diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 33746-8.txt | 6032 | ||||
| -rw-r--r-- | 33746-8.zip | bin | 0 -> 89227 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 33746-h.zip | bin | 0 -> 122490 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 33746-h/33746-h.htm | 6330 | ||||
| -rw-r--r-- | 33746-h/images/title.png | bin | 0 -> 26389 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
8 files changed, 12378 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/33746-8.txt b/33746-8.txt new file mode 100644 index 0000000..7cf19ce --- /dev/null +++ b/33746-8.txt @@ -0,0 +1,6032 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 2, by Paul Féval + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Bossu Volume 2 + Aventures de Cape et d'Épée + +Author: Paul Féval + +Release Date: September 17, 2010 [EBook #33746] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU VOLUME 2 *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + + + + + + + + + Au lecteur + + Cette version électronique reproduit dans son intégralité + la version originale. + + La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures. + + L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. + La liste des modifications se trouve à la fin du texte. + + + + + LE BOSSU. + + + Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX, + rue de Schaerbeek, 12. + + + COLLECTION HETZEL. + + + LE BOSSU + + AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE + + + PAR + + + PAUL FÉVAL. + + 2 + + Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger, + interdite pour la France. + + + LEIPZIG, + ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR. + + 1857 + + + + +L'HÔTEL DE NEVERS. + +(SUITE.) + + + + +IV + +--Largesses.-- + + +Ce devait être un bossu de beaucoup d'esprit, malgré l'extravagance +qu'il commettait en ce moment. Il avait l'oeil vif et le nez aquilin. +Son front se dessinait bien sous sa perruque grotesquement révoltée, et +le sourire fin qui raillait autour de ses lèvres annonçait une malice +d'enfer. + +Un vrai bossu! + +Quant à la bosse elle-même, elle était riche, bien plantée au milieu du +dos, et se relevant pour caresser la nuque. + +Par devant, le menton touchait la poitrine. Les jambes étaient +bizarrement contournées, mais n'avaient point cette maigreur proverbiale +qui est l'accompagnement obligé de la bosse. + +Cette singulière créature portait un costume noir complet, de la plus +rigoureuse décence, manchettes et jabot de mousseline plissée d'une +éclatante blancheur. + +Tous les regards étaient fixés sur lui, et cela ne semblait point +l'incommoder. + +--Bravo, sage Ésope! s'écria Chaverny; tu me parais un spéculateur hardi +et adroit! + +--Hardi..., répéta Ésope en le regardant fixement, assez; adroit... nous +verrons bien! + +Sa petite voix grinçait comme une crécelle d'enfant. + +Tout le monde répéta: + +--Bravo, Ésope! bravo! + +Cocardasse et Passepoil ne pouvaient plus s'étonner de rien. Leurs bras +étaient tombés depuis longtemps; mais le Gascon demanda tout bas: + +--N'avons-nous jamais connu de bossu, mon bon? + +--Pas que je me souvienne. + +--Vivadiou! il me semble que j'ai vu ces yeux-là quelque part. + +Gonzague aussi regardait le petit homme avec une remarquable attention. + +--L'ami, dit-il, on paye comptant, vous savez? + +--Je sais, répondit Ésope; car, à dater de ce moment, il n'eut plus +d'autre nom. + +Chaverny était son parrain. + +Ésope tira un portefeuille de sa poche et mit aux mains de Peyrolles +soixante billets d'État de cinq cents livres. + +On s'attendait presque à voir ces papiers se changer en feuilles sèches, +tant l'apparition du petit homme avait été fantastique. + +Mais c'étaient de belles et bonnes cédules de la Banque. + +--Mon reçu? dit-il. + +Peyrolles lui donna son reçu. + +Ésope le plia et le mit dans son portefeuille, à la place des billets. +Puis, frappant sur le carnet: + +--Bonne affaire! dit-il. A vous revoir, messieurs! + +Il salua bien poliment Gonzague et la compagnie. + +Tout le monde s'écarta pour le laisser passer. + +On riait encore, mais je ne sais quel froid courait dans toutes les +veines. Gonzague était pensif. + +Peyrolles et ses gens commençaient à faire sortir les acheteurs, qui +déjà eussent voulu être au lendemain. Les amis du prince regardaient +encore et machinalement la porte par où le petit homme noir venait de +disparaître. + +--Messieurs, dit Gonzague, pendant qu'on va disposer la salle, je vous +prie de me suivre dans mes appartements. + +--Allons! fit Cocardasse derrière la draperie, c'est le moment ou +jamais... marchons! + +--J'ai peur, fit le timide Passepoil. + +--Eh donc! je passerai le premier. + +Il prit Passepoil par la main et s'avança vers Gonzague, chapeau bas. + +--Parbleu! s'écria Chaverny en les apercevant, mon cousin a voulu nous +donner la comédie!... c'est la journée des mascarades... Le bossu +n'était pas mal; mais voici bien la plus belle paire de coupe-jarrets +que j'aie vue de ma vie! + +Cocardasse junior le regarda de travers. Navailles, Oriol et consorts se +mirent à tourner autour de nos deux amis en les considérant +curieusement. + +--Sois prudent! murmura Passepoil à l'oreille du Gascon. + +--Capédébiou! fit ce dernier, ceux-ci n'ont-ils jamais vu deux +gentilshommes, qu'ils nous dévisagent ainsi? + +--Le grand est de toute beauté! dit Navailles. + +--Moi, repartit Oriol, j'aime mieux le petit! + +--Il n'y a plus de niche à louer; que viennent-ils faire? + +Heureusement qu'ils arrivaient auprès de Gonzague, qui les aperçut et +tressaillit. + +--Ah! fit-il, que veulent ces braves? + +Cocardasse salua avec cette grâce noble qui accompagnait chacune de ses +actions. Passepoil s'inclina plus modestement, mais en homme cependant +qui a vu le monde. + +Puis Cocardasse junior, d'une voix haute et claire, parcourant de +l'oeil cette foule pailletée qui venait de le railler, prononça ces +paroles: + +--Ce gentilhomme et moi, vieilles connaissances de monseigneur, nous +venons lui présenter nos hommages. + +--Ah!... fit encore Gonzague. + +--Si monseigneur est occupé d'affaires trop importantes, reprit le +Gascon, qui s'inclina de nouveau, nous reviendrons à l'heure qu'il +voudra bien nous indiquer. + +--C'est cela, balbutia Passepoil; nous aurons l'honneur de revenir. + +Troisième salut, puis ils se redressèrent tous deux, la main à la +poignée de la brette. + +--Peyrolles! appela Gonzague. + +L'intendant venait de faire sortir le dernier adjudicataire. + +--Reconnais-tu ces beaux garçons? lui demanda Gonzague; mène-les à +l'office... qu'ils mangent, qu'ils boivent... Donne-leur à chacun un +habit neuf... et qu'ils attendent mes ordres! + +--Ah! monseigneur!... s'écria Cocardasse. + +--Généreux prince!... fit Passepoil. + +--Allez! ordonna Gonzague. + +Ils s'éloignèrent à reculons, saluant à toute outrance et balayant la +terre avec la vieille plume de leurs feutres. + +Quand ils arrivèrent en face des rieurs, Cocardasse le premier planta +son feutre sur l'oreille et releva du bout de sa rapière le bord frangé +de son manteau. Frère Passepoil l'imita de son mieux. + +Tous deux, hautains, superbes, le nez au vent, le poing sur la hanche, +foudroyant les railleurs de leurs regards terribles, ils traversèrent la +salle sur les pas de Peyrolles, et gagnèrent l'office, où leur coup de +fourchette étonna tous les serviteurs du prince. + +En mangeant, Cocardasse junior disait: + +--Mon bon, notre fortune est faite! + +--Dieu le veuille! répondait, la bouche pleine, frère Passepoil toujours +moins fougueux. + +--Ah çà! cousin, dit Chaverny au prince quand ils furent partis, depuis +quand te sers-tu de semblables outils? + +Gonzague promena autour de lui un regard rêveur et ne répondit point. + +Ces messieurs cependant, parlant assez haut pour que le prince pût les +entendre, chantaient un dithyrambe à sa louange et faisaient honnêtement +leur cour. + +C'étaient tous nobles un peu ruinés, financiers un peu tarés. Aucun +d'eux n'avait encore commis d'action absolument punissable selon la loi; +mais aucun d'eux n'avait gardé la blancheur de la robe nuptiale. + +Tous, depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient besoin de +Gonzague, l'un pour une chose, l'autre pour une autre. Gonzague était au +milieu d'eux seigneur et roi comme certains patriciens de l'ancienne +Rome parmi la foule famélique de leurs clients. + +Gonzague les tenait par l'ambition, par l'intérêt, par leurs besoins et +par leurs vices. + +Le seul qui eût gardé une portion de son indépendance était le jeune +marquis de Chaverny, trop fou pour spéculer, trop insoucieux pour se +vendre. + +La suite de ce récit montrera ce que Gonzague voulait faire d'eux; car, +au premier aspect, placé comme il l'était à l'apogée de la richesse, de +la puissance et de la faveur, Gonzague semblait n'avoir besoin de +personne. + +--Et l'on parle des mines du Pérou! disait le gros Oriol pendant que le +maître se tenait à l'écart. L'hôtel de M. le prince vaut à lui seul le +Pérou et toutes ses mines! + +Il était rond comme une boule, ce traitant; il était haut en couleur, +joufflu, essoufflé. Ces demoiselles de l'Opéra consentaient à se moquer +de lui amicalement, pourvu qu'il fût en fonds et d'humeur donnante. + +--Ma foi, répliqua Taranne, financier maigre et plat, c'est ici +l'Eldorado! + +--La maison d'or! ajouta M. de Montaubert, ou plutôt la maison de +diamant! + +--_Ya!_ traduisit le baron de Batz, _té tiamant plitôt_. + +--Plus d'un grand seigneur, reprit Gironne, vivrait toute une année avec +une semaine du revenu du prince de Gonzague. + +--C'est que, dit Oriol, le prince de Gonzague est le roi des grands +seigneurs! + +--Gonzague, mon cousin, s'écria Chaverny d'un air plaisamment piteux, +par grâce, demande quartier, ou cet ennuyeux hosannah durera jusqu'à +demain. + +Le prince sembla s'éveiller. + +--Messieurs, dit-il sans répondre au petit marquis, car il n'aimait +point la raillerie, prenez la peine de me suivre dans mon appartement; +il faut que cette salle soit libre. + +Quand on fut dans le cabinet de Gonzague: + +--Vous savez pourquoi je vous ai convoqués, messieurs? reprit-il. + +--J'ai entendu parler d'un conseil de famille, répondit Navailles. + +--Mieux que cela, messieurs... une assemblée solennelle... un tribunal +de famille où Son Altesse Royale le régent sera représenté par trois des +premiers dignitaires de l'État: le président de Lamoignon, le maréchal +de Villeroy et le vice-chancelier d'Argenson. + +--Peste! fit Chaverny. S'agit-il donc de la succession à la couronne? + +--Marquis, prononça sèchement le prince, nous allons parler de choses +sérieuses... épargnez-nous. + +--N'auriez-vous point, cousin, demanda Chaverny en bâillant par avance, +quelque livre d'estampes pour me distraire pendant que vous serez +sérieux? + +Gonzague sourit afin de le faire taire. + +--Et de quoi s'agit-il, prince? demanda M. de Montaubert. + +--Il s'agit de me prouver votre dévouement, messieurs, répondit +Gonzague. + +Ce ne fut qu'un cri: + +--Nous sommes prêts! + +Le prince salua et sourit. + +--Je vous ai fait convoquer spécialement, vous, Navailles, Gironne, +Chaverny, Nocé, Montaubert, Choisy, Lavallade, etc., en votre qualité de +parents de Nevers; vous, Oriol, comme chargé d'affaires de notre cousin +de Châtillon; vous, Taranne et Albret, comme mandataires des deux +Chastellux... + +--Si ce n'est la succession de Bourbon, interrompit Chaverny, ce sera +donc la succession de Nevers qui sera mise sur le tapis? + +--On décidera, répondit Gonzague, l'affaire des biens de Nevers... et +d'autres affaires encore. + +--Et que diable avez-vous besoin des biens de Nevers, vous, mon cousin, +qui gagnez un million par heure? + +Gonzague fut un instant avant de répondre. + +--Suis-je seul? demanda-t-il ensuite d'un accent pénétré. N'ai-je pas +votre fortune à faire? + +Il y eut un vif mouvement de reconnaissance dans l'assemblée. Tous les +visages étaient plus ou moins attendris. + +--Vous savez, prince, dit Navailles, si vous pouvez compter sur moi! + +--Et sur moi! s'écria Gironne. + +--Et sur moi!... et sur moi! + +--Sur moi aussi, pardieu! fit Chaverny après tous les autres. Je +voudrais seulement savoir... + +Gonzague l'interrompit pour dire avec une hauteur sévère: + +--Toi, tu es trop curieux, petit cousin! cela te perdra... Ceux qui sont +avec moi, comprends bien ceci, doivent entrer résolûment dans mon +chemin, bon ou mauvais, droit ou tortueux... + +--Cependant... + +--C'est ma volonté!... Chacun est libre de me suivre ou de rester en +arrière, mais quiconque s'arrête a rompu volontairement le pacte; je ne +le connais plus... Ceux qui sont avec moi doivent voir par mes yeux, +entendre par mes oreilles, penser avec mon intelligence... La +responsabilité n'est pas pour eux qui sont les bras, mais pour moi qui +suis la tête... Tu m'entends bien, marquis? je ne veux pas d'amis faits +autrement que cela! + +--Et nous ne demandons qu'une chose, ajouta Navailles, c'est que notre +illustre parent nous montre la route. + +--Puissant cousin, dit Chaverny, m'est-il permis de vous adresser +humblement et modestement une question? Qu'aurai-je à faire? + +--A garder le silence et à me donner ta voix dans le conseil. + +--Dussé-je blesser le touchant dévouement de nos amis, je vous dirai, +cousin, que je tiens à ma voix à peu près autant qu'à un verre de +champagne vide; mais... + +--Point de mais! interrompit Gonzague. + +Et tous avec enthousiasme: + +--Point de mais! + +--Nous nous serrerons autour de monseigneur, ajouta lourdement Oriol. + +--Monseigneur, ajouta Taranne, le financier d'épée, sait si bien se +souvenir de ceux qui le servent! + +L'invite pouvait n'être pas adroite, mais elle était au moins directe. + +Chacun prit un air froid, pour n'avoir point l'air d'être complice. + +Chaverny adressait à Gonzague un sourire triomphant et moqueur. Gonzague +le menaça du doigt comme on fait à un enfant méchant. Sa colère était +passée. + +--C'est le dévouement de Taranne que j'aime le mieux, dit-il avec une +légère nuance de mépris dans la voix. Taranne, mon ami, vous avez la +ferme d'Épernay. + +--Ah! prince!... fit le traitant. + +--Point de remercîments, interrompit Gonzague; mais je vous prie, +Montaubert, ouvrez la fenêtre... je me sens mal. + +Chacun se précipita vers les croisées. Gonzague était fort pâle, et des +gouttelettes de sueur perlaient de ses cheveux. Il trempa son mouchoir +dans le verre d'eau que lui présentait Gironne, et se l'appliqua sur le +front. + +Chaverny s'était rapproché avec un véritable empressement. + +--Ce ne sera rien, dit le prince; la fatigue... j'avais passé la nuit, +et j'ai été obligé d'assister au petit lever du roi. + +--Et que diable avez-vous besoin de vous tuer ainsi, cousin? s'écria +Chaverny; que peut pour vous le roi? je dirais presque, que peut pour +vous le bon Dieu? + +A l'égard du bon Dieu, il n'y avait rien à reprocher à Gonzague. S'il +se levait trop matin, ce n'était certes point pour faire ses dévotions. + +Il serra la main de Chaverny. Nous pouvons bien dire qu'il eût payé +volontiers un bon prix la question que Chaverny venait de lui faire. + +--Ingrat! murmura-t-il, est-ce pour moi que je sollicite? + +Les courtisans de Gonzague furent sur le point de s'agenouiller. + +Chaverny eut bouche close. + +--Ah! messieurs! reprit le prince, que notre jeune roi est un enfant +charmant!... Il sait vos noms, et me demande toujours des nouvelles de +mes bons amis. + +--En vérité! fit le choeur. + +--Quand M. le régent, qui était dans la ruelle avec madame Palatine, a +ouvert les rideaux, le jeune Louis a soulevé ses belles paupières, +toutes chargées de sommeil, et il nous a semblé que l'aurore se levait. + +--L'Aurore aux doigts de roses! fit l'incorrigible Chaverny. + +Personne n'était sans avoir un peu envie de le lapider. + +--Notre jeune roi, poursuivit Gonzague, a tendu la main à Son Altesse +Royale; puis, m'apercevant: «Eh! bonjour, prince; je vous ai rencontré +l'autre soir au Cours-la-Reine, entouré de votre cour... Il faudra que +vous me donniez M. de Gironne, qui est un superbe cavalier.» + +Gironne mit la main sur son coeur. Les autres se pincèrent les lèvres. + +--«M. de Nocé me plaît aussi, continua Gonzague, rapportant les paroles +authentiques de Sa Majesté. Et ce M. de Saldagne, tudieu! ce doit être +un foudre de guerre.» + +--A quoi bon ceci? lui glissa Chaverny à l'oreille, Saldagne est absent. + +On n'avait vu, en effet, depuis la veille au soir, ni M. le baron de +Saldagne ni M. le chevalier de Faënza. + +Gonzague poursuivit sans prendre garde à l'interruption: + +--Sa Majesté m'a parlé de vous, Montaubert; de vous aussi, Choisy, et +d'autres encore. + +--Et Sa Majesté, interrompit le petit marquis, a-t-elle daigné remarquer +un peu la galante et noble tournure de M. de Peyrolles? + +--Sa Majesté, répliqua sèchement Gonzague, n'a oublié personne, excepté +vous. + +--C'est bien fait pour moi! dit Chaverny; cela m'apprendra! + +--On sait déjà votre affaire des mines, à la cour, Albret, poursuivit +Gonzague. «Et votre Oriol, m'a dit le roi en riant, savez-vous qu'on me +l'a donné comme étant bientôt plus riche que moi!» + +--Que d'esprit! Quel maître nous aurons là! + +Ce fut un cri d'admiration générale. + +--Mais, reprit Gonzague avec un fin et bon sourire, ce ne sont là que +des paroles; nous avons eu mieux, Dieu merci! Je vous annonce, ami +Albret, que votre concession va être signée. + +--Qui ne serait à vous, prince? s'écria Albret. + +--Oriol, ajouta le prince, vous avez votre charge noble; vous pouvez +voir d'Hozier pour votre écusson. + +Le gros petit traitant s'enfla comme une boule et faillit crever du +coup. + +--Oriol, s'écria Chaverny, te voilà cousin du roi, toi qui es déjà +cousin de toute la rue Saint-Denis... Ton écusson est tout fait: _d'or, +aux trois bas de chausses d'azur, deux et un, et en coeur un bonnet de +nuit flamboyant_, avec cette devise: _Utile dulci!_... + +On rit un peu, sauf Oriol et Gonzague. + +Oriol avait reçu le jour au coin de la rue Mauconseil, dans une boutique +de bonneterie. Si Chaverny eût gardé ce mot pour le souper, il aurait eu +un succès fou. + +--Vous avez votre pension, Navailles, reprit cependant M. de Gonzague, +cette vivante providence; Montaubert, vous avez votre brevet. + +Montaubert et Navailles se repentirent d'avoir ri. + +--Nocé, continua le prince, vous monterez demain dans les carrosses. +Vous, Gironne, je vous dirai, quand nous serons seuls tous deux, ce que +j'ai obtenu pour vous. + +Nocé fut content. Gironne le fut davantage. + +Gonzague, poursuivant le cours de ses largesses, qui ne lui coûtaient +rien, nomma chacun par son nom. Personne ne fut oublié. + +--Viens çà, marquis, dit-il enfin. + +--Moi! fit Chaverny. + +--Viens çà, enfant gâté! + +--Cousin, je connais mon sort, s'écria plaisamment le marquis; tous nos +jeunes condisciples qui ont été sages ont eu des _satisfecit_... Moi, le +moins que je risque, c'est d'être au pain et à l'eau. Ah! ajouta-t-il en +se frappant la poitrine, je sens que je l'ai bien mérité! + +--M. de Fleury, gouverneur du roi, était au petit lever, dit Gonzague. + +--Naturellement, repartit le marquis, c'est sa charge. + +--M. de Fleury est sévère. + +--C'est son métier. + +--M. de Fleury a su ton histoire aux Feuillantines avec mademoiselle de +Clermont. + +--Aïe! fit Navailles. + +--Aïe! aïe, répétèrent Oriol et consorts. + +--Et tu m'as empêché d'être exilé, cousin? dit Chaverny: grand merci! + +--Il ne s'agissait pas d'exil, marquis. + +--De quoi donc s'agissait-il, cousin? + +--Il s'agissait de la Bastille. + +--Et tu m'as épargné la Bastille! Deux fois grand merci! + +--J'ai fait mieux, marquis. + +--Mieux encore, cousin? Il faudra donc que je me prosterne? + +--Ta terre de Chaneilles fut confisquée sous le feu roi. + +--Lors de l'édit de Nantes, oui. + +--Elle était d'un beau revenu, cette terre de Chaneilles? + +--Vingt mille écus, cousin... pour moitié moins, je me donnerais au +diable. + +--Ta terre de Chaneilles t'est rendue. + +--En vérité! s'écria le petit marquis. + +Puis, tendant la main à Gonzague et d'un grand sérieux: + +--Alors, c'est dit, je me donne au diable! + +Gonzague fronça le sourcil. Le cénacle entier n'attendait qu'un signe +pour crier au scandale. Chaverny promena tout autour de lui son regard +dédaigneux. + +--Cousin, prononça-t-il lentement et à voix basse, je ne vous souhaite +que du bonheur. Mais, si les mauvais jours venaient, la foule +s'éclaircirait autour de vous. Je n'insulte personne: c'est la règle... +Dussé-je rester seul, alors, cousin, moi, je resterai! + + + + +V + +--Où est expliquée l'absence de Faënza et de Saldagne.-- + + +La distribution était faite. Nocé combinait son costume pour monter le +lendemain dans les carrosses du roi. Oriol, gentilhomme depuis cinq +minutes, cherchait déjà quels ancêtres il avait bien pu avoir au temps +de saint Louis. Tout le monde était content. + +M. de Gonzague n'avait certes point perdu sa peine au petit lever de Sa +Majesté. + +--Cousin, dit pourtant le petit marquis, je ne te tiens pas quitte, +malgré le magnifique cadeau que tu viens de me faire. + +--Que te faut-il encore? + +--Je ne sais si c'est à cause des Feuillantines et de mademoiselle de +Clermont, mais Bois-Rosé m'a refusé obstinément une invitation pour la +fête de ce soir au Palais-Royal. Il m'a dit que toutes les cédules +étaient distribuées. + +--Je crois bien! s'écria Oriol, elles faisaient dix louis rue +Quincampoix ce matin. Bois-Rosé a dû gagner là-dessus cinq ou six cent +mille livres. + +--Dont moitié pour ce bon abbé Dubois, son maître! + +--J'en ai vu vendre une cinquante louis, ajouta Albret. + +--On n'a pas voulu m'en donner à soixante! enchérit Taranne. + +--On se les arrache. + +--A l'heure qu'il est, elles n'ont plus de prix! + +--C'est que la fête sera splendide, messieurs, dit Gonzague: tous ceux +qui seront là auront leur brevet de fortune ou de noblesse... Je ne +pense pas qu'il soit entré dans la pensée de M. le régent de livrer ces +cédules à la spéculation. Mais ceci est le petit malheur des temps... +et, sur ma foi! je ne vois point de mal à ce que Bois-Rosé ou l'abbé +fassent leurs affaires avec cela. + +--Dussent les salons du régent, fit observer Chaverny, s'emplir cette +nuit de courtiers et de trafiquants! + +--C'est la noblesse de demain, répliqua Gonzague; le mouvement est là! + +Chaverny frappa sur l'épaule d'Oriol. + +--Toi qui est d'aujourd'hui, dit-il, comme tu les regarderas par-dessus +l'épaule, ces gens de demain! + +Il nous faut bien dire un mot de cette fête. + +C'était l'Écossais Law qui en avait eu l'idée, et c'était aussi +l'Écossais Law qui en faisait les frais énormes. + +Ce devait être le triomphe symbolique du _système_, comme on disait +alors, la constatation officielle et bruyante de la victoire du crédit +sur les espèces monnayées. + +Pour que cette ovation eût plus de solennité, Law avait obtenu que +Philippe d'Orléans lui prêtât les salons et les jardins du Palais-Royal. + +Bien plus, les invitations étaient faites au nom du régent, et, pour ce +seul fait, le triomphe du dieu Papier devenait une fête nationale. + +Law avait mis, dit-on, des sommes folles à la disposition de la maison +du régent, pour que rien ne manquât au prestige de ces réjouissances. +Tout ce que la prodigalité la plus large peut produire en fait de +merveilles devait éblouir les yeux des invités. + +On parlait surtout du feu d'artifice et du ballet. + +Le feu d'artifice, commandé au cavalier Gioja, devait représenter le +palais gigantesque bâti en projet par Law sur les bords du Mississipi. +Le monde, on le savait bien, ne devait plus avoir qu'une merveille: +c'était ce palais de marbre, orné de tout l'or inutile que le crédit +vainqueur jetait hors de la circulation. + +Un palais grand comme une ville où seraient prodiguées toutes les +richesses métalliques du globe! + +L'argent et l'or n'étaient plus bons qu'à cela. + +Le ballet, oeuvre allégorique dans le goût du temps, devait encore +représenter le crédit personnifiant le bon ange de la France et la +plaçant à la tête des nations. + +Plus de famines, plus de misère, plus de guerres! + +Le crédit, cet autre messie envoyé par Dieu clément, allait étendre au +globe entier les délices reconquises du paradis terrestre. + +Après la fête de cette nuit, le crédit déifié n'avait plus besoin que +d'un temple. + +Les pontifes existaient d'avance. + +M. le régent avait fixé à trois mille le nombre des entrées. Dubois +tierça sous main le compte; Bois-Rosé, maître des cérémonies, le doubla +en tapinois. + +A ces époques où règne la contagion de l'agio, l'agio se fourre partout, +rien n'échappe à son envahissante influence. + +De même que vous voyez, dans les bas quartiers du négoce, les petits +enfants marchant à peine trafiquer déjà de leurs jouets, et _faire +l'article_ en bégayant, sur un pain d'épice entamé, sur un cerf-volant +en lambeaux, sur une demi-douzaine de billes; de même, quand la fièvre +de spéculer prend un peuple, les grands enfants se mettent à survendre +tout ce qu'on recherche, tout ce qui a vogue: les cartes du restaurant à +la mode, les stalles du théâtre heureux, les chaises de l'Église +encombrée. + +Si le pain est rare, on fait les miches à prime; si c'est le vin, on +fait monter le campêche. + +Et ces choses ont lieu tout uniment, sans que personne s'en formalise. + +Ceux qui pourraient se plaindre ont en général la voix trop faible et +parlent de trop bas. + +Ceux qui ont une tribune ne peuvent crier tant ils ont la bouche pleine. + +Mon Dieu, M. de Gonzague pensait comme tout le monde en disant: «Il n'y +a point de mal à ce que Bois-Rosé gagne cinq ou six cent mille livres +avec cela!» + +--Il me semble avoir entendu dire à Peyrolles, reprit-il en atteignant +son portefeuille, qu'on lui a offert deux ou trois mille louis du paquet +de cédules que Son Altesse a bien voulu m'envoyer... mais fi donc!... je +les ai gardées pour mes amis. + +Il y eut un long bravo. Plusieurs de ces messieurs avaient déjà des +cartes dans leurs poches; mais abondance de cartes ne nuit pas, quand +elles valent cent pistoles la pièce. + +On n'était vraiment pas plus aimable que ce M. de Gonzague ce matin! + +Il ouvrit son portefeuille, et jeta sur la table un gros paquet de +lettres roses, ornées de ravissantes vignettes qui toutes +représentaient, parmi des Amours entrelacés et des fouillis de fleurs, +le Crédit, le grand Crédit, tenant à la main une corne d'abondance. + +On fit le partage. Chacun en prit pour soi et ses amis, sauf le petit +marquis, qui était encore un peu gentilhomme, et ne revendait point ce +qu'on lui donnait. + +Le noble Oriol avait, à ce qu'il paraît, un nombre considérable d'amis, +car il emplit ses poches. + +Gonzague les regardait faire. + +Son oeil rencontra celui de Chaverny, et tous deux se prirent à rire. + +Si quelqu'un de ces messieurs croyait prendre Gonzague pour dupe, +celui-là se trompait; Gonzague avait son idée: il était plus fort dans +son petit doigt qu'une douzaine d'Oriol multipliées par un demi-cent de +Gironne ou de Montaubert. + +--Veuillez, messieurs, dit-il, laisser deux de ces cartes pour Faënza et +pour Saldagne... Je m'étonne, en vérité, de ne les point voir ici. + +Il était sans exemple que Faënza et Saldagne eussent manqué à l'appel. + +--Je suis heureux, reprit Gonzague, pendant qu'avait lieu la curée +d'invitations cotées rue Quincampoix, je suis heureux d'avoir pu faire +encore pour vous cette bagatelle... Souvenez-vous bien de ceci... +Partout où je passerai, vous passerez. Vous êtes autour de moi un +bataillon sacré: votre intérêt est de me suivre, mon intérêt est de vous +tenir toujours la tête au-dessus de la foule. + +Il n'y avait plus sur la table que les deux lettres de Saldagne et de +Faënza. On se remit à écouter le maître attentivement et +respectueusement. + +--Je n'ai plus qu'une chose à vous dire, acheva Gonzague: des +événements vont avoir lieu sous peu qui seront pour vous des énigmes. Ne +cherchez jamais,--je ne demande point ceci, je l'exige,--ne cherchez +jamais les raisons de ma conduite; prenez seulement le mot d'ordre, et +faites... Si la route est longue et difficile, peu vous importe, puisque +je vous affirme sur mon honneur que la fortune est au bout. + +--Nous vous suivrons! s'écria Navailles. + +--Tous, tant que nous sommes! ajouta Gironne. + +Et Oriol, rond comme un ballon, conclut avec un geste chevaleresque: + +--Fût-ce en enfer! + +--La peste! cousin, fit Chaverny entre haut et bas, les chauds amis que +nous avons là!... Je voudrais gager que... + +Un cri de surprise et d'admiration l'interrompit. + +Lui-même resta bouche béante à regarder une jeune fille d'une admirable +beauté qui venait de se montrer étourdiment au seuil de la chambre à +coucher de Gonzague. + +Évidemment, elle n'avait point cru trouver là si nombreuse compagnie. + +Comme elle franchissait le seuil, son visage tout jeune, tout brillant +d'espiègle gaieté, avait un petillant sourire. A la vue des compagnons +de Gonzague, elle s'arrêta, rabattit vivement son voile de dentelle, +épaissi par la broderie, et resta immobile comme une charmante statue. + +Chaverny la dévorait des yeux. Les autres avaient toutes les peines du +monde à réprimer leurs regards curieux. + +Gonzague, qui d'abord avait fait un mouvement, se remit aussitôt et alla +droit à la nouvelle venue. + +Il prit sa main, qu'il porta vers ses lèvres avec plus de respect encore +que de galanterie. + +La jeune fille resta muette. + +--C'est la belle recluse! murmura Chaverny. + +--L'Espagnole!... ajouta Navailles. + +--Celle pour qui M. le prince tient close sa petite maison derrière +Saint-Magloire! + +Et ils admiraient, en connaisseurs qu'ils étaient, cette taille souple, +amoureuse et noble à la fois, ce bas de jambe adorable, attaché à un +pied de fée, cette splendide couronne de cheveux abondants, soyeux et +plus noirs que le jais. + +C'était tout ce qu'ils pouvaient voir. + +L'inconnue portait une toilette de ville dont la richesse simple sentait +la grande dame. Elle la portait bien. + +--Messieurs, dit le prince, vous deviez voir aujourd'hui même cette +jeune et chère enfant, car elle m'est chère à plus d'un titre; et je le +proclame, je ne comptais point que ce serait sitôt. Je ne me donne point +l'honneur de vous présenter à elle en ce moment; il n'est pas temps. +Attendez-moi ici, je vous prie. Tout à l'heure, nous aurons besoin de +vous. + +Il prit la main de la jeune fille, après l'avoir baisée de nouveau, et +la fit entrer dans son appartement, dont la porte se renferma sur eux. + +Vous eussiez vu aussitôt tous les visages changer, sauf celui du petit +marquis de Chaverny, qui resta impertinent comme devant. + +Le maître n'était plus là; tous ces écoliers barbus avaient vacances. + +--A la bonne heure! s'écria Gironne. + +--Ne nous gênons pas! fit Montaubert. + +--Messieurs, reprit Nocé, le feu roi fit une sortie semblable de madame +de Montespan, devant toute la cour assemblée... Choisy, c'est ton +vénérable oncle qui raconte cela dans ses mémoires. Monseigneur de Paris +était présent, le chancelier, les princes, trois cardinaux et deux +abbesses, sans compter le père Letellier. Le roi et sa comtesse devaient +échanger solennellement leurs adieux pour rentrer, chacun de son côté, +dans le giron de la vertu. Mais pas du tout: madame de Montespan +pleura; Louis le Grand larmoya, puis tous deux tirèrent leur révérence à +l'austère assemblée, et de cette aventure naquit mademoiselle de Blois, +qui est maintenant madame la duchesse d'Orléans. + +--Qu'elle est belle! dit Chaverny tout rêveur. + +--Ah çà! fit Oriol, savez-vous une idée qui me vient? Cette assemblée de +famille... si c'était pour un divorce! + +On se récria d'abord, puis chacun convint que la chose n'était pas +impossible. + +Personne n'ignorait la profonde séparation qui existait entre le prince +de Gonzague et sa femme. + +--Ce diable d'homme est fin comme l'ambre, reprit Taranne, il est +capable de laisser la femme et de garder la dot! + +--Et c'est là-dessus, ajouta Gironne, que nous allons donner nos votes. + +--Qu'en dis-tu, toi, Chaverny? demanda le gros Oriol. + +--Je dis, répliqua le petit marquis, que vous seriez des infâmes, si +vous n'étiez des sots... + +--De par Dieu! petit cousin, s'écria Nocé, tu es à l'âge où l'on corrige +les mauvaises habitudes; j'ai envie... + +--La la! s'interposa le paisible Oriol. + +Chaverny n'avait même pas regardé Nocé. + +--Qu'elle est belle! fit-il une seconde fois. + +--Chaverny est amoureux! s'écria-t-on de toutes parts. + +--C'est pourquoi je lui pardonne, ajouta Nocé. + +--Mais, en somme, demanda Gironne, que sait-on sur cette jeune fille? + +--Rien, répondit Navailles, sinon que M. de Gonzague la cache +soigneusement, et que Peyrolles est l'eunuque chargé d'obéir aux +caprices de cette belle personne. + +--Peyrolles n'a pas parlé? + +--Peyrolles ne parle jamais. + +--C'est pour cela qu'on le garde. + +--Elle doit être à Paris, reprit Nocé, depuis une ou deux semaines tout +au plus; car, le mois passé, la Nivelle était reine et maîtresse dans la +petite maison de M. le prince. + +--Depuis lors, ajouta Oriol, nous n'avons pas soupé une seule fois à la +petite maison. + +--Il y a une manière de corps de garde dans le jardin, dit Montaubert; +les chefs de poste sont tantôt Faënza, tantôt Saldagne. + +--Mystère! mystère! + +--Prenons patience... Nous allons savoir cela aujourd'hui... Holà! +Chaverny! + +Le petit marquis tressaillit comme si on l'eût éveillé en sursaut. + +--Chaverny, tu rêves!... + +--Chaverny, tu es muet! + +--Chaverny, parle! parle, quand même ce serait pour nous dire des +injures! + +Le petit marquis appuya son menton contre sa main blanchette. + +--Messieurs, dit-il, vous vous damnez tous les jours trois ou quatre +fois pour quelques chiffons de banque... Moi, pour cette belle fille-là, +je me damnerai une fois, voilà tout. + +En quittant Cocardasse junior et Amable Passepoil, installés commodément +à l'office devant un copieux repas, M. de Peyrolles était sorti de +l'hôtel par la porte du jardin. Il prit la rue Saint-Denis, et, passant +derrière l'église Saint-Magloire, il s'arrêta devant la porte d'un autre +jardin dont les murs disparaissaient presque sous les branches énormes +et pendantes d'une allée de vieux ormes. + +M. de Peyrolles avait dans la poche de son beau pourpoint la clef de +cette porte. + +Il entra. Le jardin était solitaire. On voyait, au bout d'une allée en +berceau, ombreuse jusqu'au mystère, un pavillon tout neuf, bâti dans le +style grec, et dont le péristyle s'entourait de statues. + +Un bijou que ce pavillon! la dernière oeuvre de l'architecte Oppenort! + +M. de Peyrolles s'engagea dans la sombre allée et gagna le pavillon. + +Dans le vestibule étaient plusieurs valets en livrée. + +--Où est Saldagne? demanda Peyrolles. + +On n'avait point vu M. le baron de Saldagne depuis la veille. + +--Et Faënza? + +Même réponse que pour Saldagne. + +La maigre figure de l'intendant prit une expression d'inquiétude. + +--Que veut dire ceci? pensa-t-il. + +Sans interroger autrement les valets, il demanda si mademoiselle était +visible. + +Il y eut un va et vient de domestiques. On entendit la voix de la +première camériste. Mademoiselle attendait M. de Peyrolles dans son +boudoir. + +--Je n'ai pas dormi! s'écria-t-elle dès qu'elle l'aperçut, je n'ai pas +fermé l'oeil de la nuit!... Je ne veux plus demeurer dans cette +maison!... La ruelle qui est de l'autre côté du mur est un coupe-gorge. + +C'était la jeune fille admirablement belle que nous avons vue entrer +tout à l'heure chez M. de Gonzague. Sans faire tort à sa toilette, elle +était plus charmante encore, s'il est possible, dans son déshabillé du +matin. Son peignoir blanc flottant laissait deviner les perfections de +sa taille, légère et robuste à la fois; ses beaux grands cheveux noirs +dénoués tombaient à flots abondants sur ses épaules, et ses petits pieds +nus jouaient dans des mules de satin. + +Pour approcher de si près et sans danger pareille enchanteresse, il +fallait être de marbre. + +M. de Peyrolles avait toutes les qualités de l'emploi de confiance qu'il +remplissait auprès de son maître. + +Il eût disputé le prix de l'impassibilité à Mesrour, chef des eunuques +noirs du calife Haroun-el-Reschild. + +Au lieu d'admirer les charmes de sa belle compagne, il lui dit: + +--Dona Cruz, M. le prince désire vous voir à son hôtel ce matin. + +--Miracle! s'écria la jeune fille; moi sortir de ma prison! moi +traverser la rue! moi, moi! Êtes-vous bien sûr de ne pas rêver debout, +monsieur de Peyrolles? + +Elle le regarda en face, puis elle éclata de rire, en exécutant +très-remarquablement une pirouette double. + +L'intendant ajouta sans sourciller: + +--Pour vous rendre à l'hôtel; M. le prince désire que vous fassiez +toilette. + +--Moi! se récria encore la jeune fille, faire toilette! santa Virgen! je +ne crois pas un mot de ce que vous me dites! + +--Je parle pourtant très-sérieusement, dona Cruz; dans une heure, il +faut que vous soyez prête. + +Dona Cruz se regarda dans une glace et se rit au nez. + +Puis, pétulante comme la poudre: + +--Angélique! Justine! madame Langlois! Sont-elles lentes, ces +Françaises! fit-elle en colère de ne les point voir arriver avant +d'avoir été appelées. Madame Langlois, Justine, Angélique! + +--Il faut le temps..., voulut dire le flegmatique factotum. + +--Vous, allez-vous-en! s'écria dona Cruz; vous avez fait votre +commission... J'irai. + +--C'est moi qui vous conduirai, rectifia Peyrolles. + +--Oh! l'ennui! santa Maria! soupira dona Cruz; si vous saviez comme je +voudrais voir une autre figure que la vôtre, mon bon monsieur de +Peyrolles! + +Madame Langlois, Angélique et Justine, trois chambrières parisiennes, +entrèrent ensemble à ce moment. Dona Cruz ne songeait déjà plus à elles. + +--Je ne veux pas, dit-elle, que ces deux hommes restent la nuit dans ma +maison, ils me font peur. + +Il s'agissait de Faënza et de Saldagne. + +--C'est la volonté de monseigneur, répliqua l'intendant. + +--Suis-je esclave? s'écria la pétulante enfant, déjà rouge de colère; +ai-je demandé à venir ici? Si je suis prisonnière, c'est bien le moins +que je puisse choisir mes geôliers! Dites-moi que je ne reverrai plus +ces deux hommes ou je n'irai pas à l'hôtel... + +Madame Langlois, première camériste de dona Cruz, s'approcha de M. de +Peyrolles et lui dit quelques mots à l'oreille. Le visage de +l'intendant, qui était naturellement très-pâle, devint livide. + +--Avez-vous vu cela? demanda-t-il d'une voix qui tremblait. + +--Je l'ai vu, répondit la camériste. + +--Quand donc? + +--Tout à l'heure. On vient de les trouver tous deux. + +--Où cela? + +--En dehors de la poterne qui donne sur la ruelle. + +--Je n'aime pas qu'on parle à voix basse en ma présence, dit dona Cruz +avec hauteur. + +--Pardon, madame, repartit humblement l'intendant; qu'il vous suffise de +savoir que ces deux hommes qui vous déplaisent..., vous ne les reverrez +plus. + +--Alors, qu'on m'habille, ordonna la belle fille. + +--Ils ont soupé hier soir en bas tous les deux, racontait cependant +madame Langlois en reconduisant Peyrolles sur l'escalier. Saldagne, qui +était de garde, a voulu reconduire M. de Faënza. Nous avons entendu dans +la ruelle un cliquetis d'épées. + +--Dona Cruz m'a parlé de cela, interrompit Peyrolles. + +--Le bruit n'a pas duré longtemps, reprit la camériste; tout à l'heure +un valet sortant par la ruelle s'est heurté contre deux cadavres. + +--Langlois! Langlois! appela en ce moment la belle recluse. + +--Allez! ajouta la camériste remontant les degrés précipitamment; ils +sont là, au bout du jardin. + +Dans le boudoir, les trois chambrières commencèrent l'oeuvre facile et +charmante de la toilette d'une jolie fille. Dona Cruz se livra bientôt +tout entière au bonheur de se voir si belle. Son miroir lui souriait. + +Santa Virgen! elle n'avait jamais été si heureuse depuis son arrivée +dans cette grande ville de Paris, dont elle n'avait vu que les rues +longues et noires par une sombre nuit d'automne. + +--Enfin! se disait-elle, mon beau prince va tenir sa promesse... Je vais +voir, être vue!... Paris, qu'on m'a tant vanté, va être pour moi autre +chose qu'un pavillon isolé dans un froid jardin entouré de murs! + +Et, toute joyeuse, elle échappait aux mains de ses caméristes pour +danser en rond autour de la chambre, comme une folle enfant qu'elle +était... + +M. de Peyrolles, lui, avait gagné tout d'un temps le bout du jardin. Au +fond d'une charmille sombre, sur un tas de feuilles sèches, il y avait +deux manteaux étendus. + +Sous les manteaux on devinait la forme de deux corps humains. + +Peyrolles souleva en frissonnant le premier manteau, puis l'autre. + +Sous le premier était Faënza, sous le second Saldagne. + +Tous deux avaient au front une blessure pareille. + +Les dents de Peyrolles s'entre-choquèrent avec bruit. Il laissa retomber +les manteaux. + + + + +VI + +--Dona Cruz.-- + + +Il y a une fatale histoire que tous les romanciers ont racontée au moins +une fois en leur vie: c'est l'histoire de la pauvre enfant enlevée à sa +mère,--qui était duchesse,--par les gypsies d'Écosse, par les brigands +de la Calabre ou du Rhin, par les brigands de Hongrie ou par les gitanos +d'Espagne. + +Nous ne savons absolument pas et nous prenons l'engagement de ne point +l'apprendre, si notre belle dona Cruz était une duchesse volée ou une +véritable fille de gitana. + +La chose certaine, c'est qu'elle avait passé sa vie entière parmi les +gitanos, allant comme eux de ville en ville, de hameaux en bourgades en +dansant sur la place publique, tant qu'on voulait pour un maravédis. + +C'est elle-même qui nous dira comment elle avait quitté ce métier libre, +mais peu lucratif, pour venir habiter à Paris la petite maison de M. de +Gonzague. + +Une demi-heure après sa toilette achevée, nous la retrouvons dans la +chambre à coucher de ce dernier, émue malgré sa hardiesse, et toute +confuse de la belle entrée qu'elle venait de faire. + +--Pourquoi Peyrolles ne vous a-t-il pas accompagnée? lui demanda +Gonzague. + +--Votre Peyrolles, répondit la jeune fille,--a perdu la parole et le +sens pendant que je faisais ma toilette... Il ne m'a quittée qu'un +instant pour se promener au jardin...; quand il est revenu, il +ressemblait à un homme frappé de la foudre. Mais, s'interrompit-t-elle +d'une voix caressante, ce n'est pas pour parler de votre Peyrolles que +vous m'avez fait venir, n'est-ce pas, monseigneur? + +--Non, répondit Gonzague en riant,--ce n'est pas pour parler de mon +Peyrolles. + +--Dites vite! s'écria dona Cruz;--que voulez-vous de moi?... Je brûle +de le savoir, vous voyez bien! Dites vite! + +Gonzague la regardait attentivement. + +Il pensait: + +--J'ai cherché longtemps, mais pouvais-je trouver mieux?... Elle lui +ressemble, sur ma foi! ce n'est pas une illusion que je me fais... + +--Eh bien, reprit dona Cruz, dites donc! + +--Asseyez vous, chère enfant, repartit Gonzague. + +--Retournerai-je dans ma prison? + +--Pas pour longtemps... + +--Ah!... fit la jeune fille avec regret,--j'y retournerai?... Pour la +première fois aujourd'hui, j'ai vu un coin de la ville au soleil... +C'est beau!... ma solitude me semblera plus triste. + +--Nous ne sommes pas à Madrid, objecta Gonzague, et il faut des +précautions. + +--Pourquoi des précautions? fais-je du mal pour que l'on me cache? + +--Non, assurément, dona Cruz; mais... + +--Ah! tenez, monseigneur, l'interrompit-elle avec feu,--il faut que je +vous parle: j'ai le coeur trop plein... Vous n'avez pas besoin de me +le rappeler, allez! Je vois bien que nous ne sommes plus à Madrid... mon +pauvre beau Madrid, où j'étais pauvre, c'est vrai, orpheline, +abandonnée..., mais où j'étais libre... libre comme l'air du ciel!... + +Elle s'interrompit, et ses sourcils noirs se froncèrent légèrement. + +--Savez-vous, monseigneur, dit-elle, que vous m'aviez promis bien des +choses? + +--Je tiendrai plus que je n'ai promis, repartit Gonzague. + +--Ceci est encore une promesse... et je commence à ne plus croire. + +Ses sourcils se détendirent et un voile de rêverie vint adoucir l'éclair +aigu de son regard. + +--Ils me connaissaient tous, dit-elle,--les gens du peuple et les +seigneurs... ils m'aimaient, et, quand j'arrivais on criait: «Venez, +venez voir la gitanita, la gitanita qui va danser le bamboleo de Xerès!» +et si je tardais à venir, il y avait toujours du monde... beaucoup de +monde à m'attendre sur le plaza Santa, derrière l'Alcazar... Quand je +rêve la nuit, je revois ces grands orangers du palais qui embaumaient +l'air du soir et ces maisons à tourelles brodées, où s'ouvrait à demi la +jalousie, vers la brune... Ah! ah! j'ai prêté ma mandoline à plus d'un +grand d'Espagne! Beau pays! se reprit-elle les larmes aux yeux,--pays +des parfums et des sérénades! Ici, l'ombre de vos arbres est froide et +fait frissonner. + +Sa tête se pencha sur sa main. Gonzague la laissait dire et semblait +songer. + +--Vous souvenez-vous? dit-elle tout à coup;--c'était un soir... J'avais +dansé plus tard que de coutume... Au détour de la rue sombre qui monte à +l'Assomption, je vous vis soudain près de moi... j'eus peur et j'eus +espoir. Quand vous parlâtes, votre voix grave et douce me serra le +coeur; mais je ne songeai point à m'enfuir... Vous me dites en vous +plaçant devant moi pour me barrer le passage: + +«--Comment vous appelez-vous, enfant? + +»--Santa-Cruz, répondis-je; on m'appelait Flor quand j'étais avec mes +frères les gitanos de Grenade; mais les prêtres m'avaient donné avec le +baptême le nom de Marie de la Sainte-Croix. + +»--Ah! me dîtes-vous,--vous êtes chrétienne?...» Peut-être ne vous +souvenez-vous plus déjà de tout cela, monseigneur? + +--Si fait, dit Gonzague avec distraction;--je n'ai rien oublié. + +--Moi, reprit dona Cruz, dont la voix eut un tremblement,--je me +souviendrai de cette heure-là toute ma vie... Je vous aimais déjà... +Comment? Je ne sais... Par votre âge, vous pourriez être mon père... et +où trouverais-je un amant plus beau, plus noble, plus brillant que +vous? + +Elle dit cela sans rougir.--Elle ne savait pas ce que c'était que notre +pudeur. + +Ce fut un baiser de père que Gonzague déposa sur son front. + +Dona Cruz laissa échapper un gros soupir. + +--Vous me dites, reprit-elle: «Tu es trop belle, ma fille, pour danser +ainsi sur la place publique avec un tambour de basque et une ceinture de +faux sequins... Viens avec moi.» + +Je me mis à vous suivre. Je n'avais déjà plus de volonté. + +En entrant dans votre demeure, je reconnus bien que c'était le propre +palais d'Alberoni. On me dit que vous étiez l'ambassadeur secret du +régent de France auprès de la cour de Madrid. + +Que m'importait cela?--Nous partîmes le lendemain.--Vous ne me donnâtes +point place dans votre chaise. + +Oh! je ne vous ai jamais dit cela, monseigneur, car c'est à peine si je +vous entrevois à de rares intervalles. Je suis seule, je suis triste, je +suis abandonnée! + +Je fis cette longue route de Madrid à Paris, cette route sans fin, dans +un carrosse à rideaux épais et toujours fermés, je la fis en pleurant, +je la fis avec des regrets plein le coeur!... Je sentais bien déjà que +j'étais une exilée. + +Et combien de fois, combien de fois, sainte Vierge! durant ces heures +silencieuses, n'ai-je pas regretté mes libres soirées, ma danse folle et +mon rire perdu!... + +Gonzague ne l'écoutait plus: sa pensée était ailleurs. + +--Paris! Paris! s'écria-t-elle avec une pétulance qui le fit +tressaillir; vous souvenez-vous quel tableau vous m'aviez fait de +Paris?... Paris, le paradis des belles filles!... le rêve enchanté, la +richesse inépuisable, le luxe éblouissant... un bonheur qui ne rassasie +pas! une fête de toute la vie... Vous souvenez-vous comme vous m'aviez +enivrée?... + +Elle prit la main de Gonzague et la tint entre les siennes. + +--Monseigneur, monseigneur, fit-elle plaintivement, j'ai vu de nos +belles fleurs d'Espagne dans votre jardin... elles sont bien faibles, +bien tristes... elles vont mourir... Voulez-vous donc me tuer, +monseigneur?... + +Et, se redressant soudain pour rejeter en arrière l'opulente parure de +ses cheveux, elle alluma un rapide éclair dans sa prunelle. + +--Écoutez, monseigneur, s'écria-t-elle,--je ne suis pas votre esclave; +j'aime la foule, moi, la solitude m'effraye... j'aime le bruit; le +silence me glace... il me faut la lumière, le mouvement, le plaisir +surtout, le plaisir qui fait vivre... La gaieté m'attire, le rire +m'enivre, les chansons me charment... L'or du vin de Rotta met des +diamants dans mes yeux, et quand je ris je sens bien que je suis plus +belle! + +--Charmante folle, murmura Gonzague avec une caresse tout paternelle. + +Dona Cruz retira ses mains: + +--Vous n'étiez pas ainsi à Madrid!... fit-elle. + +Puis avec colère: + +--Vous avez raison, je suis folle... mais je veux devenir sage... je +m'en irai... + +--Dona Cruz!... fit le prince. + +Elle pleurait.--Il prit son mouchoir brodé pour essuyer doucement ses +larmes. + +Sous ces larmes, qui n'avaient pas eu le temps de sécher, vint un fin +sourire. + +--D'autres m'aimeront! dit-elle avec menace. + +Ce paradis, reprit-elle avec amertume.--C'était une prison!... vous +m'avez trompée, prince... Un merveilleux boudoir m'attendait dans un +pavillon qui semble détaché d'un palais de fée... du marbre, des +peintures délicieuses, des draperies de velours brodé d'or... de l'or +aussi aux lambris, et des sculptures, des cristaux aux voûtes... + +Mais à l'entour, poursuivit-elle, des ombrages sombres et mouillés... +des pelouses noires, où tombent une à une les pauvres feuilles, mortes +de ce froid qui me glace... + +Des caméristes muettes, des valets discrets, des gardes du corps +farouches... et pour majordôme, cet eunuque livide, ce Peyrolles... + +--Avez-vous à vous plaindre de M. de Peyrolles? demanda Gonzague. + +--Non... il est l'esclave de mes moindres désirs... il me parle avec +douceur... avec respect même, et, chaque fois qu'il m'aborde, la plume +de son feutre balaye la terre. + +--Eh bien?... + +--Vous raillez, monseigneur!... ne savez-vous pas qu'il rive les verrous +à ma porte, et qu'il joue près de moi le rôle d'un gardien de sérail?... + +--Vous exagérez tout, dona Cruz!... + +--Monseigneur, l'oiseau captif ne regarde même pas les dorures de sa +cage... je me déplais chez vous... j'y suis prisonnière... ma patience +est à bout... je vous somme de me rendre ma liberté! + +Gonzague se prit à sourire. + +--Pourquoi me cacher ainsi à tous les yeux? reprit-elle;--répondez, je +le veux! + +Sa tête charmante se dressait impérieuse. + +Gonzague souriait toujours. + +--Vous ne m'aimez pas? poursuivit-elle en rougissant, non point de +honte, mais de dépit;--puisque vous ne m'aimez pas, vous ne pouvez être +jaloux de moi!... + +Gonzague lui prit la main et la porta à ses lèvres. + +Elle rougit davantage. + +--J'ai cru..., murmura-t-elle en baissant les yeux,--vous m'avez dit une +fois que vous n'étiez pas marié... A toutes mes questions sur ce sujet, +ceux qui m'entourent répondent par le silence... J'ai cru... quand j'ai +vu que vous me donniez des maîtres de toutes sortes... quand j'ai vu que +vous me faisiez enseigner tout ce qui fait le charme des dames +françaises... pourquoi ne le dirai-je pas?... je me suis crue aimée! + +Elle s'arrêta pour glisser à la dérobée un regard vers Gonzague, dont +les yeux exprimaient le plaisir et l'admiration. + +--Et je travaillais, continua-t-elle,--pour me rendre plus digne et +meilleure... je travaillais avec courage, avec ardeur... rien ne me +coûtait... Il me semblait qu'il n'y avait point d'obstacle assez fort +pour entraver ma volonté... + +Vous souriez! s'écria-t-elle avec un véritable mouvement de +fureur;--santa Virgen! ne souriez pas ainsi, prince, ou vous me +rendriez folle! + +Elle se plaça devant lui, et, d'un ton qui n'admettait plus de faux +fuyants: + +--Si vous ne m'aimez pas, que voulez-vous de moi? + +--Je veux vous faire heureuse, dona Cruz, répondit Gonzague +doucement,--je veux vous faire heureuse et puissante... + +--Faites-moi libre d'abord! s'écria la belle captive en pleine révolte. + +Et, comme Gonzague cherchait à la calmer: + +--Faites-moi libre! répéta-t-elle, libre! libre!... cela me suffit... je +ne veux que cela! + +Puis, donnant cours à sa turbulente fantaisie: + +--Je veux Paris!... je veux le Paris de vos promesses!... ce Paris +bruyant et brillant que je devine à travers les murs de ma prison... Je +veux sortir... je veux me montrer partout. A quoi me servent mes parures +entre quatre murailles? Regardez-moi!... Pensiez-vous que j'allais +m'éteindre dans mes larmes? + +Elle eut un retentissant éclat de rire. + +--Regardez-moi, prince; me voilà consolée... je ne pleurerai plus +jamais, je rirai toujours, pourvu qu'on me montre l'Opéra, dont je ne +sais que le nom, les fêtes, les danses... + +--Ce soir, dona Cruz, interrompit Gonzague froidement,--vous mettrez +votre plus riche parure. + +Elle releva sur lui son regard défiant et curieux. + +--Et je vous conduirai, poursuivit Gonzague, au bal de M. le régent. + +Dona Cruz demeura comme abasourdie. + +Son visage, mobile et charmant, changea deux ou trois fois de couleur. + +--Est-ce vrai, cela? demanda-t-elle enfin; car elle doutait encore. + +--C'est vrai, répondit Gonzague. + +--Vous ferez cela, vous? s'écria-t-elle;--oh! je vous pardonne tout, +prince... vous êtes bon!... vous êtes mon ami!... + +Elle se jeta à son cou,--puis, le quittant, elle se mit à gambader comme +une folle. + +Tout en dansant, elle disait: + +--Le bal du régent!... nous irons au bal du régent!... Les clôtures ont +beau être épaisses, le jardin froid et désert, les fenêtres closes!... +j'ai entendu parler du bal du régent!... je sais qu'on y verra des +merveilles... et moi, je serai là!... + +Oh! merci! merci, prince! s'interrompit-elle;--si vous saviez comme vous +êtes beau quand vous êtes bon!... C'est au Palais-Royal, n'est-ce +pas?... moi qui mourais d'envie de voir le Palais-Royal... + +Elle était tout au bout de la chambre. D'un bond, elle fut auprès de +Gonzague et s'agenouilla sur un coussin à ses pieds. + +Et, toute sérieuse, elle demanda en croisant ses deux belles mains sur +le genou du prince et en le regardant fixement: + +--Quelle toilette ferai-je? + +Gonzague secoua la tête gravement. + +--Aux bals de la cour de France, dona Cruz, répondit-il,--il y a quelque +chose qui rehausse et pare un beau visage encore plus que la toilette la +plus recherchée. + +Dona Cruz essaya de deviner. + +--C'est le sourire? dit-elle, comme un enfant à qui l'on propose une +naïve énigme. + +--Non, répliqua Gonzague. + +--C'est la grâce?... + +--Non... vous avez la grâce et le sourire, dona Cruz... la chose dont je +vous parle... + +--Je ne l'ai pas... n'est-ce pas? + +Et, comme Gonzague tardait à répondre, elle ajouta, impatiente déjà: + +--Me la donnerez-vous? + +--Je vous la donnerai, dona Cruz. + +--Mais qu'est-ce donc que je n'ai pas? interrogea la coquette, qui, en +même temps, jeta son triomphant regard vers le miroir. + +Certes, le miroir ne pouvait suppléer à la réponse de Gonzague. + +Gonzague répondit: + +--Un nom! + +Et voilà dona Cruz précipitée du sommet de sa joie. + +Un nom! Elle n'avait pas de nom!... Le Palais Royal, ce n'était pas la +plaza Santa, derrière l'Alcazar.--Il ne s'agissait plus ici de danse au +son d'un tambour de basque avec une ceinture de faux sequins autour des +hanches. + +Oh! la pauvre dona Cruz!--Gonzague venait bien de lui faire une +promesse... + +Mais la promesse de Gonzague! + +Et d'ailleurs, un nom, cela se donne-t-il? + +Le prince sembla marcher de lui-même au-devant de cette objection. + +--Si vous n'aviez pas de nom, chère enfant, dit-il, toute ma tendre +affection serait impuissante... mais votre nom n'est qu'égaré; c'est moi +qui le retrouve... Vous avez un nom illustre parmi les plus illustres +noms de France. + +--Que dites-vous!... s'écria la fillette éblouie. + +--Vous avez une famille, poursuivit Gonzague, dont le ton était +solennel; une famille puissante et alliée à nos rois... Votre père était +duc. + +--Mon père! répéta dona Cruz; il était duc, dites-vous?... Il est donc +mort? + +Gonzague courba la tête. + +--Et ma mère?... + +La voix de la pauvre enfant tremblait. + +--Votre mère, repartit Gonzague,--est princesse. + +--Elle vit! s'écria dona Cruz, dont le coeur bondit;--vous avez dit: +«Elle est princesse!...» Elle vit! ma mère vit!... je vous en prie, je +vous en prie, parlez-moi de ma mère! + +Gonzague mit un doigt sur sa bouche. + +--Pas à présent, murmura-t-il. + +Mais dona Cruz n'était pas faite pour se laisser prendre à ces airs de +mystère. + +Elle saisit les deux mains de Gonzague. + +Vous allez me parler de ma mère, dit-elle, et tout de suite!--Mon Dieu! +comme je vais l'aimer... Elle est bien bonne, n'est-ce pas?... et bien +belle? + +C'est une chose singulière! s'interrompit-elle avec gravité;--j'ai +toujours rêvé cela... Une voix en moi me disait que j'étais la fille +d'une princesse. + +Gonzague eut grand'peine à garder son sérieux. + +--Elles sont toutes les mêmes! pensa-t-il. + +--Oui, continua dona Cruz,--quand je m'endormais, le soir, je la voyais, +ma mère... toujours... toujours penchée à mon chevet... de grands beaux +cheveux noirs... un collier de perles... de fiers sourcils... des +pendants d'oreilles en diamants... et un regard si doux!... Comment +s'appelle ma mère? + +--Vous ne pouvez le savoir encore, dona Cruz. + +--Pourquoi cela? + +--Un grand danger!... + +--Je comprends! je comprends! interrompit-elle, prise tout à coup par +quelque romanesque souvenir... J'ai vu au théâtre de Madrid des +comédies... C'était ainsi... On ne disait jamais du premier coup aux +jeunes filles le nom de leur mère. + +--Jamais, approuva Gonzague. + +--Un grand danger..., reprit dona Cruz; et cependant... j'ai de la +discrétion, allez!... j'aurais gardé mon secret jusqu'à la mort! + +Elle se campa, belle et fière comme Chimène. + +--Je n'en doute pas, repartit Gonzague;--mais vous n'attendrez pas +longtemps, chère enfant... Dans quelques heures, le secret de votre +naissance vous sera révélé... En ce moment, vous ne devez savoir qu'une +seule chose: c'est que vous ne vous appelez pas Maria de la Santa-Cruz. + +--Mon vrai nom était Flor? + +--Pas davantage. + +--Comment donc m'appelais-je? + +--Vous reçûtes au berceau le nom de votre mère, qui était Espagnole... +vous vous nommez Aurore. + +Dona Cruz tressaillit et répéta: + +--Aurore!... + +Puis elle ajouta en frappant ses mains l'une contre l'autre: + +--Voilà une chose singulière! + +Gonzague la regardait attentivement. Il attendait qu'elle parlât. + +--Pourquoi cette surprise? + +--Parce que ce nom est rare, repartit la jeune fille devenue +rêveuse,--et me rappelle... + +--Et vous rappelle? interrogea Gonzague avec anxiété. + +--Pauvre petite Aurore! murmura dona Cruz, les yeux humides,--comme elle +était bonne... et jolie! et comme je l'aimais! + +Gonzague faisait évidemment effort pour cacher sa fiévreuse curiosité. +Heureusement que dona Cruz était tout entière à ses souvenirs. + +--Vous avez connu, dit le prince en affectant une froide +indifférence,--une jeune fille qui s'appelait Aurore? + +--Oui... + +--Quel âge avait-elle? + +--Mon âge... nous étions deux enfants... et nous nous aimions +tendrement, bien qu'elle fût heureuse, et moi bien pauvre... + +--Y a-t-il longtemps de cela? + +--Des années... + +Elle regarda Gonzague en face et ajouta: + +--Mais cela vous intéresse donc, monsieur le prince? + +Gonzague était un de ces hommes qu'on ne trouve jamais hors de garde. + +Il prit la main de dona Cruz et répondit avec bonté: + +--Je m'intéresse à tout ce que vous aimez, ma fille... Parlez-moi de +cette jeune Aurore qui fut votre amie autrefois. + + + + +VII + +--Le prince de Gonzague.-- + + +La chambre à coucher de Gonzague, riche et de plus beau luxe, comme tout +le reste de l'hôtel, s'ouvrait, d'un côté, sur un entre-deux servant de +boudoir, qui donnait dans le petit salon où nous avons laissé nos +traitants et nos gentilshommes; de l'autre côté, elle communiquait avec +la bibliothèque, riche et nombreuse collection qui n'avait pas de rivale +à Paris. + +Gonzague était un homme très-lettré, savant latiniste, familier avec les +grands littérateurs d'Athènes et de Rome, théologien subtil à +l'occasion et profondément versé dans les études philosophiques. + +S'il eût été seulement honnête homme avec cela, rien ne lui eût résisté. + +Mais le sens de la droiture lui manquait.--Plus on est fort quand on n'a +point de règle, plus on s'écarte de la vraie voie. + +Il était comme ce prince des contes de l'enfance qui naît dans un +berceau d'or entouré de fées amies. Les fées lui donnent tout, à cet +heureux petit prince, tout ce qui peut faire la gloire et le bonheur +d'un homme.--Mais on a oublié une fée; celle-ci se fâche; elle arrive en +colère et dit: «Tu garderas tout ce que nos soeurs t'ont donné, +mais...» + +Ce mais suffit pour rendre le petit prince malheureux entre les plus +misérables. + +Gonzague était beau, Gonzague était puissamment riche, Gonzague était de +race souveraine; il avait de la bravoure, ses preuves étaient faites; il +avait de la science et de l'intelligence; peu d'hommes maniaient la +parole avec autant d'autorité que lui; sa valeur diplomatique était +connue et cotée fort haut; à la cour, tout le monde subissait son +charme; mais... + +Mais il n'avait ni foi ni loi et son passé tyrannisait déjà son +présent. + +Il n'était plus le maître de s'arrêter sur la pente où il avait mis le +pied dès ses plus jeunes années; fatalement, il était entraîné à mal +faire pour couvrir et cacher ses anciens méfaits. + +C'eût été une riche organisation pour le bien; c'était pour le mal une +machine vigoureuse. Rien ne lui coûtait. Après vingt-cinq ans, il ne +sentait point encore de fatigues. + +Quant au remords, Gonzague n'y croyait pas plus qu'à Dieu. + +Nous n'avons pas besoin d'apprendre au lecteur que dona Cruz était pour +lui un instrument, instrument fort habilement choisi et qui, selon toute +apparence, devait fonctionner à merveille. + +Gonzague n'avait point pris cette jeune fille au hasard. Il avait hésité +longtemps avant de fixer son choix. Dona Cruz réunissait toutes les +qualités qu'il avait rêvées, y compris certaine ressemblance assez vague +assurément, mais suffisante pour que les indifférents pussent prononcer +ce mot si précieux: «Il y a un _air de famille_.» + +Cela vous donne tout de suite à l'imposture une terrible vraisemblance. + +Mais une circonstance se présentait tout à coup, sur laquelle Gonzague +n'avait point compté. + +En ce moment, malgré l'étrange révélation que dona Cruz venait de +recevoir, ce n'était pas elle qui était la plus émue. + +Gonzague avait besoin de toute sa diplomatie pour cacher son trouble. + +Et, malgré toute sa diplomatie, la jeune fille découvrit le trouble et +s'en étonna. + +La dernière parole de Gonzague, tout adroite qu'elle était, laissa un +doute dans l'esprit de dona Cruz. Le soupçon s'éveilla en elle. Les +femmes n'ont pas besoin de comprendre pour se défier. + +Mais qu'y avait-il donc pour émouvoir ainsi un homme, fort surtout par +son sang-froid? Un nom prononcé! + +Qu'est-ce qu'un nom? + +D'abord, comme l'a dit notre belle recluse, le nom était rare.--Ensuite, +il y a des pressentiments. + +Les athées croient à tout, sauf à Dieu. Gonzague était d'Italie et +très-dévôt aux pressentiments. + +Ce nom l'avait violemment frappé.--C'était l'appréciation même de la +violence du choc qui troublait maintenant Gonzague superstitieux. + +Il se disait: + +--C'est un avertissement! + +Avertissement de qui? + +Gonzague croyait aux étoiles, ou du moins à son étoile. Les étoiles ont +une voix. Son étoile avait parlé. + +Si c'était une découverte, ce nom, tombé par hasard, les conséquences de +cette découverte étaient si graves, que l'étonnement et le trouble du +prince ne doivent plus être un sujet de surprise. + +Il y avait dix-huit ans qu'il cherchait! + +Il se leva, prenant pour prétexte un grand bruit qui montait des +jardins, mais en réalité pour calmer son agitation et composer son +visage. + +Sa chambre était située à l'angle rentrant formé par l'aile droite de la +façade de l'hôtel donnant sur le jardin et le principal corps de logis. +En face de ses fenêtres étaient celles de l'appartement occupé par +madame la princesse de Gonzague. + +Là, d'épais rideaux retombaient sur les vitres de toutes les croisées +closes. + +Dona Cruz, voyant le mouvement de Gonzague se leva aussi et voulut aller +à la fenêtre. Ce n'était chez elle que curiosité d'enfant. + +--Restez, lui dit Gonzague;--il ne faut pas encore qu'on vous voie. + +Au-dessous de la fenêtre et dans toute l'étendue du jardin dévasté, une +foule compacte s'agitait. + +Le prince ne donna pas même un coup d'oeil à cela. + +Son regard s'attacha, pensif et sombre, aux croisées de sa femme. + +--Viendra-t-elle? se dit-il. + +Dona Cruz avait repris sa place d'un air boudeur. + +--Quand même!... se dit encore Gonzague; la bataille serait au moins +décisive! + +Puis, prenant son parti: + +--A tout prix, il faut que je sache... + +Au moment où il allait revenir vers sa jeune compagne, il crut +reconnaître dans la foule cet étrange petit personnage dont +l'excentrique fantaisie avait fait sensation ce matin dans le salon +d'apparat,--le bossu, adjudicataire de la niche de Médor. + +Le bossu tenait un livre d'heures à la main et regardait, lui aussi, les +fenêtres de madame de Gonzague. + +En toute autre circonstance, Gonzague eût peut-être donné quelque +attention à ce fait, car il ne négligeait rien d'ordinaire.--Mais il +voulait savoir. + +S'il fût resté une minute de plus à la croisée, voici ce qu'il aurait +vu. Une femme descendit le perron de l'aile gauche, une camériste de la +princesse; elle s'approcha du bossu, qui lui dit rapidement quelques +mots et lui remit le livre d'heures. + +Puis la camériste rentra chez madame la princesse et le bossu disparut. + +--Ce bruit venait d'une dispute entre mes nouveaux locataires, dit +Gonzague en reprenant sa place auprès de dona Cruz.--Où en étions-nous, +chère enfant? + +--Au nom que je dois porter désormais. + +--Au nom qui est le vôtre... Aurore... Mais quelque chose est venu à la +traverse... Qu'est-ce donc? + +--Avez-vous oublié déjà?... fit dona Cruz avec un malicieux sourire. + +Gonzague fit semblant de chercher. + +--Ah! s'écria-t-il;--nous y sommes... une jeune fille que vous aimiez et +qui portait aussi le nom d'Aurore... + +--Une belle jeune fille... orpheline comme moi... + +--Vraiment!... Et c'est à Madrid... + +--A Madrid. + +--Elle était Espagnole? + +--Non... elle était Française. + +--Française? répéta Gonzague, qui jouait admirablement l'indifférence. + +Il étouffa même un léger bâillement. + +Vous eussiez dit qu'il poursuivait ce sujet d'entretien par simple +complaisance. + +Seulement, toute son adresse était en pure perte. L'espiègle sourire de +dona Cruz aurait dû l'en avertir. + +--Et qui prenait soin d'elle? demanda-t-il d'un air distrait. + +--Une vieille femme... + +--Et qui payait la duègne? + +--Un gentilhomme. + +--Français aussi? + +--Oui..., Français. + +--Jeune ou vieux? + +--Jeune... et très-beau. + +Elle le regardait en face.--Gonzague feignit de réprimer un second +bâillement. + +--Mais pourquoi me parlez-vous de ces choses qui vous ennuient, +monseigneur? s'écria dona Cruz en riant;--vous ne connaissez pas la +jeune fille... vous ne connaissez pas le gentilhomme... je ne vous +aurais jamais cru si curieux que cela. + +Gonzague vit bien qu'il fallait prendre la peine de jouer plus serré. + +--Je ne suis pas curieux, mon enfant, répondit-il en changeant de +ton;--vous ne me connaissez pas encore... Il est certain que je ne +m'intéresse personnellement ni à cette jeune fille ni à ce +gentilhomme... quoique je connaisse beaucoup de monde à Madrid... Mais +quand j'interroge, j'ai mes raisons pour cela... Voulez-vous me dire le +nom de ce gentilhomme? + +Cette fois, les beaux yeux de dona Cruz exprimèrent une véritable +défiance. + +--Je l'ai oublié, répondit-elle sèchement. + +--Je crois que si vous le vouliez bien..., insista Gonzague en souriant. + +--Je vous répète que je l'ai oublié!... + +--Voyons... en rassemblant vos souvenirs... Cherchons tous deux... + +--Mais que vous importe le nom de ce gentilhomme? + +--Cherchons, vous dis-je,--vous allez voir ce que j'en veux faire... Ne +serait-ce point...? + +--M. le prince, interrompit la jeune fille, j'aurais beau chercher, je +ne trouverais point. + +Cela fut dit si résolûment que toute insistance devenait impossible. + +--N'en parlons plus, fit Gonzague; c'est fâcheux, voilà tout... et je +vais vous dire pourquoi cela est fâcheux... Un gentilhomme français +établi en Espagne ne peut être qu'un exilé... il y en a malheureusement +beaucoup... Vous n'avez point de compagne de votre âge ici, ma chère +enfant; et l'amitié ne s'improvise pas... Je me disais: «J'ai du +crédit... Je ferai gracier le gentilhomme, qui ramènera la jeune +fille... et ma chère petite dona Cruz ne sera plus seule.» + +Il y avait dans ces paroles un tel accent de simplicité vraie, que la +pauvre fillette en fut touchée jusqu'au fond du coeur. + +--Ah! fit-elle,--vous êtes bon! + +--Je n'ai pas de rancune, dit Gonzague en souriant;--il est temps +encore. + +--Ce que vous me proposez là, dit dona Cruz,--je n'osais pas vous le +demander, mais j'en mourais d'envie!... ma pauvre belle Aurore!... mais +vous n'avez pas besoin de savoir le nom du gentilhomme... vous n'avez +pas besoin d'écrire en Espagne... j'ai revu mon amie. + +--Depuis peu? + +--Tout récemment. + +--Où donc? + +--A Paris. + +--Ici? fit Gonzague. + +Dona Cruz ne se défiait plus.--Gonzague gardait son sourire, mais il +était pâle. + +--Mon Dieu! reprit la fillette sans être interrogée,--ce fut le jour de +notre arrivée... Depuis que nous avions passé la porte Saint-Honoré, je +me disputais avec M. de Peyrolles pour ouvrir les rideaux, qu'il tenait +obstinément fermés... il m'empêcha ainsi de voir le Palais-Royal, et je +ne le lui pardonnerai jamais... Au détour d'une petite rue, non loin de +là, le carrosse frôlait les maisons... j'entendis qu'on chantait dans +une salle basse... M. de Peyrolles avait la main sur le rideau, mais sa +main se retira, parce que j'avais brisé dessus mon éventail!... J'avais +reconnu la voix; je soulevai le rideau... Ma petite Aurore, toujours la +même, mais bien plus belle, était à la fenêtre de la salle basse. + +Gonzague tira ses tablettes de sa poche. + +--Je poussai un cri, poursuivit dona Cruz;--le carrosse avait repris le +grand trot;--je voulus descendre... je fis le diable... ah! si j'avais +été assez forte pour étrangler votre Peyrolles!... + +--C'était, dites-vous, interrompit Gonzague, une rue aux environs du +Palais-Royal? + +--Tout auprès? + +--La reconnaîtriez-vous? + +--Oh! fit dona Cruz,--je sais comment on l'appelle!... mon premier soin +fut de le demander à M. de Peyrolles. + +--Et comment l'appelle-t-on? + +--La rue du Chantre... Mais qu'écrivez-vous donc là, monseigneur? + +Gonzague traçait en effet, quelques mots sur ses tablettes. Il répondit: + +--Ce qu'il faut pour que vous puissiez revoir votre amie. + +Dona Cruz se leva, le rouge du plaisir au front, la joie dans les yeux. + +--Vous êtes bon! répéta-t-elle, vous êtes donc véritablement bon! + +Gonzague ferma ses tablettes et les serra! + +--Chère enfant, vous en pourrez juger bientôt... répondit-il. +Maintenant, il faut nous séparer pour quelques instants... vous allez +assister à une cérémonie solennelle... ne craignez point d'y montrer +votre embarras ou votre trouble... c'est naturel... on vous en saura +gré. + +Il se leva et prit la main de dona Cruz. + +--Dans une demi-heure, tout au plus, reprit-il, vous allez voir votre +mère. + +Dona Cruz mit la main sur son coeur. + +--Que dirai-je?... fit-elle. + +--Vous n'avez rien à cacher des misères de votre enfance... rien, +entendez-vous... vous n'avez rien à dire, sinon la vérité... la vérité +tout entière. + +Il souleva une draperie derrière laquelle était un boudoir. + +--Entrez ici, dit-il. + +--Oui, murmura la jeune fille;--et je vais prier Dieu... pour ma mère! + +--Priez, dona Cruz, priez... cette heure est solennelle dans votre vie. + +Elle entra dans le boudoir. La draperie retomba sur elle après que +Gonzague lui eut baisé la main. + +--Mon rêve!... pensait-elle tout haut:--ma mère est princesse! + +Gonzague, resté seul, s'assit devant son bureau, la tête entre ses deux +mains. C'est lui qui avait besoin de se recueillir: un monde de pensées +s'agitait dans son cerveau. + +--Rue du Chantre!... murmura-t-il.--Est-elle seule?... l'a-t-il +suivie?... Ce serait audacieux!... mais est-ce bien elle? + +Il resta un instant les yeux fixés dans le vide. + +Puis il s'écria: + +--C'est ce dont il faut s'assurer tout d'abord. + +Il sonna; personne ne répondit. + +Il appela Peyrolles par son nom.--Nouveau silence. + +Gonzague se leva et passa vivement dans la bibliothèque, où d'ordinaire +le factotum attendait ses ordres: la bibliothèque était déserte. + +Sur la table, seulement, il y avait un pli à l'adresse de Gonzague. +Celui-ci l'ouvrit. + +Le billet contenait ces mots: + +«Je suis venu; j'avais beaucoup à vous dire. Il s'est passé d'étranges +choses au pavillon.» + +Puis, en forme de _post-scriptum_: + +«M. le cardinal de Lorraine est chez la princesse. Je veille.» + +Gonzague froissa le billet. + +--Ils vont tous lui dire, murmura-t-il:--«Assistez au conseil... pour +vous-même... pour votre enfant, s'il existe...» Elle se roidira... elle +ne viendra pas!... c'est une femme morte... Et qui l'a tuée?... +s'interrompit-il, le front plus pâle et l'oeil baissé. + +Il pensait tout haut, malgré lui. + +--Fière créature autrefois... belle au-dessus des plus belles!... douce +comme les anges... vaillante autant qu'un chevalier!... c'est la seule +femme que j'eusse aimée, si j'avais pu aimer une seule femme! + +Il se redressa, et le sourire sceptique revint à ses lèvres. + +--Chacun pour soi ici-bas! fit-il;--suis-je cause, moi, que la loi +humaine soit faite ainsi? est-ce ma faute si, pour s'élever au-dessus de +certain niveau, il faut mettre le pied sur des marches qui sont des +têtes ou des coeurs? + +Comme il rentrait dans sa chambre, son regard tomba sur les draperies +du boudoir où dona Cruz était renfermée. + +--Celle-là prie, dit-il en riant;--eh bien, j'aurais presque envie de +croire maintenant à cette billevesée qu'on nomme la voix du sang... Elle +a été émue, mais pas trop... pas comme une vraie fille à qui on eût dit +les mêmes paroles: «Tu vas voir ta mère.» Bah!... une petite +bohémienne!... elle a songé aux diamants... aux fêtes... on ne peut pas +apprivoiser les loups! + +Il alla mettre son oreille à la porte du boudoir. + +--C'est qu'elle prie, s'écria-t-il, tout de bon!... C'est une chose +singulière! tous ces enfants du hasard ont, dans un coin de leur +extravagante cervelle, une idée qui naît avec leur première dent et qui +ne meurt qu'avec leur dernier soupir: l'idée que leur mère est +princesse... Tous!... ils cherchent, la hotte sur le dos, le roi leur +père... Celle-ci est charmante! se reprit-il,--un vrai bijou!... comme +elle va me servir naïvement et sans le savoir!... Si une bonne paysanne, +sa vraie mère, venait aujourd'hui lui tendre les bras, palsambleu! elle +se fâcherait tout rouge!... Nous allons avoir des larmes au récit de son +enfance... La comédie se glisse partout! + +Sur son bureau, il y avait un flacon de cristal plein de vin d'Espagne +et un verre. Il se versa rasade et but. + +--Allons, Philippe! dit-il en s'asseyant devant ses papiers épars,--ceci +est le grand coup de dé!... nous allons jeter un voile sur le passé +aujourd'hui ou jamais!... Belle partie! bel enjeu! les millions de la +banque de Law peuvent faire comme les sequins de _Mille et une Nuits_ et +se changer en feuilles sèches... mais les immenses domaines de Nevers... +voilà le solide! + +Il mit en ordre ses notes préparées longtemps à l'avance. + +Peu à peu, son front se rembrunissait comme si une pensée terrifiante se +fût emparée de lui. + +--Il n'y a pas à se faire illusion, dit-il en cessant de travailler pour +réfléchir encore:--la vengeance du régent serait implacable... il est +léger, il est oublieux, mais il se souvient de Philippe de Nevers, qu'il +aimait plus qu'un frère... j'ai vu des larmes dans ses yeux quand il +regardait ma femme en deuil... la veuve de Nevers!--Mais quelle +apparence!... s'interrompit-il. Il y a dix-neuf ans... Et pas une voix +ne s'est élevée contre moi!... + +Il passa le revers de la main sur son front comme pour chasser cette +obsédante pensée. + +--C'est égal! conclut-il,--j'aviserai à cela... je trouverai un +coupable... et, le coupable puni, tout sera dit: je dormirai tranquille! + +Parmi les papiers étalés devant lui et presque tous écrits en chiffres, +il y en avait un qui portait: + +«Savoir si madame de Gonzague croit sa fille morte ou vivante.» + +Et au-dessous: + +«Savoir si l'acte de naissance est en son pouvoir.» + +--Pour cela, il faudrait qu'elle vînt, pensa Gonzague; je donnerais cent +mille livres pour savoir seulement si elle a l'acte de naissance... ou +même si l'acte de naissance existe; car, s'il existait je l'aurais.--Et +qui sait? reprit-il emporté par ses espoirs renaissants,--qui sait!... +Les mères sont un peu comme ces bâtards dont je parlais tout à l'heure +et qui voient partout leurs parents... Les mères voient partout leurs +enfants... je ne crois pas le moins du monde à l'infaillibilité des +mères... Qui sait? trompée elle-même la première, elle va peut-être +ouvrir les bras à ma petite gitana.--Ah! par exemple, s'interrompit-il, +victoire! victoire en ce cas-là!... des fêtes, des cantiques d'actions +de grâces, des banquets... salut à l'héritière de Nevers!... + +Il riait.--Quand son rire cessa, il poursuivit: + +--Puis, dans quelques semaines,--tout doucement,--sans bruit,--mort +d'une jeune et belle princesse... il en meurt tant de ces jeunes +filles!... deuil général... oraison funèbre par un archevêque...--Sur ma +foi! s'écria-t-il,--les uns meurent pour que les autres vivent!... La +jeune et belle princesse me laissera héritier d'une fortune énorme... et +que j'aurai bien gagnée! + +Deux heures de relevée sonnèrent à l'horloge de Saint-Magloire. C'était +le moment fixé pour l'ouverture du tribunal de famille. + + + + +VIII + +--La veuve de Nevers.-- + + +Certes, on ne peut pas dire que ce noble hôtel de Lorraine fût +prédestiné à devenir un tripot d'agioteurs; cependant, il faut bien +avouer qu'il était admirablement situé et disposé pour cela. Les trois +faces du jardin, longeant les rues Quincampoix, Saint-Denis et +Aubry-le-Boucher, fournissaient trois entrées précieuses. La première +surtout valait en or le pesant des pierres de taille de son portail tout +neuf. + +Ce champ de foire n'était-il pas bien plus commode que la rue +Quincampoix elle-même, toujours boueuse et bordée d'affreux bouges où +l'on assassinait volontiers les traitants? + +Les jardins de Gonzague étaient évidemment destinés à détrôner la rue +Quincampoix. Tout le monde prédisait cela et, par hasard, tout le monde +avait raison. + +On avait parlé du défunt bossu, Ésope Ier, pendant vingt-quatre +heures. Un ancien soldat aux gardes, nommé Gruel, et surnommé la +Baleine, avait essayé de prendre sa place. Mais la Baleine avait dix +pieds entre tête et queue: c'était gênant. + +La Baleine avait beau se baisser, son dos était toujours trop haut pour +faire un pupitre commode. + +Seulement, la Baleine avait annoncé franchement qu'elle dévorerait tout +Jonas qui lui ferait concurrence. Cette menace arrêtait tous les bossus +de la capitale. + +La Baleine était de taille et de vigueur à les avaler tous les uns après +les autres. + +Ce n'était pas un garçon méchant que ce la Baleine, mais il buvait six +ou huit pots de vin par jour, et le vin était cher en cette année 1717. + +Quand notre bossu, adjudicataire de la niche, vint prendre possession de +son domaine, on rit beaucoup dans les jardins de Nevers. Toute la rue +Quincampoix vint le voir. On le baptisa du premier coup Ésope II, et son +dos à gibbosité parfaitement confortable, eut un succès fou. + +Mais la Baleine gronda; Médor aussi. + +La Baleine vit tout de suite dans Esope II un rival vainqueur. Comme +Médor était aussi maltraité que lui, ces deux grandes rancunes s'unirent +entre elles! La Baleine devint le protecteur de Médor, dont les longues +dents se montraient de haut en bas, chaque fois qu'il voyait le nouveau +possesseur de sa niche. + +Tout ceci était gros d'événements tragiques. On ne douta pas un seul +instant que le bossu ne fût destiné à devenir la pâture de la Baleine. + +En conséquence, pour se conformer aux traditions bibliques, on lui donna +le second sobriquet de Jonas. + +Personne ne savait son vrai nom. C'était Ésope II, dit Jonas. + +Bien des gens, droits sur leur échine, n'ont pas une si longue +étiquette. + +Il n'y avait pourtant rien de trop. Ésope était bossu; le cétacé mangea +Jonas: Ésope II, dit Jonas, exprimait d'une façon élégante et précise +l'idée d'un bossu digéré par une baleine. C'était toute une biographie. + +Ésope II ne semblait point s'inquiéter beaucoup du sort affreux qui +l'attendait. Il avait pris possession de sa niche et l'avait meublée +fort proprement d'un petit banc et d'un coffre. A tout prendre, Diogène, +dans son tonneau, qui était une amphore, n'était pas encore si bien +logé. + +Et Diogène avait cinq pieds six pouces, au dire de tous les historiens. + +Ésope II ceignit ses reins d'une corde à laquelle pendait un bon sac de +grosse toile. Il acheta une planche, une écritoire et des plumes. Son +fonds était monté. + +Quand il voyait un marché près de se conclure, il s'approchait +discrètement,--tout à fait comme Ésope Ier, son regrettable +prédécesseur. Il mouillait d'encre sa plume et attendait. + +Le marché conclu, il présentait la planche et l'écritoire ornée de +plumes. + +On mettait la planche sur sa bosse, les titres sur la planche, et on +signait aussi commodément que dans l'échoppe d'un écrivain public. + +Cela fait, Ésope II reprenait son écritoire d'une main, sa planche de +l'autre.--La planche servait de sébile et recevait l'offrande, qui, +finalement, s'en allait dans le sac de grosse toile. + +Il n'y avait point de tarif. Ésope II, à l'exemple de son modèle, +recevait tout, excepté la monnaie de cuivre.--Mais connaissait-on le +cuivre, rue Quincampoix? + +Le cuivre, en ce temps bien heureux, ne servait plus qu'à faire du +vert-de-gris pour empoisonner les oncles riches. + +Ésope II était là depuis dix heures du matin. Vers une heure après midi, +il appela un des nombreux marchands de viande froide qui allaient et +venaient dans cette foire au papier. Il acheta un bon pain à la croûte +dorée, une poularde qui faisait plaisir à voir et une bouteille de +chambertin. + +Que voulez-vous! Il voyait que le métier marchait.--Son devancier +n'aurait pas fait cela. + +Ésope II s'assit sur son petit banc, étala ses vivres sur son coffre et +dîna magistralement à la face des spectateurs qui attendaient son bon +plaisir. + +Les pupitres vivants ont ce désavantage: c'est qu'ils dînent. + +Mais voyez l'engouement! On fit queue à la porte de la niche et personne +ne s'avisa d'emprunter le grand dos de la Baleine. Le géant, obligé de +boire à crédit, buvait double. Il poussait des rugissements, et Médor, +son affidé, grinçait des dents avec rage. + +--Holà! Jonas! criait-on de toutes parts;--as-tu bientôt fini de dîner? + +Jonas était bon prince; il renvoyait à la Baleine. Mais on voulait +Jonas. + +C'était plaisir que de signer sur sa bosse. On eût signé pour signer, +tant Jonas y mettait de bonne grâce. + +Et puis, il n'avait pas la langue dans sa poche. Ces bossus, vous savez, +ont tant d'esprit! On citait déjà ses bons mots. + +Aussi, la Baleine le guettait. + +Quand il eut fini de dîner, il cria de sa petite voix aigrelette: + +--Soldat, mon ami, veux-tu de mon poulet? + +La Baleine avait faim, mais la jalousie le tenait. + +--Petit maraud, s'écria-t-il, tandis que Médor poussait des +hurlements,--me prends-tu pour un mangeur de restes? + +--Alors envoie ton chien, soldat, repartit paisiblement Ésope II, et ne +me dis pas d'injures. + +--Ah! tu veux mon chien! rugit la Baleine, tu vas l'avoir! tu vas +l'avoir! + +Il siffla et dit: + +--Pille! Médor! pille! + +Il y avait déjà cinq ou six jours que la Baleine exerçait dans les +jardins de Nevers. D'ailleurs, il est de ces sympathies qui naissent à +première vue. Médor et la Baleine s'entendaient. + +Médor poussa un hurlement rauque et s'élança. + +--Gare-toi, bossu! crièrent les agioteurs. + +Ésope II attendit le chien de pied ferme. Au moment où Médor allait +rentrer dans son ancienne niche comme en pays conquis, Ésope II, +saisissant son poulet par les deux pattes, lui en appliqua un maître +coup sur le mufle. + +O prodige! Médor, au lieu de se fâcher, se mit à se lécher les babines. +Sa langue allait de ci de là, cherchant les bribes de volaille qui +restaient attachées à son poil. + +Un large éclat de rire accueillit ce beau stratagème de guerre. + +Cent voix crièrent à la fois: + +--Bravo! bossu, bravo! + +--Médor! gredin! pille! pille! faisait de son côté le géant. + +Mais le lâche Médor trahissait définitivement. Ésope II venait de +l'acheter au prix d'une cuisse de son poulet, offerte à la volée. + +Ce que voyant, le géant ne mit plus de bornes à sa fureur. Il se rua à +son tour vers la niche. + +--Ah! Jonas! pauvre Jonas! cria le choeur de marchands. + +Jonas sortit de sa niche et se mit en face de la Baleine qu'il regarda +en riant. + +La Baleine le prit par la nuque et l'enleva de terre. Jonas riait +toujours. + +Au moment où la Baleine allait le rejeter à terre, on vit Jonas se +roidir, poser la pointe du pied sur le genou du colosse et rebondir +comme un chat. + +Personne n'aurait trop su dire comment cela se fit, tant le mouvement +fut rapide. La chose certaine, c'est que Jonas était à califourchon sur +le gros dos de la Baleine,--et qu'il riait encore. + +Il y eut dans la foule un long murmure de satisfaction. + +Ésope II dit tranquillement: + +--Soldat, demande grâce ou je vais t'étrangler! + +Le géant rugissant, écumant, ruant, faisait des efforts insensés pour +dégager son cou. Ésope II, voyant qu'on ne lui demandait point grâce, +serra les genoux. Le géant tira la langue. On le vit devenir écarlate, +puis bleuir: il paraît que ce bossu avait de vigoureux muscles. + +Au bout de quelques secondes, la Baleine vomit un dernier blasphème et +cria grâce d'une voix étranglée.--La foule trépigna. + +Jonas lâcha prise aussitôt, sauta à terre lestement, jeta une pièce d'or +sur les genoux du vaincu et courut chercher sa planche, ses plumes, son +écritoire en disant gaiement: + +--Allons, pratiques! à la besogne! + +Aurore de Caylus, veuve du duc de Nevers, femme du prince de Gonzague, +était assise dans un haut fauteuil à dossier droit, en bois d'ébène +comme l'ameublement entier de son oratoire. Elle portait le deuil sur +elle et autour d'elle. + +Son costume, simple jusqu'à l'austérité, allait bien à l'austère +simplicité de sa retraite. + +C'était une chambre à voûte carrée, dont les quatre pans encadraient un +médaillon central, peint par Eustache Lesueur dans cette manière +ascétique qui marque la deuxième époque de la vie. + +Les boiseries de chêne noir, sans dorures, avaient au centre de leurs +panneaux de belles tapisseries représentant des sujets de piété. + +Entre les deux croisées, un autel était dressé.--L'autel était en deuil, +comme si le dernier office qu'on y avait célébré eût été la messe des +morts. + +Vis-à-vis de l'autel, était un portrait en pied du duc Philippe de +Nevers à l'âge de vingt ans. Le portrait était signé Mignard. Le duc y +avait son costume de colonel de hussards-Carignan. Autour du cadre se +drapait un crêpe noir. + +C'était un peu la retraite d'une veuve païenne, malgré les pieux +emblèmes qui s'y montraient de toutes parts. Artémise, baptisée, eût +rendu un culte moins éclatant au souvenir du roi Mausole. Le +christianisme veut dans la douleur plus de résignation et moins +d'emphase. + +Mais il est si rare qu'on soit obligé d'adresser pareil reproche aux +veuves!--D'ailleurs, il ne faut pas perdre de vue la position +particulière de la princesse qui avait cédé à la force en épousant M. de +Gonzague. Ce deuil était comme un drapeau de séparation et de +résistance. + +Il y avait dix-huit ans qu'Aurore de Caylus était la femme de Gonzague. +On peut dire qu'elle ne le connaissait pas. Elle n'avait jamais voulu ni +le voir ni l'entendre. + +Gonzague avait fait tout au monde pour obtenir un rapprochement. Il est +certain que Gonzague l'avait aimée: peut-être l'aimait-il encore, à sa +manière. Il avait grande opinion de lui-même et avec raison. Il pensait, +tant il était sûr de son éloquence, que si une fois la princesse +consentait à l'écouter, il sortirait vainqueur de l'épreuve. + +Mais la princesse, inflexible dans son désespoir, ne voulait point être +consolée. + +Elle était seule dans la vie. Elle se complaisait en cet abandon. Elle +n'avait pas un ami, ni une confidente,--et le directeur de sa conscience +lui-même n'avait que le secret de ses péchés. + +C'était une femme fière et endurcie à souffrir. Un seul sentiment +restait vivant dans ce coeur engourdi: l'amour maternel. + +Elle aimait uniquement, passionnément le souvenir de sa fille. + +La mémoire de Nevers était pour elle comme une religion.--La pensée de +sa fille la ressuscitait et lui rendait de vagues rêves d'avenir. + +Personne n'ignore l'influence profonde exercée sur notre être par les +objets matériels. La princesse de Gonzague, toujours seule avec ses +femmes qui avaient défense de lui parler, toujours entourée de tableaux +muets et lugubres, était amoindrie dans son intelligence et dans sa +sensibilité. + +Elle disait parfois au prêtre qui la confessait: + +--Je suis une morte. + +C'était vrai! La pauvre femme restait dans la vie comme un fantôme. Son +existence ressemblait à un douloureux sommeil. + +Le matin, quand elle se levait, ses femmes silencieuses procédaient à sa +lugubre toilette,--puis sa lectrice ouvrait un livre de piété. + +A neuf heures, le chapelain venait dire la messe des morts. + +Tout le reste de la journée, elle restait assise, immobile, froide, +seule! + +Elle n'était pas sortie de l'hôtel une seule fois depuis son mariage. + +Le monde l'avait crue folle. Peu s'en était fallu que la cour ne dressât +un autel à Gonzague pour son dévouement conjugal.--Jamais, en effet, une +plainte n'était tombée de la bouche de Gonzague. + +Une fois la princesse dit à son confesseur qui lui voyait les yeux +rougis par les larmes: + +--J'ai rêvé que je revoyais ma fille... Elle n'était plus digne de +s'appeler mademoiselle de Nevers. + +--Et qu'avez-vous fait dans votre rêve? demanda le prêtre. + +La princesse, plus pâle qu'une morte et oppressée, répondit: + +--J'ai fait ce que je ferais en réalité... Je l'ai chassée! + +Elle fut plus triste et plus morne depuis ce moment, cette idée la +poursuivait sans cesse. + +Elle n'avait jamais cessé, cependant, de faire les plus actives +recherches en France et à l'étranger. Gonzague avait toujours caisse +ouverte pour les désirs de sa femme. Seulement, il s'arrangeait de +manière que tout le monde fût dans le secret de ses générosités. + +Au commencement, la princesse avait cédé plus d'une fois au besoin de +s'épancher. On n'arrive pas tout de suite à cet austère courage qu'il +faut pour pratiquer l'isolement complet. La princesse était trahie. +Gonzague achetait à prix d'argent tout ce qui l'entourait. + +Depuis des années, elle n'avait plus confiance qu'en Dieu. + +Au commencement de la saison, son confesseur avait pourtant placé près +d'elle une femme de son âge, veuve comme elle, qui lui inspirait de +l'intérêt. Cette femme se nommait Madeleine Giraud. Elle était douce et +dévouée. + +La princesse avait fait choix d'elle pour l'attacher plus +particulièrement à sa personne. + +C'était Madeleine Giraud qui répondait maintenant à M. de Peyrolles, +chargé deux fois par jour de venir chercher des nouvelles de la +princesse, demander pour Gonzague la faveur de présenter ses hommages et +annoncer que le couvert de madame la princesse était mis. + +Nous connaissons la réponse quotidienne et uniforme de Madeleine: + +--Madame la princesse remercie M. de Gonzague; elle ne reçoit pas; elle +est trop souffrante pour se mettre à table. + +Ce matin, Madeleine avait eu beaucoup d'ouvrage. Contre l'ordinaire, de +nombreux visiteurs s'étaient présentés, demandant à être introduits auprès +de la princesse. C'étaient tous gens graves et considérables: M. de +Lamoignon, le chancelier d'Aguesseau, le cardinal de Lorraine,--MM. les +ducs de Poix et de Montmorency Luxembourg, ses cousins, le prince de +Monaco avec Valentinois son fils et bien d'autres. + +Ils venaient tous la voir à l'occasion de ce solennel conseil de famille +qui devait avoir lieu aujourd'hui même et dont ils étaient membres. + +Sans s'être donné le mot, ils désiraient s'éclairer sur la situation +présente de madame la princesse et savoir si elle n'avait point quelque +grief secret contre le prince son époux. + +La princesse refusa de les recevoir. + +Un seul fut introduit, ce fut le vieux cardinal de Lorraine qui venait +de la part du régent. + +Philippe d'Orléans faisait dire à sa noble cousine que le souvenir de +Nevers vivait toujours en lui. Tout ce qui pourrait être fait en faveur +de la veuve de Nevers serait fait. + +--Parlez, madame, acheva le cardinal;--M. le régent vous appartient... +Que voulez-vous? + +--Je ne veux rien, répondit Aurore de Caylus. + +Le cardinal essaya de la sonder. Il provoqua ses confidences ou même ses +plaintes.--Elle garda le silence obstinément. + +Le cardinal sortit avec cette impression qu'il venait de voir une pauvre +femme à demi folle. + +Certes, ce Gonzague avait bien du mérite! + +Le cardinal venait de prendre congé au moment où nous entrons dans +l'oratoire de la princesse. Elle était immobile et morne, suivant son +habitude. Ses yeux fixes n'avaient point de pensée. Vous eussiez dit une +image de marbre. + +Madeleine Giraud traversa la chambre sans qu'elle y prît garde. + +Madeleine s'approcha du prie-Dieu qui était auprès de la princesse et y +déposa un livre d'heures qu'elle tenait caché sous sa mante. + +Puis elle vint se mettre devant sa maîtresse, les bras croisés sur sa +poitrine, attendant une parole ou un ordre. + +La princesse leva sur elle son regard et dit: + +--D'où venez-vous, Madeleine? + +--De ma chambre, répondit celle-ci. + +Les yeux de la princesse se baissèrent.--Elle s'était levée tout à +l'heure pour saluer le cardinal. Par la fenêtre, elle avait vu Madeleine +dans le jardin de l'hôtel, au milieu de la foule des agioteurs. + +Madeleine, cependant, avait quelque chose à dire et n'osait point. +C'était une bonne âme qui s'était prise d'une sincère et respectueuse +pitié pour cette grande douleur. + +--Madame la princesse, murmura-t-elle,--veut-elle me permettre de lui +parler? + +Aurore de Caylus eut un souvenir amer et pensa: + +--Encore une qu'on a payée pour me mentir! + +Elle avait été trompée, si souvent! + +--Parlez, ajouta-t-elle tout haut. + +--Madame la princesse, reprit Madeleine;--j'ai un enfant... c'est ma +vie... je donnerais tout ce que je possède au monde, excepté mon fils, +pour que vous soyez une heureuse mère comme moi. + +La veuve de Nevers ne répondit point. + +--Je suis bien pauvre, poursuivit Madeleine,--et avant les bontés de +madame la princesse, mon petit Charles manquait souvent du nécessaire... +Ah! si je pouvais payer madame la princesse de tout ce qu'elle a fait +pour moi!.. + +--Avez-vous besoin de quelque chose, Madeleine? + +--Non! oh! non! s'écria celle-ci;--il s'agit de vous, madame... rien que +de vous!.. Ce tribunal de famille.... + +--Je vous défends de me parler de cela, Madeleine. + +--Madame! s'écria celle-ci;--ma chère maîtresse... quand vous devriez me +chasser... + +--Je vous chasserais, Madeleine! + +--J'aurais fait mon devoir, madame... je vous aurais dit:--Ne +voulez-vous point retrouver votre enfant? + +La princesse, tremblante et plus pâle, mit ses deux mains sur les bras +de son fauteuil. + +Elle se leva à demi.--Dans ce mouvement, son mouchoir tomba. + +Madeleine se baissa rapidement pour le lui rendre.--La poche de son +tablier rendit un son argentin. + +La princesse fixa sur elle son regard froid et dur. + +--Vous avez de l'or! murmura-t-elle. + +Puis, d'un geste qui n'appartenait ni à sa haute naissance, ni à la +fierté réelle de son caractère, un geste de femme soupçonneuse qui veut +savoir, elle plongea sa main vivement dans la poche de Madeleine. + +Celle-ci joignit les mains en pleurant. + +La princesse retira une poignée d'or: dix ou douze quadruples d'Espagne. + +--M. de Gonzague arrive d'Espagne! murmura-t-elle encore. + +Madeleine se jeta à genoux. + +--Madame! madame! s'écria-t-elle en pleurant;--mon petit Charles +étudiera grâce à cet or... celui qui me l'a donné vient aussi +d'Espagne... Au nom de Dieu! madame, ne me renvoyez qu'après m'avoir +écoutée! + +--Sortez! ordonna la princesse. + +Madeleine voulut supplier encore. + +La princesse lui montra la porte d'un geste impérieux et répéta: + +--Sortez! + +Quand elle eut obéi, la princesse se laissa tomber sur son fauteuil. Ses +deux mains blanches et maigres couvrirent son visage. + +--J'allais aimer cette femme! murmura-t-elle avec un frémissement +d'effroi. + +--Oh!.. se reprit-elle, tandis que son visage exprimait l'angoisse +profonde de l'isolement--personne!.. personne!.. faites, ô mon Dieu, que +je ne me fie à personne! + +Elle resta un instant ainsi, la figure couverte de ses mains, puis un +sanglot souleva sa poitrine. + +--Ma fille! ma fille! dit-elle d'un accent déchirant;--sainte Vierge, je +souhaite qu'elle soit morte... Au moins, près de vous, je la +retrouverai. + +Les accès violents étaient rares chez cette nature éteinte. Quand ils +venaient, la pauvre femme restait longtemps brisée. Elle fut quelques +minutes avant de pouvoir modérer ses sanglots. + +Quand elle recouvra la voix, ce fut pour dire: + +--La mort, mon Sauveur, donnez-moi la mort. + +Puis, regardant le crucifix sur son autel: + +--Seigneur Dieu! n'ai-je pas assez souffert!.. Combien de temps durera +encore ce martyre?.. + +Elle étendit les bras et de toute l'aspiration de son âme torturée: + +--La mort! Seigneur Jésus! répéta-t-elle; Christ saint, par vos plaies +et par votre passion sur la croix... Vierge mère, par vos larmes!... La +mort! la mort! la mort! + +Ses bras lui tombèrent: ses paupières se fermèrent et elle tomba +renversée sur le dossier de son fauteuil. + +Un instant, on eût pu croire que le ciel clément l'avait exaucée, mais +bientôt des tressaillements faibles agitèrent tout son corps. Ses mains +crispées remuèrent. + +Elle rouvrit les yeux et regarda le portrait de Nevers. Ses yeux +restèrent secs et reprirent cette immobile fixité qui avait quelque +chose d'effrayant. + +Il y avait dans ce livre d'heures que Madeleine Giraud venait de poser +sur le coin du prie-Dieu, une page où le volume s'ouvrait tout seul, +tant l'habitude avait fatigué la reliure. + +Cette page contenait la traduction française du psaume: _Miserere mei, +Domine_.--La princesse de Gonzague le récitait plusieurs fois chaque +jour. + +Au bout d'un quart d'heure, elle étendit la main pour prendre le livre +d'heures. + +Le livre s'ouvrit à la page qui contenait le psaume. + +Durant un instant, les yeux fatigués de la princesse regardèrent sans +voir.--Mais tout à coup, elle tressaillit et poussa un cri. + +Elle se frotta les yeux.--Elle promena son regard tout autour d'elle +pour se bien convaincre qu'elle ne rêvait point. + +--Le livre n'a pas bougé de là! murmura-t-elle. + +Si elle l'avait vu entre les mains de Madeleine, elle aurait cessé de +croire au miracle. + +Là elle crut à un miracle.--Sa riche taille se redressa de toute sa +hauteur. L'éclair de ses yeux se ralluma. Elle fut belle comme aux jours +de sa jeunesse. + +Belle et fière, et forte! + +Elle se mit à genoux devant le prie-Dieu. + +Le livre ouvert était sous ses yeux.--Elle lut, pour la dixième fois, en +marge du psaume, ces lignes tracées par une main inconnue, et faisant +une sorte de réponse au premier verset qui dit: + +«Ayez pitié de moi, Seigneur...» + +L'écriture inconnue répondait: + +«Dieu aura pitié, si vous avez foi... Ayez du courage pour défendre +votre fille... Rendez-vous au tribunal de famille, fussiez-vous malade +et mourante... et souvenez-vous du signal convenu autrefois entre vous +et Nevers!» + +--Sa devise!... balbutia Aurore de Caylus; j'y suis. + +--Mon enfant! reprit-elle, les larmes aux yeux;--ma fille!... + +Puis avec éclat. + +--Du courage!... pour la défendre... J'ai du courage... et je la +défendrai! + + + + +IX + +--Le plaidoyer.-- + + +Cette grande salle de l'hôtel de Lorraine, qui avait été déshonorée le +matin par l'ignoble enchère, qui, demain, devait être polluée par le +troupeau des brocanteurs adjudicataires, semblait jeter à cette heure +son dernier et plus brillant éclat. + +Jamais, assurément, fût-ce au temps des grands ducs de Guise, assemblée +plus illustre n'avait siégé sous sa voûte. + +Gonzague était le plus intime favori du régent de France, Gonzague avait +eu des raisons pour vouloir que rien ne manquât à l'imposante solennité +de cette cérémonie. + +Les préparatifs s'en étaient faits secrètement, les lettres de +convocation, lancées au nom du roi, dataient de la veille au soir. + +On eût dit, en vérité, une affaire d'Etat,--un de ces fameux lits de +justice où s'agitaient en famille les destins d'une grande nation. + +Outre le président de Lamoignon, le maréchal de Villeroy et le +vice-chancelier d'Argenson, qui étaient là pour le régent, on voyait aux +gradins d'honneur le cardinal de Lorraine, entre le prince de Conti et +l'ambassadeur d'Espagne,--le vieux duc de Beaumont-Montmorency auprès de +son cousin Montmorency-Luxembourg;--Grimaldi, prince de Monaco, les deux +Larochechouart, dont l'un duc de Mortemart, l'autre prince de +Tonnay-Charente; Cossé-Brissac, Grammont, Harcourt, Croy, +Clermont-Tonnerre. + +Nous ne citons ici que les princes et les ducs. + +Quant aux marquis et aux comtes, ils étaient par douzaines. + +Les simples gentilshommes et les fondés de pouvoir avaient leur siége au +bas de l'estrade. Il y en avait beaucoup. + +Cette vénérable assemblée se divisait tout naturellement en deux partis: +ceux que Gonzague avait achetés et ceux qui étaient hors de prix. + +Parmi les premiers, on comptait un duc et un prince, plusieurs marquis, +bon nombre de comtes et presque tout le fretin menu titré.--Gonzague +espérait en sa parole et en son _bon droit_ pour conquérir les autres. + +Avant l'ouverture de la séance on causa familièrement. Personne ne +savait bien au juste pourquoi la convocation avait eu lieu. Beaucoup +pensaient que c'était un arbitrage entre le prince et la princesse au +sujet des biens de Nevers. + +Gonzague avait ses chauds partisans; madame de Gonzague était défendue +par quelques vieux honnêtes seigneurs et par quelques jeunes chevaliers +errants. + +Une autre opinion se fit jour après l'arrivée du cardinal. Le rapport +que fit ce prélat, touchant la situation d'esprit actuelle de madame la +princesse, engendra l'idée qu'il s'agissait d'une interdiction. + +Le cardinal, qui ne ménageait point ses expressions, avait dit: + +--La bonne dame est aux trois quarts folle! + +La croyance générale était d'après cela qu'elle ne se présenterait point +devant le tribunal. + +On l'attendit pourtant, comme cela était convenable. Gonzague, +lui-même, exigea ce délai avec une sorte de hauteur, dont on lui sut +très-bon gré.--A deux heures et demie, M. le président de Lamoignon prit +place au fauteuil. Ses assesseurs furent le cardinal, le +vice-chancelier, M. de Villeroy et M. de Clermont-Tonnerre. + +Le greffier en chef du parlement de Paris prit la plume en qualité +de secrétaire; quatre notaires royaux l'assistèrent comme +contrôleurs-greffiers. + +Tous les cinq prêtèrent serment en cette qualité. + +Jacques Thellemens, le greffier en chef, fut requis de donner lecture de +l'acte de convocation. + +L'acte portait en substance que Philippe de France, duc d'Orléans, +régent, avait compté présider de sa personne cette assemblée de famille, +tant pour l'amitié qu'il portait à M. le prince de Gonzague, que pour la +fraternelle affection qui l'avait lié jadis à feu M. le duc de +Nevers,--mais que les soins de l'administration, dont il ne pouvait +abandonner les rênes, ne fût-ce que pendant un jour, au profit d'un +intérêt particulier, l'avaient retenu au Palais-Royal. + +En place de Son Altesse Royale, étaient institués commissaires et juges +royaux, MM. de Lamoignon, de Villeroy et d'Argenson;--M. le cardinal +devant servir de curateur royal à madame la princesse. + +Le conseil était constitué en cour souveraine, devant décider, +arbitralement en dernier ressort et sans appel, de toutes les questions +relatives à la succession du feu duc de Nevers,--pouvant trancher +notamment toutes questions d'état,--pouvant même au besoin ordonner, au +profit de qui de droit, l'envoi en possession définitive des biens de +Nevers. + +Gonzague lui-même eût rédigé de sa main le protocole, que la lettre n'en +eût pu lui être plus complètement favorable. + +On écouta la lecture avec un religieux silence, puis M. le cardinal +demanda au président de Lamoignon: + +--Madame la princesse de Gonzague a-t-elle un procureur? + +Le président répéta la question à haute voix: + +Comme Gonzague allait répondre lui-même pour demander qu'on en nommât un +d'office et qu'il fût passé outre, la grande porte s'ouvrit à deux +battants et les huissiers de service entrèrent sans annoncer. + +Chacun se leva. Il n'y avait que Gonzague ou sa femme qui pût faire +ainsi son entrée. + +Madame la princesse de Gonzague se montra en effet sur le seuil, +habillée de deuil comme à l'ordinaire, mais si fière et si belle qu'un +long murmure d'admiration courut de rang en rang à sa vue. + +Personne ne s'attendait à la voir,--personne surtout ne s'attendait à la +voir ainsi. + +--Que disiez-vous donc, mon cousin? dit Mortemart à l'oreille du +cardinal de Lorraine. + +--Sur ma foi! répondit le prélat;--que je sois lapidé!... J'ai +blasphémé!... Il y a là-dessous du miracle. + +Du seuil, la princesse dit d'une voix calme et distincte: + +--Messieurs, point n'est besoin de procureur; me voici. + +Gonzague quitta précipitamment son siége et s'élança au devant de sa +femme. Il lui offrit la main avec une galanterie pleine de respect. +Madame la princesse ne refusa point, mais on la vit tressaillir au +contact de la main du prince, et ses joues pâles changèrent de couleur. + +Au bas de l'estrade se trouvaient Navailles, Gironne, Montaubert, Nocé, +Oriol, etc.; ils furent les premiers à se ranger pour faire un large +passage aux deux époux. + +--Bon petit ménage! dit Nocé, pendant qu'ils montaient les degrés de +l'estrade. + +--Chut! fit Oriol,--je ne sais si le patron est content ou fâché de +cette apparition! + +Le patron, c'était Gonzague.--Gonzague, lui-même ne le savait peut-être +pas. + +Il y avait un fauteuil préparé d'avance pour la princesse. Ce siége +était à l'extrême droite de l'estrade, auprès de la stalle occupée par +M. le cardinal. + +A droite de la princesse, se trouvait immédiatement la draperie couvrant +la porte de l'hémicycle. + +La porte était fermée et la draperie tombait. + +L'agitation produite par l'arrivée de madame de Gonzague fut du temps à +se calmer.--Gonzague avait sans doute quelque changement à faire dans +son plan de bataille, car il semblait plongé dans un recueillement +profond. + +Le président fit donner une seconde fois lecture de l'acte de +convocation, puis il dit: + +--M. le prince de Gonzague ayant à nous exposer ce qu'il veut, de fait +et de droit, nous attendons son bon plaisir. + +Gonzague se leva aussitôt. Il salua profondément sa femme d'abord, puis +les juges pour le roi, puis le reste de l'assistance. + +La princesse avait baissé les yeux après un rapide regard jeté à la +ronde. Elle reprenait son immobilité de statue. + +C'était un bel orateur que ce Gonzague: tête haut portée, traits +largement sculptés, teint brillant, oeil de feu. + +Il commença d'une voix retenue et presque timide: + +--Personne ici ne pense que j'aie pu réunir une pareille assemblée pour +une communication d'un intérêt ordinaire, et cependant, avant d'entamer +un sujet bien grave, je sens le besoin d'exprimer une crainte qui est en +moi, une crainte presque puérile. Quand je pense que je suis obligé de +prendre la parole devant tant de beaux et illustres esprits, ma +faiblesse m'effraye, et il n'y a pas jusqu'à cette habitude de langage, +cette façon de prononcer les mots dont un fils de l'Italie ne peut +jamais se défaire, il n'y a pas jusqu'à mon accent qui ne me soit +obstacle... Je reculerais en vérité devant ma tâche, si je ne +réfléchissais que la force est indulgente, et que votre supériorité même +me sera une assurée sauvegarde. + +A ce début hyper académique, il y eut des sourires sur les gradins +d'élite. Gonzague ne faisait rien à l'étourdie. + +--Qu'on me permette d'abord, reprit-il,--de remercier tous ceux qui, en +cette occasion, ont honoré notre famille de leur bienveillante +sollicitude; M. le régent le premier, M. le régent dont on peut parler à +coeur ouvert, puisqu'il n'est pas au milieu de nous, ce noble, cet +excellent prince, toujours en tête quand il s'agit d'une action digne et +bonne... + +Des marques d'approbation non équivoques se firent jour. Oriol et +consorts applaudirent chaleureusement du bonnet. + +--Quel avocat eût fait notre cher cousin! dit Chaverny à Choisy, qui +était près de lui. + +--En second lieu, poursuivit Gonzague,--madame la princesse, qui, malgré +sa santé languissante et son arrivée de la retraite, a bien voulu se +faire violence à elle-même et redescendre des hauteurs où elle vit +jusqu'au niveau de nos pauvres intérêts humains,--en troisième lieu, ces +grands dignitaires de la plus belle couronne du monde: les deux chefs de +ce tribunal auguste, qui rend la justice et règle en même temps les +destinées de l'État, un glorieux capitaine, un de ces soldats géants, +dont les victoires serviront de thème au Plutarque à venir, un prince de +l'église et tous ces pairs du royaume, si bien dignes de s'associer sur +les marches du trône... Enfin, vous tous, messieurs, quel que soit le +rang que vous occupez... Je suis pénétré de reconnaissance, et mes +actions de grâce, mal exprimées, partent au moins du fond du coeur. + +Tout ceci fut prononcé avec une mesure parfaite, de cette voix +chaleureuse et sonore qui est le privilége des Italiens du Nord. + +C'était l'exorde. Gonzague sembla se recueillir. Son front s'inclina et +ses yeux se baissèrent. + +--Philippe de Lorraine, duc de Nevers, continua-t-il d'un accent plus +sourd, était mon cousin par le sang, mon frère par le coeur... Nous +avons mis en commun les jours de notre jeunesse... Je puis dire que nos +deux âmes n'en faisaient qu'une, tant nous partagions étroitement nos +peines comme nos joies... C'était un généreux prince, et Dieu seul sait +quelle gloire était réservée à son âge mûr... Celui qui tient dans sa +main puissante la destinée des grands de la terre voulut arrêter le +jeune aigle à l'heure même où il prenait son vol... Nevers mourut avant +que son cinquième lustre ne fût achevé... Dans ma vie, souvent et +durement éprouvée, je ne me souviens pas d'avoir reçu de coup plus +cruel... Je puis parler ici pour tout le monde: dix-huit ans écoulés +depuis la nuit fatale n'ont point adouci l'amertume de nos regrets... Sa +mémoire est là! s'interrompit-il en posant la main sur son coeur et en +faisant trembler sa voix;--sa mémoire vivante, éternelle,--comme le +deuil de la noble femme qui n'a pas dédaigné de porter mon nom après le +nom de Nevers... + +Tous les yeux se dirigèrent vers la princesse. + +Celle-ci avait le rouge au front. Une émotion terrible décomposait son +visage. + +--Ne parle pas de cela! fit-elle entre ses dents serrées;--voilà +dix-huit ans que je passe dans la retraite et dans les larmes... + +Les juges sérieux, les magistrats, princes et pairs de France, tendirent +l'oreille à ce mot. + +Les clients, ceux que nous avons vus réunis dans l'appartement de +Gonzague, firent entendre un long murmure.--Cette chose obscène qu'on +nomme _la claque_ dans le langage usuel n'a pas été inventée par les +théâtres. + +Oriol, Nocé, Gironne, Montaubert, Taranne et compagnie faisaient leur +métier en conscience. + +M. le cardinal de Lorraine se leva: + +--Je requiers, dit-il, M. le président, de réclamer le silence. Les +dires de madame la princesse doivent être écoutés ici au même titre que +ceux de M. de Gonzague. + +Et, se rasséyant, il glissa dans l'oreille de son voisin Mortemart, avec +toute la joie d'une vieille commère qui se sent sur la piste d'un +monstrueux cancan: + +--M. le duc, j'ai idée que nous allons en apprendre de belles... + +--Silence! ordonna M. de Lamoignon, dont le regard sévère fit baisser +les yeux à tous les amis imprudents de Gonzague. + +Celui-ci reprit, répondant à l'observation du cardinal: + +--Non pas au même titre, Votre Éminence, s'il m'est permis de vous +contredire, mais à titre supérieur, puisque madame la princesse est +femme et veuve de Nevers... je m'étonne qu'il se soit trouvé parmi nous +quelqu'un pour oublier, ne fût-ce qu'un instant, le respect profond qui +est dû à madame la princesse de Gonzague. + +Chaverny se mit à rire dans sa barbe. + +--Si le diable avait des saints, pensa-t-il,--je plaiderais en cour de +Rome pour que mon cousin fût canonisé! + +Le silence se rétablit. + +L'escarmouche effrontée que Gonzague venait de tenter sur un terrain +brûlant avait réussi. Non-seulement sa femme ne l'avait point accusé +d'une manière précise, mais il avait pu se parer lui-même d'un semblant +de générosité chevaleresque. + +C'était un point de marqué. + +Il releva la tête et reprit d'un ton affermi. + +--Philippe de Nevers mourut victime d'une vengeance ou d'une +trahison... Je dois glisser très-légèrement sur les mystères de cette +nuit tragique... M. de Caylus, père de madame la princesse, est mort +depuis longtemps et le respect me ferme la bouche... + +Comme il vit que madame de Gonzague s'agitait sur son siége, prête à se +trouver mal, il devina qu'un nouveau défi resterait sans réponse. + +Il s'interrompit donc pour dire avec un ton d'exquise et bienveillante +courtoisie: + +--Si madame la princesse avait quelque communication à nous faire, je +m'empresserais de lui céder la parole. + +Aurore de Caylus fit effort pour parler, mais sa gorge, convulsivement +serrée, ne put donner passage à aucun son. + +Gonzague attendit quelques secondes, puis il poursuivit: + +--La mort de M. le marquis de Caylus, qui sans nul doute aurait pu +fournir de précieux témoignages, la situation isolée du lieu où le crime +fut commis, la fuite des assassins et d'autres raisons que la plupart +d'entre vous connaissent ne permirent pas à l'instruction criminelle +d'éclairer complétement cette sanglante affaire... Il y a eu des +doutes... Un soupçon plana... Enfin, justice ne put être faite... Et +pourtant, messieurs, Philippe de Nevers avait un autre ami que moi, un +autre frère... un ami, un frère plus puissant... Cet ami, ai-je besoin +de le nommer? ce frère vous le connaissez tous: il a nom Philippe +d'Orléans; il est régent de France... qui oserait dire que Nevers +assassiné a manqué de vengeurs! + +Il y eut un silence. Les clients du dernier banc échangeaient entre eux +diverses pantomimes. On entendait partout ces mots, répétés à voix +basse: + +--C'est plus clair que le jour! + +Aurore de Caylus collait son mouchoir à ses lèvres où le sang venait, +tant l'indignation lui serrait la poitrine. + +--Messieurs, reprit Gonzague, j'arrive aux faits qui ont motivé votre +convocation. Ce fut en m'épousant que madame la princesse déclara son +mariage secret, mais légitime avec le feu duc de Nevers... Ce fut en +m'épousant qu'elle constata également l'existence d'une fille, issue de +cette union... les preuves écrites manquaient; le registre paroissial, +lacéré en deux endroits, ne portait aucune constatation, et je suis +forcé de dire encore que M. de Caylus seul au monde aurait pu nous +donner quelques éclaircissements à cet égard. Mais M. de Caylus, vivant, +garda toujours le silence; à l'heure qu'il est, nul ne peut interroger +sa tombe... La constatation dut se faire au moyen du témoignage +sacramentel de dom Bernard, chapelain de Caylus, qui inscrivit mention +du premier mariage et de la naissance de mademoiselle de Nevers en marge +de l'acte qui donna mon nom à la veuve de Nevers... Je voudrais que +madame la princesse voulût bien donner à mes paroles l'autorité de son +adhésion. + +Tout ce qu'il venait de dire était d'une exactitude rigoureuse. + +Aurore de Caylus resta muette.--Mais le cardinal de Lorraine s'étant +penché vers elle, se releva et dit: + +--Madame la princesse ne conteste point. + +Gonzague s'inclina et poursuivit: + +--L'enfant disparut la nuit même du meurtre... Vous savez, messieurs, +quel inépuisable trésor de patience et de tendresse renferme le coeur +d'une mère... Depuis dix-huit ans, l'unique soin de madame la princesse, +le travail de chacun de ses jours, de chacune de ses heures, est de +chercher sa fille... Je dois le dire: les recherches de madame la +princesse ont été jusqu'à présent complètement inutiles... Pas une +trace, pas un indice... Madame la princesse n'est pas plus avancée qu'au +premier jour. + +Ici, Gonzague jeta encore un regard vers sa femme.--Aurore de Caylus +avait les yeux au ciel. + +Dans sa prunelle humide, Gonzague chercha en vain ce désespoir que +devaient provoquer ses dernières paroles. + +Le coup n'avait pas porté. Pourquoi?--Gonzague eut peur. + +--Il faut maintenant, reprit-il en faisant appel à tout son +sang-froid,--il faut, messieurs, malgré ma vive répugnance, que je vous +parle de moi... Après mon mariage, sous le règne du feu roi, le +parlement de Paris, à l'instigation de feu M. le duc d'Elbeuf, oncle +paternel de notre malheureux parent, rendit, toutes chambres assemblées, +un arrêt qui suspendait indéfiniment (sauf les limites posées par la +loi) mes droits à l'héritage de Nevers. C'était sauvegarder les intérêts +de la jeune Aurore de Nevers, en cas qu'elle fût encore de ce monde: je +fus bien loin de m'en plaindre. Mais cet arrêt, messieurs, n'en a pas +moins été la cause de mon profond et incurable malheur... + +Tout le monde redoubla d'attention. + +--Écoutez! écoutez! fit-on sur les petits bancs. + +Un coup d'oeil de Gonzague venait d'apprendre à Oriol, Gironne et +compagnie, que c'était là l'instant critique. + +--J'étais jeune encore, continua Gonzague,--assez bien en cour... riche, +très-riche déjà... ma noblesse était de celle qu'on ne conteste point... +j'avais pour femme un trésor de beauté, d'esprit et de vertus... Comment +échapper, je vous le demande, aux sourdes et lâches attaques de l'envie? +Sur un point j'étais vulnérable: le talon d'Achille?--L'arrêt du +parlement avait fait ma position fausse, en ce sens que, pour certaines +âmes basses, pour ces coeurs vils dont l'intérêt est le seul maître, +il semblait que je devais désirer la mort de la jeune fille de Nevers... + +On se récria, surtout au banc Oriol. + +--Eh! messieurs! fit Gonzague avant que M. de Lamoignon eût imposé +silence aux interrupteurs,--le monde est fait ainsi... nous ne +changerons pas le monde... j'avais intérêt... intérêt matériel... donc +je devais avoir une arrière-pensée... La calomnie avait beau jeu contre +moi... la calomnie ne se fit pas faute d'exploiter le filon!... un seul +obstacle me séparait d'un immense héritage... Périsse l'obstacle!... +Qu'importe le long témoignage de toute une vie pure!... On me soupçonna +des intentions les plus perverses... les plus infâmes!... on mit (je +dois tout dire au conseil) on mit la froideur, la défiance, presque la +haine entre madame la princesse et moi... on prit à témoin cette image +en deuil qui orne la retraite d'une sainte femme..., on opposa au mari +vivant l'époux mort... et pour employer un mot trivial, messieurs, un +pauvre mot qui est l'expression du bonheur des humbles,--hélas! ce qui +ne semble pas fait pour nous autres qu'on appelle grands, on troubla, on +empoisonna, on perdit mon ménage... + +Il appuya fortement sur ce mot. + +--Mon ménage, entendez-vous bien? mon intérieur, mon repos, ma famille, +mon coeur... Oh! si vous saviez quelles tortures les méchants peuvent +infliger aux bons!... si vous saviez les larmes de sang qu'on pleure en +invoquant la sourde providence... si vous saviez!... je vous affirme +ceci sur mon honneur et sur mon salut... je vous le jure!... j'aurais +donné mes titres... j'aurais donné mon nom... j'aurais donné ma fortune +pour être heureux à la façon des petites gens qui ont un ménage!... +c'est-à-dire une femme dévouée... un coeur ami et toujours prêt à +recevoir le saint épanchement..., des enfants qui vous aiment et qu'on +adore... la famille... enfin la famille, cette parcelle de félicité +céleste que Dieu bon laisse tomber parmi nous! + +Vous eussiez dit qu'il avait mis son âme tout entière dans son débit... +ces dernières paroles furent prononcées avec un entraînement tel qu'il y +eut dans l'assemblée comme une grande commotion. + +L'assemblée était touchée au coeur. + +Il y avait plus que de l'intérêt, il y avait une respectueuse compassion +pour cet homme, tout à l'heure si hautain, pour ce grand de la +terre,--pour ce prince qui venait mettre à nu, avec des larmes dans la +voix et dans les yeux, la plaie terrible de son existence. + +Ces juges étaient, pour bon nombre, des gens de famille. La fibre du +père et de l'époux remua en eux violemment. + +Les autres, roués ou coquins, ressentirent je ne sais quel vague effet, +comme des aveugles qui devineraient les couleurs;--ou comme ces filles +perdues qui s'en vont au théâtre pleurer toutes leurs larmes aux accents +de la vertu persécutée. + +Il n'y avait que deux êtres pour rester froids au milieu de +l'attendrissement général: + +Madame la princesse de Gonzague et M. le marquis de Chaverny. + +La princesse avait les yeux baissés. Elle semblait rêver,--et certes, +cette tenue glacée ne plaidait point en sa faveur auprès de ses juges +prévenus. + +Quant au petit marquis, il se dandinait sur son fauteuil et mâchait +entre ses dents: + +--Mon illustre cousin est un coquin sublime! + +Les autres comprenaient à l'attitude même de madame de Gonzague ce que +l'infortuné prince avait dû souffrir. + +--C'est trop! dit M. de Mortemart au cardinal de Lorraine;--soyons +juste, c'est trop! + +M. de Mortemart s'appelait Victurnien de son nom de baptême, comme tous +les membres de la maison de la Rochechouart. Ces divers Victurniens +étaient généralement de bons hommes. Les mémoires méchants leur font +cette querelle d'Allemand qu'aucun d'eux n'inventa la poudre. + +Le cardinal de Lorraine secoua son jabot, chargé de tabac d'Espagne. +Chaque membre du respectable sénat faisait ce qu'il pouvait pour garder +sa gravité austère. + +Mais, aux petits bancs, on ne se gênait point. Gironne s'essuyait les +yeux qu'il avait secs; Oriol, plus tendre ou plus habile, pleurait à +chaudes larmes. + +--Quelle âme! dit Taranne. + +--Quelle belle âme! amenda M. de Peyrolles qui venait d'entrer. + +--Ah! fit Oriol avec sentiment, on n'a pas compris ce coeur-là! + +--Quand je vous disais, murmura le cardinal un peu remis, que nous +allions en apprendre de belles... Mais écoutons: Gonzague n'a pas fini. + +Gonzague, en effet, reprenait, pâle et beau d'émotion: + +--Je n'ai point de rancune, messieurs, Dieu me garde d'en vouloir à +cette pauvre mère abusée!... les mères sont crédules parce qu'elles +aiment ardemment... Et si j'ai souffert, n'a-t-elle pas eu, elle aussi, +de cruelles tortures... L'esprit le plus robuste s'affaiblit à la longue +dans le martyre... l'intelligence se lasse... Ils lui ont dit que +j'étais l'ennemi de sa fille... Et pourquoi non! s'interrompit-il avec +amertume, puisque j'ai des intérêts opposés à ceux de sa fille?... des +intérêts, vous comprenez bien cela, messieurs! des intérêts, moi +Gonzague;--le prince de Gonzague,--l'homme de France le plus riche après +Law!... + +--Avant Law!... glissa Oriol. + +Et certes, il n'y avait là personne pour le contredire. + +--Ils lui ont dit, poursuivait Gonzague: cet homme a des émissaires +partout... des agents sillonnent en tous sens la France, l'Espagne, +l'Italie... cet homme s'occupe de votre fille plus que vous-même!... + +Il se tourna vers la princesse et ajouta: + +--On vous a dit cela, n'est-ce pas, madame? + +Aurore de Caylus, sans lever les yeux et sans bouger, laissa tomber ces +mots: + +--On me l'a dit. + +--Voyez!... s'écria Gonzague en s'adressant au conseil. + +Puis, se tournant de nouveau vers sa femme: + +--On vous a dit aussi, pauvre mère: Si vous cherchez en vain, si vos +efforts sont restés si longtemps inutiles, c'est que sa main est +là,--dans l'ombre,--sa main qui donne le change à vos recherches, qui +égare vos poursuites... sa main perfide.., n'est-il pas vrai, madame, +qu'on vous a dit cela? + +--On me l'a dit, repartit encore la princesse. + +--Voyez! voyez! mes juges et mes pairs! fit Gonzague;--et ne vous a-t-on +pas dit quelque chose encore, madame?... Cette main qui agit dans +l'ombre... cette main perfide... la main de votre mari... ne vous a-t-on +pas dit que peut-être l'enfant n'était plus... qu'il y avait des hommes +assez infâmes pour tuer un enfant... et que peut-être... je n'achève +pas, madame, mais on vous a dit cela! + +Aurore de Caylus, pâle autant qu'une morte, répondit pour la troisième +fois. + +--On me l'a dit. + +--Et vous avez cru, madame? interrogea le prince, dont l'indignation +altérait la voix. + +--Je l'ai cru, repartit froidement la princesse. + +De toutes les parties de la salle s'élevèrent à ce mot des réclamations. + +--Vous vous perdez, madame, dit tout bas le cardinal à l'oreille de la +princesse;--à quelques conclusions que puisse arriver M. de Gonzague, +vous êtes sûre d'être condamnée. + +Elle avait repris son immobilité silencieuse. + +Le président de Lamoignon ouvrait la bouche pour lui adresser quelques +remontrances, lorsque Gonzague l'arrêta d'un geste respectueux. + +--Laissez, M. le président, je vous en prie, dit-il,--laissez, +messieurs... je me suis imposé sur cette terre un devoir pénible; je le +remplis de mon mieux; Dieu me tiendra compte de mes efforts... S'il faut +vous dire la vérité tout entière, cette convocation solennelle avait +pour but principal de forcer madame la princesse à m'écouter une fois en +sa vie... Depuis dix-huit ans que nous sommes époux, je n'avais pu +encore obtenir cette faveur... je voulais parvenir jusqu'à elle, moi, +l'exilé du premier jour des noces, je voulais me montrer tel que je +suis, à elle qui ne me connaît pas... j'ai réussi: grâces vous en +soient rendues, mais ne vous mettez pas entre elle et moi, car j'ai le +talisman qui va lui ouvrir enfin les yeux. + +Puis, parlant d'eux, mais pour la princesse toute seule, et s'adressant +à elle directement, au milieu du silence profond qui régnait dans la +salle: + +--On vous a dit vrai, madame, j'avais plus d'agents que vous en France, +en Espagne, en Italie... car, pendant que vous écoutiez ces accusations +infâmes portées contre moi, je travaillais pour vous... je répondais à +toutes ces calomnies par une poursuite plus ardente, plus obstinée que +la vôtre... je cherchais, moi aussi... je cherchais sans cesse et sans +repos avec ce que j'ai de crédit et de puissance, avec mon or, avec mon +coeur!... Et aujourd'hui... vous voilà qui m'écoutez, maintenant!... +Aujourd'hui, récompensé enfin de tant d'années de peines, je viens à +vous qui me méprisez et me haïssez, moi qui vous respecte et qui vous +aime... je viens à vous, et je vous dis:--Ouvrez vos bras, heureuse +mère, je vais y mettre votre enfant! + +En même temps, il se tourna vers Peyrolles qui attendait ses ordres. + +--Qu'on amène, ordonna-t-il à haute voix,--mademoiselle Aurore de +Nevers! + + + + +X + +--J'y suis!-- + + +Nous avons pu rapporter les paroles prononcées par Gonzague. Ce qui +n'est pas donné de rendre avec la plume, c'est le feu du débit, +l'ampleur de la pose, la profonde conviction que rayonnait le regard. + +Ce Gonzague était un prodigieux comédien. Il s'imprégnait de son rôle +appris, à ce point que l'émotion le dominait lui-même, et que c'étaient +de vrais élans qui jaillissaient de son âme. + +C'est le comble de l'art. + +Placé autrement et doué d'une autre ambition, cet homme eût remué un +monde. + +Parmi ceux qui l'écoutaient, il y avait des sans coeur, des gens +rompus à toutes les roueries de l'éloquence, des magistrats blasés sur +les effets de parole, des financiers d'autant plus difficiles à tromper +que, d'avance, ils étaient complices du mensonge. + +Gonzague, jouant avec l'impossible, produisit un véritable miracle. Tout +le monde le crut; tout le monde eût juré qu'il avait dit vrai. + +Oriol, Gironne, Albret, Taranne et autres ne faisaient plus leur métier; +ils étaient pris. Tous se disaient: Plus tard il mentira, mais à +présent, il dit vrai. + +Tous ajoutaient: + +--Se peut-il qu'il y ait en cet homme tant de grandeur avec tant de +perversité? + +Ses pairs, ce groupe de grands seigneurs qui étaient là pour le juger, +regrettaient d'avoir pu parfois douter de lui. + +Ce qui le grandissait, c'était cet amour chevaleresque pour sa femme, ce +magnanime pardon de la longue injure.--Dans les siècles les plus perdus, +les vertus de famille font à qui veut un haut piédestal. + +Il n'y avait pas là un seul coeur qui ne battît violemment. + +M. de Lamoignon essuya une larme et Villeroy, le vieux guerrier, +s'écria: + +--Par la sambleu! prince, vous êtes un galant homme. + +Mais le résultat le plus complet, ce fut la conversion du sceptique +Chaverny et l'effet foudroyant produit sur la princesse elle-même. + +Chaverny se roidit tant qu'il put, mais aux dernières paroles du prince, +on le vit rester bouche béante. + +--S'il a fait cela, dit-il à Choisy,--du diable si je ne lui pardonne +pas tout le reste. + +Quant à Aurore de Caylus, elle s'était levée tremblante, pâle, semblable +à un fantôme. Le cardinal de Lorraine fut obligé de la soutenir dans ses +bras. + +Elle restait l'oeil fixé sur la porte par où venait de sortir M. de +Peyrolles. + +L'effroi, l'espoir se peignaient tour à tour sur ses traits. + +Allait-elle voir sa fille? + +L'avertissement bizarre trouvé par elle dans son livre d'heures, à la +page du _miserere_, annonçait-il cela? + +On lui avait dit de venir; elle était venue,--allait-elle avoir à +défendre sa fille? + +Quel que fût le danger inconnu, c'était de joie surtout que son coeur +battait.--Sa fille! oh! comme son âme allait s'élancer vers elle à +première vue! + +Dix-huit ans de larmes, payés par un seul sourire! + +Elle attendait.--Tout le monde attendait comme elle. + +Peyrolles était sorti par l'issue donnant sur l'appartement du prince. +Il rentra bientôt, tenant dona Cruz par la main. Gonzague se rendit à sa +rencontre. + +Ce ne fut qu'un cri: Qu'elle est belle! + +Puis les affidés, rentrant dans leur rôle, prononcèrent à demi voix ce +mot qu'on leur avait appris: + +--Quel air de famille! + +Mais il se trouva que les gens de bonne foi allèrent plus loin que les +stipendiés. Les deux présidents, le maréchal, le prélat et tous les +ducs, regardant tour à tour madame la princesse puis dona Cruz, firent +cette déclaration spontanée: + +--Elle ressemble à sa mère... + +Il était donc acquis déjà pour ceux qui avaient mission de juger que +madame la princesse était la mère de dona Cruz. + +Et pourtant madame la princesse, changeant encore une fois de visage, +avait repris son air de trouble et d'anxiété. Elle regardait cette belle +jeune fille, et c'était une sorte d'effroi qui se peignait sur ses +traits. + +Ce n'était pas ainsi, oh! non, qu'elle avait rêvé sa fille... + +Sa fille ne pouvait pas être plus belle,--mais sa fille devait être +autrement. + +Et cette froideur soudaine qu'elle sentait en dedans d'elle-même à cet +instant où tout son coeur aurait dû s'élancer vers l'enfant retrouvé, +cette froideur l'épouvantait. + +Était-elle donc une mauvaise mère? + +A cette frayeur, une autre s'ajoutait.--Quel avait dû être le passé de +cette charmante enfant dont les yeux brillaient hardiment, dont la +taille souple avait d'étranges ondulations, dont toute la personne, +enfin, était marquée de ce cachet gracieux,--trop gracieux--que +l'austère éducation de famille ne demande point d'ordinaire aux +héritières des ducs. + +Chaverny, qui était déjà parfaitement remis de son émotion et qui +regrettait fort d'avoir cru à Gonzague pendant une minute, Chaverny +exprima l'idée de la princesse autrement, et mieux qu'elle n'eût pu le +faire elle-même: + +--Elle est adorable! dit-il à Choisy en la reconnaissant. + +--Tu es décidément amoureux? demanda Choisy. + +--Je l'étais, répondit le petit marquis;--ce nom de Nevers l'écrase et +lui va mal. + +Ces beaux casques de nos cuirassiers iraient mieux à un gamin de Paris, +mièvre et sans gêne dans ses mouvements. Il y a des alliances +impossibles. + +Gonzague n'avait point vu cela; Chaverny le voyait: pourquoi? + +Chaverny était français et Gonzague italien. D'abord, de tous les +habitants de notre globe, le Français est le plus près de la femme pour +la délicatesse et pour juger des nuances. + +Ensuite, ce beau prince de Gonzague avait bien près de cinquante ans. + +Chaverny était tout jeune. + +Plus l'homme vieillit, moins il est homme. + +Gonzague n'avait point vu cela: il ne pouvait pas le voir. Sa finesse +milanaise était de la diplomatie, non point de l'esprit. + +Pour apercevoir ces détails, il faut avoir un sens exquis comme Aurore +de Caylus, femme et mère,--ou bien être un peu myope et regarder de +tout près comme le petit marquis. + +Dona Cruz, cependant, le rouge au front, les yeux baissés, le sourire +timide aux lèvres, était au bas de l'estrade.--Chaverny seul et la +princesse devinaient l'effort qu'elle faisait pour tenir ses paupières +fermées. + +Elle avait si grande envie de voir. + +Mademoiselle de Nevers, lui dit Gonzague,--allez embrasser votre mère! + +Dona Cruz eut un mouvement de sincère allégresse; son élan ne fut point +joué. Là était l'habileté suprême de Gonzague qui n'avait pas voulu +d'une comédienne pour remplir ce premier rôle. Dona Cruz était de bonne +foi. + +Son regard caressant se tourna tout de suite vers celle qu'elle croyait +sa mère. Elle fit un pas et ses bras s'ouvrirent d'avance. + +Mais ses bras retombèrent, ses paupières aussi.--Un geste froid de la +princesse venait de la clouer à sa place. + +La princesse, revenue aux défiances qui naguère navraient sa solitude, +la princesse répondant à cette pensée qu'elle venait d'avoir et que +l'aspect de dona Cruz lui avait inspirée, la princesse dit entre haut et +bas: + +--Qu'a-t-on fait de la fille de Nevers? + +Puis, élevant la voix, elle ajouta: + +--Dieu m'est témoin que j'ai le coeur d'une mère!... mais si la fille +de Nevers me revenait flétrie d'une seule tache... n'eût-elle oublié +qu'une minute la fierté de sa race... je voilerais mon visage et je +dirais:--Nevers est mort tout entier! + +--Ventrebleu! fit Chaverny, je parierais pour plusieurs minutes! + +Il était seul de son avis en ce moment. La sévérité de madame de +Gonzague semblait intempestive et même dénaturée. + +Pendant qu'elle parlait, un petit bruit se fit à sa droite, comme si la +porte voisine tournait doucement sur ses gonds derrière la draperie. + +Elle ne prit point garde. + +Gonzague répondait, joignant les mains, comme si le doute eût été ici un +blasphème: + +--O madame! madame!... Est-ce bien votre coeur qui a parlé?... +mademoiselle de Nevers... votre fille, madame!... est plus pure que les +anges! + +Une larme était dans les yeux de la pauvre dona Cruz. + +Le cardinal se pencha vers Aurore de Caylus: + +--A moins que vous n'ayez pour doute encore des raisons précises et +avouables... commença-t-il. + +--Des raisons? interrompit la princesse; mon coeur est resté froid, +mes yeux secs, mes bras immobiles... ne sont-ce pas des raisons, cela? + +--Belle dame, si vous n'en avez pas d'autres, je ne pourrai, en +conscience, combattre l'opinion évidemment unanime du conseil. + +Aurore de Caylus jeta autour d'elle un sombre regard. + +--Vous voyez bien, je ne m'étais pas trompé, fit le cardinal à l'oreille +du duc de Mortemart, il y a là un grain de folie! + +--Messieurs! messieurs! s'écria la princesse, est-ce que déjà vous +m'avez jugée? + +--Rassurez-vous, madame, et calmez-vous, répliqua le président de +Lamoignon; tous ceux qui sont dans cette enceinte vous respectent et +vous aiment... tous, et au premier rang l'illustre prince qui vous a +donné son nom... + +La princesse baissa la tête. + +Le président de Lamoignon poursuivit avec une nuance de sévérité dans la +voix: + +--Agissez suivant votre conscience, madame, et ne craignez rien... notre +tribunal n'a point mission de punir... l'erreur n'est pas crime; mais +malheur!... vos parents et vos amis auront compassion de vous si vous +êtes trompée. + +--Trompée! répéta la princesse sans relever la tête; oh! oui... j'ai été +bien souvent trompée... mais si personne n'est ici pour me défendre, je +me défendrai moi-même... Ma fille doit porter avec elle la preuve de sa +naissance. + +--Quelle preuve, demanda le président de Lamoignon? + +--La preuve désignée par M. de Gonzague lui-même... la feuille arrachée +au registre de la chapelle de Caylus... + +--Arrachée de ma propre main, messieurs! ajouta-t-elle en se redressant. + +--Voilà ce que je voulais savoir, pensa Gonzague. + +--Cette preuve, reprit-il tout haut, votre fille l'avait, madame. + +--Elle ne l'a donc pas! s'écria Aurore de Caylus. + +Un long murmure s'éleva dans l'assemblée à cette exclamation. + +--Emmenez-moi! emmenez-moi! balbutia dona Cruz en larmes. + +Quelque chose remua au fond du coeur de la princesse, en écoutant la +voix désolée de cette pauvre enfant. + +--Mon Dieu! dit-elle en levant ses mains vers le ciel, mon Dieu! +inspirez-moi... mon Dieu! ce serait un malheur horrible et un grand +crime que de repousser mon enfant!... Mon Dieu! je vous en prie au fond +de ma misère: répondez-moi! répondez-moi!... + +On vit tout à coup sa figure s'éclairer, tandis que tout son corps +tressaillait violemment. + +Elle avait interrogé Dieu.--Une voix, que personne n'entendit, hormis +elle-même,--une voix mystérieuse et qui semblait répondre à ce suprême +appel, prononça derrière la draperie les trois mots de la devise de +Nevers: + +--J'y suis! + +La princesse s'appuya au bras du cardinal pour ne point tomber à la +renverse. + +Elle n'osait se retourner. Cette voix venait-elle du ciel? + +Gonzague se méprit à cette émotion soudaine. Il voulut frapper le +demi-coup. + +--Madame, s'écria-t-il, vous avez fait appel au Maître de toutes choses: +Dieu vous répond, je le vois, je le sens... votre bon ange est en vous +qui combat les suggestions du mal... Madame, ne repoussez pas le bonheur +après vos longues souffrances si noblement supportées!... madame, +oubliez la main qui met dans la vôtre un trésor: je ne réclamerai point +mon salaire... Je ne vous demande qu'une chose... regardez-la!... +regardez votre enfant... la voici bien tremblante, la voici toute brisée +de l'accueil de sa mère... Écoutez au dedans de vous-même, madame: la +voix de l'âme vous répondra... + +La princesse regarda dona Cruz. + +M. Gonzague, avec entraînement: + +--Maintenant que vous l'avez vue... au nom du Dieu vivant, je vous le +demande, n'est-ce pas là votre fille? + +La princesse ne répondit pas tout de suite. Involontairement, elle se +tourna à demi vers la draperie. + +La voix, distincte pour elle seule, ne prononça qu'un mot: + +--Non! + +--Non! répéta la princesse avec force. + +Et son regard résolu fit le tour de l'assemblée. + +Elle n'avait plus peur.--Quel que fût ce mystérieux conseiller qui était +là derrière la draperie, elle avait confiance en lui, car il combattait +Gonzague. + +Et d'ailleurs, il accomplissait la muette promesse du livre d'heures: il +venait avec la devise de Nevers. + +Mille réclamations, cependant, se croisaient dans la salle. +L'indignation d'Oriol et compagnie ne connaissait plus de bornes. + +--C'en est trop! dit Gonzague, feignant d'être blessé profondément; +messieurs, je crois avoir fait mon devoir... + +--Largement! s'écria Gironne. + +--Messieurs, poursuivit Gonzague en apaisant de la main le zèle trop +bruyant du bataillon sacré, la patience humaine a des bornes... je +m'adresserai une dernière fois à madame la princesse, et je lui dirai: +Il faut de bonnes raisons, des raisons graves et fortes pour repousser +la vérité évidente. + +--Hélas! soupira le bon cardinal, ce sont mes propres paroles!... mais +quand ces dames se sont mis quelque chose en tête... + +--Ces raisons, acheva Gonzague, madame, les avez-vous? + +--Oui, répondit la voix mystérieuse. + +--Oui! répliqua la princesse à son tour. + +Gonzague était livide et ses lèvres s'agitaient convulsivement. Il +sentait qu'il y avait là, au sein même de cette assemblée convoquée par +lui, une influence hostile, mais insaisissable. Il la sentait, mais il +la cherchait en vain. + +Depuis quelques minutes, tout était changé dans la personne de la veuve +de Nevers. Le marbre s'était fait chair, la statue vivait. + +D'où provenait ce miracle? + +Le changement s'était opéré au moment même où la princesse, éperdue, +avait invoqué le secours de Dieu; mais Gonzague ne croyait point à Dieu. + +Il essuya la sueur qui coulait de son front. + +--Avez-vous donc des nouvelles de votre fille? demanda-t-il, cachant son +anxiété de son mieux. + +La princesse garda le silence. + +--Il y a des imposteurs, reprit Gonzague; la fortune de Nevers est une +belle proie... Vous a-t-on présenté quelque autre jeune fille?... + +Nouveau silence. + +--En vous disant, poursuivit Gonzague: Celle-ci est la véritable... on +l'a sauvée... on l'a élevée... Ils disent tous cela! + +Les plus fins diplomates se laissent entraîner. Le président de +Lamoignon et ses graves assesseurs regardaient maintenant Gonzague avec +étonnement. + +--Cache tes griffes, chat-tigre! murmura Chaverny. + +Assurément, le silence de la voix mystérieuse était souverainement +habile. + +Tant qu'elle ne parlait point, la princesse ne pouvait répondre, et +Gonzague, furieux, perdait la prudence. + +Au milieu de sa face pâle, on voyait ses yeux brûlants et sanglants. + +--Elle est là, poursuivit-il entre ses dents serrées; toute prête à +paraître... n'est-ce pas, madame? vivante... Répondez!... vivante?... + +La princesse s'appuya d'une main au bras de son fauteuil.--Elle +chancelait.--Elle eût donné dix ans de sa vie pour soulever cette +draperie, derrière laquelle était l'oracle, muet désormais. + +--Répondez! répondez! fit Gonzague. + +Et les juges eux-mêmes répétaient: + +--Madame, répondez! + +Aurore de Caylus écoutait. Sa poitrine n'avait plus de souffle. + +Oh! que l'oracle tardait! + +--Pitié!... murmura-t-elle enfin en se tournant à demi. + +La draperie s'agita faiblement. + +--Comment pourrait-elle répondre? disaient cependant les affidés. + +--Vivante? fit Aurore de Caylus interrogeant l'oracle d'une voix brisée. + +--Vivante! lui fut-il enfin répondu. + +Elle se redressa, radieuse, ivre de joie. + +--Oui, vivante, vivante! fit-elle avec éclat; vivante malgré vous et +par la protection de Dieu! + +Tout le monde se leva en tumulte. Pendant un instant l'agitation fut à +son comble. + +Les affidés parlaient tous à la fois et réclamaient justice. Au banc des +commissaires royaux on se consultait. + +--Quand je vous disais, répétait le cardinal, quand je vous disais, +monsieur le duc!... mais nous ne savons pas tout... Or, je commence à +croire que madame la princesse n'est point folle! + +Au milieu de la confusion générale, la voix de la tapisserie dit: + +--Ce soir, au bal du régent... On vous dira la devise de Nevers. + +--Et je verrai ma fille! balbutia la princesse prête à se trouver mal. + +Le bruit faible d'une porte qui se refermait se fit entendre encore. +Puis, plus rien. + +Il était temps. Chaverny, curieux comme une femme en proie d'un vague +soupçon, s'était glissé derrière le cardinal de Lorraine. Il souleva +brusquement la portière. + +Sous la portière il n'y avait rien, mais la princesse poussa un cri +étouffé. + +C'était assez; Chaverny ouvrit la porte et s'élança dans le corridor. + +Le corridor était sombre, car la nuit commençait à tomber. Chaverny ne +vit rien, sinon tout au bout de la galerie la silhouette cahotante du +petit bossu aux jambes torses, qui disparut, descendant l'escalier +tranquillement. + +Chaverny se prit à réfléchir. + +--Le cousin avait voulu jouer quelque méchant tour au diable, se +disait-il, et le diable prend sa revanche! + +Pendant cela, dans la salle des délibérations, sur un signe du président +de Lamoignon, les conseillers avaient repris leurs places. + +Gonzague avait fait sur lui-même un terrible effort. Il était calme en +apparence. + +Il salua le conseil et dit: + +--Messieurs, je rougirais d'ajouter une parole... Décidez, s'il vous +plaît, entre madame la princesse et moi. + +--Délibérons! firent quelques voix. + +M. de Lamoignon se leva et se couvrit. + +--Prince, dit-il, l'avis des commissaires royaux, après avoir entendu +M. le cardinal pour madame la princesse, est qu'il n'y a point lieu à +jugement... Puisque madame de Gonzague sait où est sa fille, qu'elle la +présente. M. de Gonzague représentera également celle qu'il dit être +héritière de Nevers... La preuve écrite, désignée par M. le prince, +invoquée par madame la princesse, cette page enlevée au registre de la +chapelle de Caylus, sera produite et rendra la décision facile... Nous +ajournons, au nom du roi, le conseil à trois jours. + +--J'accepte! repartit Gonzague avec empressement; j'aurai la preuve! + +--J'aurai ma fille et j'aurai la preuve, dit pareillement la princesse; +j'accepte! + +Les commissaires royaux levèrent aussitôt la séance. + +--Quant à vous, enfant, pauvre enfant! dit Gonzague à dona Cruz en la +remettant aux mains de Peyrolles, j'ai fait ce que j'ai pu... Dieu seul +à présent peut vous rendre le coeur de votre mère. + +Dona Cruz rabattit son voile et s'éloigna. + +Mais avant de passer le seuil, elle se ravisa tout à coup. Elle s'élança +vers la princesse. + +--Madame, s'écria-t-elle en pressant sa main qu'elle baisa, que vous +soyez ou non ma mère, je vous respecte et je vous aime! + +La princesse sourit et effleura son front de ses lèvres. + +--Tu n'es pas complice, enfant, dit-elle; j'ai vu cela... Je ne t'en +veux point. + +Peyrolles entraîna dona Cruz. + +Toute cette noble foule, qui naguère remplissait l'hémicycle, s'était +écoulée. Le jour baissait rapidement. Gonzague, qui venait de reconduire +les juges royaux, rentra comme la princesse allait sortir, entourée de +ses femmes. + +Sur un geste impérieux qu'il fit, elles s'écartèrent. Gonzague +s'approcha de la princesse, et avec ces grands airs de courtoisie qu'il +ne quittait jamais, il se pencha jusqu'à sa main pour la baiser. + +--Madame, lui dit-il ensuite d'un ton léger, c'est donc la guerre +déclarée entre nous? + +--Je n'ai garde d'attaquer, monsieur, répondit Aurore de Caylus; je me +défends. + +--En tête à tête, reprit Gonzague qui avait peine à cacher sous sa +froideur polie la rage qu'il avait dans le coeur, nous ne discuterons +point, s'il vous plaît: je tiens à vous épargner cette inutile +fatigue... Mais vous avez donc de mystérieux protecteurs, madame? + +--J'ai la bonté du Ciel, monsieur, qui est l'appui des mères. + +Gonzague eut un sourire. + +--Giraud! dit la princesse à sa suivante Madeleine, faites qu'on prépare +ma litière! + +--Y a-t-il donc office du soir à la paroisse Saint-Magloire? demanda +Gonzague étonné. + +--Je ne sais, monsieur, répondit la princesse avec calme; ce n'est pas à +la paroisse Saint-Magloire que je me rends... Félicité, vous atteindrez +mes écrins. + +--Vos diamants, madame! fit le prince avec raillerie; la cour qui vous +regrette depuis si longtemps va-t-elle enfin jouir du bonheur de vous +revoir? + +--Je vais ce soir au bal du régent, monsieur, dit-elle. + +Pour le coup, Gonzague demeura stupéfait. + +--Vous!... balbutia-t-il, vous! + +Elle se redressa si belle et si hautaine que Gonzague baissa les yeux +malgré lui. + +--Moi, répondit-elle en prenant le pas sur ses femmes pour sortir; mon +deuil est fini d'aujourd'hui, monsieur le prince... Faites ce que vous +voudrez contre moi, je n'ai plus peur de vous! + + + + +XI + +--Où le bossu se fait inviter au bal de la cour.-- + + +Gonzague demeura un instant immobile à regarder sa femme qui traversait +la galerie pour rentrer dans son appartement. + +--C'est une résurrection! pensa-t-il; j'ai pourtant bien joué cette +grande partie! pourquoi l'ai-je perdue?... Évidemment, elle avait un +dessous de cartes... Gonzague! vous n'avez pas tout vu!... Il y a là +quelque chose qui vous échappe! + +Il se prit à parcourir la chambre à grands pas. + +--En tout cas, poursuivit-il, nous n'avons pas une minute à perdre!... +Que va-t-elle faire au bal du Palais-Royal?... parler à M. le régent?... +Évidemment, elle sait où est sa fille!... + +--Et moi aussi, je le sais! s'interrompit-il en ouvrant ses tablettes; +en ceci, du moins, le hasard m'a servi! + +Il frappa sur un timbre et dit au domestique qui accourut: + +--M. de Peyrolles!... qu'on m'envoie sur-le-champ M. de Peyrolles. + +Le domestique sortit. Gonzague reprit sa promenade solitaire, et +revenant à sa première pensée, il dit: + +--Elle a un auxiliaire nouveau... Quelqu'un est caché derrière la +toile!... + +--Prince! s'écria Peyrolles en entrant, je puis enfin vous parler!... +Mauvaises nouvelles... En s'en allant, le cardinal de Lorraine disait +aux commissaires royaux: il y a là-dessous quelque mystère +d'iniquité!... + +--Laissez dire le cardinal, fit Gonzague. + +--Dona Cruz est en pleine révolte!... On lui a fait jouer un rôle +indigne! Elle veut quitter Paris. + +--Laisse faire dona Cruz... et tâche de m'écouter. + +--Pas avant de vous avoir appris ce qui se passe... Lagardère est à +Paris. + +--Bah!... je m'en doutais!... Depuis quand? + +--Depuis hier pour le moins. + +--La princesse a dû le voir! pensa Gonzague. + +Puis il ajouta: + +--Comment sais-tu cela? + +Peyrolles baissa la voix et répondit: + +--Saldagne et Faënza sont morts. + +Manifestement, M. de Gonzague ne s'attendait point à cela. Les muscles +de sa face tressaillirent et il eut comme un éblouissement. + +Ce fut l'affaire d'une seconde. Quand Peyrolles releva les yeux sur lui, +il était remis déjà. + +--Deux d'un coup! fit-il; c'est le diable que cet homme-là! + +Peyrolles tremblait. + +--Et où a-t-on retrouvé leurs cadavres? demanda Gonzague? + +--Dans la ruelle qui longe le jardin de votre petite maison. + +--Ensemble? + +--Saldagne contre la porte... Faënza à quinze pas de là... Saldagne est +mort d'un coup de pointe... + +--Là, n'est-ce pas? fit Gonzague en plaçant son doigt entre ses deux +sourcils. + +Peyrolles fit le même geste et reprit: + +--Là!... Faënza est tombé frappé à la même place et du même coup. + +--Et pas d'autre blessure? + +--Pas d'autre... La botte de Nevers est toujours mortelle. + +Gonzague disposa ses dentelles à son jabot devant une glace. + +--C'est bien, dit-il; M. le chevalier de Lagardère s'est fait inscrire +deux fois à ma porte... Je suis content qu'il soit à Paris... Nous +allons le faire pendre! + +--La corde qui étranglera celui-là... commença Peyrolles... + +--N'est pas encore filée, n'est-ce pas?... Je crois que si... Tudieu! +pense donc, ami Peyrolles. Il est grand temps! nous ne sommes plus que +quatre. + +--Oui, fit le factotum en frissonnant, il est grand temps. + +--Deux bouchées! reprit Gonzague en rebouclant son ceinturon; nous deux +d'un coup... de l'autre ces deux pauvres diables... + +--Cocardasse et Passepoil?... interrompit Peyrolles; ils ont peur de +Lagardère! + +--Ils sont donc comme toi!... C'est égal; nous n'avons pas le choix... +Va me les chercher! va! + +M. de Peyrolles se dirigea vers l'office. + +Gonzague pensait. + +--Je disais bien qu'il fallait agir... agir tout de suite... Corps de +Christ! voici une nuit qui verra d'étranges choses! + +--Eh! vite!... dit Peyrolles en arrivant à l'office; monseigneur a +besoin de vous! + +Cocardasse et Passepoil avaient dîné depuis midi jusqu'à la brune. +C'étaient deux héroïques estomacs. Cocardasse était rouge comme le +restant du vin, oublié dans son verre; Passepoil avait le teint tout +blême. + +La bouteille produit ce double résultat, suivant le tempérament des +preneurs. + +Mais au point de vue des oreilles, le vin n'a pas deux manières d'agir. +Cocardasse et Passepoil n'étaient pas plus endurant l'un que l'autre +après boire. + +D'ailleurs, le temps d'être humbles était passé. On les avait habillés +de neuf de la tête aux pieds. Ils avaient de superbes bottes de +rencontre et des feutres qui n'avaient été retapés chacun que trois +fois. + +Les chausses et les pourpoints étaient dignes de ces brillants +accessoires. + +--Dis donc, mon bon, fit Cocardasse; je crois que ce maraud, c'est à +nous qu'il s'adresse. + +--Si je pensais que ce faquin!... riposta le tendre Amable en saisissant +une cruche à deux mains. + +--Sois calme, mon caillou, reprit le Gascon; je te le donne... Mais, +bagasse! ne casse pas la faïence! + +Il avait pris M. de Peyrolles par une oreille et l'avait envoyé +pirouettant à Passepoil. + +Passepoil le saisit par l'autre oreille et le renvoya à son ancien +patron. + +M. de Peyrolles fit ainsi deux ou trois fois le voyage, puis Cocardasse +junior lui dit avec cette belle gravité des casseurs d'assiettes: + +--Mon doux ami, vous avez oublié un instant que vous aviez affaire à des +gentilshommes: tâchez dorénavant de vous en souvenir! + +--Voilà! appuya le Normand, selon son ancienne habitude. + +Puis, tous deux se levèrent tandis que M. de Peyrolles réparait de son +mieux le désordre de sa toilette. + +--Les deux coquins sont ivres! grommela-t-il. + +--Hé! donc! fit Cocardasse; je crois que le pécaïre a parlé? + +--J'en ai comme une vague idée, repartit Passepoil. + +Ils s'avancèrent tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, pour +appréhender de nouveau le factotum aux oreilles, mais celui-ci prit la +fuite prudemment et rejoignit Gonzague, sans se vanter de sa +mésaventure. + +Gonzague lui ordonna de ne point parler à nos braves amis de la fin +malheureuse de Saldagne et de Faënza. Ceci était superflu; M. de +Peyrolles n'avait désormais aucune envie de lier conversation avec +Cocardasse et Passepoil. + +On les vit arriver l'instant d'après, annoncés par un terrible bruit de +ferraille. Ils avaient le feutre à la diable, les chausses débraillées, +du vin tout le long de la chemise; bref, une belle et bonne tenue de +coupe-jarrets. + +Ils entrèrent en se pavanant, le manteau retroussé par l'épée: +Cocardasse toujours superbe, Passepoil toujours gauche et irréprochable +de laideur. + +--Salue, mon bon, dit le Gascon, et remercie monseigneur... + +--Assez! fit Gonzague en les regardant de travers. + +Ils restèrent aussitôt immobiles. + +Avec ces vaillants, l'homme qui paye peut tout se permettre. + +--Êtes-vous fermes sur vos jambes? demanda Gonzague. + +--J'ai bu seulement un verre de vin à la santé de monseigneur, repartit +effrontément Cocardasse; capédébiou! pour la sobriété, je ne connais pas +mon pareil... + +--Il dit vrai, monseigneur, prononça timidement Passepoil; car je le +surpasse... je n'ai bu que de l'eau rougie! + +--Mon bon, fit Cocardasse en le regardant sévèrement, tu as bu comme +moi, ni plus ni moins... A pa pur! je t'engage à ne jamais fausser la +vérité devant moi... Le mensonge, il me rend malade! + +--Vos rapières sont-elles toujours bonnes? demanda encore Gonzague. + +--Meilleures, repartit le Gascon. + +--Et bien au service de monseigneur, ajouta le Normand, qui fit la +révérence. + +--C'est bon, dit Gonzague. + +Et il tourna le dos, tandis que nos deux amis le saluèrent profondément +par derrière. + +--C'ta couquin, murmura Cocardasse, il sait parler aux hommes d'épée! + +Gonzague avait fait signe à Peyrolles d'approcher. Tous deux étaient +remontés jusqu'au fond de la salle, près de la porte de sortie. +Gonzague venait de déchirer la page de ses tablettes où il avait +inscrit les renseignements donnés par dona Cruz. + +Au moment où il remettait ce papier au factotum, le visage hétéroclite +du bossu se montra derrière les battants de la porte entre-bâillée. +Personne ne le voyait et il le savait bien, car ses yeux brillaient +d'une intelligence extraordinaire. Toute sa physionomie avait changé +d'aspect. + +A la vue de Gonzague et de son âme damnée, causant à deux pas de lui, le +bossu se rejeta vivement en arrière, puis il mit son oreille à +l'ouverture de la porte. + +Voici ce que d'abord il entendit. + +Peyrolles épelait péniblement les mots tracés au crayon par son maître. + +--Rue du Chantre... disait-il;--une jeune fille, nommée Aurore... + +Vous eussiez été effrayé à l'expression que prit le visage du bossu. Un +feu sombre s'alluma dans ses yeux. + +--Il sait cela! fit-il;--comment sait-il cela?... + +--Vous comprenez? dit Gonzague. + +--Oui... je comprends, répondit Peyrolles;--c'est de la chance! + +--Les gens de ma sorte ont leur étoile! reprit M. de Gonzague. + +--Où mettra-t-on la jeune fille? + +--Au pavillon de dona Cruz. + +Le bossu se toucha le front. + +--La gitanita!... murmura-t-il;--mais elle-même... comment a-t-elle pu +savoir? + +--Il faudra tout simplement l'enlever?... disait en ce moment Peyrolles. + +--Pas d'éclat! repartit Gonzague;--nous ne sommes pas en position de +nous faire des affaires... De la ruse... de l'adresse!... c'est ton +fort, ami Peyrolles! Je ne m'adresserais pas à toi s'il y avait des +coups à donner ou à recevoir... notre homme doit habiter cette maison, +j'en ferais la gageure. + +--Lagardère! murmura le factotum avec un visible effroi. + +--Tu ne l'affronterais pas, le matamore!... La première chose, c'est de +savoir s'il est absent... et je parierais bien qu'il est absent à cette +heure. + +--Il aimait à boire autrefois. + +--S'il est absent, voici un plan tout simple: Tu vas prendre cette +carte. + +Gonzague mit dans la main de son factotum une des deux cartes +d'invitation au bal du régent, réservées pour Saldagne et Faënza. + +--Tu te procureras, poursuivit-il, une toilette de deuil fraîche et +galante... pareille à celle que j'ai commandée pour dona Cruz... tu +auras une litière toute prête dans la rue du Chantre... et tu te +présenteras chez la jeune fille au nom de Lagardère lui-même... + +--C'est jouer sa vie à pair ou non! dit M. de Peyrolles. + +--Allons donc!... rien que la vue de la robe et des bijoux la rendra +folle!... Tu n'auras qu'un mot à dire: Lagardère vous envoie ceci et +vous attend. + +--La jeune fille ne bougera pas!... dit une voix aigrelette entre eux +deux. + +Peyrolles sauta de côté. Gonzague mit la main à son épée. + +--A pa pur, fit de loin Cocardasse, vois donc, frère Passepoil!... vois +donc ce petit homme! + +--Ah! répondit Passepoil, si la nature m'avait disgracié ainsi, et qu'il +fallût renoncer à l'espoir de plaire aux belles, j'attenterais à mes +propres jours! + +Peyrolles se prit à rire, comme tous les poltrons qui ont eu grand'peur. + +--Esope II, dit Jonas, s'écria-t-il. + +--Encore cette créature! fit Gonzague avec humeur;--en louant la niche +de mon chien, crois-tu avoir acheté le droit de parcourir mon hôtel?... +Que viens-tu faire ici? + +--Et vous? demanda le bossu en ricanant, qu'allez-vous faire là-bas? + +C'était là un adversaire selon le coeur de Peyrolles. + +--Mons Esope! dit-il en se campant; nous allons vous apprendre, séance +tenante, le danger que l'on court en se mêlant des affaires d'autrui. + +Gonzague regardait déjà du côté des deux braves.--Tant pis pour Esope +II, dit Jonas, s'il s'était avisé d'écouter aux portes! + +Mais à ce moment, l'attention de Gonzague fut détournée par la conduite +bizarre et vraiment audacieuse du petit homme qui prit sans façon des +mains de Peyrolles la carte d'invitation qu'on venait de lui remettre. + +--Que fais-tu? drôle, s'écria Gonzague. + +--Le bossu tirait paisiblement de sa poche sa plume et son écritoire. + +--Il est fou, dit Peyrolles. + +--Pas tant!... pas tant!... fit Esope II, qui mit un genou en terre et +s'installa le plus commodément qu'il put pour écrire. + +Il traça rapidement quelques mots au dos de la carte d'invitation. + +--Lisez, fit-il d'un air de triomphe, en se relevant. + +Il tendit le papier à Gonzague. Celui-ci lut: + + «Chère enfant, ces parures viennent de moi: j'ai voulu vous faire une + surprise. Faites vous belle. Une litière et deux laquais viendront de + ma part pour vous conduire au bal où je vous attendrais. + + »HENRI DE LAGARDÈRE.» + +Cocardasse junior et frère Passepoil suivaient de loin cette scène et +n'y comprenaient rien. + +--Sandiéou! dit le Gascon, monseigneur a l'air d'un homme qui a la +berlue. + +--Mais ce petit bossu, repartit le Normand, regarde donc sa figure... +j'ai vu ces yeux-là quelque part! + +Cocardasse haussa les épaules. + +--Je ne m'occupe, répondit-il, que des hommes au-dessus de cinq pieds +quatre pouces! + +--Je n'ai que trois pouces, fit observer Passepoil avec reproche. + +Cocardasse junior lui tendit la main et prononça ces bienveillantes +paroles: + +--Une fois pour toutes, monsieur Caillou, souviens-toi, que tu es en +dehors... L'amitié, capédébiou! il est un prisme de cristal à travers +lequel je te vois tout blanc, tout rose et plus doux que Cupidon, fils +unique de Vénus, sortant du sein de l'onde! + +Passepoil, reconnaissant, serra la main qu'on lui tendait. + +C'était bien vrai. Gonzague avait l'air d'un homme frappé de +stupéfaction. Il regardait Esope II, dit Jonas, avec une sorte d'effroi. + +--Que veut dire cela? murmura-t-il. + +--Cela veut dire, répliqua le bossu bonnement, qu'avec ce mot d'écrit, +la jeune fille aura confiance. + +--Tu as donc deviné notre dessein? + +--J'ai compris que vous vouliez avoir la jeune fille. + +--Et sais-tu ce qu'on risque à surprendre certains secrets. + +--On risque de gagner gros, répondit le bossu, qui se frotta les mains. + +Gonzague et Peyrolles échangèrent un regard. + +--Mais... fit Gonzague à voix basse, cette écriture... + +--J'ai mes petits talents, repartit Esope II;--je vous garantis +l'imitation parfaite... quand une fois je connais l'écriture d'un +homme... + +--Oui-dà?... cela peut te mener loin... Et l'homme?... + +--Ah! l'homme! interrompit le bossu en riant; il est trop grand et je +suis trop petit: je ne peux pas le contrefaire. + +--Le connais-tu? + +--Assez bien. + +--Comment le connais-tu? + +--Relations d'affaires... + +--Peux-tu nous donner quelques renseignements?... + +--Un seul... Il a frappé hier deux coups... il en frappera deux demain! + +Peyrolles frissonna de la tête aux pieds. Gonzague dit: + +--Il y a de bonnes prisons dans les caveaux de mon hôtel. + +Le bossu ne prit point garde à son air menaçant et répondit: + +--Terrain perdu!... faites-y des caves et vous les louerez aux marchands +de vins. + +--J'ai idée que tu es un espion... + +--Pauvre idée!... L'homme en question est pauvre et vous êtes riche... +voulez-vous que je vous le livre? + +Gonzague ouvrit de grands yeux. + +--Donnez-moi cette carte, reprit Esope II en montrant la dernière +invitation que Gonzague tenait encore à la main. + +--Qu'en ferais-tu? + +--J'en ferais bon usage... Je la donnerais à l'homme... et l'homme +tiendrait la promesse que je vous fais ici en son nom... Il irait au bal +de M. le régent. + +--Vive Dieu! l'ami, s'écrie Gonzague,--tu dois être un infernal coquin! + +--Oh! oh! fit le bossu d'un air modeste, il y a plus coquin que moi. + +--Pourquoi cette chaleur à me servir? + +--Je suis comme cela... très-dévoué à ceux qui me plaisent. + +--Et nous avons l'heur de te plaire? + +--Beaucoup. + +--Et c'est pour nous témoigner de plus près ton dévouement que tu as +payé dix mille écus?... + +--La niche? interrompit le bossu,--pas s'il vous plaît! spéculation! +affaire d'or! + +Puis il ajouta en ricanant: + +--Le bossu était mort: vive le bossu!... Esope Ier a gagné un million +et demi sous un vieux parapluie... moi du moins, j'ai mon étude! + +Gonzague fit signe à Cocardasse et à Passepoil qui s'approchèrent en +sonnant le vieux fer. + +--Qui sont ceux-là? demanda Jonas. + +--Des gens qui vont te suivre si j'accepte tes services. + +Le bossu salua cérémonieusement. + +--Serviteur! serviteur! dit-il; alors, refusez mes services... + +--Mes bons messieurs, ajouta-t-il en s'adressant aux deux braves; ne +prenez pas la peine de déménager vos bric-à-brac... nous ne nous en +irons point de compagnie. + +--Cependant... fit Gonzague d'un air de menace. + +--Il n'y a point de cependant! Diable! vous connaissez le personnage +aussi bien que moi... Il est brusque... excessivement brusque... on +pourrait même dire brutal!... s'il voyait derrière moi ces tournures de +gibier de potence.... + +--Pécaïre! fit Cocardasse indigné. + +--Peut-on manquer ainsi de politesse! ajouta frère Passepoil. + +--Je prétends agir seul ou ne pas agir du tout! acheva Esope II d'un ton +péremptoire. + +Gonzague et Peyrolles se consultaient. + +--Tu tiens donc à ton dos? fit le premier en raillant. + +Le bossu salua et répondit: + +--Comme ces braves à leurs rouillardes... c'est mon gagne-pain. + +--Il me répond de toi! prononça Gonzague en le regardant fixement;--tu +m'entends... sers-moi fidèlement et tu seras récompensé... au cas +contraire... + +Il n'acheva pas et lui présenta la carte. Le bossu la prit et se dirigea +vers la porte à reculons. + +Il saluait de trois pas en trois pas et disait: + +--La confiance de monseigneur m'honore... Cette nuit, monseigneur +entendra parler de moi. + +Et comme, sur un signe sournois de Gonzague, Cocardasse et Passepoil +allaient l'accompagner! + +--Doucement! fit-il, doucement!... Et nos conventions!... + +Il écarta Cocardasse et Passepoil d'une main qu'ils n'eussent certes +point cru si vigoureuse, salua une dernière fois profondément et passa +le seuil. + +Cocardasse et Passepoil voulurent le suivre, il leur jeta la porte sur +le nez. + +Quand ils se remirent à sa poursuite, le corridor était vide. + +--Et vite! fit M. de Gonzague en s'adressant à Peyrolles; que la maison +de la rue du Chantre soit cernée dans une demi-heure... et le reste +comme il a été convenu! + +Dans la rue Quincampoix, déserte à cette heure, le bossu s'en allait +trottinant. + +--Les fonds étaient en baisse!... murmurait-il;--du diable si je savais +où prendre nos cartes d'entrée et la toilette de bal!... + + + + +LES MÉMOIRES D'AURORE. + + + + +I + +--La maison aux deux entrées.-- + + +C'était dans cette étroite et vieille rue du Chantre qui naguère +salissait encore les abords du Palais-Royal. Elles étaient trois, ces +ruelles qui allaient de la rue Saint-Honoré à la montagne du Louvre: la +rue Pierre-Lescot, la rue de la Bibliothèque et la rue du Chantre; +toutes les trois noires, humides, mal hantées, toutes les trois +insultant aux splendeurs de ce Paris central, étonné de ne pouvoir +guérir cette lèpre honteuse qui lui faisait une tache en plein visage. + +De temps en temps, de nos jours surtout, on entendait dire: «Un crime +s'est commis là-bas,» dans les profondeurs de cette nuit que le soleil +lui-même ne perçait qu'aux beaux jours de l'été. + +Tantôt c'était une prêtresse de la Vénus boueuse, assommée par des +brigands en goguette. + +Tantôt c'était quelque pauvre bourgeois de province dont le cadavre nu +se retrouvait, scellé dans un vieux mur. + +Cela faisait horreur et dégoût. L'odeur ignoble de ces tripots venait +jusque sous les fenêtres de ce charmant palais, demeure des cardinaux, +des princes et des rois.--Mais la pudeur du Palais-Royal lui-même +date-t-elle de si loin?--Et nos pères ne nous ont-ils pas dit ce qui se +passait dans les galeries de bois et dans les galeries de pierre? + +Maintenant, le Palais-Royal est un bien honnête carré de pierres. Les +galeries de bois ne sont plus. Les autres galeries forment la promenade +la plus sage et la plus ennuyeuse du monde entier. + +Paris n'y vient jamais. Tous les parapluies des départements s'y donnent +rendez-vous. + +Mais dans les restaurants à prix fixe qui foisonnent aux étages +supérieurs, les oncles de Quimper ou de Carpentras se plaisent encore à +rappeler les étranges moeurs du Palais-Royal de l'Empire et de la +Restauration.--L'eau leur vient à la bouche, à ces oncles, tandis que +les nièces timides dévorent le somptueux festin à deux francs, en +faisant mine de ne point écouter. + +Maintenant, à la place même où coulaient ces trois ruisseaux fangeux du +Chantre, de Pierre-Lescot et de la Bibliothèque, un immense hôtel, +conviant l'Europe à sa table de mille couverts, étale ses quatre façades +sur la place du Palais-Royal, sur la rue Saint-Honoré alignée, sur la +rue du Coq élargie, sur la rue de Rivoli allongée. + +Des fenêtres de cet hôtel, on voit le Louvre neuf, fils légitime et +ressemblant du vieux Louvre. La lumière et l'air s'épandent partout +librement. La boue s'en est allée on ne sait où, les tripots ont +disparu: la lèpre hideuse, soudainement guérie, n'a pas même laissé de +cicatrice. + +Mais où donc demeurent à présent les brigands et leurs dames? + +Au XVIIIe siècle, ces trois rues que nous venons de flétrir si +dédaigneusement étaient déjà fort laides; mais elles n'étaient pas +beaucoup plus étroites ni plus souillées que la grande rue Saint-Honoré, +leur voisine. + +Il y avait sur leurs voies mal pavées quelques beaux portails: des +hôtels nobles, çà et là parmi les masures. + +Les habitants de ces rues étaient tous pareils aux habitants des +carrefours voisins: en général des petits bourgeois, merciers, +revendeurs ou tailleurs de soupe.--Il se rencontrait dans Paris de +beaucoup plus vilains endroits. + +A l'angle de la rue du Chantre et de la rue Saint-Honoré, s'élevait une +maison de modeste apparence, proprette et presque neuve. L'entrée était +par la rue du Chantre: une petite porte cintrée au seuil de laquelle on +arrivait par un perron de trois marches. + +Depuis quelques jours seulement, cette maison était occupée par une +jeune famille dont les allures intriguaient passablement le voisinage +curieux. + +C'était un homme, un jeune homme, du moins si l'on s'en rapportait à la +beauté toute juvénile de son visage, au feu de son regard, à la richesse +de sa chevelure blonde encadrant un front ouvert et pur.--Il s'appelait +maître Louis et ciselait des gardes d'épée. + +Avec lui demeurait une toute jeune fille, belle et douce comme les +anges, dont personne ne savait le nom. + +On les avait entendus se parler. Ils ne se tutoyaient point et ne +vivaient pas en époux. + +Ils avaient pour serviteurs une vieille femme qui ne causait jamais, et +un garçonnet de seize à dix-sept ans qui faisait bien ce qu'il pouvait +pour être discret. + +La jeune personne ne sortait jamais,--au grand jamais!--si bien qu'on +aurait pu la croire prisonnière, si à toute heure on n'avait entendu sa +voix fraîche et jolie qui chantait des cantiques ou des chansons. + +Maître Louis sortait, au contraire, fort souvent et rentrait même assez +tard dans la nuit.--En ces occasions, il ne passait point par la porte +du perron. La maison avait deux entrées: la seconde était par l'escalier +de la propriété voisine. + +C'était par là que maître Louis revenait en son logis. + +Depuis qu'ils étaient habitants de la maison, aucun étranger n'en avait +passé le seuil,--sauf un petit bossu à figure douce et sérieuse, qui +entrait et sortait sans mot dire à personne, toujours par l'escalier, +jamais par le perron. + +C'était une connaissance particulière à maître Louis sans doute;--les +curieux ne l'avaient jamais aperçu dans la salle basse où se tenait la +jeune fille avec la vieille femme et le garçonnet. + +Avant l'arrivée de maître Louis et de sa famille, personne ne se +souvenait d'avoir rencontré le bossu dans le quartier.--Aussi +intriguait-il la curiosité générale, presque autant que maître Louis +lui-même, le beau et taciturne ciseleur. + +Le soir, quand les petits bourgeois du voisinage bavardaient au pas de +leurs portes, après la tâche finie, on était bien sûr que le bossu et +les nouveaux habitants de la maison faisaient les frais de l'entretien. + +Qui étaient-ils? d'où venaient-ils? et à quelle heure mystérieuse ce +maître Louis, qui avait les mains si blanches, taillait-il ses gardes +d'épées? + +La maison était ainsi aménagée: une grande salle basse avec la petite +cuisine à droite, sur la cour, et la chambre de la jeune fille ouvrant +sa croisée sur la rue Saint-Honoré: dans la cuisine deux soupentes, une +pour la vieille Françoise Berrichon, l'autre pour Jean-Marie Berrichon, +son petit-fils. + +Tout ce rez-de-chaussée n'avait qu'une sortie: la porte du perron. + +Mais au fond de la salle basse, tout contre la cuisine, était adossé un +escalier à vis qui montait à l'étage supérieur. + +L'étage supérieur était composé de deux chambres: celle de maître +Louis, qui s'ouvrait sur l'escalier, et une autre qui n'avait ni issue +ni destination connue. + +Cette deuxième chambre était constamment fermée à clef. Ni la vieille +Françoise, ni Berrichon, ni même la charmante jeune fille n'avaient pu +obtenir permission d'y entrer. + +A cet égard, maître Louis, le plus doux des hommes, était d'une rigueur +inflexible. + +La jeune fille, cependant, eût bien voulu savoir ce qu'il y avait +derrière cette porte close; Françoise Berrichon en mourait d'envie, bien +que ce fût une femme discrète et prudente.--Quant au petit Jean-Marie, +il aurait donné deux doigts de sa main pour mettre seulement son oeil +à la serrure. + +Mais la serrure avait par derrière une plaque qui interceptait le +regard. + +Une seule créature humaine partageait, au sujet de cette chambre, le +secret si bien gardé de maître Louis. C'était le bossu. + +On avait vu le bossu entrer dans la chambre et en sortir. + +Mais, comme si tout ce qui se rapportait à ce mystère devait être +inexplicable et bizarre, chaque fois que le bossu rentrait dans la +chambre, on en voyait bientôt sortir maître Louis. Réciproquement, +après l'entrée de maître Louis, le bossu sortait parfois tout à coup. + +Jamais personne n'avait vu réunis ces deux amis inséparables. + +Parmi les voisins curieux était un poëte, habitant naturellement le +dernier étage de la maison; ce poëte, après avoir mis son esprit à la +torture, expliqua aux commères de la rue du Chantre qu'à Rome les +prêtresses de Vesta, Ops, Rhée ou Cybèle, la Bonne Déesse, fille du Ciel +et de la Terre, femme de Saturne et mère des dieux, étaient chargées +d'entretenir un feu sacré qui jamais ne devait s'éteindre. En +conséquence, au dire du poëte, ces demoiselles se relayaient: quand +l'une veillait au feu, l'autre allait à ses affaires. + +Le bossu et maître Louis devaient très-certainement avoir fait entre eux +quelque pacte analogue. Il y avait là-haut quelque chose qu'on ne +pouvait quitter d'une seconde: maître Louis et le bossu montaient la +garde à tour de rôle auprès de ce quelque chose-là. + +C'étaient deux façons de vestales, sauf le sexe et le baptême. + +La version du poëte ne fut pas sans avoir du succès. Il passait pour +être un peu fou; désormais, on le regarda comme un parfait idiot. + +Mais on ne trouva point d'explication meilleure que la sienne. + +Le jour même où avait eu lieu en l'hôtel de M. le prince de Gonzague +cette solennelle assemblée de famille, vers la brune, la jeune fille qui +tenait la maison de maître Louis était seule dans sa chambrette. + +C'était une jolie petite pièce toute simple, mais où chaque objet avait +son élégance et sa propreté recherchée... Le lit en bois de merisier +s'entourait de rideaux de percale, éclatants de blancheur. Dans la +ruelle, un petit bénitier pendait, couronné d'un double rameau de +buis;--quelques livres pieux sur des rayons attenant à la boiserie, un +métier à broder, des chaises,--une guitare sur l'une d'elles,--à la +fenêtre un oiseau mignon dans une cage, tels étaient les objets meublant +ou ornant cet humble et gracieux réduit. + +Nous oublions pourtant une table ronde et sur la table quelques feuilles +de papier éparses. + +La jeune fille était en train d'écrire. + +Vous savez comme elles abusent de leurs yeux, les jeunes folles! +laissant courir leur aiguille ou leur plume bien longtemps après le jour +tombé. + +On n'y voyait presque plus et la jeune fille écrivait encore. + +Les derniers rayons du jour arrivant par la fenêtre dont les rideaux +venaient d'être relevés, éclairaient en plein son visage et nous pouvons +vous dire du moins comme elle était faite. + +C'était une rieuse, une de ces douces filles dont la gaieté rayonne si +bien, qu'elle suffit toute seule à la joie d'une famille. Chacun de ses +traits semblait fait pour le plaisir: son front d'enfant, son nez aux +belles narines roses, sa bouche dont le sourire montrait la parure +nacrée. + +Mais ses yeux rêvaient: de grands yeux d'un bleu sombre dont les cils +semblaient une longue frange de soie. + +Sans le regard pensif de ces beaux yeux, à peine lui eussiez-vous donné +l'âge d'aimer. + +Elle était grande; sa taille était un peu trop frêle: quand nul ne +l'observait, ses poses avaient de chastes et délicieuses langueurs. + +L'expression générale de sa figure était la douceur; mais il y avait +dans sa prunelle, brillant sous l'arc de ses sourcils noirs, dessinés +hardiment, une fierté calme et vaillante. Ses cheveux, noirs aussi, à +chauds reflets d'or fauve, ses cheveux longs et riches, si lourds qu'on +eût dit parfois que sa tête s'inclinait sous leur poids, ondulaient en +masses larges sur son cou et sur ses épaules, faisant à son adorable +beauté un cadre et une auréole. + +Il y en a qui doivent être aimées ardemment, mais un seul jour;--il y en +a d'autres qu'on chérit longtemps d'une tranquille tendresse. + +Celle-ci devait être aimée passionnément et toujours. + +Elle était ange, mais surtout femme. + +Son nom, que les voisins ignoraient et que dame Françoise et Jean-Marie +Berrichon avaient défense de prononcer depuis l'arrivée à Paris, était +Aurore. + +Nom prétentieux et sot pour une belle demoiselle des salons, nom +grotesque pour une fille à mains rouges et pour ma tante dont la voix +chevrote,--nom ravissant pour celles qui peuvent l'enlacer comme une +fleur de plus à leur diadème de chère poésie. + +Les noms sont comme les parures qui écrasent les unes et que les autres +rehaussent. + +Elle était là toute seule.--Quand l'ombre du crépuscule lui cacha le +bout de sa plume, elle cessa d'écrire et se mit à rêver. + +Les mille bruits de la rue arrivaient jusqu'à elle et ne l'éveillaient +point. + +Sa belle main blanche était dans ses cheveux; sa tête s'inclinait; ses +yeux regardaient le ciel. + +C'était comme une muette prière. Elle souriait à Dieu. + +Puis, parmi son sourire, une larme vint,--une perle qui un moment +trembla au bord de sa paupière, pour rouler ensuite lentement sur le +satin de sa joue. + +--Comme il tarde!... murmura-t-elle. + +Elle rassembla les pages éparses sur la table et les serra dans une +petite cassette qu'elle poussa derrière le chevet de son lit. + +--A demain! dit-elle, comme si elle eût pris congé d'un compagnon de +chaque jour. + +Puis elle ferma sa fenêtre et prit sa guitare, dont elle tira quelques +accords au hasard. + +Elle attendait. + +Aujourd'hui, elle avait relu toutes ces pages enfermées maintenant dans +la cassette. + +Hélas! elle avait le temps de lire. + +Ces pages contenaient son histoire,--ce qu'elle savait de son histoire. + +L'histoire de ses impressions, de ses sentiments, de son coeur. + +Pour qui avait-elle écrit cela? Les premières lignes du manuscrit +répondaient à cette question. + +Aurore disait: + +«Je commence d'écrire un soir où je suis seule après avoir attendu tout +le jour. Ceci n'est point pour lui. C'est la première chose que je fais +et qui ne lui soit point destinée. + +»Je ne voudrais pas qu'il vît ces pages où je parlerai de lui sans +cesse, où je ne parlerai que de lui. Pourquoi?... Je sais pourquoi. +J'aurais peine à le dire. + +»Elles sont heureuses, celles qui ont des compagnes à qui confier le +trop-plein de leur âme: peines ou bonheur. Moi, je n'ai point d'amie. Je +suis seule, toute seule. Je n'ai que lui. Quand je le vois, je deviens +muette. Que lui dirai-je? Il ne me demande rien. + +»Et pourtant, ce n'est pas pour moi que je prends la plume. Je +n'écrirais pas si je n'avais l'espoir d'être lue, sinon de mon vivant, +au moins après ma mort. + +»Je crois que je mourrai bien jeune. + +»Je ne le souhaite pas: Dieu me garde de le craindre. + +»Si je mourais, il me regretterait.--Moi, je le regretterais même au +ciel. + +»Mais, d'en haut, je verrais peut-être le dedans de son coeur. Quand +cette idée me vient, je voudrais mourir. + +»Il m'a dit que mon père était mort. Ma mère doit vivre. + +»Ma mère, j'écris pour vous. Mon coeur est à lui tout entier, mais il +est tout à vous aussi. Je voudrais demander à ceux qui le savent le +mystère de cette double tendresse. Avons-nous deux coeurs? + +»J'écris pour vous. Il me semble qu'à vous je ne cacherais rien et que +j'aimerais à vous montrer les plus secrets replis de mon âme. Me +trompé-je? Une mère n'est-elle pas l'amie qui doit tout savoir, le +médecin qui peut tout guérir? + +»Je vis une fois, par la fenêtre ouverte d'une maison, une jeune fille +agenouillée devant une femme à la beauté douce et grave. L'enfant +pleurait: mais c'étaient de bonnes larmes; la mère, émue et souriante, +se penchait pour baiser ses cheveux. + +»Oh! le divin bonheur, ma mère! Je crois sentir votre baiser sur mon +front!... Vous aussi, vous devez être bien douce et bien belle... Vous +aussi, vous devez savoir consoler en souriant! + +»Ce tableau est toujours dans tous mes rêves. J'envie les larmes de la +jeune fille. Ma mère, si j'étais entre vous et lui, que pourrait me +donner le ciel? + +»Moi, je ne me suis agenouillée jamais que devant un prêtre. La parole +d'un prêtre fait du bien; mais c'est par la bouche des mères que parle +la voix de Dieu. + +»M'attendez-vous? me cherchez-vous? me regrettez-vous? Suis-je dans vos +prières du matin et du soir? Me voyez-vous, vous aussi, dans vos songes? + +»Il me semble, quand je pense à vous, que vous devez penser à moi. +Parfois, mon coeur vous parle; m'entendez-vous?--Si Dieu m'accorde +jamais ce grand bonheur de vous voir, ma mère, ma mère chérie, je vous +demanderai s'il n'était pas des instants où votre coeur tressaillait +sans motif. + +»Et je vous dirai: c'est que vous entendiez le cri de mon coeur, ma +mère!... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«... Je suis née en France. On ne m'a pas dit où. Je ne sais pas mon âge +au juste, mais je dois avoir aux environs de vingt ans. + +»Est-ce rêve? est-ce réalité? Ce souvenir, si c'en est un, est si +lointain et si vague! Je crois me rappeler parfois une femme au visage +angélique, qui penchait son sourire au-dessus de mon berceau. + +»Était-ce vous, ma mère? + +»... Puis, dans les ténèbres, un grand bruit de bataille.--Peut-être la +nuit de fièvre d'un enfant... + +»Quelqu'un me portait dans ses bras. Une voix de tonnerre me fit +trembler.--Nous courûmes dans l'obscurité.--J'avais froid... + +»Il y a une brume autour de tout cela.--Mon ami doit tout savoir; mais, +quand je l'interroge sur mon enfance, il sourit tristement et se tait. + +»Je me vois pour la première fois distinctement habillée en petit garçon +dans les Pyrénées espagnoles. Je menais paître les chèvres d'un quintero +montagnard qui nous donnait sans doute l'hospitalité. Mon ami était +malade et j'entendais dire souvent qu'il mourrait. Je l'appelais alors +mon père. + +»Quand je revenais le soir, il me faisait mettre à genoux près de son +lit, joignait lui-même mes petites mains et me disait en français: + +»--Aurore, prie le bon Dieu pour que je vive. + +»Une nuit, le prêtre vint lui apporter l'extrême-onction. Il se confessa +et pleura. + +»Il croyait que je n'entendais pas; il dit: + +»--Voilà ma pauvre petite fille qui va rester seule! + +»--Songez à Dieu, mon fils! exhortait le prêtre. + +»--Oui, mon père... oh! oui, je songe à Dieu... Dieu est bon; je ne +m'inquiète point de moi... Mais ma pauvre petite fille qui va rester +seule sur la terre..., serait-ce un grand péché, mon père, que de +l'emmener avec moi? + +»--La tuer! s'écria le prêtre avec épouvante; mon fils, vous avez le +délire! + +»Il secoua la tête et ne répondit point. Moi, je m'approchai tout +doucement. + +»--Ami Henri, dis-je en le regardant fixement,--et si vous saviez, ma +mère, comme sa pauvre figure était maigre et hâve,--ami Henri, je n'ai +pas peur de mourir et je veux bien aller avec toi au cimetière! + +»Il me prit dans ses bras, qui brûlaient la fièvre. Et je me souviens +qu'il répétait: + +»La laisser seule! la laisser toute seule! + +»Il s'endormit, me tenant toujours dans ses bras. On voulait m'arracher +de là, mais il eût fallu me tuer... Je pensais: + +»--S'il s'en va, on m'emportera avec lui... + +»Au bout de quelques heures, il s'éveilla. J'étais baignée de sa sueur. + +»--Je suis sauvé! dit-il. + +»Et, me voyant serrée contre lui, il ajouta: + +»--Beau petit ange, c'est toi qui m'as guéri... + +»... Je ne l'avais jamais bien regardé. Un jour, je le vis beau comme +il est et comme je le vois toujours depuis. + +»Nous avions quitté la ferme du quintero pour aller un peu plus avant +dans le pays. Mon ami avait repris ses forces et travaillait aux champs +comme un manoeuvre. J'ai su depuis que c'était pour me nourrir. + +»C'était dans une riche alqueria des environs de Venasque; le maître +cultivait la terre et vendait en outre à boire aux contrebandiers. + +»Mon ami m'avait bien recommandé de ne point sortir du petit enclos qui +était derrière la maison et de ne jamais entrer dans la salle +commune.--Mais, un soir, des seigneurs vinrent manger à l'alqueria: des +seigneurs qui arrivaient de France. + +»J'étais à jouer avec les enfants du maître dans le clos. Les enfants +voulurent voir les seigneurs; je les suivis étourdiment. + +»Ils étaient deux à table, entourés de valets et de gens d'armes: sept +en tout. + +»Celui qui commandait aux autres fit un signe à son compagnon. Tous deux +me regardèrent. Le premier seigneur m'appela et me caressa, tandis que +l'autre allait parler tout bas au maître de la métairie. + +»Quand il revint, je l'entendis qui disait: + +»--C'est elle. + +»--A cheval! commanda le grand seigneur. + +»En même temps, il jeta au maître de l'alqueria une bourse pleine d'or. + +»A moi, il me dit: + +»--Viens jusqu'aux champs, petite, viens chercher ton père. + +»Le voir un instant plus tôt! moi, je ne demandais pas mieux. Je montai +bravement en croupe derrière un des gentilshommes. + +»La route pour aller aux champs où travaillait mon père, je ne la savais +pas. Pendant une demi-heure, j'allai, riant, chantant, me balançant au +trot du grand cheval. J'étais heureuse comme une reine! + +»Puis je demandai: + +»Arriverons-nous bientôt auprès de mon ami? + +»--Bientôt! bientôt! me fut-il répondu. + +»Et nous allions toujours. + +»Le crépuscule du soir venait; j'eus peur. Je voulus descendre du +cheval. Le grand seigneur commanda: + +»--Au galop! + +»Et l'homme qui me tenait me mit la main sur la bouche pour étouffer mes +cris. + +»Mais, tout à coup, à travers champs, nous vîmes accourir un cavalier +qui fendait l'espace comme un tourbillon. Il était sur un cheval de +labour, sans selle ni bride; ses cheveux allaient au vent avec les +lambeaux de sa chemise déchirée. + +»La route tournait autour d'un bois taillis, coupé par une rivière; il +avait traversé la rivière à la nage et coupé le taillis. + +»Il arrivait! il arrivait!--Je ne reconnaissais pas mon père si doux et +si calme; je ne reconnaissais pas mon ami Henri toujours souriant près +de moi.--Celui-là était terrible et beau comme un ciel d'orage. + +»Il arrivait.--D'un dernier bond, le cheval franchit le talus de la +route et tomba épuisé. + +»Mon ami tenait à la main le soc de sa charrue. + +»--Chargez-le! cria le grand seigneur. + +»Mais mon ami l'avait prévenu.--Le soc de charrue, brandi à deux mains, +avait frappé deux coups.--Deux valets armés d'épées étaient tombés par +terre et gisaient dans leur sang. + +«Et à chaque fois que mon ami frappait, il criait: + +--«J'y suis! j'y suis! Lagardère! Lagardère!...» + + + + +II + +--Souvenirs d'enfance.-- + + +«L'homme qui me tenait,--poursuivait le manuscrit d'Aurore,--voulait +prendre la fuite, mais mon ami ne l'avait point perdu de vue. Il +l'atteignit en passant par-dessus le corps des deux valets et l'assomma +d'un coup de soc. + +»Je ne m'évanouis pas, ma mère. Plus tard je n'aurais pas été aussi +brave peut-être;--mais, pendant toute cette terrible bagarre, je tins +mes yeux grands ouverts, agitant mes petites mains tant que je pouvais +et criant: + +--»Courage, ami Henri! courage! courage! + +»Je ne sais pas si le combat dura plus d'une minute. Au bout de ce +temps, il avait enfourché la monture de l'un des morts et se lançait au +galop, me tenant dans ses bras. + +»Nous ne retournâmes point à l'alqueria. Mon ami dit que le maître +l'avait trahi.--Et il ajouta: + +»--On ne peut se cacher que dans une ville! + +»Nous avions donc à nous cacher? Jamais je n'avais réfléchi à cela. La +curiosité s'éveillait en moi en même temps que le vague désir de lui +tout devoir. Je l'interrogeai. Il me serra dans ses bras en me disant: + +»--Plus tard, plus tard. + +»Puis, avec une nuance de mélancolie: + +--«Es-tu donc fatiguée déjà de m'appeler ton père?... + +»....... Il ne faut pas être jalouse, ma mère, ma mère chérie. Il a été +pour moi toute la famille: mon père et ma mère à la fois. + +»Ce n'est pas de ta faute: tu n'étais pas là... + +»Mais, quand je me souviens de mon enfance, j'ai les larmes aux yeux. Il +a été bon, il a été tendre, et tes baisers, ma mère, n'auraient pas pu +être plus doux que ses caresses. + +»Lui si terrible! lui si vaillant! + +»Oh! si tu le voyais, comme tu l'aimerais!... + +»Je n'étais jamais entrée dans les murs d'une ville. Quand nous +aperçûmes de loin les clochers de Pampelune, je demandai ce que c'était +que cela. + +»--Ce sont des églises, me répondit mon ami;--tu vas voir là beaucoup de +monde, ma petite Aurore: de beaux seigneurs et de belles dames... mais +tu n'auras plus les fleurs du jardin... + +»Je ne regrettai point les fleurs du jardin dans ce premier moment. +L'idée de voir tant de beaux seigneurs et tant de belles dames me +transportait. + +»Nous franchîmes les portes.--Deux rangées de maisons hautes et sombres +nous dérobèrent la vue du ciel. Avec le peu d'argent qu'il avait, mon +ami loua une chambrette. Je fus prisonnière. + +»Dans les montagnes et aussi à l'alqueria, j'avais le grand air et le +soleil, les arbres fleuris, les grandes pelouses et aussi la compagnie +des enfants de mon âge. Ici, quatre murs; au dehors, le long profil des +maisons grises avec le morne silence des villes espagnoles.--Au dedans, +la solitude. + +»Car mon ami Henri sortait dès le matin et ne revenait que le soir. + +»Il rentrait les mains noires et le front en sueur. Il était triste. Mes +caresses seules pouvaient lui rendre son sourire. + +»Nous étions pauvres et nous mangions notre pain dur; mais il trouvait +encore moyen parfois de m'apporter du chocolat, ce régal espagnol, et +d'autres friandises. + +»Ces jours-là, je revoyais son pauvre beau visage heureux et souriant. + +»--Aurore, me dit-il un soir,--je m'appelle don Luiz à Pampelune... et, +si l'on vient vous demander votre nom, vous répondrez: Mariquita. + +»Je ne savais que ce nom d'Henri qu'on lui avait donné jusqu'alors. +Jamais il ne m'a dit lui-même qu'il était le chevalier de Lagardère. Il +m'a fallu l'apprendre par hasard. + +»Il m'a fallu deviner aussi ce qu'il avait fait pour moi quand j'étais +toute petite. Je pense qu'il voulait me laisser ignorer combien je lui +suis redevable. + +»Henri est fait ainsi, ma mère; c'est la noblesse, l'abnégation, la +générosité, la bravoure poussées jusqu'à la folie.--Il vous suffirait de +le voir pour l'aimer presque autant que je l'aime. + +»J'eusse préféré, en ce temps-là, moins de délicatesse et plus de +complaisance à répondre à mes questions. + +»Il changeait de nom. Pourquoi? Lui si franc et si hardi!--Une idée me +poursuivait! Je me disais sans cesse: C'est pour moi!... c'est moi qui +fais son malheur! + +»Voici comment je sus quel métier il faisait à Pampelune, et comment +j'appris du même coup le vrai nom qu'il portait jadis en France. + +»Un soir, vers l'heure où d'ordinaire il rentrait, deux gentilshommes +frappèrent à notre porte. J'étais à mettre les assiettes de bois sur la +table. Nous n'avions point de nappe. Je crus que c'était mon ami Henri, +je courus ouvrir. + +»Et, à la vue de deux inconnus, je reculai épouvantée. Personne n'était +encore venu nous voir depuis que nous étions à Pampelune. + +»C'étaient deux cavaliers hauts sur jambes, maigres, jaunes comme des +fiévreux et portant de longues moustaches en crochets aiguisés, leurs +rapières fines et longues relevaient le pan de leurs manteaux noirs. +L'un était vieux et très-bavard; l'autre était jeune et taciturne. + +»--Adios! ma belle enfant, me dit le premier;--n'est-ce pas ici la +demeure du seigneur don Henri? + +»--Non, senor, répondis-je. + +»Les deux Navarrais se regardèrent. Le jeune haussa les épaules et +grommela: + +»--Don Luiz!... + +»--Don Luiz, sacramento santisimo!... s'écria le plus âgé,--don Luiz! +c'est don Luiz que je voulais dire. + +»Et, comme j'hésitais à répondre: + +»--Entrez, don Sanche, mon neveu, reprit-il,--entrez!... nous attendrons +ici le seigneur don Luiz... ne vous inquiétez pas de nous, conejita!... +nous voilà bien... Asseyez-vous, mon neveu don Sanche... Il est +médiocrement bien logé, ce gentilhomme!... mais cela ne nous regarde +pas... Allumez vous un cigarillo, mon neveu don Sanche?... Non?... Ce +sera comme vous voudrez. + +»Le neveu don Sanche ne répondait mot. Il avait une figure de deux aunes +et de temps en temps se grattait l'oreille comme un grand garçon fort en +peine. + +»L'oncle, qui s'appelait don Miguel, alluma une pajita et se mit à fumer +en causant avec une imperturbable volubilité. + +»Je mourais de peur que mon ami ne me grondât. + +»Quand j'entendis son pas dans l'escalier, je courus à sa rencontre; +mais l'oncle don Miguel avait les jambes plus longues que moi, et, du +haut de l'escalier: + +»--Arrivez donc, seigneur don Luiz! s'écria-t-il;--mon neveu don Sanche +vous attend depuis une demi-heure... adios! adios!... Enchanté de faire +votre connaissance... mon neveu don Sanche aussi... Je me nomme don +Miguel de la Crencha... je suis de Santiago, près de Roncevaux, où +Roland le preux fut occis... Mon neveu don Sanche est du même nom et du +même pays: c'est le fils de mon frère, don Ramon de la Crencha, alcade +mayor de Tudèle... et nous vous baisons bien les mains, seigneur don +Luiz... de bon coeur, sainte Trinité! de bon coeur! + +»Le neveu don Sanche s'était levé, mais il ne parlait point. + +»Mon ami s'arrêta au haut des marches. Ses sourcils étaient froncés et +une expression d'inquiétude se montrait sur son visage. + +»--Que voulez-vous? demanda-t-il. + +»--Entrez donc! fit l'oncle don Miguel, qui s'effaça courtoisement pour +lui livrer passage. + +»--Que voulez-vous? demanda encore Henri. + +»--D'abord, je vous présente mon neveu don Sanche... + +«--Par le diable! s'écria Henri en frappant du pied,--que voulez-vous? + +»Il me faisait trembler quand il était ainsi. + +»L'oncle Miguel recula d'un pas en voyant son visage; mais il se remit +bien vite. C'était un heureux caractère d'hidalgo. + +»--Voici ce qui nous amène, répliqua-t-il,--puisque vous n'êtes pas en +humeur de causer... Notre cousin Carlos de Madrid, qui a suivi +l'ambassade de Madrid en l'an 95, vous a reconnu chez Cuença +l'arquebusier... vous êtes le chevalier Henri de Lagardère. + +»Henri pâlit et baissa les yeux; je crus qu'il allait dire non. + +»--La première épée de l'univers, continua l'oncle Miguel, l'homme à qui +nul ne résiste!... Ne niez pas, chevalier: je suis sûr de ce que +j'avance. + +--Je ne nie pas, dit Henri d'un air sombre,--mais, senores, il vous +coûtera peut-être cher pour avoir découvert mon secret? + +En même temps, il alla fermer la porte de l'escalier. + +Ce grand escogriffe de don Sanche se mit à trembler de tous ses membres. + +»--Par Dios! s'écria l'oncle don Miguel, sans se déconcerter,--cela nous +coûtera ce que vous voudrez, seigneur caballero! Nous arrivons chez +vous les poches pleines!... Allons, mon neveu! vidons la bolsa! + +»Le neveu don Sanche, dont les longues dents claquaient, posa sur la +table, sans mot dire, deux ou trois bonnes poignées de quadruples; +l'oncle en fit autant. + +»Henri le regardait avec étonnement;--moi, je m'étais cachée dans +l'alcôve. + +»--Hé! hé! fit l'oncle en remuant le tas d'or,--on n'en gagne pas tant +que cela, n'est-ce pas, à limer des gardes d'épée chez maître Cuença?... +Ne vous fâchez pas, seigneur cavalier, nous ne sommes pas ici pour +surprendre votre secret... nous ne voulons point savoir pourquoi le +brillant Lagardère s'abaisse à ce métier, qui gâte la blancheur des +mains et fatigue la poitrine... n'est-ce pas neveu? + +»Le neveu s'inclina gauchement. + +»--Nous venons, acheva le vertueux hidalgo,--pour vous entretenir d'une +affaire de famille. + +»--J'écoute, dit Henri. + +»L'oncle prit un siége et ralluma sa pipita. + +»--Une affaire de famille, continua-t-il,--une simple affaire de +famille... n'est-ce pas, mon neveu?... Il faut donc vous dire, seigneur +cavalier, que nous sommes tous braves dans notre maison, comme le Cid, +pour ne pas dire davantage... Moi qui vous parle, je rencontrai un jour +douze hidalgos de Tolose en Biscaye... C'étaient tous grands et forts +lurons... mais je vous conterai l'anecdote un autre jour; il ne s'agit +pas de moi... il s'agit de mon neveu don Sanche... Mon neveu don Sanche +courtisait honnêtement une jolie fille de Salvatierra... Quoiqu'il soit +bien fait de sa personne, riche et pas sot, non, la fillette fut +longtemps à se décider... Enfin, elle prit de l'amour, mais ce fut pour +un autre que lui: un blanc-bec, figure rousse, seigneur cavalier... +n'est-ce pas, mon neveu? + +»Le taciturne don Sanche, fit entendre un grognement approbateur. + +»--Vous savez, reprit l'oncle don Miguel,--deux coqs pour une poule, +c'est bataille! La ville n'est pas grande: nos deux jeunes gens se +rencontraient tous les jours. Les têtes s'échauffèrent. Mon neveu, à +bout de patience, leva la main... mais il manqua de promptitude, +seigneur cavalier: ce fut lui qui reçut un soufflet...--Or, vous sentez, +s'interrompit-il,--un Crencha qui reçoit un soufflet... mort et sang!... +n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?... Il faut du fer pour venger cette +injure! + +»L'oncle Miguel, ayant ainsi parlé, regarda Henri et cligna de l'oeil +d'un air bonhomme et terrible à la fois. + +»Il n'y a que les Espagnols pour réunir Croquemitaine à Sancho Pança. + +»--Vous ne m'avez pas encore appris ce que vous voulez de moi, dit +Henri. + +»Deux ou trois fois, ses yeux s'étaient tournés, malgré lui, vers l'or +étalé sur la table. + +»Nous étions si pauvres! + +»--Eh bien, eh bien, fit l'oncle Miguel, cela se devine, que diable!... +n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?... Les Crencha n'ont jamais reçu de +soufflet... c'est la première fois que cela se voit dans l'histoire. Les +Crencha sont des lions, voyez-vous, seigneur cavalier!... Et +spécialement, mon neveu don Sanche... mais... + +»Il fit une pause après ce _mais_. + +»La figure de mon ami Henri s'éclaira, tandis que son regard glissait de +nouveau sur le tas de quadruples pistoles. + +»--Je crois comprendre, dit-il, et je suis prêt à vous servir. + +»--A la bonne heure! s'écria l'oncle don Miguel;--par saint Jacques! +voici un digne cavalier. + +»Le neveu don Sanche, perdant son flegme, se frotta les mains d'un air +tout content. + +»--Je savais bien que nous allions nous entendre, poursuivit l'oncle; +don Ramon ne pouvait pas nous tromper... Le faquin se nomma don Ramiro +Nunès Tonadilla, du hameau de San-José... Il est petit, barbu, les +épaules hautes... + +»--Je n'ai pas besoin de savoir tout cela, interrompit Henri. + +»--Si fait, si fait!... Diable!... il ne faudrait pas commettre +d'erreur!... L'an dernier, j'allai chez le dentiste de +Fontarabie,--n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?--et je lui donnai un +doublon pour qu'il m'enlevât une dent dont je souffrais dans le fond de +la bouche... Le drôle garda ma double pistole et m'arracha une dent +saine au lieu de celle que j'avais malade... + +»Je voyais le front d'Henri se rembrunir et ses sourcils se +rapprocher.--L'oncle don Miguel ne prenait point garde. + +»--Nous payons, continua-t-il,--nous voulons que la besogne soit faite +mûrement, et comme il faut... n'est-ce pas juste?... Don Ramiro est roux +de cheveux et porte toujours un feutre gris à plumes noires... Il passe +tous les soirs, vers sept heures, devant l'auberge des _Trois Maures_, +entre San-José et Roncevaux... + +»--Assez, senor! interrompit Henri;--nous ne nous sommes pas compris. + +»--Comment! comment! fit l'oncle. + +»--J'ai cru qu'il s'agissait d'apprendre au seigneur don Sanche à tenir +son épée. + +»Les figures de l'oncle et du neveu s'allongèrent. + +»--Santa Trinidad! s'écria don Miguel;--nous sommes tous de première +force dans la maison de la Crencha... L'enfant s'escrime en salle comme +saint Michel archange!... mais, sur le terrain, il peut arriver des +accidents... Nous avions pensé que vous vous chargeriez d'attendre don +Ramiro Nunès à l'auberge des _Trois Maures_... et de venger l'honneur de +mon neveu don Sanche. + +»Henri ne répondit point cette fois. Le froid sourire qui vint à ses +lèvres exprimait un dédain si profond, que l'oncle et le neveu +échangèrent un regard embarrassé. + +»Henri montra du doigt les quadruples qui étaient sur la table. + +»Sans mot dire, l'oncle et le neveu les remirent dans leurs poches. + +»Henri étendit ensuite sa main vers la porte. + +»L'oncle et le neveu passèrent devant lui chapeau bas et l'échine +courbée.--Ils descendirent l'escalier quatre à quatre. + +»Ce jour-là, nous mangeâmes notre pain sec, Henri n'avait rien rapporté +pour mettre dans nos assiettes de bois. + +»J'étais trop petite assurément pour comprendre toute la portée de cette +scène. Cependant, elle m'avait frappée vivement. J'ai pensé longtemps à +ce regard que mon ami Henri avait jeté à l'or des deux hidalgos de +Navarre. + +»Quant au nom de Lagardère, mon âge encore et la solitude où j'avais +vécu m'empêchaient de connaître l'étrange renommée qui le suivait. Mais +ce nom eut au dedans de moi comme un retentissement sonore.--J'écoutais +une fanfare de guerre;--je me souvins de l'effroi de mes ravisseurs, +lorsque mon ami Henri leur avait jeté ce nom à la face, lui seul contre +eux tous. + +»Plus tard, j'appris ce que c'était que le chevalier Henri de Lagardère. +J'en fus triste. Son épée avait joué avec la vie des hommes; son caprice +avait joué avec le coeur des femmes. + +»J'en fus triste, bien triste!--Mais cela m'empêcha-t-il de l'aimer? + +»Mère chérie, je ne sais rien du monde. Peut-être les autres jeunes +filles sont-elles faites autrement que moi.--Je l'aimai davantage quand +je sus combien il avait péché. + +»Il me sembla qu'il avait besoin de mes prières auprès de Dieu. Il me +sembla que je pourrais le payer ainsi de ses bienfaits. + +»Il me sembla que j'étais un grand élément dans sa vie. Il avait si bien +changé depuis qu'il s'était fait mon père adoptif. + +»Mère! ne m'accuse pas d'être une orgueilleuse! Je sentais que j'étais +sa douceur, sa sagesse et sa vertu.--Quand je dis que je l'aimai +davantage, je me trompe peut-être! je l'aimai autrement. + +»Ses baisers paternels me firent rougir et je commençai à pleurer tout +bas dans ma solitude. + +»Mais j'anticipe et je te parle là de choses d'hier... + +»... Ce fut à Pampelune que mon ami Henri entreprit mon éducation. Il +n'avait guère de temps pour m'instruire et point d'argent pour acheter +des livres, car ses journées étaient longues et bien peu rétribuées. Il +faisait alors l'apprentissage de cet art qui l'a rendu célèbre dans +toutes les Espagnes sous le nom du Cincelador. Il était lent et +maladroit. Son maître ne le traitait pas bien. + +»Et lui, l'ancien chevau-léger du roi Louis XIV, lui, le hautain jeune +homme qui tuait naguère pour un mot, pour un regard, supportait +patiemment les reproches et les injures d'un artisan espagnol! + +»Il avait une fille. Quand il rentrait à la maison avec les quelques +maravédis gagnés à la sueur de son front, il était heureux comme un roi, +parce que je lui souriais. + +»Une autre que vous rirait de pitié, ma mère; mais je suis bien sûre +qu'ici vous allez verser une larme. Lagardère n'avait qu'un livre: +c'était un vieux _Traité d'escrime_, par maître François Delapalme, de +Paris, prévôt juré, diplômé de Parme et de Florence, membre du +Haudegenbund de Mannheim et de l'académie della scrima de Naples, maître +en fait d'armes de Mgr le Dauphin, etc., etc.;--suivi de la _Description +des différents coups, bottes et feintes courtoises, en usage dans +l'assaut de pied ferme_, par Giov.-Maria Ventura, de ladite académie +della scrima de Naples, corrigé et amendé par J.-F. Delannos-Saulxure, +prévôt aux cadets.--Paris, 1669... + +»Ne vous étonnez point de ma mémoire. Ce sont les premières lignes que +j'aie épelées. Je m'en souviens comme de mon catéchisme. + +»Mon ami Henri m'apprit à lire dans son vieux traité d'escrime. + +»Je n'ai jamais tenu d'épée dans ma main; mais je suis forte en +théorie: je connais la tierce et la quarte, parades naturelles,--prime +et seconde, de demi-instinct,--les deux contres, parades universelles et +composées,--le demi-cercle, les coupés simples et de revers..., le coup +droit, les pointes, les dégagements... + +»La croix de Dieu ne vint que quand mon ami Henri eut économisé cinq +douros pour m'acheter l'alphabet de Salamanque. + +»Le livre n'y fait rien, croyez-moi, ma mère. Tout dépend du professeur. +J'appris bien vite à déchiffrer cet absurde fatras, rédigé par un trio +de spadassins ignorants. + +»Que m'importaient ces grossiers principes de l'art de tuer?--Mon ami +Henri me montrait les lettres patiemment et doucement. + +»J'étais sur ses genoux. Il tenait le livre. J'avais à la main une +paille et je suivais chaque lettre en la nommant. + +»Ce n'était pas un travail, c'était une joie. + +»Quand j'avais bien lu, il m'embrassait. + +»Puis nous nous mettions à genoux tous les deux et il me récitait la +prière du soir. + +»Je vous dis que c'était une mère... + +»Une mère tendre et coquette pour sa petite fille chérie!--Ne +m'habillait-il pas? ne lissait-il pas lui-même mes cheveux? + +»Son pourpoint s'en allait, mais j'avais toujours de bonnes robes. + +»Une fois, je le surpris l'aiguille à la main, essayant une reprise à ma +jupe déchirée... + +»Oh! ne riez pas, ne riez pas, ma mère! c'était Lagardère qui faisait +cela, le chevalier Henri de Lagardère,--l'homme devant qui tombent ou +s'abaissent les plus redoutables épées! + +»Le dimanche, quand il avait bouclé mes cheveux et noué ma résille, +quand il avait rendu brillants comme l'or les boutons de cuivre de mon +petit corsage et noué autour de mon cou ma croix d'acier--son premier +présent--à l'aide d'un ruban de velours, il me conduisait bien brave et +bien fière à l'église des Dominicains de la basse ville. Nous entendions +la messe; il était devenu pieux par moi et pour moi. Puis, la messe +finie, nous franchissions les murs, laissant derrière nous la cité +sombre et triste. + +»Comme le grand air était bon à nos pauvres poitrines prisonnières! +comme le soleil était radieux et doux! + +»Nous allions par les campagnes désertes. Il voulait être de mes jeux. +Il était plus enfant que moi! + +»Vers le haut du jour, quand la fatigue me prenait, il me conduisait à +l'ombre d'un bois touffu. Il s'asseyait au pied d'un arbre et je +m'endormais dans ses bras. + +»Il veillait, lui, écartant de moi les mosquitos et les lances +ailées.--Parfois, je faisais semblant de dormir, et je le regardais à +travers mes paupières demi-closes. + +»Ses yeux étaient toujours sur moi; en me berçant, il souriait. + +»Je n'ai qu'à fermer mes yeux pour le revoir ainsi, mon ami, mon père, +mon noble Henri!--L'aimez-vous à présent, ma mère? + +»Avant le sommeil ou après, selon mon caprice, car j'étais reine, le +dîner était servi sur l'herbe. Un peu de pain noir dans du lait. + +»Souvenez-vous de vos plus délicieux festins, ma mère. Vous me les +décrirez, à moi qui ne les connais pas. Je suis bien sûre que nos fêtes +valaient mieux que les vôtres. Notre pain, notre lait! le dictame, +trempé dans l'ambroisie! La joie du coeur, les bonnes caresses, le +rire fou à propos de rien, les chers enfantillages, les chansons, que +sais-je? + +»Puis le jeu encore: il voulait me faire forte et grande. + +»Puis, le long de la route, au retour, la calme causerie, interrompue +par cette fleur qu'il fallait conquérir, par ce papillon brillant qu'on +voulait faire captif, par cette blanche chèvre qui bêlait là-bas comme +si elle eût demandé une caresse. + +»Dans ces entretiens, il formait à mon insu mon esprit et mon coeur. +Il lisait en cachette et se faisait femme pour m'instruire. J'appris à +connaître Dieu et l'histoire de son peuple, les merveilles du ciel et de +la terre. + +»Parfois, dans ces instants où nous étions seuls tous deux, j'essayai de +l'interroger et de savoir ce qu'était ma famille.--Souvent, je lui +parlai de vous, ma mère. + +»Il devenait triste et ne répondait pas. + +»Seulement, il me disait: + +»--Aurore, je vous promets que vous connaîtrez votre mère. + +»Cette promesse faite depuis si longtemps s'accomplira, je +l'espère,--j'en suis sûre,--car Henri n'a jamais menti. + +»Et, si j'en crois les avertissements de mon coeur, l'instant est +proche... Oh! ma mère, comme je vais vous adorer! + +»Mais je veux finir tout de suite ce qui a rapport à mon éducation. Je +continuai à recevoir ses leçons bien longtemps après que nous eûmes +quitté Pampelune et la Navarre. Jamais je n'ai eu d'autres maîtres que +lui. + +»Ce ne fut point de sa faute. Quand son merveilleux talent d'artiste +eut percé, quand chaque grand d'Espagne voulut avoir à prix d'or la +poignée de sa rapière ciselée par don Luiz,--el Cincelador!--il me dit: + +»Vous allez être savante, ma fille chérie; Madrid a des pensions +célèbres, où les jeunes filles apprennent tout ce qu'une femme doit plus +tard connaître. + +»--Je veux que vous soyez vous-même mon professeur, +répondis-je,--toujours! toujours! + +»Il sourit et répliqua: + +»--Je vous ai appris tout ce que je savais, ma pauvre Aurore. + +»--Eh bien! m'écriai-je,--ami, bon ami, je n'en veux point savoir plus +long que vous.» + + +FIN DU TOME DEUXIÈME. + + + + +TABLE DES CHAPITRES +DU DEUXIÈME VOLUME. + + + Pages + L'HÔTEL DE NEVERS. + (Suite.) + + IV. Largesse 5 + V. Où est expliquée l'absence de Faënza et de Saldagne 25 + VI. Dona Cruz 45 + VII. Le prince de Gonzague 63 + VIII. La veuve de Nevers 81 + IX. Le plaidoyer 103 + X. J'y suis 127 + XI. Où le bossu se fait inviter au bal de la cour 147 + + LES MÉMOIRES D'AURORE. + + I. La maison aux deux entrées 167 + II. Souvenirs d'enfance 187 + + FIN DE LA TABLE. + + + * * * * * + + + Liste des modifications: + + page 7: ajouté ce (car, à dater de ce moment) + page 23: Charverny remplacé par Chaverny + page 34: solennement remplacé par solennellement + page 35: mainteuant par maintenant + page 43: frisonnant par frissonnant + page 49: vons par vous (Quand vous parlâtes) + page 52: cristeaux par cristaux + page 53: gards par gardes (des gardes du corps) + page 53: Peyvolles par Peyrolles + page 55: n'aimez par m'aimez (Si vous ne m'aimez pas) + page 62: s'appellait par s'appelait (une jeune fille qui s'appelait) + page 72: Sainte par Saint (la porte Saint-Honoré) + page 74: daperie remplacé par draperie + page 92: Le par La (La princesse,) + page 97: te remplacé par je (je vous aurais dit) + page 105: Un par Une (Une autre opinion se fit jour) + page 111: chère par cher (--Quel avocat eût fait notre cher cousin!) + page 113: la par le (de réclamer le silence.) + page 127: s'emprégnait par s'imprégnait (Il s'imprégnait) + page 131: un par une (c'était une sorte d'effroi) + page 134: parirais par parierais (je parierais) + page 192: Navarais par Navarrais + impertubable par imperturbable (une imperturbable volubilité) + page 201: un par une (une orgueilleuse!) + + Tavanne remplacé par Taranne pages 113, 122, 128 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 2, by Paul Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU VOLUME 2 *** + +***** This file should be named 33746-8.txt or 33746-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/7/4/33746/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/33746-8.zip b/33746-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1b82ad4 --- /dev/null +++ b/33746-8.zip diff --git a/33746-h.zip b/33746-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..70d9343 --- /dev/null +++ b/33746-h.zip diff --git a/33746-h/33746-h.htm b/33746-h/33746-h.htm new file mode 100644 index 0000000..43bf95e --- /dev/null +++ b/33746-h/33746-h.htm @@ -0,0 +1,6330 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title>The Project Gutenberg's eBook of Le Bossu, Aventures de cape et d'épée, by Paul Féval,</title> + +<style type="text/css"> + +body {margin-left: 15%; margin-right: 15%;} + +p {margin-top: 0.75em; text-align: justify; margin-bottom: 0.75em; text-indent: 1.5em;} + +h1, h2, h3, h5, h6 {text-align: center; clear: both;} +h1 {margin-top: 2em;} +h2 {margin-top: 2em;} + +hr.small {width: 30%; border-color: #C0C0C0; border-style: solid; +margin: 2em auto 2em auto; clear: both;} + +hr.tiny {width: 10%; border-color: #C0C0C0; border-style: solid; +margin: 2em auto 2em auto; clear: both;} + +hr.full {width: 100%; margin: 5em auto 5em auto; height: 4px; +border-width: 4px 0 0 0; border-style: solid; border-color: #000000; +clear: both;} + +sup {font-size: 70%; vertical-align: 40%;} + +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.left {text-align: left;} +.right {text-align: right;} +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.blockquote {margin: 2em 10% 2em 10%; font-size: 100%;} + +img {margin-left: auto; margin-right:auto;} +.figcenter {margin: 0.5em auto 0.5em auto; padding: 0px 0px 0px 0px; text-align: center;} + +/* table of contents */ +.block {margin: 2em auto 0 auto; width: 400px;} +table {margin-left: auto; margin-right: auto; border-collapse: collapse;} +.tda {text-align: right; padding-right: 2em; vertical-align: top; +padding-bottom: 1em;} +.tdb {text-align: left; vertical-align: top; padding-bottom: 1em;} +.tdc {text-align: right; vertical-align: top; padding-bottom: 1em;} +.tcenter {text-align: center; padding-top: 1em; padding-bottom: 1em;} + +/* page numbers */ +.pagenum {position: absolute; left: 5%; font-size: 90%; +font-weight: normal; font-style: normal; text-align: right; +color: #666; background-color: inherit; text-indent: 0em;} + +a{text-decoration: none;} +a:hover {text-decoration: underline;} +.link {font-size: small; text-align: center; margin-top: 0em; font-weight: 400;} + +/* note au lecteur */ +.tnote {border: dashed 1px; margin-left: 20%; margin-right: 20%; +margin-top: 50px; margin-bottom: 50px; padding: 10px 10px 10px 10px; font-family: sans-serif; font-size: 80%;} + +/* correction popup */ +ins.correction {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted silver;} +--> + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 2, by Paul Féval + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Bossu Volume 2 + Aventures de Cape et d'Épée + +Author: Paul Féval + +Release Date: September 17, 2010 [EBook #33746] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU VOLUME 2 *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + + + + + +</pre> + + +<hr class="full" /> + +<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p> + +<h1>LE BOSSU.</h1> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center">Bruxelles.—Imp. de <span class="smcap">E. Guyot</span>, succ. de <span class="smcap">Stapleaux</span>,<br /> +rue de Schaerbeek, 12.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center">COLLECTION HETZEL.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h1>LE BOSSU</h1> + +<h3>AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE</h3> + +<p class="center"><small>PAR</small></p> + +<h2>PAUL FÉVAL.</h2> + +<h2>2</h2> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center">Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,<br /> +interdite pour la France.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/title.png" alt="" title="" width="150" height="142" /></div> + +<p class="center"><b>LEIPZIG,</b></p> + +<p class="center"><b>ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.</b></p> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center"><b>1857</b></p> + +<hr class="small" /> + +<h6><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES CHAPITRES <br />DU DEUXIÈME VOLUME</a></h6> + +<hr class="small" /> + +<h2>L'HÔTEL DE NEVERS.</h2> + +<h2>(SUITE.)</h2> + +<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>IV</h2> + +<h3>—Largesses.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p> + +<p>Ce devait être un bossu de beaucoup d'esprit, malgré l'extravagance +qu'il commettait en ce moment. Il avait l'œil vif et le nez aquilin. +Son front se dessinait bien sous sa perruque grotesquement révoltée, et +le sourire fin qui raillait autour de ses lèvres annonçait une malice +d'enfer.</p> + +<p>Un vrai bossu!</p> + +<p>Quant à la bosse elle-même, elle était riche, bien plantée au milieu du +dos, et se relevant pour caresser la nuque.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span></p> + +<p>Par devant, le menton touchait la poitrine. Les jambes étaient +bizarrement contournées, mais n'avaient point cette maigreur proverbiale +qui est l'accompagnement obligé de la bosse.</p> + +<p>Cette singulière créature portait un costume noir complet, de la plus +rigoureuse décence, manchettes et jabot de mousseline plissée d'une +éclatante blancheur.</p> + +<p>Tous les regards étaient fixés sur lui, et cela ne semblait point +l'incommoder.</p> + +<p>—Bravo, sage Ésope! s'écria Chaverny; tu me parais un spéculateur hardi +et adroit!</p> + +<p>—Hardi..., répéta Ésope en le regardant fixement, assez; adroit... nous +verrons bien!</p> + +<p>Sa petite voix grinçait comme une crécelle d'enfant.</p> + +<p>Tout le monde répéta:</p> + +<p>—Bravo, Ésope! bravo!</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil ne pouvaient plus s'étonner de rien. Leurs bras +étaient tombés depuis longtemps; mais le Gascon demanda tout bas:</p> + +<p>—N'avons-nous jamais connu de bossu, mon bon?</p> + +<p>—Pas que je me souvienne.</p> + +<p>—Vivadiou! il me semble que j'ai vu ces yeux-là quelque part.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span></p> + +<p>Gonzague aussi regardait le petit homme avec une remarquable attention.</p> + +<p>—L'ami, dit-il, on paye comptant, vous savez?</p> + +<p>—Je sais, répondit Ésope; car, à dater de <ins class="correction" title="ajouté ce">ce</ins> moment, il n'eut plus +d'autre nom.</p> + +<p>Chaverny était son parrain.</p> + +<p>Ésope tira un portefeuille de sa poche et mit aux mains de Peyrolles +soixante billets d'État de cinq cents livres.</p> + +<p>On s'attendait presque à voir ces papiers se changer en feuilles sèches, +tant l'apparition du petit homme avait été fantastique.</p> + +<p>Mais c'étaient de belles et bonnes cédules de la Banque.</p> + +<p>—Mon reçu? dit-il.</p> + +<p>Peyrolles lui donna son reçu.</p> + +<p>Ésope le plia et le mit dans son portefeuille, à la place des billets. +Puis, frappant sur le carnet:</p> + +<p>—Bonne affaire! dit-il. A vous revoir, messieurs!</p> + +<p>Il salua bien poliment Gonzague et la compagnie.</p> + +<p>Tout le monde s'écarta pour le laisser passer.</p> + +<p>On riait encore, mais je ne sais quel froid courait dans toutes les +veines. Gonzague était pensif.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span></p> + +<p>Peyrolles et ses gens commençaient à faire sortir les acheteurs, qui +déjà eussent voulu être au lendemain. Les amis du prince regardaient +encore et machinalement la porte par où le petit homme noir venait de +disparaître.</p> + +<p>—Messieurs, dit Gonzague, pendant qu'on va disposer la salle, je vous +prie de me suivre dans mes appartements.</p> + +<p>—Allons! fit Cocardasse derrière la draperie, c'est le moment ou +jamais... marchons!</p> + +<p>—J'ai peur, fit le timide Passepoil.</p> + +<p>—Eh donc! je passerai le premier.</p> + +<p>Il prit Passepoil par la main et s'avança vers Gonzague, chapeau bas.</p> + +<p>—Parbleu! s'écria Chaverny en les apercevant, mon cousin a voulu nous +donner la comédie!... c'est la journée des mascarades... Le bossu +n'était pas mal; mais voici bien la plus belle paire de coupe-jarrets +que j'aie vue de ma vie!</p> + +<p>Cocardasse junior le regarda de travers. Navailles, Oriol et consorts se +mirent à tourner autour de nos deux amis en les considérant +curieusement.</p> + +<p>—Sois prudent! murmura Passepoil à l'oreille du Gascon.</p> + +<p>—Capédébiou! fit ce dernier, ceux-ci n'ont-ils <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> jamais vu deux +gentilshommes, qu'ils nous dévisagent ainsi?</p> + +<p>—Le grand est de toute beauté! dit Navailles.</p> + +<p>—Moi, repartit Oriol, j'aime mieux le petit!</p> + +<p>—Il n'y a plus de niche à louer; que viennent-ils faire?</p> + +<p>Heureusement qu'ils arrivaient auprès de Gonzague, qui les aperçut et +tressaillit.</p> + +<p>—Ah! fit-il, que veulent ces braves?</p> + +<p>Cocardasse salua avec cette grâce noble qui accompagnait chacune de ses +actions. Passepoil s'inclina plus modestement, mais en homme cependant +qui a vu le monde.</p> + +<p>Puis Cocardasse junior, d'une voix haute et claire, parcourant de +l'œil cette foule pailletée qui venait de le railler, prononça ces +paroles:</p> + +<p>—Ce gentilhomme et moi, vieilles connaissances de monseigneur, nous +venons lui présenter nos hommages.</p> + +<p>—Ah!... fit encore Gonzague.</p> + +<p>—Si monseigneur est occupé d'affaires trop importantes, reprit le +Gascon, qui s'inclina de nouveau, nous reviendrons à l'heure qu'il +voudra bien nous indiquer.</p> + +<p>—C'est cela, balbutia Passepoil; nous aurons l'honneur de revenir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span></p> + +<p>Troisième salut, puis ils se redressèrent tous deux, la main à la +poignée de la brette.</p> + +<p>—Peyrolles! appela Gonzague.</p> + +<p>L'intendant venait de faire sortir le dernier adjudicataire.</p> + +<p>—Reconnais-tu ces beaux garçons? lui demanda Gonzague; mène-les à +l'office... qu'ils mangent, qu'ils boivent... Donne-leur à chacun un +habit neuf... et qu'ils attendent mes ordres!</p> + +<p>—Ah! monseigneur!... s'écria Cocardasse.</p> + +<p>—Généreux prince!... fit Passepoil.</p> + +<p>—Allez! ordonna Gonzague.</p> + +<p>Ils s'éloignèrent à reculons, saluant à toute outrance et balayant la +terre avec la vieille plume de leurs feutres.</p> + +<p>Quand ils arrivèrent en face des rieurs, Cocardasse le premier planta +son feutre sur l'oreille et releva du bout de sa rapière le bord frangé +de son manteau. Frère Passepoil l'imita de son mieux.</p> + +<p>Tous deux, hautains, superbes, le nez au vent, le poing sur la hanche, +foudroyant les railleurs de leurs regards terribles, ils traversèrent la +salle sur les pas de Peyrolles, et gagnèrent l'office, où leur coup de +fourchette étonna tous les serviteurs du prince.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p> + +<p>En mangeant, Cocardasse junior disait:</p> + +<p>—Mon bon, notre fortune est faite!</p> + +<p>—Dieu le veuille! répondait, la bouche pleine, frère Passepoil toujours +moins fougueux.</p> + +<p>—Ah çà! cousin, dit Chaverny au prince quand ils furent partis, depuis +quand te sers-tu de semblables outils?</p> + +<p>Gonzague promena autour de lui un regard rêveur et ne répondit point.</p> + +<p>Ces messieurs cependant, parlant assez haut pour que le prince pût les +entendre, chantaient un dithyrambe à sa louange et faisaient honnêtement +leur cour.</p> + +<p>C'étaient tous nobles un peu ruinés, financiers un peu tarés. Aucun +d'eux n'avait encore commis d'action absolument punissable selon la loi; +mais aucun d'eux n'avait gardé la blancheur de la robe nuptiale.</p> + +<p>Tous, depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient besoin de +Gonzague, l'un pour une chose, l'autre pour une autre. Gonzague était au +milieu d'eux seigneur et roi comme certains patriciens de l'ancienne +Rome parmi la foule famélique de leurs clients.</p> + +<p>Gonzague les tenait par l'ambition, par l'intérêt, par leurs besoins et +par leurs vices.</p> + +<p>Le seul qui eût gardé une portion de son indépendance <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> était le +jeune marquis de Chaverny, trop fou pour spéculer, trop insoucieux pour +se vendre.</p> + +<p>La suite de ce récit montrera ce que Gonzague voulait faire d'eux; car, +au premier aspect, placé comme il l'était à l'apogée de la richesse, de +la puissance et de la faveur, Gonzague semblait n'avoir besoin de +personne.</p> + +<p>—Et l'on parle des mines du Pérou! disait le gros Oriol pendant que le +maître se tenait à l'écart. L'hôtel de M. le prince vaut à lui seul le +Pérou et toutes ses mines!</p> + +<p>Il était rond comme une boule, ce traitant; il était haut en couleur, +joufflu, essoufflé. Ces demoiselles de l'Opéra consentaient à se moquer +de lui amicalement, pourvu qu'il fût en fonds et d'humeur donnante.</p> + +<p>—Ma foi, répliqua Taranne, financier maigre et plat, c'est ici +l'Eldorado!</p> + +<p>—La maison d'or! ajouta M. de Montaubert, ou plutôt la maison de +diamant!</p> + +<p>—<i>Ya!</i> traduisit le baron de Batz, <i>té tiamant plitôt</i>.</p> + +<p>—Plus d'un grand seigneur, reprit Gironne, vivrait toute une année avec +une semaine du revenu du prince de Gonzague.</p> + +<p>—C'est que, dit Oriol, le prince de Gonzague est le roi des grands +seigneurs!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p> + +<p>—Gonzague, mon cousin, s'écria Chaverny d'un air plaisamment piteux, +par grâce, demande quartier, ou cet ennuyeux hosannah durera jusqu'à +demain.</p> + +<p>Le prince sembla s'éveiller.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il sans répondre au petit marquis, car il n'aimait +point la raillerie, prenez la peine de me suivre dans mon appartement; +il faut que cette salle soit libre.</p> + +<p>Quand on fut dans le cabinet de Gonzague:</p> + +<p>—Vous savez pourquoi je vous ai convoqués, messieurs? reprit-il.</p> + +<p>—J'ai entendu parler d'un conseil de famille, répondit Navailles.</p> + +<p>—Mieux que cela, messieurs... une assemblée solennelle... un tribunal +de famille où Son Altesse Royale le régent sera représenté par trois des +premiers dignitaires de l'État: le président de Lamoignon, le maréchal +de Villeroy et le vice-chancelier d'Argenson.</p> + +<p>—Peste! fit Chaverny. S'agit-il donc de la succession à la couronne?</p> + +<p>—Marquis, prononça sèchement le prince, nous allons parler de choses +sérieuses... épargnez-nous.</p> + +<p>—N'auriez-vous point, cousin, demanda Chaverny en bâillant par avance, +quelque livre <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> d'estampes pour me distraire pendant que vous serez +sérieux?</p> + +<p>Gonzague sourit afin de le faire taire.</p> + +<p>—Et de quoi s'agit-il, prince? demanda M. de Montaubert.</p> + +<p>—Il s'agit de me prouver votre dévouement, messieurs, répondit +Gonzague.</p> + +<p>Ce ne fut qu'un cri:</p> + +<p>—Nous sommes prêts!</p> + +<p>Le prince salua et sourit.</p> + +<p>—Je vous ai fait convoquer spécialement, vous, Navailles, Gironne, +Chaverny, Nocé, Montaubert, Choisy, Lavallade, etc., en votre qualité de +parents de Nevers; vous, Oriol, comme chargé d'affaires de notre cousin +de Châtillon; vous, Taranne et Albret, comme mandataires des deux +Chastellux...</p> + +<p>—Si ce n'est la succession de Bourbon, interrompit Chaverny, ce sera +donc la succession de Nevers qui sera mise sur le tapis?</p> + +<p>—On décidera, répondit Gonzague, l'affaire des biens de Nevers... et +d'autres affaires encore.</p> + +<p>—Et que diable avez-vous besoin des biens de Nevers, vous, mon cousin, +qui gagnez un million par heure?</p> + +<p>Gonzague fut un instant avant de répondre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p> + +<p>—Suis-je seul? demanda-t-il ensuite d'un accent pénétré. N'ai-je pas +votre fortune à faire?</p> + +<p>Il y eut un vif mouvement de reconnaissance dans l'assemblée. Tous les +visages étaient plus ou moins attendris.</p> + +<p>—Vous savez, prince, dit Navailles, si vous pouvez compter sur moi!</p> + +<p>—Et sur moi! s'écria Gironne.</p> + +<p>—Et sur moi!... et sur moi!</p> + +<p>—Sur moi aussi, pardieu! fit Chaverny après tous les autres. Je +voudrais seulement savoir...</p> + +<p>Gonzague l'interrompit pour dire avec une hauteur sévère:</p> + +<p>—Toi, tu es trop curieux, petit cousin! cela te perdra... Ceux qui sont +avec moi, comprends bien ceci, doivent entrer résolûment dans mon +chemin, bon ou mauvais, droit ou tortueux...</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—C'est ma volonté!... Chacun est libre de me suivre ou de rester en +arrière, mais quiconque s'arrête a rompu volontairement le pacte; je ne +le connais plus... Ceux qui sont avec moi doivent voir par mes yeux, +entendre par mes oreilles, penser avec mon intelligence... <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> La +responsabilité n'est pas pour eux qui sont les bras, mais pour moi qui +suis la tête... Tu m'entends bien, marquis? je ne veux pas d'amis faits +autrement que cela!</p> + +<p>—Et nous ne demandons qu'une chose, ajouta Navailles, c'est que notre +illustre parent nous montre la route.</p> + +<p>—Puissant cousin, dit Chaverny, m'est-il permis de vous adresser +humblement et modestement une question? Qu'aurai-je à faire?</p> + +<p>—A garder le silence et à me donner ta voix dans le conseil.</p> + +<p>—Dussé-je blesser le touchant dévouement de nos amis, je vous dirai, +cousin, que je tiens à ma voix à peu près autant qu'à un verre de +champagne vide; mais...</p> + +<p>—Point de mais! interrompit Gonzague.</p> + +<p>Et tous avec enthousiasme:</p> + +<p>—Point de mais!</p> + +<p>—Nous nous serrerons autour de monseigneur, ajouta lourdement Oriol.</p> + +<p>—Monseigneur, ajouta Taranne, le financier d'épée, sait si bien se +souvenir de ceux qui le servent!</p> + +<p>L'invite pouvait n'être pas adroite, mais elle était au moins directe.</p> + +<p>Chacun prit un air froid, pour n'avoir point l'air d'être complice.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p> + +<p>Chaverny adressait à Gonzague un sourire triomphant et moqueur. Gonzague +le menaça du doigt comme on fait à un enfant méchant. Sa colère était +passée.</p> + +<p>—C'est le dévouement de Taranne que j'aime le mieux, dit-il avec une +légère nuance de mépris dans la voix. Taranne, mon ami, vous avez la +ferme d'Épernay.</p> + +<p>—Ah! prince!... fit le traitant.</p> + +<p>—Point de remercîments, interrompit Gonzague; mais je vous prie, +Montaubert, ouvrez la fenêtre... je me sens mal.</p> + +<p>Chacun se précipita vers les croisées. Gonzague était fort pâle, et des +gouttelettes de sueur perlaient de ses cheveux. Il trempa son mouchoir +dans le verre d'eau que lui présentait Gironne, et se l'appliqua sur le +front.</p> + +<p>Chaverny s'était rapproché avec un véritable empressement.</p> + +<p>—Ce ne sera rien, dit le prince; la fatigue... j'avais passé la nuit, +et j'ai été obligé d'assister au petit lever du roi.</p> + +<p>—Et que diable avez-vous besoin de vous tuer ainsi, cousin? s'écria +Chaverny; que peut pour vous le roi? je dirais presque, que peut pour +vous le bon Dieu?</p> + +<p>A l'égard du bon Dieu, il n'y avait rien à <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> reprocher à Gonzague. +S'il se levait trop matin, ce n'était certes point pour faire ses +dévotions.</p> + +<p>Il serra la main de Chaverny. Nous pouvons bien dire qu'il eût payé +volontiers un bon prix la question que Chaverny venait de lui faire.</p> + +<p>—Ingrat! murmura-t-il, est-ce pour moi que je sollicite?</p> + +<p>Les courtisans de Gonzague furent sur le point de s'agenouiller.</p> + +<p>Chaverny eut bouche close.</p> + +<p>—Ah! messieurs! reprit le prince, que notre jeune roi est un enfant +charmant!... Il sait vos noms, et me demande toujours des nouvelles de +mes bons amis.</p> + +<p>—En vérité! fit le chœur.</p> + +<p>—Quand M. le régent, qui était dans la ruelle avec madame Palatine, a +ouvert les rideaux, le jeune Louis a soulevé ses belles paupières, +toutes chargées de sommeil, et il nous a semblé que l'aurore se levait.</p> + +<p>—L'Aurore aux doigts de roses! fit l'incorrigible Chaverny.</p> + +<p>Personne n'était sans avoir un peu envie de le lapider.</p> + +<p>—Notre jeune roi, poursuivit Gonzague, a <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> tendu la main à Son +Altesse Royale; puis, m'apercevant: «Eh! bonjour, prince; je vous ai +rencontré l'autre soir au Cours-la-Reine, entouré de votre cour... Il +faudra que vous me donniez M. de Gironne, qui est un superbe cavalier.»</p> + +<p>Gironne mit la main sur son cœur. Les autres se pincèrent les lèvres.</p> + +<p>—«M. de Nocé me plaît aussi, continua Gonzague, rapportant les paroles +authentiques de Sa Majesté. Et ce M. de Saldagne, tudieu! ce doit être +un foudre de guerre.»</p> + +<p>—A quoi bon ceci? lui glissa Chaverny à l'oreille, Saldagne est absent.</p> + +<p>On n'avait vu, en effet, depuis la veille au soir, ni M. le baron de +Saldagne ni M. le chevalier de Faënza.</p> + +<p>Gonzague poursuivit sans prendre garde à l'interruption:</p> + +<p>—Sa Majesté m'a parlé de vous, Montaubert; de vous aussi, Choisy, et +d'autres encore.</p> + +<p>—Et Sa Majesté, interrompit le petit marquis, a-t-elle daigné remarquer +un peu la galante et noble tournure de M. de Peyrolles?</p> + +<p>—Sa Majesté, répliqua sèchement Gonzague, n'a oublié personne, excepté +vous.</p> + +<p>—C'est bien fait pour moi! dit Chaverny; cela m'apprendra!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p> + +<p>—On sait déjà votre affaire des mines, à la cour, Albret, poursuivit +Gonzague. «Et votre Oriol, m'a dit le roi en riant, savez-vous qu'on me +l'a donné comme étant bientôt plus riche que moi!»</p> + +<p>—Que d'esprit! Quel maître nous aurons là!</p> + +<p>Ce fut un cri d'admiration générale.</p> + +<p>—Mais, reprit Gonzague avec un fin et bon sourire, ce ne sont là que +des paroles; nous avons eu mieux, Dieu merci! Je vous annonce, ami +Albret, que votre concession va être signée.</p> + +<p>—Qui ne serait à vous, prince? s'écria Albret.</p> + +<p>—Oriol, ajouta le prince, vous avez votre charge noble; vous pouvez +voir d'Hozier pour votre écusson.</p> + +<p>Le gros petit traitant s'enfla comme une boule et faillit crever du +coup.</p> + +<p>—Oriol, s'écria Chaverny, te voilà cousin du roi, toi qui es déjà +cousin de toute la rue Saint-Denis... Ton écusson est tout fait: <i>d'or, +aux trois bas de chausses d'azur, deux et un, et en cœur un bonnet de +nuit flamboyant</i>, avec cette devise: <i>Utile dulci!</i>...</p> + +<p>On rit un peu, sauf Oriol et Gonzague.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p> + +<p>Oriol avait reçu le jour au coin de la rue Mauconseil, dans une boutique +de bonneterie. Si Chaverny eût gardé ce mot pour le souper, il aurait eu +un succès fou.</p> + +<p>—Vous avez votre pension, Navailles, reprit cependant M. de Gonzague, +cette vivante providence; Montaubert, vous avez votre brevet.</p> + +<p>Montaubert et Navailles se repentirent d'avoir ri.</p> + +<p>—Nocé, continua le prince, vous monterez demain dans les carrosses. +Vous, Gironne, je vous dirai, quand nous serons seuls tous deux, ce que +j'ai obtenu pour vous.</p> + +<p>Nocé fut content. Gironne le fut davantage.</p> + +<p>Gonzague, poursuivant le cours de ses largesses, qui ne lui coûtaient +rien, nomma chacun par son nom. Personne ne fut oublié.</p> + +<p>—Viens çà, marquis, dit-il enfin.</p> + +<p>—Moi! fit Chaverny.</p> + +<p>—Viens çà, enfant gâté!</p> + +<p>—Cousin, je connais mon sort, s'écria plaisamment le marquis; tous nos +jeunes condisciples qui ont été sages ont eu des <i>satisfecit</i>... Moi, le +moins que je risque, c'est d'être au pain et à l'eau. Ah! ajouta-t-il en +se frappant la poitrine, je sens que je l'ai bien mérité!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span></p> + +<p>—M. de Fleury, gouverneur du roi, était au petit lever, dit Gonzague.</p> + +<p>—Naturellement, repartit le marquis, c'est sa charge.</p> + +<p>—M. de Fleury est sévère.</p> + +<p>—C'est son métier.</p> + +<p>—M. de Fleury a su ton histoire aux Feuillantines avec mademoiselle de +Clermont.</p> + +<p>—Aïe! fit Navailles.</p> + +<p>—Aïe! aïe, répétèrent Oriol et consorts.</p> + +<p>—Et tu m'as empêché d'être exilé, cousin? dit Chaverny: grand merci!</p> + +<p>—Il ne s'agissait pas d'exil, marquis.</p> + +<p>—De quoi donc s'agissait-il, cousin?</p> + +<p>—Il s'agissait de la Bastille.</p> + +<p>—Et tu m'as épargné la Bastille! Deux fois grand merci!</p> + +<p>—J'ai fait mieux, marquis.</p> + +<p>—Mieux encore, cousin? Il faudra donc que je me prosterne?</p> + +<p>—Ta terre de Chaneilles fut confisquée sous le feu roi.</p> + +<p>—Lors de l'édit de Nantes, oui.</p> + +<p>—Elle était d'un beau revenu, cette terre de Chaneilles?</p> + +<p>—Vingt mille écus, cousin... pour moitié moins, je me donnerais au +diable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span></p> + +<p>—Ta terre de Chaneilles t'est rendue.</p> + +<p>—En vérité! s'écria le petit marquis.</p> + +<p>Puis, tendant la main à Gonzague et d'un grand sérieux:</p> + +<p>—Alors, c'est dit, je me donne au diable!</p> + +<p>Gonzague fronça le sourcil. Le cénacle entier n'attendait qu'un signe +pour crier au scandale. <ins class="correction" title="Charverny">Chaverny</ins> promena tout autour de lui son regard +dédaigneux.</p> + +<p>—Cousin, prononça-t-il lentement et à voix basse, je ne vous souhaite +que du bonheur. Mais, si les mauvais jours venaient, la foule +s'éclaircirait autour de vous. Je n'insulte personne: c'est la règle... +Dussé-je rester seul, alors, cousin, moi, je resterai!</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>V</h2> + +<h3>—Où est expliquée l'absence de Faënza et de Saldagne.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p> + +<p>La distribution était faite. Nocé combinait son costume pour monter le +lendemain dans les carrosses du roi. Oriol, gentilhomme depuis cinq +minutes, cherchait déjà quels ancêtres il avait bien pu avoir au temps +de saint Louis. Tout le monde était content.</p> + +<p>M. de Gonzague n'avait certes point perdu sa peine au petit lever de Sa +Majesté.</p> + +<p>—Cousin, dit pourtant le petit marquis, je ne te tiens pas quitte, +malgré le magnifique cadeau que tu viens de me faire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span></p> + +<p>—Que te faut-il encore?</p> + +<p>—Je ne sais si c'est à cause des Feuillantines et de mademoiselle de +Clermont, mais Bois-Rosé m'a refusé obstinément une invitation pour la +fête de ce soir au Palais-Royal. Il m'a dit que toutes les cédules +étaient distribuées.</p> + +<p>—Je crois bien! s'écria Oriol, elles faisaient dix louis rue +Quincampoix ce matin. Bois-Rosé a dû gagner là-dessus cinq ou six cent +mille livres.</p> + +<p>—Dont moitié pour ce bon abbé Dubois, son maître!</p> + +<p>—J'en ai vu vendre une cinquante louis, ajouta Albret.</p> + +<p>—On n'a pas voulu m'en donner à soixante! enchérit Taranne.</p> + +<p>—On se les arrache.</p> + +<p>—A l'heure qu'il est, elles n'ont plus de prix!</p> + +<p>—C'est que la fête sera splendide, messieurs, dit Gonzague: tous ceux +qui seront là auront leur brevet de fortune ou de noblesse... Je ne +pense pas qu'il soit entré dans la pensée de M. le régent de livrer ces +cédules à la spéculation. Mais ceci est le petit malheur des temps... +et, sur ma foi! je ne vois point de mal à ce que Bois-Rosé ou l'abbé +fassent leurs affaires avec cela.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p> + +<p>—Dussent les salons du régent, fit observer Chaverny, s'emplir cette +nuit de courtiers et de trafiquants!</p> + +<p>—C'est la noblesse de demain, répliqua Gonzague; le mouvement est là!</p> + +<p>Chaverny frappa sur l'épaule d'Oriol.</p> + +<p>—Toi qui est d'aujourd'hui, dit-il, comme tu les regarderas par-dessus +l'épaule, ces gens de demain!</p> + +<p>Il nous faut bien dire un mot de cette fête.</p> + +<p>C'était l'Écossais Law qui en avait eu l'idée, et c'était aussi +l'Écossais Law qui en faisait les frais énormes.</p> + +<p>Ce devait être le triomphe symbolique du <i>système</i>, comme on disait +alors, la constatation officielle et bruyante de la victoire du crédit +sur les espèces monnayées.</p> + +<p>Pour que cette ovation eût plus de solennité, Law avait obtenu que +Philippe d'Orléans lui prêtât les salons et les jardins du Palais-Royal.</p> + +<p>Bien plus, les invitations étaient faites au nom du régent, et, pour ce +seul fait, le triomphe du dieu Papier devenait une fête nationale.</p> + +<p>Law avait mis, dit-on, des sommes folles à la disposition de la maison +du régent, pour que rien ne manquât au prestige de ces réjouissances. +Tout ce que la prodigalité la plus large peut <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> produire en fait de +merveilles devait éblouir les yeux des invités.</p> + +<p>On parlait surtout du feu d'artifice et du ballet.</p> + +<p>Le feu d'artifice, commandé au cavalier Gioja, devait représenter le +palais gigantesque bâti en projet par Law sur les bords du Mississipi. +Le monde, on le savait bien, ne devait plus avoir qu'une merveille: +c'était ce palais de marbre, orné de tout l'or inutile que le crédit +vainqueur jetait hors de la circulation.</p> + +<p>Un palais grand comme une ville où seraient prodiguées toutes les +richesses métalliques du globe!</p> + +<p>L'argent et l'or n'étaient plus bons qu'à cela.</p> + +<p>Le ballet, œuvre allégorique dans le goût du temps, devait encore +représenter le crédit personnifiant le bon ange de la France et la +plaçant à la tête des nations.</p> + +<p>Plus de famines, plus de misère, plus de guerres!</p> + +<p>Le crédit, cet autre messie envoyé par Dieu clément, allait étendre au +globe entier les délices reconquises du paradis terrestre.</p> + +<p>Après la fête de cette nuit, le crédit déifié n'avait plus besoin que +d'un temple.</p> + +<p>Les pontifes existaient d'avance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p> + +<p>M. le régent avait fixé à trois mille le nombre des entrées. Dubois +tierça sous main le compte; Bois-Rosé, maître des cérémonies, le doubla +en tapinois.</p> + +<p>A ces époques où règne la contagion de l'agio, l'agio se fourre partout, +rien n'échappe à son envahissante influence.</p> + +<p>De même que vous voyez, dans les bas quartiers du négoce, les petits +enfants marchant à peine trafiquer déjà de leurs jouets, et <i>faire +l'article</i> en bégayant, sur un pain d'épice entamé, sur un cerf-volant +en lambeaux, sur une demi-douzaine de billes; de même, quand la fièvre +de spéculer prend un peuple, les grands enfants se mettent à survendre +tout ce qu'on recherche, tout ce qui a vogue: les cartes du restaurant à +la mode, les stalles du théâtre heureux, les chaises de l'Église +encombrée.</p> + +<p>Si le pain est rare, on fait les miches à prime; si c'est le vin, on +fait monter le campêche.</p> + +<p>Et ces choses ont lieu tout uniment, sans que personne s'en formalise.</p> + +<p>Ceux qui pourraient se plaindre ont en général la voix trop faible et +parlent de trop bas.</p> + +<p>Ceux qui ont une tribune ne peuvent crier tant ils ont la bouche pleine.</p> + +<p>Mon Dieu, M. de Gonzague pensait comme <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> tout le monde en disant: «Il +n'y a point de mal à ce que Bois-Rosé gagne cinq ou six cent mille +livres avec cela!»</p> + +<p>—Il me semble avoir entendu dire à Peyrolles, reprit-il en atteignant +son portefeuille, qu'on lui a offert deux ou trois mille louis du paquet +de cédules que Son Altesse a bien voulu m'envoyer... mais fi donc!... je +les ai gardées pour mes amis.</p> + +<p>Il y eut un long bravo. Plusieurs de ces messieurs avaient déjà des +cartes dans leurs poches; mais abondance de cartes ne nuit pas, quand +elles valent cent pistoles la pièce.</p> + +<p>On n'était vraiment pas plus aimable que ce M. de Gonzague ce matin!</p> + +<p>Il ouvrit son portefeuille, et jeta sur la table un gros paquet de +lettres roses, ornées de ravissantes vignettes qui toutes +représentaient, parmi des Amours entrelacés et des fouillis de fleurs, +le Crédit, le grand Crédit, tenant à la main une corne d'abondance.</p> + +<p>On fit le partage. Chacun en prit pour soi et ses amis, sauf le petit +marquis, qui était encore un peu gentilhomme, et ne revendait point ce +qu'on lui donnait.</p> + +<p>Le noble Oriol avait, à ce qu'il paraît, un nombre considérable d'amis, +car il emplit ses poches.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span></p> + +<p>Gonzague les regardait faire.</p> + +<p>Son œil rencontra celui de Chaverny, et tous deux se prirent à rire.</p> + +<p>Si quelqu'un de ces messieurs croyait prendre Gonzague pour dupe, +celui-là se trompait; Gonzague avait son idée: il était plus fort dans +son petit doigt qu'une douzaine d'Oriol multipliées par un demi-cent de +Gironne ou de Montaubert.</p> + +<p>—Veuillez, messieurs, dit-il, laisser deux de ces cartes pour Faënza et +pour Saldagne... Je m'étonne, en vérité, de ne les point voir ici.</p> + +<p>Il était sans exemple que Faënza et Saldagne eussent manqué à l'appel.</p> + +<p>—Je suis heureux, reprit Gonzague, pendant qu'avait lieu la curée +d'invitations cotées rue Quincampoix, je suis heureux d'avoir pu faire +encore pour vous cette bagatelle... Souvenez-vous bien de ceci... +Partout où je passerai, vous passerez. Vous êtes autour de moi un +bataillon sacré: votre intérêt est de me suivre, mon intérêt est de vous +tenir toujours la tête au-dessus de la foule.</p> + +<p>Il n'y avait plus sur la table que les deux lettres de Saldagne et de +Faënza. On se remit à écouter le maître attentivement et +respectueusement.</p> + +<p>—Je n'ai plus qu'une chose à vous dire, <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> acheva Gonzague: des +événements vont avoir lieu sous peu qui seront pour vous des énigmes. Ne +cherchez jamais,—je ne demande point ceci, je l'exige,—ne cherchez +jamais les raisons de ma conduite; prenez seulement le mot d'ordre, et +faites... Si la route est longue et difficile, peu vous importe, puisque +je vous affirme sur mon honneur que la fortune est au bout.</p> + +<p>—Nous vous suivrons! s'écria Navailles.</p> + +<p>—Tous, tant que nous sommes! ajouta Gironne.</p> + +<p>Et Oriol, rond comme un ballon, conclut avec un geste chevaleresque:</p> + +<p>—Fût-ce en enfer!</p> + +<p>—La peste! cousin, fit Chaverny entre haut et bas, les chauds amis que +nous avons là!... Je voudrais gager que...</p> + +<p>Un cri de surprise et d'admiration l'interrompit.</p> + +<p>Lui-même resta bouche béante à regarder une jeune fille d'une admirable +beauté qui venait de se montrer étourdiment au seuil de la chambre à +coucher de Gonzague.</p> + +<p>Évidemment, elle n'avait point cru trouver là si nombreuse compagnie.</p> + +<p>Comme elle franchissait le seuil, son visage tout jeune, tout brillant +d'espiègle gaieté, avait <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> un petillant sourire. A la vue des +compagnons de Gonzague, elle s'arrêta, rabattit vivement son voile de +dentelle, épaissi par la broderie, et resta immobile comme une charmante +statue.</p> + +<p>Chaverny la dévorait des yeux. Les autres avaient toutes les peines du +monde à réprimer leurs regards curieux.</p> + +<p>Gonzague, qui d'abord avait fait un mouvement, se remit aussitôt et alla +droit à la nouvelle venue.</p> + +<p>Il prit sa main, qu'il porta vers ses lèvres avec plus de respect encore +que de galanterie.</p> + +<p>La jeune fille resta muette.</p> + +<p>—C'est la belle recluse! murmura Chaverny.</p> + +<p>—L'Espagnole!... ajouta Navailles.</p> + +<p>—Celle pour qui M. le prince tient close sa petite maison derrière +Saint-Magloire!</p> + +<p>Et ils admiraient, en connaisseurs qu'ils étaient, cette taille souple, +amoureuse et noble à la fois, ce bas de jambe adorable, attaché à un +pied de fée, cette splendide couronne de cheveux abondants, soyeux et +plus noirs que le jais.</p> + +<p>C'était tout ce qu'ils pouvaient voir.</p> + +<p>L'inconnue portait une toilette de ville dont la richesse simple sentait +la grande dame. Elle la portait bien.</p> + +<p>—Messieurs, dit le prince, vous deviez voir <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> aujourd'hui même cette +jeune et chère enfant, car elle m'est chère à plus d'un titre; et je le +proclame, je ne comptais point que ce serait sitôt. Je ne me donne point +l'honneur de vous présenter à elle en ce moment; il n'est pas temps. +Attendez-moi ici, je vous prie. Tout à l'heure, nous aurons besoin de +vous.</p> + +<p>Il prit la main de la jeune fille, après l'avoir baisée de nouveau, et +la fit entrer dans son appartement, dont la porte se renferma sur eux.</p> + +<p>Vous eussiez vu aussitôt tous les visages changer, sauf celui du petit +marquis de Chaverny, qui resta impertinent comme devant.</p> + +<p>Le maître n'était plus là; tous ces écoliers barbus avaient vacances.</p> + +<p>—A la bonne heure! s'écria Gironne.</p> + +<p>—Ne nous gênons pas! fit Montaubert.</p> + +<p>—Messieurs, reprit Nocé, le feu roi fit une sortie semblable de madame +de Montespan, devant toute la cour assemblée... Choisy, c'est ton +vénérable oncle qui raconte cela dans ses mémoires. Monseigneur de Paris +était présent, le chancelier, les princes, trois cardinaux et deux +abbesses, sans compter le père Letellier. Le roi et sa comtesse devaient +échanger <ins class="correction" title="solennement">solennellement</ins> leurs adieux pour rentrer, chacun de son côté, +dans le giron de la vertu. Mais pas du tout: <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> madame de Montespan +pleura; Louis le Grand larmoya, puis tous deux tirèrent leur révérence à +l'austère assemblée, et de cette aventure naquit mademoiselle de Blois, +qui est <ins class="correction" title="mainteuant">maintenant</ins> madame la duchesse d'Orléans.</p> + +<p>—Qu'elle est belle! dit Chaverny tout rêveur.</p> + +<p>—Ah çà! fit Oriol, savez-vous une idée qui me vient? Cette assemblée de +famille... si c'était pour un divorce!</p> + +<p>On se récria d'abord, puis chacun convint que la chose n'était pas +impossible.</p> + +<p>Personne n'ignorait la profonde séparation qui existait entre le prince +de Gonzague et sa femme.</p> + +<p>—Ce diable d'homme est fin comme l'ambre, reprit Taranne, il est +capable de laisser la femme et de garder la dot!</p> + +<p>—Et c'est là-dessus, ajouta Gironne, que nous allons donner nos votes.</p> + +<p>—Qu'en dis-tu, toi, Chaverny? demanda le gros Oriol.</p> + +<p>—Je dis, répliqua le petit marquis, que vous seriez des infâmes, si +vous n'étiez des sots...</p> + +<p>—De par Dieu! petit cousin, s'écria Nocé, tu es à l'âge où l'on corrige +les mauvaises habitudes; j'ai envie...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p> + +<p>—La la! s'interposa le paisible Oriol.</p> + +<p>Chaverny n'avait même pas regardé Nocé.</p> + +<p>—Qu'elle est belle! fit-il une seconde fois.</p> + +<p>—Chaverny est amoureux! s'écria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>—C'est pourquoi je lui pardonne, ajouta Nocé.</p> + +<p>—Mais, en somme, demanda Gironne, que sait-on sur cette jeune fille?</p> + +<p>—Rien, répondit Navailles, sinon que M. de Gonzague la cache +soigneusement, et que Peyrolles est l'eunuque chargé d'obéir aux +caprices de cette belle personne.</p> + +<p>—Peyrolles n'a pas parlé?</p> + +<p>—Peyrolles ne parle jamais.</p> + +<p>—C'est pour cela qu'on le garde.</p> + +<p>—Elle doit être à Paris, reprit Nocé, depuis une ou deux semaines tout +au plus; car, le mois passé, la Nivelle était reine et maîtresse dans la +petite maison de M. le prince.</p> + +<p>—Depuis lors, ajouta Oriol, nous n'avons pas soupé une seule fois à la +petite maison.</p> + +<p>—Il y a une manière de corps de garde dans le jardin, dit Montaubert; +les chefs de poste sont tantôt Faënza, tantôt Saldagne.</p> + +<p>—Mystère! mystère!</p> + +<p>—Prenons patience... Nous allons savoir cela aujourd'hui... Holà! +Chaverny!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span></p> + +<p>Le petit marquis tressaillit comme si on l'eût éveillé en sursaut.</p> + +<p>—Chaverny, tu rêves!...</p> + +<p>—Chaverny, tu es muet!</p> + +<p>—Chaverny, parle! parle, quand même ce serait pour nous dire des +injures!</p> + +<p>Le petit marquis appuya son menton contre sa main blanchette.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, vous vous damnez tous les jours trois ou quatre +fois pour quelques chiffons de banque... Moi, pour cette belle fille-là, +je me damnerai une fois, voilà tout.</p> + +<p>En quittant Cocardasse junior et Amable Passepoil, installés commodément +à l'office devant un copieux repas, M. de Peyrolles était sorti de +l'hôtel par la porte du jardin. Il prit la rue Saint-Denis, et, passant +derrière l'église Saint-Magloire, il s'arrêta devant la porte d'un autre +jardin dont les murs disparaissaient presque sous les branches énormes +et pendantes d'une allée de vieux ormes.</p> + +<p>M. de Peyrolles avait dans la poche de son beau pourpoint la clef de +cette porte.</p> + +<p>Il entra. Le jardin était solitaire. On voyait, au bout d'une allée en +berceau, ombreuse jusqu'au mystère, un pavillon tout neuf, bâti dans le +style grec, et dont le péristyle s'entourait de statues.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span></p> + +<p>Un bijou que ce pavillon! la dernière œuvre de l'architecte Oppenort!</p> + +<p>M. de Peyrolles s'engagea dans la sombre allée et gagna le pavillon.</p> + +<p>Dans le vestibule étaient plusieurs valets en livrée.</p> + +<p>—Où est Saldagne? demanda Peyrolles.</p> + +<p>On n'avait point vu M. le baron de Saldagne depuis la veille.</p> + +<p>—Et Faënza?</p> + +<p>Même réponse que pour Saldagne.</p> + +<p>La maigre figure de l'intendant prit une expression d'inquiétude.</p> + +<p>—Que veut dire ceci? pensa-t-il.</p> + +<p>Sans interroger autrement les valets, il demanda si mademoiselle était +visible.</p> + +<p>Il y eut un va et vient de domestiques. On entendit la voix de la +première camériste. Mademoiselle attendait M. de Peyrolles dans son +boudoir.</p> + +<p>—Je n'ai pas dormi! s'écria-t-elle dès qu'elle l'aperçut, je n'ai pas +fermé l'œil de la nuit!... Je ne veux plus demeurer dans cette +maison!... La ruelle qui est de l'autre côté du mur est un coupe-gorge.</p> + +<p>C'était la jeune fille admirablement belle que nous avons vue entrer +tout à l'heure chez M. de <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> Gonzague. Sans faire tort à sa toilette, +elle était plus charmante encore, s'il est possible, dans son déshabillé +du matin. Son peignoir blanc flottant laissait deviner les perfections +de sa taille, légère et robuste à la fois; ses beaux grands cheveux +noirs dénoués tombaient à flots abondants sur ses épaules, et ses petits +pieds nus jouaient dans des mules de satin.</p> + +<p>Pour approcher de si près et sans danger pareille enchanteresse, il +fallait être de marbre.</p> + +<p>M. de Peyrolles avait toutes les qualités de l'emploi de confiance qu'il +remplissait auprès de son maître.</p> + +<p>Il eût disputé le prix de l'impassibilité à Mesrour, chef des eunuques +noirs du calife Haroun-el-Reschild.</p> + +<p>Au lieu d'admirer les charmes de sa belle compagne, il lui dit:</p> + +<p>—Dona Cruz, M. le prince désire vous voir à son hôtel ce matin.</p> + +<p>—Miracle! s'écria la jeune fille; moi sortir de ma prison! moi +traverser la rue! moi, moi! Êtes-vous bien sûr de ne pas rêver debout, +monsieur de Peyrolles?</p> + +<p>Elle le regarda en face, puis elle éclata de rire, en exécutant +très-remarquablement une pirouette double.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span></p> + +<p>L'intendant ajouta sans sourciller:</p> + +<p>—Pour vous rendre à l'hôtel; M. le prince désire que vous fassiez +toilette.</p> + +<p>—Moi! se récria encore la jeune fille, faire toilette! santa Virgen! je +ne crois pas un mot de ce que vous me dites!</p> + +<p>—Je parle pourtant très-sérieusement, dona Cruz; dans une heure, il +faut que vous soyez prête.</p> + +<p>Dona Cruz se regarda dans une glace et se rit au nez.</p> + +<p>Puis, pétulante comme la poudre:</p> + +<p>—Angélique! Justine! madame Langlois! Sont-elles lentes, ces +Françaises! fit-elle en colère de ne les point voir arriver avant +d'avoir été appelées. Madame Langlois, Justine, Angélique!</p> + +<p>—Il faut le temps..., voulut dire le flegmatique factotum.</p> + +<p>—Vous, allez-vous-en! s'écria dona Cruz; vous avez fait votre +commission... J'irai.</p> + +<p>—C'est moi qui vous conduirai, rectifia Peyrolles.</p> + +<p>—Oh! l'ennui! santa Maria! soupira dona Cruz; si vous saviez comme je +voudrais voir une autre figure que la vôtre, mon bon monsieur de +Peyrolles!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p> + +<p>Madame Langlois, Angélique et Justine, trois chambrières parisiennes, +entrèrent ensemble à ce moment. Dona Cruz ne songeait déjà plus à elles.</p> + +<p>—Je ne veux pas, dit-elle, que ces deux hommes restent la nuit dans ma +maison, ils me font peur.</p> + +<p>Il s'agissait de Faënza et de Saldagne.</p> + +<p>—C'est la volonté de monseigneur, répliqua l'intendant.</p> + +<p>—Suis-je esclave? s'écria la pétulante enfant, déjà rouge de colère; +ai-je demandé à venir ici? Si je suis prisonnière, c'est bien le moins +que je puisse choisir mes geôliers! Dites-moi que je ne reverrai plus +ces deux hommes ou je n'irai pas à l'hôtel...</p> + +<p>Madame Langlois, première camériste de dona Cruz, s'approcha de M. de +Peyrolles et lui dit quelques mots à l'oreille. Le visage de +l'intendant, qui était naturellement très-pâle, devint livide.</p> + +<p>—Avez-vous vu cela? demanda-t-il d'une voix qui tremblait.</p> + +<p>—Je l'ai vu, répondit la camériste.</p> + +<p>—Quand donc?</p> + +<p>—Tout à l'heure. On vient de les trouver tous deux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—En dehors de la poterne qui donne sur la ruelle.</p> + +<p>—Je n'aime pas qu'on parle à voix basse en ma présence, dit dona Cruz +avec hauteur.</p> + +<p>—Pardon, madame, repartit humblement l'intendant; qu'il vous suffise de +savoir que ces deux hommes qui vous déplaisent..., vous ne les reverrez +plus.</p> + +<p>—Alors, qu'on m'habille, ordonna la belle fille.</p> + +<p>—Ils ont soupé hier soir en bas tous les deux, racontait cependant +madame Langlois en reconduisant Peyrolles sur l'escalier. Saldagne, qui +était de garde, a voulu reconduire M. de Faënza. Nous avons entendu dans +la ruelle un cliquetis d'épées.</p> + +<p>—Dona Cruz m'a parlé de cela, interrompit Peyrolles.</p> + +<p>—Le bruit n'a pas duré longtemps, reprit la camériste; tout à l'heure +un valet sortant par la ruelle s'est heurté contre deux cadavres.</p> + +<p>—Langlois! Langlois! appela en ce moment la belle recluse.</p> + +<p>—Allez! ajouta la camériste remontant les degrés précipitamment; ils +sont là, au bout du jardin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> + +<p>Dans le boudoir, les trois chambrières commencèrent l'œuvre facile et +charmante de la toilette d'une jolie fille. Dona Cruz se livra bientôt +tout entière au bonheur de se voir si belle. Son miroir lui souriait.</p> + +<p>Santa Virgen! elle n'avait jamais été si heureuse depuis son arrivée +dans cette grande ville de Paris, dont elle n'avait vu que les rues +longues et noires par une sombre nuit d'automne.</p> + +<p>—Enfin! se disait-elle, mon beau prince va tenir sa promesse... Je vais +voir, être vue!... Paris, qu'on m'a tant vanté, va être pour moi autre +chose qu'un pavillon isolé dans un froid jardin entouré de murs!</p> + +<p>Et, toute joyeuse, elle échappait aux mains de ses caméristes pour +danser en rond autour de la chambre, comme une folle enfant qu'elle +était...</p> + +<p>M. de Peyrolles, lui, avait gagné tout d'un temps le bout du jardin. Au +fond d'une charmille sombre, sur un tas de feuilles sèches, il y avait +deux manteaux étendus.</p> + +<p>Sous les manteaux on devinait la forme de deux corps humains.</p> + +<p>Peyrolles souleva en <ins class="correction" title="frisonnant">frissonnant</ins> le premier manteau, puis l'autre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></p> + +<p>Sous le premier était Faënza, sous le second Saldagne.</p> + +<p>Tous deux avaient au front une blessure pareille.</p> + +<p>Les dents de Peyrolles s'entre-choquèrent avec bruit. Il laissa retomber +les manteaux.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>VI</h2> + +<h3>—Dona Cruz.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p> + +<p>Il y a une fatale histoire que tous les romanciers ont racontée au moins +une fois en leur vie: c'est l'histoire de la pauvre enfant enlevée à sa +mère,—qui était duchesse,—par les gypsies d'Écosse, par les brigands +de la Calabre ou du Rhin, par les brigands de Hongrie ou par les gitanos +d'Espagne.</p> + +<p>Nous ne savons absolument pas et nous prenons l'engagement de ne point +l'apprendre, si notre belle dona Cruz était une duchesse volée ou une +véritable fille de gitana.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p> + +<p>La chose certaine, c'est qu'elle avait passé sa vie entière parmi les +gitanos, allant comme eux de ville en ville, de hameaux en bourgades en +dansant sur la place publique, tant qu'on voulait pour un maravédis.</p> + +<p>C'est elle-même qui nous dira comment elle avait quitté ce métier libre, +mais peu lucratif, pour venir habiter à Paris la petite maison de M. de +Gonzague.</p> + +<p>Une demi-heure après sa toilette achevée, nous la retrouvons dans la +chambre à coucher de ce dernier, émue malgré sa hardiesse, et toute +confuse de la belle entrée qu'elle venait de faire.</p> + +<p>—Pourquoi Peyrolles ne vous a-t-il pas accompagnée? lui demanda +Gonzague.</p> + +<p>—Votre Peyrolles, répondit la jeune fille,—a perdu la parole et le +sens pendant que je faisais ma toilette... Il ne m'a quittée qu'un +instant pour se promener au jardin...; quand il est revenu, il +ressemblait à un homme frappé de la foudre. Mais, s'interrompit-t-elle +d'une voix caressante, ce n'est pas pour parler de votre Peyrolles que +vous m'avez fait venir, n'est-ce pas, monseigneur?</p> + +<p>—Non, répondit Gonzague en riant,—ce n'est pas pour parler de mon +Peyrolles.</p> + +<p>—Dites vite! s'écria dona Cruz;—que <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> voulez-vous de moi?... Je +brûle de le savoir, vous voyez bien! Dites vite!</p> + +<p>Gonzague la regardait attentivement.</p> + +<p>Il pensait:</p> + +<p>—J'ai cherché longtemps, mais pouvais-je trouver mieux?... Elle lui +ressemble, sur ma foi! ce n'est pas une illusion que je me fais...</p> + +<p>—Eh bien, reprit dona Cruz, dites donc!</p> + +<p>—Asseyez vous, chère enfant, repartit Gonzague.</p> + +<p>—Retournerai-je dans ma prison?</p> + +<p>—Pas pour longtemps...</p> + +<p>—Ah!... fit la jeune fille avec regret,—j'y retournerai?... Pour la +première fois aujourd'hui, j'ai vu un coin de la ville au soleil... +C'est beau!... ma solitude me semblera plus triste.</p> + +<p>—Nous ne sommes pas à Madrid, objecta Gonzague, et il faut des +précautions.</p> + +<p>—Pourquoi des précautions? fais-je du mal pour que l'on me cache?</p> + +<p>—Non, assurément, dona Cruz; mais...</p> + +<p>—Ah! tenez, monseigneur, l'interrompit-elle avec feu,—il faut que je +vous parle: j'ai le cœur trop plein... Vous n'avez pas besoin de me +le rappeler, allez! Je vois bien que nous ne sommes plus à Madrid... mon +pauvre beau Madrid, où j'étais pauvre, c'est vrai, orpheline, +abandonnée..., <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> mais où j'étais libre... libre comme l'air du +ciel!...</p> + +<p>Elle s'interrompit, et ses sourcils noirs se froncèrent légèrement.</p> + +<p>—Savez-vous, monseigneur, dit-elle, que vous m'aviez promis bien des +choses?</p> + +<p>—Je tiendrai plus que je n'ai promis, repartit Gonzague.</p> + +<p>—Ceci est encore une promesse... et je commence à ne plus croire.</p> + +<p>Ses sourcils se détendirent et un voile de rêverie vint adoucir l'éclair +aigu de son regard.</p> + +<p>—Ils me connaissaient tous, dit-elle,—les gens du peuple et les +seigneurs... ils m'aimaient, et, quand j'arrivais on criait: «Venez, +venez voir la gitanita, la gitanita qui va danser le bamboleo de Xerès!» +et si je tardais à venir, il y avait toujours du monde... beaucoup de +monde à m'attendre sur le plaza Santa, derrière l'Alcazar... Quand je +rêve la nuit, je revois ces grands orangers du palais qui embaumaient +l'air du soir et ces maisons à tourelles brodées, où s'ouvrait à demi la +jalousie, vers la brune... Ah! ah! j'ai prêté ma mandoline à plus d'un +grand d'Espagne! Beau pays! se reprit-elle les larmes aux yeux,—pays +des parfums et des sérénades! Ici, l'ombre de vos arbres est froide et +fait frissonner.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span></p> + +<p>Sa tête se pencha sur sa main. Gonzague la laissait dire et semblait +songer.</p> + +<p>—Vous souvenez-vous? dit-elle tout à coup;—c'était un soir... J'avais +dansé plus tard que de coutume... Au détour de la rue sombre qui monte à +l'Assomption, je vous vis soudain près de moi... j'eus peur et j'eus +espoir. Quand <ins class="correction" title="vons">vous</ins> parlâtes, votre voix grave et douce me serra le +cœur; mais je ne songeai point à m'enfuir... Vous me dites en vous +plaçant devant moi pour me barrer le passage:</p> + +<p>«—Comment vous appelez-vous, enfant?</p> + +<p>»—Santa-Cruz, répondis-je; on m'appelait Flor quand j'étais avec mes +frères les gitanos de Grenade; mais les prêtres m'avaient donné avec le +baptême le nom de Marie de la Sainte-Croix.</p> + +<p>»—Ah! me dîtes-vous,—vous êtes chrétienne?...» Peut-être ne vous +souvenez-vous plus déjà de tout cela, monseigneur?</p> + +<p>—Si fait, dit Gonzague avec distraction;—je n'ai rien oublié.</p> + +<p>—Moi, reprit dona Cruz, dont la voix eut un tremblement,—je me +souviendrai de cette heure-là toute ma vie... Je vous aimais déjà... +Comment? Je ne sais... Par votre âge, vous pourriez être mon père... et +où trouverais-je un amant plus beau, plus noble, plus brillant que vous?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span></p> + +<p>Elle dit cela sans rougir.—Elle ne savait pas ce que c'était que notre +pudeur.</p> + +<p>Ce fut un baiser de père que Gonzague déposa sur son front.</p> + +<p>Dona Cruz laissa échapper un gros soupir.</p> + +<p>—Vous me dites, reprit-elle: «Tu es trop belle, ma fille, pour danser +ainsi sur la place publique avec un tambour de basque et une ceinture de +faux sequins... Viens avec moi.»</p> + +<p>Je me mis à vous suivre. Je n'avais déjà plus de volonté.</p> + +<p>En entrant dans votre demeure, je reconnus bien que c'était le propre +palais d'Alberoni. On me dit que vous étiez l'ambassadeur secret du +régent de France auprès de la cour de Madrid.</p> + +<p>Que m'importait cela?—Nous partîmes le lendemain.—Vous ne me donnâtes +point place dans votre chaise.</p> + +<p>Oh! je ne vous ai jamais dit cela, monseigneur, car c'est à peine si je +vous entrevois à de rares intervalles. Je suis seule, je suis triste, je +suis abandonnée!</p> + +<p>Je fis cette longue route de Madrid à Paris, cette route sans fin, dans +un carrosse à rideaux épais et toujours fermés, je la fis en pleurant, +je la fis avec des regrets plein le cœur!... Je sentais bien déjà que +j'étais une exilée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span></p> + +<p>Et combien de fois, combien de fois, sainte Vierge! durant ces heures +silencieuses, n'ai-je pas regretté mes libres soirées, ma danse folle et +mon rire perdu!...</p> + +<p>Gonzague ne l'écoutait plus: sa pensée était ailleurs.</p> + +<p>—Paris! Paris! s'écria-t-elle avec une pétulance qui le fit +tressaillir; vous souvenez-vous quel tableau vous m'aviez fait de +Paris?... Paris, le paradis des belles filles!... le rêve enchanté, la +richesse inépuisable, le luxe éblouissant... un bonheur qui ne rassasie +pas! une fête de toute la vie... Vous souvenez-vous comme vous m'aviez +enivrée?...</p> + +<p>Elle prit la main de Gonzague et la tint entre les siennes.</p> + +<p>—Monseigneur, monseigneur, fit-elle plaintivement, j'ai vu de nos +belles fleurs d'Espagne dans votre jardin... elles sont bien faibles, +bien tristes... elles vont mourir... Voulez-vous donc me tuer, +monseigneur?...</p> + +<p>Et, se redressant soudain pour rejeter en arrière l'opulente parure de +ses cheveux, elle alluma un rapide éclair dans sa prunelle.</p> + +<p>—Écoutez, monseigneur, s'écria-t-elle,—je ne suis pas votre esclave; +j'aime la foule, moi, la solitude m'effraye... j'aime le bruit; le +silence <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> me glace... il me faut la lumière, le mouvement, le plaisir +surtout, le plaisir qui fait vivre... La gaieté m'attire, le rire +m'enivre, les chansons me charment... L'or du vin de Rotta met des +diamants dans mes yeux, et quand je ris je sens bien que je suis plus +belle!</p> + +<p>—Charmante folle, murmura Gonzague avec une caresse tout paternelle.</p> + +<p>Dona Cruz retira ses mains:</p> + +<p>—Vous n'étiez pas ainsi à Madrid!... fit-elle.</p> + +<p>Puis avec colère:</p> + +<p>—Vous avez raison, je suis folle... mais je veux devenir sage... je +m'en irai...</p> + +<p>—Dona Cruz!... fit le prince.</p> + +<p>Elle pleurait.—Il prit son mouchoir brodé pour essuyer doucement ses +larmes.</p> + +<p>Sous ces larmes, qui n'avaient pas eu le temps de sécher, vint un fin +sourire.</p> + +<p>—D'autres m'aimeront! dit-elle avec menace.</p> + +<p>Ce paradis, reprit-elle avec amertume.—C'était une prison!... vous +m'avez trompée, prince... Un merveilleux boudoir m'attendait dans un +pavillon qui semble détaché d'un palais de fée... du marbre, des +peintures délicieuses, des draperies de velours brodé d'or... de l'or +aussi aux lambris, et des sculptures, des <ins class="correction" title="cristeaux">cristaux</ins> aux voûtes...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p> + +<p>Mais à l'entour, poursuivit-elle, des ombrages sombres et mouillés... +des pelouses noires, où tombent une à une les pauvres feuilles, mortes +de ce froid qui me glace...</p> + +<p>Des caméristes muettes, des valets discrets, des <ins class="correction" title="gards">gardes</ins> du corps +farouches... et pour majordôme, cet eunuque livide, ce Peyrolles...</p> + +<p>—Avez-vous à vous plaindre de M. de <ins class="correction" title="Peyvolles">Peyrolles</ins>? demanda Gonzague.</p> + +<p>—Non... il est l'esclave de mes moindres désirs... il me parle avec +douceur... avec respect même, et, chaque fois qu'il m'aborde, la plume +de son feutre balaye la terre.</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Vous raillez, monseigneur!... ne savez-vous pas qu'il rive les verrous +à ma porte, et qu'il joue près de moi le rôle d'un gardien de sérail?...</p> + +<p>—Vous exagérez tout, dona Cruz!...</p> + +<p>—Monseigneur, l'oiseau captif ne regarde même pas les dorures de sa +cage... je me déplais chez vous... j'y suis prisonnière... ma patience +est à bout... je vous somme de me rendre ma liberté!</p> + +<p>Gonzague se prit à sourire.</p> + +<p>—Pourquoi me cacher ainsi à tous les yeux? reprit-elle;—répondez, je +le veux!</p> + +<p>Sa tête charmante se dressait impérieuse.</p> + +<p>Gonzague souriait toujours.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span></p> + +<p>—Vous ne m'aimez pas? poursuivit-elle en rougissant, non point de +honte, mais de dépit;—puisque vous ne m'aimez pas, vous ne pouvez être +jaloux de moi!...</p> + +<p>Gonzague lui prit la main et la porta à ses lèvres.</p> + +<p>Elle rougit davantage.</p> + +<p>—J'ai cru..., murmura-t-elle en baissant les yeux,—vous m'avez dit une +fois que vous n'étiez pas marié... A toutes mes questions sur ce sujet, +ceux qui m'entourent répondent par le silence... J'ai cru... quand j'ai +vu que vous me donniez des maîtres de toutes sortes... quand j'ai vu que +vous me faisiez enseigner tout ce qui fait le charme des dames +françaises... pourquoi ne le dirai-je pas?... je me suis crue aimée!</p> + +<p>Elle s'arrêta pour glisser à la dérobée un regard vers Gonzague, dont +les yeux exprimaient le plaisir et l'admiration.</p> + +<p>—Et je travaillais, continua-t-elle,—pour me rendre plus digne et +meilleure... je travaillais avec courage, avec ardeur... rien ne me +coûtait... Il me semblait qu'il n'y avait point d'obstacle assez fort +pour entraver ma volonté...</p> + +<p>Vous souriez! s'écria-t-elle avec un véritable mouvement de +fureur;—santa Virgen! <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> ne souriez pas ainsi, prince, ou vous me +rendriez folle!</p> + +<p>Elle se plaça devant lui, et, d'un ton qui n'admettait plus de faux +fuyants:</p> + +<p>—Si vous ne <ins class="correction" title="n'aimez">m'aimez</ins> pas, que voulez-vous de moi?</p> + +<p>—Je veux vous faire heureuse, dona Cruz, répondit Gonzague +doucement,—je veux vous faire heureuse et puissante...</p> + +<p>—Faites-moi libre d'abord! s'écria la belle captive en pleine révolte.</p> + +<p>Et, comme Gonzague cherchait à la calmer:</p> + +<p>—Faites-moi libre! répéta-t-elle, libre! libre!... cela me suffit... je +ne veux que cela!</p> + +<p>Puis, donnant cours à sa turbulente fantaisie:</p> + +<p>—Je veux Paris!... je veux le Paris de vos promesses!... ce Paris +bruyant et brillant que je devine à travers les murs de ma prison... Je +veux sortir... je veux me montrer partout. A quoi me servent mes parures +entre quatre murailles? Regardez-moi!... Pensiez-vous que j'allais +m'éteindre dans mes larmes?</p> + +<p>Elle eut un retentissant éclat de rire.</p> + +<p>—Regardez-moi, prince; me voilà consolée... je ne pleurerai plus +jamais, je rirai toujours, pourvu qu'on me montre l'Opéra, dont je ne +sais que le nom, les fêtes, les danses...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p> + +<p>—Ce soir, dona Cruz, interrompit Gonzague froidement,—vous mettrez +votre plus riche parure.</p> + +<p>Elle releva sur lui son regard défiant et curieux.</p> + +<p>—Et je vous conduirai, poursuivit Gonzague, au bal de M. le régent.</p> + +<p>Dona Cruz demeura comme abasourdie.</p> + +<p>Son visage, mobile et charmant, changea deux ou trois fois de couleur.</p> + +<p>—Est-ce vrai, cela? demanda-t-elle enfin; car elle doutait encore.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit Gonzague.</p> + +<p>—Vous ferez cela, vous? s'écria-t-elle;—oh! je vous pardonne tout, +prince... vous êtes bon!... vous êtes mon ami!...</p> + +<p>Elle se jeta à son cou,—puis, le quittant, elle se mit à gambader comme +une folle.</p> + +<p>Tout en dansant, elle disait:</p> + +<p>—Le bal du régent!... nous irons au bal du régent!... Les clôtures ont +beau être épaisses, le jardin froid et désert, les fenêtres closes!... +j'ai entendu parler du bal du régent!... je sais qu'on y verra des +merveilles... et moi, je serai là!...</p> + +<p>Oh! merci! merci, prince! s'interrompit-elle;—si vous saviez comme vous +êtes beau <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> quand vous êtes bon!... C'est au Palais-Royal, n'est-ce +pas?... moi qui mourais d'envie de voir le Palais-Royal...</p> + +<p>Elle était tout au bout de la chambre. D'un bond, elle fut auprès de +Gonzague et s'agenouilla sur un coussin à ses pieds.</p> + +<p>Et, toute sérieuse, elle demanda en croisant ses deux belles mains sur +le genou du prince et en le regardant fixement:</p> + +<p>—Quelle toilette ferai-je?</p> + +<p>Gonzague secoua la tête gravement.</p> + +<p>—Aux bals de la cour de France, dona Cruz, répondit-il,—il y a quelque +chose qui rehausse et pare un beau visage encore plus que la toilette la +plus recherchée.</p> + +<p>Dona Cruz essaya de deviner.</p> + +<p>—C'est le sourire? dit-elle, comme un enfant à qui l'on propose une +naïve énigme.</p> + +<p>—Non, répliqua Gonzague.</p> + +<p>—C'est la grâce?...</p> + +<p>—Non... vous avez la grâce et le sourire, dona Cruz... la chose dont je +vous parle...</p> + +<p>—Je ne l'ai pas... n'est-ce pas?</p> + +<p>Et, comme Gonzague tardait à répondre, elle ajouta, impatiente déjà:</p> + +<p>—Me la donnerez-vous?</p> + +<p>—Je vous la donnerai, dona Cruz.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p> + +<p>—Mais qu'est-ce donc que je n'ai pas? interrogea la coquette, qui, en +même temps, jeta son triomphant regard vers le miroir.</p> + +<p>Certes, le miroir ne pouvait suppléer à la réponse de Gonzague.</p> + +<p>Gonzague répondit:</p> + +<p>—Un nom!</p> + +<p>Et voilà dona Cruz précipitée du sommet de sa joie.</p> + +<p>Un nom! Elle n'avait pas de nom!... Le Palais Royal, ce n'était pas la +plaza Santa, derrière l'Alcazar.—Il ne s'agissait plus ici de danse au +son d'un tambour de basque avec une ceinture de faux sequins autour des +hanches.</p> + +<p>Oh! la pauvre dona Cruz!—Gonzague venait bien de lui faire une +promesse...</p> + +<p>Mais la promesse de Gonzague!</p> + +<p>Et d'ailleurs, un nom, cela se donne-t-il?</p> + +<p>Le prince sembla marcher de lui-même au-devant de cette objection.</p> + +<p>—Si vous n'aviez pas de nom, chère enfant, dit-il, toute ma tendre +affection serait impuissante... mais votre nom n'est qu'égaré; c'est moi +qui le retrouve... Vous avez un nom illustre parmi les plus illustres +noms de France.</p> + +<p>—Que dites-vous!... s'écria la fillette éblouie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p> + +<p>—Vous avez une famille, poursuivit Gonzague, dont le ton était +solennel; une famille puissante et alliée à nos rois... Votre père était +duc.</p> + +<p>—Mon père! répéta dona Cruz; il était duc, dites-vous?... Il est donc +mort?</p> + +<p>Gonzague courba la tête.</p> + +<p>—Et ma mère?...</p> + +<p>La voix de la pauvre enfant tremblait.</p> + +<p>—Votre mère, repartit Gonzague,—est princesse.</p> + +<p>—Elle vit! s'écria dona Cruz, dont le cœur bondit;—vous avez dit: +«Elle est princesse!...» Elle vit! ma mère vit!... je vous en prie, je +vous en prie, parlez-moi de ma mère!</p> + +<p>Gonzague mit un doigt sur sa bouche.</p> + +<p>—Pas à présent, murmura-t-il.</p> + +<p>Mais dona Cruz n'était pas faite pour se laisser prendre à ces airs de +mystère.</p> + +<p>Elle saisit les deux mains de Gonzague.</p> + +<p>Vous allez me parler de ma mère, dit-elle, et tout de suite!—Mon Dieu! +comme je vais l'aimer... Elle est bien bonne, n'est-ce pas?... et bien +belle?</p> + +<p>C'est une chose singulière! s'interrompit-elle avec gravité;—j'ai +toujours rêvé cela... Une voix en moi me disait que j'étais la fille +d'une princesse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span></p> + +<p>Gonzague eut grand'peine à garder son sérieux.</p> + +<p>—Elles sont toutes les mêmes! pensa-t-il.</p> + +<p>—Oui, continua dona Cruz,—quand je m'endormais, le soir, je la voyais, +ma mère... toujours... toujours penchée à mon chevet... de grands beaux +cheveux noirs... un collier de perles... de fiers sourcils... des +pendants d'oreilles en diamants... et un regard si doux!... Comment +s'appelle ma mère?</p> + +<p>—Vous ne pouvez le savoir encore, dona Cruz.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Un grand danger!...</p> + +<p>—Je comprends! je comprends! interrompit-elle, prise tout à coup par +quelque romanesque souvenir... J'ai vu au théâtre de Madrid des +comédies... C'était ainsi... On ne disait jamais du premier coup aux +jeunes filles le nom de leur mère.</p> + +<p>—Jamais, approuva Gonzague.</p> + +<p>—Un grand danger..., reprit dona Cruz; et cependant... j'ai de la +discrétion, allez!... j'aurais gardé mon secret jusqu'à la mort!</p> + +<p>Elle se campa, belle et fière comme Chimène.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, repartit Gonzague;—mais vous n'attendrez pas +longtemps, chère enfant... <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> Dans quelques heures, le secret de votre +naissance vous sera révélé... En ce moment, vous ne devez savoir qu'une +seule chose: c'est que vous ne vous appelez pas Maria de la Santa-Cruz.</p> + +<p>—Mon vrai nom était Flor?</p> + +<p>—Pas davantage.</p> + +<p>—Comment donc m'appelais-je?</p> + +<p>—Vous reçûtes au berceau le nom de votre mère, qui était Espagnole... +vous vous nommez Aurore.</p> + +<p>Dona Cruz tressaillit et répéta:</p> + +<p>—Aurore!...</p> + +<p>Puis elle ajouta en frappant ses mains l'une contre l'autre:</p> + +<p>—Voilà une chose singulière!</p> + +<p>Gonzague la regardait attentivement. Il attendait qu'elle parlât.</p> + +<p>—Pourquoi cette surprise?</p> + +<p>—Parce que ce nom est rare, repartit la jeune fille devenue +rêveuse,—et me rappelle...</p> + +<p>—Et vous rappelle? interrogea Gonzague avec anxiété.</p> + +<p>—Pauvre petite Aurore! murmura dona Cruz, les yeux humides,—comme elle +était bonne... et jolie! et comme je l'aimais!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span></p> + +<p>Gonzague faisait évidemment effort pour cacher sa fiévreuse curiosité. +Heureusement que dona Cruz était tout entière à ses souvenirs.</p> + +<p>—Vous avez connu, dit le prince en affectant une froide +indifférence,—une jeune fille qui <ins class="correction" title="s'appellait">s'appelait</ins> Aurore?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Quel âge avait-elle?</p> + +<p>—Mon âge... nous étions deux enfants... et nous nous aimions +tendrement, bien qu'elle fût heureuse, et moi bien pauvre...</p> + +<p>—Y a-t-il longtemps de cela?</p> + +<p>—Des années...</p> + +<p>Elle regarda Gonzague en face et ajouta:</p> + +<p>—Mais cela vous intéresse donc, monsieur le prince?</p> + +<p>Gonzague était un de ces hommes qu'on ne trouve jamais hors de garde.</p> + +<p>Il prit la main de dona Cruz et répondit avec bonté:</p> + +<p>—Je m'intéresse à tout ce que vous aimez, ma fille... Parlez-moi de +cette jeune Aurore qui fut votre amie autrefois.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>VII</h2> + +<h3>—Le prince de Gonzague.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p> + +<p>La chambre à coucher de Gonzague, riche et de plus beau luxe, comme tout +le reste de l'hôtel, s'ouvrait, d'un côté, sur un entre-deux servant de +boudoir, qui donnait dans le petit salon où nous avons laissé nos +traitants et nos gentilshommes; de l'autre côté, elle communiquait avec +la bibliothèque, riche et nombreuse collection qui n'avait pas de rivale +à Paris.</p> + +<p>Gonzague était un homme très-lettré, savant latiniste, familier avec les +grands littérateurs d'Athènes et de Rome, théologien subtil à l'occasion +<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> et profondément versé dans les études philosophiques.</p> + +<p>S'il eût été seulement honnête homme avec cela, rien ne lui eût résisté.</p> + +<p>Mais le sens de la droiture lui manquait.—Plus on est fort quand on n'a +point de règle, plus on s'écarte de la vraie voie.</p> + +<p>Il était comme ce prince des contes de l'enfance qui naît dans un +berceau d'or entouré de fées amies. Les fées lui donnent tout, à cet +heureux petit prince, tout ce qui peut faire la gloire et le bonheur +d'un homme.—Mais on a oublié une fée; celle-ci se fâche; elle arrive en +colère et dit: «Tu garderas tout ce que nos sœurs t'ont donné, +mais...»</p> + +<p>Ce mais suffit pour rendre le petit prince malheureux entre les plus +misérables.</p> + +<p>Gonzague était beau, Gonzague était puissamment riche, Gonzague était de +race souveraine; il avait de la bravoure, ses preuves étaient faites; il +avait de la science et de l'intelligence; peu d'hommes maniaient la +parole avec autant d'autorité que lui; sa valeur diplomatique était +connue et cotée fort haut; à la cour, tout le monde subissait son +charme; mais...</p> + +<p>Mais il n'avait ni foi ni loi et son passé tyrannisait déjà son présent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span></p> + +<p>Il n'était plus le maître de s'arrêter sur la pente où il avait mis le +pied dès ses plus jeunes années; fatalement, il était entraîné à mal +faire pour couvrir et cacher ses anciens méfaits.</p> + +<p>C'eût été une riche organisation pour le bien; c'était pour le mal une +machine vigoureuse. Rien ne lui coûtait. Après vingt-cinq ans, il ne +sentait point encore de fatigues.</p> + +<p>Quant au remords, Gonzague n'y croyait pas plus qu'à Dieu.</p> + +<p>Nous n'avons pas besoin d'apprendre au lecteur que dona Cruz était pour +lui un instrument, instrument fort habilement choisi et qui, selon toute +apparence, devait fonctionner à merveille.</p> + +<p>Gonzague n'avait point pris cette jeune fille au hasard. Il avait hésité +longtemps avant de fixer son choix. Dona Cruz réunissait toutes les +qualités qu'il avait rêvées, y compris certaine ressemblance assez vague +assurément, mais suffisante pour que les indifférents pussent prononcer +ce mot si précieux: «Il y a un <i>air de famille</i>.»</p> + +<p>Cela vous donne tout de suite à l'imposture une terrible vraisemblance.</p> + +<p>Mais une circonstance se présentait tout à coup, sur laquelle Gonzague +n'avait point compté.</p> + +<p>En ce moment, malgré l'étrange révélation <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> que dona Cruz venait de +recevoir, ce n'était pas elle qui était la plus émue.</p> + +<p>Gonzague avait besoin de toute sa diplomatie pour cacher son trouble.</p> + +<p>Et, malgré toute sa diplomatie, la jeune fille découvrit le trouble et +s'en étonna.</p> + +<p>La dernière parole de Gonzague, tout adroite qu'elle était, laissa un +doute dans l'esprit de dona Cruz. Le soupçon s'éveilla en elle. Les +femmes n'ont pas besoin de comprendre pour se défier.</p> + +<p>Mais qu'y avait-il donc pour émouvoir ainsi un homme, fort surtout par +son sang-froid? Un nom prononcé!</p> + +<p>Qu'est-ce qu'un nom?</p> + +<p>D'abord, comme l'a dit notre belle recluse, le nom était rare.—Ensuite, +il y a des pressentiments.</p> + +<p>Les athées croient à tout, sauf à Dieu. Gonzague était d'Italie et +très-dévôt aux pressentiments.</p> + +<p>Ce nom l'avait violemment frappé.—C'était l'appréciation même de la +violence du choc qui troublait maintenant Gonzague superstitieux.</p> + +<p>Il se disait:</p> + +<p>—C'est un avertissement!</p> + +<p>Avertissement de qui?</p> + +<p>Gonzague croyait aux étoiles, ou du moins à <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> son étoile. Les étoiles +ont une voix. Son étoile avait parlé.</p> + +<p>Si c'était une découverte, ce nom, tombé par hasard, les conséquences de +cette découverte étaient si graves, que l'étonnement et le trouble du +prince ne doivent plus être un sujet de surprise.</p> + +<p>Il y avait dix-huit ans qu'il cherchait!</p> + +<p>Il se leva, prenant pour prétexte un grand bruit qui montait des +jardins, mais en réalité pour calmer son agitation et composer son +visage.</p> + +<p>Sa chambre était située à l'angle rentrant formé par l'aile droite de la +façade de l'hôtel donnant sur le jardin et le principal corps de logis. +En face de ses fenêtres étaient celles de l'appartement occupé par +madame la princesse de Gonzague.</p> + +<p>Là, d'épais rideaux retombaient sur les vitres de toutes les croisées +closes.</p> + +<p>Dona Cruz, voyant le mouvement de Gonzague se leva aussi et voulut aller +à la fenêtre. Ce n'était chez elle que curiosité d'enfant.</p> + +<p>—Restez, lui dit Gonzague;—il ne faut pas encore qu'on vous voie.</p> + +<p>Au-dessous de la fenêtre et dans toute l'étendue du jardin dévasté, une +foule compacte s'agitait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span></p> + +<p>Le prince ne donna pas même un coup d'œil à cela.</p> + +<p>Son regard s'attacha, pensif et sombre, aux croisées de sa femme.</p> + +<p>—Viendra-t-elle? se dit-il.</p> + +<p>Dona Cruz avait repris sa place d'un air boudeur.</p> + +<p>—Quand même!... se dit encore Gonzague; la bataille serait au moins +décisive!</p> + +<p>Puis, prenant son parti:</p> + +<p>—A tout prix, il faut que je sache...</p> + +<p>Au moment où il allait revenir vers sa jeune compagne, il crut +reconnaître dans la foule cet étrange petit personnage dont +l'excentrique fantaisie avait fait sensation ce matin dans le salon +d'apparat,—le bossu, adjudicataire de la niche de Médor.</p> + +<p>Le bossu tenait un livre d'heures à la main et regardait, lui aussi, les +fenêtres de madame de Gonzague.</p> + +<p>En toute autre circonstance, Gonzague eût peut-être donné quelque +attention à ce fait, car il ne négligeait rien d'ordinaire.—Mais il +voulait savoir.</p> + +<p>S'il fût resté une minute de plus à la croisée, voici ce qu'il aurait +vu. Une femme descendit le perron de l'aile gauche, une camériste de la +princesse; elle s'approcha du bossu, qui lui dit <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> rapidement +quelques mots et lui remit le livre d'heures.</p> + +<p>Puis la camériste rentra chez madame la princesse et le bossu disparut.</p> + +<p>—Ce bruit venait d'une dispute entre mes nouveaux locataires, dit +Gonzague en reprenant sa place auprès de dona Cruz.—Où en étions-nous, +chère enfant?</p> + +<p>—Au nom que je dois porter désormais.</p> + +<p>—Au nom qui est le vôtre... Aurore... Mais quelque chose est venu à la +traverse... Qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Avez-vous oublié déjà?... fit dona Cruz avec un malicieux sourire.</p> + +<p>Gonzague fit semblant de chercher.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-il;—nous y sommes... une jeune fille que vous aimiez et +qui portait aussi le nom d'Aurore...</p> + +<p>—Une belle jeune fille... orpheline comme moi...</p> + +<p>—Vraiment!... Et c'est à Madrid...</p> + +<p>—A Madrid.</p> + +<p>—Elle était Espagnole?</p> + +<p>—Non... elle était Française.</p> + +<p>—Française? répéta Gonzague, qui jouait admirablement l'indifférence.</p> + +<p>Il étouffa même un léger bâillement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span></p> + +<p>Vous eussiez dit qu'il poursuivait ce sujet d'entretien par simple +complaisance.</p> + +<p>Seulement, toute son adresse était en pure perte. L'espiègle sourire de +dona Cruz aurait dû l'en avertir.</p> + +<p>—Et qui prenait soin d'elle? demanda-t-il d'un air distrait.</p> + +<p>—Une vieille femme...</p> + +<p>—Et qui payait la duègne?</p> + +<p>—Un gentilhomme.</p> + +<p>—Français aussi?</p> + +<p>—Oui..., Français.</p> + +<p>—Jeune ou vieux?</p> + +<p>—Jeune... et très-beau.</p> + +<p>Elle le regardait en face.—Gonzague feignit de réprimer un second +bâillement.</p> + +<p>—Mais pourquoi me parlez-vous de ces choses qui vous ennuient, +monseigneur? s'écria dona Cruz en riant;—vous ne connaissez pas la +jeune fille... vous ne connaissez pas le gentilhomme... je ne vous +aurais jamais cru si curieux que cela.</p> + +<p>Gonzague vit bien qu'il fallait prendre la peine de jouer plus serré.</p> + +<p>—Je ne suis pas curieux, mon enfant, répondit-il en changeant de +ton;—vous ne me connaissez pas encore... Il est certain que je ne <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +m'intéresse personnellement ni à cette jeune fille ni à ce +gentilhomme... quoique je connaisse beaucoup de monde à Madrid... Mais +quand j'interroge, j'ai mes raisons pour cela... Voulez-vous me dire le +nom de ce gentilhomme?</p> + +<p>Cette fois, les beaux yeux de dona Cruz exprimèrent une véritable +défiance.</p> + +<p>—Je l'ai oublié, répondit-elle sèchement.</p> + +<p>—Je crois que si vous le vouliez bien..., insista Gonzague en souriant.</p> + +<p>—Je vous répète que je l'ai oublié!...</p> + +<p>—Voyons... en rassemblant vos souvenirs... Cherchons tous deux...</p> + +<p>—Mais que vous importe le nom de ce gentilhomme?</p> + +<p>—Cherchons, vous dis-je,—vous allez voir ce que j'en veux faire... Ne +serait-ce point...?</p> + +<p>—M. le prince, interrompit la jeune fille, j'aurais beau chercher, je +ne trouverais point.</p> + +<p>Cela fut dit si résolûment que toute insistance devenait impossible.</p> + +<p>—N'en parlons plus, fit Gonzague; c'est fâcheux, voilà tout... et je +vais vous dire pourquoi cela est fâcheux... Un gentilhomme français +établi en Espagne ne peut être qu'un exilé... il y en a malheureusement +beaucoup... Vous n'avez point de compagne de votre âge ici, ma <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +chère enfant; et l'amitié ne s'improvise pas... Je me disais: «J'ai du +crédit... Je ferai gracier le gentilhomme, qui ramènera la jeune +fille... et ma chère petite dona Cruz ne sera plus seule.»</p> + +<p>Il y avait dans ces paroles un tel accent de simplicité vraie, que la +pauvre fillette en fut touchée jusqu'au fond du cœur.</p> + +<p>—Ah! fit-elle,—vous êtes bon!</p> + +<p>—Je n'ai pas de rancune, dit Gonzague en souriant;—il est temps +encore.</p> + +<p>—Ce que vous me proposez là, dit dona Cruz,—je n'osais pas vous le +demander, mais j'en mourais d'envie!... ma pauvre belle Aurore!... mais +vous n'avez pas besoin de savoir le nom du gentilhomme... vous n'avez +pas besoin d'écrire en Espagne... j'ai revu mon amie.</p> + +<p>—Depuis peu?</p> + +<p>—Tout récemment.</p> + +<p>—Où donc?</p> + +<p>—A Paris.</p> + +<p>—Ici? fit Gonzague.</p> + +<p>Dona Cruz ne se défiait plus.—Gonzague gardait son sourire, mais il +était pâle.</p> + +<p>—Mon Dieu! reprit la fillette sans être interrogée,—ce fut le jour de +notre arrivée... Depuis que nous avions passé la porte <ins class="correction" title="Sainte">Saint</ins>-Honoré, je +me disputais avec M. de Peyrolles <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> pour ouvrir les rideaux, qu'il +tenait obstinément fermés... il m'empêcha ainsi de voir le Palais-Royal, +et je ne le lui pardonnerai jamais... Au détour d'une petite rue, non +loin de là, le carrosse frôlait les maisons... j'entendis qu'on chantait +dans une salle basse... M. de Peyrolles avait la main sur le rideau, +mais sa main se retira, parce que j'avais brisé dessus mon éventail!... +J'avais reconnu la voix; je soulevai le rideau... Ma petite Aurore, +toujours la même, mais bien plus belle, était à la fenêtre de la salle +basse.</p> + +<p>Gonzague tira ses tablettes de sa poche.</p> + +<p>—Je poussai un cri, poursuivit dona Cruz;—le carrosse avait repris le +grand trot;—je voulus descendre... je fis le diable... ah! si j'avais +été assez forte pour étrangler votre Peyrolles!...</p> + +<p>—C'était, dites-vous, interrompit Gonzague, une rue aux environs du +Palais-Royal?</p> + +<p>—Tout auprès?</p> + +<p>—La reconnaîtriez-vous?</p> + +<p>—Oh! fit dona Cruz,—je sais comment on l'appelle!... mon premier soin +fut de le demander à M. de Peyrolles.</p> + +<p>—Et comment l'appelle-t-on?</p> + +<p>—La rue du Chantre... Mais qu'écrivez-vous donc là, monseigneur?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span></p> + +<p>Gonzague traçait en effet, quelques mots sur ses tablettes. Il répondit:</p> + +<p>—Ce qu'il faut pour que vous puissiez revoir votre amie.</p> + +<p>Dona Cruz se leva, le rouge du plaisir au front, la joie dans les yeux.</p> + +<p>—Vous êtes bon! répéta-t-elle, vous êtes donc véritablement bon!</p> + +<p>Gonzague ferma ses tablettes et les serra!</p> + +<p>—Chère enfant, vous en pourrez juger bientôt... répondit-il. +Maintenant, il faut nous séparer pour quelques instants... vous allez +assister à une cérémonie solennelle... ne craignez point d'y montrer +votre embarras ou votre trouble... c'est naturel... on vous en saura +gré.</p> + +<p>Il se leva et prit la main de dona Cruz.</p> + +<p>—Dans une demi-heure, tout au plus, reprit-il, vous allez voir votre +mère.</p> + +<p>Dona Cruz mit la main sur son cœur.</p> + +<p>—Que dirai-je?... fit-elle.</p> + +<p>—Vous n'avez rien à cacher des misères de votre enfance... rien, +entendez-vous... vous n'avez rien à dire, sinon la vérité... la vérité +tout entière.</p> + +<p>Il souleva une <ins class="correction" title="daperie">draperie</ins> derrière laquelle était un boudoir.</p> + +<p>—Entrez ici, dit-il.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p> + +<p>—Oui, murmura la jeune fille;—et je vais prier Dieu... pour ma mère!</p> + +<p>—Priez, dona Cruz, priez... cette heure est solennelle dans votre vie.</p> + +<p>Elle entra dans le boudoir. La draperie retomba sur elle après que +Gonzague lui eut baisé la main.</p> + +<p>—Mon rêve!... pensait-elle tout haut:—ma mère est princesse!</p> + +<p>Gonzague, resté seul, s'assit devant son bureau, la tête entre ses deux +mains. C'est lui qui avait besoin de se recueillir: un monde de pensées +s'agitait dans son cerveau.</p> + +<p>—Rue du Chantre!... murmura-t-il.—Est-elle seule?... l'a-t-il +suivie?... Ce serait audacieux!... mais est-ce bien elle?</p> + +<p>Il resta un instant les yeux fixés dans le vide.</p> + +<p>Puis il s'écria:</p> + +<p>—C'est ce dont il faut s'assurer tout d'abord.</p> + +<p>Il sonna; personne ne répondit.</p> + +<p>Il appela Peyrolles par son nom.—Nouveau silence.</p> + +<p>Gonzague se leva et passa vivement dans la bibliothèque, où d'ordinaire +le factotum attendait ses ordres: la bibliothèque était déserte.</p> + +<p>Sur la table, seulement, il y avait un pli à l'adresse de Gonzague. +Celui-ci l'ouvrit.</p> + +<p>Le billet contenait ces mots:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p> + +<p>«Je suis venu; j'avais beaucoup à vous dire. Il s'est passé d'étranges +choses au pavillon.»</p> + +<p>Puis, en forme de <i>post-scriptum</i>:</p> + +<p>«M. le cardinal de Lorraine est chez la princesse. Je veille.»</p> + +<p>Gonzague froissa le billet.</p> + +<p>—Ils vont tous lui dire, murmura-t-il:—«Assistez au conseil... pour +vous-même... pour votre enfant, s'il existe...» Elle se roidira... elle +ne viendra pas!... c'est une femme morte... Et qui l'a tuée?... +s'interrompit-il, le front plus pâle et l'œil baissé.</p> + +<p>Il pensait tout haut, malgré lui.</p> + +<p>—Fière créature autrefois... belle au-dessus des plus belles!... douce +comme les anges... vaillante autant qu'un chevalier!... c'est la seule +femme que j'eusse aimée, si j'avais pu aimer une seule femme!</p> + +<p>Il se redressa, et le sourire sceptique revint à ses lèvres.</p> + +<p>—Chacun pour soi ici-bas! fit-il;—suis-je cause, moi, que la loi +humaine soit faite ainsi? est-ce ma faute si, pour s'élever au-dessus de +certain niveau, il faut mettre le pied sur des marches qui sont des +têtes ou des cœurs?</p> + +<p>Comme il rentrait dans sa chambre, son regard <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> tomba sur les +draperies du boudoir où dona Cruz était renfermée.</p> + +<p>—Celle-là prie, dit-il en riant;—eh bien, j'aurais presque envie de +croire maintenant à cette billevesée qu'on nomme la voix du sang... Elle +a été émue, mais pas trop... pas comme une vraie fille à qui on eût dit +les mêmes paroles: «Tu vas voir ta mère.» Bah!... une petite +bohémienne!... elle a songé aux diamants... aux fêtes... on ne peut pas +apprivoiser les loups!</p> + +<p>Il alla mettre son oreille à la porte du boudoir.</p> + +<p>—C'est qu'elle prie, s'écria-t-il, tout de bon!... C'est une chose +singulière! tous ces enfants du hasard ont, dans un coin de leur +extravagante cervelle, une idée qui naît avec leur première dent et qui +ne meurt qu'avec leur dernier soupir: l'idée que leur mère est +princesse... Tous!... ils cherchent, la hotte sur le dos, le roi leur +père... Celle-ci est charmante! se reprit-il,—un vrai bijou!... comme +elle va me servir naïvement et sans le savoir!... Si une bonne paysanne, +sa vraie mère, venait aujourd'hui lui tendre les bras, palsambleu! elle +se fâcherait tout rouge!... Nous allons avoir des larmes au récit de son +enfance... La comédie se glisse partout!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span></p> + +<p>Sur son bureau, il y avait un flacon de cristal plein de vin d'Espagne +et un verre. Il se versa rasade et but.</p> + +<p>—Allons, Philippe! dit-il en s'asseyant devant ses papiers épars,—ceci +est le grand coup de dé!... nous allons jeter un voile sur le passé +aujourd'hui ou jamais!... Belle partie! bel enjeu! les millions de la +banque de Law peuvent faire comme les sequins de <i>Mille et une Nuits</i> et +se changer en feuilles sèches... mais les immenses domaines de Nevers... +voilà le solide!</p> + +<p>Il mit en ordre ses notes préparées longtemps à l'avance.</p> + +<p>Peu à peu, son front se rembrunissait comme si une pensée terrifiante se +fût emparée de lui.</p> + +<p>—Il n'y a pas à se faire illusion, dit-il en cessant de travailler pour +réfléchir encore:—la vengeance du régent serait implacable... il est +léger, il est oublieux, mais il se souvient de Philippe de Nevers, qu'il +aimait plus qu'un frère... j'ai vu des larmes dans ses yeux quand il +regardait ma femme en deuil... la veuve de Nevers!—Mais quelle +apparence!... s'interrompit-il. Il y a dix-neuf ans... Et pas une voix +ne s'est élevée contre moi!...</p> + +<p>Il passa le revers de la main sur son front <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> comme pour chasser +cette obsédante pensée.</p> + +<p>—C'est égal! conclut-il,—j'aviserai à cela... je trouverai un +coupable... et, le coupable puni, tout sera dit: je dormirai tranquille!</p> + +<p>Parmi les papiers étalés devant lui et presque tous écrits en chiffres, +il y en avait un qui portait:</p> + +<p>«Savoir si madame de Gonzague croit sa fille morte ou vivante.»</p> + +<p>Et au-dessous:</p> + +<p>«Savoir si l'acte de naissance est en son pouvoir.»</p> + +<p>—Pour cela, il faudrait qu'elle vînt, pensa Gonzague; je donnerais cent +mille livres pour savoir seulement si elle a l'acte de naissance... ou +même si l'acte de naissance existe; car, s'il existait je l'aurais.—Et +qui sait? reprit-il emporté par ses espoirs renaissants,—qui sait!... +Les mères sont un peu comme ces bâtards dont je parlais tout à l'heure +et qui voient partout leurs parents... Les mères voient partout leurs +enfants... je ne crois pas le moins du monde à l'infaillibilité des +mères... Qui sait? trompée elle-même la première, elle va peut-être +ouvrir les bras à ma petite gitana.—Ah! par exemple, s'interrompit-il, +victoire! victoire en ce cas-là!... des fêtes, des <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> cantiques +d'actions de grâces, des banquets... salut à l'héritière de Nevers!...</p> + +<p>Il riait.—Quand son rire cessa, il poursuivit:</p> + +<p>—Puis, dans quelques semaines,—tout doucement,—sans bruit,—mort +d'une jeune et belle princesse... il en meurt tant de ces jeunes +filles!... deuil général... oraison funèbre par un archevêque...—Sur ma +foi! s'écria-t-il,—les uns meurent pour que les autres vivent!... La +jeune et belle princesse me laissera héritier d'une fortune énorme... et +que j'aurai bien gagnée!</p> + +<p>Deux heures de relevée sonnèrent à l'horloge de Saint-Magloire. C'était +le moment fixé pour l'ouverture du tribunal de famille.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>VIII</h2> + +<h3>—La veuve de Nevers.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span></p> + +<p>Certes, on ne peut pas dire que ce noble hôtel de Lorraine fût +prédestiné à devenir un tripot d'agioteurs; cependant, il faut bien +avouer qu'il était admirablement situé et disposé pour cela. Les trois +faces du jardin, longeant les rues Quincampoix, Saint-Denis et +Aubry-le-Boucher, fournissaient trois entrées précieuses. La première +surtout valait en or le pesant des pierres de taille de son portail tout +neuf.</p> + +<p>Ce champ de foire n'était-il pas bien plus commode que la rue +Quincampoix elle-même, <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> toujours boueuse et bordée d'affreux bouges +où l'on assassinait volontiers les traitants?</p> + +<p>Les jardins de Gonzague étaient évidemment destinés à détrôner la rue +Quincampoix. Tout le monde prédisait cela et, par hasard, tout le monde +avait raison.</p> + +<p>On avait parlé du défunt bossu, Ésope I<sup>er</sup>, pendant vingt-quatre +heures. Un ancien soldat aux gardes, nommé Gruel, et surnommé la +Baleine, avait essayé de prendre sa place. Mais la Baleine avait dix +pieds entre tête et queue: c'était gênant.</p> + +<p>La Baleine avait beau se baisser, son dos était toujours trop haut pour +faire un pupitre commode.</p> + +<p>Seulement, la Baleine avait annoncé franchement qu'elle dévorerait tout +Jonas qui lui ferait concurrence. Cette menace arrêtait tous les bossus +de la capitale.</p> + +<p>La Baleine était de taille et de vigueur à les avaler tous les uns après +les autres.</p> + +<p>Ce n'était pas un garçon méchant que ce la Baleine, mais il buvait six +ou huit pots de vin par jour, et le vin était cher en cette année 1717.</p> + +<p>Quand notre bossu, adjudicataire de la niche, vint prendre possession de +son domaine, on rit <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> beaucoup dans les jardins de Nevers. Toute la +rue Quincampoix vint le voir. On le baptisa du premier coup Ésope II, et +son dos à gibbosité parfaitement confortable, eut un succès fou.</p> + +<p>Mais la Baleine gronda; Médor aussi.</p> + +<p>La Baleine vit tout de suite dans Esope II un rival vainqueur. Comme +Médor était aussi maltraité que lui, ces deux grandes rancunes s'unirent +entre elles! La Baleine devint le protecteur de Médor, dont les longues +dents se montraient de haut en bas, chaque fois qu'il voyait le nouveau +possesseur de sa niche.</p> + +<p>Tout ceci était gros d'événements tragiques. On ne douta pas un seul +instant que le bossu ne fût destiné à devenir la pâture de la Baleine.</p> + +<p>En conséquence, pour se conformer aux traditions bibliques, on lui donna +le second sobriquet de Jonas.</p> + +<p>Personne ne savait son vrai nom. C'était Ésope II, dit Jonas.</p> + +<p>Bien des gens, droits sur leur échine, n'ont pas une si longue +étiquette.</p> + +<p>Il n'y avait pourtant rien de trop. Ésope était bossu; le cétacé mangea +Jonas: Ésope II, dit Jonas, exprimait d'une façon élégante et précise +l'idée d'un bossu digéré par une baleine. C'était toute une biographie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p> + +<p>Ésope II ne semblait point s'inquiéter beaucoup du sort affreux qui +l'attendait. Il avait pris possession de sa niche et l'avait meublée +fort proprement d'un petit banc et d'un coffre. A tout prendre, Diogène, +dans son tonneau, qui était une amphore, n'était pas encore si bien +logé.</p> + +<p>Et Diogène avait cinq pieds six pouces, au dire de tous les historiens.</p> + +<p>Ésope II ceignit ses reins d'une corde à laquelle pendait un bon sac de +grosse toile. Il acheta une planche, une écritoire et des plumes. Son +fonds était monté.</p> + +<p>Quand il voyait un marché près de se conclure, il s'approchait +discrètement,—tout à fait comme Ésope I<sup>er</sup>, son regrettable +prédécesseur. Il mouillait d'encre sa plume et attendait.</p> + +<p>Le marché conclu, il présentait la planche et l'écritoire ornée de +plumes.</p> + +<p>On mettait la planche sur sa bosse, les titres sur la planche, et on +signait aussi commodément que dans l'échoppe d'un écrivain public.</p> + +<p>Cela fait, Ésope II reprenait son écritoire d'une main, sa planche de +l'autre.—La planche servait de sébile et recevait l'offrande, qui, +finalement, s'en allait dans le sac de grosse toile.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span></p> + +<p>Il n'y avait point de tarif. Ésope II, à l'exemple de son modèle, +recevait tout, excepté la monnaie de cuivre.—Mais connaissait-on le +cuivre, rue Quincampoix?</p> + +<p>Le cuivre, en ce temps bien heureux, ne servait plus qu'à faire du +vert-de-gris pour empoisonner les oncles riches.</p> + +<p>Ésope II était là depuis dix heures du matin. Vers une heure après midi, +il appela un des nombreux marchands de viande froide qui allaient et +venaient dans cette foire au papier. Il acheta un bon pain à la croûte +dorée, une poularde qui faisait plaisir à voir et une bouteille de +chambertin.</p> + +<p>Que voulez-vous! Il voyait que le métier marchait.—Son devancier +n'aurait pas fait cela.</p> + +<p>Ésope II s'assit sur son petit banc, étala ses vivres sur son coffre et +dîna magistralement à la face des spectateurs qui attendaient son bon +plaisir.</p> + +<p>Les pupitres vivants ont ce désavantage: c'est qu'ils dînent.</p> + +<p>Mais voyez l'engouement! On fit queue à la porte de la niche et personne +ne s'avisa d'emprunter le grand dos de la Baleine. Le géant, obligé de +boire à crédit, buvait double. Il poussait des rugissements, et Médor, +son affidé, grinçait des dents avec rage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span></p> + +<p>—Holà! Jonas! criait-on de toutes parts;—as-tu bientôt fini de dîner?</p> + +<p>Jonas était bon prince; il renvoyait à la Baleine. Mais on voulait +Jonas.</p> + +<p>C'était plaisir que de signer sur sa bosse. On eût signé pour signer, +tant Jonas y mettait de bonne grâce.</p> + +<p>Et puis, il n'avait pas la langue dans sa poche. Ces bossus, vous savez, +ont tant d'esprit! On citait déjà ses bons mots.</p> + +<p>Aussi, la Baleine le guettait.</p> + +<p>Quand il eut fini de dîner, il cria de sa petite voix aigrelette:</p> + +<p>—Soldat, mon ami, veux-tu de mon poulet?</p> + +<p>La Baleine avait faim, mais la jalousie le tenait.</p> + +<p>—Petit maraud, s'écria-t-il, tandis que Médor poussait des +hurlements,—me prends-tu pour un mangeur de restes?</p> + +<p>—Alors envoie ton chien, soldat, repartit paisiblement Ésope II, et ne +me dis pas d'injures.</p> + +<p>—Ah! tu veux mon chien! rugit la Baleine, tu vas l'avoir! tu vas +l'avoir!</p> + +<p>Il siffla et dit:</p> + +<p>—Pille! Médor! pille!</p> + +<p>Il y avait déjà cinq ou six jours que la Baleine <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> exerçait dans les +jardins de Nevers. D'ailleurs, il est de ces sympathies qui naissent à +première vue. Médor et la Baleine s'entendaient.</p> + +<p>Médor poussa un hurlement rauque et s'élança.</p> + +<p>—Gare-toi, bossu! crièrent les agioteurs.</p> + +<p>Ésope II attendit le chien de pied ferme. Au moment où Médor allait +rentrer dans son ancienne niche comme en pays conquis, Ésope II, +saisissant son poulet par les deux pattes, lui en appliqua un maître +coup sur le mufle.</p> + +<p>O prodige! Médor, au lieu de se fâcher, se mit à se lécher les babines. +Sa langue allait de ci de là, cherchant les bribes de volaille qui +restaient attachées à son poil.</p> + +<p>Un large éclat de rire accueillit ce beau stratagème de guerre.</p> + +<p>Cent voix crièrent à la fois:</p> + +<p>—Bravo! bossu, bravo!</p> + +<p>—Médor! gredin! pille! pille! faisait de son côté le géant.</p> + +<p>Mais le lâche Médor trahissait définitivement. Ésope II venait de +l'acheter au prix d'une cuisse de son poulet, offerte à la volée.</p> + +<p>Ce que voyant, le géant ne mit plus de bornes à sa fureur. Il se rua à +son tour vers la niche.</p> + +<p>—Ah! Jonas! pauvre Jonas! cria le chœur de marchands.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span></p> + +<p>Jonas sortit de sa niche et se mit en face de la Baleine qu'il regarda +en riant.</p> + +<p>La Baleine le prit par la nuque et l'enleva de terre. Jonas riait +toujours.</p> + +<p>Au moment où la Baleine allait le rejeter à terre, on vit Jonas se +roidir, poser la pointe du pied sur le genou du colosse et rebondir +comme un chat.</p> + +<p>Personne n'aurait trop su dire comment cela se fit, tant le mouvement +fut rapide. La chose certaine, c'est que Jonas était à califourchon sur +le gros dos de la Baleine,—et qu'il riait encore.</p> + +<p>Il y eut dans la foule un long murmure de satisfaction.</p> + +<p>Ésope II dit tranquillement:</p> + +<p>—Soldat, demande grâce ou je vais t'étrangler!</p> + +<p>Le géant rugissant, écumant, ruant, faisait des efforts insensés pour +dégager son cou. Ésope II, voyant qu'on ne lui demandait point grâce, +serra les genoux. Le géant tira la langue. On le vit devenir écarlate, +puis bleuir: il paraît que ce bossu avait de vigoureux muscles.</p> + +<p>Au bout de quelques secondes, la Baleine vomit un dernier blasphème et +cria grâce d'une voix étranglée.—La foule trépigna.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p> + +<p>Jonas lâcha prise aussitôt, sauta à terre lestement, jeta une pièce d'or +sur les genoux du vaincu et courut chercher sa planche, ses plumes, son +écritoire en disant gaiement:</p> + +<p>—Allons, pratiques! à la besogne!</p> + +<p>Aurore de Caylus, veuve du duc de Nevers, femme du prince de Gonzague, +était assise dans un haut fauteuil à dossier droit, en bois d'ébène +comme l'ameublement entier de son oratoire. Elle portait le deuil sur +elle et autour d'elle.</p> + +<p>Son costume, simple jusqu'à l'austérité, allait bien à l'austère +simplicité de sa retraite.</p> + +<p>C'était une chambre à voûte carrée, dont les quatre pans encadraient un +médaillon central, peint par Eustache Lesueur dans cette manière +ascétique qui marque la deuxième époque de la vie.</p> + +<p>Les boiseries de chêne noir, sans dorures, avaient au centre de leurs +panneaux de belles tapisseries représentant des sujets de piété.</p> + +<p>Entre les deux croisées, un autel était dressé.—L'autel était en deuil, +comme si le dernier office qu'on y avait célébré eût été la messe des +morts.</p> + +<p>Vis-à-vis de l'autel, était un portrait en pied du duc Philippe de +Nevers à l'âge de vingt ans. Le portrait était signé Mignard. Le duc y +avait <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> son costume de colonel de hussards-Carignan. Autour du cadre +se drapait un crêpe noir.</p> + +<p>C'était un peu la retraite d'une veuve païenne, malgré les pieux +emblèmes qui s'y montraient de toutes parts. Artémise, baptisée, eût +rendu un culte moins éclatant au souvenir du roi Mausole. Le +christianisme veut dans la douleur plus de résignation et moins +d'emphase.</p> + +<p>Mais il est si rare qu'on soit obligé d'adresser pareil reproche aux +veuves!—D'ailleurs, il ne faut pas perdre de vue la position +particulière de la princesse qui avait cédé à la force en épousant M. de +Gonzague. Ce deuil était comme un drapeau de séparation et de +résistance.</p> + +<p>Il y avait dix-huit ans qu'Aurore de Caylus était la femme de Gonzague. +On peut dire qu'elle ne le connaissait pas. Elle n'avait jamais voulu ni +le voir ni l'entendre.</p> + +<p>Gonzague avait fait tout au monde pour obtenir un rapprochement. Il est +certain que Gonzague l'avait aimée: peut-être l'aimait-il encore, à sa +manière. Il avait grande opinion de lui-même et avec raison. Il pensait, +tant il était sûr de son éloquence, que si une fois la princesse +consentait à l'écouter, il sortirait vainqueur de l'épreuve.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span></p> + +<p>Mais la princesse, inflexible dans son désespoir, ne voulait point être +consolée.</p> + +<p>Elle était seule dans la vie. Elle se complaisait en cet abandon. Elle +n'avait pas un ami, ni une confidente,—et le directeur de sa conscience +lui-même n'avait que le secret de ses péchés.</p> + +<p>C'était une femme fière et endurcie à souffrir. Un seul sentiment +restait vivant dans ce cœur engourdi: l'amour maternel.</p> + +<p>Elle aimait uniquement, passionnément le souvenir de sa fille.</p> + +<p>La mémoire de Nevers était pour elle comme une religion.—La pensée de +sa fille la ressuscitait et lui rendait de vagues rêves d'avenir.</p> + +<p>Personne n'ignore l'influence profonde exercée sur notre être par les +objets matériels. La princesse de Gonzague, toujours seule avec ses +femmes qui avaient défense de lui parler, toujours entourée de tableaux +muets et lugubres, était amoindrie dans son intelligence et dans sa +sensibilité.</p> + +<p>Elle disait parfois au prêtre qui la confessait:</p> + +<p>—Je suis une morte.</p> + +<p>C'était vrai! La pauvre femme restait dans la vie comme un fantôme. Son +existence ressemblait à un douloureux sommeil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p> + +<p>Le matin, quand elle se levait, ses femmes silencieuses procédaient à sa +lugubre toilette,—puis sa lectrice ouvrait un livre de piété.</p> + +<p>A neuf heures, le chapelain venait dire la messe des morts.</p> + +<p>Tout le reste de la journée, elle restait assise, immobile, froide, +seule!</p> + +<p>Elle n'était pas sortie de l'hôtel une seule fois depuis son mariage.</p> + +<p>Le monde l'avait crue folle. Peu s'en était fallu que la cour ne dressât +un autel à Gonzague pour son dévouement conjugal.—Jamais, en effet, une +plainte n'était tombée de la bouche de Gonzague.</p> + +<p>Une fois la princesse dit à son confesseur qui lui voyait les yeux +rougis par les larmes:</p> + +<p>—J'ai rêvé que je revoyais ma fille... Elle n'était plus digne de +s'appeler mademoiselle de Nevers.</p> + +<p>—Et qu'avez-vous fait dans votre rêve? demanda le prêtre.</p> + +<p><ins class="correction" title="Le">La</ins> princesse, plus pâle qu'une morte et oppressée, répondit:</p> + +<p>—J'ai fait ce que je ferais en réalité... Je l'ai chassée!</p> + +<p>Elle fut plus triste et plus morne depuis ce moment, cette idée la +poursuivait sans cesse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p> + +<p>Elle n'avait jamais cessé, cependant, de faire les plus actives +recherches en France et à l'étranger. Gonzague avait toujours caisse +ouverte pour les désirs de sa femme. Seulement, il s'arrangeait de +manière que tout le monde fût dans le secret de ses générosités.</p> + +<p>Au commencement, la princesse avait cédé plus d'une fois au besoin de +s'épancher. On n'arrive pas tout de suite à cet austère courage qu'il +faut pour pratiquer l'isolement complet. La princesse était trahie. +Gonzague achetait à prix d'argent tout ce qui l'entourait.</p> + +<p>Depuis des années, elle n'avait plus confiance qu'en Dieu.</p> + +<p>Au commencement de la saison, son confesseur avait pourtant placé près +d'elle une femme de son âge, veuve comme elle, qui lui inspirait de +l'intérêt. Cette femme se nommait Madeleine Giraud. Elle était douce et +dévouée.</p> + +<p>La princesse avait fait choix d'elle pour l'attacher plus +particulièrement à sa personne.</p> + +<p>C'était Madeleine Giraud qui répondait maintenant à M. de Peyrolles, +chargé deux fois par jour de venir chercher des nouvelles de la +princesse, demander pour Gonzague la faveur de présenter ses hommages et +annoncer que le couvert de madame la princesse était mis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p> + +<p>Nous connaissons la réponse quotidienne et uniforme de Madeleine:</p> + +<p>—Madame la princesse remercie M. de Gonzague; elle ne reçoit pas; elle +est trop souffrante pour se mettre à table.</p> + +<p>Ce matin, Madeleine avait eu beaucoup d'ouvrage. Contre l'ordinaire, de +nombreux visiteurs s'étaient présentés, demandant à être introduits +auprès de la princesse. C'étaient tous gens graves et considérables: M. +de Lamoignon, le chancelier d'Aguesseau, le cardinal de Lorraine,—MM. +les ducs de Poix et de Montmorency Luxembourg, ses cousins, le prince de +Monaco avec Valentinois son fils et bien d'autres.</p> + +<p>Ils venaient tous la voir à l'occasion de ce solennel conseil de famille +qui devait avoir lieu aujourd'hui même et dont ils étaient membres.</p> + +<p>Sans s'être donné le mot, ils désiraient s'éclairer sur la situation +présente de madame la princesse et savoir si elle n'avait point quelque +grief secret contre le prince son époux.</p> + +<p>La princesse refusa de les recevoir.</p> + +<p>Un seul fut introduit, ce fut le vieux cardinal de Lorraine qui venait +de la part du régent.</p> + +<p>Philippe d'Orléans faisait dire à sa noble cousine que le souvenir de +Nevers vivait toujours <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> en lui. Tout ce qui pourrait être fait en +faveur de la veuve de Nevers serait fait.</p> + +<p>—Parlez, madame, acheva le cardinal;—M. le régent vous appartient... +Que voulez-vous?</p> + +<p>—Je ne veux rien, répondit Aurore de Caylus.</p> + +<p>Le cardinal essaya de la sonder. Il provoqua ses confidences ou même ses +plaintes.—Elle garda le silence obstinément.</p> + +<p>Le cardinal sortit avec cette impression qu'il venait de voir une pauvre +femme à demi folle.</p> + +<p>Certes, ce Gonzague avait bien du mérite!</p> + +<p>Le cardinal venait de prendre congé au moment où nous entrons dans +l'oratoire de la princesse. Elle était immobile et morne, suivant son +habitude. Ses yeux fixes n'avaient point de pensée. Vous eussiez dit une +image de marbre.</p> + +<p>Madeleine Giraud traversa la chambre sans qu'elle y prît garde.</p> + +<p>Madeleine s'approcha du prie-Dieu qui était auprès de la princesse et y +déposa un livre d'heures qu'elle tenait caché sous sa mante.</p> + +<p>Puis elle vint se mettre devant sa maîtresse, les bras croisés sur sa +poitrine, attendant une parole ou un ordre.</p> + +<p>La princesse leva sur elle son regard et dit:</p> + +<p>—D'où venez-vous, Madeleine?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span></p> + +<p>—De ma chambre, répondit celle-ci.</p> + +<p>Les yeux de la princesse se baissèrent.—Elle s'était levée tout à +l'heure pour saluer le cardinal. Par la fenêtre, elle avait vu Madeleine +dans le jardin de l'hôtel, au milieu de la foule des agioteurs.</p> + +<p>Madeleine, cependant, avait quelque chose à dire et n'osait point. +C'était une bonne âme qui s'était prise d'une sincère et respectueuse +pitié pour cette grande douleur.</p> + +<p>—Madame la princesse, murmura-t-elle,—veut-elle me permettre de lui +parler?</p> + +<p>Aurore de Caylus eut un souvenir amer et pensa:</p> + +<p>—Encore une qu'on a payée pour me mentir!</p> + +<p>Elle avait été trompée, si souvent!</p> + +<p>—Parlez, ajouta-t-elle tout haut.</p> + +<p>—Madame la princesse, reprit Madeleine;—j'ai un enfant... c'est ma +vie... je donnerais tout ce que je possède au monde, excepté mon fils, +pour que vous soyez une heureuse mère comme moi.</p> + +<p>La veuve de Nevers ne répondit point.</p> + +<p>—Je suis bien pauvre, poursuivit Madeleine,—et avant les bontés de +madame la princesse, mon petit Charles manquait souvent du nécessaire... +Ah! si je pouvais payer <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> madame la princesse de tout ce qu'elle a +fait pour moi!..</p> + +<p>—Avez-vous besoin de quelque chose, Madeleine?</p> + +<p>—Non! oh! non! s'écria celle-ci;—il s'agit de vous, madame... rien que +de vous!.. Ce tribunal de famille....</p> + +<p>—Je vous défends de me parler de cela, Madeleine.</p> + +<p>—Madame! s'écria celle-ci;—ma chère maîtresse... quand vous devriez me +chasser...</p> + +<p>—Je vous chasserais, Madeleine!</p> + +<p>—J'aurais fait mon devoir, madame... <ins class="correction" title="te">je</ins> vous aurais dit:—Ne +voulez-vous point retrouver votre enfant?</p> + +<p>La princesse, tremblante et plus pâle, mit ses deux mains sur les bras +de son fauteuil.</p> + +<p>Elle se leva à demi.—Dans ce mouvement, son mouchoir tomba.</p> + +<p>Madeleine se baissa rapidement pour le lui rendre.—La poche de son +tablier rendit un son argentin.</p> + +<p>La princesse fixa sur elle son regard froid et dur.</p> + +<p>—Vous avez de l'or! murmura-t-elle.</p> + +<p>Puis, d'un geste qui n'appartenait ni à sa haute naissance, ni à la +fierté réelle de son caractère, un geste de femme soupçonneuse qui <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> +veut savoir, elle plongea sa main vivement dans la poche de Madeleine.</p> + +<p>Celle-ci joignit les mains en pleurant.</p> + +<p>La princesse retira une poignée d'or: dix ou douze quadruples d'Espagne.</p> + +<p>—M. de Gonzague arrive d'Espagne! murmura-t-elle encore.</p> + +<p>Madeleine se jeta à genoux.</p> + +<p>—Madame! madame! s'écria-t-elle en pleurant;—mon petit Charles +étudiera grâce à cet or... celui qui me l'a donné vient aussi +d'Espagne... Au nom de Dieu! madame, ne me renvoyez qu'après m'avoir +écoutée!</p> + +<p>—Sortez! ordonna la princesse.</p> + +<p>Madeleine voulut supplier encore.</p> + +<p>La princesse lui montra la porte d'un geste impérieux et répéta:</p> + +<p>—Sortez!</p> + +<p>Quand elle eut obéi, la princesse se laissa tomber sur son fauteuil. Ses +deux mains blanches et maigres couvrirent son visage.</p> + +<p>—J'allais aimer cette femme! murmura-t-elle avec un frémissement +d'effroi.</p> + +<p>—Oh!.. se reprit-elle, tandis que son visage exprimait l'angoisse +profonde de l'isolement—personne!.. personne!.. faites, ô mon Dieu, que +je ne me fie à personne!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p> + +<p>Elle resta un instant ainsi, la figure couverte de ses mains, puis un +sanglot souleva sa poitrine.</p> + +<p>—Ma fille! ma fille! dit-elle d'un accent déchirant;—sainte Vierge, je +souhaite qu'elle soit morte... Au moins, près de vous, je la +retrouverai.</p> + +<p>Les accès violents étaient rares chez cette nature éteinte. Quand ils +venaient, la pauvre femme restait longtemps brisée. Elle fut quelques +minutes avant de pouvoir modérer ses sanglots.</p> + +<p>Quand elle recouvra la voix, ce fut pour dire:</p> + +<p>—La mort, mon Sauveur, donnez-moi la mort.</p> + +<p>Puis, regardant le crucifix sur son autel:</p> + +<p>—Seigneur Dieu! n'ai-je pas assez souffert!.. Combien de temps durera +encore ce martyre?..</p> + +<p>Elle étendit les bras et de toute l'aspiration de son âme torturée:</p> + +<p>—La mort! Seigneur Jésus! répéta-t-elle; Christ saint, par vos plaies +et par votre passion sur la croix... Vierge mère, par vos larmes!... La +mort! la mort! la mort!</p> + +<p>Ses bras lui tombèrent: ses paupières se fermèrent <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> et elle tomba +renversée sur le dossier de son fauteuil.</p> + +<p>Un instant, on eût pu croire que le ciel clément l'avait exaucée, mais +bientôt des tressaillements faibles agitèrent tout son corps. Ses mains +crispées remuèrent.</p> + +<p>Elle rouvrit les yeux et regarda le portrait de Nevers. Ses yeux +restèrent secs et reprirent cette immobile fixité qui avait quelque +chose d'effrayant.</p> + +<p>Il y avait dans ce livre d'heures que Madeleine Giraud venait de poser +sur le coin du prie-Dieu, une page où le volume s'ouvrait tout seul, +tant l'habitude avait fatigué la reliure.</p> + +<p>Cette page contenait la traduction française du psaume: <i>Miserere mei, +Domine</i>.—La princesse de Gonzague le récitait plusieurs fois chaque +jour.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure, elle étendit la main pour prendre le livre +d'heures.</p> + +<p>Le livre s'ouvrit à la page qui contenait le psaume.</p> + +<p>Durant un instant, les yeux fatigués de la princesse regardèrent sans +voir.—Mais tout à coup, elle tressaillit et poussa un cri.</p> + +<p>Elle se frotta les yeux.—Elle promena son regard tout autour d'elle +pour se bien convaincre qu'elle ne rêvait point.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span></p> + +<p>—Le livre n'a pas bougé de là! murmura-t-elle.</p> + +<p>Si elle l'avait vu entre les mains de Madeleine, elle aurait cessé de +croire au miracle.</p> + +<p>Là elle crut à un miracle.—Sa riche taille se redressa de toute sa +hauteur. L'éclair de ses yeux se ralluma. Elle fut belle comme aux jours +de sa jeunesse.</p> + +<p>Belle et fière, et forte!</p> + +<p>Elle se mit à genoux devant le prie-Dieu.</p> + +<p>Le livre ouvert était sous ses yeux.—Elle lut, pour la dixième fois, en +marge du psaume, ces lignes tracées par une main inconnue, et faisant +une sorte de réponse au premier verset qui dit:</p> + +<p>«Ayez pitié de moi, Seigneur...»</p> + +<p>L'écriture inconnue répondait:</p> + +<p>«Dieu aura pitié, si vous avez foi... Ayez du courage pour défendre +votre fille... Rendez-vous au tribunal de famille, fussiez-vous malade +et mourante... et souvenez-vous du signal convenu autrefois entre vous +et Nevers!»</p> + +<p>—Sa devise!... balbutia Aurore de Caylus; j'y suis.</p> + +<p>—Mon enfant! reprit-elle, les larmes aux yeux;—ma fille!...</p> + +<p>Puis avec éclat.</p> + +<p>—Du courage!... pour la défendre... J'ai du courage... et je la +défendrai!</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>IX</h2> + +<h3>—Le plaidoyer.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p> + +<p>Cette grande salle de l'hôtel de Lorraine, qui avait été déshonorée le +matin par l'ignoble enchère, qui, demain, devait être polluée par le +troupeau des brocanteurs adjudicataires, semblait jeter à cette heure +son dernier et plus brillant éclat.</p> + +<p>Jamais, assurément, fût-ce au temps des grands ducs de Guise, assemblée +plus illustre n'avait siégé sous sa voûte.</p> + +<p>Gonzague était le plus intime favori du régent de France, Gonzague avait +eu des raisons pour <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> vouloir que rien ne manquât à l'imposante +solennité de cette cérémonie.</p> + +<p>Les préparatifs s'en étaient faits secrètement, les lettres de +convocation, lancées au nom du roi, dataient de la veille au soir.</p> + +<p>On eût dit, en vérité, une affaire d'Etat,—un de ces fameux lits de +justice où s'agitaient en famille les destins d'une grande nation.</p> + +<p>Outre le président de Lamoignon, le maréchal de Villeroy et le +vice-chancelier d'Argenson, qui étaient là pour le régent, on voyait aux +gradins d'honneur le cardinal de Lorraine, entre le prince de Conti et +l'ambassadeur d'Espagne,—le vieux duc de Beaumont-Montmorency auprès de +son cousin Montmorency-Luxembourg;—Grimaldi, prince de Monaco, les deux +Larochechouart, dont l'un duc de Mortemart, l'autre prince de +Tonnay-Charente; Cossé-Brissac, Grammont, Harcourt, Croy, +Clermont-Tonnerre.</p> + +<p>Nous ne citons ici que les princes et les ducs.</p> + +<p>Quant aux marquis et aux comtes, ils étaient par douzaines.</p> + +<p>Les simples gentilshommes et les fondés de pouvoir avaient leur siége au +bas de l'estrade. Il y en avait beaucoup.</p> + +<p>Cette vénérable assemblée se divisait tout naturellement en deux partis: +ceux que Gonzague <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> avait achetés et ceux qui étaient hors de prix.</p> + +<p>Parmi les premiers, on comptait un duc et un prince, plusieurs marquis, +bon nombre de comtes et presque tout le fretin menu titré.—Gonzague +espérait en sa parole et en son <i>bon droit</i> pour conquérir les autres.</p> + +<p>Avant l'ouverture de la séance on causa familièrement. Personne ne +savait bien au juste pourquoi la convocation avait eu lieu. Beaucoup +pensaient que c'était un arbitrage entre le prince et la princesse au +sujet des biens de Nevers.</p> + +<p>Gonzague avait ses chauds partisans; madame de Gonzague était défendue +par quelques vieux honnêtes seigneurs et par quelques jeunes chevaliers +errants.</p> + +<p><ins class="correction" title="Un">Une</ins> autre opinion se fit jour après l'arrivée du cardinal. Le rapport +que fit ce prélat, touchant la situation d'esprit actuelle de madame la +princesse, engendra l'idée qu'il s'agissait d'une interdiction.</p> + +<p>Le cardinal, qui ne ménageait point ses expressions, avait dit:</p> + +<p>—La bonne dame est aux trois quarts folle!</p> + +<p>La croyance générale était d'après cela qu'elle ne se présenterait point +devant le tribunal.</p> + +<p>On l'attendit pourtant, comme cela était convenable. <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> Gonzague, +lui-même, exigea ce délai avec une sorte de hauteur, dont on lui sut +très-bon gré.—A deux heures et demie, M. le président de Lamoignon prit +place au fauteuil. Ses assesseurs furent le cardinal, le +vice-chancelier, M. de Villeroy et M. de Clermont-Tonnerre.</p> + +<p>Le greffier en chef du parlement de Paris prit la plume en qualité de +secrétaire; quatre notaires royaux l'assistèrent comme +contrôleurs-greffiers.</p> + +<p>Tous les cinq prêtèrent serment en cette qualité.</p> + +<p>Jacques Thellemens, le greffier en chef, fut requis de donner lecture de +l'acte de convocation.</p> + +<p>L'acte portait en substance que Philippe de France, duc d'Orléans, +régent, avait compté présider de sa personne cette assemblée de famille, +tant pour l'amitié qu'il portait à M. le prince de Gonzague, que pour la +fraternelle affection qui l'avait lié jadis à feu M. le duc de +Nevers,—mais que les soins de l'administration, dont il ne pouvait +abandonner les rênes, ne fût-ce que pendant un jour, au profit d'un +intérêt particulier, l'avaient retenu au Palais-Royal.</p> + +<p>En place de Son Altesse Royale, étaient institués commissaires et juges +royaux, MM. de Lamoignon, de Villeroy et d'Argenson;—M. le <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +cardinal devant servir de curateur royal à madame la princesse.</p> + +<p>Le conseil était constitué en cour souveraine, devant décider, +arbitralement en dernier ressort et sans appel, de toutes les questions +relatives à la succession du feu duc de Nevers,—pouvant trancher +notamment toutes questions d'état,—pouvant même au besoin ordonner, au +profit de qui de droit, l'envoi en possession définitive des biens de +Nevers.</p> + +<p>Gonzague lui-même eût rédigé de sa main le protocole, que la lettre n'en +eût pu lui être plus complètement favorable.</p> + +<p>On écouta la lecture avec un religieux silence, puis M. le cardinal +demanda au président de Lamoignon:</p> + +<p>—Madame la princesse de Gonzague a-t-elle un procureur?</p> + +<p>Le président répéta la question à haute voix:</p> + +<p>Comme Gonzague allait répondre lui-même pour demander qu'on en nommât un +d'office et qu'il fût passé outre, la grande porte s'ouvrit à deux +battants et les huissiers de service entrèrent sans annoncer.</p> + +<p>Chacun se leva. Il n'y avait que Gonzague ou sa femme qui pût faire +ainsi son entrée.</p> + +<p>Madame la princesse de Gonzague se montra <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> en effet sur le seuil, +habillée de deuil comme à l'ordinaire, mais si fière et si belle qu'un +long murmure d'admiration courut de rang en rang à sa vue.</p> + +<p>Personne ne s'attendait à la voir,—personne surtout ne s'attendait à la +voir ainsi.</p> + +<p>—Que disiez-vous donc, mon cousin? dit Mortemart à l'oreille du +cardinal de Lorraine.</p> + +<p>—Sur ma foi! répondit le prélat;—que je sois lapidé!... J'ai +blasphémé!... Il y a là-dessous du miracle.</p> + +<p>Du seuil, la princesse dit d'une voix calme et distincte:</p> + +<p>—Messieurs, point n'est besoin de procureur; me voici.</p> + +<p>Gonzague quitta précipitamment son siége et s'élança au devant de sa +femme. Il lui offrit la main avec une galanterie pleine de respect. +Madame la princesse ne refusa point, mais on la vit tressaillir au +contact de la main du prince, et ses joues pâles changèrent de couleur.</p> + +<p>Au bas de l'estrade se trouvaient Navailles, Gironne, Montaubert, Nocé, +Oriol, etc.; ils furent les premiers à se ranger pour faire un large +passage aux deux époux.</p> + +<p>—Bon petit ménage! dit Nocé, pendant qu'ils montaient les degrés de +l'estrade.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span></p> + +<p>—Chut! fit Oriol,—je ne sais si le patron est content ou fâché de +cette apparition!</p> + +<p>Le patron, c'était Gonzague.—Gonzague, lui-même ne le savait peut-être +pas.</p> + +<p>Il y avait un fauteuil préparé d'avance pour la princesse. Ce siége +était à l'extrême droite de l'estrade, auprès de la stalle occupée par +M. le cardinal.</p> + +<p>A droite de la princesse, se trouvait immédiatement la draperie couvrant +la porte de l'hémicycle.</p> + +<p>La porte était fermée et la draperie tombait.</p> + +<p>L'agitation produite par l'arrivée de madame de Gonzague fut du temps à +se calmer.—Gonzague avait sans doute quelque changement à faire dans +son plan de bataille, car il semblait plongé dans un recueillement +profond.</p> + +<p>Le président fit donner une seconde fois lecture de l'acte de +convocation, puis il dit:</p> + +<p>—M. le prince de Gonzague ayant à nous exposer ce qu'il veut, de fait +et de droit, nous attendons son bon plaisir.</p> + +<p>Gonzague se leva aussitôt. Il salua profondément sa femme d'abord, puis +les juges pour le roi, puis le reste de l'assistance.</p> + +<p>La princesse avait baissé les yeux après un rapide regard jeté à la +ronde. Elle reprenait son immobilité de statue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span></p> + +<p>C'était un bel orateur que ce Gonzague: tête haut portée, traits +largement sculptés, teint brillant, œil de feu.</p> + +<p>Il commença d'une voix retenue et presque timide:</p> + +<p>—Personne ici ne pense que j'aie pu réunir une pareille assemblée pour +une communication d'un intérêt ordinaire, et cependant, avant d'entamer +un sujet bien grave, je sens le besoin d'exprimer une crainte qui est en +moi, une crainte presque puérile. Quand je pense que je suis obligé de +prendre la parole devant tant de beaux et illustres esprits, ma +faiblesse m'effraye, et il n'y a pas jusqu'à cette habitude de langage, +cette façon de prononcer les mots dont un fils de l'Italie ne peut +jamais se défaire, il n'y a pas jusqu'à mon accent qui ne me soit +obstacle... Je reculerais en vérité devant ma tâche, si je ne +réfléchissais que la force est indulgente, et que votre supériorité même +me sera une assurée sauvegarde.</p> + +<p>A ce début hyper académique, il y eut des sourires sur les gradins +d'élite. Gonzague ne faisait rien à l'étourdie.</p> + +<p>—Qu'on me permette d'abord, reprit-il,—de remercier tous ceux qui, en +cette occasion, ont honoré notre famille de leur bienveillante <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +sollicitude; M. le régent le premier, M. le régent dont on peut parler à +cœur ouvert, puisqu'il n'est pas au milieu de nous, ce noble, cet +excellent prince, toujours en tête quand il s'agit d'une action digne et +bonne...</p> + +<p>Des marques d'approbation non équivoques se firent jour. Oriol et +consorts applaudirent chaleureusement du bonnet.</p> + +<p>—Quel avocat eût fait notre <ins class="correction" title="chère">cher</ins> cousin! dit Chaverny à Choisy, qui +était près de lui.</p> + +<p>—En second lieu, poursuivit Gonzague,—madame la princesse, qui, malgré +sa santé languissante et son arrivée de la retraite, a bien voulu se +faire violence à elle-même et redescendre des hauteurs où elle vit +jusqu'au niveau de nos pauvres intérêts humains,—en troisième lieu, ces +grands dignitaires de la plus belle couronne du monde: les deux chefs de +ce tribunal auguste, qui rend la justice et règle en même temps les +destinées de l'État, un glorieux capitaine, un de ces soldats géants, +dont les victoires serviront de thème au Plutarque à venir, un prince de +l'église et tous ces pairs du royaume, si bien dignes de s'associer sur +les marches du trône... Enfin, vous tous, messieurs, quel que soit le +rang que vous occupez... Je suis pénétré de reconnaissance, <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> et mes +actions de grâce, mal exprimées, partent au moins du fond du cœur.</p> + +<p>Tout ceci fut prononcé avec une mesure parfaite, de cette voix +chaleureuse et sonore qui est le privilége des Italiens du Nord.</p> + +<p>C'était l'exorde. Gonzague sembla se recueillir. Son front s'inclina et +ses yeux se baissèrent.</p> + +<p>—Philippe de Lorraine, duc de Nevers, continua-t-il d'un accent plus +sourd, était mon cousin par le sang, mon frère par le cœur... Nous +avons mis en commun les jours de notre jeunesse... Je puis dire que nos +deux âmes n'en faisaient qu'une, tant nous partagions étroitement nos +peines comme nos joies... C'était un généreux prince, et Dieu seul sait +quelle gloire était réservée à son âge mûr... Celui qui tient dans sa +main puissante la destinée des grands de la terre voulut arrêter le +jeune aigle à l'heure même où il prenait son vol... Nevers mourut avant +que son cinquième lustre ne fût achevé... Dans ma vie, souvent et +durement éprouvée, je ne me souviens pas d'avoir reçu de coup plus +cruel... Je puis parler ici pour tout le monde: dix-huit ans écoulés +depuis la nuit fatale n'ont point adouci l'amertume de nos regrets... Sa +mémoire est là! s'interrompit-il en posant la main sur son cœur et en +faisant trembler sa voix;—sa mémoire vivante, <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> éternelle,—comme le +deuil de la noble femme qui n'a pas dédaigné de porter mon nom après le +nom de Nevers...</p> + +<p>Tous les yeux se dirigèrent vers la princesse.</p> + +<p>Celle-ci avait le rouge au front. Une émotion terrible décomposait son +visage.</p> + +<p>—Ne parle pas de cela! fit-elle entre ses dents serrées;—voilà +dix-huit ans que je passe dans la retraite et dans les larmes...</p> + +<p>Les juges sérieux, les magistrats, princes et pairs de France, tendirent +l'oreille à ce mot.</p> + +<p>Les clients, ceux que nous avons vus réunis dans l'appartement de +Gonzague, firent entendre un long murmure.—Cette chose obscène qu'on +nomme <i>la claque</i> dans le langage usuel n'a pas été inventée par les +théâtres.</p> + +<p>Oriol, Nocé, Gironne, Montaubert, <ins class="correction" title="Tavanne">Taranne</ins> et compagnie faisaient leur +métier en conscience.</p> + +<p>M. le cardinal de Lorraine se leva:</p> + +<p>—Je requiers, dit-il, M. le président, de réclamer <ins class="correction" title="la">le</ins> silence. Les +dires de madame la princesse doivent être écoutés ici au même titre que +ceux de M. de Gonzague.</p> + +<p>Et, se rasséyant, il glissa dans l'oreille de son voisin Mortemart, avec +toute la joie d'une vieille commère qui se sent sur la piste d'un +monstrueux cancan:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p> + +<p>—M. le duc, j'ai idée que nous allons en apprendre de belles...</p> + +<p>—Silence! ordonna M. de Lamoignon, dont le regard sévère fit baisser +les yeux à tous les amis imprudents de Gonzague.</p> + +<p>Celui-ci reprit, répondant à l'observation du cardinal:</p> + +<p>—Non pas au même titre, Votre Éminence, s'il m'est permis de vous +contredire, mais à titre supérieur, puisque madame la princesse est +femme et veuve de Nevers... je m'étonne qu'il se soit trouvé parmi nous +quelqu'un pour oublier, ne fût-ce qu'un instant, le respect profond qui +est dû à madame la princesse de Gonzague.</p> + +<p>Chaverny se mit à rire dans sa barbe.</p> + +<p>—Si le diable avait des saints, pensa-t-il,—je plaiderais en cour de +Rome pour que mon cousin fût canonisé!</p> + +<p>Le silence se rétablit.</p> + +<p>L'escarmouche effrontée que Gonzague venait de tenter sur un terrain +brûlant avait réussi. Non-seulement sa femme ne l'avait point accusé +d'une manière précise, mais il avait pu se parer lui-même d'un semblant +de générosité chevaleresque.</p> + +<p>C'était un point de marqué.</p> + +<p>Il releva la tête et reprit d'un ton affermi.</p> + +<p>—Philippe de Nevers mourut victime d'une <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> vengeance ou d'une +trahison... Je dois glisser très-légèrement sur les mystères de cette +nuit tragique... M. de Caylus, père de madame la princesse, est mort +depuis longtemps et le respect me ferme la bouche...</p> + +<p>Comme il vit que madame de Gonzague s'agitait sur son siége, prête à se +trouver mal, il devina qu'un nouveau défi resterait sans réponse.</p> + +<p>Il s'interrompit donc pour dire avec un ton d'exquise et bienveillante +courtoisie:</p> + +<p>—Si madame la princesse avait quelque communication à nous faire, je +m'empresserais de lui céder la parole.</p> + +<p>Aurore de Caylus fit effort pour parler, mais sa gorge, convulsivement +serrée, ne put donner passage à aucun son.</p> + +<p>Gonzague attendit quelques secondes, puis il poursuivit:</p> + +<p>—La mort de M. le marquis de Caylus, qui sans nul doute aurait pu +fournir de précieux témoignages, la situation isolée du lieu où le crime +fut commis, la fuite des assassins et d'autres raisons que la plupart +d'entre vous connaissent ne permirent pas à l'instruction criminelle +d'éclairer complétement cette sanglante affaire... Il y a eu des +doutes... Un soupçon plana... Enfin, justice ne put être faite... Et +pourtant, messieurs, <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> Philippe de Nevers avait un autre ami que moi, +un autre frère... un ami, un frère plus puissant... Cet ami, ai-je +besoin de le nommer? ce frère vous le connaissez tous: il a nom Philippe +d'Orléans; il est régent de France... qui oserait dire que Nevers +assassiné a manqué de vengeurs!</p> + +<p>Il y eut un silence. Les clients du dernier banc échangeaient entre eux +diverses pantomimes. On entendait partout ces mots, répétés à voix +basse:</p> + +<p>—C'est plus clair que le jour!</p> + +<p>Aurore de Caylus collait son mouchoir à ses lèvres où le sang venait, +tant l'indignation lui serrait la poitrine.</p> + +<p>—Messieurs, reprit Gonzague, j'arrive aux faits qui ont motivé votre +convocation. Ce fut en m'épousant que madame la princesse déclara son +mariage secret, mais légitime avec le feu duc de Nevers... Ce fut en +m'épousant qu'elle constata également l'existence d'une fille, issue de +cette union... les preuves écrites manquaient; le registre paroissial, +lacéré en deux endroits, ne portait aucune constatation, et je suis +forcé de dire encore que M. de Caylus seul au monde aurait pu nous +donner quelques éclaircissements à cet égard. Mais M. de Caylus, vivant, +garda toujours le silence; à l'heure qu'il est, nul ne <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> peut +interroger sa tombe... La constatation dut se faire au moyen du +témoignage sacramentel de dom Bernard, chapelain de Caylus, qui +inscrivit mention du premier mariage et de la naissance de mademoiselle +de Nevers en marge de l'acte qui donna mon nom à la veuve de Nevers... +Je voudrais que madame la princesse voulût bien donner à mes paroles +l'autorité de son adhésion.</p> + +<p>Tout ce qu'il venait de dire était d'une exactitude rigoureuse.</p> + +<p>Aurore de Caylus resta muette.—Mais le cardinal de Lorraine s'étant +penché vers elle, se releva et dit:</p> + +<p>—Madame la princesse ne conteste point.</p> + +<p>Gonzague s'inclina et poursuivit:</p> + +<p>—L'enfant disparut la nuit même du meurtre... Vous savez, messieurs, +quel inépuisable trésor de patience et de tendresse renferme le cœur +d'une mère... Depuis dix-huit ans, l'unique soin de madame la princesse, +le travail de chacun de ses jours, de chacune de ses heures, est de +chercher sa fille... Je dois le dire: les recherches de madame la +princesse ont été jusqu'à présent complètement inutiles... Pas une +trace, pas un indice... Madame la princesse n'est pas plus avancée qu'au +premier jour.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span></p> + +<p>Ici, Gonzague jeta encore un regard vers sa femme.—Aurore de Caylus +avait les yeux au ciel.</p> + +<p>Dans sa prunelle humide, Gonzague chercha en vain ce désespoir que +devaient provoquer ses dernières paroles.</p> + +<p>Le coup n'avait pas porté. Pourquoi?—Gonzague eut peur.</p> + +<p>—Il faut maintenant, reprit-il en faisant appel à tout son +sang-froid,—il faut, messieurs, malgré ma vive répugnance, que je vous +parle de moi... Après mon mariage, sous le règne du feu roi, le +parlement de Paris, à l'instigation de feu M. le duc d'Elbeuf, oncle +paternel de notre malheureux parent, rendit, toutes chambres assemblées, +un arrêt qui suspendait indéfiniment (sauf les limites posées par la +loi) mes droits à l'héritage de Nevers. C'était sauvegarder les intérêts +de la jeune Aurore de Nevers, en cas qu'elle fût encore de ce monde: je +fus bien loin de m'en plaindre. Mais cet arrêt, messieurs, n'en a pas +moins été la cause de mon profond et incurable malheur...</p> + +<p>Tout le monde redoubla d'attention.</p> + +<p>—Écoutez! écoutez! fit-on sur les petits bancs.</p> + +<p>Un coup d'œil de Gonzague venait d'apprendre <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> à Oriol, Gironne et +compagnie, que c'était là l'instant critique.</p> + +<p>—J'étais jeune encore, continua Gonzague,—assez bien en cour... riche, +très-riche déjà... ma noblesse était de celle qu'on ne conteste point... +j'avais pour femme un trésor de beauté, d'esprit et de vertus... Comment +échapper, je vous le demande, aux sourdes et lâches attaques de l'envie? +Sur un point j'étais vulnérable: le talon d'Achille?—L'arrêt du +parlement avait fait ma position fausse, en ce sens que, pour certaines +âmes basses, pour ces cœurs vils dont l'intérêt est le seul maître, +il semblait que je devais désirer la mort de la jeune fille de Nevers...</p> + +<p>On se récria, surtout au banc Oriol.</p> + +<p>—Eh! messieurs! fit Gonzague avant que M. de Lamoignon eût imposé +silence aux interrupteurs,—le monde est fait ainsi... nous ne +changerons pas le monde... j'avais intérêt... intérêt matériel... donc +je devais avoir une arrière-pensée... La calomnie avait beau jeu contre +moi... la calomnie ne se fit pas faute d'exploiter le filon!... un seul +obstacle me séparait d'un immense héritage... Périsse l'obstacle!... +Qu'importe le long témoignage de toute une vie pure!... On me soupçonna +des intentions les plus perverses... les plus infâmes!... on mit (je +dois <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> tout dire au conseil) on mit la froideur, la défiance, presque +la haine entre madame la princesse et moi... on prit à témoin cette +image en deuil qui orne la retraite d'une sainte femme..., on opposa au +mari vivant l'époux mort... et pour employer un mot trivial, messieurs, +un pauvre mot qui est l'expression du bonheur des humbles,—hélas! ce +qui ne semble pas fait pour nous autres qu'on appelle grands, on +troubla, on empoisonna, on perdit mon ménage...</p> + +<p>Il appuya fortement sur ce mot.</p> + +<p>—Mon ménage, entendez-vous bien? mon intérieur, mon repos, ma famille, +mon cœur... Oh! si vous saviez quelles tortures les méchants peuvent +infliger aux bons!... si vous saviez les larmes de sang qu'on pleure en +invoquant la sourde providence... si vous saviez!... je vous affirme +ceci sur mon honneur et sur mon salut... je vous le jure!... j'aurais +donné mes titres... j'aurais donné mon nom... j'aurais donné ma fortune +pour être heureux à la façon des petites gens qui ont un ménage!... +c'est-à-dire une femme dévouée... un cœur ami et toujours prêt à +recevoir le saint épanchement..., des enfants qui vous aiment et qu'on +adore... la famille... enfin la famille, cette parcelle de félicité +céleste que Dieu bon laisse tomber parmi nous!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span></p> + +<p>Vous eussiez dit qu'il avait mis son âme tout entière dans son débit... +ces dernières paroles furent prononcées avec un entraînement tel qu'il y +eut dans l'assemblée comme une grande commotion.</p> + +<p>L'assemblée était touchée au cœur.</p> + +<p>Il y avait plus que de l'intérêt, il y avait une respectueuse compassion +pour cet homme, tout à l'heure si hautain, pour ce grand de la +terre,—pour ce prince qui venait mettre à nu, avec des larmes dans la +voix et dans les yeux, la plaie terrible de son existence.</p> + +<p>Ces juges étaient, pour bon nombre, des gens de famille. La fibre du +père et de l'époux remua en eux violemment.</p> + +<p>Les autres, roués ou coquins, ressentirent je ne sais quel vague effet, +comme des aveugles qui devineraient les couleurs;—ou comme ces filles +perdues qui s'en vont au théâtre pleurer toutes leurs larmes aux accents +de la vertu persécutée.</p> + +<p>Il n'y avait que deux êtres pour rester froids au milieu de +l'attendrissement général:</p> + +<p>Madame la princesse de Gonzague et M. le marquis de Chaverny.</p> + +<p>La princesse avait les yeux baissés. Elle semblait rêver,—et certes, +cette tenue glacée ne plaidait point en sa faveur auprès de ses juges +prévenus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p> + +<p>Quant au petit marquis, il se dandinait sur son fauteuil et mâchait +entre ses dents:</p> + +<p>—Mon illustre cousin est un coquin sublime!</p> + +<p>Les autres comprenaient à l'attitude même de madame de Gonzague ce que +l'infortuné prince avait dû souffrir.</p> + +<p>—C'est trop! dit M. de Mortemart au cardinal de Lorraine;—soyons +juste, c'est trop!</p> + +<p>M. de Mortemart s'appelait Victurnien de son nom de baptême, comme tous +les membres de la maison de la Rochechouart. Ces divers Victurniens +étaient généralement de bons hommes. Les mémoires méchants leur font +cette querelle d'Allemand qu'aucun d'eux n'inventa la poudre.</p> + +<p>Le cardinal de Lorraine secoua son jabot, chargé de tabac d'Espagne. +Chaque membre du respectable sénat faisait ce qu'il pouvait pour garder +sa gravité austère.</p> + +<p>Mais, aux petits bancs, on ne se gênait point. Gironne s'essuyait les +yeux qu'il avait secs; Oriol, plus tendre ou plus habile, pleurait à +chaudes larmes.</p> + +<p>—Quelle âme! dit <ins class="correction" title="Tavanne">Taranne</ins>.</p> + +<p>—Quelle belle âme! amenda M. de Peyrolles qui venait d'entrer.</p> + +<p>—Ah! fit Oriol avec sentiment, on n'a pas compris ce cœur-là!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p> + +<p>—Quand je vous disais, murmura le cardinal un peu remis, que nous +allions en apprendre de belles... Mais écoutons: Gonzague n'a pas fini.</p> + +<p>Gonzague, en effet, reprenait, pâle et beau d'émotion:</p> + +<p>—Je n'ai point de rancune, messieurs, Dieu me garde d'en vouloir à +cette pauvre mère abusée!... les mères sont crédules parce qu'elles +aiment ardemment... Et si j'ai souffert, n'a-t-elle pas eu, elle aussi, +de cruelles tortures... L'esprit le plus robuste s'affaiblit à la longue +dans le martyre... l'intelligence se lasse... Ils lui ont dit que +j'étais l'ennemi de sa fille... Et pourquoi non! s'interrompit-il avec +amertume, puisque j'ai des intérêts opposés à ceux de sa fille?... des +intérêts, vous comprenez bien cela, messieurs! des intérêts, moi +Gonzague;—le prince de Gonzague,—l'homme de France le plus riche après +Law!...</p> + +<p>—Avant Law!... glissa Oriol.</p> + +<p>Et certes, il n'y avait là personne pour le contredire.</p> + +<p>—Ils lui ont dit, poursuivait Gonzague: cet homme a des émissaires +partout... des agents sillonnent en tous sens la France, l'Espagne, +l'Italie... cet homme s'occupe de votre fille plus que vous-même!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p> + +<p>Il se tourna vers la princesse et ajouta:</p> + +<p>—On vous a dit cela, n'est-ce pas, madame?</p> + +<p>Aurore de Caylus, sans lever les yeux et sans bouger, laissa tomber ces +mots:</p> + +<p>—On me l'a dit.</p> + +<p>—Voyez!... s'écria Gonzague en s'adressant au conseil.</p> + +<p>Puis, se tournant de nouveau vers sa femme:</p> + +<p>—On vous a dit aussi, pauvre mère: Si vous cherchez en vain, si vos +efforts sont restés si longtemps inutiles, c'est que sa main est +là,—dans l'ombre,—sa main qui donne le change à vos recherches, qui +égare vos poursuites... sa main perfide.., n'est-il pas vrai, madame, +qu'on vous a dit cela?</p> + +<p>—On me l'a dit, repartit encore la princesse.</p> + +<p>—Voyez! voyez! mes juges et mes pairs! fit Gonzague;—et ne vous a-t-on +pas dit quelque chose encore, madame?... Cette main qui agit dans +l'ombre... cette main perfide... la main de votre mari... ne vous a-t-on +pas dit que peut-être l'enfant n'était plus... qu'il y avait des hommes +assez infâmes pour tuer un enfant... et que peut-être... je n'achève +pas, madame, mais on vous a dit cela!</p> + +<p>Aurore de Caylus, pâle autant qu'une morte, répondit pour la troisième +fois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span></p> + +<p>—On me l'a dit.</p> + +<p>—Et vous avez cru, madame? interrogea le prince, dont l'indignation +altérait la voix.</p> + +<p>—Je l'ai cru, repartit froidement la princesse.</p> + +<p>De toutes les parties de la salle s'élevèrent à ce mot des réclamations.</p> + +<p>—Vous vous perdez, madame, dit tout bas le cardinal à l'oreille de la +princesse;—à quelques conclusions que puisse arriver M. de Gonzague, +vous êtes sûre d'être condamnée.</p> + +<p>Elle avait repris son immobilité silencieuse.</p> + +<p>Le président de Lamoignon ouvrait la bouche pour lui adresser quelques +remontrances, lorsque Gonzague l'arrêta d'un geste respectueux.</p> + +<p>—Laissez, M. le président, je vous en prie, dit-il,—laissez, +messieurs... je me suis imposé sur cette terre un devoir pénible; je le +remplis de mon mieux; Dieu me tiendra compte de mes efforts... S'il faut +vous dire la vérité tout entière, cette convocation solennelle avait +pour but principal de forcer madame la princesse à m'écouter une fois en +sa vie... Depuis dix-huit ans que nous sommes époux, je n'avais pu +encore obtenir cette faveur... je voulais parvenir jusqu'à elle, moi, +l'exilé du premier jour des noces, je voulais me montrer tel que je +suis, à elle qui ne me connaît pas... j'ai réussi: grâces vous en <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +soient rendues, mais ne vous mettez pas entre elle et moi, car j'ai le +talisman qui va lui ouvrir enfin les yeux.</p> + +<p>Puis, parlant d'eux, mais pour la princesse toute seule, et s'adressant +à elle directement, au milieu du silence profond qui régnait dans la +salle:</p> + +<p>—On vous a dit vrai, madame, j'avais plus d'agents que vous en France, +en Espagne, en Italie... car, pendant que vous écoutiez ces accusations +infâmes portées contre moi, je travaillais pour vous... je répondais à +toutes ces calomnies par une poursuite plus ardente, plus obstinée que +la vôtre... je cherchais, moi aussi... je cherchais sans cesse et sans +repos avec ce que j'ai de crédit et de puissance, avec mon or, avec mon +cœur!... Et aujourd'hui... vous voilà qui m'écoutez, maintenant!... +Aujourd'hui, récompensé enfin de tant d'années de peines, je viens à +vous qui me méprisez et me haïssez, moi qui vous respecte et qui vous +aime... je viens à vous, et je vous dis:—Ouvrez vos bras, heureuse +mère, je vais y mettre votre enfant!</p> + +<p>En même temps, il se tourna vers Peyrolles qui attendait ses ordres.</p> + +<p>—Qu'on amène, ordonna-t-il à haute voix,—mademoiselle Aurore de +Nevers!</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>X</h2><p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p> + +<h3>—J'y suis!—</h3> + +<p>Nous avons pu rapporter les paroles prononcées par Gonzague. Ce qui +n'est pas donné de rendre avec la plume, c'est le feu du débit, +l'ampleur de la pose, la profonde conviction que rayonnait le regard.</p> + +<p>Ce Gonzague était un prodigieux comédien. Il <ins class="correction" title="s'emprégnait">s'imprégnait</ins> de son rôle +appris, à ce point que l'émotion le dominait lui-même, et que c'étaient +de vrais élans qui jaillissaient de son âme.</p> + +<p>C'est le comble de l'art.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p> + +<p>Placé autrement et doué d'une autre ambition, cet homme eût remué un +monde.</p> + +<p>Parmi ceux qui l'écoutaient, il y avait des sans cœur, des gens +rompus à toutes les roueries de l'éloquence, des magistrats blasés sur +les effets de parole, des financiers d'autant plus difficiles à tromper +que, d'avance, ils étaient complices du mensonge.</p> + +<p>Gonzague, jouant avec l'impossible, produisit un véritable miracle. Tout +le monde le crut; tout le monde eût juré qu'il avait dit vrai.</p> + +<p>Oriol, Gironne, Albret, <ins class="correction" title="Tavanne">Taranne</ins> et autres ne faisaient plus leur métier; +ils étaient pris. Tous se disaient: Plus tard il mentira, mais à +présent, il dit vrai.</p> + +<p>Tous ajoutaient:</p> + +<p>—Se peut-il qu'il y ait en cet homme tant de grandeur avec tant de +perversité?</p> + +<p>Ses pairs, ce groupe de grands seigneurs qui étaient là pour le juger, +regrettaient d'avoir pu parfois douter de lui.</p> + +<p>Ce qui le grandissait, c'était cet amour chevaleresque pour sa femme, ce +magnanime pardon de la longue injure.—Dans les siècles les plus perdus, +les vertus de famille font à qui veut un haut piédestal.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span></p> + +<p>Il n'y avait pas là un seul cœur qui ne battît violemment.</p> + +<p>M. de Lamoignon essuya une larme et Villeroy, le vieux guerrier, +s'écria:</p> + +<p>—Par la sambleu! prince, vous êtes un galant homme.</p> + +<p>Mais le résultat le plus complet, ce fut la conversion du sceptique +Chaverny et l'effet foudroyant produit sur la princesse elle-même.</p> + +<p>Chaverny se roidit tant qu'il put, mais aux dernières paroles du prince, +on le vit rester bouche béante.</p> + +<p>—S'il a fait cela, dit-il à Choisy,—du diable si je ne lui pardonne +pas tout le reste.</p> + +<p>Quant à Aurore de Caylus, elle s'était levée tremblante, pâle, semblable +à un fantôme. Le cardinal de Lorraine fut obligé de la soutenir dans ses +bras.</p> + +<p>Elle restait l'œil fixé sur la porte par où venait de sortir M. de +Peyrolles.</p> + +<p>L'effroi, l'espoir se peignaient tour à tour sur ses traits.</p> + +<p>Allait-elle voir sa fille?</p> + +<p>L'avertissement bizarre trouvé par elle dans son livre d'heures, à la +page du <i>miserere</i>, annonçait-il cela?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span></p> + +<p>On lui avait dit de venir; elle était venue,—allait-elle avoir à +défendre sa fille?</p> + +<p>Quel que fût le danger inconnu, c'était de joie surtout que son cœur +battait.—Sa fille! oh! comme son âme allait s'élancer vers elle à +première vue!</p> + +<p>Dix-huit ans de larmes, payés par un seul sourire!</p> + +<p>Elle attendait.—Tout le monde attendait comme elle.</p> + +<p>Peyrolles était sorti par l'issue donnant sur l'appartement du prince. +Il rentra bientôt, tenant dona Cruz par la main. Gonzague se rendit à sa +rencontre.</p> + +<p>Ce ne fut qu'un cri: Qu'elle est belle!</p> + +<p>Puis les affidés, rentrant dans leur rôle, prononcèrent à demi voix ce +mot qu'on leur avait appris:</p> + +<p>—Quel air de famille!</p> + +<p>Mais il se trouva que les gens de bonne foi allèrent plus loin que les +stipendiés. Les deux présidents, le maréchal, le prélat et tous les +ducs, regardant tour à tour madame la princesse puis dona Cruz, firent +cette déclaration spontanée:</p> + +<p>—Elle ressemble à sa mère...</p> + +<p>Il était donc acquis déjà pour ceux qui avaient <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> mission de juger +que madame la princesse était la mère de dona Cruz.</p> + +<p>Et pourtant madame la princesse, changeant encore une fois de visage, +avait repris son air de trouble et d'anxiété. Elle regardait cette belle +jeune fille, et c'était <ins class="correction" title="un">une</ins> sorte d'effroi qui se peignait sur ses +traits.</p> + +<p>Ce n'était pas ainsi, oh! non, qu'elle avait rêvé sa fille...</p> + +<p>Sa fille ne pouvait pas être plus belle,—mais sa fille devait être +autrement.</p> + +<p>Et cette froideur soudaine qu'elle sentait en dedans d'elle-même à cet +instant où tout son cœur aurait dû s'élancer vers l'enfant retrouvé, +cette froideur l'épouvantait.</p> + +<p>Était-elle donc une mauvaise mère?</p> + +<p>A cette frayeur, une autre s'ajoutait.—Quel avait dû être le passé de +cette charmante enfant dont les yeux brillaient hardiment, dont la +taille souple avait d'étranges ondulations, dont toute la personne, +enfin, était marquée de ce cachet gracieux,—trop gracieux—que +l'austère éducation de famille ne demande point d'ordinaire aux +héritières des ducs.</p> + +<p>Chaverny, qui était déjà parfaitement remis de son émotion et qui +regrettait fort d'avoir cru à Gonzague pendant une minute, Chaverny +exprima <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> l'idée de la princesse autrement, et mieux qu'elle n'eût pu +le faire elle-même:</p> + +<p>—Elle est adorable! dit-il à Choisy en la reconnaissant.</p> + +<p>—Tu es décidément amoureux? demanda Choisy.</p> + +<p>—Je l'étais, répondit le petit marquis;—ce nom de Nevers l'écrase et +lui va mal.</p> + +<p>Ces beaux casques de nos cuirassiers iraient mieux à un gamin de Paris, +mièvre et sans gêne dans ses mouvements. Il y a des alliances +impossibles.</p> + +<p>Gonzague n'avait point vu cela; Chaverny le voyait: pourquoi?</p> + +<p>Chaverny était français et Gonzague italien. D'abord, de tous les +habitants de notre globe, le Français est le plus près de la femme pour +la délicatesse et pour juger des nuances.</p> + +<p>Ensuite, ce beau prince de Gonzague avait bien près de cinquante ans.</p> + +<p>Chaverny était tout jeune.</p> + +<p>Plus l'homme vieillit, moins il est homme.</p> + +<p>Gonzague n'avait point vu cela: il ne pouvait pas le voir. Sa finesse +milanaise était de la diplomatie, non point de l'esprit.</p> + +<p>Pour apercevoir ces détails, il faut avoir un sens exquis comme Aurore +de Caylus, femme et <span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> mère,—ou bien être un peu myope et regarder de +tout près comme le petit marquis.</p> + +<p>Dona Cruz, cependant, le rouge au front, les yeux baissés, le sourire +timide aux lèvres, était au bas de l'estrade.—Chaverny seul et la +princesse devinaient l'effort qu'elle faisait pour tenir ses paupières +fermées.</p> + +<p>Elle avait si grande envie de voir.</p> + +<p>Mademoiselle de Nevers, lui dit Gonzague,—allez embrasser votre mère!</p> + +<p>Dona Cruz eut un mouvement de sincère allégresse; son élan ne fut point +joué. Là était l'habileté suprême de Gonzague qui n'avait pas voulu +d'une comédienne pour remplir ce premier rôle. Dona Cruz était de bonne +foi.</p> + +<p>Son regard caressant se tourna tout de suite vers celle qu'elle croyait +sa mère. Elle fit un pas et ses bras s'ouvrirent d'avance.</p> + +<p>Mais ses bras retombèrent, ses paupières aussi.—Un geste froid de la +princesse venait de la clouer à sa place.</p> + +<p>La princesse, revenue aux défiances qui naguère navraient sa solitude, +la princesse répondant à cette pensée qu'elle venait d'avoir et que +l'aspect de dona Cruz lui avait inspirée, la princesse dit entre haut et +bas:</p> + +<p>—Qu'a-t-on fait de la fille de Nevers?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p> + +<p>Puis, élevant la voix, elle ajouta:</p> + +<p>—Dieu m'est témoin que j'ai le cœur d'une mère!... mais si la fille +de Nevers me revenait flétrie d'une seule tache... n'eût-elle oublié +qu'une minute la fierté de sa race... je voilerais mon visage et je +dirais:—Nevers est mort tout entier!</p> + +<p>—Ventrebleu! fit Chaverny, je <ins class="correction" title="parirais">parierais</ins> pour plusieurs minutes!</p> + +<p>Il était seul de son avis en ce moment. La sévérité de madame de +Gonzague semblait intempestive et même dénaturée.</p> + +<p>Pendant qu'elle parlait, un petit bruit se fit à sa droite, comme si la +porte voisine tournait doucement sur ses gonds derrière la draperie.</p> + +<p>Elle ne prit point garde.</p> + +<p>Gonzague répondait, joignant les mains, comme si le doute eût été ici un +blasphème:</p> + +<p>—O madame! madame!... Est-ce bien votre cœur qui a parlé?... +mademoiselle de Nevers... votre fille, madame!... est plus pure que les +anges!</p> + +<p>Une larme était dans les yeux de la pauvre dona Cruz.</p> + +<p>Le cardinal se pencha vers Aurore de Caylus:</p> + +<p>—A moins que vous n'ayez pour doute encore <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> des raisons précises et +avouables... commença-t-il.</p> + +<p>—Des raisons? interrompit la princesse; mon cœur est resté froid, +mes yeux secs, mes bras immobiles... ne sont-ce pas des raisons, cela?</p> + +<p>—Belle dame, si vous n'en avez pas d'autres, je ne pourrai, en +conscience, combattre l'opinion évidemment unanime du conseil.</p> + +<p>Aurore de Caylus jeta autour d'elle un sombre regard.</p> + +<p>—Vous voyez bien, je ne m'étais pas trompé, fit le cardinal à l'oreille +du duc de Mortemart, il y a là un grain de folie!</p> + +<p>—Messieurs! messieurs! s'écria la princesse, est-ce que déjà vous +m'avez jugée?</p> + +<p>—Rassurez-vous, madame, et calmez-vous, répliqua le président de +Lamoignon; tous ceux qui sont dans cette enceinte vous respectent et +vous aiment... tous, et au premier rang l'illustre prince qui vous a +donné son nom...</p> + +<p>La princesse baissa la tête.</p> + +<p>Le président de Lamoignon poursuivit avec une nuance de sévérité dans la +voix:</p> + +<p>—Agissez suivant votre conscience, madame, et ne craignez rien... notre +tribunal n'a point mission de punir... l'erreur n'est pas crime; <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> +mais malheur!... vos parents et vos amis auront compassion de vous si +vous êtes trompée.</p> + +<p>—Trompée! répéta la princesse sans relever la tête; oh! oui... j'ai été +bien souvent trompée... mais si personne n'est ici pour me défendre, je +me défendrai moi-même... Ma fille doit porter avec elle la preuve de sa +naissance.</p> + +<p>—Quelle preuve, demanda le président de Lamoignon?</p> + +<p>—La preuve désignée par M. de Gonzague lui-même... la feuille arrachée +au registre de la chapelle de Caylus...</p> + +<p>—Arrachée de ma propre main, messieurs! ajouta-t-elle en se redressant.</p> + +<p>—Voilà ce que je voulais savoir, pensa Gonzague.</p> + +<p>—Cette preuve, reprit-il tout haut, votre fille l'avait, madame.</p> + +<p>—Elle ne l'a donc pas! s'écria Aurore de Caylus.</p> + +<p>Un long murmure s'éleva dans l'assemblée à cette exclamation.</p> + +<p>—Emmenez-moi! emmenez-moi! balbutia dona Cruz en larmes.</p> + +<p>Quelque chose remua au fond du cœur de la princesse, en écoutant la +voix désolée de cette pauvre enfant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span></p> + +<p>—Mon Dieu! dit-elle en levant ses mains vers le ciel, mon Dieu! +inspirez-moi... mon Dieu! ce serait un malheur horrible et un grand +crime que de repousser mon enfant!... Mon Dieu! je vous en prie au fond +de ma misère: répondez-moi! répondez-moi!...</p> + +<p>On vit tout à coup sa figure s'éclairer, tandis que tout son corps +tressaillait violemment.</p> + +<p>Elle avait interrogé Dieu.—Une voix, que personne n'entendit, hormis +elle-même,—une voix mystérieuse et qui semblait répondre à ce suprême +appel, prononça derrière la draperie les trois mots de la devise de +Nevers:</p> + +<p>—J'y suis!</p> + +<p>La princesse s'appuya au bras du cardinal pour ne point tomber à la +renverse.</p> + +<p>Elle n'osait se retourner. Cette voix venait-elle du ciel?</p> + +<p>Gonzague se méprit à cette émotion soudaine. Il voulut frapper le +demi-coup.</p> + +<p>—Madame, s'écria-t-il, vous avez fait appel au Maître de toutes choses: +Dieu vous répond, je le vois, je le sens... votre bon ange est en vous +qui combat les suggestions du mal... Madame, ne repoussez pas le bonheur +après vos longues souffrances si noblement supportées!... madame, +oubliez la main qui met dans la vôtre <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> un trésor: je ne réclamerai +point mon salaire... Je ne vous demande qu'une chose... regardez-la!... +regardez votre enfant... la voici bien tremblante, la voici toute brisée +de l'accueil de sa mère... Écoutez au dedans de vous-même, madame: la +voix de l'âme vous répondra...</p> + +<p>La princesse regarda dona Cruz.</p> + +<p>M. Gonzague, avec entraînement:</p> + +<p>—Maintenant que vous l'avez vue... au nom du Dieu vivant, je vous le +demande, n'est-ce pas là votre fille?</p> + +<p>La princesse ne répondit pas tout de suite. Involontairement, elle se +tourna à demi vers la draperie.</p> + +<p>La voix, distincte pour elle seule, ne prononça qu'un mot:</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Non! répéta la princesse avec force.</p> + +<p>Et son regard résolu fit le tour de l'assemblée.</p> + +<p>Elle n'avait plus peur.—Quel que fût ce mystérieux conseiller qui était +là derrière la draperie, elle avait confiance en lui, car il combattait +Gonzague.</p> + +<p>Et d'ailleurs, il accomplissait la muette promesse du livre d'heures: il +venait avec la devise de Nevers.</p> + +<p>Mille réclamations, cependant, se croisaient <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> dans la salle. +L'indignation d'Oriol et compagnie ne connaissait plus de bornes.</p> + +<p>—C'en est trop! dit Gonzague, feignant d'être blessé profondément; +messieurs, je crois avoir fait mon devoir...</p> + +<p>—Largement! s'écria Gironne.</p> + +<p>—Messieurs, poursuivit Gonzague en apaisant de la main le zèle trop +bruyant du bataillon sacré, la patience humaine a des bornes... je +m'adresserai une dernière fois à madame la princesse, et je lui dirai: +Il faut de bonnes raisons, des raisons graves et fortes pour repousser +la vérité évidente.</p> + +<p>—Hélas! soupira le bon cardinal, ce sont mes propres paroles!... mais +quand ces dames se sont mis quelque chose en tête...</p> + +<p>—Ces raisons, acheva Gonzague, madame, les avez-vous?</p> + +<p>—Oui, répondit la voix mystérieuse.</p> + +<p>—Oui! répliqua la princesse à son tour.</p> + +<p>Gonzague était livide et ses lèvres s'agitaient convulsivement. Il +sentait qu'il y avait là, au sein même de cette assemblée convoquée par +lui, une influence hostile, mais insaisissable. Il la sentait, mais il +la cherchait en vain.</p> + +<p>Depuis quelques minutes, tout était changé dans la personne de la veuve +de Nevers. Le <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> marbre s'était fait chair, la statue vivait.</p> + +<p>D'où provenait ce miracle?</p> + +<p>Le changement s'était opéré au moment même où la princesse, éperdue, +avait invoqué le secours de Dieu; mais Gonzague ne croyait point à Dieu.</p> + +<p>Il essuya la sueur qui coulait de son front.</p> + +<p>—Avez-vous donc des nouvelles de votre fille? demanda-t-il, cachant son +anxiété de son mieux.</p> + +<p>La princesse garda le silence.</p> + +<p>—Il y a des imposteurs, reprit Gonzague; la fortune de Nevers est une +belle proie... Vous a-t-on présenté quelque autre jeune fille?...</p> + +<p>Nouveau silence.</p> + +<p>—En vous disant, poursuivit Gonzague: Celle-ci est la véritable... on +l'a sauvée... on l'a élevée... Ils disent tous cela!</p> + +<p>Les plus fins diplomates se laissent entraîner. Le président de +Lamoignon et ses graves assesseurs regardaient maintenant Gonzague avec +étonnement.</p> + +<p>—Cache tes griffes, chat-tigre! murmura Chaverny.</p> + +<p>Assurément, le silence de la voix mystérieuse était souverainement +habile.</p> + +<p>Tant qu'elle ne parlait point, la princesse ne <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> pouvait répondre, et +Gonzague, furieux, perdait la prudence.</p> + +<p>Au milieu de sa face pâle, on voyait ses yeux brûlants et sanglants.</p> + +<p>—Elle est là, poursuivit-il entre ses dents serrées; toute prête à +paraître... n'est-ce pas, madame? vivante... Répondez!... vivante?...</p> + +<p>La princesse s'appuya d'une main au bras de son fauteuil.—Elle +chancelait.—Elle eût donné dix ans de sa vie pour soulever cette +draperie, derrière laquelle était l'oracle, muet désormais.</p> + +<p>—Répondez! répondez! fit Gonzague.</p> + +<p>Et les juges eux-mêmes répétaient:</p> + +<p>—Madame, répondez!</p> + +<p>Aurore de Caylus écoutait. Sa poitrine n'avait plus de souffle.</p> + +<p>Oh! que l'oracle tardait!</p> + +<p>—Pitié!... murmura-t-elle enfin en se tournant à demi.</p> + +<p>La draperie s'agita faiblement.</p> + +<p>—Comment pourrait-elle répondre? disaient cependant les affidés.</p> + +<p>—Vivante? fit Aurore de Caylus interrogeant l'oracle d'une voix brisée.</p> + +<p>—Vivante! lui fut-il enfin répondu.</p> + +<p>Elle se redressa, radieuse, ivre de joie.</p> + +<p>—Oui, vivante, vivante! fit-elle avec éclat; <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> vivante malgré vous +et par la protection de Dieu!</p> + +<p>Tout le monde se leva en tumulte. Pendant un instant l'agitation fut à +son comble.</p> + +<p>Les affidés parlaient tous à la fois et réclamaient justice. Au banc des +commissaires royaux on se consultait.</p> + +<p>—Quand je vous disais, répétait le cardinal, quand je vous disais, +monsieur le duc!... mais nous ne savons pas tout... Or, je commence à +croire que madame la princesse n'est point folle!</p> + +<p>Au milieu de la confusion générale, la voix de la tapisserie dit:</p> + +<p>—Ce soir, au bal du régent... On vous dira la devise de Nevers.</p> + +<p>—Et je verrai ma fille! balbutia la princesse prête à se trouver mal.</p> + +<p>Le bruit faible d'une porte qui se refermait se fit entendre encore. +Puis, plus rien.</p> + +<p>Il était temps. Chaverny, curieux comme une femme en proie d'un vague +soupçon, s'était glissé derrière le cardinal de Lorraine. Il souleva +brusquement la portière.</p> + +<p>Sous la portière il n'y avait rien, mais la princesse poussa un cri +étouffé.</p> + +<p>C'était assez; Chaverny ouvrit la porte et s'élança dans le corridor.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p> + +<p>Le corridor était sombre, car la nuit commençait à tomber. Chaverny ne +vit rien, sinon tout au bout de la galerie la silhouette cahotante du +petit bossu aux jambes torses, qui disparut, descendant l'escalier +tranquillement.</p> + +<p>Chaverny se prit à réfléchir.</p> + +<p>—Le cousin avait voulu jouer quelque méchant tour au diable, se +disait-il, et le diable prend sa revanche!</p> + +<p>Pendant cela, dans la salle des délibérations, sur un signe du président +de Lamoignon, les conseillers avaient repris leurs places.</p> + +<p>Gonzague avait fait sur lui-même un terrible effort. Il était calme en +apparence.</p> + +<p>Il salua le conseil et dit:</p> + +<p>—Messieurs, je rougirais d'ajouter une parole... Décidez, s'il vous +plaît, entre madame la princesse et moi.</p> + +<p>—Délibérons! firent quelques voix.</p> + +<p>M. de Lamoignon se leva et se couvrit.</p> + +<p>—Prince, dit-il, l'avis des commissaires royaux, après avoir entendu M. +le cardinal pour madame la princesse, est qu'il n'y a point lieu à +jugement... Puisque madame de Gonzague sait où est sa fille, qu'elle la +présente. M. de Gonzague représentera également celle qu'il dit être +héritière de Nevers... La preuve écrite, désignée <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> par M. le prince, +invoquée par madame la princesse, cette page enlevée au registre de la +chapelle de Caylus, sera produite et rendra la décision facile... Nous +ajournons, au nom du roi, le conseil à trois jours.</p> + +<p>—J'accepte! repartit Gonzague avec empressement; j'aurai la preuve!</p> + +<p>—J'aurai ma fille et j'aurai la preuve, dit pareillement la princesse; +j'accepte!</p> + +<p>Les commissaires royaux levèrent aussitôt la séance.</p> + +<p>—Quant à vous, enfant, pauvre enfant! dit Gonzague à dona Cruz en la +remettant aux mains de Peyrolles, j'ai fait ce que j'ai pu... Dieu seul +à présent peut vous rendre le cœur de votre mère.</p> + +<p>Dona Cruz rabattit son voile et s'éloigna.</p> + +<p>Mais avant de passer le seuil, elle se ravisa tout à coup. Elle s'élança +vers la princesse.</p> + +<p>—Madame, s'écria-t-elle en pressant sa main qu'elle baisa, que vous +soyez ou non ma mère, je vous respecte et je vous aime!</p> + +<p>La princesse sourit et effleura son front de ses lèvres.</p> + +<p>—Tu n'es pas complice, enfant, dit-elle; j'ai vu cela... Je ne t'en +veux point.</p> + +<p>Peyrolles entraîna dona Cruz.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p> + +<p>Toute cette noble foule, qui naguère remplissait l'hémicycle, s'était +écoulée. Le jour baissait rapidement. Gonzague, qui venait de reconduire +les juges royaux, rentra comme la princesse allait sortir, entourée de +ses femmes.</p> + +<p>Sur un geste impérieux qu'il fit, elles s'écartèrent. Gonzague +s'approcha de la princesse, et avec ces grands airs de courtoisie qu'il +ne quittait jamais, il se pencha jusqu'à sa main pour la baiser.</p> + +<p>—Madame, lui dit-il ensuite d'un ton léger, c'est donc la guerre +déclarée entre nous?</p> + +<p>—Je n'ai garde d'attaquer, monsieur, répondit Aurore de Caylus; je me +défends.</p> + +<p>—En tête à tête, reprit Gonzague qui avait peine à cacher sous sa +froideur polie la rage qu'il avait dans le cœur, nous ne discuterons +point, s'il vous plaît: je tiens à vous épargner cette inutile +fatigue... Mais vous avez donc de mystérieux protecteurs, madame?</p> + +<p>—J'ai la bonté du Ciel, monsieur, qui est l'appui des mères.</p> + +<p>Gonzague eut un sourire.</p> + +<p>—Giraud! dit la princesse à sa suivante Madeleine, faites qu'on prépare +ma litière!</p> + +<p>—Y a-t-il donc office du soir à la paroisse Saint-Magloire? demanda +Gonzague étonné.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p> + +<p>—Je ne sais, monsieur, répondit la princesse avec calme; ce n'est pas à +la paroisse Saint-Magloire que je me rends... Félicité, vous atteindrez +mes écrins.</p> + +<p>—Vos diamants, madame! fit le prince avec raillerie; la cour qui vous +regrette depuis si longtemps va-t-elle enfin jouir du bonheur de vous +revoir?</p> + +<p>—Je vais ce soir au bal du régent, monsieur, dit-elle.</p> + +<p>Pour le coup, Gonzague demeura stupéfait.</p> + +<p>—Vous!... balbutia-t-il, vous!</p> + +<p>Elle se redressa si belle et si hautaine que Gonzague baissa les yeux +malgré lui.</p> + +<p>—Moi, répondit-elle en prenant le pas sur ses femmes pour sortir; mon +deuil est fini d'aujourd'hui, monsieur le prince... Faites ce que vous +voudrez contre moi, je n'ai plus peur de vous!</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>XI</h2> + +<h3>—Où le bossu se fait inviter au bal de la cour.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p> + +<p>Gonzague demeura un instant immobile à regarder sa femme qui traversait +la galerie pour rentrer dans son appartement.</p> + +<p>—C'est une résurrection! pensa-t-il; j'ai pourtant bien joué cette +grande partie! pourquoi l'ai-je perdue?... Évidemment, elle avait un +dessous de cartes... Gonzague! vous n'avez pas tout vu!... Il y a là +quelque chose qui vous échappe!</p> + +<p>Il se prit à parcourir la chambre à grands pas.</p> + +<p>—En tout cas, poursuivit-il, nous n'avons <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> pas une minute à +perdre!... Que va-t-elle faire au bal du Palais-Royal?... parler à M. le +régent?... Évidemment, elle sait où est sa fille!...</p> + +<p>—Et moi aussi, je le sais! s'interrompit-il en ouvrant ses tablettes; +en ceci, du moins, le hasard m'a servi!</p> + +<p>Il frappa sur un timbre et dit au domestique qui accourut:</p> + +<p>—M. de Peyrolles!... qu'on m'envoie sur-le-champ M. de Peyrolles.</p> + +<p>Le domestique sortit. Gonzague reprit sa promenade solitaire, et +revenant à sa première pensée, il dit:</p> + +<p>—Elle a un auxiliaire nouveau... Quelqu'un est caché derrière la +toile!...</p> + +<p>—Prince! s'écria Peyrolles en entrant, je puis enfin vous parler!... +Mauvaises nouvelles... En s'en allant, le cardinal de Lorraine disait +aux commissaires royaux: il y a là-dessous quelque mystère +d'iniquité!...</p> + +<p>—Laissez dire le cardinal, fit Gonzague.</p> + +<p>—Dona Cruz est en pleine révolte!... On lui a fait jouer un rôle +indigne! Elle veut quitter Paris.</p> + +<p>—Laisse faire dona Cruz... et tâche de m'écouter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span></p> + +<p>—Pas avant de vous avoir appris ce qui se passe... Lagardère est à +Paris.</p> + +<p>—Bah!... je m'en doutais!... Depuis quand?</p> + +<p>—Depuis hier pour le moins.</p> + +<p>—La princesse a dû le voir! pensa Gonzague.</p> + +<p>Puis il ajouta:</p> + +<p>—Comment sais-tu cela?</p> + +<p>Peyrolles baissa la voix et répondit:</p> + +<p>—Saldagne et Faënza sont morts.</p> + +<p>Manifestement, M. de Gonzague ne s'attendait point à cela. Les muscles +de sa face tressaillirent et il eut comme un éblouissement.</p> + +<p>Ce fut l'affaire d'une seconde. Quand Peyrolles releva les yeux sur lui, +il était remis déjà.</p> + +<p>—Deux d'un coup! fit-il; c'est le diable que cet homme-là!</p> + +<p>Peyrolles tremblait.</p> + +<p>—Et où a-t-on retrouvé leurs cadavres? demanda Gonzague?</p> + +<p>—Dans la ruelle qui longe le jardin de votre petite maison.</p> + +<p>—Ensemble?</p> + +<p>—Saldagne contre la porte... Faënza à quinze pas de là... Saldagne est +mort d'un coup de pointe...</p> + +<p>—Là, n'est-ce pas? fit Gonzague en plaçant son doigt entre ses deux +sourcils.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span></p> + +<p>Peyrolles fit le même geste et reprit:</p> + +<p>—Là!... Faënza est tombé frappé à la même place et du même coup.</p> + +<p>—Et pas d'autre blessure?</p> + +<p>—Pas d'autre... La botte de Nevers est toujours mortelle.</p> + +<p>Gonzague disposa ses dentelles à son jabot devant une glace.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il; M. le chevalier de Lagardère s'est fait inscrire +deux fois à ma porte... Je suis content qu'il soit à Paris... Nous +allons le faire pendre!</p> + +<p>—La corde qui étranglera celui-là... commença Peyrolles...</p> + +<p>—N'est pas encore filée, n'est-ce pas?... Je crois que si... Tudieu! +pense donc, ami Peyrolles. Il est grand temps! nous ne sommes plus que +quatre.</p> + +<p>—Oui, fit le factotum en frissonnant, il est grand temps.</p> + +<p>—Deux bouchées! reprit Gonzague en rebouclant son ceinturon; nous deux +d'un coup... de l'autre ces deux pauvres diables...</p> + +<p>—Cocardasse et Passepoil?... interrompit Peyrolles; ils ont peur de +Lagardère!</p> + +<p>—Ils sont donc comme toi!... C'est égal; nous n'avons pas le choix... +Va me les chercher! va!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p> + +<p>M. de Peyrolles se dirigea vers l'office.</p> + +<p>Gonzague pensait.</p> + +<p>—Je disais bien qu'il fallait agir... agir tout de suite... Corps de +Christ! voici une nuit qui verra d'étranges choses!</p> + +<p>—Eh! vite!... dit Peyrolles en arrivant à l'office; monseigneur a +besoin de vous!</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil avaient dîné depuis midi jusqu'à la brune. +C'étaient deux héroïques estomacs. Cocardasse était rouge comme le +restant du vin, oublié dans son verre; Passepoil avait le teint tout +blême.</p> + +<p>La bouteille produit ce double résultat, suivant le tempérament des +preneurs.</p> + +<p>Mais au point de vue des oreilles, le vin n'a pas deux manières d'agir. +Cocardasse et Passepoil n'étaient pas plus endurant l'un que l'autre +après boire.</p> + +<p>D'ailleurs, le temps d'être humbles était passé. On les avait habillés +de neuf de la tête aux pieds. Ils avaient de superbes bottes de +rencontre et des feutres qui n'avaient été retapés chacun que trois +fois.</p> + +<p>Les chausses et les pourpoints étaient dignes de ces brillants +accessoires.</p> + +<p>—Dis donc, mon bon, fit Cocardasse; je crois que ce maraud, c'est à +nous qu'il s'adresse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></p> + +<p>—Si je pensais que ce faquin!... riposta le tendre Amable en saisissant +une cruche à deux mains.</p> + +<p>—Sois calme, mon caillou, reprit le Gascon; je te le donne... Mais, +bagasse! ne casse pas la faïence!</p> + +<p>Il avait pris M. de Peyrolles par une oreille et l'avait envoyé +pirouettant à Passepoil.</p> + +<p>Passepoil le saisit par l'autre oreille et le renvoya à son ancien +patron.</p> + +<p>M. de Peyrolles fit ainsi deux ou trois fois le voyage, puis Cocardasse +junior lui dit avec cette belle gravité des casseurs d'assiettes:</p> + +<p>—Mon doux ami, vous avez oublié un instant que vous aviez affaire à des +gentilshommes: tâchez dorénavant de vous en souvenir!</p> + +<p>—Voilà! appuya le Normand, selon son ancienne habitude.</p> + +<p>Puis, tous deux se levèrent tandis que M. de Peyrolles réparait de son +mieux le désordre de sa toilette.</p> + +<p>—Les deux coquins sont ivres! grommela-t-il.</p> + +<p>—Hé! donc! fit Cocardasse; je crois que le pécaïre a parlé?</p> + +<p>—J'en ai comme une vague idée, repartit Passepoil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p> + +<p>Ils s'avancèrent tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, pour +appréhender de nouveau le factotum aux oreilles, mais celui-ci prit la +fuite prudemment et rejoignit Gonzague, sans se vanter de sa +mésaventure.</p> + +<p>Gonzague lui ordonna de ne point parler à nos braves amis de la fin +malheureuse de Saldagne et de Faënza. Ceci était superflu; M. de +Peyrolles n'avait désormais aucune envie de lier conversation avec +Cocardasse et Passepoil.</p> + +<p>On les vit arriver l'instant d'après, annoncés par un terrible bruit de +ferraille. Ils avaient le feutre à la diable, les chausses débraillées, +du vin tout le long de la chemise; bref, une belle et bonne tenue de +coupe-jarrets.</p> + +<p>Ils entrèrent en se pavanant, le manteau retroussé par l'épée: +Cocardasse toujours superbe, Passepoil toujours gauche et irréprochable +de laideur.</p> + +<p>—Salue, mon bon, dit le Gascon, et remercie monseigneur...</p> + +<p>—Assez! fit Gonzague en les regardant de travers.</p> + +<p>Ils restèrent aussitôt immobiles.</p> + +<p>Avec ces vaillants, l'homme qui paye peut tout se permettre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span></p> + +<p>—Êtes-vous fermes sur vos jambes? demanda Gonzague.</p> + +<p>—J'ai bu seulement un verre de vin à la santé de monseigneur, repartit +effrontément Cocardasse; capédébiou! pour la sobriété, je ne connais pas +mon pareil...</p> + +<p>—Il dit vrai, monseigneur, prononça timidement Passepoil; car je le +surpasse... je n'ai bu que de l'eau rougie!</p> + +<p>—Mon bon, fit Cocardasse en le regardant sévèrement, tu as bu comme +moi, ni plus ni moins... A pa pur! je t'engage à ne jamais fausser la +vérité devant moi... Le mensonge, il me rend malade!</p> + +<p>—Vos rapières sont-elles toujours bonnes? demanda encore Gonzague.</p> + +<p>—Meilleures, repartit le Gascon.</p> + +<p>—Et bien au service de monseigneur, ajouta le Normand, qui fit la +révérence.</p> + +<p>—C'est bon, dit Gonzague.</p> + +<p>Et il tourna le dos, tandis que nos deux amis le saluèrent profondément +par derrière.</p> + +<p>—C'ta couquin, murmura Cocardasse, il sait parler aux hommes d'épée!</p> + +<p>Gonzague avait fait signe à Peyrolles d'approcher. Tous deux étaient +remontés jusqu'au fond de la salle, près de la porte de sortie. Gonzague +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> venait de déchirer la page de ses tablettes où il avait inscrit les +renseignements donnés par dona Cruz.</p> + +<p>Au moment où il remettait ce papier au factotum, le visage hétéroclite +du bossu se montra derrière les battants de la porte entre-bâillée. +Personne ne le voyait et il le savait bien, car ses yeux brillaient +d'une intelligence extraordinaire. Toute sa physionomie avait changé +d'aspect.</p> + +<p>A la vue de Gonzague et de son âme damnée, causant à deux pas de lui, le +bossu se rejeta vivement en arrière, puis il mit son oreille à +l'ouverture de la porte.</p> + +<p>Voici ce que d'abord il entendit.</p> + +<p>Peyrolles épelait péniblement les mots tracés au crayon par son maître.</p> + +<p>—Rue du Chantre... disait-il;—une jeune fille, nommée Aurore...</p> + +<p>Vous eussiez été effrayé à l'expression que prit le visage du bossu. Un +feu sombre s'alluma dans ses yeux.</p> + +<p>—Il sait cela! fit-il;—comment sait-il cela?...</p> + +<p>—Vous comprenez? dit Gonzague.</p> + +<p>—Oui... je comprends, répondit Peyrolles;—c'est de la chance!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span></p> + +<p>—Les gens de ma sorte ont leur étoile! reprit M. de Gonzague.</p> + +<p>—Où mettra-t-on la jeune fille?</p> + +<p>—Au pavillon de dona Cruz.</p> + +<p>Le bossu se toucha le front.</p> + +<p>—La gitanita!... murmura-t-il;—mais elle-même... comment a-t-elle pu +savoir?</p> + +<p>—Il faudra tout simplement l'enlever?... disait en ce moment Peyrolles.</p> + +<p>—Pas d'éclat! repartit Gonzague;—nous ne sommes pas en position de +nous faire des affaires... De la ruse... de l'adresse!... c'est ton +fort, ami Peyrolles! Je ne m'adresserais pas à toi s'il y avait des +coups à donner ou à recevoir... notre homme doit habiter cette maison, +j'en ferais la gageure.</p> + +<p>—Lagardère! murmura le factotum avec un visible effroi.</p> + +<p>—Tu ne l'affronterais pas, le matamore!... La première chose, c'est de +savoir s'il est absent... et je parierais bien qu'il est absent à cette +heure.</p> + +<p>—Il aimait à boire autrefois.</p> + +<p>—S'il est absent, voici un plan tout simple: Tu vas prendre cette +carte.</p> + +<p>Gonzague mit dans la main de son factotum une des deux cartes +d'invitation au bal du régent, <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> réservées pour Saldagne et Faënza.</p> + +<p>—Tu te procureras, poursuivit-il, une toilette de deuil fraîche et +galante... pareille à celle que j'ai commandée pour dona Cruz... tu +auras une litière toute prête dans la rue du Chantre... et tu te +présenteras chez la jeune fille au nom de Lagardère lui-même...</p> + +<p>—C'est jouer sa vie à pair ou non! dit M. de Peyrolles.</p> + +<p>—Allons donc!... rien que la vue de la robe et des bijoux la rendra +folle!... Tu n'auras qu'un mot à dire: Lagardère vous envoie ceci et +vous attend.</p> + +<p>—La jeune fille ne bougera pas!... dit une voix aigrelette entre eux +deux.</p> + +<p>Peyrolles sauta de côté. Gonzague mit la main à son épée.</p> + +<p>—A pa pur, fit de loin Cocardasse, vois donc, frère Passepoil!... vois +donc ce petit homme!</p> + +<p>—Ah! répondit Passepoil, si la nature m'avait disgracié ainsi, et qu'il +fallût renoncer à l'espoir de plaire aux belles, j'attenterais à mes +propres jours!</p> + +<p>Peyrolles se prit à rire, comme tous les poltrons qui ont eu grand'peur.</p> + +<p>—Esope II, dit Jonas, s'écria-t-il.</p> + +<p>—Encore cette créature! fit Gonzague avec <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> humeur;—en louant la +niche de mon chien, crois-tu avoir acheté le droit de parcourir mon +hôtel?... Que viens-tu faire ici?</p> + +<p>—Et vous? demanda le bossu en ricanant, qu'allez-vous faire là-bas?</p> + +<p>C'était là un adversaire selon le cœur de Peyrolles.</p> + +<p>—Mons Esope! dit-il en se campant; nous allons vous apprendre, séance +tenante, le danger que l'on court en se mêlant des affaires d'autrui.</p> + +<p>Gonzague regardait déjà du côté des deux braves.—Tant pis pour Esope +II, dit Jonas, s'il s'était avisé d'écouter aux portes!</p> + +<p>Mais à ce moment, l'attention de Gonzague fut détournée par la conduite +bizarre et vraiment audacieuse du petit homme qui prit sans façon des +mains de Peyrolles la carte d'invitation qu'on venait de lui remettre.</p> + +<p>—Que fais-tu? drôle, s'écria Gonzague.</p> + +<p>—Le bossu tirait paisiblement de sa poche sa plume et son écritoire.</p> + +<p>—Il est fou, dit Peyrolles.</p> + +<p>—Pas tant!... pas tant!... fit Esope II, qui mit un genou en terre et +s'installa le plus commodément qu'il put pour écrire.</p> + +<p>Il traça rapidement quelques mots au dos de la carte d'invitation.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p> + +<p>—Lisez, fit-il d'un air de triomphe, en se relevant.</p> + +<p>Il tendit le papier à Gonzague. Celui-ci lut:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Chère enfant, ces parures viennent de moi: j'ai voulu vous faire une +surprise. Faites vous belle. Une litière et deux laquais viendront de +ma part pour vous conduire au bal où je vous attendrais.</p> + +<p class="right">»<span class="smcap">Henri de Lagardère.</span>»</p></div> + +<p>Cocardasse junior et frère Passepoil suivaient de loin cette scène et +n'y comprenaient rien.</p> + +<p>—Sandiéou! dit le Gascon, monseigneur a l'air d'un homme qui a la +berlue.</p> + +<p>—Mais ce petit bossu, repartit le Normand, regarde donc sa figure... +j'ai vu ces yeux-là quelque part!</p> + +<p>Cocardasse haussa les épaules.</p> + +<p>—Je ne m'occupe, répondit-il, que des hommes au-dessus de cinq pieds +quatre pouces!</p> + +<p>—Je n'ai que trois pouces, fit observer Passepoil avec reproche.</p> + +<p>Cocardasse junior lui tendit la main et prononça ces bienveillantes +paroles:</p> + +<p>—Une fois pour toutes, monsieur Caillou, souviens-toi, <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> que tu es +en dehors... L'amitié, capédébiou! il est un prisme de cristal à travers +lequel je te vois tout blanc, tout rose et plus doux que Cupidon, fils +unique de Vénus, sortant du sein de l'onde!</p> + +<p>Passepoil, reconnaissant, serra la main qu'on lui tendait.</p> + +<p>C'était bien vrai. Gonzague avait l'air d'un homme frappé de +stupéfaction. Il regardait Esope II, dit Jonas, avec une sorte d'effroi.</p> + +<p>—Que veut dire cela? murmura-t-il.</p> + +<p>—Cela veut dire, répliqua le bossu bonnement, qu'avec ce mot d'écrit, +la jeune fille aura confiance.</p> + +<p>—Tu as donc deviné notre dessein?</p> + +<p>—J'ai compris que vous vouliez avoir la jeune fille.</p> + +<p>—Et sais-tu ce qu'on risque à surprendre certains secrets.</p> + +<p>—On risque de gagner gros, répondit le bossu, qui se frotta les mains.</p> + +<p>Gonzague et Peyrolles échangèrent un regard.</p> + +<p>—Mais... fit Gonzague à voix basse, cette écriture...</p> + +<p>—J'ai mes petits talents, repartit Esope II;—je vous garantis +l'imitation parfaite... quand une fois je connais l'écriture d'un +homme...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span></p> + +<p>—Oui-dà?... cela peut te mener loin... Et l'homme?...</p> + +<p>—Ah! l'homme! interrompit le bossu en riant; il est trop grand et je +suis trop petit: je ne peux pas le contrefaire.</p> + +<p>—Le connais-tu?</p> + +<p>—Assez bien.</p> + +<p>—Comment le connais-tu?</p> + +<p>—Relations d'affaires...</p> + +<p>—Peux-tu nous donner quelques renseignements?...</p> + +<p>—Un seul... Il a frappé hier deux coups... il en frappera deux demain!</p> + +<p>Peyrolles frissonna de la tête aux pieds. Gonzague dit:</p> + +<p>—Il y a de bonnes prisons dans les caveaux de mon hôtel.</p> + +<p>Le bossu ne prit point garde à son air menaçant et répondit:</p> + +<p>—Terrain perdu!... faites-y des caves et vous les louerez aux marchands +de vins.</p> + +<p>—J'ai idée que tu es un espion...</p> + +<p>—Pauvre idée!... L'homme en question est pauvre et vous êtes riche... +voulez-vous que je vous le livre?</p> + +<p>Gonzague ouvrit de grands yeux.</p> + +<p>—Donnez-moi cette carte, reprit Esope II <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> en montrant la dernière +invitation que Gonzague tenait encore à la main.</p> + +<p>—Qu'en ferais-tu?</p> + +<p>—J'en ferais bon usage... Je la donnerais à l'homme... et l'homme +tiendrait la promesse que je vous fais ici en son nom... Il irait au bal +de M. le régent.</p> + +<p>—Vive Dieu! l'ami, s'écrie Gonzague,—tu dois être un infernal coquin!</p> + +<p>—Oh! oh! fit le bossu d'un air modeste, il y a plus coquin que moi.</p> + +<p>—Pourquoi cette chaleur à me servir?</p> + +<p>—Je suis comme cela... très-dévoué à ceux qui me plaisent.</p> + +<p>—Et nous avons l'heur de te plaire?</p> + +<p>—Beaucoup.</p> + +<p>—Et c'est pour nous témoigner de plus près ton dévouement que tu as +payé dix mille écus?...</p> + +<p>—La niche? interrompit le bossu,—pas s'il vous plaît! spéculation! +affaire d'or!</p> + +<p>Puis il ajouta en ricanant:</p> + +<p>—Le bossu était mort: vive le bossu!... Esope I<sup>er</sup> a gagné un million +et demi sous un vieux parapluie... moi du moins, j'ai mon étude!</p> + +<p>Gonzague fit signe à Cocardasse et à Passepoil qui s'approchèrent en +sonnant le vieux fer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p> + +<p>—Qui sont ceux-là? demanda Jonas.</p> + +<p>—Des gens qui vont te suivre si j'accepte tes services.</p> + +<p>Le bossu salua cérémonieusement.</p> + +<p>—Serviteur! serviteur! dit-il; alors, refusez mes services...</p> + +<p>—Mes bons messieurs, ajouta-t-il en s'adressant aux deux braves; ne +prenez pas la peine de déménager vos bric-à-brac... nous ne nous en +irons point de compagnie.</p> + +<p>—Cependant... fit Gonzague d'un air de menace.</p> + +<p>—Il n'y a point de cependant! Diable! vous connaissez le personnage +aussi bien que moi... Il est brusque... excessivement brusque... on +pourrait même dire brutal!... s'il voyait derrière moi ces tournures de +gibier de potence....</p> + +<p>—Pécaïre! fit Cocardasse indigné.</p> + +<p>—Peut-on manquer ainsi de politesse! ajouta frère Passepoil.</p> + +<p>—Je prétends agir seul ou ne pas agir du tout! acheva Esope II d'un ton +péremptoire.</p> + +<p>Gonzague et Peyrolles se consultaient.</p> + +<p>—Tu tiens donc à ton dos? fit le premier en raillant.</p> + +<p>Le bossu salua et répondit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p> + +<p>—Comme ces braves à leurs rouillardes... c'est mon gagne-pain.</p> + +<p>—Il me répond de toi! prononça Gonzague en le regardant fixement;—tu +m'entends... sers-moi fidèlement et tu seras récompensé... au cas +contraire...</p> + +<p>Il n'acheva pas et lui présenta la carte. Le bossu la prit et se dirigea +vers la porte à reculons.</p> + +<p>Il saluait de trois pas en trois pas et disait:</p> + +<p>—La confiance de monseigneur m'honore... Cette nuit, monseigneur +entendra parler de moi.</p> + +<p>Et comme, sur un signe sournois de Gonzague, Cocardasse et Passepoil +allaient l'accompagner!</p> + +<p>—Doucement! fit-il, doucement!... Et nos conventions!...</p> + +<p>Il écarta Cocardasse et Passepoil d'une main qu'ils n'eussent certes +point cru si vigoureuse, salua une dernière fois profondément et passa +le seuil.</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil voulurent le suivre, il leur jeta la porte sur +le nez.</p> + +<p>Quand ils se remirent à sa poursuite, le corridor était vide.</p> + +<p>—Et vite! fit M. de Gonzague en s'adressant à Peyrolles; que la maison +de la rue du Chantre soit cernée dans une demi-heure... et le reste +comme il a été convenu!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p> + +<p>Dans la rue Quincampoix, déserte à cette heure, le bossu s'en allait +trottinant.</p> + +<p>—Les fonds étaient en baisse!... murmurait-il;—du diable si je savais +où prendre nos cartes d'entrée et la toilette de bal!...</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>LES MÉMOIRES D'AURORE.</h2> + +<h2>I</h2> + +<h3>—La maison aux deux entrées.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span></p> + +<p>C'était dans cette étroite et vieille rue du Chantre qui naguère +salissait encore les abords du Palais-Royal. Elles étaient trois, ces +ruelles qui allaient de la rue Saint-Honoré à la montagne du Louvre: la +rue Pierre-Lescot, la rue de la Bibliothèque et la rue du Chantre; +toutes les trois noires, humides, mal hantées, toutes les trois +insultant aux splendeurs de ce Paris central, étonné de ne pouvoir +guérir cette lèpre honteuse qui lui faisait une tache en plein visage.</p> + +<p>De temps en temps, de nos jours surtout, on <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> entendait dire: «Un +crime s'est commis là-bas,» dans les profondeurs de cette nuit que le +soleil lui-même ne perçait qu'aux beaux jours de l'été.</p> + +<p>Tantôt c'était une prêtresse de la Vénus boueuse, assommée par des +brigands en goguette.</p> + +<p>Tantôt c'était quelque pauvre bourgeois de province dont le cadavre nu +se retrouvait, scellé dans un vieux mur.</p> + +<p>Cela faisait horreur et dégoût. L'odeur ignoble de ces tripots venait +jusque sous les fenêtres de ce charmant palais, demeure des cardinaux, +des princes et des rois.—Mais la pudeur du Palais-Royal lui-même +date-t-elle de si loin?—Et nos pères ne nous ont-ils pas dit ce qui se +passait dans les galeries de bois et dans les galeries de pierre?</p> + +<p>Maintenant, le Palais-Royal est un bien honnête carré de pierres. Les +galeries de bois ne sont plus. Les autres galeries forment la promenade +la plus sage et la plus ennuyeuse du monde entier.</p> + +<p>Paris n'y vient jamais. Tous les parapluies des départements s'y donnent +rendez-vous.</p> + +<p>Mais dans les restaurants à prix fixe qui foisonnent aux étages +supérieurs, les oncles de Quimper ou de Carpentras se plaisent encore à +rappeler les étranges mœurs du Palais-Royal de <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> l'Empire et de la +Restauration.—L'eau leur vient à la bouche, à ces oncles, tandis que +les nièces timides dévorent le somptueux festin à deux francs, en +faisant mine de ne point écouter.</p> + +<p>Maintenant, à la place même où coulaient ces trois ruisseaux fangeux du +Chantre, de Pierre-Lescot et de la Bibliothèque, un immense hôtel, +conviant l'Europe à sa table de mille couverts, étale ses quatre façades +sur la place du Palais-Royal, sur la rue Saint-Honoré alignée, sur la +rue du Coq élargie, sur la rue de Rivoli allongée.</p> + +<p>Des fenêtres de cet hôtel, on voit le Louvre neuf, fils légitime et +ressemblant du vieux Louvre. La lumière et l'air s'épandent partout +librement. La boue s'en est allée on ne sait où, les tripots ont +disparu: la lèpre hideuse, soudainement guérie, n'a pas même laissé de +cicatrice.</p> + +<p>Mais où donc demeurent à présent les brigands et leurs dames?</p> + +<p>Au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ces trois rues que nous venons de flétrir si +dédaigneusement étaient déjà fort laides; mais elles n'étaient pas +beaucoup plus étroites ni plus souillées que la grande rue Saint-Honoré, +leur voisine.</p> + +<p>Il y avait sur leurs voies mal pavées quelques <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> beaux portails: des +hôtels nobles, çà et là parmi les masures.</p> + +<p>Les habitants de ces rues étaient tous pareils aux habitants des +carrefours voisins: en général des petits bourgeois, merciers, +revendeurs ou tailleurs de soupe.—Il se rencontrait dans Paris de +beaucoup plus vilains endroits.</p> + +<p>A l'angle de la rue du Chantre et de la rue Saint-Honoré, s'élevait une +maison de modeste apparence, proprette et presque neuve. L'entrée était +par la rue du Chantre: une petite porte cintrée au seuil de laquelle on +arrivait par un perron de trois marches.</p> + +<p>Depuis quelques jours seulement, cette maison était occupée par une +jeune famille dont les allures intriguaient passablement le voisinage +curieux.</p> + +<p>C'était un homme, un jeune homme, du moins si l'on s'en rapportait à la +beauté toute juvénile de son visage, au feu de son regard, à la richesse +de sa chevelure blonde encadrant un front ouvert et pur.—Il s'appelait +maître Louis et ciselait des gardes d'épée.</p> + +<p>Avec lui demeurait une toute jeune fille, belle et douce comme les +anges, dont personne ne savait le nom.</p> + +<p>On les avait entendus se parler. Ils ne se <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> tutoyaient point et ne +vivaient pas en époux.</p> + +<p>Ils avaient pour serviteurs une vieille femme qui ne causait jamais, et +un garçonnet de seize à dix-sept ans qui faisait bien ce qu'il pouvait +pour être discret.</p> + +<p>La jeune personne ne sortait jamais,—au grand jamais!—si bien qu'on +aurait pu la croire prisonnière, si à toute heure on n'avait entendu sa +voix fraîche et jolie qui chantait des cantiques ou des chansons.</p> + +<p>Maître Louis sortait, au contraire, fort souvent et rentrait même assez +tard dans la nuit.—En ces occasions, il ne passait point par la porte +du perron. La maison avait deux entrées: la seconde était par l'escalier +de la propriété voisine.</p> + +<p>C'était par là que maître Louis revenait en son logis.</p> + +<p>Depuis qu'ils étaient habitants de la maison, aucun étranger n'en avait +passé le seuil,—sauf un petit bossu à figure douce et sérieuse, qui +entrait et sortait sans mot dire à personne, toujours par l'escalier, +jamais par le perron.</p> + +<p>C'était une connaissance particulière à maître Louis sans doute;—les +curieux ne l'avaient jamais aperçu dans la salle basse où se tenait la +jeune fille avec la vieille femme et le garçonnet.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span></p> + +<p>Avant l'arrivée de maître Louis et de sa famille, personne ne se +souvenait d'avoir rencontré le bossu dans le quartier.—Aussi +intriguait-il la curiosité générale, presque autant que maître Louis +lui-même, le beau et taciturne ciseleur.</p> + +<p>Le soir, quand les petits bourgeois du voisinage bavardaient au pas de +leurs portes, après la tâche finie, on était bien sûr que le bossu et +les nouveaux habitants de la maison faisaient les frais de l'entretien.</p> + +<p>Qui étaient-ils? d'où venaient-ils? et à quelle heure mystérieuse ce +maître Louis, qui avait les mains si blanches, taillait-il ses gardes +d'épées?</p> + +<p>La maison était ainsi aménagée: une grande salle basse avec la petite +cuisine à droite, sur la cour, et la chambre de la jeune fille ouvrant +sa croisée sur la rue Saint-Honoré: dans la cuisine deux soupentes, une +pour la vieille Françoise Berrichon, l'autre pour Jean-Marie Berrichon, +son petit-fils.</p> + +<p>Tout ce rez-de-chaussée n'avait qu'une sortie: la porte du perron.</p> + +<p>Mais au fond de la salle basse, tout contre la cuisine, était adossé un +escalier à vis qui montait à l'étage supérieur.</p> + +<p>L'étage supérieur était composé de deux chambres: <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> celle de maître +Louis, qui s'ouvrait sur l'escalier, et une autre qui n'avait ni issue +ni destination connue.</p> + +<p>Cette deuxième chambre était constamment fermée à clef. Ni la vieille +Françoise, ni Berrichon, ni même la charmante jeune fille n'avaient pu +obtenir permission d'y entrer.</p> + +<p>A cet égard, maître Louis, le plus doux des hommes, était d'une rigueur +inflexible.</p> + +<p>La jeune fille, cependant, eût bien voulu savoir ce qu'il y avait +derrière cette porte close; Françoise Berrichon en mourait d'envie, bien +que ce fût une femme discrète et prudente.—Quant au petit Jean-Marie, +il aurait donné deux doigts de sa main pour mettre seulement son œil +à la serrure.</p> + +<p>Mais la serrure avait par derrière une plaque qui interceptait le +regard.</p> + +<p>Une seule créature humaine partageait, au sujet de cette chambre, le +secret si bien gardé de maître Louis. C'était le bossu.</p> + +<p>On avait vu le bossu entrer dans la chambre et en sortir.</p> + +<p>Mais, comme si tout ce qui se rapportait à ce mystère devait être +inexplicable et bizarre, chaque fois que le bossu rentrait dans la +chambre, on en voyait bientôt sortir maître Louis. Réciproquement, <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +après l'entrée de maître Louis, le bossu sortait parfois tout à coup.</p> + +<p>Jamais personne n'avait vu réunis ces deux amis inséparables.</p> + +<p>Parmi les voisins curieux était un poëte, habitant naturellement le +dernier étage de la maison; ce poëte, après avoir mis son esprit à la +torture, expliqua aux commères de la rue du Chantre qu'à Rome les +prêtresses de Vesta, Ops, Rhée ou Cybèle, la Bonne Déesse, fille du Ciel +et de la Terre, femme de Saturne et mère des dieux, étaient chargées +d'entretenir un feu sacré qui jamais ne devait s'éteindre. En +conséquence, au dire du poëte, ces demoiselles se relayaient: quand +l'une veillait au feu, l'autre allait à ses affaires.</p> + +<p>Le bossu et maître Louis devaient très-certainement avoir fait entre eux +quelque pacte analogue. Il y avait là-haut quelque chose qu'on ne +pouvait quitter d'une seconde: maître Louis et le bossu montaient la +garde à tour de rôle auprès de ce quelque chose-là.</p> + +<p>C'étaient deux façons de vestales, sauf le sexe et le baptême.</p> + +<p>La version du poëte ne fut pas sans avoir du succès. Il passait pour +être un peu fou; désormais, on le regarda comme un parfait idiot.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span></p> + +<p>Mais on ne trouva point d'explication meilleure que la sienne.</p> + +<p>Le jour même où avait eu lieu en l'hôtel de M. le prince de Gonzague +cette solennelle assemblée de famille, vers la brune, la jeune fille qui +tenait la maison de maître Louis était seule dans sa chambrette.</p> + +<p>C'était une jolie petite pièce toute simple, mais où chaque objet avait +son élégance et sa propreté recherchée... Le lit en bois de merisier +s'entourait de rideaux de percale, éclatants de blancheur. Dans la +ruelle, un petit bénitier pendait, couronné d'un double rameau de +buis;—quelques livres pieux sur des rayons attenant à la boiserie, un +métier à broder, des chaises,—une guitare sur l'une d'elles,—à la +fenêtre un oiseau mignon dans une cage, tels étaient les objets meublant +ou ornant cet humble et gracieux réduit.</p> + +<p>Nous oublions pourtant une table ronde et sur la table quelques feuilles +de papier éparses.</p> + +<p>La jeune fille était en train d'écrire.</p> + +<p>Vous savez comme elles abusent de leurs yeux, les jeunes folles! +laissant courir leur aiguille ou leur plume bien longtemps après le jour +tombé.</p> + +<p>On n'y voyait presque plus et la jeune fille écrivait encore.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span></p> + +<p>Les derniers rayons du jour arrivant par la fenêtre dont les rideaux +venaient d'être relevés, éclairaient en plein son visage et nous pouvons +vous dire du moins comme elle était faite.</p> + +<p>C'était une rieuse, une de ces douces filles dont la gaieté rayonne si +bien, qu'elle suffit toute seule à la joie d'une famille. Chacun de ses +traits semblait fait pour le plaisir: son front d'enfant, son nez aux +belles narines roses, sa bouche dont le sourire montrait la parure +nacrée.</p> + +<p>Mais ses yeux rêvaient: de grands yeux d'un bleu sombre dont les cils +semblaient une longue frange de soie.</p> + +<p>Sans le regard pensif de ces beaux yeux, à peine lui eussiez-vous donné +l'âge d'aimer.</p> + +<p>Elle était grande; sa taille était un peu trop frêle: quand nul ne +l'observait, ses poses avaient de chastes et délicieuses langueurs.</p> + +<p>L'expression générale de sa figure était la douceur; mais il y avait +dans sa prunelle, brillant sous l'arc de ses sourcils noirs, dessinés +hardiment, une fierté calme et vaillante. Ses cheveux, noirs aussi, à +chauds reflets d'or fauve, ses cheveux longs et riches, si lourds qu'on +eût dit parfois que sa tête s'inclinait sous leur poids, ondulaient en +masses larges sur son cou et sur <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> ses épaules, faisant à son +adorable beauté un cadre et une auréole.</p> + +<p>Il y en a qui doivent être aimées ardemment, mais un seul jour;—il y en +a d'autres qu'on chérit longtemps d'une tranquille tendresse.</p> + +<p>Celle-ci devait être aimée passionnément et toujours.</p> + +<p>Elle était ange, mais surtout femme.</p> + +<p>Son nom, que les voisins ignoraient et que dame Françoise et Jean-Marie +Berrichon avaient défense de prononcer depuis l'arrivée à Paris, était +Aurore.</p> + +<p>Nom prétentieux et sot pour une belle demoiselle des salons, nom +grotesque pour une fille à mains rouges et pour ma tante dont la voix +chevrote,—nom ravissant pour celles qui peuvent l'enlacer comme une +fleur de plus à leur diadème de chère poésie.</p> + +<p>Les noms sont comme les parures qui écrasent les unes et que les autres +rehaussent.</p> + +<p>Elle était là toute seule.—Quand l'ombre du crépuscule lui cacha le +bout de sa plume, elle cessa d'écrire et se mit à rêver.</p> + +<p>Les mille bruits de la rue arrivaient jusqu'à elle et ne l'éveillaient +point.</p> + +<p>Sa belle main blanche était dans ses cheveux; sa tête s'inclinait; ses +yeux regardaient le ciel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span></p> + +<p>C'était comme une muette prière. Elle souriait à Dieu.</p> + +<p>Puis, parmi son sourire, une larme vint,—une perle qui un moment +trembla au bord de sa paupière, pour rouler ensuite lentement sur le +satin de sa joue.</p> + +<p>—Comme il tarde!... murmura-t-elle.</p> + +<p>Elle rassembla les pages éparses sur la table et les serra dans une +petite cassette qu'elle poussa derrière le chevet de son lit.</p> + +<p>—A demain! dit-elle, comme si elle eût pris congé d'un compagnon de +chaque jour.</p> + +<p>Puis elle ferma sa fenêtre et prit sa guitare, dont elle tira quelques +accords au hasard.</p> + +<p>Elle attendait.</p> + +<p>Aujourd'hui, elle avait relu toutes ces pages enfermées maintenant dans +la cassette.</p> + +<p>Hélas! elle avait le temps de lire.</p> + +<p>Ces pages contenaient son histoire,—ce qu'elle savait de son histoire.</p> + +<p>L'histoire de ses impressions, de ses sentiments, de son cœur.</p> + +<p>Pour qui avait-elle écrit cela? Les premières lignes du manuscrit +répondaient à cette question.</p> + +<p>Aurore disait:</p> + +<p>«Je commence d'écrire un soir où je suis seule après avoir attendu tout +le jour. Ceci n'est <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> point pour lui. C'est la première chose que je +fais et qui ne lui soit point destinée.</p> + +<p>»Je ne voudrais pas qu'il vît ces pages où je parlerai de lui sans +cesse, où je ne parlerai que de lui. Pourquoi?... Je sais pourquoi. +J'aurais peine à le dire.</p> + +<p>»Elles sont heureuses, celles qui ont des compagnes à qui confier le +trop-plein de leur âme: peines ou bonheur. Moi, je n'ai point d'amie. Je +suis seule, toute seule. Je n'ai que lui. Quand je le vois, je deviens +muette. Que lui dirai-je? Il ne me demande rien.</p> + +<p>»Et pourtant, ce n'est pas pour moi que je prends la plume. Je +n'écrirais pas si je n'avais l'espoir d'être lue, sinon de mon vivant, +au moins après ma mort.</p> + +<p>»Je crois que je mourrai bien jeune.</p> + +<p>»Je ne le souhaite pas: Dieu me garde de le craindre.</p> + +<p>»Si je mourais, il me regretterait.—Moi, je le regretterais même au +ciel.</p> + +<p>»Mais, d'en haut, je verrais peut-être le dedans de son cœur. Quand +cette idée me vient, je voudrais mourir.</p> + +<p>»Il m'a dit que mon père était mort. Ma mère doit vivre.</p> + +<p>»Ma mère, j'écris pour vous. Mon cœur est <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> à lui tout entier, +mais il est tout à vous aussi. Je voudrais demander à ceux qui le savent +le mystère de cette double tendresse. Avons-nous deux cœurs?</p> + +<p>»J'écris pour vous. Il me semble qu'à vous je ne cacherais rien et que +j'aimerais à vous montrer les plus secrets replis de mon âme. Me +trompé-je? Une mère n'est-elle pas l'amie qui doit tout savoir, le +médecin qui peut tout guérir?</p> + +<p>»Je vis une fois, par la fenêtre ouverte d'une maison, une jeune fille +agenouillée devant une femme à la beauté douce et grave. L'enfant +pleurait: mais c'étaient de bonnes larmes; la mère, émue et souriante, +se penchait pour baiser ses cheveux.</p> + +<p>»Oh! le divin bonheur, ma mère! Je crois sentir votre baiser sur mon +front!... Vous aussi, vous devez être bien douce et bien belle... Vous +aussi, vous devez savoir consoler en souriant!</p> + +<p>»Ce tableau est toujours dans tous mes rêves. J'envie les larmes de la +jeune fille. Ma mère, si j'étais entre vous et lui, que pourrait me +donner le ciel?</p> + +<p>»Moi, je ne me suis agenouillée jamais que devant un prêtre. La parole +d'un prêtre fait du <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> bien; mais c'est par la bouche des mères que +parle la voix de Dieu.</p> + +<p>»M'attendez-vous? me cherchez-vous? me regrettez-vous? Suis-je dans vos +prières du matin et du soir? Me voyez-vous, vous aussi, dans vos songes?</p> + +<p>»Il me semble, quand je pense à vous, que vous devez penser à moi. +Parfois, mon cœur vous parle; m'entendez-vous?—Si Dieu m'accorde +jamais ce grand bonheur de vous voir, ma mère, ma mère chérie, je vous +demanderai s'il n'était pas des instants où votre cœur tressaillait +sans motif.</p> + +<p>»Et je vous dirai: c'est que vous entendiez le cri de mon cœur, ma +mère!...</p> + +<p>. . . . . . . . . .</p> + +<p>«... Je suis née en France. On ne m'a pas dit où. Je ne sais pas mon âge +au juste, mais je dois avoir aux environs de vingt ans.</p> + +<p>»Est-ce rêve? est-ce réalité? Ce souvenir, si c'en est un, est si +lointain et si vague! Je crois me rappeler parfois une femme au visage +angélique, qui penchait son sourire au-dessus de mon berceau.</p> + +<p>»Était-ce vous, ma mère?</p> + +<p>»... Puis, dans les ténèbres, un grand bruit de bataille.—Peut-être la +nuit de fièvre d'un enfant...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span></p> + +<p>»Quelqu'un me portait dans ses bras. Une voix de tonnerre me fit +trembler.—Nous courûmes dans l'obscurité.—J'avais froid...</p> + +<p>»Il y a une brume autour de tout cela.—Mon ami doit tout savoir; mais, +quand je l'interroge sur mon enfance, il sourit tristement et se tait.</p> + +<p>»Je me vois pour la première fois distinctement habillée en petit garçon +dans les Pyrénées espagnoles. Je menais paître les chèvres d'un quintero +montagnard qui nous donnait sans doute l'hospitalité. Mon ami était +malade et j'entendais dire souvent qu'il mourrait. Je l'appelais alors +mon père.</p> + +<p>»Quand je revenais le soir, il me faisait mettre à genoux près de son +lit, joignait lui-même mes petites mains et me disait en français:</p> + +<p>»—Aurore, prie le bon Dieu pour que je vive.</p> + +<p>»Une nuit, le prêtre vint lui apporter l'extrême-onction. Il se confessa +et pleura.</p> + +<p>»Il croyait que je n'entendais pas; il dit:</p> + +<p>»—Voilà ma pauvre petite fille qui va rester seule!</p> + +<p>»—Songez à Dieu, mon fils! exhortait le prêtre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p> + +<p>»—Oui, mon père... oh! oui, je songe à Dieu... Dieu est bon; je ne +m'inquiète point de moi... Mais ma pauvre petite fille qui va rester +seule sur la terre..., serait-ce un grand péché, mon père, que de +l'emmener avec moi?</p> + +<p>»—La tuer! s'écria le prêtre avec épouvante; mon fils, vous avez le +délire!</p> + +<p>»Il secoua la tête et ne répondit point. Moi, je m'approchai tout +doucement.</p> + +<p>»—Ami Henri, dis-je en le regardant fixement,—et si vous saviez, ma +mère, comme sa pauvre figure était maigre et hâve,—ami Henri, je n'ai +pas peur de mourir et je veux bien aller avec toi au cimetière!</p> + +<p>»Il me prit dans ses bras, qui brûlaient la fièvre. Et je me souviens +qu'il répétait:</p> + +<p>»La laisser seule! la laisser toute seule!</p> + +<p>»Il s'endormit, me tenant toujours dans ses bras. On voulait m'arracher +de là, mais il eût fallu me tuer... Je pensais:</p> + +<p>»—S'il s'en va, on m'emportera avec lui...</p> + +<p>»Au bout de quelques heures, il s'éveilla. J'étais baignée de sa sueur.</p> + +<p>»—Je suis sauvé! dit-il.</p> + +<p>»Et, me voyant serrée contre lui, il ajouta:</p> + +<p>»—Beau petit ange, c'est toi qui m'as guéri...</p> + +<p>»... Je ne l'avais jamais bien regardé. Un <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> jour, je le vis beau +comme il est et comme je le vois toujours depuis.</p> + +<p>»Nous avions quitté la ferme du quintero pour aller un peu plus avant +dans le pays. Mon ami avait repris ses forces et travaillait aux champs +comme un manœuvre. J'ai su depuis que c'était pour me nourrir.</p> + +<p>»C'était dans une riche alqueria des environs de Venasque; le maître +cultivait la terre et vendait en outre à boire aux contrebandiers.</p> + +<p>»Mon ami m'avait bien recommandé de ne point sortir du petit enclos qui +était derrière la maison et de ne jamais entrer dans la salle +commune.—Mais, un soir, des seigneurs vinrent manger à l'alqueria: des +seigneurs qui arrivaient de France.</p> + +<p>»J'étais à jouer avec les enfants du maître dans le clos. Les enfants +voulurent voir les seigneurs; je les suivis étourdiment.</p> + +<p>»Ils étaient deux à table, entourés de valets et de gens d'armes: sept +en tout.</p> + +<p>»Celui qui commandait aux autres fit un signe à son compagnon. Tous deux +me regardèrent. Le premier seigneur m'appela et me caressa, tandis que +l'autre allait parler tout bas au maître de la métairie.</p> + +<p>»Quand il revint, je l'entendis qui disait:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p> + +<p>»—C'est elle.</p> + +<p>»—A cheval! commanda le grand seigneur.</p> + +<p>»En même temps, il jeta au maître de l'alqueria une bourse pleine d'or.</p> + +<p>»A moi, il me dit:</p> + +<p>»—Viens jusqu'aux champs, petite, viens chercher ton père.</p> + +<p>»Le voir un instant plus tôt! moi, je ne demandais pas mieux. Je montai +bravement en croupe derrière un des gentilshommes.</p> + +<p>»La route pour aller aux champs où travaillait mon père, je ne la savais +pas. Pendant une demi-heure, j'allai, riant, chantant, me balançant au +trot du grand cheval. J'étais heureuse comme une reine!</p> + +<p>»Puis je demandai:</p> + +<p>»Arriverons-nous bientôt auprès de mon ami?</p> + +<p>»—Bientôt! bientôt! me fut-il répondu.</p> + +<p>»Et nous allions toujours.</p> + +<p>»Le crépuscule du soir venait; j'eus peur. Je voulus descendre du +cheval. Le grand seigneur commanda:</p> + +<p>»—Au galop!</p> + +<p>»Et l'homme qui me tenait me mit la main sur la bouche pour étouffer mes +cris.</p> + +<p>»Mais, tout à coup, à travers champs, nous <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> vîmes accourir un +cavalier qui fendait l'espace comme un tourbillon. Il était sur un +cheval de labour, sans selle ni bride; ses cheveux allaient au vent avec +les lambeaux de sa chemise déchirée.</p> + +<p>»La route tournait autour d'un bois taillis, coupé par une rivière; il +avait traversé la rivière à la nage et coupé le taillis.</p> + +<p>»Il arrivait! il arrivait!—Je ne reconnaissais pas mon père si doux et +si calme; je ne reconnaissais pas mon ami Henri toujours souriant près +de moi.—Celui-là était terrible et beau comme un ciel d'orage.</p> + +<p>»Il arrivait.—D'un dernier bond, le cheval franchit le talus de la +route et tomba épuisé.</p> + +<p>»Mon ami tenait à la main le soc de sa charrue.</p> + +<p>»—Chargez-le! cria le grand seigneur.</p> + +<p>»Mais mon ami l'avait prévenu.—Le soc de charrue, brandi à deux mains, +avait frappé deux coups.—Deux valets armés d'épées étaient tombés par +terre et gisaient dans leur sang.</p> + +<p>«Et à chaque fois que mon ami frappait, il criait:</p> + +<p>—«J'y suis! j'y suis! Lagardère! Lagardère!...»</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>II</h2> + +<h3>—Souvenirs d'enfance.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p> + +<p>«L'homme qui me tenait,—poursuivait le manuscrit d'Aurore,—voulait +prendre la fuite, mais mon ami ne l'avait point perdu de vue. Il +l'atteignit en passant par-dessus le corps des deux valets et l'assomma +d'un coup de soc.</p> + +<p>»Je ne m'évanouis pas, ma mère. Plus tard je n'aurais pas été aussi +brave peut-être;—mais, pendant toute cette terrible bagarre, je tins +mes yeux grands ouverts, agitant mes petites mains tant que je pouvais +et criant:</p> + +<p>—»Courage, ami Henri! courage! courage!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p> + +<p>»Je ne sais pas si le combat dura plus d'une minute. Au bout de ce +temps, il avait enfourché la monture de l'un des morts et se lançait au +galop, me tenant dans ses bras.</p> + +<p>»Nous ne retournâmes point à l'alqueria. Mon ami dit que le maître +l'avait trahi.—Et il ajouta:</p> + +<p>»—On ne peut se cacher que dans une ville!</p> + +<p>»Nous avions donc à nous cacher? Jamais je n'avais réfléchi à cela. La +curiosité s'éveillait en moi en même temps que le vague désir de lui +tout devoir. Je l'interrogeai. Il me serra dans ses bras en me disant:</p> + +<p>»—Plus tard, plus tard.</p> + +<p>»Puis, avec une nuance de mélancolie:</p> + +<p>—«Es-tu donc fatiguée déjà de m'appeler ton père?...</p> + +<p>»....... Il ne faut pas être jalouse, ma mère, ma mère chérie. Il a été +pour moi toute la famille: mon père et ma mère à la fois.</p> + +<p>»Ce n'est pas de ta faute: tu n'étais pas là...</p> + +<p>»Mais, quand je me souviens de mon enfance, j'ai les larmes aux yeux. Il +a été bon, il a été tendre, et tes baisers, ma mère, n'auraient pas pu +être plus doux que ses caresses.</p> + +<p>»Lui si terrible! lui si vaillant!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span></p> + +<p>»Oh! si tu le voyais, comme tu l'aimerais!...</p> + +<p>»Je n'étais jamais entrée dans les murs d'une ville. Quand nous +aperçûmes de loin les clochers de Pampelune, je demandai ce que c'était +que cela.</p> + +<p>»—Ce sont des églises, me répondit mon ami;—tu vas voir là beaucoup de +monde, ma petite Aurore: de beaux seigneurs et de belles dames... mais +tu n'auras plus les fleurs du jardin...</p> + +<p>»Je ne regrettai point les fleurs du jardin dans ce premier moment. +L'idée de voir tant de beaux seigneurs et tant de belles dames me +transportait.</p> + +<p>»Nous franchîmes les portes.—Deux rangées de maisons hautes et sombres +nous dérobèrent la vue du ciel. Avec le peu d'argent qu'il avait, mon +ami loua une chambrette. Je fus prisonnière.</p> + +<p>»Dans les montagnes et aussi à l'alqueria, j'avais le grand air et le +soleil, les arbres fleuris, les grandes pelouses et aussi la compagnie +des enfants de mon âge. Ici, quatre murs; au dehors, le long profil des +maisons grises avec le morne silence des villes espagnoles.—Au dedans, +la solitude.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></p> + +<p>»Car mon ami Henri sortait dès le matin et ne revenait que le soir.</p> + +<p>»Il rentrait les mains noires et le front en sueur. Il était triste. Mes +caresses seules pouvaient lui rendre son sourire.</p> + +<p>»Nous étions pauvres et nous mangions notre pain dur; mais il trouvait +encore moyen parfois de m'apporter du chocolat, ce régal espagnol, et +d'autres friandises.</p> + +<p>»Ces jours-là, je revoyais son pauvre beau visage heureux et souriant.</p> + +<p>»—Aurore, me dit-il un soir,—je m'appelle don Luiz à Pampelune... et, +si l'on vient vous demander votre nom, vous répondrez: Mariquita.</p> + +<p>»Je ne savais que ce nom d'Henri qu'on lui avait donné jusqu'alors. +Jamais il ne m'a dit lui-même qu'il était le chevalier de Lagardère. Il +m'a fallu l'apprendre par hasard.</p> + +<p>»Il m'a fallu deviner aussi ce qu'il avait fait pour moi quand j'étais +toute petite. Je pense qu'il voulait me laisser ignorer combien je lui +suis redevable.</p> + +<p>»Henri est fait ainsi, ma mère; c'est la noblesse, l'abnégation, la +générosité, la bravoure poussées jusqu'à la folie.—Il vous suffirait de +le voir pour l'aimer presque autant que je l'aime.</p> + +<p>»J'eusse préféré, en ce temps-là, moins de <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> délicatesse et plus de +complaisance à répondre à mes questions.</p> + +<p>»Il changeait de nom. Pourquoi? Lui si franc et si hardi!—Une idée me +poursuivait! Je me disais sans cesse: C'est pour moi!... c'est moi qui +fais son malheur!</p> + +<p>»Voici comment je sus quel métier il faisait à Pampelune, et comment +j'appris du même coup le vrai nom qu'il portait jadis en France.</p> + +<p>»Un soir, vers l'heure où d'ordinaire il rentrait, deux gentilshommes +frappèrent à notre porte. J'étais à mettre les assiettes de bois sur la +table. Nous n'avions point de nappe. Je crus que c'était mon ami Henri, +je courus ouvrir.</p> + +<p>»Et, à la vue de deux inconnus, je reculai épouvantée. Personne n'était +encore venu nous voir depuis que nous étions à Pampelune.</p> + +<p>»C'étaient deux cavaliers hauts sur jambes, maigres, jaunes comme des +fiévreux et portant de longues moustaches en crochets aiguisés, leurs +rapières fines et longues relevaient le pan de leurs manteaux noirs. +L'un était vieux et très-bavard; l'autre était jeune et taciturne.</p> + +<p>»—Adios! ma belle enfant, me dit le premier;—n'est-ce pas ici la +demeure du seigneur don Henri?</p> + +<p>»—Non, senor, répondis-je.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span></p> + +<p>»Les deux <ins class="correction" title="Navarais">Navarrais</ins> se regardèrent. Le jeune haussa les épaules et +grommela:</p> + +<p>»—Don Luiz!...</p> + +<p>»—Don Luiz, sacramento santisimo!... s'écria le plus âgé,—don Luiz! +c'est don Luiz que je voulais dire.</p> + +<p>»Et, comme j'hésitais à répondre:</p> + +<p>»—Entrez, don Sanche, mon neveu, reprit-il,—entrez!... nous attendrons +ici le seigneur don Luiz... ne vous inquiétez pas de nous, conejita!... +nous voilà bien... Asseyez-vous, mon neveu don Sanche... Il est +médiocrement bien logé, ce gentilhomme!... mais cela ne nous regarde +pas... Allumez vous un cigarillo, mon neveu don Sanche?... Non?... Ce +sera comme vous voudrez.</p> + +<p>»Le neveu don Sanche ne répondait mot. Il avait une figure de deux aunes +et de temps en temps se grattait l'oreille comme un grand garçon fort en +peine.</p> + +<p>»L'oncle, qui s'appelait don Miguel, alluma une pajita et se mit à fumer +en causant avec une <ins class="correction" title="impertubable">imperturbable</ins> volubilité.</p> + +<p>»Je mourais de peur que mon ami ne me grondât.</p> + +<p>»Quand j'entendis son pas dans l'escalier, je courus à sa rencontre; +mais l'oncle don Miguel <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> avait les jambes plus longues que moi, et, +du haut de l'escalier:</p> + +<p>»—Arrivez donc, seigneur don Luiz! s'écria-t-il;—mon neveu don Sanche +vous attend depuis une demi-heure... adios! adios!... Enchanté de faire +votre connaissance... mon neveu don Sanche aussi... Je me nomme don +Miguel de la Crencha... je suis de Santiago, près de Roncevaux, où +Roland le preux fut occis... Mon neveu don Sanche est du même nom et du +même pays: c'est le fils de mon frère, don Ramon de la Crencha, alcade +mayor de Tudèle... et nous vous baisons bien les mains, seigneur don +Luiz... de bon cœur, sainte Trinité! de bon cœur!</p> + +<p>»Le neveu don Sanche s'était levé, mais il ne parlait point.</p> + +<p>»Mon ami s'arrêta au haut des marches. Ses sourcils étaient froncés et +une expression d'inquiétude se montrait sur son visage.</p> + +<p>»—Que voulez-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>»—Entrez donc! fit l'oncle don Miguel, qui s'effaça courtoisement pour +lui livrer passage.</p> + +<p>»—Que voulez-vous? demanda encore Henri.</p> + +<p>»—D'abord, je vous présente mon neveu don Sanche...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span></p> + +<p>«—Par le diable! s'écria Henri en frappant du pied,—que voulez-vous?</p> + +<p>»Il me faisait trembler quand il était ainsi.</p> + +<p>»L'oncle Miguel recula d'un pas en voyant son visage; mais il se remit +bien vite. C'était un heureux caractère d'hidalgo.</p> + +<p>»—Voici ce qui nous amène, répliqua-t-il,—puisque vous n'êtes pas en +humeur de causer... Notre cousin Carlos de Madrid, qui a suivi +l'ambassade de Madrid en l'an 95, vous a reconnu chez Cuença +l'arquebusier... vous êtes le chevalier Henri de Lagardère.</p> + +<p>»Henri pâlit et baissa les yeux; je crus qu'il allait dire non.</p> + +<p>»—La première épée de l'univers, continua l'oncle Miguel, l'homme à qui +nul ne résiste!... Ne niez pas, chevalier: je suis sûr de ce que +j'avance.</p> + +<p>—Je ne nie pas, dit Henri d'un air sombre,—mais, senores, il vous +coûtera peut-être cher pour avoir découvert mon secret?</p> + +<p>En même temps, il alla fermer la porte de l'escalier.</p> + +<p>Ce grand escogriffe de don Sanche se mit à trembler de tous ses membres.</p> + +<p>»—Par Dios! s'écria l'oncle don Miguel, sans se déconcerter,—cela nous +coûtera ce que vous voudrez, seigneur caballero! Nous arrivons <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> chez +vous les poches pleines!... Allons, mon neveu! vidons la bolsa!</p> + +<p>»Le neveu don Sanche, dont les longues dents claquaient, posa sur la +table, sans mot dire, deux ou trois bonnes poignées de quadruples; +l'oncle en fit autant.</p> + +<p>»Henri le regardait avec étonnement;—moi, je m'étais cachée dans +l'alcôve.</p> + +<p>»—Hé! hé! fit l'oncle en remuant le tas d'or,—on n'en gagne pas tant +que cela, n'est-ce pas, à limer des gardes d'épée chez maître Cuença?... +Ne vous fâchez pas, seigneur cavalier, nous ne sommes pas ici pour +surprendre votre secret... nous ne voulons point savoir pourquoi le +brillant Lagardère s'abaisse à ce métier, qui gâte la blancheur des +mains et fatigue la poitrine... n'est-ce pas neveu?</p> + +<p>»Le neveu s'inclina gauchement.</p> + +<p>»—Nous venons, acheva le vertueux hidalgo,—pour vous entretenir d'une +affaire de famille.</p> + +<p>»—J'écoute, dit Henri.</p> + +<p>»L'oncle prit un siége et ralluma sa pipita.</p> + +<p>»—Une affaire de famille, continua-t-il,—une simple affaire de +famille... n'est-ce pas, mon neveu?... Il faut donc vous dire, seigneur +cavalier, que nous sommes tous braves dans <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> notre maison, comme le +Cid, pour ne pas dire davantage... Moi qui vous parle, je rencontrai un +jour douze hidalgos de Tolose en Biscaye... C'étaient tous grands et +forts lurons... mais je vous conterai l'anecdote un autre jour; il ne +s'agit pas de moi... il s'agit de mon neveu don Sanche... Mon neveu don +Sanche courtisait honnêtement une jolie fille de Salvatierra... +Quoiqu'il soit bien fait de sa personne, riche et pas sot, non, la +fillette fut longtemps à se décider... Enfin, elle prit de l'amour, mais +ce fut pour un autre que lui: un blanc-bec, figure rousse, seigneur +cavalier... n'est-ce pas, mon neveu?</p> + +<p>»Le taciturne don Sanche, fit entendre un grognement approbateur.</p> + +<p>»—Vous savez, reprit l'oncle don Miguel,—deux coqs pour une poule, +c'est bataille! La ville n'est pas grande: nos deux jeunes gens se +rencontraient tous les jours. Les têtes s'échauffèrent. Mon neveu, à +bout de patience, leva la main... mais il manqua de promptitude, +seigneur cavalier: ce fut lui qui reçut un soufflet...—Or, vous sentez, +s'interrompit-il,—un Crencha qui reçoit un soufflet... mort et sang!... +n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?... Il faut du fer pour venger cette +injure!</p> + +<p>»L'oncle Miguel, ayant ainsi parlé, regarda <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> Henri et cligna de +l'œil d'un air bonhomme et terrible à la fois.</p> + +<p>»Il n'y a que les Espagnols pour réunir Croquemitaine à Sancho Pança.</p> + +<p>»—Vous ne m'avez pas encore appris ce que vous voulez de moi, dit +Henri.</p> + +<p>»Deux ou trois fois, ses yeux s'étaient tournés, malgré lui, vers l'or +étalé sur la table.</p> + +<p>»Nous étions si pauvres!</p> + +<p>»—Eh bien, eh bien, fit l'oncle Miguel, cela se devine, que diable!... +n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?... Les Crencha n'ont jamais reçu de +soufflet... c'est la première fois que cela se voit dans l'histoire. Les +Crencha sont des lions, voyez-vous, seigneur cavalier!... Et +spécialement, mon neveu don Sanche... mais...</p> + +<p>»Il fit une pause après ce <i>mais</i>.</p> + +<p>»La figure de mon ami Henri s'éclaira, tandis que son regard glissait de +nouveau sur le tas de quadruples pistoles.</p> + +<p>»—Je crois comprendre, dit-il, et je suis prêt à vous servir.</p> + +<p>»—A la bonne heure! s'écria l'oncle don Miguel;—par saint Jacques! +voici un digne cavalier.</p> + +<p>»Le neveu don Sanche, perdant son flegme, se frotta les mains d'un air +tout content.</p> + +<p>»—Je savais bien que nous allions nous entendre, <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> poursuivit +l'oncle; don Ramon ne pouvait pas nous tromper... Le faquin se nomma don +Ramiro Nunès Tonadilla, du hameau de San-José... Il est petit, barbu, +les épaules hautes...</p> + +<p>»—Je n'ai pas besoin de savoir tout cela, interrompit Henri.</p> + +<p>»—Si fait, si fait!... Diable!... il ne faudrait pas commettre +d'erreur!... L'an dernier, j'allai chez le dentiste de +Fontarabie,—n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?—et je lui donnai un +doublon pour qu'il m'enlevât une dent dont je souffrais dans le fond de +la bouche... Le drôle garda ma double pistole et m'arracha une dent +saine au lieu de celle que j'avais malade...</p> + +<p>»Je voyais le front d'Henri se rembrunir et ses sourcils se +rapprocher.—L'oncle don Miguel ne prenait point garde.</p> + +<p>»—Nous payons, continua-t-il,—nous voulons que la besogne soit faite +mûrement, et comme il faut... n'est-ce pas juste?... Don Ramiro est roux +de cheveux et porte toujours un feutre gris à plumes noires... Il passe +tous les soirs, vers sept heures, devant l'auberge des <i>Trois Maures</i>, +entre San-José et Roncevaux...</p> + +<p>»—Assez, senor! interrompit Henri;—nous ne nous sommes pas compris.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p> + +<p>»—Comment! comment! fit l'oncle.</p> + +<p>»—J'ai cru qu'il s'agissait d'apprendre au seigneur don Sanche à tenir +son épée.</p> + +<p>»Les figures de l'oncle et du neveu s'allongèrent.</p> + +<p>»—Santa Trinidad! s'écria don Miguel;—nous sommes tous de première +force dans la maison de la Crencha... L'enfant s'escrime en salle comme +saint Michel archange!... mais, sur le terrain, il peut arriver des +accidents... Nous avions pensé que vous vous chargeriez d'attendre don +Ramiro Nunès à l'auberge des <i>Trois Maures</i>... et de venger l'honneur de +mon neveu don Sanche.</p> + +<p>»Henri ne répondit point cette fois. Le froid sourire qui vint à ses +lèvres exprimait un dédain si profond, que l'oncle et le neveu +échangèrent un regard embarrassé.</p> + +<p>»Henri montra du doigt les quadruples qui étaient sur la table.</p> + +<p>»Sans mot dire, l'oncle et le neveu les remirent dans leurs poches.</p> + +<p>»Henri étendit ensuite sa main vers la porte.</p> + +<p>»L'oncle et le neveu passèrent devant lui chapeau bas et l'échine +courbée.—Ils descendirent l'escalier quatre à quatre.</p> + +<p>»Ce jour-là, nous mangeâmes notre pain <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> sec, Henri n'avait rien +rapporté pour mettre dans nos assiettes de bois.</p> + +<p>»J'étais trop petite assurément pour comprendre toute la portée de cette +scène. Cependant, elle m'avait frappée vivement. J'ai pensé longtemps à +ce regard que mon ami Henri avait jeté à l'or des deux hidalgos de +Navarre.</p> + +<p>»Quant au nom de Lagardère, mon âge encore et la solitude où j'avais +vécu m'empêchaient de connaître l'étrange renommée qui le suivait. Mais +ce nom eut au dedans de moi comme un retentissement sonore.—J'écoutais +une fanfare de guerre;—je me souvins de l'effroi de mes ravisseurs, +lorsque mon ami Henri leur avait jeté ce nom à la face, lui seul contre +eux tous.</p> + +<p>»Plus tard, j'appris ce que c'était que le chevalier Henri de Lagardère. +J'en fus triste. Son épée avait joué avec la vie des hommes; son caprice +avait joué avec le cœur des femmes.</p> + +<p>»J'en fus triste, bien triste!—Mais cela m'empêcha-t-il de l'aimer?</p> + +<p>»Mère chérie, je ne sais rien du monde. Peut-être les autres jeunes +filles sont-elles faites autrement que moi.—Je l'aimai davantage quand +je sus combien il avait péché.</p> + +<p>»Il me sembla qu'il avait besoin de mes <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> prières auprès de Dieu. Il +me sembla que je pourrais le payer ainsi de ses bienfaits.</p> + +<p>»Il me sembla que j'étais un grand élément dans sa vie. Il avait si bien +changé depuis qu'il s'était fait mon père adoptif.</p> + +<p>»Mère! ne m'accuse pas d'être <ins class="correction" title="un">une</ins> orgueilleuse! Je sentais que j'étais +sa douceur, sa sagesse et sa vertu.—Quand je dis que je l'aimai +davantage, je me trompe peut-être! je l'aimai autrement.</p> + +<p>»Ses baisers paternels me firent rougir et je commençai à pleurer tout +bas dans ma solitude.</p> + +<p>»Mais j'anticipe et je te parle là de choses d'hier...</p> + +<p>»... Ce fut à Pampelune que mon ami Henri entreprit mon éducation. Il +n'avait guère de temps pour m'instruire et point d'argent pour acheter +des livres, car ses journées étaient longues et bien peu rétribuées. Il +faisait alors l'apprentissage de cet art qui l'a rendu célèbre dans +toutes les Espagnes sous le nom du Cincelador. Il était lent et +maladroit. Son maître ne le traitait pas bien.</p> + +<p>»Et lui, l'ancien chevau-léger du roi Louis XIV, lui, le hautain jeune +homme qui tuait naguère pour un mot, pour un regard, supportait <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +patiemment les reproches et les injures d'un artisan espagnol!</p> + +<p>»Il avait une fille. Quand il rentrait à la maison avec les quelques +maravédis gagnés à la sueur de son front, il était heureux comme un roi, +parce que je lui souriais.</p> + +<p>»Une autre que vous rirait de pitié, ma mère; mais je suis bien sûre +qu'ici vous allez verser une larme. Lagardère n'avait qu'un livre: +c'était un vieux <i>Traité d'escrime</i>, par maître François Delapalme, de +Paris, prévôt juré, diplômé de Parme et de Florence, membre du +Haudegenbund de Mannheim et de l'académie della scrima de Naples, maître +en fait d'armes de Mgr le Dauphin, etc., etc.;—suivi de la <i>Description +des différents coups, bottes et feintes courtoises, en usage dans +l'assaut de pied ferme</i>, par Giov.-Maria Ventura, de ladite académie +della scrima de Naples, corrigé et amendé par J.-F. Delannos-Saulxure, +prévôt aux cadets.—Paris, 1669...</p> + +<p>»Ne vous étonnez point de ma mémoire. Ce sont les premières lignes que +j'aie épelées. Je m'en souviens comme de mon catéchisme.</p> + +<p>»Mon ami Henri m'apprit à lire dans son vieux traité d'escrime.</p> + +<p>»Je n'ai jamais tenu d'épée dans ma main; <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> mais je suis forte en +théorie: je connais la tierce et la quarte, parades naturelles,—prime +et seconde, de demi-instinct,—les deux contres, parades universelles et +composées,—le demi-cercle, les coupés simples et de revers..., le coup +droit, les pointes, les dégagements...</p> + +<p>»La croix de Dieu ne vint que quand mon ami Henri eut économisé cinq +douros pour m'acheter l'alphabet de Salamanque.</p> + +<p>»Le livre n'y fait rien, croyez-moi, ma mère. Tout dépend du professeur. +J'appris bien vite à déchiffrer cet absurde fatras, rédigé par un trio +de spadassins ignorants.</p> + +<p>»Que m'importaient ces grossiers principes de l'art de tuer?—Mon ami +Henri me montrait les lettres patiemment et doucement.</p> + +<p>»J'étais sur ses genoux. Il tenait le livre. J'avais à la main une +paille et je suivais chaque lettre en la nommant.</p> + +<p>»Ce n'était pas un travail, c'était une joie.</p> + +<p>»Quand j'avais bien lu, il m'embrassait.</p> + +<p>»Puis nous nous mettions à genoux tous les deux et il me récitait la +prière du soir.</p> + +<p>»Je vous dis que c'était une mère...</p> + +<p>»Une mère tendre et coquette pour sa petite fille chérie!—Ne +m'habillait-il pas? ne lissait-il pas lui-même mes cheveux?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p> + +<p>»Son pourpoint s'en allait, mais j'avais toujours de bonnes robes.</p> + +<p>»Une fois, je le surpris l'aiguille à la main, essayant une reprise à ma +jupe déchirée...</p> + +<p>»Oh! ne riez pas, ne riez pas, ma mère! c'était Lagardère qui faisait +cela, le chevalier Henri de Lagardère,—l'homme devant qui tombent ou +s'abaissent les plus redoutables épées!</p> + +<p>»Le dimanche, quand il avait bouclé mes cheveux et noué ma résille, +quand il avait rendu brillants comme l'or les boutons de cuivre de mon +petit corsage et noué autour de mon cou ma croix d'acier—son premier +présent—à l'aide d'un ruban de velours, il me conduisait bien brave et +bien fière à l'église des Dominicains de la basse ville. Nous entendions +la messe; il était devenu pieux par moi et pour moi. Puis, la messe +finie, nous franchissions les murs, laissant derrière nous la cité +sombre et triste.</p> + +<p>»Comme le grand air était bon à nos pauvres poitrines prisonnières! +comme le soleil était radieux et doux!</p> + +<p>»Nous allions par les campagnes désertes. Il voulait être de mes jeux. +Il était plus enfant que moi!</p> + +<p>»Vers le haut du jour, quand la fatigue me prenait, il me conduisait à +l'ombre d'un bois <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> touffu. Il s'asseyait au pied d'un arbre et je +m'endormais dans ses bras.</p> + +<p>»Il veillait, lui, écartant de moi les mosquitos et les lances +ailées.—Parfois, je faisais semblant de dormir, et je le regardais à +travers mes paupières demi-closes.</p> + +<p>»Ses yeux étaient toujours sur moi; en me berçant, il souriait.</p> + +<p>»Je n'ai qu'à fermer mes yeux pour le revoir ainsi, mon ami, mon père, +mon noble Henri!—L'aimez-vous à présent, ma mère?</p> + +<p>»Avant le sommeil ou après, selon mon caprice, car j'étais reine, le +dîner était servi sur l'herbe. Un peu de pain noir dans du lait.</p> + +<p>»Souvenez-vous de vos plus délicieux festins, ma mère. Vous me les +décrirez, à moi qui ne les connais pas. Je suis bien sûre que nos fêtes +valaient mieux que les vôtres. Notre pain, notre lait! le dictame, +trempé dans l'ambroisie! La joie du cœur, les bonnes caresses, le +rire fou à propos de rien, les chers enfantillages, les chansons, que +sais-je?</p> + +<p>»Puis le jeu encore: il voulait me faire forte et grande.</p> + +<p>»Puis, le long de la route, au retour, la calme causerie, interrompue +par cette fleur qu'il fallait conquérir, par ce papillon brillant qu'on +voulait <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> faire captif, par cette blanche chèvre qui bêlait là-bas +comme si elle eût demandé une caresse.</p> + +<p>»Dans ces entretiens, il formait à mon insu mon esprit et mon cœur. +Il lisait en cachette et se faisait femme pour m'instruire. J'appris à +connaître Dieu et l'histoire de son peuple, les merveilles du ciel et de +la terre.</p> + +<p>»Parfois, dans ces instants où nous étions seuls tous deux, j'essayai de +l'interroger et de savoir ce qu'était ma famille.—Souvent, je lui +parlai de vous, ma mère.</p> + +<p>»Il devenait triste et ne répondait pas.</p> + +<p>»Seulement, il me disait:</p> + +<p>»—Aurore, je vous promets que vous connaîtrez votre mère.</p> + +<p>»Cette promesse faite depuis si longtemps s'accomplira, je +l'espère,—j'en suis sûre,—car Henri n'a jamais menti.</p> + +<p>»Et, si j'en crois les avertissements de mon cœur, l'instant est +proche... Oh! ma mère, comme je vais vous adorer!</p> + +<p>»Mais je veux finir tout de suite ce qui a rapport à mon éducation. Je +continuai à recevoir ses leçons bien longtemps après que nous eûmes +quitté Pampelune et la Navarre. Jamais je n'ai eu d'autres maîtres que +lui.</p> + +<p>»Ce ne fut point de sa faute. Quand son merveilleux <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> talent +d'artiste eut percé, quand chaque grand d'Espagne voulut avoir à prix +d'or la poignée de sa rapière ciselée par don Luiz,—el Cincelador!—il +me dit:</p> + +<p>»Vous allez être savante, ma fille chérie; Madrid a des pensions +célèbres, où les jeunes filles apprennent tout ce qu'une femme doit plus +tard connaître.</p> + +<p>»—Je veux que vous soyez vous-même mon professeur, +répondis-je,—toujours! toujours!</p> + +<p>»Il sourit et répliqua:</p> + +<p>»—Je vous ai appris tout ce que je savais, ma pauvre Aurore.</p> + +<p>»—Eh bien! m'écriai-je,—ami, bon ami, je n'en veux point savoir plus +long que vous.»<br /><br /></p> + +<p class="center">FIN DU TOME DEUXIÈME.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a>TABLE DES CHAPITRES</h2> + +<h5>DU DEUXIÈME VOLUME.</h5> + +<table summary="table_des_chapitres" class="block"> +<colgroup span="3"> + <col width="10" /> + <col width="375" /> + <col width="15" /> +</colgroup> + <tbody> +<tr> + <td> </td> + <td> </td> + <td class="tdr">Pages.</td> +</tr> +<tr> + <td colspan="3" class="tcenter">L'HÔTEL DE NEVERS. (Suite.)</td> +</tr> +<tr> + <td class="tda">IV.</td> + <td class="tdb">Largesse</td> + <td class="tdc"><a href="#ch1">5</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tda">V.</td> + <td class="tdb">Où est expliquée l'absence de Faënza et + de Saldagne</td> + <td class="tdc"><a href="#ch2">25</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tda">VI.</td> + <td class="tdb">Dona Cruz</td> + <td class="tdc"><a href="#ch3">45</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tda">VII.</td> + <td class="tdb">Le prince de Gonzague</td> + <td class="tdc"><a href="#ch4">63</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tda">VIII.</td> + <td class="tdb">La veuve de Nevers</td> + <td class="tdc"><a href="#ch5">81</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tda">IX.</td> + <td class="tdb">Le plaidoyer</td> + <td class="tdc"><a href="#ch6">103</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tda">X.</td> + <td class="tdb">J'y suis</td> + <td class="tdc"><a href="#ch7">127</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tda">XI.</td> + <td class="tdb">Où le bossu se fait inviter au bal de la + cour</td> + <td class="tdc"><a href="#ch8">147</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="3" class="tcenter">LES MÉMOIRES D'AURORE.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tda">I.</td> + <td class="tdb">La maison aux deux entrées</td> + <td class="tdc"><a href="#ch9">167</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tda">II.</td> + <td class="tdb">Souvenirs d'enfance</td> + <td class="tdc"><a href="#ch10">187</a></td> +</tr> +</tbody> +</table> + +<hr class="small" /> + +<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3>Au lecteur</h3> + +<p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité +la version originale.</p> + +<p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections +mineures.</p> + +<p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. +Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur +le mot pour voir le texte original.</p></div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 2, by Paul Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU VOLUME 2 *** + +***** This file should be named 33746-h.htm or 33746-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/7/4/33746/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + + </body> +</html> diff --git a/33746-h/images/title.png b/33746-h/images/title.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..732284c --- /dev/null +++ b/33746-h/images/title.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..8dcdbf5 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #33746 (https://www.gutenberg.org/ebooks/33746) |
