summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--32854-8.txt9150
-rw-r--r--32854-8.zipbin0 -> 141821 bytes
-rw-r--r--32854-h.zipbin0 -> 146479 bytes
-rw-r--r--32854-h/32854-h.htm8951
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 18117 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/32854-8.txt b/32854-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..318da30
--- /dev/null
+++ b/32854-8.txt
@@ -0,0 +1,9150 @@
+Project Gutenberg's Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, by Maurice Leblanc
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Arsène Lupin gentleman-cambrioleur
+
+Author: Maurice Leblanc
+
+Release Date: June 25, 2010 [EBook #32854]
+[This file last updated on August 3, 2010]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARSÈNE LUPIN GENTLEMAN-CAMBRIOLEUR ***
+
+
+
+
+Alex Kirstukas
+
+
+
+
+
+
+
+Transcriber's note: _Arsène Lupin: Gentleman-Cambrioleur_ is the first
+book in Maurice Leblanc's series "Les Aventures Extraordinaires
+d'Arsène Lupin." This eBook is based on the 1907 edition published in
+Paris by Pierre Lafitte & Cie. It was created from text and scans
+generously made available by Wikisource, Google Books, and the
+Internet Archive.
+
+Note du transcripteur: _Arsène Lupin: Gentleman-Cambrioleur_ est le
+premier livre dans la série de Maurice Leblanc «Les Aventures
+Extraordinaires d'Arsène Lupin.» Ce eBook est basé sur l'édition
+éditée à Paris par Pierre Lafitte & Cie en 1907. Il a été créé du
+texte et des images généreusement rendues disponibles par Wikisource,
+Google Books, et l'Internet Archive.
+
+
+
+
+
+ARSÈNE LUPIN
+
+Gentleman-Cambrioleur
+
+
+
+Par Maurice Leblanc
+
+Préface de Jules Claretie
+
+de l'Académie Française
+
+
+
+------
+
+
+
+ À Pierre LAFITTE.
+
+ Mon cher ami,
+
+Tu m'as engagé sur une route où je ne croyais point que je dusse
+jamais m'aventurer, et j'y ai trouvé tant de plaisir et d'agrément
+littéraire qu'il me paraît juste d'inscrire ton nom en tête de ce
+premier volume, et de t'affirmer ici mes sentiments d'affectueuse et
+fidèle reconnaissance.
+
+ M. L.
+
+
+
+------
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+
+--Racontez-nous donc, vous qui contez si bien, une histoire de
+voleurs...
+
+--Soit, dit Voltaire (ou un autre philosophe du XVIIIe siècle, car
+l'anecdote est attribuée à plusieurs de ces causeurs incomparables).
+
+Et il commença:
+
+--Il était une fois un fermier général...
+
+L'auteur des _Aventures d'Arsène Lupin_, qui sait si joliment conter,
+lui aussi, eût commencé tout autrement:
+
+--Il était une fois, un gentilhomme cambrioleur...
+
+Et ce début paradoxal eût fait dresser les têtes effarées des
+auditrices. Les aventures d'Arsène Lupin, aussi incroyables et
+entraînantes que celles d'Arthur Gordon Pym, ont fait mieux. Elles
+n'ont pas seulement intéressé un salon, elles ont passionné la foule.
+Depuis le jour où cet étonnant personnage a fait son apparition dans
+_Je sais tout_, il a effrayé, il a charmé, il a amusé des lecteurs par
+centaines de mille et, sous la forme nouvelle du volume, il va entrer
+triomphalement dans la bibliothèque, après avoir conquis le magazine.
+
+Ces histoires de détectives et d'apaches du high life ou de la rue ont
+toujours eu une singulière et puissante attraction. Balzac, en
+quittant Mme de Morsauf, vivait l'existence dramatique d'un limier de
+police. Il laissait là le lys de la vallée pour le réfractaire du
+ruisseau. Victor Hugo inventait Javert, donnant la chasse à Jean
+Valjean comme l'autre «inspecteur» poursuivait Vautrin. Et tous deux
+songeaient à Vidocq, cet étrange loup-cervier devenu chien de garde,
+dont le poète des _Misérables_ et le romancier de Rubempré avaient pu
+recueillir les confidences. Plus tard, et dans un ordre inférieur,
+Monsieur Lecoq avait éveillé la curiosité des fervents du roman
+judiciaire, et M. de Bismarck et M. de Beust, ces deux adversaires,
+l'un farouche, l'autre spirituel, avaient trouvé, avant et après
+Sadowa, ce qui les divisait le moins: les récits de Gaboriau.
+
+Il arrive ainsi à l'écrivain de rencontrer sur son chemin un
+personnage dont il fait un type et qui, à son tour, fait la fortune
+littéraire de son inventeur. Heureux qui crée de toutes pièces un être
+qui semblera bientôt aussi vivant que les vivants: Delobelle ou
+Priola! Le romancier anglais Conan Doyle a popularisé Sherlock Holmes.
+M. Maurice Leblanc a trouvé, lui, son Sherlock Holmes, et je crois
+bien que depuis les exploits de l'illustre détective anglais, pas une
+aventure au monde n'a aussi vivement excité la curiosité que les
+exploits de cet _Arsène Lupin_, cette succession de faits devenus
+aujourd'hui un livre.
+
+Le succès des récits de M. Leblanc a été, on peut le dire, foudroyant
+dans la revue mensuelle où le lecteur, qui se contentait jadis des
+vulgaires intrigues du roman feuilleton, va chercher (évolution
+significative) une littérature qui le divertisse, mais qui reste
+pourtant de la littérature.
+
+L'auteur avait débuté, il y a une douzaine d'années, si je ne me
+trompe, dans l'ancien _Gil Blas_, où ses nouvelles originales, sobres,
+puissantes, le placèrent du premier coup au meilleur rang des
+conteurs. Normand, Rouennais, l'auteur était visiblement de la bonne
+lignée des Flaubert, des Maupassant, des Albert Sorel (qui fut, lui
+aussi, un _novellière_ à ses heures). Son premier roman, _Une Femme_,
+fut très remarqué, et, depuis, plusieurs études psychologiques,
+l'_Oeuvre de Mort_, _Armelle et Claude_, _l'Enthousiasme_, une pièce
+en trois actes, applaudie chez Antoine, _la Pitié_, étaient venues
+s'ajouter à ces petits romans en deux cents lignes où excelle M.
+Maurice Leblanc.
+
+Il faut avoir un don particulier d'imagination pour trouver de ces
+drames en raccourci, de ces nouvelles rapides qui enserrent la
+substance même de volumes entiers, comme telles vignettes magistrales
+contiennent des tableaux tout faits. Ces rares qualités d'inventeur
+devaient nécessairement, un jour, trouver un cadre plus large, et
+l'auteur d'_Une Femme_ allait bientôt se concentrer après s'être
+dispersé en tant d'originales histoires.
+
+C'est alors qu'il fit la connaissance du délicieux et inattendu
+Arsène Lupin.
+
+On sait l'histoire de ce bandit du XVIIIe siècle qui volait les gens
+avec des manchettes, comme Buffon écrivait son _Histoire Naturelle_.
+Arsène Lupin est un petit neveu de ce scélérat qui faisait peur à la
+fois et souriait aux marquises épouvantées et séduites.
+
+--Vous pouvez comparer, me disait M. Marcel L'Heureux en m'apportant
+les épreuves de l'oeuvre de son confrère et les numéros où _Je sais
+tout_ illustrait les exploits d'Arsène Lupin, vous pouvez comparer
+Sherlock Holmes à Lupin et Maurice Leblanc à Conan Doyle. Il est
+certain que les deux écrivains ont des points de contact. Même
+puissance de récit, même habileté d'intrigue, même science du mystère,
+même enchaînement rigoureux des faits, même sobriété de moyens. Mais
+quelle supériorité dans le choix des sujets, dans la qualité même du
+drame! Et remarquez ce tour de force: avec Sherlock Holmes on se
+trouve chaque fois en face d'un nouveau vol et d'un nouveau crime;
+ici, nous savons d'avance qu'Arsène Lupin est le coupable; nous savons
+que, lorsque nous aurons débrouillé les fils enchevêtrés de l'histoire,
+nous nous trouverons en face du fameux gentleman-cambrioleur! Il y
+avait là un écueil, certes. Il est évité, il était même impossible de
+l'éviter avec plus d'habileté que ne l'a fait Maurice Leblanc. À
+l'aide de procédés que le plus averti ne distingue pas il vous tient
+en haleine jusqu'au dénouement de chaque aventure. Jusqu'à la dernière
+ligne on reste dans l'incertitude, la curiosité, l'angoisse, et le
+coup de théâtre est toujours inattendu, bouleversant et troublant. En
+vérité, Arsène Lupin est un type, un type déjà légendaire, et qui
+restera. Figure vivante, jeune, pleine de gaîté, d'imprévu, d'ironie.
+Voleur et cambrioleur, escroc et filou, tout ce que vous voudrez, mais
+si sympathique, ce bandit! Il agit avec une si jolie désinvolture!
+Tant d'ironie, tant de charme et tant d'esprit! C'est un dilettante.
+C'est un artiste! Remarquez-le bien: Arsène Lupin ne vole pas; il
+s'amuse à voler. Il choisit. Au besoin, il restitue. Il est noble et
+charmant, chevaleresque, délicat, et je le répète, si sympathique, que
+tout ce qu'il fait semble juste, et qu'on se prend malgré soi à
+espérer le succès de ses entreprises, que l'on s'en réjouit, et que la
+morale elle-même a l'air de son côté. Tout cela, je le répète, parce
+que Lupin est la création d'un artiste, et parce qu'en composant un
+livre où il a donné libre cours à son imagination, Maurice Leblanc n'a
+pas oublié qu'il était avant tout, et dans toute l'acception du terme,
+un écrivain!»
+
+Ainsi parla M. Marcel L'Heureux, si bon juge en la matière et qui sait
+la valeur d'un roman pour en avoir écrit de si remarquables. Et me
+voici de son avis après avoir lu ces pages ironiquement amusantes,
+point du tout amorales malgré le paradoxe qui prête tant de séduction
+au gentleman détrousseur de ses contemporains. Certes je ne donnerais
+pas un prix Montyon à ce très séduisant Lupin. Mais eût-on couronné
+pour sa vertu le Fra Diavolo qui charma nos grand-mères à
+l'Opéra-Comique, au temps lointain où les symboles d'_Ariane et Barbe
+Bleue_ n'étaient pas inventés?
+
+ _Le voilà qui s'avance_
+ _La plume rouge à son chapeau..._
+
+Arsène Lupin, c'est un Fra Diavolo armé non d'un tromblon, mais d'un
+revolver, vêtu non d'une romantique veste de velours, mais d'un
+smoking de forme correcte, et je souhaite qu'il ait le succès plus que
+centenaire de l'irrésistible brigand que fit chanter M. Auber.
+
+Mais quoi! il n'y a rien à souhaiter à Arsène Lupin. Il est entré
+vivant dans la popularité. Et la vogue qu'a si bien commencée le
+magazine, le livre va la continuer.
+
+ Jules CLARETIE.
+
+
+
+------
+
+
+
+L'ARRESTATION D'ARSÈNE LUPIN
+
+
+
+L'étrange voyage! Il avait si bien commencé cependant! Pour ma part,
+je n'en fis jamais qui s'annonçât sous de plus heureux auspices. La
+_Provence_ est un transatlantique rapide, confortable, commandé par le
+plus affable des hommes. La société la plus choisie s'y trouvait
+réunie. Des relations se formaient, des divertissements
+s'organisaient. Nous avions cette impression exquise d'être séparés du
+monde, réduits à nous-mêmes comme sur une île inconnue, obligés, par
+conséquent, de nous rapprocher les uns des autres.
+
+Et nous nous rapprochions...
+
+Avez-vous jamais songé à ce qu'il y a d'original et d'imprévu dans ce
+groupement d'êtres qui, la veille encore, ne se connaissaient pas, et
+qui, durant quelques jours, entre le ciel infini et la mer immense,
+vont vivre de la vie la plus intime, ensemble vont défier les colères
+de l'Océan, l'assaut terrifiant des vagues, la méchanceté des tempêtes
+et le calme sournois de l'eau endormie?
+
+C'est, au fond, vécue en une sorte de raccourci tragique, la vie
+elle-même, avec ses orages et ses grandeurs, sa monotonie et sa
+diversité, et voilà pourquoi, peut-être, on goûte avec une hâte
+fiévreuse et une volupté d'autant plus intense ce court voyage dont on
+aperçoit la fin au moment même où il commence.
+
+Mais, depuis plusieurs années, quelque chose se passe qui ajoute
+singulièrement aux émotions de la traversée. La petite île flottante
+dépend encore de ce monde dont on se croyait affranchi. Un lien
+subsiste, qui ne se dénoue que peu à peu en plein Océan, et peu à peu,
+en plein Océan, se renoue. Le télégraphe sans fil! appel d'un autre
+univers d'où l'on recevrait des nouvelles de la façon la plus
+mystérieuse qui soit! L'imagination n'a plus la ressource d'évoquer
+des fils de fer au creux desquels glisse l'invisible message. Le
+mystère est plus insondable encore, plus poétique aussi, et c'est aux
+ailes du vent qu'il faut recourir pour expliquer ce nouveau miracle.
+
+Ainsi, les premières heures, nous sentîmes-nous suivis, escortés,
+précédés même par cette voix lointaine, qui, de temps en temps,
+chuchotait à l'un de nous quelques paroles de là-bas. Deux amis me
+parlèrent. Dix autres, vingt autres nous envoyèrent à tous, au travers
+de l'espace, leurs adieux attristés ou souriants.
+
+Or, le second jour, à cinq cents milles des côtes françaises, par une
+après-midi orageuse, le télégraphe sans fil nous transmettait une
+dépêche dont voici la teneur:
+
+«_Arsène Lupin à votre bord, première classe, cheveux blonds, blessure
+avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R..._»
+
+À ce moment précis, un coup de tonnerre violent éclata dans le ciel
+sombre. Les ondes électriques furent interrompues. Le reste de la
+dépêche ne nous parvint pas. Du nom sous lequel se cachait Arsène
+Lupin, on ne sut que l'initiale.
+
+Il se fût agi de toute autre nouvelle, je ne doute point que le secret
+en eût été scrupuleusement gardé par les employés du poste
+télégraphique, ainsi que par le commissaire du bord et par le
+commandant. Mais il est de ces événements qui semblent forcer la
+discrétion la plus rigoureuse. Le jour même, sans qu'on pût dire
+comment la chose avait été ébruitée, nous savions tous que le fameux
+Arsène Lupin se cachait parmi nous.
+
+Arsène Lupin parmi nous! l'insaisissable cambrioleur dont on racontait
+les prouesses dans tous les journaux depuis des mois! l'énigmatique
+personnage avec qui le vieux Ganimard, notre meilleur policier, avait
+engagé ce duel à mort dont les péripéties se déroulaient de façon si
+pittoresque! Arsène Lupin, le fantaisiste gentleman qui n'opère que
+dans les châteaux et les salons, et qui, une nuit, où il avait pénétré
+chez le baron Schormann, en était parti les mains vides et avait
+laissé sa carte, ornée de cette formule: «Arsène Lupin,
+gentleman-cambrioleur, reviendra quand les meubles seront
+authentiques». Arsène Lupin, l'homme aux mille déguisements: tour à
+tour chauffeur, ténor, bookmaker, fils de famille, adolescent,
+vieillard, commis-voyageur marseillais, médecin russe, torero
+espagnol!
+
+Qu'on se rende bien compte de ceci: Arsène Lupin allant et venant dans
+le cadre relativement restreint d'un transatlantique, que dis-je! dans
+ce petit coin des premières où l'on se retrouvait à tout instant, dans
+cette salle à manger, dans ce salon, dans ce fumoir! Arsène Lupin,
+c'était peut-être ce monsieur... ou celui-là... mon voisin de
+table... mon compagnon de cabine...
+
+--Et cela va durer encore cinq fois vingt-quatre heures! s'écria le
+lendemain miss Nelly Underdown, mais c'est intolérable! J'espère bien
+qu'on va l'arrêter.
+
+Et s'adressant à moi:
+
+--Voyons, vous, monsieur d'Andrézy, qui êtes déjà au mieux avec le
+commandant, vous ne savez rien?
+
+J'aurais bien voulu savoir quelque chose pour plaire à miss Nelly!
+C'était une de ces magnifiques créatures qui, partout où elles sont,
+occupent aussitôt la place la plus en vue. Leur beauté autant que leur
+fortune éblouit. Elles ont une cour, des fervents, des enthousiastes.
+
+Élevée à Paris par une mère française, elle rejoignait son père, le
+richissime Underdown, de Chicago. Une de ses amies, lady Jerland,
+l'accompagnait.
+
+Dès la première heure, j'avais posé ma candidature de flirt. Mais,
+dans l'intimité rapide du voyage, tout de suite son charme m'avait
+troublé, et je me sentais un peu trop ému pour un flirt quand ses
+grands yeux noirs rencontraient les miens. Cependant elle accueillait
+mes hommages avec une certaine faveur. Elle daignait rire de mes bons
+mots et s'intéresser à mes anecdotes. Une vague sympathie semblait
+répondre à l'empressement que je lui témoignais.
+
+Un seul rival peut-être m'eût inquiété, un assez beau garçon, élégant,
+réservé, dont elle paraissait quelquefois préférer l'humeur taciturne
+à mes façons plus «en dehors» de Parisien.
+
+Il faisait justement partie du groupe d'admirateurs qui entourait miss
+Nelly, lorsqu'elle m'interrogea. Nous étions sur le pont, agréablement
+installés dans des rocking-chairs. L'orage de la veille avait éclairci
+le ciel. L'heure était délicieuse.
+
+--Je ne sais rien de précis, mademoiselle, lui répondis-je, mais
+est-il impossible de conduire nous-mêmes notre enquête, tout aussi
+bien que le ferait le vieux Ganimard, l'ennemi personnel d'Arsène
+Lupin?
+
+--Oh! oh! vous vous avancez beaucoup!
+
+--En quoi donc? Le problème est-il si compliqué?
+
+--Très compliqué.
+
+--C'est que vous oubliez les éléments que nous avons pour le
+résoudre.
+
+--Quels éléments?
+
+--1° Lupin se fait appeler monsieur R...
+
+--Signalement un peu vague.
+
+--2° Il voyage seul.
+
+--Si cette particularité vous suffit!
+
+--3° Il est blond.
+
+--Et alors?
+
+--Alors nous n'avons plus qu'à consulter la liste des passagers et à
+procéder par élimination.
+
+J'avais cette liste dans ma poche. Je la pris et la parcourus.
+
+--Je note d'abord qu'il n'y a que treize personnes que leur initiale
+désigne à notre attention.
+
+--Treize seulement?
+
+--En première classe, oui. Sur ces treize messieurs R..., comme
+vous pouvez vous en assurer, neuf sont accompagnés de femmes,
+d'enfants ou de domestiques. Restent quatre personnages isolés: le
+marquis de Raverdan...
+
+--Secrétaire d'ambassade, interrompit miss Nelly, je le connais.
+
+--Le major Rawson...
+
+--C'est mon oncle, dit quelqu'un.
+
+--M. Rivolta...
+
+--Présent, s'écria l'un de nous, un Italien dont la figure
+disparaissait sous une barbe du plus beau noir.
+
+Miss Nelly éclata de rire.
+
+--Monsieur n'est pas précisément blond.
+
+--Alors, repris-je, nous sommes obligés de conclure que le coupable
+est le dernier de la liste.
+
+--C'est-à-dire?
+
+--C'est-à-dire, M. Rozaine. Quelqu'un connaît-il M. Rozaine?
+
+On se tut. Mais miss Nelly, interpellant le jeune homme taciturne dont
+l'assiduité près d'elle me tourmentait, lui dit:
+
+--Eh bien, monsieur Rozaine, vous ne répondez pas?
+
+On tourna les yeux vers lui. Il était blond.
+
+Avouons-le, je sentis comme un petit choc au fond de moi. Et le
+silence gêné qui pesa sur nous m'indiqua que les autres assistants
+éprouvaient aussi cette sorte de suffocation. C'était absurde
+d'ailleurs, car enfin rien dans les allures de ce monsieur ne
+permettait qu'on le suspectât.
+
+--Pourquoi je ne réponds pas? dit-il, mais parce que, vu mon nom, ma
+qualité de voyageur isolé et la couleur de mes cheveux, j'ai déjà
+procédé à une enquête analogue, et que je suis arrivé au même
+résultat. Je suis donc d'avis qu'on m'arrête.
+
+Il avait un drôle d'air, en prononçant ces paroles. Ses lèvres minces
+comme deux traits inflexibles s'amincirent encore et pâlirent. Des
+filets de sang strièrent ses yeux.
+
+Certes, il plaisantait. Pourtant sa physionomie, son attitude nous
+impressionnèrent. Naïvement, miss Nelly demanda:
+
+--Mais vous n'avez pas de blessure?
+
+--Il est vrai, dit-il, la blessure manque.
+
+D'un geste nerveux il releva sa manchette et découvrit son bras. Mais
+aussitôt une idée me frappa. Mes yeux croisèrent ceux de miss Nelly:
+il avait montré le bras gauche.
+
+Et ma foi, j'allais en faire nettement la remarque, quand un incident
+détourna notre attention. Lady Jerland, l'amie de miss Nelly, arrivait
+en courant.
+
+Elle était bouleversée. On s'empressa autour d'elle, et ce n'est
+qu'après bien des efforts qu'elle réussit à balbutier:
+
+--Mes bijoux, mes perles!... on a tout pris!...
+
+Non, on n'avait pas tout pris, comme nous le sûmes par la suite; chose
+bien plus curieuse: on avait choisi!
+
+De l'étoile en diamants, du pendentif en cabochons de rubis, des
+colliers et des bracelets brisés, on avait enlevé, non point les
+pierres les plus grosses, mais les plus fines, les plus précieuses,
+celles, aurait-on dit, qui avaient le plus de valeur tout en tenant le
+moins de place. Les montures gisaient là, sur la table. Je les vis,
+tous nous les vîmes, dépouillées de leurs joyaux comme des fleurs dont
+on eût arraché les beaux pétales étincelants et colorés.
+
+Et pour exécuter ce travail, il avait fallu, pendant l'heure où lady
+Jerland prenait le thé, il avait fallu, en plein jour, et dans un
+couloir fréquenté, fracturer la porte de la cabine, trouver un petit
+sac dissimulé à dessein au fond d'un carton à chapeau, l'ouvrir et
+choisir!
+
+Il n'y eut qu'un cri parmi nous. Il n'y eut qu'une opinion parmi tous
+les passagers, lorsque le vol fut connu: c'est Arsène Lupin. Et de
+fait, c'était bien sa manière compliquée, mystérieuse, inconcevable...
+et logique cependant, car s'il était difficile de recéler la masse
+encombrante qu'eût formée l'ensemble des bijoux, combien moindre était
+l'embarras avec de petites choses indépendantes les unes des autres,
+perles, émeraudes et saphirs.
+
+Et au dîner, il se passa ceci: à droite et à gauche de Rozaine, les
+deux places restèrent vides. Et le soir on sut qu'il avait été
+convoqué par le commandant.
+
+Son arrestation, que personne ne mit en doute, causa un véritable
+soulagement. On respirait enfin. Ce soir-là on joua aux petits jeux.
+On dansa. Miss Nelly, surtout, montra une gaieté étourdissante qui me
+fit voir que, si les hommages de Rozaine avaient pu lui agréer au
+début, elle ne s'en souvenait guère. Sa grâce acheva de me conquérir.
+Vers minuit, à la clarté sereine de la lune, je lui affirmai mon
+dévouement avec une émotion qui ne parut pas lui déplaire.
+
+Mais le lendemain, à la stupeur générale, on apprit que, les charges
+relevées contre lui n'étant pas suffisantes, Rozaine était libre.
+
+Fils d'un négociant considérable de Bordeaux, il avait exhibé des
+papiers parfaitement en règle. En outre, ses bras n'offraient pas la
+moindre trace de blessure.
+
+--Des papiers! des actes de naissance! s'écrièrent les ennemis de
+Rozaine, mais Arsène Lupin vous en fournira tant que vous voudrez!
+Quant à la blessure, c'est qu'il n'en a pas reçu... ou qu'il en a
+effacé la trace!
+
+On leur objectait qu'à l'heure du vol, Rozaine--c'était démontré--se
+promenait sur le pont. À quoi ils ripostaient:
+
+--Est-ce qu'un homme de la trempe d'Arsène Lupin a besoin d'assister
+au vol qu'il commet?
+
+Et puis, en dehors de toute considération étrangère, il y avait un
+point sur lequel les plus sceptiques ne pouvaient épiloguer: Qui, sauf
+Rozaine, voyageait seul, était blond, et portait un nom commençant par
+R? Qui le télégramme désignait-il, si ce n'était Rozaine?
+
+Et quand Rozaine, quelques minutes avant le déjeuner, se dirigea
+audacieusement vers notre groupe, miss Nelly et lady Jerland se
+levèrent et s'éloignèrent.
+
+C'était bel et bien de la peur.
+
+Une heure plus tard, une circulaire manuscrite passait de main en main
+parmi les employés du bord, les matelots, les voyageurs de toutes
+classes: M. Louis Rozaine promettait une somme de dix mille francs à
+qui démasquerait Arsène Lupin, ou trouverait le possesseur des pierres
+dérobées.
+
+--Et si personne ne me vient en aide contre ce bandit, déclara Rozaine
+au commandant, moi, je lui ferai son affaire.
+
+Rozaine contre Arsène Lupin, ou plutôt, selon le mot qui courut,
+Arsène Lupin lui-même contre Arsène Lupin, la lutte ne manquait pas
+d'intérêt!
+
+Elle se prolongea durant deux journées. On vit Rozaine errer de droite
+et de gauche, se mêler au personnel, interroger, fureter. On aperçut
+son ombre, la nuit, qui rôdait.
+
+De son côté, le commandant déploya l'énergie la plus active. Du haut
+en bas, en tous les coins, la _Provence_ fut fouillée. On
+perquisitionna dans toutes les cabines, sans exception, sous le
+prétexte fort juste que les objets étaient cachés dans n'importe quel
+endroit, sauf dans la cabine du coupable.
+
+--On finira bien par découvrir quelque chose, n'est-ce pas? me
+demandait miss Nelly. Tout sorcier qu'il soit, il ne peut faire que
+des diamants et des perles deviennent invisibles.
+
+--Mais si, lui répondais-je, ou alors il faudrait explorer la coiffe
+de nos chapeaux, la doublure de nos vestes, et tout ce que nous
+portons sur nous.
+
+Et lui montrant mon kodak, un 9 X 12 avec lequel je ne me lassais pas
+de la photographier dans les attitudes les plus diverses:
+
+--Rien que dans un appareil pas plus grand que celui-ci, ne pensez-vous
+pas qu'il y aurait place pour toutes les pierres précieuses de lady
+Jerland. On affecte de prendre des vues et le tour est joué.
+
+--Mais cependant j'ai entendu dire qu'il n'y a point de voleur qui ne
+laisse derrière lui un indice quelconque.
+
+--Il y en a un: Arsène Lupin.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pourquoi? parce qu'il ne pense pas seulement au vol qu'il commet,
+mais à toutes les circonstances qui pourraient le dénoncer.
+
+--Au début, vous étiez plus confiant.
+
+--Mais, depuis, je l'ai vu à l'oeuvre.
+
+--Et alors, selon vous?
+
+--Selon moi, on perd son temps.
+
+Et de fait, les investigations ne donnaient aucun résultat, ou du
+moins, celui qu'elles donnèrent ne correspondait pas à l'effort
+général: la montre du commandant lui fut volée.
+
+Furieux, il redoubla d'ardeur et surveilla de plus près encore Rozaine
+avec qui il avait eu plusieurs entrevues. Le lendemain, ironie
+charmante, on retrouvait la montre parmi les faux-cols du commandant
+en second.
+
+Tout cela avait un air de prodige, et dénonçait bien la manière
+humoristique d'Arsène Lupin, cambrioleur, soit, mais dilettante aussi.
+Il travaillait par goût et par vocation, certes, mais par amusement
+aussi. Il donnait l'impression du monsieur qui se divertit à la pièce
+qu'il fait jouer, et qui, dans la coulisse, rit à gorge déployée de
+ses traits d'esprit et des situations qu'il imagina.
+
+Décidément, c'était un artiste en son genre, et quand j'observais
+Rozaine, sombre et opiniâtre, et que je songeais au double rôle que
+tenait sans doute ce curieux personnage, je ne pouvais en parler sans
+une certaine admiration.
+
+Or, l'avant-dernière nuit, l'officier de quart entendit des
+gémissements à l'endroit le plus obscur du pont. Il s'approcha. Un
+homme était étendu, la tête enveloppée dans une écharpe grise très
+épaisse, les poignets ficelés à l'aide d'une fine cordelette.
+
+On le délivra de ses liens. On le releva, des soins lui furent
+prodigués.
+
+Cet homme, c'était Rozaine.
+
+C'était Rozaine assailli au cours d'une de ses expéditions, terrassé
+et dépouillé. Une carte de visite fixée par une épingle à son vêtement
+portait ces mots: «Arsène Lupin accepte avec reconnaissance les dix
+mille francs de M. Rozaine.»
+
+En réalité, le portefeuille dérobé contenait vingt billets de mille.
+
+Naturellement, on accusa le malheureux d'avoir simulé cette attaque
+contre lui-même. Mais, outre qu'il lui eût été impossible de se lier
+de cette façon, il fut établi que l'écriture de la carte différait
+absolument de l'écriture de Rozaine, et ressemblait au contraire, à
+s'y méprendre, à celle d'Arsène Lupin, telle que la reproduisait un
+ancien journal trouvé à bord.
+
+Ainsi donc, Rozaine n'était plus Arsène Lupin. Rozaine était Rozaine,
+fils d'un négociant de Bordeaux! Et la présence d'Arsène Lupin
+s'affirmait une fois de plus, et par quel acte redoutable!
+
+Ce fut la terreur. On n'osa plus rester seul dans sa cabine, et pas
+davantage s'aventurer seul aux endroits trop écartés. Prudemment on se
+groupait entre gens sûrs les uns des autres. Et encore, une défiance
+instinctive divisait les plus intimes. C'est que la menace ne
+provenait pas d'un individu isolé, surveillé, et par là même moins
+dangereux. Arsène Lupin, maintenant, c'était... c'était tout le
+monde. Notre imagination surexcitée lui attribuait un pouvoir
+miraculeux et illimité. On le supposait capable de prendre les
+déguisements les plus inattendus, d'être tour à tour le respectable
+major Rawson, ou le noble marquis de Raverdan, ou même, car on ne
+s'arrêtait plus à l'initiale accusatrice, ou même telle ou telle
+personne connue de tous, ayant femme, enfants, domestiques.
+
+Les premières dépêches sans fil n'apportèrent aucune nouvelle. Du
+moins le commandant ne nous en fit point part, et un tel silence
+n'était pas pour nous rassurer.
+
+Aussi, le dernier jour parut-il interminable. On vivait dans l'attente
+anxieuse d'un malheur. Cette fois, ce ne serait plus un vol, ce ne
+serait plus une simple agression, ce serait le crime, le meurtre. On
+n'admettait pas qu'Arsène Lupin s'en tînt à ces deux larcins
+insignifiants. Maître absolu du navire, les autorités réduites à
+l'impuissance, il n'avait qu'à vouloir, tout lui était permis, il
+disposait des biens et des existences.
+
+Heures délicieuses pour moi, je l'avoue, car elles me valurent la
+confiance de miss Nelly. Impressionnée par tant d'événements, de
+nature déjà inquiète, elle chercha spontanément à mes côtés une
+protection, une sécurité que j'étais heureux de lui offrir.
+
+Au fond, je bénissais Arsène Lupin. N'était-ce pas lui qui nous
+rapprochait? N'était-ce pas grâce à lui que j'avais le droit de
+m'abandonner aux plus beaux rêves? Rêves d'amour et rêves moins
+chimériques, pourquoi ne pas le confesser? Les Andrézy sont de bonne
+souche poitevine, mais leur blason est quelque peu dédoré, et il ne me
+paraît pas indigne d'un gentilhomme de songer à rendre à son nom le
+lustre perdu.
+
+Et ces rêves, je le sentais, n'offusquaient point Nelly. Ses yeux
+souriants m'autorisaient à les faire. La douceur de sa voix me disait
+d'espérer.
+
+Et jusqu'au dernier moment, accoudés aux bastingages, nous restâmes
+l'un près de l'autre, tandis que la ligne des côtes américaines
+voguait au-devant de nous.
+
+On avait interrompu les perquisitions. On attendait. Depuis les
+premières jusqu'à l'entrepont où grouillaient les émigrants, on
+attendait la minute suprême où s'expliquerait enfin l'insoluble
+énigme. Qui était Arsène Lupin? Sous quel nom, sous quel masque se
+cachait le fameux Arsène Lupin?
+
+Et cette minute suprême arriva. Dussé-je vivre cent ans, je n'en
+oublierai pas le plus infime détail.
+
+--Comme vous êtes pâle, miss Nelly, dis-je à ma compagne qui
+s'appuyait à mon bras, toute défaillante.
+
+--Et vous! me répondit-elle, ah! vous êtes si changé!
+
+--Songez donc! cette minute est passionnante, et je suis si heureux
+de la vivre auprès de vous, miss Nelly. Il me semble que votre
+souvenir s'attardera quelquefois...
+
+Elle n'écoutait pas, haletante et fiévreuse. La passerelle s'abattit.
+Mais avant que nous eûmes la liberté de la franchir, des gens
+montèrent à bord, des douaniers, des hommes en uniforme, des facteurs.
+
+Miss Nelly balbutia:
+
+--On s'apercevrait qu'Arsène Lupin s'est échappé pendant la traversée
+que je n'en serais pas surprise.
+
+--Il a peut-être préféré la mort au déshonneur, et plonger dans
+l'Atlantique plutôt que d'être arrêté.
+
+--Ne riez pas, fit-elle, agacée.
+
+Soudain je tressaillis, et comme elle me questionnait, je lui dis:
+
+--Vous voyez ce vieux petit homme debout à l'extrémité de la
+passerelle?
+
+--Avec un parapluie et une redingote vert-olive?
+
+--C'est Ganimard.
+
+--Ganimard?
+
+--Oui, le célèbre policier, celui qui a juré qu'Arsène Lupin serait
+arrêté de sa propre main. Ah! je comprends que l'on n'ait pas eu de
+renseignements de ce côté de l'Océan. Ganimard était là! et il aime
+bien que personne ne s'occupe de ses petites affaires.
+
+--Alors Arsène Lupin est sûr d'être pris?
+
+--Qui sait? Ganimard ne l'a jamais vu, paraît-il, que grimé et
+déguisé. À moins qu'il ne connaisse son nom d'emprunt...
+
+--Ah! dit-elle, avec cette curiosité un peu cruelle de la femme, si
+je pouvais assister à l'arrestation!
+
+--Patientons. Certainement Arsène Lupin a déjà remarqué la présence
+de son ennemi. Il préférera sortir parmi les derniers, quand l'oeil du
+vieux sera fatigué.
+
+Le débarquement commença. Appuyé sur son parapluie, l'air indifférent,
+Ganimard ne semblait pas prêter attention à la foule qui se pressait
+entre les deux balustrades. Je notai qu'un officier du bord, posté
+derrière lui, le renseignait de temps à autre.
+
+Le marquis de Raverdan, le major Rawson, l'Italien Rivolta,
+défilèrent, et d'autres, et beaucoup d'autres... Et j'aperçus
+Rozaine qui s'approchait.
+
+Pauvre Rozaine! il ne paraissait pas remis de ses mésaventures!
+
+--C'est peut-être lui tout de même, me dit miss Nelly... Qu'en
+pensez-vous?
+
+--Je pense qu'il serait fort intéressant d'avoir sur une même
+photographie Ganimard et Rozaine. Prenez donc mon appareil, je suis si
+chargé.
+
+Je le lui donnai, mais trop tard pour qu'elle s'en servît. Rozaine
+passait. L'officier se pencha à l'oreille de Ganimard, celui-ci haussa
+légèrement les épaules, et Rozaine passa.
+
+Mais alors, mon Dieu, qui était Arsène Lupin?
+
+--Oui, fit-elle à haute voix, qui est-ce?
+
+Il n'y avait plus qu'une vingtaine de personnes. Elle les observait
+tour à tour, avec la crainte confuse qu'il ne fût pas, _lui_, au
+nombre de ces vingt personnes.
+
+Je lui dis:
+
+--Nous ne pouvons attendre plus longtemps.
+
+Elle s'avança. Je la suivis. Mais nous n'avions pas fait dix pas que
+Ganimard nous barra le passage.
+
+--Eh bien, quoi? m'écriai-je.
+
+--Un instant, monsieur, qui vous presse?
+
+--J'accompagne mademoiselle.
+
+--Un instant, répéta-t-il d'une voix plus impérieuse.
+
+Il me dévisagea profondément, puis il me dit, les yeux dans les yeux:
+
+--Arsène Lupin, n'est-ce pas?
+
+Je me mis à rire.
+
+--Non, Bernard d'Andrézy, tout simplement.
+
+--Bernard d'Andrézy est mort il y a trois ans en Macédoine.
+
+--Si Bernard d'Andrézy était mort, je ne serais plus de ce monde. Et
+ce n'est pas le cas. Voici mes papiers.
+
+--Ce sont les siens. Comment les avez-vous, c'est ce que j'aurai le
+plaisir de vous expliquer.
+
+--Mais vous êtes fou! Arsène Lupin s'est embarqué sous le nom de R.
+
+--Oui, encore un truc de vous, une fausse piste sur laquelle vous les
+avez lancés, là-bas. Ah! vous êtes d'une jolie force, mon gaillard.
+Mais cette fois, la chance a tourné. Voyons, Lupin, montrez-vous beau
+joueur.
+
+J'hésitai une seconde. D'un coup sec, il me frappa sur l'avant-bras
+droit. Je poussai un cri de douleur. Il avait frappé sur la blessure
+encore mal fermée que signalait le télégramme.
+
+Allons, il fallait se résigner. Je me tournai vers miss Nelly. Elle
+écoutait, livide, chancelante.
+
+Son regard rencontra le mien, puis s'abaissa sur le kodak que je lui
+avais remis. Elle fit un geste brusque, et j'eus l'impression, j'eus
+la certitude qu'elle comprenait tout à coup. Oui, c'était là, entre
+les parois étroites de chagrin noir, au creux du petit objet que
+j'avais eu la précaution de déposer entre ses mains avant que Ganimard
+ne m'arrêtât, c'était bien là que se trouvaient les vingt mille francs
+de Rozaine, les perles et les diamants de lady Jerland.
+
+Ah! je le jure, à ce moment solennel, alors que Ganimard et deux de
+ses acolytes m'entouraient, tout me fut indifférent, mon arrestation,
+l'hostilité des gens, tout, hors ceci: la résolution qu'allait prendre
+miss Nelly au sujet de ce que je lui avais confié.
+
+Que l'on eût contre moi cette preuve matérielle et décisive, je ne
+songeais même pas à le redouter, mais cette preuve, miss Nelly se
+déciderait-elle à la fournir?
+
+Serais-je trahi par elle? perdu par elle? Agirait-elle en ennemie qui
+ne pardonne pas, ou bien en femme qui se souvient et dont le mépris
+s'adoucit d'un peu d'indulgence, d'un peu de sympathie involontaire?
+
+Elle passa devant moi, je la saluai très bas, sans un mot. Mêlée aux
+autres voyageurs, elle se dirigea vers la passerelle, mon kodak à la
+main.
+
+Sans doute, pensai-je, elle n'ose pas, en public. C'est dans une
+heure, dans un instant, qu'elle le donnera.
+
+Mais, arrivée au milieu de la passerelle, par un mouvement de
+maladresse simulée, elle le laissa tomber dans l'eau, entre le mur du
+quai et le flanc du navire.
+
+Puis, je la vis s'éloigner.
+
+Sa jolie silhouette se perdit dans la foule, m'apparut de nouveau et
+disparut. C'était fini, fini pour jamais.
+
+Un instant, je restai immobile, triste à la fois et pénétré d'un doux
+attendrissement, puis je soupirai, au grand étonnement de Ganimard:
+
+--Dommage, tout de même, de ne pas être un honnête homme...
+
+C'est ainsi qu'un soir d'hiver, Arsène Lupin me raconta l'histoire de
+son arrestation. Le hasard d'incidents dont j'écrirai quelque jour le
+récit avait noué entre nous des liens... dirai-je d'amitié? Oui,
+j'ose croire qu'Arsène Lupin m'honore de quelque amitié, et que c'est
+par amitié qu'il arrive parfois chez moi à l'improviste, apportant,
+dans le silence de mon cabinet de travail, sa gaieté juvénile, le
+rayonnement de sa vie ardente, sa belle humeur d'homme pour qui la
+destinée n'a que faveurs et sourires.
+
+Son portrait? Comment pourrais-je le faire? Vingt fois j'ai vu Arsène
+Lupin, et vingt fois c'est un être différent qui m'est apparu... ou
+plutôt le même être dont vingt miroirs m'auraient renvoyé autant
+d'images déformées, chacune ayant ses yeux particuliers, sa forme
+spéciale de figure, son geste propre, sa silhouette et son caractère.
+
+--Moi-même, me dit-il, je ne sais plus bien qui je suis. Dans une
+glace je ne me reconnais plus.
+
+Boutade, certes, et paradoxe, mais vérité à l'égard de ceux qui le
+rencontrent et qui ignorent ses ressources infinies, sa patience, son
+art du maquillage, sa prodigieuse faculté de transformer jusqu'aux
+proportions de son visage, et d'altérer le rapport même de ses traits
+entre eux.
+
+--Pourquoi, dit-il encore, aurais-je une apparence définie? Pourquoi
+ne pas éviter ce danger d'une personnalité toujours identique? Mes
+actes me désignent suffisamment.
+
+Et il précise avec une pointe d'orgueil:
+
+--Tant mieux si l'on ne peut jamais dire en toute certitude: Voici
+Arsène Lupin. L'essentiel est qu'on dise sans crainte d'erreur: Arsène
+Lupin a fait cela.
+
+
+
+Ce sont quelques-uns de ces actes, quelques-unes de ces aventures que
+j'essaie de reconstituer, d'après les confidences dont il eut la bonne
+grâce de me favoriser, certains soirs d'hiver, dans le silence de mon
+cabinet de travail...
+
+
+
+------
+
+
+
+ARSÈNE LUPIN EN PRISON
+
+
+
+Il n'est point de touriste digne de ce nom qui ne connaisse les bords
+de la Seine, et qui n'ait remarqué, en allant des ruines de Jumièges
+aux ruines de Saint-Wandrille, l'étrange petit château féodal du
+Malaquis, si fièrement campé sur sa roche, en pleine rivière. L'arche
+d'un pont le relie à la route. La base de ses tourelles sombres se
+confond avec le granit qui le supporte, bloc énorme détaché d'on ne
+sait quelle montagne et jeté là par quelque formidable convulsion.
+Tout autour, l'eau calme du grand fleuve joue parmi les roseaux, et
+des bergeronnettes tremblent sur la crête humide des cailloux.
+
+L'histoire du Malaquis est rude comme son nom, revêche comme sa
+silhouette. Ce ne fut que combats, sièges, assauts, rapines et
+massacres. Aux veillées du pays de Caux, on évoque en frissonnant les
+crimes qui s'y commirent. On raconte de mystérieuses légendes. On
+parle du fameux souterrain qui conduisait jadis à l'abbaye de Jumièges
+et au manoir d'Agnès Sorel, la belle amie de Charles VII.
+
+Dans cet ancien repaire de héros et de brigands, habite le baron
+Nathan Cahorn, le baron Satan, comme on l'appelait jadis à la Bourse
+où il s'est enrichi un peu trop brusquement. Les seigneurs du
+Malaquis, ruinés, ont dû lui vendre, pour un morceau de pain, la
+demeure de leurs ancêtres. Il y a installé ses admirables collections
+de meubles et de tableaux, de faïences et de bois sculptés. Il y vit
+seul, avec trois vieux domestiques. Nul n'y pénètre jamais. Nul n'a
+jamais contemplé dans le décor de ces salles antiques les trois Rubens
+qu'il possède, ses deux Watteau, sa chaire de Jean Goujon, et tant
+d'autres merveilles arrachées à coups de billets de banque aux plus
+riches habitués des ventes publiques.
+
+Le baron Satan a peur. Il a peur non point pour lui, mais pour les
+trésors accumulés avec une passion si tenace et la perspicacité d'un
+amateur que les plus madrés des marchands ne peuvent se vanter d'avoir
+induit en erreur. Il les aime, ses bibelots. Il les aime âprement,
+comme un avare; jalousement, comme un amoureux.
+
+Chaque jour, au coucher du soleil, les quatre portes bardées de fer
+qui commandent les deux extrémités du pont et l'entrée de la cour
+d'honneur, sont fermées et verrouillées. Au moindre choc, des
+sonneries électriques vibreraient dans le silence. Du côté de la
+Seine, rien à craindre: le roc s'y dresse à pic.
+
+Or, un vendredi de septembre, le facteur se présenta comme d'ordinaire
+à la tête-de-pont. Et, selon la règle quotidienne, ce fut le baron qui
+entrebâilla le lourd battant.
+
+Il examina l'homme aussi minutieusement que s'il ne connaissait pas
+déjà, depuis des années, cette bonne face réjouie et ces yeux narquois
+de paysan, et l'homme lui dit en riant:
+
+--C'est toujours moi, monsieur le baron. Je ne suis pas un autre qui
+aurait pris ma blouse et ma casquette.
+
+--Sait-on jamais? murmura Cahorn.
+
+Le facteur lui remit une pile de journaux. Puis il ajouta:
+
+--Et maintenant, monsieur le baron, il y a du nouveau.
+
+--Du nouveau?
+
+--Une lettre... et recommandée, encore.
+
+Isolé, sans ami ni personne qui s'intéressât à lui, jamais le baron ne
+recevait de lettre, et tout de suite cela lui parut un événement de
+mauvais augure dont il y avait lieu de s'inquiéter. Quel était ce
+mystérieux correspondant qui venait le relancer dans sa retraite?
+
+--Il faut signer, monsieur le baron.
+
+Il signa en maugréant. Puis il prit la lettre, attendit que le facteur
+eût disparu au tournant de la route, et après avoir fait quelques pas
+de long en large, il s'appuya contre le parapet du pont et déchira
+l'enveloppe. Elle portait une feuille de papier quadrillé avec cet
+en-tête manuscrit: Prison de la Santé, Paris. Il regarda la signature:
+_Arsène Lupin_. Stupéfait, il lut:
+
+
+
+ «Monsieur le baron,
+
+«Il y a, dans la galerie qui réunit vos deux salons, un tableau de
+Philippe de Champaigne d'excellente facture et qui me plaît
+infiniment. Vos Rubens sont aussi de mon goût, ainsi que votre plus
+petit Watteau. Dans le salon de droite, je note la crédence Louis
+XIII, les tapisseries de Beauvais, le guéridon Empire signé Jacob et
+le bahut Renaissance. Dans celui de gauche, toute la vitrine des
+bijoux et des miniatures.
+
+«Pour cette fois, je me contenterai de ces objets qui seront, je
+crois, d'un écoulement facile. Je vous prie donc de les faire emballer
+convenablement et de les expédier à mon nom (port payé), en gare des
+Batignolles, avant huit jours... faute de quoi, je ferai procéder
+moi-même à leur déménagement dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28
+septembre. Et, comme de juste, je ne me contenterai pas des objets
+sus-indiqués.
+
+«Veuillez excuser le petit dérangement que je vous cause, et accepter
+l'expression de mes sentiments de respectueuse considération.
+
+ «ARSÈNE LUPIN.»
+
+«P.-S.--Surtout ne pas m'envoyer le plus grand des Watteau. Quoique
+vous l'ayez payé trente mille francs à l'Hôtel des Ventes, ce n'est
+qu'une copie, l'original ayant été brûlé, sous le Directoire, par
+Barras, un soir d'orgie. Consulter les _Mémoires_ inédits de Garat.
+
+«Je ne tiens pas non plus à la châtelaine Louis XV dont l'authenticité
+me semble douteuse.»
+
+
+
+Cette lettre bouleversa le baron Cahorn. Signée de tout autre, elle
+l'eût déjà considérablement alarmé, mais signée d'Arsène Lupin!
+
+Lecteur assidu des journaux, au courant de tout ce qui se passait dans
+le monde en fait de vol et de crime, il n'ignorait rien des exploits
+de l'infernal cambrioleur. Certes, il savait que Lupin, arrêté en
+Amérique par son ennemi Ganimard, était bel et bien incarcéré, que
+l'on instruisait son procès--avec quelle peine!--
+
+Mais il savait aussi que l'on pouvait s'attendre à tout de sa part.
+D'ailleurs, cette connaissance exacte du château, de la disposition
+des tableaux et des meubles, était un indice des plus redoutables. Qui
+l'avait renseigné sur des choses que nul n'avait vues?
+
+Le baron leva les yeux et contempla la silhouette farouche du
+Malaquis, son piédestal abrupt, l'eau profonde qui l'entoure, et
+haussa les épaules. Non, décidément, il n'y avait point de danger.
+Personne au monde ne pouvait pénétrer jusqu'au sanctuaire inviolable
+de ses collections.
+
+Personne, soit, mais Arsène Lupin? Pour Arsène Lupin, est-ce qu'il
+existe des portes, des ponts-levis, des murailles? À quoi servent les
+obstacles les mieux imaginés, les précautions les plus habiles, si
+Arsène Lupin a décidé d'atteindre tel but?
+
+Le soir même, il écrivit au procureur de la République à Rouen. Il
+envoyait la lettre de menaces et réclamait aide et protection.
+
+La réponse ne tarda point: le nommé Arsène Lupin étant actuellement
+détenu à la Santé, surveillé de près, et dans l'impossibilité
+d'écrire, la lettre ne pouvait être que l'oeuvre d'un mystificateur.
+Tout le démontrait, la logique et le bon sens, comme la réalité des
+faits. Toutefois, et par excès de prudence, on avait commis un expert
+à l'examen de l'écriture, et, l'expert déclarait que, malgré certaines
+analogies, cette écriture n'était pas celle du détenu.
+
+«Malgré certaines analogies» le baron ne retint que ces trois mots
+effarants, où il voyait l'aveu d'un doute qui, à lui seul, aurait dû
+suffire pour que la justice intervînt. Ses craintes s'exaspérèrent. Il
+ne cessait de relire la lettre. «Je ferai procéder moi-même au
+déménagement.» Et cette date précise: la nuit du mercredi 27 au jeudi
+28 septembre!...
+
+Soupçonneux et taciturne, il n'avait pas osé se confier à ses
+domestiques, dont le dévouement ne lui paraissait pas à l'abri de
+toute épreuve. Cependant, pour la première fois depuis des années, il
+éprouvait le besoin de parler, de prendre conseil. Abandonné par la
+justice de son pays, il n'espérait plus se défendre avec ses propres
+ressources, et il fut sur le point d'aller jusqu'à Paris et d'implorer
+l'assistance de quelque ancien policier.
+
+Deux jours s'écoulèrent. Le troisième, en lisant ses journaux, il
+tressaillit de joie. Le _Réveil de Caudebec_ publiait cet entrefilet:
+
+«Nous avons le plaisir de posséder dans nos murs, voilà bientôt trois
+semaines, l'inspecteur principal Ganimard, un des vétérans du service
+de la Sûreté. M. Ganimard, à qui l'arrestation d'Arsène Lupin, sa
+dernière prouesse, a valu une réputation européenne, se repose de ses
+longues fatigues en taquinant le goujon et l'ablette.»
+
+Ganimard! voilà bien l'auxiliaire que cherchait le baron Cahorn! Qui
+mieux que le retors et patient Ganimard saurait déjouer les projets de
+Lupin?
+
+Le baron n'hésita pas. Six kilomètres séparent le château de la petite
+ville de Caudebec. Il les franchit d'un pas allègre, en homme que
+surexcite l'espoir du salut.
+
+Après plusieurs tentatives infructueuses pour connaître l'adresse de
+l'inspecteur principal, il se dirigea vers les bureaux du _Réveil_,
+situés au milieu du quai. Il y trouva le rédacteur de l'entrefilet
+qui, s'approchant de la fenêtre, s'écria:
+
+--Ganimard? mais vous êtes sûr de le rencontrer le long du quai, la
+ligne à la main. C'est là que nous avons lié connaissance, et que j'ai
+lu par hasard son nom gravé sur sa canne à pêche. Tenez, le petit
+vieux que l'on aperçoit là-bas, sous les arbres de la promenade.
+
+--En redingote et en chapeau de paille?
+
+--Justement! Ah! un drôle de type, pas causeur et plutôt bourru.
+
+Cinq minutes après, le baron abordait le célèbre Ganimard, se
+présentait et tâchait d'entrer en conversation. N'y parvenant point,
+il aborda franchement la question et exposa son cas.
+
+L'autre écouta, immobile, sans perdre de vue le poisson qu'il
+guettait, puis il tourna la tête vers lui, le toisa des pieds à la
+tête d'un air de profonde pitié, et prononça:
+
+--Monsieur, ce n'est guère l'habitude de prévenir les gens que l'on
+veut dépouiller. Arsène Lupin, en particulier, ne commet pas de
+pareilles bourdes.
+
+--Cependant...
+
+--Monsieur, si j'avais le moindre doute, croyez bien que le plaisir
+de fourrer encore dedans ce cher Lupin l'emporterait sur toute autre
+considération. Par malheur, ce jeune homme est sous les verrous.
+
+--S'il s'échappe?...
+
+--On ne s'échappe pas de la Santé.
+
+--Mais, lui...
+
+--Lui, pas plus qu'un autre.
+
+--Cependant...
+
+--Eh bien, s'il s'échappe, tant mieux, je le repincerai. En
+attendant, dormez sur vos deux oreilles, et n'effarouchez pas
+davantage cette ablette.
+
+La conversation était finie. Le baron retourna chez lui, un peu
+rassuré par l'insouciance de Ganimard. Il vérifia les serrures,
+espionna les domestiques, et quarante-huit heures encore se passèrent
+pendant lesquelles il arriva presque à se persuader que, somme toute,
+ses craintes étaient chimériques. Non, décidément, comme l'avait dit
+Ganimard, on ne prévient pas les gens que l'on veut dépouiller.
+
+La date approchait. Le matin du mardi, veille du 27, rien de
+particulier. Mais à trois heures, un gamin sonna. Il apportait une
+dépêche.
+
+
+
+«Aucun colis en gare Batignolles. Préparez tout pour demain soir.
+
+ «ARSÈNE.»
+
+
+
+De nouveau, ce fut l'affolement, à tel point qu'il se demanda s'il ne
+céderait pas aux exigences d'Arsène Lupin.
+
+Il courut à Caudebec. Ganimard pêchait à la même place, assis sur un
+pliant. Sans un mot, il lui tendit le télégramme.
+
+--Et après? fit l'inspecteur.
+
+--Après? mais c'est pour demain!
+
+--Quoi?
+
+--Le cambriolage! le pillage de mes collections!
+
+Ganimard déposa sa ligne, se tourna vers lui, et, les deux bras
+croisés sur sa poitrine, s'écria d'un ton d'impatience:
+
+--Ah! ça, est-ce que vous vous imaginez que je vais m'occuper d'une
+histoire aussi stupide!
+
+--Quelle indemnité demandez-vous pour passer au château la nuit du 27
+au 28 septembre?
+
+--Pas un sou, fichez-moi la paix.
+
+--Fixez votre prix, je suis riche, extrêmement riche.
+
+La brutalité de l'offre déconcerta Ganimard qui reprit, plus calme:
+
+--Je suis ici en congé et je n'ai pas le droit de me mêler...
+
+--Personne ne le saura. Je m'engage, quoi qu'il arrive, à garder le
+silence.
+
+--Oh! il n'arrivera rien.
+
+--Eh bien, voyons, trois mille francs, est-ce assez?
+
+L'inspecteur huma une prise de tabac, réfléchit, et laissa tomber:
+
+--Soit. Seulement, je dois vous déclarer loyalement que c'est de
+l'argent jeté par la fenêtre.
+
+--Ça m'est égal.
+
+--En ce cas... Et puis, après tout, est-ce qu'on sait avec ce
+diable de Lupin! Il doit avoir à ses ordres toute une bande...
+Êtes-vous sûr de vos domestiques?
+
+--Ma foi...
+
+--Alors, ne comptons pas sur eux. Je vais prévenir par dépêche deux
+gaillards de mes amis qui nous donneront plus de sécurité... Et
+maintenant, filez, qu'on ne nous voie pas ensemble. À demain, vers les
+neuf heures.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Le lendemain, date fixée par Arsène Lupin, le baron Cahorn décrocha sa
+panoplie, fourbit ses armes, et se promena aux alentours de Malaquis.
+Rien d'équivoque ne le frappa.
+
+Le soir, à huit heures et demie, il congédia ses domestiques. Ils
+habitaient une aile en façade sur la route, mais un peu en retrait, et
+tout au bout du château. Une fois seul, il ouvrit doucement les quatre
+portes. Après un moment, il entendit des pas qui s'approchaient.
+
+Ganimard présenta ses deux auxiliaires, grands gars solides, au cou de
+taureau et aux mains puissantes, puis demanda certaines explications.
+S'étant rendu compte de la disposition des lieux, il ferma
+soigneusement et barricada toutes les issues par où l'on pouvait
+pénétrer dans les salles menacées. Il inspecta les murs, souleva les
+tapisseries, puis enfin il installa ses agents dans la galerie
+centrale.
+
+--Pas de bêtises, hein? On n'est pas ici pour dormir. À la moindre
+alerte, ouvrez les fenêtres de la cour et appelez-moi. Attention aussi
+du côté de l'eau. Dix mètres de falaise droite, des diables de leur
+calibre, ça ne les effraye pas.
+
+Il les enferma, emporta les clefs, et dit au baron:
+
+--Et maintenant, à notre poste.
+
+Il avait choisi, pour y passer la nuit, une petite pièce pratiquée
+dans l'épaisseur des murailles d'enceinte, entre les deux portes
+principales, et qui était, jadis, le réduit du veilleur. Un judas
+s'ouvrait sur le pont, un autre sur la cour. Dans un coin on
+apercevait comme l'orifice d'un puits.
+
+--Vous m'avez bien dit, monsieur le baron, que ce puits était
+l'unique entrée des souterrains, et que, de mémoire d'homme, elle est
+bouchée?
+
+--Oui.
+
+--Donc, à moins qu'il n'existe une autre issue ignorée de tous, sauf
+d'Arsène Lupin, ce qui semble un peu problématique, nous sommes
+tranquilles.
+
+Il aligna trois chaises, s'étendit confortablement, alluma sa pipe et
+soupira:
+
+--Vraiment, monsieur le baron, il faut que j'aie rudement envie
+d'ajouter un étage à la maisonnette où je dois finir mes jours, pour
+accepter une besogne aussi élémentaire. Je raconterai l'histoire à
+l'ami Lupin, il se tiendra les côtes de rire.
+
+Le baron ne riait pas. L'oreille aux écoutes, il interrogeait le
+silence avec une inquiétude croissante. De temps en temps il se
+penchait sur le puits et plongeait dans le trou béant un oeil anxieux.
+
+Onze heures, minuit, une heure sonnèrent.
+
+Soudain, il saisit le bras de Ganimard qui se réveilla en sursaut.
+
+--Vous entendez?
+
+--Oui.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--C'est moi qui ronfle!
+
+--Mais non, écoutez...
+
+--Ah! parfaitement, c'est la corne d'une automobile.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il est peu probable que Lupin se serve d'une automobile
+comme d'un bélier pour démolir votre château. Aussi, monsieur le
+baron, à votre place, je dormirais... comme je vais avoir l'honneur
+de le faire à nouveau. Bonsoir.
+
+
+
+Ce fut la seule alerte. Ganimard put reprendre son somme interrompu,
+et le baron n'entendit plus que son ronflement sonore et régulier.
+
+Au petit jour, ils sortirent de leur cellule. Une grande paix sereine,
+la paix du matin au bord de l'eau fraîche, enveloppait le château.
+Cahorn radieux de joie, Ganimard toujours paisible, ils montèrent
+l'escalier. Aucun bruit. Rien de suspect.
+
+--Que vous avais-je dit, monsieur le baron? Au fond, je n'aurais pas
+dû accepter... Je suis honteux...
+
+Il prit les clefs et entra dans la galerie.
+
+Sur deux chaises, courbés, les bras ballants, les deux agents
+dormaient.
+
+--Tonnerre de nom d'un chien! grogna l'inspecteur.
+
+Au même instant, le baron poussait un cri:
+
+--Les tableaux!... la crédence!...
+
+Il balbutiait, suffoquait, la main tendue vers les places vides, vers
+les murs dénudés où pointaient les clous, où pendaient les cordes
+inutiles. Le Watteau, disparu! les Rubens, enlevés! les tapisseries,
+décrochées! les vitrines, vidées de leurs bijoux!
+
+--Et mes candélabres Louis XVI!... et le chandelier du Régent!...
+et ma Vierge du douzième!...
+
+Il courait d'un endroit à l'autre, effaré, désespéré. Il rappelait ses
+prix d'achat, additionnait les pertes subies, accumulait des chiffres,
+tout cela pêle-mêle, en mots indistincts, en phrases inachevées. Il
+trépignait, il se convulsait, fou de rage et de douleur. On aurait dit
+un homme ruiné qui n'a plus qu'à se brûler la cervelle.
+
+Si quelque chose eût pu le consoler, c'eût été de voir la stupeur de
+Ganimard. Contrairement au baron, l'inspecteur ne bougeait pas lui. Il
+semblait pétrifié, et d'un oeil vague il examinait les choses. Les
+fenêtres? fermées. Les serrures des portes? intactes. Pas de brèche au
+plafond. Pas de trou au plancher. L'ordre était parfait. Tout cela
+avait dû s'effectuer méthodiquement, d'après un plan inexorable et
+logique.
+
+--Arsène Lupin... Arsène Lupin, murmura-t-il, effondré.
+
+Soudain, il bondit sur les deux agents, comme si la colère enfin le
+secouait, et il les bouscula furieusement et les injuria. Ils ne se
+réveillèrent point!
+
+--Diable, fit-il, est-ce que par hasard?...
+
+Il se pencha sur eux et, tour à tour, les observa avec attention: ils
+dormaient, mais d'un sommeil qui n'était pas naturel.
+
+Il dit au baron:
+
+--On les a endormis.
+
+--Mais qui?
+
+--Eh lui, parbleu!... ou sa bande, mais dirigée par lui. C'est un
+coup de sa façon. La griffe y est bien.
+
+--En ce cas, je suis perdu, rien à faire.
+
+--Rien à faire.
+
+--Mais c'est abominable, c'est monstrueux.
+
+--Déposez une plainte.
+
+--À quoi bon?
+
+--Dame! essayez toujours... la justice a des ressources...
+
+--La justice! mais vous voyez bien par vous-même... Tenez, en ce
+moment, où vous pourriez chercher un indice, découvrir quelque chose,
+vous ne bougez même pas.
+
+--Découvrir quelque chose avec Arsène Lupin! Mais, mon cher monsieur,
+Arsène Lupin ne laisse jamais rien derrière lui! Il n'y a pas de
+hasard avec Arsène Lupin! J'en suis à me demander si ce n'est pas
+volontairement qu'il s'est fait arrêter par moi, en Amérique!
+
+--Alors, je dois renoncer à mes tableaux, à tout! Mais ce sont les
+perles de ma collection qu'il m'a dérobées. Je donnerais une fortune
+pour les retrouver. Si on ne peut rien contre lui, qu'il dise son
+prix!
+
+Ganimard le regarda fixement.
+
+--Ça, c'est une parole sensée. Vous ne la retirez pas?
+
+--Non, non, non. Mais pourquoi?
+
+--Une idée que j'ai.
+
+--Quelle idée?
+
+--Nous en parlerons si l'enquête n'aboutit pas... Seulement, pas
+un mot de moi, si vous voulez que je réussisse.
+
+Il ajouta entre ses dents:
+
+--Et puis, vrai, je n'ai pas de quoi me vanter.
+
+Les deux agents reprenaient peu à peu connaissance avec cet air hébété
+de ceux qui sortent du sommeil hypnotique. Ils ouvraient des yeux
+étonnés, ils cherchaient à comprendre. Quand Ganimard les interrogea,
+ils ne se souvenaient de rien.
+
+--Cependant, vous avez dû voir quelqu'un?
+
+--Non.
+
+--Rappelez-vous?
+
+--Non, non.
+
+--Et vous n'avez pas bu?
+
+Ils réfléchirent, et l'un d'eux répondit:
+
+--Si, moi, j'ai bu un peu d'eau.
+
+--De l'eau de cette carafe?
+
+--Oui.
+
+--Moi aussi, déclara le second.
+
+Ganimard la sentit, la goûta. Elle n'avait aucun goût spécial, aucune
+odeur.
+
+--Allons, fit-il, nous perdons notre temps. Ce n'est pas en cinq
+minutes que l'on résoud les problèmes posés par Arsène Lupin. Mais,
+morbleu! je jure bien que je le repincerai. Il gagne la seconde
+manche. À moi la belle!
+
+Le jour même, une plainte en vol qualifié était déposée par le baron
+de Cahorn contre Arsène Lupin, détenu à la Santé!
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Cette plainte, le baron la regretta souvent quand il vit le Malaquis
+livré aux gendarmes, au procureur, au juge d'instruction, aux
+journalistes, à tous les curieux qui s'insinuent partout où ils ne
+devraient pas être.
+
+L'affaire passionnait déjà l'opinion. Elle se produisait dans des
+conditions si particulières, le nom d'Arsène Lupin excitait à tel
+point les imaginations, que les histoires les plus fantaisistes
+remplissaient les colonnes des journaux et trouvaient créance auprès
+du public.
+
+Mais la lettre initiale d'Arsène Lupin, que publia l'_Écho de France_
+(et nul ne sut jamais qui en avait communiqué le texte), cette lettre
+où le baron Cahorn était effrontément prévenu de ce qui le menaçait,
+causa une émotion considérable. Aussitôt des explications fabuleuses
+furent proposées. On rappela l'existence des fameux souterrains. Et le
+parquet influencé poussa ses recherches dans ce sens.
+
+On fouilla le château du haut en bas. On questionna chacune des
+pierres. On étudia les boiseries et les cheminées, les cadres des
+glaces et les poutres des plafonds. À la lueur des torches, on examina
+les caves immenses où les seigneurs du Malaquis entassaient jadis
+leurs munitions et leurs provisions. On sonda les entrailles du
+rocher. Ce fut vainement. On ne découvrit pas le moindre vestige de
+souterrain. Il n'existait point de passage secret.
+
+Soit, répondait-on de tous côtés, mais des meubles et des tableaux ne
+s'évanouissent pas comme des fantômes. Cela s'en va par des portes et
+par des fenêtres, et les gens qui s'en emparent, s'introduisent et
+s'en vont également par des portes et des fenêtres. Quels sont ces
+gens? Comment se sont-ils introduits? Et comment s'en sont-ils allés?
+
+Le parquet de Rouen, convaincu de son impuissance, sollicita le
+secours d'agents parisiens. M. Dudouis, le chef de la Sûreté, envoya
+ses meilleurs limiers de la brigade de fer. Lui-même fit un séjour de
+quarante-huit heures au Malaquis. Il ne réussit pas davantage.
+
+C'est alors qu'il manda l'inspecteur principal Ganimard dont il avait
+eu si souvent l'occasion d'apprécier les services.
+
+Ganimard écouta silencieusement les instructions de son supérieur,
+puis, hochant la tête, il prononça:
+
+--Je crois que l'on fait fausse route en s'obstinant à fouiller le
+château. La solution est ailleurs.
+
+--Et où donc?
+
+--Auprès d'Arsène Lupin.
+
+--Auprès d'Arsène Lupin! Supposer cela, c'est admettre son
+intervention.
+
+--Je l'admets. Bien plus, je la considère comme certaine.
+
+--Voyons, Ganimard, c'est absurde. Arsène Lupin est en prison.
+
+--Arsène Lupin est en prison, soit. Il est surveillé, je vous
+l'accorde. Mais il aurait les fers aux pieds, des cordes aux poignets
+et un bâillon sur la bouche, que je ne changerais pas d'avis.
+
+--Et pourquoi cette obstination?
+
+--Parce que, seul, Arsène Lupin est de taille à combiner une machine
+de cette envergure, et de la combiner de telle façon qu'elle réussisse...
+comme elle a réussi.
+
+--Des mots, Ganimard!
+
+--Qui sont des réalités. Mais voilà, qu'on ne cherche pas de
+souterrain, de pierres tournant sur un pivot, et autres balivernes de
+ce calibre. Notre individu n'emploie pas des procédés aussi vieux jeu.
+Il est d'aujourd'hui, ou plutôt de demain.
+
+--Et vous concluez?
+
+--Je conclus en vous demandant nettement l'autorisation de passer une
+heure avec lui.
+
+--Dans sa cellule?
+
+--Oui. Au retour d'Amérique nous avons entretenu, pendant la
+traversée, d'excellents rapports, et j'ose dire qu'il a quelque
+sympathie pour celui qui a su l'arrêter. S'il peut me renseigner sans
+se compromettre, il n'hésitera pas à m'éviter un voyage inutile.
+
+
+
+Il était un peu plus de midi lorsque Ganimard fut introduit dans la
+cellule d'Arsène Lupin. Celui-ci, étendu sur son lit, leva la tête et
+poussa un cri de joie.
+
+--Ah! ça, c'est une vraie surprise. Ce cher Ganimard, ici!
+
+--Lui-même.
+
+--Je désirais bien des choses dans la retraite que j'ai choisie...
+mais aucune plus passionnément que de vous y recevoir.
+
+--Trop aimable.
+
+--Mais non, mais non, je professe pour vous la plus vive estime.
+
+--J'en suis fier.
+
+--Je l'ai toujours prétendu: Ganimard est notre meilleur détective.
+Il vaut presque,--vous voyez comme je suis franc!--il vaut presque
+Sherlock Holmès. Mais, en vérité, je suis désolé de n'avoir à vous
+offrir que cet escabeau. Et pas un rafraîchissement! pas un verre de
+bière! Excusez-moi, je suis là de passage.
+
+Ganimard s'assit en souriant, et le prisonnier reprit, heureux de
+parler:
+
+--Mon Dieu, que je suis content de reposer mes yeux sur la figure
+d'un honnête homme! J'en ai assez de toutes ces faces d'espions et de
+mouchards qui passent dix fois par jour la revue de mes poches et de
+ma modeste cellule, pour s'assurer que je ne prépare pas une évasion.
+Fichtre, ce que le gouvernement tient à moi!...
+
+--Il a raison.
+
+--Mais non! je serais si heureux qu'on me laissât vivre dans mon
+petit coin!
+
+--Avec les rentes des autres.
+
+--N'est-ce pas? Ce serait si simple! Mais je bavarde, je dis des
+bêtises, et vous êtes peut-être pressé. Allons au fait, Ganimard!
+Qu'est-ce qui me vaut l'honneur d'une visite?
+
+--L'affaire Cahorn, déclara Ganimard, sans détour.
+
+--Halte-là! une seconde... C'est que j'en ai tant d'affaires! Que
+je trouve d'abord dans mon cerveau le dossier de l'affaire Cahorn...
+Ah! voilà, j'y suis. Affaire Cahorn, château du Malaquis,
+Seine-Inférieure... Deux Rubens, un Watteau, et quelques menus
+objets.
+
+--Menus!
+
+--Oh! ma foi, tout cela est de médiocre importance. Il y a mieux!
+Mais il suffit que l'affaire vous intéresse... Parlez donc,
+Ganimard.
+
+--Dois-je vous expliquer où nous en sommes de l'instruction?
+
+--Inutile. J'ai lu les journaux de ce matin. Je me permettrai même de
+vous dire que vous n'avancez pas vite.
+
+--C'est précisément la raison pour laquelle je m'adresse à votre
+obligeance.
+
+--Entièrement à vos ordres.
+
+--Tout d'abord ceci: l'affaire a bien été conduite par vous?
+
+--Depuis A jusqu'à Z.
+
+--La lettre d'avis? le télégramme?
+
+--Sont de votre serviteur. Je dois même en avoir quelque part les
+récépissés.
+
+Arsène ouvrit le tiroir d'une petite table en bois blanc qui composait
+avec le lit et l'escabeau tout le mobilier de sa cellule, y prit deux
+chiffons de papier et les tendit à Ganimard.
+
+--Ah! ça mais, s'écria celui-ci, je vous croyais gardé à vue et
+fouillé pour un oui ou pour un non. Or vous lisez les journaux, vous
+collectionnez les reçus de la poste...
+
+--Bah! ces gens-là sont si bêtes! Ils décousent la doublure de ma
+veste, ils explorent les semelles de mes bottines, ils auscultent les
+murs de cette pièce, mais pas un n'aurait l'idée qu'Arsène Lupin soit
+assez niais pour choisir une cachette aussi facile. C'est bien
+là-dessus que j'ai compté.
+
+Ganimard, amusé, s'exclama:
+
+--Quel drôle de garçon vous faites! Vous me déconcertez. Allons,
+racontez-moi l'aventure.
+
+--Oh! oh! comme vous y allez! Vous initier à tous mes secrets...
+vous dévoiler mes petits trucs... C'est bien grave.
+
+--Ai-je eu tort de compter sur votre complaisance?
+
+--Non, Ganimard, et puisque vous insistez...
+
+Arsène Lupin arpenta deux ou trois fois sa chambre, puis s'arrêtant:
+
+--Que pensez-vous de ma lettre au baron?
+
+--Je pense que vous avez voulu vous divertir, épater un peu la
+galerie.
+
+--Ah! voilà, épater la galerie! Eh bien, je vous assure, Ganimard,
+que je vous croyais plus fort. Est-ce que je m'attarde à ces
+puérilités, moi, Arsène Lupin! Est-ce que j'aurais écrit cette lettre
+si j'avais pu dévaliser le baron sans lui écrire? Mais comprenez donc,
+vous et les autres, que cette lettre est le point de départ
+indispensable, le ressort qui a mis toute la machine en branle.
+Voyons, procédons par ordre, et préparons ensemble, si vous voulez, le
+cambriolage du Malaquis.
+
+--Je vous écoute.
+
+--Donc, supposons un château rigoureusement fermé, barricadé, comme
+l'était celui du baron Cahorn. Vais-je abandonner la partie et
+renoncer à des trésors que je convoite, sous prétexte que le château
+qui les contient est inaccessible?
+
+--Évidemment non.
+
+--Vais-je tenter l'assaut comme autrefois, à la tête d'une troupe
+d'aventuriers?
+
+--Enfantin!
+
+--Vais-je m'y introduire sournoisement?
+
+--Impossible.
+
+--Reste un moyen, l'unique à mon avis, c'est de me faire inviter par
+le propriétaire du dit château.
+
+--Le moyen est original.
+
+--Et combien facile! Supposons qu'un jour, ledit propriétaire reçoive
+une lettre, l'avertissant de ce que trame contre lui un nommé Arsène
+Lupin, cambrioleur réputé. Que fera-t-il?
+
+--Il enverra la lettre au procureur.
+
+--Qui se moquera de lui, _puisque le dit Lupin est actuellement sous
+les verrous_. Donc, affolement du bonhomme, lequel est tout prêt à
+demander secours au premier venu, n'est-il pas vrai?
+
+--Cela est hors de doute.
+
+--Et s'il lui arrive de lire dans une feuille de chou qu'un policier
+célèbre est en villégiature dans la localité voisine...
+
+--Il ira s'adresser à ce policier.
+
+--Vous l'avez dit. Mais, d'autre part, admettons qu'en prévision de
+cette démarche inévitable, Arsène Lupin ait prié l'un de ses amis les
+plus habiles de s'installer à Caudebec, d'entrer en relations avec un
+rédacteur du _Réveil_, _journal auquel est abonné le baron_, de
+laisser entendre qu'il est un tel, le policier célèbre,
+qu'adviendra-t-il?
+
+--Que le rédacteur annoncera dans le _Réveil_ la présence à Caudebec
+du dit policier.
+
+--Parfait, et de deux choses l'une: ou bien le poisson--je veux dire
+Cahorn--ne mord pas à l'hameçon, et alors rien ne se passe. Ou bien,
+et c'est l'hypothèse la plus vraisemblable, il accourt, tout
+frétillant. Et voilà donc mon Cahorn implorant contre moi l'assistance
+de l'un de mes amis!
+
+--De plus en plus original.
+
+--Bien entendu, le pseudo-policier refuse d'abord son concours.
+Là-dessus, dépêche d'Arsène Lupin. Épouvante du baron qui supplie de
+nouveau mon ami, et lui offre tant pour veiller à son salut. Ledit ami
+accepte, amène deux gaillards de notre bande, qui, la nuit, pendant
+que Cahorn est gardé à vue par son protecteur, déménagent par la
+fenêtre un certain nombre d'objets et les laissent glisser, à l'aide
+de cordes, dans une bonne petite chaloupe affrétée _ad hoc_. C'est
+simple comme Lupin.
+
+--Et c'est tout bêtement merveilleux, s'écria Ganimard, et je ne
+saurais trop louer la hardiesse de la conception et l'ingéniosité des
+détails. Mais je ne vois guère de policier assez illustre pour que son
+nom ait pu attirer, suggestionner le baron à ce point.
+
+--Il y en a un, et il n'y en a qu'un.
+
+--Lequel?
+
+--Celui du plus illustre, de l'ennemi personnel d'Arsène Lupin, bref,
+de l'inspecteur Ganimard.
+
+--Moi!
+
+--Vous-même, Ganimard. Et voilà ce qu'il y a de délicieux: si vous
+allez là-bas et que le baron se décide à causer, vous finirez par
+découvrir que votre devoir est de vous arrêter vous-même, comme vous
+m'avez arrêté en Amérique. Hein! la revanche est comique: je fais
+arrêter Ganimard par Ganimard!
+
+Arsène Lupin riait de bon coeur. L'inspecteur, assez vexé, se mordait
+les lèvres. La plaisanterie ne lui semblait pas mériter de tels accès
+de joie.
+
+L'arrivée d'un gardien lui donna le loisir de se remettre. L'homme
+apportait le repas qu'Arsène Lupin, par faveur spéciale, faisait venir
+du restaurant voisin. Ayant déposé le plateau sur la table, il se
+retira. Arsène s'installa, rompit son pain, en mangea deux ou trois
+bouchées et reprit:
+
+--Mais, soyez tranquille, mon cher Ganimard, vous n'irez pas là-bas.
+Je vais vous révéler une chose qui vous stupéfiera: l'affaire Cahorn
+est sur le point d'être classée.
+
+--Hein!
+
+--Sur le point d'être classée, vous dis-je.
+
+--Allons donc, je quitte à l'instant le chef de la Sûreté.
+
+--Et après? Est-ce que M. Dudouis en sait plus long que moi sur ce
+qui me concerne? Vous apprendrez que Ganimard--excusez-moi--que le
+pseudo-Ganimard est resté en fort bons termes avec le baron. Celui-ci,
+et c'est la raison principale pour laquelle il n'a rien avoué, l'a
+chargé de la très délicate mission de négocier avec moi une
+transaction, et, à l'heure présente, moyennant une certaine somme, il
+est probable que le baron est rentré en possession de ses chers
+bibelots. En retour de quoi, il retirera sa plainte. Donc, plus de
+vol. Donc il faudra bien que le parquet abandonne...
+
+Ganimard considéra le détenu d'un air stupéfait.
+
+--Et comment savez-vous tout cela?
+
+--Je viens de recevoir la dépêche que j'attendais.
+
+--Vous venez de recevoir une dépêche?
+
+--À l'instant, cher ami. Par politesse, je n'ai pas voulu la lire en
+votre présence. Mais si vous m'y autorisez...
+
+--Vous vous moquez de moi, Lupin.
+
+--Veuillez, mon cher ami, décapiter doucement cet oeuf à la coque.
+Vous constaterez par vous-même que je ne me moque pas de vous.
+
+Machinalement Ganimard obéit, et cassa l'oeuf avec la lame d'un
+couteau. Un cri de surprise lui échappa. La coque, vide, contenait une
+feuille de papier bleu. Sur la prière d'Arsène, il la déplia. C'était
+un télégramme, ou plutôt une partie de télégramme auquel on avait
+arraché les indications de la poste. Il lut:
+
+«Accord conclu. Cent mille balles livrées. Tout va bien.»
+
+--Cent mille balles? fit-il.
+
+--Oui, cent mille francs! C'est peu, mais enfin les temps sont
+durs... Et j'ai des frais généraux si lourds! Si vous connaissiez
+mon budget... un budget de grande ville!
+
+Ganimard se leva. Sa mauvaise humeur s'était dissipée. Il réfléchit
+quelques secondes, embrassa d'un coup d'oeil toute l'affaire, pour
+tâcher d'en découvrir le point faible. Puis il prononça d'un ton où il
+laissait franchement percer son admiration de connaisseur:
+
+--Par bonheur, il n'en existe pas des douzaines comme vous, sans quoi
+il n'y aurait plus qu'à fermer boutique.
+
+Arsène Lupin prit un petit air modeste et répondit:
+
+--Bah! il fallait bien se distraire, occuper ses loisirs...
+d'autant que le coup ne pouvait réussir que si j'étais en prison.
+
+--Comment! s'exclama Ganimard, votre procès, votre défense,
+l'instruction, tout cela ne vous suffit donc pas pour vous distraire?
+
+--Non, car j'ai résolu de ne pas assister à mon procès.
+
+--Oh! oh!
+
+Arsène Lupin répéta posément:
+
+--Je n'assisterai pas à mon procès.
+
+--En vérité!
+
+--Ah! ça, mon cher, vous imaginez-vous que je vais pourrir sur la
+paille humide? Vous m'outragez. Arsène Lupin ne reste en prison que le
+temps qu'il lui plaît, et pas une minute de plus.
+
+--Il eût peut-être été plus prudent de commencer par ne pas y entrer,
+objecta l'inspecteur d'un ton ironique.
+
+--Ah! monsieur raille? monsieur se souvient qu'il a eu l'honneur de
+procéder à mon arrestation? Sachez, mon respectable ami, que personne,
+pas plus vous qu'un autre, n'eût pu mettre la main sur moi, si un
+intérêt beaucoup plus considérable ne m'avait sollicité à ce moment
+critique.
+
+--Vous m'étonnez.
+
+--Une femme me regardait, Ganimard, et je l'aimais. Comprenez-vous
+tout ce qu'il y a dans ce fait d'être regardé par une femme que l'on
+aime? Le reste m'importait peu, je vous jure. Et c'est pourquoi je
+suis ici.
+
+--Depuis bien longtemps, permettez-moi de le remarquer.
+
+--Je voulais oublier d'abord. Ne riez pas: l'aventure avait été
+charmante, et j'en ai gardé encore le souvenir attendri... Et puis,
+je suis quelque peu neurasthénique! La vie est si fiévreuse de nos
+jours! Il faut savoir, à certains moments, faire ce que l'on appelle
+une cure d'isolement. Cet endroit est souverain pour les régimes de ce
+genre. On y pratique la cure de Santé dans toute sa rigueur.
+
+--Arsène Lupin, observa Ganimard, vous vous payez ma tête.
+
+--Ganimard, affirma Lupin, nous sommes aujourd'hui vendredi. Mercredi
+prochain, j'irai fumer mon cigare chez vous, rue Pergolèse, à quatre
+heures de l'après-midi.
+
+--Arsène Lupin, je vous attends.
+
+Ils se serrèrent la main comme deux bons amis qui s'estiment à leur
+juste valeur, et le vieux policier se dirigea vers la porte.
+
+--Ganimard!
+
+Celui-ci se retourna.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Ganimard, vous oubliez votre montre.
+
+--Ma montre?
+
+--Oui, elle s'est égarée dans ma poche.
+
+Il la rendit en s'excusant.
+
+--Pardonne-moi... une mauvaise habitude... Mais ce n'est pas
+une raison parce qu'ils m'ont pris la mienne pour que je vous prive de
+la vôtre. D'autant que j'ai là un chronomètre dont je n'ai pas à me
+plaindre, et qui satisfait pleinement à mes besoins.
+
+Il sortit du tiroir une large montre en or, épaisse et confortable,
+ornée d'une lourde chaîne.
+
+--Et celle-ci, de quelle poche vient-elle? demanda Ganimard.
+
+Arsène Lupin examina négligemment les initiales.
+
+--J. B... Qui diable cela peut-il bien être?... Ah! oui, je me
+souviens, Jules Bouvier, mon juge d'instruction, un homme charmant...
+
+
+
+------
+
+
+
+L'ÉVASION D'ARSÈNE LUPIN
+
+
+
+Au moment où Arsène Lupin, son repas achevé, tirait de sa poche un
+beau cigare bagué d'or et l'examinait avec complaisance, la porte de
+la cellule s'ouvrit. Il n'eut que le temps de le jeter dans le tiroir
+et de s'éloigner de la table. Le gardien entra, c'était l'heure de la
+promenade.
+
+--Je vous attendais, mon cher ami, s'écria Lupin, toujours de bonne
+humeur.
+
+Ils sortirent. Ils avaient à peine disparu à l'angle du couloir, que
+deux hommes à leur tour pénétrèrent dans la cellule et en commencèrent
+l'examen minutieux. L'un était l'inspecteur Dieuzy, l'autre
+l'inspecteur Folenfant.
+
+On voulait en finir. Il n'y avait point de doute: Arsène Lupin
+conservait des intelligences avec le dehors et communiquait avec ses
+affidés. La veille encore le _Grand Journal_ publiait ces lignes
+adressées à son collaborateur judiciaire:
+
+
+
+ «Monsieur,
+
+«Dans un article paru ces jours-ci vous vous êtes exprimé sur moi en
+des termes que rien ne saurait justifier. Quelques jours avant
+l'ouverture de mon procès, j'irai vous en demander compte.
+
+ «Salutations distinguées,
+
+ «ARSÈNE LUPIN.»
+
+
+
+L'écriture était bien d'Arsène Lupin. Donc il envoyait des lettres.
+Donc il en recevait. Donc il était certain qu'il préparait cette
+évasion annoncée par lui d'une façon si arrogante.
+
+La situation devenait intolérable. D'accord avec le juge
+d'instruction, le chef de la Sûreté M. Dudouis se rendit lui-même à la
+Santé pour exposer au directeur de la prison les mesures qu'il
+convenait de prendre. Et, dès son arrivée, il envoya deux de ses
+hommes dans la cellule du détenu.
+
+Ils levèrent chacune des dalles, démontèrent le lit, firent tout ce
+qu'il est habituel de faire en pareil cas, et finalement ne
+découvrirent rien. Ils allaient renoncer à leurs investigations,
+lorsque le gardien accourut en toute hâte et leur dit:
+
+--Le tiroir... regardez le tiroir de la table. Quand je suis
+entré, il m'a semblé qu'il le repoussait.
+
+Ils regardèrent, et Dieuzy s'écria:
+
+--Pour Dieu, cette fois, nous le tenons, le client.
+
+Folenfant l'arrêta.
+
+--Halte-là, mon petit, le chef fera l'inventaire.
+
+--Pourtant, ce cigare de luxe...
+
+--Laisse le Havane, et prévenons le chef.
+
+Deux minutes après, M. Dudouis explorait le tiroir. Il y trouva
+d'abord une liasse d'articles de journaux découpés par l'_Argus de la
+Presse_ et qui concernaient Arsène Lupin, puis une blague à tabac, une
+pipe, du papier dit pelure d'oignon, et enfin deux livres.
+
+Il en regarda le titre. C'était le _Culte des héros_ de Carlyle,
+édition anglaise, et un elzévir charmant, à reliure du temps, le
+_Manuel d'Épictète_, traduction allemande publiée à Leyde en 1634. Les
+ayant feuilletés, il constata que toutes les pages étaient balafrées,
+soulignées, annotées. Était-ce là signes conventionnels ou bien de ces
+marques qui montrent la ferveur que l'on a pour un livre?
+
+--Nous verrons cela en détail, dit M. Dudouis.
+
+Il explora la blague à tabac, la pipe. Puis, saisissant le fameux
+cigare bagué d'or:
+
+--Fichtre, il se met bien, notre ami, s'écria-t-il, un Henri Clet!
+
+D'un geste machinal de fumeur, il le porta près de son oreille et le
+fit craquer. Et aussitôt une exclamation lui échappa. Le cigare avait
+molli sous la pression de ses doigts. Il l'examina avec plus
+d'attention et ne tarda pas à distinguer quelque chose de blanc entre
+les feuilles de tabac. Et délicatement, à l'aide d'une épingle, il
+attirait un rouleau de papier très fin, à peine gros comme un
+cure-dent. C'était un billet. Il le déroula et lut ces mots, d'une
+menue écriture de femme:
+
+«Le panier a pris la place de l'autre. Huit sur dix sont préparées. En
+appuyant du pied extérieur, la plaque se soulève de haut en bas. De
+douze à seize tous les jours, H-P attendra. Mais où? Réponse
+immédiate. Soyez tranquille, votre amie veille sur vous.»
+
+M. Dudouis réfléchit un instant et dit:
+
+--C'est suffisamment clair... le panier... les huit cases...
+De douze à seize, c'est-à-dire de midi à quatre heures...
+
+--Mais ce H-P, qui attendra?
+
+--H-P en l'occurrence, doit signifier automobile, H-P, horse power,
+n'est-ce pas ainsi qu'en langage sportif, on désigne la force d'un
+moteur? Une vingt-quatre H-P, c'est une automobile de vingt-quatre
+chevaux.
+
+Il se leva et demanda:
+
+--Le détenu finissait de déjeuner?
+
+--Oui.
+
+--Et comme il n'a pas encore lu ce message ainsi que le prouve l'état
+du cigare, il est probable qu'il venait de le recevoir.
+
+--Comment?
+
+--Dans ses aliments, au milieu de son pain ou d'une pomme de terre,
+que sais-je?
+
+--Impossible, on ne l'a autorisé à faire venir sa nourriture que pour
+le prendre au piège, et nous n'avons rien trouvé.
+
+--Nous chercherons ce soir la réponse de Lupin. Pour le moment,
+retenez-le hors de sa cellule. Je vais porter ceci à monsieur le juge
+d'instruction. S'il est de mon avis, nous ferons immédiatement
+photographier la lettre, et dans une heure vous pourrez remettre dans
+le tiroir, outre ces objets, un cigare identique contenant le message
+original lui-même. Il faut que le détenu ne se doute de rien.
+
+Ce n'est pas sans une certaine curiosité que M. Dudouis s'en retourna
+le soir au greffe de la Santé en compagnie de l'inspecteur Dieuzy.
+Dans un coin, sur le poêle, trois assiettes s'étalaient.
+
+--Il a mangé?
+
+--Oui, répondit le directeur.
+
+--Dieuzy, veuillez couper en morceaux très minces ces quelques brins
+de macaroni et ouvrir cette boulette de pain... Rien?
+
+--Non, chef.
+
+M. Dudouis examina les assiettes, la fourchette, la cuiller, enfin le
+couteau, un couteau réglementaire à lame ronde. Il en fit tourner le
+manche à gauche, puis à droite. À droite le manche céda et se dévissa.
+Le couteau était creux et servait d'étui à une feuille de papier.
+
+--Peuh! fit-il, ce n'est pas bien malin pour un homme comme Arsène.
+Mais ne perdons pas de temps. Vous, Dieuzy, allez donc faire une
+enquête dans ce restaurant.
+
+Puis il lut:
+
+«Je m'en remets à vous, H-P suivra de loin, chaque jour. J'irai
+au-devant. À bientôt, chère et admirable amie.»
+
+--Enfin, s'écria M. Dudouis, en se frottant les mains, je crois que
+l'affaire est en bonne voie. Un petit coup de pouce de notre part, et
+l'évasion réussit... assez du moins pour nous permettre de pincer
+les complices.
+
+--Et si Arsène Lupin vous glisse entre les doigts? objecta le
+directeur.
+
+--Nous emploierons le nombre d'hommes nécessaire. Si cependant il y
+mettait trop d'habileté... ma foi, tant pis pour lui! Quant à la
+bande, puisque le chef refuse de parler, les autres parleront.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Et de fait, il ne parlait pas beaucoup, Arsène Lupin. Depuis des mois
+M. Jules Bouvier, le juge d'instruction, s'y évertuait vainement. Les
+interrogatoires se réduisaient à des colloques dépourvus d'intérêt
+entre le juge et l'avocat maître Danval, un des princes du barreau,
+lequel d'ailleurs en savait sur l'inculpé à peu près autant que le
+premier venu.
+
+De temps à autre, par politesse, Arsène Lupin laissait tomber:
+
+--Mais oui, Monsieur le juge, nous sommes d'accord: le vol du Crédit
+Lyonnais, le vol de la rue de Babylone, l'émission des faux billets de
+banque, l'affaire des polices d'assurance, le cambriolage des châteaux
+d'Armesnil, de Gouret, d'Imblevain, des Groseillers, du Malaquis, tout
+cela c'est de votre serviteur.
+
+--Alors, pourriez-vous m'expliquer...
+
+--Inutile, j'avoue tout en bloc, tout et même dix fois plus que vous
+n'en supposez.
+
+De guerre lasse, le juge avait suspendu ces interrogatoires
+fastidieux. Après avoir eu connaissance des deux billets interceptés,
+il les reprit. Et, régulièrement, à midi, Arsène Lupin fut amené, de
+la Santé au Dépôt, dans la voiture pénitentiaire, avec un certain
+nombre de détenus. Ils en repartaient vers trois ou quatre heures.
+
+Or, un après-midi, ce retour s'effectua dans des conditions
+particulières. Les autres détenus de la Santé n'ayant pas encore été
+questionnés, on décida de reconduire d'abord Arsène Lupin. Il monta
+donc seul dans la voiture.
+
+Ces voitures pénitentiaires, vulgairement appelées «paniers à salade»,
+sont divisées dans leur longueur par un couloir central sur lequel
+s'ouvrent dix cases, cinq à droite et cinq à gauche. Chacune de ces
+cases est disposée de telle façon que l'on doit s'y tenir assis, et
+que les cinq prisonniers, par conséquent, sont assis les uns sur les
+autres, tout en étant séparés les uns des autres par des cloisons
+parallèles. Un garde municipal, placé à l'extrémité, surveille le
+couloir.
+
+Arsène fut introduit dans la troisième cellule de droite, et la lourde
+voiture s'ébranla. Il se rendit compte que l'on quittait le quai de
+l'Horloge et que l'on passait devant le Palais de Justice. Alors, vers
+le milieu du pont Saint-Michel, il appuya, du pied extérieur,
+c'est-à-dire du pied droit, ainsi qu'il le faisait chaque fois, sur la
+plaque de tôle qui fermait sa cellule. Tout de suite quelque chose se
+déclencha, et la plaque de tôle s'écarta insensiblement. Il put
+constater qu'il se trouvait juste entre les deux roues.
+
+Il attendit, l'oeil aux aguets. La voiture monta au pas le boulevard
+Saint-Michel. Au carrefour Saint-Germain, elle s'arrêta. Le cheval
+d'un camion s'était abattu. La circulation étant interrompue, très
+vite ce fut un encombrement de fiacres et d'omnibus.
+
+Arsène Lupin passa la tête. Une autre voiture pénitentiaire
+stationnait le long de celle qu'il occupait. Il souleva davantage la
+tôle, mit le pied sur un des rayons de la grande roue et sauta à
+terre.
+
+Un cocher le vit, s'esclaffa de rire, puis voulut appeler. Mais sa
+voix se perdit dans le fracas des véhicules qui s'écoulaient de
+nouveau. D'ailleurs Arsène Lupin était loin déjà.
+
+Il avait fait quelques pas en courant; mais sur le trottoir de gauche,
+il se retourna, jeta un regard circulaire, sembla prendre le vent,
+comme quelqu'un qui ne sait encore trop quelle direction il va suivre.
+Puis, résolu, il mit les mains dans ses poches, et de l'air insouciant
+d'un promeneur qui flâne, il continua de monter le boulevard.
+
+Le temps était doux, un temps heureux et léger d'automne. Les cafés
+étaient pleins. Il s'assit à la terrasse de l'un d'eux.
+
+Il commanda un bock et un paquet de cigarettes. Il vida son verre à
+petites gorgées, fuma tranquillement une cigarette, en alluma une
+seconde. Enfin, s'étant levé, il pria le garçon de faire venir le
+gérant.
+
+Le gérant vint, et Arsène lui dit, assez haut pour être entendu de
+tous:
+
+--Je suis désolé, Monsieur, j'ai oublié mon porte-monnaie. Peut-être
+mon nom vous est-il assez connu pour que vous me consentiez un crédit
+de quelques jours: Arsène Lupin.
+
+Le gérant le regarda, croyant à une plaisanterie. Mais Arsène répéta:
+
+--Lupin, détenu à la Santé, actuellement en état d'évasion. J'ose
+croire que ce nom vous inspire toute confiance.
+
+Et il s'éloigna, au milieu des rires, sans que l'autre songeât à
+réclamer.
+
+Il traversa la rue Soufflot en biais et prit la rue Saint-Jacques. Il
+la suivit paisiblement, s'arrêtant aux vitrines et fumant des
+cigarettes. Boulevard de Port-Royal, il s'orienta, se renseigna, et
+marcha droit vers la rue de la Santé. Les hauts murs moroses de la
+prison se dressèrent bientôt. Les ayant longés, il arriva près du
+garde municipal qui montait la faction, et retirant son chapeau:
+
+--C'est bien ici la prison de la Santé?
+
+--Oui.
+
+--Je désirerais regagner ma cellule. La voiture m'a laissé en route
+et je ne voudrais pas abuser...
+
+Le garde grogna:
+
+--Dites donc, l'homme, passez votre chemin, et plus vite que ça.
+
+--Pardon, pardon, c'est que mon chemin passe par cette porte. Et si
+vous empêchez Arsène Lupin de la franchir, cela pourrait vous coûter
+gros, mon ami.
+
+--Arsène Lupin! qu'est-ce que vous me chantez là!
+
+--Je regrette de n'avoir pas ma carte, dit Arsène, affectant de
+fouiller ses poches.
+
+Le garde le toisa des pieds à la tête, abasourdi. Puis, sans un mot,
+comme malgré lui, il tira une sonnette. La porte de fer s'entrebâilla.
+
+Quelques minutes après, le directeur accourut jusqu'au greffe,
+gesticulant et feignant une colère violente. Arsène sourit:
+
+--Allons, Monsieur le directeur, ne jouez pas au plus fin avec moi.
+Comment! on a la précaution de me ramener seul dans la voiture, on
+prépare un bon petit encombrement, et l'on s'imagine que je vais
+prendre mes jambes à mon cou pour rejoindre mes amis. Eh bien, et les
+vingt agents de la Sûreté qui nous escortaient à pied, en fiacre et à
+bicyclette? Non, ce qu'ils m'auraient arrangé! Je n'en serais pas
+sorti vivant. Dites donc, Monsieur le directeur, c'est peut-être
+là-dessus que l'on comptait?
+
+Il haussa les épaules et ajouta:
+
+--Je vous en prie, Monsieur le directeur, qu'on ne s'occupe pas de
+moi. Le jour où je voudrai m'échapper, je n'aurai besoin de personne.
+
+Le surlendemain, l'_Écho de France_, qui décidément devenait le
+moniteur officiel des exploits d'Arsène Lupin--on disait qu'il en
+était un des principaux commanditaires--l'_Écho de France_ publiait
+les détails les plus complets sur cette tentative d'évasion. Le texte
+même des billets échangés entre le détenu et sa mystérieuse amie, les
+moyens employés pour cette correspondance, la complicité de la police,
+la promenade du boulevard Saint-Michel, l'incident du café Soufflot,
+tout était dévoilé. On savait que les recherches de l'inspecteur
+Dieuzy auprès des garçons du restaurant n'avaient donné aucun
+résultat. Et l'on apprenait en outre cette chose stupéfiante, qui
+montrait l'infinie variété des ressources dont cet homme disposait: la
+voiture pénitentiaire dans laquelle on l'avait transporté était une
+voiture entièrement truquée, que sa bande avait substituée à l'une des
+six voitures habituelles qui composent le service des prisons.
+
+L'évasion prochaine d'Arsène Lupin ne fit plus de doute pour personne.
+Lui-même d'ailleurs l'annonçait en termes catégoriques, comme le
+prouva sa réponse à M. Bouvier, au lendemain de l'incident. Le juge
+raillant son échec, il le regarda et lui dit froidement:
+
+--Écoutez bien ceci, Monsieur, et croyez-m'en sur parole: cette
+tentative d'évasion faisait partie de mon plan d'évasion.
+
+--Je ne comprends pas, ricana le juge.
+
+--Il est inutile que vous compreniez.
+
+Et comme le juge, au cours de cet interrogatoire qui parut tout au
+long dans les colonnes de l'_Écho de France_, comme le juge revenait à
+son instruction, il s'écria d'un air de lassitude:
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, à quoi bon! toutes ces questions n'ont aucune
+importance!
+
+--Comment, aucune importance?
+
+--Mais non, puisque je n'assisterai pas à mon procès.
+
+--Vous n'assisterez pas...
+
+--Non, c'est une idée fixe, une décision irrévocable. Rien ne me fera
+transiger.
+
+Une telle assurance, les indiscrétions inexplicables qui se
+commettaient chaque jour, agaçaient et déconcertaient la justice. Il y
+avait là des secrets qu'Arsène Lupin était seul à connaître, et dont
+la divulgation par conséquent ne pouvait provenir que de lui. Mais
+dans quel but les dévoilait-il? et comment?
+
+On changea Arsène Lupin de cellule. Un soir, il descendit à l'étage
+inférieur. De son côté, le juge boucla son instruction et renvoya
+l'affaire à la chambre des mises en accusation.
+
+Ce fut le silence. Il dura deux mois. Arsène les passa étendu sur son
+lit, le visage presque toujours tourné contre le mur. Ce changement de
+cellule semblait l'avoir abattu. Il refusa de recevoir son avocat. À
+peine échangeait-il quelques mots avec ses gardiens.
+
+Dans la quinzaine qui précéda son procès, il parut se ranimer. Il se
+plaignit du manque d'air. On le fit sortir dans la cour, le matin, de
+très bonne heure, flanqué de deux hommes.
+
+La curiosité publique cependant ne s'était pas affaiblie. Chaque jour
+on avait attendu la nouvelle de son évasion. On la souhaitait presque,
+tellement le personnage plaisait à la foule avec sa verve, sa gaieté,
+sa diversité, son génie d'invention et le mystère de sa vie. Arsène
+Lupin devait s'évader. C'était inévitable, fatal. On s'étonnait même
+que cela tardât si longtemps. Tous les matins le Préfet de police
+demandait à son secrétaire:
+
+--Eh bien, il n'est pas encore parti?
+
+--Non, Monsieur le Préfet.
+
+--Ce sera donc pour demain.
+
+Et, la veille du procès, un monsieur se présenta dans les bureaux du
+_Grand Journal_, demanda le collaborateur judiciaire, lui jeta sa
+carte au visage, et s'éloigna rapidement. Sur la carte, ces mots
+étaient inscrits: «Arsène Lupin tient toujours ses promesses.»
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+C'est dans ces conditions que les débats s'ouvrirent.
+
+L'affluence y fut énorme. Personne qui ne voulût voir le fameux Arsène
+Lupin et ne savourât d'avance la façon dont il se jouerait du
+président. Avocats et magistrats, chroniqueurs et mondains, artistes
+et femmes du monde, le Tout-Paris se pressa sur les bancs de
+l'audience.
+
+Il pleuvait, dehors le jour était sombre, on vit mal Arsène Lupin
+lorsque les gardes l'eurent introduit. Cependant son attitude lourde,
+la manière dont il se laissa tomber à sa place, son immobilité
+indifférente et passive, ne prévinrent pas en sa faveur. Plusieurs
+fois son avocat--un des secrétaires de Me Danval, celui-ci ayant jugé
+indigne de lui le rôle auquel il était réduit--plusieurs fois son
+avocat lui adressa la parole. Il hochait la tête et se taisait.
+
+Le greffier lut l'acte d'accusation, puis le président prononça:
+
+--Accusé, levez-vous. Votre nom, prénom, âge et profession?
+
+Ne recevant pas de réponse, il répéta:
+
+--Votre nom? Je vous demande votre nom?
+
+Une voix épaisse et fatiguée articula:
+
+--Baudru, Désiré.
+
+Il y eut des murmures. Mais le président repartit:
+
+--Baudru, Désiré? Ah! bien, un nouvel avatar! Comme c'est à peu près
+le huitième nom auquel vous prétendez, et qu'il est sans doute aussi
+imaginaire que les autres, nous nous en tiendrons, si vous le voulez
+bien, à celui d'Arsène Lupin, sous lequel vous êtes plus
+avantageusement connu.
+
+Le président consulta ses notes et reprit:
+
+--Car, malgré toutes les recherches, il a été impossible de
+reconstituer votre identité. Vous présentez ce cas assez original dans
+notre société moderne de n'avoir point de passé. Nous ne savons qui
+vous êtes, d'où vous venez, où s'est écoulée votre enfance, bref,
+rien. Vous jaillissez tout d'un coup, il y a trois ans, on ne sait au
+juste de quel milieu, pour vous révéler tout d'un coup Arsène Lupin,
+c'est-à-dire un composé bizarre d'intelligence et de perversion,
+d'immoralité et de générosité. Les données que nous avons sur vous
+avant cette époque sont plutôt des suppositions. Il est probable que
+le nommé Rostat qui travailla, il y a huit ans, aux côtés du
+prestidigitateur Dickson n'était autre qu'Arsène Lupin. Il est
+probable que l'étudiant russe qui fréquenta, il y a six ans, le
+laboratoire du docteur Altier, à l'hôpital Saint-Louis, et qui souvent
+surprit le maître par l'ingéniosité de ses hypothèses sur la
+bactériologie et la hardiesse de ses expériences dans les maladies de
+la peau, n'était autre qu'Arsène Lupin. Arsène Lupin, également, le
+professeur de lutte japonaise qui s'établit à Paris bien avant qu'on
+n'y parlât du jiu-jitsu. Arsène Lupin, croyons-nous, le coureur
+cycliste qui gagna le Grand Prix de l'Exposition, toucha ses 10 000
+francs et ne reparut plus. Arsène Lupin peut-être aussi celui qui
+sauva tant de gens par la petite lucarne du Bazar de la Charité...
+et les dévalisa.
+
+Et, après une pause, le président conclut:
+
+--Telle est cette époque, qui semble n'avoir été qu'une préparation
+minutieuse à la lutte que vous avez entreprise contre la société, un
+apprentissage méthodique où vous portiez au plus haut point votre
+force, votre énergie et votre adresse. Reconnaissez-vous l'exactitude
+de ces faits?
+
+Pendant ce discours, l'accusé s'était balancé d'une jambe sur l'autre,
+le dos rond, les bras inertes. Sous la lumière plus vive, on remarqua
+son extrême maigreur, ses joues creuses, ses pommettes étrangement
+saillantes, son visage couleur de terre, marbré de petites plaques
+rouges, et encadré d'une barbe inégale et rare. La prison l'avait
+considérablement vieilli et flétri. On ne reconnaissait plus la
+silhouette élégante et le jeune visage dont les journaux avaient
+publié si souvent le portrait sympathique.
+
+On eût dit qu'il n'avait pas entendu la question qu'on lui posait.
+Deux fois elle lui fut répétée. Alors il leva les yeux, parut
+réfléchir, puis, faisant un effort violent, murmura:
+
+--Baudru, Désiré.
+
+Le président se mit à rire.
+
+--Je ne me rends pas un compte exact du système de défense que vous
+avez adopté, Arsène Lupin. Si c'est de jouer les imbéciles et les
+irresponsables, libre à vous. Quant à moi, j'irai droit au but sans me
+soucier de vos fantaisies.
+
+Et il entra dans le détail des vols, escroqueries et faux reprochés à
+Lupin. Parfois il interrogeait l'accusé. Celui-ci poussait un
+grognement ou ne répondait pas.
+
+Le défilé des témoins commença. Il y eut plusieurs dépositions
+insignifiantes, d'autres plus sérieuses, qui toutes avaient ce
+caractère commun de se contredire les unes les autres. Une obscurité
+troublante enveloppait les débats, mais l'inspecteur principal
+Ganimard fut introduit, et l'intérêt se réveilla.
+
+Dès le début, toutefois, le vieux policier causa une certaine
+déception. Il avait l'air, non pas intimidé--il en avait vu bien
+d'autres--mais inquiet, mal à l'aise. Plusieurs fois, il tourna les
+yeux vers l'accusé avec une gêne visible. Cependant, les deux mains
+appuyées à la barre, il racontait les incidents auxquels il avait été
+mêlé, sa poursuite à travers l'Europe, son arrivée en Amérique. Et on
+l'écoutait avec avidité, comme on écouterait le récit des plus
+passionnantes aventures. Mais, vers la fin, ayant fait allusion à ses
+entretiens avec Arsène Lupin, à deux reprises il s'arrêta, distrait,
+indécis.
+
+Il était clair qu'une autre pensée l'obsédait. Le président lui dit:
+
+--Si vous êtes souffrant, il vaudrait mieux interrompre votre
+témoignage.
+
+--Non, non, seulement...
+
+Il se tut, regarda l'accusé longuement, profondément, puis il dit:
+
+--Je demande l'autorisation d'examiner l'accusé de plus près. Il y a
+là un mystère qu'il faut que j'éclaircisse.
+
+Il s'approcha, le considéra plus longuement encore, de toute son
+attention concentrée, puis il retourna à la barre. Et là, d'un ton un
+peu solennel, il prononça:
+
+--Monsieur le président, j'affirme que l'homme qui est ici, en face
+de moi, n'est pas Arsène Lupin.
+
+Un grand silence accueillit ces paroles. Le président, interloqué
+d'abord, s'écria:
+
+--Ah! ça, que dites-vous! vous êtes fou.
+
+L'inspecteur affirma posément:
+
+--À première vue, on peut se laisser prendre à une ressemblance, qui
+existe en effet, je l'avoue, mais il suffit d'une seconde d'attention.
+Le nez, la bouche, les cheveux, la couleur de la peau... enfin
+quoi: ce n'est pas Arsène Lupin. Et les yeux donc! a-t-il jamais eu
+ces yeux d'alcoolique?
+
+--Voyons, voyons, expliquons-nous. Que prétendez-vous, témoin?
+
+--Est-ce que je sais! Il aura mis en son lieu et place un pauvre
+diable que l'on allait condamner en son lieu et place... À moins
+que ce ne soit un complice.
+
+Des cris, des rires, des exclamations partaient de tous côtés dans la
+salle qu'agitait ce coup de théâtre inattendu. Le président fit mander
+le juge d'instruction, le directeur de la Santé, les gardiens, et
+suspendit l'audience.
+
+À la reprise, M. Bouvier et le directeur, mis en présence de l'accusé,
+déclarèrent qu'il n'y avait entre Arsène Lupin et cet homme qu'une
+très vague similitude de traits.
+
+--Mais alors, s'écria le président, quel est cet homme? D'où
+vient-il? comment se trouve-t-il entre les mains de la justice?
+
+On introduisit les deux gardiens de la Santé. Contradiction
+stupéfiante, ils reconnurent le détenu dont ils avaient la
+surveillance à tour de rôle! Le président respira.
+
+Mais l'un des gardiens reprit:
+
+--Oui, oui, je crois bien que c'est lui.
+
+--Comment, vous croyez?
+
+--Dame, je l'ai à peine vu. On me l'a livré le soir, et, depuis deux
+mois, il reste toujours couché contre le mur.
+
+--Mais, avant ces deux mois?
+
+--Ah! avant, il n'occupait pas la cellule 24.
+
+Le directeur de la prison précisa ce point:
+
+--Nous avons changé le détenu de cellule après sa tentative
+d'évasion.
+
+--Mais vous, monsieur le directeur, vous l'avez vu depuis deux mois?
+
+--Je n'ai pas eu l'occasion de le voir... il se tenait tranquille.
+
+--Et cet homme-là n'est pas le détenu qui vous a été remis?
+
+--Non.
+
+--Alors, qui est-il?
+
+--Je ne saurais dire.
+
+--Nous sommes donc en présence d'une substitution qui se serait
+effectuée il y a deux mois. Comment l'expliquez-vous?
+
+--C'est impossible.
+
+--Alors?
+
+En désespoir de cause, le président se tourna vers l'accusé et, d'une
+voix engageante:
+
+--Voyons, accusé, pourriez-vous m'expliquer comment et depuis quand
+vous êtes entre les mains de la justice?
+
+On eût dit que ce ton bienveillant désarmait la méfiance ou stimulait
+l'entendement de l'homme. Il essaya de répondre. Enfin, habilement et
+doucement interrogé, il réussit à rassembler quelques phrases, d'où il
+ressortait ceci: deux mois auparavant, il avait été amené au Dépôt. Il
+y avait passé une nuit et une matinée. Possesseur d'une somme de
+soixante-quinze centimes, il avait été relâché. Mais, comme il
+traversait la cour, deux gardes le prenaient par le bras et le
+conduisaient jusqu'à la voiture pénitentiaire. Depuis, il vivait dans
+la cellule 24, pas malheureux... on y mange bien... on n'y dort
+pas mal... Aussi n'avait-il pas protesté...
+
+Tout cela paraissait vraisemblable. Au milieu des rires et d'une
+grande effervescence, le président renvoya l'affaire à une autre
+session pour supplément d'enquête.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+L'enquête, tout de suite, établit ce fait consigné sur le registre
+d'écrou: huit semaines auparavant, un nommé Baudru Désiré avait couché
+au Dépôt. Libéré le lendemain, il quittait le Dépôt à deux heures de
+l'après-midi. Or, ce jour-là, à deux heures, interrogé pour la
+dernière fois, Arsène Lupin sortait de l'instruction et repartait en
+voiture pénitentiaire.
+
+Les gardiens avaient-ils commis une erreur? Trompés par la
+ressemblance, avaient-ils eux-mêmes, dans une minute d'inattention,
+substitué cet homme à leur prisonnier? Il eût fallut vraiment qu'ils y
+missent une complaisance que leurs états de service ne permettaient
+pas de supposer.
+
+La substitution était-elle combinée d'avance? Outre que la disposition
+des lieux rendait la chose presque irréalisable, il eût été nécessaire
+en ce cas que Baudru fût un complice, et qu'il se fût fait arrêter
+dans le but précis de prendre la place d'Arsène Lupin. Mais alors, par
+quel miracle un tel plan, uniquement fondé sur une série de chances
+invraisemblables, de rencontres fortuites et d'erreurs fabuleuses,
+avait-il pu réussir?
+
+On fit passer Désiré Baudru au service anthropométrique: il n'y avait
+pas de fiches correspondant à son signalement. Du reste on retrouva
+aisément ses traces. À Courbevoie, à Asnières, à Levallois, il était
+connu. Il vivait d'aumônes et couchait dans une de ces cahutes de
+chiffonniers qui s'entassent près de la barrière des Ternes. Depuis un
+an cependant il avait disparu.
+
+Avait-il été embauché par Arsène Lupin? Rien n'autorisait à le croire.
+Et quand cela eût été, on n'en eût pas su davantage sur la fuite du
+prisonnier. Le prodige demeurait le même. Des vingt hypothèses qui
+tentaient de l'expliquer, aucune n'était satisfaisante. L'évasion
+seule ne faisait pas de doute, et une évasion incompréhensible,
+impressionnante, où le public, de même que la justice, sentait
+l'effort d'une longue préparation, un ensemble d'actes
+merveilleusement enchevêtrés les uns dans les autres, et dont le
+dénouement justifiait l'orgueilleuse prédiction d'Arsène Lupin: «Je
+n'assisterai pas à mon procès.»
+
+Au bout d'un mois de recherches minutieuses, l'énigme se présentait
+avec le même caractère indéchiffrable. On ne pouvait cependant pas
+garder indéfiniment ce pauvre diable de Baudru. Son procès eût été
+ridicule: quelles charges avait-on contre lui? Sa mise en liberté fut
+signée par le juge d'instruction. Mais le chef de la Sûreté résolut
+d'établir autour de lui une surveillance active.
+
+L'idée provenait de Ganimard. À son point de vue, il n'y avait ni
+complicité, ni hasard. Baudru était un instrument dont Arsène Lupin
+avait joué avec son extraordinaire habileté. Baudru libre, par lui on
+remonterait jusqu'à Arsène Lupin ou du moins jusqu'à quelqu'un de sa
+bande.
+
+On adjoignit à Ganimard les deux inspecteurs Folenfant et Dieuzy, et
+un matin de janvier, par un temps brumeux, les portes de la prison
+s'ouvrirent devant Baudru Désiré.
+
+Il parut d'abord assez embarrassé, et marcha comme un homme qui n'a
+pas d'idées bien précises sur l'emploi de son temps. Il suivit la rue
+de la Santé et la rue Saint-Jacques. Devant la boutique d'un fripier,
+il enleva sa veste et son gilet, vendit son gilet moyennant quelques
+sous, et, remettant sa veste, s'en alla.
+
+Il traversa la Seine. Au Châtelet un omnibus le dépassa. Il voulut y
+monter. Il n'y avait pas de place. Le contrôleur lui conseillant de
+prendre un numéro, il entra dans la salle d'attente.
+
+À ce moment, Ganimard appela ses deux hommes près de lui, et, sans
+quitter de vue le bureau, il leur dit en hâte:
+
+--Arrêtez une voiture... non, deux, c'est plus prudent. J'irai
+avec l'un de vous et nous le suivrons.
+
+Les hommes obéirent. Baudru cependant ne paraissait pas. Ganimard
+s'avança: il n'y avait personne dans la salle.
+
+--Idiot que je suis, murmura-t-il, j'oubliais la seconde issue.
+
+Le bureau communique, en effet, par un couloir intérieur, avec celui
+de la rue Saint-Martin. Ganimard s'élança. Il arriva juste à temps
+pour apercevoir Baudru sur l'impériale de Batignolles-Jardin des
+Plantes qui tournait au coin de la rue de Rivoli. Il courut et
+rattrapa l'omnibus. Mais il avait perdu ses deux agents. Il était seul
+à continuer la poursuite.
+
+Dans sa fureur, il fut sur le point de le prendre au collet sans plus
+de formalité. N'était-ce pas avec préméditation et par une ruse
+ingénieuse que ce soi-disant imbécile l'avait séparé de ses
+auxiliaires?
+
+Il regarda Baudru. Il somnolait sur la banquette, et sa tête
+ballottait de droite et de gauche. La bouche un peu entr'ouverte, son
+visage avait une incroyable expression de bêtise. Non, ce n'était pas
+là un adversaire capable de rouler le vieux Ganimard. Le hasard
+l'avait servi, voilà tout.
+
+Au carrefour des Galeries-Lafayette l'homme sauta de l'omnibus dans le
+tramway de la Muette. On suivit le boulevard Haussmann, l'avenue
+Victor-Hugo. Baudru ne descendit que devant la station de la Muette.
+Et d'un pas nonchalant il s'enfonça dans le bois de Boulogne.
+
+Il passait d'une allée à l'autre, revenait sur ses pas, s'éloignait.
+Que cherchait-il? Avait-il un but?
+
+Après une heure de ce manège, il semblait harassé de fatigue. De fait,
+avisant un banc, il s'assit. L'endroit, situé non loin d'Auteuil, au
+bord d'un petit lac caché parmi les arbres, était absolument désert.
+Une demi-heure s'écoula. Impatienté, Ganimard résolut d'entrer en
+conversation.
+
+Il s'approcha donc et prit place aux côtés de Baudru. Il alluma une
+cigarette, traça des ronds sur le sable du bout de sa canne, et dit:
+
+--Il ne fait pas chaud.
+
+Un silence. Et soudain, dans ce silence un éclat de rire retentit,
+mais un rire joyeux, heureux, le rire d'un enfant pris de fou rire, et
+qui ne peut pas s'empêcher de rire. Nettement, réellement, Ganimard
+sentit ses cheveux se hérisser sur le cuir soulevé de son crâne. Ce
+rire, ce rire infernal qu'il connaissait si bien!...
+
+D'un geste brusque, il saisit l'homme par les parements de sa veste et
+le regarda profondément, violemment, mieux encore qu'il ne l'avait
+regardé aux Assises, et en vérité ce ne fut plus l'homme qu'il vit.
+C'était l'homme, mais c'était en même temps l'autre, le vrai.
+
+Aidé par une volonté complice, il retrouvait la vie ardente des yeux,
+il complétait le masque amaigri, il apercevait la chair réelle sous
+l'épiderme abîmé, la bouche réelle à travers le rictus qui la
+déformait. Et c'étaient les yeux de l'autre, la bouche de l'autre,
+c'était surtout son expression aiguë, vivante, moqueuse, spirituelle,
+si claire et si jeune!
+
+--Arsène Lupin, Arsène Lupin, balbutia-t-il.
+
+Et subitement, pris de rage, lui serrant la gorge, il tenta de le
+renverser. Malgré ses cinquante ans, il était encore d'une vigueur peu
+commune, tandis que son adversaire semblait en assez mauvaise
+condition. Et puis, quel coup de maître s'il parvenait à le ramener!
+
+La lutte fut courte. Arsène Lupin se défendit à peine, et, aussi
+promptement qu'il avait attaqué, Ganimard lâcha prise. Son bras droit
+pendait inerte, engourdi.
+
+
+
+--Si l'on vous apprenait le jiu-jitsu au quai des Orfèvres, déclara
+Lupin, vous sauriez que ce coup s'appelle udi-shi-ghi en japonais.
+
+Et il ajouta froidement:
+
+--Une seconde de plus je vous cassais le bras, et vous n'auriez eu
+que ce que vous méritez. Comment, vous, un vieil ami, que j'estime,
+devant qui je dévoile spontanément mon incognito, vous abusez de ma
+confiance! C'est mal... Eh bien, quoi, qu'avez-vous?
+
+Ganimard se taisait. Cette évasion dont il se jugeait
+responsable--n'était-ce pas lui qui, par sa déposition sensationnelle,
+avait induit la justice en erreur?--cette évasion lui semblait la
+honte de sa carrière. Une larme roula vers sa moustache grise.
+
+--Eh! mon Dieu, Ganimard, ne vous faites pas de bile: si vous n'aviez
+pas parlé, je me serais arrangé pour qu'un autre parlât. Voyons,
+pouvais-je admettre que l'on condamnât Baudru Désiré?
+
+--Alors, murmura Ganimard, c'était vous qui étiez là-bas? c'est vous
+qui êtes ici!
+
+--Moi, toujours moi, uniquement moi.
+
+--Est-ce possible?
+
+--Oh! point n'est besoin d'être sorcier. Il suffit, comme l'a dit ce
+brave président, de se préparer pendant une douzaine d'années pour
+être prêt à toutes les éventualités.
+
+--Mais votre visage? Vos yeux?
+
+--Vous comprenez bien que si j'ai travaillé dix-huit mois à
+Saint-Louis avec le docteur Altier, ce n'est pas par amour de l'art.
+J'ai pensé que celui qui aurait un jour l'honneur de s'appeler Arsène
+Lupin, devait se soustraire aux lois ordinaires de l'apparence et de
+l'identité. L'apparence? Mais on la modifie à son gré. Telle injection
+hypodermique de paraffine vous boursoufle la peau juste à l'endroit
+choisi. L'acide pyrogallique vous transforme en mohican. Le suc de la
+grande chélidoine vous orne de dartres et de tumeurs du plus heureux
+effet. Tel procédé chimique agit sur la pousse de votre barbe et de
+vos cheveux, tel autre sur le son de votre voix. Joignez à cela deux
+mois de diète dans la cellule n° 24, des exercices mille fois répétés
+pour ouvrir ma bouche selon ce rictus, pour porter ma tête selon cette
+inclinaison et mon dos selon cette courbe. Enfin cinq gouttes
+d'atropine dans les yeux pour les rendre hagards et fuyants, et le
+tour est joué.
+
+--Je ne conçois pas que les gardiens...
+
+--La métamorphose a été progressive. Ils n'ont pu en remarquer
+l'évolution quotidienne.
+
+--Mais Baudru Désiré?
+
+--Baudru existe. C'est un pauvre innocent, que j'ai rencontré l'an
+dernier, et qui vraiment n'est pas sans offrir avec moi une certaine
+analogie de traits. En prévision d'une arrestation toujours possible,
+je l'ai mis en sûreté, et je me suis appliqué à discerner dès l'abord
+les points de dissemblance qui nous séparaient, pour les atténuer en
+moi autant que cela se pouvait. Mes amis lui ont fait passer une nuit
+au Dépôt, de manière qu'il en sortît à peu près à la même heure que
+moi, et que la coïncidence fût facile à constater. Car, notez-le, il
+fallait qu'on retrouvât la trace de son passage, sans quoi la justice
+se fût demandé qui j'étais. Tandis qu'en lui offrant cet excellent
+Baudru, il était inévitable, vous entendez, inévitable qu'elle
+sauterait sur lui, et que malgré les difficultés insurmontables d'une
+substitution, elle préférerait croire à la substitution plutôt que
+d'avouer son ignorance.
+
+--Oui, oui, en effet, murmura Ganimard.
+
+--Et puis, s'écria Arsène Lupin, j'avais entre les mains un atout
+formidable, une carte machinée par moi dès le début: l'attente où tout
+le monde était de mon évasion. Et voilà bien l'erreur grossière où
+vous êtes tombés, vous et les autres, dans cette partie passionnante
+que la justice et moi nous avions engagée, et dont l'enjeu était ma
+liberté: vous avez supposé encore une fois que j'agissais par
+fanfaronnade, que j'étais grisé par mes succès ainsi qu'un blanc-bec.
+Moi, Arsène Lupin, une telle faiblesse! Et, pas plus que dans
+l'affaire Cahorn, vous ne vous êtes dit: «Du moment qu'Arsène Lupin
+crie sur les toits qu'il s'évadera, c'est qu'il a des raisons qui
+l'obligent à le crier.» Mais, sapristi, comprenez donc que, pour
+m'évader... sans m'évader, il fallait que l'on crût d'avance à
+cette évasion, que ce fût un article de foi, une conviction absolue,
+une vérité éclatante comme le soleil. Et ce fut cela, de par ma
+volonté. Arsène Lupin s'évaderait, Arsène Lupin n'assisterait pas à
+son procès. Et quand vous vous êtes levé pour dire: «cet homme n'est
+pas Arsène Lupin» il eût été surnaturel que tout le monde ne crût pas
+immédiatement que je n'étais pas Arsène Lupin. Qu'une seule personne
+doutât, qu'une seule émît cette simple restriction: «Et si c'était
+Arsène Lupin?» à la minute même, j'étais perdu. Il suffisait de se
+pencher vers moi, non pas avec l'idée que je n'étais pas Arsène Lupin,
+comme vous l'avez fait vous et les autres, mais avec l'idée que je
+pouvais être Arsène Lupin, et malgré toutes mes précautions, on me
+reconnaissait. Mais j'étais tranquille. Logiquement,
+psychologiquement, personne ne pouvait avoir cette simple petite idée.
+
+Il saisit tout à coup la main de Ganimard.
+
+--Voyons, Ganimard, avouez que huit jours après notre entrevue dans
+la prison de la Santé, vous m'avez attendu à quatre heures, chez vous,
+comme je vous en avais prié?
+
+--Et votre voiture pénitentiaire? dit Ganimard, évitant de répondre.
+
+--Du bluff! Ce sont mes amis qui ont rafistolé et substitué cette
+ancienne voiture hors d'usage et qui voulaient tenter le coup. Mais je
+le savais impraticable sans un concours de circonstances
+exceptionnelles. Seulement j'ai trouvé utile de parachever cette
+tentative d'évasion et de lui donner la plus grande publicité. Une
+première évasion audacieusement combinée donnait à la seconde la
+valeur d'une évasion réalisée d'avance.
+
+--De sorte que le cigare...
+
+--Creusé par moi ainsi que le couteau.
+
+--Et les billets?
+
+--Écrits par moi.
+
+--Et la mystérieuse correspondante?
+
+--Elle et moi nous ne faisons qu'un. J'ai toutes les écritures à
+volonté.
+
+Ganimard réfléchit un instant et objecta:
+
+--Comment se peut-il qu'au service d'anthropométrie, quand on a pris
+la fiche de Baudru, on ne se soit pas aperçu qu'elle coïncidait avec
+celle d'Arsène Lupin?
+
+--La fiche d'Arsène Lupin n'existe pas.
+
+--Allons donc!
+
+--Ou du moins elle est fausse. C'est une question que j'ai beaucoup
+étudiée. Le système Bertillon comporte d'abord le signalement
+visuel--et vous voyez qu'il n'est pas infaillible--et ensuite le
+signalement par mesures, mesure de la tête, des doigts, des oreilles,
+etc. Là-contre rien à faire.
+
+--Alors?
+
+--Alors il a fallu payer. Avant même mon retour d'Amérique, un des
+employés du service acceptait tant pour inscrire une fausse mesure au
+début de ma mensuration. C'est suffisant pour que tout le système
+dévie, et qu'une fiche s'oriente vers une case diamétralement opposée
+à la case où elle devait aboutir. La fiche Baudru ne devait donc pas
+coïncider avec la fiche Arsène Lupin.
+
+Il y eut encore un silence, puis Ganimard demanda:
+
+--Et maintenant, qu'allez-vous faire?
+
+--Maintenant, s'exclama Lupin, je vais me reposer, suivre un régime
+de suralimentation et peu à peu redevenir moi. C'est très bien d'être
+Baudru ou tel autre, de changer de personnalité comme de chemise et de
+choisir son apparence, sa voix, son regard, son écriture. Mais il
+arrive que l'on ne s'y reconnaît plus dans tout cela et que c'est fort
+triste. Actuellement j'éprouve ce que devait éprouver l'homme qui a
+perdu son ombre. Je vais me rechercher... et me retrouver.
+
+Il se promena de long en large. Un peu d'obscurité se mêlait à la
+lueur du jour. Il s'arrêta devant Ganimard.
+
+--Nous n'avons plus rien à nous dire, je crois?
+
+--Si, répondit l'inspecteur, je voudrais savoir si vous révélerez la
+vérité sur votre évasion... L'erreur que j'ai commise...
+
+--Oh! personne ne saura jamais que c'est Arsène Lupin qui a été
+relâché. J'ai trop d'intérêt à accumuler autour de moi les ténèbres
+les plus mystérieuses, pour ne pas laisser à cette évasion son
+caractère presque miraculeux. Aussi, ne craignez rien, mon bon ami, et
+adieu. Je dîne en ville ce soir, et je n'ai que le temps de
+m'habiller.
+
+--Je vous croyais si désireux de repos!
+
+--Hélas! il y a des obligations mondaines auxquelles on ne peut se
+soustraire. Le repos commencera demain.
+
+--Et où dînez-vous donc?
+
+--À l'ambassade d'Angleterre.
+
+
+
+------
+
+
+
+LE MYSTÉRIEUX VOYAGEUR
+
+
+
+La veille, j'avais envoyé mon automobile à Rouen par la route. Je
+devais l'y rejoindre en chemin de fer, et, de là, me rendre chez des
+amis qui habitent les bords de la Seine.
+
+Or, à Paris, quelques minutes avant le départ, sept messieurs
+envahirent mon compartiment; cinq d'entre eux fumaient. Si court que
+soit le trajet en rapide, la perspective de l'effectuer en une telle
+compagnie me fut désagréable, d'autant que le wagon, d'ancien modèle,
+n'avait pas de couloir. Je pris donc mon pardessus, mes journaux, mon
+indicateur, et me réfugiai dans un des compartiments voisins.
+
+Une dame s'y trouvait. À ma vue, elle eut un geste de contrariété qui
+ne m'échappa point, et elle se pencha vers un monsieur planté sur le
+marchepied, son mari, sans doute, qui l'avait accompagnée à la gare.
+Le monsieur m'observa et l'examen se termina probablement à mon
+avantage, car il parla bas à sa femme, en souriant, de l'air dont on
+rassure un enfant qui a peur. Elle sourit à son tour, et me glissa un
+oeil amical, comme si elle comprenait tout à coup que j'étais un de
+ces galants hommes avec qui une femme peut rester enfermée deux heures
+durant, dans une petite boîte de six pieds carrés, sans avoir rien à
+craindre.
+
+Son mari lui dit:
+
+--Tu ne m'en voudras pas, ma chérie, mais j'ai un rendez-vous urgent,
+et je ne puis attendre.
+
+Il l'embrassa affectueusement, et s'en alla. Sa femme lui envoya par
+la fenêtre de petits baisers discrets, et agita son mouchoir.
+
+Mais un coup de sifflet retentit. Le train s'ébranla.
+
+À ce moment précis, et malgré les protestations des employés, la porte
+s'ouvrit, et un homme surgit dans notre compartiment. Ma compagne, qui
+était debout alors et rangeait ses affaires le long du filet, poussa
+un cri de terreur et tomba sur la banquette.
+
+Je ne suis pas poltron, loin de là, mais j'avoue que ces irruptions de
+la dernière heure sont toujours pénibles. Elles semblent équivoques,
+peu naturelles. Il doit y avoir quelque chose là-dessous, sans quoi...
+
+L'aspect du nouveau venu cependant, et son attitude, eussent plutôt
+atténué la mauvaise impression produite par son acte. De la
+correction, de l'élégance presque, une cravate de bon goût, des gants
+propres, un visage énergique... Mais, au fait, où diable avais-je
+vu ce visage? Car, le doute n'était point possible, je l'avais vu. Du
+moins, plus exactement, je retrouvais en moi la sorte de souvenir que
+laisse la vision d'un portrait plusieurs fois aperçu et dont on n'a
+jamais contemplé l'original. Et, en même temps, je sentais l'inutilité
+de tout effort de mémoire, tellement ce souvenir était inconsistant et
+vague.
+
+Mais, ayant reporté mon attention sur la dame, je fus stupéfait de sa
+pâleur et du bouleversement de ses traits. Elle regardait son
+voisin--ils étaient assis du même côté--avec une expression de réel
+effroi, et je constatai qu'une de ses mains, toute tremblante, se
+glissait vers un petit sac de voyage posé sur la banquette à vingt
+centimètres de ses genoux. Elle finit par le saisir et nerveusement
+l'attira contre elle.
+
+Nos yeux se rencontrèrent, et je lus dans les siens tant de malaise et
+d'anxiété, que je ne pus m'empêcher de lui dire:
+
+--Vous n'êtes pas souffrante, Madame?... Dois-je ouvrir cette
+fenêtre?
+
+Sans me répondre, elle me désigna d'un geste craintif l'individu. Je
+souris comme avait fait son mari, haussai les épaules et lui expliquai
+par signes qu'elle n'avait rien à redouter, que j'étais là, et
+d'ailleurs que ce monsieur semblait bien inoffensif.
+
+À cet instant, il se tourna vers nous, l'un après l'autre nous
+considéra des pieds à la tête, puis se renfonça dans son coin et ne
+bougea plus.
+
+Il y eut un silence, mais la dame, comme si elle avait ramassé toute
+son énergie pour accomplir un acte désespéré, me dit d'une voix à
+peine intelligible:
+
+--Vous savez qu'il est dans notre train?
+
+--Qui?
+
+--Mais lui... lui... je vous assure.
+
+--Qui, lui?
+
+--Arsène Lupin!
+
+Elle n'avait pas quitté des yeux le voyageur et c'était à lui plutôt
+qu'à moi qu'elle lança les syllabes de ce nom inquiétant.
+
+Il baissa son chapeau sur son nez. Était-ce pour masquer son trouble
+ou, simplement, se préparait-il à dormir?
+
+Je fis cette objection:
+
+--Arsène Lupin a été condamné hier, par contumace, à vingt ans de
+travaux forcés. Il est donc peu probable qu'il commette aujourd'hui
+l'imprudence de se montrer en public. En outre, les journaux n'ont-ils
+pas signalé sa présence en Turquie, cet hiver, depuis sa fameuse
+évasion de la Santé?
+
+--Il se trouve dans ce train, répéta la dame, avec l'intention de
+plus en plus marquée d'être entendue de notre compagnon, mon mari est
+sous-directeur aux services pénitentiaires, et c'est le commissaire de
+la gare lui-même qui nous a dit qu'on cherchait Arsène Lupin.
+
+--Ce n'est pas une raison...
+
+--On l'a rencontré dans la salle des Pas-Perdus. Il a pris un billet
+de première classe pour Rouen.
+
+--Il était facile de mettre la main sur lui.
+
+--Il a disparu. Le contrôleur, à l'entrée des salles d'attente, ne
+l'a pas vu, mais on supposait qu'il avait passé par les quais de
+banlieue, et qu'il était monté dans l'express qui part dix minutes
+après nous.
+
+--En ce cas, on l'y aura pincé.
+
+--Et si, au dernier moment, il a sauté de cet express pour venir ici,
+dans notre train... comme c'est probable... comme c'est certain?
+
+--En ce cas, c'est ici qu'il sera pincé. Car les employés et les
+agents n'auront pas manqué de voir ce passage d'un train dans l'autre,
+et, lorsque nous arriverons à Rouen, on le cueillera bien proprement.
+
+--Lui, jamais! il trouvera le moyen de s'échapper encore.
+
+--En ce cas, je lui souhaite bon voyage.
+
+--Mais d'ici là, tout ce qu'il peut faire!
+
+--Quoi?
+
+--Est-ce que je sais? il faut s'attendre à tout!
+
+Elle était très agitée, et de fait la situation justifiait jusqu'à un
+certain point cette surexcitation nerveuse. Presque malgré moi, je lui
+dis:
+
+--Il y a en effet des coïncidences curieuses... Mais
+tranquillisez-vous. En admettant qu'Arsène Lupin soit dans un de ces
+wagons, il s'y tiendra bien sage, et, plutôt que de s'attirer de
+nouveaux ennuis, il n'aura pas d'autre idée que d'éviter le péril qui
+le menace.
+
+Mes paroles ne la rassurèrent point. Cependant elle se tut, craignant
+sans doute d'être indiscrète.
+
+Moi, je dépliai mes journaux et lus les comptes rendus du procès
+d'Arsène Lupin. Comme ils ne contenaient rien que l'on ne connût déjà,
+ils ne m'intéressèrent que médiocrement. En outre, j'étais fatigué,
+j'avais mal dormi, je sentis mes paupières s'alourdir et ma tête
+s'incliner.
+
+--Mais, Monsieur, vous n'allez pas dormir!
+
+La dame m'arrachait mes journaux et me regardait avec indignation.
+
+--Évidemment non, répondis-je, je n'en ai aucune envie.
+
+--Ce serait de la dernière imprudence, me dit-elle.
+
+--De la dernière, répétai-je.
+
+Et je luttai énergiquement, m'accrochant au paysage, aux nuées qui
+rayaient le ciel. Et bientôt tout cela se brouilla dans l'espace,
+l'image de la dame agitée et du monsieur assoupi s'effaça dans mon
+esprit, et ce fut en moi le grand, le profond silence du sommeil.
+
+Des rêves inconsistants et légers bientôt l'agrémentèrent, un être qui
+jouait le rôle et portait le nom d'Arsène Lupin y tenait une certaine
+place. Il évoluait à l'horizon, le dos chargé d'objets précieux,
+traversait des murs et démeublait des châteaux.
+
+Mais la silhouette de cet être, qui n'était d'ailleurs plus Arsène
+Lupin, se précisa. Il venait vers moi, devenait de plus en plus grand,
+sautait dans le wagon avec une incroyable agilité, et retombait en
+plein sur ma poitrine.
+
+Une vive douleur... un cri déchirant... Je me réveillai. L'homme,
+le voyageur, un genou sur ma poitrine, me serrait à la gorge.
+
+Je vis cela très vaguement, car mes yeux étaient injectés de sang. Je
+vis aussi la dame qui se convulsait dans un coin, en proie à une
+attaque de nerfs. Je n'essayai même pas de résister. D'ailleurs, je
+n'en aurais pas eu la force: mes tempes bourdonnaient, je suffoquais...
+je râlais... Une minute encore... et c'était l'asphyxie.
+
+L'homme dut le sentir. Il relâcha son étreinte. Sans s'écarter, de la
+main droite, il tendit une corde où il avait préparé un noeud coulant,
+et, d'un geste sec, il me lia les deux poignets. En un instant, je fus
+garrotté, bâillonné, immobilisé.
+
+Et il accomplit cette besogne de la façon la plus naturelle du monde,
+avec une aisance où se révélait le savoir d'un maître, d'un
+professionnel du vol et du crime. Pas un mot, pas un mouvement
+fébrile. Du sang-froid et de l'audace. Et j'étais là, sur la
+banquette, ficelé comme une momie, moi, Arsène Lupin!
+
+En vérité, il y avait de quoi rire. Et, malgré la gravité des
+circonstances, je n'étais pas sans apprécier tout ce que la situation
+comportait d'ironique et de savoureux. Arsène Lupin roulé comme un
+novice! dévalisé comme le premier venu--car, bien entendu, le bandit
+m'allégea de ma bourse et de mon portefeuille! Arsène Lupin, victime à
+son tour, dupé, vaincu... Quelle aventure!
+
+Restait la dame. Il n'y prêta même pas attention. Il se contenta de
+ramasser la petite sacoche qui gisait sur le tapis et d'en extraire
+les bijoux, porte-monnaie, bibelots d'or et d'argent qu'elle
+contenait. La dame ouvrit un oeil, tressaillit d'épouvante, ôta ses
+bagues et les tendit à l'homme comme si elle avait voulu lui épargner
+tout effort inutile. Il prit les bagues et la regarda: elle
+s'évanouit.
+
+Alors, toujours silencieux et tranquille, sans plus s'occuper de nous,
+il regagna sa place, alluma une cigarette et se livra à un examen
+approfondi des trésors qu'il avait conquis, examen qui parut le
+satisfaire entièrement.
+
+J'étais beaucoup moins satisfait. Je ne parle pas des douze mille
+francs dont on m'avait indûment dépouillé: c'était un dommage que je
+n'acceptais que momentanément, et je comptais bien que ces douze mille
+francs rentreraient en ma possession dans le plus bref délai, ainsi
+que les papiers fort importants que renfermait mon portefeuille:
+projets, devis, adresses, listes de correspondants, lettres
+compromettantes. Mais, pour le moment, un souci plus immédiat et plus
+sérieux me tracassait:
+
+Qu'allait-il se produire?
+
+Comme bien l'on pense, l'agitation causée par mon passage à travers la
+gare Saint-Lazare ne m'avait pas échappé. Invité chez des amis que je
+fréquentais sous le nom de Guillaume Berlat, et pour qui ma
+ressemblance avec Arsène Lupin était un sujet de plaisanteries
+affectueuses, je n'avais pu me grimer à ma guise, et ma présence avait
+été signalée. En outre, on avait vu un homme, Arsène Lupin sans doute,
+se précipiter de l'express dans le rapide. Donc, inévitablement,
+fatalement, le commissaire de police de Rouen, prévenu par télégramme,
+et assisté d'un nombre respectable d'agents, se trouverait à l'arrivée
+du train, interrogerait les voyageurs suspects, et procéderait à une
+revue minutieuse des wagons.
+
+Tout cela, je le prévoyais, et je ne m'en étais pas trop ému, certain
+que la police de Rouen ne serait pas plus perspicace que celle de
+Paris, et que je saurais bien passer inaperçu,--ne me suffirait-il
+pas, à la sortie, de montrer négligemment ma carte de député, grâce à
+laquelle j'avais déjà inspiré toute confiance au contrôleur de
+Saint-Lazare?--Mais combien les choses avaient changé! Je n'étais plus
+libre. Impossible de tenter un de mes coups habituels. Dans un des
+wagons, le commissaire découvrirait le sieur Arsène Lupin qu'un hasard
+propice lui envoyait pieds et poings liés, docile comme un agneau,
+empaqueté, tout préparé. Il n'aurait qu'à en prendre livraison, comme
+on reçoit un colis postal qui vous est adressé en gare, bourriche de
+gibier ou panier de fruits et légumes.
+
+Et pour éviter ce fâcheux dénouement, que pouvais-je, entortillé dans
+mes bandelettes?
+
+Et le rapide filait vers Rouen, unique et prochaine station, brûlait
+Vernon, Saint-Pierre.
+
+Un autre problème m'intriguait, où j'étais moins directement
+intéressé, mais dont la solution éveillait ma curiosité de
+professionnel. Quelles étaient les intentions de mon compagnon?
+
+J'aurais été seul qu'il eût eu le temps, à Rouen, de descendre en
+toute tranquillité. Mais la dame? À peine la portière serait-elle
+ouverte, la dame, si sage et si humble en ce moment, crierait, se
+démènerait, appellerait au secours!
+
+Et de là mon étonnement! pourquoi ne la réduisait-il pas à la même
+impuissance que moi, ce qui lui aurait donné le loisir de disparaître
+avant qu'on se fût aperçu de son double méfait?
+
+Il fumait toujours, les yeux fixés sur l'espace qu'une pluie hésitante
+commençait à rayer de grandes lignes obliques. Une fois cependant il
+se détourna, saisit mon indicateur et le consulta.
+
+La dame, elle, s'efforçait de rester évanouie, pour rassurer son
+ennemi. Mais des quintes de toux, provoquées par la fumée, démentaient
+cet évanouissement.
+
+Quant à moi, j'étais fort mal à l'aise, et très courbaturé. Et je
+songeais... je combinais...
+
+Pont-de-l'Arche, Oissel... Le rapide se hâtait, joyeux, ivre de
+vitesse.
+
+Saint-Étienne... À cet instant, l'homme se leva, et fit deux pas
+vers nous, ce à quoi la dame s'empressa de répondre par un nouveau cri
+et par un évanouissement non simulé.
+
+Mais quel était son but, à lui? Il baissa la glace de notre côté. La
+pluie maintenant tombait avec rage, et son geste marqua l'ennui qu'il
+éprouvait à n'avoir ni parapluie ni pardessus. Il jeta les yeux sur le
+filet: l'en-cas de la dame s'y trouvait. Il le prit. Il prit également
+mon pardessus et s'en vêtit.
+
+On traversait la Seine. Il retroussa le bas de son pantalon, puis se
+penchant, il souleva le loquet extérieur.
+
+Allait-il se jeter sur la voie? À cette vitesse c'eût été la mort
+certaine. On s'engouffra dans le tunnel percé sous la côte
+Sainte-Catherine. L'homme entr'ouvrit la portière et, du pied, tâta la
+première marche. Quelle folie! Les ténèbres, la fumée, le vacarme,
+tout cela donnait à une telle tentative une apparence fantastique.
+Mais, tout à coup, le train ralentit, les westinghouse s'opposèrent à
+l'effort des roues. En une minute l'allure devint normale, diminua
+encore. Sans aucun doute des travaux de consolidation étaient projetés
+dans cette partie du tunnel, qui nécessitaient le passage ralenti des
+trains, depuis quelques jours peut-être, et l'homme le savait.
+
+Il n'eut donc qu'à poser l'autre pied sur la marche, à descendre sur
+la seconde et à s'en aller paisiblement, non sans avoir au préalable
+rabattu le loquet et refermé la portière.
+
+À peine avait-il disparu que du jour éclaira la fumée plus blanche. On
+déboucha dans une vallée. Encore un tunnel et nous étions à Rouen.
+
+Aussitôt la dame recouvra ses esprits et son premier soin fut de se
+lamenter sur la perte de ses bijoux. Je l'implorai des yeux. Elle
+comprit et me délivra du bâillon qui m'étouffait. Elle voulait aussi
+dénouer mes liens, je l'en empêchai.
+
+--Non, non, il faut que la police voie les choses en l'état. Je
+désire qu'elle soit édifiée sur ce gredin.
+
+--Et si je tirais la sonnette d'alarme?
+
+--Trop tard, il fallait y penser pendant qu'il m'attaquait.
+
+--Mais il m'aurait tuée! Ah! Monsieur, vous l'avais-je dit qu'il
+voyageait dans ce train! Je l'ai reconnu tout de suite, d'après son
+portrait. Et le voilà parti avec mes bijoux.
+
+--On le retrouvera, n'ayez pas peur.
+
+--Retrouver Arsène Lupin! Jamais.
+
+--Cela dépend de vous, Madame. Écoutez. Dès l'arrivée, soyez à la
+portière, et appelez, faites du bruit. Des agents et des employés
+viendront. Racontez alors ce que vous avez vu, en quelques mots,
+l'agression dont j'ai été victime et la fuite d'Arsène Lupin. Donnez
+son signalement, un chapeau mou, un parapluie--le vôtre--un pardessus
+gris à taille.
+
+--Le vôtre, dit-elle.
+
+--Comment, le mien? Mais non, le sien. Moi, je n'en avais pas.
+
+--Il m'avait semblé qu'il n'en avait pas non plus quand il est monté.
+
+--Si, si... à moins que ce ne soit un vêtement oublié dans le
+filet. En tout cas, il l'avait quand il est descendu, et c'est là
+l'essentiel... un pardessus gris, à taille, rappelez-vous... Ah!
+j'oubliais... dites votre nom, dès l'abord. Les fonctions de votre
+mari stimuleront le zèle de tous ces gens.
+
+On arrivait. Elle se penchait déjà à la portière. Je repris d'une voix
+un peu forte, presque impérieuse, pour que mes paroles se gravassent
+bien dans son cerveau.
+
+--Dites aussi mon nom, Guillaume Berlat. Au besoin, dites que vous me
+connaissez... Cela nous gagnera du temps... il faut qu'on
+expédie l'enquête préliminaire... l'important c'est la poursuite
+d'Arsène Lupin... vos bijoux... Il n'y a pas d'erreur, n'est-ce
+pas? Guillaume Berlat, un ami de votre mari.
+
+--Entendu... Guillaume Berlat.
+
+Elle appelait déjà et gesticulait. Le train n'avait pas stoppé qu'un
+monsieur montait, suivi de plusieurs hommes. L'heure critique sonnait.
+
+Haletante, la dame s'écria:
+
+--Arsène Lupin... il nous a attaqués... il a volé mes
+bijoux... Je suis madame Renaud... mon mari est sous-directeur
+des services pénitentiaires... Ah! tenez, voici précisément mon
+frère, Georges Ardelle, directeur du Crédit Rouennais... vous devez
+savoir...
+
+Elle embrassa un jeune homme qui venait de nous rejoindre, et que le
+commissaire salua, et elle reprit, éplorée:
+
+--Oui, Arsène Lupin... tandis que Monsieur dormait, il s'est jeté
+à sa gorge... M. Berlat, un ami de mon mari.
+
+Le commissaire demanda:
+
+--Mais où est-il, Arsène Lupin?
+
+--Il a sauté du train sous le tunnel, après la Seine.
+
+--Êtes-vous sûre que ce soit lui?
+
+--Si j'en suis sûre! Je l'ai parfaitement reconnu. D'ailleurs on l'a
+vu à la gare Saint-Lazare. Il avait un chapeau mou...
+
+--Non pas... un chapeau de feutre dur, comme celui-ci, rectifia le
+commissaire en désignant mon chapeau.
+
+--Un chapeau mou, je l'affirme, répéta madame Renaud, et un pardessus
+gris à taille.
+
+--En effet, murmura le commissaire, le télégramme signale ce
+pardessus gris, à taille et à col de velours noir.
+
+--À col de velours noir, justement, s'écria madame Renaud
+triomphante.
+
+Je respirai. Ah! la brave, l'excellente amie que j'avais là!
+
+Les agents cependant m'avaient débarrassé de mes entraves. Je me
+mordis violemment les lèvres, du sang coula. Courbé en deux, le
+mouchoir sur la bouche, comme il convient à un individu qui est resté
+longtemps dans une position incommode, et qui porte au visage la
+marque sanglante du bâillon, je dis au commissaire, d'une voix
+affaiblie:
+
+--Monsieur, c'était Arsène Lupin, il n'y a pas de doute... En
+faisant diligence on le rattrapera... Je crois que je puis vous
+être d'une certaine utilité...
+
+Le wagon qui devait servir aux constatations de la justice fut
+détaché. Le train continua vers le Havre. On nous conduisit vers le
+bureau du chef de gare, à travers la foule des curieux qui encombrait
+le quai.
+
+À ce moment, j'eus une hésitation. Sous un prétexte quelconque, je
+pouvais m'éloigner, retrouver mon automobile et filer. Attendre était
+dangereux. Qu'un incident se produisît, qu'une dépêche survînt de
+Paris, et j'étais perdu.
+
+Oui, mais mon voleur? Abandonné à mes propres ressources, dans une
+région qui ne m'était pas très familière, je ne devais pas espérer le
+rejoindre.
+
+--Bah! tentons le coup, me dis-je, et restons. La partie est
+difficile à gagner, mais si amusante à jouer! Et l'enjeu en vaut la
+peine.
+
+Et, comme on nous priait de renouveler provisoirement nos dépositions,
+je m'écriai:
+
+--Monsieur le commissaire, actuellement Arsène Lupin prend de
+l'avance. Mon automobile m'attend dans la cour. Si vous voulez me
+faire le plaisir d'y monter, nous essaierions...
+
+Le commissaire sourit d'un air fin:
+
+--L'idée n'est pas mauvaise... si peu mauvaise même, qu'elle est
+en voie d'exécution.
+
+--Ah!
+
+--Oui, monsieur, deux de mes agents sont partis à bicyclette...
+depuis un certain temps déjà.
+
+--Mais où?
+
+--À la sortie même du tunnel. Là, ils recueilleront les indices, les
+témoignages, et suivront la piste d'Arsène Lupin.
+
+Je ne pus m'empêcher de hausser les épaules.
+
+--Vos deux agents ne recueilleront ni indice, ni témoignage.
+
+--Vraiment!
+
+--Arsène Lupin se sera arrangé pour que personne ne le voie sortir du
+tunnel. Il aura rejoint la première route et, de là...
+
+--Et de là, Rouen, où nous le pincerons.
+
+--Il n'ira pas à Rouen.
+
+--Alors, il restera dans les environs où nous sommes encore plus
+sûrs...
+
+--Il ne restera pas dans les environs.
+
+--Oh! oh! Et où donc se cachera-t-il?
+
+Je tirai ma montre.
+
+--À l'heure présente, Arsène Lupin rôde autour de la gare de
+Darnétal. À dix heures cinquante, c'est-à-dire dans vingt-deux
+minutes, il prendra le train qui va de Rouen, gare du Nord, à Amiens.
+
+--Vous croyez? Et comment le savez-vous?
+
+--Oh! c'est bien simple. Dans le compartiment, Arsène Lupin a
+consulté mon indicateur. Pour quelle raison? Y avait-il, non loin de
+l'endroit où il a disparu, une autre ligne, une gare sur cette ligne,
+et un train s'arrêtant à cette gare? À mon tour je viens de consulter
+l'indicateur. Il m'a renseigné.
+
+--En vérité, monsieur, dit le commissaire, c'est merveilleusement
+déduit. Quelle compétence!
+
+Entraîné par ma conviction, j'avais commis une maladresse en faisant
+preuve de tant d'habileté. Il me regardait avec étonnement, et je crus
+sentir qu'un soupçon l'effleurait.--Oh! à peine, car les photographies
+envoyées de tous côtés par le parquet étaient trop imparfaites,
+représentaient un Arsène Lupin trop différent de celui qu'il avait
+devant lui, pour qu'il lui fût possible de me reconnaître. Mais, tout
+de même, il était troublé, confusément inquiet.
+
+Il y eut un moment de silence. Quelque chose d'équivoque et
+d'incertain arrêtait nos paroles. Moi-même, un frisson de gêne me
+secoua. La chance allait-elle tourner contre moi? Me dominant, je me
+mis à rire.
+
+--Mon Dieu, rien ne vous ouvre la compréhension comme la perte d'un
+portefeuille et le désir de le retrouver. Et il me semble que si vous
+vouliez bien me donner deux de vos agents, eux et moi, nous pourrions
+peut-être...
+
+--Oh! je vous en prie, monsieur le commissaire, s'écria madame Renaud,
+écoutez M. Berlat.
+
+L'intervention de mon excellente amie fut décisive. Prononcé par elle,
+la femme d'un personnage influent, ce nom de Berlat devenait
+réellement le mien et me conférait une identité qu'aucun soupçon ne
+pouvait atteindre. Le commissaire se leva:
+
+--Je serais trop heureux, monsieur Berlat, croyez-le bien, de vous
+voir réussir. Autant que vous je tiens à l'arrestation d'Arsène Lupin.
+
+Il me conduisit jusqu'à l'automobile. Deux de ses agents, qu'il me
+présenta, Honoré Massol et Gaston Delivet, y prirent place. Je
+m'installai au volant. Mon mécanicien donna le tour de manivelle.
+Quelques secondes après nous quittions la gare. J'étais sauvé.
+
+Ah! j'avoue qu'en roulant sur les boulevards qui ceignent la vieille
+cité normande, à l'allure puissante de ma trente-cinq chevaux
+Moreau-Lepton, je n'étais pas sans concevoir quelque orgueil. Le
+moteur ronflait harmonieusement. À droite et à gauche, les arbres
+s'enfuyaient derrière nous. Et libre, hors de danger, je n'avais plus
+maintenant qu'à régler mes petites affaires personnelles, avec le
+concours des deux honnêtes représentants de la force publique. Arsène
+Lupin s'en allait à la recherche d'Arsène Lupin!
+
+Modestes soutiens de l'ordre social, Delivet Gaston et Massol Honoré,
+combien votre assistance me fut précieuse! Qu'aurais-je fait sans
+vous? Sans vous, combien de fois, aux carrefours, j'eusse choisi la
+mauvaise route! Sans vous, Arsène Lupin se trompait, et l'autre
+s'échappait!
+
+Mais tout n'était pas fini. Loin de là. Il me restait d'abord à
+rattraper l'individu, et ensuite à m'emparer moi-même des papiers
+qu'il m'avait dérobés. À aucun prix, il ne fallait que mes deux
+acolytes ne missent le nez dans ces documents, encore moins qu'ils ne
+s'en saisissent. Me servir d'eux et agir en dehors d'eux, voilà ce que
+je voulais et qui n'était point aisé.
+
+À Darnétal, nous arrivâmes trois minutes après le passage du train. Il
+est vrai que j'eus la consolation d'apprendre qu'un individu en
+pardessus gris, à taille, à collet de velours noir, était monté dans
+un compartiment de seconde classe, muni d'un billet pour Amiens.
+Décidément mes débuts comme policier promettaient.
+
+Delivet me dit:
+
+--Le train est express et ne s'arrête plus qu'à Montérolier-Buchy,
+dans dix-neuf minutes. Si nous n'y sommes pas avant Arsène Lupin, il
+peut continuer sur Amiens, comme bifurquer sur Clères, et de là gagner
+Dieppe ou Paris.
+
+--Montérolier, quelle distance?
+
+--Vingt-trois kilomètres.
+
+--Vingt-trois kilomètres en dix-neuf minutes... Nous y serons
+avant lui.
+
+La passionnante étape! Jamais ma fidèle Moreau-Lepton ne répondit à
+mon impatience avec plus d'ardeur et de régularité. Il me semblait que
+je lui communiquais ma volonté directement, sans l'intermédiaire des
+leviers et des manettes. Elle partageait mes désirs. Elle approuvait
+mon obstination. Elle comprenait mon animosité contre ce gredin
+d'Arsène Lupin. Le fourbe! le traître! aurais-je raison de lui? Se
+jouerait-il une fois de plus de l'autorité, de cette autorité dont
+j'étais l'incarnation?
+
+--À droite, criait Delivet!... À gauche!... Tout droit!...
+
+Nous glissions au-dessus du sol. Les bornes avaient l'air de petites
+bêtes peureuses qui s'évanouissaient à notre approche.
+
+Et tout à coup, au détour d'une route, un tourbillon de fumée,
+l'express du Nord.
+
+Durant un kilomètre, ce fut la lutte, côte à côte, lutte inégale dont
+l'issue était certaine. À l'arrivée, nous le battions de vingt
+longueurs.
+
+En trois secondes nous étions sur le quai, devant les deuxièmes
+classes. Les portières s'ouvrirent. Quelques personnes descendaient.
+Mon voleur point. Nous inspectâmes les compartiments. Pas d'Arsène
+Lupin.
+
+--Sapristi, m'écriai-je, il m'aura reconnu dans l'automobile tandis
+que nous marchions côte à côte, et il aura sauté.
+
+Le chef de train confirma cette supposition. Il avait vu un homme qui
+dégringolait le long du remblai, à deux cents mètres de la gare.
+
+--Tenez, là-bas... celui qui traverse le passage à niveau.
+
+Je m'élançai, suivi de mes deux acolytes, ou plutôt suivi de l'un
+d'eux, car l'autre, Massol, se trouvait être un coureur exceptionnel,
+ayant autant de fond que de vitesse. En peu d'instants, l'intervalle
+qui le séparait du fugitif diminua singulièrement. L'homme l'aperçut,
+franchit une haie et détala rapidement vers un talus qu'il grimpa.
+Nous le vîmes encore plus loin: il entrait dans un petit bois.
+
+Quand nous atteignîmes ce bois, Massol nous y attendait. Il avait jugé
+inutile de s'aventurer davantage, dans la crainte de nous perdre.
+
+--Et je vous en félicite, mon cher ami, lui dis-je. Après une
+pareille course, notre individu doit être à bout de souffle. Nous le
+tenons.
+
+J'examinai les environs, tout en réfléchissant aux moyens de procéder
+seul à l'arrestation du fugitif, afin de faire moi-même des reprises
+que la justice n'aurait sans doute tolérées qu'après beaucoup
+d'enquêtes désagréables. Puis je revins à mes compagnons.
+
+--Voilà, c'est facile. Vous, Massol, postez-vous à gauche. Vous,
+Delivet, à droite. De là, vous surveillez toute la ligne postérieure
+du bosquet, et il ne peut en sortir, sans être aperçu de vous, que par
+cette cavée, où je prends position. S'il ne sort pas, moi j'entre, et,
+forcément, je le rabats sur l'un ou sur l'autre. Vous n'avez donc qu'à
+attendre. Ah! j'oubliais: en cas d'alerte, un coup de feu.
+
+Massol et Delivet s'éloignèrent chacun de son côté. Aussitôt qu'ils
+eurent disparu, je pénétrai dans le bois, avec les plus grandes
+précautions, de manière à n'être ni vu ni entendu. C'étaient des
+fourrés épais, aménagés pour la chasse, et coupés de sentes très
+étroites où il n'était possible de marcher qu'en se courbant comme
+dans des souterrains de verdure.
+
+L'une d'elles aboutissait à une clairière où l'herbe mouillée
+présentait des traces de pas. Je les suivis, en ayant soin de me
+glisser à travers les taillis. Elles me conduisirent au pied d'un
+petit monticule que couronnait une masure en plâtras, à moitié
+démolie.
+
+--Il doit être là, pensai-je. L'observatoire est bien choisi.
+
+Je rampai jusqu'à proximité de la bâtisse. Un bruit léger m'avertit de
+sa présence, et, de fait, par une ouverture, je l'aperçus qui me
+tournait le dos.
+
+En deux bonds je fus sur lui. Il essaya de braquer le revolver qu'il
+tenait à la main. Je ne lui en laissai pas le temps, et l'entraînai à
+terre, de telle façon que ses deux bras étaient pris sous lui, tordus,
+et que je pesais de mon genou sur sa poitrine.
+
+--Écoute, mon petit, lui dis-je à l'oreille, je suis Arsène Lupin. Tu
+vas me rendre, toute de suite et de bonne grâce, mon portefeuille et
+la sacoche de la dame... moyennant quoi je te tire des griffes de
+la police, et je t'enrôle parmi mes amis. Un mot seulement: oui ou
+non?
+
+--Oui, murmura-t-il.
+
+--Tant mieux. Ton affaire, ce matin, était joliment combinée. On
+s'entendra.
+
+Je me relevai. Il fouilla dans sa poche, en sortit un large couteau et
+voulut m'en frapper.
+
+--Imbécile! m'écriai-je.
+
+D'une main, j'avais paré l'attaque. De l'autre, je lui portai un
+violent coup sur l'artère carotide, ce qui s'appelle le «hook à la
+carotide»... Il tomba, assommé.
+
+Dans mon portefeuille, je retrouvai mes papiers et mes billets de
+banque. Par curiosité, je pris le sien. Sur une enveloppe qui lui
+était adressée, je lus son nom: Pierre Onfrey.
+
+Je tressaillis. Pierre Onfrey, l'assassin de la rue Lafontaine, à
+Auteuil! Pierre Onfrey, celui qui avait égorgé Mme Delbois et ses deux
+filles. Je me penchai sur lui. Oui, c'était ce visage qui, dans le
+compartiment, avait éveillé en moi le souvenir de traits déjà
+contemplés.
+
+Mais le temps passait. Je mis dans une enveloppe deux billets de cent
+francs, avec une carte et ces mots: «Arsène Lupin à ses bons collègues
+Honoré Massol et Gaston Delivet, en témoignage de reconnaissance.» Je
+posai cela en évidence au milieu de la pièce. À côté, la sacoche de
+Mme Renaud. Pouvais-je ne point la rendre à l'excellente amie qui
+m'avait secouru? Je confesse cependant que j'en retirai tout ce qui
+présentait un intérêt quelconque, n'y laissant qu'un peigne en
+écaille, un bâton de rouge Dorin pour les lèvres et un porte-monnaie
+vide. Que diable! Les affaires sont les affaires. Et puis, vraiment
+son mari exerçait un métier si peu honorable!...
+
+Restait l'homme. Il commençait à remuer. Que devais-je faire? Je
+n'avais qualité ni pour le sauver ni pour le condamner.
+
+Je lui enlevai ses armes et tirai en l'air un coup de revolver.
+
+--Les deux autres vont venir, pensai-je, qu'il se débrouille! Les
+choses s'accompliront dans le sens de son destin.
+
+Et je m'éloignai au pas de course par le chemin de la cavée.
+
+Vingt minutes plus tard, une route de traverse, que j'avais remarquée
+lors de notre poursuite, me ramenait auprès de mon automobile.
+
+À quatre heures je télégraphiais à mes amis de Rouen qu'un incident
+imprévu me contraignait à remettre ma visite. Entre nous, je crains
+fort, étant donné ce qu'ils doivent savoir maintenant, d'être obligé
+de la remettre indéfiniment. Cruelle désillusion pour eux!
+
+À six heures, je rentrais à Paris par l'Isle-Adam, Enghien et la porte
+Bineau.
+
+Les journaux du soir m'apprirent que l'on avait enfin réussi à
+s'emparer de Pierre Onfrey.
+
+
+
+Le lendemain,--ne dédaignons point les avantages d'une intelligente
+réclame--l'_Écho de France_ publiait cet entrefilet sensationnel:
+
+«Hier, aux environs de Buchy, après de nombreux incidents, Arsène
+Lupin a opéré l'arrestation de Pierre Onfrey. L'assassin de la rue
+Lafontaine venait de dévaliser sur la ligne de Paris au Havre Mme
+Renaud, la femme du sous-directeur des services pénitentiaires. Arsène
+Lupin a restitué à Mme Renaud la sacoche qui contenait ses bijoux, et
+a récompensé généreusement les deux agents de la Sûreté qui l'avaient
+aidé au cours de cette dramatique arrestation.»
+
+
+
+------
+
+
+
+LE COLLIER DE LA REINE
+
+
+
+Deux ou trois fois par an, à l'occasion de solennités importantes,
+comme les bals de l'ambassade d'Autriche ou les soirées de lady
+Billingstone, la comtesse de Dreux-Soubise mettait sur ses blanches
+épaules «le Collier de la Reine».
+
+C'était bien le fameux collier, le collier légendaire que Böhmer et
+Bassenge, joailliers de la couronne, destinaient à la Du Barry, que le
+cardinal de Rohan-Soubise crut offrir à Marie-Antoinette, reine de
+France, et que l'aventurière Jeanne de Valois, comtesse de la Motte,
+dépeça un soir de février 1785, avec l'aide de son mari et de leur
+complice Rétaux de Villette.
+
+Pour dire vrai, la monture seule était authentique. Rétaux de Villette
+l'avait conservée, tandis que le sieur de la Motte et sa femme
+dispersaient aux quatre vents les pierres brutalement desserties, les
+admirables pierres si soigneusement choisies par Böhmer. Plus tard, en
+Italie, il la vendit à Gaston de Dreux-Soubise, neveu et héritier du
+cardinal, sauvé par lui de la ruine lors de la retentissante
+banqueroute de Rohan-Guéménée, et qui en souvenir de son oncle,
+racheta les quelques diamants qui restaient en la possession du
+bijoutier anglais Jefferys, les compléta avec d'autres de valeur
+beaucoup moindre, mais de même dimension, et parvint à reconstituer le
+merveilleux «collier en esclavage», tel qu'il était sorti des mains de
+Böhmer et Bassenge.
+
+De ce bijou historique, pendant près d'un siècle, les Dreux-Soubise
+s'enorgueillirent. Bien que diverses circonstances eussent notablement
+diminué leur fortune, ils aimèrent mieux réduire leur train de maison
+que d'aliéner la royale et précieuse relique. En particulier le comte
+actuel y tenait comme on tient à la demeure de ses pères. Par
+prudence, il avait loué un coffre au Crédit Lyonnais pour l'y déposer.
+Il allait l'y chercher lui-même l'après-midi du jour où sa femme
+voulait s'en parer, et l'y reportait lui-même le lendemain.
+
+Ce soir-là, à la réception du Palais de Castille, la comtesse eut un
+véritable succès, et le roi Christian, en l'honneur de qui la fête
+était donnée, remarqua sa beauté magnifique. Les pierreries
+ruisselaient autour du cou gracieux. Les mille facettes des diamants
+brillaient et scintillaient comme des flammes à la clarté des
+lumières. Nulle autre qu'elle, semblait-il, n'eût pu porter avec tant
+d'aisance et de noblesse le fardeau d'une telle parure.
+
+Ce fut un double triomphe, que le comte de Dreux goûta profondément,
+et dont il s'applaudit quand ils furent rentrés dans la chambre de
+leur vieil hôtel du faubourg Saint-Germain. Il était fier de sa femme,
+et tout autant peut-être du bijou qui illustrait sa maison depuis
+quatre générations. Et sa femme en tirait une vanité un peu puérile,
+mais qui était bien la marque de son caractère altier.
+
+Non sans regret elle détacha le collier de ses épaules et le tendit à
+son mari qui l'examina avec admiration, comme s'il ne le connaissait
+point. Puis l'ayant remis dans son écrin de cuir rouge aux armes du
+Cardinal, il passa dans un cabinet voisin, sorte d'alcôve plutôt que
+l'on avait complètement isolée de la chambre, et dont l'unique entrée
+se trouvait au pied de leur lit. Comme les autres fois, il le
+dissimula sur une planche assez élevée, parmi des cartons à chapeau et
+des piles de linge. Il referma la porte et se dévêtit.
+
+Au matin, il se leva vers neuf heures, avec l'intention d'aller, avant
+le déjeuner, jusqu'au Crédit Lyonnais. Il s'habilla, but une tasse de
+café et descendit aux écuries. Là, il donna des ordres. Un des chevaux
+l'inquiétait. Il le fit marcher et trotter devant lui dans la cour.
+Puis il retourna près de sa femme.
+
+Elle n'avait point quitté la chambre et se coiffait, aidée de sa
+bonne. Elle lui dit:
+
+--Vous sortez!
+
+--Oui... pour cette course...
+
+--Ah! en effet... c'est plus prudent...
+
+Il pénétra dans le cabinet. Mais, au bout de quelques secondes, il
+demanda, sans le moindre étonnement d'ailleurs:
+
+--Vous l'avez pris, chère amie?
+
+Elle répliqua:
+
+--Comment? mais non, je n'ai rien pris.
+
+--Vous l'avez dérangé.
+
+--Pas du tout... je n'ai même pas ouvert cette porte.
+
+Il apparut, décomposé, et il balbutia, la voix à peine intelligible:
+
+--Vous n'avez pas?... Ce n'est pas vous?... Alors...
+
+Elle accourut, et ils cherchèrent fiévreusement, jetant les cartons à
+terre et démolissant les piles de linge. Et le comte répétait:
+
+--Inutile... tout ce que nous faisons est inutile... C'est ici,
+là, sur cette planche, que je l'ai mis.
+
+--Vous avez pu vous tromper.
+
+--C'est ici, là, sur cette planche, et pas sur une autre.
+
+Ils allumèrent une bougie, car la pièce était assez obscure, et ils
+enlevèrent tout le linge et tous les objets qui l'encombraient. Et
+quand il n'y eut plus rien dans le cabinet, ils durent s'avouer avec
+désespoir que le fameux collier, «le Collier en esclavage de la
+Reine», avait disparu.
+
+De nature résolue, la comtesse, sans perdre de temps en vaines
+lamentations, fit prévenir le commissaire, M. Valorbe, dont ils
+avaient eu déjà l'occasion d'apprécier l'esprit sagace et la
+clairvoyance. On le mit au courant par le détail, et tout de suite il
+demanda:
+
+--Êtes-vous sûr, Monsieur le comte, que personne n'a pu traverser la
+nuit votre chambre.
+
+--Absolument sûr. J'ai le sommeil très léger. Mieux encore: la porte
+de cette chambre était fermée au verrou. J'ai dû le tirer ce matin
+quand ma femme a sonné la bonne.
+
+--Et il n'existe pas d'autre passage qui permette de s'introduire
+dans le cabinet?
+
+--Aucun.
+
+--Pas de fenêtre?
+
+--Si, mais elle est condamnée.
+
+--Je désirerais m'en rendre compte...
+
+On alluma des bougies, et aussitôt M. Valorbe fit remarquer que la
+fenêtre n'était condamnée qu'à mi-hauteur, par un bahut, lequel en
+outre ne touchait pas exactement aux croisées.
+
+--Il y touche suffisamment, répliqua M. de Dreux, pour qu'il soit
+impossible de le déplacer sans faire beaucoup de bruit.
+
+--Et sur quoi donne cette fenêtre?
+
+--Sur une courette intérieure.
+
+--Et vous avez encore un étage au-dessus de celui-là?
+
+--Deux, mais au niveau de celui des domestiques, la courette est
+protégée par une grille à petites mailles. C'est pourquoi nous avons
+si peu de jour.
+
+D'ailleurs, quand on eut écarté le bahut, on constata que la fenêtre
+était close, ce qui n'aurait pas été si quelqu'un avait pénétré du
+dehors.
+
+--À moins, observa le comte, que ce quelqu'un ne soit sorti par notre
+chambre.
+
+--Auquel cas, vous n'auriez pas trouvé le verrou de cette chambre
+poussé.
+
+Le commissaire réfléchit un instant, puis se tournant vers la
+comtesse:
+
+--Savait-on dans votre entourage, Madame, que vous deviez porter ce
+collier hier soir?
+
+--Certes, je ne m'en suis pas cachée. Mais personne ne savait que
+nous l'enfermions dans ce cabinet.
+
+--Personne?
+
+--Personne... À moins que...
+
+--Je vous en prie, Madame, précisez. C'est là un point des plus
+importants.
+
+Elle dit à son mari:
+
+--Je songeais à Henriette.
+
+--Henriette? Elle ignore ce détail comme les autres.
+
+--En es-tu certain?
+
+--Quelle est cette dame? interrogea M. Valorbe.
+
+--Une amie de couvent, qui s'est fâchée avec sa famille pour épouser
+une sorte d'ouvrier. À la mort de son mari, je l'ai recueillie avec
+son fils, et leur ai meublé un appartement dans cet hôtel.
+
+Et elle ajouta avec embarras:
+
+--Elle me rend quelques services. Elle est très adroite de ses mains.
+
+--À quel étage habite-t-elle?
+
+--Au nôtre, pas loin du reste... à l'extrémité de ce couloir...
+Et même, j'y pense... la fenêtre de sa cuisine...
+
+--Ouvre sur cette courette, n'est-ce pas?
+
+--Oui, juste en face de la nôtre.
+
+Un léger silence suivit cette déclaration.
+
+Puis M. Valorbe demanda qu'on le conduisît auprès d'Henriette.
+
+Ils la trouvèrent en train de coudre, tandis que son fils Raoul, un
+bambin de six à sept ans, lisait à ses côtés. Assez étonné de voir le
+misérable appartement qu'on avait meublé pour elle, et qui se
+composait au total d'une pièce sans cheminée et d'un réduit servant de
+cuisine, le commissaire la questionna. Elle parut bouleversée en
+apprenant le vol commis. La veille au soir, elle avait elle-même
+habillé la comtesse et fixé le collier autour de son cou.
+
+--Seigneur Dieu! s'écria-t-elle, qui m'aurait jamais dit?
+
+--Et vous n'avez aucune idée? pas le moindre doute? Il est possible
+cependant que le coupable ait passé par votre chambre.
+
+Elle rit de bon coeur, sans même imaginer qu'on pouvait l'effleurer
+d'un soupçon:
+
+--Mais je ne l'ai pas quittée, ma chambre! je ne sors jamais, moi. Et
+puis, vous n'avez donc pas vu?
+
+Elle ouvrit la fenêtre du réduit.
+
+--Tenez, il y a bien trois mètres jusqu'au rebord opposé.
+
+--Qui vous a dit que nous envisagions l'hypothèse d'un vol effectué
+par là?
+
+--Mais... le collier n'était-il pas dans le cabinet?
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Dame! j'ai toujours su qu'on l'y mettait la nuit... on en a
+parlé devant moi...
+
+Sa figure, encore jeune, mais que les chagrins avaient flétrie,
+marquait une grande douceur et de la résignation. Cependant elle eut
+soudain, dans le silence, une expression d'angoisse, comme si un
+danger l'eût menacée. Elle attira son fils contre elle. L'enfant lui
+prit la main et l'embrassa tendrement.
+
+--Je ne suppose pas, dit M. de Dreux au commissaire, quand ils furent
+seuls, je ne suppose pas que vous la soupçonniez? Je réponds d'elle.
+C'est l'honnêteté même.
+
+--Oh! je suis tout à fait de votre avis, affirma M. Valorbe. C'est
+tout au plus si j'avais pensé à une complicité inconsciente. Mais je
+reconnais que cette explication doit être abandonnée... d'autant
+qu'elle ne résout nullement le problème auquel nous nous heurtons.
+
+Le commissaire ne poussa pas plus avant cette enquête, que le juge
+d'instruction reprit et compléta les jours suivants. On interrogea les
+domestiques, on vérifia l'état du verrou, on fit des expériences sur
+la fermeture et sur l'ouverture de la fenêtre du cabinet, on explora
+la courette de haut en bas... Tout fut inutile. Le verrou était
+intact. La fenêtre ne pouvait s'ouvrir ni se fermer du dehors.
+
+Plus spécialement, les recherches visèrent Henriette, car, malgré
+tout, on en revenait toujours de ce côté. On fouilla sa vie
+minutieusement, et il fut constaté que, depuis trois ans, elle n'était
+sortie que quatre fois de l'hôtel, et les quatre fois pour des courses
+que l'on put déterminer. En réalité, elle servait de femme de chambre
+et de couturière à Madame de Dreux, qui se montrait à son égard d'une
+rigueur dont tous les domestiques témoignèrent en confidence.
+
+--D'ailleurs, disait le juge d'instruction, qui, au bout d'une
+semaine, aboutit aux mêmes conclusions que le commissaire, en
+admettant que nous connaissions le coupable, et nous n'en sommes pas
+là, nous n'en saurions pas davantage sur la manière dont le vol a été
+commis. Nous sommes barrés à droite et à gauche par deux obstacles:
+une porte et une fenêtre fermées. Le mystère est double! Comment
+a-t-on pu s'introduire, et comment, ce qui était beaucoup plus
+difficile, a-t-on pu s'échapper en laissant derrière soi une porte
+close au verrou et une fenêtre fermée?
+
+Au bout de quatre mois d'investigations, l'idée secrète du juge était
+celle-ci: M. et Mme de Dreux, pressés par des besoins d'argent, qui,
+de fait, étaient considérables, avaient vendu le Collier de la Reine.
+Il classa l'affaire.
+
+
+
+Le vol du précieux bijou porta aux Dreux-Soubise un coup dont ils
+gardèrent longtemps la marque. Leur crédit n'étant plus soutenu par la
+sorte de réserve que constituait un tel trésor, ils se trouvèrent en
+face de créanciers plus exigeants et de prêteurs moins favorables. Ils
+durent couper dans le vif, aliéner, hypothéquer. Bref, c'eût été la
+ruine si deux gros héritages de parents éloignés ne les avaient
+sauvés.
+
+Ils souffrirent aussi dans leur orgueil, comme s'ils avaient perdu un
+quartier de noblesse. Et, chose bizarre, ce fut à son ancienne amie de
+pension que la comtesse s'en prit. Elle ressentait contre elle une
+véritable rancune et l'accusait ouvertement. On la relégua d'abord à
+l'étage des domestiques, puis on la congédia du jour au lendemain.
+
+Et la vie coula, sans événements notables. Ils voyagèrent beaucoup.
+
+Un seul fait doit être relevé au cours de cette époque. Quelques mois
+après le départ d'Henriette, la comtesse reçut d'elle une lettre qui
+la remplit d'étonnement:
+
+
+
+ «Madame,
+
+«Je ne sais comment vous remercier. Car c'est bien vous, n'est-ce pas,
+qui m'avez envoyé cela? Ce ne peut être que vous. Personne autre ne
+connaît ma retraite au fond de ce petit village. Si je me trompe,
+excusez-moi, et retenez du moins l'expression de ma reconnaissance
+pour vos bontés passées... »
+
+Que voulait-elle dire? Les bontés présentes ou passées de la comtesse
+envers elle se réduisaient à beaucoup d'injustices. Que signifiaient
+ces remerciements?
+
+Sommée de s'expliquer, elle répondit qu'elle avait reçu par la poste,
+en un pli non recommandé ni chargé, deux billets de mille francs.
+L'enveloppe, qu'elle joignait à sa réponse, était timbrée de Paris et
+ne portait que son adresse, tracée d'une écriture visiblement
+déguisée.
+
+D'où provenaient ces deux mille francs? Qui les avait envoyés? La
+justice s'informa. Mais quelle piste pouvait-on suivre parmi ces
+ténèbres?
+
+Et le même fait se reproduisit douze mois après. Et une troisième
+fois; et une quatrième fois; et chaque année pendant six ans, avec
+cette différence que la cinquième et la sixième année, la somme
+doubla, ce qui permit à Henriette, tombée subitement malade, de se
+soigner comme il convenait.
+
+Autre différence: l'administration de la poste ayant saisi une des
+lettres sous prétexte qu'elle n'était point chargée, les deux
+dernières lettres furent envoyées selon le règlement, la première
+datée de Saint-Germain, l'autre de Suresnes. L'expéditeur signa
+d'abord Anquety, puis Péchard. Les adresses qu'il donna étaient
+fausses.
+
+Au bout de six ans, Henriette mourut. L'énigme demeura entière.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Tous ces événements sont connus du public. L'affaire fut de celles qui
+passionnèrent l'opinion, et c'est un destin étrange que celui de ce
+collier, qui, après avoir bouleversé la France à la fin du
+dix-huitième siècle, souleva encore tant d'émotion un siècle plus
+tard. Mais ce que je vais dire est ignoré de tous, sauf des principaux
+intéressés et de quelques personnes auxquelles le comte demanda le
+secret absolu. Comme il est probable qu'un jour ou l'autre elles
+manqueront à leur promesse, je n'ai, moi, aucun scrupule à déchirer le
+voile et l'on aura ainsi, en même temps que la clef de l'énigme,
+l'explication de la lettre publiée par les journaux d'avant-hier
+matin, lettre extraordinaire qui ajoutait encore, si c'est possible,
+un peu d'ombre et de mystère aux obscurités de ce drame.
+
+Il y a cinq jours de cela. Au nombre des invités qui déjeunaient chez
+M. de Dreux-Soubise, se trouvaient ses deux nièces et sa cousine, et,
+comme hommes, le président d'Essaville, le député Bochas, le chevalier
+Floriani que le comte avait connu en Sicile, et le général marquis de
+Rouzières, un vieux camarade de cercle.
+
+Après le repas, ces dames servirent le café, et les messieurs eurent
+l'autorisation d'une cigarette, à condition de ne point déserter le
+salon. On causa. L'une des jeunes filles s'amusa à faire les cartes et
+à dire la bonne aventure. Puis on en vint à parler de crimes célèbres.
+Et c'est à ce propos que M. de Rouzières, qui ne manquait jamais
+l'occasion de taquiner le comte, rappela l'aventure du collier, sujet
+de conversation que M. de Dreux avait en horreur.
+
+Aussitôt chacun donna son avis. Chacun recommença l'instruction à sa
+manière. Et, bien entendu, toutes les hypothèses se contredisaient,
+toutes également inadmissibles.
+
+--Et vous, Monsieur, demanda la comtesse au chevalier Floriani,
+quelle est votre opinion?
+
+--Oh! moi, je n'ai pas d'opinion, Madame.
+
+On se récria. Précisément le chevalier venait de raconter très
+brillamment diverses aventures auxquelles il avait été mêlé avec son
+père, magistrat à Palerme, et où s'étaient affirmés son jugement et
+son goût pour ces questions.
+
+--J'avoue, dit-il, qu'il m'est arrivé de réussir alors que de plus
+habiles avaient renoncé. Mais de là à me considérer comme un Sherlock
+Holmes... Et puis, c'est à peine si je sais de quoi il s'agit.
+
+On se tourna vers le maître de la maison. À contre-coeur, il dut
+résumer les faits. Le chevalier écouta, réfléchit, posa quelques
+interrogations, et murmura:
+
+--C'est drôle... à première vue il ne me semble pas que la chose
+soit si difficile à deviner.
+
+Le comte haussa les épaules. Mais les autres personnes s'empressèrent
+autour du chevalier, et il reprit d'un ton un peu dogmatique:
+
+--En général, pour remonter à l'auteur d'un crime ou d'un vol, il
+faut déterminer comment ce crime ou ce vol ont été commis, ou du moins
+ont pu être commis. Dans le cas actuel, rien de plus simple selon moi,
+car nous nous trouvons en face, non pas de plusieurs hypothèses, mais
+d'une certitude, d'une certitude unique, rigoureuse, et qui s'énonce
+ainsi: l'individu ne pouvait entrer que par la porte de la chambre ou
+par la fenêtre du cabinet. Or, on n'ouvre pas, de l'extérieur, une
+porte verrouillée. Donc il est entré par la fenêtre.
+
+--Elle était fermée et on l'a retrouvée fermée, déclara nettement M.
+de Dreux.
+
+--Pour cela, continua Floriani sans relever l'interruption, il n'a eu
+besoin que d'établir un pont, planche ou échelle, entre le balcon de
+la cuisine et le rebord de la fenêtre, et dès que l'écrin...
+
+--Mais je vous répète que la fenêtre était fermée! s'écria le comte
+avec impatience.
+
+Cette fois Floriani dut répondre. Il le fit avec la plus grande
+tranquillité, en homme qu'une objection aussi insignifiante ne trouble
+point.
+
+--Je veux croire qu'elle l'était, mais n'y a-t-il pas un vasistas?
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--D'abord c'est presque une règle dans les hôtels de cette époque. Et
+ensuite il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque, autrement, le vol
+est inexplicable.
+
+--En effet, il y en a un, mais il était clos, comme la fenêtre. On
+n'y a même pas fait attention.
+
+--C'est un tort. Car si on y avait fait attention, on aurait vu
+évidemment qu'il avait été ouvert.
+
+--Et comment?
+
+--Je suppose que, pareil à tous les autres, il s'ouvre au moyen d'un
+fil de fer tressé, muni d'un anneau à son extrémité inférieure?
+
+--Oui.
+
+--Et cet anneau pendait entre la croisée et le bahut?
+
+--Oui, mais je ne comprends pas...
+
+--Voici. Par une fente pratiquée dans le carreau, on a pu, à l'aide
+d'un instrument quelconque, mettons une baguette de fer pourvue d'un
+crochet, agripper l'anneau, peser et ouvrir.
+
+Le comte ricana:
+
+--Parfait! parfait! vous arrangez tout cela avec une aisance!
+seulement vous oubliez une chose, cher Monsieur, c'est qu'il n'y a pas
+eu de fente pratiquée dans le carreau.
+
+--Il y a eu une fente.
+
+--Allons donc! on l'aurait vue.
+
+--Pour voir il faut regarder, et l'on n'a pas regardé. La fente
+existe, il est matériellement impossible qu'elle n'existe pas, le long
+du carreau, contre le mastic... dans le sens vertical, bien
+entendu...
+
+Le comte se leva. Il paraissait très surexcité. Il arpenta deux ou
+trois fois le salon d'un pas nerveux, et, s'approchant de Floriani:
+
+--Rien n'a changé là-haut depuis ce jour... personne n'a mis les
+pieds dans ce cabinet.
+
+--En ce cas, Monsieur, il vous est loisible de vous assurer que mon
+explication concorde avec la réalité.
+
+--Elle ne concorde avec aucun des faits que la justice a constatés.
+Vous n'avez rien vu, vous ne savez rien, et vous allez à l'encontre de
+tout ce que nous avons vu et de tout ce que nous savons.
+
+Floriani ne sembla point remarquer l'irritation du comte, et il dit en
+souriant:
+
+--Mon Dieu, Monsieur, je tâche de voir clair, voilà tout. Si je me
+trompe, prouvez-moi mon erreur.
+
+--Sans plus tarder... J'avoue qu'à la longue votre assurance...
+
+M. de Dreux mâchonna encore quelques paroles, puis, soudain, se
+dirigea vers la porte et sortit.
+
+Pas un mot ne fut prononcé. On attendait anxieusement, comme si,
+vraiment, une parcelle de la vérité allait apparaître. Et le silence
+avait une gravité extrême.
+
+Enfin, le comte apparut dans l'embrasure de la porte. Il était pâle et
+singulièrement agité. Il dit à ses amis d'une voix tremblante:
+
+--Je vous demande pardon... les révélations de Monsieur sont si
+imprévues... je n'aurais jamais pensé...
+
+Sa femme l'interrogea avidement:
+
+--Parle... je t'en supplie... qu'y a-t-il?
+
+Il balbutia:
+
+--La fente existe... à l'endroit même indiqué... le long du
+carreau...
+
+Il saisit brusquement le bras du chevalier et lui dit d'un ton
+impérieux:
+
+--Et maintenant, Monsieur, poursuivez... je reconnais que vous
+avez raison jusqu'ici, mais maintenant... Ce n'est pas fini...
+répondez... que s'est-il passé selon vous?
+
+Floriani se dégagea doucement et après un instant prononça:
+
+--Eh bien, selon moi, voilà ce qui s'est passé. L'individu, sachant
+que Mme de Dreux allait au bal avec le collier, a jeté sa passerelle
+pendant votre absence. Au travers de la fenêtre il vous a surveillé et
+vous a vu cacher le bijou. Dès que vous êtes parti, il a coupé la
+vitre et a tiré l'anneau.
+
+--Soit, mais la distance est trop grande pour qu'il ait pu, par le
+vasistas, atteindre la poignée de la fenêtre.
+
+--S'il n'a pu l'ouvrir, c'est qu'il est entré par le vasistas
+lui-même.
+
+--Impossible; il n'y a pas d'homme assez mince pour s'introduire par
+là.
+
+--Alors ce n'est pas un homme.
+
+--Comment!
+
+--Certes. Si le passage est trop étroit pour un homme, il faut bien
+que ce soit un enfant.
+
+--Un enfant!
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que votre amie Henriette avait un fils!
+
+--En effet... un fils qui s'appelait Raoul.
+
+--Il est infiniment probable que c'est ce Raoul qui a commis le vol.
+
+--Quelle preuve en avez-vous?
+
+--Quelle preuve!... il n'en manque pas de preuves... Ainsi par
+exemple...
+
+Il se tut et réfléchit quelques secondes. Puis il reprit:
+
+--Ainsi, par exemple, cette passerelle, il n'est pas à croire que
+l'enfant l'ait apportée du dehors et remportée sans que l'on s'en soit
+aperçu. Il a dû employer ce qui était à sa disposition. Dans le réduit
+où Henriette faisait sa cuisine, il y avait, n'est-ce pas, des
+tablettes accrochées au mur où l'on posait les casseroles?
+
+--Deux tablettes, autant que je m'en souvienne.
+
+--Il faudrait s'assurer si ces planches sont réellement fixées aux
+tasseaux de bois qui les supportent. Dans le cas contraire nous
+serions autorisés à penser que l'enfant les a déclouées, puis
+attachées l'une à l'autre. Peut-être aussi, puisqu'il y avait un
+fourneau, trouverait-on le crochet à fourneau dont il a dû se servir
+pour ouvrir le vasistas.
+
+Sans mot dire le comte sortit, et cette fois les assistants ne
+ressentirent même point la petite anxiété de l'inconnu qu'ils avaient
+éprouvée la première fois. Ils savaient, ils savaient de façon
+absolue, que les prévisions de Floriani étaient justes. Il émanait de
+cet homme une impression de certitude si rigoureuse qu'on l'écoutait
+non point comme s'il déduisait des faits les uns des autres, mais
+comme s'il racontait des événements dont il était facile de vérifier
+au fur et à mesure l'authenticité.
+
+Et personne ne s'étonna lorsqu'à son retour le comte déclara:
+
+--C'est bien l'enfant, c'est bien lui, tout l'atteste.
+
+--Vous avez vu les planches... le crochet?
+
+--J'ai vu... les planches ont été déclouées... le crochet est
+encore là.
+
+Mais Mme de Dreux-Soubise s'écria:
+
+--C'est lui... Vous voulez dire plutôt que c'est sa mère. Henriette
+est la seule coupable. Elle aura obligé son fils...
+
+--Non, affirma le chevalier, la mère n'y est pour rien.
+
+--Allons donc! ils habitaient la même chambre, l'enfant n'aurait pu
+agir à l'insu d'Henriette.
+
+--Ils habitaient la même chambre, mais tout s'est passé dans la pièce
+voisine, la nuit, tandis que la mère dormait.
+
+--Et le collier? fit le comte, on l'aurait trouvé dans les affaires
+de l'enfant.
+
+--Pardon! il sortait, lui. Le matin même où vous l'avez surpris
+devant sa table de travail, il venait de l'école, et peut-être la
+justice, au lieu d'épuiser ses ressources contre la mère innocente,
+aurait-elle été mieux inspirée en perquisitionnant là-bas, dans le
+pupitre de l'enfant, parmi ses livres de classe.
+
+--Soit, mais ces deux mille francs qu'Henriette recevait chaque
+année, n'est-ce pas le meilleur signe de sa complicité?
+
+--Complice, vous eût-elle remerciés de cet argent? Et puis, ne la
+surveillait-on pas? Tandis que l'enfant est libre, lui, il a toute
+facilité pour courir jusqu'à la ville voisine, pour s'aboucher avec un
+revendeur quelconque et lui céder à vil prix un diamant, deux
+diamants, selon le cas... sous la seule condition que l'envoi
+d'argent sera effectué de Paris, moyennant quoi on recommencera
+l'année suivante.
+
+
+
+Un malaise indéfinissable oppressait les Dreux-Soubise et leurs
+invités. Vraiment il y avait dans le ton, dans l'attitude de Floriani,
+autre chose que cette certitude qui, dès le début, avait si fort agacé
+le comte. Il y avait comme de l'ironie, et une ironie qui semblait
+plutôt hostile que sympathique et amicale ainsi qu'il eût convenu.
+
+Le comte affecta de rire.
+
+--Tout cela est d'un ingénieux qui me ravit, mes compliments. Quelle
+imagination brillante!
+
+--Mais non, mais non, s'écria Floriani avec plus de gravité, je
+n'imagine pas, j'évoque des circonstances qui furent inévitablement
+telles que je les montre.
+
+--Qu'en savez-vous?
+
+--Ce que vous-même m'en avez dit. Je me représente la vie de la mère
+et de l'enfant, là-bas, au fond de la province, la mère qui tombe
+malade, les ruses et les inventions du petit pour vendre les
+pierreries et sauver sa mère ou tout au moins adoucir ses derniers
+moments. Le mal l'emporte. Elle meurt. Des années passent. L'enfant
+grandit, devient un homme. Et alors--et pour cette fois, je veux bien
+admettre que mon imagination se donne libre cours--supposons que cet
+homme éprouve le besoin de revenir dans les lieux où il a vécu son
+enfance, qu'il les revoie, qu'il retrouve ceux qui ont soupçonné,
+accusé sa mère... pensez-vous à l'intérêt poignant d'une telle
+entrevue dans la vieille maison où se sont déroulées les péripéties du
+drame?
+
+Ses paroles retentirent quelques secondes dans le silence inquiet, et
+sur le visage de M. et Mme de Dreux, se lisait un effort éperdu pour
+comprendre, en même temps que la peur, que l'angoisse de comprendre.
+Le comte murmura:
+
+--Qui êtes-vous donc, Monsieur?
+
+--Moi? mais le chevalier Floriani que vous avez rencontré à Palerme,
+et que vous avez été assez bon de convier chez vous déjà plusieurs
+fois.
+
+--Alors que signifie cette histoire?
+
+--Oh! mais rien du tout! C'est un simple jeu de ma part. J'essaie de
+me figurer la joie que le fils d'Henriette, s'il existe encore, aurait
+à vous dire qu'il fut le seul coupable, et qu'il le fut parce que sa
+mère était malheureuse, sur le point de perdre la place de...
+domestique dont elle vivait, et parce que l'enfant souffrait de voir
+sa mère malheureuse.
+
+Il s'exprimait avec une émotion contenue, à demi levé et penché vers
+la comtesse. Aucun doute ne pouvait subsister. Le chevalier Floriani
+n'était autre que le fils d'Henriette. Tout, dans son attitude, dans
+ses paroles, le proclamait. D'ailleurs n'était-ce point son intention
+évidente, sa volonté même d'être reconnu comme tel?
+
+
+
+Le comte hésita. Quelle conduite allait-il tenir envers l'audacieux
+personnage? Sonner? Provoquer un scandale? Démasquer celui qui l'avait
+dépouillé jadis? Mais il y avait si longtemps! Et qui voudrait
+admettre cette histoire absurde d'enfant coupable? Non, il valait
+mieux accepter la situation, en affectant de n'en point saisir le
+véritable sens. Et le comte, s'approchant de Floriani, s'écria avec
+enjouement:
+
+--Très amusant, très curieux, votre roman. Je vous jure qu'il me
+passionne. Mais, suivant vous, qu'est-il devenu ce bon jeune homme, ce
+modèle des fils? J'espère qu'il ne s'est pas arrêté en si beau chemin.
+
+--Oh! certes, non.
+
+--N'est-ce pas! Après un tel début! Prendre le Collier de la Reine à
+six ans, le célèbre collier que convoitait Marie-Antoinette!
+
+--Et le prendre, observa Floriani, se prêtant au jeu du comte, le
+prendre sans qu'il lui en coûte le moindre désagrément, sans que
+personne ait l'idée d'examiner l'état des carreaux ou s'avise que le
+rebord de la fenêtre est trop propre, ce rebord qu'il avait essuyé
+pour effacer les traces de son passage sur l'épaisse poussière...
+Avouez qu'il y avait de quoi tourner la tête d'un gamin de son âge.
+C'est donc si facile? Il n'y a donc qu'à vouloir et à tendre la main?...
+Ma foi, il voulut...
+
+--Et il tendit la main.
+
+--Les deux mains, reprit le chevalier en riant.
+
+Il y eut un frisson. Quel mystère cachait la vie de ce soi-disant
+Floriani? Combien extraordinaire devait être l'existence de cet
+aventurier, voleur génial à six ans, et qui, aujourd'hui, par un
+raffinement de dilettante en quête d'émotion, ou tout au plus pour
+satisfaire un sentiment de rancune, venait braver sa victime chez
+elle, audacieusement, follement, et cependant avec toute la correction
+d'un galant homme en visite!
+
+Il se leva et s'approcha de la comtesse pour prendre congé. Elle
+réprima un mouvement de recul. Il sourit.
+
+--Oh! Madame, vous avez peur! aurais-je donc poussé trop loin ma
+petite comédie de sorcier de salon!
+
+Elle se domina et répondit avec la même désinvolture un peu railleuse:
+
+--Nullement, Monsieur. La légende de ce bon fils m'a au contraire
+fort intéressée, et je suis heureuse que mon collier ait été
+l'occasion d'une destinée aussi brillante. Mais ne croyez-vous pas que
+le fils de cette... femme, de cette Henriette, obéissait surtout à
+sa vocation?
+
+Il tressaillit, sentant la pointe, et répliqua:
+
+--J'en suis persuadé, et il fallait même que cette vocation fût
+sérieuse pour que l'enfant ne se rebutât point.
+
+--Et comment cela?
+
+--Mais oui, vous le savez, la plupart des pierres étaient fausses. Il
+n'y avait de vrais que les quelques diamants rachetés au bijoutier
+anglais, les autres ayant été vendus un à un selon les dures
+nécessités de la vie.
+
+--C'était toujours le Collier de la Reine, Monsieur, dit la comtesse
+avec hauteur, et voilà, me semble-t-il, ce que le fils d'Henriette ne
+pouvait comprendre.
+
+--Il a dû comprendre, Madame, que, faux ou vrai, le collier était
+avant tout un objet de parade, une enseigne.
+
+M. de Dreux fit un geste. Sa femme aussitôt le prévint.
+
+--Monsieur, dit-elle, si l'homme auquel vous faites allusion a la
+moindre pudeur...
+
+Elle s'interrompit, intimidée par le calme regard de Floriani.
+
+Il répéta:
+
+--Si cet homme a la moindre pudeur...
+
+Elle sentit qu'elle ne gagnerait rien à lui parler de la sorte, et
+malgré elle, malgré sa colère et son indignation, toute frémissante
+d'orgueil humilié, elle lui dit presque poliment:
+
+--Monsieur, la légende veut que Rétaux de Villette, quand il eut le
+Collier de la Reine entre les mains et qu'il en eut fait sauter tous
+les diamants avec Jeanne de Valois, n'ait point osé toucher à la
+monture. Il comprit que les diamants n'étaient que l'ornement, que
+l'accessoire, mais que la monture était l'oeuvre essentielle, la
+création même de l'artiste, et il la respecta. Pensez-vous que cet
+homme ait compris également?
+
+--Je ne doute pas que la monture existe. L'enfant l'a respectée.
+
+--Eh bien, Monsieur, s'il vous arrive de le rencontrer, vous lui
+direz qu'il garde injustement une de ces reliques qui sont la
+propriété et la gloire de certaines familles, et qu'il a pu en
+arracher les pierres sans que le Collier de la Reine cessât
+d'appartenir à la maison de Dreux-Soubise. Il nous appartient comme
+notre nom, comme notre honneur.
+
+Le chevalier répondit simplement:
+
+--Je le lui dirai, Madame.
+
+Il s'inclina devant elle, salua le comte, salua les uns après les
+autres tous les assistants et sortit.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Quatre jours après, Mme de Dreux trouvait sur la table de sa chambre
+un écrin de cuir rouge aux armes du Cardinal. Elle ouvrit. C'était le
+Collier en esclavage de la Reine.
+
+
+
+Mais comme toutes choses doivent, dans la vie d'un homme soucieux
+d'unité et de logique, concourir au même but--et qu'un peu de réclame
+n'est jamais nuisible--le lendemain l'_Écho de France_ publiait ces
+lignes sensationnelles:
+
+«Le Collier de la Reine, le célèbre bijou historique dérobé autrefois
+à la famille de Dreux-Soubise, a été retrouvé par Arsène Lupin. Arsène
+Lupin s'est empressé de le rendre à ses légitimes propriétaires. On ne
+peut qu'applaudir à cette attention délicate et chevaleresque.»
+
+
+
+------
+
+
+
+LE SEPT DE COEUR
+
+
+
+Une question se pose, et elle me fut souvent posée:
+
+--Comment ai-je connu Arsène Lupin?
+
+Personne ne doute que je le connaisse. Les détails que j'accumule sur
+cet homme déconcertant, les faits irréfutables que j'expose, les
+preuves nouvelles que j'apporte, l'interprétation que je donne de
+certains actes dont on n'avait vu que les manifestations extérieures
+sans en pénétrer les raisons secrètes ni le mécanisme invisible, tout
+cela prouve bien, sinon une intimité, que l'existence même de Lupin
+rendrait impossible, du moins des relations amicales et des
+confidences suivies.
+
+Mais comment l'ai-je connu? D'où me vient la faveur d'être son
+historiographe? Pourquoi moi et pas un autre?
+
+La réponse est facile: le hasard seul a présidé à un choix où mon
+mérite n'entre pour rien. C'est le hasard qui m'a mis sur sa route.
+C'est par hasard que j'ai été mêlé à l'une de ses plus étranges et de
+ses plus mystérieuses aventures, par hasard enfin que je fus acteur
+dans un drame dont il fut le merveilleux metteur en scène, drame
+obscur et complexe, hérissé de telles péripéties que j'éprouve un
+certain embarras au moment d'en entreprendre le récit.
+
+Le premier acte se passe au cours de cette fameuse nuit du 22 au 23
+juin dont on a tant parlé. Et, pour ma part, disons-le tout de suite,
+j'attribue la conduite assez anormale que je tins en l'occasion, à
+l'état d'esprit très spécial où je me trouvais en rentrant chez moi.
+Nous avions dîné entre amis au restaurant de la Cascade, et, toute la
+soirée, tandis que nous fumions et que l'orchestre de tziganes jouait
+des valses mélancoliques, nous n'avions parlé que de crimes et de
+vols, d'intrigues effrayantes et ténébreuses. C'est toujours là une
+mauvaise préparation au sommeil.
+
+Les Saint-Martin s'en allèrent en automobile. Jean Daspry,--ce
+charmant et insouciant Daspry qui devait, six mois après, se faire
+tuer de façon si tragique sur la frontière du Maroc,--Jean Daspry et
+moi nous revînmes à pied par la nuit obscure et chaude. Quand nous
+fûmes arrivés devant le petit hôtel que j'habitais depuis un an à
+Neuilly, sur le boulevard Maillot, il me dit:
+
+--Vous n'avez jamais peur?
+
+--Quelle idée!
+
+--Dame, ce pavillon est tellement isolé! pas de voisins... des
+terrains vagues... Vrai, je ne suis pas poltron, et cependant...
+
+--Eh bien, vous êtes gai, vous!
+
+--Oh! je dis cela comme je dirais autre chose. Les Saint-Martin m'ont
+impressionné avec leurs histoires de brigands.
+
+M'ayant serré la main il s'éloigna. Je pris ma clef et j'ouvris.
+
+--Allons! bon, murmurai-je, Antoine a oublié de m'allumer une bougie.
+
+Et soudain je me rappelai: Antoine était absent, je lui avais donné
+congé.
+
+Tout de suite l'ombre et le silence me furent désagréables. Je montai
+jusqu'à ma chambre à tâtons, le plus vite possible, et, aussitôt,
+contrairement à mon habitude, je tournai la clef et poussai le verrou.
+
+La flamme de la bougie me rendit mon sang-froid. Pourtant j'eus soin
+de tirer mon revolver de sa gaine, un gros revolver à longue portée,
+et je le posai à côté de mon lit. Cette précaution acheva de me
+rassurer. Je me couchai et, comme à l'ordinaire, pour m'endormir, je
+pris sur la table de nuit le livre qui m'y attendait chaque soir.
+
+Je fus très étonné. À la place du coupe-papier dont je l'avais marqué
+la veille, se trouvait une enveloppe, cachetée de cinq cachets de cire
+rouge. Je la saisis vivement. Elle portait comme adresse mon nom et
+mon prénom, accompagnés de cette mention: «Urgente».
+
+Une lettre! une lettre à mon nom! qui pouvait l'avoir mise à cet
+endroit? Un peu nerveux, je déchirai l'enveloppe, et je lus:
+
+«_À partir du moment où vous aurez ouvert cette lettre, quoi qu'il
+arrive, quoi que vous entendiez, ne bougez plus, ne faites pas un
+geste, ne jetez pas un cri. Sinon, vous êtes perdu._»
+
+Moi non plus je ne suis pas un poltron, et, tout aussi bien qu'un
+autre, je sais me tenir en face du danger réel, ou sourire des périls
+chimériques dont s'effare notre imagination. Mais, je le répète,
+j'étais dans une situation d'esprit anormale, plus facilement
+impressionnable, les nerfs à fleur de peau. Et d'ailleurs, n'y
+avait-il pas dans tout cela quelque chose de troublant et
+d'inexplicable qui eût ébranlé l'âme du plus intrépide?
+
+Mes doigts serraient fiévreusement la feuille de papier, et mes yeux
+relisaient sans cesse les phrases menaçantes... «Ne faites pas un
+geste... ne jetez pas un cri... sinon, vous êtes perdu...»
+Allons donc! pensai-je, c'est quelque plaisanterie, une farce
+imbécile.
+
+Je fus sur le point de rire, même je voulus rire à haute voix. Qui
+m'en empêcha? Quelle crainte indécise me comprima la gorge?
+
+Du moins je soufflerais la bougie. Non, je ne pus la souffler. «Pas un
+geste, ou vous êtes perdu», était-il écrit.
+
+Mais pourquoi lutter contre ces sortes d'autosuggestions plus
+impérieuses souvent que les faits les plus précis? Il n'y avait qu'à
+fermer les yeux. Je fermai les yeux.
+
+Au même moment, un bruit léger passa dans le silence, puis des
+craquements. Et cela provenait, me sembla-t-il, d'une grande salle
+voisine où j'avais installé mon cabinet de travail et dont je n'étais
+séparé que par l'antichambre.
+
+L'approche d'un danger réel me surexcita, et j'eus la sensation que
+j'allais me lever, saisir mon revolver et me précipiter dans cette
+salle. Je ne me levai point: en face de moi, un des rideaux de la
+fenêtre de gauche avait remué.
+
+Le doute n'était pas possible: il avait remué. Il remuait encore! Et
+je vis--oh! je vis cela distinctement--qu'il y avait entre les rideaux
+et la fenêtre, dans cet espace trop étroit, une forme humaine dont
+l'épaisseur empêchait l'étoffe de tomber droit.
+
+Et l'être aussi me voyait, il était certain qu'il me voyait à travers
+les mailles très larges de l'étoffe. Alors je compris tout. Tandis que
+les autres emportaient leur butin, sa mission à lui consistait à me
+tenir en respect. Me lever? Saisir un revolver? Impossible... il
+était là! au moindre geste, au moindre cri, j'étais perdu.
+
+Un coup violent secoua la maison, suivi de petits coups groupés par
+deux ou trois, comme ceux d'un marteau qui frappe sur des pointes et
+qui rebondit. Ou du moins voilà ce que j'imaginais, dans la confusion
+de mon cerveau. Et d'autres bruits s'entrecroisèrent, un véritable
+vacarme qui prouvait que l'on ne se gênait point, et que l'on agissait
+en toute sécurité.
+
+On avait raison: je ne bougeai pas. Fut-ce lâcheté? Non,
+anéantissement plutôt, impuissance totale à mouvoir un seul de mes
+membres. Sagesse également, car enfin pourquoi lutter? Derrière cet
+homme, il y en avait dix autres qui viendraient à son appel. Allais-je
+risquer ma vie pour sauver quelques tapisseries et quelques bibelots?
+
+Et toute la nuit ce supplice dura. Supplice intolérable, angoisse
+terrible! Le bruit s'était interrompu, mais _je ne cessais d'attendre_
+qu'il recommençât. Et l'homme! l'homme qui me surveillait, l'arme à la
+main! Mon regard effrayé ne le quittait pas. Et mon coeur battait! et
+de la sueur ruisselait de mon front et de tout mon corps!
+
+Et tout à coup un bien-être inexprimable m'envahit: une voiture de
+laitier dont je connaissais bien le roulement, passa sur le boulevard,
+et j'eus en même temps l'impression que l'aube se glissait entre les
+persiennes closes et qu'un peu de jour dehors se mêlait à l'ombre.
+
+Et le jour pénétra dans la chambre. Et d'autres voitures passèrent. Et
+tous les fantômes de la nuit s'évanouirent.
+
+Alors je sortis un bras du lit, lentement, sournoisement. En face rien
+ne remua. Je marquai des yeux le pli du rideau, l'endroit précis où il
+fallait viser, je fis le compte exact des mouvements que je devais
+exécuter, et, rapidement, j'empoignai mon revolver et je tirai.
+
+Je sautai hors du lit avec un cri de délivrance, et je bondis sur le
+rideau. L'étoffe était percée, la vitre était percée. Quant à l'homme,
+je n'avais pu l'atteindre... pour cette bonne raison qu'il n'y
+avait personne.
+
+Personne! Ainsi, toute la nuit, j'avais été hypnotisé par un pli de
+rideau! Et pendant ce temps, des malfaiteurs... Rageusement, d'un
+élan que rien n'eût arrêté, je tournai la clef dans la serrure,
+j'ouvris ma porte, je traversai l'antichambre, j'ouvris une autre
+porte, et je me ruai dans la salle.
+
+Mais une stupeur me cloua sur le seuil, haletant, abasourdi, plus
+étonné encore que je ne l'avais été de l'absence de l'homme: rien
+n'avait disparu. Toutes les choses que je supposais enlevées, meubles,
+tableaux, vieux velours et vieilles soies, toutes ces choses étaient à
+leur place!
+
+Spectacle incompréhensible! Je n'en croyais pas mes yeux! Pourtant ce
+vacarme, ces bruits de déménagement... Je fis le tour de la pièce,
+j'inspectai les murs, je dressai l'inventaire de tous ces objets que
+je connaissais si bien. Rien ne manquait! Et ce qui me déconcertait le
+plus, c'est que rien non plus ne révélait le passage des malfaiteurs,
+aucun indice, pas une chaise dérangée, pas une trace de pas.
+
+--Voyons, voyons, me disais-je en me prenant la tête à deux mains, je
+ne suis pourtant pas un fou! J'ai bien entendu!...
+
+Pouce par pouce, avec les procédés d'investigation les plus minutieux,
+j'examinai la salle. Ce fut en vain. Ou plutôt... mais pouvais-je
+considérer cela comme une découverte? Sous un petit tapis persan, jeté
+sur le parquet, je ramassai une carte, une carte à jouer. C'était un
+sept de coeur, pareil à tous les sept de coeur des jeux de cartes
+français, mais qui retint mon attention par un détail assez curieux.
+La pointe extrême de chacune des sept marques rouges en forme de
+coeur, était percée d'un trou, le trou rond et régulier qu'eût
+pratiqué l'extrémité d'un poinçon.
+
+Voilà tout. Une carte et une lettre trouvée dans un livre. En dehors
+de cela, rien. Était-ce assez pour affirmer que je n'avais pas été le
+jouet d'un rêve?
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Toute la journée, je poursuivis mes recherches dans le salon. C'était
+une grande pièce en disproportion avec l'exiguïté de l'hôtel, et dont
+l'ornementation attestait le goût bizarre de celui qui l'avait conçue.
+Le parquet était fait d'une mosaïque de petites pierres multicolores,
+formant de larges dessins symétriques. La même mosaïque recouvrait les
+murs, disposée en panneaux, allégories pompéiennes, compositions
+bizantines, fresque du moyen âge. Un Bacchus enfourchait un tonneau.
+Un empereur couronné d'or, à barbe fleurie, tenait un glaive dans sa
+main droite.
+
+Tout en haut, un peu à la façon d'un atelier, se découpait l'unique et
+vaste fenêtre. Cette fenêtre étant toujours ouverte la nuit, il était
+probable que les hommes avaient passé par là, à l'aide d'une échelle.
+Mais, ici encore, aucune certitude. Les montants de l'échelle eussent
+dû laisser des traces sur le sol battu de la cour: il n'y en avait
+point. L'herbe du terrain vague qui entourait l'hôtel aurait dû être
+fraîchement foulée: elle ne l'était pas.
+
+J'avoue que je n'eus point l'idée de m'adresser à la police, tellement
+les faits qu'il m'eût fallu exposer étaient inconsistants et absurdes.
+On se fût moqué de moi. Mais, le surlendemain, c'était mon jour de
+chronique au _Gil Blas_, où j'écrivais alors. Obsédé par mon aventure,
+je la racontai tout au long.
+
+L'article ne passa pas inaperçu, mais je vis bien qu'on ne le prenait
+guère au sérieux, et qu'on le considérait plutôt comme une fantaisie
+que comme une histoire réelle. Les Saint-Martin me raillèrent. Daspry,
+cependant, qui ne manquait pas d'une certaine compétence en ces
+matières, vint me voir, se fit expliquer l'affaire et l'étudia...
+sans plus de succès d'ailleurs.
+
+Or, un des matins suivants, le timbre de la grille résonna, et Antoine
+vint m'avertir qu'un monsieur désirait me parler. Il n'avait pas voulu
+donner son nom. Je le priai de monter.
+
+C'était un homme d'une quarantaine d'années, très brun, de visage
+énergique, et dont les habits propres, mais usés, annonçaient un souci
+d'élégance qui contrastait avec ses façons plutôt vulgaires.
+
+Sans préambule, il me dit--d'une voix éraillée, avec des accents qui
+me confirmèrent la situation sociale de l'individu:
+
+--Monsieur, en voyage, dans un café, le _Gil Blas_ m'est tombé sous
+les yeux. J'ai lu votre article. Il m'a intéressé... beaucoup.
+
+--Je vous remercie.
+
+--Et je suis revenu.
+
+--Ah!
+
+--Oui, pour vous parler. Tous les faits que vous avez racontés
+sont-ils exacts?
+
+--Absolument exacts.
+
+--Il n'en est pas un seul qui soit de votre invention?
+
+--Pas un seul.
+
+--En ce cas j'aurais peut-être des renseignements à vous fournir.
+
+--Je vous écoute.
+
+--Non.
+
+--Comment, non?
+
+--Avant de parler, il faut que je vérifie s'ils sont justes.
+
+--Et pour les vérifier?
+
+--Il faut que je reste seul dans cette pièce.
+
+Je le regardai avec surprise.
+
+--Je ne vois pas très bien...
+
+--C'est une idée que j'ai eue en lisant votre article. Certains
+détails établissent une coïncidence vraiment extraordinaire avec une
+autre aventure que le hasard m'a révélée. Si je me suis trompé, il est
+préférable que je garde le silence. Et l'unique moyen de le savoir,
+c'est que je reste seul...
+
+Qu'y avait-il sous cette proposition? Plus tard je me suis rappelé
+qu'en la formulant l'homme avait un air inquiet, une expression de
+physionomie anxieuse. Mais, sur le moment, bien qu'un peu étonné, je
+ne trouvai rien de particulièrement anormal à sa demande. Et puis une
+telle curiosité me stimulait!
+
+Je répondis:
+
+--Soit. Combien vous faut-il de temps?
+
+--Oh! trois minutes, pas davantage. D'ici trois minutes, je vous
+rejoindrai.
+
+Je sortis de la pièce. En bas, je tirai ma montre. Une minute
+s'écoula. Deux minutes... Pourquoi donc me sentais-je oppressé?
+Pourquoi ces instants me paraissaient-ils plus solennels que d'autres?
+
+Deux minutes et demie... Deux minutes trois quarts... Et soudain
+un coup de feu retentit.
+
+En quelques enjambées j'escaladai les marches et j'entrai. Un cri
+d'horreur m'échappa.
+
+Au milieu de la salle l'homme gisait, immobile, couché sur le côté
+gauche. Du sang coulait de son crâne, mêlé à des débris de cervelle.
+Près de son poing, un revolver, tout fumant.
+
+Une convulsion l'agita, et ce fut tout.
+
+Mais plus encore que ce spectacle effroyable, quelque chose me frappa,
+quelque chose qui fit que je n'appelai pas au secours tout de suite,
+et que je ne me jetai point à genoux pour voir si l'homme respirait. À
+deux pas de lui, par terre, il y avait un sept de coeur!
+
+Je le ramassai. Les sept extrémités des sept marques rouges étaient
+percées d'un trou...
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Une demi-heure après, le commissaire de police de Neuilly arrivait,
+puis le médecin légiste, puis le chef de la Sûreté, M. Dudouis. Je
+m'étais bien gardé de toucher au cadavre. Rien ne put fausser les
+premières constatations.
+
+Elles furent brèves, d'autant plus brèves que tout d'abord on ne
+découvrit rien, ou peu de chose. Dans les poches du mort aucun papier,
+sur ses vêtements aucun nom, sur son linge aucune initiale. Somme
+toute, pas un indice capable d'établir son identité. Et dans la salle
+le même ordre qu'auparavant. Les meubles n'avaient pas été dérangés,
+et les objets avaient gardé leur ancienne position. Pourtant cet homme
+n'était pas venu chez moi dans l'unique intention de se tuer, et parce
+qu'il jugeait que mon domicile convenait mieux que tout autre à son
+suicide! Il fallait qu'un motif l'eût déterminé à cet acte de
+désespoir, et que ce motif lui-même résultât d'un fait nouveau,
+constaté par lui au cours des trois minutes qu'il avait passées seul.
+
+Quel fait? Qu'avait-il vu? Qu'avait-il surpris? Quel secret
+épouvantable avait-il pénétré? Aucune supposition n'était permise.
+
+Mais, au dernier moment, un incident se produisit qui nous parut d'un
+intérêt considérable. Comme deux agents se baissaient pour soulever le
+cadavre et l'emporter sur un brancard, ils s'aperçurent que la main
+gauche, fermée jusqu'alors et crispée, s'était détendue, et qu'une
+carte de visite, toute froissée, s'en échappait.
+
+Cette carte portait: Georges Andermatt, rue de Berry, 37.
+
+Qu'est-ce que cela signifiait? Georges Andermatt était un gros
+banquier de Paris, fondateur et président de ce Comptoir des métaux
+qui a donné une telle impulsion aux industries métallurgiques de
+France. Il menait grand train, possédant mail-coach, automobiles,
+écurie de course. Ses réunions étaient très suivies et l'on citait Mme
+Andermatt pour sa grâce et pour sa beauté.
+
+--Serait-ce le nom du mort? murmurai-je.
+
+Le chef de la Sûreté se pencha.
+
+--Ce n'est pas lui. M. Andermatt est un homme pâle et un peu
+grisonnant.
+
+--Mais alors pourquoi cette carte?
+
+--Vous avez le téléphone, Monsieur?
+
+--Oui, dans le vestibule. Si vous voulez bien m'accompagner.
+
+Il chercha dans l'annuaire et demanda le 415.21.
+
+--M. Andermatt est-il chez lui?--Veuillez lui dire que M. Dudouis le
+prie de venir en toute hâte au 102 du boulevard Maillot. C'est urgent.
+
+Vingt minutes plus tard, M. Andermatt descendait de son automobile. On
+lui exposa les raisons qui nécessitaient son intervention, puis on le
+mena devant le cadavre.
+
+Il eut une seconde d'émotion qui contracta son visage, et prononça à
+voix basse, comme s'il parlait malgré lui:
+
+--Étienne Varin.
+
+--Vous le connaissiez?
+
+--Non... ou du moins oui... mais de vue seulement. Son frère...
+
+--Il a un frère?
+
+--Oui, Alfred Varin... Son frère est venu autrefois me solliciter...
+je ne sais plus à quel propos...
+
+--Où demeure-t-il?
+
+--Les deux frères demeuraient ensemble... rue de Provence, je
+crois.
+
+--Et vous ne soupçonnez pas la raison pour laquelle celui-ci s'est
+tué?
+
+--Nullement.
+
+--Cependant cette carte qu'il tenait dans sa main?... Votre carte
+avec votre adresse!
+
+--Je n'y comprends rien. Ce n'est là évidemment qu'un hasard que
+l'instruction nous expliquera.
+
+Un hasard en tout cas bien curieux, pensai-je et je sentis que nous
+éprouvions tous la même impression.
+
+Cette impression, je la retrouvai dans les journaux du lendemain, et
+chez tous ceux de mes amis avec qui je m'entretins de l'aventure. Au
+milieu des mystères qui la compliquaient, après la double découverte,
+si déconcertante, de ce sept de coeur sept fois percé, après les deux
+événements aussi énigmatiques l'un que l'autre dont ma demeure avait
+été le théâtre, cette carte de visite semblait enfin promettre un peu
+de lumière. Par elle on arriverait à la vérité.
+
+Mais, contrairement aux prévisions, M. Andermatt ne fournit aucune
+indication.
+
+--J'ai dit ce que je savais, répétait-il. Que veut-on de plus? Je
+suis le premier stupéfait que cette carte ait été trouvée là, et
+j'attends comme tout le monde que ce point soit éclairci.
+
+Il ne le fut pas. L'enquête établit que les frères Varin, Suisses
+d'origine, avaient mené sous des noms différents une vie fort
+mouvementée, fréquentant les tripots, en relations avec toute une
+bande d'étrangers dont la police s'occupait, et qui s'était dispersée
+après une série de cambriolages auxquels leur participation ne fut
+établie que par la suite. Au numéro 24 de la rue de Provence où les
+frères Varin avaient en effet habité six ans auparavant, on ignorait
+ce qu'ils étaient devenus.
+
+Je confesse que, pour ma part, cette affaire me semblait si
+embrouillée que je ne croyais guère à la possibilité d'une solution,
+et que je m'efforçais de n'y plus songer. Mais Jean Daspry, au
+contraire, que je vis beaucoup à cette époque, se passionnait chaque
+jour davantage.
+
+Ce fut lui qui me signala cet écho d'un journal étranger que toute la
+presse reproduisait et commentait:
+
+«On va procéder en présence de l'empereur, et dans un lieu que l'on
+tiendra secret jusqu'à la dernière minute, aux premiers essais d'un
+sous-marin qui doit révolutionner les conditions futures de la guerre
+navale. Une indiscrétion nous en a révélé le nom: il s'appelle _Le
+Sept-de-coeur_.»
+
+Le Sept de coeur! était-ce là rencontre fortuite? ou bien devait-on
+établir un lien entre le nom de ce sous-marin et les incidents dont
+nous avons parlé? Mais un lien de quelle nature? Ce qui se passait ici
+ne pouvait aucunement se relier à ce qui se passait là-bas.
+
+--Qu'en savez-vous? me disait Daspry. Les effets les plus disparates
+proviennent souvent d'une cause unique.
+
+Le surlendemain, un autre écho nous arrivait:
+
+«On prétend que les plans du _Sept-de-coeur_, le sous-marin dont les
+expériences vont avoir lieu incessamment, ont été exécutés par des
+ingénieurs français. Ces ingénieurs, ayant sollicité en vain l'appui
+de leurs compatriotes, se seraient adressés ensuite, sans plus de
+succès, à l'Amirauté anglaise. Nous donnons ces nouvelles sous toute
+réserve.»
+
+Je n'ose pas trop insister sur des faits de nature extrêmement
+délicate, et qui provoquèrent, on s'en souvient, une émotion si
+considérable. Cependant, puisque tout danger de complication est
+écarté, il me faut bien parler de l'article de l'_Écho de France_, qui
+fit alors tant de bruit, et qui jeta sur l'affaire du Sept de coeur,
+comme on l'appelait, quelques clartés... confuses.
+
+Le voici, tel qu'il parut sous la signature de Salvator:
+
+
+
+_L'affaire du Sept-de-coeur. Un coin du voile soulevé._
+
+«Nous serons brefs. Il y a dix ans, un jeune ingénieur des mines,
+Louis Lacombe, désireux de consacrer son temps et sa fortune aux
+études qu'il poursuivait, donna sa démission, et loua, au numéro 102
+du boulevard Maillot, un petit hôtel qu'un comte italien avait fait
+récemment construire et décorer. Par l'intermédiaire de deux
+individus, les frères Varin, de Lausanne, dont l'un l'assistait dans
+ses expériences comme préparateur, et dont l'autre lui cherchait des
+commanditaires, il entra en relations avec H. Georges Andermatt, qui
+venait de fonder le Comptoir des Métaux.
+
+«Après plusieurs entrevues, il parvint à l'intéresser à un projet de
+sous-marin auquel il travaillait, et il fut entendu que, dès la mise
+au point définitive de l'invention, M. Andermatt userait de son
+influence pour obtenir du ministère de la marine une série d'essais.
+
+«Durant deux années, Louis Lacombe fréquenta assidûment l'hôtel
+Andermatt et soumit au banquier les perfectionnements qu'il apportait
+à son projet, jusqu'au jour où, satisfait lui-même de son travail,
+ayant trouvé la formule définitive qu'il cherchait, il pria M.
+Andermatt de se mettre en campagne.
+
+«Ce jour-là, Louis Lacombe dîna chez les Andermatt. Il s'en alla, le
+soir, vers onze heures et demie. Depuis on ne l'a plus revu.
+
+«En relisant les journaux de l'époque, on verrait que la famille du
+jeune homme saisit la justice et que le parquet s'inquiéta. Mais on
+n'aboutit à aucune certitude, et généralement il fut admis que Louis
+Lacombe, qui passait pour un garçon original et fantasque, était parti
+en voyage sans prévenir personne.
+
+«Acceptons cette hypothèse... invraisemblable. Mais une question se
+pose, capitale pour notre pays: que sont devenus les plans du
+sous-marin? Louis Lacombe les a-t-il emportés? Sont-ils détruits?
+
+«De l'enquête très sérieuse à laquelle nous nous sommes livrés, il
+résulte que ces plans existent. Les frères Varin les ont eus entre les
+mains. Comment? Nous n'avons encore pu l'établir, de même que nous ne
+savons pas pourquoi ils n'ont pas essayé plus tôt de les vendre.
+Craignaient-ils qu'on ne leur demandât comment ils les avaient en leur
+possession? En tout cas cette crainte n'a pas persisté, et nous
+pouvons en toute certitude affirmer ceci: les plans de Louis Lacombe
+sont la propriété d'une puissance étrangère, et nous sommes en mesure
+de publier la correspondance échangée à ce propos entre les frères
+Varin et le représentant de cette puissance. Actuellement le
+_Sept-de-coeur_ imaginé par Louis Lacombe est réalisé par nos voisins.
+
+«La réalité répondra-t-elle aux prévisions optimistes de ceux qui ont
+été mêlés à cette trahison? Nous avons, pour espérer le contraire, des
+raisons que l'événement, nous voudrions le croire, ne trompera point.»
+
+Et un post-scriptum ajoutait:
+
+«Dernière heure.--Nous espérions à juste titre. Nos informations
+particulières nous permettent d'annoncer que les essais du
+_Sept-de-coeur_ n'ont pas été satisfaisants. Il est assez probable
+qu'aux plans livrés par les frères Varin, il manquait le dernier
+document apporté par Louis Lacombe à M. Andermatt le soir de sa
+disparition, document indispensable à la compréhension totale du
+projet, sorte de résumé où l'on retrouve les conclusions définitives,
+les évaluations et les mesures contenues dans les autres papiers. Sans
+ce document les plans sont imparfaits; de même que, sans les plans, le
+document est inutile.
+
+«Donc il est encore temps d'agir et de reprendre ce qui nous
+appartient. Pour cette besogne fort difficile, nous comptons beaucoup
+sur l'assistance de M. Andermatt. Il aura à coeur d'expliquer la
+conduite inexplicable qu'il a tenue depuis le début. Il dira non
+seulement pourquoi il n'a pas raconté ce qu'il savait au moment du
+suicide d'Étienne Varin, mais aussi pourquoi il n'a jamais révélé la
+disparition des papiers dont il avait connaissance. Il dira pourquoi,
+depuis six ans, il fait surveiller les frères Varin par des agents à
+sa solde.
+
+«Nous attendons de lui, non point des paroles, mais des actes. Sinon...»
+
+La menace était brutale. Mais en quoi consistait-elle? Quel moyen
+d'intimidation Salvator, l'auteur... anonyme de l'article,
+possédait-il sur M. Andermatt?
+
+Une nuée de reporters assaillit le banquier, et dix interviews
+exprimèrent le dédain avec lequel il répondit à cette mise en demeure.
+Sur quoi, le correspondant de l'_Écho de France_ riposta par ces trois
+lignes:
+
+«Que M. Andermatt le veuille ou non, il est dès à présent notre
+collaborateur dans l'oeuvre que nous entreprenons.»
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Le jour où parut cette réplique, Daspry et moi nous dînâmes ensemble.
+Le soir, les journaux étalés sur ma table, nous discutions l'affaire
+et l'examinions sous toutes ses faces avec cette irritation que l'on
+éprouverait à marcher indéfiniment dans l'ombre et à toujours se
+heurter aux mêmes obstacles.
+
+Et soudain, sans que mon domestique m'eût averti, sans que le timbre
+eût résonné, la porte s'ouvrit et une dame entra, couverte d'un voile
+épais.
+
+Je me levai aussitôt et m'avançai. Elle me dit:
+
+--C'est vous, Monsieur, qui demeurez ici?
+
+--Oui, Madame, mais je vous avoue...
+
+--La grille sur le boulevard n'était pas fermée, expliqua-t-elle.
+
+--Mais la porte du vestibule?
+
+Elle ne répondit pas, et je songeai qu'elle avait dû faire le tour par
+l'escalier de service. Elle connaissait donc le chemin?
+
+Il y eut un silence un peu embarrassé. Elle regarda Daspry. Malgré
+moi, comme j'eusse fait dans un salon, je le présentai. Puis je la
+priai de s'asseoir et de m'exposer le but de sa visite.
+
+Elle enleva son voile et je vis qu'elle était brune, de visage
+régulier, et, sinon très belle, du moins d'un charme infini, qui
+provenait de ses yeux surtout, des yeux graves et douloureux.
+
+Elle dit simplement:
+
+--Je suis Mme Andermatt.
+
+--Madame Andermatt! répétai-je, de plus en plus étonné.
+
+Un nouveau silence. Et elle reprit d'une voix calme, et de l'air le
+plus tranquille:
+
+--Je viens au sujet de cette affaire... que vous savez. J'ai pensé
+que je pourrais peut-être avoir auprès de vous quelques
+renseignements...
+
+--Mon Dieu, Madame, je n'en connais pas plus que ce qu'en ont dit les
+journaux. Veuillez préciser en quoi je puis vous être utile.
+
+--Je ne sais pas... Je ne sais pas...
+
+Seulement alors j'eus l'intuition que son calme était factice, et que,
+sous cet air de sécurité parfaite, se cachait un grand trouble. Et
+nous nous tûmes, aussi gênés l'un que l'autre.
+
+Mais Daspry, qui n'avait pas cessé de l'observer, s'approcha et lui
+dit:
+
+--Voulez-vous me permettre, Madame, de vous poser quelques questions?
+
+--Oh! oui, s'écria-t-elle, comme cela je parlerai.
+
+--Vous parlerez... quelles que soient ces questions?
+
+--Quelles qu'elles soient.
+
+Il réfléchit et prononça:
+
+--Vous connaissiez Louis Lacombe?
+
+--Oui, par mon mari.
+
+--Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois?
+
+--Le soir où il a dîné chez nous.
+
+--Ce soir-là, rien n'a pu vous donner à penser que vous ne le verriez
+plus?
+
+--Non. Il avait bien fait allusion à un voyage en Russie, mais si
+vaguement!
+
+--Vous comptiez donc le revoir?
+
+--Le surlendemain, à dîner.
+
+--Et comment expliquez-vous cette disparition?
+
+--Je ne l'explique pas.
+
+--Et M. Andermatt?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Cependant...
+
+--Ne m'interrogez pas là-dessus.
+
+--L'article de l'_Écho de France_ semble dire...
+
+--Ce qu'il semble dire, c'est que les frères Varin ne sont pas
+étrangers à cette disparition.
+
+--Est-ce votre avis?
+
+--Oui.
+
+--Sur quoi repose votre conviction?
+
+--En nous quittant, Louis Lacombe portait une serviette qui contenait
+tous les papiers relatifs à son projet. Deux jours après, il y a eu
+entre mon mari et l'un des frères Varin, celui qui vit, une entrevue
+au cours de laquelle mon mari acquérait la preuve que ces papiers
+étaient aux mains des deux frères.
+
+--Et il ne les a pas dénoncés?
+
+--Non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, dans la serviette, se trouvait autre chose que les
+papiers de Louis Lacombe.
+
+--Quoi?
+
+Elle hésita, fut sur le point de répondre, puis, finalement, garda le
+silence. Daspry continua:
+
+--Voilà donc la cause pour laquelle votre mari, sans avertir la
+police, faisait surveiller les deux frères. Il espérait à la fois
+reprendre les papiers et cette chose... compromettante grâce à
+laquelle les deux frères exerçaient sur lui une sorte de chantage.
+
+--Sur lui... et sur moi.
+
+--Ah! sur vous aussi?
+
+--Sur moi principalement.
+
+Elle articula ces trois mots d'une voix sourde. Daspry l'observa, fit
+quelques pas, et revenant à elle:
+
+--Vous avez écrit à Louis Lacombe?
+
+--Certes... mon mari était en relations...
+
+--En dehors de ces lettres officielles, n'avez-vous pas écrit à Louis
+Lacombe... d'autre lettres. Excusez mon insistance, mais il est
+indispensable que je sache toute la vérité. Avez-vous écrit d'autres
+lettres?
+
+Toute rougissante, elle murmura:
+
+--Oui.
+
+--Et ce sont ces lettres que possédaient les frères Varin?
+
+--Oui.
+
+--M. Andermatt le sait donc?
+
+--Il ne les a pas vues, mais Alfred Varin lui en a révélé
+l'existence, le menaçant de les publier si mon mari agissait contre
+eux. Mon mari a eu peur... il a reculé devant le scandale.
+
+--Seulement, il a tout mis en oeuvre pour leur arracher ces lettres.
+
+--Il a tout mis en oeuvre... du moins, je le suppose, car, à
+partir de cette dernière entrevue avec Alfred Varin, et après les
+quelques mots très violents par lesquels il m'en rendit compte, il n'y
+a plus eu entre mon mari et moi aucune intimité, aucune confiance.
+Nous vivons comme deux étrangers.
+
+--En ce cas, si vous n'avez rien à perdre, que craignez-vous?
+
+--Si indifférente que je lui sois devenue, je suis celle qu'il a
+aimée, celle qu'il aurait encore pu aimer;--oh! cela, j'en suis
+certaine, murmura-t-elle d'une voix ardente, il m'aurait encore aimée,
+s'il ne s'était pas emparé de ces maudites lettres...
+
+--Comment! il aurait réussi... Mais les deux frères se défiaient
+cependant?
+
+--Oui, et ils se vantaient même, paraît-il, d'avoir une cachette
+sûre.
+
+--Alors?...
+
+--J'ai tout lieu de croire que mon mari a découvert cette cachette!
+
+--Allons donc! où se trouvait-elle?
+
+--Ici.
+
+Je tressautai.
+
+--Ici!
+
+--Oui, et je l'avais toujours soupçonné. Louis Lacombe, très
+ingénieux, passionné de mécanique, s'amusait, à ses heures perdues, à
+confectionner des coffres et des serrures. Les frères Varin ont dû
+surprendre et, par la suite, utiliser une de ces cachettes pour
+dissimuler les lettres... et d'autres choses aussi sans doute.
+
+--Mais ils n'habitaient pas ici, m'écriai-je.
+
+--Jusqu'à votre arrivée, il y a quatre mois, ce pavillon est resté
+inoccupé. Il est donc probable qu'ils y revenaient, et ils ont pensé
+en outre que votre présence ne les gênerait pas le jour où ils
+auraient besoin de retirer tous leurs papiers. Mais ils comptaient
+sans mon mari qui, dans la nuit du 22 au 23 juin, a forcé le coffre, a
+pris... ce qu'il cherchait, et a laissé sa carte pour bien montrer
+aux deux frères qu'il n'avait plus à les redouter et que les rôles
+changeaient. Deux jours plus tard, averti par l'article du _Gil Blas_,
+Étienne Varin se présentait chez vous en toute hâte, restait seul dans
+ce salon, trouvait le coffre vide... et se tuait.
+
+Après un instant, Daspry demanda:
+
+--C'est une simple supposition, n'est-ce pas? M. Andermatt ne vous a
+rien dit?
+
+--Non.
+
+--Son attitude vis-à-vis de vous ne s'est pas modifiée? Il ne vous a
+pas paru plus sombre, plus soucieux?
+
+--Non.
+
+--Et vous croyez qu'il en serait ainsi s'il avait trouvé les lettres!
+Pour moi il ne les a pas. Pour moi, ce n'est pas lui qui est entré
+ici.
+
+--Mais qui alors?
+
+--Le personnage mystérieux qui conduit cette affaire, qui en tient
+tous les fils, et qui la dirige vers un but que nous ne faisons
+qu'entrevoir à travers tant de complications, le personnage mystérieux
+dont on sent l'action visible et toute-puissante depuis la première
+heure. C'est lui et ses amis qui sont entrés dans cet hôtel le 22
+juin, c'est lui qui a découvert la cachette, c'est lui qui a laissé la
+carte de M. Andermatt, c'est lui qui détient la correspondance et les
+preuves de la trahison des frères Varin.
+
+--Qui, lui? interrompis-je, non sans impatience.
+
+--Le correspondant de l'_Écho de France_, parbleu, ce Salvator!
+N'est-ce pas d'une évidence aveuglante? Ne donne-t-il pas dans son
+article des détails que, seul, peut connaître l'homme qui a pénétré
+les secrets des deux frères?
+
+--En ce cas, balbutia Mme Andermatt, avec effroi, il a mes lettres
+également, et c'est lui à son tour qui menace mon mari! Que faire, mon
+Dieu!
+
+--Lui écrire, déclara nettement Daspry, se confier à lui sans
+détours; lui raconter tout ce que vous savez et tout ce que vous
+pouvez apprendre.
+
+--Que dites-vous!
+
+--Votre intérêt est le même que le sien. Il est hors de doute qu'il
+agit contre le survivant des deux frères. Ce n'est pas contre M.
+Andermatt qu'il cherche des armes, mais contre Alfred Varin. Aidez-le.
+
+--Comment?
+
+--Votre mari a-t-il ce document qui complète et qui permet d'utiliser
+les plans de Louis Lacombe?
+
+--Oui.
+
+--Prévenez-en Salvator. Au besoin, tâchez de lui procurer ce
+document. Bref, entrez en correspondance avec lui. Que risquez-vous?
+
+Le conseil était hardi, dangereux même à première vue, mais Mme
+Andermatt n'avait guère le choix. Aussi bien, comme disait Daspry, que
+risquait-elle? Si l'inconnu était un ennemi, cette démarche
+n'aggravait pas la situation. Si c'était un étranger qui poursuivait
+un but particulier, il devait n'attacher à ces lettres qu'une
+importance secondaire.
+
+Quoi qu'il en soit, il y avait là une idée, et Mme Andermatt, dans son
+désarroi, fut trop heureuse de s'y rallier. Elle nous remercia avec
+effusion, et promit de nous tenir au courant.
+
+Le surlendemain, en effet, elle nous envoyait ce mot qu'elle avait
+reçu en réponse:
+
+«Les lettres ne s'y trouvaient pas. Mais je les aurai, soyez
+tranquille. Je veille à tout. S.»
+
+Je pris le papier. C'était l'écriture du billet que l'on avait
+introduit dans mon livre de chevet, le soir du 22 juin.
+
+Daspry avait donc raison, Salvator était bien le grand organisateur de
+cette affaire.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+En vérité, nous commencions à discerner quelques lueurs parmi les
+ténèbres qui nous environnaient et certains points s'éclairaient d'une
+lumière inattendue. Mais que d'autres restaient obscurs, comme la
+découverte des deux sept de coeur! Pour ma part, j'en revenais
+toujours là, plus intrigué peut-être qu'il n'eût fallu par ces deux
+cartes dont les sept petites figures transpercées avaient frappé mes
+yeux en de si troublantes circonstances. Quel rôle jouaient-elles dans
+le drame? Quelle importance devait-on leur attribuer? Quelle
+conclusion devait-on tirer de ce fait que le sous-marin construit sur
+les plans de Louis Lacombe portait le nom de _Sept-de-coeur_?
+
+Daspry, lui, s'occupait peu des deux cartes, tout entier à l'étude
+d'un autre problème dont la solution lui semblait plus urgente: il
+cherchait inlassablement la fameuse cachette.
+
+--Et qui sait, disait-il, si je n'y trouverais point les lettres que
+Salvator n'y a pas trouvées... par inadvertance peut-être. Il est
+si peu croyable que les frères Varin aient enlevé d'un endroit qu'ils
+supposaient inaccessible, l'arme dont ils savaient la valeur
+inappréciable.
+
+Et il cherchait. La grande salle n'ayant bientôt plus de secrets pour
+lui, il étendait ses investigations à toutes les autres pièces du
+pavillon: il scruta l'intérieur et l'extérieur, il examina les pierres
+et les briques des murailles, il souleva les ardoises du toit.
+
+Un jour, il arriva avec une pioche et une pelle, me donna la pelle,
+garda la pioche et, désignant le terrain vague:
+
+--Allons-y.
+
+Je le suivis sans enthousiasme. Il divisa le terrain en plusieurs
+sections qu'il inspecta successivement. Mais, dans un coin, à l'angle
+que formaient les murs de deux propriétés voisines, un amoncellement
+de moellons et de cailloux, recouverts de ronces et d'herbes, attira
+son attention. Il l'attaqua.
+
+Je dus l'aider. Durant une heure, en plein soleil, nous peinâmes
+inutilement. Mais lorsque, sous les pierres écartées, nous parvînmes
+au sol lui-même, et que nous l'eûmes éventré, la pioche de Daspry mit
+à nu des ossements, un reste de squelette autour duquel
+s'effiloquaient encore des bribes de vêtements.
+
+Et soudain je me sentis pâlir. J'apercevais fichée en terre une petite
+plaque de fer, découpée en forme de rectangle et où il me semblait
+distinguer des taches rouges. Je me baissai. C'était bien cela: la
+plaque avait les dimensions d'une carte à jouer, et les taches rouges,
+d'un rouge de minium rongé par places, étaient au nombre de sept,
+disposées comme les sept points d'un sept de coeur, et percées d'un
+trou à chacune des sept extrémités.
+
+--Écoutez, Daspry, j'en ai assez de toutes ces histoires. Tant mieux
+pour vous si elles vous intéressent. Moi, je vous fausse compagnie.
+
+Était-ce l'émotion? Était-ce la fatigue d'un travail exécuté sous un
+soleil trop rude, toujours est-il que je chancelai en m'en allant, et
+que je dus me mettre au lit où je restai quarante-huit heures,
+fiévreux et brûlant, obsédé par des squelettes qui dansaient autour de
+moi et se jetaient à la tête leurs coeurs sanguinolents.
+
+
+
+Daspry me fut fidèle. Chaque jour il m'accorda trois ou quatre heures,
+qu'il passa, il est vrai, dans la grande salle, à fureter, cogner, et
+tapoter.
+
+--Les lettres sont là, dans cette pièce, venait-il me dire de temps à
+autre, elles sont là. J'en mettrais ma main au feu.
+
+--Laissez-moi la paix, répondais-je horripilé.
+
+Le matin du troisième jour, je me levai assez faible encore, mais
+guéri. Un déjeuner substantiel me réconforta. Mais un petit bleu que
+je reçus vers cinq heures contribua, plus que tout, à mon complet
+rétablissement, tellement ma curiosité fut, de nouveau et malgré tout,
+piquée au vif.
+
+Le pneumatique contenait ces mots:
+
+
+
+ «Monsieur,
+
+«Le drame dont le premier acte s'est passé dans la nuit du 22 au 23
+juin, touche à son dénouement. La force même des choses exigeant que
+je mette en présence l'un de l'autre les deux principaux personnages
+de ce drame et que cette confrontation ait lieu chez vous, je vous
+serais infiniment reconnaissant de me prêter votre domicile pour la
+soirée d'aujourd'hui. Il serait bon que, de neuf heures à onze heures,
+votre domestique fût éloigné, et préférable que vous-même eussiez
+l'extrême obligeance de bien vouloir laisser le champ libre aux
+adversaires. Vous avez pu vous rendre compte, dans la nuit du 22 au 23
+juin, que je poussais jusqu'au scrupule le respect de tout ce qui vous
+appartient. De mon côté, je croirais vous faire injure si je doutais
+un seul instant de votre absolue discrétion à l'égard de celui qui
+signe
+
+ «Votre dévoué,
+
+ «SALVATOR.»
+
+
+
+Il y avait dans cette missive un ton d'ironie courtoise, et, dans la
+demande qu'elle exprimait, une si jolie fantaisie, que je me délectai.
+C'était d'une désinvolture charmante, et mon correspondant semblait
+tellement sûr de mon acquiescement! Pour rien au monde je n'eusse
+voulu le décevoir ou répondre à sa confiance par de l'ingratitude.
+
+À huit heures, mon domestique, à qui j'avais offert une place de
+théâtre, venait de sortir quand Daspry arriva. Je lui montrai le petit
+bleu.
+
+--Eh bien? me dit-il.
+
+--Eh bien, je laisse la grille du jardin ouverte, afin que l'on
+puisse entrer.
+
+--Et vous vous en allez?
+
+--Jamais de la vie!
+
+--Mais puisqu'on vous demande...
+
+--On me demande la discrétion. Je serai discret. Mais je tiens
+furieusement à voir ce qui va se passer.
+
+Daspry se mit à rire.
+
+--Ma foi, vous avez raison, et je reste aussi. J'ai idée qu'on ne
+s'ennuiera pas.
+
+Un coup de timbre l'interrompit.
+
+--Eux déjà? murmura-t-il, et vingt minutes en avance! Impossible.
+
+Du vestibule, je tirai le cordon qui ouvrait la grille. Une silhouette
+de femme traversa le jardin: Mme Andermatt.
+
+Elle paraissait bouleversée, et c'est en suffoquant qu'elle balbutia:
+
+--Mon mari... il vient... il a rendez-vous... on doit lui
+donner les lettres...
+
+--Comment le savez-vous? lui dis-je.
+
+--Un hasard. Un mot que mon mari a reçu pendant le dîner.
+
+--Un petit bleu?
+
+--Un message téléphonique. Le domestique me l'a remis par erreur. Mon
+mari l'a pris aussitôt, mais il était trop tard... j'avais lu.
+
+--Vous aviez lu...
+
+--Ceci à peu près: «_À neuf heures, ce soir, soyez au boulevard
+Maillot avec les documents qui concernent l'affaire. En échange, les
+lettres_.» Après le dîner, je suis remontée chez moi et je suis
+sortie.
+
+--À l'insu de M. Andermatt?
+
+--Oui.
+
+Daspry me regarda.
+
+--Qu'en pensez-vous?
+
+--Je pense ce que vous pensez, que M. Andermatt est un des
+adversaires convoqués.
+
+--Par qui? et dans quel but?
+
+--C'est précisément ce que nous allons savoir.
+
+Je les conduisis dans la grande salle.
+
+Nous pouvions à la rigueur tenir tous les trois sous le manteau de la
+cheminée, et nous dissimuler derrière la tenture de velours. Nous nous
+installâmes. Mme Andermatt s'assit entre nous deux. Par les fentes du
+rideau la pièce entière nous apparaissait.
+
+Neuf heures sonnèrent. Quelques minutes plus tard la grille du jardin
+grinça sur ses gonds.
+
+J'avoue que je n'étais pas sans éprouver une certaine angoisse et
+qu'une fièvre nouvelle me surexcitait. J'étais sur le point de
+connaître le mot de l'énigme! L'aventure déconcertante dont les
+péripéties se déroulaient devant moi depuis des semaines, allait enfin
+prendre son véritable sens, et c'est sous mes yeux que la bataille
+allait se livrer.
+
+Daspry saisit la main de Mme Andermatt et murmura:
+
+--Surtout, pas un mouvement! Quoi que vous entendiez ou voyiez,
+restez impassible.
+
+Quelqu'un entra. Et je reconnus tout de suite, à sa grande
+ressemblance avec Étienne Varin, son frère Alfred. Même démarche
+lourde, même visage terreux envahi par la barbe.
+
+Il entra de l'air inquiet d'un homme qui a l'habitude de craindre des
+embûches autour de lui, qui les flaire et les évite. D'un coup d'oeil
+il embrassa la pièce, et j'eus l'impression que cette cheminée masquée
+par une portière de velours lui était désagréable. Il fit trois pas de
+notre côté. Mais une idée, plus impérieuse sans doute, le détourna,
+car il obliqua vers le mur, s'arrêta devant le vieux roi de mosaïque,
+à la barbe fleurie, au glaive flamboyant, et l'examina longuement,
+montant sur une chaise, suivant du doigt le contour des épaules et de
+la figure, et palpant certaines parties de l'image.
+
+Mais brusquement il sauta de sa chaise et s'éloigna du mur. Un bruit
+de pas retentissait. Sur le seuil apparut M. Andermatt.
+
+Le banquier jeta un cri de surprise.
+
+--Vous! Vous! C'est vous qui m'avez appelé?
+
+--Moi? mais pas du tout, protesta Varin d'une voix cassée qui me
+rappela celle de son frère, c'est votre lettre qui m'a fait venir.
+
+--Ma lettre!
+
+--Une lettre signée de vous, où vous m'offrez...
+
+--Je ne vous ai pas écrit.
+
+--Vous ne m'avez pas écrit!
+
+Instinctivement Varin se mit en garde, non point contre le banquier,
+mais contre l'ennemi inconnu qui l'avait attiré dans ce piège. Une
+seconde fois ses yeux se tournèrent de notre côté, et, rapidement, il
+se dirigea vers la porte.
+
+M. Andermatt lui barra le passage.
+
+--Que faites-vous donc, Varin?
+
+--Il y a là-dessous des machines qui ne me plaisent pas. Je m'en
+vais. Bonsoir.
+
+--Un instant!
+
+--Voyons, Monsieur Andermatt, n'insistez pas, nous n'avons rien à
+nous dire.
+
+--Nous avons beaucoup à nous dire et l'occasion est trop bonne...
+
+--Laissez-moi passer.
+
+--Non, non, non, vous ne passerez pas.
+
+Varin recula, intimidé par l'attitude résolue du banquier, et il
+mâchonna:
+
+--Alors, vite, causons, et que ce soit fini!
+
+Une chose m'étonnait, et je ne doutais pas que mes deux compagnons
+n'éprouvassent la même déception. Comment se pouvait-il que Salvator
+ne fût pas là? N'entrait-il pas dans ses projets d'intervenir? et la
+seule confrontation du banquier et de Varin lui semblait-elle
+suffisante? J'étais singulièrement troublé. Du fait de son absence, ce
+duel, combiné par lui, voulu par lui, prenait l'allure tragique des
+événements que suscite et commande l'ordre rigoureux du destin, et la
+force qui heurtait l'un à l'autre ces deux hommes impressionnait
+d'autant plus qu'elle résidait en dehors d'eux.
+
+Après un moment, M. Andermatt s'approcha de Varin et, bien en face,
+les yeux dans les yeux:
+
+--Maintenant que des années se sont écoulées, et que vous n'avez plus
+rien à redouter, répondez-moi franchement, Varin. Qu'avez-vous fait de
+Louis Lacombe?
+
+--En voilà une question! Comme si je pouvais savoir ce qu'il est
+devenu!
+
+--Vous le savez! Vous le savez! Votre frère et vous, vous étiez
+attachés à ses pas, vous viviez presque chez lui, dans la maison même
+où nous sommes. Vous étiez au courant de tous ses travaux, de tous ses
+projets. Et le dernier soir, Varin, quand j'ai reconduit Louis Lacombe
+jusqu'à ma porte, j'ai vu deux silhouettes qui se dérobaient dans
+l'ombre. Cela, je suis prêt à le jurer.
+
+--Et après, quand vous l'aurez juré?
+
+--C'était votre frère et vous, Varin.
+
+--Prouvez-le.
+
+--Mais la meilleure preuve, c'est que, deux jours plus tard, vous me
+montriez vous-même les papiers et les plans que vous aviez recueillis
+dans la serviette de Lacombe, et que vous me proposiez de me les
+vendre. Comment ces papiers étaient-ils en votre possession?
+
+--Je vous l'ai dit, Monsieur Andermatt, nous les avons trouvés sur la
+table même de Louis Lacombe le lendemain matin, après sa disparition.
+
+--Ce n'est pas vrai.
+
+--Prouvez-le.
+
+--La justice aurait pu le prouver.
+
+--Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à la justice?
+
+--Pourquoi? Ah! pourquoi...
+
+
+
+Il se tut, le visage sombre. Et l'autre reprit:
+
+--Voyez-vous, Monsieur Andermatt, si vous aviez eu la moindre
+certitude, ce n'est pas la petite menace que nous vous avons faite qui
+eût empêché...
+
+--Quelle menace? Ces lettres? Est-ce que vous vous imaginez que j'aie
+jamais cru un instant?...
+
+--Si vous n'avez pas cru à ces lettres, pourquoi m'avez-vous offert
+des mille et des cents pour les ravoir? Et pourquoi, depuis, nous
+avez-vous fait traquer comme des bêtes, mon frère et moi?
+
+--Pour reprendre des plans auxquels je tenais.
+
+--Allons donc! c'était pour les lettres. Une fois en possession des
+lettres, vous nous dénonciez. Plus souvent que je m'en serais
+dessaisi!
+
+Il eut un éclat de rire qu'il interrompit tout d'un coup.
+
+--Mais en voilà assez. Nous aurons beau répéter les mêmes paroles,
+que nous n'en serons pas plus avancés. Par conséquent nous en
+resterons là.
+
+--Nous n'en resterons pas là, dit le banquier, et puisque vous avez
+parlé des lettres, vous ne sortirez pas d'ici avant de me les avoir
+rendues.
+
+--Je sortirai.
+
+--Non, non.
+
+--Écoutez, Monsieur Andermatt, je vous conseille...
+
+--Vous ne sortirez pas.
+
+--C'est ce que nous verrons, dit Varin avec un tel accent de rage que
+Mme Andermatt étouffa un faible cri.
+
+Il dut l'entendre, car il voulut passer de force. M. Andermatt le
+repoussa violemment. Alors je le vis qui glissait sa main dans la
+poche de son veston.
+
+--Une dernière fois!
+
+--Les lettres d'abord.
+
+Varin tira un revolver et visant M. Andermatt:
+
+--Oui, ou non?
+
+Le banquier se baissa vivement.
+
+Un coup de feu jaillit. L'arme tomba.
+
+Je fus stupéfait. C'était près de moi que le coup de feu avait jailli!
+Et c'était Daspry qui, d'une balle de pistolet, avait fait sauter
+l'arme de la main d'Alfred Varin!
+
+Et dressé subitement entre les deux adversaires, face à Varin, il
+ricanait:
+
+--Vous avez de la veine, mon ami, une rude veine. C'est la main que
+je visais, et c'est le revolver que j'atteins.
+
+Tous deux le contemplaient, immobiles et confondus. Il dit au
+banquier:
+
+--Vous m'excuserez, monsieur, de me mêler de ce qui ne me regarde
+pas. Mais vraiment vous jouez votre partie avec trop de maladresse.
+Permettez-moi de tenir les cartes.
+
+Se tournant vers l'autre:
+
+--À nous deux, camarade. Et rondement, je t'en prie. L'atout est
+coeur, et je joue le sept.
+
+Et, à trois pouces du nez, il lui colla la plaque de fer où les sept
+points rouges étaient marqués.
+
+
+
+Jamais il ne m'a été donné de voir un tel bouleversement. Livide, les
+yeux écarquillés, les traits tordus d'angoisse, l'homme semblait
+hypnotisé par l'image qui s'offrait à lui.
+
+--Qui êtes-vous? balbutia-t-il.
+
+--Je l'ai déjà dit, un monsieur qui s'occupe de ce qui ne le regarde
+pas... mais qui s'en occupe à fond.
+
+--Que voulez-vous?
+
+--Tout ce que tu as apporté.
+
+--Je n'ai rien apporté.
+
+--Si, sans quoi, tu ne serais pas venu. Tu as reçu ce matin un mot te
+convoquant ici pour neuf heures, et t'enjoignant d'apporter tous les
+papiers que tu avais. Or, te voici. Où sont les papiers?
+
+Il y avait dans la voix de Daspry, il y avait dans son attitude, une
+autorité qui me déconcertait, une façon d'agir toute nouvelle chez cet
+homme plutôt nonchalant d'ordinaire et doux. Absolument dompté, Varin
+désigna l'une de ses poches.
+
+--Les papiers sont là.
+
+--Ils y sont tous?
+
+--Oui.
+
+--Tous ceux que tu as trouvés dans la serviette de Louis Lacombe et
+que tu as vendus au major von Lieben?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce la copie ou l'original?
+
+--L'original.
+
+--Combien en veux-tu?
+
+--Cent mille.
+
+Daspry s'esclaffa.
+
+--Tu es fou. Le major ne t'en a donné que vingt mille. Vingt mille
+jetés à l'eau, puisque les essais ont manqué.
+
+--On n'a pas su se servir des plans.
+
+--Les plans sont incomplets.
+
+--Alors, pourquoi me les demandez-vous?
+
+--J'en ai besoin. Je t'en offre cinq mille francs. Pas un sou de
+plus.
+
+--Dix mille. Pas un sou de moins.
+
+--Accordé.
+
+Daspry revint à M. Andermatt.
+
+--Veuillez signer un chèque, Monsieur.
+
+--Mais... c'est que je n'ai pas...
+
+--Votre carnet? Le voici.
+
+Ahuri, M. Andermatt palpa le carnet que lui tendait Daspry.
+
+--C'est bien à moi... Comment se fait-il?
+
+--Pas de vaines paroles, je vous en prie, cher Monsieur, vous n'avez
+qu'à signer.
+
+Le banquier tira son stylographe et signa. Varin avança la main.
+
+--Bas les pattes, fit Daspry, tout n'est pas fini.
+
+Et s'adressant au banquier:
+
+--Il était question aussi de lettres, que vous réclamez?
+
+--Oui, un paquet de lettres.
+
+--Où sont-elles, Varin?
+
+--Je ne les ai pas.
+
+--Où sont-elles, Varin?
+
+--Je l'ignore. C'est mon frère qui s'en était chargé.
+
+--Elles sont cachées ici, dans cette pièce.
+
+--En ce cas, vous savez où elles sont.
+
+--Comment le saurais-je?
+
+--Dame, n'est-ce pas vous qui avez visité la cachette? Vous paraissez
+aussi bien renseigné... que Salvator.
+
+--Les lettres ne sont pas dans la cachette.
+
+--Elles y sont.
+
+--Ouvre-la.
+
+Varin eut un regard de défiance. Daspry et Salvator ne faisaient-ils
+qu'un réellement, comme tout le laissait présumer? Si oui, il ne
+risquait rien en montrant une cachette déjà connue. Si non c'était
+inutile...
+
+--Ouvre-la, répéta Daspry.
+
+--Je n'ai pas de sept de coeur.
+
+--Si, celui-là, dit Daspry, en tendant la plaque de fer.
+
+Varin recula, terrifié:
+
+--Non... non... je ne veux pas...
+
+--Qu'à cela ne tienne...
+
+Daspry se dirigea vers le vieux monarque à la barbe fleurie, monta sur
+une chaise, et appliqua le sept de coeur au bas du glaive, contre la
+garde, et de façon que les bords de la plaque recouvrissent exactement
+les deux bords de l'épée. Puis, avec l'aide d'un poinçon, qu'il
+introduisit alternativement dans chacun des sept trous pratiqués à
+l'extrémité des sept points de coeur, il pesa sur sept des petites
+pierres de la mosaïque. À la septième petite pierre enfoncée, un
+déclenchement se produisit, et tout le buste du roi pivota, démasquant
+une large ouverture aménagée comme un coffre, avec des revêtements de
+fer et deux rayons d'acier luisant.
+
+--Tu vois bien, Varin, le coffre est vide.
+
+--En effet... Alors c'est que mon frère aura retiré les lettres.
+
+Daspry revint vers l'homme et lui dit:
+
+--Ne joue pas au plus fin avec moi. Il y a une autre cachette. Où
+est-elle?
+
+--Il n'y en a pas.
+
+--Est-ce de l'argent que tu veux? Combien?
+
+--Dix mille.
+
+--Monsieur Andermatt, ces lettres valent-elles dix mille francs pour
+vous?
+
+--Oui, fit le banquier d'une voix forte.
+
+Varin ferma le coffre, prit le sept de coeur, non sans une répugnance
+visible, et l'appliqua sur le glaive, contre la garde, et juste au
+même endroit. Successivement il enfonça le poinçon à l'extrémité des
+sept points de coeur. Il se produisit un second déclenchement, mais
+cette fois, chose inattendue, ce ne fut qu'une partie du coffre qui
+pivota démasquant un petit coffre pratiqué dans l'épaisseur même de la
+porte qui fermait le plus grand.
+
+Le paquet de lettres était là, noué d'une ficelle et cacheté. Varin le
+remit à Daspry. Celui-ci demanda:
+
+--Le chèque est prêt, Monsieur Andermatt?
+
+--Oui.
+
+--Et vous avez aussi le dernier document que vous tenez de Louis
+Lacombe, et qui complète les plans du sous-marin?
+
+--Oui.
+
+L'échange se fit. Daspry empocha le document et le chèque, et offrit
+le paquet à M. Andermatt.
+
+--Voici ce que vous désiriez, Monsieur.
+
+Le banquier hésita un moment, comme s'il avait peur de toucher à ces
+pages maudites qu'il avait cherchées avec tant d'âpreté. Puis, d'un
+geste nerveux, il s'en empara.
+
+Auprès de moi j'entendis un gémissement. Je saisis la main de Mme
+Andermatt: elle était glacée.
+
+Et Daspry dit au banquier:
+
+--Je crois, Monsieur, que notre conversation est terminée. Oh! pas de
+remerciements, je vous en supplie. Le hasard seul a voulu que je pusse
+vous être utile.
+
+M. Andermatt se retira. Il emportait les lettres de sa femme à Louis
+Lacombe.
+
+
+
+--À merveille, s'écria Daspry d'un air enchanté, tout s'arrange pour
+le mieux. Nous n'avons plus qu'à boucler notre affaire, camarade. Tu
+as les papiers?
+
+--Les voilà tous.
+
+Daspry les compulsa, les examina attentivement et les enfouit dans sa
+poche.
+
+--Parfait, tu as tenu parole.
+
+--Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Les deux chèques?... l'argent?...
+
+--Eh bien, tu as de l'aplomb, mon bonhomme. Comment, tu oses
+réclamer!
+
+--Je réclame ce qui m'est dû.
+
+--On te doit donc quelque chose pour des papiers que tu as volés?
+
+Mais l'homme paraissait hors de lui. Il tremblait de colère, les yeux
+injectés de sang.
+
+--L'argent... les vingt mille... bégaya-t-il.
+
+--Impossible... j'en ai l'emploi.
+
+--L'argent!...
+
+--Allons, sois raisonnable, et laisse donc ton poignard tranquille.
+
+Il lui saisit le bras si brutalement que l'autre hurla de douleur, et
+il ajouta:
+
+--Va-t'en, camarade, l'air te fera du bien. Veux-tu que je te
+reconduise? Nous nous en irons par le terrain vague, et je te
+montrerai un tas de cailloux sous lequel...
+
+--Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!
+
+--Mais oui, c'est vrai. Cette petite plaque de fer aux sept points
+rouges vient de là-bas. Elle ne quittait jamais Louis Lacombe, tu te
+rappelles? Ton frère et toi vous l'avez enterrée avec le cadavre...
+et avec d'autres choses qui intéresseront énormément la justice.
+
+Varin se couvrit le visage de ses poings rageurs. Puis il prononça:
+
+--Soit. Je suis roulé. N'en parlons plus. Un mot cependant... un
+seul mot... je voudrais savoir...
+
+--J'écoute.
+
+--Il y avait dans ce coffre, dans le plus grand des deux, une
+cassette?
+
+--Oui.
+
+--Quand vous êtes venu ici, la nuit du 22 au 23 juin, elle y était?
+
+--Oui.
+
+--Elle contenait?...
+
+--Tout ce que les frères Varin y avaient enfermé, une assez jolie
+collection de bijoux, diamants et perles, raccrochés de droite et de
+gauche par lesdits frères.
+
+--Et vous l'avez prise?
+
+--Dame! Mets-toi à ma place.
+
+--Alors... c'est en constatant la disparition de la cassette que
+mon frère s'est tué?
+
+--Probable. La disparition de votre correspondance avec le major von
+Lieben n'eût pas suffi. Mais la disparition de la cassette...
+Est-ce là tout ce que tu avais à me demander?
+
+--Ceci encore: votre nom?
+
+--Tu dis cela comme si tu avais des idées de revanche.
+
+--Parbleu! La chance tourne. Aujourd'hui vous êtes le plus fort.
+Demain...
+
+--Ce sera toi.
+
+--J'y compte bien. Votre nom?
+
+--Arsène Lupin.
+
+--Arsène Lupin!
+
+L'homme chancela, assommé comme par un coup de massue. On eût dit que
+ces deux mots lui enlevaient toute espérance. Daspry se mit à rire.
+
+--Ah! ça, t'imaginais-tu qu'un M. Durand ou Dupont aurait pu monter
+toute cette belle affaire? Allons donc, il fallait au moins un Arsène
+Lupin. Et maintenant que tu es renseigné, mon petit, va préparer ta
+revanche. Arsène Lupin t'attend.
+
+Et il le poussa dehors, sans un mot de plus.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+--Daspry, Daspry, criai-je, lui donnant encore, et malgré moi, le nom
+sous lequel je l'avais connu.
+
+J'écartai le rideau de velours.
+
+Il accourut.
+
+--Quoi? Qu'y a-t-il?
+
+--Mme Andermatt est souffrante.
+
+Il s'empressa, lui fit respirer des sels et, tout en la soignant,
+m'interrogeait:
+
+--Eh bien, que s'est-il donc passé?
+
+--Les lettres, lui dis-je... les lettres de Louis Lacombe que vous
+avez données à son mari!
+
+Il se frappa le front.
+
+--Elle a cru que j'avais fait cela!... Mais oui, après tout, elle
+pouvait le croire. Imbécile que je suis!
+
+Mme Andermatt, ranimée, l'écoutait avidement. Il sortit de son
+portefeuille un petit paquet en tous points semblable à celui qu'avait
+emporté M. Andermatt.
+
+--Voici vos lettres, madame, les vraies.
+
+--Mais... les autres?
+
+--Les autres sont les mêmes que celles-ci, mais recopiées par moi,
+cette nuit, et soigneusement arrangées. Votre mari sera d'autant plus
+heureux de les lire qu'il ne se doutera pas de la substitution,
+puisque tout a paru se passer sous ses yeux...
+
+--L'écriture...
+
+--Il n'y a pas d'écriture qu'on ne puisse imiter.
+
+Elle le remercia, avec les mêmes paroles de gratitude qu'elle eût
+adressées à un homme de son monde, et je vis bien qu'elle n'avait pas
+dû entendre les dernières phrases échangées entre Varin et Arsène
+Lupin.
+
+Moi, je le regardais non sans embarras, ne sachant trop que dire à cet
+ancien ami qui se révélait à moi sous un jour si imprévu. Lupin!
+c'était Lupin! mon camarade de cercle n'était autre que Lupin! Je n'en
+revenais pas. Mais, lui très à l'aise:
+
+--Vous pouvez faire vos adieux à Jean Daspry.
+
+--Ah!
+
+--Oui, Jean Daspry part en voyage. Je l'envoie au Maroc. Il est fort
+possible qu'il y trouve une fin digne de lui. J'avoue même que c'est
+son intention.
+
+--Mais Arsène Lupin nous reste?
+
+--Oh! plus que jamais. Arsène Lupin n'est encore qu'au début de sa
+carrière, et il compte bien...
+
+Un mouvement de curiosité irrésistible me jeta sur lui, et
+l'entraînant à quelque distance de Mme Andermatt:
+
+--Vous avez donc fini par découvrir la seconde cachette, celle où se
+trouvait le paquet de lettres?
+
+--J'ai eu assez de mal! C'est hier seulement, l'après-midi, pendant
+que vous étiez couché. Et pourtant, Dieu sait combien c'était facile!
+Mais les choses les plus simples sont celles auxquelles on pense en
+dernier.
+
+Et me montrant le sept de coeur:
+
+--J'avais bien deviné que, pour ouvrir le grand coffre, il fallait
+appuyer cette carte contre le glaive du bonhomme en mosaïque...
+
+--Comment aviez-vous deviné cela?
+
+--Aisément. Par mes informations particulières, je savais en venant
+ici, le 22 juin au soir...
+
+--Après m'avoir quitté...
+
+--Oui, et après vous avoir mis par des conversations choisies dans un
+état d'esprit tel, qu'un nerveux et un impressionnable comme vous
+devait fatalement me laisser agir à ma guise, sans sortir de son lit.
+
+--Le raisonnement était juste.
+
+--Je savais donc, en venant ici, qu'il y avait une cassette cachée
+dans un coffre à serrure secrète, et que le sept de coeur était la
+clef, le mot de cette serrure. Il ne s'agissait plus que de plaquer ce
+sept de coeur à un endroit qui lui fût visiblement réservé. Une heure
+d'examen m'a suffi.
+
+--Une heure!
+
+--Observez le bonhomme en mosaïque.
+
+--Le vieil empereur?
+
+--Ce vieil empereur est la représentation exacte du roi de coeur de
+tous les jeux de cartes, Charlemagne.
+
+--En effet... Mais pourquoi le sept de coeur ouvre-t-il tantôt le
+grand coffre et tantôt le petit? Et pourquoi n'avez-vous ouvert
+d'abord que le grand coffre?
+
+--Pourquoi? mais parce que je m'obstinais toujours à placer mon sept
+de coeur dans le même sens. Hier seulement je me suis aperçu qu'en le
+retournant, c'est-à-dire en mettant le septième point, celui du
+milieu, en l'air au lieu de le mettre en bas, la disposition des sept
+points changeait.
+
+--Parbleu!
+
+--Évidemment, parbleu, mais encore fallait-il y penser.
+
+--Autre chose: vous ignoriez l'histoire des lettres avant que Mme
+Andermatt...
+
+--En parlât devant moi? Oui. Je n'avais découvert dans le coffre,
+outre la cassette, que la correspondance des deux frères,
+correspondance qui m'a mis sur la voie de leur trahison.
+
+--Somme toute, c'est par hasard que vous avez été amené, d'abord à
+reconstituer l'histoire des deux frères, puis à rechercher les plans
+et les documents du sous-marin?
+
+--Par hasard.
+
+--Mais dans quel but avez-vous recherché?...
+
+Daspry m'interrompit en riant:
+
+--Mon Dieu! comme cette affaire vous intéresse!
+
+--Elle me passionne.
+
+--Eh bien, tout à l'heure, quand j'aurai reconduit Mme Andermatt et
+fait porter à l'_Écho de France_ le mot que je vais écrire, je
+reviendrai et nous entrerons dans le détail.
+
+Il s'assit et écrivit une de ces petites notes lapidaires où se
+divertit la fantaisie du personnage. Qui ne se rappelle le bruit que
+fit celle-ci dans le monde entier?
+
+
+
+«Arsène Lupin a résolu le problème que Salvator a posé dernièrement.
+Maître de tous les documents et plans originaux de l'ingénieur Louis
+Lacombe, il les a fait parvenir entre les mains du ministre de la
+marine. À cette occasion il ouvre une souscription dans le but
+d'offrir à l'État le premier sous-marin construit d'après ces plans.
+Et il s'inscrit lui-même en tête de cette souscription pour la somme
+de vingt mille francs.»
+
+
+
+--Les vingt mille francs des chèques de M. Andermatt? lui dis-je,
+quand il m'eut donné le papier à lire.
+
+--Précisément. Il était équitable que Varin rachetât en partie sa
+trahison.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Et voilà comment j'ai connu Arsène Lupin. Voilà comment j'ai su que
+Jean Daspry, camarade de cercle, relation mondaine, n'était autre
+qu'Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur. Voilà comment j'ai noué des
+liens d'amitié fort agréables avec notre grand homme, et comment, peu
+à peu, grâce à la confiance dont il veut bien m'honorer, je suis
+devenu son très humble, très fidèle et très reconnaissant
+historiographe.
+
+
+
+------
+
+
+
+LE COFFRE-FORT DE MADAME IMBERT
+
+
+
+À trois heures du matin, il y avait encore une demi-douzaine de
+voitures devant un des petits hôtels de peintre qui composent l'unique
+côté du boulevard Berthier. La porte de cet hôtel s'ouvrit. Un groupe
+d'invités, hommes et dames, sortirent. Quatre voitures filèrent de
+droite et de gauche et il ne resta sur l'avenue que deux messieurs qui
+se quittèrent au coin de la rue de Courcelles où demeurait l'un d'eux.
+L'autre résolut de rentrer à pied jusqu'à la Porte-Maillot.
+
+Il traversa donc l'avenue de Villiers et continua son chemin sur le
+trottoir opposé aux fortifications. Par cette belle nuit d'hiver, pure
+et froide, il y avait plaisir à marcher. On respirait bien. Le bruit
+des pas résonnait allègrement.
+
+Mais au bout de quelques minutes il eut l'impression désagréable qu'on
+le suivait. De fait, s'étant retourné, il aperçut l'ombre d'un homme
+qui se glissait entre les arbres. Il n'était point peureux; cependant
+il hâta le pas afin d'arriver le plus vite possible à l'octroi des
+Ternes. Mais l'homme se mit à courir. Assez inquiet, il jugea plus
+prudent de lui faire face et de tirer son revolver de sa poche.
+
+Il n'en eut pas le temps. L'homme l'assaillait violemment, et tout de
+suite une lutte s'engagea sur le boulevard désert, lutte à
+bras-le-corps où il sentit aussitôt qu'il avait le désavantage. Il
+appela au secours, se débattit, et fut renversé contre un tas de
+cailloux, serré à la gorge, bâillonné d'un mouchoir que son adversaire
+lui enfonçait dans la bouche. Ses yeux se fermèrent, ses oreilles
+bourdonnèrent, et il allait perdre connaissance, lorsque, soudain,
+l'étreinte se desserra, et l'homme qui l'étouffait de son poids se
+releva pour se défendre à son tour contre une attaque imprévue.
+
+Un coup de canne sur le poignet, un coup de botte sur la cheville...
+l'homme poussa deux grognements de douleur, et s'enfuit en boitant
+et en jurant.
+
+Sans daigner le poursuivre, le nouvel arrivant se pencha et dit:
+
+--Êtes-vous blessé, Monsieur?
+
+Il n'était pas blessé, mais fort étourdi et incapable de se tenir
+debout. Par bonheur, un des employés de l'octroi, attiré par les cris,
+accourut. Une voiture fut requise. Le monsieur y prit place accompagné
+de son sauveur, et on le conduisit à son hôtel de l'avenue de la
+Grande-Armée.
+
+Devant la porte, tout à fait remis, il se confondit en remerciements.
+
+--Je vous dois la vie, Monsieur, veuillez croire que je ne
+l'oublierai point. Je ne veux pas effrayer ma femme en ce moment, mais
+je tiens à ce qu'elle vous exprime elle-même, dès aujourd'hui, toute
+ma reconnaissance.
+
+Il le pria de venir déjeuner et lui dit son nom: Ludovic Imbert,
+ajoutant:
+
+--Puis-je savoir à qui j'ai l'honneur...
+
+--Mais certainement, fit l'autre.
+
+Et il se présenta:
+
+--Arsène Lupin.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Arsène Lupin n'avait pas alors cette célébrité que lui ont value
+l'affaire Cahorn, son évasion de la Santé, et tant d'autres exploits
+retentissants. Il ne s'appelait même pas Arsène Lupin. Ce nom auquel
+l'avenir réservait un tel lustre fut spécialement imaginé pour
+désigner le sauveur de M. Imbert, et l'on peut dire que c'est dans
+cette affaire qu'il reçut le baptême du feu. Prêt au combat il est
+vrai, armé de toutes pièces, mais sans ressources, sans l'autorité que
+donne le succès, Arsène Lupin n'était qu'apprenti dans une profession
+où il devait bientôt passer maître.
+
+Aussi quel frisson de joie à son réveil, quand il se rappela
+l'invitation de la nuit! Enfin il touchait au but! Enfin il
+entreprenait une oeuvre digne de ses forces et de son talent! Les
+millions des Imbert, quelle proie magnifique pour un appétit comme le
+sien!
+
+Il fit une toilette spéciale, redingote râpée, pantalon élimé, chapeau
+de soie un peu rougeâtre, manchettes et faux-cols effiloqués, le tout
+fort propre, mais sentant la misère. Comme cravate, un ruban noir
+épinglé d'un diamant de noix à surprise. Et, ainsi accoutré, il
+descendit l'escalier du logement qu'il occupait à Montmartre. Au
+troisième étage, sans s'arrêter, il frappa du pommeau de sa canne sur
+le battant d'une porte close. Dehors il gagna les boulevards
+extérieurs. Un tramway passait. Il y prit place, et quelqu'un qui
+marchait derrière lui, le locataire du troisième étage, s'assit à son
+côté.
+
+Au bout d'un instant, cet homme lui dit:
+
+--Eh bien, patron?
+
+--Eh bien, c'est fait.
+
+--Comment?
+
+--J'y déjeune.
+
+--Vous y déjeunez!
+
+--Tu ne voudrais pas, j'espère, que j'eusse exposé gratuitement des
+jours aussi précieux que les miens? J'ai arraché M. Ludovic Imbert à
+la mort certaine que tu lui réservais. M. Ludovic Imbert est une
+nature reconnaissante. Il m'invite à déjeuner.
+
+Un silence, et l'autre hasarda:
+
+--Alors, vous n'y renoncez pas?
+
+--Mon petit, fit Arsène, si j'ai machiné la petite agression de cette
+nuit, si je me suis donné la peine, à trois heures du matin, le long
+des fortifications, de t'allonger un coup de canne sur le poignet et
+un coup de pied sur le tibia, risquant ainsi d'endommager mon unique
+ami, ce n'est pas pour renoncer maintenant au bénéfice d'un sauvetage
+si bien organisé.
+
+--Mais les mauvais bruits qui courent sur la fortune...
+
+--Laisse-les courir. Il y a six mois que je poursuis l'affaire, six
+mois que je me renseigne, que j'étudie, que je tends mes filets, que
+j'interroge les domestiques, les prêteurs et les hommes de paille, six
+mois que je vis dans l'ombre du mari et de la femme. Par conséquent je
+sais à quoi m'en tenir. Que la fortune provienne du vieux Brawford,
+comme ils le prétendent, ou d'une autre source, j'affirme qu'elle
+existe. Et puisqu'elle existe, elle est à moi.
+
+--Bigre, cent millions!
+
+--Mettons-en dix, ou même cinq, n'importe! il y a de gros paquets de
+titres dans le coffre-fort. C'est bien le diable si, un jour ou
+l'autre, je ne mets pas la main sur la clef.
+
+Le tramway s'arrêta place de l'Étoile. L'homme murmura:
+
+--Ainsi, pour le moment?
+
+--Pour le moment, rien à faire. Je t'avertirai. Nous avons le temps.
+
+Cinq minutes après, Arsène Lupin montait le somptueux escalier de
+l'hôtel Imbert, et Ludovic le présentait à sa femme. Gervaise était
+une bonne petite dame, toute ronde, très bavarde. Elle fit à Lupin le
+meilleur accueil.
+
+--J'ai voulu que nous soyons seuls à fêter notre sauveur, dit-elle.
+
+Et dès l'abord on traita «notre sauveur» comme un ami d'ancienne date.
+Au dessert l'intimité était complète, et les confidences allèrent bon
+train. Arsène raconta sa vie, la vie de son père, intègre magistrat,
+les tristesses de son enfance, les difficultés du présent. Gervaise, à
+son tour, dit sa jeunesse, son mariage, les bontés du vieux Brawford,
+les cent millions dont elle avait hérité, les obstacles qui
+retardaient l'entrée en jouissance, les emprunts qu'elle avait dû
+contracter à des taux exorbitants, ses interminables démêlés avec les
+neveux de Brawford, et les oppositions! et les séquestres! tout enfin!
+
+--Pensez donc, Monsieur Lupin, les titres sont là, à côté, dans le
+bureau de mon mari, et si nous en détachons un seul coupon, nous
+perdons tout! Ils sont là, dans notre coffre-fort, et nous ne pouvons
+pas y toucher!
+
+Un léger frémissement secoua Monsieur Lupin à l'idée de ce voisinage.
+Et il eut la sensation très nette que Monsieur Lupin n'aurait jamais
+assez d'élévation d'âme pour éprouver les mêmes scrupules que la bonne
+dame.
+
+--Ah! ils sont là, murmura-t-il, la gorge sèche.
+
+--Ils sont là.
+
+Des relations commencées sous de tels auspices ne pouvaient que former
+des noeuds plus étroits. Délicatement interrogé, Arsène Lupin avoua sa
+misère, sa détresse. Sur-le-champ, le malheureux garçon fut nommé
+secrétaire particulier des deux époux, aux appointements de cent
+cinquante francs par mois. Il continuerait à habiter chez lui, mais il
+viendrait chaque jour prendre les ordres de travail et, pour plus de
+commodité, on mettait à sa disposition, comme cabinet de travail, une
+des chambres du deuxième étage.
+
+Il choisit. Par quel excellent hasard se trouva-t-elle au-dessus du
+bureau de Ludovic?
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Arsène ne tarda pas à s'apercevoir que son poste de secrétaire
+ressemblait furieusement à une sinécure. En deux mois, il n'eut que
+quatre lettres insignifiantes à recopier et ne fut appelé qu'une fois
+dans le bureau de son patron, ce qui ne lui permit qu'une fois de
+contempler officiellement le coffre-fort. En outre, il nota que le
+titulaire de cette sinécure ne devait pas être jugé digne de figurer
+auprès du député Anquety, ou du bâtonnier Grouvel, car on omit de le
+convier aux fameuses réceptions mondaines.
+
+Il ne s'en plaignit point, préférant de beaucoup garder sa modeste
+petite place à l'ombre, et se tint à l'écart, heureux et libre.
+D'ailleurs il ne perdait pas son temps. Il rendit tout d'abord un
+certain nombre de visites clandestines au bureau de Ludovic, et
+présenta ses devoirs au coffre-fort, lequel n'en resta pas moins
+hermétiquement fermé. C'était un énorme bloc de fonte et d'acier, à
+l'aspect rébarbatif, et contre quoi ne pouvaient prévaloir ni les
+limes, ni les vrilles, ni les pinces monseigneur.
+
+Arsène Lupin n'était pas entêté.
+
+--Où la force échoue, la ruse réussit, se dit-il. L'essentiel est
+d'avoir un oeil et une oreille dans la place.
+
+Il prit donc les mesures nécessaires, et après de minutieux et
+pénibles sondages à travers le parquet de sa chambre, il introduisit
+un tuyau de plomb qui aboutissait au plafond du bureau entre deux
+moulures de la corniche. Par ce tuyau, tube acoustique et lunette
+d'approche, il espérait voir et entendre.
+
+Dès lors il vécut à plat ventre sur son parquet. Et de fait il vit
+souvent les Imbert en conférence devant le coffre, compulsant des
+registres et maniant des dossiers. Quand ils tournaient successivement
+les quatre boutons qui commandaient la serrure, il tâchait, pour
+savoir le chiffre, de saisir le nombre des crans qui passaient. Il
+surveillait leurs gestes, il épiait leurs paroles. Que faisaient-ils
+de la clef? La cachaient-ils?
+
+Un jour, il descendit en hâte, les ayant vus qui sortaient de la pièce
+sans refermer le coffre. Et il entra résolument. Ils étaient revenus.
+
+--Oh! excusez-moi, dit-il, je me suis trompé de porte.
+
+Mais Gervaise se précipita, et l'attirant:
+
+--Entrez donc, Monsieur Lupin, entrez donc, n'êtes-vous pas chez vous
+ici? Vous allez nous donner un conseil. Quels titres devons-nous
+vendre? De l'Extérieure ou de la Rente?
+
+--Mais, l'opposition? objecta Lupin, très étonné.
+
+--Oh! elle ne frappe pas tous les titres.
+
+Elle écarta le battant. Sur les rayons s'entassaient des portefeuilles
+ceinturés de sangles. Elle en saisit un. Mais son mari protesta.
+
+--Non, non, Gervaise, ce serait de la folie de vendre de
+l'Extérieure. Elle va monter... Tandis que la Rente est au plus
+haut. Qu'en pensez-vous, mon cher ami?
+
+Le cher ami n'avait aucune opinion, cependant il conseilla le
+sacrifice de la Rente. Alors elle prit une autre liasse, et, dans
+cette liasse, au hasard, un papier. C'était un titre 3% de 1.374
+francs. Ludovic le mit dans sa poche. L'après-midi, accompagné de son
+secrétaire, il fit vendre ce titre par un agent de change et toucha
+quarante-six mille francs.
+
+Quoi qu'en eût dit Gervaise, Arsène Lupin ne se sentait pas chez lui.
+Bien au contraire, sa situation dans l'hôtel Imbert le remplissait de
+surprise. À diverses occasions, il put constater que les domestiques
+ignoraient son nom. Ils l'appelaient monsieur. Ludovic le désignait
+toujours ainsi: «Vous préviendrez monsieur... Est-ce que monsieur
+est arrivé?» Pourquoi cette appellation énigmatique?
+
+D'ailleurs, après l'enthousiasme du début, les Imbert lui parlaient à
+peine, et, tout en le traitant avec les égards dûs à un bienfaiteur,
+ne s'occupaient jamais de lui! On avait l'air de le considérer comme
+un original qui n'aime pas qu'on l'importune, et on respectait son
+isolement, comme si cet isolement était une règle édictée par lui, un
+caprice de sa part. Une fois qu'il passait dans le vestibule, il
+entendit Gervaise qui disait à deux messieurs:
+
+--C'est un tel sauvage!
+
+Soit, pensa-t-il, nous sommes un sauvage. Et renonçant à s'expliquer
+les bizarreries de ces gens, il poursuivait l'exécution de son plan.
+Il avait acquis la certitude qu'il ne fallait point compter sur le
+hasard ni sur une étourderie de Gervaise que la clef du coffre ne
+quittait pas, et qui, au surplus, n'eût jamais emporté cette clef sans
+avoir préalablement brouillé les lettres de la serrure. Ainsi donc il
+devait agir.
+
+Un événement précipita les choses, la violente campagne menée contre
+les Imbert par certains journaux. On les accusait d'escroquerie.
+Arsène Lupin assista aux péripéties du drame, aux agitations du
+ménage, et il comprit qu'en tardant davantage, il allait tout perdre.
+
+Cinq jours de suite, au lieu de partir vers six heures comme il en
+avait l'habitude, il s'enferma dans sa chambre. On le supposait sorti.
+Lui, s'étendait sur le parquet et surveillait le bureau de Ludovic.
+
+Les cinq soirs, la circonstance favorable qu'il attendait ne s'étant
+pas produite, il s'en alla au milieu de la nuit, par la petite porte
+qui desservait la cour. Il en possédait une clef.
+
+Mais le sixième jour il apprit que les Imbert, en réponse aux
+insinuations malveillantes de leurs ennemis, avaient proposé qu'on
+ouvrît le coffre et qu'on en fît l'inventaire.
+
+--C'est pour ce soir, pensa Lupin.
+
+Et en effet, après le dîner, Ludovic s'installa dans son bureau.
+Gervaise le rejoignit. Ils se mirent à feuilleter les registres du
+coffre.
+
+Une heure s'écoula, puis une autre heure. Il entendit les domestiques
+qui se couchaient. Maintenant il n'y avait plus personne au premier
+étage. Minuit. Les Imbert continuaient leur besogne.
+
+--Allons-y, murmura Lupin.
+
+Il ouvrit sa fenêtre. Elle donnait sur la cour, et l'espace, par la
+nuit sans lune et sans étoile, était obscur. Il tira de son armoire
+une corde à noeuds qu'il assujettit à la rampe du balcon, enjamba et
+se laissa glisser doucement, en s'aidant d'une gouttière, jusqu'à la
+fenêtre située au-dessous de la sienne. C'était celle du bureau, et le
+voile épais des rideaux molletonnés masquait la pièce. Debout sur le
+balcon, il resta un moment immobile, l'oreille tendue et l'oeil aux
+aguets.
+
+Tranquillisé par le silence, il poussa légèrement les deux croisées.
+Si personne n'avait eu soin de les vérifier, elles devaient céder à
+l'effort, car lui, au cours de l'après-midi, en avait tourné
+l'espagnolette de façon qu'elle n'entrât plus dans les gâches.
+
+Les croisées cédèrent. Alors, avec des précautions infinies, il les
+entrebâilla davantage. Dès qu'il put glisser la tête, il s'arrêta. Un
+peu de lumière filtrait entre les deux rideaux mal joints: il aperçut
+Gervaise et Ludovic assis à côté du coffre.
+
+Ils n'échangeaient que de rares paroles et à voix basse, absorbés par
+leur travail. Arsène calcula la distance qui le séparait d'eux,
+établit les mouvements exacts qu'il lui faudrait faire pour les
+réduire l'un après l'autre à l'impuissance, avant qu'ils n'eussent le
+temps d'appeler au secours, et il allait se précipiter, lorsque
+Gervaise dit:
+
+--Comme la pièce s'est refroidie depuis un instant! Je vais me mettre
+au lit. Et toi?
+
+--Je voudrais finir.
+
+--Finir! Mais tu en as pour la nuit.
+
+--Mais non, une heure au plus.
+
+Elle se retira. Vingt minutes, trente minutes passèrent. Arsène poussa
+la fenêtre un peu plus. Les rideaux frémirent. Il poussa encore.
+Ludovic se retourna, et, voyant les rideaux gonflés par le vent, se
+leva pour fermer la fenêtre...
+
+Il n'y eut pas un cri, pas même une apparence de lutte. En quelques
+gestes précis, et sans lui faire le moindre mal, Arsène l'étourdit,
+lui enveloppa la tête avec le rideau, le ficela, et de telle manière
+que Ludovic ne distingua même pas le visage de son agresseur.
+
+Puis, rapidement, il se dirigea vers le coffre, saisit deux
+portefeuilles qu'il mit sous son bras, sortit du bureau, descendit
+l'escalier, traversa la cour, et ouvrit la porte de service. Une
+voiture stationnait dans la rue.
+
+--Prends cela d'abord, dit-il au cocher, et suis-moi.
+
+Il retourna jusqu'au bureau. En deux voyages ils vidèrent le coffre.
+Puis Arsène monta dans sa chambre, enleva la corde, effaça toute trace
+de son passage. C'était fini.
+
+
+
+Quelques heures après, Arsène Lupin, aidé de son compagnon, opéra le
+dépouillement des portefeuilles. Il n'éprouva aucune déception,
+l'ayant prévu, à constater que la fortune des Imbert n'avait pas
+l'importance qu'on lui attribuait. Les millions ne se comptaient pas
+par centaines, ni même par dizaines. Mais enfin le total formait
+encore un chiffre très respectable, et c'étaient d'excellentes
+valeurs, obligations de chemins de fer, Villes de Paris, fonds d'État,
+Suez, mines du Nord, etc.
+
+Il se déclara satisfait.
+
+--Certes, dit-il, il y aura un rude déchet quand le temps sera venu
+de négocier. On se heurtera à des oppositions, et il faudra plus d'une
+fois liquider à vil prix. N'importe, avec cette première mise de
+fonds, je me charge de vivre comme je l'entends... et de réaliser
+quelques rêves qui me tiennent au coeur.
+
+--Et le reste?
+
+--Tu peux le brûler, mon petit. Ces tas de papiers faisaient bonne
+figure dans le coffre-fort. Pour nous, c'est inutile. Quant aux
+titres, nous allons les enfermer bien tranquillement dans le placard,
+et nous attendrons le moment propice.
+
+Le lendemain Arsène pensa qu'aucune raison ne l'empêchait de retourner
+à l'hôtel Imbert. Mais la lecture des journaux lui révéla cette
+nouvelle imprévue: Ludovic et Gervaise avaient disparu.
+
+L'ouverture du coffre eut lieu en grande solennité. Les magistrats y
+trouvèrent ce qu'Arsène Lupin avait laissé... peu de chose.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Tels sont les faits, et telle est l'explication que donne à certains
+d'entre eux l'intervention d'Arsène Lupin. J'en tiens le récit de
+lui-même, un jour qu'il était en veine de confidence.
+
+Ce jour-là, il se promenait de long en large dans mon cabinet de
+travail, et ses yeux avaient une petite fièvre que je ne leur
+connaissais pas.
+
+--Somme toute, lui dis-je, c'est votre plus beau coup?
+
+Sans me répondre directement, il reprit:
+
+--Il y a dans cette affaire des secrets impénétrables. Ainsi, même
+après l'explication que je vous ai donnée, que d'obscurités encore!
+Pourquoi cette fuite? Pourquoi n'ont-ils pas profité du secours que je
+leur apportais involontairement? Il était si simple de dire: «Les cent
+millions se trouvaient dans le coffre. Ils n'y sont plus parce qu'on
+les a volés»!
+
+--Ils ont perdu la tête.
+
+--Oui, voilà, ils ont perdu la tête... D'autre part, il est vrai...
+
+--Il est vrai?...
+
+--Non, rien.
+
+Que signifiait cette réticence? Il n'avait pas tout dit, c'était
+visible, et ce qu'il n'avait pas dit, il répugnait à le dire. J'étais
+intrigué. Il fallait que la chose fût grave pour provoquer de
+l'hésitation chez un tel homme.
+
+Je lui posai des questions au hasard.
+
+--Vous ne les avez pas revus?
+
+--Non.
+
+--Et il ne vous est pas advenu d'éprouver, à l'égard de ces deux
+malheureux, quelque pitié?
+
+--Moi! proféra-t-il en sursautant.
+
+Sa révolte m'étonna. Avais-je touché juste? J'insistai:
+
+--Évidemment. Sans vous, ils auraient peut-être pu faire face au
+danger... ou du moins partir les poches remplies.
+
+--Des remords, c'est bien cela que vous m'attribuez, n'est-ce pas?
+
+--Dame!
+
+Il frappa violemment sur ma table.
+
+--Ainsi, selon vous, je devrais avoir des remords?
+
+--Appelez cela des remords ou des regrets, bref un sentiment
+quelconque...
+
+--Un sentiment quelconque pour des gens...
+
+--Pour des gens à qui vous avez dérobé une fortune.
+
+--Quelle fortune?
+
+--Enfin... ces deux ou trois liasses de titres...
+
+--Ces deux ou trois liasses de titres! Je leur ai dérobé des paquets
+de titres, n'est-ce pas? une partie de leur héritage? voilà ma faute?
+voilà mon crime?
+
+«Mais, sacrebleu, mon cher, vous n'avez donc pas deviné qu'ils étaient
+faux, ces titres?... vous entendez?
+
+
+
+ ILS ÉTAIENT FAUX!
+
+
+
+Je le regardai, abasourdi.
+
+--Faux, les quatre ou cinq millions.
+
+--Faux, s'écria-t-il rageusement, archi-faux! les obligations, les
+Villes de Paris, les fonds d'État, du papier, rien que du papier! Pas
+un sou, je n'ai pas tiré un sou de tout le bloc! Et vous me demandez
+d'avoir des remords? Mais c'est eux qui devraient en avoir! Ils m'ont
+roulé comme un vulgaire gogo! Ils m'ont plumé comme la dernière de
+leurs dupes, et la plus stupide!
+
+Une réelle colère l'agitait, faite de rancune et d'amour-propre
+blessé.
+
+--Mais, d'un bout à l'autre, j'ai eu le dessous! dès la première
+heure! Savez-vous le rôle que j'ai joué dans cette affaire, ou plutôt
+le rôle qu'ils m'ont fait jouer? Celui d'André Brawford! Oui, mon
+cher, et je n'y ai vu que du feu!
+
+«C'est après, par les journaux, et en rapprochant certains détails,
+que je m'en suis aperçu. Tandis que je posais au bienfaiteur, au
+monsieur qui a risqué sa vie pour vous tirer de la griffe des apaches,
+eux, ils me faisaient passer pour un des Brawford!
+
+«N'est-ce pas admirable? Cet original qui avait sa chambre au deuxième
+étage, ce sauvage que l'on montrait de loin, c'était Brawford, et
+Brawford, c'était moi! Et grâce à moi, grâce à la confiance que
+j'inspirais sous le nom de Brawford, les banquiers prêtaient, et les
+notaires engageaient leurs clients à prêter! Hein, quelle école pour
+un débutant! Ah! je vous jure que la leçon m'a servi!
+
+Il s'arrêta brusquement, me saisit le bras, et il me dit d'un ton
+exaspéré où il était facile cependant de sentir des nuances d'ironie
+et d'admiration, il me dit cette phrase ineffable:
+
+--Mon cher, à l'heure actuelle, Gervaise Imbert me doit quinze cents
+francs!
+
+Pour le coup, je ne pus m'empêcher de rire. C'était vraiment d'une
+bouffonnerie supérieure. Et lui-même eut un accès de franche gaîté.
+
+--Oui, mon cher, quinze cents francs! Non seulement je n'ai pas palpé
+le premier sou de mes appointements, mais encore elle m'a emprunté
+quinze cents francs! Toutes mes économies de jeune homme! Et
+savez-vous pourquoi? Je vous le donne en mille... Pour ses pauvres!
+Comme je vous le dis! pour de prétendus malheureux qu'elle soulageait
+à l'insu de Ludovic!
+
+«Et j'ai coupé là-dedans! Est-ce assez drôle, hein? Arsène Lupin
+refait de quinze cents francs, et refait par la bonne dame à laquelle
+il volait quatre millions de titres faux! Et que de combinaisons,
+d'efforts et de ruses géniales il m'a fallu pour arriver à ce beau
+résultat!
+
+«C'est la seule fois que j'aie été roulé dans ma vie. Mais fichtre, je
+l'ai bien été cette fois-là, et proprement, dans les grands prix!...
+
+
+
+------
+
+
+
+LA PERLE NOIRE
+
+
+
+Un violent coup de sonnette réveilla la concierge du numéro 9 de
+l'avenue Hoche. Elle tira le cordon en grognant:
+
+--Je croyais tout le monde rentré. Il est au moins trois heures!
+
+Son mari bougonna:
+
+--C'est peut-être pour le docteur.
+
+En effet, une voix demanda:
+
+--Le docteur Harel... quel étage?
+
+--Troisième à gauche. Mais le docteur ne se dérange pas la nuit.
+
+--Il faudra bien qu'il se dérange.
+
+Le monsieur pénétra dans le vestibule, monta un étage, deux étages,
+et, sans même s'arrêter sur le palier du docteur Harel, continua
+jusqu'au cinquième. Là, il essaya deux clefs. L'une fit fonctionner la
+serrure, l'autre le verrou de sûreté.
+
+--À merveille, murmura-t-il, la besogne est considérablement
+simplifiée. Mais avant d'agir, il faut assurer notre retraite. Voyons...
+ai-je eu logiquement le temps de sonner chez le docteur, et
+d'être congédié par lui? Pas encore... un peu de patience...
+
+Au bout d'une dizaine de minutes, il redescendit et heurta le carreau
+de la loge en maugréant contre le docteur. On lui ouvrit, et il claqua
+la porte derrière lui. Or, cette porte ne se ferma point, l'homme
+ayant vivement appliqué un morceau de fer sur la gâche afin que le
+pène ne pût s'y introduire.
+
+Il rentra donc, sans bruit, à l'insu des concierges. En cas d'alarme,
+sa retraite était assurée.
+
+Paisiblement il remonta les cinq étages. Dans l'antichambre, à la
+lueur d'une lanterne électrique, il déposa son pardessus et son
+chapeau sur une des chaises, s'assit sur une autre, et enveloppa ses
+bottines d'épais chaussons de feutre.
+
+--Ouf! ça y est... Et combien facilement! Je me demande un peu
+pourquoi tout le monde ne choisit pas le confortable métier de
+cambrioleur? Avec un peu d'adresse et de réflexion, il n'en est pas de
+plus charmant. Un métier de tout repos... un métier de père de
+famille... Trop commode même... cela devient fastidieux.
+
+Il déplia un plan détaillé de l'appartement.
+
+--Commençons par nous orienter. Ici, j'aperçois le rectangle du
+vestibule où je suis. Du côté de la rue, le salon, le boudoir et la
+salle à manger. Inutile de perdre son temps par là, il paraît que la
+comtesse a un goût déplorable... pas un bibelot de valeur!...
+Donc, droit au but... Ah! voici le tracé d'un couloir, du couloir
+qui mène aux chambres. À trois mètres, je dois rencontrer la porte du
+placard aux robes qui communique avec la chambre de la comtesse.
+
+Il replia son plan, éteignit sa lanterne, et s'engagea dans le couloir
+en comptant:
+
+--Un mètre... Deux mètres... trois mètres... Voici la
+porte... Comme tout s'arrange, mon Dieu! Un simple verrou, un petit
+verrou, me sépare de la chambre, et, qui plus est, je sais que ce
+verrou se trouve à un mètre quarante-trois du plancher... De sorte
+que, grâce à une légère incision que je vais pratiquer autour, nous en
+serons débarrassé...
+
+Il sortit de sa poche les instruments nécessaires, mais une idée
+l'arrêta.
+
+--Et si, par hasard, ce verrou n'était pas poussé. Essayons
+toujours... Pour ce qu'il en coûte!
+
+Il tourna le bouton de la serrure. La porte s'ouvrit.
+
+--Mon brave Lupin, décidément la chance te favorise. Que te faut-il
+maintenant? Tu connais la topographie des lieux où tu vas opérer; tu
+connais l'endroit où la comtesse cache la perle noire... Par
+conséquent, pour que la perle noire t'appartienne, il s'agit tout
+bêtement d'être plus silencieux que le silence, plus invisible que la
+nuit.
+
+Arsène Lupin employa bien une demi-heure pour ouvrir la seconde porte,
+une porte vitrée qui donnait sur la chambre. Mais il le fit avec tant
+de précaution, qu'alors même que la comtesse n'eût pas dormi, aucun
+grincement équivoque n'aurait pu l'inquiéter.
+
+D'après les indications de son plan, il n'avait qu'à suivre le contour
+d'une chaise-longue. Cela le conduisait à un fauteuil, puis à une
+petite table située près du lit. Sur la table, il y avait une boîte de
+papier à lettres, et, enfermée tout simplement dans cette boîte, la
+perle noire.
+
+Il s'allongea sur le tapis et suivit les contours de la chaise-longue.
+Mais à l'extrémité il s'arrêta pour réprimer les battements de son
+coeur. Bien qu'aucune crainte ne l'agitât, il lui était impossible de
+vaincre cette sorte d'angoisse nerveuse que l'on éprouve dans le trop
+grand silence. Et il s'en étonnait, car, enfin, il avait vécu sans
+émotion des minutes plus solennelles. Nul danger ne le menaçait. Alors
+pourquoi son coeur battait-il comme une cloche affolée? Était-ce cette
+femme endormie qui l'impressionnait, cette vie si voisine de la
+sienne?
+
+Il écouta et crut discerner le rythme d'une respiration. Il fut
+rassuré comme par une présence amie.
+
+Il chercha le fauteuil, puis, par petits gestes insensibles, rampa
+vers la table, tâtant l'ombre de son bras étendu. Sa main droite
+rencontra un des pieds de la table.
+
+Enfin! il n'avait plus qu'à se lever, à prendre la perle et à s'en
+aller. Heureusement! car son coeur recommençait à sauter dans sa
+poitrine comme une bête terrifiée, et avec un tel bruit qu'il lui
+semblait impossible que la comtesse ne s'éveillât point.
+
+Il l'apaisa dans un élan de volonté prodigieux, mais, au moment où il
+essayait de se relever, sa main gauche heurta sur le tapis un objet
+qu'il reconnut tout de suite pour un flambeau, un flambeau renversé;
+et aussitôt, un autre objet se présenta, une pendule, une de ces
+petites pendules de voyage qui sont recouvertes d'une gaine de cuir.
+
+Quoi? Que se passait-il? Il ne comprenait pas. Ce flambeau,...
+cette pendule... pourquoi ces objets n'étaient-ils pas à leur place
+habituelle? Ah! que se passait-il dans l'ombre effarante?
+
+Et soudain, un cri lui échappa. Il avait touché... oh! à quelle
+chose étrange, innommable! Mais non, non, la peur lui troublait le
+cerveau. Vingt secondes, trente secondes, il demeura immobile,
+épouvanté, de la sueur aux tempes. Et ses doigts gardaient la
+sensation de ce contact.
+
+Par un effort implacable, il tendit le bras de nouveau. Sa main, de
+nouveau, effleura la chose, la chose étrange, innommable. Il la palpa.
+Il exigea que sa main la palpât et se rendît compte. C'était une
+chevelure, un visage... et ce visage était froid, presque glacé.
+
+Si terrifiante que soit la réalité, un homme comme Arsène Lupin la
+domine dès qu'il en a pris connaissance. Rapidement, il fit jouer le
+ressort de sa lanterne. Une femme gisait devant lui, couverte de sang.
+D'affreuses blessures dévastaient son cou et ses épaules. Il se pencha
+et l'examina. Elle était morte.
+
+--Morte, morte, répéta-t-il avec stupeur.
+
+Et il regardait ces yeux fixes, le rictus de cette bouche, cette chair
+livide, et ce sang, tout ce sang qui avait coulé sur le tapis et se
+figeait maintenant, épais et noir.
+
+S'étant relevé, il tourna le bouton de l'électricité, la pièce
+s'emplit de lumière, et il put voir tous les signes d'une lutte
+acharnée. Le lit était entièrement défait, les couvertures et les
+draps arrachés. Par terre, le flambeau, puis la pendule--les aiguilles
+marquaient onze heures vingt--puis, plus loin, une chaise renversée,
+et partout du sang, des flaques de sang.
+
+--Et la perle noire? murmura-t-il.
+
+La boîte de papier à lettres était à sa place. Il l'ouvrit vivement.
+Elle contenait l'écrin. Mais l'écrin était vide.
+
+--Fichtre, se dit-il, tu t'es vanté un peu tôt de ta chance, mon ami
+Arsène Lupin... La comtesse assassinée, la perle noire disparue...
+la situation n'est pas brillante! Filons, sans quoi tu risques fort
+d'encourir de lourdes responsabilités.
+
+Il ne bougea pas cependant.
+
+--Filer? Oui, un autre filerait. Mais, Arsène Lupin? N'y a-t-il pas
+mieux à faire? Voyons, procédons par ordre. Après tout, ta conscience
+est tranquille... Suppose que tu es commissaire de police et que tu
+dois procéder à une enquête... Oui, mais pour cela, il faudrait
+avoir un cerveau plus clair. Et le mien est dans un état!
+
+Il tomba sur un fauteuil, ses poings crispés contre son front brûlant.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+L'affaire de l'avenue Hoche est une de celles qui nous ont le plus
+vivement intrigués en ces derniers temps, et je ne l'eusse certes pas
+racontée si la participation d'Arsène Lupin ne l'éclairait d'un jour
+tout spécial. Cette participation, il en est peu qui la soupçonnent.
+Nul ne sait en tout cas l'exacte et curieuse vérité.
+
+Qui ne connaissait, pour l'avoir rencontrée au Bois, Léontine Zalti,
+l'ancienne cantatrice, épouse et veuve du comte d'Andillot, la Zalti
+dont le luxe éblouissait Paris, il y a quelque vingt ans, la Zalti,
+comtesse d'Andillot, à qui ses parures de diamants et de perles
+valaient une réputation européenne? On disait d'elle qu'elle portait
+sur ses épaules le coffre-fort de plusieurs maisons de banque et les
+mines d'or de plusieurs compagnies australiennes. Les grands
+joailliers travaillaient pour la Zalti comme on travaillait jadis pour
+les rois et pour les reines.
+
+Et qui ne se souvient de la catastrophe où toutes ces richesses furent
+englouties? Maisons de banque et mines d'or, le gouffre dévora tout.
+De la collection merveilleuse, dispersée par le commissaire-priseur,
+il ne resta que la fameuse perle noire. La perle noire! c'est-à-dire
+une fortune, si elle avait voulu s'en défaire.
+
+Elle ne le voulut point. Elle préféra se restreindre, vivre dans un
+simple appartement avec sa dame de compagnie, sa cuisinière et un
+domestique, plutôt que de vendre cet inestimable joyau. Il y avait à
+cela une raison qu'elle ne craignait pas d'avouer: la perle noire
+était le cadeau d'un empereur! Et presque ruinée, réduite à
+l'existence la plus médiocre, elle demeura fidèle à sa compagne des
+beaux jours.
+
+--Moi vivante, disait-elle, je ne la quitterai pas.
+
+Du matin jusqu'au soir, elle la portait à son cou. La nuit, elle la
+mettait dans un endroit connu d'elle seule.
+
+Tous ces faits rappelés par les feuilles publiques stimulèrent la
+curiosité, et, chose bizarre, mais facile à comprendre pour ceux qui
+ont le mot de l'énigme, ce fut précisément l'arrestation de l'assassin
+présumé qui compliqua le mystère et prolongea l'émotion. Le
+surlendemain, en effet, les journaux publiaient la nouvelle suivante:
+
+«On nous annonce l'arrestation de Victor Danègre, le domestique de la
+comtesse d'Andillot. Les charges relevées contre lui sont écrasantes.
+Sur la manche en lustrine de son gilet de livrée, que M. Dudouis, le
+chef de la Sûreté, a trouvé dans sa mansarde, entre le sommier et le
+matelas, on a constaté des taches de sang. En outre, il manquait à ce
+gilet un bouton recouvert d'étoffe. Or ce bouton, dès le début des
+perquisitions, avait été ramassé sous le lit même de la victime.
+
+«Il est probable qu'après le dîner, Danègre, au lieu de regagner sa
+mansarde, se sera glissé dans le cabinet aux robes, et que, par la
+porte vitrée, il a vu la comtesse cacher la perle noire.
+
+«Nous devons dire que, jusqu'ici, aucune preuve n'est venue confirmer
+cette supposition. En tout cas, un autre point reste obscur. À sept
+heures du matin, Danègre s'est rendu au bureau de tabac du boulevard
+de Courcelles: la concierge d'abord, puis la buraliste ont témoigné
+dans ce sens. D'autre part, la cuisinière de la comtesse et sa dame de
+compagnie, qui toutes deux couchent au bout du couloir, affirment qu'à
+huit heures, quand elles se sont levées, la porte de l'antichambre et
+la porte de la cuisine étaient fermées à double tour. Depuis vingt ans
+au service de la comtesse, ces deux personnes sont au-dessus de tout
+soupçon. On se demande donc comment Danègre a pu sortir de
+l'appartement. S'était-il fait faire une autre clef? L'instruction
+éclaircira ces différents points.»
+
+L'instruction n'éclaircit absolument rien, au contraire. On apprit que
+Victor Danègre était un récidiviste dangereux, un alcoolique et un
+débauché, qu'un coup de couteau n'effrayait pas. Mais l'affaire
+elle-même semblait, au fur et à mesure qu'on l'étudiait, s'envelopper
+de ténèbres plus épaisses et de contradictions plus inexplicables.
+
+D'abord une demoiselle de Sinclèves, cousine et unique héritière de la
+victime, déclara que la comtesse, un mois avant sa mort, lui avait
+confié dans une de ses lettres la façon dont elle cachait la perle
+noire. Le lendemain du jour où elle recevait cette lettre, elle en
+constatait la disparition. Qui l'avait volée?
+
+De leur côté, les concierges racontèrent qu'ils avaient ouvert la
+porte à un individu, lequel était monté chez le docteur Harel. On
+manda le docteur. Personne n'avait sonné chez lui. Alors qui était cet
+individu? Un complice?
+
+Cette hypothèse d'un complice fut adoptée par la presse et par le
+public. Ganimard, le vieil inspecteur principal Ganimard la défendait,
+non sans raison.
+
+--Il y a du Lupin là-dessous, disait-il au juge.
+
+--Bah! ripostait celui-ci, vous le voyez partout, votre Lupin.
+
+--Je le vois partout, parce qu'il est partout.
+
+--Dites plutôt que vous le voyez chaque fois où quelque chose ne vous
+paraît pas très clair. D'ailleurs, en l'espèce, remarquez ceci: le
+crime a été commis à onze heures vingt du soir, ainsi que l'atteste la
+pendule, et la visite nocturne, dénoncée par les concierges, n'a eu
+lieu qu'à trois heures du matin.
+
+La justice obéit souvent à ces entraînements de conviction qui font
+qu'on oblige les événements à se plier à l'explication première qu'on
+en a donnée. Les antécédents déplorables de Victor Danègre,
+récidiviste, ivrogne et débauché, influencèrent le juge, et bien
+qu'aucune circonstance nouvelle ne vînt corroborer les deux ou trois
+indices primitivement découverts, rien ne put l'ébranler. Il boucla
+son instruction. Quelques semaines après, les débats commencèrent.
+
+Ils furent embarrassés et languissants. Le président les dirigea sans
+ardeur. Le ministère public attaqua mollement. Dans ces conditions,
+l'avocat de Danègre avait beau jeu. Il montra les lacunes et les
+impossibilités de l'accusation. Nulle preuve matérielle n'existait.
+Qui avait forgé la clef, l'indispensable clef sans laquelle Danègre,
+après son départ, n'aurait pu refermer à double tour la porte de
+l'appartement? Qui l'avait vue, cette clef, et qu'était-elle devenue?
+Qui avait vu le couteau de l'assassin, et qu'était-il devenu?
+
+--Et, en tout cas, concluait l'avocat, prouvez que c'est mon client
+qui a tué. Prouvez que l'auteur du vol et du crime n'est pas ce
+mystérieux personnage qui s'est introduit dans la maison à trois
+heures du matin. La pendule marquait onze heures, me direz-vous? Et
+après? ne peut-on mettre les aiguilles d'une pendule à l'heure qui
+vous convient?
+
+Victor Danègre fut acquitté.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Il sortit de prison un vendredi au déclin du jour, amaigri, déprimé
+par six mois de cellule. L'instruction, la solitude, les débats, les
+délibérations du jury, tout cela l'avait empli d'une épouvante
+maladive. La nuit, d'affreux cauchemars, des visions d'échafaud le
+hantaient. Il tremblait de fièvre et de terreur.
+
+Sous le nom d'Anatole Dufour, il loua une petite chambre sur les
+hauteurs de Montmartre, et il vécut au hasard des besognes, bricolant
+de droite et de gauche.
+
+Vie lamentable! Trois fois engagé par trois patrons différents, il fut
+reconnu et renvoyé sur-le-champ.
+
+Souvent il s'aperçut, ou crut s'apercevoir, que des hommes le
+suivaient, des hommes de la police, il n'en doutait point, qui ne
+renonçaient pas à le faire tomber dans quelque piège. Et d'avance il
+sentait l'étreinte rude de la main qui le prendrait au collet.
+
+Un soir qu'il dînait chez un traiteur du quartier, quelqu'un
+s'installa en face de lui. C'était un individu d'une quarantaine
+d'années, vêtu d'une redingote noire de propreté douteuse. Il commanda
+une soupe, des légumes et un litre de vin.
+
+Et quand il eut mangé la soupe, il tourna les yeux vers Danègre et le
+regarda longuement.
+
+Danègre pâlit. Pour sûr cet individu était de ceux qui le suivaient
+depuis des semaines. Que lui voulait-il? Danègre essaya de se lever.
+Il ne le put. Ses jambes chancelaient sous lui.
+
+L'homme se versa un verre de vin et emplit le verre de Danègre.
+
+--Nous trinquons, camarade?
+
+Victor balbutia:
+
+--Oui... oui... à votre santé, camarade.
+
+--À votre santé, Victor Danègre.
+
+L'autre sursauta:
+
+--Moi!... moi!... mais non... je vous jure...
+
+--Vous me jurez quoi? que vous n'êtes pas vous? le domestique de la
+comtesse?
+
+--Quel domestique? Je m'appelle Dufour. Demandez au patron.
+
+--Dufour, Anatole, oui, pour le patron, mais Danègre pour la justice,
+Victor Danègre.
+
+--Pas vrai! pas vrai! on vous a menti.
+
+Le nouveau venu tira de sa poche une carte et la tendit. Victor lut:
+«Grimaudan, ex-inspecteur de la Sûreté. Renseignements confidentiels.»
+Il tressaillit.
+
+--Vous êtes de la police?
+
+--Je n'en suis plus, mais le métier me plaisait, et je continue d'une
+façon plus... lucrative. On déniche de temps en temps des affaires
+d'or... comme la vôtre.
+
+--La mienne?
+
+--Oui, la vôtre, c'est une affaire exceptionnelle, si toutefois vous
+voulez bien y mettre un peu de complaisance.
+
+--Et si je n'en mets pas?
+
+--Il le faudra. Vous êtes dans une situation où vous ne pouvez rien
+me refuser.
+
+Une appréhension sourde envahissait Victor Danègre. Il demanda:
+
+--Qu'y a-t-il?... parlez.
+
+--Soit, répondit l'autre, finissons-en. En deux mots, voici: je suis
+envoyé par Mlle de Sinclèves.
+
+--Sinclèves?
+
+--L'héritière de la comtesse d'Andillot.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, Mlle de Sinclèves me charge de vous réclamer la perle
+noire.
+
+--La perle noire?
+
+--Celle que vous avez volée.
+
+--Mais je ne l'ai pas!
+
+--Vous l'avez.
+
+--Si je l'avais, ce serait moi l'assassin.
+
+--C'est vous l'assassin.
+
+Danègre s'efforça de rire.
+
+--Heureusement, mon bon monsieur, que la Cour d'assises n'a pas été
+du même avis. Tous les jurés, vous entendez, m'ont reconnu innocent.
+Et quand on a sa conscience pour soi et l'estime de douze braves
+gens...
+
+L'ex-inspecteur lui saisit le bras:
+
+--Pas de phrases, mon petit. Écoutez-moi bien attentivement et pesez
+mes paroles, elles en valent la peine. Danègre, trois semaines avant
+le crime, vous avez dérobé à la cuisinière la clef qui ouvre la porte
+de service, et vous avez fait faire une clef semblable chez Outard,
+serrurier, 244, rue Oberkampf.
+
+--Pas vrai, pas vrai, gronda Victor, personne n'a vu cette clef...
+elle n'existe pas.
+
+--La voici.
+
+Après un silence, Grimaudan reprit:
+
+--Vous avez tué la comtesse à l'aide d'un couteau à virole acheté au
+bazar de la République, le jour même où vous commandiez votre clef. La
+lame est triangulaire et creusée d'une cannelure.
+
+--De la blague, tout cela, vous parlez au hasard. Personne n'a vu le
+couteau.
+
+--Le voici.
+
+Victor Danègre eut un geste de recul. L'ex-inspecteur continua:
+
+--Il y a dessus des taches de rouille. Est-il besoin de vous en
+expliquer la provenance?
+
+--Et après?... vous avez une clef et un couteau... Qui peut
+affirmer qu'ils m'appartenaient?
+
+--Le serrurier d'abord, et ensuite l'employé auquel vous avez acheté
+le couteau. J'ai déjà rafraîchi leur mémoire. En face de vous, ils ne
+manqueront pas de vous reconnaître.
+
+Il parlait sèchement et durement, avec une précision terrifiante.
+Danègre était convulsé de peur. Ni le juge ni le président des
+assises, ni l'avocat général ne l'avaient serré d'aussi près,
+n'avaient vu aussi clair dans des choses que lui-même ne discernait
+plus très nettement.
+
+Cependant, il essaya encore de jouer l'indifférence.
+
+--Si c'est là toutes vos preuves!
+
+--Il me reste celle-ci. Vous êtes reparti, après le crime, par le
+même chemin. Mais, au milieu du cabinet aux robes, pris d'effroi, vous
+avez dû vous appuyer contre le mur pour garder votre équilibre.
+
+--Comment le savez-vous? bégaya Victor... personne ne peut le
+savoir.
+
+--La justice, non, il ne pouvait venir à l'idée d'aucun de ces
+messieurs du parquet d'allumer une bougie et d'examiner les murs. Mais
+si on le faisait, on verrait sur le plâtre blanc une marque rouge très
+légère, assez nette cependant pour qu'on y retrouve l'empreinte de la
+face antérieure de votre pouce, de votre pouce tout humide de sang et
+que vous avez posé contre le mur. Or, vous n'ignorez pas qu'en
+anthropométrie, c'est là un des principaux moyens d'identification.
+
+Victor Danègre était blême. Des gouttes de sueur coulaient de son
+front sur la table. Il considérait avec des yeux de fou cet homme
+étrange qui évoquait son crime comme s'il en avait été le témoin
+invisible.
+
+Il baissa la tête, vaincu, impuissant. Depuis des mois il luttait
+contre tout le monde. Contre cet homme-là, il avait l'impression qu'il
+n'y avait rien à faire.
+
+--Si je vous rends la perle, balbutia-t-il, combien me donnerez-vous?
+
+--Rien.
+
+--Comment! vous vous moquez! Je vous donnerais une chose qui vaut des
+mille et des centaines de mille, et je n'aurais rien?
+
+--Si, la vie.
+
+Le misérable frissonna. Grimaudan ajouta, d'un ton presque doux:
+
+--Voyons, Danègre, cette perle n'a aucune valeur pour vous. Il vous
+est impossible de la vendre. À quoi bon la garder?
+
+--Il y a des recéleurs... et un jour ou l'autre, à n'importe quel
+prix...
+
+--Un jour ou l'autre, il sera trop tard.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pourquoi? mais parce que la justice aura remis la main sur vous,
+et, cette fois, avec les preuves que je lui fournirai, le couteau, la
+clef, l'indication du pouce, vous êtes fichu, mon bonhomme.
+
+Victor s'étreignit la tête de ses deux mains et réfléchit. Il se
+sentait perdu, en effet, irrémédiablement perdu, et, en même temps,
+une grande fatigue l'envahissait, un immense besoin de repos et
+d'abandon.
+
+Il murmura:
+
+--Quand vous la faut-il?
+
+--Ce soir, avant une heure.
+
+--Sinon?
+
+--Sinon, je mets à la poste cette lettre où Mlle de Sinclèves vous
+dénonce au procureur de la République.
+
+Danègre se versa deux verres de vin qu'il but coup sur coup, puis, se
+levant:
+
+--Payez l'addition, et allons-y... j'en ai assez de cette maudite
+affaire.
+
+
+
+La nuit était venue. Les deux hommes descendirent la rue Lepic et
+suivirent les boulevards extérieurs en se dirigeant vers l'Étoile. Ils
+marchaient silencieusement, Victor, très las et le dos voûté.
+
+Au parc Monceau, il dit:
+
+--C'est du côté de la maison...
+
+--Parbleu! vous n'en êtes sorti, avant votre arrestation, que pour
+aller au bureau de tabac.
+
+--Nous y sommes, fit Danègre, d'une voix sourde.
+
+Ils longèrent la grille du jardin et traversèrent une rue dont le
+bureau de tabac faisait l'encoignure. Danègre s'arrêta quelques pas
+plus loin. Ses jambes vacillaient. Il tomba sur un banc.
+
+--Eh bien? demanda son compagnon.
+
+--C'est là.
+
+--C'est là! qu'est-ce que vous me chantez?
+
+--Oui là, devant nous.
+
+--Devant nous! Dites donc, Danègre, il ne faudrait pas...
+
+--Je vous répète qu'elle est là.
+
+--Où?
+
+--Entre deux pavés.
+
+--Lesquels?
+
+--Cherchez.
+
+--Lesquels? répéta Grimaudan.
+
+Victor ne répondit pas.
+
+--Ah! parfait, tu veux me faire poser, mon bonhomme.
+
+--Non... mais... je vais crever de misère.
+
+--Et alors, tu hésites? Allons, je serai bon prince. Combien te
+faut-il?
+
+--De quoi prendre mon billet d'entrepont pour l'Amérique.
+
+--Convenu.
+
+--Et un billet de cent pour les premiers frais.
+
+--Tu en auras deux. Parle.
+
+--Comptez les pavés, à droite de l'égout. C'est entre le douzième et
+le treizième.
+
+--Dans le ruisseau?
+
+--Oui, en bas du trottoir.
+
+Grimaudan regarda autour de lui. Des tramways passaient, des gens
+passaient. Mais bah! qui pouvait se douter?...
+
+Il ouvrit son canif et le planta entre le douzième et le treizième
+pavé.
+
+--Et si elle n'y est pas?
+
+--Si personne ne m'a vu me baisser et l'enfoncer, elle y est encore.
+
+Se pouvait-il qu'elle y fût! La perle noire jetée dans la boue d'un
+ruisseau, à la disposition du premier venu! La perle noire... une
+fortune!
+
+--À quelle profondeur?
+
+--Dix centimètres, à peu près.
+
+Il creusa le sable mouillé. La pointe de son canif heurta quelque
+chose. Avec ses doigts il élargit le trou.
+
+Il aperçut la perle noire.
+
+--Tiens, voilà tes deux cents francs. Je t'enverrai ton billet pour
+l'Amérique.
+
+
+
+Le lendemain, l'_Écho de France_ publiait cet entrefilet, qui fut
+reproduit par les journaux du monde entier:
+
+_Depuis hier, la fameuse perle noire est entre les mains d'Arsène
+Lupin qui l'a reprise au meurtrier de la comtesse d'Andillot. Avant
+peu, des fac-similés de ce précieux bijou seront exposés à Londres, à
+Saint-Pétersbourg, à Calcutta, à Buenos-Ayres et à New York._
+
+_Arsène Lupin attend les propositions que voudront bien lui faire ses
+correspondants._
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+--Et voilà comme quoi le crime est toujours puni et la vertu
+récompensée, conclut Arsène Lupin, lorsqu'il m'eut révélé les dessous
+de l'affaire.
+
+--Et voilà comme quoi, sous le nom de Grimaudan, ex-inspecteur de la
+Sûreté, vous fûtes choisi par le destin pour enlever au criminel le
+bénéfice de son forfait.
+
+--Justement. Et j'avoue que c'est une des aventures dont je suis le
+plus fier. Les quarante minutes que j'ai passées dans l'appartement de
+la comtesse, après avoir constaté sa mort, sont parmi les plus
+étonnantes et les plus profondes de ma vie. En quarante minutes,
+empêtré dans la situation la plus inextricable, j'ai reconstitué le
+crime, j'ai acquis la certitude, à l'aide de quelques indices, que le
+coupable ne pouvait être qu'un domestique de la comtesse. Enfin, j'ai
+compris que, pour avoir la perle, il fallait que ce domestique fût
+arrêté--et j'ai laissé le bouton de gilet--mais qu'il ne fallait pas
+qu'on relevât contre lui des preuves irrécusables de sa culpabilité--et
+j'ai ramassé le couteau oublié sur le tapis, emporté la clef oubliée
+sur la serrure, fermé la porte à double tour, et effacé les traces des
+doigts sur le plâtre du cabinet aux robes. À mon sens, ce fut là un de
+ces éclairs...
+
+--De génie, interrompis-je.
+
+--De génie, si vous voulez, et qui n'eût pas illuminé le cerveau du
+premier venu. Deviner en une seconde les deux termes du problème--une
+arrestation et un acquittement--me servir de l'appareil formidable de
+la justice pour détraquer mon homme, pour l'abêtir, bref, pour le
+mettre dans un état d'esprit tel qu'une fois libre il devait
+inévitablement, fatalement, tomber dans le piège un peu grossier que
+je lui tendais!...
+
+--Un peu? dites beaucoup, car il ne courait aucun danger.
+
+--Oh! pas le moindre, puisque tout acquittement est chose définitive.
+
+--Pauvre diable...
+
+--Pauvre diable... Victor Danègre! vous ne songez pas que c'est un
+assassin? Il eût été de la dernière immoralité que la perle noire lui
+restât. Il vit, pensez donc, Danègre vit!
+
+--Et la perle noire est à vous.
+
+Il la sortit d'une des poches secrètes de son portefeuille, l'examina,
+la caressa de ses doigts et de ses yeux émus, et il soupirait:
+
+--Quel est le boyard, quel est le rajah imbécile et vaniteux qui
+possédera ce trésor? À quel milliardaire américain est destiné le
+petit morceau de beauté et de luxe qui ornait les blanches épaules de
+Léontine Zalti, comtesse d'Andillot?...
+
+
+
+------
+
+
+
+HERLOCK SHOLMÈS ARRIVE TROP TARD
+
+
+
+C'est étrange ce que vous ressemblez à Arsène Lupin, Velmont!
+
+--Vous le connaissez?
+
+--Oh! comme tout le monde, par ses photographies, dont aucune n'est
+pareille aux autres, mais dont chacune laisse l'impression d'une
+physionomie identique... qui est bien la vôtre.
+
+Horace Velmont parut plutôt vexé.
+
+--N'est-ce pas, mon cher Devanne! Et vous n'êtes pas le premier à
+m'en faire la remarque, croyez-le.
+
+--C'est au point, insista Devanne, que si vous ne m'aviez pas été
+recommandé par mon cousin d'Estevan, et si vous n'étiez pas le peintre
+connu dont j'admire les belles marines, je me demande si je n'aurais
+pas averti la police de votre présence à Dieppe.
+
+La boutade fut accueillie par un rire général. Il y avait là, dans la
+grande salle à manger du château de Thibermesnil, outre Velmont:
+l'abbé Gélis, curé du village, et une douzaine d'officiers, dont les
+régiments manoeuvraient aux environs, et qui avaient répondu à
+l'invitation du banquier Georges Devanne et de sa mère. L'un d'eux
+s'écria:
+
+--Mais est-ce que précisément Arsène Lupin n'a pas été signalé sur la
+côte, après son fameux coup du rapide de Paris au Havre?
+
+--Parfaitement, il y a de cela trois mois, et la semaine suivante je
+faisais connaissance au casino de notre excellent Velmont qui, depuis,
+a bien voulu m'honorer de quelques visites--agréable préambule d'une
+visite domiciliaire plus sérieuse qu'il me rendra l'un de ces
+jours... ou plutôt l'une de ces nuits!
+
+On rit de nouveau et l'on passa dans l'ancienne salle des gardes,
+vaste pièce, très haute, qui occupe toute la partie inférieure de la
+tour Guillaume, et où Georges Devanne a réuni les incomparables
+richesses accumulées à travers les siècles par les sires de
+Thibermesnil. Des bahuts et des crédences, des landiers et des
+girandoles la décorent. De magnifiques tapisseries pendent aux murs de
+pierre. Les embrasures des quatre fenêtres sont profondes, munies de
+bancs, et se terminent par des croisées ogivales à vitraux encadrés de
+plomb. Entre la porte et la fenêtre de gauche, s'érige une
+bibliothèque monumentale de style Renaissance, sur le fronton de
+laquelle on lit, en lettres d'or, «Thibermesnil» et au-dessous, la
+fière devise de la famille: «Fais ce que veulx.»
+
+Et comme on allumait des cigares, Devanne reprit:
+
+--Seulement, dépêchez-vous, Velmont, c'est la dernière nuit qui vous
+reste.
+
+--Et pourquoi? fit le peintre qui, décidément, prenait la chose en
+plaisantant.
+
+Devanne allait répondre quand sa mère lui fit un signe. Mais
+l'excitation du dîner, le désir d'intéresser ses hôtes, l'emportèrent.
+
+--Bah! murmura-t-il, je puis parler maintenant. Une indiscrétion
+n'est plus à craindre.
+
+On s'assit autour de lui avec une vive curiosité, et il déclara, de
+l'air satisfait de quelqu'un qui annonce une grosse nouvelle:
+
+--Demain, à quatre heures du soir, Herlock Sholmès, le grand policier
+anglais pour qui il n'est point de mystère, Herlock Sholmès, le plus
+extraordinaire déchiffreur d'énigmes que l'on ait jamais vu, le
+prodigieux personnage qui semble forgé de toutes pièces par
+l'imagination d'un romancier, Herlock Sholmès sera mon hôte.
+
+On se récria. Herlock Sholmès à Thibermesnil. C'était donc sérieux?
+Arsène Lupin se trouvait réellement dans la contrée?
+
+--Arsène Lupin et sa bande ne sont pas loin. Sans compter l'affaire
+du baron Cahorn, à qui attribuer les cambriolages de Montigny, de
+Gruchet, de Crasville, sinon à notre voleur national? Aujourd'hui,
+c'est mon tour.
+
+--Et vous êtes prévenu, comme le fut le baron Cahorn?
+
+--Le même truc ne réussit pas deux fois.
+
+--Alors?
+
+--Alors?... alors voici.
+
+Il se leva, et désignant du doigt, sur l'un des rayons de la
+bibliothèque, un petit espace vide entre deux énormes in-folios:
+
+--Il y avait là un livre, un livre du XVIe siècle intitulé la
+_Chronique de Thibermesnil_, et qui était l'histoire du château depuis
+sa construction par le duc Rollon sur l'emplacement d'une forteresse
+féodale. Il contenait trois planches gravées. L'une représentait une
+vue cavalière du domaine dans son ensemble, la seconde le plan des
+bâtiments, et la troisième--j'appelle votre attention là-dessus--le
+tracé d'un souterrain dont l'une des issues s'ouvre à l'extérieur de
+la première ligne des remparts, et dont l'autre aboutit ici, oui, dans
+la salle même où nous nous tenons. Or, ce livre a disparu depuis le
+mois dernier.
+
+--Fichtre, dit Velmont, c'est mauvais signe. Seulement cela ne suffit
+pas pour motiver l'intervention de Herlock Sholmès.
+
+--Certes, cela n'eût point suffi s'il ne s'était passé un autre fait
+qui donne à celui que je viens de vous raconter toute sa
+signification. Il existait à la Bibliothèque nationale un second
+exemplaire de cette Chronique, et ces deux exemplaires différaient par
+certains détails concernant le souterrain, comme l'établissement d'un
+profil et d'une échelle, et diverses annotations, non pas imprimées,
+mais écrites à l'encre et plus ou moins effacées. Je savais ces
+particularités, et je savais que le tracé définitif ne pouvait être
+reconstitué que par une confrontation minutieuse des deux cartes. Or,
+le lendemain du jour où mon exemplaire disparaissait, celui de la
+Bibliothèque nationale était demandé par un lecteur qui l'emportait
+sans qu'il fût possible de déterminer les conditions dans lesquelles
+le vol était effectué.
+
+Des exclamations accueillirent ces paroles.
+
+--Cette fois, l'affaire devient sérieuse.
+
+--Aussi, cette fois, dit Devanne, la police s'émut et il y eut une
+double enquête, qui, d'ailleurs, n'eut aucun résultat.
+
+--Comme toutes celles dont Arsène Lupin est l'objet.
+
+--Précisément. C'est alors qu'il me vint à l'esprit de demander son
+concours à Herlock Sholmès, lequel me répondit qu'il avait le plus vif
+désir d'entrer en contact avec Arsène Lupin.
+
+--Quelle gloire pour Arsène Lupin! dit Velmont! Mais, si notre voleur
+national, comme vous l'appelez, ne nourrit aucun projet sur
+Thibermesnil, Herlock Sholmès n'aura qu'à se tourner les pouces?
+
+--Il y a autre chose, et qui l'intéressera vivement, la découverte du
+souterrain.
+
+--Comment, vous nous avez dit qu'une des entrées s'ouvrait sur la
+campagne, l'autre dans ce salon même!
+
+--Où? En quel lieu de ce salon? La ligne qui représente le souterrain
+sur les cartes, aboutit bien d'un côté à un petit cercle accompagné de
+ces deux majuscules «T. G.», ce qui signifie sans doute, n'est-ce pas,
+Tour Guillaume. Mais la tour est ronde, et qui pourrait déterminer à
+quel endroit du rond s'amorce le tracé du dessin?
+
+Devanne alluma un second cigare et se versa un verre de bénédictine.
+On le pressait de questions. Il souriait, heureux de l'intérêt
+provoqué. Enfin il prononça:
+
+--Le secret est perdu. Nul au monde ne le connaît. De père en fils,
+dit la légende, les puissants seigneurs se le transmettaient à leur
+lit de mort, jusqu'au jour où Geoffroy, dernier du nom, eut la tête
+tranchée sur l'échafaud, le 7 thermidor an II, dans sa dix-neuvième
+année.
+
+--Mais, depuis un siècle, on a dû chercher?
+
+--On a cherché, mais vainement. Moi-même, quand j'eus acheté le
+château à l'arrière-petit-neveu du conventionnel Leribourg, j'ai fait
+faire des fouilles. À quoi bon? Songez que cette tour, environnée
+d'eau, n'est reliée au château que par un point, et qu'il faut, en
+conséquence, que le souterrain passe sous les anciens fossés. Le plan
+de la Bibliothèque nationale montre d'ailleurs une suite de quatre
+escaliers comportant quarante-huit marches, ce qui laisse supposer une
+profondeur de plus de dix mètres. Et l'échelle, annexée à l'autre
+plan, fixe la distance à deux cents mètres. En réalité, tout le
+problème est ici, entre ce plancher, ce plafond et ces murs. Ma foi,
+j'avoue que j'hésite à les démolir.
+
+--Et l'on n'a aucun indice?
+
+--Aucun.
+
+L'abbé Gélis objecta:
+
+--M. Devanne, nous devons faire état de deux citations.
+
+--Oh! s'écria Devanne en riant, M. le curé est un fouilleur
+d'archives, un grand liseur de mémoires, et tout ce qui touche à
+Thibermesnil le passionne. Mais l'explication dont il parle ne sert
+qu'à embrouiller les choses.
+
+--Mais encore?
+
+--Vous y tenez?
+
+--Énormément.
+
+--Vous saurez donc qu'il résulte de ses lectures que deux rois de
+France ont eu le mot de l'énigme.
+
+--Deux rois de France!
+
+--Henri IV et Louis XVI.
+
+--Ce ne sont pas les premiers venus. Et comment M. l'abbé est-il au
+courant?...
+
+--Oh! c'est bien simple, continua Devanne. L'avant-veille de la
+bataille d'Arques, le roi Henri IV vint souper et coucher dans ce
+château. À onze heures du soir, Louise de Tancarville, la plus jolie
+dame de Normandie, fut introduite auprès de lui par le souterrain avec
+la complicité du duc Edgard, qui, en cette occasion, livra le secret
+de famille. Ce secret, Henri IV le confia plus tard à son ministre
+Sully, qui raconte l'anecdote dans ses «Royales Oeconomies d'État»
+sans l'accompagner d'autre commentaire que de cette phrase
+incompréhensible:
+
+«_La hache tournoie dans l'air qui frémit, mais l'aile s'ouvre, et
+l'on va jusqu'à Dieu._»
+
+Il y eut un silence, et Velmont ricana:
+
+--Ce n'est pas d'une clarté aveuglante.
+
+--N'est-ce pas? M. le curé veut que Sully ait noté par là le mot de
+l'énigme, sans trahir le secret des scribes auxquels il dictait ses
+mémoires.
+
+--L'hypothèse est ingénieuse.
+
+--Je l'accorde, mais quelle est cette hache qui tourne, et cet oiseau
+qui s'envole?
+
+--Et qu'est-ce qui va jusqu'à Dieu?
+
+--Mystère!
+
+Velmont reprit:
+
+--Et ce bon Louis XVI, fut-ce également pour recevoir la visite d'une
+dame, qu'il se fit ouvrir le souterrain?
+
+--Je l'ignore. Tout ce qu'il est permis de dire, c'est que Louis XVI
+a séjourné en 1784 à Thibermesnil, et que la fameuse armoire de fer,
+trouvée au Louvre sur la dénonciation de Gamain, renfermait un papier
+avec ces mots écrits par lui: «_Thibermesnil_: 2-6-12.»
+
+Horace Velmont éclata de rire:
+
+--Victoire! les ténèbres se dissipent de plus en plus. Deux fois six
+font douze.
+
+--Riez à votre guise, Monsieur, fit l'abbé, il n'empêche que ces deux
+citations contiennent la solution, et qu'un jour ou l'autre viendra
+quelqu'un qui saura les interpréter.
+
+--Herlock Sholmès d'abord, dit Devanne... À moins qu'Arsène Lupin
+ne le devance. Qu'en pensez-vous, Velmont?
+
+Velmont se leva, mit la main sur l'épaule de Devanne, et déclara:
+
+--Je pense qu'aux données fournies par votre livre et par celui de la
+Bibliothèque, il manquait un renseignement de la plus haute
+importance, et que vous avez eu la gentillesse de me l'offrir. Je vous
+en remercie.
+
+--De sorte que?...
+
+--De sorte que maintenant, la hache ayant tournoyé, l'oiseau s'étant
+enfui, et deux fois six faisant douze, je n'ai plus qu'à me mettre en
+campagne.
+
+--Sans perdre une minute.
+
+--Sans perdre une seconde! ne faut-il pas que cette nuit,
+c'est-à-dire avant l'arrivée de Herlock Sholmès, je cambriole votre
+château.
+
+--Il est de fait que vous n'avez que le temps. Voulez-vous que je
+vous conduise?
+
+--Jusqu'à Dieppe?
+
+--Jusqu'à Dieppe. J'en profiterai pour ramener moi-même M. et Mme
+d'Androl et une jeune fille de leurs amis qui arrivent par le train de
+minuit.
+
+Et s'adressant aux officiers, Devanne ajouta:
+
+--D'ailleurs, nous nous retrouverons tous ici demain à déjeuner,
+n'est-ce pas, Messieurs? Je compte bien sur vous, puisque ce château
+doit être investi par vos régiments et pris d'assaut sur le coup de
+onze heures.
+
+L'invitation fut acceptée, on se sépara, et un instant plus tard, une
+20-30 Étoile d'or emportait Devanne et Velmont sur la route de Dieppe.
+Devanne déposa le peintre devant le casino, et se rendit à la gare.
+
+À minuit ses amis descendaient du train. À minuit et demi,
+l'automobile franchissait les portes de Thibermesnil. À une heure,
+après un léger souper servi dans le salon, chacun se retira. Peu à peu
+toutes les lumières s'éteignirent. Le grand silence de la nuit
+enveloppa le château.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Mais la lune écarta les nuages qui la voilaient, et, par deux des
+fenêtres, emplit le salon de clarté blanche. Cela ne dura qu'un
+moment. Très vite la lune se cacha derrière le rideau des collines. Et
+ce fut l'obscurité. Le silence s'augmenta de l'ombre plus épaisse. À
+peine, de temps à autre, des craquements de meubles le
+troublaient-ils, ou bien le bruissement des roseaux sur l'étang qui
+baigne les vieux murs de ses eaux vertes.
+
+La pendule égrenait le chapelet infini des secondes. Elle sonna deux
+heures. Puis, de nouveau, les secondes tombèrent hâtives et monotones
+dans la paix lourde de la nuit. Puis trois heures sonnèrent.
+
+Et tout à coup quelque chose claqua, comme fait, au passage d'un
+train, le disque d'un signal qui s'ouvre et se rabat. Et un jet fin de
+lumière traversa le salon de part en part, ainsi qu'une flèche qui
+laisserait derrière elle une traînée étincelante. Il jaillissait de la
+cannelure centrale d'un pilastre où s'appuie, à droite, le fronton de
+la bibliothèque. Il s'immobilisa d'abord sur le panneau opposé en un
+cercle éclatant, puis il se promena de tous côtés comme un regard
+inquiet qui scrute l'ombre, puis il s'évanouit pour jaillir encore,
+pendant que toute une partie de la bibliothèque tournait sur elle-même
+et démasquait une large ouverture, en forme de voûte.
+
+Un homme entra qui tenait à la main une lanterne électrique. Un autre
+homme et un troisième surgirent qui portaient un rouleau de cordes et
+différents instruments. Le premier inspecta la pièce, écouta et dit:
+
+--Appelez les camarades.
+
+De ces camarades, il en vint huit par le souterrain, gaillards
+solides, au visage énergique. Et le déménagement commença.
+
+Ce fut rapide. Arsène Lupin passait d'un meuble à un autre,
+l'examinait, et, suivant ses dimensions ou sa valeur artistique, lui
+faisait grâce ou ordonnait:
+
+--Enlevez!
+
+Et l'objet était enlevé, avalé par la gueule béante du tunnel, expédié
+dans les entrailles de la terre.
+
+Et ainsi furent escamotés six fauteuils et six chaises Louis XV, et
+des tapisseries d'Aubusson, et des girandoles signées Gouthière, et
+deux Fragonard, et un Nattier, et un buste de Houdon, et des
+statuettes. Quelquefois Lupin s'attardait devant un magnifique bahut
+ou un superbe tableau et soupirait:
+
+--Trop lourd, celui-là... trop grand... quel dommage!
+
+Et il continuait son expertise.
+
+En quarante minutes, le salon fut «désencombré» selon l'expression
+d'Arsène. Et tout cela s'était accompli dans un ordre admirable, sans
+aucun bruit, comme si tous les objets que maniaient ces hommes eussent
+été garnis d'épaisse ouate.
+
+Il dit alors au dernier d'entre eux qui s'en allait, porteur d'un
+cartel signé Boulle:
+
+--Inutile de revenir. Il est entendu, n'est-ce pas, qu'aussitôt
+l'auto-camion chargé, vous filez jusqu'à la grange de Roquefort.
+
+--Mais vous, patron?
+
+--Qu'on me laisse la motocyclette.
+
+L'homme parti, il repoussa, tout contre, le pan mobile de la
+bibliothèque, puis, après avoir fait disparaître les traces du
+déménagement, effacé les marques de pas, il souleva une portière, et
+pénétra dans une galerie qui servait de communication entre la tour et
+le château. Au milieu il y avait une vitrine, et c'était à cause de
+cette vitrine qu'Arsène Lupin avait poursuivi ses investigations.
+
+Elle contenait des merveilles, une collection unique de montres, de
+tabatières, de bagues, de châtelaines, de miniatures du plus joli
+travail. Avec une pince il força la serrure, et ce lui fut un plaisir
+inexprimable que de saisir ces joyaux d'or et d'argent, ces petites
+oeuvres d'un art si précieux et si délicat.
+
+Il avait, passé en bandoulière autour de son cou, un large sac de
+toile spécialement aménagé pour ces aubaines. Il le remplit. Et il
+remplit aussi les poches de sa veste, de son pantalon et de son gilet.
+Et il refermait son bras gauche sur une pile de ces réticules en
+perles si goûtés de nos ancêtres, et que la mode actuelle recherche si
+passionnément... lorsqu'un léger bruit frappa son oreille.
+
+Il écouta: il ne se trompait pas, le bruit se précisait.
+
+Et soudain il se rappela: à l'extrémité de la galerie, un escalier
+intérieur conduisait à un appartement, inoccupé jusqu'ici, mais qui
+était, depuis ce soir, réservé à cette jeune fille que Devanne avait
+été chercher à Dieppe, avec ses amis d'Androl.
+
+D'un geste rapide, il pressa du doigt le ressort de sa lanterne: elle
+s'éteignit. Il avait à peine gagné l'embrasure d'une fenêtre qu'au
+haut de l'escalier la porte fut ouverte et qu'une faible lueur éclaira
+la galerie.
+
+Il eut la sensation--car, à demi-caché par un rideau, il ne voyait
+point--qu'une personne descendait les premières marches avec
+précaution. Il espéra qu'elle n'irait pas plus loin. Elle descendit
+cependant et avança de plusieurs pas dans la pièce. Mais elle poussa
+un cri. Sans doute avait-elle aperçu la vitrine brisée, aux trois
+quarts vide.
+
+Au parfum, il reconnut la présence d'une femme. Ses vêtements
+frôlaient presque le rideau qui le dissimulait, et il lui sembla qu'il
+entendait battre le coeur de cette femme, et qu'elle aussi devinait la
+présence d'un autre être, derrière elle, dans l'ombre, à portée de sa
+main... Il se dit: «Elle a peur... elle va partir... il est
+impossible qu'elle ne parte pas.» Elle ne partit point. La bougie qui
+tremblait dans sa main, s'affermit. Elle se retourna, hésita un
+instant, parut écouter le silence effrayant, puis, d'un coup, écarta
+le rideau.
+
+Ils se virent.
+
+Arsène murmura, bouleversé:
+
+--Vous... vous... Mademoiselle.
+
+C'était miss Nelly.
+
+Miss Nelly! la passagère du Transatlantique, celle qui avait mêlé ses
+rêves aux rêves du jeune homme durant cette inoubliable traversée,
+celle qui avait assisté à son arrestation, et qui, plutôt que de le
+trahir, avait eu ce joli geste de jeter à la mer le kodak où il avait
+caché les bijoux et les billets de banque... Miss Nelly! la chère
+et souriante créature dont l'image avait si souvent attristé ou réjoui
+ses longues heures de prison!
+
+Le hasard était si prodigieux qui les mettait en présence l'un de
+l'autre dans ce château et à cette heure de la nuit, qu'ils ne
+bougeaient point et ne prononçaient pas une parole, stupéfaits, comme
+hypnotisés par l'apparition fantastique qu'ils étaient l'un pour
+l'autre.
+
+Chancelante, brisée d'émotion, miss Nelly dut s'asseoir.
+
+Il resta debout en face d'elle. Et peu à peu, au cours des secondes
+interminables qui s'écoulèrent, il eut conscience de l'impression
+qu'il devait donner en cet instant, les bras chargés de bibelots, les
+poches gonflées, et son sac rempli à en crever. Une grande confusion
+l'envahit, et il rougit de se trouver là, dans cette vilaine posture
+du voleur qu'on prend en flagrant délit. Pour elle, désormais, quoi
+qu'il advînt, il était le voleur, celui qui met la main dans la poche
+des autres, celui qui crochète les portes et s'introduit furtivement.
+
+Une des montres roula sur le tapis, une autre également. Et d'autres
+choses encore allaient glisser de ses bras, qu'il ne savait comment
+retenir. Alors, se décidant brusquement, il laissa tomber sur le
+fauteuil une partie des objets, vida ses poches et se défit de son
+sac.
+
+Il se sentit plus à l'aise devant Nelly, et fit un pas vers elle avec
+l'intention de lui parler. Mais elle eut un geste de recul, puis se
+leva vivement, comme prise d'effroi, et se précipita vers le salon. La
+portière se referma sur elle, il la rejoignit. Elle était là,
+interdite, tremblante, et ses yeux contemplaient avec terreur
+l'immense pièce dévastée.
+
+Aussitôt il lui dit:
+
+--À trois heures, demain, tout sera remis en place... Les meubles
+seront rapportés...
+
+Elle ne répondit point, et il répéta:
+
+--Demain, à trois heures, je m'y engage... Rien au monde ne pourra
+m'empêcher de tenir ma promesse... Demain, à trois heures...
+
+Un long silence pesa sur eux. Il n'osait le rompre, et l'émotion de la
+jeune fille lui causait une véritable souffrance. Doucement, sans un
+mot, il s'éloigna d'elle.
+
+Et il pensait:
+
+--Qu'elle s'en aille!... Qu'elle se sente libre de s'en
+aller!... Qu'elle n'ait pas peur de moi!...
+
+Mais soudain elle tressaillit et balbutia:
+
+--Écoutez... des pas... j'entends marcher...
+
+Il la regarda avec étonnement. Elle semblait bouleversée, ainsi qu'à
+l'approche d'un péril.
+
+--Je n'entends rien, dit-il, et quand même...
+
+--Comment! mais il faut fuir... vite, fuyez...
+
+--Fuir... pourquoi?
+
+--Il le faut... il le faut... Ah! ne restez pas...
+
+D'un trait elle courut jusqu'à l'entrée de la galerie et prêta
+l'oreille. Non, il n'y avait personne. Peut-être le bruit venait-il du
+dehors?... Elle attendit une seconde, puis, rassurée, se retourna.
+
+Arsène Lupin avait disparu.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+À l'instant même où Devanne constata le pillage de son château, il se
+dit: c'est Velmont qui a fait le coup, et Velmont n'est autre
+qu'Arsène Lupin. Tout s'expliquait ainsi, et rien ne s'expliquait
+autrement. Cette idée ne fit d'ailleurs que l'effleurer, tellement il
+était invraisemblable que Velmont ne fût point Velmont, c'est-à-dire
+le peintre connu, le camarade de cercle de son cousin d'Estevan. Et
+lorsque le brigadier de gendarmerie, aussitôt averti, se présenta,
+Devanne ne songea même pas à lui communiquer cette supposition
+absurde.
+
+Toute la matinée ce fut, à Thibermesnil, un va-et-vient
+indescriptible. Les gendarmes, le garde champêtre, le commissaire de
+police de Dieppe, les habitants du village, tout ce monde s'agitait
+dans les couloirs, ou dans le parc, ou autour du château. L'approche
+des troupes en manoeuvre, le crépitement des fusils, ajoutaient au
+pittoresque de la scène.
+
+Les premières recherches ne fournirent point d'indice. Les fenêtres
+n'ayant pas été brisées ni les portes fracturées, sans nul doute le
+déménagement s'était effectué par l'issue secrète. Pourtant, sur le
+tapis, aucune trace de pas, sur les murs, aucune marque insolite.
+
+Une seule chose, inattendue, et qui dénotait bien la fantaisie
+d'Arsène Lupin: la fameuse Chronique du XVIe siècle avait repris son
+ancienne place, et, à côté, se trouvait un livre semblable, qui
+n'était autre que l'exemplaire volé de la Bibliothèque nationale.
+
+À onze heures, les officiers arrivèrent. Devanne les accueillit
+gaiement--quelque ennui que lui causât la perte de telles richesses
+artistiques, sa fortune lui permettait de la supporter sans mauvaise
+humeur.--Ses amis d'Androl et Nelly descendirent.
+
+Les présentations faites, on s'aperçut qu'il manquait un convive,
+Horace Velmont. Ne viendrait-il point?
+
+Son absence eût réveillé les soupçons de Georges Devanne. Mais à midi
+précis, il entrait. Devanne s'écria:
+
+--À la bonne heure! Vous voilà!
+
+--Ne suis-je pas exact?
+
+--Si, mais vous auriez pu ne pas l'être... après une nuit si
+agitée! car vous savez la nouvelle?
+
+--Quelle nouvelle?
+
+--Vous avez cambriolé le château.
+
+--Allons donc!
+
+--Comme je vous le dis. Mais offrez tout d'abord votre bras à Miss
+Underdown, et passons à table... Mademoiselle, permettez-moi...
+
+Il s'interrompit, frappé par le trouble de la jeune fille. Puis,
+soudain, se rappelant:
+
+--C'est vrai, à propos, vous avez voyagé avec Arsène Lupin,
+jadis... avant son arrestation... La ressemblance vous étonne,
+n'est-ce pas?
+
+Elle ne répondit point. Devant elle, Velmont souriait. Il s'inclina,
+elle prit son bras. Il la conduisit à sa place et s'assit en face
+d'elle.
+
+Durant le déjeuner on ne parla que d'Arsène Lupin, des meubles
+enlevés, du souterrain, de Herlock Sholmès. À la fin du repas
+seulement, comme on abordait d'autres sujets, Velmont se mêla à la
+conversation. Il fut tour à tour amusant et grave, éloquent et
+spirituel. Et tout ce qu'il disait, il semblait ne le dire que pour
+intéresser la jeune fille. Très absorbée, elle ne paraissait point
+l'entendre.
+
+On servit le café sur la terrasse qui domine la cour d'honneur et le
+jardin français du côté de la façade principale. Au milieu de la
+pelouse, la musique du régiment se mit à jouer, et la foule des
+paysans et des soldats se répandit dans les allées du parc.
+
+Cependant Nelly se souvenait de la promesse d'Arsène Lupin: «À trois
+heures tout sera là, je m'y engage.»
+
+À trois heures! et les aiguilles de la grande horloge qui ornait
+l'aile droite marquaient deux heures quarante. Elle les regardait
+malgré elle à tout instant. Et elle regardait aussi Velmont qui se
+balançait paisiblement dans un confortable rocking-chair.
+
+Deux heures cinquante... deux heures cinquante-cinq... une sorte
+d'impatience, mêlée d'angoisse, étreignait la jeune fille. Était-il
+admissible que le miracle s'accomplît, et qu'il s'accomplît à la
+minute fixée, alors que le château, la cour, la campagne étaient
+remplis de monde, et qu'en ce moment même le procureur de la
+République et le juge d'instruction poursuivaient leur enquête?
+
+Et pourtant... pourtant, Arsène Lupin avait promis avec une telle
+solennité! Cela sera comme il l'a dit, pensa-t-elle, impressionnée par
+tout ce qu'il y avait, en cet homme, d'énergie, d'autorité et de
+certitude. Et cela ne lui semblait plus un miracle, mais un événement
+naturel qui devait se produire par la force des choses.
+
+Une seconde, leurs regards se croisèrent. Elle rougit et détourna la
+tête.
+
+Trois heures... Le premier coup sonna, le deuxième coup, le
+troisième... Horace Velmont tira sa montre, leva les yeux vers
+l'horloge, puis remit sa montre dans sa poche. Quelques secondes
+s'écoulèrent. Et voici que la foule s'écarta, autour de la pelouse,
+livrant passage à deux voitures qui venaient de franchir la grille du
+parc, attelées l'une et l'autre de deux chevaux. C'étaient de ces
+fourgons qui vont à la suite des régiments et qui portent les cantines
+des officiers et les sacs des soldats. Ils s'arrêtèrent devant le
+perron. Un sergent-fourrier sauta de l'un des sièges et demanda M.
+Devanne.
+
+Devanne accourut et descendit les marches. Sous les bâches, il vit,
+soigneusement rangés, bien enveloppés, ses meubles, ses tableaux, ses
+objets d'art.
+
+Aux questions qu'on lui posa, le fourrier répondit en exhibant l'ordre
+qu'il avait reçu de l'adjudant de service, et que cet adjudant avait
+pris, le matin, au rapport. Par cet ordre, la deuxième compagnie du
+quatrième bataillon devait pourvoir à ce que les objets mobiliers
+déposés au carrefour des Halleux, en forêt d'Arques, fussent portés à
+trois heures à M. Georges Devanne, propriétaire du château de
+Thibermesnil. Signé: le colonel Beauvel.
+
+--Au carrefour, ajouta le sergent, tout se trouvait prêt, aligné sur
+le gazon, et sous la garde... des passants. Ça m'a semblé drôle,
+mais quoi! l'ordre était catégorique.
+
+Un des officiers examina la signature: elle était parfaitement imitée,
+mais fausse.
+
+La musique avait cessé de jouer, on vida les fourgons, on réintégra
+les meubles.
+
+Au milieu de cette agitation, Nelly resta seule à l'extrémité de la
+terrasse. Elle était grave et soucieuse, agitée de pensées confuses
+qu'elle ne cherchait pas à formuler. Soudain, elle aperçut Velmont qui
+s'approchait. Elle souhaita de l'éviter, mais l'angle de la balustrade
+qui borde la terrasse l'entourait de deux côtés, et une ligne de
+grandes caisses d'arbustes, orangers, lauriers-roses et bambous, ne
+lui laissait d'autre retraite que le chemin par où s'avançait le jeune
+homme. Elle ne bougea pas. Un rayon de soleil tremblait sur ses
+cheveux d'or, agité par les feuilles frêles d'un bambou. Quelqu'un
+prononça très bas:
+
+--J'ai tenu ma promesse de cette nuit.
+
+Arsène Lupin était près d'elle, et autour d'eux il n'y avait personne.
+
+Il répéta, l'attitude hésitante, la voix timide:
+
+--J'ai tenu ma promesse de cette nuit.
+
+Il attendait un mot de remerciement, un geste du moins qui prouvât
+l'intérêt qu'elle prenait à cet acte. Elle se tut.
+
+Ce mépris irrita Arsène Lupin, et, en même temps, il avait le
+sentiment profond de tout ce qui le séparait de Nelly, maintenant
+qu'elle savait la vérité. Il eût voulu se disculper, chercher des
+excuses, montrer sa vie dans ce qu'elle avait d'audacieux et de grand.
+Mais, d'avance, les paroles le froissaient, et il sentait l'absurdité
+et l'insolence de toute explication. Alors il murmura tristement,
+envahi d'un flot de souvenirs:
+
+--Comme le passé est loin! Vous rappelez-vous les longues heures sur
+le pont de la _Provence_. Ah! tenez... vous aviez, comme
+aujourd'hui, une rose à la main, une rose pâle comme celle-ci... Je
+vous l'ai demandée... vous n'avez pas eu l'air d'entendre...
+Cependant, après votre départ, j'ai trouvé la rose... oubliée sans
+doute... Je l'ai gardée...
+
+Elle ne répondit pas encore. Elle semblait très loin de lui. Il
+continua:
+
+--En mémoire de ces heures, ne songez pas à ce que vous savez. Que le
+passé se relie au présent! Que je ne sois pas celui que vous avez vu
+cette nuit, mais celui d'autrefois, et que vos yeux me regardent, ne
+fût-ce qu'une seconde, comme ils me regardaient... Je vous en prie...
+Ne suis-je plus le même?
+
+Elle leva les yeux, comme il le demandait, et le regarda. Puis sans un
+mot, elle posa son doigt sur une bague qu'il portait à l'index. On
+n'en pouvait voir que l'anneau, mais le chaton, retourné à
+l'intérieur, était formé d'un rubis merveilleux.
+
+Arsène Lupin rougit. Cette bague appartenait à Georges Devanne.
+
+Il sourit avec amertume:
+
+--Vous avez raison. Ce qui a été sera toujours. Arsène Lupin n'est et
+ne peut être qu'Arsène Lupin, et entre vous et lui, il ne peut même
+pas y avoir un souvenir... Pardonnez-moi... J'aurais dû
+comprendre que ma seule présence auprès de vous est un outrage...
+
+Il s'effaça le long de la balustrade, le chapeau à la main. Nelly
+passa devant lui. Il fut tenté de la retenir, de l'implorer. L'audace
+lui manqua, et il la suivit des yeux, comme au jour lointain où elle
+traversait la passerelle sur le quai de New-York. Elle monta les
+degrés qui conduisent à la porte. Un instant encore sa fine silhouette
+se dessina parmi les marbres du vestibule. Il ne la vit plus.
+
+Un nuage obscurcit le soleil. Arsène Lupin observait, immobile, la
+trace des petits pas empreinte dans le sable. Tout à coup, il
+tressaillit: sur la caisse de bambou contre laquelle Nelly s'était
+appuyée gisait la rose, la rose pâle qu'il n'avait pas osé lui
+demander... Oubliée sans doute, elle aussi? Mais oubliée
+volontairement ou par distraction?
+
+Il la saisit ardemment. Des pétales s'en détachèrent. Il les ramassa
+un à un comme des reliques...
+
+--Allons, se dit-il, je n'ai plus rien à faire ici. Songeons à la
+retraite. D'autant que si Herlock Sholmès s'en mêle, ça pourrait
+devenir mauvais.
+
+
+
+ * * *
+
+
+
+Le parc était désert. Cependant, près du pavillon qui commande
+l'entrée, se tenait un groupe de gendarmes. Il s'enfonça dans les
+taillis, escalada le mur d'enceinte et prit, pour se rendre à la gare
+la plus proche, un sentier qui serpentait parmi les champs. Il n'avait
+point marché durant dix minutes que le chemin se rétrécit, encaissé
+entre deux talus, et comme il arrivait dans ce défilé, quelqu'un s'y
+engageait qui venait en sens inverse.
+
+C'était un homme d'une cinquantaine d'années peut-être, assez fort, la
+figure rasée, et dont le costume précisait l'aspect étranger. Il
+portait à la main une lourde canne, et une sacoche pendait à son cou.
+
+Ils se croisèrent. L'étranger dit, avec un accent anglais à peine
+perceptible:
+
+--Excusez-moi, Monsieur... est-ce bien ici la route du château?
+
+--Tout droit, Monsieur, et à gauche dès que vous serez au pied du
+mur. On vous attend avec impatience.
+
+--Ah!
+
+--Oui, mon ami Devanne nous annonçait votre visite dès hier soir.
+
+--Tant pis pour M. Devanne s'il a trop parlé.
+
+--Et je suis heureux d'être le premier à vous saluer. Herlock Sholmès
+n'a pas d'admirateur plus fervent que moi.
+
+Il y eut dans sa voix une nuance imperceptible d'ironie qu'il regretta
+aussitôt, car Herlock Sholmès le considéra des pieds à la tête, et
+d'un oeil à la fois si enveloppant et si aigu, qu'Arsène Lupin eut
+l'impression d'être saisi, emprisonné, enregistré par ce regard, plus
+exactement et plus essentiellement qu'il ne l'avait jamais été par
+aucun appareil photographique.
+
+--Le cliché est pris, pensa-t-il. Plus la peine de me déguiser avec
+ce bonhomme-là. Seulement... m'a-t-il reconnu?
+
+Ils se saluèrent. Mais un bruit de pas résonna, un bruit de chevaux
+qui caracolent dans un cliquetis d'acier. C'étaient les gendarmes. Les
+deux hommes durent se coller contre le talus, dans l'herbe haute, pour
+éviter d'être bousculés. Les gendarmes passèrent, et comme ils se
+suivaient à une certaine distance, ce fut assez long. Et Lupin
+songeait:
+
+--Tout dépend de cette question: m'a-t-il reconnu? Si oui, il y a
+bien des chances pour qu'il abuse de la situation. Le problème est
+angoissant.
+
+Quand le dernier cavalier les eut dépassés, Herlock Sholmès se releva
+et, sans rien dire, brossa son vêtement sali de poussière. La courroie
+de son sac était embarrassée d'une branche d'épines. Arsène Lupin
+s'empressa. Une seconde encore ils s'examinèrent. Et, si quelqu'un
+avait pu les surprendre à cet instant, c'eût été un spectacle émouvant
+que la première rencontre de ces deux hommes, si étranges, si
+puissamment armés, tous deux vraiment supérieurs, et destinés
+fatalement par leurs aptitudes spéciales à se heurter comme deux
+forces égales que l'ordre des choses pousse l'une contre l'autre à
+travers l'espace.
+
+Puis l'Anglais dit:
+
+--Je vous remercie, Monsieur.
+
+--Tout à votre service, répondit Lupin.
+
+Ils se quittèrent. Lupin se dirigea vers la station Herlock Sholmès
+vers le château.
+
+
+
+Le juge d'instruction et le procureur étaient partis après de vaines
+recherches, et l'on attendait Herlock Sholmès avec une curiosité que
+justifiait sa grande réputation. On fut un peu déçu par son aspect de
+bon bourgeois, qui différait si profondément de l'image qu'on se
+faisait de lui. Il n'avait rien du héros de roman, du personnage
+énigmatique et diabolique qu'évoque en nous l'idée de Herlock Sholmès.
+Devanne, cependant, s'écria plein d'exubérance:
+
+--Enfin, Maître, c'est vous! Quel bonheur! Il y a si longtemps que
+j'espérais... Je suis presque heureux de tout ce qui s'est passé,
+puisque cela me vaut le plaisir de vous voir. Mais, à propos, comment
+êtes-vous venu?
+
+--Par le train!
+
+--Quel dommage! Je vous avais cependant envoyé mon automobile au
+débarcadère.
+
+--Une arrivée officielle, n'est-ce pas? avec tambour et musique!
+Excellent moyen pour me faciliter la besogne, bougonna l'Anglais.
+
+Ce ton peu engageant déconcerta Devanne qui, s'efforçant de
+plaisanter, reprit:
+
+--La besogne, heureusement, est plus facile que je ne vous l'avais
+écrit.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que le vol a eu lieu cette nuit.
+
+--Si vous n'aviez pas annoncé ma visite, Monsieur, il est probable
+que le vol n'aurait pas eu lieu cette nuit.
+
+--Et quand donc?
+
+--Demain, ou un autre jour.
+
+--Et en ce cas?
+
+--Lupin eût été pris au piège.
+
+--Et mes meubles?
+
+--N'auraient pas été enlevés.
+
+--Mes meubles sont ici.
+
+--Ici?
+
+--Ils ont été ramenés à trois heures.
+
+--Par Lupin?
+
+--Par deux fourgons militaires.
+
+Herlock Sholmès enfonça violemment son chapeau sur sa tête et rajusta
+son sac; mais Devanne, aux cent coups, s'écria:
+
+--Que faites-vous?
+
+--Je m'en vais.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Vos meubles sont là, Arsène Lupin est loin. Mon rôle est terminé.
+
+--Mais j'ai absolument besoin de votre concours, cher monsieur. Ce
+qui s'est passé hier peut se renouveler demain, puisque nous ignorons
+le plus important, comment Arsène Lupin est entré, comment il est
+sorti, et pourquoi, quelques heures plus tard, il procédait à cette
+restitution.
+
+--Ah! vous ignorez...
+
+L'idée d'un secret à découvrir adoucit Herlock Sholmès.
+
+--Soit, cherchons. Mais vite, n'est-ce pas? et, autant que possible,
+seuls.
+
+La phrase désignait clairement les assistants. Devanne comprit et
+introduisit l'Anglais dans le salon. D'un ton sec, en phrases qui
+semblaient comptées d'avance, et avec quelle parcimonie! Sholmès lui
+posa des questions sur la soirée de la veille, sur les convives qui
+s'y trouvaient, sur les habitués du château. Puis il examina les deux
+volumes de la Chronique, compara les cartes du souterrain, se fit
+répéter les citations relevées par l'abbé Gélis, et demanda:
+
+--C'est bien hier que, pour la première fois, vous avez parlé de ces
+deux citations?
+
+--Hier.
+
+--Vous ne les aviez jamais communiquées à M. Horace Velmont?
+
+--Jamais.
+
+--Bien. Commandez votre automobile. Je repars dans une heure.
+
+--Dans une heure!
+
+--Arsène Lupin n'a pas mis davantage à résoudre le problème que vous
+lui avez posé.
+
+--Moi!... je lui ai posé...
+
+--Eh! oui, Arsène Lupin et Velmont, c'est la même chose.
+
+--Je m'en doutais... ah! le gredin!
+
+--Or, hier soir, à dix heures, vous avez fourni à Lupin les éléments
+de vérité qui lui manquaient et qu'il cherchait depuis des semaines.
+Et, dans le courant de la nuit, Lupin a trouvé le temps de comprendre,
+de réunir sa bande et de vous dévaliser. J'ai la prétention d'être
+aussi expéditif.
+
+Il se promena d'un bout à l'autre de la pièce en réfléchissant, puis
+s'assit, croisa ses longues jambes et ferma les yeux.
+
+Devanne attendit, assez embarrassé.
+
+--Dort-il? Réfléchit-il?
+
+À tout hasard il sortit pour donner des ordres. Quand il revint il
+l'aperçut au bas de l'escalier de la galerie, à genoux, et scrutant le
+tapis.
+
+--Qu'y a-t-il donc?
+
+--Regardez... là... ces taches de bougie...
+
+--Tiens, en effet... et toutes fraîches...
+
+--Et vous pouvez en observer également sur le haut de l'escalier, et
+davantage encore autour de cette vitrine qu'Arsène Lupin a fracturée,
+et dont il a enlevé les bibelots pour les déposer sur ce fauteuil.
+
+--Et vous en concluez?
+
+--Rien. Tous ces faits expliqueraient sans aucun doute la restitution
+qu'il a opérée. Mais c'est un côté de la question que je n'ai pas le
+temps d'aborder. L'essentiel, c'est le tracé du souterrain.
+
+--Vous espérez toujours...
+
+--Je n'espère pas, je sais. Il existe, n'est-ce pas, une chapelle à
+deux ou trois cents mètres du château?
+
+--Une chapelle en ruines, où se trouve le tombeau du duc Rollon.
+
+--Dites à votre chauffeur qu'il nous attende auprès de cette
+chapelle.
+
+--Mon chauffeur n'est pas encore de retour... On doit me prévenir...
+Mais, d'après ce que je vois, vous estimez que le souterrain
+aboutit à la chapelle. Sur quel indice...
+
+Herlock Sholmès l'interrompit:
+
+--Je vous prierai, Monsieur, de me procurer une échelle et une
+lanterne.
+
+--Ah! vous avez besoin d'une lanterne et d'une échelle?
+
+--Apparemment, puisque je vous les demande.
+
+Devanne, quelque peu interloqué par cette rude logique, sonna. Les
+deux objets furent apportés.
+
+Les ordres se succédèrent alors avec la rigueur et la précision de
+commandements militaires.
+
+--Appliquez cette échelle contre la bibliothèque, à gauche du mot
+Thibermesnil...
+
+Devanne dressa l'échelle et l'Anglais continua:
+
+--Plus à gauche... à droite... Halte!... Montez...
+Bien... Toutes les lettres de ce mot sont en relief, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Occupons-nous de la lettre H. Tourne-t-elle dans un sens ou dans
+l'autre?
+
+Devanne saisit la lettre H, et s'exclama:
+
+--Mais oui, elle tourne! vers la droite, et d'un quart de cercle! Qui
+donc vous a révélé?...
+
+Sans répondre, Herlock Sholmès reprit:
+
+--Pouvez-vous, d'où vous êtes, atteindre la lettre R? Oui...
+Remuez-la plusieurs fois, comme vous feriez d'un verrou que l'on
+pousse et que l'on retire.
+
+Devanne remua la lettre R. À sa grande stupéfaction, il se produisit
+un déclanchement intérieur.
+
+--Parfait, dit Herlock Sholmès. Il ne vous reste plus qu'à glisser
+votre échelle à l'autre extrémité, c'est-à-dire à la fin du mot
+Thibermesnil... Bien... Et maintenant, si je ne me suis pas
+trompé, si les choses s'accomplissent comme elles le doivent, la
+lettre L s'ouvrira ainsi qu'un guichet.
+
+Avec une certaine solennité, Devanne saisit la lettre L. La lettre L
+s'ouvrit, mais Devanne dégringola de son échelle, car toute la partie
+de la bibliothèque située entre la première et la dernière lettre du
+mot, pivota sur elle-même et découvrit l'orifice du souterrain.
+
+Herlock Sholmès prononça, flegmatique:
+
+--Vous n'êtes pas blessé?
+
+--Non, non, fit Devanne en se relevant, pas blessé, mais ahuri, j'en
+conviens... ces lettres qui s'agitent... ce souterrain béant...
+
+--Et après? Cela n'est-il pas exactement conforme à la citation de
+Sully?
+
+--En quoi, Seigneur?
+
+--Dame! L'H tournoie, l'R frémit et l'L s'ouvre... et c'est ce qui
+a permis à Henri IV de recevoir Mlle de Tancarville à une heure
+insolite.
+
+--Mais Louis XVI? demanda Devanne abasourdi.
+
+--Louis XVI était grand forgeron et habile serrurier. J'ai lu un
+«Traité des serrures de combinaison» qu'on lui attribue. De la part de
+Thibermesnil, c'était se conduire en bon courtisan que de montrer à
+son maître ce chef-d'oeuvre de mécanique. Pour mémoire, le roi
+écrivit: 2-6-12, c'est-à-dire, H. R. L., la deuxième, la sixième et la
+douzième lettre du mot.
+
+--Ah! parfait, je commence à comprendre... Seulement, voilà...
+Si je m'explique comment on sort de cette salle, je ne m'explique pas
+comment Lupin a pu y pénétrer. Car, remarquez-le bien, il venait du
+dehors, lui.
+
+Herlock Sholmès alluma la lanterne et s'avança de quelques pas dans le
+souterrain.
+
+--Tenez, tout le mécanisme est apparent ici, comme les ressorts d'une
+horloge, et toutes les lettres s'y retrouvent à l'envers. Lupin n'a
+donc eu qu'à les faire jouer de ce côté-ci de la cloison.
+
+--Quelle preuve?
+
+--Quelle preuve? Voyez cette flaque d'huile. Lupin avait même prévu
+que les rouages auraient besoin d'être graissés, fit Herlock Sholmès
+non sans admiration.
+
+--Mais alors il connaissait l'autre issue?
+
+--Comme je la connais. Suivez-moi.
+
+--Dans le souterrain?
+
+--Vous avez peur?
+
+--Non, mais êtes-vous sûr de vous y reconnaître?
+
+--Les yeux fermés.
+
+Ils descendirent d'abord douze marches, puis douze autres, et encore
+deux fois douze autres. Puis, ils enfilèrent un long corridor dont les
+parois de briques portaient la marque de restaurations successives et
+qui suintaient par places. Le sol était humide.
+
+--Nous passons sous l'étang, remarqua Devanne, nullement rassuré.
+
+Le couloir aboutit à un escalier de douze marches, suivi de trois
+autres escaliers de douze marches qu'ils remontèrent péniblement, et
+ils débouchèrent dans une petite cavité taillée à même le roc. Le
+chemin n'allait pas plus loin.
+
+--Diable, murmura Herlock Sholmès, rien que des murs nus, cela
+devient embarrassant.
+
+--Si l'on retournait, murmura Devanne, car, enfin, je ne vois
+nullement la nécessité d'en savoir plus long. Je suis édifié.
+
+Mais, ayant levé la tête, l'Anglais poussa un soupir de soulagement:
+au-dessus d'eux se répétait le même mécanisme qu'à l'entrée. Il n'eut
+qu'à faire manoeuvrer les trois lettres. Un bloc de granit bascula.
+C'était, de l'autre côté, la pierre tombale du duc Rollon, gravée des
+douze lettres en relief «Thibermesnil». Et ils se trouvèrent dans la
+petite chapelle en ruines que l'Anglais avait désignée.
+
+--«Et l'on va jusqu'à Dieu», c'est-à-dire jusqu'à la chapelle,
+dit-il, rapportant la fin de la citation.
+
+--Est-ce possible, s'écria Devanne, confondu par la clairvoyance et
+la vivacité de Herlock Sholmès, est-ce possible que cette simple
+indication vous ait suffi?
+
+--Bah! fit l'Anglais, elle était même inutile. Sur l'exemplaire de la
+Bibliothèque nationale, le trait se termine à gauche, vous le savez,
+par un cercle, et à droite, vous l'ignorez, par une petite croix, mais
+si effacée qu'on ne peut la voir qu'à la loupe. Cette croix signifie
+évidemment la chapelle où nous sommes.
+
+Le pauvre Devanne n'en croyait pas ses oreilles.
+
+--C'est inouï, miraculeux, et cependant d'une simplicité enfantine!
+Comment personne n'a-t-il jamais percé ce mystère?
+
+--Parce que personne n'a jamais réuni les trois ou quatre éléments
+nécessaires, c'est-à-dire les deux livres et les citations...
+Personne, sauf Arsène Lupin et moi.
+
+--Mais, moi aussi, objecta Devanne, et l'abbé Gélis... Nous en
+savions tous deux autant que vous, et néanmoins...
+
+Sholmès sourit.
+
+--Monsieur Devanne, tout le monde n'est pas apte à déchiffrer les
+énigmes.
+
+--Mais voilà dix ans que je cherche. Et vous, en dix minutes...
+
+--Bah! l'habitude...
+
+Ils sortirent de la chapelle, et l'Anglais s'écria:
+
+--Tiens, une automobile qui attend!
+
+--Mais c'est la mienne!
+
+--La vôtre? mais je pensais que le chauffeur n'était pas revenu.
+
+--En effet... et je me demande...
+
+Ils s'avancèrent jusqu'à la voiture, et Devanne, interpellant le
+chauffeur:
+
+--Édouard, qui vous a donné l'ordre de venir ici?
+
+--Mais, répondit l'homme, c'est M. Velmont.
+
+--M. Velmont? Vous l'avez donc rencontré?
+
+--Près de la gare, et il m'a dit de me rendre à la chapelle.
+
+--De vous rendre à la chapelle! mais pourquoi?
+
+--Pour y attendre monsieur... et l'ami de monsieur.
+
+Devanne et Herlock Sholmès se regardèrent. Devanne dit:
+
+--Il a compris que l'énigme serait un jeu pour vous. L'hommage est
+délicat.
+
+Un sourire de contentement plissa les lèvres minces du détective.
+L'hommage lui plaisait. Il prononça, en hochant la tête:
+
+--C'est un homme. Rien qu'à le voir, d'ailleurs, je l'avais jugé.
+
+--Vous l'avez donc vu?
+
+--Nous nous sommes croisés tout à l'heure.
+
+--Et vous saviez que c'était Horace Velmont, je veux dire Arsène
+Lupin?
+
+--Non, mais je n'ai pas tardé à le deviner... à une certaine
+ironie de sa part.
+
+--Et vous l'avez laissé échapper?
+
+--Ma foi, oui... j'avais pourtant la partie belle... cinq
+gendarmes qui passaient.
+
+--Mais, sacrebleu! c'était l'occasion ou jamais de profiter...
+
+--Justement, Monsieur, dit l'Anglais avec hauteur, quand il s'agit
+d'un adversaire comme Arsène Lupin, Herlock Sholmès ne profite pas des
+occasions... il les fait naître...
+
+Mais l'heure pressait et, puisque Lupin avait eu l'attention charmante
+d'envoyer l'automobile, il fallait en profiter sans retard. Devanne et
+Herlock Sholmès s'installèrent au fond de la confortable limousine.
+Édouard donna le tour de manivelle et l'on partit. Des champs, des
+bouquets d'arbres défilèrent. Les molles ondulations du pays de Caux
+s'aplanirent devant eux. Soudain les yeux de Devanne furent attirés
+par un petit paquet posé dans un des vide-poches.
+
+--Tiens, qu'est-ce que c'est que cela? Un paquet! Et pour qui donc?
+Mais c'est pour vous.
+
+--Pour moi?
+
+--Lisez: «M. Herlock Sholmès, de la part d'Arsène Lupin.»
+
+L'Anglais saisit le paquet, le déficela, enleva les deux feuilles de
+papier qui l'enveloppaient. C'était une montre.
+
+--Aoh! dit-il, en accompagnant cette exclamation d'un geste de
+colère...
+
+--Une montre, fit Devanne, est-ce que par hasard?...
+
+L'Anglais ne répondit pas.
+
+--Comment! c'est votre montre! Arsène Lupin vous renvoie votre
+montre! Mais s'il vous la renvoie, c'est qu'il l'avait prise... Il
+avait pris votre montre! Ah! elle est bonne, celle-là, la montre de
+Herlock Sholmès subtilisée par Arsène Lupin! Dieu, que c'est drôle!
+Non, vrai... vous m'excuserez... mais c'est plus fort que moi.
+
+Il riait à gorge déployée, incapable de se contenir. Et quand il eut
+bien ri, il affirma, d'un ton convaincu:
+
+--Oh! c'est un homme, en effet.
+
+
+
+L'Anglais ne broncha pas. Jusqu'à Dieppe, il ne prononça pas une
+parole, les yeux fixés sur l'horizon fuyant. Son silence fut terrible,
+insondable, plus violent que la rage la plus farouche. Au débarcadère,
+il dit simplement, sans colère cette fois, mais d'un ton où l'on
+sentait toute la volonté et toute l'énergie du personnage:
+
+--Oui, c'est un homme, et un homme sur l'épaule duquel j'aurai
+plaisir à poser cette main que je vous tends, Monsieur Devanne. Et
+j'ai idée, voyez-vous, qu'Arsène Lupin et Herlock Sholmès se
+rencontreront de nouveau un jour ou l'autre... Oui, le monde est
+trop petit pour qu'ils ne se rencontrent pas... et ce jour là...
+
+
+
+FIN
+
+
+
+------
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+L'arrestation d'Arsène Lupin
+
+Arsène Lupin en prison
+
+L'évasion d'Arsène Lupin
+
+Le mystérieux voyageur
+
+Le collier de la Reine
+
+Le sept de coeur
+
+Le coffre-fort de Madame Imbert
+
+La perle noire
+
+Herlock Sholmès arrive trop tard
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, by
+Maurice Leblanc
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARSÈNE LUPIN GENTLEMAN-CAMBRIOLEUR ***
+
+***** This file should be named 32854-8.txt or 32854-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/2/8/5/32854/
+
+Alex Kirstukas
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/32854-8.zip b/32854-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..8b99353
--- /dev/null
+++ b/32854-8.zip
Binary files differ
diff --git a/32854-h.zip b/32854-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..81b11a4
--- /dev/null
+++ b/32854-h.zip
Binary files differ
diff --git a/32854-h/32854-h.htm b/32854-h/32854-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..0faf6f8
--- /dev/null
+++ b/32854-h/32854-h.htm
@@ -0,0 +1,8951 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+ <head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+<title>
+ The Project Gutenberg eBook of Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur, par Maurice Leblanc.
+</title>
+<style type="text/css">
+ p {margin-top:.75em;text-align:justify;margin-bottom:.75em;text-indent:2%;}
+
+.ast {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;letter-spacing:15px;font-size:200%;}
+
+.c {text-align:center;text-indent:0%;}
+
+.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;}
+
+.r {text-align:right;margin-right:5%;}
+
+ h1,h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;}
+
+.top5 {margin-top:5%;}
+
+ table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;}
+
+ body{margin-left:10%;margin-right:10%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;}
+
+a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+ link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;}
+
+a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;}
+
+.small {font-size:small;}
+
+.blockquot {margin:7% auto 7% auto;}
+
+.blockquoti {margin:15% 25% 10% 25%;}
+
+ sup {font-size:75%;}
+</style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, by Maurice Leblanc
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Arsène Lupin gentleman-cambrioleur
+
+Author: Maurice Leblanc
+
+Release Date: August 3, 2010 [EBook #32854]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARSÈNE LUPIN GENTLEMAN-CAMBRIOLEUR ***
+
+
+
+
+Produced by Alex Kirstukas. HTML version produced by Chuck Greif.
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<p>Transcriber's note: <i>Arsène Lupin: Gentleman-Cambrioleur</i> is the first
+book in Maurice Leblanc's series "Les Aventures Extraordinaires
+d'Arsène Lupin." This eBook is based on the 1907 edition published in
+Paris by Pierre Lafitte &amp; Cie. It was created from text and scans
+generously made available by Wikisource, Google Books, and the
+Internet Archive.</p>
+
+<p>Note du transcripteur: <i>Arsène Lupin: Gentleman-Cambrioleur</i> est le
+premier livre dans la série de Maurice Leblanc «Les Aventures
+Extraordinaires d'Arsène Lupin.» Ce eBook est basé sur l'édition
+éditée à Paris par Pierre Lafitte &amp; C<sup>ie</sup> en 1907. Il a été créé du
+texte et des images généreusement rendues disponibles par Wikisource,
+Google Books, et l'Internet Archive.</p>
+
+<h1>ARSÈNE LUPIN</h1>
+
+<h3 class="top5">Gentleman-Cambrioleur</h3>
+
+<h3 class="top5">Par Maurice Leblanc</h3>
+
+<p class="cb">Préface de<br />Jules Claretie<br />de l'Académie Française</p>
+
+<div class="blockquoti"><p class="c"><i>À Pierre LAFITTE.</i></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;"><i>Mon cher ami,</i></span></p>
+
+<p><i>Tu m'as engagé sur une route où je ne croyais point que je dusse
+jamais m'aventurer, et j'y ai trouvé tant de plaisir et d'agrément
+littéraire qu'il me paraît juste d'inscrire ton nom en tête de ce
+premier volume, et de t'affirmer ici mes sentiments d'affectueuse et
+fidèle reconnaissance.</i></p>
+
+<p class="r"><i>M. L.</i></p></div>
+
+<p class="cb"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><span style="border:2px gray solid;padding:2%;">TABLE DES MATIÈRES</span></a></p>
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+<p>&mdash;Racontez-nous donc, vous qui contez si bien, une histoire de
+voleurs...</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Voltaire (ou un autre philosophe du <span class="small">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, car
+l'anecdote est attribuée à plusieurs de ces causeurs incomparables).</p>
+
+<p>Et il commença:</p>
+
+<p>&mdash;Il était une fois un fermier général...</p>
+
+<p>L'auteur des <i>Aventures d'Arsène Lupin</i>, qui sait si joliment conter,
+lui aussi, eût commencé tout autrement:</p>
+
+<p>&mdash;Il était une fois, un gentilhomme cambrioleur...</p>
+
+<p>Et ce début paradoxal eût fait dresser les têtes effarées des
+auditrices. Les aventures d'Arsène Lupin, aussi incroyables et
+entraînantes que celles d'Arthur Gordon Pym, ont fait mieux. Elles
+n'ont pas seulement intéressé un salon, elles ont passionné la foule.
+Depuis le jour où cet étonnant personnage a fait son apparition dans
+<i>Je sais tout</i>, il a effrayé, il a charmé, il a amusé des lecteurs par
+centaines de mille et, sous la forme nouvelle du volume, il va entrer
+triomphalement dans la bibliothèque, après avoir conquis le magazine.</p>
+
+<p>Ces histoires de détectives et d'apaches du high life ou de la rue ont
+toujours eu une singulière et puissante attraction. Balzac, en
+quittant M<sup>me</sup> de Morsauf, vivait l'existence dramatique d'un limier de
+police. Il laissait là le lys de la vallée pour le réfractaire du
+ruisseau. Victor Hugo inventait Javert, donnant la chasse à Jean
+Valjean comme l'autre «inspecteur» poursuivait Vautrin. Et tous deux
+songeaient à Vidocq, cet étrange loup-cervier devenu chien de garde,
+dont le poète des <i>Misérables</i> et le romancier de Rubempré avaient pu
+recueillir les confidences. Plus tard, et dans un ordre inférieur,
+Monsieur Lecoq avait éveillé la curiosité des fervents du roman
+judiciaire, et M. de Bismarck et M. de Beust, ces deux adversaires,
+l'un farouche, l'autre spirituel, avaient trouvé, avant et après
+Sadowa, ce qui les divisait le moins: les récits de Gaboriau.</p>
+
+<p>Il arrive ainsi à l'écrivain de rencontrer sur son chemin un
+personnage dont il fait un type et qui, à son tour, fait la fortune
+littéraire de son inventeur. Heureux qui crée de toutes pièces un être
+qui semblera bientôt aussi vivant que les vivants: Delobelle ou
+Priola! Le romancier anglais Conan Doyle a popularisé Sherlock Holmes.
+M. Maurice Leblanc a trouvé, lui, son Sherlock Holmes, et je crois
+bien que depuis les exploits de l'illustre détective anglais, pas une
+aventure au monde n'a aussi vivement excité la curiosité que les
+exploits de cet <i>Arsène Lupin</i>, cette succession de faits devenus
+aujourd'hui un livre.</p>
+
+<p>Le succès des récits de M. Leblanc a été, on peut le dire, foudroyant
+dans la revue mensuelle où le lecteur, qui se contentait jadis des
+vulgaires intrigues du roman feuilleton, va chercher (évolution
+significative) une littérature qui le divertisse, mais qui reste
+pourtant de la littérature.</p>
+
+<p>L'auteur avait débuté, il y a une douzaine d'années, si je ne me
+trompe, dans l'ancien <i>Gil Blas</i>, où ses nouvelles originales, sobres,
+puissantes, le placèrent du premier coup au meilleur rang des
+conteurs. Normand, Rouennais, l'auteur était visiblement de la bonne
+lignée des Flaubert, des Maupassant, des Albert Sorel (qui fut, lui
+aussi, un <i>novellière</i> à ses heures). Son premier roman, <i>Une Femme</i>,
+fut très remarqué, et, depuis, plusieurs études psychologiques,
+l'<i>&#338;uvre de Mort</i>, <i>Armelle et Claude</i>, <i>l'Enthousiasme</i>, une pièce
+en trois actes, applaudie chez Antoine, <i>la Pitié</i>, étaient venues
+s'ajouter à ces petits romans en deux cents lignes où excelle M.
+Maurice Leblanc.</p>
+
+<p>Il faut avoir un don particulier d'imagination pour trouver de ces
+drames en raccourci, de ces nouvelles rapides qui enserrent la
+substance même de volumes entiers, comme telles vignettes magistrales
+contiennent des tableaux tout faits. Ces rares qualités d'inventeur
+devaient nécessairement, un jour, trouver un cadre plus large, et
+l'auteur d'<i>Une Femme</i> allait bientôt se concentrer après s'être
+dispersé en tant d'originales histoires.</p>
+
+<p>C'est alors qu'il fit la connaissance du délicieux et inattendu
+Arsène Lupin.</p>
+
+<p>On sait l'histoire de ce bandit du <span class="small">XVIII</span><sup>e</sup> siècle qui volait les gens
+avec des manchettes, comme Buffon écrivait son <i>Histoire Naturelle</i>.
+Arsène Lupin est un petit neveu de ce scélérat qui faisait peur à la
+fois et souriait aux marquises épouvantées et séduites.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez comparer, me disait M. Marcel L'Heureux en m'apportant
+les épreuves de l'&#339;uvre de son confrère et les numéros où <i>Je sais
+tout</i> illustrait les exploits d'Arsène Lupin, vous pouvez comparer
+Sherlock Holmes à Lupin et Maurice Leblanc à Conan Doyle. Il est
+certain que les deux écrivains ont des points de contact. Même
+puissance de récit, même habileté d'intrigue, même science du mystère,
+même enchaînement rigoureux des faits, même sobriété de moyens. Mais
+quelle supériorité dans le choix des sujets, dans la qualité même du
+drame! Et remarquez ce tour de force: avec Sherlock Holmes on se
+trouve chaque fois en face d'un nouveau vol et d'un nouveau crime;
+ici, nous savons d'avance qu'Arsène Lupin est le coupable; nous savons
+que, lorsque nous aurons débrouillé les fils enchevêtrés de l'histoire,
+nous nous trouverons en face du fameux gentleman-cambrioleur! Il y
+avait là un écueil, certes. Il est évité, il était même impossible de
+l'éviter avec plus d'habileté que ne l'a fait Maurice Leblanc. À
+l'aide de procédés que le plus averti ne distingue pas il vous tient
+en haleine jusqu'au dénouement de chaque aventure. Jusqu'à la dernière
+ligne on reste dans l'incertitude, la curiosité, l'angoisse, et le
+coup de théâtre est toujours inattendu, bouleversant et troublant. En
+vérité, Arsène Lupin est un type, un type déjà légendaire, et qui
+restera. Figure vivante, jeune, pleine de gaîté, d'imprévu, d'ironie.
+Voleur et cambrioleur, escroc et filou, tout ce que vous voudrez, mais
+si sympathique, ce bandit! Il agit avec une si jolie désinvolture!
+Tant d'ironie, tant de charme et tant d'esprit! C'est un dilettante.
+C'est un artiste! Remarquez-le bien: Arsène Lupin ne vole pas; il
+s'amuse à voler. Il choisit. Au besoin, il restitue. Il est noble et
+charmant, chevaleresque, délicat, et je le répète, si sympathique, que
+tout ce qu'il fait semble juste, et qu'on se prend malgré soi à
+espérer le succès de ses entreprises, que l'on s'en réjouit, et que la
+morale elle-même a l'air de son côté. Tout cela, je le répète, parce
+que Lupin est la création d'un artiste, et parce qu'en composant un
+livre où il a donné libre cours à son imagination, Maurice Leblanc n'a
+pas oublié qu'il était avant tout, et dans toute l'acception du terme,
+un écrivain!»</p>
+
+<p>Ainsi parla M. Marcel L'Heureux, si bon juge en la matière et qui sait
+la valeur d'un roman pour en avoir écrit de si remarquables. Et me
+voici de son avis après avoir lu ces pages ironiquement amusantes,
+point du tout amorales malgré le paradoxe qui prête tant de séduction
+au gentleman détrousseur de ses contemporains. Certes je ne donnerais
+pas un prix Montyon à ce très séduisant Lupin. Mais eût-on couronné
+pour sa vertu le Fra Diavolo qui charma nos grand-mères à
+l'Opéra-Comique, au temps lointain où les symboles d'<i>Ariane et Barbe
+Bleue</i> n'étaient pas inventés?</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><i>Le voilà qui s'avance</i></td></tr>
+<tr><td align="left"><i>La plume rouge à son chapeau...</i></td></tr>
+</table>
+
+<p>Arsène Lupin, c'est un Fra Diavolo armé non d'un tromblon, mais d'un
+revolver, vêtu non d'une romantique veste de velours, mais d'un
+smoking de forme correcte, et je souhaite qu'il ait le succès plus que
+centenaire de l'irrésistible brigand que fit chanter M. Auber.</p>
+
+<p>Mais quoi! il n'y a rien à souhaiter à Arsène Lupin. Il est entré
+vivant dans la popularité. Et la vogue qu'a si bien commencée le
+magazine, le livre va la continuer.</p>
+
+<p class="r">Jules CLARETIE.</p>
+
+<h3><a name="LARRESTATION_DARSENE_LUPIN" id="LARRESTATION_DARSENE_LUPIN"></a>L'ARRESTATION D'ARSÈNE LUPIN</h3>
+
+<p>L'étrange voyage! Il avait si bien commencé cependant! Pour ma part,
+je n'en fis jamais qui s'annonçât sous de plus heureux auspices. La
+<i>Provence</i> est un transatlantique rapide, confortable, commandé par le
+plus affable des hommes. La société la plus choisie s'y trouvait
+réunie. Des relations se formaient, des divertissements
+s'organisaient. Nous avions cette impression exquise d'être séparés du
+monde, réduits à nous-mêmes comme sur une île inconnue, obligés, par
+conséquent, de nous rapprocher les uns des autres.</p>
+
+<p>Et nous nous rapprochions...</p>
+
+<p>Avez-vous jamais songé à ce qu'il y a d'original et d'imprévu dans ce
+groupement d'êtres qui, la veille encore, ne se connaissaient pas, et
+qui, durant quelques jours, entre le ciel infini et la mer immense,
+vont vivre de la vie la plus intime, ensemble vont défier les colères
+de l'Océan, l'assaut terrifiant des vagues, la méchanceté des tempêtes
+et le calme sournois de l'eau endormie?</p>
+
+<p>C'est, au fond, vécue en une sorte de raccourci tragique, la vie
+elle-même, avec ses orages et ses grandeurs, sa monotonie et sa
+diversité, et voilà pourquoi, peut-être, on goûte avec une hâte
+fiévreuse et une volupté d'autant plus intense ce court voyage dont on
+aperçoit la fin au moment même où il commence.</p>
+
+<p>Mais, depuis plusieurs années, quelque chose se passe qui ajoute
+singulièrement aux émotions de la traversée. La petite île flottante
+dépend encore de ce monde dont on se croyait affranchi. Un lien
+subsiste, qui ne se dénoue que peu à peu en plein Océan, et peu à peu,
+en plein Océan, se renoue. Le télégraphe sans fil! appel d'un autre
+univers d'où l'on recevrait des nouvelles de la façon la plus
+mystérieuse qui soit! L'imagination n'a plus la ressource d'évoquer
+des fils de fer au creux desquels glisse l'invisible message. Le
+mystère est plus insondable encore, plus poétique aussi, et c'est aux
+ailes du vent qu'il faut recourir pour expliquer ce nouveau miracle.</p>
+
+<p>Ainsi, les premières heures, nous sentîmes-nous suivis, escortés,
+précédés même par cette voix lointaine, qui, de temps en temps,
+chuchotait à l'un de nous quelques paroles de là-bas. Deux amis me
+parlèrent. Dix autres, vingt autres nous envoyèrent à tous, au travers
+de l'espace, leurs adieux attristés ou souriants.</p>
+
+<p>Or, le second jour, à cinq cents milles des côtes françaises, par une
+après-midi orageuse, le télégraphe sans fil nous transmettait une
+dépêche dont voici la teneur:</p>
+
+<p>«<i>Arsène Lupin à votre bord, première classe, cheveux blonds, blessure
+avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R...</i>»</p>
+
+<p>À ce moment précis, un coup de tonnerre violent éclata dans le ciel
+sombre. Les ondes électriques furent interrompues. Le reste de la
+dépêche ne nous parvint pas. Du nom sous lequel se cachait Arsène
+Lupin, on ne sut que l'initiale.</p>
+
+<p>Il se fût agi de toute autre nouvelle, je ne doute point que le secret
+en eût été scrupuleusement gardé par les employés du poste
+télégraphique, ainsi que par le commissaire du bord et par le
+commandant. Mais il est de ces événements qui semblent forcer la
+discrétion la plus rigoureuse. Le jour même, sans qu'on pût dire
+comment la chose avait été ébruitée, nous savions tous que le fameux
+Arsène Lupin se cachait parmi nous.</p>
+
+<p>Arsène Lupin parmi nous! l'insaisissable cambrioleur dont on racontait
+les prouesses dans tous les journaux depuis des mois! l'énigmatique
+personnage avec qui le vieux Ganimard, notre meilleur policier, avait
+engagé ce duel à mort dont les péripéties se déroulaient de façon si
+pittoresque! Arsène Lupin, le fantaisiste gentleman qui n'opère que
+dans les châteaux et les salons, et qui, une nuit, où il avait pénétré
+chez le baron Schormann, en était parti les mains vides et avait
+laissé sa carte, ornée de cette formule: «Arsène Lupin,
+gentleman-cambrioleur, reviendra quand les meubles seront
+authentiques». Arsène Lupin, l'homme aux mille déguisements: tour à
+tour chauffeur, ténor, bookmaker, fils de famille, adolescent,
+vieillard, commis-voyageur marseillais, médecin russe, torero
+espagnol!</p>
+
+<p>Qu'on se rende bien compte de ceci: Arsène Lupin allant et venant dans
+le cadre relativement restreint d'un transatlantique, que dis-je! dans
+ce petit coin des premières où l'on se retrouvait à tout instant, dans
+cette salle à manger, dans ce salon, dans ce fumoir! Arsène Lupin,
+c'était peut-être ce monsieur... ou celui-là... mon voisin de
+table... mon compagnon de cabine...</p>
+
+<p>&mdash;Et cela va durer encore cinq fois vingt-quatre heures! s'écria le
+lendemain miss Nelly Underdown, mais c'est intolérable! J'espère bien
+qu'on va l'arrêter.</p>
+
+<p>Et s'adressant à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, vous, monsieur d'Andrézy, qui êtes déjà au mieux avec le
+commandant, vous ne savez rien?</p>
+
+<p>J'aurais bien voulu savoir quelque chose pour plaire à miss Nelly!
+C'était une de ces magnifiques créatures qui, partout où elles sont,
+occupent aussitôt la place la plus en vue. Leur beauté autant que leur
+fortune éblouit. Elles ont une cour, des fervents, des enthousiastes.</p>
+
+<p>Élevée à Paris par une mère française, elle rejoignait son père, le
+richissime Underdown, de Chicago. Une de ses amies, lady Jerland,
+l'accompagnait.</p>
+
+<p>Dès la première heure, j'avais posé ma candidature de flirt. Mais,
+dans l'intimité rapide du voyage, tout de suite son charme m'avait
+troublé, et je me sentais un peu trop ému pour un flirt quand ses
+grands yeux noirs rencontraient les miens. Cependant elle accueillait
+mes hommages avec une certaine faveur. Elle daignait rire de mes bons
+mots et s'intéresser à mes anecdotes. Une vague sympathie semblait
+répondre à l'empressement que je lui témoignais.</p>
+
+<p>Un seul rival peut-être m'eût inquiété, un assez beau garçon, élégant,
+réservé, dont elle paraissait quelquefois préférer l'humeur taciturne
+à mes façons plus «en dehors» de Parisien.</p>
+
+<p>Il faisait justement partie du groupe d'admirateurs qui entourait miss
+Nelly, lorsqu'elle m'interrogea. Nous étions sur le pont, agréablement
+installés dans des rocking-chairs. L'orage de la veille avait éclairci
+le ciel. L'heure était délicieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien de précis, mademoiselle, lui répondis-je, mais
+est-il impossible de conduire nous-mêmes notre enquête, tout aussi
+bien que le ferait le vieux Ganimard, l'ennemi personnel d'Arsène
+Lupin?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! vous vous avancez beaucoup!</p>
+
+<p>&mdash;En quoi donc? Le problème est-il si compliqué?</p>
+
+<p>&mdash;Très compliqué.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous oubliez les éléments que nous avons pour le
+résoudre.</p>
+
+<p>&mdash;Quels éléments?</p>
+
+<p>&mdash;1° Lupin se fait appeler monsieur R...</p>
+
+<p>&mdash;Signalement un peu vague.</p>
+
+<p>&mdash;2° Il voyage seul.</p>
+
+<p>&mdash;Si cette particularité vous suffit!</p>
+
+<p>&mdash;3° Il est blond.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous n'avons plus qu'à consulter la liste des passagers et à
+procéder par élimination.</p>
+
+<p>J'avais cette liste dans ma poche. Je la pris et la parcourus.</p>
+
+<p>&mdash;Je note d'abord qu'il n'y a que treize personnes que leur initiale
+désigne à notre attention.</p>
+
+<p>&mdash;Treize seulement?</p>
+
+<p>&mdash;En première classe, oui. Sur ces treize messieurs R..., comme
+vous pouvez vous en assurer, neuf sont accompagnés de femmes,
+d'enfants ou de domestiques. Restent quatre personnages isolés: le
+marquis de Raverdan...</p>
+
+<p>&mdash;Secrétaire d'ambassade, interrompit miss Nelly, je le connais.</p>
+
+<p>&mdash;Le major Rawson...</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon oncle, dit quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;M. Rivolta...</p>
+
+<p>&mdash;Présent, s'écria l'un de nous, un Italien dont la figure
+disparaissait sous une barbe du plus beau noir.</p>
+
+<p>Miss Nelly éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur n'est pas précisément blond.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, repris-je, nous sommes obligés de conclure que le coupable
+est le dernier de la liste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, M. Rozaine. Quelqu'un connaît-il M. Rozaine?</p>
+
+<p>On se tut. Mais miss Nelly, interpellant le jeune homme taciturne dont
+l'assiduité près d'elle me tourmentait, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur Rozaine, vous ne répondez pas?</p>
+
+<p>On tourna les yeux vers lui. Il était blond.</p>
+
+<p>Avouons-le, je sentis comme un petit choc au fond de moi. Et le
+silence gêné qui pesa sur nous m'indiqua que les autres assistants
+éprouvaient aussi cette sorte de suffocation. C'était absurde
+d'ailleurs, car enfin rien dans les allures de ce monsieur ne
+permettait qu'on le suspectât.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi je ne réponds pas? dit-il, mais parce que, vu mon nom, ma
+qualité de voyageur isolé et la couleur de mes cheveux, j'ai déjà
+procédé à une enquête analogue, et que je suis arrivé au même
+résultat. Je suis donc d'avis qu'on m'arrête.</p>
+
+<p>Il avait un drôle d'air, en prononçant ces paroles. Ses lèvres minces
+comme deux traits inflexibles s'amincirent encore et pâlirent. Des
+filets de sang strièrent ses yeux.</p>
+
+<p>Certes, il plaisantait. Pourtant sa physionomie, son attitude nous
+impressionnèrent. Naïvement, miss Nelly demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'avez pas de blessure?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, dit-il, la blessure manque.</p>
+
+<p>D'un geste nerveux il releva sa manchette et découvrit son bras. Mais
+aussitôt une idée me frappa. Mes yeux croisèrent ceux de miss Nelly:
+il avait montré le bras gauche.</p>
+
+<p>Et ma foi, j'allais en faire nettement la remarque, quand un incident
+détourna notre attention. Lady Jerland, l'amie de miss Nelly, arrivait
+en courant.</p>
+
+<p>Elle était bouleversée. On s'empressa autour d'elle, et ce n'est
+qu'après bien des efforts qu'elle réussit à balbutier:</p>
+
+<p>&mdash;Mes bijoux, mes perles!... on a tout pris!...</p>
+
+<p>Non, on n'avait pas tout pris, comme nous le sûmes par la suite; chose
+bien plus curieuse: on avait choisi!</p>
+
+<p>De l'étoile en diamants, du pendentif en cabochons de rubis, des
+colliers et des bracelets brisés, on avait enlevé, non point les
+pierres les plus grosses, mais les plus fines, les plus précieuses,
+celles, aurait-on dit, qui avaient le plus de valeur tout en tenant le
+moins de place. Les montures gisaient là, sur la table. Je les vis,
+tous nous les vîmes, dépouillées de leurs joyaux comme des fleurs dont
+on eût arraché les beaux pétales étincelants et colorés.</p>
+
+<p>Et pour exécuter ce travail, il avait fallu, pendant l'heure où lady
+Jerland prenait le thé, il avait fallu, en plein jour, et dans un
+couloir fréquenté, fracturer la porte de la cabine, trouver un petit
+sac dissimulé à dessein au fond d'un carton à chapeau, l'ouvrir et
+choisir!</p>
+
+<p>Il n'y eut qu'un cri parmi nous. Il n'y eut qu'une opinion parmi tous
+les passagers, lorsque le vol fut connu: c'est Arsène Lupin. Et de
+fait, c'était bien sa manière compliquée, mystérieuse, inconcevable...
+et logique cependant, car s'il était difficile de recéler la masse
+encombrante qu'eût formée l'ensemble des bijoux, combien moindre était
+l'embarras avec de petites choses indépendantes les unes des autres,
+perles, émeraudes et saphirs.</p>
+
+<p>Et au dîner, il se passa ceci: à droite et à gauche de Rozaine, les
+deux places restèrent vides. Et le soir on sut qu'il avait été
+convoqué par le commandant.</p>
+
+<p>Son arrestation, que personne ne mit en doute, causa un véritable
+soulagement. On respirait enfin. Ce soir-là on joua aux petits jeux.
+On dansa. Miss Nelly, surtout, montra une gaieté étourdissante qui me
+fit voir que, si les hommages de Rozaine avaient pu lui agréer au
+début, elle ne s'en souvenait guère. Sa grâce acheva de me conquérir.
+Vers minuit, à la clarté sereine de la lune, je lui affirmai mon
+dévouement avec une émotion qui ne parut pas lui déplaire.</p>
+
+<p>Mais le lendemain, à la stupeur générale, on apprit que, les charges
+relevées contre lui n'étant pas suffisantes, Rozaine était libre.</p>
+
+<p>Fils d'un négociant considérable de Bordeaux, il avait exhibé des
+papiers parfaitement en règle. En outre, ses bras n'offraient pas la
+moindre trace de blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Des papiers! des actes de naissance! s'écrièrent les ennemis de
+Rozaine, mais Arsène Lupin vous en fournira tant que vous voudrez!
+Quant à la blessure, c'est qu'il n'en a pas reçu... ou qu'il en a
+effacé la trace!</p>
+
+<p>On leur objectait qu'à l'heure du vol, Rozaine&mdash;c'était démontré&mdash;se
+promenait sur le pont. À quoi ils ripostaient:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'un homme de la trempe d'Arsène Lupin a besoin d'assister
+au vol qu'il commet?</p>
+
+<p>Et puis, en dehors de toute considération étrangère, il y avait un
+point sur lequel les plus sceptiques ne pouvaient épiloguer: Qui, sauf
+Rozaine, voyageait seul, était blond, et portait un nom commençant par
+R? Qui le télégramme désignait-il, si ce n'était Rozaine?</p>
+
+<p>Et quand Rozaine, quelques minutes avant le déjeuner, se dirigea
+audacieusement vers notre groupe, miss Nelly et lady Jerland se
+levèrent et s'éloignèrent.</p>
+
+<p>C'était bel et bien de la peur.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, une circulaire manuscrite passait de main en main
+parmi les employés du bord, les matelots, les voyageurs de toutes
+classes: M. Louis Rozaine promettait une somme de dix mille francs à
+qui démasquerait Arsène Lupin, ou trouverait le possesseur des pierres
+dérobées.</p>
+
+<p>&mdash;Et si personne ne me vient en aide contre ce bandit, déclara Rozaine
+au commandant, moi, je lui ferai son affaire.</p>
+
+<p>Rozaine contre Arsène Lupin, ou plutôt, selon le mot qui courut,
+Arsène Lupin lui-même contre Arsène Lupin, la lutte ne manquait pas
+d'intérêt!</p>
+
+<p>Elle se prolongea durant deux journées. On vit Rozaine errer de droite
+et de gauche, se mêler au personnel, interroger, fureter. On aperçut
+son ombre, la nuit, qui rôdait.</p>
+
+<p>De son côté, le commandant déploya l'énergie la plus active. Du haut
+en bas, en tous les coins, la <i>Provence</i> fut fouillée. On
+perquisitionna dans toutes les cabines, sans exception, sous le
+prétexte fort juste que les objets étaient cachés dans n'importe quel
+endroit, sauf dans la cabine du coupable.</p>
+
+<p>&mdash;On finira bien par découvrir quelque chose, n'est-ce pas? me
+demandait miss Nelly. Tout sorcier qu'il soit, il ne peut faire que
+des diamants et des perles deviennent invisibles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, lui répondais-je, ou alors il faudrait explorer la coiffe
+de nos chapeaux, la doublure de nos vestes, et tout ce que nous
+portons sur nous.</p>
+
+<p>Et lui montrant mon kodak, un 9 X 12 avec lequel je ne me lassais pas
+de la photographier dans les attitudes les plus diverses:</p>
+
+<p>&mdash;Rien que dans un appareil pas plus grand que celui-ci, ne pensez-vous
+pas qu'il y aurait place pour toutes les pierres précieuses de lady
+Jerland. On affecte de prendre des vues et le tour est joué.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant j'ai entendu dire qu'il n'y a point de voleur qui ne
+laisse derrière lui un indice quelconque.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un: Arsène Lupin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? parce qu'il ne pense pas seulement au vol qu'il commet,
+mais à toutes les circonstances qui pourraient le dénoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Au début, vous étiez plus confiant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, depuis, je l'ai vu à l'&#339;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, selon vous?</p>
+
+<p>&mdash;Selon moi, on perd son temps.</p>
+
+<p>Et de fait, les investigations ne donnaient aucun résultat, ou du
+moins, celui qu'elles donnèrent ne correspondait pas à l'effort
+général: la montre du commandant lui fut volée.</p>
+
+<p>Furieux, il redoubla d'ardeur et surveilla de plus près encore Rozaine
+avec qui il avait eu plusieurs entrevues. Le lendemain, ironie
+charmante, on retrouvait la montre parmi les faux-cols du commandant
+en second.</p>
+
+<p>Tout cela avait un air de prodige, et dénonçait bien la manière
+humoristique d'Arsène Lupin, cambrioleur, soit, mais dilettante aussi.
+Il travaillait par goût et par vocation, certes, mais par amusement
+aussi. Il donnait l'impression du monsieur qui se divertit à la pièce
+qu'il fait jouer, et qui, dans la coulisse, rit à gorge déployée de
+ses traits d'esprit et des situations qu'il imagina.</p>
+
+<p>Décidément, c'était un artiste en son genre, et quand j'observais
+Rozaine, sombre et opiniâtre, et que je songeais au double rôle que
+tenait sans doute ce curieux personnage, je ne pouvais en parler sans
+une certaine admiration.</p>
+
+<p>Or, l'avant-dernière nuit, l'officier de quart entendit des
+gémissements à l'endroit le plus obscur du pont. Il s'approcha. Un
+homme était étendu, la tête enveloppée dans une écharpe grise très
+épaisse, les poignets ficelés à l'aide d'une fine cordelette.</p>
+
+<p>On le délivra de ses liens. On le releva, des soins lui furent
+prodigués.</p>
+
+<p>Cet homme, c'était Rozaine.</p>
+
+<p>C'était Rozaine assailli au cours d'une de ses expéditions, terrassé
+et dépouillé. Une carte de visite fixée par une épingle à son vêtement
+portait ces mots: «Arsène Lupin accepte avec reconnaissance les dix
+mille francs de M. Rozaine.»</p>
+
+<p>En réalité, le portefeuille dérobé contenait vingt billets de mille.</p>
+
+<p>Naturellement, on accusa le malheureux d'avoir simulé cette attaque
+contre lui-même. Mais, outre qu'il lui eût été impossible de se lier
+de cette façon, il fut établi que l'écriture de la carte différait
+absolument de l'écriture de Rozaine, et ressemblait au contraire, à
+s'y méprendre, à celle d'Arsène Lupin, telle que la reproduisait un
+ancien journal trouvé à bord.</p>
+
+<p>Ainsi donc, Rozaine n'était plus Arsène Lupin. Rozaine était Rozaine,
+fils d'un négociant de Bordeaux! Et la présence d'Arsène Lupin
+s'affirmait une fois de plus, et par quel acte redoutable!</p>
+
+<p>Ce fut la terreur. On n'osa plus rester seul dans sa cabine, et pas
+davantage s'aventurer seul aux endroits trop écartés. Prudemment on se
+groupait entre gens sûrs les uns des autres. Et encore, une défiance
+instinctive divisait les plus intimes. C'est que la menace ne
+provenait pas d'un individu isolé, surveillé, et par là même moins
+dangereux. Arsène Lupin, maintenant, c'était... c'était tout le
+monde. Notre imagination surexcitée lui attribuait un pouvoir
+miraculeux et illimité. On le supposait capable de prendre les
+déguisements les plus inattendus, d'être tour à tour le respectable
+major Rawson, ou le noble marquis de Raverdan, ou même, car on ne
+s'arrêtait plus à l'initiale accusatrice, ou même telle ou telle
+personne connue de tous, ayant femme, enfants, domestiques.</p>
+
+<p>Les premières dépêches sans fil n'apportèrent aucune nouvelle. Du
+moins le commandant ne nous en fit point part, et un tel silence
+n'était pas pour nous rassurer.</p>
+
+<p>Aussi, le dernier jour parut-il interminable. On vivait dans l'attente
+anxieuse d'un malheur. Cette fois, ce ne serait plus un vol, ce ne
+serait plus une simple agression, ce serait le crime, le meurtre. On
+n'admettait pas qu'Arsène Lupin s'en tînt à ces deux larcins
+insignifiants. Maître absolu du navire, les autorités réduites à
+l'impuissance, il n'avait qu'à vouloir, tout lui était permis, il
+disposait des biens et des existences.</p>
+
+<p>Heures délicieuses pour moi, je l'avoue, car elles me valurent la
+confiance de miss Nelly. Impressionnée par tant d'événements, de
+nature déjà inquiète, elle chercha spontanément à mes côtés une
+protection, une sécurité que j'étais heureux de lui offrir.</p>
+
+<p>Au fond, je bénissais Arsène Lupin. N'était-ce pas lui qui nous
+rapprochait? N'était-ce pas grâce à lui que j'avais le droit de
+m'abandonner aux plus beaux rêves? Rêves d'amour et rêves moins
+chimériques, pourquoi ne pas le confesser? Les Andrézy sont de bonne
+souche poitevine, mais leur blason est quelque peu dédoré, et il ne me
+paraît pas indigne d'un gentilhomme de songer à rendre à son nom le
+lustre perdu.</p>
+
+<p>Et ces rêves, je le sentais, n'offusquaient point Nelly. Ses yeux
+souriants m'autorisaient à les faire. La douceur de sa voix me disait
+d'espérer.</p>
+
+<p>Et jusqu'au dernier moment, accoudés aux bastingages, nous restâmes
+l'un près de l'autre, tandis que la ligne des côtes américaines
+voguait au-devant de nous.</p>
+
+<p>On avait interrompu les perquisitions. On attendait. Depuis les
+premières jusqu'à l'entrepont où grouillaient les émigrants, on
+attendait la minute suprême où s'expliquerait enfin l'insoluble
+énigme. Qui était Arsène Lupin? Sous quel nom, sous quel masque se
+cachait le fameux Arsène Lupin?</p>
+
+<p>Et cette minute suprême arriva. Dussé-je vivre cent ans, je n'en
+oublierai pas le plus infime détail.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes pâle, miss Nelly, dis-je à ma compagne qui
+s'appuyait à mon bras, toute défaillante.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous! me répondit-elle, ah! vous êtes si changé!</p>
+
+<p>&mdash;Songez donc! cette minute est passionnante, et je suis si heureux
+de la vivre auprès de vous, miss Nelly. Il me semble que votre
+souvenir s'attardera quelquefois...</p>
+
+<p>Elle n'écoutait pas, haletante et fiévreuse. La passerelle s'abattit.
+Mais avant que nous eûmes la liberté de la franchir, des gens
+montèrent à bord, des douaniers, des hommes en uniforme, des facteurs.</p>
+
+<p>Miss Nelly balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;On s'apercevrait qu'Arsène Lupin s'est échappé pendant la traversée
+que je n'en serais pas surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Il a peut-être préféré la mort au déshonneur, et plonger dans
+l'Atlantique plutôt que d'être arrêté.</p>
+
+<p>&mdash;Ne riez pas, fit-elle, agacée.</p>
+
+<p>Soudain je tressaillis, et comme elle me questionnait, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez ce vieux petit homme debout à l'extrémité de la
+passerelle?</p>
+
+<p>&mdash;Avec un parapluie et une redingote vert-olive?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Ganimard.</p>
+
+<p>&mdash;Ganimard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le célèbre policier, celui qui a juré qu'Arsène Lupin serait
+arrêté de sa propre main. Ah! je comprends que l'on n'ait pas eu de
+renseignements de ce côté de l'Océan. Ganimard était là! et il aime
+bien que personne ne s'occupe de ses petites affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Alors Arsène Lupin est sûr d'être pris?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? Ganimard ne l'a jamais vu, paraît-il, que grimé et
+déguisé. À moins qu'il ne connaisse son nom d'emprunt...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, avec cette curiosité un peu cruelle de la femme, si
+je pouvais assister à l'arrestation!</p>
+
+<p>&mdash;Patientons. Certainement Arsène Lupin a déjà remarqué la présence
+de son ennemi. Il préférera sortir parmi les derniers, quand l'&#339;il du
+vieux sera fatigué.</p>
+
+<p>Le débarquement commença. Appuyé sur son parapluie, l'air indifférent,
+Ganimard ne semblait pas prêter attention à la foule qui se pressait
+entre les deux balustrades. Je notai qu'un officier du bord, posté
+derrière lui, le renseignait de temps à autre.</p>
+
+<p>Le marquis de Raverdan, le major Rawson, l'Italien Rivolta,
+défilèrent, et d'autres, et beaucoup d'autres... Et j'aperçus
+Rozaine qui s'approchait.</p>
+
+<p>Pauvre Rozaine! il ne paraissait pas remis de ses mésaventures!</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être lui tout de même, me dit miss Nelly... Qu'en
+pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'il serait fort intéressant d'avoir sur une même
+photographie Ganimard et Rozaine. Prenez donc mon appareil, je suis si
+chargé.</p>
+
+<p>Je le lui donnai, mais trop tard pour qu'elle s'en servît. Rozaine
+passait. L'officier se pencha à l'oreille de Ganimard, celui-ci haussa
+légèrement les épaules, et Rozaine passa.</p>
+
+<p>Mais alors, mon Dieu, qui était Arsène Lupin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit-elle à haute voix, qui est-ce?</p>
+
+<p>Il n'y avait plus qu'une vingtaine de personnes. Elle les observait
+tour à tour, avec la crainte confuse qu'il ne fût pas, <i>lui</i>, au
+nombre de ces vingt personnes.</p>
+
+<p>Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons attendre plus longtemps.</p>
+
+<p>Elle s'avança. Je la suivis. Mais nous n'avions pas fait dix pas que
+Ganimard nous barra le passage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoi? m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, monsieur, qui vous presse?</p>
+
+<p>&mdash;J'accompagne mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, répéta-t-il d'une voix plus impérieuse.</p>
+
+<p>Il me dévisagea profondément, puis il me dit, les yeux dans les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Je me mis à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Bernard d'Andrézy, tout simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Bernard d'Andrézy est mort il y a trois ans en Macédoine.</p>
+
+<p>&mdash;Si Bernard d'Andrézy était mort, je ne serais plus de ce monde. Et
+ce n'est pas le cas. Voici mes papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les siens. Comment les avez-vous, c'est ce que j'aurai le
+plaisir de vous expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes fou! Arsène Lupin s'est embarqué sous le nom de R.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, encore un truc de vous, une fausse piste sur laquelle vous les
+avez lancés, là-bas. Ah! vous êtes d'une jolie force, mon gaillard.
+Mais cette fois, la chance a tourné. Voyons, Lupin, montrez-vous beau
+joueur.</p>
+
+<p>J'hésitai une seconde. D'un coup sec, il me frappa sur l'avant-bras
+droit. Je poussai un cri de douleur. Il avait frappé sur la blessure
+encore mal fermée que signalait le télégramme.</p>
+
+<p>Allons, il fallait se résigner. Je me tournai vers miss Nelly. Elle
+écoutait, livide, chancelante.</p>
+
+<p>Son regard rencontra le mien, puis s'abaissa sur le kodak que je lui
+avais remis. Elle fit un geste brusque, et j'eus l'impression, j'eus
+la certitude qu'elle comprenait tout à coup. Oui, c'était là, entre
+les parois étroites de chagrin noir, au creux du petit objet que
+j'avais eu la précaution de déposer entre ses mains avant que Ganimard
+ne m'arrêtât, c'était bien là que se trouvaient les vingt mille francs
+de Rozaine, les perles et les diamants de lady Jerland.</p>
+
+<p>Ah! je le jure, à ce moment solennel, alors que Ganimard et deux de
+ses acolytes m'entouraient, tout me fut indifférent, mon arrestation,
+l'hostilité des gens, tout, hors ceci: la résolution qu'allait prendre
+miss Nelly au sujet de ce que je lui avais confié.</p>
+
+<p>Que l'on eût contre moi cette preuve matérielle et décisive, je ne
+songeais même pas à le redouter, mais cette preuve, miss Nelly se
+déciderait-elle à la fournir?</p>
+
+<p>Serais-je trahi par elle? perdu par elle? Agirait-elle en ennemie qui
+ne pardonne pas, ou bien en femme qui se souvient et dont le mépris
+s'adoucit d'un peu d'indulgence, d'un peu de sympathie involontaire?</p>
+
+<p>Elle passa devant moi, je la saluai très bas, sans un mot. Mêlée aux
+autres voyageurs, elle se dirigea vers la passerelle, mon kodak à la
+main.</p>
+
+<p>Sans doute, pensai-je, elle n'ose pas, en public. C'est dans une
+heure, dans un instant, qu'elle le donnera.</p>
+
+<p>Mais, arrivée au milieu de la passerelle, par un mouvement de
+maladresse simulée, elle le laissa tomber dans l'eau, entre le mur du
+quai et le flanc du navire.</p>
+
+<p>Puis, je la vis s'éloigner.</p>
+
+<p>Sa jolie silhouette se perdit dans la foule, m'apparut de nouveau et
+disparut. C'était fini, fini pour jamais.</p>
+
+<p>Un instant, je restai immobile, triste à la fois et pénétré d'un doux
+attendrissement, puis je soupirai, au grand étonnement de Ganimard:</p>
+
+<p>&mdash;Dommage, tout de même, de ne pas être un honnête homme...</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'un soir d'hiver, Arsène Lupin me raconta l'histoire de
+son arrestation. Le hasard d'incidents dont j'écrirai quelque jour le
+récit avait noué entre nous des liens... dirai-je d'amitié? Oui,
+j'ose croire qu'Arsène Lupin m'honore de quelque amitié, et que c'est
+par amitié qu'il arrive parfois chez moi à l'improviste, apportant,
+dans le silence de mon cabinet de travail, sa gaieté juvénile, le
+rayonnement de sa vie ardente, sa belle humeur d'homme pour qui la
+destinée n'a que faveurs et sourires.</p>
+
+<p>Son portrait? Comment pourrais-je le faire? Vingt fois j'ai vu Arsène
+Lupin, et vingt fois c'est un être différent qui m'est apparu... ou
+plutôt le même être dont vingt miroirs m'auraient renvoyé autant
+d'images déformées, chacune ayant ses yeux particuliers, sa forme
+spéciale de figure, son geste propre, sa silhouette et son caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, me dit-il, je ne sais plus bien qui je suis. Dans une
+glace je ne me reconnais plus.</p>
+
+<p>Boutade, certes, et paradoxe, mais vérité à l'égard de ceux qui le
+rencontrent et qui ignorent ses ressources infinies, sa patience, son
+art du maquillage, sa prodigieuse faculté de transformer jusqu'aux
+proportions de son visage, et d'altérer le rapport même de ses traits
+entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, dit-il encore, aurais-je une apparence définie? Pourquoi
+ne pas éviter ce danger d'une personnalité toujours identique? Mes
+actes me désignent suffisamment.</p>
+
+<p>Et il précise avec une pointe d'orgueil:</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux si l'on ne peut jamais dire en toute certitude: Voici
+Arsène Lupin. L'essentiel est qu'on dise sans crainte d'erreur: Arsène
+Lupin a fait cela.</p>
+
+<p class="top5">Ce sont quelques-uns de ces actes, quelques-unes de ces aventures que
+j'essaie de reconstituer, d'après les confidences dont il eut la bonne
+grâce de me favoriser, certains soirs d'hiver, dans le silence de mon
+cabinet de travail...</p>
+
+<h3><a name="ARSENE_LUPIN_EN_PRISON" id="ARSENE_LUPIN_EN_PRISON"></a>ARSÈNE LUPIN EN PRISON</h3>
+
+<p>Il n'est point de touriste digne de ce nom qui ne connaisse les bords
+de la Seine, et qui n'ait remarqué, en allant des ruines de Jumièges
+aux ruines de Saint-Wandrille, l'étrange petit château féodal du
+Malaquis, si fièrement campé sur sa roche, en pleine rivière. L'arche
+d'un pont le relie à la route. La base de ses tourelles sombres se
+confond avec le granit qui le supporte, bloc énorme détaché d'on ne
+sait quelle montagne et jeté là par quelque formidable convulsion.
+Tout autour, l'eau calme du grand fleuve joue parmi les roseaux, et
+des bergeronnettes tremblent sur la crête humide des cailloux.</p>
+
+<p>L'histoire du Malaquis est rude comme son nom, revêche comme sa
+silhouette. Ce ne fut que combats, sièges, assauts, rapines et
+massacres. Aux veillées du pays de Caux, on évoque en frissonnant les
+crimes qui s'y commirent. On raconte de mystérieuses légendes. On
+parle du fameux souterrain qui conduisait jadis à l'abbaye de Jumièges
+et au manoir d'Agnès Sorel, la belle amie de Charles VII.</p>
+
+<p>Dans cet ancien repaire de héros et de brigands, habite le baron
+Nathan Cahorn, le baron Satan, comme on l'appelait jadis à la Bourse
+où il s'est enrichi un peu trop brusquement. Les seigneurs du
+Malaquis, ruinés, ont dû lui vendre, pour un morceau de pain, la
+demeure de leurs ancêtres. Il y a installé ses admirables collections
+de meubles et de tableaux, de faïences et de bois sculptés. Il y vit
+seul, avec trois vieux domestiques. Nul n'y pénètre jamais. Nul n'a
+jamais contemplé dans le décor de ces salles antiques les trois Rubens
+qu'il possède, ses deux Watteau, sa chaire de Jean Goujon, et tant
+d'autres merveilles arrachées à coups de billets de banque aux plus
+riches habitués des ventes publiques.</p>
+
+<p>Le baron Satan a peur. Il a peur non point pour lui, mais pour les
+trésors accumulés avec une passion si tenace et la perspicacité d'un
+amateur que les plus madrés des marchands ne peuvent se vanter d'avoir
+induit en erreur. Il les aime, ses bibelots. Il les aime âprement,
+comme un avare; jalousement, comme un amoureux.</p>
+
+<p>Chaque jour, au coucher du soleil, les quatre portes bardées de fer
+qui commandent les deux extrémités du pont et l'entrée de la cour
+d'honneur, sont fermées et verrouillées. Au moindre choc, des
+sonneries électriques vibreraient dans le silence. Du côté de la
+Seine, rien à craindre: le roc s'y dresse à pic.</p>
+
+<p>Or, un vendredi de septembre, le facteur se présenta comme d'ordinaire
+à la tête-de-pont. Et, selon la règle quotidienne, ce fut le baron qui
+entrebâilla le lourd battant.</p>
+
+<p>Il examina l'homme aussi minutieusement que s'il ne connaissait pas
+déjà, depuis des années, cette bonne face réjouie et ces yeux narquois
+de paysan, et l'homme lui dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours moi, monsieur le baron. Je ne suis pas un autre qui
+aurait pris ma blouse et ma casquette.</p>
+
+<p>&mdash;Sait-on jamais? murmura Cahorn.</p>
+
+<p>Le facteur lui remit une pile de journaux. Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, monsieur le baron, il y a du nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Du nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre... et recommandée, encore.</p>
+
+<p>Isolé, sans ami ni personne qui s'intéressât à lui, jamais le baron ne
+recevait de lettre, et tout de suite cela lui parut un événement de
+mauvais augure dont il y avait lieu de s'inquiéter. Quel était ce
+mystérieux correspondant qui venait le relancer dans sa retraite?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut signer, monsieur le baron.</p>
+
+<p>Il signa en maugréant. Puis il prit la lettre, attendit que le facteur
+eût disparu au tournant de la route, et après avoir fait quelques pas
+de long en large, il s'appuya contre le parapet du pont et déchira
+l'enveloppe. Elle portait une feuille de papier quadrillé avec cet
+en-tête manuscrit: Prison de la Santé, Paris. Il regarda la signature:
+<i>Arsène Lupin</i>. Stupéfait, il lut:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Monsieur le baron,</span></p>
+
+<p>«Il y a, dans la galerie qui réunit vos deux salons, un tableau de
+Philippe de Champaigne d'excellente facture et qui me plaît
+infiniment. Vos Rubens sont aussi de mon goût, ainsi que votre plus
+petit Watteau. Dans le salon de droite, je note la crédence Louis
+XIII, les tapisseries de Beauvais, le guéridon Empire signé Jacob et
+le bahut Renaissance. Dans celui de gauche, toute la vitrine des
+bijoux et des miniatures.</p>
+
+<p>«Pour cette fois, je me contenterai de ces objets qui seront, je
+crois, d'un écoulement facile. Je vous prie donc de les faire emballer
+convenablement et de les expédier à mon nom (port payé), en gare des
+Batignolles, avant huit jours... faute de quoi, je ferai procéder
+moi-même à leur déménagement dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28
+septembre. Et, comme de juste, je ne me contenterai pas des objets
+sus-indiqués.</p>
+
+<p>«Veuillez excuser le petit dérangement que je vous cause, et accepter
+l'expression de mes sentiments de respectueuse considération.</p>
+
+<p class="r">«ARSÈNE LUPIN.»</p>
+
+<p>«P.-S.&mdash;Surtout ne pas m'envoyer le plus grand des Watteau. Quoique
+vous l'ayez payé trente mille francs à l'Hôtel des Ventes, ce n'est
+qu'une copie, l'original ayant été brûlé, sous le Directoire, par
+Barras, un soir d'orgie. Consulter les <i>Mémoires</i> inédits de Garat.</p>
+
+<p>«Je ne tiens pas non plus à la châtelaine Louis XV dont l'authenticité
+me semble douteuse.»</p></div>
+
+<p>Cette lettre bouleversa le baron Cahorn. Signée de tout autre, elle
+l'eût déjà considérablement alarmé, mais signée d'Arsène Lupin!</p>
+
+<p>Lecteur assidu des journaux, au courant de tout ce qui se passait dans
+le monde en fait de vol et de crime, il n'ignorait rien des exploits
+de l'infernal cambrioleur. Certes, il savait que Lupin, arrêté en
+Amérique par son ennemi Ganimard, était bel et bien incarcéré, que
+l'on instruisait son procès&mdash;avec quelle peine!&mdash;</p>
+
+<p>Mais il savait aussi que l'on pouvait s'attendre à tout de sa part.
+D'ailleurs, cette connaissance exacte du château, de la disposition
+des tableaux et des meubles, était un indice des plus redoutables. Qui
+l'avait renseigné sur des choses que nul n'avait vues?</p>
+
+<p>Le baron leva les yeux et contempla la silhouette farouche du
+Malaquis, son piédestal abrupt, l'eau profonde qui l'entoure, et
+haussa les épaules. Non, décidément, il n'y avait point de danger.
+Personne au monde ne pouvait pénétrer jusqu'au sanctuaire inviolable
+de ses collections.</p>
+
+<p>Personne, soit, mais Arsène Lupin? Pour Arsène Lupin, est-ce qu'il
+existe des portes, des ponts-levis, des murailles? À quoi servent les
+obstacles les mieux imaginés, les précautions les plus habiles, si
+Arsène Lupin a décidé d'atteindre tel but?</p>
+
+<p>Le soir même, il écrivit au procureur de la République à Rouen. Il
+envoyait la lettre de menaces et réclamait aide et protection.</p>
+
+<p>La réponse ne tarda point: le nommé Arsène Lupin étant actuellement
+détenu à la Santé, surveillé de près, et dans l'impossibilité
+d'écrire, la lettre ne pouvait être que l'&#339;uvre d'un mystificateur.
+Tout le démontrait, la logique et le bon sens, comme la réalité des
+faits. Toutefois, et par excès de prudence, on avait commis un expert
+à l'examen de l'écriture, et, l'expert déclarait que, malgré certaines
+analogies, cette écriture n'était pas celle du détenu.</p>
+
+<p>«Malgré certaines analogies» le baron ne retint que ces trois mots
+effarants, où il voyait l'aveu d'un doute qui, à lui seul, aurait dû
+suffire pour que la justice intervînt. Ses craintes s'exaspérèrent. Il
+ne cessait de relire la lettre. «Je ferai procéder moi-même au
+déménagement.» Et cette date précise: la nuit du mercredi 27 au jeudi
+28 septembre!...</p>
+
+<p>Soupçonneux et taciturne, il n'avait pas osé se confier à ses
+domestiques, dont le dévouement ne lui paraissait pas à l'abri de
+toute épreuve. Cependant, pour la première fois depuis des années, il
+éprouvait le besoin de parler, de prendre conseil. Abandonné par la
+justice de son pays, il n'espérait plus se défendre avec ses propres
+ressources, et il fut sur le point d'aller jusqu'à Paris et d'implorer
+l'assistance de quelque ancien policier.</p>
+
+<p>Deux jours s'écoulèrent. Le troisième, en lisant ses journaux, il
+tressaillit de joie. Le <i>Réveil de Caudebec</i> publiait cet entrefilet:</p>
+
+<p>«Nous avons le plaisir de posséder dans nos murs, voilà bientôt trois
+semaines, l'inspecteur principal Ganimard, un des vétérans du service
+de la Sûreté. M. Ganimard, à qui l'arrestation d'Arsène Lupin, sa
+dernière prouesse, a valu une réputation européenne, se repose de ses
+longues fatigues en taquinant le goujon et l'ablette.»</p>
+
+<p>Ganimard! voilà bien l'auxiliaire que cherchait le baron Cahorn! Qui
+mieux que le retors et patient Ganimard saurait déjouer les projets de
+Lupin?</p>
+
+<p>Le baron n'hésita pas. Six kilomètres séparent le château de la petite
+ville de Caudebec. Il les franchit d'un pas allègre, en homme que
+surexcite l'espoir du salut.</p>
+
+<p>Après plusieurs tentatives infructueuses pour connaître l'adresse de
+l'inspecteur principal, il se dirigea vers les bureaux du <i>Réveil</i>,
+situés au milieu du quai. Il y trouva le rédacteur de l'entrefilet
+qui, s'approchant de la fenêtre, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ganimard? mais vous êtes sûr de le rencontrer le long du quai, la
+ligne à la main. C'est là que nous avons lié connaissance, et que j'ai
+lu par hasard son nom gravé sur sa canne à pêche. Tenez, le petit
+vieux que l'on aperçoit là-bas, sous les arbres de la promenade.</p>
+
+<p>&mdash;En redingote et en chapeau de paille?</p>
+
+<p>&mdash;Justement! Ah! un drôle de type, pas causeur et plutôt bourru.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, le baron abordait le célèbre Ganimard, se
+présentait et tâchait d'entrer en conversation. N'y parvenant point,
+il aborda franchement la question et exposa son cas.</p>
+
+<p>L'autre écouta, immobile, sans perdre de vue le poisson qu'il
+guettait, puis il tourna la tête vers lui, le toisa des pieds à la
+tête d'un air de profonde pitié, et prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ce n'est guère l'habitude de prévenir les gens que l'on
+veut dépouiller. Arsène Lupin, en particulier, ne commet pas de
+pareilles bourdes.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, si j'avais le moindre doute, croyez bien que le plaisir
+de fourrer encore dedans ce cher Lupin l'emporterait sur toute autre
+considération. Par malheur, ce jeune homme est sous les verrous.</p>
+
+<p>&mdash;S'il s'échappe?...</p>
+
+<p>&mdash;On ne s'échappe pas de la Santé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui...</p>
+
+<p>&mdash;Lui, pas plus qu'un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'il s'échappe, tant mieux, je le repincerai. En
+attendant, dormez sur vos deux oreilles, et n'effarouchez pas
+davantage cette ablette.</p>
+
+<p>La conversation était finie. Le baron retourna chez lui, un peu
+rassuré par l'insouciance de Ganimard. Il vérifia les serrures,
+espionna les domestiques, et quarante-huit heures encore se passèrent
+pendant lesquelles il arriva presque à se persuader que, somme toute,
+ses craintes étaient chimériques. Non, décidément, comme l'avait dit
+Ganimard, on ne prévient pas les gens que l'on veut dépouiller.</p>
+
+<p>La date approchait. Le matin du mardi, veille du 27, rien de
+particulier. Mais à trois heures, un gamin sonna. Il apportait une
+dépêche.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Aucun colis en gare Batignolles. Préparez tout pour demain soir.</p>
+
+<p class="r">«ARSÈNE.»</p></div>
+
+<p>De nouveau, ce fut l'affolement, à tel point qu'il se demanda s'il ne
+céderait pas aux exigences d'Arsène Lupin.</p>
+
+<p>Il courut à Caudebec. Ganimard pêchait à la même place, assis sur un
+pliant. Sans un mot, il lui tendit le télégramme.</p>
+
+<p>&mdash;Et après? fit l'inspecteur.</p>
+
+<p>&mdash;Après? mais c'est pour demain!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Le cambriolage! le pillage de mes collections!</p>
+
+<p>Ganimard déposa sa ligne, se tourna vers lui, et, les deux bras
+croisés sur sa poitrine, s'écria d'un ton d'impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, est-ce que vous vous imaginez que je vais m'occuper d'une
+histoire aussi stupide!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle indemnité demandez-vous pour passer au château la nuit du 27
+au 28 septembre?</p>
+
+<p>&mdash;Pas un sou, fichez-moi la paix.</p>
+
+<p>&mdash;Fixez votre prix, je suis riche, extrêmement riche.</p>
+
+<p>La brutalité de l'offre déconcerta Ganimard qui reprit, plus calme:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ici en congé et je n'ai pas le droit de me mêler...</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne le saura. Je m'engage, quoi qu'il arrive, à garder le
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il n'arrivera rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voyons, trois mille francs, est-ce assez?</p>
+
+<p>L'inspecteur huma une prise de tabac, réfléchit, et laissa tomber:</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Seulement, je dois vous déclarer loyalement que c'est de
+l'argent jeté par la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Ça m'est égal.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas... Et puis, après tout, est-ce qu'on sait avec ce
+diable de Lupin! Il doit avoir à ses ordres toute une bande...
+Êtes-vous sûr de vos domestiques?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ne comptons pas sur eux. Je vais prévenir par dépêche deux
+gaillards de mes amis qui nous donneront plus de sécurité... Et
+maintenant, filez, qu'on ne nous voie pas ensemble. À demain, vers les
+neuf heures.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Le lendemain, date fixée par Arsène Lupin, le baron Cahorn décrocha sa
+panoplie, fourbit ses armes, et se promena aux alentours de Malaquis.
+Rien d'équivoque ne le frappa.</p>
+
+<p>Le soir, à huit heures et demie, il congédia ses domestiques. Ils
+habitaient une aile en façade sur la route, mais un peu en retrait, et
+tout au bout du château. Une fois seul, il ouvrit doucement les quatre
+portes. Après un moment, il entendit des pas qui s'approchaient.</p>
+
+<p>Ganimard présenta ses deux auxiliaires, grands gars solides, au cou de
+taureau et aux mains puissantes, puis demanda certaines explications.
+S'étant rendu compte de la disposition des lieux, il ferma
+soigneusement et barricada toutes les issues par où l'on pouvait
+pénétrer dans les salles menacées. Il inspecta les murs, souleva les
+tapisseries, puis enfin il installa ses agents dans la galerie
+centrale.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de bêtises, hein? On n'est pas ici pour dormir. À la moindre
+alerte, ouvrez les fenêtres de la cour et appelez-moi. Attention aussi
+du côté de l'eau. Dix mètres de falaise droite, des diables de leur
+calibre, ça ne les effraye pas.</p>
+
+<p>Il les enferma, emporta les clefs, et dit au baron:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, à notre poste.</p>
+
+<p>Il avait choisi, pour y passer la nuit, une petite pièce pratiquée
+dans l'épaisseur des murailles d'enceinte, entre les deux portes
+principales, et qui était, jadis, le réduit du veilleur. Un judas
+s'ouvrait sur le pont, un autre sur la cour. Dans un coin on
+apercevait comme l'orifice d'un puits.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez bien dit, monsieur le baron, que ce puits était
+l'unique entrée des souterrains, et que, de mémoire d'homme, elle est
+bouchée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, à moins qu'il n'existe une autre issue ignorée de tous, sauf
+d'Arsène Lupin, ce qui semble un peu problématique, nous sommes
+tranquilles.</p>
+
+<p>Il aligna trois chaises, s'étendit confortablement, alluma sa pipe et
+soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur le baron, il faut que j'aie rudement envie
+d'ajouter un étage à la maisonnette où je dois finir mes jours, pour
+accepter une besogne aussi élémentaire. Je raconterai l'histoire à
+l'ami Lupin, il se tiendra les côtes de rire.</p>
+
+<p>Le baron ne riait pas. L'oreille aux écoutes, il interrogeait le
+silence avec une inquiétude croissante. De temps en temps il se
+penchait sur le puits et plongeait dans le trou béant un &#339;il anxieux.</p>
+
+<p>Onze heures, minuit, une heure sonnèrent.</p>
+
+<p>Soudain, il saisit le bras de Ganimard qui se réveilla en sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui ronfle!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, écoutez...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parfaitement, c'est la corne d'une automobile.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il est peu probable que Lupin se serve d'une automobile
+comme d'un bélier pour démolir votre château. Aussi, monsieur le
+baron, à votre place, je dormirais... comme je vais avoir l'honneur
+de le faire à nouveau. Bonsoir.</p>
+
+<p class="top5">Ce fut la seule alerte. Ganimard put reprendre son somme interrompu,
+et le baron n'entendit plus que son ronflement sonore et régulier.</p>
+
+<p>Au petit jour, ils sortirent de leur cellule. Une grande paix sereine,
+la paix du matin au bord de l'eau fraîche, enveloppait le château.
+Cahorn radieux de joie, Ganimard toujours paisible, ils montèrent
+l'escalier. Aucun bruit. Rien de suspect.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous avais-je dit, monsieur le baron? Au fond, je n'aurais pas
+dû accepter... Je suis honteux...</p>
+
+<p>Il prit les clefs et entra dans la galerie.</p>
+
+<p>Sur deux chaises, courbés, les bras ballants, les deux agents
+dormaient.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre de nom d'un chien! grogna l'inspecteur.</p>
+
+<p>Au même instant, le baron poussait un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Les tableaux!... la crédence!...</p>
+
+<p>Il balbutiait, suffoquait, la main tendue vers les places vides, vers
+les murs dénudés où pointaient les clous, où pendaient les cordes
+inutiles. Le Watteau, disparu! les Rubens, enlevés! les tapisseries,
+décrochées! les vitrines, vidées de leurs bijoux!</p>
+
+<p>&mdash;Et mes candélabres Louis XVI!... et le chandelier du Régent!...
+et ma Vierge du douzième!...</p>
+
+<p>Il courait d'un endroit à l'autre, effaré, désespéré. Il rappelait ses
+prix d'achat, additionnait les pertes subies, accumulait des chiffres,
+tout cela pêle-mêle, en mots indistincts, en phrases inachevées. Il
+trépignait, il se convulsait, fou de rage et de douleur. On aurait dit
+un homme ruiné qui n'a plus qu'à se brûler la cervelle.</p>
+
+<p>Si quelque chose eût pu le consoler, c'eût été de voir la stupeur de
+Ganimard. Contrairement au baron, l'inspecteur ne bougeait pas lui. Il
+semblait pétrifié, et d'un &#339;il vague il examinait les choses. Les
+fenêtres? fermées. Les serrures des portes? intactes. Pas de brèche au
+plafond. Pas de trou au plancher. L'ordre était parfait. Tout cela
+avait dû s'effectuer méthodiquement, d'après un plan inexorable et
+logique.</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin... Arsène Lupin, murmura-t-il, effondré.</p>
+
+<p>Soudain, il bondit sur les deux agents, comme si la colère enfin le
+secouait, et il les bouscula furieusement et les injuria. Ils ne se
+réveillèrent point!</p>
+
+<p>&mdash;Diable, fit-il, est-ce que par hasard?...</p>
+
+<p>Il se pencha sur eux et, tour à tour, les observa avec attention: ils
+dormaient, mais d'un sommeil qui n'était pas naturel.</p>
+
+<p>Il dit au baron:</p>
+
+<p>&mdash;On les a endormis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui?</p>
+
+<p>&mdash;Eh lui, parbleu!... ou sa bande, mais dirigée par lui. C'est un
+coup de sa façon. La griffe y est bien.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je suis perdu, rien à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Rien à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est abominable, c'est monstrueux.</p>
+
+<p>&mdash;Déposez une plainte.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! essayez toujours... la justice a des ressources...</p>
+
+<p>&mdash;La justice! mais vous voyez bien par vous-même... Tenez, en ce
+moment, où vous pourriez chercher un indice, découvrir quelque chose,
+vous ne bougez même pas.</p>
+
+<p>&mdash;Découvrir quelque chose avec Arsène Lupin! Mais, mon cher monsieur,
+Arsène Lupin ne laisse jamais rien derrière lui! Il n'y a pas de
+hasard avec Arsène Lupin! J'en suis à me demander si ce n'est pas
+volontairement qu'il s'est fait arrêter par moi, en Amérique!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je dois renoncer à mes tableaux, à tout! Mais ce sont les
+perles de ma collection qu'il m'a dérobées. Je donnerais une fortune
+pour les retrouver. Si on ne peut rien contre lui, qu'il dise son
+prix!</p>
+
+<p>Ganimard le regarda fixement.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est une parole sensée. Vous ne la retirez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non. Mais pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Une idée que j'ai.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée?</p>
+
+<p>&mdash;Nous en parlerons si l'enquête n'aboutit pas... Seulement, pas
+un mot de moi, si vous voulez que je réussisse.</p>
+
+<p>Il ajouta entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, vrai, je n'ai pas de quoi me vanter.</p>
+
+<p>Les deux agents reprenaient peu à peu connaissance avec cet air hébété
+de ceux qui sortent du sommeil hypnotique. Ils ouvraient des yeux
+étonnés, ils cherchaient à comprendre. Quand Ganimard les interrogea,
+ils ne se souvenaient de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, vous avez dû voir quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas bu?</p>
+
+<p>Ils réfléchirent, et l'un d'eux répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Si, moi, j'ai bu un peu d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;De l'eau de cette carafe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, déclara le second.</p>
+
+<p>Ganimard la sentit, la goûta. Elle n'avait aucun goût spécial, aucune
+odeur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, fit-il, nous perdons notre temps. Ce n'est pas en cinq
+minutes que l'on résoud les problèmes posés par Arsène Lupin. Mais,
+morbleu! je jure bien que je le repincerai. Il gagne la seconde
+manche. À moi la belle!</p>
+
+<p>Le jour même, une plainte en vol qualifié était déposée par le baron
+de Cahorn contre Arsène Lupin, détenu à la Santé!</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Cette plainte, le baron la regretta souvent quand il vit le Malaquis
+livré aux gendarmes, au procureur, au juge d'instruction, aux
+journalistes, à tous les curieux qui s'insinuent partout où ils ne
+devraient pas être.</p>
+
+<p>L'affaire passionnait déjà l'opinion. Elle se produisait dans des
+conditions si particulières, le nom d'Arsène Lupin excitait à tel
+point les imaginations, que les histoires les plus fantaisistes
+remplissaient les colonnes des journaux et trouvaient créance auprès
+du public.</p>
+
+<p>Mais la lettre initiale d'Arsène Lupin, que publia l'<i>Écho de France</i>
+(et nul ne sut jamais qui en avait communiqué le texte), cette lettre
+où le baron Cahorn était effrontément prévenu de ce qui le menaçait,
+causa une émotion considérable. Aussitôt des explications fabuleuses
+furent proposées. On rappela l'existence des fameux souterrains. Et le
+parquet influencé poussa ses recherches dans ce sens.</p>
+
+<p>On fouilla le château du haut en bas. On questionna chacune des
+pierres. On étudia les boiseries et les cheminées, les cadres des
+glaces et les poutres des plafonds. À la lueur des torches, on examina
+les caves immenses où les seigneurs du Malaquis entassaient jadis
+leurs munitions et leurs provisions. On sonda les entrailles du
+rocher. Ce fut vainement. On ne découvrit pas le moindre vestige de
+souterrain. Il n'existait point de passage secret.</p>
+
+<p>Soit, répondait-on de tous côtés, mais des meubles et des tableaux ne
+s'évanouissent pas comme des fantômes. Cela s'en va par des portes et
+par des fenêtres, et les gens qui s'en emparent, s'introduisent et
+s'en vont également par des portes et des fenêtres. Quels sont ces
+gens? Comment se sont-ils introduits? Et comment s'en sont-ils allés?</p>
+
+<p>Le parquet de Rouen, convaincu de son impuissance, sollicita le
+secours d'agents parisiens. M. Dudouis, le chef de la Sûreté, envoya
+ses meilleurs limiers de la brigade de fer. Lui-même fit un séjour de
+quarante-huit heures au Malaquis. Il ne réussit pas davantage.</p>
+
+<p>C'est alors qu'il manda l'inspecteur principal Ganimard dont il avait
+eu si souvent l'occasion d'apprécier les services.</p>
+
+<p>Ganimard écouta silencieusement les instructions de son supérieur,
+puis, hochant la tête, il prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que l'on fait fausse route en s'obstinant à fouiller le
+château. La solution est ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et où donc?</p>
+
+<p>&mdash;Auprès d'Arsène Lupin.</p>
+
+<p>&mdash;Auprès d'Arsène Lupin! Supposer cela, c'est admettre son
+intervention.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'admets. Bien plus, je la considère comme certaine.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Ganimard, c'est absurde. Arsène Lupin est en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin est en prison, soit. Il est surveillé, je vous
+l'accorde. Mais il aurait les fers aux pieds, des cordes aux poignets
+et un bâillon sur la bouche, que je ne changerais pas d'avis.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cette obstination?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, seul, Arsène Lupin est de taille à combiner une machine
+de cette envergure, et de la combiner de telle façon qu'elle réussisse...
+comme elle a réussi.</p>
+
+<p>&mdash;Des mots, Ganimard!</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont des réalités. Mais voilà, qu'on ne cherche pas de
+souterrain, de pierres tournant sur un pivot, et autres balivernes de
+ce calibre. Notre individu n'emploie pas des procédés aussi vieux jeu.
+Il est d'aujourd'hui, ou plutôt de demain.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous concluez?</p>
+
+<p>&mdash;Je conclus en vous demandant nettement l'autorisation de passer une
+heure avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Dans sa cellule?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Au retour d'Amérique nous avons entretenu, pendant la
+traversée, d'excellents rapports, et j'ose dire qu'il a quelque
+sympathie pour celui qui a su l'arrêter. S'il peut me renseigner sans
+se compromettre, il n'hésitera pas à m'éviter un voyage inutile.</p>
+
+<p class="top5">Il était un peu plus de midi lorsque Ganimard fut introduit dans la
+cellule d'Arsène Lupin. Celui-ci, étendu sur son lit, leva la tête et
+poussa un cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, c'est une vraie surprise. Ce cher Ganimard, ici!</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je désirais bien des choses dans la retraite que j'ai choisie...
+mais aucune plus passionnément que de vous y recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Trop aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non, je professe pour vous la plus vive estime.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis fier.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai toujours prétendu: Ganimard est notre meilleur détective.
+Il vaut presque,&mdash;vous voyez comme je suis franc!&mdash;il vaut presque
+Sherlock Holmès. Mais, en vérité, je suis désolé de n'avoir à vous
+offrir que cet escabeau. Et pas un rafraîchissement! pas un verre de
+bière! Excusez-moi, je suis là de passage.</p>
+
+<p>Ganimard s'assit en souriant, et le prisonnier reprit, heureux de
+parler:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que je suis content de reposer mes yeux sur la figure
+d'un honnête homme! J'en ai assez de toutes ces faces d'espions et de
+mouchards qui passent dix fois par jour la revue de mes poches et de
+ma modeste cellule, pour s'assurer que je ne prépare pas une évasion.
+Fichtre, ce que le gouvernement tient à moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! je serais si heureux qu'on me laissât vivre dans mon
+petit coin!</p>
+
+<p>&mdash;Avec les rentes des autres.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? Ce serait si simple! Mais je bavarde, je dis des
+bêtises, et vous êtes peut-être pressé. Allons au fait, Ganimard!
+Qu'est-ce qui me vaut l'honneur d'une visite?</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire Cahorn, déclara Ganimard, sans détour.</p>
+
+<p>&mdash;Halte-là! une seconde... C'est que j'en ai tant d'affaires! Que
+je trouve d'abord dans mon cerveau le dossier de l'affaire Cahorn...
+Ah! voilà, j'y suis. Affaire Cahorn, château du Malaquis,
+Seine-Inférieure... Deux Rubens, un Watteau, et quelques menus
+objets.</p>
+
+<p>&mdash;Menus!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma foi, tout cela est de médiocre importance. Il y a mieux!
+Mais il suffit que l'affaire vous intéresse... Parlez donc,
+Ganimard.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je vous expliquer où nous en sommes de l'instruction?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile. J'ai lu les journaux de ce matin. Je me permettrai même de
+vous dire que vous n'avancez pas vite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément la raison pour laquelle je m'adresse à votre
+obligeance.</p>
+
+<p>&mdash;Entièrement à vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Tout d'abord ceci: l'affaire a bien été conduite par vous?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis A jusqu'à Z.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre d'avis? le télégramme?</p>
+
+<p>&mdash;Sont de votre serviteur. Je dois même en avoir quelque part les
+récépissés.</p>
+
+<p>Arsène ouvrit le tiroir d'une petite table en bois blanc qui composait
+avec le lit et l'escabeau tout le mobilier de sa cellule, y prit deux
+chiffons de papier et les tendit à Ganimard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça mais, s'écria celui-ci, je vous croyais gardé à vue et
+fouillé pour un oui ou pour un non. Or vous lisez les journaux, vous
+collectionnez les reçus de la poste...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ces gens-là sont si bêtes! Ils décousent la doublure de ma
+veste, ils explorent les semelles de mes bottines, ils auscultent les
+murs de cette pièce, mais pas un n'aurait l'idée qu'Arsène Lupin soit
+assez niais pour choisir une cachette aussi facile. C'est bien
+là-dessus que j'ai compté.</p>
+
+<p>Ganimard, amusé, s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;Quel drôle de garçon vous faites! Vous me déconcertez. Allons,
+racontez-moi l'aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! comme vous y allez! Vous initier à tous mes secrets...
+vous dévoiler mes petits trucs... C'est bien grave.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je eu tort de compter sur votre complaisance?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Ganimard, et puisque vous insistez...</p>
+
+<p>Arsène Lupin arpenta deux ou trois fois sa chambre, puis s'arrêtant:</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous de ma lettre au baron?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous avez voulu vous divertir, épater un peu la
+galerie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà, épater la galerie! Eh bien, je vous assure, Ganimard,
+que je vous croyais plus fort. Est-ce que je m'attarde à ces
+puérilités, moi, Arsène Lupin! Est-ce que j'aurais écrit cette lettre
+si j'avais pu dévaliser le baron sans lui écrire? Mais comprenez donc,
+vous et les autres, que cette lettre est le point de départ
+indispensable, le ressort qui a mis toute la machine en branle.
+Voyons, procédons par ordre, et préparons ensemble, si vous voulez, le
+cambriolage du Malaquis.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, supposons un château rigoureusement fermé, barricadé, comme
+l'était celui du baron Cahorn. Vais-je abandonner la partie et
+renoncer à des trésors que je convoite, sous prétexte que le château
+qui les contient est inaccessible?</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment non.</p>
+
+<p>&mdash;Vais-je tenter l'assaut comme autrefois, à la tête d'une troupe
+d'aventuriers?</p>
+
+<p>&mdash;Enfantin!</p>
+
+<p>&mdash;Vais-je m'y introduire sournoisement?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Reste un moyen, l'unique à mon avis, c'est de me faire inviter par
+le propriétaire du dit château.</p>
+
+<p>&mdash;Le moyen est original.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien facile! Supposons qu'un jour, ledit propriétaire reçoive
+une lettre, l'avertissant de ce que trame contre lui un nommé Arsène
+Lupin, cambrioleur réputé. Que fera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il enverra la lettre au procureur.</p>
+
+<p>&mdash;Qui se moquera de lui, <i>puisque le dit Lupin est actuellement sous
+les verrous</i>. Donc, affolement du bonhomme, lequel est tout prêt à
+demander secours au premier venu, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est hors de doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il lui arrive de lire dans une feuille de chou qu'un policier
+célèbre est en villégiature dans la localité voisine...</p>
+
+<p>&mdash;Il ira s'adresser à ce policier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit. Mais, d'autre part, admettons qu'en prévision de
+cette démarche inévitable, Arsène Lupin ait prié l'un de ses amis les
+plus habiles de s'installer à Caudebec, d'entrer en relations avec un
+rédacteur du <i>Réveil</i>, <i>journal auquel est abonné le baron</i>, de
+laisser entendre qu'il est un tel, le policier célèbre,
+qu'adviendra-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Que le rédacteur annoncera dans le <i>Réveil</i> la présence à Caudebec
+du dit policier.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait, et de deux choses l'une: ou bien le poisson&mdash;je veux dire
+Cahorn&mdash;ne mord pas à l'hameçon, et alors rien ne se passe. Ou bien,
+et c'est l'hypothèse la plus vraisemblable, il accourt, tout
+frétillant. Et voilà donc mon Cahorn implorant contre moi l'assistance
+de l'un de mes amis!</p>
+
+<p>&mdash;De plus en plus original.</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, le pseudo-policier refuse d'abord son concours.
+Là-dessus, dépêche d'Arsène Lupin. Épouvante du baron qui supplie de
+nouveau mon ami, et lui offre tant pour veiller à son salut. Ledit ami
+accepte, amène deux gaillards de notre bande, qui, la nuit, pendant
+que Cahorn est gardé à vue par son protecteur, déménagent par la
+fenêtre un certain nombre d'objets et les laissent glisser, à l'aide
+de cordes, dans une bonne petite chaloupe affrétée <i>ad hoc</i>. C'est
+simple comme Lupin.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est tout bêtement merveilleux, s'écria Ganimard, et je ne
+saurais trop louer la hardiesse de la conception et l'ingéniosité des
+détails. Mais je ne vois guère de policier assez illustre pour que son
+nom ait pu attirer, suggestionner le baron à ce point.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un, et il n'y en a qu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Celui du plus illustre, de l'ennemi personnel d'Arsène Lupin, bref,
+de l'inspecteur Ganimard.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous-même, Ganimard. Et voilà ce qu'il y a de délicieux: si vous
+allez là-bas et que le baron se décide à causer, vous finirez par
+découvrir que votre devoir est de vous arrêter vous-même, comme vous
+m'avez arrêté en Amérique. Hein! la revanche est comique: je fais
+arrêter Ganimard par Ganimard!</p>
+
+<p>Arsène Lupin riait de bon c&#339;ur. L'inspecteur, assez vexé, se mordait
+les lèvres. La plaisanterie ne lui semblait pas mériter de tels accès
+de joie.</p>
+
+<p>L'arrivée d'un gardien lui donna le loisir de se remettre. L'homme
+apportait le repas qu'Arsène Lupin, par faveur spéciale, faisait venir
+du restaurant voisin. Ayant déposé le plateau sur la table, il se
+retira. Arsène s'installa, rompit son pain, en mangea deux ou trois
+bouchées et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, soyez tranquille, mon cher Ganimard, vous n'irez pas là-bas.
+Je vais vous révéler une chose qui vous stupéfiera: l'affaire Cahorn
+est sur le point d'être classée.</p>
+
+<p>&mdash;Hein!</p>
+
+<p>&mdash;Sur le point d'être classée, vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, je quitte à l'instant le chef de la Sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;Et après? Est-ce que M. Dudouis en sait plus long que moi sur ce
+qui me concerne? Vous apprendrez que Ganimard&mdash;excusez-moi&mdash;que le
+pseudo-Ganimard est resté en fort bons termes avec le baron. Celui-ci,
+et c'est la raison principale pour laquelle il n'a rien avoué, l'a
+chargé de la très délicate mission de négocier avec moi une
+transaction, et, à l'heure présente, moyennant une certaine somme, il
+est probable que le baron est rentré en possession de ses chers
+bibelots. En retour de quoi, il retirera sa plainte. Donc, plus de
+vol. Donc il faudra bien que le parquet abandonne...</p>
+
+<p>Ganimard considéra le détenu d'un air stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment savez-vous tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de recevoir la dépêche que j'attendais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de recevoir une dépêche?</p>
+
+<p>&mdash;À l'instant, cher ami. Par politesse, je n'ai pas voulu la lire en
+votre présence. Mais si vous m'y autorisez...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous moquez de moi, Lupin.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez, mon cher ami, décapiter doucement cet &#339;uf à la coque.
+Vous constaterez par vous-même que je ne me moque pas de vous.</p>
+
+<p>Machinalement Ganimard obéit, et cassa l'&#339;uf avec la lame d'un
+couteau. Un cri de surprise lui échappa. La coque, vide, contenait une
+feuille de papier bleu. Sur la prière d'Arsène, il la déplia. C'était
+un télégramme, ou plutôt une partie de télégramme auquel on avait
+arraché les indications de la poste. Il lut:</p>
+
+<p>«Accord conclu. Cent mille balles livrées. Tout va bien.»</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille balles? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cent mille francs! C'est peu, mais enfin les temps sont
+durs... Et j'ai des frais généraux si lourds! Si vous connaissiez
+mon budget... un budget de grande ville!</p>
+
+<p>Ganimard se leva. Sa mauvaise humeur s'était dissipée. Il réfléchit
+quelques secondes, embrassa d'un coup d'&#339;il toute l'affaire, pour
+tâcher d'en découvrir le point faible. Puis il prononça d'un ton où il
+laissait franchement percer son admiration de connaisseur:</p>
+
+<p>&mdash;Par bonheur, il n'en existe pas des douzaines comme vous, sans quoi
+il n'y aurait plus qu'à fermer boutique.</p>
+
+<p>Arsène Lupin prit un petit air modeste et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! il fallait bien se distraire, occuper ses loisirs...
+d'autant que le coup ne pouvait réussir que si j'étais en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'exclama Ganimard, votre procès, votre défense,
+l'instruction, tout cela ne vous suffit donc pas pour vous distraire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, car j'ai résolu de ne pas assister à mon procès.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!</p>
+
+<p>Arsène Lupin répéta posément:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'assisterai pas à mon procès.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, mon cher, vous imaginez-vous que je vais pourrir sur la
+paille humide? Vous m'outragez. Arsène Lupin ne reste en prison que le
+temps qu'il lui plaît, et pas une minute de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Il eût peut-être été plus prudent de commencer par ne pas y entrer,
+objecta l'inspecteur d'un ton ironique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur raille? monsieur se souvient qu'il a eu l'honneur de
+procéder à mon arrestation? Sachez, mon respectable ami, que personne,
+pas plus vous qu'un autre, n'eût pu mettre la main sur moi, si un
+intérêt beaucoup plus considérable ne m'avait sollicité à ce moment
+critique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'étonnez.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme me regardait, Ganimard, et je l'aimais. Comprenez-vous
+tout ce qu'il y a dans ce fait d'être regardé par une femme que l'on
+aime? Le reste m'importait peu, je vous jure. Et c'est pourquoi je
+suis ici.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis bien longtemps, permettez-moi de le remarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais oublier d'abord. Ne riez pas: l'aventure avait été
+charmante, et j'en ai gardé encore le souvenir attendri... Et puis,
+je suis quelque peu neurasthénique! La vie est si fiévreuse de nos
+jours! Il faut savoir, à certains moments, faire ce que l'on appelle
+une cure d'isolement. Cet endroit est souverain pour les régimes de ce
+genre. On y pratique la cure de Santé dans toute sa rigueur.</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin, observa Ganimard, vous vous payez ma tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ganimard, affirma Lupin, nous sommes aujourd'hui vendredi. Mercredi
+prochain, j'irai fumer mon cigare chez vous, rue Pergolèse, à quatre
+heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin, je vous attends.</p>
+
+<p>Ils se serrèrent la main comme deux bons amis qui s'estiment à leur
+juste valeur, et le vieux policier se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ganimard!</p>
+
+<p>Celui-ci se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ganimard, vous oubliez votre montre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma montre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle s'est égarée dans ma poche.</p>
+
+<p>Il la rendit en s'excusant.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi... une mauvaise habitude... Mais ce n'est pas
+une raison parce qu'ils m'ont pris la mienne pour que je vous prive de
+la vôtre. D'autant que j'ai là un chronomètre dont je n'ai pas à me
+plaindre, et qui satisfait pleinement à mes besoins.</p>
+
+<p>Il sortit du tiroir une large montre en or, épaisse et confortable,
+ornée d'une lourde chaîne.</p>
+
+<p>&mdash;Et celle-ci, de quelle poche vient-elle? demanda Ganimard.</p>
+
+<p>Arsène Lupin examina négligemment les initiales.</p>
+
+<p>&mdash;J. B... Qui diable cela peut-il bien être?... Ah! oui, je me
+souviens, Jules Bouvier, mon juge d'instruction, un homme charmant...</p>
+
+<h3><a name="LEVASION_DARSENE_LUPIN" id="LEVASION_DARSENE_LUPIN"></a>L'ÉVASION D'ARSÈNE LUPIN</h3>
+
+<p>Au moment où Arsène Lupin, son repas achevé, tirait de sa poche un
+beau cigare bagué d'or et l'examinait avec complaisance, la porte de
+la cellule s'ouvrit. Il n'eut que le temps de le jeter dans le tiroir
+et de s'éloigner de la table. Le gardien entra, c'était l'heure de la
+promenade.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais, mon cher ami, s'écria Lupin, toujours de bonne
+humeur.</p>
+
+<p>Ils sortirent. Ils avaient à peine disparu à l'angle du couloir, que
+deux hommes à leur tour pénétrèrent dans la cellule et en commencèrent
+l'examen minutieux. L'un était l'inspecteur Dieuzy, l'autre
+l'inspecteur Folenfant.</p>
+
+<p>On voulait en finir. Il n'y avait point de doute: Arsène Lupin
+conservait des intelligences avec le dehors et communiquait avec ses
+affidés. La veille encore le <i>Grand Journal</i> publiait ces lignes
+adressées à son collaborateur judiciaire:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span></p>
+
+<p>«Dans un article paru ces jours-ci vous vous êtes exprimé sur moi en
+des termes que rien ne saurait justifier. Quelques jours avant
+l'ouverture de mon procès, j'irai vous en demander compte.</p>
+
+<p class="r"><span style="margin-right: 15%;">«Salutations distinguées,</span></p>
+
+<p class="r">«ARSÈNE LUPIN.»</p></div>
+
+<p>L'écriture était bien d'Arsène Lupin. Donc il envoyait des lettres.
+Donc il en recevait. Donc il était certain qu'il préparait cette
+évasion annoncée par lui d'une façon si arrogante.</p>
+
+<p>La situation devenait intolérable. D'accord avec le juge
+d'instruction, le chef de la Sûreté M. Dudouis se rendit lui-même à la
+Santé pour exposer au directeur de la prison les mesures qu'il
+convenait de prendre. Et, dès son arrivée, il envoya deux de ses
+hommes dans la cellule du détenu.</p>
+
+<p>Ils levèrent chacune des dalles, démontèrent le lit, firent tout ce
+qu'il est habituel de faire en pareil cas, et finalement ne
+découvrirent rien. Ils allaient renoncer à leurs investigations,
+lorsque le gardien accourut en toute hâte et leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le tiroir... regardez le tiroir de la table. Quand je suis
+entré, il m'a semblé qu'il le repoussait.</p>
+
+<p>Ils regardèrent, et Dieuzy s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Pour Dieu, cette fois, nous le tenons, le client.</p>
+
+<p>Folenfant l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Halte-là, mon petit, le chef fera l'inventaire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, ce cigare de luxe...</p>
+
+<p>&mdash;Laisse le Havane, et prévenons le chef.</p>
+
+<p>Deux minutes après, M. Dudouis explorait le tiroir. Il y trouva
+d'abord une liasse d'articles de journaux découpés par l'<i>Argus de la
+Presse</i> et qui concernaient Arsène Lupin, puis une blague à tabac, une
+pipe, du papier dit pelure d'oignon, et enfin deux livres.</p>
+
+<p>Il en regarda le titre. C'était le <i>Culte des héros</i> de Carlyle,
+édition anglaise, et un elzévir charmant, à reliure du temps, le
+<i>Manuel d'Épictète</i>, traduction allemande publiée à Leyde en 1634. Les
+ayant feuilletés, il constata que toutes les pages étaient balafrées,
+soulignées, annotées. Était-ce là signes conventionnels ou bien de ces
+marques qui montrent la ferveur que l'on a pour un livre?</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons cela en détail, dit M. Dudouis.</p>
+
+<p>Il explora la blague à tabac, la pipe. Puis, saisissant le fameux
+cigare bagué d'or:</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre, il se met bien, notre ami, s'écria-t-il, un Henri Clet!</p>
+
+<p>D'un geste machinal de fumeur, il le porta près de son oreille et le
+fit craquer. Et aussitôt une exclamation lui échappa. Le cigare avait
+molli sous la pression de ses doigts. Il l'examina avec plus
+d'attention et ne tarda pas à distinguer quelque chose de blanc entre
+les feuilles de tabac. Et délicatement, à l'aide d'une épingle, il
+attirait un rouleau de papier très fin, à peine gros comme un
+cure-dent. C'était un billet. Il le déroula et lut ces mots, d'une
+menue écriture de femme:</p>
+
+<p>«Le panier a pris la place de l'autre. Huit sur dix sont préparées. En
+appuyant du pied extérieur, la plaque se soulève de haut en bas. De
+douze à seize tous les jours, H-P attendra. Mais où? Réponse
+immédiate. Soyez tranquille, votre amie veille sur vous.»</p>
+
+<p>M. Dudouis réfléchit un instant et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est suffisamment clair... le panier... les huit cases...
+De douze à seize, c'est-à-dire de midi à quatre heures...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce H-P, qui attendra?</p>
+
+<p>&mdash;H-P en l'occurrence, doit signifier automobile, H-P, horse power,
+n'est-ce pas ainsi qu'en langage sportif, on désigne la force d'un
+moteur? Une vingt-quatre H-P, c'est une automobile de vingt-quatre
+chevaux.</p>
+
+<p>Il se leva et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Le détenu finissait de déjeuner?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme il n'a pas encore lu ce message ainsi que le prouve l'état
+du cigare, il est probable qu'il venait de le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Dans ses aliments, au milieu de son pain ou d'une pomme de terre,
+que sais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, on ne l'a autorisé à faire venir sa nourriture que pour
+le prendre au piège, et nous n'avons rien trouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Nous chercherons ce soir la réponse de Lupin. Pour le moment,
+retenez-le hors de sa cellule. Je vais porter ceci à monsieur le juge
+d'instruction. S'il est de mon avis, nous ferons immédiatement
+photographier la lettre, et dans une heure vous pourrez remettre dans
+le tiroir, outre ces objets, un cigare identique contenant le message
+original lui-même. Il faut que le détenu ne se doute de rien.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans une certaine curiosité que M. Dudouis s'en retourna
+le soir au greffe de la Santé en compagnie de l'inspecteur Dieuzy.
+Dans un coin, sur le poêle, trois assiettes s'étalaient.</p>
+
+<p>&mdash;Il a mangé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le directeur.</p>
+
+<p>&mdash;Dieuzy, veuillez couper en morceaux très minces ces quelques brins
+de macaroni et ouvrir cette boulette de pain... Rien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, chef.</p>
+
+<p>M. Dudouis examina les assiettes, la fourchette, la cuiller, enfin le
+couteau, un couteau réglementaire à lame ronde. Il en fit tourner le
+manche à gauche, puis à droite. À droite le manche céda et se dévissa.
+Le couteau était creux et servait d'étui à une feuille de papier.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! fit-il, ce n'est pas bien malin pour un homme comme Arsène.
+Mais ne perdons pas de temps. Vous, Dieuzy, allez donc faire une
+enquête dans ce restaurant.</p>
+
+<p>Puis il lut:</p>
+
+<p>«Je m'en remets à vous, H-P suivra de loin, chaque jour. J'irai
+au-devant. À bientôt, chère et admirable amie.»</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, s'écria M. Dudouis, en se frottant les mains, je crois que
+l'affaire est en bonne voie. Un petit coup de pouce de notre part, et
+l'évasion réussit... assez du moins pour nous permettre de pincer
+les complices.</p>
+
+<p>&mdash;Et si Arsène Lupin vous glisse entre les doigts? objecta le
+directeur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous emploierons le nombre d'hommes nécessaire. Si cependant il y
+mettait trop d'habileté... ma foi, tant pis pour lui! Quant à la
+bande, puisque le chef refuse de parler, les autres parleront.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Et de fait, il ne parlait pas beaucoup, Arsène Lupin. Depuis des mois
+M. Jules Bouvier, le juge d'instruction, s'y évertuait vainement. Les
+interrogatoires se réduisaient à des colloques dépourvus d'intérêt
+entre le juge et l'avocat maître Danval, un des princes du barreau,
+lequel d'ailleurs en savait sur l'inculpé à peu près autant que le
+premier venu.</p>
+
+<p>De temps à autre, par politesse, Arsène Lupin laissait tomber:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, Monsieur le juge, nous sommes d'accord: le vol du Crédit
+Lyonnais, le vol de la rue de Babylone, l'émission des faux billets de
+banque, l'affaire des polices d'assurance, le cambriolage des châteaux
+d'Armesnil, de Gouret, d'Imblevain, des Groseillers, du Malaquis, tout
+cela c'est de votre serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourriez-vous m'expliquer...</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, j'avoue tout en bloc, tout et même dix fois plus que vous
+n'en supposez.</p>
+
+<p>De guerre lasse, le juge avait suspendu ces interrogatoires
+fastidieux. Après avoir eu connaissance des deux billets interceptés,
+il les reprit. Et, régulièrement, à midi, Arsène Lupin fut amené, de
+la Santé au Dépôt, dans la voiture pénitentiaire, avec un certain
+nombre de détenus. Ils en repartaient vers trois ou quatre heures.</p>
+
+<p>Or, un après-midi, ce retour s'effectua dans des conditions
+particulières. Les autres détenus de la Santé n'ayant pas encore été
+questionnés, on décida de reconduire d'abord Arsène Lupin. Il monta
+donc seul dans la voiture.</p>
+
+<p>Ces voitures pénitentiaires, vulgairement appelées «paniers à salade»,
+sont divisées dans leur longueur par un couloir central sur lequel
+s'ouvrent dix cases, cinq à droite et cinq à gauche. Chacune de ces
+cases est disposée de telle façon que l'on doit s'y tenir assis, et
+que les cinq prisonniers, par conséquent, sont assis les uns sur les
+autres, tout en étant séparés les uns des autres par des cloisons
+parallèles. Un garde municipal, placé à l'extrémité, surveille le
+couloir.</p>
+
+<p>Arsène fut introduit dans la troisième cellule de droite, et la lourde
+voiture s'ébranla. Il se rendit compte que l'on quittait le quai de
+l'Horloge et que l'on passait devant le Palais de Justice. Alors, vers
+le milieu du pont Saint-Michel, il appuya, du pied extérieur,
+c'est-à-dire du pied droit, ainsi qu'il le faisait chaque fois, sur la
+plaque de tôle qui fermait sa cellule. Tout de suite quelque chose se
+déclencha, et la plaque de tôle s'écarta insensiblement. Il put
+constater qu'il se trouvait juste entre les deux roues.</p>
+
+<p>Il attendit, l'&#339;il aux aguets. La voiture monta au pas le boulevard
+Saint-Michel. Au carrefour Saint-Germain, elle s'arrêta. Le cheval
+d'un camion s'était abattu. La circulation étant interrompue, très
+vite ce fut un encombrement de fiacres et d'omnibus.</p>
+
+<p>Arsène Lupin passa la tête. Une autre voiture pénitentiaire
+stationnait le long de celle qu'il occupait. Il souleva davantage la
+tôle, mit le pied sur un des rayons de la grande roue et sauta à
+terre.</p>
+
+<p>Un cocher le vit, s'esclaffa de rire, puis voulut appeler. Mais sa
+voix se perdit dans le fracas des véhicules qui s'écoulaient de
+nouveau. D'ailleurs Arsène Lupin était loin déjà.</p>
+
+<p>Il avait fait quelques pas en courant; mais sur le trottoir de gauche,
+il se retourna, jeta un regard circulaire, sembla prendre le vent,
+comme quelqu'un qui ne sait encore trop quelle direction il va suivre.
+Puis, résolu, il mit les mains dans ses poches, et de l'air insouciant
+d'un promeneur qui flâne, il continua de monter le boulevard.</p>
+
+<p>Le temps était doux, un temps heureux et léger d'automne. Les cafés
+étaient pleins. Il s'assit à la terrasse de l'un d'eux.</p>
+
+<p>Il commanda un bock et un paquet de cigarettes. Il vida son verre à
+petites gorgées, fuma tranquillement une cigarette, en alluma une
+seconde. Enfin, s'étant levé, il pria le garçon de faire venir le
+gérant.</p>
+
+<p>Le gérant vint, et Arsène lui dit, assez haut pour être entendu de
+tous:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolé, Monsieur, j'ai oublié mon porte-monnaie. Peut-être
+mon nom vous est-il assez connu pour que vous me consentiez un crédit
+de quelques jours: Arsène Lupin.</p>
+
+<p>Le gérant le regarda, croyant à une plaisanterie. Mais Arsène répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Lupin, détenu à la Santé, actuellement en état d'évasion. J'ose
+croire que ce nom vous inspire toute confiance.</p>
+
+<p>Et il s'éloigna, au milieu des rires, sans que l'autre songeât à
+réclamer.</p>
+
+<p>Il traversa la rue Soufflot en biais et prit la rue Saint-Jacques. Il
+la suivit paisiblement, s'arrêtant aux vitrines et fumant des
+cigarettes. Boulevard de Port-Royal, il s'orienta, se renseigna, et
+marcha droit vers la rue de la Santé. Les hauts murs moroses de la
+prison se dressèrent bientôt. Les ayant longés, il arriva près du
+garde municipal qui montait la faction, et retirant son chapeau:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ici la prison de la Santé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je désirerais regagner ma cellule. La voiture m'a laissé en route
+et je ne voudrais pas abuser...</p>
+
+<p>Le garde grogna:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, l'homme, passez votre chemin, et plus vite que ça.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon, c'est que mon chemin passe par cette porte. Et si
+vous empêchez Arsène Lupin de la franchir, cela pourrait vous coûter
+gros, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin! qu'est-ce que vous me chantez là!</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette de n'avoir pas ma carte, dit Arsène, affectant de
+fouiller ses poches.</p>
+
+<p>Le garde le toisa des pieds à la tête, abasourdi. Puis, sans un mot,
+comme malgré lui, il tira une sonnette. La porte de fer s'entrebâilla.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, le directeur accourut jusqu'au greffe,
+gesticulant et feignant une colère violente. Arsène sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Monsieur le directeur, ne jouez pas au plus fin avec moi.
+Comment! on a la précaution de me ramener seul dans la voiture, on
+prépare un bon petit encombrement, et l'on s'imagine que je vais
+prendre mes jambes à mon cou pour rejoindre mes amis. Eh bien, et les
+vingt agents de la Sûreté qui nous escortaient à pied, en fiacre et à
+bicyclette? Non, ce qu'ils m'auraient arrangé! Je n'en serais pas
+sorti vivant. Dites donc, Monsieur le directeur, c'est peut-être
+là-dessus que l'on comptait?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, Monsieur le directeur, qu'on ne s'occupe pas de
+moi. Le jour où je voudrai m'échapper, je n'aurai besoin de personne.</p>
+
+<p>Le surlendemain, l'<i>Écho de France</i>, qui décidément devenait le
+moniteur officiel des exploits d'Arsène Lupin&mdash;on disait qu'il en
+était un des principaux commanditaires&mdash;l'<i>Écho de France</i> publiait
+les détails les plus complets sur cette tentative d'évasion. Le texte
+même des billets échangés entre le détenu et sa mystérieuse amie, les
+moyens employés pour cette correspondance, la complicité de la police,
+la promenade du boulevard Saint-Michel, l'incident du café Soufflot,
+tout était dévoilé. On savait que les recherches de l'inspecteur
+Dieuzy auprès des garçons du restaurant n'avaient donné aucun
+résultat. Et l'on apprenait en outre cette chose stupéfiante, qui
+montrait l'infinie variété des ressources dont cet homme disposait: la
+voiture pénitentiaire dans laquelle on l'avait transporté était une
+voiture entièrement truquée, que sa bande avait substituée à l'une des
+six voitures habituelles qui composent le service des prisons.</p>
+
+<p>L'évasion prochaine d'Arsène Lupin ne fit plus de doute pour personne.
+Lui-même d'ailleurs l'annonçait en termes catégoriques, comme le
+prouva sa réponse à M. Bouvier, au lendemain de l'incident. Le juge
+raillant son échec, il le regarda et lui dit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez bien ceci, Monsieur, et croyez-m'en sur parole: cette
+tentative d'évasion faisait partie de mon plan d'évasion.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, ricana le juge.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile que vous compreniez.</p>
+
+<p>Et comme le juge, au cours de cet interrogatoire qui parut tout au
+long dans les colonnes de l'<i>Écho de France</i>, comme le juge revenait à
+son instruction, il s'écria d'un air de lassitude:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu, à quoi bon! toutes ces questions n'ont aucune
+importance!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, aucune importance?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, puisque je n'assisterai pas à mon procès.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'assisterez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est une idée fixe, une décision irrévocable. Rien ne me fera
+transiger.</p>
+
+<p>Une telle assurance, les indiscrétions inexplicables qui se
+commettaient chaque jour, agaçaient et déconcertaient la justice. Il y
+avait là des secrets qu'Arsène Lupin était seul à connaître, et dont
+la divulgation par conséquent ne pouvait provenir que de lui. Mais
+dans quel but les dévoilait-il? et comment?</p>
+
+<p>On changea Arsène Lupin de cellule. Un soir, il descendit à l'étage
+inférieur. De son côté, le juge boucla son instruction et renvoya
+l'affaire à la chambre des mises en accusation.</p>
+
+<p>Ce fut le silence. Il dura deux mois. Arsène les passa étendu sur son
+lit, le visage presque toujours tourné contre le mur. Ce changement de
+cellule semblait l'avoir abattu. Il refusa de recevoir son avocat. À
+peine échangeait-il quelques mots avec ses gardiens.</p>
+
+<p>Dans la quinzaine qui précéda son procès, il parut se ranimer. Il se
+plaignit du manque d'air. On le fit sortir dans la cour, le matin, de
+très bonne heure, flanqué de deux hommes.</p>
+
+<p>La curiosité publique cependant ne s'était pas affaiblie. Chaque jour
+on avait attendu la nouvelle de son évasion. On la souhaitait presque,
+tellement le personnage plaisait à la foule avec sa verve, sa gaieté,
+sa diversité, son génie d'invention et le mystère de sa vie. Arsène
+Lupin devait s'évader. C'était inévitable, fatal. On s'étonnait même
+que cela tardât si longtemps. Tous les matins le Préfet de police
+demandait à son secrétaire:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il n'est pas encore parti?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur le Préfet.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera donc pour demain.</p>
+
+<p>Et, la veille du procès, un monsieur se présenta dans les bureaux du
+<i>Grand Journal</i>, demanda le collaborateur judiciaire, lui jeta sa
+carte au visage, et s'éloigna rapidement. Sur la carte, ces mots
+étaient inscrits: «Arsène Lupin tient toujours ses promesses.»</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>C'est dans ces conditions que les débats s'ouvrirent.</p>
+
+<p>L'affluence y fut énorme. Personne qui ne voulût voir le fameux Arsène
+Lupin et ne savourât d'avance la façon dont il se jouerait du
+président. Avocats et magistrats, chroniqueurs et mondains, artistes
+et femmes du monde, le Tout-Paris se pressa sur les bancs de
+l'audience.</p>
+
+<p>Il pleuvait, dehors le jour était sombre, on vit mal Arsène Lupin
+lorsque les gardes l'eurent introduit. Cependant son attitude lourde,
+la manière dont il se laissa tomber à sa place, son immobilité
+indifférente et passive, ne prévinrent pas en sa faveur. Plusieurs
+fois son avocat&mdash;un des secrétaires de Me Danval, celui-ci ayant jugé
+indigne de lui le rôle auquel il était réduit&mdash;plusieurs fois son
+avocat lui adressa la parole. Il hochait la tête et se taisait.</p>
+
+<p>Le greffier lut l'acte d'accusation, puis le président prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Accusé, levez-vous. Votre nom, prénom, âge et profession?</p>
+
+<p>Ne recevant pas de réponse, il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom? Je vous demande votre nom?</p>
+
+<p>Une voix épaisse et fatiguée articula:</p>
+
+<p>&mdash;Baudru, Désiré.</p>
+
+<p>Il y eut des murmures. Mais le président repartit:</p>
+
+<p>&mdash;Baudru, Désiré? Ah! bien, un nouvel avatar! Comme c'est à peu près
+le huitième nom auquel vous prétendez, et qu'il est sans doute aussi
+imaginaire que les autres, nous nous en tiendrons, si vous le voulez
+bien, à celui d'Arsène Lupin, sous lequel vous êtes plus
+avantageusement connu.</p>
+
+<p>Le président consulta ses notes et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Car, malgré toutes les recherches, il a été impossible de
+reconstituer votre identité. Vous présentez ce cas assez original dans
+notre société moderne de n'avoir point de passé. Nous ne savons qui
+vous êtes, d'où vous venez, où s'est écoulée votre enfance, bref,
+rien. Vous jaillissez tout d'un coup, il y a trois ans, on ne sait au
+juste de quel milieu, pour vous révéler tout d'un coup Arsène Lupin,
+c'est-à-dire un composé bizarre d'intelligence et de perversion,
+d'immoralité et de générosité. Les données que nous avons sur vous
+avant cette époque sont plutôt des suppositions. Il est probable que
+le nommé Rostat qui travailla, il y a huit ans, aux côtés du
+prestidigitateur Dickson n'était autre qu'Arsène Lupin. Il est
+probable que l'étudiant russe qui fréquenta, il y a six ans, le
+laboratoire du docteur Altier, à l'hôpital Saint-Louis, et qui souvent
+surprit le maître par l'ingéniosité de ses hypothèses sur la
+bactériologie et la hardiesse de ses expériences dans les maladies de
+la peau, n'était autre qu'Arsène Lupin. Arsène Lupin, également, le
+professeur de lutte japonaise qui s'établit à Paris bien avant qu'on
+n'y parlât du jiu-jitsu. Arsène Lupin, croyons-nous, le coureur
+cycliste qui gagna le Grand Prix de l'Exposition, toucha ses 10&nbsp;000
+francs et ne reparut plus. Arsène Lupin peut-être aussi celui qui
+sauva tant de gens par la petite lucarne du Bazar de la Charité...
+et les dévalisa.</p>
+
+<p>Et, après une pause, le président conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Telle est cette époque, qui semble n'avoir été qu'une préparation
+minutieuse à la lutte que vous avez entreprise contre la société, un
+apprentissage méthodique où vous portiez au plus haut point votre
+force, votre énergie et votre adresse. Reconnaissez-vous l'exactitude
+de ces faits?</p>
+
+<p>Pendant ce discours, l'accusé s'était balancé d'une jambe sur l'autre,
+le dos rond, les bras inertes. Sous la lumière plus vive, on remarqua
+son extrême maigreur, ses joues creuses, ses pommettes étrangement
+saillantes, son visage couleur de terre, marbré de petites plaques
+rouges, et encadré d'une barbe inégale et rare. La prison l'avait
+considérablement vieilli et flétri. On ne reconnaissait plus la
+silhouette élégante et le jeune visage dont les journaux avaient
+publié si souvent le portrait sympathique.</p>
+
+<p>On eût dit qu'il n'avait pas entendu la question qu'on lui posait.
+Deux fois elle lui fut répétée. Alors il leva les yeux, parut
+réfléchir, puis, faisant un effort violent, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Baudru, Désiré.</p>
+
+<p>Le président se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me rends pas un compte exact du système de défense que vous
+avez adopté, Arsène Lupin. Si c'est de jouer les imbéciles et les
+irresponsables, libre à vous. Quant à moi, j'irai droit au but sans me
+soucier de vos fantaisies.</p>
+
+<p>Et il entra dans le détail des vols, escroqueries et faux reprochés à
+Lupin. Parfois il interrogeait l'accusé. Celui-ci poussait un
+grognement ou ne répondait pas.</p>
+
+<p>Le défilé des témoins commença. Il y eut plusieurs dépositions
+insignifiantes, d'autres plus sérieuses, qui toutes avaient ce
+caractère commun de se contredire les unes les autres. Une obscurité
+troublante enveloppait les débats, mais l'inspecteur principal
+Ganimard fut introduit, et l'intérêt se réveilla.</p>
+
+<p>Dès le début, toutefois, le vieux policier causa une certaine
+déception. Il avait l'air, non pas intimidé&mdash;il en avait vu bien
+d'autres&mdash;mais inquiet, mal à l'aise. Plusieurs fois, il tourna les
+yeux vers l'accusé avec une gêne visible. Cependant, les deux mains
+appuyées à la barre, il racontait les incidents auxquels il avait été
+mêlé, sa poursuite à travers l'Europe, son arrivée en Amérique. Et on
+l'écoutait avec avidité, comme on écouterait le récit des plus
+passionnantes aventures. Mais, vers la fin, ayant fait allusion à ses
+entretiens avec Arsène Lupin, à deux reprises il s'arrêta, distrait,
+indécis.</p>
+
+<p>Il était clair qu'une autre pensée l'obsédait. Le président lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes souffrant, il vaudrait mieux interrompre votre
+témoignage.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, seulement...</p>
+
+<p>Il se tut, regarda l'accusé longuement, profondément, puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande l'autorisation d'examiner l'accusé de plus près. Il y a
+là un mystère qu'il faut que j'éclaircisse.</p>
+
+<p>Il s'approcha, le considéra plus longuement encore, de toute son
+attention concentrée, puis il retourna à la barre. Et là, d'un ton un
+peu solennel, il prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, j'affirme que l'homme qui est ici, en face
+de moi, n'est pas Arsène Lupin.</p>
+
+<p>Un grand silence accueillit ces paroles. Le président, interloqué
+d'abord, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, que dites-vous! vous êtes fou.</p>
+
+<p>L'inspecteur affirma posément:</p>
+
+<p>&mdash;À première vue, on peut se laisser prendre à une ressemblance, qui
+existe en effet, je l'avoue, mais il suffit d'une seconde d'attention.
+Le nez, la bouche, les cheveux, la couleur de la peau... enfin
+quoi: ce n'est pas Arsène Lupin. Et les yeux donc! a-t-il jamais eu
+ces yeux d'alcoolique?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, expliquons-nous. Que prétendez-vous, témoin?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais! Il aura mis en son lieu et place un pauvre
+diable que l'on allait condamner en son lieu et place... À moins
+que ce ne soit un complice.</p>
+
+<p>Des cris, des rires, des exclamations partaient de tous côtés dans la
+salle qu'agitait ce coup de théâtre inattendu. Le président fit mander
+le juge d'instruction, le directeur de la Santé, les gardiens, et
+suspendit l'audience.</p>
+
+<p>À la reprise, M. Bouvier et le directeur, mis en présence de l'accusé,
+déclarèrent qu'il n'y avait entre Arsène Lupin et cet homme qu'une
+très vague similitude de traits.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, s'écria le président, quel est cet homme? D'où
+vient-il? comment se trouve-t-il entre les mains de la justice?</p>
+
+<p>On introduisit les deux gardiens de la Santé. Contradiction
+stupéfiante, ils reconnurent le détenu dont ils avaient la
+surveillance à tour de rôle! Le président respira.</p>
+
+<p>Mais l'un des gardiens reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je crois bien que c'est lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, je l'ai à peine vu. On me l'a livré le soir, et, depuis deux
+mois, il reste toujours couché contre le mur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, avant ces deux mois?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! avant, il n'occupait pas la cellule 24.</p>
+
+<p>Le directeur de la prison précisa ce point:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons changé le détenu de cellule après sa tentative
+d'évasion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, monsieur le directeur, vous l'avez vu depuis deux mois?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas eu l'occasion de le voir... il se tenait tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet homme-là n'est pas le détenu qui vous a été remis?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qui est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais dire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes donc en présence d'une substitution qui se serait
+effectuée il y a deux mois. Comment l'expliquez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>En désespoir de cause, le président se tourna vers l'accusé et, d'une
+voix engageante:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, accusé, pourriez-vous m'expliquer comment et depuis quand
+vous êtes entre les mains de la justice?</p>
+
+<p>On eût dit que ce ton bienveillant désarmait la méfiance ou stimulait
+l'entendement de l'homme. Il essaya de répondre. Enfin, habilement et
+doucement interrogé, il réussit à rassembler quelques phrases, d'où il
+ressortait ceci: deux mois auparavant, il avait été amené au Dépôt. Il
+y avait passé une nuit et une matinée. Possesseur d'une somme de
+soixante-quinze centimes, il avait été relâché. Mais, comme il
+traversait la cour, deux gardes le prenaient par le bras et le
+conduisaient jusqu'à la voiture pénitentiaire. Depuis, il vivait dans
+la cellule 24, pas malheureux... on y mange bien... on n'y dort
+pas mal... Aussi n'avait-il pas protesté...</p>
+
+<p>Tout cela paraissait vraisemblable. Au milieu des rires et d'une
+grande effervescence, le président renvoya l'affaire à une autre
+session pour supplément d'enquête.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>L'enquête, tout de suite, établit ce fait consigné sur le registre
+d'écrou: huit semaines auparavant, un nommé Baudru Désiré avait couché
+au Dépôt. Libéré le lendemain, il quittait le Dépôt à deux heures de
+l'après-midi. Or, ce jour-là, à deux heures, interrogé pour la
+dernière fois, Arsène Lupin sortait de l'instruction et repartait en
+voiture pénitentiaire.</p>
+
+<p>Les gardiens avaient-ils commis une erreur? Trompés par la
+ressemblance, avaient-ils eux-mêmes, dans une minute d'inattention,
+substitué cet homme à leur prisonnier? Il eût fallut vraiment qu'ils y
+missent une complaisance que leurs états de service ne permettaient
+pas de supposer.</p>
+
+<p>La substitution était-elle combinée d'avance? Outre que la disposition
+des lieux rendait la chose presque irréalisable, il eût été nécessaire
+en ce cas que Baudru fût un complice, et qu'il se fût fait arrêter
+dans le but précis de prendre la place d'Arsène Lupin. Mais alors, par
+quel miracle un tel plan, uniquement fondé sur une série de chances
+invraisemblables, de rencontres fortuites et d'erreurs fabuleuses,
+avait-il pu réussir?</p>
+
+<p>On fit passer Désiré Baudru au service anthropométrique: il n'y avait
+pas de fiches correspondant à son signalement. Du reste on retrouva
+aisément ses traces. À Courbevoie, à Asnières, à Levallois, il était
+connu. Il vivait d'aumônes et couchait dans une de ces cahutes de
+chiffonniers qui s'entassent près de la barrière des Ternes. Depuis un
+an cependant il avait disparu.</p>
+
+<p>Avait-il été embauché par Arsène Lupin? Rien n'autorisait à le croire.
+Et quand cela eût été, on n'en eût pas su davantage sur la fuite du
+prisonnier. Le prodige demeurait le même. Des vingt hypothèses qui
+tentaient de l'expliquer, aucune n'était satisfaisante. L'évasion
+seule ne faisait pas de doute, et une évasion incompréhensible,
+impressionnante, où le public, de même que la justice, sentait
+l'effort d'une longue préparation, un ensemble d'actes
+merveilleusement enchevêtrés les uns dans les autres, et dont le
+dénouement justifiait l'orgueilleuse prédiction d'Arsène Lupin: «Je
+n'assisterai pas à mon procès.»</p>
+
+<p>Au bout d'un mois de recherches minutieuses, l'énigme se présentait
+avec le même caractère indéchiffrable. On ne pouvait cependant pas
+garder indéfiniment ce pauvre diable de Baudru. Son procès eût été
+ridicule: quelles charges avait-on contre lui? Sa mise en liberté fut
+signée par le juge d'instruction. Mais le chef de la Sûreté résolut
+d'établir autour de lui une surveillance active.</p>
+
+<p>L'idée provenait de Ganimard. À son point de vue, il n'y avait ni
+complicité, ni hasard. Baudru était un instrument dont Arsène Lupin
+avait joué avec son extraordinaire habileté. Baudru libre, par lui on
+remonterait jusqu'à Arsène Lupin ou du moins jusqu'à quelqu'un de sa
+bande.</p>
+
+<p>On adjoignit à Ganimard les deux inspecteurs Folenfant et Dieuzy, et
+un matin de janvier, par un temps brumeux, les portes de la prison
+s'ouvrirent devant Baudru Désiré.</p>
+
+<p>Il parut d'abord assez embarrassé, et marcha comme un homme qui n'a
+pas d'idées bien précises sur l'emploi de son temps. Il suivit la rue
+de la Santé et la rue Saint-Jacques. Devant la boutique d'un fripier,
+il enleva sa veste et son gilet, vendit son gilet moyennant quelques
+sous, et, remettant sa veste, s'en alla.</p>
+
+<p>Il traversa la Seine. Au Châtelet un omnibus le dépassa. Il voulut y
+monter. Il n'y avait pas de place. Le contrôleur lui conseillant de
+prendre un numéro, il entra dans la salle d'attente.</p>
+
+<p>À ce moment, Ganimard appela ses deux hommes près de lui, et, sans
+quitter de vue le bureau, il leur dit en hâte:</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez une voiture... non, deux, c'est plus prudent. J'irai
+avec l'un de vous et nous le suivrons.</p>
+
+<p>Les hommes obéirent. Baudru cependant ne paraissait pas. Ganimard
+s'avança: il n'y avait personne dans la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Idiot que je suis, murmura-t-il, j'oubliais la seconde issue.</p>
+
+<p>Le bureau communique, en effet, par un couloir intérieur, avec celui
+de la rue Saint-Martin. Ganimard s'élança. Il arriva juste à temps
+pour apercevoir Baudru sur l'impériale de Batignolles-Jardin des
+Plantes qui tournait au coin de la rue de Rivoli. Il courut et
+rattrapa l'omnibus. Mais il avait perdu ses deux agents. Il était seul
+à continuer la poursuite.</p>
+
+<p>Dans sa fureur, il fut sur le point de le prendre au collet sans plus
+de formalité. N'était-ce pas avec préméditation et par une ruse
+ingénieuse que ce soi-disant imbécile l'avait séparé de ses
+auxiliaires?</p>
+
+<p>Il regarda Baudru. Il somnolait sur la banquette, et sa tête
+ballottait de droite et de gauche. La bouche un peu entr'ouverte, son
+visage avait une incroyable expression de bêtise. Non, ce n'était pas
+là un adversaire capable de rouler le vieux Ganimard. Le hasard
+l'avait servi, voilà tout.</p>
+
+<p>Au carrefour des Galeries-Lafayette l'homme sauta de l'omnibus dans le
+tramway de la Muette. On suivit le boulevard Haussmann, l'avenue
+Victor-Hugo. Baudru ne descendit que devant la station de la Muette.
+Et d'un pas nonchalant il s'enfonça dans le bois de Boulogne.</p>
+
+<p>Il passait d'une allée à l'autre, revenait sur ses pas, s'éloignait.
+Que cherchait-il? Avait-il un but?</p>
+
+<p>Après une heure de ce manège, il semblait harassé de fatigue. De fait,
+avisant un banc, il s'assit. L'endroit, situé non loin d'Auteuil, au
+bord d'un petit lac caché parmi les arbres, était absolument désert.
+Une demi-heure s'écoula. Impatienté, Ganimard résolut d'entrer en
+conversation.</p>
+
+<p>Il s'approcha donc et prit place aux côtés de Baudru. Il alluma une
+cigarette, traça des ronds sur le sable du bout de sa canne, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fait pas chaud.</p>
+
+<p>Un silence. Et soudain, dans ce silence un éclat de rire retentit,
+mais un rire joyeux, heureux, le rire d'un enfant pris de fou rire, et
+qui ne peut pas s'empêcher de rire. Nettement, réellement, Ganimard
+sentit ses cheveux se hérisser sur le cuir soulevé de son crâne. Ce
+rire, ce rire infernal qu'il connaissait si bien!...</p>
+
+<p>D'un geste brusque, il saisit l'homme par les parements de sa veste et
+le regarda profondément, violemment, mieux encore qu'il ne l'avait
+regardé aux Assises, et en vérité ce ne fut plus l'homme qu'il vit.
+C'était l'homme, mais c'était en même temps l'autre, le vrai.</p>
+
+<p>Aidé par une volonté complice, il retrouvait la vie ardente des yeux,
+il complétait le masque amaigri, il apercevait la chair réelle sous
+l'épiderme abîmé, la bouche réelle à travers le rictus qui la
+déformait. Et c'étaient les yeux de l'autre, la bouche de l'autre,
+c'était surtout son expression aiguë, vivante, moqueuse, spirituelle,
+si claire et si jeune!</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin, Arsène Lupin, balbutia-t-il.</p>
+
+<p>Et subitement, pris de rage, lui serrant la gorge, il tenta de le
+renverser. Malgré ses cinquante ans, il était encore d'une vigueur peu
+commune, tandis que son adversaire semblait en assez mauvaise
+condition. Et puis, quel coup de maître s'il parvenait à le ramener!</p>
+
+<p>La lutte fut courte. Arsène Lupin se défendit à peine, et, aussi
+promptement qu'il avait attaqué, Ganimard lâcha prise. Son bras droit
+pendait inerte, engourdi.</p>
+
+<p class="top5">&mdash;Si l'on vous apprenait le jiu-jitsu au quai des Orfèvres, déclara
+Lupin, vous sauriez que ce coup s'appelle udi-shi-ghi en japonais.</p>
+
+<p>Et il ajouta froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Une seconde de plus je vous cassais le bras, et vous n'auriez eu
+que ce que vous méritez. Comment, vous, un vieil ami, que j'estime,
+devant qui je dévoile spontanément mon incognito, vous abusez de ma
+confiance! C'est mal... Eh bien, quoi, qu'avez-vous?</p>
+
+<p>Ganimard se taisait. Cette évasion dont il se jugeait
+responsable&mdash;n'était-ce pas lui qui, par sa déposition sensationnelle,
+avait induit la justice en erreur?&mdash;cette évasion lui semblait la
+honte de sa carrière. Une larme roula vers sa moustache grise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, Ganimard, ne vous faites pas de bile: si vous n'aviez
+pas parlé, je me serais arrangé pour qu'un autre parlât. Voyons,
+pouvais-je admettre que l'on condamnât Baudru Désiré?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, murmura Ganimard, c'était vous qui étiez là-bas? c'est vous
+qui êtes ici!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, toujours moi, uniquement moi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! point n'est besoin d'être sorcier. Il suffit, comme l'a dit ce
+brave président, de se préparer pendant une douzaine d'années pour
+être prêt à toutes les éventualités.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre visage? Vos yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez bien que si j'ai travaillé dix-huit mois à
+Saint-Louis avec le docteur Altier, ce n'est pas par amour de l'art.
+J'ai pensé que celui qui aurait un jour l'honneur de s'appeler Arsène
+Lupin, devait se soustraire aux lois ordinaires de l'apparence et de
+l'identité. L'apparence? Mais on la modifie à son gré. Telle injection
+hypodermique de paraffine vous boursoufle la peau juste à l'endroit
+choisi. L'acide pyrogallique vous transforme en mohican. Le suc de la
+grande chélidoine vous orne de dartres et de tumeurs du plus heureux
+effet. Tel procédé chimique agit sur la pousse de votre barbe et de
+vos cheveux, tel autre sur le son de votre voix. Joignez à cela deux
+mois de diète dans la cellule n° 24, des exercices mille fois répétés
+pour ouvrir ma bouche selon ce rictus, pour porter ma tête selon cette
+inclinaison et mon dos selon cette courbe. Enfin cinq gouttes
+d'atropine dans les yeux pour les rendre hagards et fuyants, et le
+tour est joué.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne conçois pas que les gardiens...</p>
+
+<p>&mdash;La métamorphose a été progressive. Ils n'ont pu en remarquer
+l'évolution quotidienne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Baudru Désiré?</p>
+
+<p>&mdash;Baudru existe. C'est un pauvre innocent, que j'ai rencontré l'an
+dernier, et qui vraiment n'est pas sans offrir avec moi une certaine
+analogie de traits. En prévision d'une arrestation toujours possible,
+je l'ai mis en sûreté, et je me suis appliqué à discerner dès l'abord
+les points de dissemblance qui nous séparaient, pour les atténuer en
+moi autant que cela se pouvait. Mes amis lui ont fait passer une nuit
+au Dépôt, de manière qu'il en sortît à peu près à la même heure que
+moi, et que la coïncidence fût facile à constater. Car, notez-le, il
+fallait qu'on retrouvât la trace de son passage, sans quoi la justice
+se fût demandé qui j'étais. Tandis qu'en lui offrant cet excellent
+Baudru, il était inévitable, vous entendez, inévitable qu'elle
+sauterait sur lui, et que malgré les difficultés insurmontables d'une
+substitution, elle préférerait croire à la substitution plutôt que
+d'avouer son ignorance.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, en effet, murmura Ganimard.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, s'écria Arsène Lupin, j'avais entre les mains un atout
+formidable, une carte machinée par moi dès le début: l'attente où tout
+le monde était de mon évasion. Et voilà bien l'erreur grossière où
+vous êtes tombés, vous et les autres, dans cette partie passionnante
+que la justice et moi nous avions engagée, et dont l'enjeu était ma
+liberté: vous avez supposé encore une fois que j'agissais par
+fanfaronnade, que j'étais grisé par mes succès ainsi qu'un blanc-bec.
+Moi, Arsène Lupin, une telle faiblesse! Et, pas plus que dans
+l'affaire Cahorn, vous ne vous êtes dit: «Du moment qu'Arsène Lupin
+crie sur les toits qu'il s'évadera, c'est qu'il a des raisons qui
+l'obligent à le crier.» Mais, sapristi, comprenez donc que, pour
+m'évader... sans m'évader, il fallait que l'on crût d'avance à
+cette évasion, que ce fût un article de foi, une conviction absolue,
+une vérité éclatante comme le soleil. Et ce fut cela, de par ma
+volonté. Arsène Lupin s'évaderait, Arsène Lupin n'assisterait pas à
+son procès. Et quand vous vous êtes levé pour dire: «cet homme n'est
+pas Arsène Lupin» il eût été surnaturel que tout le monde ne crût pas
+immédiatement que je n'étais pas Arsène Lupin. Qu'une seule personne
+doutât, qu'une seule émît cette simple restriction: «Et si c'était
+Arsène Lupin?» à la minute même, j'étais perdu. Il suffisait de se
+pencher vers moi, non pas avec l'idée que je n'étais pas Arsène Lupin,
+comme vous l'avez fait vous et les autres, mais avec l'idée que je
+pouvais être Arsène Lupin, et malgré toutes mes précautions, on me
+reconnaissait. Mais j'étais tranquille. Logiquement,
+psychologiquement, personne ne pouvait avoir cette simple petite idée.</p>
+
+<p>Il saisit tout à coup la main de Ganimard.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Ganimard, avouez que huit jours après notre entrevue dans
+la prison de la Santé, vous m'avez attendu à quatre heures, chez vous,
+comme je vous en avais prié?</p>
+
+<p>&mdash;Et votre voiture pénitentiaire? dit Ganimard, évitant de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Du bluff! Ce sont mes amis qui ont rafistolé et substitué cette
+ancienne voiture hors d'usage et qui voulaient tenter le coup. Mais je
+le savais impraticable sans un concours de circonstances
+exceptionnelles. Seulement j'ai trouvé utile de parachever cette
+tentative d'évasion et de lui donner la plus grande publicité. Une
+première évasion audacieusement combinée donnait à la seconde la
+valeur d'une évasion réalisée d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que le cigare...</p>
+
+<p>&mdash;Creusé par moi ainsi que le couteau.</p>
+
+<p>&mdash;Et les billets?</p>
+
+<p>&mdash;Écrits par moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et la mystérieuse correspondante?</p>
+
+<p>&mdash;Elle et moi nous ne faisons qu'un. J'ai toutes les écritures à
+volonté.</p>
+
+<p>Ganimard réfléchit un instant et objecta:</p>
+
+<p>&mdash;Comment se peut-il qu'au service d'anthropométrie, quand on a pris
+la fiche de Baudru, on ne se soit pas aperçu qu'elle coïncidait avec
+celle d'Arsène Lupin?</p>
+
+<p>&mdash;La fiche d'Arsène Lupin n'existe pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Ou du moins elle est fausse. C'est une question que j'ai beaucoup
+étudiée. Le système Bertillon comporte d'abord le signalement
+visuel&mdash;et vous voyez qu'il n'est pas infaillible&mdash;et ensuite le
+signalement par mesures, mesure de la tête, des doigts, des oreilles,
+etc. Là-contre rien à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors il a fallu payer. Avant même mon retour d'Amérique, un des
+employés du service acceptait tant pour inscrire une fausse mesure au
+début de ma mensuration. C'est suffisant pour que tout le système
+dévie, et qu'une fiche s'oriente vers une case diamétralement opposée
+à la case où elle devait aboutir. La fiche Baudru ne devait donc pas
+coïncider avec la fiche Arsène Lupin.</p>
+
+<p>Il y eut encore un silence, puis Ganimard demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, s'exclama Lupin, je vais me reposer, suivre un régime
+de suralimentation et peu à peu redevenir moi. C'est très bien d'être
+Baudru ou tel autre, de changer de personnalité comme de chemise et de
+choisir son apparence, sa voix, son regard, son écriture. Mais il
+arrive que l'on ne s'y reconnaît plus dans tout cela et que c'est fort
+triste. Actuellement j'éprouve ce que devait éprouver l'homme qui a
+perdu son ombre. Je vais me rechercher... et me retrouver.</p>
+
+<p>Il se promena de long en large. Un peu d'obscurité se mêlait à la
+lueur du jour. Il s'arrêta devant Ganimard.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons plus rien à nous dire, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Si, répondit l'inspecteur, je voudrais savoir si vous révélerez la
+vérité sur votre évasion... L'erreur que j'ai commise...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! personne ne saura jamais que c'est Arsène Lupin qui a été
+relâché. J'ai trop d'intérêt à accumuler autour de moi les ténèbres
+les plus mystérieuses, pour ne pas laisser à cette évasion son
+caractère presque miraculeux. Aussi, ne craignez rien, mon bon ami, et
+adieu. Je dîne en ville ce soir, et je n'ai que le temps de
+m'habiller.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous croyais si désireux de repos!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! il y a des obligations mondaines auxquelles on ne peut se
+soustraire. Le repos commencera demain.</p>
+
+<p>&mdash;Et où dînez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;À l'ambassade d'Angleterre.</p>
+
+<h3><a name="LE_MYSTERIEUX_VOYAGEUR" id="LE_MYSTERIEUX_VOYAGEUR"></a>LE MYSTÉRIEUX VOYAGEUR</h3>
+
+<p>La veille, j'avais envoyé mon automobile à Rouen par la route. Je
+devais l'y rejoindre en chemin de fer, et, de là, me rendre chez des
+amis qui habitent les bords de la Seine.</p>
+
+<p>Or, à Paris, quelques minutes avant le départ, sept messieurs
+envahirent mon compartiment; cinq d'entre eux fumaient. Si court que
+soit le trajet en rapide, la perspective de l'effectuer en une telle
+compagnie me fut désagréable, d'autant que le wagon, d'ancien modèle,
+n'avait pas de couloir. Je pris donc mon pardessus, mes journaux, mon
+indicateur, et me réfugiai dans un des compartiments voisins.</p>
+
+<p>Une dame s'y trouvait. À ma vue, elle eut un geste de contrariété qui
+ne m'échappa point, et elle se pencha vers un monsieur planté sur le
+marchepied, son mari, sans doute, qui l'avait accompagnée à la gare.
+Le monsieur m'observa et l'examen se termina probablement à mon
+avantage, car il parla bas à sa femme, en souriant, de l'air dont on
+rassure un enfant qui a peur. Elle sourit à son tour, et me glissa un
+&#339;il amical, comme si elle comprenait tout à coup que j'étais un de
+ces galants hommes avec qui une femme peut rester enfermée deux heures
+durant, dans une petite boîte de six pieds carrés, sans avoir rien à
+craindre.</p>
+
+<p>Son mari lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'en voudras pas, ma chérie, mais j'ai un rendez-vous urgent,
+et je ne puis attendre.</p>
+
+<p>Il l'embrassa affectueusement, et s'en alla. Sa femme lui envoya par
+la fenêtre de petits baisers discrets, et agita son mouchoir.</p>
+
+<p>Mais un coup de sifflet retentit. Le train s'ébranla.</p>
+
+<p>À ce moment précis, et malgré les protestations des employés, la porte
+s'ouvrit, et un homme surgit dans notre compartiment. Ma compagne, qui
+était debout alors et rangeait ses affaires le long du filet, poussa
+un cri de terreur et tomba sur la banquette.</p>
+
+<p>Je ne suis pas poltron, loin de là, mais j'avoue que ces irruptions de
+la dernière heure sont toujours pénibles. Elles semblent équivoques,
+peu naturelles. Il doit y avoir quelque chose là-dessous, sans quoi...</p>
+
+<p>L'aspect du nouveau venu cependant, et son attitude, eussent plutôt
+atténué la mauvaise impression produite par son acte. De la
+correction, de l'élégance presque, une cravate de bon goût, des gants
+propres, un visage énergique... Mais, au fait, où diable avais-je
+vu ce visage? Car, le doute n'était point possible, je l'avais vu. Du
+moins, plus exactement, je retrouvais en moi la sorte de souvenir que
+laisse la vision d'un portrait plusieurs fois aperçu et dont on n'a
+jamais contemplé l'original. Et, en même temps, je sentais l'inutilité
+de tout effort de mémoire, tellement ce souvenir était inconsistant et
+vague.</p>
+
+<p>Mais, ayant reporté mon attention sur la dame, je fus stupéfait de sa
+pâleur et du bouleversement de ses traits. Elle regardait son
+voisin&mdash;ils étaient assis du même côté&mdash;avec une expression de réel
+effroi, et je constatai qu'une de ses mains, toute tremblante, se
+glissait vers un petit sac de voyage posé sur la banquette à vingt
+centimètres de ses genoux. Elle finit par le saisir et nerveusement
+l'attira contre elle.</p>
+
+<p>Nos yeux se rencontrèrent, et je lus dans les siens tant de malaise et
+d'anxiété, que je ne pus m'empêcher de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas souffrante, Madame?... Dois-je ouvrir cette
+fenêtre?</p>
+
+<p>Sans me répondre, elle me désigna d'un geste craintif l'individu. Je
+souris comme avait fait son mari, haussai les épaules et lui expliquai
+par signes qu'elle n'avait rien à redouter, que j'étais là, et
+d'ailleurs que ce monsieur semblait bien inoffensif.</p>
+
+<p>À cet instant, il se tourna vers nous, l'un après l'autre nous
+considéra des pieds à la tête, puis se renfonça dans son coin et ne
+bougea plus.</p>
+
+<p>Il y eut un silence, mais la dame, comme si elle avait ramassé toute
+son énergie pour accomplir un acte désespéré, me dit d'une voix à
+peine intelligible:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'il est dans notre train?</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Mais lui... lui... je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin!</p>
+
+<p>Elle n'avait pas quitté des yeux le voyageur et c'était à lui plutôt
+qu'à moi qu'elle lança les syllabes de ce nom inquiétant.</p>
+
+<p>Il baissa son chapeau sur son nez. Était-ce pour masquer son trouble
+ou, simplement, se préparait-il à dormir?</p>
+
+<p>Je fis cette objection:</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin a été condamné hier, par contumace, à vingt ans de
+travaux forcés. Il est donc peu probable qu'il commette aujourd'hui
+l'imprudence de se montrer en public. En outre, les journaux n'ont-ils
+pas signalé sa présence en Turquie, cet hiver, depuis sa fameuse
+évasion de la Santé?</p>
+
+<p>&mdash;Il se trouve dans ce train, répéta la dame, avec l'intention de
+plus en plus marquée d'être entendue de notre compagnon, mon mari est
+sous-directeur aux services pénitentiaires, et c'est le commissaire de
+la gare lui-même qui nous a dit qu'on cherchait Arsène Lupin.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une raison...</p>
+
+<p>&mdash;On l'a rencontré dans la salle des Pas-Perdus. Il a pris un billet
+de première classe pour Rouen.</p>
+
+<p>&mdash;Il était facile de mettre la main sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il a disparu. Le contrôleur, à l'entrée des salles d'attente, ne
+l'a pas vu, mais on supposait qu'il avait passé par les quais de
+banlieue, et qu'il était monté dans l'express qui part dix minutes
+après nous.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, on l'y aura pincé.</p>
+
+<p>&mdash;Et si, au dernier moment, il a sauté de cet express pour venir ici,
+dans notre train... comme c'est probable... comme c'est certain?</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, c'est ici qu'il sera pincé. Car les employés et les
+agents n'auront pas manqué de voir ce passage d'un train dans l'autre,
+et, lorsque nous arriverons à Rouen, on le cueillera bien proprement.</p>
+
+<p>&mdash;Lui, jamais! il trouvera le moyen de s'échapper encore.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je lui souhaite bon voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'ici là, tout ce qu'il peut faire!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais? il faut s'attendre à tout!</p>
+
+<p>Elle était très agitée, et de fait la situation justifiait jusqu'à un
+certain point cette surexcitation nerveuse. Presque malgré moi, je lui
+dis:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a en effet des coïncidences curieuses... Mais
+tranquillisez-vous. En admettant qu'Arsène Lupin soit dans un de ces
+wagons, il s'y tiendra bien sage, et, plutôt que de s'attirer de
+nouveaux ennuis, il n'aura pas d'autre idée que d'éviter le péril qui
+le menace.</p>
+
+<p>Mes paroles ne la rassurèrent point. Cependant elle se tut, craignant
+sans doute d'être indiscrète.</p>
+
+<p>Moi, je dépliai mes journaux et lus les comptes rendus du procès
+d'Arsène Lupin. Comme ils ne contenaient rien que l'on ne connût déjà,
+ils ne m'intéressèrent que médiocrement. En outre, j'étais fatigué,
+j'avais mal dormi, je sentis mes paupières s'alourdir et ma tête
+s'incliner.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur, vous n'allez pas dormir!</p>
+
+<p>La dame m'arrachait mes journaux et me regardait avec indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment non, répondis-je, je n'en ai aucune envie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait de la dernière imprudence, me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;De la dernière, répétai-je.</p>
+
+<p>Et je luttai énergiquement, m'accrochant au paysage, aux nuées qui
+rayaient le ciel. Et bientôt tout cela se brouilla dans l'espace,
+l'image de la dame agitée et du monsieur assoupi s'effaça dans mon
+esprit, et ce fut en moi le grand, le profond silence du sommeil.</p>
+
+<p>Des rêves inconsistants et légers bientôt l'agrémentèrent, un être qui
+jouait le rôle et portait le nom d'Arsène Lupin y tenait une certaine
+place. Il évoluait à l'horizon, le dos chargé d'objets précieux,
+traversait des murs et démeublait des châteaux.</p>
+
+<p>Mais la silhouette de cet être, qui n'était d'ailleurs plus Arsène
+Lupin, se précisa. Il venait vers moi, devenait de plus en plus grand,
+sautait dans le wagon avec une incroyable agilité, et retombait en
+plein sur ma poitrine.</p>
+
+<p>Une vive douleur... un cri déchirant... Je me réveillai. L'homme,
+le voyageur, un genou sur ma poitrine, me serrait à la gorge.</p>
+
+<p>Je vis cela très vaguement, car mes yeux étaient injectés de sang. Je
+vis aussi la dame qui se convulsait dans un coin, en proie à une
+attaque de nerfs. Je n'essayai même pas de résister. D'ailleurs, je
+n'en aurais pas eu la force: mes tempes bourdonnaient, je suffoquais...
+je râlais... Une minute encore... et c'était l'asphyxie.</p>
+
+<p>L'homme dut le sentir. Il relâcha son étreinte. Sans s'écarter, de la
+main droite, il tendit une corde où il avait préparé un n&#339;ud coulant,
+et, d'un geste sec, il me lia les deux poignets. En un instant, je fus
+garrotté, bâillonné, immobilisé.</p>
+
+<p>Et il accomplit cette besogne de la façon la plus naturelle du monde,
+avec une aisance où se révélait le savoir d'un maître, d'un
+professionnel du vol et du crime. Pas un mot, pas un mouvement
+fébrile. Du sang-froid et de l'audace. Et j'étais là, sur la
+banquette, ficelé comme une momie, moi, Arsène Lupin!</p>
+
+<p>En vérité, il y avait de quoi rire. Et, malgré la gravité des
+circonstances, je n'étais pas sans apprécier tout ce que la situation
+comportait d'ironique et de savoureux. Arsène Lupin roulé comme un
+novice! dévalisé comme le premier venu&mdash;car, bien entendu, le bandit
+m'allégea de ma bourse et de mon portefeuille! Arsène Lupin, victime à
+son tour, dupé, vaincu... Quelle aventure!</p>
+
+<p>Restait la dame. Il n'y prêta même pas attention. Il se contenta de
+ramasser la petite sacoche qui gisait sur le tapis et d'en extraire
+les bijoux, porte-monnaie, bibelots d'or et d'argent qu'elle
+contenait. La dame ouvrit un &#339;il, tressaillit d'épouvante, ôta ses
+bagues et les tendit à l'homme comme si elle avait voulu lui épargner
+tout effort inutile. Il prit les bagues et la regarda: elle
+s'évanouit.</p>
+
+<p>Alors, toujours silencieux et tranquille, sans plus s'occuper de nous,
+il regagna sa place, alluma une cigarette et se livra à un examen
+approfondi des trésors qu'il avait conquis, examen qui parut le
+satisfaire entièrement.</p>
+
+<p>J'étais beaucoup moins satisfait. Je ne parle pas des douze mille
+francs dont on m'avait indûment dépouillé: c'était un dommage que je
+n'acceptais que momentanément, et je comptais bien que ces douze mille
+francs rentreraient en ma possession dans le plus bref délai, ainsi
+que les papiers fort importants que renfermait mon portefeuille:
+projets, devis, adresses, listes de correspondants, lettres
+compromettantes. Mais, pour le moment, un souci plus immédiat et plus
+sérieux me tracassait:</p>
+
+<p>Qu'allait-il se produire?</p>
+
+<p>Comme bien l'on pense, l'agitation causée par mon passage à travers la
+gare Saint-Lazare ne m'avait pas échappé. Invité chez des amis que je
+fréquentais sous le nom de Guillaume Berlat, et pour qui ma
+ressemblance avec Arsène Lupin était un sujet de plaisanteries
+affectueuses, je n'avais pu me grimer à ma guise, et ma présence avait
+été signalée. En outre, on avait vu un homme, Arsène Lupin sans doute,
+se précipiter de l'express dans le rapide. Donc, inévitablement,
+fatalement, le commissaire de police de Rouen, prévenu par télégramme,
+et assisté d'un nombre respectable d'agents, se trouverait à l'arrivée
+du train, interrogerait les voyageurs suspects, et procéderait à une
+revue minutieuse des wagons.</p>
+
+<p>Tout cela, je le prévoyais, et je ne m'en étais pas trop ému, certain
+que la police de Rouen ne serait pas plus perspicace que celle de
+Paris, et que je saurais bien passer inaperçu,&mdash;ne me suffirait-il
+pas, à la sortie, de montrer négligemment ma carte de député, grâce à
+laquelle j'avais déjà inspiré toute confiance au contrôleur de
+Saint-Lazare?&mdash;Mais combien les choses avaient changé! Je n'étais plus
+libre. Impossible de tenter un de mes coups habituels. Dans un des
+wagons, le commissaire découvrirait le sieur Arsène Lupin qu'un hasard
+propice lui envoyait pieds et poings liés, docile comme un agneau,
+empaqueté, tout préparé. Il n'aurait qu'à en prendre livraison, comme
+on reçoit un colis postal qui vous est adressé en gare, bourriche de
+gibier ou panier de fruits et légumes.</p>
+
+<p>Et pour éviter ce fâcheux dénouement, que pouvais-je, entortillé dans
+mes bandelettes?</p>
+
+<p>Et le rapide filait vers Rouen, unique et prochaine station, brûlait
+Vernon, Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Un autre problème m'intriguait, où j'étais moins directement
+intéressé, mais dont la solution éveillait ma curiosité de
+professionnel. Quelles étaient les intentions de mon compagnon?</p>
+
+<p>J'aurais été seul qu'il eût eu le temps, à Rouen, de descendre en
+toute tranquillité. Mais la dame? À peine la portière serait-elle
+ouverte, la dame, si sage et si humble en ce moment, crierait, se
+démènerait, appellerait au secours!</p>
+
+<p>Et de là mon étonnement! pourquoi ne la réduisait-il pas à la même
+impuissance que moi, ce qui lui aurait donné le loisir de disparaître
+avant qu'on se fût aperçu de son double méfait?</p>
+
+<p>Il fumait toujours, les yeux fixés sur l'espace qu'une pluie hésitante
+commençait à rayer de grandes lignes obliques. Une fois cependant il
+se détourna, saisit mon indicateur et le consulta.</p>
+
+<p>La dame, elle, s'efforçait de rester évanouie, pour rassurer son
+ennemi. Mais des quintes de toux, provoquées par la fumée, démentaient
+cet évanouissement.</p>
+
+<p>Quant à moi, j'étais fort mal à l'aise, et très courbaturé. Et je
+songeais... je combinais...</p>
+
+<p>Pont-de-l'Arche, Oissel... Le rapide se hâtait, joyeux, ivre de
+vitesse.</p>
+
+<p>Saint-Étienne... À cet instant, l'homme se leva, et fit deux pas
+vers nous, ce à quoi la dame s'empressa de répondre par un nouveau cri
+et par un évanouissement non simulé.</p>
+
+<p>Mais quel était son but, à lui? Il baissa la glace de notre côté. La
+pluie maintenant tombait avec rage, et son geste marqua l'ennui qu'il
+éprouvait à n'avoir ni parapluie ni pardessus. Il jeta les yeux sur le
+filet: l'en-cas de la dame s'y trouvait. Il le prit. Il prit également
+mon pardessus et s'en vêtit.</p>
+
+<p>On traversait la Seine. Il retroussa le bas de son pantalon, puis se
+penchant, il souleva le loquet extérieur.</p>
+
+<p>Allait-il se jeter sur la voie? À cette vitesse c'eût été la mort
+certaine. On s'engouffra dans le tunnel percé sous la côte
+Sainte-Catherine. L'homme entr'ouvrit la portière et, du pied, tâta la
+première marche. Quelle folie! Les ténèbres, la fumée, le vacarme,
+tout cela donnait à une telle tentative une apparence fantastique.
+Mais, tout à coup, le train ralentit, les westinghouse s'opposèrent à
+l'effort des roues. En une minute l'allure devint normale, diminua
+encore. Sans aucun doute des travaux de consolidation étaient projetés
+dans cette partie du tunnel, qui nécessitaient le passage ralenti des
+trains, depuis quelques jours peut-être, et l'homme le savait.</p>
+
+<p>Il n'eut donc qu'à poser l'autre pied sur la marche, à descendre sur
+la seconde et à s'en aller paisiblement, non sans avoir au préalable
+rabattu le loquet et refermé la portière.</p>
+
+<p>À peine avait-il disparu que du jour éclaira la fumée plus blanche. On
+déboucha dans une vallée. Encore un tunnel et nous étions à Rouen.</p>
+
+<p>Aussitôt la dame recouvra ses esprits et son premier soin fut de se
+lamenter sur la perte de ses bijoux. Je l'implorai des yeux. Elle
+comprit et me délivra du bâillon qui m'étouffait. Elle voulait aussi
+dénouer mes liens, je l'en empêchai.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, il faut que la police voie les choses en l'état. Je
+désire qu'elle soit édifiée sur ce gredin.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je tirais la sonnette d'alarme?</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard, il fallait y penser pendant qu'il m'attaquait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il m'aurait tuée! Ah! Monsieur, vous l'avais-je dit qu'il
+voyageait dans ce train! Je l'ai reconnu tout de suite, d'après son
+portrait. Et le voilà parti avec mes bijoux.</p>
+
+<p>&mdash;On le retrouvera, n'ayez pas peur.</p>
+
+<p>&mdash;Retrouver Arsène Lupin! Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend de vous, Madame. Écoutez. Dès l'arrivée, soyez à la
+portière, et appelez, faites du bruit. Des agents et des employés
+viendront. Racontez alors ce que vous avez vu, en quelques mots,
+l'agression dont j'ai été victime et la fuite d'Arsène Lupin. Donnez
+son signalement, un chapeau mou, un parapluie&mdash;le vôtre&mdash;un pardessus
+gris à taille.</p>
+
+<p>&mdash;Le vôtre, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, le mien? Mais non, le sien. Moi, je n'en avais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'avait semblé qu'il n'en avait pas non plus quand il est monté.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si... à moins que ce ne soit un vêtement oublié dans le
+filet. En tout cas, il l'avait quand il est descendu, et c'est là
+l'essentiel... un pardessus gris, à taille, rappelez-vous... Ah!
+j'oubliais... dites votre nom, dès l'abord. Les fonctions de votre
+mari stimuleront le zèle de tous ces gens.</p>
+
+<p>On arrivait. Elle se penchait déjà à la portière. Je repris d'une voix
+un peu forte, presque impérieuse, pour que mes paroles se gravassent
+bien dans son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Dites aussi mon nom, Guillaume Berlat. Au besoin, dites que vous me
+connaissez... Cela nous gagnera du temps... il faut qu'on
+expédie l'enquête préliminaire... l'important c'est la poursuite
+d'Arsène Lupin... vos bijoux... Il n'y a pas d'erreur, n'est-ce
+pas? Guillaume Berlat, un ami de votre mari.</p>
+
+<p>&mdash;Entendu... Guillaume Berlat.</p>
+
+<p>Elle appelait déjà et gesticulait. Le train n'avait pas stoppé qu'un
+monsieur montait, suivi de plusieurs hommes. L'heure critique sonnait.</p>
+
+<p>Haletante, la dame s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin... il nous a attaqués... il a volé mes
+bijoux... Je suis madame Renaud... mon mari est sous-directeur
+des services pénitentiaires... Ah! tenez, voici précisément mon
+frère, Georges Ardelle, directeur du Crédit Rouennais... vous devez
+savoir...</p>
+
+<p>Elle embrassa un jeune homme qui venait de nous rejoindre, et que le
+commissaire salua, et elle reprit, éplorée:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Arsène Lupin... tandis que Monsieur dormait, il s'est jeté
+à sa gorge... M. Berlat, un ami de mon mari.</p>
+
+<p>Le commissaire demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Mais où est-il, Arsène Lupin?</p>
+
+<p>&mdash;Il a sauté du train sous le tunnel, après la Seine.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûre que ce soit lui?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'en suis sûre! Je l'ai parfaitement reconnu. D'ailleurs on l'a
+vu à la gare Saint-Lazare. Il avait un chapeau mou...</p>
+
+<p>&mdash;Non pas... un chapeau de feutre dur, comme celui-ci, rectifia le
+commissaire en désignant mon chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Un chapeau mou, je l'affirme, répéta madame Renaud, et un pardessus
+gris à taille.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, murmura le commissaire, le télégramme signale ce
+pardessus gris, à taille et à col de velours noir.</p>
+
+<p>&mdash;À col de velours noir, justement, s'écria madame Renaud
+triomphante.</p>
+
+<p>Je respirai. Ah! la brave, l'excellente amie que j'avais là!</p>
+
+<p>Les agents cependant m'avaient débarrassé de mes entraves. Je me
+mordis violemment les lèvres, du sang coula. Courbé en deux, le
+mouchoir sur la bouche, comme il convient à un individu qui est resté
+longtemps dans une position incommode, et qui porte au visage la
+marque sanglante du bâillon, je dis au commissaire, d'une voix
+affaiblie:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, c'était Arsène Lupin, il n'y a pas de doute... En
+faisant diligence on le rattrapera... Je crois que je puis vous
+être d'une certaine utilité...</p>
+
+<p>Le wagon qui devait servir aux constatations de la justice fut
+détaché. Le train continua vers le Havre. On nous conduisit vers le
+bureau du chef de gare, à travers la foule des curieux qui encombrait
+le quai.</p>
+
+<p>À ce moment, j'eus une hésitation. Sous un prétexte quelconque, je
+pouvais m'éloigner, retrouver mon automobile et filer. Attendre était
+dangereux. Qu'un incident se produisît, qu'une dépêche survînt de
+Paris, et j'étais perdu.</p>
+
+<p>Oui, mais mon voleur? Abandonné à mes propres ressources, dans une
+région qui ne m'était pas très familière, je ne devais pas espérer le
+rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tentons le coup, me dis-je, et restons. La partie est
+difficile à gagner, mais si amusante à jouer! Et l'enjeu en vaut la
+peine.</p>
+
+<p>Et, comme on nous priait de renouveler provisoirement nos dépositions,
+je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le commissaire, actuellement Arsène Lupin prend de
+l'avance. Mon automobile m'attend dans la cour. Si vous voulez me
+faire le plaisir d'y monter, nous essaierions...</p>
+
+<p>Le commissaire sourit d'un air fin:</p>
+
+<p>&mdash;L'idée n'est pas mauvaise... si peu mauvaise même, qu'elle est
+en voie d'exécution.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, deux de mes agents sont partis à bicyclette...
+depuis un certain temps déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où?</p>
+
+<p>&mdash;À la sortie même du tunnel. Là, ils recueilleront les indices, les
+témoignages, et suivront la piste d'Arsène Lupin.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de hausser les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Vos deux agents ne recueilleront ni indice, ni témoignage.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin se sera arrangé pour que personne ne le voie sortir du
+tunnel. Il aura rejoint la première route et, de là...</p>
+
+<p>&mdash;Et de là, Rouen, où nous le pincerons.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'ira pas à Rouen.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il restera dans les environs où nous sommes encore plus
+sûrs...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne restera pas dans les environs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! Et où donc se cachera-t-il?</p>
+
+<p>Je tirai ma montre.</p>
+
+<p>&mdash;À l'heure présente, Arsène Lupin rôde autour de la gare de
+Darnétal. À dix heures cinquante, c'est-à-dire dans vingt-deux
+minutes, il prendra le train qui va de Rouen, gare du Nord, à Amiens.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? Et comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est bien simple. Dans le compartiment, Arsène Lupin a
+consulté mon indicateur. Pour quelle raison? Y avait-il, non loin de
+l'endroit où il a disparu, une autre ligne, une gare sur cette ligne,
+et un train s'arrêtant à cette gare? À mon tour je viens de consulter
+l'indicateur. Il m'a renseigné.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, monsieur, dit le commissaire, c'est merveilleusement
+déduit. Quelle compétence!</p>
+
+<p>Entraîné par ma conviction, j'avais commis une maladresse en faisant
+preuve de tant d'habileté. Il me regardait avec étonnement, et je crus
+sentir qu'un soupçon l'effleurait.&mdash;Oh! à peine, car les photographies
+envoyées de tous côtés par le parquet étaient trop imparfaites,
+représentaient un Arsène Lupin trop différent de celui qu'il avait
+devant lui, pour qu'il lui fût possible de me reconnaître. Mais, tout
+de même, il était troublé, confusément inquiet.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. Quelque chose d'équivoque et
+d'incertain arrêtait nos paroles. Moi-même, un frisson de gêne me
+secoua. La chance allait-elle tourner contre moi? Me dominant, je me
+mis à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, rien ne vous ouvre la compréhension comme la perte d'un
+portefeuille et le désir de le retrouver. Et il me semble que si vous
+vouliez bien me donner deux de vos agents, eux et moi, nous pourrions
+peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en prie, monsieur le commissaire, s'écria madame Renaud,
+écoutez M. Berlat.</p>
+
+<p>L'intervention de mon excellente amie fut décisive. Prononcé par elle,
+la femme d'un personnage influent, ce nom de Berlat devenait
+réellement le mien et me conférait une identité qu'aucun soupçon ne
+pouvait atteindre. Le commissaire se leva:</p>
+
+<p>&mdash;Je serais trop heureux, monsieur Berlat, croyez-le bien, de vous
+voir réussir. Autant que vous je tiens à l'arrestation d'Arsène Lupin.</p>
+
+<p>Il me conduisit jusqu'à l'automobile. Deux de ses agents, qu'il me
+présenta, Honoré Massol et Gaston Delivet, y prirent place. Je
+m'installai au volant. Mon mécanicien donna le tour de manivelle.
+Quelques secondes après nous quittions la gare. J'étais sauvé.</p>
+
+<p>Ah! j'avoue qu'en roulant sur les boulevards qui ceignent la vieille
+cité normande, à l'allure puissante de ma trente-cinq chevaux
+Moreau-Lepton, je n'étais pas sans concevoir quelque orgueil. Le
+moteur ronflait harmonieusement. À droite et à gauche, les arbres
+s'enfuyaient derrière nous. Et libre, hors de danger, je n'avais plus
+maintenant qu'à régler mes petites affaires personnelles, avec le
+concours des deux honnêtes représentants de la force publique. Arsène
+Lupin s'en allait à la recherche d'Arsène Lupin!</p>
+
+<p>Modestes soutiens de l'ordre social, Delivet Gaston et Massol Honoré,
+combien votre assistance me fut précieuse! Qu'aurais-je fait sans
+vous? Sans vous, combien de fois, aux carrefours, j'eusse choisi la
+mauvaise route! Sans vous, Arsène Lupin se trompait, et l'autre
+s'échappait!</p>
+
+<p>Mais tout n'était pas fini. Loin de là. Il me restait d'abord à
+rattraper l'individu, et ensuite à m'emparer moi-même des papiers
+qu'il m'avait dérobés. À aucun prix, il ne fallait que mes deux
+acolytes ne missent le nez dans ces documents, encore moins qu'ils ne
+s'en saisissent. Me servir d'eux et agir en dehors d'eux, voilà ce que
+je voulais et qui n'était point aisé.</p>
+
+<p>À Darnétal, nous arrivâmes trois minutes après le passage du train. Il
+est vrai que j'eus la consolation d'apprendre qu'un individu en
+pardessus gris, à taille, à collet de velours noir, était monté dans
+un compartiment de seconde classe, muni d'un billet pour Amiens.
+Décidément mes débuts comme policier promettaient.</p>
+
+<p>Delivet me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le train est express et ne s'arrête plus qu'à Montérolier-Buchy,
+dans dix-neuf minutes. Si nous n'y sommes pas avant Arsène Lupin, il
+peut continuer sur Amiens, comme bifurquer sur Clères, et de là gagner
+Dieppe ou Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Montérolier, quelle distance?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-trois kilomètres.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-trois kilomètres en dix-neuf minutes... Nous y serons
+avant lui.</p>
+
+<p>La passionnante étape! Jamais ma fidèle Moreau-Lepton ne répondit à
+mon impatience avec plus d'ardeur et de régularité. Il me semblait que
+je lui communiquais ma volonté directement, sans l'intermédiaire des
+leviers et des manettes. Elle partageait mes désirs. Elle approuvait
+mon obstination. Elle comprenait mon animosité contre ce gredin
+d'Arsène Lupin. Le fourbe! le traître! aurais-je raison de lui? Se
+jouerait-il une fois de plus de l'autorité, de cette autorité dont
+j'étais l'incarnation?</p>
+
+<p>&mdash;À droite, criait Delivet!... À gauche!... Tout droit!...</p>
+
+<p>Nous glissions au-dessus du sol. Les bornes avaient l'air de petites
+bêtes peureuses qui s'évanouissaient à notre approche.</p>
+
+<p>Et tout à coup, au détour d'une route, un tourbillon de fumée,
+l'express du Nord.</p>
+
+<p>Durant un kilomètre, ce fut la lutte, côte à côte, lutte inégale dont
+l'issue était certaine. À l'arrivée, nous le battions de vingt
+longueurs.</p>
+
+<p>En trois secondes nous étions sur le quai, devant les deuxièmes
+classes. Les portières s'ouvrirent. Quelques personnes descendaient.
+Mon voleur point. Nous inspectâmes les compartiments. Pas d'Arsène
+Lupin.</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi, m'écriai-je, il m'aura reconnu dans l'automobile tandis
+que nous marchions côte à côte, et il aura sauté.</p>
+
+<p>Le chef de train confirma cette supposition. Il avait vu un homme qui
+dégringolait le long du remblai, à deux cents mètres de la gare.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, là-bas... celui qui traverse le passage à niveau.</p>
+
+<p>Je m'élançai, suivi de mes deux acolytes, ou plutôt suivi de l'un
+d'eux, car l'autre, Massol, se trouvait être un coureur exceptionnel,
+ayant autant de fond que de vitesse. En peu d'instants, l'intervalle
+qui le séparait du fugitif diminua singulièrement. L'homme l'aperçut,
+franchit une haie et détala rapidement vers un talus qu'il grimpa.
+Nous le vîmes encore plus loin: il entrait dans un petit bois.</p>
+
+<p>Quand nous atteignîmes ce bois, Massol nous y attendait. Il avait jugé
+inutile de s'aventurer davantage, dans la crainte de nous perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous en félicite, mon cher ami, lui dis-je. Après une
+pareille course, notre individu doit être à bout de souffle. Nous le
+tenons.</p>
+
+<p>J'examinai les environs, tout en réfléchissant aux moyens de procéder
+seul à l'arrestation du fugitif, afin de faire moi-même des reprises
+que la justice n'aurait sans doute tolérées qu'après beaucoup
+d'enquêtes désagréables. Puis je revins à mes compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, c'est facile. Vous, Massol, postez-vous à gauche. Vous,
+Delivet, à droite. De là, vous surveillez toute la ligne postérieure
+du bosquet, et il ne peut en sortir, sans être aperçu de vous, que par
+cette cavée, où je prends position. S'il ne sort pas, moi j'entre, et,
+forcément, je le rabats sur l'un ou sur l'autre. Vous n'avez donc qu'à
+attendre. Ah! j'oubliais: en cas d'alerte, un coup de feu.</p>
+
+<p>Massol et Delivet s'éloignèrent chacun de son côté. Aussitôt qu'ils
+eurent disparu, je pénétrai dans le bois, avec les plus grandes
+précautions, de manière à n'être ni vu ni entendu. C'étaient des
+fourrés épais, aménagés pour la chasse, et coupés de sentes très
+étroites où il n'était possible de marcher qu'en se courbant comme
+dans des souterrains de verdure.</p>
+
+<p>L'une d'elles aboutissait à une clairière où l'herbe mouillée
+présentait des traces de pas. Je les suivis, en ayant soin de me
+glisser à travers les taillis. Elles me conduisirent au pied d'un
+petit monticule que couronnait une masure en plâtras, à moitié
+démolie.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit être là, pensai-je. L'observatoire est bien choisi.</p>
+
+<p>Je rampai jusqu'à proximité de la bâtisse. Un bruit léger m'avertit de
+sa présence, et, de fait, par une ouverture, je l'aperçus qui me
+tournait le dos.</p>
+
+<p>En deux bonds je fus sur lui. Il essaya de braquer le revolver qu'il
+tenait à la main. Je ne lui en laissai pas le temps, et l'entraînai à
+terre, de telle façon que ses deux bras étaient pris sous lui, tordus,
+et que je pesais de mon genou sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, mon petit, lui dis-je à l'oreille, je suis Arsène Lupin. Tu
+vas me rendre, toute de suite et de bonne grâce, mon portefeuille et
+la sacoche de la dame... moyennant quoi je te tire des griffes de
+la police, et je t'enrôle parmi mes amis. Un mot seulement: oui ou
+non?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux. Ton affaire, ce matin, était joliment combinée. On
+s'entendra.</p>
+
+<p>Je me relevai. Il fouilla dans sa poche, en sortit un large couteau et
+voulut m'en frapper.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! m'écriai-je.</p>
+
+<p>D'une main, j'avais paré l'attaque. De l'autre, je lui portai un
+violent coup sur l'artère carotide, ce qui s'appelle le «hook à la
+carotide»... Il tomba, assommé.</p>
+
+<p>Dans mon portefeuille, je retrouvai mes papiers et mes billets de
+banque. Par curiosité, je pris le sien. Sur une enveloppe qui lui
+était adressée, je lus son nom: Pierre Onfrey.</p>
+
+<p>Je tressaillis. Pierre Onfrey, l'assassin de la rue Lafontaine, à
+Auteuil! Pierre Onfrey, celui qui avait égorgé M<sup>me</sup> Delbois et ses deux
+filles. Je me penchai sur lui. Oui, c'était ce visage qui, dans le
+compartiment, avait éveillé en moi le souvenir de traits déjà
+contemplés.</p>
+
+<p>Mais le temps passait. Je mis dans une enveloppe deux billets de cent
+francs, avec une carte et ces mots: «Arsène Lupin à ses bons collègues
+Honoré Massol et Gaston Delivet, en témoignage de reconnaissance.» Je
+posai cela en évidence au milieu de la pièce. À côté, la sacoche de
+M<sup>me</sup> Renaud. Pouvais-je ne point la rendre à l'excellente amie qui
+m'avait secouru? Je confesse cependant que j'en retirai tout ce qui
+présentait un intérêt quelconque, n'y laissant qu'un peigne en
+écaille, un bâton de rouge Dorin pour les lèvres et un porte-monnaie
+vide. Que diable! Les affaires sont les affaires. Et puis, vraiment
+son mari exerçait un métier si peu honorable!...</p>
+
+<p>Restait l'homme. Il commençait à remuer. Que devais-je faire? Je
+n'avais qualité ni pour le sauver ni pour le condamner.</p>
+
+<p>Je lui enlevai ses armes et tirai en l'air un coup de revolver.</p>
+
+<p>&mdash;Les deux autres vont venir, pensai-je, qu'il se débrouille! Les
+choses s'accompliront dans le sens de son destin.</p>
+
+<p>Et je m'éloignai au pas de course par le chemin de la cavée.</p>
+
+<p>Vingt minutes plus tard, une route de traverse, que j'avais remarquée
+lors de notre poursuite, me ramenait auprès de mon automobile.</p>
+
+<p>À quatre heures je télégraphiais à mes amis de Rouen qu'un incident
+imprévu me contraignait à remettre ma visite. Entre nous, je crains
+fort, étant donné ce qu'ils doivent savoir maintenant, d'être obligé
+de la remettre indéfiniment. Cruelle désillusion pour eux!</p>
+
+<p>À six heures, je rentrais à Paris par l'Isle-Adam, Enghien et la porte
+Bineau.</p>
+
+<p>Les journaux du soir m'apprirent que l'on avait enfin réussi à
+s'emparer de Pierre Onfrey.</p>
+
+<p class="top5">Le lendemain,&mdash;ne dédaignons point les avantages d'une intelligente
+réclame&mdash;l'<i>Écho de France</i> publiait cet entrefilet sensationnel:</p>
+
+<p>«Hier, aux environs de Buchy, après de nombreux incidents, Arsène
+Lupin a opéré l'arrestation de Pierre Onfrey. L'assassin de la rue
+Lafontaine venait de dévaliser sur la ligne de Paris au Havre M<sup>me</sup>
+Renaud, la femme du sous-directeur des services pénitentiaires. Arsène
+Lupin a restitué à M<sup>me</sup> Renaud la sacoche qui contenait ses bijoux, et
+a récompensé généreusement les deux agents de la Sûreté qui l'avaient
+aidé au cours de cette dramatique arrestation.»</p>
+
+<h3><a name="LE_COLLIER_DE_LA_REINE" id="LE_COLLIER_DE_LA_REINE"></a>LE COLLIER DE LA REINE</h3>
+
+<p>Deux ou trois fois par an, à l'occasion de solennités importantes,
+comme les bals de l'ambassade d'Autriche ou les soirées de lady
+Billingstone, la comtesse de Dreux-Soubise mettait sur ses blanches
+épaules «le Collier de la Reine».</p>
+
+<p>C'était bien le fameux collier, le collier légendaire que Böhmer et
+Bassenge, joailliers de la couronne, destinaient à la Du Barry, que le
+cardinal de Rohan-Soubise crut offrir à Marie-Antoinette, reine de
+France, et que l'aventurière Jeanne de Valois, comtesse de la Motte,
+dépeça un soir de février 1785, avec l'aide de son mari et de leur
+complice Rétaux de Villette.</p>
+
+<p>Pour dire vrai, la monture seule était authentique. Rétaux de Villette
+l'avait conservée, tandis que le sieur de la Motte et sa femme
+dispersaient aux quatre vents les pierres brutalement desserties, les
+admirables pierres si soigneusement choisies par Böhmer. Plus tard, en
+Italie, il la vendit à Gaston de Dreux-Soubise, neveu et héritier du
+cardinal, sauvé par lui de la ruine lors de la retentissante
+banqueroute de Rohan-Guéménée, et qui en souvenir de son oncle,
+racheta les quelques diamants qui restaient en la possession du
+bijoutier anglais Jefferys, les compléta avec d'autres de valeur
+beaucoup moindre, mais de même dimension, et parvint à reconstituer le
+merveilleux «collier en esclavage», tel qu'il était sorti des mains de
+Böhmer et Bassenge.</p>
+
+<p>De ce bijou historique, pendant près d'un siècle, les Dreux-Soubise
+s'enorgueillirent. Bien que diverses circonstances eussent notablement
+diminué leur fortune, ils aimèrent mieux réduire leur train de maison
+que d'aliéner la royale et précieuse relique. En particulier le comte
+actuel y tenait comme on tient à la demeure de ses pères. Par
+prudence, il avait loué un coffre au Crédit Lyonnais pour l'y déposer.
+Il allait l'y chercher lui-même l'après-midi du jour où sa femme
+voulait s'en parer, et l'y reportait lui-même le lendemain.</p>
+
+<p>Ce soir-là, à la réception du Palais de Castille, la comtesse eut un
+véritable succès, et le roi Christian, en l'honneur de qui la fête
+était donnée, remarqua sa beauté magnifique. Les pierreries
+ruisselaient autour du cou gracieux. Les mille facettes des diamants
+brillaient et scintillaient comme des flammes à la clarté des
+lumières. Nulle autre qu'elle, semblait-il, n'eût pu porter avec tant
+d'aisance et de noblesse le fardeau d'une telle parure.</p>
+
+<p>Ce fut un double triomphe, que le comte de Dreux goûta profondément,
+et dont il s'applaudit quand ils furent rentrés dans la chambre de
+leur vieil hôtel du faubourg Saint-Germain. Il était fier de sa femme,
+et tout autant peut-être du bijou qui illustrait sa maison depuis
+quatre générations. Et sa femme en tirait une vanité un peu puérile,
+mais qui était bien la marque de son caractère altier.</p>
+
+<p>Non sans regret elle détacha le collier de ses épaules et le tendit à
+son mari qui l'examina avec admiration, comme s'il ne le connaissait
+point. Puis l'ayant remis dans son écrin de cuir rouge aux armes du
+Cardinal, il passa dans un cabinet voisin, sorte d'alcôve plutôt que
+l'on avait complètement isolée de la chambre, et dont l'unique entrée
+se trouvait au pied de leur lit. Comme les autres fois, il le
+dissimula sur une planche assez élevée, parmi des cartons à chapeau et
+des piles de linge. Il referma la porte et se dévêtit.</p>
+
+<p>Au matin, il se leva vers neuf heures, avec l'intention d'aller, avant
+le déjeuner, jusqu'au Crédit Lyonnais. Il s'habilla, but une tasse de
+café et descendit aux écuries. Là, il donna des ordres. Un des chevaux
+l'inquiétait. Il le fit marcher et trotter devant lui dans la cour.
+Puis il retourna près de sa femme.</p>
+
+<p>Elle n'avait point quitté la chambre et se coiffait, aidée de sa
+bonne. Elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous sortez!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... pour cette course...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en effet... c'est plus prudent...</p>
+
+<p>Il pénétra dans le cabinet. Mais, au bout de quelques secondes, il
+demanda, sans le moindre étonnement d'ailleurs:</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez pris, chère amie?</p>
+
+<p>Elle répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Comment? mais non, je n'ai rien pris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dérangé.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout... je n'ai même pas ouvert cette porte.</p>
+
+<p>Il apparut, décomposé, et il balbutia, la voix à peine intelligible:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas?... Ce n'est pas vous?... Alors...</p>
+
+<p>Elle accourut, et ils cherchèrent fiévreusement, jetant les cartons à
+terre et démolissant les piles de linge. Et le comte répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Inutile... tout ce que nous faisons est inutile... C'est ici,
+là, sur cette planche, que je l'ai mis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez pu vous tromper.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici, là, sur cette planche, et pas sur une autre.</p>
+
+<p>Ils allumèrent une bougie, car la pièce était assez obscure, et ils
+enlevèrent tout le linge et tous les objets qui l'encombraient. Et
+quand il n'y eut plus rien dans le cabinet, ils durent s'avouer avec
+désespoir que le fameux collier, «le Collier en esclavage de la
+Reine», avait disparu.</p>
+
+<p>De nature résolue, la comtesse, sans perdre de temps en vaines
+lamentations, fit prévenir le commissaire, M. Valorbe, dont ils
+avaient eu déjà l'occasion d'apprécier l'esprit sagace et la
+clairvoyance. On le mit au courant par le détail, et tout de suite il
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûr, Monsieur le comte, que personne n'a pu traverser la
+nuit votre chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument sûr. J'ai le sommeil très léger. Mieux encore: la porte
+de cette chambre était fermée au verrou. J'ai dû le tirer ce matin
+quand ma femme a sonné la bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'existe pas d'autre passage qui permette de s'introduire
+dans le cabinet?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de fenêtre?</p>
+
+<p>&mdash;Si, mais elle est condamnée.</p>
+
+<p>&mdash;Je désirerais m'en rendre compte...</p>
+
+<p>On alluma des bougies, et aussitôt M. Valorbe fit remarquer que la
+fenêtre n'était condamnée qu'à mi-hauteur, par un bahut, lequel en
+outre ne touchait pas exactement aux croisées.</p>
+
+<p>&mdash;Il y touche suffisamment, répliqua M. de Dreux, pour qu'il soit
+impossible de le déplacer sans faire beaucoup de bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Et sur quoi donne cette fenêtre?</p>
+
+<p>&mdash;Sur une courette intérieure.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez encore un étage au-dessus de celui-là?</p>
+
+<p>&mdash;Deux, mais au niveau de celui des domestiques, la courette est
+protégée par une grille à petites mailles. C'est pourquoi nous avons
+si peu de jour.</p>
+
+<p>D'ailleurs, quand on eut écarté le bahut, on constata que la fenêtre
+était close, ce qui n'aurait pas été si quelqu'un avait pénétré du
+dehors.</p>
+
+<p>&mdash;À moins, observa le comte, que ce quelqu'un ne soit sorti par notre
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Auquel cas, vous n'auriez pas trouvé le verrou de cette chambre
+poussé.</p>
+
+<p>Le commissaire réfléchit un instant, puis se tournant vers la
+comtesse:</p>
+
+<p>&mdash;Savait-on dans votre entourage, Madame, que vous deviez porter ce
+collier hier soir?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, je ne m'en suis pas cachée. Mais personne ne savait que
+nous l'enfermions dans ce cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Personne?</p>
+
+<p>&mdash;Personne... À moins que...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, Madame, précisez. C'est là un point des plus
+importants.</p>
+
+<p>Elle dit à son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Je songeais à Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Henriette? Elle ignore ce détail comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;En es-tu certain?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette dame? interrogea M. Valorbe.</p>
+
+<p>&mdash;Une amie de couvent, qui s'est fâchée avec sa famille pour épouser
+une sorte d'ouvrier. À la mort de son mari, je l'ai recueillie avec
+son fils, et leur ai meublé un appartement dans cet hôtel.</p>
+
+<p>Et elle ajouta avec embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Elle me rend quelques services. Elle est très adroite de ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;À quel étage habite-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Au nôtre, pas loin du reste... à l'extrémité de ce couloir...
+Et même, j'y pense... la fenêtre de sa cuisine...</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre sur cette courette, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, juste en face de la nôtre.</p>
+
+<p>Un léger silence suivit cette déclaration.</p>
+
+<p>Puis M. Valorbe demanda qu'on le conduisît auprès d'Henriette.</p>
+
+<p>Ils la trouvèrent en train de coudre, tandis que son fils Raoul, un
+bambin de six à sept ans, lisait à ses côtés. Assez étonné de voir le
+misérable appartement qu'on avait meublé pour elle, et qui se
+composait au total d'une pièce sans cheminée et d'un réduit servant de
+cuisine, le commissaire la questionna. Elle parut bouleversée en
+apprenant le vol commis. La veille au soir, elle avait elle-même
+habillé la comtesse et fixé le collier autour de son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Dieu! s'écria-t-elle, qui m'aurait jamais dit?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez aucune idée? pas le moindre doute? Il est possible
+cependant que le coupable ait passé par votre chambre.</p>
+
+<p>Elle rit de bon c&#339;ur, sans même imaginer qu'on pouvait l'effleurer
+d'un soupçon:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne l'ai pas quittée, ma chambre! je ne sors jamais, moi. Et
+puis, vous n'avez donc pas vu?</p>
+
+<p>Elle ouvrit la fenêtre du réduit.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, il y a bien trois mètres jusqu'au rebord opposé.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit que nous envisagions l'hypothèse d'un vol effectué
+par là?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... le collier n'était-il pas dans le cabinet?</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! j'ai toujours su qu'on l'y mettait la nuit... on en a
+parlé devant moi...</p>
+
+<p>Sa figure, encore jeune, mais que les chagrins avaient flétrie,
+marquait une grande douceur et de la résignation. Cependant elle eut
+soudain, dans le silence, une expression d'angoisse, comme si un
+danger l'eût menacée. Elle attira son fils contre elle. L'enfant lui
+prit la main et l'embrassa tendrement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suppose pas, dit M. de Dreux au commissaire, quand ils furent
+seuls, je ne suppose pas que vous la soupçonniez? Je réponds d'elle.
+C'est l'honnêteté même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je suis tout à fait de votre avis, affirma M. Valorbe. C'est
+tout au plus si j'avais pensé à une complicité inconsciente. Mais je
+reconnais que cette explication doit être abandonnée... d'autant
+qu'elle ne résout nullement le problème auquel nous nous heurtons.</p>
+
+<p>Le commissaire ne poussa pas plus avant cette enquête, que le juge
+d'instruction reprit et compléta les jours suivants. On interrogea les
+domestiques, on vérifia l'état du verrou, on fit des expériences sur
+la fermeture et sur l'ouverture de la fenêtre du cabinet, on explora
+la courette de haut en bas... Tout fut inutile. Le verrou était
+intact. La fenêtre ne pouvait s'ouvrir ni se fermer du dehors.</p>
+
+<p>Plus spécialement, les recherches visèrent Henriette, car, malgré
+tout, on en revenait toujours de ce côté. On fouilla sa vie
+minutieusement, et il fut constaté que, depuis trois ans, elle n'était
+sortie que quatre fois de l'hôtel, et les quatre fois pour des courses
+que l'on put déterminer. En réalité, elle servait de femme de chambre
+et de couturière à Madame de Dreux, qui se montrait à son égard d'une
+rigueur dont tous les domestiques témoignèrent en confidence.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, disait le juge d'instruction, qui, au bout d'une
+semaine, aboutit aux mêmes conclusions que le commissaire, en
+admettant que nous connaissions le coupable, et nous n'en sommes pas
+là, nous n'en saurions pas davantage sur la manière dont le vol a été
+commis. Nous sommes barrés à droite et à gauche par deux obstacles:
+une porte et une fenêtre fermées. Le mystère est double! Comment
+a-t-on pu s'introduire, et comment, ce qui était beaucoup plus
+difficile, a-t-on pu s'échapper en laissant derrière soi une porte
+close au verrou et une fenêtre fermée?</p>
+
+<p>Au bout de quatre mois d'investigations, l'idée secrète du juge était
+celle-ci: M. et M<sup>me</sup> de Dreux, pressés par des besoins d'argent, qui,
+de fait, étaient considérables, avaient vendu le Collier de la Reine.
+Il classa l'affaire.</p>
+
+<p class="top5">Le vol du précieux bijou porta aux Dreux-Soubise un coup dont ils
+gardèrent longtemps la marque. Leur crédit n'étant plus soutenu par la
+sorte de réserve que constituait un tel trésor, ils se trouvèrent en
+face de créanciers plus exigeants et de prêteurs moins favorables. Ils
+durent couper dans le vif, aliéner, hypothéquer. Bref, c'eût été la
+ruine si deux gros héritages de parents éloignés ne les avaient
+sauvés.</p>
+
+<p>Ils souffrirent aussi dans leur orgueil, comme s'ils avaient perdu un
+quartier de noblesse. Et, chose bizarre, ce fut à son ancienne amie de
+pension que la comtesse s'en prit. Elle ressentait contre elle une
+véritable rancune et l'accusait ouvertement. On la relégua d'abord à
+l'étage des domestiques, puis on la congédia du jour au lendemain.</p>
+
+<p>Et la vie coula, sans événements notables. Ils voyagèrent beaucoup.</p>
+
+<p>Un seul fait doit être relevé au cours de cette époque. Quelques mois
+après le départ d'Henriette, la comtesse reçut d'elle une lettre qui
+la remplit d'étonnement:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Madame,</span></p>
+
+<p>«Je ne sais comment vous remercier. Car c'est bien vous, n'est-ce pas,
+qui m'avez envoyé cela? Ce ne peut être que vous. Personne autre ne
+connaît ma retraite au fond de ce petit village. Si je me trompe,
+excusez-moi, et retenez du moins l'expression de ma reconnaissance
+pour vos bontés passées... »</p></div>
+
+<p>Que voulait-elle dire? Les bontés présentes ou passées de la comtesse
+envers elle se réduisaient à beaucoup d'injustices. Que signifiaient
+ces remerciements?</p>
+
+<p>Sommée de s'expliquer, elle répondit qu'elle avait reçu par la poste,
+en un pli non recommandé ni chargé, deux billets de mille francs.
+L'enveloppe, qu'elle joignait à sa réponse, était timbrée de Paris et
+ne portait que son adresse, tracée d'une écriture visiblement
+déguisée.</p>
+
+<p>D'où provenaient ces deux mille francs? Qui les avait envoyés? La
+justice s'informa. Mais quelle piste pouvait-on suivre parmi ces
+ténèbres?</p>
+
+<p>Et le même fait se reproduisit douze mois après. Et une troisième
+fois; et une quatrième fois; et chaque année pendant six ans, avec
+cette différence que la cinquième et la sixième année, la somme
+doubla, ce qui permit à Henriette, tombée subitement malade, de se
+soigner comme il convenait.</p>
+
+<p>Autre différence: l'administration de la poste ayant saisi une des
+lettres sous prétexte qu'elle n'était point chargée, les deux
+dernières lettres furent envoyées selon le règlement, la première
+datée de Saint-Germain, l'autre de Suresnes. L'expéditeur signa
+d'abord Anquety, puis Péchard. Les adresses qu'il donna étaient
+fausses.</p>
+
+<p>Au bout de six ans, Henriette mourut. L'énigme demeura entière.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Tous ces événements sont connus du public. L'affaire fut de celles qui
+passionnèrent l'opinion, et c'est un destin étrange que celui de ce
+collier, qui, après avoir bouleversé la France à la fin du
+dix-huitième siècle, souleva encore tant d'émotion un siècle plus
+tard. Mais ce que je vais dire est ignoré de tous, sauf des principaux
+intéressés et de quelques personnes auxquelles le comte demanda le
+secret absolu. Comme il est probable qu'un jour ou l'autre elles
+manqueront à leur promesse, je n'ai, moi, aucun scrupule à déchirer le
+voile et l'on aura ainsi, en même temps que la clef de l'énigme,
+l'explication de la lettre publiée par les journaux d'avant-hier
+matin, lettre extraordinaire qui ajoutait encore, si c'est possible,
+un peu d'ombre et de mystère aux obscurités de ce drame.</p>
+
+<p>Il y a cinq jours de cela. Au nombre des invités qui déjeunaient chez
+M. de Dreux-Soubise, se trouvaient ses deux nièces et sa cousine, et,
+comme hommes, le président d'Essaville, le député Bochas, le chevalier
+Floriani que le comte avait connu en Sicile, et le général marquis de
+Rouzières, un vieux camarade de cercle.</p>
+
+<p>Après le repas, ces dames servirent le café, et les messieurs eurent
+l'autorisation d'une cigarette, à condition de ne point déserter le
+salon. On causa. L'une des jeunes filles s'amusa à faire les cartes et
+à dire la bonne aventure. Puis on en vint à parler de crimes célèbres.
+Et c'est à ce propos que M. de Rouzières, qui ne manquait jamais
+l'occasion de taquiner le comte, rappela l'aventure du collier, sujet
+de conversation que M. de Dreux avait en horreur.</p>
+
+<p>Aussitôt chacun donna son avis. Chacun recommença l'instruction à sa
+manière. Et, bien entendu, toutes les hypothèses se contredisaient,
+toutes également inadmissibles.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Monsieur, demanda la comtesse au chevalier Floriani,
+quelle est votre opinion?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je n'ai pas d'opinion, Madame.</p>
+
+<p>On se récria. Précisément le chevalier venait de raconter très
+brillamment diverses aventures auxquelles il avait été mêlé avec son
+père, magistrat à Palerme, et où s'étaient affirmés son jugement et
+son goût pour ces questions.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, dit-il, qu'il m'est arrivé de réussir alors que de plus
+habiles avaient renoncé. Mais de là à me considérer comme un Sherlock
+Holmes... Et puis, c'est à peine si je sais de quoi il s'agit.</p>
+
+<p>On se tourna vers le maître de la maison. À contre-c&#339;ur, il dut
+résumer les faits. Le chevalier écouta, réfléchit, posa quelques
+interrogations, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle... à première vue il ne me semble pas que la chose
+soit si difficile à deviner.</p>
+
+<p>Le comte haussa les épaules. Mais les autres personnes s'empressèrent
+autour du chevalier, et il reprit d'un ton un peu dogmatique:</p>
+
+<p>&mdash;En général, pour remonter à l'auteur d'un crime ou d'un vol, il
+faut déterminer comment ce crime ou ce vol ont été commis, ou du moins
+ont pu être commis. Dans le cas actuel, rien de plus simple selon moi,
+car nous nous trouvons en face, non pas de plusieurs hypothèses, mais
+d'une certitude, d'une certitude unique, rigoureuse, et qui s'énonce
+ainsi: l'individu ne pouvait entrer que par la porte de la chambre ou
+par la fenêtre du cabinet. Or, on n'ouvre pas, de l'extérieur, une
+porte verrouillée. Donc il est entré par la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle était fermée et on l'a retrouvée fermée, déclara nettement M.
+de Dreux.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, continua Floriani sans relever l'interruption, il n'a eu
+besoin que d'établir un pont, planche ou échelle, entre le balcon de
+la cuisine et le rebord de la fenêtre, et dès que l'écrin...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous répète que la fenêtre était fermée! s'écria le comte
+avec impatience.</p>
+
+<p>Cette fois Floriani dut répondre. Il le fit avec la plus grande
+tranquillité, en homme qu'une objection aussi insignifiante ne trouble
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux croire qu'elle l'était, mais n'y a-t-il pas un vasistas?</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord c'est presque une règle dans les hôtels de cette époque. Et
+ensuite il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque, autrement, le vol
+est inexplicable.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, il y en a un, mais il était clos, comme la fenêtre. On
+n'y a même pas fait attention.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un tort. Car si on y avait fait attention, on aurait vu
+évidemment qu'il avait été ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment?</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose que, pareil à tous les autres, il s'ouvre au moyen d'un
+fil de fer tressé, muni d'un anneau à son extrémité inférieure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet anneau pendait entre la croisée et le bahut?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je ne comprends pas...</p>
+
+<p>&mdash;Voici. Par une fente pratiquée dans le carreau, on a pu, à l'aide
+d'un instrument quelconque, mettons une baguette de fer pourvue d'un
+crochet, agripper l'anneau, peser et ouvrir.</p>
+
+<p>Le comte ricana:</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! parfait! vous arrangez tout cela avec une aisance!
+seulement vous oubliez une chose, cher Monsieur, c'est qu'il n'y a pas
+eu de fente pratiquée dans le carreau.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a eu une fente.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! on l'aurait vue.</p>
+
+<p>&mdash;Pour voir il faut regarder, et l'on n'a pas regardé. La fente
+existe, il est matériellement impossible qu'elle n'existe pas, le long
+du carreau, contre le mastic... dans le sens vertical, bien
+entendu...</p>
+
+<p>Le comte se leva. Il paraissait très surexcité. Il arpenta deux ou
+trois fois le salon d'un pas nerveux, et, s'approchant de Floriani:</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'a changé là-haut depuis ce jour... personne n'a mis les
+pieds dans ce cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, Monsieur, il vous est loisible de vous assurer que mon
+explication concorde avec la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne concorde avec aucun des faits que la justice a constatés.
+Vous n'avez rien vu, vous ne savez rien, et vous allez à l'encontre de
+tout ce que nous avons vu et de tout ce que nous savons.</p>
+
+<p>Floriani ne sembla point remarquer l'irritation du comte, et il dit en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, Monsieur, je tâche de voir clair, voilà tout. Si je me
+trompe, prouvez-moi mon erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Sans plus tarder... J'avoue qu'à la longue votre assurance...</p>
+
+<p>M. de Dreux mâchonna encore quelques paroles, puis, soudain, se
+dirigea vers la porte et sortit.</p>
+
+<p>Pas un mot ne fut prononcé. On attendait anxieusement, comme si,
+vraiment, une parcelle de la vérité allait apparaître. Et le silence
+avait une gravité extrême.</p>
+
+<p>Enfin, le comte apparut dans l'embrasure de la porte. Il était pâle et
+singulièrement agité. Il dit à ses amis d'une voix tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon... les révélations de Monsieur sont si
+imprévues... je n'aurais jamais pensé...</p>
+
+<p>Sa femme l'interrogea avidement:</p>
+
+<p>&mdash;Parle... je t'en supplie... qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;La fente existe... à l'endroit même indiqué... le long du
+carreau...</p>
+
+<p>Il saisit brusquement le bras du chevalier et lui dit d'un ton
+impérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, Monsieur, poursuivez... je reconnais que vous
+avez raison jusqu'ici, mais maintenant... Ce n'est pas fini...
+répondez... que s'est-il passé selon vous?</p>
+
+<p>Floriani se dégagea doucement et après un instant prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, selon moi, voilà ce qui s'est passé. L'individu, sachant
+que M<sup>me</sup> de Dreux allait au bal avec le collier, a jeté sa passerelle
+pendant votre absence. Au travers de la fenêtre il vous a surveillé et
+vous a vu cacher le bijou. Dès que vous êtes parti, il a coupé la
+vitre et a tiré l'anneau.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mais la distance est trop grande pour qu'il ait pu, par le
+vasistas, atteindre la poignée de la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'a pu l'ouvrir, c'est qu'il est entré par le vasistas
+lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible; il n'y a pas d'homme assez mince pour s'introduire par
+là.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ce n'est pas un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!</p>
+
+<p>&mdash;Certes. Si le passage est trop étroit pour un homme, il faut bien
+que ce soit un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Un enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit que votre amie Henriette avait un fils!</p>
+
+<p>&mdash;En effet... un fils qui s'appelait Raoul.</p>
+
+<p>&mdash;Il est infiniment probable que c'est ce Raoul qui a commis le vol.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle preuve en avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle preuve!... il n'en manque pas de preuves... Ainsi par
+exemple...</p>
+
+<p>Il se tut et réfléchit quelques secondes. Puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, par exemple, cette passerelle, il n'est pas à croire que
+l'enfant l'ait apportée du dehors et remportée sans que l'on s'en soit
+aperçu. Il a dû employer ce qui était à sa disposition. Dans le réduit
+où Henriette faisait sa cuisine, il y avait, n'est-ce pas, des
+tablettes accrochées au mur où l'on posait les casseroles?</p>
+
+<p>&mdash;Deux tablettes, autant que je m'en souvienne.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait s'assurer si ces planches sont réellement fixées aux
+tasseaux de bois qui les supportent. Dans le cas contraire nous
+serions autorisés à penser que l'enfant les a déclouées, puis
+attachées l'une à l'autre. Peut-être aussi, puisqu'il y avait un
+fourneau, trouverait-on le crochet à fourneau dont il a dû se servir
+pour ouvrir le vasistas.</p>
+
+<p>Sans mot dire le comte sortit, et cette fois les assistants ne
+ressentirent même point la petite anxiété de l'inconnu qu'ils avaient
+éprouvée la première fois. Ils savaient, ils savaient de façon
+absolue, que les prévisions de Floriani étaient justes. Il émanait de
+cet homme une impression de certitude si rigoureuse qu'on l'écoutait
+non point comme s'il déduisait des faits les uns des autres, mais
+comme s'il racontait des événements dont il était facile de vérifier
+au fur et à mesure l'authenticité.</p>
+
+<p>Et personne ne s'étonna lorsqu'à son retour le comte déclara:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien l'enfant, c'est bien lui, tout l'atteste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu les planches... le crochet?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu... les planches ont été déclouées... le crochet est
+encore là.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> de Dreux-Soubise s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui... Vous voulez dire plutôt que c'est sa mère. Henriette
+est la seule coupable. Elle aura obligé son fils...</p>
+
+<p>&mdash;Non, affirma le chevalier, la mère n'y est pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! ils habitaient la même chambre, l'enfant n'aurait pu
+agir à l'insu d'Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Ils habitaient la même chambre, mais tout s'est passé dans la pièce
+voisine, la nuit, tandis que la mère dormait.</p>
+
+<p>&mdash;Et le collier? fit le comte, on l'aurait trouvé dans les affaires
+de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! il sortait, lui. Le matin même où vous l'avez surpris
+devant sa table de travail, il venait de l'école, et peut-être la
+justice, au lieu d'épuiser ses ressources contre la mère innocente,
+aurait-elle été mieux inspirée en perquisitionnant là-bas, dans le
+pupitre de l'enfant, parmi ses livres de classe.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mais ces deux mille francs qu'Henriette recevait chaque
+année, n'est-ce pas le meilleur signe de sa complicité?</p>
+
+<p>&mdash;Complice, vous eût-elle remerciés de cet argent? Et puis, ne la
+surveillait-on pas? Tandis que l'enfant est libre, lui, il a toute
+facilité pour courir jusqu'à la ville voisine, pour s'aboucher avec un
+revendeur quelconque et lui céder à vil prix un diamant, deux
+diamants, selon le cas... sous la seule condition que l'envoi
+d'argent sera effectué de Paris, moyennant quoi on recommencera
+l'année suivante.</p>
+
+<p class="top5">Un malaise indéfinissable oppressait les Dreux-Soubise et leurs
+invités. Vraiment il y avait dans le ton, dans l'attitude de Floriani,
+autre chose que cette certitude qui, dès le début, avait si fort agacé
+le comte. Il y avait comme de l'ironie, et une ironie qui semblait
+plutôt hostile que sympathique et amicale ainsi qu'il eût convenu.</p>
+
+<p>Le comte affecta de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est d'un ingénieux qui me ravit, mes compliments. Quelle
+imagination brillante!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non, s'écria Floriani avec plus de gravité, je
+n'imagine pas, j'évoque des circonstances qui furent inévitablement
+telles que je les montre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous-même m'en avez dit. Je me représente la vie de la mère
+et de l'enfant, là-bas, au fond de la province, la mère qui tombe
+malade, les ruses et les inventions du petit pour vendre les
+pierreries et sauver sa mère ou tout au moins adoucir ses derniers
+moments. Le mal l'emporte. Elle meurt. Des années passent. L'enfant
+grandit, devient un homme. Et alors&mdash;et pour cette fois, je veux bien
+admettre que mon imagination se donne libre cours&mdash;supposons que cet
+homme éprouve le besoin de revenir dans les lieux où il a vécu son
+enfance, qu'il les revoie, qu'il retrouve ceux qui ont soupçonné,
+accusé sa mère... pensez-vous à l'intérêt poignant d'une telle
+entrevue dans la vieille maison où se sont déroulées les péripéties du
+drame?</p>
+
+<p>Ses paroles retentirent quelques secondes dans le silence inquiet, et
+sur le visage de M. et M<sup>me</sup> de Dreux, se lisait un effort éperdu pour
+comprendre, en même temps que la peur, que l'angoisse de comprendre.
+Le comte murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous donc, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? mais le chevalier Floriani que vous avez rencontré à Palerme,
+et que vous avez été assez bon de convier chez vous déjà plusieurs
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Alors que signifie cette histoire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais rien du tout! C'est un simple jeu de ma part. J'essaie de
+me figurer la joie que le fils d'Henriette, s'il existe encore, aurait
+à vous dire qu'il fut le seul coupable, et qu'il le fut parce que sa
+mère était malheureuse, sur le point de perdre la place de...
+domestique dont elle vivait, et parce que l'enfant souffrait de voir
+sa mère malheureuse.</p>
+
+<p>Il s'exprimait avec une émotion contenue, à demi levé et penché vers
+la comtesse. Aucun doute ne pouvait subsister. Le chevalier Floriani
+n'était autre que le fils d'Henriette. Tout, dans son attitude, dans
+ses paroles, le proclamait. D'ailleurs n'était-ce point son intention
+évidente, sa volonté même d'être reconnu comme tel?</p>
+
+<p class="top5">Le comte hésita. Quelle conduite allait-il tenir envers l'audacieux
+personnage? Sonner? Provoquer un scandale? Démasquer celui qui l'avait
+dépouillé jadis? Mais il y avait si longtemps! Et qui voudrait
+admettre cette histoire absurde d'enfant coupable? Non, il valait
+mieux accepter la situation, en affectant de n'en point saisir le
+véritable sens. Et le comte, s'approchant de Floriani, s'écria avec
+enjouement:</p>
+
+<p>&mdash;Très amusant, très curieux, votre roman. Je vous jure qu'il me
+passionne. Mais, suivant vous, qu'est-il devenu ce bon jeune homme, ce
+modèle des fils? J'espère qu'il ne s'est pas arrêté en si beau chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certes, non.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas! Après un tel début! Prendre le Collier de la Reine à
+six ans, le célèbre collier que convoitait Marie-Antoinette!</p>
+
+<p>&mdash;Et le prendre, observa Floriani, se prêtant au jeu du comte, le
+prendre sans qu'il lui en coûte le moindre désagrément, sans que
+personne ait l'idée d'examiner l'état des carreaux ou s'avise que le
+rebord de la fenêtre est trop propre, ce rebord qu'il avait essuyé
+pour effacer les traces de son passage sur l'épaisse poussière...
+Avouez qu'il y avait de quoi tourner la tête d'un gamin de son âge.
+C'est donc si facile? Il n'y a donc qu'à vouloir et à tendre la main?...
+Ma foi, il voulut...</p>
+
+<p>&mdash;Et il tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Les deux mains, reprit le chevalier en riant.</p>
+
+<p>Il y eut un frisson. Quel mystère cachait la vie de ce soi-disant
+Floriani? Combien extraordinaire devait être l'existence de cet
+aventurier, voleur génial à six ans, et qui, aujourd'hui, par un
+raffinement de dilettante en quête d'émotion, ou tout au plus pour
+satisfaire un sentiment de rancune, venait braver sa victime chez
+elle, audacieusement, follement, et cependant avec toute la correction
+d'un galant homme en visite!</p>
+
+<p>Il se leva et s'approcha de la comtesse pour prendre congé. Elle
+réprima un mouvement de recul. Il sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, vous avez peur! aurais-je donc poussé trop loin ma
+petite comédie de sorcier de salon!</p>
+
+<p>Elle se domina et répondit avec la même désinvolture un peu railleuse:</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, Monsieur. La légende de ce bon fils m'a au contraire
+fort intéressée, et je suis heureuse que mon collier ait été
+l'occasion d'une destinée aussi brillante. Mais ne croyez-vous pas que
+le fils de cette... femme, de cette Henriette, obéissait surtout à
+sa vocation?</p>
+
+<p>Il tressaillit, sentant la pointe, et répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis persuadé, et il fallait même que cette vocation fût
+sérieuse pour que l'enfant ne se rebutât point.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, vous le savez, la plupart des pierres étaient fausses. Il
+n'y avait de vrais que les quelques diamants rachetés au bijoutier
+anglais, les autres ayant été vendus un à un selon les dures
+nécessités de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;C'était toujours le Collier de la Reine, Monsieur, dit la comtesse
+avec hauteur, et voilà, me semble-t-il, ce que le fils d'Henriette ne
+pouvait comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il a dû comprendre, Madame, que, faux ou vrai, le collier était
+avant tout un objet de parade, une enseigne.</p>
+
+<p>M. de Dreux fit un geste. Sa femme aussitôt le prévint.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, si l'homme auquel vous faites allusion a la
+moindre pudeur...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit, intimidée par le calme regard de Floriani.</p>
+
+<p>Il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Si cet homme a la moindre pudeur...</p>
+
+<p>Elle sentit qu'elle ne gagnerait rien à lui parler de la sorte, et
+malgré elle, malgré sa colère et son indignation, toute frémissante
+d'orgueil humilié, elle lui dit presque poliment:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, la légende veut que Rétaux de Villette, quand il eut le
+Collier de la Reine entre les mains et qu'il en eut fait sauter tous
+les diamants avec Jeanne de Valois, n'ait point osé toucher à la
+monture. Il comprit que les diamants n'étaient que l'ornement, que
+l'accessoire, mais que la monture était l'&#339;uvre essentielle, la
+création même de l'artiste, et il la respecta. Pensez-vous que cet
+homme ait compris également?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne doute pas que la monture existe. L'enfant l'a respectée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Monsieur, s'il vous arrive de le rencontrer, vous lui
+direz qu'il garde injustement une de ces reliques qui sont la
+propriété et la gloire de certaines familles, et qu'il a pu en
+arracher les pierres sans que le Collier de la Reine cessât
+d'appartenir à la maison de Dreux-Soubise. Il nous appartient comme
+notre nom, comme notre honneur.</p>
+
+<p>Le chevalier répondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Je le lui dirai, Madame.</p>
+
+<p>Il s'inclina devant elle, salua le comte, salua les uns après les
+autres tous les assistants et sortit.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Quatre jours après, M<sup>me</sup> de Dreux trouvait sur la table de sa chambre
+un écrin de cuir rouge aux armes du Cardinal. Elle ouvrit. C'était le
+Collier en esclavage de la Reine.</p>
+
+<p class="top5">Mais comme toutes choses doivent, dans la vie d'un homme soucieux
+d'unité et de logique, concourir au même but&mdash;et qu'un peu de réclame
+n'est jamais nuisible&mdash;le lendemain l'<i>Écho de France</i> publiait ces
+lignes sensationnelles:</p>
+
+<p>«Le Collier de la Reine, le célèbre bijou historique dérobé autrefois
+à la famille de Dreux-Soubise, a été retrouvé par Arsène Lupin. Arsène
+Lupin s'est empressé de le rendre à ses légitimes propriétaires. On ne
+peut qu'applaudir à cette attention délicate et chevaleresque.»</p>
+
+<h3><a name="LE_SEPT_DE_COEUR" id="LE_SEPT_DE_COEUR"></a>LE SEPT DE C&#338;UR</h3>
+
+<p>Une question se pose, et elle me fut souvent posée:</p>
+
+<p>&mdash;Comment ai-je connu Arsène Lupin?</p>
+
+<p>Personne ne doute que je le connaisse. Les détails que j'accumule sur
+cet homme déconcertant, les faits irréfutables que j'expose, les
+preuves nouvelles que j'apporte, l'interprétation que je donne de
+certains actes dont on n'avait vu que les manifestations extérieures
+sans en pénétrer les raisons secrètes ni le mécanisme invisible, tout
+cela prouve bien, sinon une intimité, que l'existence même de Lupin
+rendrait impossible, du moins des relations amicales et des
+confidences suivies.</p>
+
+<p>Mais comment l'ai-je connu? D'où me vient la faveur d'être son
+historiographe? Pourquoi moi et pas un autre?</p>
+
+<p>La réponse est facile: le hasard seul a présidé à un choix où mon
+mérite n'entre pour rien. C'est le hasard qui m'a mis sur sa route.
+C'est par hasard que j'ai été mêlé à l'une de ses plus étranges et de
+ses plus mystérieuses aventures, par hasard enfin que je fus acteur
+dans un drame dont il fut le merveilleux metteur en scène, drame
+obscur et complexe, hérissé de telles péripéties que j'éprouve un
+certain embarras au moment d'en entreprendre le récit.</p>
+
+<p>Le premier acte se passe au cours de cette fameuse nuit du 22 au 23
+juin dont on a tant parlé. Et, pour ma part, disons-le tout de suite,
+j'attribue la conduite assez anormale que je tins en l'occasion, à
+l'état d'esprit très spécial où je me trouvais en rentrant chez moi.
+Nous avions dîné entre amis au restaurant de la Cascade, et, toute la
+soirée, tandis que nous fumions et que l'orchestre de tziganes jouait
+des valses mélancoliques, nous n'avions parlé que de crimes et de
+vols, d'intrigues effrayantes et ténébreuses. C'est toujours là une
+mauvaise préparation au sommeil.</p>
+
+<p>Les Saint-Martin s'en allèrent en automobile. Jean Daspry,&mdash;ce
+charmant et insouciant Daspry qui devait, six mois après, se faire
+tuer de façon si tragique sur la frontière du Maroc,&mdash;Jean Daspry et
+moi nous revînmes à pied par la nuit obscure et chaude. Quand nous
+fûmes arrivés devant le petit hôtel que j'habitais depuis un an à
+Neuilly, sur le boulevard Maillot, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez jamais peur?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée!</p>
+
+<p>&mdash;Dame, ce pavillon est tellement isolé! pas de voisins... des
+terrains vagues... Vrai, je ne suis pas poltron, et cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous êtes gai, vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je dis cela comme je dirais autre chose. Les Saint-Martin m'ont
+impressionné avec leurs histoires de brigands.</p>
+
+<p>M'ayant serré la main il s'éloigna. Je pris ma clef et j'ouvris.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! bon, murmurai-je, Antoine a oublié de m'allumer une bougie.</p>
+
+<p>Et soudain je me rappelai: Antoine était absent, je lui avais donné
+congé.</p>
+
+<p>Tout de suite l'ombre et le silence me furent désagréables. Je montai
+jusqu'à ma chambre à tâtons, le plus vite possible, et, aussitôt,
+contrairement à mon habitude, je tournai la clef et poussai le verrou.</p>
+
+<p>La flamme de la bougie me rendit mon sang-froid. Pourtant j'eus soin
+de tirer mon revolver de sa gaine, un gros revolver à longue portée,
+et je le posai à côté de mon lit. Cette précaution acheva de me
+rassurer. Je me couchai et, comme à l'ordinaire, pour m'endormir, je
+pris sur la table de nuit le livre qui m'y attendait chaque soir.</p>
+
+<p>Je fus très étonné. À la place du coupe-papier dont je l'avais marqué
+la veille, se trouvait une enveloppe, cachetée de cinq cachets de cire
+rouge. Je la saisis vivement. Elle portait comme adresse mon nom et
+mon prénom, accompagnés de cette mention: «Urgente».</p>
+
+<p>Une lettre! une lettre à mon nom! qui pouvait l'avoir mise à cet
+endroit? Un peu nerveux, je déchirai l'enveloppe, et je lus:</p>
+
+<p>«<i>À partir du moment où vous aurez ouvert cette lettre, quoi qu'il
+arrive, quoi que vous entendiez, ne bougez plus, ne faites pas un
+geste, ne jetez pas un cri. Sinon, vous êtes perdu.</i>»</p>
+
+<p>Moi non plus je ne suis pas un poltron, et, tout aussi bien qu'un
+autre, je sais me tenir en face du danger réel, ou sourire des périls
+chimériques dont s'effare notre imagination. Mais, je le répète,
+j'étais dans une situation d'esprit anormale, plus facilement
+impressionnable, les nerfs à fleur de peau. Et d'ailleurs, n'y
+avait-il pas dans tout cela quelque chose de troublant et
+d'inexplicable qui eût ébranlé l'âme du plus intrépide?</p>
+
+<p>Mes doigts serraient fiévreusement la feuille de papier, et mes yeux
+relisaient sans cesse les phrases menaçantes... «Ne faites pas un
+geste... ne jetez pas un cri... sinon, vous êtes perdu...»
+Allons donc! pensai-je, c'est quelque plaisanterie, une farce
+imbécile.</p>
+
+<p>Je fus sur le point de rire, même je voulus rire à haute voix. Qui
+m'en empêcha? Quelle crainte indécise me comprima la gorge?</p>
+
+<p>Du moins je soufflerais la bougie. Non, je ne pus la souffler. «Pas un
+geste, ou vous êtes perdu», était-il écrit.</p>
+
+<p>Mais pourquoi lutter contre ces sortes d'autosuggestions plus
+impérieuses souvent que les faits les plus précis? Il n'y avait qu'à
+fermer les yeux. Je fermai les yeux.</p>
+
+<p>Au même moment, un bruit léger passa dans le silence, puis des
+craquements. Et cela provenait, me sembla-t-il, d'une grande salle
+voisine où j'avais installé mon cabinet de travail et dont je n'étais
+séparé que par l'antichambre.</p>
+
+<p>L'approche d'un danger réel me surexcita, et j'eus la sensation que
+j'allais me lever, saisir mon revolver et me précipiter dans cette
+salle. Je ne me levai point: en face de moi, un des rideaux de la
+fenêtre de gauche avait remué.</p>
+
+<p>Le doute n'était pas possible: il avait remué. Il remuait encore! Et
+je vis&mdash;oh! je vis cela distinctement&mdash;qu'il y avait entre les rideaux
+et la fenêtre, dans cet espace trop étroit, une forme humaine dont
+l'épaisseur empêchait l'étoffe de tomber droit.</p>
+
+<p>Et l'être aussi me voyait, il était certain qu'il me voyait à travers
+les mailles très larges de l'étoffe. Alors je compris tout. Tandis que
+les autres emportaient leur butin, sa mission à lui consistait à me
+tenir en respect. Me lever? Saisir un revolver? Impossible... il
+était là! au moindre geste, au moindre cri, j'étais perdu.</p>
+
+<p>Un coup violent secoua la maison, suivi de petits coups groupés par
+deux ou trois, comme ceux d'un marteau qui frappe sur des pointes et
+qui rebondit. Ou du moins voilà ce que j'imaginais, dans la confusion
+de mon cerveau. Et d'autres bruits s'entrecroisèrent, un véritable
+vacarme qui prouvait que l'on ne se gênait point, et que l'on agissait
+en toute sécurité.</p>
+
+<p>On avait raison: je ne bougeai pas. Fut-ce lâcheté? Non,
+anéantissement plutôt, impuissance totale à mouvoir un seul de mes
+membres. Sagesse également, car enfin pourquoi lutter? Derrière cet
+homme, il y en avait dix autres qui viendraient à son appel. Allais-je
+risquer ma vie pour sauver quelques tapisseries et quelques bibelots?</p>
+
+<p>Et toute la nuit ce supplice dura. Supplice intolérable, angoisse
+terrible! Le bruit s'était interrompu, mais <i>je ne cessais d'attendre</i>
+qu'il recommençât. Et l'homme! l'homme qui me surveillait, l'arme à la
+main! Mon regard effrayé ne le quittait pas. Et mon c&#339;ur battait! et
+de la sueur ruisselait de mon front et de tout mon corps!</p>
+
+<p>Et tout à coup un bien-être inexprimable m'envahit: une voiture de
+laitier dont je connaissais bien le roulement, passa sur le boulevard,
+et j'eus en même temps l'impression que l'aube se glissait entre les
+persiennes closes et qu'un peu de jour dehors se mêlait à l'ombre.</p>
+
+<p>Et le jour pénétra dans la chambre. Et d'autres voitures passèrent. Et
+tous les fantômes de la nuit s'évanouirent.</p>
+
+<p>Alors je sortis un bras du lit, lentement, sournoisement. En face rien
+ne remua. Je marquai des yeux le pli du rideau, l'endroit précis où il
+fallait viser, je fis le compte exact des mouvements que je devais
+exécuter, et, rapidement, j'empoignai mon revolver et je tirai.</p>
+
+<p>Je sautai hors du lit avec un cri de délivrance, et je bondis sur le
+rideau. L'étoffe était percée, la vitre était percée. Quant à l'homme,
+je n'avais pu l'atteindre... pour cette bonne raison qu'il n'y
+avait personne.</p>
+
+<p>Personne! Ainsi, toute la nuit, j'avais été hypnotisé par un pli de
+rideau! Et pendant ce temps, des malfaiteurs... Rageusement, d'un
+élan que rien n'eût arrêté, je tournai la clef dans la serrure,
+j'ouvris ma porte, je traversai l'antichambre, j'ouvris une autre
+porte, et je me ruai dans la salle.</p>
+
+<p>Mais une stupeur me cloua sur le seuil, haletant, abasourdi, plus
+étonné encore que je ne l'avais été de l'absence de l'homme: rien
+n'avait disparu. Toutes les choses que je supposais enlevées, meubles,
+tableaux, vieux velours et vieilles soies, toutes ces choses étaient à
+leur place!</p>
+
+<p>Spectacle incompréhensible! Je n'en croyais pas mes yeux! Pourtant ce
+vacarme, ces bruits de déménagement... Je fis le tour de la pièce,
+j'inspectai les murs, je dressai l'inventaire de tous ces objets que
+je connaissais si bien. Rien ne manquait! Et ce qui me déconcertait le
+plus, c'est que rien non plus ne révélait le passage des malfaiteurs,
+aucun indice, pas une chaise dérangée, pas une trace de pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, me disais-je en me prenant la tête à deux mains, je
+ne suis pourtant pas un fou! J'ai bien entendu!...</p>
+
+<p>Pouce par pouce, avec les procédés d'investigation les plus minutieux,
+j'examinai la salle. Ce fut en vain. Ou plutôt... mais pouvais-je
+considérer cela comme une découverte? Sous un petit tapis persan, jeté
+sur le parquet, je ramassai une carte, une carte à jouer. C'était un
+sept de c&#339;ur, pareil à tous les sept de c&#339;ur des jeux de cartes
+français, mais qui retint mon attention par un détail assez curieux.
+La pointe extrême de chacune des sept marques rouges en forme de
+c&#339;ur, était percée d'un trou, le trou rond et régulier qu'eût
+pratiqué l'extrémité d'un poinçon.</p>
+
+<p>Voilà tout. Une carte et une lettre trouvée dans un livre. En dehors
+de cela, rien. Était-ce assez pour affirmer que je n'avais pas été le
+jouet d'un rêve?</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Toute la journée, je poursuivis mes recherches dans le salon. C'était
+une grande pièce en disproportion avec l'exiguïté de l'hôtel, et dont
+l'ornementation attestait le goût bizarre de celui qui l'avait conçue.
+Le parquet était fait d'une mosaïque de petites pierres multicolores,
+formant de larges dessins symétriques. La même mosaïque recouvrait les
+murs, disposée en panneaux, allégories pompéiennes, compositions
+bizantines, fresque du moyen âge. Un Bacchus enfourchait un tonneau.
+Un empereur couronné d'or, à barbe fleurie, tenait un glaive dans sa
+main droite.</p>
+
+<p>Tout en haut, un peu à la façon d'un atelier, se découpait l'unique et
+vaste fenêtre. Cette fenêtre étant toujours ouverte la nuit, il était
+probable que les hommes avaient passé par là, à l'aide d'une échelle.
+Mais, ici encore, aucune certitude. Les montants de l'échelle eussent
+dû laisser des traces sur le sol battu de la cour: il n'y en avait
+point. L'herbe du terrain vague qui entourait l'hôtel aurait dû être
+fraîchement foulée: elle ne l'était pas.</p>
+
+<p>J'avoue que je n'eus point l'idée de m'adresser à la police, tellement
+les faits qu'il m'eût fallu exposer étaient inconsistants et absurdes.
+On se fût moqué de moi. Mais, le surlendemain, c'était mon jour de
+chronique au <i>Gil Blas</i>, où j'écrivais alors. Obsédé par mon aventure,
+je la racontai tout au long.</p>
+
+<p>L'article ne passa pas inaperçu, mais je vis bien qu'on ne le prenait
+guère au sérieux, et qu'on le considérait plutôt comme une fantaisie
+que comme une histoire réelle. Les Saint-Martin me raillèrent. Daspry,
+cependant, qui ne manquait pas d'une certaine compétence en ces
+matières, vint me voir, se fit expliquer l'affaire et l'étudia...
+sans plus de succès d'ailleurs.</p>
+
+<p>Or, un des matins suivants, le timbre de la grille résonna, et Antoine
+vint m'avertir qu'un monsieur désirait me parler. Il n'avait pas voulu
+donner son nom. Je le priai de monter.</p>
+
+<p>C'était un homme d'une quarantaine d'années, très brun, de visage
+énergique, et dont les habits propres, mais usés, annonçaient un souci
+d'élégance qui contrastait avec ses façons plutôt vulgaires.</p>
+
+<p>Sans préambule, il me dit&mdash;d'une voix éraillée, avec des accents qui
+me confirmèrent la situation sociale de l'individu:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, en voyage, dans un café, le <i>Gil Blas</i> m'est tombé sous
+les yeux. J'ai lu votre article. Il m'a intéressé... beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis revenu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour vous parler. Tous les faits que vous avez racontés
+sont-ils exacts?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument exacts.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en est pas un seul qui soit de votre invention?</p>
+
+<p>&mdash;Pas un seul.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas j'aurais peut-être des renseignements à vous fournir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, non?</p>
+
+<p>&mdash;Avant de parler, il faut que je vérifie s'ils sont justes.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour les vérifier?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je reste seul dans cette pièce.</p>
+
+<p>Je le regardai avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas très bien...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée que j'ai eue en lisant votre article. Certains
+détails établissent une coïncidence vraiment extraordinaire avec une
+autre aventure que le hasard m'a révélée. Si je me suis trompé, il est
+préférable que je garde le silence. Et l'unique moyen de le savoir,
+c'est que je reste seul...</p>
+
+<p>Qu'y avait-il sous cette proposition? Plus tard je me suis rappelé
+qu'en la formulant l'homme avait un air inquiet, une expression de
+physionomie anxieuse. Mais, sur le moment, bien qu'un peu étonné, je
+ne trouvai rien de particulièrement anormal à sa demande. Et puis une
+telle curiosité me stimulait!</p>
+
+<p>Je répondis:</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Combien vous faut-il de temps?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! trois minutes, pas davantage. D'ici trois minutes, je vous
+rejoindrai.</p>
+
+<p>Je sortis de la pièce. En bas, je tirai ma montre. Une minute
+s'écoula. Deux minutes... Pourquoi donc me sentais-je oppressé?
+Pourquoi ces instants me paraissaient-ils plus solennels que d'autres?</p>
+
+<p>Deux minutes et demie... Deux minutes trois quarts... Et soudain
+un coup de feu retentit.</p>
+
+<p>En quelques enjambées j'escaladai les marches et j'entrai. Un cri
+d'horreur m'échappa.</p>
+
+<p>Au milieu de la salle l'homme gisait, immobile, couché sur le côté
+gauche. Du sang coulait de son crâne, mêlé à des débris de cervelle.
+Près de son poing, un revolver, tout fumant.</p>
+
+<p>Une convulsion l'agita, et ce fut tout.</p>
+
+<p>Mais plus encore que ce spectacle effroyable, quelque chose me frappa,
+quelque chose qui fit que je n'appelai pas au secours tout de suite,
+et que je ne me jetai point à genoux pour voir si l'homme respirait. À
+deux pas de lui, par terre, il y avait un sept de c&#339;ur!</p>
+
+<p>Je le ramassai. Les sept extrémités des sept marques rouges étaient
+percées d'un trou...</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Une demi-heure après, le commissaire de police de Neuilly arrivait,
+puis le médecin légiste, puis le chef de la Sûreté, M. Dudouis. Je
+m'étais bien gardé de toucher au cadavre. Rien ne put fausser les
+premières constatations.</p>
+
+<p>Elles furent brèves, d'autant plus brèves que tout d'abord on ne
+découvrit rien, ou peu de chose. Dans les poches du mort aucun papier,
+sur ses vêtements aucun nom, sur son linge aucune initiale. Somme
+toute, pas un indice capable d'établir son identité. Et dans la salle
+le même ordre qu'auparavant. Les meubles n'avaient pas été dérangés,
+et les objets avaient gardé leur ancienne position. Pourtant cet homme
+n'était pas venu chez moi dans l'unique intention de se tuer, et parce
+qu'il jugeait que mon domicile convenait mieux que tout autre à son
+suicide! Il fallait qu'un motif l'eût déterminé à cet acte de
+désespoir, et que ce motif lui-même résultât d'un fait nouveau,
+constaté par lui au cours des trois minutes qu'il avait passées seul.</p>
+
+<p>Quel fait? Qu'avait-il vu? Qu'avait-il surpris? Quel secret
+épouvantable avait-il pénétré? Aucune supposition n'était permise.</p>
+
+<p>Mais, au dernier moment, un incident se produisit qui nous parut d'un
+intérêt considérable. Comme deux agents se baissaient pour soulever le
+cadavre et l'emporter sur un brancard, ils s'aperçurent que la main
+gauche, fermée jusqu'alors et crispée, s'était détendue, et qu'une
+carte de visite, toute froissée, s'en échappait.</p>
+
+<p>Cette carte portait: Georges Andermatt, rue de Berry, 37.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela signifiait? Georges Andermatt était un gros
+banquier de Paris, fondateur et président de ce Comptoir des métaux
+qui a donné une telle impulsion aux industries métallurgiques de
+France. Il menait grand train, possédant mail-coach, automobiles,
+écurie de course. Ses réunions étaient très suivies et l'on citait M<sup>me</sup>
+Andermatt pour sa grâce et pour sa beauté.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce le nom du mort? murmurai-je.</p>
+
+<p>Le chef de la Sûreté se pencha.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas lui. M. Andermatt est un homme pâle et un peu
+grisonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors pourquoi cette carte?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez le téléphone, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans le vestibule. Si vous voulez bien m'accompagner.</p>
+
+<p>Il chercha dans l'annuaire et demanda le 415.21.</p>
+
+<p>&mdash;M. Andermatt est-il chez lui?&mdash;Veuillez lui dire que M. Dudouis le
+prie de venir en toute hâte au 102 du boulevard Maillot. C'est urgent.</p>
+
+<p>Vingt minutes plus tard, M. Andermatt descendait de son automobile. On
+lui exposa les raisons qui nécessitaient son intervention, puis on le
+mena devant le cadavre.</p>
+
+<p>Il eut une seconde d'émotion qui contracta son visage, et prononça à
+voix basse, comme s'il parlait malgré lui:</p>
+
+<p>&mdash;Étienne Varin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissiez?</p>
+
+<p>&mdash;Non... ou du moins oui... mais de vue seulement. Son frère...</p>
+
+<p>&mdash;Il a un frère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Alfred Varin... Son frère est venu autrefois me solliciter...
+je ne sais plus à quel propos...</p>
+
+<p>&mdash;Où demeure-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Les deux frères demeuraient ensemble... rue de Provence, je
+crois.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne soupçonnez pas la raison pour laquelle celui-ci s'est
+tué?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant cette carte qu'il tenait dans sa main?... Votre carte
+avec votre adresse!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y comprends rien. Ce n'est là évidemment qu'un hasard que
+l'instruction nous expliquera.</p>
+
+<p>Un hasard en tout cas bien curieux, pensai-je et je sentis que nous
+éprouvions tous la même impression.</p>
+
+<p>Cette impression, je la retrouvai dans les journaux du lendemain, et
+chez tous ceux de mes amis avec qui je m'entretins de l'aventure. Au
+milieu des mystères qui la compliquaient, après la double découverte,
+si déconcertante, de ce sept de c&#339;ur sept fois percé, après les deux
+événements aussi énigmatiques l'un que l'autre dont ma demeure avait
+été le théâtre, cette carte de visite semblait enfin promettre un peu
+de lumière. Par elle on arriverait à la vérité.</p>
+
+<p>Mais, contrairement aux prévisions, M. Andermatt ne fournit aucune
+indication.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit ce que je savais, répétait-il. Que veut-on de plus? Je
+suis le premier stupéfait que cette carte ait été trouvée là, et
+j'attends comme tout le monde que ce point soit éclairci.</p>
+
+<p>Il ne le fut pas. L'enquête établit que les frères Varin, Suisses
+d'origine, avaient mené sous des noms différents une vie fort
+mouvementée, fréquentant les tripots, en relations avec toute une
+bande d'étrangers dont la police s'occupait, et qui s'était dispersée
+après une série de cambriolages auxquels leur participation ne fut
+établie que par la suite. Au numéro 24 de la rue de Provence où les
+frères Varin avaient en effet habité six ans auparavant, on ignorait
+ce qu'ils étaient devenus.</p>
+
+<p>Je confesse que, pour ma part, cette affaire me semblait si
+embrouillée que je ne croyais guère à la possibilité d'une solution,
+et que je m'efforçais de n'y plus songer. Mais Jean Daspry, au
+contraire, que je vis beaucoup à cette époque, se passionnait chaque
+jour davantage.</p>
+
+<p>Ce fut lui qui me signala cet écho d'un journal étranger que toute la
+presse reproduisait et commentait:</p>
+
+<p>«On va procéder en présence de l'empereur, et dans un lieu que l'on
+tiendra secret jusqu'à la dernière minute, aux premiers essais d'un
+sous-marin qui doit révolutionner les conditions futures de la guerre
+navale. Une indiscrétion nous en a révélé le nom: il s'appelle <i>Le
+Sept-de-c&#339;ur</i>.»</p>
+
+<p>Le Sept de c&#339;ur! était-ce là rencontre fortuite? ou bien devait-on
+établir un lien entre le nom de ce sous-marin et les incidents dont
+nous avons parlé? Mais un lien de quelle nature? Ce qui se passait ici
+ne pouvait aucunement se relier à ce qui se passait là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous? me disait Daspry. Les effets les plus disparates
+proviennent souvent d'une cause unique.</p>
+
+<p>Le surlendemain, un autre écho nous arrivait:</p>
+
+<p>«On prétend que les plans du <i>Sept-de-c&#339;ur</i>, le sous-marin dont les
+expériences vont avoir lieu incessamment, ont été exécutés par des
+ingénieurs français. Ces ingénieurs, ayant sollicité en vain l'appui
+de leurs compatriotes, se seraient adressés ensuite, sans plus de
+succès, à l'Amirauté anglaise. Nous donnons ces nouvelles sous toute
+réserve.»</p>
+
+<p>Je n'ose pas trop insister sur des faits de nature extrêmement
+délicate, et qui provoquèrent, on s'en souvient, une émotion si
+considérable. Cependant, puisque tout danger de complication est
+écarté, il me faut bien parler de l'article de l'<i>Écho de France</i>, qui
+fit alors tant de bruit, et qui jeta sur l'affaire du Sept de c&#339;ur,
+comme on l'appelait, quelques clartés... confuses.</p>
+
+<p>Le voici, tel qu'il parut sous la signature de Salvator:</p>
+
+<p class="top5"><i>L'affaire du Sept-de-c&#339;ur. Un coin du voile soulevé.</i></p>
+
+<p>«Nous serons brefs. Il y a dix ans, un jeune ingénieur des mines,
+Louis Lacombe, désireux de consacrer son temps et sa fortune aux
+études qu'il poursuivait, donna sa démission, et loua, au numéro 102
+du boulevard Maillot, un petit hôtel qu'un comte italien avait fait
+récemment construire et décorer. Par l'intermédiaire de deux
+individus, les frères Varin, de Lausanne, dont l'un l'assistait dans
+ses expériences comme préparateur, et dont l'autre lui cherchait des
+commanditaires, il entra en relations avec H. Georges Andermatt, qui
+venait de fonder le Comptoir des Métaux.</p>
+
+<p>«Après plusieurs entrevues, il parvint à l'intéresser à un projet de
+sous-marin auquel il travaillait, et il fut entendu que, dès la mise
+au point définitive de l'invention, M. Andermatt userait de son
+influence pour obtenir du ministère de la marine une série d'essais.</p>
+
+<p>«Durant deux années, Louis Lacombe fréquenta assidûment l'hôtel
+Andermatt et soumit au banquier les perfectionnements qu'il apportait
+à son projet, jusqu'au jour où, satisfait lui-même de son travail,
+ayant trouvé la formule définitive qu'il cherchait, il pria M.
+Andermatt de se mettre en campagne.</p>
+
+<p>«Ce jour-là, Louis Lacombe dîna chez les Andermatt. Il s'en alla, le
+soir, vers onze heures et demie. Depuis on ne l'a plus revu.</p>
+
+<p>«En relisant les journaux de l'époque, on verrait que la famille du
+jeune homme saisit la justice et que le parquet s'inquiéta. Mais on
+n'aboutit à aucune certitude, et généralement il fut admis que Louis
+Lacombe, qui passait pour un garçon original et fantasque, était parti
+en voyage sans prévenir personne.</p>
+
+<p>«Acceptons cette hypothèse... invraisemblable. Mais une question se
+pose, capitale pour notre pays: que sont devenus les plans du
+sous-marin? Louis Lacombe les a-t-il emportés? Sont-ils détruits?</p>
+
+<p>«De l'enquête très sérieuse à laquelle nous nous sommes livrés, il
+résulte que ces plans existent. Les frères Varin les ont eus entre les
+mains. Comment? Nous n'avons encore pu l'établir, de même que nous ne
+savons pas pourquoi ils n'ont pas essayé plus tôt de les vendre.
+Craignaient-ils qu'on ne leur demandât comment ils les avaient en leur
+possession? En tout cas cette crainte n'a pas persisté, et nous
+pouvons en toute certitude affirmer ceci: les plans de Louis Lacombe
+sont la propriété d'une puissance étrangère, et nous sommes en mesure
+de publier la correspondance échangée à ce propos entre les frères
+Varin et le représentant de cette puissance. Actuellement le
+<i>Sept-de-c&#339;ur</i> imaginé par Louis Lacombe est réalisé par nos voisins.</p>
+
+<p>«La réalité répondra-t-elle aux prévisions optimistes de ceux qui ont
+été mêlés à cette trahison? Nous avons, pour espérer le contraire, des
+raisons que l'événement, nous voudrions le croire, ne trompera point.»</p>
+
+<p>Et un post-scriptum ajoutait:</p>
+
+<p>«Dernière heure.&mdash;Nous espérions à juste titre. Nos informations
+particulières nous permettent d'annoncer que les essais du
+<i>Sept-de-c&#339;ur</i> n'ont pas été satisfaisants. Il est assez probable
+qu'aux plans livrés par les frères Varin, il manquait le dernier
+document apporté par Louis Lacombe à M. Andermatt le soir de sa
+disparition, document indispensable à la compréhension totale du
+projet, sorte de résumé où l'on retrouve les conclusions définitives,
+les évaluations et les mesures contenues dans les autres papiers. Sans
+ce document les plans sont imparfaits; de même que, sans les plans, le
+document est inutile.</p>
+
+<p>«Donc il est encore temps d'agir et de reprendre ce qui nous
+appartient. Pour cette besogne fort difficile, nous comptons beaucoup
+sur l'assistance de M. Andermatt. Il aura à c&#339;ur d'expliquer la
+conduite inexplicable qu'il a tenue depuis le début. Il dira non
+seulement pourquoi il n'a pas raconté ce qu'il savait au moment du
+suicide d'Étienne Varin, mais aussi pourquoi il n'a jamais révélé la
+disparition des papiers dont il avait connaissance. Il dira pourquoi,
+depuis six ans, il fait surveiller les frères Varin par des agents à
+sa solde.</p>
+
+<p>«Nous attendons de lui, non point des paroles, mais des actes. Sinon...»</p>
+
+<p>La menace était brutale. Mais en quoi consistait-elle? Quel moyen
+d'intimidation Salvator, l'auteur... anonyme de l'article,
+possédait-il sur M. Andermatt?</p>
+
+<p>Une nuée de reporters assaillit le banquier, et dix interviews
+exprimèrent le dédain avec lequel il répondit à cette mise en demeure.
+Sur quoi, le correspondant de l'<i>Écho de France</i> riposta par ces trois
+lignes:</p>
+
+<p>«Que M. Andermatt le veuille ou non, il est dès à présent notre
+collaborateur dans l'&#339;uvre que nous entreprenons.»</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Le jour où parut cette réplique, Daspry et moi nous dînâmes ensemble.
+Le soir, les journaux étalés sur ma table, nous discutions l'affaire
+et l'examinions sous toutes ses faces avec cette irritation que l'on
+éprouverait à marcher indéfiniment dans l'ombre et à toujours se
+heurter aux mêmes obstacles.</p>
+
+<p>Et soudain, sans que mon domestique m'eût averti, sans que le timbre
+eût résonné, la porte s'ouvrit et une dame entra, couverte d'un voile
+épais.</p>
+
+<p>Je me levai aussitôt et m'avançai. Elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Monsieur, qui demeurez ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, mais je vous avoue...</p>
+
+<p>&mdash;La grille sur le boulevard n'était pas fermée, expliqua-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la porte du vestibule?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas, et je songeai qu'elle avait dû faire le tour par
+l'escalier de service. Elle connaissait donc le chemin?</p>
+
+<p>Il y eut un silence un peu embarrassé. Elle regarda Daspry. Malgré
+moi, comme j'eusse fait dans un salon, je le présentai. Puis je la
+priai de s'asseoir et de m'exposer le but de sa visite.</p>
+
+<p>Elle enleva son voile et je vis qu'elle était brune, de visage
+régulier, et, sinon très belle, du moins d'un charme infini, qui
+provenait de ses yeux surtout, des yeux graves et douloureux.</p>
+
+<p>Elle dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis M<sup>me</sup> Andermatt.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Andermatt! répétai-je, de plus en plus étonné.</p>
+
+<p>Un nouveau silence. Et elle reprit d'une voix calme, et de l'air le
+plus tranquille:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens au sujet de cette affaire... que vous savez. J'ai pensé
+que je pourrais peut-être avoir auprès de vous quelques
+renseignements...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, Madame, je n'en connais pas plus que ce qu'en ont dit les
+journaux. Veuillez préciser en quoi je puis vous être utile.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... Je ne sais pas...</p>
+
+<p>Seulement alors j'eus l'intuition que son calme était factice, et que,
+sous cet air de sécurité parfaite, se cachait un grand trouble. Et
+nous nous tûmes, aussi gênés l'un que l'autre.</p>
+
+<p>Mais Daspry, qui n'avait pas cessé de l'observer, s'approcha et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre, Madame, de vous poser quelques questions?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, s'écria-t-elle, comme cela je parlerai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlerez... quelles que soient ces questions?</p>
+
+<p>&mdash;Quelles qu'elles soient.</p>
+
+<p>Il réfléchit et prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissiez Louis Lacombe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, par mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois?</p>
+
+<p>&mdash;Le soir où il a dîné chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir-là, rien n'a pu vous donner à penser que vous ne le verriez
+plus?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il avait bien fait allusion à un voyage en Russie, mais si
+vaguement!</p>
+
+<p>&mdash;Vous comptiez donc le revoir?</p>
+
+<p>&mdash;Le surlendemain, à dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment expliquez-vous cette disparition?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'explique pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. Andermatt?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'interrogez pas là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;L'article de l'<i>Écho de France</i> semble dire...</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il semble dire, c'est que les frères Varin ne sont pas
+étrangers à cette disparition.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce votre avis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Sur quoi repose votre conviction?</p>
+
+<p>&mdash;En nous quittant, Louis Lacombe portait une serviette qui contenait
+tous les papiers relatifs à son projet. Deux jours après, il y a eu
+entre mon mari et l'un des frères Varin, celui qui vit, une entrevue
+au cours de laquelle mon mari acquérait la preuve que ces papiers
+étaient aux mains des deux frères.</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne les a pas dénoncés?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dans la serviette, se trouvait autre chose que les
+papiers de Louis Lacombe.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>Elle hésita, fut sur le point de répondre, puis, finalement, garda le
+silence. Daspry continua:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc la cause pour laquelle votre mari, sans avertir la
+police, faisait surveiller les deux frères. Il espérait à la fois
+reprendre les papiers et cette chose... compromettante grâce à
+laquelle les deux frères exerçaient sur lui une sorte de chantage.</p>
+
+<p>&mdash;Sur lui... et sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sur vous aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Sur moi principalement.</p>
+
+<p>Elle articula ces trois mots d'une voix sourde. Daspry l'observa, fit
+quelques pas, et revenant à elle:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez écrit à Louis Lacombe?</p>
+
+<p>&mdash;Certes... mon mari était en relations...</p>
+
+<p>&mdash;En dehors de ces lettres officielles, n'avez-vous pas écrit à Louis
+Lacombe... d'autre lettres. Excusez mon insistance, mais il est
+indispensable que je sache toute la vérité. Avez-vous écrit d'autres
+lettres?</p>
+
+<p>Toute rougissante, elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce sont ces lettres que possédaient les frères Varin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;M. Andermatt le sait donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne les a pas vues, mais Alfred Varin lui en a révélé
+l'existence, le menaçant de les publier si mon mari agissait contre
+eux. Mon mari a eu peur... il a reculé devant le scandale.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, il a tout mis en &#339;uvre pour leur arracher ces lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Il a tout mis en &#339;uvre... du moins, je le suppose, car, à
+partir de cette dernière entrevue avec Alfred Varin, et après les
+quelques mots très violents par lesquels il m'en rendit compte, il n'y
+a plus eu entre mon mari et moi aucune intimité, aucune confiance.
+Nous vivons comme deux étrangers.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, si vous n'avez rien à perdre, que craignez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Si indifférente que je lui sois devenue, je suis celle qu'il a
+aimée, celle qu'il aurait encore pu aimer;&mdash;oh! cela, j'en suis
+certaine, murmura-t-elle d'une voix ardente, il m'aurait encore aimée,
+s'il ne s'était pas emparé de ces maudites lettres...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! il aurait réussi... Mais les deux frères se défiaient
+cependant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et ils se vantaient même, paraît-il, d'avoir une cachette
+sûre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tout lieu de croire que mon mari a découvert cette cachette!</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! où se trouvait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Ici.</p>
+
+<p>Je tressautai.</p>
+
+<p>&mdash;Ici!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et je l'avais toujours soupçonné. Louis Lacombe, très
+ingénieux, passionné de mécanique, s'amusait, à ses heures perdues, à
+confectionner des coffres et des serrures. Les frères Varin ont dû
+surprendre et, par la suite, utiliser une de ces cachettes pour
+dissimuler les lettres... et d'autres choses aussi sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils n'habitaient pas ici, m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à votre arrivée, il y a quatre mois, ce pavillon est resté
+inoccupé. Il est donc probable qu'ils y revenaient, et ils ont pensé
+en outre que votre présence ne les gênerait pas le jour où ils
+auraient besoin de retirer tous leurs papiers. Mais ils comptaient
+sans mon mari qui, dans la nuit du 22 au 23 juin, a forcé le coffre, a
+pris... ce qu'il cherchait, et a laissé sa carte pour bien montrer
+aux deux frères qu'il n'avait plus à les redouter et que les rôles
+changeaient. Deux jours plus tard, averti par l'article du <i>Gil Blas</i>,
+Étienne Varin se présentait chez vous en toute hâte, restait seul dans
+ce salon, trouvait le coffre vide... et se tuait.</p>
+
+<p>Après un instant, Daspry demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une simple supposition, n'est-ce pas? M. Andermatt ne vous a
+rien dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Son attitude vis-à-vis de vous ne s'est pas modifiée? Il ne vous a
+pas paru plus sombre, plus soucieux?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez qu'il en serait ainsi s'il avait trouvé les lettres!
+Pour moi il ne les a pas. Pour moi, ce n'est pas lui qui est entré
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui alors?</p>
+
+<p>&mdash;Le personnage mystérieux qui conduit cette affaire, qui en tient
+tous les fils, et qui la dirige vers un but que nous ne faisons
+qu'entrevoir à travers tant de complications, le personnage mystérieux
+dont on sent l'action visible et toute-puissante depuis la première
+heure. C'est lui et ses amis qui sont entrés dans cet hôtel le 22
+juin, c'est lui qui a découvert la cachette, c'est lui qui a laissé la
+carte de M. Andermatt, c'est lui qui détient la correspondance et les
+preuves de la trahison des frères Varin.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, lui? interrompis-je, non sans impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Le correspondant de l'<i>Écho de France</i>, parbleu, ce Salvator!
+N'est-ce pas d'une évidence aveuglante? Ne donne-t-il pas dans son
+article des détails que, seul, peut connaître l'homme qui a pénétré
+les secrets des deux frères?</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, balbutia M<sup>me</sup> Andermatt, avec effroi, il a mes lettres
+également, et c'est lui à son tour qui menace mon mari! Que faire, mon
+Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Lui écrire, déclara nettement Daspry, se confier à lui sans
+détours; lui raconter tout ce que vous savez et tout ce que vous
+pouvez apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Votre intérêt est le même que le sien. Il est hors de doute qu'il
+agit contre le survivant des deux frères. Ce n'est pas contre M.
+Andermatt qu'il cherche des armes, mais contre Alfred Varin. Aidez-le.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari a-t-il ce document qui complète et qui permet d'utiliser
+les plans de Louis Lacombe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Prévenez-en Salvator. Au besoin, tâchez de lui procurer ce
+document. Bref, entrez en correspondance avec lui. Que risquez-vous?</p>
+
+<p>Le conseil était hardi, dangereux même à première vue, mais M<sup>me</sup>
+Andermatt n'avait guère le choix. Aussi bien, comme disait Daspry, que
+risquait-elle? Si l'inconnu était un ennemi, cette démarche
+n'aggravait pas la situation. Si c'était un étranger qui poursuivait
+un but particulier, il devait n'attacher à ces lettres qu'une
+importance secondaire.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il y avait là une idée, et M<sup>me</sup> Andermatt, dans son
+désarroi, fut trop heureuse de s'y rallier. Elle nous remercia avec
+effusion, et promit de nous tenir au courant.</p>
+
+<p>Le surlendemain, en effet, elle nous envoyait ce mot qu'elle avait
+reçu en réponse:</p>
+
+<p>«Les lettres ne s'y trouvaient pas. Mais je les aurai, soyez
+tranquille. Je veille à tout. S.»</p>
+
+<p>Je pris le papier. C'était l'écriture du billet que l'on avait
+introduit dans mon livre de chevet, le soir du 22 juin.</p>
+
+<p>Daspry avait donc raison, Salvator était bien le grand organisateur de
+cette affaire.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>En vérité, nous commencions à discerner quelques lueurs parmi les
+ténèbres qui nous environnaient et certains points s'éclairaient d'une
+lumière inattendue. Mais que d'autres restaient obscurs, comme la
+découverte des deux sept de c&#339;ur! Pour ma part, j'en revenais
+toujours là, plus intrigué peut-être qu'il n'eût fallu par ces deux
+cartes dont les sept petites figures transpercées avaient frappé mes
+yeux en de si troublantes circonstances. Quel rôle jouaient-elles dans
+le drame? Quelle importance devait-on leur attribuer? Quelle
+conclusion devait-on tirer de ce fait que le sous-marin construit sur
+les plans de Louis Lacombe portait le nom de <i>Sept-de-c&#339;ur</i>?</p>
+
+<p>Daspry, lui, s'occupait peu des deux cartes, tout entier à l'étude
+d'un autre problème dont la solution lui semblait plus urgente: il
+cherchait inlassablement la fameuse cachette.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui sait, disait-il, si je n'y trouverais point les lettres que
+Salvator n'y a pas trouvées... par inadvertance peut-être. Il est
+si peu croyable que les frères Varin aient enlevé d'un endroit qu'ils
+supposaient inaccessible, l'arme dont ils savaient la valeur
+inappréciable.</p>
+
+<p>Et il cherchait. La grande salle n'ayant bientôt plus de secrets pour
+lui, il étendait ses investigations à toutes les autres pièces du
+pavillon: il scruta l'intérieur et l'extérieur, il examina les pierres
+et les briques des murailles, il souleva les ardoises du toit.</p>
+
+<p>Un jour, il arriva avec une pioche et une pelle, me donna la pelle,
+garda la pioche et, désignant le terrain vague:</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y.</p>
+
+<p>Je le suivis sans enthousiasme. Il divisa le terrain en plusieurs
+sections qu'il inspecta successivement. Mais, dans un coin, à l'angle
+que formaient les murs de deux propriétés voisines, un amoncellement
+de moellons et de cailloux, recouverts de ronces et d'herbes, attira
+son attention. Il l'attaqua.</p>
+
+<p>Je dus l'aider. Durant une heure, en plein soleil, nous peinâmes
+inutilement. Mais lorsque, sous les pierres écartées, nous parvînmes
+au sol lui-même, et que nous l'eûmes éventré, la pioche de Daspry mit
+à nu des ossements, un reste de squelette autour duquel
+s'effiloquaient encore des bribes de vêtements.</p>
+
+<p>Et soudain je me sentis pâlir. J'apercevais fichée en terre une petite
+plaque de fer, découpée en forme de rectangle et où il me semblait
+distinguer des taches rouges. Je me baissai. C'était bien cela: la
+plaque avait les dimensions d'une carte à jouer, et les taches rouges,
+d'un rouge de minium rongé par places, étaient au nombre de sept,
+disposées comme les sept points d'un sept de c&#339;ur, et percées d'un
+trou à chacune des sept extrémités.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Daspry, j'en ai assez de toutes ces histoires. Tant mieux
+pour vous si elles vous intéressent. Moi, je vous fausse compagnie.</p>
+
+<p>Était-ce l'émotion? Était-ce la fatigue d'un travail exécuté sous un
+soleil trop rude, toujours est-il que je chancelai en m'en allant, et
+que je dus me mettre au lit où je restai quarante-huit heures,
+fiévreux et brûlant, obsédé par des squelettes qui dansaient autour de
+moi et se jetaient à la tête leurs c&#339;urs sanguinolents.</p>
+
+<p class="top5">Daspry me fut fidèle. Chaque jour il m'accorda trois ou quatre heures,
+qu'il passa, il est vrai, dans la grande salle, à fureter, cogner, et
+tapoter.</p>
+
+<p>&mdash;Les lettres sont là, dans cette pièce, venait-il me dire de temps à
+autre, elles sont là. J'en mettrais ma main au feu.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi la paix, répondais-je horripilé.</p>
+
+<p>Le matin du troisième jour, je me levai assez faible encore, mais
+guéri. Un déjeuner substantiel me réconforta. Mais un petit bleu que
+je reçus vers cinq heures contribua, plus que tout, à mon complet
+rétablissement, tellement ma curiosité fut, de nouveau et malgré tout,
+piquée au vif.</p>
+
+<p>Le pneumatique contenait ces mots:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span></p>
+
+<p>«Le drame dont le premier acte s'est passé dans la nuit du 22 au 23
+juin, touche à son dénouement. La force même des choses exigeant que
+je mette en présence l'un de l'autre les deux principaux personnages
+de ce drame et que cette confrontation ait lieu chez vous, je vous
+serais infiniment reconnaissant de me prêter votre domicile pour la
+soirée d'aujourd'hui. Il serait bon que, de neuf heures à onze heures,
+votre domestique fût éloigné, et préférable que vous-même eussiez
+l'extrême obligeance de bien vouloir laisser le champ libre aux
+adversaires. Vous avez pu vous rendre compte, dans la nuit du 22 au 23
+juin, que je poussais jusqu'au scrupule le respect de tout ce qui vous
+appartient. De mon côté, je croirais vous faire injure si je doutais
+un seul instant de votre absolue discrétion à l'égard de celui qui
+signe</p>
+
+<p class="r"><span style="margin-right: 15%;">«Votre dévoué,</span></p>
+
+<p class="r">«SALVATOR.»</p></div>
+
+<p>Il y avait dans cette missive un ton d'ironie courtoise, et, dans la
+demande qu'elle exprimait, une si jolie fantaisie, que je me délectai.
+C'était d'une désinvolture charmante, et mon correspondant semblait
+tellement sûr de mon acquiescement! Pour rien au monde je n'eusse
+voulu le décevoir ou répondre à sa confiance par de l'ingratitude.</p>
+
+<p>À huit heures, mon domestique, à qui j'avais offert une place de
+théâtre, venait de sortir quand Daspry arriva. Je lui montrai le petit
+bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je laisse la grille du jardin ouverte, afin que l'on
+puisse entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous en allez?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais de la vie!</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisqu'on vous demande...</p>
+
+<p>&mdash;On me demande la discrétion. Je serai discret. Mais je tiens
+furieusement à voir ce qui va se passer.</p>
+
+<p>Daspry se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, vous avez raison, et je reste aussi. J'ai idée qu'on ne
+s'ennuiera pas.</p>
+
+<p>Un coup de timbre l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Eux déjà? murmura-t-il, et vingt minutes en avance! Impossible.</p>
+
+<p>Du vestibule, je tirai le cordon qui ouvrait la grille. Une silhouette
+de femme traversa le jardin: M<sup>me</sup> Andermatt.</p>
+
+<p>Elle paraissait bouleversée, et c'est en suffoquant qu'elle balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari... il vient... il a rendez-vous... on doit lui
+donner les lettres...</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Un hasard. Un mot que mon mari a reçu pendant le dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Un petit bleu?</p>
+
+<p>&mdash;Un message téléphonique. Le domestique me l'a remis par erreur. Mon
+mari l'a pris aussitôt, mais il était trop tard... j'avais lu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez lu...</p>
+
+<p>&mdash;Ceci à peu près: «<i>À neuf heures, ce soir, soyez au boulevard
+Maillot avec les documents qui concernent l'affaire. En échange, les
+lettres</i>.» Après le dîner, je suis remontée chez moi et je suis
+sortie.</p>
+
+<p>&mdash;À l'insu de M. Andermatt?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Daspry me regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense ce que vous pensez, que M. Andermatt est un des
+adversaires convoqués.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui? et dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément ce que nous allons savoir.</p>
+
+<p>Je les conduisis dans la grande salle.</p>
+
+<p>Nous pouvions à la rigueur tenir tous les trois sous le manteau de la
+cheminée, et nous dissimuler derrière la tenture de velours. Nous nous
+installâmes. M<sup>me</sup> Andermatt s'assit entre nous deux. Par les fentes du
+rideau la pièce entière nous apparaissait.</p>
+
+<p>Neuf heures sonnèrent. Quelques minutes plus tard la grille du jardin
+grinça sur ses gonds.</p>
+
+<p>J'avoue que je n'étais pas sans éprouver une certaine angoisse et
+qu'une fièvre nouvelle me surexcitait. J'étais sur le point de
+connaître le mot de l'énigme! L'aventure déconcertante dont les
+péripéties se déroulaient devant moi depuis des semaines, allait enfin
+prendre son véritable sens, et c'est sous mes yeux que la bataille
+allait se livrer.</p>
+
+<p>Daspry saisit la main de M<sup>me</sup> Andermatt et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, pas un mouvement! Quoi que vous entendiez ou voyiez,
+restez impassible.</p>
+
+<p>Quelqu'un entra. Et je reconnus tout de suite, à sa grande
+ressemblance avec Étienne Varin, son frère Alfred. Même démarche
+lourde, même visage terreux envahi par la barbe.</p>
+
+<p>Il entra de l'air inquiet d'un homme qui a l'habitude de craindre des
+embûches autour de lui, qui les flaire et les évite. D'un coup d'&#339;il
+il embrassa la pièce, et j'eus l'impression que cette cheminée masquée
+par une portière de velours lui était désagréable. Il fit trois pas de
+notre côté. Mais une idée, plus impérieuse sans doute, le détourna,
+car il obliqua vers le mur, s'arrêta devant le vieux roi de mosaïque,
+à la barbe fleurie, au glaive flamboyant, et l'examina longuement,
+montant sur une chaise, suivant du doigt le contour des épaules et de
+la figure, et palpant certaines parties de l'image.</p>
+
+<p>Mais brusquement il sauta de sa chaise et s'éloigna du mur. Un bruit
+de pas retentissait. Sur le seuil apparut M. Andermatt.</p>
+
+<p>Le banquier jeta un cri de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! Vous! C'est vous qui m'avez appelé?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? mais pas du tout, protesta Varin d'une voix cassée qui me
+rappela celle de son frère, c'est votre lettre qui m'a fait venir.</p>
+
+<p>&mdash;Ma lettre!</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre signée de vous, où vous m'offrez...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai pas écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez pas écrit!</p>
+
+<p>Instinctivement Varin se mit en garde, non point contre le banquier,
+mais contre l'ennemi inconnu qui l'avait attiré dans ce piège. Une
+seconde fois ses yeux se tournèrent de notre côté, et, rapidement, il
+se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>M. Andermatt lui barra le passage.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous donc, Varin?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a là-dessous des machines qui ne me plaisent pas. Je m'en
+vais. Bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Monsieur Andermatt, n'insistez pas, nous n'avons rien à
+nous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons beaucoup à nous dire et l'occasion est trop bonne...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi passer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non, vous ne passerez pas.</p>
+
+<p>Varin recula, intimidé par l'attitude résolue du banquier, et il
+mâchonna:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vite, causons, et que ce soit fini!</p>
+
+<p>Une chose m'étonnait, et je ne doutais pas que mes deux compagnons
+n'éprouvassent la même déception. Comment se pouvait-il que Salvator
+ne fût pas là? N'entrait-il pas dans ses projets d'intervenir? et la
+seule confrontation du banquier et de Varin lui semblait-elle
+suffisante? J'étais singulièrement troublé. Du fait de son absence, ce
+duel, combiné par lui, voulu par lui, prenait l'allure tragique des
+événements que suscite et commande l'ordre rigoureux du destin, et la
+force qui heurtait l'un à l'autre ces deux hommes impressionnait
+d'autant plus qu'elle résidait en dehors d'eux.</p>
+
+<p>Après un moment, M. Andermatt s'approcha de Varin et, bien en face,
+les yeux dans les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que des années se sont écoulées, et que vous n'avez plus
+rien à redouter, répondez-moi franchement, Varin. Qu'avez-vous fait de
+Louis Lacombe?</p>
+
+<p>&mdash;En voilà une question! Comme si je pouvais savoir ce qu'il est
+devenu!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez! Vous le savez! Votre frère et vous, vous étiez
+attachés à ses pas, vous viviez presque chez lui, dans la maison même
+où nous sommes. Vous étiez au courant de tous ses travaux, de tous ses
+projets. Et le dernier soir, Varin, quand j'ai reconduit Louis Lacombe
+jusqu'à ma porte, j'ai vu deux silhouettes qui se dérobaient dans
+l'ombre. Cela, je suis prêt à le jurer.</p>
+
+<p>&mdash;Et après, quand vous l'aurez juré?</p>
+
+<p>&mdash;C'était votre frère et vous, Varin.</p>
+
+<p>&mdash;Prouvez-le.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la meilleure preuve, c'est que, deux jours plus tard, vous me
+montriez vous-même les papiers et les plans que vous aviez recueillis
+dans la serviette de Lacombe, et que vous me proposiez de me les
+vendre. Comment ces papiers étaient-ils en votre possession?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, Monsieur Andermatt, nous les avons trouvés sur la
+table même de Louis Lacombe le lendemain matin, après sa disparition.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Prouvez-le.</p>
+
+<p>&mdash;La justice aurait pu le prouver.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à la justice?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Ah! pourquoi...</p>
+
+<p class="top5">Il se tut, le visage sombre. Et l'autre reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, Monsieur Andermatt, si vous aviez eu la moindre
+certitude, ce n'est pas la petite menace que nous vous avons faite qui
+eût empêché...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle menace? Ces lettres? Est-ce que vous vous imaginez que j'aie
+jamais cru un instant?...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'avez pas cru à ces lettres, pourquoi m'avez-vous offert
+des mille et des cents pour les ravoir? Et pourquoi, depuis, nous
+avez-vous fait traquer comme des bêtes, mon frère et moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour reprendre des plans auxquels je tenais.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! c'était pour les lettres. Une fois en possession des
+lettres, vous nous dénonciez. Plus souvent que je m'en serais
+dessaisi!</p>
+
+<p>Il eut un éclat de rire qu'il interrompit tout d'un coup.</p>
+
+<p>&mdash;Mais en voilà assez. Nous aurons beau répéter les mêmes paroles,
+que nous n'en serons pas plus avancés. Par conséquent nous en
+resterons là.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en resterons pas là, dit le banquier, et puisque vous avez
+parlé des lettres, vous ne sortirez pas d'ici avant de me les avoir
+rendues.</p>
+
+<p>&mdash;Je sortirai.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Monsieur Andermatt, je vous conseille...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne sortirez pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons, dit Varin avec un tel accent de rage que
+M<sup>me</sup> Andermatt étouffa un faible cri.</p>
+
+<p>Il dut l'entendre, car il voulut passer de force. M. Andermatt le
+repoussa violemment. Alors je le vis qui glissait sa main dans la
+poche de son veston.</p>
+
+<p>&mdash;Une dernière fois!</p>
+
+<p>&mdash;Les lettres d'abord.</p>
+
+<p>Varin tira un revolver et visant M. Andermatt:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ou non?</p>
+
+<p>Le banquier se baissa vivement.</p>
+
+<p>Un coup de feu jaillit. L'arme tomba.</p>
+
+<p>Je fus stupéfait. C'était près de moi que le coup de feu avait jailli!
+Et c'était Daspry qui, d'une balle de pistolet, avait fait sauter
+l'arme de la main d'Alfred Varin!</p>
+
+<p>Et dressé subitement entre les deux adversaires, face à Varin, il
+ricanait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de la veine, mon ami, une rude veine. C'est la main que
+je visais, et c'est le revolver que j'atteins.</p>
+
+<p>Tous deux le contemplaient, immobiles et confondus. Il dit au
+banquier:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'excuserez, monsieur, de me mêler de ce qui ne me regarde
+pas. Mais vraiment vous jouez votre partie avec trop de maladresse.
+Permettez-moi de tenir les cartes.</p>
+
+<p>Se tournant vers l'autre:</p>
+
+<p>&mdash;À nous deux, camarade. Et rondement, je t'en prie. L'atout est
+c&#339;ur, et je joue le sept.</p>
+
+<p>Et, à trois pouces du nez, il lui colla la plaque de fer où les sept
+points rouges étaient marqués.</p>
+
+<p class="top5">Jamais il ne m'a été donné de voir un tel bouleversement. Livide, les
+yeux écarquillés, les traits tordus d'angoisse, l'homme semblait
+hypnotisé par l'image qui s'offrait à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai déjà dit, un monsieur qui s'occupe de ce qui ne le regarde
+pas... mais qui s'en occupe à fond.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que tu as apporté.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien apporté.</p>
+
+<p>&mdash;Si, sans quoi, tu ne serais pas venu. Tu as reçu ce matin un mot te
+convoquant ici pour neuf heures, et t'enjoignant d'apporter tous les
+papiers que tu avais. Or, te voici. Où sont les papiers?</p>
+
+<p>Il y avait dans la voix de Daspry, il y avait dans son attitude, une
+autorité qui me déconcertait, une façon d'agir toute nouvelle chez cet
+homme plutôt nonchalant d'ordinaire et doux. Absolument dompté, Varin
+désigna l'une de ses poches.</p>
+
+<p>&mdash;Les papiers sont là.</p>
+
+<p>&mdash;Ils y sont tous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tous ceux que tu as trouvés dans la serviette de Louis Lacombe et
+que tu as vendus au major von Lieben?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce la copie ou l'original?</p>
+
+<p>&mdash;L'original.</p>
+
+<p>&mdash;Combien en veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille.</p>
+
+<p>Daspry s'esclaffa.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou. Le major ne t'en a donné que vingt mille. Vingt mille
+jetés à l'eau, puisque les essais ont manqué.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a pas su se servir des plans.</p>
+
+<p>&mdash;Les plans sont incomplets.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi me les demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai besoin. Je t'en offre cinq mille francs. Pas un sou de
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Dix mille. Pas un sou de moins.</p>
+
+<p>&mdash;Accordé.</p>
+
+<p>Daspry revint à M. Andermatt.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez signer un chèque, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... c'est que je n'ai pas...</p>
+
+<p>&mdash;Votre carnet? Le voici.</p>
+
+<p>Ahuri, M. Andermatt palpa le carnet que lui tendait Daspry.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien à moi... Comment se fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Pas de vaines paroles, je vous en prie, cher Monsieur, vous n'avez
+qu'à signer.</p>
+
+<p>Le banquier tira son stylographe et signa. Varin avança la main.</p>
+
+<p>&mdash;Bas les pattes, fit Daspry, tout n'est pas fini.</p>
+
+<p>Et s'adressant au banquier:</p>
+
+<p>&mdash;Il était question aussi de lettres, que vous réclamez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un paquet de lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-elles, Varin?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les ai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-elles, Varin?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore. C'est mon frère qui s'en était chargé.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont cachées ici, dans cette pièce.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous savez où elles sont.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le saurais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, n'est-ce pas vous qui avez visité la cachette? Vous paraissez
+aussi bien renseigné... que Salvator.</p>
+
+<p>&mdash;Les lettres ne sont pas dans la cachette.</p>
+
+<p>&mdash;Elles y sont.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre-la.</p>
+
+<p>Varin eut un regard de défiance. Daspry et Salvator ne faisaient-ils
+qu'un réellement, comme tout le laissait présumer? Si oui, il ne
+risquait rien en montrant une cachette déjà connue. Si non c'était
+inutile...</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre-la, répéta Daspry.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de sept de c&#339;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Si, celui-là, dit Daspry, en tendant la plaque de fer.</p>
+
+<p>Varin recula, terrifié:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... je ne veux pas...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne...</p>
+
+<p>Daspry se dirigea vers le vieux monarque à la barbe fleurie, monta sur
+une chaise, et appliqua le sept de c&#339;ur au bas du glaive, contre la
+garde, et de façon que les bords de la plaque recouvrissent exactement
+les deux bords de l'épée. Puis, avec l'aide d'un poinçon, qu'il
+introduisit alternativement dans chacun des sept trous pratiqués à
+l'extrémité des sept points de c&#339;ur, il pesa sur sept des petites
+pierres de la mosaïque. À la septième petite pierre enfoncée, un
+déclenchement se produisit, et tout le buste du roi pivota, démasquant
+une large ouverture aménagée comme un coffre, avec des revêtements de
+fer et deux rayons d'acier luisant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien, Varin, le coffre est vide.</p>
+
+<p>&mdash;En effet... Alors c'est que mon frère aura retiré les lettres.</p>
+
+<p>Daspry revint vers l'homme et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne joue pas au plus fin avec moi. Il y a une autre cachette. Où
+est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a pas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce de l'argent que tu veux? Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Dix mille.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Andermatt, ces lettres valent-elles dix mille francs pour
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le banquier d'une voix forte.</p>
+
+<p>Varin ferma le coffre, prit le sept de c&#339;ur, non sans une répugnance
+visible, et l'appliqua sur le glaive, contre la garde, et juste au
+même endroit. Successivement il enfonça le poinçon à l'extrémité des
+sept points de c&#339;ur. Il se produisit un second déclenchement, mais
+cette fois, chose inattendue, ce ne fut qu'une partie du coffre qui
+pivota démasquant un petit coffre pratiqué dans l'épaisseur même de la
+porte qui fermait le plus grand.</p>
+
+<p>Le paquet de lettres était là, noué d'une ficelle et cacheté. Varin le
+remit à Daspry. Celui-ci demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Le chèque est prêt, Monsieur Andermatt?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez aussi le dernier document que vous tenez de Louis
+Lacombe, et qui complète les plans du sous-marin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>L'échange se fit. Daspry empocha le document et le chèque, et offrit
+le paquet à M. Andermatt.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce que vous désiriez, Monsieur.</p>
+
+<p>Le banquier hésita un moment, comme s'il avait peur de toucher à ces
+pages maudites qu'il avait cherchées avec tant d'âpreté. Puis, d'un
+geste nerveux, il s'en empara.</p>
+
+<p>Auprès de moi j'entendis un gémissement. Je saisis la main de M<sup>me</sup>
+Andermatt: elle était glacée.</p>
+
+<p>Et Daspry dit au banquier:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, Monsieur, que notre conversation est terminée. Oh! pas de
+remerciements, je vous en supplie. Le hasard seul a voulu que je pusse
+vous être utile.</p>
+
+<p>M. Andermatt se retira. Il emportait les lettres de sa femme à Louis
+Lacombe.</p>
+
+<p class="top5">&mdash;À merveille, s'écria Daspry d'un air enchanté, tout s'arrange pour
+le mieux. Nous n'avons plus qu'à boucler notre affaire, camarade. Tu
+as les papiers?</p>
+
+<p>&mdash;Les voilà tous.</p>
+
+<p>Daspry les compulsa, les examina attentivement et les enfouit dans sa
+poche.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait, tu as tenu parole.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Les deux chèques?... l'argent?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu as de l'aplomb, mon bonhomme. Comment, tu oses
+réclamer!</p>
+
+<p>&mdash;Je réclame ce qui m'est dû.</p>
+
+<p>&mdash;On te doit donc quelque chose pour des papiers que tu as volés?</p>
+
+<p>Mais l'homme paraissait hors de lui. Il tremblait de colère, les yeux
+injectés de sang.</p>
+
+<p>&mdash;L'argent... les vingt mille... bégaya-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible... j'en ai l'emploi.</p>
+
+<p>&mdash;L'argent!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, sois raisonnable, et laisse donc ton poignard tranquille.</p>
+
+<p>Il lui saisit le bras si brutalement que l'autre hurla de douleur, et
+il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, camarade, l'air te fera du bien. Veux-tu que je te
+reconduise? Nous nous en irons par le terrain vague, et je te
+montrerai un tas de cailloux sous lequel...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, c'est vrai. Cette petite plaque de fer aux sept points
+rouges vient de là-bas. Elle ne quittait jamais Louis Lacombe, tu te
+rappelles? Ton frère et toi vous l'avez enterrée avec le cadavre...
+et avec d'autres choses qui intéresseront énormément la justice.</p>
+
+<p>Varin se couvrit le visage de ses poings rageurs. Puis il prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Je suis roulé. N'en parlons plus. Un mot cependant... un
+seul mot... je voudrais savoir...</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait dans ce coffre, dans le plus grand des deux, une
+cassette?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous êtes venu ici, la nuit du 22 au 23 juin, elle y était?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Elle contenait?...</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que les frères Varin y avaient enfermé, une assez jolie
+collection de bijoux, diamants et perles, raccrochés de droite et de
+gauche par lesdits frères.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'avez prise?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! Mets-toi à ma place.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... c'est en constatant la disparition de la cassette que
+mon frère s'est tué?</p>
+
+<p>&mdash;Probable. La disparition de votre correspondance avec le major von
+Lieben n'eût pas suffi. Mais la disparition de la cassette...
+Est-ce là tout ce que tu avais à me demander?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci encore: votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis cela comme si tu avais des idées de revanche.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! La chance tourne. Aujourd'hui vous êtes le plus fort.
+Demain...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera toi.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte bien. Votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin.</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin!</p>
+
+<p>L'homme chancela, assommé comme par un coup de massue. On eût dit que
+ces deux mots lui enlevaient toute espérance. Daspry se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, t'imaginais-tu qu'un M. Durand ou Dupont aurait pu monter
+toute cette belle affaire? Allons donc, il fallait au moins un Arsène
+Lupin. Et maintenant que tu es renseigné, mon petit, va préparer ta
+revanche. Arsène Lupin t'attend.</p>
+
+<p>Et il le poussa dehors, sans un mot de plus.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>&mdash;Daspry, Daspry, criai-je, lui donnant encore, et malgré moi, le nom
+sous lequel je l'avais connu.</p>
+
+<p>J'écartai le rideau de velours.</p>
+
+<p>Il accourut.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Andermatt est souffrante.</p>
+
+<p>Il s'empressa, lui fit respirer des sels et, tout en la soignant,
+m'interrogeait:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que s'est-il donc passé?</p>
+
+<p>&mdash;Les lettres, lui dis-je... les lettres de Louis Lacombe que vous
+avez données à son mari!</p>
+
+<p>Il se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a cru que j'avais fait cela!... Mais oui, après tout, elle
+pouvait le croire. Imbécile que je suis!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Andermatt, ranimée, l'écoutait avidement. Il sortit de son
+portefeuille un petit paquet en tous points semblable à celui qu'avait
+emporté M. Andermatt.</p>
+
+<p>&mdash;Voici vos lettres, madame, les vraies.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Les autres sont les mêmes que celles-ci, mais recopiées par moi,
+cette nuit, et soigneusement arrangées. Votre mari sera d'autant plus
+heureux de les lire qu'il ne se doutera pas de la substitution,
+puisque tout a paru se passer sous ses yeux...</p>
+
+<p>&mdash;L'écriture...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'écriture qu'on ne puisse imiter.</p>
+
+<p>Elle le remercia, avec les mêmes paroles de gratitude qu'elle eût
+adressées à un homme de son monde, et je vis bien qu'elle n'avait pas
+dû entendre les dernières phrases échangées entre Varin et Arsène
+Lupin.</p>
+
+<p>Moi, je le regardais non sans embarras, ne sachant trop que dire à cet
+ancien ami qui se révélait à moi sous un jour si imprévu. Lupin!
+c'était Lupin! mon camarade de cercle n'était autre que Lupin! Je n'en
+revenais pas. Mais, lui très à l'aise:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez faire vos adieux à Jean Daspry.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Jean Daspry part en voyage. Je l'envoie au Maroc. Il est fort
+possible qu'il y trouve une fin digne de lui. J'avoue même que c'est
+son intention.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Arsène Lupin nous reste?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! plus que jamais. Arsène Lupin n'est encore qu'au début de sa
+carrière, et il compte bien...</p>
+
+<p>Un mouvement de curiosité irrésistible me jeta sur lui, et
+l'entraînant à quelque distance de M<sup>me</sup> Andermatt:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc fini par découvrir la seconde cachette, celle où se
+trouvait le paquet de lettres?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu assez de mal! C'est hier seulement, l'après-midi, pendant
+que vous étiez couché. Et pourtant, Dieu sait combien c'était facile!
+Mais les choses les plus simples sont celles auxquelles on pense en
+dernier.</p>
+
+<p>Et me montrant le sept de c&#339;ur:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais bien deviné que, pour ouvrir le grand coffre, il fallait
+appuyer cette carte contre le glaive du bonhomme en mosaïque...</p>
+
+<p>&mdash;Comment aviez-vous deviné cela?</p>
+
+<p>&mdash;Aisément. Par mes informations particulières, je savais en venant
+ici, le 22 juin au soir...</p>
+
+<p>&mdash;Après m'avoir quitté...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et après vous avoir mis par des conversations choisies dans un
+état d'esprit tel, qu'un nerveux et un impressionnable comme vous
+devait fatalement me laisser agir à ma guise, sans sortir de son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Le raisonnement était juste.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais donc, en venant ici, qu'il y avait une cassette cachée
+dans un coffre à serrure secrète, et que le sept de c&#339;ur était la
+clef, le mot de cette serrure. Il ne s'agissait plus que de plaquer ce
+sept de c&#339;ur à un endroit qui lui fût visiblement réservé. Une heure
+d'examen m'a suffi.</p>
+
+<p>&mdash;Une heure!</p>
+
+<p>&mdash;Observez le bonhomme en mosaïque.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieil empereur?</p>
+
+<p>&mdash;Ce vieil empereur est la représentation exacte du roi de c&#339;ur de
+tous les jeux de cartes, Charlemagne.</p>
+
+<p>&mdash;En effet... Mais pourquoi le sept de c&#339;ur ouvre-t-il tantôt le
+grand coffre et tantôt le petit? Et pourquoi n'avez-vous ouvert
+d'abord que le grand coffre?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? mais parce que je m'obstinais toujours à placer mon sept
+de c&#339;ur dans le même sens. Hier seulement je me suis aperçu qu'en le
+retournant, c'est-à-dire en mettant le septième point, celui du
+milieu, en l'air au lieu de le mettre en bas, la disposition des sept
+points changeait.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, parbleu, mais encore fallait-il y penser.</p>
+
+<p>&mdash;Autre chose: vous ignoriez l'histoire des lettres avant que M<sup>me</sup>
+Andermatt...</p>
+
+<p>&mdash;En parlât devant moi? Oui. Je n'avais découvert dans le coffre,
+outre la cassette, que la correspondance des deux frères,
+correspondance qui m'a mis sur la voie de leur trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Somme toute, c'est par hasard que vous avez été amené, d'abord à
+reconstituer l'histoire des deux frères, puis à rechercher les plans
+et les documents du sous-marin?</p>
+
+<p>&mdash;Par hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans quel but avez-vous recherché?...</p>
+
+<p>Daspry m'interrompit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! comme cette affaire vous intéresse!</p>
+
+<p>&mdash;Elle me passionne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tout à l'heure, quand j'aurai reconduit M<sup>me</sup> Andermatt et
+fait porter à l'<i>Écho de France</i> le mot que je vais écrire, je
+reviendrai et nous entrerons dans le détail.</p>
+
+<p>Il s'assit et écrivit une de ces petites notes lapidaires où se
+divertit la fantaisie du personnage. Qui ne se rappelle le bruit que
+fit celle-ci dans le monde entier?</p>
+
+<p class="top5">«Arsène Lupin a résolu le problème que Salvator a posé dernièrement.
+Maître de tous les documents et plans originaux de l'ingénieur Louis
+Lacombe, il les a fait parvenir entre les mains du ministre de la
+marine. À cette occasion il ouvre une souscription dans le but
+d'offrir à l'État le premier sous-marin construit d'après ces plans.
+Et il s'inscrit lui-même en tête de cette souscription pour la somme
+de vingt mille francs.»</p>
+
+<p class="top5">&mdash;Les vingt mille francs des chèques de M. Andermatt? lui dis-je,
+quand il m'eut donné le papier à lire.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. Il était équitable que Varin rachetât en partie sa
+trahison.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Et voilà comment j'ai connu Arsène Lupin. Voilà comment j'ai su que
+Jean Daspry, camarade de cercle, relation mondaine, n'était autre
+qu'Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur. Voilà comment j'ai noué des
+liens d'amitié fort agréables avec notre grand homme, et comment, peu
+à peu, grâce à la confiance dont il veut bien m'honorer, je suis
+devenu son très humble, très fidèle et très reconnaissant
+historiographe.</p>
+
+<h3><a name="LE_COFFRE-FORT_DE_MADAME_IMBERT" id="LE_COFFRE-FORT_DE_MADAME_IMBERT"></a>LE COFFRE-FORT DE MADAME IMBERT</h3>
+
+<p>À trois heures du matin, il y avait encore une demi-douzaine de
+voitures devant un des petits hôtels de peintre qui composent l'unique
+côté du boulevard Berthier. La porte de cet hôtel s'ouvrit. Un groupe
+d'invités, hommes et dames, sortirent. Quatre voitures filèrent de
+droite et de gauche et il ne resta sur l'avenue que deux messieurs qui
+se quittèrent au coin de la rue de Courcelles où demeurait l'un d'eux.
+L'autre résolut de rentrer à pied jusqu'à la Porte-Maillot.</p>
+
+<p>Il traversa donc l'avenue de Villiers et continua son chemin sur le
+trottoir opposé aux fortifications. Par cette belle nuit d'hiver, pure
+et froide, il y avait plaisir à marcher. On respirait bien. Le bruit
+des pas résonnait allègrement.</p>
+
+<p>Mais au bout de quelques minutes il eut l'impression désagréable qu'on
+le suivait. De fait, s'étant retourné, il aperçut l'ombre d'un homme
+qui se glissait entre les arbres. Il n'était point peureux; cependant
+il hâta le pas afin d'arriver le plus vite possible à l'octroi des
+Ternes. Mais l'homme se mit à courir. Assez inquiet, il jugea plus
+prudent de lui faire face et de tirer son revolver de sa poche.</p>
+
+<p>Il n'en eut pas le temps. L'homme l'assaillait violemment, et tout de
+suite une lutte s'engagea sur le boulevard désert, lutte à
+bras-le-corps où il sentit aussitôt qu'il avait le désavantage. Il
+appela au secours, se débattit, et fut renversé contre un tas de
+cailloux, serré à la gorge, bâillonné d'un mouchoir que son adversaire
+lui enfonçait dans la bouche. Ses yeux se fermèrent, ses oreilles
+bourdonnèrent, et il allait perdre connaissance, lorsque, soudain,
+l'étreinte se desserra, et l'homme qui l'étouffait de son poids se
+releva pour se défendre à son tour contre une attaque imprévue.</p>
+
+<p>Un coup de canne sur le poignet, un coup de botte sur la cheville...
+l'homme poussa deux grognements de douleur, et s'enfuit en boitant
+et en jurant.</p>
+
+<p>Sans daigner le poursuivre, le nouvel arrivant se pencha et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous blessé, Monsieur?</p>
+
+<p>Il n'était pas blessé, mais fort étourdi et incapable de se tenir
+debout. Par bonheur, un des employés de l'octroi, attiré par les cris,
+accourut. Une voiture fut requise. Le monsieur y prit place accompagné
+de son sauveur, et on le conduisit à son hôtel de l'avenue de la
+Grande-Armée.</p>
+
+<p>Devant la porte, tout à fait remis, il se confondit en remerciements.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dois la vie, Monsieur, veuillez croire que je ne
+l'oublierai point. Je ne veux pas effrayer ma femme en ce moment, mais
+je tiens à ce qu'elle vous exprime elle-même, dès aujourd'hui, toute
+ma reconnaissance.</p>
+
+<p>Il le pria de venir déjeuner et lui dit son nom: Ludovic Imbert,
+ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je savoir à qui j'ai l'honneur...</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement, fit l'autre.</p>
+
+<p>Et il se présenta:</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Arsène Lupin n'avait pas alors cette célébrité que lui ont value
+l'affaire Cahorn, son évasion de la Santé, et tant d'autres exploits
+retentissants. Il ne s'appelait même pas Arsène Lupin. Ce nom auquel
+l'avenir réservait un tel lustre fut spécialement imaginé pour
+désigner le sauveur de M. Imbert, et l'on peut dire que c'est dans
+cette affaire qu'il reçut le baptême du feu. Prêt au combat il est
+vrai, armé de toutes pièces, mais sans ressources, sans l'autorité que
+donne le succès, Arsène Lupin n'était qu'apprenti dans une profession
+où il devait bientôt passer maître.</p>
+
+<p>Aussi quel frisson de joie à son réveil, quand il se rappela
+l'invitation de la nuit! Enfin il touchait au but! Enfin il
+entreprenait une &#339;uvre digne de ses forces et de son talent! Les
+millions des Imbert, quelle proie magnifique pour un appétit comme le
+sien!</p>
+
+<p>Il fit une toilette spéciale, redingote râpée, pantalon élimé, chapeau
+de soie un peu rougeâtre, manchettes et faux-cols effiloqués, le tout
+fort propre, mais sentant la misère. Comme cravate, un ruban noir
+épinglé d'un diamant de noix à surprise. Et, ainsi accoutré, il
+descendit l'escalier du logement qu'il occupait à Montmartre. Au
+troisième étage, sans s'arrêter, il frappa du pommeau de sa canne sur
+le battant d'une porte close. Dehors il gagna les boulevards
+extérieurs. Un tramway passait. Il y prit place, et quelqu'un qui
+marchait derrière lui, le locataire du troisième étage, s'assit à son
+côté.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, cet homme lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, patron?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est fait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;J'y déjeune.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y déjeunez!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne voudrais pas, j'espère, que j'eusse exposé gratuitement des
+jours aussi précieux que les miens? J'ai arraché M. Ludovic Imbert à
+la mort certaine que tu lui réservais. M. Ludovic Imbert est une
+nature reconnaissante. Il m'invite à déjeuner.</p>
+
+<p>Un silence, et l'autre hasarda:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous n'y renoncez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit, fit Arsène, si j'ai machiné la petite agression de cette
+nuit, si je me suis donné la peine, à trois heures du matin, le long
+des fortifications, de t'allonger un coup de canne sur le poignet et
+un coup de pied sur le tibia, risquant ainsi d'endommager mon unique
+ami, ce n'est pas pour renoncer maintenant au bénéfice d'un sauvetage
+si bien organisé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les mauvais bruits qui courent sur la fortune...</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-les courir. Il y a six mois que je poursuis l'affaire, six
+mois que je me renseigne, que j'étudie, que je tends mes filets, que
+j'interroge les domestiques, les prêteurs et les hommes de paille, six
+mois que je vis dans l'ombre du mari et de la femme. Par conséquent je
+sais à quoi m'en tenir. Que la fortune provienne du vieux Brawford,
+comme ils le prétendent, ou d'une autre source, j'affirme qu'elle
+existe. Et puisqu'elle existe, elle est à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre, cent millions!</p>
+
+<p>&mdash;Mettons-en dix, ou même cinq, n'importe! il y a de gros paquets de
+titres dans le coffre-fort. C'est bien le diable si, un jour ou
+l'autre, je ne mets pas la main sur la clef.</p>
+
+<p>Le tramway s'arrêta place de l'Étoile. L'homme murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, pour le moment?</p>
+
+<p>&mdash;Pour le moment, rien à faire. Je t'avertirai. Nous avons le temps.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, Arsène Lupin montait le somptueux escalier de
+l'hôtel Imbert, et Ludovic le présentait à sa femme. Gervaise était
+une bonne petite dame, toute ronde, très bavarde. Elle fit à Lupin le
+meilleur accueil.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu que nous soyons seuls à fêter notre sauveur, dit-elle.</p>
+
+<p>Et dès l'abord on traita «notre sauveur» comme un ami d'ancienne date.
+Au dessert l'intimité était complète, et les confidences allèrent bon
+train. Arsène raconta sa vie, la vie de son père, intègre magistrat,
+les tristesses de son enfance, les difficultés du présent. Gervaise, à
+son tour, dit sa jeunesse, son mariage, les bontés du vieux Brawford,
+les cent millions dont elle avait hérité, les obstacles qui
+retardaient l'entrée en jouissance, les emprunts qu'elle avait dû
+contracter à des taux exorbitants, ses interminables démêlés avec les
+neveux de Brawford, et les oppositions! et les séquestres! tout enfin!</p>
+
+<p>&mdash;Pensez donc, Monsieur Lupin, les titres sont là, à côté, dans le
+bureau de mon mari, et si nous en détachons un seul coupon, nous
+perdons tout! Ils sont là, dans notre coffre-fort, et nous ne pouvons
+pas y toucher!</p>
+
+<p>Un léger frémissement secoua Monsieur Lupin à l'idée de ce voisinage.
+Et il eut la sensation très nette que Monsieur Lupin n'aurait jamais
+assez d'élévation d'âme pour éprouver les mêmes scrupules que la bonne
+dame.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ils sont là, murmura-t-il, la gorge sèche.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont là.</p>
+
+<p>Des relations commencées sous de tels auspices ne pouvaient que former
+des n&#339;uds plus étroits. Délicatement interrogé, Arsène Lupin avoua sa
+misère, sa détresse. Sur-le-champ, le malheureux garçon fut nommé
+secrétaire particulier des deux époux, aux appointements de cent
+cinquante francs par mois. Il continuerait à habiter chez lui, mais il
+viendrait chaque jour prendre les ordres de travail et, pour plus de
+commodité, on mettait à sa disposition, comme cabinet de travail, une
+des chambres du deuxième étage.</p>
+
+<p>Il choisit. Par quel excellent hasard se trouva-t-elle au-dessus du
+bureau de Ludovic?</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Arsène ne tarda pas à s'apercevoir que son poste de secrétaire
+ressemblait furieusement à une sinécure. En deux mois, il n'eut que
+quatre lettres insignifiantes à recopier et ne fut appelé qu'une fois
+dans le bureau de son patron, ce qui ne lui permit qu'une fois de
+contempler officiellement le coffre-fort. En outre, il nota que le
+titulaire de cette sinécure ne devait pas être jugé digne de figurer
+auprès du député Anquety, ou du bâtonnier Grouvel, car on omit de le
+convier aux fameuses réceptions mondaines.</p>
+
+<p>Il ne s'en plaignit point, préférant de beaucoup garder sa modeste
+petite place à l'ombre, et se tint à l'écart, heureux et libre.
+D'ailleurs il ne perdait pas son temps. Il rendit tout d'abord un
+certain nombre de visites clandestines au bureau de Ludovic, et
+présenta ses devoirs au coffre-fort, lequel n'en resta pas moins
+hermétiquement fermé. C'était un énorme bloc de fonte et d'acier, à
+l'aspect rébarbatif, et contre quoi ne pouvaient prévaloir ni les
+limes, ni les vrilles, ni les pinces monseigneur.</p>
+
+<p>Arsène Lupin n'était pas entêté.</p>
+
+<p>&mdash;Où la force échoue, la ruse réussit, se dit-il. L'essentiel est
+d'avoir un &#339;il et une oreille dans la place.</p>
+
+<p>Il prit donc les mesures nécessaires, et après de minutieux et
+pénibles sondages à travers le parquet de sa chambre, il introduisit
+un tuyau de plomb qui aboutissait au plafond du bureau entre deux
+moulures de la corniche. Par ce tuyau, tube acoustique et lunette
+d'approche, il espérait voir et entendre.</p>
+
+<p>Dès lors il vécut à plat ventre sur son parquet. Et de fait il vit
+souvent les Imbert en conférence devant le coffre, compulsant des
+registres et maniant des dossiers. Quand ils tournaient successivement
+les quatre boutons qui commandaient la serrure, il tâchait, pour
+savoir le chiffre, de saisir le nombre des crans qui passaient. Il
+surveillait leurs gestes, il épiait leurs paroles. Que faisaient-ils
+de la clef? La cachaient-ils?</p>
+
+<p>Un jour, il descendit en hâte, les ayant vus qui sortaient de la pièce
+sans refermer le coffre. Et il entra résolument. Ils étaient revenus.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! excusez-moi, dit-il, je me suis trompé de porte.</p>
+
+<p>Mais Gervaise se précipita, et l'attirant:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez donc, Monsieur Lupin, entrez donc, n'êtes-vous pas chez vous
+ici? Vous allez nous donner un conseil. Quels titres devons-nous
+vendre? De l'Extérieure ou de la Rente?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, l'opposition? objecta Lupin, très étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle ne frappe pas tous les titres.</p>
+
+<p>Elle écarta le battant. Sur les rayons s'entassaient des portefeuilles
+ceinturés de sangles. Elle en saisit un. Mais son mari protesta.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Gervaise, ce serait de la folie de vendre de
+l'Extérieure. Elle va monter... Tandis que la Rente est au plus
+haut. Qu'en pensez-vous, mon cher ami?</p>
+
+<p>Le cher ami n'avait aucune opinion, cependant il conseilla le
+sacrifice de la Rente. Alors elle prit une autre liasse, et, dans
+cette liasse, au hasard, un papier. C'était un titre 3% de 1.374
+francs. Ludovic le mit dans sa poche. L'après-midi, accompagné de son
+secrétaire, il fit vendre ce titre par un agent de change et toucha
+quarante-six mille francs.</p>
+
+<p>Quoi qu'en eût dit Gervaise, Arsène Lupin ne se sentait pas chez lui.
+Bien au contraire, sa situation dans l'hôtel Imbert le remplissait de
+surprise. À diverses occasions, il put constater que les domestiques
+ignoraient son nom. Ils l'appelaient monsieur. Ludovic le désignait
+toujours ainsi: «Vous préviendrez monsieur... Est-ce que monsieur
+est arrivé?» Pourquoi cette appellation énigmatique?</p>
+
+<p>D'ailleurs, après l'enthousiasme du début, les Imbert lui parlaient à
+peine, et, tout en le traitant avec les égards dûs à un bienfaiteur,
+ne s'occupaient jamais de lui! On avait l'air de le considérer comme
+un original qui n'aime pas qu'on l'importune, et on respectait son
+isolement, comme si cet isolement était une règle édictée par lui, un
+caprice de sa part. Une fois qu'il passait dans le vestibule, il
+entendit Gervaise qui disait à deux messieurs:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un tel sauvage!</p>
+
+<p>Soit, pensa-t-il, nous sommes un sauvage. Et renonçant à s'expliquer
+les bizarreries de ces gens, il poursuivait l'exécution de son plan.
+Il avait acquis la certitude qu'il ne fallait point compter sur le
+hasard ni sur une étourderie de Gervaise que la clef du coffre ne
+quittait pas, et qui, au surplus, n'eût jamais emporté cette clef sans
+avoir préalablement brouillé les lettres de la serrure. Ainsi donc il
+devait agir.</p>
+
+<p>Un événement précipita les choses, la violente campagne menée contre
+les Imbert par certains journaux. On les accusait d'escroquerie.
+Arsène Lupin assista aux péripéties du drame, aux agitations du
+ménage, et il comprit qu'en tardant davantage, il allait tout perdre.</p>
+
+<p>Cinq jours de suite, au lieu de partir vers six heures comme il en
+avait l'habitude, il s'enferma dans sa chambre. On le supposait sorti.
+Lui, s'étendait sur le parquet et surveillait le bureau de Ludovic.</p>
+
+<p>Les cinq soirs, la circonstance favorable qu'il attendait ne s'étant
+pas produite, il s'en alla au milieu de la nuit, par la petite porte
+qui desservait la cour. Il en possédait une clef.</p>
+
+<p>Mais le sixième jour il apprit que les Imbert, en réponse aux
+insinuations malveillantes de leurs ennemis, avaient proposé qu'on
+ouvrît le coffre et qu'on en fît l'inventaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour ce soir, pensa Lupin.</p>
+
+<p>Et en effet, après le dîner, Ludovic s'installa dans son bureau.
+Gervaise le rejoignit. Ils se mirent à feuilleter les registres du
+coffre.</p>
+
+<p>Une heure s'écoula, puis une autre heure. Il entendit les domestiques
+qui se couchaient. Maintenant il n'y avait plus personne au premier
+étage. Minuit. Les Imbert continuaient leur besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y, murmura Lupin.</p>
+
+<p>Il ouvrit sa fenêtre. Elle donnait sur la cour, et l'espace, par la
+nuit sans lune et sans étoile, était obscur. Il tira de son armoire
+une corde à n&#339;uds qu'il assujettit à la rampe du balcon, enjamba et
+se laissa glisser doucement, en s'aidant d'une gouttière, jusqu'à la
+fenêtre située au-dessous de la sienne. C'était celle du bureau, et le
+voile épais des rideaux molletonnés masquait la pièce. Debout sur le
+balcon, il resta un moment immobile, l'oreille tendue et l'&#339;il aux
+aguets.</p>
+
+<p>Tranquillisé par le silence, il poussa légèrement les deux croisées.
+Si personne n'avait eu soin de les vérifier, elles devaient céder à
+l'effort, car lui, au cours de l'après-midi, en avait tourné
+l'espagnolette de façon qu'elle n'entrât plus dans les gâches.</p>
+
+<p>Les croisées cédèrent. Alors, avec des précautions infinies, il les
+entrebâilla davantage. Dès qu'il put glisser la tête, il s'arrêta. Un
+peu de lumière filtrait entre les deux rideaux mal joints: il aperçut
+Gervaise et Ludovic assis à côté du coffre.</p>
+
+<p>Ils n'échangeaient que de rares paroles et à voix basse, absorbés par
+leur travail. Arsène calcula la distance qui le séparait d'eux,
+établit les mouvements exacts qu'il lui faudrait faire pour les
+réduire l'un après l'autre à l'impuissance, avant qu'ils n'eussent le
+temps d'appeler au secours, et il allait se précipiter, lorsque
+Gervaise dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comme la pièce s'est refroidie depuis un instant! Je vais me mettre
+au lit. Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais finir.</p>
+
+<p>&mdash;Finir! Mais tu en as pour la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, une heure au plus.</p>
+
+<p>Elle se retira. Vingt minutes, trente minutes passèrent. Arsène poussa
+la fenêtre un peu plus. Les rideaux frémirent. Il poussa encore.
+Ludovic se retourna, et, voyant les rideaux gonflés par le vent, se
+leva pour fermer la fenêtre...</p>
+
+<p>Il n'y eut pas un cri, pas même une apparence de lutte. En quelques
+gestes précis, et sans lui faire le moindre mal, Arsène l'étourdit,
+lui enveloppa la tête avec le rideau, le ficela, et de telle manière
+que Ludovic ne distingua même pas le visage de son agresseur.</p>
+
+<p>Puis, rapidement, il se dirigea vers le coffre, saisit deux
+portefeuilles qu'il mit sous son bras, sortit du bureau, descendit
+l'escalier, traversa la cour, et ouvrit la porte de service. Une
+voiture stationnait dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Prends cela d'abord, dit-il au cocher, et suis-moi.</p>
+
+<p>Il retourna jusqu'au bureau. En deux voyages ils vidèrent le coffre.
+Puis Arsène monta dans sa chambre, enleva la corde, effaça toute trace
+de son passage. C'était fini.</p>
+
+<p class="top5">Quelques heures après, Arsène Lupin, aidé de son compagnon, opéra le
+dépouillement des portefeuilles. Il n'éprouva aucune déception,
+l'ayant prévu, à constater que la fortune des Imbert n'avait pas
+l'importance qu'on lui attribuait. Les millions ne se comptaient pas
+par centaines, ni même par dizaines. Mais enfin le total formait
+encore un chiffre très respectable, et c'étaient d'excellentes
+valeurs, obligations de chemins de fer, Villes de Paris, fonds d'État,
+Suez, mines du Nord, etc.</p>
+
+<p>Il se déclara satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, dit-il, il y aura un rude déchet quand le temps sera venu
+de négocier. On se heurtera à des oppositions, et il faudra plus d'une
+fois liquider à vil prix. N'importe, avec cette première mise de
+fonds, je me charge de vivre comme je l'entends... et de réaliser
+quelques rêves qui me tiennent au c&#339;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et le reste?</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux le brûler, mon petit. Ces tas de papiers faisaient bonne
+figure dans le coffre-fort. Pour nous, c'est inutile. Quant aux
+titres, nous allons les enfermer bien tranquillement dans le placard,
+et nous attendrons le moment propice.</p>
+
+<p>Le lendemain Arsène pensa qu'aucune raison ne l'empêchait de retourner
+à l'hôtel Imbert. Mais la lecture des journaux lui révéla cette
+nouvelle imprévue: Ludovic et Gervaise avaient disparu.</p>
+
+<p>L'ouverture du coffre eut lieu en grande solennité. Les magistrats y
+trouvèrent ce qu'Arsène Lupin avait laissé... peu de chose.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Tels sont les faits, et telle est l'explication que donne à certains
+d'entre eux l'intervention d'Arsène Lupin. J'en tiens le récit de
+lui-même, un jour qu'il était en veine de confidence.</p>
+
+<p>Ce jour-là, il se promenait de long en large dans mon cabinet de
+travail, et ses yeux avaient une petite fièvre que je ne leur
+connaissais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Somme toute, lui dis-je, c'est votre plus beau coup?</p>
+
+<p>Sans me répondre directement, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dans cette affaire des secrets impénétrables. Ainsi, même
+après l'explication que je vous ai donnée, que d'obscurités encore!
+Pourquoi cette fuite? Pourquoi n'ont-ils pas profité du secours que je
+leur apportais involontairement? Il était si simple de dire: «Les cent
+millions se trouvaient dans le coffre. Ils n'y sont plus parce qu'on
+les a volés»!</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont perdu la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, voilà, ils ont perdu la tête... D'autre part, il est vrai...</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien.</p>
+
+<p>Que signifiait cette réticence? Il n'avait pas tout dit, c'était
+visible, et ce qu'il n'avait pas dit, il répugnait à le dire. J'étais
+intrigué. Il fallait que la chose fût grave pour provoquer de
+l'hésitation chez un tel homme.</p>
+
+<p>Je lui posai des questions au hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne les avez pas revus?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne vous est pas advenu d'éprouver, à l'égard de ces deux
+malheureux, quelque pitié?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! proféra-t-il en sursautant.</p>
+
+<p>Sa révolte m'étonna. Avais-je touché juste? J'insistai:</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment. Sans vous, ils auraient peut-être pu faire face au
+danger... ou du moins partir les poches remplies.</p>
+
+<p>&mdash;Des remords, c'est bien cela que vous m'attribuez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Dame!</p>
+
+<p>Il frappa violemment sur ma table.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, selon vous, je devrais avoir des remords?</p>
+
+<p>&mdash;Appelez cela des remords ou des regrets, bref un sentiment
+quelconque...</p>
+
+<p>&mdash;Un sentiment quelconque pour des gens...</p>
+
+<p>&mdash;Pour des gens à qui vous avez dérobé une fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... ces deux ou trois liasses de titres...</p>
+
+<p>&mdash;Ces deux ou trois liasses de titres! Je leur ai dérobé des paquets
+de titres, n'est-ce pas? une partie de leur héritage? voilà ma faute?
+voilà mon crime?</p>
+
+<p>«Mais, sacrebleu, mon cher, vous n'avez donc pas deviné qu'ils étaient
+faux, ces titres?... vous entendez?</p>
+
+<p class="cb">ILS ÉTAIENT FAUX!</p>
+
+<p>Je le regardai, abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Faux, les quatre ou cinq millions.</p>
+
+<p>&mdash;Faux, s'écria-t-il rageusement, archi-faux! les obligations, les
+Villes de Paris, les fonds d'État, du papier, rien que du papier! Pas
+un sou, je n'ai pas tiré un sou de tout le bloc! Et vous me demandez
+d'avoir des remords? Mais c'est eux qui devraient en avoir! Ils m'ont
+roulé comme un vulgaire gogo! Ils m'ont plumé comme la dernière de
+leurs dupes, et la plus stupide!</p>
+
+<p>Une réelle colère l'agitait, faite de rancune et d'amour-propre
+blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, d'un bout à l'autre, j'ai eu le dessous! dès la première
+heure! Savez-vous le rôle que j'ai joué dans cette affaire, ou plutôt
+le rôle qu'ils m'ont fait jouer? Celui d'André Brawford! Oui, mon
+cher, et je n'y ai vu que du feu!</p>
+
+<p>«C'est après, par les journaux, et en rapprochant certains détails,
+que je m'en suis aperçu. Tandis que je posais au bienfaiteur, au
+monsieur qui a risqué sa vie pour vous tirer de la griffe des apaches,
+eux, ils me faisaient passer pour un des Brawford!</p>
+
+<p>«N'est-ce pas admirable? Cet original qui avait sa chambre au deuxième
+étage, ce sauvage que l'on montrait de loin, c'était Brawford, et
+Brawford, c'était moi! Et grâce à moi, grâce à la confiance que
+j'inspirais sous le nom de Brawford, les banquiers prêtaient, et les
+notaires engageaient leurs clients à prêter! Hein, quelle école pour
+un débutant! Ah! je vous jure que la leçon m'a servi!</p>
+
+<p>Il s'arrêta brusquement, me saisit le bras, et il me dit d'un ton
+exaspéré où il était facile cependant de sentir des nuances d'ironie
+et d'admiration, il me dit cette phrase ineffable:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, à l'heure actuelle, Gervaise Imbert me doit quinze cents
+francs!</p>
+
+<p>Pour le coup, je ne pus m'empêcher de rire. C'était vraiment d'une
+bouffonnerie supérieure. Et lui-même eut un accès de franche gaîté.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher, quinze cents francs! Non seulement je n'ai pas palpé
+le premier sou de mes appointements, mais encore elle m'a emprunté
+quinze cents francs! Toutes mes économies de jeune homme! Et
+savez-vous pourquoi? Je vous le donne en mille... Pour ses pauvres!
+Comme je vous le dis! pour de prétendus malheureux qu'elle soulageait
+à l'insu de Ludovic!</p>
+
+<p>«Et j'ai coupé là-dedans! Est-ce assez drôle, hein? Arsène Lupin
+refait de quinze cents francs, et refait par la bonne dame à laquelle
+il volait quatre millions de titres faux! Et que de combinaisons,
+d'efforts et de ruses géniales il m'a fallu pour arriver à ce beau
+résultat!</p>
+
+<p>«C'est la seule fois que j'aie été roulé dans ma vie. Mais fichtre, je
+l'ai bien été cette fois-là, et proprement, dans les grands prix!...</p>
+
+<h3><a name="LA_PERLE_NOIRE" id="LA_PERLE_NOIRE"></a>LA PERLE NOIRE</h3>
+
+<p>Un violent coup de sonnette réveilla la concierge du numéro 9 de
+l'avenue Hoche. Elle tira le cordon en grognant:</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais tout le monde rentré. Il est au moins trois heures!</p>
+
+<p>Son mari bougonna:</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être pour le docteur.</p>
+
+<p>En effet, une voix demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur Harel... quel étage?</p>
+
+<p>&mdash;Troisième à gauche. Mais le docteur ne se dérange pas la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra bien qu'il se dérange.</p>
+
+<p>Le monsieur pénétra dans le vestibule, monta un étage, deux étages,
+et, sans même s'arrêter sur le palier du docteur Harel, continua
+jusqu'au cinquième. Là, il essaya deux clefs. L'une fit fonctionner la
+serrure, l'autre le verrou de sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;À merveille, murmura-t-il, la besogne est considérablement
+simplifiée. Mais avant d'agir, il faut assurer notre retraite. Voyons...
+ai-je eu logiquement le temps de sonner chez le docteur, et
+d'être congédié par lui? Pas encore... un peu de patience...</p>
+
+<p>Au bout d'une dizaine de minutes, il redescendit et heurta le carreau
+de la loge en maugréant contre le docteur. On lui ouvrit, et il claqua
+la porte derrière lui. Or, cette porte ne se ferma point, l'homme
+ayant vivement appliqué un morceau de fer sur la gâche afin que le
+pène ne pût s'y introduire.</p>
+
+<p>Il rentra donc, sans bruit, à l'insu des concierges. En cas d'alarme,
+sa retraite était assurée.</p>
+
+<p>Paisiblement il remonta les cinq étages. Dans l'antichambre, à la
+lueur d'une lanterne électrique, il déposa son pardessus et son
+chapeau sur une des chaises, s'assit sur une autre, et enveloppa ses
+bottines d'épais chaussons de feutre.</p>
+
+<p>&mdash;Ouf! ça y est... Et combien facilement! Je me demande un peu
+pourquoi tout le monde ne choisit pas le confortable métier de
+cambrioleur? Avec un peu d'adresse et de réflexion, il n'en est pas de
+plus charmant. Un métier de tout repos... un métier de père de
+famille... Trop commode même... cela devient fastidieux.</p>
+
+<p>Il déplia un plan détaillé de l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Commençons par nous orienter. Ici, j'aperçois le rectangle du
+vestibule où je suis. Du côté de la rue, le salon, le boudoir et la
+salle à manger. Inutile de perdre son temps par là, il paraît que la
+comtesse a un goût déplorable... pas un bibelot de valeur!...
+Donc, droit au but... Ah! voici le tracé d'un couloir, du couloir
+qui mène aux chambres. À trois mètres, je dois rencontrer la porte du
+placard aux robes qui communique avec la chambre de la comtesse.</p>
+
+<p>Il replia son plan, éteignit sa lanterne, et s'engagea dans le couloir
+en comptant:</p>
+
+<p>&mdash;Un mètre... Deux mètres... trois mètres... Voici la
+porte... Comme tout s'arrange, mon Dieu! Un simple verrou, un petit
+verrou, me sépare de la chambre, et, qui plus est, je sais que ce
+verrou se trouve à un mètre quarante-trois du plancher... De sorte
+que, grâce à une légère incision que je vais pratiquer autour, nous en
+serons débarrassé...</p>
+
+<p>Il sortit de sa poche les instruments nécessaires, mais une idée
+l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Et si, par hasard, ce verrou n'était pas poussé. Essayons
+toujours... Pour ce qu'il en coûte!</p>
+
+<p>Il tourna le bouton de la serrure. La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave Lupin, décidément la chance te favorise. Que te faut-il
+maintenant? Tu connais la topographie des lieux où tu vas opérer; tu
+connais l'endroit où la comtesse cache la perle noire... Par
+conséquent, pour que la perle noire t'appartienne, il s'agit tout
+bêtement d'être plus silencieux que le silence, plus invisible que la
+nuit.</p>
+
+<p>Arsène Lupin employa bien une demi-heure pour ouvrir la seconde porte,
+une porte vitrée qui donnait sur la chambre. Mais il le fit avec tant
+de précaution, qu'alors même que la comtesse n'eût pas dormi, aucun
+grincement équivoque n'aurait pu l'inquiéter.</p>
+
+<p>D'après les indications de son plan, il n'avait qu'à suivre le contour
+d'une chaise-longue. Cela le conduisait à un fauteuil, puis à une
+petite table située près du lit. Sur la table, il y avait une boîte de
+papier à lettres, et, enfermée tout simplement dans cette boîte, la
+perle noire.</p>
+
+<p>Il s'allongea sur le tapis et suivit les contours de la chaise-longue.
+Mais à l'extrémité il s'arrêta pour réprimer les battements de son
+c&#339;ur. Bien qu'aucune crainte ne l'agitât, il lui était impossible de
+vaincre cette sorte d'angoisse nerveuse que l'on éprouve dans le trop
+grand silence. Et il s'en étonnait, car, enfin, il avait vécu sans
+émotion des minutes plus solennelles. Nul danger ne le menaçait. Alors
+pourquoi son c&#339;ur battait-il comme une cloche affolée? Était-ce cette
+femme endormie qui l'impressionnait, cette vie si voisine de la
+sienne?</p>
+
+<p>Il écouta et crut discerner le rythme d'une respiration. Il fut
+rassuré comme par une présence amie.</p>
+
+<p>Il chercha le fauteuil, puis, par petits gestes insensibles, rampa
+vers la table, tâtant l'ombre de son bras étendu. Sa main droite
+rencontra un des pieds de la table.</p>
+
+<p>Enfin! il n'avait plus qu'à se lever, à prendre la perle et à s'en
+aller. Heureusement! car son c&#339;ur recommençait à sauter dans sa
+poitrine comme une bête terrifiée, et avec un tel bruit qu'il lui
+semblait impossible que la comtesse ne s'éveillât point.</p>
+
+<p>Il l'apaisa dans un élan de volonté prodigieux, mais, au moment où il
+essayait de se relever, sa main gauche heurta sur le tapis un objet
+qu'il reconnut tout de suite pour un flambeau, un flambeau renversé;
+et aussitôt, un autre objet se présenta, une pendule, une de ces
+petites pendules de voyage qui sont recouvertes d'une gaine de cuir.</p>
+
+<p>Quoi? Que se passait-il? Il ne comprenait pas. Ce flambeau,...
+cette pendule... pourquoi ces objets n'étaient-ils pas à leur place
+habituelle? Ah! que se passait-il dans l'ombre effarante?</p>
+
+<p>Et soudain, un cri lui échappa. Il avait touché... oh! à quelle
+chose étrange, innommable! Mais non, non, la peur lui troublait le
+cerveau. Vingt secondes, trente secondes, il demeura immobile,
+épouvanté, de la sueur aux tempes. Et ses doigts gardaient la
+sensation de ce contact.</p>
+
+<p>Par un effort implacable, il tendit le bras de nouveau. Sa main, de
+nouveau, effleura la chose, la chose étrange, innommable. Il la palpa.
+Il exigea que sa main la palpât et se rendît compte. C'était une
+chevelure, un visage... et ce visage était froid, presque glacé.</p>
+
+<p>Si terrifiante que soit la réalité, un homme comme Arsène Lupin la
+domine dès qu'il en a pris connaissance. Rapidement, il fit jouer le
+ressort de sa lanterne. Une femme gisait devant lui, couverte de sang.
+D'affreuses blessures dévastaient son cou et ses épaules. Il se pencha
+et l'examina. Elle était morte.</p>
+
+<p>&mdash;Morte, morte, répéta-t-il avec stupeur.</p>
+
+<p>Et il regardait ces yeux fixes, le rictus de cette bouche, cette chair
+livide, et ce sang, tout ce sang qui avait coulé sur le tapis et se
+figeait maintenant, épais et noir.</p>
+
+<p>S'étant relevé, il tourna le bouton de l'électricité, la pièce
+s'emplit de lumière, et il put voir tous les signes d'une lutte
+acharnée. Le lit était entièrement défait, les couvertures et les
+draps arrachés. Par terre, le flambeau, puis la pendule&mdash;les aiguilles
+marquaient onze heures vingt&mdash;puis, plus loin, une chaise renversée,
+et partout du sang, des flaques de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Et la perle noire? murmura-t-il.</p>
+
+<p>La boîte de papier à lettres était à sa place. Il l'ouvrit vivement.
+Elle contenait l'écrin. Mais l'écrin était vide.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre, se dit-il, tu t'es vanté un peu tôt de ta chance, mon ami
+Arsène Lupin... La comtesse assassinée, la perle noire disparue...
+la situation n'est pas brillante! Filons, sans quoi tu risques fort
+d'encourir de lourdes responsabilités.</p>
+
+<p>Il ne bougea pas cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Filer? Oui, un autre filerait. Mais, Arsène Lupin? N'y a-t-il pas
+mieux à faire? Voyons, procédons par ordre. Après tout, ta conscience
+est tranquille... Suppose que tu es commissaire de police et que tu
+dois procéder à une enquête... Oui, mais pour cela, il faudrait
+avoir un cerveau plus clair. Et le mien est dans un état!</p>
+
+<p>Il tomba sur un fauteuil, ses poings crispés contre son front brûlant.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>L'affaire de l'avenue Hoche est une de celles qui nous ont le plus
+vivement intrigués en ces derniers temps, et je ne l'eusse certes pas
+racontée si la participation d'Arsène Lupin ne l'éclairait d'un jour
+tout spécial. Cette participation, il en est peu qui la soupçonnent.
+Nul ne sait en tout cas l'exacte et curieuse vérité.</p>
+
+<p>Qui ne connaissait, pour l'avoir rencontrée au Bois, Léontine Zalti,
+l'ancienne cantatrice, épouse et veuve du comte d'Andillot, la Zalti
+dont le luxe éblouissait Paris, il y a quelque vingt ans, la Zalti,
+comtesse d'Andillot, à qui ses parures de diamants et de perles
+valaient une réputation européenne? On disait d'elle qu'elle portait
+sur ses épaules le coffre-fort de plusieurs maisons de banque et les
+mines d'or de plusieurs compagnies australiennes. Les grands
+joailliers travaillaient pour la Zalti comme on travaillait jadis pour
+les rois et pour les reines.</p>
+
+<p>Et qui ne se souvient de la catastrophe où toutes ces richesses furent
+englouties? Maisons de banque et mines d'or, le gouffre dévora tout.
+De la collection merveilleuse, dispersée par le commissaire-priseur,
+il ne resta que la fameuse perle noire. La perle noire! c'est-à-dire
+une fortune, si elle avait voulu s'en défaire.</p>
+
+<p>Elle ne le voulut point. Elle préféra se restreindre, vivre dans un
+simple appartement avec sa dame de compagnie, sa cuisinière et un
+domestique, plutôt que de vendre cet inestimable joyau. Il y avait à
+cela une raison qu'elle ne craignait pas d'avouer: la perle noire
+était le cadeau d'un empereur! Et presque ruinée, réduite à
+l'existence la plus médiocre, elle demeura fidèle à sa compagne des
+beaux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Moi vivante, disait-elle, je ne la quitterai pas.</p>
+
+<p>Du matin jusqu'au soir, elle la portait à son cou. La nuit, elle la
+mettait dans un endroit connu d'elle seule.</p>
+
+<p>Tous ces faits rappelés par les feuilles publiques stimulèrent la
+curiosité, et, chose bizarre, mais facile à comprendre pour ceux qui
+ont le mot de l'énigme, ce fut précisément l'arrestation de l'assassin
+présumé qui compliqua le mystère et prolongea l'émotion. Le
+surlendemain, en effet, les journaux publiaient la nouvelle suivante:</p>
+
+<p>«On nous annonce l'arrestation de Victor Danègre, le domestique de la
+comtesse d'Andillot. Les charges relevées contre lui sont écrasantes.
+Sur la manche en lustrine de son gilet de livrée, que M. Dudouis, le
+chef de la Sûreté, a trouvé dans sa mansarde, entre le sommier et le
+matelas, on a constaté des taches de sang. En outre, il manquait à ce
+gilet un bouton recouvert d'étoffe. Or ce bouton, dès le début des
+perquisitions, avait été ramassé sous le lit même de la victime.</p>
+
+<p>«Il est probable qu'après le dîner, Danègre, au lieu de regagner sa
+mansarde, se sera glissé dans le cabinet aux robes, et que, par la
+porte vitrée, il a vu la comtesse cacher la perle noire.</p>
+
+<p>«Nous devons dire que, jusqu'ici, aucune preuve n'est venue confirmer
+cette supposition. En tout cas, un autre point reste obscur. À sept
+heures du matin, Danègre s'est rendu au bureau de tabac du boulevard
+de Courcelles: la concierge d'abord, puis la buraliste ont témoigné
+dans ce sens. D'autre part, la cuisinière de la comtesse et sa dame de
+compagnie, qui toutes deux couchent au bout du couloir, affirment qu'à
+huit heures, quand elles se sont levées, la porte de l'antichambre et
+la porte de la cuisine étaient fermées à double tour. Depuis vingt ans
+au service de la comtesse, ces deux personnes sont au-dessus de tout
+soupçon. On se demande donc comment Danègre a pu sortir de
+l'appartement. S'était-il fait faire une autre clef? L'instruction
+éclaircira ces différents points.»</p>
+
+<p>L'instruction n'éclaircit absolument rien, au contraire. On apprit que
+Victor Danègre était un récidiviste dangereux, un alcoolique et un
+débauché, qu'un coup de couteau n'effrayait pas. Mais l'affaire
+elle-même semblait, au fur et à mesure qu'on l'étudiait, s'envelopper
+de ténèbres plus épaisses et de contradictions plus inexplicables.</p>
+
+<p>D'abord une demoiselle de Sinclèves, cousine et unique héritière de la
+victime, déclara que la comtesse, un mois avant sa mort, lui avait
+confié dans une de ses lettres la façon dont elle cachait la perle
+noire. Le lendemain du jour où elle recevait cette lettre, elle en
+constatait la disparition. Qui l'avait volée?</p>
+
+<p>De leur côté, les concierges racontèrent qu'ils avaient ouvert la
+porte à un individu, lequel était monté chez le docteur Harel. On
+manda le docteur. Personne n'avait sonné chez lui. Alors qui était cet
+individu? Un complice?</p>
+
+<p>Cette hypothèse d'un complice fut adoptée par la presse et par le
+public. Ganimard, le vieil inspecteur principal Ganimard la défendait,
+non sans raison.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du Lupin là-dessous, disait-il au juge.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ripostait celui-ci, vous le voyez partout, votre Lupin.</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois partout, parce qu'il est partout.</p>
+
+<p>&mdash;Dites plutôt que vous le voyez chaque fois où quelque chose ne vous
+paraît pas très clair. D'ailleurs, en l'espèce, remarquez ceci: le
+crime a été commis à onze heures vingt du soir, ainsi que l'atteste la
+pendule, et la visite nocturne, dénoncée par les concierges, n'a eu
+lieu qu'à trois heures du matin.</p>
+
+<p>La justice obéit souvent à ces entraînements de conviction qui font
+qu'on oblige les événements à se plier à l'explication première qu'on
+en a donnée. Les antécédents déplorables de Victor Danègre,
+récidiviste, ivrogne et débauché, influencèrent le juge, et bien
+qu'aucune circonstance nouvelle ne vînt corroborer les deux ou trois
+indices primitivement découverts, rien ne put l'ébranler. Il boucla
+son instruction. Quelques semaines après, les débats commencèrent.</p>
+
+<p>Ils furent embarrassés et languissants. Le président les dirigea sans
+ardeur. Le ministère public attaqua mollement. Dans ces conditions,
+l'avocat de Danègre avait beau jeu. Il montra les lacunes et les
+impossibilités de l'accusation. Nulle preuve matérielle n'existait.
+Qui avait forgé la clef, l'indispensable clef sans laquelle Danègre,
+après son départ, n'aurait pu refermer à double tour la porte de
+l'appartement? Qui l'avait vue, cette clef, et qu'était-elle devenue?
+Qui avait vu le couteau de l'assassin, et qu'était-il devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Et, en tout cas, concluait l'avocat, prouvez que c'est mon client
+qui a tué. Prouvez que l'auteur du vol et du crime n'est pas ce
+mystérieux personnage qui s'est introduit dans la maison à trois
+heures du matin. La pendule marquait onze heures, me direz-vous? Et
+après? ne peut-on mettre les aiguilles d'une pendule à l'heure qui
+vous convient?</p>
+
+<p>Victor Danègre fut acquitté.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Il sortit de prison un vendredi au déclin du jour, amaigri, déprimé
+par six mois de cellule. L'instruction, la solitude, les débats, les
+délibérations du jury, tout cela l'avait empli d'une épouvante
+maladive. La nuit, d'affreux cauchemars, des visions d'échafaud le
+hantaient. Il tremblait de fièvre et de terreur.</p>
+
+<p>Sous le nom d'Anatole Dufour, il loua une petite chambre sur les
+hauteurs de Montmartre, et il vécut au hasard des besognes, bricolant
+de droite et de gauche.</p>
+
+<p>Vie lamentable! Trois fois engagé par trois patrons différents, il fut
+reconnu et renvoyé sur-le-champ.</p>
+
+<p>Souvent il s'aperçut, ou crut s'apercevoir, que des hommes le
+suivaient, des hommes de la police, il n'en doutait point, qui ne
+renonçaient pas à le faire tomber dans quelque piège. Et d'avance il
+sentait l'étreinte rude de la main qui le prendrait au collet.</p>
+
+<p>Un soir qu'il dînait chez un traiteur du quartier, quelqu'un
+s'installa en face de lui. C'était un individu d'une quarantaine
+d'années, vêtu d'une redingote noire de propreté douteuse. Il commanda
+une soupe, des légumes et un litre de vin.</p>
+
+<p>Et quand il eut mangé la soupe, il tourna les yeux vers Danègre et le
+regarda longuement.</p>
+
+<p>Danègre pâlit. Pour sûr cet individu était de ceux qui le suivaient
+depuis des semaines. Que lui voulait-il? Danègre essaya de se lever.
+Il ne le put. Ses jambes chancelaient sous lui.</p>
+
+<p>L'homme se versa un verre de vin et emplit le verre de Danègre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous trinquons, camarade?</p>
+
+<p>Victor balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... à votre santé, camarade.</p>
+
+<p>&mdash;À votre santé, Victor Danègre.</p>
+
+<p>L'autre sursauta:</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... moi!... mais non... je vous jure...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me jurez quoi? que vous n'êtes pas vous? le domestique de la
+comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Quel domestique? Je m'appelle Dufour. Demandez au patron.</p>
+
+<p>&mdash;Dufour, Anatole, oui, pour le patron, mais Danègre pour la justice,
+Victor Danègre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas vrai! pas vrai! on vous a menti.</p>
+
+<p>Le nouveau venu tira de sa poche une carte et la tendit. Victor lut:
+«Grimaudan, ex-inspecteur de la Sûreté. Renseignements confidentiels.»
+Il tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes de la police?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis plus, mais le métier me plaisait, et je continue d'une
+façon plus... lucrative. On déniche de temps en temps des affaires
+d'or... comme la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;La mienne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la vôtre, c'est une affaire exceptionnelle, si toutefois vous
+voulez bien y mettre un peu de complaisance.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je n'en mets pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faudra. Vous êtes dans une situation où vous ne pouvez rien
+me refuser.</p>
+
+<p>Une appréhension sourde envahissait Victor Danègre. Il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?... parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, répondit l'autre, finissons-en. En deux mots, voici: je suis
+envoyé par M<sup>lle</sup> de Sinclèves.</p>
+
+<p>&mdash;Sinclèves?</p>
+
+<p>&mdash;L'héritière de la comtesse d'Andillot.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, M<sup>lle</sup> de Sinclèves me charge de vous réclamer la perle
+noire.</p>
+
+<p>&mdash;La perle noire?</p>
+
+<p>&mdash;Celle que vous avez volée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne l'ai pas!</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez.</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'avais, ce serait moi l'assassin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous l'assassin.</p>
+
+<p>Danègre s'efforça de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, mon bon monsieur, que la Cour d'assises n'a pas été
+du même avis. Tous les jurés, vous entendez, m'ont reconnu innocent.
+Et quand on a sa conscience pour soi et l'estime de douze braves
+gens...</p>
+
+<p>L'ex-inspecteur lui saisit le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Pas de phrases, mon petit. Écoutez-moi bien attentivement et pesez
+mes paroles, elles en valent la peine. Danègre, trois semaines avant
+le crime, vous avez dérobé à la cuisinière la clef qui ouvre la porte
+de service, et vous avez fait faire une clef semblable chez Outard,
+serrurier, 244, rue Oberkampf.</p>
+
+<p>&mdash;Pas vrai, pas vrai, gronda Victor, personne n'a vu cette clef...
+elle n'existe pas.</p>
+
+<p>&mdash;La voici.</p>
+
+<p>Après un silence, Grimaudan reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tué la comtesse à l'aide d'un couteau à virole acheté au
+bazar de la République, le jour même où vous commandiez votre clef. La
+lame est triangulaire et creusée d'une cannelure.</p>
+
+<p>&mdash;De la blague, tout cela, vous parlez au hasard. Personne n'a vu le
+couteau.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici.</p>
+
+<p>Victor Danègre eut un geste de recul. L'ex-inspecteur continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dessus des taches de rouille. Est-il besoin de vous en
+expliquer la provenance?</p>
+
+<p>&mdash;Et après?... vous avez une clef et un couteau... Qui peut
+affirmer qu'ils m'appartenaient?</p>
+
+<p>&mdash;Le serrurier d'abord, et ensuite l'employé auquel vous avez acheté
+le couteau. J'ai déjà rafraîchi leur mémoire. En face de vous, ils ne
+manqueront pas de vous reconnaître.</p>
+
+<p>Il parlait sèchement et durement, avec une précision terrifiante.
+Danègre était convulsé de peur. Ni le juge ni le président des
+assises, ni l'avocat général ne l'avaient serré d'aussi près,
+n'avaient vu aussi clair dans des choses que lui-même ne discernait
+plus très nettement.</p>
+
+<p>Cependant, il essaya encore de jouer l'indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est là toutes vos preuves!</p>
+
+<p>&mdash;Il me reste celle-ci. Vous êtes reparti, après le crime, par le
+même chemin. Mais, au milieu du cabinet aux robes, pris d'effroi, vous
+avez dû vous appuyer contre le mur pour garder votre équilibre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous? bégaya Victor... personne ne peut le
+savoir.</p>
+
+<p>&mdash;La justice, non, il ne pouvait venir à l'idée d'aucun de ces
+messieurs du parquet d'allumer une bougie et d'examiner les murs. Mais
+si on le faisait, on verrait sur le plâtre blanc une marque rouge très
+légère, assez nette cependant pour qu'on y retrouve l'empreinte de la
+face antérieure de votre pouce, de votre pouce tout humide de sang et
+que vous avez posé contre le mur. Or, vous n'ignorez pas qu'en
+anthropométrie, c'est là un des principaux moyens d'identification.</p>
+
+<p>Victor Danègre était blême. Des gouttes de sueur coulaient de son
+front sur la table. Il considérait avec des yeux de fou cet homme
+étrange qui évoquait son crime comme s'il en avait été le témoin
+invisible.</p>
+
+<p>Il baissa la tête, vaincu, impuissant. Depuis des mois il luttait
+contre tout le monde. Contre cet homme-là, il avait l'impression qu'il
+n'y avait rien à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous rends la perle, balbutia-t-il, combien me donnerez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous vous moquez! Je vous donnerais une chose qui vaut des
+mille et des centaines de mille, et je n'aurais rien?</p>
+
+<p>&mdash;Si, la vie.</p>
+
+<p>Le misérable frissonna. Grimaudan ajouta, d'un ton presque doux:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Danègre, cette perle n'a aucune valeur pour vous. Il vous
+est impossible de la vendre. À quoi bon la garder?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des recéleurs... et un jour ou l'autre, à n'importe quel
+prix...</p>
+
+<p>&mdash;Un jour ou l'autre, il sera trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? mais parce que la justice aura remis la main sur vous,
+et, cette fois, avec les preuves que je lui fournirai, le couteau, la
+clef, l'indication du pouce, vous êtes fichu, mon bonhomme.</p>
+
+<p>Victor s'étreignit la tête de ses deux mains et réfléchit. Il se
+sentait perdu, en effet, irrémédiablement perdu, et, en même temps,
+une grande fatigue l'envahissait, un immense besoin de repos et
+d'abandon.</p>
+
+<p>Il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous la faut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, avant une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Sinon?</p>
+
+<p>&mdash;Sinon, je mets à la poste cette lettre où M<sup>lle</sup> de Sinclèves vous
+dénonce au procureur de la République.</p>
+
+<p>Danègre se versa deux verres de vin qu'il but coup sur coup, puis, se
+levant:</p>
+
+<p>&mdash;Payez l'addition, et allons-y... j'en ai assez de cette maudite
+affaire.</p>
+
+<p class="top5">La nuit était venue. Les deux hommes descendirent la rue Lepic et
+suivirent les boulevards extérieurs en se dirigeant vers l'Étoile. Ils
+marchaient silencieusement, Victor, très las et le dos voûté.</p>
+
+<p>Au parc Monceau, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est du côté de la maison...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! vous n'en êtes sorti, avant votre arrestation, que pour
+aller au bureau de tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y sommes, fit Danègre, d'une voix sourde.</p>
+
+<p>Ils longèrent la grille du jardin et traversèrent une rue dont le
+bureau de tabac faisait l'encoignure. Danègre s'arrêta quelques pas
+plus loin. Ses jambes vacillaient. Il tomba sur un banc.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là! qu'est-ce que vous me chantez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui là, devant nous.</p>
+
+<p>&mdash;Devant nous! Dites donc, Danègre, il ne faudrait pas...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète qu'elle est là.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;Entre deux pavés.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels?</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels? répéta Grimaudan.</p>
+
+<p>Victor ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parfait, tu veux me faire poser, mon bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Non... mais... je vais crever de misère.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, tu hésites? Allons, je serai bon prince. Combien te
+faut-il?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi prendre mon billet d'entrepont pour l'Amérique.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Et un billet de cent pour les premiers frais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en auras deux. Parle.</p>
+
+<p>&mdash;Comptez les pavés, à droite de l'égout. C'est entre le douzième et
+le treizième.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le ruisseau?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en bas du trottoir.</p>
+
+<p>Grimaudan regarda autour de lui. Des tramways passaient, des gens
+passaient. Mais bah! qui pouvait se douter?...</p>
+
+<p>Il ouvrit son canif et le planta entre le douzième et le treizième
+pavé.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elle n'y est pas?</p>
+
+<p>&mdash;Si personne ne m'a vu me baisser et l'enfoncer, elle y est encore.</p>
+
+<p>Se pouvait-il qu'elle y fût! La perle noire jetée dans la boue d'un
+ruisseau, à la disposition du premier venu! La perle noire... une
+fortune!</p>
+
+<p>&mdash;À quelle profondeur?</p>
+
+<p>&mdash;Dix centimètres, à peu près.</p>
+
+<p>Il creusa le sable mouillé. La pointe de son canif heurta quelque
+chose. Avec ses doigts il élargit le trou.</p>
+
+<p>Il aperçut la perle noire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, voilà tes deux cents francs. Je t'enverrai ton billet pour
+l'Amérique.</p>
+
+<p class="top5">Le lendemain, l'<i>Écho de France</i> publiait cet entrefilet, qui fut
+reproduit par les journaux du monde entier:</p>
+
+<p><i>Depuis hier, la fameuse perle noire est entre les mains d'Arsène
+Lupin qui l'a reprise au meurtrier de la comtesse d'Andillot. Avant
+peu, des fac-similés de ce précieux bijou seront exposés à Londres, à
+Saint-Pétersbourg, à Calcutta, à Buenos-Ayres et à New York.</i></p>
+
+<p><i>Arsène Lupin attend les propositions que voudront bien lui faire ses
+correspondants.</i></p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà comme quoi le crime est toujours puni et la vertu
+récompensée, conclut Arsène Lupin, lorsqu'il m'eut révélé les dessous
+de l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà comme quoi, sous le nom de Grimaudan, ex-inspecteur de la
+Sûreté, vous fûtes choisi par le destin pour enlever au criminel le
+bénéfice de son forfait.</p>
+
+<p>&mdash;Justement. Et j'avoue que c'est une des aventures dont je suis le
+plus fier. Les quarante minutes que j'ai passées dans l'appartement de
+la comtesse, après avoir constaté sa mort, sont parmi les plus
+étonnantes et les plus profondes de ma vie. En quarante minutes,
+empêtré dans la situation la plus inextricable, j'ai reconstitué le
+crime, j'ai acquis la certitude, à l'aide de quelques indices, que le
+coupable ne pouvait être qu'un domestique de la comtesse. Enfin, j'ai
+compris que, pour avoir la perle, il fallait que ce domestique fût
+arrêté&mdash;et j'ai laissé le bouton de gilet&mdash;mais qu'il ne fallait pas
+qu'on relevât contre lui des preuves irrécusables de sa culpabilité&mdash;et
+j'ai ramassé le couteau oublié sur le tapis, emporté la clef oubliée
+sur la serrure, fermé la porte à double tour, et effacé les traces des
+doigts sur le plâtre du cabinet aux robes. À mon sens, ce fut là un de
+ces éclairs...</p>
+
+<p>&mdash;De génie, interrompis-je.</p>
+
+<p>&mdash;De génie, si vous voulez, et qui n'eût pas illuminé le cerveau du
+premier venu. Deviner en une seconde les deux termes du problème&mdash;une
+arrestation et un acquittement&mdash;me servir de l'appareil formidable de
+la justice pour détraquer mon homme, pour l'abêtir, bref, pour le
+mettre dans un état d'esprit tel qu'une fois libre il devait
+inévitablement, fatalement, tomber dans le piège un peu grossier que
+je lui tendais!...</p>
+
+<p>&mdash;Un peu? dites beaucoup, car il ne courait aucun danger.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas le moindre, puisque tout acquittement est chose définitive.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre diable...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre diable... Victor Danègre! vous ne songez pas que c'est un
+assassin? Il eût été de la dernière immoralité que la perle noire lui
+restât. Il vit, pensez donc, Danègre vit!</p>
+
+<p>&mdash;Et la perle noire est à vous.</p>
+
+<p>Il la sortit d'une des poches secrètes de son portefeuille, l'examina,
+la caressa de ses doigts et de ses yeux émus, et il soupirait:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est le boyard, quel est le rajah imbécile et vaniteux qui
+possédera ce trésor? À quel milliardaire américain est destiné le
+petit morceau de beauté et de luxe qui ornait les blanches épaules de
+Léontine Zalti, comtesse d'Andillot?...</p>
+
+<h3><a name="HERLOCK_SHOLMES_ARRIVE_TROP_TARD" id="HERLOCK_SHOLMES_ARRIVE_TROP_TARD"></a>HERLOCK SHOLMÈS ARRIVE TROP TARD</h3>
+
+<p>C'est étrange ce que vous ressemblez à Arsène Lupin, Velmont!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme tout le monde, par ses photographies, dont aucune n'est
+pareille aux autres, mais dont chacune laisse l'impression d'une
+physionomie identique... qui est bien la vôtre.</p>
+
+<p>Horace Velmont parut plutôt vexé.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, mon cher Devanne! Et vous n'êtes pas le premier à
+m'en faire la remarque, croyez-le.</p>
+
+<p>&mdash;C'est au point, insista Devanne, que si vous ne m'aviez pas été
+recommandé par mon cousin d'Estevan, et si vous n'étiez pas le peintre
+connu dont j'admire les belles marines, je me demande si je n'aurais
+pas averti la police de votre présence à Dieppe.</p>
+
+<p>La boutade fut accueillie par un rire général. Il y avait là, dans la
+grande salle à manger du château de Thibermesnil, outre Velmont:
+l'abbé Gélis, curé du village, et une douzaine d'officiers, dont les
+régiments man&#339;uvraient aux environs, et qui avaient répondu à
+l'invitation du banquier Georges Devanne et de sa mère. L'un d'eux
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais est-ce que précisément Arsène Lupin n'a pas été signalé sur la
+côte, après son fameux coup du rapide de Paris au Havre?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, il y a de cela trois mois, et la semaine suivante je
+faisais connaissance au casino de notre excellent Velmont qui, depuis,
+a bien voulu m'honorer de quelques visites&mdash;agréable préambule d'une
+visite domiciliaire plus sérieuse qu'il me rendra l'un de ces
+jours... ou plutôt l'une de ces nuits!</p>
+
+<p>On rit de nouveau et l'on passa dans l'ancienne salle des gardes,
+vaste pièce, très haute, qui occupe toute la partie inférieure de la
+tour Guillaume, et où Georges Devanne a réuni les incomparables
+richesses accumulées à travers les siècles par les sires de
+Thibermesnil. Des bahuts et des crédences, des landiers et des
+girandoles la décorent. De magnifiques tapisseries pendent aux murs de
+pierre. Les embrasures des quatre fenêtres sont profondes, munies de
+bancs, et se terminent par des croisées ogivales à vitraux encadrés de
+plomb. Entre la porte et la fenêtre de gauche, s'érige une
+bibliothèque monumentale de style Renaissance, sur le fronton de
+laquelle on lit, en lettres d'or, «Thibermesnil» et au-dessous, la
+fière devise de la famille: «Fais ce que veulx.»</p>
+
+<p>Et comme on allumait des cigares, Devanne reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, dépêchez-vous, Velmont, c'est la dernière nuit qui vous
+reste.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? fit le peintre qui, décidément, prenait la chose en
+plaisantant.</p>
+
+<p>Devanne allait répondre quand sa mère lui fit un signe. Mais
+l'excitation du dîner, le désir d'intéresser ses hôtes, l'emportèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! murmura-t-il, je puis parler maintenant. Une indiscrétion
+n'est plus à craindre.</p>
+
+<p>On s'assit autour de lui avec une vive curiosité, et il déclara, de
+l'air satisfait de quelqu'un qui annonce une grosse nouvelle:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, à quatre heures du soir, Herlock Sholmès, le grand policier
+anglais pour qui il n'est point de mystère, Herlock Sholmès, le plus
+extraordinaire déchiffreur d'énigmes que l'on ait jamais vu, le
+prodigieux personnage qui semble forgé de toutes pièces par
+l'imagination d'un romancier, Herlock Sholmès sera mon hôte.</p>
+
+<p>On se récria. Herlock Sholmès à Thibermesnil. C'était donc sérieux?
+Arsène Lupin se trouvait réellement dans la contrée?</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin et sa bande ne sont pas loin. Sans compter l'affaire
+du baron Cahorn, à qui attribuer les cambriolages de Montigny, de
+Gruchet, de Crasville, sinon à notre voleur national? Aujourd'hui,
+c'est mon tour.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes prévenu, comme le fut le baron Cahorn?</p>
+
+<p>&mdash;Le même truc ne réussit pas deux fois.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors?... alors voici.</p>
+
+<p>Il se leva, et désignant du doigt, sur l'un des rayons de la
+bibliothèque, un petit espace vide entre deux énormes in-folios:</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait là un livre, un livre du <span class="small">XVI</span><sup>e</sup> siècle intitulé la
+<i>Chronique de Thibermesnil</i>, et qui était l'histoire du château depuis
+sa construction par le duc Rollon sur l'emplacement d'une forteresse
+féodale. Il contenait trois planches gravées. L'une représentait une
+vue cavalière du domaine dans son ensemble, la seconde le plan des
+bâtiments, et la troisième&mdash;j'appelle votre attention là-dessus&mdash;le
+tracé d'un souterrain dont l'une des issues s'ouvre à l'extérieur de
+la première ligne des remparts, et dont l'autre aboutit ici, oui, dans
+la salle même où nous nous tenons. Or, ce livre a disparu depuis le
+mois dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre, dit Velmont, c'est mauvais signe. Seulement cela ne suffit
+pas pour motiver l'intervention de Herlock Sholmès.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, cela n'eût point suffi s'il ne s'était passé un autre fait
+qui donne à celui que je viens de vous raconter toute sa
+signification. Il existait à la Bibliothèque nationale un second
+exemplaire de cette Chronique, et ces deux exemplaires différaient par
+certains détails concernant le souterrain, comme l'établissement d'un
+profil et d'une échelle, et diverses annotations, non pas imprimées,
+mais écrites à l'encre et plus ou moins effacées. Je savais ces
+particularités, et je savais que le tracé définitif ne pouvait être
+reconstitué que par une confrontation minutieuse des deux cartes. Or,
+le lendemain du jour où mon exemplaire disparaissait, celui de la
+Bibliothèque nationale était demandé par un lecteur qui l'emportait
+sans qu'il fût possible de déterminer les conditions dans lesquelles
+le vol était effectué.</p>
+
+<p>Des exclamations accueillirent ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, l'affaire devient sérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, cette fois, dit Devanne, la police s'émut et il y eut une
+double enquête, qui, d'ailleurs, n'eut aucun résultat.</p>
+
+<p>&mdash;Comme toutes celles dont Arsène Lupin est l'objet.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. C'est alors qu'il me vint à l'esprit de demander son
+concours à Herlock Sholmès, lequel me répondit qu'il avait le plus vif
+désir d'entrer en contact avec Arsène Lupin.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle gloire pour Arsène Lupin! dit Velmont! Mais, si notre voleur
+national, comme vous l'appelez, ne nourrit aucun projet sur
+Thibermesnil, Herlock Sholmès n'aura qu'à se tourner les pouces?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a autre chose, et qui l'intéressera vivement, la découverte du
+souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous nous avez dit qu'une des entrées s'ouvrait sur la
+campagne, l'autre dans ce salon même!</p>
+
+<p>&mdash;Où? En quel lieu de ce salon? La ligne qui représente le souterrain
+sur les cartes, aboutit bien d'un côté à un petit cercle accompagné de
+ces deux majuscules «T. G.», ce qui signifie sans doute, n'est-ce pas,
+Tour Guillaume. Mais la tour est ronde, et qui pourrait déterminer à
+quel endroit du rond s'amorce le tracé du dessin?</p>
+
+<p>Devanne alluma un second cigare et se versa un verre de bénédictine.
+On le pressait de questions. Il souriait, heureux de l'intérêt
+provoqué. Enfin il prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Le secret est perdu. Nul au monde ne le connaît. De père en fils,
+dit la légende, les puissants seigneurs se le transmettaient à leur
+lit de mort, jusqu'au jour où Geoffroy, dernier du nom, eut la tête
+tranchée sur l'échafaud, le 7 thermidor an II, dans sa dix-neuvième
+année.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, depuis un siècle, on a dû chercher?</p>
+
+<p>&mdash;On a cherché, mais vainement. Moi-même, quand j'eus acheté le
+château à l'arrière-petit-neveu du conventionnel Leribourg, j'ai fait
+faire des fouilles. À quoi bon? Songez que cette tour, environnée
+d'eau, n'est reliée au château que par un point, et qu'il faut, en
+conséquence, que le souterrain passe sous les anciens fossés. Le plan
+de la Bibliothèque nationale montre d'ailleurs une suite de quatre
+escaliers comportant quarante-huit marches, ce qui laisse supposer une
+profondeur de plus de dix mètres. Et l'échelle, annexée à l'autre
+plan, fixe la distance à deux cents mètres. En réalité, tout le
+problème est ici, entre ce plancher, ce plafond et ces murs. Ma foi,
+j'avoue que j'hésite à les démolir.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on n'a aucun indice?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun.</p>
+
+<p>L'abbé Gélis objecta:</p>
+
+<p>&mdash;M. Devanne, nous devons faire état de deux citations.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Devanne en riant, M. le curé est un fouilleur
+d'archives, un grand liseur de mémoires, et tout ce qui touche à
+Thibermesnil le passionne. Mais l'explication dont il parle ne sert
+qu'à embrouiller les choses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore?</p>
+
+<p>&mdash;Vous y tenez?</p>
+
+<p>&mdash;Énormément.</p>
+
+<p>&mdash;Vous saurez donc qu'il résulte de ses lectures que deux rois de
+France ont eu le mot de l'énigme.</p>
+
+<p>&mdash;Deux rois de France!</p>
+
+<p>&mdash;Henri IV et Louis XVI.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas les premiers venus. Et comment M. l'abbé est-il au
+courant?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est bien simple, continua Devanne. L'avant-veille de la
+bataille d'Arques, le roi Henri IV vint souper et coucher dans ce
+château. À onze heures du soir, Louise de Tancarville, la plus jolie
+dame de Normandie, fut introduite auprès de lui par le souterrain avec
+la complicité du duc Edgard, qui, en cette occasion, livra le secret
+de famille. Ce secret, Henri IV le confia plus tard à son ministre
+Sully, qui raconte l'anecdote dans ses «Royales &#338;conomies d'État»
+sans l'accompagner d'autre commentaire que de cette phrase
+incompréhensible:</p>
+
+<p>«<i>La hache tournoie dans l'air qui frémit, mais l'aile s'ouvre, et
+l'on va jusqu'à Dieu.</i>»</p>
+
+<p>Il y eut un silence, et Velmont ricana:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas d'une clarté aveuglante.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? M. le curé veut que Sully ait noté par là le mot de
+l'énigme, sans trahir le secret des scribes auxquels il dictait ses
+mémoires.</p>
+
+<p>&mdash;L'hypothèse est ingénieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'accorde, mais quelle est cette hache qui tourne, et cet oiseau
+qui s'envole?</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qui va jusqu'à Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Mystère!</p>
+
+<p>Velmont reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et ce bon Louis XVI, fut-ce également pour recevoir la visite d'une
+dame, qu'il se fit ouvrir le souterrain?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore. Tout ce qu'il est permis de dire, c'est que Louis XVI
+a séjourné en 1784 à Thibermesnil, et que la fameuse armoire de fer,
+trouvée au Louvre sur la dénonciation de Gamain, renfermait un papier
+avec ces mots écrits par lui: «<i>Thibermesnil</i>: 2-6-12.»</p>
+
+<p>Horace Velmont éclata de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Victoire! les ténèbres se dissipent de plus en plus. Deux fois six
+font douze.</p>
+
+<p>&mdash;Riez à votre guise, Monsieur, fit l'abbé, il n'empêche que ces deux
+citations contiennent la solution, et qu'un jour ou l'autre viendra
+quelqu'un qui saura les interpréter.</p>
+
+<p>&mdash;Herlock Sholmès d'abord, dit Devanne... À moins qu'Arsène Lupin
+ne le devance. Qu'en pensez-vous, Velmont?</p>
+
+<p>Velmont se leva, mit la main sur l'épaule de Devanne, et déclara:</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'aux données fournies par votre livre et par celui de la
+Bibliothèque, il manquait un renseignement de la plus haute
+importance, et que vous avez eu la gentillesse de me l'offrir. Je vous
+en remercie.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que?...</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que maintenant, la hache ayant tournoyé, l'oiseau s'étant
+enfui, et deux fois six faisant douze, je n'ai plus qu'à me mettre en
+campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Sans perdre une minute.</p>
+
+<p>&mdash;Sans perdre une seconde! ne faut-il pas que cette nuit,
+c'est-à-dire avant l'arrivée de Herlock Sholmès, je cambriole votre
+château.</p>
+
+<p>&mdash;Il est de fait que vous n'avez que le temps. Voulez-vous que je
+vous conduise?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à Dieppe?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à Dieppe. J'en profiterai pour ramener moi-même M. et M<sup>me</sup>
+d'Androl et une jeune fille de leurs amis qui arrivent par le train de
+minuit.</p>
+
+<p>Et s'adressant aux officiers, Devanne ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, nous nous retrouverons tous ici demain à déjeuner,
+n'est-ce pas, Messieurs? Je compte bien sur vous, puisque ce château
+doit être investi par vos régiments et pris d'assaut sur le coup de
+onze heures.</p>
+
+<p>L'invitation fut acceptée, on se sépara, et un instant plus tard, une
+20-30 Étoile d'or emportait Devanne et Velmont sur la route de Dieppe.
+Devanne déposa le peintre devant le casino, et se rendit à la gare.</p>
+
+<p>À minuit ses amis descendaient du train. À minuit et demi,
+l'automobile franchissait les portes de Thibermesnil. À une heure,
+après un léger souper servi dans le salon, chacun se retira. Peu à peu
+toutes les lumières s'éteignirent. Le grand silence de la nuit
+enveloppa le château.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Mais la lune écarta les nuages qui la voilaient, et, par deux des
+fenêtres, emplit le salon de clarté blanche. Cela ne dura qu'un
+moment. Très vite la lune se cacha derrière le rideau des collines. Et
+ce fut l'obscurité. Le silence s'augmenta de l'ombre plus épaisse. À
+peine, de temps à autre, des craquements de meubles le
+troublaient-ils, ou bien le bruissement des roseaux sur l'étang qui
+baigne les vieux murs de ses eaux vertes.</p>
+
+<p>La pendule égrenait le chapelet infini des secondes. Elle sonna deux
+heures. Puis, de nouveau, les secondes tombèrent hâtives et monotones
+dans la paix lourde de la nuit. Puis trois heures sonnèrent.</p>
+
+<p>Et tout à coup quelque chose claqua, comme fait, au passage d'un
+train, le disque d'un signal qui s'ouvre et se rabat. Et un jet fin de
+lumière traversa le salon de part en part, ainsi qu'une flèche qui
+laisserait derrière elle une traînée étincelante. Il jaillissait de la
+cannelure centrale d'un pilastre où s'appuie, à droite, le fronton de
+la bibliothèque. Il s'immobilisa d'abord sur le panneau opposé en un
+cercle éclatant, puis il se promena de tous côtés comme un regard
+inquiet qui scrute l'ombre, puis il s'évanouit pour jaillir encore,
+pendant que toute une partie de la bibliothèque tournait sur elle-même
+et démasquait une large ouverture, en forme de voûte.</p>
+
+<p>Un homme entra qui tenait à la main une lanterne électrique. Un autre
+homme et un troisième surgirent qui portaient un rouleau de cordes et
+différents instruments. Le premier inspecta la pièce, écouta et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Appelez les camarades.</p>
+
+<p>De ces camarades, il en vint huit par le souterrain, gaillards
+solides, au visage énergique. Et le déménagement commença.</p>
+
+<p>Ce fut rapide. Arsène Lupin passait d'un meuble à un autre,
+l'examinait, et, suivant ses dimensions ou sa valeur artistique, lui
+faisait grâce ou ordonnait:</p>
+
+<p>&mdash;Enlevez!</p>
+
+<p>Et l'objet était enlevé, avalé par la gueule béante du tunnel, expédié
+dans les entrailles de la terre.</p>
+
+<p>Et ainsi furent escamotés six fauteuils et six chaises Louis XV, et
+des tapisseries d'Aubusson, et des girandoles signées Gouthière, et
+deux Fragonard, et un Nattier, et un buste de Houdon, et des
+statuettes. Quelquefois Lupin s'attardait devant un magnifique bahut
+ou un superbe tableau et soupirait:</p>
+
+<p>&mdash;Trop lourd, celui-là... trop grand... quel dommage!</p>
+
+<p>Et il continuait son expertise.</p>
+
+<p>En quarante minutes, le salon fut «désencombré» selon l'expression
+d'Arsène. Et tout cela s'était accompli dans un ordre admirable, sans
+aucun bruit, comme si tous les objets que maniaient ces hommes eussent
+été garnis d'épaisse ouate.</p>
+
+<p>Il dit alors au dernier d'entre eux qui s'en allait, porteur d'un
+cartel signé Boulle:</p>
+
+<p>&mdash;Inutile de revenir. Il est entendu, n'est-ce pas, qu'aussitôt
+l'auto-camion chargé, vous filez jusqu'à la grange de Roquefort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, patron?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me laisse la motocyclette.</p>
+
+<p>L'homme parti, il repoussa, tout contre, le pan mobile de la
+bibliothèque, puis, après avoir fait disparaître les traces du
+déménagement, effacé les marques de pas, il souleva une portière, et
+pénétra dans une galerie qui servait de communication entre la tour et
+le château. Au milieu il y avait une vitrine, et c'était à cause de
+cette vitrine qu'Arsène Lupin avait poursuivi ses investigations.</p>
+
+<p>Elle contenait des merveilles, une collection unique de montres, de
+tabatières, de bagues, de châtelaines, de miniatures du plus joli
+travail. Avec une pince il força la serrure, et ce lui fut un plaisir
+inexprimable que de saisir ces joyaux d'or et d'argent, ces petites
+&#339;uvres d'un art si précieux et si délicat.</p>
+
+<p>Il avait, passé en bandoulière autour de son cou, un large sac de
+toile spécialement aménagé pour ces aubaines. Il le remplit. Et il
+remplit aussi les poches de sa veste, de son pantalon et de son gilet.
+Et il refermait son bras gauche sur une pile de ces réticules en
+perles si goûtés de nos ancêtres, et que la mode actuelle recherche si
+passionnément... lorsqu'un léger bruit frappa son oreille.</p>
+
+<p>Il écouta: il ne se trompait pas, le bruit se précisait.</p>
+
+<p>Et soudain il se rappela: à l'extrémité de la galerie, un escalier
+intérieur conduisait à un appartement, inoccupé jusqu'ici, mais qui
+était, depuis ce soir, réservé à cette jeune fille que Devanne avait
+été chercher à Dieppe, avec ses amis d'Androl.</p>
+
+<p>D'un geste rapide, il pressa du doigt le ressort de sa lanterne: elle
+s'éteignit. Il avait à peine gagné l'embrasure d'une fenêtre qu'au
+haut de l'escalier la porte fut ouverte et qu'une faible lueur éclaira
+la galerie.</p>
+
+<p>Il eut la sensation&mdash;car, à demi-caché par un rideau, il ne voyait
+point&mdash;qu'une personne descendait les premières marches avec
+précaution. Il espéra qu'elle n'irait pas plus loin. Elle descendit
+cependant et avança de plusieurs pas dans la pièce. Mais elle poussa
+un cri. Sans doute avait-elle aperçu la vitrine brisée, aux trois
+quarts vide.</p>
+
+<p>Au parfum, il reconnut la présence d'une femme. Ses vêtements
+frôlaient presque le rideau qui le dissimulait, et il lui sembla qu'il
+entendait battre le c&#339;ur de cette femme, et qu'elle aussi devinait la
+présence d'un autre être, derrière elle, dans l'ombre, à portée de sa
+main... Il se dit: «Elle a peur... elle va partir... il est
+impossible qu'elle ne parte pas.» Elle ne partit point. La bougie qui
+tremblait dans sa main, s'affermit. Elle se retourna, hésita un
+instant, parut écouter le silence effrayant, puis, d'un coup, écarta
+le rideau.</p>
+
+<p>Ils se virent.</p>
+
+<p>Arsène murmura, bouleversé:</p>
+
+<p>&mdash;Vous... vous... Mademoiselle.</p>
+
+<p>C'était miss Nelly.</p>
+
+<p>Miss Nelly! la passagère du Transatlantique, celle qui avait mêlé ses
+rêves aux rêves du jeune homme durant cette inoubliable traversée,
+celle qui avait assisté à son arrestation, et qui, plutôt que de le
+trahir, avait eu ce joli geste de jeter à la mer le kodak où il avait
+caché les bijoux et les billets de banque... Miss Nelly! la chère
+et souriante créature dont l'image avait si souvent attristé ou réjoui
+ses longues heures de prison!</p>
+
+<p>Le hasard était si prodigieux qui les mettait en présence l'un de
+l'autre dans ce château et à cette heure de la nuit, qu'ils ne
+bougeaient point et ne prononçaient pas une parole, stupéfaits, comme
+hypnotisés par l'apparition fantastique qu'ils étaient l'un pour
+l'autre.</p>
+
+<p>Chancelante, brisée d'émotion, miss Nelly dut s'asseoir.</p>
+
+<p>Il resta debout en face d'elle. Et peu à peu, au cours des secondes
+interminables qui s'écoulèrent, il eut conscience de l'impression
+qu'il devait donner en cet instant, les bras chargés de bibelots, les
+poches gonflées, et son sac rempli à en crever. Une grande confusion
+l'envahit, et il rougit de se trouver là, dans cette vilaine posture
+du voleur qu'on prend en flagrant délit. Pour elle, désormais, quoi
+qu'il advînt, il était le voleur, celui qui met la main dans la poche
+des autres, celui qui crochète les portes et s'introduit furtivement.</p>
+
+<p>Une des montres roula sur le tapis, une autre également. Et d'autres
+choses encore allaient glisser de ses bras, qu'il ne savait comment
+retenir. Alors, se décidant brusquement, il laissa tomber sur le
+fauteuil une partie des objets, vida ses poches et se défit de son
+sac.</p>
+
+<p>Il se sentit plus à l'aise devant Nelly, et fit un pas vers elle avec
+l'intention de lui parler. Mais elle eut un geste de recul, puis se
+leva vivement, comme prise d'effroi, et se précipita vers le salon. La
+portière se referma sur elle, il la rejoignit. Elle était là,
+interdite, tremblante, et ses yeux contemplaient avec terreur
+l'immense pièce dévastée.</p>
+
+<p>Aussitôt il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;À trois heures, demain, tout sera remis en place... Les meubles
+seront rapportés...</p>
+
+<p>Elle ne répondit point, et il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, à trois heures, je m'y engage... Rien au monde ne pourra
+m'empêcher de tenir ma promesse... Demain, à trois heures...</p>
+
+<p>Un long silence pesa sur eux. Il n'osait le rompre, et l'émotion de la
+jeune fille lui causait une véritable souffrance. Doucement, sans un
+mot, il s'éloigna d'elle.</p>
+
+<p>Et il pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle s'en aille!... Qu'elle se sente libre de s'en
+aller!... Qu'elle n'ait pas peur de moi!...</p>
+
+<p>Mais soudain elle tressaillit et balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez... des pas... j'entends marcher...</p>
+
+<p>Il la regarda avec étonnement. Elle semblait bouleversée, ainsi qu'à
+l'approche d'un péril.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends rien, dit-il, et quand même...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! mais il faut fuir... vite, fuyez...</p>
+
+<p>&mdash;Fuir... pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut... il le faut... Ah! ne restez pas...</p>
+
+<p>D'un trait elle courut jusqu'à l'entrée de la galerie et prêta
+l'oreille. Non, il n'y avait personne. Peut-être le bruit venait-il du
+dehors?... Elle attendit une seconde, puis, rassurée, se retourna.</p>
+
+<p>Arsène Lupin avait disparu.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>À l'instant même où Devanne constata le pillage de son château, il se
+dit: c'est Velmont qui a fait le coup, et Velmont n'est autre
+qu'Arsène Lupin. Tout s'expliquait ainsi, et rien ne s'expliquait
+autrement. Cette idée ne fit d'ailleurs que l'effleurer, tellement il
+était invraisemblable que Velmont ne fût point Velmont, c'est-à-dire
+le peintre connu, le camarade de cercle de son cousin d'Estevan. Et
+lorsque le brigadier de gendarmerie, aussitôt averti, se présenta,
+Devanne ne songea même pas à lui communiquer cette supposition
+absurde.</p>
+
+<p>Toute la matinée ce fut, à Thibermesnil, un va-et-vient
+indescriptible. Les gendarmes, le garde champêtre, le commissaire de
+police de Dieppe, les habitants du village, tout ce monde s'agitait
+dans les couloirs, ou dans le parc, ou autour du château. L'approche
+des troupes en man&#339;uvre, le crépitement des fusils, ajoutaient au
+pittoresque de la scène.</p>
+
+<p>Les premières recherches ne fournirent point d'indice. Les fenêtres
+n'ayant pas été brisées ni les portes fracturées, sans nul doute le
+déménagement s'était effectué par l'issue secrète. Pourtant, sur le
+tapis, aucune trace de pas, sur les murs, aucune marque insolite.</p>
+
+<p>Une seule chose, inattendue, et qui dénotait bien la fantaisie
+d'Arsène Lupin: la fameuse Chronique du <span class="small">XVI</span><sup>e</sup> siècle avait repris son
+ancienne place, et, à côté, se trouvait un livre semblable, qui
+n'était autre que l'exemplaire volé de la Bibliothèque nationale.</p>
+
+<p>À onze heures, les officiers arrivèrent. Devanne les accueillit
+gaiement&mdash;quelque ennui que lui causât la perte de telles richesses
+artistiques, sa fortune lui permettait de la supporter sans mauvaise
+humeur.&mdash;Ses amis d'Androl et Nelly descendirent.</p>
+
+<p>Les présentations faites, on s'aperçut qu'il manquait un convive,
+Horace Velmont. Ne viendrait-il point?</p>
+
+<p>Son absence eût réveillé les soupçons de Georges Devanne. Mais à midi
+précis, il entrait. Devanne s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure! Vous voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Ne suis-je pas exact?</p>
+
+<p>&mdash;Si, mais vous auriez pu ne pas l'être... après une nuit si
+agitée! car vous savez la nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cambriolé le château.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Comme je vous le dis. Mais offrez tout d'abord votre bras à Miss
+Underdown, et passons à table... Mademoiselle, permettez-moi...</p>
+
+<p>Il s'interrompit, frappé par le trouble de la jeune fille. Puis,
+soudain, se rappelant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, à propos, vous avez voyagé avec Arsène Lupin,
+jadis... avant son arrestation... La ressemblance vous étonne,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Elle ne répondit point. Devant elle, Velmont souriait. Il s'inclina,
+elle prit son bras. Il la conduisit à sa place et s'assit en face
+d'elle.</p>
+
+<p>Durant le déjeuner on ne parla que d'Arsène Lupin, des meubles
+enlevés, du souterrain, de Herlock Sholmès. À la fin du repas
+seulement, comme on abordait d'autres sujets, Velmont se mêla à la
+conversation. Il fut tour à tour amusant et grave, éloquent et
+spirituel. Et tout ce qu'il disait, il semblait ne le dire que pour
+intéresser la jeune fille. Très absorbée, elle ne paraissait point
+l'entendre.</p>
+
+<p>On servit le café sur la terrasse qui domine la cour d'honneur et le
+jardin français du côté de la façade principale. Au milieu de la
+pelouse, la musique du régiment se mit à jouer, et la foule des
+paysans et des soldats se répandit dans les allées du parc.</p>
+
+<p>Cependant Nelly se souvenait de la promesse d'Arsène Lupin: «À trois
+heures tout sera là, je m'y engage.»</p>
+
+<p>À trois heures! et les aiguilles de la grande horloge qui ornait
+l'aile droite marquaient deux heures quarante. Elle les regardait
+malgré elle à tout instant. Et elle regardait aussi Velmont qui se
+balançait paisiblement dans un confortable rocking-chair.</p>
+
+<p>Deux heures cinquante... deux heures cinquante-cinq... une sorte
+d'impatience, mêlée d'angoisse, étreignait la jeune fille. Était-il
+admissible que le miracle s'accomplît, et qu'il s'accomplît à la
+minute fixée, alors que le château, la cour, la campagne étaient
+remplis de monde, et qu'en ce moment même le procureur de la
+République et le juge d'instruction poursuivaient leur enquête?</p>
+
+<p>Et pourtant... pourtant, Arsène Lupin avait promis avec une telle
+solennité! Cela sera comme il l'a dit, pensa-t-elle, impressionnée par
+tout ce qu'il y avait, en cet homme, d'énergie, d'autorité et de
+certitude. Et cela ne lui semblait plus un miracle, mais un événement
+naturel qui devait se produire par la force des choses.</p>
+
+<p>Une seconde, leurs regards se croisèrent. Elle rougit et détourna la
+tête.</p>
+
+<p>Trois heures... Le premier coup sonna, le deuxième coup, le
+troisième... Horace Velmont tira sa montre, leva les yeux vers
+l'horloge, puis remit sa montre dans sa poche. Quelques secondes
+s'écoulèrent. Et voici que la foule s'écarta, autour de la pelouse,
+livrant passage à deux voitures qui venaient de franchir la grille du
+parc, attelées l'une et l'autre de deux chevaux. C'étaient de ces
+fourgons qui vont à la suite des régiments et qui portent les cantines
+des officiers et les sacs des soldats. Ils s'arrêtèrent devant le
+perron. Un sergent-fourrier sauta de l'un des sièges et demanda M.
+Devanne.</p>
+
+<p>Devanne accourut et descendit les marches. Sous les bâches, il vit,
+soigneusement rangés, bien enveloppés, ses meubles, ses tableaux, ses
+objets d'art.</p>
+
+<p>Aux questions qu'on lui posa, le fourrier répondit en exhibant l'ordre
+qu'il avait reçu de l'adjudant de service, et que cet adjudant avait
+pris, le matin, au rapport. Par cet ordre, la deuxième compagnie du
+quatrième bataillon devait pourvoir à ce que les objets mobiliers
+déposés au carrefour des Halleux, en forêt d'Arques, fussent portés à
+trois heures à M. Georges Devanne, propriétaire du château de
+Thibermesnil. Signé: le colonel Beauvel.</p>
+
+<p>&mdash;Au carrefour, ajouta le sergent, tout se trouvait prêt, aligné sur
+le gazon, et sous la garde... des passants. Ça m'a semblé drôle,
+mais quoi! l'ordre était catégorique.</p>
+
+<p>Un des officiers examina la signature: elle était parfaitement imitée,
+mais fausse.</p>
+
+<p>La musique avait cessé de jouer, on vida les fourgons, on réintégra
+les meubles.</p>
+
+<p>Au milieu de cette agitation, Nelly resta seule à l'extrémité de la
+terrasse. Elle était grave et soucieuse, agitée de pensées confuses
+qu'elle ne cherchait pas à formuler. Soudain, elle aperçut Velmont qui
+s'approchait. Elle souhaita de l'éviter, mais l'angle de la balustrade
+qui borde la terrasse l'entourait de deux côtés, et une ligne de
+grandes caisses d'arbustes, orangers, lauriers-roses et bambous, ne
+lui laissait d'autre retraite que le chemin par où s'avançait le jeune
+homme. Elle ne bougea pas. Un rayon de soleil tremblait sur ses
+cheveux d'or, agité par les feuilles frêles d'un bambou. Quelqu'un
+prononça très bas:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tenu ma promesse de cette nuit.</p>
+
+<p>Arsène Lupin était près d'elle, et autour d'eux il n'y avait personne.</p>
+
+<p>Il répéta, l'attitude hésitante, la voix timide:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tenu ma promesse de cette nuit.</p>
+
+<p>Il attendait un mot de remerciement, un geste du moins qui prouvât
+l'intérêt qu'elle prenait à cet acte. Elle se tut.</p>
+
+<p>Ce mépris irrita Arsène Lupin, et, en même temps, il avait le
+sentiment profond de tout ce qui le séparait de Nelly, maintenant
+qu'elle savait la vérité. Il eût voulu se disculper, chercher des
+excuses, montrer sa vie dans ce qu'elle avait d'audacieux et de grand.
+Mais, d'avance, les paroles le froissaient, et il sentait l'absurdité
+et l'insolence de toute explication. Alors il murmura tristement,
+envahi d'un flot de souvenirs:</p>
+
+<p>&mdash;Comme le passé est loin! Vous rappelez-vous les longues heures sur
+le pont de la <i>Provence</i>. Ah! tenez... vous aviez, comme
+aujourd'hui, une rose à la main, une rose pâle comme celle-ci... Je
+vous l'ai demandée... vous n'avez pas eu l'air d'entendre...
+Cependant, après votre départ, j'ai trouvé la rose... oubliée sans
+doute... Je l'ai gardée...</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas encore. Elle semblait très loin de lui. Il
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;En mémoire de ces heures, ne songez pas à ce que vous savez. Que le
+passé se relie au présent! Que je ne sois pas celui que vous avez vu
+cette nuit, mais celui d'autrefois, et que vos yeux me regardent, ne
+fût-ce qu'une seconde, comme ils me regardaient... Je vous en prie...
+Ne suis-je plus le même?</p>
+
+<p>Elle leva les yeux, comme il le demandait, et le regarda. Puis sans un
+mot, elle posa son doigt sur une bague qu'il portait à l'index. On
+n'en pouvait voir que l'anneau, mais le chaton, retourné à
+l'intérieur, était formé d'un rubis merveilleux.</p>
+
+<p>Arsène Lupin rougit. Cette bague appartenait à Georges Devanne.</p>
+
+<p>Il sourit avec amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. Ce qui a été sera toujours. Arsène Lupin n'est et
+ne peut être qu'Arsène Lupin, et entre vous et lui, il ne peut même
+pas y avoir un souvenir... Pardonnez-moi... J'aurais dû
+comprendre que ma seule présence auprès de vous est un outrage...</p>
+
+<p>Il s'effaça le long de la balustrade, le chapeau à la main. Nelly
+passa devant lui. Il fut tenté de la retenir, de l'implorer. L'audace
+lui manqua, et il la suivit des yeux, comme au jour lointain où elle
+traversait la passerelle sur le quai de New-York. Elle monta les
+degrés qui conduisent à la porte. Un instant encore sa fine silhouette
+se dessina parmi les marbres du vestibule. Il ne la vit plus.</p>
+
+<p>Un nuage obscurcit le soleil. Arsène Lupin observait, immobile, la
+trace des petits pas empreinte dans le sable. Tout à coup, il
+tressaillit: sur la caisse de bambou contre laquelle Nelly s'était
+appuyée gisait la rose, la rose pâle qu'il n'avait pas osé lui
+demander... Oubliée sans doute, elle aussi? Mais oubliée
+volontairement ou par distraction?</p>
+
+<p>Il la saisit ardemment. Des pétales s'en détachèrent. Il les ramassa
+un à un comme des reliques...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, se dit-il, je n'ai plus rien à faire ici. Songeons à la
+retraite. D'autant que si Herlock Sholmès s'en mêle, ça pourrait
+devenir mauvais.</p>
+
+<p class="ast">* * *</p>
+
+<p>Le parc était désert. Cependant, près du pavillon qui commande
+l'entrée, se tenait un groupe de gendarmes. Il s'enfonça dans les
+taillis, escalada le mur d'enceinte et prit, pour se rendre à la gare
+la plus proche, un sentier qui serpentait parmi les champs. Il n'avait
+point marché durant dix minutes que le chemin se rétrécit, encaissé
+entre deux talus, et comme il arrivait dans ce défilé, quelqu'un s'y
+engageait qui venait en sens inverse.</p>
+
+<p>C'était un homme d'une cinquantaine d'années peut-être, assez fort, la
+figure rasée, et dont le costume précisait l'aspect étranger. Il
+portait à la main une lourde canne, et une sacoche pendait à son cou.</p>
+
+<p>Ils se croisèrent. L'étranger dit, avec un accent anglais à peine
+perceptible:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, Monsieur... est-ce bien ici la route du château?</p>
+
+<p>&mdash;Tout droit, Monsieur, et à gauche dès que vous serez au pied du
+mur. On vous attend avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami Devanne nous annonçait votre visite dès hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis pour M. Devanne s'il a trop parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis heureux d'être le premier à vous saluer. Herlock Sholmès
+n'a pas d'admirateur plus fervent que moi.</p>
+
+<p>Il y eut dans sa voix une nuance imperceptible d'ironie qu'il regretta
+aussitôt, car Herlock Sholmès le considéra des pieds à la tête, et
+d'un &#339;il à la fois si enveloppant et si aigu, qu'Arsène Lupin eut
+l'impression d'être saisi, emprisonné, enregistré par ce regard, plus
+exactement et plus essentiellement qu'il ne l'avait jamais été par
+aucun appareil photographique.</p>
+
+<p>&mdash;Le cliché est pris, pensa-t-il. Plus la peine de me déguiser avec
+ce bonhomme-là. Seulement... m'a-t-il reconnu?</p>
+
+<p>Ils se saluèrent. Mais un bruit de pas résonna, un bruit de chevaux
+qui caracolent dans un cliquetis d'acier. C'étaient les gendarmes. Les
+deux hommes durent se coller contre le talus, dans l'herbe haute, pour
+éviter d'être bousculés. Les gendarmes passèrent, et comme ils se
+suivaient à une certaine distance, ce fut assez long. Et Lupin
+songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Tout dépend de cette question: m'a-t-il reconnu? Si oui, il y a
+bien des chances pour qu'il abuse de la situation. Le problème est
+angoissant.</p>
+
+<p>Quand le dernier cavalier les eut dépassés, Herlock Sholmès se releva
+et, sans rien dire, brossa son vêtement sali de poussière. La courroie
+de son sac était embarrassée d'une branche d'épines. Arsène Lupin
+s'empressa. Une seconde encore ils s'examinèrent. Et, si quelqu'un
+avait pu les surprendre à cet instant, c'eût été un spectacle émouvant
+que la première rencontre de ces deux hommes, si étranges, si
+puissamment armés, tous deux vraiment supérieurs, et destinés
+fatalement par leurs aptitudes spéciales à se heurter comme deux
+forces égales que l'ordre des choses pousse l'une contre l'autre à
+travers l'espace.</p>
+
+<p>Puis l'Anglais dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à votre service, répondit Lupin.</p>
+
+<p>Ils se quittèrent. Lupin se dirigea vers la station Herlock Sholmès
+vers le château.</p>
+
+<p class="top5">Le juge d'instruction et le procureur étaient partis après de vaines
+recherches, et l'on attendait Herlock Sholmès avec une curiosité que
+justifiait sa grande réputation. On fut un peu déçu par son aspect de
+bon bourgeois, qui différait si profondément de l'image qu'on se
+faisait de lui. Il n'avait rien du héros de roman, du personnage
+énigmatique et diabolique qu'évoque en nous l'idée de Herlock Sholmès.
+Devanne, cependant, s'écria plein d'exubérance:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, Maître, c'est vous! Quel bonheur! Il y a si longtemps que
+j'espérais... Je suis presque heureux de tout ce qui s'est passé,
+puisque cela me vaut le plaisir de vous voir. Mais, à propos, comment
+êtes-vous venu?</p>
+
+<p>&mdash;Par le train!</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage! Je vous avais cependant envoyé mon automobile au
+débarcadère.</p>
+
+<p>&mdash;Une arrivée officielle, n'est-ce pas? avec tambour et musique!
+Excellent moyen pour me faciliter la besogne, bougonna l'Anglais.</p>
+
+<p>Ce ton peu engageant déconcerta Devanne qui, s'efforçant de
+plaisanter, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;La besogne, heureusement, est plus facile que je ne vous l'avais
+écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le vol a eu lieu cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'aviez pas annoncé ma visite, Monsieur, il est probable
+que le vol n'aurait pas eu lieu cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand donc?</p>
+
+<p>&mdash;Demain, ou un autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Et en ce cas?</p>
+
+<p>&mdash;Lupin eût été pris au piège.</p>
+
+<p>&mdash;Et mes meubles?</p>
+
+<p>&mdash;N'auraient pas été enlevés.</p>
+
+<p>&mdash;Mes meubles sont ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont été ramenés à trois heures.</p>
+
+<p>&mdash;Par Lupin?</p>
+
+<p>&mdash;Par deux fourgons militaires.</p>
+
+<p>Herlock Sholmès enfonça violemment son chapeau sur sa tête et rajusta
+son sac; mais Devanne, aux cent coups, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Vos meubles sont là, Arsène Lupin est loin. Mon rôle est terminé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai absolument besoin de votre concours, cher monsieur. Ce
+qui s'est passé hier peut se renouveler demain, puisque nous ignorons
+le plus important, comment Arsène Lupin est entré, comment il est
+sorti, et pourquoi, quelques heures plus tard, il procédait à cette
+restitution.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ignorez...</p>
+
+<p>L'idée d'un secret à découvrir adoucit Herlock Sholmès.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, cherchons. Mais vite, n'est-ce pas? et, autant que possible,
+seuls.</p>
+
+<p>La phrase désignait clairement les assistants. Devanne comprit et
+introduisit l'Anglais dans le salon. D'un ton sec, en phrases qui
+semblaient comptées d'avance, et avec quelle parcimonie! Sholmès lui
+posa des questions sur la soirée de la veille, sur les convives qui
+s'y trouvaient, sur les habitués du château. Puis il examina les deux
+volumes de la Chronique, compara les cartes du souterrain, se fit
+répéter les citations relevées par l'abbé Gélis, et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien hier que, pour la première fois, vous avez parlé de ces
+deux citations?</p>
+
+<p>&mdash;Hier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne les aviez jamais communiquées à M. Horace Velmont?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Commandez votre automobile. Je repars dans une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure!</p>
+
+<p>&mdash;Arsène Lupin n'a pas mis davantage à résoudre le problème que vous
+lui avez posé.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... je lui ai posé...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, Arsène Lupin et Velmont, c'est la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais... ah! le gredin!</p>
+
+<p>&mdash;Or, hier soir, à dix heures, vous avez fourni à Lupin les éléments
+de vérité qui lui manquaient et qu'il cherchait depuis des semaines.
+Et, dans le courant de la nuit, Lupin a trouvé le temps de comprendre,
+de réunir sa bande et de vous dévaliser. J'ai la prétention d'être
+aussi expéditif.</p>
+
+<p>Il se promena d'un bout à l'autre de la pièce en réfléchissant, puis
+s'assit, croisa ses longues jambes et ferma les yeux.</p>
+
+<p>Devanne attendit, assez embarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;Dort-il? Réfléchit-il?</p>
+
+<p>À tout hasard il sortit pour donner des ordres. Quand il revint il
+l'aperçut au bas de l'escalier de la galerie, à genoux, et scrutant le
+tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Regardez... là... ces taches de bougie...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, en effet... et toutes fraîches...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pouvez en observer également sur le haut de l'escalier, et
+davantage encore autour de cette vitrine qu'Arsène Lupin a fracturée,
+et dont il a enlevé les bibelots pour les déposer sur ce fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous en concluez?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Tous ces faits expliqueraient sans aucun doute la restitution
+qu'il a opérée. Mais c'est un côté de la question que je n'ai pas le
+temps d'aborder. L'essentiel, c'est le tracé du souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous espérez toujours...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'espère pas, je sais. Il existe, n'est-ce pas, une chapelle à
+deux ou trois cents mètres du château?</p>
+
+<p>&mdash;Une chapelle en ruines, où se trouve le tombeau du duc Rollon.</p>
+
+<p>&mdash;Dites à votre chauffeur qu'il nous attende auprès de cette
+chapelle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon chauffeur n'est pas encore de retour... On doit me prévenir...
+Mais, d'après ce que je vois, vous estimez que le souterrain
+aboutit à la chapelle. Sur quel indice...</p>
+
+<p>Herlock Sholmès l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prierai, Monsieur, de me procurer une échelle et une
+lanterne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez besoin d'une lanterne et d'une échelle?</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment, puisque je vous les demande.</p>
+
+<p>Devanne, quelque peu interloqué par cette rude logique, sonna. Les
+deux objets furent apportés.</p>
+
+<p>Les ordres se succédèrent alors avec la rigueur et la précision de
+commandements militaires.</p>
+
+<p>&mdash;Appliquez cette échelle contre la bibliothèque, à gauche du mot
+Thibermesnil...</p>
+
+<p>Devanne dressa l'échelle et l'Anglais continua:</p>
+
+<p>&mdash;Plus à gauche... à droite... Halte!... Montez...
+Bien... Toutes les lettres de ce mot sont en relief, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Occupons-nous de la lettre H. Tourne-t-elle dans un sens ou dans
+l'autre?</p>
+
+<p>Devanne saisit la lettre H, et s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, elle tourne! vers la droite, et d'un quart de cercle! Qui
+donc vous a révélé?...</p>
+
+<p>Sans répondre, Herlock Sholmès reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous, d'où vous êtes, atteindre la lettre R? Oui...
+Remuez-la plusieurs fois, comme vous feriez d'un verrou que l'on
+pousse et que l'on retire.</p>
+
+<p>Devanne remua la lettre R. À sa grande stupéfaction, il se produisit
+un déclanchement intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait, dit Herlock Sholmès. Il ne vous reste plus qu'à glisser
+votre échelle à l'autre extrémité, c'est-à-dire à la fin du mot
+Thibermesnil... Bien... Et maintenant, si je ne me suis pas
+trompé, si les choses s'accomplissent comme elles le doivent, la
+lettre L s'ouvrira ainsi qu'un guichet.</p>
+
+<p>Avec une certaine solennité, Devanne saisit la lettre L. La lettre L
+s'ouvrit, mais Devanne dégringola de son échelle, car toute la partie
+de la bibliothèque située entre la première et la dernière lettre du
+mot, pivota sur elle-même et découvrit l'orifice du souterrain.</p>
+
+<p>Herlock Sholmès prononça, flegmatique:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas blessé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, fit Devanne en se relevant, pas blessé, mais ahuri, j'en
+conviens... ces lettres qui s'agitent... ce souterrain béant...</p>
+
+<p>&mdash;Et après? Cela n'est-il pas exactement conforme à la citation de
+Sully?</p>
+
+<p>&mdash;En quoi, Seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! L'H tournoie, l'R frémit et l'L s'ouvre... et c'est ce qui
+a permis à Henri IV de recevoir M<sup>lle</sup> de Tancarville à une heure
+insolite.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Louis XVI? demanda Devanne abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Louis XVI était grand forgeron et habile serrurier. J'ai lu un
+«Traité des serrures de combinaison» qu'on lui attribue. De la part de
+Thibermesnil, c'était se conduire en bon courtisan que de montrer à
+son maître ce chef-d'&#339;uvre de mécanique. Pour mémoire, le roi
+écrivit: 2-6-12, c'est-à-dire, H. R. L., la deuxième, la sixième et la
+douzième lettre du mot.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parfait, je commence à comprendre... Seulement, voilà...
+Si je m'explique comment on sort de cette salle, je ne m'explique pas
+comment Lupin a pu y pénétrer. Car, remarquez-le bien, il venait du
+dehors, lui.</p>
+
+<p>Herlock Sholmès alluma la lanterne et s'avança de quelques pas dans le
+souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, tout le mécanisme est apparent ici, comme les ressorts d'une
+horloge, et toutes les lettres s'y retrouvent à l'envers. Lupin n'a
+donc eu qu'à les faire jouer de ce côté-ci de la cloison.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle preuve?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle preuve? Voyez cette flaque d'huile. Lupin avait même prévu
+que les rouages auraient besoin d'être graissés, fit Herlock Sholmès
+non sans admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors il connaissait l'autre issue?</p>
+
+<p>&mdash;Comme je la connais. Suivez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le souterrain?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais êtes-vous sûr de vous y reconnaître?</p>
+
+<p>&mdash;Les yeux fermés.</p>
+
+<p>Ils descendirent d'abord douze marches, puis douze autres, et encore
+deux fois douze autres. Puis, ils enfilèrent un long corridor dont les
+parois de briques portaient la marque de restaurations successives et
+qui suintaient par places. Le sol était humide.</p>
+
+<p>&mdash;Nous passons sous l'étang, remarqua Devanne, nullement rassuré.</p>
+
+<p>Le couloir aboutit à un escalier de douze marches, suivi de trois
+autres escaliers de douze marches qu'ils remontèrent péniblement, et
+ils débouchèrent dans une petite cavité taillée à même le roc. Le
+chemin n'allait pas plus loin.</p>
+
+<p>&mdash;Diable, murmura Herlock Sholmès, rien que des murs nus, cela
+devient embarrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on retournait, murmura Devanne, car, enfin, je ne vois
+nullement la nécessité d'en savoir plus long. Je suis édifié.</p>
+
+<p>Mais, ayant levé la tête, l'Anglais poussa un soupir de soulagement:
+au-dessus d'eux se répétait le même mécanisme qu'à l'entrée. Il n'eut
+qu'à faire man&#339;uvrer les trois lettres. Un bloc de granit bascula.
+C'était, de l'autre côté, la pierre tombale du duc Rollon, gravée des
+douze lettres en relief «Thibermesnil». Et ils se trouvèrent dans la
+petite chapelle en ruines que l'Anglais avait désignée.</p>
+
+<p>&mdash;«Et l'on va jusqu'à Dieu», c'est-à-dire jusqu'à la chapelle,
+dit-il, rapportant la fin de la citation.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible, s'écria Devanne, confondu par la clairvoyance et
+la vivacité de Herlock Sholmès, est-ce possible que cette simple
+indication vous ait suffi?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit l'Anglais, elle était même inutile. Sur l'exemplaire de la
+Bibliothèque nationale, le trait se termine à gauche, vous le savez,
+par un cercle, et à droite, vous l'ignorez, par une petite croix, mais
+si effacée qu'on ne peut la voir qu'à la loupe. Cette croix signifie
+évidemment la chapelle où nous sommes.</p>
+
+<p>Le pauvre Devanne n'en croyait pas ses oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inouï, miraculeux, et cependant d'une simplicité enfantine!
+Comment personne n'a-t-il jamais percé ce mystère?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que personne n'a jamais réuni les trois ou quatre éléments
+nécessaires, c'est-à-dire les deux livres et les citations...
+Personne, sauf Arsène Lupin et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, moi aussi, objecta Devanne, et l'abbé Gélis... Nous en
+savions tous deux autant que vous, et néanmoins...</p>
+
+<p>Sholmès sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Devanne, tout le monde n'est pas apte à déchiffrer les
+énigmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voilà dix ans que je cherche. Et vous, en dix minutes...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! l'habitude...</p>
+
+<p>Ils sortirent de la chapelle, et l'Anglais s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, une automobile qui attend!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est la mienne!</p>
+
+<p>&mdash;La vôtre? mais je pensais que le chauffeur n'était pas revenu.</p>
+
+<p>&mdash;En effet... et je me demande...</p>
+
+<p>Ils s'avancèrent jusqu'à la voiture, et Devanne, interpellant le
+chauffeur:</p>
+
+<p>&mdash;Édouard, qui vous a donné l'ordre de venir ici?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répondit l'homme, c'est M. Velmont.</p>
+
+<p>&mdash;M. Velmont? Vous l'avez donc rencontré?</p>
+
+<p>&mdash;Près de la gare, et il m'a dit de me rendre à la chapelle.</p>
+
+<p>&mdash;De vous rendre à la chapelle! mais pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour y attendre monsieur... et l'ami de monsieur.</p>
+
+<p>Devanne et Herlock Sholmès se regardèrent. Devanne dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il a compris que l'énigme serait un jeu pour vous. L'hommage est
+délicat.</p>
+
+<p>Un sourire de contentement plissa les lèvres minces du détective.
+L'hommage lui plaisait. Il prononça, en hochant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme. Rien qu'à le voir, d'ailleurs, je l'avais jugé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez donc vu?</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes croisés tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous saviez que c'était Horace Velmont, je veux dire Arsène
+Lupin?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je n'ai pas tardé à le deviner... à une certaine
+ironie de sa part.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'avez laissé échapper?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui... j'avais pourtant la partie belle... cinq
+gendarmes qui passaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sacrebleu! c'était l'occasion ou jamais de profiter...</p>
+
+<p>&mdash;Justement, Monsieur, dit l'Anglais avec hauteur, quand il s'agit
+d'un adversaire comme Arsène Lupin, Herlock Sholmès ne profite pas des
+occasions... il les fait naître...</p>
+
+<p>Mais l'heure pressait et, puisque Lupin avait eu l'attention charmante
+d'envoyer l'automobile, il fallait en profiter sans retard. Devanne et
+Herlock Sholmès s'installèrent au fond de la confortable limousine.
+Édouard donna le tour de manivelle et l'on partit. Des champs, des
+bouquets d'arbres défilèrent. Les molles ondulations du pays de Caux
+s'aplanirent devant eux. Soudain les yeux de Devanne furent attirés
+par un petit paquet posé dans un des vide-poches.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, qu'est-ce que c'est que cela? Un paquet! Et pour qui donc?
+Mais c'est pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Lisez: «M. Herlock Sholmès, de la part d'Arsène Lupin.»</p>
+
+<p>L'Anglais saisit le paquet, le déficela, enleva les deux feuilles de
+papier qui l'enveloppaient. C'était une montre.</p>
+
+<p>&mdash;Aoh! dit-il, en accompagnant cette exclamation d'un geste de
+colère...</p>
+
+<p>&mdash;Une montre, fit Devanne, est-ce que par hasard?...</p>
+
+<p>L'Anglais ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est votre montre! Arsène Lupin vous renvoie votre
+montre! Mais s'il vous la renvoie, c'est qu'il l'avait prise... Il
+avait pris votre montre! Ah! elle est bonne, celle-là, la montre de
+Herlock Sholmès subtilisée par Arsène Lupin! Dieu, que c'est drôle!
+Non, vrai... vous m'excuserez... mais c'est plus fort que moi.</p>
+
+<p>Il riait à gorge déployée, incapable de se contenir. Et quand il eut
+bien ri, il affirma, d'un ton convaincu:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est un homme, en effet.</p>
+
+<p>L'Anglais ne broncha pas. Jusqu'à Dieppe, il ne prononça pas une
+parole, les yeux fixés sur l'horizon fuyant. Son silence fut terrible,
+insondable, plus violent que la rage la plus farouche. Au débarcadère,
+il dit simplement, sans colère cette fois, mais d'un ton où l'on
+sentait toute la volonté et toute l'énergie du personnage:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est un homme, et un homme sur l'épaule duquel j'aurai
+plaisir à poser cette main que je vous tends, Monsieur Devanne. Et
+j'ai idée, voyez-vous, qu'Arsène Lupin et Herlock Sholmès se
+rencontreront de nouveau un jour ou l'autre... Oui, le monde est
+trop petit pour qu'ils ne se rencontrent pas... et ce jour là...</p>
+
+<p class="c">FIN</p>
+
+<h3><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="table">
+<tr><td align="left"><a href="#LARRESTATION_DARSENE_LUPIN"><b>L'arrestation d'Arsène Lupin</b></a></td></tr>
+<tr><td align="left"><a href="#ARSENE_LUPIN_EN_PRISON"><b>Arsène Lupin en prison</b></a></td></tr>
+<tr><td align="left"><a href="#LEVASION_DARSENE_LUPIN"><b>L'évasion d'Arsène Lupin</b></a></td></tr>
+<tr><td align="left"><a href="#LE_MYSTERIEUX_VOYAGEUR"><b>Le mystérieux voyageur</b></a></td></tr>
+<tr><td align="left"><a href="#LE_COLLIER_DE_LA_REINE"><b>Le collier de la Reine</b></a></td></tr>
+<tr><td align="left"><a href="#LE_SEPT_DE_COEUR"><b>Le sept de c&oelig;ur</b></a></td></tr>
+<tr><td align="left"><a href="#LE_COFFRE-FORT_DE_MADAME_IMBERT"><b>Le coffre-fort de Madame Imbert</b></a></td></tr>
+<tr><td align="left"><a href="#LA_PERLE_NOIRE"><b>La perle noire</b></a></td></tr>
+<tr><td align="left"><a href="#HERLOCK_SHOLMES_ARRIVE_TROP_TARD"><b>Herlock Sholmès arrive trop tard</b></a></td></tr>
+</table>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, by
+Maurice Leblanc
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARSÈNE LUPIN GENTLEMAN-CAMBRIOLEUR ***
+
+***** This file should be named 32854-h.htm or 32854-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/2/8/5/32854/
+
+Alex Kirstukas
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..0e37a60
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #32854 (https://www.gutenberg.org/ebooks/32854)