleuses, c'est beaucoup +que de savoir que tous les plans, toutes les démarches, tous les +efforts, n'ont à prendre qu'une seule direction, de pouvoir compter sur +un voisin fidèle, de ne plus craindre de diversion sur nos flancs, +d'être bien convaincu que les progrès que ces deux puissances feraient +pour la restauration de leurs forces ne donneraient de jalousie qu'à +celui qu'au fond de leur pensée elles regardent comme leur seul ennemi.</p> + +<p>Si dans cet intervalle de paix l'empereur Napoléon se portait à quelque +nouvel envahissement, la Russie et l'Autriche trouveraient dans l'acte +de garantie un prétexte légal de s'y opposer, et le jour où ces deux +puissances oseront pour la première fois avouer les mêmes principes et +faire entendre le même langage au gouvernement français, sera celui où +la liberté de l'Europe renaîtra de ses cendres. Ce sera l'avant-coureur +de la résurrection d'un équilibre politique sans lequel, quoi qu'on +fasse, la dignité des souverains, l'indépendance des États et la +prospérité des peuples ne seront que de tristes souvenirs.</p> + +<p>C'est ainsi que, d'une mesure bien calculée, résulterait une foule +d'avantages, et que Votre Majesté, en conjurant l'orage, verrait sortir +des fruits de sa sagesse les germes d'un véritable état de paix qui, +s'il est compatible avec l'existence de l'empereur Napoléon, ne +pourrait, dans l'état déplorable où se trouvent toutes les puissances, +tant sous le rapport moral que sous celui de leurs moyens physiques, +être obtenu que de cette manière.</p> + +<p>On objectera peut-être que tous ces beaux rêves, n'étant bâtis que sur +la bonne foi du gouvernement français, s'évanouiront du moment où l'on +s'apercevrait qu'en offrant de négocier il n'a voulu que cacher son jeu, +gagner du temps ou nous tendre un piège. Mais même si tel était le cas, +nous n'aurions encore rien perdu, en nous prêtant à ces démonstrations +pacifiques. La guerre n'ayant point été déclarée au printemps, tout +délai doit tourner en notre faveur. Le moment actuel, malgré tout ce +qu'on peut dire sur la guerre d'Espagne, serait un des plus funestes que +nous pourrions choisir. L'ancienne règle qui veut que telle chose que +notre adversaire paraît éviter doit par cela même nous convenir, n'est +pas admissible sans restriction. Mon adversaire peut avoir de très +bonnes raisons pour ne pas vouloir aujourd'hui ce qui n'en sera pas +moins en dernier résultat entièrement à son avantage. Je crois n'avoir +besoin de donner aucun développement à ce raisonnement, les idées de +Votre Majesté sur l'utilité d'éviter la guerre m'ayant paru entièrement +fixées, comme en général sur les moyens d'y parvenir. À ceux que j'ai +osé lui soumettre, elle a objecté qu'en vidant les différends actuels +par un arrangement, le grief que la France nous a donné par la réunion +d'Oldenbourg disparaîtrait, et qu'elle voudrait s'en réserver un afin +d'en profiter pour rouvrir ses ports dans telle circonstance où +l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état de lui faire la guerre +pour cette seule raison. Je pense qu'à cet égard Votre Majesté Impériale +pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui +certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de +plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne +sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur +l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre +Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne +saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une +expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne +saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si +d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de +défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent +avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la +guerre.</p> +<br><br> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<br><hr class="short"><br> + +<h4><a href="#c1">CHAPITRE PREMIER</a></h4> + +<h5>LA RUSSIE SE PRÉPARE À ATTAQUER.</h5> + +<p>Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier +prépare contre Napoléon une campagne offensive.--Son grief +apparent.--Son grief réel.--Appel secret aux Varsoviens par +l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la +Pologne à son profit et se faire le libérateur de +l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression +générale.--Aspect des différents États.--Le duché de Varsovie.--Misère +dorée.--Napoléon a mis partout contre lui les intérêts matériels.--La +Prusse: le roi, le cabinet, les partis, l'armée, l'esprit public.--La +Suède: débuts de Bernadotte comme prince royal: traits +caractéristiques.--Le roi et les deux ministres dirigeants.--L'intérêt +économique rapproche la Suède de l'Angleterre.--Situation sur le Danube: +la paix des Russes avec la Porte paraît prochaine.--L'Autriche: +l'empereur, l'impératrice, l'opinion publique, l'armée.--Puissance de la +société.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie +russe.--Metternich craint d'encourir la disgrâce des salons.--L'empereur +orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne française.--Le +vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspération croissante.--Réveil et +progrès de l'esprit national.--Sociétés secrètes.--Autres foyers +d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'état des +esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise +économique.--Fidélité des masses à l'Empereur.--L'imagination populaire +reste possédée de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes +et élevées se détachent.--Conspiration +latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre médite de consommer son +rapprochement économique avec nos ennemis.--Réponse de Czartoryski par +voies mystérieuses.--Objections du prince; ses méfiances.--Garanties +réclamées et questions posées.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet à +la Pologne autonomie et régime constitutionnel.--Il fait l'énumération +détaillée de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et +séduire les Polonais.--Condition à laquelle il subordonne son entrée en +campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie +secrète d'Alexandre Ier.--Il offre à l'Autriche la Valachie et la moitié +de la Moldavie en échange de la Galicie.--Tentatives auprès de la +Prusse et de la Suède.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef à +Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrédite un envoyé spécial +auprès de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance +secrète.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'émigrés +allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de +Vicence.--Il donne le change à cet ambassadeur sur ses desseins et ses +armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hanséatiques et +la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projeté par +l'Empereur.--Alexandre affirme et répète qu'il n'attaquera +jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations +extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu à son +poste en raison de sa nullité.--Protestation officielle au sujet de +l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour +d'Alexandre.--Continuité du plan poursuivi par nos ennemis à travers +toute la période de la Révolution et de l'Empire: ils ne renoncent +jamais à l'espoir de renverser intégralement la puissance française et +de tout reprendre.</p> + +<h4><a href="#c2">CHAPITRE II</a></h4> + +<h5>PROJETS DE L'EMPEREUR.</h5> + +<p>Napoléon au commencement de 1811.--Maître de tout en apparence, il sent +l'inefficacité des moyens employés jusqu'à ce jour pour réduire +l'Angleterre et conquérir la paix générale.--Le blocus demeure inutile +tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Masséna +devant Torres-Vedras.--Le Nord préoccupe Napoléon et l'empêche de porter +un coup décisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie +et l'Angleterre.--Méfiance progressive: indices révélateurs: l'ukase +prohibitif.--Colère de Napoléon: paroles caractéristiques.--Les Polonais +de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napoléon décide de préparer +lentement et mystérieusement une campagne en Russie.--Comment il conçoit +cette gigantesque entreprise.--Quelle est à ses yeux la condition du +succès.--Dix-huit mois de préparation.--Projet pour 1811; projet pour +1812.--Mode employé pour recréer en Allemagne une force +imposante.--L'année de couverture.--Envoi de troupes à +Dantzick.--Précautions prises pour dissimuler l'importance et le but de +ces préparatifs.--Napoléon reste militairement et diplomatiquement en +retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports +avec la Prusse.--L'Autriche et les Principautés.--Rapports avec la +Turquie.--Première brouille entre Napoléon et le prince royal de +Suède.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce +retour.--Demande de la Norvège.--Protestations simultanées à l'empereur +de Russie.--Bernadotte sera à qui le payera le mieux, sans être jamais +complètement à personne.--L'Empereur décline toute conversation au sujet +de la Norvège.--Audience donnée à l'aide de camp du prince.--Bernadotte +réitère ses instances et ses promesses.--Napoléon refuse de s'allier +prématurément à la Suède.--Ses rapports avec la Russie durant cette +période.--Mélange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser +le duc d'Oldenbourg.--Réquisitoire violent et emphatique contre +l'ukase.--Pourquoi Napoléon affecte de prendre au tragique cette mesure +purement commerciale.--Demande d'un traité de commerce.--Grief secret et +prétention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du +blocus domine à ses yeux toutes les autres: il évite encore de la +soulever.--Sa longue et remarquable lettre à l'empereur +Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons +profondes qui portent l'Empereur à envisager comme probable une guerre +dans le Nord et à y voir le couronnement de son oeuvre.--Napoléon égaré +par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant à la +guerre si la Russie rentrait dans le système continental, mais il +n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napoléon cherchent +respectivement à s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812, +l'avantage du choc offensif.</p> + +<h4><a href="#c3">CHAPITRE III</a></h4> + +<h5>LE MOYEN DE TRANSACTION.</h5> + +<p>Les armées russes se rapprochent de la frontière.--Marche vers le duché +de Varsovie.--Points de concentration.--L'armée du Danube détache +plusieurs de ses divisions.--Précautions prises pour assurer le secret +de ces préparatifs.--La frontière étroitement gardée.--Les +réserves.--Bruits répandus à Pétersbourg et dans les provinces +polonaises.--Avis décourageants de Czartoryski.--La fidélité des chefs +varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se dérobe à une +alliance et même à une promesse de neutralité.--L'influence de +l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile à la Russie: moyen +imaginé pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie +féminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entrée possible des +Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser à formuler une réponse +comminatoire.--Déceptions successives d'Alexandre.--Il suspend +l'exécution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le +chancelier Roumiantsof préconise une politique de rapprochement avec la +France.--Il croit avoir trouvé un moyen de solution.--Idée de demander à +Napoléon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du +territoire varsovien.--Alexandre se prête à un essai de conciliation sur +cette base.--Caractère insolite de la négociation qui va s'ouvrir.--Le +souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu'à demi-mot et +par périphrases.--On propose une énigme à Caulaincourt, en lui +fournissant quelques moyens de la déchiffrer.--Le Tsar confie à +Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignité et habileté de son +langage.--La métaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son +rappel et reste à Pétersbourg en attendant l'arrivée de son successeur, +le général comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Départ de +Tchernitchef pour Paris.</p> + +<h4><a href="#c4">CHAPITRE IV</a></h4> + +<h5>L'ALERTE.</h5> + +<p>Naissance du roi de Rome.--Anxiété de la population.--Explosion +d'allégresse.--Émotion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les +Varsoviens signalent au delà de leur frontière quelques mouvements +suspects.--Incrédulité de Davout.--Renseignements venus de Suède et de +Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par +peur et tâche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de +l'armée d'Orient remontent vers la Pologne, il commence à +s'émouvoir.--Mesures de précaution.--Napoléon aimerait mieux éviter la +guerre que d'avoir à la faire tout de suite.--Il se résigne à l'idée +d'une transaction.--Départ de Lauriston.--Nouvelle lettre à l'empereur +Alexandre: appel à la confiance.--Arrivée de Tchernitchef: l'Empereur +le reçoit aussitôt.--Quatre heures de conversation.--Vivement pressé, +Tchernitchef finit par répéter la métaphore du comte +Roumiantsof.--Napoléon se figure d'abord que la Russie lui demande le +duché tout entier.--Mouvement de révolte et de colère.--Dantzick ou +Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Système de +ménagements.--Tchernitchef comblé d'attentions et de gâteries.--Savary +s'avise spontanément de couper court aux investigations de cet +observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le +<i>Journal de l'Empire</i>.--Article du 12 avril.--<i>Les +nouvellistes.</i>--Esménard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre +de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le +rédacteur du journal.--Arrivée de Bignon à Varsovie.--Tumulte d'avis +contradictoires.--Poniatowski reçoit communication <i>par miracle</i> des +lettres écrites à Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet +d'invasion surpris et éventé.--Les découvertes de Poniatowski confirmées +par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme +générale.--La guerre en vue.--Activité de l'Empereur.--Les fêtes de +Pâques 1811.--Napoléon prépare l'évacuation du duché et reporte sur +l'Oder sa ligne de défense.--Davout invité à se diriger éventuellement +sur ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le +soutenir.--Négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la +Turquie.--Napoléon ne renonce pas à éviter la guerre.--Ses efforts +persévérants pour s'éclairer sur les désirs et les prétentions +d'Alexandre.--Lettre inédite à Caulaincourt.--On cherche à faire parler +Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de +Duroc.--Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole +positive.--Changement dans le ministère.--Le duc de Bassano substitué au +duc de Cadore.--Seconde lettre à Caulaincourt: <i>si ce que les Russes +désirent est faisable, cela sera fait</i>.--Napoléon reste en garde: la +Prusse et la frontière russe en observation.--Avis plus rassurants: +phénomène d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napoléon +interrompt ses négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la +Turquie.--Il modère ses préparatifs militaires sans les +discontinuer.--Doutes qu'il conserve sur les causes de l'alerte: il +tient passionnément à pénétrer le secret de la +Russie.</p> + +<h4><a href="#c5">CHAPITRE V</a></h4> + +<h5>RETOUR DU DUC DE VICENCE.</h5> + +<p>Contre-coup à Pétersbourg de l'émotion suscitée en Allemagne et en +France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint +que Napoléon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque +n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens +contraire.--Wellesley donne à l'Europe des leçons de guerre +défensive.--Il fait école.--Le général Pfuhl et son plan.--Peu à peu, +Alexandre incline vers un système purement défensif.--Il voudrait éviter +la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duché de +Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Réponse par allusions et +sous-entendus aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur +Alexandre et le roi de Rome.--Arrivée de Lauriston.--Gracieux +accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour déterminer Napoléon à +lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la résolution de +se défendre à toute extrémité: solennité et sincérité de cette +déclaration.--Émotion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son +retour en France.--Il va trouver l'Empereur à Saint-Cloud.--Sept heures +de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions +pacifiques d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux +questions corrélatives.--Napoléon repousse l'idée de diminuer la +garnison de Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la nécessité d'opter +entre la Pologne et la Russie.--La pensée de l'Empereur passe par des +alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt +signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et +les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la +Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur ébranlé; +son interlocuteur croit avoir cause gagnée.--Napoléon fait le +dénombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au +cerveau.--Il croit que tout se réglera par une bataille.--Suite de la +conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de +Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions +fatales.</p> + +<h4><a href="#c6">CHAPITRE VI</a></h4> + +<h5>L'AUDIENCE DU 15 AOÛT 1811.</h5> + +<p>Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de +Vicence.--Il ne croit plus à l'imminence des hostilités et ralentit ses +préparatifs.--Il soupçonne plus fortement Alexandre de vouloir un +lambeau de la Pologne, mais réserve jusqu'à plus ample informé ses +déterminations finales.--Baptême du roi de Rome.--Coups de sifflet au +Carrousel: placards séditieux.--Tchernitchef relève ces +symptômes.--L'Empereur à Notre-Dame.--Discours au Corps législatif: +allusions à la Pologne.--Lauriston rappelé à la fermeté.--Difficulté de +trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les préparatifs de +guerre se développent en silence.--L'Europe moins inquiète.--La +diplomatie et la société en villégiature.--Stations thermales de la +Bohême.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Opérations +de Razoumowski.--La discussion continue à Pétersbourg.--Le dissentiment +entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence +d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte à la +même époque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se dérober à +tout arrangement et perpétuer le conflit.--Il décline la médiation +autrichienne et prussienne.--Procédés évasifs et dilatoires.--Napoléon +s'aperçoit de ce jeu et constate en même temps de nouvelles infractions +au blocus.--Explosion de colère.--La journée du 15 août aux +Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trône.--Prise à partie de +Kourakine.--Napoléon déclare qu'il ne cédera jamais un pouce du +territoire varsovien.--Son langage coloré et vibrant: ses comparaisons, +ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilité de placer un +mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--<i>Travail avec Sa +Majesté.</i>--Napoléon fait composer sous ses yeux un mémoire justificatif +de sa future campagne: importance de cette pièce: elle fait l'historique +du conflit et met supérieurement en relief le noeud du +litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empêchent Napoléon de faire +droit aux désirs soupçonnés de la Russie.--Le duché de Varsovie et le +blocus.--La guerre est à la fois décidée et ajournée.--Napoléon se fait +une règle de prolonger avec Alexandre des négociations fictives, de +préparer lentement ses alliances de guerre et de donner à ses armements +des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de +l'irruption en Russie.</p> + +<h4><a href="#c7">CHAPITRE VII</a></h4> + +<h5>SUITE DES PRÉPARATIFS.</h5> + +<p>Réponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes +d'explications.--Instances à la fois pressantes et vagues.--Ce que ni +l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos +préparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'armée +varsovienne.--Les contingents allemands.--L'armée de Davout.--L'armée +des côtes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'armée +d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matériel.--Minutieux +efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les +transports: moyens employés pour vaincre la nature et les +espaces.--Universelle prévoyance.--Napoléon excessif en tout.--Il ruse +tour à tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail +parallèle d'Alexandre.--Formation des armées russes en deux groupes +principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche à +reprendre la libre disposition de son armée d'Orient en hâtant sa paix +avec la Porte.--Service demandé à l'Angleterre.--Napoléon incite les +Turcs à continuer la guerre.--Causes de sa lenteur à s'assurer de +l'Autriche, de la Prusse et de la Suède.--Dangers de cette +politique.--Bernadotte rentre en scène.--Départ de la princesse +royale.--L'été à Drottningholm.--Contrebande effrénée; rapports avec +l'Angleterre.--Langage de la France: modération relative.--Le baron +Alquier part spontanément en guerre contre la Suède.--Note +injurieuse.--Réplique sur le même ton.--Scène extraordinaire entre +Alquier et Bernadotte.--Déplacement de l'irascible ministre.--Mise en +interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de +Napoléon sur la Suède.--Alternatives de rigueur et de longanimité.--Une +crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer +les conditions.</p> + +<h4><a href="#c8">CHAPITRE VIII</a></h4> + +<h5>LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE.</h5> + +<p>Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose à +l'Empereur.--Pièce fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la +Russie et cherche à l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de +Scharnhorst.--Armements illicites et précipités: explication donnée à +l'Empereur.--Napoléon ne veut pas détruire la Prusse; caractère spécial +de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse +dérange toutes ses combinaisons.--Premières remontrances.--Napoléon +détruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un désarmement complet et +une obéissance sans réserve.--Continuation des armements.--Mobilisation +déguisée.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catégorique.--Soumission +apparente.--Crédulité de Saint-Marsan.--Tout le monde ment à +l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la +continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La +Prusse à la torture.--Incident Blücher.--Suprême exigence.--Napoléon +fait en même temps ses propositions d'alliance.--Affres de la +Prusse.--Retour de Scharnhorst: résultats de sa mission.--Entrevues +mystérieuses de Tsarskoé-Selo; Alexandre blâme les agitations et les +imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention +militaire.--Affreuses perplexités de Frédéric-Guillaume.--Motifs qui le +poussent à subir l'alliance française.--Suprême espoir du parti de la +guerre.--L'idée fixe du roi.--Recours à l'Autriche.--Scharnhorst part +pour Vienne sous un déguisement et un faux nom.--Mission +Lefebvre.--Napoléon perd patience; il incline plus fortement à détruire +la Prusse et à faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le +Danube.--Projet demandé au prince d'Eckmühl.--Plan +d'écrasement.--Napoléon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez +elle quelque disposition à se soumettre.--La négociation d'alliance fait +un second pas.--Scharnhorst à Vienne.--Metternich le trompe d'abord et +l'éconduit ensuite.--Déception finale.--La Prusse aux pieds de +l'Empereur.--Ouvertures de Napoléon à Schwartzenberg.--Raisons subtiles +qui déterminent Metternich à hâter ses accords avec la France.--Le +partage de la Prusse.--Réactions successives.--Alexandre revient au +système de la défensive.--Nesselrode en congé.--Son plan de +pacification.--<i>La clef de voûte:</i> rôle réservé à l'Autriche.--La paix +doublée d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de +Talleyrand.--Alexandre livre à Nesselrode le secret de son +inflexibilité.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler +une démarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: nécessité +de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annoncé et perpétuellement +ajourné.--Fausse interprétation de certaines paroles de +l'Empereur.--Mauvaise foi réciproque.--Le frère d'armes +d'Alexandre.--Napoléon avoue ses projets belliqueux à l'ambassadeur +d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin +libre jusqu'en Russie: fatal succès.</p> + +<h4><a href="#c9">CHAPITRE IX</a></h4> + +<h5>MARCHE DE LA GRANDE ARMÉE.</h5> + +<p>La Grande Armée doit se composer d'une agglomération d'armées.--Position +des différentes unités.--Proportions colossales.--Concentration à +opérer: péril à éviter.--Plan de l'Empereur pour réunir ses forces et +les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour +assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de +nuit.--Instruction caractéristique à Lauriston.--Système de +dissimulation renforcée et progressive.--Accumulation de +stratagèmes.--Tchernitchef devient gênant: sa mise en +observation.--Conversation et message de l'Élysée.--Napoléon formule +enfin ses exigences en matière de blocus.--Sincérité relative de ses +propositions: leur but principal.--Départ de +Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre +le ministère de la police et celui des relations extérieures: rôle du +préfet de police.--Découverte et arrestation des coupables.--Dix ans +d'espionnage et de trahison.--Procès en perspective.--Napoléon refrène +sa colère.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour +l'empêcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'armée +d'Italie.--Universel ébranlement.--Traité dicté à la Prusse.--Alarme à +Berlin; arrivée des Français.--Prise de possession.--Le pays de la +haine.--Marche au Nord.--Échelons successifs.--Rôle réservé au +contingent prussien.--Traité avec l'Autriche.--Appel à la Turquie: +Napoléon espère revivifier et soulever l'Islam.--Rôle réservé à la +cavalerie ottomane.--L'Empereur se résigne à négocier avec +Bernadotte.--Ouvertures à la princesse royale.--Saisie antérieure de la +Poméranie suédoise: conséquences de cet acte.--Premiers +mécomptes.--Arrivée et déploiement de nos armées sur la Vistule.--Départ +projeté et différé.--Lutte contre la famine.--Conversation avec +l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt à la guerre: efforts +persistants et infructueux de Napoléon pour le ramener et le +convaincre.--État d'esprit de l'Empereur.--Son langage à Savary et à +Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napoléon subit déjà l'attraction +de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rêves +vertigineux.--Au delà de Moscou.--L'Orient.--L'Égypte.--Les +Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprême +apothéose.</p> + +<h4><a href="#c10">CHAPITRE X</a></h4> + +<h5>ALEXANDRE ET BERNADOTTE.</h5> + +<p>Impassibilité d'Alexandre pendant nos premières marches.--Nos ennemis +craignent de sa part une défaillance.--Ils désirent un secours.--Arrivée +à Pétersbourg d'un envoyé extraordinaire de Suède.--Bernadotte veut se +faire l'artisan de la rupture définitive et le promoteur d'une dernière +coalition.--Son plan d'opérations diplomatiques et militaires; son +arrière-pensée.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la +Norvège.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience +capitule.--Envoi de Suchtelen en Suède.--Négociation en partie +double.--Défiance réciproque.--La politique de l'Empereur, la politique +du chancelier.--Arrivée du message de l'Élysée.--Agitation mondaine: +lutte des partis.--Alexandre demeure inébranlable, mais il se sert des +propositions françaises auprès de Loewenhielm pour l'amener à réduire +ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprès de Suchtelen des +offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux +traités.--Duel de générosité.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa +réponse aux propositions françaises et signifie ses +exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'évacuer la Prusse et les +pays situés au delà de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige: +ce qu'offre la Russie en échange.--Conciliation impossible.--Efforts de +nos ennemis pour se débarrasser de Spéranski.--Causes profondes et +motifs déterminants de sa disgrâce.--La soirée et la nuit du 17 mars; +l'exil.--Alexandre se livre complètement à l'émigration +européenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours +Armfeldt.--Opérations de Bernadotte.--Les soirées au palais royal de +Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les +hostilités.--Départ d'Alexandre pour Wilna; sa dernière entrevue avec +Lauriston.--Il incline encore une fois à pousser ses troupes en avant; +incident fortuit qui le ramène et le fixe au système de l'absolue +défensive.--La fatalité pèse déjà sur l'Empereur.</p> + +<h4><a href="#c11">CHAPITRE XI</a></h4> + +<h5>L'ULTIMATUM RUSSE.</h5> + +<p>Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blâme son gouvernement.--Il +continue à désirer la paix et à célébrer l'alliance.--Procès de haute +trahison.--Discours du procureur général.--Interrogatoire des prévenus; +responsabilités inégales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de +Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de +l'accusation.--Arrivée de l'ultimatum.--Kourakine à Saint-Cloud.--Colère +et inquiétude de l'Empereur.--Alerte passagère.--Napoléon veut à tout +prix détourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-même à son +heure.--Proposition d'armistice éventuel.--Envoi de Narbonne à Wilna; +caractère et but de cette mission.--Démarche à effet auprès de +l'Angleterre.--Le gouvernement français se donne l'air d'accepter une +négociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est +ensuite remis de jour en jour, dupé et mystifié de toutes manières.--Ses +yeux commencent à s'ouvrir.--Réquisitions pressantes.--Symptômes +alarmants.--Exécution de Michel.--Nouvel enlèvement de +Wustinger.--Départ de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperçoit qu'on +l'abuse et qu'on le joue; un subit accès d'exaspération le jette hors de +son caractère.--Il réclame ses passeports; cette démarche équivaut à une +déclaration de guerre.--Contre-*temps également fâcheux pour les deux +empereurs.--Départ de Napoléon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du +<i>Moniteur</i>.--Napoléon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser +Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle +conférence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matière; il +soulève une difficulté de procédure: question des pouvoirs.--Le ministre +échappe à l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu à +son poste.--Napoléon est parvenu à éloigner momentanément la +rupture.</p> + +<h4><a href="#c12">CHAPITRE XII</a></h4> + +<h5>DRESDE.</h5> + +<p>À travers l'Allemagne.--Arrivée à Dresde.--Installation de +l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La +reine de Westphalie.--Arrivée de l'empereur et de l'impératrice +d'Autriche.--Belle-mère et belle-fille.--Fête du 19 avril.--Aspect de +Dresde pendant le congrès.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au +travail.--Lettre de Kourakine réclamant à nouveau ses +passeports.--Manoeuvre de la dernière heure.--Ordre expédié à Lauriston +de se rendre à Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La +journée des souverains à Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette +de l'Impératrice.--L'après-midi.--Goûts et occupations de l'empereur +François.--Le dîner.--Cérémonial napoléonien.--Napoléon et Louis +XVI.--La soirée.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie +des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de +Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec +l'empereur François.--Il se met en frais de galanterie auprès de +l'impératrice d'Autriche et ne réussit pas à la gagner.--Intimité +apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napoléon comparé +au soleil.--Le roi de Prusse.--Le <i>Kronprinz</i>.--Hiérarchie établie entre +les souverains.--Concours de bassesses.--Apogée de la puissance +impériale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napoléon se montre +davantage en public; promenade à cheval autour de Dresde.--Visite à +l'église Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une église catholique de +Lithuanie.--La veillée des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de +sa mission.--Explosion printanière; approche de la saison favorable aux +hostilités.--Dernier appel à la Suède et à la Turquie.--Napoléon décide +de soulever la Pologne.--Il songe à Talleyrand pour l'ambassade de +Varsovie; raisons qui le portent à ce choix, incidents qui l'y font +renoncer.--Nouvelle disgrâce de Talleyrand.--L'abbé de Pradt.--Choix +funeste.--Objets proposés au zèle de l'ambassadeur.--Napoléon cherche à +gagner encore quelques jours.--Son départ de Dresde.--L'assemblée des +souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif +et caractère de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il +s'efforce de ménager un accord entre la Russie et la Porte--Congrès et +traité de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral +Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espère +ébranler le monde slave et le précipiter sur l'Illyrie et l'Italie +françaises.--L'idée des nationalités se retourne contre la +France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicité de la Prusse et des +cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements +de Jérôme-Napoléon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de +Sémonville.--Parmi les Français, les grands se lassent et s'inquiètent: +la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un +soldat.--L'armée croit aller aux Indes.</p> + +<h4><a href="#c13">CHAPITRE XIII</a></h4> + +<h5>LE PASSAGE DU NIÉMEN.</h5> + +<h5>PREMIÈRE PARTIE.--L'IRRUPTION.</h5> + +<p>Napoléon à Posen.--Enthousiasme de la population.--Réponse à +Bernadotte.--Séjour à Thorn.--Derniers préparatifs.--Préoccupation +dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif +d'attaque.--Napoléon met ses armées en campagne avant de déclarer la +guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le <i>Chant du départ</i>.--Rencontre +avec Murat; comédie sentimentale.--Marche dévastatrice à travers la +Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers +désordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernière +minute.--Nouvelles de Pétersbourg.--L'empereur de Russie a refusé de +recevoir l'ambassadeur de France.--Napoléon rejoint la colonne de +tête.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'élance aux avant-postes et +atteint le Niémen.--Il voit la Russie.--Déguisement.--Reconnaissance à +cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrivée des troupes.--La +journée du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers +coups de feu.--Lever du soleil.--Féerique spectacle.--Enthousiasme des +troupes; gaieté et activité de l'Empereur.--Incident de la +Wilya.--Établissement à Kowno.--Quarante-huit heures de +défilé.--L'invasion commence.</p> + +<h5>DEUXIÈME PARTIE.--ARRIVÉE À WILNA; DERNIÈRE NÉGOCIATION.</h5> + +<p>Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de +Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fête du 24 juin; accident +de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le +bal; son impassibilité.--La Fatalité et la Providence.--Recul +instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une réconciliation <i>in +extremis</i>; causes et but réel de cette démarche.--Balachof aux +avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de +Davout.--Napoléon ne veut recevoir l'envoyé russe qu'au lendemain d'une +victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son désappointement.--Il +précipite son armée sur Wilna.--Premiers symptômes de +désagrégation.--Entrée de Napoléon à Wilna: accueil de glace: incendie +des magasins.--Ovations provoquées et tardives.--L'Empereur s'acharne à +l'espoir de couper et de prendre une partie des armées +russes.--Succession d'orages: les éléments se déchaînent contre +nous.--Hécatombe de chevaux.--L'ennemi se dérobe et s'évanouit.--Fausse +joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son évasion.--Les débuts +de la campagne manqués.--Froideur des Lithuaniens.--Napoléon décide de +recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet +envoyé.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler +Alexandre pour sa sécurité personnelle et de l'amener à une prompte +capitulation.--Balachof à la table impériale.--Réponses célèbres.--Mot +blessant de Napoléon à Caulaincourt; ferme réplique.--Départ de +Balachof.--Protestation indignée de Caulaincourt; il demande son +congé.--Patience de l'Empereur; comment il met fin à la scène.--Rupture +irrévocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre +succède sans transition au déchirement de +l'alliance.</p> + +<p><a href="#conc">CONCLUSION.</a></p> + +<p><a href="#app">APPENDICE.</a></p> + +<br><br><br> + +<p class="overl">PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.</p> + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Napoléon et Alexandre Ier (3/3), by Albert Vandal + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET ALEXANDRE IER (3/3) *** + +***** This file should be named 32621-h.htm or 32621-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/2/6/2/32621/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..78df63f --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #32621 (https://www.gutenberg.org/ebooks/32621) |
