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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Arsène Lupin gentleman-cambrioleur + +Author: Maurice Leblanc + +Release Date: June 25, 2010 [EBook #32854] +[This file last updated on August 3, 2010] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARSÈNE LUPIN GENTLEMAN-CAMBRIOLEUR *** + + + + +Alex Kirstukas + + + + + + + +Transcriber's note: _Arsène Lupin: Gentleman-Cambrioleur_ is the first +book in Maurice Leblanc's series "Les Aventures Extraordinaires +d'Arsène Lupin." This eBook is based on the 1907 edition published in +Paris by Pierre Lafitte & Cie. It was created from text and scans +generously made available by Wikisource, Google Books, and the +Internet Archive. + +Note du transcripteur: _Arsène Lupin: Gentleman-Cambrioleur_ est le +premier livre dans la série de Maurice Leblanc «Les Aventures +Extraordinaires d'Arsène Lupin.» Ce eBook est basé sur l'édition +éditée à Paris par Pierre Lafitte & Cie en 1907. Il a été créé du +texte et des images généreusement rendues disponibles par Wikisource, +Google Books, et l'Internet Archive. + + + + + +ARSÈNE LUPIN + +Gentleman-Cambrioleur + + + +Par Maurice Leblanc + +Préface de Jules Claretie + +de l'Académie Française + + + +------ + + + + À Pierre LAFITTE. + + Mon cher ami, + +Tu m'as engagé sur une route où je ne croyais point que je dusse +jamais m'aventurer, et j'y ai trouvé tant de plaisir et d'agrément +littéraire qu'il me paraît juste d'inscrire ton nom en tête de ce +premier volume, et de t'affirmer ici mes sentiments d'affectueuse et +fidèle reconnaissance. + + M. L. + + + +------ + + + +PRÉFACE + + + +--Racontez-nous donc, vous qui contez si bien, une histoire de +voleurs... + +--Soit, dit Voltaire (ou un autre philosophe du XVIIIe siècle, car +l'anecdote est attribuée à plusieurs de ces causeurs incomparables). + +Et il commença: + +--Il était une fois un fermier général... + +L'auteur des _Aventures d'Arsène Lupin_, qui sait si joliment conter, +lui aussi, eût commencé tout autrement: + +--Il était une fois, un gentilhomme cambrioleur... + +Et ce début paradoxal eût fait dresser les têtes effarées des +auditrices. Les aventures d'Arsène Lupin, aussi incroyables et +entraînantes que celles d'Arthur Gordon Pym, ont fait mieux. Elles +n'ont pas seulement intéressé un salon, elles ont passionné la foule. +Depuis le jour où cet étonnant personnage a fait son apparition dans +_Je sais tout_, il a effrayé, il a charmé, il a amusé des lecteurs par +centaines de mille et, sous la forme nouvelle du volume, il va entrer +triomphalement dans la bibliothèque, après avoir conquis le magazine. + +Ces histoires de détectives et d'apaches du high life ou de la rue ont +toujours eu une singulière et puissante attraction. Balzac, en +quittant Mme de Morsauf, vivait l'existence dramatique d'un limier de +police. Il laissait là le lys de la vallée pour le réfractaire du +ruisseau. Victor Hugo inventait Javert, donnant la chasse à Jean +Valjean comme l'autre «inspecteur» poursuivait Vautrin. Et tous deux +songeaient à Vidocq, cet étrange loup-cervier devenu chien de garde, +dont le poète des _Misérables_ et le romancier de Rubempré avaient pu +recueillir les confidences. Plus tard, et dans un ordre inférieur, +Monsieur Lecoq avait éveillé la curiosité des fervents du roman +judiciaire, et M. de Bismarck et M. de Beust, ces deux adversaires, +l'un farouche, l'autre spirituel, avaient trouvé, avant et après +Sadowa, ce qui les divisait le moins: les récits de Gaboriau. + +Il arrive ainsi à l'écrivain de rencontrer sur son chemin un +personnage dont il fait un type et qui, à son tour, fait la fortune +littéraire de son inventeur. Heureux qui crée de toutes pièces un être +qui semblera bientôt aussi vivant que les vivants: Delobelle ou +Priola! Le romancier anglais Conan Doyle a popularisé Sherlock Holmes. +M. Maurice Leblanc a trouvé, lui, son Sherlock Holmes, et je crois +bien que depuis les exploits de l'illustre détective anglais, pas une +aventure au monde n'a aussi vivement excité la curiosité que les +exploits de cet _Arsène Lupin_, cette succession de faits devenus +aujourd'hui un livre. + +Le succès des récits de M. Leblanc a été, on peut le dire, foudroyant +dans la revue mensuelle où le lecteur, qui se contentait jadis des +vulgaires intrigues du roman feuilleton, va chercher (évolution +significative) une littérature qui le divertisse, mais qui reste +pourtant de la littérature. + +L'auteur avait débuté, il y a une douzaine d'années, si je ne me +trompe, dans l'ancien _Gil Blas_, où ses nouvelles originales, sobres, +puissantes, le placèrent du premier coup au meilleur rang des +conteurs. Normand, Rouennais, l'auteur était visiblement de la bonne +lignée des Flaubert, des Maupassant, des Albert Sorel (qui fut, lui +aussi, un _novellière_ à ses heures). Son premier roman, _Une Femme_, +fut très remarqué, et, depuis, plusieurs études psychologiques, +l'_Oeuvre de Mort_, _Armelle et Claude_, _l'Enthousiasme_, une pièce +en trois actes, applaudie chez Antoine, _la Pitié_, étaient venues +s'ajouter à ces petits romans en deux cents lignes où excelle M. +Maurice Leblanc. + +Il faut avoir un don particulier d'imagination pour trouver de ces +drames en raccourci, de ces nouvelles rapides qui enserrent la +substance même de volumes entiers, comme telles vignettes magistrales +contiennent des tableaux tout faits. Ces rares qualités d'inventeur +devaient nécessairement, un jour, trouver un cadre plus large, et +l'auteur d'_Une Femme_ allait bientôt se concentrer après s'être +dispersé en tant d'originales histoires. + +C'est alors qu'il fit la connaissance du délicieux et inattendu +Arsène Lupin. + +On sait l'histoire de ce bandit du XVIIIe siècle qui volait les gens +avec des manchettes, comme Buffon écrivait son _Histoire Naturelle_. +Arsène Lupin est un petit neveu de ce scélérat qui faisait peur à la +fois et souriait aux marquises épouvantées et séduites. + +--Vous pouvez comparer, me disait M. Marcel L'Heureux en m'apportant +les épreuves de l'oeuvre de son confrère et les numéros où _Je sais +tout_ illustrait les exploits d'Arsène Lupin, vous pouvez comparer +Sherlock Holmes à Lupin et Maurice Leblanc à Conan Doyle. Il est +certain que les deux écrivains ont des points de contact. Même +puissance de récit, même habileté d'intrigue, même science du mystère, +même enchaînement rigoureux des faits, même sobriété de moyens. Mais +quelle supériorité dans le choix des sujets, dans la qualité même du +drame! Et remarquez ce tour de force: avec Sherlock Holmes on se +trouve chaque fois en face d'un nouveau vol et d'un nouveau crime; +ici, nous savons d'avance qu'Arsène Lupin est le coupable; nous savons +que, lorsque nous aurons débrouillé les fils enchevêtrés de l'histoire, +nous nous trouverons en face du fameux gentleman-cambrioleur! Il y +avait là un écueil, certes. Il est évité, il était même impossible de +l'éviter avec plus d'habileté que ne l'a fait Maurice Leblanc. À +l'aide de procédés que le plus averti ne distingue pas il vous tient +en haleine jusqu'au dénouement de chaque aventure. Jusqu'à la dernière +ligne on reste dans l'incertitude, la curiosité, l'angoisse, et le +coup de théâtre est toujours inattendu, bouleversant et troublant. En +vérité, Arsène Lupin est un type, un type déjà légendaire, et qui +restera. Figure vivante, jeune, pleine de gaîté, d'imprévu, d'ironie. +Voleur et cambrioleur, escroc et filou, tout ce que vous voudrez, mais +si sympathique, ce bandit! Il agit avec une si jolie désinvolture! +Tant d'ironie, tant de charme et tant d'esprit! C'est un dilettante. +C'est un artiste! Remarquez-le bien: Arsène Lupin ne vole pas; il +s'amuse à voler. Il choisit. Au besoin, il restitue. Il est noble et +charmant, chevaleresque, délicat, et je le répète, si sympathique, que +tout ce qu'il fait semble juste, et qu'on se prend malgré soi à +espérer le succès de ses entreprises, que l'on s'en réjouit, et que la +morale elle-même a l'air de son côté. Tout cela, je le répète, parce +que Lupin est la création d'un artiste, et parce qu'en composant un +livre où il a donné libre cours à son imagination, Maurice Leblanc n'a +pas oublié qu'il était avant tout, et dans toute l'acception du terme, +un écrivain!» + +Ainsi parla M. Marcel L'Heureux, si bon juge en la matière et qui sait +la valeur d'un roman pour en avoir écrit de si remarquables. Et me +voici de son avis après avoir lu ces pages ironiquement amusantes, +point du tout amorales malgré le paradoxe qui prête tant de séduction +au gentleman détrousseur de ses contemporains. Certes je ne donnerais +pas un prix Montyon à ce très séduisant Lupin. Mais eût-on couronné +pour sa vertu le Fra Diavolo qui charma nos grand-mères à +l'Opéra-Comique, au temps lointain où les symboles d'_Ariane et Barbe +Bleue_ n'étaient pas inventés? + + _Le voilà qui s'avance_ + _La plume rouge à son chapeau..._ + +Arsène Lupin, c'est un Fra Diavolo armé non d'un tromblon, mais d'un +revolver, vêtu non d'une romantique veste de velours, mais d'un +smoking de forme correcte, et je souhaite qu'il ait le succès plus que +centenaire de l'irrésistible brigand que fit chanter M. Auber. + +Mais quoi! il n'y a rien à souhaiter à Arsène Lupin. Il est entré +vivant dans la popularité. Et la vogue qu'a si bien commencée le +magazine, le livre va la continuer. + + Jules CLARETIE. + + + +------ + + + +L'ARRESTATION D'ARSÈNE LUPIN + + + +L'étrange voyage! Il avait si bien commencé cependant! Pour ma part, +je n'en fis jamais qui s'annonçât sous de plus heureux auspices. La +_Provence_ est un transatlantique rapide, confortable, commandé par le +plus affable des hommes. La société la plus choisie s'y trouvait +réunie. Des relations se formaient, des divertissements +s'organisaient. Nous avions cette impression exquise d'être séparés du +monde, réduits à nous-mêmes comme sur une île inconnue, obligés, par +conséquent, de nous rapprocher les uns des autres. + +Et nous nous rapprochions... + +Avez-vous jamais songé à ce qu'il y a d'original et d'imprévu dans ce +groupement d'êtres qui, la veille encore, ne se connaissaient pas, et +qui, durant quelques jours, entre le ciel infini et la mer immense, +vont vivre de la vie la plus intime, ensemble vont défier les colères +de l'Océan, l'assaut terrifiant des vagues, la méchanceté des tempêtes +et le calme sournois de l'eau endormie? + +C'est, au fond, vécue en une sorte de raccourci tragique, la vie +elle-même, avec ses orages et ses grandeurs, sa monotonie et sa +diversité, et voilà pourquoi, peut-être, on goûte avec une hâte +fiévreuse et une volupté d'autant plus intense ce court voyage dont on +aperçoit la fin au moment même où il commence. + +Mais, depuis plusieurs années, quelque chose se passe qui ajoute +singulièrement aux émotions de la traversée. La petite île flottante +dépend encore de ce monde dont on se croyait affranchi. Un lien +subsiste, qui ne se dénoue que peu à peu en plein Océan, et peu à peu, +en plein Océan, se renoue. Le télégraphe sans fil! appel d'un autre +univers d'où l'on recevrait des nouvelles de la façon la plus +mystérieuse qui soit! L'imagination n'a plus la ressource d'évoquer +des fils de fer au creux desquels glisse l'invisible message. Le +mystère est plus insondable encore, plus poétique aussi, et c'est aux +ailes du vent qu'il faut recourir pour expliquer ce nouveau miracle. + +Ainsi, les premières heures, nous sentîmes-nous suivis, escortés, +précédés même par cette voix lointaine, qui, de temps en temps, +chuchotait à l'un de nous quelques paroles de là-bas. Deux amis me +parlèrent. Dix autres, vingt autres nous envoyèrent à tous, au travers +de l'espace, leurs adieux attristés ou souriants. + +Or, le second jour, à cinq cents milles des côtes françaises, par une +après-midi orageuse, le télégraphe sans fil nous transmettait une +dépêche dont voici la teneur: + +«_Arsène Lupin à votre bord, première classe, cheveux blonds, blessure +avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R..._» + +À ce moment précis, un coup de tonnerre violent éclata dans le ciel +sombre. Les ondes électriques furent interrompues. Le reste de la +dépêche ne nous parvint pas. Du nom sous lequel se cachait Arsène +Lupin, on ne sut que l'initiale. + +Il se fût agi de toute autre nouvelle, je ne doute point que le secret +en eût été scrupuleusement gardé par les employés du poste +télégraphique, ainsi que par le commissaire du bord et par le +commandant. Mais il est de ces événements qui semblent forcer la +discrétion la plus rigoureuse. Le jour même, sans qu'on pût dire +comment la chose avait été ébruitée, nous savions tous que le fameux +Arsène Lupin se cachait parmi nous. + +Arsène Lupin parmi nous! l'insaisissable cambrioleur dont on racontait +les prouesses dans tous les journaux depuis des mois! l'énigmatique +personnage avec qui le vieux Ganimard, notre meilleur policier, avait +engagé ce duel à mort dont les péripéties se déroulaient de façon si +pittoresque! Arsène Lupin, le fantaisiste gentleman qui n'opère que +dans les châteaux et les salons, et qui, une nuit, où il avait pénétré +chez le baron Schormann, en était parti les mains vides et avait +laissé sa carte, ornée de cette formule: «Arsène Lupin, +gentleman-cambrioleur, reviendra quand les meubles seront +authentiques». Arsène Lupin, l'homme aux mille déguisements: tour à +tour chauffeur, ténor, bookmaker, fils de famille, adolescent, +vieillard, commis-voyageur marseillais, médecin russe, torero +espagnol! + +Qu'on se rende bien compte de ceci: Arsène Lupin allant et venant dans +le cadre relativement restreint d'un transatlantique, que dis-je! dans +ce petit coin des premières où l'on se retrouvait à tout instant, dans +cette salle à manger, dans ce salon, dans ce fumoir! Arsène Lupin, +c'était peut-être ce monsieur... ou celui-là... mon voisin de +table... mon compagnon de cabine... + +--Et cela va durer encore cinq fois vingt-quatre heures! s'écria le +lendemain miss Nelly Underdown, mais c'est intolérable! J'espère bien +qu'on va l'arrêter. + +Et s'adressant à moi: + +--Voyons, vous, monsieur d'Andrézy, qui êtes déjà au mieux avec le +commandant, vous ne savez rien? + +J'aurais bien voulu savoir quelque chose pour plaire à miss Nelly! +C'était une de ces magnifiques créatures qui, partout où elles sont, +occupent aussitôt la place la plus en vue. Leur beauté autant que leur +fortune éblouit. Elles ont une cour, des fervents, des enthousiastes. + +Élevée à Paris par une mère française, elle rejoignait son père, le +richissime Underdown, de Chicago. Une de ses amies, lady Jerland, +l'accompagnait. + +Dès la première heure, j'avais posé ma candidature de flirt. Mais, +dans l'intimité rapide du voyage, tout de suite son charme m'avait +troublé, et je me sentais un peu trop ému pour un flirt quand ses +grands yeux noirs rencontraient les miens. Cependant elle accueillait +mes hommages avec une certaine faveur. Elle daignait rire de mes bons +mots et s'intéresser à mes anecdotes. Une vague sympathie semblait +répondre à l'empressement que je lui témoignais. + +Un seul rival peut-être m'eût inquiété, un assez beau garçon, élégant, +réservé, dont elle paraissait quelquefois préférer l'humeur taciturne +à mes façons plus «en dehors» de Parisien. + +Il faisait justement partie du groupe d'admirateurs qui entourait miss +Nelly, lorsqu'elle m'interrogea. Nous étions sur le pont, agréablement +installés dans des rocking-chairs. L'orage de la veille avait éclairci +le ciel. L'heure était délicieuse. + +--Je ne sais rien de précis, mademoiselle, lui répondis-je, mais +est-il impossible de conduire nous-mêmes notre enquête, tout aussi +bien que le ferait le vieux Ganimard, l'ennemi personnel d'Arsène +Lupin? + +--Oh! oh! vous vous avancez beaucoup! + +--En quoi donc? Le problème est-il si compliqué? + +--Très compliqué. + +--C'est que vous oubliez les éléments que nous avons pour le +résoudre. + +--Quels éléments? + +--1° Lupin se fait appeler monsieur R... + +--Signalement un peu vague. + +--2° Il voyage seul. + +--Si cette particularité vous suffit! + +--3° Il est blond. + +--Et alors? + +--Alors nous n'avons plus qu'à consulter la liste des passagers et à +procéder par élimination. + +J'avais cette liste dans ma poche. Je la pris et la parcourus. + +--Je note d'abord qu'il n'y a que treize personnes que leur initiale +désigne à notre attention. + +--Treize seulement? + +--En première classe, oui. Sur ces treize messieurs R..., comme +vous pouvez vous en assurer, neuf sont accompagnés de femmes, +d'enfants ou de domestiques. Restent quatre personnages isolés: le +marquis de Raverdan... + +--Secrétaire d'ambassade, interrompit miss Nelly, je le connais. + +--Le major Rawson... + +--C'est mon oncle, dit quelqu'un. + +--M. Rivolta... + +--Présent, s'écria l'un de nous, un Italien dont la figure +disparaissait sous une barbe du plus beau noir. + +Miss Nelly éclata de rire. + +--Monsieur n'est pas précisément blond. + +--Alors, repris-je, nous sommes obligés de conclure que le coupable +est le dernier de la liste. + +--C'est-à-dire? + +--C'est-à-dire, M. Rozaine. Quelqu'un connaît-il M. Rozaine? + +On se tut. Mais miss Nelly, interpellant le jeune homme taciturne dont +l'assiduité près d'elle me tourmentait, lui dit: + +--Eh bien, monsieur Rozaine, vous ne répondez pas? + +On tourna les yeux vers lui. Il était blond. + +Avouons-le, je sentis comme un petit choc au fond de moi. Et le +silence gêné qui pesa sur nous m'indiqua que les autres assistants +éprouvaient aussi cette sorte de suffocation. C'était absurde +d'ailleurs, car enfin rien dans les allures de ce monsieur ne +permettait qu'on le suspectât. + +--Pourquoi je ne réponds pas? dit-il, mais parce que, vu mon nom, ma +qualité de voyageur isolé et la couleur de mes cheveux, j'ai déjà +procédé à une enquête analogue, et que je suis arrivé au même +résultat. Je suis donc d'avis qu'on m'arrête. + +Il avait un drôle d'air, en prononçant ces paroles. Ses lèvres minces +comme deux traits inflexibles s'amincirent encore et pâlirent. Des +filets de sang strièrent ses yeux. + +Certes, il plaisantait. Pourtant sa physionomie, son attitude nous +impressionnèrent. Naïvement, miss Nelly demanda: + +--Mais vous n'avez pas de blessure? + +--Il est vrai, dit-il, la blessure manque. + +D'un geste nerveux il releva sa manchette et découvrit son bras. Mais +aussitôt une idée me frappa. Mes yeux croisèrent ceux de miss Nelly: +il avait montré le bras gauche. + +Et ma foi, j'allais en faire nettement la remarque, quand un incident +détourna notre attention. Lady Jerland, l'amie de miss Nelly, arrivait +en courant. + +Elle était bouleversée. On s'empressa autour d'elle, et ce n'est +qu'après bien des efforts qu'elle réussit à balbutier: + +--Mes bijoux, mes perles!... on a tout pris!... + +Non, on n'avait pas tout pris, comme nous le sûmes par la suite; chose +bien plus curieuse: on avait choisi! + +De l'étoile en diamants, du pendentif en cabochons de rubis, des +colliers et des bracelets brisés, on avait enlevé, non point les +pierres les plus grosses, mais les plus fines, les plus précieuses, +celles, aurait-on dit, qui avaient le plus de valeur tout en tenant le +moins de place. Les montures gisaient là, sur la table. Je les vis, +tous nous les vîmes, dépouillées de leurs joyaux comme des fleurs dont +on eût arraché les beaux pétales étincelants et colorés. + +Et pour exécuter ce travail, il avait fallu, pendant l'heure où lady +Jerland prenait le thé, il avait fallu, en plein jour, et dans un +couloir fréquenté, fracturer la porte de la cabine, trouver un petit +sac dissimulé à dessein au fond d'un carton à chapeau, l'ouvrir et +choisir! + +Il n'y eut qu'un cri parmi nous. Il n'y eut qu'une opinion parmi tous +les passagers, lorsque le vol fut connu: c'est Arsène Lupin. Et de +fait, c'était bien sa manière compliquée, mystérieuse, inconcevable... +et logique cependant, car s'il était difficile de recéler la masse +encombrante qu'eût formée l'ensemble des bijoux, combien moindre était +l'embarras avec de petites choses indépendantes les unes des autres, +perles, émeraudes et saphirs. + +Et au dîner, il se passa ceci: à droite et à gauche de Rozaine, les +deux places restèrent vides. Et le soir on sut qu'il avait été +convoqué par le commandant. + +Son arrestation, que personne ne mit en doute, causa un véritable +soulagement. On respirait enfin. Ce soir-là on joua aux petits jeux. +On dansa. Miss Nelly, surtout, montra une gaieté étourdissante qui me +fit voir que, si les hommages de Rozaine avaient pu lui agréer au +début, elle ne s'en souvenait guère. Sa grâce acheva de me conquérir. +Vers minuit, à la clarté sereine de la lune, je lui affirmai mon +dévouement avec une émotion qui ne parut pas lui déplaire. + +Mais le lendemain, à la stupeur générale, on apprit que, les charges +relevées contre lui n'étant pas suffisantes, Rozaine était libre. + +Fils d'un négociant considérable de Bordeaux, il avait exhibé des +papiers parfaitement en règle. En outre, ses bras n'offraient pas la +moindre trace de blessure. + +--Des papiers! des actes de naissance! s'écrièrent les ennemis de +Rozaine, mais Arsène Lupin vous en fournira tant que vous voudrez! +Quant à la blessure, c'est qu'il n'en a pas reçu... ou qu'il en a +effacé la trace! + +On leur objectait qu'à l'heure du vol, Rozaine--c'était démontré--se +promenait sur le pont. À quoi ils ripostaient: + +--Est-ce qu'un homme de la trempe d'Arsène Lupin a besoin d'assister +au vol qu'il commet? + +Et puis, en dehors de toute considération étrangère, il y avait un +point sur lequel les plus sceptiques ne pouvaient épiloguer: Qui, sauf +Rozaine, voyageait seul, était blond, et portait un nom commençant par +R? Qui le télégramme désignait-il, si ce n'était Rozaine? + +Et quand Rozaine, quelques minutes avant le déjeuner, se dirigea +audacieusement vers notre groupe, miss Nelly et lady Jerland se +levèrent et s'éloignèrent. + +C'était bel et bien de la peur. + +Une heure plus tard, une circulaire manuscrite passait de main en main +parmi les employés du bord, les matelots, les voyageurs de toutes +classes: M. Louis Rozaine promettait une somme de dix mille francs à +qui démasquerait Arsène Lupin, ou trouverait le possesseur des pierres +dérobées. + +--Et si personne ne me vient en aide contre ce bandit, déclara Rozaine +au commandant, moi, je lui ferai son affaire. + +Rozaine contre Arsène Lupin, ou plutôt, selon le mot qui courut, +Arsène Lupin lui-même contre Arsène Lupin, la lutte ne manquait pas +d'intérêt! + +Elle se prolongea durant deux journées. On vit Rozaine errer de droite +et de gauche, se mêler au personnel, interroger, fureter. On aperçut +son ombre, la nuit, qui rôdait. + +De son côté, le commandant déploya l'énergie la plus active. Du haut +en bas, en tous les coins, la _Provence_ fut fouillée. On +perquisitionna dans toutes les cabines, sans exception, sous le +prétexte fort juste que les objets étaient cachés dans n'importe quel +endroit, sauf dans la cabine du coupable. + +--On finira bien par découvrir quelque chose, n'est-ce pas? me +demandait miss Nelly. Tout sorcier qu'il soit, il ne peut faire que +des diamants et des perles deviennent invisibles. + +--Mais si, lui répondais-je, ou alors il faudrait explorer la coiffe +de nos chapeaux, la doublure de nos vestes, et tout ce que nous +portons sur nous. + +Et lui montrant mon kodak, un 9 X 12 avec lequel je ne me lassais pas +de la photographier dans les attitudes les plus diverses: + +--Rien que dans un appareil pas plus grand que celui-ci, ne pensez-vous +pas qu'il y aurait place pour toutes les pierres précieuses de lady +Jerland. On affecte de prendre des vues et le tour est joué. + +--Mais cependant j'ai entendu dire qu'il n'y a point de voleur qui ne +laisse derrière lui un indice quelconque. + +--Il y en a un: Arsène Lupin. + +--Pourquoi? + +--Pourquoi? parce qu'il ne pense pas seulement au vol qu'il commet, +mais à toutes les circonstances qui pourraient le dénoncer. + +--Au début, vous étiez plus confiant. + +--Mais, depuis, je l'ai vu à l'oeuvre. + +--Et alors, selon vous? + +--Selon moi, on perd son temps. + +Et de fait, les investigations ne donnaient aucun résultat, ou du +moins, celui qu'elles donnèrent ne correspondait pas à l'effort +général: la montre du commandant lui fut volée. + +Furieux, il redoubla d'ardeur et surveilla de plus près encore Rozaine +avec qui il avait eu plusieurs entrevues. Le lendemain, ironie +charmante, on retrouvait la montre parmi les faux-cols du commandant +en second. + +Tout cela avait un air de prodige, et dénonçait bien la manière +humoristique d'Arsène Lupin, cambrioleur, soit, mais dilettante aussi. +Il travaillait par goût et par vocation, certes, mais par amusement +aussi. Il donnait l'impression du monsieur qui se divertit à la pièce +qu'il fait jouer, et qui, dans la coulisse, rit à gorge déployée de +ses traits d'esprit et des situations qu'il imagina. + +Décidément, c'était un artiste en son genre, et quand j'observais +Rozaine, sombre et opiniâtre, et que je songeais au double rôle que +tenait sans doute ce curieux personnage, je ne pouvais en parler sans +une certaine admiration. + +Or, l'avant-dernière nuit, l'officier de quart entendit des +gémissements à l'endroit le plus obscur du pont. Il s'approcha. Un +homme était étendu, la tête enveloppée dans une écharpe grise très +épaisse, les poignets ficelés à l'aide d'une fine cordelette. + +On le délivra de ses liens. On le releva, des soins lui furent +prodigués. + +Cet homme, c'était Rozaine. + +C'était Rozaine assailli au cours d'une de ses expéditions, terrassé +et dépouillé. Une carte de visite fixée par une épingle à son vêtement +portait ces mots: «Arsène Lupin accepte avec reconnaissance les dix +mille francs de M. Rozaine.» + +En réalité, le portefeuille dérobé contenait vingt billets de mille. + +Naturellement, on accusa le malheureux d'avoir simulé cette attaque +contre lui-même. Mais, outre qu'il lui eût été impossible de se lier +de cette façon, il fut établi que l'écriture de la carte différait +absolument de l'écriture de Rozaine, et ressemblait au contraire, à +s'y méprendre, à celle d'Arsène Lupin, telle que la reproduisait un +ancien journal trouvé à bord. + +Ainsi donc, Rozaine n'était plus Arsène Lupin. Rozaine était Rozaine, +fils d'un négociant de Bordeaux! Et la présence d'Arsène Lupin +s'affirmait une fois de plus, et par quel acte redoutable! + +Ce fut la terreur. On n'osa plus rester seul dans sa cabine, et pas +davantage s'aventurer seul aux endroits trop écartés. Prudemment on se +groupait entre gens sûrs les uns des autres. Et encore, une défiance +instinctive divisait les plus intimes. C'est que la menace ne +provenait pas d'un individu isolé, surveillé, et par là même moins +dangereux. Arsène Lupin, maintenant, c'était... c'était tout le +monde. Notre imagination surexcitée lui attribuait un pouvoir +miraculeux et illimité. On le supposait capable de prendre les +déguisements les plus inattendus, d'être tour à tour le respectable +major Rawson, ou le noble marquis de Raverdan, ou même, car on ne +s'arrêtait plus à l'initiale accusatrice, ou même telle ou telle +personne connue de tous, ayant femme, enfants, domestiques. + +Les premières dépêches sans fil n'apportèrent aucune nouvelle. Du +moins le commandant ne nous en fit point part, et un tel silence +n'était pas pour nous rassurer. + +Aussi, le dernier jour parut-il interminable. On vivait dans l'attente +anxieuse d'un malheur. Cette fois, ce ne serait plus un vol, ce ne +serait plus une simple agression, ce serait le crime, le meurtre. On +n'admettait pas qu'Arsène Lupin s'en tînt à ces deux larcins +insignifiants. Maître absolu du navire, les autorités réduites à +l'impuissance, il n'avait qu'à vouloir, tout lui était permis, il +disposait des biens et des existences. + +Heures délicieuses pour moi, je l'avoue, car elles me valurent la +confiance de miss Nelly. Impressionnée par tant d'événements, de +nature déjà inquiète, elle chercha spontanément à mes côtés une +protection, une sécurité que j'étais heureux de lui offrir. + +Au fond, je bénissais Arsène Lupin. N'était-ce pas lui qui nous +rapprochait? N'était-ce pas grâce à lui que j'avais le droit de +m'abandonner aux plus beaux rêves? Rêves d'amour et rêves moins +chimériques, pourquoi ne pas le confesser? Les Andrézy sont de bonne +souche poitevine, mais leur blason est quelque peu dédoré, et il ne me +paraît pas indigne d'un gentilhomme de songer à rendre à son nom le +lustre perdu. + +Et ces rêves, je le sentais, n'offusquaient point Nelly. Ses yeux +souriants m'autorisaient à les faire. La douceur de sa voix me disait +d'espérer. + +Et jusqu'au dernier moment, accoudés aux bastingages, nous restâmes +l'un près de l'autre, tandis que la ligne des côtes américaines +voguait au-devant de nous. + +On avait interrompu les perquisitions. On attendait. Depuis les +premières jusqu'à l'entrepont où grouillaient les émigrants, on +attendait la minute suprême où s'expliquerait enfin l'insoluble +énigme. Qui était Arsène Lupin? Sous quel nom, sous quel masque se +cachait le fameux Arsène Lupin? + +Et cette minute suprême arriva. Dussé-je vivre cent ans, je n'en +oublierai pas le plus infime détail. + +--Comme vous êtes pâle, miss Nelly, dis-je à ma compagne qui +s'appuyait à mon bras, toute défaillante. + +--Et vous! me répondit-elle, ah! vous êtes si changé! + +--Songez donc! cette minute est passionnante, et je suis si heureux +de la vivre auprès de vous, miss Nelly. Il me semble que votre +souvenir s'attardera quelquefois... + +Elle n'écoutait pas, haletante et fiévreuse. La passerelle s'abattit. +Mais avant que nous eûmes la liberté de la franchir, des gens +montèrent à bord, des douaniers, des hommes en uniforme, des facteurs. + +Miss Nelly balbutia: + +--On s'apercevrait qu'Arsène Lupin s'est échappé pendant la traversée +que je n'en serais pas surprise. + +--Il a peut-être préféré la mort au déshonneur, et plonger dans +l'Atlantique plutôt que d'être arrêté. + +--Ne riez pas, fit-elle, agacée. + +Soudain je tressaillis, et comme elle me questionnait, je lui dis: + +--Vous voyez ce vieux petit homme debout à l'extrémité de la +passerelle? + +--Avec un parapluie et une redingote vert-olive? + +--C'est Ganimard. + +--Ganimard? + +--Oui, le célèbre policier, celui qui a juré qu'Arsène Lupin serait +arrêté de sa propre main. Ah! je comprends que l'on n'ait pas eu de +renseignements de ce côté de l'Océan. Ganimard était là! et il aime +bien que personne ne s'occupe de ses petites affaires. + +--Alors Arsène Lupin est sûr d'être pris? + +--Qui sait? Ganimard ne l'a jamais vu, paraît-il, que grimé et +déguisé. À moins qu'il ne connaisse son nom d'emprunt... + +--Ah! dit-elle, avec cette curiosité un peu cruelle de la femme, si +je pouvais assister à l'arrestation! + +--Patientons. Certainement Arsène Lupin a déjà remarqué la présence +de son ennemi. Il préférera sortir parmi les derniers, quand l'oeil du +vieux sera fatigué. + +Le débarquement commença. Appuyé sur son parapluie, l'air indifférent, +Ganimard ne semblait pas prêter attention à la foule qui se pressait +entre les deux balustrades. Je notai qu'un officier du bord, posté +derrière lui, le renseignait de temps à autre. + +Le marquis de Raverdan, le major Rawson, l'Italien Rivolta, +défilèrent, et d'autres, et beaucoup d'autres... Et j'aperçus +Rozaine qui s'approchait. + +Pauvre Rozaine! il ne paraissait pas remis de ses mésaventures! + +--C'est peut-être lui tout de même, me dit miss Nelly... Qu'en +pensez-vous? + +--Je pense qu'il serait fort intéressant d'avoir sur une même +photographie Ganimard et Rozaine. Prenez donc mon appareil, je suis si +chargé. + +Je le lui donnai, mais trop tard pour qu'elle s'en servît. Rozaine +passait. L'officier se pencha à l'oreille de Ganimard, celui-ci haussa +légèrement les épaules, et Rozaine passa. + +Mais alors, mon Dieu, qui était Arsène Lupin? + +--Oui, fit-elle à haute voix, qui est-ce? + +Il n'y avait plus qu'une vingtaine de personnes. Elle les observait +tour à tour, avec la crainte confuse qu'il ne fût pas, _lui_, au +nombre de ces vingt personnes. + +Je lui dis: + +--Nous ne pouvons attendre plus longtemps. + +Elle s'avança. Je la suivis. Mais nous n'avions pas fait dix pas que +Ganimard nous barra le passage. + +--Eh bien, quoi? m'écriai-je. + +--Un instant, monsieur, qui vous presse? + +--J'accompagne mademoiselle. + +--Un instant, répéta-t-il d'une voix plus impérieuse. + +Il me dévisagea profondément, puis il me dit, les yeux dans les yeux: + +--Arsène Lupin, n'est-ce pas? + +Je me mis à rire. + +--Non, Bernard d'Andrézy, tout simplement. + +--Bernard d'Andrézy est mort il y a trois ans en Macédoine. + +--Si Bernard d'Andrézy était mort, je ne serais plus de ce monde. Et +ce n'est pas le cas. Voici mes papiers. + +--Ce sont les siens. Comment les avez-vous, c'est ce que j'aurai le +plaisir de vous expliquer. + +--Mais vous êtes fou! Arsène Lupin s'est embarqué sous le nom de R. + +--Oui, encore un truc de vous, une fausse piste sur laquelle vous les +avez lancés, là-bas. Ah! vous êtes d'une jolie force, mon gaillard. +Mais cette fois, la chance a tourné. Voyons, Lupin, montrez-vous beau +joueur. + +J'hésitai une seconde. D'un coup sec, il me frappa sur l'avant-bras +droit. Je poussai un cri de douleur. Il avait frappé sur la blessure +encore mal fermée que signalait le télégramme. + +Allons, il fallait se résigner. Je me tournai vers miss Nelly. Elle +écoutait, livide, chancelante. + +Son regard rencontra le mien, puis s'abaissa sur le kodak que je lui +avais remis. Elle fit un geste brusque, et j'eus l'impression, j'eus +la certitude qu'elle comprenait tout à coup. Oui, c'était là, entre +les parois étroites de chagrin noir, au creux du petit objet que +j'avais eu la précaution de déposer entre ses mains avant que Ganimard +ne m'arrêtât, c'était bien là que se trouvaient les vingt mille francs +de Rozaine, les perles et les diamants de lady Jerland. + +Ah! je le jure, à ce moment solennel, alors que Ganimard et deux de +ses acolytes m'entouraient, tout me fut indifférent, mon arrestation, +l'hostilité des gens, tout, hors ceci: la résolution qu'allait prendre +miss Nelly au sujet de ce que je lui avais confié. + +Que l'on eût contre moi cette preuve matérielle et décisive, je ne +songeais même pas à le redouter, mais cette preuve, miss Nelly se +déciderait-elle à la fournir? + +Serais-je trahi par elle? perdu par elle? Agirait-elle en ennemie qui +ne pardonne pas, ou bien en femme qui se souvient et dont le mépris +s'adoucit d'un peu d'indulgence, d'un peu de sympathie involontaire? + +Elle passa devant moi, je la saluai très bas, sans un mot. Mêlée aux +autres voyageurs, elle se dirigea vers la passerelle, mon kodak à la +main. + +Sans doute, pensai-je, elle n'ose pas, en public. C'est dans une +heure, dans un instant, qu'elle le donnera. + +Mais, arrivée au milieu de la passerelle, par un mouvement de +maladresse simulée, elle le laissa tomber dans l'eau, entre le mur du +quai et le flanc du navire. + +Puis, je la vis s'éloigner. + +Sa jolie silhouette se perdit dans la foule, m'apparut de nouveau et +disparut. C'était fini, fini pour jamais. + +Un instant, je restai immobile, triste à la fois et pénétré d'un doux +attendrissement, puis je soupirai, au grand étonnement de Ganimard: + +--Dommage, tout de même, de ne pas être un honnête homme... + +C'est ainsi qu'un soir d'hiver, Arsène Lupin me raconta l'histoire de +son arrestation. Le hasard d'incidents dont j'écrirai quelque jour le +récit avait noué entre nous des liens... dirai-je d'amitié? Oui, +j'ose croire qu'Arsène Lupin m'honore de quelque amitié, et que c'est +par amitié qu'il arrive parfois chez moi à l'improviste, apportant, +dans le silence de mon cabinet de travail, sa gaieté juvénile, le +rayonnement de sa vie ardente, sa belle humeur d'homme pour qui la +destinée n'a que faveurs et sourires. + +Son portrait? Comment pourrais-je le faire? Vingt fois j'ai vu Arsène +Lupin, et vingt fois c'est un être différent qui m'est apparu... ou +plutôt le même être dont vingt miroirs m'auraient renvoyé autant +d'images déformées, chacune ayant ses yeux particuliers, sa forme +spéciale de figure, son geste propre, sa silhouette et son caractère. + +--Moi-même, me dit-il, je ne sais plus bien qui je suis. Dans une +glace je ne me reconnais plus. + +Boutade, certes, et paradoxe, mais vérité à l'égard de ceux qui le +rencontrent et qui ignorent ses ressources infinies, sa patience, son +art du maquillage, sa prodigieuse faculté de transformer jusqu'aux +proportions de son visage, et d'altérer le rapport même de ses traits +entre eux. + +--Pourquoi, dit-il encore, aurais-je une apparence définie? Pourquoi +ne pas éviter ce danger d'une personnalité toujours identique? Mes +actes me désignent suffisamment. + +Et il précise avec une pointe d'orgueil: + +--Tant mieux si l'on ne peut jamais dire en toute certitude: Voici +Arsène Lupin. L'essentiel est qu'on dise sans crainte d'erreur: Arsène +Lupin a fait cela. + + + +Ce sont quelques-uns de ces actes, quelques-unes de ces aventures que +j'essaie de reconstituer, d'après les confidences dont il eut la bonne +grâce de me favoriser, certains soirs d'hiver, dans le silence de mon +cabinet de travail... + + + +------ + + + +ARSÈNE LUPIN EN PRISON + + + +Il n'est point de touriste digne de ce nom qui ne connaisse les bords +de la Seine, et qui n'ait remarqué, en allant des ruines de Jumièges +aux ruines de Saint-Wandrille, l'étrange petit château féodal du +Malaquis, si fièrement campé sur sa roche, en pleine rivière. L'arche +d'un pont le relie à la route. La base de ses tourelles sombres se +confond avec le granit qui le supporte, bloc énorme détaché d'on ne +sait quelle montagne et jeté là par quelque formidable convulsion. +Tout autour, l'eau calme du grand fleuve joue parmi les roseaux, et +des bergeronnettes tremblent sur la crête humide des cailloux. + +L'histoire du Malaquis est rude comme son nom, revêche comme sa +silhouette. Ce ne fut que combats, sièges, assauts, rapines et +massacres. Aux veillées du pays de Caux, on évoque en frissonnant les +crimes qui s'y commirent. On raconte de mystérieuses légendes. On +parle du fameux souterrain qui conduisait jadis à l'abbaye de Jumièges +et au manoir d'Agnès Sorel, la belle amie de Charles VII. + +Dans cet ancien repaire de héros et de brigands, habite le baron +Nathan Cahorn, le baron Satan, comme on l'appelait jadis à la Bourse +où il s'est enrichi un peu trop brusquement. Les seigneurs du +Malaquis, ruinés, ont dû lui vendre, pour un morceau de pain, la +demeure de leurs ancêtres. Il y a installé ses admirables collections +de meubles et de tableaux, de faïences et de bois sculptés. Il y vit +seul, avec trois vieux domestiques. Nul n'y pénètre jamais. Nul n'a +jamais contemplé dans le décor de ces salles antiques les trois Rubens +qu'il possède, ses deux Watteau, sa chaire de Jean Goujon, et tant +d'autres merveilles arrachées à coups de billets de banque aux plus +riches habitués des ventes publiques. + +Le baron Satan a peur. Il a peur non point pour lui, mais pour les +trésors accumulés avec une passion si tenace et la perspicacité d'un +amateur que les plus madrés des marchands ne peuvent se vanter d'avoir +induit en erreur. Il les aime, ses bibelots. Il les aime âprement, +comme un avare; jalousement, comme un amoureux. + +Chaque jour, au coucher du soleil, les quatre portes bardées de fer +qui commandent les deux extrémités du pont et l'entrée de la cour +d'honneur, sont fermées et verrouillées. Au moindre choc, des +sonneries électriques vibreraient dans le silence. Du côté de la +Seine, rien à craindre: le roc s'y dresse à pic. + +Or, un vendredi de septembre, le facteur se présenta comme d'ordinaire +à la tête-de-pont. Et, selon la règle quotidienne, ce fut le baron qui +entrebâilla le lourd battant. + +Il examina l'homme aussi minutieusement que s'il ne connaissait pas +déjà, depuis des années, cette bonne face réjouie et ces yeux narquois +de paysan, et l'homme lui dit en riant: + +--C'est toujours moi, monsieur le baron. Je ne suis pas un autre qui +aurait pris ma blouse et ma casquette. + +--Sait-on jamais? murmura Cahorn. + +Le facteur lui remit une pile de journaux. Puis il ajouta: + +--Et maintenant, monsieur le baron, il y a du nouveau. + +--Du nouveau? + +--Une lettre... et recommandée, encore. + +Isolé, sans ami ni personne qui s'intéressât à lui, jamais le baron ne +recevait de lettre, et tout de suite cela lui parut un événement de +mauvais augure dont il y avait lieu de s'inquiéter. Quel était ce +mystérieux correspondant qui venait le relancer dans sa retraite? + +--Il faut signer, monsieur le baron. + +Il signa en maugréant. Puis il prit la lettre, attendit que le facteur +eût disparu au tournant de la route, et après avoir fait quelques pas +de long en large, il s'appuya contre le parapet du pont et déchira +l'enveloppe. Elle portait une feuille de papier quadrillé avec cet +en-tête manuscrit: Prison de la Santé, Paris. Il regarda la signature: +_Arsène Lupin_. Stupéfait, il lut: + + + + «Monsieur le baron, + +«Il y a, dans la galerie qui réunit vos deux salons, un tableau de +Philippe de Champaigne d'excellente facture et qui me plaît +infiniment. Vos Rubens sont aussi de mon goût, ainsi que votre plus +petit Watteau. Dans le salon de droite, je note la crédence Louis +XIII, les tapisseries de Beauvais, le guéridon Empire signé Jacob et +le bahut Renaissance. Dans celui de gauche, toute la vitrine des +bijoux et des miniatures. + +«Pour cette fois, je me contenterai de ces objets qui seront, je +crois, d'un écoulement facile. Je vous prie donc de les faire emballer +convenablement et de les expédier à mon nom (port payé), en gare des +Batignolles, avant huit jours... faute de quoi, je ferai procéder +moi-même à leur déménagement dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 +septembre. Et, comme de juste, je ne me contenterai pas des objets +sus-indiqués. + +«Veuillez excuser le petit dérangement que je vous cause, et accepter +l'expression de mes sentiments de respectueuse considération. + + «ARSÈNE LUPIN.» + +«P.-S.--Surtout ne pas m'envoyer le plus grand des Watteau. Quoique +vous l'ayez payé trente mille francs à l'Hôtel des Ventes, ce n'est +qu'une copie, l'original ayant été brûlé, sous le Directoire, par +Barras, un soir d'orgie. Consulter les _Mémoires_ inédits de Garat. + +«Je ne tiens pas non plus à la châtelaine Louis XV dont l'authenticité +me semble douteuse.» + + + +Cette lettre bouleversa le baron Cahorn. Signée de tout autre, elle +l'eût déjà considérablement alarmé, mais signée d'Arsène Lupin! + +Lecteur assidu des journaux, au courant de tout ce qui se passait dans +le monde en fait de vol et de crime, il n'ignorait rien des exploits +de l'infernal cambrioleur. Certes, il savait que Lupin, arrêté en +Amérique par son ennemi Ganimard, était bel et bien incarcéré, que +l'on instruisait son procès--avec quelle peine!-- + +Mais il savait aussi que l'on pouvait s'attendre à tout de sa part. +D'ailleurs, cette connaissance exacte du château, de la disposition +des tableaux et des meubles, était un indice des plus redoutables. Qui +l'avait renseigné sur des choses que nul n'avait vues? + +Le baron leva les yeux et contempla la silhouette farouche du +Malaquis, son piédestal abrupt, l'eau profonde qui l'entoure, et +haussa les épaules. Non, décidément, il n'y avait point de danger. +Personne au monde ne pouvait pénétrer jusqu'au sanctuaire inviolable +de ses collections. + +Personne, soit, mais Arsène Lupin? Pour Arsène Lupin, est-ce qu'il +existe des portes, des ponts-levis, des murailles? À quoi servent les +obstacles les mieux imaginés, les précautions les plus habiles, si +Arsène Lupin a décidé d'atteindre tel but? + +Le soir même, il écrivit au procureur de la République à Rouen. Il +envoyait la lettre de menaces et réclamait aide et protection. + +La réponse ne tarda point: le nommé Arsène Lupin étant actuellement +détenu à la Santé, surveillé de près, et dans l'impossibilité +d'écrire, la lettre ne pouvait être que l'oeuvre d'un mystificateur. +Tout le démontrait, la logique et le bon sens, comme la réalité des +faits. Toutefois, et par excès de prudence, on avait commis un expert +à l'examen de l'écriture, et, l'expert déclarait que, malgré certaines +analogies, cette écriture n'était pas celle du détenu. + +«Malgré certaines analogies» le baron ne retint que ces trois mots +effarants, où il voyait l'aveu d'un doute qui, à lui seul, aurait dû +suffire pour que la justice intervînt. Ses craintes s'exaspérèrent. Il +ne cessait de relire la lettre. «Je ferai procéder moi-même au +déménagement.» Et cette date précise: la nuit du mercredi 27 au jeudi +28 septembre!... + +Soupçonneux et taciturne, il n'avait pas osé se confier à ses +domestiques, dont le dévouement ne lui paraissait pas à l'abri de +toute épreuve. Cependant, pour la première fois depuis des années, il +éprouvait le besoin de parler, de prendre conseil. Abandonné par la +justice de son pays, il n'espérait plus se défendre avec ses propres +ressources, et il fut sur le point d'aller jusqu'à Paris et d'implorer +l'assistance de quelque ancien policier. + +Deux jours s'écoulèrent. Le troisième, en lisant ses journaux, il +tressaillit de joie. Le _Réveil de Caudebec_ publiait cet entrefilet: + +«Nous avons le plaisir de posséder dans nos murs, voilà bientôt trois +semaines, l'inspecteur principal Ganimard, un des vétérans du service +de la Sûreté. M. Ganimard, à qui l'arrestation d'Arsène Lupin, sa +dernière prouesse, a valu une réputation européenne, se repose de ses +longues fatigues en taquinant le goujon et l'ablette.» + +Ganimard! voilà bien l'auxiliaire que cherchait le baron Cahorn! Qui +mieux que le retors et patient Ganimard saurait déjouer les projets de +Lupin? + +Le baron n'hésita pas. Six kilomètres séparent le château de la petite +ville de Caudebec. Il les franchit d'un pas allègre, en homme que +surexcite l'espoir du salut. + +Après plusieurs tentatives infructueuses pour connaître l'adresse de +l'inspecteur principal, il se dirigea vers les bureaux du _Réveil_, +situés au milieu du quai. Il y trouva le rédacteur de l'entrefilet +qui, s'approchant de la fenêtre, s'écria: + +--Ganimard? mais vous êtes sûr de le rencontrer le long du quai, la +ligne à la main. C'est là que nous avons lié connaissance, et que j'ai +lu par hasard son nom gravé sur sa canne à pêche. Tenez, le petit +vieux que l'on aperçoit là-bas, sous les arbres de la promenade. + +--En redingote et en chapeau de paille? + +--Justement! Ah! un drôle de type, pas causeur et plutôt bourru. + +Cinq minutes après, le baron abordait le célèbre Ganimard, se +présentait et tâchait d'entrer en conversation. N'y parvenant point, +il aborda franchement la question et exposa son cas. + +L'autre écouta, immobile, sans perdre de vue le poisson qu'il +guettait, puis il tourna la tête vers lui, le toisa des pieds à la +tête d'un air de profonde pitié, et prononça: + +--Monsieur, ce n'est guère l'habitude de prévenir les gens que l'on +veut dépouiller. Arsène Lupin, en particulier, ne commet pas de +pareilles bourdes. + +--Cependant... + +--Monsieur, si j'avais le moindre doute, croyez bien que le plaisir +de fourrer encore dedans ce cher Lupin l'emporterait sur toute autre +considération. Par malheur, ce jeune homme est sous les verrous. + +--S'il s'échappe?... + +--On ne s'échappe pas de la Santé. + +--Mais, lui... + +--Lui, pas plus qu'un autre. + +--Cependant... + +--Eh bien, s'il s'échappe, tant mieux, je le repincerai. En +attendant, dormez sur vos deux oreilles, et n'effarouchez pas +davantage cette ablette. + +La conversation était finie. Le baron retourna chez lui, un peu +rassuré par l'insouciance de Ganimard. Il vérifia les serrures, +espionna les domestiques, et quarante-huit heures encore se passèrent +pendant lesquelles il arriva presque à se persuader que, somme toute, +ses craintes étaient chimériques. Non, décidément, comme l'avait dit +Ganimard, on ne prévient pas les gens que l'on veut dépouiller. + +La date approchait. Le matin du mardi, veille du 27, rien de +particulier. Mais à trois heures, un gamin sonna. Il apportait une +dépêche. + + + +«Aucun colis en gare Batignolles. Préparez tout pour demain soir. + + «ARSÈNE.» + + + +De nouveau, ce fut l'affolement, à tel point qu'il se demanda s'il ne +céderait pas aux exigences d'Arsène Lupin. + +Il courut à Caudebec. Ganimard pêchait à la même place, assis sur un +pliant. Sans un mot, il lui tendit le télégramme. + +--Et après? fit l'inspecteur. + +--Après? mais c'est pour demain! + +--Quoi? + +--Le cambriolage! le pillage de mes collections! + +Ganimard déposa sa ligne, se tourna vers lui, et, les deux bras +croisés sur sa poitrine, s'écria d'un ton d'impatience: + +--Ah! ça, est-ce que vous vous imaginez que je vais m'occuper d'une +histoire aussi stupide! + +--Quelle indemnité demandez-vous pour passer au château la nuit du 27 +au 28 septembre? + +--Pas un sou, fichez-moi la paix. + +--Fixez votre prix, je suis riche, extrêmement riche. + +La brutalité de l'offre déconcerta Ganimard qui reprit, plus calme: + +--Je suis ici en congé et je n'ai pas le droit de me mêler... + +--Personne ne le saura. Je m'engage, quoi qu'il arrive, à garder le +silence. + +--Oh! il n'arrivera rien. + +--Eh bien, voyons, trois mille francs, est-ce assez? + +L'inspecteur huma une prise de tabac, réfléchit, et laissa tomber: + +--Soit. Seulement, je dois vous déclarer loyalement que c'est de +l'argent jeté par la fenêtre. + +--Ça m'est égal. + +--En ce cas... Et puis, après tout, est-ce qu'on sait avec ce +diable de Lupin! Il doit avoir à ses ordres toute une bande... +Êtes-vous sûr de vos domestiques? + +--Ma foi... + +--Alors, ne comptons pas sur eux. Je vais prévenir par dépêche deux +gaillards de mes amis qui nous donneront plus de sécurité... Et +maintenant, filez, qu'on ne nous voie pas ensemble. À demain, vers les +neuf heures. + + + + * * * + + + +Le lendemain, date fixée par Arsène Lupin, le baron Cahorn décrocha sa +panoplie, fourbit ses armes, et se promena aux alentours de Malaquis. +Rien d'équivoque ne le frappa. + +Le soir, à huit heures et demie, il congédia ses domestiques. Ils +habitaient une aile en façade sur la route, mais un peu en retrait, et +tout au bout du château. Une fois seul, il ouvrit doucement les quatre +portes. Après un moment, il entendit des pas qui s'approchaient. + +Ganimard présenta ses deux auxiliaires, grands gars solides, au cou de +taureau et aux mains puissantes, puis demanda certaines explications. +S'étant rendu compte de la disposition des lieux, il ferma +soigneusement et barricada toutes les issues par où l'on pouvait +pénétrer dans les salles menacées. Il inspecta les murs, souleva les +tapisseries, puis enfin il installa ses agents dans la galerie +centrale. + +--Pas de bêtises, hein? On n'est pas ici pour dormir. À la moindre +alerte, ouvrez les fenêtres de la cour et appelez-moi. Attention aussi +du côté de l'eau. Dix mètres de falaise droite, des diables de leur +calibre, ça ne les effraye pas. + +Il les enferma, emporta les clefs, et dit au baron: + +--Et maintenant, à notre poste. + +Il avait choisi, pour y passer la nuit, une petite pièce pratiquée +dans l'épaisseur des murailles d'enceinte, entre les deux portes +principales, et qui était, jadis, le réduit du veilleur. Un judas +s'ouvrait sur le pont, un autre sur la cour. Dans un coin on +apercevait comme l'orifice d'un puits. + +--Vous m'avez bien dit, monsieur le baron, que ce puits était +l'unique entrée des souterrains, et que, de mémoire d'homme, elle est +bouchée? + +--Oui. + +--Donc, à moins qu'il n'existe une autre issue ignorée de tous, sauf +d'Arsène Lupin, ce qui semble un peu problématique, nous sommes +tranquilles. + +Il aligna trois chaises, s'étendit confortablement, alluma sa pipe et +soupira: + +--Vraiment, monsieur le baron, il faut que j'aie rudement envie +d'ajouter un étage à la maisonnette où je dois finir mes jours, pour +accepter une besogne aussi élémentaire. Je raconterai l'histoire à +l'ami Lupin, il se tiendra les côtes de rire. + +Le baron ne riait pas. L'oreille aux écoutes, il interrogeait le +silence avec une inquiétude croissante. De temps en temps il se +penchait sur le puits et plongeait dans le trou béant un oeil anxieux. + +Onze heures, minuit, une heure sonnèrent. + +Soudain, il saisit le bras de Ganimard qui se réveilla en sursaut. + +--Vous entendez? + +--Oui. + +--Qu'est-ce que c'est? + +--C'est moi qui ronfle! + +--Mais non, écoutez... + +--Ah! parfaitement, c'est la corne d'une automobile. + +--Eh bien? + +--Eh bien, il est peu probable que Lupin se serve d'une automobile +comme d'un bélier pour démolir votre château. Aussi, monsieur le +baron, à votre place, je dormirais... comme je vais avoir l'honneur +de le faire à nouveau. Bonsoir. + + + +Ce fut la seule alerte. Ganimard put reprendre son somme interrompu, +et le baron n'entendit plus que son ronflement sonore et régulier. + +Au petit jour, ils sortirent de leur cellule. Une grande paix sereine, +la paix du matin au bord de l'eau fraîche, enveloppait le château. +Cahorn radieux de joie, Ganimard toujours paisible, ils montèrent +l'escalier. Aucun bruit. Rien de suspect. + +--Que vous avais-je dit, monsieur le baron? Au fond, je n'aurais pas +dû accepter... Je suis honteux... + +Il prit les clefs et entra dans la galerie. + +Sur deux chaises, courbés, les bras ballants, les deux agents +dormaient. + +--Tonnerre de nom d'un chien! grogna l'inspecteur. + +Au même instant, le baron poussait un cri: + +--Les tableaux!... la crédence!... + +Il balbutiait, suffoquait, la main tendue vers les places vides, vers +les murs dénudés où pointaient les clous, où pendaient les cordes +inutiles. Le Watteau, disparu! les Rubens, enlevés! les tapisseries, +décrochées! les vitrines, vidées de leurs bijoux! + +--Et mes candélabres Louis XVI!... et le chandelier du Régent!... +et ma Vierge du douzième!... + +Il courait d'un endroit à l'autre, effaré, désespéré. Il rappelait ses +prix d'achat, additionnait les pertes subies, accumulait des chiffres, +tout cela pêle-mêle, en mots indistincts, en phrases inachevées. Il +trépignait, il se convulsait, fou de rage et de douleur. On aurait dit +un homme ruiné qui n'a plus qu'à se brûler la cervelle. + +Si quelque chose eût pu le consoler, c'eût été de voir la stupeur de +Ganimard. Contrairement au baron, l'inspecteur ne bougeait pas lui. Il +semblait pétrifié, et d'un oeil vague il examinait les choses. Les +fenêtres? fermées. Les serrures des portes? intactes. Pas de brèche au +plafond. Pas de trou au plancher. L'ordre était parfait. Tout cela +avait dû s'effectuer méthodiquement, d'après un plan inexorable et +logique. + +--Arsène Lupin... Arsène Lupin, murmura-t-il, effondré. + +Soudain, il bondit sur les deux agents, comme si la colère enfin le +secouait, et il les bouscula furieusement et les injuria. Ils ne se +réveillèrent point! + +--Diable, fit-il, est-ce que par hasard?... + +Il se pencha sur eux et, tour à tour, les observa avec attention: ils +dormaient, mais d'un sommeil qui n'était pas naturel. + +Il dit au baron: + +--On les a endormis. + +--Mais qui? + +--Eh lui, parbleu!... ou sa bande, mais dirigée par lui. C'est un +coup de sa façon. La griffe y est bien. + +--En ce cas, je suis perdu, rien à faire. + +--Rien à faire. + +--Mais c'est abominable, c'est monstrueux. + +--Déposez une plainte. + +--À quoi bon? + +--Dame! essayez toujours... la justice a des ressources... + +--La justice! mais vous voyez bien par vous-même... Tenez, en ce +moment, où vous pourriez chercher un indice, découvrir quelque chose, +vous ne bougez même pas. + +--Découvrir quelque chose avec Arsène Lupin! Mais, mon cher monsieur, +Arsène Lupin ne laisse jamais rien derrière lui! Il n'y a pas de +hasard avec Arsène Lupin! J'en suis à me demander si ce n'est pas +volontairement qu'il s'est fait arrêter par moi, en Amérique! + +--Alors, je dois renoncer à mes tableaux, à tout! Mais ce sont les +perles de ma collection qu'il m'a dérobées. Je donnerais une fortune +pour les retrouver. Si on ne peut rien contre lui, qu'il dise son +prix! + +Ganimard le regarda fixement. + +--Ça, c'est une parole sensée. Vous ne la retirez pas? + +--Non, non, non. Mais pourquoi? + +--Une idée que j'ai. + +--Quelle idée? + +--Nous en parlerons si l'enquête n'aboutit pas... Seulement, pas +un mot de moi, si vous voulez que je réussisse. + +Il ajouta entre ses dents: + +--Et puis, vrai, je n'ai pas de quoi me vanter. + +Les deux agents reprenaient peu à peu connaissance avec cet air hébété +de ceux qui sortent du sommeil hypnotique. Ils ouvraient des yeux +étonnés, ils cherchaient à comprendre. Quand Ganimard les interrogea, +ils ne se souvenaient de rien. + +--Cependant, vous avez dû voir quelqu'un? + +--Non. + +--Rappelez-vous? + +--Non, non. + +--Et vous n'avez pas bu? + +Ils réfléchirent, et l'un d'eux répondit: + +--Si, moi, j'ai bu un peu d'eau. + +--De l'eau de cette carafe? + +--Oui. + +--Moi aussi, déclara le second. + +Ganimard la sentit, la goûta. Elle n'avait aucun goût spécial, aucune +odeur. + +--Allons, fit-il, nous perdons notre temps. Ce n'est pas en cinq +minutes que l'on résoud les problèmes posés par Arsène Lupin. Mais, +morbleu! je jure bien que je le repincerai. Il gagne la seconde +manche. À moi la belle! + +Le jour même, une plainte en vol qualifié était déposée par le baron +de Cahorn contre Arsène Lupin, détenu à la Santé! + + + + * * * + + + +Cette plainte, le baron la regretta souvent quand il vit le Malaquis +livré aux gendarmes, au procureur, au juge d'instruction, aux +journalistes, à tous les curieux qui s'insinuent partout où ils ne +devraient pas être. + +L'affaire passionnait déjà l'opinion. Elle se produisait dans des +conditions si particulières, le nom d'Arsène Lupin excitait à tel +point les imaginations, que les histoires les plus fantaisistes +remplissaient les colonnes des journaux et trouvaient créance auprès +du public. + +Mais la lettre initiale d'Arsène Lupin, que publia l'_Écho de France_ +(et nul ne sut jamais qui en avait communiqué le texte), cette lettre +où le baron Cahorn était effrontément prévenu de ce qui le menaçait, +causa une émotion considérable. Aussitôt des explications fabuleuses +furent proposées. On rappela l'existence des fameux souterrains. Et le +parquet influencé poussa ses recherches dans ce sens. + +On fouilla le château du haut en bas. On questionna chacune des +pierres. On étudia les boiseries et les cheminées, les cadres des +glaces et les poutres des plafonds. À la lueur des torches, on examina +les caves immenses où les seigneurs du Malaquis entassaient jadis +leurs munitions et leurs provisions. On sonda les entrailles du +rocher. Ce fut vainement. On ne découvrit pas le moindre vestige de +souterrain. Il n'existait point de passage secret. + +Soit, répondait-on de tous côtés, mais des meubles et des tableaux ne +s'évanouissent pas comme des fantômes. Cela s'en va par des portes et +par des fenêtres, et les gens qui s'en emparent, s'introduisent et +s'en vont également par des portes et des fenêtres. Quels sont ces +gens? Comment se sont-ils introduits? Et comment s'en sont-ils allés? + +Le parquet de Rouen, convaincu de son impuissance, sollicita le +secours d'agents parisiens. M. Dudouis, le chef de la Sûreté, envoya +ses meilleurs limiers de la brigade de fer. Lui-même fit un séjour de +quarante-huit heures au Malaquis. Il ne réussit pas davantage. + +C'est alors qu'il manda l'inspecteur principal Ganimard dont il avait +eu si souvent l'occasion d'apprécier les services. + +Ganimard écouta silencieusement les instructions de son supérieur, +puis, hochant la tête, il prononça: + +--Je crois que l'on fait fausse route en s'obstinant à fouiller le +château. La solution est ailleurs. + +--Et où donc? + +--Auprès d'Arsène Lupin. + +--Auprès d'Arsène Lupin! Supposer cela, c'est admettre son +intervention. + +--Je l'admets. Bien plus, je la considère comme certaine. + +--Voyons, Ganimard, c'est absurde. Arsène Lupin est en prison. + +--Arsène Lupin est en prison, soit. Il est surveillé, je vous +l'accorde. Mais il aurait les fers aux pieds, des cordes aux poignets +et un bâillon sur la bouche, que je ne changerais pas d'avis. + +--Et pourquoi cette obstination? + +--Parce que, seul, Arsène Lupin est de taille à combiner une machine +de cette envergure, et de la combiner de telle façon qu'elle réussisse... +comme elle a réussi. + +--Des mots, Ganimard! + +--Qui sont des réalités. Mais voilà, qu'on ne cherche pas de +souterrain, de pierres tournant sur un pivot, et autres balivernes de +ce calibre. Notre individu n'emploie pas des procédés aussi vieux jeu. +Il est d'aujourd'hui, ou plutôt de demain. + +--Et vous concluez? + +--Je conclus en vous demandant nettement l'autorisation de passer une +heure avec lui. + +--Dans sa cellule? + +--Oui. Au retour d'Amérique nous avons entretenu, pendant la +traversée, d'excellents rapports, et j'ose dire qu'il a quelque +sympathie pour celui qui a su l'arrêter. S'il peut me renseigner sans +se compromettre, il n'hésitera pas à m'éviter un voyage inutile. + + + +Il était un peu plus de midi lorsque Ganimard fut introduit dans la +cellule d'Arsène Lupin. Celui-ci, étendu sur son lit, leva la tête et +poussa un cri de joie. + +--Ah! ça, c'est une vraie surprise. Ce cher Ganimard, ici! + +--Lui-même. + +--Je désirais bien des choses dans la retraite que j'ai choisie... +mais aucune plus passionnément que de vous y recevoir. + +--Trop aimable. + +--Mais non, mais non, je professe pour vous la plus vive estime. + +--J'en suis fier. + +--Je l'ai toujours prétendu: Ganimard est notre meilleur détective. +Il vaut presque,--vous voyez comme je suis franc!--il vaut presque +Sherlock Holmès. Mais, en vérité, je suis désolé de n'avoir à vous +offrir que cet escabeau. Et pas un rafraîchissement! pas un verre de +bière! Excusez-moi, je suis là de passage. + +Ganimard s'assit en souriant, et le prisonnier reprit, heureux de +parler: + +--Mon Dieu, que je suis content de reposer mes yeux sur la figure +d'un honnête homme! J'en ai assez de toutes ces faces d'espions et de +mouchards qui passent dix fois par jour la revue de mes poches et de +ma modeste cellule, pour s'assurer que je ne prépare pas une évasion. +Fichtre, ce que le gouvernement tient à moi!... + +--Il a raison. + +--Mais non! je serais si heureux qu'on me laissât vivre dans mon +petit coin! + +--Avec les rentes des autres. + +--N'est-ce pas? Ce serait si simple! Mais je bavarde, je dis des +bêtises, et vous êtes peut-être pressé. Allons au fait, Ganimard! +Qu'est-ce qui me vaut l'honneur d'une visite? + +--L'affaire Cahorn, déclara Ganimard, sans détour. + +--Halte-là! une seconde... C'est que j'en ai tant d'affaires! Que +je trouve d'abord dans mon cerveau le dossier de l'affaire Cahorn... +Ah! voilà, j'y suis. Affaire Cahorn, château du Malaquis, +Seine-Inférieure... Deux Rubens, un Watteau, et quelques menus +objets. + +--Menus! + +--Oh! ma foi, tout cela est de médiocre importance. Il y a mieux! +Mais il suffit que l'affaire vous intéresse... Parlez donc, +Ganimard. + +--Dois-je vous expliquer où nous en sommes de l'instruction? + +--Inutile. J'ai lu les journaux de ce matin. Je me permettrai même de +vous dire que vous n'avancez pas vite. + +--C'est précisément la raison pour laquelle je m'adresse à votre +obligeance. + +--Entièrement à vos ordres. + +--Tout d'abord ceci: l'affaire a bien été conduite par vous? + +--Depuis A jusqu'à Z. + +--La lettre d'avis? le télégramme? + +--Sont de votre serviteur. Je dois même en avoir quelque part les +récépissés. + +Arsène ouvrit le tiroir d'une petite table en bois blanc qui composait +avec le lit et l'escabeau tout le mobilier de sa cellule, y prit deux +chiffons de papier et les tendit à Ganimard. + +--Ah! ça mais, s'écria celui-ci, je vous croyais gardé à vue et +fouillé pour un oui ou pour un non. Or vous lisez les journaux, vous +collectionnez les reçus de la poste... + +--Bah! ces gens-là sont si bêtes! Ils décousent la doublure de ma +veste, ils explorent les semelles de mes bottines, ils auscultent les +murs de cette pièce, mais pas un n'aurait l'idée qu'Arsène Lupin soit +assez niais pour choisir une cachette aussi facile. C'est bien +là-dessus que j'ai compté. + +Ganimard, amusé, s'exclama: + +--Quel drôle de garçon vous faites! Vous me déconcertez. Allons, +racontez-moi l'aventure. + +--Oh! oh! comme vous y allez! Vous initier à tous mes secrets... +vous dévoiler mes petits trucs... C'est bien grave. + +--Ai-je eu tort de compter sur votre complaisance? + +--Non, Ganimard, et puisque vous insistez... + +Arsène Lupin arpenta deux ou trois fois sa chambre, puis s'arrêtant: + +--Que pensez-vous de ma lettre au baron? + +--Je pense que vous avez voulu vous divertir, épater un peu la +galerie. + +--Ah! voilà, épater la galerie! Eh bien, je vous assure, Ganimard, +que je vous croyais plus fort. Est-ce que je m'attarde à ces +puérilités, moi, Arsène Lupin! Est-ce que j'aurais écrit cette lettre +si j'avais pu dévaliser le baron sans lui écrire? Mais comprenez donc, +vous et les autres, que cette lettre est le point de départ +indispensable, le ressort qui a mis toute la machine en branle. +Voyons, procédons par ordre, et préparons ensemble, si vous voulez, le +cambriolage du Malaquis. + +--Je vous écoute. + +--Donc, supposons un château rigoureusement fermé, barricadé, comme +l'était celui du baron Cahorn. Vais-je abandonner la partie et +renoncer à des trésors que je convoite, sous prétexte que le château +qui les contient est inaccessible? + +--Évidemment non. + +--Vais-je tenter l'assaut comme autrefois, à la tête d'une troupe +d'aventuriers? + +--Enfantin! + +--Vais-je m'y introduire sournoisement? + +--Impossible. + +--Reste un moyen, l'unique à mon avis, c'est de me faire inviter par +le propriétaire du dit château. + +--Le moyen est original. + +--Et combien facile! Supposons qu'un jour, ledit propriétaire reçoive +une lettre, l'avertissant de ce que trame contre lui un nommé Arsène +Lupin, cambrioleur réputé. Que fera-t-il? + +--Il enverra la lettre au procureur. + +--Qui se moquera de lui, _puisque le dit Lupin est actuellement sous +les verrous_. Donc, affolement du bonhomme, lequel est tout prêt à +demander secours au premier venu, n'est-il pas vrai? + +--Cela est hors de doute. + +--Et s'il lui arrive de lire dans une feuille de chou qu'un policier +célèbre est en villégiature dans la localité voisine... + +--Il ira s'adresser à ce policier. + +--Vous l'avez dit. Mais, d'autre part, admettons qu'en prévision de +cette démarche inévitable, Arsène Lupin ait prié l'un de ses amis les +plus habiles de s'installer à Caudebec, d'entrer en relations avec un +rédacteur du _Réveil_, _journal auquel est abonné le baron_, de +laisser entendre qu'il est un tel, le policier célèbre, +qu'adviendra-t-il? + +--Que le rédacteur annoncera dans le _Réveil_ la présence à Caudebec +du dit policier. + +--Parfait, et de deux choses l'une: ou bien le poisson--je veux dire +Cahorn--ne mord pas à l'hameçon, et alors rien ne se passe. Ou bien, +et c'est l'hypothèse la plus vraisemblable, il accourt, tout +frétillant. Et voilà donc mon Cahorn implorant contre moi l'assistance +de l'un de mes amis! + +--De plus en plus original. + +--Bien entendu, le pseudo-policier refuse d'abord son concours. +Là-dessus, dépêche d'Arsène Lupin. Épouvante du baron qui supplie de +nouveau mon ami, et lui offre tant pour veiller à son salut. Ledit ami +accepte, amène deux gaillards de notre bande, qui, la nuit, pendant +que Cahorn est gardé à vue par son protecteur, déménagent par la +fenêtre un certain nombre d'objets et les laissent glisser, à l'aide +de cordes, dans une bonne petite chaloupe affrétée _ad hoc_. C'est +simple comme Lupin. + +--Et c'est tout bêtement merveilleux, s'écria Ganimard, et je ne +saurais trop louer la hardiesse de la conception et l'ingéniosité des +détails. Mais je ne vois guère de policier assez illustre pour que son +nom ait pu attirer, suggestionner le baron à ce point. + +--Il y en a un, et il n'y en a qu'un. + +--Lequel? + +--Celui du plus illustre, de l'ennemi personnel d'Arsène Lupin, bref, +de l'inspecteur Ganimard. + +--Moi! + +--Vous-même, Ganimard. Et voilà ce qu'il y a de délicieux: si vous +allez là-bas et que le baron se décide à causer, vous finirez par +découvrir que votre devoir est de vous arrêter vous-même, comme vous +m'avez arrêté en Amérique. Hein! la revanche est comique: je fais +arrêter Ganimard par Ganimard! + +Arsène Lupin riait de bon coeur. L'inspecteur, assez vexé, se mordait +les lèvres. La plaisanterie ne lui semblait pas mériter de tels accès +de joie. + +L'arrivée d'un gardien lui donna le loisir de se remettre. L'homme +apportait le repas qu'Arsène Lupin, par faveur spéciale, faisait venir +du restaurant voisin. Ayant déposé le plateau sur la table, il se +retira. Arsène s'installa, rompit son pain, en mangea deux ou trois +bouchées et reprit: + +--Mais, soyez tranquille, mon cher Ganimard, vous n'irez pas là-bas. +Je vais vous révéler une chose qui vous stupéfiera: l'affaire Cahorn +est sur le point d'être classée. + +--Hein! + +--Sur le point d'être classée, vous dis-je. + +--Allons donc, je quitte à l'instant le chef de la Sûreté. + +--Et après? Est-ce que M. Dudouis en sait plus long que moi sur ce +qui me concerne? Vous apprendrez que Ganimard--excusez-moi--que le +pseudo-Ganimard est resté en fort bons termes avec le baron. Celui-ci, +et c'est la raison principale pour laquelle il n'a rien avoué, l'a +chargé de la très délicate mission de négocier avec moi une +transaction, et, à l'heure présente, moyennant une certaine somme, il +est probable que le baron est rentré en possession de ses chers +bibelots. En retour de quoi, il retirera sa plainte. Donc, plus de +vol. Donc il faudra bien que le parquet abandonne... + +Ganimard considéra le détenu d'un air stupéfait. + +--Et comment savez-vous tout cela? + +--Je viens de recevoir la dépêche que j'attendais. + +--Vous venez de recevoir une dépêche? + +--À l'instant, cher ami. Par politesse, je n'ai pas voulu la lire en +votre présence. Mais si vous m'y autorisez... + +--Vous vous moquez de moi, Lupin. + +--Veuillez, mon cher ami, décapiter doucement cet oeuf à la coque. +Vous constaterez par vous-même que je ne me moque pas de vous. + +Machinalement Ganimard obéit, et cassa l'oeuf avec la lame d'un +couteau. Un cri de surprise lui échappa. La coque, vide, contenait une +feuille de papier bleu. Sur la prière d'Arsène, il la déplia. C'était +un télégramme, ou plutôt une partie de télégramme auquel on avait +arraché les indications de la poste. Il lut: + +«Accord conclu. Cent mille balles livrées. Tout va bien.» + +--Cent mille balles? fit-il. + +--Oui, cent mille francs! C'est peu, mais enfin les temps sont +durs... Et j'ai des frais généraux si lourds! Si vous connaissiez +mon budget... un budget de grande ville! + +Ganimard se leva. Sa mauvaise humeur s'était dissipée. Il réfléchit +quelques secondes, embrassa d'un coup d'oeil toute l'affaire, pour +tâcher d'en découvrir le point faible. Puis il prononça d'un ton où il +laissait franchement percer son admiration de connaisseur: + +--Par bonheur, il n'en existe pas des douzaines comme vous, sans quoi +il n'y aurait plus qu'à fermer boutique. + +Arsène Lupin prit un petit air modeste et répondit: + +--Bah! il fallait bien se distraire, occuper ses loisirs... +d'autant que le coup ne pouvait réussir que si j'étais en prison. + +--Comment! s'exclama Ganimard, votre procès, votre défense, +l'instruction, tout cela ne vous suffit donc pas pour vous distraire? + +--Non, car j'ai résolu de ne pas assister à mon procès. + +--Oh! oh! + +Arsène Lupin répéta posément: + +--Je n'assisterai pas à mon procès. + +--En vérité! + +--Ah! ça, mon cher, vous imaginez-vous que je vais pourrir sur la +paille humide? Vous m'outragez. Arsène Lupin ne reste en prison que le +temps qu'il lui plaît, et pas une minute de plus. + +--Il eût peut-être été plus prudent de commencer par ne pas y entrer, +objecta l'inspecteur d'un ton ironique. + +--Ah! monsieur raille? monsieur se souvient qu'il a eu l'honneur de +procéder à mon arrestation? Sachez, mon respectable ami, que personne, +pas plus vous qu'un autre, n'eût pu mettre la main sur moi, si un +intérêt beaucoup plus considérable ne m'avait sollicité à ce moment +critique. + +--Vous m'étonnez. + +--Une femme me regardait, Ganimard, et je l'aimais. Comprenez-vous +tout ce qu'il y a dans ce fait d'être regardé par une femme que l'on +aime? Le reste m'importait peu, je vous jure. Et c'est pourquoi je +suis ici. + +--Depuis bien longtemps, permettez-moi de le remarquer. + +--Je voulais oublier d'abord. Ne riez pas: l'aventure avait été +charmante, et j'en ai gardé encore le souvenir attendri... Et puis, +je suis quelque peu neurasthénique! La vie est si fiévreuse de nos +jours! Il faut savoir, à certains moments, faire ce que l'on appelle +une cure d'isolement. Cet endroit est souverain pour les régimes de ce +genre. On y pratique la cure de Santé dans toute sa rigueur. + +--Arsène Lupin, observa Ganimard, vous vous payez ma tête. + +--Ganimard, affirma Lupin, nous sommes aujourd'hui vendredi. Mercredi +prochain, j'irai fumer mon cigare chez vous, rue Pergolèse, à quatre +heures de l'après-midi. + +--Arsène Lupin, je vous attends. + +Ils se serrèrent la main comme deux bons amis qui s'estiment à leur +juste valeur, et le vieux policier se dirigea vers la porte. + +--Ganimard! + +Celui-ci se retourna. + +--Qu'y a-t-il? + +--Ganimard, vous oubliez votre montre. + +--Ma montre? + +--Oui, elle s'est égarée dans ma poche. + +Il la rendit en s'excusant. + +--Pardonne-moi... une mauvaise habitude... Mais ce n'est pas +une raison parce qu'ils m'ont pris la mienne pour que je vous prive de +la vôtre. D'autant que j'ai là un chronomètre dont je n'ai pas à me +plaindre, et qui satisfait pleinement à mes besoins. + +Il sortit du tiroir une large montre en or, épaisse et confortable, +ornée d'une lourde chaîne. + +--Et celle-ci, de quelle poche vient-elle? demanda Ganimard. + +Arsène Lupin examina négligemment les initiales. + +--J. B... Qui diable cela peut-il bien être?... Ah! oui, je me +souviens, Jules Bouvier, mon juge d'instruction, un homme charmant... + + + +------ + + + +L'ÉVASION D'ARSÈNE LUPIN + + + +Au moment où Arsène Lupin, son repas achevé, tirait de sa poche un +beau cigare bagué d'or et l'examinait avec complaisance, la porte de +la cellule s'ouvrit. Il n'eut que le temps de le jeter dans le tiroir +et de s'éloigner de la table. Le gardien entra, c'était l'heure de la +promenade. + +--Je vous attendais, mon cher ami, s'écria Lupin, toujours de bonne +humeur. + +Ils sortirent. Ils avaient à peine disparu à l'angle du couloir, que +deux hommes à leur tour pénétrèrent dans la cellule et en commencèrent +l'examen minutieux. L'un était l'inspecteur Dieuzy, l'autre +l'inspecteur Folenfant. + +On voulait en finir. Il n'y avait point de doute: Arsène Lupin +conservait des intelligences avec le dehors et communiquait avec ses +affidés. La veille encore le _Grand Journal_ publiait ces lignes +adressées à son collaborateur judiciaire: + + + + «Monsieur, + +«Dans un article paru ces jours-ci vous vous êtes exprimé sur moi en +des termes que rien ne saurait justifier. Quelques jours avant +l'ouverture de mon procès, j'irai vous en demander compte. + + «Salutations distinguées, + + «ARSÈNE LUPIN.» + + + +L'écriture était bien d'Arsène Lupin. Donc il envoyait des lettres. +Donc il en recevait. Donc il était certain qu'il préparait cette +évasion annoncée par lui d'une façon si arrogante. + +La situation devenait intolérable. D'accord avec le juge +d'instruction, le chef de la Sûreté M. Dudouis se rendit lui-même à la +Santé pour exposer au directeur de la prison les mesures qu'il +convenait de prendre. Et, dès son arrivée, il envoya deux de ses +hommes dans la cellule du détenu. + +Ils levèrent chacune des dalles, démontèrent le lit, firent tout ce +qu'il est habituel de faire en pareil cas, et finalement ne +découvrirent rien. Ils allaient renoncer à leurs investigations, +lorsque le gardien accourut en toute hâte et leur dit: + +--Le tiroir... regardez le tiroir de la table. Quand je suis +entré, il m'a semblé qu'il le repoussait. + +Ils regardèrent, et Dieuzy s'écria: + +--Pour Dieu, cette fois, nous le tenons, le client. + +Folenfant l'arrêta. + +--Halte-là, mon petit, le chef fera l'inventaire. + +--Pourtant, ce cigare de luxe... + +--Laisse le Havane, et prévenons le chef. + +Deux minutes après, M. Dudouis explorait le tiroir. Il y trouva +d'abord une liasse d'articles de journaux découpés par l'_Argus de la +Presse_ et qui concernaient Arsène Lupin, puis une blague à tabac, une +pipe, du papier dit pelure d'oignon, et enfin deux livres. + +Il en regarda le titre. C'était le _Culte des héros_ de Carlyle, +édition anglaise, et un elzévir charmant, à reliure du temps, le +_Manuel d'Épictète_, traduction allemande publiée à Leyde en 1634. Les +ayant feuilletés, il constata que toutes les pages étaient balafrées, +soulignées, annotées. Était-ce là signes conventionnels ou bien de ces +marques qui montrent la ferveur que l'on a pour un livre? + +--Nous verrons cela en détail, dit M. Dudouis. + +Il explora la blague à tabac, la pipe. Puis, saisissant le fameux +cigare bagué d'or: + +--Fichtre, il se met bien, notre ami, s'écria-t-il, un Henri Clet! + +D'un geste machinal de fumeur, il le porta près de son oreille et le +fit craquer. Et aussitôt une exclamation lui échappa. Le cigare avait +molli sous la pression de ses doigts. Il l'examina avec plus +d'attention et ne tarda pas à distinguer quelque chose de blanc entre +les feuilles de tabac. Et délicatement, à l'aide d'une épingle, il +attirait un rouleau de papier très fin, à peine gros comme un +cure-dent. C'était un billet. Il le déroula et lut ces mots, d'une +menue écriture de femme: + +«Le panier a pris la place de l'autre. Huit sur dix sont préparées. En +appuyant du pied extérieur, la plaque se soulève de haut en bas. De +douze à seize tous les jours, H-P attendra. Mais où? Réponse +immédiate. Soyez tranquille, votre amie veille sur vous.» + +M. Dudouis réfléchit un instant et dit: + +--C'est suffisamment clair... le panier... les huit cases... +De douze à seize, c'est-à-dire de midi à quatre heures... + +--Mais ce H-P, qui attendra? + +--H-P en l'occurrence, doit signifier automobile, H-P, horse power, +n'est-ce pas ainsi qu'en langage sportif, on désigne la force d'un +moteur? Une vingt-quatre H-P, c'est une automobile de vingt-quatre +chevaux. + +Il se leva et demanda: + +--Le détenu finissait de déjeuner? + +--Oui. + +--Et comme il n'a pas encore lu ce message ainsi que le prouve l'état +du cigare, il est probable qu'il venait de le recevoir. + +--Comment? + +--Dans ses aliments, au milieu de son pain ou d'une pomme de terre, +que sais-je? + +--Impossible, on ne l'a autorisé à faire venir sa nourriture que pour +le prendre au piège, et nous n'avons rien trouvé. + +--Nous chercherons ce soir la réponse de Lupin. Pour le moment, +retenez-le hors de sa cellule. Je vais porter ceci à monsieur le juge +d'instruction. S'il est de mon avis, nous ferons immédiatement +photographier la lettre, et dans une heure vous pourrez remettre dans +le tiroir, outre ces objets, un cigare identique contenant le message +original lui-même. Il faut que le détenu ne se doute de rien. + +Ce n'est pas sans une certaine curiosité que M. Dudouis s'en retourna +le soir au greffe de la Santé en compagnie de l'inspecteur Dieuzy. +Dans un coin, sur le poêle, trois assiettes s'étalaient. + +--Il a mangé? + +--Oui, répondit le directeur. + +--Dieuzy, veuillez couper en morceaux très minces ces quelques brins +de macaroni et ouvrir cette boulette de pain... Rien? + +--Non, chef. + +M. Dudouis examina les assiettes, la fourchette, la cuiller, enfin le +couteau, un couteau réglementaire à lame ronde. Il en fit tourner le +manche à gauche, puis à droite. À droite le manche céda et se dévissa. +Le couteau était creux et servait d'étui à une feuille de papier. + +--Peuh! fit-il, ce n'est pas bien malin pour un homme comme Arsène. +Mais ne perdons pas de temps. Vous, Dieuzy, allez donc faire une +enquête dans ce restaurant. + +Puis il lut: + +«Je m'en remets à vous, H-P suivra de loin, chaque jour. J'irai +au-devant. À bientôt, chère et admirable amie.» + +--Enfin, s'écria M. Dudouis, en se frottant les mains, je crois que +l'affaire est en bonne voie. Un petit coup de pouce de notre part, et +l'évasion réussit... assez du moins pour nous permettre de pincer +les complices. + +--Et si Arsène Lupin vous glisse entre les doigts? objecta le +directeur. + +--Nous emploierons le nombre d'hommes nécessaire. Si cependant il y +mettait trop d'habileté... ma foi, tant pis pour lui! Quant à la +bande, puisque le chef refuse de parler, les autres parleront. + + + + * * * + + + +Et de fait, il ne parlait pas beaucoup, Arsène Lupin. Depuis des mois +M. Jules Bouvier, le juge d'instruction, s'y évertuait vainement. Les +interrogatoires se réduisaient à des colloques dépourvus d'intérêt +entre le juge et l'avocat maître Danval, un des princes du barreau, +lequel d'ailleurs en savait sur l'inculpé à peu près autant que le +premier venu. + +De temps à autre, par politesse, Arsène Lupin laissait tomber: + +--Mais oui, Monsieur le juge, nous sommes d'accord: le vol du Crédit +Lyonnais, le vol de la rue de Babylone, l'émission des faux billets de +banque, l'affaire des polices d'assurance, le cambriolage des châteaux +d'Armesnil, de Gouret, d'Imblevain, des Groseillers, du Malaquis, tout +cela c'est de votre serviteur. + +--Alors, pourriez-vous m'expliquer... + +--Inutile, j'avoue tout en bloc, tout et même dix fois plus que vous +n'en supposez. + +De guerre lasse, le juge avait suspendu ces interrogatoires +fastidieux. Après avoir eu connaissance des deux billets interceptés, +il les reprit. Et, régulièrement, à midi, Arsène Lupin fut amené, de +la Santé au Dépôt, dans la voiture pénitentiaire, avec un certain +nombre de détenus. Ils en repartaient vers trois ou quatre heures. + +Or, un après-midi, ce retour s'effectua dans des conditions +particulières. Les autres détenus de la Santé n'ayant pas encore été +questionnés, on décida de reconduire d'abord Arsène Lupin. Il monta +donc seul dans la voiture. + +Ces voitures pénitentiaires, vulgairement appelées «paniers à salade», +sont divisées dans leur longueur par un couloir central sur lequel +s'ouvrent dix cases, cinq à droite et cinq à gauche. Chacune de ces +cases est disposée de telle façon que l'on doit s'y tenir assis, et +que les cinq prisonniers, par conséquent, sont assis les uns sur les +autres, tout en étant séparés les uns des autres par des cloisons +parallèles. Un garde municipal, placé à l'extrémité, surveille le +couloir. + +Arsène fut introduit dans la troisième cellule de droite, et la lourde +voiture s'ébranla. Il se rendit compte que l'on quittait le quai de +l'Horloge et que l'on passait devant le Palais de Justice. Alors, vers +le milieu du pont Saint-Michel, il appuya, du pied extérieur, +c'est-à-dire du pied droit, ainsi qu'il le faisait chaque fois, sur la +plaque de tôle qui fermait sa cellule. Tout de suite quelque chose se +déclencha, et la plaque de tôle s'écarta insensiblement. Il put +constater qu'il se trouvait juste entre les deux roues. + +Il attendit, l'oeil aux aguets. La voiture monta au pas le boulevard +Saint-Michel. Au carrefour Saint-Germain, elle s'arrêta. Le cheval +d'un camion s'était abattu. La circulation étant interrompue, très +vite ce fut un encombrement de fiacres et d'omnibus. + +Arsène Lupin passa la tête. Une autre voiture pénitentiaire +stationnait le long de celle qu'il occupait. Il souleva davantage la +tôle, mit le pied sur un des rayons de la grande roue et sauta à +terre. + +Un cocher le vit, s'esclaffa de rire, puis voulut appeler. Mais sa +voix se perdit dans le fracas des véhicules qui s'écoulaient de +nouveau. D'ailleurs Arsène Lupin était loin déjà. + +Il avait fait quelques pas en courant; mais sur le trottoir de gauche, +il se retourna, jeta un regard circulaire, sembla prendre le vent, +comme quelqu'un qui ne sait encore trop quelle direction il va suivre. +Puis, résolu, il mit les mains dans ses poches, et de l'air insouciant +d'un promeneur qui flâne, il continua de monter le boulevard. + +Le temps était doux, un temps heureux et léger d'automne. Les cafés +étaient pleins. Il s'assit à la terrasse de l'un d'eux. + +Il commanda un bock et un paquet de cigarettes. Il vida son verre à +petites gorgées, fuma tranquillement une cigarette, en alluma une +seconde. Enfin, s'étant levé, il pria le garçon de faire venir le +gérant. + +Le gérant vint, et Arsène lui dit, assez haut pour être entendu de +tous: + +--Je suis désolé, Monsieur, j'ai oublié mon porte-monnaie. Peut-être +mon nom vous est-il assez connu pour que vous me consentiez un crédit +de quelques jours: Arsène Lupin. + +Le gérant le regarda, croyant à une plaisanterie. Mais Arsène répéta: + +--Lupin, détenu à la Santé, actuellement en état d'évasion. J'ose +croire que ce nom vous inspire toute confiance. + +Et il s'éloigna, au milieu des rires, sans que l'autre songeât à +réclamer. + +Il traversa la rue Soufflot en biais et prit la rue Saint-Jacques. Il +la suivit paisiblement, s'arrêtant aux vitrines et fumant des +cigarettes. Boulevard de Port-Royal, il s'orienta, se renseigna, et +marcha droit vers la rue de la Santé. Les hauts murs moroses de la +prison se dressèrent bientôt. Les ayant longés, il arriva près du +garde municipal qui montait la faction, et retirant son chapeau: + +--C'est bien ici la prison de la Santé? + +--Oui. + +--Je désirerais regagner ma cellule. La voiture m'a laissé en route +et je ne voudrais pas abuser... + +Le garde grogna: + +--Dites donc, l'homme, passez votre chemin, et plus vite que ça. + +--Pardon, pardon, c'est que mon chemin passe par cette porte. Et si +vous empêchez Arsène Lupin de la franchir, cela pourrait vous coûter +gros, mon ami. + +--Arsène Lupin! qu'est-ce que vous me chantez là! + +--Je regrette de n'avoir pas ma carte, dit Arsène, affectant de +fouiller ses poches. + +Le garde le toisa des pieds à la tête, abasourdi. Puis, sans un mot, +comme malgré lui, il tira une sonnette. La porte de fer s'entrebâilla. + +Quelques minutes après, le directeur accourut jusqu'au greffe, +gesticulant et feignant une colère violente. Arsène sourit: + +--Allons, Monsieur le directeur, ne jouez pas au plus fin avec moi. +Comment! on a la précaution de me ramener seul dans la voiture, on +prépare un bon petit encombrement, et l'on s'imagine que je vais +prendre mes jambes à mon cou pour rejoindre mes amis. Eh bien, et les +vingt agents de la Sûreté qui nous escortaient à pied, en fiacre et à +bicyclette? Non, ce qu'ils m'auraient arrangé! Je n'en serais pas +sorti vivant. Dites donc, Monsieur le directeur, c'est peut-être +là-dessus que l'on comptait? + +Il haussa les épaules et ajouta: + +--Je vous en prie, Monsieur le directeur, qu'on ne s'occupe pas de +moi. Le jour où je voudrai m'échapper, je n'aurai besoin de personne. + +Le surlendemain, l'_Écho de France_, qui décidément devenait le +moniteur officiel des exploits d'Arsène Lupin--on disait qu'il en +était un des principaux commanditaires--l'_Écho de France_ publiait +les détails les plus complets sur cette tentative d'évasion. Le texte +même des billets échangés entre le détenu et sa mystérieuse amie, les +moyens employés pour cette correspondance, la complicité de la police, +la promenade du boulevard Saint-Michel, l'incident du café Soufflot, +tout était dévoilé. On savait que les recherches de l'inspecteur +Dieuzy auprès des garçons du restaurant n'avaient donné aucun +résultat. Et l'on apprenait en outre cette chose stupéfiante, qui +montrait l'infinie variété des ressources dont cet homme disposait: la +voiture pénitentiaire dans laquelle on l'avait transporté était une +voiture entièrement truquée, que sa bande avait substituée à l'une des +six voitures habituelles qui composent le service des prisons. + +L'évasion prochaine d'Arsène Lupin ne fit plus de doute pour personne. +Lui-même d'ailleurs l'annonçait en termes catégoriques, comme le +prouva sa réponse à M. Bouvier, au lendemain de l'incident. Le juge +raillant son échec, il le regarda et lui dit froidement: + +--Écoutez bien ceci, Monsieur, et croyez-m'en sur parole: cette +tentative d'évasion faisait partie de mon plan d'évasion. + +--Je ne comprends pas, ricana le juge. + +--Il est inutile que vous compreniez. + +Et comme le juge, au cours de cet interrogatoire qui parut tout au +long dans les colonnes de l'_Écho de France_, comme le juge revenait à +son instruction, il s'écria d'un air de lassitude: + +--Mon Dieu, mon Dieu, à quoi bon! toutes ces questions n'ont aucune +importance! + +--Comment, aucune importance? + +--Mais non, puisque je n'assisterai pas à mon procès. + +--Vous n'assisterez pas... + +--Non, c'est une idée fixe, une décision irrévocable. Rien ne me fera +transiger. + +Une telle assurance, les indiscrétions inexplicables qui se +commettaient chaque jour, agaçaient et déconcertaient la justice. Il y +avait là des secrets qu'Arsène Lupin était seul à connaître, et dont +la divulgation par conséquent ne pouvait provenir que de lui. Mais +dans quel but les dévoilait-il? et comment? + +On changea Arsène Lupin de cellule. Un soir, il descendit à l'étage +inférieur. De son côté, le juge boucla son instruction et renvoya +l'affaire à la chambre des mises en accusation. + +Ce fut le silence. Il dura deux mois. Arsène les passa étendu sur son +lit, le visage presque toujours tourné contre le mur. Ce changement de +cellule semblait l'avoir abattu. Il refusa de recevoir son avocat. À +peine échangeait-il quelques mots avec ses gardiens. + +Dans la quinzaine qui précéda son procès, il parut se ranimer. Il se +plaignit du manque d'air. On le fit sortir dans la cour, le matin, de +très bonne heure, flanqué de deux hommes. + +La curiosité publique cependant ne s'était pas affaiblie. Chaque jour +on avait attendu la nouvelle de son évasion. On la souhaitait presque, +tellement le personnage plaisait à la foule avec sa verve, sa gaieté, +sa diversité, son génie d'invention et le mystère de sa vie. Arsène +Lupin devait s'évader. C'était inévitable, fatal. On s'étonnait même +que cela tardât si longtemps. Tous les matins le Préfet de police +demandait à son secrétaire: + +--Eh bien, il n'est pas encore parti? + +--Non, Monsieur le Préfet. + +--Ce sera donc pour demain. + +Et, la veille du procès, un monsieur se présenta dans les bureaux du +_Grand Journal_, demanda le collaborateur judiciaire, lui jeta sa +carte au visage, et s'éloigna rapidement. Sur la carte, ces mots +étaient inscrits: «Arsène Lupin tient toujours ses promesses.» + + + + * * * + + + +C'est dans ces conditions que les débats s'ouvrirent. + +L'affluence y fut énorme. Personne qui ne voulût voir le fameux Arsène +Lupin et ne savourât d'avance la façon dont il se jouerait du +président. Avocats et magistrats, chroniqueurs et mondains, artistes +et femmes du monde, le Tout-Paris se pressa sur les bancs de +l'audience. + +Il pleuvait, dehors le jour était sombre, on vit mal Arsène Lupin +lorsque les gardes l'eurent introduit. Cependant son attitude lourde, +la manière dont il se laissa tomber à sa place, son immobilité +indifférente et passive, ne prévinrent pas en sa faveur. Plusieurs +fois son avocat--un des secrétaires de Me Danval, celui-ci ayant jugé +indigne de lui le rôle auquel il était réduit--plusieurs fois son +avocat lui adressa la parole. Il hochait la tête et se taisait. + +Le greffier lut l'acte d'accusation, puis le président prononça: + +--Accusé, levez-vous. Votre nom, prénom, âge et profession? + +Ne recevant pas de réponse, il répéta: + +--Votre nom? Je vous demande votre nom? + +Une voix épaisse et fatiguée articula: + +--Baudru, Désiré. + +Il y eut des murmures. Mais le président repartit: + +--Baudru, Désiré? Ah! bien, un nouvel avatar! Comme c'est à peu près +le huitième nom auquel vous prétendez, et qu'il est sans doute aussi +imaginaire que les autres, nous nous en tiendrons, si vous le voulez +bien, à celui d'Arsène Lupin, sous lequel vous êtes plus +avantageusement connu. + +Le président consulta ses notes et reprit: + +--Car, malgré toutes les recherches, il a été impossible de +reconstituer votre identité. Vous présentez ce cas assez original dans +notre société moderne de n'avoir point de passé. Nous ne savons qui +vous êtes, d'où vous venez, où s'est écoulée votre enfance, bref, +rien. Vous jaillissez tout d'un coup, il y a trois ans, on ne sait au +juste de quel milieu, pour vous révéler tout d'un coup Arsène Lupin, +c'est-à-dire un composé bizarre d'intelligence et de perversion, +d'immoralité et de générosité. Les données que nous avons sur vous +avant cette époque sont plutôt des suppositions. Il est probable que +le nommé Rostat qui travailla, il y a huit ans, aux côtés du +prestidigitateur Dickson n'était autre qu'Arsène Lupin. Il est +probable que l'étudiant russe qui fréquenta, il y a six ans, le +laboratoire du docteur Altier, à l'hôpital Saint-Louis, et qui souvent +surprit le maître par l'ingéniosité de ses hypothèses sur la +bactériologie et la hardiesse de ses expériences dans les maladies de +la peau, n'était autre qu'Arsène Lupin. Arsène Lupin, également, le +professeur de lutte japonaise qui s'établit à Paris bien avant qu'on +n'y parlât du jiu-jitsu. Arsène Lupin, croyons-nous, le coureur +cycliste qui gagna le Grand Prix de l'Exposition, toucha ses 10 000 +francs et ne reparut plus. Arsène Lupin peut-être aussi celui qui +sauva tant de gens par la petite lucarne du Bazar de la Charité... +et les dévalisa. + +Et, après une pause, le président conclut: + +--Telle est cette époque, qui semble n'avoir été qu'une préparation +minutieuse à la lutte que vous avez entreprise contre la société, un +apprentissage méthodique où vous portiez au plus haut point votre +force, votre énergie et votre adresse. Reconnaissez-vous l'exactitude +de ces faits? + +Pendant ce discours, l'accusé s'était balancé d'une jambe sur l'autre, +le dos rond, les bras inertes. Sous la lumière plus vive, on remarqua +son extrême maigreur, ses joues creuses, ses pommettes étrangement +saillantes, son visage couleur de terre, marbré de petites plaques +rouges, et encadré d'une barbe inégale et rare. La prison l'avait +considérablement vieilli et flétri. On ne reconnaissait plus la +silhouette élégante et le jeune visage dont les journaux avaient +publié si souvent le portrait sympathique. + +On eût dit qu'il n'avait pas entendu la question qu'on lui posait. +Deux fois elle lui fut répétée. Alors il leva les yeux, parut +réfléchir, puis, faisant un effort violent, murmura: + +--Baudru, Désiré. + +Le président se mit à rire. + +--Je ne me rends pas un compte exact du système de défense que vous +avez adopté, Arsène Lupin. Si c'est de jouer les imbéciles et les +irresponsables, libre à vous. Quant à moi, j'irai droit au but sans me +soucier de vos fantaisies. + +Et il entra dans le détail des vols, escroqueries et faux reprochés à +Lupin. Parfois il interrogeait l'accusé. Celui-ci poussait un +grognement ou ne répondait pas. + +Le défilé des témoins commença. Il y eut plusieurs dépositions +insignifiantes, d'autres plus sérieuses, qui toutes avaient ce +caractère commun de se contredire les unes les autres. Une obscurité +troublante enveloppait les débats, mais l'inspecteur principal +Ganimard fut introduit, et l'intérêt se réveilla. + +Dès le début, toutefois, le vieux policier causa une certaine +déception. Il avait l'air, non pas intimidé--il en avait vu bien +d'autres--mais inquiet, mal à l'aise. Plusieurs fois, il tourna les +yeux vers l'accusé avec une gêne visible. Cependant, les deux mains +appuyées à la barre, il racontait les incidents auxquels il avait été +mêlé, sa poursuite à travers l'Europe, son arrivée en Amérique. Et on +l'écoutait avec avidité, comme on écouterait le récit des plus +passionnantes aventures. Mais, vers la fin, ayant fait allusion à ses +entretiens avec Arsène Lupin, à deux reprises il s'arrêta, distrait, +indécis. + +Il était clair qu'une autre pensée l'obsédait. Le président lui dit: + +--Si vous êtes souffrant, il vaudrait mieux interrompre votre +témoignage. + +--Non, non, seulement... + +Il se tut, regarda l'accusé longuement, profondément, puis il dit: + +--Je demande l'autorisation d'examiner l'accusé de plus près. Il y a +là un mystère qu'il faut que j'éclaircisse. + +Il s'approcha, le considéra plus longuement encore, de toute son +attention concentrée, puis il retourna à la barre. Et là, d'un ton un +peu solennel, il prononça: + +--Monsieur le président, j'affirme que l'homme qui est ici, en face +de moi, n'est pas Arsène Lupin. + +Un grand silence accueillit ces paroles. Le président, interloqué +d'abord, s'écria: + +--Ah! ça, que dites-vous! vous êtes fou. + +L'inspecteur affirma posément: + +--À première vue, on peut se laisser prendre à une ressemblance, qui +existe en effet, je l'avoue, mais il suffit d'une seconde d'attention. +Le nez, la bouche, les cheveux, la couleur de la peau... enfin +quoi: ce n'est pas Arsène Lupin. Et les yeux donc! a-t-il jamais eu +ces yeux d'alcoolique? + +--Voyons, voyons, expliquons-nous. Que prétendez-vous, témoin? + +--Est-ce que je sais! Il aura mis en son lieu et place un pauvre +diable que l'on allait condamner en son lieu et place... À moins +que ce ne soit un complice. + +Des cris, des rires, des exclamations partaient de tous côtés dans la +salle qu'agitait ce coup de théâtre inattendu. Le président fit mander +le juge d'instruction, le directeur de la Santé, les gardiens, et +suspendit l'audience. + +À la reprise, M. Bouvier et le directeur, mis en présence de l'accusé, +déclarèrent qu'il n'y avait entre Arsène Lupin et cet homme qu'une +très vague similitude de traits. + +--Mais alors, s'écria le président, quel est cet homme? D'où +vient-il? comment se trouve-t-il entre les mains de la justice? + +On introduisit les deux gardiens de la Santé. Contradiction +stupéfiante, ils reconnurent le détenu dont ils avaient la +surveillance à tour de rôle! Le président respira. + +Mais l'un des gardiens reprit: + +--Oui, oui, je crois bien que c'est lui. + +--Comment, vous croyez? + +--Dame, je l'ai à peine vu. On me l'a livré le soir, et, depuis deux +mois, il reste toujours couché contre le mur. + +--Mais, avant ces deux mois? + +--Ah! avant, il n'occupait pas la cellule 24. + +Le directeur de la prison précisa ce point: + +--Nous avons changé le détenu de cellule après sa tentative +d'évasion. + +--Mais vous, monsieur le directeur, vous l'avez vu depuis deux mois? + +--Je n'ai pas eu l'occasion de le voir... il se tenait tranquille. + +--Et cet homme-là n'est pas le détenu qui vous a été remis? + +--Non. + +--Alors, qui est-il? + +--Je ne saurais dire. + +--Nous sommes donc en présence d'une substitution qui se serait +effectuée il y a deux mois. Comment l'expliquez-vous? + +--C'est impossible. + +--Alors? + +En désespoir de cause, le président se tourna vers l'accusé et, d'une +voix engageante: + +--Voyons, accusé, pourriez-vous m'expliquer comment et depuis quand +vous êtes entre les mains de la justice? + +On eût dit que ce ton bienveillant désarmait la méfiance ou stimulait +l'entendement de l'homme. Il essaya de répondre. Enfin, habilement et +doucement interrogé, il réussit à rassembler quelques phrases, d'où il +ressortait ceci: deux mois auparavant, il avait été amené au Dépôt. Il +y avait passé une nuit et une matinée. Possesseur d'une somme de +soixante-quinze centimes, il avait été relâché. Mais, comme il +traversait la cour, deux gardes le prenaient par le bras et le +conduisaient jusqu'à la voiture pénitentiaire. Depuis, il vivait dans +la cellule 24, pas malheureux... on y mange bien... on n'y dort +pas mal... Aussi n'avait-il pas protesté... + +Tout cela paraissait vraisemblable. Au milieu des rires et d'une +grande effervescence, le président renvoya l'affaire à une autre +session pour supplément d'enquête. + + + + * * * + + + +L'enquête, tout de suite, établit ce fait consigné sur le registre +d'écrou: huit semaines auparavant, un nommé Baudru Désiré avait couché +au Dépôt. Libéré le lendemain, il quittait le Dépôt à deux heures de +l'après-midi. Or, ce jour-là, à deux heures, interrogé pour la +dernière fois, Arsène Lupin sortait de l'instruction et repartait en +voiture pénitentiaire. + +Les gardiens avaient-ils commis une erreur? Trompés par la +ressemblance, avaient-ils eux-mêmes, dans une minute d'inattention, +substitué cet homme à leur prisonnier? Il eût fallut vraiment qu'ils y +missent une complaisance que leurs états de service ne permettaient +pas de supposer. + +La substitution était-elle combinée d'avance? Outre que la disposition +des lieux rendait la chose presque irréalisable, il eût été nécessaire +en ce cas que Baudru fût un complice, et qu'il se fût fait arrêter +dans le but précis de prendre la place d'Arsène Lupin. Mais alors, par +quel miracle un tel plan, uniquement fondé sur une série de chances +invraisemblables, de rencontres fortuites et d'erreurs fabuleuses, +avait-il pu réussir? + +On fit passer Désiré Baudru au service anthropométrique: il n'y avait +pas de fiches correspondant à son signalement. Du reste on retrouva +aisément ses traces. À Courbevoie, à Asnières, à Levallois, il était +connu. Il vivait d'aumônes et couchait dans une de ces cahutes de +chiffonniers qui s'entassent près de la barrière des Ternes. Depuis un +an cependant il avait disparu. + +Avait-il été embauché par Arsène Lupin? Rien n'autorisait à le croire. +Et quand cela eût été, on n'en eût pas su davantage sur la fuite du +prisonnier. Le prodige demeurait le même. Des vingt hypothèses qui +tentaient de l'expliquer, aucune n'était satisfaisante. L'évasion +seule ne faisait pas de doute, et une évasion incompréhensible, +impressionnante, où le public, de même que la justice, sentait +l'effort d'une longue préparation, un ensemble d'actes +merveilleusement enchevêtrés les uns dans les autres, et dont le +dénouement justifiait l'orgueilleuse prédiction d'Arsène Lupin: «Je +n'assisterai pas à mon procès.» + +Au bout d'un mois de recherches minutieuses, l'énigme se présentait +avec le même caractère indéchiffrable. On ne pouvait cependant pas +garder indéfiniment ce pauvre diable de Baudru. Son procès eût été +ridicule: quelles charges avait-on contre lui? Sa mise en liberté fut +signée par le juge d'instruction. Mais le chef de la Sûreté résolut +d'établir autour de lui une surveillance active. + +L'idée provenait de Ganimard. À son point de vue, il n'y avait ni +complicité, ni hasard. Baudru était un instrument dont Arsène Lupin +avait joué avec son extraordinaire habileté. Baudru libre, par lui on +remonterait jusqu'à Arsène Lupin ou du moins jusqu'à quelqu'un de sa +bande. + +On adjoignit à Ganimard les deux inspecteurs Folenfant et Dieuzy, et +un matin de janvier, par un temps brumeux, les portes de la prison +s'ouvrirent devant Baudru Désiré. + +Il parut d'abord assez embarrassé, et marcha comme un homme qui n'a +pas d'idées bien précises sur l'emploi de son temps. Il suivit la rue +de la Santé et la rue Saint-Jacques. Devant la boutique d'un fripier, +il enleva sa veste et son gilet, vendit son gilet moyennant quelques +sous, et, remettant sa veste, s'en alla. + +Il traversa la Seine. Au Châtelet un omnibus le dépassa. Il voulut y +monter. Il n'y avait pas de place. Le contrôleur lui conseillant de +prendre un numéro, il entra dans la salle d'attente. + +À ce moment, Ganimard appela ses deux hommes près de lui, et, sans +quitter de vue le bureau, il leur dit en hâte: + +--Arrêtez une voiture... non, deux, c'est plus prudent. J'irai +avec l'un de vous et nous le suivrons. + +Les hommes obéirent. Baudru cependant ne paraissait pas. Ganimard +s'avança: il n'y avait personne dans la salle. + +--Idiot que je suis, murmura-t-il, j'oubliais la seconde issue. + +Le bureau communique, en effet, par un couloir intérieur, avec celui +de la rue Saint-Martin. Ganimard s'élança. Il arriva juste à temps +pour apercevoir Baudru sur l'impériale de Batignolles-Jardin des +Plantes qui tournait au coin de la rue de Rivoli. Il courut et +rattrapa l'omnibus. Mais il avait perdu ses deux agents. Il était seul +à continuer la poursuite. + +Dans sa fureur, il fut sur le point de le prendre au collet sans plus +de formalité. N'était-ce pas avec préméditation et par une ruse +ingénieuse que ce soi-disant imbécile l'avait séparé de ses +auxiliaires? + +Il regarda Baudru. Il somnolait sur la banquette, et sa tête +ballottait de droite et de gauche. La bouche un peu entr'ouverte, son +visage avait une incroyable expression de bêtise. Non, ce n'était pas +là un adversaire capable de rouler le vieux Ganimard. Le hasard +l'avait servi, voilà tout. + +Au carrefour des Galeries-Lafayette l'homme sauta de l'omnibus dans le +tramway de la Muette. On suivit le boulevard Haussmann, l'avenue +Victor-Hugo. Baudru ne descendit que devant la station de la Muette. +Et d'un pas nonchalant il s'enfonça dans le bois de Boulogne. + +Il passait d'une allée à l'autre, revenait sur ses pas, s'éloignait. +Que cherchait-il? Avait-il un but? + +Après une heure de ce manège, il semblait harassé de fatigue. De fait, +avisant un banc, il s'assit. L'endroit, situé non loin d'Auteuil, au +bord d'un petit lac caché parmi les arbres, était absolument désert. +Une demi-heure s'écoula. Impatienté, Ganimard résolut d'entrer en +conversation. + +Il s'approcha donc et prit place aux côtés de Baudru. Il alluma une +cigarette, traça des ronds sur le sable du bout de sa canne, et dit: + +--Il ne fait pas chaud. + +Un silence. Et soudain, dans ce silence un éclat de rire retentit, +mais un rire joyeux, heureux, le rire d'un enfant pris de fou rire, et +qui ne peut pas s'empêcher de rire. Nettement, réellement, Ganimard +sentit ses cheveux se hérisser sur le cuir soulevé de son crâne. Ce +rire, ce rire infernal qu'il connaissait si bien!... + +D'un geste brusque, il saisit l'homme par les parements de sa veste et +le regarda profondément, violemment, mieux encore qu'il ne l'avait +regardé aux Assises, et en vérité ce ne fut plus l'homme qu'il vit. +C'était l'homme, mais c'était en même temps l'autre, le vrai. + +Aidé par une volonté complice, il retrouvait la vie ardente des yeux, +il complétait le masque amaigri, il apercevait la chair réelle sous +l'épiderme abîmé, la bouche réelle à travers le rictus qui la +déformait. Et c'étaient les yeux de l'autre, la bouche de l'autre, +c'était surtout son expression aiguë, vivante, moqueuse, spirituelle, +si claire et si jeune! + +--Arsène Lupin, Arsène Lupin, balbutia-t-il. + +Et subitement, pris de rage, lui serrant la gorge, il tenta de le +renverser. Malgré ses cinquante ans, il était encore d'une vigueur peu +commune, tandis que son adversaire semblait en assez mauvaise +condition. Et puis, quel coup de maître s'il parvenait à le ramener! + +La lutte fut courte. Arsène Lupin se défendit à peine, et, aussi +promptement qu'il avait attaqué, Ganimard lâcha prise. Son bras droit +pendait inerte, engourdi. + + + +--Si l'on vous apprenait le jiu-jitsu au quai des Orfèvres, déclara +Lupin, vous sauriez que ce coup s'appelle udi-shi-ghi en japonais. + +Et il ajouta froidement: + +--Une seconde de plus je vous cassais le bras, et vous n'auriez eu +que ce que vous méritez. Comment, vous, un vieil ami, que j'estime, +devant qui je dévoile spontanément mon incognito, vous abusez de ma +confiance! C'est mal... Eh bien, quoi, qu'avez-vous? + +Ganimard se taisait. Cette évasion dont il se jugeait +responsable--n'était-ce pas lui qui, par sa déposition sensationnelle, +avait induit la justice en erreur?--cette évasion lui semblait la +honte de sa carrière. Une larme roula vers sa moustache grise. + +--Eh! mon Dieu, Ganimard, ne vous faites pas de bile: si vous n'aviez +pas parlé, je me serais arrangé pour qu'un autre parlât. Voyons, +pouvais-je admettre que l'on condamnât Baudru Désiré? + +--Alors, murmura Ganimard, c'était vous qui étiez là-bas? c'est vous +qui êtes ici! + +--Moi, toujours moi, uniquement moi. + +--Est-ce possible? + +--Oh! point n'est besoin d'être sorcier. Il suffit, comme l'a dit ce +brave président, de se préparer pendant une douzaine d'années pour +être prêt à toutes les éventualités. + +--Mais votre visage? Vos yeux? + +--Vous comprenez bien que si j'ai travaillé dix-huit mois à +Saint-Louis avec le docteur Altier, ce n'est pas par amour de l'art. +J'ai pensé que celui qui aurait un jour l'honneur de s'appeler Arsène +Lupin, devait se soustraire aux lois ordinaires de l'apparence et de +l'identité. L'apparence? Mais on la modifie à son gré. Telle injection +hypodermique de paraffine vous boursoufle la peau juste à l'endroit +choisi. L'acide pyrogallique vous transforme en mohican. Le suc de la +grande chélidoine vous orne de dartres et de tumeurs du plus heureux +effet. Tel procédé chimique agit sur la pousse de votre barbe et de +vos cheveux, tel autre sur le son de votre voix. Joignez à cela deux +mois de diète dans la cellule n° 24, des exercices mille fois répétés +pour ouvrir ma bouche selon ce rictus, pour porter ma tête selon cette +inclinaison et mon dos selon cette courbe. Enfin cinq gouttes +d'atropine dans les yeux pour les rendre hagards et fuyants, et le +tour est joué. + +--Je ne conçois pas que les gardiens... + +--La métamorphose a été progressive. Ils n'ont pu en remarquer +l'évolution quotidienne. + +--Mais Baudru Désiré? + +--Baudru existe. C'est un pauvre innocent, que j'ai rencontré l'an +dernier, et qui vraiment n'est pas sans offrir avec moi une certaine +analogie de traits. En prévision d'une arrestation toujours possible, +je l'ai mis en sûreté, et je me suis appliqué à discerner dès l'abord +les points de dissemblance qui nous séparaient, pour les atténuer en +moi autant que cela se pouvait. Mes amis lui ont fait passer une nuit +au Dépôt, de manière qu'il en sortît à peu près à la même heure que +moi, et que la coïncidence fût facile à constater. Car, notez-le, il +fallait qu'on retrouvât la trace de son passage, sans quoi la justice +se fût demandé qui j'étais. Tandis qu'en lui offrant cet excellent +Baudru, il était inévitable, vous entendez, inévitable qu'elle +sauterait sur lui, et que malgré les difficultés insurmontables d'une +substitution, elle préférerait croire à la substitution plutôt que +d'avouer son ignorance. + +--Oui, oui, en effet, murmura Ganimard. + +--Et puis, s'écria Arsène Lupin, j'avais entre les mains un atout +formidable, une carte machinée par moi dès le début: l'attente où tout +le monde était de mon évasion. Et voilà bien l'erreur grossière où +vous êtes tombés, vous et les autres, dans cette partie passionnante +que la justice et moi nous avions engagée, et dont l'enjeu était ma +liberté: vous avez supposé encore une fois que j'agissais par +fanfaronnade, que j'étais grisé par mes succès ainsi qu'un blanc-bec. +Moi, Arsène Lupin, une telle faiblesse! Et, pas plus que dans +l'affaire Cahorn, vous ne vous êtes dit: «Du moment qu'Arsène Lupin +crie sur les toits qu'il s'évadera, c'est qu'il a des raisons qui +l'obligent à le crier.» Mais, sapristi, comprenez donc que, pour +m'évader... sans m'évader, il fallait que l'on crût d'avance à +cette évasion, que ce fût un article de foi, une conviction absolue, +une vérité éclatante comme le soleil. Et ce fut cela, de par ma +volonté. Arsène Lupin s'évaderait, Arsène Lupin n'assisterait pas à +son procès. Et quand vous vous êtes levé pour dire: «cet homme n'est +pas Arsène Lupin» il eût été surnaturel que tout le monde ne crût pas +immédiatement que je n'étais pas Arsène Lupin. Qu'une seule personne +doutât, qu'une seule émît cette simple restriction: «Et si c'était +Arsène Lupin?» à la minute même, j'étais perdu. Il suffisait de se +pencher vers moi, non pas avec l'idée que je n'étais pas Arsène Lupin, +comme vous l'avez fait vous et les autres, mais avec l'idée que je +pouvais être Arsène Lupin, et malgré toutes mes précautions, on me +reconnaissait. Mais j'étais tranquille. Logiquement, +psychologiquement, personne ne pouvait avoir cette simple petite idée. + +Il saisit tout à coup la main de Ganimard. + +--Voyons, Ganimard, avouez que huit jours après notre entrevue dans +la prison de la Santé, vous m'avez attendu à quatre heures, chez vous, +comme je vous en avais prié? + +--Et votre voiture pénitentiaire? dit Ganimard, évitant de répondre. + +--Du bluff! Ce sont mes amis qui ont rafistolé et substitué cette +ancienne voiture hors d'usage et qui voulaient tenter le coup. Mais je +le savais impraticable sans un concours de circonstances +exceptionnelles. Seulement j'ai trouvé utile de parachever cette +tentative d'évasion et de lui donner la plus grande publicité. Une +première évasion audacieusement combinée donnait à la seconde la +valeur d'une évasion réalisée d'avance. + +--De sorte que le cigare... + +--Creusé par moi ainsi que le couteau. + +--Et les billets? + +--Écrits par moi. + +--Et la mystérieuse correspondante? + +--Elle et moi nous ne faisons qu'un. J'ai toutes les écritures à +volonté. + +Ganimard réfléchit un instant et objecta: + +--Comment se peut-il qu'au service d'anthropométrie, quand on a pris +la fiche de Baudru, on ne se soit pas aperçu qu'elle coïncidait avec +celle d'Arsène Lupin? + +--La fiche d'Arsène Lupin n'existe pas. + +--Allons donc! + +--Ou du moins elle est fausse. C'est une question que j'ai beaucoup +étudiée. Le système Bertillon comporte d'abord le signalement +visuel--et vous voyez qu'il n'est pas infaillible--et ensuite le +signalement par mesures, mesure de la tête, des doigts, des oreilles, +etc. Là-contre rien à faire. + +--Alors? + +--Alors il a fallu payer. Avant même mon retour d'Amérique, un des +employés du service acceptait tant pour inscrire une fausse mesure au +début de ma mensuration. C'est suffisant pour que tout le système +dévie, et qu'une fiche s'oriente vers une case diamétralement opposée +à la case où elle devait aboutir. La fiche Baudru ne devait donc pas +coïncider avec la fiche Arsène Lupin. + +Il y eut encore un silence, puis Ganimard demanda: + +--Et maintenant, qu'allez-vous faire? + +--Maintenant, s'exclama Lupin, je vais me reposer, suivre un régime +de suralimentation et peu à peu redevenir moi. C'est très bien d'être +Baudru ou tel autre, de changer de personnalité comme de chemise et de +choisir son apparence, sa voix, son regard, son écriture. Mais il +arrive que l'on ne s'y reconnaît plus dans tout cela et que c'est fort +triste. Actuellement j'éprouve ce que devait éprouver l'homme qui a +perdu son ombre. Je vais me rechercher... et me retrouver. + +Il se promena de long en large. Un peu d'obscurité se mêlait à la +lueur du jour. Il s'arrêta devant Ganimard. + +--Nous n'avons plus rien à nous dire, je crois? + +--Si, répondit l'inspecteur, je voudrais savoir si vous révélerez la +vérité sur votre évasion... L'erreur que j'ai commise... + +--Oh! personne ne saura jamais que c'est Arsène Lupin qui a été +relâché. J'ai trop d'intérêt à accumuler autour de moi les ténèbres +les plus mystérieuses, pour ne pas laisser à cette évasion son +caractère presque miraculeux. Aussi, ne craignez rien, mon bon ami, et +adieu. Je dîne en ville ce soir, et je n'ai que le temps de +m'habiller. + +--Je vous croyais si désireux de repos! + +--Hélas! il y a des obligations mondaines auxquelles on ne peut se +soustraire. Le repos commencera demain. + +--Et où dînez-vous donc? + +--À l'ambassade d'Angleterre. + + + +------ + + + +LE MYSTÉRIEUX VOYAGEUR + + + +La veille, j'avais envoyé mon automobile à Rouen par la route. Je +devais l'y rejoindre en chemin de fer, et, de là, me rendre chez des +amis qui habitent les bords de la Seine. + +Or, à Paris, quelques minutes avant le départ, sept messieurs +envahirent mon compartiment; cinq d'entre eux fumaient. Si court que +soit le trajet en rapide, la perspective de l'effectuer en une telle +compagnie me fut désagréable, d'autant que le wagon, d'ancien modèle, +n'avait pas de couloir. Je pris donc mon pardessus, mes journaux, mon +indicateur, et me réfugiai dans un des compartiments voisins. + +Une dame s'y trouvait. À ma vue, elle eut un geste de contrariété qui +ne m'échappa point, et elle se pencha vers un monsieur planté sur le +marchepied, son mari, sans doute, qui l'avait accompagnée à la gare. +Le monsieur m'observa et l'examen se termina probablement à mon +avantage, car il parla bas à sa femme, en souriant, de l'air dont on +rassure un enfant qui a peur. Elle sourit à son tour, et me glissa un +oeil amical, comme si elle comprenait tout à coup que j'étais un de +ces galants hommes avec qui une femme peut rester enfermée deux heures +durant, dans une petite boîte de six pieds carrés, sans avoir rien à +craindre. + +Son mari lui dit: + +--Tu ne m'en voudras pas, ma chérie, mais j'ai un rendez-vous urgent, +et je ne puis attendre. + +Il l'embrassa affectueusement, et s'en alla. Sa femme lui envoya par +la fenêtre de petits baisers discrets, et agita son mouchoir. + +Mais un coup de sifflet retentit. Le train s'ébranla. + +À ce moment précis, et malgré les protestations des employés, la porte +s'ouvrit, et un homme surgit dans notre compartiment. Ma compagne, qui +était debout alors et rangeait ses affaires le long du filet, poussa +un cri de terreur et tomba sur la banquette. + +Je ne suis pas poltron, loin de là, mais j'avoue que ces irruptions de +la dernière heure sont toujours pénibles. Elles semblent équivoques, +peu naturelles. Il doit y avoir quelque chose là-dessous, sans quoi... + +L'aspect du nouveau venu cependant, et son attitude, eussent plutôt +atténué la mauvaise impression produite par son acte. De la +correction, de l'élégance presque, une cravate de bon goût, des gants +propres, un visage énergique... Mais, au fait, où diable avais-je +vu ce visage? Car, le doute n'était point possible, je l'avais vu. Du +moins, plus exactement, je retrouvais en moi la sorte de souvenir que +laisse la vision d'un portrait plusieurs fois aperçu et dont on n'a +jamais contemplé l'original. Et, en même temps, je sentais l'inutilité +de tout effort de mémoire, tellement ce souvenir était inconsistant et +vague. + +Mais, ayant reporté mon attention sur la dame, je fus stupéfait de sa +pâleur et du bouleversement de ses traits. Elle regardait son +voisin--ils étaient assis du même côté--avec une expression de réel +effroi, et je constatai qu'une de ses mains, toute tremblante, se +glissait vers un petit sac de voyage posé sur la banquette à vingt +centimètres de ses genoux. Elle finit par le saisir et nerveusement +l'attira contre elle. + +Nos yeux se rencontrèrent, et je lus dans les siens tant de malaise et +d'anxiété, que je ne pus m'empêcher de lui dire: + +--Vous n'êtes pas souffrante, Madame?... Dois-je ouvrir cette +fenêtre? + +Sans me répondre, elle me désigna d'un geste craintif l'individu. Je +souris comme avait fait son mari, haussai les épaules et lui expliquai +par signes qu'elle n'avait rien à redouter, que j'étais là, et +d'ailleurs que ce monsieur semblait bien inoffensif. + +À cet instant, il se tourna vers nous, l'un après l'autre nous +considéra des pieds à la tête, puis se renfonça dans son coin et ne +bougea plus. + +Il y eut un silence, mais la dame, comme si elle avait ramassé toute +son énergie pour accomplir un acte désespéré, me dit d'une voix à +peine intelligible: + +--Vous savez qu'il est dans notre train? + +--Qui? + +--Mais lui... lui... je vous assure. + +--Qui, lui? + +--Arsène Lupin! + +Elle n'avait pas quitté des yeux le voyageur et c'était à lui plutôt +qu'à moi qu'elle lança les syllabes de ce nom inquiétant. + +Il baissa son chapeau sur son nez. Était-ce pour masquer son trouble +ou, simplement, se préparait-il à dormir? + +Je fis cette objection: + +--Arsène Lupin a été condamné hier, par contumace, à vingt ans de +travaux forcés. Il est donc peu probable qu'il commette aujourd'hui +l'imprudence de se montrer en public. En outre, les journaux n'ont-ils +pas signalé sa présence en Turquie, cet hiver, depuis sa fameuse +évasion de la Santé? + +--Il se trouve dans ce train, répéta la dame, avec l'intention de +plus en plus marquée d'être entendue de notre compagnon, mon mari est +sous-directeur aux services pénitentiaires, et c'est le commissaire de +la gare lui-même qui nous a dit qu'on cherchait Arsène Lupin. + +--Ce n'est pas une raison... + +--On l'a rencontré dans la salle des Pas-Perdus. Il a pris un billet +de première classe pour Rouen. + +--Il était facile de mettre la main sur lui. + +--Il a disparu. Le contrôleur, à l'entrée des salles d'attente, ne +l'a pas vu, mais on supposait qu'il avait passé par les quais de +banlieue, et qu'il était monté dans l'express qui part dix minutes +après nous. + +--En ce cas, on l'y aura pincé. + +--Et si, au dernier moment, il a sauté de cet express pour venir ici, +dans notre train... comme c'est probable... comme c'est certain? + +--En ce cas, c'est ici qu'il sera pincé. Car les employés et les +agents n'auront pas manqué de voir ce passage d'un train dans l'autre, +et, lorsque nous arriverons à Rouen, on le cueillera bien proprement. + +--Lui, jamais! il trouvera le moyen de s'échapper encore. + +--En ce cas, je lui souhaite bon voyage. + +--Mais d'ici là, tout ce qu'il peut faire! + +--Quoi? + +--Est-ce que je sais? il faut s'attendre à tout! + +Elle était très agitée, et de fait la situation justifiait jusqu'à un +certain point cette surexcitation nerveuse. Presque malgré moi, je lui +dis: + +--Il y a en effet des coïncidences curieuses... Mais +tranquillisez-vous. En admettant qu'Arsène Lupin soit dans un de ces +wagons, il s'y tiendra bien sage, et, plutôt que de s'attirer de +nouveaux ennuis, il n'aura pas d'autre idée que d'éviter le péril qui +le menace. + +Mes paroles ne la rassurèrent point. Cependant elle se tut, craignant +sans doute d'être indiscrète. + +Moi, je dépliai mes journaux et lus les comptes rendus du procès +d'Arsène Lupin. Comme ils ne contenaient rien que l'on ne connût déjà, +ils ne m'intéressèrent que médiocrement. En outre, j'étais fatigué, +j'avais mal dormi, je sentis mes paupières s'alourdir et ma tête +s'incliner. + +--Mais, Monsieur, vous n'allez pas dormir! + +La dame m'arrachait mes journaux et me regardait avec indignation. + +--Évidemment non, répondis-je, je n'en ai aucune envie. + +--Ce serait de la dernière imprudence, me dit-elle. + +--De la dernière, répétai-je. + +Et je luttai énergiquement, m'accrochant au paysage, aux nuées qui +rayaient le ciel. Et bientôt tout cela se brouilla dans l'espace, +l'image de la dame agitée et du monsieur assoupi s'effaça dans mon +esprit, et ce fut en moi le grand, le profond silence du sommeil. + +Des rêves inconsistants et légers bientôt l'agrémentèrent, un être qui +jouait le rôle et portait le nom d'Arsène Lupin y tenait une certaine +place. Il évoluait à l'horizon, le dos chargé d'objets précieux, +traversait des murs et démeublait des châteaux. + +Mais la silhouette de cet être, qui n'était d'ailleurs plus Arsène +Lupin, se précisa. Il venait vers moi, devenait de plus en plus grand, +sautait dans le wagon avec une incroyable agilité, et retombait en +plein sur ma poitrine. + +Une vive douleur... un cri déchirant... Je me réveillai. L'homme, +le voyageur, un genou sur ma poitrine, me serrait à la gorge. + +Je vis cela très vaguement, car mes yeux étaient injectés de sang. Je +vis aussi la dame qui se convulsait dans un coin, en proie à une +attaque de nerfs. Je n'essayai même pas de résister. D'ailleurs, je +n'en aurais pas eu la force: mes tempes bourdonnaient, je suffoquais... +je râlais... Une minute encore... et c'était l'asphyxie. + +L'homme dut le sentir. Il relâcha son étreinte. Sans s'écarter, de la +main droite, il tendit une corde où il avait préparé un noeud coulant, +et, d'un geste sec, il me lia les deux poignets. En un instant, je fus +garrotté, bâillonné, immobilisé. + +Et il accomplit cette besogne de la façon la plus naturelle du monde, +avec une aisance où se révélait le savoir d'un maître, d'un +professionnel du vol et du crime. Pas un mot, pas un mouvement +fébrile. Du sang-froid et de l'audace. Et j'étais là, sur la +banquette, ficelé comme une momie, moi, Arsène Lupin! + +En vérité, il y avait de quoi rire. Et, malgré la gravité des +circonstances, je n'étais pas sans apprécier tout ce que la situation +comportait d'ironique et de savoureux. Arsène Lupin roulé comme un +novice! dévalisé comme le premier venu--car, bien entendu, le bandit +m'allégea de ma bourse et de mon portefeuille! Arsène Lupin, victime à +son tour, dupé, vaincu... Quelle aventure! + +Restait la dame. Il n'y prêta même pas attention. Il se contenta de +ramasser la petite sacoche qui gisait sur le tapis et d'en extraire +les bijoux, porte-monnaie, bibelots d'or et d'argent qu'elle +contenait. La dame ouvrit un oeil, tressaillit d'épouvante, ôta ses +bagues et les tendit à l'homme comme si elle avait voulu lui épargner +tout effort inutile. Il prit les bagues et la regarda: elle +s'évanouit. + +Alors, toujours silencieux et tranquille, sans plus s'occuper de nous, +il regagna sa place, alluma une cigarette et se livra à un examen +approfondi des trésors qu'il avait conquis, examen qui parut le +satisfaire entièrement. + +J'étais beaucoup moins satisfait. Je ne parle pas des douze mille +francs dont on m'avait indûment dépouillé: c'était un dommage que je +n'acceptais que momentanément, et je comptais bien que ces douze mille +francs rentreraient en ma possession dans le plus bref délai, ainsi +que les papiers fort importants que renfermait mon portefeuille: +projets, devis, adresses, listes de correspondants, lettres +compromettantes. Mais, pour le moment, un souci plus immédiat et plus +sérieux me tracassait: + +Qu'allait-il se produire? + +Comme bien l'on pense, l'agitation causée par mon passage à travers la +gare Saint-Lazare ne m'avait pas échappé. Invité chez des amis que je +fréquentais sous le nom de Guillaume Berlat, et pour qui ma +ressemblance avec Arsène Lupin était un sujet de plaisanteries +affectueuses, je n'avais pu me grimer à ma guise, et ma présence avait +été signalée. En outre, on avait vu un homme, Arsène Lupin sans doute, +se précipiter de l'express dans le rapide. Donc, inévitablement, +fatalement, le commissaire de police de Rouen, prévenu par télégramme, +et assisté d'un nombre respectable d'agents, se trouverait à l'arrivée +du train, interrogerait les voyageurs suspects, et procéderait à une +revue minutieuse des wagons. + +Tout cela, je le prévoyais, et je ne m'en étais pas trop ému, certain +que la police de Rouen ne serait pas plus perspicace que celle de +Paris, et que je saurais bien passer inaperçu,--ne me suffirait-il +pas, à la sortie, de montrer négligemment ma carte de député, grâce à +laquelle j'avais déjà inspiré toute confiance au contrôleur de +Saint-Lazare?--Mais combien les choses avaient changé! Je n'étais plus +libre. Impossible de tenter un de mes coups habituels. Dans un des +wagons, le commissaire découvrirait le sieur Arsène Lupin qu'un hasard +propice lui envoyait pieds et poings liés, docile comme un agneau, +empaqueté, tout préparé. Il n'aurait qu'à en prendre livraison, comme +on reçoit un colis postal qui vous est adressé en gare, bourriche de +gibier ou panier de fruits et légumes. + +Et pour éviter ce fâcheux dénouement, que pouvais-je, entortillé dans +mes bandelettes? + +Et le rapide filait vers Rouen, unique et prochaine station, brûlait +Vernon, Saint-Pierre. + +Un autre problème m'intriguait, où j'étais moins directement +intéressé, mais dont la solution éveillait ma curiosité de +professionnel. Quelles étaient les intentions de mon compagnon? + +J'aurais été seul qu'il eût eu le temps, à Rouen, de descendre en +toute tranquillité. Mais la dame? À peine la portière serait-elle +ouverte, la dame, si sage et si humble en ce moment, crierait, se +démènerait, appellerait au secours! + +Et de là mon étonnement! pourquoi ne la réduisait-il pas à la même +impuissance que moi, ce qui lui aurait donné le loisir de disparaître +avant qu'on se fût aperçu de son double méfait? + +Il fumait toujours, les yeux fixés sur l'espace qu'une pluie hésitante +commençait à rayer de grandes lignes obliques. Une fois cependant il +se détourna, saisit mon indicateur et le consulta. + +La dame, elle, s'efforçait de rester évanouie, pour rassurer son +ennemi. Mais des quintes de toux, provoquées par la fumée, démentaient +cet évanouissement. + +Quant à moi, j'étais fort mal à l'aise, et très courbaturé. Et je +songeais... je combinais... + +Pont-de-l'Arche, Oissel... Le rapide se hâtait, joyeux, ivre de +vitesse. + +Saint-Étienne... À cet instant, l'homme se leva, et fit deux pas +vers nous, ce à quoi la dame s'empressa de répondre par un nouveau cri +et par un évanouissement non simulé. + +Mais quel était son but, à lui? Il baissa la glace de notre côté. La +pluie maintenant tombait avec rage, et son geste marqua l'ennui qu'il +éprouvait à n'avoir ni parapluie ni pardessus. Il jeta les yeux sur le +filet: l'en-cas de la dame s'y trouvait. Il le prit. Il prit également +mon pardessus et s'en vêtit. + +On traversait la Seine. Il retroussa le bas de son pantalon, puis se +penchant, il souleva le loquet extérieur. + +Allait-il se jeter sur la voie? À cette vitesse c'eût été la mort +certaine. On s'engouffra dans le tunnel percé sous la côte +Sainte-Catherine. L'homme entr'ouvrit la portière et, du pied, tâta la +première marche. Quelle folie! Les ténèbres, la fumée, le vacarme, +tout cela donnait à une telle tentative une apparence fantastique. +Mais, tout à coup, le train ralentit, les westinghouse s'opposèrent à +l'effort des roues. En une minute l'allure devint normale, diminua +encore. Sans aucun doute des travaux de consolidation étaient projetés +dans cette partie du tunnel, qui nécessitaient le passage ralenti des +trains, depuis quelques jours peut-être, et l'homme le savait. + +Il n'eut donc qu'à poser l'autre pied sur la marche, à descendre sur +la seconde et à s'en aller paisiblement, non sans avoir au préalable +rabattu le loquet et refermé la portière. + +À peine avait-il disparu que du jour éclaira la fumée plus blanche. On +déboucha dans une vallée. Encore un tunnel et nous étions à Rouen. + +Aussitôt la dame recouvra ses esprits et son premier soin fut de se +lamenter sur la perte de ses bijoux. Je l'implorai des yeux. Elle +comprit et me délivra du bâillon qui m'étouffait. Elle voulait aussi +dénouer mes liens, je l'en empêchai. + +--Non, non, il faut que la police voie les choses en l'état. Je +désire qu'elle soit édifiée sur ce gredin. + +--Et si je tirais la sonnette d'alarme? + +--Trop tard, il fallait y penser pendant qu'il m'attaquait. + +--Mais il m'aurait tuée! Ah! Monsieur, vous l'avais-je dit qu'il +voyageait dans ce train! Je l'ai reconnu tout de suite, d'après son +portrait. Et le voilà parti avec mes bijoux. + +--On le retrouvera, n'ayez pas peur. + +--Retrouver Arsène Lupin! Jamais. + +--Cela dépend de vous, Madame. Écoutez. Dès l'arrivée, soyez à la +portière, et appelez, faites du bruit. Des agents et des employés +viendront. Racontez alors ce que vous avez vu, en quelques mots, +l'agression dont j'ai été victime et la fuite d'Arsène Lupin. Donnez +son signalement, un chapeau mou, un parapluie--le vôtre--un pardessus +gris à taille. + +--Le vôtre, dit-elle. + +--Comment, le mien? Mais non, le sien. Moi, je n'en avais pas. + +--Il m'avait semblé qu'il n'en avait pas non plus quand il est monté. + +--Si, si... à moins que ce ne soit un vêtement oublié dans le +filet. En tout cas, il l'avait quand il est descendu, et c'est là +l'essentiel... un pardessus gris, à taille, rappelez-vous... Ah! +j'oubliais... dites votre nom, dès l'abord. Les fonctions de votre +mari stimuleront le zèle de tous ces gens. + +On arrivait. Elle se penchait déjà à la portière. Je repris d'une voix +un peu forte, presque impérieuse, pour que mes paroles se gravassent +bien dans son cerveau. + +--Dites aussi mon nom, Guillaume Berlat. Au besoin, dites que vous me +connaissez... Cela nous gagnera du temps... il faut qu'on +expédie l'enquête préliminaire... l'important c'est la poursuite +d'Arsène Lupin... vos bijoux... Il n'y a pas d'erreur, n'est-ce +pas? Guillaume Berlat, un ami de votre mari. + +--Entendu... Guillaume Berlat. + +Elle appelait déjà et gesticulait. Le train n'avait pas stoppé qu'un +monsieur montait, suivi de plusieurs hommes. L'heure critique sonnait. + +Haletante, la dame s'écria: + +--Arsène Lupin... il nous a attaqués... il a volé mes +bijoux... Je suis madame Renaud... mon mari est sous-directeur +des services pénitentiaires... Ah! tenez, voici précisément mon +frère, Georges Ardelle, directeur du Crédit Rouennais... vous devez +savoir... + +Elle embrassa un jeune homme qui venait de nous rejoindre, et que le +commissaire salua, et elle reprit, éplorée: + +--Oui, Arsène Lupin... tandis que Monsieur dormait, il s'est jeté +à sa gorge... M. Berlat, un ami de mon mari. + +Le commissaire demanda: + +--Mais où est-il, Arsène Lupin? + +--Il a sauté du train sous le tunnel, après la Seine. + +--Êtes-vous sûre que ce soit lui? + +--Si j'en suis sûre! Je l'ai parfaitement reconnu. D'ailleurs on l'a +vu à la gare Saint-Lazare. Il avait un chapeau mou... + +--Non pas... un chapeau de feutre dur, comme celui-ci, rectifia le +commissaire en désignant mon chapeau. + +--Un chapeau mou, je l'affirme, répéta madame Renaud, et un pardessus +gris à taille. + +--En effet, murmura le commissaire, le télégramme signale ce +pardessus gris, à taille et à col de velours noir. + +--À col de velours noir, justement, s'écria madame Renaud +triomphante. + +Je respirai. Ah! la brave, l'excellente amie que j'avais là! + +Les agents cependant m'avaient débarrassé de mes entraves. Je me +mordis violemment les lèvres, du sang coula. Courbé en deux, le +mouchoir sur la bouche, comme il convient à un individu qui est resté +longtemps dans une position incommode, et qui porte au visage la +marque sanglante du bâillon, je dis au commissaire, d'une voix +affaiblie: + +--Monsieur, c'était Arsène Lupin, il n'y a pas de doute... En +faisant diligence on le rattrapera... Je crois que je puis vous +être d'une certaine utilité... + +Le wagon qui devait servir aux constatations de la justice fut +détaché. Le train continua vers le Havre. On nous conduisit vers le +bureau du chef de gare, à travers la foule des curieux qui encombrait +le quai. + +À ce moment, j'eus une hésitation. Sous un prétexte quelconque, je +pouvais m'éloigner, retrouver mon automobile et filer. Attendre était +dangereux. Qu'un incident se produisît, qu'une dépêche survînt de +Paris, et j'étais perdu. + +Oui, mais mon voleur? Abandonné à mes propres ressources, dans une +région qui ne m'était pas très familière, je ne devais pas espérer le +rejoindre. + +--Bah! tentons le coup, me dis-je, et restons. La partie est +difficile à gagner, mais si amusante à jouer! Et l'enjeu en vaut la +peine. + +Et, comme on nous priait de renouveler provisoirement nos dépositions, +je m'écriai: + +--Monsieur le commissaire, actuellement Arsène Lupin prend de +l'avance. Mon automobile m'attend dans la cour. Si vous voulez me +faire le plaisir d'y monter, nous essaierions... + +Le commissaire sourit d'un air fin: + +--L'idée n'est pas mauvaise... si peu mauvaise même, qu'elle est +en voie d'exécution. + +--Ah! + +--Oui, monsieur, deux de mes agents sont partis à bicyclette... +depuis un certain temps déjà. + +--Mais où? + +--À la sortie même du tunnel. Là, ils recueilleront les indices, les +témoignages, et suivront la piste d'Arsène Lupin. + +Je ne pus m'empêcher de hausser les épaules. + +--Vos deux agents ne recueilleront ni indice, ni témoignage. + +--Vraiment! + +--Arsène Lupin se sera arrangé pour que personne ne le voie sortir du +tunnel. Il aura rejoint la première route et, de là... + +--Et de là, Rouen, où nous le pincerons. + +--Il n'ira pas à Rouen. + +--Alors, il restera dans les environs où nous sommes encore plus +sûrs... + +--Il ne restera pas dans les environs. + +--Oh! oh! Et où donc se cachera-t-il? + +Je tirai ma montre. + +--À l'heure présente, Arsène Lupin rôde autour de la gare de +Darnétal. À dix heures cinquante, c'est-à-dire dans vingt-deux +minutes, il prendra le train qui va de Rouen, gare du Nord, à Amiens. + +--Vous croyez? Et comment le savez-vous? + +--Oh! c'est bien simple. Dans le compartiment, Arsène Lupin a +consulté mon indicateur. Pour quelle raison? Y avait-il, non loin de +l'endroit où il a disparu, une autre ligne, une gare sur cette ligne, +et un train s'arrêtant à cette gare? À mon tour je viens de consulter +l'indicateur. Il m'a renseigné. + +--En vérité, monsieur, dit le commissaire, c'est merveilleusement +déduit. Quelle compétence! + +Entraîné par ma conviction, j'avais commis une maladresse en faisant +preuve de tant d'habileté. Il me regardait avec étonnement, et je crus +sentir qu'un soupçon l'effleurait.--Oh! à peine, car les photographies +envoyées de tous côtés par le parquet étaient trop imparfaites, +représentaient un Arsène Lupin trop différent de celui qu'il avait +devant lui, pour qu'il lui fût possible de me reconnaître. Mais, tout +de même, il était troublé, confusément inquiet. + +Il y eut un moment de silence. Quelque chose d'équivoque et +d'incertain arrêtait nos paroles. Moi-même, un frisson de gêne me +secoua. La chance allait-elle tourner contre moi? Me dominant, je me +mis à rire. + +--Mon Dieu, rien ne vous ouvre la compréhension comme la perte d'un +portefeuille et le désir de le retrouver. Et il me semble que si vous +vouliez bien me donner deux de vos agents, eux et moi, nous pourrions +peut-être... + +--Oh! je vous en prie, monsieur le commissaire, s'écria madame Renaud, +écoutez M. Berlat. + +L'intervention de mon excellente amie fut décisive. Prononcé par elle, +la femme d'un personnage influent, ce nom de Berlat devenait +réellement le mien et me conférait une identité qu'aucun soupçon ne +pouvait atteindre. Le commissaire se leva: + +--Je serais trop heureux, monsieur Berlat, croyez-le bien, de vous +voir réussir. Autant que vous je tiens à l'arrestation d'Arsène Lupin. + +Il me conduisit jusqu'à l'automobile. Deux de ses agents, qu'il me +présenta, Honoré Massol et Gaston Delivet, y prirent place. Je +m'installai au volant. Mon mécanicien donna le tour de manivelle. +Quelques secondes après nous quittions la gare. J'étais sauvé. + +Ah! j'avoue qu'en roulant sur les boulevards qui ceignent la vieille +cité normande, à l'allure puissante de ma trente-cinq chevaux +Moreau-Lepton, je n'étais pas sans concevoir quelque orgueil. Le +moteur ronflait harmonieusement. À droite et à gauche, les arbres +s'enfuyaient derrière nous. Et libre, hors de danger, je n'avais plus +maintenant qu'à régler mes petites affaires personnelles, avec le +concours des deux honnêtes représentants de la force publique. Arsène +Lupin s'en allait à la recherche d'Arsène Lupin! + +Modestes soutiens de l'ordre social, Delivet Gaston et Massol Honoré, +combien votre assistance me fut précieuse! Qu'aurais-je fait sans +vous? Sans vous, combien de fois, aux carrefours, j'eusse choisi la +mauvaise route! Sans vous, Arsène Lupin se trompait, et l'autre +s'échappait! + +Mais tout n'était pas fini. Loin de là. Il me restait d'abord à +rattraper l'individu, et ensuite à m'emparer moi-même des papiers +qu'il m'avait dérobés. À aucun prix, il ne fallait que mes deux +acolytes ne missent le nez dans ces documents, encore moins qu'ils ne +s'en saisissent. Me servir d'eux et agir en dehors d'eux, voilà ce que +je voulais et qui n'était point aisé. + +À Darnétal, nous arrivâmes trois minutes après le passage du train. Il +est vrai que j'eus la consolation d'apprendre qu'un individu en +pardessus gris, à taille, à collet de velours noir, était monté dans +un compartiment de seconde classe, muni d'un billet pour Amiens. +Décidément mes débuts comme policier promettaient. + +Delivet me dit: + +--Le train est express et ne s'arrête plus qu'à Montérolier-Buchy, +dans dix-neuf minutes. Si nous n'y sommes pas avant Arsène Lupin, il +peut continuer sur Amiens, comme bifurquer sur Clères, et de là gagner +Dieppe ou Paris. + +--Montérolier, quelle distance? + +--Vingt-trois kilomètres. + +--Vingt-trois kilomètres en dix-neuf minutes... Nous y serons +avant lui. + +La passionnante étape! Jamais ma fidèle Moreau-Lepton ne répondit à +mon impatience avec plus d'ardeur et de régularité. Il me semblait que +je lui communiquais ma volonté directement, sans l'intermédiaire des +leviers et des manettes. Elle partageait mes désirs. Elle approuvait +mon obstination. Elle comprenait mon animosité contre ce gredin +d'Arsène Lupin. Le fourbe! le traître! aurais-je raison de lui? Se +jouerait-il une fois de plus de l'autorité, de cette autorité dont +j'étais l'incarnation? + +--À droite, criait Delivet!... À gauche!... Tout droit!... + +Nous glissions au-dessus du sol. Les bornes avaient l'air de petites +bêtes peureuses qui s'évanouissaient à notre approche. + +Et tout à coup, au détour d'une route, un tourbillon de fumée, +l'express du Nord. + +Durant un kilomètre, ce fut la lutte, côte à côte, lutte inégale dont +l'issue était certaine. À l'arrivée, nous le battions de vingt +longueurs. + +En trois secondes nous étions sur le quai, devant les deuxièmes +classes. Les portières s'ouvrirent. Quelques personnes descendaient. +Mon voleur point. Nous inspectâmes les compartiments. Pas d'Arsène +Lupin. + +--Sapristi, m'écriai-je, il m'aura reconnu dans l'automobile tandis +que nous marchions côte à côte, et il aura sauté. + +Le chef de train confirma cette supposition. Il avait vu un homme qui +dégringolait le long du remblai, à deux cents mètres de la gare. + +--Tenez, là-bas... celui qui traverse le passage à niveau. + +Je m'élançai, suivi de mes deux acolytes, ou plutôt suivi de l'un +d'eux, car l'autre, Massol, se trouvait être un coureur exceptionnel, +ayant autant de fond que de vitesse. En peu d'instants, l'intervalle +qui le séparait du fugitif diminua singulièrement. L'homme l'aperçut, +franchit une haie et détala rapidement vers un talus qu'il grimpa. +Nous le vîmes encore plus loin: il entrait dans un petit bois. + +Quand nous atteignîmes ce bois, Massol nous y attendait. Il avait jugé +inutile de s'aventurer davantage, dans la crainte de nous perdre. + +--Et je vous en félicite, mon cher ami, lui dis-je. Après une +pareille course, notre individu doit être à bout de souffle. Nous le +tenons. + +J'examinai les environs, tout en réfléchissant aux moyens de procéder +seul à l'arrestation du fugitif, afin de faire moi-même des reprises +que la justice n'aurait sans doute tolérées qu'après beaucoup +d'enquêtes désagréables. Puis je revins à mes compagnons. + +--Voilà, c'est facile. Vous, Massol, postez-vous à gauche. Vous, +Delivet, à droite. De là, vous surveillez toute la ligne postérieure +du bosquet, et il ne peut en sortir, sans être aperçu de vous, que par +cette cavée, où je prends position. S'il ne sort pas, moi j'entre, et, +forcément, je le rabats sur l'un ou sur l'autre. Vous n'avez donc qu'à +attendre. Ah! j'oubliais: en cas d'alerte, un coup de feu. + +Massol et Delivet s'éloignèrent chacun de son côté. Aussitôt qu'ils +eurent disparu, je pénétrai dans le bois, avec les plus grandes +précautions, de manière à n'être ni vu ni entendu. C'étaient des +fourrés épais, aménagés pour la chasse, et coupés de sentes très +étroites où il n'était possible de marcher qu'en se courbant comme +dans des souterrains de verdure. + +L'une d'elles aboutissait à une clairière où l'herbe mouillée +présentait des traces de pas. Je les suivis, en ayant soin de me +glisser à travers les taillis. Elles me conduisirent au pied d'un +petit monticule que couronnait une masure en plâtras, à moitié +démolie. + +--Il doit être là, pensai-je. L'observatoire est bien choisi. + +Je rampai jusqu'à proximité de la bâtisse. Un bruit léger m'avertit de +sa présence, et, de fait, par une ouverture, je l'aperçus qui me +tournait le dos. + +En deux bonds je fus sur lui. Il essaya de braquer le revolver qu'il +tenait à la main. Je ne lui en laissai pas le temps, et l'entraînai à +terre, de telle façon que ses deux bras étaient pris sous lui, tordus, +et que je pesais de mon genou sur sa poitrine. + +--Écoute, mon petit, lui dis-je à l'oreille, je suis Arsène Lupin. Tu +vas me rendre, toute de suite et de bonne grâce, mon portefeuille et +la sacoche de la dame... moyennant quoi je te tire des griffes de +la police, et je t'enrôle parmi mes amis. Un mot seulement: oui ou +non? + +--Oui, murmura-t-il. + +--Tant mieux. Ton affaire, ce matin, était joliment combinée. On +s'entendra. + +Je me relevai. Il fouilla dans sa poche, en sortit un large couteau et +voulut m'en frapper. + +--Imbécile! m'écriai-je. + +D'une main, j'avais paré l'attaque. De l'autre, je lui portai un +violent coup sur l'artère carotide, ce qui s'appelle le «hook à la +carotide»... Il tomba, assommé. + +Dans mon portefeuille, je retrouvai mes papiers et mes billets de +banque. Par curiosité, je pris le sien. Sur une enveloppe qui lui +était adressée, je lus son nom: Pierre Onfrey. + +Je tressaillis. Pierre Onfrey, l'assassin de la rue Lafontaine, à +Auteuil! Pierre Onfrey, celui qui avait égorgé Mme Delbois et ses deux +filles. Je me penchai sur lui. Oui, c'était ce visage qui, dans le +compartiment, avait éveillé en moi le souvenir de traits déjà +contemplés. + +Mais le temps passait. Je mis dans une enveloppe deux billets de cent +francs, avec une carte et ces mots: «Arsène Lupin à ses bons collègues +Honoré Massol et Gaston Delivet, en témoignage de reconnaissance.» Je +posai cela en évidence au milieu de la pièce. À côté, la sacoche de +Mme Renaud. Pouvais-je ne point la rendre à l'excellente amie qui +m'avait secouru? Je confesse cependant que j'en retirai tout ce qui +présentait un intérêt quelconque, n'y laissant qu'un peigne en +écaille, un bâton de rouge Dorin pour les lèvres et un porte-monnaie +vide. Que diable! Les affaires sont les affaires. Et puis, vraiment +son mari exerçait un métier si peu honorable!... + +Restait l'homme. Il commençait à remuer. Que devais-je faire? Je +n'avais qualité ni pour le sauver ni pour le condamner. + +Je lui enlevai ses armes et tirai en l'air un coup de revolver. + +--Les deux autres vont venir, pensai-je, qu'il se débrouille! Les +choses s'accompliront dans le sens de son destin. + +Et je m'éloignai au pas de course par le chemin de la cavée. + +Vingt minutes plus tard, une route de traverse, que j'avais remarquée +lors de notre poursuite, me ramenait auprès de mon automobile. + +À quatre heures je télégraphiais à mes amis de Rouen qu'un incident +imprévu me contraignait à remettre ma visite. Entre nous, je crains +fort, étant donné ce qu'ils doivent savoir maintenant, d'être obligé +de la remettre indéfiniment. Cruelle désillusion pour eux! + +À six heures, je rentrais à Paris par l'Isle-Adam, Enghien et la porte +Bineau. + +Les journaux du soir m'apprirent que l'on avait enfin réussi à +s'emparer de Pierre Onfrey. + + + +Le lendemain,--ne dédaignons point les avantages d'une intelligente +réclame--l'_Écho de France_ publiait cet entrefilet sensationnel: + +«Hier, aux environs de Buchy, après de nombreux incidents, Arsène +Lupin a opéré l'arrestation de Pierre Onfrey. L'assassin de la rue +Lafontaine venait de dévaliser sur la ligne de Paris au Havre Mme +Renaud, la femme du sous-directeur des services pénitentiaires. Arsène +Lupin a restitué à Mme Renaud la sacoche qui contenait ses bijoux, et +a récompensé généreusement les deux agents de la Sûreté qui l'avaient +aidé au cours de cette dramatique arrestation.» + + + +------ + + + +LE COLLIER DE LA REINE + + + +Deux ou trois fois par an, à l'occasion de solennités importantes, +comme les bals de l'ambassade d'Autriche ou les soirées de lady +Billingstone, la comtesse de Dreux-Soubise mettait sur ses blanches +épaules «le Collier de la Reine». + +C'était bien le fameux collier, le collier légendaire que Böhmer et +Bassenge, joailliers de la couronne, destinaient à la Du Barry, que le +cardinal de Rohan-Soubise crut offrir à Marie-Antoinette, reine de +France, et que l'aventurière Jeanne de Valois, comtesse de la Motte, +dépeça un soir de février 1785, avec l'aide de son mari et de leur +complice Rétaux de Villette. + +Pour dire vrai, la monture seule était authentique. Rétaux de Villette +l'avait conservée, tandis que le sieur de la Motte et sa femme +dispersaient aux quatre vents les pierres brutalement desserties, les +admirables pierres si soigneusement choisies par Böhmer. Plus tard, en +Italie, il la vendit à Gaston de Dreux-Soubise, neveu et héritier du +cardinal, sauvé par lui de la ruine lors de la retentissante +banqueroute de Rohan-Guéménée, et qui en souvenir de son oncle, +racheta les quelques diamants qui restaient en la possession du +bijoutier anglais Jefferys, les compléta avec d'autres de valeur +beaucoup moindre, mais de même dimension, et parvint à reconstituer le +merveilleux «collier en esclavage», tel qu'il était sorti des mains de +Böhmer et Bassenge. + +De ce bijou historique, pendant près d'un siècle, les Dreux-Soubise +s'enorgueillirent. Bien que diverses circonstances eussent notablement +diminué leur fortune, ils aimèrent mieux réduire leur train de maison +que d'aliéner la royale et précieuse relique. En particulier le comte +actuel y tenait comme on tient à la demeure de ses pères. Par +prudence, il avait loué un coffre au Crédit Lyonnais pour l'y déposer. +Il allait l'y chercher lui-même l'après-midi du jour où sa femme +voulait s'en parer, et l'y reportait lui-même le lendemain. + +Ce soir-là, à la réception du Palais de Castille, la comtesse eut un +véritable succès, et le roi Christian, en l'honneur de qui la fête +était donnée, remarqua sa beauté magnifique. Les pierreries +ruisselaient autour du cou gracieux. Les mille facettes des diamants +brillaient et scintillaient comme des flammes à la clarté des +lumières. Nulle autre qu'elle, semblait-il, n'eût pu porter avec tant +d'aisance et de noblesse le fardeau d'une telle parure. + +Ce fut un double triomphe, que le comte de Dreux goûta profondément, +et dont il s'applaudit quand ils furent rentrés dans la chambre de +leur vieil hôtel du faubourg Saint-Germain. Il était fier de sa femme, +et tout autant peut-être du bijou qui illustrait sa maison depuis +quatre générations. Et sa femme en tirait une vanité un peu puérile, +mais qui était bien la marque de son caractère altier. + +Non sans regret elle détacha le collier de ses épaules et le tendit à +son mari qui l'examina avec admiration, comme s'il ne le connaissait +point. Puis l'ayant remis dans son écrin de cuir rouge aux armes du +Cardinal, il passa dans un cabinet voisin, sorte d'alcôve plutôt que +l'on avait complètement isolée de la chambre, et dont l'unique entrée +se trouvait au pied de leur lit. Comme les autres fois, il le +dissimula sur une planche assez élevée, parmi des cartons à chapeau et +des piles de linge. Il referma la porte et se dévêtit. + +Au matin, il se leva vers neuf heures, avec l'intention d'aller, avant +le déjeuner, jusqu'au Crédit Lyonnais. Il s'habilla, but une tasse de +café et descendit aux écuries. Là, il donna des ordres. Un des chevaux +l'inquiétait. Il le fit marcher et trotter devant lui dans la cour. +Puis il retourna près de sa femme. + +Elle n'avait point quitté la chambre et se coiffait, aidée de sa +bonne. Elle lui dit: + +--Vous sortez! + +--Oui... pour cette course... + +--Ah! en effet... c'est plus prudent... + +Il pénétra dans le cabinet. Mais, au bout de quelques secondes, il +demanda, sans le moindre étonnement d'ailleurs: + +--Vous l'avez pris, chère amie? + +Elle répliqua: + +--Comment? mais non, je n'ai rien pris. + +--Vous l'avez dérangé. + +--Pas du tout... je n'ai même pas ouvert cette porte. + +Il apparut, décomposé, et il balbutia, la voix à peine intelligible: + +--Vous n'avez pas?... Ce n'est pas vous?... Alors... + +Elle accourut, et ils cherchèrent fiévreusement, jetant les cartons à +terre et démolissant les piles de linge. Et le comte répétait: + +--Inutile... tout ce que nous faisons est inutile... C'est ici, +là, sur cette planche, que je l'ai mis. + +--Vous avez pu vous tromper. + +--C'est ici, là, sur cette planche, et pas sur une autre. + +Ils allumèrent une bougie, car la pièce était assez obscure, et ils +enlevèrent tout le linge et tous les objets qui l'encombraient. Et +quand il n'y eut plus rien dans le cabinet, ils durent s'avouer avec +désespoir que le fameux collier, «le Collier en esclavage de la +Reine», avait disparu. + +De nature résolue, la comtesse, sans perdre de temps en vaines +lamentations, fit prévenir le commissaire, M. Valorbe, dont ils +avaient eu déjà l'occasion d'apprécier l'esprit sagace et la +clairvoyance. On le mit au courant par le détail, et tout de suite il +demanda: + +--Êtes-vous sûr, Monsieur le comte, que personne n'a pu traverser la +nuit votre chambre. + +--Absolument sûr. J'ai le sommeil très léger. Mieux encore: la porte +de cette chambre était fermée au verrou. J'ai dû le tirer ce matin +quand ma femme a sonné la bonne. + +--Et il n'existe pas d'autre passage qui permette de s'introduire +dans le cabinet? + +--Aucun. + +--Pas de fenêtre? + +--Si, mais elle est condamnée. + +--Je désirerais m'en rendre compte... + +On alluma des bougies, et aussitôt M. Valorbe fit remarquer que la +fenêtre n'était condamnée qu'à mi-hauteur, par un bahut, lequel en +outre ne touchait pas exactement aux croisées. + +--Il y touche suffisamment, répliqua M. de Dreux, pour qu'il soit +impossible de le déplacer sans faire beaucoup de bruit. + +--Et sur quoi donne cette fenêtre? + +--Sur une courette intérieure. + +--Et vous avez encore un étage au-dessus de celui-là? + +--Deux, mais au niveau de celui des domestiques, la courette est +protégée par une grille à petites mailles. C'est pourquoi nous avons +si peu de jour. + +D'ailleurs, quand on eut écarté le bahut, on constata que la fenêtre +était close, ce qui n'aurait pas été si quelqu'un avait pénétré du +dehors. + +--À moins, observa le comte, que ce quelqu'un ne soit sorti par notre +chambre. + +--Auquel cas, vous n'auriez pas trouvé le verrou de cette chambre +poussé. + +Le commissaire réfléchit un instant, puis se tournant vers la +comtesse: + +--Savait-on dans votre entourage, Madame, que vous deviez porter ce +collier hier soir? + +--Certes, je ne m'en suis pas cachée. Mais personne ne savait que +nous l'enfermions dans ce cabinet. + +--Personne? + +--Personne... À moins que... + +--Je vous en prie, Madame, précisez. C'est là un point des plus +importants. + +Elle dit à son mari: + +--Je songeais à Henriette. + +--Henriette? Elle ignore ce détail comme les autres. + +--En es-tu certain? + +--Quelle est cette dame? interrogea M. Valorbe. + +--Une amie de couvent, qui s'est fâchée avec sa famille pour épouser +une sorte d'ouvrier. À la mort de son mari, je l'ai recueillie avec +son fils, et leur ai meublé un appartement dans cet hôtel. + +Et elle ajouta avec embarras: + +--Elle me rend quelques services. Elle est très adroite de ses mains. + +--À quel étage habite-t-elle? + +--Au nôtre, pas loin du reste... à l'extrémité de ce couloir... +Et même, j'y pense... la fenêtre de sa cuisine... + +--Ouvre sur cette courette, n'est-ce pas? + +--Oui, juste en face de la nôtre. + +Un léger silence suivit cette déclaration. + +Puis M. Valorbe demanda qu'on le conduisît auprès d'Henriette. + +Ils la trouvèrent en train de coudre, tandis que son fils Raoul, un +bambin de six à sept ans, lisait à ses côtés. Assez étonné de voir le +misérable appartement qu'on avait meublé pour elle, et qui se +composait au total d'une pièce sans cheminée et d'un réduit servant de +cuisine, le commissaire la questionna. Elle parut bouleversée en +apprenant le vol commis. La veille au soir, elle avait elle-même +habillé la comtesse et fixé le collier autour de son cou. + +--Seigneur Dieu! s'écria-t-elle, qui m'aurait jamais dit? + +--Et vous n'avez aucune idée? pas le moindre doute? Il est possible +cependant que le coupable ait passé par votre chambre. + +Elle rit de bon coeur, sans même imaginer qu'on pouvait l'effleurer +d'un soupçon: + +--Mais je ne l'ai pas quittée, ma chambre! je ne sors jamais, moi. Et +puis, vous n'avez donc pas vu? + +Elle ouvrit la fenêtre du réduit. + +--Tenez, il y a bien trois mètres jusqu'au rebord opposé. + +--Qui vous a dit que nous envisagions l'hypothèse d'un vol effectué +par là? + +--Mais... le collier n'était-il pas dans le cabinet? + +--Comment le savez-vous? + +--Dame! j'ai toujours su qu'on l'y mettait la nuit... on en a +parlé devant moi... + +Sa figure, encore jeune, mais que les chagrins avaient flétrie, +marquait une grande douceur et de la résignation. Cependant elle eut +soudain, dans le silence, une expression d'angoisse, comme si un +danger l'eût menacée. Elle attira son fils contre elle. L'enfant lui +prit la main et l'embrassa tendrement. + +--Je ne suppose pas, dit M. de Dreux au commissaire, quand ils furent +seuls, je ne suppose pas que vous la soupçonniez? Je réponds d'elle. +C'est l'honnêteté même. + +--Oh! je suis tout à fait de votre avis, affirma M. Valorbe. C'est +tout au plus si j'avais pensé à une complicité inconsciente. Mais je +reconnais que cette explication doit être abandonnée... d'autant +qu'elle ne résout nullement le problème auquel nous nous heurtons. + +Le commissaire ne poussa pas plus avant cette enquête, que le juge +d'instruction reprit et compléta les jours suivants. On interrogea les +domestiques, on vérifia l'état du verrou, on fit des expériences sur +la fermeture et sur l'ouverture de la fenêtre du cabinet, on explora +la courette de haut en bas... Tout fut inutile. Le verrou était +intact. La fenêtre ne pouvait s'ouvrir ni se fermer du dehors. + +Plus spécialement, les recherches visèrent Henriette, car, malgré +tout, on en revenait toujours de ce côté. On fouilla sa vie +minutieusement, et il fut constaté que, depuis trois ans, elle n'était +sortie que quatre fois de l'hôtel, et les quatre fois pour des courses +que l'on put déterminer. En réalité, elle servait de femme de chambre +et de couturière à Madame de Dreux, qui se montrait à son égard d'une +rigueur dont tous les domestiques témoignèrent en confidence. + +--D'ailleurs, disait le juge d'instruction, qui, au bout d'une +semaine, aboutit aux mêmes conclusions que le commissaire, en +admettant que nous connaissions le coupable, et nous n'en sommes pas +là, nous n'en saurions pas davantage sur la manière dont le vol a été +commis. Nous sommes barrés à droite et à gauche par deux obstacles: +une porte et une fenêtre fermées. Le mystère est double! Comment +a-t-on pu s'introduire, et comment, ce qui était beaucoup plus +difficile, a-t-on pu s'échapper en laissant derrière soi une porte +close au verrou et une fenêtre fermée? + +Au bout de quatre mois d'investigations, l'idée secrète du juge était +celle-ci: M. et Mme de Dreux, pressés par des besoins d'argent, qui, +de fait, étaient considérables, avaient vendu le Collier de la Reine. +Il classa l'affaire. + + + +Le vol du précieux bijou porta aux Dreux-Soubise un coup dont ils +gardèrent longtemps la marque. Leur crédit n'étant plus soutenu par la +sorte de réserve que constituait un tel trésor, ils se trouvèrent en +face de créanciers plus exigeants et de prêteurs moins favorables. Ils +durent couper dans le vif, aliéner, hypothéquer. Bref, c'eût été la +ruine si deux gros héritages de parents éloignés ne les avaient +sauvés. + +Ils souffrirent aussi dans leur orgueil, comme s'ils avaient perdu un +quartier de noblesse. Et, chose bizarre, ce fut à son ancienne amie de +pension que la comtesse s'en prit. Elle ressentait contre elle une +véritable rancune et l'accusait ouvertement. On la relégua d'abord à +l'étage des domestiques, puis on la congédia du jour au lendemain. + +Et la vie coula, sans événements notables. Ils voyagèrent beaucoup. + +Un seul fait doit être relevé au cours de cette époque. Quelques mois +après le départ d'Henriette, la comtesse reçut d'elle une lettre qui +la remplit d'étonnement: + + + + «Madame, + +«Je ne sais comment vous remercier. Car c'est bien vous, n'est-ce pas, +qui m'avez envoyé cela? Ce ne peut être que vous. Personne autre ne +connaît ma retraite au fond de ce petit village. Si je me trompe, +excusez-moi, et retenez du moins l'expression de ma reconnaissance +pour vos bontés passées... » + +Que voulait-elle dire? Les bontés présentes ou passées de la comtesse +envers elle se réduisaient à beaucoup d'injustices. Que signifiaient +ces remerciements? + +Sommée de s'expliquer, elle répondit qu'elle avait reçu par la poste, +en un pli non recommandé ni chargé, deux billets de mille francs. +L'enveloppe, qu'elle joignait à sa réponse, était timbrée de Paris et +ne portait que son adresse, tracée d'une écriture visiblement +déguisée. + +D'où provenaient ces deux mille francs? Qui les avait envoyés? La +justice s'informa. Mais quelle piste pouvait-on suivre parmi ces +ténèbres? + +Et le même fait se reproduisit douze mois après. Et une troisième +fois; et une quatrième fois; et chaque année pendant six ans, avec +cette différence que la cinquième et la sixième année, la somme +doubla, ce qui permit à Henriette, tombée subitement malade, de se +soigner comme il convenait. + +Autre différence: l'administration de la poste ayant saisi une des +lettres sous prétexte qu'elle n'était point chargée, les deux +dernières lettres furent envoyées selon le règlement, la première +datée de Saint-Germain, l'autre de Suresnes. L'expéditeur signa +d'abord Anquety, puis Péchard. Les adresses qu'il donna étaient +fausses. + +Au bout de six ans, Henriette mourut. L'énigme demeura entière. + + + + * * * + + + +Tous ces événements sont connus du public. L'affaire fut de celles qui +passionnèrent l'opinion, et c'est un destin étrange que celui de ce +collier, qui, après avoir bouleversé la France à la fin du +dix-huitième siècle, souleva encore tant d'émotion un siècle plus +tard. Mais ce que je vais dire est ignoré de tous, sauf des principaux +intéressés et de quelques personnes auxquelles le comte demanda le +secret absolu. Comme il est probable qu'un jour ou l'autre elles +manqueront à leur promesse, je n'ai, moi, aucun scrupule à déchirer le +voile et l'on aura ainsi, en même temps que la clef de l'énigme, +l'explication de la lettre publiée par les journaux d'avant-hier +matin, lettre extraordinaire qui ajoutait encore, si c'est possible, +un peu d'ombre et de mystère aux obscurités de ce drame. + +Il y a cinq jours de cela. Au nombre des invités qui déjeunaient chez +M. de Dreux-Soubise, se trouvaient ses deux nièces et sa cousine, et, +comme hommes, le président d'Essaville, le député Bochas, le chevalier +Floriani que le comte avait connu en Sicile, et le général marquis de +Rouzières, un vieux camarade de cercle. + +Après le repas, ces dames servirent le café, et les messieurs eurent +l'autorisation d'une cigarette, à condition de ne point déserter le +salon. On causa. L'une des jeunes filles s'amusa à faire les cartes et +à dire la bonne aventure. Puis on en vint à parler de crimes célèbres. +Et c'est à ce propos que M. de Rouzières, qui ne manquait jamais +l'occasion de taquiner le comte, rappela l'aventure du collier, sujet +de conversation que M. de Dreux avait en horreur. + +Aussitôt chacun donna son avis. Chacun recommença l'instruction à sa +manière. Et, bien entendu, toutes les hypothèses se contredisaient, +toutes également inadmissibles. + +--Et vous, Monsieur, demanda la comtesse au chevalier Floriani, +quelle est votre opinion? + +--Oh! moi, je n'ai pas d'opinion, Madame. + +On se récria. Précisément le chevalier venait de raconter très +brillamment diverses aventures auxquelles il avait été mêlé avec son +père, magistrat à Palerme, et où s'étaient affirmés son jugement et +son goût pour ces questions. + +--J'avoue, dit-il, qu'il m'est arrivé de réussir alors que de plus +habiles avaient renoncé. Mais de là à me considérer comme un Sherlock +Holmes... Et puis, c'est à peine si je sais de quoi il s'agit. + +On se tourna vers le maître de la maison. À contre-coeur, il dut +résumer les faits. Le chevalier écouta, réfléchit, posa quelques +interrogations, et murmura: + +--C'est drôle... à première vue il ne me semble pas que la chose +soit si difficile à deviner. + +Le comte haussa les épaules. Mais les autres personnes s'empressèrent +autour du chevalier, et il reprit d'un ton un peu dogmatique: + +--En général, pour remonter à l'auteur d'un crime ou d'un vol, il +faut déterminer comment ce crime ou ce vol ont été commis, ou du moins +ont pu être commis. Dans le cas actuel, rien de plus simple selon moi, +car nous nous trouvons en face, non pas de plusieurs hypothèses, mais +d'une certitude, d'une certitude unique, rigoureuse, et qui s'énonce +ainsi: l'individu ne pouvait entrer que par la porte de la chambre ou +par la fenêtre du cabinet. Or, on n'ouvre pas, de l'extérieur, une +porte verrouillée. Donc il est entré par la fenêtre. + +--Elle était fermée et on l'a retrouvée fermée, déclara nettement M. +de Dreux. + +--Pour cela, continua Floriani sans relever l'interruption, il n'a eu +besoin que d'établir un pont, planche ou échelle, entre le balcon de +la cuisine et le rebord de la fenêtre, et dès que l'écrin... + +--Mais je vous répète que la fenêtre était fermée! s'écria le comte +avec impatience. + +Cette fois Floriani dut répondre. Il le fit avec la plus grande +tranquillité, en homme qu'une objection aussi insignifiante ne trouble +point. + +--Je veux croire qu'elle l'était, mais n'y a-t-il pas un vasistas? + +--Comment le savez-vous? + +--D'abord c'est presque une règle dans les hôtels de cette époque. Et +ensuite il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque, autrement, le vol +est inexplicable. + +--En effet, il y en a un, mais il était clos, comme la fenêtre. On +n'y a même pas fait attention. + +--C'est un tort. Car si on y avait fait attention, on aurait vu +évidemment qu'il avait été ouvert. + +--Et comment? + +--Je suppose que, pareil à tous les autres, il s'ouvre au moyen d'un +fil de fer tressé, muni d'un anneau à son extrémité inférieure? + +--Oui. + +--Et cet anneau pendait entre la croisée et le bahut? + +--Oui, mais je ne comprends pas... + +--Voici. Par une fente pratiquée dans le carreau, on a pu, à l'aide +d'un instrument quelconque, mettons une baguette de fer pourvue d'un +crochet, agripper l'anneau, peser et ouvrir. + +Le comte ricana: + +--Parfait! parfait! vous arrangez tout cela avec une aisance! +seulement vous oubliez une chose, cher Monsieur, c'est qu'il n'y a pas +eu de fente pratiquée dans le carreau. + +--Il y a eu une fente. + +--Allons donc! on l'aurait vue. + +--Pour voir il faut regarder, et l'on n'a pas regardé. La fente +existe, il est matériellement impossible qu'elle n'existe pas, le long +du carreau, contre le mastic... dans le sens vertical, bien +entendu... + +Le comte se leva. Il paraissait très surexcité. Il arpenta deux ou +trois fois le salon d'un pas nerveux, et, s'approchant de Floriani: + +--Rien n'a changé là-haut depuis ce jour... personne n'a mis les +pieds dans ce cabinet. + +--En ce cas, Monsieur, il vous est loisible de vous assurer que mon +explication concorde avec la réalité. + +--Elle ne concorde avec aucun des faits que la justice a constatés. +Vous n'avez rien vu, vous ne savez rien, et vous allez à l'encontre de +tout ce que nous avons vu et de tout ce que nous savons. + +Floriani ne sembla point remarquer l'irritation du comte, et il dit en +souriant: + +--Mon Dieu, Monsieur, je tâche de voir clair, voilà tout. Si je me +trompe, prouvez-moi mon erreur. + +--Sans plus tarder... J'avoue qu'à la longue votre assurance... + +M. de Dreux mâchonna encore quelques paroles, puis, soudain, se +dirigea vers la porte et sortit. + +Pas un mot ne fut prononcé. On attendait anxieusement, comme si, +vraiment, une parcelle de la vérité allait apparaître. Et le silence +avait une gravité extrême. + +Enfin, le comte apparut dans l'embrasure de la porte. Il était pâle et +singulièrement agité. Il dit à ses amis d'une voix tremblante: + +--Je vous demande pardon... les révélations de Monsieur sont si +imprévues... je n'aurais jamais pensé... + +Sa femme l'interrogea avidement: + +--Parle... je t'en supplie... qu'y a-t-il? + +Il balbutia: + +--La fente existe... à l'endroit même indiqué... le long du +carreau... + +Il saisit brusquement le bras du chevalier et lui dit d'un ton +impérieux: + +--Et maintenant, Monsieur, poursuivez... je reconnais que vous +avez raison jusqu'ici, mais maintenant... Ce n'est pas fini... +répondez... que s'est-il passé selon vous? + +Floriani se dégagea doucement et après un instant prononça: + +--Eh bien, selon moi, voilà ce qui s'est passé. L'individu, sachant +que Mme de Dreux allait au bal avec le collier, a jeté sa passerelle +pendant votre absence. Au travers de la fenêtre il vous a surveillé et +vous a vu cacher le bijou. Dès que vous êtes parti, il a coupé la +vitre et a tiré l'anneau. + +--Soit, mais la distance est trop grande pour qu'il ait pu, par le +vasistas, atteindre la poignée de la fenêtre. + +--S'il n'a pu l'ouvrir, c'est qu'il est entré par le vasistas +lui-même. + +--Impossible; il n'y a pas d'homme assez mince pour s'introduire par +là. + +--Alors ce n'est pas un homme. + +--Comment! + +--Certes. Si le passage est trop étroit pour un homme, il faut bien +que ce soit un enfant. + +--Un enfant! + +--Ne m'avez-vous pas dit que votre amie Henriette avait un fils! + +--En effet... un fils qui s'appelait Raoul. + +--Il est infiniment probable que c'est ce Raoul qui a commis le vol. + +--Quelle preuve en avez-vous? + +--Quelle preuve!... il n'en manque pas de preuves... Ainsi par +exemple... + +Il se tut et réfléchit quelques secondes. Puis il reprit: + +--Ainsi, par exemple, cette passerelle, il n'est pas à croire que +l'enfant l'ait apportée du dehors et remportée sans que l'on s'en soit +aperçu. Il a dû employer ce qui était à sa disposition. Dans le réduit +où Henriette faisait sa cuisine, il y avait, n'est-ce pas, des +tablettes accrochées au mur où l'on posait les casseroles? + +--Deux tablettes, autant que je m'en souvienne. + +--Il faudrait s'assurer si ces planches sont réellement fixées aux +tasseaux de bois qui les supportent. Dans le cas contraire nous +serions autorisés à penser que l'enfant les a déclouées, puis +attachées l'une à l'autre. Peut-être aussi, puisqu'il y avait un +fourneau, trouverait-on le crochet à fourneau dont il a dû se servir +pour ouvrir le vasistas. + +Sans mot dire le comte sortit, et cette fois les assistants ne +ressentirent même point la petite anxiété de l'inconnu qu'ils avaient +éprouvée la première fois. Ils savaient, ils savaient de façon +absolue, que les prévisions de Floriani étaient justes. Il émanait de +cet homme une impression de certitude si rigoureuse qu'on l'écoutait +non point comme s'il déduisait des faits les uns des autres, mais +comme s'il racontait des événements dont il était facile de vérifier +au fur et à mesure l'authenticité. + +Et personne ne s'étonna lorsqu'à son retour le comte déclara: + +--C'est bien l'enfant, c'est bien lui, tout l'atteste. + +--Vous avez vu les planches... le crochet? + +--J'ai vu... les planches ont été déclouées... le crochet est +encore là. + +Mais Mme de Dreux-Soubise s'écria: + +--C'est lui... Vous voulez dire plutôt que c'est sa mère. Henriette +est la seule coupable. Elle aura obligé son fils... + +--Non, affirma le chevalier, la mère n'y est pour rien. + +--Allons donc! ils habitaient la même chambre, l'enfant n'aurait pu +agir à l'insu d'Henriette. + +--Ils habitaient la même chambre, mais tout s'est passé dans la pièce +voisine, la nuit, tandis que la mère dormait. + +--Et le collier? fit le comte, on l'aurait trouvé dans les affaires +de l'enfant. + +--Pardon! il sortait, lui. Le matin même où vous l'avez surpris +devant sa table de travail, il venait de l'école, et peut-être la +justice, au lieu d'épuiser ses ressources contre la mère innocente, +aurait-elle été mieux inspirée en perquisitionnant là-bas, dans le +pupitre de l'enfant, parmi ses livres de classe. + +--Soit, mais ces deux mille francs qu'Henriette recevait chaque +année, n'est-ce pas le meilleur signe de sa complicité? + +--Complice, vous eût-elle remerciés de cet argent? Et puis, ne la +surveillait-on pas? Tandis que l'enfant est libre, lui, il a toute +facilité pour courir jusqu'à la ville voisine, pour s'aboucher avec un +revendeur quelconque et lui céder à vil prix un diamant, deux +diamants, selon le cas... sous la seule condition que l'envoi +d'argent sera effectué de Paris, moyennant quoi on recommencera +l'année suivante. + + + +Un malaise indéfinissable oppressait les Dreux-Soubise et leurs +invités. Vraiment il y avait dans le ton, dans l'attitude de Floriani, +autre chose que cette certitude qui, dès le début, avait si fort agacé +le comte. Il y avait comme de l'ironie, et une ironie qui semblait +plutôt hostile que sympathique et amicale ainsi qu'il eût convenu. + +Le comte affecta de rire. + +--Tout cela est d'un ingénieux qui me ravit, mes compliments. Quelle +imagination brillante! + +--Mais non, mais non, s'écria Floriani avec plus de gravité, je +n'imagine pas, j'évoque des circonstances qui furent inévitablement +telles que je les montre. + +--Qu'en savez-vous? + +--Ce que vous-même m'en avez dit. Je me représente la vie de la mère +et de l'enfant, là-bas, au fond de la province, la mère qui tombe +malade, les ruses et les inventions du petit pour vendre les +pierreries et sauver sa mère ou tout au moins adoucir ses derniers +moments. Le mal l'emporte. Elle meurt. Des années passent. L'enfant +grandit, devient un homme. Et alors--et pour cette fois, je veux bien +admettre que mon imagination se donne libre cours--supposons que cet +homme éprouve le besoin de revenir dans les lieux où il a vécu son +enfance, qu'il les revoie, qu'il retrouve ceux qui ont soupçonné, +accusé sa mère... pensez-vous à l'intérêt poignant d'une telle +entrevue dans la vieille maison où se sont déroulées les péripéties du +drame? + +Ses paroles retentirent quelques secondes dans le silence inquiet, et +sur le visage de M. et Mme de Dreux, se lisait un effort éperdu pour +comprendre, en même temps que la peur, que l'angoisse de comprendre. +Le comte murmura: + +--Qui êtes-vous donc, Monsieur? + +--Moi? mais le chevalier Floriani que vous avez rencontré à Palerme, +et que vous avez été assez bon de convier chez vous déjà plusieurs +fois. + +--Alors que signifie cette histoire? + +--Oh! mais rien du tout! C'est un simple jeu de ma part. J'essaie de +me figurer la joie que le fils d'Henriette, s'il existe encore, aurait +à vous dire qu'il fut le seul coupable, et qu'il le fut parce que sa +mère était malheureuse, sur le point de perdre la place de... +domestique dont elle vivait, et parce que l'enfant souffrait de voir +sa mère malheureuse. + +Il s'exprimait avec une émotion contenue, à demi levé et penché vers +la comtesse. Aucun doute ne pouvait subsister. Le chevalier Floriani +n'était autre que le fils d'Henriette. Tout, dans son attitude, dans +ses paroles, le proclamait. D'ailleurs n'était-ce point son intention +évidente, sa volonté même d'être reconnu comme tel? + + + +Le comte hésita. Quelle conduite allait-il tenir envers l'audacieux +personnage? Sonner? Provoquer un scandale? Démasquer celui qui l'avait +dépouillé jadis? Mais il y avait si longtemps! Et qui voudrait +admettre cette histoire absurde d'enfant coupable? Non, il valait +mieux accepter la situation, en affectant de n'en point saisir le +véritable sens. Et le comte, s'approchant de Floriani, s'écria avec +enjouement: + +--Très amusant, très curieux, votre roman. Je vous jure qu'il me +passionne. Mais, suivant vous, qu'est-il devenu ce bon jeune homme, ce +modèle des fils? J'espère qu'il ne s'est pas arrêté en si beau chemin. + +--Oh! certes, non. + +--N'est-ce pas! Après un tel début! Prendre le Collier de la Reine à +six ans, le célèbre collier que convoitait Marie-Antoinette! + +--Et le prendre, observa Floriani, se prêtant au jeu du comte, le +prendre sans qu'il lui en coûte le moindre désagrément, sans que +personne ait l'idée d'examiner l'état des carreaux ou s'avise que le +rebord de la fenêtre est trop propre, ce rebord qu'il avait essuyé +pour effacer les traces de son passage sur l'épaisse poussière... +Avouez qu'il y avait de quoi tourner la tête d'un gamin de son âge. +C'est donc si facile? Il n'y a donc qu'à vouloir et à tendre la main?... +Ma foi, il voulut... + +--Et il tendit la main. + +--Les deux mains, reprit le chevalier en riant. + +Il y eut un frisson. Quel mystère cachait la vie de ce soi-disant +Floriani? Combien extraordinaire devait être l'existence de cet +aventurier, voleur génial à six ans, et qui, aujourd'hui, par un +raffinement de dilettante en quête d'émotion, ou tout au plus pour +satisfaire un sentiment de rancune, venait braver sa victime chez +elle, audacieusement, follement, et cependant avec toute la correction +d'un galant homme en visite! + +Il se leva et s'approcha de la comtesse pour prendre congé. Elle +réprima un mouvement de recul. Il sourit. + +--Oh! Madame, vous avez peur! aurais-je donc poussé trop loin ma +petite comédie de sorcier de salon! + +Elle se domina et répondit avec la même désinvolture un peu railleuse: + +--Nullement, Monsieur. La légende de ce bon fils m'a au contraire +fort intéressée, et je suis heureuse que mon collier ait été +l'occasion d'une destinée aussi brillante. Mais ne croyez-vous pas que +le fils de cette... femme, de cette Henriette, obéissait surtout à +sa vocation? + +Il tressaillit, sentant la pointe, et répliqua: + +--J'en suis persuadé, et il fallait même que cette vocation fût +sérieuse pour que l'enfant ne se rebutât point. + +--Et comment cela? + +--Mais oui, vous le savez, la plupart des pierres étaient fausses. Il +n'y avait de vrais que les quelques diamants rachetés au bijoutier +anglais, les autres ayant été vendus un à un selon les dures +nécessités de la vie. + +--C'était toujours le Collier de la Reine, Monsieur, dit la comtesse +avec hauteur, et voilà, me semble-t-il, ce que le fils d'Henriette ne +pouvait comprendre. + +--Il a dû comprendre, Madame, que, faux ou vrai, le collier était +avant tout un objet de parade, une enseigne. + +M. de Dreux fit un geste. Sa femme aussitôt le prévint. + +--Monsieur, dit-elle, si l'homme auquel vous faites allusion a la +moindre pudeur... + +Elle s'interrompit, intimidée par le calme regard de Floriani. + +Il répéta: + +--Si cet homme a la moindre pudeur... + +Elle sentit qu'elle ne gagnerait rien à lui parler de la sorte, et +malgré elle, malgré sa colère et son indignation, toute frémissante +d'orgueil humilié, elle lui dit presque poliment: + +--Monsieur, la légende veut que Rétaux de Villette, quand il eut le +Collier de la Reine entre les mains et qu'il en eut fait sauter tous +les diamants avec Jeanne de Valois, n'ait point osé toucher à la +monture. Il comprit que les diamants n'étaient que l'ornement, que +l'accessoire, mais que la monture était l'oeuvre essentielle, la +création même de l'artiste, et il la respecta. Pensez-vous que cet +homme ait compris également? + +--Je ne doute pas que la monture existe. L'enfant l'a respectée. + +--Eh bien, Monsieur, s'il vous arrive de le rencontrer, vous lui +direz qu'il garde injustement une de ces reliques qui sont la +propriété et la gloire de certaines familles, et qu'il a pu en +arracher les pierres sans que le Collier de la Reine cessât +d'appartenir à la maison de Dreux-Soubise. Il nous appartient comme +notre nom, comme notre honneur. + +Le chevalier répondit simplement: + +--Je le lui dirai, Madame. + +Il s'inclina devant elle, salua le comte, salua les uns après les +autres tous les assistants et sortit. + + + + * * * + + + +Quatre jours après, Mme de Dreux trouvait sur la table de sa chambre +un écrin de cuir rouge aux armes du Cardinal. Elle ouvrit. C'était le +Collier en esclavage de la Reine. + + + +Mais comme toutes choses doivent, dans la vie d'un homme soucieux +d'unité et de logique, concourir au même but--et qu'un peu de réclame +n'est jamais nuisible--le lendemain l'_Écho de France_ publiait ces +lignes sensationnelles: + +«Le Collier de la Reine, le célèbre bijou historique dérobé autrefois +à la famille de Dreux-Soubise, a été retrouvé par Arsène Lupin. Arsène +Lupin s'est empressé de le rendre à ses légitimes propriétaires. On ne +peut qu'applaudir à cette attention délicate et chevaleresque.» + + + +------ + + + +LE SEPT DE COEUR + + + +Une question se pose, et elle me fut souvent posée: + +--Comment ai-je connu Arsène Lupin? + +Personne ne doute que je le connaisse. Les détails que j'accumule sur +cet homme déconcertant, les faits irréfutables que j'expose, les +preuves nouvelles que j'apporte, l'interprétation que je donne de +certains actes dont on n'avait vu que les manifestations extérieures +sans en pénétrer les raisons secrètes ni le mécanisme invisible, tout +cela prouve bien, sinon une intimité, que l'existence même de Lupin +rendrait impossible, du moins des relations amicales et des +confidences suivies. + +Mais comment l'ai-je connu? D'où me vient la faveur d'être son +historiographe? Pourquoi moi et pas un autre? + +La réponse est facile: le hasard seul a présidé à un choix où mon +mérite n'entre pour rien. C'est le hasard qui m'a mis sur sa route. +C'est par hasard que j'ai été mêlé à l'une de ses plus étranges et de +ses plus mystérieuses aventures, par hasard enfin que je fus acteur +dans un drame dont il fut le merveilleux metteur en scène, drame +obscur et complexe, hérissé de telles péripéties que j'éprouve un +certain embarras au moment d'en entreprendre le récit. + +Le premier acte se passe au cours de cette fameuse nuit du 22 au 23 +juin dont on a tant parlé. Et, pour ma part, disons-le tout de suite, +j'attribue la conduite assez anormale que je tins en l'occasion, à +l'état d'esprit très spécial où je me trouvais en rentrant chez moi. +Nous avions dîné entre amis au restaurant de la Cascade, et, toute la +soirée, tandis que nous fumions et que l'orchestre de tziganes jouait +des valses mélancoliques, nous n'avions parlé que de crimes et de +vols, d'intrigues effrayantes et ténébreuses. C'est toujours là une +mauvaise préparation au sommeil. + +Les Saint-Martin s'en allèrent en automobile. Jean Daspry,--ce +charmant et insouciant Daspry qui devait, six mois après, se faire +tuer de façon si tragique sur la frontière du Maroc,--Jean Daspry et +moi nous revînmes à pied par la nuit obscure et chaude. Quand nous +fûmes arrivés devant le petit hôtel que j'habitais depuis un an à +Neuilly, sur le boulevard Maillot, il me dit: + +--Vous n'avez jamais peur? + +--Quelle idée! + +--Dame, ce pavillon est tellement isolé! pas de voisins... des +terrains vagues... Vrai, je ne suis pas poltron, et cependant... + +--Eh bien, vous êtes gai, vous! + +--Oh! je dis cela comme je dirais autre chose. Les Saint-Martin m'ont +impressionné avec leurs histoires de brigands. + +M'ayant serré la main il s'éloigna. Je pris ma clef et j'ouvris. + +--Allons! bon, murmurai-je, Antoine a oublié de m'allumer une bougie. + +Et soudain je me rappelai: Antoine était absent, je lui avais donné +congé. + +Tout de suite l'ombre et le silence me furent désagréables. Je montai +jusqu'à ma chambre à tâtons, le plus vite possible, et, aussitôt, +contrairement à mon habitude, je tournai la clef et poussai le verrou. + +La flamme de la bougie me rendit mon sang-froid. Pourtant j'eus soin +de tirer mon revolver de sa gaine, un gros revolver à longue portée, +et je le posai à côté de mon lit. Cette précaution acheva de me +rassurer. Je me couchai et, comme à l'ordinaire, pour m'endormir, je +pris sur la table de nuit le livre qui m'y attendait chaque soir. + +Je fus très étonné. À la place du coupe-papier dont je l'avais marqué +la veille, se trouvait une enveloppe, cachetée de cinq cachets de cire +rouge. Je la saisis vivement. Elle portait comme adresse mon nom et +mon prénom, accompagnés de cette mention: «Urgente». + +Une lettre! une lettre à mon nom! qui pouvait l'avoir mise à cet +endroit? Un peu nerveux, je déchirai l'enveloppe, et je lus: + +«_À partir du moment où vous aurez ouvert cette lettre, quoi qu'il +arrive, quoi que vous entendiez, ne bougez plus, ne faites pas un +geste, ne jetez pas un cri. Sinon, vous êtes perdu._» + +Moi non plus je ne suis pas un poltron, et, tout aussi bien qu'un +autre, je sais me tenir en face du danger réel, ou sourire des périls +chimériques dont s'effare notre imagination. Mais, je le répète, +j'étais dans une situation d'esprit anormale, plus facilement +impressionnable, les nerfs à fleur de peau. Et d'ailleurs, n'y +avait-il pas dans tout cela quelque chose de troublant et +d'inexplicable qui eût ébranlé l'âme du plus intrépide? + +Mes doigts serraient fiévreusement la feuille de papier, et mes yeux +relisaient sans cesse les phrases menaçantes... «Ne faites pas un +geste... ne jetez pas un cri... sinon, vous êtes perdu...» +Allons donc! pensai-je, c'est quelque plaisanterie, une farce +imbécile. + +Je fus sur le point de rire, même je voulus rire à haute voix. Qui +m'en empêcha? Quelle crainte indécise me comprima la gorge? + +Du moins je soufflerais la bougie. Non, je ne pus la souffler. «Pas un +geste, ou vous êtes perdu», était-il écrit. + +Mais pourquoi lutter contre ces sortes d'autosuggestions plus +impérieuses souvent que les faits les plus précis? Il n'y avait qu'à +fermer les yeux. Je fermai les yeux. + +Au même moment, un bruit léger passa dans le silence, puis des +craquements. Et cela provenait, me sembla-t-il, d'une grande salle +voisine où j'avais installé mon cabinet de travail et dont je n'étais +séparé que par l'antichambre. + +L'approche d'un danger réel me surexcita, et j'eus la sensation que +j'allais me lever, saisir mon revolver et me précipiter dans cette +salle. Je ne me levai point: en face de moi, un des rideaux de la +fenêtre de gauche avait remué. + +Le doute n'était pas possible: il avait remué. Il remuait encore! Et +je vis--oh! je vis cela distinctement--qu'il y avait entre les rideaux +et la fenêtre, dans cet espace trop étroit, une forme humaine dont +l'épaisseur empêchait l'étoffe de tomber droit. + +Et l'être aussi me voyait, il était certain qu'il me voyait à travers +les mailles très larges de l'étoffe. Alors je compris tout. Tandis que +les autres emportaient leur butin, sa mission à lui consistait à me +tenir en respect. Me lever? Saisir un revolver? Impossible... il +était là! au moindre geste, au moindre cri, j'étais perdu. + +Un coup violent secoua la maison, suivi de petits coups groupés par +deux ou trois, comme ceux d'un marteau qui frappe sur des pointes et +qui rebondit. Ou du moins voilà ce que j'imaginais, dans la confusion +de mon cerveau. Et d'autres bruits s'entrecroisèrent, un véritable +vacarme qui prouvait que l'on ne se gênait point, et que l'on agissait +en toute sécurité. + +On avait raison: je ne bougeai pas. Fut-ce lâcheté? Non, +anéantissement plutôt, impuissance totale à mouvoir un seul de mes +membres. Sagesse également, car enfin pourquoi lutter? Derrière cet +homme, il y en avait dix autres qui viendraient à son appel. Allais-je +risquer ma vie pour sauver quelques tapisseries et quelques bibelots? + +Et toute la nuit ce supplice dura. Supplice intolérable, angoisse +terrible! Le bruit s'était interrompu, mais _je ne cessais d'attendre_ +qu'il recommençât. Et l'homme! l'homme qui me surveillait, l'arme à la +main! Mon regard effrayé ne le quittait pas. Et mon coeur battait! et +de la sueur ruisselait de mon front et de tout mon corps! + +Et tout à coup un bien-être inexprimable m'envahit: une voiture de +laitier dont je connaissais bien le roulement, passa sur le boulevard, +et j'eus en même temps l'impression que l'aube se glissait entre les +persiennes closes et qu'un peu de jour dehors se mêlait à l'ombre. + +Et le jour pénétra dans la chambre. Et d'autres voitures passèrent. Et +tous les fantômes de la nuit s'évanouirent. + +Alors je sortis un bras du lit, lentement, sournoisement. En face rien +ne remua. Je marquai des yeux le pli du rideau, l'endroit précis où il +fallait viser, je fis le compte exact des mouvements que je devais +exécuter, et, rapidement, j'empoignai mon revolver et je tirai. + +Je sautai hors du lit avec un cri de délivrance, et je bondis sur le +rideau. L'étoffe était percée, la vitre était percée. Quant à l'homme, +je n'avais pu l'atteindre... pour cette bonne raison qu'il n'y +avait personne. + +Personne! Ainsi, toute la nuit, j'avais été hypnotisé par un pli de +rideau! Et pendant ce temps, des malfaiteurs... Rageusement, d'un +élan que rien n'eût arrêté, je tournai la clef dans la serrure, +j'ouvris ma porte, je traversai l'antichambre, j'ouvris une autre +porte, et je me ruai dans la salle. + +Mais une stupeur me cloua sur le seuil, haletant, abasourdi, plus +étonné encore que je ne l'avais été de l'absence de l'homme: rien +n'avait disparu. Toutes les choses que je supposais enlevées, meubles, +tableaux, vieux velours et vieilles soies, toutes ces choses étaient à +leur place! + +Spectacle incompréhensible! Je n'en croyais pas mes yeux! Pourtant ce +vacarme, ces bruits de déménagement... Je fis le tour de la pièce, +j'inspectai les murs, je dressai l'inventaire de tous ces objets que +je connaissais si bien. Rien ne manquait! Et ce qui me déconcertait le +plus, c'est que rien non plus ne révélait le passage des malfaiteurs, +aucun indice, pas une chaise dérangée, pas une trace de pas. + +--Voyons, voyons, me disais-je en me prenant la tête à deux mains, je +ne suis pourtant pas un fou! J'ai bien entendu!... + +Pouce par pouce, avec les procédés d'investigation les plus minutieux, +j'examinai la salle. Ce fut en vain. Ou plutôt... mais pouvais-je +considérer cela comme une découverte? Sous un petit tapis persan, jeté +sur le parquet, je ramassai une carte, une carte à jouer. C'était un +sept de coeur, pareil à tous les sept de coeur des jeux de cartes +français, mais qui retint mon attention par un détail assez curieux. +La pointe extrême de chacune des sept marques rouges en forme de +coeur, était percée d'un trou, le trou rond et régulier qu'eût +pratiqué l'extrémité d'un poinçon. + +Voilà tout. Une carte et une lettre trouvée dans un livre. En dehors +de cela, rien. Était-ce assez pour affirmer que je n'avais pas été le +jouet d'un rêve? + + + + * * * + + + +Toute la journée, je poursuivis mes recherches dans le salon. C'était +une grande pièce en disproportion avec l'exiguïté de l'hôtel, et dont +l'ornementation attestait le goût bizarre de celui qui l'avait conçue. +Le parquet était fait d'une mosaïque de petites pierres multicolores, +formant de larges dessins symétriques. La même mosaïque recouvrait les +murs, disposée en panneaux, allégories pompéiennes, compositions +bizantines, fresque du moyen âge. Un Bacchus enfourchait un tonneau. +Un empereur couronné d'or, à barbe fleurie, tenait un glaive dans sa +main droite. + +Tout en haut, un peu à la façon d'un atelier, se découpait l'unique et +vaste fenêtre. Cette fenêtre étant toujours ouverte la nuit, il était +probable que les hommes avaient passé par là, à l'aide d'une échelle. +Mais, ici encore, aucune certitude. Les montants de l'échelle eussent +dû laisser des traces sur le sol battu de la cour: il n'y en avait +point. L'herbe du terrain vague qui entourait l'hôtel aurait dû être +fraîchement foulée: elle ne l'était pas. + +J'avoue que je n'eus point l'idée de m'adresser à la police, tellement +les faits qu'il m'eût fallu exposer étaient inconsistants et absurdes. +On se fût moqué de moi. Mais, le surlendemain, c'était mon jour de +chronique au _Gil Blas_, où j'écrivais alors. Obsédé par mon aventure, +je la racontai tout au long. + +L'article ne passa pas inaperçu, mais je vis bien qu'on ne le prenait +guère au sérieux, et qu'on le considérait plutôt comme une fantaisie +que comme une histoire réelle. Les Saint-Martin me raillèrent. Daspry, +cependant, qui ne manquait pas d'une certaine compétence en ces +matières, vint me voir, se fit expliquer l'affaire et l'étudia... +sans plus de succès d'ailleurs. + +Or, un des matins suivants, le timbre de la grille résonna, et Antoine +vint m'avertir qu'un monsieur désirait me parler. Il n'avait pas voulu +donner son nom. Je le priai de monter. + +C'était un homme d'une quarantaine d'années, très brun, de visage +énergique, et dont les habits propres, mais usés, annonçaient un souci +d'élégance qui contrastait avec ses façons plutôt vulgaires. + +Sans préambule, il me dit--d'une voix éraillée, avec des accents qui +me confirmèrent la situation sociale de l'individu: + +--Monsieur, en voyage, dans un café, le _Gil Blas_ m'est tombé sous +les yeux. J'ai lu votre article. Il m'a intéressé... beaucoup. + +--Je vous remercie. + +--Et je suis revenu. + +--Ah! + +--Oui, pour vous parler. Tous les faits que vous avez racontés +sont-ils exacts? + +--Absolument exacts. + +--Il n'en est pas un seul qui soit de votre invention? + +--Pas un seul. + +--En ce cas j'aurais peut-être des renseignements à vous fournir. + +--Je vous écoute. + +--Non. + +--Comment, non? + +--Avant de parler, il faut que je vérifie s'ils sont justes. + +--Et pour les vérifier? + +--Il faut que je reste seul dans cette pièce. + +Je le regardai avec surprise. + +--Je ne vois pas très bien... + +--C'est une idée que j'ai eue en lisant votre article. Certains +détails établissent une coïncidence vraiment extraordinaire avec une +autre aventure que le hasard m'a révélée. Si je me suis trompé, il est +préférable que je garde le silence. Et l'unique moyen de le savoir, +c'est que je reste seul... + +Qu'y avait-il sous cette proposition? Plus tard je me suis rappelé +qu'en la formulant l'homme avait un air inquiet, une expression de +physionomie anxieuse. Mais, sur le moment, bien qu'un peu étonné, je +ne trouvai rien de particulièrement anormal à sa demande. Et puis une +telle curiosité me stimulait! + +Je répondis: + +--Soit. Combien vous faut-il de temps? + +--Oh! trois minutes, pas davantage. D'ici trois minutes, je vous +rejoindrai. + +Je sortis de la pièce. En bas, je tirai ma montre. Une minute +s'écoula. Deux minutes... Pourquoi donc me sentais-je oppressé? +Pourquoi ces instants me paraissaient-ils plus solennels que d'autres? + +Deux minutes et demie... Deux minutes trois quarts... Et soudain +un coup de feu retentit. + +En quelques enjambées j'escaladai les marches et j'entrai. Un cri +d'horreur m'échappa. + +Au milieu de la salle l'homme gisait, immobile, couché sur le côté +gauche. Du sang coulait de son crâne, mêlé à des débris de cervelle. +Près de son poing, un revolver, tout fumant. + +Une convulsion l'agita, et ce fut tout. + +Mais plus encore que ce spectacle effroyable, quelque chose me frappa, +quelque chose qui fit que je n'appelai pas au secours tout de suite, +et que je ne me jetai point à genoux pour voir si l'homme respirait. À +deux pas de lui, par terre, il y avait un sept de coeur! + +Je le ramassai. Les sept extrémités des sept marques rouges étaient +percées d'un trou... + + + + * * * + + + +Une demi-heure après, le commissaire de police de Neuilly arrivait, +puis le médecin légiste, puis le chef de la Sûreté, M. Dudouis. Je +m'étais bien gardé de toucher au cadavre. Rien ne put fausser les +premières constatations. + +Elles furent brèves, d'autant plus brèves que tout d'abord on ne +découvrit rien, ou peu de chose. Dans les poches du mort aucun papier, +sur ses vêtements aucun nom, sur son linge aucune initiale. Somme +toute, pas un indice capable d'établir son identité. Et dans la salle +le même ordre qu'auparavant. Les meubles n'avaient pas été dérangés, +et les objets avaient gardé leur ancienne position. Pourtant cet homme +n'était pas venu chez moi dans l'unique intention de se tuer, et parce +qu'il jugeait que mon domicile convenait mieux que tout autre à son +suicide! Il fallait qu'un motif l'eût déterminé à cet acte de +désespoir, et que ce motif lui-même résultât d'un fait nouveau, +constaté par lui au cours des trois minutes qu'il avait passées seul. + +Quel fait? Qu'avait-il vu? Qu'avait-il surpris? Quel secret +épouvantable avait-il pénétré? Aucune supposition n'était permise. + +Mais, au dernier moment, un incident se produisit qui nous parut d'un +intérêt considérable. Comme deux agents se baissaient pour soulever le +cadavre et l'emporter sur un brancard, ils s'aperçurent que la main +gauche, fermée jusqu'alors et crispée, s'était détendue, et qu'une +carte de visite, toute froissée, s'en échappait. + +Cette carte portait: Georges Andermatt, rue de Berry, 37. + +Qu'est-ce que cela signifiait? Georges Andermatt était un gros +banquier de Paris, fondateur et président de ce Comptoir des métaux +qui a donné une telle impulsion aux industries métallurgiques de +France. Il menait grand train, possédant mail-coach, automobiles, +écurie de course. Ses réunions étaient très suivies et l'on citait Mme +Andermatt pour sa grâce et pour sa beauté. + +--Serait-ce le nom du mort? murmurai-je. + +Le chef de la Sûreté se pencha. + +--Ce n'est pas lui. M. Andermatt est un homme pâle et un peu +grisonnant. + +--Mais alors pourquoi cette carte? + +--Vous avez le téléphone, Monsieur? + +--Oui, dans le vestibule. Si vous voulez bien m'accompagner. + +Il chercha dans l'annuaire et demanda le 415.21. + +--M. Andermatt est-il chez lui?--Veuillez lui dire que M. Dudouis le +prie de venir en toute hâte au 102 du boulevard Maillot. C'est urgent. + +Vingt minutes plus tard, M. Andermatt descendait de son automobile. On +lui exposa les raisons qui nécessitaient son intervention, puis on le +mena devant le cadavre. + +Il eut une seconde d'émotion qui contracta son visage, et prononça à +voix basse, comme s'il parlait malgré lui: + +--Étienne Varin. + +--Vous le connaissiez? + +--Non... ou du moins oui... mais de vue seulement. Son frère... + +--Il a un frère? + +--Oui, Alfred Varin... Son frère est venu autrefois me solliciter... +je ne sais plus à quel propos... + +--Où demeure-t-il? + +--Les deux frères demeuraient ensemble... rue de Provence, je +crois. + +--Et vous ne soupçonnez pas la raison pour laquelle celui-ci s'est +tué? + +--Nullement. + +--Cependant cette carte qu'il tenait dans sa main?... Votre carte +avec votre adresse! + +--Je n'y comprends rien. Ce n'est là évidemment qu'un hasard que +l'instruction nous expliquera. + +Un hasard en tout cas bien curieux, pensai-je et je sentis que nous +éprouvions tous la même impression. + +Cette impression, je la retrouvai dans les journaux du lendemain, et +chez tous ceux de mes amis avec qui je m'entretins de l'aventure. Au +milieu des mystères qui la compliquaient, après la double découverte, +si déconcertante, de ce sept de coeur sept fois percé, après les deux +événements aussi énigmatiques l'un que l'autre dont ma demeure avait +été le théâtre, cette carte de visite semblait enfin promettre un peu +de lumière. Par elle on arriverait à la vérité. + +Mais, contrairement aux prévisions, M. Andermatt ne fournit aucune +indication. + +--J'ai dit ce que je savais, répétait-il. Que veut-on de plus? Je +suis le premier stupéfait que cette carte ait été trouvée là, et +j'attends comme tout le monde que ce point soit éclairci. + +Il ne le fut pas. L'enquête établit que les frères Varin, Suisses +d'origine, avaient mené sous des noms différents une vie fort +mouvementée, fréquentant les tripots, en relations avec toute une +bande d'étrangers dont la police s'occupait, et qui s'était dispersée +après une série de cambriolages auxquels leur participation ne fut +établie que par la suite. Au numéro 24 de la rue de Provence où les +frères Varin avaient en effet habité six ans auparavant, on ignorait +ce qu'ils étaient devenus. + +Je confesse que, pour ma part, cette affaire me semblait si +embrouillée que je ne croyais guère à la possibilité d'une solution, +et que je m'efforçais de n'y plus songer. Mais Jean Daspry, au +contraire, que je vis beaucoup à cette époque, se passionnait chaque +jour davantage. + +Ce fut lui qui me signala cet écho d'un journal étranger que toute la +presse reproduisait et commentait: + +«On va procéder en présence de l'empereur, et dans un lieu que l'on +tiendra secret jusqu'à la dernière minute, aux premiers essais d'un +sous-marin qui doit révolutionner les conditions futures de la guerre +navale. Une indiscrétion nous en a révélé le nom: il s'appelle _Le +Sept-de-coeur_.» + +Le Sept de coeur! était-ce là rencontre fortuite? ou bien devait-on +établir un lien entre le nom de ce sous-marin et les incidents dont +nous avons parlé? Mais un lien de quelle nature? Ce qui se passait ici +ne pouvait aucunement se relier à ce qui se passait là-bas. + +--Qu'en savez-vous? me disait Daspry. Les effets les plus disparates +proviennent souvent d'une cause unique. + +Le surlendemain, un autre écho nous arrivait: + +«On prétend que les plans du _Sept-de-coeur_, le sous-marin dont les +expériences vont avoir lieu incessamment, ont été exécutés par des +ingénieurs français. Ces ingénieurs, ayant sollicité en vain l'appui +de leurs compatriotes, se seraient adressés ensuite, sans plus de +succès, à l'Amirauté anglaise. Nous donnons ces nouvelles sous toute +réserve.» + +Je n'ose pas trop insister sur des faits de nature extrêmement +délicate, et qui provoquèrent, on s'en souvient, une émotion si +considérable. Cependant, puisque tout danger de complication est +écarté, il me faut bien parler de l'article de l'_Écho de France_, qui +fit alors tant de bruit, et qui jeta sur l'affaire du Sept de coeur, +comme on l'appelait, quelques clartés... confuses. + +Le voici, tel qu'il parut sous la signature de Salvator: + + + +_L'affaire du Sept-de-coeur. Un coin du voile soulevé._ + +«Nous serons brefs. Il y a dix ans, un jeune ingénieur des mines, +Louis Lacombe, désireux de consacrer son temps et sa fortune aux +études qu'il poursuivait, donna sa démission, et loua, au numéro 102 +du boulevard Maillot, un petit hôtel qu'un comte italien avait fait +récemment construire et décorer. Par l'intermédiaire de deux +individus, les frères Varin, de Lausanne, dont l'un l'assistait dans +ses expériences comme préparateur, et dont l'autre lui cherchait des +commanditaires, il entra en relations avec H. Georges Andermatt, qui +venait de fonder le Comptoir des Métaux. + +«Après plusieurs entrevues, il parvint à l'intéresser à un projet de +sous-marin auquel il travaillait, et il fut entendu que, dès la mise +au point définitive de l'invention, M. Andermatt userait de son +influence pour obtenir du ministère de la marine une série d'essais. + +«Durant deux années, Louis Lacombe fréquenta assidûment l'hôtel +Andermatt et soumit au banquier les perfectionnements qu'il apportait +à son projet, jusqu'au jour où, satisfait lui-même de son travail, +ayant trouvé la formule définitive qu'il cherchait, il pria M. +Andermatt de se mettre en campagne. + +«Ce jour-là, Louis Lacombe dîna chez les Andermatt. Il s'en alla, le +soir, vers onze heures et demie. Depuis on ne l'a plus revu. + +«En relisant les journaux de l'époque, on verrait que la famille du +jeune homme saisit la justice et que le parquet s'inquiéta. Mais on +n'aboutit à aucune certitude, et généralement il fut admis que Louis +Lacombe, qui passait pour un garçon original et fantasque, était parti +en voyage sans prévenir personne. + +«Acceptons cette hypothèse... invraisemblable. Mais une question se +pose, capitale pour notre pays: que sont devenus les plans du +sous-marin? Louis Lacombe les a-t-il emportés? Sont-ils détruits? + +«De l'enquête très sérieuse à laquelle nous nous sommes livrés, il +résulte que ces plans existent. Les frères Varin les ont eus entre les +mains. Comment? Nous n'avons encore pu l'établir, de même que nous ne +savons pas pourquoi ils n'ont pas essayé plus tôt de les vendre. +Craignaient-ils qu'on ne leur demandât comment ils les avaient en leur +possession? En tout cas cette crainte n'a pas persisté, et nous +pouvons en toute certitude affirmer ceci: les plans de Louis Lacombe +sont la propriété d'une puissance étrangère, et nous sommes en mesure +de publier la correspondance échangée à ce propos entre les frères +Varin et le représentant de cette puissance. Actuellement le +_Sept-de-coeur_ imaginé par Louis Lacombe est réalisé par nos voisins. + +«La réalité répondra-t-elle aux prévisions optimistes de ceux qui ont +été mêlés à cette trahison? Nous avons, pour espérer le contraire, des +raisons que l'événement, nous voudrions le croire, ne trompera point.» + +Et un post-scriptum ajoutait: + +«Dernière heure.--Nous espérions à juste titre. Nos informations +particulières nous permettent d'annoncer que les essais du +_Sept-de-coeur_ n'ont pas été satisfaisants. Il est assez probable +qu'aux plans livrés par les frères Varin, il manquait le dernier +document apporté par Louis Lacombe à M. Andermatt le soir de sa +disparition, document indispensable à la compréhension totale du +projet, sorte de résumé où l'on retrouve les conclusions définitives, +les évaluations et les mesures contenues dans les autres papiers. Sans +ce document les plans sont imparfaits; de même que, sans les plans, le +document est inutile. + +«Donc il est encore temps d'agir et de reprendre ce qui nous +appartient. Pour cette besogne fort difficile, nous comptons beaucoup +sur l'assistance de M. Andermatt. Il aura à coeur d'expliquer la +conduite inexplicable qu'il a tenue depuis le début. Il dira non +seulement pourquoi il n'a pas raconté ce qu'il savait au moment du +suicide d'Étienne Varin, mais aussi pourquoi il n'a jamais révélé la +disparition des papiers dont il avait connaissance. Il dira pourquoi, +depuis six ans, il fait surveiller les frères Varin par des agents à +sa solde. + +«Nous attendons de lui, non point des paroles, mais des actes. Sinon...» + +La menace était brutale. Mais en quoi consistait-elle? Quel moyen +d'intimidation Salvator, l'auteur... anonyme de l'article, +possédait-il sur M. Andermatt? + +Une nuée de reporters assaillit le banquier, et dix interviews +exprimèrent le dédain avec lequel il répondit à cette mise en demeure. +Sur quoi, le correspondant de l'_Écho de France_ riposta par ces trois +lignes: + +«Que M. Andermatt le veuille ou non, il est dès à présent notre +collaborateur dans l'oeuvre que nous entreprenons.» + + + + * * * + + + +Le jour où parut cette réplique, Daspry et moi nous dînâmes ensemble. +Le soir, les journaux étalés sur ma table, nous discutions l'affaire +et l'examinions sous toutes ses faces avec cette irritation que l'on +éprouverait à marcher indéfiniment dans l'ombre et à toujours se +heurter aux mêmes obstacles. + +Et soudain, sans que mon domestique m'eût averti, sans que le timbre +eût résonné, la porte s'ouvrit et une dame entra, couverte d'un voile +épais. + +Je me levai aussitôt et m'avançai. Elle me dit: + +--C'est vous, Monsieur, qui demeurez ici? + +--Oui, Madame, mais je vous avoue... + +--La grille sur le boulevard n'était pas fermée, expliqua-t-elle. + +--Mais la porte du vestibule? + +Elle ne répondit pas, et je songeai qu'elle avait dû faire le tour par +l'escalier de service. Elle connaissait donc le chemin? + +Il y eut un silence un peu embarrassé. Elle regarda Daspry. Malgré +moi, comme j'eusse fait dans un salon, je le présentai. Puis je la +priai de s'asseoir et de m'exposer le but de sa visite. + +Elle enleva son voile et je vis qu'elle était brune, de visage +régulier, et, sinon très belle, du moins d'un charme infini, qui +provenait de ses yeux surtout, des yeux graves et douloureux. + +Elle dit simplement: + +--Je suis Mme Andermatt. + +--Madame Andermatt! répétai-je, de plus en plus étonné. + +Un nouveau silence. Et elle reprit d'une voix calme, et de l'air le +plus tranquille: + +--Je viens au sujet de cette affaire... que vous savez. J'ai pensé +que je pourrais peut-être avoir auprès de vous quelques +renseignements... + +--Mon Dieu, Madame, je n'en connais pas plus que ce qu'en ont dit les +journaux. Veuillez préciser en quoi je puis vous être utile. + +--Je ne sais pas... Je ne sais pas... + +Seulement alors j'eus l'intuition que son calme était factice, et que, +sous cet air de sécurité parfaite, se cachait un grand trouble. Et +nous nous tûmes, aussi gênés l'un que l'autre. + +Mais Daspry, qui n'avait pas cessé de l'observer, s'approcha et lui +dit: + +--Voulez-vous me permettre, Madame, de vous poser quelques questions? + +--Oh! oui, s'écria-t-elle, comme cela je parlerai. + +--Vous parlerez... quelles que soient ces questions? + +--Quelles qu'elles soient. + +Il réfléchit et prononça: + +--Vous connaissiez Louis Lacombe? + +--Oui, par mon mari. + +--Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois? + +--Le soir où il a dîné chez nous. + +--Ce soir-là, rien n'a pu vous donner à penser que vous ne le verriez +plus? + +--Non. Il avait bien fait allusion à un voyage en Russie, mais si +vaguement! + +--Vous comptiez donc le revoir? + +--Le surlendemain, à dîner. + +--Et comment expliquez-vous cette disparition? + +--Je ne l'explique pas. + +--Et M. Andermatt? + +--Je l'ignore. + +--Cependant... + +--Ne m'interrogez pas là-dessus. + +--L'article de l'_Écho de France_ semble dire... + +--Ce qu'il semble dire, c'est que les frères Varin ne sont pas +étrangers à cette disparition. + +--Est-ce votre avis? + +--Oui. + +--Sur quoi repose votre conviction? + +--En nous quittant, Louis Lacombe portait une serviette qui contenait +tous les papiers relatifs à son projet. Deux jours après, il y a eu +entre mon mari et l'un des frères Varin, celui qui vit, une entrevue +au cours de laquelle mon mari acquérait la preuve que ces papiers +étaient aux mains des deux frères. + +--Et il ne les a pas dénoncés? + +--Non. + +--Pourquoi? + +--Parce que, dans la serviette, se trouvait autre chose que les +papiers de Louis Lacombe. + +--Quoi? + +Elle hésita, fut sur le point de répondre, puis, finalement, garda le +silence. Daspry continua: + +--Voilà donc la cause pour laquelle votre mari, sans avertir la +police, faisait surveiller les deux frères. Il espérait à la fois +reprendre les papiers et cette chose... compromettante grâce à +laquelle les deux frères exerçaient sur lui une sorte de chantage. + +--Sur lui... et sur moi. + +--Ah! sur vous aussi? + +--Sur moi principalement. + +Elle articula ces trois mots d'une voix sourde. Daspry l'observa, fit +quelques pas, et revenant à elle: + +--Vous avez écrit à Louis Lacombe? + +--Certes... mon mari était en relations... + +--En dehors de ces lettres officielles, n'avez-vous pas écrit à Louis +Lacombe... d'autre lettres. Excusez mon insistance, mais il est +indispensable que je sache toute la vérité. Avez-vous écrit d'autres +lettres? + +Toute rougissante, elle murmura: + +--Oui. + +--Et ce sont ces lettres que possédaient les frères Varin? + +--Oui. + +--M. Andermatt le sait donc? + +--Il ne les a pas vues, mais Alfred Varin lui en a révélé +l'existence, le menaçant de les publier si mon mari agissait contre +eux. Mon mari a eu peur... il a reculé devant le scandale. + +--Seulement, il a tout mis en oeuvre pour leur arracher ces lettres. + +--Il a tout mis en oeuvre... du moins, je le suppose, car, à +partir de cette dernière entrevue avec Alfred Varin, et après les +quelques mots très violents par lesquels il m'en rendit compte, il n'y +a plus eu entre mon mari et moi aucune intimité, aucune confiance. +Nous vivons comme deux étrangers. + +--En ce cas, si vous n'avez rien à perdre, que craignez-vous? + +--Si indifférente que je lui sois devenue, je suis celle qu'il a +aimée, celle qu'il aurait encore pu aimer;--oh! cela, j'en suis +certaine, murmura-t-elle d'une voix ardente, il m'aurait encore aimée, +s'il ne s'était pas emparé de ces maudites lettres... + +--Comment! il aurait réussi... Mais les deux frères se défiaient +cependant? + +--Oui, et ils se vantaient même, paraît-il, d'avoir une cachette +sûre. + +--Alors?... + +--J'ai tout lieu de croire que mon mari a découvert cette cachette! + +--Allons donc! où se trouvait-elle? + +--Ici. + +Je tressautai. + +--Ici! + +--Oui, et je l'avais toujours soupçonné. Louis Lacombe, très +ingénieux, passionné de mécanique, s'amusait, à ses heures perdues, à +confectionner des coffres et des serrures. Les frères Varin ont dû +surprendre et, par la suite, utiliser une de ces cachettes pour +dissimuler les lettres... et d'autres choses aussi sans doute. + +--Mais ils n'habitaient pas ici, m'écriai-je. + +--Jusqu'à votre arrivée, il y a quatre mois, ce pavillon est resté +inoccupé. Il est donc probable qu'ils y revenaient, et ils ont pensé +en outre que votre présence ne les gênerait pas le jour où ils +auraient besoin de retirer tous leurs papiers. Mais ils comptaient +sans mon mari qui, dans la nuit du 22 au 23 juin, a forcé le coffre, a +pris... ce qu'il cherchait, et a laissé sa carte pour bien montrer +aux deux frères qu'il n'avait plus à les redouter et que les rôles +changeaient. Deux jours plus tard, averti par l'article du _Gil Blas_, +Étienne Varin se présentait chez vous en toute hâte, restait seul dans +ce salon, trouvait le coffre vide... et se tuait. + +Après un instant, Daspry demanda: + +--C'est une simple supposition, n'est-ce pas? M. Andermatt ne vous a +rien dit? + +--Non. + +--Son attitude vis-à-vis de vous ne s'est pas modifiée? Il ne vous a +pas paru plus sombre, plus soucieux? + +--Non. + +--Et vous croyez qu'il en serait ainsi s'il avait trouvé les lettres! +Pour moi il ne les a pas. Pour moi, ce n'est pas lui qui est entré +ici. + +--Mais qui alors? + +--Le personnage mystérieux qui conduit cette affaire, qui en tient +tous les fils, et qui la dirige vers un but que nous ne faisons +qu'entrevoir à travers tant de complications, le personnage mystérieux +dont on sent l'action visible et toute-puissante depuis la première +heure. C'est lui et ses amis qui sont entrés dans cet hôtel le 22 +juin, c'est lui qui a découvert la cachette, c'est lui qui a laissé la +carte de M. Andermatt, c'est lui qui détient la correspondance et les +preuves de la trahison des frères Varin. + +--Qui, lui? interrompis-je, non sans impatience. + +--Le correspondant de l'_Écho de France_, parbleu, ce Salvator! +N'est-ce pas d'une évidence aveuglante? Ne donne-t-il pas dans son +article des détails que, seul, peut connaître l'homme qui a pénétré +les secrets des deux frères? + +--En ce cas, balbutia Mme Andermatt, avec effroi, il a mes lettres +également, et c'est lui à son tour qui menace mon mari! Que faire, mon +Dieu! + +--Lui écrire, déclara nettement Daspry, se confier à lui sans +détours; lui raconter tout ce que vous savez et tout ce que vous +pouvez apprendre. + +--Que dites-vous! + +--Votre intérêt est le même que le sien. Il est hors de doute qu'il +agit contre le survivant des deux frères. Ce n'est pas contre M. +Andermatt qu'il cherche des armes, mais contre Alfred Varin. Aidez-le. + +--Comment? + +--Votre mari a-t-il ce document qui complète et qui permet d'utiliser +les plans de Louis Lacombe? + +--Oui. + +--Prévenez-en Salvator. Au besoin, tâchez de lui procurer ce +document. Bref, entrez en correspondance avec lui. Que risquez-vous? + +Le conseil était hardi, dangereux même à première vue, mais Mme +Andermatt n'avait guère le choix. Aussi bien, comme disait Daspry, que +risquait-elle? Si l'inconnu était un ennemi, cette démarche +n'aggravait pas la situation. Si c'était un étranger qui poursuivait +un but particulier, il devait n'attacher à ces lettres qu'une +importance secondaire. + +Quoi qu'il en soit, il y avait là une idée, et Mme Andermatt, dans son +désarroi, fut trop heureuse de s'y rallier. Elle nous remercia avec +effusion, et promit de nous tenir au courant. + +Le surlendemain, en effet, elle nous envoyait ce mot qu'elle avait +reçu en réponse: + +«Les lettres ne s'y trouvaient pas. Mais je les aurai, soyez +tranquille. Je veille à tout. S.» + +Je pris le papier. C'était l'écriture du billet que l'on avait +introduit dans mon livre de chevet, le soir du 22 juin. + +Daspry avait donc raison, Salvator était bien le grand organisateur de +cette affaire. + + + + * * * + + + +En vérité, nous commencions à discerner quelques lueurs parmi les +ténèbres qui nous environnaient et certains points s'éclairaient d'une +lumière inattendue. Mais que d'autres restaient obscurs, comme la +découverte des deux sept de coeur! Pour ma part, j'en revenais +toujours là, plus intrigué peut-être qu'il n'eût fallu par ces deux +cartes dont les sept petites figures transpercées avaient frappé mes +yeux en de si troublantes circonstances. Quel rôle jouaient-elles dans +le drame? Quelle importance devait-on leur attribuer? Quelle +conclusion devait-on tirer de ce fait que le sous-marin construit sur +les plans de Louis Lacombe portait le nom de _Sept-de-coeur_? + +Daspry, lui, s'occupait peu des deux cartes, tout entier à l'étude +d'un autre problème dont la solution lui semblait plus urgente: il +cherchait inlassablement la fameuse cachette. + +--Et qui sait, disait-il, si je n'y trouverais point les lettres que +Salvator n'y a pas trouvées... par inadvertance peut-être. Il est +si peu croyable que les frères Varin aient enlevé d'un endroit qu'ils +supposaient inaccessible, l'arme dont ils savaient la valeur +inappréciable. + +Et il cherchait. La grande salle n'ayant bientôt plus de secrets pour +lui, il étendait ses investigations à toutes les autres pièces du +pavillon: il scruta l'intérieur et l'extérieur, il examina les pierres +et les briques des murailles, il souleva les ardoises du toit. + +Un jour, il arriva avec une pioche et une pelle, me donna la pelle, +garda la pioche et, désignant le terrain vague: + +--Allons-y. + +Je le suivis sans enthousiasme. Il divisa le terrain en plusieurs +sections qu'il inspecta successivement. Mais, dans un coin, à l'angle +que formaient les murs de deux propriétés voisines, un amoncellement +de moellons et de cailloux, recouverts de ronces et d'herbes, attira +son attention. Il l'attaqua. + +Je dus l'aider. Durant une heure, en plein soleil, nous peinâmes +inutilement. Mais lorsque, sous les pierres écartées, nous parvînmes +au sol lui-même, et que nous l'eûmes éventré, la pioche de Daspry mit +à nu des ossements, un reste de squelette autour duquel +s'effiloquaient encore des bribes de vêtements. + +Et soudain je me sentis pâlir. J'apercevais fichée en terre une petite +plaque de fer, découpée en forme de rectangle et où il me semblait +distinguer des taches rouges. Je me baissai. C'était bien cela: la +plaque avait les dimensions d'une carte à jouer, et les taches rouges, +d'un rouge de minium rongé par places, étaient au nombre de sept, +disposées comme les sept points d'un sept de coeur, et percées d'un +trou à chacune des sept extrémités. + +--Écoutez, Daspry, j'en ai assez de toutes ces histoires. Tant mieux +pour vous si elles vous intéressent. Moi, je vous fausse compagnie. + +Était-ce l'émotion? Était-ce la fatigue d'un travail exécuté sous un +soleil trop rude, toujours est-il que je chancelai en m'en allant, et +que je dus me mettre au lit où je restai quarante-huit heures, +fiévreux et brûlant, obsédé par des squelettes qui dansaient autour de +moi et se jetaient à la tête leurs coeurs sanguinolents. + + + +Daspry me fut fidèle. Chaque jour il m'accorda trois ou quatre heures, +qu'il passa, il est vrai, dans la grande salle, à fureter, cogner, et +tapoter. + +--Les lettres sont là, dans cette pièce, venait-il me dire de temps à +autre, elles sont là. J'en mettrais ma main au feu. + +--Laissez-moi la paix, répondais-je horripilé. + +Le matin du troisième jour, je me levai assez faible encore, mais +guéri. Un déjeuner substantiel me réconforta. Mais un petit bleu que +je reçus vers cinq heures contribua, plus que tout, à mon complet +rétablissement, tellement ma curiosité fut, de nouveau et malgré tout, +piquée au vif. + +Le pneumatique contenait ces mots: + + + + «Monsieur, + +«Le drame dont le premier acte s'est passé dans la nuit du 22 au 23 +juin, touche à son dénouement. La force même des choses exigeant que +je mette en présence l'un de l'autre les deux principaux personnages +de ce drame et que cette confrontation ait lieu chez vous, je vous +serais infiniment reconnaissant de me prêter votre domicile pour la +soirée d'aujourd'hui. Il serait bon que, de neuf heures à onze heures, +votre domestique fût éloigné, et préférable que vous-même eussiez +l'extrême obligeance de bien vouloir laisser le champ libre aux +adversaires. Vous avez pu vous rendre compte, dans la nuit du 22 au 23 +juin, que je poussais jusqu'au scrupule le respect de tout ce qui vous +appartient. De mon côté, je croirais vous faire injure si je doutais +un seul instant de votre absolue discrétion à l'égard de celui qui +signe + + «Votre dévoué, + + «SALVATOR.» + + + +Il y avait dans cette missive un ton d'ironie courtoise, et, dans la +demande qu'elle exprimait, une si jolie fantaisie, que je me délectai. +C'était d'une désinvolture charmante, et mon correspondant semblait +tellement sûr de mon acquiescement! Pour rien au monde je n'eusse +voulu le décevoir ou répondre à sa confiance par de l'ingratitude. + +À huit heures, mon domestique, à qui j'avais offert une place de +théâtre, venait de sortir quand Daspry arriva. Je lui montrai le petit +bleu. + +--Eh bien? me dit-il. + +--Eh bien, je laisse la grille du jardin ouverte, afin que l'on +puisse entrer. + +--Et vous vous en allez? + +--Jamais de la vie! + +--Mais puisqu'on vous demande... + +--On me demande la discrétion. Je serai discret. Mais je tiens +furieusement à voir ce qui va se passer. + +Daspry se mit à rire. + +--Ma foi, vous avez raison, et je reste aussi. J'ai idée qu'on ne +s'ennuiera pas. + +Un coup de timbre l'interrompit. + +--Eux déjà? murmura-t-il, et vingt minutes en avance! Impossible. + +Du vestibule, je tirai le cordon qui ouvrait la grille. Une silhouette +de femme traversa le jardin: Mme Andermatt. + +Elle paraissait bouleversée, et c'est en suffoquant qu'elle balbutia: + +--Mon mari... il vient... il a rendez-vous... on doit lui +donner les lettres... + +--Comment le savez-vous? lui dis-je. + +--Un hasard. Un mot que mon mari a reçu pendant le dîner. + +--Un petit bleu? + +--Un message téléphonique. Le domestique me l'a remis par erreur. Mon +mari l'a pris aussitôt, mais il était trop tard... j'avais lu. + +--Vous aviez lu... + +--Ceci à peu près: «_À neuf heures, ce soir, soyez au boulevard +Maillot avec les documents qui concernent l'affaire. En échange, les +lettres_.» Après le dîner, je suis remontée chez moi et je suis +sortie. + +--À l'insu de M. Andermatt? + +--Oui. + +Daspry me regarda. + +--Qu'en pensez-vous? + +--Je pense ce que vous pensez, que M. Andermatt est un des +adversaires convoqués. + +--Par qui? et dans quel but? + +--C'est précisément ce que nous allons savoir. + +Je les conduisis dans la grande salle. + +Nous pouvions à la rigueur tenir tous les trois sous le manteau de la +cheminée, et nous dissimuler derrière la tenture de velours. Nous nous +installâmes. Mme Andermatt s'assit entre nous deux. Par les fentes du +rideau la pièce entière nous apparaissait. + +Neuf heures sonnèrent. Quelques minutes plus tard la grille du jardin +grinça sur ses gonds. + +J'avoue que je n'étais pas sans éprouver une certaine angoisse et +qu'une fièvre nouvelle me surexcitait. J'étais sur le point de +connaître le mot de l'énigme! L'aventure déconcertante dont les +péripéties se déroulaient devant moi depuis des semaines, allait enfin +prendre son véritable sens, et c'est sous mes yeux que la bataille +allait se livrer. + +Daspry saisit la main de Mme Andermatt et murmura: + +--Surtout, pas un mouvement! Quoi que vous entendiez ou voyiez, +restez impassible. + +Quelqu'un entra. Et je reconnus tout de suite, à sa grande +ressemblance avec Étienne Varin, son frère Alfred. Même démarche +lourde, même visage terreux envahi par la barbe. + +Il entra de l'air inquiet d'un homme qui a l'habitude de craindre des +embûches autour de lui, qui les flaire et les évite. D'un coup d'oeil +il embrassa la pièce, et j'eus l'impression que cette cheminée masquée +par une portière de velours lui était désagréable. Il fit trois pas de +notre côté. Mais une idée, plus impérieuse sans doute, le détourna, +car il obliqua vers le mur, s'arrêta devant le vieux roi de mosaïque, +à la barbe fleurie, au glaive flamboyant, et l'examina longuement, +montant sur une chaise, suivant du doigt le contour des épaules et de +la figure, et palpant certaines parties de l'image. + +Mais brusquement il sauta de sa chaise et s'éloigna du mur. Un bruit +de pas retentissait. Sur le seuil apparut M. Andermatt. + +Le banquier jeta un cri de surprise. + +--Vous! Vous! C'est vous qui m'avez appelé? + +--Moi? mais pas du tout, protesta Varin d'une voix cassée qui me +rappela celle de son frère, c'est votre lettre qui m'a fait venir. + +--Ma lettre! + +--Une lettre signée de vous, où vous m'offrez... + +--Je ne vous ai pas écrit. + +--Vous ne m'avez pas écrit! + +Instinctivement Varin se mit en garde, non point contre le banquier, +mais contre l'ennemi inconnu qui l'avait attiré dans ce piège. Une +seconde fois ses yeux se tournèrent de notre côté, et, rapidement, il +se dirigea vers la porte. + +M. Andermatt lui barra le passage. + +--Que faites-vous donc, Varin? + +--Il y a là-dessous des machines qui ne me plaisent pas. Je m'en +vais. Bonsoir. + +--Un instant! + +--Voyons, Monsieur Andermatt, n'insistez pas, nous n'avons rien à +nous dire. + +--Nous avons beaucoup à nous dire et l'occasion est trop bonne... + +--Laissez-moi passer. + +--Non, non, non, vous ne passerez pas. + +Varin recula, intimidé par l'attitude résolue du banquier, et il +mâchonna: + +--Alors, vite, causons, et que ce soit fini! + +Une chose m'étonnait, et je ne doutais pas que mes deux compagnons +n'éprouvassent la même déception. Comment se pouvait-il que Salvator +ne fût pas là? N'entrait-il pas dans ses projets d'intervenir? et la +seule confrontation du banquier et de Varin lui semblait-elle +suffisante? J'étais singulièrement troublé. Du fait de son absence, ce +duel, combiné par lui, voulu par lui, prenait l'allure tragique des +événements que suscite et commande l'ordre rigoureux du destin, et la +force qui heurtait l'un à l'autre ces deux hommes impressionnait +d'autant plus qu'elle résidait en dehors d'eux. + +Après un moment, M. Andermatt s'approcha de Varin et, bien en face, +les yeux dans les yeux: + +--Maintenant que des années se sont écoulées, et que vous n'avez plus +rien à redouter, répondez-moi franchement, Varin. Qu'avez-vous fait de +Louis Lacombe? + +--En voilà une question! Comme si je pouvais savoir ce qu'il est +devenu! + +--Vous le savez! Vous le savez! Votre frère et vous, vous étiez +attachés à ses pas, vous viviez presque chez lui, dans la maison même +où nous sommes. Vous étiez au courant de tous ses travaux, de tous ses +projets. Et le dernier soir, Varin, quand j'ai reconduit Louis Lacombe +jusqu'à ma porte, j'ai vu deux silhouettes qui se dérobaient dans +l'ombre. Cela, je suis prêt à le jurer. + +--Et après, quand vous l'aurez juré? + +--C'était votre frère et vous, Varin. + +--Prouvez-le. + +--Mais la meilleure preuve, c'est que, deux jours plus tard, vous me +montriez vous-même les papiers et les plans que vous aviez recueillis +dans la serviette de Lacombe, et que vous me proposiez de me les +vendre. Comment ces papiers étaient-ils en votre possession? + +--Je vous l'ai dit, Monsieur Andermatt, nous les avons trouvés sur la +table même de Louis Lacombe le lendemain matin, après sa disparition. + +--Ce n'est pas vrai. + +--Prouvez-le. + +--La justice aurait pu le prouver. + +--Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à la justice? + +--Pourquoi? Ah! pourquoi... + + + +Il se tut, le visage sombre. Et l'autre reprit: + +--Voyez-vous, Monsieur Andermatt, si vous aviez eu la moindre +certitude, ce n'est pas la petite menace que nous vous avons faite qui +eût empêché... + +--Quelle menace? Ces lettres? Est-ce que vous vous imaginez que j'aie +jamais cru un instant?... + +--Si vous n'avez pas cru à ces lettres, pourquoi m'avez-vous offert +des mille et des cents pour les ravoir? Et pourquoi, depuis, nous +avez-vous fait traquer comme des bêtes, mon frère et moi? + +--Pour reprendre des plans auxquels je tenais. + +--Allons donc! c'était pour les lettres. Une fois en possession des +lettres, vous nous dénonciez. Plus souvent que je m'en serais +dessaisi! + +Il eut un éclat de rire qu'il interrompit tout d'un coup. + +--Mais en voilà assez. Nous aurons beau répéter les mêmes paroles, +que nous n'en serons pas plus avancés. Par conséquent nous en +resterons là. + +--Nous n'en resterons pas là, dit le banquier, et puisque vous avez +parlé des lettres, vous ne sortirez pas d'ici avant de me les avoir +rendues. + +--Je sortirai. + +--Non, non. + +--Écoutez, Monsieur Andermatt, je vous conseille... + +--Vous ne sortirez pas. + +--C'est ce que nous verrons, dit Varin avec un tel accent de rage que +Mme Andermatt étouffa un faible cri. + +Il dut l'entendre, car il voulut passer de force. M. Andermatt le +repoussa violemment. Alors je le vis qui glissait sa main dans la +poche de son veston. + +--Une dernière fois! + +--Les lettres d'abord. + +Varin tira un revolver et visant M. Andermatt: + +--Oui, ou non? + +Le banquier se baissa vivement. + +Un coup de feu jaillit. L'arme tomba. + +Je fus stupéfait. C'était près de moi que le coup de feu avait jailli! +Et c'était Daspry qui, d'une balle de pistolet, avait fait sauter +l'arme de la main d'Alfred Varin! + +Et dressé subitement entre les deux adversaires, face à Varin, il +ricanait: + +--Vous avez de la veine, mon ami, une rude veine. C'est la main que +je visais, et c'est le revolver que j'atteins. + +Tous deux le contemplaient, immobiles et confondus. Il dit au +banquier: + +--Vous m'excuserez, monsieur, de me mêler de ce qui ne me regarde +pas. Mais vraiment vous jouez votre partie avec trop de maladresse. +Permettez-moi de tenir les cartes. + +Se tournant vers l'autre: + +--À nous deux, camarade. Et rondement, je t'en prie. L'atout est +coeur, et je joue le sept. + +Et, à trois pouces du nez, il lui colla la plaque de fer où les sept +points rouges étaient marqués. + + + +Jamais il ne m'a été donné de voir un tel bouleversement. Livide, les +yeux écarquillés, les traits tordus d'angoisse, l'homme semblait +hypnotisé par l'image qui s'offrait à lui. + +--Qui êtes-vous? balbutia-t-il. + +--Je l'ai déjà dit, un monsieur qui s'occupe de ce qui ne le regarde +pas... mais qui s'en occupe à fond. + +--Que voulez-vous? + +--Tout ce que tu as apporté. + +--Je n'ai rien apporté. + +--Si, sans quoi, tu ne serais pas venu. Tu as reçu ce matin un mot te +convoquant ici pour neuf heures, et t'enjoignant d'apporter tous les +papiers que tu avais. Or, te voici. Où sont les papiers? + +Il y avait dans la voix de Daspry, il y avait dans son attitude, une +autorité qui me déconcertait, une façon d'agir toute nouvelle chez cet +homme plutôt nonchalant d'ordinaire et doux. Absolument dompté, Varin +désigna l'une de ses poches. + +--Les papiers sont là. + +--Ils y sont tous? + +--Oui. + +--Tous ceux que tu as trouvés dans la serviette de Louis Lacombe et +que tu as vendus au major von Lieben? + +--Oui. + +--Est-ce la copie ou l'original? + +--L'original. + +--Combien en veux-tu? + +--Cent mille. + +Daspry s'esclaffa. + +--Tu es fou. Le major ne t'en a donné que vingt mille. Vingt mille +jetés à l'eau, puisque les essais ont manqué. + +--On n'a pas su se servir des plans. + +--Les plans sont incomplets. + +--Alors, pourquoi me les demandez-vous? + +--J'en ai besoin. Je t'en offre cinq mille francs. Pas un sou de +plus. + +--Dix mille. Pas un sou de moins. + +--Accordé. + +Daspry revint à M. Andermatt. + +--Veuillez signer un chèque, Monsieur. + +--Mais... c'est que je n'ai pas... + +--Votre carnet? Le voici. + +Ahuri, M. Andermatt palpa le carnet que lui tendait Daspry. + +--C'est bien à moi... Comment se fait-il? + +--Pas de vaines paroles, je vous en prie, cher Monsieur, vous n'avez +qu'à signer. + +Le banquier tira son stylographe et signa. Varin avança la main. + +--Bas les pattes, fit Daspry, tout n'est pas fini. + +Et s'adressant au banquier: + +--Il était question aussi de lettres, que vous réclamez? + +--Oui, un paquet de lettres. + +--Où sont-elles, Varin? + +--Je ne les ai pas. + +--Où sont-elles, Varin? + +--Je l'ignore. C'est mon frère qui s'en était chargé. + +--Elles sont cachées ici, dans cette pièce. + +--En ce cas, vous savez où elles sont. + +--Comment le saurais-je? + +--Dame, n'est-ce pas vous qui avez visité la cachette? Vous paraissez +aussi bien renseigné... que Salvator. + +--Les lettres ne sont pas dans la cachette. + +--Elles y sont. + +--Ouvre-la. + +Varin eut un regard de défiance. Daspry et Salvator ne faisaient-ils +qu'un réellement, comme tout le laissait présumer? Si oui, il ne +risquait rien en montrant une cachette déjà connue. Si non c'était +inutile... + +--Ouvre-la, répéta Daspry. + +--Je n'ai pas de sept de coeur. + +--Si, celui-là, dit Daspry, en tendant la plaque de fer. + +Varin recula, terrifié: + +--Non... non... je ne veux pas... + +--Qu'à cela ne tienne... + +Daspry se dirigea vers le vieux monarque à la barbe fleurie, monta sur +une chaise, et appliqua le sept de coeur au bas du glaive, contre la +garde, et de façon que les bords de la plaque recouvrissent exactement +les deux bords de l'épée. Puis, avec l'aide d'un poinçon, qu'il +introduisit alternativement dans chacun des sept trous pratiqués à +l'extrémité des sept points de coeur, il pesa sur sept des petites +pierres de la mosaïque. À la septième petite pierre enfoncée, un +déclenchement se produisit, et tout le buste du roi pivota, démasquant +une large ouverture aménagée comme un coffre, avec des revêtements de +fer et deux rayons d'acier luisant. + +--Tu vois bien, Varin, le coffre est vide. + +--En effet... Alors c'est que mon frère aura retiré les lettres. + +Daspry revint vers l'homme et lui dit: + +--Ne joue pas au plus fin avec moi. Il y a une autre cachette. Où +est-elle? + +--Il n'y en a pas. + +--Est-ce de l'argent que tu veux? Combien? + +--Dix mille. + +--Monsieur Andermatt, ces lettres valent-elles dix mille francs pour +vous? + +--Oui, fit le banquier d'une voix forte. + +Varin ferma le coffre, prit le sept de coeur, non sans une répugnance +visible, et l'appliqua sur le glaive, contre la garde, et juste au +même endroit. Successivement il enfonça le poinçon à l'extrémité des +sept points de coeur. Il se produisit un second déclenchement, mais +cette fois, chose inattendue, ce ne fut qu'une partie du coffre qui +pivota démasquant un petit coffre pratiqué dans l'épaisseur même de la +porte qui fermait le plus grand. + +Le paquet de lettres était là, noué d'une ficelle et cacheté. Varin le +remit à Daspry. Celui-ci demanda: + +--Le chèque est prêt, Monsieur Andermatt? + +--Oui. + +--Et vous avez aussi le dernier document que vous tenez de Louis +Lacombe, et qui complète les plans du sous-marin? + +--Oui. + +L'échange se fit. Daspry empocha le document et le chèque, et offrit +le paquet à M. Andermatt. + +--Voici ce que vous désiriez, Monsieur. + +Le banquier hésita un moment, comme s'il avait peur de toucher à ces +pages maudites qu'il avait cherchées avec tant d'âpreté. Puis, d'un +geste nerveux, il s'en empara. + +Auprès de moi j'entendis un gémissement. Je saisis la main de Mme +Andermatt: elle était glacée. + +Et Daspry dit au banquier: + +--Je crois, Monsieur, que notre conversation est terminée. Oh! pas de +remerciements, je vous en supplie. Le hasard seul a voulu que je pusse +vous être utile. + +M. Andermatt se retira. Il emportait les lettres de sa femme à Louis +Lacombe. + + + +--À merveille, s'écria Daspry d'un air enchanté, tout s'arrange pour +le mieux. Nous n'avons plus qu'à boucler notre affaire, camarade. Tu +as les papiers? + +--Les voilà tous. + +Daspry les compulsa, les examina attentivement et les enfouit dans sa +poche. + +--Parfait, tu as tenu parole. + +--Mais... + +--Mais quoi? + +--Les deux chèques?... l'argent?... + +--Eh bien, tu as de l'aplomb, mon bonhomme. Comment, tu oses +réclamer! + +--Je réclame ce qui m'est dû. + +--On te doit donc quelque chose pour des papiers que tu as volés? + +Mais l'homme paraissait hors de lui. Il tremblait de colère, les yeux +injectés de sang. + +--L'argent... les vingt mille... bégaya-t-il. + +--Impossible... j'en ai l'emploi. + +--L'argent!... + +--Allons, sois raisonnable, et laisse donc ton poignard tranquille. + +Il lui saisit le bras si brutalement que l'autre hurla de douleur, et +il ajouta: + +--Va-t'en, camarade, l'air te fera du bien. Veux-tu que je te +reconduise? Nous nous en irons par le terrain vague, et je te +montrerai un tas de cailloux sous lequel... + +--Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai! + +--Mais oui, c'est vrai. Cette petite plaque de fer aux sept points +rouges vient de là-bas. Elle ne quittait jamais Louis Lacombe, tu te +rappelles? Ton frère et toi vous l'avez enterrée avec le cadavre... +et avec d'autres choses qui intéresseront énormément la justice. + +Varin se couvrit le visage de ses poings rageurs. Puis il prononça: + +--Soit. Je suis roulé. N'en parlons plus. Un mot cependant... un +seul mot... je voudrais savoir... + +--J'écoute. + +--Il y avait dans ce coffre, dans le plus grand des deux, une +cassette? + +--Oui. + +--Quand vous êtes venu ici, la nuit du 22 au 23 juin, elle y était? + +--Oui. + +--Elle contenait?... + +--Tout ce que les frères Varin y avaient enfermé, une assez jolie +collection de bijoux, diamants et perles, raccrochés de droite et de +gauche par lesdits frères. + +--Et vous l'avez prise? + +--Dame! Mets-toi à ma place. + +--Alors... c'est en constatant la disparition de la cassette que +mon frère s'est tué? + +--Probable. La disparition de votre correspondance avec le major von +Lieben n'eût pas suffi. Mais la disparition de la cassette... +Est-ce là tout ce que tu avais à me demander? + +--Ceci encore: votre nom? + +--Tu dis cela comme si tu avais des idées de revanche. + +--Parbleu! La chance tourne. Aujourd'hui vous êtes le plus fort. +Demain... + +--Ce sera toi. + +--J'y compte bien. Votre nom? + +--Arsène Lupin. + +--Arsène Lupin! + +L'homme chancela, assommé comme par un coup de massue. On eût dit que +ces deux mots lui enlevaient toute espérance. Daspry se mit à rire. + +--Ah! ça, t'imaginais-tu qu'un M. Durand ou Dupont aurait pu monter +toute cette belle affaire? Allons donc, il fallait au moins un Arsène +Lupin. Et maintenant que tu es renseigné, mon petit, va préparer ta +revanche. Arsène Lupin t'attend. + +Et il le poussa dehors, sans un mot de plus. + + + + * * * + + + +--Daspry, Daspry, criai-je, lui donnant encore, et malgré moi, le nom +sous lequel je l'avais connu. + +J'écartai le rideau de velours. + +Il accourut. + +--Quoi? Qu'y a-t-il? + +--Mme Andermatt est souffrante. + +Il s'empressa, lui fit respirer des sels et, tout en la soignant, +m'interrogeait: + +--Eh bien, que s'est-il donc passé? + +--Les lettres, lui dis-je... les lettres de Louis Lacombe que vous +avez données à son mari! + +Il se frappa le front. + +--Elle a cru que j'avais fait cela!... Mais oui, après tout, elle +pouvait le croire. Imbécile que je suis! + +Mme Andermatt, ranimée, l'écoutait avidement. Il sortit de son +portefeuille un petit paquet en tous points semblable à celui qu'avait +emporté M. Andermatt. + +--Voici vos lettres, madame, les vraies. + +--Mais... les autres? + +--Les autres sont les mêmes que celles-ci, mais recopiées par moi, +cette nuit, et soigneusement arrangées. Votre mari sera d'autant plus +heureux de les lire qu'il ne se doutera pas de la substitution, +puisque tout a paru se passer sous ses yeux... + +--L'écriture... + +--Il n'y a pas d'écriture qu'on ne puisse imiter. + +Elle le remercia, avec les mêmes paroles de gratitude qu'elle eût +adressées à un homme de son monde, et je vis bien qu'elle n'avait pas +dû entendre les dernières phrases échangées entre Varin et Arsène +Lupin. + +Moi, je le regardais non sans embarras, ne sachant trop que dire à cet +ancien ami qui se révélait à moi sous un jour si imprévu. Lupin! +c'était Lupin! mon camarade de cercle n'était autre que Lupin! Je n'en +revenais pas. Mais, lui très à l'aise: + +--Vous pouvez faire vos adieux à Jean Daspry. + +--Ah! + +--Oui, Jean Daspry part en voyage. Je l'envoie au Maroc. Il est fort +possible qu'il y trouve une fin digne de lui. J'avoue même que c'est +son intention. + +--Mais Arsène Lupin nous reste? + +--Oh! plus que jamais. Arsène Lupin n'est encore qu'au début de sa +carrière, et il compte bien... + +Un mouvement de curiosité irrésistible me jeta sur lui, et +l'entraînant à quelque distance de Mme Andermatt: + +--Vous avez donc fini par découvrir la seconde cachette, celle où se +trouvait le paquet de lettres? + +--J'ai eu assez de mal! C'est hier seulement, l'après-midi, pendant +que vous étiez couché. Et pourtant, Dieu sait combien c'était facile! +Mais les choses les plus simples sont celles auxquelles on pense en +dernier. + +Et me montrant le sept de coeur: + +--J'avais bien deviné que, pour ouvrir le grand coffre, il fallait +appuyer cette carte contre le glaive du bonhomme en mosaïque... + +--Comment aviez-vous deviné cela? + +--Aisément. Par mes informations particulières, je savais en venant +ici, le 22 juin au soir... + +--Après m'avoir quitté... + +--Oui, et après vous avoir mis par des conversations choisies dans un +état d'esprit tel, qu'un nerveux et un impressionnable comme vous +devait fatalement me laisser agir à ma guise, sans sortir de son lit. + +--Le raisonnement était juste. + +--Je savais donc, en venant ici, qu'il y avait une cassette cachée +dans un coffre à serrure secrète, et que le sept de coeur était la +clef, le mot de cette serrure. Il ne s'agissait plus que de plaquer ce +sept de coeur à un endroit qui lui fût visiblement réservé. Une heure +d'examen m'a suffi. + +--Une heure! + +--Observez le bonhomme en mosaïque. + +--Le vieil empereur? + +--Ce vieil empereur est la représentation exacte du roi de coeur de +tous les jeux de cartes, Charlemagne. + +--En effet... Mais pourquoi le sept de coeur ouvre-t-il tantôt le +grand coffre et tantôt le petit? Et pourquoi n'avez-vous ouvert +d'abord que le grand coffre? + +--Pourquoi? mais parce que je m'obstinais toujours à placer mon sept +de coeur dans le même sens. Hier seulement je me suis aperçu qu'en le +retournant, c'est-à-dire en mettant le septième point, celui du +milieu, en l'air au lieu de le mettre en bas, la disposition des sept +points changeait. + +--Parbleu! + +--Évidemment, parbleu, mais encore fallait-il y penser. + +--Autre chose: vous ignoriez l'histoire des lettres avant que Mme +Andermatt... + +--En parlât devant moi? Oui. Je n'avais découvert dans le coffre, +outre la cassette, que la correspondance des deux frères, +correspondance qui m'a mis sur la voie de leur trahison. + +--Somme toute, c'est par hasard que vous avez été amené, d'abord à +reconstituer l'histoire des deux frères, puis à rechercher les plans +et les documents du sous-marin? + +--Par hasard. + +--Mais dans quel but avez-vous recherché?... + +Daspry m'interrompit en riant: + +--Mon Dieu! comme cette affaire vous intéresse! + +--Elle me passionne. + +--Eh bien, tout à l'heure, quand j'aurai reconduit Mme Andermatt et +fait porter à l'_Écho de France_ le mot que je vais écrire, je +reviendrai et nous entrerons dans le détail. + +Il s'assit et écrivit une de ces petites notes lapidaires où se +divertit la fantaisie du personnage. Qui ne se rappelle le bruit que +fit celle-ci dans le monde entier? + + + +«Arsène Lupin a résolu le problème que Salvator a posé dernièrement. +Maître de tous les documents et plans originaux de l'ingénieur Louis +Lacombe, il les a fait parvenir entre les mains du ministre de la +marine. À cette occasion il ouvre une souscription dans le but +d'offrir à l'État le premier sous-marin construit d'après ces plans. +Et il s'inscrit lui-même en tête de cette souscription pour la somme +de vingt mille francs.» + + + +--Les vingt mille francs des chèques de M. Andermatt? lui dis-je, +quand il m'eut donné le papier à lire. + +--Précisément. Il était équitable que Varin rachetât en partie sa +trahison. + + + + * * * + + + +Et voilà comment j'ai connu Arsène Lupin. Voilà comment j'ai su que +Jean Daspry, camarade de cercle, relation mondaine, n'était autre +qu'Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur. Voilà comment j'ai noué des +liens d'amitié fort agréables avec notre grand homme, et comment, peu +à peu, grâce à la confiance dont il veut bien m'honorer, je suis +devenu son très humble, très fidèle et très reconnaissant +historiographe. + + + +------ + + + +LE COFFRE-FORT DE MADAME IMBERT + + + +À trois heures du matin, il y avait encore une demi-douzaine de +voitures devant un des petits hôtels de peintre qui composent l'unique +côté du boulevard Berthier. La porte de cet hôtel s'ouvrit. Un groupe +d'invités, hommes et dames, sortirent. Quatre voitures filèrent de +droite et de gauche et il ne resta sur l'avenue que deux messieurs qui +se quittèrent au coin de la rue de Courcelles où demeurait l'un d'eux. +L'autre résolut de rentrer à pied jusqu'à la Porte-Maillot. + +Il traversa donc l'avenue de Villiers et continua son chemin sur le +trottoir opposé aux fortifications. Par cette belle nuit d'hiver, pure +et froide, il y avait plaisir à marcher. On respirait bien. Le bruit +des pas résonnait allègrement. + +Mais au bout de quelques minutes il eut l'impression désagréable qu'on +le suivait. De fait, s'étant retourné, il aperçut l'ombre d'un homme +qui se glissait entre les arbres. Il n'était point peureux; cependant +il hâta le pas afin d'arriver le plus vite possible à l'octroi des +Ternes. Mais l'homme se mit à courir. Assez inquiet, il jugea plus +prudent de lui faire face et de tirer son revolver de sa poche. + +Il n'en eut pas le temps. L'homme l'assaillait violemment, et tout de +suite une lutte s'engagea sur le boulevard désert, lutte à +bras-le-corps où il sentit aussitôt qu'il avait le désavantage. Il +appela au secours, se débattit, et fut renversé contre un tas de +cailloux, serré à la gorge, bâillonné d'un mouchoir que son adversaire +lui enfonçait dans la bouche. Ses yeux se fermèrent, ses oreilles +bourdonnèrent, et il allait perdre connaissance, lorsque, soudain, +l'étreinte se desserra, et l'homme qui l'étouffait de son poids se +releva pour se défendre à son tour contre une attaque imprévue. + +Un coup de canne sur le poignet, un coup de botte sur la cheville... +l'homme poussa deux grognements de douleur, et s'enfuit en boitant +et en jurant. + +Sans daigner le poursuivre, le nouvel arrivant se pencha et dit: + +--Êtes-vous blessé, Monsieur? + +Il n'était pas blessé, mais fort étourdi et incapable de se tenir +debout. Par bonheur, un des employés de l'octroi, attiré par les cris, +accourut. Une voiture fut requise. Le monsieur y prit place accompagné +de son sauveur, et on le conduisit à son hôtel de l'avenue de la +Grande-Armée. + +Devant la porte, tout à fait remis, il se confondit en remerciements. + +--Je vous dois la vie, Monsieur, veuillez croire que je ne +l'oublierai point. Je ne veux pas effrayer ma femme en ce moment, mais +je tiens à ce qu'elle vous exprime elle-même, dès aujourd'hui, toute +ma reconnaissance. + +Il le pria de venir déjeuner et lui dit son nom: Ludovic Imbert, +ajoutant: + +--Puis-je savoir à qui j'ai l'honneur... + +--Mais certainement, fit l'autre. + +Et il se présenta: + +--Arsène Lupin. + + + + * * * + + + +Arsène Lupin n'avait pas alors cette célébrité que lui ont value +l'affaire Cahorn, son évasion de la Santé, et tant d'autres exploits +retentissants. Il ne s'appelait même pas Arsène Lupin. Ce nom auquel +l'avenir réservait un tel lustre fut spécialement imaginé pour +désigner le sauveur de M. Imbert, et l'on peut dire que c'est dans +cette affaire qu'il reçut le baptême du feu. Prêt au combat il est +vrai, armé de toutes pièces, mais sans ressources, sans l'autorité que +donne le succès, Arsène Lupin n'était qu'apprenti dans une profession +où il devait bientôt passer maître. + +Aussi quel frisson de joie à son réveil, quand il se rappela +l'invitation de la nuit! Enfin il touchait au but! Enfin il +entreprenait une oeuvre digne de ses forces et de son talent! Les +millions des Imbert, quelle proie magnifique pour un appétit comme le +sien! + +Il fit une toilette spéciale, redingote râpée, pantalon élimé, chapeau +de soie un peu rougeâtre, manchettes et faux-cols effiloqués, le tout +fort propre, mais sentant la misère. Comme cravate, un ruban noir +épinglé d'un diamant de noix à surprise. Et, ainsi accoutré, il +descendit l'escalier du logement qu'il occupait à Montmartre. Au +troisième étage, sans s'arrêter, il frappa du pommeau de sa canne sur +le battant d'une porte close. Dehors il gagna les boulevards +extérieurs. Un tramway passait. Il y prit place, et quelqu'un qui +marchait derrière lui, le locataire du troisième étage, s'assit à son +côté. + +Au bout d'un instant, cet homme lui dit: + +--Eh bien, patron? + +--Eh bien, c'est fait. + +--Comment? + +--J'y déjeune. + +--Vous y déjeunez! + +--Tu ne voudrais pas, j'espère, que j'eusse exposé gratuitement des +jours aussi précieux que les miens? J'ai arraché M. Ludovic Imbert à +la mort certaine que tu lui réservais. M. Ludovic Imbert est une +nature reconnaissante. Il m'invite à déjeuner. + +Un silence, et l'autre hasarda: + +--Alors, vous n'y renoncez pas? + +--Mon petit, fit Arsène, si j'ai machiné la petite agression de cette +nuit, si je me suis donné la peine, à trois heures du matin, le long +des fortifications, de t'allonger un coup de canne sur le poignet et +un coup de pied sur le tibia, risquant ainsi d'endommager mon unique +ami, ce n'est pas pour renoncer maintenant au bénéfice d'un sauvetage +si bien organisé. + +--Mais les mauvais bruits qui courent sur la fortune... + +--Laisse-les courir. Il y a six mois que je poursuis l'affaire, six +mois que je me renseigne, que j'étudie, que je tends mes filets, que +j'interroge les domestiques, les prêteurs et les hommes de paille, six +mois que je vis dans l'ombre du mari et de la femme. Par conséquent je +sais à quoi m'en tenir. Que la fortune provienne du vieux Brawford, +comme ils le prétendent, ou d'une autre source, j'affirme qu'elle +existe. Et puisqu'elle existe, elle est à moi. + +--Bigre, cent millions! + +--Mettons-en dix, ou même cinq, n'importe! il y a de gros paquets de +titres dans le coffre-fort. C'est bien le diable si, un jour ou +l'autre, je ne mets pas la main sur la clef. + +Le tramway s'arrêta place de l'Étoile. L'homme murmura: + +--Ainsi, pour le moment? + +--Pour le moment, rien à faire. Je t'avertirai. Nous avons le temps. + +Cinq minutes après, Arsène Lupin montait le somptueux escalier de +l'hôtel Imbert, et Ludovic le présentait à sa femme. Gervaise était +une bonne petite dame, toute ronde, très bavarde. Elle fit à Lupin le +meilleur accueil. + +--J'ai voulu que nous soyons seuls à fêter notre sauveur, dit-elle. + +Et dès l'abord on traita «notre sauveur» comme un ami d'ancienne date. +Au dessert l'intimité était complète, et les confidences allèrent bon +train. Arsène raconta sa vie, la vie de son père, intègre magistrat, +les tristesses de son enfance, les difficultés du présent. Gervaise, à +son tour, dit sa jeunesse, son mariage, les bontés du vieux Brawford, +les cent millions dont elle avait hérité, les obstacles qui +retardaient l'entrée en jouissance, les emprunts qu'elle avait dû +contracter à des taux exorbitants, ses interminables démêlés avec les +neveux de Brawford, et les oppositions! et les séquestres! tout enfin! + +--Pensez donc, Monsieur Lupin, les titres sont là, à côté, dans le +bureau de mon mari, et si nous en détachons un seul coupon, nous +perdons tout! Ils sont là, dans notre coffre-fort, et nous ne pouvons +pas y toucher! + +Un léger frémissement secoua Monsieur Lupin à l'idée de ce voisinage. +Et il eut la sensation très nette que Monsieur Lupin n'aurait jamais +assez d'élévation d'âme pour éprouver les mêmes scrupules que la bonne +dame. + +--Ah! ils sont là, murmura-t-il, la gorge sèche. + +--Ils sont là. + +Des relations commencées sous de tels auspices ne pouvaient que former +des noeuds plus étroits. Délicatement interrogé, Arsène Lupin avoua sa +misère, sa détresse. Sur-le-champ, le malheureux garçon fut nommé +secrétaire particulier des deux époux, aux appointements de cent +cinquante francs par mois. Il continuerait à habiter chez lui, mais il +viendrait chaque jour prendre les ordres de travail et, pour plus de +commodité, on mettait à sa disposition, comme cabinet de travail, une +des chambres du deuxième étage. + +Il choisit. Par quel excellent hasard se trouva-t-elle au-dessus du +bureau de Ludovic? + + + + * * * + + + +Arsène ne tarda pas à s'apercevoir que son poste de secrétaire +ressemblait furieusement à une sinécure. En deux mois, il n'eut que +quatre lettres insignifiantes à recopier et ne fut appelé qu'une fois +dans le bureau de son patron, ce qui ne lui permit qu'une fois de +contempler officiellement le coffre-fort. En outre, il nota que le +titulaire de cette sinécure ne devait pas être jugé digne de figurer +auprès du député Anquety, ou du bâtonnier Grouvel, car on omit de le +convier aux fameuses réceptions mondaines. + +Il ne s'en plaignit point, préférant de beaucoup garder sa modeste +petite place à l'ombre, et se tint à l'écart, heureux et libre. +D'ailleurs il ne perdait pas son temps. Il rendit tout d'abord un +certain nombre de visites clandestines au bureau de Ludovic, et +présenta ses devoirs au coffre-fort, lequel n'en resta pas moins +hermétiquement fermé. C'était un énorme bloc de fonte et d'acier, à +l'aspect rébarbatif, et contre quoi ne pouvaient prévaloir ni les +limes, ni les vrilles, ni les pinces monseigneur. + +Arsène Lupin n'était pas entêté. + +--Où la force échoue, la ruse réussit, se dit-il. L'essentiel est +d'avoir un oeil et une oreille dans la place. + +Il prit donc les mesures nécessaires, et après de minutieux et +pénibles sondages à travers le parquet de sa chambre, il introduisit +un tuyau de plomb qui aboutissait au plafond du bureau entre deux +moulures de la corniche. Par ce tuyau, tube acoustique et lunette +d'approche, il espérait voir et entendre. + +Dès lors il vécut à plat ventre sur son parquet. Et de fait il vit +souvent les Imbert en conférence devant le coffre, compulsant des +registres et maniant des dossiers. Quand ils tournaient successivement +les quatre boutons qui commandaient la serrure, il tâchait, pour +savoir le chiffre, de saisir le nombre des crans qui passaient. Il +surveillait leurs gestes, il épiait leurs paroles. Que faisaient-ils +de la clef? La cachaient-ils? + +Un jour, il descendit en hâte, les ayant vus qui sortaient de la pièce +sans refermer le coffre. Et il entra résolument. Ils étaient revenus. + +--Oh! excusez-moi, dit-il, je me suis trompé de porte. + +Mais Gervaise se précipita, et l'attirant: + +--Entrez donc, Monsieur Lupin, entrez donc, n'êtes-vous pas chez vous +ici? Vous allez nous donner un conseil. Quels titres devons-nous +vendre? De l'Extérieure ou de la Rente? + +--Mais, l'opposition? objecta Lupin, très étonné. + +--Oh! elle ne frappe pas tous les titres. + +Elle écarta le battant. Sur les rayons s'entassaient des portefeuilles +ceinturés de sangles. Elle en saisit un. Mais son mari protesta. + +--Non, non, Gervaise, ce serait de la folie de vendre de +l'Extérieure. Elle va monter... Tandis que la Rente est au plus +haut. Qu'en pensez-vous, mon cher ami? + +Le cher ami n'avait aucune opinion, cependant il conseilla le +sacrifice de la Rente. Alors elle prit une autre liasse, et, dans +cette liasse, au hasard, un papier. C'était un titre 3% de 1.374 +francs. Ludovic le mit dans sa poche. L'après-midi, accompagné de son +secrétaire, il fit vendre ce titre par un agent de change et toucha +quarante-six mille francs. + +Quoi qu'en eût dit Gervaise, Arsène Lupin ne se sentait pas chez lui. +Bien au contraire, sa situation dans l'hôtel Imbert le remplissait de +surprise. À diverses occasions, il put constater que les domestiques +ignoraient son nom. Ils l'appelaient monsieur. Ludovic le désignait +toujours ainsi: «Vous préviendrez monsieur... Est-ce que monsieur +est arrivé?» Pourquoi cette appellation énigmatique? + +D'ailleurs, après l'enthousiasme du début, les Imbert lui parlaient à +peine, et, tout en le traitant avec les égards dûs à un bienfaiteur, +ne s'occupaient jamais de lui! On avait l'air de le considérer comme +un original qui n'aime pas qu'on l'importune, et on respectait son +isolement, comme si cet isolement était une règle édictée par lui, un +caprice de sa part. Une fois qu'il passait dans le vestibule, il +entendit Gervaise qui disait à deux messieurs: + +--C'est un tel sauvage! + +Soit, pensa-t-il, nous sommes un sauvage. Et renonçant à s'expliquer +les bizarreries de ces gens, il poursuivait l'exécution de son plan. +Il avait acquis la certitude qu'il ne fallait point compter sur le +hasard ni sur une étourderie de Gervaise que la clef du coffre ne +quittait pas, et qui, au surplus, n'eût jamais emporté cette clef sans +avoir préalablement brouillé les lettres de la serrure. Ainsi donc il +devait agir. + +Un événement précipita les choses, la violente campagne menée contre +les Imbert par certains journaux. On les accusait d'escroquerie. +Arsène Lupin assista aux péripéties du drame, aux agitations du +ménage, et il comprit qu'en tardant davantage, il allait tout perdre. + +Cinq jours de suite, au lieu de partir vers six heures comme il en +avait l'habitude, il s'enferma dans sa chambre. On le supposait sorti. +Lui, s'étendait sur le parquet et surveillait le bureau de Ludovic. + +Les cinq soirs, la circonstance favorable qu'il attendait ne s'étant +pas produite, il s'en alla au milieu de la nuit, par la petite porte +qui desservait la cour. Il en possédait une clef. + +Mais le sixième jour il apprit que les Imbert, en réponse aux +insinuations malveillantes de leurs ennemis, avaient proposé qu'on +ouvrît le coffre et qu'on en fît l'inventaire. + +--C'est pour ce soir, pensa Lupin. + +Et en effet, après le dîner, Ludovic s'installa dans son bureau. +Gervaise le rejoignit. Ils se mirent à feuilleter les registres du +coffre. + +Une heure s'écoula, puis une autre heure. Il entendit les domestiques +qui se couchaient. Maintenant il n'y avait plus personne au premier +étage. Minuit. Les Imbert continuaient leur besogne. + +--Allons-y, murmura Lupin. + +Il ouvrit sa fenêtre. Elle donnait sur la cour, et l'espace, par la +nuit sans lune et sans étoile, était obscur. Il tira de son armoire +une corde à noeuds qu'il assujettit à la rampe du balcon, enjamba et +se laissa glisser doucement, en s'aidant d'une gouttière, jusqu'à la +fenêtre située au-dessous de la sienne. C'était celle du bureau, et le +voile épais des rideaux molletonnés masquait la pièce. Debout sur le +balcon, il resta un moment immobile, l'oreille tendue et l'oeil aux +aguets. + +Tranquillisé par le silence, il poussa légèrement les deux croisées. +Si personne n'avait eu soin de les vérifier, elles devaient céder à +l'effort, car lui, au cours de l'après-midi, en avait tourné +l'espagnolette de façon qu'elle n'entrât plus dans les gâches. + +Les croisées cédèrent. Alors, avec des précautions infinies, il les +entrebâilla davantage. Dès qu'il put glisser la tête, il s'arrêta. Un +peu de lumière filtrait entre les deux rideaux mal joints: il aperçut +Gervaise et Ludovic assis à côté du coffre. + +Ils n'échangeaient que de rares paroles et à voix basse, absorbés par +leur travail. Arsène calcula la distance qui le séparait d'eux, +établit les mouvements exacts qu'il lui faudrait faire pour les +réduire l'un après l'autre à l'impuissance, avant qu'ils n'eussent le +temps d'appeler au secours, et il allait se précipiter, lorsque +Gervaise dit: + +--Comme la pièce s'est refroidie depuis un instant! Je vais me mettre +au lit. Et toi? + +--Je voudrais finir. + +--Finir! Mais tu en as pour la nuit. + +--Mais non, une heure au plus. + +Elle se retira. Vingt minutes, trente minutes passèrent. Arsène poussa +la fenêtre un peu plus. Les rideaux frémirent. Il poussa encore. +Ludovic se retourna, et, voyant les rideaux gonflés par le vent, se +leva pour fermer la fenêtre... + +Il n'y eut pas un cri, pas même une apparence de lutte. En quelques +gestes précis, et sans lui faire le moindre mal, Arsène l'étourdit, +lui enveloppa la tête avec le rideau, le ficela, et de telle manière +que Ludovic ne distingua même pas le visage de son agresseur. + +Puis, rapidement, il se dirigea vers le coffre, saisit deux +portefeuilles qu'il mit sous son bras, sortit du bureau, descendit +l'escalier, traversa la cour, et ouvrit la porte de service. Une +voiture stationnait dans la rue. + +--Prends cela d'abord, dit-il au cocher, et suis-moi. + +Il retourna jusqu'au bureau. En deux voyages ils vidèrent le coffre. +Puis Arsène monta dans sa chambre, enleva la corde, effaça toute trace +de son passage. C'était fini. + + + +Quelques heures après, Arsène Lupin, aidé de son compagnon, opéra le +dépouillement des portefeuilles. Il n'éprouva aucune déception, +l'ayant prévu, à constater que la fortune des Imbert n'avait pas +l'importance qu'on lui attribuait. Les millions ne se comptaient pas +par centaines, ni même par dizaines. Mais enfin le total formait +encore un chiffre très respectable, et c'étaient d'excellentes +valeurs, obligations de chemins de fer, Villes de Paris, fonds d'État, +Suez, mines du Nord, etc. + +Il se déclara satisfait. + +--Certes, dit-il, il y aura un rude déchet quand le temps sera venu +de négocier. On se heurtera à des oppositions, et il faudra plus d'une +fois liquider à vil prix. N'importe, avec cette première mise de +fonds, je me charge de vivre comme je l'entends... et de réaliser +quelques rêves qui me tiennent au coeur. + +--Et le reste? + +--Tu peux le brûler, mon petit. Ces tas de papiers faisaient bonne +figure dans le coffre-fort. Pour nous, c'est inutile. Quant aux +titres, nous allons les enfermer bien tranquillement dans le placard, +et nous attendrons le moment propice. + +Le lendemain Arsène pensa qu'aucune raison ne l'empêchait de retourner +à l'hôtel Imbert. Mais la lecture des journaux lui révéla cette +nouvelle imprévue: Ludovic et Gervaise avaient disparu. + +L'ouverture du coffre eut lieu en grande solennité. Les magistrats y +trouvèrent ce qu'Arsène Lupin avait laissé... peu de chose. + + + + * * * + + + +Tels sont les faits, et telle est l'explication que donne à certains +d'entre eux l'intervention d'Arsène Lupin. J'en tiens le récit de +lui-même, un jour qu'il était en veine de confidence. + +Ce jour-là, il se promenait de long en large dans mon cabinet de +travail, et ses yeux avaient une petite fièvre que je ne leur +connaissais pas. + +--Somme toute, lui dis-je, c'est votre plus beau coup? + +Sans me répondre directement, il reprit: + +--Il y a dans cette affaire des secrets impénétrables. Ainsi, même +après l'explication que je vous ai donnée, que d'obscurités encore! +Pourquoi cette fuite? Pourquoi n'ont-ils pas profité du secours que je +leur apportais involontairement? Il était si simple de dire: «Les cent +millions se trouvaient dans le coffre. Ils n'y sont plus parce qu'on +les a volés»! + +--Ils ont perdu la tête. + +--Oui, voilà, ils ont perdu la tête... D'autre part, il est vrai... + +--Il est vrai?... + +--Non, rien. + +Que signifiait cette réticence? Il n'avait pas tout dit, c'était +visible, et ce qu'il n'avait pas dit, il répugnait à le dire. J'étais +intrigué. Il fallait que la chose fût grave pour provoquer de +l'hésitation chez un tel homme. + +Je lui posai des questions au hasard. + +--Vous ne les avez pas revus? + +--Non. + +--Et il ne vous est pas advenu d'éprouver, à l'égard de ces deux +malheureux, quelque pitié? + +--Moi! proféra-t-il en sursautant. + +Sa révolte m'étonna. Avais-je touché juste? J'insistai: + +--Évidemment. Sans vous, ils auraient peut-être pu faire face au +danger... ou du moins partir les poches remplies. + +--Des remords, c'est bien cela que vous m'attribuez, n'est-ce pas? + +--Dame! + +Il frappa violemment sur ma table. + +--Ainsi, selon vous, je devrais avoir des remords? + +--Appelez cela des remords ou des regrets, bref un sentiment +quelconque... + +--Un sentiment quelconque pour des gens... + +--Pour des gens à qui vous avez dérobé une fortune. + +--Quelle fortune? + +--Enfin... ces deux ou trois liasses de titres... + +--Ces deux ou trois liasses de titres! Je leur ai dérobé des paquets +de titres, n'est-ce pas? une partie de leur héritage? voilà ma faute? +voilà mon crime? + +«Mais, sacrebleu, mon cher, vous n'avez donc pas deviné qu'ils étaient +faux, ces titres?... vous entendez? + + + + ILS ÉTAIENT FAUX! + + + +Je le regardai, abasourdi. + +--Faux, les quatre ou cinq millions. + +--Faux, s'écria-t-il rageusement, archi-faux! les obligations, les +Villes de Paris, les fonds d'État, du papier, rien que du papier! Pas +un sou, je n'ai pas tiré un sou de tout le bloc! Et vous me demandez +d'avoir des remords? Mais c'est eux qui devraient en avoir! Ils m'ont +roulé comme un vulgaire gogo! Ils m'ont plumé comme la dernière de +leurs dupes, et la plus stupide! + +Une réelle colère l'agitait, faite de rancune et d'amour-propre +blessé. + +--Mais, d'un bout à l'autre, j'ai eu le dessous! dès la première +heure! Savez-vous le rôle que j'ai joué dans cette affaire, ou plutôt +le rôle qu'ils m'ont fait jouer? Celui d'André Brawford! Oui, mon +cher, et je n'y ai vu que du feu! + +«C'est après, par les journaux, et en rapprochant certains détails, +que je m'en suis aperçu. Tandis que je posais au bienfaiteur, au +monsieur qui a risqué sa vie pour vous tirer de la griffe des apaches, +eux, ils me faisaient passer pour un des Brawford! + +«N'est-ce pas admirable? Cet original qui avait sa chambre au deuxième +étage, ce sauvage que l'on montrait de loin, c'était Brawford, et +Brawford, c'était moi! Et grâce à moi, grâce à la confiance que +j'inspirais sous le nom de Brawford, les banquiers prêtaient, et les +notaires engageaient leurs clients à prêter! Hein, quelle école pour +un débutant! Ah! je vous jure que la leçon m'a servi! + +Il s'arrêta brusquement, me saisit le bras, et il me dit d'un ton +exaspéré où il était facile cependant de sentir des nuances d'ironie +et d'admiration, il me dit cette phrase ineffable: + +--Mon cher, à l'heure actuelle, Gervaise Imbert me doit quinze cents +francs! + +Pour le coup, je ne pus m'empêcher de rire. C'était vraiment d'une +bouffonnerie supérieure. Et lui-même eut un accès de franche gaîté. + +--Oui, mon cher, quinze cents francs! Non seulement je n'ai pas palpé +le premier sou de mes appointements, mais encore elle m'a emprunté +quinze cents francs! Toutes mes économies de jeune homme! Et +savez-vous pourquoi? Je vous le donne en mille... Pour ses pauvres! +Comme je vous le dis! pour de prétendus malheureux qu'elle soulageait +à l'insu de Ludovic! + +«Et j'ai coupé là-dedans! Est-ce assez drôle, hein? Arsène Lupin +refait de quinze cents francs, et refait par la bonne dame à laquelle +il volait quatre millions de titres faux! Et que de combinaisons, +d'efforts et de ruses géniales il m'a fallu pour arriver à ce beau +résultat! + +«C'est la seule fois que j'aie été roulé dans ma vie. Mais fichtre, je +l'ai bien été cette fois-là, et proprement, dans les grands prix!... + + + +------ + + + +LA PERLE NOIRE + + + +Un violent coup de sonnette réveilla la concierge du numéro 9 de +l'avenue Hoche. Elle tira le cordon en grognant: + +--Je croyais tout le monde rentré. Il est au moins trois heures! + +Son mari bougonna: + +--C'est peut-être pour le docteur. + +En effet, une voix demanda: + +--Le docteur Harel... quel étage? + +--Troisième à gauche. Mais le docteur ne se dérange pas la nuit. + +--Il faudra bien qu'il se dérange. + +Le monsieur pénétra dans le vestibule, monta un étage, deux étages, +et, sans même s'arrêter sur le palier du docteur Harel, continua +jusqu'au cinquième. Là, il essaya deux clefs. L'une fit fonctionner la +serrure, l'autre le verrou de sûreté. + +--À merveille, murmura-t-il, la besogne est considérablement +simplifiée. Mais avant d'agir, il faut assurer notre retraite. Voyons... +ai-je eu logiquement le temps de sonner chez le docteur, et +d'être congédié par lui? Pas encore... un peu de patience... + +Au bout d'une dizaine de minutes, il redescendit et heurta le carreau +de la loge en maugréant contre le docteur. On lui ouvrit, et il claqua +la porte derrière lui. Or, cette porte ne se ferma point, l'homme +ayant vivement appliqué un morceau de fer sur la gâche afin que le +pène ne pût s'y introduire. + +Il rentra donc, sans bruit, à l'insu des concierges. En cas d'alarme, +sa retraite était assurée. + +Paisiblement il remonta les cinq étages. Dans l'antichambre, à la +lueur d'une lanterne électrique, il déposa son pardessus et son +chapeau sur une des chaises, s'assit sur une autre, et enveloppa ses +bottines d'épais chaussons de feutre. + +--Ouf! ça y est... Et combien facilement! Je me demande un peu +pourquoi tout le monde ne choisit pas le confortable métier de +cambrioleur? Avec un peu d'adresse et de réflexion, il n'en est pas de +plus charmant. Un métier de tout repos... un métier de père de +famille... Trop commode même... cela devient fastidieux. + +Il déplia un plan détaillé de l'appartement. + +--Commençons par nous orienter. Ici, j'aperçois le rectangle du +vestibule où je suis. Du côté de la rue, le salon, le boudoir et la +salle à manger. Inutile de perdre son temps par là, il paraît que la +comtesse a un goût déplorable... pas un bibelot de valeur!... +Donc, droit au but... Ah! voici le tracé d'un couloir, du couloir +qui mène aux chambres. À trois mètres, je dois rencontrer la porte du +placard aux robes qui communique avec la chambre de la comtesse. + +Il replia son plan, éteignit sa lanterne, et s'engagea dans le couloir +en comptant: + +--Un mètre... Deux mètres... trois mètres... Voici la +porte... Comme tout s'arrange, mon Dieu! Un simple verrou, un petit +verrou, me sépare de la chambre, et, qui plus est, je sais que ce +verrou se trouve à un mètre quarante-trois du plancher... De sorte +que, grâce à une légère incision que je vais pratiquer autour, nous en +serons débarrassé... + +Il sortit de sa poche les instruments nécessaires, mais une idée +l'arrêta. + +--Et si, par hasard, ce verrou n'était pas poussé. Essayons +toujours... Pour ce qu'il en coûte! + +Il tourna le bouton de la serrure. La porte s'ouvrit. + +--Mon brave Lupin, décidément la chance te favorise. Que te faut-il +maintenant? Tu connais la topographie des lieux où tu vas opérer; tu +connais l'endroit où la comtesse cache la perle noire... Par +conséquent, pour que la perle noire t'appartienne, il s'agit tout +bêtement d'être plus silencieux que le silence, plus invisible que la +nuit. + +Arsène Lupin employa bien une demi-heure pour ouvrir la seconde porte, +une porte vitrée qui donnait sur la chambre. Mais il le fit avec tant +de précaution, qu'alors même que la comtesse n'eût pas dormi, aucun +grincement équivoque n'aurait pu l'inquiéter. + +D'après les indications de son plan, il n'avait qu'à suivre le contour +d'une chaise-longue. Cela le conduisait à un fauteuil, puis à une +petite table située près du lit. Sur la table, il y avait une boîte de +papier à lettres, et, enfermée tout simplement dans cette boîte, la +perle noire. + +Il s'allongea sur le tapis et suivit les contours de la chaise-longue. +Mais à l'extrémité il s'arrêta pour réprimer les battements de son +coeur. Bien qu'aucune crainte ne l'agitât, il lui était impossible de +vaincre cette sorte d'angoisse nerveuse que l'on éprouve dans le trop +grand silence. Et il s'en étonnait, car, enfin, il avait vécu sans +émotion des minutes plus solennelles. Nul danger ne le menaçait. Alors +pourquoi son coeur battait-il comme une cloche affolée? Était-ce cette +femme endormie qui l'impressionnait, cette vie si voisine de la +sienne? + +Il écouta et crut discerner le rythme d'une respiration. Il fut +rassuré comme par une présence amie. + +Il chercha le fauteuil, puis, par petits gestes insensibles, rampa +vers la table, tâtant l'ombre de son bras étendu. Sa main droite +rencontra un des pieds de la table. + +Enfin! il n'avait plus qu'à se lever, à prendre la perle et à s'en +aller. Heureusement! car son coeur recommençait à sauter dans sa +poitrine comme une bête terrifiée, et avec un tel bruit qu'il lui +semblait impossible que la comtesse ne s'éveillât point. + +Il l'apaisa dans un élan de volonté prodigieux, mais, au moment où il +essayait de se relever, sa main gauche heurta sur le tapis un objet +qu'il reconnut tout de suite pour un flambeau, un flambeau renversé; +et aussitôt, un autre objet se présenta, une pendule, une de ces +petites pendules de voyage qui sont recouvertes d'une gaine de cuir. + +Quoi? Que se passait-il? Il ne comprenait pas. Ce flambeau,... +cette pendule... pourquoi ces objets n'étaient-ils pas à leur place +habituelle? Ah! que se passait-il dans l'ombre effarante? + +Et soudain, un cri lui échappa. Il avait touché... oh! à quelle +chose étrange, innommable! Mais non, non, la peur lui troublait le +cerveau. Vingt secondes, trente secondes, il demeura immobile, +épouvanté, de la sueur aux tempes. Et ses doigts gardaient la +sensation de ce contact. + +Par un effort implacable, il tendit le bras de nouveau. Sa main, de +nouveau, effleura la chose, la chose étrange, innommable. Il la palpa. +Il exigea que sa main la palpât et se rendît compte. C'était une +chevelure, un visage... et ce visage était froid, presque glacé. + +Si terrifiante que soit la réalité, un homme comme Arsène Lupin la +domine dès qu'il en a pris connaissance. Rapidement, il fit jouer le +ressort de sa lanterne. Une femme gisait devant lui, couverte de sang. +D'affreuses blessures dévastaient son cou et ses épaules. Il se pencha +et l'examina. Elle était morte. + +--Morte, morte, répéta-t-il avec stupeur. + +Et il regardait ces yeux fixes, le rictus de cette bouche, cette chair +livide, et ce sang, tout ce sang qui avait coulé sur le tapis et se +figeait maintenant, épais et noir. + +S'étant relevé, il tourna le bouton de l'électricité, la pièce +s'emplit de lumière, et il put voir tous les signes d'une lutte +acharnée. Le lit était entièrement défait, les couvertures et les +draps arrachés. Par terre, le flambeau, puis la pendule--les aiguilles +marquaient onze heures vingt--puis, plus loin, une chaise renversée, +et partout du sang, des flaques de sang. + +--Et la perle noire? murmura-t-il. + +La boîte de papier à lettres était à sa place. Il l'ouvrit vivement. +Elle contenait l'écrin. Mais l'écrin était vide. + +--Fichtre, se dit-il, tu t'es vanté un peu tôt de ta chance, mon ami +Arsène Lupin... La comtesse assassinée, la perle noire disparue... +la situation n'est pas brillante! Filons, sans quoi tu risques fort +d'encourir de lourdes responsabilités. + +Il ne bougea pas cependant. + +--Filer? Oui, un autre filerait. Mais, Arsène Lupin? N'y a-t-il pas +mieux à faire? Voyons, procédons par ordre. Après tout, ta conscience +est tranquille... Suppose que tu es commissaire de police et que tu +dois procéder à une enquête... Oui, mais pour cela, il faudrait +avoir un cerveau plus clair. Et le mien est dans un état! + +Il tomba sur un fauteuil, ses poings crispés contre son front brûlant. + + + + * * * + + + +L'affaire de l'avenue Hoche est une de celles qui nous ont le plus +vivement intrigués en ces derniers temps, et je ne l'eusse certes pas +racontée si la participation d'Arsène Lupin ne l'éclairait d'un jour +tout spécial. Cette participation, il en est peu qui la soupçonnent. +Nul ne sait en tout cas l'exacte et curieuse vérité. + +Qui ne connaissait, pour l'avoir rencontrée au Bois, Léontine Zalti, +l'ancienne cantatrice, épouse et veuve du comte d'Andillot, la Zalti +dont le luxe éblouissait Paris, il y a quelque vingt ans, la Zalti, +comtesse d'Andillot, à qui ses parures de diamants et de perles +valaient une réputation européenne? On disait d'elle qu'elle portait +sur ses épaules le coffre-fort de plusieurs maisons de banque et les +mines d'or de plusieurs compagnies australiennes. Les grands +joailliers travaillaient pour la Zalti comme on travaillait jadis pour +les rois et pour les reines. + +Et qui ne se souvient de la catastrophe où toutes ces richesses furent +englouties? Maisons de banque et mines d'or, le gouffre dévora tout. +De la collection merveilleuse, dispersée par le commissaire-priseur, +il ne resta que la fameuse perle noire. La perle noire! c'est-à-dire +une fortune, si elle avait voulu s'en défaire. + +Elle ne le voulut point. Elle préféra se restreindre, vivre dans un +simple appartement avec sa dame de compagnie, sa cuisinière et un +domestique, plutôt que de vendre cet inestimable joyau. Il y avait à +cela une raison qu'elle ne craignait pas d'avouer: la perle noire +était le cadeau d'un empereur! Et presque ruinée, réduite à +l'existence la plus médiocre, elle demeura fidèle à sa compagne des +beaux jours. + +--Moi vivante, disait-elle, je ne la quitterai pas. + +Du matin jusqu'au soir, elle la portait à son cou. La nuit, elle la +mettait dans un endroit connu d'elle seule. + +Tous ces faits rappelés par les feuilles publiques stimulèrent la +curiosité, et, chose bizarre, mais facile à comprendre pour ceux qui +ont le mot de l'énigme, ce fut précisément l'arrestation de l'assassin +présumé qui compliqua le mystère et prolongea l'émotion. Le +surlendemain, en effet, les journaux publiaient la nouvelle suivante: + +«On nous annonce l'arrestation de Victor Danègre, le domestique de la +comtesse d'Andillot. Les charges relevées contre lui sont écrasantes. +Sur la manche en lustrine de son gilet de livrée, que M. Dudouis, le +chef de la Sûreté, a trouvé dans sa mansarde, entre le sommier et le +matelas, on a constaté des taches de sang. En outre, il manquait à ce +gilet un bouton recouvert d'étoffe. Or ce bouton, dès le début des +perquisitions, avait été ramassé sous le lit même de la victime. + +«Il est probable qu'après le dîner, Danègre, au lieu de regagner sa +mansarde, se sera glissé dans le cabinet aux robes, et que, par la +porte vitrée, il a vu la comtesse cacher la perle noire. + +«Nous devons dire que, jusqu'ici, aucune preuve n'est venue confirmer +cette supposition. En tout cas, un autre point reste obscur. À sept +heures du matin, Danègre s'est rendu au bureau de tabac du boulevard +de Courcelles: la concierge d'abord, puis la buraliste ont témoigné +dans ce sens. D'autre part, la cuisinière de la comtesse et sa dame de +compagnie, qui toutes deux couchent au bout du couloir, affirment qu'à +huit heures, quand elles se sont levées, la porte de l'antichambre et +la porte de la cuisine étaient fermées à double tour. Depuis vingt ans +au service de la comtesse, ces deux personnes sont au-dessus de tout +soupçon. On se demande donc comment Danègre a pu sortir de +l'appartement. S'était-il fait faire une autre clef? L'instruction +éclaircira ces différents points.» + +L'instruction n'éclaircit absolument rien, au contraire. On apprit que +Victor Danègre était un récidiviste dangereux, un alcoolique et un +débauché, qu'un coup de couteau n'effrayait pas. Mais l'affaire +elle-même semblait, au fur et à mesure qu'on l'étudiait, s'envelopper +de ténèbres plus épaisses et de contradictions plus inexplicables. + +D'abord une demoiselle de Sinclèves, cousine et unique héritière de la +victime, déclara que la comtesse, un mois avant sa mort, lui avait +confié dans une de ses lettres la façon dont elle cachait la perle +noire. Le lendemain du jour où elle recevait cette lettre, elle en +constatait la disparition. Qui l'avait volée? + +De leur côté, les concierges racontèrent qu'ils avaient ouvert la +porte à un individu, lequel était monté chez le docteur Harel. On +manda le docteur. Personne n'avait sonné chez lui. Alors qui était cet +individu? Un complice? + +Cette hypothèse d'un complice fut adoptée par la presse et par le +public. Ganimard, le vieil inspecteur principal Ganimard la défendait, +non sans raison. + +--Il y a du Lupin là-dessous, disait-il au juge. + +--Bah! ripostait celui-ci, vous le voyez partout, votre Lupin. + +--Je le vois partout, parce qu'il est partout. + +--Dites plutôt que vous le voyez chaque fois où quelque chose ne vous +paraît pas très clair. D'ailleurs, en l'espèce, remarquez ceci: le +crime a été commis à onze heures vingt du soir, ainsi que l'atteste la +pendule, et la visite nocturne, dénoncée par les concierges, n'a eu +lieu qu'à trois heures du matin. + +La justice obéit souvent à ces entraînements de conviction qui font +qu'on oblige les événements à se plier à l'explication première qu'on +en a donnée. Les antécédents déplorables de Victor Danègre, +récidiviste, ivrogne et débauché, influencèrent le juge, et bien +qu'aucune circonstance nouvelle ne vînt corroborer les deux ou trois +indices primitivement découverts, rien ne put l'ébranler. Il boucla +son instruction. Quelques semaines après, les débats commencèrent. + +Ils furent embarrassés et languissants. Le président les dirigea sans +ardeur. Le ministère public attaqua mollement. Dans ces conditions, +l'avocat de Danègre avait beau jeu. Il montra les lacunes et les +impossibilités de l'accusation. Nulle preuve matérielle n'existait. +Qui avait forgé la clef, l'indispensable clef sans laquelle Danègre, +après son départ, n'aurait pu refermer à double tour la porte de +l'appartement? Qui l'avait vue, cette clef, et qu'était-elle devenue? +Qui avait vu le couteau de l'assassin, et qu'était-il devenu? + +--Et, en tout cas, concluait l'avocat, prouvez que c'est mon client +qui a tué. Prouvez que l'auteur du vol et du crime n'est pas ce +mystérieux personnage qui s'est introduit dans la maison à trois +heures du matin. La pendule marquait onze heures, me direz-vous? Et +après? ne peut-on mettre les aiguilles d'une pendule à l'heure qui +vous convient? + +Victor Danègre fut acquitté. + + + + * * * + + + +Il sortit de prison un vendredi au déclin du jour, amaigri, déprimé +par six mois de cellule. L'instruction, la solitude, les débats, les +délibérations du jury, tout cela l'avait empli d'une épouvante +maladive. La nuit, d'affreux cauchemars, des visions d'échafaud le +hantaient. Il tremblait de fièvre et de terreur. + +Sous le nom d'Anatole Dufour, il loua une petite chambre sur les +hauteurs de Montmartre, et il vécut au hasard des besognes, bricolant +de droite et de gauche. + +Vie lamentable! Trois fois engagé par trois patrons différents, il fut +reconnu et renvoyé sur-le-champ. + +Souvent il s'aperçut, ou crut s'apercevoir, que des hommes le +suivaient, des hommes de la police, il n'en doutait point, qui ne +renonçaient pas à le faire tomber dans quelque piège. Et d'avance il +sentait l'étreinte rude de la main qui le prendrait au collet. + +Un soir qu'il dînait chez un traiteur du quartier, quelqu'un +s'installa en face de lui. C'était un individu d'une quarantaine +d'années, vêtu d'une redingote noire de propreté douteuse. Il commanda +une soupe, des légumes et un litre de vin. + +Et quand il eut mangé la soupe, il tourna les yeux vers Danègre et le +regarda longuement. + +Danègre pâlit. Pour sûr cet individu était de ceux qui le suivaient +depuis des semaines. Que lui voulait-il? Danègre essaya de se lever. +Il ne le put. Ses jambes chancelaient sous lui. + +L'homme se versa un verre de vin et emplit le verre de Danègre. + +--Nous trinquons, camarade? + +Victor balbutia: + +--Oui... oui... à votre santé, camarade. + +--À votre santé, Victor Danègre. + +L'autre sursauta: + +--Moi!... moi!... mais non... je vous jure... + +--Vous me jurez quoi? que vous n'êtes pas vous? le domestique de la +comtesse? + +--Quel domestique? Je m'appelle Dufour. Demandez au patron. + +--Dufour, Anatole, oui, pour le patron, mais Danègre pour la justice, +Victor Danègre. + +--Pas vrai! pas vrai! on vous a menti. + +Le nouveau venu tira de sa poche une carte et la tendit. Victor lut: +«Grimaudan, ex-inspecteur de la Sûreté. Renseignements confidentiels.» +Il tressaillit. + +--Vous êtes de la police? + +--Je n'en suis plus, mais le métier me plaisait, et je continue d'une +façon plus... lucrative. On déniche de temps en temps des affaires +d'or... comme la vôtre. + +--La mienne? + +--Oui, la vôtre, c'est une affaire exceptionnelle, si toutefois vous +voulez bien y mettre un peu de complaisance. + +--Et si je n'en mets pas? + +--Il le faudra. Vous êtes dans une situation où vous ne pouvez rien +me refuser. + +Une appréhension sourde envahissait Victor Danègre. Il demanda: + +--Qu'y a-t-il?... parlez. + +--Soit, répondit l'autre, finissons-en. En deux mots, voici: je suis +envoyé par Mlle de Sinclèves. + +--Sinclèves? + +--L'héritière de la comtesse d'Andillot. + +--Eh bien? + +--Eh bien, Mlle de Sinclèves me charge de vous réclamer la perle +noire. + +--La perle noire? + +--Celle que vous avez volée. + +--Mais je ne l'ai pas! + +--Vous l'avez. + +--Si je l'avais, ce serait moi l'assassin. + +--C'est vous l'assassin. + +Danègre s'efforça de rire. + +--Heureusement, mon bon monsieur, que la Cour d'assises n'a pas été +du même avis. Tous les jurés, vous entendez, m'ont reconnu innocent. +Et quand on a sa conscience pour soi et l'estime de douze braves +gens... + +L'ex-inspecteur lui saisit le bras: + +--Pas de phrases, mon petit. Écoutez-moi bien attentivement et pesez +mes paroles, elles en valent la peine. Danègre, trois semaines avant +le crime, vous avez dérobé à la cuisinière la clef qui ouvre la porte +de service, et vous avez fait faire une clef semblable chez Outard, +serrurier, 244, rue Oberkampf. + +--Pas vrai, pas vrai, gronda Victor, personne n'a vu cette clef... +elle n'existe pas. + +--La voici. + +Après un silence, Grimaudan reprit: + +--Vous avez tué la comtesse à l'aide d'un couteau à virole acheté au +bazar de la République, le jour même où vous commandiez votre clef. La +lame est triangulaire et creusée d'une cannelure. + +--De la blague, tout cela, vous parlez au hasard. Personne n'a vu le +couteau. + +--Le voici. + +Victor Danègre eut un geste de recul. L'ex-inspecteur continua: + +--Il y a dessus des taches de rouille. Est-il besoin de vous en +expliquer la provenance? + +--Et après?... vous avez une clef et un couteau... Qui peut +affirmer qu'ils m'appartenaient? + +--Le serrurier d'abord, et ensuite l'employé auquel vous avez acheté +le couteau. J'ai déjà rafraîchi leur mémoire. En face de vous, ils ne +manqueront pas de vous reconnaître. + +Il parlait sèchement et durement, avec une précision terrifiante. +Danègre était convulsé de peur. Ni le juge ni le président des +assises, ni l'avocat général ne l'avaient serré d'aussi près, +n'avaient vu aussi clair dans des choses que lui-même ne discernait +plus très nettement. + +Cependant, il essaya encore de jouer l'indifférence. + +--Si c'est là toutes vos preuves! + +--Il me reste celle-ci. Vous êtes reparti, après le crime, par le +même chemin. Mais, au milieu du cabinet aux robes, pris d'effroi, vous +avez dû vous appuyer contre le mur pour garder votre équilibre. + +--Comment le savez-vous? bégaya Victor... personne ne peut le +savoir. + +--La justice, non, il ne pouvait venir à l'idée d'aucun de ces +messieurs du parquet d'allumer une bougie et d'examiner les murs. Mais +si on le faisait, on verrait sur le plâtre blanc une marque rouge très +légère, assez nette cependant pour qu'on y retrouve l'empreinte de la +face antérieure de votre pouce, de votre pouce tout humide de sang et +que vous avez posé contre le mur. Or, vous n'ignorez pas qu'en +anthropométrie, c'est là un des principaux moyens d'identification. + +Victor Danègre était blême. Des gouttes de sueur coulaient de son +front sur la table. Il considérait avec des yeux de fou cet homme +étrange qui évoquait son crime comme s'il en avait été le témoin +invisible. + +Il baissa la tête, vaincu, impuissant. Depuis des mois il luttait +contre tout le monde. Contre cet homme-là, il avait l'impression qu'il +n'y avait rien à faire. + +--Si je vous rends la perle, balbutia-t-il, combien me donnerez-vous? + +--Rien. + +--Comment! vous vous moquez! Je vous donnerais une chose qui vaut des +mille et des centaines de mille, et je n'aurais rien? + +--Si, la vie. + +Le misérable frissonna. Grimaudan ajouta, d'un ton presque doux: + +--Voyons, Danègre, cette perle n'a aucune valeur pour vous. Il vous +est impossible de la vendre. À quoi bon la garder? + +--Il y a des recéleurs... et un jour ou l'autre, à n'importe quel +prix... + +--Un jour ou l'autre, il sera trop tard. + +--Pourquoi? + +--Pourquoi? mais parce que la justice aura remis la main sur vous, +et, cette fois, avec les preuves que je lui fournirai, le couteau, la +clef, l'indication du pouce, vous êtes fichu, mon bonhomme. + +Victor s'étreignit la tête de ses deux mains et réfléchit. Il se +sentait perdu, en effet, irrémédiablement perdu, et, en même temps, +une grande fatigue l'envahissait, un immense besoin de repos et +d'abandon. + +Il murmura: + +--Quand vous la faut-il? + +--Ce soir, avant une heure. + +--Sinon? + +--Sinon, je mets à la poste cette lettre où Mlle de Sinclèves vous +dénonce au procureur de la République. + +Danègre se versa deux verres de vin qu'il but coup sur coup, puis, se +levant: + +--Payez l'addition, et allons-y... j'en ai assez de cette maudite +affaire. + + + +La nuit était venue. Les deux hommes descendirent la rue Lepic et +suivirent les boulevards extérieurs en se dirigeant vers l'Étoile. Ils +marchaient silencieusement, Victor, très las et le dos voûté. + +Au parc Monceau, il dit: + +--C'est du côté de la maison... + +--Parbleu! vous n'en êtes sorti, avant votre arrestation, que pour +aller au bureau de tabac. + +--Nous y sommes, fit Danègre, d'une voix sourde. + +Ils longèrent la grille du jardin et traversèrent une rue dont le +bureau de tabac faisait l'encoignure. Danègre s'arrêta quelques pas +plus loin. Ses jambes vacillaient. Il tomba sur un banc. + +--Eh bien? demanda son compagnon. + +--C'est là. + +--C'est là! qu'est-ce que vous me chantez? + +--Oui là, devant nous. + +--Devant nous! Dites donc, Danègre, il ne faudrait pas... + +--Je vous répète qu'elle est là. + +--Où? + +--Entre deux pavés. + +--Lesquels? + +--Cherchez. + +--Lesquels? répéta Grimaudan. + +Victor ne répondit pas. + +--Ah! parfait, tu veux me faire poser, mon bonhomme. + +--Non... mais... je vais crever de misère. + +--Et alors, tu hésites? Allons, je serai bon prince. Combien te +faut-il? + +--De quoi prendre mon billet d'entrepont pour l'Amérique. + +--Convenu. + +--Et un billet de cent pour les premiers frais. + +--Tu en auras deux. Parle. + +--Comptez les pavés, à droite de l'égout. C'est entre le douzième et +le treizième. + +--Dans le ruisseau? + +--Oui, en bas du trottoir. + +Grimaudan regarda autour de lui. Des tramways passaient, des gens +passaient. Mais bah! qui pouvait se douter?... + +Il ouvrit son canif et le planta entre le douzième et le treizième +pavé. + +--Et si elle n'y est pas? + +--Si personne ne m'a vu me baisser et l'enfoncer, elle y est encore. + +Se pouvait-il qu'elle y fût! La perle noire jetée dans la boue d'un +ruisseau, à la disposition du premier venu! La perle noire... une +fortune! + +--À quelle profondeur? + +--Dix centimètres, à peu près. + +Il creusa le sable mouillé. La pointe de son canif heurta quelque +chose. Avec ses doigts il élargit le trou. + +Il aperçut la perle noire. + +--Tiens, voilà tes deux cents francs. Je t'enverrai ton billet pour +l'Amérique. + + + +Le lendemain, l'_Écho de France_ publiait cet entrefilet, qui fut +reproduit par les journaux du monde entier: + +_Depuis hier, la fameuse perle noire est entre les mains d'Arsène +Lupin qui l'a reprise au meurtrier de la comtesse d'Andillot. Avant +peu, des fac-similés de ce précieux bijou seront exposés à Londres, à +Saint-Pétersbourg, à Calcutta, à Buenos-Ayres et à New York._ + +_Arsène Lupin attend les propositions que voudront bien lui faire ses +correspondants._ + + + + * * * + + + +--Et voilà comme quoi le crime est toujours puni et la vertu +récompensée, conclut Arsène Lupin, lorsqu'il m'eut révélé les dessous +de l'affaire. + +--Et voilà comme quoi, sous le nom de Grimaudan, ex-inspecteur de la +Sûreté, vous fûtes choisi par le destin pour enlever au criminel le +bénéfice de son forfait. + +--Justement. Et j'avoue que c'est une des aventures dont je suis le +plus fier. Les quarante minutes que j'ai passées dans l'appartement de +la comtesse, après avoir constaté sa mort, sont parmi les plus +étonnantes et les plus profondes de ma vie. En quarante minutes, +empêtré dans la situation la plus inextricable, j'ai reconstitué le +crime, j'ai acquis la certitude, à l'aide de quelques indices, que le +coupable ne pouvait être qu'un domestique de la comtesse. Enfin, j'ai +compris que, pour avoir la perle, il fallait que ce domestique fût +arrêté--et j'ai laissé le bouton de gilet--mais qu'il ne fallait pas +qu'on relevât contre lui des preuves irrécusables de sa culpabilité--et +j'ai ramassé le couteau oublié sur le tapis, emporté la clef oubliée +sur la serrure, fermé la porte à double tour, et effacé les traces des +doigts sur le plâtre du cabinet aux robes. À mon sens, ce fut là un de +ces éclairs... + +--De génie, interrompis-je. + +--De génie, si vous voulez, et qui n'eût pas illuminé le cerveau du +premier venu. Deviner en une seconde les deux termes du problème--une +arrestation et un acquittement--me servir de l'appareil formidable de +la justice pour détraquer mon homme, pour l'abêtir, bref, pour le +mettre dans un état d'esprit tel qu'une fois libre il devait +inévitablement, fatalement, tomber dans le piège un peu grossier que +je lui tendais!... + +--Un peu? dites beaucoup, car il ne courait aucun danger. + +--Oh! pas le moindre, puisque tout acquittement est chose définitive. + +--Pauvre diable... + +--Pauvre diable... Victor Danègre! vous ne songez pas que c'est un +assassin? Il eût été de la dernière immoralité que la perle noire lui +restât. Il vit, pensez donc, Danègre vit! + +--Et la perle noire est à vous. + +Il la sortit d'une des poches secrètes de son portefeuille, l'examina, +la caressa de ses doigts et de ses yeux émus, et il soupirait: + +--Quel est le boyard, quel est le rajah imbécile et vaniteux qui +possédera ce trésor? À quel milliardaire américain est destiné le +petit morceau de beauté et de luxe qui ornait les blanches épaules de +Léontine Zalti, comtesse d'Andillot?... + + + +------ + + + +HERLOCK SHOLMÈS ARRIVE TROP TARD + + + +C'est étrange ce que vous ressemblez à Arsène Lupin, Velmont! + +--Vous le connaissez? + +--Oh! comme tout le monde, par ses photographies, dont aucune n'est +pareille aux autres, mais dont chacune laisse l'impression d'une +physionomie identique... qui est bien la vôtre. + +Horace Velmont parut plutôt vexé. + +--N'est-ce pas, mon cher Devanne! Et vous n'êtes pas le premier à +m'en faire la remarque, croyez-le. + +--C'est au point, insista Devanne, que si vous ne m'aviez pas été +recommandé par mon cousin d'Estevan, et si vous n'étiez pas le peintre +connu dont j'admire les belles marines, je me demande si je n'aurais +pas averti la police de votre présence à Dieppe. + +La boutade fut accueillie par un rire général. Il y avait là, dans la +grande salle à manger du château de Thibermesnil, outre Velmont: +l'abbé Gélis, curé du village, et une douzaine d'officiers, dont les +régiments manoeuvraient aux environs, et qui avaient répondu à +l'invitation du banquier Georges Devanne et de sa mère. L'un d'eux +s'écria: + +--Mais est-ce que précisément Arsène Lupin n'a pas été signalé sur la +côte, après son fameux coup du rapide de Paris au Havre? + +--Parfaitement, il y a de cela trois mois, et la semaine suivante je +faisais connaissance au casino de notre excellent Velmont qui, depuis, +a bien voulu m'honorer de quelques visites--agréable préambule d'une +visite domiciliaire plus sérieuse qu'il me rendra l'un de ces +jours... ou plutôt l'une de ces nuits! + +On rit de nouveau et l'on passa dans l'ancienne salle des gardes, +vaste pièce, très haute, qui occupe toute la partie inférieure de la +tour Guillaume, et où Georges Devanne a réuni les incomparables +richesses accumulées à travers les siècles par les sires de +Thibermesnil. Des bahuts et des crédences, des landiers et des +girandoles la décorent. De magnifiques tapisseries pendent aux murs de +pierre. Les embrasures des quatre fenêtres sont profondes, munies de +bancs, et se terminent par des croisées ogivales à vitraux encadrés de +plomb. Entre la porte et la fenêtre de gauche, s'érige une +bibliothèque monumentale de style Renaissance, sur le fronton de +laquelle on lit, en lettres d'or, «Thibermesnil» et au-dessous, la +fière devise de la famille: «Fais ce que veulx.» + +Et comme on allumait des cigares, Devanne reprit: + +--Seulement, dépêchez-vous, Velmont, c'est la dernière nuit qui vous +reste. + +--Et pourquoi? fit le peintre qui, décidément, prenait la chose en +plaisantant. + +Devanne allait répondre quand sa mère lui fit un signe. Mais +l'excitation du dîner, le désir d'intéresser ses hôtes, l'emportèrent. + +--Bah! murmura-t-il, je puis parler maintenant. Une indiscrétion +n'est plus à craindre. + +On s'assit autour de lui avec une vive curiosité, et il déclara, de +l'air satisfait de quelqu'un qui annonce une grosse nouvelle: + +--Demain, à quatre heures du soir, Herlock Sholmès, le grand policier +anglais pour qui il n'est point de mystère, Herlock Sholmès, le plus +extraordinaire déchiffreur d'énigmes que l'on ait jamais vu, le +prodigieux personnage qui semble forgé de toutes pièces par +l'imagination d'un romancier, Herlock Sholmès sera mon hôte. + +On se récria. Herlock Sholmès à Thibermesnil. C'était donc sérieux? +Arsène Lupin se trouvait réellement dans la contrée? + +--Arsène Lupin et sa bande ne sont pas loin. Sans compter l'affaire +du baron Cahorn, à qui attribuer les cambriolages de Montigny, de +Gruchet, de Crasville, sinon à notre voleur national? Aujourd'hui, +c'est mon tour. + +--Et vous êtes prévenu, comme le fut le baron Cahorn? + +--Le même truc ne réussit pas deux fois. + +--Alors? + +--Alors?... alors voici. + +Il se leva, et désignant du doigt, sur l'un des rayons de la +bibliothèque, un petit espace vide entre deux énormes in-folios: + +--Il y avait là un livre, un livre du XVIe siècle intitulé la +_Chronique de Thibermesnil_, et qui était l'histoire du château depuis +sa construction par le duc Rollon sur l'emplacement d'une forteresse +féodale. Il contenait trois planches gravées. L'une représentait une +vue cavalière du domaine dans son ensemble, la seconde le plan des +bâtiments, et la troisième--j'appelle votre attention là-dessus--le +tracé d'un souterrain dont l'une des issues s'ouvre à l'extérieur de +la première ligne des remparts, et dont l'autre aboutit ici, oui, dans +la salle même où nous nous tenons. Or, ce livre a disparu depuis le +mois dernier. + +--Fichtre, dit Velmont, c'est mauvais signe. Seulement cela ne suffit +pas pour motiver l'intervention de Herlock Sholmès. + +--Certes, cela n'eût point suffi s'il ne s'était passé un autre fait +qui donne à celui que je viens de vous raconter toute sa +signification. Il existait à la Bibliothèque nationale un second +exemplaire de cette Chronique, et ces deux exemplaires différaient par +certains détails concernant le souterrain, comme l'établissement d'un +profil et d'une échelle, et diverses annotations, non pas imprimées, +mais écrites à l'encre et plus ou moins effacées. Je savais ces +particularités, et je savais que le tracé définitif ne pouvait être +reconstitué que par une confrontation minutieuse des deux cartes. Or, +le lendemain du jour où mon exemplaire disparaissait, celui de la +Bibliothèque nationale était demandé par un lecteur qui l'emportait +sans qu'il fût possible de déterminer les conditions dans lesquelles +le vol était effectué. + +Des exclamations accueillirent ces paroles. + +--Cette fois, l'affaire devient sérieuse. + +--Aussi, cette fois, dit Devanne, la police s'émut et il y eut une +double enquête, qui, d'ailleurs, n'eut aucun résultat. + +--Comme toutes celles dont Arsène Lupin est l'objet. + +--Précisément. C'est alors qu'il me vint à l'esprit de demander son +concours à Herlock Sholmès, lequel me répondit qu'il avait le plus vif +désir d'entrer en contact avec Arsène Lupin. + +--Quelle gloire pour Arsène Lupin! dit Velmont! Mais, si notre voleur +national, comme vous l'appelez, ne nourrit aucun projet sur +Thibermesnil, Herlock Sholmès n'aura qu'à se tourner les pouces? + +--Il y a autre chose, et qui l'intéressera vivement, la découverte du +souterrain. + +--Comment, vous nous avez dit qu'une des entrées s'ouvrait sur la +campagne, l'autre dans ce salon même! + +--Où? En quel lieu de ce salon? La ligne qui représente le souterrain +sur les cartes, aboutit bien d'un côté à un petit cercle accompagné de +ces deux majuscules «T. G.», ce qui signifie sans doute, n'est-ce pas, +Tour Guillaume. Mais la tour est ronde, et qui pourrait déterminer à +quel endroit du rond s'amorce le tracé du dessin? + +Devanne alluma un second cigare et se versa un verre de bénédictine. +On le pressait de questions. Il souriait, heureux de l'intérêt +provoqué. Enfin il prononça: + +--Le secret est perdu. Nul au monde ne le connaît. De père en fils, +dit la légende, les puissants seigneurs se le transmettaient à leur +lit de mort, jusqu'au jour où Geoffroy, dernier du nom, eut la tête +tranchée sur l'échafaud, le 7 thermidor an II, dans sa dix-neuvième +année. + +--Mais, depuis un siècle, on a dû chercher? + +--On a cherché, mais vainement. Moi-même, quand j'eus acheté le +château à l'arrière-petit-neveu du conventionnel Leribourg, j'ai fait +faire des fouilles. À quoi bon? Songez que cette tour, environnée +d'eau, n'est reliée au château que par un point, et qu'il faut, en +conséquence, que le souterrain passe sous les anciens fossés. Le plan +de la Bibliothèque nationale montre d'ailleurs une suite de quatre +escaliers comportant quarante-huit marches, ce qui laisse supposer une +profondeur de plus de dix mètres. Et l'échelle, annexée à l'autre +plan, fixe la distance à deux cents mètres. En réalité, tout le +problème est ici, entre ce plancher, ce plafond et ces murs. Ma foi, +j'avoue que j'hésite à les démolir. + +--Et l'on n'a aucun indice? + +--Aucun. + +L'abbé Gélis objecta: + +--M. Devanne, nous devons faire état de deux citations. + +--Oh! s'écria Devanne en riant, M. le curé est un fouilleur +d'archives, un grand liseur de mémoires, et tout ce qui touche à +Thibermesnil le passionne. Mais l'explication dont il parle ne sert +qu'à embrouiller les choses. + +--Mais encore? + +--Vous y tenez? + +--Énormément. + +--Vous saurez donc qu'il résulte de ses lectures que deux rois de +France ont eu le mot de l'énigme. + +--Deux rois de France! + +--Henri IV et Louis XVI. + +--Ce ne sont pas les premiers venus. Et comment M. l'abbé est-il au +courant?... + +--Oh! c'est bien simple, continua Devanne. L'avant-veille de la +bataille d'Arques, le roi Henri IV vint souper et coucher dans ce +château. À onze heures du soir, Louise de Tancarville, la plus jolie +dame de Normandie, fut introduite auprès de lui par le souterrain avec +la complicité du duc Edgard, qui, en cette occasion, livra le secret +de famille. Ce secret, Henri IV le confia plus tard à son ministre +Sully, qui raconte l'anecdote dans ses «Royales Oeconomies d'État» +sans l'accompagner d'autre commentaire que de cette phrase +incompréhensible: + +«_La hache tournoie dans l'air qui frémit, mais l'aile s'ouvre, et +l'on va jusqu'à Dieu._» + +Il y eut un silence, et Velmont ricana: + +--Ce n'est pas d'une clarté aveuglante. + +--N'est-ce pas? M. le curé veut que Sully ait noté par là le mot de +l'énigme, sans trahir le secret des scribes auxquels il dictait ses +mémoires. + +--L'hypothèse est ingénieuse. + +--Je l'accorde, mais quelle est cette hache qui tourne, et cet oiseau +qui s'envole? + +--Et qu'est-ce qui va jusqu'à Dieu? + +--Mystère! + +Velmont reprit: + +--Et ce bon Louis XVI, fut-ce également pour recevoir la visite d'une +dame, qu'il se fit ouvrir le souterrain? + +--Je l'ignore. Tout ce qu'il est permis de dire, c'est que Louis XVI +a séjourné en 1784 à Thibermesnil, et que la fameuse armoire de fer, +trouvée au Louvre sur la dénonciation de Gamain, renfermait un papier +avec ces mots écrits par lui: «_Thibermesnil_: 2-6-12.» + +Horace Velmont éclata de rire: + +--Victoire! les ténèbres se dissipent de plus en plus. Deux fois six +font douze. + +--Riez à votre guise, Monsieur, fit l'abbé, il n'empêche que ces deux +citations contiennent la solution, et qu'un jour ou l'autre viendra +quelqu'un qui saura les interpréter. + +--Herlock Sholmès d'abord, dit Devanne... À moins qu'Arsène Lupin +ne le devance. Qu'en pensez-vous, Velmont? + +Velmont se leva, mit la main sur l'épaule de Devanne, et déclara: + +--Je pense qu'aux données fournies par votre livre et par celui de la +Bibliothèque, il manquait un renseignement de la plus haute +importance, et que vous avez eu la gentillesse de me l'offrir. Je vous +en remercie. + +--De sorte que?... + +--De sorte que maintenant, la hache ayant tournoyé, l'oiseau s'étant +enfui, et deux fois six faisant douze, je n'ai plus qu'à me mettre en +campagne. + +--Sans perdre une minute. + +--Sans perdre une seconde! ne faut-il pas que cette nuit, +c'est-à-dire avant l'arrivée de Herlock Sholmès, je cambriole votre +château. + +--Il est de fait que vous n'avez que le temps. Voulez-vous que je +vous conduise? + +--Jusqu'à Dieppe? + +--Jusqu'à Dieppe. J'en profiterai pour ramener moi-même M. et Mme +d'Androl et une jeune fille de leurs amis qui arrivent par le train de +minuit. + +Et s'adressant aux officiers, Devanne ajouta: + +--D'ailleurs, nous nous retrouverons tous ici demain à déjeuner, +n'est-ce pas, Messieurs? Je compte bien sur vous, puisque ce château +doit être investi par vos régiments et pris d'assaut sur le coup de +onze heures. + +L'invitation fut acceptée, on se sépara, et un instant plus tard, une +20-30 Étoile d'or emportait Devanne et Velmont sur la route de Dieppe. +Devanne déposa le peintre devant le casino, et se rendit à la gare. + +À minuit ses amis descendaient du train. À minuit et demi, +l'automobile franchissait les portes de Thibermesnil. À une heure, +après un léger souper servi dans le salon, chacun se retira. Peu à peu +toutes les lumières s'éteignirent. Le grand silence de la nuit +enveloppa le château. + + + + * * * + + + +Mais la lune écarta les nuages qui la voilaient, et, par deux des +fenêtres, emplit le salon de clarté blanche. Cela ne dura qu'un +moment. Très vite la lune se cacha derrière le rideau des collines. Et +ce fut l'obscurité. Le silence s'augmenta de l'ombre plus épaisse. À +peine, de temps à autre, des craquements de meubles le +troublaient-ils, ou bien le bruissement des roseaux sur l'étang qui +baigne les vieux murs de ses eaux vertes. + +La pendule égrenait le chapelet infini des secondes. Elle sonna deux +heures. Puis, de nouveau, les secondes tombèrent hâtives et monotones +dans la paix lourde de la nuit. Puis trois heures sonnèrent. + +Et tout à coup quelque chose claqua, comme fait, au passage d'un +train, le disque d'un signal qui s'ouvre et se rabat. Et un jet fin de +lumière traversa le salon de part en part, ainsi qu'une flèche qui +laisserait derrière elle une traînée étincelante. Il jaillissait de la +cannelure centrale d'un pilastre où s'appuie, à droite, le fronton de +la bibliothèque. Il s'immobilisa d'abord sur le panneau opposé en un +cercle éclatant, puis il se promena de tous côtés comme un regard +inquiet qui scrute l'ombre, puis il s'évanouit pour jaillir encore, +pendant que toute une partie de la bibliothèque tournait sur elle-même +et démasquait une large ouverture, en forme de voûte. + +Un homme entra qui tenait à la main une lanterne électrique. Un autre +homme et un troisième surgirent qui portaient un rouleau de cordes et +différents instruments. Le premier inspecta la pièce, écouta et dit: + +--Appelez les camarades. + +De ces camarades, il en vint huit par le souterrain, gaillards +solides, au visage énergique. Et le déménagement commença. + +Ce fut rapide. Arsène Lupin passait d'un meuble à un autre, +l'examinait, et, suivant ses dimensions ou sa valeur artistique, lui +faisait grâce ou ordonnait: + +--Enlevez! + +Et l'objet était enlevé, avalé par la gueule béante du tunnel, expédié +dans les entrailles de la terre. + +Et ainsi furent escamotés six fauteuils et six chaises Louis XV, et +des tapisseries d'Aubusson, et des girandoles signées Gouthière, et +deux Fragonard, et un Nattier, et un buste de Houdon, et des +statuettes. Quelquefois Lupin s'attardait devant un magnifique bahut +ou un superbe tableau et soupirait: + +--Trop lourd, celui-là... trop grand... quel dommage! + +Et il continuait son expertise. + +En quarante minutes, le salon fut «désencombré» selon l'expression +d'Arsène. Et tout cela s'était accompli dans un ordre admirable, sans +aucun bruit, comme si tous les objets que maniaient ces hommes eussent +été garnis d'épaisse ouate. + +Il dit alors au dernier d'entre eux qui s'en allait, porteur d'un +cartel signé Boulle: + +--Inutile de revenir. Il est entendu, n'est-ce pas, qu'aussitôt +l'auto-camion chargé, vous filez jusqu'à la grange de Roquefort. + +--Mais vous, patron? + +--Qu'on me laisse la motocyclette. + +L'homme parti, il repoussa, tout contre, le pan mobile de la +bibliothèque, puis, après avoir fait disparaître les traces du +déménagement, effacé les marques de pas, il souleva une portière, et +pénétra dans une galerie qui servait de communication entre la tour et +le château. Au milieu il y avait une vitrine, et c'était à cause de +cette vitrine qu'Arsène Lupin avait poursuivi ses investigations. + +Elle contenait des merveilles, une collection unique de montres, de +tabatières, de bagues, de châtelaines, de miniatures du plus joli +travail. Avec une pince il força la serrure, et ce lui fut un plaisir +inexprimable que de saisir ces joyaux d'or et d'argent, ces petites +oeuvres d'un art si précieux et si délicat. + +Il avait, passé en bandoulière autour de son cou, un large sac de +toile spécialement aménagé pour ces aubaines. Il le remplit. Et il +remplit aussi les poches de sa veste, de son pantalon et de son gilet. +Et il refermait son bras gauche sur une pile de ces réticules en +perles si goûtés de nos ancêtres, et que la mode actuelle recherche si +passionnément... lorsqu'un léger bruit frappa son oreille. + +Il écouta: il ne se trompait pas, le bruit se précisait. + +Et soudain il se rappela: à l'extrémité de la galerie, un escalier +intérieur conduisait à un appartement, inoccupé jusqu'ici, mais qui +était, depuis ce soir, réservé à cette jeune fille que Devanne avait +été chercher à Dieppe, avec ses amis d'Androl. + +D'un geste rapide, il pressa du doigt le ressort de sa lanterne: elle +s'éteignit. Il avait à peine gagné l'embrasure d'une fenêtre qu'au +haut de l'escalier la porte fut ouverte et qu'une faible lueur éclaira +la galerie. + +Il eut la sensation--car, à demi-caché par un rideau, il ne voyait +point--qu'une personne descendait les premières marches avec +précaution. Il espéra qu'elle n'irait pas plus loin. Elle descendit +cependant et avança de plusieurs pas dans la pièce. Mais elle poussa +un cri. Sans doute avait-elle aperçu la vitrine brisée, aux trois +quarts vide. + +Au parfum, il reconnut la présence d'une femme. Ses vêtements +frôlaient presque le rideau qui le dissimulait, et il lui sembla qu'il +entendait battre le coeur de cette femme, et qu'elle aussi devinait la +présence d'un autre être, derrière elle, dans l'ombre, à portée de sa +main... Il se dit: «Elle a peur... elle va partir... il est +impossible qu'elle ne parte pas.» Elle ne partit point. La bougie qui +tremblait dans sa main, s'affermit. Elle se retourna, hésita un +instant, parut écouter le silence effrayant, puis, d'un coup, écarta +le rideau. + +Ils se virent. + +Arsène murmura, bouleversé: + +--Vous... vous... Mademoiselle. + +C'était miss Nelly. + +Miss Nelly! la passagère du Transatlantique, celle qui avait mêlé ses +rêves aux rêves du jeune homme durant cette inoubliable traversée, +celle qui avait assisté à son arrestation, et qui, plutôt que de le +trahir, avait eu ce joli geste de jeter à la mer le kodak où il avait +caché les bijoux et les billets de banque... Miss Nelly! la chère +et souriante créature dont l'image avait si souvent attristé ou réjoui +ses longues heures de prison! + +Le hasard était si prodigieux qui les mettait en présence l'un de +l'autre dans ce château et à cette heure de la nuit, qu'ils ne +bougeaient point et ne prononçaient pas une parole, stupéfaits, comme +hypnotisés par l'apparition fantastique qu'ils étaient l'un pour +l'autre. + +Chancelante, brisée d'émotion, miss Nelly dut s'asseoir. + +Il resta debout en face d'elle. Et peu à peu, au cours des secondes +interminables qui s'écoulèrent, il eut conscience de l'impression +qu'il devait donner en cet instant, les bras chargés de bibelots, les +poches gonflées, et son sac rempli à en crever. Une grande confusion +l'envahit, et il rougit de se trouver là, dans cette vilaine posture +du voleur qu'on prend en flagrant délit. Pour elle, désormais, quoi +qu'il advînt, il était le voleur, celui qui met la main dans la poche +des autres, celui qui crochète les portes et s'introduit furtivement. + +Une des montres roula sur le tapis, une autre également. Et d'autres +choses encore allaient glisser de ses bras, qu'il ne savait comment +retenir. Alors, se décidant brusquement, il laissa tomber sur le +fauteuil une partie des objets, vida ses poches et se défit de son +sac. + +Il se sentit plus à l'aise devant Nelly, et fit un pas vers elle avec +l'intention de lui parler. Mais elle eut un geste de recul, puis se +leva vivement, comme prise d'effroi, et se précipita vers le salon. La +portière se referma sur elle, il la rejoignit. Elle était là, +interdite, tremblante, et ses yeux contemplaient avec terreur +l'immense pièce dévastée. + +Aussitôt il lui dit: + +--À trois heures, demain, tout sera remis en place... Les meubles +seront rapportés... + +Elle ne répondit point, et il répéta: + +--Demain, à trois heures, je m'y engage... Rien au monde ne pourra +m'empêcher de tenir ma promesse... Demain, à trois heures... + +Un long silence pesa sur eux. Il n'osait le rompre, et l'émotion de la +jeune fille lui causait une véritable souffrance. Doucement, sans un +mot, il s'éloigna d'elle. + +Et il pensait: + +--Qu'elle s'en aille!... Qu'elle se sente libre de s'en +aller!... Qu'elle n'ait pas peur de moi!... + +Mais soudain elle tressaillit et balbutia: + +--Écoutez... des pas... j'entends marcher... + +Il la regarda avec étonnement. Elle semblait bouleversée, ainsi qu'à +l'approche d'un péril. + +--Je n'entends rien, dit-il, et quand même... + +--Comment! mais il faut fuir... vite, fuyez... + +--Fuir... pourquoi? + +--Il le faut... il le faut... Ah! ne restez pas... + +D'un trait elle courut jusqu'à l'entrée de la galerie et prêta +l'oreille. Non, il n'y avait personne. Peut-être le bruit venait-il du +dehors?... Elle attendit une seconde, puis, rassurée, se retourna. + +Arsène Lupin avait disparu. + + + + * * * + + + +À l'instant même où Devanne constata le pillage de son château, il se +dit: c'est Velmont qui a fait le coup, et Velmont n'est autre +qu'Arsène Lupin. Tout s'expliquait ainsi, et rien ne s'expliquait +autrement. Cette idée ne fit d'ailleurs que l'effleurer, tellement il +était invraisemblable que Velmont ne fût point Velmont, c'est-à-dire +le peintre connu, le camarade de cercle de son cousin d'Estevan. Et +lorsque le brigadier de gendarmerie, aussitôt averti, se présenta, +Devanne ne songea même pas à lui communiquer cette supposition +absurde. + +Toute la matinée ce fut, à Thibermesnil, un va-et-vient +indescriptible. Les gendarmes, le garde champêtre, le commissaire de +police de Dieppe, les habitants du village, tout ce monde s'agitait +dans les couloirs, ou dans le parc, ou autour du château. L'approche +des troupes en manoeuvre, le crépitement des fusils, ajoutaient au +pittoresque de la scène. + +Les premières recherches ne fournirent point d'indice. Les fenêtres +n'ayant pas été brisées ni les portes fracturées, sans nul doute le +déménagement s'était effectué par l'issue secrète. Pourtant, sur le +tapis, aucune trace de pas, sur les murs, aucune marque insolite. + +Une seule chose, inattendue, et qui dénotait bien la fantaisie +d'Arsène Lupin: la fameuse Chronique du XVIe siècle avait repris son +ancienne place, et, à côté, se trouvait un livre semblable, qui +n'était autre que l'exemplaire volé de la Bibliothèque nationale. + +À onze heures, les officiers arrivèrent. Devanne les accueillit +gaiement--quelque ennui que lui causât la perte de telles richesses +artistiques, sa fortune lui permettait de la supporter sans mauvaise +humeur.--Ses amis d'Androl et Nelly descendirent. + +Les présentations faites, on s'aperçut qu'il manquait un convive, +Horace Velmont. Ne viendrait-il point? + +Son absence eût réveillé les soupçons de Georges Devanne. Mais à midi +précis, il entrait. Devanne s'écria: + +--À la bonne heure! Vous voilà! + +--Ne suis-je pas exact? + +--Si, mais vous auriez pu ne pas l'être... après une nuit si +agitée! car vous savez la nouvelle? + +--Quelle nouvelle? + +--Vous avez cambriolé le château. + +--Allons donc! + +--Comme je vous le dis. Mais offrez tout d'abord votre bras à Miss +Underdown, et passons à table... Mademoiselle, permettez-moi... + +Il s'interrompit, frappé par le trouble de la jeune fille. Puis, +soudain, se rappelant: + +--C'est vrai, à propos, vous avez voyagé avec Arsène Lupin, +jadis... avant son arrestation... La ressemblance vous étonne, +n'est-ce pas? + +Elle ne répondit point. Devant elle, Velmont souriait. Il s'inclina, +elle prit son bras. Il la conduisit à sa place et s'assit en face +d'elle. + +Durant le déjeuner on ne parla que d'Arsène Lupin, des meubles +enlevés, du souterrain, de Herlock Sholmès. À la fin du repas +seulement, comme on abordait d'autres sujets, Velmont se mêla à la +conversation. Il fut tour à tour amusant et grave, éloquent et +spirituel. Et tout ce qu'il disait, il semblait ne le dire que pour +intéresser la jeune fille. Très absorbée, elle ne paraissait point +l'entendre. + +On servit le café sur la terrasse qui domine la cour d'honneur et le +jardin français du côté de la façade principale. Au milieu de la +pelouse, la musique du régiment se mit à jouer, et la foule des +paysans et des soldats se répandit dans les allées du parc. + +Cependant Nelly se souvenait de la promesse d'Arsène Lupin: «À trois +heures tout sera là, je m'y engage.» + +À trois heures! et les aiguilles de la grande horloge qui ornait +l'aile droite marquaient deux heures quarante. Elle les regardait +malgré elle à tout instant. Et elle regardait aussi Velmont qui se +balançait paisiblement dans un confortable rocking-chair. + +Deux heures cinquante... deux heures cinquante-cinq... une sorte +d'impatience, mêlée d'angoisse, étreignait la jeune fille. Était-il +admissible que le miracle s'accomplît, et qu'il s'accomplît à la +minute fixée, alors que le château, la cour, la campagne étaient +remplis de monde, et qu'en ce moment même le procureur de la +République et le juge d'instruction poursuivaient leur enquête? + +Et pourtant... pourtant, Arsène Lupin avait promis avec une telle +solennité! Cela sera comme il l'a dit, pensa-t-elle, impressionnée par +tout ce qu'il y avait, en cet homme, d'énergie, d'autorité et de +certitude. Et cela ne lui semblait plus un miracle, mais un événement +naturel qui devait se produire par la force des choses. + +Une seconde, leurs regards se croisèrent. Elle rougit et détourna la +tête. + +Trois heures... Le premier coup sonna, le deuxième coup, le +troisième... Horace Velmont tira sa montre, leva les yeux vers +l'horloge, puis remit sa montre dans sa poche. Quelques secondes +s'écoulèrent. Et voici que la foule s'écarta, autour de la pelouse, +livrant passage à deux voitures qui venaient de franchir la grille du +parc, attelées l'une et l'autre de deux chevaux. C'étaient de ces +fourgons qui vont à la suite des régiments et qui portent les cantines +des officiers et les sacs des soldats. Ils s'arrêtèrent devant le +perron. Un sergent-fourrier sauta de l'un des sièges et demanda M. +Devanne. + +Devanne accourut et descendit les marches. Sous les bâches, il vit, +soigneusement rangés, bien enveloppés, ses meubles, ses tableaux, ses +objets d'art. + +Aux questions qu'on lui posa, le fourrier répondit en exhibant l'ordre +qu'il avait reçu de l'adjudant de service, et que cet adjudant avait +pris, le matin, au rapport. Par cet ordre, la deuxième compagnie du +quatrième bataillon devait pourvoir à ce que les objets mobiliers +déposés au carrefour des Halleux, en forêt d'Arques, fussent portés à +trois heures à M. Georges Devanne, propriétaire du château de +Thibermesnil. Signé: le colonel Beauvel. + +--Au carrefour, ajouta le sergent, tout se trouvait prêt, aligné sur +le gazon, et sous la garde... des passants. Ça m'a semblé drôle, +mais quoi! l'ordre était catégorique. + +Un des officiers examina la signature: elle était parfaitement imitée, +mais fausse. + +La musique avait cessé de jouer, on vida les fourgons, on réintégra +les meubles. + +Au milieu de cette agitation, Nelly resta seule à l'extrémité de la +terrasse. Elle était grave et soucieuse, agitée de pensées confuses +qu'elle ne cherchait pas à formuler. Soudain, elle aperçut Velmont qui +s'approchait. Elle souhaita de l'éviter, mais l'angle de la balustrade +qui borde la terrasse l'entourait de deux côtés, et une ligne de +grandes caisses d'arbustes, orangers, lauriers-roses et bambous, ne +lui laissait d'autre retraite que le chemin par où s'avançait le jeune +homme. Elle ne bougea pas. Un rayon de soleil tremblait sur ses +cheveux d'or, agité par les feuilles frêles d'un bambou. Quelqu'un +prononça très bas: + +--J'ai tenu ma promesse de cette nuit. + +Arsène Lupin était près d'elle, et autour d'eux il n'y avait personne. + +Il répéta, l'attitude hésitante, la voix timide: + +--J'ai tenu ma promesse de cette nuit. + +Il attendait un mot de remerciement, un geste du moins qui prouvât +l'intérêt qu'elle prenait à cet acte. Elle se tut. + +Ce mépris irrita Arsène Lupin, et, en même temps, il avait le +sentiment profond de tout ce qui le séparait de Nelly, maintenant +qu'elle savait la vérité. Il eût voulu se disculper, chercher des +excuses, montrer sa vie dans ce qu'elle avait d'audacieux et de grand. +Mais, d'avance, les paroles le froissaient, et il sentait l'absurdité +et l'insolence de toute explication. Alors il murmura tristement, +envahi d'un flot de souvenirs: + +--Comme le passé est loin! Vous rappelez-vous les longues heures sur +le pont de la _Provence_. Ah! tenez... vous aviez, comme +aujourd'hui, une rose à la main, une rose pâle comme celle-ci... Je +vous l'ai demandée... vous n'avez pas eu l'air d'entendre... +Cependant, après votre départ, j'ai trouvé la rose... oubliée sans +doute... Je l'ai gardée... + +Elle ne répondit pas encore. Elle semblait très loin de lui. Il +continua: + +--En mémoire de ces heures, ne songez pas à ce que vous savez. Que le +passé se relie au présent! Que je ne sois pas celui que vous avez vu +cette nuit, mais celui d'autrefois, et que vos yeux me regardent, ne +fût-ce qu'une seconde, comme ils me regardaient... Je vous en prie... +Ne suis-je plus le même? + +Elle leva les yeux, comme il le demandait, et le regarda. Puis sans un +mot, elle posa son doigt sur une bague qu'il portait à l'index. On +n'en pouvait voir que l'anneau, mais le chaton, retourné à +l'intérieur, était formé d'un rubis merveilleux. + +Arsène Lupin rougit. Cette bague appartenait à Georges Devanne. + +Il sourit avec amertume: + +--Vous avez raison. Ce qui a été sera toujours. Arsène Lupin n'est et +ne peut être qu'Arsène Lupin, et entre vous et lui, il ne peut même +pas y avoir un souvenir... Pardonnez-moi... J'aurais dû +comprendre que ma seule présence auprès de vous est un outrage... + +Il s'effaça le long de la balustrade, le chapeau à la main. Nelly +passa devant lui. Il fut tenté de la retenir, de l'implorer. L'audace +lui manqua, et il la suivit des yeux, comme au jour lointain où elle +traversait la passerelle sur le quai de New-York. Elle monta les +degrés qui conduisent à la porte. Un instant encore sa fine silhouette +se dessina parmi les marbres du vestibule. Il ne la vit plus. + +Un nuage obscurcit le soleil. Arsène Lupin observait, immobile, la +trace des petits pas empreinte dans le sable. Tout à coup, il +tressaillit: sur la caisse de bambou contre laquelle Nelly s'était +appuyée gisait la rose, la rose pâle qu'il n'avait pas osé lui +demander... Oubliée sans doute, elle aussi? Mais oubliée +volontairement ou par distraction? + +Il la saisit ardemment. Des pétales s'en détachèrent. Il les ramassa +un à un comme des reliques... + +--Allons, se dit-il, je n'ai plus rien à faire ici. Songeons à la +retraite. D'autant que si Herlock Sholmès s'en mêle, ça pourrait +devenir mauvais. + + + + * * * + + + +Le parc était désert. Cependant, près du pavillon qui commande +l'entrée, se tenait un groupe de gendarmes. Il s'enfonça dans les +taillis, escalada le mur d'enceinte et prit, pour se rendre à la gare +la plus proche, un sentier qui serpentait parmi les champs. Il n'avait +point marché durant dix minutes que le chemin se rétrécit, encaissé +entre deux talus, et comme il arrivait dans ce défilé, quelqu'un s'y +engageait qui venait en sens inverse. + +C'était un homme d'une cinquantaine d'années peut-être, assez fort, la +figure rasée, et dont le costume précisait l'aspect étranger. Il +portait à la main une lourde canne, et une sacoche pendait à son cou. + +Ils se croisèrent. L'étranger dit, avec un accent anglais à peine +perceptible: + +--Excusez-moi, Monsieur... est-ce bien ici la route du château? + +--Tout droit, Monsieur, et à gauche dès que vous serez au pied du +mur. On vous attend avec impatience. + +--Ah! + +--Oui, mon ami Devanne nous annonçait votre visite dès hier soir. + +--Tant pis pour M. Devanne s'il a trop parlé. + +--Et je suis heureux d'être le premier à vous saluer. Herlock Sholmès +n'a pas d'admirateur plus fervent que moi. + +Il y eut dans sa voix une nuance imperceptible d'ironie qu'il regretta +aussitôt, car Herlock Sholmès le considéra des pieds à la tête, et +d'un oeil à la fois si enveloppant et si aigu, qu'Arsène Lupin eut +l'impression d'être saisi, emprisonné, enregistré par ce regard, plus +exactement et plus essentiellement qu'il ne l'avait jamais été par +aucun appareil photographique. + +--Le cliché est pris, pensa-t-il. Plus la peine de me déguiser avec +ce bonhomme-là. Seulement... m'a-t-il reconnu? + +Ils se saluèrent. Mais un bruit de pas résonna, un bruit de chevaux +qui caracolent dans un cliquetis d'acier. C'étaient les gendarmes. Les +deux hommes durent se coller contre le talus, dans l'herbe haute, pour +éviter d'être bousculés. Les gendarmes passèrent, et comme ils se +suivaient à une certaine distance, ce fut assez long. Et Lupin +songeait: + +--Tout dépend de cette question: m'a-t-il reconnu? Si oui, il y a +bien des chances pour qu'il abuse de la situation. Le problème est +angoissant. + +Quand le dernier cavalier les eut dépassés, Herlock Sholmès se releva +et, sans rien dire, brossa son vêtement sali de poussière. La courroie +de son sac était embarrassée d'une branche d'épines. Arsène Lupin +s'empressa. Une seconde encore ils s'examinèrent. Et, si quelqu'un +avait pu les surprendre à cet instant, c'eût été un spectacle émouvant +que la première rencontre de ces deux hommes, si étranges, si +puissamment armés, tous deux vraiment supérieurs, et destinés +fatalement par leurs aptitudes spéciales à se heurter comme deux +forces égales que l'ordre des choses pousse l'une contre l'autre à +travers l'espace. + +Puis l'Anglais dit: + +--Je vous remercie, Monsieur. + +--Tout à votre service, répondit Lupin. + +Ils se quittèrent. Lupin se dirigea vers la station Herlock Sholmès +vers le château. + + + +Le juge d'instruction et le procureur étaient partis après de vaines +recherches, et l'on attendait Herlock Sholmès avec une curiosité que +justifiait sa grande réputation. On fut un peu déçu par son aspect de +bon bourgeois, qui différait si profondément de l'image qu'on se +faisait de lui. Il n'avait rien du héros de roman, du personnage +énigmatique et diabolique qu'évoque en nous l'idée de Herlock Sholmès. +Devanne, cependant, s'écria plein d'exubérance: + +--Enfin, Maître, c'est vous! Quel bonheur! Il y a si longtemps que +j'espérais... Je suis presque heureux de tout ce qui s'est passé, +puisque cela me vaut le plaisir de vous voir. Mais, à propos, comment +êtes-vous venu? + +--Par le train! + +--Quel dommage! Je vous avais cependant envoyé mon automobile au +débarcadère. + +--Une arrivée officielle, n'est-ce pas? avec tambour et musique! +Excellent moyen pour me faciliter la besogne, bougonna l'Anglais. + +Ce ton peu engageant déconcerta Devanne qui, s'efforçant de +plaisanter, reprit: + +--La besogne, heureusement, est plus facile que je ne vous l'avais +écrit. + +--Et pourquoi? + +--Parce que le vol a eu lieu cette nuit. + +--Si vous n'aviez pas annoncé ma visite, Monsieur, il est probable +que le vol n'aurait pas eu lieu cette nuit. + +--Et quand donc? + +--Demain, ou un autre jour. + +--Et en ce cas? + +--Lupin eût été pris au piège. + +--Et mes meubles? + +--N'auraient pas été enlevés. + +--Mes meubles sont ici. + +--Ici? + +--Ils ont été ramenés à trois heures. + +--Par Lupin? + +--Par deux fourgons militaires. + +Herlock Sholmès enfonça violemment son chapeau sur sa tête et rajusta +son sac; mais Devanne, aux cent coups, s'écria: + +--Que faites-vous? + +--Je m'en vais. + +--Et pourquoi? + +--Vos meubles sont là, Arsène Lupin est loin. Mon rôle est terminé. + +--Mais j'ai absolument besoin de votre concours, cher monsieur. Ce +qui s'est passé hier peut se renouveler demain, puisque nous ignorons +le plus important, comment Arsène Lupin est entré, comment il est +sorti, et pourquoi, quelques heures plus tard, il procédait à cette +restitution. + +--Ah! vous ignorez... + +L'idée d'un secret à découvrir adoucit Herlock Sholmès. + +--Soit, cherchons. Mais vite, n'est-ce pas? et, autant que possible, +seuls. + +La phrase désignait clairement les assistants. Devanne comprit et +introduisit l'Anglais dans le salon. D'un ton sec, en phrases qui +semblaient comptées d'avance, et avec quelle parcimonie! Sholmès lui +posa des questions sur la soirée de la veille, sur les convives qui +s'y trouvaient, sur les habitués du château. Puis il examina les deux +volumes de la Chronique, compara les cartes du souterrain, se fit +répéter les citations relevées par l'abbé Gélis, et demanda: + +--C'est bien hier que, pour la première fois, vous avez parlé de ces +deux citations? + +--Hier. + +--Vous ne les aviez jamais communiquées à M. Horace Velmont? + +--Jamais. + +--Bien. Commandez votre automobile. Je repars dans une heure. + +--Dans une heure! + +--Arsène Lupin n'a pas mis davantage à résoudre le problème que vous +lui avez posé. + +--Moi!... je lui ai posé... + +--Eh! oui, Arsène Lupin et Velmont, c'est la même chose. + +--Je m'en doutais... ah! le gredin! + +--Or, hier soir, à dix heures, vous avez fourni à Lupin les éléments +de vérité qui lui manquaient et qu'il cherchait depuis des semaines. +Et, dans le courant de la nuit, Lupin a trouvé le temps de comprendre, +de réunir sa bande et de vous dévaliser. J'ai la prétention d'être +aussi expéditif. + +Il se promena d'un bout à l'autre de la pièce en réfléchissant, puis +s'assit, croisa ses longues jambes et ferma les yeux. + +Devanne attendit, assez embarrassé. + +--Dort-il? Réfléchit-il? + +À tout hasard il sortit pour donner des ordres. Quand il revint il +l'aperçut au bas de l'escalier de la galerie, à genoux, et scrutant le +tapis. + +--Qu'y a-t-il donc? + +--Regardez... là... ces taches de bougie... + +--Tiens, en effet... et toutes fraîches... + +--Et vous pouvez en observer également sur le haut de l'escalier, et +davantage encore autour de cette vitrine qu'Arsène Lupin a fracturée, +et dont il a enlevé les bibelots pour les déposer sur ce fauteuil. + +--Et vous en concluez? + +--Rien. Tous ces faits expliqueraient sans aucun doute la restitution +qu'il a opérée. Mais c'est un côté de la question que je n'ai pas le +temps d'aborder. L'essentiel, c'est le tracé du souterrain. + +--Vous espérez toujours... + +--Je n'espère pas, je sais. Il existe, n'est-ce pas, une chapelle à +deux ou trois cents mètres du château? + +--Une chapelle en ruines, où se trouve le tombeau du duc Rollon. + +--Dites à votre chauffeur qu'il nous attende auprès de cette +chapelle. + +--Mon chauffeur n'est pas encore de retour... On doit me prévenir... +Mais, d'après ce que je vois, vous estimez que le souterrain +aboutit à la chapelle. Sur quel indice... + +Herlock Sholmès l'interrompit: + +--Je vous prierai, Monsieur, de me procurer une échelle et une +lanterne. + +--Ah! vous avez besoin d'une lanterne et d'une échelle? + +--Apparemment, puisque je vous les demande. + +Devanne, quelque peu interloqué par cette rude logique, sonna. Les +deux objets furent apportés. + +Les ordres se succédèrent alors avec la rigueur et la précision de +commandements militaires. + +--Appliquez cette échelle contre la bibliothèque, à gauche du mot +Thibermesnil... + +Devanne dressa l'échelle et l'Anglais continua: + +--Plus à gauche... à droite... Halte!... Montez... +Bien... Toutes les lettres de ce mot sont en relief, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Occupons-nous de la lettre H. Tourne-t-elle dans un sens ou dans +l'autre? + +Devanne saisit la lettre H, et s'exclama: + +--Mais oui, elle tourne! vers la droite, et d'un quart de cercle! Qui +donc vous a révélé?... + +Sans répondre, Herlock Sholmès reprit: + +--Pouvez-vous, d'où vous êtes, atteindre la lettre R? Oui... +Remuez-la plusieurs fois, comme vous feriez d'un verrou que l'on +pousse et que l'on retire. + +Devanne remua la lettre R. À sa grande stupéfaction, il se produisit +un déclanchement intérieur. + +--Parfait, dit Herlock Sholmès. Il ne vous reste plus qu'à glisser +votre échelle à l'autre extrémité, c'est-à-dire à la fin du mot +Thibermesnil... Bien... Et maintenant, si je ne me suis pas +trompé, si les choses s'accomplissent comme elles le doivent, la +lettre L s'ouvrira ainsi qu'un guichet. + +Avec une certaine solennité, Devanne saisit la lettre L. La lettre L +s'ouvrit, mais Devanne dégringola de son échelle, car toute la partie +de la bibliothèque située entre la première et la dernière lettre du +mot, pivota sur elle-même et découvrit l'orifice du souterrain. + +Herlock Sholmès prononça, flegmatique: + +--Vous n'êtes pas blessé? + +--Non, non, fit Devanne en se relevant, pas blessé, mais ahuri, j'en +conviens... ces lettres qui s'agitent... ce souterrain béant... + +--Et après? Cela n'est-il pas exactement conforme à la citation de +Sully? + +--En quoi, Seigneur? + +--Dame! L'H tournoie, l'R frémit et l'L s'ouvre... et c'est ce qui +a permis à Henri IV de recevoir Mlle de Tancarville à une heure +insolite. + +--Mais Louis XVI? demanda Devanne abasourdi. + +--Louis XVI était grand forgeron et habile serrurier. J'ai lu un +«Traité des serrures de combinaison» qu'on lui attribue. De la part de +Thibermesnil, c'était se conduire en bon courtisan que de montrer à +son maître ce chef-d'oeuvre de mécanique. Pour mémoire, le roi +écrivit: 2-6-12, c'est-à-dire, H. R. L., la deuxième, la sixième et la +douzième lettre du mot. + +--Ah! parfait, je commence à comprendre... Seulement, voilà... +Si je m'explique comment on sort de cette salle, je ne m'explique pas +comment Lupin a pu y pénétrer. Car, remarquez-le bien, il venait du +dehors, lui. + +Herlock Sholmès alluma la lanterne et s'avança de quelques pas dans le +souterrain. + +--Tenez, tout le mécanisme est apparent ici, comme les ressorts d'une +horloge, et toutes les lettres s'y retrouvent à l'envers. Lupin n'a +donc eu qu'à les faire jouer de ce côté-ci de la cloison. + +--Quelle preuve? + +--Quelle preuve? Voyez cette flaque d'huile. Lupin avait même prévu +que les rouages auraient besoin d'être graissés, fit Herlock Sholmès +non sans admiration. + +--Mais alors il connaissait l'autre issue? + +--Comme je la connais. Suivez-moi. + +--Dans le souterrain? + +--Vous avez peur? + +--Non, mais êtes-vous sûr de vous y reconnaître? + +--Les yeux fermés. + +Ils descendirent d'abord douze marches, puis douze autres, et encore +deux fois douze autres. Puis, ils enfilèrent un long corridor dont les +parois de briques portaient la marque de restaurations successives et +qui suintaient par places. Le sol était humide. + +--Nous passons sous l'étang, remarqua Devanne, nullement rassuré. + +Le couloir aboutit à un escalier de douze marches, suivi de trois +autres escaliers de douze marches qu'ils remontèrent péniblement, et +ils débouchèrent dans une petite cavité taillée à même le roc. Le +chemin n'allait pas plus loin. + +--Diable, murmura Herlock Sholmès, rien que des murs nus, cela +devient embarrassant. + +--Si l'on retournait, murmura Devanne, car, enfin, je ne vois +nullement la nécessité d'en savoir plus long. Je suis édifié. + +Mais, ayant levé la tête, l'Anglais poussa un soupir de soulagement: +au-dessus d'eux se répétait le même mécanisme qu'à l'entrée. Il n'eut +qu'à faire manoeuvrer les trois lettres. Un bloc de granit bascula. +C'était, de l'autre côté, la pierre tombale du duc Rollon, gravée des +douze lettres en relief «Thibermesnil». Et ils se trouvèrent dans la +petite chapelle en ruines que l'Anglais avait désignée. + +--«Et l'on va jusqu'à Dieu», c'est-à-dire jusqu'à la chapelle, +dit-il, rapportant la fin de la citation. + +--Est-ce possible, s'écria Devanne, confondu par la clairvoyance et +la vivacité de Herlock Sholmès, est-ce possible que cette simple +indication vous ait suffi? + +--Bah! fit l'Anglais, elle était même inutile. Sur l'exemplaire de la +Bibliothèque nationale, le trait se termine à gauche, vous le savez, +par un cercle, et à droite, vous l'ignorez, par une petite croix, mais +si effacée qu'on ne peut la voir qu'à la loupe. Cette croix signifie +évidemment la chapelle où nous sommes. + +Le pauvre Devanne n'en croyait pas ses oreilles. + +--C'est inouï, miraculeux, et cependant d'une simplicité enfantine! +Comment personne n'a-t-il jamais percé ce mystère? + +--Parce que personne n'a jamais réuni les trois ou quatre éléments +nécessaires, c'est-à-dire les deux livres et les citations... +Personne, sauf Arsène Lupin et moi. + +--Mais, moi aussi, objecta Devanne, et l'abbé Gélis... Nous en +savions tous deux autant que vous, et néanmoins... + +Sholmès sourit. + +--Monsieur Devanne, tout le monde n'est pas apte à déchiffrer les +énigmes. + +--Mais voilà dix ans que je cherche. Et vous, en dix minutes... + +--Bah! l'habitude... + +Ils sortirent de la chapelle, et l'Anglais s'écria: + +--Tiens, une automobile qui attend! + +--Mais c'est la mienne! + +--La vôtre? mais je pensais que le chauffeur n'était pas revenu. + +--En effet... et je me demande... + +Ils s'avancèrent jusqu'à la voiture, et Devanne, interpellant le +chauffeur: + +--Édouard, qui vous a donné l'ordre de venir ici? + +--Mais, répondit l'homme, c'est M. Velmont. + +--M. Velmont? Vous l'avez donc rencontré? + +--Près de la gare, et il m'a dit de me rendre à la chapelle. + +--De vous rendre à la chapelle! mais pourquoi? + +--Pour y attendre monsieur... et l'ami de monsieur. + +Devanne et Herlock Sholmès se regardèrent. Devanne dit: + +--Il a compris que l'énigme serait un jeu pour vous. L'hommage est +délicat. + +Un sourire de contentement plissa les lèvres minces du détective. +L'hommage lui plaisait. Il prononça, en hochant la tête: + +--C'est un homme. Rien qu'à le voir, d'ailleurs, je l'avais jugé. + +--Vous l'avez donc vu? + +--Nous nous sommes croisés tout à l'heure. + +--Et vous saviez que c'était Horace Velmont, je veux dire Arsène +Lupin? + +--Non, mais je n'ai pas tardé à le deviner... à une certaine +ironie de sa part. + +--Et vous l'avez laissé échapper? + +--Ma foi, oui... j'avais pourtant la partie belle... cinq +gendarmes qui passaient. + +--Mais, sacrebleu! c'était l'occasion ou jamais de profiter... + +--Justement, Monsieur, dit l'Anglais avec hauteur, quand il s'agit +d'un adversaire comme Arsène Lupin, Herlock Sholmès ne profite pas des +occasions... il les fait naître... + +Mais l'heure pressait et, puisque Lupin avait eu l'attention charmante +d'envoyer l'automobile, il fallait en profiter sans retard. Devanne et +Herlock Sholmès s'installèrent au fond de la confortable limousine. +Édouard donna le tour de manivelle et l'on partit. Des champs, des +bouquets d'arbres défilèrent. Les molles ondulations du pays de Caux +s'aplanirent devant eux. Soudain les yeux de Devanne furent attirés +par un petit paquet posé dans un des vide-poches. + +--Tiens, qu'est-ce que c'est que cela? Un paquet! Et pour qui donc? +Mais c'est pour vous. + +--Pour moi? + +--Lisez: «M. Herlock Sholmès, de la part d'Arsène Lupin.» + +L'Anglais saisit le paquet, le déficela, enleva les deux feuilles de +papier qui l'enveloppaient. C'était une montre. + +--Aoh! dit-il, en accompagnant cette exclamation d'un geste de +colère... + +--Une montre, fit Devanne, est-ce que par hasard?... + +L'Anglais ne répondit pas. + +--Comment! c'est votre montre! Arsène Lupin vous renvoie votre +montre! Mais s'il vous la renvoie, c'est qu'il l'avait prise... Il +avait pris votre montre! Ah! elle est bonne, celle-là, la montre de +Herlock Sholmès subtilisée par Arsène Lupin! Dieu, que c'est drôle! +Non, vrai... vous m'excuserez... mais c'est plus fort que moi. + +Il riait à gorge déployée, incapable de se contenir. Et quand il eut +bien ri, il affirma, d'un ton convaincu: + +--Oh! c'est un homme, en effet. + + + +L'Anglais ne broncha pas. Jusqu'à Dieppe, il ne prononça pas une +parole, les yeux fixés sur l'horizon fuyant. Son silence fut terrible, +insondable, plus violent que la rage la plus farouche. Au débarcadère, +il dit simplement, sans colère cette fois, mais d'un ton où l'on +sentait toute la volonté et toute l'énergie du personnage: + +--Oui, c'est un homme, et un homme sur l'épaule duquel j'aurai +plaisir à poser cette main que je vous tends, Monsieur Devanne. Et +j'ai idée, voyez-vous, qu'Arsène Lupin et Herlock Sholmès se +rencontreront de nouveau un jour ou l'autre... Oui, le monde est +trop petit pour qu'ils ne se rencontrent pas... et ce jour là... + + + +FIN + + + +------ + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + +L'arrestation d'Arsène Lupin + +Arsène Lupin en prison + +L'évasion d'Arsène Lupin + +Le mystérieux voyageur + +Le collier de la Reine + +Le sept de coeur + +Le coffre-fort de Madame Imbert + +La perle noire + +Herlock Sholmès arrive trop tard + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, by +Maurice Leblanc + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARSÈNE LUPIN GENTLEMAN-CAMBRIOLEUR *** + +***** This file should be named 32854-8.txt or 32854-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/2/8/5/32854/ + +Alex Kirstukas + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/32854-8.zip b/32854-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8b99353 --- /dev/null +++ b/32854-8.zip diff --git a/32854-h.zip b/32854-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..81b11a4 --- /dev/null +++ b/32854-h.zip diff --git a/32854-h/32854-h.htm b/32854-h/32854-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0faf6f8 --- /dev/null +++ b/32854-h/32854-h.htm @@ -0,0 +1,8951 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur, par Maurice Leblanc. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.75em;text-align:justify;margin-bottom:.75em;text-indent:2%;} + +.ast {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;letter-spacing:15px;font-size:200%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.r {text-align:right;margin-right:5%;} + + h1,h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;} + +.top5 {margin-top:5%;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} + + body{margin-left:10%;margin-right:10%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.small {font-size:small;} + +.blockquot {margin:7% auto 7% auto;} + +.blockquoti {margin:15% 25% 10% 25%;} + + sup {font-size:75%;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, by Maurice Leblanc + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Arsène Lupin gentleman-cambrioleur + +Author: Maurice Leblanc + +Release Date: August 3, 2010 [EBook #32854] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARSÈNE LUPIN GENTLEMAN-CAMBRIOLEUR *** + + + + +Produced by Alex Kirstukas. HTML version produced by Chuck Greif. + + + + + +</pre> + + +<p>Transcriber's note: <i>Arsène Lupin: Gentleman-Cambrioleur</i> is the first +book in Maurice Leblanc's series "Les Aventures Extraordinaires +d'Arsène Lupin." This eBook is based on the 1907 edition published in +Paris by Pierre Lafitte & Cie. It was created from text and scans +generously made available by Wikisource, Google Books, and the +Internet Archive.</p> + +<p>Note du transcripteur: <i>Arsène Lupin: Gentleman-Cambrioleur</i> est le +premier livre dans la série de Maurice Leblanc «Les Aventures +Extraordinaires d'Arsène Lupin.» Ce eBook est basé sur l'édition +éditée à Paris par Pierre Lafitte & C<sup>ie</sup> en 1907. Il a été créé du +texte et des images généreusement rendues disponibles par Wikisource, +Google Books, et l'Internet Archive.</p> + +<h1>ARSÈNE LUPIN</h1> + +<h3 class="top5">Gentleman-Cambrioleur</h3> + +<h3 class="top5">Par Maurice Leblanc</h3> + +<p class="cb">Préface de<br />Jules Claretie<br />de l'Académie Française</p> + +<div class="blockquoti"><p class="c"><i>À Pierre LAFITTE.</i></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;"><i>Mon cher ami,</i></span></p> + +<p><i>Tu m'as engagé sur une route où je ne croyais point que je dusse +jamais m'aventurer, et j'y ai trouvé tant de plaisir et d'agrément +littéraire qu'il me paraît juste d'inscrire ton nom en tête de ce +premier volume, et de t'affirmer ici mes sentiments d'affectueuse et +fidèle reconnaissance.</i></p> + +<p class="r"><i>M. L.</i></p></div> + +<p class="cb"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><span style="border:2px gray solid;padding:2%;">TABLE DES MATIÈRES</span></a></p> + +<h3>PRÉFACE</h3> + +<p>—Racontez-nous donc, vous qui contez si bien, une histoire de +voleurs...</p> + +<p>—Soit, dit Voltaire (ou un autre philosophe du <span class="small">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, car +l'anecdote est attribuée à plusieurs de ces causeurs incomparables).</p> + +<p>Et il commença:</p> + +<p>—Il était une fois un fermier général...</p> + +<p>L'auteur des <i>Aventures d'Arsène Lupin</i>, qui sait si joliment conter, +lui aussi, eût commencé tout autrement:</p> + +<p>—Il était une fois, un gentilhomme cambrioleur...</p> + +<p>Et ce début paradoxal eût fait dresser les têtes effarées des +auditrices. Les aventures d'Arsène Lupin, aussi incroyables et +entraînantes que celles d'Arthur Gordon Pym, ont fait mieux. Elles +n'ont pas seulement intéressé un salon, elles ont passionné la foule. +Depuis le jour où cet étonnant personnage a fait son apparition dans +<i>Je sais tout</i>, il a effrayé, il a charmé, il a amusé des lecteurs par +centaines de mille et, sous la forme nouvelle du volume, il va entrer +triomphalement dans la bibliothèque, après avoir conquis le magazine.</p> + +<p>Ces histoires de détectives et d'apaches du high life ou de la rue ont +toujours eu une singulière et puissante attraction. Balzac, en +quittant M<sup>me</sup> de Morsauf, vivait l'existence dramatique d'un limier de +police. Il laissait là le lys de la vallée pour le réfractaire du +ruisseau. Victor Hugo inventait Javert, donnant la chasse à Jean +Valjean comme l'autre «inspecteur» poursuivait Vautrin. Et tous deux +songeaient à Vidocq, cet étrange loup-cervier devenu chien de garde, +dont le poète des <i>Misérables</i> et le romancier de Rubempré avaient pu +recueillir les confidences. Plus tard, et dans un ordre inférieur, +Monsieur Lecoq avait éveillé la curiosité des fervents du roman +judiciaire, et M. de Bismarck et M. de Beust, ces deux adversaires, +l'un farouche, l'autre spirituel, avaient trouvé, avant et après +Sadowa, ce qui les divisait le moins: les récits de Gaboriau.</p> + +<p>Il arrive ainsi à l'écrivain de rencontrer sur son chemin un +personnage dont il fait un type et qui, à son tour, fait la fortune +littéraire de son inventeur. Heureux qui crée de toutes pièces un être +qui semblera bientôt aussi vivant que les vivants: Delobelle ou +Priola! Le romancier anglais Conan Doyle a popularisé Sherlock Holmes. +M. Maurice Leblanc a trouvé, lui, son Sherlock Holmes, et je crois +bien que depuis les exploits de l'illustre détective anglais, pas une +aventure au monde n'a aussi vivement excité la curiosité que les +exploits de cet <i>Arsène Lupin</i>, cette succession de faits devenus +aujourd'hui un livre.</p> + +<p>Le succès des récits de M. Leblanc a été, on peut le dire, foudroyant +dans la revue mensuelle où le lecteur, qui se contentait jadis des +vulgaires intrigues du roman feuilleton, va chercher (évolution +significative) une littérature qui le divertisse, mais qui reste +pourtant de la littérature.</p> + +<p>L'auteur avait débuté, il y a une douzaine d'années, si je ne me +trompe, dans l'ancien <i>Gil Blas</i>, où ses nouvelles originales, sobres, +puissantes, le placèrent du premier coup au meilleur rang des +conteurs. Normand, Rouennais, l'auteur était visiblement de la bonne +lignée des Flaubert, des Maupassant, des Albert Sorel (qui fut, lui +aussi, un <i>novellière</i> à ses heures). Son premier roman, <i>Une Femme</i>, +fut très remarqué, et, depuis, plusieurs études psychologiques, +l'<i>Œuvre de Mort</i>, <i>Armelle et Claude</i>, <i>l'Enthousiasme</i>, une pièce +en trois actes, applaudie chez Antoine, <i>la Pitié</i>, étaient venues +s'ajouter à ces petits romans en deux cents lignes où excelle M. +Maurice Leblanc.</p> + +<p>Il faut avoir un don particulier d'imagination pour trouver de ces +drames en raccourci, de ces nouvelles rapides qui enserrent la +substance même de volumes entiers, comme telles vignettes magistrales +contiennent des tableaux tout faits. Ces rares qualités d'inventeur +devaient nécessairement, un jour, trouver un cadre plus large, et +l'auteur d'<i>Une Femme</i> allait bientôt se concentrer après s'être +dispersé en tant d'originales histoires.</p> + +<p>C'est alors qu'il fit la connaissance du délicieux et inattendu +Arsène Lupin.</p> + +<p>On sait l'histoire de ce bandit du <span class="small">XVIII</span><sup>e</sup> siècle qui volait les gens +avec des manchettes, comme Buffon écrivait son <i>Histoire Naturelle</i>. +Arsène Lupin est un petit neveu de ce scélérat qui faisait peur à la +fois et souriait aux marquises épouvantées et séduites.</p> + +<p>—Vous pouvez comparer, me disait M. Marcel L'Heureux en m'apportant +les épreuves de l'œuvre de son confrère et les numéros où <i>Je sais +tout</i> illustrait les exploits d'Arsène Lupin, vous pouvez comparer +Sherlock Holmes à Lupin et Maurice Leblanc à Conan Doyle. Il est +certain que les deux écrivains ont des points de contact. Même +puissance de récit, même habileté d'intrigue, même science du mystère, +même enchaînement rigoureux des faits, même sobriété de moyens. Mais +quelle supériorité dans le choix des sujets, dans la qualité même du +drame! Et remarquez ce tour de force: avec Sherlock Holmes on se +trouve chaque fois en face d'un nouveau vol et d'un nouveau crime; +ici, nous savons d'avance qu'Arsène Lupin est le coupable; nous savons +que, lorsque nous aurons débrouillé les fils enchevêtrés de l'histoire, +nous nous trouverons en face du fameux gentleman-cambrioleur! Il y +avait là un écueil, certes. Il est évité, il était même impossible de +l'éviter avec plus d'habileté que ne l'a fait Maurice Leblanc. À +l'aide de procédés que le plus averti ne distingue pas il vous tient +en haleine jusqu'au dénouement de chaque aventure. Jusqu'à la dernière +ligne on reste dans l'incertitude, la curiosité, l'angoisse, et le +coup de théâtre est toujours inattendu, bouleversant et troublant. En +vérité, Arsène Lupin est un type, un type déjà légendaire, et qui +restera. Figure vivante, jeune, pleine de gaîté, d'imprévu, d'ironie. +Voleur et cambrioleur, escroc et filou, tout ce que vous voudrez, mais +si sympathique, ce bandit! Il agit avec une si jolie désinvolture! +Tant d'ironie, tant de charme et tant d'esprit! C'est un dilettante. +C'est un artiste! Remarquez-le bien: Arsène Lupin ne vole pas; il +s'amuse à voler. Il choisit. Au besoin, il restitue. Il est noble et +charmant, chevaleresque, délicat, et je le répète, si sympathique, que +tout ce qu'il fait semble juste, et qu'on se prend malgré soi à +espérer le succès de ses entreprises, que l'on s'en réjouit, et que la +morale elle-même a l'air de son côté. Tout cela, je le répète, parce +que Lupin est la création d'un artiste, et parce qu'en composant un +livre où il a donné libre cours à son imagination, Maurice Leblanc n'a +pas oublié qu'il était avant tout, et dans toute l'acception du terme, +un écrivain!»</p> + +<p>Ainsi parla M. Marcel L'Heureux, si bon juge en la matière et qui sait +la valeur d'un roman pour en avoir écrit de si remarquables. Et me +voici de son avis après avoir lu ces pages ironiquement amusantes, +point du tout amorales malgré le paradoxe qui prête tant de séduction +au gentleman détrousseur de ses contemporains. Certes je ne donnerais +pas un prix Montyon à ce très séduisant Lupin. Mais eût-on couronné +pour sa vertu le Fra Diavolo qui charma nos grand-mères à +l'Opéra-Comique, au temps lointain où les symboles d'<i>Ariane et Barbe +Bleue</i> n'étaient pas inventés?</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><i>Le voilà qui s'avance</i></td></tr> +<tr><td align="left"><i>La plume rouge à son chapeau...</i></td></tr> +</table> + +<p>Arsène Lupin, c'est un Fra Diavolo armé non d'un tromblon, mais d'un +revolver, vêtu non d'une romantique veste de velours, mais d'un +smoking de forme correcte, et je souhaite qu'il ait le succès plus que +centenaire de l'irrésistible brigand que fit chanter M. Auber.</p> + +<p>Mais quoi! il n'y a rien à souhaiter à Arsène Lupin. Il est entré +vivant dans la popularité. Et la vogue qu'a si bien commencée le +magazine, le livre va la continuer.</p> + +<p class="r">Jules CLARETIE.</p> + +<h3><a name="LARRESTATION_DARSENE_LUPIN" id="LARRESTATION_DARSENE_LUPIN"></a>L'ARRESTATION D'ARSÈNE LUPIN</h3> + +<p>L'étrange voyage! Il avait si bien commencé cependant! Pour ma part, +je n'en fis jamais qui s'annonçât sous de plus heureux auspices. La +<i>Provence</i> est un transatlantique rapide, confortable, commandé par le +plus affable des hommes. La société la plus choisie s'y trouvait +réunie. Des relations se formaient, des divertissements +s'organisaient. Nous avions cette impression exquise d'être séparés du +monde, réduits à nous-mêmes comme sur une île inconnue, obligés, par +conséquent, de nous rapprocher les uns des autres.</p> + +<p>Et nous nous rapprochions...</p> + +<p>Avez-vous jamais songé à ce qu'il y a d'original et d'imprévu dans ce +groupement d'êtres qui, la veille encore, ne se connaissaient pas, et +qui, durant quelques jours, entre le ciel infini et la mer immense, +vont vivre de la vie la plus intime, ensemble vont défier les colères +de l'Océan, l'assaut terrifiant des vagues, la méchanceté des tempêtes +et le calme sournois de l'eau endormie?</p> + +<p>C'est, au fond, vécue en une sorte de raccourci tragique, la vie +elle-même, avec ses orages et ses grandeurs, sa monotonie et sa +diversité, et voilà pourquoi, peut-être, on goûte avec une hâte +fiévreuse et une volupté d'autant plus intense ce court voyage dont on +aperçoit la fin au moment même où il commence.</p> + +<p>Mais, depuis plusieurs années, quelque chose se passe qui ajoute +singulièrement aux émotions de la traversée. La petite île flottante +dépend encore de ce monde dont on se croyait affranchi. Un lien +subsiste, qui ne se dénoue que peu à peu en plein Océan, et peu à peu, +en plein Océan, se renoue. Le télégraphe sans fil! appel d'un autre +univers d'où l'on recevrait des nouvelles de la façon la plus +mystérieuse qui soit! L'imagination n'a plus la ressource d'évoquer +des fils de fer au creux desquels glisse l'invisible message. Le +mystère est plus insondable encore, plus poétique aussi, et c'est aux +ailes du vent qu'il faut recourir pour expliquer ce nouveau miracle.</p> + +<p>Ainsi, les premières heures, nous sentîmes-nous suivis, escortés, +précédés même par cette voix lointaine, qui, de temps en temps, +chuchotait à l'un de nous quelques paroles de là-bas. Deux amis me +parlèrent. Dix autres, vingt autres nous envoyèrent à tous, au travers +de l'espace, leurs adieux attristés ou souriants.</p> + +<p>Or, le second jour, à cinq cents milles des côtes françaises, par une +après-midi orageuse, le télégraphe sans fil nous transmettait une +dépêche dont voici la teneur:</p> + +<p>«<i>Arsène Lupin à votre bord, première classe, cheveux blonds, blessure +avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R...</i>»</p> + +<p>À ce moment précis, un coup de tonnerre violent éclata dans le ciel +sombre. Les ondes électriques furent interrompues. Le reste de la +dépêche ne nous parvint pas. Du nom sous lequel se cachait Arsène +Lupin, on ne sut que l'initiale.</p> + +<p>Il se fût agi de toute autre nouvelle, je ne doute point que le secret +en eût été scrupuleusement gardé par les employés du poste +télégraphique, ainsi que par le commissaire du bord et par le +commandant. Mais il est de ces événements qui semblent forcer la +discrétion la plus rigoureuse. Le jour même, sans qu'on pût dire +comment la chose avait été ébruitée, nous savions tous que le fameux +Arsène Lupin se cachait parmi nous.</p> + +<p>Arsène Lupin parmi nous! l'insaisissable cambrioleur dont on racontait +les prouesses dans tous les journaux depuis des mois! l'énigmatique +personnage avec qui le vieux Ganimard, notre meilleur policier, avait +engagé ce duel à mort dont les péripéties se déroulaient de façon si +pittoresque! Arsène Lupin, le fantaisiste gentleman qui n'opère que +dans les châteaux et les salons, et qui, une nuit, où il avait pénétré +chez le baron Schormann, en était parti les mains vides et avait +laissé sa carte, ornée de cette formule: «Arsène Lupin, +gentleman-cambrioleur, reviendra quand les meubles seront +authentiques». Arsène Lupin, l'homme aux mille déguisements: tour à +tour chauffeur, ténor, bookmaker, fils de famille, adolescent, +vieillard, commis-voyageur marseillais, médecin russe, torero +espagnol!</p> + +<p>Qu'on se rende bien compte de ceci: Arsène Lupin allant et venant dans +le cadre relativement restreint d'un transatlantique, que dis-je! dans +ce petit coin des premières où l'on se retrouvait à tout instant, dans +cette salle à manger, dans ce salon, dans ce fumoir! Arsène Lupin, +c'était peut-être ce monsieur... ou celui-là... mon voisin de +table... mon compagnon de cabine...</p> + +<p>—Et cela va durer encore cinq fois vingt-quatre heures! s'écria le +lendemain miss Nelly Underdown, mais c'est intolérable! J'espère bien +qu'on va l'arrêter.</p> + +<p>Et s'adressant à moi:</p> + +<p>—Voyons, vous, monsieur d'Andrézy, qui êtes déjà au mieux avec le +commandant, vous ne savez rien?</p> + +<p>J'aurais bien voulu savoir quelque chose pour plaire à miss Nelly! +C'était une de ces magnifiques créatures qui, partout où elles sont, +occupent aussitôt la place la plus en vue. Leur beauté autant que leur +fortune éblouit. Elles ont une cour, des fervents, des enthousiastes.</p> + +<p>Élevée à Paris par une mère française, elle rejoignait son père, le +richissime Underdown, de Chicago. Une de ses amies, lady Jerland, +l'accompagnait.</p> + +<p>Dès la première heure, j'avais posé ma candidature de flirt. Mais, +dans l'intimité rapide du voyage, tout de suite son charme m'avait +troublé, et je me sentais un peu trop ému pour un flirt quand ses +grands yeux noirs rencontraient les miens. Cependant elle accueillait +mes hommages avec une certaine faveur. Elle daignait rire de mes bons +mots et s'intéresser à mes anecdotes. Une vague sympathie semblait +répondre à l'empressement que je lui témoignais.</p> + +<p>Un seul rival peut-être m'eût inquiété, un assez beau garçon, élégant, +réservé, dont elle paraissait quelquefois préférer l'humeur taciturne +à mes façons plus «en dehors» de Parisien.</p> + +<p>Il faisait justement partie du groupe d'admirateurs qui entourait miss +Nelly, lorsqu'elle m'interrogea. Nous étions sur le pont, agréablement +installés dans des rocking-chairs. L'orage de la veille avait éclairci +le ciel. L'heure était délicieuse.</p> + +<p>—Je ne sais rien de précis, mademoiselle, lui répondis-je, mais +est-il impossible de conduire nous-mêmes notre enquête, tout aussi +bien que le ferait le vieux Ganimard, l'ennemi personnel d'Arsène +Lupin?</p> + +<p>—Oh! oh! vous vous avancez beaucoup!</p> + +<p>—En quoi donc? Le problème est-il si compliqué?</p> + +<p>—Très compliqué.</p> + +<p>—C'est que vous oubliez les éléments que nous avons pour le +résoudre.</p> + +<p>—Quels éléments?</p> + +<p>—1° Lupin se fait appeler monsieur R...</p> + +<p>—Signalement un peu vague.</p> + +<p>—2° Il voyage seul.</p> + +<p>—Si cette particularité vous suffit!</p> + +<p>—3° Il est blond.</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Alors nous n'avons plus qu'à consulter la liste des passagers et à +procéder par élimination.</p> + +<p>J'avais cette liste dans ma poche. Je la pris et la parcourus.</p> + +<p>—Je note d'abord qu'il n'y a que treize personnes que leur initiale +désigne à notre attention.</p> + +<p>—Treize seulement?</p> + +<p>—En première classe, oui. Sur ces treize messieurs R..., comme +vous pouvez vous en assurer, neuf sont accompagnés de femmes, +d'enfants ou de domestiques. Restent quatre personnages isolés: le +marquis de Raverdan...</p> + +<p>—Secrétaire d'ambassade, interrompit miss Nelly, je le connais.</p> + +<p>—Le major Rawson...</p> + +<p>—C'est mon oncle, dit quelqu'un.</p> + +<p>—M. Rivolta...</p> + +<p>—Présent, s'écria l'un de nous, un Italien dont la figure +disparaissait sous une barbe du plus beau noir.</p> + +<p>Miss Nelly éclata de rire.</p> + +<p>—Monsieur n'est pas précisément blond.</p> + +<p>—Alors, repris-je, nous sommes obligés de conclure que le coupable +est le dernier de la liste.</p> + +<p>—C'est-à-dire?</p> + +<p>—C'est-à-dire, M. Rozaine. Quelqu'un connaît-il M. Rozaine?</p> + +<p>On se tut. Mais miss Nelly, interpellant le jeune homme taciturne dont +l'assiduité près d'elle me tourmentait, lui dit:</p> + +<p>—Eh bien, monsieur Rozaine, vous ne répondez pas?</p> + +<p>On tourna les yeux vers lui. Il était blond.</p> + +<p>Avouons-le, je sentis comme un petit choc au fond de moi. Et le +silence gêné qui pesa sur nous m'indiqua que les autres assistants +éprouvaient aussi cette sorte de suffocation. C'était absurde +d'ailleurs, car enfin rien dans les allures de ce monsieur ne +permettait qu'on le suspectât.</p> + +<p>—Pourquoi je ne réponds pas? dit-il, mais parce que, vu mon nom, ma +qualité de voyageur isolé et la couleur de mes cheveux, j'ai déjà +procédé à une enquête analogue, et que je suis arrivé au même +résultat. Je suis donc d'avis qu'on m'arrête.</p> + +<p>Il avait un drôle d'air, en prononçant ces paroles. Ses lèvres minces +comme deux traits inflexibles s'amincirent encore et pâlirent. Des +filets de sang strièrent ses yeux.</p> + +<p>Certes, il plaisantait. Pourtant sa physionomie, son attitude nous +impressionnèrent. Naïvement, miss Nelly demanda:</p> + +<p>—Mais vous n'avez pas de blessure?</p> + +<p>—Il est vrai, dit-il, la blessure manque.</p> + +<p>D'un geste nerveux il releva sa manchette et découvrit son bras. Mais +aussitôt une idée me frappa. Mes yeux croisèrent ceux de miss Nelly: +il avait montré le bras gauche.</p> + +<p>Et ma foi, j'allais en faire nettement la remarque, quand un incident +détourna notre attention. Lady Jerland, l'amie de miss Nelly, arrivait +en courant.</p> + +<p>Elle était bouleversée. On s'empressa autour d'elle, et ce n'est +qu'après bien des efforts qu'elle réussit à balbutier:</p> + +<p>—Mes bijoux, mes perles!... on a tout pris!...</p> + +<p>Non, on n'avait pas tout pris, comme nous le sûmes par la suite; chose +bien plus curieuse: on avait choisi!</p> + +<p>De l'étoile en diamants, du pendentif en cabochons de rubis, des +colliers et des bracelets brisés, on avait enlevé, non point les +pierres les plus grosses, mais les plus fines, les plus précieuses, +celles, aurait-on dit, qui avaient le plus de valeur tout en tenant le +moins de place. Les montures gisaient là, sur la table. Je les vis, +tous nous les vîmes, dépouillées de leurs joyaux comme des fleurs dont +on eût arraché les beaux pétales étincelants et colorés.</p> + +<p>Et pour exécuter ce travail, il avait fallu, pendant l'heure où lady +Jerland prenait le thé, il avait fallu, en plein jour, et dans un +couloir fréquenté, fracturer la porte de la cabine, trouver un petit +sac dissimulé à dessein au fond d'un carton à chapeau, l'ouvrir et +choisir!</p> + +<p>Il n'y eut qu'un cri parmi nous. Il n'y eut qu'une opinion parmi tous +les passagers, lorsque le vol fut connu: c'est Arsène Lupin. Et de +fait, c'était bien sa manière compliquée, mystérieuse, inconcevable... +et logique cependant, car s'il était difficile de recéler la masse +encombrante qu'eût formée l'ensemble des bijoux, combien moindre était +l'embarras avec de petites choses indépendantes les unes des autres, +perles, émeraudes et saphirs.</p> + +<p>Et au dîner, il se passa ceci: à droite et à gauche de Rozaine, les +deux places restèrent vides. Et le soir on sut qu'il avait été +convoqué par le commandant.</p> + +<p>Son arrestation, que personne ne mit en doute, causa un véritable +soulagement. On respirait enfin. Ce soir-là on joua aux petits jeux. +On dansa. Miss Nelly, surtout, montra une gaieté étourdissante qui me +fit voir que, si les hommages de Rozaine avaient pu lui agréer au +début, elle ne s'en souvenait guère. Sa grâce acheva de me conquérir. +Vers minuit, à la clarté sereine de la lune, je lui affirmai mon +dévouement avec une émotion qui ne parut pas lui déplaire.</p> + +<p>Mais le lendemain, à la stupeur générale, on apprit que, les charges +relevées contre lui n'étant pas suffisantes, Rozaine était libre.</p> + +<p>Fils d'un négociant considérable de Bordeaux, il avait exhibé des +papiers parfaitement en règle. En outre, ses bras n'offraient pas la +moindre trace de blessure.</p> + +<p>—Des papiers! des actes de naissance! s'écrièrent les ennemis de +Rozaine, mais Arsène Lupin vous en fournira tant que vous voudrez! +Quant à la blessure, c'est qu'il n'en a pas reçu... ou qu'il en a +effacé la trace!</p> + +<p>On leur objectait qu'à l'heure du vol, Rozaine—c'était démontré—se +promenait sur le pont. À quoi ils ripostaient:</p> + +<p>—Est-ce qu'un homme de la trempe d'Arsène Lupin a besoin d'assister +au vol qu'il commet?</p> + +<p>Et puis, en dehors de toute considération étrangère, il y avait un +point sur lequel les plus sceptiques ne pouvaient épiloguer: Qui, sauf +Rozaine, voyageait seul, était blond, et portait un nom commençant par +R? Qui le télégramme désignait-il, si ce n'était Rozaine?</p> + +<p>Et quand Rozaine, quelques minutes avant le déjeuner, se dirigea +audacieusement vers notre groupe, miss Nelly et lady Jerland se +levèrent et s'éloignèrent.</p> + +<p>C'était bel et bien de la peur.</p> + +<p>Une heure plus tard, une circulaire manuscrite passait de main en main +parmi les employés du bord, les matelots, les voyageurs de toutes +classes: M. Louis Rozaine promettait une somme de dix mille francs à +qui démasquerait Arsène Lupin, ou trouverait le possesseur des pierres +dérobées.</p> + +<p>—Et si personne ne me vient en aide contre ce bandit, déclara Rozaine +au commandant, moi, je lui ferai son affaire.</p> + +<p>Rozaine contre Arsène Lupin, ou plutôt, selon le mot qui courut, +Arsène Lupin lui-même contre Arsène Lupin, la lutte ne manquait pas +d'intérêt!</p> + +<p>Elle se prolongea durant deux journées. On vit Rozaine errer de droite +et de gauche, se mêler au personnel, interroger, fureter. On aperçut +son ombre, la nuit, qui rôdait.</p> + +<p>De son côté, le commandant déploya l'énergie la plus active. Du haut +en bas, en tous les coins, la <i>Provence</i> fut fouillée. On +perquisitionna dans toutes les cabines, sans exception, sous le +prétexte fort juste que les objets étaient cachés dans n'importe quel +endroit, sauf dans la cabine du coupable.</p> + +<p>—On finira bien par découvrir quelque chose, n'est-ce pas? me +demandait miss Nelly. Tout sorcier qu'il soit, il ne peut faire que +des diamants et des perles deviennent invisibles.</p> + +<p>—Mais si, lui répondais-je, ou alors il faudrait explorer la coiffe +de nos chapeaux, la doublure de nos vestes, et tout ce que nous +portons sur nous.</p> + +<p>Et lui montrant mon kodak, un 9 X 12 avec lequel je ne me lassais pas +de la photographier dans les attitudes les plus diverses:</p> + +<p>—Rien que dans un appareil pas plus grand que celui-ci, ne pensez-vous +pas qu'il y aurait place pour toutes les pierres précieuses de lady +Jerland. On affecte de prendre des vues et le tour est joué.</p> + +<p>—Mais cependant j'ai entendu dire qu'il n'y a point de voleur qui ne +laisse derrière lui un indice quelconque.</p> + +<p>—Il y en a un: Arsène Lupin.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Pourquoi? parce qu'il ne pense pas seulement au vol qu'il commet, +mais à toutes les circonstances qui pourraient le dénoncer.</p> + +<p>—Au début, vous étiez plus confiant.</p> + +<p>—Mais, depuis, je l'ai vu à l'œuvre.</p> + +<p>—Et alors, selon vous?</p> + +<p>—Selon moi, on perd son temps.</p> + +<p>Et de fait, les investigations ne donnaient aucun résultat, ou du +moins, celui qu'elles donnèrent ne correspondait pas à l'effort +général: la montre du commandant lui fut volée.</p> + +<p>Furieux, il redoubla d'ardeur et surveilla de plus près encore Rozaine +avec qui il avait eu plusieurs entrevues. Le lendemain, ironie +charmante, on retrouvait la montre parmi les faux-cols du commandant +en second.</p> + +<p>Tout cela avait un air de prodige, et dénonçait bien la manière +humoristique d'Arsène Lupin, cambrioleur, soit, mais dilettante aussi. +Il travaillait par goût et par vocation, certes, mais par amusement +aussi. Il donnait l'impression du monsieur qui se divertit à la pièce +qu'il fait jouer, et qui, dans la coulisse, rit à gorge déployée de +ses traits d'esprit et des situations qu'il imagina.</p> + +<p>Décidément, c'était un artiste en son genre, et quand j'observais +Rozaine, sombre et opiniâtre, et que je songeais au double rôle que +tenait sans doute ce curieux personnage, je ne pouvais en parler sans +une certaine admiration.</p> + +<p>Or, l'avant-dernière nuit, l'officier de quart entendit des +gémissements à l'endroit le plus obscur du pont. Il s'approcha. Un +homme était étendu, la tête enveloppée dans une écharpe grise très +épaisse, les poignets ficelés à l'aide d'une fine cordelette.</p> + +<p>On le délivra de ses liens. On le releva, des soins lui furent +prodigués.</p> + +<p>Cet homme, c'était Rozaine.</p> + +<p>C'était Rozaine assailli au cours d'une de ses expéditions, terrassé +et dépouillé. Une carte de visite fixée par une épingle à son vêtement +portait ces mots: «Arsène Lupin accepte avec reconnaissance les dix +mille francs de M. Rozaine.»</p> + +<p>En réalité, le portefeuille dérobé contenait vingt billets de mille.</p> + +<p>Naturellement, on accusa le malheureux d'avoir simulé cette attaque +contre lui-même. Mais, outre qu'il lui eût été impossible de se lier +de cette façon, il fut établi que l'écriture de la carte différait +absolument de l'écriture de Rozaine, et ressemblait au contraire, à +s'y méprendre, à celle d'Arsène Lupin, telle que la reproduisait un +ancien journal trouvé à bord.</p> + +<p>Ainsi donc, Rozaine n'était plus Arsène Lupin. Rozaine était Rozaine, +fils d'un négociant de Bordeaux! Et la présence d'Arsène Lupin +s'affirmait une fois de plus, et par quel acte redoutable!</p> + +<p>Ce fut la terreur. On n'osa plus rester seul dans sa cabine, et pas +davantage s'aventurer seul aux endroits trop écartés. Prudemment on se +groupait entre gens sûrs les uns des autres. Et encore, une défiance +instinctive divisait les plus intimes. C'est que la menace ne +provenait pas d'un individu isolé, surveillé, et par là même moins +dangereux. Arsène Lupin, maintenant, c'était... c'était tout le +monde. Notre imagination surexcitée lui attribuait un pouvoir +miraculeux et illimité. On le supposait capable de prendre les +déguisements les plus inattendus, d'être tour à tour le respectable +major Rawson, ou le noble marquis de Raverdan, ou même, car on ne +s'arrêtait plus à l'initiale accusatrice, ou même telle ou telle +personne connue de tous, ayant femme, enfants, domestiques.</p> + +<p>Les premières dépêches sans fil n'apportèrent aucune nouvelle. Du +moins le commandant ne nous en fit point part, et un tel silence +n'était pas pour nous rassurer.</p> + +<p>Aussi, le dernier jour parut-il interminable. On vivait dans l'attente +anxieuse d'un malheur. Cette fois, ce ne serait plus un vol, ce ne +serait plus une simple agression, ce serait le crime, le meurtre. On +n'admettait pas qu'Arsène Lupin s'en tînt à ces deux larcins +insignifiants. Maître absolu du navire, les autorités réduites à +l'impuissance, il n'avait qu'à vouloir, tout lui était permis, il +disposait des biens et des existences.</p> + +<p>Heures délicieuses pour moi, je l'avoue, car elles me valurent la +confiance de miss Nelly. Impressionnée par tant d'événements, de +nature déjà inquiète, elle chercha spontanément à mes côtés une +protection, une sécurité que j'étais heureux de lui offrir.</p> + +<p>Au fond, je bénissais Arsène Lupin. N'était-ce pas lui qui nous +rapprochait? N'était-ce pas grâce à lui que j'avais le droit de +m'abandonner aux plus beaux rêves? Rêves d'amour et rêves moins +chimériques, pourquoi ne pas le confesser? Les Andrézy sont de bonne +souche poitevine, mais leur blason est quelque peu dédoré, et il ne me +paraît pas indigne d'un gentilhomme de songer à rendre à son nom le +lustre perdu.</p> + +<p>Et ces rêves, je le sentais, n'offusquaient point Nelly. Ses yeux +souriants m'autorisaient à les faire. La douceur de sa voix me disait +d'espérer.</p> + +<p>Et jusqu'au dernier moment, accoudés aux bastingages, nous restâmes +l'un près de l'autre, tandis que la ligne des côtes américaines +voguait au-devant de nous.</p> + +<p>On avait interrompu les perquisitions. On attendait. Depuis les +premières jusqu'à l'entrepont où grouillaient les émigrants, on +attendait la minute suprême où s'expliquerait enfin l'insoluble +énigme. Qui était Arsène Lupin? Sous quel nom, sous quel masque se +cachait le fameux Arsène Lupin?</p> + +<p>Et cette minute suprême arriva. Dussé-je vivre cent ans, je n'en +oublierai pas le plus infime détail.</p> + +<p>—Comme vous êtes pâle, miss Nelly, dis-je à ma compagne qui +s'appuyait à mon bras, toute défaillante.</p> + +<p>—Et vous! me répondit-elle, ah! vous êtes si changé!</p> + +<p>—Songez donc! cette minute est passionnante, et je suis si heureux +de la vivre auprès de vous, miss Nelly. Il me semble que votre +souvenir s'attardera quelquefois...</p> + +<p>Elle n'écoutait pas, haletante et fiévreuse. La passerelle s'abattit. +Mais avant que nous eûmes la liberté de la franchir, des gens +montèrent à bord, des douaniers, des hommes en uniforme, des facteurs.</p> + +<p>Miss Nelly balbutia:</p> + +<p>—On s'apercevrait qu'Arsène Lupin s'est échappé pendant la traversée +que je n'en serais pas surprise.</p> + +<p>—Il a peut-être préféré la mort au déshonneur, et plonger dans +l'Atlantique plutôt que d'être arrêté.</p> + +<p>—Ne riez pas, fit-elle, agacée.</p> + +<p>Soudain je tressaillis, et comme elle me questionnait, je lui dis:</p> + +<p>—Vous voyez ce vieux petit homme debout à l'extrémité de la +passerelle?</p> + +<p>—Avec un parapluie et une redingote vert-olive?</p> + +<p>—C'est Ganimard.</p> + +<p>—Ganimard?</p> + +<p>—Oui, le célèbre policier, celui qui a juré qu'Arsène Lupin serait +arrêté de sa propre main. Ah! je comprends que l'on n'ait pas eu de +renseignements de ce côté de l'Océan. Ganimard était là! et il aime +bien que personne ne s'occupe de ses petites affaires.</p> + +<p>—Alors Arsène Lupin est sûr d'être pris?</p> + +<p>—Qui sait? Ganimard ne l'a jamais vu, paraît-il, que grimé et +déguisé. À moins qu'il ne connaisse son nom d'emprunt...</p> + +<p>—Ah! dit-elle, avec cette curiosité un peu cruelle de la femme, si +je pouvais assister à l'arrestation!</p> + +<p>—Patientons. Certainement Arsène Lupin a déjà remarqué la présence +de son ennemi. Il préférera sortir parmi les derniers, quand l'œil du +vieux sera fatigué.</p> + +<p>Le débarquement commença. Appuyé sur son parapluie, l'air indifférent, +Ganimard ne semblait pas prêter attention à la foule qui se pressait +entre les deux balustrades. Je notai qu'un officier du bord, posté +derrière lui, le renseignait de temps à autre.</p> + +<p>Le marquis de Raverdan, le major Rawson, l'Italien Rivolta, +défilèrent, et d'autres, et beaucoup d'autres... Et j'aperçus +Rozaine qui s'approchait.</p> + +<p>Pauvre Rozaine! il ne paraissait pas remis de ses mésaventures!</p> + +<p>—C'est peut-être lui tout de même, me dit miss Nelly... Qu'en +pensez-vous?</p> + +<p>—Je pense qu'il serait fort intéressant d'avoir sur une même +photographie Ganimard et Rozaine. Prenez donc mon appareil, je suis si +chargé.</p> + +<p>Je le lui donnai, mais trop tard pour qu'elle s'en servît. Rozaine +passait. L'officier se pencha à l'oreille de Ganimard, celui-ci haussa +légèrement les épaules, et Rozaine passa.</p> + +<p>Mais alors, mon Dieu, qui était Arsène Lupin?</p> + +<p>—Oui, fit-elle à haute voix, qui est-ce?</p> + +<p>Il n'y avait plus qu'une vingtaine de personnes. Elle les observait +tour à tour, avec la crainte confuse qu'il ne fût pas, <i>lui</i>, au +nombre de ces vingt personnes.</p> + +<p>Je lui dis:</p> + +<p>—Nous ne pouvons attendre plus longtemps.</p> + +<p>Elle s'avança. Je la suivis. Mais nous n'avions pas fait dix pas que +Ganimard nous barra le passage.</p> + +<p>—Eh bien, quoi? m'écriai-je.</p> + +<p>—Un instant, monsieur, qui vous presse?</p> + +<p>—J'accompagne mademoiselle.</p> + +<p>—Un instant, répéta-t-il d'une voix plus impérieuse.</p> + +<p>Il me dévisagea profondément, puis il me dit, les yeux dans les yeux:</p> + +<p>—Arsène Lupin, n'est-ce pas?</p> + +<p>Je me mis à rire.</p> + +<p>—Non, Bernard d'Andrézy, tout simplement.</p> + +<p>—Bernard d'Andrézy est mort il y a trois ans en Macédoine.</p> + +<p>—Si Bernard d'Andrézy était mort, je ne serais plus de ce monde. Et +ce n'est pas le cas. Voici mes papiers.</p> + +<p>—Ce sont les siens. Comment les avez-vous, c'est ce que j'aurai le +plaisir de vous expliquer.</p> + +<p>—Mais vous êtes fou! Arsène Lupin s'est embarqué sous le nom de R.</p> + +<p>—Oui, encore un truc de vous, une fausse piste sur laquelle vous les +avez lancés, là-bas. Ah! vous êtes d'une jolie force, mon gaillard. +Mais cette fois, la chance a tourné. Voyons, Lupin, montrez-vous beau +joueur.</p> + +<p>J'hésitai une seconde. D'un coup sec, il me frappa sur l'avant-bras +droit. Je poussai un cri de douleur. Il avait frappé sur la blessure +encore mal fermée que signalait le télégramme.</p> + +<p>Allons, il fallait se résigner. Je me tournai vers miss Nelly. Elle +écoutait, livide, chancelante.</p> + +<p>Son regard rencontra le mien, puis s'abaissa sur le kodak que je lui +avais remis. Elle fit un geste brusque, et j'eus l'impression, j'eus +la certitude qu'elle comprenait tout à coup. Oui, c'était là, entre +les parois étroites de chagrin noir, au creux du petit objet que +j'avais eu la précaution de déposer entre ses mains avant que Ganimard +ne m'arrêtât, c'était bien là que se trouvaient les vingt mille francs +de Rozaine, les perles et les diamants de lady Jerland.</p> + +<p>Ah! je le jure, à ce moment solennel, alors que Ganimard et deux de +ses acolytes m'entouraient, tout me fut indifférent, mon arrestation, +l'hostilité des gens, tout, hors ceci: la résolution qu'allait prendre +miss Nelly au sujet de ce que je lui avais confié.</p> + +<p>Que l'on eût contre moi cette preuve matérielle et décisive, je ne +songeais même pas à le redouter, mais cette preuve, miss Nelly se +déciderait-elle à la fournir?</p> + +<p>Serais-je trahi par elle? perdu par elle? Agirait-elle en ennemie qui +ne pardonne pas, ou bien en femme qui se souvient et dont le mépris +s'adoucit d'un peu d'indulgence, d'un peu de sympathie involontaire?</p> + +<p>Elle passa devant moi, je la saluai très bas, sans un mot. Mêlée aux +autres voyageurs, elle se dirigea vers la passerelle, mon kodak à la +main.</p> + +<p>Sans doute, pensai-je, elle n'ose pas, en public. C'est dans une +heure, dans un instant, qu'elle le donnera.</p> + +<p>Mais, arrivée au milieu de la passerelle, par un mouvement de +maladresse simulée, elle le laissa tomber dans l'eau, entre le mur du +quai et le flanc du navire.</p> + +<p>Puis, je la vis s'éloigner.</p> + +<p>Sa jolie silhouette se perdit dans la foule, m'apparut de nouveau et +disparut. C'était fini, fini pour jamais.</p> + +<p>Un instant, je restai immobile, triste à la fois et pénétré d'un doux +attendrissement, puis je soupirai, au grand étonnement de Ganimard:</p> + +<p>—Dommage, tout de même, de ne pas être un honnête homme...</p> + +<p>C'est ainsi qu'un soir d'hiver, Arsène Lupin me raconta l'histoire de +son arrestation. Le hasard d'incidents dont j'écrirai quelque jour le +récit avait noué entre nous des liens... dirai-je d'amitié? Oui, +j'ose croire qu'Arsène Lupin m'honore de quelque amitié, et que c'est +par amitié qu'il arrive parfois chez moi à l'improviste, apportant, +dans le silence de mon cabinet de travail, sa gaieté juvénile, le +rayonnement de sa vie ardente, sa belle humeur d'homme pour qui la +destinée n'a que faveurs et sourires.</p> + +<p>Son portrait? Comment pourrais-je le faire? Vingt fois j'ai vu Arsène +Lupin, et vingt fois c'est un être différent qui m'est apparu... ou +plutôt le même être dont vingt miroirs m'auraient renvoyé autant +d'images déformées, chacune ayant ses yeux particuliers, sa forme +spéciale de figure, son geste propre, sa silhouette et son caractère.</p> + +<p>—Moi-même, me dit-il, je ne sais plus bien qui je suis. Dans une +glace je ne me reconnais plus.</p> + +<p>Boutade, certes, et paradoxe, mais vérité à l'égard de ceux qui le +rencontrent et qui ignorent ses ressources infinies, sa patience, son +art du maquillage, sa prodigieuse faculté de transformer jusqu'aux +proportions de son visage, et d'altérer le rapport même de ses traits +entre eux.</p> + +<p>—Pourquoi, dit-il encore, aurais-je une apparence définie? Pourquoi +ne pas éviter ce danger d'une personnalité toujours identique? Mes +actes me désignent suffisamment.</p> + +<p>Et il précise avec une pointe d'orgueil:</p> + +<p>—Tant mieux si l'on ne peut jamais dire en toute certitude: Voici +Arsène Lupin. L'essentiel est qu'on dise sans crainte d'erreur: Arsène +Lupin a fait cela.</p> + +<p class="top5">Ce sont quelques-uns de ces actes, quelques-unes de ces aventures que +j'essaie de reconstituer, d'après les confidences dont il eut la bonne +grâce de me favoriser, certains soirs d'hiver, dans le silence de mon +cabinet de travail...</p> + +<h3><a name="ARSENE_LUPIN_EN_PRISON" id="ARSENE_LUPIN_EN_PRISON"></a>ARSÈNE LUPIN EN PRISON</h3> + +<p>Il n'est point de touriste digne de ce nom qui ne connaisse les bords +de la Seine, et qui n'ait remarqué, en allant des ruines de Jumièges +aux ruines de Saint-Wandrille, l'étrange petit château féodal du +Malaquis, si fièrement campé sur sa roche, en pleine rivière. L'arche +d'un pont le relie à la route. La base de ses tourelles sombres se +confond avec le granit qui le supporte, bloc énorme détaché d'on ne +sait quelle montagne et jeté là par quelque formidable convulsion. +Tout autour, l'eau calme du grand fleuve joue parmi les roseaux, et +des bergeronnettes tremblent sur la crête humide des cailloux.</p> + +<p>L'histoire du Malaquis est rude comme son nom, revêche comme sa +silhouette. Ce ne fut que combats, sièges, assauts, rapines et +massacres. Aux veillées du pays de Caux, on évoque en frissonnant les +crimes qui s'y commirent. On raconte de mystérieuses légendes. On +parle du fameux souterrain qui conduisait jadis à l'abbaye de Jumièges +et au manoir d'Agnès Sorel, la belle amie de Charles VII.</p> + +<p>Dans cet ancien repaire de héros et de brigands, habite le baron +Nathan Cahorn, le baron Satan, comme on l'appelait jadis à la Bourse +où il s'est enrichi un peu trop brusquement. Les seigneurs du +Malaquis, ruinés, ont dû lui vendre, pour un morceau de pain, la +demeure de leurs ancêtres. Il y a installé ses admirables collections +de meubles et de tableaux, de faïences et de bois sculptés. Il y vit +seul, avec trois vieux domestiques. Nul n'y pénètre jamais. Nul n'a +jamais contemplé dans le décor de ces salles antiques les trois Rubens +qu'il possède, ses deux Watteau, sa chaire de Jean Goujon, et tant +d'autres merveilles arrachées à coups de billets de banque aux plus +riches habitués des ventes publiques.</p> + +<p>Le baron Satan a peur. Il a peur non point pour lui, mais pour les +trésors accumulés avec une passion si tenace et la perspicacité d'un +amateur que les plus madrés des marchands ne peuvent se vanter d'avoir +induit en erreur. Il les aime, ses bibelots. Il les aime âprement, +comme un avare; jalousement, comme un amoureux.</p> + +<p>Chaque jour, au coucher du soleil, les quatre portes bardées de fer +qui commandent les deux extrémités du pont et l'entrée de la cour +d'honneur, sont fermées et verrouillées. Au moindre choc, des +sonneries électriques vibreraient dans le silence. Du côté de la +Seine, rien à craindre: le roc s'y dresse à pic.</p> + +<p>Or, un vendredi de septembre, le facteur se présenta comme d'ordinaire +à la tête-de-pont. Et, selon la règle quotidienne, ce fut le baron qui +entrebâilla le lourd battant.</p> + +<p>Il examina l'homme aussi minutieusement que s'il ne connaissait pas +déjà, depuis des années, cette bonne face réjouie et ces yeux narquois +de paysan, et l'homme lui dit en riant:</p> + +<p>—C'est toujours moi, monsieur le baron. Je ne suis pas un autre qui +aurait pris ma blouse et ma casquette.</p> + +<p>—Sait-on jamais? murmura Cahorn.</p> + +<p>Le facteur lui remit une pile de journaux. Puis il ajouta:</p> + +<p>—Et maintenant, monsieur le baron, il y a du nouveau.</p> + +<p>—Du nouveau?</p> + +<p>—Une lettre... et recommandée, encore.</p> + +<p>Isolé, sans ami ni personne qui s'intéressât à lui, jamais le baron ne +recevait de lettre, et tout de suite cela lui parut un événement de +mauvais augure dont il y avait lieu de s'inquiéter. Quel était ce +mystérieux correspondant qui venait le relancer dans sa retraite?</p> + +<p>—Il faut signer, monsieur le baron.</p> + +<p>Il signa en maugréant. Puis il prit la lettre, attendit que le facteur +eût disparu au tournant de la route, et après avoir fait quelques pas +de long en large, il s'appuya contre le parapet du pont et déchira +l'enveloppe. Elle portait une feuille de papier quadrillé avec cet +en-tête manuscrit: Prison de la Santé, Paris. Il regarda la signature: +<i>Arsène Lupin</i>. Stupéfait, il lut:</p> + +<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Monsieur le baron,</span></p> + +<p>«Il y a, dans la galerie qui réunit vos deux salons, un tableau de +Philippe de Champaigne d'excellente facture et qui me plaît +infiniment. Vos Rubens sont aussi de mon goût, ainsi que votre plus +petit Watteau. Dans le salon de droite, je note la crédence Louis +XIII, les tapisseries de Beauvais, le guéridon Empire signé Jacob et +le bahut Renaissance. Dans celui de gauche, toute la vitrine des +bijoux et des miniatures.</p> + +<p>«Pour cette fois, je me contenterai de ces objets qui seront, je +crois, d'un écoulement facile. Je vous prie donc de les faire emballer +convenablement et de les expédier à mon nom (port payé), en gare des +Batignolles, avant huit jours... faute de quoi, je ferai procéder +moi-même à leur déménagement dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 +septembre. Et, comme de juste, je ne me contenterai pas des objets +sus-indiqués.</p> + +<p>«Veuillez excuser le petit dérangement que je vous cause, et accepter +l'expression de mes sentiments de respectueuse considération.</p> + +<p class="r">«ARSÈNE LUPIN.»</p> + +<p>«P.-S.—Surtout ne pas m'envoyer le plus grand des Watteau. Quoique +vous l'ayez payé trente mille francs à l'Hôtel des Ventes, ce n'est +qu'une copie, l'original ayant été brûlé, sous le Directoire, par +Barras, un soir d'orgie. Consulter les <i>Mémoires</i> inédits de Garat.</p> + +<p>«Je ne tiens pas non plus à la châtelaine Louis XV dont l'authenticité +me semble douteuse.»</p></div> + +<p>Cette lettre bouleversa le baron Cahorn. Signée de tout autre, elle +l'eût déjà considérablement alarmé, mais signée d'Arsène Lupin!</p> + +<p>Lecteur assidu des journaux, au courant de tout ce qui se passait dans +le monde en fait de vol et de crime, il n'ignorait rien des exploits +de l'infernal cambrioleur. Certes, il savait que Lupin, arrêté en +Amérique par son ennemi Ganimard, était bel et bien incarcéré, que +l'on instruisait son procès—avec quelle peine!—</p> + +<p>Mais il savait aussi que l'on pouvait s'attendre à tout de sa part. +D'ailleurs, cette connaissance exacte du château, de la disposition +des tableaux et des meubles, était un indice des plus redoutables. Qui +l'avait renseigné sur des choses que nul n'avait vues?</p> + +<p>Le baron leva les yeux et contempla la silhouette farouche du +Malaquis, son piédestal abrupt, l'eau profonde qui l'entoure, et +haussa les épaules. Non, décidément, il n'y avait point de danger. +Personne au monde ne pouvait pénétrer jusqu'au sanctuaire inviolable +de ses collections.</p> + +<p>Personne, soit, mais Arsène Lupin? Pour Arsène Lupin, est-ce qu'il +existe des portes, des ponts-levis, des murailles? À quoi servent les +obstacles les mieux imaginés, les précautions les plus habiles, si +Arsène Lupin a décidé d'atteindre tel but?</p> + +<p>Le soir même, il écrivit au procureur de la République à Rouen. Il +envoyait la lettre de menaces et réclamait aide et protection.</p> + +<p>La réponse ne tarda point: le nommé Arsène Lupin étant actuellement +détenu à la Santé, surveillé de près, et dans l'impossibilité +d'écrire, la lettre ne pouvait être que l'œuvre d'un mystificateur. +Tout le démontrait, la logique et le bon sens, comme la réalité des +faits. Toutefois, et par excès de prudence, on avait commis un expert +à l'examen de l'écriture, et, l'expert déclarait que, malgré certaines +analogies, cette écriture n'était pas celle du détenu.</p> + +<p>«Malgré certaines analogies» le baron ne retint que ces trois mots +effarants, où il voyait l'aveu d'un doute qui, à lui seul, aurait dû +suffire pour que la justice intervînt. Ses craintes s'exaspérèrent. Il +ne cessait de relire la lettre. «Je ferai procéder moi-même au +déménagement.» Et cette date précise: la nuit du mercredi 27 au jeudi +28 septembre!...</p> + +<p>Soupçonneux et taciturne, il n'avait pas osé se confier à ses +domestiques, dont le dévouement ne lui paraissait pas à l'abri de +toute épreuve. Cependant, pour la première fois depuis des années, il +éprouvait le besoin de parler, de prendre conseil. Abandonné par la +justice de son pays, il n'espérait plus se défendre avec ses propres +ressources, et il fut sur le point d'aller jusqu'à Paris et d'implorer +l'assistance de quelque ancien policier.</p> + +<p>Deux jours s'écoulèrent. Le troisième, en lisant ses journaux, il +tressaillit de joie. Le <i>Réveil de Caudebec</i> publiait cet entrefilet:</p> + +<p>«Nous avons le plaisir de posséder dans nos murs, voilà bientôt trois +semaines, l'inspecteur principal Ganimard, un des vétérans du service +de la Sûreté. M. Ganimard, à qui l'arrestation d'Arsène Lupin, sa +dernière prouesse, a valu une réputation européenne, se repose de ses +longues fatigues en taquinant le goujon et l'ablette.»</p> + +<p>Ganimard! voilà bien l'auxiliaire que cherchait le baron Cahorn! Qui +mieux que le retors et patient Ganimard saurait déjouer les projets de +Lupin?</p> + +<p>Le baron n'hésita pas. Six kilomètres séparent le château de la petite +ville de Caudebec. Il les franchit d'un pas allègre, en homme que +surexcite l'espoir du salut.</p> + +<p>Après plusieurs tentatives infructueuses pour connaître l'adresse de +l'inspecteur principal, il se dirigea vers les bureaux du <i>Réveil</i>, +situés au milieu du quai. Il y trouva le rédacteur de l'entrefilet +qui, s'approchant de la fenêtre, s'écria:</p> + +<p>—Ganimard? mais vous êtes sûr de le rencontrer le long du quai, la +ligne à la main. C'est là que nous avons lié connaissance, et que j'ai +lu par hasard son nom gravé sur sa canne à pêche. Tenez, le petit +vieux que l'on aperçoit là-bas, sous les arbres de la promenade.</p> + +<p>—En redingote et en chapeau de paille?</p> + +<p>—Justement! Ah! un drôle de type, pas causeur et plutôt bourru.</p> + +<p>Cinq minutes après, le baron abordait le célèbre Ganimard, se +présentait et tâchait d'entrer en conversation. N'y parvenant point, +il aborda franchement la question et exposa son cas.</p> + +<p>L'autre écouta, immobile, sans perdre de vue le poisson qu'il +guettait, puis il tourna la tête vers lui, le toisa des pieds à la +tête d'un air de profonde pitié, et prononça:</p> + +<p>—Monsieur, ce n'est guère l'habitude de prévenir les gens que l'on +veut dépouiller. Arsène Lupin, en particulier, ne commet pas de +pareilles bourdes.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Monsieur, si j'avais le moindre doute, croyez bien que le plaisir +de fourrer encore dedans ce cher Lupin l'emporterait sur toute autre +considération. Par malheur, ce jeune homme est sous les verrous.</p> + +<p>—S'il s'échappe?...</p> + +<p>—On ne s'échappe pas de la Santé.</p> + +<p>—Mais, lui...</p> + +<p>—Lui, pas plus qu'un autre.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Eh bien, s'il s'échappe, tant mieux, je le repincerai. En +attendant, dormez sur vos deux oreilles, et n'effarouchez pas +davantage cette ablette.</p> + +<p>La conversation était finie. Le baron retourna chez lui, un peu +rassuré par l'insouciance de Ganimard. Il vérifia les serrures, +espionna les domestiques, et quarante-huit heures encore se passèrent +pendant lesquelles il arriva presque à se persuader que, somme toute, +ses craintes étaient chimériques. Non, décidément, comme l'avait dit +Ganimard, on ne prévient pas les gens que l'on veut dépouiller.</p> + +<p>La date approchait. Le matin du mardi, veille du 27, rien de +particulier. Mais à trois heures, un gamin sonna. Il apportait une +dépêche.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Aucun colis en gare Batignolles. Préparez tout pour demain soir.</p> + +<p class="r">«ARSÈNE.»</p></div> + +<p>De nouveau, ce fut l'affolement, à tel point qu'il se demanda s'il ne +céderait pas aux exigences d'Arsène Lupin.</p> + +<p>Il courut à Caudebec. Ganimard pêchait à la même place, assis sur un +pliant. Sans un mot, il lui tendit le télégramme.</p> + +<p>—Et après? fit l'inspecteur.</p> + +<p>—Après? mais c'est pour demain!</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Le cambriolage! le pillage de mes collections!</p> + +<p>Ganimard déposa sa ligne, se tourna vers lui, et, les deux bras +croisés sur sa poitrine, s'écria d'un ton d'impatience:</p> + +<p>—Ah! ça, est-ce que vous vous imaginez que je vais m'occuper d'une +histoire aussi stupide!</p> + +<p>—Quelle indemnité demandez-vous pour passer au château la nuit du 27 +au 28 septembre?</p> + +<p>—Pas un sou, fichez-moi la paix.</p> + +<p>—Fixez votre prix, je suis riche, extrêmement riche.</p> + +<p>La brutalité de l'offre déconcerta Ganimard qui reprit, plus calme:</p> + +<p>—Je suis ici en congé et je n'ai pas le droit de me mêler...</p> + +<p>—Personne ne le saura. Je m'engage, quoi qu'il arrive, à garder le +silence.</p> + +<p>—Oh! il n'arrivera rien.</p> + +<p>—Eh bien, voyons, trois mille francs, est-ce assez?</p> + +<p>L'inspecteur huma une prise de tabac, réfléchit, et laissa tomber:</p> + +<p>—Soit. Seulement, je dois vous déclarer loyalement que c'est de +l'argent jeté par la fenêtre.</p> + +<p>—Ça m'est égal.</p> + +<p>—En ce cas... Et puis, après tout, est-ce qu'on sait avec ce +diable de Lupin! Il doit avoir à ses ordres toute une bande... +Êtes-vous sûr de vos domestiques?</p> + +<p>—Ma foi...</p> + +<p>—Alors, ne comptons pas sur eux. Je vais prévenir par dépêche deux +gaillards de mes amis qui nous donneront plus de sécurité... Et +maintenant, filez, qu'on ne nous voie pas ensemble. À demain, vers les +neuf heures.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Le lendemain, date fixée par Arsène Lupin, le baron Cahorn décrocha sa +panoplie, fourbit ses armes, et se promena aux alentours de Malaquis. +Rien d'équivoque ne le frappa.</p> + +<p>Le soir, à huit heures et demie, il congédia ses domestiques. Ils +habitaient une aile en façade sur la route, mais un peu en retrait, et +tout au bout du château. Une fois seul, il ouvrit doucement les quatre +portes. Après un moment, il entendit des pas qui s'approchaient.</p> + +<p>Ganimard présenta ses deux auxiliaires, grands gars solides, au cou de +taureau et aux mains puissantes, puis demanda certaines explications. +S'étant rendu compte de la disposition des lieux, il ferma +soigneusement et barricada toutes les issues par où l'on pouvait +pénétrer dans les salles menacées. Il inspecta les murs, souleva les +tapisseries, puis enfin il installa ses agents dans la galerie +centrale.</p> + +<p>—Pas de bêtises, hein? On n'est pas ici pour dormir. À la moindre +alerte, ouvrez les fenêtres de la cour et appelez-moi. Attention aussi +du côté de l'eau. Dix mètres de falaise droite, des diables de leur +calibre, ça ne les effraye pas.</p> + +<p>Il les enferma, emporta les clefs, et dit au baron:</p> + +<p>—Et maintenant, à notre poste.</p> + +<p>Il avait choisi, pour y passer la nuit, une petite pièce pratiquée +dans l'épaisseur des murailles d'enceinte, entre les deux portes +principales, et qui était, jadis, le réduit du veilleur. Un judas +s'ouvrait sur le pont, un autre sur la cour. Dans un coin on +apercevait comme l'orifice d'un puits.</p> + +<p>—Vous m'avez bien dit, monsieur le baron, que ce puits était +l'unique entrée des souterrains, et que, de mémoire d'homme, elle est +bouchée?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Donc, à moins qu'il n'existe une autre issue ignorée de tous, sauf +d'Arsène Lupin, ce qui semble un peu problématique, nous sommes +tranquilles.</p> + +<p>Il aligna trois chaises, s'étendit confortablement, alluma sa pipe et +soupira:</p> + +<p>—Vraiment, monsieur le baron, il faut que j'aie rudement envie +d'ajouter un étage à la maisonnette où je dois finir mes jours, pour +accepter une besogne aussi élémentaire. Je raconterai l'histoire à +l'ami Lupin, il se tiendra les côtes de rire.</p> + +<p>Le baron ne riait pas. L'oreille aux écoutes, il interrogeait le +silence avec une inquiétude croissante. De temps en temps il se +penchait sur le puits et plongeait dans le trou béant un œil anxieux.</p> + +<p>Onze heures, minuit, une heure sonnèrent.</p> + +<p>Soudain, il saisit le bras de Ganimard qui se réveilla en sursaut.</p> + +<p>—Vous entendez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—C'est moi qui ronfle!</p> + +<p>—Mais non, écoutez...</p> + +<p>—Ah! parfaitement, c'est la corne d'une automobile.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, il est peu probable que Lupin se serve d'une automobile +comme d'un bélier pour démolir votre château. Aussi, monsieur le +baron, à votre place, je dormirais... comme je vais avoir l'honneur +de le faire à nouveau. Bonsoir.</p> + +<p class="top5">Ce fut la seule alerte. Ganimard put reprendre son somme interrompu, +et le baron n'entendit plus que son ronflement sonore et régulier.</p> + +<p>Au petit jour, ils sortirent de leur cellule. Une grande paix sereine, +la paix du matin au bord de l'eau fraîche, enveloppait le château. +Cahorn radieux de joie, Ganimard toujours paisible, ils montèrent +l'escalier. Aucun bruit. Rien de suspect.</p> + +<p>—Que vous avais-je dit, monsieur le baron? Au fond, je n'aurais pas +dû accepter... Je suis honteux...</p> + +<p>Il prit les clefs et entra dans la galerie.</p> + +<p>Sur deux chaises, courbés, les bras ballants, les deux agents +dormaient.</p> + +<p>—Tonnerre de nom d'un chien! grogna l'inspecteur.</p> + +<p>Au même instant, le baron poussait un cri:</p> + +<p>—Les tableaux!... la crédence!...</p> + +<p>Il balbutiait, suffoquait, la main tendue vers les places vides, vers +les murs dénudés où pointaient les clous, où pendaient les cordes +inutiles. Le Watteau, disparu! les Rubens, enlevés! les tapisseries, +décrochées! les vitrines, vidées de leurs bijoux!</p> + +<p>—Et mes candélabres Louis XVI!... et le chandelier du Régent!... +et ma Vierge du douzième!...</p> + +<p>Il courait d'un endroit à l'autre, effaré, désespéré. Il rappelait ses +prix d'achat, additionnait les pertes subies, accumulait des chiffres, +tout cela pêle-mêle, en mots indistincts, en phrases inachevées. Il +trépignait, il se convulsait, fou de rage et de douleur. On aurait dit +un homme ruiné qui n'a plus qu'à se brûler la cervelle.</p> + +<p>Si quelque chose eût pu le consoler, c'eût été de voir la stupeur de +Ganimard. Contrairement au baron, l'inspecteur ne bougeait pas lui. Il +semblait pétrifié, et d'un œil vague il examinait les choses. Les +fenêtres? fermées. Les serrures des portes? intactes. Pas de brèche au +plafond. Pas de trou au plancher. L'ordre était parfait. Tout cela +avait dû s'effectuer méthodiquement, d'après un plan inexorable et +logique.</p> + +<p>—Arsène Lupin... Arsène Lupin, murmura-t-il, effondré.</p> + +<p>Soudain, il bondit sur les deux agents, comme si la colère enfin le +secouait, et il les bouscula furieusement et les injuria. Ils ne se +réveillèrent point!</p> + +<p>—Diable, fit-il, est-ce que par hasard?...</p> + +<p>Il se pencha sur eux et, tour à tour, les observa avec attention: ils +dormaient, mais d'un sommeil qui n'était pas naturel.</p> + +<p>Il dit au baron:</p> + +<p>—On les a endormis.</p> + +<p>—Mais qui?</p> + +<p>—Eh lui, parbleu!... ou sa bande, mais dirigée par lui. C'est un +coup de sa façon. La griffe y est bien.</p> + +<p>—En ce cas, je suis perdu, rien à faire.</p> + +<p>—Rien à faire.</p> + +<p>—Mais c'est abominable, c'est monstrueux.</p> + +<p>—Déposez une plainte.</p> + +<p>—À quoi bon?</p> + +<p>—Dame! essayez toujours... la justice a des ressources...</p> + +<p>—La justice! mais vous voyez bien par vous-même... Tenez, en ce +moment, où vous pourriez chercher un indice, découvrir quelque chose, +vous ne bougez même pas.</p> + +<p>—Découvrir quelque chose avec Arsène Lupin! Mais, mon cher monsieur, +Arsène Lupin ne laisse jamais rien derrière lui! Il n'y a pas de +hasard avec Arsène Lupin! J'en suis à me demander si ce n'est pas +volontairement qu'il s'est fait arrêter par moi, en Amérique!</p> + +<p>—Alors, je dois renoncer à mes tableaux, à tout! Mais ce sont les +perles de ma collection qu'il m'a dérobées. Je donnerais une fortune +pour les retrouver. Si on ne peut rien contre lui, qu'il dise son +prix!</p> + +<p>Ganimard le regarda fixement.</p> + +<p>—Ça, c'est une parole sensée. Vous ne la retirez pas?</p> + +<p>—Non, non, non. Mais pourquoi?</p> + +<p>—Une idée que j'ai.</p> + +<p>—Quelle idée?</p> + +<p>—Nous en parlerons si l'enquête n'aboutit pas... Seulement, pas +un mot de moi, si vous voulez que je réussisse.</p> + +<p>Il ajouta entre ses dents:</p> + +<p>—Et puis, vrai, je n'ai pas de quoi me vanter.</p> + +<p>Les deux agents reprenaient peu à peu connaissance avec cet air hébété +de ceux qui sortent du sommeil hypnotique. Ils ouvraient des yeux +étonnés, ils cherchaient à comprendre. Quand Ganimard les interrogea, +ils ne se souvenaient de rien.</p> + +<p>—Cependant, vous avez dû voir quelqu'un?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Rappelez-vous?</p> + +<p>—Non, non.</p> + +<p>—Et vous n'avez pas bu?</p> + +<p>Ils réfléchirent, et l'un d'eux répondit:</p> + +<p>—Si, moi, j'ai bu un peu d'eau.</p> + +<p>—De l'eau de cette carafe?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Moi aussi, déclara le second.</p> + +<p>Ganimard la sentit, la goûta. Elle n'avait aucun goût spécial, aucune +odeur.</p> + +<p>—Allons, fit-il, nous perdons notre temps. Ce n'est pas en cinq +minutes que l'on résoud les problèmes posés par Arsène Lupin. Mais, +morbleu! je jure bien que je le repincerai. Il gagne la seconde +manche. À moi la belle!</p> + +<p>Le jour même, une plainte en vol qualifié était déposée par le baron +de Cahorn contre Arsène Lupin, détenu à la Santé!</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Cette plainte, le baron la regretta souvent quand il vit le Malaquis +livré aux gendarmes, au procureur, au juge d'instruction, aux +journalistes, à tous les curieux qui s'insinuent partout où ils ne +devraient pas être.</p> + +<p>L'affaire passionnait déjà l'opinion. Elle se produisait dans des +conditions si particulières, le nom d'Arsène Lupin excitait à tel +point les imaginations, que les histoires les plus fantaisistes +remplissaient les colonnes des journaux et trouvaient créance auprès +du public.</p> + +<p>Mais la lettre initiale d'Arsène Lupin, que publia l'<i>Écho de France</i> +(et nul ne sut jamais qui en avait communiqué le texte), cette lettre +où le baron Cahorn était effrontément prévenu de ce qui le menaçait, +causa une émotion considérable. Aussitôt des explications fabuleuses +furent proposées. On rappela l'existence des fameux souterrains. Et le +parquet influencé poussa ses recherches dans ce sens.</p> + +<p>On fouilla le château du haut en bas. On questionna chacune des +pierres. On étudia les boiseries et les cheminées, les cadres des +glaces et les poutres des plafonds. À la lueur des torches, on examina +les caves immenses où les seigneurs du Malaquis entassaient jadis +leurs munitions et leurs provisions. On sonda les entrailles du +rocher. Ce fut vainement. On ne découvrit pas le moindre vestige de +souterrain. Il n'existait point de passage secret.</p> + +<p>Soit, répondait-on de tous côtés, mais des meubles et des tableaux ne +s'évanouissent pas comme des fantômes. Cela s'en va par des portes et +par des fenêtres, et les gens qui s'en emparent, s'introduisent et +s'en vont également par des portes et des fenêtres. Quels sont ces +gens? Comment se sont-ils introduits? Et comment s'en sont-ils allés?</p> + +<p>Le parquet de Rouen, convaincu de son impuissance, sollicita le +secours d'agents parisiens. M. Dudouis, le chef de la Sûreté, envoya +ses meilleurs limiers de la brigade de fer. Lui-même fit un séjour de +quarante-huit heures au Malaquis. Il ne réussit pas davantage.</p> + +<p>C'est alors qu'il manda l'inspecteur principal Ganimard dont il avait +eu si souvent l'occasion d'apprécier les services.</p> + +<p>Ganimard écouta silencieusement les instructions de son supérieur, +puis, hochant la tête, il prononça:</p> + +<p>—Je crois que l'on fait fausse route en s'obstinant à fouiller le +château. La solution est ailleurs.</p> + +<p>—Et où donc?</p> + +<p>—Auprès d'Arsène Lupin.</p> + +<p>—Auprès d'Arsène Lupin! Supposer cela, c'est admettre son +intervention.</p> + +<p>—Je l'admets. Bien plus, je la considère comme certaine.</p> + +<p>—Voyons, Ganimard, c'est absurde. Arsène Lupin est en prison.</p> + +<p>—Arsène Lupin est en prison, soit. Il est surveillé, je vous +l'accorde. Mais il aurait les fers aux pieds, des cordes aux poignets +et un bâillon sur la bouche, que je ne changerais pas d'avis.</p> + +<p>—Et pourquoi cette obstination?</p> + +<p>—Parce que, seul, Arsène Lupin est de taille à combiner une machine +de cette envergure, et de la combiner de telle façon qu'elle réussisse... +comme elle a réussi.</p> + +<p>—Des mots, Ganimard!</p> + +<p>—Qui sont des réalités. Mais voilà, qu'on ne cherche pas de +souterrain, de pierres tournant sur un pivot, et autres balivernes de +ce calibre. Notre individu n'emploie pas des procédés aussi vieux jeu. +Il est d'aujourd'hui, ou plutôt de demain.</p> + +<p>—Et vous concluez?</p> + +<p>—Je conclus en vous demandant nettement l'autorisation de passer une +heure avec lui.</p> + +<p>—Dans sa cellule?</p> + +<p>—Oui. Au retour d'Amérique nous avons entretenu, pendant la +traversée, d'excellents rapports, et j'ose dire qu'il a quelque +sympathie pour celui qui a su l'arrêter. S'il peut me renseigner sans +se compromettre, il n'hésitera pas à m'éviter un voyage inutile.</p> + +<p class="top5">Il était un peu plus de midi lorsque Ganimard fut introduit dans la +cellule d'Arsène Lupin. Celui-ci, étendu sur son lit, leva la tête et +poussa un cri de joie.</p> + +<p>—Ah! ça, c'est une vraie surprise. Ce cher Ganimard, ici!</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Je désirais bien des choses dans la retraite que j'ai choisie... +mais aucune plus passionnément que de vous y recevoir.</p> + +<p>—Trop aimable.</p> + +<p>—Mais non, mais non, je professe pour vous la plus vive estime.</p> + +<p>—J'en suis fier.</p> + +<p>—Je l'ai toujours prétendu: Ganimard est notre meilleur détective. +Il vaut presque,—vous voyez comme je suis franc!—il vaut presque +Sherlock Holmès. Mais, en vérité, je suis désolé de n'avoir à vous +offrir que cet escabeau. Et pas un rafraîchissement! pas un verre de +bière! Excusez-moi, je suis là de passage.</p> + +<p>Ganimard s'assit en souriant, et le prisonnier reprit, heureux de +parler:</p> + +<p>—Mon Dieu, que je suis content de reposer mes yeux sur la figure +d'un honnête homme! J'en ai assez de toutes ces faces d'espions et de +mouchards qui passent dix fois par jour la revue de mes poches et de +ma modeste cellule, pour s'assurer que je ne prépare pas une évasion. +Fichtre, ce que le gouvernement tient à moi!...</p> + +<p>—Il a raison.</p> + +<p>—Mais non! je serais si heureux qu'on me laissât vivre dans mon +petit coin!</p> + +<p>—Avec les rentes des autres.</p> + +<p>—N'est-ce pas? Ce serait si simple! Mais je bavarde, je dis des +bêtises, et vous êtes peut-être pressé. Allons au fait, Ganimard! +Qu'est-ce qui me vaut l'honneur d'une visite?</p> + +<p>—L'affaire Cahorn, déclara Ganimard, sans détour.</p> + +<p>—Halte-là! une seconde... C'est que j'en ai tant d'affaires! Que +je trouve d'abord dans mon cerveau le dossier de l'affaire Cahorn... +Ah! voilà, j'y suis. Affaire Cahorn, château du Malaquis, +Seine-Inférieure... Deux Rubens, un Watteau, et quelques menus +objets.</p> + +<p>—Menus!</p> + +<p>—Oh! ma foi, tout cela est de médiocre importance. Il y a mieux! +Mais il suffit que l'affaire vous intéresse... Parlez donc, +Ganimard.</p> + +<p>—Dois-je vous expliquer où nous en sommes de l'instruction?</p> + +<p>—Inutile. J'ai lu les journaux de ce matin. Je me permettrai même de +vous dire que vous n'avancez pas vite.</p> + +<p>—C'est précisément la raison pour laquelle je m'adresse à votre +obligeance.</p> + +<p>—Entièrement à vos ordres.</p> + +<p>—Tout d'abord ceci: l'affaire a bien été conduite par vous?</p> + +<p>—Depuis A jusqu'à Z.</p> + +<p>—La lettre d'avis? le télégramme?</p> + +<p>—Sont de votre serviteur. Je dois même en avoir quelque part les +récépissés.</p> + +<p>Arsène ouvrit le tiroir d'une petite table en bois blanc qui composait +avec le lit et l'escabeau tout le mobilier de sa cellule, y prit deux +chiffons de papier et les tendit à Ganimard.</p> + +<p>—Ah! ça mais, s'écria celui-ci, je vous croyais gardé à vue et +fouillé pour un oui ou pour un non. Or vous lisez les journaux, vous +collectionnez les reçus de la poste...</p> + +<p>—Bah! ces gens-là sont si bêtes! Ils décousent la doublure de ma +veste, ils explorent les semelles de mes bottines, ils auscultent les +murs de cette pièce, mais pas un n'aurait l'idée qu'Arsène Lupin soit +assez niais pour choisir une cachette aussi facile. C'est bien +là-dessus que j'ai compté.</p> + +<p>Ganimard, amusé, s'exclama:</p> + +<p>—Quel drôle de garçon vous faites! Vous me déconcertez. Allons, +racontez-moi l'aventure.</p> + +<p>—Oh! oh! comme vous y allez! Vous initier à tous mes secrets... +vous dévoiler mes petits trucs... C'est bien grave.</p> + +<p>—Ai-je eu tort de compter sur votre complaisance?</p> + +<p>—Non, Ganimard, et puisque vous insistez...</p> + +<p>Arsène Lupin arpenta deux ou trois fois sa chambre, puis s'arrêtant:</p> + +<p>—Que pensez-vous de ma lettre au baron?</p> + +<p>—Je pense que vous avez voulu vous divertir, épater un peu la +galerie.</p> + +<p>—Ah! voilà, épater la galerie! Eh bien, je vous assure, Ganimard, +que je vous croyais plus fort. Est-ce que je m'attarde à ces +puérilités, moi, Arsène Lupin! Est-ce que j'aurais écrit cette lettre +si j'avais pu dévaliser le baron sans lui écrire? Mais comprenez donc, +vous et les autres, que cette lettre est le point de départ +indispensable, le ressort qui a mis toute la machine en branle. +Voyons, procédons par ordre, et préparons ensemble, si vous voulez, le +cambriolage du Malaquis.</p> + +<p>—Je vous écoute.</p> + +<p>—Donc, supposons un château rigoureusement fermé, barricadé, comme +l'était celui du baron Cahorn. Vais-je abandonner la partie et +renoncer à des trésors que je convoite, sous prétexte que le château +qui les contient est inaccessible?</p> + +<p>—Évidemment non.</p> + +<p>—Vais-je tenter l'assaut comme autrefois, à la tête d'une troupe +d'aventuriers?</p> + +<p>—Enfantin!</p> + +<p>—Vais-je m'y introduire sournoisement?</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Reste un moyen, l'unique à mon avis, c'est de me faire inviter par +le propriétaire du dit château.</p> + +<p>—Le moyen est original.</p> + +<p>—Et combien facile! Supposons qu'un jour, ledit propriétaire reçoive +une lettre, l'avertissant de ce que trame contre lui un nommé Arsène +Lupin, cambrioleur réputé. Que fera-t-il?</p> + +<p>—Il enverra la lettre au procureur.</p> + +<p>—Qui se moquera de lui, <i>puisque le dit Lupin est actuellement sous +les verrous</i>. Donc, affolement du bonhomme, lequel est tout prêt à +demander secours au premier venu, n'est-il pas vrai?</p> + +<p>—Cela est hors de doute.</p> + +<p>—Et s'il lui arrive de lire dans une feuille de chou qu'un policier +célèbre est en villégiature dans la localité voisine...</p> + +<p>—Il ira s'adresser à ce policier.</p> + +<p>—Vous l'avez dit. Mais, d'autre part, admettons qu'en prévision de +cette démarche inévitable, Arsène Lupin ait prié l'un de ses amis les +plus habiles de s'installer à Caudebec, d'entrer en relations avec un +rédacteur du <i>Réveil</i>, <i>journal auquel est abonné le baron</i>, de +laisser entendre qu'il est un tel, le policier célèbre, +qu'adviendra-t-il?</p> + +<p>—Que le rédacteur annoncera dans le <i>Réveil</i> la présence à Caudebec +du dit policier.</p> + +<p>—Parfait, et de deux choses l'une: ou bien le poisson—je veux dire +Cahorn—ne mord pas à l'hameçon, et alors rien ne se passe. Ou bien, +et c'est l'hypothèse la plus vraisemblable, il accourt, tout +frétillant. Et voilà donc mon Cahorn implorant contre moi l'assistance +de l'un de mes amis!</p> + +<p>—De plus en plus original.</p> + +<p>—Bien entendu, le pseudo-policier refuse d'abord son concours. +Là-dessus, dépêche d'Arsène Lupin. Épouvante du baron qui supplie de +nouveau mon ami, et lui offre tant pour veiller à son salut. Ledit ami +accepte, amène deux gaillards de notre bande, qui, la nuit, pendant +que Cahorn est gardé à vue par son protecteur, déménagent par la +fenêtre un certain nombre d'objets et les laissent glisser, à l'aide +de cordes, dans une bonne petite chaloupe affrétée <i>ad hoc</i>. C'est +simple comme Lupin.</p> + +<p>—Et c'est tout bêtement merveilleux, s'écria Ganimard, et je ne +saurais trop louer la hardiesse de la conception et l'ingéniosité des +détails. Mais je ne vois guère de policier assez illustre pour que son +nom ait pu attirer, suggestionner le baron à ce point.</p> + +<p>—Il y en a un, et il n'y en a qu'un.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Celui du plus illustre, de l'ennemi personnel d'Arsène Lupin, bref, +de l'inspecteur Ganimard.</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Vous-même, Ganimard. Et voilà ce qu'il y a de délicieux: si vous +allez là-bas et que le baron se décide à causer, vous finirez par +découvrir que votre devoir est de vous arrêter vous-même, comme vous +m'avez arrêté en Amérique. Hein! la revanche est comique: je fais +arrêter Ganimard par Ganimard!</p> + +<p>Arsène Lupin riait de bon cœur. L'inspecteur, assez vexé, se mordait +les lèvres. La plaisanterie ne lui semblait pas mériter de tels accès +de joie.</p> + +<p>L'arrivée d'un gardien lui donna le loisir de se remettre. L'homme +apportait le repas qu'Arsène Lupin, par faveur spéciale, faisait venir +du restaurant voisin. Ayant déposé le plateau sur la table, il se +retira. Arsène s'installa, rompit son pain, en mangea deux ou trois +bouchées et reprit:</p> + +<p>—Mais, soyez tranquille, mon cher Ganimard, vous n'irez pas là-bas. +Je vais vous révéler une chose qui vous stupéfiera: l'affaire Cahorn +est sur le point d'être classée.</p> + +<p>—Hein!</p> + +<p>—Sur le point d'être classée, vous dis-je.</p> + +<p>—Allons donc, je quitte à l'instant le chef de la Sûreté.</p> + +<p>—Et après? Est-ce que M. Dudouis en sait plus long que moi sur ce +qui me concerne? Vous apprendrez que Ganimard—excusez-moi—que le +pseudo-Ganimard est resté en fort bons termes avec le baron. Celui-ci, +et c'est la raison principale pour laquelle il n'a rien avoué, l'a +chargé de la très délicate mission de négocier avec moi une +transaction, et, à l'heure présente, moyennant une certaine somme, il +est probable que le baron est rentré en possession de ses chers +bibelots. En retour de quoi, il retirera sa plainte. Donc, plus de +vol. Donc il faudra bien que le parquet abandonne...</p> + +<p>Ganimard considéra le détenu d'un air stupéfait.</p> + +<p>—Et comment savez-vous tout cela?</p> + +<p>—Je viens de recevoir la dépêche que j'attendais.</p> + +<p>—Vous venez de recevoir une dépêche?</p> + +<p>—À l'instant, cher ami. Par politesse, je n'ai pas voulu la lire en +votre présence. Mais si vous m'y autorisez...</p> + +<p>—Vous vous moquez de moi, Lupin.</p> + +<p>—Veuillez, mon cher ami, décapiter doucement cet œuf à la coque. +Vous constaterez par vous-même que je ne me moque pas de vous.</p> + +<p>Machinalement Ganimard obéit, et cassa l'œuf avec la lame d'un +couteau. Un cri de surprise lui échappa. La coque, vide, contenait une +feuille de papier bleu. Sur la prière d'Arsène, il la déplia. C'était +un télégramme, ou plutôt une partie de télégramme auquel on avait +arraché les indications de la poste. Il lut:</p> + +<p>«Accord conclu. Cent mille balles livrées. Tout va bien.»</p> + +<p>—Cent mille balles? fit-il.</p> + +<p>—Oui, cent mille francs! C'est peu, mais enfin les temps sont +durs... Et j'ai des frais généraux si lourds! Si vous connaissiez +mon budget... un budget de grande ville!</p> + +<p>Ganimard se leva. Sa mauvaise humeur s'était dissipée. Il réfléchit +quelques secondes, embrassa d'un coup d'œil toute l'affaire, pour +tâcher d'en découvrir le point faible. Puis il prononça d'un ton où il +laissait franchement percer son admiration de connaisseur:</p> + +<p>—Par bonheur, il n'en existe pas des douzaines comme vous, sans quoi +il n'y aurait plus qu'à fermer boutique.</p> + +<p>Arsène Lupin prit un petit air modeste et répondit:</p> + +<p>—Bah! il fallait bien se distraire, occuper ses loisirs... +d'autant que le coup ne pouvait réussir que si j'étais en prison.</p> + +<p>—Comment! s'exclama Ganimard, votre procès, votre défense, +l'instruction, tout cela ne vous suffit donc pas pour vous distraire?</p> + +<p>—Non, car j'ai résolu de ne pas assister à mon procès.</p> + +<p>—Oh! oh!</p> + +<p>Arsène Lupin répéta posément:</p> + +<p>—Je n'assisterai pas à mon procès.</p> + +<p>—En vérité!</p> + +<p>—Ah! ça, mon cher, vous imaginez-vous que je vais pourrir sur la +paille humide? Vous m'outragez. Arsène Lupin ne reste en prison que le +temps qu'il lui plaît, et pas une minute de plus.</p> + +<p>—Il eût peut-être été plus prudent de commencer par ne pas y entrer, +objecta l'inspecteur d'un ton ironique.</p> + +<p>—Ah! monsieur raille? monsieur se souvient qu'il a eu l'honneur de +procéder à mon arrestation? Sachez, mon respectable ami, que personne, +pas plus vous qu'un autre, n'eût pu mettre la main sur moi, si un +intérêt beaucoup plus considérable ne m'avait sollicité à ce moment +critique.</p> + +<p>—Vous m'étonnez.</p> + +<p>—Une femme me regardait, Ganimard, et je l'aimais. Comprenez-vous +tout ce qu'il y a dans ce fait d'être regardé par une femme que l'on +aime? Le reste m'importait peu, je vous jure. Et c'est pourquoi je +suis ici.</p> + +<p>—Depuis bien longtemps, permettez-moi de le remarquer.</p> + +<p>—Je voulais oublier d'abord. Ne riez pas: l'aventure avait été +charmante, et j'en ai gardé encore le souvenir attendri... Et puis, +je suis quelque peu neurasthénique! La vie est si fiévreuse de nos +jours! Il faut savoir, à certains moments, faire ce que l'on appelle +une cure d'isolement. Cet endroit est souverain pour les régimes de ce +genre. On y pratique la cure de Santé dans toute sa rigueur.</p> + +<p>—Arsène Lupin, observa Ganimard, vous vous payez ma tête.</p> + +<p>—Ganimard, affirma Lupin, nous sommes aujourd'hui vendredi. Mercredi +prochain, j'irai fumer mon cigare chez vous, rue Pergolèse, à quatre +heures de l'après-midi.</p> + +<p>—Arsène Lupin, je vous attends.</p> + +<p>Ils se serrèrent la main comme deux bons amis qui s'estiment à leur +juste valeur, et le vieux policier se dirigea vers la porte.</p> + +<p>—Ganimard!</p> + +<p>Celui-ci se retourna.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Ganimard, vous oubliez votre montre.</p> + +<p>—Ma montre?</p> + +<p>—Oui, elle s'est égarée dans ma poche.</p> + +<p>Il la rendit en s'excusant.</p> + +<p>—Pardonne-moi... une mauvaise habitude... Mais ce n'est pas +une raison parce qu'ils m'ont pris la mienne pour que je vous prive de +la vôtre. D'autant que j'ai là un chronomètre dont je n'ai pas à me +plaindre, et qui satisfait pleinement à mes besoins.</p> + +<p>Il sortit du tiroir une large montre en or, épaisse et confortable, +ornée d'une lourde chaîne.</p> + +<p>—Et celle-ci, de quelle poche vient-elle? demanda Ganimard.</p> + +<p>Arsène Lupin examina négligemment les initiales.</p> + +<p>—J. B... Qui diable cela peut-il bien être?... Ah! oui, je me +souviens, Jules Bouvier, mon juge d'instruction, un homme charmant...</p> + +<h3><a name="LEVASION_DARSENE_LUPIN" id="LEVASION_DARSENE_LUPIN"></a>L'ÉVASION D'ARSÈNE LUPIN</h3> + +<p>Au moment où Arsène Lupin, son repas achevé, tirait de sa poche un +beau cigare bagué d'or et l'examinait avec complaisance, la porte de +la cellule s'ouvrit. Il n'eut que le temps de le jeter dans le tiroir +et de s'éloigner de la table. Le gardien entra, c'était l'heure de la +promenade.</p> + +<p>—Je vous attendais, mon cher ami, s'écria Lupin, toujours de bonne +humeur.</p> + +<p>Ils sortirent. Ils avaient à peine disparu à l'angle du couloir, que +deux hommes à leur tour pénétrèrent dans la cellule et en commencèrent +l'examen minutieux. L'un était l'inspecteur Dieuzy, l'autre +l'inspecteur Folenfant.</p> + +<p>On voulait en finir. Il n'y avait point de doute: Arsène Lupin +conservait des intelligences avec le dehors et communiquait avec ses +affidés. La veille encore le <i>Grand Journal</i> publiait ces lignes +adressées à son collaborateur judiciaire:</p> + +<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span></p> + +<p>«Dans un article paru ces jours-ci vous vous êtes exprimé sur moi en +des termes que rien ne saurait justifier. Quelques jours avant +l'ouverture de mon procès, j'irai vous en demander compte.</p> + +<p class="r"><span style="margin-right: 15%;">«Salutations distinguées,</span></p> + +<p class="r">«ARSÈNE LUPIN.»</p></div> + +<p>L'écriture était bien d'Arsène Lupin. Donc il envoyait des lettres. +Donc il en recevait. Donc il était certain qu'il préparait cette +évasion annoncée par lui d'une façon si arrogante.</p> + +<p>La situation devenait intolérable. D'accord avec le juge +d'instruction, le chef de la Sûreté M. Dudouis se rendit lui-même à la +Santé pour exposer au directeur de la prison les mesures qu'il +convenait de prendre. Et, dès son arrivée, il envoya deux de ses +hommes dans la cellule du détenu.</p> + +<p>Ils levèrent chacune des dalles, démontèrent le lit, firent tout ce +qu'il est habituel de faire en pareil cas, et finalement ne +découvrirent rien. Ils allaient renoncer à leurs investigations, +lorsque le gardien accourut en toute hâte et leur dit:</p> + +<p>—Le tiroir... regardez le tiroir de la table. Quand je suis +entré, il m'a semblé qu'il le repoussait.</p> + +<p>Ils regardèrent, et Dieuzy s'écria:</p> + +<p>—Pour Dieu, cette fois, nous le tenons, le client.</p> + +<p>Folenfant l'arrêta.</p> + +<p>—Halte-là, mon petit, le chef fera l'inventaire.</p> + +<p>—Pourtant, ce cigare de luxe...</p> + +<p>—Laisse le Havane, et prévenons le chef.</p> + +<p>Deux minutes après, M. Dudouis explorait le tiroir. Il y trouva +d'abord une liasse d'articles de journaux découpés par l'<i>Argus de la +Presse</i> et qui concernaient Arsène Lupin, puis une blague à tabac, une +pipe, du papier dit pelure d'oignon, et enfin deux livres.</p> + +<p>Il en regarda le titre. C'était le <i>Culte des héros</i> de Carlyle, +édition anglaise, et un elzévir charmant, à reliure du temps, le +<i>Manuel d'Épictète</i>, traduction allemande publiée à Leyde en 1634. Les +ayant feuilletés, il constata que toutes les pages étaient balafrées, +soulignées, annotées. Était-ce là signes conventionnels ou bien de ces +marques qui montrent la ferveur que l'on a pour un livre?</p> + +<p>—Nous verrons cela en détail, dit M. Dudouis.</p> + +<p>Il explora la blague à tabac, la pipe. Puis, saisissant le fameux +cigare bagué d'or:</p> + +<p>—Fichtre, il se met bien, notre ami, s'écria-t-il, un Henri Clet!</p> + +<p>D'un geste machinal de fumeur, il le porta près de son oreille et le +fit craquer. Et aussitôt une exclamation lui échappa. Le cigare avait +molli sous la pression de ses doigts. Il l'examina avec plus +d'attention et ne tarda pas à distinguer quelque chose de blanc entre +les feuilles de tabac. Et délicatement, à l'aide d'une épingle, il +attirait un rouleau de papier très fin, à peine gros comme un +cure-dent. C'était un billet. Il le déroula et lut ces mots, d'une +menue écriture de femme:</p> + +<p>«Le panier a pris la place de l'autre. Huit sur dix sont préparées. En +appuyant du pied extérieur, la plaque se soulève de haut en bas. De +douze à seize tous les jours, H-P attendra. Mais où? Réponse +immédiate. Soyez tranquille, votre amie veille sur vous.»</p> + +<p>M. Dudouis réfléchit un instant et dit:</p> + +<p>—C'est suffisamment clair... le panier... les huit cases... +De douze à seize, c'est-à-dire de midi à quatre heures...</p> + +<p>—Mais ce H-P, qui attendra?</p> + +<p>—H-P en l'occurrence, doit signifier automobile, H-P, horse power, +n'est-ce pas ainsi qu'en langage sportif, on désigne la force d'un +moteur? Une vingt-quatre H-P, c'est une automobile de vingt-quatre +chevaux.</p> + +<p>Il se leva et demanda:</p> + +<p>—Le détenu finissait de déjeuner?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et comme il n'a pas encore lu ce message ainsi que le prouve l'état +du cigare, il est probable qu'il venait de le recevoir.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Dans ses aliments, au milieu de son pain ou d'une pomme de terre, +que sais-je?</p> + +<p>—Impossible, on ne l'a autorisé à faire venir sa nourriture que pour +le prendre au piège, et nous n'avons rien trouvé.</p> + +<p>—Nous chercherons ce soir la réponse de Lupin. Pour le moment, +retenez-le hors de sa cellule. Je vais porter ceci à monsieur le juge +d'instruction. S'il est de mon avis, nous ferons immédiatement +photographier la lettre, et dans une heure vous pourrez remettre dans +le tiroir, outre ces objets, un cigare identique contenant le message +original lui-même. Il faut que le détenu ne se doute de rien.</p> + +<p>Ce n'est pas sans une certaine curiosité que M. Dudouis s'en retourna +le soir au greffe de la Santé en compagnie de l'inspecteur Dieuzy. +Dans un coin, sur le poêle, trois assiettes s'étalaient.</p> + +<p>—Il a mangé?</p> + +<p>—Oui, répondit le directeur.</p> + +<p>—Dieuzy, veuillez couper en morceaux très minces ces quelques brins +de macaroni et ouvrir cette boulette de pain... Rien?</p> + +<p>—Non, chef.</p> + +<p>M. Dudouis examina les assiettes, la fourchette, la cuiller, enfin le +couteau, un couteau réglementaire à lame ronde. Il en fit tourner le +manche à gauche, puis à droite. À droite le manche céda et se dévissa. +Le couteau était creux et servait d'étui à une feuille de papier.</p> + +<p>—Peuh! fit-il, ce n'est pas bien malin pour un homme comme Arsène. +Mais ne perdons pas de temps. Vous, Dieuzy, allez donc faire une +enquête dans ce restaurant.</p> + +<p>Puis il lut:</p> + +<p>«Je m'en remets à vous, H-P suivra de loin, chaque jour. J'irai +au-devant. À bientôt, chère et admirable amie.»</p> + +<p>—Enfin, s'écria M. Dudouis, en se frottant les mains, je crois que +l'affaire est en bonne voie. Un petit coup de pouce de notre part, et +l'évasion réussit... assez du moins pour nous permettre de pincer +les complices.</p> + +<p>—Et si Arsène Lupin vous glisse entre les doigts? objecta le +directeur.</p> + +<p>—Nous emploierons le nombre d'hommes nécessaire. Si cependant il y +mettait trop d'habileté... ma foi, tant pis pour lui! Quant à la +bande, puisque le chef refuse de parler, les autres parleront.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Et de fait, il ne parlait pas beaucoup, Arsène Lupin. Depuis des mois +M. Jules Bouvier, le juge d'instruction, s'y évertuait vainement. Les +interrogatoires se réduisaient à des colloques dépourvus d'intérêt +entre le juge et l'avocat maître Danval, un des princes du barreau, +lequel d'ailleurs en savait sur l'inculpé à peu près autant que le +premier venu.</p> + +<p>De temps à autre, par politesse, Arsène Lupin laissait tomber:</p> + +<p>—Mais oui, Monsieur le juge, nous sommes d'accord: le vol du Crédit +Lyonnais, le vol de la rue de Babylone, l'émission des faux billets de +banque, l'affaire des polices d'assurance, le cambriolage des châteaux +d'Armesnil, de Gouret, d'Imblevain, des Groseillers, du Malaquis, tout +cela c'est de votre serviteur.</p> + +<p>—Alors, pourriez-vous m'expliquer...</p> + +<p>—Inutile, j'avoue tout en bloc, tout et même dix fois plus que vous +n'en supposez.</p> + +<p>De guerre lasse, le juge avait suspendu ces interrogatoires +fastidieux. Après avoir eu connaissance des deux billets interceptés, +il les reprit. Et, régulièrement, à midi, Arsène Lupin fut amené, de +la Santé au Dépôt, dans la voiture pénitentiaire, avec un certain +nombre de détenus. Ils en repartaient vers trois ou quatre heures.</p> + +<p>Or, un après-midi, ce retour s'effectua dans des conditions +particulières. Les autres détenus de la Santé n'ayant pas encore été +questionnés, on décida de reconduire d'abord Arsène Lupin. Il monta +donc seul dans la voiture.</p> + +<p>Ces voitures pénitentiaires, vulgairement appelées «paniers à salade», +sont divisées dans leur longueur par un couloir central sur lequel +s'ouvrent dix cases, cinq à droite et cinq à gauche. Chacune de ces +cases est disposée de telle façon que l'on doit s'y tenir assis, et +que les cinq prisonniers, par conséquent, sont assis les uns sur les +autres, tout en étant séparés les uns des autres par des cloisons +parallèles. Un garde municipal, placé à l'extrémité, surveille le +couloir.</p> + +<p>Arsène fut introduit dans la troisième cellule de droite, et la lourde +voiture s'ébranla. Il se rendit compte que l'on quittait le quai de +l'Horloge et que l'on passait devant le Palais de Justice. Alors, vers +le milieu du pont Saint-Michel, il appuya, du pied extérieur, +c'est-à-dire du pied droit, ainsi qu'il le faisait chaque fois, sur la +plaque de tôle qui fermait sa cellule. Tout de suite quelque chose se +déclencha, et la plaque de tôle s'écarta insensiblement. Il put +constater qu'il se trouvait juste entre les deux roues.</p> + +<p>Il attendit, l'œil aux aguets. La voiture monta au pas le boulevard +Saint-Michel. Au carrefour Saint-Germain, elle s'arrêta. Le cheval +d'un camion s'était abattu. La circulation étant interrompue, très +vite ce fut un encombrement de fiacres et d'omnibus.</p> + +<p>Arsène Lupin passa la tête. Une autre voiture pénitentiaire +stationnait le long de celle qu'il occupait. Il souleva davantage la +tôle, mit le pied sur un des rayons de la grande roue et sauta à +terre.</p> + +<p>Un cocher le vit, s'esclaffa de rire, puis voulut appeler. Mais sa +voix se perdit dans le fracas des véhicules qui s'écoulaient de +nouveau. D'ailleurs Arsène Lupin était loin déjà.</p> + +<p>Il avait fait quelques pas en courant; mais sur le trottoir de gauche, +il se retourna, jeta un regard circulaire, sembla prendre le vent, +comme quelqu'un qui ne sait encore trop quelle direction il va suivre. +Puis, résolu, il mit les mains dans ses poches, et de l'air insouciant +d'un promeneur qui flâne, il continua de monter le boulevard.</p> + +<p>Le temps était doux, un temps heureux et léger d'automne. Les cafés +étaient pleins. Il s'assit à la terrasse de l'un d'eux.</p> + +<p>Il commanda un bock et un paquet de cigarettes. Il vida son verre à +petites gorgées, fuma tranquillement une cigarette, en alluma une +seconde. Enfin, s'étant levé, il pria le garçon de faire venir le +gérant.</p> + +<p>Le gérant vint, et Arsène lui dit, assez haut pour être entendu de +tous:</p> + +<p>—Je suis désolé, Monsieur, j'ai oublié mon porte-monnaie. Peut-être +mon nom vous est-il assez connu pour que vous me consentiez un crédit +de quelques jours: Arsène Lupin.</p> + +<p>Le gérant le regarda, croyant à une plaisanterie. Mais Arsène répéta:</p> + +<p>—Lupin, détenu à la Santé, actuellement en état d'évasion. J'ose +croire que ce nom vous inspire toute confiance.</p> + +<p>Et il s'éloigna, au milieu des rires, sans que l'autre songeât à +réclamer.</p> + +<p>Il traversa la rue Soufflot en biais et prit la rue Saint-Jacques. Il +la suivit paisiblement, s'arrêtant aux vitrines et fumant des +cigarettes. Boulevard de Port-Royal, il s'orienta, se renseigna, et +marcha droit vers la rue de la Santé. Les hauts murs moroses de la +prison se dressèrent bientôt. Les ayant longés, il arriva près du +garde municipal qui montait la faction, et retirant son chapeau:</p> + +<p>—C'est bien ici la prison de la Santé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je désirerais regagner ma cellule. La voiture m'a laissé en route +et je ne voudrais pas abuser...</p> + +<p>Le garde grogna:</p> + +<p>—Dites donc, l'homme, passez votre chemin, et plus vite que ça.</p> + +<p>—Pardon, pardon, c'est que mon chemin passe par cette porte. Et si +vous empêchez Arsène Lupin de la franchir, cela pourrait vous coûter +gros, mon ami.</p> + +<p>—Arsène Lupin! qu'est-ce que vous me chantez là!</p> + +<p>—Je regrette de n'avoir pas ma carte, dit Arsène, affectant de +fouiller ses poches.</p> + +<p>Le garde le toisa des pieds à la tête, abasourdi. Puis, sans un mot, +comme malgré lui, il tira une sonnette. La porte de fer s'entrebâilla.</p> + +<p>Quelques minutes après, le directeur accourut jusqu'au greffe, +gesticulant et feignant une colère violente. Arsène sourit:</p> + +<p>—Allons, Monsieur le directeur, ne jouez pas au plus fin avec moi. +Comment! on a la précaution de me ramener seul dans la voiture, on +prépare un bon petit encombrement, et l'on s'imagine que je vais +prendre mes jambes à mon cou pour rejoindre mes amis. Eh bien, et les +vingt agents de la Sûreté qui nous escortaient à pied, en fiacre et à +bicyclette? Non, ce qu'ils m'auraient arrangé! Je n'en serais pas +sorti vivant. Dites donc, Monsieur le directeur, c'est peut-être +là-dessus que l'on comptait?</p> + +<p>Il haussa les épaules et ajouta:</p> + +<p>—Je vous en prie, Monsieur le directeur, qu'on ne s'occupe pas de +moi. Le jour où je voudrai m'échapper, je n'aurai besoin de personne.</p> + +<p>Le surlendemain, l'<i>Écho de France</i>, qui décidément devenait le +moniteur officiel des exploits d'Arsène Lupin—on disait qu'il en +était un des principaux commanditaires—l'<i>Écho de France</i> publiait +les détails les plus complets sur cette tentative d'évasion. Le texte +même des billets échangés entre le détenu et sa mystérieuse amie, les +moyens employés pour cette correspondance, la complicité de la police, +la promenade du boulevard Saint-Michel, l'incident du café Soufflot, +tout était dévoilé. On savait que les recherches de l'inspecteur +Dieuzy auprès des garçons du restaurant n'avaient donné aucun +résultat. Et l'on apprenait en outre cette chose stupéfiante, qui +montrait l'infinie variété des ressources dont cet homme disposait: la +voiture pénitentiaire dans laquelle on l'avait transporté était une +voiture entièrement truquée, que sa bande avait substituée à l'une des +six voitures habituelles qui composent le service des prisons.</p> + +<p>L'évasion prochaine d'Arsène Lupin ne fit plus de doute pour personne. +Lui-même d'ailleurs l'annonçait en termes catégoriques, comme le +prouva sa réponse à M. Bouvier, au lendemain de l'incident. Le juge +raillant son échec, il le regarda et lui dit froidement:</p> + +<p>—Écoutez bien ceci, Monsieur, et croyez-m'en sur parole: cette +tentative d'évasion faisait partie de mon plan d'évasion.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, ricana le juge.</p> + +<p>—Il est inutile que vous compreniez.</p> + +<p>Et comme le juge, au cours de cet interrogatoire qui parut tout au +long dans les colonnes de l'<i>Écho de France</i>, comme le juge revenait à +son instruction, il s'écria d'un air de lassitude:</p> + +<p>—Mon Dieu, mon Dieu, à quoi bon! toutes ces questions n'ont aucune +importance!</p> + +<p>—Comment, aucune importance?</p> + +<p>—Mais non, puisque je n'assisterai pas à mon procès.</p> + +<p>—Vous n'assisterez pas...</p> + +<p>—Non, c'est une idée fixe, une décision irrévocable. Rien ne me fera +transiger.</p> + +<p>Une telle assurance, les indiscrétions inexplicables qui se +commettaient chaque jour, agaçaient et déconcertaient la justice. Il y +avait là des secrets qu'Arsène Lupin était seul à connaître, et dont +la divulgation par conséquent ne pouvait provenir que de lui. Mais +dans quel but les dévoilait-il? et comment?</p> + +<p>On changea Arsène Lupin de cellule. Un soir, il descendit à l'étage +inférieur. De son côté, le juge boucla son instruction et renvoya +l'affaire à la chambre des mises en accusation.</p> + +<p>Ce fut le silence. Il dura deux mois. Arsène les passa étendu sur son +lit, le visage presque toujours tourné contre le mur. Ce changement de +cellule semblait l'avoir abattu. Il refusa de recevoir son avocat. À +peine échangeait-il quelques mots avec ses gardiens.</p> + +<p>Dans la quinzaine qui précéda son procès, il parut se ranimer. Il se +plaignit du manque d'air. On le fit sortir dans la cour, le matin, de +très bonne heure, flanqué de deux hommes.</p> + +<p>La curiosité publique cependant ne s'était pas affaiblie. Chaque jour +on avait attendu la nouvelle de son évasion. On la souhaitait presque, +tellement le personnage plaisait à la foule avec sa verve, sa gaieté, +sa diversité, son génie d'invention et le mystère de sa vie. Arsène +Lupin devait s'évader. C'était inévitable, fatal. On s'étonnait même +que cela tardât si longtemps. Tous les matins le Préfet de police +demandait à son secrétaire:</p> + +<p>—Eh bien, il n'est pas encore parti?</p> + +<p>—Non, Monsieur le Préfet.</p> + +<p>—Ce sera donc pour demain.</p> + +<p>Et, la veille du procès, un monsieur se présenta dans les bureaux du +<i>Grand Journal</i>, demanda le collaborateur judiciaire, lui jeta sa +carte au visage, et s'éloigna rapidement. Sur la carte, ces mots +étaient inscrits: «Arsène Lupin tient toujours ses promesses.»</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>C'est dans ces conditions que les débats s'ouvrirent.</p> + +<p>L'affluence y fut énorme. Personne qui ne voulût voir le fameux Arsène +Lupin et ne savourât d'avance la façon dont il se jouerait du +président. Avocats et magistrats, chroniqueurs et mondains, artistes +et femmes du monde, le Tout-Paris se pressa sur les bancs de +l'audience.</p> + +<p>Il pleuvait, dehors le jour était sombre, on vit mal Arsène Lupin +lorsque les gardes l'eurent introduit. Cependant son attitude lourde, +la manière dont il se laissa tomber à sa place, son immobilité +indifférente et passive, ne prévinrent pas en sa faveur. Plusieurs +fois son avocat—un des secrétaires de Me Danval, celui-ci ayant jugé +indigne de lui le rôle auquel il était réduit—plusieurs fois son +avocat lui adressa la parole. Il hochait la tête et se taisait.</p> + +<p>Le greffier lut l'acte d'accusation, puis le président prononça:</p> + +<p>—Accusé, levez-vous. Votre nom, prénom, âge et profession?</p> + +<p>Ne recevant pas de réponse, il répéta:</p> + +<p>—Votre nom? Je vous demande votre nom?</p> + +<p>Une voix épaisse et fatiguée articula:</p> + +<p>—Baudru, Désiré.</p> + +<p>Il y eut des murmures. Mais le président repartit:</p> + +<p>—Baudru, Désiré? Ah! bien, un nouvel avatar! Comme c'est à peu près +le huitième nom auquel vous prétendez, et qu'il est sans doute aussi +imaginaire que les autres, nous nous en tiendrons, si vous le voulez +bien, à celui d'Arsène Lupin, sous lequel vous êtes plus +avantageusement connu.</p> + +<p>Le président consulta ses notes et reprit:</p> + +<p>—Car, malgré toutes les recherches, il a été impossible de +reconstituer votre identité. Vous présentez ce cas assez original dans +notre société moderne de n'avoir point de passé. Nous ne savons qui +vous êtes, d'où vous venez, où s'est écoulée votre enfance, bref, +rien. Vous jaillissez tout d'un coup, il y a trois ans, on ne sait au +juste de quel milieu, pour vous révéler tout d'un coup Arsène Lupin, +c'est-à-dire un composé bizarre d'intelligence et de perversion, +d'immoralité et de générosité. Les données que nous avons sur vous +avant cette époque sont plutôt des suppositions. Il est probable que +le nommé Rostat qui travailla, il y a huit ans, aux côtés du +prestidigitateur Dickson n'était autre qu'Arsène Lupin. Il est +probable que l'étudiant russe qui fréquenta, il y a six ans, le +laboratoire du docteur Altier, à l'hôpital Saint-Louis, et qui souvent +surprit le maître par l'ingéniosité de ses hypothèses sur la +bactériologie et la hardiesse de ses expériences dans les maladies de +la peau, n'était autre qu'Arsène Lupin. Arsène Lupin, également, le +professeur de lutte japonaise qui s'établit à Paris bien avant qu'on +n'y parlât du jiu-jitsu. Arsène Lupin, croyons-nous, le coureur +cycliste qui gagna le Grand Prix de l'Exposition, toucha ses 10 000 +francs et ne reparut plus. Arsène Lupin peut-être aussi celui qui +sauva tant de gens par la petite lucarne du Bazar de la Charité... +et les dévalisa.</p> + +<p>Et, après une pause, le président conclut:</p> + +<p>—Telle est cette époque, qui semble n'avoir été qu'une préparation +minutieuse à la lutte que vous avez entreprise contre la société, un +apprentissage méthodique où vous portiez au plus haut point votre +force, votre énergie et votre adresse. Reconnaissez-vous l'exactitude +de ces faits?</p> + +<p>Pendant ce discours, l'accusé s'était balancé d'une jambe sur l'autre, +le dos rond, les bras inertes. Sous la lumière plus vive, on remarqua +son extrême maigreur, ses joues creuses, ses pommettes étrangement +saillantes, son visage couleur de terre, marbré de petites plaques +rouges, et encadré d'une barbe inégale et rare. La prison l'avait +considérablement vieilli et flétri. On ne reconnaissait plus la +silhouette élégante et le jeune visage dont les journaux avaient +publié si souvent le portrait sympathique.</p> + +<p>On eût dit qu'il n'avait pas entendu la question qu'on lui posait. +Deux fois elle lui fut répétée. Alors il leva les yeux, parut +réfléchir, puis, faisant un effort violent, murmura:</p> + +<p>—Baudru, Désiré.</p> + +<p>Le président se mit à rire.</p> + +<p>—Je ne me rends pas un compte exact du système de défense que vous +avez adopté, Arsène Lupin. Si c'est de jouer les imbéciles et les +irresponsables, libre à vous. Quant à moi, j'irai droit au but sans me +soucier de vos fantaisies.</p> + +<p>Et il entra dans le détail des vols, escroqueries et faux reprochés à +Lupin. Parfois il interrogeait l'accusé. Celui-ci poussait un +grognement ou ne répondait pas.</p> + +<p>Le défilé des témoins commença. Il y eut plusieurs dépositions +insignifiantes, d'autres plus sérieuses, qui toutes avaient ce +caractère commun de se contredire les unes les autres. Une obscurité +troublante enveloppait les débats, mais l'inspecteur principal +Ganimard fut introduit, et l'intérêt se réveilla.</p> + +<p>Dès le début, toutefois, le vieux policier causa une certaine +déception. Il avait l'air, non pas intimidé—il en avait vu bien +d'autres—mais inquiet, mal à l'aise. Plusieurs fois, il tourna les +yeux vers l'accusé avec une gêne visible. Cependant, les deux mains +appuyées à la barre, il racontait les incidents auxquels il avait été +mêlé, sa poursuite à travers l'Europe, son arrivée en Amérique. Et on +l'écoutait avec avidité, comme on écouterait le récit des plus +passionnantes aventures. Mais, vers la fin, ayant fait allusion à ses +entretiens avec Arsène Lupin, à deux reprises il s'arrêta, distrait, +indécis.</p> + +<p>Il était clair qu'une autre pensée l'obsédait. Le président lui dit:</p> + +<p>—Si vous êtes souffrant, il vaudrait mieux interrompre votre +témoignage.</p> + +<p>—Non, non, seulement...</p> + +<p>Il se tut, regarda l'accusé longuement, profondément, puis il dit:</p> + +<p>—Je demande l'autorisation d'examiner l'accusé de plus près. Il y a +là un mystère qu'il faut que j'éclaircisse.</p> + +<p>Il s'approcha, le considéra plus longuement encore, de toute son +attention concentrée, puis il retourna à la barre. Et là, d'un ton un +peu solennel, il prononça:</p> + +<p>—Monsieur le président, j'affirme que l'homme qui est ici, en face +de moi, n'est pas Arsène Lupin.</p> + +<p>Un grand silence accueillit ces paroles. Le président, interloqué +d'abord, s'écria:</p> + +<p>—Ah! ça, que dites-vous! vous êtes fou.</p> + +<p>L'inspecteur affirma posément:</p> + +<p>—À première vue, on peut se laisser prendre à une ressemblance, qui +existe en effet, je l'avoue, mais il suffit d'une seconde d'attention. +Le nez, la bouche, les cheveux, la couleur de la peau... enfin +quoi: ce n'est pas Arsène Lupin. Et les yeux donc! a-t-il jamais eu +ces yeux d'alcoolique?</p> + +<p>—Voyons, voyons, expliquons-nous. Que prétendez-vous, témoin?</p> + +<p>—Est-ce que je sais! Il aura mis en son lieu et place un pauvre +diable que l'on allait condamner en son lieu et place... À moins +que ce ne soit un complice.</p> + +<p>Des cris, des rires, des exclamations partaient de tous côtés dans la +salle qu'agitait ce coup de théâtre inattendu. Le président fit mander +le juge d'instruction, le directeur de la Santé, les gardiens, et +suspendit l'audience.</p> + +<p>À la reprise, M. Bouvier et le directeur, mis en présence de l'accusé, +déclarèrent qu'il n'y avait entre Arsène Lupin et cet homme qu'une +très vague similitude de traits.</p> + +<p>—Mais alors, s'écria le président, quel est cet homme? D'où +vient-il? comment se trouve-t-il entre les mains de la justice?</p> + +<p>On introduisit les deux gardiens de la Santé. Contradiction +stupéfiante, ils reconnurent le détenu dont ils avaient la +surveillance à tour de rôle! Le président respira.</p> + +<p>Mais l'un des gardiens reprit:</p> + +<p>—Oui, oui, je crois bien que c'est lui.</p> + +<p>—Comment, vous croyez?</p> + +<p>—Dame, je l'ai à peine vu. On me l'a livré le soir, et, depuis deux +mois, il reste toujours couché contre le mur.</p> + +<p>—Mais, avant ces deux mois?</p> + +<p>—Ah! avant, il n'occupait pas la cellule 24.</p> + +<p>Le directeur de la prison précisa ce point:</p> + +<p>—Nous avons changé le détenu de cellule après sa tentative +d'évasion.</p> + +<p>—Mais vous, monsieur le directeur, vous l'avez vu depuis deux mois?</p> + +<p>—Je n'ai pas eu l'occasion de le voir... il se tenait tranquille.</p> + +<p>—Et cet homme-là n'est pas le détenu qui vous a été remis?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors, qui est-il?</p> + +<p>—Je ne saurais dire.</p> + +<p>—Nous sommes donc en présence d'une substitution qui se serait +effectuée il y a deux mois. Comment l'expliquez-vous?</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>En désespoir de cause, le président se tourna vers l'accusé et, d'une +voix engageante:</p> + +<p>—Voyons, accusé, pourriez-vous m'expliquer comment et depuis quand +vous êtes entre les mains de la justice?</p> + +<p>On eût dit que ce ton bienveillant désarmait la méfiance ou stimulait +l'entendement de l'homme. Il essaya de répondre. Enfin, habilement et +doucement interrogé, il réussit à rassembler quelques phrases, d'où il +ressortait ceci: deux mois auparavant, il avait été amené au Dépôt. Il +y avait passé une nuit et une matinée. Possesseur d'une somme de +soixante-quinze centimes, il avait été relâché. Mais, comme il +traversait la cour, deux gardes le prenaient par le bras et le +conduisaient jusqu'à la voiture pénitentiaire. Depuis, il vivait dans +la cellule 24, pas malheureux... on y mange bien... on n'y dort +pas mal... Aussi n'avait-il pas protesté...</p> + +<p>Tout cela paraissait vraisemblable. Au milieu des rires et d'une +grande effervescence, le président renvoya l'affaire à une autre +session pour supplément d'enquête.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>L'enquête, tout de suite, établit ce fait consigné sur le registre +d'écrou: huit semaines auparavant, un nommé Baudru Désiré avait couché +au Dépôt. Libéré le lendemain, il quittait le Dépôt à deux heures de +l'après-midi. Or, ce jour-là, à deux heures, interrogé pour la +dernière fois, Arsène Lupin sortait de l'instruction et repartait en +voiture pénitentiaire.</p> + +<p>Les gardiens avaient-ils commis une erreur? Trompés par la +ressemblance, avaient-ils eux-mêmes, dans une minute d'inattention, +substitué cet homme à leur prisonnier? Il eût fallut vraiment qu'ils y +missent une complaisance que leurs états de service ne permettaient +pas de supposer.</p> + +<p>La substitution était-elle combinée d'avance? Outre que la disposition +des lieux rendait la chose presque irréalisable, il eût été nécessaire +en ce cas que Baudru fût un complice, et qu'il se fût fait arrêter +dans le but précis de prendre la place d'Arsène Lupin. Mais alors, par +quel miracle un tel plan, uniquement fondé sur une série de chances +invraisemblables, de rencontres fortuites et d'erreurs fabuleuses, +avait-il pu réussir?</p> + +<p>On fit passer Désiré Baudru au service anthropométrique: il n'y avait +pas de fiches correspondant à son signalement. Du reste on retrouva +aisément ses traces. À Courbevoie, à Asnières, à Levallois, il était +connu. Il vivait d'aumônes et couchait dans une de ces cahutes de +chiffonniers qui s'entassent près de la barrière des Ternes. Depuis un +an cependant il avait disparu.</p> + +<p>Avait-il été embauché par Arsène Lupin? Rien n'autorisait à le croire. +Et quand cela eût été, on n'en eût pas su davantage sur la fuite du +prisonnier. Le prodige demeurait le même. Des vingt hypothèses qui +tentaient de l'expliquer, aucune n'était satisfaisante. L'évasion +seule ne faisait pas de doute, et une évasion incompréhensible, +impressionnante, où le public, de même que la justice, sentait +l'effort d'une longue préparation, un ensemble d'actes +merveilleusement enchevêtrés les uns dans les autres, et dont le +dénouement justifiait l'orgueilleuse prédiction d'Arsène Lupin: «Je +n'assisterai pas à mon procès.»</p> + +<p>Au bout d'un mois de recherches minutieuses, l'énigme se présentait +avec le même caractère indéchiffrable. On ne pouvait cependant pas +garder indéfiniment ce pauvre diable de Baudru. Son procès eût été +ridicule: quelles charges avait-on contre lui? Sa mise en liberté fut +signée par le juge d'instruction. Mais le chef de la Sûreté résolut +d'établir autour de lui une surveillance active.</p> + +<p>L'idée provenait de Ganimard. À son point de vue, il n'y avait ni +complicité, ni hasard. Baudru était un instrument dont Arsène Lupin +avait joué avec son extraordinaire habileté. Baudru libre, par lui on +remonterait jusqu'à Arsène Lupin ou du moins jusqu'à quelqu'un de sa +bande.</p> + +<p>On adjoignit à Ganimard les deux inspecteurs Folenfant et Dieuzy, et +un matin de janvier, par un temps brumeux, les portes de la prison +s'ouvrirent devant Baudru Désiré.</p> + +<p>Il parut d'abord assez embarrassé, et marcha comme un homme qui n'a +pas d'idées bien précises sur l'emploi de son temps. Il suivit la rue +de la Santé et la rue Saint-Jacques. Devant la boutique d'un fripier, +il enleva sa veste et son gilet, vendit son gilet moyennant quelques +sous, et, remettant sa veste, s'en alla.</p> + +<p>Il traversa la Seine. Au Châtelet un omnibus le dépassa. Il voulut y +monter. Il n'y avait pas de place. Le contrôleur lui conseillant de +prendre un numéro, il entra dans la salle d'attente.</p> + +<p>À ce moment, Ganimard appela ses deux hommes près de lui, et, sans +quitter de vue le bureau, il leur dit en hâte:</p> + +<p>—Arrêtez une voiture... non, deux, c'est plus prudent. J'irai +avec l'un de vous et nous le suivrons.</p> + +<p>Les hommes obéirent. Baudru cependant ne paraissait pas. Ganimard +s'avança: il n'y avait personne dans la salle.</p> + +<p>—Idiot que je suis, murmura-t-il, j'oubliais la seconde issue.</p> + +<p>Le bureau communique, en effet, par un couloir intérieur, avec celui +de la rue Saint-Martin. Ganimard s'élança. Il arriva juste à temps +pour apercevoir Baudru sur l'impériale de Batignolles-Jardin des +Plantes qui tournait au coin de la rue de Rivoli. Il courut et +rattrapa l'omnibus. Mais il avait perdu ses deux agents. Il était seul +à continuer la poursuite.</p> + +<p>Dans sa fureur, il fut sur le point de le prendre au collet sans plus +de formalité. N'était-ce pas avec préméditation et par une ruse +ingénieuse que ce soi-disant imbécile l'avait séparé de ses +auxiliaires?</p> + +<p>Il regarda Baudru. Il somnolait sur la banquette, et sa tête +ballottait de droite et de gauche. La bouche un peu entr'ouverte, son +visage avait une incroyable expression de bêtise. Non, ce n'était pas +là un adversaire capable de rouler le vieux Ganimard. Le hasard +l'avait servi, voilà tout.</p> + +<p>Au carrefour des Galeries-Lafayette l'homme sauta de l'omnibus dans le +tramway de la Muette. On suivit le boulevard Haussmann, l'avenue +Victor-Hugo. Baudru ne descendit que devant la station de la Muette. +Et d'un pas nonchalant il s'enfonça dans le bois de Boulogne.</p> + +<p>Il passait d'une allée à l'autre, revenait sur ses pas, s'éloignait. +Que cherchait-il? Avait-il un but?</p> + +<p>Après une heure de ce manège, il semblait harassé de fatigue. De fait, +avisant un banc, il s'assit. L'endroit, situé non loin d'Auteuil, au +bord d'un petit lac caché parmi les arbres, était absolument désert. +Une demi-heure s'écoula. Impatienté, Ganimard résolut d'entrer en +conversation.</p> + +<p>Il s'approcha donc et prit place aux côtés de Baudru. Il alluma une +cigarette, traça des ronds sur le sable du bout de sa canne, et dit:</p> + +<p>—Il ne fait pas chaud.</p> + +<p>Un silence. Et soudain, dans ce silence un éclat de rire retentit, +mais un rire joyeux, heureux, le rire d'un enfant pris de fou rire, et +qui ne peut pas s'empêcher de rire. Nettement, réellement, Ganimard +sentit ses cheveux se hérisser sur le cuir soulevé de son crâne. Ce +rire, ce rire infernal qu'il connaissait si bien!...</p> + +<p>D'un geste brusque, il saisit l'homme par les parements de sa veste et +le regarda profondément, violemment, mieux encore qu'il ne l'avait +regardé aux Assises, et en vérité ce ne fut plus l'homme qu'il vit. +C'était l'homme, mais c'était en même temps l'autre, le vrai.</p> + +<p>Aidé par une volonté complice, il retrouvait la vie ardente des yeux, +il complétait le masque amaigri, il apercevait la chair réelle sous +l'épiderme abîmé, la bouche réelle à travers le rictus qui la +déformait. Et c'étaient les yeux de l'autre, la bouche de l'autre, +c'était surtout son expression aiguë, vivante, moqueuse, spirituelle, +si claire et si jeune!</p> + +<p>—Arsène Lupin, Arsène Lupin, balbutia-t-il.</p> + +<p>Et subitement, pris de rage, lui serrant la gorge, il tenta de le +renverser. Malgré ses cinquante ans, il était encore d'une vigueur peu +commune, tandis que son adversaire semblait en assez mauvaise +condition. Et puis, quel coup de maître s'il parvenait à le ramener!</p> + +<p>La lutte fut courte. Arsène Lupin se défendit à peine, et, aussi +promptement qu'il avait attaqué, Ganimard lâcha prise. Son bras droit +pendait inerte, engourdi.</p> + +<p class="top5">—Si l'on vous apprenait le jiu-jitsu au quai des Orfèvres, déclara +Lupin, vous sauriez que ce coup s'appelle udi-shi-ghi en japonais.</p> + +<p>Et il ajouta froidement:</p> + +<p>—Une seconde de plus je vous cassais le bras, et vous n'auriez eu +que ce que vous méritez. Comment, vous, un vieil ami, que j'estime, +devant qui je dévoile spontanément mon incognito, vous abusez de ma +confiance! C'est mal... Eh bien, quoi, qu'avez-vous?</p> + +<p>Ganimard se taisait. Cette évasion dont il se jugeait +responsable—n'était-ce pas lui qui, par sa déposition sensationnelle, +avait induit la justice en erreur?—cette évasion lui semblait la +honte de sa carrière. Une larme roula vers sa moustache grise.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, Ganimard, ne vous faites pas de bile: si vous n'aviez +pas parlé, je me serais arrangé pour qu'un autre parlât. Voyons, +pouvais-je admettre que l'on condamnât Baudru Désiré?</p> + +<p>—Alors, murmura Ganimard, c'était vous qui étiez là-bas? c'est vous +qui êtes ici!</p> + +<p>—Moi, toujours moi, uniquement moi.</p> + +<p>—Est-ce possible?</p> + +<p>—Oh! point n'est besoin d'être sorcier. Il suffit, comme l'a dit ce +brave président, de se préparer pendant une douzaine d'années pour +être prêt à toutes les éventualités.</p> + +<p>—Mais votre visage? Vos yeux?</p> + +<p>—Vous comprenez bien que si j'ai travaillé dix-huit mois à +Saint-Louis avec le docteur Altier, ce n'est pas par amour de l'art. +J'ai pensé que celui qui aurait un jour l'honneur de s'appeler Arsène +Lupin, devait se soustraire aux lois ordinaires de l'apparence et de +l'identité. L'apparence? Mais on la modifie à son gré. Telle injection +hypodermique de paraffine vous boursoufle la peau juste à l'endroit +choisi. L'acide pyrogallique vous transforme en mohican. Le suc de la +grande chélidoine vous orne de dartres et de tumeurs du plus heureux +effet. Tel procédé chimique agit sur la pousse de votre barbe et de +vos cheveux, tel autre sur le son de votre voix. Joignez à cela deux +mois de diète dans la cellule n° 24, des exercices mille fois répétés +pour ouvrir ma bouche selon ce rictus, pour porter ma tête selon cette +inclinaison et mon dos selon cette courbe. Enfin cinq gouttes +d'atropine dans les yeux pour les rendre hagards et fuyants, et le +tour est joué.</p> + +<p>—Je ne conçois pas que les gardiens...</p> + +<p>—La métamorphose a été progressive. Ils n'ont pu en remarquer +l'évolution quotidienne.</p> + +<p>—Mais Baudru Désiré?</p> + +<p>—Baudru existe. C'est un pauvre innocent, que j'ai rencontré l'an +dernier, et qui vraiment n'est pas sans offrir avec moi une certaine +analogie de traits. En prévision d'une arrestation toujours possible, +je l'ai mis en sûreté, et je me suis appliqué à discerner dès l'abord +les points de dissemblance qui nous séparaient, pour les atténuer en +moi autant que cela se pouvait. Mes amis lui ont fait passer une nuit +au Dépôt, de manière qu'il en sortît à peu près à la même heure que +moi, et que la coïncidence fût facile à constater. Car, notez-le, il +fallait qu'on retrouvât la trace de son passage, sans quoi la justice +se fût demandé qui j'étais. Tandis qu'en lui offrant cet excellent +Baudru, il était inévitable, vous entendez, inévitable qu'elle +sauterait sur lui, et que malgré les difficultés insurmontables d'une +substitution, elle préférerait croire à la substitution plutôt que +d'avouer son ignorance.</p> + +<p>—Oui, oui, en effet, murmura Ganimard.</p> + +<p>—Et puis, s'écria Arsène Lupin, j'avais entre les mains un atout +formidable, une carte machinée par moi dès le début: l'attente où tout +le monde était de mon évasion. Et voilà bien l'erreur grossière où +vous êtes tombés, vous et les autres, dans cette partie passionnante +que la justice et moi nous avions engagée, et dont l'enjeu était ma +liberté: vous avez supposé encore une fois que j'agissais par +fanfaronnade, que j'étais grisé par mes succès ainsi qu'un blanc-bec. +Moi, Arsène Lupin, une telle faiblesse! Et, pas plus que dans +l'affaire Cahorn, vous ne vous êtes dit: «Du moment qu'Arsène Lupin +crie sur les toits qu'il s'évadera, c'est qu'il a des raisons qui +l'obligent à le crier.» Mais, sapristi, comprenez donc que, pour +m'évader... sans m'évader, il fallait que l'on crût d'avance à +cette évasion, que ce fût un article de foi, une conviction absolue, +une vérité éclatante comme le soleil. Et ce fut cela, de par ma +volonté. Arsène Lupin s'évaderait, Arsène Lupin n'assisterait pas à +son procès. Et quand vous vous êtes levé pour dire: «cet homme n'est +pas Arsène Lupin» il eût été surnaturel que tout le monde ne crût pas +immédiatement que je n'étais pas Arsène Lupin. Qu'une seule personne +doutât, qu'une seule émît cette simple restriction: «Et si c'était +Arsène Lupin?» à la minute même, j'étais perdu. Il suffisait de se +pencher vers moi, non pas avec l'idée que je n'étais pas Arsène Lupin, +comme vous l'avez fait vous et les autres, mais avec l'idée que je +pouvais être Arsène Lupin, et malgré toutes mes précautions, on me +reconnaissait. Mais j'étais tranquille. Logiquement, +psychologiquement, personne ne pouvait avoir cette simple petite idée.</p> + +<p>Il saisit tout à coup la main de Ganimard.</p> + +<p>—Voyons, Ganimard, avouez que huit jours après notre entrevue dans +la prison de la Santé, vous m'avez attendu à quatre heures, chez vous, +comme je vous en avais prié?</p> + +<p>—Et votre voiture pénitentiaire? dit Ganimard, évitant de répondre.</p> + +<p>—Du bluff! Ce sont mes amis qui ont rafistolé et substitué cette +ancienne voiture hors d'usage et qui voulaient tenter le coup. Mais je +le savais impraticable sans un concours de circonstances +exceptionnelles. Seulement j'ai trouvé utile de parachever cette +tentative d'évasion et de lui donner la plus grande publicité. Une +première évasion audacieusement combinée donnait à la seconde la +valeur d'une évasion réalisée d'avance.</p> + +<p>—De sorte que le cigare...</p> + +<p>—Creusé par moi ainsi que le couteau.</p> + +<p>—Et les billets?</p> + +<p>—Écrits par moi.</p> + +<p>—Et la mystérieuse correspondante?</p> + +<p>—Elle et moi nous ne faisons qu'un. J'ai toutes les écritures à +volonté.</p> + +<p>Ganimard réfléchit un instant et objecta:</p> + +<p>—Comment se peut-il qu'au service d'anthropométrie, quand on a pris +la fiche de Baudru, on ne se soit pas aperçu qu'elle coïncidait avec +celle d'Arsène Lupin?</p> + +<p>—La fiche d'Arsène Lupin n'existe pas.</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Ou du moins elle est fausse. C'est une question que j'ai beaucoup +étudiée. Le système Bertillon comporte d'abord le signalement +visuel—et vous voyez qu'il n'est pas infaillible—et ensuite le +signalement par mesures, mesure de la tête, des doigts, des oreilles, +etc. Là-contre rien à faire.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Alors il a fallu payer. Avant même mon retour d'Amérique, un des +employés du service acceptait tant pour inscrire une fausse mesure au +début de ma mensuration. C'est suffisant pour que tout le système +dévie, et qu'une fiche s'oriente vers une case diamétralement opposée +à la case où elle devait aboutir. La fiche Baudru ne devait donc pas +coïncider avec la fiche Arsène Lupin.</p> + +<p>Il y eut encore un silence, puis Ganimard demanda:</p> + +<p>—Et maintenant, qu'allez-vous faire?</p> + +<p>—Maintenant, s'exclama Lupin, je vais me reposer, suivre un régime +de suralimentation et peu à peu redevenir moi. C'est très bien d'être +Baudru ou tel autre, de changer de personnalité comme de chemise et de +choisir son apparence, sa voix, son regard, son écriture. Mais il +arrive que l'on ne s'y reconnaît plus dans tout cela et que c'est fort +triste. Actuellement j'éprouve ce que devait éprouver l'homme qui a +perdu son ombre. Je vais me rechercher... et me retrouver.</p> + +<p>Il se promena de long en large. Un peu d'obscurité se mêlait à la +lueur du jour. Il s'arrêta devant Ganimard.</p> + +<p>—Nous n'avons plus rien à nous dire, je crois?</p> + +<p>—Si, répondit l'inspecteur, je voudrais savoir si vous révélerez la +vérité sur votre évasion... L'erreur que j'ai commise...</p> + +<p>—Oh! personne ne saura jamais que c'est Arsène Lupin qui a été +relâché. J'ai trop d'intérêt à accumuler autour de moi les ténèbres +les plus mystérieuses, pour ne pas laisser à cette évasion son +caractère presque miraculeux. Aussi, ne craignez rien, mon bon ami, et +adieu. Je dîne en ville ce soir, et je n'ai que le temps de +m'habiller.</p> + +<p>—Je vous croyais si désireux de repos!</p> + +<p>—Hélas! il y a des obligations mondaines auxquelles on ne peut se +soustraire. Le repos commencera demain.</p> + +<p>—Et où dînez-vous donc?</p> + +<p>—À l'ambassade d'Angleterre.</p> + +<h3><a name="LE_MYSTERIEUX_VOYAGEUR" id="LE_MYSTERIEUX_VOYAGEUR"></a>LE MYSTÉRIEUX VOYAGEUR</h3> + +<p>La veille, j'avais envoyé mon automobile à Rouen par la route. Je +devais l'y rejoindre en chemin de fer, et, de là, me rendre chez des +amis qui habitent les bords de la Seine.</p> + +<p>Or, à Paris, quelques minutes avant le départ, sept messieurs +envahirent mon compartiment; cinq d'entre eux fumaient. Si court que +soit le trajet en rapide, la perspective de l'effectuer en une telle +compagnie me fut désagréable, d'autant que le wagon, d'ancien modèle, +n'avait pas de couloir. Je pris donc mon pardessus, mes journaux, mon +indicateur, et me réfugiai dans un des compartiments voisins.</p> + +<p>Une dame s'y trouvait. À ma vue, elle eut un geste de contrariété qui +ne m'échappa point, et elle se pencha vers un monsieur planté sur le +marchepied, son mari, sans doute, qui l'avait accompagnée à la gare. +Le monsieur m'observa et l'examen se termina probablement à mon +avantage, car il parla bas à sa femme, en souriant, de l'air dont on +rassure un enfant qui a peur. Elle sourit à son tour, et me glissa un +œil amical, comme si elle comprenait tout à coup que j'étais un de +ces galants hommes avec qui une femme peut rester enfermée deux heures +durant, dans une petite boîte de six pieds carrés, sans avoir rien à +craindre.</p> + +<p>Son mari lui dit:</p> + +<p>—Tu ne m'en voudras pas, ma chérie, mais j'ai un rendez-vous urgent, +et je ne puis attendre.</p> + +<p>Il l'embrassa affectueusement, et s'en alla. Sa femme lui envoya par +la fenêtre de petits baisers discrets, et agita son mouchoir.</p> + +<p>Mais un coup de sifflet retentit. Le train s'ébranla.</p> + +<p>À ce moment précis, et malgré les protestations des employés, la porte +s'ouvrit, et un homme surgit dans notre compartiment. Ma compagne, qui +était debout alors et rangeait ses affaires le long du filet, poussa +un cri de terreur et tomba sur la banquette.</p> + +<p>Je ne suis pas poltron, loin de là, mais j'avoue que ces irruptions de +la dernière heure sont toujours pénibles. Elles semblent équivoques, +peu naturelles. Il doit y avoir quelque chose là-dessous, sans quoi...</p> + +<p>L'aspect du nouveau venu cependant, et son attitude, eussent plutôt +atténué la mauvaise impression produite par son acte. De la +correction, de l'élégance presque, une cravate de bon goût, des gants +propres, un visage énergique... Mais, au fait, où diable avais-je +vu ce visage? Car, le doute n'était point possible, je l'avais vu. Du +moins, plus exactement, je retrouvais en moi la sorte de souvenir que +laisse la vision d'un portrait plusieurs fois aperçu et dont on n'a +jamais contemplé l'original. Et, en même temps, je sentais l'inutilité +de tout effort de mémoire, tellement ce souvenir était inconsistant et +vague.</p> + +<p>Mais, ayant reporté mon attention sur la dame, je fus stupéfait de sa +pâleur et du bouleversement de ses traits. Elle regardait son +voisin—ils étaient assis du même côté—avec une expression de réel +effroi, et je constatai qu'une de ses mains, toute tremblante, se +glissait vers un petit sac de voyage posé sur la banquette à vingt +centimètres de ses genoux. Elle finit par le saisir et nerveusement +l'attira contre elle.</p> + +<p>Nos yeux se rencontrèrent, et je lus dans les siens tant de malaise et +d'anxiété, que je ne pus m'empêcher de lui dire:</p> + +<p>—Vous n'êtes pas souffrante, Madame?... Dois-je ouvrir cette +fenêtre?</p> + +<p>Sans me répondre, elle me désigna d'un geste craintif l'individu. Je +souris comme avait fait son mari, haussai les épaules et lui expliquai +par signes qu'elle n'avait rien à redouter, que j'étais là, et +d'ailleurs que ce monsieur semblait bien inoffensif.</p> + +<p>À cet instant, il se tourna vers nous, l'un après l'autre nous +considéra des pieds à la tête, puis se renfonça dans son coin et ne +bougea plus.</p> + +<p>Il y eut un silence, mais la dame, comme si elle avait ramassé toute +son énergie pour accomplir un acte désespéré, me dit d'une voix à +peine intelligible:</p> + +<p>—Vous savez qu'il est dans notre train?</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Mais lui... lui... je vous assure.</p> + +<p>—Qui, lui?</p> + +<p>—Arsène Lupin!</p> + +<p>Elle n'avait pas quitté des yeux le voyageur et c'était à lui plutôt +qu'à moi qu'elle lança les syllabes de ce nom inquiétant.</p> + +<p>Il baissa son chapeau sur son nez. Était-ce pour masquer son trouble +ou, simplement, se préparait-il à dormir?</p> + +<p>Je fis cette objection:</p> + +<p>—Arsène Lupin a été condamné hier, par contumace, à vingt ans de +travaux forcés. Il est donc peu probable qu'il commette aujourd'hui +l'imprudence de se montrer en public. En outre, les journaux n'ont-ils +pas signalé sa présence en Turquie, cet hiver, depuis sa fameuse +évasion de la Santé?</p> + +<p>—Il se trouve dans ce train, répéta la dame, avec l'intention de +plus en plus marquée d'être entendue de notre compagnon, mon mari est +sous-directeur aux services pénitentiaires, et c'est le commissaire de +la gare lui-même qui nous a dit qu'on cherchait Arsène Lupin.</p> + +<p>—Ce n'est pas une raison...</p> + +<p>—On l'a rencontré dans la salle des Pas-Perdus. Il a pris un billet +de première classe pour Rouen.</p> + +<p>—Il était facile de mettre la main sur lui.</p> + +<p>—Il a disparu. Le contrôleur, à l'entrée des salles d'attente, ne +l'a pas vu, mais on supposait qu'il avait passé par les quais de +banlieue, et qu'il était monté dans l'express qui part dix minutes +après nous.</p> + +<p>—En ce cas, on l'y aura pincé.</p> + +<p>—Et si, au dernier moment, il a sauté de cet express pour venir ici, +dans notre train... comme c'est probable... comme c'est certain?</p> + +<p>—En ce cas, c'est ici qu'il sera pincé. Car les employés et les +agents n'auront pas manqué de voir ce passage d'un train dans l'autre, +et, lorsque nous arriverons à Rouen, on le cueillera bien proprement.</p> + +<p>—Lui, jamais! il trouvera le moyen de s'échapper encore.</p> + +<p>—En ce cas, je lui souhaite bon voyage.</p> + +<p>—Mais d'ici là, tout ce qu'il peut faire!</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Est-ce que je sais? il faut s'attendre à tout!</p> + +<p>Elle était très agitée, et de fait la situation justifiait jusqu'à un +certain point cette surexcitation nerveuse. Presque malgré moi, je lui +dis:</p> + +<p>—Il y a en effet des coïncidences curieuses... Mais +tranquillisez-vous. En admettant qu'Arsène Lupin soit dans un de ces +wagons, il s'y tiendra bien sage, et, plutôt que de s'attirer de +nouveaux ennuis, il n'aura pas d'autre idée que d'éviter le péril qui +le menace.</p> + +<p>Mes paroles ne la rassurèrent point. Cependant elle se tut, craignant +sans doute d'être indiscrète.</p> + +<p>Moi, je dépliai mes journaux et lus les comptes rendus du procès +d'Arsène Lupin. Comme ils ne contenaient rien que l'on ne connût déjà, +ils ne m'intéressèrent que médiocrement. En outre, j'étais fatigué, +j'avais mal dormi, je sentis mes paupières s'alourdir et ma tête +s'incliner.</p> + +<p>—Mais, Monsieur, vous n'allez pas dormir!</p> + +<p>La dame m'arrachait mes journaux et me regardait avec indignation.</p> + +<p>—Évidemment non, répondis-je, je n'en ai aucune envie.</p> + +<p>—Ce serait de la dernière imprudence, me dit-elle.</p> + +<p>—De la dernière, répétai-je.</p> + +<p>Et je luttai énergiquement, m'accrochant au paysage, aux nuées qui +rayaient le ciel. Et bientôt tout cela se brouilla dans l'espace, +l'image de la dame agitée et du monsieur assoupi s'effaça dans mon +esprit, et ce fut en moi le grand, le profond silence du sommeil.</p> + +<p>Des rêves inconsistants et légers bientôt l'agrémentèrent, un être qui +jouait le rôle et portait le nom d'Arsène Lupin y tenait une certaine +place. Il évoluait à l'horizon, le dos chargé d'objets précieux, +traversait des murs et démeublait des châteaux.</p> + +<p>Mais la silhouette de cet être, qui n'était d'ailleurs plus Arsène +Lupin, se précisa. Il venait vers moi, devenait de plus en plus grand, +sautait dans le wagon avec une incroyable agilité, et retombait en +plein sur ma poitrine.</p> + +<p>Une vive douleur... un cri déchirant... Je me réveillai. L'homme, +le voyageur, un genou sur ma poitrine, me serrait à la gorge.</p> + +<p>Je vis cela très vaguement, car mes yeux étaient injectés de sang. Je +vis aussi la dame qui se convulsait dans un coin, en proie à une +attaque de nerfs. Je n'essayai même pas de résister. D'ailleurs, je +n'en aurais pas eu la force: mes tempes bourdonnaient, je suffoquais... +je râlais... Une minute encore... et c'était l'asphyxie.</p> + +<p>L'homme dut le sentir. Il relâcha son étreinte. Sans s'écarter, de la +main droite, il tendit une corde où il avait préparé un nœud coulant, +et, d'un geste sec, il me lia les deux poignets. En un instant, je fus +garrotté, bâillonné, immobilisé.</p> + +<p>Et il accomplit cette besogne de la façon la plus naturelle du monde, +avec une aisance où se révélait le savoir d'un maître, d'un +professionnel du vol et du crime. Pas un mot, pas un mouvement +fébrile. Du sang-froid et de l'audace. Et j'étais là, sur la +banquette, ficelé comme une momie, moi, Arsène Lupin!</p> + +<p>En vérité, il y avait de quoi rire. Et, malgré la gravité des +circonstances, je n'étais pas sans apprécier tout ce que la situation +comportait d'ironique et de savoureux. Arsène Lupin roulé comme un +novice! dévalisé comme le premier venu—car, bien entendu, le bandit +m'allégea de ma bourse et de mon portefeuille! Arsène Lupin, victime à +son tour, dupé, vaincu... Quelle aventure!</p> + +<p>Restait la dame. Il n'y prêta même pas attention. Il se contenta de +ramasser la petite sacoche qui gisait sur le tapis et d'en extraire +les bijoux, porte-monnaie, bibelots d'or et d'argent qu'elle +contenait. La dame ouvrit un œil, tressaillit d'épouvante, ôta ses +bagues et les tendit à l'homme comme si elle avait voulu lui épargner +tout effort inutile. Il prit les bagues et la regarda: elle +s'évanouit.</p> + +<p>Alors, toujours silencieux et tranquille, sans plus s'occuper de nous, +il regagna sa place, alluma une cigarette et se livra à un examen +approfondi des trésors qu'il avait conquis, examen qui parut le +satisfaire entièrement.</p> + +<p>J'étais beaucoup moins satisfait. Je ne parle pas des douze mille +francs dont on m'avait indûment dépouillé: c'était un dommage que je +n'acceptais que momentanément, et je comptais bien que ces douze mille +francs rentreraient en ma possession dans le plus bref délai, ainsi +que les papiers fort importants que renfermait mon portefeuille: +projets, devis, adresses, listes de correspondants, lettres +compromettantes. Mais, pour le moment, un souci plus immédiat et plus +sérieux me tracassait:</p> + +<p>Qu'allait-il se produire?</p> + +<p>Comme bien l'on pense, l'agitation causée par mon passage à travers la +gare Saint-Lazare ne m'avait pas échappé. Invité chez des amis que je +fréquentais sous le nom de Guillaume Berlat, et pour qui ma +ressemblance avec Arsène Lupin était un sujet de plaisanteries +affectueuses, je n'avais pu me grimer à ma guise, et ma présence avait +été signalée. En outre, on avait vu un homme, Arsène Lupin sans doute, +se précipiter de l'express dans le rapide. Donc, inévitablement, +fatalement, le commissaire de police de Rouen, prévenu par télégramme, +et assisté d'un nombre respectable d'agents, se trouverait à l'arrivée +du train, interrogerait les voyageurs suspects, et procéderait à une +revue minutieuse des wagons.</p> + +<p>Tout cela, je le prévoyais, et je ne m'en étais pas trop ému, certain +que la police de Rouen ne serait pas plus perspicace que celle de +Paris, et que je saurais bien passer inaperçu,—ne me suffirait-il +pas, à la sortie, de montrer négligemment ma carte de député, grâce à +laquelle j'avais déjà inspiré toute confiance au contrôleur de +Saint-Lazare?—Mais combien les choses avaient changé! Je n'étais plus +libre. Impossible de tenter un de mes coups habituels. Dans un des +wagons, le commissaire découvrirait le sieur Arsène Lupin qu'un hasard +propice lui envoyait pieds et poings liés, docile comme un agneau, +empaqueté, tout préparé. Il n'aurait qu'à en prendre livraison, comme +on reçoit un colis postal qui vous est adressé en gare, bourriche de +gibier ou panier de fruits et légumes.</p> + +<p>Et pour éviter ce fâcheux dénouement, que pouvais-je, entortillé dans +mes bandelettes?</p> + +<p>Et le rapide filait vers Rouen, unique et prochaine station, brûlait +Vernon, Saint-Pierre.</p> + +<p>Un autre problème m'intriguait, où j'étais moins directement +intéressé, mais dont la solution éveillait ma curiosité de +professionnel. Quelles étaient les intentions de mon compagnon?</p> + +<p>J'aurais été seul qu'il eût eu le temps, à Rouen, de descendre en +toute tranquillité. Mais la dame? À peine la portière serait-elle +ouverte, la dame, si sage et si humble en ce moment, crierait, se +démènerait, appellerait au secours!</p> + +<p>Et de là mon étonnement! pourquoi ne la réduisait-il pas à la même +impuissance que moi, ce qui lui aurait donné le loisir de disparaître +avant qu'on se fût aperçu de son double méfait?</p> + +<p>Il fumait toujours, les yeux fixés sur l'espace qu'une pluie hésitante +commençait à rayer de grandes lignes obliques. Une fois cependant il +se détourna, saisit mon indicateur et le consulta.</p> + +<p>La dame, elle, s'efforçait de rester évanouie, pour rassurer son +ennemi. Mais des quintes de toux, provoquées par la fumée, démentaient +cet évanouissement.</p> + +<p>Quant à moi, j'étais fort mal à l'aise, et très courbaturé. Et je +songeais... je combinais...</p> + +<p>Pont-de-l'Arche, Oissel... Le rapide se hâtait, joyeux, ivre de +vitesse.</p> + +<p>Saint-Étienne... À cet instant, l'homme se leva, et fit deux pas +vers nous, ce à quoi la dame s'empressa de répondre par un nouveau cri +et par un évanouissement non simulé.</p> + +<p>Mais quel était son but, à lui? Il baissa la glace de notre côté. La +pluie maintenant tombait avec rage, et son geste marqua l'ennui qu'il +éprouvait à n'avoir ni parapluie ni pardessus. Il jeta les yeux sur le +filet: l'en-cas de la dame s'y trouvait. Il le prit. Il prit également +mon pardessus et s'en vêtit.</p> + +<p>On traversait la Seine. Il retroussa le bas de son pantalon, puis se +penchant, il souleva le loquet extérieur.</p> + +<p>Allait-il se jeter sur la voie? À cette vitesse c'eût été la mort +certaine. On s'engouffra dans le tunnel percé sous la côte +Sainte-Catherine. L'homme entr'ouvrit la portière et, du pied, tâta la +première marche. Quelle folie! Les ténèbres, la fumée, le vacarme, +tout cela donnait à une telle tentative une apparence fantastique. +Mais, tout à coup, le train ralentit, les westinghouse s'opposèrent à +l'effort des roues. En une minute l'allure devint normale, diminua +encore. Sans aucun doute des travaux de consolidation étaient projetés +dans cette partie du tunnel, qui nécessitaient le passage ralenti des +trains, depuis quelques jours peut-être, et l'homme le savait.</p> + +<p>Il n'eut donc qu'à poser l'autre pied sur la marche, à descendre sur +la seconde et à s'en aller paisiblement, non sans avoir au préalable +rabattu le loquet et refermé la portière.</p> + +<p>À peine avait-il disparu que du jour éclaira la fumée plus blanche. On +déboucha dans une vallée. Encore un tunnel et nous étions à Rouen.</p> + +<p>Aussitôt la dame recouvra ses esprits et son premier soin fut de se +lamenter sur la perte de ses bijoux. Je l'implorai des yeux. Elle +comprit et me délivra du bâillon qui m'étouffait. Elle voulait aussi +dénouer mes liens, je l'en empêchai.</p> + +<p>—Non, non, il faut que la police voie les choses en l'état. Je +désire qu'elle soit édifiée sur ce gredin.</p> + +<p>—Et si je tirais la sonnette d'alarme?</p> + +<p>—Trop tard, il fallait y penser pendant qu'il m'attaquait.</p> + +<p>—Mais il m'aurait tuée! Ah! Monsieur, vous l'avais-je dit qu'il +voyageait dans ce train! Je l'ai reconnu tout de suite, d'après son +portrait. Et le voilà parti avec mes bijoux.</p> + +<p>—On le retrouvera, n'ayez pas peur.</p> + +<p>—Retrouver Arsène Lupin! Jamais.</p> + +<p>—Cela dépend de vous, Madame. Écoutez. Dès l'arrivée, soyez à la +portière, et appelez, faites du bruit. Des agents et des employés +viendront. Racontez alors ce que vous avez vu, en quelques mots, +l'agression dont j'ai été victime et la fuite d'Arsène Lupin. Donnez +son signalement, un chapeau mou, un parapluie—le vôtre—un pardessus +gris à taille.</p> + +<p>—Le vôtre, dit-elle.</p> + +<p>—Comment, le mien? Mais non, le sien. Moi, je n'en avais pas.</p> + +<p>—Il m'avait semblé qu'il n'en avait pas non plus quand il est monté.</p> + +<p>—Si, si... à moins que ce ne soit un vêtement oublié dans le +filet. En tout cas, il l'avait quand il est descendu, et c'est là +l'essentiel... un pardessus gris, à taille, rappelez-vous... Ah! +j'oubliais... dites votre nom, dès l'abord. Les fonctions de votre +mari stimuleront le zèle de tous ces gens.</p> + +<p>On arrivait. Elle se penchait déjà à la portière. Je repris d'une voix +un peu forte, presque impérieuse, pour que mes paroles se gravassent +bien dans son cerveau.</p> + +<p>—Dites aussi mon nom, Guillaume Berlat. Au besoin, dites que vous me +connaissez... Cela nous gagnera du temps... il faut qu'on +expédie l'enquête préliminaire... l'important c'est la poursuite +d'Arsène Lupin... vos bijoux... Il n'y a pas d'erreur, n'est-ce +pas? Guillaume Berlat, un ami de votre mari.</p> + +<p>—Entendu... Guillaume Berlat.</p> + +<p>Elle appelait déjà et gesticulait. Le train n'avait pas stoppé qu'un +monsieur montait, suivi de plusieurs hommes. L'heure critique sonnait.</p> + +<p>Haletante, la dame s'écria:</p> + +<p>—Arsène Lupin... il nous a attaqués... il a volé mes +bijoux... Je suis madame Renaud... mon mari est sous-directeur +des services pénitentiaires... Ah! tenez, voici précisément mon +frère, Georges Ardelle, directeur du Crédit Rouennais... vous devez +savoir...</p> + +<p>Elle embrassa un jeune homme qui venait de nous rejoindre, et que le +commissaire salua, et elle reprit, éplorée:</p> + +<p>—Oui, Arsène Lupin... tandis que Monsieur dormait, il s'est jeté +à sa gorge... M. Berlat, un ami de mon mari.</p> + +<p>Le commissaire demanda:</p> + +<p>—Mais où est-il, Arsène Lupin?</p> + +<p>—Il a sauté du train sous le tunnel, après la Seine.</p> + +<p>—Êtes-vous sûre que ce soit lui?</p> + +<p>—Si j'en suis sûre! Je l'ai parfaitement reconnu. D'ailleurs on l'a +vu à la gare Saint-Lazare. Il avait un chapeau mou...</p> + +<p>—Non pas... un chapeau de feutre dur, comme celui-ci, rectifia le +commissaire en désignant mon chapeau.</p> + +<p>—Un chapeau mou, je l'affirme, répéta madame Renaud, et un pardessus +gris à taille.</p> + +<p>—En effet, murmura le commissaire, le télégramme signale ce +pardessus gris, à taille et à col de velours noir.</p> + +<p>—À col de velours noir, justement, s'écria madame Renaud +triomphante.</p> + +<p>Je respirai. Ah! la brave, l'excellente amie que j'avais là!</p> + +<p>Les agents cependant m'avaient débarrassé de mes entraves. Je me +mordis violemment les lèvres, du sang coula. Courbé en deux, le +mouchoir sur la bouche, comme il convient à un individu qui est resté +longtemps dans une position incommode, et qui porte au visage la +marque sanglante du bâillon, je dis au commissaire, d'une voix +affaiblie:</p> + +<p>—Monsieur, c'était Arsène Lupin, il n'y a pas de doute... En +faisant diligence on le rattrapera... Je crois que je puis vous +être d'une certaine utilité...</p> + +<p>Le wagon qui devait servir aux constatations de la justice fut +détaché. Le train continua vers le Havre. On nous conduisit vers le +bureau du chef de gare, à travers la foule des curieux qui encombrait +le quai.</p> + +<p>À ce moment, j'eus une hésitation. Sous un prétexte quelconque, je +pouvais m'éloigner, retrouver mon automobile et filer. Attendre était +dangereux. Qu'un incident se produisît, qu'une dépêche survînt de +Paris, et j'étais perdu.</p> + +<p>Oui, mais mon voleur? Abandonné à mes propres ressources, dans une +région qui ne m'était pas très familière, je ne devais pas espérer le +rejoindre.</p> + +<p>—Bah! tentons le coup, me dis-je, et restons. La partie est +difficile à gagner, mais si amusante à jouer! Et l'enjeu en vaut la +peine.</p> + +<p>Et, comme on nous priait de renouveler provisoirement nos dépositions, +je m'écriai:</p> + +<p>—Monsieur le commissaire, actuellement Arsène Lupin prend de +l'avance. Mon automobile m'attend dans la cour. Si vous voulez me +faire le plaisir d'y monter, nous essaierions...</p> + +<p>Le commissaire sourit d'un air fin:</p> + +<p>—L'idée n'est pas mauvaise... si peu mauvaise même, qu'elle est +en voie d'exécution.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Oui, monsieur, deux de mes agents sont partis à bicyclette... +depuis un certain temps déjà.</p> + +<p>—Mais où?</p> + +<p>—À la sortie même du tunnel. Là, ils recueilleront les indices, les +témoignages, et suivront la piste d'Arsène Lupin.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de hausser les épaules.</p> + +<p>—Vos deux agents ne recueilleront ni indice, ni témoignage.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Arsène Lupin se sera arrangé pour que personne ne le voie sortir du +tunnel. Il aura rejoint la première route et, de là...</p> + +<p>—Et de là, Rouen, où nous le pincerons.</p> + +<p>—Il n'ira pas à Rouen.</p> + +<p>—Alors, il restera dans les environs où nous sommes encore plus +sûrs...</p> + +<p>—Il ne restera pas dans les environs.</p> + +<p>—Oh! oh! Et où donc se cachera-t-il?</p> + +<p>Je tirai ma montre.</p> + +<p>—À l'heure présente, Arsène Lupin rôde autour de la gare de +Darnétal. À dix heures cinquante, c'est-à-dire dans vingt-deux +minutes, il prendra le train qui va de Rouen, gare du Nord, à Amiens.</p> + +<p>—Vous croyez? Et comment le savez-vous?</p> + +<p>—Oh! c'est bien simple. Dans le compartiment, Arsène Lupin a +consulté mon indicateur. Pour quelle raison? Y avait-il, non loin de +l'endroit où il a disparu, une autre ligne, une gare sur cette ligne, +et un train s'arrêtant à cette gare? À mon tour je viens de consulter +l'indicateur. Il m'a renseigné.</p> + +<p>—En vérité, monsieur, dit le commissaire, c'est merveilleusement +déduit. Quelle compétence!</p> + +<p>Entraîné par ma conviction, j'avais commis une maladresse en faisant +preuve de tant d'habileté. Il me regardait avec étonnement, et je crus +sentir qu'un soupçon l'effleurait.—Oh! à peine, car les photographies +envoyées de tous côtés par le parquet étaient trop imparfaites, +représentaient un Arsène Lupin trop différent de celui qu'il avait +devant lui, pour qu'il lui fût possible de me reconnaître. Mais, tout +de même, il était troublé, confusément inquiet.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence. Quelque chose d'équivoque et +d'incertain arrêtait nos paroles. Moi-même, un frisson de gêne me +secoua. La chance allait-elle tourner contre moi? Me dominant, je me +mis à rire.</p> + +<p>—Mon Dieu, rien ne vous ouvre la compréhension comme la perte d'un +portefeuille et le désir de le retrouver. Et il me semble que si vous +vouliez bien me donner deux de vos agents, eux et moi, nous pourrions +peut-être...</p> + +<p>—Oh! je vous en prie, monsieur le commissaire, s'écria madame Renaud, +écoutez M. Berlat.</p> + +<p>L'intervention de mon excellente amie fut décisive. Prononcé par elle, +la femme d'un personnage influent, ce nom de Berlat devenait +réellement le mien et me conférait une identité qu'aucun soupçon ne +pouvait atteindre. Le commissaire se leva:</p> + +<p>—Je serais trop heureux, monsieur Berlat, croyez-le bien, de vous +voir réussir. Autant que vous je tiens à l'arrestation d'Arsène Lupin.</p> + +<p>Il me conduisit jusqu'à l'automobile. Deux de ses agents, qu'il me +présenta, Honoré Massol et Gaston Delivet, y prirent place. Je +m'installai au volant. Mon mécanicien donna le tour de manivelle. +Quelques secondes après nous quittions la gare. J'étais sauvé.</p> + +<p>Ah! j'avoue qu'en roulant sur les boulevards qui ceignent la vieille +cité normande, à l'allure puissante de ma trente-cinq chevaux +Moreau-Lepton, je n'étais pas sans concevoir quelque orgueil. Le +moteur ronflait harmonieusement. À droite et à gauche, les arbres +s'enfuyaient derrière nous. Et libre, hors de danger, je n'avais plus +maintenant qu'à régler mes petites affaires personnelles, avec le +concours des deux honnêtes représentants de la force publique. Arsène +Lupin s'en allait à la recherche d'Arsène Lupin!</p> + +<p>Modestes soutiens de l'ordre social, Delivet Gaston et Massol Honoré, +combien votre assistance me fut précieuse! Qu'aurais-je fait sans +vous? Sans vous, combien de fois, aux carrefours, j'eusse choisi la +mauvaise route! Sans vous, Arsène Lupin se trompait, et l'autre +s'échappait!</p> + +<p>Mais tout n'était pas fini. Loin de là. Il me restait d'abord à +rattraper l'individu, et ensuite à m'emparer moi-même des papiers +qu'il m'avait dérobés. À aucun prix, il ne fallait que mes deux +acolytes ne missent le nez dans ces documents, encore moins qu'ils ne +s'en saisissent. Me servir d'eux et agir en dehors d'eux, voilà ce que +je voulais et qui n'était point aisé.</p> + +<p>À Darnétal, nous arrivâmes trois minutes après le passage du train. Il +est vrai que j'eus la consolation d'apprendre qu'un individu en +pardessus gris, à taille, à collet de velours noir, était monté dans +un compartiment de seconde classe, muni d'un billet pour Amiens. +Décidément mes débuts comme policier promettaient.</p> + +<p>Delivet me dit:</p> + +<p>—Le train est express et ne s'arrête plus qu'à Montérolier-Buchy, +dans dix-neuf minutes. Si nous n'y sommes pas avant Arsène Lupin, il +peut continuer sur Amiens, comme bifurquer sur Clères, et de là gagner +Dieppe ou Paris.</p> + +<p>—Montérolier, quelle distance?</p> + +<p>—Vingt-trois kilomètres.</p> + +<p>—Vingt-trois kilomètres en dix-neuf minutes... Nous y serons +avant lui.</p> + +<p>La passionnante étape! Jamais ma fidèle Moreau-Lepton ne répondit à +mon impatience avec plus d'ardeur et de régularité. Il me semblait que +je lui communiquais ma volonté directement, sans l'intermédiaire des +leviers et des manettes. Elle partageait mes désirs. Elle approuvait +mon obstination. Elle comprenait mon animosité contre ce gredin +d'Arsène Lupin. Le fourbe! le traître! aurais-je raison de lui? Se +jouerait-il une fois de plus de l'autorité, de cette autorité dont +j'étais l'incarnation?</p> + +<p>—À droite, criait Delivet!... À gauche!... Tout droit!...</p> + +<p>Nous glissions au-dessus du sol. Les bornes avaient l'air de petites +bêtes peureuses qui s'évanouissaient à notre approche.</p> + +<p>Et tout à coup, au détour d'une route, un tourbillon de fumée, +l'express du Nord.</p> + +<p>Durant un kilomètre, ce fut la lutte, côte à côte, lutte inégale dont +l'issue était certaine. À l'arrivée, nous le battions de vingt +longueurs.</p> + +<p>En trois secondes nous étions sur le quai, devant les deuxièmes +classes. Les portières s'ouvrirent. Quelques personnes descendaient. +Mon voleur point. Nous inspectâmes les compartiments. Pas d'Arsène +Lupin.</p> + +<p>—Sapristi, m'écriai-je, il m'aura reconnu dans l'automobile tandis +que nous marchions côte à côte, et il aura sauté.</p> + +<p>Le chef de train confirma cette supposition. Il avait vu un homme qui +dégringolait le long du remblai, à deux cents mètres de la gare.</p> + +<p>—Tenez, là-bas... celui qui traverse le passage à niveau.</p> + +<p>Je m'élançai, suivi de mes deux acolytes, ou plutôt suivi de l'un +d'eux, car l'autre, Massol, se trouvait être un coureur exceptionnel, +ayant autant de fond que de vitesse. En peu d'instants, l'intervalle +qui le séparait du fugitif diminua singulièrement. L'homme l'aperçut, +franchit une haie et détala rapidement vers un talus qu'il grimpa. +Nous le vîmes encore plus loin: il entrait dans un petit bois.</p> + +<p>Quand nous atteignîmes ce bois, Massol nous y attendait. Il avait jugé +inutile de s'aventurer davantage, dans la crainte de nous perdre.</p> + +<p>—Et je vous en félicite, mon cher ami, lui dis-je. Après une +pareille course, notre individu doit être à bout de souffle. Nous le +tenons.</p> + +<p>J'examinai les environs, tout en réfléchissant aux moyens de procéder +seul à l'arrestation du fugitif, afin de faire moi-même des reprises +que la justice n'aurait sans doute tolérées qu'après beaucoup +d'enquêtes désagréables. Puis je revins à mes compagnons.</p> + +<p>—Voilà, c'est facile. Vous, Massol, postez-vous à gauche. Vous, +Delivet, à droite. De là, vous surveillez toute la ligne postérieure +du bosquet, et il ne peut en sortir, sans être aperçu de vous, que par +cette cavée, où je prends position. S'il ne sort pas, moi j'entre, et, +forcément, je le rabats sur l'un ou sur l'autre. Vous n'avez donc qu'à +attendre. Ah! j'oubliais: en cas d'alerte, un coup de feu.</p> + +<p>Massol et Delivet s'éloignèrent chacun de son côté. Aussitôt qu'ils +eurent disparu, je pénétrai dans le bois, avec les plus grandes +précautions, de manière à n'être ni vu ni entendu. C'étaient des +fourrés épais, aménagés pour la chasse, et coupés de sentes très +étroites où il n'était possible de marcher qu'en se courbant comme +dans des souterrains de verdure.</p> + +<p>L'une d'elles aboutissait à une clairière où l'herbe mouillée +présentait des traces de pas. Je les suivis, en ayant soin de me +glisser à travers les taillis. Elles me conduisirent au pied d'un +petit monticule que couronnait une masure en plâtras, à moitié +démolie.</p> + +<p>—Il doit être là, pensai-je. L'observatoire est bien choisi.</p> + +<p>Je rampai jusqu'à proximité de la bâtisse. Un bruit léger m'avertit de +sa présence, et, de fait, par une ouverture, je l'aperçus qui me +tournait le dos.</p> + +<p>En deux bonds je fus sur lui. Il essaya de braquer le revolver qu'il +tenait à la main. Je ne lui en laissai pas le temps, et l'entraînai à +terre, de telle façon que ses deux bras étaient pris sous lui, tordus, +et que je pesais de mon genou sur sa poitrine.</p> + +<p>—Écoute, mon petit, lui dis-je à l'oreille, je suis Arsène Lupin. Tu +vas me rendre, toute de suite et de bonne grâce, mon portefeuille et +la sacoche de la dame... moyennant quoi je te tire des griffes de +la police, et je t'enrôle parmi mes amis. Un mot seulement: oui ou +non?</p> + +<p>—Oui, murmura-t-il.</p> + +<p>—Tant mieux. Ton affaire, ce matin, était joliment combinée. On +s'entendra.</p> + +<p>Je me relevai. Il fouilla dans sa poche, en sortit un large couteau et +voulut m'en frapper.</p> + +<p>—Imbécile! m'écriai-je.</p> + +<p>D'une main, j'avais paré l'attaque. De l'autre, je lui portai un +violent coup sur l'artère carotide, ce qui s'appelle le «hook à la +carotide»... Il tomba, assommé.</p> + +<p>Dans mon portefeuille, je retrouvai mes papiers et mes billets de +banque. Par curiosité, je pris le sien. Sur une enveloppe qui lui +était adressée, je lus son nom: Pierre Onfrey.</p> + +<p>Je tressaillis. Pierre Onfrey, l'assassin de la rue Lafontaine, à +Auteuil! Pierre Onfrey, celui qui avait égorgé M<sup>me</sup> Delbois et ses deux +filles. Je me penchai sur lui. Oui, c'était ce visage qui, dans le +compartiment, avait éveillé en moi le souvenir de traits déjà +contemplés.</p> + +<p>Mais le temps passait. Je mis dans une enveloppe deux billets de cent +francs, avec une carte et ces mots: «Arsène Lupin à ses bons collègues +Honoré Massol et Gaston Delivet, en témoignage de reconnaissance.» Je +posai cela en évidence au milieu de la pièce. À côté, la sacoche de +M<sup>me</sup> Renaud. Pouvais-je ne point la rendre à l'excellente amie qui +m'avait secouru? Je confesse cependant que j'en retirai tout ce qui +présentait un intérêt quelconque, n'y laissant qu'un peigne en +écaille, un bâton de rouge Dorin pour les lèvres et un porte-monnaie +vide. Que diable! Les affaires sont les affaires. Et puis, vraiment +son mari exerçait un métier si peu honorable!...</p> + +<p>Restait l'homme. Il commençait à remuer. Que devais-je faire? Je +n'avais qualité ni pour le sauver ni pour le condamner.</p> + +<p>Je lui enlevai ses armes et tirai en l'air un coup de revolver.</p> + +<p>—Les deux autres vont venir, pensai-je, qu'il se débrouille! Les +choses s'accompliront dans le sens de son destin.</p> + +<p>Et je m'éloignai au pas de course par le chemin de la cavée.</p> + +<p>Vingt minutes plus tard, une route de traverse, que j'avais remarquée +lors de notre poursuite, me ramenait auprès de mon automobile.</p> + +<p>À quatre heures je télégraphiais à mes amis de Rouen qu'un incident +imprévu me contraignait à remettre ma visite. Entre nous, je crains +fort, étant donné ce qu'ils doivent savoir maintenant, d'être obligé +de la remettre indéfiniment. Cruelle désillusion pour eux!</p> + +<p>À six heures, je rentrais à Paris par l'Isle-Adam, Enghien et la porte +Bineau.</p> + +<p>Les journaux du soir m'apprirent que l'on avait enfin réussi à +s'emparer de Pierre Onfrey.</p> + +<p class="top5">Le lendemain,—ne dédaignons point les avantages d'une intelligente +réclame—l'<i>Écho de France</i> publiait cet entrefilet sensationnel:</p> + +<p>«Hier, aux environs de Buchy, après de nombreux incidents, Arsène +Lupin a opéré l'arrestation de Pierre Onfrey. L'assassin de la rue +Lafontaine venait de dévaliser sur la ligne de Paris au Havre M<sup>me</sup> +Renaud, la femme du sous-directeur des services pénitentiaires. Arsène +Lupin a restitué à M<sup>me</sup> Renaud la sacoche qui contenait ses bijoux, et +a récompensé généreusement les deux agents de la Sûreté qui l'avaient +aidé au cours de cette dramatique arrestation.»</p> + +<h3><a name="LE_COLLIER_DE_LA_REINE" id="LE_COLLIER_DE_LA_REINE"></a>LE COLLIER DE LA REINE</h3> + +<p>Deux ou trois fois par an, à l'occasion de solennités importantes, +comme les bals de l'ambassade d'Autriche ou les soirées de lady +Billingstone, la comtesse de Dreux-Soubise mettait sur ses blanches +épaules «le Collier de la Reine».</p> + +<p>C'était bien le fameux collier, le collier légendaire que Böhmer et +Bassenge, joailliers de la couronne, destinaient à la Du Barry, que le +cardinal de Rohan-Soubise crut offrir à Marie-Antoinette, reine de +France, et que l'aventurière Jeanne de Valois, comtesse de la Motte, +dépeça un soir de février 1785, avec l'aide de son mari et de leur +complice Rétaux de Villette.</p> + +<p>Pour dire vrai, la monture seule était authentique. Rétaux de Villette +l'avait conservée, tandis que le sieur de la Motte et sa femme +dispersaient aux quatre vents les pierres brutalement desserties, les +admirables pierres si soigneusement choisies par Böhmer. Plus tard, en +Italie, il la vendit à Gaston de Dreux-Soubise, neveu et héritier du +cardinal, sauvé par lui de la ruine lors de la retentissante +banqueroute de Rohan-Guéménée, et qui en souvenir de son oncle, +racheta les quelques diamants qui restaient en la possession du +bijoutier anglais Jefferys, les compléta avec d'autres de valeur +beaucoup moindre, mais de même dimension, et parvint à reconstituer le +merveilleux «collier en esclavage», tel qu'il était sorti des mains de +Böhmer et Bassenge.</p> + +<p>De ce bijou historique, pendant près d'un siècle, les Dreux-Soubise +s'enorgueillirent. Bien que diverses circonstances eussent notablement +diminué leur fortune, ils aimèrent mieux réduire leur train de maison +que d'aliéner la royale et précieuse relique. En particulier le comte +actuel y tenait comme on tient à la demeure de ses pères. Par +prudence, il avait loué un coffre au Crédit Lyonnais pour l'y déposer. +Il allait l'y chercher lui-même l'après-midi du jour où sa femme +voulait s'en parer, et l'y reportait lui-même le lendemain.</p> + +<p>Ce soir-là, à la réception du Palais de Castille, la comtesse eut un +véritable succès, et le roi Christian, en l'honneur de qui la fête +était donnée, remarqua sa beauté magnifique. Les pierreries +ruisselaient autour du cou gracieux. Les mille facettes des diamants +brillaient et scintillaient comme des flammes à la clarté des +lumières. Nulle autre qu'elle, semblait-il, n'eût pu porter avec tant +d'aisance et de noblesse le fardeau d'une telle parure.</p> + +<p>Ce fut un double triomphe, que le comte de Dreux goûta profondément, +et dont il s'applaudit quand ils furent rentrés dans la chambre de +leur vieil hôtel du faubourg Saint-Germain. Il était fier de sa femme, +et tout autant peut-être du bijou qui illustrait sa maison depuis +quatre générations. Et sa femme en tirait une vanité un peu puérile, +mais qui était bien la marque de son caractère altier.</p> + +<p>Non sans regret elle détacha le collier de ses épaules et le tendit à +son mari qui l'examina avec admiration, comme s'il ne le connaissait +point. Puis l'ayant remis dans son écrin de cuir rouge aux armes du +Cardinal, il passa dans un cabinet voisin, sorte d'alcôve plutôt que +l'on avait complètement isolée de la chambre, et dont l'unique entrée +se trouvait au pied de leur lit. Comme les autres fois, il le +dissimula sur une planche assez élevée, parmi des cartons à chapeau et +des piles de linge. Il referma la porte et se dévêtit.</p> + +<p>Au matin, il se leva vers neuf heures, avec l'intention d'aller, avant +le déjeuner, jusqu'au Crédit Lyonnais. Il s'habilla, but une tasse de +café et descendit aux écuries. Là, il donna des ordres. Un des chevaux +l'inquiétait. Il le fit marcher et trotter devant lui dans la cour. +Puis il retourna près de sa femme.</p> + +<p>Elle n'avait point quitté la chambre et se coiffait, aidée de sa +bonne. Elle lui dit:</p> + +<p>—Vous sortez!</p> + +<p>—Oui... pour cette course...</p> + +<p>—Ah! en effet... c'est plus prudent...</p> + +<p>Il pénétra dans le cabinet. Mais, au bout de quelques secondes, il +demanda, sans le moindre étonnement d'ailleurs:</p> + +<p>—Vous l'avez pris, chère amie?</p> + +<p>Elle répliqua:</p> + +<p>—Comment? mais non, je n'ai rien pris.</p> + +<p>—Vous l'avez dérangé.</p> + +<p>—Pas du tout... je n'ai même pas ouvert cette porte.</p> + +<p>Il apparut, décomposé, et il balbutia, la voix à peine intelligible:</p> + +<p>—Vous n'avez pas?... Ce n'est pas vous?... Alors...</p> + +<p>Elle accourut, et ils cherchèrent fiévreusement, jetant les cartons à +terre et démolissant les piles de linge. Et le comte répétait:</p> + +<p>—Inutile... tout ce que nous faisons est inutile... C'est ici, +là, sur cette planche, que je l'ai mis.</p> + +<p>—Vous avez pu vous tromper.</p> + +<p>—C'est ici, là, sur cette planche, et pas sur une autre.</p> + +<p>Ils allumèrent une bougie, car la pièce était assez obscure, et ils +enlevèrent tout le linge et tous les objets qui l'encombraient. Et +quand il n'y eut plus rien dans le cabinet, ils durent s'avouer avec +désespoir que le fameux collier, «le Collier en esclavage de la +Reine», avait disparu.</p> + +<p>De nature résolue, la comtesse, sans perdre de temps en vaines +lamentations, fit prévenir le commissaire, M. Valorbe, dont ils +avaient eu déjà l'occasion d'apprécier l'esprit sagace et la +clairvoyance. On le mit au courant par le détail, et tout de suite il +demanda:</p> + +<p>—Êtes-vous sûr, Monsieur le comte, que personne n'a pu traverser la +nuit votre chambre.</p> + +<p>—Absolument sûr. J'ai le sommeil très léger. Mieux encore: la porte +de cette chambre était fermée au verrou. J'ai dû le tirer ce matin +quand ma femme a sonné la bonne.</p> + +<p>—Et il n'existe pas d'autre passage qui permette de s'introduire +dans le cabinet?</p> + +<p>—Aucun.</p> + +<p>—Pas de fenêtre?</p> + +<p>—Si, mais elle est condamnée.</p> + +<p>—Je désirerais m'en rendre compte...</p> + +<p>On alluma des bougies, et aussitôt M. Valorbe fit remarquer que la +fenêtre n'était condamnée qu'à mi-hauteur, par un bahut, lequel en +outre ne touchait pas exactement aux croisées.</p> + +<p>—Il y touche suffisamment, répliqua M. de Dreux, pour qu'il soit +impossible de le déplacer sans faire beaucoup de bruit.</p> + +<p>—Et sur quoi donne cette fenêtre?</p> + +<p>—Sur une courette intérieure.</p> + +<p>—Et vous avez encore un étage au-dessus de celui-là?</p> + +<p>—Deux, mais au niveau de celui des domestiques, la courette est +protégée par une grille à petites mailles. C'est pourquoi nous avons +si peu de jour.</p> + +<p>D'ailleurs, quand on eut écarté le bahut, on constata que la fenêtre +était close, ce qui n'aurait pas été si quelqu'un avait pénétré du +dehors.</p> + +<p>—À moins, observa le comte, que ce quelqu'un ne soit sorti par notre +chambre.</p> + +<p>—Auquel cas, vous n'auriez pas trouvé le verrou de cette chambre +poussé.</p> + +<p>Le commissaire réfléchit un instant, puis se tournant vers la +comtesse:</p> + +<p>—Savait-on dans votre entourage, Madame, que vous deviez porter ce +collier hier soir?</p> + +<p>—Certes, je ne m'en suis pas cachée. Mais personne ne savait que +nous l'enfermions dans ce cabinet.</p> + +<p>—Personne?</p> + +<p>—Personne... À moins que...</p> + +<p>—Je vous en prie, Madame, précisez. C'est là un point des plus +importants.</p> + +<p>Elle dit à son mari:</p> + +<p>—Je songeais à Henriette.</p> + +<p>—Henriette? Elle ignore ce détail comme les autres.</p> + +<p>—En es-tu certain?</p> + +<p>—Quelle est cette dame? interrogea M. Valorbe.</p> + +<p>—Une amie de couvent, qui s'est fâchée avec sa famille pour épouser +une sorte d'ouvrier. À la mort de son mari, je l'ai recueillie avec +son fils, et leur ai meublé un appartement dans cet hôtel.</p> + +<p>Et elle ajouta avec embarras:</p> + +<p>—Elle me rend quelques services. Elle est très adroite de ses mains.</p> + +<p>—À quel étage habite-t-elle?</p> + +<p>—Au nôtre, pas loin du reste... à l'extrémité de ce couloir... +Et même, j'y pense... la fenêtre de sa cuisine...</p> + +<p>—Ouvre sur cette courette, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, juste en face de la nôtre.</p> + +<p>Un léger silence suivit cette déclaration.</p> + +<p>Puis M. Valorbe demanda qu'on le conduisît auprès d'Henriette.</p> + +<p>Ils la trouvèrent en train de coudre, tandis que son fils Raoul, un +bambin de six à sept ans, lisait à ses côtés. Assez étonné de voir le +misérable appartement qu'on avait meublé pour elle, et qui se +composait au total d'une pièce sans cheminée et d'un réduit servant de +cuisine, le commissaire la questionna. Elle parut bouleversée en +apprenant le vol commis. La veille au soir, elle avait elle-même +habillé la comtesse et fixé le collier autour de son cou.</p> + +<p>—Seigneur Dieu! s'écria-t-elle, qui m'aurait jamais dit?</p> + +<p>—Et vous n'avez aucune idée? pas le moindre doute? Il est possible +cependant que le coupable ait passé par votre chambre.</p> + +<p>Elle rit de bon cœur, sans même imaginer qu'on pouvait l'effleurer +d'un soupçon:</p> + +<p>—Mais je ne l'ai pas quittée, ma chambre! je ne sors jamais, moi. Et +puis, vous n'avez donc pas vu?</p> + +<p>Elle ouvrit la fenêtre du réduit.</p> + +<p>—Tenez, il y a bien trois mètres jusqu'au rebord opposé.</p> + +<p>—Qui vous a dit que nous envisagions l'hypothèse d'un vol effectué +par là?</p> + +<p>—Mais... le collier n'était-il pas dans le cabinet?</p> + +<p>—Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Dame! j'ai toujours su qu'on l'y mettait la nuit... on en a +parlé devant moi...</p> + +<p>Sa figure, encore jeune, mais que les chagrins avaient flétrie, +marquait une grande douceur et de la résignation. Cependant elle eut +soudain, dans le silence, une expression d'angoisse, comme si un +danger l'eût menacée. Elle attira son fils contre elle. L'enfant lui +prit la main et l'embrassa tendrement.</p> + +<p>—Je ne suppose pas, dit M. de Dreux au commissaire, quand ils furent +seuls, je ne suppose pas que vous la soupçonniez? Je réponds d'elle. +C'est l'honnêteté même.</p> + +<p>—Oh! je suis tout à fait de votre avis, affirma M. Valorbe. C'est +tout au plus si j'avais pensé à une complicité inconsciente. Mais je +reconnais que cette explication doit être abandonnée... d'autant +qu'elle ne résout nullement le problème auquel nous nous heurtons.</p> + +<p>Le commissaire ne poussa pas plus avant cette enquête, que le juge +d'instruction reprit et compléta les jours suivants. On interrogea les +domestiques, on vérifia l'état du verrou, on fit des expériences sur +la fermeture et sur l'ouverture de la fenêtre du cabinet, on explora +la courette de haut en bas... Tout fut inutile. Le verrou était +intact. La fenêtre ne pouvait s'ouvrir ni se fermer du dehors.</p> + +<p>Plus spécialement, les recherches visèrent Henriette, car, malgré +tout, on en revenait toujours de ce côté. On fouilla sa vie +minutieusement, et il fut constaté que, depuis trois ans, elle n'était +sortie que quatre fois de l'hôtel, et les quatre fois pour des courses +que l'on put déterminer. En réalité, elle servait de femme de chambre +et de couturière à Madame de Dreux, qui se montrait à son égard d'une +rigueur dont tous les domestiques témoignèrent en confidence.</p> + +<p>—D'ailleurs, disait le juge d'instruction, qui, au bout d'une +semaine, aboutit aux mêmes conclusions que le commissaire, en +admettant que nous connaissions le coupable, et nous n'en sommes pas +là, nous n'en saurions pas davantage sur la manière dont le vol a été +commis. Nous sommes barrés à droite et à gauche par deux obstacles: +une porte et une fenêtre fermées. Le mystère est double! Comment +a-t-on pu s'introduire, et comment, ce qui était beaucoup plus +difficile, a-t-on pu s'échapper en laissant derrière soi une porte +close au verrou et une fenêtre fermée?</p> + +<p>Au bout de quatre mois d'investigations, l'idée secrète du juge était +celle-ci: M. et M<sup>me</sup> de Dreux, pressés par des besoins d'argent, qui, +de fait, étaient considérables, avaient vendu le Collier de la Reine. +Il classa l'affaire.</p> + +<p class="top5">Le vol du précieux bijou porta aux Dreux-Soubise un coup dont ils +gardèrent longtemps la marque. Leur crédit n'étant plus soutenu par la +sorte de réserve que constituait un tel trésor, ils se trouvèrent en +face de créanciers plus exigeants et de prêteurs moins favorables. Ils +durent couper dans le vif, aliéner, hypothéquer. Bref, c'eût été la +ruine si deux gros héritages de parents éloignés ne les avaient +sauvés.</p> + +<p>Ils souffrirent aussi dans leur orgueil, comme s'ils avaient perdu un +quartier de noblesse. Et, chose bizarre, ce fut à son ancienne amie de +pension que la comtesse s'en prit. Elle ressentait contre elle une +véritable rancune et l'accusait ouvertement. On la relégua d'abord à +l'étage des domestiques, puis on la congédia du jour au lendemain.</p> + +<p>Et la vie coula, sans événements notables. Ils voyagèrent beaucoup.</p> + +<p>Un seul fait doit être relevé au cours de cette époque. Quelques mois +après le départ d'Henriette, la comtesse reçut d'elle une lettre qui +la remplit d'étonnement:</p> + +<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Madame,</span></p> + +<p>«Je ne sais comment vous remercier. Car c'est bien vous, n'est-ce pas, +qui m'avez envoyé cela? Ce ne peut être que vous. Personne autre ne +connaît ma retraite au fond de ce petit village. Si je me trompe, +excusez-moi, et retenez du moins l'expression de ma reconnaissance +pour vos bontés passées... »</p></div> + +<p>Que voulait-elle dire? Les bontés présentes ou passées de la comtesse +envers elle se réduisaient à beaucoup d'injustices. Que signifiaient +ces remerciements?</p> + +<p>Sommée de s'expliquer, elle répondit qu'elle avait reçu par la poste, +en un pli non recommandé ni chargé, deux billets de mille francs. +L'enveloppe, qu'elle joignait à sa réponse, était timbrée de Paris et +ne portait que son adresse, tracée d'une écriture visiblement +déguisée.</p> + +<p>D'où provenaient ces deux mille francs? Qui les avait envoyés? La +justice s'informa. Mais quelle piste pouvait-on suivre parmi ces +ténèbres?</p> + +<p>Et le même fait se reproduisit douze mois après. Et une troisième +fois; et une quatrième fois; et chaque année pendant six ans, avec +cette différence que la cinquième et la sixième année, la somme +doubla, ce qui permit à Henriette, tombée subitement malade, de se +soigner comme il convenait.</p> + +<p>Autre différence: l'administration de la poste ayant saisi une des +lettres sous prétexte qu'elle n'était point chargée, les deux +dernières lettres furent envoyées selon le règlement, la première +datée de Saint-Germain, l'autre de Suresnes. L'expéditeur signa +d'abord Anquety, puis Péchard. Les adresses qu'il donna étaient +fausses.</p> + +<p>Au bout de six ans, Henriette mourut. L'énigme demeura entière.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Tous ces événements sont connus du public. L'affaire fut de celles qui +passionnèrent l'opinion, et c'est un destin étrange que celui de ce +collier, qui, après avoir bouleversé la France à la fin du +dix-huitième siècle, souleva encore tant d'émotion un siècle plus +tard. Mais ce que je vais dire est ignoré de tous, sauf des principaux +intéressés et de quelques personnes auxquelles le comte demanda le +secret absolu. Comme il est probable qu'un jour ou l'autre elles +manqueront à leur promesse, je n'ai, moi, aucun scrupule à déchirer le +voile et l'on aura ainsi, en même temps que la clef de l'énigme, +l'explication de la lettre publiée par les journaux d'avant-hier +matin, lettre extraordinaire qui ajoutait encore, si c'est possible, +un peu d'ombre et de mystère aux obscurités de ce drame.</p> + +<p>Il y a cinq jours de cela. Au nombre des invités qui déjeunaient chez +M. de Dreux-Soubise, se trouvaient ses deux nièces et sa cousine, et, +comme hommes, le président d'Essaville, le député Bochas, le chevalier +Floriani que le comte avait connu en Sicile, et le général marquis de +Rouzières, un vieux camarade de cercle.</p> + +<p>Après le repas, ces dames servirent le café, et les messieurs eurent +l'autorisation d'une cigarette, à condition de ne point déserter le +salon. On causa. L'une des jeunes filles s'amusa à faire les cartes et +à dire la bonne aventure. Puis on en vint à parler de crimes célèbres. +Et c'est à ce propos que M. de Rouzières, qui ne manquait jamais +l'occasion de taquiner le comte, rappela l'aventure du collier, sujet +de conversation que M. de Dreux avait en horreur.</p> + +<p>Aussitôt chacun donna son avis. Chacun recommença l'instruction à sa +manière. Et, bien entendu, toutes les hypothèses se contredisaient, +toutes également inadmissibles.</p> + +<p>—Et vous, Monsieur, demanda la comtesse au chevalier Floriani, +quelle est votre opinion?</p> + +<p>—Oh! moi, je n'ai pas d'opinion, Madame.</p> + +<p>On se récria. Précisément le chevalier venait de raconter très +brillamment diverses aventures auxquelles il avait été mêlé avec son +père, magistrat à Palerme, et où s'étaient affirmés son jugement et +son goût pour ces questions.</p> + +<p>—J'avoue, dit-il, qu'il m'est arrivé de réussir alors que de plus +habiles avaient renoncé. Mais de là à me considérer comme un Sherlock +Holmes... Et puis, c'est à peine si je sais de quoi il s'agit.</p> + +<p>On se tourna vers le maître de la maison. À contre-cœur, il dut +résumer les faits. Le chevalier écouta, réfléchit, posa quelques +interrogations, et murmura:</p> + +<p>—C'est drôle... à première vue il ne me semble pas que la chose +soit si difficile à deviner.</p> + +<p>Le comte haussa les épaules. Mais les autres personnes s'empressèrent +autour du chevalier, et il reprit d'un ton un peu dogmatique:</p> + +<p>—En général, pour remonter à l'auteur d'un crime ou d'un vol, il +faut déterminer comment ce crime ou ce vol ont été commis, ou du moins +ont pu être commis. Dans le cas actuel, rien de plus simple selon moi, +car nous nous trouvons en face, non pas de plusieurs hypothèses, mais +d'une certitude, d'une certitude unique, rigoureuse, et qui s'énonce +ainsi: l'individu ne pouvait entrer que par la porte de la chambre ou +par la fenêtre du cabinet. Or, on n'ouvre pas, de l'extérieur, une +porte verrouillée. Donc il est entré par la fenêtre.</p> + +<p>—Elle était fermée et on l'a retrouvée fermée, déclara nettement M. +de Dreux.</p> + +<p>—Pour cela, continua Floriani sans relever l'interruption, il n'a eu +besoin que d'établir un pont, planche ou échelle, entre le balcon de +la cuisine et le rebord de la fenêtre, et dès que l'écrin...</p> + +<p>—Mais je vous répète que la fenêtre était fermée! s'écria le comte +avec impatience.</p> + +<p>Cette fois Floriani dut répondre. Il le fit avec la plus grande +tranquillité, en homme qu'une objection aussi insignifiante ne trouble +point.</p> + +<p>—Je veux croire qu'elle l'était, mais n'y a-t-il pas un vasistas?</p> + +<p>—Comment le savez-vous?</p> + +<p>—D'abord c'est presque une règle dans les hôtels de cette époque. Et +ensuite il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque, autrement, le vol +est inexplicable.</p> + +<p>—En effet, il y en a un, mais il était clos, comme la fenêtre. On +n'y a même pas fait attention.</p> + +<p>—C'est un tort. Car si on y avait fait attention, on aurait vu +évidemment qu'il avait été ouvert.</p> + +<p>—Et comment?</p> + +<p>—Je suppose que, pareil à tous les autres, il s'ouvre au moyen d'un +fil de fer tressé, muni d'un anneau à son extrémité inférieure?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et cet anneau pendait entre la croisée et le bahut?</p> + +<p>—Oui, mais je ne comprends pas...</p> + +<p>—Voici. Par une fente pratiquée dans le carreau, on a pu, à l'aide +d'un instrument quelconque, mettons une baguette de fer pourvue d'un +crochet, agripper l'anneau, peser et ouvrir.</p> + +<p>Le comte ricana:</p> + +<p>—Parfait! parfait! vous arrangez tout cela avec une aisance! +seulement vous oubliez une chose, cher Monsieur, c'est qu'il n'y a pas +eu de fente pratiquée dans le carreau.</p> + +<p>—Il y a eu une fente.</p> + +<p>—Allons donc! on l'aurait vue.</p> + +<p>—Pour voir il faut regarder, et l'on n'a pas regardé. La fente +existe, il est matériellement impossible qu'elle n'existe pas, le long +du carreau, contre le mastic... dans le sens vertical, bien +entendu...</p> + +<p>Le comte se leva. Il paraissait très surexcité. Il arpenta deux ou +trois fois le salon d'un pas nerveux, et, s'approchant de Floriani:</p> + +<p>—Rien n'a changé là-haut depuis ce jour... personne n'a mis les +pieds dans ce cabinet.</p> + +<p>—En ce cas, Monsieur, il vous est loisible de vous assurer que mon +explication concorde avec la réalité.</p> + +<p>—Elle ne concorde avec aucun des faits que la justice a constatés. +Vous n'avez rien vu, vous ne savez rien, et vous allez à l'encontre de +tout ce que nous avons vu et de tout ce que nous savons.</p> + +<p>Floriani ne sembla point remarquer l'irritation du comte, et il dit en +souriant:</p> + +<p>—Mon Dieu, Monsieur, je tâche de voir clair, voilà tout. Si je me +trompe, prouvez-moi mon erreur.</p> + +<p>—Sans plus tarder... J'avoue qu'à la longue votre assurance...</p> + +<p>M. de Dreux mâchonna encore quelques paroles, puis, soudain, se +dirigea vers la porte et sortit.</p> + +<p>Pas un mot ne fut prononcé. On attendait anxieusement, comme si, +vraiment, une parcelle de la vérité allait apparaître. Et le silence +avait une gravité extrême.</p> + +<p>Enfin, le comte apparut dans l'embrasure de la porte. Il était pâle et +singulièrement agité. Il dit à ses amis d'une voix tremblante:</p> + +<p>—Je vous demande pardon... les révélations de Monsieur sont si +imprévues... je n'aurais jamais pensé...</p> + +<p>Sa femme l'interrogea avidement:</p> + +<p>—Parle... je t'en supplie... qu'y a-t-il?</p> + +<p>Il balbutia:</p> + +<p>—La fente existe... à l'endroit même indiqué... le long du +carreau...</p> + +<p>Il saisit brusquement le bras du chevalier et lui dit d'un ton +impérieux:</p> + +<p>—Et maintenant, Monsieur, poursuivez... je reconnais que vous +avez raison jusqu'ici, mais maintenant... Ce n'est pas fini... +répondez... que s'est-il passé selon vous?</p> + +<p>Floriani se dégagea doucement et après un instant prononça:</p> + +<p>—Eh bien, selon moi, voilà ce qui s'est passé. L'individu, sachant +que M<sup>me</sup> de Dreux allait au bal avec le collier, a jeté sa passerelle +pendant votre absence. Au travers de la fenêtre il vous a surveillé et +vous a vu cacher le bijou. Dès que vous êtes parti, il a coupé la +vitre et a tiré l'anneau.</p> + +<p>—Soit, mais la distance est trop grande pour qu'il ait pu, par le +vasistas, atteindre la poignée de la fenêtre.</p> + +<p>—S'il n'a pu l'ouvrir, c'est qu'il est entré par le vasistas +lui-même.</p> + +<p>—Impossible; il n'y a pas d'homme assez mince pour s'introduire par +là.</p> + +<p>—Alors ce n'est pas un homme.</p> + +<p>—Comment!</p> + +<p>—Certes. Si le passage est trop étroit pour un homme, il faut bien +que ce soit un enfant.</p> + +<p>—Un enfant!</p> + +<p>—Ne m'avez-vous pas dit que votre amie Henriette avait un fils!</p> + +<p>—En effet... un fils qui s'appelait Raoul.</p> + +<p>—Il est infiniment probable que c'est ce Raoul qui a commis le vol.</p> + +<p>—Quelle preuve en avez-vous?</p> + +<p>—Quelle preuve!... il n'en manque pas de preuves... Ainsi par +exemple...</p> + +<p>Il se tut et réfléchit quelques secondes. Puis il reprit:</p> + +<p>—Ainsi, par exemple, cette passerelle, il n'est pas à croire que +l'enfant l'ait apportée du dehors et remportée sans que l'on s'en soit +aperçu. Il a dû employer ce qui était à sa disposition. Dans le réduit +où Henriette faisait sa cuisine, il y avait, n'est-ce pas, des +tablettes accrochées au mur où l'on posait les casseroles?</p> + +<p>—Deux tablettes, autant que je m'en souvienne.</p> + +<p>—Il faudrait s'assurer si ces planches sont réellement fixées aux +tasseaux de bois qui les supportent. Dans le cas contraire nous +serions autorisés à penser que l'enfant les a déclouées, puis +attachées l'une à l'autre. Peut-être aussi, puisqu'il y avait un +fourneau, trouverait-on le crochet à fourneau dont il a dû se servir +pour ouvrir le vasistas.</p> + +<p>Sans mot dire le comte sortit, et cette fois les assistants ne +ressentirent même point la petite anxiété de l'inconnu qu'ils avaient +éprouvée la première fois. Ils savaient, ils savaient de façon +absolue, que les prévisions de Floriani étaient justes. Il émanait de +cet homme une impression de certitude si rigoureuse qu'on l'écoutait +non point comme s'il déduisait des faits les uns des autres, mais +comme s'il racontait des événements dont il était facile de vérifier +au fur et à mesure l'authenticité.</p> + +<p>Et personne ne s'étonna lorsqu'à son retour le comte déclara:</p> + +<p>—C'est bien l'enfant, c'est bien lui, tout l'atteste.</p> + +<p>—Vous avez vu les planches... le crochet?</p> + +<p>—J'ai vu... les planches ont été déclouées... le crochet est +encore là.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> de Dreux-Soubise s'écria:</p> + +<p>—C'est lui... Vous voulez dire plutôt que c'est sa mère. Henriette +est la seule coupable. Elle aura obligé son fils...</p> + +<p>—Non, affirma le chevalier, la mère n'y est pour rien.</p> + +<p>—Allons donc! ils habitaient la même chambre, l'enfant n'aurait pu +agir à l'insu d'Henriette.</p> + +<p>—Ils habitaient la même chambre, mais tout s'est passé dans la pièce +voisine, la nuit, tandis que la mère dormait.</p> + +<p>—Et le collier? fit le comte, on l'aurait trouvé dans les affaires +de l'enfant.</p> + +<p>—Pardon! il sortait, lui. Le matin même où vous l'avez surpris +devant sa table de travail, il venait de l'école, et peut-être la +justice, au lieu d'épuiser ses ressources contre la mère innocente, +aurait-elle été mieux inspirée en perquisitionnant là-bas, dans le +pupitre de l'enfant, parmi ses livres de classe.</p> + +<p>—Soit, mais ces deux mille francs qu'Henriette recevait chaque +année, n'est-ce pas le meilleur signe de sa complicité?</p> + +<p>—Complice, vous eût-elle remerciés de cet argent? Et puis, ne la +surveillait-on pas? Tandis que l'enfant est libre, lui, il a toute +facilité pour courir jusqu'à la ville voisine, pour s'aboucher avec un +revendeur quelconque et lui céder à vil prix un diamant, deux +diamants, selon le cas... sous la seule condition que l'envoi +d'argent sera effectué de Paris, moyennant quoi on recommencera +l'année suivante.</p> + +<p class="top5">Un malaise indéfinissable oppressait les Dreux-Soubise et leurs +invités. Vraiment il y avait dans le ton, dans l'attitude de Floriani, +autre chose que cette certitude qui, dès le début, avait si fort agacé +le comte. Il y avait comme de l'ironie, et une ironie qui semblait +plutôt hostile que sympathique et amicale ainsi qu'il eût convenu.</p> + +<p>Le comte affecta de rire.</p> + +<p>—Tout cela est d'un ingénieux qui me ravit, mes compliments. Quelle +imagination brillante!</p> + +<p>—Mais non, mais non, s'écria Floriani avec plus de gravité, je +n'imagine pas, j'évoque des circonstances qui furent inévitablement +telles que je les montre.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous?</p> + +<p>—Ce que vous-même m'en avez dit. Je me représente la vie de la mère +et de l'enfant, là-bas, au fond de la province, la mère qui tombe +malade, les ruses et les inventions du petit pour vendre les +pierreries et sauver sa mère ou tout au moins adoucir ses derniers +moments. Le mal l'emporte. Elle meurt. Des années passent. L'enfant +grandit, devient un homme. Et alors—et pour cette fois, je veux bien +admettre que mon imagination se donne libre cours—supposons que cet +homme éprouve le besoin de revenir dans les lieux où il a vécu son +enfance, qu'il les revoie, qu'il retrouve ceux qui ont soupçonné, +accusé sa mère... pensez-vous à l'intérêt poignant d'une telle +entrevue dans la vieille maison où se sont déroulées les péripéties du +drame?</p> + +<p>Ses paroles retentirent quelques secondes dans le silence inquiet, et +sur le visage de M. et M<sup>me</sup> de Dreux, se lisait un effort éperdu pour +comprendre, en même temps que la peur, que l'angoisse de comprendre. +Le comte murmura:</p> + +<p>—Qui êtes-vous donc, Monsieur?</p> + +<p>—Moi? mais le chevalier Floriani que vous avez rencontré à Palerme, +et que vous avez été assez bon de convier chez vous déjà plusieurs +fois.</p> + +<p>—Alors que signifie cette histoire?</p> + +<p>—Oh! mais rien du tout! C'est un simple jeu de ma part. J'essaie de +me figurer la joie que le fils d'Henriette, s'il existe encore, aurait +à vous dire qu'il fut le seul coupable, et qu'il le fut parce que sa +mère était malheureuse, sur le point de perdre la place de... +domestique dont elle vivait, et parce que l'enfant souffrait de voir +sa mère malheureuse.</p> + +<p>Il s'exprimait avec une émotion contenue, à demi levé et penché vers +la comtesse. Aucun doute ne pouvait subsister. Le chevalier Floriani +n'était autre que le fils d'Henriette. Tout, dans son attitude, dans +ses paroles, le proclamait. D'ailleurs n'était-ce point son intention +évidente, sa volonté même d'être reconnu comme tel?</p> + +<p class="top5">Le comte hésita. Quelle conduite allait-il tenir envers l'audacieux +personnage? Sonner? Provoquer un scandale? Démasquer celui qui l'avait +dépouillé jadis? Mais il y avait si longtemps! Et qui voudrait +admettre cette histoire absurde d'enfant coupable? Non, il valait +mieux accepter la situation, en affectant de n'en point saisir le +véritable sens. Et le comte, s'approchant de Floriani, s'écria avec +enjouement:</p> + +<p>—Très amusant, très curieux, votre roman. Je vous jure qu'il me +passionne. Mais, suivant vous, qu'est-il devenu ce bon jeune homme, ce +modèle des fils? J'espère qu'il ne s'est pas arrêté en si beau chemin.</p> + +<p>—Oh! certes, non.</p> + +<p>—N'est-ce pas! Après un tel début! Prendre le Collier de la Reine à +six ans, le célèbre collier que convoitait Marie-Antoinette!</p> + +<p>—Et le prendre, observa Floriani, se prêtant au jeu du comte, le +prendre sans qu'il lui en coûte le moindre désagrément, sans que +personne ait l'idée d'examiner l'état des carreaux ou s'avise que le +rebord de la fenêtre est trop propre, ce rebord qu'il avait essuyé +pour effacer les traces de son passage sur l'épaisse poussière... +Avouez qu'il y avait de quoi tourner la tête d'un gamin de son âge. +C'est donc si facile? Il n'y a donc qu'à vouloir et à tendre la main?... +Ma foi, il voulut...</p> + +<p>—Et il tendit la main.</p> + +<p>—Les deux mains, reprit le chevalier en riant.</p> + +<p>Il y eut un frisson. Quel mystère cachait la vie de ce soi-disant +Floriani? Combien extraordinaire devait être l'existence de cet +aventurier, voleur génial à six ans, et qui, aujourd'hui, par un +raffinement de dilettante en quête d'émotion, ou tout au plus pour +satisfaire un sentiment de rancune, venait braver sa victime chez +elle, audacieusement, follement, et cependant avec toute la correction +d'un galant homme en visite!</p> + +<p>Il se leva et s'approcha de la comtesse pour prendre congé. Elle +réprima un mouvement de recul. Il sourit.</p> + +<p>—Oh! Madame, vous avez peur! aurais-je donc poussé trop loin ma +petite comédie de sorcier de salon!</p> + +<p>Elle se domina et répondit avec la même désinvolture un peu railleuse:</p> + +<p>—Nullement, Monsieur. La légende de ce bon fils m'a au contraire +fort intéressée, et je suis heureuse que mon collier ait été +l'occasion d'une destinée aussi brillante. Mais ne croyez-vous pas que +le fils de cette... femme, de cette Henriette, obéissait surtout à +sa vocation?</p> + +<p>Il tressaillit, sentant la pointe, et répliqua:</p> + +<p>—J'en suis persuadé, et il fallait même que cette vocation fût +sérieuse pour que l'enfant ne se rebutât point.</p> + +<p>—Et comment cela?</p> + +<p>—Mais oui, vous le savez, la plupart des pierres étaient fausses. Il +n'y avait de vrais que les quelques diamants rachetés au bijoutier +anglais, les autres ayant été vendus un à un selon les dures +nécessités de la vie.</p> + +<p>—C'était toujours le Collier de la Reine, Monsieur, dit la comtesse +avec hauteur, et voilà, me semble-t-il, ce que le fils d'Henriette ne +pouvait comprendre.</p> + +<p>—Il a dû comprendre, Madame, que, faux ou vrai, le collier était +avant tout un objet de parade, une enseigne.</p> + +<p>M. de Dreux fit un geste. Sa femme aussitôt le prévint.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, si l'homme auquel vous faites allusion a la +moindre pudeur...</p> + +<p>Elle s'interrompit, intimidée par le calme regard de Floriani.</p> + +<p>Il répéta:</p> + +<p>—Si cet homme a la moindre pudeur...</p> + +<p>Elle sentit qu'elle ne gagnerait rien à lui parler de la sorte, et +malgré elle, malgré sa colère et son indignation, toute frémissante +d'orgueil humilié, elle lui dit presque poliment:</p> + +<p>—Monsieur, la légende veut que Rétaux de Villette, quand il eut le +Collier de la Reine entre les mains et qu'il en eut fait sauter tous +les diamants avec Jeanne de Valois, n'ait point osé toucher à la +monture. Il comprit que les diamants n'étaient que l'ornement, que +l'accessoire, mais que la monture était l'œuvre essentielle, la +création même de l'artiste, et il la respecta. Pensez-vous que cet +homme ait compris également?</p> + +<p>—Je ne doute pas que la monture existe. L'enfant l'a respectée.</p> + +<p>—Eh bien, Monsieur, s'il vous arrive de le rencontrer, vous lui +direz qu'il garde injustement une de ces reliques qui sont la +propriété et la gloire de certaines familles, et qu'il a pu en +arracher les pierres sans que le Collier de la Reine cessât +d'appartenir à la maison de Dreux-Soubise. Il nous appartient comme +notre nom, comme notre honneur.</p> + +<p>Le chevalier répondit simplement:</p> + +<p>—Je le lui dirai, Madame.</p> + +<p>Il s'inclina devant elle, salua le comte, salua les uns après les +autres tous les assistants et sortit.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Quatre jours après, M<sup>me</sup> de Dreux trouvait sur la table de sa chambre +un écrin de cuir rouge aux armes du Cardinal. Elle ouvrit. C'était le +Collier en esclavage de la Reine.</p> + +<p class="top5">Mais comme toutes choses doivent, dans la vie d'un homme soucieux +d'unité et de logique, concourir au même but—et qu'un peu de réclame +n'est jamais nuisible—le lendemain l'<i>Écho de France</i> publiait ces +lignes sensationnelles:</p> + +<p>«Le Collier de la Reine, le célèbre bijou historique dérobé autrefois +à la famille de Dreux-Soubise, a été retrouvé par Arsène Lupin. Arsène +Lupin s'est empressé de le rendre à ses légitimes propriétaires. On ne +peut qu'applaudir à cette attention délicate et chevaleresque.»</p> + +<h3><a name="LE_SEPT_DE_COEUR" id="LE_SEPT_DE_COEUR"></a>LE SEPT DE CŒUR</h3> + +<p>Une question se pose, et elle me fut souvent posée:</p> + +<p>—Comment ai-je connu Arsène Lupin?</p> + +<p>Personne ne doute que je le connaisse. Les détails que j'accumule sur +cet homme déconcertant, les faits irréfutables que j'expose, les +preuves nouvelles que j'apporte, l'interprétation que je donne de +certains actes dont on n'avait vu que les manifestations extérieures +sans en pénétrer les raisons secrètes ni le mécanisme invisible, tout +cela prouve bien, sinon une intimité, que l'existence même de Lupin +rendrait impossible, du moins des relations amicales et des +confidences suivies.</p> + +<p>Mais comment l'ai-je connu? D'où me vient la faveur d'être son +historiographe? Pourquoi moi et pas un autre?</p> + +<p>La réponse est facile: le hasard seul a présidé à un choix où mon +mérite n'entre pour rien. C'est le hasard qui m'a mis sur sa route. +C'est par hasard que j'ai été mêlé à l'une de ses plus étranges et de +ses plus mystérieuses aventures, par hasard enfin que je fus acteur +dans un drame dont il fut le merveilleux metteur en scène, drame +obscur et complexe, hérissé de telles péripéties que j'éprouve un +certain embarras au moment d'en entreprendre le récit.</p> + +<p>Le premier acte se passe au cours de cette fameuse nuit du 22 au 23 +juin dont on a tant parlé. Et, pour ma part, disons-le tout de suite, +j'attribue la conduite assez anormale que je tins en l'occasion, à +l'état d'esprit très spécial où je me trouvais en rentrant chez moi. +Nous avions dîné entre amis au restaurant de la Cascade, et, toute la +soirée, tandis que nous fumions et que l'orchestre de tziganes jouait +des valses mélancoliques, nous n'avions parlé que de crimes et de +vols, d'intrigues effrayantes et ténébreuses. C'est toujours là une +mauvaise préparation au sommeil.</p> + +<p>Les Saint-Martin s'en allèrent en automobile. Jean Daspry,—ce +charmant et insouciant Daspry qui devait, six mois après, se faire +tuer de façon si tragique sur la frontière du Maroc,—Jean Daspry et +moi nous revînmes à pied par la nuit obscure et chaude. Quand nous +fûmes arrivés devant le petit hôtel que j'habitais depuis un an à +Neuilly, sur le boulevard Maillot, il me dit:</p> + +<p>—Vous n'avez jamais peur?</p> + +<p>—Quelle idée!</p> + +<p>—Dame, ce pavillon est tellement isolé! pas de voisins... des +terrains vagues... Vrai, je ne suis pas poltron, et cependant...</p> + +<p>—Eh bien, vous êtes gai, vous!</p> + +<p>—Oh! je dis cela comme je dirais autre chose. Les Saint-Martin m'ont +impressionné avec leurs histoires de brigands.</p> + +<p>M'ayant serré la main il s'éloigna. Je pris ma clef et j'ouvris.</p> + +<p>—Allons! bon, murmurai-je, Antoine a oublié de m'allumer une bougie.</p> + +<p>Et soudain je me rappelai: Antoine était absent, je lui avais donné +congé.</p> + +<p>Tout de suite l'ombre et le silence me furent désagréables. Je montai +jusqu'à ma chambre à tâtons, le plus vite possible, et, aussitôt, +contrairement à mon habitude, je tournai la clef et poussai le verrou.</p> + +<p>La flamme de la bougie me rendit mon sang-froid. Pourtant j'eus soin +de tirer mon revolver de sa gaine, un gros revolver à longue portée, +et je le posai à côté de mon lit. Cette précaution acheva de me +rassurer. Je me couchai et, comme à l'ordinaire, pour m'endormir, je +pris sur la table de nuit le livre qui m'y attendait chaque soir.</p> + +<p>Je fus très étonné. À la place du coupe-papier dont je l'avais marqué +la veille, se trouvait une enveloppe, cachetée de cinq cachets de cire +rouge. Je la saisis vivement. Elle portait comme adresse mon nom et +mon prénom, accompagnés de cette mention: «Urgente».</p> + +<p>Une lettre! une lettre à mon nom! qui pouvait l'avoir mise à cet +endroit? Un peu nerveux, je déchirai l'enveloppe, et je lus:</p> + +<p>«<i>À partir du moment où vous aurez ouvert cette lettre, quoi qu'il +arrive, quoi que vous entendiez, ne bougez plus, ne faites pas un +geste, ne jetez pas un cri. Sinon, vous êtes perdu.</i>»</p> + +<p>Moi non plus je ne suis pas un poltron, et, tout aussi bien qu'un +autre, je sais me tenir en face du danger réel, ou sourire des périls +chimériques dont s'effare notre imagination. Mais, je le répète, +j'étais dans une situation d'esprit anormale, plus facilement +impressionnable, les nerfs à fleur de peau. Et d'ailleurs, n'y +avait-il pas dans tout cela quelque chose de troublant et +d'inexplicable qui eût ébranlé l'âme du plus intrépide?</p> + +<p>Mes doigts serraient fiévreusement la feuille de papier, et mes yeux +relisaient sans cesse les phrases menaçantes... «Ne faites pas un +geste... ne jetez pas un cri... sinon, vous êtes perdu...» +Allons donc! pensai-je, c'est quelque plaisanterie, une farce +imbécile.</p> + +<p>Je fus sur le point de rire, même je voulus rire à haute voix. Qui +m'en empêcha? Quelle crainte indécise me comprima la gorge?</p> + +<p>Du moins je soufflerais la bougie. Non, je ne pus la souffler. «Pas un +geste, ou vous êtes perdu», était-il écrit.</p> + +<p>Mais pourquoi lutter contre ces sortes d'autosuggestions plus +impérieuses souvent que les faits les plus précis? Il n'y avait qu'à +fermer les yeux. Je fermai les yeux.</p> + +<p>Au même moment, un bruit léger passa dans le silence, puis des +craquements. Et cela provenait, me sembla-t-il, d'une grande salle +voisine où j'avais installé mon cabinet de travail et dont je n'étais +séparé que par l'antichambre.</p> + +<p>L'approche d'un danger réel me surexcita, et j'eus la sensation que +j'allais me lever, saisir mon revolver et me précipiter dans cette +salle. Je ne me levai point: en face de moi, un des rideaux de la +fenêtre de gauche avait remué.</p> + +<p>Le doute n'était pas possible: il avait remué. Il remuait encore! Et +je vis—oh! je vis cela distinctement—qu'il y avait entre les rideaux +et la fenêtre, dans cet espace trop étroit, une forme humaine dont +l'épaisseur empêchait l'étoffe de tomber droit.</p> + +<p>Et l'être aussi me voyait, il était certain qu'il me voyait à travers +les mailles très larges de l'étoffe. Alors je compris tout. Tandis que +les autres emportaient leur butin, sa mission à lui consistait à me +tenir en respect. Me lever? Saisir un revolver? Impossible... il +était là! au moindre geste, au moindre cri, j'étais perdu.</p> + +<p>Un coup violent secoua la maison, suivi de petits coups groupés par +deux ou trois, comme ceux d'un marteau qui frappe sur des pointes et +qui rebondit. Ou du moins voilà ce que j'imaginais, dans la confusion +de mon cerveau. Et d'autres bruits s'entrecroisèrent, un véritable +vacarme qui prouvait que l'on ne se gênait point, et que l'on agissait +en toute sécurité.</p> + +<p>On avait raison: je ne bougeai pas. Fut-ce lâcheté? Non, +anéantissement plutôt, impuissance totale à mouvoir un seul de mes +membres. Sagesse également, car enfin pourquoi lutter? Derrière cet +homme, il y en avait dix autres qui viendraient à son appel. Allais-je +risquer ma vie pour sauver quelques tapisseries et quelques bibelots?</p> + +<p>Et toute la nuit ce supplice dura. Supplice intolérable, angoisse +terrible! Le bruit s'était interrompu, mais <i>je ne cessais d'attendre</i> +qu'il recommençât. Et l'homme! l'homme qui me surveillait, l'arme à la +main! Mon regard effrayé ne le quittait pas. Et mon cœur battait! et +de la sueur ruisselait de mon front et de tout mon corps!</p> + +<p>Et tout à coup un bien-être inexprimable m'envahit: une voiture de +laitier dont je connaissais bien le roulement, passa sur le boulevard, +et j'eus en même temps l'impression que l'aube se glissait entre les +persiennes closes et qu'un peu de jour dehors se mêlait à l'ombre.</p> + +<p>Et le jour pénétra dans la chambre. Et d'autres voitures passèrent. Et +tous les fantômes de la nuit s'évanouirent.</p> + +<p>Alors je sortis un bras du lit, lentement, sournoisement. En face rien +ne remua. Je marquai des yeux le pli du rideau, l'endroit précis où il +fallait viser, je fis le compte exact des mouvements que je devais +exécuter, et, rapidement, j'empoignai mon revolver et je tirai.</p> + +<p>Je sautai hors du lit avec un cri de délivrance, et je bondis sur le +rideau. L'étoffe était percée, la vitre était percée. Quant à l'homme, +je n'avais pu l'atteindre... pour cette bonne raison qu'il n'y +avait personne.</p> + +<p>Personne! Ainsi, toute la nuit, j'avais été hypnotisé par un pli de +rideau! Et pendant ce temps, des malfaiteurs... Rageusement, d'un +élan que rien n'eût arrêté, je tournai la clef dans la serrure, +j'ouvris ma porte, je traversai l'antichambre, j'ouvris une autre +porte, et je me ruai dans la salle.</p> + +<p>Mais une stupeur me cloua sur le seuil, haletant, abasourdi, plus +étonné encore que je ne l'avais été de l'absence de l'homme: rien +n'avait disparu. Toutes les choses que je supposais enlevées, meubles, +tableaux, vieux velours et vieilles soies, toutes ces choses étaient à +leur place!</p> + +<p>Spectacle incompréhensible! Je n'en croyais pas mes yeux! Pourtant ce +vacarme, ces bruits de déménagement... Je fis le tour de la pièce, +j'inspectai les murs, je dressai l'inventaire de tous ces objets que +je connaissais si bien. Rien ne manquait! Et ce qui me déconcertait le +plus, c'est que rien non plus ne révélait le passage des malfaiteurs, +aucun indice, pas une chaise dérangée, pas une trace de pas.</p> + +<p>—Voyons, voyons, me disais-je en me prenant la tête à deux mains, je +ne suis pourtant pas un fou! J'ai bien entendu!...</p> + +<p>Pouce par pouce, avec les procédés d'investigation les plus minutieux, +j'examinai la salle. Ce fut en vain. Ou plutôt... mais pouvais-je +considérer cela comme une découverte? Sous un petit tapis persan, jeté +sur le parquet, je ramassai une carte, une carte à jouer. C'était un +sept de cœur, pareil à tous les sept de cœur des jeux de cartes +français, mais qui retint mon attention par un détail assez curieux. +La pointe extrême de chacune des sept marques rouges en forme de +cœur, était percée d'un trou, le trou rond et régulier qu'eût +pratiqué l'extrémité d'un poinçon.</p> + +<p>Voilà tout. Une carte et une lettre trouvée dans un livre. En dehors +de cela, rien. Était-ce assez pour affirmer que je n'avais pas été le +jouet d'un rêve?</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Toute la journée, je poursuivis mes recherches dans le salon. C'était +une grande pièce en disproportion avec l'exiguïté de l'hôtel, et dont +l'ornementation attestait le goût bizarre de celui qui l'avait conçue. +Le parquet était fait d'une mosaïque de petites pierres multicolores, +formant de larges dessins symétriques. La même mosaïque recouvrait les +murs, disposée en panneaux, allégories pompéiennes, compositions +bizantines, fresque du moyen âge. Un Bacchus enfourchait un tonneau. +Un empereur couronné d'or, à barbe fleurie, tenait un glaive dans sa +main droite.</p> + +<p>Tout en haut, un peu à la façon d'un atelier, se découpait l'unique et +vaste fenêtre. Cette fenêtre étant toujours ouverte la nuit, il était +probable que les hommes avaient passé par là, à l'aide d'une échelle. +Mais, ici encore, aucune certitude. Les montants de l'échelle eussent +dû laisser des traces sur le sol battu de la cour: il n'y en avait +point. L'herbe du terrain vague qui entourait l'hôtel aurait dû être +fraîchement foulée: elle ne l'était pas.</p> + +<p>J'avoue que je n'eus point l'idée de m'adresser à la police, tellement +les faits qu'il m'eût fallu exposer étaient inconsistants et absurdes. +On se fût moqué de moi. Mais, le surlendemain, c'était mon jour de +chronique au <i>Gil Blas</i>, où j'écrivais alors. Obsédé par mon aventure, +je la racontai tout au long.</p> + +<p>L'article ne passa pas inaperçu, mais je vis bien qu'on ne le prenait +guère au sérieux, et qu'on le considérait plutôt comme une fantaisie +que comme une histoire réelle. Les Saint-Martin me raillèrent. Daspry, +cependant, qui ne manquait pas d'une certaine compétence en ces +matières, vint me voir, se fit expliquer l'affaire et l'étudia... +sans plus de succès d'ailleurs.</p> + +<p>Or, un des matins suivants, le timbre de la grille résonna, et Antoine +vint m'avertir qu'un monsieur désirait me parler. Il n'avait pas voulu +donner son nom. Je le priai de monter.</p> + +<p>C'était un homme d'une quarantaine d'années, très brun, de visage +énergique, et dont les habits propres, mais usés, annonçaient un souci +d'élégance qui contrastait avec ses façons plutôt vulgaires.</p> + +<p>Sans préambule, il me dit—d'une voix éraillée, avec des accents qui +me confirmèrent la situation sociale de l'individu:</p> + +<p>—Monsieur, en voyage, dans un café, le <i>Gil Blas</i> m'est tombé sous +les yeux. J'ai lu votre article. Il m'a intéressé... beaucoup.</p> + +<p>—Je vous remercie.</p> + +<p>—Et je suis revenu.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Oui, pour vous parler. Tous les faits que vous avez racontés +sont-ils exacts?</p> + +<p>—Absolument exacts.</p> + +<p>—Il n'en est pas un seul qui soit de votre invention?</p> + +<p>—Pas un seul.</p> + +<p>—En ce cas j'aurais peut-être des renseignements à vous fournir.</p> + +<p>—Je vous écoute.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Comment, non?</p> + +<p>—Avant de parler, il faut que je vérifie s'ils sont justes.</p> + +<p>—Et pour les vérifier?</p> + +<p>—Il faut que je reste seul dans cette pièce.</p> + +<p>Je le regardai avec surprise.</p> + +<p>—Je ne vois pas très bien...</p> + +<p>—C'est une idée que j'ai eue en lisant votre article. Certains +détails établissent une coïncidence vraiment extraordinaire avec une +autre aventure que le hasard m'a révélée. Si je me suis trompé, il est +préférable que je garde le silence. Et l'unique moyen de le savoir, +c'est que je reste seul...</p> + +<p>Qu'y avait-il sous cette proposition? Plus tard je me suis rappelé +qu'en la formulant l'homme avait un air inquiet, une expression de +physionomie anxieuse. Mais, sur le moment, bien qu'un peu étonné, je +ne trouvai rien de particulièrement anormal à sa demande. Et puis une +telle curiosité me stimulait!</p> + +<p>Je répondis:</p> + +<p>—Soit. Combien vous faut-il de temps?</p> + +<p>—Oh! trois minutes, pas davantage. D'ici trois minutes, je vous +rejoindrai.</p> + +<p>Je sortis de la pièce. En bas, je tirai ma montre. Une minute +s'écoula. Deux minutes... Pourquoi donc me sentais-je oppressé? +Pourquoi ces instants me paraissaient-ils plus solennels que d'autres?</p> + +<p>Deux minutes et demie... Deux minutes trois quarts... Et soudain +un coup de feu retentit.</p> + +<p>En quelques enjambées j'escaladai les marches et j'entrai. Un cri +d'horreur m'échappa.</p> + +<p>Au milieu de la salle l'homme gisait, immobile, couché sur le côté +gauche. Du sang coulait de son crâne, mêlé à des débris de cervelle. +Près de son poing, un revolver, tout fumant.</p> + +<p>Une convulsion l'agita, et ce fut tout.</p> + +<p>Mais plus encore que ce spectacle effroyable, quelque chose me frappa, +quelque chose qui fit que je n'appelai pas au secours tout de suite, +et que je ne me jetai point à genoux pour voir si l'homme respirait. À +deux pas de lui, par terre, il y avait un sept de cœur!</p> + +<p>Je le ramassai. Les sept extrémités des sept marques rouges étaient +percées d'un trou...</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Une demi-heure après, le commissaire de police de Neuilly arrivait, +puis le médecin légiste, puis le chef de la Sûreté, M. Dudouis. Je +m'étais bien gardé de toucher au cadavre. Rien ne put fausser les +premières constatations.</p> + +<p>Elles furent brèves, d'autant plus brèves que tout d'abord on ne +découvrit rien, ou peu de chose. Dans les poches du mort aucun papier, +sur ses vêtements aucun nom, sur son linge aucune initiale. Somme +toute, pas un indice capable d'établir son identité. Et dans la salle +le même ordre qu'auparavant. Les meubles n'avaient pas été dérangés, +et les objets avaient gardé leur ancienne position. Pourtant cet homme +n'était pas venu chez moi dans l'unique intention de se tuer, et parce +qu'il jugeait que mon domicile convenait mieux que tout autre à son +suicide! Il fallait qu'un motif l'eût déterminé à cet acte de +désespoir, et que ce motif lui-même résultât d'un fait nouveau, +constaté par lui au cours des trois minutes qu'il avait passées seul.</p> + +<p>Quel fait? Qu'avait-il vu? Qu'avait-il surpris? Quel secret +épouvantable avait-il pénétré? Aucune supposition n'était permise.</p> + +<p>Mais, au dernier moment, un incident se produisit qui nous parut d'un +intérêt considérable. Comme deux agents se baissaient pour soulever le +cadavre et l'emporter sur un brancard, ils s'aperçurent que la main +gauche, fermée jusqu'alors et crispée, s'était détendue, et qu'une +carte de visite, toute froissée, s'en échappait.</p> + +<p>Cette carte portait: Georges Andermatt, rue de Berry, 37.</p> + +<p>Qu'est-ce que cela signifiait? Georges Andermatt était un gros +banquier de Paris, fondateur et président de ce Comptoir des métaux +qui a donné une telle impulsion aux industries métallurgiques de +France. Il menait grand train, possédant mail-coach, automobiles, +écurie de course. Ses réunions étaient très suivies et l'on citait M<sup>me</sup> +Andermatt pour sa grâce et pour sa beauté.</p> + +<p>—Serait-ce le nom du mort? murmurai-je.</p> + +<p>Le chef de la Sûreté se pencha.</p> + +<p>—Ce n'est pas lui. M. Andermatt est un homme pâle et un peu +grisonnant.</p> + +<p>—Mais alors pourquoi cette carte?</p> + +<p>—Vous avez le téléphone, Monsieur?</p> + +<p>—Oui, dans le vestibule. Si vous voulez bien m'accompagner.</p> + +<p>Il chercha dans l'annuaire et demanda le 415.21.</p> + +<p>—M. Andermatt est-il chez lui?—Veuillez lui dire que M. Dudouis le +prie de venir en toute hâte au 102 du boulevard Maillot. C'est urgent.</p> + +<p>Vingt minutes plus tard, M. Andermatt descendait de son automobile. On +lui exposa les raisons qui nécessitaient son intervention, puis on le +mena devant le cadavre.</p> + +<p>Il eut une seconde d'émotion qui contracta son visage, et prononça à +voix basse, comme s'il parlait malgré lui:</p> + +<p>—Étienne Varin.</p> + +<p>—Vous le connaissiez?</p> + +<p>—Non... ou du moins oui... mais de vue seulement. Son frère...</p> + +<p>—Il a un frère?</p> + +<p>—Oui, Alfred Varin... Son frère est venu autrefois me solliciter... +je ne sais plus à quel propos...</p> + +<p>—Où demeure-t-il?</p> + +<p>—Les deux frères demeuraient ensemble... rue de Provence, je +crois.</p> + +<p>—Et vous ne soupçonnez pas la raison pour laquelle celui-ci s'est +tué?</p> + +<p>—Nullement.</p> + +<p>—Cependant cette carte qu'il tenait dans sa main?... Votre carte +avec votre adresse!</p> + +<p>—Je n'y comprends rien. Ce n'est là évidemment qu'un hasard que +l'instruction nous expliquera.</p> + +<p>Un hasard en tout cas bien curieux, pensai-je et je sentis que nous +éprouvions tous la même impression.</p> + +<p>Cette impression, je la retrouvai dans les journaux du lendemain, et +chez tous ceux de mes amis avec qui je m'entretins de l'aventure. Au +milieu des mystères qui la compliquaient, après la double découverte, +si déconcertante, de ce sept de cœur sept fois percé, après les deux +événements aussi énigmatiques l'un que l'autre dont ma demeure avait +été le théâtre, cette carte de visite semblait enfin promettre un peu +de lumière. Par elle on arriverait à la vérité.</p> + +<p>Mais, contrairement aux prévisions, M. Andermatt ne fournit aucune +indication.</p> + +<p>—J'ai dit ce que je savais, répétait-il. Que veut-on de plus? Je +suis le premier stupéfait que cette carte ait été trouvée là, et +j'attends comme tout le monde que ce point soit éclairci.</p> + +<p>Il ne le fut pas. L'enquête établit que les frères Varin, Suisses +d'origine, avaient mené sous des noms différents une vie fort +mouvementée, fréquentant les tripots, en relations avec toute une +bande d'étrangers dont la police s'occupait, et qui s'était dispersée +après une série de cambriolages auxquels leur participation ne fut +établie que par la suite. Au numéro 24 de la rue de Provence où les +frères Varin avaient en effet habité six ans auparavant, on ignorait +ce qu'ils étaient devenus.</p> + +<p>Je confesse que, pour ma part, cette affaire me semblait si +embrouillée que je ne croyais guère à la possibilité d'une solution, +et que je m'efforçais de n'y plus songer. Mais Jean Daspry, au +contraire, que je vis beaucoup à cette époque, se passionnait chaque +jour davantage.</p> + +<p>Ce fut lui qui me signala cet écho d'un journal étranger que toute la +presse reproduisait et commentait:</p> + +<p>«On va procéder en présence de l'empereur, et dans un lieu que l'on +tiendra secret jusqu'à la dernière minute, aux premiers essais d'un +sous-marin qui doit révolutionner les conditions futures de la guerre +navale. Une indiscrétion nous en a révélé le nom: il s'appelle <i>Le +Sept-de-cœur</i>.»</p> + +<p>Le Sept de cœur! était-ce là rencontre fortuite? ou bien devait-on +établir un lien entre le nom de ce sous-marin et les incidents dont +nous avons parlé? Mais un lien de quelle nature? Ce qui se passait ici +ne pouvait aucunement se relier à ce qui se passait là-bas.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous? me disait Daspry. Les effets les plus disparates +proviennent souvent d'une cause unique.</p> + +<p>Le surlendemain, un autre écho nous arrivait:</p> + +<p>«On prétend que les plans du <i>Sept-de-cœur</i>, le sous-marin dont les +expériences vont avoir lieu incessamment, ont été exécutés par des +ingénieurs français. Ces ingénieurs, ayant sollicité en vain l'appui +de leurs compatriotes, se seraient adressés ensuite, sans plus de +succès, à l'Amirauté anglaise. Nous donnons ces nouvelles sous toute +réserve.»</p> + +<p>Je n'ose pas trop insister sur des faits de nature extrêmement +délicate, et qui provoquèrent, on s'en souvient, une émotion si +considérable. Cependant, puisque tout danger de complication est +écarté, il me faut bien parler de l'article de l'<i>Écho de France</i>, qui +fit alors tant de bruit, et qui jeta sur l'affaire du Sept de cœur, +comme on l'appelait, quelques clartés... confuses.</p> + +<p>Le voici, tel qu'il parut sous la signature de Salvator:</p> + +<p class="top5"><i>L'affaire du Sept-de-cœur. Un coin du voile soulevé.</i></p> + +<p>«Nous serons brefs. Il y a dix ans, un jeune ingénieur des mines, +Louis Lacombe, désireux de consacrer son temps et sa fortune aux +études qu'il poursuivait, donna sa démission, et loua, au numéro 102 +du boulevard Maillot, un petit hôtel qu'un comte italien avait fait +récemment construire et décorer. Par l'intermédiaire de deux +individus, les frères Varin, de Lausanne, dont l'un l'assistait dans +ses expériences comme préparateur, et dont l'autre lui cherchait des +commanditaires, il entra en relations avec H. Georges Andermatt, qui +venait de fonder le Comptoir des Métaux.</p> + +<p>«Après plusieurs entrevues, il parvint à l'intéresser à un projet de +sous-marin auquel il travaillait, et il fut entendu que, dès la mise +au point définitive de l'invention, M. Andermatt userait de son +influence pour obtenir du ministère de la marine une série d'essais.</p> + +<p>«Durant deux années, Louis Lacombe fréquenta assidûment l'hôtel +Andermatt et soumit au banquier les perfectionnements qu'il apportait +à son projet, jusqu'au jour où, satisfait lui-même de son travail, +ayant trouvé la formule définitive qu'il cherchait, il pria M. +Andermatt de se mettre en campagne.</p> + +<p>«Ce jour-là, Louis Lacombe dîna chez les Andermatt. Il s'en alla, le +soir, vers onze heures et demie. Depuis on ne l'a plus revu.</p> + +<p>«En relisant les journaux de l'époque, on verrait que la famille du +jeune homme saisit la justice et que le parquet s'inquiéta. Mais on +n'aboutit à aucune certitude, et généralement il fut admis que Louis +Lacombe, qui passait pour un garçon original et fantasque, était parti +en voyage sans prévenir personne.</p> + +<p>«Acceptons cette hypothèse... invraisemblable. Mais une question se +pose, capitale pour notre pays: que sont devenus les plans du +sous-marin? Louis Lacombe les a-t-il emportés? Sont-ils détruits?</p> + +<p>«De l'enquête très sérieuse à laquelle nous nous sommes livrés, il +résulte que ces plans existent. Les frères Varin les ont eus entre les +mains. Comment? Nous n'avons encore pu l'établir, de même que nous ne +savons pas pourquoi ils n'ont pas essayé plus tôt de les vendre. +Craignaient-ils qu'on ne leur demandât comment ils les avaient en leur +possession? En tout cas cette crainte n'a pas persisté, et nous +pouvons en toute certitude affirmer ceci: les plans de Louis Lacombe +sont la propriété d'une puissance étrangère, et nous sommes en mesure +de publier la correspondance échangée à ce propos entre les frères +Varin et le représentant de cette puissance. Actuellement le +<i>Sept-de-cœur</i> imaginé par Louis Lacombe est réalisé par nos voisins.</p> + +<p>«La réalité répondra-t-elle aux prévisions optimistes de ceux qui ont +été mêlés à cette trahison? Nous avons, pour espérer le contraire, des +raisons que l'événement, nous voudrions le croire, ne trompera point.»</p> + +<p>Et un post-scriptum ajoutait:</p> + +<p>«Dernière heure.—Nous espérions à juste titre. Nos informations +particulières nous permettent d'annoncer que les essais du +<i>Sept-de-cœur</i> n'ont pas été satisfaisants. Il est assez probable +qu'aux plans livrés par les frères Varin, il manquait le dernier +document apporté par Louis Lacombe à M. Andermatt le soir de sa +disparition, document indispensable à la compréhension totale du +projet, sorte de résumé où l'on retrouve les conclusions définitives, +les évaluations et les mesures contenues dans les autres papiers. Sans +ce document les plans sont imparfaits; de même que, sans les plans, le +document est inutile.</p> + +<p>«Donc il est encore temps d'agir et de reprendre ce qui nous +appartient. Pour cette besogne fort difficile, nous comptons beaucoup +sur l'assistance de M. Andermatt. Il aura à cœur d'expliquer la +conduite inexplicable qu'il a tenue depuis le début. Il dira non +seulement pourquoi il n'a pas raconté ce qu'il savait au moment du +suicide d'Étienne Varin, mais aussi pourquoi il n'a jamais révélé la +disparition des papiers dont il avait connaissance. Il dira pourquoi, +depuis six ans, il fait surveiller les frères Varin par des agents à +sa solde.</p> + +<p>«Nous attendons de lui, non point des paroles, mais des actes. Sinon...»</p> + +<p>La menace était brutale. Mais en quoi consistait-elle? Quel moyen +d'intimidation Salvator, l'auteur... anonyme de l'article, +possédait-il sur M. Andermatt?</p> + +<p>Une nuée de reporters assaillit le banquier, et dix interviews +exprimèrent le dédain avec lequel il répondit à cette mise en demeure. +Sur quoi, le correspondant de l'<i>Écho de France</i> riposta par ces trois +lignes:</p> + +<p>«Que M. Andermatt le veuille ou non, il est dès à présent notre +collaborateur dans l'œuvre que nous entreprenons.»</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Le jour où parut cette réplique, Daspry et moi nous dînâmes ensemble. +Le soir, les journaux étalés sur ma table, nous discutions l'affaire +et l'examinions sous toutes ses faces avec cette irritation que l'on +éprouverait à marcher indéfiniment dans l'ombre et à toujours se +heurter aux mêmes obstacles.</p> + +<p>Et soudain, sans que mon domestique m'eût averti, sans que le timbre +eût résonné, la porte s'ouvrit et une dame entra, couverte d'un voile +épais.</p> + +<p>Je me levai aussitôt et m'avançai. Elle me dit:</p> + +<p>—C'est vous, Monsieur, qui demeurez ici?</p> + +<p>—Oui, Madame, mais je vous avoue...</p> + +<p>—La grille sur le boulevard n'était pas fermée, expliqua-t-elle.</p> + +<p>—Mais la porte du vestibule?</p> + +<p>Elle ne répondit pas, et je songeai qu'elle avait dû faire le tour par +l'escalier de service. Elle connaissait donc le chemin?</p> + +<p>Il y eut un silence un peu embarrassé. Elle regarda Daspry. Malgré +moi, comme j'eusse fait dans un salon, je le présentai. Puis je la +priai de s'asseoir et de m'exposer le but de sa visite.</p> + +<p>Elle enleva son voile et je vis qu'elle était brune, de visage +régulier, et, sinon très belle, du moins d'un charme infini, qui +provenait de ses yeux surtout, des yeux graves et douloureux.</p> + +<p>Elle dit simplement:</p> + +<p>—Je suis M<sup>me</sup> Andermatt.</p> + +<p>—Madame Andermatt! répétai-je, de plus en plus étonné.</p> + +<p>Un nouveau silence. Et elle reprit d'une voix calme, et de l'air le +plus tranquille:</p> + +<p>—Je viens au sujet de cette affaire... que vous savez. J'ai pensé +que je pourrais peut-être avoir auprès de vous quelques +renseignements...</p> + +<p>—Mon Dieu, Madame, je n'en connais pas plus que ce qu'en ont dit les +journaux. Veuillez préciser en quoi je puis vous être utile.</p> + +<p>—Je ne sais pas... Je ne sais pas...</p> + +<p>Seulement alors j'eus l'intuition que son calme était factice, et que, +sous cet air de sécurité parfaite, se cachait un grand trouble. Et +nous nous tûmes, aussi gênés l'un que l'autre.</p> + +<p>Mais Daspry, qui n'avait pas cessé de l'observer, s'approcha et lui +dit:</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre, Madame, de vous poser quelques questions?</p> + +<p>—Oh! oui, s'écria-t-elle, comme cela je parlerai.</p> + +<p>—Vous parlerez... quelles que soient ces questions?</p> + +<p>—Quelles qu'elles soient.</p> + +<p>Il réfléchit et prononça:</p> + +<p>—Vous connaissiez Louis Lacombe?</p> + +<p>—Oui, par mon mari.</p> + +<p>—Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois?</p> + +<p>—Le soir où il a dîné chez nous.</p> + +<p>—Ce soir-là, rien n'a pu vous donner à penser que vous ne le verriez +plus?</p> + +<p>—Non. Il avait bien fait allusion à un voyage en Russie, mais si +vaguement!</p> + +<p>—Vous comptiez donc le revoir?</p> + +<p>—Le surlendemain, à dîner.</p> + +<p>—Et comment expliquez-vous cette disparition?</p> + +<p>—Je ne l'explique pas.</p> + +<p>—Et M. Andermatt?</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Ne m'interrogez pas là-dessus.</p> + +<p>—L'article de l'<i>Écho de France</i> semble dire...</p> + +<p>—Ce qu'il semble dire, c'est que les frères Varin ne sont pas +étrangers à cette disparition.</p> + +<p>—Est-ce votre avis?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Sur quoi repose votre conviction?</p> + +<p>—En nous quittant, Louis Lacombe portait une serviette qui contenait +tous les papiers relatifs à son projet. Deux jours après, il y a eu +entre mon mari et l'un des frères Varin, celui qui vit, une entrevue +au cours de laquelle mon mari acquérait la preuve que ces papiers +étaient aux mains des deux frères.</p> + +<p>—Et il ne les a pas dénoncés?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, dans la serviette, se trouvait autre chose que les +papiers de Louis Lacombe.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>Elle hésita, fut sur le point de répondre, puis, finalement, garda le +silence. Daspry continua:</p> + +<p>—Voilà donc la cause pour laquelle votre mari, sans avertir la +police, faisait surveiller les deux frères. Il espérait à la fois +reprendre les papiers et cette chose... compromettante grâce à +laquelle les deux frères exerçaient sur lui une sorte de chantage.</p> + +<p>—Sur lui... et sur moi.</p> + +<p>—Ah! sur vous aussi?</p> + +<p>—Sur moi principalement.</p> + +<p>Elle articula ces trois mots d'une voix sourde. Daspry l'observa, fit +quelques pas, et revenant à elle:</p> + +<p>—Vous avez écrit à Louis Lacombe?</p> + +<p>—Certes... mon mari était en relations...</p> + +<p>—En dehors de ces lettres officielles, n'avez-vous pas écrit à Louis +Lacombe... d'autre lettres. Excusez mon insistance, mais il est +indispensable que je sache toute la vérité. Avez-vous écrit d'autres +lettres?</p> + +<p>Toute rougissante, elle murmura:</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et ce sont ces lettres que possédaient les frères Varin?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—M. Andermatt le sait donc?</p> + +<p>—Il ne les a pas vues, mais Alfred Varin lui en a révélé +l'existence, le menaçant de les publier si mon mari agissait contre +eux. Mon mari a eu peur... il a reculé devant le scandale.</p> + +<p>—Seulement, il a tout mis en œuvre pour leur arracher ces lettres.</p> + +<p>—Il a tout mis en œuvre... du moins, je le suppose, car, à +partir de cette dernière entrevue avec Alfred Varin, et après les +quelques mots très violents par lesquels il m'en rendit compte, il n'y +a plus eu entre mon mari et moi aucune intimité, aucune confiance. +Nous vivons comme deux étrangers.</p> + +<p>—En ce cas, si vous n'avez rien à perdre, que craignez-vous?</p> + +<p>—Si indifférente que je lui sois devenue, je suis celle qu'il a +aimée, celle qu'il aurait encore pu aimer;—oh! cela, j'en suis +certaine, murmura-t-elle d'une voix ardente, il m'aurait encore aimée, +s'il ne s'était pas emparé de ces maudites lettres...</p> + +<p>—Comment! il aurait réussi... Mais les deux frères se défiaient +cependant?</p> + +<p>—Oui, et ils se vantaient même, paraît-il, d'avoir une cachette +sûre.</p> + +<p>—Alors?...</p> + +<p>—J'ai tout lieu de croire que mon mari a découvert cette cachette!</p> + +<p>—Allons donc! où se trouvait-elle?</p> + +<p>—Ici.</p> + +<p>Je tressautai.</p> + +<p>—Ici!</p> + +<p>—Oui, et je l'avais toujours soupçonné. Louis Lacombe, très +ingénieux, passionné de mécanique, s'amusait, à ses heures perdues, à +confectionner des coffres et des serrures. Les frères Varin ont dû +surprendre et, par la suite, utiliser une de ces cachettes pour +dissimuler les lettres... et d'autres choses aussi sans doute.</p> + +<p>—Mais ils n'habitaient pas ici, m'écriai-je.</p> + +<p>—Jusqu'à votre arrivée, il y a quatre mois, ce pavillon est resté +inoccupé. Il est donc probable qu'ils y revenaient, et ils ont pensé +en outre que votre présence ne les gênerait pas le jour où ils +auraient besoin de retirer tous leurs papiers. Mais ils comptaient +sans mon mari qui, dans la nuit du 22 au 23 juin, a forcé le coffre, a +pris... ce qu'il cherchait, et a laissé sa carte pour bien montrer +aux deux frères qu'il n'avait plus à les redouter et que les rôles +changeaient. Deux jours plus tard, averti par l'article du <i>Gil Blas</i>, +Étienne Varin se présentait chez vous en toute hâte, restait seul dans +ce salon, trouvait le coffre vide... et se tuait.</p> + +<p>Après un instant, Daspry demanda:</p> + +<p>—C'est une simple supposition, n'est-ce pas? M. Andermatt ne vous a +rien dit?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Son attitude vis-à-vis de vous ne s'est pas modifiée? Il ne vous a +pas paru plus sombre, plus soucieux?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et vous croyez qu'il en serait ainsi s'il avait trouvé les lettres! +Pour moi il ne les a pas. Pour moi, ce n'est pas lui qui est entré +ici.</p> + +<p>—Mais qui alors?</p> + +<p>—Le personnage mystérieux qui conduit cette affaire, qui en tient +tous les fils, et qui la dirige vers un but que nous ne faisons +qu'entrevoir à travers tant de complications, le personnage mystérieux +dont on sent l'action visible et toute-puissante depuis la première +heure. C'est lui et ses amis qui sont entrés dans cet hôtel le 22 +juin, c'est lui qui a découvert la cachette, c'est lui qui a laissé la +carte de M. Andermatt, c'est lui qui détient la correspondance et les +preuves de la trahison des frères Varin.</p> + +<p>—Qui, lui? interrompis-je, non sans impatience.</p> + +<p>—Le correspondant de l'<i>Écho de France</i>, parbleu, ce Salvator! +N'est-ce pas d'une évidence aveuglante? Ne donne-t-il pas dans son +article des détails que, seul, peut connaître l'homme qui a pénétré +les secrets des deux frères?</p> + +<p>—En ce cas, balbutia M<sup>me</sup> Andermatt, avec effroi, il a mes lettres +également, et c'est lui à son tour qui menace mon mari! Que faire, mon +Dieu!</p> + +<p>—Lui écrire, déclara nettement Daspry, se confier à lui sans +détours; lui raconter tout ce que vous savez et tout ce que vous +pouvez apprendre.</p> + +<p>—Que dites-vous!</p> + +<p>—Votre intérêt est le même que le sien. Il est hors de doute qu'il +agit contre le survivant des deux frères. Ce n'est pas contre M. +Andermatt qu'il cherche des armes, mais contre Alfred Varin. Aidez-le.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Votre mari a-t-il ce document qui complète et qui permet d'utiliser +les plans de Louis Lacombe?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Prévenez-en Salvator. Au besoin, tâchez de lui procurer ce +document. Bref, entrez en correspondance avec lui. Que risquez-vous?</p> + +<p>Le conseil était hardi, dangereux même à première vue, mais M<sup>me</sup> +Andermatt n'avait guère le choix. Aussi bien, comme disait Daspry, que +risquait-elle? Si l'inconnu était un ennemi, cette démarche +n'aggravait pas la situation. Si c'était un étranger qui poursuivait +un but particulier, il devait n'attacher à ces lettres qu'une +importance secondaire.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il y avait là une idée, et M<sup>me</sup> Andermatt, dans son +désarroi, fut trop heureuse de s'y rallier. Elle nous remercia avec +effusion, et promit de nous tenir au courant.</p> + +<p>Le surlendemain, en effet, elle nous envoyait ce mot qu'elle avait +reçu en réponse:</p> + +<p>«Les lettres ne s'y trouvaient pas. Mais je les aurai, soyez +tranquille. Je veille à tout. S.»</p> + +<p>Je pris le papier. C'était l'écriture du billet que l'on avait +introduit dans mon livre de chevet, le soir du 22 juin.</p> + +<p>Daspry avait donc raison, Salvator était bien le grand organisateur de +cette affaire.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>En vérité, nous commencions à discerner quelques lueurs parmi les +ténèbres qui nous environnaient et certains points s'éclairaient d'une +lumière inattendue. Mais que d'autres restaient obscurs, comme la +découverte des deux sept de cœur! Pour ma part, j'en revenais +toujours là, plus intrigué peut-être qu'il n'eût fallu par ces deux +cartes dont les sept petites figures transpercées avaient frappé mes +yeux en de si troublantes circonstances. Quel rôle jouaient-elles dans +le drame? Quelle importance devait-on leur attribuer? Quelle +conclusion devait-on tirer de ce fait que le sous-marin construit sur +les plans de Louis Lacombe portait le nom de <i>Sept-de-cœur</i>?</p> + +<p>Daspry, lui, s'occupait peu des deux cartes, tout entier à l'étude +d'un autre problème dont la solution lui semblait plus urgente: il +cherchait inlassablement la fameuse cachette.</p> + +<p>—Et qui sait, disait-il, si je n'y trouverais point les lettres que +Salvator n'y a pas trouvées... par inadvertance peut-être. Il est +si peu croyable que les frères Varin aient enlevé d'un endroit qu'ils +supposaient inaccessible, l'arme dont ils savaient la valeur +inappréciable.</p> + +<p>Et il cherchait. La grande salle n'ayant bientôt plus de secrets pour +lui, il étendait ses investigations à toutes les autres pièces du +pavillon: il scruta l'intérieur et l'extérieur, il examina les pierres +et les briques des murailles, il souleva les ardoises du toit.</p> + +<p>Un jour, il arriva avec une pioche et une pelle, me donna la pelle, +garda la pioche et, désignant le terrain vague:</p> + +<p>—Allons-y.</p> + +<p>Je le suivis sans enthousiasme. Il divisa le terrain en plusieurs +sections qu'il inspecta successivement. Mais, dans un coin, à l'angle +que formaient les murs de deux propriétés voisines, un amoncellement +de moellons et de cailloux, recouverts de ronces et d'herbes, attira +son attention. Il l'attaqua.</p> + +<p>Je dus l'aider. Durant une heure, en plein soleil, nous peinâmes +inutilement. Mais lorsque, sous les pierres écartées, nous parvînmes +au sol lui-même, et que nous l'eûmes éventré, la pioche de Daspry mit +à nu des ossements, un reste de squelette autour duquel +s'effiloquaient encore des bribes de vêtements.</p> + +<p>Et soudain je me sentis pâlir. J'apercevais fichée en terre une petite +plaque de fer, découpée en forme de rectangle et où il me semblait +distinguer des taches rouges. Je me baissai. C'était bien cela: la +plaque avait les dimensions d'une carte à jouer, et les taches rouges, +d'un rouge de minium rongé par places, étaient au nombre de sept, +disposées comme les sept points d'un sept de cœur, et percées d'un +trou à chacune des sept extrémités.</p> + +<p>—Écoutez, Daspry, j'en ai assez de toutes ces histoires. Tant mieux +pour vous si elles vous intéressent. Moi, je vous fausse compagnie.</p> + +<p>Était-ce l'émotion? Était-ce la fatigue d'un travail exécuté sous un +soleil trop rude, toujours est-il que je chancelai en m'en allant, et +que je dus me mettre au lit où je restai quarante-huit heures, +fiévreux et brûlant, obsédé par des squelettes qui dansaient autour de +moi et se jetaient à la tête leurs cœurs sanguinolents.</p> + +<p class="top5">Daspry me fut fidèle. Chaque jour il m'accorda trois ou quatre heures, +qu'il passa, il est vrai, dans la grande salle, à fureter, cogner, et +tapoter.</p> + +<p>—Les lettres sont là, dans cette pièce, venait-il me dire de temps à +autre, elles sont là. J'en mettrais ma main au feu.</p> + +<p>—Laissez-moi la paix, répondais-je horripilé.</p> + +<p>Le matin du troisième jour, je me levai assez faible encore, mais +guéri. Un déjeuner substantiel me réconforta. Mais un petit bleu que +je reçus vers cinq heures contribua, plus que tout, à mon complet +rétablissement, tellement ma curiosité fut, de nouveau et malgré tout, +piquée au vif.</p> + +<p>Le pneumatique contenait ces mots:</p> + +<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span></p> + +<p>«Le drame dont le premier acte s'est passé dans la nuit du 22 au 23 +juin, touche à son dénouement. La force même des choses exigeant que +je mette en présence l'un de l'autre les deux principaux personnages +de ce drame et que cette confrontation ait lieu chez vous, je vous +serais infiniment reconnaissant de me prêter votre domicile pour la +soirée d'aujourd'hui. Il serait bon que, de neuf heures à onze heures, +votre domestique fût éloigné, et préférable que vous-même eussiez +l'extrême obligeance de bien vouloir laisser le champ libre aux +adversaires. Vous avez pu vous rendre compte, dans la nuit du 22 au 23 +juin, que je poussais jusqu'au scrupule le respect de tout ce qui vous +appartient. De mon côté, je croirais vous faire injure si je doutais +un seul instant de votre absolue discrétion à l'égard de celui qui +signe</p> + +<p class="r"><span style="margin-right: 15%;">«Votre dévoué,</span></p> + +<p class="r">«SALVATOR.»</p></div> + +<p>Il y avait dans cette missive un ton d'ironie courtoise, et, dans la +demande qu'elle exprimait, une si jolie fantaisie, que je me délectai. +C'était d'une désinvolture charmante, et mon correspondant semblait +tellement sûr de mon acquiescement! Pour rien au monde je n'eusse +voulu le décevoir ou répondre à sa confiance par de l'ingratitude.</p> + +<p>À huit heures, mon domestique, à qui j'avais offert une place de +théâtre, venait de sortir quand Daspry arriva. Je lui montrai le petit +bleu.</p> + +<p>—Eh bien? me dit-il.</p> + +<p>—Eh bien, je laisse la grille du jardin ouverte, afin que l'on +puisse entrer.</p> + +<p>—Et vous vous en allez?</p> + +<p>—Jamais de la vie!</p> + +<p>—Mais puisqu'on vous demande...</p> + +<p>—On me demande la discrétion. Je serai discret. Mais je tiens +furieusement à voir ce qui va se passer.</p> + +<p>Daspry se mit à rire.</p> + +<p>—Ma foi, vous avez raison, et je reste aussi. J'ai idée qu'on ne +s'ennuiera pas.</p> + +<p>Un coup de timbre l'interrompit.</p> + +<p>—Eux déjà? murmura-t-il, et vingt minutes en avance! Impossible.</p> + +<p>Du vestibule, je tirai le cordon qui ouvrait la grille. Une silhouette +de femme traversa le jardin: M<sup>me</sup> Andermatt.</p> + +<p>Elle paraissait bouleversée, et c'est en suffoquant qu'elle balbutia:</p> + +<p>—Mon mari... il vient... il a rendez-vous... on doit lui +donner les lettres...</p> + +<p>—Comment le savez-vous? lui dis-je.</p> + +<p>—Un hasard. Un mot que mon mari a reçu pendant le dîner.</p> + +<p>—Un petit bleu?</p> + +<p>—Un message téléphonique. Le domestique me l'a remis par erreur. Mon +mari l'a pris aussitôt, mais il était trop tard... j'avais lu.</p> + +<p>—Vous aviez lu...</p> + +<p>—Ceci à peu près: «<i>À neuf heures, ce soir, soyez au boulevard +Maillot avec les documents qui concernent l'affaire. En échange, les +lettres</i>.» Après le dîner, je suis remontée chez moi et je suis +sortie.</p> + +<p>—À l'insu de M. Andermatt?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Daspry me regarda.</p> + +<p>—Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>—Je pense ce que vous pensez, que M. Andermatt est un des +adversaires convoqués.</p> + +<p>—Par qui? et dans quel but?</p> + +<p>—C'est précisément ce que nous allons savoir.</p> + +<p>Je les conduisis dans la grande salle.</p> + +<p>Nous pouvions à la rigueur tenir tous les trois sous le manteau de la +cheminée, et nous dissimuler derrière la tenture de velours. Nous nous +installâmes. M<sup>me</sup> Andermatt s'assit entre nous deux. Par les fentes du +rideau la pièce entière nous apparaissait.</p> + +<p>Neuf heures sonnèrent. Quelques minutes plus tard la grille du jardin +grinça sur ses gonds.</p> + +<p>J'avoue que je n'étais pas sans éprouver une certaine angoisse et +qu'une fièvre nouvelle me surexcitait. J'étais sur le point de +connaître le mot de l'énigme! L'aventure déconcertante dont les +péripéties se déroulaient devant moi depuis des semaines, allait enfin +prendre son véritable sens, et c'est sous mes yeux que la bataille +allait se livrer.</p> + +<p>Daspry saisit la main de M<sup>me</sup> Andermatt et murmura:</p> + +<p>—Surtout, pas un mouvement! Quoi que vous entendiez ou voyiez, +restez impassible.</p> + +<p>Quelqu'un entra. Et je reconnus tout de suite, à sa grande +ressemblance avec Étienne Varin, son frère Alfred. Même démarche +lourde, même visage terreux envahi par la barbe.</p> + +<p>Il entra de l'air inquiet d'un homme qui a l'habitude de craindre des +embûches autour de lui, qui les flaire et les évite. D'un coup d'œil +il embrassa la pièce, et j'eus l'impression que cette cheminée masquée +par une portière de velours lui était désagréable. Il fit trois pas de +notre côté. Mais une idée, plus impérieuse sans doute, le détourna, +car il obliqua vers le mur, s'arrêta devant le vieux roi de mosaïque, +à la barbe fleurie, au glaive flamboyant, et l'examina longuement, +montant sur une chaise, suivant du doigt le contour des épaules et de +la figure, et palpant certaines parties de l'image.</p> + +<p>Mais brusquement il sauta de sa chaise et s'éloigna du mur. Un bruit +de pas retentissait. Sur le seuil apparut M. Andermatt.</p> + +<p>Le banquier jeta un cri de surprise.</p> + +<p>—Vous! Vous! C'est vous qui m'avez appelé?</p> + +<p>—Moi? mais pas du tout, protesta Varin d'une voix cassée qui me +rappela celle de son frère, c'est votre lettre qui m'a fait venir.</p> + +<p>—Ma lettre!</p> + +<p>—Une lettre signée de vous, où vous m'offrez...</p> + +<p>—Je ne vous ai pas écrit.</p> + +<p>—Vous ne m'avez pas écrit!</p> + +<p>Instinctivement Varin se mit en garde, non point contre le banquier, +mais contre l'ennemi inconnu qui l'avait attiré dans ce piège. Une +seconde fois ses yeux se tournèrent de notre côté, et, rapidement, il +se dirigea vers la porte.</p> + +<p>M. Andermatt lui barra le passage.</p> + +<p>—Que faites-vous donc, Varin?</p> + +<p>—Il y a là-dessous des machines qui ne me plaisent pas. Je m'en +vais. Bonsoir.</p> + +<p>—Un instant!</p> + +<p>—Voyons, Monsieur Andermatt, n'insistez pas, nous n'avons rien à +nous dire.</p> + +<p>—Nous avons beaucoup à nous dire et l'occasion est trop bonne...</p> + +<p>—Laissez-moi passer.</p> + +<p>—Non, non, non, vous ne passerez pas.</p> + +<p>Varin recula, intimidé par l'attitude résolue du banquier, et il +mâchonna:</p> + +<p>—Alors, vite, causons, et que ce soit fini!</p> + +<p>Une chose m'étonnait, et je ne doutais pas que mes deux compagnons +n'éprouvassent la même déception. Comment se pouvait-il que Salvator +ne fût pas là? N'entrait-il pas dans ses projets d'intervenir? et la +seule confrontation du banquier et de Varin lui semblait-elle +suffisante? J'étais singulièrement troublé. Du fait de son absence, ce +duel, combiné par lui, voulu par lui, prenait l'allure tragique des +événements que suscite et commande l'ordre rigoureux du destin, et la +force qui heurtait l'un à l'autre ces deux hommes impressionnait +d'autant plus qu'elle résidait en dehors d'eux.</p> + +<p>Après un moment, M. Andermatt s'approcha de Varin et, bien en face, +les yeux dans les yeux:</p> + +<p>—Maintenant que des années se sont écoulées, et que vous n'avez plus +rien à redouter, répondez-moi franchement, Varin. Qu'avez-vous fait de +Louis Lacombe?</p> + +<p>—En voilà une question! Comme si je pouvais savoir ce qu'il est +devenu!</p> + +<p>—Vous le savez! Vous le savez! Votre frère et vous, vous étiez +attachés à ses pas, vous viviez presque chez lui, dans la maison même +où nous sommes. Vous étiez au courant de tous ses travaux, de tous ses +projets. Et le dernier soir, Varin, quand j'ai reconduit Louis Lacombe +jusqu'à ma porte, j'ai vu deux silhouettes qui se dérobaient dans +l'ombre. Cela, je suis prêt à le jurer.</p> + +<p>—Et après, quand vous l'aurez juré?</p> + +<p>—C'était votre frère et vous, Varin.</p> + +<p>—Prouvez-le.</p> + +<p>—Mais la meilleure preuve, c'est que, deux jours plus tard, vous me +montriez vous-même les papiers et les plans que vous aviez recueillis +dans la serviette de Lacombe, et que vous me proposiez de me les +vendre. Comment ces papiers étaient-ils en votre possession?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, Monsieur Andermatt, nous les avons trouvés sur la +table même de Louis Lacombe le lendemain matin, après sa disparition.</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai.</p> + +<p>—Prouvez-le.</p> + +<p>—La justice aurait pu le prouver.</p> + +<p>—Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à la justice?</p> + +<p>—Pourquoi? Ah! pourquoi...</p> + +<p class="top5">Il se tut, le visage sombre. Et l'autre reprit:</p> + +<p>—Voyez-vous, Monsieur Andermatt, si vous aviez eu la moindre +certitude, ce n'est pas la petite menace que nous vous avons faite qui +eût empêché...</p> + +<p>—Quelle menace? Ces lettres? Est-ce que vous vous imaginez que j'aie +jamais cru un instant?...</p> + +<p>—Si vous n'avez pas cru à ces lettres, pourquoi m'avez-vous offert +des mille et des cents pour les ravoir? Et pourquoi, depuis, nous +avez-vous fait traquer comme des bêtes, mon frère et moi?</p> + +<p>—Pour reprendre des plans auxquels je tenais.</p> + +<p>—Allons donc! c'était pour les lettres. Une fois en possession des +lettres, vous nous dénonciez. Plus souvent que je m'en serais +dessaisi!</p> + +<p>Il eut un éclat de rire qu'il interrompit tout d'un coup.</p> + +<p>—Mais en voilà assez. Nous aurons beau répéter les mêmes paroles, +que nous n'en serons pas plus avancés. Par conséquent nous en +resterons là.</p> + +<p>—Nous n'en resterons pas là, dit le banquier, et puisque vous avez +parlé des lettres, vous ne sortirez pas d'ici avant de me les avoir +rendues.</p> + +<p>—Je sortirai.</p> + +<p>—Non, non.</p> + +<p>—Écoutez, Monsieur Andermatt, je vous conseille...</p> + +<p>—Vous ne sortirez pas.</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons, dit Varin avec un tel accent de rage que +M<sup>me</sup> Andermatt étouffa un faible cri.</p> + +<p>Il dut l'entendre, car il voulut passer de force. M. Andermatt le +repoussa violemment. Alors je le vis qui glissait sa main dans la +poche de son veston.</p> + +<p>—Une dernière fois!</p> + +<p>—Les lettres d'abord.</p> + +<p>Varin tira un revolver et visant M. Andermatt:</p> + +<p>—Oui, ou non?</p> + +<p>Le banquier se baissa vivement.</p> + +<p>Un coup de feu jaillit. L'arme tomba.</p> + +<p>Je fus stupéfait. C'était près de moi que le coup de feu avait jailli! +Et c'était Daspry qui, d'une balle de pistolet, avait fait sauter +l'arme de la main d'Alfred Varin!</p> + +<p>Et dressé subitement entre les deux adversaires, face à Varin, il +ricanait:</p> + +<p>—Vous avez de la veine, mon ami, une rude veine. C'est la main que +je visais, et c'est le revolver que j'atteins.</p> + +<p>Tous deux le contemplaient, immobiles et confondus. Il dit au +banquier:</p> + +<p>—Vous m'excuserez, monsieur, de me mêler de ce qui ne me regarde +pas. Mais vraiment vous jouez votre partie avec trop de maladresse. +Permettez-moi de tenir les cartes.</p> + +<p>Se tournant vers l'autre:</p> + +<p>—À nous deux, camarade. Et rondement, je t'en prie. L'atout est +cœur, et je joue le sept.</p> + +<p>Et, à trois pouces du nez, il lui colla la plaque de fer où les sept +points rouges étaient marqués.</p> + +<p class="top5">Jamais il ne m'a été donné de voir un tel bouleversement. Livide, les +yeux écarquillés, les traits tordus d'angoisse, l'homme semblait +hypnotisé par l'image qui s'offrait à lui.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? balbutia-t-il.</p> + +<p>—Je l'ai déjà dit, un monsieur qui s'occupe de ce qui ne le regarde +pas... mais qui s'en occupe à fond.</p> + +<p>—Que voulez-vous?</p> + +<p>—Tout ce que tu as apporté.</p> + +<p>—Je n'ai rien apporté.</p> + +<p>—Si, sans quoi, tu ne serais pas venu. Tu as reçu ce matin un mot te +convoquant ici pour neuf heures, et t'enjoignant d'apporter tous les +papiers que tu avais. Or, te voici. Où sont les papiers?</p> + +<p>Il y avait dans la voix de Daspry, il y avait dans son attitude, une +autorité qui me déconcertait, une façon d'agir toute nouvelle chez cet +homme plutôt nonchalant d'ordinaire et doux. Absolument dompté, Varin +désigna l'une de ses poches.</p> + +<p>—Les papiers sont là.</p> + +<p>—Ils y sont tous?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tous ceux que tu as trouvés dans la serviette de Louis Lacombe et +que tu as vendus au major von Lieben?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Est-ce la copie ou l'original?</p> + +<p>—L'original.</p> + +<p>—Combien en veux-tu?</p> + +<p>—Cent mille.</p> + +<p>Daspry s'esclaffa.</p> + +<p>—Tu es fou. Le major ne t'en a donné que vingt mille. Vingt mille +jetés à l'eau, puisque les essais ont manqué.</p> + +<p>—On n'a pas su se servir des plans.</p> + +<p>—Les plans sont incomplets.</p> + +<p>—Alors, pourquoi me les demandez-vous?</p> + +<p>—J'en ai besoin. Je t'en offre cinq mille francs. Pas un sou de +plus.</p> + +<p>—Dix mille. Pas un sou de moins.</p> + +<p>—Accordé.</p> + +<p>Daspry revint à M. Andermatt.</p> + +<p>—Veuillez signer un chèque, Monsieur.</p> + +<p>—Mais... c'est que je n'ai pas...</p> + +<p>—Votre carnet? Le voici.</p> + +<p>Ahuri, M. Andermatt palpa le carnet que lui tendait Daspry.</p> + +<p>—C'est bien à moi... Comment se fait-il?</p> + +<p>—Pas de vaines paroles, je vous en prie, cher Monsieur, vous n'avez +qu'à signer.</p> + +<p>Le banquier tira son stylographe et signa. Varin avança la main.</p> + +<p>—Bas les pattes, fit Daspry, tout n'est pas fini.</p> + +<p>Et s'adressant au banquier:</p> + +<p>—Il était question aussi de lettres, que vous réclamez?</p> + +<p>—Oui, un paquet de lettres.</p> + +<p>—Où sont-elles, Varin?</p> + +<p>—Je ne les ai pas.</p> + +<p>—Où sont-elles, Varin?</p> + +<p>—Je l'ignore. C'est mon frère qui s'en était chargé.</p> + +<p>—Elles sont cachées ici, dans cette pièce.</p> + +<p>—En ce cas, vous savez où elles sont.</p> + +<p>—Comment le saurais-je?</p> + +<p>—Dame, n'est-ce pas vous qui avez visité la cachette? Vous paraissez +aussi bien renseigné... que Salvator.</p> + +<p>—Les lettres ne sont pas dans la cachette.</p> + +<p>—Elles y sont.</p> + +<p>—Ouvre-la.</p> + +<p>Varin eut un regard de défiance. Daspry et Salvator ne faisaient-ils +qu'un réellement, comme tout le laissait présumer? Si oui, il ne +risquait rien en montrant une cachette déjà connue. Si non c'était +inutile...</p> + +<p>—Ouvre-la, répéta Daspry.</p> + +<p>—Je n'ai pas de sept de cœur.</p> + +<p>—Si, celui-là, dit Daspry, en tendant la plaque de fer.</p> + +<p>Varin recula, terrifié:</p> + +<p>—Non... non... je ne veux pas...</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne...</p> + +<p>Daspry se dirigea vers le vieux monarque à la barbe fleurie, monta sur +une chaise, et appliqua le sept de cœur au bas du glaive, contre la +garde, et de façon que les bords de la plaque recouvrissent exactement +les deux bords de l'épée. Puis, avec l'aide d'un poinçon, qu'il +introduisit alternativement dans chacun des sept trous pratiqués à +l'extrémité des sept points de cœur, il pesa sur sept des petites +pierres de la mosaïque. À la septième petite pierre enfoncée, un +déclenchement se produisit, et tout le buste du roi pivota, démasquant +une large ouverture aménagée comme un coffre, avec des revêtements de +fer et deux rayons d'acier luisant.</p> + +<p>—Tu vois bien, Varin, le coffre est vide.</p> + +<p>—En effet... Alors c'est que mon frère aura retiré les lettres.</p> + +<p>Daspry revint vers l'homme et lui dit:</p> + +<p>—Ne joue pas au plus fin avec moi. Il y a une autre cachette. Où +est-elle?</p> + +<p>—Il n'y en a pas.</p> + +<p>—Est-ce de l'argent que tu veux? Combien?</p> + +<p>—Dix mille.</p> + +<p>—Monsieur Andermatt, ces lettres valent-elles dix mille francs pour +vous?</p> + +<p>—Oui, fit le banquier d'une voix forte.</p> + +<p>Varin ferma le coffre, prit le sept de cœur, non sans une répugnance +visible, et l'appliqua sur le glaive, contre la garde, et juste au +même endroit. Successivement il enfonça le poinçon à l'extrémité des +sept points de cœur. Il se produisit un second déclenchement, mais +cette fois, chose inattendue, ce ne fut qu'une partie du coffre qui +pivota démasquant un petit coffre pratiqué dans l'épaisseur même de la +porte qui fermait le plus grand.</p> + +<p>Le paquet de lettres était là, noué d'une ficelle et cacheté. Varin le +remit à Daspry. Celui-ci demanda:</p> + +<p>—Le chèque est prêt, Monsieur Andermatt?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et vous avez aussi le dernier document que vous tenez de Louis +Lacombe, et qui complète les plans du sous-marin?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>L'échange se fit. Daspry empocha le document et le chèque, et offrit +le paquet à M. Andermatt.</p> + +<p>—Voici ce que vous désiriez, Monsieur.</p> + +<p>Le banquier hésita un moment, comme s'il avait peur de toucher à ces +pages maudites qu'il avait cherchées avec tant d'âpreté. Puis, d'un +geste nerveux, il s'en empara.</p> + +<p>Auprès de moi j'entendis un gémissement. Je saisis la main de M<sup>me</sup> +Andermatt: elle était glacée.</p> + +<p>Et Daspry dit au banquier:</p> + +<p>—Je crois, Monsieur, que notre conversation est terminée. Oh! pas de +remerciements, je vous en supplie. Le hasard seul a voulu que je pusse +vous être utile.</p> + +<p>M. Andermatt se retira. Il emportait les lettres de sa femme à Louis +Lacombe.</p> + +<p class="top5">—À merveille, s'écria Daspry d'un air enchanté, tout s'arrange pour +le mieux. Nous n'avons plus qu'à boucler notre affaire, camarade. Tu +as les papiers?</p> + +<p>—Les voilà tous.</p> + +<p>Daspry les compulsa, les examina attentivement et les enfouit dans sa +poche.</p> + +<p>—Parfait, tu as tenu parole.</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Mais quoi?</p> + +<p>—Les deux chèques?... l'argent?...</p> + +<p>—Eh bien, tu as de l'aplomb, mon bonhomme. Comment, tu oses +réclamer!</p> + +<p>—Je réclame ce qui m'est dû.</p> + +<p>—On te doit donc quelque chose pour des papiers que tu as volés?</p> + +<p>Mais l'homme paraissait hors de lui. Il tremblait de colère, les yeux +injectés de sang.</p> + +<p>—L'argent... les vingt mille... bégaya-t-il.</p> + +<p>—Impossible... j'en ai l'emploi.</p> + +<p>—L'argent!...</p> + +<p>—Allons, sois raisonnable, et laisse donc ton poignard tranquille.</p> + +<p>Il lui saisit le bras si brutalement que l'autre hurla de douleur, et +il ajouta:</p> + +<p>—Va-t'en, camarade, l'air te fera du bien. Veux-tu que je te +reconduise? Nous nous en irons par le terrain vague, et je te +montrerai un tas de cailloux sous lequel...</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!</p> + +<p>—Mais oui, c'est vrai. Cette petite plaque de fer aux sept points +rouges vient de là-bas. Elle ne quittait jamais Louis Lacombe, tu te +rappelles? Ton frère et toi vous l'avez enterrée avec le cadavre... +et avec d'autres choses qui intéresseront énormément la justice.</p> + +<p>Varin se couvrit le visage de ses poings rageurs. Puis il prononça:</p> + +<p>—Soit. Je suis roulé. N'en parlons plus. Un mot cependant... un +seul mot... je voudrais savoir...</p> + +<p>—J'écoute.</p> + +<p>—Il y avait dans ce coffre, dans le plus grand des deux, une +cassette?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quand vous êtes venu ici, la nuit du 22 au 23 juin, elle y était?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Elle contenait?...</p> + +<p>—Tout ce que les frères Varin y avaient enfermé, une assez jolie +collection de bijoux, diamants et perles, raccrochés de droite et de +gauche par lesdits frères.</p> + +<p>—Et vous l'avez prise?</p> + +<p>—Dame! Mets-toi à ma place.</p> + +<p>—Alors... c'est en constatant la disparition de la cassette que +mon frère s'est tué?</p> + +<p>—Probable. La disparition de votre correspondance avec le major von +Lieben n'eût pas suffi. Mais la disparition de la cassette... +Est-ce là tout ce que tu avais à me demander?</p> + +<p>—Ceci encore: votre nom?</p> + +<p>—Tu dis cela comme si tu avais des idées de revanche.</p> + +<p>—Parbleu! La chance tourne. Aujourd'hui vous êtes le plus fort. +Demain...</p> + +<p>—Ce sera toi.</p> + +<p>—J'y compte bien. Votre nom?</p> + +<p>—Arsène Lupin.</p> + +<p>—Arsène Lupin!</p> + +<p>L'homme chancela, assommé comme par un coup de massue. On eût dit que +ces deux mots lui enlevaient toute espérance. Daspry se mit à rire.</p> + +<p>—Ah! ça, t'imaginais-tu qu'un M. Durand ou Dupont aurait pu monter +toute cette belle affaire? Allons donc, il fallait au moins un Arsène +Lupin. Et maintenant que tu es renseigné, mon petit, va préparer ta +revanche. Arsène Lupin t'attend.</p> + +<p>Et il le poussa dehors, sans un mot de plus.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>—Daspry, Daspry, criai-je, lui donnant encore, et malgré moi, le nom +sous lequel je l'avais connu.</p> + +<p>J'écartai le rideau de velours.</p> + +<p>Il accourut.</p> + +<p>—Quoi? Qu'y a-t-il?</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Andermatt est souffrante.</p> + +<p>Il s'empressa, lui fit respirer des sels et, tout en la soignant, +m'interrogeait:</p> + +<p>—Eh bien, que s'est-il donc passé?</p> + +<p>—Les lettres, lui dis-je... les lettres de Louis Lacombe que vous +avez données à son mari!</p> + +<p>Il se frappa le front.</p> + +<p>—Elle a cru que j'avais fait cela!... Mais oui, après tout, elle +pouvait le croire. Imbécile que je suis!</p> + +<p>M<sup>me</sup> Andermatt, ranimée, l'écoutait avidement. Il sortit de son +portefeuille un petit paquet en tous points semblable à celui qu'avait +emporté M. Andermatt.</p> + +<p>—Voici vos lettres, madame, les vraies.</p> + +<p>—Mais... les autres?</p> + +<p>—Les autres sont les mêmes que celles-ci, mais recopiées par moi, +cette nuit, et soigneusement arrangées. Votre mari sera d'autant plus +heureux de les lire qu'il ne se doutera pas de la substitution, +puisque tout a paru se passer sous ses yeux...</p> + +<p>—L'écriture...</p> + +<p>—Il n'y a pas d'écriture qu'on ne puisse imiter.</p> + +<p>Elle le remercia, avec les mêmes paroles de gratitude qu'elle eût +adressées à un homme de son monde, et je vis bien qu'elle n'avait pas +dû entendre les dernières phrases échangées entre Varin et Arsène +Lupin.</p> + +<p>Moi, je le regardais non sans embarras, ne sachant trop que dire à cet +ancien ami qui se révélait à moi sous un jour si imprévu. Lupin! +c'était Lupin! mon camarade de cercle n'était autre que Lupin! Je n'en +revenais pas. Mais, lui très à l'aise:</p> + +<p>—Vous pouvez faire vos adieux à Jean Daspry.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Oui, Jean Daspry part en voyage. Je l'envoie au Maroc. Il est fort +possible qu'il y trouve une fin digne de lui. J'avoue même que c'est +son intention.</p> + +<p>—Mais Arsène Lupin nous reste?</p> + +<p>—Oh! plus que jamais. Arsène Lupin n'est encore qu'au début de sa +carrière, et il compte bien...</p> + +<p>Un mouvement de curiosité irrésistible me jeta sur lui, et +l'entraînant à quelque distance de M<sup>me</sup> Andermatt:</p> + +<p>—Vous avez donc fini par découvrir la seconde cachette, celle où se +trouvait le paquet de lettres?</p> + +<p>—J'ai eu assez de mal! C'est hier seulement, l'après-midi, pendant +que vous étiez couché. Et pourtant, Dieu sait combien c'était facile! +Mais les choses les plus simples sont celles auxquelles on pense en +dernier.</p> + +<p>Et me montrant le sept de cœur:</p> + +<p>—J'avais bien deviné que, pour ouvrir le grand coffre, il fallait +appuyer cette carte contre le glaive du bonhomme en mosaïque...</p> + +<p>—Comment aviez-vous deviné cela?</p> + +<p>—Aisément. Par mes informations particulières, je savais en venant +ici, le 22 juin au soir...</p> + +<p>—Après m'avoir quitté...</p> + +<p>—Oui, et après vous avoir mis par des conversations choisies dans un +état d'esprit tel, qu'un nerveux et un impressionnable comme vous +devait fatalement me laisser agir à ma guise, sans sortir de son lit.</p> + +<p>—Le raisonnement était juste.</p> + +<p>—Je savais donc, en venant ici, qu'il y avait une cassette cachée +dans un coffre à serrure secrète, et que le sept de cœur était la +clef, le mot de cette serrure. Il ne s'agissait plus que de plaquer ce +sept de cœur à un endroit qui lui fût visiblement réservé. Une heure +d'examen m'a suffi.</p> + +<p>—Une heure!</p> + +<p>—Observez le bonhomme en mosaïque.</p> + +<p>—Le vieil empereur?</p> + +<p>—Ce vieil empereur est la représentation exacte du roi de cœur de +tous les jeux de cartes, Charlemagne.</p> + +<p>—En effet... Mais pourquoi le sept de cœur ouvre-t-il tantôt le +grand coffre et tantôt le petit? Et pourquoi n'avez-vous ouvert +d'abord que le grand coffre?</p> + +<p>—Pourquoi? mais parce que je m'obstinais toujours à placer mon sept +de cœur dans le même sens. Hier seulement je me suis aperçu qu'en le +retournant, c'est-à-dire en mettant le septième point, celui du +milieu, en l'air au lieu de le mettre en bas, la disposition des sept +points changeait.</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>—Évidemment, parbleu, mais encore fallait-il y penser.</p> + +<p>—Autre chose: vous ignoriez l'histoire des lettres avant que M<sup>me</sup> +Andermatt...</p> + +<p>—En parlât devant moi? Oui. Je n'avais découvert dans le coffre, +outre la cassette, que la correspondance des deux frères, +correspondance qui m'a mis sur la voie de leur trahison.</p> + +<p>—Somme toute, c'est par hasard que vous avez été amené, d'abord à +reconstituer l'histoire des deux frères, puis à rechercher les plans +et les documents du sous-marin?</p> + +<p>—Par hasard.</p> + +<p>—Mais dans quel but avez-vous recherché?...</p> + +<p>Daspry m'interrompit en riant:</p> + +<p>—Mon Dieu! comme cette affaire vous intéresse!</p> + +<p>—Elle me passionne.</p> + +<p>—Eh bien, tout à l'heure, quand j'aurai reconduit M<sup>me</sup> Andermatt et +fait porter à l'<i>Écho de France</i> le mot que je vais écrire, je +reviendrai et nous entrerons dans le détail.</p> + +<p>Il s'assit et écrivit une de ces petites notes lapidaires où se +divertit la fantaisie du personnage. Qui ne se rappelle le bruit que +fit celle-ci dans le monde entier?</p> + +<p class="top5">«Arsène Lupin a résolu le problème que Salvator a posé dernièrement. +Maître de tous les documents et plans originaux de l'ingénieur Louis +Lacombe, il les a fait parvenir entre les mains du ministre de la +marine. À cette occasion il ouvre une souscription dans le but +d'offrir à l'État le premier sous-marin construit d'après ces plans. +Et il s'inscrit lui-même en tête de cette souscription pour la somme +de vingt mille francs.»</p> + +<p class="top5">—Les vingt mille francs des chèques de M. Andermatt? lui dis-je, +quand il m'eut donné le papier à lire.</p> + +<p>—Précisément. Il était équitable que Varin rachetât en partie sa +trahison.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Et voilà comment j'ai connu Arsène Lupin. Voilà comment j'ai su que +Jean Daspry, camarade de cercle, relation mondaine, n'était autre +qu'Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur. Voilà comment j'ai noué des +liens d'amitié fort agréables avec notre grand homme, et comment, peu +à peu, grâce à la confiance dont il veut bien m'honorer, je suis +devenu son très humble, très fidèle et très reconnaissant +historiographe.</p> + +<h3><a name="LE_COFFRE-FORT_DE_MADAME_IMBERT" id="LE_COFFRE-FORT_DE_MADAME_IMBERT"></a>LE COFFRE-FORT DE MADAME IMBERT</h3> + +<p>À trois heures du matin, il y avait encore une demi-douzaine de +voitures devant un des petits hôtels de peintre qui composent l'unique +côté du boulevard Berthier. La porte de cet hôtel s'ouvrit. Un groupe +d'invités, hommes et dames, sortirent. Quatre voitures filèrent de +droite et de gauche et il ne resta sur l'avenue que deux messieurs qui +se quittèrent au coin de la rue de Courcelles où demeurait l'un d'eux. +L'autre résolut de rentrer à pied jusqu'à la Porte-Maillot.</p> + +<p>Il traversa donc l'avenue de Villiers et continua son chemin sur le +trottoir opposé aux fortifications. Par cette belle nuit d'hiver, pure +et froide, il y avait plaisir à marcher. On respirait bien. Le bruit +des pas résonnait allègrement.</p> + +<p>Mais au bout de quelques minutes il eut l'impression désagréable qu'on +le suivait. De fait, s'étant retourné, il aperçut l'ombre d'un homme +qui se glissait entre les arbres. Il n'était point peureux; cependant +il hâta le pas afin d'arriver le plus vite possible à l'octroi des +Ternes. Mais l'homme se mit à courir. Assez inquiet, il jugea plus +prudent de lui faire face et de tirer son revolver de sa poche.</p> + +<p>Il n'en eut pas le temps. L'homme l'assaillait violemment, et tout de +suite une lutte s'engagea sur le boulevard désert, lutte à +bras-le-corps où il sentit aussitôt qu'il avait le désavantage. Il +appela au secours, se débattit, et fut renversé contre un tas de +cailloux, serré à la gorge, bâillonné d'un mouchoir que son adversaire +lui enfonçait dans la bouche. Ses yeux se fermèrent, ses oreilles +bourdonnèrent, et il allait perdre connaissance, lorsque, soudain, +l'étreinte se desserra, et l'homme qui l'étouffait de son poids se +releva pour se défendre à son tour contre une attaque imprévue.</p> + +<p>Un coup de canne sur le poignet, un coup de botte sur la cheville... +l'homme poussa deux grognements de douleur, et s'enfuit en boitant +et en jurant.</p> + +<p>Sans daigner le poursuivre, le nouvel arrivant se pencha et dit:</p> + +<p>—Êtes-vous blessé, Monsieur?</p> + +<p>Il n'était pas blessé, mais fort étourdi et incapable de se tenir +debout. Par bonheur, un des employés de l'octroi, attiré par les cris, +accourut. Une voiture fut requise. Le monsieur y prit place accompagné +de son sauveur, et on le conduisit à son hôtel de l'avenue de la +Grande-Armée.</p> + +<p>Devant la porte, tout à fait remis, il se confondit en remerciements.</p> + +<p>—Je vous dois la vie, Monsieur, veuillez croire que je ne +l'oublierai point. Je ne veux pas effrayer ma femme en ce moment, mais +je tiens à ce qu'elle vous exprime elle-même, dès aujourd'hui, toute +ma reconnaissance.</p> + +<p>Il le pria de venir déjeuner et lui dit son nom: Ludovic Imbert, +ajoutant:</p> + +<p>—Puis-je savoir à qui j'ai l'honneur...</p> + +<p>—Mais certainement, fit l'autre.</p> + +<p>Et il se présenta:</p> + +<p>—Arsène Lupin.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Arsène Lupin n'avait pas alors cette célébrité que lui ont value +l'affaire Cahorn, son évasion de la Santé, et tant d'autres exploits +retentissants. Il ne s'appelait même pas Arsène Lupin. Ce nom auquel +l'avenir réservait un tel lustre fut spécialement imaginé pour +désigner le sauveur de M. Imbert, et l'on peut dire que c'est dans +cette affaire qu'il reçut le baptême du feu. Prêt au combat il est +vrai, armé de toutes pièces, mais sans ressources, sans l'autorité que +donne le succès, Arsène Lupin n'était qu'apprenti dans une profession +où il devait bientôt passer maître.</p> + +<p>Aussi quel frisson de joie à son réveil, quand il se rappela +l'invitation de la nuit! Enfin il touchait au but! Enfin il +entreprenait une œuvre digne de ses forces et de son talent! Les +millions des Imbert, quelle proie magnifique pour un appétit comme le +sien!</p> + +<p>Il fit une toilette spéciale, redingote râpée, pantalon élimé, chapeau +de soie un peu rougeâtre, manchettes et faux-cols effiloqués, le tout +fort propre, mais sentant la misère. Comme cravate, un ruban noir +épinglé d'un diamant de noix à surprise. Et, ainsi accoutré, il +descendit l'escalier du logement qu'il occupait à Montmartre. Au +troisième étage, sans s'arrêter, il frappa du pommeau de sa canne sur +le battant d'une porte close. Dehors il gagna les boulevards +extérieurs. Un tramway passait. Il y prit place, et quelqu'un qui +marchait derrière lui, le locataire du troisième étage, s'assit à son +côté.</p> + +<p>Au bout d'un instant, cet homme lui dit:</p> + +<p>—Eh bien, patron?</p> + +<p>—Eh bien, c'est fait.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—J'y déjeune.</p> + +<p>—Vous y déjeunez!</p> + +<p>—Tu ne voudrais pas, j'espère, que j'eusse exposé gratuitement des +jours aussi précieux que les miens? J'ai arraché M. Ludovic Imbert à +la mort certaine que tu lui réservais. M. Ludovic Imbert est une +nature reconnaissante. Il m'invite à déjeuner.</p> + +<p>Un silence, et l'autre hasarda:</p> + +<p>—Alors, vous n'y renoncez pas?</p> + +<p>—Mon petit, fit Arsène, si j'ai machiné la petite agression de cette +nuit, si je me suis donné la peine, à trois heures du matin, le long +des fortifications, de t'allonger un coup de canne sur le poignet et +un coup de pied sur le tibia, risquant ainsi d'endommager mon unique +ami, ce n'est pas pour renoncer maintenant au bénéfice d'un sauvetage +si bien organisé.</p> + +<p>—Mais les mauvais bruits qui courent sur la fortune...</p> + +<p>—Laisse-les courir. Il y a six mois que je poursuis l'affaire, six +mois que je me renseigne, que j'étudie, que je tends mes filets, que +j'interroge les domestiques, les prêteurs et les hommes de paille, six +mois que je vis dans l'ombre du mari et de la femme. Par conséquent je +sais à quoi m'en tenir. Que la fortune provienne du vieux Brawford, +comme ils le prétendent, ou d'une autre source, j'affirme qu'elle +existe. Et puisqu'elle existe, elle est à moi.</p> + +<p>—Bigre, cent millions!</p> + +<p>—Mettons-en dix, ou même cinq, n'importe! il y a de gros paquets de +titres dans le coffre-fort. C'est bien le diable si, un jour ou +l'autre, je ne mets pas la main sur la clef.</p> + +<p>Le tramway s'arrêta place de l'Étoile. L'homme murmura:</p> + +<p>—Ainsi, pour le moment?</p> + +<p>—Pour le moment, rien à faire. Je t'avertirai. Nous avons le temps.</p> + +<p>Cinq minutes après, Arsène Lupin montait le somptueux escalier de +l'hôtel Imbert, et Ludovic le présentait à sa femme. Gervaise était +une bonne petite dame, toute ronde, très bavarde. Elle fit à Lupin le +meilleur accueil.</p> + +<p>—J'ai voulu que nous soyons seuls à fêter notre sauveur, dit-elle.</p> + +<p>Et dès l'abord on traita «notre sauveur» comme un ami d'ancienne date. +Au dessert l'intimité était complète, et les confidences allèrent bon +train. Arsène raconta sa vie, la vie de son père, intègre magistrat, +les tristesses de son enfance, les difficultés du présent. Gervaise, à +son tour, dit sa jeunesse, son mariage, les bontés du vieux Brawford, +les cent millions dont elle avait hérité, les obstacles qui +retardaient l'entrée en jouissance, les emprunts qu'elle avait dû +contracter à des taux exorbitants, ses interminables démêlés avec les +neveux de Brawford, et les oppositions! et les séquestres! tout enfin!</p> + +<p>—Pensez donc, Monsieur Lupin, les titres sont là, à côté, dans le +bureau de mon mari, et si nous en détachons un seul coupon, nous +perdons tout! Ils sont là, dans notre coffre-fort, et nous ne pouvons +pas y toucher!</p> + +<p>Un léger frémissement secoua Monsieur Lupin à l'idée de ce voisinage. +Et il eut la sensation très nette que Monsieur Lupin n'aurait jamais +assez d'élévation d'âme pour éprouver les mêmes scrupules que la bonne +dame.</p> + +<p>—Ah! ils sont là, murmura-t-il, la gorge sèche.</p> + +<p>—Ils sont là.</p> + +<p>Des relations commencées sous de tels auspices ne pouvaient que former +des nœuds plus étroits. Délicatement interrogé, Arsène Lupin avoua sa +misère, sa détresse. Sur-le-champ, le malheureux garçon fut nommé +secrétaire particulier des deux époux, aux appointements de cent +cinquante francs par mois. Il continuerait à habiter chez lui, mais il +viendrait chaque jour prendre les ordres de travail et, pour plus de +commodité, on mettait à sa disposition, comme cabinet de travail, une +des chambres du deuxième étage.</p> + +<p>Il choisit. Par quel excellent hasard se trouva-t-elle au-dessus du +bureau de Ludovic?</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Arsène ne tarda pas à s'apercevoir que son poste de secrétaire +ressemblait furieusement à une sinécure. En deux mois, il n'eut que +quatre lettres insignifiantes à recopier et ne fut appelé qu'une fois +dans le bureau de son patron, ce qui ne lui permit qu'une fois de +contempler officiellement le coffre-fort. En outre, il nota que le +titulaire de cette sinécure ne devait pas être jugé digne de figurer +auprès du député Anquety, ou du bâtonnier Grouvel, car on omit de le +convier aux fameuses réceptions mondaines.</p> + +<p>Il ne s'en plaignit point, préférant de beaucoup garder sa modeste +petite place à l'ombre, et se tint à l'écart, heureux et libre. +D'ailleurs il ne perdait pas son temps. Il rendit tout d'abord un +certain nombre de visites clandestines au bureau de Ludovic, et +présenta ses devoirs au coffre-fort, lequel n'en resta pas moins +hermétiquement fermé. C'était un énorme bloc de fonte et d'acier, à +l'aspect rébarbatif, et contre quoi ne pouvaient prévaloir ni les +limes, ni les vrilles, ni les pinces monseigneur.</p> + +<p>Arsène Lupin n'était pas entêté.</p> + +<p>—Où la force échoue, la ruse réussit, se dit-il. L'essentiel est +d'avoir un œil et une oreille dans la place.</p> + +<p>Il prit donc les mesures nécessaires, et après de minutieux et +pénibles sondages à travers le parquet de sa chambre, il introduisit +un tuyau de plomb qui aboutissait au plafond du bureau entre deux +moulures de la corniche. Par ce tuyau, tube acoustique et lunette +d'approche, il espérait voir et entendre.</p> + +<p>Dès lors il vécut à plat ventre sur son parquet. Et de fait il vit +souvent les Imbert en conférence devant le coffre, compulsant des +registres et maniant des dossiers. Quand ils tournaient successivement +les quatre boutons qui commandaient la serrure, il tâchait, pour +savoir le chiffre, de saisir le nombre des crans qui passaient. Il +surveillait leurs gestes, il épiait leurs paroles. Que faisaient-ils +de la clef? La cachaient-ils?</p> + +<p>Un jour, il descendit en hâte, les ayant vus qui sortaient de la pièce +sans refermer le coffre. Et il entra résolument. Ils étaient revenus.</p> + +<p>—Oh! excusez-moi, dit-il, je me suis trompé de porte.</p> + +<p>Mais Gervaise se précipita, et l'attirant:</p> + +<p>—Entrez donc, Monsieur Lupin, entrez donc, n'êtes-vous pas chez vous +ici? Vous allez nous donner un conseil. Quels titres devons-nous +vendre? De l'Extérieure ou de la Rente?</p> + +<p>—Mais, l'opposition? objecta Lupin, très étonné.</p> + +<p>—Oh! elle ne frappe pas tous les titres.</p> + +<p>Elle écarta le battant. Sur les rayons s'entassaient des portefeuilles +ceinturés de sangles. Elle en saisit un. Mais son mari protesta.</p> + +<p>—Non, non, Gervaise, ce serait de la folie de vendre de +l'Extérieure. Elle va monter... Tandis que la Rente est au plus +haut. Qu'en pensez-vous, mon cher ami?</p> + +<p>Le cher ami n'avait aucune opinion, cependant il conseilla le +sacrifice de la Rente. Alors elle prit une autre liasse, et, dans +cette liasse, au hasard, un papier. C'était un titre 3% de 1.374 +francs. Ludovic le mit dans sa poche. L'après-midi, accompagné de son +secrétaire, il fit vendre ce titre par un agent de change et toucha +quarante-six mille francs.</p> + +<p>Quoi qu'en eût dit Gervaise, Arsène Lupin ne se sentait pas chez lui. +Bien au contraire, sa situation dans l'hôtel Imbert le remplissait de +surprise. À diverses occasions, il put constater que les domestiques +ignoraient son nom. Ils l'appelaient monsieur. Ludovic le désignait +toujours ainsi: «Vous préviendrez monsieur... Est-ce que monsieur +est arrivé?» Pourquoi cette appellation énigmatique?</p> + +<p>D'ailleurs, après l'enthousiasme du début, les Imbert lui parlaient à +peine, et, tout en le traitant avec les égards dûs à un bienfaiteur, +ne s'occupaient jamais de lui! On avait l'air de le considérer comme +un original qui n'aime pas qu'on l'importune, et on respectait son +isolement, comme si cet isolement était une règle édictée par lui, un +caprice de sa part. Une fois qu'il passait dans le vestibule, il +entendit Gervaise qui disait à deux messieurs:</p> + +<p>—C'est un tel sauvage!</p> + +<p>Soit, pensa-t-il, nous sommes un sauvage. Et renonçant à s'expliquer +les bizarreries de ces gens, il poursuivait l'exécution de son plan. +Il avait acquis la certitude qu'il ne fallait point compter sur le +hasard ni sur une étourderie de Gervaise que la clef du coffre ne +quittait pas, et qui, au surplus, n'eût jamais emporté cette clef sans +avoir préalablement brouillé les lettres de la serrure. Ainsi donc il +devait agir.</p> + +<p>Un événement précipita les choses, la violente campagne menée contre +les Imbert par certains journaux. On les accusait d'escroquerie. +Arsène Lupin assista aux péripéties du drame, aux agitations du +ménage, et il comprit qu'en tardant davantage, il allait tout perdre.</p> + +<p>Cinq jours de suite, au lieu de partir vers six heures comme il en +avait l'habitude, il s'enferma dans sa chambre. On le supposait sorti. +Lui, s'étendait sur le parquet et surveillait le bureau de Ludovic.</p> + +<p>Les cinq soirs, la circonstance favorable qu'il attendait ne s'étant +pas produite, il s'en alla au milieu de la nuit, par la petite porte +qui desservait la cour. Il en possédait une clef.</p> + +<p>Mais le sixième jour il apprit que les Imbert, en réponse aux +insinuations malveillantes de leurs ennemis, avaient proposé qu'on +ouvrît le coffre et qu'on en fît l'inventaire.</p> + +<p>—C'est pour ce soir, pensa Lupin.</p> + +<p>Et en effet, après le dîner, Ludovic s'installa dans son bureau. +Gervaise le rejoignit. Ils se mirent à feuilleter les registres du +coffre.</p> + +<p>Une heure s'écoula, puis une autre heure. Il entendit les domestiques +qui se couchaient. Maintenant il n'y avait plus personne au premier +étage. Minuit. Les Imbert continuaient leur besogne.</p> + +<p>—Allons-y, murmura Lupin.</p> + +<p>Il ouvrit sa fenêtre. Elle donnait sur la cour, et l'espace, par la +nuit sans lune et sans étoile, était obscur. Il tira de son armoire +une corde à nœuds qu'il assujettit à la rampe du balcon, enjamba et +se laissa glisser doucement, en s'aidant d'une gouttière, jusqu'à la +fenêtre située au-dessous de la sienne. C'était celle du bureau, et le +voile épais des rideaux molletonnés masquait la pièce. Debout sur le +balcon, il resta un moment immobile, l'oreille tendue et l'œil aux +aguets.</p> + +<p>Tranquillisé par le silence, il poussa légèrement les deux croisées. +Si personne n'avait eu soin de les vérifier, elles devaient céder à +l'effort, car lui, au cours de l'après-midi, en avait tourné +l'espagnolette de façon qu'elle n'entrât plus dans les gâches.</p> + +<p>Les croisées cédèrent. Alors, avec des précautions infinies, il les +entrebâilla davantage. Dès qu'il put glisser la tête, il s'arrêta. Un +peu de lumière filtrait entre les deux rideaux mal joints: il aperçut +Gervaise et Ludovic assis à côté du coffre.</p> + +<p>Ils n'échangeaient que de rares paroles et à voix basse, absorbés par +leur travail. Arsène calcula la distance qui le séparait d'eux, +établit les mouvements exacts qu'il lui faudrait faire pour les +réduire l'un après l'autre à l'impuissance, avant qu'ils n'eussent le +temps d'appeler au secours, et il allait se précipiter, lorsque +Gervaise dit:</p> + +<p>—Comme la pièce s'est refroidie depuis un instant! Je vais me mettre +au lit. Et toi?</p> + +<p>—Je voudrais finir.</p> + +<p>—Finir! Mais tu en as pour la nuit.</p> + +<p>—Mais non, une heure au plus.</p> + +<p>Elle se retira. Vingt minutes, trente minutes passèrent. Arsène poussa +la fenêtre un peu plus. Les rideaux frémirent. Il poussa encore. +Ludovic se retourna, et, voyant les rideaux gonflés par le vent, se +leva pour fermer la fenêtre...</p> + +<p>Il n'y eut pas un cri, pas même une apparence de lutte. En quelques +gestes précis, et sans lui faire le moindre mal, Arsène l'étourdit, +lui enveloppa la tête avec le rideau, le ficela, et de telle manière +que Ludovic ne distingua même pas le visage de son agresseur.</p> + +<p>Puis, rapidement, il se dirigea vers le coffre, saisit deux +portefeuilles qu'il mit sous son bras, sortit du bureau, descendit +l'escalier, traversa la cour, et ouvrit la porte de service. Une +voiture stationnait dans la rue.</p> + +<p>—Prends cela d'abord, dit-il au cocher, et suis-moi.</p> + +<p>Il retourna jusqu'au bureau. En deux voyages ils vidèrent le coffre. +Puis Arsène monta dans sa chambre, enleva la corde, effaça toute trace +de son passage. C'était fini.</p> + +<p class="top5">Quelques heures après, Arsène Lupin, aidé de son compagnon, opéra le +dépouillement des portefeuilles. Il n'éprouva aucune déception, +l'ayant prévu, à constater que la fortune des Imbert n'avait pas +l'importance qu'on lui attribuait. Les millions ne se comptaient pas +par centaines, ni même par dizaines. Mais enfin le total formait +encore un chiffre très respectable, et c'étaient d'excellentes +valeurs, obligations de chemins de fer, Villes de Paris, fonds d'État, +Suez, mines du Nord, etc.</p> + +<p>Il se déclara satisfait.</p> + +<p>—Certes, dit-il, il y aura un rude déchet quand le temps sera venu +de négocier. On se heurtera à des oppositions, et il faudra plus d'une +fois liquider à vil prix. N'importe, avec cette première mise de +fonds, je me charge de vivre comme je l'entends... et de réaliser +quelques rêves qui me tiennent au cœur.</p> + +<p>—Et le reste?</p> + +<p>—Tu peux le brûler, mon petit. Ces tas de papiers faisaient bonne +figure dans le coffre-fort. Pour nous, c'est inutile. Quant aux +titres, nous allons les enfermer bien tranquillement dans le placard, +et nous attendrons le moment propice.</p> + +<p>Le lendemain Arsène pensa qu'aucune raison ne l'empêchait de retourner +à l'hôtel Imbert. Mais la lecture des journaux lui révéla cette +nouvelle imprévue: Ludovic et Gervaise avaient disparu.</p> + +<p>L'ouverture du coffre eut lieu en grande solennité. Les magistrats y +trouvèrent ce qu'Arsène Lupin avait laissé... peu de chose.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Tels sont les faits, et telle est l'explication que donne à certains +d'entre eux l'intervention d'Arsène Lupin. J'en tiens le récit de +lui-même, un jour qu'il était en veine de confidence.</p> + +<p>Ce jour-là, il se promenait de long en large dans mon cabinet de +travail, et ses yeux avaient une petite fièvre que je ne leur +connaissais pas.</p> + +<p>—Somme toute, lui dis-je, c'est votre plus beau coup?</p> + +<p>Sans me répondre directement, il reprit:</p> + +<p>—Il y a dans cette affaire des secrets impénétrables. Ainsi, même +après l'explication que je vous ai donnée, que d'obscurités encore! +Pourquoi cette fuite? Pourquoi n'ont-ils pas profité du secours que je +leur apportais involontairement? Il était si simple de dire: «Les cent +millions se trouvaient dans le coffre. Ils n'y sont plus parce qu'on +les a volés»!</p> + +<p>—Ils ont perdu la tête.</p> + +<p>—Oui, voilà, ils ont perdu la tête... D'autre part, il est vrai...</p> + +<p>—Il est vrai?...</p> + +<p>—Non, rien.</p> + +<p>Que signifiait cette réticence? Il n'avait pas tout dit, c'était +visible, et ce qu'il n'avait pas dit, il répugnait à le dire. J'étais +intrigué. Il fallait que la chose fût grave pour provoquer de +l'hésitation chez un tel homme.</p> + +<p>Je lui posai des questions au hasard.</p> + +<p>—Vous ne les avez pas revus?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et il ne vous est pas advenu d'éprouver, à l'égard de ces deux +malheureux, quelque pitié?</p> + +<p>—Moi! proféra-t-il en sursautant.</p> + +<p>Sa révolte m'étonna. Avais-je touché juste? J'insistai:</p> + +<p>—Évidemment. Sans vous, ils auraient peut-être pu faire face au +danger... ou du moins partir les poches remplies.</p> + +<p>—Des remords, c'est bien cela que vous m'attribuez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>Il frappa violemment sur ma table.</p> + +<p>—Ainsi, selon vous, je devrais avoir des remords?</p> + +<p>—Appelez cela des remords ou des regrets, bref un sentiment +quelconque...</p> + +<p>—Un sentiment quelconque pour des gens...</p> + +<p>—Pour des gens à qui vous avez dérobé une fortune.</p> + +<p>—Quelle fortune?</p> + +<p>—Enfin... ces deux ou trois liasses de titres...</p> + +<p>—Ces deux ou trois liasses de titres! Je leur ai dérobé des paquets +de titres, n'est-ce pas? une partie de leur héritage? voilà ma faute? +voilà mon crime?</p> + +<p>«Mais, sacrebleu, mon cher, vous n'avez donc pas deviné qu'ils étaient +faux, ces titres?... vous entendez?</p> + +<p class="cb">ILS ÉTAIENT FAUX!</p> + +<p>Je le regardai, abasourdi.</p> + +<p>—Faux, les quatre ou cinq millions.</p> + +<p>—Faux, s'écria-t-il rageusement, archi-faux! les obligations, les +Villes de Paris, les fonds d'État, du papier, rien que du papier! Pas +un sou, je n'ai pas tiré un sou de tout le bloc! Et vous me demandez +d'avoir des remords? Mais c'est eux qui devraient en avoir! Ils m'ont +roulé comme un vulgaire gogo! Ils m'ont plumé comme la dernière de +leurs dupes, et la plus stupide!</p> + +<p>Une réelle colère l'agitait, faite de rancune et d'amour-propre +blessé.</p> + +<p>—Mais, d'un bout à l'autre, j'ai eu le dessous! dès la première +heure! Savez-vous le rôle que j'ai joué dans cette affaire, ou plutôt +le rôle qu'ils m'ont fait jouer? Celui d'André Brawford! Oui, mon +cher, et je n'y ai vu que du feu!</p> + +<p>«C'est après, par les journaux, et en rapprochant certains détails, +que je m'en suis aperçu. Tandis que je posais au bienfaiteur, au +monsieur qui a risqué sa vie pour vous tirer de la griffe des apaches, +eux, ils me faisaient passer pour un des Brawford!</p> + +<p>«N'est-ce pas admirable? Cet original qui avait sa chambre au deuxième +étage, ce sauvage que l'on montrait de loin, c'était Brawford, et +Brawford, c'était moi! Et grâce à moi, grâce à la confiance que +j'inspirais sous le nom de Brawford, les banquiers prêtaient, et les +notaires engageaient leurs clients à prêter! Hein, quelle école pour +un débutant! Ah! je vous jure que la leçon m'a servi!</p> + +<p>Il s'arrêta brusquement, me saisit le bras, et il me dit d'un ton +exaspéré où il était facile cependant de sentir des nuances d'ironie +et d'admiration, il me dit cette phrase ineffable:</p> + +<p>—Mon cher, à l'heure actuelle, Gervaise Imbert me doit quinze cents +francs!</p> + +<p>Pour le coup, je ne pus m'empêcher de rire. C'était vraiment d'une +bouffonnerie supérieure. Et lui-même eut un accès de franche gaîté.</p> + +<p>—Oui, mon cher, quinze cents francs! Non seulement je n'ai pas palpé +le premier sou de mes appointements, mais encore elle m'a emprunté +quinze cents francs! Toutes mes économies de jeune homme! Et +savez-vous pourquoi? Je vous le donne en mille... Pour ses pauvres! +Comme je vous le dis! pour de prétendus malheureux qu'elle soulageait +à l'insu de Ludovic!</p> + +<p>«Et j'ai coupé là-dedans! Est-ce assez drôle, hein? Arsène Lupin +refait de quinze cents francs, et refait par la bonne dame à laquelle +il volait quatre millions de titres faux! Et que de combinaisons, +d'efforts et de ruses géniales il m'a fallu pour arriver à ce beau +résultat!</p> + +<p>«C'est la seule fois que j'aie été roulé dans ma vie. Mais fichtre, je +l'ai bien été cette fois-là, et proprement, dans les grands prix!...</p> + +<h3><a name="LA_PERLE_NOIRE" id="LA_PERLE_NOIRE"></a>LA PERLE NOIRE</h3> + +<p>Un violent coup de sonnette réveilla la concierge du numéro 9 de +l'avenue Hoche. Elle tira le cordon en grognant:</p> + +<p>—Je croyais tout le monde rentré. Il est au moins trois heures!</p> + +<p>Son mari bougonna:</p> + +<p>—C'est peut-être pour le docteur.</p> + +<p>En effet, une voix demanda:</p> + +<p>—Le docteur Harel... quel étage?</p> + +<p>—Troisième à gauche. Mais le docteur ne se dérange pas la nuit.</p> + +<p>—Il faudra bien qu'il se dérange.</p> + +<p>Le monsieur pénétra dans le vestibule, monta un étage, deux étages, +et, sans même s'arrêter sur le palier du docteur Harel, continua +jusqu'au cinquième. Là, il essaya deux clefs. L'une fit fonctionner la +serrure, l'autre le verrou de sûreté.</p> + +<p>—À merveille, murmura-t-il, la besogne est considérablement +simplifiée. Mais avant d'agir, il faut assurer notre retraite. Voyons... +ai-je eu logiquement le temps de sonner chez le docteur, et +d'être congédié par lui? Pas encore... un peu de patience...</p> + +<p>Au bout d'une dizaine de minutes, il redescendit et heurta le carreau +de la loge en maugréant contre le docteur. On lui ouvrit, et il claqua +la porte derrière lui. Or, cette porte ne se ferma point, l'homme +ayant vivement appliqué un morceau de fer sur la gâche afin que le +pène ne pût s'y introduire.</p> + +<p>Il rentra donc, sans bruit, à l'insu des concierges. En cas d'alarme, +sa retraite était assurée.</p> + +<p>Paisiblement il remonta les cinq étages. Dans l'antichambre, à la +lueur d'une lanterne électrique, il déposa son pardessus et son +chapeau sur une des chaises, s'assit sur une autre, et enveloppa ses +bottines d'épais chaussons de feutre.</p> + +<p>—Ouf! ça y est... Et combien facilement! Je me demande un peu +pourquoi tout le monde ne choisit pas le confortable métier de +cambrioleur? Avec un peu d'adresse et de réflexion, il n'en est pas de +plus charmant. Un métier de tout repos... un métier de père de +famille... Trop commode même... cela devient fastidieux.</p> + +<p>Il déplia un plan détaillé de l'appartement.</p> + +<p>—Commençons par nous orienter. Ici, j'aperçois le rectangle du +vestibule où je suis. Du côté de la rue, le salon, le boudoir et la +salle à manger. Inutile de perdre son temps par là, il paraît que la +comtesse a un goût déplorable... pas un bibelot de valeur!... +Donc, droit au but... Ah! voici le tracé d'un couloir, du couloir +qui mène aux chambres. À trois mètres, je dois rencontrer la porte du +placard aux robes qui communique avec la chambre de la comtesse.</p> + +<p>Il replia son plan, éteignit sa lanterne, et s'engagea dans le couloir +en comptant:</p> + +<p>—Un mètre... Deux mètres... trois mètres... Voici la +porte... Comme tout s'arrange, mon Dieu! Un simple verrou, un petit +verrou, me sépare de la chambre, et, qui plus est, je sais que ce +verrou se trouve à un mètre quarante-trois du plancher... De sorte +que, grâce à une légère incision que je vais pratiquer autour, nous en +serons débarrassé...</p> + +<p>Il sortit de sa poche les instruments nécessaires, mais une idée +l'arrêta.</p> + +<p>—Et si, par hasard, ce verrou n'était pas poussé. Essayons +toujours... Pour ce qu'il en coûte!</p> + +<p>Il tourna le bouton de la serrure. La porte s'ouvrit.</p> + +<p>—Mon brave Lupin, décidément la chance te favorise. Que te faut-il +maintenant? Tu connais la topographie des lieux où tu vas opérer; tu +connais l'endroit où la comtesse cache la perle noire... Par +conséquent, pour que la perle noire t'appartienne, il s'agit tout +bêtement d'être plus silencieux que le silence, plus invisible que la +nuit.</p> + +<p>Arsène Lupin employa bien une demi-heure pour ouvrir la seconde porte, +une porte vitrée qui donnait sur la chambre. Mais il le fit avec tant +de précaution, qu'alors même que la comtesse n'eût pas dormi, aucun +grincement équivoque n'aurait pu l'inquiéter.</p> + +<p>D'après les indications de son plan, il n'avait qu'à suivre le contour +d'une chaise-longue. Cela le conduisait à un fauteuil, puis à une +petite table située près du lit. Sur la table, il y avait une boîte de +papier à lettres, et, enfermée tout simplement dans cette boîte, la +perle noire.</p> + +<p>Il s'allongea sur le tapis et suivit les contours de la chaise-longue. +Mais à l'extrémité il s'arrêta pour réprimer les battements de son +cœur. Bien qu'aucune crainte ne l'agitât, il lui était impossible de +vaincre cette sorte d'angoisse nerveuse que l'on éprouve dans le trop +grand silence. Et il s'en étonnait, car, enfin, il avait vécu sans +émotion des minutes plus solennelles. Nul danger ne le menaçait. Alors +pourquoi son cœur battait-il comme une cloche affolée? Était-ce cette +femme endormie qui l'impressionnait, cette vie si voisine de la +sienne?</p> + +<p>Il écouta et crut discerner le rythme d'une respiration. Il fut +rassuré comme par une présence amie.</p> + +<p>Il chercha le fauteuil, puis, par petits gestes insensibles, rampa +vers la table, tâtant l'ombre de son bras étendu. Sa main droite +rencontra un des pieds de la table.</p> + +<p>Enfin! il n'avait plus qu'à se lever, à prendre la perle et à s'en +aller. Heureusement! car son cœur recommençait à sauter dans sa +poitrine comme une bête terrifiée, et avec un tel bruit qu'il lui +semblait impossible que la comtesse ne s'éveillât point.</p> + +<p>Il l'apaisa dans un élan de volonté prodigieux, mais, au moment où il +essayait de se relever, sa main gauche heurta sur le tapis un objet +qu'il reconnut tout de suite pour un flambeau, un flambeau renversé; +et aussitôt, un autre objet se présenta, une pendule, une de ces +petites pendules de voyage qui sont recouvertes d'une gaine de cuir.</p> + +<p>Quoi? Que se passait-il? Il ne comprenait pas. Ce flambeau,... +cette pendule... pourquoi ces objets n'étaient-ils pas à leur place +habituelle? Ah! que se passait-il dans l'ombre effarante?</p> + +<p>Et soudain, un cri lui échappa. Il avait touché... oh! à quelle +chose étrange, innommable! Mais non, non, la peur lui troublait le +cerveau. Vingt secondes, trente secondes, il demeura immobile, +épouvanté, de la sueur aux tempes. Et ses doigts gardaient la +sensation de ce contact.</p> + +<p>Par un effort implacable, il tendit le bras de nouveau. Sa main, de +nouveau, effleura la chose, la chose étrange, innommable. Il la palpa. +Il exigea que sa main la palpât et se rendît compte. C'était une +chevelure, un visage... et ce visage était froid, presque glacé.</p> + +<p>Si terrifiante que soit la réalité, un homme comme Arsène Lupin la +domine dès qu'il en a pris connaissance. Rapidement, il fit jouer le +ressort de sa lanterne. Une femme gisait devant lui, couverte de sang. +D'affreuses blessures dévastaient son cou et ses épaules. Il se pencha +et l'examina. Elle était morte.</p> + +<p>—Morte, morte, répéta-t-il avec stupeur.</p> + +<p>Et il regardait ces yeux fixes, le rictus de cette bouche, cette chair +livide, et ce sang, tout ce sang qui avait coulé sur le tapis et se +figeait maintenant, épais et noir.</p> + +<p>S'étant relevé, il tourna le bouton de l'électricité, la pièce +s'emplit de lumière, et il put voir tous les signes d'une lutte +acharnée. Le lit était entièrement défait, les couvertures et les +draps arrachés. Par terre, le flambeau, puis la pendule—les aiguilles +marquaient onze heures vingt—puis, plus loin, une chaise renversée, +et partout du sang, des flaques de sang.</p> + +<p>—Et la perle noire? murmura-t-il.</p> + +<p>La boîte de papier à lettres était à sa place. Il l'ouvrit vivement. +Elle contenait l'écrin. Mais l'écrin était vide.</p> + +<p>—Fichtre, se dit-il, tu t'es vanté un peu tôt de ta chance, mon ami +Arsène Lupin... La comtesse assassinée, la perle noire disparue... +la situation n'est pas brillante! Filons, sans quoi tu risques fort +d'encourir de lourdes responsabilités.</p> + +<p>Il ne bougea pas cependant.</p> + +<p>—Filer? Oui, un autre filerait. Mais, Arsène Lupin? N'y a-t-il pas +mieux à faire? Voyons, procédons par ordre. Après tout, ta conscience +est tranquille... Suppose que tu es commissaire de police et que tu +dois procéder à une enquête... Oui, mais pour cela, il faudrait +avoir un cerveau plus clair. Et le mien est dans un état!</p> + +<p>Il tomba sur un fauteuil, ses poings crispés contre son front brûlant.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>L'affaire de l'avenue Hoche est une de celles qui nous ont le plus +vivement intrigués en ces derniers temps, et je ne l'eusse certes pas +racontée si la participation d'Arsène Lupin ne l'éclairait d'un jour +tout spécial. Cette participation, il en est peu qui la soupçonnent. +Nul ne sait en tout cas l'exacte et curieuse vérité.</p> + +<p>Qui ne connaissait, pour l'avoir rencontrée au Bois, Léontine Zalti, +l'ancienne cantatrice, épouse et veuve du comte d'Andillot, la Zalti +dont le luxe éblouissait Paris, il y a quelque vingt ans, la Zalti, +comtesse d'Andillot, à qui ses parures de diamants et de perles +valaient une réputation européenne? On disait d'elle qu'elle portait +sur ses épaules le coffre-fort de plusieurs maisons de banque et les +mines d'or de plusieurs compagnies australiennes. Les grands +joailliers travaillaient pour la Zalti comme on travaillait jadis pour +les rois et pour les reines.</p> + +<p>Et qui ne se souvient de la catastrophe où toutes ces richesses furent +englouties? Maisons de banque et mines d'or, le gouffre dévora tout. +De la collection merveilleuse, dispersée par le commissaire-priseur, +il ne resta que la fameuse perle noire. La perle noire! c'est-à-dire +une fortune, si elle avait voulu s'en défaire.</p> + +<p>Elle ne le voulut point. Elle préféra se restreindre, vivre dans un +simple appartement avec sa dame de compagnie, sa cuisinière et un +domestique, plutôt que de vendre cet inestimable joyau. Il y avait à +cela une raison qu'elle ne craignait pas d'avouer: la perle noire +était le cadeau d'un empereur! Et presque ruinée, réduite à +l'existence la plus médiocre, elle demeura fidèle à sa compagne des +beaux jours.</p> + +<p>—Moi vivante, disait-elle, je ne la quitterai pas.</p> + +<p>Du matin jusqu'au soir, elle la portait à son cou. La nuit, elle la +mettait dans un endroit connu d'elle seule.</p> + +<p>Tous ces faits rappelés par les feuilles publiques stimulèrent la +curiosité, et, chose bizarre, mais facile à comprendre pour ceux qui +ont le mot de l'énigme, ce fut précisément l'arrestation de l'assassin +présumé qui compliqua le mystère et prolongea l'émotion. Le +surlendemain, en effet, les journaux publiaient la nouvelle suivante:</p> + +<p>«On nous annonce l'arrestation de Victor Danègre, le domestique de la +comtesse d'Andillot. Les charges relevées contre lui sont écrasantes. +Sur la manche en lustrine de son gilet de livrée, que M. Dudouis, le +chef de la Sûreté, a trouvé dans sa mansarde, entre le sommier et le +matelas, on a constaté des taches de sang. En outre, il manquait à ce +gilet un bouton recouvert d'étoffe. Or ce bouton, dès le début des +perquisitions, avait été ramassé sous le lit même de la victime.</p> + +<p>«Il est probable qu'après le dîner, Danègre, au lieu de regagner sa +mansarde, se sera glissé dans le cabinet aux robes, et que, par la +porte vitrée, il a vu la comtesse cacher la perle noire.</p> + +<p>«Nous devons dire que, jusqu'ici, aucune preuve n'est venue confirmer +cette supposition. En tout cas, un autre point reste obscur. À sept +heures du matin, Danègre s'est rendu au bureau de tabac du boulevard +de Courcelles: la concierge d'abord, puis la buraliste ont témoigné +dans ce sens. D'autre part, la cuisinière de la comtesse et sa dame de +compagnie, qui toutes deux couchent au bout du couloir, affirment qu'à +huit heures, quand elles se sont levées, la porte de l'antichambre et +la porte de la cuisine étaient fermées à double tour. Depuis vingt ans +au service de la comtesse, ces deux personnes sont au-dessus de tout +soupçon. On se demande donc comment Danègre a pu sortir de +l'appartement. S'était-il fait faire une autre clef? L'instruction +éclaircira ces différents points.»</p> + +<p>L'instruction n'éclaircit absolument rien, au contraire. On apprit que +Victor Danègre était un récidiviste dangereux, un alcoolique et un +débauché, qu'un coup de couteau n'effrayait pas. Mais l'affaire +elle-même semblait, au fur et à mesure qu'on l'étudiait, s'envelopper +de ténèbres plus épaisses et de contradictions plus inexplicables.</p> + +<p>D'abord une demoiselle de Sinclèves, cousine et unique héritière de la +victime, déclara que la comtesse, un mois avant sa mort, lui avait +confié dans une de ses lettres la façon dont elle cachait la perle +noire. Le lendemain du jour où elle recevait cette lettre, elle en +constatait la disparition. Qui l'avait volée?</p> + +<p>De leur côté, les concierges racontèrent qu'ils avaient ouvert la +porte à un individu, lequel était monté chez le docteur Harel. On +manda le docteur. Personne n'avait sonné chez lui. Alors qui était cet +individu? Un complice?</p> + +<p>Cette hypothèse d'un complice fut adoptée par la presse et par le +public. Ganimard, le vieil inspecteur principal Ganimard la défendait, +non sans raison.</p> + +<p>—Il y a du Lupin là-dessous, disait-il au juge.</p> + +<p>—Bah! ripostait celui-ci, vous le voyez partout, votre Lupin.</p> + +<p>—Je le vois partout, parce qu'il est partout.</p> + +<p>—Dites plutôt que vous le voyez chaque fois où quelque chose ne vous +paraît pas très clair. D'ailleurs, en l'espèce, remarquez ceci: le +crime a été commis à onze heures vingt du soir, ainsi que l'atteste la +pendule, et la visite nocturne, dénoncée par les concierges, n'a eu +lieu qu'à trois heures du matin.</p> + +<p>La justice obéit souvent à ces entraînements de conviction qui font +qu'on oblige les événements à se plier à l'explication première qu'on +en a donnée. Les antécédents déplorables de Victor Danègre, +récidiviste, ivrogne et débauché, influencèrent le juge, et bien +qu'aucune circonstance nouvelle ne vînt corroborer les deux ou trois +indices primitivement découverts, rien ne put l'ébranler. Il boucla +son instruction. Quelques semaines après, les débats commencèrent.</p> + +<p>Ils furent embarrassés et languissants. Le président les dirigea sans +ardeur. Le ministère public attaqua mollement. Dans ces conditions, +l'avocat de Danègre avait beau jeu. Il montra les lacunes et les +impossibilités de l'accusation. Nulle preuve matérielle n'existait. +Qui avait forgé la clef, l'indispensable clef sans laquelle Danègre, +après son départ, n'aurait pu refermer à double tour la porte de +l'appartement? Qui l'avait vue, cette clef, et qu'était-elle devenue? +Qui avait vu le couteau de l'assassin, et qu'était-il devenu?</p> + +<p>—Et, en tout cas, concluait l'avocat, prouvez que c'est mon client +qui a tué. Prouvez que l'auteur du vol et du crime n'est pas ce +mystérieux personnage qui s'est introduit dans la maison à trois +heures du matin. La pendule marquait onze heures, me direz-vous? Et +après? ne peut-on mettre les aiguilles d'une pendule à l'heure qui +vous convient?</p> + +<p>Victor Danègre fut acquitté.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Il sortit de prison un vendredi au déclin du jour, amaigri, déprimé +par six mois de cellule. L'instruction, la solitude, les débats, les +délibérations du jury, tout cela l'avait empli d'une épouvante +maladive. La nuit, d'affreux cauchemars, des visions d'échafaud le +hantaient. Il tremblait de fièvre et de terreur.</p> + +<p>Sous le nom d'Anatole Dufour, il loua une petite chambre sur les +hauteurs de Montmartre, et il vécut au hasard des besognes, bricolant +de droite et de gauche.</p> + +<p>Vie lamentable! Trois fois engagé par trois patrons différents, il fut +reconnu et renvoyé sur-le-champ.</p> + +<p>Souvent il s'aperçut, ou crut s'apercevoir, que des hommes le +suivaient, des hommes de la police, il n'en doutait point, qui ne +renonçaient pas à le faire tomber dans quelque piège. Et d'avance il +sentait l'étreinte rude de la main qui le prendrait au collet.</p> + +<p>Un soir qu'il dînait chez un traiteur du quartier, quelqu'un +s'installa en face de lui. C'était un individu d'une quarantaine +d'années, vêtu d'une redingote noire de propreté douteuse. Il commanda +une soupe, des légumes et un litre de vin.</p> + +<p>Et quand il eut mangé la soupe, il tourna les yeux vers Danègre et le +regarda longuement.</p> + +<p>Danègre pâlit. Pour sûr cet individu était de ceux qui le suivaient +depuis des semaines. Que lui voulait-il? Danègre essaya de se lever. +Il ne le put. Ses jambes chancelaient sous lui.</p> + +<p>L'homme se versa un verre de vin et emplit le verre de Danègre.</p> + +<p>—Nous trinquons, camarade?</p> + +<p>Victor balbutia:</p> + +<p>—Oui... oui... à votre santé, camarade.</p> + +<p>—À votre santé, Victor Danègre.</p> + +<p>L'autre sursauta:</p> + +<p>—Moi!... moi!... mais non... je vous jure...</p> + +<p>—Vous me jurez quoi? que vous n'êtes pas vous? le domestique de la +comtesse?</p> + +<p>—Quel domestique? Je m'appelle Dufour. Demandez au patron.</p> + +<p>—Dufour, Anatole, oui, pour le patron, mais Danègre pour la justice, +Victor Danègre.</p> + +<p>—Pas vrai! pas vrai! on vous a menti.</p> + +<p>Le nouveau venu tira de sa poche une carte et la tendit. Victor lut: +«Grimaudan, ex-inspecteur de la Sûreté. Renseignements confidentiels.» +Il tressaillit.</p> + +<p>—Vous êtes de la police?</p> + +<p>—Je n'en suis plus, mais le métier me plaisait, et je continue d'une +façon plus... lucrative. On déniche de temps en temps des affaires +d'or... comme la vôtre.</p> + +<p>—La mienne?</p> + +<p>—Oui, la vôtre, c'est une affaire exceptionnelle, si toutefois vous +voulez bien y mettre un peu de complaisance.</p> + +<p>—Et si je n'en mets pas?</p> + +<p>—Il le faudra. Vous êtes dans une situation où vous ne pouvez rien +me refuser.</p> + +<p>Une appréhension sourde envahissait Victor Danègre. Il demanda:</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?... parlez.</p> + +<p>—Soit, répondit l'autre, finissons-en. En deux mots, voici: je suis +envoyé par M<sup>lle</sup> de Sinclèves.</p> + +<p>—Sinclèves?</p> + +<p>—L'héritière de la comtesse d'Andillot.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, M<sup>lle</sup> de Sinclèves me charge de vous réclamer la perle +noire.</p> + +<p>—La perle noire?</p> + +<p>—Celle que vous avez volée.</p> + +<p>—Mais je ne l'ai pas!</p> + +<p>—Vous l'avez.</p> + +<p>—Si je l'avais, ce serait moi l'assassin.</p> + +<p>—C'est vous l'assassin.</p> + +<p>Danègre s'efforça de rire.</p> + +<p>—Heureusement, mon bon monsieur, que la Cour d'assises n'a pas été +du même avis. Tous les jurés, vous entendez, m'ont reconnu innocent. +Et quand on a sa conscience pour soi et l'estime de douze braves +gens...</p> + +<p>L'ex-inspecteur lui saisit le bras:</p> + +<p>—Pas de phrases, mon petit. Écoutez-moi bien attentivement et pesez +mes paroles, elles en valent la peine. Danègre, trois semaines avant +le crime, vous avez dérobé à la cuisinière la clef qui ouvre la porte +de service, et vous avez fait faire une clef semblable chez Outard, +serrurier, 244, rue Oberkampf.</p> + +<p>—Pas vrai, pas vrai, gronda Victor, personne n'a vu cette clef... +elle n'existe pas.</p> + +<p>—La voici.</p> + +<p>Après un silence, Grimaudan reprit:</p> + +<p>—Vous avez tué la comtesse à l'aide d'un couteau à virole acheté au +bazar de la République, le jour même où vous commandiez votre clef. La +lame est triangulaire et creusée d'une cannelure.</p> + +<p>—De la blague, tout cela, vous parlez au hasard. Personne n'a vu le +couteau.</p> + +<p>—Le voici.</p> + +<p>Victor Danègre eut un geste de recul. L'ex-inspecteur continua:</p> + +<p>—Il y a dessus des taches de rouille. Est-il besoin de vous en +expliquer la provenance?</p> + +<p>—Et après?... vous avez une clef et un couteau... Qui peut +affirmer qu'ils m'appartenaient?</p> + +<p>—Le serrurier d'abord, et ensuite l'employé auquel vous avez acheté +le couteau. J'ai déjà rafraîchi leur mémoire. En face de vous, ils ne +manqueront pas de vous reconnaître.</p> + +<p>Il parlait sèchement et durement, avec une précision terrifiante. +Danègre était convulsé de peur. Ni le juge ni le président des +assises, ni l'avocat général ne l'avaient serré d'aussi près, +n'avaient vu aussi clair dans des choses que lui-même ne discernait +plus très nettement.</p> + +<p>Cependant, il essaya encore de jouer l'indifférence.</p> + +<p>—Si c'est là toutes vos preuves!</p> + +<p>—Il me reste celle-ci. Vous êtes reparti, après le crime, par le +même chemin. Mais, au milieu du cabinet aux robes, pris d'effroi, vous +avez dû vous appuyer contre le mur pour garder votre équilibre.</p> + +<p>—Comment le savez-vous? bégaya Victor... personne ne peut le +savoir.</p> + +<p>—La justice, non, il ne pouvait venir à l'idée d'aucun de ces +messieurs du parquet d'allumer une bougie et d'examiner les murs. Mais +si on le faisait, on verrait sur le plâtre blanc une marque rouge très +légère, assez nette cependant pour qu'on y retrouve l'empreinte de la +face antérieure de votre pouce, de votre pouce tout humide de sang et +que vous avez posé contre le mur. Or, vous n'ignorez pas qu'en +anthropométrie, c'est là un des principaux moyens d'identification.</p> + +<p>Victor Danègre était blême. Des gouttes de sueur coulaient de son +front sur la table. Il considérait avec des yeux de fou cet homme +étrange qui évoquait son crime comme s'il en avait été le témoin +invisible.</p> + +<p>Il baissa la tête, vaincu, impuissant. Depuis des mois il luttait +contre tout le monde. Contre cet homme-là, il avait l'impression qu'il +n'y avait rien à faire.</p> + +<p>—Si je vous rends la perle, balbutia-t-il, combien me donnerez-vous?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Comment! vous vous moquez! Je vous donnerais une chose qui vaut des +mille et des centaines de mille, et je n'aurais rien?</p> + +<p>—Si, la vie.</p> + +<p>Le misérable frissonna. Grimaudan ajouta, d'un ton presque doux:</p> + +<p>—Voyons, Danègre, cette perle n'a aucune valeur pour vous. Il vous +est impossible de la vendre. À quoi bon la garder?</p> + +<p>—Il y a des recéleurs... et un jour ou l'autre, à n'importe quel +prix...</p> + +<p>—Un jour ou l'autre, il sera trop tard.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Pourquoi? mais parce que la justice aura remis la main sur vous, +et, cette fois, avec les preuves que je lui fournirai, le couteau, la +clef, l'indication du pouce, vous êtes fichu, mon bonhomme.</p> + +<p>Victor s'étreignit la tête de ses deux mains et réfléchit. Il se +sentait perdu, en effet, irrémédiablement perdu, et, en même temps, +une grande fatigue l'envahissait, un immense besoin de repos et +d'abandon.</p> + +<p>Il murmura:</p> + +<p>—Quand vous la faut-il?</p> + +<p>—Ce soir, avant une heure.</p> + +<p>—Sinon?</p> + +<p>—Sinon, je mets à la poste cette lettre où M<sup>lle</sup> de Sinclèves vous +dénonce au procureur de la République.</p> + +<p>Danègre se versa deux verres de vin qu'il but coup sur coup, puis, se +levant:</p> + +<p>—Payez l'addition, et allons-y... j'en ai assez de cette maudite +affaire.</p> + +<p class="top5">La nuit était venue. Les deux hommes descendirent la rue Lepic et +suivirent les boulevards extérieurs en se dirigeant vers l'Étoile. Ils +marchaient silencieusement, Victor, très las et le dos voûté.</p> + +<p>Au parc Monceau, il dit:</p> + +<p>—C'est du côté de la maison...</p> + +<p>—Parbleu! vous n'en êtes sorti, avant votre arrestation, que pour +aller au bureau de tabac.</p> + +<p>—Nous y sommes, fit Danègre, d'une voix sourde.</p> + +<p>Ils longèrent la grille du jardin et traversèrent une rue dont le +bureau de tabac faisait l'encoignure. Danègre s'arrêta quelques pas +plus loin. Ses jambes vacillaient. Il tomba sur un banc.</p> + +<p>—Eh bien? demanda son compagnon.</p> + +<p>—C'est là.</p> + +<p>—C'est là! qu'est-ce que vous me chantez?</p> + +<p>—Oui là, devant nous.</p> + +<p>—Devant nous! Dites donc, Danègre, il ne faudrait pas...</p> + +<p>—Je vous répète qu'elle est là.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—Entre deux pavés.</p> + +<p>—Lesquels?</p> + +<p>—Cherchez.</p> + +<p>—Lesquels? répéta Grimaudan.</p> + +<p>Victor ne répondit pas.</p> + +<p>—Ah! parfait, tu veux me faire poser, mon bonhomme.</p> + +<p>—Non... mais... je vais crever de misère.</p> + +<p>—Et alors, tu hésites? Allons, je serai bon prince. Combien te +faut-il?</p> + +<p>—De quoi prendre mon billet d'entrepont pour l'Amérique.</p> + +<p>—Convenu.</p> + +<p>—Et un billet de cent pour les premiers frais.</p> + +<p>—Tu en auras deux. Parle.</p> + +<p>—Comptez les pavés, à droite de l'égout. C'est entre le douzième et +le treizième.</p> + +<p>—Dans le ruisseau?</p> + +<p>—Oui, en bas du trottoir.</p> + +<p>Grimaudan regarda autour de lui. Des tramways passaient, des gens +passaient. Mais bah! qui pouvait se douter?...</p> + +<p>Il ouvrit son canif et le planta entre le douzième et le treizième +pavé.</p> + +<p>—Et si elle n'y est pas?</p> + +<p>—Si personne ne m'a vu me baisser et l'enfoncer, elle y est encore.</p> + +<p>Se pouvait-il qu'elle y fût! La perle noire jetée dans la boue d'un +ruisseau, à la disposition du premier venu! La perle noire... une +fortune!</p> + +<p>—À quelle profondeur?</p> + +<p>—Dix centimètres, à peu près.</p> + +<p>Il creusa le sable mouillé. La pointe de son canif heurta quelque +chose. Avec ses doigts il élargit le trou.</p> + +<p>Il aperçut la perle noire.</p> + +<p>—Tiens, voilà tes deux cents francs. Je t'enverrai ton billet pour +l'Amérique.</p> + +<p class="top5">Le lendemain, l'<i>Écho de France</i> publiait cet entrefilet, qui fut +reproduit par les journaux du monde entier:</p> + +<p><i>Depuis hier, la fameuse perle noire est entre les mains d'Arsène +Lupin qui l'a reprise au meurtrier de la comtesse d'Andillot. Avant +peu, des fac-similés de ce précieux bijou seront exposés à Londres, à +Saint-Pétersbourg, à Calcutta, à Buenos-Ayres et à New York.</i></p> + +<p><i>Arsène Lupin attend les propositions que voudront bien lui faire ses +correspondants.</i></p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>—Et voilà comme quoi le crime est toujours puni et la vertu +récompensée, conclut Arsène Lupin, lorsqu'il m'eut révélé les dessous +de l'affaire.</p> + +<p>—Et voilà comme quoi, sous le nom de Grimaudan, ex-inspecteur de la +Sûreté, vous fûtes choisi par le destin pour enlever au criminel le +bénéfice de son forfait.</p> + +<p>—Justement. Et j'avoue que c'est une des aventures dont je suis le +plus fier. Les quarante minutes que j'ai passées dans l'appartement de +la comtesse, après avoir constaté sa mort, sont parmi les plus +étonnantes et les plus profondes de ma vie. En quarante minutes, +empêtré dans la situation la plus inextricable, j'ai reconstitué le +crime, j'ai acquis la certitude, à l'aide de quelques indices, que le +coupable ne pouvait être qu'un domestique de la comtesse. Enfin, j'ai +compris que, pour avoir la perle, il fallait que ce domestique fût +arrêté—et j'ai laissé le bouton de gilet—mais qu'il ne fallait pas +qu'on relevât contre lui des preuves irrécusables de sa culpabilité—et +j'ai ramassé le couteau oublié sur le tapis, emporté la clef oubliée +sur la serrure, fermé la porte à double tour, et effacé les traces des +doigts sur le plâtre du cabinet aux robes. À mon sens, ce fut là un de +ces éclairs...</p> + +<p>—De génie, interrompis-je.</p> + +<p>—De génie, si vous voulez, et qui n'eût pas illuminé le cerveau du +premier venu. Deviner en une seconde les deux termes du problème—une +arrestation et un acquittement—me servir de l'appareil formidable de +la justice pour détraquer mon homme, pour l'abêtir, bref, pour le +mettre dans un état d'esprit tel qu'une fois libre il devait +inévitablement, fatalement, tomber dans le piège un peu grossier que +je lui tendais!...</p> + +<p>—Un peu? dites beaucoup, car il ne courait aucun danger.</p> + +<p>—Oh! pas le moindre, puisque tout acquittement est chose définitive.</p> + +<p>—Pauvre diable...</p> + +<p>—Pauvre diable... Victor Danègre! vous ne songez pas que c'est un +assassin? Il eût été de la dernière immoralité que la perle noire lui +restât. Il vit, pensez donc, Danègre vit!</p> + +<p>—Et la perle noire est à vous.</p> + +<p>Il la sortit d'une des poches secrètes de son portefeuille, l'examina, +la caressa de ses doigts et de ses yeux émus, et il soupirait:</p> + +<p>—Quel est le boyard, quel est le rajah imbécile et vaniteux qui +possédera ce trésor? À quel milliardaire américain est destiné le +petit morceau de beauté et de luxe qui ornait les blanches épaules de +Léontine Zalti, comtesse d'Andillot?...</p> + +<h3><a name="HERLOCK_SHOLMES_ARRIVE_TROP_TARD" id="HERLOCK_SHOLMES_ARRIVE_TROP_TARD"></a>HERLOCK SHOLMÈS ARRIVE TROP TARD</h3> + +<p>C'est étrange ce que vous ressemblez à Arsène Lupin, Velmont!</p> + +<p>—Vous le connaissez?</p> + +<p>—Oh! comme tout le monde, par ses photographies, dont aucune n'est +pareille aux autres, mais dont chacune laisse l'impression d'une +physionomie identique... qui est bien la vôtre.</p> + +<p>Horace Velmont parut plutôt vexé.</p> + +<p>—N'est-ce pas, mon cher Devanne! Et vous n'êtes pas le premier à +m'en faire la remarque, croyez-le.</p> + +<p>—C'est au point, insista Devanne, que si vous ne m'aviez pas été +recommandé par mon cousin d'Estevan, et si vous n'étiez pas le peintre +connu dont j'admire les belles marines, je me demande si je n'aurais +pas averti la police de votre présence à Dieppe.</p> + +<p>La boutade fut accueillie par un rire général. Il y avait là, dans la +grande salle à manger du château de Thibermesnil, outre Velmont: +l'abbé Gélis, curé du village, et une douzaine d'officiers, dont les +régiments manœuvraient aux environs, et qui avaient répondu à +l'invitation du banquier Georges Devanne et de sa mère. L'un d'eux +s'écria:</p> + +<p>—Mais est-ce que précisément Arsène Lupin n'a pas été signalé sur la +côte, après son fameux coup du rapide de Paris au Havre?</p> + +<p>—Parfaitement, il y a de cela trois mois, et la semaine suivante je +faisais connaissance au casino de notre excellent Velmont qui, depuis, +a bien voulu m'honorer de quelques visites—agréable préambule d'une +visite domiciliaire plus sérieuse qu'il me rendra l'un de ces +jours... ou plutôt l'une de ces nuits!</p> + +<p>On rit de nouveau et l'on passa dans l'ancienne salle des gardes, +vaste pièce, très haute, qui occupe toute la partie inférieure de la +tour Guillaume, et où Georges Devanne a réuni les incomparables +richesses accumulées à travers les siècles par les sires de +Thibermesnil. Des bahuts et des crédences, des landiers et des +girandoles la décorent. De magnifiques tapisseries pendent aux murs de +pierre. Les embrasures des quatre fenêtres sont profondes, munies de +bancs, et se terminent par des croisées ogivales à vitraux encadrés de +plomb. Entre la porte et la fenêtre de gauche, s'érige une +bibliothèque monumentale de style Renaissance, sur le fronton de +laquelle on lit, en lettres d'or, «Thibermesnil» et au-dessous, la +fière devise de la famille: «Fais ce que veulx.»</p> + +<p>Et comme on allumait des cigares, Devanne reprit:</p> + +<p>—Seulement, dépêchez-vous, Velmont, c'est la dernière nuit qui vous +reste.</p> + +<p>—Et pourquoi? fit le peintre qui, décidément, prenait la chose en +plaisantant.</p> + +<p>Devanne allait répondre quand sa mère lui fit un signe. Mais +l'excitation du dîner, le désir d'intéresser ses hôtes, l'emportèrent.</p> + +<p>—Bah! murmura-t-il, je puis parler maintenant. Une indiscrétion +n'est plus à craindre.</p> + +<p>On s'assit autour de lui avec une vive curiosité, et il déclara, de +l'air satisfait de quelqu'un qui annonce une grosse nouvelle:</p> + +<p>—Demain, à quatre heures du soir, Herlock Sholmès, le grand policier +anglais pour qui il n'est point de mystère, Herlock Sholmès, le plus +extraordinaire déchiffreur d'énigmes que l'on ait jamais vu, le +prodigieux personnage qui semble forgé de toutes pièces par +l'imagination d'un romancier, Herlock Sholmès sera mon hôte.</p> + +<p>On se récria. Herlock Sholmès à Thibermesnil. C'était donc sérieux? +Arsène Lupin se trouvait réellement dans la contrée?</p> + +<p>—Arsène Lupin et sa bande ne sont pas loin. Sans compter l'affaire +du baron Cahorn, à qui attribuer les cambriolages de Montigny, de +Gruchet, de Crasville, sinon à notre voleur national? Aujourd'hui, +c'est mon tour.</p> + +<p>—Et vous êtes prévenu, comme le fut le baron Cahorn?</p> + +<p>—Le même truc ne réussit pas deux fois.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Alors?... alors voici.</p> + +<p>Il se leva, et désignant du doigt, sur l'un des rayons de la +bibliothèque, un petit espace vide entre deux énormes in-folios:</p> + +<p>—Il y avait là un livre, un livre du <span class="small">XVI</span><sup>e</sup> siècle intitulé la +<i>Chronique de Thibermesnil</i>, et qui était l'histoire du château depuis +sa construction par le duc Rollon sur l'emplacement d'une forteresse +féodale. Il contenait trois planches gravées. L'une représentait une +vue cavalière du domaine dans son ensemble, la seconde le plan des +bâtiments, et la troisième—j'appelle votre attention là-dessus—le +tracé d'un souterrain dont l'une des issues s'ouvre à l'extérieur de +la première ligne des remparts, et dont l'autre aboutit ici, oui, dans +la salle même où nous nous tenons. Or, ce livre a disparu depuis le +mois dernier.</p> + +<p>—Fichtre, dit Velmont, c'est mauvais signe. Seulement cela ne suffit +pas pour motiver l'intervention de Herlock Sholmès.</p> + +<p>—Certes, cela n'eût point suffi s'il ne s'était passé un autre fait +qui donne à celui que je viens de vous raconter toute sa +signification. Il existait à la Bibliothèque nationale un second +exemplaire de cette Chronique, et ces deux exemplaires différaient par +certains détails concernant le souterrain, comme l'établissement d'un +profil et d'une échelle, et diverses annotations, non pas imprimées, +mais écrites à l'encre et plus ou moins effacées. Je savais ces +particularités, et je savais que le tracé définitif ne pouvait être +reconstitué que par une confrontation minutieuse des deux cartes. Or, +le lendemain du jour où mon exemplaire disparaissait, celui de la +Bibliothèque nationale était demandé par un lecteur qui l'emportait +sans qu'il fût possible de déterminer les conditions dans lesquelles +le vol était effectué.</p> + +<p>Des exclamations accueillirent ces paroles.</p> + +<p>—Cette fois, l'affaire devient sérieuse.</p> + +<p>—Aussi, cette fois, dit Devanne, la police s'émut et il y eut une +double enquête, qui, d'ailleurs, n'eut aucun résultat.</p> + +<p>—Comme toutes celles dont Arsène Lupin est l'objet.</p> + +<p>—Précisément. C'est alors qu'il me vint à l'esprit de demander son +concours à Herlock Sholmès, lequel me répondit qu'il avait le plus vif +désir d'entrer en contact avec Arsène Lupin.</p> + +<p>—Quelle gloire pour Arsène Lupin! dit Velmont! Mais, si notre voleur +national, comme vous l'appelez, ne nourrit aucun projet sur +Thibermesnil, Herlock Sholmès n'aura qu'à se tourner les pouces?</p> + +<p>—Il y a autre chose, et qui l'intéressera vivement, la découverte du +souterrain.</p> + +<p>—Comment, vous nous avez dit qu'une des entrées s'ouvrait sur la +campagne, l'autre dans ce salon même!</p> + +<p>—Où? En quel lieu de ce salon? La ligne qui représente le souterrain +sur les cartes, aboutit bien d'un côté à un petit cercle accompagné de +ces deux majuscules «T. G.», ce qui signifie sans doute, n'est-ce pas, +Tour Guillaume. Mais la tour est ronde, et qui pourrait déterminer à +quel endroit du rond s'amorce le tracé du dessin?</p> + +<p>Devanne alluma un second cigare et se versa un verre de bénédictine. +On le pressait de questions. Il souriait, heureux de l'intérêt +provoqué. Enfin il prononça:</p> + +<p>—Le secret est perdu. Nul au monde ne le connaît. De père en fils, +dit la légende, les puissants seigneurs se le transmettaient à leur +lit de mort, jusqu'au jour où Geoffroy, dernier du nom, eut la tête +tranchée sur l'échafaud, le 7 thermidor an II, dans sa dix-neuvième +année.</p> + +<p>—Mais, depuis un siècle, on a dû chercher?</p> + +<p>—On a cherché, mais vainement. Moi-même, quand j'eus acheté le +château à l'arrière-petit-neveu du conventionnel Leribourg, j'ai fait +faire des fouilles. À quoi bon? Songez que cette tour, environnée +d'eau, n'est reliée au château que par un point, et qu'il faut, en +conséquence, que le souterrain passe sous les anciens fossés. Le plan +de la Bibliothèque nationale montre d'ailleurs une suite de quatre +escaliers comportant quarante-huit marches, ce qui laisse supposer une +profondeur de plus de dix mètres. Et l'échelle, annexée à l'autre +plan, fixe la distance à deux cents mètres. En réalité, tout le +problème est ici, entre ce plancher, ce plafond et ces murs. Ma foi, +j'avoue que j'hésite à les démolir.</p> + +<p>—Et l'on n'a aucun indice?</p> + +<p>—Aucun.</p> + +<p>L'abbé Gélis objecta:</p> + +<p>—M. Devanne, nous devons faire état de deux citations.</p> + +<p>—Oh! s'écria Devanne en riant, M. le curé est un fouilleur +d'archives, un grand liseur de mémoires, et tout ce qui touche à +Thibermesnil le passionne. Mais l'explication dont il parle ne sert +qu'à embrouiller les choses.</p> + +<p>—Mais encore?</p> + +<p>—Vous y tenez?</p> + +<p>—Énormément.</p> + +<p>—Vous saurez donc qu'il résulte de ses lectures que deux rois de +France ont eu le mot de l'énigme.</p> + +<p>—Deux rois de France!</p> + +<p>—Henri IV et Louis XVI.</p> + +<p>—Ce ne sont pas les premiers venus. Et comment M. l'abbé est-il au +courant?...</p> + +<p>—Oh! c'est bien simple, continua Devanne. L'avant-veille de la +bataille d'Arques, le roi Henri IV vint souper et coucher dans ce +château. À onze heures du soir, Louise de Tancarville, la plus jolie +dame de Normandie, fut introduite auprès de lui par le souterrain avec +la complicité du duc Edgard, qui, en cette occasion, livra le secret +de famille. Ce secret, Henri IV le confia plus tard à son ministre +Sully, qui raconte l'anecdote dans ses «Royales Œconomies d'État» +sans l'accompagner d'autre commentaire que de cette phrase +incompréhensible:</p> + +<p>«<i>La hache tournoie dans l'air qui frémit, mais l'aile s'ouvre, et +l'on va jusqu'à Dieu.</i>»</p> + +<p>Il y eut un silence, et Velmont ricana:</p> + +<p>—Ce n'est pas d'une clarté aveuglante.</p> + +<p>—N'est-ce pas? M. le curé veut que Sully ait noté par là le mot de +l'énigme, sans trahir le secret des scribes auxquels il dictait ses +mémoires.</p> + +<p>—L'hypothèse est ingénieuse.</p> + +<p>—Je l'accorde, mais quelle est cette hache qui tourne, et cet oiseau +qui s'envole?</p> + +<p>—Et qu'est-ce qui va jusqu'à Dieu?</p> + +<p>—Mystère!</p> + +<p>Velmont reprit:</p> + +<p>—Et ce bon Louis XVI, fut-ce également pour recevoir la visite d'une +dame, qu'il se fit ouvrir le souterrain?</p> + +<p>—Je l'ignore. Tout ce qu'il est permis de dire, c'est que Louis XVI +a séjourné en 1784 à Thibermesnil, et que la fameuse armoire de fer, +trouvée au Louvre sur la dénonciation de Gamain, renfermait un papier +avec ces mots écrits par lui: «<i>Thibermesnil</i>: 2-6-12.»</p> + +<p>Horace Velmont éclata de rire:</p> + +<p>—Victoire! les ténèbres se dissipent de plus en plus. Deux fois six +font douze.</p> + +<p>—Riez à votre guise, Monsieur, fit l'abbé, il n'empêche que ces deux +citations contiennent la solution, et qu'un jour ou l'autre viendra +quelqu'un qui saura les interpréter.</p> + +<p>—Herlock Sholmès d'abord, dit Devanne... À moins qu'Arsène Lupin +ne le devance. Qu'en pensez-vous, Velmont?</p> + +<p>Velmont se leva, mit la main sur l'épaule de Devanne, et déclara:</p> + +<p>—Je pense qu'aux données fournies par votre livre et par celui de la +Bibliothèque, il manquait un renseignement de la plus haute +importance, et que vous avez eu la gentillesse de me l'offrir. Je vous +en remercie.</p> + +<p>—De sorte que?...</p> + +<p>—De sorte que maintenant, la hache ayant tournoyé, l'oiseau s'étant +enfui, et deux fois six faisant douze, je n'ai plus qu'à me mettre en +campagne.</p> + +<p>—Sans perdre une minute.</p> + +<p>—Sans perdre une seconde! ne faut-il pas que cette nuit, +c'est-à-dire avant l'arrivée de Herlock Sholmès, je cambriole votre +château.</p> + +<p>—Il est de fait que vous n'avez que le temps. Voulez-vous que je +vous conduise?</p> + +<p>—Jusqu'à Dieppe?</p> + +<p>—Jusqu'à Dieppe. J'en profiterai pour ramener moi-même M. et M<sup>me</sup> +d'Androl et une jeune fille de leurs amis qui arrivent par le train de +minuit.</p> + +<p>Et s'adressant aux officiers, Devanne ajouta:</p> + +<p>—D'ailleurs, nous nous retrouverons tous ici demain à déjeuner, +n'est-ce pas, Messieurs? Je compte bien sur vous, puisque ce château +doit être investi par vos régiments et pris d'assaut sur le coup de +onze heures.</p> + +<p>L'invitation fut acceptée, on se sépara, et un instant plus tard, une +20-30 Étoile d'or emportait Devanne et Velmont sur la route de Dieppe. +Devanne déposa le peintre devant le casino, et se rendit à la gare.</p> + +<p>À minuit ses amis descendaient du train. À minuit et demi, +l'automobile franchissait les portes de Thibermesnil. À une heure, +après un léger souper servi dans le salon, chacun se retira. Peu à peu +toutes les lumières s'éteignirent. Le grand silence de la nuit +enveloppa le château.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Mais la lune écarta les nuages qui la voilaient, et, par deux des +fenêtres, emplit le salon de clarté blanche. Cela ne dura qu'un +moment. Très vite la lune se cacha derrière le rideau des collines. Et +ce fut l'obscurité. Le silence s'augmenta de l'ombre plus épaisse. À +peine, de temps à autre, des craquements de meubles le +troublaient-ils, ou bien le bruissement des roseaux sur l'étang qui +baigne les vieux murs de ses eaux vertes.</p> + +<p>La pendule égrenait le chapelet infini des secondes. Elle sonna deux +heures. Puis, de nouveau, les secondes tombèrent hâtives et monotones +dans la paix lourde de la nuit. Puis trois heures sonnèrent.</p> + +<p>Et tout à coup quelque chose claqua, comme fait, au passage d'un +train, le disque d'un signal qui s'ouvre et se rabat. Et un jet fin de +lumière traversa le salon de part en part, ainsi qu'une flèche qui +laisserait derrière elle une traînée étincelante. Il jaillissait de la +cannelure centrale d'un pilastre où s'appuie, à droite, le fronton de +la bibliothèque. Il s'immobilisa d'abord sur le panneau opposé en un +cercle éclatant, puis il se promena de tous côtés comme un regard +inquiet qui scrute l'ombre, puis il s'évanouit pour jaillir encore, +pendant que toute une partie de la bibliothèque tournait sur elle-même +et démasquait une large ouverture, en forme de voûte.</p> + +<p>Un homme entra qui tenait à la main une lanterne électrique. Un autre +homme et un troisième surgirent qui portaient un rouleau de cordes et +différents instruments. Le premier inspecta la pièce, écouta et dit:</p> + +<p>—Appelez les camarades.</p> + +<p>De ces camarades, il en vint huit par le souterrain, gaillards +solides, au visage énergique. Et le déménagement commença.</p> + +<p>Ce fut rapide. Arsène Lupin passait d'un meuble à un autre, +l'examinait, et, suivant ses dimensions ou sa valeur artistique, lui +faisait grâce ou ordonnait:</p> + +<p>—Enlevez!</p> + +<p>Et l'objet était enlevé, avalé par la gueule béante du tunnel, expédié +dans les entrailles de la terre.</p> + +<p>Et ainsi furent escamotés six fauteuils et six chaises Louis XV, et +des tapisseries d'Aubusson, et des girandoles signées Gouthière, et +deux Fragonard, et un Nattier, et un buste de Houdon, et des +statuettes. Quelquefois Lupin s'attardait devant un magnifique bahut +ou un superbe tableau et soupirait:</p> + +<p>—Trop lourd, celui-là... trop grand... quel dommage!</p> + +<p>Et il continuait son expertise.</p> + +<p>En quarante minutes, le salon fut «désencombré» selon l'expression +d'Arsène. Et tout cela s'était accompli dans un ordre admirable, sans +aucun bruit, comme si tous les objets que maniaient ces hommes eussent +été garnis d'épaisse ouate.</p> + +<p>Il dit alors au dernier d'entre eux qui s'en allait, porteur d'un +cartel signé Boulle:</p> + +<p>—Inutile de revenir. Il est entendu, n'est-ce pas, qu'aussitôt +l'auto-camion chargé, vous filez jusqu'à la grange de Roquefort.</p> + +<p>—Mais vous, patron?</p> + +<p>—Qu'on me laisse la motocyclette.</p> + +<p>L'homme parti, il repoussa, tout contre, le pan mobile de la +bibliothèque, puis, après avoir fait disparaître les traces du +déménagement, effacé les marques de pas, il souleva une portière, et +pénétra dans une galerie qui servait de communication entre la tour et +le château. Au milieu il y avait une vitrine, et c'était à cause de +cette vitrine qu'Arsène Lupin avait poursuivi ses investigations.</p> + +<p>Elle contenait des merveilles, une collection unique de montres, de +tabatières, de bagues, de châtelaines, de miniatures du plus joli +travail. Avec une pince il força la serrure, et ce lui fut un plaisir +inexprimable que de saisir ces joyaux d'or et d'argent, ces petites +œuvres d'un art si précieux et si délicat.</p> + +<p>Il avait, passé en bandoulière autour de son cou, un large sac de +toile spécialement aménagé pour ces aubaines. Il le remplit. Et il +remplit aussi les poches de sa veste, de son pantalon et de son gilet. +Et il refermait son bras gauche sur une pile de ces réticules en +perles si goûtés de nos ancêtres, et que la mode actuelle recherche si +passionnément... lorsqu'un léger bruit frappa son oreille.</p> + +<p>Il écouta: il ne se trompait pas, le bruit se précisait.</p> + +<p>Et soudain il se rappela: à l'extrémité de la galerie, un escalier +intérieur conduisait à un appartement, inoccupé jusqu'ici, mais qui +était, depuis ce soir, réservé à cette jeune fille que Devanne avait +été chercher à Dieppe, avec ses amis d'Androl.</p> + +<p>D'un geste rapide, il pressa du doigt le ressort de sa lanterne: elle +s'éteignit. Il avait à peine gagné l'embrasure d'une fenêtre qu'au +haut de l'escalier la porte fut ouverte et qu'une faible lueur éclaira +la galerie.</p> + +<p>Il eut la sensation—car, à demi-caché par un rideau, il ne voyait +point—qu'une personne descendait les premières marches avec +précaution. Il espéra qu'elle n'irait pas plus loin. Elle descendit +cependant et avança de plusieurs pas dans la pièce. Mais elle poussa +un cri. Sans doute avait-elle aperçu la vitrine brisée, aux trois +quarts vide.</p> + +<p>Au parfum, il reconnut la présence d'une femme. Ses vêtements +frôlaient presque le rideau qui le dissimulait, et il lui sembla qu'il +entendait battre le cœur de cette femme, et qu'elle aussi devinait la +présence d'un autre être, derrière elle, dans l'ombre, à portée de sa +main... Il se dit: «Elle a peur... elle va partir... il est +impossible qu'elle ne parte pas.» Elle ne partit point. La bougie qui +tremblait dans sa main, s'affermit. Elle se retourna, hésita un +instant, parut écouter le silence effrayant, puis, d'un coup, écarta +le rideau.</p> + +<p>Ils se virent.</p> + +<p>Arsène murmura, bouleversé:</p> + +<p>—Vous... vous... Mademoiselle.</p> + +<p>C'était miss Nelly.</p> + +<p>Miss Nelly! la passagère du Transatlantique, celle qui avait mêlé ses +rêves aux rêves du jeune homme durant cette inoubliable traversée, +celle qui avait assisté à son arrestation, et qui, plutôt que de le +trahir, avait eu ce joli geste de jeter à la mer le kodak où il avait +caché les bijoux et les billets de banque... Miss Nelly! la chère +et souriante créature dont l'image avait si souvent attristé ou réjoui +ses longues heures de prison!</p> + +<p>Le hasard était si prodigieux qui les mettait en présence l'un de +l'autre dans ce château et à cette heure de la nuit, qu'ils ne +bougeaient point et ne prononçaient pas une parole, stupéfaits, comme +hypnotisés par l'apparition fantastique qu'ils étaient l'un pour +l'autre.</p> + +<p>Chancelante, brisée d'émotion, miss Nelly dut s'asseoir.</p> + +<p>Il resta debout en face d'elle. Et peu à peu, au cours des secondes +interminables qui s'écoulèrent, il eut conscience de l'impression +qu'il devait donner en cet instant, les bras chargés de bibelots, les +poches gonflées, et son sac rempli à en crever. Une grande confusion +l'envahit, et il rougit de se trouver là, dans cette vilaine posture +du voleur qu'on prend en flagrant délit. Pour elle, désormais, quoi +qu'il advînt, il était le voleur, celui qui met la main dans la poche +des autres, celui qui crochète les portes et s'introduit furtivement.</p> + +<p>Une des montres roula sur le tapis, une autre également. Et d'autres +choses encore allaient glisser de ses bras, qu'il ne savait comment +retenir. Alors, se décidant brusquement, il laissa tomber sur le +fauteuil une partie des objets, vida ses poches et se défit de son +sac.</p> + +<p>Il se sentit plus à l'aise devant Nelly, et fit un pas vers elle avec +l'intention de lui parler. Mais elle eut un geste de recul, puis se +leva vivement, comme prise d'effroi, et se précipita vers le salon. La +portière se referma sur elle, il la rejoignit. Elle était là, +interdite, tremblante, et ses yeux contemplaient avec terreur +l'immense pièce dévastée.</p> + +<p>Aussitôt il lui dit:</p> + +<p>—À trois heures, demain, tout sera remis en place... Les meubles +seront rapportés...</p> + +<p>Elle ne répondit point, et il répéta:</p> + +<p>—Demain, à trois heures, je m'y engage... Rien au monde ne pourra +m'empêcher de tenir ma promesse... Demain, à trois heures...</p> + +<p>Un long silence pesa sur eux. Il n'osait le rompre, et l'émotion de la +jeune fille lui causait une véritable souffrance. Doucement, sans un +mot, il s'éloigna d'elle.</p> + +<p>Et il pensait:</p> + +<p>—Qu'elle s'en aille!... Qu'elle se sente libre de s'en +aller!... Qu'elle n'ait pas peur de moi!...</p> + +<p>Mais soudain elle tressaillit et balbutia:</p> + +<p>—Écoutez... des pas... j'entends marcher...</p> + +<p>Il la regarda avec étonnement. Elle semblait bouleversée, ainsi qu'à +l'approche d'un péril.</p> + +<p>—Je n'entends rien, dit-il, et quand même...</p> + +<p>—Comment! mais il faut fuir... vite, fuyez...</p> + +<p>—Fuir... pourquoi?</p> + +<p>—Il le faut... il le faut... Ah! ne restez pas...</p> + +<p>D'un trait elle courut jusqu'à l'entrée de la galerie et prêta +l'oreille. Non, il n'y avait personne. Peut-être le bruit venait-il du +dehors?... Elle attendit une seconde, puis, rassurée, se retourna.</p> + +<p>Arsène Lupin avait disparu.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>À l'instant même où Devanne constata le pillage de son château, il se +dit: c'est Velmont qui a fait le coup, et Velmont n'est autre +qu'Arsène Lupin. Tout s'expliquait ainsi, et rien ne s'expliquait +autrement. Cette idée ne fit d'ailleurs que l'effleurer, tellement il +était invraisemblable que Velmont ne fût point Velmont, c'est-à-dire +le peintre connu, le camarade de cercle de son cousin d'Estevan. Et +lorsque le brigadier de gendarmerie, aussitôt averti, se présenta, +Devanne ne songea même pas à lui communiquer cette supposition +absurde.</p> + +<p>Toute la matinée ce fut, à Thibermesnil, un va-et-vient +indescriptible. Les gendarmes, le garde champêtre, le commissaire de +police de Dieppe, les habitants du village, tout ce monde s'agitait +dans les couloirs, ou dans le parc, ou autour du château. L'approche +des troupes en manœuvre, le crépitement des fusils, ajoutaient au +pittoresque de la scène.</p> + +<p>Les premières recherches ne fournirent point d'indice. Les fenêtres +n'ayant pas été brisées ni les portes fracturées, sans nul doute le +déménagement s'était effectué par l'issue secrète. Pourtant, sur le +tapis, aucune trace de pas, sur les murs, aucune marque insolite.</p> + +<p>Une seule chose, inattendue, et qui dénotait bien la fantaisie +d'Arsène Lupin: la fameuse Chronique du <span class="small">XVI</span><sup>e</sup> siècle avait repris son +ancienne place, et, à côté, se trouvait un livre semblable, qui +n'était autre que l'exemplaire volé de la Bibliothèque nationale.</p> + +<p>À onze heures, les officiers arrivèrent. Devanne les accueillit +gaiement—quelque ennui que lui causât la perte de telles richesses +artistiques, sa fortune lui permettait de la supporter sans mauvaise +humeur.—Ses amis d'Androl et Nelly descendirent.</p> + +<p>Les présentations faites, on s'aperçut qu'il manquait un convive, +Horace Velmont. Ne viendrait-il point?</p> + +<p>Son absence eût réveillé les soupçons de Georges Devanne. Mais à midi +précis, il entrait. Devanne s'écria:</p> + +<p>—À la bonne heure! Vous voilà!</p> + +<p>—Ne suis-je pas exact?</p> + +<p>—Si, mais vous auriez pu ne pas l'être... après une nuit si +agitée! car vous savez la nouvelle?</p> + +<p>—Quelle nouvelle?</p> + +<p>—Vous avez cambriolé le château.</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Comme je vous le dis. Mais offrez tout d'abord votre bras à Miss +Underdown, et passons à table... Mademoiselle, permettez-moi...</p> + +<p>Il s'interrompit, frappé par le trouble de la jeune fille. Puis, +soudain, se rappelant:</p> + +<p>—C'est vrai, à propos, vous avez voyagé avec Arsène Lupin, +jadis... avant son arrestation... La ressemblance vous étonne, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Elle ne répondit point. Devant elle, Velmont souriait. Il s'inclina, +elle prit son bras. Il la conduisit à sa place et s'assit en face +d'elle.</p> + +<p>Durant le déjeuner on ne parla que d'Arsène Lupin, des meubles +enlevés, du souterrain, de Herlock Sholmès. À la fin du repas +seulement, comme on abordait d'autres sujets, Velmont se mêla à la +conversation. Il fut tour à tour amusant et grave, éloquent et +spirituel. Et tout ce qu'il disait, il semblait ne le dire que pour +intéresser la jeune fille. Très absorbée, elle ne paraissait point +l'entendre.</p> + +<p>On servit le café sur la terrasse qui domine la cour d'honneur et le +jardin français du côté de la façade principale. Au milieu de la +pelouse, la musique du régiment se mit à jouer, et la foule des +paysans et des soldats se répandit dans les allées du parc.</p> + +<p>Cependant Nelly se souvenait de la promesse d'Arsène Lupin: «À trois +heures tout sera là, je m'y engage.»</p> + +<p>À trois heures! et les aiguilles de la grande horloge qui ornait +l'aile droite marquaient deux heures quarante. Elle les regardait +malgré elle à tout instant. Et elle regardait aussi Velmont qui se +balançait paisiblement dans un confortable rocking-chair.</p> + +<p>Deux heures cinquante... deux heures cinquante-cinq... une sorte +d'impatience, mêlée d'angoisse, étreignait la jeune fille. Était-il +admissible que le miracle s'accomplît, et qu'il s'accomplît à la +minute fixée, alors que le château, la cour, la campagne étaient +remplis de monde, et qu'en ce moment même le procureur de la +République et le juge d'instruction poursuivaient leur enquête?</p> + +<p>Et pourtant... pourtant, Arsène Lupin avait promis avec une telle +solennité! Cela sera comme il l'a dit, pensa-t-elle, impressionnée par +tout ce qu'il y avait, en cet homme, d'énergie, d'autorité et de +certitude. Et cela ne lui semblait plus un miracle, mais un événement +naturel qui devait se produire par la force des choses.</p> + +<p>Une seconde, leurs regards se croisèrent. Elle rougit et détourna la +tête.</p> + +<p>Trois heures... Le premier coup sonna, le deuxième coup, le +troisième... Horace Velmont tira sa montre, leva les yeux vers +l'horloge, puis remit sa montre dans sa poche. Quelques secondes +s'écoulèrent. Et voici que la foule s'écarta, autour de la pelouse, +livrant passage à deux voitures qui venaient de franchir la grille du +parc, attelées l'une et l'autre de deux chevaux. C'étaient de ces +fourgons qui vont à la suite des régiments et qui portent les cantines +des officiers et les sacs des soldats. Ils s'arrêtèrent devant le +perron. Un sergent-fourrier sauta de l'un des sièges et demanda M. +Devanne.</p> + +<p>Devanne accourut et descendit les marches. Sous les bâches, il vit, +soigneusement rangés, bien enveloppés, ses meubles, ses tableaux, ses +objets d'art.</p> + +<p>Aux questions qu'on lui posa, le fourrier répondit en exhibant l'ordre +qu'il avait reçu de l'adjudant de service, et que cet adjudant avait +pris, le matin, au rapport. Par cet ordre, la deuxième compagnie du +quatrième bataillon devait pourvoir à ce que les objets mobiliers +déposés au carrefour des Halleux, en forêt d'Arques, fussent portés à +trois heures à M. Georges Devanne, propriétaire du château de +Thibermesnil. Signé: le colonel Beauvel.</p> + +<p>—Au carrefour, ajouta le sergent, tout se trouvait prêt, aligné sur +le gazon, et sous la garde... des passants. Ça m'a semblé drôle, +mais quoi! l'ordre était catégorique.</p> + +<p>Un des officiers examina la signature: elle était parfaitement imitée, +mais fausse.</p> + +<p>La musique avait cessé de jouer, on vida les fourgons, on réintégra +les meubles.</p> + +<p>Au milieu de cette agitation, Nelly resta seule à l'extrémité de la +terrasse. Elle était grave et soucieuse, agitée de pensées confuses +qu'elle ne cherchait pas à formuler. Soudain, elle aperçut Velmont qui +s'approchait. Elle souhaita de l'éviter, mais l'angle de la balustrade +qui borde la terrasse l'entourait de deux côtés, et une ligne de +grandes caisses d'arbustes, orangers, lauriers-roses et bambous, ne +lui laissait d'autre retraite que le chemin par où s'avançait le jeune +homme. Elle ne bougea pas. Un rayon de soleil tremblait sur ses +cheveux d'or, agité par les feuilles frêles d'un bambou. Quelqu'un +prononça très bas:</p> + +<p>—J'ai tenu ma promesse de cette nuit.</p> + +<p>Arsène Lupin était près d'elle, et autour d'eux il n'y avait personne.</p> + +<p>Il répéta, l'attitude hésitante, la voix timide:</p> + +<p>—J'ai tenu ma promesse de cette nuit.</p> + +<p>Il attendait un mot de remerciement, un geste du moins qui prouvât +l'intérêt qu'elle prenait à cet acte. Elle se tut.</p> + +<p>Ce mépris irrita Arsène Lupin, et, en même temps, il avait le +sentiment profond de tout ce qui le séparait de Nelly, maintenant +qu'elle savait la vérité. Il eût voulu se disculper, chercher des +excuses, montrer sa vie dans ce qu'elle avait d'audacieux et de grand. +Mais, d'avance, les paroles le froissaient, et il sentait l'absurdité +et l'insolence de toute explication. Alors il murmura tristement, +envahi d'un flot de souvenirs:</p> + +<p>—Comme le passé est loin! Vous rappelez-vous les longues heures sur +le pont de la <i>Provence</i>. Ah! tenez... vous aviez, comme +aujourd'hui, une rose à la main, une rose pâle comme celle-ci... Je +vous l'ai demandée... vous n'avez pas eu l'air d'entendre... +Cependant, après votre départ, j'ai trouvé la rose... oubliée sans +doute... Je l'ai gardée...</p> + +<p>Elle ne répondit pas encore. Elle semblait très loin de lui. Il +continua:</p> + +<p>—En mémoire de ces heures, ne songez pas à ce que vous savez. Que le +passé se relie au présent! Que je ne sois pas celui que vous avez vu +cette nuit, mais celui d'autrefois, et que vos yeux me regardent, ne +fût-ce qu'une seconde, comme ils me regardaient... Je vous en prie... +Ne suis-je plus le même?</p> + +<p>Elle leva les yeux, comme il le demandait, et le regarda. Puis sans un +mot, elle posa son doigt sur une bague qu'il portait à l'index. On +n'en pouvait voir que l'anneau, mais le chaton, retourné à +l'intérieur, était formé d'un rubis merveilleux.</p> + +<p>Arsène Lupin rougit. Cette bague appartenait à Georges Devanne.</p> + +<p>Il sourit avec amertume:</p> + +<p>—Vous avez raison. Ce qui a été sera toujours. Arsène Lupin n'est et +ne peut être qu'Arsène Lupin, et entre vous et lui, il ne peut même +pas y avoir un souvenir... Pardonnez-moi... J'aurais dû +comprendre que ma seule présence auprès de vous est un outrage...</p> + +<p>Il s'effaça le long de la balustrade, le chapeau à la main. Nelly +passa devant lui. Il fut tenté de la retenir, de l'implorer. L'audace +lui manqua, et il la suivit des yeux, comme au jour lointain où elle +traversait la passerelle sur le quai de New-York. Elle monta les +degrés qui conduisent à la porte. Un instant encore sa fine silhouette +se dessina parmi les marbres du vestibule. Il ne la vit plus.</p> + +<p>Un nuage obscurcit le soleil. Arsène Lupin observait, immobile, la +trace des petits pas empreinte dans le sable. Tout à coup, il +tressaillit: sur la caisse de bambou contre laquelle Nelly s'était +appuyée gisait la rose, la rose pâle qu'il n'avait pas osé lui +demander... Oubliée sans doute, elle aussi? Mais oubliée +volontairement ou par distraction?</p> + +<p>Il la saisit ardemment. Des pétales s'en détachèrent. Il les ramassa +un à un comme des reliques...</p> + +<p>—Allons, se dit-il, je n'ai plus rien à faire ici. Songeons à la +retraite. D'autant que si Herlock Sholmès s'en mêle, ça pourrait +devenir mauvais.</p> + +<p class="ast">* * *</p> + +<p>Le parc était désert. Cependant, près du pavillon qui commande +l'entrée, se tenait un groupe de gendarmes. Il s'enfonça dans les +taillis, escalada le mur d'enceinte et prit, pour se rendre à la gare +la plus proche, un sentier qui serpentait parmi les champs. Il n'avait +point marché durant dix minutes que le chemin se rétrécit, encaissé +entre deux talus, et comme il arrivait dans ce défilé, quelqu'un s'y +engageait qui venait en sens inverse.</p> + +<p>C'était un homme d'une cinquantaine d'années peut-être, assez fort, la +figure rasée, et dont le costume précisait l'aspect étranger. Il +portait à la main une lourde canne, et une sacoche pendait à son cou.</p> + +<p>Ils se croisèrent. L'étranger dit, avec un accent anglais à peine +perceptible:</p> + +<p>—Excusez-moi, Monsieur... est-ce bien ici la route du château?</p> + +<p>—Tout droit, Monsieur, et à gauche dès que vous serez au pied du +mur. On vous attend avec impatience.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Oui, mon ami Devanne nous annonçait votre visite dès hier soir.</p> + +<p>—Tant pis pour M. Devanne s'il a trop parlé.</p> + +<p>—Et je suis heureux d'être le premier à vous saluer. Herlock Sholmès +n'a pas d'admirateur plus fervent que moi.</p> + +<p>Il y eut dans sa voix une nuance imperceptible d'ironie qu'il regretta +aussitôt, car Herlock Sholmès le considéra des pieds à la tête, et +d'un œil à la fois si enveloppant et si aigu, qu'Arsène Lupin eut +l'impression d'être saisi, emprisonné, enregistré par ce regard, plus +exactement et plus essentiellement qu'il ne l'avait jamais été par +aucun appareil photographique.</p> + +<p>—Le cliché est pris, pensa-t-il. Plus la peine de me déguiser avec +ce bonhomme-là. Seulement... m'a-t-il reconnu?</p> + +<p>Ils se saluèrent. Mais un bruit de pas résonna, un bruit de chevaux +qui caracolent dans un cliquetis d'acier. C'étaient les gendarmes. Les +deux hommes durent se coller contre le talus, dans l'herbe haute, pour +éviter d'être bousculés. Les gendarmes passèrent, et comme ils se +suivaient à une certaine distance, ce fut assez long. Et Lupin +songeait:</p> + +<p>—Tout dépend de cette question: m'a-t-il reconnu? Si oui, il y a +bien des chances pour qu'il abuse de la situation. Le problème est +angoissant.</p> + +<p>Quand le dernier cavalier les eut dépassés, Herlock Sholmès se releva +et, sans rien dire, brossa son vêtement sali de poussière. La courroie +de son sac était embarrassée d'une branche d'épines. Arsène Lupin +s'empressa. Une seconde encore ils s'examinèrent. Et, si quelqu'un +avait pu les surprendre à cet instant, c'eût été un spectacle émouvant +que la première rencontre de ces deux hommes, si étranges, si +puissamment armés, tous deux vraiment supérieurs, et destinés +fatalement par leurs aptitudes spéciales à se heurter comme deux +forces égales que l'ordre des choses pousse l'une contre l'autre à +travers l'espace.</p> + +<p>Puis l'Anglais dit:</p> + +<p>—Je vous remercie, Monsieur.</p> + +<p>—Tout à votre service, répondit Lupin.</p> + +<p>Ils se quittèrent. Lupin se dirigea vers la station Herlock Sholmès +vers le château.</p> + +<p class="top5">Le juge d'instruction et le procureur étaient partis après de vaines +recherches, et l'on attendait Herlock Sholmès avec une curiosité que +justifiait sa grande réputation. On fut un peu déçu par son aspect de +bon bourgeois, qui différait si profondément de l'image qu'on se +faisait de lui. Il n'avait rien du héros de roman, du personnage +énigmatique et diabolique qu'évoque en nous l'idée de Herlock Sholmès. +Devanne, cependant, s'écria plein d'exubérance:</p> + +<p>—Enfin, Maître, c'est vous! Quel bonheur! Il y a si longtemps que +j'espérais... Je suis presque heureux de tout ce qui s'est passé, +puisque cela me vaut le plaisir de vous voir. Mais, à propos, comment +êtes-vous venu?</p> + +<p>—Par le train!</p> + +<p>—Quel dommage! Je vous avais cependant envoyé mon automobile au +débarcadère.</p> + +<p>—Une arrivée officielle, n'est-ce pas? avec tambour et musique! +Excellent moyen pour me faciliter la besogne, bougonna l'Anglais.</p> + +<p>Ce ton peu engageant déconcerta Devanne qui, s'efforçant de +plaisanter, reprit:</p> + +<p>—La besogne, heureusement, est plus facile que je ne vous l'avais +écrit.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que le vol a eu lieu cette nuit.</p> + +<p>—Si vous n'aviez pas annoncé ma visite, Monsieur, il est probable +que le vol n'aurait pas eu lieu cette nuit.</p> + +<p>—Et quand donc?</p> + +<p>—Demain, ou un autre jour.</p> + +<p>—Et en ce cas?</p> + +<p>—Lupin eût été pris au piège.</p> + +<p>—Et mes meubles?</p> + +<p>—N'auraient pas été enlevés.</p> + +<p>—Mes meubles sont ici.</p> + +<p>—Ici?</p> + +<p>—Ils ont été ramenés à trois heures.</p> + +<p>—Par Lupin?</p> + +<p>—Par deux fourgons militaires.</p> + +<p>Herlock Sholmès enfonça violemment son chapeau sur sa tête et rajusta +son sac; mais Devanne, aux cent coups, s'écria:</p> + +<p>—Que faites-vous?</p> + +<p>—Je m'en vais.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Vos meubles sont là, Arsène Lupin est loin. Mon rôle est terminé.</p> + +<p>—Mais j'ai absolument besoin de votre concours, cher monsieur. Ce +qui s'est passé hier peut se renouveler demain, puisque nous ignorons +le plus important, comment Arsène Lupin est entré, comment il est +sorti, et pourquoi, quelques heures plus tard, il procédait à cette +restitution.</p> + +<p>—Ah! vous ignorez...</p> + +<p>L'idée d'un secret à découvrir adoucit Herlock Sholmès.</p> + +<p>—Soit, cherchons. Mais vite, n'est-ce pas? et, autant que possible, +seuls.</p> + +<p>La phrase désignait clairement les assistants. Devanne comprit et +introduisit l'Anglais dans le salon. D'un ton sec, en phrases qui +semblaient comptées d'avance, et avec quelle parcimonie! Sholmès lui +posa des questions sur la soirée de la veille, sur les convives qui +s'y trouvaient, sur les habitués du château. Puis il examina les deux +volumes de la Chronique, compara les cartes du souterrain, se fit +répéter les citations relevées par l'abbé Gélis, et demanda:</p> + +<p>—C'est bien hier que, pour la première fois, vous avez parlé de ces +deux citations?</p> + +<p>—Hier.</p> + +<p>—Vous ne les aviez jamais communiquées à M. Horace Velmont?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Bien. Commandez votre automobile. Je repars dans une heure.</p> + +<p>—Dans une heure!</p> + +<p>—Arsène Lupin n'a pas mis davantage à résoudre le problème que vous +lui avez posé.</p> + +<p>—Moi!... je lui ai posé...</p> + +<p>—Eh! oui, Arsène Lupin et Velmont, c'est la même chose.</p> + +<p>—Je m'en doutais... ah! le gredin!</p> + +<p>—Or, hier soir, à dix heures, vous avez fourni à Lupin les éléments +de vérité qui lui manquaient et qu'il cherchait depuis des semaines. +Et, dans le courant de la nuit, Lupin a trouvé le temps de comprendre, +de réunir sa bande et de vous dévaliser. J'ai la prétention d'être +aussi expéditif.</p> + +<p>Il se promena d'un bout à l'autre de la pièce en réfléchissant, puis +s'assit, croisa ses longues jambes et ferma les yeux.</p> + +<p>Devanne attendit, assez embarrassé.</p> + +<p>—Dort-il? Réfléchit-il?</p> + +<p>À tout hasard il sortit pour donner des ordres. Quand il revint il +l'aperçut au bas de l'escalier de la galerie, à genoux, et scrutant le +tapis.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc?</p> + +<p>—Regardez... là... ces taches de bougie...</p> + +<p>—Tiens, en effet... et toutes fraîches...</p> + +<p>—Et vous pouvez en observer également sur le haut de l'escalier, et +davantage encore autour de cette vitrine qu'Arsène Lupin a fracturée, +et dont il a enlevé les bibelots pour les déposer sur ce fauteuil.</p> + +<p>—Et vous en concluez?</p> + +<p>—Rien. Tous ces faits expliqueraient sans aucun doute la restitution +qu'il a opérée. Mais c'est un côté de la question que je n'ai pas le +temps d'aborder. L'essentiel, c'est le tracé du souterrain.</p> + +<p>—Vous espérez toujours...</p> + +<p>—Je n'espère pas, je sais. Il existe, n'est-ce pas, une chapelle à +deux ou trois cents mètres du château?</p> + +<p>—Une chapelle en ruines, où se trouve le tombeau du duc Rollon.</p> + +<p>—Dites à votre chauffeur qu'il nous attende auprès de cette +chapelle.</p> + +<p>—Mon chauffeur n'est pas encore de retour... On doit me prévenir... +Mais, d'après ce que je vois, vous estimez que le souterrain +aboutit à la chapelle. Sur quel indice...</p> + +<p>Herlock Sholmès l'interrompit:</p> + +<p>—Je vous prierai, Monsieur, de me procurer une échelle et une +lanterne.</p> + +<p>—Ah! vous avez besoin d'une lanterne et d'une échelle?</p> + +<p>—Apparemment, puisque je vous les demande.</p> + +<p>Devanne, quelque peu interloqué par cette rude logique, sonna. Les +deux objets furent apportés.</p> + +<p>Les ordres se succédèrent alors avec la rigueur et la précision de +commandements militaires.</p> + +<p>—Appliquez cette échelle contre la bibliothèque, à gauche du mot +Thibermesnil...</p> + +<p>Devanne dressa l'échelle et l'Anglais continua:</p> + +<p>—Plus à gauche... à droite... Halte!... Montez... +Bien... Toutes les lettres de ce mot sont en relief, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Occupons-nous de la lettre H. Tourne-t-elle dans un sens ou dans +l'autre?</p> + +<p>Devanne saisit la lettre H, et s'exclama:</p> + +<p>—Mais oui, elle tourne! vers la droite, et d'un quart de cercle! Qui +donc vous a révélé?...</p> + +<p>Sans répondre, Herlock Sholmès reprit:</p> + +<p>—Pouvez-vous, d'où vous êtes, atteindre la lettre R? Oui... +Remuez-la plusieurs fois, comme vous feriez d'un verrou que l'on +pousse et que l'on retire.</p> + +<p>Devanne remua la lettre R. À sa grande stupéfaction, il se produisit +un déclanchement intérieur.</p> + +<p>—Parfait, dit Herlock Sholmès. Il ne vous reste plus qu'à glisser +votre échelle à l'autre extrémité, c'est-à-dire à la fin du mot +Thibermesnil... Bien... Et maintenant, si je ne me suis pas +trompé, si les choses s'accomplissent comme elles le doivent, la +lettre L s'ouvrira ainsi qu'un guichet.</p> + +<p>Avec une certaine solennité, Devanne saisit la lettre L. La lettre L +s'ouvrit, mais Devanne dégringola de son échelle, car toute la partie +de la bibliothèque située entre la première et la dernière lettre du +mot, pivota sur elle-même et découvrit l'orifice du souterrain.</p> + +<p>Herlock Sholmès prononça, flegmatique:</p> + +<p>—Vous n'êtes pas blessé?</p> + +<p>—Non, non, fit Devanne en se relevant, pas blessé, mais ahuri, j'en +conviens... ces lettres qui s'agitent... ce souterrain béant...</p> + +<p>—Et après? Cela n'est-il pas exactement conforme à la citation de +Sully?</p> + +<p>—En quoi, Seigneur?</p> + +<p>—Dame! L'H tournoie, l'R frémit et l'L s'ouvre... et c'est ce qui +a permis à Henri IV de recevoir M<sup>lle</sup> de Tancarville à une heure +insolite.</p> + +<p>—Mais Louis XVI? demanda Devanne abasourdi.</p> + +<p>—Louis XVI était grand forgeron et habile serrurier. J'ai lu un +«Traité des serrures de combinaison» qu'on lui attribue. De la part de +Thibermesnil, c'était se conduire en bon courtisan que de montrer à +son maître ce chef-d'œuvre de mécanique. Pour mémoire, le roi +écrivit: 2-6-12, c'est-à-dire, H. R. L., la deuxième, la sixième et la +douzième lettre du mot.</p> + +<p>—Ah! parfait, je commence à comprendre... Seulement, voilà... +Si je m'explique comment on sort de cette salle, je ne m'explique pas +comment Lupin a pu y pénétrer. Car, remarquez-le bien, il venait du +dehors, lui.</p> + +<p>Herlock Sholmès alluma la lanterne et s'avança de quelques pas dans le +souterrain.</p> + +<p>—Tenez, tout le mécanisme est apparent ici, comme les ressorts d'une +horloge, et toutes les lettres s'y retrouvent à l'envers. Lupin n'a +donc eu qu'à les faire jouer de ce côté-ci de la cloison.</p> + +<p>—Quelle preuve?</p> + +<p>—Quelle preuve? Voyez cette flaque d'huile. Lupin avait même prévu +que les rouages auraient besoin d'être graissés, fit Herlock Sholmès +non sans admiration.</p> + +<p>—Mais alors il connaissait l'autre issue?</p> + +<p>—Comme je la connais. Suivez-moi.</p> + +<p>—Dans le souterrain?</p> + +<p>—Vous avez peur?</p> + +<p>—Non, mais êtes-vous sûr de vous y reconnaître?</p> + +<p>—Les yeux fermés.</p> + +<p>Ils descendirent d'abord douze marches, puis douze autres, et encore +deux fois douze autres. Puis, ils enfilèrent un long corridor dont les +parois de briques portaient la marque de restaurations successives et +qui suintaient par places. Le sol était humide.</p> + +<p>—Nous passons sous l'étang, remarqua Devanne, nullement rassuré.</p> + +<p>Le couloir aboutit à un escalier de douze marches, suivi de trois +autres escaliers de douze marches qu'ils remontèrent péniblement, et +ils débouchèrent dans une petite cavité taillée à même le roc. Le +chemin n'allait pas plus loin.</p> + +<p>—Diable, murmura Herlock Sholmès, rien que des murs nus, cela +devient embarrassant.</p> + +<p>—Si l'on retournait, murmura Devanne, car, enfin, je ne vois +nullement la nécessité d'en savoir plus long. Je suis édifié.</p> + +<p>Mais, ayant levé la tête, l'Anglais poussa un soupir de soulagement: +au-dessus d'eux se répétait le même mécanisme qu'à l'entrée. Il n'eut +qu'à faire manœuvrer les trois lettres. Un bloc de granit bascula. +C'était, de l'autre côté, la pierre tombale du duc Rollon, gravée des +douze lettres en relief «Thibermesnil». Et ils se trouvèrent dans la +petite chapelle en ruines que l'Anglais avait désignée.</p> + +<p>—«Et l'on va jusqu'à Dieu», c'est-à-dire jusqu'à la chapelle, +dit-il, rapportant la fin de la citation.</p> + +<p>—Est-ce possible, s'écria Devanne, confondu par la clairvoyance et +la vivacité de Herlock Sholmès, est-ce possible que cette simple +indication vous ait suffi?</p> + +<p>—Bah! fit l'Anglais, elle était même inutile. Sur l'exemplaire de la +Bibliothèque nationale, le trait se termine à gauche, vous le savez, +par un cercle, et à droite, vous l'ignorez, par une petite croix, mais +si effacée qu'on ne peut la voir qu'à la loupe. Cette croix signifie +évidemment la chapelle où nous sommes.</p> + +<p>Le pauvre Devanne n'en croyait pas ses oreilles.</p> + +<p>—C'est inouï, miraculeux, et cependant d'une simplicité enfantine! +Comment personne n'a-t-il jamais percé ce mystère?</p> + +<p>—Parce que personne n'a jamais réuni les trois ou quatre éléments +nécessaires, c'est-à-dire les deux livres et les citations... +Personne, sauf Arsène Lupin et moi.</p> + +<p>—Mais, moi aussi, objecta Devanne, et l'abbé Gélis... Nous en +savions tous deux autant que vous, et néanmoins...</p> + +<p>Sholmès sourit.</p> + +<p>—Monsieur Devanne, tout le monde n'est pas apte à déchiffrer les +énigmes.</p> + +<p>—Mais voilà dix ans que je cherche. Et vous, en dix minutes...</p> + +<p>—Bah! l'habitude...</p> + +<p>Ils sortirent de la chapelle, et l'Anglais s'écria:</p> + +<p>—Tiens, une automobile qui attend!</p> + +<p>—Mais c'est la mienne!</p> + +<p>—La vôtre? mais je pensais que le chauffeur n'était pas revenu.</p> + +<p>—En effet... et je me demande...</p> + +<p>Ils s'avancèrent jusqu'à la voiture, et Devanne, interpellant le +chauffeur:</p> + +<p>—Édouard, qui vous a donné l'ordre de venir ici?</p> + +<p>—Mais, répondit l'homme, c'est M. Velmont.</p> + +<p>—M. Velmont? Vous l'avez donc rencontré?</p> + +<p>—Près de la gare, et il m'a dit de me rendre à la chapelle.</p> + +<p>—De vous rendre à la chapelle! mais pourquoi?</p> + +<p>—Pour y attendre monsieur... et l'ami de monsieur.</p> + +<p>Devanne et Herlock Sholmès se regardèrent. Devanne dit:</p> + +<p>—Il a compris que l'énigme serait un jeu pour vous. L'hommage est +délicat.</p> + +<p>Un sourire de contentement plissa les lèvres minces du détective. +L'hommage lui plaisait. Il prononça, en hochant la tête:</p> + +<p>—C'est un homme. Rien qu'à le voir, d'ailleurs, je l'avais jugé.</p> + +<p>—Vous l'avez donc vu?</p> + +<p>—Nous nous sommes croisés tout à l'heure.</p> + +<p>—Et vous saviez que c'était Horace Velmont, je veux dire Arsène +Lupin?</p> + +<p>—Non, mais je n'ai pas tardé à le deviner... à une certaine +ironie de sa part.</p> + +<p>—Et vous l'avez laissé échapper?</p> + +<p>—Ma foi, oui... j'avais pourtant la partie belle... cinq +gendarmes qui passaient.</p> + +<p>—Mais, sacrebleu! c'était l'occasion ou jamais de profiter...</p> + +<p>—Justement, Monsieur, dit l'Anglais avec hauteur, quand il s'agit +d'un adversaire comme Arsène Lupin, Herlock Sholmès ne profite pas des +occasions... il les fait naître...</p> + +<p>Mais l'heure pressait et, puisque Lupin avait eu l'attention charmante +d'envoyer l'automobile, il fallait en profiter sans retard. Devanne et +Herlock Sholmès s'installèrent au fond de la confortable limousine. +Édouard donna le tour de manivelle et l'on partit. Des champs, des +bouquets d'arbres défilèrent. Les molles ondulations du pays de Caux +s'aplanirent devant eux. Soudain les yeux de Devanne furent attirés +par un petit paquet posé dans un des vide-poches.</p> + +<p>—Tiens, qu'est-ce que c'est que cela? Un paquet! Et pour qui donc? +Mais c'est pour vous.</p> + +<p>—Pour moi?</p> + +<p>—Lisez: «M. Herlock Sholmès, de la part d'Arsène Lupin.»</p> + +<p>L'Anglais saisit le paquet, le déficela, enleva les deux feuilles de +papier qui l'enveloppaient. C'était une montre.</p> + +<p>—Aoh! dit-il, en accompagnant cette exclamation d'un geste de +colère...</p> + +<p>—Une montre, fit Devanne, est-ce que par hasard?...</p> + +<p>L'Anglais ne répondit pas.</p> + +<p>—Comment! c'est votre montre! Arsène Lupin vous renvoie votre +montre! Mais s'il vous la renvoie, c'est qu'il l'avait prise... Il +avait pris votre montre! Ah! elle est bonne, celle-là, la montre de +Herlock Sholmès subtilisée par Arsène Lupin! Dieu, que c'est drôle! +Non, vrai... vous m'excuserez... mais c'est plus fort que moi.</p> + +<p>Il riait à gorge déployée, incapable de se contenir. Et quand il eut +bien ri, il affirma, d'un ton convaincu:</p> + +<p>—Oh! c'est un homme, en effet.</p> + +<p>L'Anglais ne broncha pas. Jusqu'à Dieppe, il ne prononça pas une +parole, les yeux fixés sur l'horizon fuyant. Son silence fut terrible, +insondable, plus violent que la rage la plus farouche. Au débarcadère, +il dit simplement, sans colère cette fois, mais d'un ton où l'on +sentait toute la volonté et toute l'énergie du personnage:</p> + +<p>—Oui, c'est un homme, et un homme sur l'épaule duquel j'aurai +plaisir à poser cette main que je vous tends, Monsieur Devanne. Et +j'ai idée, voyez-vous, qu'Arsène Lupin et Herlock Sholmès se +rencontreront de nouveau un jour ou l'autre... Oui, le monde est +trop petit pour qu'ils ne se rencontrent pas... et ce jour là...</p> + +<p class="c">FIN</p> + +<h3><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="table"> +<tr><td align="left"><a href="#LARRESTATION_DARSENE_LUPIN"><b>L'arrestation d'Arsène Lupin</b></a></td></tr> +<tr><td align="left"><a href="#ARSENE_LUPIN_EN_PRISON"><b>Arsène Lupin en prison</b></a></td></tr> +<tr><td align="left"><a href="#LEVASION_DARSENE_LUPIN"><b>L'évasion d'Arsène Lupin</b></a></td></tr> +<tr><td align="left"><a href="#LE_MYSTERIEUX_VOYAGEUR"><b>Le mystérieux voyageur</b></a></td></tr> +<tr><td align="left"><a href="#LE_COLLIER_DE_LA_REINE"><b>Le collier de la Reine</b></a></td></tr> +<tr><td align="left"><a href="#LE_SEPT_DE_COEUR"><b>Le sept de cœur</b></a></td></tr> +<tr><td align="left"><a href="#LE_COFFRE-FORT_DE_MADAME_IMBERT"><b>Le coffre-fort de Madame Imbert</b></a></td></tr> +<tr><td align="left"><a href="#LA_PERLE_NOIRE"><b>La perle noire</b></a></td></tr> +<tr><td align="left"><a href="#HERLOCK_SHOLMES_ARRIVE_TROP_TARD"><b>Herlock Sholmès arrive trop tard</b></a></td></tr> +</table> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, by +Maurice Leblanc + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARSÈNE LUPIN GENTLEMAN-CAMBRIOLEUR *** + +***** This file should be named 32854-h.htm or 32854-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/2/8/5/32854/ + +Alex Kirstukas + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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