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diff --git a/33534-0.txt b/33534-0.txt new file mode 100644 index 0000000..86a7afe --- /dev/null +++ b/33534-0.txt @@ -0,0 +1,7087 @@ +The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Roustam, mamelouck de +Napoléon Ier, by Raza Roustam + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Souvenirs de Roustam, mamelouck de Napoléon Ier + Introduction et notes de Paul Cottin + +Author: Raza Roustam + +Release Date: August 25, 2010 [EBook #33534] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE ROUSTAM *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +SOUVENIRS DE ROUSTAM + +Mamelouck de Napoléon Ier + + +INTRODUCTION ET NOTES DE PAUL COTTIN Bibliothécaire à l'Arsenal. + + +PRÉFACE de Frédéric Masson de l'Académie Française. + +PARIS + +LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PRÉFACE + + +INTRODUCTION + + +I + +Ma famille.--Mon père nous quitte.--Je reste avec ma mère et mes +sœurs.--Guerre entre l'Arménie et la Perse.--Nous nous réfugions dans +une forteresse.--Dangers courus.--Mort de ma sœur Begzada.--Nous partons +rejoindre notre père.--Séparé des miens, pendant le voyage, je suis +vendu sept fois comme esclave.--Un marchand m'emmène à Constantinople et +me vend à Sala-Bey.--Mon arrivée au Caire.--Sala Bey m'incorpore dans +ses Mameloucks.--Nous partons pour la Mecque.--A notre retour, nous +trouvons l'Égypte occupée par les Français.--Nous gagnons Saint-Jean +d'Acre, où Sala Bey est assassiné par Djezzar-Pacha.--Mon retour au +Caire.--Le général Bonaparte autorise le sheik El Bekri à me prendre à +son service.--Le sérail du cheik.--Je veux épouser sa fille.--Bonaparte +à Saint-Jean d'Acre.--Aboukir.--Scènes violentes avec un +Mamelouck.--Intempérance d'El Bekri.--Le champagne du prince +Eugène.--J'entre au service du général Bonaparte. + + +II + +Départ de Bonaparte pour Alexandrie.--En route, je charge les Arabes, ce +qui me vaut un poignard d'honneur du général en chef.--Embarquement pour +la France.--Mes inquiétudes.--Le général me rassure.--Relâche à +Ajaccio.--Une plaisanterie de mauvais goût.--Débarquement à +Fréjus.--Berthier m'emprunte un sabre, cadeau du général.--Départ de +celui-ci pour Paris.--Ses bagages et sa Maison prennent la route +d'Aix-en-Provence.--Notre convoi pillé par des brigands.--J'écris au +général Bonaparte pour lui rendre compte de l'incident.--J'arrête de ma +main, à Aix, un des bandits.--Ma présentation à Madame +Bonaparte.--Inquiétude de Joséphine pendant la journée du 18 +Brumaire.--Murat et sa femme.--Le piqueur Lavigne.--Je fais une grave +chute de cheval.--Bonté que le premier Consul et sa famille me +témoignent en cette circonstance.--Mon portrait peint par Mme Hortense +de Beauharnais.--Le premier Consul s'oppose à mon mariage.--La +Malmaison.--J'apprends de Boutet l'entretien des armes à feu, et de +Lerebours celui des lunettes d'approche.--Bonaparte, empereur des +Français. + + +III + +Le manque d'appointements m'oblige à vendre un châle de +cachemire.--Colère de l'Empereur à cette nouvelle; il me fait donner un +traitement, puis le brevet de porte-arquebuse.--Berthier refuse de me +rendre mon sabre; l'Empereur me donne un des siens.--Il m'invite à +envoyer mon portrait à ma mère, et promet de la faire venir à +Paris.--Mes campagnes.--L'Empereur consent à mon mariage.--Campagne +d'Austerlitz.--Mariage du Vice-Roi d'Italie.--L'Empereur signe à mon +contrat et paye les frais de ma noce.--Son couronnement à Milan.--Je +réclame l'arriéré de ma solde de Mamelouck et obtient mon congé de ce +corps.--Un cadeau de l'Empereur.--Danger par lui couru à +Iéna.--J'apprends à Pultusk que je suis père.--Eylau.--M. de +Tournon.--L'Empereur et le maréchal Ney.--Friedland.--Entrevue de +Tilsitt.--La reine de Prusse et sa coiffure «à la Roustam».--Ma +présentation au tsar Alexandre.--Fêtes de Tilsitt.--Dresde.--Mon retour +à Paris dans la voiture de l'Empereur.--Surprise agréable que ma femme +me ménageait. + + +IV + +Corvisart, et l'Empereur: la canne de Jean-Jacques Rousseau.--Bourrienne +jugé par Napoléon.--Sa tendresse pour le roi de Rome.--Sa dureté pour le +général Guyot.--Napoléon intime.--Je fais pensionner le piqueur +Lavigne.--Le docteur Lanefranque.--Corvisart à Schœnbrunn.--Les +pistolets de l'Empereur.--Son voyage à Venise.--Passage du +Mont-Cenis.--Il décachette les lettres de ma femme: avantage que son +indiscrétion me procure.--Les cygnes de la Malmaison.--Je manque me +noyer dans l'étang de Saint-Cucufa.--Le jeu de l'Empereur.--Napoléon à +Fontainebleau.--Bruits de suicide.--Les diamants de la +couronne.--Pourquoi je n'ai pas été à l'île d'Elbe.--Je pars pour +Dreux.--Anecdotes: naissance du Roi de Rome.--L'empereur et mon +fils.--Mon service de nuit chez l'Empereur.--Bienveillance de Joséphine +à mon égard.--Je lui dois de figurer dans le cortège du +Couronnement.--L'Empereur et son bottier.--Campagne de Russie: +Smorgoni.--Compranoï.--Vilna.--Kovno.--Varsovie.--Posen.--Mon visage +gelé.--Dresde.--Erfurt.--Mayence.--Le factionnaire des Tuileries.--Une +consultation du docteur Corvisart. + + +V + +Ulm.--Nouveau danger couru par l'Empereur.--Mort du colonel +Lacuée.--Construction de ponts sur le Danube.--L'Ile Lobau.--L'Empereur +fait sa toilette en plein air.--Essling.--Mort du maréchal +Lannes.--Douleur de Napoléon.--Ebersdorf.--Mon turban blanc, ayant servi +de point de mire à l'ennemi, manque faire tuer l'Empereur à mes +cotés.--Les cerfs de l'Ile Lobau.--Masséna blessé.--Wagram.--La voiture +de Masséna traversée par un boulet.--Campagne de Russie: de Moscou à +Molodetchno.--Les vivres de l'Empereur pillés par ses soldats.--Mot de +lui à ce sujet.--L'Empereur et le maréchal Berthier. + + +APPENDICES + + + + +PRÉFACE + + +Il parut, à ma connaissance, durant le dernier siècle, cinq recueils, +pour le moins, portant le titre de _Revue Rétrospective_: la première, +celle de Taschereau, publia, en ses trois séries et ses vingt volumes, +de 1833 à 1838, d'admirables documents, révélateurs surtout des mœurs +passées, touchant plus à la chronique qu'à l'histoire, ouvrant par là +les voies à cette forme nouvelle qui ne sera plus l'histoire académique, +et s'efforcera d'atteindre à la fois plus de vérité et plus de réalité. +La seconde, qui eut aussi Taschereau pour éditeur, portait pour +sous-titre: _Archives secrètes du dernier gouvernement_. Elle parut en +1848 et renferma presque uniquement des papiers volés aux Tuileries. +Elle fut quelque chose d'analogue à la publication des _Papiers de la +Famille Impériale_ qu'organisa, en 1870, le gouvernement de la Défense +nationale. Seulement, entre Taschereau et les publicateurs des papiers +des Tuileries, il y avait cette différence que ceux-ci cherchaient des +armes contre l'Empire et s'efforçaient à découvrir des lettres intimes +qui le déshonorassent, tandis que celui-là mettait au jour aussi bien ce +qui était pour que ce qui était contre le régime de Juillet. Et ainsi +advint-il qu'un certain numéro de ladite _Revue Rétrospective_ éclata +comme une bombe sous le fauteuil du président du club de la Révolution, +le citoyen Blanqui, et que de là sortirent des luttes quasi fratricides +entre les apôtres de la Révolution sociale, dont plusieurs, et non des +moindres, se trouvaient convaincus d'avoir touché de l'argent pour leurs +excellents rapports avec M. le préfet de police. + +La troisième _Revue Rétrospective_ fut une personne modeste et qui n'a +point d'histoire. Eut-elle d'ailleurs plus d'un numéro, j'en doute. Elle +parut au moins une fois, sur un papier qui avait l'air de venir de +Hollande, sous une couverture à escargots tout à fait sympathique. Elle +avait pour rédacteur, en chef et peut-être unique, un brave garçon +appelé Abel d'Avrecourt, qui ne manquait point d'esprit, faisait des +vers à la Millaud ou à la Jollivet, et collaborait, je crois, au +_Figaro_. Voici bien des années que je n'ouïs parler de lui et, en ces +temps lointains, il était terriblement goutteux: qu'est-il devenu? + + * * * * * + +La quatrième _Revue Rétrospective_, tout au contraire de la troisième, +eut une longue existence et qui ne fut point tourmentée; lorsqu'elle eut +terminé son vingtième volume, elle cessa sa publication, mais pour +reparaître, après quelques mois, sous couverture saumon, comme _Nouvelle +Revue Rétrospective_, et fournir encore vingt volumes. Sauf un temps +très court où M. Paul Collin, qui l'avait imaginée et créée, s'adjoignit +comme co-rédacteur M. Georges Bertin, elle vécut sous la direction +unique de son fondateur, lequel avait l'art de se faire ouvrir les +armoires les mieux closes et déterrait des documents précieux dans des +demeures bourgeoises où nul ne se fut imaginé qu'on pût en rencontrer. + +M. Paul Cottin, qui avait débuté dans les bibliothèques par un stage à +la Nationale et qui, depuis plus de vingt-cinq ans, remplit, avec un +zèle auquel rendent grâce tous les habitués, les fonctions de +bibliothécaire à la bibliothèque de l'Arsenal, a publié, de son chef, un +livre excellent par la documentation, l'esprit et la rédaction: _Toulon +et les Anglais en_ 1793, et l'on aurait quelque peine à énumérer les +curieux ouvrages qu'il a édités, allant des _Mémoires du duc de Croÿ_ +(quatre volumes in 8°, en collaboration avec M. le vicomte de Grouchy), +aux _Mémoires du sergent Bourgogne_, et des _Inscriptions_ de Restif de +La Bretonne, à l'ouvrage documentaire le plus neuf et le plus curieux +qu'on ait de longtemps consacré à _Mirabeau_: mais, durant vingt années, +son ressort de travail, son outil de sondage, sa baguette de coudrier, +avait été sa _Revue Rétrospective_. C'était par elle qu'il attirait les +pièces historiques, les mémoires, les souvenirs; parfois les insérant in +extenso, parfois n'en prenant que des extraits et réservant l'ensemble à +une publication spéciale. Combien de trésors y sont encore enfouis dont +nombre d'écrivains, même fort bien armés d'ordinaire, n'ont point +connaissance; pour ne citer que les _Mémoires d'Auger_, les _Lettres de +Villenave_, les _Souvenirs de Delescluze_. + + * * * * * + +M. Paul Cottin n'était pas pour rien l'élève, l'ami, l'exécuteur +testamentaire de l'excellent et curieux Lorédan Larchey, l'aimable +éditeur de la _Revue Anecdotique_ et de la _Petite Revue_, le découvreur +de Coignet et de Fricasse, le compilateur du _Dictionnaire de l'Argot_, +le bibliophile sagace qui, en de petits, tout petits volumes, s'amusait +à imprimer, à quelques exemplaires, de petits papiers manuscrits qui +l'avaient fait rire et qu'il prétendait communiquer à des amis lecteurs. +M. Larchey était d'abord un collecteur d'histoires, de bons mots et de +réparties. Il en formait ce qu'on eût appelé jadis des sottisiers; mais +à ces sottisiers il s'attachait de façon à y consacrer sa vie: il est +assez douteux qu'il y eût introduit le plus révélateur des documents, si +ce document n'avait point concerné ce qu'il appelait l'histoire des +mœurs, et son tact, pour discerner les alluvions qu'avait apportées sur +les faits le besoin qu'éprouve un homme de se raconter, n'était point +infaillible; je ne dirai même pas qu'il n'eût point préféré l'alluvion, +si elle avait paru pittoresque. + +Cela--n'est-ce pas?--est le grand danger en la matière que M. Paul +Cottin allait explorer. Il se renfermait dans les deux derniers siècles +et même ne prenait-il guère le dix-huitième qu'en la seconde moitié. À +tout ce qui était lettres, journaux, pièces de procès, enquêtes de +commissaires, nulle crainte de se tromper, ni d'être trompé. Cela était +ce que c'était. À une date fixée, tel ou tel avait exprimé tel +sentiment, subi telle algarade, éprouvé telle contrainte, obtenu tel +arrêt. Mais, pour les mémoires et les souvenirs, comment distinguer les +lacunes ou les erreurs qui proviennent d'une mauvaise mémoire, d'une +volontaire ou involontaire déformation des faits? + +Il m'est apparu--et à quiconque a lu beaucoup de mémoires, il +apparaîtra--que, sauf un nombre de cas infiniment rares, le mémorialiste +écrit sous l'influence d'un délire: délire des grandeurs, délire des +persécutions, délire génésique; le plus souvent délire des grandeurs, +auquel se mêle et se subordonne le délire des persécutions, et que +saupoudre à des passages le délire génésique. Le plus beau cas, dans les +livres récemment publiés, est celui du général Thiébault, qui réunit et +fait fleurir les trois délires sous un même bonnet; mais Marbot en est +aussi un joyeux exemple et les récentes investigations sur sa véracité +qu'a publiées M. Chuquet dans les _Feuillets d'histoire_; les +contradictions où il est tombé avec quiconque, ayant servi avec lui, a +témoigné des événements; les démentis qu'il a subis, en particulier sur +le rôle des Suisses à la Grande Armée; l'ignorance volontaire où cet +homme qui parle si volontiers de lui-même, laisse le lecteur de +l'épisode le plus intéressant de sa vie--sa proscription de 1815--tout à +la fois le montre construisant un Marbot qu'il fera passer tel quel à la +postérité. Mais, s'il y a chez lui une part de travail conscient, on ne +saurait douter qu'il n'y ait une large mesure d'impulsivité; et que, +dans ses récits, les deux délires essentiels ne forment des facteurs +qu'il est impossible de négliger. + + * * * * * + +Dans les mémoires qu'a publiés M. Paul Cottin, la plupart ressortiraient +à cette loi, car, très rarement, sont-ils assez objectifs pour ne la +point subir: dès qu'un homme parle de lui-même et se raconte, c'est pour +s'exalter (mégalomanie) ou pour expliquer les causes qui l'ont empêché +d'arriver aux postes dont il était digne et pour revendiquer telle ou +telle action, telle ou telle invention dont il fut frustré +(persécution). Même les hommes qu'on estimerait le plus raisonnables, le +moins susceptibles d'emballement inconsidéré, lorsqu'il s'agit de leurs +propres mérites, de leur défense ou de leur apologie, sortent des rails +et ne se possèdent plus. Il ne conviendrait donc d'ajouter foi aux +mémoires qu'en tant que témoignages désintéressés, où la personnalité du +narrateur paraît le moins possible et où il n'a à chercher aucun +avantage devant la postérité. Mais qui donc ne s'efforce à se guinder, à +se rendre intéressant et pourquoi, sans ce mobile, écrirait-on? Même +lorsqu'on est soi-disant à écrire pour soi seul et pour ses enfants, ne +cherche-t-on pas à prendre une attitude et à se donner une contenance? +Il faut donc, à mon goût, demander aux mémorialistes plutôt l'atmosphère +où les événements se produisent que leur précision; des traits de +caractère qu'ils ont jetés çà et là sans prétention et parce que leur +imagination en avait été frappée; des mœurs, des formes de costume, des +indications d'habitudes. Même se faut-il méfier des questions, des +réponses, des paroles, à moins qu'elles ne jaillissent des +circonstances, qu'elles ne soient rapportées, semblablement ou à peu +près, par quelque autre témoin, à moins qu'on n'en trouve l'écho en des +lettres ou en des journaux. Sous ces réserves, il y a vraisemblance +qu'on puisse avoir chance de ne pas être entièrement trompé; mais il y +aura toujours trop de développements et trop de sauce autour d'un +poisson qui peut être médiocre. + + * * * * * + +À l'époque de la Restauration, il s'était constitué pour exploiter +l'Épopée, un certain nombre d'usines qui n'étaient point sans +communication les unes avec les autres, et où l'on fabriquait des +mémoires. De ces usines, les unes, comme l'usine La Mothe-Langon, +travaillaient de génie ou de sottise. Elle n'avait besoin, pour imaginer +les mémoires de _Napoléon_, de _Louis XVIII_, d'_Une Femme de qualité_, +de la _Comtesse d'Adhémar_, la _Duchesse de Berry_, la _Comtesse du +Barry_, _Sophie Arnould_, _Mlle Duthé_, la _Vicomtesse de +Fars-Fausse-Landry_, et combien, combien d'autres!--que des potins +courants ou courus depuis vingt ans, des journaux parus à Londres ou à +Hambourg et d'un certain jeu d'anecdotes qu'on retrouvait identiques +dans la plupart des livres de cette marque. Ainsi, lorsqu'on voit +arriver les historiettes sur l'évasion du Dauphin, les plaintes sur ce +jeune infortuné auquel Napoléon et Louis XVIII s'obstinent également à +ne pas restituer le trône de ses pères, on peut être assuré, quels que +soient l'éditeur, le pseudonyme de l'auteur et le lieu d'impression, +qu'on touche au La Mothe-Langon. + +Courchamp ne débite qu'une sorte de gâteaux où il faut tâcher de ne pas +se laisser prendre, mais qui au moins ont quelque agrément. + +Puis viennent ceux qui s'adonnent particulièrement au Consulat et à +l'Empire, les fabricants des _Mémoires de Constant_, de _Bourrienne_, de +la _Contemporaine_, de _Blangini_, de _Mlle Avrillon_, de _Talleyrand_, +etc. On cite parmi eux MM. J.-B. de Roquefort, Méliot frères, Luchet, +les deux Nisard, Villemarest, Lesourd, Malitourne, Amédée Pichot, Ch. +Nodier, mais le metteur en œuvres principal est Villemarest, et il est +chef d'équipe. Dans son équipe, il a des écrivains très distingués qui +ont vu beaucoup de choses, qui ont travaillé sur des pièces qui leur +avaient été remises, sur des récits authentiques auxquels ils ont ajouté +une sauce trop abondante parfois, trop claire, et qui fait douter de la +véridicité des récits, alors que, si l'on parvenait à se procurer le +canevas sur lequel le teinturier a brodé, elle serait entière et +décisive. Retrouvera-t-on jamais le texte original rédigé par Constant +et par Mlle Avrillon? J'en doute et cela me peine. Mais tout le moins, +M. Paul Cottin a retrouvé, il a imprimé dans sa _Revue rétrospective_, +il va publier en volume le manuscrit de Roustam; les papiers couverts +d'une écriture difficilement déchiffrable, aussi bien à cause de +l'irrégularité des caractères que des folies de l'orthographe, les +papiers sur qui, à la sollicitation, sans doute, d'un des usiniers dont +j'ai parlé, Roustam écrivit les faits qui l'avaient frappé. On ne lui +demandait point de déployer du style ni de la littérature, en quoi l'on +avait raison, mais on lui demandait de dire platement ce qu'il avait vu, +ce qu'il avait entendu, ce qu'il avait retenu, étant au service de +Napoléon. + + * * * * * + +Ce mamelouck, brute ignare, qui avait plus qu'homme au monde +physiquement approché l'Empereur depuis 1798 jusqu'en 1814, cet être le +moins capable de reconnaissance et de dévouement, ce laquais, en qui la +bassesse du métier s'agrémentait d'une pointe de cruauté orientale, +savait voir, presque autant qu'il savait compter. Il trace, des choses +qu'il a regardées, un tableau qui, pour sommaire qu'il est, n'en retient +pas moins les traits essentiels et même lorsque, par son apologie--ce +qu'il ne fait qu'une fois, lors de sa trahison à Fontainebleau en +1814,--il est amené à mentir, il fournit des détails qui ont un intérêt. +Certes, il cèle son voyage à Rambouillet en sortant de Fontainebleau, et +l'interrogatoire que lui fit subir, ainsi qu'au valet de chambre +Constant, Mme de Brignole, en vue d'écarter Marie-Louise de son époux en +obtenant des racontars sur de prétendues infidélités de l'Empereur; +certes, il se trompe sur les dates lorsqu'il place l'interrogatoire +qu'il subit de la part d'envoyés du comte d'Artois au sujet des diamants +de la Couronne remis par M. de La Bouillerie à Napoléon; mais cela +éclaire la mission du prétendu colonel marquis de Lagrange et cet +épisode du gouvernement des Vivres-Viande, ce gouvernement de fortune +qui inaugura si noblement la Restauration! + +À mesure que j'ai davantage approfondi les détails, j'ai constaté que +Roustam ne s'écartait guère de la vérité et j'ai apprécié mieux ses +mémoires, dont je suis heureux de saluer la publication en volume. + +Quant à l'homme, voici quelques lignes de ce que j'écrivais sur lui en +1894, dans mon livre: _Napoléon chez lui_, et j'ai peu de chose à y +ajouter. + +«Roustam le Mameluck est célèbre. L'Empereur l'avait reçu en Égypte du +sheik El-Bekri, l'avait ramené en France, lui avait fait apprendre à +Versailles, chez Boutet, à charger les armes et le menait partout... À +toutes les parades, dans tous les cortèges, on le voyait, vêtu +d'étonnants costumes, couvert de broderies, coiffé de toques en velours +bleu ou cramoisi, brodé d'or, et surmontées d'une aigrette, galopant sur +un cheval au harnachement oriental et faisant sonner son sabre. Pour le +Sacre, ses deux costumes, qu'Isabey avait dessinés, avaient coûté 9.000 +francs. Roustam était payé, comme mamelouck, 2.000 francs; avait de plus +2.400 francs comme aide porte-arquebuse et les gratifications doublaient +au moins ses gages. Après chaque campagne, 3.000 francs; au jour de +l'An, 3.000, 4.000, 6.000 francs; en l'an XIII, 500 livres de rente; à +Fontainebleau, en 1814, outre un bureau de loterie, 50.000 francs +d'argent. Lorsqu'il se maria, en 1806, à la fille de Bouville, valet de +chambre de l'Impératrice, ce fut Napoléon qui paya son dîner de noces, +1.341 francs.» Tout cela, et tout l'or des poches vidées, tout l'or des +gains au jeu jeté à son appétit, n'empêcha point, en 1814, le mamelouck +de suivre dans la désertion son camarade Constant... J'ai raconté +comment, en 1815, il avait demandé à rentrer dans la chambre de +l'Empereur et comment l'Empereur avait répondu à Marchand qui lui +présentait la supplique: «C'est un lâche; jette-la au feu et ne m'en +parle jamais.» + +Il était surtout inconscient: de sa domesticité, il avait tiré tout +l'argent qu'il avait pu; il en tirait encore en allant s'exhiber en +Angleterre sous sa défroque de mamelouck; il en eût tiré en vendant ses +souvenirs, mais la spéculation ne réussit point et c'est bonheur; car +les usiniers n'ont point passé par là et le récit de Roustam a conservé +ainsi toute sa saveur, son intérêt et sa curiosité. + +FRÉDÉRIC MASSON. + + + + +INTRODUCTION + + +Au début du XIIIe siècle, douze mille esclaves ou Mameloucks[1] furent +achetés en Circassie par le sultan d'Égypte pour en former sa garde. +Acquisition qui allait coûter cher à son successeur, car vingt ans plus +tard (1250), indignés du traité conclu avec le roi de France par leur +nouveau sultan, les Mameloucks l'assassinèrent et lui substituèrent un +de leurs chefs. + +Ils gouvernèrent la contrée jusqu'en 1517, année où Sélim Ier, sultan +ottoman, les attaqua, les défit, et réunit l'Égypte à son empire. + +Vingt-quatre de leurs Beys n'en restèrent pas moins à la tête des +provinces: ils étaient chargés de contenir les Arabes, de percevoir les +impôts, de diriger la police. + +Au XVIIIe siècle, les Mameloucks sont au nombre de 8 à 9000. Ils +continuent à se recruter parmi les esclaves circassiens, et forment une +redoutable cavalerie, dont Bonaparte n'aura raison que grâce à +l'habileté de sa tactique et au courage de ses soldats. + +«Dans tout l'Orient, dit le _Mémorial de Sainte-Hélène_, les Mameloucks +étaient des objets de vénération et de terreur. C'était une milice +regardée, jusqu'à nous, comme invincible».--«Deux Mameloucks tenaient +tête à trois Français, parce qu'ils étaient mieux armés, mieux montés, +mieux exercés; ils avaient deux paires de pistolets, un tromblon, une +carabine, un casque avec visière, une cotte de mailles, plusieurs +chevaux et plusieurs hommes de pied pour les servir. Mais cent cavaliers +français ne craignaient pas cent Mameloucks. Trois cents étaient +vainqueurs d'un pareil nombre. Mille en battaient quinze cents, tant est +grande l'influence de la tactique, de l'ordre et des évolutions! Murat, +Leclerc, Lasalle se présentaient aux Mameloucks sur plusieurs lignes. +Lorsque ceux-ci étaient sur le point de déborder la première, la seconde +se portait à son secours par la droite et par la gauche. Les Mameloucks +s'arrêtaient alors et convergeaient pour tourner les ailes de cette +double ligne; c'était le moment qu'on saisissait pour les charger: ils +étaient toujours rompus[2].» + +C'est ainsi qu'aux batailles de Namangeh, de Chebreis et des Pyramides, +Bonaparte écrasa les cavaliers des beys Ibrahim et Mourad, qui se +partageaient le pouvoir. + +Après le siège de Saint-Jean d'Acre, beaucoup d'indigènes qui avaient +secondé les Français, redoutant la vengeance de Djezzar-pacha, défenseur +de la ville, les suivirent dans leur retraite en Égypte, et +sollicitèrent un emploi dans leurs rangs. Le général Bonaparte en forma +deux compagnies qui furent recrutées parmi les meilleurs cavaliers. +Organisées par décret du 1er messidor, an VIII (20 juin 1800), elles +prirent le nom de _Compagnies de Janissaires à cheval_. Elles se +composaient de Mameloucks, de Syriens et de Coptes. + +L'une d'elles avait été offerte au général en chef par le sheik de +Chefa-Omar, lieu voisin de Saint-Jean d'Acre, qui l'avait levée presque +entièrement à ses frais. Ce généreux ami de la France, cet ennemi du +féroce Djezzar-Pacha s'appelait Jacob Habaïby[3]. + +En récompense, d'un dévouement dont la perte de tous ses biens, qui +étaient considérables, avait été la suite, il fut nommé capitaine, dès +le 14 octobre 1799, et devint successivement chef d'escadrons, puis chef +de brigade, quelques mois après. En 1802, il quitte le service, et +rejoint à Melun sa famille, qui fait partie des réfugiés. En même temps, +il reçoit une pension de retraite de 4.000 francs qui, en 1808, +s'augmente d'une dotation de 1.000 francs. Il devient légionnaire en +mars 1814, se voit élevé, par la Restauration, au grade de colonel, +affecté, le 5 juin 1815, au commandement de la place de Melun, enfin +créé chevalier de Saint-Louis en 1821. + + * * * * * + +Les Janissaires étaient sous les ordres d'officiers indigènes. Bonaparte +avait choisi ceux-ci parmi les plus dévoués à sa cause, parmi les plus +instruits et les plus aptes, en raison de leur connaissance des langues +du pays, à lui servir d'interprètes. Les ministres de Louis-Philippe +s'en souvinrent quand, au début de la guerre d'Algérie, en 1830, ils +mirent trois d'entre eux, Jacob Habaïby, Soliman Salamé et Jean Renno à +la disposition du maréchal Clauzel, qui demandait des interprètes +possédant l'arabe et le turc. + +À l'époque du rapatriement de l'armée d'Égypte, les Janissaires avaient +sollicité l'autorisation de passer la mer avec elle, et même d'emmener +leurs familles, pour lesquelles ils craignaient les représailles de +leurs compatriotes. Leur demande fut agréée par Bonaparte: se souvenant +de Toulon en 1793, il était peu soucieux d'imiter la conduite des +Anglais et des Espagnols qui, lors de l'évacuation de cette ville, et +malgré leurs promesses, avaient abandonné les trois quarts de la +population à la vengeance des Conventionnels[4]. En touchant la terre +française, ces «réfugiés» furent dirigés sur Marseille. Ils y restèrent +jusqu'en mars 1802, époque où on les dirigea sur Melun, avec l'escadron +des Mameloucks dont il va être parlé ci-après. Ils furent ramenés à +Marseille en avril 1806[5]. + +Bonaparte n'oubliait point les hommes qui lui avaient donné des preuves +de fidélité, à quelque nation qu'ils appartinssent: devenu Premier +Consul, et voulant s'entourer d'une Garde, il arrêta, à cet effet, le 13 +octobre 1801, la formation d'un escadron de 240 Mameloucks et l'envoi à +Marseille, où ceux-ci se trouvaient encore, du chef de brigade Rapp, +afin de pourvoir à son organisation et d'en prendre le commandement. + +Trois mois après, le 7 janvier 1802, nouvel arrêté ramenant ce nombre à +150: «Il leur sera donné, y lisait-on, le même uniforme que portent les +Mameloucks, et, pour marque de récompense de leur fidélité, ils +porteront le cahouck et le turban verts.» + +La ville de Melun, nous l'avons dit, leur avait été assignée pour +garnison. Les magasins de la République reçurent l'ordre de leur fournir +un armement complet, c'est-à-dire une carabine, un tromblon, deux paires +de pistolets, un sabre «à la Mamelouck», un poignard, une masse d'armes, +une poire à poudre. + +C'est à cette époque--exactement le 23 mars 1802, que, tout en +conservant ses fonctions près de Bonaparte, Roustam fut admis dans le +corps des Mameloucks de la Garde[6]. + +Le 15 avril 1802, fut fixée la composition des cadres de l'escadron et +sa solde, à laquelle les réfugiés devaient prendre part, sous condition +que leurs enfants entreraient au service dès l'âge de seize ans. + +Tous les officiers[7], à l'exception du chef de brigade commandant, et +des officiers de l'état-major, étaient choisis parmi les indigènes. + +Quelques mois plus tard, de nouvelles décisions[8] réduisirent +l'escadron à une compagnie de 125 hommes, officiers compris, la +placèrent sous la haute direction du colonel des Chasseurs de la Garde +et l'attachèrent à ce régiment qu'elle allait suivre, désormais, dans +toutes ses campagnes. + +Le commandant de la compagnie des Mameloucks était alors Delaitre, +remplaçant Dupas qui, lui-même, avait succédé à Rapp. + +Les Mameloucks réformés pour cause de vieillesse, de maladies, etc., +furent assimilés aux réfugiés et envoyés avec eux à Marseille. Mesure +qui augmenta le nombre de ceux-ci dans des proportions considérables: en +1811, le chiffre des réfugiés s'élevait à 458 personnes. + +D'autre part, les décès creusaient de nombreux vides dans les rangs: +pour les combler, on y admit des Européens. Toutefois, c'est seulement +vers 1809 que des noms européens--français ou autres--commencent à +figurer sur la liste des Mameloucks. + +En 1813, nouvelle transformation de la compagnie en escadron, et +nouvelle augmentation de l'effectif, qui est porté à 250 hommes. De +plus, fidèle à sa coutume d'honorer les anciens services, Napoléon +arrête que les vétérans seront désignés _premiers Mameloucks_ et +continueront à jouir de leur solde, tandis que les nouveaux, ou _seconds +Mameloucks_, ne toucheront que la solde de la cavalerie de ligne, avec +le supplément accordé aux troupes de Paris. + +Les événements de 1814 entraînèrent la suppression de ce corps d'élite. +Un certain nombre de Mameloucks, parmi lesquels on a le regret de ne +point compter Roustam, suivirent l'Empereur à l'île d'Elbe. C'étaient, +pour ne citer que les orientaux: Séraphin Bagdoune, lieutenant de Jeune +Garde depuis 1813; Pietro Rudjéri, maréchal des logis qui, dès le retour +en France fut promu lieutenant de Chasseurs; Masserie Mikael et Nicole +Papaouglou[9]. Ils formèrent, avec les autres cavaliers qui avaient +accompagné leur souverain, l'_Escadron Napoléon_. + +Celui-ci, dans sa réorganisation de la Garde, en 1815, ne rétablit point +les Mameloucks; il décida, au contraire, qu'aucun étranger n'y serait +admis[10]. Leurs officiers n'en furent pas moins versés dans les +régiments de cavalerie de la Garde. Quant à la seconde Restauration, +elle continua à les employer dans leurs grades et accorda même de +l'avancement et des croix de Saint-Louis à ceux qui ne s'étaient pas +prononcés trop ouvertement en faveur de l'«Usurpateur.» + + * * * * * + +Depuis l'An VIII, époque de leur création, jusqu'à la fin de l'Empire, +les officiers placés à la tête des Mameloucks, n'ont cessé de se +signaler par leur valeur; le capitaine Chahin comptait douze campagnes +et trente-sept blessures. Il avait pris une pièce de canon, sauvé la vie +du général Rapp et celle d'un chef d'escadrons à Austerlitz. Le colonel +Jacob Habaïby, qui se connaissait en courage, ayant eu lui-même le corps +traversé d'une balle en Égypte, lui donna sa fille en mariage. + +Abdallah Dasbonne avait fait vingt campagnes et reçu cinq blessures. +Sans lui, le général Kirmann eût trouvé la mort, à Altenbourg. + +Jean Renno avait, à son actif, 17 campagnes et plusieurs actions +d'éclat, ayant fait cent prisonniers, après une charge, en Espagne, pris +un canon à Courtray, en 1814, et capturé ou mis hors de combat, avec +quelques hommes, un peloton de cavaliers prussiens. + +Les états de services de Soliman Salamé, d'Élias Massad, de Daoud +Habaïby, frère de Jacob, en un mot de la plupart des officiers +mameloucks ne le cèdent guère à ceux dont nous venons de parler. Les +sous-officiers, les soldats se montrent dignes de leurs chefs: le +maréchal des logis Arménie Ouannis, le mamelouck Michel Hongrois[11], +sont couverts de blessures, et décorés de la Légion d'honneur, ainsi que +le maréchal des logis Arménie Tunis, les mameloucks Chamé Ayoub, +Masserie Achmet, Mouskou Soliman, Joarie Drisse. + +Avec Roustam, Napoléon avait ramené d'Égypte et attaché à sa Maison un +mamelouck nommé Ali dont il fut bientôt contraint de se défaire à cause +de son mauvais caractère. Il le remplaça par Étienne Saint-Denis qui, +bien que né à Versailles, fut, à son tour, appelé Ali. Plus fidèle que +son collègue géorgien, il suivit son maître non seulement à l'île +d'Elbe, mais encore à Sainte-Hélène, où l'illustre prisonnier +l'inscrivit au nombre de ses légataires. + +L'Empereur ne fut pas le seul à prendre des Mameloucks à son service: le +prince Eugène, le maréchal Bessières qui, tous deux, avaient fait la +campagne d'Égypte, s'étaient attaché, le premier Mirza, le second, +Pétrous[12]. + +Beaucoup de ces Orientaux ignoraient--ou feignaient d'ignorer--leurs +vrais noms. Dans ce cas, on les désignait, sur les contrôles militaires, +par celui de leur pays d'origine, en y ajoutant un prénom. Quelques +nègres du Darfour ou d'Abyssinie, se trouvaient parmi eux. Les +déserteurs n'étaient point nombreux. Ceux qu'on portait comme tels sur +les états régimentaires rejoignaient souvent leur corps au bout d'une +année ou deux. Égarés ou prisonniers à l'étranger, ils rentraient dès +qu'ils étaient libres de le faire. Une mention fréquente, sur le +registre matricule, est celle-ci: «En arrière, sans nouvelles.» Elle se +multiplie en 1812. Pouvait-il en être autrement, et ces hommes, nés sous +des climats chauds, n'ont-ils pas eu, s'il est possible, plus à souffrir +que leurs camarades du Nord, des rigueurs de la retraite de Moscou? + + * * * * * + +«L'uniforme des Mameloucks, dit M. Fiévée[13], était un riche costume +turc qui variait, pour les différentes tenues, selon le goût et le +caprice de leur commandant. Ils portaient ordinairement le turban bleu à +calotte rouge, surmonté d'un croissant en cuivre jaune; la veste, +couleur bleu de ciel, taillée à la mode orientale avec olives, galons et +passementeries noirs; le gilet était rouge sans passementerie, et la +ceinture à nœuds en laine verte et rouge; le pantalon rouge, extrêmement +large, dit _à la mamelouck_, et les bottines jaunes. + +«Ils étaient armés d'un sabre à la turque, d'une espingole qu'ils +portaient comme la carabine, de deux pistolets et d'un poignard à manche +d'ivoire passés dans la ceinture. Ils avaient, en outre, une petite +giberne ornée d'un aigle en cuivre jaune suspendue à un baudrier de cuir +noir verni. + +«Toutes les garnitures d'armes et celles du harnachement du cheval, +ainsi que les éperons, étaient en cuivre jaune; la selle à haut pommeau +et à dossier; les étriers à la turque. + +«L'été, les Mameloucks portaient le pantalon blanc en toile et le turban +de mousseline blanche. + +«L'étendard, de forme turque, se terminait par une queue de cheval +noire, surmontée d'une boule de cuivre doré.» + +C'est dans les rangs de cette brillante troupe que comptait Roustam. + +Né vers 1780, à Tiflis, capitale de la Géorgie, Roustam Raza était âgé +de sept ans, quand, faisant route avec sa mère et ses sœurs, pour +retrouver son père établi négociant en Arménie, il fut pris par les +Tartares, et sept fois vendu comme esclave. Son dernier maître le +conduit à Constantinople, puis au Caire, où il entre, comme Mamelouck, +au service de Sala Bey. Emmené par celui-ci, avec cinq cents de ses +camarades, en pèlerinage à La Mecque, il trouve, à son retour en Égypte, +le Caire occupé par les Français. + +Sala Bey dirige alors ses hommes sur Saint-Jean d'Acre, dans le dessein +de renforcer les troupes de Djezzar-pacha, défenseur de la ville. Mais, +irrité d'apprendre que Sala n'a point livré un dernier combat aux +Français, Djezzar l'empoisonne. À cette nouvelle, Roustam se hâte de +regagner le Caire, où il entre au service d'un sheik dévoué au général +Bonaparte, El Bekri, puis à celui du général lui-même, qui l'emmène en +France, et ne se sépare plus de lui, désormais. Roustam couche, en +effet, la nuit, dans une chambre voisine de la sienne, et le suit dans +toutes ses campagnes. + +Aussitôt débarqué à Fréjus, Bonaparte prend le chemin de Paris. Il +laisse Roustam voyager à petites journées avec ses bagages et ses gens. +À quelques lieues d'Aix, le convoi est attaqué par des brigands que, +dans une lettre dont la naïveté paraît avoir fait la joie de Napoléon et +de Joséphine, notre Mamelouck désigne à son maître sous le nom d'«Arabes +français». + +Toute la famille impériale lui donne bientôt des témoignages d'amitié +non équivoques: le Premier Consul et son épouse lui prodiguent leurs +soins après un grave accident de cheval dont il a été victime; +«Mademoiselle Hortense», la future reine de Hollande, fait son portrait +pendant sa convalescence, et lui chante de jolies romances pour +l'empêcher de s'endormir pendant les poses. + +Par une juste réciprocité, Roustam ne marchande pas son dévouement à ses +protecteurs; même il se montre si désintéressé qu'il faut trois années à +Bonaparte pour s'apercevoir--non sans colère contre le chef de ses +finances--que son Mamelouck n'a pas encore touché d'appointements! Il +les fixe, aussitôt, à 1200 livres, et le nomme, à quelque temps de là, +son porte-arquebuse (il était déjà chargé de l'entretien de ses armes), +avec 2400 livres de pension. Enfin, il le fait inscrire pour une rente +perpétuelle de 500 livres. + +Ces mesures de justice inspirent à Roustam le désir d'en obtenir +d'autres: indigné, non sans raison, de voir l'officier payeur du corps +des Mameloucks, dont il continue à faire partie, lui retenir, depuis +trois ans, la solde à laquelle il a droit, il l'oblige à rendre ses +comptes, puis il demande et obtient son congé (1806). + +Après la campagne d'Austerlitz, il épouse la fille de Douville, premier +valet de chambre de Joséphine. Et non seulement l'Empereur autorise +cette union, mais il signe au contrat et paye les frais de la noce. + +Roustam accompagne l'Empereur en Prusse et en Pologne. À Iéna, une +méprise des avant-postes français, dont ils essuient ensemble le feu, +manque leur être fatale. Même aventure dans l'île Lobau, où la partie +blanche du turban de Roustam attire sur l'Empereur, et sur lui-même, le +feu de l'ennemi. À Eylau, il ne doit la vie qu'à un aide de camp de +Murat qui l'empêche de s'endormir dans la neige. Il assiste à la +bataille de Friedland et passe à Tilsitt, avec la Garde, la revue du +tsar Alexandre. Il a le visage gelé, pendant la retraite de Russie, et +rentre en France dans la voiture de l'Empereur. + +Les _Souvenirs_ de Roustam sont fertiles en anecdotes sur les grands +soldats de l'Empire, tels que Lannes, Masséna, Berthier, Murat, le duc +de Vicence, le maréchal Duroc, etc. + +La vie intime de l'Empereur aux Tuileries et à la Malmaison est par lui +peinte au vif, et la naïveté même de son pinceau donne de la vie et de +la couleur à ses esquisses: il montre Napoléon soucieux de l'intérêt de +ses serviteurs, au milieu des plus graves préoccupations; leur faisant +rendre justice quand ils sont victimes de l'iniquité, les faisant +soigner et les visitant lui-même, quand ils sont malades. L'Empereur +pense à tout: il veut que Roustam envoie à sa mère son portrait en +miniature par Isabey. Il va plus loin: il promet 10.000 livres de +récompense et le remboursement de ses frais de voyage à un voyageur +arménien qui offre d'amener cette femme en France--projet qui, +d'ailleurs, ne se réalisa point. + +C'est dans cette bonté d'âme, autant que dans le prestige de son génie, +qu'il faut chercher l'explication des dévouements dont le grand homme +fut l'objet, jusqu'à sa mort, de la part de ses plus humbles serviteurs. + +Signalons, parmi les passages relatifs aux mœurs et au caractère de +Napoléon, des anecdotes sur la naissance du Roi de Rome, et sur l'amour +de son père pour les enfants. Il aime à plaisanter avec le fils de +Roustam, dont il avait salué la naissance, après la bataille d'Eylau, en +disant à celui-ci: «C'est bien, j'ai un Mamelouck de plus, il te +remplacera!» + +Curieuses sont les conversations de l'Empereur avec le docteur +Corvisart, qu'il ne cesse de traiter plaisamment de «charlatan». Elles +confirment ce qu'on savait de son scepticisme en fait de médecine, +scepticisme qu'en dépit de sa profession, Corvisart n'était, paraît-il, +guère éloigné de partager. + +Un jour, à la Malmaison, Roustam entend son maître lui demander une +carabine pour tirer, des fenêtres du château, sur les cygnes de la pièce +d'eau: indignation de Joséphine qui veut faire respecter ses beaux +oiseaux et proteste avec véhémence; embarras de Roustam qui ne sait +auquel entendre, et vive hilarité de l'Empereur, enchanté de sa +confusion. L'illustre conquérant a toujours conservé, dans son +caractère, un fonds d'espièglerie. + +Jusqu'aux adieux de Fontainebleau, la conduite de notre Mamelouck envers +son souverain ne laisse rien à désirer. L'amitié dont celui-ci ne cesse +de l'honorer suffit à en fournir la preuve. Mais, à cette époque, +Roustam ne justifie que trop le _Donec eris felix..._ du poète. Quand +vient le départ pour l'île d'Elbe, il ne suit point son bienfaiteur! Et +les explications qu'il donne de son abstention ne servent qu'à le +confondre: le bruit répandu dans Fontainebleau d'une tentative de +suicide de l'Empereur, d'une part; l'impossibilité de trouver des +chevaux pour essayer de le rejoindre à Fréjus, de l'autre, sont des +prétextes qui ne sauraient tromper personne. + +La vérité est qu'à l'instar de plus d'un ancien serviteur de Napoléon, +Roustam a soif de repos, soif de la vie de famille: c'est là, et là +seulement qu'il faut chercher les raisons de sa défaillance. + +La Restauration allait-elle, du moins, lui procurer le calme et la +tranquillité rêvés? Non, et Roustam s'en aperçut bientôt: en proie à la +surveillance de la police que sa qualité d'attaché à la Maison du +souverain déchu rendait méfiante, il jugea prudent de quitter Paris, et +de se réfugier à Dreux, d'où il ne revint que quatre mois après. + +Tout à coup, l'Empereur reparaît en France: ses compagnons de gloire se +lèvent à sa voix, ses légions se reforment, et c'est en triomphe qu'il +rentre à Paris. Roustam, dans l'espoir que l'Empereur ne lui tiendra pas +rigueur de sa faiblesse, lui fait présenter par Marchand une demande +d'emploi. Elle est mal reçue: «C'est un lâche! est-il répondu au fidèle +valet de chambre. Jette cela au feu et ne m'en reparle jamais![14]» + +Et Roustam comprend qu'il n'a plus qu'à se faire oublier! + +Un jour, cependant, après la seconde Restauration, la police du Roi, qui +ne le perd point de vue, constate, avec émotion, que, par deux fois, il +vient de traverser la Manche! L'alerte est de courte durée. On ne tarde +point, en effet, à apprendre que le but des voyages de Roustam, est de +se produire, en costume de Mamelouck, dans les spectacles de +Londres[15]! Triste métier, assurément, mais il fallait vivre, et les +pensions de l'Empereur ne lui en fournissaient plus les moyens! +Convenons, toutefois, qu'il eût pu et dû en trouver d'autres. + +En 1825, il habite, à Dourdan, ville natale de sa femme, une maison +spacieuse où il a pour voisin le père de Francisque Sarcey, qui dirige +un pensionnat[16]. Son existence s'y écoule entre sa femme, qui a obtenu +une recette des Postes, son beau-père et sa belle-mère. Son fils Achille +s'est fixé à Paris, où il a trouvé une place au _Journal officiel_. Sa +fille a épousé un huissier de la capitale, M. B... Et c'est à Dourdan +que l'ancien Mamelouck meurt le 7 décembre 1845, à l'âge de +soixante-quatre ans[17]. + +Le manuscrit de ses _Souvenirs_ nous a été communiqué par un peintre +distingué, ami des études historiques, M. Pierre Beaufeu, pour être +imprimé dans notre _Revue rétrospective_, où il a vu le jour pour la +première fois en 1888. M. Beaufeu le tenait des héritiers de M. B..., +gendre de Roustam, qui lui en avaient fait hommage, ainsi que du +portrait de ce dernier. Nous ne saurions assez le remercier de +l'affectueux empressement avec lequel il a mis l'un et l'autre à notre +disposition. + +Le portrait, attribué à Gros, est un tableau à l'huile, et fait, +aujourd'hui, partie des collections du musée de l'Armée, auquel il été +donné par M. Beaufeu. Nous l'avons reproduit en tête de ces pages. Il +représente Roustam dans son costume d'apparat, et fixe, sans +contestation possible, puisqu'il émane de sa famille, ses traits, qui se +retrouvent, d'ailleurs, dans plusieurs tableaux célèbres, par exemple +dans le _Napoléon à Ratisbonne_ de Gautherot et dans le _Napoléon Ier à +Vienne_, de Girodet, dont nous donnons plus loin des fac-similés. Ces +deux toiles sont à Versailles. + +Quant au texte des _Souvenirs_, nous le réimprimons sans en supprimer, +sans y ajouter un mot. Nous nous contentons de rétablir l'orthographe. +Cependant celle de Roustam est trop curieuse pour que nous en privions +le lecteur: il en trouvera un spécimen en tête de nos appendices, dans +lesquels ont aussi pris place, outre son acte de décès conservé à la +mairie de Dourdan, des pièces intéressantes tant pour l'histoire +particulière des Mameloucks, que pour l'histoire générale de ces temps +héroïques[18]. + +PAUL COTTIN. + + + + +SOUVENIRS DE ROUSTAM + +MAMELOUCK DE NAPOLEON Ier[19] + + + + +I + +Ma famille.--Mon père nous quitte; je reste avec ma mère et mes +sœurs.--Guerre entre l'Arménie et la Perse.--Nous nous réfugions dans +une forteresse.--Dangers courus.--Mort de ma sœur Begzada.--Nous partons +rejoindre notre père.--Séparé des miens pendant le voyage, je suis vendu +sept fois comme esclave.--Un marchand m'emmène à Constantinople et me +vend à Sala-Bey.--Mon arrivée au Caire.--Sala-Bey m'incorpore dans ses +Mameloucks.--Nous partons pour la Mecque.--À notre retour, nous trouvons +l'Égypte occupée par les Français.--Nous gagnons Saint-Jean d'Acre, où +Sala-Bey est assassiné par Djezzar-Pacha.--Mon retour au Caire.--Le +général Bonaparte autorise le Sheik El Bekri à me prendre à son +service.--Bonaparte à Saint-Jean d'Acre.--Aboukir.--Scènes violentes +avec un Mamelouck.--Intempérance d'El Bekri.--Le champagne du prince +Eugène.--J'entre au service du général Bonaparte. + + +Il est né à Tiflis, capitale de la Géorgie, fils du sieur Roustam Honan, +négociant, né le ... (_sic_). + +Deux ans après, son négoce a été transporté à Aperkan, une assez forte +ville en Arménie, pays natal de son père. + +Onze années après, il a été promener dans un des biens de son père, avec +plusieurs de ses camarades, qui ont été attaqués par plusieurs Tartares, +pour emmener avec eux dans leurs pays, et sûrement pour les vendre. +Plusieurs de ses camarades ont été pris par de ces brigands, et lui +s'est échappé de leurs mains. Roustam a été perdu, dans cette +journée-là, six heures dans les bois, sans pouvoir trouver la route pour +aller rejoindre sa mère[20], qu'il aimait bien tendrement. + +Au même moment, il a rencontré un bûcheron dans les bois, qui a bien +voulu le conduire auprès de sa mère, qui était dans une inquiétude +mortelle, et il ne manqua pas, le bûcheron, de recevoir une bonne +récompense de la part de sa mère. + +Le nombre de famille du sieur Roustam Honan est de deux filles et de +quatre garçons. Roustam était le cadet. Son père a fait un voyage avec +ses deux fils, pour son commerce, à Gandja, province de +Malek-Majeloun[21]. Quelques mois après, l'empereur des Persans a +déclaré la guerre contre Ibrahim-Khan, qui a été gouverneur de la +province d'Arménie[22]. + +Voilà la cause que Roustam a perdu toute sa famille. + +Depuis ce temps-là, pour les affaires d'intérêt, mon père voulait +s'éloigner de Gandja, et emmener avec lui mes deux frères Avack et +Seïran et moi, mais j'étais trop attaché à ma mère pour m'éloigner +d'elle. + +Quelques jours après, il acheta une voiture pour son voyage. Le même +jour, nous étions à dîner, il nous a questionnés si nous sommes contents +de faire ce voyage. Mes frères disaient que oui, moi je lui dis que non. +Il m'a beaucoup questionné pourquoi je ne veux pas le suivre. Je lui +dis: «Quand j'étais petit, maman m'a bien soigné; elle m'a rendu +toujours bien heureux. Comme je commence, à présent, à être grand, je +désire de me tourner auprès d'elle[23], pour la consoler et la rendre +heureuse, si je peux.» + +Il a été fort mécontent que je voulais le quitter. Enfin, il n'a pas pu +rien gagner sur moi, pour m'emmener avec lui. Il fut obligé de partir +avec mes deux frères, et il me laissa tout seul dans la ville de Gandja, +sans parents et sans fortune. + +La ville de Gandja est une très bonne ville, et bien riche. C'est là où +l'on fait le plus grand commerce de soie et de cachemire de Perse. + +Trois mois après, Ibrahim-Khan a déclaré la guerre contre Malek-Majeloun +où je me trouvais, dans la forteresse de Gandja. Les peuples de la ville +sont obligés de rentrer dans la forteresse. Je reste jusqu'au dernier +moment sans pouvoir sortir dans la forteresse. On rentrait bien, mais on +ne laissait sortir personne. Un jour où les mulets de Malek-Majeloun +sortaient pour chercher les provisions, je me suis fourré dans les +jambes des mulets et je me suis sorti de force, de cette manière-là, +sans aucun danger. + +Quand j'ai été hors la porte, je rencontrai deux personnes de mon pays, +et même ville. Je leur demandai si je pourrais trouver une occasion pour +m'en tourner près de ma mère. Il me dit: «Oui, je connais plusieurs +personnes qui vont partir à deux heures du matin pour Aperkan», où +j'avais laissé ma pauvre mère et mes deux sœurs, Marianne et Begzada. + +Ces deux bons messieurs me montrèrent la maison où sont les voyageurs. +Je m'y suis rendu sur-le-champ; ils m'ont très bien accueilli. Enfin, +tout était convenu de partir à deux heures du matin. En attendant la +nuit, j'ai été dans un jardin, à côté de la ville, pour chercher +quelques légumes pour ma nourriture, car je n'avais rien à manger depuis +quelques jours. J'ai aperçu, au lointain, un troupeau de moutons. J'ai +été à la rencontre, pour demander un peu de lait ou de fromage. Enfin, +je me suis approché du berger. Il me dit: «Que veux-tu?--Ce que je +voudrais? Un peu de lait ou de fromage, car voilà plusieurs jours que je +n'ai rien mangé!» + +Il m'a beaucoup examiné, en me demandant le nom de mon pays et celui de +mes parents. Je lui dis mon nom et celui de mon père. Après, il m'a pris +dans ses bras, m'a embrassé de bon cœur en me disant: «Je suis votre +oncle! Voilà quinze années que j'ai quitté le pays[24].» + +Je me trouvais, dans ce moment-là, bien heureux d'avoir trouvé un +protecteur. Enfin je lui demandai quelques provisions pour mon voyage +que je devais faire à deux heures du matin. Il m'a donné deux gros pains +et une quantité de rôti. J'ai mis tout ça dans un sac pour rejoindre la +maison où étaient mes compagnons de voyage. + +Mon oncle m'a demandé si je voulais rester avec lui jusqu'à ce que je +sois plus grand, et que j'irais rejoindre ma mère. Je lui dis: «Non, je +vous remercie. J'ai quitté mon père et mes frères pour rejoindre ma +mère. Vous voyez bien que je ne puis rester avec vous. Je suis sûr, ma +mère est bien inquiète de moi, en particulier, car j'étais son enfant +gâté, beaucoup plus que les autres.» Il a bien vu que je voulais pas +rester avec lui. Il m'embrassa. Je lui fais mes adieux, et je me suis +rendu sur-le-champ au rendez-vous des voyageurs, le cœur content, en +espérant voir ma mère, quelques jours après. + +Enfin, nous sommes partis à l'heure désignée. Au point du jour, nous +étions sur la grande montagne de Gandja. Nous voyions, au pied de la +montagne, toute l'armée d'Ibrahim-Khan[25] qui marchait sur Gandja. +Après les marches de dix jours à pied, nous sommes arrivés à Aperkan, +notre ville, où j'avais laissé ma mère et mes deux sœurs, mais je ne +trouvai personne à la maison. + +J'éprouvais encore bien du chagrin, mais j'ai trouvé, dans la ville, un +paysan qui restait encore, car tout était rasé et les maisons étaient +entièrement dévastées. Le paysan me dit: «Votre mère et vos deux sœurs +sont parties depuis deux mois pour le fort de Choucha.» + +Le jour était presque passé. Je me suis décidé de coucher dans notre +maison, qui était toute dévastée par l'armée[26]. Même je ne pus pas me +procurer un peu de paille pour me coucher là-dedans. Le lendemain, je +suis parti de bon matin. J'ai laissé mes compagnons de voyage dans la +ville, dans leur pauvre maison, qui ne valait plus rien, comme toutes +les autres. + +Entre notre ville et Choucha, il y a une petite rivière que j'avais +passée plusieurs fois à gué, sans aucun danger, mais, ce jour-là, il +était tombé beaucoup d'eau. Je me suis présenté tout seul à la rivière. +Elle m'a paru un peu grosse, mais j'avais un grand désir de voir ma mère +et mes sœurs, qui me donnait le courage de passer hardiment ce petit +fleuve. + +Au moment, je suis entré dans l'eau. Le courant m'a enlevé et m'a frappé +contre une grosse pierre que j'ai tenue ferme, pendant une heure, sans +perdre ma connaissance. Je vois arriver un voyageur avec son cheval, qui +a eu la bonté de me sauver la vie et de me passer sur l'autre rive. Je +me trouvais encore une fois heureux. + +J'arrive à six heures du soir à Choucha, au quartier des Arméniens, où +j'ai trouvé plusieurs personnes de connaissance de ma mère, qui m'ont +bien reçu en me disant: «Votre mère disait à tout le monde: mon fils ne +m'abandonnera jamais! Tôt ou tard, il viendra me trouver. Je connais son +bon cœur et son attachement pour moi!» Enfin, on me conduit chez maman. +Au moment où elle m'aperçoit, elle se trouve mal pendant une heure, sans +pouvoir me parler un mot. + +Sa connaissance a commencé. Elle m'aperçoit, elle me serre contre son +cœur, en versant des larmes avec mes sœurs, en m'accablant de caresses. +Maman me dit: «Oui, j'étais bien sûre que tu ne me quitterais jamais, +quoique tu étais jeune et bien éloigné d'ici, et dans le pouvoir de ton +père, qui m'a abandonnée, peut-être pour toujours.» + +Me voilà tout à fait installé, avec ma mère, dans le fort de Choucha. Je +commençais à être fort et grand. Je voulais entrer en maison pour gagner +quelque chose, pour soulager l'existence de ma mère et de mes sœurs, +mais ma pauvre et tendre mère n'a jamais voulu, en me disant: «Je +vendrais plutôt tous mes effets pour te donner l'existence. Je ne veux +pas te voir dans la servitude[27].» + +Enfin, j'ai resté à la maison en recevant les caresses les plus tendres, +le matin jusqu'au soir. + +Un mois après, la paix était faite, tout était bien tranquille, j'ai +voulu quitter le fort de Choucha pour aller à Aperkan, notre ville. Ma +mère a consenti. De mon avis, j'ai fait venir une voiture, nous avons +chargé tous nos effets, et nous sommes partis le matin et arrivés, le +soir, à six. Notre maison était tout à fait abîmée, comme j'ai vu, en +revenant de Gandja. Nous avons fait arranger la maison comme nous avons +pu. + +Quelques jours après, ma jeune sœur Begzada tombe malheureusement bien +malade, car nous avons malheur de la perdre en huit jours de temps, qui +nous a donné beaucoup de chagrin. Elle était une des plus jolies filles +de la Géorgie. + +Nous étions privés de nouvelles de mon père depuis une année. Cela +faisait bien du chagrin à ma mère, privée de son mari et ses deux fils +aussi longtemps. + +Maman a reçu, quelque temps après, une lettre de mon père par un +négociant de Kasaque[28]. Ma pauvre mère était la plus heureuse des +femmes d'avoir reçu des nouvelles de son mari et ses enfants. Il disait +dans sa lettre, qu'il était établi un gros magasin à Kasaque, et nous +pourrons aller rejoindre. Ma mère a voulu absolument aller rejoindre son +mari et ses enfants. Je lui dis: «Maman, si tu veux me croire, tu ferais +pas ce long voyage. Si mon père avait de bonnes attentions de te rendre +heureuse, il t'aurait pas quittée aussi longtemps sans te donner de ses +nouvelles. Je crois même, si nous faisons ce voyage, ce serait notre +dernier malheur, car les routes sont pas sûres pour les voyageurs, même +les Tartares ont arrêté plusieurs fois les voyageurs. Cela me donne +beaucoup d'inquiétude.» Maman n'a pas voulu m'écouter, en me disant: «Je +ne fais pas ce voyage pour ton père, si tu veux, mais c'est pour mes +enfants qui sont avec lui depuis si longtemps.» + +Enfin j'étais obligé de céder et aller avec elle et ma sœur. Notre route +était par Gandja. Comme je connaissais la route, nous avons vendu une +grande partie de nos effets et j'ai conduit ma mère et ma sœur jusqu'à +Gandja. + +Après deux jours de marche, ma mère était bien fatiguée du voyage; j'ai +amené maman et ma sœur sur la grande place du marché de la ville. + +Comme je connaissais très bien la ville, j'ai reçu de l'argent de ma +mère pour aller acheter quelque chose pour notre dîner, et elle +attendait toujours mon retour, mais c'est à ce moment-là que j'ai eu le +malheur de perdre ma mère et ma sœur pour toujours, car j'avais un +mauvais pressentiment quand nous sommes partis de notre malheureuse +ville que nous aimions bien et où nous étions tranquilles. En revenant +du marché pour rejoindre ma mère qui m'attendait pendant une heure, j'ai +rencontré un monsieur qui m'a accosté en me disant: «Vous voilà, +Roustam! Je vous cherche depuis une heure. Votre mère est chez moi qui +vous attend.» Malheureusement ce n'était pas vrai. Enfin j'ai été avec +cet homme sans le connaître. Quand nous sommes arrivés chez lui, je n'ai +pas vu ma mère. Je commençai à pleurer comme un malheureux que j'étais. +Il me dit, le maître de la maison: «Ne craignez rien, votre mère est +sortie avec votre sœur. Je vas les chercher.» + +Dans cet intervalle, j'étais assis au milieu de la cour, à l'ombre des +arbres[29], en attendant ma mère, qui faisait toujours mon vrai bonheur. +Il était entré, à la maison, un jeune homme[30] pour dire quelque chose +à deux dames qui étaient assises à côté de moi. Il m'a beaucoup regardé, +en me disant si je parle Arménien? Je lui dis que oui, même j'étais +Arménien. Il me dit en même langage: «Tâchez de vous sauver d'ici, parce +que on vous a amené ici pour vous vendre et vous perdre pour toujours. +Vous verrez peut-être plus votre mère et sœur.» J'ai cru d'avoir reçu un +coup de marteau sur ma pauvre tête. Voilà donc l'homme parti. Je restai +avec ces deux mauvaises femmes. Je ne savais pas comment me sauver de +cette maison-là. Il arrivait, un instant après, une femme du voisinage. +Celles-ci commençaient à disputer, dans leur langage que je comprenais +très-bien et je parlais comme eux. Je saisis cet heureux moment-là. J'ai +pris la clef de la garde-robe; on a cru que j'avais vraiment besoin. À +côté de la garde-robe, était une porte qui donnait sur une petite cour, +mais la cour était coupée par un ruisseau de deux pieds de profondeur. +Enfin, au moment que j'étais à côté de la porte de la petite cour, je +suis rentré et j'ai fermé la porte sur moi et j'ai traversé le petit +ruisseau, et je me trouvais hors de danger et échappé des mains de ces +brigands-là. + +Je me suis rendu, sur-le-champ, à l'endroit que j'avais laissé ma mère +et ma sœur, mais, malheureusement, j'ai rien trouvé. J'ai demandé à tout +le monde qui passait à côté de moi. Personne faisait attention de mon +malheureux sort[31]. + +Cependant, en traversant sur un pont, j'ai rencontré un ancien ami de +mon père que j'ai connu très-bien aussi. Je lui contai toutes nos peines +en chemin faisant. Il me dit: «Ne craignez rien, je trouverai votre mère +et je ferai punir l'homme qui vous a arrêté!» Il m'amène chez lui et me +fait bien dîner et m'amène avec lui au marché que j'avais perdu ma mère. +Il me montra tout le monde qui passait et il me disait tout bas: +«C'est-il lui?». Je lui disais: «Non! ce n'est pas lui, ce n'est pas +lui! Si vous voulez, je vous conduirai chez lui. Ce n'est pas loin +d'ici.» Il me dit: «Non, ce n'est pas nécessaire, je saurai bien le +trouver.» Il me mène ensuite dans une grande maison. Il me dit: «Reste +ici, je vais chercher votre mère.» Je demandais pas mieux, mais le +brigand venait pas. Je pleurai le matin jusqu'au soir. Le lendemain, la +maîtresse de la maison me dit: «Ce monsieur qui vous a amené ne viendra +plus, il ne faut pas compter sur lui.» Je lui dis: «Eh bien! je vais +aller chez lui. Je sais sa demeure.» Elle a fait fermer la grande porte +pour m'empêcher de sortir. + +Me voilà donc dans un état inconsolable. Pour me consoler, elle me dit: +«Je n'ai pas d'enfant, mon intention est de vous adopter pour mon fils.» +Je pleurais toujours sans consentir à sa proposition. Le barbare qui +m'avait amené dans cette maison m'avait vendu pour la deuxième fois. La +première fois était manquée parce que je me suis sauvé, comme je viens +de le marquer. Il me paraît que ma mère a su que j'étais dans cette +grande maison, car elle est venue plusieurs fois avec ma sœur à la porte +pour me demander[32]; mais on a toujours refusé de la recevoir, en +disant: «Il n'est pas d'enfants à la maison.» Elle retourne toujours en +versant des larmes comme un torrent. + +Comme je n'ai plus de moyens de sortir de cette maison-là, j'ai été +obligé de consentir d'être le fils adoptif à la maîtresse de la maison, +en croyant être plus libre pour sauver plus facilement et de me +retourner tout à fait dans mon pays natal. Peut-être j'aurais pu trouver +ma mère par les négociants qui voyagent un pays à l'autre. Je dis à la +maîtresse: «Je veux bien être votre fils adoptif, en condition que vous +trouverez ma mère. Nous irons, nous deux, chercher dans la ville.» Elle +me dit: «Oui, ne craignez rien, je m'en charge.» + +Enfin voilà la cérémonie qui commence: comme usage de pays, elle me +passe dans une chemise, elle m'embrasse en me disant: «Vous voilà mon +fils, je ferai votre bonheur!» + +Avec tout ça, je n'avais pas confiance en elle. Je disais moi-même: «Me +voilà encore vendu pour la troisième fois!» Je me suis pas trompé dans +ma pensée. + +J'ai resté à peu près deux mois chez elle[33]. + +Elle m'avait fait donner des jolis habits, bon lit et très-bien nourri, +mais je me méfiais toujours de toutes ses bonnes attentions. Je demandai +plusieurs fois pour sortir jusqu'au bout de la porte. Elle me disait: +«Non, non. Demain nous sortirons ensemble.» C'était toujours la même +chose. Enfin je n'ai jamais pu m'échapper. Dans tout cet intervalle-là, +venaient des visites dans la journée pour ma mère adoptive. Elle ne me +faisait voir à personne, quand elle entendait frapper la porte. Elle me +cachait dans les petites chambres, quelquefois elle se cachait avec moi. +Je lui disais: «Mais pourquoi nous nous cachons, nous sommes pas +malfaiteurs?» Elle me disait: «Mais non, ce n'est pas pour ça, je ne +veux pas recevoir beaucoup de monde, je veux rester avec mon fils. Elle +m'a fait voir seulement un tailleur, qui m'a fait faire des habits. +Quelques jours après, le mari de la bourgeoise me dit: «Nous ferons un +voyage, dans quelques jours, sur le côté de la mer Kaspienne, et +viendrez avec moi.» Je lui dis: «Oui», en pensant que je pourrais me +sauver en chemin faisant. Malheureusement, je n'ai pas pu réussir mon +désir. + + * * * * * + +Un jour, bien bonne heure, à minuit, le domestique monte dans ma +chambre. Il me dit qu'il faut que je m'habille, parce que nous allons +partir pour Kaspienne. Une demi-heure après, je descends dans la chambre +de ma mère adoptive. Je lui fais mes adieux. Elle me disait: «Ne +craignez rien, vous viendrez, dans quinze jours, avec mon mari.» + +Je comptais bien me sauver, en sortant de la maison, de ne pas aller +plus loin. On ouvrit une petite porte qui donne dans une cour. Première +chose que j'aperçois c'était trente chevaux de selle tout sellés, +bridés. On ouvrit une autre porte d'une espèce de manège qui avait +dedans soixante petits enfants tous bien habillés. À ce coup d'œil, je +me disais en moi-même: «Me voilà encore vendu pour la quatrième fois!» +Enfin on nous a fait monter deux sur chaque cheval. Nous voilà donc +partis pour notre destination, escortés par quelques hommes armés. + +Deux jours après, nous avons rencontré une grande quantité de Tartares +qui nous ont arrêtés, pour nous prendre. + +Tous les hommes armés se sont battus pendant une demi-heure, et on nous +a capitulés en condition que tous les Arméniens seront au pouvoir des +Tartares, et les Géorgiens resteront à mon vilain et brigand père +adoptif, qui n'était pas trop content d'avoir perdu quinze de ses +meilleurs petits enfants, et j'ai resté avec lui aussi, comme géorgien. + +Trois jours après, nous sommes arrivés dans une grande ville tout-à-fait +au pied du mont Caucase[34]. J'ai resté quelque temps; tous les autres +ont été vendus en peu de temps. + +Depuis quelques jours, j'ai perdu de vue mon cochon qui m'avait amené +dans cette ville. Il me paraît qu'il m'avait encore vendu pour la +cinquième fois. + +J'étais chez un brave homme qui me traitait bien. Même j'étais +très-libre, je me promenais tous les jours tout seul. J'avais grande +envie de me sauver, mais je ne pouvais pas, parce que j'avais le grand +fleuve de Kour à passer. Je n'avais pas d'argent pour m'aider à me +sauver et passer le fleuve. J'ai resté donc là trois mois dans l'hiver, +toujours pleurant d'être séparé de ma tendre mère qui faisait mon +bonheur. + +Je savais bien que je ne resterais pas longtemps où j'étais. L'homme à +qui j'appartenais était un grand marchand de soie, qui faisait +quelquefois des voyages en Crimée. Il me fait donner, un jour, des +bottes fourrées, une pelisse bien chaude, pour que je voyage avec lui. + +Nous avons traversé la fameuse montagne de Caucase, avec grand'peine. Il +faisait un froid extraordinaire. Le bourgeois avait porté deux +couvertures avec lui, qui nous ont bien servi. Ce n'était pas pour nous +couvrir, c'était pour couvrir la grande quantité de neige, pour marcher +sur la couverture. Quand nous marchions sur une, on mettait l'autre +devant nous, pour que nous nous perdions pas dans la neige et pour avoir +plus de facilité de grimper sur les montagnes. + +Après les mauvais passages, nous avons encore marché deux jours pour +arriver dans la capitale du mont Caucase, qui s'appelle Lesghistan[35]. + +Le prince qui gouverne cette province s'appelle Héraclius: le pays, +quoique très-montagneux, est un bon pays. On fait des grands commerces +de soie et de cachemire, comme à Gandja. + +Les moutons du pays sont très-bons aussi et bien gros: un seul pèse +quatre-vingts livres, même plus; il a aussi de beaux chevaux. Les +Tartares tirent tous leurs beaux chevaux dans ce pays-là, même les Turcs +d'Anapa. + +Le marchand avec lequel j'étais voulait aller en Tartarie le plus tôt +possible, mais il m'est arrivé une maladie, il était obligé de retarder +son voyage jusqu'à ce que je sois rétabli, mais ça durait près de deux +mois. C'est une maladie qui m'a fait bien souffrir. Une seule fois que +je suis allé me promener dans les montagnes, à mon retour à la maison, +j'avais bien froid, je me suis approché auprès du feu que j'avais croisé +mes jambes et, assis par terre comme tout le monde, il se trouvait un +grand chaudron sur le feu, de l'eau étant bien chaude. Quelqu'un remue +le feu: voilà donc le chaudron renversé sur mes deux jambes! + +J'ai souffert comme un malheureux, mes jambes sont venues grosses comme +un tonneau. Deux mois après, j'étais tout-à-fait guéri de cet +accident[36]. + +Enfin nous sommes partis pour Alexandria, la ville de Tartarie, et, +trois jours après, nous sommes arrivés dans cette ville. Quelques jours +après notre arrivée, j'ai demandé au marchand que j'appartenais, la +permission pour aller promener, et j'ai eu la permission. + +Au moment que je quittais la porte, j'ai rencontré une petite demoiselle +de mon âge, treize ans, native de mon pays et même ville. Elle était +prise par les Tartares, deux mois avant moi. + +Enfin je m'empressai de lui donner des nouvelles de ses parents. Elle me +dit: «Votre sœur Marie est ici; si vous voulez, je vous conduirai chez +son maître.» Je demandais pas mieux d'y aller partager toutes mes peines +avec elle. Enfin elle me conduit jusqu'à sa porte. Je rentre à la maison +pour demander ma sœur. Elle m'aperçoit. Elle saute à mon cou. Elle avait +du courage plus que moi, car je pleurais si fort que je ne pouvais pas +lui parler ni demander des nouvelles de ma pauvre mère que j'avais +laissée à Gandja. + +Elle me consola du mieux qu'elle put, en me disant que maman était +esclave chez un Arménien qui était établi dans la ville, comme un grand +négociant, et il a acheté maman et lui a donné sa liberté en lui disant +qu'elle pourra aller dans son pays si elle veut. Maman, étant seule, n'a +pas pu entreprendre le voyage, et elle vivait dans cette maison comme un +ami jusqu'à ce que les communications soient libres pour qu'elle +retourne dans son pays. + +J'étais bien heureux d'apprendre que ma mère n'était pas loin de moi, +car, de Alexandria à Kizliar[37], n'avait que vingt lieues. J'ai demandé +au marchand que j'appartenais la permission d'aller voir ma mère: il n'a +jamais voulu. + +Après ça, j'ai fait plusieurs démarches auprès des négociants de mon +pays pour qu'ils m'achètent et me gardent jusqu'à ce que nous écrivions +à mon père pour qu'il vienne nous chercher, mais, malheureusement, +personne a voulu nous rendre ce service-là, en me disant: «On veut vous +vendre trop cher, sans cela je vous achèterais[38].» + +J'étais désolé de ne pas pouvoir embrasser ma pauvre mère encore pour la +dernière fois, car je suis parti pour Constantinople, quelques jours +après, à Kizliar, avec un marchand de petits enfants, venant de +Constantinople, qui m'a acheté, pour la sixième fois depuis que j'ai +quitté mon pays. J'ai bien prié mon nouveau marchand pour qu'il achète +ma sœur pour amener avec moi à Constantinople, pour que nous contions +nos peines l'un à l'autre. Il n'a pas voulu non plus. Enfin j'étais +tout-à-fait désolé. Je pleurais le matin jusqu'au soir. Ma pauvre sœur, +elle m'a caressé bien tendrement en me disant: «Donne-moi un peu de tes +cheveux. Je les ferai remettre à notre bonne mère» (pour lui bien +assurer que j'étais vivant). J'ai été bien caressé pendant quinze jours. +Elle prend les ciseaux et coupe une grande quantité de mes cheveux, en +versant des torrents de larmes sur ma tête, en disant: «Mon cher +Roustam, dans tout pays où tu iras, il faut pas négliger de m'écrire; tu +vois bien que nous n'avons plus d'autre consolation que de te chérir et +penser nuit et jour à toi. Si papa vient dans ce pays ici, nous +l'enverrons à Constantinople, pour te chercher.» Et elle a pris +l'adresse du marchand que j'appartenais, demeurant à Constantinople, +pour donner à mon père. Même, elle m'a promis de m'écrire, mais, depuis +cette époque-là, je n'ai reçu aucune lettre de mes parents, ni leurs +nouvelles. + + * * * * * + +Je ne savais pas l'époque de notre départ de Kizliar. Ma pauvre sœur ne +savait pas non plus, mais nous sommes partis, quelques jours après, dans +la mer, pour Anapa. C'est le premier port de mer et frontière de la +Turquie. + +Après trois jours de marche, en passant par la frontière de Turquie et +Mingrélie, nous sommes arrivés sur une grande montagne, à une demi-lieue +de la ville d'Anapa. + +Quand j'ai aperçu, pour la première fois, la mer Noire, je pleurai +beaucoup en disant: «Je vais traverser cette grande mer, je vais être +privé, pour toujours, de ma malheureuse famille et de ma patrie!» + +Je voyais les vaisseaux marchands en rade, qui nous attendaient. Enfin +nous sommes arrivés, le soir, dans la ville. Le lendemain, nous sommes +embarqués pour Constantinople. Après deux jours de traversée, je suis +arrivé au passage des Dardanelles. Après, on nous a fait attendre +quelques jours[39] à l'entrée des Dardanelles. Après, on nous a fait +aller à Constantinople. + +J'étais logé à côté de Sainte-Sophie. C'est la plus grande et plus riche +des cathédrales de l'univers. + +Cette cathédrale a été bâtie par les Arméniens, mais les Turcs s'en sont +emparés. + +J'ai resté à Constantinople six mois. Il était arrivé, de l'Égypte, à +Constantinople, un marchand appartenant à Sala-Bey, pour m'acheter. +C'est la dernière fois et la septième fois que j'étais vendu, depuis mon +malheur. + +Quelques jours après, on m'a embarqué sur un vaisseau de marchand, au +passage Dardanelles, et nous sommes partis pour Alexandrie, premier port +de mer d'Égypte. + +Après huit jours de traversée, nous sommes arrivés à Alexandrie. On nous +a laissés dans la ville pendant deux jours, pour nous reposer. Après ça, +on nous a embarqués sur des petits bateaux, que l'on appelle caïques, +pour aller d'Alexandrie au Grand Caire, où était Sala-Bey. + +Nous avons passé par le passage bien dangereux où le Nil rentre dans la +mer Noire (_sic_), où les deux fleuves se cognent l'un contre l'autre: +les grosses vagues sautent aussi haut que les maisons. Enfin, nous +sommes passés sans danger. + +Rien de joli comme le voyage d'Alexandrie au Grand Caire. On trouve, +tout au long du Nil, les cannes à sucre plantées, les dattiers, les +grenadiers. + +Nous sommes arrivés, le même jour, à Rachide[40], à la moitié de chemin +du Caire. + +Le lendemain, on nous a envoyé des bons chevaux de selle arabes, pour +nous amener au Grand Caire. + +Nous étions douze jeunes gens, destinés pour Sala-Bey, et nous sommes +montés tous à cheval et arrivés le soir à Boulak, à une demi-lieue du +Caire, et nous avons dîné là, et on nous a fait chercher à onze heures +du soir pour nous faire rentrer dans la ville[41]. Le lendemain, on nous +présentait au Bey, qui nous a bien reçus. Il m'a beaucoup questionné en +langue géorgique, que je parlais peu, parce que j'avais quitté mon pays +trop jeune. Il me demanda dans quel pays je suis né, si je suis de +Tiflis en Géorgie. Je lui dis que oui. Je lui dis le nom de mon père, +qu'il connaissait très-bien, parce que lui-même est géorgien. Il a +beaucoup voyagé en Arménie. + + * * * * * + +On préfère, pour être bons Mameloucks, les Géorgiens et les Mingréliens, +je ne sais pas pourquoi, car les Arméniens sont encore plus braves que +les autres nations. Dans cette époque-là, j'avais quinze ans. + +Après ça, le Bey il me dit: «Allez vous reposer. On vous fera des +habits, et je vous ferai donner un bon cheval, et j'aurai soin de vous +comme de mes compatriotes, et je donnerai de vos nouvelles à vos +parents.» Je ne sais pas si c'est vrai, car je ne reçus aucune nouvelle +depuis que je suis quitté ma sœur à Kizliar en Tartarie. Je quitte le +Bey pour aller dans ma chambre que l'on m'avait désignée. En traversant +dans un grand corridor que j'ai rencontré beaucoup de Mameloucks vieux +et jeunes, j'ai reconnu un jeune homme de quinze ans, de mon âge. Il +était né dans la ville où j'étais, il était mon camarade, mais il était +perdu deux ans avant moi. + +Je voyais, tous les jours, sa mère et son père pleurer après lui. +Exprès, je me suis approché de lui, je demande s'il me connaît. Il me +dit non. Je lui dis: «Mais tu t'appelles Mangasar, tu es né à Aperkan! +Comment! tu me connais pas? J'étais ton camarade, je m'appelle Roustam!» +Il me dit: «Ma foi oui!» Il me sauta au cou. Nous renouvelons notre +amitié, et je lui donne des nouvelles de son père et sa mère. + +J'étais très-heureux d'avoir trouvé un camarade. Nous racontions nos +peines l'un et l'autre, pour nous distraire un peu. + +Six jours après mon arrivée, il vient dans ma chambre un barbier avec un +Cachef (colonel) de Sala-Bey, pour me baptiser, comme à la mode du pays. +C'était pour me faire la circoncision. Il m'en expliquait la cause en me +disant: «C'est par ordre de Sala-Bey,» et, pour être bon Mamelouck, il +faut que je sois circoncis. + +Voilà le barbier qui commence la cérémonie malgré moi. + +Dix jours après, j'étais tout à fait rétabli. Quelques jours après, j'ai +reçu le cheval que l'on m'a promis à mon arrivée au Grand Caire. + +Pendant deux mois, j'ai fait aucun service que d'apprendre à monter à +cheval et à apprendre à lancer la lance. Après les deux mois, j'ai +voyagé avec les corps des Mameloucks, dans la province d'Égypte. + +Après ce dernier voyage, j'ai resté au Grand Caire pendant deux années +sans faire aucun voyage. + +Toute l'Égypte était gouvernée par vingt-quatre Beys: le Mourad-Bey +était le premier et Ibrahim le second. Les vingt-quatre Beys faisaient, +chacun à leur tour, un voyage à la Mecque, pour l'usage de la religion. + +Le tour de Sala-Bey est venu. J'ai fait le voyage de la Mecque avec lui. +J'ai vu aussi le tombeau de Mahomet[42]. + +À notre retour de la Mecque, nous sommes arrivés jusqu'à trente lieues +du Caire. + +Sala-Bey apprit que les Français sont entrés au Grand Caire. Mourad-Bey +a donné une grande bataille à Guiza[43], même l'avait malheureusement +perdue. + +Une grande partie des Mameloucks était noyée, dont mille en traversant à +la nage avec leurs chevaux. + +Après ça, Sala-Bey a décidé à retourner auprès de Djezzar-Pacha, à +Saint-Jean d'Acre, parce qu'il n'avait pas assez de forces pour donner +une bataille[44]. + +Djezzar-Pacha avait trouvé fort mauvais de n'avoir pas donné une affaire +contre les Français, avant de quitter le pays. + +Quand nous sommes arrivés dans la ville, le Sala-Bey a rendu une visite +à Djezzar-Pacha, aussitôt son entrée en ville. + +Le Sala-Bey étant dans le salon avec Djezzar-Pacha, on avait ordonné +pour faire prendre du café. On a fait mettre, dans le café, du poison, +et on présente à notre malheureux Bey. Il prend son café: une demi-heure +après, il était mort. Nous étions tous désolés de cette perte. Le +Djezzar-Pacha voulait tous nous garder avec lui, mais personne a voulu +rester. Il y a eu beaucoup qui se sont sauvés pour aller dans leur pays, +et d'autres pour la Mecque, et moi j'ai pris mon domestique avec moi. Je +suis parti pour le Grand Caire, parce que j'avais beaucoup de +connaissances dans la ville, alors je ne craignais rien. Après avoir +quitté la ville de Saint-Jean d'Acre, j'ai quitté mon habit de Mamelouck +et j'ai pris un de mon domestique. Enfin, j'étais habillé comme lui. +J'ai été obligé de vendre mon cheval et mes armes, et j'ai donné une +somme d'argent à mon domestique pour qu'il dise rien à personne, quand +nous serons arrivés au Grand Caire. Il m'a donné sa parole qu'il me +servira toujours, et personne ne saura rien, et je suis bien tranquille. +Enfin, nous avons pris chacun un âne et nous avons voyagé jusqu'au Grand +Caire. + +Comme ça, nous sommes rentrés dans la ville très-facilement, parce que +nous étions costumés en paysans. + +Je voyais tous les jours, dans la ville, beaucoup de troupes françaises +et beaux et vieux grenadiers, à grandes moustaches, qui faisaient la +garnison de la ville, et les dragons occupent Boulak, à une lieue de la +ville. + +J'ai resté à peu près un mois dans la ville, sans occuper aucune maison. +J'avais peur qu'on me fasse connaître et qu'on me mette en prison comme +prisonnier. Je mangeais et je me couchais dans la rue, avec mon +domestique qui ne me quittait jamais. + +À force de dépenser, j'avais guère de l'argent. J'ai appris que le sheik +El Bekri[45] avait une grande place dans le civil, c'est-à-dire pour la +religion. + +J'ai beaucoup connu ce grand personnage-là, dans la maison de Sala-Bey. +Je me suis présenté chez lui pour lui demander un emploi, mais son +portier ou domestique me refusait toujours la porte, en me disant: «Le +sheik El Bekri n'est pas visible, même on ne donne pas les audiences aux +paysans.» Enfin, je me suis forcé de leur dire mon nom et à qui +j'appartenais autrefois. + +Après ces démarches, le sheik m'a fait dire qu'il me recevra demain. Je +me suis rendu chez lui, le jour désigné. Il m'a très bien reçu, en me +disant: «Je vous garderai bien à mon service et vous monterez à cheval +avec moi, mais il faut la permission du général Bonaparte, général en +chef.» Dans ce moment-là, j'avais bien peur qu'il me fasse prendre par +les Français, parce que je connaissais pas encore leur manière de vivre +et leur religion. Cependant mon domestique courait tous les jours dans +le monde, et il me disait que les Français sont bonnes gens et sont de +la religion chrétienne. + +Je commençais un peu à être tranquille, parce que je suis aussi +chrétien, comme eux. + +Enfin le sheik El Bekri m'a fait monter dans son sérail, en me disant: +«Restez-là, jusqu'à ce que je demande la permission au général en chef.» + +Me voilà donc dans le sérail avec cinq femmes qui appartenaient au +sheik. Elles m'ont apporté beaucoup de sorbets et _félère_[46] +c'est-à-dire des pâtisseries et limonade, mais j'avais le cœur gros, je +n'acceptai rien. Je me voyais au milieu de ces dames, avec une seule +chemise bleue sur mon corps. + +J'ai été obligé de pleurer auprès de ces dames. Toutes ces bonnes +personnes pleuraient aussi de mon sort, en me consolant le mieux +qu'elles pouvaient. + +Le même jour, le sheik El Bekri monta à cheval et alla chez le général +en chef et lui demanda la permission de me garder avec lui; il lui a +donné cette permission, en lui demandant si j'étais bien âgé et si +j'étais un bon sujet. Le Sheik lui a répondu que oui: «Je réponds de +lui, c'est un bon sujet, il est âgé de quinze ans et demi. Il +appartenait, autrefois, à Sala-Bey, qui a été empoisonné par +Djezzar-Pacha, à Saint-Jean d'Acre.» + +Après ça, le général en chef lui dit: «Si le Mourad-Bey veut être bien +raisonnable, je lui donnerai la permission de venir, avec tous ses +Mameloucks, au Grand Caire[47].» + +Après quelques heures, je vois arriver le sheik El Bekri. Il me dit: +«Vous êtes à mon service. Le général en chef m'a donné la permission.» +Et il fait venir, sur-le-champ, un tailleur, et il me fait des habits à +la Mamelouck, comme j'étais autrefois. + +Toutes ces bonnes dames, elles me font demander, aussitôt, dans le +sérail, elles m'ont embrassé, et elles m'ont félicité que je restais +dans la maison, et elles m'ont prié que je leur fasse demander ce que +j'aurais besoin, et elles m'ont fait présent de plusieurs mouchoirs +brodés en or et jolie bourse pour mettre de l'argent, idem brodée en or. +Ce que je trouvais bien joli, c'est la fille du sheik El Bekri, jolie +comme les amours, âgée de onze ans et demi. + +J'ai resté dans cette maison-là à peu près trois mois. Dans cet +intervalle-là, le sheik avait ramassé, dans la ville, environ vingt-cinq +Mameloucks, qui étaient isolés ou cachés dans les maisons. Comme j'étais +le plus âgé et plus ancien, il m'a nommé leur chef et leur faire +apprendre à monter à cheval. + +Il me paraît que les dames que j'ai vues dans le sérail, qui m'ont si +bien reçu, ont bien engagé sheik El Bekri pour me faire marier avec sa +fille que je connus dans le sérail et âgée de douze ans. Enfin, tout +était convenu et d'accord pour mon mariage, même le général en chef +Bonaparte était prévenu de mon mariage avec la fille du sheik. + +J'avais gagné pas mal d'argent chez le sheik. Il venait bien souvent à +la maison les Sheiks-El-Balad, c'est-à-dire les chefs des villages, qui +apportaient à leur maître les contributions qu'ils devaient payer tous +les ans, et sheik El Bekri leur faisait présent, à chacun, d'un manteau +et d'un cachemire. Moi, étant chef des Mameloucks, c'était à moi à leur +donner les manteaux et les cachemires. Il me venait, quelquefois, trois +et quatre cents francs et j'économisais toujours pour envoyer à ma mère; +mais je n'ai jamais pu en trouver l'occasion. + +Je montais, tous les jours, à cheval, avec le sheik, qui dînait bien +souvent avec le général en chef, et c'est là où on tenait les conseils +de la ville et de l'armée. + +Le général en chef partit, avec une grande partie de son armée, pour +prendre Saint-Jean d'Acre. À son arrivée au pied de la ville, il fait +monter à l'assaut plusieurs fois, même jusqu'au dernier mur, même il y +avait plusieurs grenadiers qui avaient pénétré dans la ville, mais, +malheureusement, il ne put pas réussir, à cause des munitions. Il +retourna au Grand Caire[48]. + +Après son arrivée, il s'habillait quelquefois en habit turc, et il +disait qu'il ne retournerait plus en France, qu'il se ferait circoncire +à la manière turque, et il se ferait roi d'Égypte. + +Tout le monde était bien content de ça: on avait beaucoup confiance en +lui, mais c'était pour mieux tromper les Turcs. Dix à douze jours après, +on vient nous apprendre qu'une armée de Turcs va débarquer à Aboukir. Le +général en chef est parti, sur-le-champ, avec le général Murat, pour +commander l'armée qui était occupée dans la province d'Alexandrie. Dans +cet intervalle, le sheik El Bekri prit un nouveau Mamelouck, beaucoup +plus âgé que moi. On lui avait donné le commandement de tous les +Mameloucks qu'avait le sheik. C'est lui-même qui lui avait donné ça, +sans me prévenir, même lui avait promis sa fille en mariage, ce qui +était convenu pour moi, car tout était prêt pour ça. + +Je défendais tous les jours, aux jeunes Mameloucks, de courir dans les +rues, même dans la cour, par ordre du sheik. Un jour, je descendais +jusqu'au pied de l'escalier, voilà le nouveau Mamelouck qui vient pour +me faire monter dans ma chambre, malgré moi, en me disant qu'il était +mon chef; mais je ne voulais pas lui obéir. Je lui dis: «Oui, je monte, +mais vous allez venir avec moi!» + +J'avais, à la maison, deux jeunes Mameloucks qui m'aimaient comme leur +frère. Quand nous étions dans ma chambre, j'ai commencé de lui dire: +«Quel ordre avez-vous reçu pour me commander?» Il me dit: «Je n'ai pas +de comptes à vous rendre!» Et nous avons commencé la dispute. Je suis +sauté sur lui, pour le taper, mais il était beaucoup plus grand que moi. +Mais les deux Mameloucks que j'avais avec moi se sont levés tous deux, +et nous sommes tombés tous les trois sur lui, et nous l'avons fait +tomber à terre. Je lui en ai donné tant que sa figure était enflée. Il +finit de descendre au pied de l'escalier et resta là. + +Dans ce moment-là, le sheik était dans le sérail, mais j'avais grand +peur que le sheik me fît donner des coups de bâton, d'avoir battu mon +camarade. + +Les deux jeunes Mameloucks me dirent: «Ne craignez rien, nous dirons au +sheik que vous avez pas le tort, que c'est le nouveau Mamelouck qui a +voulu commander et disputer avec Roustam, qui méritait pas (de +châtiment).» + +Sur les quatre heures après-midi, le sheik descend du sérail et rentre +dans son salon, et me demande du café et sa pipe, que je lui ai +présentée. Tous les Mameloucks sont venus dans le salon pour se tenir +tout debout au-devant du sheik El Bekri, comme usage du pays. Voilà le +sheik qui me demande où il est le nouveau Mamelouck. Je lui dis: «Il est +en bas». Je l'ai envoyé chercher par un Mamelouck. Il rentre dans le +salon. Le sheik aperçoit sur sa figure qu'il a été battu, car ses yeux +et sa figure étaient enflés des coups que je lui avais donnés. Comme +j'étais le plus grand, le sheik me demande pourquoi il a du chagrin, qui +l'a battu. Je lui réponds: + +«C'est moi, parce qu'il n'était pas sage: il voulait aller dans les rues +et voulait me commander.» + +Voilà donc le sheik se mit en colère contre moi, en me disant que +j'étais un mauvais sujet d'avoir battu mon camarade de cette manière-là, +que si je le mettais trop en colère, il me ferait prendre par les +Français, et que je mérite de recevoir des coups de bâton sur le talon +de mes pieds. Par exemple, j'avais bien peur de toutes les menaces qu'il +me faisait. Je lui demande la permission de lui expliquer la cause que +j'ai battu le nouveau Mamelouck. Il me dit: «Oui, parle, et dis-moi la +vérité, sans cela je vous punirai sévèrement, et pour te donner en +exemple.» Je lui dis: «Oui, je ne vous cacherai rien, je vous dirai la +vérité. C'est vous qui avez caché tout à mon égard: jusqu'à présent vous +m'avez nommé, pour commander les vingt-cinq Mameloucks qui sont à votre +service. Même je comptais, un jour, être heureux en épousant votre +fille. Vous m'en avez donné la parole. Même, le général en chef était +prévenu pour ça, et je me trouve, à présent, commandé par un nouveau et +mauvais sujet Mamelouck, et vous avez promis votre fille à lui, sans me +prévenir pour que je puisse obéir à ceux qui ont reçu l'ordre pour me +commander, et je lui obéirai jamais sans ordres. Voilà tous les +Mameloucks qui sont présents, il faut leur demander si j'ai tort, si +j'ai manqué à mon service.» + +Il me dit: «Eh bien! C'est lui que j'ai nommé chef. C'est mon intention +et tout le monde lui obéira. Si vous n'êtes pas content, je vous ferai +prendre par les Français!» + +Moi j'avais toujours peur que ce cochon-là me donne des coups de bâton. + +Je lui dis: «Je les sais, à présent, vos ordres. Je vous jure, je lui +obéirai.» + +Heureusement, tout ça s'est bien terminé, sans les coups de bâton. J'ai +appris, par une négresse de sérail, que la première femme du sheik El +Bekri était bien fâchée de tout ce changement-là et sa fille pleurait +toujours, que son père avait changé le mariage qui devait se faire avec +moi, mais son père voulait Abraham. + +Quelques jours après, j'appris que le général en chef a donné une grande +bataille à côté d'Aboukir, et les Turcs ont été prisonniers ou tués. Le +général Murat avait monté à l'assaut dans le vaisseau du pacha qui +commandait l'armée turque et s'était battu avec lui, et lui a donné un +coup de sabre qui coupa deux doigts et le prit prisonnier. + +Donc, le général en chef était de retour au Grand Caire, disant toujours +qu'il va rester tout-à-fait, et qu'il se ferait nommer roi d'Égypte. +Tout le monde avait beaucoup confiance en lui. + +À son arrivée, il donnait des grands dîners bien souvent à tous les +grands personnages de la ville. Le sheik El Bekri, pour faire plaisir au +général, il buvait toujours du vin dans un gobelet d'argent, pour que +l'on voie pas. Il était si bien accoutumé au vin, qu'il faisait venir, +tous les jours, deux bouteilles, une de vin et l'autre d'eau-de-vie, et +mêlait tout ensemble, et buvait tous les soirs, et se soûlait comme un +vrai ivrogne. Je voyais, tous les jours de sa vie, la même chose. + +Un jour, j'ai accompagné le sheik pour aller dîner chez le général +Bonaparte[49]; tout le monde était à table; je traversai un petit salon +où j'ai trouvé monsieur Eugène[50] et deux autres personnes à table; ils +m'ont présenté un bon verre de vin de Champagne, en me disant: «Bois, ça +te fera pas du mal, c'est du _bon_ de France!» J'ai bu, et je le +trouvais très-bon. Ils m'ont forcé absolument boire un second verre. + +Après le dîner, je monte à cheval avec le sheik pour retourner à la +maison: il n'y avait que la place à traverser. El Bekri avait vingt-cinq +Mameloucks. J'avais une gaîté extraordinaire, par le vin de Champagne. +Je faisais danser mon cheval à côté du sheik, comme un fou. + +Voilà donc le sheik qui aperçoit ma gaîté. Quand nous sommes arrivés à +la maison, il me fait demander en particulier pour me parler. Je me suis +rendu dans le petit salon où il buvait tous les soirs et se soûlait; il +n'avait pas même la force de monter dans le sérail: il me dit: «Tu as bu +du vin, aujourd'hui, chez le général?» Je lui dis: «Non, j'ai bu du +_bon_ de France; c'est monsieur Eugène qui m'a donné deux verres.» Il me +dit que j'étais un ivrogne: il me menaça de me faire donner des coups de +bâton à mes pieds. Mais je n'avais pas perdu la tête; je lui dis: «Si +vous avez le malheur de me punir de cette manière-là, je dirai à tout le +monde que vous faites venir, tous les jours, du vin et de l'eau-de-vie +et que vous vous soûlez tous les soirs, et si vous me faites pas taper +sur mes pieds, je dirai rien, je vous jure ma parole d'honneur.» + +Il me paraît qu'il avait peur des menaces que je lui avais faites, et +finit par me dire qu'il me pardonnait pour cette fois; que, s'il +m'arrivait une autre fois, il me ferait punir. + +Tout ça se passait pour le mieux, mais j'étais toujours mécontent de +l'injustice que l'on m'avait faite. + + * * * * * + +Il paraît que le général en chef avait l'intention de partir pour la +France. Il fait demander, par monsieur Elias[51], son interprète, deux +Mameloucks, pour son service. M. Elias s'est présenté, un jour, chez le +sheik El Bekri, pour prendre deux: le sheik lui a donné deux. M. Elias +me dit si je veux, il me ferait entrer chez le général, en me disant: +«Les Français sont des braves gens, et sont tous chrétiens.» Je lui dis: +«Oui, je demande pas mieux, car vous savez bien que je suis pas heureux +chez le sheik.» J'avais conté toutes les injustices que l'on m'avait +faites. + +Voilà M. Elias parti avec deux Mameloucks, et il me laisse à la maison, +en me disant: «N'aie pas d'inquiétude; je penserai à vous.» J'étais +presque sûr d'y entrer, parce que je le connaissais depuis longtemps +chez Sala-Bey. + +Quand Elias fut arrivé, avec les deux Mameloucks, chez le général, un de +ces jeunes Mameloucks, quand il aperçut le général, se mit à pleurer, +parce qu'il avait peur de lui, quoique il n'était pas méchant. + +Le général dit à Elias: «Je ne veux pas garder les personnes avec moi +malgré leur gré; voilà un enfant qui pleure, il faut le ramener chez le +sheik, et vous demanderez un autre de bonne volonté.» Elias dit au +général: «Si vous voulez me donner une lettre pour le sheik, peut-être +nous pourrions avoir le gros Mamelouck qui monte à cheval tous les jours +avec lui; c'est un bon sujet, il est géorgien.» Le général lui donna une +lettre pour le sheik, pour m'avoir à son service. + +Le même jour, je vois arriver monsieur Elias avec une lettre pour le +sheik. En passant à côté de moi, il me dit: «Ne craignez rien, je viens +pour vous chercher.» Et il rentre dans le salon où était le sheik, lui +remet la lettre du général, qui me faisait demander. Dans ce moment-là, +j'étais dans ma chambre, exprès pour qu'on me fasse demander. Ça n'a pas +manqué. + +On vient me dire que le sheik me demande. Je me suis rendu auprès de +lui: il fait la lecture de la lettre. Je lui dis exprès: «Je ne veux pas +aller avec les Français, je désire rester toujours avec vous.» Il me +dit: «Mon ami, ça ne se peut; le général en chef vous demande; s'il veut +même demander mon fils, je ne pourrais pas lui refuser.» + +De mon côté, j'étais bien content de quitter sa maison, car je me +trouvais pas heureux de toutes les injustices que l'on m'avait faites +pour un nouveau Mamelouck qui ne savait rien faire, même ni monter à +cheval. J'ai dit au sheik exprès que je ne veux pas aller avec les +Français: «Je suis bien plus heureux à votre service, j'irais bien pour +vous faire plaisir, mais plus tard vous me ferez sortir de chez le +général?» Il me dit: «Oui, je vous abandonnerai pas, et vous viendrez me +voir tous les jours.» Après ça, je lui embrasse sa main, comme usage du +pays, et je lui fais mes adieux. Mon domestique, qui était toujours avec +moi, je lui fais seller mon cheval, et j'ai fait mes adieux à tous mes +camarades. Surtout les deux Mameloucks que je regardais comme mes frères +se sont mis à pleurer comme des malheureux, de voir le dernier moment de +me quitter pour toujours. + + * * * * * + +Entré au service du général en chef Bonaparte le... (_sic_), monsieur +Elias m'amène chez le général, qui me reçut dans son salon. Première +chose qu'il me fait, il me tire les oreilles, il me dit si je sais +monter à cheval, je lui dis oui. Il me demande aussi si je sais donner +des coups de sabre. Je lui dis: «Oui, même j'ai sabré plusieurs fois les +Arabes.» Je lui ai montré la blessure que j'ai reçue sur ma main. Il me +dit: «C'est très-bien; comment tu t'appelles?» Je lui dis: «Ijahia». Me +dit: «Mais c'est un nom turc, mais le nom que tu portais en Géorgie?» Je +lui dis: «Je m'appelle Roustam.--Je ne veux pas que tu portes le nom +turc; je veux que tu portes ton nom de Roustam.» + +Après sa rentrée dans sa chambre, il m'apporte un sabre damassé, sur la +poignée six gros diamants, et une paire de pistolets garnie en or. Il me +dit: «Tiens, voilà pour toi! Je te le donne, et j'aurai soin de toi.» + +Il me fait entrer dans une chambre remplie de papiers, il me fait +emporter tout dans son cabinet. Je servis son dîner, le même jour, à +huit heures du soir. Après dîner, il demanda sa voiture pour aller +promener alentour de la ville. Il fait demander monsieur Lavigne, son +piqueur, pour me faire donner un bon cheval arabe et une belle selle +turque, et nous avons été promener, que j'étais placé à côté de sa +portière. + +Le soir même, il me dit: «Voilà ma chambre à coucher; je veux que tu +couches à ma porte, et tu laisseras entrer personne, je compte sur toi!» +Je lui dis, par monsieur Elias, qui était à côté de moi: «Je me trouve +heureux d'avoir sa confiance, et je mourrais plutôt que de quitter ma +porte et laisser entrer du monde dans la chambre. Vous pourrez compter +sur moi.» + +Le lendemain, j'ai resté à sa toilette, avec son valet de chambre, nommé +Hébert[52]. Mon intention était de faire entrer avec moi les deux +Mameloucks que j'aimais tant, qui étaient restés chez le sheik El Bekri, +mais malheureusement nous sommes partis trop précipitamment[53] pour la +France. + + + + +II + +Départ de Bonaparte pour Alexandrie.--En route, je charge les Arabes, ce +qui me vaut un poignard d'honneur du général en chef.--Embarquement pour +la France.--Mes inquiétudes.--Le général me rassure.--Relâche à +Ajaccio.--Une plaisanterie de mauvais goût.--Débarquement à +Fréjus.--Berthier m'emprunte un sabre, cadeau du général.--Départ de +celui-ci pour Paris.--Ses bagages et sa Maison prennent la route +d'Aix-en-Provence.--Notre convoi pillé par des brigands.--J'écris au +général Bonaparte pour lui rendre compte de l'incident.--J'arrête de ma +main, à Aix, un des bandits.--Ma présentation à Madame +Bonaparte.--Inquiétude de Joséphine pendant la journée du 18 +Brumaire.--Murat et sa femme.--Le piqueur Lavigne.--Je fais une grave +chute de cheval.--Bonté que le premier Consul et sa famille me +témoignent en cette circonstance.--Mon portrait peint par Mme Hortense +de Beauharnais.--Le premier Consul s'oppose à mon mariage.--La +Malmaison.--J'apprends de Boutet l'entretien des armes à feu, et de +Lerebours celui des lunettes d'approche.--Bonaparte, empereur des +Français. + + +On nous disait pas que nous allions en France; j'ai su ça bien longtemps +après. Quelques jours après que je suis entré au service du général, le +valet de chambre vient, à minuit, pour habiller le général; il me dit: +«Nous allons partir pour Alexandrie, parce qu'il arrive une armée turque +et anglaise.» Nous voilà donc partis précipitamment; je n'ai pas eu le +temps même pour aller chercher mes effets que j'avais laissés chez le +sheik El Bekri. Ce qui me faisait encore de la peine, c'était un pauvre +domestique que je n'ai pas pu amener avec moi. + +Nous sommes partis du Grand Caire le... (_sic_) et arrivés le soir à +Menouf. Le général a dîné là, et nous sommes partis, le lendemain matin, +pour Alexandrie, comme on disait. + +En chemin faisant, nous avons rencontré une grande quantité d'Arabes qui +barrait notre passage; j'ai demandé la permission au général pour +charger sur les Arabes avec les guides qui étaient l'escorte du général. +Il me dit: «Oui, va et prends garde que les Arabes te prennent, car on +ne te ménagera pas!» + +J'avais un bien bon cheval, je craignais rien et j'étais bien armé: +j'avais deux paires de pistolets, un sabre, un tromblon et un casse-tête +sur ma selle. + +Après la charge, le général a demandé à monsieur Barbanègre, qui +commandait la charge, si je m'étais bien comporté. Il lui dit: «Oui, +c'est un brave soldat, il a blessé deux Arabes.» Après ça, le général il +me fait donner un poignard d'honneur, le même jour, qui m'a fait le plus +grand plaisir. Depuis cette époque-là, il m'a jamais quitté. + +Nous sommes couchés, ce jour-là, dans le désert, sur le sable. Le même +soir, monsieur Elias[54] arrive du Grand Caire, en dépêche pour le +général; par même occasion, il m'a apporté des pastèques, c'est-à-dire +des melons d'eau qui m'ont fait grand bien, car il faisait bien chaud, +et il me disait: «Il y a pas l'armée turque ni anglaise, comme on le dit +jusqu'à présent, et vous allez faire un autre voyage», sans me dire +autre chose. Le voilà donc retourné pour Grand Caire. + +Le lendemain, au matin, nous avons perdu un peu de la route, à cause de +grande quantité de sable; nous avons aperçu plusieurs femmes arabes qui +travaillaient à la terre. Le général me dit que je demande à ces femmes +la route. Je galope mon cheval pour aller demander à ces femmes notre +route. Quand les femmes m'ont aperçu, elles ont pris leur chemise qui +était leur seul vêtement et ont montré leur derrière, enfin leur corps +tout nu. + +Nous sommes arrivés, à dix heures du soir, entre Alexandrie et Aboukir, +au bord de la mer Méditerranée; on a mis les tentes, et on a commandé de +faire le dîner. + +J'aperçois, en rade, deux frégates; je demande à monsieur Eugène, qui +était aide-de-camp du général en chef, ce que c'était que ces deux +frégates, à qui elles appartenaient; il me dit qu'elles appartiennent +aux Turcs. Il m'avait encore caché le secret, car c'étaient deux +frégates françaises qui attendaient, en rade, après le général et son +escorte, mais j'ai su ça que le soir. Dans cet intervalle-là, il faisait +si chaud que je suis allé me baigner dans le bord de la mer. Voilà donc +que j'aperçois monsieur Fischer[55], contrôleur du général, qui vient +pour me chercher. J'arrive à la tente, et je dîne. Après ça, je vois +tout le monde bien content et bien gai. Les soldats faisaient sauter +leurs sacs, et les cavaliers laissaient leurs chevaux à ceux qui +restaient encore dans le pays. + +Je me suis adressé à monsieur Jaubert[56], interprète, un Français, un +des interprètes du général: «qui ce que ça veut dire, je vois tout le +monde bien content». Il me dit: «Nous partons pour Paris; c'est un bon +pays et grande ville. Les deux frégates que nous voyons d'ici, c'est +pour nous conduire en France». Et on me dit que je laisse mon cheval. Je +prends seulement mon petit porte-manteau, contenant deux chemises et un +châle de cachemire[57]. + +Me voilà parti, avec plusieurs officiers, à un petit quart de lieue de +la tente, pour nous embarquer dans les chaloupes, pour rejoindre les +frégates. La mer était bien agitée; les vagues cognaient sur nos têtes, +les chaloupes étaient remplies d'eau, tout le monde était malade de ce +petit trajet-là. Moi je n'étais pas du tout malade, au contraire. Je +demandais toujours à manger. Le Mamelouck nommé Ali[58] était bien +malade aussi. Nous sommes arrivés, le soir bien tard, dans la frégate, +et nous sommes partis, sur-le-champ, tout le monde bien content. J'ai +resté un jour entier sans voir le général[59]. Tous ces messieurs, pour +me faire enrager, me disaient que, quand je serais arrivé en France, on +me couperait la tête, parce que, quand les Mameloucks prenaient les +soldats français, ils faisaient couper la tête la même chose: ça me +donnait un peu d'inquiétude. + +Trois jours après notre embarcation, j'ai demandé à parler au général, +par monsieur Jaubert, qui parlait arabe. Enfin, il me fait parler le +même jour. Le général me dit: «Te voilà, Roustam! Comment tu te portes?» +Je lui dis: «Très bien, mais très inquiet sur mon sort.» Il me dit: +«Mais pourquoi ça?» Je lui dis: «Tout le monde dit que, quand je serai +arrivé en France, on me coupera la tête. Si c'est vrai, comme on dit, je +voudrais que ça soit à présent, et qu'on me fasse pas souffrir jusque en +France!» Il me dit, avec sa bonté ordinaire, en tirant toujours mes +oreilles, comme tous les jours: «Ceux qui t'ont dit ça sont des bêtes; +ne craignez rien, nous arriverons bientôt à Paris, et nous trouverons +beaucoup de jolies femmes et beaucoup d'argent. Tu vois que nous serons +bien heureux, bien plus qu'en Égypte!» Après ça, je le remerciai bien de +la manière qu'il m'a reçu, et m'a donné la tranquillité, car j'étais +bien inquiet. + +Pour passer le temps dans la frégate plus agréablement, on a joué +plusieurs fois aux cartes avec messieurs Berthier, Duroc, Bessières, +Lavalette, enfin beaucoup de monde. Il a gagné plusieurs fois, m'a donné +de petites sommes d'argent. Nous sommes arrivés en Corse, le pays du +général, en traversant les côtes de Barbarie, et Tunisie[60]. Quand nous +avons aperçu la côte de Corse, le général a envoyé le capitaine de +frégate dans une chaloupe, pour faire dire aux autorités de la ville que +le général Bonaparte arrive. Par ce temps-là, nous sommes arrivés et +mouillé la frégate en rade, et nous avons vu arriver, dans les petits +bateaux, toutes les autorités de la ville et beaucoup de belles dames de +la ville[61] pour féliciter le général de son heureux retour. Nous avons +pas fait la quarantaine comme on fait ordinairement. Le général a +débarqué une heure après son arrivée en rade, ensuite descendu dans la +maison qu'il était né. Je ne suis débarqué que le soir, à mon arrivée +dans la ville. Le général il me fait demander comment je trouve son pays +natal. Je lui dis: «Très-bien, c'est un bon pays.» Il me dit: «C'est +rien, quand nous serons arrivés à Paris, c'est bien autre chose!» + +À notre arrivée en Corse, on faisait la vendange; il ne manquait pas du +raisin ni belles figues. C'était une régalade pour nous, car, en Égypte, +nous n'avions pas de tout ça dans la maison que nous habitions. Il y +avait plusieurs jolies femmes, qui avaient beaucoup de bonté pour moi, +comme étant un étranger; mais, ce qui m'a fait plus de peine, c'est le +bavardage de monsieur Fischer, qui avait dit au Général et au général +Berthier, que j'avais fait ma cour à plusieurs de ces dames, et j'avais +donné vingt-cinq piastres. + +Nous sommes embarqués de nouveau dans la frégate, partir pour Toulon, +mais le temps était si mauvais, nous sommes obligés de retourner encore +en Corse, et nous y avons été un jour entier et nous sommes partis, le +jour après, pour Toulon. Chemin faisant, le Général et général Berthier +commencent à rire en me voyant, en disant: «Comment! Tu es plus habile +que nous! Tu as eu déjà les femmes en France, et nous, nous en avons pas +encore eu!» Je lui dis: «Je voudrais savoir qui ce qui vous a dit ça, +car je pourrais vous assurer que c'est un mensonge. Je n'ai rien eu et +rien fait.» Et ils m'ont dit: «C'est Fischer qui l'a dit.» Mais j'étais +bien en colère contre ce vilain homme, d'avoir dit des menteries contre +moi. J'étais si en colère que je voulais taper à Fischer. + +Quand nous étions à quelques lieues de Toulon, nous avons aperçu sept +vaisseaux anglais qui nous barraient le passage. L'amiral Ganteaume, qui +commandait les frégates, a mis les deux frégates en défense et mis une +chaloupe en mer, et attachée avec une corde après la frégate, en cas de +besoin pour le général. Les Anglais, quoique encore bien éloignés de +nous, tiraient des coups de canon. L'amiral Ganteaume a vu qu'il n'y +avait pas moyen d'arriver jusqu'à Toulon, et nous avons laissé les +Anglais sur la route de Toulon, et nous avons pris celle de Fréjus en +Provence, que nous étions pas bien éloignés, car nous voyions les côtes. +Nous sommes arrivés, quelques heures après, dans la rade de Fréjus. Les +Anglais venaient tout près de nous et tiraient quelques coups de canon, +mais ça nous faisait pas de mal, parce que les batteries des côtes nous +protégeaient. Le général a envoyé, sur-le-champ, monsieur Duroc[62] à +terre pour prévenir les autorités de la ville que c'est le général +Bonaparte qui arrive. Après ça, les batteries des côtes ont tiré +plusieurs coups de canon pour notre arrivée, et les deux frégates ont +répondu avec des salves de cinquante coups de canon. Après, nous sommes +tous débarqués, et nous avons été à pied jusqu'à la ville qui était à un +petit quart de lieue. Nous sommes arrivés de très-bonne heure. Le +général a reçu toutes les autorités de la ville, et demanda ensuite son +dîner. + + * * * * * + +Ordinairement, on fait quarante-cinq jours de quarantaine sans pouvoir +descendre à terre, mais le général n'a pas voulu rester aussi longtemps, +car nous sommes partis, le même soir, pour Paris, et les troupes qui +étaient avec nous, quand nous sommes arrivés dans la ville de Fréjus. + +Le général Berthier me dit: «Roustam, prête-moi ton sabre, je te le +rendrai à notre arrivée à Paris.» Et je n'ai pas voulu lui refuser parce +que j'avais un autre, et mon poignard[63] que le général m'avait donné +dans le désert d'Égypte, avec une paire de pistolets que j'avais +emportés avec moi du Grand Caire; j'avais de quoi me défendre, en cas de +besoin. + +Le général était encore dans un salon. Je suis mis dans une petite +chambre, à côté de lui, pour mettre mes pistolets en bon état et bien +les charger avec des grosses cartouches. Le général passait pour aller +dîner. Il s'aperçut que j'étais bien occupé après mes pistolets. Il me +dit: «Qu'est-ce que tu fais là?--Je charge mes pistolets, en cas de +besoin.» Il me dit: «Nous sommes pas en Arabie, à présent, nous avons +pas besoin de toutes ces précautions-là!» Et je laisse mes pistolets +comme ils étaient. + +Le général est parti, le soir, pour Paris, avec monsieur Duroc et le +général Berthier, et je suis parti dans la nuit avec plusieurs personnes +de la maison[64], et les bagages du général. Il a voyagé aussi avec +nous[65] un monsieur de Fréjus, avec sa femme[66] qui était fort jolie. +Il allait jusqu'à Aix en Provence. Nous sommes marché tout la nuit, et, +le lendemain, sur les quatre heures après midi, nous sommes arrivés à +six lieues d'Aix en Provence. + +C'est là où on nous attaqua par trente brigands. C'était un coup d'œil +affreux, pour cet homme avec sa femme, qui voyageait avec nous. On avait +attaché le mari à la voiture, et on a pillé entièrement. Mais on n'était +pas content de tout cela: on a déshabillé la pauvre toute nue; elle +avait seulement une seule chemise sur son corps. On croyait qu'elle +avait caché quelque diamant sur elle, étant bijoutière. + +Après ça, les brigands sont venus sur notre voiture qui était chargée +des bagages du général Bonaparte. Un monsieur qui était avec nous, il +leur disait: «Messieurs, ne touchez pas cette voiture, parce qu'elle +appartient au général Bonaparte!» On lui a donné un coup de fusil; il +est tombé à terre, et il a manqué être tué. J'avais mon poignard sur +moi: je voulais leur donner quelque coup, mais messieurs Danger et +Gaillon[67], ils m'ont empêché, en me disant: «Si nous faisons quelque +résistance, nous serons perdus!» Ces messieurs, ils me disaient ça en +arabe; les autres ne comprenaient rien. Après ça, ils ont cassé toutes +les caisses et ont pris tous les effets et toutes les argenteries du +général, marquées _B_. Après ça, ils sont venus à moi. J'avais à peu +près six mille francs, dans ma ceinture, tant en or qu'en argent. Ils +m'ont pas donné le temps de défaire ma ceinture. Ils me l'ont coupée +avec un couteau. Mon poignard était dans ma grande poche. Ils ne l'ont +pas pris. Je suis pas fâché de cela, car c'était un souvenir du général +qu'il m'avait donné dans le désert d'Égypte. + +Un de ces brigands vient à moi. Il me dit: «Tu es mamelouck?» Je lui dis +oui, car je parlais un peu français. Il me répond: «Tu viens manger du +pain de la France, on te le fera sortir par le nez ou on te le fera +vomir!» Après, je leur réponds rien et on me laissa tranquille. Après +ça, ils sont partis tous les trente bien armés, comme les troupes +régulières, dans les montagnes. + +Le malheureux homme était, tout ce temps-là, attaché à la voiture, et sa +femme en chemise, pleurait comme une Madeleine. Comme les brigands sont +partis, nous avons détaché ce pauvre homme de sa voiture. Vraiment +c'était un coup d'œil affreux. Ce pauvre homme s'est jeté dans les bras +de sa femme. Il arrachait ses favoris, ses cheveux. Le sang coulait sur +sa figure, de voir sa femme si maltraitée. Après, nous sommes partis, +sur-le-champ, pour Aix en Provence, et arrivés, le soir, dans la ville, +sans argent pour aller jusqu'à Paris, même pour manger. + +Le lendemain, les autorités de la ville ont établi un conseil pour les +pertes que nous venions de faire, et on a réuni toutes les troupes qui +faisaient la garnison de la ville. On a envoyé dans les montagnes après +les brigands, mais on n'a rien fait et rien trouvé. Nous étions nourris +pour le compte de la ville, parce que personne de nous avait de +l'argent. + +J'avais toujours le châle de cachemire avec moi. Je voulais pas le +vendre jusqu'à nouvel ordre; j'attendais toujours la réponse de la +lettre que j'avais écrite au général, à mon arrivée à Aix en Provence. +Je lui mandais: «que j'avais été attaqué par trente Arabes français, et +on nous a pris tout, jusqu'à toute votre argenterie. Je n'ai pas de +l'argent pour faire mon voyage ni pour manger. Quand nous étions dans la +frégate, vous avez eu la bonté de me donner de l'argent, mais les Arabes +français m'ont tout pris. Quand nous étions dans la ville de Fréjus, +vous m'avez dit: «Tu n'as pas besoin de tes pistolets, parce que, en +France, il n'y a pas d'Arabes»; mais je puis vous assurer, mon général, +il y en a eu trente à la fois. Si j'avais mes pistolets chargés, j'en +aurais tué quelques-uns, mais contre force n'est pas résistance. J'étais +seul contre trente Arabes.» + +Le troisième jour que nous étions à Aix, j'étais à la porte de +l'auberge, qui donnait sur une grande promenade; j'aperçus un de nos +brigands qui passait, un sac sur son dos, en boitant, dans la grande +promenade. J'ai dit à un nommé Hébert, qui était avec moi: «Voilà un +voleur qui passe. Je suis sûr que c'en est un!» Il me dit: «Je ne crois +pas, car il me semble, c'est un soldat.» Je lui dis: «Je vas l'arrêter +et je l'amènerai au Conseil; on le fera interroger.» + +Je courus moi-même à lui; je lui dis: «Viens avec moi, j'ai quelque +chose à vous dire», et je le conduis au Conseil où étaient toutes les +autorités de la ville. On l'a interrogé beaucoup. Il répondit au juge +que ce n'est pas lui qui était avec les brigands, mais qu'on lui a donné +quelques petites choses malgré lui. On a défait son sac, qui contenait +six couverts d'argent marqués _B_, qui appartenaient à mon général, +trois bagues à la dame, avec un grand châle de mousseline, qui +appartenait à cette pauvre femme qui était avec nous. On l'a jugé le +même jour, et fusillé le lendemain. + +On nous a dit que le général Murat devait passer par la ville, le +quatrième jour. Je me suis présenté à la poste que les chevaux +attendaient son arrivée; je me suis présenté à la portière de la +voiture; je lui ai conté tous les malheurs qui nous étaient arrivés. Il +me donna cent louis pour mon voyage. + +Le même soir, j'ai pris la poste avec messieurs Danger, Gaillon et +Hébert, pour Paris. Nous sommes arrivés à Lyon et fait séjour. Je suis +parti par la route de montagne de Tarare, qui est très-élevée, mais pas +autant que celle du mont Caucase. Quand nous sommes arrivés à la +barrière de Paris, on nous a arrêtés là pour visiter nos papiers. Ces +messieurs avaient des papiers, mais moi je n'avais rien. Je leur dis: +«Je vas chez le général Bonaparte; on vous donnera des papiers, si vous +en avez besoin.» Enfin on nous a laissés passer. + +J'arrive rue de Chantereine, chez le général. Il me fait demander tout +de suite à mon arrivée. Il rit bien de bon cœur, quand il m'a aperçu. Il +me dit: «Eh bien, Roustam, tu as donc rencontré les Arabes français?» Je +lui dis: «Oui, cependant vous m'avez dit qu'il n'est pas de Bédouins en +France. Moi, je crois qu'il y en a dans tous les pays.» Et il me dit: +«Oh! que non. Je ferai finir bientôt ça. Je ne veux pas avoir, en +France, des Arabes.» Je lui dis: «Je crois ça sera un peu difficile.» +Après ça, il me présente à sa femme. Je lui baisai sa main, comme à la +mode d'Égypte. Elle m'a reçu avec bonté. Le soir même, elle m'amène, +dans sa voiture, au Théâtre italien, et elle me fait donner une jolie +chambre et un bon lit. Quelques jours après mon arrivée, j'ai eu la +fièvre pendant quatre jours. Elle venait me voir tous les jours. Elle me +faisait donner des bonnes et jolies couvertures pour me tenir chaud. On +ne disait jamais rien à l'autre mamelouck qui était avec moi. Après ça, +on nous a fait habiller tout en neuf. Quelques jours après, je voyais +tout le monde courir dans la maison en pleurant. Je ne savais pas +pourquoi. + +Je rentrais dans le salon; je vois cette bonne madame Bonaparte sur un +canapé, entourée de beaucoup de monde; elle était sans connaissance. Je +me suis informé, à plusieurs personnes «qui ce qu'il y a de nouveau: +tout le monde pleure, pourquoi ça?» On me dit: «Le général a été se +promener avec monsieur Duroc, alentour de Paris, et on dit qu'ils ont +été assassinés tous les deux.» Je me trouve donc dans un état affreux. +Je pleurais comme un malheureux, mais, quelques heures après, j'ai vu +arriver le général, à cheval au grand galop, au milieu de la cour, et +tout le monde était bien content de son arrivée. De mon côté, j'étais le +plus heureux des hommes. Il paraît qu'il a été à Saint-Cloud, pour +chasser le Directoire qui tenait le Conseil dans l'orangerie de +Saint-Cloud. Il a pris une compagnie de grenadiers et rentra dans la +salle et mit tout le monde à la porte. Il y en a un qui a voulu donner +un coup de poignard au général: deux grenadiers avaient paré le coup. +Madame Bonaparte leur a donné, à chacun, une bague de diamant et le +grade d'officier, pour récompense d'avoir sauvé son mari. Un mois après, +nous avons été occuper le palais de Luxembourg, parce que la maison rue +de Chantereine était trop petite, et il s'est fait nommer Consul. + +Dans ce moment-là, le général Murat faisait sa cour à la sœur du +général, qui fut mariée quelques jours après[68]. + +Le général Murat, il me faisait demander quelquefois chez lui. Il +faisait voir sa femme, en me disant: «N'est-ce pas, Roustam, ma femme +est bien jolie?» C'est vrai, aussi, elle était fort jolie et très +aimable; même elle m'a fait présent d'une petite bague de souvenir. Dans +ce moment-là, M. Eugène était encore sous-lieutenant dans les Guides du +Consul, que l'on organisait. M. Barbanègre était colonel. Le général +allait promener, tous les jours, en calèche sur les boulevards. Il +donnait un bon cheval pour que je l'accompagne partout. Un jour, nous +étions à la promenade, M. Lavigne, son piqueur, avait monté mon cheval, +et il m'avait donné un autre que je montais ce jour, mais le général +s'aperçut que je montais pas mon cheval et il fait arrêter sa calèche. +Il me dit: «Eh bien, Roustam, ce n'est pas la jument que je t'ai +donnée!» Je lui dis: «Non, mon général, c'est Lavigne qui monte +aujourd'hui.» Il était placé à la tête de la calèche. Il le fait venir à +côté de lui, qui était sur ma jument, et l'a beaucoup grondé d'avoir +monté mon cheval[69]: «S'il montait encore une autre fois, il le +mettrait à la porte.» Après ça, Lavigne mit pied à terre, et j'ai monté +sur ma bonne et jolie jument. Il n'y avait pas, dans Paris, une +trotteuse comme elle. + + * * * * * + +Un mois après, on fait préparer le palais des Tuileries pour le Consul. +Quand il fut fini de meubler, le Consul est allé en grand cortège, et +moi à cheval à côté de sa voiture, et a fait son entrée au palais avec +grande cérémonie. Après ça, il se fait nommer Consul à vie. Quelques +jours après, je montais à cheval pour aller promener avec M. Lavigne. +J'avais un jeune cheval un peu rétif. En passant à côté du pont Royal, +pour aller au bois de Boulogne, mon cheval ne voulait pas avancer. Je +lui pique les deux flancs, et il partit au grand galop. Malheureusement, +le pavé était fort mauvais. Il faisait bien chaud. Voilà donc mon cheval +manque sur les quatre jambes. J'ai tiré si fort par la bride et bridon +que tout était cassé dans mes mains, mais il n'est plus de moyen de +soutenir mon cheval; il tombe à terre, et m'a jeté à quinze pieds de +lui. Sa tête, sa poitrine, tout était déchiré; le sang coulait partout. +Cette pauvre bête était malade pendant un mois. + +Je voulais me relever, mais mon cœur me manque, et je pouvais pas remuer +mes jambes. J'avais un grand pantalon de Mamelouck et un pantalon à la +française, bien serré, un caleçon et une paire de bottes: tout était +déchiré! Les morceaux de chair de mes jambes traînaient par terre. +Beaucoup de bourgeois sont venus, avec Lavigne, à mon secours. Ils m'ont +mis dans une voiture, sans connaissance, et on m'a mené au palais des +Tuileries. On fait venir, sur-le-champ, M. Suë[70], chirurgien de la +Garde, qui m'a saigné cinq fois, et mis plusieurs planches à mes jambes, +et bien attachées avec des cordes. J'ai gardé ces planches pendant vingt +jours. + +Le Consul a beaucoup grondé Lavigne, parce qu'il m'avait donné un jeune +cheval et rétif. Il était bien fâché de l'accident qui m'est arrivé. Il +m'envoyait tous les jours son médecin pour savoir de mes nouvelles. + +Ma blessure n'était pas encore guérie quand j'ai appris que le Consul va +à l'armée[71]. Je voulais voir le Consul, mais le docteur ne voulait que +je marche. Un jour, sur les six heures du soir, j'ai été voir le Consul +après son dîner. Il me dit: «Te voilà! Comment t'es-tu laissé tomber du +cheval?» Je lui dis: «Ce n'est pas ma faute, il me paraît que les +chevaux de l'Arabie sont meilleurs que ceux de la France.» Et il me dit: +«Tu sors trop bonne heure; tu fatigueras ta jambe.» Je lui dis que non, +que je suis presque guéri. Je lui dis: «Mon général, j'ai appris que +vous allez à l'armée; j'espère que j'irai aussi.» Il me dit: «Non, mon +cher, ça ne se peut pas. Pour venir avec moi, il faut avoir des bonnes +jambes, et monter à cheval.» J'ai dit: «Mais je marche bien aussi, je +monterais aussi à cheval.» Il me dit: «Eh bien, marche au-devant de moi, +pour voir si tu boites!» Je faisais mon possible pour marcher droit, +mais c'était impossible, car je souffrais horriblement, et il me dit: +«Ne craignez rien, je serai de retour bientôt. Tu resteras avec ma +femme. Elle te laissera manquer de rien.» + +Je n'étais pas content de rester à Paris, je désirais bien faire le +voyage. Madame, qui était à côté du général, dans le salon, me disait: +«Comment, Roustam! Pourquoi tu n'es pas content de rester avec moi? Je +t'aurais bien soigné!» Enfin j'ai fait mes adieux au Consul et je suis +allé dans ma chambre en versant des larmes de devoir rester à Paris, +malade, sans parents, sans amis, ni même de connaissances. + +Mademoiselle Hortense, la fille de Madame Bonaparte, me faisait venir +chez elle bien souvent, pour faire mon portrait[72]; mes jambes me +faisaient toujours du mal. Bien souvent j'avais envie de dormir. Elle me +disait: «Roustam, ne dormez pas, je vais te chanter des jolis couplets!» +Un autre jour, elle me donne une tabatière dessinée par elle. + +Dans ma maladie j'avais Mme Couder[73] et son mari, pour me soigner. Sa +fille venait tous les soirs, pour voir sa mère, et elle me soignait +aussi quelquefois. Après ma maladie, je voulais me marier avec elle. +Elle n'était pas jeune ni riche, mais je voulais faire son bonheur. +J'attendais le retour du Consul, pour lui demander la permission, mais +plusieurs personnes de la maison me disaient: «Le Consul vous donnera +jamais son avis pour un mauvais choix comme ça.» + +Après la bataille de Marengo, le consul arrive à Paris, le ... (_sic_). +Il fit demander, sur-le-champ, de mes nouvelles, si j'étais tout à fait +rétabli. + +Le premier service que j'ai fait, depuis le retour du Consul, c'était le +jour d'une grande parade, que j'ai monté à cheval avec le Consul. Le +maréchal du Palais, Duroc, voulait pas que je monte à cheval le jour de +parade. Ça me faisait de la peine. Je demande alors, au Consul, la +permission de ne jamais quitter, car M. Duroc veut m'en empêcher. Il me +dit: «Monte toujours, il faut pas écouter Duroc, ni personne.» Après, +j'ai monté toutes les fois qu'il y avait des parades. J'avais une selle +turque, toute brodée en or, et un cheval arabe pour les jours de parade, +et, pour le service ordinaire, j'avais des chevaux français, et la selle +à la hussarde galonnée en or, et je m'habillais comme je voulais. +J'avais des habits des Mameloucks, en velours et en casimir brodés en +or, bien riches pour les cérémonies, et des habits de drap bleu et +brodés, moins riches[74]. + +Un jour, au déjeuner du Consul, j'ai demandé la permission de me marier. +Il m'a dit: «Mais tu es encore trop jeune pour ça. La demoiselle +est-elle jeune et riche?» Je lui dis: «Non, mais elle sera une bonne +femme. Je l'aime bien.» Il me paraît qu'on avait prévenu le Consul pour +ça. Il me dit: «Non, non, je ne veux pas, tu es encore jeune et elle +n'est pas riche. Elle a vingt-quatre ans; tu n'as que quinze ans, tu +vois bien que ça ne peut pas s'arranger!» Enfin, il me refuse. J'ai bien +vu que ce refus était pour mon bien et j'ai été obligé de dire au père +et à la mère: «Le Consul ne veut pas que je me marie; c'est impossible +de le forcer.» Après qu'on a dit ça à sa fille, elle était désolée de +cette mauvaise nouvelle. Je l'ai consolée le mieux que j'ai pu. Elle a +été mariée, une année après, avec un homme d'Amérique. J'ai fait donner +une place à son mari, dans la même année. + +Nous avons resté à la Malmaison trois mois pour prendre l'air de la +campagne. Le premier Consul a voulu que je reste à Versailles chez M. +Boutet[75] jusqu'à ce que j'apprenne à bien connaître les armes de +chasse. Comme la Malmaison n'est pas bien éloignée de Versailles, je dis +au premier Consul: «Si je reste toujours à Versailles, qui est-ce qui +couchera à la porte de votre chambre pour vous garder dans la nuit? Je +voudrais y aller le matin à six heures, et je travaillerais jusqu'à six +heures après midi, et je viendrais ici pour faire mon service?» Il me +dit: «Oui, tu as raison.» + +J'ai fait tout ce trajet-là à cheval, et, pendant deux mois, M. Boutet +m'a montré tous les objets qui étaient nécessaires pour la chasse. Quand +j'ai appris tout, M. Boutet m'a donné une lettre pour le Grand Maréchal, +par laquelle je pourrais charger les fusils du premier Consul, et ses +pistolets. J'ai porté la lettre au Grand Maréchal. Il l'a montrée au +premier Consul, qui a été satisfait. M. Lerebours[76] me montrait aussi, +pendant longtemps, à connaître les lunettes et leur nettoyage, et +j'étais chargé de visiter, tous les jours, les lunettes du premier +Consul et de charger ses pistolets. Les jours de la chasse, je portais +sa carabine et je chargeais les fusils toujours à cheval. Il me faisait +toujours des compliments du service que je faisais auprès de lui. + +Après quelque temps, le premier Consul a pris sa résidence au palais de +Saint-Cloud, et il s'est fait nommer Empereur des Français, ce qui était +un grand fait pour tout le monde. + + + + +III + +Le manque d'appointements m'oblige à vendre un châle de +cachemire.--Colère de l'Empereur à cette nouvelle: il me fait donner un +traitement, puis le brevet de porte-arquebuse.--Berthier refuse de me +rendre mon sabre; l'Empereur me donne un des siens.--Il m'invite à +envoyer mon portrait à ma mère, et promet de la faire venir à +Paris.--Mes campagnes.--L'Empereur consent à mon mariage.--Campagne +d'Austerlitz.--Mariage du Vice-Roi d'Italie.--L'Empereur signe à mon +contrat et paye les frais de ma noce.--Son couronnement à Milan.--Je +réclame l'arriéré de ma solde de Mamelouck et obtiens mon congé de ce +corps.--Un cadeau de l'Empereur.--Danger par lui couru à +Iéna.--J'apprends à Pultusk que je suis père.--Eylau.--M. de +Tournon.--L'Empereur et le maréchal Ney.--Friedland.--Entrevue de +Tilsitt.--La reine de Prusse et sa coiffure «à la Roustam».--Ma +présentation au tsar Alexandre.--Fêtes de Tilsitt.--Dresde.--Mon retour +à Paris dans la voiture de l'Empereur.--Surprise agréable que ma femme +me ménageait. + + +Depuis trois années que j'étais chez l'Empereur, je n'avais pas été +payé. Je n'avais aucun traitement. Je ne demandais rien et on ne me +donnait rien non plus. L'Empereur ne savait rien de tout cela. Je +n'avais pas même un peu d'argent pour acheter du tabac. J'avais un châle +de cachemire. J'ai préféré le vendre que de demander de l'argent à +l'Empereur. Cependant, toutes mes connaissances me disaient: «On croit, +dans le monde, que l'Empereur vous donne beaucoup d'argent. Il faut en +demander!» Mais j'ai beaucoup connu M. Venard[77], qui était mon +protecteur et mon ami, qui me prit en amitié depuis mon arrivée +d'Égypte. Il n'a jamais voulu que je demande de l'argent à l'Empereur, +en me disant: «Laissez-le faire, l'Empereur vous laissera jamais manquer +de rien; il faut rester comme vous êtes.» Enfin je suivis toujours ses +bons conseils, et je m'en suis trouvé toujours bien. + +Avec tout ça, je n'avais pas d'argent pour faire quelque petite dépense +que j'avais besoin. J'ai donné mon châle à un homme qui venait +quelquefois me voir, pour vendre quinze louis, mais le cochon m'a +apporté dix louis, en me disant qu'il me remettra cinq autres dans trois +jours. Les trois jours passent, un mois passe, pas de réponse! Je me +suis présenté un jour chez lui. Il était déménagé, mais le portier me +donna son adresse, qui était à côté du passage Feydeau. Je lui fais +écrire plusieurs lettres. Je n'ai jamais eu aucune réponse. Un beau +jour, j'ai été moi-même chez lui, que j'ai trouvé. Il me fait +très-mauvaise mine, en me disant: «Je n'ai pas d'argent à vous payer: +j'ai vendu votre châle quinze louis; dix pour vous, cinq pour moi!» Je +le menace de le faire mettre en prison. Il me dit: «Je ne vous crains +pas!» Je lui dis: «C'est bon, adieu, nous nous reverrons!» + +Une personne m'a dit qu'il dînait tous les jours à la table d'hôte, à +côté de la porte Saint-Martin, et j'avais bien l'adresse. Je me suis +présenté, un jour, à deux heures après-midi, pour savoir s'il y était. +La bourgeoise, dans son comptoir, me dit: «Vous demandez M. Antoine?[78] +Il est à table.» Je lui dis: «C'est bien, je vous remercie.» Et je me +suis retourné au palais des Tuileries. J'ai fait demander l'officier de +grenadiers qui était de service, et que je connaissais depuis Grand +Caire. Je lui demande deux grenadiers, et les mène à la maison où était +à dîner M. Antoine. J'ai dit à la servante: «Dites à M. Antoine qu'il +descende. Il y a une personne qui désire lui parler.» Le voilà qui +descend. Je le mis entre les mains des grenadiers, pour le faire mettre +en prison, mais il a bien vu que j'avais agi sévèrement; il me demande +de le faire conduire chez lui, il me paiera tout de suite. Et je suis +allé. Il m'a payé, comme nous étions convenus, et je donne douze francs +aux grenadiers, pour boire la bouteille. + +Un mois après, l'Empereur est venu à Paris[79] pour passer une grande +parade et rester quelques jours à Paris. Comme je couchais toujours à sa +porte, il me demanda un jour, à souper à minuit. J'avais son souper +toujours à côté de moi; je le servais dans son lit où il était couché +avec l'Impératrice. L'Empereur me dit: «Roustam, es-tu riche? As-tu de +l'argent?» Je lui dis: «Oui, Sire, tant que j'aurai le bonheur d'être +toujours auprès de Votre Majesté, ça sera une grande fortune pour moi.» +Il me dit: «Enfin, si je te demande de l'argent, pourras-tu m'en +prêter?» Je lui dis: «Sire, j'ai dans ma poche douze louis. Je vous +donnerai tout.--Comment, pas plus que ça!--Non, Sire.» Et il me dit: +«Combien as-tu d'appointements?--Rien, Sire. Je me plains pas; je me +trouve heureux.--Enfin, combien gagnes-tu avec moi?» Je ne voulais pas +encore lui dire la vérité. Il commença à être très-mécontent contre +monsieur Fischer, qui était à la tête de sa Maison. Il me dit encore: +«Dis-moi donc combien tu gagnes avec moi?» Je lui dis: «Rien. J'ai rien +demandé, et ils m'ont rien donné.--Comment! Depuis deux années tu n'as +pas d'argent?» Je lui dis: «Je vous demande pardon, Sire. En revenant +d'Égypte, j'avais un châle de cachemire; je l'ai vendu pour avoir un peu +d'argent, pour avoir du tabac et quelques petites dépenses que j'avais +besoin de faire.» + +Après ça, il se mit en colère tout-à-fait contre monsieur Fischer; il me +dit: «Va chercher Fischer![80]» Comme je ne pouvais pas quitter la porte +de l'Empereur, j'ai envoyé le chercher par un garçon de garde-robe. +Quand Fischer m'aperçut, il me dit: «L'Empereur est-il de bonne humeur? +Pourquoi me fait-il demander à l'heure qu'il est?» Je lui dis: «Je ne +sais rien, mais ne craignez rien; il est de bien bonne humeur.» Et +j'annonce monsieur Fischer à l'Empereur, qui le reçut assez mal. Il l'a +beaucoup grondé, en lui disant: «Pourquoi Roustam n'est-il pas sur les +états de ma Maison? Je suis entouré de Français qui me servent par +intérêt. Voilà un homme qui m'est bien attaché. On ne lui donne pas +d'appointements depuis deux années!» Et il lui dit: «Sire, je ne voulais +rien faire sans ordres.» L'Empereur lui dit: «Vous êtes un imbécile; il +fallait m'en prévenir; j'ai autre chose à penser qu'à ça. Allez +sur-le-champ le faire mettre sur les états de mes valets de chambre!» +Mais il n'a rien dit pour l'arriéré de deux années que j'avais rien +reçu. + +Après ça, on m'a payé 1.200 livres par an, comme tout le monde. Quelques +années après, on m'a mis à 2.400 livres. On organisait la Maison de +l'Empereur; on avait pris des Pages. Le contrôleur Fischer me dit: +«Roustam, vous ne servirez plus l'Empereur.» Je lui dis: «Pourquoi ça? +Je le sers depuis l'Égypte. Est-ce que l'Empereur est mécontent de moi?» +Il me dit: «Non, on fait comme autrefois: vous donnerez les assiettes +propres aux Pages qui les donneront à l'Empereur eux-mêmes, et vous +recevrez les sales des mains des Pages.» Je lui répondis: «Non, je ne +servirai pas de cette manière-là. Si l'Empereur me dit pourquoi je ne +sers pas, alors je lui dirai ma façon de penser.» Je n'ai pas servi +depuis cette époque-là, et l'Empereur ne m'en a jamais parlé. + +Le prince de Neufchâtel avait présenté à l'Empereur un état pour +organiser la chasse à tir, mais il manquait un porte-arquebuse. Le +prince propose un homme pour porte-arquebuse, mais l'Empereur n'a pas +voulu, en disant au Prince: «Cette place appartient à Roustam. Il a +appris son métier chez Boutet, et il chasse toujours avec moi; même +c'est un très honnête homme. Il faut avoir des égards.» Mais je ne +savais rien de tout ça. J'ai su ça que quelques jours après. + +Il y avait bien longtemps que le prince de Neuchâtel m'avait promis une +permission de chasse pour Saint-Germain. Je l'attendais tous les jours +pour faire une grande chasse au lapin: un jour, le chasseur du Prince +m'apporta une très-grande lettre de la part du Prince. Je pensais que +c'était ma permission de chasse. Point du tout, c'était mon brevet de +porte-arquebuse[81], que le Prince m'envoyait, avec une lettre de lui +très aimable. Cette place de porte-arquebuse montait à 2.400 livres par +année. Après ça, je me suis présenté sur-le-champ chez l'Empereur, pour +le remercier de toutes les bontés qu'il avait pour moi: «Je ferai mon +possible pour mériter les bontés de votre Majesté.» + +Il me dit: «Roustam, je t'ai donné un bon sabre en Égypte, je ne le vois +pas. Pourquoi tu le portes pas?» Je lui dis: «Sire, quand nous sommes +arrivés à Fréjus, le prince Berthier m'a demandé que je lui prête mon +sabre et m'a dit qu'il me le rendrait à mon arrivée à Paris. Mais il ne +me l'a pas encore rendu.» Il me dit: «Je ne veux plus de ça. Va le lui +demander, de ma part, aujourd'hui.» Et je me suis rendu chez le Prince, +et je lui ai demandé mon sabre de la part de l'Empereur.» Il me dit: «Je +n'ai pas de sabre à toi. Je ne sais pas ce que tu me demandes.» Et je +retourne à la maison. Je dis à l'Empereur ce que m'a dit le Prince. +L'Empereur m'envoie une seconde fois. Il me dit: «Berthier veut garder +ton sabre. Je ne veux pas ça. Dis-lui bien de ma part qu'il te rende ton +sabre.» Et je retourne encore, le même jour. Le Prince me dit: +«Comprends-tu le français?» Je lui dis: «Oui, monseigneur.» Il me dit: +«Eh bien j'ai fait un troc avec l'Empereur; je lui ai donné un de mes +sabres pour le tien.» Je lui dis: «Oui, je comprends très-bien, à +présent.» + +Et je conte tout ça à l'Empereur. Il me dit: «Berthier est un vilain. Ça +ne fait rien. Je vais te donner un de mes sabres.» Il fait demander, à +monsieur Hébert, son valet de chambre, tous ses sabres, et il m'en a +choisi un assez bon, la lame et le fourreau tout en damas. Je l'ai bien +remercié, et je l'ai porté tous les jours. + +Quelques jours après, nous avons été passer quelques jours à la +Malmaison. Un jour, à son coucher, il me dit: «Roustam, as-tu vu le +maréchal Bessières?» Je lui dis: «Non, Sire, je ne l'ai pas vu +aujourd'hui.» Et il me dit: «Je lui ai donné quelque chose pour toi.» Le +lendemain, le maréchal Bessières m'a remis une inscription de 500 livres +de rente en perpétuel, en me disant que c'était de la part de +l'Empereur. + +Quand nous sommes retournés à Saint-Cloud, l'Empereur était à se +promener dans l'Orangerie. Il me dit: «Eh bien, Roustam, as-tu vu +Bessières?» Je lui dis: «Oui, Sire, je vous remercie, il m'a donné un +billet de 500 livres de rente.» Il me dit: «Tu ne sais pas les compter. +C'est bien plus que ça.» Je dis: «Je vous demande pardon, Sire, je sais +bien compter, il n'y a pas plus que 500 livres de rente.» Il me dit: «Ce +n'est pas vrai. Va chercher ton billet, que je voie.» Le billet était +dans ma chambre. J'ai été le chercher. Il a pris la lecture. Après ça, +il me dit: «Tu as raison.» Et il me rend le billet, en me disant: «Je te +fais 900 livres de rente: il me paraît que Bessières a gardé 400 livres +pour lui. C'est bien mal de sa part!» Le même jour il a fait venir le +maréchal Bessières, l'a beaucoup grondé pour ça. Le maréchal a cru que +j'avais parlé pour ça à l'Empereur. Je ne le craignais pas, parce que je +n'étais pas fautif. Il me dit un jour, le maréchal: «Je viens de parler +à l'Empereur, et tu parleras à présent, si tu veux.» Je lui dis: +«Monseigneur, je n'ai jamais parlé à l'Empereur que pour le remercier de +toutes les bontés qu'il a eues pour moi; c'est lui-même qui m'a demandé +mon billet. Je vous jure ma parole d'honneur, je n'ai pas ouvert la +bouche contre vous.» Trois jours après, l'Empereur me fait donner, par +son secrétaire[82], 400 livres de rente. Ça me fait donc les 900 livres +de rente. + + * * * * * + +Avec tout ce bonheur-là, je n'avais jamais oublié ma pauvre mère et ma +sœur. Je leur ai écrit quatorze lettres, par Constantinople et +Saint-Pétersbourg, et je n'ai jamais reçu la réponse. + +Nous étions, un jour, à la chasse; l'Empereur me dit: «Roustam, as-tu +ton portrait?» Je lui dis: «Oui, Sire, je l'ai fait faire par monsieur +Isabey, en miniature[83].» Et il me dit: «Le maréchal Brune va partir, +aujourd'hui, pour ambassade, à Constantinople. Il faut envoyer ton +portrait à ta mère.» Je n'étais pas content de ça, parce que l'Empereur +m'avait promis, plusieurs fois, de faire venir ma mère. + +Je dis à l'Empereur: «Sire, votre Majesté veut que j'envoie mon portrait +à ma mère; est-ce que votre Majesté la fera pas venir?» Il me dit: «L'un +n'empêche pas l'autre. Envoie toujours ton portrait et je la ferai venir +après.» + +Il y avait, à Paris, un marchand arménien qui voulait faire le voyage de +Tartarie et de Crimée pour chercher ma mère et ma sœur que j'avais +laissées dans ce pays-là, mais il me demandait un passeport signé par +l'Empereur et trois mille francs et une voiture. Je me suis vu obligé de +m'adresser à l'Empereur pour demander son consentement. Il me dit: «Cet +Arménien demande tous ces objets-là pour vendre ses marchandises. Après +ça, il viendra te dire qu'il n'a pas trouvé ta mère. Comme il connaît le +pays, qu'il fasse le voyage, je ne lui donnerai rien d'avance. À son +retour, il t'amènera ta mère. Si elle est morte, il t'apportera un +certificat du gouverneur du pays. Après ça, je lui paierai tous les +frais de son voyage et dix mille francs d'indemnité.» + +Et je lui dis tout ça de la part de l'Empereur. Il n'a pas voulu +entreprendre le voyage. Après ça, j'ai écrit encore plusieurs lettres, +et je n'ai pu recevoir de leurs nouvelles. + +J'ai fait toutes les campagnes avec l'Empereur: la première campagne +d'Autriche, la campagne de Prusse et de Pologne, la seconde campagne +d'Autriche, et celle d'Espagne, et la campagne de Moscou et de Dresde, +et celle de l'intérieur de la France, et deux voyages d'Italie, et celle +de Venise, et le voyage de la Hollande, où j'ai gagné la fièvre, et où +l'Empereur m'a fait donner une voiture de la Maison pour retourner à +Paris. + +Sept ans après mon arrivée d'Égypte, je voulais définitivement me marier +avec la fille de Douville, qui était fort jolie et appartient à honnête +famille, et que je connaissais depuis fort longtemps. Elle avait seize +ans, j'allais la voir tous les jours, mais je n'osais pas parler de +mariage. Quelques jours avant le premier voyage d'Autriche, j'ai donné +un déjeuner à Douville qui était premier valet de chambre de +l'Impératrice Joséphine, et à monsieur Le Peltier, que je connaissais +beaucoup par Douville, qui était son ami. J'avais donné le déjeuner à +ces deux personnes pour demander à Douville sa fille en mariage. Après +le déjeuner, j'ai dit à Douville: «Tu as une jolie fille et je suis +garçon; si j'étais assez heureux de réussir, je demanderais en mariage.» +Enfin, moi et Peltier, nous lui avons beaucoup parlé pour qu'il me +refuse pas. Il m'a répondu: «Je tiens entièrement à la réputation de ma +fille. Je ne peux pas dire oui, sans que l'Empereur vous donne son +consentement.» + +Comme nous partions pour l'Autriche, je lui ai demandé la permission +pour écrire à sa fille, pour demander de ses nouvelles, et, à mon +retour, je la ferai demander à l'Empereur. Enfin, nous nous sommes +embrassés l'un et l'autre. Le même soir, Douville était de service. Je +lui dis: «L'Empereur est dans sa chambre. J'ai grande envie de lui +demander son agrément, avant mon départ[84].» Douville me dit: «Oui, je +ne demande pas mieux, au moins nous serons tranquilles.» Et je me suis +rendu chez l'Empereur. + +Il me dit: «Eh bien, Roustam? Qu'est-ce que tu veux? Mes armes +sont-elles en bon état?» Je lui dis: «Oui, Sire, mais j'ai une grâce à +demander à Votre Majesté.» Il me dit: «Dis-moi ce que c'est.--Votre +Majesté connaît le nommé Douville qui est attaché au service de +l'Impératrice. Il a une fille fort jolie et jeune. Elle est fille +unique. Je demande la permission de me marier.» Il me dit: «A-t-elle +beaucoup _filone_[85] (c'est-à-dire beaucoup d'argent)?» Je lui dis: «Je +ne crois pas, j'ai le bonheur d'appartenir à votre Majesté, il me +manquera jamais rien!» Et il me dit: «Mais nous allons partir dans +quelques jours. Tu n'auras pas le temps.» Je lui dis: «Si votre Majesté +me dit oui, eh bien, ça sera à notre retour!» Et il me dit: «Oui, je +t'accorde. À mon retour, je te marierai.» J'étais donc content comme un +roi; j'étais tout de suite voir Douville. Je lui ai annoncé l'heureuse +nouvelle pour notre bonheur, et il était bien content. Il m'a embrassé +bien sincèrement. + +Le lendemain, j'ai été faire une visite à sa femme et à sa fille, qui +était déjà prévenue. Ils m'ont reçu à merveille et, quelques jours +après, je suis parti pour l'armée. Nous avons traversé le royaume de +Wurtemberg et Bavière et arrivé à Vienne. Après ça, nous sommes partis +pour Austerlitz. C'est là où on a donné la dernière bataille décisive. +Trois jours après, l'Empereur Napoléon a eu une entrevue avec l'Empereur +d'Autriche. Après, nous sommes partis pour Schœnbrunn, à une lieue de +Vienne, un grand palais de l'Empereur d'Autriche. + +Un jour, je suis allé à Vienne de bien bonne heure, avec plusieurs de +mes amis, pour déjeuner; j'ai resté dans la ville jusqu'à trois heures +après midi; j'ai rencontré une personne de la Maison qui passait à +cheval; je lui ai demandé s'il y avait quelque chose de nouveau. Il me +dit: «Rien de nouveau depuis ce matin.» Je lui demande ce qu'il y a de +nouveau: «Je vous prie de me le dire, car je ne sais rien, parce que je +suis ici depuis ce matin.» Il me dit: «La paix est signée depuis ce +matin; il est parti déjà un service pour Munich et l'Empereur part +demain au matin.» Enfin j'étais le plus heureux des hommes, pour la +tranquillité de tout le monde et pour mon bonheur, car je désirais bien +arriver à Paris pour mon mariage, comme l'Empereur m'avait promis. + +Nous sommes arrivés à Munich, et l'Impératrice est arrivée quelques +jours après, pour rejoindre l'Empereur qui attendait pour le mariage du +Vice-Roi, avec la fille du Roi de Bavière. Nous avons eu, tous les +jours, grand fête, et la ville illuminée tous les soirs. L'Empereur a +fait plusieurs chasses à tir et à courre où j'ai chargé ses fusils. +Quelques jours après, nous sommes arrivés à Wurtzbourg où on avait +préparé une grande fête pour l'Empereur et l'Impératrice. + +L'empereur a chassé aussi une fois, avec le roi de Wurtemberg. À la +chasse, l'Empereur a fait présent d'une carabine de grand prix au roi. +Comme j'étais porte-arquebuse, j'ai porté la carabine chez le roi. + +Quelques jours après, nous sommes arrivés à Paris. L'Empereur m'a promis +de me marier, mais le Grand Juge et l'Archevêque de Paris ne voulaient +me donner la permission, en me disant que je suis pas catholique romain. +Je leur disais: «Je suis géorgien; les géorgiens sont tous chrétiens.» +Il voulait pas entendre les raisons. Je suis obligé de m'adresser encore +à l'Empereur, qui m'a donné une lettre pour le Grand Juge et une pour +l'Archevêque de Paris. + +Après ça, je suis marié un mois après mon retour de voyage. L'Empereur a +eu la bonté de signer mon contrat de mariage et payer les frais de ma +noce[86]. + +Dans le premier voyage d'Italie, pour le couronnement de l'Empereur, on +voyageait si rapidement que tout le monde était tombé de fatigue et de +sommeil. + +L'Empereur restait quelques jours au palais de Stupinigi, à une lieue de +Turin. + +L'Empereur fait plusieurs chasses du cerf. C'est moi qui chargeais +toujours sa carabine. + +L'Impératrice disait à l'Empereur: «Il faut rester encore ici quelques +jours, parce que tout le monde est bien fatigué.» Et l'Empereur disait: +«Ça sont des mous: vois Roustam. Il voyage nuit et jour avec moi, il +n'est pas fatigué, il a toujours bonne mine!» + +Le lendemain, nous sommes partis pour Alexandrie, et nous avons parcouru +à cheval le terrain de Marengo, où on avait donné la grande bataille. + +Un jour après, l'Empereur a couché, à Milan, dans son palais qui était +préparé pour le recevoir, et nous avons resté à peu près un mois en +faisant toujours quelque petit voyage dans le royaume. + +Après ça, l'Empereur s'est fait couronner roi d'Italie, et l'Empereur +partit pour Fontainebleau, en passant par le Mont-Cenis et Lyon. + +Nous sommes arrivés tout seuls. Toutes les voitures et tous les hommes à +cheval étaient restés en arrière, et sont arrivés un jour après nous. + +Je compte toujours dans les compagnies des Mameloucks qui étaient +attachées dans la Garde. Comme j'étais marié, je voulais avoir mon congé +absolu, mais je retardais toujours pour toucher ma paye du régiment. Je +ne l'avais pas reçue depuis trois années. + +J'ai écrit plusieurs fois à monsieur Mérat[87], maréchal des logis des +Mameloucks; je n'ai jamais reçu la réponse. La quatrième que je lui +écris, je lui ai marqué que, s'il ne veut pas me payer ce qu'il me +devait, je me ferais payer par l'Empereur. Il me paraît qu'il a eu peur, +car il a fait voir ma dernière à son colonel. + +Il m'a écrit une très-honnête, mais, au bas de la lettre, le colonel +avait écrit quelques lignes en me disant: «Un inférieur doit obéir à son +supérieur. J'écrirai à l'Empereur.» Je lui ai fait la réponse: «Quand il +voudra écrire à l'Empereur, qu'il m'envoie sa lettre; je la remetterai à +l'Empereur, comme je suis auprès de lui, la nuit et le jour.» + +Je n'ai pas reçu la réponse. + +Quelques jours après, monsieur Mérat, maréchal-des-logis, vient, à +Saint-Cloud, chez moi, le matin à neuf heures, en bourgeois. Il était +assis à côté de moi; il commence la conversation en me disant: «J'ai +reçu une lettre de vous. Il m'a paru bien dur de la manière qu'elle +était écrite.» Je lui dis: «Très-possible; je suis fâché de cela, vous +savez bien que voilà la quatrième lettre que je vous ai écrite. Si vous +aviez pris la peine de me faire la réponse à la troisième, vous n'auriez +pas trouvé la quatrième aussi dure. J'ai reçu une lettre de vous, il y a +quelques jours, où monsieur Delaitre[88] me menaçait, en me disant: «Un +inférieur doit obéissance à son supérieur!» Vous croyez donc que je +crains ses menaces? Non! non! Il faut pas qu'il mette ça dans sa tête; +j'ai rien à faire avec lui. L'Empereur est mon chef, je n'en connais pas +d'autre. Dorénavant, s'il m'écrit des lettres menaçantes, je dirai à +l'Empereur ce que je pense de lui et vous, monsieur Mérat. Depuis trois +années, je vous ai rien demandé: pourquoi me paieriez-vous pas ma solde +de Mamelouck?» + +Il me dit: «Parce que j'ai été nommé officier et j'ai dépensé votre +argent pour acheter des chevaux.» Je lui dis: «Ce n'est pas pour me +payer, mais ce n'est pas honnête de votre part de n'avoir pas fait la +réponse de plusieurs lettres que je vous ai écrites!» + +Ma femme, qui était à côté de moi, voulait changer la conversation, pour +que nous ne parlions pas d'affaires aussi disputantes. Je lui dis avec +regret qu'il faut pas qu'elle se mêle d'une affaire qu'elle ne +connaissait pas, et elle entra dans sa chambre, et je dis à Mérat: «Par +quel droit que vous gardez les soldes des Mameloucks depuis si +longtemps? Vous êtes chez moi, à présent, vous ne sortirez de la maison +sans me payer ce que vous me devez, sans cela je vous ferai arrêter par +la Garde et je parlerai au maréchal Bessières (qui servait auprès de +l'Empereur).» Il me dit: «Hé bien, j'ai trois cents francs. Ça vous paye +aujourd'hui; le reste, je vous le payerai quand j'aurai de l'argent.» Je +lui dis: «Je ne veux pas ça. Je prendrai les trois cents francs en +compte, et vous allez me faire, sur le compte, un billet de votre main, +sur le quartier-maître des Chasseurs de la Garde, payable cent francs +par mois, à Monsieur ou à Madame Roustam, jusqu'à ce que les payements +soient finis.» + +Et j'ai reçu le tout, et j'ai demandé au maréchal Bessières mon congé +absolu, qu'il m'a donné, et j'ai fait signer par les maréchaux et les +généraux de la Garde et les colonels. Ma femme était enchantée que j'aie +demandé mon congé, parce que je n'avais plus rien à faire avec le corps +des Mameloucks. + + * * * * * + +La même année, le dey d'Alger envoya plusieurs chevaux à l'Empereur, +avec une paire de pistolets et une canardière toute enrichie de corail +taillé, qui était dans la chambre de l'Empereur. Je voulais la remettre +avec les autres dans son cabinet, mais monsieur Hébert, son premier +valet de chambre, me dit: «Il faut pas entrer dans sa chambre sans +prévenir l'Empereur!» + +Le même jour, en conduisant l'Empereur dans son cabinet, il passe dans +sa chambre; je lui dis: + +«Sire, si votre Majesté veut, je remettrai les armes qui sont ici dans +le cabinet de votre Majesté, avec les autres.» Il me dit: «Voyons, +montre-les moi.» Il examine bien le fusil, et il me dit: «Tiens, je te +le donne, et les pistolets aussi, car ils sont pareils. Porte ça dans ta +chambre.» + + * * * * * + +Ma femme était grosse de sept mois quand je suis parti pour la campagne +de Prusse et de Pologne, qui a duré onze mois. + +La première grande bataille a été donnée à Iéna, et toute l'armée +prussienne, en quelques jours de temps, était détruite, mais avant la +bataille, dans la nuit, l'Empereur voulait lui-même visiter les +avant-postes, accompagné de deux maréchaux, le prince Borghèse, le +maréchal Duroc, et moi qui le quittais jamais. + +L'Empereur a visité l'aile gauche de l'armée, et il voulait passer par +le devant des factionnaires pour aller visiter la droite. Un moment, +nous étions arrivés tout-à-fait au bout, voilà que l'on fait un feu de +file sur l'Empereur. On croyait que nous étions les ennemis. Nous avons +tous cerné l'Empereur de tous les côtés, pour que les balles touchent +pas à l'Empereur, et nous avons crié: «Cessez le feu, nous sommes +Français!» Enfin, on fait cesser le feu, et nous sommes rentrés dans les +rangs, sans avoir aucun danger. + +L'Empereur a couché, dans la nuit, sur un plateau. Je lui ai donné un +mouchoir pour mettre sur sa tête, et son manteau que j'avais toujours +avec moi. J'ai arrangé un lit de paille dans sa baraque, et je l'ai +couvert avec son manteau. + +Et la bataille était commencée à sept heures du matin. Il faisait un +brouillard très épais. On voyait pas clair, mais, vers les dix heures, +nous avons eu un temps charmant. + +Le jour de la bataille, l'Empereur a couché à Iéna même. Le lendemain, +il a fait renvoyer tous les prisonniers chez eux, en leur disant: «Je ne +fais pas la guerre contre les Saxons!» Et les Prussiens renvoyés dans +l'intérieur de la France. + +Quelques jours après, l'Empereur fait son entrée à Berlin, à la tête de +toute sa Garde, et descendu au palais du Roi. + +Après, nous sommes partis pour Varsovie, en passant par Posen. + +Après avoir resté quelque temps à Varsovie, nous sommes partis pour +Pultusk, où on a encore donné une bataille contre les Russes, que nous +avons gagnée, et beaucoup de prisonniers et du canon. + +Il faisait un temps affreux; tous les soldats se plaignaient du froid, +mais pas autant qu'en Russie. C'est là que j'ai reçu une lettre de ma +belle-mère. Elle m'annonçait l'accouchement de ma femme d'un garçon. Je +pleurais de joie, j'étais content comme un roi d'avoir un garçon. + +Le même jour, j'ai prévenu l'Empereur que ma femme était accouchée d'un +garçon. Il me dit: «C'est bien, j'ai un Mamelouck de plus: il te +remplacera, je l'espère!» + +Et nous sommes partis pour Eylau, en Prusse, que nous avons eu encore +une bataille, et nous avons gagné. Et nous avons pris vingt-cinq pièces +de canon, pas beaucoup de prisonniers, mais beaucoup de morts. Les +blessés qui se trouvaient sur le champ de bataille étaient cachés par la +quantité de neige. On leur voyait que leurs têtes. + +J'avais toujours des provisions, les jours de bataille. J'avais avec moi +une bouteille d'eau-de-vie: j'ai distribué moi-même aux blessés, pour +donner un peu de force dans la neige. + +Moi-même, le jour de la bataille d'Eylau, je manquai d'être gelé; je ne +le fus pas, grâce à M. Bongars[89], aide de camp du prince de Neuchâtel. +Il y avait plusieurs jours que j'avais dormi. Je tenais mon cheval par +la bride, et j'étais caché, la moitié de mon corps dans la neige, et je +me suis endormi par le bruit des canons tirés aussi souvent. M. Bongars +m'a aperçu. Il vient à moi en me disant: «Malheureux, qu'est-ce que vous +faites là? Vous allez être gelé. Il faut pas dormir!» Le même instant, +l'Empereur monte à cheval. Je me suis trouvé tout-à-fait derrière +l'Empereur, et M. Tourneur[90], qui était chambellan de l'Empereur, +était à cheval derrière moi. Il n'osait pas trop avancer, parce que les +boulets de canon tombaient, à côté de nous, comme de la grêle; il +tourmente exprès son cheval, et il tombe sur la neige, comme s'il était +sur un matelas, et il me dit: «Je vous en prie, M. Roustam, je ne peux +pas monter à cheval. Je vas retourner au quartier général. Je vous prie +de dire à l'Empereur que j'ai reçu une chute de cheval, et je ne peux +suivre.» + +Tout le monde qui était là riait de bon cœur. L'Empereur ne m'en a pas +parlé, je n'ai rien dit non plus. + +Et nous sommes partis, quelques jours après la bataille, pour Osterode, +pour faire prendre des cantonnements à l'armée. + +Nous avons resté à Osterode quelques jours. + +L'Empereur, un soir, a joué aux cartes avec le prince de Neuchâtel, +maréchal Duroc et plusieurs autres personnes. Il a gagné un peu +d'argent; il a eu la bonté de me faire demander et m'a remis 500 francs +de son gain en me disant: «Tiens, voilà pour toi!» + +Après ça, l'Empereur a pris son quartier général à Finkenstein, que nous +avons resté jusqu'au printemps. Dans cet intervalle, j'ai fait plusieurs +voyages avec l'Empereur, de Dantzig, Marienverder, Marienbourg. + +On parlait beaucoup de la paix. J'étais bien content de cela, pour avoir +le bonheur de voir ma femme et mon fils. Près de dix mois que je l'avais +vue, mais je recevais leurs nouvelles, presque tous les jours, par les +estafettes de l'Empereur, bien exactement: ça me consolait un peu, car +c'était trop de d'être privé ma famille depuis dix mois. + +Un jour, vient arriver un aide de camp de maréchal Ney, prévenir +l'Empereur que les Russes ont attaqué le corps de maréchal Ney avec +quarante mille hommes, et le maréchal a battu en retraite pendant quinze +lieues, sans perdre une pièce de canon, ni aucun soldat. + +En deux jours de temps, l'Empereur fait réunir son armée et partit +lui-même pour commander en chef, comme tous les jours. + +L'Empereur part pour le quartier général de maréchal Ney, il était +arrivé à onze heures du soir. Il a reçu le maréchal, il lui a dit, en +riant: «Comment, monsieur le maréchal Ney, vous avez laissé vous battre +par les Russes?» Le maréchal lui dit: «Sire, je vous jure sur ma parole +d'honneur, ce n'est pas ma faute. Ils m'ont attaqué, que je ne m'y +attendais pas, même avec grande force, et moi, j'avais, dans ce +moment-là, bien peu de monde!» + +Je voyais que les larmes roulaient dans les yeux de maréchal. Il n'était +pas trop content d'avoir battu en retraite. + +L'Empereur disait au maréchal Ney, en soupant avec: «C'est rien, ça; +nous réparerons cette faute-là!» + +Le lendemain, nous avons commencé, dans tous les points, d'attaquer +l'ennemi et poursuivre jusqu'à Friedland, en passant par Eylau, que nous +avions donné une grande bataille dans l'hiver. + +C'est le prince Murat qui commande toute la cavalerie de l'armée, même +il avait le titre de lieutenant de l'Empereur. + +En arrivant à Friedland, nous avons trouvé toute l'armée russe en +bataille, devant une rivière assez forte. + +Le lendemain, l'Empereur fait attaquer par les tirailleurs, et la force +de l'armée était cachée dans les bois. + +En attendant, pour faire connaître les forces de l'ennemi, et après +avoir fait bien engager dans tous les points, on a tiraillé, depuis sept +heures du matin, jusqu'à trois heures après midi. + +Après que l'Empereur a vu que l'ennemi tenait ferme, il fait engager +dans tous les points, comme il désirait. Il fait venir, au même moment, +le maréchal Ney, il lui ordonne qu'il prenne cette division et qu'il +marche, au pas de charge, sur le pont qui se trouvait derrière la ville, +et les deux autres divisions soutiendront par la droite. + +Le maréchal dit à l'Empereur: «Oui. Sire, je vais exécuter les ordres de +Votre Majesté, et Elle sera satisfaite, je l'espère.» + +Il prend sa division et marcha directement sur le pont, en traversant +dans la ville. Il a arrivé à son but et fait mettre le feu au pont. + +Voilà donc l'armée de l'ennemi coupée en deux. Celle de la droite était +presque détruite par le maréchal Ney. + +Quand lui était avec une division sur le pont, les deux autres divisions +étaient sur la droite. Il fait marcher au pas de charge, en face de la +rivière. L'ennemi voulait passer le pont, mais il était déjà coupé. Il +voulait, après, passer à la nage. Plus des trois quarts étaient noyés, +en laissant, en grande partie, leurs canons et les bagages. + +La victoire était tout-à-fait en notre pouvoir. Au même instant, +l'Empereur fait venir encore le maréchal Ney, l'embrasse au bras le +corps, en lui disant: «C'est bien, monsieur le maréchal; je suis fort +content; vous nous avez gagné la bataille!» Le maréchal dit: «Sire, nous +sommes Français, nous gagnerons toujours![91]» + +Le soir, l'Empereur a fait établir son quartier général dans la ville de +Friedland; le lendemain, l'Empereur a visité le champ de bataille et +partit, le même jour, pour rejoindre le prince Murat, qui était aux +avant-postes, à deux lieues de Tilsitt. + +L'Empereur a couché aux avant-postes, dans une ferme. + +Le lendemain, le prince Murat fait dire à l'Empereur que les ennemis +étaient en bataille, au-devant de nous, avec cinq et six mille Kalmoucks +et Baskirs, avec leurs flèches. L'Empereur dit: «Ce n'est rien.» Il fait +donner ses ordres à une division de cuirassiers qu'il fait mettre leurs +manteaux pour cacher leurs cuirasses. Les flèches mordront pas sur la +cuirasse. Et il les fait marcher, sur-le-champ, à l'ennemi, commandés +par le prince Murat. Il fait charger et fait disperser de tous les +côtés, et poursuivre jusqu'à Tilsitt, où nous avons trouvé le pont brûlé +par l'ennemi. On chercha à rétablir le pont. + +Il vient d'arriver un prince russe auprès de l'Empereur Napoléon pour +demander la paix. L'Empereur l'a bien reçu, mais il n'a pas voulu faire +les arrangements avec lui, en lui disant: «Je veux faire mes +arrangements avec l'empereur de Russie, et non pas avec d'autres.» + +Ce prince est parti, le même jour, pour auprès de l'empereur de la +Russie, et nous sommes couchés dans le faubourg de Tilsitt. + +Le lendemain, on a fait préparer une maison dans la ville, pour +l'Empereur. + +Les deux armées française et russe étaient séparées par le Niémen. Tout +était fort tranquille. L'Empereur fait faire un grand radeau sur le +Niémen, embelli par des guirlandes de fleurs, pour recevoir l'Empereur +de Russie. Ils se sont rendus, chacun de leur côté, dans le radeau. + +Au moment que les Empereurs sont embarqués sur les petits bateaux, pour +aller rejoindre l'un l'autre, on a tiré beaucoup de canons en criant, +répété plusieurs fois: «Vive l'Empereur Napoléon!» + +Le lendemain, à midi, l'empereur de Russie était arrivé dans la ville. +On avait préparé une maison pour lui. L'empereur Napoléon avait envoyé +un bon cheval arabe au bord du Niémen, pour que l'empereur de Russie +monte, et nous avons tous monté à cheval pour aller au-devant de lui. + +Toute la Garde à cheval et à pied était sur les armes, dans une grande +rue où étaient logés les deux Empereurs. + +L'Empereur de Russie monte à cheval, au bord du Niémen, avec l'Empereur +des Français, et l'Empereur de Russie trouva toute la Garde magnifique. + +L'Empereur des Français montrait à l'Empereur de Russie: «Voilà mes +grenadiers à cheval. Voilà mes chasseurs. Voilà mes dragons», enfin +tout. + +Quand nous sommes arrivés en face de la maison qui était destinée pour +l'Empereur de Russie, l'Empereur des Français lui dit: «Voilà la maison +de Votre Majesté.» Mais l'Empereur de Russie lui dit: «Sire, +permettez-moi que je parcourre jusqu'au bout de la rue, pour voir toute +la Garde, que je trouve superbe!» Et ils ont été jusqu'au bout de la +grand'rue, et sont retournés à la maison qui était préparée pour +l'Empereur des Français, et ont dîné ensemble. + +Deux jours après, le Roi et la Reine de Prusse sont venus aussi à +Tilsitt; ils étaient logés dans la maison d'un meunier, et venaient tous +deux, tous les jours, chez l'Empereur des Français et l'empereur de +Russie, pour dîner avec l'empereur Napoléon. + +Un jour, à dîner, l'empereur Napoléon disait au roi de Prusse: «N'est-ce +pas, monsieur le Roi de Prusse, Votre Majesté n'aime pas la guerre, car +Votre Majesté n'est pas heureuse dans la campagne qu'elle vient de +faire?» Le roi de Prusse lui répond: «Oui, Sire, Votre Majesté le sait +mieux que moi!» sa tête toujours baissée. + +La reine de Prusse venait, très-souvent, faire des visites à l'empereur +Napoléon. + +Un jour elle était coiffée à la grecque, l'Empereur lui dit: «Votre +Majesté est coiffée à la Turque.». Elle dit: «Je vous demande pardon, +Sire, je suis coiffée à la Roustam!» En me regardant, moi étant auprès +de l'Empereur. + +Quand l'Empereur était à Tilsitt, on a présenté la reine de Prusse à +l'Empereur, qui l'a reçue dans un petit salon. Sa visite resta une +heure. En sortant de chez l'Empereur, elle avait beaucoup pleuré, car +son visage était tout mouillé et ses yeux gros. Tout de suite après, on +annonce à l'Empereur que le dîner était servi. Alors l'Empereur sortit +de son cabinet, il trouve le prince de Neuchâtel dans la salle à manger. +Il dit: «Eh bien, Berthier, la belle reine de Prusse pleure joliment; +elle croit que je suis venu jusqu'ici pour ses beaux yeux!» + +Le lendemain, l'Empereur Alexandre, le roi et la reine de Prusse, le +grand-duc Constantin sont venus dîner avec l'empereur Napoléon, et moi +j'étais à côté de l'Empereur pour le servir. La reine de Prusse et +l'empereur Alexandre me regardaient beaucoup. Napoléon dit à Alexandre: +«Sire, Roustam était un de vos sujets!» Il lui répond: «Comment, +Sire?--Oui, parce qu'il est de la Géorgie; comme la Géorgie appartient à +Votre Majesté, alors c'est un de vos sujets.» Après ça, Alexandre me +regardait en souriant. + +Tout le temps que nous sommes restés à Tilsitt, nous étions toujours en +fête. L'empereur Napoléon et de Russie ont passé, tous les jours, les +corps d'armée français en revue, et toute la Garde, qui était bien +nombreuse. Ça montait à peu près à cent quarante mille hommes, tous +vieux soldats. + +Les deux Empereurs ont donné le bras l'un à l'autre et se sont promenés, +tous les soirs, dans les rues, tout seuls. + +Quelques jours après, la Garde de l'Empereur a donné un grand dîner +champêtre à la Garde de l'Empereur de Russie. On a fait venir, de +Varsovie, de Dantzig et Elbing, toutes les provisions nécessaires, +surtout beaucoup de vin. Les tables étaient dressées dans toutes les +promenades de la ville. + +Au moment de dîner, le premier toast a été porté à la santé de +l'Empereur de Russie. Au moment du repas, on a tiré au moins six cents +coups de canon. Après dîner, toutes les troupes françaises et russes +étaient bien en train, les trois quarts ont été saouls, les Français +avec un habit russe, les Russes avec un habit ou un bonnet français. +Tout le temps après le repas, ils ont dansé alentour de la ville, et +sont venus tous, pêle-mêle, passer en face de la fenêtre de l'Empereur +des Français. On criait: «Vivent les Empereurs!» + +Un grenadier russe avait un peu trop bu; il pouvait pas marcher droit; +il tombait en marchant. Un grenadier français le ramassa par le bras, en +lui disant: «B..., c..., veux-tu marcher comme nous!» en lui donnant un +coup de pied au derrière. Tout le monde riait comme des bienheureux à +entendre la conversation de ces deux grenadiers. + +Quelques jours après, l'Empereur s'habillait, le matin. La croix de la +Légion n'était pas bien attachée après son habit; je voulais l'attacher. +Il me dit: «Laissez, je fais exprès.» + +Après ça, nous montons à cheval pour aller faire une visite à l'Empereur +de Russie. En sortant de chez l'Empereur de Russie, il a vu, à la porte, +une compagnie de grenadiers en bataille. L'Empereur des Français dit à +l'Empereur de Russie: «Sire, je demande l'agrément de Votre Majesté, de +présenter ma croix à un de vos premiers grenadiers.» Il lui dit: «Oui +Sire, il sera trop heureux.» + +On fait avancer le plus vieux. L'Empereur ôte sa croix, qui n'était pas +bien attachée, et la donna au grenadier, qui était bien content. Il a +baisé la main de l'Empereur et au coin de son habit, et tout le monde +répétait: «Vive le grand Napoléon!» et nous sommes retournés à la +maison. + +Le lendemain, nous sommes partis pour Dresde, en passant par Posen et +Glogau, et nous sommes arrivés à Dresde. + +Le roi de Saxe est venu au-devant de l'Empereur pour le recevoir. +L'Empereur a resté à Dresde, pendant cinq jours, toujours au milieu des +fêtes. + +Dans cet intervalle, on avait préparé le service de la Maison pour le +départ de l'Empereur pour Paris. Chaque personne avait sa place désignée +pour le départ. Pour moi, je voyais aucune place, car j'avais fait +toutes les campagnes à cheval auprès de l'Empereur. Je demande, au Grand +Écuyer[92] avec quelles personnes je voyage. Il me dit: «L'Empereur veut +que tu sois avec lui, et j'irai au-devant de sa voiture. (On avait fait +un petit cabriolet exprès pour moi.) Si l'Empereur te donne la +permission, j'ai une place pour toi dans une berline.» + +Le même jour, je me suis adressé à l'Empereur, en lui demandant comment +je voyagerais. Il me dit: «Avec moi, dans le cabriolet de ma voiture.» +Je lui dis: «Sire, je suis trop fatigué, j'ai fait toutes les campagnes +à cheval; d'ici à Paris c'est trop loin. Je pourrais jamais résister à +la fatigue!» Il me dit: «Comment veux-tu aller? Ta place est à côté de +moi et me jamais quitter. Eh bien! quand tu seras bien fatigué, tu +prendras une voiture de poste que l'on trouve dans chaque relais.» + +Nous sommes partis, sur le lendemain, pour Paris. Je désirais bien +arriver pour voir ma femme que j'étais privé de voir depuis onze mois, +et mon fils de sept mois. + +Nous avons mis cinq jours pour venir de Dresde à Saint-Cloud, la nuit et +le jour. + +Le cinquième jour, à sept heures du matin, nous traversions dans le bois +de Boulogne, l'Empereur me dit: «Regarde donc, Roustam, voilà ta femme! +Comment! Tu ne vois pas?» Je voyais bien que l'Empereur me disait ça +pour plaisanter. Je regardais de tous les côtés, je ne voyais personne. +Je lui dis: «Je vous demande pardon, Sire, ma femme est encore dans son +lit, avec son gros fils!» + +On avait fait, à la tête du pont de Saint-Cloud, un arc de triomphe, +pour l'arrivée de l'Empereur. Mais, arrivé tout seul, il allait si vite +qu'on n'a pas eu le temps d'ôter la barrière. L'Empereur a passé à côté. +Enfin, nous sommes arrivés au palais de Saint-Cloud. + +Tout le monde dormait encore; l'Empereur se précipita de sa voiture, et +monta les escaliers quatre à quatre, et entra chez l'Impératrice. Et +moi, je n'ai pas eu d'autre bonheur que de monter, sur le-champ, chez +moi, où j'ai trouvé ma femme dont j'ai reçu les caresses et la tendresse +la plus sincère, et dont j'étais privé depuis onze mois. + +Le lendemain, je voulais aller voir mon fils, en nourrice au Mesnil, +près de Saint-Germain-en-Laye. Ma femme me dit: «Non, mon ami, tu es +trop fatigué de ton voyage. Tu iras le voir demain», parce qu'elle +voulait me faire une surprise. + +Deux jours avant mon arrivée, ma femme a fait venir mon fils, avec sa +nourrice, chez un de mes amis, nommé Le Peltier, qui demeurait à la +Porte Jaune, près Saint-Cloud. + +Le lendemain de mon arrivée, ma femme me dit: «Madame Peltier est +malade, nous allons lui faire une visite.» Quand nous sommes arrivés +chez elle, elle était bien portante comme nous, et nous avons été nous +asseoir à l'ombre des marronniers, et on a fait passer la nourrice et +mon fils à côté de moi. + +Je regarde ce petit si gentil. Je dis à ma femme: «Ah mon Dieu! Voilà un +bel enfant! Comme il est joli!» Je regarde bien sur sa figure, je dis à +ma femme: «Je parie que c'est mon fils! Il a tout à fait ma figure et +mes yeux.» + +Voilà donc que tout le monde commence à rire, et je prends l'enfant, je +le serre contre mon cœur. C'est dans ce moment-là que j'ai vu que ma +femme avait préparé une surprise agréable. + + + + +IV + +Corvisart et l'Empereur; la canne de Jean-Jacques Rousseau.--Bourrienne +jugé par Napoléon.--Sa tendresse pour le roi de Rome.--Sa sévérité pour +le général Guyot.--Napoléon intime.--Je fais pensionner le piqueur +Lavigne.--Le docteur Lanefranque.--Corvisart à Schœnbrunn.--Les +pistolets de l'Empereur.--Son voyage à Venise; passage du +Mont-Cenis.--Il décachette les lettres de ma femme: avantage que son +indiscrétion me procure.--Les cygnes de la Malmaison.--Je manque me +noyer dans l'étang de Saint-Cucufa.--Le jeu de l'Empereur.--Napoléon à +Fontainebleau.--Bruits de suicide.--Les diamants de la +couronne.--Pourquoi je n'ai pas été à l'île d'Elbe.--Je pars pour +Dreux.--Anecdotes: Naissance du Roi de Rome.--L'empereur et mon +fils.--Mon service de nuit chez l'Empereur.--Bienveillance de Joséphine +à mon égard.--Je lui dois de figurer dans le cortège du +Couronnement.--L'Empereur et son bottier.--Campagne de Russie: +Smorgoni.--Compranoï.--Vilna.--Kovno.--Varsovie.--Posen.--Mon visage +gelé.--Dresde.--Erfurt.--Mayence.--Le factionnaire des Tuileries.--Une +consultation du docteur Corvisart. + + +Monsieur Corvisart[93] assistait, tous les deux ou trois jours, à la +toilette de Sa Majesté. Un jour, on annonce M. Corvisart; il dit qu'il +entre: «Vous voilà, grand charlatan! Avez-vous tué beaucoup de monde, +aujourd'hui?--Pas beaucoup, Sire.» + +Sa Majesté: «Corvisart, je ne vivrai pas longtemps; je me sens plus +faible qu'il y a cinq ou six ans!» Il disait ça en riant. Corvisart dit: +«Sire, est-ce que je ne suis pas là pour vous en empêcher?» Sa Majesté +lui tire les oreilles en riant: «Vous croyez ça, Corvisart? Je vous +enterrerai?» Corvisart dit: «Je crois bien, Sire, moi et bien d'autres!» +Sa Majesté dit, en souriant: «Taisez-vous, charlatan! Qu'est-ce que vous +tenez à la main?--C'est ma canne, Sire.» Sa Majesté: «C'est bien vilain! +Elle n'est pas jolie; comment un homme comme vous peut-il porter un +vilain bâton comme ça?» Corvisart dit: «Sire, cette canne-là, elle me +coûte fort cher, et je l'ai eue très-bon marché.» Sa Majesté: «Voyons, +Corvisart, combien vous a-t-elle coûté?--Quinze cents francs, Sire! Ce +n'est pas cher.» Sa Majesté dit: «Ah mon Dieu! Quinze cents francs! +Montrez-le moi, ce vilain bâton-là!» + +Sa Majesté visite la canne en petit détail; il aperçoit le portrait, en +médaille dorée, de Jean-Jacques Rousseau, sur la pomme de la canne: +«Dites-moi, Corvisart, c'est la canne de Jean-Jacques? Où l'avez-vous +trouvée? Sans doute c'est un de vos clients qui vous a fait ce +présent-là? Ma foi, c'est un joli souvenir que vous avez!» Corvisart +dit: «Pardonnez-moi, Sire, elle m'a coûté quinze cents francs!» Sa +Majesté: «Au fait, Corvisart, ce n'est pas payé son prix, car c'était un +grand homme, c'est-à-dire un grand charlatan comme Corvisart!» Corvisart +riait en écoutant. Sa Majesté dit: «Au fait, Corvisart, c'était un grand +homme en son genre. Il a fait de belles choses.» Après ça, il tire les +oreilles de M. Corvisart, en lui disant: «Corvisart, vous voulez singer +Jean-Jacques!» + +Après ça, Sa Majesté dit: «Corvisart, y a-t-il beaucoup de malades dans +Paris?» Il répond: «Mais, Sire, pas de trop.» Sa Majesté dit: «Voyons, +Corvisart, combien d'argent vous avez gagné, hier, dans la +matinée?--Mais, Sire, je n'ai pas compté!--Vous avez gagné, au moins, +deux cents francs?--Pas autant, Sire.--Mais, Corvisart, vous ne recevez +pas à moins de vingt francs par visite!» Il dit: «Pardonnez-moi, Sire, +je n'ai pas un prix fixe; je recevais jusqu'à trois francs.» Sa Majesté +dit: «À la bonne heure! Vous êtes humain!» + +Dans ce moment-là, Sa Majesté s'habillait pour aller chasser au tiré, +dans la forêt de Saint-Germain, Sa Majesté dit: «Corvisart, aurai-je +beau temps pour ma chasse?» Corvisart dit: Oui, Sire, il fait un temps +superbe.--Êtes-vous chasseur, Corvisart?--Oui, Sire, je chasse +quelquefois.» Sa Majesté: «Et puis vous laissez mourir vos malades!» Sa +Majesté: «Où chassez-vous, Corvisart?--Sire, je chasse à Chatou, chez le +duc de Montebello.» Sa Majesté: «Corvisart, je veux que vous veniez +chasser avec moi; je veux savoir si vous tirez bien.» Corvisart: «Sire, +c'est un grand honneur pour moi. Je n'ai pas mes fusils.» Sa Majesté: +«On vous donnera mes fusils... Entends-tu Roustam?» Corvisart: «Sire, je +ne pourrai pas me servir des fusils de Votre Majesté.--Pourquoi ça, +charlatan?--Parce que je suis gaucher.» Sa Majesté: «Ça ne fait rien, je +veux que vous veniez, ce serait trop tard pour faire venir vos fusils.» +Corvisart monte dans la voiture du Grand Écuyer et partit pour +Saint-Germain. C'est la seule fois que M. Corvisart a chassé avec Sa +Majesté. + + * * * * * + +M. Corvisart assistait souvent à la toilette de l'Empereur. Un jour, +dans leur conversation, on parlait de M. Bourrienne. L'Empereur disait: +«Je parie, Corvisart, que je ferais renfermer Bourrienne, seul, dans le +jardin des Tuileries, il trouverait de l'argent[94]; c'est un homme +très-fin!» + + * * * * * + +Les appartements des Tuileries, qui étaient occupés par l'Empereur, sa +chambre à coucher donnait sur le jardin. Un jour, l'Empereur faisait sa +toilette. On annonce le petit Napoléon. Il dit qu'il entre. Il le prend +dans ses bras; il l'embrasse beaucoup. Il était entre les deux fenêtres. +Il lui montre le jardin, et l'Empereur lui dit: «À qui ce jardin-là?» Il +lui répond: «À mon oncle!» Après ça, il lui tire les oreilles en lui +disant: «Après moi, ça sera pour toi. J'espère que tu auras un bon +héritage!» + + * * * * * + +Dans la campagne de Dresde, un jour l'Empereur causait avec M. Maret, +pour les affaires du roi de Bavière; il dit à M. le duc de Bassano: +«Quand nous serons à Munich, je ne laisserai pas deux pierres l'une sur +l'autre!» + + * * * * * + +Le général Giot[95], qui commande une division de cavalerie de la Garde, +avec une batterie d'artillerie légère, un jour avant bataille de +Montereau, fut surpris par les ennemis et a perdu plusieurs canons. +Quelques heures après, l'Empereur a su que la division du général Giot +vient de perdre ses canons. Alors l'Empereur fait venir le général Giot +auprès de lui, qui était près de la grande route qui conduisait à +Montereau. L'Empereur était au milieu de son État-Major, quand il +aperçut le général. Il était furieux contre lui, en lui disant: +«Monsieur le général, je vous avais confié mon canon, qu'en avez-vous +fait? Faites violer votre femme, je m'en fous, et non pas faire prendre +mes canons!» En jetant son chapeau par terre, au milieu de tout le +monde. Le général voulait lui dire que ce n'était pas sa faute, mais +l'Empereur lui dit d'un ton très-dur: «Taisez-vous, monsieur, vous êtes +un lâche!» + + * * * * * + +L'Empereur avait les mains, les pieds très-petits et très-bien faits: je +suis sûr que les plus jolies femmes de Paris n'en ont pas comme ceux de +l'Empereur. Tout son corps était fait à peindre. Il prenait un bain +presque tous les jours. Il changeait souvent deux chemises par jour, il +portait, tous les jours, un habit de chasseur de la Garde, quelquefois +un habit de grenadier, mais pour les cérémonies, ou quand il passait ses +troupes en revue. + +Toilette qu'il mettait tous les jours, soit à Paris ou en voyage: une +paire de chaussettes, bottes de soie, caleçon de toile, gilet de +flanelle, chemise de toile de Hollande, culotte de casimir blanche, +gilet pareil, une cravate de mousseline claire, un col de soie noire. +Son habit de chasseur, ou grenadier, comme je l'ai dit. En voyage, il +mettait rarement des souliers. Il se mettait toujours en bottes. Quand +il habitait ses palais, il était très-souvent en souliers et boucles +d'or: il ne mettait ses bottes que pour la chasse. + + * * * * * + +Lavigne était le plus ancien piqueur de l'Empereur, père de famille de +neuf enfants. On l'avait mis à la pension de six cents; ce n'était pas +assez seulement pour avoir du pain pour dix personnes. Comme je +connaissais Lavigne (même j'ai tenu un de ses enfants aux fonts de +baptême), je lui demandai une pétition pour Sa Majesté, pour faire +donner quelques secours par Sa Majesté. Je faisais ça d'après mon cœur, +je ne pensais pas que ça aurait causé quelque désagrément à monsieur +Caulaincourt, Grand écuyer. J'ai eu la pétition dans notre voyage de +Compiègne. + +Un matin, à la toilette de Sa Majesté, j'ai remis la pétition à +l'Empereur, et je supplie Sa Majesté qu'il fasse quelque chose pour ce +pauvre Lavigne. L'Empereur a lu la pétition; il me dit: «Roustam, va +chercher Caulaincourt», qui était dans le salon avec les grands +officiers qui attendaient le lever de Sa Majesté. Alors, j'annonce M. +Caulaincourt à l'Empereur. Il me dit qu'il entre. Dans ce moment-là Sa +Majesté était en mauvaise humeur. Il dit: «Caulaincourt, comment +gérez-vous mon écurie? Comment! Un homme qui m'a servi dans la campagne +d'Italie et d'Égypte, le plus ancien de ma Maison, vous avez eu la grâce +de lui faire six cents francs de pension, et vous allez donner, sans +doute, sa place à un de vos domestiques!» + +M. Caulaincourt voulait faire quelque observation pour cela, mais +l'Empereur lui tourne le dos et il me dit: «Un monsieur bien agité! +Roustam, sais-tu écrire?» Je lui réponds: «Un peu, Sire.--Eh bien! écris +à Lavigne, aujourd'hui; dis-lui que je lui fais douze cents livres de +pension sur ma cassette, et je lui donne la place de concierge des +écuries de Versailles, aux gages de 2.400 francs.» + +Depuis cette époque, j'ai reçu une seule visite de Lavigne. + + * * * * * + +J'ai beaucoup connu, autrefois, M. Bizouard[96], chef de division à la +Banque de France. Un jour, j'étais à dîner chez lui avec toute ma +famille. Il se trouvait au dîner, avec nous, un nommé Morizot, ancien +chirurgien, garde-suisse. Il était sans pension et sans fortune. Il +était très-sourd et âgé de 78 ans. + +M. Bizouard disait: «Père Morizot, l'Empereur fera quelque chose pour M. +Roustam.» Sans charge, ce pauvre homme était si content qu'il pleurait +de joie. Alors, j'ai fait faire une pétition par M. Bizouard, sans rien +dire à M. Morizot de ce que nous voulions faire pour lui et soulager sa +vieillesse. J'ai gardé, plusieurs jours, la demande dans ma poche, sans +pouvoir la remettre à l'Empereur, parce que je voulais attendre un jour +de bonne humeur, car, quelquefois, personne n'aurait osé lui parler. + +Un matin, l'Empereur sortant de son bain, on annonce M. Corvisart. Il +dit qu'il entre. En le voyant, il dit, en riant: «Vous voilà, charlatan! +Qu'est-ce qu'on dit, dans Paris?» Il chantait, en faisant sa toilette. + +Je profite de ce moment favorable pour lui demander trois cents livres +de pension pour mon protégé. L'Empereur me dit: «Comment, trois cents +francs! Mais une fois donnés, sans doute?--Non, Sire, par an; +d'ailleurs, ce n'est pas un grand sacrifice: cet homme a +soixante-dix-huit ans!» M. Corvisart, qui était présent, se joignit à +moi, et l'Empereur lui demanda: «Est-ce que vous le connaissez?» Il +n'attendit pas sa réponse et lui dit en riant: «Ah! d'ailleurs, tous les +charlatans se connaissent!» Il employait, quelquefois, cette expression +avec lui, pour le taquiner. + + * * * * * + +Sa Majesté était au quartier général de Schœnbrunn. Monsieur +Lanefranque[97], grand médecin de Vienne, venait voir sa Majesté. Il +restait, quelquefois, une heure entière auprès de Sa Majesté, quand il +était dans son bain et à sa toilette. Sa Majesté l'appréciait beaucoup +pour sa réputation et son mérite. + +Sa Majesté fit venir M. Corvisart à Schœnbrunn. Cependant, Sa Majesté +n'était pas malade. L'hiver comme l'été, Sa Majesté toussait toujours un +peu. M. Corvisart, à son arrivée à Schœnbrunn, assistait à la toilette +et au coucher de l'Empereur. Il resta trois jours, après lesquels il +demanda à l'Empereur de retourner en France: «Comment! vous voulez +partir déjà? Est-ce que vous vous ennuyez?--Non, Sire, mais je +préférerais être à Paris qu'à Schœnbrunn.--Restez avec moi: je donnerai +une grande bataille, et vous verrez ce que c'est qu'une bataille.--Non, +non, Sire, je vous remercie, je ne suis pas curieux.--Ah! vous êtes un +badaud! Vous voulez aller à Paris pour tuer vos pauvres malades en +détail!» + +Et M. Corvisart partit le lendemain. + + * * * * * + +L'Empereur[98] avait confié à ma surveillance toutes les armes de +guerre, et j'avais un homme sous mes ordres pour les nettoyer et les +mettre en état. Il était de tous les voyages, pour ce singulier service. + +On mettait toujours, dans les fontes de la selle de l'Empereur, une +paire de pistolets, dans le cas où Sa Majesté voulait tirer, en route, +sur des oiseaux, et il était souvent arrivé que les pistolets se +dérangeassent par la secousse du cheval, ce qui m'avait causé plus d'une +fois du désagrément avec l'Empereur, parce qu'il me rendait responsable +de cet inconvénient. + +M. Le Page, arquebusier de Sa Majesté, imagina un petit verrou, sur +lequel on devait appuyer, avant de s'en servir. Je m'empressai d'en +donner connaissance à l'Empereur et de lui expliquer ce mécanisme +ingénieux. Il convint, avec moi, que ce moyen paraissait excellent. + +Nous étions, à cette époque, à Berlin. Sa Majesté, un matin, monta à +cheval après son déjeuner, avec son État-Major, pour aller promener. +Nous arrivâmes dans une grande plaine. L'Empereur s'aperçut qu'elle +était couverte de corbeaux. Aussitôt il s'élance au grand galop, prend +un pistolet et tire sur eux. Mais, ayant négligé d'appuyer sur le +bouton, le coup ne partit pas. La colère s'empara de lui: il le jette à +terre et vint sur moi, sa cravache levée. + +J'étais au milieu de son État-Major, lorsque, le voyant approcher, je +quitte ma place. Je galope pour qu'il ne puisse pas m'atteindre. Comme +il ne quittait pas prise, je m'arrête devant lui. Il m'accable de +reproches et me dit que je n'avais pas soin de ses pistolets. Je veux +m'expliquer, mais il me tourne le dos et va rejoindre son État-Major et +leur dit: «Ce coquin de Roustam est cause que je n'ai pas tué un +corbeau», tandis que, de mon côté, j'allais ramasser le pistolet que je +tirai en l'air pour faire voir que je n'étais pas dans mon tort. + +Le Grand Écuyer vient à moi, le visite et voit qu'il était en bon état. + +Le général Rapp me rejoint et m'apporte des paroles de consolation. +J'étais oppressé. Il me dit: «Ne te chagrine pas, mon cher Roustam, tu +sais que l'Empereur est vif, mais il sait t'apprécier.» + +Le lendemain, Sa Majesté me dit: «Eh bien, gros coquin! Feras-tu +attention à mes pistolets?--Comme à l'ordinaire, Sire, je n'ai rien +négligé de ce qui concerne mon service.» + +Il m'imposa silence, et, pourtant, à l'avenir, il fit usage du petit +verrou, par le moyen duquel un pistolet ne ratait jamais. + +Le Grand Écuyer, qui paraissait convaincu que je n'étais pas dans mon +tort, voulut cependant donner des suites à cette affaire, et me dit +qu'il ferait payer une amende à celui qui était chargé du soin des +armes. J'ai encore peine à concevoir quel était le motif qui le faisait +agir. Était-ce une manière de le tenir en haleine? Il n'y avait pas de +nécessité, puisqu'il remplissait parfaitement son devoir. Aussi lui +ai-je dit: «Monsieur le Duc, si vous tenez à ce qu'il paye une amende, +c'est moi qui la payerai!» + +Il réprimanda ce malheureux homme, qui vint me trouver pour éclaircir +cette affaire, à laquelle il ne comprenait rien. + +Je le rassurai en lui disant qu'il soit tranquille, que, s'il y avait +des torts, ils seraient de mon côté, puisque je visitais les armes avant +que de les donner à l'Empereur. Je retournai chez le duc de Vicence pour +lui dire que cette action serait de la plus grande injustice, et +l'affaire en resta là. + +L'Empereur fit le voyage de Venise. Il emmena peu de monde, la Maison du +Vice-Roi, qui était à Milan, étant, pour ainsi dire, la sienne. + +Il avait le maréchal Duroc dans sa voiture, qui était attelée de huit +chevaux; nous arrivâmes au pied du Mont-Cenis. Il faisait un temps +affreux. L'Empereur voulut monter dans sa voiture, mais, un quart +d'heure avant que d'arriver sur le plateau, il vint un ouragan et un +vent épouvantables, des tourbillons de neige qui aveuglaient les +chevaux. Ils refusèrent de marcher, et il fallut faire halte. Impatient +d'être ainsi dans l'inaction, l'Empereur descendit de voiture avec le +Maréchal, et les voitures de suite restèrent en arrière. + +Nous cheminâmes, tous trois, avec l'intention d'atteindre une petite +baraque qui était sur la route, à peu de distance, mais la tourmente +s'accrut et l'Empereur fut suffoqué; il perdait la respiration. Le +Maréchal, quoique assez fort, eut de la peine à lutter contre le vent. +Je pris l'Empereur dans mes bras, je le portai, pour ainsi dire, non pas +comme on porterait un enfant, car ses pieds touchaient la terre, mais je +l'aidai de mes forces pour le faire avancer. Nous arrivâmes, non sans +peine, à la petite baraque: elle était habitée par un paysan qui vendait +de l'eau-de-vie aux passants. L'Empereur entra et s'assit près de la +cheminée, où il y avait un modeste feu. Sa Majesté dit: «Eh bien, Duroc! +Il faut convenir que ce pauvre Roustam est bien fort et bien courageux.» +Il se retourna vers moi et me dit: «Qu'allons-nous faire, mon gros +garçon?--Nous passerons, Sire, répliquai-je; le couvent n'est pas bien +loin.» Et je m'occupai, de suite, de chercher, dans la maison, ce qui +pouvait convenir pour faire une chaise à porteurs de circonstance. Je +trouvai, dans un coin, une échelle courbée, dont je m'emparai; je pris +des fagots; j'en fis des cerceaux que je liai fortement ensemble et à +l'échelle, avec de grosses cordes. Je mis son manteau par dessus. + +J'établissais mon petit équipage sous ses yeux, cela le faisait rire +comme un bienheureux. Il me dit: «Mon gros garçon, nous allons partir.» +Je lui fis observer que le régent était resté dans la voiture, et je lui +proposai d'aller le chercher: «Tu as raison, me dit-il.» Je partis. +Durant ce petit trajet, je vis avec plaisir que le temps commençait à se +calmer. J'arrivai à la voiture, je pris le régent et l'apportai à +l'Empereur dans sa caisse, laquelle je mis sur l'échelle, et il s'assit +dessus. + +Je pris deux paysans qui se trouvaient dans la baraque, et je les +plaçai, chacun, à un bout de l'échelle, et moi au milieu, qui soutenais +le manteau pour qu'il n'entraînât les cerceaux. + +Nous arrivâmes, enfin, chez les bons moines, qui reçurent l'Empereur +avec toutes les marques du plus grand attachement et de la +reconnaissance. Il leur faisait beaucoup de bien. + +Nous couchâmes au couvent, et les voitures arrivèrent le lendemain, à +dix heures du matin. Je fis la toilette de l'Empereur et, après son +déjeuner, il me demanda si je connaissais les deux paysans qui l'avaient +porté. Comme ils étaient restés aussi au couvent, je lui dis: «Sire, ils +sont en bas.» Et je les fis monter. + +L'Empereur était dans sa chambre, avec le Grand Maréchal. Sa Majesté +leur demanda leurs noms: «Vous êtes de braves gens, leur dit-il; Duroc, +donnez-leur, à chacun, six cents et trois cents francs de rentes.» + +Nous partîmes donc pour Milan. L'Empereur raconta à toute la Cour la +manière dont je lui avais fait passer le Mont-Cenis, et voulut bien +louer mon attachement à sa personne. Enfin, il paraissait me savoir un +gré infini d'une chose qui n'était que naturelle, et que tout le monde, +à ma place, et doué de ma force, aurait faite. Il n'est pas de +compliments que je n'aie reçus des grands personnages qui l'entouraient. + +M. F***, alors son contrôleur, me dit: «L'Empereur paraît tellement +satisfait, que je ne doute pas que vous n'ayez la croix.--Si on me la +donne, je la recevrai avec plaisir, lui dis-je, mais jamais je ne la +demanderai.» + +D'ailleurs, je me trouvais récompensé au delà de la peine que j'avais +eue, par le plaisir que j'éprouvais, et je n'aurais pas voulu donner mon +voyage, pour bien de l'argent. + +Nous partîmes pour Venise, où nous restâmes quelques jours. Nous +revînmes à Milan. + +En chemin faisant, une estafette rejoignait l'Empereur et approcha de sa +voiture pour lui remettre les dépêches de Paris. Un moment après, il +baisse la glace de sa voiture, et me remit une lettre de ma femme. Elle +était décachetée: «Tiens, Roustam, voilà une lettre de ta femme!» Je +souris de même, en la prenant. Il me dit: «Elle demande des chaînes de +Venise.» + +Lorsque nous arrivâmes à Milan, en descendant de voiture, l'Empereur me +dit: «Si tu ne portes pas de chaînes de Venise, tu seras mal +reçu!--Sire, lui ai-je répondu, j'en achèterai ici.» Le Vice-Roi me dit: +«Roustam, c'est moi qui veux te les donner.» Effectivement, le +lendemain, Son Altesse me fit demander et me remit un paquet de chaînes +de Venise pour ma femme. + +Je recevais toutes les lettres de ma femme par l'estafette. M. de +Lavalette[99] avait eu la bonté de m'accorder cette faveur, et +l'Empereur n'a jamais paru le désapprouver. + + * * * * * + +Cette idée de décacheter, parfois, mes lettres, du moins quand les +dépêches lui parvenaient en route, m'a bien servi dans une certaine +circonstance. + +Un colonel de ma connaissance, qui avait été disgracié à tort, m'avait +prié de remettre plusieurs pétitions à l'Empereur, étant à Paris. Sa +Majesté m'avait toujours promis, mais légèrement: je présume qu'Elle +attendait les renseignements du ministre de la Guerre, lorsqu'en Espagne +il m'écrivit, dans la lettre de ma femme, et me parla de son affaire. Il +me dit que l'issue lui en paraissait longue, qu'il me priait d'en parler +à l'Empereur et de prendre un moment de bonne humeur, afin de ne pas la +faire rejeter, enfin de ces instants où l'Empereur chantait. + +Sa Majesté reçut son estafette dans la nuit, étant au château, près +Madrid. Il me dit: «Roustam, fais descendre Méneval[100].» Lorsqu'il fut +arrivé, je me retirai dans le salon où je couchais et, en sortant de la +chambre de l'Empereur, M. de Méneval me remit une lettre de ma femme, +toute décachetée. Il me dit, le lendemain, à sa toilette: «Roustam, quel +est le colonel dont il est question?» Je lui rappelai, alors, que +c'était le même dont je lui avais parlé, plusieurs fois, à Paris, et je +le suppliai, de nouveau, de lui faire rendre justice, que j'en répondais +et que ce serait un brave de plus. Il voulut bien me promettre de s'en +occuper, en arrivant à Paris. + +Effectivement, je n'eus la peine que de le rappeler une fois à son +souvenir, et, peu de jours après, j'appris par le général Drouot, qui +était chargé de ces sortes d'affaires, et à qui j'en avais causé, que le +Conseil devait prononcer, le jour même, sur celle-ci. + +L'Empereur me dit, le soir: «Tu dois être content? Voilà ton ami +réintégré!» Je le savais par le général Drouot qui avait bien voulu me +le dire, en sortant du Conseil. + +Ce fut dans ce voyage où l'Empereur monta, un jour, en calèche pour +aller rejoindre le corps d'armée du maréchal Ney. + +Sa Majesté avait, dans sa voiture, le prince de Neuchâtel. Je me +présentais pour monter devant la voiture, comme de coutume, lorsque +l'Empereur me dit: «Roustam, donne ta place à Murat, et toi, monte à +cheval.» + +Nous avons marché toute la journée et arrivâmes, le soir, fort tard. + + * * * * * + +Un matin, à la Malmaison, l'Empereur faisait sa toilette, sa fenêtre +donnait sur un petit canal, en face du château. Il y avait des cygnes. +Sa Majesté me demanda sa carabine. Je la lui apportai. Il tira sur les +cygnes. L'Impératrice était dans son boudoir, qui s'habillait. Elle +entend le coup, elle accourt en chemise, et entortillée d'un grand +schall. Elle saute après l'Empereur, en lui disant: «Bonaparte, ne tire +pas après mes cygnes, je t'en prie!» L'Empereur persistait, en lui +disant: «Joséphine, laisse-moi donc. Cela m'amuse.» Alors elle me prend +par le bras et me dit: «Roustam, ne donne pas la carabine.» L'Empereur +me dit: «Donne-la moi.» L'Impératrice me voit dans l'embarras et me +retire la carabine des mains, qu'elle emporte. + +L'Empereur riait comme un fou. + + * * * * * + +Dans le même temps, l'Empereur fut à la chasse au Butard. Ensuite, il se +promena dans le bois de Saint-Cucufa, où il y a un étang très profond. +Sa Majesté désira se promener sur l'eau et me dit: «Va chercher le +canot.» C'était la ville du Hâvre qui lui en avait fait présent. J'entre +dans un petit bateau, le batelier me conduit au canot et, avant qu'il en +fût assez près, je m'élançai. Le petit bateau chavira, et me voilà dans +l'eau. J'allai au fond et je sentis la bourbe. Je donnai un coup de pied +qui me fit revenir sur l'eau. L'Empereur me criait: «Roustam, sais-tu +nager?--Non, lui disais-je.» Il dit, aussitôt, aux chasseurs qui +l'accompagnaient: «Que ceux qui savent nager aillent vite au secours de +Roustam!» Mais, à force de me débattre, j'attrapai le grand bateau et +j'y entrai. Je regagnai le bord. Je vis plusieurs chasseurs qui avaient +mis l'habit bas, tout disposés à me retirer. + +L'Empereur me dit: «Comment ne sais-tu pas nager? Je veux que tu +apprennes. Vas au château te rechanger.» + +J'appris donc à nager et, pour mon coup d'essai, je perdis un très-beau +bijou en diamants, que m'avait donné l'Impératrice. + + * * * * * + +À la Cour, on n'avait pas l'habitude d'intéresser le jeu. L'Empereur +lui-même ne jouait jamais d'argent. Cependant, après la bataille +d'Eylau, étant à Osterode, il jouait le vingt-et-un avec Murat, +Berthier, Duroc, Bessières. + +J'étais dans le salon à côté. J'entends appeler: «Roustam!» à plusieurs +reprises. J'entre, et l'Empereur prit une poignée d'or et me dit: +«Tiens, voilà de mon gain!» Il y avait six cents francs. + +Le lendemain, il m'en donna autant, et, le surlendemain, sept cents +francs. Il paraissait enchanté d'avoir gagné. Ce sont les seules fois où +je l'aie vu intéresser le jeu, et, une autre fois, à Rambouillet, où il +me donna quatre cents francs. Ce fut l'Impératrice qui eut la bonté de +venir m'appeler, elle-même, dans la chambre de l'Empereur[101]. + + * * * * * + +Nous étions à Fontainebleau. On parlait du départ de l'Empereur pour +l'île d'Elbe. Sa Majesté était fort triste et parlait à peine. + +Un jour, on me demande, ainsi qu'à plusieurs autres, et avec les formes +d'un chargé d'affaires, si j'étais dans l'intention de suivre +l'Empereur. Je ne crus pas devoir répondre à la personne autre chose, si +ce n'est que j'en causerais avec l'Empereur. J'avais une condition à y +mettre. + +On ajouta qu'à l'île d'Elbe, Sa Majesté n'aurait pas besoin de moi comme +Mamelouck, qu'alors je ferais le service de l'antichambre. Je répliquai +que je ferais le service comme par le passé et que, de même, je n'y +reconnaîtrais de maître que l'Empereur, et que je n'y recevrais d'ordres +que du Grand Maréchal. Enfin, la discussion devint vive, lorsqu'un grand +personnage de la Cour vint s'en mêler, en me disant que j'étais un homme +à lui, et que je ne pouvais pas faire autrement. Je lui répondis que je +n'étais à personne qu'à moi-même; que mon attachement à l'Empereur était +tout en engagement auprès de Sa Majesté; que, d'ailleurs, tout ceci me +regardait avec Elle, et que je n'avais de compte à rendre à personne sur +mes intentions, dans cette circonstance. Jamais je ne fus plus vexé et +plus humilié. + +Lorsque M. le comte Bertrand me fit venir chez lui et me demanda, avec +la bonté et la douceur qui le caractérisent, si je suivais l'Empereur, +dans toute autre circonstance où j'aurais eu l'esprit plus libre et plus +agité, je lui eusse ouvert mon cœur, mais la nouvelle scène que je +venais d'avoir avec les autres m'en avait ôté toute la faculté, et je me +contentai de répondre que, sans doute, j'en avais le désir, mais que +j'en causerais avec l'Empereur. + +J'avais écrit, la veille, à ma femme, et je lui disais que je partirais, +peut-être, à l'île d'Elbe sans la voir, et que, dans ce cas, elle +recevrait, à mon arrivée dans ce pays, quelque temps après, les +instructions nécessaires pour arranger nos affaires et venir me +retrouver avec ses enfants, mais que, cependant, je ferais ce qui +dépendrait de moi pour aller lui faire mes adieux. + +Je me hasardai donc à en demander la permission à l'Empereur, qui me +l'accorda, et je partis, un matin. Mais sa tristesse m'ôta le courage de +lui parler de moi, et il ne sut rien des désagréments que je venais +d'éprouver. + +J'arrivai à Paris. Ma femme me dit qu'elle venait de m'écrire et qu'elle +m'approuvait beaucoup du parti que j'avais pris de suivre l'Empereur et +qu'elle était toute disposée, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup de +quitter son père et sa mère, à me rejoindre dès que je la demanderais. +C'était aussi le contenu de sa lettre, mais elle me conseilla, lorsque +je serais de retour à Fontainebleau, de parler avec franchise à +l'Empereur. Elle sentait que mon caractère ne supporterait pas davantage +d'être commandé par ceux qui s'y disposaient, et que je ne consentirais +pas à me laisser humilier par eux. Enfin je lui dis que je ne me sentais +pas le courage d'entretenir l'Empereur de ce qui me regardait, que je +voulais risquer le voyage de l'île d'Elbe et que, si je m'y trouvais +malheureux, je m'arrangerais avec un négociant de ce pays pour m'amener +en Italie; que, de là, je rentrerais en France. Elle combattit mon +projet, en me disant qu'ensuite on ne me laisserait pas rentrer. + +J'ai toujours eu des intentions si pures, que je ne pouvais pas +comprendre qu'on pût me refuser d'habiter le lieu où je me serais +présenté. + +Enfin, je passai deux jours dans ma famille; j'y fis mes petites +dispositions d'intérêts, et je fis faire une procuration par maître +Fouché, mon notaire. Elle portait que j'autorisais ma femme à gérer mes +affaires, pendant mon séjour à l'île d'Elbe. Ensuite je partis pour +Fontainebleau. + +J'arrivai le soir, au grand étonnement de tout le monde, de l'Empereur +même à qui on n'avait pas négligé de faire croire que j'étais parti pour +ne plus revenir. + +Sa Majesté me dit: «Te voilà?» et ne m'en dit pas davantage. + +Je réclamai la lettre de ma femme: personne ne l'avait vue. Mais, ne +comptant plus sur mon retour, un de mes camarades me dit qu'on l'avait +décachetée et portée au Grand Maréchal. Elle n'était pas, cependant, +contre moi, comme je l'ai déjà dit: c'était une réponse à celle où je +lui disais que j'avais l'intention d'aller à l'île d'Elbe. + +Le bruit courait, au château, que l'Empereur avait voulu se détruire +avec du charbon. Je fus attéré et ne dormis pas de la nuit. Comme +j'étais frappé de cette idée de destruction, tout me portait ombrage, et +j'observais toujours, avec inquiétude, la mine de l'Empereur, lorsque, +le matin du lendemain de mon arrivée, il me demanda ses pistolets. Comme +j'étais chargé de ses armes, en toute autre circonstance, j'eusse pensé +que c'était pour son agrément, mais dans celle-ci, je jugeai à propos de +ne pas les lui donner. Je n'osai pas le refuser ouvertement, mais +j'alléguai des raisons, et j'allai trouver le prince de Neuchâtel, lui +parler de mes craintes, et le prier de m'autoriser à refuser ses +pistolets, dans le cas de récidive. Il me dit: «Cela ne me regarde pas», +et m'abandonna à moi-même. + +Un ami, que j'avais à Fontainebleau et à qui je me gardai bien de parler +de tout ceci, me dit que le bruit se répandait que l'Empereur avait +voulu se détruire. Je lui dis que je n'en avais pas de connaissance: +«Savez-vous, me dit-il, mon cher Roustam, que c'est ce qui pourrait vous +arriver de plus fâcheux? Surtout, si le malheureux événement arrivait la +nuit, on n'ôterait pas de la tête du public que vous avez été gagné par +les Puissances étrangères, pour commettre ce meurtre.» + +Alors je ne tins plus à cette horrible perspective, je perdis la tête et +je résolus de fuir. J'écrivis à l'Empereur: je lui disais que j'étais +forcé de m'éloigner et que, quand il le jugerait à propos, il me +rappellerait. + +Je chargeai quelqu'un de lui remettre ma lettre, mais on ne la remit +pas[102]. Le style en était peut-être bien ridicule, vu le peu de +facilité avec laquelle j'écris le français, et avec la tête +désorganisée. Il fallait, sans doute, beaucoup d'indulgence, mais +l'Empereur l'aurait interprétée, quelle qu'elle soit. + +Je partis de Fontainebleau à une heure. J'arrivai à Paris le soir, au +grand étonnement de ma famille. Je restai dans l'attente. Ma femme me +dit: «Il faut espérer qu'il n'arrivera point d'événement à l'Empereur; +tiens-toi prêt, dans le cas où Sa Majesté te ferait demander.» + +Ce fut à cette époque où il vint deux envoyés de M. le comte d'Artois me +demander des renseignements sur les diamants que l'Empereur m'avait +envoyé chercher chez M. de la Bouillerie[103]. + +Comme je n'avais que la vérité à dire, je ne fus pas bien embarrassé, et +je répondis à ces messieurs que l'Empereur m'avait effectivement donné +ordre d'aller chercher ses diamants; que je m'étais présenté chez M. de +la Bouillerie, muni d'un reçu de l'Empereur; qu'alors, il me les avait +remis et que je les avais apportés à Sa Majesté, dans son cabinet; qu'il +m'avait dit de les poser là et que je n'avais point connaissance de ce +qu'il en avait fait. + +Enfin, quelques jours s'écoulèrent, et j'appris que l'Empereur était +parti de Fontainebleau. + +Je pressentis, alors, qu'on n'avait point donné connaissance de ma +lettre à Sa Majesté. On me nomma les personnes qui l'avaient +accompagnée, et de la part desquelles je n'aurais craint aucun +désagrément. Toutes étaient à mon gré. Alors, je résolus d'aller +rejoindre l'Empereur à l'embarquement, et ma femme alla, de suite, à la +poste aux chevaux, faubourg Saint-Germain, pour se procurer une chaise +de poste. Elle rencontra un monsieur de notre connaissance, qui était +dans la cour, et il lui dit: «Vous ne parviendrez pas à avoir des +chevaux, car on vient de m'en refuser pour aller chercher mon +beau-frère, à Fontainebleau.» + +Elle ne se décourage pas, et entre au bureau où elle prie et supplie. On +lui dit: «Madame, il n'y en a même pas assez pour le service des +Souverains.» Elle revint désolée; moi j'étais au désespoir. Il fallut se +résigner et, depuis, j'ai été fondé à croire que, dans le cas où +j'aurais eu des chevaux, on ne m'aurait pas donné un passe-port. + +Je ne tardai pas à être inquiété. Un chef de la police, que je +connaissais, m'engagea à quitter Paris avant l'entrée du Roi, en me +disant que ce serait le parti le plus sage; qu'il fallait mieux +s'éloigner et aller passer quelque temps à la campagne, que d'attendre +qu'on me renvoyât et qu'on m'exilât. + +Tout ceci était nouveau pour moi, je ne pouvais pas concevoir qu'on pût +me regarder comme un être dangereux. Mais, enfin, il m'assura qu'on me +voyait, à Paris, avec inquiétude et je ne me rendis à ces raisons qu'à +la sollicitation de ma famille qui me chérissait, et à qui l'idée de me +voir tourmenter causait le plus grand chagrin. + +Je sortis donc de Paris avant l'entrée du Roi, et j'allai me réfugier à +Dreux, où je passai quatre mois. Ma famille sollicita, deux mois après, +le ministre de la police, pour qu'il m'accordât la permission de +rentrer, ou, du moins, pour que ma rentrée à Paris eût son agrément. Et, +deux mois après, il y consentit. + + * * * * * + +Quelques jours avant l'accouchement de l'Impératrice, l'Empereur me +sonnait plusieurs fois, la nuit, et m'envoyait savoir des nouvelles de +Sa Majesté. Je me rendais auprès des femmes qui l'entouraient et je +rendais compte à l'empereur des nouvelles qu'elles me donnaient. Mais, +la nuit qui précéda le jour de son accouchement, l'Empereur passa la +nuit auprès d'elle, la promenant dans sa chambre par le bras. Elle +ressentait de légères douleurs. + +Sur les six heures, elles se calmèrent et elle s'endormit. L'Empereur +remonta chez lui et me dit: «Roustam, mon bain est-il prêt?--Oui, Sire, +lui répondis-je.» Il s'y mit aussitôt et se fit servir son déjeuner, +lorsqu'une demi-heure après, M. Dubois[104] se fit annoncer: «Vous +voilà, Dubois! lui dit l'Empereur. Qu'y a-t-il de nouveau? Sera-ce pour +aujourd'hui?--Oui, Sire, ce ne sera pas long, mais je désirerais que +Votre Majesté ne descendît pas.--Mais pourquoi cela, Dubois?--Parce que +la présence de Votre Majesté me gênerait.--Mais, pas du tout! Il faut +que vous accouchiez l'Impératrice comme si vous accouchiez une paysanne +et ne pas vous inquiéter de moi.--Mais, Sire, je préviens Votre Majesté +que l'enfant se présente mal.» Alors l'Empereur lui demanda des +explications là-dessus: «Eh! comment allez-vous faire?--Mais, Sire, je +serai obligé de me servir de ferrements.--Ah! mon Dieu! dit l'Empereur +effrayé, est-ce qu'il y aurait du danger?--Mais, Sire, il faut ménager +l'un ou l'autre.--Eh bien, Dubois, ménagez d'abord la mère. Et descendez +de suite, je vous suis.» + +M. Dubois descendit par le petit escalier dérobé qui donnait dans la +chambre de l'Impératrice. + +L'Empereur sortit du bain précipitamment: à deux, nous lui passâmes ses +vêtements. Il courut, de suite, à l'appartement de l'Impératrice, et je +l'y suivis, impatient aussi de voir ce qui s'y passait. + +Il entra dans la chambre de Sa Majesté. Tous les grands officiers de la +Couronne y étaient déjà rendus et se répandaient jusque dans le grand +salon, dont les portes étaient ouvertes. Cela ressemblait à un jour de +fête. Moi, j'étais dans le boudoir qui donnait dans ce salon et dont la +porte était ouverte aussi. + +Enfin, l'enfant vint au monde et l'Empereur dit à madame de +Montesquiou[105] qui le recevait: «Madame de Montesquiou, qui est-ce que +c'est?--Sire, vous le saurez tout à l'heure.» Et l'Empereur le prit dans +ses bras avant que d'être arrangé, et le montra à tout le monde. + +L'Empereur sortit dans le salon et dit: «Messieurs, dites qu'on tire +deux cents coups de canon.» + + * * * * * + +L'Empereur aimait beaucoup les enfants; il me demandait souvent des +nouvelles de mon fils. Un jour, je le fis descendre avec moi dans la +chambre de l'Empereur. Sa Majesté s'y trouvait. Elle lui dit aussitôt: +«Eh bien, te voilà, bon sujet!» Il avait, à cette époque, quatre ans, il +tutoyait tout le monde, et pas plus de timidité qu'on n'en a +ordinairement à son âge. L'Empereur le fit placer dans l'embrasure de la +fenêtre, et l'enfant se mit, aussitôt, à toucher à ses ordres et à le +questionner sur cela. + +L'Empereur lui dit: «On ne donne ces choses-là qu'à ceux qui sont sages. +Es-tu sage, toi?» Il ouvre aussitôt de grands yeux et lui dit: «Regarde +dans mes yeux, plutôt.--J'y vois qu'Achille est un fier polisson!» + +Choqué malgré moi de ce qu'il tutoyait, je cherchai à lui faire signe, +mais l'Empereur, s'en apercevant, lui fit me retourner le dos et +l'enfant continua son babil mieux que jamais. L'Empereur lui dit: +«Sais-tu prier Dieu?--Oui, lui dit-il, je le prie tous les jours.» +L'Empereur lui dit: «Comment te nommes-tu?--Je m'appelle Achille +Roustam. Et toi?» Je m'approchai et je lui dis: «C'est +l'Empereur!--Tiens! c'est toi qui cours la chasse avec papa?» + +Sa Majesté me dit: «Est-ce qu'il ne me connaît pas?--Sire, il a vu plus +souvent Votre Majesté en habit de chasse; c'est pourquoi il la reconnaît +moins, dans celui-ci.» + +L'Empereur lui tira les oreilles, lui frotta la tête. L'enfant était +enchanté et il semblait qu'il eût toujours beaucoup de choses à lui +dire; mais Sa Majesté lui dit: «Il faut que j'aille déjeuner. Tu +viendras me revoir.» + + * * * * * + +Je couchais dans l'appartement de l'Empereur, dans le salon le plus +voisin de sa chambre à coucher. On me dressait, tous les soirs, un lit +de sangle. Dans le temps des conspirations, je m'étais imaginé de mettre +mon lit en travers de sa porte. + +Une nuit, l'Empereur, au lieu de me sonner, vint dans ma chambre et, en +ouvrant la porte, se trouva arrêté par mon lit, et se mit à rire +beaucoup de ma précaution. Le lendemain, il la raconta à tout le monde +et dit: «Si l'on parvient à moi, ce ne sera pas de la faute à Roustam, +car il s'est imaginé de barrer ma porte avec son lit!» + +Mais, je le répète, ce n'était que dans les temps des conspirations. +Ordinairement, je couchais au milieu du salon, lorsque le Grand Maréchal +trouva plus convenable d'y faire une armoire contenant mon lit, qui se +tirait en ouvrant les deux battants. + +Ce fut à Saint-Cloud qu'elle fut construite et, dans un voyage que nous +fîmes, le Grand Maréchal me montra cette nouvelle invention, en +m'observant que ce serait plus propre et plus commode. Je me rendis à +ces raisons et me couchai dans mon nouveau lit. + +Le hasard voulut encore que l'Empereur vint me chercher. Ne voyant point +de lit, après avoir fait le tour du salon, il vint à mon armoire. +Suffoqué de colère, il me réveilla très-vivement. Je ne savais plus où +j'étais, et la première pensée fut qu'un malfaiteur avait pénétré +jusqu'à lui, et j'allais sauter en bas du lit pour le saisir, lorsque je +reconnus l'Empereur qui m'accabla de reproches, disant: «Est-ce ainsi +que tu me gardes? On m'abandonne!» Je le suivis dans sa chambre en +cherchant à m'expliquer, mais il ne voulut pas m'entendre. + +Ce ne fut que le lendemain, lorsqu'en me parlant de cet événement, il se +mit à rire en disant qu'il m'avait fait une belle peur: «Il est vrai, +Sire, j'en tremble, lorsque j'y pense encore. Je croyais qu'un +malfaiteur s'était introduit dans la chambre de Votre Majesté ou qu'il +voulait y pénétrer, et j'ai été au moment de vous saisir pour vous +défendre.» + +Il raconta cette catastrophe à l'Impératrice Joséphine, qui parut me +plaindre, en disant: «Ce pauvre Roustam! Il est si attaché, et, depuis +hier, tu lui as causé bien du chagrin!» Elle avait une si grande +tendresse pour l'Empereur qu'elle affectionnait tous ceux qui lui +portaient un véritable attachement. Elle en devenait la protectrice. +Elle redressait souvent les injustices et adoucissait l'Empereur dont le +caractère était assez violent. Je lui dois de n'avoir pas été parfois +éloigné de l'Empereur. + +Cependant, on est parvenu à m'empêcher de monter à la parade: je n'étais +là d'aucune utilité, il est vrai. Ce n'était, pour ainsi dire, qu'un +service d'honneur, mais enfin, depuis tant d'années je l'accompagnais +partout et je tenais à ce qu'on n'empiétât pas sur mes droits, de +manière que je me plaignis à l'Empereur de ce qu'on ne voulait pas que +je montasse à la parade. Il me dit: «Ne les écoute pas et montes-y +toujours.» Il donna l'ordre très-impérativement et on ne lutta pas. À +quelque temps de là, on me dit qu'il y avait plusieurs chevaux malades, +et, ensuite, on me donna à entendre que j'employais inutilement des +chevaux. Je dus céder, ne voulant pas importuner l'Empereur par de +nouvelles plaintes; d'ailleurs je me flattais qu'il se plaindrait de mon +absence, mais il ferma les yeux là-dessus, et ne m'en parla pas. + + * * * * * + +On fit les mêmes tentatives au couronnement, mais vainement. + +L'Empereur avait commandé deux beaux habits, qui furent exécutés par +deux brodeurs différents, et tous deux plus brillants l'un que l'autre. +Un soir, il me fit appeler au salon, au milieu de plusieurs grands +personnages et me donna un poignard enrichi de brillants. Tout +m'annonçait que je devais être du cortège et j'étais loin de penser +qu'on cherchât à s'y opposer. J'étais donc dans une parfaite sécurité, +lorsqu'un jour j'allai m'informer à M. de Caulaincourt du cheval qu'il +me destinait. Il me dit affirmativement que je ne montais pas; que, +d'ailleurs, j'aille m'en informer au Grand Maître des Cérémonies[106], +qui me répondit qu'il n'y avait pas de place et que je m'adresse à +l'Empereur; c'était Sa Majesté qui avait désigné les places. + +Je choisis l'heure du dîner pour demander à l'Empereur la permission +d'être du cortège. Il me répondit que, sans doute, c'était son +intention, et qu'il m'autorisait à aller auprès du Grand Écuyer lui +demander un beau cheval, mais il persista à me dire qu'il ne pouvait +m'assigner une place. Enfin, je pris le parti d'implorer l'appui de +l'Impératrice, craignant de fatiguer l'Empereur. Elle a eu la bonté de +me dire qu'elle en parlerait à Sa Majesté et que je me trouve au salon +en sortant du dîner. Au moment où l'Empereur prenait son café, je m'y +rendis. En m'apercevant, il me dit: «Eh bien? que veux-tu?» +L'Impératrice prit la parole et lui dit: «Ce pauvre Roustam a bien du +chagrin; on veut l'empêcher de te suivre à Notre-Dame; lui qui a partagé +tes dangers, il est bien juste qu'on lui donne cette récompense!» + +L'Empereur me dit: «As-tu un beau costume?» + +Je lui observai que j'en avais même deux. Il me dit: «Va t'habiller, que +je te voie!» Je me rendis, l'instant d'après, à ses ordres, et brillant +comme un soleil. Il trouva, ainsi que l'Impératrice, mon costume superbe +et fit appeler M. de Caulaincourt, à qui il donna l'ordre de me donner +un cheval et, sur l'objection qu'il lui fit qu'on ne pouvait me désigner +une place, parce que, dans les anciens cortèges, il n'y avait point de +Mameloucks, l'Empereur lui répondit: «Il sera partout.» Et j'eus le +bonheur, le lendemain, d'accompagner l'Empereur, plus satisfait encore +en raison des obstacles qu'on avait élevés. + + * * * * * + +C'est un garçon de garde-robe qui, pendant trois jours, portait, pour +les briser, les souliers et les bottes de l'Empereur. Il s'appelle +Joseph. + +L'Empereur était à Paris (1811). Le cordonnier s'appelait Jacques. +L'Empereur était à sa toilette. Son valet de chambre, son médecin +étaient là: «Voyez, Monsieur, prenez ma mesure.--Oui, Monsieur, vous +serez content.--Combien me faites-vous payer ces souliers?--Douze +francs, Monsieur, cela n'est pas cher!--Comment, pas cher? Très-chers, +des petits souliers!--Aux autres pratiques treize francs, mais pour +conserver votre pratique, douze francs.» + +Le cordonnier sort, et l'Empereur dit: «Comment s'appelle ce +gaillard-là? C'est un vrai Français.» Les souliers n'allant pas mieux, +on eut recours à un garçon de garde-robe qui les brisait. + + * * * * * + +Smorgoni[107], ville polonaise en réputation pour apprivoiser les ours, +dans la retraite de Russie. + +Sa Majesté arriva dans cette ville, appuyé sur un grand bâton. Il +faisait un froid épouvantable: les chemins étaient tellement couverts de +neige et de glace, qu'on ne pouvait pas se servir de voitures. + +Une heure après son arrivée, il me dit: «Roustam, dispose tout dans ma +voiture. Nous allons partir. Tu demanderas à Méneval de l'argent autant +comme il pourra t'en donner.» M. Méneval me donna 60,000 francs en or, +que je plaçai dans le nécessaire de Sa Majesté[108]. Je partageai la +somme en trois: un tiers dans un compartiment, un autre tiers dans une +chocolatière en vermeil, et le reste en rouleaux dans le double fond. Je +fermai le nécessaire, dont je gardai la clef, et je le mis dans la +voiture. Durant le voyage, ce fut le Grand Écuyer qui paya la dépense +des chevaux. Je mis aussi quelques provisions dans la voiture, mais +elles ne nous servirent pas, tout était gelé et les flacons brisés. + +Lors de notre départ, tout le monde parut inquiet et me demanda ce que +venait de me dire l'Empereur. + +Enfin, nous partîmes à neuf heures du soir, escortés de trois escadrons +de la Garde[109]. + +L'Empereur avait, dans sa voiture, le Grand Écuyer. Le maréchal Duroc +était dans un traîneau, avec Lobau. Moi, devant la voiture avec +Wonsowitch, officier polonais, qui servait d'interprète à l'Empereur. +Nous arrivâmes fort tard au premier relais[110]. Un tiers de l'escorte +était restée en arrière. Je descendis pour un besoin, j'aperçus une +lumière dans une cabane, tout près de moi. J'entre pour allumer ma pipe, +je vois quelques personnes couchées sur la paille, je reconnais un +officier de la gendarmerie de la Garde, qui parut tout étonné de me +voir, et me dit: «Par quel hasard?» Je lui dis que l'Empereur était là: +«Quel bonheur, me dit-il, qu'il ne soit pas arrivé plus tôt! Il y a une +heure, que les Cosaques étaient ici. Ils ont fait un hourra sur le +village.» Je remontai et nous voilà en route, suivis seulement de +quelques Polonais, des débris des trois escadrons. Les chevaux tombaient +et, par conséquent, les cavaliers avaient été démontés, et au second +relais nous n'en avions plus. + +Nous gagnâmes Vilna. L'Empereur en traversa les faubourgs. Il y avait +une maison à un quart de lieue de cette ville[111], sur la route de +France. + +L'Empereur s'y arrêta et demanda le duc de Bassano, qui se trouvait en +ville. Il arriva un instant après et resta une grande heure avec +l'Empereur, qui mangea un morceau, car on n'avait fait aucun usage des +provisions qui étaient dans la voiture. M. Maret fit venir six de ses +chevaux et son postillon pour conduire Sa Majesté. Nous arrivâmes à +Kovno, au point du jour, dans un hôtel tenu par un Français. On fit un +grand feu et un bon déjeuner pour l'Empereur. Nous commencions à +respirer, mais nous repartîmes bientôt. Le premier endroit où nous nous +arrêtâmes fut un petit bourg où l'Empereur déjeuna et fit sa toilette. +Je m'étais précautionné de trois rechanges. Je laissai donc le linge +sale à l'auberge et le donnai, ne voulant pas m'en charger, à la +maîtresse d'hôtel de l'auberge. Aussitôt, tout le monde s'en partagea +les morceaux. + +Sa Majesté me dit de donner de l'argent à Caulaincourt, et j'allai +chercher la chocolatière. Je lui demandai combien il voulait. L'Empereur +la prit alors et en versa le contenu dans le chapeau du Grand Écuyer, +que je priai de prendre connaissance de la somme. Celui-ci la versa sur +une table et la compta. + +Nous quittâmes les voitures, que nous laissâmes dans cet endroit, et +nous prîmes des traîneaux. + +L'Empereur monta dans un traîneau couvert, avec le Grand Écuyer, le +maréchal Duroc dans un autre avec l'officier polonais, et moi dans un +troisième avec le général Lefebvre-Desnouettes. Celui de l'Empereur +allait beaucoup plus vite, et nous restâmes en arrière d'une +demi-journée. Mais l'Empereur, à son arrivée, fit écrire, par le Grand +Écuyer au Grand Maréchal, pour que, dès la réception de sa lettre, il +fit le nécessaire pour faire rejoindre Roustam le plus tôt possible, +ainsi que Wonsowitch. + +Le Grand Maréchal nous fit alors donner un traîneau plus léger, mais +nous ne pûmes quand même arriver que le lendemain à Varsovie, où nous +retrouvâmes Sa Majesté. L'Empereur y déjeuna et reçut les autorités, +entre autres l'archevêque de Malines. + +Nous partîmes, toujours en traîneau, pour Posen. Nous y descendîmes dans +un hôtel où l'Empereur reçut de nouveau les autorités. + +M'apercevant, le maire me dit: «M. Roustam, vous avez la figure gelée!» +Je ne m'en étais pas aperçu. De suite, il envoya chercher un flacon de +liqueur qu'il me donna, me conseillant de m'en frotter deux ou trois +fois par jour, et d'éviter surtout de m'approcher du feu. J'étais +effrayé et en fis usage de suite. Ma peau devint jaune comme du safran, +quoique l'eau fût très-claire. Quand je parus devant l'Empereur, Sa +Majesté s'écria; «Qu'as-tu donc, Roustam? Quelle horreur!» Je lui dis +alors que j'avais eu le visage gelé. Il me recommanda également de ne +pas approcher du feu, ajoutant que le nez me tomberait. + +L'Empereur fit sa toilette et reçut le roi de Saxe, qui lui fit observer +qu'il voyagerait plus confortablement dans ses voitures, mais l'Empereur +lui répondit que le traîneau lui permettait de voyager beaucoup plus +vite. Le roi ajouta: «Ce pauvre Roustam a la figure toute abîmée!» + +Quelques heures après, nous vîmes arriver tous ceux qui étaient restés +en arrière, c'est-à-dire le Grand Maréchal, Lefebvre-Desnouettes, +l'officier polonais, etc. + +Nous partîmes pour Erfurt en passant par Dresde où M. de +Saint-Aignan[112] était ambassadeur. L'Empereur lui fit dire de lui +envoyer sa voiture à Erfurt, où l'Empereur s'arrêta, fit sa toilette et +dîna. + +Ensuite, M. de Saint-Aignan vint l'y rejoindre avec sa voiture. +L'Empereur y monta avec le Grand Écuyer, et nous partîmes pour Paris. + +À Mayence, nous rencontrâmes M. de Montesquiou, officier d'ordonnance de +Sa Majesté. L'Empereur lui dit: «Vous voilà, Montesquiou! Vous ne vous +êtes guère dépêché!--Pardon, Sire, mais, par ce froid et le manque de +chevaux...--Allons, il n'y a pas de mal à cela, nous voyagerons +ensemble.» + +À notre arrivée à Meaux, la voiture de Sa Majesté cassa. On prit donc le +cabriolet du maître de poste, dans lequel l'Empereur monta avec M. de +Caulaincourt, et me recommandant de monter dans une autre voiture, avec +tous ses papiers. + +Arrivés devant la grille des Tuileries, le factionnaire s'opposa à notre +entrée et l'Empereur lui dit: «Comment, coquin, tu ne veux pas me +laisser rentrer chez moi?» Il lui tira les oreilles. Enfin, il finit par +le reconnaître[113]. + +Le soir, je déshabillai Sa Majesté. Aucun de ses valets de chambre +n'était arrivé; il me dit alors: «Repose-toi quelques jours, Roustam, et +dis à ton beau-père de venir près de moi.» + +Le lendemain, en faisant sa toilette, Sa Majesté lui dit: «Roustam doit +être bien fatigué; il faut qu'il ait une santé de fer!» Deux jours +après, je repris mon service et je descendis, le matin, à sa toilette. +Corvisart était présent: mon nez était devenu noir comme du charbon. + +L'Empereur dit à M. Corvisart de me visiter le nez et lui demanda s'il +n'y avait pas de danger. Après un sérieux examen, Corvisart s'écria: +«Non, Sire, puis d'ailleurs, s'il tombe, nous le rattacherons!» + + + + +V + +Ulm.--Nouveau danger couru par l'Empereur.--Mort du colonel +Lacuée.--Construction de ponts sur le Danube.--L'île Lobau.--L'Empereur +fait sa toilette en plein air.--Essling.--Mort du maréchal +Lannes.--Douleur de Napoléon.--Ebersdorf.--Mon turban blanc sert de +point de mire à l'ennemi et manque faire tuer l'Empereur à mes +côtés.--Les cerfs de l'île Lobau.--Masséna blessé.--Wagram.--La voiture +de Masséna traversée par un boulet.--Campagne de Russie: de Moscou à +Molodetchno.--Les vivres de l'Empereur pillés par ses soldats.--Mot de +lui à ce sujet.--L'Empereur et le maréchal Berthier. + + +À la bataille d'Ulm, l'Empereur était au milieu des balles et de la +mitraille. Il était dans le plus grand danger. Le roi de Naples et le +prince Berthier viennent prendre la bride de son cheval pour le faire +éloigner du danger, en lui disant: «Sire ce n'est pas la place de Votre +Majesté.» L'Empereur dit: «Ma place est partout. Laissez-moi tranquille. +Murat, allez faire votre devoir.» + +C'est le même soir, avant la bataille, que j'ai vu M. Lacuée[114], que +j'ai connu beaucoup. Il avait quelque amitié pour moi. + +Lacuée, colonel, était naguère aide-de-camp de l'Empereur. Grand, +maigre, sec, figure intéressante. Avait été ami de Moreau et lui faisait +des visites. De là sa disgrâce. De là son grade de colonel d'infanterie. +C'est le matin de la bataille d'Ulm que Roustam le vit. L'Empereur passa +devant le régiment, ne dit rien au colonel. Mais Roustam le regarde et +le colonel s'avance: «Eh bien, colonel, vous nous avez quittés?--Mon +cher Roustam, je me ferai connaître aujourd'hui à l'Empereur, vu que je +me ferai tuer!» + +Son régiment, corps d'armée du maréchal Ney. Pont à traverser. La +bataille était à peine engagée. Le régiment de Lacuée était à la tête de +pont. Le maréchal ordonne que le régiment s'empare du pont. Déjà le pont +était traversé (ennemis autrichiens: commandant, le général Mack). À +peine le pont passé, Lacuée est atteint d'une balle au milieu du front. + +Le lendemain, Mack est blessé. L'Empereur, logé dans une abbaye, veut +voir défiler les prisonniers. + +Il était à une heure d'Ulm. Il charge Caulaincourt de choisir un paysan +pour lui faire connaître le pays en se rendant à Ulm. Le paysan monte, +mais un quart d'heure avant d'arriver, on s'aperçoit qu'il est étranger. +Fureur de Caulaincourt qui fait administrer vingt-cinq coups de bâton au +paysan. Indignation de Duroc, etc. + + * * * * * + +L'Empereur arrive à Schœnbrunn. Les ennemis avaient brûlé les ponts de +Vienne, sur le Danube. L'Empereur va visiter Ebersdorf, petit bourg sur +le Danube. Il donne des ordres pour construire des ponts sur le Danube, +en face d'Ebersdorf. L'Empereur, partant de Schœnbrunn, visitait tous +les jours les travaux. Deux branches du Danube; deux ponts jetés dessus. +Puis, île de Lobau. Puis un petit bras pour gagner la plaine. La +bataille était engagée. Les Autrichiens ayant rompu des moulins et jeté +à l'eau, ces moulins voguant rompirent nos ponts, et pas la moitié de +notre armée était passée! + +La veille, deux jours avant la bataille, l'Empereur quitte le quartier +général et couche à Ebersdorf. Bataille engagée. L'Empereur était passé +en personne avec ses aides-de-camp et faisait partie du tiers de +l'armée. + +Essling, où était le tiers de l'armée. On vient dire à l'Empereur que le +pont est rompu sur le grand bras du Danube. L'ennemi nous repousse à +travers les bois, sur la petite branche du Danube. L'Empereur traverse +le petit pont et revient dans l'île de Lobau, seul avec ses +aides-de-camp. + +Tout le long de l'île, formidable artillerie, en cas de défaite (trente +pièces). + +Arrivé dans l'île, il prend fantaisie à l'Empereur de faire sa toilette +en plein air: M. Jardin, son piqueur, portait, derrière son cheval, tout +le linge dont l'Empereur pouvait avoir besoin. Il s'asseoit par terre et +nous l'habillons complètement. En ce moment, un aide-de-camp du général +Dorsenne vient demander des munitions: «Dites-lui que je n'en ai pas. +Tout ce qu'il fera sera bien fait.» + +Quelques instants après, l'Empereur étant sous un gros arbre, des +sapeurs traversent le petit pont, portant le maréchal Lannes, un genou +fracassé, l'autre entamé, les bras nus, lui enveloppé dans un manteau. +On le pose à cinquante pas du grand arbre. L'Empereur court, et, un +genou en terre, se précipite sur son corps, l'embrasse et, sans rien +dire, pose sa bouche sur son visage. Le prince de Neuchâtel prend un +bras de l'Empereur, le maréchal Duroc, l'autre. On l'arrache de son +corps et on le conduit sous l'arbre. (C'était à la brune). On transporte +le maréchal Lannes à Ebersdorf; on le met dans un bateau pour traverser +le Danube. Le vice-roi était de l'autre côté, à Ebersdorf. L'Empereur, +pleurant, disait: «Ah! qu'ils me le paieront cher!» + +L'Empereur, seul, avec un escadron polonais. Il avait dit à Dorsenne de +tenir ferme. + +Le soir, il monte à cheval, il va à la tête du pont brisé qui était sur +le grand bras du Danube: arrivé là, tant de blessés sur le rivage, qu'on +pouvait à peine passer. L'Empereur passe dans un grand bateau, conduit +par les marins de la Garde, et arrive à Ebersdorf. Voilà la nuit. On +fait retraite, et l'armée française passe le petit pont et vient prendre +position dans l'île Lobau, où étaient les batteries. + +L'Empereur va, le lendemain, voir Lannes, qui était à Ebersdorf. + +En déjeunant, en dînant, en mangeant sa soupe, les larmes coulaient dans +sa cuiller. Il mangeait seul avec Berthier. Nous sommes restés près d'un +mois à Ebersdorf. + +Pendant cet intervalle, l'Empereur visitait Lannes et un grand hôpital. +Il faisait distribuer un napoléon à chaque soldat et cinq aux officiers. +Plusieurs refusaient. Dans les autres maisons, où étaient des blessés, +Duroc allait porter les mêmes secours. + +Le fameux pont était à peu près fait. Il passait à pied. Son entourage +d'officiers l'ennuyant, il dit un jour: «Restez, je n'ai besoin que de +Roustam et d'une lorgnette.» + +Il faisait le tour de l'île, visitait l'armée de Dorsenne, qui attendait +que le pont fût fini. + +Un jour, à cheval avec l'empereur, dans l'île Lobau, au bord du petit +bras du Danube (on avait ôté le petit pont), l'Empereur apercevait les +factionnaires autrichiens. Il avait sa petite lorgnette qui était +toujours dans sa poche, et regardait les positions de l'ennemi. Une +balle siffle et frise les oreilles de l'Empereur: «Morbleu! c'est ton +bonnet blanc qui nous trahit! Il faut une autre couleur!» Et comme la +sentinelle rechargeait son arme: «C'est assez comme cela, camarade! Il +fait chaud ici, partons.» Nous rentrons à Ebersdorf. Je vais à cheval à +Vienne, pour acheter un turban de couleur. Depuis cette époque, dans +toutes batailles, turban de mousseline obscure. + +L'île Lobau pleine de cerfs et de daims. On les chassait, un jour (on +faisait le pont): un cerf traverse l'eau et arrive, haletant, à +Ebersdorf, dans la cour de la maison de l'Empereur. On le tire. (C'est +le corps d'armée de Masséna qui était dans l'île de Lobau). + +La veille de la bataille de Wagram, l'Empereur va dans l'île de Lobau, y +fait placer sa tente, reçoit un plénipotentiaire, le fait dîner avec +lui. + +Lui, Berthier, Masséna et l'envoyé autrichien: + +«Monsieur l'envoyé, dites à ceux qui vous envoient que, ce soir, à neuf +heures (il en était sept), je passerai le Danube.» Au lieu de neuf +heures, c'était huit. + +L'Empereur avait dit à Masséna: «Vous êtes blessé. Vous resterez ici (il +était tombé de cheval). Votre aide-de-camp vous remplacera.--Non, sire, +je ne quitte pas mon poste. Je commanderai en calèche.» + +On avait fait trois radeaux. À huit heures, commence le passage. Au très +petit point du jour, l'Empereur passe, avec son État-major. C'est là +qu'il me demanda son petit cordon noir, au bout duquel était un petit +cœur en satin noir, qu'il mettait sur son gilet de flanelle, avant sa +chemise, grand comme une pièce de trente sous. + +Bataille de Wagram.--Au milieu de la journée, le feu était chaud. +Masséna était en calèche à quatre chevaux. Ses domestiques n'en étaient +pas très contents. Un cheval, derrière sa calèche. Il s'impatiente. Il +descend. Au moment même, un boulet la traverse, à l'endroit même où il +était assis. + +Alors, il monte à cheval. Un étrier étant trop court, il se fâche contre +son domestique; il donne un coup de cravache à son domestique, et +celui-ci s'éloigne un peu. Un militaire passe. Il dit: «Mon ami, viens +raccourcir mes étriers. Pose ton fusil par terre, et dépêche.» Dans ce +moment, un boulet enlève l'homme. Et tout le monde de dire: «L'Empereur +l'a bien nommé _l'Enfant chéri de la victoire!_» + + * * * * * + +14 septembre 1812. entrée à Moscou.--19 octobre, départ de +Moscou.--Entré dans Moscou avec 90.000 combattants et 20.000 malades, il +en sort avec plus de 100.000 combattants et laisse 1.200 malades.--Le 23 +octobre, quartier général à Borowsk.--Le 24, l'Empereur était sur les +bords d'un ruisseau et du village Ghorodinia, dans une cabane de +tisserand, maison de bois, délabrée, infecte, à une demi-lieue de +Malo-Iaroslavetz.--Danger que court l'Empereur: il est attaqué par des +Cosaques. Rapp veut l'engager à s'écarter. Il tire son épée et attend +les Cosaques.--Le 20 octobre, pleine retraite.--Le 28 octobre, à +Mojaïsk.--À quelques lieues de Mojaïsk, la Kolotcha, rivière. Plus loin, +la grande abbaye ou l'hôpital de Kolatskoe.--Le soir, la colonne +impériale approcha de Gjatz. De Gjatz, l'Empereur gagna Viazma, en deux +marches.--6 novembre. Hiver rigoureux. Pleine déroute.--De Gatz à +Mikalewska, village entre Dorogobuj et Smolensk, rien de remarquable. On +se défait de tout attirail. + +Le 3 et le 4 novembre, l'Empereur avait séjourné à Slawkowo.--Le 5, à +Dorogobuj.--Le 6, à la hauteur de Mikalewska, l'Empereur apprend la +conjuration d'un général, à Paris. L'Empereur ne répond rien et entre +dans une maison palissadée, qui avait servi de poste de +correspondance.--Le 9 novembre, l'Empereur à Smolensk. Il s'enferme dans +une maison de la Place-Neuve, et n'en sortit que le 14, pour continuer +sa retraite.--Horrible disette.--Le 11 novembre, à cinq heures du matin, +la colonne impériale quitte Smolensk.--Koritnia, à cinq lieues de +Smolensk.--Krasnoï, à cinq lieues de Koritnia.--Lyady, à quatre lieues +de Krasnoï. + +À deux lieues à droite du grand chemin, coule le Borysthène.--L'Empereur +à Koritnia, dans une misérable masure.--Le 17, l'Empereur à Lyady, à +quatre lieues du champ de bataille.--Le lendemain, on quitte la vieille +Russie.--19 novembre, Dombrowna, ville de bois.--20, Orsza. Le Dniéper, +fleuve.--D'Orsza à Borizow.--Les 22, 23. Napoléon était dans la +Tolotschin.--La Bérésina. C'est le 24 qu'il veut tenter le +passage.--Studianka.--27, passage de la Bérésina.--L'Empereur à la tête +de sa réserve à Brilowa.--Le 29, l'Empereur quitte les bords de la +Bérésina.--L'Empereur arrive à Kamen.--Le 30, à Pleszenicky.--Le 3 +décembre, à Molodetchno.--C'est là que l'empereur forme le projet de +partir pour Paris. + +Une journée après le passage de la Bérésina, le 30 novembre, à +Pleszenicky, l'Empereur se disposait à manger, mais les soldats d'un +régiment avaient pillé la cantine portée sur le dos de trois mulets qui +suivaient toujours, portant, sur des paniers attachés aux selles, le vin +et le pain ou le biscuit, et les provisions. Sur le dernier de ces +mulets était le petit lit en fer qu'on dressait partout et qui était +roulé avec un matelas, au travers d'un mulet. + +Ces soldats, affamés par des marches continuelles, aperçoivent cette +maigre caravane, qui s'achemine sous la conduite de trois gendarmes et +de deux hommes de la bouche. + +D'un œil de convoitise, ils les voient passer. Mais la faim l'emporte, +et les voilà pressant le pas en désordre et s'informant d'où viennent +ces provisions et à qui elles sont destinées. Ils le savaient, et, de +plus, ils pouvaient lire, sur la couverture, la destination de ces +vivres... Mais, encore une fois, la faim! + +«C'est à l'Empereur. N'y touchez pas!» Et déjà mille mains rapaces +assaillaient les paniers: «L'Empereur n'ordonne pas qu'on meure; au +surplus, à sa santé!» Et c'en est fait des provisions qui, du reste, ne +firent qu'irriter davantage une faim mal assouvie. + +L'Empereur excusa ses soldats; toutefois il voulut savoir à quel +régiment ils appartenaient: «Un jour viendra qu'ils seront dans +l'abondance, je les passerai en revue... Mais non, le reproche serait +trop cruel: tel jour, vous voliez le pain de votre Empereur!» + + * * * * * + +Deux jours avant d'arriver à Smorgoni, à Molodetchno, l'Empereur, qui +avait battu en retraite avec l'armée, résolut de la quitter. Il passait +la nuit dans un misérable village à Molodetchno. J'étais dans la pièce +voisine. J'entendis parler haut. C'était l'Empereur, gourmandant +très-haut Berthier qui voulait le suivre: «Je vais en France parce que +ma présence est indispensable.--Sire, depuis longtemps, Votre Majesté +sait que je veux quitter le service: je suis vieux, emmenez-moi.--Vous +resterez, avec Eugène et Murat.» Il insistait: «Vous êtes un ingrat... +Vous êtes un lâche! Je vous ferai fusiller, à la tête de l'armée!» Et +l'autre sanglotait. + +Cette scène eut lieu le 3 décembre. Le lendemain, Berthier se résigna. + + + + +APPENDICES + + + + +QUELQUES PAGES DE L'ORTHOGRAPHE DE ROUSTAM + + +Il est né à Tiplise, à la capital de la Gorgi, fis de sier R... Honan, +négotien, né le... (_sic_). + +Deux ans après, sa néconce a été transporté à Aperkan, un assez fort +ville en Herménien, païye natalle de son père. Onze anné après, il a été +promené dans un des bien de son père, avec plusier cé camarade, qui été +ataqué par plusier Tartare, pour amener avec eu dans leur paiy, et +surrement pou le vendres. Plusier de cé camarade été prie par de cé +brigand, et lui été échapé dans leur mens. R. R. été perdu, dans cet +journé-là, six heure dans les bois, sans pouvoir trouvoire la route pour +aller rejoindre sa mère, qu'il émé bien tendrement. + +Au même moment, a rencontra un bûcheron dans les bois, qui a bien voulue +de conduire auprès de sa mère, qui été dans un inquiétude mortelle, et +il ne pas manquet le bucheron de recevoir un bons recompance de la par +de sa mère. + +Le nombres de famille de sieur R. Honan, est de deux fille et quatres +garçons. R. R. été la cadette. Son père a fait un voyage avec cé deux +fis, pou son commerce a Gonje, provance de Malique Magolume. Quelque moi +après, l'empereur de Persanne a déclaré la guerre contres Abrahim-Kane, +qui a été gouverneur de la province de Herménie. + +Voilà la cause que R. R. a perdu tout sa famille. + +Depuis ce temps là, pour les affairs d'intéré, mon père voulé de +c'éloigner de Gonje, et amener avec lui mes deux frère Avack et Séiran +et moi, mais j'été trop ataché à ma mère pour m'éloigner d'elle. + +Quelque jours après, il acheta un voiture pour son voyage. Le mème jour, +nous étions à diné, nous a questiona si nous somme contan de faire cest +voyage. Mes frère disé que oui, moi je lui dit que non. Il m'a beaucoup +questiona pour que je ne veux pas lui suivres. Je lui dit: «Quand j'été +pitite, maman m'a bien soigné: elle ma randu toujours bien houreux. +Comme je commance, à présent, êtres grand, je disire de mes tourner +auprès d'elle pour lui consoler et la randres heureux, si je peu.» + +Il a été fore mescontan que je voulées de quiter. Enfin, il n'a pas peut +rien gagné sur moi, pour m'amener avec lui. + +Il obliger de partir, avec mes deux frère, et il me lessa tout seul dans +la ville de Gonje, sans paran et sans fortune. + +La ville de Gonje, c'est un trais bons ville et bian riches. Cé là où on +fait le pus grand commerce de sois et de caschemire de Perse. + +Trois mois après, Abrahim-Kane a déclaré la guerres contre Malique +Magolum, où je me trouvé dans la forreteresse de Gonje. Les peuples de +la ville sont obliger de rantrer dans la forteresse. Je reste jusqu'à la +dernier moment sans pourvoir de sortir dans la forreteresse. On rentrais +bien, mais on lessé sortire personnes. Un jours où les mulés de Malique +Mugolum sorté pour chercher les provision, je me suis fouré dans les +gambe des mulés et je me suis sortie de force, de cest manierre-là, sans +aucun dangé. + +Quand j'été or la porte, je rencontrais deux personne de mon pay, et +même ville. Je leur demandé si je pourais trouverre un aucasion pour +m'en tourner auprès de ma mère. Il me dit oui, je conné plusier +personnes qui von partier à deux houre de matin pour Aperkan, où j'avais +lessé ma pauvres mère et mes deux seure, Mariane et Begzada. + +Cé deux bons messier il me montrés la maison où son les voyagers. Je me +suis rendue sur le champ; il mon trais bien aceuillies. Enfin, tout été +convenue de partir à deux houre du matin. En atandant de la nuit, j'été +dans un gardans, à côté de la ville, pour chercher quelque lagume pour +ma nourriture, car j'avais rien à manger depuis quelque jours. Jai +apersu, au lointin un troupeaux de mouton. J'été à la rancontres, pour +demander un peut de lais ou de fromage, enfin je me suis aprocher du +berger. Il me dit: «Qui tu veux?--Ce que vous vousdrois: un peut de lais +ou de fromage, car voilà plusier jours que j'ai rien mangé.» + +Il m'a beaucoup examina, en me demandan le nom de mon pay et celle de +mes paran. Je lui dit mon nom et celui de mon père. Apresa m'a prie dans +sé bras, m'a ambrasé du bons cœur, en me disan: «Je suis votres oncle! +Voilà quinze anné que j'ai quité le pay.» + +Je me trouvais, dans ce moment-là, bien houreux d'avoir trouvair un +protecteur. Enfin, je lui demandé quelque provision, pour mon voyage que +je devais faire à deux houre du matin. Il m'a donné deux gros pen et un +quantité de rotie. J'ai mis tout sa dans un sac pour rejoindre la maison +où été mes compagnon de voyage. + +Mon oncle m'a demandé si je voulé rester avec lui jusque je soit plus +grand, et j'irais rejoindre ma mère. Je lui dit: «Non, je vous le merci. +Jé quité mon père et mes frère, pour rejoindre ma mère. Vous voyé bien +que je ne puisse rester avec vous. Je suis sûre ma mère et bien inquète +de moi, en particulier, car j'été son enfant gâtés, beaucoup plus que +les autres.» Il a bien vu que je ne voulé pas rester avec lui. Il +m'ambrasa. Je lui fait mes adieux, et je me suis rendu sur-le-champ, à +la rondez-vous de voyagers, le cœur contan en espéran voir ma mère +quelque jours après. + + + + +DOCUMENTS SUR LE CORPS DES MAMELOUCKS + + + Paris, le 21 Vendémiaire an X (13 octobre 1801). + +Les Consuls de la République arrêtent: + +Article premier.--Il sera formé un escadron de deux cent quarante +Mameloucks, de ceux venant d'Égypte. + +Art. II.--L'aide de camp chef de brigade Rapp en aura le commandement. +Il se rendra, à cet effet, à Marseille, pour l'organisation de cet +escadron. + +Art. III.--Le ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent +arrêté. + + Le premier Consul. + + _Signé_ BONAPARTE. + +Par le premier Consul, le Secrétaire d'État. Signé HUGUES B. MARET. + + * * * * * + + Paris, le 17 Nivôse an X (7 janvier 1802). + +Au nom du peuple français. + +Bonaparte, premier Consul de la République, arrête: + +Article premier.--Il sera formé un escadron de cent cinquante +Mameloucks. + +Art. II.--Cet escadron sera organisé comme un escadron de hussards. Il +sera commandé par le chef de Brigade Rapp. + +Art. III.--Les soldats et officiers seront tous pris parmi les +Mameloucks, Syriens et Cophtes venant de l'armée d'Orient et qui ont +fait la guerre avec l'armée française. + +Art. IV.--Il y aura deux officiers français dont l'un sera chargé de +l'administration de l'habillement, l'autre de la police et de +l'instruction du corps; un quartier-maître français et deux secrétaires +interprètes, un par compagnie, qui auront le traitement de caporal +fourrier. + +Art. V.--Leur solde et leurs masses seront réglées de manière à ce +qu'ils ne coûtent pas davantage qu'un escadron de chasseurs de la Garde. +À cet effet, on diminuera leur solde pour augmenter leur masse +d'habillement. + +Art. VI.--Il leur sera donné le même uniforme que portent les +Mameloucks, et pour marque de récompense de leur fidélité à l'armée +française, ils porteront le turban vert. + +Art. VII.--Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent +arrêté. + + Le premier Consul. _Signé_ BONAPARTE. + + Par le premier Consul. Le secrétaire d'Etat. _Signé_ HUGUES B. + MARET. + + Le Ministre de la Guerre. _Signé_ ALEXANDRE BERTHIER. + + * * * * * + + Paris, le 11 Germinal an X (1er avril 1802). + +Les Consuls de la République arrêtent: + +Il sera fourni, par les magasins d'armes de la République, à chaque +sous-officier et cavalier de l'escadron des Mameloucks, un armement +complet composé ainsi qu'il suit, savoir: + +1 carabine. + +1 tromblon. + +2 paires de pistolets, dont une de ceinture. + +1 sabre à la Mamelouck. + +1 poignard. + +1 masse d'armes. + +1 lance pour une compagnie de lanciers non encore déterminée. + +1 poire à poudre en corne pour amorcer, avec une baguette de fer. + +Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent arrêté. + + Le premier Consul. + + _Signe_ BONAPARTE. + + Par le premier Consul, le Secrétaire d'État. + + _Signé_ HUGUES B. MARET. + + Le Ministre de la Guerre. + + _Signé_ ALEXANDRE BERTHIER. + + * * * * * + + Paris, le 25 Germinal an X (15 avril 1802). + +Les Consuls de la République arrêtent ce qui suit: + +Article I.--Le corps des Mameloucks, créé par arrêté du 17 Nivôse +dernier, sera composé d'un état-major d'officiers, sous-officiers ou +artistes français de deux compagnies formant un escadron de Mameloucks. + +Art. II.--L'état-major et les compagnies seront composés ainsi qu'il +suit: + +ÉTAT-MAJOR + +Un chef de brigade. +Un capitaine chargé de l'administration de l'habillement +et police du corps. +Un quartier-maître. +Un officier de santé de 1re classe. +Un lieutenant instructeur. +Un adjudant sous-officier. +Un artiste vétérinaire. +Un trompette brigadier. +Un maître sellier. +Un maître tailleur. +Un maître bottier. +Un maître armurier. + +Total: 5 officiers, 7 sous-officiers, artistes ou ouvriers. + +COMPAGNIE + +Un capitaine. +Un lieutenant en premier. +Un lieutenant en second. +Un sous-lieutenant. +Un maréchal des logis chef. +Quatre maréchaux des logis. +Un fourrier-interprète. +Huit brigadiers. +Deux trompettes. +Cinquante-neuf Mameloucks. +Un maréchal ferrant. + +Total: 4 officiers, 76 sous-officiers ou Mameloucks. + +Art. III.--L'habillement et l'armement du corps des Mameloucks seront +ceux qu'ils portaient en Égypte. Ils seront montés comme les troupes +légères, et pour marque de récompense de leur fidélité à l'armée +française, ils porteront le cahouck vert et le turban blanc. + +Art. IV.--Il sera payé, pour la première mise des officiers compris dans +l'organisation ci-dessus, la somme de dix-huit cents francs, et celle de +mille francs à chaque sous-officier et Mamelouck. + +Art. V.--Il sera fourni, à chaque officier nouveau, deux chevaux, et un +à chaque sous-officier et Mamelouck, du prix de six cents francs chacun. + +Art. VI.--La solde et les masses seront payées à l'effectif d'après les +revues de l'inspecteur et dans les proportions suivantes: + +SOLDE + +Au chef de brigade. 9600 fr. +Au capitaine chargé de l'habillement +et de la police. 4000 » +Au quartier-maître capitaine. 4000 » +À l'officier de santé. 3600 » +Au lieutenant instructeur. 2700 » +À l'adjudant sous-officier. 1200 » +À l'artiste vétérinaire. 1800 » +Au trompette brigadier. 700 » +À chaque maître ouvrier. 800 » +À chaque capitaine. 4000 » +À chaque lieutenant en premier. 2700 » +À chaque lieutenant en second. 2000 » +À chaque maréchal des logis chef. 1000 » +À chaque maréchal des logis ou fourrier 900 » +À chaque brigadier. 700 » +À chaque trompette ou maréchal ferrant. 650 » +À chaque Mamelouck. 450 » + +MASSES + +De boulangerie. 68 fr. 40 +De chauffage, à quatre centimes +par jour d'été, à huit centimes +par jour d'hiver. Le double pour +les sous-officiers. +D'hôpital. 24 » +De casernement. 24 » +D'habillement. Deux cent soixante +francs quarante centimes +par sous-officier et Mamelouck. 260 fr. 40 +À trois cent un francs quatre +vingt quinze centimes par trompette. 301 fr. 95 +D'entretien. 30 » +De ferrage. 500 fr. 40 +De remonte. 100 » +De ferrage. 29 fr. 70 + +Art. VII.--Il sera, en outre, admis à la solde, les vieillards, femmes +et enfants de familles mameloucks qui ont suivi, en France, leur parents +formant les deux compagnies ci-dessus, dont l'état nominatif avec le +tarif et leur solde est annexé au présent arrêté. Les enfants mâles +feront le service de Mameloucks, lorsqu'ils auront atteint l'âge de +seize ans, prescrit par l'arrêté du 7 thermidor an VIII. Alors ils +recevront la première mise mentionnée dans l'Art. 3. + +....................... + +Art. XVI.--Le nombre de chevaux du corps des Mameloucks qui auront droit +aux masses de fourrages, remontes et ferrage, est réglé ainsi qu'il +suit, savoir: + +Pour le chef de brigade, 8. + +Au capitaine chargé de l'administration, et de la police, 4. + +À chacun des autres capitaines et lieutenants instructeurs, 3. + +À chaque lieutenant, sous-lieutenant et officier de santé, 2. + +À chaque sous-officier ou Mamelouck, 1. + +Les maîtres tailleur, bottier et armurier ne seront point montés, ainsi +que les enfants et les réfugiés. + +Art. XVII.--Le Ministre de la Guerre donnera des ordres pour qu'il soit +fourni, des arsenaux de la République, l'armement prescrit, aux +sous-officiers et Mameloucks. Il en donnera aussi pour l'établissement +des casernes et des corps de garde qu'ils doivent occuper. + +....................... + +Art. XX.--Le ministre de la Guerre, le directeur de l'administration de +la Guerre et du Trésor public sont chargés de l'exécution du présent +arrêté. + + Le premier Consul. _Signé_ BONAPARTE. + + Par le premier Consul, le secrétaire d'État. _Signé_ HUGUES B. + MARET. + + Le Ministre de la Guerre. _Signé_ BERTHIER. + + * * * * * + + Du 25 Germinal an X (15 avril 1802). + +Bonaparte, Premier Consul de la République. + +Arrête que les officiers ci-dessous dénommés seront employés, chacun +dans son grade, à l'escadron des Mameloucks. + + PREMIÈRE COMPAGNIE + +Ibrahim, capitaine. +Jean Renno, lieutenant. +Chahin, lieutenant en second. +Soliman, sous-lieutenant. + + DEUXIÈME COMPAGNIE + +Saloume Sahahoubé, capitaine. +Daoud Habaïby, lieutenant. +Elias Messad, lieutenant en second. +Abdallah Dasbonne, sous-lieutenant. + +Les trois officiers composant l'état-major de l'escadron, sont: + +Charles Delaitre, capitaine quartier-maître. +Édouard Colbert, capitaine adjudant-major. +Mareschal, lieutenant instructeur. + +Mauban, officier de santé de 1re classe. + +Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent arrêté. + + _Signé_ BONAPARTE. + + * * * * * + +Les Consuls de la République arrêtent: + +Article premier.--Il sera accordé une somme de seize cents francs à +chaque sous-officier et cavalier mamelouck, pour son équipement, +habillement, harnachement, y compris l'achat du cheval. + +Art. II.--Cette somme sera payée à l'effectif des hommes composant +l'escadron, et d'après la revue de l'Inspecteur. + +Art. III.--Les Ministres de la Guerre, des Finances et du Trésor public, +sont chargés de l'exécution du présent arrêté. + + Le premier Consul. + + _Signé_ BONAPARTE. + + * * * * * + +Les Consuls de la République arrêtent: + +Article premier.--Il sera accordé une gratification de dix-huit cents +francs à chacun des officiers de l'escadron des mameloucks. + +Art. II.--Cette somme sera payée à l'effectif, d'après la revue de +l'Inspecteur. + +Art. III.--Les Ministres de la Guerre, des Finances et du Trésor public +sont chargés de l'exécution du présent arrêté. + + Le premier Consul. + + _Signé_ BONAPARTE. + + * * * * * + +MINISTÈRE DE LA GUERRE + +_Dépôt des réfugiés. Récapitulation de l'effectif +au 1er avril 1811_. + +Réfugiés: 8 de 1re classe. +-- 18 de 2e -- +-- 108 de 3e -- +-- 297 de 4e -- + --- +Réfugiés: 431 payés à Marseille. +-- 27 payés à Paris (1 à Corfou). + --- +Effectif: 458 + === + + * * * * * + +_État nominatif des vieillards, femmes et enfants de familles +mameloucks, réfugiées en France, avec le tarif du traitement qui leur +est accordé._ + +_10 mai 1811._ + +1. Abou Kralil, 1800. +2. Samain Ibrahim, 1800. +3. Couroulous, 900. +4. Anna Cousty, 900. +5. Abon Ebbé Ramalaoué, 900. +6. Joseph Caphtini, 900. +7. Ibrahim Samain, 900. +8. Ouardé, femme du capitaine Saloume, 900. +9. Marianna, femme du capitaine Ibrahim, 900. +10. Sarra, femme du lieutenant Daoud, 900. +11. Enné, femme de Samain Ibrahim, 900. +12. Sadda, femme d'Ibrahim Samain, 900. +13. Alloÿ, femme de Couroulous, 900. +14. Almas, femme d'Ibrahim Habaïby. 900. +15. Lucie, femme de Seliman, 900. +16. Marie-Anne, femme de Guirguès Elbateloy, 900. +17. Angélique, femme de Guirguès Koury, 900. +18. Marie, femme d'Anna Selladar, 900. +19. Madelaine, femme de Pierre Gayardelle, 900. +20. Zarra, mère d'Antoine et Pètre Ayache, 900. +21. Anna, femme de Joseph Hermany, 900. +22. Maria, négresse, 900. +23. Ouardé, fille d'Enné, 900. +24. Catherine, fille de Madelaine, 900. +25. Maria, fille de Tannos Zoumero, 450. +26. Céleste, fille de Madelaine, 900. +27. Maria, petite fille de Pillador, 450. +28. Michel, garçon d'Anna, 450. +29. Baptiste, garçon de Madeleine, 450. +30. Raol, garçon d'Ibrahim, 450. +31. Joseph, garçon d'Almas, 450. +32. lbrahim, garçon du chef d'escadrons Hamaouy, 450. +33. Habaïby, garçon du chef de brigade. +34. Ouardé, fille du chef d'escadron Hamaouy. +35. Chanine, fille du chef de brigade. +36. Mazonne, fille du même. + +_Résultat:_ + +2 vieillards à 1.800 3.600 +5 autres à 900 4.500 +15 femmes à 900 13.500 +2 filles à 900 1.800 +3 autres à 450 1.350 +4 garçons à 450 1.800 +2 autres. +3 filles. + ------- + Total 26.550 + +Certifié conforme. Le Secrétaire d'État, _Signé:_ HUGUES B. MARET. + +Le ministre de la Guerre, _Signé:_ ALEX. BERTHIER. + + + + +_État nominatif des réfugiés égyptiens qui réclament la bienveillance du +Premier Consul pour être compris à la suite de l'escadron des +Mameloucks, avec le traitement qu'il voudra bien désigner ci-après_. + +Marie Solon, femme de Petro Sera, Mamelouck, mariée le 1er Nivôse an XI, +n'a touché aucun traitement depuis son arrivée en France, 1 fr. 50. + +Joseph Ibrahim, fils du capitaine Ibrahim, porté à la dernière solde, né +à Melun le 20 nivôse an XI. 0 fr. 62-1/2. + +Joseph, fils de Lucie, femme égyptienne réfugiée, portée à la +demi-solde, né à Melun le 11 vendémiaire an XI, 0 fr. 62-1/2. + +Hélène Baraka, égyptienne, femme du citoyen Dargevel. Elle réclame le +traitement accordé aux autres femmes; elle n'en a touché aucun depuis +son arrivée en France, pour elle ni pour son fils Théodore Baraka, 2 fr. +50. + +Joubran Hamaouy, fils du chef d'escadron Hamaouy. Venant en France, il +ne touchera son traitement que lors de sa présence à Melun. 1 fr. 50. + +Izakarus, prêtre grec réfugié, ayant rendu d'importants services à +l'armée française et ayant sauvé plusieurs militaires de cette nation, +lors de l'insurrection de Naples. Il est porteur de certificats qui +attestent ses droits à la bienveillance du gouvernement, 2 fr. 50. + +Hélène Renno, mère de Jouane Renno, lieutenant dans l'escadron de +Mameloucks. Hélène Renno a été forcée de quitter Saint-Jean d'Acre après +la mort de son mari, récemment massacré par Djezzar Pacha, dont il était +médecin. Elle est à Marseille. Son fils réclame pour elle une pension, +comme réfugiée égyptienne, 2 fr. 50. + +Anna Kassis, prêtre grec employé momentanément à la commission des Arts. +Il ne jouira de son traitement qu'au moment où il cessera d'être employé +à cette commission et qu'il sera présent à Melun, 1 fr. 50. + +Michel Abeyde, négociant syrien de Saint-Jean d'Acre. N'ayant point été +en Égypte, obligé de quitter Naples où tous ses biens ont été confisqués +sur le soupçon d'être agent secret du gouvernement français, il réclame +un traitement pour subsister. Les pièces à l'appui de la demande ont été +présentées au Conseil d'administration du corps et attestent +suffisamment ses droits, 1 fr. 25. + +Jouanne, fils du lieutenant Daoud, né le 21 messidor an XI, pour lequel +on réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2. + +Marie, fille de Séraphine, brigadier mamelouck, née le 4 Thermidor an +XI, pour laquelle on réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2. + +Marianne Aflisa, mingrélienne, ci-devant esclave d'Ibrahim bey, revenue +avec la veuve du général de brigade Galbaut, n'a perçu aucun traitement +depuis son arrivée en France. Elle ne jouira de celui qui lui sera +accordé que lors de sa présence à Melun, 1 fr. 62-1/2. + +Ayoubé, fils du chef de brigade Jacob, né le 6 fructidor an XI, pour +lequel il réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2. + +Anne, fille du capitaine Ibrahim, née le 2 frimaire an XII, pour +laquelle il réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2. + +Hélène, fille de Barthélemy, Mamelouck, née le 17 frimaire an XII, pour +laquelle il réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2. + +Constantin, fils d'Ibrahim, Marie, fille de Joseph Riche, enfants nés du +1er au 16 pluviôse an XII, 0 fr. 62-1/2. + +Vu, bon à faire solder conformément au présent tableau. + +Paris, le 13 pluviôse an XII de la République (3 février 1804.) + + Le Premier Consul. + + _Signé_ BONAPARTE. + + Par le premier Consul, le secrétaire d'État. + + _Signé_ HUGUES B. MARET. + + Le Ministre de la Guerre. + + _Signé_ ALEX. BERTHIER. + + * * * * * + +Bonaparte, premier consul de la République, arrête: + +Le citoyen Rapp, chef de brigade, est nommé chef de brigade du 7e +régiment de hussards, en remplacement du citoyen Marisy, nommé général +de brigade. + +Le citoyen Dupas, adjudant supérieur du palais, est nommé chef de +brigade de l'escadron des Mameloucks. en remplacement du citoyen Rapp. + +Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent arrêté. + + _Signé_ BONAPARTE. + + * * * * * + + GARDE DES CONSULS. CONTRÔLE. + + CORPS DES MAMELOUCKS + +_État-major_. + +Dupas, commandant. +Colbert, capitaine adjudant major. +Delaitre, capitaine quartier-maître. +Maréchal, lieutenant instructeur. +Mauban, officier de santé de 1re classe. + +_Compagnies_. + +Capitaines: 1re compagnie, Ibrahim. 2e compagnie, Saloume Sahahoubé. + +Lieutenants en premier: 1re compagnie, Renno. 2e compagnie, Habaïby. + +Lieutenants en second: 1re compagnie, Chahin, 2e compagnie, Massad. + +Sous-lieutenants: 1re compagnie, Soliman. 2e compagnie, Abdallah. + + * * * * * + + 3 Nivôse an XII (25 décembre 1803). + +Bonaparte, premier Consul de la République, arrête: + +Article premier.--L'escadron des Mameloucks ne formera plus qu'une +compagnie qui sera sous les ordres du colonel des Chasseurs à cheval de +la Garde. + +Art. II.--Cette compagnie sera composée de: + +1 capitaine commandant, 1 adjudant sous-lieutenant, 1 chirurgien-major, +1 artiste vétérinaire, 1 maître sellier, 1 maître tailleur, 1 maître +bottier, 1 maître armurier, français. + +2 capitaines, 2 lieutenants en premier, 2 lieutenants en second, 2 +sous-lieutenants mameloucks. + +1 maréchal des logis chef français, 8 maréchaux des logis, dont 2 +français, 1 fourrier français, 10 brigadiers dont 2 français, 2 +trompettes, 2 maréchaux-ferrants, 85 mameloucks français. + +Art. III.--Les vieillards, les femmes et enfants de la même nation, +réfugiés près de cette compagnie, recevront, sur la revue de +l'Inspecteur aux revues de la Garde, les secours qui leur ont été +accordés, et dont l'état nominatif sera arrêté par le premier Consul. + +Art. IV.--Tous les hommes hors d'état de service qui se trouvent dans +l'escadron, seront portés sur le tableau des réfugiés et traités comme +eux. + +Les uns et les autres recevront, en outre, la masse d'hôpital. + +Art. V.--Le Conseil d'administration des Chasseurs à cheval est chargé +de la comptabilité de cette compagnie. + +Art. VI.--Les masses et la solde des Mameloucks seront les mêmes. + +Art. VII.--Les fonds provenant de l'ancienne administration des +Mameloucks seront versés dans la caisse des Chasseurs à cheval, et tous +les registres et papiers appartenant à cet escadron seront remis entre +les mains du quartier-maître, trésorier, après que la comptabilité aura +été vérifiée par l'Inspecteur aux revues. + +Art. VIII.--Les officiers français de cette compagnie pourront porter +l'uniforme bleu, avec l'aiguillette, quand ils ne seront point de +service, ou à la tête de leur troupe, tel qu'il leur a déjà été permis +de le porter. + +Art. IX.--Le citoyen Maréchal, adjudant major, instructeur de l'escadron +des Mameloucks, sera employé dans la ligne, ou dans un des états-majors +de l'armée. + +Art. X.--Le citoyen Delaitre, capitaine de l'escadron des Mameloucks, +est nommé capitaine commandant la nouvelle compagnie. + +Art. XI.--Le citoyen Rouyer, adjudant sous-officier des Mameloucks, est +nommé adjudant sous-lieutenant. + +Art. XII.--Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent +arrêté. + + Le premier Consul. + + _Signé_ BONAPARTE. + + * * * * * + + 15 avril 1806. + +Art. I.--La Garde impériale sera composée de: + +· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · + +Art. XIII.--Il y aura une compagnie de Mameloucks attachée au régiment +des Chasseurs à cheval de la Garde. + +Les réfugiés Mameloucks qui sont à Melun seront envoyés à Marseille, où +ils jouiront des mêmes avantages et seront payés de la même manière que +par le passé. + +Cette compagnie de Mameloucks sera composée de: + +1 chef d'escadrons, commandant. | +1 capitaine instructeur | +1 adjudant lieutenant en second | +1 porte-étendard lieutenant en second | +1 chirurgien-major | +1 artiste vétérinaire | _français_. +1 maître sellier | +1 maître armurier | +1 maître bottier | +1 maître tailleur | +1 brigadier trompette | +2 capitaines. +2 lieutenants en premier. +4 lieutenants en second. +1 maréchal des logis chef, _français_. +8 maréchaux des logis, dont 2 _français_. +1 fourrier français. +4 porte-queue. +12 brigadiers, dont 2 _français_. +109 Mameloucks. +4 trompettes _français_. +2 maréchaux-ferrants _français_. + + * * * * * + + Au palais des Tuileries, le 29 janvier 1813 + +Napoléon, empereur des Français, etc. + +Nous avons décrété et décrétons ce qui suit: + +Article premier.--Le cadre actuel de la compagnie des Mameloucks de +notre Garde formera celui d'un escadron de même arme, et au complet de +250 hommes. + +Art. 2.--L'escadron sera porté au complet par des hommes désignés à cet +effet sur le dixième de ceux offerts par les départements de l'Empire, +et qui doivent être choisis pour le recrutement des Chasseurs à cheval +de notre Garde. + +Art. 3.--Tous les Mameloucks qui font actuellement partie de la +compagnie, et ceux ayant les qualités requises qui seront choisis dans +la cavalerie de l'armée, pour le recrutement, jouiront de la solde +actuelle des Mameloucks et seront désignés sous le nom de _premiers +Mameloucks_. + +Art. 4.--Les Mameloucks provenant du recrutement offert par les +départements seront désignés sous le nom de _seconds Mameloucks_. Ils ne +toucheront que la solde de la cavalerie de la ligne, avec le supplément +accordé aux troupes de la garnison de Paris. + +Art. 5.--Notre ministre de la Guerre est chargé du présent décret. + + _Signé_: NAPOLÉON. + + Par l'Empereur, le Ministre Secrétaire d'État. + + _Signé_: Comte DARU. + + Le ministre de la Guerre, + + _Signé_: Duc de FELTRE. + + * * * * * + + AN 1813. GARDE IMPÉRIALE. MAMELOUCKS + + +_Tarif des matières employées à la confection des effets d'habillement, +d'équipement, etc., à fournir à chaque Mamelouck, lors de son admission +au corps, avec l'indication du prix et la durée de chacun de ces +effets._ + +_Yaleck de drap._--Drap de diverses couleurs, seconde qualité (première +qualité pour sous-officier). Toile blondine. Boutons à grelots. Soutache +en laine (en laine et or pour sous-officier et trompette). Tresse plate +(_Idem_). Ganse carrée (_Idem_). Façon: 41 fr. 33. + +On emploie, en plus, 1m,38 en or de dix lignes pour sous-officier chef, +0m,65 _idem_ pour sous-officier ordinaire, 0m,48 _idem_ pour maréchal +ferrant, 1m,38 _idem_ en laine pour brigadier.--Durée: trois ans. + +_Fermelet._--Drap écarlate, 1re qualité, blicourt de diverses couleurs, +ganse carrée en laine (en or et laine pour sous-officier et trompette), +soutache _idem_ (22m,52 en or et laine pour sous-officier et trompette), +bouton à grelots, façon: 29 fr. 02.--Durée: trois ans. + +_Charoual._--Drap amarante de seconde qualité, toile écrue, basane +rouge, tresse de 0m,054 pour coulisse, ganse carrée en laine (en or et +laine pour sous-officier et trompette), tresse plate en laine (_Idem_), +façon: 75 fr. 85.--Durée: trois ans. + +_Bonnet de police._--Drap bleu impérial troisième qualité (deuxième +qualité pour sous-officier, bleu de ciel troisième qualité pour +trompette), drap cramoisi deuxième qualité (première qualité pour +sous-officier), toile écrue (0m,24 toile blondine pour sous-officier), +galon en laine de 0m,034 (en or de dix lignes pour sous-officier), +croissant (en or pour sous-officier), cordonnet rond en laine (en or et +laine pour sous-officier), gland en laine (en or et laine pour +sous-officier), façon: 8 fr.14.--Durée: dix-huit mois. + +_Pantalon d'écurie._--Drap gris de quatrième qualité, toile écrue, +boutons d'os, basane noire, façon: 16 fr. 93-1/3.--Durée: dix-huit mois. + +_Gilet d'écurie._--Drap bleu de troisième qualité (bleu de ciel pour +trompette), toile écrue, gros boutons, façon: 25 fr. 40.--Durée: +dix-huit mois. + +_Manteau._--Drap gris de quatrième qualité, garnitures de brandebourgs, +ruban gris, toile forte d'Abbeville, façon et trois agrafes: 78 fr. +42.--Durée: six ans. + +_Pantalon de treillis._--Toile écrue, treillis de trois quarts, boutons +d'os, peau de veau pour sous-pieds, façon: 7 fr. 64.--Durée: dix-huit +mois. + +_Ceinture._--Ray de castor bleu ou maroc, frange bleue, façon: 11 fr. +61.--Durée: dix-huit mois. + +1 cahouk garni, 27 fr. Durée: trois ans. + +1 schal blanc compris dans le cahouk, 4 fr. 50. Durée: dix-huit mois. + +1 schal de couleur, 4fr. 50. Durée: dix-huit mois. + +1 plumet, compris dans le cahouk, 1 fr. 50. Durée: dix-huit mois. + +1 étui de plumet, compris dans le cahouk, 0 fr. 50. Durée: dix-huit +mois. + +1 couvre cahouk, compris dans le cahouk, 3 fr. 75. Durée: dix-huit mois. + +2 paires de bottes, 36 fr. Durée: un an. + +1 cordon de sabre, 12 fr. Durée: deux ans. + +1 kobourg avec son cordon, 15 fr. Durée: quatre ans. + +1 paire de gants de daim, 3 fr. 75, (3 fr. en mouton façon de daim). +Durée: dix-huit mois. + +1 porte-carabine garni, 7 fr. Durée: quatre ans. + +1 porte-giberne, 4 fr. 50. Durée, quatre ans. + +1 giberne, 4 fr. 50. Durée: quatre ans. + +1 couvre-platine, 3 fr. Durée: trois ans. + +2 paires d'éperons, 5 fr. Durée: trois ans. + +1 cordon de pistolets, 3 fr. Durée: deux ans. + +1 selle garnie et équipée, 78 fr. 70. Durée: six ans. + +1 paire d'étriers, 24 fr. Durée: six ans. + +1 bride et ses rênes. 9 fr. Durée: six ans. + +1 filet en cuir, 3 fr. Durée: six ans. + +1 filet en laine, 5 fr. Durée six ans. + +1 licol de parade et longe, 4 fr. 50, Durée: quatre ans. + +1 licol d'écurie et longe, 5 fr. Durée: trois ans, + +1 surfaix en cuir, 6 fr. Durée: quatre ans. + +1 martingale, 1 fr. 30, Durée: trois ans. + +1 mors de bride, 9 fr. Durée: six ans. + +1 caveçon, 7 fr. Durée: trois ans. + +1 montant de caveçon, 1 fr. Durée: trois ans. + +1 bridon d'abreuvoir, 3 fr. 50. Durée: trois ans. + +1 botte de carabine, 2 fr. 50. Durée: quatre ans. + +1 couverture de laine, 10 fr. Durée: six ans. + +1 sac à avoine, 3 fr. 14. (Première mise). + +1 musette complète, 6 fr. 45. (Première mise; on remplace celle qui a +servi à panser un cheval farcineux). + +2 mouchoirs de poche, 1 fr. 50. (_Idem_). + +1 baguette de carabine en fer et à grenadière, 1 fr. 75. Durée: quatre +ans. + +1 sabre, 1 carabine, 1 paire de pistolets d'arçon, 1 paire de pistolets +de ceinture, 1 hache, 1 masse, 1 poignard, 1 maillet, 1 dragonne en +cuir, fournis par le gouvernement. + +_Pelisse de sous-officier._--Drap bleu impérial seconde qualité, toile +blondine, toile écrue, toile forte, flanelle pour doublure, gros boutons +(2 douzaines), moyens boutons (6 douzaines), olive en laine jaune, ganse +carrée _id._, cordon _id._, soutache _id._, tresse plate _id._, bordure +noire (en agneau), galon en or de 0m,023, façon, 73 fr. 46. Durée: trois +ans. + +_Pantalon en matelot._--Drap bleu impérial 2e qualité, toile blondine, +façon, 42 fr. 08. Durée: trois ans. + +_Habit à la française._--Drap bleu impérial 2e qualité, serge blanche, +toile blondine, toile écrue, toile forte, galon en laine de 0m,009, +tresse plate, or et laine pour sous-officier et trompette, gros boutons, +petits boutons, aiguillette et trèfle (en or et laine pour sous-officier +et trompette), garniture de croissant (en or pour sous-officier), façon, +67 fr. 53. Durée: deux ans. + +_Gilet rouge uni._--Drap cramoisi, 1re qualité, tricot écru, serge +blanche, toile écrue, petits boutons, façon, 24 fr. 91. Durée: deux ans. + +_Hongroise unie._--Drap bleu impérial 2e qualité, toile blondine, façon, +33 fr. 20. Durée: dix-huit mois. + +_Pantalon garni en basane._--Drap bleu impérial 2e qualité, drap +cramoisi 2e qualité, toile écrue, boutons massifs, basane noire, façon, +45 fr. 04. Durée: dix-huit mois. + +_Redingote de sous-officier._--Drap bleu impérial 2e qualité, toile +blondine, galon en or de 0m,023, gros boutons sur bois, petits boutons +sur bois, façon, toile forte, 85 fr. 33. Durée: deux ans. + +_Porte-manteau._--Drap cramoisi, drap bleu 3e qualité, treillis de trois +quarts de large, galon vert de 0m,027, façon et cache-éperons, 22 fr. +66. Durée: quatre ans. + +_Housse de drap._--Drap bleu 3e qualité, treillis de trois quarts, galon +cramoisi de 0m,034, frange _idem_, façon et entre-jambes, 43 fr. Durée: +trois ans. + +Prix total par effet: 1050 fr. 03. + + _Additions._ + +Trompette, 39 fr. (l'embouchure seule coûte 3 fr.). + +Cordon de trompette, 17 fr. + +Totaux généraux: 1106 fr. 03. + +Arrêté par nous, membres composant le conseil d'administration en +séance. + +À Paris, le quinze décembre mil huit cent douze. + + PERRIER, MENEBACQ, BLANDIN. + + Vu par le sous-inspecteur aux revues. + + Paris, le 30 septembre 1817. + + LASALLE. + + * * * * * + +LISTE DES MAMELOUCKS DE LA GARDE + +ORIGINAIRES D'ORIENT + +Le «Registre matricule» des Mameloucks de la Garde impériale, conservé +aux Archives administratives de la Guerre, ne contient pas moins de 582 +noms. La liste en a été dressée en 1816 et close à Paris, le 25 mai de +la même année, par le sous-inspecteur aux revues, Lasalle. + +Nous en avons extrait les noms et états de services des Mameloucks nés +en Orient, laissant de coté les Européens qui, d'ailleurs, n'ont guère +commencé à faire partie de ce corps qu'en 1809. + +Comme, à peu d'exceptions près, elle ne contient que des noms de +soldats, de brigadiers et de sous-officiers, nous avons dû recourir aux +dossiers personnels des officiers, pour y trouver leurs états de +services. + +Même ainsi, nous ne pouvions nous flatter d'avoir dressé une liste +complète des Mameloucks d'Orient, et nous avons dû consulter d'autres +documents pour combler, au moins en partie, les lacunes du registre. + +Chaque fois qu'il a été possible de le faire, nous avons reproduit en +abrégé: 1° La date de naissance; 2° Le lieu de naissance; 3° La date de +l'entrée au service, ou celle de l'admission dans le corps des +Mameloucks; 4° Les campagnes; 5° Les blessures; 6° Les promotions et +décorations; 7° La date de la mort ou de l'admission aux réfugiés de +Marseille. + +N. B.--Nous avons imprimé, avec l'orthographe du registre, les noms des +villes qu'il ne nous a pas été possible d'identifier. + +Abdalker.--Né en 1788. Darfour (Afrique). Admis 1810[115]. Marseille, +1813[116]. + +Abdallah (Abel).--Benout (Égypte). Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, +1813. + +Abdallah Mansour.--1774. Jaffa (Syrie). An VIII. Marseille, an XII[117]. + +Abdallah, nègre.--Darfour (Afrique). Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, +1813. Mort à Mayence, 1813. + +Abdallah Dasbonne.--1776. Bethléem. Guide interprète à l'état-major de +l'armée d'Orient, an VI; sous-lieutenant, an X; lieutenant, an XIV; +capitaine instructeur, 1811; chef d'escadrons au corps des chevau-légers +lanciers, 1814; officier d'ordonnance du général Boyer à Oran, 1831; +commandant de la place d'Arzew, 1833; retraité, 1835. Campagnes: Ans VI, +VII, VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, +1813, 1814, 1830 (comme interprète), 1831, 1832, 1833. Blessé à +Héliopolis, an VII; à Eylau (1807); à Altenbourg, d'un coup de lance à +la poitrine en sauvant la vie au colonel Kirmann; à Weimar (1813); à +Hanau (1813). Chevalier de la légion d'honneur, 1804; officier, 1832; +chevalier de Saint-Louis, 1815. Doté de 500 francs, 1808. + +Abdé Faraggie.--An VIII. Aux réfugiés, an X. + +Abdelmalek Assat.--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En +arrière sans nouvelles, décembre 1812. + +Abdelmalek (Ibrahim).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. + +Abou Embar.--1779. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Brigadier, an X. Mort à +Varsovie, 1807. + +Abou Sahoud.--1780. Le Caire. Entré au service, an X. Aux réfugiés, +1806. + +Abouagini (Anna).--1777. Nazareth (Syrie). An VII. Campagnes: Ans VII, +VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808. 1809, 1810, 1811. Aux réfugiés, 1813. + +Abouguine (Anna).--1777. Saïd (Égypte). Admis, 1809. Campagnes: 1810, +1811. Marseille, 1813. + +Aboukas (Guirguès). + +Abouranem Asef.--1777. Biscant. An VIII. Marseille, an XII. + +Abouskaus (Guirguès).--1775. Bethléem. An VIII. Marseille, an XII. + +Akaoui Boulous.--1776. An VIII. Marseille, an XII. + +Akel. (François).--1761. Damann (Syrie). An VIII. Réformé, an X. + +Akel (François).--1761. Marseille, 1806. Maréchal des logis. + +Alabi (Abdallah).--1766. Alep (Syrie). An VIII. Réformé, an X. + +Alabi (Antoine).--1778. Siout (Égypte). An X. Campagnes: An XIV, 1806, +1807, 1808, 1809, 1810, 1811. D'après le jugement du tribunal de +première instance de Melun du 22 octobre 1812, ce militaire se nomme +Avad (Antoine), fils d'Antoine Avad et dame Hannoné, ne le 15 août 1781, +dans la Haute-Égypte. Brigadier, 1807. Marseille, 1811. + +Alabi (Guirguès).--1783. Alep (Syrie). An VIII. Marseille, an XII. + +Alabi (Michel).--1781. Latakieh (Syrie). Entré au service le 4 ventôse, +an X. Aux réfugiés, 1806. + +Alak (Pétrus).--1775. Jérusalem. An VIII. Mort à Madrid, le 24 janvier +1809. + +Ali.--An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX, XIV, 1806, 1807. Rayé pour +longue absence, 1813. + +Ali Alchéri. + +Ali Assenne.--Le Caire. Admis, 1808. Marseille, 1811. + +Ali, nègre.--1778. Darfour (Afrique). Admis, an X. Campagnes: An XIV, +1806, 1807. Blessé à Eylau (1807). Marseille, 1813. + +Amont (Anna).--1742. Bethléem. An VIII. Réformé, an X. + +Amont (Guirguès).--1776. Bethléem. An VIII. Réformé, an X. + +Amont Issa.--1789. Bethléem. An VIII. Marseille, an XII. + +Amont Issa.--Bethléem. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. Congédié, +1814. + +Anastaci Angély.--1781. Le Caire. Admis, an X, Campagnes: An XIV, 1806, +1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813. Prisonnier à Leipsig (1813). +Maréchal des logis, 1813. Rayé le 31 décembre 1813, pour longue absence. + +Anastaci Jouanny.--1777. Lunemoussy (Asie). Admis, an X. Campagnes: An +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Porte-queue[118], 1809. +Congédié, 1814. + +Angély (Michel).--Alep (Syrie). Admis, 1808. Campagnes: Ans VII, VIII, +IX, X, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814. Blessé deux fois en Égypte. +Brigadier, 1813. + +Annanagar Géorgie.--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812. +Prisonnier, 11 octobre 1812. + +Annette.--1776. Salihieh (Égypte). Admis, 1813. + +Arménie Bogdassar.--1775. En Arménie. An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Porte-queue. Brigadier le 12 +avril 1811. + +Arménie (Jacob).--1776. En Arménie. An VIII. Mort à l'hôpital de Melun, +le 30 thermidor, an XII. + +Arménie (Joseph).--1759. En Arménie. An VIII. Réformé, an X. + +Arménie (Joseph, le petit).--1781. En Arménie. An VIII. Marseille, 1808. + +Arménie Ouannis.--1781. Suchue (Arménie)[119]. An VII. Campagnes: Ans +VIII, IX, X, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Blessé d'un coup +de lance, le 29 ventôse, an VIII, à la bataille de Matarieh; d'un coup +de feu à la tête, le 11 frimaire, an XIV, à Austerlitz; de quatre coups +de sabre sur la tête, le 29 décembre 1808, à l'affaire de Benavente +(Espagne). Légionnaire, du 14 mars 1806. Maréchal des logis, 1809. +Marseille, 1813. + +Arménie Ouannis, le grand.--1778. En Arménie. An VIII. Marseille, an +XII. + +Arménie Ouannis, le petit.--1782. En Arménie. An VIII. Marseille, 1808. + +Arménie Tunis.--1781. Chuchi[120] (Arménie). Campagnes: Ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière à la retraite de +Moscou (1812). Légionnaire, du 14 mars 1806. Maréchal des logis. + +Assiouti (Ibrahim).--Siout (Égypte). Admis, 1808. Marseille, 1809. + +Ataya (Joseph).--1779. Damas (Syrie). An VIII. Réformé, an XIII. + +Atoulis Kralil.--1778. Jossa (Syrie). An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810. Tué en Espagne, le 3 mars 1810. + +Atte-Hiry (Ali).--1781. Damiette. An X. Marseille, an XII. + +Ayache (Antoine).--1784. Alexandrie (Égypte). An VIII. Campagnes: Ans +VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Congédié, 1814. + +Ayache (Pietro).--1790. Alexandrie (Égypte). An VIII. Réformé, an X. + +Ayache (Pietro).--1790. Alexandrie (Égypte). Admis, 1808. Campagnes: +1810, 1811. Congédié, 1814. + +Ayoub (Gaspard-Joseph).--1791. Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, +1811, 1812, 1813, 1814, 1815. Blessé d'un coup de feu et d'un coup de +lance à l'affaire de Pradanos (Espagne). Passé au dépôt, 1814. Maréchal +des logis, 1814. + +Ayoub (George).--1781. Marseille, 1806. + +Ayoub (Jacques).--Admis, 1809. Marseille, 1809. + +Ayoubé.--1782. Romeh (Syrie). Admis, An XI. Marseille, an XII. + +Azaria, le grand.--1782. Théplis[121] (Arménie). An VIII. Campagnes: Ans +VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809,1810, 1811, 1813, 1814. Blessé +d'un coup de feu qui lui a traversé le corps. Maréchal des logis, 1807. + +Azaria, le petit.--1787. Karabak (Géorgie). An VIII. Campagnes: Ans +VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808. Légionnaire, 1806. +Lieutenant, 1807. Tué à Benavente, 1808. Doté de 500 francs, 1808. + +Babagenni Constanti. + +Bagdoune Moustapha.--1777. Bagdad (Arménie). An VIII. Campagnes: ans +VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813. Tué à l'affaire +de Dresde, le 27 août 1813. + +Bagdoune (Séraphin).--1784. Saint-Jean d'Acre. An VIII. Campagnes: ans +VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809,1810, 1811, 1812, 1813, 1814, +1815. Cassé brigadier, an XIII. Réintégré, an XIV. Maréchal des logis, +1806. Lieutenant de Jeune Garde, 1813. Légionnaire du 14 mars 1806[122]. + +Baraka (Adrien).--1788. Darfour (Afrique). Admis par décision du +Ministre de la Guerre, 1811. En arrière sans nouvelles, décembre 1812. + +Baraka Boulous.--1786. Alexandrie (Égypte). An VII. Campagnes: ans VII, +VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812. Blessé d'un +coup de sabre à la main droite, à Eylau; d'un coup de baïonnette à la +poitrine, à Wagram; a perdu cinq doigts du pied gauche par la +congélation, en Russie (1812). Marseille, 1812. + +Barbarie. (Michel).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812. +Congédié, 1814. + +Baroume (Guirguès).--1775. Ramleh (Syrie). An VIII. Réformé, an X. + +Barouti Elias.--1769. Barouti (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, +XIV, 1806. Marseille, 1808. Brigadier. + +Barré Géorgie.--Le Caire. Admis, 1808. Marseille, 1809. + +Barsoum Saad.--1770. Le Caire (Égypte). An VIII. Marseille, an XII. + +Captini (Joseph).--1761. Marseille, 1806. + +Carme Dahoud.--1771. Coiftre (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1810, 1811. Porté déserteur le 1er janvier 1809. +Rentré à la Réole, le 11 janvier 1810, réintégré ledit jour. Ce +militaire s'était égaré en Espagne, depuis le 1er janvier 1809, jusqu'au +11 janvier 1810, époque qu'un détachement de son corps passa à la Réole. + +Chahin.--1776. Tiflis (Géorgie). Lieutenant dans la compagnie des +Mameloucks formée en Égypte par le général Bonaparte, an VIII; +capitaine, 1813. Campagnes: ans IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808, +1809, 1810, 1811, 1812, 1813. A reçu 35 blessures, dont deux coups de +feu, à Héliopolis; un coup de feu à Eylau; un coup de feu à la retraite +de Madrid. A pris une pièce de canon et sauvé le général Rapp à +Austerlitz et le chef d'escadrons Daumenée, à la retraite de Madrid. +Chevalier de la légion d'honneur, An XII; officier, 1806; doté de 500 +francs. 1808. Mort à Melun, 1838. + +Chama Abdallah.--1770. Jaffa. An VIII. Marseille, an XII. + +Chamé (Antoine).--1784. Le Caire (Égypte). An VIII. Blessé le 2 mai +1808, à la révolution de Madrid, et mort le 16. + +Chamé Ayoub.--1779. Saint-Jean d'Acre (Syrie). An VIII. Campagnes: ans +VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Légionnaire, 1806. +Marseille, 1813. + +Chamé (Joseph).--1789. Jaffa (Syrie). An VIII. Congédié, 1814. + +Charaf Moussa.--1789. Le Caire. Admis, 1809. En arrière sans nouvelles, +décembre 1812. + +Cherkès (George).--1780. Marseille, 1809. + +Cherkès Ouessain.--1787. En Circassie. An VIII. Marseille, an XII. + +Chiré (Joseph).--1782. Malte. Admis, 1809. Campagnes: 1810, 1811. +Déserté à l'ennemi en Espagne, le 12 juin 1811, avec armes et bagages. + +Chiré (Michel).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812, +1813, 1814. Déserté, 1814. + +Chirkoury (George).--1777. Constantinople. Admis, an X. Aux réfugiés, +1806. Brigadier. + +Choki (Joseph).--1772. Ramleh. An VIII. Marseille, an XII. Brigadier. + +Choukralla (Gabriel).--Le Caire. Admis, 1808. Aux réfugiés, 1813. + +Choukralla Talout. Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En +arrière sans nouvelles, décembre 1812. + +Copthi Assat.--1781. Le Caire (Égypte). An VIII. Campagnes: ans VIII, +IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles, +du 15 novembre 1812. + +Copthi Bradzous.--1784. Le Caire (Égypte). An VIII. Réformé, an X, et +mis au rang des réfugiés. + +Couroulous.--1776. Marseille, 1806. + +Cova Manoli.--Toumba (Macédoine). Admis, 1808. Marseille. 1809. + +Daboussy (Joseph).--Le Caire. Admis, 1811. Congédié, 1814. + +Daboussy (Nicolas).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En +arrière, décembre 1812. + +Daoud.--V. Habaïby Daoud. + +Dayan (Isaac).--1799. Tunis. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812. +En arrière sans nouvelles, 1812. + +Demiky Manoly.--1777. Morée (Grèce). An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1814. Congédié, 1814. +Brigadier. + +Dimetry Youanny.--1771. Leydza (Archipel). Admis, 1806. Blessé à Eylau +(1807). Tué à Benavente, 1808. + +El-Akim (Antoine).--1762. Saint-Jean d'Acre (Syrie). An VIII. Réformé, +an X. + +Elbachi (Guirguès).--1757. Damas (Syrie). An VIII. Réformé, An X, et mis +au rang des réfugiés. + +Elbadjaly Aïd.--1776. Betzala. An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX, XIV, +1806, 1807, 1808, 1809. Marseille, 1811. Brigadier, 1807. + +Elfael Ratasse--1779. Chefa Omar. An VIII. Blessé d'un coup de feu au +bras à Eylau, le 8 février 1807. Mort à l'armée le 3 mai 1807. +Porte-queue, 1807. + +El-Fara (Nicolas).--1781. Le Caire (Égypte). An VIII. Marseille, an XII. + +Elias Massad.--1776. Ramleh (Égypte). Entré au service en qualité de +lieutenant dans la 2e compagnie de Syriens formée par le général +Bonaparte, an VIII. Lieutenant en second dans les Mameloucks de la +Garde, an X. Lieutenant en 1er, 1807. Passé aux réfugiés égyptiens, +1815. Capitaine au 2e chasseurs d'Afrique, 1831. Retraité, 1833. +Campagnes: Ans VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, +1811, 1812, 1813, 1814, 1815, 1832. Blessé, en Égypte, de deux coups de +lance pendant une patrouille, An VIII; d'un éclat d'obus en 1813. +Chevalier de la légion d'honneur, An XII; officier, 1814. Doté de 500 +francs, 1808. Retraité à Melun. 1815. + +Elias Moussa.--Ramleh. An VIII. Marseille, an XII. + +El-Kaouas Kralil.--1761. Bethléem. An VIII. Aux réfugiés, 1806. + +Emmanuel.--1777. Ramleh (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV, +1806. Marseille, 1808. Brigadier. 1807. + +Ergueri (Ibrahim).--1784. Le Caire (Égypte). An VIII. Campagnes: ans +VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813. Prisonnier le +22 mai 1813; rentré le 24 avril 1815. + +Farabeb (Joseph).--1778. Damas. An VIII. Marseille, an XII. + +Faraje Sera.--Darfour (Afrique). Admis, 1808. Marseille, 1809. + +Faragie, nègre.--1787. Laneck (Arabie). Admis, an X. Marseille, an XII. + +Fessal. (Guirguès).--1742. Barouti (Syrie). An VIII. Réformé, an X. + +Fetal Riscalla.--Admis, an X. Chef tailleur. + +Francis Bouchera.--1781. Le Caire. An VIII. Marseille, an XII. + +Gabrianne, nègre.--1780. En Abyssinie. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles, du +12 décembre 1812. + +Gayardel.--1772. Rabonsunove. An VIII. Aux réfugiés, 1806. + +Géorgie Cherkès.--1781. Tiflis (Géorgie). Admis, an X. Marseille, 1809. +Maréchal des logis. + +Géorgie Moussaha.--1781. Négrélie. Admis, an X. Mort, an XIII. + +Géorgie (Nicole).--1778. Larmn (Natolie). Admis, an X. Campagnes: ans +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Congédié, 1814. Brigadier, +1809. + +Géorgie Roustan.--1781. Tiflis (Géorgie). Admis, an X. Marseille, 1807. +Maréchal des logis. + +Gourgui Daoud.--1720. Tiflis (Géorgie). An VIII. Réformé, an X. + +Goury Elias.--1775. Laské (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807,1808, 1809. Marseille, 1811. + +Grec (Nicolas).--Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En arrière sans +nouvelles, décembre 1812. + +Guirbanne Ouannis.--1779. En Circassie. An VIII. Mort à Varsovie, le 13 +janvier 1807. + +Habaïby (Antoine). + +Habaïby Daoud.--1777. Chefa-Omar (Syrie). Sous-lieutenant dans la 1re +compagnie de Syriens formée en Égypte par le général Bonaparte, an VII. +Lieutenant en premier, an VIII. Lieutenant en premier dans la compagnie +des Mameloucks, an X. Capitaine, 1807. Campagnes: ans VII, VIII, IX, +1806, 1807, 1808, 1809. Blessé une fois à Austerlitz et deux fois à +Eylau; trois fois à Benavente (Espagne, 1808). Chevalier de la Légion +d'honneur, an XII; officier, 1810. Doté de 1.000 francs, 1808. Retiré à +Melun, 1er avril 1814. Mort à Paris, en 1824. + +Habaïby (Ibrahim).--1767. Chefa-Omar. (Syrie). An VIII. Réformé, an X. + +Habaïby (Jacob).--1767. Chefa-Omar (Syrie). Campagnes: ans VIII, IX, +1813, 1814, 1815, 1831. Blessé d'une balle qui lui a traversé le corps, +à la bataille du Monte-Thabor, cet officier, qui était sheik de +Chefa-Omar, près Saint-Jean d'Acre, a donné des preuves de son +dévouement à la cause des Français en créant spontanément, et en majeure +partie à ses frais, une compagnie de janissaires syriens qu'il offrit au +général Bonaparte. Capitaine, 22 vendémiaire, an VIII; chef d'escadrons, +1er messidor, an VIII; chef de brigade, an IX; passé aux réfugiés avec +retraite de 4.000 francs, an X; reprend du service en qualité de chef +d'escadrons, 1813; colonel d'état-major, 23 novembre 1814; commandant de +la place de Melun, 5 juin 1815; commandant la 1re division militaire, 27 +juin 1815; mis en non activité, 1er août 1816; naturalisé français, +1817; retraité, 1829; mis à la disposition du maréchal Clauzel, +commandant l'armée d'Afrique, 1831; retraité à 3.200 francs, 1833. +Chevalier de la légion d'honneur, 17 mars 1814. Chevalier de +Saint-Louis, 1821. Décédé à Paris, 1824. Doté de 1.000 francs, 1808. + +Habbié (Guirguès). + +Hamaouy (Joseph).--1772. Damas (Syrie). Nommé capitaine des syriens +janissaires, An VI. Chef d'escadrons. An VIII. Commandant du dépôt des +réfugiés égyptiens à Melun, An X. Colonel, le 4 avril 1814, confirmé le +8 mai 1816. Campagnes d'Aboukir, Salhié, Balbès. Haute Égypte, Assioute, +Monfaloute, siège du Caire. Chevalier de Saint-Louis, 1819[123]. + +Hassan.--1785. Mégralie (Géorgie). An VIII. Campagnes: ans VII, VIII, +IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810,1811. Porte-queue, 1809. Congédié, +1814. + +Helou (Michel).--1761. Marseille, 1806. + +Hialek (Antoine).--1760. Jérusalem (Syrie). An VIII. Réformé, an X. + +Hibrahim.--1776. Delkamar (Syrie). Entré comme capitaine dans la +compagnie des Mamelouks formée en Égypte par le général Bonaparte, le +1er messidor, an VIII. Confirmé dans son grade le 25 germinal, an X. +Campagnes an VIII et IX. Légionnaire, an XII. Marseille, 1806. + +Honadié (Ibrahim).--1757. Chefa Omar (Syrie). An VIII. Mort à l'hôpital +de Marseille, le 14 ventôse, an X. Brigadier. + +Hongrois (Michel).--1780. Bigor (Hongrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, +IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Blessé d'un +coup de sabre sur le cou et un sur l'épaule à Altenbourg (1813); reçu un +coup de baton sur la tête en prenant une pièce de canon à l'affaire du +25 novembre 1806, à Rusileck; un coup de feu à la même affaire. +Congédié, 1814. + +Hongrois Mustapha.--1760. Maréchal des logis. Marseille 1808. + +Houassef (Joseph).--1783. Le Caire. An VIII. Réformé, an X. + +Iadalla.--1759. Le Caire (Égypte). An VIII. Réformé, an X. + +Ibrahim.--V. Hibrahim. + +Ibrahim (Charles-Victor).--1786. Le Caire. Admis, 1810. En arrière sans +nouvelles, décembre 1812. + +Ibrahim, nègre.--1782. Siout (Égypte). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles. +1812. + +Ioaric Drisse.--1779. En Abyssinie. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Légionnaire. 1807. Mort le 4 +octobre 1812. + +Jacob.--1789. Salmas (Perse). Admis d'ordre de M. le général Ornano, +commandant la Garde impériale. 1814. Rayé, 1814, pour longue absence. + +Jaffaony Mitry.--1780. Jaffa (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809. En arriére sans nouvelles, du 9 décembre +1812. + +Jannas Joanny[124].--1777 Chismez (Grèce). An VIII. Marseille, an XII. +Brigadier. + +Jaure (Antoine).--An X. Campagnes: an XIV, 1806, 1807. Légionnaire, +1807. Congédié avec retraite, 1809. Trompette. + +Joseph (Anna).--1784. Le Caire (Égypte). An VIII. Aux réfugiés, 1808. + +Joseph, nègre. Darfour (Afrique). Admis, 1808. Mort à l'hôpital de la +Garde, 1809. + +Kaouam[125] (Michel).--1772. Tablet (Syrie). Admis, an X. Aux réfugiés, +an XII. + +Kaouasse Kralil.--1734. Marseille, 1806. + +Karkou Mansour.--1780. Berouty. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV, +1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Délégué auprès du +général Maison, le 6 juin 1814, rayé ledit jour, admis à la solde des +réfugiés égyptiens ledit jour. Brigadier, 1809. + +Kassalgui Jouanna.--1752. Le Caire. An VIII. Réformé, an X. + +Kassis (Anna).--1770. Jérusalem. An VIII. Mort le 7 frimaire, an XI. + +Kosmas Stephani.--1777, Smyrne (Grèce). An VIII, époque de +l'organisation de la légion grecque en Égypte. Légionnaire, 1806. +Maréchal des logis, le... (_sic_); cassé, 1809; réintégré, 1810. Tué à +Bautzen le 22 mai 1813. + +Kosta (Moustapha).--1777. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Marseille, an +XII. Brigadier. + +Kosta (Jacques).--1784. Chefa-Omar (Syrie). Campagnes: ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814. Rayé, par +suite de longue absence, 1813. Porte-queue, 1809. + +Kosta Kralil.--1784. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, +IX, XIV, 1806, 1807. 1808, 1809. Marseille, 1811. + +Koubroussy (Anna).--1781. Nazareth (Syrie). An VIII. Blessé deux fois à +Eylau. Légionnaire du 14 avril 1807. Campagnes: ans VIII, IX, XIV, 1806, +1807, 1808, 1809. Mort à Melun, le 24 janvier 1812, d'une maladie +languissante de quinze mois. Maréchal des logis. + +Kourgy Dahoud. Marseille. 1807. + +Koury (Gabriel).--Admis, 1808. Campagnes 1810, 1811. En arrière sans +nouvelles, 1812. + +Koury (Guirguès).--1752. Jaffa (Syrie). An VIII. Réformé, an X. + +Koutcy (Anna).--1736. Marseille, 1806. + +Koutcy (Joseph).--1774. Jaffa (Syrie). Campagnes: ans VII, VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. A perdu l'œil droit par suite +d'un coup de feu le 10 thermidor, an VII, à la prise d'Aboukir. +Marseille. 1813. + +Koutcy Samarand.--1755. Jérusalem. An VIII. Réformé, an X. + +Koutcy Samann.--1776. Jérusalem. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV, +1806, 1807, 1808, 1809. Marseille, 1811. + +Koutcy Zacharie.--1760. Jérusalem. An VIII. Marseille, an XII. + +Kouzy (Guirguès).--1756. Marseille, 1806. + +Kralil Grec.--1786. Le Caire. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV, +1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Congédié, 1814. Brigadier, 1809. + +Kruchon (Guirguès).--1779. Alep (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, +IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles, +du 9 décembre 1812. + +Lafleur Amza.--1781. Crimée (Moscovie). An VIII Campagnes: ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Congédié, 1814. + +Lambre (George).--1777. Ile de Seit (Archipel). An VIII. Campagnes: ans +VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Marseille, 1813. +Brigadier. + +Lepetit (Ouannis Arménie).--1782. Marseille, 1808. + +Magnati (Nicole-Athanase).--1774. Romélie (Morée). An VIII. Campagnes: +ans VIII, IX, XIV, 1806. 1807, 1808, 1809. Aux réfugiés, 1811. + +Mahamet, nègre.--1776. En Abyssinie. An VIII. Déserté le 15 octobre +1807. + +Mainotry Démétry.--1774. Credemony (Morée). An VIII. Marseille, an XII. + +Malati (Michel).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812, +1813. Rayé pour longue absence, 1813. + +Malte (Anna).--1780. Ile de Malte. An VIII. Marseille, 1807. Brigadier. + +Mansour, dit Gaix de Mansour.--Le Caire. Admis, 1808. Déserté. 1809. + +Mardiros (Jean).--1786. En Arménie. An VIII. Marseille, an XII. + +Massahat.--1762. Ramleh (Syrie). An VIII. Marseille, an XII. Maréchal +des logis chef. + +Masserie (Abdallah).--1789. Le Caire (Égypte). An VIII. Marseille, an +XII. + +Masserie Achmet.--1783. Le Caire. An VIII. Rayé des cadres le 21 avril +1807, pour cause de trop longue absence; était à l'hôpital de Vienne, en +Autriche, du 2 nivôse, an XIV. Légionnaire du 14 mars 1806. + +Masserie Ismain.--1780. Le Caire. An VIII. Déserté, 7 janvier 1809. + +Masserie (Guirguès).--1792 (_sic_). An VIII. Réformé, an X. + +Masserie (Guirguès).--1792. Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, +1811. En arrière sans nouvelles, décembre 1812. + +Masserie Mikael.--1786. Le Caire. Campagnes: an VIII, IX, XIV, 1806, +1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Blessé d'un coup de sabre à +Eylau, 1807. Rayé des contrôles, 20 avril 1814. Parti avec l'Empereur +ledit jour. + +Masserie (Thomas).--1787. Le Caire. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, +XIV, 1806,1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Blessé d'un coup de sabre en +Espagne, le 5 septembre 1810. Marseille, 1813. + +Messate Kralil.--Maréchal des logis. + +Michalouat Ayous.--1775. Nazareth. An VIII. Blessé d'un coup de feu au +cou à Eylau (1807); tué le 2 mai 1808 à la bataille de Madrid. + +Mihina Hissa.--1757, Chefa Omar (Syrie). An VIII. Mort le 25 thermidor, +an XI. Maréchal des logis. + +Mikael Ellon.--1753. Alep (Syrie). An VIII. Marseille, an XII. + +Mikael (Ibrahim).--1779. Le Caire (Égypte). An VIII. Marseille, 1807. + +Mikael (Joseph).--1781. Souples (Égypte)[126]. An X. Marseille, an XII. + +Mirza le grand.--1782. En Arménie. An VIII. Mort le 17 pluviôse, an +XIII. + +Mirza le grand (Daniel).--1784. Chusue[127] (Arménie). An VIII. +Campagnes: ans VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. +Lieutenant, 1811. Lieutenant au 2e corps des lanciers, 5 août 1814. Doté +de 500 francs. Légionnaire du 14 mars 1806. + +Mouskou Soliman.--1760. Crimée (Petite Tartarie). An VII. Campagnes: ans +VII, VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808. Blessé de deux coups de +feu, le 7 germinal, an VIII, à la reprise de Damiette; d'un coup de +sabre à l'affaire de Benavente en Espagne le 29 décembre 1808, où il fut +fait prisonnier. Porté mal à propos déserteur. Évadé des prisons de +l'ennemi et rentré en France le 30 septembre 1810. Maréchal des logis, +an X. Légionnaire du 14 mars 1806. Marseille 1813. + +Mouty Nathan.--Admis, 1808. Campagnes: 1810. 1811. Congédié, 1814. + +Nadar Houabé.--1757. Jaffa (Syrie). An VIII. Réformé, an X, et mis au +rang des réfugiés. + +Nassar (Francis).--1781. Nazareth. Admis, an X. Campagnes: an XIV, 1806, +1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Tué le 28 janvier 1814. +Brigadier, 1809. + +Nia (Anna).--En Géorgie. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En arrière +sans nouvelles, décembre 1812. + +Nicodemœus.--1769. An VIII. Aux réfugiés, 1806. Maréchal des logis. + +Ouadie (Joseph).--1781. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Reformé, an X. + +Ouannis (Antoine).--1759. Jaffa (Syrie). An VIII. Marseille, an XII. + +Ouasef (Joseph).--1787. Le Caire. Admis, 1808. Marseille, 1809. + +Panayanny (Constantin).--1777. Ile d'Amorgo (Archipel). An VIII. + +Papaouglou (Nicole).--1786. Chismé (Natolie). Admis, an X. Campagnes: +ans XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814. +Légionnaire. 1806. Rayé de l'effectif le 20 avril 1814. Parti avec +l'Empereur ledit jour. Maréchal des logis. + +Paskalis.--1782. Ghirgheh (Égypte). An VIII. Campagnes: VIII, IX, XIV, +1806, 1807, 1808. Tué en 1808, à la révolte de Madrid. + +Pelatti (Antoine).--1774. Ile de Rhodes (Archipel). An VIII. Marseille, +an XII. + +Pétrous.--1765. Ouerakem (Arménie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807. Rayé des contrôles, le 11 mars 1808, pour passer au +service du vice-roi d'Italie. + +Quisse Achmet.--1781. Le Caire. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV, +1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Blessé de cinq coups de +bayonnette à Austerlitz et d'un coup de sabre à Altenbourg. Congédié, +1814. + +Rabagenni Constanti. + +Ramlaoui Abou Ebel.--1751. Marseille, 1806. + +Ramlaoui (Christophe).--1779. Ramleh (Syrie). An VIII. Aux réfugiés, +1806. + +Ramlaoui Joubrance.--1780. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV, 1806, +1807, 1808, 1809, 1810. Brigadier, 1813. Congédié, 1814. + +Renno (Jean).--1777. Saint-Jean d'Acre (Syrie). Ans VI, VII, VIII, IX, +XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814, +1815. Blessé de deux coups de baïonnette à Austerlitz, d'un coup de feu +à la révolte de Madrid (1808); d'un éclat d'obus à Waterloo (1815). Le +24 mai 1809, à l'affaire de Pradamesen (Espagne), fit, dans une charge, +100 prisonniers espagnols; à Courtray (1814), eut un cheval tué sous lui +en enlevant, avec un petit nombre de Mameloucks, une pièce de canon à +130 cuirassiers saxons; chargea un pelolon de 180 cavaliers prussiens, +les ramena à plus d'une lieue, fit des prisonniers et mit beaucoup +d'hommes hors de combat. Sous-lieutenant à l'armée d'Italie, an VI; +sous-lieutenant interprète à l'armée d'Égypte; lieutenant en 1er aux +Mameloucks, an X; capitaine, 1807; chef d'escadrons de chevau-légers +lanciers, 5 août 1814; chevalier de la Légion d'honneur, an XII; +officier, 1806; doté de 1.000 francs, 1808. Chevalier de Saint-Louis, 27 +février 1815. Licencié avec demi-solde, 22 décembre 1815. Mort à Melun, +1818. + +Riscalla, nègre.--1785. Darfour (Afrique). Admis, an XI. Aux réfugiés, +1806. + +Rosette Mikael.--1776. Rosette (Égypte). An VIII. Marseille, 1808. + +Roustam Raza.--Tiflis (Géorgie). Signalement: taille 1m,74, visage rond, +front ordinaire, yeux roux, nez ordinaire, bouche moyenne, menton rond, +cheveux et sourcils châtains. Admis le 2 germinal an X. Congédié le 25 +août 1806. + +Rudjéri (Pietro).--1781. Tinos (Archipel). Admis, an X. Campagnes: an +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813. Prisonnier le 5 +mars 1813. Rentré, 4 mars 1814. Rayé de l'effectif le 20 avril 1814; +parti avec l'Empereur ledit jour. Maréchal des logis, 1814. Lieutenant +en second de Chasseurs à cheval, 30 avril 1815. Retraité à Melun, 1815. + +Saboubé (Nicolas).--1780. Damas (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, +IX, XIII, XIV, 1806, 1807. Marseille, 1808. + +Sacre (Anna).--1775. Damas (Syrie). An VIII. Marseille, an XII. Maréchal +des logis. + +Sacre (Joseph).--1757. Damas (Svrie). An VIII. Marseille, an XII. + +Saka (Joseph).--1779. Bethléem, an VIII. Marseille, an XII. + +Saladar (Anna).--1758. Damiette (Égypte). An VIII. Mort le 5 germinal an +XI. + +Salam Achmet.--1777. Siout (Égypte). An VIII. Marseille, 1806. + +Salem.--1781. Haganiée (Égypte). Admis, 1813. Campagnes: ans VII (au 21e +d'infanterie légère), VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, +1812, 1813, 1814. Congédié, 1814. + +Salek Chaoud.--1779. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Marseille, an XII. + +Salek (Ibrahim).--Le Caire. Admis, 1808. Marseille, 1809. + +Saloume.--1751. Chefa-Omar (Syrie). Nommé lieutenant dans la 1re +compagnie des Syriens, an VII. Capitaine, an VIII. Admis avec son grade, +an X. Campagnes: ans VII, VIII, IX. Légionnaire, an XII. Marseille 1806. + +Saloume Daoud.--1768. Saint-Jean d'Acre (Syrie). An VIII. Marseille, an +XII. Brigadier. + +Samain (Ibrahim)[128]. + +Samanne (Anna).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, +Marseille, 1811. + +Sarage Soliman.--1771. Druse (Syrie). Admis, an X. Campagnes: an XIV, +1806, 1807, 1808, 1809. Aux réfugiés, 1811. Brigadier, an X. + +Scipion, nègre.--1787. Chaloume (Arabie). An VIII. Réformé, an X. + +Seimen (Ibrahim). V. Samain (Ibrahim). + +Sélim, nègre. 1781. Dartous (Arabie). Admis, an X. Mort, 1808. + +Sélim, nègre.--1784. Darfour (Afrique). Admis, an XI. Mort, an XII. + +Sera Faraje, nègre.--1780. En Abyssinie. Rayé des contrôles, le 1er juin +1806. + +Sera (Joseph).--1790. En Arménie. An VIII. Marseille, an XII. + +Sera (Joseph).--1791. En Géorgie. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. +Prisonnier à Moscou le 16 octobre 1812. + +Sera (Petrus).--1777. + +Sera (Pierre).--1776. Ile de Chio (Archipel). An X. Marseille, an XII. + +Soliman Moufta.--Darfour (Afrique). Admis, 1808. Renvoyé au bataillon +colonial à Marseille, 1810. + +Soliman Salamé.--1777. Bethléem. Entré au service de l'état-major de +l'armée d'Égypte, an VI. Campagnes: ans VII, VIII, IX, XII, XIII, XIV, +1806, 1807, 1808, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814, 1815. Blessé à +Héliopolis; à la révolution de Madrid. Maréchal des logis, an VIII; +sous-lieutenant, an X; lieutenant en second, an XIV; en premier, 1813; +capitaine lieutenant en premier dans les Chasseurs royaux de France, 16 +décembre 1814; attaché, comme interprète, à l'armée d'Afrique, 1830. +Légionnaire, an XII. Doté de 500 francs, 1808. Retraité à Melun, 1815. + +Soubé (Joseph).--1785. Chefa-Omar. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Mort à l'hôpital des +Trinitaires de Vilna 1814, par suite de blessure. + +Stati (Andréa).--1777. Brebison. An VIII. Déserté, 1807. Brigadier. + +Taieb (Jacob).--Tunis. Admis, 1811. Congédié, 1814. + +Talami Moussa.--1764. Bethléem. An VIII. Marseille, an XII. + +Taloute Abdel, nègre. 1781. En Abyssinie. An VIII. Campagnes: ans VIII, +IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809. En arrière sans nouvelles, du 12 +décembre 1812. + +Taloute Farage.--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En +arrière sans nouvelles, décembre 1812. + +Targha (Joseph).--1767. Jaffa (Syrie). An VIII. Marseille, an XII. + +Thomas.--1790. Salmas (Perse). Admis, d'ordre de M. le général Ornano, +commandant la Garde impériale, 1814. Rayé, 1814, pour longue absence. + +Tubiané (David).--Tunis. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En arrière +sans nouvelles, décembre, 1812. + +Vassily (Paul).--1779. Tayrindroff (Russie). Admis, 1809. Campagnes: +1810, 1811. Déserté avec armes et bagages en Espagne, 1811. + +Vidal (Nicolas).--1778. Smyrne. An VIII. Rayé, 1806. + +Youdi Salem.--1789. Le Caire. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV, +1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814. Congédié, 1814. + +Zarubé (Nicole).--1780. Marseille, 1808. + +Zalaouy (Joseph).--1762. Zala (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, +XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles, le 9 +décembre 1812. Rentré des prisons de l'ennemi, 1814. + +Zaoué (Anna).--1783. Jérusalem (Syrie). An VIII. Marseille, 1808. + +Zoumero Bannans.--1765. Jaffa (Syrie). An VIII. Réformé, an X. + +Zoumero Moussa.--1792 (_sic_). Jaffa (Syrie). An VIII. Réformé, an X. + +Zoumero Moussa.--1789. Saint-Jean d'Acre (Syrie). Admis trompette dans +les Mameloucks en Égypte, le 4 mai 1799. Campagnes: 1810, 1811. +Brigadier, 1814. + + + + +ACTE DE DÉCÈS DE ROUSTAM + +MAIRIE DE DOURDAN (SEINE-ET-OISE) + + +_Extrait du registre des actes de décès de la commune de Dourdan (année +1845)._ + +Du dimanche sept décembre mil huit cent quarante-cinq, à dix heures du +matin. + +Acte de décès de sieur Roustam Raza, âgé de soixante-quatre ans, ancien +Mameluck de l'empereur Napoléon, né à Tiflis, en Géorgie, rentier +domicilié à Dourdan, où il est décédé aujourd'hui, à cinq heures et +demie du matin, époux de dame Alexandrine-Marie-Marguerite Douville, +actuellement sa veuve, demeurante à Dourdan. + +Les témoins ont été: 1º M. François-Valentin Mazure, âgé de +cinquante-deux ans; 2º M. François-Joseph Baulot, âgé de cinquante-six +ans, tous deux propriétaires, demeurans à Dourdan, amis du +défunt--lesquels ont signé avec nous, deuxième adjoint, délégué de M. le +Maire de la ville de Dourdan, après lecture, le décès constaté +conformément à la loi. + +Signé au registre V. MAZURE, BAULOT, MÉNARD. + + * * * * * + +ICI GÎT + +ROUSTAM RAZA + +ANCIEN MAMELUCK DE L'EMPEREUR NAPOLÉON + +Né à Tiflis en Géorgie, mort à Dourdan +à l'âge de 64 ans. + +Il a emporté avec lui les regrets +d'une famille dont il était bien +justement chéri--Qu'il repose +en paix parmi ceux qui l'ont +apprécié et aimé. + + * * * * * + +ICI REPOSE + +A. M. M. +DOUVILLE + +VEUVE ROUSTAM RAZA + +née à Paris le 21 janvier 1789 +décédée à Versailles +le 21 juillet 1857 + +regrettée de ses enfants +et de ses amis. + + + + +NOTES + +[1: Le mot _mamluck_, en arabe, signifie esclave.] + +[2: V. _Napoléon et la Garde impériale_, par E. Fiévée.] + +[3: Voici le certificat que lui délivra, le 12 septembre 1803, le baron +Larrey, chirurgien en chef de l'armée d'Égypte: + +«C'est pendant la campagne de Syrie que Jacob nous a donné, surtout, des +preuves de zèle, de dévouement et d'humanité. À Chefa-Omar, il a +prodigué aux blessés de l'hôpital que nous y avions, des soins attentifs +et une partie de ses revenus. Il les a garantis plusieurs fois de +l'attaque des Arabes du désert. C'est à lui que le chirurgien-major de +cet hôpital, Wadellenk, dut son salut: il l'arracha des mains des Arabes +qui l'avaient attaqué dans son passage pour se rendre au quartier +général, pansa ses blessures et lui donna l'hospitalité jusqu'au moment +où son état lui permit de se faire transporter au camp devant Acre. + +«Je l'ai vu plusieurs fois, ce brave Sheik, partager nos périls et nos +fatigues, avec un courage et une constance peu communs. Enfin, pendant +deux années que j'ai été à portée de le voir, je lui ai toujours connu +les sentiments bien prononcés d'un véritable ami des Français, et de +l'honnête citoyen.»] + +[4: Voir _Toulon et les Anglais en 1793, d'après des documents inédits_, +par Paul Cottin.] + +[5: En 1815, les Mameloucks réfugiés à Marseille devinrent les victimes +de la Terreur blanche: leurs femmes, leurs enfants, poursuivis par la +populace, furent tués à coups de fusils dans les rues et sur le port, où +ils s'étaient enfuis.] + +[6: Il obtint son congé le 25 août 1806. Voir ce qu'il dit à ce sujet, +chapitre IV.] + +[7: Voir leurs noms aux appendices.] + +[8: Arrêté du 25 décembre 1803 et décret du 29 juillet 1804.] + +[9: Voir ces noms dans notre liste des Mameloucks, à l'appendice. + +Il faut y ajouter ceux de Henry Dayet, maréchal des logis chef, Étienne +Erard et Jean Rocher, mais ils n'étaient point orientaux.] + +[10: Décret du 21 mars 1815.] + +[11: Bien qu'originaire de Hongrie, ce mamelouck n'en avait pas moins +fait partie de la compagnie de Janissaires formée en l'an VIII.] + +[12: Voir ces noms à la liste alphabétique des Mameloucks.] + +[13: _Napoléon Ier et la Garde impériale_, texte par Eugène Fiévée, des +Archives de la Guerre, dessins par Raffet. Paris, 1859.] + +[14: Voir Frédéric Masson, _Napoléon chez lui_.] + +[15: V. _Vieux papiers, vieilles maisons_, par Georges Lenôtre (4e +série, 1910).] + +[16: Voir les _Souvenirs de jeunesse_ de Francisque Sarcey. Cette maison +existe encore, au coin de la rue de la Poterie et de la route d'Étampes, +et sert d'école communale. Seule, l'entrée a été modifiée: la porte qui +donne sur la route d'Étampes et l'avenue de tilleuls a été remplacée par +une grille. + +Nous devons ce renseignement à M. le docteur Gillard, l'érudit médecin +de Suresnes. Il le tient de M. Denizet, son parent, qui habite Dourdan, +et qui a eu l'obligeance de faire lui-même, dans le pays, une enquête à +ce sujet.] + +[17: On trouvera, dans ce livre, les fac-similés de sa tombe et de sa +maison. Nous devons ces photographies à M. Marcel Houy, secrétaire de la +mairie de Dourdan, auquel nous en adressons nos remerciements.] + +[18: Nous en devons la communication à MM. Léon Hennet et J.-B. Marleix, +les savants conservateurs des Archives Administratives du Ministère de +la Guerre, auxquels nous sommes heureux d'en exprimer ici notre bien +vive gratitude.] + +[19: Le titre de ces _Souvenirs_ porte, dans le texte original: _La vie +privée de sier_ (sic) _R.-R., jusqu'à 1814_. Le manuscrit est, pour la +plus grande partie, autographe. Nous signalerons les pages écrites sous +la dictée de Roustam.] + +[20: Son nom était Boudchi-Vari; elle était de Tiflis. (_Note du ms._) + +Cette note est, ainsi que les suivantes du manuscrit, d'une autre main +que celle de Roustam.] + +[21: Malek-Majeloun, gouverneur de Gandja, forteresse dépendant de la +Perse. (_Note du ms._) + +Cette ville de Gandja, ou Iélisavetpol, appartient aujourd'hui à la +Russie. À 170 kilomètres au sud-est de Tiflis.] + +[22: À Choucha, forteresse, capitale de la province de Karabagh. (_Note +du ms._) + +Choucha, qui fait partie du gouvernement d'Iélisavetpol, est située sur +un affluent du fleuve Kour.] + +[23: Alors elle était à Choucha, dans la forteresse, pour sa sûreté. +(_Note du ms._)] + +[24: L'Arménie. (_Note du ms._)] + +[25: Ibrahim-Khan, gouverneur de Choucha (guerre entre l'Arménie et les +Persans). (_Note du ms._)] + +[26: Artakan, qui allait contre Ibrahim-Khan. (_Note du ms._)] + +[27: À sept ans. (_Note du ms._)] + +[28: À trente lieues de Gandja, entre Tiflis et le Caucase (_Note du +ms._) + +Il s'agit probablement de Ksarka, au nord de Tiflis, sur le fleuve +Kour.] + +[29: Il m'a fait donner un verre de bière. (_Note du ms._)] + +[30: Commissionnaire. (_Note du ms._)] + +[31: J'étais resté une heure absent. (_Note du ms._)] + +[32: Je tiens ces détails de ma sœur. (_Note du ms._)] + +[33: Mon père adoptif, trompeur, me faisait donner le signalement de ma +mère. (_Note du ms._)] + +[34: Giarra. (_Note du ms._)] + +[35: Le Lesghistan, ou pays des Lesghis, peuple nomade du Caucase +oriental, très répandu dans le Daghestan.] + +[36: À Giarra. (_Note du ms._)] + +[37: Ville de la province de Térek (Russie méridionale), sur le Térek, +et à 55 kilomètres de la mer Caspienne.] + +[38: 1.800 francs. (_Note du ms._)] + +[39: Quarantaine. (_Note du ms._)] + +[40: Rachide, nom égyptien de Rosette.] + +[41: Les Français n'étaient pas encore en Égypte. (_Note du ms._)] + +[42: Le voyage a duré deux mois. Cinq cents Mameloucks et leurs femmes +avec eux sur des chameaux. (_Note du ms._)] + +[43: (Gizeh). Bataille des Pyramides. (_Note du ms._)] + +[44: Parce que le Grand Caire était occupé par les Français. Il avait +avec lui huit cents Mameloucks. (_Note du ms._)] + +[45: Sheik El Bekri, chef du civil. Espion de Bonaparte, très dévoué. +C'était pour cela qu'il avait des Mameloucks. (_Note du ms._)] + +[46: Gâteaux. (_Note du ms._)] + +[47: Il était avec ses Mameloucks dans le désert. (_Note du ms._)] + +[48: Je vis pour la première fois Bonaparte quand il revint de +Saint-Jean d'Acre. El Bekri va au-devant de lui avec ses Mameloucks. +Tous les grands personnages avec nous. Cheval noir magnifique, tout +équipé à la mamelouck. Effet de la première vue: couvert de poussière, +haletant. Bottes à retroussis. Culottes blanches casimir. Habit de +général. Visage basané. Cheveux poudrés longs et la queue. Pas de +favoris. (_Note du ms._)] + +[49: Je l'ai vu chez El Bekri. Je servais avec mes camarades: Potage. +Riz cuit dans du bouillon de poulet Porcelaine de Chine. Pour Bonaparte, +une timbale d'argent. On fit venir du vin de Chambertin. Les Turcs +boivent à même la bouteille. Vu passer la bouteille, en disant: «Fellah, +à vous!» L'empereur et son état-major accroupi à la mamelouck, sur un +double coussin. (_Note du ms._)] + +[50: Eugène de Beauharnais. Roustam écrit _Ugène_.] + +[51: Elias Massad, lieutenant de la seconde compagnie des Syriens, +formée en l'an VIII par le général Bonaparte.] + +[52: Hébert, plus tard concierge à Rambouillet, avec pension de 1.200 +livres sur la cassette particulière, outre ses gages.] + +[53: Je suis resté six jours avec lui. (_Note du ms._)] + +[54: Il s'était embarqué à Boulak. (_Note du ms._)] + +[55: Fischer, maître d'hôtel contrôleur, est pris d'un accès de folie +furieuse le jour du combat de Landshut (1809). Renvoyé en France, il est +placé dans une maison de santé. Néanmoins, l'Empereur lui continue son +traitement de 12.000 francs pendant quatre ans, dans l'espoir qu'il +guérira. Il est alors mis à la retraite avec une pension de 6.000 francs +(V. Frédéric Masson, _Napoléon chez lui_.)] + +[56: P. Amédée-Émilien-Probe Jaubert (1779-1847), orientaliste, premier +secrétaire interprète de Bonaparte, en Égypte, membre de l'Institut en +1830.] + +[57: On avait désigné un homme pour conduire les chevaux à Alexandrie. +(_Note du ms._)] + +[58: Ali, mamelouck ramené d'Égypte par Bonaparte, et par lui donné à +Joséphine. Laid, méchant, dangereux. On finit par l'envoyer à +Fontainebleau, comme garçon d'appartement. + +L'Empereur le remplaça par Louis-Étienne Denis, né à Versailles. On +l'appela Ali. Il accompagna l'Empereur à l'île d'Elbe et à Sainte-Hélène +(V. Frédéric Masson, _Napoléon chez lui_.)] + +[59: Il était parti dans un autre canot que le mien; j'étais bien +inquiet. J'avais dix-sept ans et demi. (_Note du ms._)] + +[60: Sur la frégate de Bonaparte, deux chèvres pour le café à la crème. +M. Fischer déjeunait toujours avec une grande jatte. Je me fâche. +L'Empereur m'entend. Il veut que je déjeune avec du café. + +Une tempête sur les côtes barbaresques, en allant en Corse. L'Empereur +dînait gaiement avec Lavalette et plusieurs autres. Un coup de vent fait +renverser Lavalette, et l'Empereur de rire: «Ses jambes sont si courtes! +Il boulotte!» Une autre fois, il lisait devant sa lanterne de papier. Le +feu prend. Bonaparte arrache et jette à la mer. (_Note du ms._)] + +[61: À Ajaccio. (_Note du ms._)] + +[62: Gérard-Christophe-Michel Duroc (1772-1813), futur Grand Maréchal du +palais, était alors chef de bataillon d'artillerie et aide de camp de +Bonaparte.] + +[63: Mon poignard en jade. (_Note du ms._)] + +[64: En voiture.--M. Hébert, valet de chambre, Danger, chef de cuisine. +(_Note du ms._)] + +[65: Dans leur voiture. (_Note du ms._)] + +[66: Elle allait s'établir. (_Note du ms._)] + +[67: Chefs de cuisine de Bonaparte. Le premier, qui faillit trouver la +mort dans cette aventure, fut retraité avec la place de garde des +bouches, à Fontainebleau (V. Frédéric Masson, _Napoléon chez lui_).] + +[68: Caroline, Pauline étaient en pension chez Mme Campan. Hortense, +fille de Joséphine, épousa Louis. (_Note du ms._)] + +[69: À son arrivée à Paris, jalousie: un nommé Rible l'appelle +_esclave_. Fureur. Il se plaint: «N'avais-tu pas ton poignard?» Puis se +ravisant: «ou, du moins, des coups de bâton? Toi, esclave! Suis-je un +Bey ou un Pacha?» (_Note du ms._)] + +[70: Suë, médecin en chef de l'hôpital de la Garde, établi au +Gros-Caillou.] + +[71: Il partait pour l'Italie, Marengo. (_Note du ms._)] + +[72: Ce portrait, exécuté à la demande de Madame Campan, lui fut donné. +Voir la _Correspondance de Madame Campan avec la reine Hortense_.] + +[73: Surveillante de l'infirmerie. (_Note du ms._)] + +[74: Voir, aux pièces justificatives ci-après, le détail des effets +d'habillement délivrés à chaque Mamelouck, après son admission au +Corps.] + +[75: Boutet, directeur de la manufacture d'armes de Versailles.] + +[76: Jean-Noël Lerebours (1762-1840), opticien, membre du bureau des +Longitudes en 1824.] + +[77: Un des chefs de cuisine de l'Empereur.] + +[78: Ancien grec. (_Note du ms._)] + +[79: Il venait de Saint-Cloud. (_Note du ms._)] + +[80: À minuit. Il logeait au château. (_Note du ms._)] + +[81: J'étais chargé de ses armes de guerre. (_Note du ms._)] + +[82: M. Méneval. (_Note du ms._)] + +[83: On a dit à tort que le portrait de Roustam se trouvait sur +l'aquarelle d'Isabey représentant l'Escalier du Louvre. Le Mamelouk +peint n'est pas Roustam.] + +[84: Saint-Cloud. (_Note du ms._)] + +[85: Mot italien signifiant filon, mine, argent.] + +[86: M. Frédéric Masson nous a communiqué, d'après le manuscrit des +comptes de la _Petite Cassette_, la note de ce que l'Empereur a donné à +Roustam, de nivôse an XIII à janvier 1814: + +An XIII. 1er nivôse.--Acheté pour Roustan 500 francs de rente sur le +Grand-Livre: 5.804 francs. + +1806.--12 février.--Pour le dîner de noces de Roustan: 1.341 francs. + +1810.--1er février.--Gratification de cent louis (une année de gages): +2,000 francs. + +--31 décembre.--À Roustan: 3.000 francs. + +1811.--25 novembre.--À Roustan, gratification: 4.000 francs. + +1813.--7 janvier.--À Roustan, mameluck, gratification: 6.000 francs. + +1814.--2 janvier.--Gratification à Roustan: 6.000 francs.] + +[87: Pierre Mérat, né à Versailles le 29 juillet 1776, entré au service +en 1793. Maréchal des logis chef, puis lieutenant en second, +porte-étendard de la compagnie des Mameloucks. Légionnaire.] + +[88: Le baron Delaitre, chef d'escadrons, commandant la compagnie de +Mameloucks en 1807.] + +[89: Joseph-Barthélemy Clair, baron de Bongars (1762-1833), colonel en +1812, était lieutenant de la vénerie en 1805, sous les ordres de Murat, +Grand Veneur.] + +[90: Sans doute possible, il s'agit de M. de Tournon, chambellan et +officier d'ordonnance de l'Empereur, membre de la Légion d'honneur le 14 +février 1807.] + +[91: Ce jour, pendant que l'Empereur consultait sa carte avec Mirza, +mamelouck de Bessières, je m'éloigne pour manger de l'oseille sauvage, +un boulet ricoche et manque me tuer. (_Note du ms._) + +On trouvera deux Mirza, dans la liste générale des Mameloucks, publiée +dans nos Appendices: l'un, Mirza, dit le grand, était mort depuis 1805, +et l'autre, Daniel Mirza, dit le petit, ancien Janissaire, brigadier en +1805, décoré en 1806, maréchal des logis en 1807, était lieutenant +depuis 1811. Mais peut-être fut-il officier d'ordonnance de Bessières.] + +[92: Armand-Augustin-Louis, marquis de Caulaincourt, duc de Vicence +(1772-1827), général de division depuis 1805, Grand Écuyer de +l'Empereur.] + +[93: Après Wagram. (_Note du ms._)] + +[94: Il finirait par y trouver une mine. (_Note du ms._)] + +[95: Il s'agit évidemment du général Guyot; mais l'anecdote est en +contradiction avec ses états de services qui sont des plus brillants. +Claude-Étienne Guyot (1768-1837) fut créé comte en 1813.] + +[96: Bizouard, caissier de recettes à la Banque de France.] + +[97: Le docteur Lanefranque devint médecin par quartier de l'Empereur.] + +[98: À partir de cet endroit, l'écriture n'est plus de la main de +Roustam.] + +[99: On sait que le comte de Lavalette était directeur général des +postes depuis 1802.] + +[100: Claude-François, baron de Méneval (1778-1850), secrétaire de +l'Empereur.] + +[101: Il était intéressé et trichait; enfin, on disait de lui: «Il +jouerait des haricots qu'il tricherait encore!» (_Note du ms._)] + +[102: Voilà ce que j'ai su depuis. (_Note du ms._)] + +[103: Le baron de la Bouillerie, trésorier général de la Couronne.] + +[104: Le baron Dubois, chirurgien-accoucheur de l'Impératrice.] + +[105: La comtesse de Montesquiou, gouvernante des Enfants de France.] + +[106: Le Grand Maître des Cérémonies était le comte Louis-Philippe de +Ségur (1753-1830), auteur des célèbres _Mémoires_, sénateur en 1813.] + +[107: Deux journées avant Smorgoni-Molodetchno. Adieux de l'Empereur à +l'armée.--C'est là que fut rédigé secrètement le 29e et dernier bulletin +de la Grande-Armée. (_Note du ms._)] + +[108: M. Frédéric Masson nous communique une rectification de ce +passage, d'après le _Livret de la petite cassette_, tenu par Méneval: + +«5 décembre, à Smorgoni, à Constant, pour le nécessaire de Sa Majesté, +14.000.» + +Donc, c'est à Constant, et non à Roustam, que l'argent fut remis. Il n'y +a pas eu de confusion de noms, car, en suite de la note de Méneval, se +trouve l'arrêté de compte authentique, de la main de l'Empereur, daté du +5 décembre et paraphé avec soin.] + +[109: Des Polonais et ensuite des Napolitains de la Garde Royale. (_Note +du ms._)] + +[110: À Compranoï, d'autres disent Osmiania. (_Note du ms._)] + +[111: Miedniki. Il envoie Maret au-devant de Murat pour lui dire que +Vilna était approvisionné. Ici s'arrête la relation de Ségur concernant +Napoléon, qu'il fait arriver à Paris sans transition. (_Note du ms._)] + +[112: Le baron de Saint-Aignan, écuyer de l'Empereur, ministre +plénipotentiaire près les Maisons ducales de Saxe.] + +[113: Il arriva soudainement à Paris le 19 décembre, deux jours après la +publication, à Paris, de son vingt-neuvième bulletin. (_Note du ms._)] + +[114: Gérard Lacuée, colonel du 19e de ligne, tué à Gunzbourg, le 5 +octobre 1805. Il était neveu de Jean-Gérard Lacuée, le général de +division, membre de l'Institut.] + +[115: C'est à dire «admis au corps des Mameloucks, en 1810.»] + +[116: C'est-à-dire «admis aux réfugiés de Marseille en 1813».] + +[117: Il faut lire: «Né en 1774, à Jaffa (Syrie). Entré au service le +1er messidor an VIII, époque de l'organisation en Égypte, des compagnies +de Janissaires. Admis au nombre des réfugiés de Marseille en l'an XII.»] + +[118: C'est-à-dire porte-étendard. On sait que, dans le drapeau des +Mameloucks, figurait une queue de cheval.] + +[119: Choucha (?).] + +[120: Choucha (?).] + +[121: Tiflis (Géorgie?).] + +[122: D'après une lettre de Séraphin Baddon (_sic_), son fils, cet +officier aurait reçu de nombreuses blessures dans ses campagnes et fait +partie du bataillon qui suivit l'Empereur à l'île d'Elbe.] + +[123: Ces états de services ont été fournis par Hamaouy lui-même, sous +la Restauration, époque où il multipliait ses démarches pour être nommé +membre de la Légion d'honneur, ce que, du reste, il ne put obtenir. Il +affirmait avoir rendu des services signalés aux Français en Égypte comme +«grand Douanier du Caire» et avancé de fortes sommes à sa compagnie, +lors de son retour en France, mais son dossier ne contient pas les +preuves de ses allégations.] + +[124: Nom orthographié ailleurs Joanny Janien.] + +[125: Nom orthographié ailleurs Kaonain.] + +[126: Siout (?).] + +[127: Choucha (?).] + +[128: Nom orthographié ailleurs _Seimen_.] + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Roustam, mamelouck de +Napoléon Ier, by Raza Roustam + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE ROUSTAM *** + +***** This file should be named 33534-0.txt or 33534-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/3/5/3/33534/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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