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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La femme du diable + +Author: Joseph Lafon-Labatut + +Release Date: August 31, 2010 [EBook #33595] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU DIABLE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +OEUVRES POSTHUMES DE J. LAFON-LABATUT + +LA + +FEMME DU DIABLE + +PAR + +Joseph LAFON-LABATUT + +Lauréat de l'Institut + +AVEC UNE + +Préface par JULES CLARETIE + +ET UNE + +NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR GABRIEL LAFON + +PÉRIGUEUX + +IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31 + +1878. + + + + +LA FEMME DU DIABLE. + +J. LAFON-LABATUT. + +LA + +FEMME DU DIABLE + +LÉGENDE PÉRIGORDINE + +PRÉCÉDÉE D'UNE + +Préface par JULES CLARETIE + +ET D'UNE + +NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR GABRIEL LAFON + +PÉRIGUEUX + +IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31 + +1878. + + + + +PREFACE + + +Dans un des volumes posthumes de Mme Sand, il est souvent question de +ces poètes populaires qui ont chanté loin du bruit de Paris, et que leur +province a adoptés avec une sorte d'entraînement plein de +reconnaissance. Rouen, Nevers, Agen, Nîmes, Toulon, bien d'autres villes +encore, ont eu leur poète local, et les noms de Reboul, de Jasmin, de +Poney, l'auteur du _Chantier_, de Magu, etc., ne sont plus à louer +aujourd'hui. La critique serait plutôt tenue de signaler à l'attention +leurs successeurs, car la veine de la poésie provinciale et populaire +est loin d'être tarie. «Chaque année, disait George Sand en 1844, ajoute +à la liste de nouveaux noms.--Et, continuait l'auteur des _Lettres d'un +Voyageur_, ces poètes trouvent sur le sol natal leur succès et leur +récompense. Ils y trouvent aussi leur inspiration; et comme la province +ne leur est point ingrate, ils ne sont pas ingrats envers elle; ils lui +versent le charme de leur poésie.» C'est bien là ce que fit l'homme d'un +talent véritable, dont M. Gabriel Lafon, avocat au Bugue, publie +aujourd'hui cette légende périgourdine, la _Femme du Diable_. + +Joseph Lafon-Labatut est et restera le poète de notre Périgord comme le +chantre de la _Mignounetto_ (c'était ainsi que le coiffeur Jasmin +surnommait Mme Jasmin) demeure le poète de l'Agenais. Jasmin d'Agen, +Roumanille d'Avignon, Peyrolles de Clermont l'Hérault, sont justement +célèbres pour leurs poésies patoises. Lafon-Labatut méritait de le +devenir pour ses poésies françaises. Il aura eu, en effet, cette gloire +et cette raison--d'être obstinément fidèle à la France, à sa tradition, +à son langage, tout en adorant son cher pays, sa saine et virile +province. La petite patrie ne lui faisait pas oublier la grande. On +essaie, à cette heure, d'un mouvement ardent de décentralisation +littéraire. Chaque partie de la nation semble vouloir affirmer un +individualisme spécial, un particularisme absolu. Les Normands fêtent la +_Pomme_, les méridionaux la _Cigale_. Il est question, dans certains +écrits, d'une _grande et noble captive_ qui ne serait autre que la +Provence, si méchamment tenue à la gorge par la France, qu'on traite en +marâtre et non en mère dans ce camp spécial. On remonte, pour protester +contre le Français, jusqu'aux horribles guerres des Albigeois, comme les +Allemands dont parle Henri Heine remontaient jusqu'au meurtre de +Conradin. Ce serait là un symptôme et un spectacle également navrants si +l'unité française pouvait être entamée par l'amour-propre de quelques +félibres, avides de se séparer pour se distinguer. Mais, fort +heureusement, au pays provençal même, des patriotes de talent réagissent +contre la prétention de ces adeptes trop fervents de Frédéric Mistral. +On peut lire les écrits de la _Laueto_ (l'Alouette provençale): l'idée +vitale de la patrie française plane au-dessus du filial amour qu'ont ces +latins pour leur Languedoc. + +Ce qui me plaît dans l'art et la vie de Lafon-Labatut, c'est que ce +poète des _Insomnies et Regrets_, qui se plaisait aussi à rimer des +chansons dans notre patois du Périgord, a toujours été fidèle à la +patrie et ne se vantait point d'être Périgourdin avant d'être Français, +comme l'auteur de _Mireille_ se proclamerait peut-être avant tout poète +provençal. + +Il est resté uni à mes premiers souvenirs d'enfance, ce Joseph +Lafon-Labatut, dont M. Gabriel Lafon raconte si bien l'existence et avec +une éloquence si pénétrante et si simple. Je me vois encore à Ratevoul, +près de Saint-Alvère, interrogeant les vieux livres de la bibliothèque +de mon grand'père. Parmi les livres aux reliures d'autrefois, à côté du +Corneille tant de fois feuilleté, des _Incas_ de Marmontel ou du +_Foeneste_ de d'Aubigné, qui fut un des premiers romans lus par moi, +il y avait, traînant çà et là, les pièces de théâtre de mon grand'oncle +Pélissier, l'auteur de la _Dame du Louvre_, qu'il donna à la Gaîté, en +1832, sous son pseudonyme de _Laqueyrie_, et d'un fort beau drame en +vers joué à l'Odéon par Frédérick-Lemaître, Ligier et Lockroy, _Médicis +et Machiavel_, et qu'il signa de son nom. Je dévorais curieusement ces +pièces autrefois applaudies, ces tragédies maintenant oubliées. + +Dans _Nelly ou la Fille bannie_ (un de ses mélodrames signés +_Laqueyrie_), je m'amusais à voir que l'auteur avait donné à un de ses +personnages le nom de son beau-frère, mon grand-père, qu'il avait +arrangé à l'anglaise: _sir Clarthy_. C'était Francisque l'aîné qui +représentait ce personnage à la Gaîté, en 1827. Et pour moi, rien +n'était plus curieux que cette pièce, où «l'honnête Clarthy» +passait--persécuté par «le cruel Botwel,» qui s'écriait à la fin (ce +sont, s'il m'en souvient, les derniers mots de la pièce):--_Je fus bien +injuste! bien cruel!..... Clarthy, mon fils, je te confie le bonheur de +Nelly!_» Comme ces aventures m'ont fait rêver! + +Et parmi ces volumes de Ratevoul, il y avait un exemplaire doré sur +tranche, gaufré, superbe, des _Insomnies et Regrets_ de Labatut. Je +lisais ces vers. On me contait la destinée du poète, mon parent, mon +cousin à un degré éloigné; je n'en sais pas de plus douloureuse et de +plus noblement supportée. + +Cent fois plus malheureux que Chatterton ou Escousse, Lafon-Labatut, +aveugle, condamné à l'éternelle nuit, eût pu désespérer et mourir. Il +n'avait pas assez de maladif orgueil pour finir par le suicide. Non, il +peupla de visions ses ténèbres; il calma ses fièvres par des chants, et +on put dire de lui comme de Démodocus: «La Muse qui l'aima lui dispensa +le bien et le mal; elle le priva des yeux, mais elle lui donna une voix +mélodieuse.» + +L'unique volume de vers que, de son vivant, publia le poète--ce volume +que j'emportais et lisais sous les figuiers du jardin--avait paru chez +Furne avec ce titre: _Insomnies et Regrets_, une préface de Pélissier et +une lithographie de Sudre, l'ancien professeur de dessin de l'aveugle, +d'après une étude de Henri Lehmann. La belle tête de Lafon-Labatut, avec +ses longs cheveux divisés sur le milieu de la tête et retombant en +masses puissantes sur son col, le visage maigre et régulier, enveloppé +d'un collier de barbe, et ces yeux fixes, sans regard, atones, donnait +vraiment l'idée de la souffrance et d'une souffrance plus profonde et +plus inévitable que celle des Malfilâtre, des Gilbert et des Hégésippe +Moreau. + +Aussi, comme cette poésie me plaisait et m'attendrissait, moi, enfant de +douze ans! Ces vers de Lafon-Labatut paraîtraient bien incolores +maintenant aux poètes de l'école nouvelle, qui tordent et frappent le +vers comme le forgeron la barre de fer rouge sur l'enclume. Mais il y a +dans ces poésies de l'aveugle ce qui manque trop souvent à ces +nouveaux-venus, aux versificateurs mieux doués, sous le rapport +mécanique en quelque sorte: il y a la profondeur du sentiment et la +sincérité de l'émotion. + +Sainte-Beuve, étant délicat, se montrait volontiers difficile. Et +pourtant il a loué le naturel et la simplicité de ces vers. Il s'est +fait l'introducteur du poète. Il a dit aux lecteurs de la _Revue des +Deux-Mondes_[1]: «Écoutez!» M. J. Troubat n'a réuni qu'une partie de cet +article sur Lafon-Labatut dans le tome III des _Premiers Lundis_, et +j'imprimerai ici les lignes omises, le feuillet oublié, du grand +critique: «Après de tels accents de vérité, disait Sainte-Beuve qui +donnait à ses lecteurs une lettre touchante de Lafon-Labatut, on n'a +plus qu'à citer quelques pièces... Nous en pourrions trouver d'un ton +plus élevé, mais inégales; nous aimons mieux en choisir de toutes +simples, de naturelles, et faites, ce nous semble, pour toucher. + +Elles sont beaucoup plus pures d'expression que l'auteur ne paraît le +croire; elles montrent combien, chez lui, le travail intérieur est +possible, et qu'il n'a, pour se perfectionner, qu'à se faire lire de +bons modèles (ils ne sont pas si nombreux), et à ne pas forcer sa voix, +à la régler toujours sur le sentiment dont il est pénétré.» Et +Sainte-Beuve citait à la suite les pièces qui ont pour titre _Une +Douleur_ et l'_Oiseau Inconnu_, en avertissant le public qu'il n'avait +pas, devant ce nouveau-venu, à faire l'_inattentif_ et le _dédaigneux_. + +On ne dédaignait point, d'ailleurs, les poésies de Labatut, et, à cette +heure même, M. de Pongerville, le traducteur de _Lucrèce_, publiait dans +le _Musée des Familles_ tout un petit roman, l'_Aveugle du Périgord_, +qu'illustrait au crayon le peintre Biard, alors si fort à la mode. Je +rappelle ces menus souvenirs comme de petites curiosités littéraires. M. +Gabriel Lafon, qui nous promet un autre volume posthume de +Lafon-Labatut, les _Derniers Tâtonnements_, réimprimera peut-être aussi +les premiers _Regrets_. Ce qui est certain, c'est que ce volume est +introuvable, et qu'on peut le regarder comme une rareté bibliographique. + +Çà et là, dans ce recueil nécessairement assombri, de singuliers coups +de lumière éclatent, lorsque, par exemple, le malheureux poète essaie de +rendre les visions d'autrefois, celles de son enfance torturée déjà +comme sa vie: + + Vague panorama de marbre et de couleurs, + De madones au bout de longs chemins en fleurs; + Un horizon qu'au loin dessine + Une mer où se joue un fidèle soleil; + Serait-ce mon berceau? Tout s'efface. Au réveil, + Ma langue murmurait: Messine! + +Et après Messine, c'est le Bugue, le pays paternel, la petite ville +périgourdine où le poète a trouvé un abri; le cercle de coteaux qui +défend le vallon, et les vergers et les épis, et les rochers gris du +Cingle, et la Vézère qui coule, oblique, au pied des vignes: + + La Vézère fuyant entre ses bords fleuris + Au lit de la Dordogne, où le beau fleuve épris + Étreint sa blanche fiancée. + +De tels paysages aussi me rappellent le passé, les arrivées à Périgueux +le matin, la diligence du Bugue, les bois de Ratevoul, le clocher de +Saint-Alvère, la silhouette sévère de Limeuil, là-haut perchée comme une +ville espagnole. Comme au moindre écho, les souvenirs d'autrefois +s'éveillent dans l'horizon aimé du terroir natal! + +Labatut a rencontré ses poèmes les plus virils dans la terre qu'il a +foulée. L'_Alma parens_ sera toujours la grande inspiratrice. Le poète +des _Odes et Poèmes_, M. Victor de Laprade, ce fils des Alpes, ce +chantre des chênes si heureusement séduit pourtant par la muse +hellénique, l'a dit en des vers admirables: + + J'emprunterai ma force aux forces maternelles; + Nature, ouvre tes bras à ton fils épuisé; + Laisse ma bouche atteindre à tes fortes mamelles: + Jamais l'homme à ton sein n'a vainement puisé. + +Le volume d'_Insomnies et Regrets_ avait valu à Lafon-Labatut un prix de +l'Académie décerné grâce aux démarches de Ponsard. Le poète possédait +aussi une petite rente qui lui suffisait. Il vivait et vieillissait +au-dessus du Bugue, sur le coteau, dans une maisonnette entourée de +vignobles, et de là, chaque matin, à travers les vignes, sans guide, il +descendait à la ville, et, de maison en maison, se dirigeait seul chez +ses amis du Bugue. Après avoir eu une enfance sans joie, une jeunesse +sans regard, il s'était fait ainsi une vieillesse sans amertume. Parfois +même, il s'égayait, et, comme l'abbé Foucaud l'avait fait en Limousin, +Lafon-Labatut rimait aussi des chansons en patois. Et les années +fuyaient. _Labuntur anni._ Les ans s'écoulent... ou s'écroulent. La mort +venait. M. Edgar La Selve, dans une étude touchante sur le poète, a +raconté comment, dans une dernière entrevue, Lafon-Labatut lui dit, avec +une amertume pourtant résignée: «Ah! vous voilà! C'est fini! Je me +meurs! je me meurs!» + +Il était aveugle depuis l'âge de quatorze ans, et il est mort dans un +âge avancé, sans avoir jamais désespéré, sans avoir maudit la destinée, +heureux et consolé lorsqu'il pouvait chanter. «La voix me reste!» disait +André Chénier se comparant à la cigale. Et Lafon-Labatut pouvait, à son +tour, s'écrier: «C'est assez, il me reste la chanson ou la plainte que +je jette aux vignes ou aux figuiers du Bugue.» + +On a fait grand bruit autour du nom de Jean Reboul, et Nîmes lui a même +élevé une statue où la passion politique a bien autant fourni de matière +que l'admiration littéraire. Lafon-Labatut ne mérite pas une statue sur +la place publique, mais une statuette dans un coin du logis de ses amis. + +On pourra graver sur le socle le titre du curieux morceau que nous donne +aujourd'hui M. G. Lafon. C'est un tour de force littéraire que ce long +poème, d'une originalité évidente et d'une charmante naïveté, où le même +refrain revient après tous les sixains sans nulle monotonie,--au +contraire,--et pareil à une sorte de coup de cloche tantôt ironique +comme la fin d'une chanson narquoise, tantôt presque effrayant comme +l'écho d'une vieille ballade: un vrai conte périgourdin entendu sous la +cheminée pendant qu'on fait blanchir les châtaignes sur le feu et qu'on +égrène les jaunes _panouilles_ du blé d'Espagne. + +Lafon-Labatut a victorieusement tenu cette gageure de trouver des rimes +nouvelles à ces deux vers volontairement inévitables: + + «Si le diable n'était pas beau, + «Il n'eût jamais tenté personne!» + +Aussi bien, fort amusante, comme récit, cette légende de la _Femme du +Diable_ est-elle encore tout-à-fait intéressante et attirante au point +de vue de la langue, d'une langue riche et savoureuse comme les raisins +dorés de nos vignes, une langue gaillarde et bien portante qui me fait +ajouter, en finissant, un nouvel éloge pour Lafon-Labatut, et le plus +précieux peut-être. + +Je le louais tout à l'heure d'être très-Français en étant bon +Périgourdin. Après avoir lu la _Femme du Diable_, je dirai que, dans ce +curieux petit poème, le mélancolique songeur des _Insomnies_ montre +qu'il a dans les veines du sang pur de la vieille Gaule.--Grande et rare +vertu pour un écrivain d'avoir pour aïeux Montaigne, Rabelais, Mathurin +Régnier, tous ces gens au libre parler, au verbe pittoresque! + +C'est le génie gaulois qui fait la puissance de la France et lui +communique sa sève éternellement jeune. Et quand on nous parle si +souvent de nos origines latines, de la race et des vertus latines, +n'oublions pas que nous sommes plus Gaulois encore, plus Celtes que +Latins, et que le premier de nos aïeux, le plus grand peut-être, fut ce +Vercingétorix qui lutta contre le César latin et donna sa vie pour ce +qu'il avait déjà appelé, lui, l'ancêtre:--l'_Unité de la Patrie_! + + JULES CLARETIE. + +Paris. Août 1878. + + + + +NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR J. LAFON-LABATUT + + La muse qui jadis de ses yeux l'a privé, + Cette muse, à la fois et propice et funeste, + A dans tous ses accords mis un charme céleste. + + (HOMÈRE, _traduction par_ A. BIGNAN.) + + +L'amitié d'un homme qui restera une des gloires les plus pures du +Périgord me fait un devoir de consacrer ces quelques lignes à sa +mémoire. Que ne puis-je, en cela, apporter une plume moins +inexpérimentée!... J'ai connu un peu tard cette nature d'élite, assez, +néanmoins, pour pouvoir apprécier toute la vérité du célèbre aphorisme +de Voltaire, et, s'il ne m'a pas été donné de jouir plus longtemps de ce +«bienfait des Dieux,» c'est que la mort, la cruelle, vient de me priver +d'un maître au moment où ses leçons allaient enfin porter leurs fruits. + +Quoi qu'il en soit, me saura-t-on gré, peut-être, d'avoir réuni dans +cette notice les principaux événements d'une vie féconde en infortunes +et qui fut celle de notre regretté poète Joseph Lafon-Labatut. + +C'est dans cet espoir et comme un sincère hommage rendu à celui qui +n'est plus que j'offre au public ce récit plein d'enseignements, de +souvenirs tristes et doux... + +Pendant les longues guerres que la France dut soutenir contre +l'étranger, vers la fin du premier Empire, Pierre Lafon-Labatut, jeune +volontaire, originaire de la petite ville du Bugue, s'était +particulièrement distingué sur les champs de bataille. Il venait de +gagner ses épaulettes, récompense de sa bravoure, lorsqu'il fut fait +prisonnier par les Anglais. Assez heureux pour s'évader, il s'éprit, à +Messine, où les événements l'avaient conduit, d'une jeune et belle +Sicilienne qu'il épousa. Un enfant, qui reçut le nom de Joseph, naquit +de cette union le 18 mai 1809. + +Bientôt après, possédé du désir de revoir le pays natal, et sur les +instances de M. Pélissier[2], l'un de ses compatriotes et amis +d'enfance, Pierre Lafon-Labatut se décide à gagner la France, où il +espère trouver secours et protection. + +Il s'embarque avec sa femme et son enfant sur un vaisseau anglais. + +Le voyage s'annonçait heureux, et rien ne faisait présager le coup +terrible qui devait frapper nos fugitifs. + +Déjà les côtes d'Espagne apparaissent, se dessinant dans le lointain: on +approche de Gibraltar. Mais bientôt la joie fait place à l'épouvante: +sur les forts, sur les points culminants du rivage flotte le drapeau +noir, la peste vient de se déclarer, et à peine le vaisseau a-t-il +relâché que plusieurs passagers sont déjà atteints de cette fatale +maladie. La femme de Labatut fut une des victimes du fléau. + +Ici se place un événement capital dans la vie du héros de cette notice. +Le souvenir de sa mère transportée sur un chariot à l'hôpital des +pestiférés resta profondément gravé dans sa mémoire, et souvent, dans +ses songes, il revit cette femme si belle lui tendant les bras, tandis +que ses grands yeux noirs, que la mort commençait à voiler, se fixaient +sur lui avec cette expression de bonté ineffable dont le coeur d'une +mère a seul le secret. + +Et lui, jeune enfant de cinq ans, se cramponnait au char funèbre. «Je +perdis mes souliers dans ma course, racontait-il souvent, et mon père +dut m'arracher à ma mère; le lendemain, il me mena près d'une tombe sur +laquelle il jeta des fleurs... Je compris que j'étais orphelin.» + +Telle fut la première douleur du jeune Joseph. Ce n'était, hélas! que le +prélude des revers incessants qu'il devait rencontrer dans ce dur chemin +de la vie. + +Après une longue et périlleuse traversée, nos intéressants voyageurs +débarquent à Calais. + +L'hiver sévissait alors dans toute sa rigueur, et la neige couvrait la +campagne. Quel contraste entre ce ciel sombre et froid et celui de la +Sicile! Mais la patrie n'est-elle pas toujours belle? La seule pensée de +se retrouver sur le sol français faisait tressaillir d'aise +l'ex-prisonnier et lui donnait le courage nécessaire pour arriver au but +de son voyage. + +Il se met donc en route avec son jeune enfant, le portant sur ses +épaules quand, vaincu par la fatigue, ses pieds meurtris se refusent à +la marche, réchauffant ses petites mains rouges de froid, séchant ses +larmes par la promesse d'une prochaine arrivée. + +Enfin, à neuf-heures du soir, par un temps pluvieux du mois de janvier, +nos voyageurs, ruinés et exténués de fatigue, arrivent à Passy et +viennent frapper à une maison de belle apparence. C'est la demeure de M. +Raynouard, secrétaire perpétuel de l'Académie française, et de M. +Pélissier, l'ami de Labatut. + +Nos pélerins sont accueillis. On pourvoit aux soins qu'exige leur état +avec cet empressement et cette joie que mettent les âmes compatissantes +à soulager le malheur. + +Quelques jours après, ils reprennent la route du Bugue, où Labatut, miné +par les chagrins, ne tarde pas à mourir, laissant son fils, parvenu à +sa neuvième année, sans secours et à la charge d'une famille pauvre, qui +devait bientôt se disperser. + +Une bonne veuve, parente éloignée, voulut bien garder l'enfant chez +elle; elle se l'attacha, devint sa seconde mère, et, charmée des +dispositions du jeune Sicilien, lui apprit tant bien que mal à lire dans +le seul livre qu'elle possédait, les _Fables de Lafontaine_. + +Joseph voulut aussi écrire, et comme le savoir de la bonne veuve +n'allait pas jusque-là, il dut se passer de guide, se former lui-même +une écriture en prenant pour modèle le titre des fables. + +Un vieux curé du village, ému de pitié, recueillit l'enfant à son tour, +lui enseigna ce qu'il savait lui-même, et, au bout de quelque temps, en +fit un parfait enfant de choeur. + +Joseph resta quatre ans dans le modeste presbytère du vénérable pasteur, +et pendant ces quelques années pleines de calme, de douces rêveries, il +goûta ce bonheur sans mélange que procure aux âmes contemplatives le +spectacle toujours nouveau de la nature. Le soleil empourprant l'horizon +comme un vaste incendie, le papillon tournoyant dans les airs, l'oiseau +chantant dans le bocage, la source murmurant sous la verdure, étaient +pour lui autant de sujets de méditation. + +Un jour, une circonstance insignifiante en apparence vint lui révéler sa +vocation. Ce fut la découverte d'une traduction de l'_Iliade_ d'Homère, +vieux bouquin jaune et poudreux, qu'il trouva parmi les quelques livres +qui composaient la bibliothèque du bon curé. Ces récits merveilleux de +la guerre de Troie, ces terribles combats de héros remplirent son +imagination d'une ivresse céleste, et, s'aidant de l'argile et du +charbon, il reproduisait dans son enthousiasme les Hélène, les Hector et +les Achille du divin rapsode, de l'immortel _poeta sovrano_, comme +l'appelle Dante Alighieri, cet Homère italien. + +La mort du vieux prêtre vint bientôt le rappeler aux misères de la vie +réelle. La fatalité qui le poursuivait le laissa de nouveau sans +ressources et dans un affreux isolement. L'ami qui l'avait accueilli, +jadis, avec son père, ayant fait un voyage en Périgord, tendit encore +une main secourable au jeune enfant et l'emmena avec lui à Paris. Un +jour, conduit au musée du Louvre, il fut ébloui, enivré, à la vue des +chefs-d'oeuvre de Rubens, et, comme le Corrége après avoir admiré un +tableau de Raphaël, il s'écria exalté: «Et moi aussi je suis peintre!» +Sans perdre de temps, stimulé par l'amour de l'art, il se met à +l'oeuvre avec une ardeur opiniâtre, et ses progrès furent tels qu'il +pût entrer bientôt dans les ateliers de Gérard, un des meilleurs +peintres de l'époque, et se créer en même temps un moyen d'existence +dans l'art des écritures lithographiques. A l'abri du besoin et sur le +chemin de la gloire, l'avenir s'offrait brillant au jeune artiste. Mais +il n'était pas, hélas! au terme de ses infortunes. Ses forces +s'épuisèrent sous l'action de sa double tâche. Un soir, il rentra de +l'atelier les yeux sanglants; sa vue était attaquée, et les secours de +la science furent impuissants pour arrêter le mal. L'influence du climat +méridional pouvait peut-être encore le sauver. Joseph revint au Bugue. +Vain espoir; quelques jours après son arrivée, le soleil ne brillait +plus pour lui, la cécité était complète. + +Il n'avait alors que quatorze ans et se sentait, dès le début de la vie, +vieilli par les malheurs. Condamné à traîner ses jours dans d'épaisses +ténèbres, il hésita; à côté des souffrances inouïes du présent, la mort +lui paraissait un refuge. Frappé dans ses plus chères affections, déchu +de toutes espérances, presque sans pain, tenterait-il cette dernière +épreuve de vivre dans ce tombeau des vivants, la cécité? Au milieu de +ces luttes terribles livrées au désespoir, le ciel eut pitié du pauvre +aveugle et lui envoya l'ange qui consolait jadis Homère et Milton: la +poésie, lumière divine qui calma ses douleurs. Elle vint l'éclairer dans +sa nuit, et, derrière ce voile épais qui le séparait à jamais du monde +réel, il se créa dès lors un monde intellectuel où il revoyait les +magnifiques tableaux de la nature, les bois, les vallons, les ruisseaux +qu'il avait tant aimé à contempler sous les feux du jour. Ne pouvant +plus être peintre, Joseph Labatut devint poète: + + Hélas! de tous ces biens, qui font seuls la jeunesse, + Que me reste-t-il? Rien, gloire, espérance, amours, + J'ai tout perdu! mon luth seul berce ma tristesse + Dans la nuit monotone où s'éteignent mes jours! + + Aussi bien que des pleurs vous calmez ma souffrance, + O vers! source brillante où j'aime à m'abreuver; + Aussi bien que ces voix qui parlent d'espérance, + Vous descendez d'en haut pour me faire rêver. + + Vous êtes la beauté, l'amour et la nature, + Le langage confus de tant d'êtres divers, + Les plus vagues parfums que répand la verdure, + Tout, tout, ô poésie, ange éloquent des vers! + + * * * * * + + Environnez-moi donc, consolez-moi, génies, + Pendant mes jours obscurs, mes longues insomnies. + De vos magiques dons devrais-je être déçu, + Moi qui, couvant des arts l'ardente frénésie, + Dans les tableaux fameux lisais la poésie, + Moi que sous son beau ciel la peinture a conçu? + +C'est ainsi qu'il chantait, et ses accents mélodieux surent atteindre +souvent, grâce à une puissante inspiration, les plus hautes régions de +l'art. + +Mais si la poésie était venue atténuer ses souffrances morales, il n'en +était pas moins plongé dans le plus grand dénûment. De trop nombreux +exemples, hélas! nous ont assez prouvé que si la poésie ne conduit pas à +la misère, il est bien rare qu'elle en tire. Aussi, combien de jeunes +littérateurs voyons-nous descendre de Pégase pour ne pas y mourir +d'inanition! Et n'est-ce pas là une des causes qui ont fait dire à notre +éminent critique Sainte-Beuve: «Il se trouve dans les trois quarts des +hommes comme un poète qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.» +Souvent donc sacrifier le poète sera une nécessité pour sauver l'homme. +Mais pareil sacrifice pourra-t-il toujours aisément s'accomplir? +Contrairement à la lampe qui, privée subitement de l'huile qui lui +donnait la clarté et la vie, pâlit et s'éteint, l'homme vraiment poète +survivra-t-il à la privation de cette force chaleureuse, la poésie, qui +était sa vie à lui? Habitant des domaines enchantés de l'imagination, +pourra-t-il s'acclimater aux champs de la réalité, passer ses jours à +s'occuper d'un lendemain, vivre pour vivre? + +En présence d'un tel problème, Chatterton, en Angleterre, n'avait vu +qu'une solution, celle de s'empoisonner. Malfilâtre et plus tard +Gilbert, en France, s'étaient laissés: le premier, mourir de faim et de +misère; le second, entraîner par la folie du désespoir sur un lit +d'hôpital, où la mort devait bientôt l'aller chercher. La liste serait +longue de ces pauvres martyrs moissonnés dès leur printemps, par la faim +et le suicide, pour n'avoir pu accomplir ce divorce avec la poésie! + +En cette circonstance encore, le courage de Joseph Labatut ne se laissa +pas abattre par le malheur, et, plus résigné que ses frères en poésie, +il quitta les sphères sereines habitées par le poète pour chercher +ailleurs une occupation qui lui procurât le pain de chaque jour. + +Il importe de dire qu'il restait encore de la famille appauvrie et +dispersée de Labatut une pieuse femme, soeur de la bonne veuve dont +nous avons déjà parlé, et qui, dans la mesure de ses forces, vint à son +secours. Un jeune chirurgien l'entourait aussi, dans ce cruel moment, +d'une touchante sollicitude. Ce jeune ami avait une petite fille qui +devint l'Antigone de l'aveugle, et celui-ci, touché de sa bonté, +s'occupa de développer cette tendre imagination en apprenant à l'enfant +les plus belles fables de Lafontaine, en lui racontant les épisodes +d'Homère, l'Histoire sainte, et tout ce qui était capable d'orner son +intelligence en excitant sa curiosité. + +Les progrès de la petite fille étonnèrent bientôt ses parents, la ville +entière en parla, et plusieurs pères de famille, frappés d'un tel +résultat, confièrent à Labatut le soin d'instruire leurs enfants. + +C'est ainsi qu'il trouva les ressources qui lui manquaient. + +Et maintenant, comment put-il accomplir un pareil professorat, obligé +d'enseigner non-seulement ce qu'il ne pouvait pratiquer lui-même, mais +encore ce qu'il n'avait pas appris? C'est à une mémoire prodigieuse, à +une énergie indomptable au service d'une intelligence d'élite, qu'il +faut demander le secret d'un pareil prodige. + +Cependant, une telle dépense de forces affaiblit bientôt la santé du +jeune précepteur. Les élèves devinrent plus rares, et le poète ne tarda +pas à reprendre sa lyre un moment abandonnée. Il apportait alors à ses +nouvelles compositions une science plus approfondie de la prosodie et +des connaissances nouvelles des règles du langage; son imagination +s'était élargie, grâce aux nombreuses lectures orales qui lui avaient +été faites, et c'est alors qu'il produisit de nombreuses pièces, d'un +rhythme varié, aussi élevées que touchantes, admirables de sentiment, et +que venaient rehausser la pureté et la simplicité du style. Il +travaillait dans le silence, se récitait ses vers à lui-même, les +corrigeait, les polissait, et, enfin, les dictait lorsqu'ils avaient +atteint le degré de perfection voulu. + +M. Pélissier, qui, de loin, veillait toujours sur le malheureux aveugle, +ayant eu connaissance de ses poésies, eut la pensée d'en publier le +recueil. Ce ne fut pas sans résistance de la part de l'auteur, qui, +modeste à l'excès, s'opposa longtemps à cette publication. Il fallut +bien y consentir pourtant, car le peu de ressources qu'il avait pu +recueillir de ses leçons diminuait de jour en jour, et de nouveau la +pauvreté se dressait devant lui avec son hideux visage de spectre. + +«.... Vous le savez, écrivait-il à son bienfaiteur, ce n'est pas un vain +désir de célébrité qui m'a fait céder à vos instances, et consentir à +livrer au public des vers que j'aurais voulu garder pour moi et pour +quelques rares amis qui sont bien obligés de supporter quelque chose. + +«Si, jusqu'à présent, je m'étais toujours refusé à me faire imprimer, +c'est que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd'hui, +et il faut bien, malgré toutes mes répugnances et mes craintes, que je +me décide à prendre ce dangereux parti. + + «La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets; + «Aussi, je l'avouerai, n'est-ce pas sans regrets, + «Sans cette pudeur fière, aux malheureux connue, + «Que je livre aux regards mon âme toute nue. + +«Mais il le faut, vous le voulez; et puisque c'est une dernière planche +de salut, je vais encore m'y hasarder.» + +Des gens de coeur, et la presse elle-même, vinrent s'associer à +l'oeuvre si généreusement entreprise par M. Pélissier, à l'initiative +duquel nous devons de compter un poète de plus. Voici comment +l'_Artiste_, journal des salons, rendant compte d'une soirée littéraire, +saluait l'apparition du nouveau-venu dans le monde des lettres: + +«Êtes-vous de ceux-là qui aiment les surprises en littérature, et pour +qui le talent a plus de prestige quand il se révèle spontanément avec +quelque entour romanesque? En ce cas, soyez en joie, car il se prépare +une nouvelle apparition en ce genre. L'autre jour, avant de partir pour +quelque villa des environs de Paris, Mme la comtesse d'Agoult avait +réuni chez elle un certain nombre d'écrivains et d'artistes: MM. Alfred +de Vigny, Louis et Horace de Viel-Castel, Mignet, Arthur de Gabineau, +Auguste Desplaces, Louis de Rouchaud, Henri Lehmann, Georges Lervegt et +quelques autres; on arrivait assez mystérieusement convoqué pour une +lecture. Or, il s'agissait des poésies d'un jeune homme devenu aveugle +au milieu d'études ardentes faites en peinture, l'art vers lequel il se +sentait tout d'abord entraîné. M. Bocage[3] a lu, avec cette passion +qu'il met à tout, une biographie très-dramatique du pauvre aveugle, +rédigée, par la reine du salon, avec cette sûreté et cette distinction +de style que vous avez admirées maintes fois dans les pages signées +Daniel Stern. + +«Le poète ainsi connu dans sa vie, on devait écouter avec plus de faveur +et d'intérêt les fragments de son oeuvre qu'on a lus ensuite; mais, de +ses poésies je ne vous dirai rien, ne voulant pas vous enlever par des +louanges et des critiques indiscrètes le piquant de l'imprévu. Une +chose, toutefois, dont il est bon, à ce propos, de se féliciter, c'est +que les femmes aient au coeur ce sympathique souci des lettres. Alors +même qu'elles se trompent dans leurs dévouements littéraires, leurs +erreurs sont généreuses et dignes. Aussi, pour mon compte, je regrette +de ne pas les voir prendre plus souvent l'initiative en cela; il leur +sied si bien de ménager un auditoire et de l'ombre au talent délicat, +violemment étouffé dans le vacarme contemporain, comme une voix +d'alouette dans une rafale. C'est pourquoi, dans les rigueurs de sa +destinée, le jeune aveugle du Bugue doit se trouver encore favorisé du +ciel, puisqu'il se produit au monde poétique sous de tels auspices et +qu'il a rencontré une si noble marraine.» + +Lorsque l'ouvrage parut sous le titre d'_Insomnies et Regrets_[4], orné +d'un portrait de l'auteur dû à M. Lehmann, avec une notice servant de +préface par M. Pélissier, il produisit une grande émotion chez tous les +coeurs généreux, accessibles au beau. + +Les journaux de l'époque témoignent hautement de l'accueil sympathique +fait à ce livre de poésies inspiré par le malheur; on comprit que ce +n'était pas là une de ces douleurs fictives que réclame l'élégie, mais +une terrible réalité, et que le pauvre aveugle ne faisait pas de +métaphores quand il s'écriait: + + La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets. + +Il faudrait un volume pour citer tous les articles que la presse +consacra à l'intéressant auteur. Je me bornerai donc à donner ici +quelques extraits, qui suffiront au lecteur qui n'aurait pu se procurer +l'ouvrage dont l'édition fut épuisée en quelques jours, pour se faire +une idée du mérite de l'oeuvre et des difficultés qui, lors de son +apparition, semblaient devoir en compromettre le succès: + +«Voici un livre de poésies qui a produit une sensation profonde dans le +monde littéraire. Paris s'en est ému tout le premier. Le livre venait +pourtant du coin le plus reculé de la province, et l'on sait l'accueil +réservé aux oeuvres écrites loin du centre des lettres et des arts. +Mais celle-là portait avec elle une double recommandation puissante, +celle du malheur et du talent. Tout semblait conspirer contre son +succès. Et d'abord, le temps n'est guère à la poésie, bien que les vers +n'aient jamais été plus nombreux. Mais qui dit poésie dit rêverie, et +l'on n'a pas le loisir de rêver. Que l'on y soit ou non disposé, sitôt +qu'on a mis les pieds dans le monde, il faut s'associer à sa vie active, +pratique, matérielle, bruyante, sous peine de délaissement et de misère. +S'arrêter sur les bords du chemin pour contempler le ciel, pour se +replier en soi, pour recueillir ses pensées, pour analyser ses émotions, +pour chanter les unes et les autres, c'est courir le risque de voir les +passants vous jeter leur dédain ou leur pitié. + +«Il faut, pour obtenir les sympathies et gagner la fortune et la gloire, +d'autres goûts et d'autres occupations; il faut étouffer son coeur, +couper les ailes à son imagination, et, les regards devant soi, +s'avancer hardiment dans le mouvement des affaires, dans le bruit et la +fumée, dans l'effroyable pêle-mêle des ambitions, des concurrences et +des cupidités. + +«Or, dans ces conditions-là, le monde ne peut être qu'antipathique aux +poètes, dont les chants ont besoin de silence pour être entendus. + +«Il est vrai qu'en dehors de la société pratique, il y en a une autre +qui s'isole pour penser et méditer, pour recueillir toute idée qui se +produit; mais celle-là, on l'a rendue défiante par les déceptions qu'on +lui a fait subir en matière d'art et de poésie. Elle croit peu au talent +véritable depuis qu'elle en a tant vu de faux; elle se défie des +réputations nouvelles, depuis qu'elle en a tant vu d'usurpées; elle est +en garde contre les poètes plus encore que contre tous les autres; elle +sait comment, en ces dernières années, ils ont abusé de la crédulité +publique pour nous donner leurs impressions intimes, d'où sortait +toujours une triste impression pour le lecteur. Les talents supérieurs +eux-mêmes n'ont pas été à l'abri de ces reproches mérités, et, à l'heure +qu'il est, c'est à peine s'il reste, dans ce grand naufrage de la +poésie, deux ou trois voix qui aient le privilége d'appeler la confiante +attention des amateurs mystifiés. + +«Donc, quand le livre de Lafon-Labatut fit son apparition, on voit que +ses chances étaient peu favorables. Et cependant, à peine l'eût-on lu, +que l'on en parla partout, là même où l'on parle si difficilement des +publications nouvelles de la province, c'est-à-dire dans la presse de +Paris. M. Sainte-Beuve emboucha le premier la trompette pour annoncer la +nouvelle dans la _Revue des Deux-Mondes_[5]. Avec sa rare sagacité, son +vif sentiment, sa rapide intelligence, il avait découvert dans ce petit +livre une délicieuse oasis, une source fraîche et limpide +d'inspiration, une nature naissante et vierge, des émotions vraies, un +style spontané, et toutes ces choses qui deviennent de plus en plus +rares, à savoir la vérité, l'émotion, la grâce et la pensée. + +«Il est de ces hommes qui comptent la conscience pour quelque chose dans +leurs écrits, et qui, dans la critique, apportent autant de justice que +d'esprit. On s'émut donc de l'article de M. Sainte-Beuve, et on lut le +livre de poésie de M. Lafon-Labatut. On put se convaincre dès lors qu'il +n'y avait eu à son égard ni exagération, ni engouement...»[6] + +Un jeune poète, sous le pseudonyme de Benjamin, dans une critique des +oeuvres de Labatut, insérée dans la _Colonne et l'Observateur_[7], +journal de Boulogne, s'exprimait ainsi: + +«... Les poésies de Lafon-Labatut sont belles, palpitantes d'intérêt, +souvent pleines d'énergie dans la pensée et l'exposition, riches +d'images et de coloris,--la pointure s'y retrouve souvent,--harmonieuses +et très-variées dans le rhythme, ce qui les sauve de la monotonie, cet +écueil funeste à beaucoup de poètes. Sans doute, toutes ne sont pas +parfaites: quelques morceaux, rares il est vrai, accusent un peu +d'incohérence dans la conception et d'obscurité dans la forme; mais, +considérées dans leur ensemble, elles n'en sont pas moins l'oeuvre +d'un poète qu'on ne peut que s'applaudir d'avoir lu et de pouvoir relire +souvent. Les morceaux que nous aimons le mieux, et qui nous paraissent +réunir le plus de qualités poétiques, sont: _Apothéose_, _ma Mère_, _les +Adieux_, _l'Absence_, _A un Enfant_, _les Hirondelles_, _A mon Chien_, +etc.; et parmi ceux où l'auteur s'est dégagé, complétement ou en partie, +de ses préoccupations personnelles: _les Vents_, _les Bois_, _la +Cloche_, et surtout _le Fou_. Répétons-le: toutes les pièces qui +composent _Insomnies et Regrets_, même celles qui ne sont pas +irréprochables, sont marquées au coin de la bonne poésie. Tous ceux dont +le coeur n'est jamais resté froid devant un beau talent et une belle +âme, unis à une grande infortune, voudront donner au poète aveugle une +marque de bienveillante sympathie; les dames surtout, qui ont toujours +été pour lui une Providence terrestre; les femmes, dont le coeur bat +si vite à l'aspect du malheur et de la souffrance, voudront être les +Antigones de ce nouvel OEdipe. + +«Encore un mot à Lafon-Labatut: dans le morceau adressé à un _Oiseau +inconnu_, il lui dit qu'il voudrait que sa voix solitaire fût, comme la +sienne, _l'amour d'un malheureux_. Son désir ne sera pas stérile: +toutes les douleurs se touchent par quelque point, et plus d'un +malheureux, en retrouvant dans ses vers ce qu'il a souffert, embellis +des charmes de la poésie, sentira renaître dans ses yeux de douces +larmes qu'il croyait à jamais perdues, et retrempera son courage dans +l'énergie de sa volonté, dans le calme de sa résignation. Quant à son +nom, qu'il aurait voulu garder ignoré, il sera prononcé, par tous ceux +qui le connaîtront, avec le respect et l'amour qu'il commande, et +deviendra un des symboles les plus touchants du poète malheureux.....»[8] + +Le _Moniteur_, le _Constitutionnel_, le _National_, le _Messager_, la +_Presse_, l'_Illustration_, etc., suivirent l'exemple donné, et Labatut +recueillit une ample moisson de sympathiques éloges, précurseurs de la +haute marque de distinction dont l'Académie française devait l'honorer +en mettant sur son front sa couronne de lauriers. + +On sait avec quel enthousiasme fut accueillie, en 1835, l'apparition, à +la Comédie-Française, de _Chatterton_, drame que M. Alfred de Vigny +venait de tirer de son magnifique roman de _Stello_. + +Le sujet était bien fait pour soulever les attaques de quelques +bourgeois égoïstes et à l'esprit étroit; aussi ne furent-elles pas +ménagées à l'auteur, que l'on accusait stupidement de s'être constitué +l'apologiste du suicide. + +L'opinion publique fit bon compte de ces basses accusations, dictées le +plus souvent par la jalousie impuissante. Le succès de la pièce fut +éclatant et l'enseignement salutaire; les âmes compatissantes s'émurent +à ce terrible tableau de l'orgueil brutal et de l'égoïsme se coalisant +pour terrasser le génie, et, au sortir d'une représentation, M. de +Maillé de Latour-Landry écrivait à l'un de ses amis: + +«Je viens de voir _Chatterton_. Eh bien! M. de Vigny a raison. Quand un +poète se produit, on doit lui assurer au moins pour un an le pain +quotidien, lui donner le temps d'essayer ses forces, de les montrer, et +de gagner le suffrage public. Je sors de chez mon notaire. J'ai +institué à cet effet un prix de _quinze cents francs_ que décernera +l'Académie.» + +Telles furent les circonstances qui présidèrent à la fondation de ce +prix, et que j'ai cru devoir rappeler. + +Dans sa séance publique annuelle du 10 septembre 1846, l'Académie +française, sur le rapport de M. Lebrun, accorda par acclamation à Joseph +Lafon-Labatut le prix fondé par M. le comte de Maillé de Latour-Landry, +et qui était ainsi libellé: «Prix institué en faveur d'un jeune écrivain +pauvre dont le talent, déjà remarquable, paraît mériter d'être encouragé +à poursuivre sa carrière dans les lettres»[9]. + +En outre, pour reconnaître les premiers efforts du poète qui promettait +un si bel avenir, et en même temps pour l'aider surtout à réaliser cette +promesse, M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, décida +qu'il serait attribué à Lafon-Labatut une indemnité annuelle de 800 +francs. + +M. Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie française, fut chargé +d'annoncer au lauréat la décision bienveillante dont il venait d'être +l'objet. + +C'est ainsi qu'à force de résignation, d'énergie et de patience, le +jeune poète venait de conquérir un titre à la célébrité, en même temps +que des secours inespérés le mettaient désormais à l'abri de la misère. + +Stimulé par le succès, Labatut ajouta à son oeuvre de nouvelles pièces +de poésie, qui bientôt confirmèrent les espérances fondées sur son +talent et qui ajoutèrent encore à l'intérêt qu'il avait déjà inspiré. + +Il habitait, à l'extrémité de la petite ville du Bugue, une maison +solitaire, modeste ermitage riant aux rayons du soleil levant, égayé par +le chant des oiseaux et le perpétuel murmure de la Vézère. C'est là que +vint le voir M. le comte Horace de Viel-Castel, qui, émerveillé des +récits du poète, s'exprimait en ces termes dans une narration de son +voyage: + +«... Le souvenir de la journée que j'ai passée dans la modeste demeure +de Lafon-Labatut est un de ceux que je garde précieusement en ma +mémoire; jamais je n'oublierai cette infortune si grande et si noble du +poète aveugle, ses chants si mélancoliques et si suaves, sa conversation +si pleine d'intérêt, sa figure si belle d'expression et de tristesse +résignée. Je reviendrai de nouveau dans sa demeure, je l'écouterai me +récitant de nouveaux chants et s'interrompant pour me dire: «Prenez +garde, monsieur, je vous en prie; je vous ai entendu vous appuyer contre +ma fenêtre, et vous pourriez effaroucher un pauvre nid d'hirondelles qui +s'est confié à moi. Tous les ans, mes amies de l'année précédente +viennent l'habiter; elles me connaissent, elles m'aiment, je ne ferme +jamais ma fenêtre pour leur laisser la liberté d'aller et venir à leur +fantaisie... Je les aime sincèrement, ces pauvres hirondelles; elles ne +s'aperçoivent pas que je suis aveugle!...» + +C'est à peu près à cette époque qu'il reçut de Bergerac une adresse de +félicitations signée de toute la ville, et qui rendait un public et +précieux hommage au poète que quelque temps auparavant, à l'occasion du +couronnement de Jasmin, l'intelligente cité avait fêté et applaudi. + +Je transcris ici la réponse de Lafon-Labatut: + + «MESSIEURS, + + «Je suis vraiment désolé qu'une absence de plusieurs jours m'ait + empêché de prendre plus tôt connaissance d'une adresse qui m'honore + autant qu'elle me touche. + + «Je n'ai point oublié, je n'oublierai jamais, messieurs, le jour où + la ville de Bergerac a vu dans son sein un grand poète d'une part + et un grand malheur de l'autre. Ce grand poète, c'était Jasmin; ce + grand malheur, c'était moi. + + «A cette heure, messieurs, le génie eut ses courtisans, c'était + beau, et l'infortune ses flatteurs, c'était encore plus beau + peut-être... Vous me pardonnerez, je l'espère, les épithètes que + je vous donne ici; elles me semblent assez justifiées et ennoblies + par la circonstance; l'Agenais s'en revint avec une magnifique + médaille sur la poitrine, le Périgourdin avec un bienveillant + appareil sur le coeur. + + «Depuis cette époque, messieurs, j'ai bien souffert... c'est ma + tâche sur la terre. Mais une couronne et une aisance inattendues + sont venues me chercher dans ma solitude... Hélas! n'est-ce pas + trop tard?... + + «Quoi qu'il en soit, je garderai et montrerai toujours la + félicitation écrite de mes compatriotes comme le plus beau titre de + noblesse dont mon faible talent puisse se vanter. Parmi les noms + qui la couvrent, quelques-uns me sont apparus comme de vieux amis, + comme une touchante image du souvenir; les autres, que je désire + connaître un jour, comme une douce promesse de l'espérance. + + «Recevez, messieurs, l'assurance de toute ma gratitude et de mon + dévouement le plus sincère. + + «LAFON-LABATUT.» + +On voit, par les citations nombreuses faites dans cette biographie, que +Lafon-Labatut, grâce à son talent, était devenu un homme remarquable et +remarqué. D'autres titres le recommandaient encore aux amis qui +allaient le visiter. C'était d'abord sa conversation savante, qui venait +rehausser le charme d'une diction pure et mélodieuse. Il possédait de +plus ce don bien rare, quoiqu'on en dise, de l'esprit gaulois, +quelquefois caustique, il est vrai, mais à qui l'on pardonnait bien +vite, car l'on connaissait la bonté de l'homme et son exquise +sensibilité de coeur. + +Enfin, aimé et estimé de tous ceux qui l'approchaient, Lafon-Labatut +consacra entièrement le reste de ses jours au commerce des Muses, +chantant ses souvenirs, ses aspirations, avec cette vérité de sentiment +et cette douceur philosophique qui distinguent ses premières oeuvres. + +Quand la vieillesse vint le surprendre, vieillesse que tant d'infortunes +avaient rendue précoce, il se trouvait au milieu de parents qui, comme +lui, longtemps secoués par la tempête, avaient demandé à de durs labeurs +un peu de place au soleil. + +Une longue maladie de coeur, contre laquelle vinrent échouer les +secrets de la science médicale et les soins les plus empressés, l'enleva +à ses concitoyens le 5 juillet 1877. + +C'est ainsi qu'il mourut ou plutôt s'éteignit doucement en souhaitant à +ceux qui l'entouraient le bonheur qu'il avait si peu connu. + +Le recueil des poésies inédites qui me fut confié par notre regretté +poète, lors des premières atteintes de la maladie qui devait +l'emporter, est le fruit de trente années de travail. + +Une excessive modestie, jointe au désir d'atteindre toujours un plus +haut degré de perfection, empêchèrent l'auteur de livrer à la publicité +ses nouvelles créations. Et pourtant, que de progrès accomplis depuis +l'époque où parut son premier ouvrage! Tout ici est d'un fini parfait, +et, sauf quelques rares inégalités, tout y porte les traces du génie +poétique. C'est surtout dans l'élégie que se révèle son talent; c'est là +que brillent, avec le plus d'éclat, cette grâce et ce naturel qui +gardent les oeuvres de vieillir. + +On a reproché à Lafon-Labatut un peu d'uniformité, résultat inévitable +de ses chants composés sous une impression personnelle, celle de son +malheur. Il a tenu compte de la critique; oubliant ses souffrances, il a +produit de nombreuses pièces où il s'est, pour ainsi dire, isolé de +lui-même. Parmi ces morceaux, l'on remarque surtout: _l'Impôt_, _les +Inventions_, _le Tableau_, _Un de Trop_, _Jadis et Maintenant_, _la +Rencontre_, _les Lazzaroni_, _l'Abeille_, _le Vieux Gardeur d'Oies_, _le +Sobriquet_, etc. + +En livrant prochainement à la publicité ces poésies complètes sous le +titre modeste de _Derniers Tâtonnements_ que leur a donné l'auteur, je +ne ferai que céder aux instances des amis du poète et au désir exprimé +par la Société historique et archéologique de la Dordogne[10]. + +La _Femme du Diable_ publiée aujourd'hui est une des pièces les plus +remarquables du recueil, un véritable chef-d'oeuvre par l'ordonnance +et le pittoresque du récit, un étonnant tour de force poétique par le +retour périodique des mêmes rimes. Le succès obtenu par les premières +oeuvres de Lafon-Labatut me garantit l'accueil favorable du public +pour ces admirables strophes qui justifient si bien cette pensée de +Victor Hugo prise par le poète aveugle comme épigraphe à ses _Derniers +Tâtonnements_: + + Quand l'oeil du corps s'éteint, l'oeil de l'esprit s'allume. + + GABRIEL LAFON. + +Le Bugue (Dordogne), Juin 1878. + + + + +LA FEMME DU DIABLE + +LÉGENDE PÉRIGORDINE. + + Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connaît pas. + Sur l'homme j'ai fondé mon empire de flamme, + Dans les désirs du coeur, dans les rêves de l'âme, + Dans les liens des corps, attraits mystérieux, + Dans les trésors du sang, dans les regards des yeux. + + (Alfred DE VIGNY.) + + + + + I + + + Enfant, de légendes avide, + J'ai souvent entendu parler + D'une femme sèche et livide + Qu'un sort fatal semblait voiler; + On l'appelait, Dieu me pardonne, + La Femme du Diable, au hameau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Au fond d'une gorge sauvage + Qui s'étrécit en entonnoir, + Sans voisins et sans parentage, + Sans amis qu'un gros matou noir, + Elle habite un bouge où foisonne + La fêve grise, le sureau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Dedans, sur une planche haute, + Se riant du miauleur affreux, + Une souris rouge y grignotte + Un livre d'heures tout poudreux, + Et dehors, une poule aphone + Y gratte un fétide terreau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Nul grillon dans la cheminée, + Nul lierre au mur se cramponnant, + Pas de ruche au soleil tournée, + Nul pauvre qui, s'en revenant, + Rende un _pater_ pour une aumône + Au seuil maudit de ce closeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + On dit qu'elle avait été belle, + Mais mon enfance n'y voyait + Qu'une grande sempiternelle + Dont l'air farouche m'effrayait; + Le temps, qui fauche et qui moissonne, + Avait tout flétri sur sa peau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + La vieille servante d'un prêtre, + Chez qui j'ai fait bien des péchés, + Lorsque la bise à la fenêtre + Geignait dans les trous mal bouchés, + Me fit, encore j'en frissonne, + De cette histoire un long tableau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Je vais, grâce au ciel qui m'éclaire, + De quelques traits l'amplifier, + Ce, afin que le populaire + S'en puisse mieux édifier; + Et sur un air je me chansonne + Pour plus durable _memento_: + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + II + + + Jeanne était une paysanne + Si fraîche sous son bavolet, + Si pimpante, la pauvre Jeanne, + Dans la serge qui l'habillait, + Qu'en pour, madame la baronne + Eût donné maint et maint joyau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Car, aux champs où Jeanne était née, + Elle prit sa taille d'osier, + L'air d'une aimable matinée, + Un rossignol dans son gosier; + Sa joue empruntait, vermillonne, + Le ferme éclat du bigarreau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Comme une oronge elle était blonde; + Son corps de grâce était pétri; + Aussi légère qu'une aronde, + Elle en avait le joli cri; + Et blanche neige qui floconne + La jalousait sur le plateau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Qu'elle se courbe en moissonneuse, + Chantant dans le blé des guérets; + Qu'elle se redresse en faneuse + Derrière nos faucheurs distraits, + Le sceptre qu'on ambitionne, + C'est sa faucille ou son rateau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Finalement, dans la prairie, + A la fontaine, aux sentiers verts, + Partout, pleins de sorcellerie, + Ses yeux vifs, de longs cils couverts, + Tournaient la tête qui grisonne, + Alanguissaient le pastoureau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Qu'il eût mieux valu, pour son âme, + Brider ses fantasques humeurs, + Vivre laide, exempte de blâme, + Au sein de nos benoîtes moeurs, + Se mesurer selon son aune, + Et ne pas s'éprendre à vau-l'eau! + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + III + + + Il advient qu'au quartier de lune + Où se vautre le mardi-gras, + Quand sur les pignons, dans la brune, + En jurant s'accouplent les chats, + La musette qui s'époumonne + Proclame grand bal au flambeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + IV + + + Dans ce récit, que nous confirme + Plus d'un respectable témoin, + Jeanne, avec une aïeule infirme, + Vivait, du village assez loin; + Fruit mûr et bouton qui fleuronne + Rarement ont même rameau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Éclipser toutes ses compagnes, + Jeanne brûlait de ce désir. + Ainsi qu'à la ville, aux campagnes, + Gloriole nuit au plaisir; + Gloriole, hélas! empoisonne + Bal dans un Louvre ou sous l'ormeau! + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + «--Mon enfant, murmurait l'aïeule, + «En proie aux affres de la mort, + «De me laisser malade et seule + «N'aurait-tu pas quelque remord? + «Mon ange gardien m'abandonne + «Dès que tu quittes mon rideau.» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + «Souviens-toi, ma douce Jeannette, + «De tes parents en paradis; + «Souviens-toi d'être fille honnête, + «De mes soins prodigués jadis; + «Qu'en mourant, ta mère si bonne + «Me légua ton petit berceau.» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + «Elle est mauvaise conseillère, + «La vanité, ma chère enfant; + «Ayons recours, par la prière, + «A la Vierge qui nous défend; + «Simplesse et vertu, de son trône + «Descendront te faire un trousseau.» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + «Fassent Jésus et ses apôtres, + «Avec saint Joseph, l'artisan, + «Et saint Roch, patron de nous autres, + «Humble race du paysan, + «Que Dieu le père nous guerdonne + «En bénissant notre hoyau.» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + «Ne m'abandonne pas; naguère, + «Comme autrefois d'os et de chairs, + «M'ont apparu dans leur suaire + «Nos pauvres défunts les plus chers; + «Et leur main pleine d'argémone + «Me montrait un soleil nouveau.» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Jeanne obéit, non sans blasphême, + Non sans se dire entre les dents: + «--Fut-ce avec le diable lui-même, + «Je danserai là-bas, dedans + «Cette masure qui rayonne, + «Où ricane le chalumeau!» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + V + + + Sitôt que l'aïeule assoupie, + Confiante, a fermé les yeux, + Jeanne, que pousse un bras impie, + S'apprête à pas silencieux. + Le vieux calel de cuivre jaune + Languit éteint sur l'escabeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Oh! précaution ténébreuse! + Oh! coupable et funeste apprêt! + Et tu vas fuir, fuir, malheureuse, + Ton lit si blanc et si propret, + Doux nid où l'amour te chantonne + Les songes de ton renouveau! + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Et si pendant qu'ailleurs tu veilles, + Pour comble d'épouvantement, + La mort vient surprendre ta vieille + Avant les derniers sacrements! + Qui sait? Peut-être la félone + Porte la main au loqueteau! + Si te diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Fuyant la grand'mère abusée + Qui lui tint lieu de ses auteurs, + Elle descend par la croisée: + C'est la porte des malfaiteurs. + D'abord, elle hésite et tâtonne; + L'ombre l'étreint de son bandeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Plus loin, elle tressaille: un lièvre + S'éveille et part à son côté; + Un buisson l'accroche; un genièvre + Semble agir dans l'obscurité; + Un renard glapit et braconne + Aux trousses de quelque étourneau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Elle écoute:--A travers la haie, + Qu'est-ce qui sanglote tout bas? + --Elle regarde, elle s'effraie: + --Qu'est-ce donc qui se meut là-bas? + --Une ombre indécise y mâchonne + --Je ne sais quoi dans le préau; + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Exhalant de brusques huées, + Pareilles aux cris des démons, + Le vent déchire les nuées + Qui se rassemblent sur les monts; + Le ciel frileux s'encapuchonne + Dans leurs plis traînant en lambeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Bientôt une flamme qui brille, + Un bruit lointain de flageolet + Vient égarer la jeune fille + Sur les traces d'un feu-follet; + Un inconnu jà la talonne, + Aux yeux perçants sous grand chapeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Un plumet sur sa chevelure + Va rouler en se remuant, + Courtoise est toute son allure, + Son abord est insinuant; + Du haut en bas il s'environne + Des ondes d'un ample manteau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + «--La nuit aveugle a bien des piéges, + «Gente damoiselle; est-ce à vous + «D'aller braver ses sortiléges, + «Ses lutins et ses loups-garous, + «Et le fier bandit qui rançonne + «La bachelette incognito?» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + A ce seul nom de damoiselle, + La simple fille du manant, + Gagnée à la voix qui l'appelle, + Se retourne et va cheminant, + Côte à côte, alerte et friponne, + Avec l'étrange Jouvenceau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + C'est que le bal et les fleurettes + Avaient détraqué sa raison, + L'éloignant des oeuvres discrètes, + Des devoirs et de l'oraison, + Si bien qu'on l'avait vue, au prône, + Sourire à tel godelureau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + «--Confiez-vous à ma prudence, + «Car le chemin où vous passez + «Vous mènerait droit à la danse, + «A la danse des trépassés; + «Le malin qui vous espionne + «Prend ce flageolet pour appeau.» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + «Que cette chaîne, ô ma colombe, + «Où l'or fin relient cent rubis, + «De votre col si blanc retombe + «Étinceler sur vos habits; + «Gage d'amour, qu'il sanctionne + «Celui d'un puissant hobereau!» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + «Suivez-moi; vous serez la reine + «De tout le village assemblé.» + Comme ils traversaient la garenne, + Son coeur pourtant se sent troublé: + Aux gais refrains qu'elle fredonne, + En sons plaintifs répond l'écho. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Les mâtins, qui prennent l'alarme, + Perçant les ténèbres d'abois, + Leur couraient sus; voilà qu'un charme + En leur gorge étrangle leur voix; + Leur bande se cache et marmonne, + Râlant la peur par le naseau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Qu'importe une aïeule mourante? + Qu'importent des pressentiments? + Jeanne entend la vive courante, + Et le rire, et les instruments, + Et l'humeur gaillarde et gasconne + Qui circule en niche, en bravo. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + La masure craque et chancelle + Comme un vieux ivrogne attardé; + On se poursuit, on se harcelle; + Le carnaval est débordé! + On frétille, on se tâtillonne; + L'on saute et l'on s'embrasse: oh! oh! + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Lise, et demain la fièvre quarte + Ou la toux aux fréquents accès; + La fluxion qui fera, Marthe, + Saillir votre joue en abcès; + Et perdre son salut, Simonne, + N'est-ce là qu'un léger bobo? + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + VI + + + Parmi la tourbe réjouie, + Tous deux s'offrent:--«Qu'est celui-ci, + «Se disait plus d'une ébahie, + «Que Jeanne nous amène ici? + «D'un duc porte-t-il la couronne? + «Est-ce un écuyer du château?» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Et plus d'une, par convoitise, + Furtive, lui jette un regard; + Et plus d'une qu'envie attise, + De Jeanne chuchotte à l'écart. + «--Ah! dit une vieille matronne, + «C'est un loup qui guette un agneau!» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + A quoi sert que le berger compte + Toutes les têtes du bétail? + L'affreux ravisseur n'a pas honte + D'entrer choisir dans le bercail. + Tant bien qu'on se précautionne, + Le diable happe son morceau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Elle n'entendait rien: la folle, + Déjà prompte à tout oublier, + Glorieuse, pirouette et vole, + Enlacée à son cavalier; + Vous croiriez que son pied festonne, + Narguant l'aiguille et le pinceau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Elle n'entendait rien! l'abeille + Ainsi voltige autour des fleurs, + Aux rayons d'avril s'ensoleille, + Et se perd entre leurs couleurs; + Tel, le papillon vagabonde + De la pervenche à l'arbrisseau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + C'était à fermer les paupières + A chaque fois que flamboyait + L'éclair des perles et des pierres + Qu'en fringuant elle renvoyait; + Et tandis qu'elle s'évaltonne + Flotte le magique oripeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Jeannille, la grosse meunière, + Feint un grand malaise, et s'assied; + Mion, l'alerte jardinière, + Se reproche une entorse au pied; + La dame du syndic chiffonne + D'ennui son tablier ponceau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Les jeunes bouviers de la plaine, + Dont le chapeau porte un ruban, + Ceux d'Audrix et de Lanceplène, + De Bigarroque et de Cabans, + Sont fâchés que la compagnonne + Leur préfère ce damoiseau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Le ménétrier du village, + Fin goguenard, ils le sont tous, + Rit au superbe personnage + Qui change en ducats ses gros sous; + D'un clin d'oeil oblique il coïonne + Mion, Jeannille et l'Isabeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Il connaissait toutes les gammes; + Maître tailleur de son métier, + Il habillait hommes et femmes, + Et, d'après maint cabaretier, + Estimait le jus de la tonne + Plus doux, ma foi, que le pruneau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Afin de mouiller sa musette, + C'était là son dire, il fallait + Qu'à son côté toujours fut prête + Sa pinte avec son gobelet: + Cours, ma musette biberonne, + En bourrée, ou vire en rondeau! + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Sur ce toit qui flamboie et grouille, + Au milieu du calme lointain, + La lune qu'un nuage souille, + Jette un rayon louche, et s'éteint: + Ainsi, craintive et pâle nonne + Épie entre un double barreau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + VII + + + Minuit! minuit! dans l'autre monde, + Soudain hurle un choeur de damnés, + Qui forment une obscène ronde + Et se trémoussent déchaînés: + L'enfer se rue; il nasillonne + Aux reflets du rouge fourneau: + «--Si le diable n'était pas beau, + «Il n'eût jamais tenté personne. + + «Relevons la robe ensoufrée + «Riche de ses franges de feu! + «Dansons! la plus belle curée + «Pour notre maître n'est qu'un jeu! + «La fille d'Ève qu'il bouchonne + «Tourne en dansant dans le panneau. + «Si le diable n'était pas beau, + «Il n'eût jamais tenté personne. + + «Dans l'habitacle où, sur la braise, + «Nos vains plaisirs sont expiés, + «Du fond des bois c'est une fraise + «Qui, cette nuit, tombe à nos pieds; + «C'est un bouquet de belladone, + «C'est une goutte du ruisseau. + «Si le diable n'était pas beau, + «Il n'eût jamais tenté personne. + + «Que tout lui fasse la grimace, + «Quand fiévreuse elle dormira; + «Que la chenille et la limace + «Brouttent ce qu'elle sèmera; + «Que le grain qu'un ver charançonne + «Devienne cendre, en son bluteau. + «Si le diable n'était pas beau, + «Il n'eût jamais tenté personne. + + «Qu'elle vive encor sur la terre + «Mais que son âme rampe ici! + «Que sa chute, non salutaire, + «N'amène nulle autre à merci! + «Qu'un remords sans larme assaisonne + «Ses fruits, son pichet, son chanteau! + «Si le diable n'était pas beau, + «Il n'eût jamais tenté personne. + + «Dansons! et qu'il s'ouvre sans cesse + «Aux danseuses de tous les temps, + «A la ribaude, à la princesse, + «Notre portail, à deux battants! + «Que de ses clefs Simon Barjonne + «Voie enrouiller le vieux faisceau! + «Si le diable n'était pas beau, + «Il n'eût jamais tenté personne. + + «Nous avons la danse macabre, + «Puisque la danse lui plaît tant; + «La toge, la mître et le sabre, + «Elle y verra tout gigottant; + «Elle y verra la bûcheronne + «Coudoyer son gentilhommeau. + «Si le diable n'était pas beau, + «Il n'eût jamais tenté personne. + + «Sous les cieux chargés de tempêtes + «Gît la terre, et son fondement + «Alourdit encor sur nos têtes + «Cet effroyable entassement; + «Mineurs que la haine aiguillonne, + «N'en pouvons-nous faire un monceau? + «Si le diable n'était pas beau, + «Il n'eût jamais tenté personne. + + «Dans notre immense farandole, + «Un jour viendra s'associer + «Le monde en masse, et notre idole + «Triomphera sur le brasier: + «Ce monde, que rien n'étançonne, + «Y choiera comme un vil copeau. + «Si le diable n'était pas beau, + «Il n'eût jamais tenté personne. + + «Quand sur la tache originelle + «L'eau du déluge passe en vain, + «Qu'au mal l'engeance criminelle + «Court, tiède encor du sang divin, + «Avec la flamme on nous savonne + «Pour nous enlaidir; mais tout beau! + «Si le diable n'était pas beau, + «Il n'eût jamais tenté personne. + + «A nous les belles fantaisies! + «A nous les profanes rieurs! + «A nous les faces cramoisies + «Ivres des biens extérieurs! + «A nous l'esprit-fort qui raisonne! + «D'Épicure à nous le pourceau! + «Si le diable n'était pas beau, + «Il n'eût jamais tenté personne. + + «Chantons l'_hosanna_ de l'abîme! + «Elle est à nous! Elle est à nous! + «Embauchons cette autre victime + «A la barbe du Dieu jaloux!--» + Et l'inextricable chaconne + Se dévide en sombre écheveau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + VIII + + + N'abandonnez pas votre mère, + Fillettes au minois moqueur! + Le plaisir, ce fruit éphémère, + Exquis au goût, gâte le coeur; + Que de fois la bouche gloutonne + S'y rompit les dents au noyau! + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + IX + + + Une danse effrénée, ardente, + Inconnue aux bons villageois, + Emporte la jeune imprudente, + Et son danseur qui, dans ses doigts, + Presse sa taille et l'emprisonne, + Et la serre ainsi qu'un étau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Point de trève, point de relâche! + Ses traits ruissellent de sueurs; + Sur son oeil, un autre oeil s'attache, + Dardant une fauve lueur + Qui la fascine et la baillonne + Mieux que la couleuvre un oiseau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Oui, sa plainte avorte et s'enroue; + Lumière et murs, cohue enfin, + Autour d'elle font une roue + Oui tourne et retourne sans fin; + Dans son sein le sang qui bouillonne + Monte tinter à son cerveau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + D'un noir délire l'âme pleine, + Se détourner elle ne sait; + Au lieu de l'amoureuse haleine + Qui dans son haleine passait, + Contre sa figure mignonne + Un souffle effaré de museau! + Si te diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Le musicien que décourage + Leur pas fouleurs plus véhéments, + Pour les suivre pousse avec rage + La mesure et le mouvement; + Toute sa verve fanfaronne + Avait fait place au vertigo. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Une vague odeur de bitume + Aux assistants se fait sentir; + De l'étranger la bouche fume, + Des flammes semblent en sortir; + Puis le couple enfin tourbillonne + Sans toucher des pieds au carreau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + X + + + A ces signes trop manifestes, + Qui n'eût reconnu Lucifer? + Nul n'a de voix, nul n'a de gestes, + Devant le prince de l'enfer; + L'un dans un coin se pelotonne; + L'autre n'ose crier: haro! + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Tandis que tout tremble et palpite, + Pour chasser l'esprit décevant, + Quelqu'un, le plus hardi, court vite + Quérir monsieur le desservant. + --Il arrive, il prie, il entonne + Le psautier avec son bedeau.-- + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + A l'aspect du pieux ministre + S'arrête l'archange cruel, + La mine basse et l'air sinistre + Qu'il prend la veille de Noël; + Il attend que le ciel ordonne, + Tel qu'un coupable à son poteau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + --«Par la puissance souveraine + «Que je reçus des sacrements, + «Rentre à jamais dans la gehenne, + «Pierre des mille achoppements!» + Fit trois fois le prêtre.--On bourdonne: + «Amen, Amen,» dans le troupeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Et, dès que sa tête maudite + Du saint goupillon se mouilla, + Aux yeux de la foule interdite + Toute sa hideur s'étala; + Le fer qui nous estramaçonne + Moins effrayant sort du fourreau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Dragon de la Sainte-Écriture + Qui fut Moloch, qui fut Baal, + Les grincements de sa denture + On fait reculer tout le bal: + Pieds fourchus et barbe de faune, + Il a les cornes du taureau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Ses mains sont des griffes crochues; + Sa gueule remonte en croissant + Vers ses deux oreilles velues, + Et jusqu'à terre lui descend + Une queue horrible et bouffonne + Qu'il agite comme un fléau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + En faux-bourdon, Satan s'informe + D'un ton hypocrite et railleur: + --«Comment faut-il, sous quelle forme, + «Que je sorte d'ici, Seigneur? + «Sera-ce en salpêtre qui tonne? + «En coup de vent? en trombe d'eau?» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + --«En vent! et que Dieu te confonde! + «_Vade retro!_» dit le curé. + A ces mots l'animal immonde, + Une autre fois transfiguré, + S'étend, se gonfle, se balonne: + C'est un gigantesque crapaud. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Il crève! et renversant la foule, + Morne et muette de stupeur, + S'échappe, et siffle, et gronde, et roule, + Laissant une infecte vapeur; + Son rire affreux au loin raisonne, + Et répète: «_Vade retro!_», + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + XI + + + Oh! combien la frayeur redouble, + Quand chacun, encor tout transi, + Se relève, et voit qu'en ce trouble + Jeanne était disparue aussi! + L'Ante-Christ, chacun le soupçonne, + N'aura pas seul fait le très-saut. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Mais Jeanne était devant sa porte, + Elle entre; et que voit-elle alors? + L'aïeule, hélas! L'aïeule morte! + Morte sans elle, et le cou tors! + Le vieux calel de cuivre jaune + Brille debout sur l'escabeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Qui l'avait rallumé? mystère! + Était-ce l'enfer? ou le ciel? + Un éclair de la foudre austère? + Les feux du brasier éternel, + Afin que l'ingrate s'étonne + De se sentir moins qu'un roseau? + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Jeanne, sous l'horreur qui la navre, + Est prise d'un long tremblement + Face à face avec ce cadavre + Qui la regarde fixement; + Quel regard! il la questionne; + Sa mère est son premier bourreau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Elle tombe; et jusqu'à l'aurore, + Dans un cauchemar infernal, + Son noir danseur la fit encore + Bondir en un cercle fatal. + Il l'entraîne, au doigt il lui donne + Un serpent en guise d'anneau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + «--Venez, dit-il, venez, madame, + «Dans mon royaume de clinquant, + «Vous aurez un voile de flamme, + «Vos colliers seront un carcan; + «C'est dans mes États qu'on façonne + «Tout ce qui vous séduit là-haut.» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + «C'est moi qui fais dans les ripailles + «D'un vin chanteur un vin brutal; + «Dans le coffre des pince-mailles + «Reluisent mes yeux de métal; + «Entre cousins j'occasionne + «Cent procès à tire-couteau.» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + «Du puissant j'endurcis l'audace, + «J'inspire ma fourbe au cafard, + «Mon envie au porte besace, + «Et ma soif du sang au soudard; + «Ma parure sans frein pomponne + «Le péché, son frère jumeau.» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + «Vous trouvez la pente rapide? + «Voyez, que de fleurs sous vos pas! + «Ce lac d'un vitriol limpide + «N'est qu'un miroir pour vos appas; + «Ce bruit joyeux qui carillonne + «Célèbre notre conjungo.--» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Du jour des cendres qui se lève, + Or, c'était _l'Ave Maria_ + Que Jeanne écoutait dans son rêve; + Après sur l'aïeule pria + Plus dolente et plus monotone + La cloche avec son lourd marteau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Un beau gars qui l'avait aimée, + Au point d'en rester innocent, + Voyant sa fenêtre fermée + Si tard, lui chantait en passant: + «--Dodo, l'enfant, ma folichonne, + «S'endormira tantôt, dodo.--» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Aux brouillards de l'aube avancée + Jeanne a rouvert ses yeux sanglants; + Sa beauté s'était effacée; + Ses longs cheveux étaient tout blancs; + L'empreinte d'un baiser charbonne + Son front d'un effroyable sceau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + La chaîne d'or, qui fut sa gloire, + N'offre à son regard confondu + Qu'un chanvre rèche et dérisoire, + Bref, une corde de pendu. + Tout Saint-Chamassy mentionne + Ceci vrai comme le _Credo_. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Vous qui n'avez nulle vergogne + De négliger vos vieux parents, + Voyez un peu comme on se cogne + A l'enfer aux feux dévorants. + Vous dont l'âme aux faux biens s'adonne, + Songez, songez à ce cadeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Voilà donc, qu'il vous en souvienne, + Où mène la fougue des sens! + Certes, avant que ça me revienne, + Ça vous passera, jeunes gens; + Sous votre danse polissonne + La coulpe vous creuse un caveau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Au carême, il faut qu'on le dise, + Frappé d'un miracle si grand, + Chacun devint pilier d'église; + Chacun, quarante jours durant, + Jeûna, plus maigre qu'une mone, + A faire japper le boyau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Aussi, de ce bal détestable, + Quand pour absoudre les témoins + Pâques dressa sa sainte table, + Tous furent prêts, une de moins, + Une qu'en vain Pâques sermonne, + Qu'attend en vain Quasimodo. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + XII + + + Passant, si par un temps de pluie, + Tu rencontrais vers Jean-de-Mai + Une vieille avec une truie, + D'un grand signe de croix armé + Plains la vieille et fuis la cochonne + Qui fouille au pied d'un baliveau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + XIII + + + Depuis cette triste aventure, + Dont la date bien loin s'enfuit, + De Jeanne on dit que la toiture + S'illumine à chaque minuit; + A chaque minuit s'y cramponne + Et croasse un rauque corbeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Par la fenêtre, sa complice, + Chemin qu'autrefois elle a pris, + L'étranger, à son tour, se glisse + Près d'elle, à l'heure des esprits; + Un lutin moqueur la testonne, + Un autre enfle un aigre pipeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Ridée, osseuse et décrépite, + Elle implore un peu de repos; + Mais son danseur se précipite, + Toujours ardent, toujours dispos: + «--Diablesse, harpie ou gorgone, + «Des ans ne crains point le fardeau!» + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Alors la danse recommence, + Danse plus rude qu'un combat, + Pleine d'ivresse et de démence: + Tous les scandales du sabbat! + Aux bras de Satan qui bougonne + Jeanne éclate en cris de chevreau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Puis tout décroît dans ces murailles + Où, pour couronner le festin, + Comme en une nuit d'épousailles, + Coule un breuvage libertin; + Puis un sourd ronflement détonne + Sur le poivre impur du chaudeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + XIV + + + Depuis le soir qu'à la malheure + Elle faillit à son devoir, + Dehors ou bien dans sa demeure, + Elle regarde tout sans voir; + En vain le coudrier drageonne, + En vain reverdit le côteau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + En vain tous les ans l'hirondelle + Revient fêter la Saint-Joseph; + En vain l'octave solennelle + Quitte en chantant la haute nef; + En vain la grappe de l'automne + Réjouit les flancs du tonneau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Seulement comme un point magique + Où se retrace son malheur, + Sa vue, à la solive antique, + Suit dans un rayon de chaleur + L'araignée au guet qui harponne + La folle mouche en son réseau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Depuis ce jour, la misérable + N'a plus ri, pleuré, prié Dieu, + Jamais cherché l'air secourable + Qu'on respire dans le saint lieu; + Jamais aux pieds de la madone + Courbé sa lèvre à leur niveau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Quand les dévidoirs qu'un fil tire, + Tels que moulins à vent s'en vont, + Quand des noix le fruit qu'on retire + S'entasse au plat d'étain profond, + Quand de marrons on réveillonne + Et qu'ils pètent sous le treffau, + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + On assure que cette histoire + A la veillée emplit d'effroi + Jusqu'à ceux qui, dans l'auditoire, + Vingt ans furent soldats du roi, + Tant, que la bergère poltronne + Laisse aller son gentil fuseau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Chacun fuit sa rencontre à cause + Du guignon, et le salinier + Détourne son âne, et nul n'ose + Braver l'oeil qui, de son grenier, + Au loin sur l'herbette moutonne, + Darde aux ouailles le claveau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Le maquignon que Jeanne avise, + Le chasseur partant au matin, + Ne feront ni foire ni prise; + Et juste au plus doux du chemin + Le charton qui jure et marronne + Viendra verser son tombereau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Tous prétendent qu'elle est sorcière; + Qu'elle erre aux carrefours des bols, + Ou sur les os du cimetière, + Et que dans l'orage parfois, + Au haut des airs, elle éperonne + Un manche à balai de bouleau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Par la nue où Jeanne circule + Rien n'abat son vol clandestin, + Ni les cierges bénits qu'on brûle, + Ni la Brâme de Saint-Martin + Grondant dans sa tour que blasonne + Des vieux croisés le panonceau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Jean du pied-bot, dit l'Ambarèle, + Qui lit dans le _Petit-Albert_, + L'a vue ainsi faisant la grêle; + Mais garons-nous d'un tel expert; + Ces lignes fines qu'on griffonne + Sont souvent l'oeuvre du Noireau! + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Qu'un marmot crie on l'en menace; + On dit pour mettre le holà: + --«L'excommuniée, elle passe! + «La femme du diable, elle est là!» + Prions, prions que sa patronne + La visite au bord du tombeau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Jeanne de tous longtemps honnie + Verra luire un jour consolant, + Ce Dieu que le pécheur renie + Fait veiller son coq vigilant: + Tôt ou tard dans notre nuit sonne + Le troisième coquerico. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Reprends la beauté, la jeunesse, + Non la beauté de tes vingt ans, + Jeanne, qui te fit pécheresse, + Mais celle des grands pénitents: + La douleur la perfectionne, + Et le ciel même s'en prévaut. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + XV + + + Pauvre soeur! qu'aucun plus ne mêle + A son nom crainte ni clameur. + Sommes-nous pas faibles comme elle? + Tous enfants du même semeur? + Les épis que l'or chaperonne + Souffrent bien l'azur du barbeau! + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + D'ailleurs tous ces vains maléfices, + Dont le fantôme nous séduit, + Du démon ne sont qu'artifices + Pour nous égarer dans la nuit. + Arrière à celui qui tamponne + La lumière sous le boisseau! + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Type éternel d'impénitence, + Pendant qu'il court, le Juif maudit; + Sur Jeanne, invoquons l'assistance + De l'Homme-Dieu qui se rendit + Aux yeux en pleurs de Magdelone, + Aux prières du larronneau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + Et dans ce cas très-exemplaire, + SI j'ai voulu vous divertir, + Si j'ai cherché trop à vous plaire, + Pas assez à vous convertir, + Sachez que le diable en personne + Se rit de tout poètereau. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + + + + ENVOI. + + + T'agréer me fut une amorce; + Des enfers enfin revenu, + Ami, non sans plus d'une entorse, + J'ai là, près de l'esprit cornu, + Vu la critique hérissonne: + Qu'elle y reste, cher Archambeaud. + Si le diable n'était pas beau, + Il n'eût jamais tenté personne. + + * * * * * + + +POUR PARAITRE PROCHAINEMENT: + +DERNIERS TATONNEMENTS + +PAR + +J. LAFON-LABATUT. + + +INSOMNIES ET REGRETS + +NOUVELLE ÉDITION + +Par le même Auteur + +Ouvrage couronné par l'Académie française. + +Périgueux.--Imprimerie Charles RASTOUIL, rue Taillefer, 31. + + * * * * * + + +NOTES: + +[1] 1er décembre 1815. + +[2] M. Pélissier, homme de lettres distingué, se trouvait alors occupé +auprès de M. Raynouard, célèbre académicien, auteur de la tragédie _les +Templiers_. + +[3] Célèbre acteur dramatique. + +[4] Furne, éditeur, Paris. + +[5] Livraison du 1er décembre 1845. + +[6] _La Guienne_, numéro du 28 janvier 1846, Feuilleton par Justin +Dupuy. + +[7] Numéro du 12 juillet 1846. + +[8] Voici la petite pièce de poésie sur _un Oiseau inconnu_, à laquelle +il est fait allusion: + + Je ne sais pas ton nom, petit oiseau des champs + Qui, par longs intervalles, + Fais retentir au loin la gaîté de tes chants + En strophes matinales. + + Je n'entendis jamais de près ta belle voix; + Jamais, au premier âge, + Tu ne vins sur mon front te choisir dans les bois + Un balcon de feuillage. + + Mais qu'importe le nom qu'on te donne ici-bas, + Voix que le Ciel inspire! + Mon coeur te connaît bien; et ne me rends-tu pas + Une larme, un sourire? + + Qu'importent les couleurs dont tu luis au soleil, + Dans les herbes nouvelles? + Dieu t'a fait le présent qui n'a point de pareil, + Ta musique et tes ailes. + + Ce n'est du rossignol ni le chant soutenu, + Ni la vive alouette; + C'est un vague soupir, un talent méconnu + D'insouciant poète. + + Ce n'est point la beauté superbe, à l'oeil vainqueur; + C'est la Vierge qui passe, + Se tourne, vous regarde, et laisse au fond du coeur + Le parfum de sa trace. + + Chaque printemps, tu viens de tes jeunes amours + Chanter jeune interprète; + Chaque printemps, plus vieux et plus triste toujours, + Je t'écoute et m'arrête. + + Tu répands en mon âme un confus souvenir + D'harmonie et d'enfance, + Comme la fleur d'automne abandonne au zéphir + Un doux reste d'essence. + + Et je rêve au passé! petit oiseau des champs + Qui, par longs intervalles, + Fait retentir au loin la gaîté de tes chants + En strophes matinales. + + Sous la motte de terre as-tu pour paravent + La mauve ou la pervenche? + Ou ton frêle édifice aux caprices du vent + Flotte-t-il sur la branche? + + Fais-tu des tendres blés qui couvrent les sillons + Les festins de ta couche? + Portes-tu dans ton bec, à tes chers oisillons, + La bourdonnante mouche? + + T'exiles-tu, nomade, en ces brûlants climats + Où se hâte l'aurore? + Constant et résigné, braves-tu nos frimas, + Cher oiseau? Je l'ignore. + + Connaître ne rend pas plus heureux, je le sais; + On sait tout quand on aime; + Pour un pauvre ignorant comme moi, c'est assez + Que tu sois un emblême. + + Emblême de bonheur, hélas! dont palpitait + Ma jeunesse ravie, + Qui chante quelques jours au printemps, puis se tait + Tout l'hiver de la vie. + + Je ne veux pas savoir ton nom. J'aimerais mieux + Que ma voix solitaire + Fût, comme tes accents, l'amour d'un malheureux, + Et mon nom un mystère! + + +[9] L'Académie décernant tous les deux ans le prix institué par M. de +Latour-Landry, le lauréat reçoit 3,000 francs. + +[10] Dans la séance tenue par la Société historique et archéologique de +la Dordogne, le 2 août 1877, M. Dujaric-Descombes fit la communication +suivante, au sujet de la mort récente du poète aveugle J. Lafon-Labatut: + +«Bien qu'une terre étrangère l'ait vu naître, Lafon-Labatut appartient +au Périgord par sa famille originaire du Bugue et son existence écoulée +dans cette ville. Ce poète si digne d'intérêt avait pris une place +distinguée dans la poésie contemporaine par la publication de ses +_Insomnies et Regrets_, et son admirable talent, couronné par l'Académie +française, recevra encore un nouveau lustre par la publication posthume +d'un second recueil inédit, les _Derniers Tâtonnements_. Le Périgord +tout entier a vivement ressenti la perte d'un homme qui l'honorait par +son génie poétique. La Société historique et archéologique, qui a le +culte des hommes et des choses qui font la gloire de notre province, +voudra rendre un hommage à sa mémoire, en témoignant aujourd'hui, dès le +début de sa séance, les regrets que lui a causés la mort de ce poète, +qui fut un disciple admiré de Millevoye et de Lamartine.» + +A l'unanimité, la Société s'associa à la pensée de M. Dujaric, et il fut +décidé que le procès-verbal de la séance contiendrait l'expression de +ses regrets au sujet de la mort de l'auteur des _Insomnies et Regrets_ +et des _Derniers Tâtonnements_. + + + + + + +End of Project Gutenberg's La femme du diable, by Joseph Lafon-Labatut + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU DIABLE *** + +***** This file should be named 33595-8.txt or 33595-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/5/9/33595/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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