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+The Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 2, by Paul Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Bossu Volume 2
+ Aventures de Cape et d'Épée
+
+Author: Paul Féval
+
+Release Date: September 17, 2010 [EBook #33746]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU VOLUME 2 ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive/Canadian Libraries)
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+ Au lecteur
+
+ Cette version électronique reproduit dans son intégralité
+ la version originale.
+
+ La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.
+
+ L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+ La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
+
+
+
+
+ LE BOSSU.
+
+
+ Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX,
+ rue de Schaerbeek, 12.
+
+
+ COLLECTION HETZEL.
+
+
+ LE BOSSU
+
+ AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE
+
+
+ PAR
+
+
+ PAUL FÉVAL.
+
+ 2
+
+ Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,
+ interdite pour la France.
+
+
+ LEIPZIG,
+ ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
+
+ 1857
+
+
+
+
+L'HÔTEL DE NEVERS.
+
+(SUITE.)
+
+
+
+
+IV
+
+--Largesses.--
+
+
+Ce devait être un bossu de beaucoup d'esprit, malgré l'extravagance
+qu'il commettait en ce moment. Il avait l'oeil vif et le nez aquilin.
+Son front se dessinait bien sous sa perruque grotesquement révoltée, et
+le sourire fin qui raillait autour de ses lèvres annonçait une malice
+d'enfer.
+
+Un vrai bossu!
+
+Quant à la bosse elle-même, elle était riche, bien plantée au milieu du
+dos, et se relevant pour caresser la nuque.
+
+Par devant, le menton touchait la poitrine. Les jambes étaient
+bizarrement contournées, mais n'avaient point cette maigreur proverbiale
+qui est l'accompagnement obligé de la bosse.
+
+Cette singulière créature portait un costume noir complet, de la plus
+rigoureuse décence, manchettes et jabot de mousseline plissée d'une
+éclatante blancheur.
+
+Tous les regards étaient fixés sur lui, et cela ne semblait point
+l'incommoder.
+
+--Bravo, sage Ésope! s'écria Chaverny; tu me parais un spéculateur hardi
+et adroit!
+
+--Hardi..., répéta Ésope en le regardant fixement, assez; adroit... nous
+verrons bien!
+
+Sa petite voix grinçait comme une crécelle d'enfant.
+
+Tout le monde répéta:
+
+--Bravo, Ésope! bravo!
+
+Cocardasse et Passepoil ne pouvaient plus s'étonner de rien. Leurs bras
+étaient tombés depuis longtemps; mais le Gascon demanda tout bas:
+
+--N'avons-nous jamais connu de bossu, mon bon?
+
+--Pas que je me souvienne.
+
+--Vivadiou! il me semble que j'ai vu ces yeux-là quelque part.
+
+Gonzague aussi regardait le petit homme avec une remarquable attention.
+
+--L'ami, dit-il, on paye comptant, vous savez?
+
+--Je sais, répondit Ésope; car, à dater de ce moment, il n'eut plus
+d'autre nom.
+
+Chaverny était son parrain.
+
+Ésope tira un portefeuille de sa poche et mit aux mains de Peyrolles
+soixante billets d'État de cinq cents livres.
+
+On s'attendait presque à voir ces papiers se changer en feuilles sèches,
+tant l'apparition du petit homme avait été fantastique.
+
+Mais c'étaient de belles et bonnes cédules de la Banque.
+
+--Mon reçu? dit-il.
+
+Peyrolles lui donna son reçu.
+
+Ésope le plia et le mit dans son portefeuille, à la place des billets.
+Puis, frappant sur le carnet:
+
+--Bonne affaire! dit-il. A vous revoir, messieurs!
+
+Il salua bien poliment Gonzague et la compagnie.
+
+Tout le monde s'écarta pour le laisser passer.
+
+On riait encore, mais je ne sais quel froid courait dans toutes les
+veines. Gonzague était pensif.
+
+Peyrolles et ses gens commençaient à faire sortir les acheteurs, qui
+déjà eussent voulu être au lendemain. Les amis du prince regardaient
+encore et machinalement la porte par où le petit homme noir venait de
+disparaître.
+
+--Messieurs, dit Gonzague, pendant qu'on va disposer la salle, je vous
+prie de me suivre dans mes appartements.
+
+--Allons! fit Cocardasse derrière la draperie, c'est le moment ou
+jamais... marchons!
+
+--J'ai peur, fit le timide Passepoil.
+
+--Eh donc! je passerai le premier.
+
+Il prit Passepoil par la main et s'avança vers Gonzague, chapeau bas.
+
+--Parbleu! s'écria Chaverny en les apercevant, mon cousin a voulu nous
+donner la comédie!... c'est la journée des mascarades... Le bossu
+n'était pas mal; mais voici bien la plus belle paire de coupe-jarrets
+que j'aie vue de ma vie!
+
+Cocardasse junior le regarda de travers. Navailles, Oriol et consorts se
+mirent à tourner autour de nos deux amis en les considérant
+curieusement.
+
+--Sois prudent! murmura Passepoil à l'oreille du Gascon.
+
+--Capédébiou! fit ce dernier, ceux-ci n'ont-ils jamais vu deux
+gentilshommes, qu'ils nous dévisagent ainsi?
+
+--Le grand est de toute beauté! dit Navailles.
+
+--Moi, repartit Oriol, j'aime mieux le petit!
+
+--Il n'y a plus de niche à louer; que viennent-ils faire?
+
+Heureusement qu'ils arrivaient auprès de Gonzague, qui les aperçut et
+tressaillit.
+
+--Ah! fit-il, que veulent ces braves?
+
+Cocardasse salua avec cette grâce noble qui accompagnait chacune de ses
+actions. Passepoil s'inclina plus modestement, mais en homme cependant
+qui a vu le monde.
+
+Puis Cocardasse junior, d'une voix haute et claire, parcourant de
+l'oeil cette foule pailletée qui venait de le railler, prononça ces
+paroles:
+
+--Ce gentilhomme et moi, vieilles connaissances de monseigneur, nous
+venons lui présenter nos hommages.
+
+--Ah!... fit encore Gonzague.
+
+--Si monseigneur est occupé d'affaires trop importantes, reprit le
+Gascon, qui s'inclina de nouveau, nous reviendrons à l'heure qu'il
+voudra bien nous indiquer.
+
+--C'est cela, balbutia Passepoil; nous aurons l'honneur de revenir.
+
+Troisième salut, puis ils se redressèrent tous deux, la main à la
+poignée de la brette.
+
+--Peyrolles! appela Gonzague.
+
+L'intendant venait de faire sortir le dernier adjudicataire.
+
+--Reconnais-tu ces beaux garçons? lui demanda Gonzague; mène-les à
+l'office... qu'ils mangent, qu'ils boivent... Donne-leur à chacun un
+habit neuf... et qu'ils attendent mes ordres!
+
+--Ah! monseigneur!... s'écria Cocardasse.
+
+--Généreux prince!... fit Passepoil.
+
+--Allez! ordonna Gonzague.
+
+Ils s'éloignèrent à reculons, saluant à toute outrance et balayant la
+terre avec la vieille plume de leurs feutres.
+
+Quand ils arrivèrent en face des rieurs, Cocardasse le premier planta
+son feutre sur l'oreille et releva du bout de sa rapière le bord frangé
+de son manteau. Frère Passepoil l'imita de son mieux.
+
+Tous deux, hautains, superbes, le nez au vent, le poing sur la hanche,
+foudroyant les railleurs de leurs regards terribles, ils traversèrent la
+salle sur les pas de Peyrolles, et gagnèrent l'office, où leur coup de
+fourchette étonna tous les serviteurs du prince.
+
+En mangeant, Cocardasse junior disait:
+
+--Mon bon, notre fortune est faite!
+
+--Dieu le veuille! répondait, la bouche pleine, frère Passepoil toujours
+moins fougueux.
+
+--Ah çà! cousin, dit Chaverny au prince quand ils furent partis, depuis
+quand te sers-tu de semblables outils?
+
+Gonzague promena autour de lui un regard rêveur et ne répondit point.
+
+Ces messieurs cependant, parlant assez haut pour que le prince pût les
+entendre, chantaient un dithyrambe à sa louange et faisaient honnêtement
+leur cour.
+
+C'étaient tous nobles un peu ruinés, financiers un peu tarés. Aucun
+d'eux n'avait encore commis d'action absolument punissable selon la loi;
+mais aucun d'eux n'avait gardé la blancheur de la robe nuptiale.
+
+Tous, depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient besoin de
+Gonzague, l'un pour une chose, l'autre pour une autre. Gonzague était au
+milieu d'eux seigneur et roi comme certains patriciens de l'ancienne
+Rome parmi la foule famélique de leurs clients.
+
+Gonzague les tenait par l'ambition, par l'intérêt, par leurs besoins et
+par leurs vices.
+
+Le seul qui eût gardé une portion de son indépendance était le jeune
+marquis de Chaverny, trop fou pour spéculer, trop insoucieux pour se
+vendre.
+
+La suite de ce récit montrera ce que Gonzague voulait faire d'eux; car,
+au premier aspect, placé comme il l'était à l'apogée de la richesse, de
+la puissance et de la faveur, Gonzague semblait n'avoir besoin de
+personne.
+
+--Et l'on parle des mines du Pérou! disait le gros Oriol pendant que le
+maître se tenait à l'écart. L'hôtel de M. le prince vaut à lui seul le
+Pérou et toutes ses mines!
+
+Il était rond comme une boule, ce traitant; il était haut en couleur,
+joufflu, essoufflé. Ces demoiselles de l'Opéra consentaient à se moquer
+de lui amicalement, pourvu qu'il fût en fonds et d'humeur donnante.
+
+--Ma foi, répliqua Taranne, financier maigre et plat, c'est ici
+l'Eldorado!
+
+--La maison d'or! ajouta M. de Montaubert, ou plutôt la maison de
+diamant!
+
+--_Ya!_ traduisit le baron de Batz, _té tiamant plitôt_.
+
+--Plus d'un grand seigneur, reprit Gironne, vivrait toute une année avec
+une semaine du revenu du prince de Gonzague.
+
+--C'est que, dit Oriol, le prince de Gonzague est le roi des grands
+seigneurs!
+
+--Gonzague, mon cousin, s'écria Chaverny d'un air plaisamment piteux,
+par grâce, demande quartier, ou cet ennuyeux hosannah durera jusqu'à
+demain.
+
+Le prince sembla s'éveiller.
+
+--Messieurs, dit-il sans répondre au petit marquis, car il n'aimait
+point la raillerie, prenez la peine de me suivre dans mon appartement;
+il faut que cette salle soit libre.
+
+Quand on fut dans le cabinet de Gonzague:
+
+--Vous savez pourquoi je vous ai convoqués, messieurs? reprit-il.
+
+--J'ai entendu parler d'un conseil de famille, répondit Navailles.
+
+--Mieux que cela, messieurs... une assemblée solennelle... un tribunal
+de famille où Son Altesse Royale le régent sera représenté par trois des
+premiers dignitaires de l'État: le président de Lamoignon, le maréchal
+de Villeroy et le vice-chancelier d'Argenson.
+
+--Peste! fit Chaverny. S'agit-il donc de la succession à la couronne?
+
+--Marquis, prononça sèchement le prince, nous allons parler de choses
+sérieuses... épargnez-nous.
+
+--N'auriez-vous point, cousin, demanda Chaverny en bâillant par avance,
+quelque livre d'estampes pour me distraire pendant que vous serez
+sérieux?
+
+Gonzague sourit afin de le faire taire.
+
+--Et de quoi s'agit-il, prince? demanda M. de Montaubert.
+
+--Il s'agit de me prouver votre dévouement, messieurs, répondit
+Gonzague.
+
+Ce ne fut qu'un cri:
+
+--Nous sommes prêts!
+
+Le prince salua et sourit.
+
+--Je vous ai fait convoquer spécialement, vous, Navailles, Gironne,
+Chaverny, Nocé, Montaubert, Choisy, Lavallade, etc., en votre qualité de
+parents de Nevers; vous, Oriol, comme chargé d'affaires de notre cousin
+de Châtillon; vous, Taranne et Albret, comme mandataires des deux
+Chastellux...
+
+--Si ce n'est la succession de Bourbon, interrompit Chaverny, ce sera
+donc la succession de Nevers qui sera mise sur le tapis?
+
+--On décidera, répondit Gonzague, l'affaire des biens de Nevers... et
+d'autres affaires encore.
+
+--Et que diable avez-vous besoin des biens de Nevers, vous, mon cousin,
+qui gagnez un million par heure?
+
+Gonzague fut un instant avant de répondre.
+
+--Suis-je seul? demanda-t-il ensuite d'un accent pénétré. N'ai-je pas
+votre fortune à faire?
+
+Il y eut un vif mouvement de reconnaissance dans l'assemblée. Tous les
+visages étaient plus ou moins attendris.
+
+--Vous savez, prince, dit Navailles, si vous pouvez compter sur moi!
+
+--Et sur moi! s'écria Gironne.
+
+--Et sur moi!... et sur moi!
+
+--Sur moi aussi, pardieu! fit Chaverny après tous les autres. Je
+voudrais seulement savoir...
+
+Gonzague l'interrompit pour dire avec une hauteur sévère:
+
+--Toi, tu es trop curieux, petit cousin! cela te perdra... Ceux qui sont
+avec moi, comprends bien ceci, doivent entrer résolûment dans mon
+chemin, bon ou mauvais, droit ou tortueux...
+
+--Cependant...
+
+--C'est ma volonté!... Chacun est libre de me suivre ou de rester en
+arrière, mais quiconque s'arrête a rompu volontairement le pacte; je ne
+le connais plus... Ceux qui sont avec moi doivent voir par mes yeux,
+entendre par mes oreilles, penser avec mon intelligence... La
+responsabilité n'est pas pour eux qui sont les bras, mais pour moi qui
+suis la tête... Tu m'entends bien, marquis? je ne veux pas d'amis faits
+autrement que cela!
+
+--Et nous ne demandons qu'une chose, ajouta Navailles, c'est que notre
+illustre parent nous montre la route.
+
+--Puissant cousin, dit Chaverny, m'est-il permis de vous adresser
+humblement et modestement une question? Qu'aurai-je à faire?
+
+--A garder le silence et à me donner ta voix dans le conseil.
+
+--Dussé-je blesser le touchant dévouement de nos amis, je vous dirai,
+cousin, que je tiens à ma voix à peu près autant qu'à un verre de
+champagne vide; mais...
+
+--Point de mais! interrompit Gonzague.
+
+Et tous avec enthousiasme:
+
+--Point de mais!
+
+--Nous nous serrerons autour de monseigneur, ajouta lourdement Oriol.
+
+--Monseigneur, ajouta Taranne, le financier d'épée, sait si bien se
+souvenir de ceux qui le servent!
+
+L'invite pouvait n'être pas adroite, mais elle était au moins directe.
+
+Chacun prit un air froid, pour n'avoir point l'air d'être complice.
+
+Chaverny adressait à Gonzague un sourire triomphant et moqueur. Gonzague
+le menaça du doigt comme on fait à un enfant méchant. Sa colère était
+passée.
+
+--C'est le dévouement de Taranne que j'aime le mieux, dit-il avec une
+légère nuance de mépris dans la voix. Taranne, mon ami, vous avez la
+ferme d'Épernay.
+
+--Ah! prince!... fit le traitant.
+
+--Point de remercîments, interrompit Gonzague; mais je vous prie,
+Montaubert, ouvrez la fenêtre... je me sens mal.
+
+Chacun se précipita vers les croisées. Gonzague était fort pâle, et des
+gouttelettes de sueur perlaient de ses cheveux. Il trempa son mouchoir
+dans le verre d'eau que lui présentait Gironne, et se l'appliqua sur le
+front.
+
+Chaverny s'était rapproché avec un véritable empressement.
+
+--Ce ne sera rien, dit le prince; la fatigue... j'avais passé la nuit,
+et j'ai été obligé d'assister au petit lever du roi.
+
+--Et que diable avez-vous besoin de vous tuer ainsi, cousin? s'écria
+Chaverny; que peut pour vous le roi? je dirais presque, que peut pour
+vous le bon Dieu?
+
+A l'égard du bon Dieu, il n'y avait rien à reprocher à Gonzague. S'il
+se levait trop matin, ce n'était certes point pour faire ses dévotions.
+
+Il serra la main de Chaverny. Nous pouvons bien dire qu'il eût payé
+volontiers un bon prix la question que Chaverny venait de lui faire.
+
+--Ingrat! murmura-t-il, est-ce pour moi que je sollicite?
+
+Les courtisans de Gonzague furent sur le point de s'agenouiller.
+
+Chaverny eut bouche close.
+
+--Ah! messieurs! reprit le prince, que notre jeune roi est un enfant
+charmant!... Il sait vos noms, et me demande toujours des nouvelles de
+mes bons amis.
+
+--En vérité! fit le choeur.
+
+--Quand M. le régent, qui était dans la ruelle avec madame Palatine, a
+ouvert les rideaux, le jeune Louis a soulevé ses belles paupières,
+toutes chargées de sommeil, et il nous a semblé que l'aurore se levait.
+
+--L'Aurore aux doigts de roses! fit l'incorrigible Chaverny.
+
+Personne n'était sans avoir un peu envie de le lapider.
+
+--Notre jeune roi, poursuivit Gonzague, a tendu la main à Son Altesse
+Royale; puis, m'apercevant: «Eh! bonjour, prince; je vous ai rencontré
+l'autre soir au Cours-la-Reine, entouré de votre cour... Il faudra que
+vous me donniez M. de Gironne, qui est un superbe cavalier.»
+
+Gironne mit la main sur son coeur. Les autres se pincèrent les lèvres.
+
+--«M. de Nocé me plaît aussi, continua Gonzague, rapportant les paroles
+authentiques de Sa Majesté. Et ce M. de Saldagne, tudieu! ce doit être
+un foudre de guerre.»
+
+--A quoi bon ceci? lui glissa Chaverny à l'oreille, Saldagne est absent.
+
+On n'avait vu, en effet, depuis la veille au soir, ni M. le baron de
+Saldagne ni M. le chevalier de Faënza.
+
+Gonzague poursuivit sans prendre garde à l'interruption:
+
+--Sa Majesté m'a parlé de vous, Montaubert; de vous aussi, Choisy, et
+d'autres encore.
+
+--Et Sa Majesté, interrompit le petit marquis, a-t-elle daigné remarquer
+un peu la galante et noble tournure de M. de Peyrolles?
+
+--Sa Majesté, répliqua sèchement Gonzague, n'a oublié personne, excepté
+vous.
+
+--C'est bien fait pour moi! dit Chaverny; cela m'apprendra!
+
+--On sait déjà votre affaire des mines, à la cour, Albret, poursuivit
+Gonzague. «Et votre Oriol, m'a dit le roi en riant, savez-vous qu'on me
+l'a donné comme étant bientôt plus riche que moi!»
+
+--Que d'esprit! Quel maître nous aurons là!
+
+Ce fut un cri d'admiration générale.
+
+--Mais, reprit Gonzague avec un fin et bon sourire, ce ne sont là que
+des paroles; nous avons eu mieux, Dieu merci! Je vous annonce, ami
+Albret, que votre concession va être signée.
+
+--Qui ne serait à vous, prince? s'écria Albret.
+
+--Oriol, ajouta le prince, vous avez votre charge noble; vous pouvez
+voir d'Hozier pour votre écusson.
+
+Le gros petit traitant s'enfla comme une boule et faillit crever du
+coup.
+
+--Oriol, s'écria Chaverny, te voilà cousin du roi, toi qui es déjà
+cousin de toute la rue Saint-Denis... Ton écusson est tout fait: _d'or,
+aux trois bas de chausses d'azur, deux et un, et en coeur un bonnet de
+nuit flamboyant_, avec cette devise: _Utile dulci!_...
+
+On rit un peu, sauf Oriol et Gonzague.
+
+Oriol avait reçu le jour au coin de la rue Mauconseil, dans une boutique
+de bonneterie. Si Chaverny eût gardé ce mot pour le souper, il aurait eu
+un succès fou.
+
+--Vous avez votre pension, Navailles, reprit cependant M. de Gonzague,
+cette vivante providence; Montaubert, vous avez votre brevet.
+
+Montaubert et Navailles se repentirent d'avoir ri.
+
+--Nocé, continua le prince, vous monterez demain dans les carrosses.
+Vous, Gironne, je vous dirai, quand nous serons seuls tous deux, ce que
+j'ai obtenu pour vous.
+
+Nocé fut content. Gironne le fut davantage.
+
+Gonzague, poursuivant le cours de ses largesses, qui ne lui coûtaient
+rien, nomma chacun par son nom. Personne ne fut oublié.
+
+--Viens çà, marquis, dit-il enfin.
+
+--Moi! fit Chaverny.
+
+--Viens çà, enfant gâté!
+
+--Cousin, je connais mon sort, s'écria plaisamment le marquis; tous nos
+jeunes condisciples qui ont été sages ont eu des _satisfecit_... Moi, le
+moins que je risque, c'est d'être au pain et à l'eau. Ah! ajouta-t-il en
+se frappant la poitrine, je sens que je l'ai bien mérité!
+
+--M. de Fleury, gouverneur du roi, était au petit lever, dit Gonzague.
+
+--Naturellement, repartit le marquis, c'est sa charge.
+
+--M. de Fleury est sévère.
+
+--C'est son métier.
+
+--M. de Fleury a su ton histoire aux Feuillantines avec mademoiselle de
+Clermont.
+
+--Aïe! fit Navailles.
+
+--Aïe! aïe, répétèrent Oriol et consorts.
+
+--Et tu m'as empêché d'être exilé, cousin? dit Chaverny: grand merci!
+
+--Il ne s'agissait pas d'exil, marquis.
+
+--De quoi donc s'agissait-il, cousin?
+
+--Il s'agissait de la Bastille.
+
+--Et tu m'as épargné la Bastille! Deux fois grand merci!
+
+--J'ai fait mieux, marquis.
+
+--Mieux encore, cousin? Il faudra donc que je me prosterne?
+
+--Ta terre de Chaneilles fut confisquée sous le feu roi.
+
+--Lors de l'édit de Nantes, oui.
+
+--Elle était d'un beau revenu, cette terre de Chaneilles?
+
+--Vingt mille écus, cousin... pour moitié moins, je me donnerais au
+diable.
+
+--Ta terre de Chaneilles t'est rendue.
+
+--En vérité! s'écria le petit marquis.
+
+Puis, tendant la main à Gonzague et d'un grand sérieux:
+
+--Alors, c'est dit, je me donne au diable!
+
+Gonzague fronça le sourcil. Le cénacle entier n'attendait qu'un signe
+pour crier au scandale. Chaverny promena tout autour de lui son regard
+dédaigneux.
+
+--Cousin, prononça-t-il lentement et à voix basse, je ne vous souhaite
+que du bonheur. Mais, si les mauvais jours venaient, la foule
+s'éclaircirait autour de vous. Je n'insulte personne: c'est la règle...
+Dussé-je rester seul, alors, cousin, moi, je resterai!
+
+
+
+
+V
+
+--Où est expliquée l'absence de Faënza et de Saldagne.--
+
+
+La distribution était faite. Nocé combinait son costume pour monter le
+lendemain dans les carrosses du roi. Oriol, gentilhomme depuis cinq
+minutes, cherchait déjà quels ancêtres il avait bien pu avoir au temps
+de saint Louis. Tout le monde était content.
+
+M. de Gonzague n'avait certes point perdu sa peine au petit lever de Sa
+Majesté.
+
+--Cousin, dit pourtant le petit marquis, je ne te tiens pas quitte,
+malgré le magnifique cadeau que tu viens de me faire.
+
+--Que te faut-il encore?
+
+--Je ne sais si c'est à cause des Feuillantines et de mademoiselle de
+Clermont, mais Bois-Rosé m'a refusé obstinément une invitation pour la
+fête de ce soir au Palais-Royal. Il m'a dit que toutes les cédules
+étaient distribuées.
+
+--Je crois bien! s'écria Oriol, elles faisaient dix louis rue
+Quincampoix ce matin. Bois-Rosé a dû gagner là-dessus cinq ou six cent
+mille livres.
+
+--Dont moitié pour ce bon abbé Dubois, son maître!
+
+--J'en ai vu vendre une cinquante louis, ajouta Albret.
+
+--On n'a pas voulu m'en donner à soixante! enchérit Taranne.
+
+--On se les arrache.
+
+--A l'heure qu'il est, elles n'ont plus de prix!
+
+--C'est que la fête sera splendide, messieurs, dit Gonzague: tous ceux
+qui seront là auront leur brevet de fortune ou de noblesse... Je ne
+pense pas qu'il soit entré dans la pensée de M. le régent de livrer ces
+cédules à la spéculation. Mais ceci est le petit malheur des temps...
+et, sur ma foi! je ne vois point de mal à ce que Bois-Rosé ou l'abbé
+fassent leurs affaires avec cela.
+
+--Dussent les salons du régent, fit observer Chaverny, s'emplir cette
+nuit de courtiers et de trafiquants!
+
+--C'est la noblesse de demain, répliqua Gonzague; le mouvement est là!
+
+Chaverny frappa sur l'épaule d'Oriol.
+
+--Toi qui est d'aujourd'hui, dit-il, comme tu les regarderas par-dessus
+l'épaule, ces gens de demain!
+
+Il nous faut bien dire un mot de cette fête.
+
+C'était l'Écossais Law qui en avait eu l'idée, et c'était aussi
+l'Écossais Law qui en faisait les frais énormes.
+
+Ce devait être le triomphe symbolique du _système_, comme on disait
+alors, la constatation officielle et bruyante de la victoire du crédit
+sur les espèces monnayées.
+
+Pour que cette ovation eût plus de solennité, Law avait obtenu que
+Philippe d'Orléans lui prêtât les salons et les jardins du Palais-Royal.
+
+Bien plus, les invitations étaient faites au nom du régent, et, pour ce
+seul fait, le triomphe du dieu Papier devenait une fête nationale.
+
+Law avait mis, dit-on, des sommes folles à la disposition de la maison
+du régent, pour que rien ne manquât au prestige de ces réjouissances.
+Tout ce que la prodigalité la plus large peut produire en fait de
+merveilles devait éblouir les yeux des invités.
+
+On parlait surtout du feu d'artifice et du ballet.
+
+Le feu d'artifice, commandé au cavalier Gioja, devait représenter le
+palais gigantesque bâti en projet par Law sur les bords du Mississipi.
+Le monde, on le savait bien, ne devait plus avoir qu'une merveille:
+c'était ce palais de marbre, orné de tout l'or inutile que le crédit
+vainqueur jetait hors de la circulation.
+
+Un palais grand comme une ville où seraient prodiguées toutes les
+richesses métalliques du globe!
+
+L'argent et l'or n'étaient plus bons qu'à cela.
+
+Le ballet, oeuvre allégorique dans le goût du temps, devait encore
+représenter le crédit personnifiant le bon ange de la France et la
+plaçant à la tête des nations.
+
+Plus de famines, plus de misère, plus de guerres!
+
+Le crédit, cet autre messie envoyé par Dieu clément, allait étendre au
+globe entier les délices reconquises du paradis terrestre.
+
+Après la fête de cette nuit, le crédit déifié n'avait plus besoin que
+d'un temple.
+
+Les pontifes existaient d'avance.
+
+M. le régent avait fixé à trois mille le nombre des entrées. Dubois
+tierça sous main le compte; Bois-Rosé, maître des cérémonies, le doubla
+en tapinois.
+
+A ces époques où règne la contagion de l'agio, l'agio se fourre partout,
+rien n'échappe à son envahissante influence.
+
+De même que vous voyez, dans les bas quartiers du négoce, les petits
+enfants marchant à peine trafiquer déjà de leurs jouets, et _faire
+l'article_ en bégayant, sur un pain d'épice entamé, sur un cerf-volant
+en lambeaux, sur une demi-douzaine de billes; de même, quand la fièvre
+de spéculer prend un peuple, les grands enfants se mettent à survendre
+tout ce qu'on recherche, tout ce qui a vogue: les cartes du restaurant à
+la mode, les stalles du théâtre heureux, les chaises de l'Église
+encombrée.
+
+Si le pain est rare, on fait les miches à prime; si c'est le vin, on
+fait monter le campêche.
+
+Et ces choses ont lieu tout uniment, sans que personne s'en formalise.
+
+Ceux qui pourraient se plaindre ont en général la voix trop faible et
+parlent de trop bas.
+
+Ceux qui ont une tribune ne peuvent crier tant ils ont la bouche pleine.
+
+Mon Dieu, M. de Gonzague pensait comme tout le monde en disant: «Il n'y
+a point de mal à ce que Bois-Rosé gagne cinq ou six cent mille livres
+avec cela!»
+
+--Il me semble avoir entendu dire à Peyrolles, reprit-il en atteignant
+son portefeuille, qu'on lui a offert deux ou trois mille louis du paquet
+de cédules que Son Altesse a bien voulu m'envoyer... mais fi donc!... je
+les ai gardées pour mes amis.
+
+Il y eut un long bravo. Plusieurs de ces messieurs avaient déjà des
+cartes dans leurs poches; mais abondance de cartes ne nuit pas, quand
+elles valent cent pistoles la pièce.
+
+On n'était vraiment pas plus aimable que ce M. de Gonzague ce matin!
+
+Il ouvrit son portefeuille, et jeta sur la table un gros paquet de
+lettres roses, ornées de ravissantes vignettes qui toutes
+représentaient, parmi des Amours entrelacés et des fouillis de fleurs,
+le Crédit, le grand Crédit, tenant à la main une corne d'abondance.
+
+On fit le partage. Chacun en prit pour soi et ses amis, sauf le petit
+marquis, qui était encore un peu gentilhomme, et ne revendait point ce
+qu'on lui donnait.
+
+Le noble Oriol avait, à ce qu'il paraît, un nombre considérable d'amis,
+car il emplit ses poches.
+
+Gonzague les regardait faire.
+
+Son oeil rencontra celui de Chaverny, et tous deux se prirent à rire.
+
+Si quelqu'un de ces messieurs croyait prendre Gonzague pour dupe,
+celui-là se trompait; Gonzague avait son idée: il était plus fort dans
+son petit doigt qu'une douzaine d'Oriol multipliées par un demi-cent de
+Gironne ou de Montaubert.
+
+--Veuillez, messieurs, dit-il, laisser deux de ces cartes pour Faënza et
+pour Saldagne... Je m'étonne, en vérité, de ne les point voir ici.
+
+Il était sans exemple que Faënza et Saldagne eussent manqué à l'appel.
+
+--Je suis heureux, reprit Gonzague, pendant qu'avait lieu la curée
+d'invitations cotées rue Quincampoix, je suis heureux d'avoir pu faire
+encore pour vous cette bagatelle... Souvenez-vous bien de ceci...
+Partout où je passerai, vous passerez. Vous êtes autour de moi un
+bataillon sacré: votre intérêt est de me suivre, mon intérêt est de vous
+tenir toujours la tête au-dessus de la foule.
+
+Il n'y avait plus sur la table que les deux lettres de Saldagne et de
+Faënza. On se remit à écouter le maître attentivement et
+respectueusement.
+
+--Je n'ai plus qu'une chose à vous dire, acheva Gonzague: des
+événements vont avoir lieu sous peu qui seront pour vous des énigmes. Ne
+cherchez jamais,--je ne demande point ceci, je l'exige,--ne cherchez
+jamais les raisons de ma conduite; prenez seulement le mot d'ordre, et
+faites... Si la route est longue et difficile, peu vous importe, puisque
+je vous affirme sur mon honneur que la fortune est au bout.
+
+--Nous vous suivrons! s'écria Navailles.
+
+--Tous, tant que nous sommes! ajouta Gironne.
+
+Et Oriol, rond comme un ballon, conclut avec un geste chevaleresque:
+
+--Fût-ce en enfer!
+
+--La peste! cousin, fit Chaverny entre haut et bas, les chauds amis que
+nous avons là!... Je voudrais gager que...
+
+Un cri de surprise et d'admiration l'interrompit.
+
+Lui-même resta bouche béante à regarder une jeune fille d'une admirable
+beauté qui venait de se montrer étourdiment au seuil de la chambre à
+coucher de Gonzague.
+
+Évidemment, elle n'avait point cru trouver là si nombreuse compagnie.
+
+Comme elle franchissait le seuil, son visage tout jeune, tout brillant
+d'espiègle gaieté, avait un petillant sourire. A la vue des compagnons
+de Gonzague, elle s'arrêta, rabattit vivement son voile de dentelle,
+épaissi par la broderie, et resta immobile comme une charmante statue.
+
+Chaverny la dévorait des yeux. Les autres avaient toutes les peines du
+monde à réprimer leurs regards curieux.
+
+Gonzague, qui d'abord avait fait un mouvement, se remit aussitôt et alla
+droit à la nouvelle venue.
+
+Il prit sa main, qu'il porta vers ses lèvres avec plus de respect encore
+que de galanterie.
+
+La jeune fille resta muette.
+
+--C'est la belle recluse! murmura Chaverny.
+
+--L'Espagnole!... ajouta Navailles.
+
+--Celle pour qui M. le prince tient close sa petite maison derrière
+Saint-Magloire!
+
+Et ils admiraient, en connaisseurs qu'ils étaient, cette taille souple,
+amoureuse et noble à la fois, ce bas de jambe adorable, attaché à un
+pied de fée, cette splendide couronne de cheveux abondants, soyeux et
+plus noirs que le jais.
+
+C'était tout ce qu'ils pouvaient voir.
+
+L'inconnue portait une toilette de ville dont la richesse simple sentait
+la grande dame. Elle la portait bien.
+
+--Messieurs, dit le prince, vous deviez voir aujourd'hui même cette
+jeune et chère enfant, car elle m'est chère à plus d'un titre; et je le
+proclame, je ne comptais point que ce serait sitôt. Je ne me donne point
+l'honneur de vous présenter à elle en ce moment; il n'est pas temps.
+Attendez-moi ici, je vous prie. Tout à l'heure, nous aurons besoin de
+vous.
+
+Il prit la main de la jeune fille, après l'avoir baisée de nouveau, et
+la fit entrer dans son appartement, dont la porte se renferma sur eux.
+
+Vous eussiez vu aussitôt tous les visages changer, sauf celui du petit
+marquis de Chaverny, qui resta impertinent comme devant.
+
+Le maître n'était plus là; tous ces écoliers barbus avaient vacances.
+
+--A la bonne heure! s'écria Gironne.
+
+--Ne nous gênons pas! fit Montaubert.
+
+--Messieurs, reprit Nocé, le feu roi fit une sortie semblable de madame
+de Montespan, devant toute la cour assemblée... Choisy, c'est ton
+vénérable oncle qui raconte cela dans ses mémoires. Monseigneur de Paris
+était présent, le chancelier, les princes, trois cardinaux et deux
+abbesses, sans compter le père Letellier. Le roi et sa comtesse devaient
+échanger solennellement leurs adieux pour rentrer, chacun de son côté,
+dans le giron de la vertu. Mais pas du tout: madame de Montespan
+pleura; Louis le Grand larmoya, puis tous deux tirèrent leur révérence à
+l'austère assemblée, et de cette aventure naquit mademoiselle de Blois,
+qui est maintenant madame la duchesse d'Orléans.
+
+--Qu'elle est belle! dit Chaverny tout rêveur.
+
+--Ah çà! fit Oriol, savez-vous une idée qui me vient? Cette assemblée de
+famille... si c'était pour un divorce!
+
+On se récria d'abord, puis chacun convint que la chose n'était pas
+impossible.
+
+Personne n'ignorait la profonde séparation qui existait entre le prince
+de Gonzague et sa femme.
+
+--Ce diable d'homme est fin comme l'ambre, reprit Taranne, il est
+capable de laisser la femme et de garder la dot!
+
+--Et c'est là-dessus, ajouta Gironne, que nous allons donner nos votes.
+
+--Qu'en dis-tu, toi, Chaverny? demanda le gros Oriol.
+
+--Je dis, répliqua le petit marquis, que vous seriez des infâmes, si
+vous n'étiez des sots...
+
+--De par Dieu! petit cousin, s'écria Nocé, tu es à l'âge où l'on corrige
+les mauvaises habitudes; j'ai envie...
+
+--La la! s'interposa le paisible Oriol.
+
+Chaverny n'avait même pas regardé Nocé.
+
+--Qu'elle est belle! fit-il une seconde fois.
+
+--Chaverny est amoureux! s'écria-t-on de toutes parts.
+
+--C'est pourquoi je lui pardonne, ajouta Nocé.
+
+--Mais, en somme, demanda Gironne, que sait-on sur cette jeune fille?
+
+--Rien, répondit Navailles, sinon que M. de Gonzague la cache
+soigneusement, et que Peyrolles est l'eunuque chargé d'obéir aux
+caprices de cette belle personne.
+
+--Peyrolles n'a pas parlé?
+
+--Peyrolles ne parle jamais.
+
+--C'est pour cela qu'on le garde.
+
+--Elle doit être à Paris, reprit Nocé, depuis une ou deux semaines tout
+au plus; car, le mois passé, la Nivelle était reine et maîtresse dans la
+petite maison de M. le prince.
+
+--Depuis lors, ajouta Oriol, nous n'avons pas soupé une seule fois à la
+petite maison.
+
+--Il y a une manière de corps de garde dans le jardin, dit Montaubert;
+les chefs de poste sont tantôt Faënza, tantôt Saldagne.
+
+--Mystère! mystère!
+
+--Prenons patience... Nous allons savoir cela aujourd'hui... Holà!
+Chaverny!
+
+Le petit marquis tressaillit comme si on l'eût éveillé en sursaut.
+
+--Chaverny, tu rêves!...
+
+--Chaverny, tu es muet!
+
+--Chaverny, parle! parle, quand même ce serait pour nous dire des
+injures!
+
+Le petit marquis appuya son menton contre sa main blanchette.
+
+--Messieurs, dit-il, vous vous damnez tous les jours trois ou quatre
+fois pour quelques chiffons de banque... Moi, pour cette belle fille-là,
+je me damnerai une fois, voilà tout.
+
+En quittant Cocardasse junior et Amable Passepoil, installés commodément
+à l'office devant un copieux repas, M. de Peyrolles était sorti de
+l'hôtel par la porte du jardin. Il prit la rue Saint-Denis, et, passant
+derrière l'église Saint-Magloire, il s'arrêta devant la porte d'un autre
+jardin dont les murs disparaissaient presque sous les branches énormes
+et pendantes d'une allée de vieux ormes.
+
+M. de Peyrolles avait dans la poche de son beau pourpoint la clef de
+cette porte.
+
+Il entra. Le jardin était solitaire. On voyait, au bout d'une allée en
+berceau, ombreuse jusqu'au mystère, un pavillon tout neuf, bâti dans le
+style grec, et dont le péristyle s'entourait de statues.
+
+Un bijou que ce pavillon! la dernière oeuvre de l'architecte Oppenort!
+
+M. de Peyrolles s'engagea dans la sombre allée et gagna le pavillon.
+
+Dans le vestibule étaient plusieurs valets en livrée.
+
+--Où est Saldagne? demanda Peyrolles.
+
+On n'avait point vu M. le baron de Saldagne depuis la veille.
+
+--Et Faënza?
+
+Même réponse que pour Saldagne.
+
+La maigre figure de l'intendant prit une expression d'inquiétude.
+
+--Que veut dire ceci? pensa-t-il.
+
+Sans interroger autrement les valets, il demanda si mademoiselle était
+visible.
+
+Il y eut un va et vient de domestiques. On entendit la voix de la
+première camériste. Mademoiselle attendait M. de Peyrolles dans son
+boudoir.
+
+--Je n'ai pas dormi! s'écria-t-elle dès qu'elle l'aperçut, je n'ai pas
+fermé l'oeil de la nuit!... Je ne veux plus demeurer dans cette
+maison!... La ruelle qui est de l'autre côté du mur est un coupe-gorge.
+
+C'était la jeune fille admirablement belle que nous avons vue entrer
+tout à l'heure chez M. de Gonzague. Sans faire tort à sa toilette, elle
+était plus charmante encore, s'il est possible, dans son déshabillé du
+matin. Son peignoir blanc flottant laissait deviner les perfections de
+sa taille, légère et robuste à la fois; ses beaux grands cheveux noirs
+dénoués tombaient à flots abondants sur ses épaules, et ses petits pieds
+nus jouaient dans des mules de satin.
+
+Pour approcher de si près et sans danger pareille enchanteresse, il
+fallait être de marbre.
+
+M. de Peyrolles avait toutes les qualités de l'emploi de confiance qu'il
+remplissait auprès de son maître.
+
+Il eût disputé le prix de l'impassibilité à Mesrour, chef des eunuques
+noirs du calife Haroun-el-Reschild.
+
+Au lieu d'admirer les charmes de sa belle compagne, il lui dit:
+
+--Dona Cruz, M. le prince désire vous voir à son hôtel ce matin.
+
+--Miracle! s'écria la jeune fille; moi sortir de ma prison! moi
+traverser la rue! moi, moi! Êtes-vous bien sûr de ne pas rêver debout,
+monsieur de Peyrolles?
+
+Elle le regarda en face, puis elle éclata de rire, en exécutant
+très-remarquablement une pirouette double.
+
+L'intendant ajouta sans sourciller:
+
+--Pour vous rendre à l'hôtel; M. le prince désire que vous fassiez
+toilette.
+
+--Moi! se récria encore la jeune fille, faire toilette! santa Virgen! je
+ne crois pas un mot de ce que vous me dites!
+
+--Je parle pourtant très-sérieusement, dona Cruz; dans une heure, il
+faut que vous soyez prête.
+
+Dona Cruz se regarda dans une glace et se rit au nez.
+
+Puis, pétulante comme la poudre:
+
+--Angélique! Justine! madame Langlois! Sont-elles lentes, ces
+Françaises! fit-elle en colère de ne les point voir arriver avant
+d'avoir été appelées. Madame Langlois, Justine, Angélique!
+
+--Il faut le temps..., voulut dire le flegmatique factotum.
+
+--Vous, allez-vous-en! s'écria dona Cruz; vous avez fait votre
+commission... J'irai.
+
+--C'est moi qui vous conduirai, rectifia Peyrolles.
+
+--Oh! l'ennui! santa Maria! soupira dona Cruz; si vous saviez comme je
+voudrais voir une autre figure que la vôtre, mon bon monsieur de
+Peyrolles!
+
+Madame Langlois, Angélique et Justine, trois chambrières parisiennes,
+entrèrent ensemble à ce moment. Dona Cruz ne songeait déjà plus à elles.
+
+--Je ne veux pas, dit-elle, que ces deux hommes restent la nuit dans ma
+maison, ils me font peur.
+
+Il s'agissait de Faënza et de Saldagne.
+
+--C'est la volonté de monseigneur, répliqua l'intendant.
+
+--Suis-je esclave? s'écria la pétulante enfant, déjà rouge de colère;
+ai-je demandé à venir ici? Si je suis prisonnière, c'est bien le moins
+que je puisse choisir mes geôliers! Dites-moi que je ne reverrai plus
+ces deux hommes ou je n'irai pas à l'hôtel...
+
+Madame Langlois, première camériste de dona Cruz, s'approcha de M. de
+Peyrolles et lui dit quelques mots à l'oreille. Le visage de
+l'intendant, qui était naturellement très-pâle, devint livide.
+
+--Avez-vous vu cela? demanda-t-il d'une voix qui tremblait.
+
+--Je l'ai vu, répondit la camériste.
+
+--Quand donc?
+
+--Tout à l'heure. On vient de les trouver tous deux.
+
+--Où cela?
+
+--En dehors de la poterne qui donne sur la ruelle.
+
+--Je n'aime pas qu'on parle à voix basse en ma présence, dit dona Cruz
+avec hauteur.
+
+--Pardon, madame, repartit humblement l'intendant; qu'il vous suffise de
+savoir que ces deux hommes qui vous déplaisent..., vous ne les reverrez
+plus.
+
+--Alors, qu'on m'habille, ordonna la belle fille.
+
+--Ils ont soupé hier soir en bas tous les deux, racontait cependant
+madame Langlois en reconduisant Peyrolles sur l'escalier. Saldagne, qui
+était de garde, a voulu reconduire M. de Faënza. Nous avons entendu dans
+la ruelle un cliquetis d'épées.
+
+--Dona Cruz m'a parlé de cela, interrompit Peyrolles.
+
+--Le bruit n'a pas duré longtemps, reprit la camériste; tout à l'heure
+un valet sortant par la ruelle s'est heurté contre deux cadavres.
+
+--Langlois! Langlois! appela en ce moment la belle recluse.
+
+--Allez! ajouta la camériste remontant les degrés précipitamment; ils
+sont là, au bout du jardin.
+
+Dans le boudoir, les trois chambrières commencèrent l'oeuvre facile et
+charmante de la toilette d'une jolie fille. Dona Cruz se livra bientôt
+tout entière au bonheur de se voir si belle. Son miroir lui souriait.
+
+Santa Virgen! elle n'avait jamais été si heureuse depuis son arrivée
+dans cette grande ville de Paris, dont elle n'avait vu que les rues
+longues et noires par une sombre nuit d'automne.
+
+--Enfin! se disait-elle, mon beau prince va tenir sa promesse... Je vais
+voir, être vue!... Paris, qu'on m'a tant vanté, va être pour moi autre
+chose qu'un pavillon isolé dans un froid jardin entouré de murs!
+
+Et, toute joyeuse, elle échappait aux mains de ses caméristes pour
+danser en rond autour de la chambre, comme une folle enfant qu'elle
+était...
+
+M. de Peyrolles, lui, avait gagné tout d'un temps le bout du jardin. Au
+fond d'une charmille sombre, sur un tas de feuilles sèches, il y avait
+deux manteaux étendus.
+
+Sous les manteaux on devinait la forme de deux corps humains.
+
+Peyrolles souleva en frissonnant le premier manteau, puis l'autre.
+
+Sous le premier était Faënza, sous le second Saldagne.
+
+Tous deux avaient au front une blessure pareille.
+
+Les dents de Peyrolles s'entre-choquèrent avec bruit. Il laissa retomber
+les manteaux.
+
+
+
+
+VI
+
+--Dona Cruz.--
+
+
+Il y a une fatale histoire que tous les romanciers ont racontée au moins
+une fois en leur vie: c'est l'histoire de la pauvre enfant enlevée à sa
+mère,--qui était duchesse,--par les gypsies d'Écosse, par les brigands
+de la Calabre ou du Rhin, par les brigands de Hongrie ou par les gitanos
+d'Espagne.
+
+Nous ne savons absolument pas et nous prenons l'engagement de ne point
+l'apprendre, si notre belle dona Cruz était une duchesse volée ou une
+véritable fille de gitana.
+
+La chose certaine, c'est qu'elle avait passé sa vie entière parmi les
+gitanos, allant comme eux de ville en ville, de hameaux en bourgades en
+dansant sur la place publique, tant qu'on voulait pour un maravédis.
+
+C'est elle-même qui nous dira comment elle avait quitté ce métier libre,
+mais peu lucratif, pour venir habiter à Paris la petite maison de M. de
+Gonzague.
+
+Une demi-heure après sa toilette achevée, nous la retrouvons dans la
+chambre à coucher de ce dernier, émue malgré sa hardiesse, et toute
+confuse de la belle entrée qu'elle venait de faire.
+
+--Pourquoi Peyrolles ne vous a-t-il pas accompagnée? lui demanda
+Gonzague.
+
+--Votre Peyrolles, répondit la jeune fille,--a perdu la parole et le
+sens pendant que je faisais ma toilette... Il ne m'a quittée qu'un
+instant pour se promener au jardin...; quand il est revenu, il
+ressemblait à un homme frappé de la foudre. Mais, s'interrompit-t-elle
+d'une voix caressante, ce n'est pas pour parler de votre Peyrolles que
+vous m'avez fait venir, n'est-ce pas, monseigneur?
+
+--Non, répondit Gonzague en riant,--ce n'est pas pour parler de mon
+Peyrolles.
+
+--Dites vite! s'écria dona Cruz;--que voulez-vous de moi?... Je brûle
+de le savoir, vous voyez bien! Dites vite!
+
+Gonzague la regardait attentivement.
+
+Il pensait:
+
+--J'ai cherché longtemps, mais pouvais-je trouver mieux?... Elle lui
+ressemble, sur ma foi! ce n'est pas une illusion que je me fais...
+
+--Eh bien, reprit dona Cruz, dites donc!
+
+--Asseyez vous, chère enfant, repartit Gonzague.
+
+--Retournerai-je dans ma prison?
+
+--Pas pour longtemps...
+
+--Ah!... fit la jeune fille avec regret,--j'y retournerai?... Pour la
+première fois aujourd'hui, j'ai vu un coin de la ville au soleil...
+C'est beau!... ma solitude me semblera plus triste.
+
+--Nous ne sommes pas à Madrid, objecta Gonzague, et il faut des
+précautions.
+
+--Pourquoi des précautions? fais-je du mal pour que l'on me cache?
+
+--Non, assurément, dona Cruz; mais...
+
+--Ah! tenez, monseigneur, l'interrompit-elle avec feu,--il faut que je
+vous parle: j'ai le coeur trop plein... Vous n'avez pas besoin de me
+le rappeler, allez! Je vois bien que nous ne sommes plus à Madrid... mon
+pauvre beau Madrid, où j'étais pauvre, c'est vrai, orpheline,
+abandonnée..., mais où j'étais libre... libre comme l'air du ciel!...
+
+Elle s'interrompit, et ses sourcils noirs se froncèrent légèrement.
+
+--Savez-vous, monseigneur, dit-elle, que vous m'aviez promis bien des
+choses?
+
+--Je tiendrai plus que je n'ai promis, repartit Gonzague.
+
+--Ceci est encore une promesse... et je commence à ne plus croire.
+
+Ses sourcils se détendirent et un voile de rêverie vint adoucir l'éclair
+aigu de son regard.
+
+--Ils me connaissaient tous, dit-elle,--les gens du peuple et les
+seigneurs... ils m'aimaient, et, quand j'arrivais on criait: «Venez,
+venez voir la gitanita, la gitanita qui va danser le bamboleo de Xerès!»
+et si je tardais à venir, il y avait toujours du monde... beaucoup de
+monde à m'attendre sur le plaza Santa, derrière l'Alcazar... Quand je
+rêve la nuit, je revois ces grands orangers du palais qui embaumaient
+l'air du soir et ces maisons à tourelles brodées, où s'ouvrait à demi la
+jalousie, vers la brune... Ah! ah! j'ai prêté ma mandoline à plus d'un
+grand d'Espagne! Beau pays! se reprit-elle les larmes aux yeux,--pays
+des parfums et des sérénades! Ici, l'ombre de vos arbres est froide et
+fait frissonner.
+
+Sa tête se pencha sur sa main. Gonzague la laissait dire et semblait
+songer.
+
+--Vous souvenez-vous? dit-elle tout à coup;--c'était un soir... J'avais
+dansé plus tard que de coutume... Au détour de la rue sombre qui monte à
+l'Assomption, je vous vis soudain près de moi... j'eus peur et j'eus
+espoir. Quand vous parlâtes, votre voix grave et douce me serra le
+coeur; mais je ne songeai point à m'enfuir... Vous me dites en vous
+plaçant devant moi pour me barrer le passage:
+
+«--Comment vous appelez-vous, enfant?
+
+»--Santa-Cruz, répondis-je; on m'appelait Flor quand j'étais avec mes
+frères les gitanos de Grenade; mais les prêtres m'avaient donné avec le
+baptême le nom de Marie de la Sainte-Croix.
+
+»--Ah! me dîtes-vous,--vous êtes chrétienne?...» Peut-être ne vous
+souvenez-vous plus déjà de tout cela, monseigneur?
+
+--Si fait, dit Gonzague avec distraction;--je n'ai rien oublié.
+
+--Moi, reprit dona Cruz, dont la voix eut un tremblement,--je me
+souviendrai de cette heure-là toute ma vie... Je vous aimais déjà...
+Comment? Je ne sais... Par votre âge, vous pourriez être mon père... et
+où trouverais-je un amant plus beau, plus noble, plus brillant que
+vous?
+
+Elle dit cela sans rougir.--Elle ne savait pas ce que c'était que notre
+pudeur.
+
+Ce fut un baiser de père que Gonzague déposa sur son front.
+
+Dona Cruz laissa échapper un gros soupir.
+
+--Vous me dites, reprit-elle: «Tu es trop belle, ma fille, pour danser
+ainsi sur la place publique avec un tambour de basque et une ceinture de
+faux sequins... Viens avec moi.»
+
+Je me mis à vous suivre. Je n'avais déjà plus de volonté.
+
+En entrant dans votre demeure, je reconnus bien que c'était le propre
+palais d'Alberoni. On me dit que vous étiez l'ambassadeur secret du
+régent de France auprès de la cour de Madrid.
+
+Que m'importait cela?--Nous partîmes le lendemain.--Vous ne me donnâtes
+point place dans votre chaise.
+
+Oh! je ne vous ai jamais dit cela, monseigneur, car c'est à peine si je
+vous entrevois à de rares intervalles. Je suis seule, je suis triste, je
+suis abandonnée!
+
+Je fis cette longue route de Madrid à Paris, cette route sans fin, dans
+un carrosse à rideaux épais et toujours fermés, je la fis en pleurant,
+je la fis avec des regrets plein le coeur!... Je sentais bien déjà que
+j'étais une exilée.
+
+Et combien de fois, combien de fois, sainte Vierge! durant ces heures
+silencieuses, n'ai-je pas regretté mes libres soirées, ma danse folle et
+mon rire perdu!...
+
+Gonzague ne l'écoutait plus: sa pensée était ailleurs.
+
+--Paris! Paris! s'écria-t-elle avec une pétulance qui le fit
+tressaillir; vous souvenez-vous quel tableau vous m'aviez fait de
+Paris?... Paris, le paradis des belles filles!... le rêve enchanté, la
+richesse inépuisable, le luxe éblouissant... un bonheur qui ne rassasie
+pas! une fête de toute la vie... Vous souvenez-vous comme vous m'aviez
+enivrée?...
+
+Elle prit la main de Gonzague et la tint entre les siennes.
+
+--Monseigneur, monseigneur, fit-elle plaintivement, j'ai vu de nos
+belles fleurs d'Espagne dans votre jardin... elles sont bien faibles,
+bien tristes... elles vont mourir... Voulez-vous donc me tuer,
+monseigneur?...
+
+Et, se redressant soudain pour rejeter en arrière l'opulente parure de
+ses cheveux, elle alluma un rapide éclair dans sa prunelle.
+
+--Écoutez, monseigneur, s'écria-t-elle,--je ne suis pas votre esclave;
+j'aime la foule, moi, la solitude m'effraye... j'aime le bruit; le
+silence me glace... il me faut la lumière, le mouvement, le plaisir
+surtout, le plaisir qui fait vivre... La gaieté m'attire, le rire
+m'enivre, les chansons me charment... L'or du vin de Rotta met des
+diamants dans mes yeux, et quand je ris je sens bien que je suis plus
+belle!
+
+--Charmante folle, murmura Gonzague avec une caresse tout paternelle.
+
+Dona Cruz retira ses mains:
+
+--Vous n'étiez pas ainsi à Madrid!... fit-elle.
+
+Puis avec colère:
+
+--Vous avez raison, je suis folle... mais je veux devenir sage... je
+m'en irai...
+
+--Dona Cruz!... fit le prince.
+
+Elle pleurait.--Il prit son mouchoir brodé pour essuyer doucement ses
+larmes.
+
+Sous ces larmes, qui n'avaient pas eu le temps de sécher, vint un fin
+sourire.
+
+--D'autres m'aimeront! dit-elle avec menace.
+
+Ce paradis, reprit-elle avec amertume.--C'était une prison!... vous
+m'avez trompée, prince... Un merveilleux boudoir m'attendait dans un
+pavillon qui semble détaché d'un palais de fée... du marbre, des
+peintures délicieuses, des draperies de velours brodé d'or... de l'or
+aussi aux lambris, et des sculptures, des cristaux aux voûtes...
+
+Mais à l'entour, poursuivit-elle, des ombrages sombres et mouillés...
+des pelouses noires, où tombent une à une les pauvres feuilles, mortes
+de ce froid qui me glace...
+
+Des caméristes muettes, des valets discrets, des gardes du corps
+farouches... et pour majordôme, cet eunuque livide, ce Peyrolles...
+
+--Avez-vous à vous plaindre de M. de Peyrolles? demanda Gonzague.
+
+--Non... il est l'esclave de mes moindres désirs... il me parle avec
+douceur... avec respect même, et, chaque fois qu'il m'aborde, la plume
+de son feutre balaye la terre.
+
+--Eh bien?...
+
+--Vous raillez, monseigneur!... ne savez-vous pas qu'il rive les verrous
+à ma porte, et qu'il joue près de moi le rôle d'un gardien de sérail?...
+
+--Vous exagérez tout, dona Cruz!...
+
+--Monseigneur, l'oiseau captif ne regarde même pas les dorures de sa
+cage... je me déplais chez vous... j'y suis prisonnière... ma patience
+est à bout... je vous somme de me rendre ma liberté!
+
+Gonzague se prit à sourire.
+
+--Pourquoi me cacher ainsi à tous les yeux? reprit-elle;--répondez, je
+le veux!
+
+Sa tête charmante se dressait impérieuse.
+
+Gonzague souriait toujours.
+
+--Vous ne m'aimez pas? poursuivit-elle en rougissant, non point de
+honte, mais de dépit;--puisque vous ne m'aimez pas, vous ne pouvez être
+jaloux de moi!...
+
+Gonzague lui prit la main et la porta à ses lèvres.
+
+Elle rougit davantage.
+
+--J'ai cru..., murmura-t-elle en baissant les yeux,--vous m'avez dit une
+fois que vous n'étiez pas marié... A toutes mes questions sur ce sujet,
+ceux qui m'entourent répondent par le silence... J'ai cru... quand j'ai
+vu que vous me donniez des maîtres de toutes sortes... quand j'ai vu que
+vous me faisiez enseigner tout ce qui fait le charme des dames
+françaises... pourquoi ne le dirai-je pas?... je me suis crue aimée!
+
+Elle s'arrêta pour glisser à la dérobée un regard vers Gonzague, dont
+les yeux exprimaient le plaisir et l'admiration.
+
+--Et je travaillais, continua-t-elle,--pour me rendre plus digne et
+meilleure... je travaillais avec courage, avec ardeur... rien ne me
+coûtait... Il me semblait qu'il n'y avait point d'obstacle assez fort
+pour entraver ma volonté...
+
+Vous souriez! s'écria-t-elle avec un véritable mouvement de
+fureur;--santa Virgen! ne souriez pas ainsi, prince, ou vous me
+rendriez folle!
+
+Elle se plaça devant lui, et, d'un ton qui n'admettait plus de faux
+fuyants:
+
+--Si vous ne m'aimez pas, que voulez-vous de moi?
+
+--Je veux vous faire heureuse, dona Cruz, répondit Gonzague
+doucement,--je veux vous faire heureuse et puissante...
+
+--Faites-moi libre d'abord! s'écria la belle captive en pleine révolte.
+
+Et, comme Gonzague cherchait à la calmer:
+
+--Faites-moi libre! répéta-t-elle, libre! libre!... cela me suffit... je
+ne veux que cela!
+
+Puis, donnant cours à sa turbulente fantaisie:
+
+--Je veux Paris!... je veux le Paris de vos promesses!... ce Paris
+bruyant et brillant que je devine à travers les murs de ma prison... Je
+veux sortir... je veux me montrer partout. A quoi me servent mes parures
+entre quatre murailles? Regardez-moi!... Pensiez-vous que j'allais
+m'éteindre dans mes larmes?
+
+Elle eut un retentissant éclat de rire.
+
+--Regardez-moi, prince; me voilà consolée... je ne pleurerai plus
+jamais, je rirai toujours, pourvu qu'on me montre l'Opéra, dont je ne
+sais que le nom, les fêtes, les danses...
+
+--Ce soir, dona Cruz, interrompit Gonzague froidement,--vous mettrez
+votre plus riche parure.
+
+Elle releva sur lui son regard défiant et curieux.
+
+--Et je vous conduirai, poursuivit Gonzague, au bal de M. le régent.
+
+Dona Cruz demeura comme abasourdie.
+
+Son visage, mobile et charmant, changea deux ou trois fois de couleur.
+
+--Est-ce vrai, cela? demanda-t-elle enfin; car elle doutait encore.
+
+--C'est vrai, répondit Gonzague.
+
+--Vous ferez cela, vous? s'écria-t-elle;--oh! je vous pardonne tout,
+prince... vous êtes bon!... vous êtes mon ami!...
+
+Elle se jeta à son cou,--puis, le quittant, elle se mit à gambader comme
+une folle.
+
+Tout en dansant, elle disait:
+
+--Le bal du régent!... nous irons au bal du régent!... Les clôtures ont
+beau être épaisses, le jardin froid et désert, les fenêtres closes!...
+j'ai entendu parler du bal du régent!... je sais qu'on y verra des
+merveilles... et moi, je serai là!...
+
+Oh! merci! merci, prince! s'interrompit-elle;--si vous saviez comme vous
+êtes beau quand vous êtes bon!... C'est au Palais-Royal, n'est-ce
+pas?... moi qui mourais d'envie de voir le Palais-Royal...
+
+Elle était tout au bout de la chambre. D'un bond, elle fut auprès de
+Gonzague et s'agenouilla sur un coussin à ses pieds.
+
+Et, toute sérieuse, elle demanda en croisant ses deux belles mains sur
+le genou du prince et en le regardant fixement:
+
+--Quelle toilette ferai-je?
+
+Gonzague secoua la tête gravement.
+
+--Aux bals de la cour de France, dona Cruz, répondit-il,--il y a quelque
+chose qui rehausse et pare un beau visage encore plus que la toilette la
+plus recherchée.
+
+Dona Cruz essaya de deviner.
+
+--C'est le sourire? dit-elle, comme un enfant à qui l'on propose une
+naïve énigme.
+
+--Non, répliqua Gonzague.
+
+--C'est la grâce?...
+
+--Non... vous avez la grâce et le sourire, dona Cruz... la chose dont je
+vous parle...
+
+--Je ne l'ai pas... n'est-ce pas?
+
+Et, comme Gonzague tardait à répondre, elle ajouta, impatiente déjà:
+
+--Me la donnerez-vous?
+
+--Je vous la donnerai, dona Cruz.
+
+--Mais qu'est-ce donc que je n'ai pas? interrogea la coquette, qui, en
+même temps, jeta son triomphant regard vers le miroir.
+
+Certes, le miroir ne pouvait suppléer à la réponse de Gonzague.
+
+Gonzague répondit:
+
+--Un nom!
+
+Et voilà dona Cruz précipitée du sommet de sa joie.
+
+Un nom! Elle n'avait pas de nom!... Le Palais Royal, ce n'était pas la
+plaza Santa, derrière l'Alcazar.--Il ne s'agissait plus ici de danse au
+son d'un tambour de basque avec une ceinture de faux sequins autour des
+hanches.
+
+Oh! la pauvre dona Cruz!--Gonzague venait bien de lui faire une
+promesse...
+
+Mais la promesse de Gonzague!
+
+Et d'ailleurs, un nom, cela se donne-t-il?
+
+Le prince sembla marcher de lui-même au-devant de cette objection.
+
+--Si vous n'aviez pas de nom, chère enfant, dit-il, toute ma tendre
+affection serait impuissante... mais votre nom n'est qu'égaré; c'est moi
+qui le retrouve... Vous avez un nom illustre parmi les plus illustres
+noms de France.
+
+--Que dites-vous!... s'écria la fillette éblouie.
+
+--Vous avez une famille, poursuivit Gonzague, dont le ton était
+solennel; une famille puissante et alliée à nos rois... Votre père était
+duc.
+
+--Mon père! répéta dona Cruz; il était duc, dites-vous?... Il est donc
+mort?
+
+Gonzague courba la tête.
+
+--Et ma mère?...
+
+La voix de la pauvre enfant tremblait.
+
+--Votre mère, repartit Gonzague,--est princesse.
+
+--Elle vit! s'écria dona Cruz, dont le coeur bondit;--vous avez dit:
+«Elle est princesse!...» Elle vit! ma mère vit!... je vous en prie, je
+vous en prie, parlez-moi de ma mère!
+
+Gonzague mit un doigt sur sa bouche.
+
+--Pas à présent, murmura-t-il.
+
+Mais dona Cruz n'était pas faite pour se laisser prendre à ces airs de
+mystère.
+
+Elle saisit les deux mains de Gonzague.
+
+Vous allez me parler de ma mère, dit-elle, et tout de suite!--Mon Dieu!
+comme je vais l'aimer... Elle est bien bonne, n'est-ce pas?... et bien
+belle?
+
+C'est une chose singulière! s'interrompit-elle avec gravité;--j'ai
+toujours rêvé cela... Une voix en moi me disait que j'étais la fille
+d'une princesse.
+
+Gonzague eut grand'peine à garder son sérieux.
+
+--Elles sont toutes les mêmes! pensa-t-il.
+
+--Oui, continua dona Cruz,--quand je m'endormais, le soir, je la voyais,
+ma mère... toujours... toujours penchée à mon chevet... de grands beaux
+cheveux noirs... un collier de perles... de fiers sourcils... des
+pendants d'oreilles en diamants... et un regard si doux!... Comment
+s'appelle ma mère?
+
+--Vous ne pouvez le savoir encore, dona Cruz.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Un grand danger!...
+
+--Je comprends! je comprends! interrompit-elle, prise tout à coup par
+quelque romanesque souvenir... J'ai vu au théâtre de Madrid des
+comédies... C'était ainsi... On ne disait jamais du premier coup aux
+jeunes filles le nom de leur mère.
+
+--Jamais, approuva Gonzague.
+
+--Un grand danger..., reprit dona Cruz; et cependant... j'ai de la
+discrétion, allez!... j'aurais gardé mon secret jusqu'à la mort!
+
+Elle se campa, belle et fière comme Chimène.
+
+--Je n'en doute pas, repartit Gonzague;--mais vous n'attendrez pas
+longtemps, chère enfant... Dans quelques heures, le secret de votre
+naissance vous sera révélé... En ce moment, vous ne devez savoir qu'une
+seule chose: c'est que vous ne vous appelez pas Maria de la Santa-Cruz.
+
+--Mon vrai nom était Flor?
+
+--Pas davantage.
+
+--Comment donc m'appelais-je?
+
+--Vous reçûtes au berceau le nom de votre mère, qui était Espagnole...
+vous vous nommez Aurore.
+
+Dona Cruz tressaillit et répéta:
+
+--Aurore!...
+
+Puis elle ajouta en frappant ses mains l'une contre l'autre:
+
+--Voilà une chose singulière!
+
+Gonzague la regardait attentivement. Il attendait qu'elle parlât.
+
+--Pourquoi cette surprise?
+
+--Parce que ce nom est rare, repartit la jeune fille devenue
+rêveuse,--et me rappelle...
+
+--Et vous rappelle? interrogea Gonzague avec anxiété.
+
+--Pauvre petite Aurore! murmura dona Cruz, les yeux humides,--comme elle
+était bonne... et jolie! et comme je l'aimais!
+
+Gonzague faisait évidemment effort pour cacher sa fiévreuse curiosité.
+Heureusement que dona Cruz était tout entière à ses souvenirs.
+
+--Vous avez connu, dit le prince en affectant une froide
+indifférence,--une jeune fille qui s'appelait Aurore?
+
+--Oui...
+
+--Quel âge avait-elle?
+
+--Mon âge... nous étions deux enfants... et nous nous aimions
+tendrement, bien qu'elle fût heureuse, et moi bien pauvre...
+
+--Y a-t-il longtemps de cela?
+
+--Des années...
+
+Elle regarda Gonzague en face et ajouta:
+
+--Mais cela vous intéresse donc, monsieur le prince?
+
+Gonzague était un de ces hommes qu'on ne trouve jamais hors de garde.
+
+Il prit la main de dona Cruz et répondit avec bonté:
+
+--Je m'intéresse à tout ce que vous aimez, ma fille... Parlez-moi de
+cette jeune Aurore qui fut votre amie autrefois.
+
+
+
+
+VII
+
+--Le prince de Gonzague.--
+
+
+La chambre à coucher de Gonzague, riche et de plus beau luxe, comme tout
+le reste de l'hôtel, s'ouvrait, d'un côté, sur un entre-deux servant de
+boudoir, qui donnait dans le petit salon où nous avons laissé nos
+traitants et nos gentilshommes; de l'autre côté, elle communiquait avec
+la bibliothèque, riche et nombreuse collection qui n'avait pas de rivale
+à Paris.
+
+Gonzague était un homme très-lettré, savant latiniste, familier avec les
+grands littérateurs d'Athènes et de Rome, théologien subtil à
+l'occasion et profondément versé dans les études philosophiques.
+
+S'il eût été seulement honnête homme avec cela, rien ne lui eût résisté.
+
+Mais le sens de la droiture lui manquait.--Plus on est fort quand on n'a
+point de règle, plus on s'écarte de la vraie voie.
+
+Il était comme ce prince des contes de l'enfance qui naît dans un
+berceau d'or entouré de fées amies. Les fées lui donnent tout, à cet
+heureux petit prince, tout ce qui peut faire la gloire et le bonheur
+d'un homme.--Mais on a oublié une fée; celle-ci se fâche; elle arrive en
+colère et dit: «Tu garderas tout ce que nos soeurs t'ont donné,
+mais...»
+
+Ce mais suffit pour rendre le petit prince malheureux entre les plus
+misérables.
+
+Gonzague était beau, Gonzague était puissamment riche, Gonzague était de
+race souveraine; il avait de la bravoure, ses preuves étaient faites; il
+avait de la science et de l'intelligence; peu d'hommes maniaient la
+parole avec autant d'autorité que lui; sa valeur diplomatique était
+connue et cotée fort haut; à la cour, tout le monde subissait son
+charme; mais...
+
+Mais il n'avait ni foi ni loi et son passé tyrannisait déjà son
+présent.
+
+Il n'était plus le maître de s'arrêter sur la pente où il avait mis le
+pied dès ses plus jeunes années; fatalement, il était entraîné à mal
+faire pour couvrir et cacher ses anciens méfaits.
+
+C'eût été une riche organisation pour le bien; c'était pour le mal une
+machine vigoureuse. Rien ne lui coûtait. Après vingt-cinq ans, il ne
+sentait point encore de fatigues.
+
+Quant au remords, Gonzague n'y croyait pas plus qu'à Dieu.
+
+Nous n'avons pas besoin d'apprendre au lecteur que dona Cruz était pour
+lui un instrument, instrument fort habilement choisi et qui, selon toute
+apparence, devait fonctionner à merveille.
+
+Gonzague n'avait point pris cette jeune fille au hasard. Il avait hésité
+longtemps avant de fixer son choix. Dona Cruz réunissait toutes les
+qualités qu'il avait rêvées, y compris certaine ressemblance assez vague
+assurément, mais suffisante pour que les indifférents pussent prononcer
+ce mot si précieux: «Il y a un _air de famille_.»
+
+Cela vous donne tout de suite à l'imposture une terrible vraisemblance.
+
+Mais une circonstance se présentait tout à coup, sur laquelle Gonzague
+n'avait point compté.
+
+En ce moment, malgré l'étrange révélation que dona Cruz venait de
+recevoir, ce n'était pas elle qui était la plus émue.
+
+Gonzague avait besoin de toute sa diplomatie pour cacher son trouble.
+
+Et, malgré toute sa diplomatie, la jeune fille découvrit le trouble et
+s'en étonna.
+
+La dernière parole de Gonzague, tout adroite qu'elle était, laissa un
+doute dans l'esprit de dona Cruz. Le soupçon s'éveilla en elle. Les
+femmes n'ont pas besoin de comprendre pour se défier.
+
+Mais qu'y avait-il donc pour émouvoir ainsi un homme, fort surtout par
+son sang-froid? Un nom prononcé!
+
+Qu'est-ce qu'un nom?
+
+D'abord, comme l'a dit notre belle recluse, le nom était rare.--Ensuite,
+il y a des pressentiments.
+
+Les athées croient à tout, sauf à Dieu. Gonzague était d'Italie et
+très-dévôt aux pressentiments.
+
+Ce nom l'avait violemment frappé.--C'était l'appréciation même de la
+violence du choc qui troublait maintenant Gonzague superstitieux.
+
+Il se disait:
+
+--C'est un avertissement!
+
+Avertissement de qui?
+
+Gonzague croyait aux étoiles, ou du moins à son étoile. Les étoiles ont
+une voix. Son étoile avait parlé.
+
+Si c'était une découverte, ce nom, tombé par hasard, les conséquences de
+cette découverte étaient si graves, que l'étonnement et le trouble du
+prince ne doivent plus être un sujet de surprise.
+
+Il y avait dix-huit ans qu'il cherchait!
+
+Il se leva, prenant pour prétexte un grand bruit qui montait des
+jardins, mais en réalité pour calmer son agitation et composer son
+visage.
+
+Sa chambre était située à l'angle rentrant formé par l'aile droite de la
+façade de l'hôtel donnant sur le jardin et le principal corps de logis.
+En face de ses fenêtres étaient celles de l'appartement occupé par
+madame la princesse de Gonzague.
+
+Là, d'épais rideaux retombaient sur les vitres de toutes les croisées
+closes.
+
+Dona Cruz, voyant le mouvement de Gonzague se leva aussi et voulut aller
+à la fenêtre. Ce n'était chez elle que curiosité d'enfant.
+
+--Restez, lui dit Gonzague;--il ne faut pas encore qu'on vous voie.
+
+Au-dessous de la fenêtre et dans toute l'étendue du jardin dévasté, une
+foule compacte s'agitait.
+
+Le prince ne donna pas même un coup d'oeil à cela.
+
+Son regard s'attacha, pensif et sombre, aux croisées de sa femme.
+
+--Viendra-t-elle? se dit-il.
+
+Dona Cruz avait repris sa place d'un air boudeur.
+
+--Quand même!... se dit encore Gonzague; la bataille serait au moins
+décisive!
+
+Puis, prenant son parti:
+
+--A tout prix, il faut que je sache...
+
+Au moment où il allait revenir vers sa jeune compagne, il crut
+reconnaître dans la foule cet étrange petit personnage dont
+l'excentrique fantaisie avait fait sensation ce matin dans le salon
+d'apparat,--le bossu, adjudicataire de la niche de Médor.
+
+Le bossu tenait un livre d'heures à la main et regardait, lui aussi, les
+fenêtres de madame de Gonzague.
+
+En toute autre circonstance, Gonzague eût peut-être donné quelque
+attention à ce fait, car il ne négligeait rien d'ordinaire.--Mais il
+voulait savoir.
+
+S'il fût resté une minute de plus à la croisée, voici ce qu'il aurait
+vu. Une femme descendit le perron de l'aile gauche, une camériste de la
+princesse; elle s'approcha du bossu, qui lui dit rapidement quelques
+mots et lui remit le livre d'heures.
+
+Puis la camériste rentra chez madame la princesse et le bossu disparut.
+
+--Ce bruit venait d'une dispute entre mes nouveaux locataires, dit
+Gonzague en reprenant sa place auprès de dona Cruz.--Où en étions-nous,
+chère enfant?
+
+--Au nom que je dois porter désormais.
+
+--Au nom qui est le vôtre... Aurore... Mais quelque chose est venu à la
+traverse... Qu'est-ce donc?
+
+--Avez-vous oublié déjà?... fit dona Cruz avec un malicieux sourire.
+
+Gonzague fit semblant de chercher.
+
+--Ah! s'écria-t-il;--nous y sommes... une jeune fille que vous aimiez et
+qui portait aussi le nom d'Aurore...
+
+--Une belle jeune fille... orpheline comme moi...
+
+--Vraiment!... Et c'est à Madrid...
+
+--A Madrid.
+
+--Elle était Espagnole?
+
+--Non... elle était Française.
+
+--Française? répéta Gonzague, qui jouait admirablement l'indifférence.
+
+Il étouffa même un léger bâillement.
+
+Vous eussiez dit qu'il poursuivait ce sujet d'entretien par simple
+complaisance.
+
+Seulement, toute son adresse était en pure perte. L'espiègle sourire de
+dona Cruz aurait dû l'en avertir.
+
+--Et qui prenait soin d'elle? demanda-t-il d'un air distrait.
+
+--Une vieille femme...
+
+--Et qui payait la duègne?
+
+--Un gentilhomme.
+
+--Français aussi?
+
+--Oui..., Français.
+
+--Jeune ou vieux?
+
+--Jeune... et très-beau.
+
+Elle le regardait en face.--Gonzague feignit de réprimer un second
+bâillement.
+
+--Mais pourquoi me parlez-vous de ces choses qui vous ennuient,
+monseigneur? s'écria dona Cruz en riant;--vous ne connaissez pas la
+jeune fille... vous ne connaissez pas le gentilhomme... je ne vous
+aurais jamais cru si curieux que cela.
+
+Gonzague vit bien qu'il fallait prendre la peine de jouer plus serré.
+
+--Je ne suis pas curieux, mon enfant, répondit-il en changeant de
+ton;--vous ne me connaissez pas encore... Il est certain que je ne
+m'intéresse personnellement ni à cette jeune fille ni à ce
+gentilhomme... quoique je connaisse beaucoup de monde à Madrid... Mais
+quand j'interroge, j'ai mes raisons pour cela... Voulez-vous me dire le
+nom de ce gentilhomme?
+
+Cette fois, les beaux yeux de dona Cruz exprimèrent une véritable
+défiance.
+
+--Je l'ai oublié, répondit-elle sèchement.
+
+--Je crois que si vous le vouliez bien..., insista Gonzague en souriant.
+
+--Je vous répète que je l'ai oublié!...
+
+--Voyons... en rassemblant vos souvenirs... Cherchons tous deux...
+
+--Mais que vous importe le nom de ce gentilhomme?
+
+--Cherchons, vous dis-je,--vous allez voir ce que j'en veux faire... Ne
+serait-ce point...?
+
+--M. le prince, interrompit la jeune fille, j'aurais beau chercher, je
+ne trouverais point.
+
+Cela fut dit si résolûment que toute insistance devenait impossible.
+
+--N'en parlons plus, fit Gonzague; c'est fâcheux, voilà tout... et je
+vais vous dire pourquoi cela est fâcheux... Un gentilhomme français
+établi en Espagne ne peut être qu'un exilé... il y en a malheureusement
+beaucoup... Vous n'avez point de compagne de votre âge ici, ma chère
+enfant; et l'amitié ne s'improvise pas... Je me disais: «J'ai du
+crédit... Je ferai gracier le gentilhomme, qui ramènera la jeune
+fille... et ma chère petite dona Cruz ne sera plus seule.»
+
+Il y avait dans ces paroles un tel accent de simplicité vraie, que la
+pauvre fillette en fut touchée jusqu'au fond du coeur.
+
+--Ah! fit-elle,--vous êtes bon!
+
+--Je n'ai pas de rancune, dit Gonzague en souriant;--il est temps
+encore.
+
+--Ce que vous me proposez là, dit dona Cruz,--je n'osais pas vous le
+demander, mais j'en mourais d'envie!... ma pauvre belle Aurore!... mais
+vous n'avez pas besoin de savoir le nom du gentilhomme... vous n'avez
+pas besoin d'écrire en Espagne... j'ai revu mon amie.
+
+--Depuis peu?
+
+--Tout récemment.
+
+--Où donc?
+
+--A Paris.
+
+--Ici? fit Gonzague.
+
+Dona Cruz ne se défiait plus.--Gonzague gardait son sourire, mais il
+était pâle.
+
+--Mon Dieu! reprit la fillette sans être interrogée,--ce fut le jour de
+notre arrivée... Depuis que nous avions passé la porte Saint-Honoré, je
+me disputais avec M. de Peyrolles pour ouvrir les rideaux, qu'il tenait
+obstinément fermés... il m'empêcha ainsi de voir le Palais-Royal, et je
+ne le lui pardonnerai jamais... Au détour d'une petite rue, non loin de
+là, le carrosse frôlait les maisons... j'entendis qu'on chantait dans
+une salle basse... M. de Peyrolles avait la main sur le rideau, mais sa
+main se retira, parce que j'avais brisé dessus mon éventail!... J'avais
+reconnu la voix; je soulevai le rideau... Ma petite Aurore, toujours la
+même, mais bien plus belle, était à la fenêtre de la salle basse.
+
+Gonzague tira ses tablettes de sa poche.
+
+--Je poussai un cri, poursuivit dona Cruz;--le carrosse avait repris le
+grand trot;--je voulus descendre... je fis le diable... ah! si j'avais
+été assez forte pour étrangler votre Peyrolles!...
+
+--C'était, dites-vous, interrompit Gonzague, une rue aux environs du
+Palais-Royal?
+
+--Tout auprès?
+
+--La reconnaîtriez-vous?
+
+--Oh! fit dona Cruz,--je sais comment on l'appelle!... mon premier soin
+fut de le demander à M. de Peyrolles.
+
+--Et comment l'appelle-t-on?
+
+--La rue du Chantre... Mais qu'écrivez-vous donc là, monseigneur?
+
+Gonzague traçait en effet, quelques mots sur ses tablettes. Il répondit:
+
+--Ce qu'il faut pour que vous puissiez revoir votre amie.
+
+Dona Cruz se leva, le rouge du plaisir au front, la joie dans les yeux.
+
+--Vous êtes bon! répéta-t-elle, vous êtes donc véritablement bon!
+
+Gonzague ferma ses tablettes et les serra!
+
+--Chère enfant, vous en pourrez juger bientôt... répondit-il.
+Maintenant, il faut nous séparer pour quelques instants... vous allez
+assister à une cérémonie solennelle... ne craignez point d'y montrer
+votre embarras ou votre trouble... c'est naturel... on vous en saura
+gré.
+
+Il se leva et prit la main de dona Cruz.
+
+--Dans une demi-heure, tout au plus, reprit-il, vous allez voir votre
+mère.
+
+Dona Cruz mit la main sur son coeur.
+
+--Que dirai-je?... fit-elle.
+
+--Vous n'avez rien à cacher des misères de votre enfance... rien,
+entendez-vous... vous n'avez rien à dire, sinon la vérité... la vérité
+tout entière.
+
+Il souleva une draperie derrière laquelle était un boudoir.
+
+--Entrez ici, dit-il.
+
+--Oui, murmura la jeune fille;--et je vais prier Dieu... pour ma mère!
+
+--Priez, dona Cruz, priez... cette heure est solennelle dans votre vie.
+
+Elle entra dans le boudoir. La draperie retomba sur elle après que
+Gonzague lui eut baisé la main.
+
+--Mon rêve!... pensait-elle tout haut:--ma mère est princesse!
+
+Gonzague, resté seul, s'assit devant son bureau, la tête entre ses deux
+mains. C'est lui qui avait besoin de se recueillir: un monde de pensées
+s'agitait dans son cerveau.
+
+--Rue du Chantre!... murmura-t-il.--Est-elle seule?... l'a-t-il
+suivie?... Ce serait audacieux!... mais est-ce bien elle?
+
+Il resta un instant les yeux fixés dans le vide.
+
+Puis il s'écria:
+
+--C'est ce dont il faut s'assurer tout d'abord.
+
+Il sonna; personne ne répondit.
+
+Il appela Peyrolles par son nom.--Nouveau silence.
+
+Gonzague se leva et passa vivement dans la bibliothèque, où d'ordinaire
+le factotum attendait ses ordres: la bibliothèque était déserte.
+
+Sur la table, seulement, il y avait un pli à l'adresse de Gonzague.
+Celui-ci l'ouvrit.
+
+Le billet contenait ces mots:
+
+«Je suis venu; j'avais beaucoup à vous dire. Il s'est passé d'étranges
+choses au pavillon.»
+
+Puis, en forme de _post-scriptum_:
+
+«M. le cardinal de Lorraine est chez la princesse. Je veille.»
+
+Gonzague froissa le billet.
+
+--Ils vont tous lui dire, murmura-t-il:--«Assistez au conseil... pour
+vous-même... pour votre enfant, s'il existe...» Elle se roidira... elle
+ne viendra pas!... c'est une femme morte... Et qui l'a tuée?...
+s'interrompit-il, le front plus pâle et l'oeil baissé.
+
+Il pensait tout haut, malgré lui.
+
+--Fière créature autrefois... belle au-dessus des plus belles!... douce
+comme les anges... vaillante autant qu'un chevalier!... c'est la seule
+femme que j'eusse aimée, si j'avais pu aimer une seule femme!
+
+Il se redressa, et le sourire sceptique revint à ses lèvres.
+
+--Chacun pour soi ici-bas! fit-il;--suis-je cause, moi, que la loi
+humaine soit faite ainsi? est-ce ma faute si, pour s'élever au-dessus de
+certain niveau, il faut mettre le pied sur des marches qui sont des
+têtes ou des coeurs?
+
+Comme il rentrait dans sa chambre, son regard tomba sur les draperies
+du boudoir où dona Cruz était renfermée.
+
+--Celle-là prie, dit-il en riant;--eh bien, j'aurais presque envie de
+croire maintenant à cette billevesée qu'on nomme la voix du sang... Elle
+a été émue, mais pas trop... pas comme une vraie fille à qui on eût dit
+les mêmes paroles: «Tu vas voir ta mère.» Bah!... une petite
+bohémienne!... elle a songé aux diamants... aux fêtes... on ne peut pas
+apprivoiser les loups!
+
+Il alla mettre son oreille à la porte du boudoir.
+
+--C'est qu'elle prie, s'écria-t-il, tout de bon!... C'est une chose
+singulière! tous ces enfants du hasard ont, dans un coin de leur
+extravagante cervelle, une idée qui naît avec leur première dent et qui
+ne meurt qu'avec leur dernier soupir: l'idée que leur mère est
+princesse... Tous!... ils cherchent, la hotte sur le dos, le roi leur
+père... Celle-ci est charmante! se reprit-il,--un vrai bijou!... comme
+elle va me servir naïvement et sans le savoir!... Si une bonne paysanne,
+sa vraie mère, venait aujourd'hui lui tendre les bras, palsambleu! elle
+se fâcherait tout rouge!... Nous allons avoir des larmes au récit de son
+enfance... La comédie se glisse partout!
+
+Sur son bureau, il y avait un flacon de cristal plein de vin d'Espagne
+et un verre. Il se versa rasade et but.
+
+--Allons, Philippe! dit-il en s'asseyant devant ses papiers épars,--ceci
+est le grand coup de dé!... nous allons jeter un voile sur le passé
+aujourd'hui ou jamais!... Belle partie! bel enjeu! les millions de la
+banque de Law peuvent faire comme les sequins de _Mille et une Nuits_ et
+se changer en feuilles sèches... mais les immenses domaines de Nevers...
+voilà le solide!
+
+Il mit en ordre ses notes préparées longtemps à l'avance.
+
+Peu à peu, son front se rembrunissait comme si une pensée terrifiante se
+fût emparée de lui.
+
+--Il n'y a pas à se faire illusion, dit-il en cessant de travailler pour
+réfléchir encore:--la vengeance du régent serait implacable... il est
+léger, il est oublieux, mais il se souvient de Philippe de Nevers, qu'il
+aimait plus qu'un frère... j'ai vu des larmes dans ses yeux quand il
+regardait ma femme en deuil... la veuve de Nevers!--Mais quelle
+apparence!... s'interrompit-il. Il y a dix-neuf ans... Et pas une voix
+ne s'est élevée contre moi!...
+
+Il passa le revers de la main sur son front comme pour chasser cette
+obsédante pensée.
+
+--C'est égal! conclut-il,--j'aviserai à cela... je trouverai un
+coupable... et, le coupable puni, tout sera dit: je dormirai tranquille!
+
+Parmi les papiers étalés devant lui et presque tous écrits en chiffres,
+il y en avait un qui portait:
+
+«Savoir si madame de Gonzague croit sa fille morte ou vivante.»
+
+Et au-dessous:
+
+«Savoir si l'acte de naissance est en son pouvoir.»
+
+--Pour cela, il faudrait qu'elle vînt, pensa Gonzague; je donnerais cent
+mille livres pour savoir seulement si elle a l'acte de naissance... ou
+même si l'acte de naissance existe; car, s'il existait je l'aurais.--Et
+qui sait? reprit-il emporté par ses espoirs renaissants,--qui sait!...
+Les mères sont un peu comme ces bâtards dont je parlais tout à l'heure
+et qui voient partout leurs parents... Les mères voient partout leurs
+enfants... je ne crois pas le moins du monde à l'infaillibilité des
+mères... Qui sait? trompée elle-même la première, elle va peut-être
+ouvrir les bras à ma petite gitana.--Ah! par exemple, s'interrompit-il,
+victoire! victoire en ce cas-là!... des fêtes, des cantiques d'actions
+de grâces, des banquets... salut à l'héritière de Nevers!...
+
+Il riait.--Quand son rire cessa, il poursuivit:
+
+--Puis, dans quelques semaines,--tout doucement,--sans bruit,--mort
+d'une jeune et belle princesse... il en meurt tant de ces jeunes
+filles!... deuil général... oraison funèbre par un archevêque...--Sur ma
+foi! s'écria-t-il,--les uns meurent pour que les autres vivent!... La
+jeune et belle princesse me laissera héritier d'une fortune énorme... et
+que j'aurai bien gagnée!
+
+Deux heures de relevée sonnèrent à l'horloge de Saint-Magloire. C'était
+le moment fixé pour l'ouverture du tribunal de famille.
+
+
+
+
+VIII
+
+--La veuve de Nevers.--
+
+
+Certes, on ne peut pas dire que ce noble hôtel de Lorraine fût
+prédestiné à devenir un tripot d'agioteurs; cependant, il faut bien
+avouer qu'il était admirablement situé et disposé pour cela. Les trois
+faces du jardin, longeant les rues Quincampoix, Saint-Denis et
+Aubry-le-Boucher, fournissaient trois entrées précieuses. La première
+surtout valait en or le pesant des pierres de taille de son portail tout
+neuf.
+
+Ce champ de foire n'était-il pas bien plus commode que la rue
+Quincampoix elle-même, toujours boueuse et bordée d'affreux bouges où
+l'on assassinait volontiers les traitants?
+
+Les jardins de Gonzague étaient évidemment destinés à détrôner la rue
+Quincampoix. Tout le monde prédisait cela et, par hasard, tout le monde
+avait raison.
+
+On avait parlé du défunt bossu, Ésope Ier, pendant vingt-quatre
+heures. Un ancien soldat aux gardes, nommé Gruel, et surnommé la
+Baleine, avait essayé de prendre sa place. Mais la Baleine avait dix
+pieds entre tête et queue: c'était gênant.
+
+La Baleine avait beau se baisser, son dos était toujours trop haut pour
+faire un pupitre commode.
+
+Seulement, la Baleine avait annoncé franchement qu'elle dévorerait tout
+Jonas qui lui ferait concurrence. Cette menace arrêtait tous les bossus
+de la capitale.
+
+La Baleine était de taille et de vigueur à les avaler tous les uns après
+les autres.
+
+Ce n'était pas un garçon méchant que ce la Baleine, mais il buvait six
+ou huit pots de vin par jour, et le vin était cher en cette année 1717.
+
+Quand notre bossu, adjudicataire de la niche, vint prendre possession de
+son domaine, on rit beaucoup dans les jardins de Nevers. Toute la rue
+Quincampoix vint le voir. On le baptisa du premier coup Ésope II, et son
+dos à gibbosité parfaitement confortable, eut un succès fou.
+
+Mais la Baleine gronda; Médor aussi.
+
+La Baleine vit tout de suite dans Esope II un rival vainqueur. Comme
+Médor était aussi maltraité que lui, ces deux grandes rancunes s'unirent
+entre elles! La Baleine devint le protecteur de Médor, dont les longues
+dents se montraient de haut en bas, chaque fois qu'il voyait le nouveau
+possesseur de sa niche.
+
+Tout ceci était gros d'événements tragiques. On ne douta pas un seul
+instant que le bossu ne fût destiné à devenir la pâture de la Baleine.
+
+En conséquence, pour se conformer aux traditions bibliques, on lui donna
+le second sobriquet de Jonas.
+
+Personne ne savait son vrai nom. C'était Ésope II, dit Jonas.
+
+Bien des gens, droits sur leur échine, n'ont pas une si longue
+étiquette.
+
+Il n'y avait pourtant rien de trop. Ésope était bossu; le cétacé mangea
+Jonas: Ésope II, dit Jonas, exprimait d'une façon élégante et précise
+l'idée d'un bossu digéré par une baleine. C'était toute une biographie.
+
+Ésope II ne semblait point s'inquiéter beaucoup du sort affreux qui
+l'attendait. Il avait pris possession de sa niche et l'avait meublée
+fort proprement d'un petit banc et d'un coffre. A tout prendre, Diogène,
+dans son tonneau, qui était une amphore, n'était pas encore si bien
+logé.
+
+Et Diogène avait cinq pieds six pouces, au dire de tous les historiens.
+
+Ésope II ceignit ses reins d'une corde à laquelle pendait un bon sac de
+grosse toile. Il acheta une planche, une écritoire et des plumes. Son
+fonds était monté.
+
+Quand il voyait un marché près de se conclure, il s'approchait
+discrètement,--tout à fait comme Ésope Ier, son regrettable
+prédécesseur. Il mouillait d'encre sa plume et attendait.
+
+Le marché conclu, il présentait la planche et l'écritoire ornée de
+plumes.
+
+On mettait la planche sur sa bosse, les titres sur la planche, et on
+signait aussi commodément que dans l'échoppe d'un écrivain public.
+
+Cela fait, Ésope II reprenait son écritoire d'une main, sa planche de
+l'autre.--La planche servait de sébile et recevait l'offrande, qui,
+finalement, s'en allait dans le sac de grosse toile.
+
+Il n'y avait point de tarif. Ésope II, à l'exemple de son modèle,
+recevait tout, excepté la monnaie de cuivre.--Mais connaissait-on le
+cuivre, rue Quincampoix?
+
+Le cuivre, en ce temps bien heureux, ne servait plus qu'à faire du
+vert-de-gris pour empoisonner les oncles riches.
+
+Ésope II était là depuis dix heures du matin. Vers une heure après midi,
+il appela un des nombreux marchands de viande froide qui allaient et
+venaient dans cette foire au papier. Il acheta un bon pain à la croûte
+dorée, une poularde qui faisait plaisir à voir et une bouteille de
+chambertin.
+
+Que voulez-vous! Il voyait que le métier marchait.--Son devancier
+n'aurait pas fait cela.
+
+Ésope II s'assit sur son petit banc, étala ses vivres sur son coffre et
+dîna magistralement à la face des spectateurs qui attendaient son bon
+plaisir.
+
+Les pupitres vivants ont ce désavantage: c'est qu'ils dînent.
+
+Mais voyez l'engouement! On fit queue à la porte de la niche et personne
+ne s'avisa d'emprunter le grand dos de la Baleine. Le géant, obligé de
+boire à crédit, buvait double. Il poussait des rugissements, et Médor,
+son affidé, grinçait des dents avec rage.
+
+--Holà! Jonas! criait-on de toutes parts;--as-tu bientôt fini de dîner?
+
+Jonas était bon prince; il renvoyait à la Baleine. Mais on voulait
+Jonas.
+
+C'était plaisir que de signer sur sa bosse. On eût signé pour signer,
+tant Jonas y mettait de bonne grâce.
+
+Et puis, il n'avait pas la langue dans sa poche. Ces bossus, vous savez,
+ont tant d'esprit! On citait déjà ses bons mots.
+
+Aussi, la Baleine le guettait.
+
+Quand il eut fini de dîner, il cria de sa petite voix aigrelette:
+
+--Soldat, mon ami, veux-tu de mon poulet?
+
+La Baleine avait faim, mais la jalousie le tenait.
+
+--Petit maraud, s'écria-t-il, tandis que Médor poussait des
+hurlements,--me prends-tu pour un mangeur de restes?
+
+--Alors envoie ton chien, soldat, repartit paisiblement Ésope II, et ne
+me dis pas d'injures.
+
+--Ah! tu veux mon chien! rugit la Baleine, tu vas l'avoir! tu vas
+l'avoir!
+
+Il siffla et dit:
+
+--Pille! Médor! pille!
+
+Il y avait déjà cinq ou six jours que la Baleine exerçait dans les
+jardins de Nevers. D'ailleurs, il est de ces sympathies qui naissent à
+première vue. Médor et la Baleine s'entendaient.
+
+Médor poussa un hurlement rauque et s'élança.
+
+--Gare-toi, bossu! crièrent les agioteurs.
+
+Ésope II attendit le chien de pied ferme. Au moment où Médor allait
+rentrer dans son ancienne niche comme en pays conquis, Ésope II,
+saisissant son poulet par les deux pattes, lui en appliqua un maître
+coup sur le mufle.
+
+O prodige! Médor, au lieu de se fâcher, se mit à se lécher les babines.
+Sa langue allait de ci de là, cherchant les bribes de volaille qui
+restaient attachées à son poil.
+
+Un large éclat de rire accueillit ce beau stratagème de guerre.
+
+Cent voix crièrent à la fois:
+
+--Bravo! bossu, bravo!
+
+--Médor! gredin! pille! pille! faisait de son côté le géant.
+
+Mais le lâche Médor trahissait définitivement. Ésope II venait de
+l'acheter au prix d'une cuisse de son poulet, offerte à la volée.
+
+Ce que voyant, le géant ne mit plus de bornes à sa fureur. Il se rua à
+son tour vers la niche.
+
+--Ah! Jonas! pauvre Jonas! cria le choeur de marchands.
+
+Jonas sortit de sa niche et se mit en face de la Baleine qu'il regarda
+en riant.
+
+La Baleine le prit par la nuque et l'enleva de terre. Jonas riait
+toujours.
+
+Au moment où la Baleine allait le rejeter à terre, on vit Jonas se
+roidir, poser la pointe du pied sur le genou du colosse et rebondir
+comme un chat.
+
+Personne n'aurait trop su dire comment cela se fit, tant le mouvement
+fut rapide. La chose certaine, c'est que Jonas était à califourchon sur
+le gros dos de la Baleine,--et qu'il riait encore.
+
+Il y eut dans la foule un long murmure de satisfaction.
+
+Ésope II dit tranquillement:
+
+--Soldat, demande grâce ou je vais t'étrangler!
+
+Le géant rugissant, écumant, ruant, faisait des efforts insensés pour
+dégager son cou. Ésope II, voyant qu'on ne lui demandait point grâce,
+serra les genoux. Le géant tira la langue. On le vit devenir écarlate,
+puis bleuir: il paraît que ce bossu avait de vigoureux muscles.
+
+Au bout de quelques secondes, la Baleine vomit un dernier blasphème et
+cria grâce d'une voix étranglée.--La foule trépigna.
+
+Jonas lâcha prise aussitôt, sauta à terre lestement, jeta une pièce d'or
+sur les genoux du vaincu et courut chercher sa planche, ses plumes, son
+écritoire en disant gaiement:
+
+--Allons, pratiques! à la besogne!
+
+Aurore de Caylus, veuve du duc de Nevers, femme du prince de Gonzague,
+était assise dans un haut fauteuil à dossier droit, en bois d'ébène
+comme l'ameublement entier de son oratoire. Elle portait le deuil sur
+elle et autour d'elle.
+
+Son costume, simple jusqu'à l'austérité, allait bien à l'austère
+simplicité de sa retraite.
+
+C'était une chambre à voûte carrée, dont les quatre pans encadraient un
+médaillon central, peint par Eustache Lesueur dans cette manière
+ascétique qui marque la deuxième époque de la vie.
+
+Les boiseries de chêne noir, sans dorures, avaient au centre de leurs
+panneaux de belles tapisseries représentant des sujets de piété.
+
+Entre les deux croisées, un autel était dressé.--L'autel était en deuil,
+comme si le dernier office qu'on y avait célébré eût été la messe des
+morts.
+
+Vis-à-vis de l'autel, était un portrait en pied du duc Philippe de
+Nevers à l'âge de vingt ans. Le portrait était signé Mignard. Le duc y
+avait son costume de colonel de hussards-Carignan. Autour du cadre se
+drapait un crêpe noir.
+
+C'était un peu la retraite d'une veuve païenne, malgré les pieux
+emblèmes qui s'y montraient de toutes parts. Artémise, baptisée, eût
+rendu un culte moins éclatant au souvenir du roi Mausole. Le
+christianisme veut dans la douleur plus de résignation et moins
+d'emphase.
+
+Mais il est si rare qu'on soit obligé d'adresser pareil reproche aux
+veuves!--D'ailleurs, il ne faut pas perdre de vue la position
+particulière de la princesse qui avait cédé à la force en épousant M. de
+Gonzague. Ce deuil était comme un drapeau de séparation et de
+résistance.
+
+Il y avait dix-huit ans qu'Aurore de Caylus était la femme de Gonzague.
+On peut dire qu'elle ne le connaissait pas. Elle n'avait jamais voulu ni
+le voir ni l'entendre.
+
+Gonzague avait fait tout au monde pour obtenir un rapprochement. Il est
+certain que Gonzague l'avait aimée: peut-être l'aimait-il encore, à sa
+manière. Il avait grande opinion de lui-même et avec raison. Il pensait,
+tant il était sûr de son éloquence, que si une fois la princesse
+consentait à l'écouter, il sortirait vainqueur de l'épreuve.
+
+Mais la princesse, inflexible dans son désespoir, ne voulait point être
+consolée.
+
+Elle était seule dans la vie. Elle se complaisait en cet abandon. Elle
+n'avait pas un ami, ni une confidente,--et le directeur de sa conscience
+lui-même n'avait que le secret de ses péchés.
+
+C'était une femme fière et endurcie à souffrir. Un seul sentiment
+restait vivant dans ce coeur engourdi: l'amour maternel.
+
+Elle aimait uniquement, passionnément le souvenir de sa fille.
+
+La mémoire de Nevers était pour elle comme une religion.--La pensée de
+sa fille la ressuscitait et lui rendait de vagues rêves d'avenir.
+
+Personne n'ignore l'influence profonde exercée sur notre être par les
+objets matériels. La princesse de Gonzague, toujours seule avec ses
+femmes qui avaient défense de lui parler, toujours entourée de tableaux
+muets et lugubres, était amoindrie dans son intelligence et dans sa
+sensibilité.
+
+Elle disait parfois au prêtre qui la confessait:
+
+--Je suis une morte.
+
+C'était vrai! La pauvre femme restait dans la vie comme un fantôme. Son
+existence ressemblait à un douloureux sommeil.
+
+Le matin, quand elle se levait, ses femmes silencieuses procédaient à sa
+lugubre toilette,--puis sa lectrice ouvrait un livre de piété.
+
+A neuf heures, le chapelain venait dire la messe des morts.
+
+Tout le reste de la journée, elle restait assise, immobile, froide,
+seule!
+
+Elle n'était pas sortie de l'hôtel une seule fois depuis son mariage.
+
+Le monde l'avait crue folle. Peu s'en était fallu que la cour ne dressât
+un autel à Gonzague pour son dévouement conjugal.--Jamais, en effet, une
+plainte n'était tombée de la bouche de Gonzague.
+
+Une fois la princesse dit à son confesseur qui lui voyait les yeux
+rougis par les larmes:
+
+--J'ai rêvé que je revoyais ma fille... Elle n'était plus digne de
+s'appeler mademoiselle de Nevers.
+
+--Et qu'avez-vous fait dans votre rêve? demanda le prêtre.
+
+La princesse, plus pâle qu'une morte et oppressée, répondit:
+
+--J'ai fait ce que je ferais en réalité... Je l'ai chassée!
+
+Elle fut plus triste et plus morne depuis ce moment, cette idée la
+poursuivait sans cesse.
+
+Elle n'avait jamais cessé, cependant, de faire les plus actives
+recherches en France et à l'étranger. Gonzague avait toujours caisse
+ouverte pour les désirs de sa femme. Seulement, il s'arrangeait de
+manière que tout le monde fût dans le secret de ses générosités.
+
+Au commencement, la princesse avait cédé plus d'une fois au besoin de
+s'épancher. On n'arrive pas tout de suite à cet austère courage qu'il
+faut pour pratiquer l'isolement complet. La princesse était trahie.
+Gonzague achetait à prix d'argent tout ce qui l'entourait.
+
+Depuis des années, elle n'avait plus confiance qu'en Dieu.
+
+Au commencement de la saison, son confesseur avait pourtant placé près
+d'elle une femme de son âge, veuve comme elle, qui lui inspirait de
+l'intérêt. Cette femme se nommait Madeleine Giraud. Elle était douce et
+dévouée.
+
+La princesse avait fait choix d'elle pour l'attacher plus
+particulièrement à sa personne.
+
+C'était Madeleine Giraud qui répondait maintenant à M. de Peyrolles,
+chargé deux fois par jour de venir chercher des nouvelles de la
+princesse, demander pour Gonzague la faveur de présenter ses hommages et
+annoncer que le couvert de madame la princesse était mis.
+
+Nous connaissons la réponse quotidienne et uniforme de Madeleine:
+
+--Madame la princesse remercie M. de Gonzague; elle ne reçoit pas; elle
+est trop souffrante pour se mettre à table.
+
+Ce matin, Madeleine avait eu beaucoup d'ouvrage. Contre l'ordinaire, de
+nombreux visiteurs s'étaient présentés, demandant à être introduits auprès
+de la princesse. C'étaient tous gens graves et considérables: M. de
+Lamoignon, le chancelier d'Aguesseau, le cardinal de Lorraine,--MM. les
+ducs de Poix et de Montmorency Luxembourg, ses cousins, le prince de
+Monaco avec Valentinois son fils et bien d'autres.
+
+Ils venaient tous la voir à l'occasion de ce solennel conseil de famille
+qui devait avoir lieu aujourd'hui même et dont ils étaient membres.
+
+Sans s'être donné le mot, ils désiraient s'éclairer sur la situation
+présente de madame la princesse et savoir si elle n'avait point quelque
+grief secret contre le prince son époux.
+
+La princesse refusa de les recevoir.
+
+Un seul fut introduit, ce fut le vieux cardinal de Lorraine qui venait
+de la part du régent.
+
+Philippe d'Orléans faisait dire à sa noble cousine que le souvenir de
+Nevers vivait toujours en lui. Tout ce qui pourrait être fait en faveur
+de la veuve de Nevers serait fait.
+
+--Parlez, madame, acheva le cardinal;--M. le régent vous appartient...
+Que voulez-vous?
+
+--Je ne veux rien, répondit Aurore de Caylus.
+
+Le cardinal essaya de la sonder. Il provoqua ses confidences ou même ses
+plaintes.--Elle garda le silence obstinément.
+
+Le cardinal sortit avec cette impression qu'il venait de voir une pauvre
+femme à demi folle.
+
+Certes, ce Gonzague avait bien du mérite!
+
+Le cardinal venait de prendre congé au moment où nous entrons dans
+l'oratoire de la princesse. Elle était immobile et morne, suivant son
+habitude. Ses yeux fixes n'avaient point de pensée. Vous eussiez dit une
+image de marbre.
+
+Madeleine Giraud traversa la chambre sans qu'elle y prît garde.
+
+Madeleine s'approcha du prie-Dieu qui était auprès de la princesse et y
+déposa un livre d'heures qu'elle tenait caché sous sa mante.
+
+Puis elle vint se mettre devant sa maîtresse, les bras croisés sur sa
+poitrine, attendant une parole ou un ordre.
+
+La princesse leva sur elle son regard et dit:
+
+--D'où venez-vous, Madeleine?
+
+--De ma chambre, répondit celle-ci.
+
+Les yeux de la princesse se baissèrent.--Elle s'était levée tout à
+l'heure pour saluer le cardinal. Par la fenêtre, elle avait vu Madeleine
+dans le jardin de l'hôtel, au milieu de la foule des agioteurs.
+
+Madeleine, cependant, avait quelque chose à dire et n'osait point.
+C'était une bonne âme qui s'était prise d'une sincère et respectueuse
+pitié pour cette grande douleur.
+
+--Madame la princesse, murmura-t-elle,--veut-elle me permettre de lui
+parler?
+
+Aurore de Caylus eut un souvenir amer et pensa:
+
+--Encore une qu'on a payée pour me mentir!
+
+Elle avait été trompée, si souvent!
+
+--Parlez, ajouta-t-elle tout haut.
+
+--Madame la princesse, reprit Madeleine;--j'ai un enfant... c'est ma
+vie... je donnerais tout ce que je possède au monde, excepté mon fils,
+pour que vous soyez une heureuse mère comme moi.
+
+La veuve de Nevers ne répondit point.
+
+--Je suis bien pauvre, poursuivit Madeleine,--et avant les bontés de
+madame la princesse, mon petit Charles manquait souvent du nécessaire...
+Ah! si je pouvais payer madame la princesse de tout ce qu'elle a fait
+pour moi!..
+
+--Avez-vous besoin de quelque chose, Madeleine?
+
+--Non! oh! non! s'écria celle-ci;--il s'agit de vous, madame... rien que
+de vous!.. Ce tribunal de famille....
+
+--Je vous défends de me parler de cela, Madeleine.
+
+--Madame! s'écria celle-ci;--ma chère maîtresse... quand vous devriez me
+chasser...
+
+--Je vous chasserais, Madeleine!
+
+--J'aurais fait mon devoir, madame... je vous aurais dit:--Ne
+voulez-vous point retrouver votre enfant?
+
+La princesse, tremblante et plus pâle, mit ses deux mains sur les bras
+de son fauteuil.
+
+Elle se leva à demi.--Dans ce mouvement, son mouchoir tomba.
+
+Madeleine se baissa rapidement pour le lui rendre.--La poche de son
+tablier rendit un son argentin.
+
+La princesse fixa sur elle son regard froid et dur.
+
+--Vous avez de l'or! murmura-t-elle.
+
+Puis, d'un geste qui n'appartenait ni à sa haute naissance, ni à la
+fierté réelle de son caractère, un geste de femme soupçonneuse qui veut
+savoir, elle plongea sa main vivement dans la poche de Madeleine.
+
+Celle-ci joignit les mains en pleurant.
+
+La princesse retira une poignée d'or: dix ou douze quadruples d'Espagne.
+
+--M. de Gonzague arrive d'Espagne! murmura-t-elle encore.
+
+Madeleine se jeta à genoux.
+
+--Madame! madame! s'écria-t-elle en pleurant;--mon petit Charles
+étudiera grâce à cet or... celui qui me l'a donné vient aussi
+d'Espagne... Au nom de Dieu! madame, ne me renvoyez qu'après m'avoir
+écoutée!
+
+--Sortez! ordonna la princesse.
+
+Madeleine voulut supplier encore.
+
+La princesse lui montra la porte d'un geste impérieux et répéta:
+
+--Sortez!
+
+Quand elle eut obéi, la princesse se laissa tomber sur son fauteuil. Ses
+deux mains blanches et maigres couvrirent son visage.
+
+--J'allais aimer cette femme! murmura-t-elle avec un frémissement
+d'effroi.
+
+--Oh!.. se reprit-elle, tandis que son visage exprimait l'angoisse
+profonde de l'isolement--personne!.. personne!.. faites, ô mon Dieu, que
+je ne me fie à personne!
+
+Elle resta un instant ainsi, la figure couverte de ses mains, puis un
+sanglot souleva sa poitrine.
+
+--Ma fille! ma fille! dit-elle d'un accent déchirant;--sainte Vierge, je
+souhaite qu'elle soit morte... Au moins, près de vous, je la
+retrouverai.
+
+Les accès violents étaient rares chez cette nature éteinte. Quand ils
+venaient, la pauvre femme restait longtemps brisée. Elle fut quelques
+minutes avant de pouvoir modérer ses sanglots.
+
+Quand elle recouvra la voix, ce fut pour dire:
+
+--La mort, mon Sauveur, donnez-moi la mort.
+
+Puis, regardant le crucifix sur son autel:
+
+--Seigneur Dieu! n'ai-je pas assez souffert!.. Combien de temps durera
+encore ce martyre?..
+
+Elle étendit les bras et de toute l'aspiration de son âme torturée:
+
+--La mort! Seigneur Jésus! répéta-t-elle; Christ saint, par vos plaies
+et par votre passion sur la croix... Vierge mère, par vos larmes!... La
+mort! la mort! la mort!
+
+Ses bras lui tombèrent: ses paupières se fermèrent et elle tomba
+renversée sur le dossier de son fauteuil.
+
+Un instant, on eût pu croire que le ciel clément l'avait exaucée, mais
+bientôt des tressaillements faibles agitèrent tout son corps. Ses mains
+crispées remuèrent.
+
+Elle rouvrit les yeux et regarda le portrait de Nevers. Ses yeux
+restèrent secs et reprirent cette immobile fixité qui avait quelque
+chose d'effrayant.
+
+Il y avait dans ce livre d'heures que Madeleine Giraud venait de poser
+sur le coin du prie-Dieu, une page où le volume s'ouvrait tout seul,
+tant l'habitude avait fatigué la reliure.
+
+Cette page contenait la traduction française du psaume: _Miserere mei,
+Domine_.--La princesse de Gonzague le récitait plusieurs fois chaque
+jour.
+
+Au bout d'un quart d'heure, elle étendit la main pour prendre le livre
+d'heures.
+
+Le livre s'ouvrit à la page qui contenait le psaume.
+
+Durant un instant, les yeux fatigués de la princesse regardèrent sans
+voir.--Mais tout à coup, elle tressaillit et poussa un cri.
+
+Elle se frotta les yeux.--Elle promena son regard tout autour d'elle
+pour se bien convaincre qu'elle ne rêvait point.
+
+--Le livre n'a pas bougé de là! murmura-t-elle.
+
+Si elle l'avait vu entre les mains de Madeleine, elle aurait cessé de
+croire au miracle.
+
+Là elle crut à un miracle.--Sa riche taille se redressa de toute sa
+hauteur. L'éclair de ses yeux se ralluma. Elle fut belle comme aux jours
+de sa jeunesse.
+
+Belle et fière, et forte!
+
+Elle se mit à genoux devant le prie-Dieu.
+
+Le livre ouvert était sous ses yeux.--Elle lut, pour la dixième fois, en
+marge du psaume, ces lignes tracées par une main inconnue, et faisant
+une sorte de réponse au premier verset qui dit:
+
+«Ayez pitié de moi, Seigneur...»
+
+L'écriture inconnue répondait:
+
+«Dieu aura pitié, si vous avez foi... Ayez du courage pour défendre
+votre fille... Rendez-vous au tribunal de famille, fussiez-vous malade
+et mourante... et souvenez-vous du signal convenu autrefois entre vous
+et Nevers!»
+
+--Sa devise!... balbutia Aurore de Caylus; j'y suis.
+
+--Mon enfant! reprit-elle, les larmes aux yeux;--ma fille!...
+
+Puis avec éclat.
+
+--Du courage!... pour la défendre... J'ai du courage... et je la
+défendrai!
+
+
+
+
+IX
+
+--Le plaidoyer.--
+
+
+Cette grande salle de l'hôtel de Lorraine, qui avait été déshonorée le
+matin par l'ignoble enchère, qui, demain, devait être polluée par le
+troupeau des brocanteurs adjudicataires, semblait jeter à cette heure
+son dernier et plus brillant éclat.
+
+Jamais, assurément, fût-ce au temps des grands ducs de Guise, assemblée
+plus illustre n'avait siégé sous sa voûte.
+
+Gonzague était le plus intime favori du régent de France, Gonzague avait
+eu des raisons pour vouloir que rien ne manquât à l'imposante solennité
+de cette cérémonie.
+
+Les préparatifs s'en étaient faits secrètement, les lettres de
+convocation, lancées au nom du roi, dataient de la veille au soir.
+
+On eût dit, en vérité, une affaire d'Etat,--un de ces fameux lits de
+justice où s'agitaient en famille les destins d'une grande nation.
+
+Outre le président de Lamoignon, le maréchal de Villeroy et le
+vice-chancelier d'Argenson, qui étaient là pour le régent, on voyait aux
+gradins d'honneur le cardinal de Lorraine, entre le prince de Conti et
+l'ambassadeur d'Espagne,--le vieux duc de Beaumont-Montmorency auprès de
+son cousin Montmorency-Luxembourg;--Grimaldi, prince de Monaco, les deux
+Larochechouart, dont l'un duc de Mortemart, l'autre prince de
+Tonnay-Charente; Cossé-Brissac, Grammont, Harcourt, Croy,
+Clermont-Tonnerre.
+
+Nous ne citons ici que les princes et les ducs.
+
+Quant aux marquis et aux comtes, ils étaient par douzaines.
+
+Les simples gentilshommes et les fondés de pouvoir avaient leur siége au
+bas de l'estrade. Il y en avait beaucoup.
+
+Cette vénérable assemblée se divisait tout naturellement en deux partis:
+ceux que Gonzague avait achetés et ceux qui étaient hors de prix.
+
+Parmi les premiers, on comptait un duc et un prince, plusieurs marquis,
+bon nombre de comtes et presque tout le fretin menu titré.--Gonzague
+espérait en sa parole et en son _bon droit_ pour conquérir les autres.
+
+Avant l'ouverture de la séance on causa familièrement. Personne ne
+savait bien au juste pourquoi la convocation avait eu lieu. Beaucoup
+pensaient que c'était un arbitrage entre le prince et la princesse au
+sujet des biens de Nevers.
+
+Gonzague avait ses chauds partisans; madame de Gonzague était défendue
+par quelques vieux honnêtes seigneurs et par quelques jeunes chevaliers
+errants.
+
+Une autre opinion se fit jour après l'arrivée du cardinal. Le rapport
+que fit ce prélat, touchant la situation d'esprit actuelle de madame la
+princesse, engendra l'idée qu'il s'agissait d'une interdiction.
+
+Le cardinal, qui ne ménageait point ses expressions, avait dit:
+
+--La bonne dame est aux trois quarts folle!
+
+La croyance générale était d'après cela qu'elle ne se présenterait point
+devant le tribunal.
+
+On l'attendit pourtant, comme cela était convenable. Gonzague,
+lui-même, exigea ce délai avec une sorte de hauteur, dont on lui sut
+très-bon gré.--A deux heures et demie, M. le président de Lamoignon prit
+place au fauteuil. Ses assesseurs furent le cardinal, le
+vice-chancelier, M. de Villeroy et M. de Clermont-Tonnerre.
+
+Le greffier en chef du parlement de Paris prit la plume en qualité
+de secrétaire; quatre notaires royaux l'assistèrent comme
+contrôleurs-greffiers.
+
+Tous les cinq prêtèrent serment en cette qualité.
+
+Jacques Thellemens, le greffier en chef, fut requis de donner lecture de
+l'acte de convocation.
+
+L'acte portait en substance que Philippe de France, duc d'Orléans,
+régent, avait compté présider de sa personne cette assemblée de famille,
+tant pour l'amitié qu'il portait à M. le prince de Gonzague, que pour la
+fraternelle affection qui l'avait lié jadis à feu M. le duc de
+Nevers,--mais que les soins de l'administration, dont il ne pouvait
+abandonner les rênes, ne fût-ce que pendant un jour, au profit d'un
+intérêt particulier, l'avaient retenu au Palais-Royal.
+
+En place de Son Altesse Royale, étaient institués commissaires et juges
+royaux, MM. de Lamoignon, de Villeroy et d'Argenson;--M. le cardinal
+devant servir de curateur royal à madame la princesse.
+
+Le conseil était constitué en cour souveraine, devant décider,
+arbitralement en dernier ressort et sans appel, de toutes les questions
+relatives à la succession du feu duc de Nevers,--pouvant trancher
+notamment toutes questions d'état,--pouvant même au besoin ordonner, au
+profit de qui de droit, l'envoi en possession définitive des biens de
+Nevers.
+
+Gonzague lui-même eût rédigé de sa main le protocole, que la lettre n'en
+eût pu lui être plus complètement favorable.
+
+On écouta la lecture avec un religieux silence, puis M. le cardinal
+demanda au président de Lamoignon:
+
+--Madame la princesse de Gonzague a-t-elle un procureur?
+
+Le président répéta la question à haute voix:
+
+Comme Gonzague allait répondre lui-même pour demander qu'on en nommât un
+d'office et qu'il fût passé outre, la grande porte s'ouvrit à deux
+battants et les huissiers de service entrèrent sans annoncer.
+
+Chacun se leva. Il n'y avait que Gonzague ou sa femme qui pût faire
+ainsi son entrée.
+
+Madame la princesse de Gonzague se montra en effet sur le seuil,
+habillée de deuil comme à l'ordinaire, mais si fière et si belle qu'un
+long murmure d'admiration courut de rang en rang à sa vue.
+
+Personne ne s'attendait à la voir,--personne surtout ne s'attendait à la
+voir ainsi.
+
+--Que disiez-vous donc, mon cousin? dit Mortemart à l'oreille du
+cardinal de Lorraine.
+
+--Sur ma foi! répondit le prélat;--que je sois lapidé!... J'ai
+blasphémé!... Il y a là-dessous du miracle.
+
+Du seuil, la princesse dit d'une voix calme et distincte:
+
+--Messieurs, point n'est besoin de procureur; me voici.
+
+Gonzague quitta précipitamment son siége et s'élança au devant de sa
+femme. Il lui offrit la main avec une galanterie pleine de respect.
+Madame la princesse ne refusa point, mais on la vit tressaillir au
+contact de la main du prince, et ses joues pâles changèrent de couleur.
+
+Au bas de l'estrade se trouvaient Navailles, Gironne, Montaubert, Nocé,
+Oriol, etc.; ils furent les premiers à se ranger pour faire un large
+passage aux deux époux.
+
+--Bon petit ménage! dit Nocé, pendant qu'ils montaient les degrés de
+l'estrade.
+
+--Chut! fit Oriol,--je ne sais si le patron est content ou fâché de
+cette apparition!
+
+Le patron, c'était Gonzague.--Gonzague, lui-même ne le savait peut-être
+pas.
+
+Il y avait un fauteuil préparé d'avance pour la princesse. Ce siége
+était à l'extrême droite de l'estrade, auprès de la stalle occupée par
+M. le cardinal.
+
+A droite de la princesse, se trouvait immédiatement la draperie couvrant
+la porte de l'hémicycle.
+
+La porte était fermée et la draperie tombait.
+
+L'agitation produite par l'arrivée de madame de Gonzague fut du temps à
+se calmer.--Gonzague avait sans doute quelque changement à faire dans
+son plan de bataille, car il semblait plongé dans un recueillement
+profond.
+
+Le président fit donner une seconde fois lecture de l'acte de
+convocation, puis il dit:
+
+--M. le prince de Gonzague ayant à nous exposer ce qu'il veut, de fait
+et de droit, nous attendons son bon plaisir.
+
+Gonzague se leva aussitôt. Il salua profondément sa femme d'abord, puis
+les juges pour le roi, puis le reste de l'assistance.
+
+La princesse avait baissé les yeux après un rapide regard jeté à la
+ronde. Elle reprenait son immobilité de statue.
+
+C'était un bel orateur que ce Gonzague: tête haut portée, traits
+largement sculptés, teint brillant, oeil de feu.
+
+Il commença d'une voix retenue et presque timide:
+
+--Personne ici ne pense que j'aie pu réunir une pareille assemblée pour
+une communication d'un intérêt ordinaire, et cependant, avant d'entamer
+un sujet bien grave, je sens le besoin d'exprimer une crainte qui est en
+moi, une crainte presque puérile. Quand je pense que je suis obligé de
+prendre la parole devant tant de beaux et illustres esprits, ma
+faiblesse m'effraye, et il n'y a pas jusqu'à cette habitude de langage,
+cette façon de prononcer les mots dont un fils de l'Italie ne peut
+jamais se défaire, il n'y a pas jusqu'à mon accent qui ne me soit
+obstacle... Je reculerais en vérité devant ma tâche, si je ne
+réfléchissais que la force est indulgente, et que votre supériorité même
+me sera une assurée sauvegarde.
+
+A ce début hyper académique, il y eut des sourires sur les gradins
+d'élite. Gonzague ne faisait rien à l'étourdie.
+
+--Qu'on me permette d'abord, reprit-il,--de remercier tous ceux qui, en
+cette occasion, ont honoré notre famille de leur bienveillante
+sollicitude; M. le régent le premier, M. le régent dont on peut parler à
+coeur ouvert, puisqu'il n'est pas au milieu de nous, ce noble, cet
+excellent prince, toujours en tête quand il s'agit d'une action digne et
+bonne...
+
+Des marques d'approbation non équivoques se firent jour. Oriol et
+consorts applaudirent chaleureusement du bonnet.
+
+--Quel avocat eût fait notre cher cousin! dit Chaverny à Choisy, qui
+était près de lui.
+
+--En second lieu, poursuivit Gonzague,--madame la princesse, qui, malgré
+sa santé languissante et son arrivée de la retraite, a bien voulu se
+faire violence à elle-même et redescendre des hauteurs où elle vit
+jusqu'au niveau de nos pauvres intérêts humains,--en troisième lieu, ces
+grands dignitaires de la plus belle couronne du monde: les deux chefs de
+ce tribunal auguste, qui rend la justice et règle en même temps les
+destinées de l'État, un glorieux capitaine, un de ces soldats géants,
+dont les victoires serviront de thème au Plutarque à venir, un prince de
+l'église et tous ces pairs du royaume, si bien dignes de s'associer sur
+les marches du trône... Enfin, vous tous, messieurs, quel que soit le
+rang que vous occupez... Je suis pénétré de reconnaissance, et mes
+actions de grâce, mal exprimées, partent au moins du fond du coeur.
+
+Tout ceci fut prononcé avec une mesure parfaite, de cette voix
+chaleureuse et sonore qui est le privilége des Italiens du Nord.
+
+C'était l'exorde. Gonzague sembla se recueillir. Son front s'inclina et
+ses yeux se baissèrent.
+
+--Philippe de Lorraine, duc de Nevers, continua-t-il d'un accent plus
+sourd, était mon cousin par le sang, mon frère par le coeur... Nous
+avons mis en commun les jours de notre jeunesse... Je puis dire que nos
+deux âmes n'en faisaient qu'une, tant nous partagions étroitement nos
+peines comme nos joies... C'était un généreux prince, et Dieu seul sait
+quelle gloire était réservée à son âge mûr... Celui qui tient dans sa
+main puissante la destinée des grands de la terre voulut arrêter le
+jeune aigle à l'heure même où il prenait son vol... Nevers mourut avant
+que son cinquième lustre ne fût achevé... Dans ma vie, souvent et
+durement éprouvée, je ne me souviens pas d'avoir reçu de coup plus
+cruel... Je puis parler ici pour tout le monde: dix-huit ans écoulés
+depuis la nuit fatale n'ont point adouci l'amertume de nos regrets... Sa
+mémoire est là! s'interrompit-il en posant la main sur son coeur et en
+faisant trembler sa voix;--sa mémoire vivante, éternelle,--comme le
+deuil de la noble femme qui n'a pas dédaigné de porter mon nom après le
+nom de Nevers...
+
+Tous les yeux se dirigèrent vers la princesse.
+
+Celle-ci avait le rouge au front. Une émotion terrible décomposait son
+visage.
+
+--Ne parle pas de cela! fit-elle entre ses dents serrées;--voilà
+dix-huit ans que je passe dans la retraite et dans les larmes...
+
+Les juges sérieux, les magistrats, princes et pairs de France, tendirent
+l'oreille à ce mot.
+
+Les clients, ceux que nous avons vus réunis dans l'appartement de
+Gonzague, firent entendre un long murmure.--Cette chose obscène qu'on
+nomme _la claque_ dans le langage usuel n'a pas été inventée par les
+théâtres.
+
+Oriol, Nocé, Gironne, Montaubert, Taranne et compagnie faisaient leur
+métier en conscience.
+
+M. le cardinal de Lorraine se leva:
+
+--Je requiers, dit-il, M. le président, de réclamer le silence. Les
+dires de madame la princesse doivent être écoutés ici au même titre que
+ceux de M. de Gonzague.
+
+Et, se rasséyant, il glissa dans l'oreille de son voisin Mortemart, avec
+toute la joie d'une vieille commère qui se sent sur la piste d'un
+monstrueux cancan:
+
+--M. le duc, j'ai idée que nous allons en apprendre de belles...
+
+--Silence! ordonna M. de Lamoignon, dont le regard sévère fit baisser
+les yeux à tous les amis imprudents de Gonzague.
+
+Celui-ci reprit, répondant à l'observation du cardinal:
+
+--Non pas au même titre, Votre Éminence, s'il m'est permis de vous
+contredire, mais à titre supérieur, puisque madame la princesse est
+femme et veuve de Nevers... je m'étonne qu'il se soit trouvé parmi nous
+quelqu'un pour oublier, ne fût-ce qu'un instant, le respect profond qui
+est dû à madame la princesse de Gonzague.
+
+Chaverny se mit à rire dans sa barbe.
+
+--Si le diable avait des saints, pensa-t-il,--je plaiderais en cour de
+Rome pour que mon cousin fût canonisé!
+
+Le silence se rétablit.
+
+L'escarmouche effrontée que Gonzague venait de tenter sur un terrain
+brûlant avait réussi. Non-seulement sa femme ne l'avait point accusé
+d'une manière précise, mais il avait pu se parer lui-même d'un semblant
+de générosité chevaleresque.
+
+C'était un point de marqué.
+
+Il releva la tête et reprit d'un ton affermi.
+
+--Philippe de Nevers mourut victime d'une vengeance ou d'une
+trahison... Je dois glisser très-légèrement sur les mystères de cette
+nuit tragique... M. de Caylus, père de madame la princesse, est mort
+depuis longtemps et le respect me ferme la bouche...
+
+Comme il vit que madame de Gonzague s'agitait sur son siége, prête à se
+trouver mal, il devina qu'un nouveau défi resterait sans réponse.
+
+Il s'interrompit donc pour dire avec un ton d'exquise et bienveillante
+courtoisie:
+
+--Si madame la princesse avait quelque communication à nous faire, je
+m'empresserais de lui céder la parole.
+
+Aurore de Caylus fit effort pour parler, mais sa gorge, convulsivement
+serrée, ne put donner passage à aucun son.
+
+Gonzague attendit quelques secondes, puis il poursuivit:
+
+--La mort de M. le marquis de Caylus, qui sans nul doute aurait pu
+fournir de précieux témoignages, la situation isolée du lieu où le crime
+fut commis, la fuite des assassins et d'autres raisons que la plupart
+d'entre vous connaissent ne permirent pas à l'instruction criminelle
+d'éclairer complétement cette sanglante affaire... Il y a eu des
+doutes... Un soupçon plana... Enfin, justice ne put être faite... Et
+pourtant, messieurs, Philippe de Nevers avait un autre ami que moi, un
+autre frère... un ami, un frère plus puissant... Cet ami, ai-je besoin
+de le nommer? ce frère vous le connaissez tous: il a nom Philippe
+d'Orléans; il est régent de France... qui oserait dire que Nevers
+assassiné a manqué de vengeurs!
+
+Il y eut un silence. Les clients du dernier banc échangeaient entre eux
+diverses pantomimes. On entendait partout ces mots, répétés à voix
+basse:
+
+--C'est plus clair que le jour!
+
+Aurore de Caylus collait son mouchoir à ses lèvres où le sang venait,
+tant l'indignation lui serrait la poitrine.
+
+--Messieurs, reprit Gonzague, j'arrive aux faits qui ont motivé votre
+convocation. Ce fut en m'épousant que madame la princesse déclara son
+mariage secret, mais légitime avec le feu duc de Nevers... Ce fut en
+m'épousant qu'elle constata également l'existence d'une fille, issue de
+cette union... les preuves écrites manquaient; le registre paroissial,
+lacéré en deux endroits, ne portait aucune constatation, et je suis
+forcé de dire encore que M. de Caylus seul au monde aurait pu nous
+donner quelques éclaircissements à cet égard. Mais M. de Caylus, vivant,
+garda toujours le silence; à l'heure qu'il est, nul ne peut interroger
+sa tombe... La constatation dut se faire au moyen du témoignage
+sacramentel de dom Bernard, chapelain de Caylus, qui inscrivit mention
+du premier mariage et de la naissance de mademoiselle de Nevers en marge
+de l'acte qui donna mon nom à la veuve de Nevers... Je voudrais que
+madame la princesse voulût bien donner à mes paroles l'autorité de son
+adhésion.
+
+Tout ce qu'il venait de dire était d'une exactitude rigoureuse.
+
+Aurore de Caylus resta muette.--Mais le cardinal de Lorraine s'étant
+penché vers elle, se releva et dit:
+
+--Madame la princesse ne conteste point.
+
+Gonzague s'inclina et poursuivit:
+
+--L'enfant disparut la nuit même du meurtre... Vous savez, messieurs,
+quel inépuisable trésor de patience et de tendresse renferme le coeur
+d'une mère... Depuis dix-huit ans, l'unique soin de madame la princesse,
+le travail de chacun de ses jours, de chacune de ses heures, est de
+chercher sa fille... Je dois le dire: les recherches de madame la
+princesse ont été jusqu'à présent complètement inutiles... Pas une
+trace, pas un indice... Madame la princesse n'est pas plus avancée qu'au
+premier jour.
+
+Ici, Gonzague jeta encore un regard vers sa femme.--Aurore de Caylus
+avait les yeux au ciel.
+
+Dans sa prunelle humide, Gonzague chercha en vain ce désespoir que
+devaient provoquer ses dernières paroles.
+
+Le coup n'avait pas porté. Pourquoi?--Gonzague eut peur.
+
+--Il faut maintenant, reprit-il en faisant appel à tout son
+sang-froid,--il faut, messieurs, malgré ma vive répugnance, que je vous
+parle de moi... Après mon mariage, sous le règne du feu roi, le
+parlement de Paris, à l'instigation de feu M. le duc d'Elbeuf, oncle
+paternel de notre malheureux parent, rendit, toutes chambres assemblées,
+un arrêt qui suspendait indéfiniment (sauf les limites posées par la
+loi) mes droits à l'héritage de Nevers. C'était sauvegarder les intérêts
+de la jeune Aurore de Nevers, en cas qu'elle fût encore de ce monde: je
+fus bien loin de m'en plaindre. Mais cet arrêt, messieurs, n'en a pas
+moins été la cause de mon profond et incurable malheur...
+
+Tout le monde redoubla d'attention.
+
+--Écoutez! écoutez! fit-on sur les petits bancs.
+
+Un coup d'oeil de Gonzague venait d'apprendre à Oriol, Gironne et
+compagnie, que c'était là l'instant critique.
+
+--J'étais jeune encore, continua Gonzague,--assez bien en cour... riche,
+très-riche déjà... ma noblesse était de celle qu'on ne conteste point...
+j'avais pour femme un trésor de beauté, d'esprit et de vertus... Comment
+échapper, je vous le demande, aux sourdes et lâches attaques de l'envie?
+Sur un point j'étais vulnérable: le talon d'Achille?--L'arrêt du
+parlement avait fait ma position fausse, en ce sens que, pour certaines
+âmes basses, pour ces coeurs vils dont l'intérêt est le seul maître,
+il semblait que je devais désirer la mort de la jeune fille de Nevers...
+
+On se récria, surtout au banc Oriol.
+
+--Eh! messieurs! fit Gonzague avant que M. de Lamoignon eût imposé
+silence aux interrupteurs,--le monde est fait ainsi... nous ne
+changerons pas le monde... j'avais intérêt... intérêt matériel... donc
+je devais avoir une arrière-pensée... La calomnie avait beau jeu contre
+moi... la calomnie ne se fit pas faute d'exploiter le filon!... un seul
+obstacle me séparait d'un immense héritage... Périsse l'obstacle!...
+Qu'importe le long témoignage de toute une vie pure!... On me soupçonna
+des intentions les plus perverses... les plus infâmes!... on mit (je
+dois tout dire au conseil) on mit la froideur, la défiance, presque la
+haine entre madame la princesse et moi... on prit à témoin cette image
+en deuil qui orne la retraite d'une sainte femme..., on opposa au mari
+vivant l'époux mort... et pour employer un mot trivial, messieurs, un
+pauvre mot qui est l'expression du bonheur des humbles,--hélas! ce qui
+ne semble pas fait pour nous autres qu'on appelle grands, on troubla, on
+empoisonna, on perdit mon ménage...
+
+Il appuya fortement sur ce mot.
+
+--Mon ménage, entendez-vous bien? mon intérieur, mon repos, ma famille,
+mon coeur... Oh! si vous saviez quelles tortures les méchants peuvent
+infliger aux bons!... si vous saviez les larmes de sang qu'on pleure en
+invoquant la sourde providence... si vous saviez!... je vous affirme
+ceci sur mon honneur et sur mon salut... je vous le jure!... j'aurais
+donné mes titres... j'aurais donné mon nom... j'aurais donné ma fortune
+pour être heureux à la façon des petites gens qui ont un ménage!...
+c'est-à-dire une femme dévouée... un coeur ami et toujours prêt à
+recevoir le saint épanchement..., des enfants qui vous aiment et qu'on
+adore... la famille... enfin la famille, cette parcelle de félicité
+céleste que Dieu bon laisse tomber parmi nous!
+
+Vous eussiez dit qu'il avait mis son âme tout entière dans son débit...
+ces dernières paroles furent prononcées avec un entraînement tel qu'il y
+eut dans l'assemblée comme une grande commotion.
+
+L'assemblée était touchée au coeur.
+
+Il y avait plus que de l'intérêt, il y avait une respectueuse compassion
+pour cet homme, tout à l'heure si hautain, pour ce grand de la
+terre,--pour ce prince qui venait mettre à nu, avec des larmes dans la
+voix et dans les yeux, la plaie terrible de son existence.
+
+Ces juges étaient, pour bon nombre, des gens de famille. La fibre du
+père et de l'époux remua en eux violemment.
+
+Les autres, roués ou coquins, ressentirent je ne sais quel vague effet,
+comme des aveugles qui devineraient les couleurs;--ou comme ces filles
+perdues qui s'en vont au théâtre pleurer toutes leurs larmes aux accents
+de la vertu persécutée.
+
+Il n'y avait que deux êtres pour rester froids au milieu de
+l'attendrissement général:
+
+Madame la princesse de Gonzague et M. le marquis de Chaverny.
+
+La princesse avait les yeux baissés. Elle semblait rêver,--et certes,
+cette tenue glacée ne plaidait point en sa faveur auprès de ses juges
+prévenus.
+
+Quant au petit marquis, il se dandinait sur son fauteuil et mâchait
+entre ses dents:
+
+--Mon illustre cousin est un coquin sublime!
+
+Les autres comprenaient à l'attitude même de madame de Gonzague ce que
+l'infortuné prince avait dû souffrir.
+
+--C'est trop! dit M. de Mortemart au cardinal de Lorraine;--soyons
+juste, c'est trop!
+
+M. de Mortemart s'appelait Victurnien de son nom de baptême, comme tous
+les membres de la maison de la Rochechouart. Ces divers Victurniens
+étaient généralement de bons hommes. Les mémoires méchants leur font
+cette querelle d'Allemand qu'aucun d'eux n'inventa la poudre.
+
+Le cardinal de Lorraine secoua son jabot, chargé de tabac d'Espagne.
+Chaque membre du respectable sénat faisait ce qu'il pouvait pour garder
+sa gravité austère.
+
+Mais, aux petits bancs, on ne se gênait point. Gironne s'essuyait les
+yeux qu'il avait secs; Oriol, plus tendre ou plus habile, pleurait à
+chaudes larmes.
+
+--Quelle âme! dit Taranne.
+
+--Quelle belle âme! amenda M. de Peyrolles qui venait d'entrer.
+
+--Ah! fit Oriol avec sentiment, on n'a pas compris ce coeur-là!
+
+--Quand je vous disais, murmura le cardinal un peu remis, que nous
+allions en apprendre de belles... Mais écoutons: Gonzague n'a pas fini.
+
+Gonzague, en effet, reprenait, pâle et beau d'émotion:
+
+--Je n'ai point de rancune, messieurs, Dieu me garde d'en vouloir à
+cette pauvre mère abusée!... les mères sont crédules parce qu'elles
+aiment ardemment... Et si j'ai souffert, n'a-t-elle pas eu, elle aussi,
+de cruelles tortures... L'esprit le plus robuste s'affaiblit à la longue
+dans le martyre... l'intelligence se lasse... Ils lui ont dit que
+j'étais l'ennemi de sa fille... Et pourquoi non! s'interrompit-il avec
+amertume, puisque j'ai des intérêts opposés à ceux de sa fille?... des
+intérêts, vous comprenez bien cela, messieurs! des intérêts, moi
+Gonzague;--le prince de Gonzague,--l'homme de France le plus riche après
+Law!...
+
+--Avant Law!... glissa Oriol.
+
+Et certes, il n'y avait là personne pour le contredire.
+
+--Ils lui ont dit, poursuivait Gonzague: cet homme a des émissaires
+partout... des agents sillonnent en tous sens la France, l'Espagne,
+l'Italie... cet homme s'occupe de votre fille plus que vous-même!...
+
+Il se tourna vers la princesse et ajouta:
+
+--On vous a dit cela, n'est-ce pas, madame?
+
+Aurore de Caylus, sans lever les yeux et sans bouger, laissa tomber ces
+mots:
+
+--On me l'a dit.
+
+--Voyez!... s'écria Gonzague en s'adressant au conseil.
+
+Puis, se tournant de nouveau vers sa femme:
+
+--On vous a dit aussi, pauvre mère: Si vous cherchez en vain, si vos
+efforts sont restés si longtemps inutiles, c'est que sa main est
+là,--dans l'ombre,--sa main qui donne le change à vos recherches, qui
+égare vos poursuites... sa main perfide.., n'est-il pas vrai, madame,
+qu'on vous a dit cela?
+
+--On me l'a dit, repartit encore la princesse.
+
+--Voyez! voyez! mes juges et mes pairs! fit Gonzague;--et ne vous a-t-on
+pas dit quelque chose encore, madame?... Cette main qui agit dans
+l'ombre... cette main perfide... la main de votre mari... ne vous a-t-on
+pas dit que peut-être l'enfant n'était plus... qu'il y avait des hommes
+assez infâmes pour tuer un enfant... et que peut-être... je n'achève
+pas, madame, mais on vous a dit cela!
+
+Aurore de Caylus, pâle autant qu'une morte, répondit pour la troisième
+fois.
+
+--On me l'a dit.
+
+--Et vous avez cru, madame? interrogea le prince, dont l'indignation
+altérait la voix.
+
+--Je l'ai cru, repartit froidement la princesse.
+
+De toutes les parties de la salle s'élevèrent à ce mot des réclamations.
+
+--Vous vous perdez, madame, dit tout bas le cardinal à l'oreille de la
+princesse;--à quelques conclusions que puisse arriver M. de Gonzague,
+vous êtes sûre d'être condamnée.
+
+Elle avait repris son immobilité silencieuse.
+
+Le président de Lamoignon ouvrait la bouche pour lui adresser quelques
+remontrances, lorsque Gonzague l'arrêta d'un geste respectueux.
+
+--Laissez, M. le président, je vous en prie, dit-il,--laissez,
+messieurs... je me suis imposé sur cette terre un devoir pénible; je le
+remplis de mon mieux; Dieu me tiendra compte de mes efforts... S'il faut
+vous dire la vérité tout entière, cette convocation solennelle avait
+pour but principal de forcer madame la princesse à m'écouter une fois en
+sa vie... Depuis dix-huit ans que nous sommes époux, je n'avais pu
+encore obtenir cette faveur... je voulais parvenir jusqu'à elle, moi,
+l'exilé du premier jour des noces, je voulais me montrer tel que je
+suis, à elle qui ne me connaît pas... j'ai réussi: grâces vous en
+soient rendues, mais ne vous mettez pas entre elle et moi, car j'ai le
+talisman qui va lui ouvrir enfin les yeux.
+
+Puis, parlant d'eux, mais pour la princesse toute seule, et s'adressant
+à elle directement, au milieu du silence profond qui régnait dans la
+salle:
+
+--On vous a dit vrai, madame, j'avais plus d'agents que vous en France,
+en Espagne, en Italie... car, pendant que vous écoutiez ces accusations
+infâmes portées contre moi, je travaillais pour vous... je répondais à
+toutes ces calomnies par une poursuite plus ardente, plus obstinée que
+la vôtre... je cherchais, moi aussi... je cherchais sans cesse et sans
+repos avec ce que j'ai de crédit et de puissance, avec mon or, avec mon
+coeur!... Et aujourd'hui... vous voilà qui m'écoutez, maintenant!...
+Aujourd'hui, récompensé enfin de tant d'années de peines, je viens à
+vous qui me méprisez et me haïssez, moi qui vous respecte et qui vous
+aime... je viens à vous, et je vous dis:--Ouvrez vos bras, heureuse
+mère, je vais y mettre votre enfant!
+
+En même temps, il se tourna vers Peyrolles qui attendait ses ordres.
+
+--Qu'on amène, ordonna-t-il à haute voix,--mademoiselle Aurore de
+Nevers!
+
+
+
+
+X
+
+--J'y suis!--
+
+
+Nous avons pu rapporter les paroles prononcées par Gonzague. Ce qui
+n'est pas donné de rendre avec la plume, c'est le feu du débit,
+l'ampleur de la pose, la profonde conviction que rayonnait le regard.
+
+Ce Gonzague était un prodigieux comédien. Il s'imprégnait de son rôle
+appris, à ce point que l'émotion le dominait lui-même, et que c'étaient
+de vrais élans qui jaillissaient de son âme.
+
+C'est le comble de l'art.
+
+Placé autrement et doué d'une autre ambition, cet homme eût remué un
+monde.
+
+Parmi ceux qui l'écoutaient, il y avait des sans coeur, des gens
+rompus à toutes les roueries de l'éloquence, des magistrats blasés sur
+les effets de parole, des financiers d'autant plus difficiles à tromper
+que, d'avance, ils étaient complices du mensonge.
+
+Gonzague, jouant avec l'impossible, produisit un véritable miracle. Tout
+le monde le crut; tout le monde eût juré qu'il avait dit vrai.
+
+Oriol, Gironne, Albret, Taranne et autres ne faisaient plus leur métier;
+ils étaient pris. Tous se disaient: Plus tard il mentira, mais à
+présent, il dit vrai.
+
+Tous ajoutaient:
+
+--Se peut-il qu'il y ait en cet homme tant de grandeur avec tant de
+perversité?
+
+Ses pairs, ce groupe de grands seigneurs qui étaient là pour le juger,
+regrettaient d'avoir pu parfois douter de lui.
+
+Ce qui le grandissait, c'était cet amour chevaleresque pour sa femme, ce
+magnanime pardon de la longue injure.--Dans les siècles les plus perdus,
+les vertus de famille font à qui veut un haut piédestal.
+
+Il n'y avait pas là un seul coeur qui ne battît violemment.
+
+M. de Lamoignon essuya une larme et Villeroy, le vieux guerrier,
+s'écria:
+
+--Par la sambleu! prince, vous êtes un galant homme.
+
+Mais le résultat le plus complet, ce fut la conversion du sceptique
+Chaverny et l'effet foudroyant produit sur la princesse elle-même.
+
+Chaverny se roidit tant qu'il put, mais aux dernières paroles du prince,
+on le vit rester bouche béante.
+
+--S'il a fait cela, dit-il à Choisy,--du diable si je ne lui pardonne
+pas tout le reste.
+
+Quant à Aurore de Caylus, elle s'était levée tremblante, pâle, semblable
+à un fantôme. Le cardinal de Lorraine fut obligé de la soutenir dans ses
+bras.
+
+Elle restait l'oeil fixé sur la porte par où venait de sortir M. de
+Peyrolles.
+
+L'effroi, l'espoir se peignaient tour à tour sur ses traits.
+
+Allait-elle voir sa fille?
+
+L'avertissement bizarre trouvé par elle dans son livre d'heures, à la
+page du _miserere_, annonçait-il cela?
+
+On lui avait dit de venir; elle était venue,--allait-elle avoir à
+défendre sa fille?
+
+Quel que fût le danger inconnu, c'était de joie surtout que son coeur
+battait.--Sa fille! oh! comme son âme allait s'élancer vers elle à
+première vue!
+
+Dix-huit ans de larmes, payés par un seul sourire!
+
+Elle attendait.--Tout le monde attendait comme elle.
+
+Peyrolles était sorti par l'issue donnant sur l'appartement du prince.
+Il rentra bientôt, tenant dona Cruz par la main. Gonzague se rendit à sa
+rencontre.
+
+Ce ne fut qu'un cri: Qu'elle est belle!
+
+Puis les affidés, rentrant dans leur rôle, prononcèrent à demi voix ce
+mot qu'on leur avait appris:
+
+--Quel air de famille!
+
+Mais il se trouva que les gens de bonne foi allèrent plus loin que les
+stipendiés. Les deux présidents, le maréchal, le prélat et tous les
+ducs, regardant tour à tour madame la princesse puis dona Cruz, firent
+cette déclaration spontanée:
+
+--Elle ressemble à sa mère...
+
+Il était donc acquis déjà pour ceux qui avaient mission de juger que
+madame la princesse était la mère de dona Cruz.
+
+Et pourtant madame la princesse, changeant encore une fois de visage,
+avait repris son air de trouble et d'anxiété. Elle regardait cette belle
+jeune fille, et c'était une sorte d'effroi qui se peignait sur ses
+traits.
+
+Ce n'était pas ainsi, oh! non, qu'elle avait rêvé sa fille...
+
+Sa fille ne pouvait pas être plus belle,--mais sa fille devait être
+autrement.
+
+Et cette froideur soudaine qu'elle sentait en dedans d'elle-même à cet
+instant où tout son coeur aurait dû s'élancer vers l'enfant retrouvé,
+cette froideur l'épouvantait.
+
+Était-elle donc une mauvaise mère?
+
+A cette frayeur, une autre s'ajoutait.--Quel avait dû être le passé de
+cette charmante enfant dont les yeux brillaient hardiment, dont la
+taille souple avait d'étranges ondulations, dont toute la personne,
+enfin, était marquée de ce cachet gracieux,--trop gracieux--que
+l'austère éducation de famille ne demande point d'ordinaire aux
+héritières des ducs.
+
+Chaverny, qui était déjà parfaitement remis de son émotion et qui
+regrettait fort d'avoir cru à Gonzague pendant une minute, Chaverny
+exprima l'idée de la princesse autrement, et mieux qu'elle n'eût pu le
+faire elle-même:
+
+--Elle est adorable! dit-il à Choisy en la reconnaissant.
+
+--Tu es décidément amoureux? demanda Choisy.
+
+--Je l'étais, répondit le petit marquis;--ce nom de Nevers l'écrase et
+lui va mal.
+
+Ces beaux casques de nos cuirassiers iraient mieux à un gamin de Paris,
+mièvre et sans gêne dans ses mouvements. Il y a des alliances
+impossibles.
+
+Gonzague n'avait point vu cela; Chaverny le voyait: pourquoi?
+
+Chaverny était français et Gonzague italien. D'abord, de tous les
+habitants de notre globe, le Français est le plus près de la femme pour
+la délicatesse et pour juger des nuances.
+
+Ensuite, ce beau prince de Gonzague avait bien près de cinquante ans.
+
+Chaverny était tout jeune.
+
+Plus l'homme vieillit, moins il est homme.
+
+Gonzague n'avait point vu cela: il ne pouvait pas le voir. Sa finesse
+milanaise était de la diplomatie, non point de l'esprit.
+
+Pour apercevoir ces détails, il faut avoir un sens exquis comme Aurore
+de Caylus, femme et mère,--ou bien être un peu myope et regarder de
+tout près comme le petit marquis.
+
+Dona Cruz, cependant, le rouge au front, les yeux baissés, le sourire
+timide aux lèvres, était au bas de l'estrade.--Chaverny seul et la
+princesse devinaient l'effort qu'elle faisait pour tenir ses paupières
+fermées.
+
+Elle avait si grande envie de voir.
+
+Mademoiselle de Nevers, lui dit Gonzague,--allez embrasser votre mère!
+
+Dona Cruz eut un mouvement de sincère allégresse; son élan ne fut point
+joué. Là était l'habileté suprême de Gonzague qui n'avait pas voulu
+d'une comédienne pour remplir ce premier rôle. Dona Cruz était de bonne
+foi.
+
+Son regard caressant se tourna tout de suite vers celle qu'elle croyait
+sa mère. Elle fit un pas et ses bras s'ouvrirent d'avance.
+
+Mais ses bras retombèrent, ses paupières aussi.--Un geste froid de la
+princesse venait de la clouer à sa place.
+
+La princesse, revenue aux défiances qui naguère navraient sa solitude,
+la princesse répondant à cette pensée qu'elle venait d'avoir et que
+l'aspect de dona Cruz lui avait inspirée, la princesse dit entre haut et
+bas:
+
+--Qu'a-t-on fait de la fille de Nevers?
+
+Puis, élevant la voix, elle ajouta:
+
+--Dieu m'est témoin que j'ai le coeur d'une mère!... mais si la fille
+de Nevers me revenait flétrie d'une seule tache... n'eût-elle oublié
+qu'une minute la fierté de sa race... je voilerais mon visage et je
+dirais:--Nevers est mort tout entier!
+
+--Ventrebleu! fit Chaverny, je parierais pour plusieurs minutes!
+
+Il était seul de son avis en ce moment. La sévérité de madame de
+Gonzague semblait intempestive et même dénaturée.
+
+Pendant qu'elle parlait, un petit bruit se fit à sa droite, comme si la
+porte voisine tournait doucement sur ses gonds derrière la draperie.
+
+Elle ne prit point garde.
+
+Gonzague répondait, joignant les mains, comme si le doute eût été ici un
+blasphème:
+
+--O madame! madame!... Est-ce bien votre coeur qui a parlé?...
+mademoiselle de Nevers... votre fille, madame!... est plus pure que les
+anges!
+
+Une larme était dans les yeux de la pauvre dona Cruz.
+
+Le cardinal se pencha vers Aurore de Caylus:
+
+--A moins que vous n'ayez pour doute encore des raisons précises et
+avouables... commença-t-il.
+
+--Des raisons? interrompit la princesse; mon coeur est resté froid,
+mes yeux secs, mes bras immobiles... ne sont-ce pas des raisons, cela?
+
+--Belle dame, si vous n'en avez pas d'autres, je ne pourrai, en
+conscience, combattre l'opinion évidemment unanime du conseil.
+
+Aurore de Caylus jeta autour d'elle un sombre regard.
+
+--Vous voyez bien, je ne m'étais pas trompé, fit le cardinal à l'oreille
+du duc de Mortemart, il y a là un grain de folie!
+
+--Messieurs! messieurs! s'écria la princesse, est-ce que déjà vous
+m'avez jugée?
+
+--Rassurez-vous, madame, et calmez-vous, répliqua le président de
+Lamoignon; tous ceux qui sont dans cette enceinte vous respectent et
+vous aiment... tous, et au premier rang l'illustre prince qui vous a
+donné son nom...
+
+La princesse baissa la tête.
+
+Le président de Lamoignon poursuivit avec une nuance de sévérité dans la
+voix:
+
+--Agissez suivant votre conscience, madame, et ne craignez rien... notre
+tribunal n'a point mission de punir... l'erreur n'est pas crime; mais
+malheur!... vos parents et vos amis auront compassion de vous si vous
+êtes trompée.
+
+--Trompée! répéta la princesse sans relever la tête; oh! oui... j'ai été
+bien souvent trompée... mais si personne n'est ici pour me défendre, je
+me défendrai moi-même... Ma fille doit porter avec elle la preuve de sa
+naissance.
+
+--Quelle preuve, demanda le président de Lamoignon?
+
+--La preuve désignée par M. de Gonzague lui-même... la feuille arrachée
+au registre de la chapelle de Caylus...
+
+--Arrachée de ma propre main, messieurs! ajouta-t-elle en se redressant.
+
+--Voilà ce que je voulais savoir, pensa Gonzague.
+
+--Cette preuve, reprit-il tout haut, votre fille l'avait, madame.
+
+--Elle ne l'a donc pas! s'écria Aurore de Caylus.
+
+Un long murmure s'éleva dans l'assemblée à cette exclamation.
+
+--Emmenez-moi! emmenez-moi! balbutia dona Cruz en larmes.
+
+Quelque chose remua au fond du coeur de la princesse, en écoutant la
+voix désolée de cette pauvre enfant.
+
+--Mon Dieu! dit-elle en levant ses mains vers le ciel, mon Dieu!
+inspirez-moi... mon Dieu! ce serait un malheur horrible et un grand
+crime que de repousser mon enfant!... Mon Dieu! je vous en prie au fond
+de ma misère: répondez-moi! répondez-moi!...
+
+On vit tout à coup sa figure s'éclairer, tandis que tout son corps
+tressaillait violemment.
+
+Elle avait interrogé Dieu.--Une voix, que personne n'entendit, hormis
+elle-même,--une voix mystérieuse et qui semblait répondre à ce suprême
+appel, prononça derrière la draperie les trois mots de la devise de
+Nevers:
+
+--J'y suis!
+
+La princesse s'appuya au bras du cardinal pour ne point tomber à la
+renverse.
+
+Elle n'osait se retourner. Cette voix venait-elle du ciel?
+
+Gonzague se méprit à cette émotion soudaine. Il voulut frapper le
+demi-coup.
+
+--Madame, s'écria-t-il, vous avez fait appel au Maître de toutes choses:
+Dieu vous répond, je le vois, je le sens... votre bon ange est en vous
+qui combat les suggestions du mal... Madame, ne repoussez pas le bonheur
+après vos longues souffrances si noblement supportées!... madame,
+oubliez la main qui met dans la vôtre un trésor: je ne réclamerai point
+mon salaire... Je ne vous demande qu'une chose... regardez-la!...
+regardez votre enfant... la voici bien tremblante, la voici toute brisée
+de l'accueil de sa mère... Écoutez au dedans de vous-même, madame: la
+voix de l'âme vous répondra...
+
+La princesse regarda dona Cruz.
+
+M. Gonzague, avec entraînement:
+
+--Maintenant que vous l'avez vue... au nom du Dieu vivant, je vous le
+demande, n'est-ce pas là votre fille?
+
+La princesse ne répondit pas tout de suite. Involontairement, elle se
+tourna à demi vers la draperie.
+
+La voix, distincte pour elle seule, ne prononça qu'un mot:
+
+--Non!
+
+--Non! répéta la princesse avec force.
+
+Et son regard résolu fit le tour de l'assemblée.
+
+Elle n'avait plus peur.--Quel que fût ce mystérieux conseiller qui était
+là derrière la draperie, elle avait confiance en lui, car il combattait
+Gonzague.
+
+Et d'ailleurs, il accomplissait la muette promesse du livre d'heures: il
+venait avec la devise de Nevers.
+
+Mille réclamations, cependant, se croisaient dans la salle.
+L'indignation d'Oriol et compagnie ne connaissait plus de bornes.
+
+--C'en est trop! dit Gonzague, feignant d'être blessé profondément;
+messieurs, je crois avoir fait mon devoir...
+
+--Largement! s'écria Gironne.
+
+--Messieurs, poursuivit Gonzague en apaisant de la main le zèle trop
+bruyant du bataillon sacré, la patience humaine a des bornes... je
+m'adresserai une dernière fois à madame la princesse, et je lui dirai:
+Il faut de bonnes raisons, des raisons graves et fortes pour repousser
+la vérité évidente.
+
+--Hélas! soupira le bon cardinal, ce sont mes propres paroles!... mais
+quand ces dames se sont mis quelque chose en tête...
+
+--Ces raisons, acheva Gonzague, madame, les avez-vous?
+
+--Oui, répondit la voix mystérieuse.
+
+--Oui! répliqua la princesse à son tour.
+
+Gonzague était livide et ses lèvres s'agitaient convulsivement. Il
+sentait qu'il y avait là, au sein même de cette assemblée convoquée par
+lui, une influence hostile, mais insaisissable. Il la sentait, mais il
+la cherchait en vain.
+
+Depuis quelques minutes, tout était changé dans la personne de la veuve
+de Nevers. Le marbre s'était fait chair, la statue vivait.
+
+D'où provenait ce miracle?
+
+Le changement s'était opéré au moment même où la princesse, éperdue,
+avait invoqué le secours de Dieu; mais Gonzague ne croyait point à Dieu.
+
+Il essuya la sueur qui coulait de son front.
+
+--Avez-vous donc des nouvelles de votre fille? demanda-t-il, cachant son
+anxiété de son mieux.
+
+La princesse garda le silence.
+
+--Il y a des imposteurs, reprit Gonzague; la fortune de Nevers est une
+belle proie... Vous a-t-on présenté quelque autre jeune fille?...
+
+Nouveau silence.
+
+--En vous disant, poursuivit Gonzague: Celle-ci est la véritable... on
+l'a sauvée... on l'a élevée... Ils disent tous cela!
+
+Les plus fins diplomates se laissent entraîner. Le président de
+Lamoignon et ses graves assesseurs regardaient maintenant Gonzague avec
+étonnement.
+
+--Cache tes griffes, chat-tigre! murmura Chaverny.
+
+Assurément, le silence de la voix mystérieuse était souverainement
+habile.
+
+Tant qu'elle ne parlait point, la princesse ne pouvait répondre, et
+Gonzague, furieux, perdait la prudence.
+
+Au milieu de sa face pâle, on voyait ses yeux brûlants et sanglants.
+
+--Elle est là, poursuivit-il entre ses dents serrées; toute prête à
+paraître... n'est-ce pas, madame? vivante... Répondez!... vivante?...
+
+La princesse s'appuya d'une main au bras de son fauteuil.--Elle
+chancelait.--Elle eût donné dix ans de sa vie pour soulever cette
+draperie, derrière laquelle était l'oracle, muet désormais.
+
+--Répondez! répondez! fit Gonzague.
+
+Et les juges eux-mêmes répétaient:
+
+--Madame, répondez!
+
+Aurore de Caylus écoutait. Sa poitrine n'avait plus de souffle.
+
+Oh! que l'oracle tardait!
+
+--Pitié!... murmura-t-elle enfin en se tournant à demi.
+
+La draperie s'agita faiblement.
+
+--Comment pourrait-elle répondre? disaient cependant les affidés.
+
+--Vivante? fit Aurore de Caylus interrogeant l'oracle d'une voix brisée.
+
+--Vivante! lui fut-il enfin répondu.
+
+Elle se redressa, radieuse, ivre de joie.
+
+--Oui, vivante, vivante! fit-elle avec éclat; vivante malgré vous et
+par la protection de Dieu!
+
+Tout le monde se leva en tumulte. Pendant un instant l'agitation fut à
+son comble.
+
+Les affidés parlaient tous à la fois et réclamaient justice. Au banc des
+commissaires royaux on se consultait.
+
+--Quand je vous disais, répétait le cardinal, quand je vous disais,
+monsieur le duc!... mais nous ne savons pas tout... Or, je commence à
+croire que madame la princesse n'est point folle!
+
+Au milieu de la confusion générale, la voix de la tapisserie dit:
+
+--Ce soir, au bal du régent... On vous dira la devise de Nevers.
+
+--Et je verrai ma fille! balbutia la princesse prête à se trouver mal.
+
+Le bruit faible d'une porte qui se refermait se fit entendre encore.
+Puis, plus rien.
+
+Il était temps. Chaverny, curieux comme une femme en proie d'un vague
+soupçon, s'était glissé derrière le cardinal de Lorraine. Il souleva
+brusquement la portière.
+
+Sous la portière il n'y avait rien, mais la princesse poussa un cri
+étouffé.
+
+C'était assez; Chaverny ouvrit la porte et s'élança dans le corridor.
+
+Le corridor était sombre, car la nuit commençait à tomber. Chaverny ne
+vit rien, sinon tout au bout de la galerie la silhouette cahotante du
+petit bossu aux jambes torses, qui disparut, descendant l'escalier
+tranquillement.
+
+Chaverny se prit à réfléchir.
+
+--Le cousin avait voulu jouer quelque méchant tour au diable, se
+disait-il, et le diable prend sa revanche!
+
+Pendant cela, dans la salle des délibérations, sur un signe du président
+de Lamoignon, les conseillers avaient repris leurs places.
+
+Gonzague avait fait sur lui-même un terrible effort. Il était calme en
+apparence.
+
+Il salua le conseil et dit:
+
+--Messieurs, je rougirais d'ajouter une parole... Décidez, s'il vous
+plaît, entre madame la princesse et moi.
+
+--Délibérons! firent quelques voix.
+
+M. de Lamoignon se leva et se couvrit.
+
+--Prince, dit-il, l'avis des commissaires royaux, après avoir entendu
+M. le cardinal pour madame la princesse, est qu'il n'y a point lieu à
+jugement... Puisque madame de Gonzague sait où est sa fille, qu'elle la
+présente. M. de Gonzague représentera également celle qu'il dit être
+héritière de Nevers... La preuve écrite, désignée par M. le prince,
+invoquée par madame la princesse, cette page enlevée au registre de la
+chapelle de Caylus, sera produite et rendra la décision facile... Nous
+ajournons, au nom du roi, le conseil à trois jours.
+
+--J'accepte! repartit Gonzague avec empressement; j'aurai la preuve!
+
+--J'aurai ma fille et j'aurai la preuve, dit pareillement la princesse;
+j'accepte!
+
+Les commissaires royaux levèrent aussitôt la séance.
+
+--Quant à vous, enfant, pauvre enfant! dit Gonzague à dona Cruz en la
+remettant aux mains de Peyrolles, j'ai fait ce que j'ai pu... Dieu seul
+à présent peut vous rendre le coeur de votre mère.
+
+Dona Cruz rabattit son voile et s'éloigna.
+
+Mais avant de passer le seuil, elle se ravisa tout à coup. Elle s'élança
+vers la princesse.
+
+--Madame, s'écria-t-elle en pressant sa main qu'elle baisa, que vous
+soyez ou non ma mère, je vous respecte et je vous aime!
+
+La princesse sourit et effleura son front de ses lèvres.
+
+--Tu n'es pas complice, enfant, dit-elle; j'ai vu cela... Je ne t'en
+veux point.
+
+Peyrolles entraîna dona Cruz.
+
+Toute cette noble foule, qui naguère remplissait l'hémicycle, s'était
+écoulée. Le jour baissait rapidement. Gonzague, qui venait de reconduire
+les juges royaux, rentra comme la princesse allait sortir, entourée de
+ses femmes.
+
+Sur un geste impérieux qu'il fit, elles s'écartèrent. Gonzague
+s'approcha de la princesse, et avec ces grands airs de courtoisie qu'il
+ne quittait jamais, il se pencha jusqu'à sa main pour la baiser.
+
+--Madame, lui dit-il ensuite d'un ton léger, c'est donc la guerre
+déclarée entre nous?
+
+--Je n'ai garde d'attaquer, monsieur, répondit Aurore de Caylus; je me
+défends.
+
+--En tête à tête, reprit Gonzague qui avait peine à cacher sous sa
+froideur polie la rage qu'il avait dans le coeur, nous ne discuterons
+point, s'il vous plaît: je tiens à vous épargner cette inutile
+fatigue... Mais vous avez donc de mystérieux protecteurs, madame?
+
+--J'ai la bonté du Ciel, monsieur, qui est l'appui des mères.
+
+Gonzague eut un sourire.
+
+--Giraud! dit la princesse à sa suivante Madeleine, faites qu'on prépare
+ma litière!
+
+--Y a-t-il donc office du soir à la paroisse Saint-Magloire? demanda
+Gonzague étonné.
+
+--Je ne sais, monsieur, répondit la princesse avec calme; ce n'est pas à
+la paroisse Saint-Magloire que je me rends... Félicité, vous atteindrez
+mes écrins.
+
+--Vos diamants, madame! fit le prince avec raillerie; la cour qui vous
+regrette depuis si longtemps va-t-elle enfin jouir du bonheur de vous
+revoir?
+
+--Je vais ce soir au bal du régent, monsieur, dit-elle.
+
+Pour le coup, Gonzague demeura stupéfait.
+
+--Vous!... balbutia-t-il, vous!
+
+Elle se redressa si belle et si hautaine que Gonzague baissa les yeux
+malgré lui.
+
+--Moi, répondit-elle en prenant le pas sur ses femmes pour sortir; mon
+deuil est fini d'aujourd'hui, monsieur le prince... Faites ce que vous
+voudrez contre moi, je n'ai plus peur de vous!
+
+
+
+
+XI
+
+--Où le bossu se fait inviter au bal de la cour.--
+
+
+Gonzague demeura un instant immobile à regarder sa femme qui traversait
+la galerie pour rentrer dans son appartement.
+
+--C'est une résurrection! pensa-t-il; j'ai pourtant bien joué cette
+grande partie! pourquoi l'ai-je perdue?... Évidemment, elle avait un
+dessous de cartes... Gonzague! vous n'avez pas tout vu!... Il y a là
+quelque chose qui vous échappe!
+
+Il se prit à parcourir la chambre à grands pas.
+
+--En tout cas, poursuivit-il, nous n'avons pas une minute à perdre!...
+Que va-t-elle faire au bal du Palais-Royal?... parler à M. le régent?...
+Évidemment, elle sait où est sa fille!...
+
+--Et moi aussi, je le sais! s'interrompit-il en ouvrant ses tablettes;
+en ceci, du moins, le hasard m'a servi!
+
+Il frappa sur un timbre et dit au domestique qui accourut:
+
+--M. de Peyrolles!... qu'on m'envoie sur-le-champ M. de Peyrolles.
+
+Le domestique sortit. Gonzague reprit sa promenade solitaire, et
+revenant à sa première pensée, il dit:
+
+--Elle a un auxiliaire nouveau... Quelqu'un est caché derrière la
+toile!...
+
+--Prince! s'écria Peyrolles en entrant, je puis enfin vous parler!...
+Mauvaises nouvelles... En s'en allant, le cardinal de Lorraine disait
+aux commissaires royaux: il y a là-dessous quelque mystère
+d'iniquité!...
+
+--Laissez dire le cardinal, fit Gonzague.
+
+--Dona Cruz est en pleine révolte!... On lui a fait jouer un rôle
+indigne! Elle veut quitter Paris.
+
+--Laisse faire dona Cruz... et tâche de m'écouter.
+
+--Pas avant de vous avoir appris ce qui se passe... Lagardère est à
+Paris.
+
+--Bah!... je m'en doutais!... Depuis quand?
+
+--Depuis hier pour le moins.
+
+--La princesse a dû le voir! pensa Gonzague.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Comment sais-tu cela?
+
+Peyrolles baissa la voix et répondit:
+
+--Saldagne et Faënza sont morts.
+
+Manifestement, M. de Gonzague ne s'attendait point à cela. Les muscles
+de sa face tressaillirent et il eut comme un éblouissement.
+
+Ce fut l'affaire d'une seconde. Quand Peyrolles releva les yeux sur lui,
+il était remis déjà.
+
+--Deux d'un coup! fit-il; c'est le diable que cet homme-là!
+
+Peyrolles tremblait.
+
+--Et où a-t-on retrouvé leurs cadavres? demanda Gonzague?
+
+--Dans la ruelle qui longe le jardin de votre petite maison.
+
+--Ensemble?
+
+--Saldagne contre la porte... Faënza à quinze pas de là... Saldagne est
+mort d'un coup de pointe...
+
+--Là, n'est-ce pas? fit Gonzague en plaçant son doigt entre ses deux
+sourcils.
+
+Peyrolles fit le même geste et reprit:
+
+--Là!... Faënza est tombé frappé à la même place et du même coup.
+
+--Et pas d'autre blessure?
+
+--Pas d'autre... La botte de Nevers est toujours mortelle.
+
+Gonzague disposa ses dentelles à son jabot devant une glace.
+
+--C'est bien, dit-il; M. le chevalier de Lagardère s'est fait inscrire
+deux fois à ma porte... Je suis content qu'il soit à Paris... Nous
+allons le faire pendre!
+
+--La corde qui étranglera celui-là... commença Peyrolles...
+
+--N'est pas encore filée, n'est-ce pas?... Je crois que si... Tudieu!
+pense donc, ami Peyrolles. Il est grand temps! nous ne sommes plus que
+quatre.
+
+--Oui, fit le factotum en frissonnant, il est grand temps.
+
+--Deux bouchées! reprit Gonzague en rebouclant son ceinturon; nous deux
+d'un coup... de l'autre ces deux pauvres diables...
+
+--Cocardasse et Passepoil?... interrompit Peyrolles; ils ont peur de
+Lagardère!
+
+--Ils sont donc comme toi!... C'est égal; nous n'avons pas le choix...
+Va me les chercher! va!
+
+M. de Peyrolles se dirigea vers l'office.
+
+Gonzague pensait.
+
+--Je disais bien qu'il fallait agir... agir tout de suite... Corps de
+Christ! voici une nuit qui verra d'étranges choses!
+
+--Eh! vite!... dit Peyrolles en arrivant à l'office; monseigneur a
+besoin de vous!
+
+Cocardasse et Passepoil avaient dîné depuis midi jusqu'à la brune.
+C'étaient deux héroïques estomacs. Cocardasse était rouge comme le
+restant du vin, oublié dans son verre; Passepoil avait le teint tout
+blême.
+
+La bouteille produit ce double résultat, suivant le tempérament des
+preneurs.
+
+Mais au point de vue des oreilles, le vin n'a pas deux manières d'agir.
+Cocardasse et Passepoil n'étaient pas plus endurant l'un que l'autre
+après boire.
+
+D'ailleurs, le temps d'être humbles était passé. On les avait habillés
+de neuf de la tête aux pieds. Ils avaient de superbes bottes de
+rencontre et des feutres qui n'avaient été retapés chacun que trois
+fois.
+
+Les chausses et les pourpoints étaient dignes de ces brillants
+accessoires.
+
+--Dis donc, mon bon, fit Cocardasse; je crois que ce maraud, c'est à
+nous qu'il s'adresse.
+
+--Si je pensais que ce faquin!... riposta le tendre Amable en saisissant
+une cruche à deux mains.
+
+--Sois calme, mon caillou, reprit le Gascon; je te le donne... Mais,
+bagasse! ne casse pas la faïence!
+
+Il avait pris M. de Peyrolles par une oreille et l'avait envoyé
+pirouettant à Passepoil.
+
+Passepoil le saisit par l'autre oreille et le renvoya à son ancien
+patron.
+
+M. de Peyrolles fit ainsi deux ou trois fois le voyage, puis Cocardasse
+junior lui dit avec cette belle gravité des casseurs d'assiettes:
+
+--Mon doux ami, vous avez oublié un instant que vous aviez affaire à des
+gentilshommes: tâchez dorénavant de vous en souvenir!
+
+--Voilà! appuya le Normand, selon son ancienne habitude.
+
+Puis, tous deux se levèrent tandis que M. de Peyrolles réparait de son
+mieux le désordre de sa toilette.
+
+--Les deux coquins sont ivres! grommela-t-il.
+
+--Hé! donc! fit Cocardasse; je crois que le pécaïre a parlé?
+
+--J'en ai comme une vague idée, repartit Passepoil.
+
+Ils s'avancèrent tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, pour
+appréhender de nouveau le factotum aux oreilles, mais celui-ci prit la
+fuite prudemment et rejoignit Gonzague, sans se vanter de sa
+mésaventure.
+
+Gonzague lui ordonna de ne point parler à nos braves amis de la fin
+malheureuse de Saldagne et de Faënza. Ceci était superflu; M. de
+Peyrolles n'avait désormais aucune envie de lier conversation avec
+Cocardasse et Passepoil.
+
+On les vit arriver l'instant d'après, annoncés par un terrible bruit de
+ferraille. Ils avaient le feutre à la diable, les chausses débraillées,
+du vin tout le long de la chemise; bref, une belle et bonne tenue de
+coupe-jarrets.
+
+Ils entrèrent en se pavanant, le manteau retroussé par l'épée:
+Cocardasse toujours superbe, Passepoil toujours gauche et irréprochable
+de laideur.
+
+--Salue, mon bon, dit le Gascon, et remercie monseigneur...
+
+--Assez! fit Gonzague en les regardant de travers.
+
+Ils restèrent aussitôt immobiles.
+
+Avec ces vaillants, l'homme qui paye peut tout se permettre.
+
+--Êtes-vous fermes sur vos jambes? demanda Gonzague.
+
+--J'ai bu seulement un verre de vin à la santé de monseigneur, repartit
+effrontément Cocardasse; capédébiou! pour la sobriété, je ne connais pas
+mon pareil...
+
+--Il dit vrai, monseigneur, prononça timidement Passepoil; car je le
+surpasse... je n'ai bu que de l'eau rougie!
+
+--Mon bon, fit Cocardasse en le regardant sévèrement, tu as bu comme
+moi, ni plus ni moins... A pa pur! je t'engage à ne jamais fausser la
+vérité devant moi... Le mensonge, il me rend malade!
+
+--Vos rapières sont-elles toujours bonnes? demanda encore Gonzague.
+
+--Meilleures, repartit le Gascon.
+
+--Et bien au service de monseigneur, ajouta le Normand, qui fit la
+révérence.
+
+--C'est bon, dit Gonzague.
+
+Et il tourna le dos, tandis que nos deux amis le saluèrent profondément
+par derrière.
+
+--C'ta couquin, murmura Cocardasse, il sait parler aux hommes d'épée!
+
+Gonzague avait fait signe à Peyrolles d'approcher. Tous deux étaient
+remontés jusqu'au fond de la salle, près de la porte de sortie.
+Gonzague venait de déchirer la page de ses tablettes où il avait
+inscrit les renseignements donnés par dona Cruz.
+
+Au moment où il remettait ce papier au factotum, le visage hétéroclite
+du bossu se montra derrière les battants de la porte entre-bâillée.
+Personne ne le voyait et il le savait bien, car ses yeux brillaient
+d'une intelligence extraordinaire. Toute sa physionomie avait changé
+d'aspect.
+
+A la vue de Gonzague et de son âme damnée, causant à deux pas de lui, le
+bossu se rejeta vivement en arrière, puis il mit son oreille à
+l'ouverture de la porte.
+
+Voici ce que d'abord il entendit.
+
+Peyrolles épelait péniblement les mots tracés au crayon par son maître.
+
+--Rue du Chantre... disait-il;--une jeune fille, nommée Aurore...
+
+Vous eussiez été effrayé à l'expression que prit le visage du bossu. Un
+feu sombre s'alluma dans ses yeux.
+
+--Il sait cela! fit-il;--comment sait-il cela?...
+
+--Vous comprenez? dit Gonzague.
+
+--Oui... je comprends, répondit Peyrolles;--c'est de la chance!
+
+--Les gens de ma sorte ont leur étoile! reprit M. de Gonzague.
+
+--Où mettra-t-on la jeune fille?
+
+--Au pavillon de dona Cruz.
+
+Le bossu se toucha le front.
+
+--La gitanita!... murmura-t-il;--mais elle-même... comment a-t-elle pu
+savoir?
+
+--Il faudra tout simplement l'enlever?... disait en ce moment Peyrolles.
+
+--Pas d'éclat! repartit Gonzague;--nous ne sommes pas en position de
+nous faire des affaires... De la ruse... de l'adresse!... c'est ton
+fort, ami Peyrolles! Je ne m'adresserais pas à toi s'il y avait des
+coups à donner ou à recevoir... notre homme doit habiter cette maison,
+j'en ferais la gageure.
+
+--Lagardère! murmura le factotum avec un visible effroi.
+
+--Tu ne l'affronterais pas, le matamore!... La première chose, c'est de
+savoir s'il est absent... et je parierais bien qu'il est absent à cette
+heure.
+
+--Il aimait à boire autrefois.
+
+--S'il est absent, voici un plan tout simple: Tu vas prendre cette
+carte.
+
+Gonzague mit dans la main de son factotum une des deux cartes
+d'invitation au bal du régent, réservées pour Saldagne et Faënza.
+
+--Tu te procureras, poursuivit-il, une toilette de deuil fraîche et
+galante... pareille à celle que j'ai commandée pour dona Cruz... tu
+auras une litière toute prête dans la rue du Chantre... et tu te
+présenteras chez la jeune fille au nom de Lagardère lui-même...
+
+--C'est jouer sa vie à pair ou non! dit M. de Peyrolles.
+
+--Allons donc!... rien que la vue de la robe et des bijoux la rendra
+folle!... Tu n'auras qu'un mot à dire: Lagardère vous envoie ceci et
+vous attend.
+
+--La jeune fille ne bougera pas!... dit une voix aigrelette entre eux
+deux.
+
+Peyrolles sauta de côté. Gonzague mit la main à son épée.
+
+--A pa pur, fit de loin Cocardasse, vois donc, frère Passepoil!... vois
+donc ce petit homme!
+
+--Ah! répondit Passepoil, si la nature m'avait disgracié ainsi, et qu'il
+fallût renoncer à l'espoir de plaire aux belles, j'attenterais à mes
+propres jours!
+
+Peyrolles se prit à rire, comme tous les poltrons qui ont eu grand'peur.
+
+--Esope II, dit Jonas, s'écria-t-il.
+
+--Encore cette créature! fit Gonzague avec humeur;--en louant la niche
+de mon chien, crois-tu avoir acheté le droit de parcourir mon hôtel?...
+Que viens-tu faire ici?
+
+--Et vous? demanda le bossu en ricanant, qu'allez-vous faire là-bas?
+
+C'était là un adversaire selon le coeur de Peyrolles.
+
+--Mons Esope! dit-il en se campant; nous allons vous apprendre, séance
+tenante, le danger que l'on court en se mêlant des affaires d'autrui.
+
+Gonzague regardait déjà du côté des deux braves.--Tant pis pour Esope
+II, dit Jonas, s'il s'était avisé d'écouter aux portes!
+
+Mais à ce moment, l'attention de Gonzague fut détournée par la conduite
+bizarre et vraiment audacieuse du petit homme qui prit sans façon des
+mains de Peyrolles la carte d'invitation qu'on venait de lui remettre.
+
+--Que fais-tu? drôle, s'écria Gonzague.
+
+--Le bossu tirait paisiblement de sa poche sa plume et son écritoire.
+
+--Il est fou, dit Peyrolles.
+
+--Pas tant!... pas tant!... fit Esope II, qui mit un genou en terre et
+s'installa le plus commodément qu'il put pour écrire.
+
+Il traça rapidement quelques mots au dos de la carte d'invitation.
+
+--Lisez, fit-il d'un air de triomphe, en se relevant.
+
+Il tendit le papier à Gonzague. Celui-ci lut:
+
+ «Chère enfant, ces parures viennent de moi: j'ai voulu vous faire une
+ surprise. Faites vous belle. Une litière et deux laquais viendront de
+ ma part pour vous conduire au bal où je vous attendrais.
+
+ »HENRI DE LAGARDÈRE.»
+
+Cocardasse junior et frère Passepoil suivaient de loin cette scène et
+n'y comprenaient rien.
+
+--Sandiéou! dit le Gascon, monseigneur a l'air d'un homme qui a la
+berlue.
+
+--Mais ce petit bossu, repartit le Normand, regarde donc sa figure...
+j'ai vu ces yeux-là quelque part!
+
+Cocardasse haussa les épaules.
+
+--Je ne m'occupe, répondit-il, que des hommes au-dessus de cinq pieds
+quatre pouces!
+
+--Je n'ai que trois pouces, fit observer Passepoil avec reproche.
+
+Cocardasse junior lui tendit la main et prononça ces bienveillantes
+paroles:
+
+--Une fois pour toutes, monsieur Caillou, souviens-toi, que tu es en
+dehors... L'amitié, capédébiou! il est un prisme de cristal à travers
+lequel je te vois tout blanc, tout rose et plus doux que Cupidon, fils
+unique de Vénus, sortant du sein de l'onde!
+
+Passepoil, reconnaissant, serra la main qu'on lui tendait.
+
+C'était bien vrai. Gonzague avait l'air d'un homme frappé de
+stupéfaction. Il regardait Esope II, dit Jonas, avec une sorte d'effroi.
+
+--Que veut dire cela? murmura-t-il.
+
+--Cela veut dire, répliqua le bossu bonnement, qu'avec ce mot d'écrit,
+la jeune fille aura confiance.
+
+--Tu as donc deviné notre dessein?
+
+--J'ai compris que vous vouliez avoir la jeune fille.
+
+--Et sais-tu ce qu'on risque à surprendre certains secrets.
+
+--On risque de gagner gros, répondit le bossu, qui se frotta les mains.
+
+Gonzague et Peyrolles échangèrent un regard.
+
+--Mais... fit Gonzague à voix basse, cette écriture...
+
+--J'ai mes petits talents, repartit Esope II;--je vous garantis
+l'imitation parfaite... quand une fois je connais l'écriture d'un
+homme...
+
+--Oui-dà?... cela peut te mener loin... Et l'homme?...
+
+--Ah! l'homme! interrompit le bossu en riant; il est trop grand et je
+suis trop petit: je ne peux pas le contrefaire.
+
+--Le connais-tu?
+
+--Assez bien.
+
+--Comment le connais-tu?
+
+--Relations d'affaires...
+
+--Peux-tu nous donner quelques renseignements?...
+
+--Un seul... Il a frappé hier deux coups... il en frappera deux demain!
+
+Peyrolles frissonna de la tête aux pieds. Gonzague dit:
+
+--Il y a de bonnes prisons dans les caveaux de mon hôtel.
+
+Le bossu ne prit point garde à son air menaçant et répondit:
+
+--Terrain perdu!... faites-y des caves et vous les louerez aux marchands
+de vins.
+
+--J'ai idée que tu es un espion...
+
+--Pauvre idée!... L'homme en question est pauvre et vous êtes riche...
+voulez-vous que je vous le livre?
+
+Gonzague ouvrit de grands yeux.
+
+--Donnez-moi cette carte, reprit Esope II en montrant la dernière
+invitation que Gonzague tenait encore à la main.
+
+--Qu'en ferais-tu?
+
+--J'en ferais bon usage... Je la donnerais à l'homme... et l'homme
+tiendrait la promesse que je vous fais ici en son nom... Il irait au bal
+de M. le régent.
+
+--Vive Dieu! l'ami, s'écrie Gonzague,--tu dois être un infernal coquin!
+
+--Oh! oh! fit le bossu d'un air modeste, il y a plus coquin que moi.
+
+--Pourquoi cette chaleur à me servir?
+
+--Je suis comme cela... très-dévoué à ceux qui me plaisent.
+
+--Et nous avons l'heur de te plaire?
+
+--Beaucoup.
+
+--Et c'est pour nous témoigner de plus près ton dévouement que tu as
+payé dix mille écus?...
+
+--La niche? interrompit le bossu,--pas s'il vous plaît! spéculation!
+affaire d'or!
+
+Puis il ajouta en ricanant:
+
+--Le bossu était mort: vive le bossu!... Esope Ier a gagné un million
+et demi sous un vieux parapluie... moi du moins, j'ai mon étude!
+
+Gonzague fit signe à Cocardasse et à Passepoil qui s'approchèrent en
+sonnant le vieux fer.
+
+--Qui sont ceux-là? demanda Jonas.
+
+--Des gens qui vont te suivre si j'accepte tes services.
+
+Le bossu salua cérémonieusement.
+
+--Serviteur! serviteur! dit-il; alors, refusez mes services...
+
+--Mes bons messieurs, ajouta-t-il en s'adressant aux deux braves; ne
+prenez pas la peine de déménager vos bric-à-brac... nous ne nous en
+irons point de compagnie.
+
+--Cependant... fit Gonzague d'un air de menace.
+
+--Il n'y a point de cependant! Diable! vous connaissez le personnage
+aussi bien que moi... Il est brusque... excessivement brusque... on
+pourrait même dire brutal!... s'il voyait derrière moi ces tournures de
+gibier de potence....
+
+--Pécaïre! fit Cocardasse indigné.
+
+--Peut-on manquer ainsi de politesse! ajouta frère Passepoil.
+
+--Je prétends agir seul ou ne pas agir du tout! acheva Esope II d'un ton
+péremptoire.
+
+Gonzague et Peyrolles se consultaient.
+
+--Tu tiens donc à ton dos? fit le premier en raillant.
+
+Le bossu salua et répondit:
+
+--Comme ces braves à leurs rouillardes... c'est mon gagne-pain.
+
+--Il me répond de toi! prononça Gonzague en le regardant fixement;--tu
+m'entends... sers-moi fidèlement et tu seras récompensé... au cas
+contraire...
+
+Il n'acheva pas et lui présenta la carte. Le bossu la prit et se dirigea
+vers la porte à reculons.
+
+Il saluait de trois pas en trois pas et disait:
+
+--La confiance de monseigneur m'honore... Cette nuit, monseigneur
+entendra parler de moi.
+
+Et comme, sur un signe sournois de Gonzague, Cocardasse et Passepoil
+allaient l'accompagner!
+
+--Doucement! fit-il, doucement!... Et nos conventions!...
+
+Il écarta Cocardasse et Passepoil d'une main qu'ils n'eussent certes
+point cru si vigoureuse, salua une dernière fois profondément et passa
+le seuil.
+
+Cocardasse et Passepoil voulurent le suivre, il leur jeta la porte sur
+le nez.
+
+Quand ils se remirent à sa poursuite, le corridor était vide.
+
+--Et vite! fit M. de Gonzague en s'adressant à Peyrolles; que la maison
+de la rue du Chantre soit cernée dans une demi-heure... et le reste
+comme il a été convenu!
+
+Dans la rue Quincampoix, déserte à cette heure, le bossu s'en allait
+trottinant.
+
+--Les fonds étaient en baisse!... murmurait-il;--du diable si je savais
+où prendre nos cartes d'entrée et la toilette de bal!...
+
+
+
+
+LES MÉMOIRES D'AURORE.
+
+
+
+
+I
+
+--La maison aux deux entrées.--
+
+
+C'était dans cette étroite et vieille rue du Chantre qui naguère
+salissait encore les abords du Palais-Royal. Elles étaient trois, ces
+ruelles qui allaient de la rue Saint-Honoré à la montagne du Louvre: la
+rue Pierre-Lescot, la rue de la Bibliothèque et la rue du Chantre;
+toutes les trois noires, humides, mal hantées, toutes les trois
+insultant aux splendeurs de ce Paris central, étonné de ne pouvoir
+guérir cette lèpre honteuse qui lui faisait une tache en plein visage.
+
+De temps en temps, de nos jours surtout, on entendait dire: «Un crime
+s'est commis là-bas,» dans les profondeurs de cette nuit que le soleil
+lui-même ne perçait qu'aux beaux jours de l'été.
+
+Tantôt c'était une prêtresse de la Vénus boueuse, assommée par des
+brigands en goguette.
+
+Tantôt c'était quelque pauvre bourgeois de province dont le cadavre nu
+se retrouvait, scellé dans un vieux mur.
+
+Cela faisait horreur et dégoût. L'odeur ignoble de ces tripots venait
+jusque sous les fenêtres de ce charmant palais, demeure des cardinaux,
+des princes et des rois.--Mais la pudeur du Palais-Royal lui-même
+date-t-elle de si loin?--Et nos pères ne nous ont-ils pas dit ce qui se
+passait dans les galeries de bois et dans les galeries de pierre?
+
+Maintenant, le Palais-Royal est un bien honnête carré de pierres. Les
+galeries de bois ne sont plus. Les autres galeries forment la promenade
+la plus sage et la plus ennuyeuse du monde entier.
+
+Paris n'y vient jamais. Tous les parapluies des départements s'y donnent
+rendez-vous.
+
+Mais dans les restaurants à prix fixe qui foisonnent aux étages
+supérieurs, les oncles de Quimper ou de Carpentras se plaisent encore à
+rappeler les étranges moeurs du Palais-Royal de l'Empire et de la
+Restauration.--L'eau leur vient à la bouche, à ces oncles, tandis que
+les nièces timides dévorent le somptueux festin à deux francs, en
+faisant mine de ne point écouter.
+
+Maintenant, à la place même où coulaient ces trois ruisseaux fangeux du
+Chantre, de Pierre-Lescot et de la Bibliothèque, un immense hôtel,
+conviant l'Europe à sa table de mille couverts, étale ses quatre façades
+sur la place du Palais-Royal, sur la rue Saint-Honoré alignée, sur la
+rue du Coq élargie, sur la rue de Rivoli allongée.
+
+Des fenêtres de cet hôtel, on voit le Louvre neuf, fils légitime et
+ressemblant du vieux Louvre. La lumière et l'air s'épandent partout
+librement. La boue s'en est allée on ne sait où, les tripots ont
+disparu: la lèpre hideuse, soudainement guérie, n'a pas même laissé de
+cicatrice.
+
+Mais où donc demeurent à présent les brigands et leurs dames?
+
+Au XVIIIe siècle, ces trois rues que nous venons de flétrir si
+dédaigneusement étaient déjà fort laides; mais elles n'étaient pas
+beaucoup plus étroites ni plus souillées que la grande rue Saint-Honoré,
+leur voisine.
+
+Il y avait sur leurs voies mal pavées quelques beaux portails: des
+hôtels nobles, çà et là parmi les masures.
+
+Les habitants de ces rues étaient tous pareils aux habitants des
+carrefours voisins: en général des petits bourgeois, merciers,
+revendeurs ou tailleurs de soupe.--Il se rencontrait dans Paris de
+beaucoup plus vilains endroits.
+
+A l'angle de la rue du Chantre et de la rue Saint-Honoré, s'élevait une
+maison de modeste apparence, proprette et presque neuve. L'entrée était
+par la rue du Chantre: une petite porte cintrée au seuil de laquelle on
+arrivait par un perron de trois marches.
+
+Depuis quelques jours seulement, cette maison était occupée par une
+jeune famille dont les allures intriguaient passablement le voisinage
+curieux.
+
+C'était un homme, un jeune homme, du moins si l'on s'en rapportait à la
+beauté toute juvénile de son visage, au feu de son regard, à la richesse
+de sa chevelure blonde encadrant un front ouvert et pur.--Il s'appelait
+maître Louis et ciselait des gardes d'épée.
+
+Avec lui demeurait une toute jeune fille, belle et douce comme les
+anges, dont personne ne savait le nom.
+
+On les avait entendus se parler. Ils ne se tutoyaient point et ne
+vivaient pas en époux.
+
+Ils avaient pour serviteurs une vieille femme qui ne causait jamais, et
+un garçonnet de seize à dix-sept ans qui faisait bien ce qu'il pouvait
+pour être discret.
+
+La jeune personne ne sortait jamais,--au grand jamais!--si bien qu'on
+aurait pu la croire prisonnière, si à toute heure on n'avait entendu sa
+voix fraîche et jolie qui chantait des cantiques ou des chansons.
+
+Maître Louis sortait, au contraire, fort souvent et rentrait même assez
+tard dans la nuit.--En ces occasions, il ne passait point par la porte
+du perron. La maison avait deux entrées: la seconde était par l'escalier
+de la propriété voisine.
+
+C'était par là que maître Louis revenait en son logis.
+
+Depuis qu'ils étaient habitants de la maison, aucun étranger n'en avait
+passé le seuil,--sauf un petit bossu à figure douce et sérieuse, qui
+entrait et sortait sans mot dire à personne, toujours par l'escalier,
+jamais par le perron.
+
+C'était une connaissance particulière à maître Louis sans doute;--les
+curieux ne l'avaient jamais aperçu dans la salle basse où se tenait la
+jeune fille avec la vieille femme et le garçonnet.
+
+Avant l'arrivée de maître Louis et de sa famille, personne ne se
+souvenait d'avoir rencontré le bossu dans le quartier.--Aussi
+intriguait-il la curiosité générale, presque autant que maître Louis
+lui-même, le beau et taciturne ciseleur.
+
+Le soir, quand les petits bourgeois du voisinage bavardaient au pas de
+leurs portes, après la tâche finie, on était bien sûr que le bossu et
+les nouveaux habitants de la maison faisaient les frais de l'entretien.
+
+Qui étaient-ils? d'où venaient-ils? et à quelle heure mystérieuse ce
+maître Louis, qui avait les mains si blanches, taillait-il ses gardes
+d'épées?
+
+La maison était ainsi aménagée: une grande salle basse avec la petite
+cuisine à droite, sur la cour, et la chambre de la jeune fille ouvrant
+sa croisée sur la rue Saint-Honoré: dans la cuisine deux soupentes, une
+pour la vieille Françoise Berrichon, l'autre pour Jean-Marie Berrichon,
+son petit-fils.
+
+Tout ce rez-de-chaussée n'avait qu'une sortie: la porte du perron.
+
+Mais au fond de la salle basse, tout contre la cuisine, était adossé un
+escalier à vis qui montait à l'étage supérieur.
+
+L'étage supérieur était composé de deux chambres: celle de maître
+Louis, qui s'ouvrait sur l'escalier, et une autre qui n'avait ni issue
+ni destination connue.
+
+Cette deuxième chambre était constamment fermée à clef. Ni la vieille
+Françoise, ni Berrichon, ni même la charmante jeune fille n'avaient pu
+obtenir permission d'y entrer.
+
+A cet égard, maître Louis, le plus doux des hommes, était d'une rigueur
+inflexible.
+
+La jeune fille, cependant, eût bien voulu savoir ce qu'il y avait
+derrière cette porte close; Françoise Berrichon en mourait d'envie, bien
+que ce fût une femme discrète et prudente.--Quant au petit Jean-Marie,
+il aurait donné deux doigts de sa main pour mettre seulement son oeil
+à la serrure.
+
+Mais la serrure avait par derrière une plaque qui interceptait le
+regard.
+
+Une seule créature humaine partageait, au sujet de cette chambre, le
+secret si bien gardé de maître Louis. C'était le bossu.
+
+On avait vu le bossu entrer dans la chambre et en sortir.
+
+Mais, comme si tout ce qui se rapportait à ce mystère devait être
+inexplicable et bizarre, chaque fois que le bossu rentrait dans la
+chambre, on en voyait bientôt sortir maître Louis. Réciproquement,
+après l'entrée de maître Louis, le bossu sortait parfois tout à coup.
+
+Jamais personne n'avait vu réunis ces deux amis inséparables.
+
+Parmi les voisins curieux était un poëte, habitant naturellement le
+dernier étage de la maison; ce poëte, après avoir mis son esprit à la
+torture, expliqua aux commères de la rue du Chantre qu'à Rome les
+prêtresses de Vesta, Ops, Rhée ou Cybèle, la Bonne Déesse, fille du Ciel
+et de la Terre, femme de Saturne et mère des dieux, étaient chargées
+d'entretenir un feu sacré qui jamais ne devait s'éteindre. En
+conséquence, au dire du poëte, ces demoiselles se relayaient: quand
+l'une veillait au feu, l'autre allait à ses affaires.
+
+Le bossu et maître Louis devaient très-certainement avoir fait entre eux
+quelque pacte analogue. Il y avait là-haut quelque chose qu'on ne
+pouvait quitter d'une seconde: maître Louis et le bossu montaient la
+garde à tour de rôle auprès de ce quelque chose-là.
+
+C'étaient deux façons de vestales, sauf le sexe et le baptême.
+
+La version du poëte ne fut pas sans avoir du succès. Il passait pour
+être un peu fou; désormais, on le regarda comme un parfait idiot.
+
+Mais on ne trouva point d'explication meilleure que la sienne.
+
+Le jour même où avait eu lieu en l'hôtel de M. le prince de Gonzague
+cette solennelle assemblée de famille, vers la brune, la jeune fille qui
+tenait la maison de maître Louis était seule dans sa chambrette.
+
+C'était une jolie petite pièce toute simple, mais où chaque objet avait
+son élégance et sa propreté recherchée... Le lit en bois de merisier
+s'entourait de rideaux de percale, éclatants de blancheur. Dans la
+ruelle, un petit bénitier pendait, couronné d'un double rameau de
+buis;--quelques livres pieux sur des rayons attenant à la boiserie, un
+métier à broder, des chaises,--une guitare sur l'une d'elles,--à la
+fenêtre un oiseau mignon dans une cage, tels étaient les objets meublant
+ou ornant cet humble et gracieux réduit.
+
+Nous oublions pourtant une table ronde et sur la table quelques feuilles
+de papier éparses.
+
+La jeune fille était en train d'écrire.
+
+Vous savez comme elles abusent de leurs yeux, les jeunes folles!
+laissant courir leur aiguille ou leur plume bien longtemps après le jour
+tombé.
+
+On n'y voyait presque plus et la jeune fille écrivait encore.
+
+Les derniers rayons du jour arrivant par la fenêtre dont les rideaux
+venaient d'être relevés, éclairaient en plein son visage et nous pouvons
+vous dire du moins comme elle était faite.
+
+C'était une rieuse, une de ces douces filles dont la gaieté rayonne si
+bien, qu'elle suffit toute seule à la joie d'une famille. Chacun de ses
+traits semblait fait pour le plaisir: son front d'enfant, son nez aux
+belles narines roses, sa bouche dont le sourire montrait la parure
+nacrée.
+
+Mais ses yeux rêvaient: de grands yeux d'un bleu sombre dont les cils
+semblaient une longue frange de soie.
+
+Sans le regard pensif de ces beaux yeux, à peine lui eussiez-vous donné
+l'âge d'aimer.
+
+Elle était grande; sa taille était un peu trop frêle: quand nul ne
+l'observait, ses poses avaient de chastes et délicieuses langueurs.
+
+L'expression générale de sa figure était la douceur; mais il y avait
+dans sa prunelle, brillant sous l'arc de ses sourcils noirs, dessinés
+hardiment, une fierté calme et vaillante. Ses cheveux, noirs aussi, à
+chauds reflets d'or fauve, ses cheveux longs et riches, si lourds qu'on
+eût dit parfois que sa tête s'inclinait sous leur poids, ondulaient en
+masses larges sur son cou et sur ses épaules, faisant à son adorable
+beauté un cadre et une auréole.
+
+Il y en a qui doivent être aimées ardemment, mais un seul jour;--il y en
+a d'autres qu'on chérit longtemps d'une tranquille tendresse.
+
+Celle-ci devait être aimée passionnément et toujours.
+
+Elle était ange, mais surtout femme.
+
+Son nom, que les voisins ignoraient et que dame Françoise et Jean-Marie
+Berrichon avaient défense de prononcer depuis l'arrivée à Paris, était
+Aurore.
+
+Nom prétentieux et sot pour une belle demoiselle des salons, nom
+grotesque pour une fille à mains rouges et pour ma tante dont la voix
+chevrote,--nom ravissant pour celles qui peuvent l'enlacer comme une
+fleur de plus à leur diadème de chère poésie.
+
+Les noms sont comme les parures qui écrasent les unes et que les autres
+rehaussent.
+
+Elle était là toute seule.--Quand l'ombre du crépuscule lui cacha le
+bout de sa plume, elle cessa d'écrire et se mit à rêver.
+
+Les mille bruits de la rue arrivaient jusqu'à elle et ne l'éveillaient
+point.
+
+Sa belle main blanche était dans ses cheveux; sa tête s'inclinait; ses
+yeux regardaient le ciel.
+
+C'était comme une muette prière. Elle souriait à Dieu.
+
+Puis, parmi son sourire, une larme vint,--une perle qui un moment
+trembla au bord de sa paupière, pour rouler ensuite lentement sur le
+satin de sa joue.
+
+--Comme il tarde!... murmura-t-elle.
+
+Elle rassembla les pages éparses sur la table et les serra dans une
+petite cassette qu'elle poussa derrière le chevet de son lit.
+
+--A demain! dit-elle, comme si elle eût pris congé d'un compagnon de
+chaque jour.
+
+Puis elle ferma sa fenêtre et prit sa guitare, dont elle tira quelques
+accords au hasard.
+
+Elle attendait.
+
+Aujourd'hui, elle avait relu toutes ces pages enfermées maintenant dans
+la cassette.
+
+Hélas! elle avait le temps de lire.
+
+Ces pages contenaient son histoire,--ce qu'elle savait de son histoire.
+
+L'histoire de ses impressions, de ses sentiments, de son coeur.
+
+Pour qui avait-elle écrit cela? Les premières lignes du manuscrit
+répondaient à cette question.
+
+Aurore disait:
+
+«Je commence d'écrire un soir où je suis seule après avoir attendu tout
+le jour. Ceci n'est point pour lui. C'est la première chose que je fais
+et qui ne lui soit point destinée.
+
+»Je ne voudrais pas qu'il vît ces pages où je parlerai de lui sans
+cesse, où je ne parlerai que de lui. Pourquoi?... Je sais pourquoi.
+J'aurais peine à le dire.
+
+»Elles sont heureuses, celles qui ont des compagnes à qui confier le
+trop-plein de leur âme: peines ou bonheur. Moi, je n'ai point d'amie. Je
+suis seule, toute seule. Je n'ai que lui. Quand je le vois, je deviens
+muette. Que lui dirai-je? Il ne me demande rien.
+
+»Et pourtant, ce n'est pas pour moi que je prends la plume. Je
+n'écrirais pas si je n'avais l'espoir d'être lue, sinon de mon vivant,
+au moins après ma mort.
+
+»Je crois que je mourrai bien jeune.
+
+»Je ne le souhaite pas: Dieu me garde de le craindre.
+
+»Si je mourais, il me regretterait.--Moi, je le regretterais même au
+ciel.
+
+»Mais, d'en haut, je verrais peut-être le dedans de son coeur. Quand
+cette idée me vient, je voudrais mourir.
+
+»Il m'a dit que mon père était mort. Ma mère doit vivre.
+
+»Ma mère, j'écris pour vous. Mon coeur est à lui tout entier, mais il
+est tout à vous aussi. Je voudrais demander à ceux qui le savent le
+mystère de cette double tendresse. Avons-nous deux coeurs?
+
+»J'écris pour vous. Il me semble qu'à vous je ne cacherais rien et que
+j'aimerais à vous montrer les plus secrets replis de mon âme. Me
+trompé-je? Une mère n'est-elle pas l'amie qui doit tout savoir, le
+médecin qui peut tout guérir?
+
+»Je vis une fois, par la fenêtre ouverte d'une maison, une jeune fille
+agenouillée devant une femme à la beauté douce et grave. L'enfant
+pleurait: mais c'étaient de bonnes larmes; la mère, émue et souriante,
+se penchait pour baiser ses cheveux.
+
+»Oh! le divin bonheur, ma mère! Je crois sentir votre baiser sur mon
+front!... Vous aussi, vous devez être bien douce et bien belle... Vous
+aussi, vous devez savoir consoler en souriant!
+
+»Ce tableau est toujours dans tous mes rêves. J'envie les larmes de la
+jeune fille. Ma mère, si j'étais entre vous et lui, que pourrait me
+donner le ciel?
+
+»Moi, je ne me suis agenouillée jamais que devant un prêtre. La parole
+d'un prêtre fait du bien; mais c'est par la bouche des mères que parle
+la voix de Dieu.
+
+»M'attendez-vous? me cherchez-vous? me regrettez-vous? Suis-je dans vos
+prières du matin et du soir? Me voyez-vous, vous aussi, dans vos songes?
+
+»Il me semble, quand je pense à vous, que vous devez penser à moi.
+Parfois, mon coeur vous parle; m'entendez-vous?--Si Dieu m'accorde
+jamais ce grand bonheur de vous voir, ma mère, ma mère chérie, je vous
+demanderai s'il n'était pas des instants où votre coeur tressaillait
+sans motif.
+
+»Et je vous dirai: c'est que vous entendiez le cri de mon coeur, ma
+mère!...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«... Je suis née en France. On ne m'a pas dit où. Je ne sais pas mon âge
+au juste, mais je dois avoir aux environs de vingt ans.
+
+»Est-ce rêve? est-ce réalité? Ce souvenir, si c'en est un, est si
+lointain et si vague! Je crois me rappeler parfois une femme au visage
+angélique, qui penchait son sourire au-dessus de mon berceau.
+
+»Était-ce vous, ma mère?
+
+»... Puis, dans les ténèbres, un grand bruit de bataille.--Peut-être la
+nuit de fièvre d'un enfant...
+
+»Quelqu'un me portait dans ses bras. Une voix de tonnerre me fit
+trembler.--Nous courûmes dans l'obscurité.--J'avais froid...
+
+»Il y a une brume autour de tout cela.--Mon ami doit tout savoir; mais,
+quand je l'interroge sur mon enfance, il sourit tristement et se tait.
+
+»Je me vois pour la première fois distinctement habillée en petit garçon
+dans les Pyrénées espagnoles. Je menais paître les chèvres d'un quintero
+montagnard qui nous donnait sans doute l'hospitalité. Mon ami était
+malade et j'entendais dire souvent qu'il mourrait. Je l'appelais alors
+mon père.
+
+»Quand je revenais le soir, il me faisait mettre à genoux près de son
+lit, joignait lui-même mes petites mains et me disait en français:
+
+»--Aurore, prie le bon Dieu pour que je vive.
+
+»Une nuit, le prêtre vint lui apporter l'extrême-onction. Il se confessa
+et pleura.
+
+»Il croyait que je n'entendais pas; il dit:
+
+»--Voilà ma pauvre petite fille qui va rester seule!
+
+»--Songez à Dieu, mon fils! exhortait le prêtre.
+
+»--Oui, mon père... oh! oui, je songe à Dieu... Dieu est bon; je ne
+m'inquiète point de moi... Mais ma pauvre petite fille qui va rester
+seule sur la terre..., serait-ce un grand péché, mon père, que de
+l'emmener avec moi?
+
+»--La tuer! s'écria le prêtre avec épouvante; mon fils, vous avez le
+délire!
+
+»Il secoua la tête et ne répondit point. Moi, je m'approchai tout
+doucement.
+
+»--Ami Henri, dis-je en le regardant fixement,--et si vous saviez, ma
+mère, comme sa pauvre figure était maigre et hâve,--ami Henri, je n'ai
+pas peur de mourir et je veux bien aller avec toi au cimetière!
+
+»Il me prit dans ses bras, qui brûlaient la fièvre. Et je me souviens
+qu'il répétait:
+
+»La laisser seule! la laisser toute seule!
+
+»Il s'endormit, me tenant toujours dans ses bras. On voulait m'arracher
+de là, mais il eût fallu me tuer... Je pensais:
+
+»--S'il s'en va, on m'emportera avec lui...
+
+»Au bout de quelques heures, il s'éveilla. J'étais baignée de sa sueur.
+
+»--Je suis sauvé! dit-il.
+
+»Et, me voyant serrée contre lui, il ajouta:
+
+»--Beau petit ange, c'est toi qui m'as guéri...
+
+»... Je ne l'avais jamais bien regardé. Un jour, je le vis beau comme
+il est et comme je le vois toujours depuis.
+
+»Nous avions quitté la ferme du quintero pour aller un peu plus avant
+dans le pays. Mon ami avait repris ses forces et travaillait aux champs
+comme un manoeuvre. J'ai su depuis que c'était pour me nourrir.
+
+»C'était dans une riche alqueria des environs de Venasque; le maître
+cultivait la terre et vendait en outre à boire aux contrebandiers.
+
+»Mon ami m'avait bien recommandé de ne point sortir du petit enclos qui
+était derrière la maison et de ne jamais entrer dans la salle
+commune.--Mais, un soir, des seigneurs vinrent manger à l'alqueria: des
+seigneurs qui arrivaient de France.
+
+»J'étais à jouer avec les enfants du maître dans le clos. Les enfants
+voulurent voir les seigneurs; je les suivis étourdiment.
+
+»Ils étaient deux à table, entourés de valets et de gens d'armes: sept
+en tout.
+
+»Celui qui commandait aux autres fit un signe à son compagnon. Tous deux
+me regardèrent. Le premier seigneur m'appela et me caressa, tandis que
+l'autre allait parler tout bas au maître de la métairie.
+
+»Quand il revint, je l'entendis qui disait:
+
+»--C'est elle.
+
+»--A cheval! commanda le grand seigneur.
+
+»En même temps, il jeta au maître de l'alqueria une bourse pleine d'or.
+
+»A moi, il me dit:
+
+»--Viens jusqu'aux champs, petite, viens chercher ton père.
+
+»Le voir un instant plus tôt! moi, je ne demandais pas mieux. Je montai
+bravement en croupe derrière un des gentilshommes.
+
+»La route pour aller aux champs où travaillait mon père, je ne la savais
+pas. Pendant une demi-heure, j'allai, riant, chantant, me balançant au
+trot du grand cheval. J'étais heureuse comme une reine!
+
+»Puis je demandai:
+
+»Arriverons-nous bientôt auprès de mon ami?
+
+»--Bientôt! bientôt! me fut-il répondu.
+
+»Et nous allions toujours.
+
+»Le crépuscule du soir venait; j'eus peur. Je voulus descendre du
+cheval. Le grand seigneur commanda:
+
+»--Au galop!
+
+»Et l'homme qui me tenait me mit la main sur la bouche pour étouffer mes
+cris.
+
+»Mais, tout à coup, à travers champs, nous vîmes accourir un cavalier
+qui fendait l'espace comme un tourbillon. Il était sur un cheval de
+labour, sans selle ni bride; ses cheveux allaient au vent avec les
+lambeaux de sa chemise déchirée.
+
+»La route tournait autour d'un bois taillis, coupé par une rivière; il
+avait traversé la rivière à la nage et coupé le taillis.
+
+»Il arrivait! il arrivait!--Je ne reconnaissais pas mon père si doux et
+si calme; je ne reconnaissais pas mon ami Henri toujours souriant près
+de moi.--Celui-là était terrible et beau comme un ciel d'orage.
+
+»Il arrivait.--D'un dernier bond, le cheval franchit le talus de la
+route et tomba épuisé.
+
+»Mon ami tenait à la main le soc de sa charrue.
+
+»--Chargez-le! cria le grand seigneur.
+
+»Mais mon ami l'avait prévenu.--Le soc de charrue, brandi à deux mains,
+avait frappé deux coups.--Deux valets armés d'épées étaient tombés par
+terre et gisaient dans leur sang.
+
+«Et à chaque fois que mon ami frappait, il criait:
+
+--«J'y suis! j'y suis! Lagardère! Lagardère!...»
+
+
+
+
+II
+
+--Souvenirs d'enfance.--
+
+
+«L'homme qui me tenait,--poursuivait le manuscrit d'Aurore,--voulait
+prendre la fuite, mais mon ami ne l'avait point perdu de vue. Il
+l'atteignit en passant par-dessus le corps des deux valets et l'assomma
+d'un coup de soc.
+
+»Je ne m'évanouis pas, ma mère. Plus tard je n'aurais pas été aussi
+brave peut-être;--mais, pendant toute cette terrible bagarre, je tins
+mes yeux grands ouverts, agitant mes petites mains tant que je pouvais
+et criant:
+
+--»Courage, ami Henri! courage! courage!
+
+»Je ne sais pas si le combat dura plus d'une minute. Au bout de ce
+temps, il avait enfourché la monture de l'un des morts et se lançait au
+galop, me tenant dans ses bras.
+
+»Nous ne retournâmes point à l'alqueria. Mon ami dit que le maître
+l'avait trahi.--Et il ajouta:
+
+»--On ne peut se cacher que dans une ville!
+
+»Nous avions donc à nous cacher? Jamais je n'avais réfléchi à cela. La
+curiosité s'éveillait en moi en même temps que le vague désir de lui
+tout devoir. Je l'interrogeai. Il me serra dans ses bras en me disant:
+
+»--Plus tard, plus tard.
+
+»Puis, avec une nuance de mélancolie:
+
+--«Es-tu donc fatiguée déjà de m'appeler ton père?...
+
+»....... Il ne faut pas être jalouse, ma mère, ma mère chérie. Il a été
+pour moi toute la famille: mon père et ma mère à la fois.
+
+»Ce n'est pas de ta faute: tu n'étais pas là...
+
+»Mais, quand je me souviens de mon enfance, j'ai les larmes aux yeux. Il
+a été bon, il a été tendre, et tes baisers, ma mère, n'auraient pas pu
+être plus doux que ses caresses.
+
+»Lui si terrible! lui si vaillant!
+
+»Oh! si tu le voyais, comme tu l'aimerais!...
+
+»Je n'étais jamais entrée dans les murs d'une ville. Quand nous
+aperçûmes de loin les clochers de Pampelune, je demandai ce que c'était
+que cela.
+
+»--Ce sont des églises, me répondit mon ami;--tu vas voir là beaucoup de
+monde, ma petite Aurore: de beaux seigneurs et de belles dames... mais
+tu n'auras plus les fleurs du jardin...
+
+»Je ne regrettai point les fleurs du jardin dans ce premier moment.
+L'idée de voir tant de beaux seigneurs et tant de belles dames me
+transportait.
+
+»Nous franchîmes les portes.--Deux rangées de maisons hautes et sombres
+nous dérobèrent la vue du ciel. Avec le peu d'argent qu'il avait, mon
+ami loua une chambrette. Je fus prisonnière.
+
+»Dans les montagnes et aussi à l'alqueria, j'avais le grand air et le
+soleil, les arbres fleuris, les grandes pelouses et aussi la compagnie
+des enfants de mon âge. Ici, quatre murs; au dehors, le long profil des
+maisons grises avec le morne silence des villes espagnoles.--Au dedans,
+la solitude.
+
+»Car mon ami Henri sortait dès le matin et ne revenait que le soir.
+
+»Il rentrait les mains noires et le front en sueur. Il était triste. Mes
+caresses seules pouvaient lui rendre son sourire.
+
+»Nous étions pauvres et nous mangions notre pain dur; mais il trouvait
+encore moyen parfois de m'apporter du chocolat, ce régal espagnol, et
+d'autres friandises.
+
+»Ces jours-là, je revoyais son pauvre beau visage heureux et souriant.
+
+»--Aurore, me dit-il un soir,--je m'appelle don Luiz à Pampelune... et,
+si l'on vient vous demander votre nom, vous répondrez: Mariquita.
+
+»Je ne savais que ce nom d'Henri qu'on lui avait donné jusqu'alors.
+Jamais il ne m'a dit lui-même qu'il était le chevalier de Lagardère. Il
+m'a fallu l'apprendre par hasard.
+
+»Il m'a fallu deviner aussi ce qu'il avait fait pour moi quand j'étais
+toute petite. Je pense qu'il voulait me laisser ignorer combien je lui
+suis redevable.
+
+»Henri est fait ainsi, ma mère; c'est la noblesse, l'abnégation, la
+générosité, la bravoure poussées jusqu'à la folie.--Il vous suffirait de
+le voir pour l'aimer presque autant que je l'aime.
+
+»J'eusse préféré, en ce temps-là, moins de délicatesse et plus de
+complaisance à répondre à mes questions.
+
+»Il changeait de nom. Pourquoi? Lui si franc et si hardi!--Une idée me
+poursuivait! Je me disais sans cesse: C'est pour moi!... c'est moi qui
+fais son malheur!
+
+»Voici comment je sus quel métier il faisait à Pampelune, et comment
+j'appris du même coup le vrai nom qu'il portait jadis en France.
+
+»Un soir, vers l'heure où d'ordinaire il rentrait, deux gentilshommes
+frappèrent à notre porte. J'étais à mettre les assiettes de bois sur la
+table. Nous n'avions point de nappe. Je crus que c'était mon ami Henri,
+je courus ouvrir.
+
+»Et, à la vue de deux inconnus, je reculai épouvantée. Personne n'était
+encore venu nous voir depuis que nous étions à Pampelune.
+
+»C'étaient deux cavaliers hauts sur jambes, maigres, jaunes comme des
+fiévreux et portant de longues moustaches en crochets aiguisés, leurs
+rapières fines et longues relevaient le pan de leurs manteaux noirs.
+L'un était vieux et très-bavard; l'autre était jeune et taciturne.
+
+»--Adios! ma belle enfant, me dit le premier;--n'est-ce pas ici la
+demeure du seigneur don Henri?
+
+»--Non, senor, répondis-je.
+
+»Les deux Navarrais se regardèrent. Le jeune haussa les épaules et
+grommela:
+
+»--Don Luiz!...
+
+»--Don Luiz, sacramento santisimo!... s'écria le plus âgé,--don Luiz!
+c'est don Luiz que je voulais dire.
+
+»Et, comme j'hésitais à répondre:
+
+»--Entrez, don Sanche, mon neveu, reprit-il,--entrez!... nous attendrons
+ici le seigneur don Luiz... ne vous inquiétez pas de nous, conejita!...
+nous voilà bien... Asseyez-vous, mon neveu don Sanche... Il est
+médiocrement bien logé, ce gentilhomme!... mais cela ne nous regarde
+pas... Allumez vous un cigarillo, mon neveu don Sanche?... Non?... Ce
+sera comme vous voudrez.
+
+»Le neveu don Sanche ne répondait mot. Il avait une figure de deux aunes
+et de temps en temps se grattait l'oreille comme un grand garçon fort en
+peine.
+
+»L'oncle, qui s'appelait don Miguel, alluma une pajita et se mit à fumer
+en causant avec une imperturbable volubilité.
+
+»Je mourais de peur que mon ami ne me grondât.
+
+»Quand j'entendis son pas dans l'escalier, je courus à sa rencontre;
+mais l'oncle don Miguel avait les jambes plus longues que moi, et, du
+haut de l'escalier:
+
+»--Arrivez donc, seigneur don Luiz! s'écria-t-il;--mon neveu don Sanche
+vous attend depuis une demi-heure... adios! adios!... Enchanté de faire
+votre connaissance... mon neveu don Sanche aussi... Je me nomme don
+Miguel de la Crencha... je suis de Santiago, près de Roncevaux, où
+Roland le preux fut occis... Mon neveu don Sanche est du même nom et du
+même pays: c'est le fils de mon frère, don Ramon de la Crencha, alcade
+mayor de Tudèle... et nous vous baisons bien les mains, seigneur don
+Luiz... de bon coeur, sainte Trinité! de bon coeur!
+
+»Le neveu don Sanche s'était levé, mais il ne parlait point.
+
+»Mon ami s'arrêta au haut des marches. Ses sourcils étaient froncés et
+une expression d'inquiétude se montrait sur son visage.
+
+»--Que voulez-vous? demanda-t-il.
+
+»--Entrez donc! fit l'oncle don Miguel, qui s'effaça courtoisement pour
+lui livrer passage.
+
+»--Que voulez-vous? demanda encore Henri.
+
+»--D'abord, je vous présente mon neveu don Sanche...
+
+«--Par le diable! s'écria Henri en frappant du pied,--que voulez-vous?
+
+»Il me faisait trembler quand il était ainsi.
+
+»L'oncle Miguel recula d'un pas en voyant son visage; mais il se remit
+bien vite. C'était un heureux caractère d'hidalgo.
+
+»--Voici ce qui nous amène, répliqua-t-il,--puisque vous n'êtes pas en
+humeur de causer... Notre cousin Carlos de Madrid, qui a suivi
+l'ambassade de Madrid en l'an 95, vous a reconnu chez Cuença
+l'arquebusier... vous êtes le chevalier Henri de Lagardère.
+
+»Henri pâlit et baissa les yeux; je crus qu'il allait dire non.
+
+»--La première épée de l'univers, continua l'oncle Miguel, l'homme à qui
+nul ne résiste!... Ne niez pas, chevalier: je suis sûr de ce que
+j'avance.
+
+--Je ne nie pas, dit Henri d'un air sombre,--mais, senores, il vous
+coûtera peut-être cher pour avoir découvert mon secret?
+
+En même temps, il alla fermer la porte de l'escalier.
+
+Ce grand escogriffe de don Sanche se mit à trembler de tous ses membres.
+
+»--Par Dios! s'écria l'oncle don Miguel, sans se déconcerter,--cela nous
+coûtera ce que vous voudrez, seigneur caballero! Nous arrivons chez
+vous les poches pleines!... Allons, mon neveu! vidons la bolsa!
+
+»Le neveu don Sanche, dont les longues dents claquaient, posa sur la
+table, sans mot dire, deux ou trois bonnes poignées de quadruples;
+l'oncle en fit autant.
+
+»Henri le regardait avec étonnement;--moi, je m'étais cachée dans
+l'alcôve.
+
+»--Hé! hé! fit l'oncle en remuant le tas d'or,--on n'en gagne pas tant
+que cela, n'est-ce pas, à limer des gardes d'épée chez maître Cuença?...
+Ne vous fâchez pas, seigneur cavalier, nous ne sommes pas ici pour
+surprendre votre secret... nous ne voulons point savoir pourquoi le
+brillant Lagardère s'abaisse à ce métier, qui gâte la blancheur des
+mains et fatigue la poitrine... n'est-ce pas neveu?
+
+»Le neveu s'inclina gauchement.
+
+»--Nous venons, acheva le vertueux hidalgo,--pour vous entretenir d'une
+affaire de famille.
+
+»--J'écoute, dit Henri.
+
+»L'oncle prit un siége et ralluma sa pipita.
+
+»--Une affaire de famille, continua-t-il,--une simple affaire de
+famille... n'est-ce pas, mon neveu?... Il faut donc vous dire, seigneur
+cavalier, que nous sommes tous braves dans notre maison, comme le Cid,
+pour ne pas dire davantage... Moi qui vous parle, je rencontrai un jour
+douze hidalgos de Tolose en Biscaye... C'étaient tous grands et forts
+lurons... mais je vous conterai l'anecdote un autre jour; il ne s'agit
+pas de moi... il s'agit de mon neveu don Sanche... Mon neveu don Sanche
+courtisait honnêtement une jolie fille de Salvatierra... Quoiqu'il soit
+bien fait de sa personne, riche et pas sot, non, la fillette fut
+longtemps à se décider... Enfin, elle prit de l'amour, mais ce fut pour
+un autre que lui: un blanc-bec, figure rousse, seigneur cavalier...
+n'est-ce pas, mon neveu?
+
+»Le taciturne don Sanche, fit entendre un grognement approbateur.
+
+»--Vous savez, reprit l'oncle don Miguel,--deux coqs pour une poule,
+c'est bataille! La ville n'est pas grande: nos deux jeunes gens se
+rencontraient tous les jours. Les têtes s'échauffèrent. Mon neveu, à
+bout de patience, leva la main... mais il manqua de promptitude,
+seigneur cavalier: ce fut lui qui reçut un soufflet...--Or, vous sentez,
+s'interrompit-il,--un Crencha qui reçoit un soufflet... mort et sang!...
+n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?... Il faut du fer pour venger cette
+injure!
+
+»L'oncle Miguel, ayant ainsi parlé, regarda Henri et cligna de l'oeil
+d'un air bonhomme et terrible à la fois.
+
+»Il n'y a que les Espagnols pour réunir Croquemitaine à Sancho Pança.
+
+»--Vous ne m'avez pas encore appris ce que vous voulez de moi, dit
+Henri.
+
+»Deux ou trois fois, ses yeux s'étaient tournés, malgré lui, vers l'or
+étalé sur la table.
+
+»Nous étions si pauvres!
+
+»--Eh bien, eh bien, fit l'oncle Miguel, cela se devine, que diable!...
+n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?... Les Crencha n'ont jamais reçu de
+soufflet... c'est la première fois que cela se voit dans l'histoire. Les
+Crencha sont des lions, voyez-vous, seigneur cavalier!... Et
+spécialement, mon neveu don Sanche... mais...
+
+»Il fit une pause après ce _mais_.
+
+»La figure de mon ami Henri s'éclaira, tandis que son regard glissait de
+nouveau sur le tas de quadruples pistoles.
+
+»--Je crois comprendre, dit-il, et je suis prêt à vous servir.
+
+»--A la bonne heure! s'écria l'oncle don Miguel;--par saint Jacques!
+voici un digne cavalier.
+
+»Le neveu don Sanche, perdant son flegme, se frotta les mains d'un air
+tout content.
+
+»--Je savais bien que nous allions nous entendre, poursuivit l'oncle;
+don Ramon ne pouvait pas nous tromper... Le faquin se nomma don Ramiro
+Nunès Tonadilla, du hameau de San-José... Il est petit, barbu, les
+épaules hautes...
+
+»--Je n'ai pas besoin de savoir tout cela, interrompit Henri.
+
+»--Si fait, si fait!... Diable!... il ne faudrait pas commettre
+d'erreur!... L'an dernier, j'allai chez le dentiste de
+Fontarabie,--n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?--et je lui donnai un
+doublon pour qu'il m'enlevât une dent dont je souffrais dans le fond de
+la bouche... Le drôle garda ma double pistole et m'arracha une dent
+saine au lieu de celle que j'avais malade...
+
+»Je voyais le front d'Henri se rembrunir et ses sourcils se
+rapprocher.--L'oncle don Miguel ne prenait point garde.
+
+»--Nous payons, continua-t-il,--nous voulons que la besogne soit faite
+mûrement, et comme il faut... n'est-ce pas juste?... Don Ramiro est roux
+de cheveux et porte toujours un feutre gris à plumes noires... Il passe
+tous les soirs, vers sept heures, devant l'auberge des _Trois Maures_,
+entre San-José et Roncevaux...
+
+»--Assez, senor! interrompit Henri;--nous ne nous sommes pas compris.
+
+»--Comment! comment! fit l'oncle.
+
+»--J'ai cru qu'il s'agissait d'apprendre au seigneur don Sanche à tenir
+son épée.
+
+»Les figures de l'oncle et du neveu s'allongèrent.
+
+»--Santa Trinidad! s'écria don Miguel;--nous sommes tous de première
+force dans la maison de la Crencha... L'enfant s'escrime en salle comme
+saint Michel archange!... mais, sur le terrain, il peut arriver des
+accidents... Nous avions pensé que vous vous chargeriez d'attendre don
+Ramiro Nunès à l'auberge des _Trois Maures_... et de venger l'honneur de
+mon neveu don Sanche.
+
+»Henri ne répondit point cette fois. Le froid sourire qui vint à ses
+lèvres exprimait un dédain si profond, que l'oncle et le neveu
+échangèrent un regard embarrassé.
+
+»Henri montra du doigt les quadruples qui étaient sur la table.
+
+»Sans mot dire, l'oncle et le neveu les remirent dans leurs poches.
+
+»Henri étendit ensuite sa main vers la porte.
+
+»L'oncle et le neveu passèrent devant lui chapeau bas et l'échine
+courbée.--Ils descendirent l'escalier quatre à quatre.
+
+»Ce jour-là, nous mangeâmes notre pain sec, Henri n'avait rien rapporté
+pour mettre dans nos assiettes de bois.
+
+»J'étais trop petite assurément pour comprendre toute la portée de cette
+scène. Cependant, elle m'avait frappée vivement. J'ai pensé longtemps à
+ce regard que mon ami Henri avait jeté à l'or des deux hidalgos de
+Navarre.
+
+»Quant au nom de Lagardère, mon âge encore et la solitude où j'avais
+vécu m'empêchaient de connaître l'étrange renommée qui le suivait. Mais
+ce nom eut au dedans de moi comme un retentissement sonore.--J'écoutais
+une fanfare de guerre;--je me souvins de l'effroi de mes ravisseurs,
+lorsque mon ami Henri leur avait jeté ce nom à la face, lui seul contre
+eux tous.
+
+»Plus tard, j'appris ce que c'était que le chevalier Henri de Lagardère.
+J'en fus triste. Son épée avait joué avec la vie des hommes; son caprice
+avait joué avec le coeur des femmes.
+
+»J'en fus triste, bien triste!--Mais cela m'empêcha-t-il de l'aimer?
+
+»Mère chérie, je ne sais rien du monde. Peut-être les autres jeunes
+filles sont-elles faites autrement que moi.--Je l'aimai davantage quand
+je sus combien il avait péché.
+
+»Il me sembla qu'il avait besoin de mes prières auprès de Dieu. Il me
+sembla que je pourrais le payer ainsi de ses bienfaits.
+
+»Il me sembla que j'étais un grand élément dans sa vie. Il avait si bien
+changé depuis qu'il s'était fait mon père adoptif.
+
+»Mère! ne m'accuse pas d'être une orgueilleuse! Je sentais que j'étais
+sa douceur, sa sagesse et sa vertu.--Quand je dis que je l'aimai
+davantage, je me trompe peut-être! je l'aimai autrement.
+
+»Ses baisers paternels me firent rougir et je commençai à pleurer tout
+bas dans ma solitude.
+
+»Mais j'anticipe et je te parle là de choses d'hier...
+
+»... Ce fut à Pampelune que mon ami Henri entreprit mon éducation. Il
+n'avait guère de temps pour m'instruire et point d'argent pour acheter
+des livres, car ses journées étaient longues et bien peu rétribuées. Il
+faisait alors l'apprentissage de cet art qui l'a rendu célèbre dans
+toutes les Espagnes sous le nom du Cincelador. Il était lent et
+maladroit. Son maître ne le traitait pas bien.
+
+»Et lui, l'ancien chevau-léger du roi Louis XIV, lui, le hautain jeune
+homme qui tuait naguère pour un mot, pour un regard, supportait
+patiemment les reproches et les injures d'un artisan espagnol!
+
+»Il avait une fille. Quand il rentrait à la maison avec les quelques
+maravédis gagnés à la sueur de son front, il était heureux comme un roi,
+parce que je lui souriais.
+
+»Une autre que vous rirait de pitié, ma mère; mais je suis bien sûre
+qu'ici vous allez verser une larme. Lagardère n'avait qu'un livre:
+c'était un vieux _Traité d'escrime_, par maître François Delapalme, de
+Paris, prévôt juré, diplômé de Parme et de Florence, membre du
+Haudegenbund de Mannheim et de l'académie della scrima de Naples, maître
+en fait d'armes de Mgr le Dauphin, etc., etc.;--suivi de la _Description
+des différents coups, bottes et feintes courtoises, en usage dans
+l'assaut de pied ferme_, par Giov.-Maria Ventura, de ladite académie
+della scrima de Naples, corrigé et amendé par J.-F. Delannos-Saulxure,
+prévôt aux cadets.--Paris, 1669...
+
+»Ne vous étonnez point de ma mémoire. Ce sont les premières lignes que
+j'aie épelées. Je m'en souviens comme de mon catéchisme.
+
+»Mon ami Henri m'apprit à lire dans son vieux traité d'escrime.
+
+»Je n'ai jamais tenu d'épée dans ma main; mais je suis forte en
+théorie: je connais la tierce et la quarte, parades naturelles,--prime
+et seconde, de demi-instinct,--les deux contres, parades universelles et
+composées,--le demi-cercle, les coupés simples et de revers..., le coup
+droit, les pointes, les dégagements...
+
+»La croix de Dieu ne vint que quand mon ami Henri eut économisé cinq
+douros pour m'acheter l'alphabet de Salamanque.
+
+»Le livre n'y fait rien, croyez-moi, ma mère. Tout dépend du professeur.
+J'appris bien vite à déchiffrer cet absurde fatras, rédigé par un trio
+de spadassins ignorants.
+
+»Que m'importaient ces grossiers principes de l'art de tuer?--Mon ami
+Henri me montrait les lettres patiemment et doucement.
+
+»J'étais sur ses genoux. Il tenait le livre. J'avais à la main une
+paille et je suivais chaque lettre en la nommant.
+
+»Ce n'était pas un travail, c'était une joie.
+
+»Quand j'avais bien lu, il m'embrassait.
+
+»Puis nous nous mettions à genoux tous les deux et il me récitait la
+prière du soir.
+
+»Je vous dis que c'était une mère...
+
+»Une mère tendre et coquette pour sa petite fille chérie!--Ne
+m'habillait-il pas? ne lissait-il pas lui-même mes cheveux?
+
+»Son pourpoint s'en allait, mais j'avais toujours de bonnes robes.
+
+»Une fois, je le surpris l'aiguille à la main, essayant une reprise à ma
+jupe déchirée...
+
+»Oh! ne riez pas, ne riez pas, ma mère! c'était Lagardère qui faisait
+cela, le chevalier Henri de Lagardère,--l'homme devant qui tombent ou
+s'abaissent les plus redoutables épées!
+
+»Le dimanche, quand il avait bouclé mes cheveux et noué ma résille,
+quand il avait rendu brillants comme l'or les boutons de cuivre de mon
+petit corsage et noué autour de mon cou ma croix d'acier--son premier
+présent--à l'aide d'un ruban de velours, il me conduisait bien brave et
+bien fière à l'église des Dominicains de la basse ville. Nous entendions
+la messe; il était devenu pieux par moi et pour moi. Puis, la messe
+finie, nous franchissions les murs, laissant derrière nous la cité
+sombre et triste.
+
+»Comme le grand air était bon à nos pauvres poitrines prisonnières!
+comme le soleil était radieux et doux!
+
+»Nous allions par les campagnes désertes. Il voulait être de mes jeux.
+Il était plus enfant que moi!
+
+»Vers le haut du jour, quand la fatigue me prenait, il me conduisait à
+l'ombre d'un bois touffu. Il s'asseyait au pied d'un arbre et je
+m'endormais dans ses bras.
+
+»Il veillait, lui, écartant de moi les mosquitos et les lances
+ailées.--Parfois, je faisais semblant de dormir, et je le regardais à
+travers mes paupières demi-closes.
+
+»Ses yeux étaient toujours sur moi; en me berçant, il souriait.
+
+»Je n'ai qu'à fermer mes yeux pour le revoir ainsi, mon ami, mon père,
+mon noble Henri!--L'aimez-vous à présent, ma mère?
+
+»Avant le sommeil ou après, selon mon caprice, car j'étais reine, le
+dîner était servi sur l'herbe. Un peu de pain noir dans du lait.
+
+»Souvenez-vous de vos plus délicieux festins, ma mère. Vous me les
+décrirez, à moi qui ne les connais pas. Je suis bien sûre que nos fêtes
+valaient mieux que les vôtres. Notre pain, notre lait! le dictame,
+trempé dans l'ambroisie! La joie du coeur, les bonnes caresses, le
+rire fou à propos de rien, les chers enfantillages, les chansons, que
+sais-je?
+
+»Puis le jeu encore: il voulait me faire forte et grande.
+
+»Puis, le long de la route, au retour, la calme causerie, interrompue
+par cette fleur qu'il fallait conquérir, par ce papillon brillant qu'on
+voulait faire captif, par cette blanche chèvre qui bêlait là-bas comme
+si elle eût demandé une caresse.
+
+»Dans ces entretiens, il formait à mon insu mon esprit et mon coeur.
+Il lisait en cachette et se faisait femme pour m'instruire. J'appris à
+connaître Dieu et l'histoire de son peuple, les merveilles du ciel et de
+la terre.
+
+»Parfois, dans ces instants où nous étions seuls tous deux, j'essayai de
+l'interroger et de savoir ce qu'était ma famille.--Souvent, je lui
+parlai de vous, ma mère.
+
+»Il devenait triste et ne répondait pas.
+
+»Seulement, il me disait:
+
+»--Aurore, je vous promets que vous connaîtrez votre mère.
+
+»Cette promesse faite depuis si longtemps s'accomplira, je
+l'espère,--j'en suis sûre,--car Henri n'a jamais menti.
+
+»Et, si j'en crois les avertissements de mon coeur, l'instant est
+proche... Oh! ma mère, comme je vais vous adorer!
+
+»Mais je veux finir tout de suite ce qui a rapport à mon éducation. Je
+continuai à recevoir ses leçons bien longtemps après que nous eûmes
+quitté Pampelune et la Navarre. Jamais je n'ai eu d'autres maîtres que
+lui.
+
+»Ce ne fut point de sa faute. Quand son merveilleux talent d'artiste
+eut percé, quand chaque grand d'Espagne voulut avoir à prix d'or la
+poignée de sa rapière ciselée par don Luiz,--el Cincelador!--il me dit:
+
+»Vous allez être savante, ma fille chérie; Madrid a des pensions
+célèbres, où les jeunes filles apprennent tout ce qu'une femme doit plus
+tard connaître.
+
+»--Je veux que vous soyez vous-même mon professeur,
+répondis-je,--toujours! toujours!
+
+»Il sourit et répliqua:
+
+»--Je vous ai appris tout ce que je savais, ma pauvre Aurore.
+
+»--Eh bien! m'écriai-je,--ami, bon ami, je n'en veux point savoir plus
+long que vous.»
+
+
+FIN DU TOME DEUXIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+DU DEUXIÈME VOLUME.
+
+
+ Pages
+ L'HÔTEL DE NEVERS.
+ (Suite.)
+
+ IV. Largesse 5
+ V. Où est expliquée l'absence de Faënza et de Saldagne 25
+ VI. Dona Cruz 45
+ VII. Le prince de Gonzague 63
+ VIII. La veuve de Nevers 81
+ IX. Le plaidoyer 103
+ X. J'y suis 127
+ XI. Où le bossu se fait inviter au bal de la cour 147
+
+ LES MÉMOIRES D'AURORE.
+
+ I. La maison aux deux entrées 167
+ II. Souvenirs d'enfance 187
+
+ FIN DE LA TABLE.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Liste des modifications:
+
+ page 7: ajouté ce (car, à dater de ce moment)
+ page 23: Charverny remplacé par Chaverny
+ page 34: solennement remplacé par solennellement
+ page 35: mainteuant par maintenant
+ page 43: frisonnant par frissonnant
+ page 49: vons par vous (Quand vous parlâtes)
+ page 52: cristeaux par cristaux
+ page 53: gards par gardes (des gardes du corps)
+ page 53: Peyvolles par Peyrolles
+ page 55: n'aimez par m'aimez (Si vous ne m'aimez pas)
+ page 62: s'appellait par s'appelait (une jeune fille qui s'appelait)
+ page 72: Sainte par Saint (la porte Saint-Honoré)
+ page 74: daperie remplacé par draperie
+ page 92: Le par La (La princesse,)
+ page 97: te remplacé par je (je vous aurais dit)
+ page 105: Un par Une (Une autre opinion se fit jour)
+ page 111: chère par cher (--Quel avocat eût fait notre cher cousin!)
+ page 113: la par le (de réclamer le silence.)
+ page 127: s'emprégnait par s'imprégnait (Il s'imprégnait)
+ page 131: un par une (c'était une sorte d'effroi)
+ page 134: parirais par parierais (je parierais)
+ page 192: Navarais par Navarrais
+ impertubable par imperturbable (une imperturbable volubilité)
+ page 201: un par une (une orgueilleuse!)
+
+ Tavanne remplacé par Taranne pages 113, 122, 128
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 2, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU VOLUME 2 ***
+
+***** This file should be named 33746-8.txt or 33746-8.zip *****
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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+Gutenberg-tm License.
+
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+that
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
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+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
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+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+DAMAGE.
+
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ <title>The Project Gutenberg's eBook of Le Bossu, Aventures de cape et d'épée, by Paul Féval,</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 2, by Paul Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Bossu Volume 2
+ Aventures de Cape et d'Épée
+
+Author: Paul Féval
+
+Release Date: September 17, 2010 [EBook #33746]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU VOLUME 2 ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive/Canadian Libraries)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<hr class="full" />
+
+<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
+
+<h1>LE BOSSU.</h1>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<p class="center">Bruxelles.&mdash;Imp. de <span class="smcap">E. Guyot</span>, succ. de <span class="smcap">Stapleaux</span>,<br />
+rue de Schaerbeek, 12.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<p class="center">COLLECTION HETZEL.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h1>LE BOSSU</h1>
+
+<h3>AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE</h3>
+
+<p class="center"><small>PAR</small></p>
+
+<h2>PAUL FÉVAL.</h2>
+
+<h2>2</h2>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<p class="center">Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,<br />
+interdite pour la France.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/title.png" alt="" title="" width="150" height="142" /></div>
+
+<p class="center"><b>LEIPZIG,</b></p>
+
+<p class="center"><b>ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.</b></p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<p class="center"><b>1857</b></p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h6><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES CHAPITRES <br />DU DEUXIÈME VOLUME</a></h6>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>L'HÔTEL DE NEVERS.</h2>
+
+<h2>(SUITE.)</h2>
+
+<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>IV</h2>
+
+<h3>&mdash;Largesses.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p>
+
+<p>Ce devait être un bossu de beaucoup d'esprit, malgré l'extravagance
+qu'il commettait en ce moment. Il avait l'&oelig;il vif et le nez aquilin.
+Son front se dessinait bien sous sa perruque grotesquement révoltée, et
+le sourire fin qui raillait autour de ses lèvres annonçait une malice
+d'enfer.</p>
+
+<p>Un vrai bossu!</p>
+
+<p>Quant à la bosse elle-même, elle était riche, bien plantée au milieu du
+dos, et se relevant pour caresser la nuque.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span></p>
+
+<p>Par devant, le menton touchait la poitrine. Les jambes étaient
+bizarrement contournées, mais n'avaient point cette maigreur proverbiale
+qui est l'accompagnement obligé de la bosse.</p>
+
+<p>Cette singulière créature portait un costume noir complet, de la plus
+rigoureuse décence, manchettes et jabot de mousseline plissée d'une
+éclatante blancheur.</p>
+
+<p>Tous les regards étaient fixés sur lui, et cela ne semblait point
+l'incommoder.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, sage Ésope! s'écria Chaverny; tu me parais un spéculateur hardi
+et adroit!</p>
+
+<p>&mdash;Hardi..., répéta Ésope en le regardant fixement, assez; adroit... nous
+verrons bien!</p>
+
+<p>Sa petite voix grinçait comme une crécelle d'enfant.</p>
+
+<p>Tout le monde répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Ésope! bravo!</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil ne pouvaient plus s'étonner de rien. Leurs bras
+étaient tombés depuis longtemps; mais le Gascon demanda tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;N'avons-nous jamais connu de bossu, mon bon?</p>
+
+<p>&mdash;Pas que je me souvienne.</p>
+
+<p>&mdash;Vivadiou! il me semble que j'ai vu ces yeux-là quelque part.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span></p>
+
+<p>Gonzague aussi regardait le petit homme avec une remarquable attention.</p>
+
+<p>&mdash;L'ami, dit-il, on paye comptant, vous savez?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, répondit Ésope; car, à dater de <ins class="correction" title="ajouté ce">ce</ins> moment, il n'eut plus
+d'autre nom.</p>
+
+<p>Chaverny était son parrain.</p>
+
+<p>Ésope tira un portefeuille de sa poche et mit aux mains de Peyrolles
+soixante billets d'État de cinq cents livres.</p>
+
+<p>On s'attendait presque à voir ces papiers se changer en feuilles sèches,
+tant l'apparition du petit homme avait été fantastique.</p>
+
+<p>Mais c'étaient de belles et bonnes cédules de la Banque.</p>
+
+<p>&mdash;Mon reçu? dit-il.</p>
+
+<p>Peyrolles lui donna son reçu.</p>
+
+<p>Ésope le plia et le mit dans son portefeuille, à la place des billets.
+Puis, frappant sur le carnet:</p>
+
+<p>&mdash;Bonne affaire! dit-il. A vous revoir, messieurs!</p>
+
+<p>Il salua bien poliment Gonzague et la compagnie.</p>
+
+<p>Tout le monde s'écarta pour le laisser passer.</p>
+
+<p>On riait encore, mais je ne sais quel froid courait dans toutes les
+veines. Gonzague était pensif.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span></p>
+
+<p>Peyrolles et ses gens commençaient à faire sortir les acheteurs, qui
+déjà eussent voulu être au lendemain. Les amis du prince regardaient
+encore et machinalement la porte par où le petit homme noir venait de
+disparaître.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Gonzague, pendant qu'on va disposer la salle, je vous
+prie de me suivre dans mes appartements.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! fit Cocardasse derrière la draperie, c'est le moment ou
+jamais... marchons!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur, fit le timide Passepoil.</p>
+
+<p>&mdash;Eh donc! je passerai le premier.</p>
+
+<p>Il prit Passepoil par la main et s'avança vers Gonzague, chapeau bas.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! s'écria Chaverny en les apercevant, mon cousin a voulu nous
+donner la comédie!... c'est la journée des mascarades... Le bossu
+n'était pas mal; mais voici bien la plus belle paire de coupe-jarrets
+que j'aie vue de ma vie!</p>
+
+<p>Cocardasse junior le regarda de travers. Navailles, Oriol et consorts se
+mirent à tourner autour de nos deux amis en les considérant
+curieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Sois prudent! murmura Passepoil à l'oreille du Gascon.</p>
+
+<p>&mdash;Capédébiou! fit ce dernier, ceux-ci n'ont-ils <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> jamais vu deux
+gentilshommes, qu'ils nous dévisagent ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Le grand est de toute beauté! dit Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, repartit Oriol, j'aime mieux le petit!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus de niche à louer; que viennent-ils faire?</p>
+
+<p>Heureusement qu'ils arrivaient auprès de Gonzague, qui les aperçut et
+tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il, que veulent ces braves?</p>
+
+<p>Cocardasse salua avec cette grâce noble qui accompagnait chacune de ses
+actions. Passepoil s'inclina plus modestement, mais en homme cependant
+qui a vu le monde.</p>
+
+<p>Puis Cocardasse junior, d'une voix haute et claire, parcourant de
+l'&oelig;il cette foule pailletée qui venait de le railler, prononça ces
+paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Ce gentilhomme et moi, vieilles connaissances de monseigneur, nous
+venons lui présenter nos hommages.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit encore Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Si monseigneur est occupé d'affaires trop importantes, reprit le
+Gascon, qui s'inclina de nouveau, nous reviendrons à l'heure qu'il
+voudra bien nous indiquer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, balbutia Passepoil; nous aurons l'honneur de revenir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span></p>
+
+<p>Troisième salut, puis ils se redressèrent tous deux, la main à la
+poignée de la brette.</p>
+
+<p>&mdash;Peyrolles! appela Gonzague.</p>
+
+<p>L'intendant venait de faire sortir le dernier adjudicataire.</p>
+
+<p>&mdash;Reconnais-tu ces beaux garçons? lui demanda Gonzague; mène-les à
+l'office... qu'ils mangent, qu'ils boivent... Donne-leur à chacun un
+habit neuf... et qu'ils attendent mes ordres!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur!... s'écria Cocardasse.</p>
+
+<p>&mdash;Généreux prince!... fit Passepoil.</p>
+
+<p>&mdash;Allez! ordonna Gonzague.</p>
+
+<p>Ils s'éloignèrent à reculons, saluant à toute outrance et balayant la
+terre avec la vieille plume de leurs feutres.</p>
+
+<p>Quand ils arrivèrent en face des rieurs, Cocardasse le premier planta
+son feutre sur l'oreille et releva du bout de sa rapière le bord frangé
+de son manteau. Frère Passepoil l'imita de son mieux.</p>
+
+<p>Tous deux, hautains, superbes, le nez au vent, le poing sur la hanche,
+foudroyant les railleurs de leurs regards terribles, ils traversèrent la
+salle sur les pas de Peyrolles, et gagnèrent l'office, où leur coup de
+fourchette étonna tous les serviteurs du prince.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p>
+
+<p>En mangeant, Cocardasse junior disait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon, notre fortune est faite!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veuille! répondait, la bouche pleine, frère Passepoil toujours
+moins fougueux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! cousin, dit Chaverny au prince quand ils furent partis, depuis
+quand te sers-tu de semblables outils?</p>
+
+<p>Gonzague promena autour de lui un regard rêveur et ne répondit point.</p>
+
+<p>Ces messieurs cependant, parlant assez haut pour que le prince pût les
+entendre, chantaient un dithyrambe à sa louange et faisaient honnêtement
+leur cour.</p>
+
+<p>C'étaient tous nobles un peu ruinés, financiers un peu tarés. Aucun
+d'eux n'avait encore commis d'action absolument punissable selon la loi;
+mais aucun d'eux n'avait gardé la blancheur de la robe nuptiale.</p>
+
+<p>Tous, depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient besoin de
+Gonzague, l'un pour une chose, l'autre pour une autre. Gonzague était au
+milieu d'eux seigneur et roi comme certains patriciens de l'ancienne
+Rome parmi la foule famélique de leurs clients.</p>
+
+<p>Gonzague les tenait par l'ambition, par l'intérêt, par leurs besoins et
+par leurs vices.</p>
+
+<p>Le seul qui eût gardé une portion de son indépendance <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> était le
+jeune marquis de Chaverny, trop fou pour spéculer, trop insoucieux pour
+se vendre.</p>
+
+<p>La suite de ce récit montrera ce que Gonzague voulait faire d'eux; car,
+au premier aspect, placé comme il l'était à l'apogée de la richesse, de
+la puissance et de la faveur, Gonzague semblait n'avoir besoin de
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on parle des mines du Pérou! disait le gros Oriol pendant que le
+maître se tenait à l'écart. L'hôtel de M. le prince vaut à lui seul le
+Pérou et toutes ses mines!</p>
+
+<p>Il était rond comme une boule, ce traitant; il était haut en couleur,
+joufflu, essoufflé. Ces demoiselles de l'Opéra consentaient à se moquer
+de lui amicalement, pourvu qu'il fût en fonds et d'humeur donnante.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, répliqua Taranne, financier maigre et plat, c'est ici
+l'Eldorado!</p>
+
+<p>&mdash;La maison d'or! ajouta M. de Montaubert, ou plutôt la maison de
+diamant!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ya!</i> traduisit le baron de Batz, <i>té tiamant plitôt</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Plus d'un grand seigneur, reprit Gironne, vivrait toute une année avec
+une semaine du revenu du prince de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dit Oriol, le prince de Gonzague est le roi des grands
+seigneurs!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Gonzague, mon cousin, s'écria Chaverny d'un air plaisamment piteux,
+par grâce, demande quartier, ou cet ennuyeux hosannah durera jusqu'à
+demain.</p>
+
+<p>Le prince sembla s'éveiller.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il sans répondre au petit marquis, car il n'aimait
+point la raillerie, prenez la peine de me suivre dans mon appartement;
+il faut que cette salle soit libre.</p>
+
+<p>Quand on fut dans le cabinet de Gonzague:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez pourquoi je vous ai convoqués, messieurs? reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu parler d'un conseil de famille, répondit Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que cela, messieurs... une assemblée solennelle... un tribunal
+de famille où Son Altesse Royale le régent sera représenté par trois des
+premiers dignitaires de l'État: le président de Lamoignon, le maréchal
+de Villeroy et le vice-chancelier d'Argenson.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! fit Chaverny. S'agit-il donc de la succession à la couronne?</p>
+
+<p>&mdash;Marquis, prononça sèchement le prince, nous allons parler de choses
+sérieuses... épargnez-nous.</p>
+
+<p>&mdash;N'auriez-vous point, cousin, demanda Chaverny en bâillant par avance,
+quelque livre <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> d'estampes pour me distraire pendant que vous serez
+sérieux?</p>
+
+<p>Gonzague sourit afin de le faire taire.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi s'agit-il, prince? demanda M. de Montaubert.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de me prouver votre dévouement, messieurs, répondit
+Gonzague.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes prêts!</p>
+
+<p>Le prince salua et sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai fait convoquer spécialement, vous, Navailles, Gironne,
+Chaverny, Nocé, Montaubert, Choisy, Lavallade, etc., en votre qualité de
+parents de Nevers; vous, Oriol, comme chargé d'affaires de notre cousin
+de Châtillon; vous, Taranne et Albret, comme mandataires des deux
+Chastellux...</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est la succession de Bourbon, interrompit Chaverny, ce sera
+donc la succession de Nevers qui sera mise sur le tapis?</p>
+
+<p>&mdash;On décidera, répondit Gonzague, l'affaire des biens de Nevers... et
+d'autres affaires encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et que diable avez-vous besoin des biens de Nevers, vous, mon cousin,
+qui gagnez un million par heure?</p>
+
+<p>Gonzague fut un instant avant de répondre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Suis-je seul? demanda-t-il ensuite d'un accent pénétré. N'ai-je pas
+votre fortune à faire?</p>
+
+<p>Il y eut un vif mouvement de reconnaissance dans l'assemblée. Tous les
+visages étaient plus ou moins attendris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, prince, dit Navailles, si vous pouvez compter sur moi!</p>
+
+<p>&mdash;Et sur moi! s'écria Gironne.</p>
+
+<p>&mdash;Et sur moi!... et sur moi!</p>
+
+<p>&mdash;Sur moi aussi, pardieu! fit Chaverny après tous les autres. Je
+voudrais seulement savoir...</p>
+
+<p>Gonzague l'interrompit pour dire avec une hauteur sévère:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu es trop curieux, petit cousin! cela te perdra... Ceux qui sont
+avec moi, comprends bien ceci, doivent entrer résolûment dans mon
+chemin, bon ou mauvais, droit ou tortueux...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma volonté!... Chacun est libre de me suivre ou de rester en
+arrière, mais quiconque s'arrête a rompu volontairement le pacte; je ne
+le connais plus... Ceux qui sont avec moi doivent voir par mes yeux,
+entendre par mes oreilles, penser avec mon intelligence... <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> La
+responsabilité n'est pas pour eux qui sont les bras, mais pour moi qui
+suis la tête... Tu m'entends bien, marquis? je ne veux pas d'amis faits
+autrement que cela!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous ne demandons qu'une chose, ajouta Navailles, c'est que notre
+illustre parent nous montre la route.</p>
+
+<p>&mdash;Puissant cousin, dit Chaverny, m'est-il permis de vous adresser
+humblement et modestement une question? Qu'aurai-je à faire?</p>
+
+<p>&mdash;A garder le silence et à me donner ta voix dans le conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Dussé-je blesser le touchant dévouement de nos amis, je vous dirai,
+cousin, que je tiens à ma voix à peu près autant qu'à un verre de
+champagne vide; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Point de mais! interrompit Gonzague.</p>
+
+<p>Et tous avec enthousiasme:</p>
+
+<p>&mdash;Point de mais!</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous serrerons autour de monseigneur, ajouta lourdement Oriol.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, ajouta Taranne, le financier d'épée, sait si bien se
+souvenir de ceux qui le servent!</p>
+
+<p>L'invite pouvait n'être pas adroite, mais elle était au moins directe.</p>
+
+<p>Chacun prit un air froid, pour n'avoir point l'air d'être complice.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p>
+
+<p>Chaverny adressait à Gonzague un sourire triomphant et moqueur. Gonzague
+le menaça du doigt comme on fait à un enfant méchant. Sa colère était
+passée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le dévouement de Taranne que j'aime le mieux, dit-il avec une
+légère nuance de mépris dans la voix. Taranne, mon ami, vous avez la
+ferme d'Épernay.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prince!... fit le traitant.</p>
+
+<p>&mdash;Point de remercîments, interrompit Gonzague; mais je vous prie,
+Montaubert, ouvrez la fenêtre... je me sens mal.</p>
+
+<p>Chacun se précipita vers les croisées. Gonzague était fort pâle, et des
+gouttelettes de sueur perlaient de ses cheveux. Il trempa son mouchoir
+dans le verre d'eau que lui présentait Gironne, et se l'appliqua sur le
+front.</p>
+
+<p>Chaverny s'était rapproché avec un véritable empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera rien, dit le prince; la fatigue... j'avais passé la nuit,
+et j'ai été obligé d'assister au petit lever du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Et que diable avez-vous besoin de vous tuer ainsi, cousin? s'écria
+Chaverny; que peut pour vous le roi? je dirais presque, que peut pour
+vous le bon Dieu?</p>
+
+<p>A l'égard du bon Dieu, il n'y avait rien à <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> reprocher à Gonzague.
+S'il se levait trop matin, ce n'était certes point pour faire ses
+dévotions.</p>
+
+<p>Il serra la main de Chaverny. Nous pouvons bien dire qu'il eût payé
+volontiers un bon prix la question que Chaverny venait de lui faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ingrat! murmura-t-il, est-ce pour moi que je sollicite?</p>
+
+<p>Les courtisans de Gonzague furent sur le point de s'agenouiller.</p>
+
+<p>Chaverny eut bouche close.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! messieurs! reprit le prince, que notre jeune roi est un enfant
+charmant!... Il sait vos noms, et me demande toujours des nouvelles de
+mes bons amis.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! fit le ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Quand M. le régent, qui était dans la ruelle avec madame Palatine, a
+ouvert les rideaux, le jeune Louis a soulevé ses belles paupières,
+toutes chargées de sommeil, et il nous a semblé que l'aurore se levait.</p>
+
+<p>&mdash;L'Aurore aux doigts de roses! fit l'incorrigible Chaverny.</p>
+
+<p>Personne n'était sans avoir un peu envie de le lapider.</p>
+
+<p>&mdash;Notre jeune roi, poursuivit Gonzague, a <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> tendu la main à Son
+Altesse Royale; puis, m'apercevant: «Eh! bonjour, prince; je vous ai
+rencontré l'autre soir au Cours-la-Reine, entouré de votre cour... Il
+faudra que vous me donniez M. de Gironne, qui est un superbe cavalier.»</p>
+
+<p>Gironne mit la main sur son c&oelig;ur. Les autres se pincèrent les lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;«M. de Nocé me plaît aussi, continua Gonzague, rapportant les paroles
+authentiques de Sa Majesté. Et ce M. de Saldagne, tudieu! ce doit être
+un foudre de guerre.»</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon ceci? lui glissa Chaverny à l'oreille, Saldagne est absent.</p>
+
+<p>On n'avait vu, en effet, depuis la veille au soir, ni M. le baron de
+Saldagne ni M. le chevalier de Faënza.</p>
+
+<p>Gonzague poursuivit sans prendre garde à l'interruption:</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté m'a parlé de vous, Montaubert; de vous aussi, Choisy, et
+d'autres encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et Sa Majesté, interrompit le petit marquis, a-t-elle daigné remarquer
+un peu la galante et noble tournure de M. de Peyrolles?</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté, répliqua sèchement Gonzague, n'a oublié personne, excepté
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien fait pour moi! dit Chaverny; cela m'apprendra!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p>
+
+<p>&mdash;On sait déjà votre affaire des mines, à la cour, Albret, poursuivit
+Gonzague. «Et votre Oriol, m'a dit le roi en riant, savez-vous qu'on me
+l'a donné comme étant bientôt plus riche que moi!»</p>
+
+<p>&mdash;Que d'esprit! Quel maître nous aurons là!</p>
+
+<p>Ce fut un cri d'admiration générale.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Gonzague avec un fin et bon sourire, ce ne sont là que
+des paroles; nous avons eu mieux, Dieu merci! Je vous annonce, ami
+Albret, que votre concession va être signée.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne serait à vous, prince? s'écria Albret.</p>
+
+<p>&mdash;Oriol, ajouta le prince, vous avez votre charge noble; vous pouvez
+voir d'Hozier pour votre écusson.</p>
+
+<p>Le gros petit traitant s'enfla comme une boule et faillit crever du
+coup.</p>
+
+<p>&mdash;Oriol, s'écria Chaverny, te voilà cousin du roi, toi qui es déjà
+cousin de toute la rue Saint-Denis... Ton écusson est tout fait: <i>d'or,
+aux trois bas de chausses d'azur, deux et un, et en c&oelig;ur un bonnet de
+nuit flamboyant</i>, avec cette devise: <i>Utile dulci!</i>...</p>
+
+<p>On rit un peu, sauf Oriol et Gonzague.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p>
+
+<p>Oriol avait reçu le jour au coin de la rue Mauconseil, dans une boutique
+de bonneterie. Si Chaverny eût gardé ce mot pour le souper, il aurait eu
+un succès fou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez votre pension, Navailles, reprit cependant M. de Gonzague,
+cette vivante providence; Montaubert, vous avez votre brevet.</p>
+
+<p>Montaubert et Navailles se repentirent d'avoir ri.</p>
+
+<p>&mdash;Nocé, continua le prince, vous monterez demain dans les carrosses.
+Vous, Gironne, je vous dirai, quand nous serons seuls tous deux, ce que
+j'ai obtenu pour vous.</p>
+
+<p>Nocé fut content. Gironne le fut davantage.</p>
+
+<p>Gonzague, poursuivant le cours de ses largesses, qui ne lui coûtaient
+rien, nomma chacun par son nom. Personne ne fut oublié.</p>
+
+<p>&mdash;Viens çà, marquis, dit-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! fit Chaverny.</p>
+
+<p>&mdash;Viens çà, enfant gâté!</p>
+
+<p>&mdash;Cousin, je connais mon sort, s'écria plaisamment le marquis; tous nos
+jeunes condisciples qui ont été sages ont eu des <i>satisfecit</i>... Moi, le
+moins que je risque, c'est d'être au pain et à l'eau. Ah! ajouta-t-il en
+se frappant la poitrine, je sens que je l'ai bien mérité!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span></p>
+
+<p>&mdash;M. de Fleury, gouverneur du roi, était au petit lever, dit Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement, repartit le marquis, c'est sa charge.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Fleury est sévère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est son métier.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Fleury a su ton histoire aux Feuillantines avec mademoiselle de
+Clermont.</p>
+
+<p>&mdash;Aïe! fit Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Aïe! aïe, répétèrent Oriol et consorts.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu m'as empêché d'être exilé, cousin? dit Chaverny: grand merci!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agissait pas d'exil, marquis.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi donc s'agissait-il, cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agissait de la Bastille.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu m'as épargné la Bastille! Deux fois grand merci!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait mieux, marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux encore, cousin? Il faudra donc que je me prosterne?</p>
+
+<p>&mdash;Ta terre de Chaneilles fut confisquée sous le feu roi.</p>
+
+<p>&mdash;Lors de l'édit de Nantes, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Elle était d'un beau revenu, cette terre de Chaneilles?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt mille écus, cousin... pour moitié moins, je me donnerais au
+diable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ta terre de Chaneilles t'est rendue.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! s'écria le petit marquis.</p>
+
+<p>Puis, tendant la main à Gonzague et d'un grand sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est dit, je me donne au diable!</p>
+
+<p>Gonzague fronça le sourcil. Le cénacle entier n'attendait qu'un signe
+pour crier au scandale. <ins class="correction" title="Charverny">Chaverny</ins> promena tout autour de lui son regard
+dédaigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Cousin, prononça-t-il lentement et à voix basse, je ne vous souhaite
+que du bonheur. Mais, si les mauvais jours venaient, la foule
+s'éclaircirait autour de vous. Je n'insulte personne: c'est la règle...
+Dussé-je rester seul, alors, cousin, moi, je resterai!</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>V</h2>
+
+<h3>&mdash;Où est expliquée l'absence de Faënza et de Saldagne.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p>
+
+<p>La distribution était faite. Nocé combinait son costume pour monter le
+lendemain dans les carrosses du roi. Oriol, gentilhomme depuis cinq
+minutes, cherchait déjà quels ancêtres il avait bien pu avoir au temps
+de saint Louis. Tout le monde était content.</p>
+
+<p>M. de Gonzague n'avait certes point perdu sa peine au petit lever de Sa
+Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Cousin, dit pourtant le petit marquis, je ne te tiens pas quitte,
+malgré le magnifique cadeau que tu viens de me faire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Que te faut-il encore?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si c'est à cause des Feuillantines et de mademoiselle de
+Clermont, mais Bois-Rosé m'a refusé obstinément une invitation pour la
+fête de ce soir au Palais-Royal. Il m'a dit que toutes les cédules
+étaient distribuées.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien! s'écria Oriol, elles faisaient dix louis rue
+Quincampoix ce matin. Bois-Rosé a dû gagner là-dessus cinq ou six cent
+mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Dont moitié pour ce bon abbé Dubois, son maître!</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai vu vendre une cinquante louis, ajouta Albret.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a pas voulu m'en donner à soixante! enchérit Taranne.</p>
+
+<p>&mdash;On se les arrache.</p>
+
+<p>&mdash;A l'heure qu'il est, elles n'ont plus de prix!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que la fête sera splendide, messieurs, dit Gonzague: tous ceux
+qui seront là auront leur brevet de fortune ou de noblesse... Je ne
+pense pas qu'il soit entré dans la pensée de M. le régent de livrer ces
+cédules à la spéculation. Mais ceci est le petit malheur des temps...
+et, sur ma foi! je ne vois point de mal à ce que Bois-Rosé ou l'abbé
+fassent leurs affaires avec cela.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Dussent les salons du régent, fit observer Chaverny, s'emplir cette
+nuit de courtiers et de trafiquants!</p>
+
+<p>&mdash;C'est la noblesse de demain, répliqua Gonzague; le mouvement est là!</p>
+
+<p>Chaverny frappa sur l'épaule d'Oriol.</p>
+
+<p>&mdash;Toi qui est d'aujourd'hui, dit-il, comme tu les regarderas par-dessus
+l'épaule, ces gens de demain!</p>
+
+<p>Il nous faut bien dire un mot de cette fête.</p>
+
+<p>C'était l'Écossais Law qui en avait eu l'idée, et c'était aussi
+l'Écossais Law qui en faisait les frais énormes.</p>
+
+<p>Ce devait être le triomphe symbolique du <i>système</i>, comme on disait
+alors, la constatation officielle et bruyante de la victoire du crédit
+sur les espèces monnayées.</p>
+
+<p>Pour que cette ovation eût plus de solennité, Law avait obtenu que
+Philippe d'Orléans lui prêtât les salons et les jardins du Palais-Royal.</p>
+
+<p>Bien plus, les invitations étaient faites au nom du régent, et, pour ce
+seul fait, le triomphe du dieu Papier devenait une fête nationale.</p>
+
+<p>Law avait mis, dit-on, des sommes folles à la disposition de la maison
+du régent, pour que rien ne manquât au prestige de ces réjouissances.
+Tout ce que la prodigalité la plus large peut <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> produire en fait de
+merveilles devait éblouir les yeux des invités.</p>
+
+<p>On parlait surtout du feu d'artifice et du ballet.</p>
+
+<p>Le feu d'artifice, commandé au cavalier Gioja, devait représenter le
+palais gigantesque bâti en projet par Law sur les bords du Mississipi.
+Le monde, on le savait bien, ne devait plus avoir qu'une merveille:
+c'était ce palais de marbre, orné de tout l'or inutile que le crédit
+vainqueur jetait hors de la circulation.</p>
+
+<p>Un palais grand comme une ville où seraient prodiguées toutes les
+richesses métalliques du globe!</p>
+
+<p>L'argent et l'or n'étaient plus bons qu'à cela.</p>
+
+<p>Le ballet, &oelig;uvre allégorique dans le goût du temps, devait encore
+représenter le crédit personnifiant le bon ange de la France et la
+plaçant à la tête des nations.</p>
+
+<p>Plus de famines, plus de misère, plus de guerres!</p>
+
+<p>Le crédit, cet autre messie envoyé par Dieu clément, allait étendre au
+globe entier les délices reconquises du paradis terrestre.</p>
+
+<p>Après la fête de cette nuit, le crédit déifié n'avait plus besoin que
+d'un temple.</p>
+
+<p>Les pontifes existaient d'avance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p>
+
+<p>M. le régent avait fixé à trois mille le nombre des entrées. Dubois
+tierça sous main le compte; Bois-Rosé, maître des cérémonies, le doubla
+en tapinois.</p>
+
+<p>A ces époques où règne la contagion de l'agio, l'agio se fourre partout,
+rien n'échappe à son envahissante influence.</p>
+
+<p>De même que vous voyez, dans les bas quartiers du négoce, les petits
+enfants marchant à peine trafiquer déjà de leurs jouets, et <i>faire
+l'article</i> en bégayant, sur un pain d'épice entamé, sur un cerf-volant
+en lambeaux, sur une demi-douzaine de billes; de même, quand la fièvre
+de spéculer prend un peuple, les grands enfants se mettent à survendre
+tout ce qu'on recherche, tout ce qui a vogue: les cartes du restaurant à
+la mode, les stalles du théâtre heureux, les chaises de l'Église
+encombrée.</p>
+
+<p>Si le pain est rare, on fait les miches à prime; si c'est le vin, on
+fait monter le campêche.</p>
+
+<p>Et ces choses ont lieu tout uniment, sans que personne s'en formalise.</p>
+
+<p>Ceux qui pourraient se plaindre ont en général la voix trop faible et
+parlent de trop bas.</p>
+
+<p>Ceux qui ont une tribune ne peuvent crier tant ils ont la bouche pleine.</p>
+
+<p>Mon Dieu, M. de Gonzague pensait comme <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> tout le monde en disant: «Il
+n'y a point de mal à ce que Bois-Rosé gagne cinq ou six cent mille
+livres avec cela!»</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble avoir entendu dire à Peyrolles, reprit-il en atteignant
+son portefeuille, qu'on lui a offert deux ou trois mille louis du paquet
+de cédules que Son Altesse a bien voulu m'envoyer... mais fi donc!... je
+les ai gardées pour mes amis.</p>
+
+<p>Il y eut un long bravo. Plusieurs de ces messieurs avaient déjà des
+cartes dans leurs poches; mais abondance de cartes ne nuit pas, quand
+elles valent cent pistoles la pièce.</p>
+
+<p>On n'était vraiment pas plus aimable que ce M. de Gonzague ce matin!</p>
+
+<p>Il ouvrit son portefeuille, et jeta sur la table un gros paquet de
+lettres roses, ornées de ravissantes vignettes qui toutes
+représentaient, parmi des Amours entrelacés et des fouillis de fleurs,
+le Crédit, le grand Crédit, tenant à la main une corne d'abondance.</p>
+
+<p>On fit le partage. Chacun en prit pour soi et ses amis, sauf le petit
+marquis, qui était encore un peu gentilhomme, et ne revendait point ce
+qu'on lui donnait.</p>
+
+<p>Le noble Oriol avait, à ce qu'il paraît, un nombre considérable d'amis,
+car il emplit ses poches.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span></p>
+
+<p>Gonzague les regardait faire.</p>
+
+<p>Son &oelig;il rencontra celui de Chaverny, et tous deux se prirent à rire.</p>
+
+<p>Si quelqu'un de ces messieurs croyait prendre Gonzague pour dupe,
+celui-là se trompait; Gonzague avait son idée: il était plus fort dans
+son petit doigt qu'une douzaine d'Oriol multipliées par un demi-cent de
+Gironne ou de Montaubert.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez, messieurs, dit-il, laisser deux de ces cartes pour Faënza et
+pour Saldagne... Je m'étonne, en vérité, de ne les point voir ici.</p>
+
+<p>Il était sans exemple que Faënza et Saldagne eussent manqué à l'appel.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux, reprit Gonzague, pendant qu'avait lieu la curée
+d'invitations cotées rue Quincampoix, je suis heureux d'avoir pu faire
+encore pour vous cette bagatelle... Souvenez-vous bien de ceci...
+Partout où je passerai, vous passerez. Vous êtes autour de moi un
+bataillon sacré: votre intérêt est de me suivre, mon intérêt est de vous
+tenir toujours la tête au-dessus de la foule.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus sur la table que les deux lettres de Saldagne et de
+Faënza. On se remit à écouter le maître attentivement et
+respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus qu'une chose à vous dire, <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> acheva Gonzague: des
+événements vont avoir lieu sous peu qui seront pour vous des énigmes. Ne
+cherchez jamais,&mdash;je ne demande point ceci, je l'exige,&mdash;ne cherchez
+jamais les raisons de ma conduite; prenez seulement le mot d'ordre, et
+faites... Si la route est longue et difficile, peu vous importe, puisque
+je vous affirme sur mon honneur que la fortune est au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous suivrons! s'écria Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Tous, tant que nous sommes! ajouta Gironne.</p>
+
+<p>Et Oriol, rond comme un ballon, conclut avec un geste chevaleresque:</p>
+
+<p>&mdash;Fût-ce en enfer!</p>
+
+<p>&mdash;La peste! cousin, fit Chaverny entre haut et bas, les chauds amis que
+nous avons là!... Je voudrais gager que...</p>
+
+<p>Un cri de surprise et d'admiration l'interrompit.</p>
+
+<p>Lui-même resta bouche béante à regarder une jeune fille d'une admirable
+beauté qui venait de se montrer étourdiment au seuil de la chambre à
+coucher de Gonzague.</p>
+
+<p>Évidemment, elle n'avait point cru trouver là si nombreuse compagnie.</p>
+
+<p>Comme elle franchissait le seuil, son visage tout jeune, tout brillant
+d'espiègle gaieté, avait <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> un petillant sourire. A la vue des
+compagnons de Gonzague, elle s'arrêta, rabattit vivement son voile de
+dentelle, épaissi par la broderie, et resta immobile comme une charmante
+statue.</p>
+
+<p>Chaverny la dévorait des yeux. Les autres avaient toutes les peines du
+monde à réprimer leurs regards curieux.</p>
+
+<p>Gonzague, qui d'abord avait fait un mouvement, se remit aussitôt et alla
+droit à la nouvelle venue.</p>
+
+<p>Il prit sa main, qu'il porta vers ses lèvres avec plus de respect encore
+que de galanterie.</p>
+
+<p>La jeune fille resta muette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la belle recluse! murmura Chaverny.</p>
+
+<p>&mdash;L'Espagnole!... ajouta Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Celle pour qui M. le prince tient close sa petite maison derrière
+Saint-Magloire!</p>
+
+<p>Et ils admiraient, en connaisseurs qu'ils étaient, cette taille souple,
+amoureuse et noble à la fois, ce bas de jambe adorable, attaché à un
+pied de fée, cette splendide couronne de cheveux abondants, soyeux et
+plus noirs que le jais.</p>
+
+<p>C'était tout ce qu'ils pouvaient voir.</p>
+
+<p>L'inconnue portait une toilette de ville dont la richesse simple sentait
+la grande dame. Elle la portait bien.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit le prince, vous deviez voir <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> aujourd'hui même cette
+jeune et chère enfant, car elle m'est chère à plus d'un titre; et je le
+proclame, je ne comptais point que ce serait sitôt. Je ne me donne point
+l'honneur de vous présenter à elle en ce moment; il n'est pas temps.
+Attendez-moi ici, je vous prie. Tout à l'heure, nous aurons besoin de
+vous.</p>
+
+<p>Il prit la main de la jeune fille, après l'avoir baisée de nouveau, et
+la fit entrer dans son appartement, dont la porte se renferma sur eux.</p>
+
+<p>Vous eussiez vu aussitôt tous les visages changer, sauf celui du petit
+marquis de Chaverny, qui resta impertinent comme devant.</p>
+
+<p>Le maître n'était plus là; tous ces écoliers barbus avaient vacances.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! s'écria Gironne.</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous gênons pas! fit Montaubert.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, reprit Nocé, le feu roi fit une sortie semblable de madame
+de Montespan, devant toute la cour assemblée... Choisy, c'est ton
+vénérable oncle qui raconte cela dans ses mémoires. Monseigneur de Paris
+était présent, le chancelier, les princes, trois cardinaux et deux
+abbesses, sans compter le père Letellier. Le roi et sa comtesse devaient
+échanger <ins class="correction" title="solennement">solennellement</ins> leurs adieux pour rentrer, chacun de son côté,
+dans le giron de la vertu. Mais pas du tout: <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> madame de Montespan
+pleura; Louis le Grand larmoya, puis tous deux tirèrent leur révérence à
+l'austère assemblée, et de cette aventure naquit mademoiselle de Blois,
+qui est <ins class="correction" title="mainteuant">maintenant</ins> madame la duchesse d'Orléans.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle est belle! dit Chaverny tout rêveur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! fit Oriol, savez-vous une idée qui me vient? Cette assemblée de
+famille... si c'était pour un divorce!</p>
+
+<p>On se récria d'abord, puis chacun convint que la chose n'était pas
+impossible.</p>
+
+<p>Personne n'ignorait la profonde séparation qui existait entre le prince
+de Gonzague et sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ce diable d'homme est fin comme l'ambre, reprit Taranne, il est
+capable de laisser la femme et de garder la dot!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est là-dessus, ajouta Gironne, que nous allons donner nos votes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dis-tu, toi, Chaverny? demanda le gros Oriol.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, répliqua le petit marquis, que vous seriez des infâmes, si
+vous n'étiez des sots...</p>
+
+<p>&mdash;De par Dieu! petit cousin, s'écria Nocé, tu es à l'âge où l'on corrige
+les mauvaises habitudes; j'ai envie...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p>
+
+<p>&mdash;La la! s'interposa le paisible Oriol.</p>
+
+<p>Chaverny n'avait même pas regardé Nocé.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle est belle! fit-il une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;Chaverny est amoureux! s'écria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourquoi je lui pardonne, ajouta Nocé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en somme, demanda Gironne, que sait-on sur cette jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, répondit Navailles, sinon que M. de Gonzague la cache
+soigneusement, et que Peyrolles est l'eunuque chargé d'obéir aux
+caprices de cette belle personne.</p>
+
+<p>&mdash;Peyrolles n'a pas parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Peyrolles ne parle jamais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela qu'on le garde.</p>
+
+<p>&mdash;Elle doit être à Paris, reprit Nocé, depuis une ou deux semaines tout
+au plus; car, le mois passé, la Nivelle était reine et maîtresse dans la
+petite maison de M. le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis lors, ajouta Oriol, nous n'avons pas soupé une seule fois à la
+petite maison.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une manière de corps de garde dans le jardin, dit Montaubert;
+les chefs de poste sont tantôt Faënza, tantôt Saldagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mystère! mystère!</p>
+
+<p>&mdash;Prenons patience... Nous allons savoir cela aujourd'hui... Holà!
+Chaverny!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span></p>
+
+<p>Le petit marquis tressaillit comme si on l'eût éveillé en sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Chaverny, tu rêves!...</p>
+
+<p>&mdash;Chaverny, tu es muet!</p>
+
+<p>&mdash;Chaverny, parle! parle, quand même ce serait pour nous dire des
+injures!</p>
+
+<p>Le petit marquis appuya son menton contre sa main blanchette.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, vous vous damnez tous les jours trois ou quatre
+fois pour quelques chiffons de banque... Moi, pour cette belle fille-là,
+je me damnerai une fois, voilà tout.</p>
+
+<p>En quittant Cocardasse junior et Amable Passepoil, installés commodément
+à l'office devant un copieux repas, M. de Peyrolles était sorti de
+l'hôtel par la porte du jardin. Il prit la rue Saint-Denis, et, passant
+derrière l'église Saint-Magloire, il s'arrêta devant la porte d'un autre
+jardin dont les murs disparaissaient presque sous les branches énormes
+et pendantes d'une allée de vieux ormes.</p>
+
+<p>M. de Peyrolles avait dans la poche de son beau pourpoint la clef de
+cette porte.</p>
+
+<p>Il entra. Le jardin était solitaire. On voyait, au bout d'une allée en
+berceau, ombreuse jusqu'au mystère, un pavillon tout neuf, bâti dans le
+style grec, et dont le péristyle s'entourait de statues.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span></p>
+
+<p>Un bijou que ce pavillon! la dernière &oelig;uvre de l'architecte Oppenort!</p>
+
+<p>M. de Peyrolles s'engagea dans la sombre allée et gagna le pavillon.</p>
+
+<p>Dans le vestibule étaient plusieurs valets en livrée.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Saldagne? demanda Peyrolles.</p>
+
+<p>On n'avait point vu M. le baron de Saldagne depuis la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Et Faënza?</p>
+
+<p>Même réponse que pour Saldagne.</p>
+
+<p>La maigre figure de l'intendant prit une expression d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire ceci? pensa-t-il.</p>
+
+<p>Sans interroger autrement les valets, il demanda si mademoiselle était
+visible.</p>
+
+<p>Il y eut un va et vient de domestiques. On entendit la voix de la
+première camériste. Mademoiselle attendait M. de Peyrolles dans son
+boudoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dormi! s'écria-t-elle dès qu'elle l'aperçut, je n'ai pas
+fermé l'&oelig;il de la nuit!... Je ne veux plus demeurer dans cette
+maison!... La ruelle qui est de l'autre côté du mur est un coupe-gorge.</p>
+
+<p>C'était la jeune fille admirablement belle que nous avons vue entrer
+tout à l'heure chez M. de <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> Gonzague. Sans faire tort à sa toilette,
+elle était plus charmante encore, s'il est possible, dans son déshabillé
+du matin. Son peignoir blanc flottant laissait deviner les perfections
+de sa taille, légère et robuste à la fois; ses beaux grands cheveux
+noirs dénoués tombaient à flots abondants sur ses épaules, et ses petits
+pieds nus jouaient dans des mules de satin.</p>
+
+<p>Pour approcher de si près et sans danger pareille enchanteresse, il
+fallait être de marbre.</p>
+
+<p>M. de Peyrolles avait toutes les qualités de l'emploi de confiance qu'il
+remplissait auprès de son maître.</p>
+
+<p>Il eût disputé le prix de l'impassibilité à Mesrour, chef des eunuques
+noirs du calife Haroun-el-Reschild.</p>
+
+<p>Au lieu d'admirer les charmes de sa belle compagne, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Dona Cruz, M. le prince désire vous voir à son hôtel ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Miracle! s'écria la jeune fille; moi sortir de ma prison! moi
+traverser la rue! moi, moi! Êtes-vous bien sûr de ne pas rêver debout,
+monsieur de Peyrolles?</p>
+
+<p>Elle le regarda en face, puis elle éclata de rire, en exécutant
+très-remarquablement une pirouette double.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span></p>
+
+<p>L'intendant ajouta sans sourciller:</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous rendre à l'hôtel; M. le prince désire que vous fassiez
+toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! se récria encore la jeune fille, faire toilette! santa Virgen! je
+ne crois pas un mot de ce que vous me dites!</p>
+
+<p>&mdash;Je parle pourtant très-sérieusement, dona Cruz; dans une heure, il
+faut que vous soyez prête.</p>
+
+<p>Dona Cruz se regarda dans une glace et se rit au nez.</p>
+
+<p>Puis, pétulante comme la poudre:</p>
+
+<p>&mdash;Angélique! Justine! madame Langlois! Sont-elles lentes, ces
+Françaises! fit-elle en colère de ne les point voir arriver avant
+d'avoir été appelées. Madame Langlois, Justine, Angélique!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le temps..., voulut dire le flegmatique factotum.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, allez-vous-en! s'écria dona Cruz; vous avez fait votre
+commission... J'irai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui vous conduirai, rectifia Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'ennui! santa Maria! soupira dona Cruz; si vous saviez comme je
+voudrais voir une autre figure que la vôtre, mon bon monsieur de
+Peyrolles!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p>
+
+<p>Madame Langlois, Angélique et Justine, trois chambrières parisiennes,
+entrèrent ensemble à ce moment. Dona Cruz ne songeait déjà plus à elles.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas, dit-elle, que ces deux hommes restent la nuit dans ma
+maison, ils me font peur.</p>
+
+<p>Il s'agissait de Faënza et de Saldagne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la volonté de monseigneur, répliqua l'intendant.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je esclave? s'écria la pétulante enfant, déjà rouge de colère;
+ai-je demandé à venir ici? Si je suis prisonnière, c'est bien le moins
+que je puisse choisir mes geôliers! Dites-moi que je ne reverrai plus
+ces deux hommes ou je n'irai pas à l'hôtel...</p>
+
+<p>Madame Langlois, première camériste de dona Cruz, s'approcha de M. de
+Peyrolles et lui dit quelques mots à l'oreille. Le visage de
+l'intendant, qui était naturellement très-pâle, devint livide.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu cela? demanda-t-il d'une voix qui tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu, répondit la camériste.</p>
+
+<p>&mdash;Quand donc?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure. On vient de les trouver tous deux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;En dehors de la poterne qui donne sur la ruelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas qu'on parle à voix basse en ma présence, dit dona Cruz
+avec hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, repartit humblement l'intendant; qu'il vous suffise de
+savoir que ces deux hommes qui vous déplaisent..., vous ne les reverrez
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu'on m'habille, ordonna la belle fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont soupé hier soir en bas tous les deux, racontait cependant
+madame Langlois en reconduisant Peyrolles sur l'escalier. Saldagne, qui
+était de garde, a voulu reconduire M. de Faënza. Nous avons entendu dans
+la ruelle un cliquetis d'épées.</p>
+
+<p>&mdash;Dona Cruz m'a parlé de cela, interrompit Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Le bruit n'a pas duré longtemps, reprit la camériste; tout à l'heure
+un valet sortant par la ruelle s'est heurté contre deux cadavres.</p>
+
+<p>&mdash;Langlois! Langlois! appela en ce moment la belle recluse.</p>
+
+<p>&mdash;Allez! ajouta la camériste remontant les degrés précipitamment; ils
+sont là, au bout du jardin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
+
+<p>Dans le boudoir, les trois chambrières commencèrent l'&oelig;uvre facile et
+charmante de la toilette d'une jolie fille. Dona Cruz se livra bientôt
+tout entière au bonheur de se voir si belle. Son miroir lui souriait.</p>
+
+<p>Santa Virgen! elle n'avait jamais été si heureuse depuis son arrivée
+dans cette grande ville de Paris, dont elle n'avait vu que les rues
+longues et noires par une sombre nuit d'automne.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! se disait-elle, mon beau prince va tenir sa promesse... Je vais
+voir, être vue!... Paris, qu'on m'a tant vanté, va être pour moi autre
+chose qu'un pavillon isolé dans un froid jardin entouré de murs!</p>
+
+<p>Et, toute joyeuse, elle échappait aux mains de ses caméristes pour
+danser en rond autour de la chambre, comme une folle enfant qu'elle
+était...</p>
+
+<p>M. de Peyrolles, lui, avait gagné tout d'un temps le bout du jardin. Au
+fond d'une charmille sombre, sur un tas de feuilles sèches, il y avait
+deux manteaux étendus.</p>
+
+<p>Sous les manteaux on devinait la forme de deux corps humains.</p>
+
+<p>Peyrolles souleva en <ins class="correction" title="frisonnant">frissonnant</ins> le premier manteau, puis l'autre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></p>
+
+<p>Sous le premier était Faënza, sous le second Saldagne.</p>
+
+<p>Tous deux avaient au front une blessure pareille.</p>
+
+<p>Les dents de Peyrolles s'entre-choquèrent avec bruit. Il laissa retomber
+les manteaux.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>VI</h2>
+
+<h3>&mdash;Dona Cruz.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p>
+
+<p>Il y a une fatale histoire que tous les romanciers ont racontée au moins
+une fois en leur vie: c'est l'histoire de la pauvre enfant enlevée à sa
+mère,&mdash;qui était duchesse,&mdash;par les gypsies d'Écosse, par les brigands
+de la Calabre ou du Rhin, par les brigands de Hongrie ou par les gitanos
+d'Espagne.</p>
+
+<p>Nous ne savons absolument pas et nous prenons l'engagement de ne point
+l'apprendre, si notre belle dona Cruz était une duchesse volée ou une
+véritable fille de gitana.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p>
+
+<p>La chose certaine, c'est qu'elle avait passé sa vie entière parmi les
+gitanos, allant comme eux de ville en ville, de hameaux en bourgades en
+dansant sur la place publique, tant qu'on voulait pour un maravédis.</p>
+
+<p>C'est elle-même qui nous dira comment elle avait quitté ce métier libre,
+mais peu lucratif, pour venir habiter à Paris la petite maison de M. de
+Gonzague.</p>
+
+<p>Une demi-heure après sa toilette achevée, nous la retrouvons dans la
+chambre à coucher de ce dernier, émue malgré sa hardiesse, et toute
+confuse de la belle entrée qu'elle venait de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi Peyrolles ne vous a-t-il pas accompagnée? lui demanda
+Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Peyrolles, répondit la jeune fille,&mdash;a perdu la parole et le
+sens pendant que je faisais ma toilette... Il ne m'a quittée qu'un
+instant pour se promener au jardin...; quand il est revenu, il
+ressemblait à un homme frappé de la foudre. Mais, s'interrompit-t-elle
+d'une voix caressante, ce n'est pas pour parler de votre Peyrolles que
+vous m'avez fait venir, n'est-ce pas, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Gonzague en riant,&mdash;ce n'est pas pour parler de mon
+Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Dites vite! s'écria dona Cruz;&mdash;que <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> voulez-vous de moi?... Je
+brûle de le savoir, vous voyez bien! Dites vite!</p>
+
+<p>Gonzague la regardait attentivement.</p>
+
+<p>Il pensait:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cherché longtemps, mais pouvais-je trouver mieux?... Elle lui
+ressemble, sur ma foi! ce n'est pas une illusion que je me fais...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit dona Cruz, dites donc!</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez vous, chère enfant, repartit Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Retournerai-je dans ma prison?</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour longtemps...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit la jeune fille avec regret,&mdash;j'y retournerai?... Pour la
+première fois aujourd'hui, j'ai vu un coin de la ville au soleil...
+C'est beau!... ma solitude me semblera plus triste.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas à Madrid, objecta Gonzague, et il faut des
+précautions.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi des précautions? fais-je du mal pour que l'on me cache?</p>
+
+<p>&mdash;Non, assurément, dona Cruz; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tenez, monseigneur, l'interrompit-elle avec feu,&mdash;il faut que je
+vous parle: j'ai le c&oelig;ur trop plein... Vous n'avez pas besoin de me
+le rappeler, allez! Je vois bien que nous ne sommes plus à Madrid... mon
+pauvre beau Madrid, où j'étais pauvre, c'est vrai, orpheline,
+abandonnée..., <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> mais où j'étais libre... libre comme l'air du
+ciel!...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit, et ses sourcils noirs se froncèrent légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, monseigneur, dit-elle, que vous m'aviez promis bien des
+choses?</p>
+
+<p>&mdash;Je tiendrai plus que je n'ai promis, repartit Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est encore une promesse... et je commence à ne plus croire.</p>
+
+<p>Ses sourcils se détendirent et un voile de rêverie vint adoucir l'éclair
+aigu de son regard.</p>
+
+<p>&mdash;Ils me connaissaient tous, dit-elle,&mdash;les gens du peuple et les
+seigneurs... ils m'aimaient, et, quand j'arrivais on criait: «Venez,
+venez voir la gitanita, la gitanita qui va danser le bamboleo de Xerès!»
+et si je tardais à venir, il y avait toujours du monde... beaucoup de
+monde à m'attendre sur le plaza Santa, derrière l'Alcazar... Quand je
+rêve la nuit, je revois ces grands orangers du palais qui embaumaient
+l'air du soir et ces maisons à tourelles brodées, où s'ouvrait à demi la
+jalousie, vers la brune... Ah! ah! j'ai prêté ma mandoline à plus d'un
+grand d'Espagne! Beau pays! se reprit-elle les larmes aux yeux,&mdash;pays
+des parfums et des sérénades! Ici, l'ombre de vos arbres est froide et
+fait frissonner.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span></p>
+
+<p>Sa tête se pencha sur sa main. Gonzague la laissait dire et semblait
+songer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvenez-vous? dit-elle tout à coup;&mdash;c'était un soir... J'avais
+dansé plus tard que de coutume... Au détour de la rue sombre qui monte à
+l'Assomption, je vous vis soudain près de moi... j'eus peur et j'eus
+espoir. Quand <ins class="correction" title="vons">vous</ins> parlâtes, votre voix grave et douce me serra le
+c&oelig;ur; mais je ne songeai point à m'enfuir... Vous me dites en vous
+plaçant devant moi pour me barrer le passage:</p>
+
+<p>«&mdash;Comment vous appelez-vous, enfant?</p>
+
+<p>»&mdash;Santa-Cruz, répondis-je; on m'appelait Flor quand j'étais avec mes
+frères les gitanos de Grenade; mais les prêtres m'avaient donné avec le
+baptême le nom de Marie de la Sainte-Croix.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! me dîtes-vous,&mdash;vous êtes chrétienne?...» Peut-être ne vous
+souvenez-vous plus déjà de tout cela, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, dit Gonzague avec distraction;&mdash;je n'ai rien oublié.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, reprit dona Cruz, dont la voix eut un tremblement,&mdash;je me
+souviendrai de cette heure-là toute ma vie... Je vous aimais déjà...
+Comment? Je ne sais... Par votre âge, vous pourriez être mon père... et
+où trouverais-je un amant plus beau, plus noble, plus brillant que vous?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span></p>
+
+<p>Elle dit cela sans rougir.&mdash;Elle ne savait pas ce que c'était que notre
+pudeur.</p>
+
+<p>Ce fut un baiser de père que Gonzague déposa sur son front.</p>
+
+<p>Dona Cruz laissa échapper un gros soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me dites, reprit-elle: «Tu es trop belle, ma fille, pour danser
+ainsi sur la place publique avec un tambour de basque et une ceinture de
+faux sequins... Viens avec moi.»</p>
+
+<p>Je me mis à vous suivre. Je n'avais déjà plus de volonté.</p>
+
+<p>En entrant dans votre demeure, je reconnus bien que c'était le propre
+palais d'Alberoni. On me dit que vous étiez l'ambassadeur secret du
+régent de France auprès de la cour de Madrid.</p>
+
+<p>Que m'importait cela?&mdash;Nous partîmes le lendemain.&mdash;Vous ne me donnâtes
+point place dans votre chaise.</p>
+
+<p>Oh! je ne vous ai jamais dit cela, monseigneur, car c'est à peine si je
+vous entrevois à de rares intervalles. Je suis seule, je suis triste, je
+suis abandonnée!</p>
+
+<p>Je fis cette longue route de Madrid à Paris, cette route sans fin, dans
+un carrosse à rideaux épais et toujours fermés, je la fis en pleurant,
+je la fis avec des regrets plein le c&oelig;ur!... Je sentais bien déjà que
+j'étais une exilée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span></p>
+
+<p>Et combien de fois, combien de fois, sainte Vierge! durant ces heures
+silencieuses, n'ai-je pas regretté mes libres soirées, ma danse folle et
+mon rire perdu!...</p>
+
+<p>Gonzague ne l'écoutait plus: sa pensée était ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Paris! Paris! s'écria-t-elle avec une pétulance qui le fit
+tressaillir; vous souvenez-vous quel tableau vous m'aviez fait de
+Paris?... Paris, le paradis des belles filles!... le rêve enchanté, la
+richesse inépuisable, le luxe éblouissant... un bonheur qui ne rassasie
+pas! une fête de toute la vie... Vous souvenez-vous comme vous m'aviez
+enivrée?...</p>
+
+<p>Elle prit la main de Gonzague et la tint entre les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, monseigneur, fit-elle plaintivement, j'ai vu de nos
+belles fleurs d'Espagne dans votre jardin... elles sont bien faibles,
+bien tristes... elles vont mourir... Voulez-vous donc me tuer,
+monseigneur?...</p>
+
+<p>Et, se redressant soudain pour rejeter en arrière l'opulente parure de
+ses cheveux, elle alluma un rapide éclair dans sa prunelle.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, monseigneur, s'écria-t-elle,&mdash;je ne suis pas votre esclave;
+j'aime la foule, moi, la solitude m'effraye... j'aime le bruit; le
+silence <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> me glace... il me faut la lumière, le mouvement, le plaisir
+surtout, le plaisir qui fait vivre... La gaieté m'attire, le rire
+m'enivre, les chansons me charment... L'or du vin de Rotta met des
+diamants dans mes yeux, et quand je ris je sens bien que je suis plus
+belle!</p>
+
+<p>&mdash;Charmante folle, murmura Gonzague avec une caresse tout paternelle.</p>
+
+<p>Dona Cruz retira ses mains:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'étiez pas ainsi à Madrid!... fit-elle.</p>
+
+<p>Puis avec colère:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, je suis folle... mais je veux devenir sage... je
+m'en irai...</p>
+
+<p>&mdash;Dona Cruz!... fit le prince.</p>
+
+<p>Elle pleurait.&mdash;Il prit son mouchoir brodé pour essuyer doucement ses
+larmes.</p>
+
+<p>Sous ces larmes, qui n'avaient pas eu le temps de sécher, vint un fin
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;D'autres m'aimeront! dit-elle avec menace.</p>
+
+<p>Ce paradis, reprit-elle avec amertume.&mdash;C'était une prison!... vous
+m'avez trompée, prince... Un merveilleux boudoir m'attendait dans un
+pavillon qui semble détaché d'un palais de fée... du marbre, des
+peintures délicieuses, des draperies de velours brodé d'or... de l'or
+aussi aux lambris, et des sculptures, des <ins class="correction" title="cristeaux">cristaux</ins> aux voûtes...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p>
+
+<p>Mais à l'entour, poursuivit-elle, des ombrages sombres et mouillés...
+des pelouses noires, où tombent une à une les pauvres feuilles, mortes
+de ce froid qui me glace...</p>
+
+<p>Des caméristes muettes, des valets discrets, des <ins class="correction" title="gards">gardes</ins> du corps
+farouches... et pour majordôme, cet eunuque livide, ce Peyrolles...</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous à vous plaindre de M. de <ins class="correction" title="Peyvolles">Peyrolles</ins>? demanda Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Non... il est l'esclave de mes moindres désirs... il me parle avec
+douceur... avec respect même, et, chaque fois qu'il m'aborde, la plume
+de son feutre balaye la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous raillez, monseigneur!... ne savez-vous pas qu'il rive les verrous
+à ma porte, et qu'il joue près de moi le rôle d'un gardien de sérail?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous exagérez tout, dona Cruz!...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, l'oiseau captif ne regarde même pas les dorures de sa
+cage... je me déplais chez vous... j'y suis prisonnière... ma patience
+est à bout... je vous somme de me rendre ma liberté!</p>
+
+<p>Gonzague se prit à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me cacher ainsi à tous les yeux? reprit-elle;&mdash;répondez, je
+le veux!</p>
+
+<p>Sa tête charmante se dressait impérieuse.</p>
+
+<p>Gonzague souriait toujours.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'aimez pas? poursuivit-elle en rougissant, non point de
+honte, mais de dépit;&mdash;puisque vous ne m'aimez pas, vous ne pouvez être
+jaloux de moi!...</p>
+
+<p>Gonzague lui prit la main et la porta à ses lèvres.</p>
+
+<p>Elle rougit davantage.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru..., murmura-t-elle en baissant les yeux,&mdash;vous m'avez dit une
+fois que vous n'étiez pas marié... A toutes mes questions sur ce sujet,
+ceux qui m'entourent répondent par le silence... J'ai cru... quand j'ai
+vu que vous me donniez des maîtres de toutes sortes... quand j'ai vu que
+vous me faisiez enseigner tout ce qui fait le charme des dames
+françaises... pourquoi ne le dirai-je pas?... je me suis crue aimée!</p>
+
+<p>Elle s'arrêta pour glisser à la dérobée un regard vers Gonzague, dont
+les yeux exprimaient le plaisir et l'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Et je travaillais, continua-t-elle,&mdash;pour me rendre plus digne et
+meilleure... je travaillais avec courage, avec ardeur... rien ne me
+coûtait... Il me semblait qu'il n'y avait point d'obstacle assez fort
+pour entraver ma volonté...</p>
+
+<p>Vous souriez! s'écria-t-elle avec un véritable mouvement de
+fureur;&mdash;santa Virgen! <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> ne souriez pas ainsi, prince, ou vous me
+rendriez folle!</p>
+
+<p>Elle se plaça devant lui, et, d'un ton qui n'admettait plus de faux
+fuyants:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne <ins class="correction" title="n'aimez">m'aimez</ins> pas, que voulez-vous de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vous faire heureuse, dona Cruz, répondit Gonzague
+doucement,&mdash;je veux vous faire heureuse et puissante...</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi libre d'abord! s'écria la belle captive en pleine révolte.</p>
+
+<p>Et, comme Gonzague cherchait à la calmer:</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi libre! répéta-t-elle, libre! libre!... cela me suffit... je
+ne veux que cela!</p>
+
+<p>Puis, donnant cours à sa turbulente fantaisie:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux Paris!... je veux le Paris de vos promesses!... ce Paris
+bruyant et brillant que je devine à travers les murs de ma prison... Je
+veux sortir... je veux me montrer partout. A quoi me servent mes parures
+entre quatre murailles? Regardez-moi!... Pensiez-vous que j'allais
+m'éteindre dans mes larmes?</p>
+
+<p>Elle eut un retentissant éclat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi, prince; me voilà consolée... je ne pleurerai plus
+jamais, je rirai toujours, pourvu qu'on me montre l'Opéra, dont je ne
+sais que le nom, les fêtes, les danses...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, dona Cruz, interrompit Gonzague froidement,&mdash;vous mettrez
+votre plus riche parure.</p>
+
+<p>Elle releva sur lui son regard défiant et curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous conduirai, poursuivit Gonzague, au bal de M. le régent.</p>
+
+<p>Dona Cruz demeura comme abasourdie.</p>
+
+<p>Son visage, mobile et charmant, changea deux ou trois fois de couleur.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai, cela? demanda-t-elle enfin; car elle doutait encore.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez cela, vous? s'écria-t-elle;&mdash;oh! je vous pardonne tout,
+prince... vous êtes bon!... vous êtes mon ami!...</p>
+
+<p>Elle se jeta à son cou,&mdash;puis, le quittant, elle se mit à gambader comme
+une folle.</p>
+
+<p>Tout en dansant, elle disait:</p>
+
+<p>&mdash;Le bal du régent!... nous irons au bal du régent!... Les clôtures ont
+beau être épaisses, le jardin froid et désert, les fenêtres closes!...
+j'ai entendu parler du bal du régent!... je sais qu'on y verra des
+merveilles... et moi, je serai là!...</p>
+
+<p>Oh! merci! merci, prince! s'interrompit-elle;&mdash;si vous saviez comme vous
+êtes beau <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> quand vous êtes bon!... C'est au Palais-Royal, n'est-ce
+pas?... moi qui mourais d'envie de voir le Palais-Royal...</p>
+
+<p>Elle était tout au bout de la chambre. D'un bond, elle fut auprès de
+Gonzague et s'agenouilla sur un coussin à ses pieds.</p>
+
+<p>Et, toute sérieuse, elle demanda en croisant ses deux belles mains sur
+le genou du prince et en le regardant fixement:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle toilette ferai-je?</p>
+
+<p>Gonzague secoua la tête gravement.</p>
+
+<p>&mdash;Aux bals de la cour de France, dona Cruz, répondit-il,&mdash;il y a quelque
+chose qui rehausse et pare un beau visage encore plus que la toilette la
+plus recherchée.</p>
+
+<p>Dona Cruz essaya de deviner.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le sourire? dit-elle, comme un enfant à qui l'on propose une
+naïve énigme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répliqua Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la grâce?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... vous avez la grâce et le sourire, dona Cruz... la chose dont je
+vous parle...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas... n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Et, comme Gonzague tardait à répondre, elle ajouta, impatiente déjà:</p>
+
+<p>&mdash;Me la donnerez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la donnerai, dona Cruz.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce donc que je n'ai pas? interrogea la coquette, qui, en
+même temps, jeta son triomphant regard vers le miroir.</p>
+
+<p>Certes, le miroir ne pouvait suppléer à la réponse de Gonzague.</p>
+
+<p>Gonzague répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Un nom!</p>
+
+<p>Et voilà dona Cruz précipitée du sommet de sa joie.</p>
+
+<p>Un nom! Elle n'avait pas de nom!... Le Palais Royal, ce n'était pas la
+plaza Santa, derrière l'Alcazar.&mdash;Il ne s'agissait plus ici de danse au
+son d'un tambour de basque avec une ceinture de faux sequins autour des
+hanches.</p>
+
+<p>Oh! la pauvre dona Cruz!&mdash;Gonzague venait bien de lui faire une
+promesse...</p>
+
+<p>Mais la promesse de Gonzague!</p>
+
+<p>Et d'ailleurs, un nom, cela se donne-t-il?</p>
+
+<p>Le prince sembla marcher de lui-même au-devant de cette objection.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'aviez pas de nom, chère enfant, dit-il, toute ma tendre
+affection serait impuissante... mais votre nom n'est qu'égaré; c'est moi
+qui le retrouve... Vous avez un nom illustre parmi les plus illustres
+noms de France.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous!... s'écria la fillette éblouie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une famille, poursuivit Gonzague, dont le ton était
+solennel; une famille puissante et alliée à nos rois... Votre père était
+duc.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! répéta dona Cruz; il était duc, dites-vous?... Il est donc
+mort?</p>
+
+<p>Gonzague courba la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et ma mère?...</p>
+
+<p>La voix de la pauvre enfant tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère, repartit Gonzague,&mdash;est princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vit! s'écria dona Cruz, dont le c&oelig;ur bondit;&mdash;vous avez dit:
+«Elle est princesse!...» Elle vit! ma mère vit!... je vous en prie, je
+vous en prie, parlez-moi de ma mère!</p>
+
+<p>Gonzague mit un doigt sur sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Pas à présent, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Mais dona Cruz n'était pas faite pour se laisser prendre à ces airs de
+mystère.</p>
+
+<p>Elle saisit les deux mains de Gonzague.</p>
+
+<p>Vous allez me parler de ma mère, dit-elle, et tout de suite!&mdash;Mon Dieu!
+comme je vais l'aimer... Elle est bien bonne, n'est-ce pas?... et bien
+belle?</p>
+
+<p>C'est une chose singulière! s'interrompit-elle avec gravité;&mdash;j'ai
+toujours rêvé cela... Une voix en moi me disait que j'étais la fille
+d'une princesse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span></p>
+
+<p>Gonzague eut grand'peine à garder son sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont toutes les mêmes! pensa-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua dona Cruz,&mdash;quand je m'endormais, le soir, je la voyais,
+ma mère... toujours... toujours penchée à mon chevet... de grands beaux
+cheveux noirs... un collier de perles... de fiers sourcils... des
+pendants d'oreilles en diamants... et un regard si doux!... Comment
+s'appelle ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez le savoir encore, dona Cruz.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Un grand danger!...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends! je comprends! interrompit-elle, prise tout à coup par
+quelque romanesque souvenir... J'ai vu au théâtre de Madrid des
+comédies... C'était ainsi... On ne disait jamais du premier coup aux
+jeunes filles le nom de leur mère.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, approuva Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Un grand danger..., reprit dona Cruz; et cependant... j'ai de la
+discrétion, allez!... j'aurais gardé mon secret jusqu'à la mort!</p>
+
+<p>Elle se campa, belle et fière comme Chimène.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, repartit Gonzague;&mdash;mais vous n'attendrez pas
+longtemps, chère enfant... <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> Dans quelques heures, le secret de votre
+naissance vous sera révélé... En ce moment, vous ne devez savoir qu'une
+seule chose: c'est que vous ne vous appelez pas Maria de la Santa-Cruz.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vrai nom était Flor?</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc m'appelais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Vous reçûtes au berceau le nom de votre mère, qui était Espagnole...
+vous vous nommez Aurore.</p>
+
+<p>Dona Cruz tressaillit et répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Aurore!...</p>
+
+<p>Puis elle ajouta en frappant ses mains l'une contre l'autre:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une chose singulière!</p>
+
+<p>Gonzague la regardait attentivement. Il attendait qu'elle parlât.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette surprise?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce nom est rare, repartit la jeune fille devenue
+rêveuse,&mdash;et me rappelle...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous rappelle? interrogea Gonzague avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite Aurore! murmura dona Cruz, les yeux humides,&mdash;comme elle
+était bonne... et jolie! et comme je l'aimais!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span></p>
+
+<p>Gonzague faisait évidemment effort pour cacher sa fiévreuse curiosité.
+Heureusement que dona Cruz était tout entière à ses souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez connu, dit le prince en affectant une froide
+indifférence,&mdash;une jeune fille qui <ins class="correction" title="s'appellait">s'appelait</ins> Aurore?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Mon âge... nous étions deux enfants... et nous nous aimions
+tendrement, bien qu'elle fût heureuse, et moi bien pauvre...</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il longtemps de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Des années...</p>
+
+<p>Elle regarda Gonzague en face et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela vous intéresse donc, monsieur le prince?</p>
+
+<p>Gonzague était un de ces hommes qu'on ne trouve jamais hors de garde.</p>
+
+<p>Il prit la main de dona Cruz et répondit avec bonté:</p>
+
+<p>&mdash;Je m'intéresse à tout ce que vous aimez, ma fille... Parlez-moi de
+cette jeune Aurore qui fut votre amie autrefois.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>VII</h2>
+
+<h3>&mdash;Le prince de Gonzague.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p>
+
+<p>La chambre à coucher de Gonzague, riche et de plus beau luxe, comme tout
+le reste de l'hôtel, s'ouvrait, d'un côté, sur un entre-deux servant de
+boudoir, qui donnait dans le petit salon où nous avons laissé nos
+traitants et nos gentilshommes; de l'autre côté, elle communiquait avec
+la bibliothèque, riche et nombreuse collection qui n'avait pas de rivale
+à Paris.</p>
+
+<p>Gonzague était un homme très-lettré, savant latiniste, familier avec les
+grands littérateurs d'Athènes et de Rome, théologien subtil à l'occasion
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> et profondément versé dans les études philosophiques.</p>
+
+<p>S'il eût été seulement honnête homme avec cela, rien ne lui eût résisté.</p>
+
+<p>Mais le sens de la droiture lui manquait.&mdash;Plus on est fort quand on n'a
+point de règle, plus on s'écarte de la vraie voie.</p>
+
+<p>Il était comme ce prince des contes de l'enfance qui naît dans un
+berceau d'or entouré de fées amies. Les fées lui donnent tout, à cet
+heureux petit prince, tout ce qui peut faire la gloire et le bonheur
+d'un homme.&mdash;Mais on a oublié une fée; celle-ci se fâche; elle arrive en
+colère et dit: «Tu garderas tout ce que nos s&oelig;urs t'ont donné,
+mais...»</p>
+
+<p>Ce mais suffit pour rendre le petit prince malheureux entre les plus
+misérables.</p>
+
+<p>Gonzague était beau, Gonzague était puissamment riche, Gonzague était de
+race souveraine; il avait de la bravoure, ses preuves étaient faites; il
+avait de la science et de l'intelligence; peu d'hommes maniaient la
+parole avec autant d'autorité que lui; sa valeur diplomatique était
+connue et cotée fort haut; à la cour, tout le monde subissait son
+charme; mais...</p>
+
+<p>Mais il n'avait ni foi ni loi et son passé tyrannisait déjà son présent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span></p>
+
+<p>Il n'était plus le maître de s'arrêter sur la pente où il avait mis le
+pied dès ses plus jeunes années; fatalement, il était entraîné à mal
+faire pour couvrir et cacher ses anciens méfaits.</p>
+
+<p>C'eût été une riche organisation pour le bien; c'était pour le mal une
+machine vigoureuse. Rien ne lui coûtait. Après vingt-cinq ans, il ne
+sentait point encore de fatigues.</p>
+
+<p>Quant au remords, Gonzague n'y croyait pas plus qu'à Dieu.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas besoin d'apprendre au lecteur que dona Cruz était pour
+lui un instrument, instrument fort habilement choisi et qui, selon toute
+apparence, devait fonctionner à merveille.</p>
+
+<p>Gonzague n'avait point pris cette jeune fille au hasard. Il avait hésité
+longtemps avant de fixer son choix. Dona Cruz réunissait toutes les
+qualités qu'il avait rêvées, y compris certaine ressemblance assez vague
+assurément, mais suffisante pour que les indifférents pussent prononcer
+ce mot si précieux: «Il y a un <i>air de famille</i>.»</p>
+
+<p>Cela vous donne tout de suite à l'imposture une terrible vraisemblance.</p>
+
+<p>Mais une circonstance se présentait tout à coup, sur laquelle Gonzague
+n'avait point compté.</p>
+
+<p>En ce moment, malgré l'étrange révélation <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> que dona Cruz venait de
+recevoir, ce n'était pas elle qui était la plus émue.</p>
+
+<p>Gonzague avait besoin de toute sa diplomatie pour cacher son trouble.</p>
+
+<p>Et, malgré toute sa diplomatie, la jeune fille découvrit le trouble et
+s'en étonna.</p>
+
+<p>La dernière parole de Gonzague, tout adroite qu'elle était, laissa un
+doute dans l'esprit de dona Cruz. Le soupçon s'éveilla en elle. Les
+femmes n'ont pas besoin de comprendre pour se défier.</p>
+
+<p>Mais qu'y avait-il donc pour émouvoir ainsi un homme, fort surtout par
+son sang-froid? Un nom prononcé!</p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'un nom?</p>
+
+<p>D'abord, comme l'a dit notre belle recluse, le nom était rare.&mdash;Ensuite,
+il y a des pressentiments.</p>
+
+<p>Les athées croient à tout, sauf à Dieu. Gonzague était d'Italie et
+très-dévôt aux pressentiments.</p>
+
+<p>Ce nom l'avait violemment frappé.&mdash;C'était l'appréciation même de la
+violence du choc qui troublait maintenant Gonzague superstitieux.</p>
+
+<p>Il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un avertissement!</p>
+
+<p>Avertissement de qui?</p>
+
+<p>Gonzague croyait aux étoiles, ou du moins à <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> son étoile. Les étoiles
+ont une voix. Son étoile avait parlé.</p>
+
+<p>Si c'était une découverte, ce nom, tombé par hasard, les conséquences de
+cette découverte étaient si graves, que l'étonnement et le trouble du
+prince ne doivent plus être un sujet de surprise.</p>
+
+<p>Il y avait dix-huit ans qu'il cherchait!</p>
+
+<p>Il se leva, prenant pour prétexte un grand bruit qui montait des
+jardins, mais en réalité pour calmer son agitation et composer son
+visage.</p>
+
+<p>Sa chambre était située à l'angle rentrant formé par l'aile droite de la
+façade de l'hôtel donnant sur le jardin et le principal corps de logis.
+En face de ses fenêtres étaient celles de l'appartement occupé par
+madame la princesse de Gonzague.</p>
+
+<p>Là, d'épais rideaux retombaient sur les vitres de toutes les croisées
+closes.</p>
+
+<p>Dona Cruz, voyant le mouvement de Gonzague se leva aussi et voulut aller
+à la fenêtre. Ce n'était chez elle que curiosité d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Restez, lui dit Gonzague;&mdash;il ne faut pas encore qu'on vous voie.</p>
+
+<p>Au-dessous de la fenêtre et dans toute l'étendue du jardin dévasté, une
+foule compacte s'agitait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span></p>
+
+<p>Le prince ne donna pas même un coup d'&oelig;il à cela.</p>
+
+<p>Son regard s'attacha, pensif et sombre, aux croisées de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Viendra-t-elle? se dit-il.</p>
+
+<p>Dona Cruz avait repris sa place d'un air boudeur.</p>
+
+<p>&mdash;Quand même!... se dit encore Gonzague; la bataille serait au moins
+décisive!</p>
+
+<p>Puis, prenant son parti:</p>
+
+<p>&mdash;A tout prix, il faut que je sache...</p>
+
+<p>Au moment où il allait revenir vers sa jeune compagne, il crut
+reconnaître dans la foule cet étrange petit personnage dont
+l'excentrique fantaisie avait fait sensation ce matin dans le salon
+d'apparat,&mdash;le bossu, adjudicataire de la niche de Médor.</p>
+
+<p>Le bossu tenait un livre d'heures à la main et regardait, lui aussi, les
+fenêtres de madame de Gonzague.</p>
+
+<p>En toute autre circonstance, Gonzague eût peut-être donné quelque
+attention à ce fait, car il ne négligeait rien d'ordinaire.&mdash;Mais il
+voulait savoir.</p>
+
+<p>S'il fût resté une minute de plus à la croisée, voici ce qu'il aurait
+vu. Une femme descendit le perron de l'aile gauche, une camériste de la
+princesse; elle s'approcha du bossu, qui lui dit <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> rapidement
+quelques mots et lui remit le livre d'heures.</p>
+
+<p>Puis la camériste rentra chez madame la princesse et le bossu disparut.</p>
+
+<p>&mdash;Ce bruit venait d'une dispute entre mes nouveaux locataires, dit
+Gonzague en reprenant sa place auprès de dona Cruz.&mdash;Où en étions-nous,
+chère enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Au nom que je dois porter désormais.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom qui est le vôtre... Aurore... Mais quelque chose est venu à la
+traverse... Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous oublié déjà?... fit dona Cruz avec un malicieux sourire.</p>
+
+<p>Gonzague fit semblant de chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria-t-il;&mdash;nous y sommes... une jeune fille que vous aimiez et
+qui portait aussi le nom d'Aurore...</p>
+
+<p>&mdash;Une belle jeune fille... orpheline comme moi...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!... Et c'est à Madrid...</p>
+
+<p>&mdash;A Madrid.</p>
+
+<p>&mdash;Elle était Espagnole?</p>
+
+<p>&mdash;Non... elle était Française.</p>
+
+<p>&mdash;Française? répéta Gonzague, qui jouait admirablement l'indifférence.</p>
+
+<p>Il étouffa même un léger bâillement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span></p>
+
+<p>Vous eussiez dit qu'il poursuivait ce sujet d'entretien par simple
+complaisance.</p>
+
+<p>Seulement, toute son adresse était en pure perte. L'espiègle sourire de
+dona Cruz aurait dû l'en avertir.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui prenait soin d'elle? demanda-t-il d'un air distrait.</p>
+
+<p>&mdash;Une vieille femme...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui payait la duègne?</p>
+
+<p>&mdash;Un gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Français aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., Français.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune ou vieux?</p>
+
+<p>&mdash;Jeune... et très-beau.</p>
+
+<p>Elle le regardait en face.&mdash;Gonzague feignit de réprimer un second
+bâillement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi me parlez-vous de ces choses qui vous ennuient,
+monseigneur? s'écria dona Cruz en riant;&mdash;vous ne connaissez pas la
+jeune fille... vous ne connaissez pas le gentilhomme... je ne vous
+aurais jamais cru si curieux que cela.</p>
+
+<p>Gonzague vit bien qu'il fallait prendre la peine de jouer plus serré.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas curieux, mon enfant, répondit-il en changeant de
+ton;&mdash;vous ne me connaissez pas encore... Il est certain que je ne <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+m'intéresse personnellement ni à cette jeune fille ni à ce
+gentilhomme... quoique je connaisse beaucoup de monde à Madrid... Mais
+quand j'interroge, j'ai mes raisons pour cela... Voulez-vous me dire le
+nom de ce gentilhomme?</p>
+
+<p>Cette fois, les beaux yeux de dona Cruz exprimèrent une véritable
+défiance.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai oublié, répondit-elle sèchement.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que si vous le vouliez bien..., insista Gonzague en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète que je l'ai oublié!...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... en rassemblant vos souvenirs... Cherchons tous deux...</p>
+
+<p>&mdash;Mais que vous importe le nom de ce gentilhomme?</p>
+
+<p>&mdash;Cherchons, vous dis-je,&mdash;vous allez voir ce que j'en veux faire... Ne
+serait-ce point...?</p>
+
+<p>&mdash;M. le prince, interrompit la jeune fille, j'aurais beau chercher, je
+ne trouverais point.</p>
+
+<p>Cela fut dit si résolûment que toute insistance devenait impossible.</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlons plus, fit Gonzague; c'est fâcheux, voilà tout... et je
+vais vous dire pourquoi cela est fâcheux... Un gentilhomme français
+établi en Espagne ne peut être qu'un exilé... il y en a malheureusement
+beaucoup... Vous n'avez point de compagne de votre âge ici, ma <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+chère enfant; et l'amitié ne s'improvise pas... Je me disais: «J'ai du
+crédit... Je ferai gracier le gentilhomme, qui ramènera la jeune
+fille... et ma chère petite dona Cruz ne sera plus seule.»</p>
+
+<p>Il y avait dans ces paroles un tel accent de simplicité vraie, que la
+pauvre fillette en fut touchée jusqu'au fond du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-elle,&mdash;vous êtes bon!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de rancune, dit Gonzague en souriant;&mdash;il est temps
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me proposez là, dit dona Cruz,&mdash;je n'osais pas vous le
+demander, mais j'en mourais d'envie!... ma pauvre belle Aurore!... mais
+vous n'avez pas besoin de savoir le nom du gentilhomme... vous n'avez
+pas besoin d'écrire en Espagne... j'ai revu mon amie.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis peu?</p>
+
+<p>&mdash;Tout récemment.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc?</p>
+
+<p>&mdash;A Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Ici? fit Gonzague.</p>
+
+<p>Dona Cruz ne se défiait plus.&mdash;Gonzague gardait son sourire, mais il
+était pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! reprit la fillette sans être interrogée,&mdash;ce fut le jour de
+notre arrivée... Depuis que nous avions passé la porte <ins class="correction" title="Sainte">Saint</ins>-Honoré, je
+me disputais avec M. de Peyrolles <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> pour ouvrir les rideaux, qu'il
+tenait obstinément fermés... il m'empêcha ainsi de voir le Palais-Royal,
+et je ne le lui pardonnerai jamais... Au détour d'une petite rue, non
+loin de là, le carrosse frôlait les maisons... j'entendis qu'on chantait
+dans une salle basse... M. de Peyrolles avait la main sur le rideau,
+mais sa main se retira, parce que j'avais brisé dessus mon éventail!...
+J'avais reconnu la voix; je soulevai le rideau... Ma petite Aurore,
+toujours la même, mais bien plus belle, était à la fenêtre de la salle
+basse.</p>
+
+<p>Gonzague tira ses tablettes de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Je poussai un cri, poursuivit dona Cruz;&mdash;le carrosse avait repris le
+grand trot;&mdash;je voulus descendre... je fis le diable... ah! si j'avais
+été assez forte pour étrangler votre Peyrolles!...</p>
+
+<p>&mdash;C'était, dites-vous, interrompit Gonzague, une rue aux environs du
+Palais-Royal?</p>
+
+<p>&mdash;Tout auprès?</p>
+
+<p>&mdash;La reconnaîtriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit dona Cruz,&mdash;je sais comment on l'appelle!... mon premier soin
+fut de le demander à M. de Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment l'appelle-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;La rue du Chantre... Mais qu'écrivez-vous donc là, monseigneur?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span></p>
+
+<p>Gonzague traçait en effet, quelques mots sur ses tablettes. Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il faut pour que vous puissiez revoir votre amie.</p>
+
+<p>Dona Cruz se leva, le rouge du plaisir au front, la joie dans les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bon! répéta-t-elle, vous êtes donc véritablement bon!</p>
+
+<p>Gonzague ferma ses tablettes et les serra!</p>
+
+<p>&mdash;Chère enfant, vous en pourrez juger bientôt... répondit-il.
+Maintenant, il faut nous séparer pour quelques instants... vous allez
+assister à une cérémonie solennelle... ne craignez point d'y montrer
+votre embarras ou votre trouble... c'est naturel... on vous en saura
+gré.</p>
+
+<p>Il se leva et prit la main de dona Cruz.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une demi-heure, tout au plus, reprit-il, vous allez voir votre
+mère.</p>
+
+<p>Dona Cruz mit la main sur son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Que dirai-je?... fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez rien à cacher des misères de votre enfance... rien,
+entendez-vous... vous n'avez rien à dire, sinon la vérité... la vérité
+tout entière.</p>
+
+<p>Il souleva une <ins class="correction" title="daperie">draperie</ins> derrière laquelle était un boudoir.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez ici, dit-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura la jeune fille;&mdash;et je vais prier Dieu... pour ma mère!</p>
+
+<p>&mdash;Priez, dona Cruz, priez... cette heure est solennelle dans votre vie.</p>
+
+<p>Elle entra dans le boudoir. La draperie retomba sur elle après que
+Gonzague lui eut baisé la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mon rêve!... pensait-elle tout haut:&mdash;ma mère est princesse!</p>
+
+<p>Gonzague, resté seul, s'assit devant son bureau, la tête entre ses deux
+mains. C'est lui qui avait besoin de se recueillir: un monde de pensées
+s'agitait dans son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Rue du Chantre!... murmura-t-il.&mdash;Est-elle seule?... l'a-t-il
+suivie?... Ce serait audacieux!... mais est-ce bien elle?</p>
+
+<p>Il resta un instant les yeux fixés dans le vide.</p>
+
+<p>Puis il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce dont il faut s'assurer tout d'abord.</p>
+
+<p>Il sonna; personne ne répondit.</p>
+
+<p>Il appela Peyrolles par son nom.&mdash;Nouveau silence.</p>
+
+<p>Gonzague se leva et passa vivement dans la bibliothèque, où d'ordinaire
+le factotum attendait ses ordres: la bibliothèque était déserte.</p>
+
+<p>Sur la table, seulement, il y avait un pli à l'adresse de Gonzague.
+Celui-ci l'ouvrit.</p>
+
+<p>Le billet contenait ces mots:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p>
+
+<p>«Je suis venu; j'avais beaucoup à vous dire. Il s'est passé d'étranges
+choses au pavillon.»</p>
+
+<p>Puis, en forme de <i>post-scriptum</i>:</p>
+
+<p>«M. le cardinal de Lorraine est chez la princesse. Je veille.»</p>
+
+<p>Gonzague froissa le billet.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont tous lui dire, murmura-t-il:&mdash;«Assistez au conseil... pour
+vous-même... pour votre enfant, s'il existe...» Elle se roidira... elle
+ne viendra pas!... c'est une femme morte... Et qui l'a tuée?...
+s'interrompit-il, le front plus pâle et l'&oelig;il baissé.</p>
+
+<p>Il pensait tout haut, malgré lui.</p>
+
+<p>&mdash;Fière créature autrefois... belle au-dessus des plus belles!... douce
+comme les anges... vaillante autant qu'un chevalier!... c'est la seule
+femme que j'eusse aimée, si j'avais pu aimer une seule femme!</p>
+
+<p>Il se redressa, et le sourire sceptique revint à ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun pour soi ici-bas! fit-il;&mdash;suis-je cause, moi, que la loi
+humaine soit faite ainsi? est-ce ma faute si, pour s'élever au-dessus de
+certain niveau, il faut mettre le pied sur des marches qui sont des
+têtes ou des c&oelig;urs?</p>
+
+<p>Comme il rentrait dans sa chambre, son regard <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> tomba sur les
+draperies du boudoir où dona Cruz était renfermée.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-là prie, dit-il en riant;&mdash;eh bien, j'aurais presque envie de
+croire maintenant à cette billevesée qu'on nomme la voix du sang... Elle
+a été émue, mais pas trop... pas comme une vraie fille à qui on eût dit
+les mêmes paroles: «Tu vas voir ta mère.» Bah!... une petite
+bohémienne!... elle a songé aux diamants... aux fêtes... on ne peut pas
+apprivoiser les loups!</p>
+
+<p>Il alla mettre son oreille à la porte du boudoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle prie, s'écria-t-il, tout de bon!... C'est une chose
+singulière! tous ces enfants du hasard ont, dans un coin de leur
+extravagante cervelle, une idée qui naît avec leur première dent et qui
+ne meurt qu'avec leur dernier soupir: l'idée que leur mère est
+princesse... Tous!... ils cherchent, la hotte sur le dos, le roi leur
+père... Celle-ci est charmante! se reprit-il,&mdash;un vrai bijou!... comme
+elle va me servir naïvement et sans le savoir!... Si une bonne paysanne,
+sa vraie mère, venait aujourd'hui lui tendre les bras, palsambleu! elle
+se fâcherait tout rouge!... Nous allons avoir des larmes au récit de son
+enfance... La comédie se glisse partout!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span></p>
+
+<p>Sur son bureau, il y avait un flacon de cristal plein de vin d'Espagne
+et un verre. Il se versa rasade et but.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Philippe! dit-il en s'asseyant devant ses papiers épars,&mdash;ceci
+est le grand coup de dé!... nous allons jeter un voile sur le passé
+aujourd'hui ou jamais!... Belle partie! bel enjeu! les millions de la
+banque de Law peuvent faire comme les sequins de <i>Mille et une Nuits</i> et
+se changer en feuilles sèches... mais les immenses domaines de Nevers...
+voilà le solide!</p>
+
+<p>Il mit en ordre ses notes préparées longtemps à l'avance.</p>
+
+<p>Peu à peu, son front se rembrunissait comme si une pensée terrifiante se
+fût emparée de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas à se faire illusion, dit-il en cessant de travailler pour
+réfléchir encore:&mdash;la vengeance du régent serait implacable... il est
+léger, il est oublieux, mais il se souvient de Philippe de Nevers, qu'il
+aimait plus qu'un frère... j'ai vu des larmes dans ses yeux quand il
+regardait ma femme en deuil... la veuve de Nevers!&mdash;Mais quelle
+apparence!... s'interrompit-il. Il y a dix-neuf ans... Et pas une voix
+ne s'est élevée contre moi!...</p>
+
+<p>Il passa le revers de la main sur son front <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> comme pour chasser
+cette obsédante pensée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal! conclut-il,&mdash;j'aviserai à cela... je trouverai un
+coupable... et, le coupable puni, tout sera dit: je dormirai tranquille!</p>
+
+<p>Parmi les papiers étalés devant lui et presque tous écrits en chiffres,
+il y en avait un qui portait:</p>
+
+<p>«Savoir si madame de Gonzague croit sa fille morte ou vivante.»</p>
+
+<p>Et au-dessous:</p>
+
+<p>«Savoir si l'acte de naissance est en son pouvoir.»</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, il faudrait qu'elle vînt, pensa Gonzague; je donnerais cent
+mille livres pour savoir seulement si elle a l'acte de naissance... ou
+même si l'acte de naissance existe; car, s'il existait je l'aurais.&mdash;Et
+qui sait? reprit-il emporté par ses espoirs renaissants,&mdash;qui sait!...
+Les mères sont un peu comme ces bâtards dont je parlais tout à l'heure
+et qui voient partout leurs parents... Les mères voient partout leurs
+enfants... je ne crois pas le moins du monde à l'infaillibilité des
+mères... Qui sait? trompée elle-même la première, elle va peut-être
+ouvrir les bras à ma petite gitana.&mdash;Ah! par exemple, s'interrompit-il,
+victoire! victoire en ce cas-là!... des fêtes, des <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> cantiques
+d'actions de grâces, des banquets... salut à l'héritière de Nevers!...</p>
+
+<p>Il riait.&mdash;Quand son rire cessa, il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Puis, dans quelques semaines,&mdash;tout doucement,&mdash;sans bruit,&mdash;mort
+d'une jeune et belle princesse... il en meurt tant de ces jeunes
+filles!... deuil général... oraison funèbre par un archevêque...&mdash;Sur ma
+foi! s'écria-t-il,&mdash;les uns meurent pour que les autres vivent!... La
+jeune et belle princesse me laissera héritier d'une fortune énorme... et
+que j'aurai bien gagnée!</p>
+
+<p>Deux heures de relevée sonnèrent à l'horloge de Saint-Magloire. C'était
+le moment fixé pour l'ouverture du tribunal de famille.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>VIII</h2>
+
+<h3>&mdash;La veuve de Nevers.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span></p>
+
+<p>Certes, on ne peut pas dire que ce noble hôtel de Lorraine fût
+prédestiné à devenir un tripot d'agioteurs; cependant, il faut bien
+avouer qu'il était admirablement situé et disposé pour cela. Les trois
+faces du jardin, longeant les rues Quincampoix, Saint-Denis et
+Aubry-le-Boucher, fournissaient trois entrées précieuses. La première
+surtout valait en or le pesant des pierres de taille de son portail tout
+neuf.</p>
+
+<p>Ce champ de foire n'était-il pas bien plus commode que la rue
+Quincampoix elle-même, <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> toujours boueuse et bordée d'affreux bouges
+où l'on assassinait volontiers les traitants?</p>
+
+<p>Les jardins de Gonzague étaient évidemment destinés à détrôner la rue
+Quincampoix. Tout le monde prédisait cela et, par hasard, tout le monde
+avait raison.</p>
+
+<p>On avait parlé du défunt bossu, Ésope I<sup>er</sup>, pendant vingt-quatre
+heures. Un ancien soldat aux gardes, nommé Gruel, et surnommé la
+Baleine, avait essayé de prendre sa place. Mais la Baleine avait dix
+pieds entre tête et queue: c'était gênant.</p>
+
+<p>La Baleine avait beau se baisser, son dos était toujours trop haut pour
+faire un pupitre commode.</p>
+
+<p>Seulement, la Baleine avait annoncé franchement qu'elle dévorerait tout
+Jonas qui lui ferait concurrence. Cette menace arrêtait tous les bossus
+de la capitale.</p>
+
+<p>La Baleine était de taille et de vigueur à les avaler tous les uns après
+les autres.</p>
+
+<p>Ce n'était pas un garçon méchant que ce la Baleine, mais il buvait six
+ou huit pots de vin par jour, et le vin était cher en cette année 1717.</p>
+
+<p>Quand notre bossu, adjudicataire de la niche, vint prendre possession de
+son domaine, on rit <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> beaucoup dans les jardins de Nevers. Toute la
+rue Quincampoix vint le voir. On le baptisa du premier coup Ésope II, et
+son dos à gibbosité parfaitement confortable, eut un succès fou.</p>
+
+<p>Mais la Baleine gronda; Médor aussi.</p>
+
+<p>La Baleine vit tout de suite dans Esope II un rival vainqueur. Comme
+Médor était aussi maltraité que lui, ces deux grandes rancunes s'unirent
+entre elles! La Baleine devint le protecteur de Médor, dont les longues
+dents se montraient de haut en bas, chaque fois qu'il voyait le nouveau
+possesseur de sa niche.</p>
+
+<p>Tout ceci était gros d'événements tragiques. On ne douta pas un seul
+instant que le bossu ne fût destiné à devenir la pâture de la Baleine.</p>
+
+<p>En conséquence, pour se conformer aux traditions bibliques, on lui donna
+le second sobriquet de Jonas.</p>
+
+<p>Personne ne savait son vrai nom. C'était Ésope II, dit Jonas.</p>
+
+<p>Bien des gens, droits sur leur échine, n'ont pas une si longue
+étiquette.</p>
+
+<p>Il n'y avait pourtant rien de trop. Ésope était bossu; le cétacé mangea
+Jonas: Ésope II, dit Jonas, exprimait d'une façon élégante et précise
+l'idée d'un bossu digéré par une baleine. C'était toute une biographie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p>
+
+<p>Ésope II ne semblait point s'inquiéter beaucoup du sort affreux qui
+l'attendait. Il avait pris possession de sa niche et l'avait meublée
+fort proprement d'un petit banc et d'un coffre. A tout prendre, Diogène,
+dans son tonneau, qui était une amphore, n'était pas encore si bien
+logé.</p>
+
+<p>Et Diogène avait cinq pieds six pouces, au dire de tous les historiens.</p>
+
+<p>Ésope II ceignit ses reins d'une corde à laquelle pendait un bon sac de
+grosse toile. Il acheta une planche, une écritoire et des plumes. Son
+fonds était monté.</p>
+
+<p>Quand il voyait un marché près de se conclure, il s'approchait
+discrètement,&mdash;tout à fait comme Ésope I<sup>er</sup>, son regrettable
+prédécesseur. Il mouillait d'encre sa plume et attendait.</p>
+
+<p>Le marché conclu, il présentait la planche et l'écritoire ornée de
+plumes.</p>
+
+<p>On mettait la planche sur sa bosse, les titres sur la planche, et on
+signait aussi commodément que dans l'échoppe d'un écrivain public.</p>
+
+<p>Cela fait, Ésope II reprenait son écritoire d'une main, sa planche de
+l'autre.&mdash;La planche servait de sébile et recevait l'offrande, qui,
+finalement, s'en allait dans le sac de grosse toile.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span></p>
+
+<p>Il n'y avait point de tarif. Ésope II, à l'exemple de son modèle,
+recevait tout, excepté la monnaie de cuivre.&mdash;Mais connaissait-on le
+cuivre, rue Quincampoix?</p>
+
+<p>Le cuivre, en ce temps bien heureux, ne servait plus qu'à faire du
+vert-de-gris pour empoisonner les oncles riches.</p>
+
+<p>Ésope II était là depuis dix heures du matin. Vers une heure après midi,
+il appela un des nombreux marchands de viande froide qui allaient et
+venaient dans cette foire au papier. Il acheta un bon pain à la croûte
+dorée, une poularde qui faisait plaisir à voir et une bouteille de
+chambertin.</p>
+
+<p>Que voulez-vous! Il voyait que le métier marchait.&mdash;Son devancier
+n'aurait pas fait cela.</p>
+
+<p>Ésope II s'assit sur son petit banc, étala ses vivres sur son coffre et
+dîna magistralement à la face des spectateurs qui attendaient son bon
+plaisir.</p>
+
+<p>Les pupitres vivants ont ce désavantage: c'est qu'ils dînent.</p>
+
+<p>Mais voyez l'engouement! On fit queue à la porte de la niche et personne
+ne s'avisa d'emprunter le grand dos de la Baleine. Le géant, obligé de
+boire à crédit, buvait double. Il poussait des rugissements, et Médor,
+son affidé, grinçait des dents avec rage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Holà! Jonas! criait-on de toutes parts;&mdash;as-tu bientôt fini de dîner?</p>
+
+<p>Jonas était bon prince; il renvoyait à la Baleine. Mais on voulait
+Jonas.</p>
+
+<p>C'était plaisir que de signer sur sa bosse. On eût signé pour signer,
+tant Jonas y mettait de bonne grâce.</p>
+
+<p>Et puis, il n'avait pas la langue dans sa poche. Ces bossus, vous savez,
+ont tant d'esprit! On citait déjà ses bons mots.</p>
+
+<p>Aussi, la Baleine le guettait.</p>
+
+<p>Quand il eut fini de dîner, il cria de sa petite voix aigrelette:</p>
+
+<p>&mdash;Soldat, mon ami, veux-tu de mon poulet?</p>
+
+<p>La Baleine avait faim, mais la jalousie le tenait.</p>
+
+<p>&mdash;Petit maraud, s'écria-t-il, tandis que Médor poussait des
+hurlements,&mdash;me prends-tu pour un mangeur de restes?</p>
+
+<p>&mdash;Alors envoie ton chien, soldat, repartit paisiblement Ésope II, et ne
+me dis pas d'injures.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu veux mon chien! rugit la Baleine, tu vas l'avoir! tu vas
+l'avoir!</p>
+
+<p>Il siffla et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pille! Médor! pille!</p>
+
+<p>Il y avait déjà cinq ou six jours que la Baleine <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> exerçait dans les
+jardins de Nevers. D'ailleurs, il est de ces sympathies qui naissent à
+première vue. Médor et la Baleine s'entendaient.</p>
+
+<p>Médor poussa un hurlement rauque et s'élança.</p>
+
+<p>&mdash;Gare-toi, bossu! crièrent les agioteurs.</p>
+
+<p>Ésope II attendit le chien de pied ferme. Au moment où Médor allait
+rentrer dans son ancienne niche comme en pays conquis, Ésope II,
+saisissant son poulet par les deux pattes, lui en appliqua un maître
+coup sur le mufle.</p>
+
+<p>O prodige! Médor, au lieu de se fâcher, se mit à se lécher les babines.
+Sa langue allait de ci de là, cherchant les bribes de volaille qui
+restaient attachées à son poil.</p>
+
+<p>Un large éclat de rire accueillit ce beau stratagème de guerre.</p>
+
+<p>Cent voix crièrent à la fois:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bossu, bravo!</p>
+
+<p>&mdash;Médor! gredin! pille! pille! faisait de son côté le géant.</p>
+
+<p>Mais le lâche Médor trahissait définitivement. Ésope II venait de
+l'acheter au prix d'une cuisse de son poulet, offerte à la volée.</p>
+
+<p>Ce que voyant, le géant ne mit plus de bornes à sa fureur. Il se rua à
+son tour vers la niche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Jonas! pauvre Jonas! cria le ch&oelig;ur de marchands.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span></p>
+
+<p>Jonas sortit de sa niche et se mit en face de la Baleine qu'il regarda
+en riant.</p>
+
+<p>La Baleine le prit par la nuque et l'enleva de terre. Jonas riait
+toujours.</p>
+
+<p>Au moment où la Baleine allait le rejeter à terre, on vit Jonas se
+roidir, poser la pointe du pied sur le genou du colosse et rebondir
+comme un chat.</p>
+
+<p>Personne n'aurait trop su dire comment cela se fit, tant le mouvement
+fut rapide. La chose certaine, c'est que Jonas était à califourchon sur
+le gros dos de la Baleine,&mdash;et qu'il riait encore.</p>
+
+<p>Il y eut dans la foule un long murmure de satisfaction.</p>
+
+<p>Ésope II dit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Soldat, demande grâce ou je vais t'étrangler!</p>
+
+<p>Le géant rugissant, écumant, ruant, faisait des efforts insensés pour
+dégager son cou. Ésope II, voyant qu'on ne lui demandait point grâce,
+serra les genoux. Le géant tira la langue. On le vit devenir écarlate,
+puis bleuir: il paraît que ce bossu avait de vigoureux muscles.</p>
+
+<p>Au bout de quelques secondes, la Baleine vomit un dernier blasphème et
+cria grâce d'une voix étranglée.&mdash;La foule trépigna.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p>
+
+<p>Jonas lâcha prise aussitôt, sauta à terre lestement, jeta une pièce d'or
+sur les genoux du vaincu et courut chercher sa planche, ses plumes, son
+écritoire en disant gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, pratiques! à la besogne!</p>
+
+<p>Aurore de Caylus, veuve du duc de Nevers, femme du prince de Gonzague,
+était assise dans un haut fauteuil à dossier droit, en bois d'ébène
+comme l'ameublement entier de son oratoire. Elle portait le deuil sur
+elle et autour d'elle.</p>
+
+<p>Son costume, simple jusqu'à l'austérité, allait bien à l'austère
+simplicité de sa retraite.</p>
+
+<p>C'était une chambre à voûte carrée, dont les quatre pans encadraient un
+médaillon central, peint par Eustache Lesueur dans cette manière
+ascétique qui marque la deuxième époque de la vie.</p>
+
+<p>Les boiseries de chêne noir, sans dorures, avaient au centre de leurs
+panneaux de belles tapisseries représentant des sujets de piété.</p>
+
+<p>Entre les deux croisées, un autel était dressé.&mdash;L'autel était en deuil,
+comme si le dernier office qu'on y avait célébré eût été la messe des
+morts.</p>
+
+<p>Vis-à-vis de l'autel, était un portrait en pied du duc Philippe de
+Nevers à l'âge de vingt ans. Le portrait était signé Mignard. Le duc y
+avait <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> son costume de colonel de hussards-Carignan. Autour du cadre
+se drapait un crêpe noir.</p>
+
+<p>C'était un peu la retraite d'une veuve païenne, malgré les pieux
+emblèmes qui s'y montraient de toutes parts. Artémise, baptisée, eût
+rendu un culte moins éclatant au souvenir du roi Mausole. Le
+christianisme veut dans la douleur plus de résignation et moins
+d'emphase.</p>
+
+<p>Mais il est si rare qu'on soit obligé d'adresser pareil reproche aux
+veuves!&mdash;D'ailleurs, il ne faut pas perdre de vue la position
+particulière de la princesse qui avait cédé à la force en épousant M. de
+Gonzague. Ce deuil était comme un drapeau de séparation et de
+résistance.</p>
+
+<p>Il y avait dix-huit ans qu'Aurore de Caylus était la femme de Gonzague.
+On peut dire qu'elle ne le connaissait pas. Elle n'avait jamais voulu ni
+le voir ni l'entendre.</p>
+
+<p>Gonzague avait fait tout au monde pour obtenir un rapprochement. Il est
+certain que Gonzague l'avait aimée: peut-être l'aimait-il encore, à sa
+manière. Il avait grande opinion de lui-même et avec raison. Il pensait,
+tant il était sûr de son éloquence, que si une fois la princesse
+consentait à l'écouter, il sortirait vainqueur de l'épreuve.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span></p>
+
+<p>Mais la princesse, inflexible dans son désespoir, ne voulait point être
+consolée.</p>
+
+<p>Elle était seule dans la vie. Elle se complaisait en cet abandon. Elle
+n'avait pas un ami, ni une confidente,&mdash;et le directeur de sa conscience
+lui-même n'avait que le secret de ses péchés.</p>
+
+<p>C'était une femme fière et endurcie à souffrir. Un seul sentiment
+restait vivant dans ce c&oelig;ur engourdi: l'amour maternel.</p>
+
+<p>Elle aimait uniquement, passionnément le souvenir de sa fille.</p>
+
+<p>La mémoire de Nevers était pour elle comme une religion.&mdash;La pensée de
+sa fille la ressuscitait et lui rendait de vagues rêves d'avenir.</p>
+
+<p>Personne n'ignore l'influence profonde exercée sur notre être par les
+objets matériels. La princesse de Gonzague, toujours seule avec ses
+femmes qui avaient défense de lui parler, toujours entourée de tableaux
+muets et lugubres, était amoindrie dans son intelligence et dans sa
+sensibilité.</p>
+
+<p>Elle disait parfois au prêtre qui la confessait:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis une morte.</p>
+
+<p>C'était vrai! La pauvre femme restait dans la vie comme un fantôme. Son
+existence ressemblait à un douloureux sommeil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p>
+
+<p>Le matin, quand elle se levait, ses femmes silencieuses procédaient à sa
+lugubre toilette,&mdash;puis sa lectrice ouvrait un livre de piété.</p>
+
+<p>A neuf heures, le chapelain venait dire la messe des morts.</p>
+
+<p>Tout le reste de la journée, elle restait assise, immobile, froide,
+seule!</p>
+
+<p>Elle n'était pas sortie de l'hôtel une seule fois depuis son mariage.</p>
+
+<p>Le monde l'avait crue folle. Peu s'en était fallu que la cour ne dressât
+un autel à Gonzague pour son dévouement conjugal.&mdash;Jamais, en effet, une
+plainte n'était tombée de la bouche de Gonzague.</p>
+
+<p>Une fois la princesse dit à son confesseur qui lui voyait les yeux
+rougis par les larmes:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rêvé que je revoyais ma fille... Elle n'était plus digne de
+s'appeler mademoiselle de Nevers.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous fait dans votre rêve? demanda le prêtre.</p>
+
+<p><ins class="correction" title="Le">La</ins> princesse, plus pâle qu'une morte et oppressée, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait ce que je ferais en réalité... Je l'ai chassée!</p>
+
+<p>Elle fut plus triste et plus morne depuis ce moment, cette idée la
+poursuivait sans cesse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p>
+
+<p>Elle n'avait jamais cessé, cependant, de faire les plus actives
+recherches en France et à l'étranger. Gonzague avait toujours caisse
+ouverte pour les désirs de sa femme. Seulement, il s'arrangeait de
+manière que tout le monde fût dans le secret de ses générosités.</p>
+
+<p>Au commencement, la princesse avait cédé plus d'une fois au besoin de
+s'épancher. On n'arrive pas tout de suite à cet austère courage qu'il
+faut pour pratiquer l'isolement complet. La princesse était trahie.
+Gonzague achetait à prix d'argent tout ce qui l'entourait.</p>
+
+<p>Depuis des années, elle n'avait plus confiance qu'en Dieu.</p>
+
+<p>Au commencement de la saison, son confesseur avait pourtant placé près
+d'elle une femme de son âge, veuve comme elle, qui lui inspirait de
+l'intérêt. Cette femme se nommait Madeleine Giraud. Elle était douce et
+dévouée.</p>
+
+<p>La princesse avait fait choix d'elle pour l'attacher plus
+particulièrement à sa personne.</p>
+
+<p>C'était Madeleine Giraud qui répondait maintenant à M. de Peyrolles,
+chargé deux fois par jour de venir chercher des nouvelles de la
+princesse, demander pour Gonzague la faveur de présenter ses hommages et
+annoncer que le couvert de madame la princesse était mis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p>
+
+<p>Nous connaissons la réponse quotidienne et uniforme de Madeleine:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la princesse remercie M. de Gonzague; elle ne reçoit pas; elle
+est trop souffrante pour se mettre à table.</p>
+
+<p>Ce matin, Madeleine avait eu beaucoup d'ouvrage. Contre l'ordinaire, de
+nombreux visiteurs s'étaient présentés, demandant à être introduits
+auprès de la princesse. C'étaient tous gens graves et considérables: M.
+de Lamoignon, le chancelier d'Aguesseau, le cardinal de Lorraine,&mdash;MM.
+les ducs de Poix et de Montmorency Luxembourg, ses cousins, le prince de
+Monaco avec Valentinois son fils et bien d'autres.</p>
+
+<p>Ils venaient tous la voir à l'occasion de ce solennel conseil de famille
+qui devait avoir lieu aujourd'hui même et dont ils étaient membres.</p>
+
+<p>Sans s'être donné le mot, ils désiraient s'éclairer sur la situation
+présente de madame la princesse et savoir si elle n'avait point quelque
+grief secret contre le prince son époux.</p>
+
+<p>La princesse refusa de les recevoir.</p>
+
+<p>Un seul fut introduit, ce fut le vieux cardinal de Lorraine qui venait
+de la part du régent.</p>
+
+<p>Philippe d'Orléans faisait dire à sa noble cousine que le souvenir de
+Nevers vivait toujours <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> en lui. Tout ce qui pourrait être fait en
+faveur de la veuve de Nevers serait fait.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, madame, acheva le cardinal;&mdash;M. le régent vous appartient...
+Que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux rien, répondit Aurore de Caylus.</p>
+
+<p>Le cardinal essaya de la sonder. Il provoqua ses confidences ou même ses
+plaintes.&mdash;Elle garda le silence obstinément.</p>
+
+<p>Le cardinal sortit avec cette impression qu'il venait de voir une pauvre
+femme à demi folle.</p>
+
+<p>Certes, ce Gonzague avait bien du mérite!</p>
+
+<p>Le cardinal venait de prendre congé au moment où nous entrons dans
+l'oratoire de la princesse. Elle était immobile et morne, suivant son
+habitude. Ses yeux fixes n'avaient point de pensée. Vous eussiez dit une
+image de marbre.</p>
+
+<p>Madeleine Giraud traversa la chambre sans qu'elle y prît garde.</p>
+
+<p>Madeleine s'approcha du prie-Dieu qui était auprès de la princesse et y
+déposa un livre d'heures qu'elle tenait caché sous sa mante.</p>
+
+<p>Puis elle vint se mettre devant sa maîtresse, les bras croisés sur sa
+poitrine, attendant une parole ou un ordre.</p>
+
+<p>La princesse leva sur elle son regard et dit:</p>
+
+<p>&mdash;D'où venez-vous, Madeleine?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span></p>
+
+<p>&mdash;De ma chambre, répondit celle-ci.</p>
+
+<p>Les yeux de la princesse se baissèrent.&mdash;Elle s'était levée tout à
+l'heure pour saluer le cardinal. Par la fenêtre, elle avait vu Madeleine
+dans le jardin de l'hôtel, au milieu de la foule des agioteurs.</p>
+
+<p>Madeleine, cependant, avait quelque chose à dire et n'osait point.
+C'était une bonne âme qui s'était prise d'une sincère et respectueuse
+pitié pour cette grande douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la princesse, murmura-t-elle,&mdash;veut-elle me permettre de lui
+parler?</p>
+
+<p>Aurore de Caylus eut un souvenir amer et pensa:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une qu'on a payée pour me mentir!</p>
+
+<p>Elle avait été trompée, si souvent!</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, ajouta-t-elle tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la princesse, reprit Madeleine;&mdash;j'ai un enfant... c'est ma
+vie... je donnerais tout ce que je possède au monde, excepté mon fils,
+pour que vous soyez une heureuse mère comme moi.</p>
+
+<p>La veuve de Nevers ne répondit point.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien pauvre, poursuivit Madeleine,&mdash;et avant les bontés de
+madame la princesse, mon petit Charles manquait souvent du nécessaire...
+Ah! si je pouvais payer <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> madame la princesse de tout ce qu'elle a
+fait pour moi!..</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous besoin de quelque chose, Madeleine?</p>
+
+<p>&mdash;Non! oh! non! s'écria celle-ci;&mdash;il s'agit de vous, madame... rien que
+de vous!.. Ce tribunal de famille....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous défends de me parler de cela, Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! s'écria celle-ci;&mdash;ma chère maîtresse... quand vous devriez me
+chasser...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous chasserais, Madeleine!</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais fait mon devoir, madame... <ins class="correction" title="te">je</ins> vous aurais dit:&mdash;Ne
+voulez-vous point retrouver votre enfant?</p>
+
+<p>La princesse, tremblante et plus pâle, mit ses deux mains sur les bras
+de son fauteuil.</p>
+
+<p>Elle se leva à demi.&mdash;Dans ce mouvement, son mouchoir tomba.</p>
+
+<p>Madeleine se baissa rapidement pour le lui rendre.&mdash;La poche de son
+tablier rendit un son argentin.</p>
+
+<p>La princesse fixa sur elle son regard froid et dur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de l'or! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Puis, d'un geste qui n'appartenait ni à sa haute naissance, ni à la
+fierté réelle de son caractère, un geste de femme soupçonneuse qui <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+veut savoir, elle plongea sa main vivement dans la poche de Madeleine.</p>
+
+<p>Celle-ci joignit les mains en pleurant.</p>
+
+<p>La princesse retira une poignée d'or: dix ou douze quadruples d'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Gonzague arrive d'Espagne! murmura-t-elle encore.</p>
+
+<p>Madeleine se jeta à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! madame! s'écria-t-elle en pleurant;&mdash;mon petit Charles
+étudiera grâce à cet or... celui qui me l'a donné vient aussi
+d'Espagne... Au nom de Dieu! madame, ne me renvoyez qu'après m'avoir
+écoutée!</p>
+
+<p>&mdash;Sortez! ordonna la princesse.</p>
+
+<p>Madeleine voulut supplier encore.</p>
+
+<p>La princesse lui montra la porte d'un geste impérieux et répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Sortez!</p>
+
+<p>Quand elle eut obéi, la princesse se laissa tomber sur son fauteuil. Ses
+deux mains blanches et maigres couvrirent son visage.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais aimer cette femme! murmura-t-elle avec un frémissement
+d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!.. se reprit-elle, tandis que son visage exprimait l'angoisse
+profonde de l'isolement&mdash;personne!.. personne!.. faites, ô mon Dieu, que
+je ne me fie à personne!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p>
+
+<p>Elle resta un instant ainsi, la figure couverte de ses mains, puis un
+sanglot souleva sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! ma fille! dit-elle d'un accent déchirant;&mdash;sainte Vierge, je
+souhaite qu'elle soit morte... Au moins, près de vous, je la
+retrouverai.</p>
+
+<p>Les accès violents étaient rares chez cette nature éteinte. Quand ils
+venaient, la pauvre femme restait longtemps brisée. Elle fut quelques
+minutes avant de pouvoir modérer ses sanglots.</p>
+
+<p>Quand elle recouvra la voix, ce fut pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;La mort, mon Sauveur, donnez-moi la mort.</p>
+
+<p>Puis, regardant le crucifix sur son autel:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Dieu! n'ai-je pas assez souffert!.. Combien de temps durera
+encore ce martyre?..</p>
+
+<p>Elle étendit les bras et de toute l'aspiration de son âme torturée:</p>
+
+<p>&mdash;La mort! Seigneur Jésus! répéta-t-elle; Christ saint, par vos plaies
+et par votre passion sur la croix... Vierge mère, par vos larmes!... La
+mort! la mort! la mort!</p>
+
+<p>Ses bras lui tombèrent: ses paupières se fermèrent <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> et elle tomba
+renversée sur le dossier de son fauteuil.</p>
+
+<p>Un instant, on eût pu croire que le ciel clément l'avait exaucée, mais
+bientôt des tressaillements faibles agitèrent tout son corps. Ses mains
+crispées remuèrent.</p>
+
+<p>Elle rouvrit les yeux et regarda le portrait de Nevers. Ses yeux
+restèrent secs et reprirent cette immobile fixité qui avait quelque
+chose d'effrayant.</p>
+
+<p>Il y avait dans ce livre d'heures que Madeleine Giraud venait de poser
+sur le coin du prie-Dieu, une page où le volume s'ouvrait tout seul,
+tant l'habitude avait fatigué la reliure.</p>
+
+<p>Cette page contenait la traduction française du psaume: <i>Miserere mei,
+Domine</i>.&mdash;La princesse de Gonzague le récitait plusieurs fois chaque
+jour.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, elle étendit la main pour prendre le livre
+d'heures.</p>
+
+<p>Le livre s'ouvrit à la page qui contenait le psaume.</p>
+
+<p>Durant un instant, les yeux fatigués de la princesse regardèrent sans
+voir.&mdash;Mais tout à coup, elle tressaillit et poussa un cri.</p>
+
+<p>Elle se frotta les yeux.&mdash;Elle promena son regard tout autour d'elle
+pour se bien convaincre qu'elle ne rêvait point.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Le livre n'a pas bougé de là! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Si elle l'avait vu entre les mains de Madeleine, elle aurait cessé de
+croire au miracle.</p>
+
+<p>Là elle crut à un miracle.&mdash;Sa riche taille se redressa de toute sa
+hauteur. L'éclair de ses yeux se ralluma. Elle fut belle comme aux jours
+de sa jeunesse.</p>
+
+<p>Belle et fière, et forte!</p>
+
+<p>Elle se mit à genoux devant le prie-Dieu.</p>
+
+<p>Le livre ouvert était sous ses yeux.&mdash;Elle lut, pour la dixième fois, en
+marge du psaume, ces lignes tracées par une main inconnue, et faisant
+une sorte de réponse au premier verset qui dit:</p>
+
+<p>«Ayez pitié de moi, Seigneur...»</p>
+
+<p>L'écriture inconnue répondait:</p>
+
+<p>«Dieu aura pitié, si vous avez foi... Ayez du courage pour défendre
+votre fille... Rendez-vous au tribunal de famille, fussiez-vous malade
+et mourante... et souvenez-vous du signal convenu autrefois entre vous
+et Nevers!»</p>
+
+<p>&mdash;Sa devise!... balbutia Aurore de Caylus; j'y suis.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant! reprit-elle, les larmes aux yeux;&mdash;ma fille!...</p>
+
+<p>Puis avec éclat.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage!... pour la défendre... J'ai du courage... et je la
+défendrai!</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>IX</h2>
+
+<h3>&mdash;Le plaidoyer.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p>
+
+<p>Cette grande salle de l'hôtel de Lorraine, qui avait été déshonorée le
+matin par l'ignoble enchère, qui, demain, devait être polluée par le
+troupeau des brocanteurs adjudicataires, semblait jeter à cette heure
+son dernier et plus brillant éclat.</p>
+
+<p>Jamais, assurément, fût-ce au temps des grands ducs de Guise, assemblée
+plus illustre n'avait siégé sous sa voûte.</p>
+
+<p>Gonzague était le plus intime favori du régent de France, Gonzague avait
+eu des raisons pour <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> vouloir que rien ne manquât à l'imposante
+solennité de cette cérémonie.</p>
+
+<p>Les préparatifs s'en étaient faits secrètement, les lettres de
+convocation, lancées au nom du roi, dataient de la veille au soir.</p>
+
+<p>On eût dit, en vérité, une affaire d'Etat,&mdash;un de ces fameux lits de
+justice où s'agitaient en famille les destins d'une grande nation.</p>
+
+<p>Outre le président de Lamoignon, le maréchal de Villeroy et le
+vice-chancelier d'Argenson, qui étaient là pour le régent, on voyait aux
+gradins d'honneur le cardinal de Lorraine, entre le prince de Conti et
+l'ambassadeur d'Espagne,&mdash;le vieux duc de Beaumont-Montmorency auprès de
+son cousin Montmorency-Luxembourg;&mdash;Grimaldi, prince de Monaco, les deux
+Larochechouart, dont l'un duc de Mortemart, l'autre prince de
+Tonnay-Charente; Cossé-Brissac, Grammont, Harcourt, Croy,
+Clermont-Tonnerre.</p>
+
+<p>Nous ne citons ici que les princes et les ducs.</p>
+
+<p>Quant aux marquis et aux comtes, ils étaient par douzaines.</p>
+
+<p>Les simples gentilshommes et les fondés de pouvoir avaient leur siége au
+bas de l'estrade. Il y en avait beaucoup.</p>
+
+<p>Cette vénérable assemblée se divisait tout naturellement en deux partis:
+ceux que Gonzague <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> avait achetés et ceux qui étaient hors de prix.</p>
+
+<p>Parmi les premiers, on comptait un duc et un prince, plusieurs marquis,
+bon nombre de comtes et presque tout le fretin menu titré.&mdash;Gonzague
+espérait en sa parole et en son <i>bon droit</i> pour conquérir les autres.</p>
+
+<p>Avant l'ouverture de la séance on causa familièrement. Personne ne
+savait bien au juste pourquoi la convocation avait eu lieu. Beaucoup
+pensaient que c'était un arbitrage entre le prince et la princesse au
+sujet des biens de Nevers.</p>
+
+<p>Gonzague avait ses chauds partisans; madame de Gonzague était défendue
+par quelques vieux honnêtes seigneurs et par quelques jeunes chevaliers
+errants.</p>
+
+<p><ins class="correction" title="Un">Une</ins> autre opinion se fit jour après l'arrivée du cardinal. Le rapport
+que fit ce prélat, touchant la situation d'esprit actuelle de madame la
+princesse, engendra l'idée qu'il s'agissait d'une interdiction.</p>
+
+<p>Le cardinal, qui ne ménageait point ses expressions, avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;La bonne dame est aux trois quarts folle!</p>
+
+<p>La croyance générale était d'après cela qu'elle ne se présenterait point
+devant le tribunal.</p>
+
+<p>On l'attendit pourtant, comme cela était convenable. <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> Gonzague,
+lui-même, exigea ce délai avec une sorte de hauteur, dont on lui sut
+très-bon gré.&mdash;A deux heures et demie, M. le président de Lamoignon prit
+place au fauteuil. Ses assesseurs furent le cardinal, le
+vice-chancelier, M. de Villeroy et M. de Clermont-Tonnerre.</p>
+
+<p>Le greffier en chef du parlement de Paris prit la plume en qualité de
+secrétaire; quatre notaires royaux l'assistèrent comme
+contrôleurs-greffiers.</p>
+
+<p>Tous les cinq prêtèrent serment en cette qualité.</p>
+
+<p>Jacques Thellemens, le greffier en chef, fut requis de donner lecture de
+l'acte de convocation.</p>
+
+<p>L'acte portait en substance que Philippe de France, duc d'Orléans,
+régent, avait compté présider de sa personne cette assemblée de famille,
+tant pour l'amitié qu'il portait à M. le prince de Gonzague, que pour la
+fraternelle affection qui l'avait lié jadis à feu M. le duc de
+Nevers,&mdash;mais que les soins de l'administration, dont il ne pouvait
+abandonner les rênes, ne fût-ce que pendant un jour, au profit d'un
+intérêt particulier, l'avaient retenu au Palais-Royal.</p>
+
+<p>En place de Son Altesse Royale, étaient institués commissaires et juges
+royaux, MM. de Lamoignon, de Villeroy et d'Argenson;&mdash;M. le <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+cardinal devant servir de curateur royal à madame la princesse.</p>
+
+<p>Le conseil était constitué en cour souveraine, devant décider,
+arbitralement en dernier ressort et sans appel, de toutes les questions
+relatives à la succession du feu duc de Nevers,&mdash;pouvant trancher
+notamment toutes questions d'état,&mdash;pouvant même au besoin ordonner, au
+profit de qui de droit, l'envoi en possession définitive des biens de
+Nevers.</p>
+
+<p>Gonzague lui-même eût rédigé de sa main le protocole, que la lettre n'en
+eût pu lui être plus complètement favorable.</p>
+
+<p>On écouta la lecture avec un religieux silence, puis M. le cardinal
+demanda au président de Lamoignon:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la princesse de Gonzague a-t-elle un procureur?</p>
+
+<p>Le président répéta la question à haute voix:</p>
+
+<p>Comme Gonzague allait répondre lui-même pour demander qu'on en nommât un
+d'office et qu'il fût passé outre, la grande porte s'ouvrit à deux
+battants et les huissiers de service entrèrent sans annoncer.</p>
+
+<p>Chacun se leva. Il n'y avait que Gonzague ou sa femme qui pût faire
+ainsi son entrée.</p>
+
+<p>Madame la princesse de Gonzague se montra <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> en effet sur le seuil,
+habillée de deuil comme à l'ordinaire, mais si fière et si belle qu'un
+long murmure d'admiration courut de rang en rang à sa vue.</p>
+
+<p>Personne ne s'attendait à la voir,&mdash;personne surtout ne s'attendait à la
+voir ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Que disiez-vous donc, mon cousin? dit Mortemart à l'oreille du
+cardinal de Lorraine.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma foi! répondit le prélat;&mdash;que je sois lapidé!... J'ai
+blasphémé!... Il y a là-dessous du miracle.</p>
+
+<p>Du seuil, la princesse dit d'une voix calme et distincte:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, point n'est besoin de procureur; me voici.</p>
+
+<p>Gonzague quitta précipitamment son siége et s'élança au devant de sa
+femme. Il lui offrit la main avec une galanterie pleine de respect.
+Madame la princesse ne refusa point, mais on la vit tressaillir au
+contact de la main du prince, et ses joues pâles changèrent de couleur.</p>
+
+<p>Au bas de l'estrade se trouvaient Navailles, Gironne, Montaubert, Nocé,
+Oriol, etc.; ils furent les premiers à se ranger pour faire un large
+passage aux deux époux.</p>
+
+<p>&mdash;Bon petit ménage! dit Nocé, pendant qu'ils montaient les degrés de
+l'estrade.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit Oriol,&mdash;je ne sais si le patron est content ou fâché de
+cette apparition!</p>
+
+<p>Le patron, c'était Gonzague.&mdash;Gonzague, lui-même ne le savait peut-être
+pas.</p>
+
+<p>Il y avait un fauteuil préparé d'avance pour la princesse. Ce siége
+était à l'extrême droite de l'estrade, auprès de la stalle occupée par
+M. le cardinal.</p>
+
+<p>A droite de la princesse, se trouvait immédiatement la draperie couvrant
+la porte de l'hémicycle.</p>
+
+<p>La porte était fermée et la draperie tombait.</p>
+
+<p>L'agitation produite par l'arrivée de madame de Gonzague fut du temps à
+se calmer.&mdash;Gonzague avait sans doute quelque changement à faire dans
+son plan de bataille, car il semblait plongé dans un recueillement
+profond.</p>
+
+<p>Le président fit donner une seconde fois lecture de l'acte de
+convocation, puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;M. le prince de Gonzague ayant à nous exposer ce qu'il veut, de fait
+et de droit, nous attendons son bon plaisir.</p>
+
+<p>Gonzague se leva aussitôt. Il salua profondément sa femme d'abord, puis
+les juges pour le roi, puis le reste de l'assistance.</p>
+
+<p>La princesse avait baissé les yeux après un rapide regard jeté à la
+ronde. Elle reprenait son immobilité de statue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span></p>
+
+<p>C'était un bel orateur que ce Gonzague: tête haut portée, traits
+largement sculptés, teint brillant, &oelig;il de feu.</p>
+
+<p>Il commença d'une voix retenue et presque timide:</p>
+
+<p>&mdash;Personne ici ne pense que j'aie pu réunir une pareille assemblée pour
+une communication d'un intérêt ordinaire, et cependant, avant d'entamer
+un sujet bien grave, je sens le besoin d'exprimer une crainte qui est en
+moi, une crainte presque puérile. Quand je pense que je suis obligé de
+prendre la parole devant tant de beaux et illustres esprits, ma
+faiblesse m'effraye, et il n'y a pas jusqu'à cette habitude de langage,
+cette façon de prononcer les mots dont un fils de l'Italie ne peut
+jamais se défaire, il n'y a pas jusqu'à mon accent qui ne me soit
+obstacle... Je reculerais en vérité devant ma tâche, si je ne
+réfléchissais que la force est indulgente, et que votre supériorité même
+me sera une assurée sauvegarde.</p>
+
+<p>A ce début hyper académique, il y eut des sourires sur les gradins
+d'élite. Gonzague ne faisait rien à l'étourdie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me permette d'abord, reprit-il,&mdash;de remercier tous ceux qui, en
+cette occasion, ont honoré notre famille de leur bienveillante <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+sollicitude; M. le régent le premier, M. le régent dont on peut parler à
+c&oelig;ur ouvert, puisqu'il n'est pas au milieu de nous, ce noble, cet
+excellent prince, toujours en tête quand il s'agit d'une action digne et
+bonne...</p>
+
+<p>Des marques d'approbation non équivoques se firent jour. Oriol et
+consorts applaudirent chaleureusement du bonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Quel avocat eût fait notre <ins class="correction" title="chère">cher</ins> cousin! dit Chaverny à Choisy, qui
+était près de lui.</p>
+
+<p>&mdash;En second lieu, poursuivit Gonzague,&mdash;madame la princesse, qui, malgré
+sa santé languissante et son arrivée de la retraite, a bien voulu se
+faire violence à elle-même et redescendre des hauteurs où elle vit
+jusqu'au niveau de nos pauvres intérêts humains,&mdash;en troisième lieu, ces
+grands dignitaires de la plus belle couronne du monde: les deux chefs de
+ce tribunal auguste, qui rend la justice et règle en même temps les
+destinées de l'État, un glorieux capitaine, un de ces soldats géants,
+dont les victoires serviront de thème au Plutarque à venir, un prince de
+l'église et tous ces pairs du royaume, si bien dignes de s'associer sur
+les marches du trône... Enfin, vous tous, messieurs, quel que soit le
+rang que vous occupez... Je suis pénétré de reconnaissance, <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> et mes
+actions de grâce, mal exprimées, partent au moins du fond du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Tout ceci fut prononcé avec une mesure parfaite, de cette voix
+chaleureuse et sonore qui est le privilége des Italiens du Nord.</p>
+
+<p>C'était l'exorde. Gonzague sembla se recueillir. Son front s'inclina et
+ses yeux se baissèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe de Lorraine, duc de Nevers, continua-t-il d'un accent plus
+sourd, était mon cousin par le sang, mon frère par le c&oelig;ur... Nous
+avons mis en commun les jours de notre jeunesse... Je puis dire que nos
+deux âmes n'en faisaient qu'une, tant nous partagions étroitement nos
+peines comme nos joies... C'était un généreux prince, et Dieu seul sait
+quelle gloire était réservée à son âge mûr... Celui qui tient dans sa
+main puissante la destinée des grands de la terre voulut arrêter le
+jeune aigle à l'heure même où il prenait son vol... Nevers mourut avant
+que son cinquième lustre ne fût achevé... Dans ma vie, souvent et
+durement éprouvée, je ne me souviens pas d'avoir reçu de coup plus
+cruel... Je puis parler ici pour tout le monde: dix-huit ans écoulés
+depuis la nuit fatale n'ont point adouci l'amertume de nos regrets... Sa
+mémoire est là! s'interrompit-il en posant la main sur son c&oelig;ur et en
+faisant trembler sa voix;&mdash;sa mémoire vivante, <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> éternelle,&mdash;comme le
+deuil de la noble femme qui n'a pas dédaigné de porter mon nom après le
+nom de Nevers...</p>
+
+<p>Tous les yeux se dirigèrent vers la princesse.</p>
+
+<p>Celle-ci avait le rouge au front. Une émotion terrible décomposait son
+visage.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle pas de cela! fit-elle entre ses dents serrées;&mdash;voilà
+dix-huit ans que je passe dans la retraite et dans les larmes...</p>
+
+<p>Les juges sérieux, les magistrats, princes et pairs de France, tendirent
+l'oreille à ce mot.</p>
+
+<p>Les clients, ceux que nous avons vus réunis dans l'appartement de
+Gonzague, firent entendre un long murmure.&mdash;Cette chose obscène qu'on
+nomme <i>la claque</i> dans le langage usuel n'a pas été inventée par les
+théâtres.</p>
+
+<p>Oriol, Nocé, Gironne, Montaubert, <ins class="correction" title="Tavanne">Taranne</ins> et compagnie faisaient leur
+métier en conscience.</p>
+
+<p>M. le cardinal de Lorraine se leva:</p>
+
+<p>&mdash;Je requiers, dit-il, M. le président, de réclamer <ins class="correction" title="la">le</ins> silence. Les
+dires de madame la princesse doivent être écoutés ici au même titre que
+ceux de M. de Gonzague.</p>
+
+<p>Et, se rasséyant, il glissa dans l'oreille de son voisin Mortemart, avec
+toute la joie d'une vieille commère qui se sent sur la piste d'un
+monstrueux cancan:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p>
+
+<p>&mdash;M. le duc, j'ai idée que nous allons en apprendre de belles...</p>
+
+<p>&mdash;Silence! ordonna M. de Lamoignon, dont le regard sévère fit baisser
+les yeux à tous les amis imprudents de Gonzague.</p>
+
+<p>Celui-ci reprit, répondant à l'observation du cardinal:</p>
+
+<p>&mdash;Non pas au même titre, Votre Éminence, s'il m'est permis de vous
+contredire, mais à titre supérieur, puisque madame la princesse est
+femme et veuve de Nevers... je m'étonne qu'il se soit trouvé parmi nous
+quelqu'un pour oublier, ne fût-ce qu'un instant, le respect profond qui
+est dû à madame la princesse de Gonzague.</p>
+
+<p>Chaverny se mit à rire dans sa barbe.</p>
+
+<p>&mdash;Si le diable avait des saints, pensa-t-il,&mdash;je plaiderais en cour de
+Rome pour que mon cousin fût canonisé!</p>
+
+<p>Le silence se rétablit.</p>
+
+<p>L'escarmouche effrontée que Gonzague venait de tenter sur un terrain
+brûlant avait réussi. Non-seulement sa femme ne l'avait point accusé
+d'une manière précise, mais il avait pu se parer lui-même d'un semblant
+de générosité chevaleresque.</p>
+
+<p>C'était un point de marqué.</p>
+
+<p>Il releva la tête et reprit d'un ton affermi.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe de Nevers mourut victime d'une <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> vengeance ou d'une
+trahison... Je dois glisser très-légèrement sur les mystères de cette
+nuit tragique... M. de Caylus, père de madame la princesse, est mort
+depuis longtemps et le respect me ferme la bouche...</p>
+
+<p>Comme il vit que madame de Gonzague s'agitait sur son siége, prête à se
+trouver mal, il devina qu'un nouveau défi resterait sans réponse.</p>
+
+<p>Il s'interrompit donc pour dire avec un ton d'exquise et bienveillante
+courtoisie:</p>
+
+<p>&mdash;Si madame la princesse avait quelque communication à nous faire, je
+m'empresserais de lui céder la parole.</p>
+
+<p>Aurore de Caylus fit effort pour parler, mais sa gorge, convulsivement
+serrée, ne put donner passage à aucun son.</p>
+
+<p>Gonzague attendit quelques secondes, puis il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;La mort de M. le marquis de Caylus, qui sans nul doute aurait pu
+fournir de précieux témoignages, la situation isolée du lieu où le crime
+fut commis, la fuite des assassins et d'autres raisons que la plupart
+d'entre vous connaissent ne permirent pas à l'instruction criminelle
+d'éclairer complétement cette sanglante affaire... Il y a eu des
+doutes... Un soupçon plana... Enfin, justice ne put être faite... Et
+pourtant, messieurs, <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> Philippe de Nevers avait un autre ami que moi,
+un autre frère... un ami, un frère plus puissant... Cet ami, ai-je
+besoin de le nommer? ce frère vous le connaissez tous: il a nom Philippe
+d'Orléans; il est régent de France... qui oserait dire que Nevers
+assassiné a manqué de vengeurs!</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Les clients du dernier banc échangeaient entre eux
+diverses pantomimes. On entendait partout ces mots, répétés à voix
+basse:</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus clair que le jour!</p>
+
+<p>Aurore de Caylus collait son mouchoir à ses lèvres où le sang venait,
+tant l'indignation lui serrait la poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, reprit Gonzague, j'arrive aux faits qui ont motivé votre
+convocation. Ce fut en m'épousant que madame la princesse déclara son
+mariage secret, mais légitime avec le feu duc de Nevers... Ce fut en
+m'épousant qu'elle constata également l'existence d'une fille, issue de
+cette union... les preuves écrites manquaient; le registre paroissial,
+lacéré en deux endroits, ne portait aucune constatation, et je suis
+forcé de dire encore que M. de Caylus seul au monde aurait pu nous
+donner quelques éclaircissements à cet égard. Mais M. de Caylus, vivant,
+garda toujours le silence; à l'heure qu'il est, nul ne <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> peut
+interroger sa tombe... La constatation dut se faire au moyen du
+témoignage sacramentel de dom Bernard, chapelain de Caylus, qui
+inscrivit mention du premier mariage et de la naissance de mademoiselle
+de Nevers en marge de l'acte qui donna mon nom à la veuve de Nevers...
+Je voudrais que madame la princesse voulût bien donner à mes paroles
+l'autorité de son adhésion.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il venait de dire était d'une exactitude rigoureuse.</p>
+
+<p>Aurore de Caylus resta muette.&mdash;Mais le cardinal de Lorraine s'étant
+penché vers elle, se releva et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la princesse ne conteste point.</p>
+
+<p>Gonzague s'inclina et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant disparut la nuit même du meurtre... Vous savez, messieurs,
+quel inépuisable trésor de patience et de tendresse renferme le c&oelig;ur
+d'une mère... Depuis dix-huit ans, l'unique soin de madame la princesse,
+le travail de chacun de ses jours, de chacune de ses heures, est de
+chercher sa fille... Je dois le dire: les recherches de madame la
+princesse ont été jusqu'à présent complètement inutiles... Pas une
+trace, pas un indice... Madame la princesse n'est pas plus avancée qu'au
+premier jour.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span></p>
+
+<p>Ici, Gonzague jeta encore un regard vers sa femme.&mdash;Aurore de Caylus
+avait les yeux au ciel.</p>
+
+<p>Dans sa prunelle humide, Gonzague chercha en vain ce désespoir que
+devaient provoquer ses dernières paroles.</p>
+
+<p>Le coup n'avait pas porté. Pourquoi?&mdash;Gonzague eut peur.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut maintenant, reprit-il en faisant appel à tout son
+sang-froid,&mdash;il faut, messieurs, malgré ma vive répugnance, que je vous
+parle de moi... Après mon mariage, sous le règne du feu roi, le
+parlement de Paris, à l'instigation de feu M. le duc d'Elbeuf, oncle
+paternel de notre malheureux parent, rendit, toutes chambres assemblées,
+un arrêt qui suspendait indéfiniment (sauf les limites posées par la
+loi) mes droits à l'héritage de Nevers. C'était sauvegarder les intérêts
+de la jeune Aurore de Nevers, en cas qu'elle fût encore de ce monde: je
+fus bien loin de m'en plaindre. Mais cet arrêt, messieurs, n'en a pas
+moins été la cause de mon profond et incurable malheur...</p>
+
+<p>Tout le monde redoubla d'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez! écoutez! fit-on sur les petits bancs.</p>
+
+<p>Un coup d'&oelig;il de Gonzague venait d'apprendre <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> à Oriol, Gironne et
+compagnie, que c'était là l'instant critique.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais jeune encore, continua Gonzague,&mdash;assez bien en cour... riche,
+très-riche déjà... ma noblesse était de celle qu'on ne conteste point...
+j'avais pour femme un trésor de beauté, d'esprit et de vertus... Comment
+échapper, je vous le demande, aux sourdes et lâches attaques de l'envie?
+Sur un point j'étais vulnérable: le talon d'Achille?&mdash;L'arrêt du
+parlement avait fait ma position fausse, en ce sens que, pour certaines
+âmes basses, pour ces c&oelig;urs vils dont l'intérêt est le seul maître,
+il semblait que je devais désirer la mort de la jeune fille de Nevers...</p>
+
+<p>On se récria, surtout au banc Oriol.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! messieurs! fit Gonzague avant que M. de Lamoignon eût imposé
+silence aux interrupteurs,&mdash;le monde est fait ainsi... nous ne
+changerons pas le monde... j'avais intérêt... intérêt matériel... donc
+je devais avoir une arrière-pensée... La calomnie avait beau jeu contre
+moi... la calomnie ne se fit pas faute d'exploiter le filon!... un seul
+obstacle me séparait d'un immense héritage... Périsse l'obstacle!...
+Qu'importe le long témoignage de toute une vie pure!... On me soupçonna
+des intentions les plus perverses... les plus infâmes!... on mit (je
+dois <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> tout dire au conseil) on mit la froideur, la défiance, presque
+la haine entre madame la princesse et moi... on prit à témoin cette
+image en deuil qui orne la retraite d'une sainte femme..., on opposa au
+mari vivant l'époux mort... et pour employer un mot trivial, messieurs,
+un pauvre mot qui est l'expression du bonheur des humbles,&mdash;hélas! ce
+qui ne semble pas fait pour nous autres qu'on appelle grands, on
+troubla, on empoisonna, on perdit mon ménage...</p>
+
+<p>Il appuya fortement sur ce mot.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ménage, entendez-vous bien? mon intérieur, mon repos, ma famille,
+mon c&oelig;ur... Oh! si vous saviez quelles tortures les méchants peuvent
+infliger aux bons!... si vous saviez les larmes de sang qu'on pleure en
+invoquant la sourde providence... si vous saviez!... je vous affirme
+ceci sur mon honneur et sur mon salut... je vous le jure!... j'aurais
+donné mes titres... j'aurais donné mon nom... j'aurais donné ma fortune
+pour être heureux à la façon des petites gens qui ont un ménage!...
+c'est-à-dire une femme dévouée... un c&oelig;ur ami et toujours prêt à
+recevoir le saint épanchement..., des enfants qui vous aiment et qu'on
+adore... la famille... enfin la famille, cette parcelle de félicité
+céleste que Dieu bon laisse tomber parmi nous!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span></p>
+
+<p>Vous eussiez dit qu'il avait mis son âme tout entière dans son débit...
+ces dernières paroles furent prononcées avec un entraînement tel qu'il y
+eut dans l'assemblée comme une grande commotion.</p>
+
+<p>L'assemblée était touchée au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il y avait plus que de l'intérêt, il y avait une respectueuse compassion
+pour cet homme, tout à l'heure si hautain, pour ce grand de la
+terre,&mdash;pour ce prince qui venait mettre à nu, avec des larmes dans la
+voix et dans les yeux, la plaie terrible de son existence.</p>
+
+<p>Ces juges étaient, pour bon nombre, des gens de famille. La fibre du
+père et de l'époux remua en eux violemment.</p>
+
+<p>Les autres, roués ou coquins, ressentirent je ne sais quel vague effet,
+comme des aveugles qui devineraient les couleurs;&mdash;ou comme ces filles
+perdues qui s'en vont au théâtre pleurer toutes leurs larmes aux accents
+de la vertu persécutée.</p>
+
+<p>Il n'y avait que deux êtres pour rester froids au milieu de
+l'attendrissement général:</p>
+
+<p>Madame la princesse de Gonzague et M. le marquis de Chaverny.</p>
+
+<p>La princesse avait les yeux baissés. Elle semblait rêver,&mdash;et certes,
+cette tenue glacée ne plaidait point en sa faveur auprès de ses juges
+prévenus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p>
+
+<p>Quant au petit marquis, il se dandinait sur son fauteuil et mâchait
+entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Mon illustre cousin est un coquin sublime!</p>
+
+<p>Les autres comprenaient à l'attitude même de madame de Gonzague ce que
+l'infortuné prince avait dû souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop! dit M. de Mortemart au cardinal de Lorraine;&mdash;soyons
+juste, c'est trop!</p>
+
+<p>M. de Mortemart s'appelait Victurnien de son nom de baptême, comme tous
+les membres de la maison de la Rochechouart. Ces divers Victurniens
+étaient généralement de bons hommes. Les mémoires méchants leur font
+cette querelle d'Allemand qu'aucun d'eux n'inventa la poudre.</p>
+
+<p>Le cardinal de Lorraine secoua son jabot, chargé de tabac d'Espagne.
+Chaque membre du respectable sénat faisait ce qu'il pouvait pour garder
+sa gravité austère.</p>
+
+<p>Mais, aux petits bancs, on ne se gênait point. Gironne s'essuyait les
+yeux qu'il avait secs; Oriol, plus tendre ou plus habile, pleurait à
+chaudes larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle âme! dit <ins class="correction" title="Tavanne">Taranne</ins>.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle belle âme! amenda M. de Peyrolles qui venait d'entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Oriol avec sentiment, on n'a pas compris ce c&oelig;ur-là!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous disais, murmura le cardinal un peu remis, que nous
+allions en apprendre de belles... Mais écoutons: Gonzague n'a pas fini.</p>
+
+<p>Gonzague, en effet, reprenait, pâle et beau d'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point de rancune, messieurs, Dieu me garde d'en vouloir à
+cette pauvre mère abusée!... les mères sont crédules parce qu'elles
+aiment ardemment... Et si j'ai souffert, n'a-t-elle pas eu, elle aussi,
+de cruelles tortures... L'esprit le plus robuste s'affaiblit à la longue
+dans le martyre... l'intelligence se lasse... Ils lui ont dit que
+j'étais l'ennemi de sa fille... Et pourquoi non! s'interrompit-il avec
+amertume, puisque j'ai des intérêts opposés à ceux de sa fille?... des
+intérêts, vous comprenez bien cela, messieurs! des intérêts, moi
+Gonzague;&mdash;le prince de Gonzague,&mdash;l'homme de France le plus riche après
+Law!...</p>
+
+<p>&mdash;Avant Law!... glissa Oriol.</p>
+
+<p>Et certes, il n'y avait là personne pour le contredire.</p>
+
+<p>&mdash;Ils lui ont dit, poursuivait Gonzague: cet homme a des émissaires
+partout... des agents sillonnent en tous sens la France, l'Espagne,
+l'Italie... cet homme s'occupe de votre fille plus que vous-même!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p>
+
+<p>Il se tourna vers la princesse et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;On vous a dit cela, n'est-ce pas, madame?</p>
+
+<p>Aurore de Caylus, sans lever les yeux et sans bouger, laissa tomber ces
+mots:</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez!... s'écria Gonzague en s'adressant au conseil.</p>
+
+<p>Puis, se tournant de nouveau vers sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;On vous a dit aussi, pauvre mère: Si vous cherchez en vain, si vos
+efforts sont restés si longtemps inutiles, c'est que sa main est
+là,&mdash;dans l'ombre,&mdash;sa main qui donne le change à vos recherches, qui
+égare vos poursuites... sa main perfide.., n'est-il pas vrai, madame,
+qu'on vous a dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a dit, repartit encore la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez! voyez! mes juges et mes pairs! fit Gonzague;&mdash;et ne vous a-t-on
+pas dit quelque chose encore, madame?... Cette main qui agit dans
+l'ombre... cette main perfide... la main de votre mari... ne vous a-t-on
+pas dit que peut-être l'enfant n'était plus... qu'il y avait des hommes
+assez infâmes pour tuer un enfant... et que peut-être... je n'achève
+pas, madame, mais on vous a dit cela!</p>
+
+<p>Aurore de Caylus, pâle autant qu'une morte, répondit pour la troisième
+fois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span></p>
+
+<p>&mdash;On me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez cru, madame? interrogea le prince, dont l'indignation
+altérait la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai cru, repartit froidement la princesse.</p>
+
+<p>De toutes les parties de la salle s'élevèrent à ce mot des réclamations.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous perdez, madame, dit tout bas le cardinal à l'oreille de la
+princesse;&mdash;à quelques conclusions que puisse arriver M. de Gonzague,
+vous êtes sûre d'être condamnée.</p>
+
+<p>Elle avait repris son immobilité silencieuse.</p>
+
+<p>Le président de Lamoignon ouvrait la bouche pour lui adresser quelques
+remontrances, lorsque Gonzague l'arrêta d'un geste respectueux.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez, M. le président, je vous en prie, dit-il,&mdash;laissez,
+messieurs... je me suis imposé sur cette terre un devoir pénible; je le
+remplis de mon mieux; Dieu me tiendra compte de mes efforts... S'il faut
+vous dire la vérité tout entière, cette convocation solennelle avait
+pour but principal de forcer madame la princesse à m'écouter une fois en
+sa vie... Depuis dix-huit ans que nous sommes époux, je n'avais pu
+encore obtenir cette faveur... je voulais parvenir jusqu'à elle, moi,
+l'exilé du premier jour des noces, je voulais me montrer tel que je
+suis, à elle qui ne me connaît pas... j'ai réussi: grâces vous en <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+soient rendues, mais ne vous mettez pas entre elle et moi, car j'ai le
+talisman qui va lui ouvrir enfin les yeux.</p>
+
+<p>Puis, parlant d'eux, mais pour la princesse toute seule, et s'adressant
+à elle directement, au milieu du silence profond qui régnait dans la
+salle:</p>
+
+<p>&mdash;On vous a dit vrai, madame, j'avais plus d'agents que vous en France,
+en Espagne, en Italie... car, pendant que vous écoutiez ces accusations
+infâmes portées contre moi, je travaillais pour vous... je répondais à
+toutes ces calomnies par une poursuite plus ardente, plus obstinée que
+la vôtre... je cherchais, moi aussi... je cherchais sans cesse et sans
+repos avec ce que j'ai de crédit et de puissance, avec mon or, avec mon
+c&oelig;ur!... Et aujourd'hui... vous voilà qui m'écoutez, maintenant!...
+Aujourd'hui, récompensé enfin de tant d'années de peines, je viens à
+vous qui me méprisez et me haïssez, moi qui vous respecte et qui vous
+aime... je viens à vous, et je vous dis:&mdash;Ouvrez vos bras, heureuse
+mère, je vais y mettre votre enfant!</p>
+
+<p>En même temps, il se tourna vers Peyrolles qui attendait ses ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on amène, ordonna-t-il à haute voix,&mdash;mademoiselle Aurore de
+Nevers!</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>X</h2><p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p>
+
+<h3>&mdash;J'y suis!&mdash;</h3>
+
+<p>Nous avons pu rapporter les paroles prononcées par Gonzague. Ce qui
+n'est pas donné de rendre avec la plume, c'est le feu du débit,
+l'ampleur de la pose, la profonde conviction que rayonnait le regard.</p>
+
+<p>Ce Gonzague était un prodigieux comédien. Il <ins class="correction" title="s'emprégnait">s'imprégnait</ins> de son rôle
+appris, à ce point que l'émotion le dominait lui-même, et que c'étaient
+de vrais élans qui jaillissaient de son âme.</p>
+
+<p>C'est le comble de l'art.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p>
+
+<p>Placé autrement et doué d'une autre ambition, cet homme eût remué un
+monde.</p>
+
+<p>Parmi ceux qui l'écoutaient, il y avait des sans c&oelig;ur, des gens
+rompus à toutes les roueries de l'éloquence, des magistrats blasés sur
+les effets de parole, des financiers d'autant plus difficiles à tromper
+que, d'avance, ils étaient complices du mensonge.</p>
+
+<p>Gonzague, jouant avec l'impossible, produisit un véritable miracle. Tout
+le monde le crut; tout le monde eût juré qu'il avait dit vrai.</p>
+
+<p>Oriol, Gironne, Albret, <ins class="correction" title="Tavanne">Taranne</ins> et autres ne faisaient plus leur métier;
+ils étaient pris. Tous se disaient: Plus tard il mentira, mais à
+présent, il dit vrai.</p>
+
+<p>Tous ajoutaient:</p>
+
+<p>&mdash;Se peut-il qu'il y ait en cet homme tant de grandeur avec tant de
+perversité?</p>
+
+<p>Ses pairs, ce groupe de grands seigneurs qui étaient là pour le juger,
+regrettaient d'avoir pu parfois douter de lui.</p>
+
+<p>Ce qui le grandissait, c'était cet amour chevaleresque pour sa femme, ce
+magnanime pardon de la longue injure.&mdash;Dans les siècles les plus perdus,
+les vertus de famille font à qui veut un haut piédestal.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span></p>
+
+<p>Il n'y avait pas là un seul c&oelig;ur qui ne battît violemment.</p>
+
+<p>M. de Lamoignon essuya une larme et Villeroy, le vieux guerrier,
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Par la sambleu! prince, vous êtes un galant homme.</p>
+
+<p>Mais le résultat le plus complet, ce fut la conversion du sceptique
+Chaverny et l'effet foudroyant produit sur la princesse elle-même.</p>
+
+<p>Chaverny se roidit tant qu'il put, mais aux dernières paroles du prince,
+on le vit rester bouche béante.</p>
+
+<p>&mdash;S'il a fait cela, dit-il à Choisy,&mdash;du diable si je ne lui pardonne
+pas tout le reste.</p>
+
+<p>Quant à Aurore de Caylus, elle s'était levée tremblante, pâle, semblable
+à un fantôme. Le cardinal de Lorraine fut obligé de la soutenir dans ses
+bras.</p>
+
+<p>Elle restait l'&oelig;il fixé sur la porte par où venait de sortir M. de
+Peyrolles.</p>
+
+<p>L'effroi, l'espoir se peignaient tour à tour sur ses traits.</p>
+
+<p>Allait-elle voir sa fille?</p>
+
+<p>L'avertissement bizarre trouvé par elle dans son livre d'heures, à la
+page du <i>miserere</i>, annonçait-il cela?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span></p>
+
+<p>On lui avait dit de venir; elle était venue,&mdash;allait-elle avoir à
+défendre sa fille?</p>
+
+<p>Quel que fût le danger inconnu, c'était de joie surtout que son c&oelig;ur
+battait.&mdash;Sa fille! oh! comme son âme allait s'élancer vers elle à
+première vue!</p>
+
+<p>Dix-huit ans de larmes, payés par un seul sourire!</p>
+
+<p>Elle attendait.&mdash;Tout le monde attendait comme elle.</p>
+
+<p>Peyrolles était sorti par l'issue donnant sur l'appartement du prince.
+Il rentra bientôt, tenant dona Cruz par la main. Gonzague se rendit à sa
+rencontre.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'un cri: Qu'elle est belle!</p>
+
+<p>Puis les affidés, rentrant dans leur rôle, prononcèrent à demi voix ce
+mot qu'on leur avait appris:</p>
+
+<p>&mdash;Quel air de famille!</p>
+
+<p>Mais il se trouva que les gens de bonne foi allèrent plus loin que les
+stipendiés. Les deux présidents, le maréchal, le prélat et tous les
+ducs, regardant tour à tour madame la princesse puis dona Cruz, firent
+cette déclaration spontanée:</p>
+
+<p>&mdash;Elle ressemble à sa mère...</p>
+
+<p>Il était donc acquis déjà pour ceux qui avaient <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> mission de juger
+que madame la princesse était la mère de dona Cruz.</p>
+
+<p>Et pourtant madame la princesse, changeant encore une fois de visage,
+avait repris son air de trouble et d'anxiété. Elle regardait cette belle
+jeune fille, et c'était <ins class="correction" title="un">une</ins> sorte d'effroi qui se peignait sur ses
+traits.</p>
+
+<p>Ce n'était pas ainsi, oh! non, qu'elle avait rêvé sa fille...</p>
+
+<p>Sa fille ne pouvait pas être plus belle,&mdash;mais sa fille devait être
+autrement.</p>
+
+<p>Et cette froideur soudaine qu'elle sentait en dedans d'elle-même à cet
+instant où tout son c&oelig;ur aurait dû s'élancer vers l'enfant retrouvé,
+cette froideur l'épouvantait.</p>
+
+<p>Était-elle donc une mauvaise mère?</p>
+
+<p>A cette frayeur, une autre s'ajoutait.&mdash;Quel avait dû être le passé de
+cette charmante enfant dont les yeux brillaient hardiment, dont la
+taille souple avait d'étranges ondulations, dont toute la personne,
+enfin, était marquée de ce cachet gracieux,&mdash;trop gracieux&mdash;que
+l'austère éducation de famille ne demande point d'ordinaire aux
+héritières des ducs.</p>
+
+<p>Chaverny, qui était déjà parfaitement remis de son émotion et qui
+regrettait fort d'avoir cru à Gonzague pendant une minute, Chaverny
+exprima <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> l'idée de la princesse autrement, et mieux qu'elle n'eût pu
+le faire elle-même:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est adorable! dit-il à Choisy en la reconnaissant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es décidément amoureux? demanda Choisy.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'étais, répondit le petit marquis;&mdash;ce nom de Nevers l'écrase et
+lui va mal.</p>
+
+<p>Ces beaux casques de nos cuirassiers iraient mieux à un gamin de Paris,
+mièvre et sans gêne dans ses mouvements. Il y a des alliances
+impossibles.</p>
+
+<p>Gonzague n'avait point vu cela; Chaverny le voyait: pourquoi?</p>
+
+<p>Chaverny était français et Gonzague italien. D'abord, de tous les
+habitants de notre globe, le Français est le plus près de la femme pour
+la délicatesse et pour juger des nuances.</p>
+
+<p>Ensuite, ce beau prince de Gonzague avait bien près de cinquante ans.</p>
+
+<p>Chaverny était tout jeune.</p>
+
+<p>Plus l'homme vieillit, moins il est homme.</p>
+
+<p>Gonzague n'avait point vu cela: il ne pouvait pas le voir. Sa finesse
+milanaise était de la diplomatie, non point de l'esprit.</p>
+
+<p>Pour apercevoir ces détails, il faut avoir un sens exquis comme Aurore
+de Caylus, femme et <span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> mère,&mdash;ou bien être un peu myope et regarder de
+tout près comme le petit marquis.</p>
+
+<p>Dona Cruz, cependant, le rouge au front, les yeux baissés, le sourire
+timide aux lèvres, était au bas de l'estrade.&mdash;Chaverny seul et la
+princesse devinaient l'effort qu'elle faisait pour tenir ses paupières
+fermées.</p>
+
+<p>Elle avait si grande envie de voir.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Nevers, lui dit Gonzague,&mdash;allez embrasser votre mère!</p>
+
+<p>Dona Cruz eut un mouvement de sincère allégresse; son élan ne fut point
+joué. Là était l'habileté suprême de Gonzague qui n'avait pas voulu
+d'une comédienne pour remplir ce premier rôle. Dona Cruz était de bonne
+foi.</p>
+
+<p>Son regard caressant se tourna tout de suite vers celle qu'elle croyait
+sa mère. Elle fit un pas et ses bras s'ouvrirent d'avance.</p>
+
+<p>Mais ses bras retombèrent, ses paupières aussi.&mdash;Un geste froid de la
+princesse venait de la clouer à sa place.</p>
+
+<p>La princesse, revenue aux défiances qui naguère navraient sa solitude,
+la princesse répondant à cette pensée qu'elle venait d'avoir et que
+l'aspect de dona Cruz lui avait inspirée, la princesse dit entre haut et
+bas:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-on fait de la fille de Nevers?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p>
+
+<p>Puis, élevant la voix, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'est témoin que j'ai le c&oelig;ur d'une mère!... mais si la fille
+de Nevers me revenait flétrie d'une seule tache... n'eût-elle oublié
+qu'une minute la fierté de sa race... je voilerais mon visage et je
+dirais:&mdash;Nevers est mort tout entier!</p>
+
+<p>&mdash;Ventrebleu! fit Chaverny, je <ins class="correction" title="parirais">parierais</ins> pour plusieurs minutes!</p>
+
+<p>Il était seul de son avis en ce moment. La sévérité de madame de
+Gonzague semblait intempestive et même dénaturée.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle parlait, un petit bruit se fit à sa droite, comme si la
+porte voisine tournait doucement sur ses gonds derrière la draperie.</p>
+
+<p>Elle ne prit point garde.</p>
+
+<p>Gonzague répondait, joignant les mains, comme si le doute eût été ici un
+blasphème:</p>
+
+<p>&mdash;O madame! madame!... Est-ce bien votre c&oelig;ur qui a parlé?...
+mademoiselle de Nevers... votre fille, madame!... est plus pure que les
+anges!</p>
+
+<p>Une larme était dans les yeux de la pauvre dona Cruz.</p>
+
+<p>Le cardinal se pencha vers Aurore de Caylus:</p>
+
+<p>&mdash;A moins que vous n'ayez pour doute encore <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> des raisons précises et
+avouables... commença-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Des raisons? interrompit la princesse; mon c&oelig;ur est resté froid,
+mes yeux secs, mes bras immobiles... ne sont-ce pas des raisons, cela?</p>
+
+<p>&mdash;Belle dame, si vous n'en avez pas d'autres, je ne pourrai, en
+conscience, combattre l'opinion évidemment unanime du conseil.</p>
+
+<p>Aurore de Caylus jeta autour d'elle un sombre regard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, je ne m'étais pas trompé, fit le cardinal à l'oreille
+du duc de Mortemart, il y a là un grain de folie!</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs! messieurs! s'écria la princesse, est-ce que déjà vous
+m'avez jugée?</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, madame, et calmez-vous, répliqua le président de
+Lamoignon; tous ceux qui sont dans cette enceinte vous respectent et
+vous aiment... tous, et au premier rang l'illustre prince qui vous a
+donné son nom...</p>
+
+<p>La princesse baissa la tête.</p>
+
+<p>Le président de Lamoignon poursuivit avec une nuance de sévérité dans la
+voix:</p>
+
+<p>&mdash;Agissez suivant votre conscience, madame, et ne craignez rien... notre
+tribunal n'a point mission de punir... l'erreur n'est pas crime; <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
+mais malheur!... vos parents et vos amis auront compassion de vous si
+vous êtes trompée.</p>
+
+<p>&mdash;Trompée! répéta la princesse sans relever la tête; oh! oui... j'ai été
+bien souvent trompée... mais si personne n'est ici pour me défendre, je
+me défendrai moi-même... Ma fille doit porter avec elle la preuve de sa
+naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle preuve, demanda le président de Lamoignon?</p>
+
+<p>&mdash;La preuve désignée par M. de Gonzague lui-même... la feuille arrachée
+au registre de la chapelle de Caylus...</p>
+
+<p>&mdash;Arrachée de ma propre main, messieurs! ajouta-t-elle en se redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je voulais savoir, pensa Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Cette preuve, reprit-il tout haut, votre fille l'avait, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne l'a donc pas! s'écria Aurore de Caylus.</p>
+
+<p>Un long murmure s'éleva dans l'assemblée à cette exclamation.</p>
+
+<p>&mdash;Emmenez-moi! emmenez-moi! balbutia dona Cruz en larmes.</p>
+
+<p>Quelque chose remua au fond du c&oelig;ur de la princesse, en écoutant la
+voix désolée de cette pauvre enfant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit-elle en levant ses mains vers le ciel, mon Dieu!
+inspirez-moi... mon Dieu! ce serait un malheur horrible et un grand
+crime que de repousser mon enfant!... Mon Dieu! je vous en prie au fond
+de ma misère: répondez-moi! répondez-moi!...</p>
+
+<p>On vit tout à coup sa figure s'éclairer, tandis que tout son corps
+tressaillait violemment.</p>
+
+<p>Elle avait interrogé Dieu.&mdash;Une voix, que personne n'entendit, hormis
+elle-même,&mdash;une voix mystérieuse et qui semblait répondre à ce suprême
+appel, prononça derrière la draperie les trois mots de la devise de
+Nevers:</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis!</p>
+
+<p>La princesse s'appuya au bras du cardinal pour ne point tomber à la
+renverse.</p>
+
+<p>Elle n'osait se retourner. Cette voix venait-elle du ciel?</p>
+
+<p>Gonzague se méprit à cette émotion soudaine. Il voulut frapper le
+demi-coup.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, s'écria-t-il, vous avez fait appel au Maître de toutes choses:
+Dieu vous répond, je le vois, je le sens... votre bon ange est en vous
+qui combat les suggestions du mal... Madame, ne repoussez pas le bonheur
+après vos longues souffrances si noblement supportées!... madame,
+oubliez la main qui met dans la vôtre <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> un trésor: je ne réclamerai
+point mon salaire... Je ne vous demande qu'une chose... regardez-la!...
+regardez votre enfant... la voici bien tremblante, la voici toute brisée
+de l'accueil de sa mère... Écoutez au dedans de vous-même, madame: la
+voix de l'âme vous répondra...</p>
+
+<p>La princesse regarda dona Cruz.</p>
+
+<p>M. Gonzague, avec entraînement:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que vous l'avez vue... au nom du Dieu vivant, je vous le
+demande, n'est-ce pas là votre fille?</p>
+
+<p>La princesse ne répondit pas tout de suite. Involontairement, elle se
+tourna à demi vers la draperie.</p>
+
+<p>La voix, distincte pour elle seule, ne prononça qu'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Non! répéta la princesse avec force.</p>
+
+<p>Et son regard résolu fit le tour de l'assemblée.</p>
+
+<p>Elle n'avait plus peur.&mdash;Quel que fût ce mystérieux conseiller qui était
+là derrière la draperie, elle avait confiance en lui, car il combattait
+Gonzague.</p>
+
+<p>Et d'ailleurs, il accomplissait la muette promesse du livre d'heures: il
+venait avec la devise de Nevers.</p>
+
+<p>Mille réclamations, cependant, se croisaient <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> dans la salle.
+L'indignation d'Oriol et compagnie ne connaissait plus de bornes.</p>
+
+<p>&mdash;C'en est trop! dit Gonzague, feignant d'être blessé profondément;
+messieurs, je crois avoir fait mon devoir...</p>
+
+<p>&mdash;Largement! s'écria Gironne.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, poursuivit Gonzague en apaisant de la main le zèle trop
+bruyant du bataillon sacré, la patience humaine a des bornes... je
+m'adresserai une dernière fois à madame la princesse, et je lui dirai:
+Il faut de bonnes raisons, des raisons graves et fortes pour repousser
+la vérité évidente.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! soupira le bon cardinal, ce sont mes propres paroles!... mais
+quand ces dames se sont mis quelque chose en tête...</p>
+
+<p>&mdash;Ces raisons, acheva Gonzague, madame, les avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit la voix mystérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! répliqua la princesse à son tour.</p>
+
+<p>Gonzague était livide et ses lèvres s'agitaient convulsivement. Il
+sentait qu'il y avait là, au sein même de cette assemblée convoquée par
+lui, une influence hostile, mais insaisissable. Il la sentait, mais il
+la cherchait en vain.</p>
+
+<p>Depuis quelques minutes, tout était changé dans la personne de la veuve
+de Nevers. Le <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> marbre s'était fait chair, la statue vivait.</p>
+
+<p>D'où provenait ce miracle?</p>
+
+<p>Le changement s'était opéré au moment même où la princesse, éperdue,
+avait invoqué le secours de Dieu; mais Gonzague ne croyait point à Dieu.</p>
+
+<p>Il essuya la sueur qui coulait de son front.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc des nouvelles de votre fille? demanda-t-il, cachant son
+anxiété de son mieux.</p>
+
+<p>La princesse garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des imposteurs, reprit Gonzague; la fortune de Nevers est une
+belle proie... Vous a-t-on présenté quelque autre jeune fille?...</p>
+
+<p>Nouveau silence.</p>
+
+<p>&mdash;En vous disant, poursuivit Gonzague: Celle-ci est la véritable... on
+l'a sauvée... on l'a élevée... Ils disent tous cela!</p>
+
+<p>Les plus fins diplomates se laissent entraîner. Le président de
+Lamoignon et ses graves assesseurs regardaient maintenant Gonzague avec
+étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Cache tes griffes, chat-tigre! murmura Chaverny.</p>
+
+<p>Assurément, le silence de la voix mystérieuse était souverainement
+habile.</p>
+
+<p>Tant qu'elle ne parlait point, la princesse ne <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> pouvait répondre, et
+Gonzague, furieux, perdait la prudence.</p>
+
+<p>Au milieu de sa face pâle, on voyait ses yeux brûlants et sanglants.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est là, poursuivit-il entre ses dents serrées; toute prête à
+paraître... n'est-ce pas, madame? vivante... Répondez!... vivante?...</p>
+
+<p>La princesse s'appuya d'une main au bras de son fauteuil.&mdash;Elle
+chancelait.&mdash;Elle eût donné dix ans de sa vie pour soulever cette
+draperie, derrière laquelle était l'oracle, muet désormais.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez! répondez! fit Gonzague.</p>
+
+<p>Et les juges eux-mêmes répétaient:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondez!</p>
+
+<p>Aurore de Caylus écoutait. Sa poitrine n'avait plus de souffle.</p>
+
+<p>Oh! que l'oracle tardait!</p>
+
+<p>&mdash;Pitié!... murmura-t-elle enfin en se tournant à demi.</p>
+
+<p>La draperie s'agita faiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrait-elle répondre? disaient cependant les affidés.</p>
+
+<p>&mdash;Vivante? fit Aurore de Caylus interrogeant l'oracle d'une voix brisée.</p>
+
+<p>&mdash;Vivante! lui fut-il enfin répondu.</p>
+
+<p>Elle se redressa, radieuse, ivre de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vivante, vivante! fit-elle avec éclat; <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> vivante malgré vous
+et par la protection de Dieu!</p>
+
+<p>Tout le monde se leva en tumulte. Pendant un instant l'agitation fut à
+son comble.</p>
+
+<p>Les affidés parlaient tous à la fois et réclamaient justice. Au banc des
+commissaires royaux on se consultait.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous disais, répétait le cardinal, quand je vous disais,
+monsieur le duc!... mais nous ne savons pas tout... Or, je commence à
+croire que madame la princesse n'est point folle!</p>
+
+<p>Au milieu de la confusion générale, la voix de la tapisserie dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, au bal du régent... On vous dira la devise de Nevers.</p>
+
+<p>&mdash;Et je verrai ma fille! balbutia la princesse prête à se trouver mal.</p>
+
+<p>Le bruit faible d'une porte qui se refermait se fit entendre encore.
+Puis, plus rien.</p>
+
+<p>Il était temps. Chaverny, curieux comme une femme en proie d'un vague
+soupçon, s'était glissé derrière le cardinal de Lorraine. Il souleva
+brusquement la portière.</p>
+
+<p>Sous la portière il n'y avait rien, mais la princesse poussa un cri
+étouffé.</p>
+
+<p>C'était assez; Chaverny ouvrit la porte et s'élança dans le corridor.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p>
+
+<p>Le corridor était sombre, car la nuit commençait à tomber. Chaverny ne
+vit rien, sinon tout au bout de la galerie la silhouette cahotante du
+petit bossu aux jambes torses, qui disparut, descendant l'escalier
+tranquillement.</p>
+
+<p>Chaverny se prit à réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Le cousin avait voulu jouer quelque méchant tour au diable, se
+disait-il, et le diable prend sa revanche!</p>
+
+<p>Pendant cela, dans la salle des délibérations, sur un signe du président
+de Lamoignon, les conseillers avaient repris leurs places.</p>
+
+<p>Gonzague avait fait sur lui-même un terrible effort. Il était calme en
+apparence.</p>
+
+<p>Il salua le conseil et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, je rougirais d'ajouter une parole... Décidez, s'il vous
+plaît, entre madame la princesse et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Délibérons! firent quelques voix.</p>
+
+<p>M. de Lamoignon se leva et se couvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, dit-il, l'avis des commissaires royaux, après avoir entendu M.
+le cardinal pour madame la princesse, est qu'il n'y a point lieu à
+jugement... Puisque madame de Gonzague sait où est sa fille, qu'elle la
+présente. M. de Gonzague représentera également celle qu'il dit être
+héritière de Nevers... La preuve écrite, désignée <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> par M. le prince,
+invoquée par madame la princesse, cette page enlevée au registre de la
+chapelle de Caylus, sera produite et rendra la décision facile... Nous
+ajournons, au nom du roi, le conseil à trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte! repartit Gonzague avec empressement; j'aurai la preuve!</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai ma fille et j'aurai la preuve, dit pareillement la princesse;
+j'accepte!</p>
+
+<p>Les commissaires royaux levèrent aussitôt la séance.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à vous, enfant, pauvre enfant! dit Gonzague à dona Cruz en la
+remettant aux mains de Peyrolles, j'ai fait ce que j'ai pu... Dieu seul
+à présent peut vous rendre le c&oelig;ur de votre mère.</p>
+
+<p>Dona Cruz rabattit son voile et s'éloigna.</p>
+
+<p>Mais avant de passer le seuil, elle se ravisa tout à coup. Elle s'élança
+vers la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, s'écria-t-elle en pressant sa main qu'elle baisa, que vous
+soyez ou non ma mère, je vous respecte et je vous aime!</p>
+
+<p>La princesse sourit et effleura son front de ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas complice, enfant, dit-elle; j'ai vu cela... Je ne t'en
+veux point.</p>
+
+<p>Peyrolles entraîna dona Cruz.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p>
+
+<p>Toute cette noble foule, qui naguère remplissait l'hémicycle, s'était
+écoulée. Le jour baissait rapidement. Gonzague, qui venait de reconduire
+les juges royaux, rentra comme la princesse allait sortir, entourée de
+ses femmes.</p>
+
+<p>Sur un geste impérieux qu'il fit, elles s'écartèrent. Gonzague
+s'approcha de la princesse, et avec ces grands airs de courtoisie qu'il
+ne quittait jamais, il se pencha jusqu'à sa main pour la baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-il ensuite d'un ton léger, c'est donc la guerre
+déclarée entre nous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai garde d'attaquer, monsieur, répondit Aurore de Caylus; je me
+défends.</p>
+
+<p>&mdash;En tête à tête, reprit Gonzague qui avait peine à cacher sous sa
+froideur polie la rage qu'il avait dans le c&oelig;ur, nous ne discuterons
+point, s'il vous plaît: je tiens à vous épargner cette inutile
+fatigue... Mais vous avez donc de mystérieux protecteurs, madame?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la bonté du Ciel, monsieur, qui est l'appui des mères.</p>
+
+<p>Gonzague eut un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Giraud! dit la princesse à sa suivante Madeleine, faites qu'on prépare
+ma litière!</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il donc office du soir à la paroisse Saint-Magloire? demanda
+Gonzague étonné.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, monsieur, répondit la princesse avec calme; ce n'est pas à
+la paroisse Saint-Magloire que je me rends... Félicité, vous atteindrez
+mes écrins.</p>
+
+<p>&mdash;Vos diamants, madame! fit le prince avec raillerie; la cour qui vous
+regrette depuis si longtemps va-t-elle enfin jouir du bonheur de vous
+revoir?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais ce soir au bal du régent, monsieur, dit-elle.</p>
+
+<p>Pour le coup, Gonzague demeura stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!... balbutia-t-il, vous!</p>
+
+<p>Elle se redressa si belle et si hautaine que Gonzague baissa les yeux
+malgré lui.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, répondit-elle en prenant le pas sur ses femmes pour sortir; mon
+deuil est fini d'aujourd'hui, monsieur le prince... Faites ce que vous
+voudrez contre moi, je n'ai plus peur de vous!</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>XI</h2>
+
+<h3>&mdash;Où le bossu se fait inviter au bal de la cour.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p>
+
+<p>Gonzague demeura un instant immobile à regarder sa femme qui traversait
+la galerie pour rentrer dans son appartement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une résurrection! pensa-t-il; j'ai pourtant bien joué cette
+grande partie! pourquoi l'ai-je perdue?... Évidemment, elle avait un
+dessous de cartes... Gonzague! vous n'avez pas tout vu!... Il y a là
+quelque chose qui vous échappe!</p>
+
+<p>Il se prit à parcourir la chambre à grands pas.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, poursuivit-il, nous n'avons <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> pas une minute à
+perdre!... Que va-t-elle faire au bal du Palais-Royal?... parler à M. le
+régent?... Évidemment, elle sait où est sa fille!...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, je le sais! s'interrompit-il en ouvrant ses tablettes;
+en ceci, du moins, le hasard m'a servi!</p>
+
+<p>Il frappa sur un timbre et dit au domestique qui accourut:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Peyrolles!... qu'on m'envoie sur-le-champ M. de Peyrolles.</p>
+
+<p>Le domestique sortit. Gonzague reprit sa promenade solitaire, et
+revenant à sa première pensée, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Elle a un auxiliaire nouveau... Quelqu'un est caché derrière la
+toile!...</p>
+
+<p>&mdash;Prince! s'écria Peyrolles en entrant, je puis enfin vous parler!...
+Mauvaises nouvelles... En s'en allant, le cardinal de Lorraine disait
+aux commissaires royaux: il y a là-dessous quelque mystère
+d'iniquité!...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez dire le cardinal, fit Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Dona Cruz est en pleine révolte!... On lui a fait jouer un rôle
+indigne! Elle veut quitter Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse faire dona Cruz... et tâche de m'écouter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Pas avant de vous avoir appris ce qui se passe... Lagardère est à
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... je m'en doutais!... Depuis quand?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis hier pour le moins.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse a dû le voir! pensa Gonzague.</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p>Peyrolles baissa la voix et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Saldagne et Faënza sont morts.</p>
+
+<p>Manifestement, M. de Gonzague ne s'attendait point à cela. Les muscles
+de sa face tressaillirent et il eut comme un éblouissement.</p>
+
+<p>Ce fut l'affaire d'une seconde. Quand Peyrolles releva les yeux sur lui,
+il était remis déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Deux d'un coup! fit-il; c'est le diable que cet homme-là!</p>
+
+<p>Peyrolles tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Et où a-t-on retrouvé leurs cadavres? demanda Gonzague?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la ruelle qui longe le jardin de votre petite maison.</p>
+
+<p>&mdash;Ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Saldagne contre la porte... Faënza à quinze pas de là... Saldagne est
+mort d'un coup de pointe...</p>
+
+<p>&mdash;Là, n'est-ce pas? fit Gonzague en plaçant son doigt entre ses deux
+sourcils.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span></p>
+
+<p>Peyrolles fit le même geste et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Là!... Faënza est tombé frappé à la même place et du même coup.</p>
+
+<p>&mdash;Et pas d'autre blessure?</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'autre... La botte de Nevers est toujours mortelle.</p>
+
+<p>Gonzague disposa ses dentelles à son jabot devant une glace.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il; M. le chevalier de Lagardère s'est fait inscrire
+deux fois à ma porte... Je suis content qu'il soit à Paris... Nous
+allons le faire pendre!</p>
+
+<p>&mdash;La corde qui étranglera celui-là... commença Peyrolles...</p>
+
+<p>&mdash;N'est pas encore filée, n'est-ce pas?... Je crois que si... Tudieu!
+pense donc, ami Peyrolles. Il est grand temps! nous ne sommes plus que
+quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le factotum en frissonnant, il est grand temps.</p>
+
+<p>&mdash;Deux bouchées! reprit Gonzague en rebouclant son ceinturon; nous deux
+d'un coup... de l'autre ces deux pauvres diables...</p>
+
+<p>&mdash;Cocardasse et Passepoil?... interrompit Peyrolles; ils ont peur de
+Lagardère!</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont donc comme toi!... C'est égal; nous n'avons pas le choix...
+Va me les chercher! va!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p>
+
+<p>M. de Peyrolles se dirigea vers l'office.</p>
+
+<p>Gonzague pensait.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais bien qu'il fallait agir... agir tout de suite... Corps de
+Christ! voici une nuit qui verra d'étranges choses!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vite!... dit Peyrolles en arrivant à l'office; monseigneur a
+besoin de vous!</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil avaient dîné depuis midi jusqu'à la brune.
+C'étaient deux héroïques estomacs. Cocardasse était rouge comme le
+restant du vin, oublié dans son verre; Passepoil avait le teint tout
+blême.</p>
+
+<p>La bouteille produit ce double résultat, suivant le tempérament des
+preneurs.</p>
+
+<p>Mais au point de vue des oreilles, le vin n'a pas deux manières d'agir.
+Cocardasse et Passepoil n'étaient pas plus endurant l'un que l'autre
+après boire.</p>
+
+<p>D'ailleurs, le temps d'être humbles était passé. On les avait habillés
+de neuf de la tête aux pieds. Ils avaient de superbes bottes de
+rencontre et des feutres qui n'avaient été retapés chacun que trois
+fois.</p>
+
+<p>Les chausses et les pourpoints étaient dignes de ces brillants
+accessoires.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, mon bon, fit Cocardasse; je crois que ce maraud, c'est à
+nous qu'il s'adresse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Si je pensais que ce faquin!... riposta le tendre Amable en saisissant
+une cruche à deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Sois calme, mon caillou, reprit le Gascon; je te le donne... Mais,
+bagasse! ne casse pas la faïence!</p>
+
+<p>Il avait pris M. de Peyrolles par une oreille et l'avait envoyé
+pirouettant à Passepoil.</p>
+
+<p>Passepoil le saisit par l'autre oreille et le renvoya à son ancien
+patron.</p>
+
+<p>M. de Peyrolles fit ainsi deux ou trois fois le voyage, puis Cocardasse
+junior lui dit avec cette belle gravité des casseurs d'assiettes:</p>
+
+<p>&mdash;Mon doux ami, vous avez oublié un instant que vous aviez affaire à des
+gentilshommes: tâchez dorénavant de vous en souvenir!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! appuya le Normand, selon son ancienne habitude.</p>
+
+<p>Puis, tous deux se levèrent tandis que M. de Peyrolles réparait de son
+mieux le désordre de sa toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Les deux coquins sont ivres! grommela-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! donc! fit Cocardasse; je crois que le pécaïre a parlé?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai comme une vague idée, repartit Passepoil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p>
+
+<p>Ils s'avancèrent tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, pour
+appréhender de nouveau le factotum aux oreilles, mais celui-ci prit la
+fuite prudemment et rejoignit Gonzague, sans se vanter de sa
+mésaventure.</p>
+
+<p>Gonzague lui ordonna de ne point parler à nos braves amis de la fin
+malheureuse de Saldagne et de Faënza. Ceci était superflu; M. de
+Peyrolles n'avait désormais aucune envie de lier conversation avec
+Cocardasse et Passepoil.</p>
+
+<p>On les vit arriver l'instant d'après, annoncés par un terrible bruit de
+ferraille. Ils avaient le feutre à la diable, les chausses débraillées,
+du vin tout le long de la chemise; bref, une belle et bonne tenue de
+coupe-jarrets.</p>
+
+<p>Ils entrèrent en se pavanant, le manteau retroussé par l'épée:
+Cocardasse toujours superbe, Passepoil toujours gauche et irréprochable
+de laideur.</p>
+
+<p>&mdash;Salue, mon bon, dit le Gascon, et remercie monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! fit Gonzague en les regardant de travers.</p>
+
+<p>Ils restèrent aussitôt immobiles.</p>
+
+<p>Avec ces vaillants, l'homme qui paye peut tout se permettre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fermes sur vos jambes? demanda Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bu seulement un verre de vin à la santé de monseigneur, repartit
+effrontément Cocardasse; capédébiou! pour la sobriété, je ne connais pas
+mon pareil...</p>
+
+<p>&mdash;Il dit vrai, monseigneur, prononça timidement Passepoil; car je le
+surpasse... je n'ai bu que de l'eau rougie!</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon, fit Cocardasse en le regardant sévèrement, tu as bu comme
+moi, ni plus ni moins... A pa pur! je t'engage à ne jamais fausser la
+vérité devant moi... Le mensonge, il me rend malade!</p>
+
+<p>&mdash;Vos rapières sont-elles toujours bonnes? demanda encore Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Meilleures, repartit le Gascon.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien au service de monseigneur, ajouta le Normand, qui fit la
+révérence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dit Gonzague.</p>
+
+<p>Et il tourna le dos, tandis que nos deux amis le saluèrent profondément
+par derrière.</p>
+
+<p>&mdash;C'ta couquin, murmura Cocardasse, il sait parler aux hommes d'épée!</p>
+
+<p>Gonzague avait fait signe à Peyrolles d'approcher. Tous deux étaient
+remontés jusqu'au fond de la salle, près de la porte de sortie. Gonzague
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> venait de déchirer la page de ses tablettes où il avait inscrit les
+renseignements donnés par dona Cruz.</p>
+
+<p>Au moment où il remettait ce papier au factotum, le visage hétéroclite
+du bossu se montra derrière les battants de la porte entre-bâillée.
+Personne ne le voyait et il le savait bien, car ses yeux brillaient
+d'une intelligence extraordinaire. Toute sa physionomie avait changé
+d'aspect.</p>
+
+<p>A la vue de Gonzague et de son âme damnée, causant à deux pas de lui, le
+bossu se rejeta vivement en arrière, puis il mit son oreille à
+l'ouverture de la porte.</p>
+
+<p>Voici ce que d'abord il entendit.</p>
+
+<p>Peyrolles épelait péniblement les mots tracés au crayon par son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Rue du Chantre... disait-il;&mdash;une jeune fille, nommée Aurore...</p>
+
+<p>Vous eussiez été effrayé à l'expression que prit le visage du bossu. Un
+feu sombre s'alluma dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il sait cela! fit-il;&mdash;comment sait-il cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez? dit Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je comprends, répondit Peyrolles;&mdash;c'est de la chance!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Les gens de ma sorte ont leur étoile! reprit M. de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Où mettra-t-on la jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Au pavillon de dona Cruz.</p>
+
+<p>Le bossu se toucha le front.</p>
+
+<p>&mdash;La gitanita!... murmura-t-il;&mdash;mais elle-même... comment a-t-elle pu
+savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra tout simplement l'enlever?... disait en ce moment Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'éclat! repartit Gonzague;&mdash;nous ne sommes pas en position de
+nous faire des affaires... De la ruse... de l'adresse!... c'est ton
+fort, ami Peyrolles! Je ne m'adresserais pas à toi s'il y avait des
+coups à donner ou à recevoir... notre homme doit habiter cette maison,
+j'en ferais la gageure.</p>
+
+<p>&mdash;Lagardère! murmura le factotum avec un visible effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l'affronterais pas, le matamore!... La première chose, c'est de
+savoir s'il est absent... et je parierais bien qu'il est absent à cette
+heure.</p>
+
+<p>&mdash;Il aimait à boire autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;S'il est absent, voici un plan tout simple: Tu vas prendre cette
+carte.</p>
+
+<p>Gonzague mit dans la main de son factotum une des deux cartes
+d'invitation au bal du régent, <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> réservées pour Saldagne et Faënza.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te procureras, poursuivit-il, une toilette de deuil fraîche et
+galante... pareille à celle que j'ai commandée pour dona Cruz... tu
+auras une litière toute prête dans la rue du Chantre... et tu te
+présenteras chez la jeune fille au nom de Lagardère lui-même...</p>
+
+<p>&mdash;C'est jouer sa vie à pair ou non! dit M. de Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... rien que la vue de la robe et des bijoux la rendra
+folle!... Tu n'auras qu'un mot à dire: Lagardère vous envoie ceci et
+vous attend.</p>
+
+<p>&mdash;La jeune fille ne bougera pas!... dit une voix aigrelette entre eux
+deux.</p>
+
+<p>Peyrolles sauta de côté. Gonzague mit la main à son épée.</p>
+
+<p>&mdash;A pa pur, fit de loin Cocardasse, vois donc, frère Passepoil!... vois
+donc ce petit homme!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! répondit Passepoil, si la nature m'avait disgracié ainsi, et qu'il
+fallût renoncer à l'espoir de plaire aux belles, j'attenterais à mes
+propres jours!</p>
+
+<p>Peyrolles se prit à rire, comme tous les poltrons qui ont eu grand'peur.</p>
+
+<p>&mdash;Esope II, dit Jonas, s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Encore cette créature! fit Gonzague avec <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> humeur;&mdash;en louant la
+niche de mon chien, crois-tu avoir acheté le droit de parcourir mon
+hôtel?... Que viens-tu faire ici?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous? demanda le bossu en ricanant, qu'allez-vous faire là-bas?</p>
+
+<p>C'était là un adversaire selon le c&oelig;ur de Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Mons Esope! dit-il en se campant; nous allons vous apprendre, séance
+tenante, le danger que l'on court en se mêlant des affaires d'autrui.</p>
+
+<p>Gonzague regardait déjà du côté des deux braves.&mdash;Tant pis pour Esope
+II, dit Jonas, s'il s'était avisé d'écouter aux portes!</p>
+
+<p>Mais à ce moment, l'attention de Gonzague fut détournée par la conduite
+bizarre et vraiment audacieuse du petit homme qui prit sans façon des
+mains de Peyrolles la carte d'invitation qu'on venait de lui remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu? drôle, s'écria Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Le bossu tirait paisiblement de sa poche sa plume et son écritoire.</p>
+
+<p>&mdash;Il est fou, dit Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Pas tant!... pas tant!... fit Esope II, qui mit un genou en terre et
+s'installa le plus commodément qu'il put pour écrire.</p>
+
+<p>Il traça rapidement quelques mots au dos de la carte d'invitation.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Lisez, fit-il d'un air de triomphe, en se relevant.</p>
+
+<p>Il tendit le papier à Gonzague. Celui-ci lut:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Chère enfant, ces parures viennent de moi: j'ai voulu vous faire une
+surprise. Faites vous belle. Une litière et deux laquais viendront de
+ma part pour vous conduire au bal où je vous attendrais.</p>
+
+<p class="right">»<span class="smcap">Henri de Lagardère.</span>»</p></div>
+
+<p>Cocardasse junior et frère Passepoil suivaient de loin cette scène et
+n'y comprenaient rien.</p>
+
+<p>&mdash;Sandiéou! dit le Gascon, monseigneur a l'air d'un homme qui a la
+berlue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce petit bossu, repartit le Normand, regarde donc sa figure...
+j'ai vu ces yeux-là quelque part!</p>
+
+<p>Cocardasse haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'occupe, répondit-il, que des hommes au-dessus de cinq pieds
+quatre pouces!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai que trois pouces, fit observer Passepoil avec reproche.</p>
+
+<p>Cocardasse junior lui tendit la main et prononça ces bienveillantes
+paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Une fois pour toutes, monsieur Caillou, souviens-toi, <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> que tu es
+en dehors... L'amitié, capédébiou! il est un prisme de cristal à travers
+lequel je te vois tout blanc, tout rose et plus doux que Cupidon, fils
+unique de Vénus, sortant du sein de l'onde!</p>
+
+<p>Passepoil, reconnaissant, serra la main qu'on lui tendait.</p>
+
+<p>C'était bien vrai. Gonzague avait l'air d'un homme frappé de
+stupéfaction. Il regardait Esope II, dit Jonas, avec une sorte d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire cela? murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire, répliqua le bossu bonnement, qu'avec ce mot d'écrit,
+la jeune fille aura confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc deviné notre dessein?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai compris que vous vouliez avoir la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et sais-tu ce qu'on risque à surprendre certains secrets.</p>
+
+<p>&mdash;On risque de gagner gros, répondit le bossu, qui se frotta les mains.</p>
+
+<p>Gonzague et Peyrolles échangèrent un regard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... fit Gonzague à voix basse, cette écriture...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mes petits talents, repartit Esope II;&mdash;je vous garantis
+l'imitation parfaite... quand une fois je connais l'écriture d'un
+homme...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oui-dà?... cela peut te mener loin... Et l'homme?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'homme! interrompit le bossu en riant; il est trop grand et je
+suis trop petit: je ne peux pas le contrefaire.</p>
+
+<p>&mdash;Le connais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Assez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le connais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Relations d'affaires...</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu nous donner quelques renseignements?...</p>
+
+<p>&mdash;Un seul... Il a frappé hier deux coups... il en frappera deux demain!</p>
+
+<p>Peyrolles frissonna de la tête aux pieds. Gonzague dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de bonnes prisons dans les caveaux de mon hôtel.</p>
+
+<p>Le bossu ne prit point garde à son air menaçant et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Terrain perdu!... faites-y des caves et vous les louerez aux marchands
+de vins.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai idée que tu es un espion...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre idée!... L'homme en question est pauvre et vous êtes riche...
+voulez-vous que je vous le livre?</p>
+
+<p>Gonzague ouvrit de grands yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi cette carte, reprit Esope II <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> en montrant la dernière
+invitation que Gonzague tenait encore à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en ferais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ferais bon usage... Je la donnerais à l'homme... et l'homme
+tiendrait la promesse que je vous fais ici en son nom... Il irait au bal
+de M. le régent.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu! l'ami, s'écrie Gonzague,&mdash;tu dois être un infernal coquin!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit le bossu d'un air modeste, il y a plus coquin que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette chaleur à me servir?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis comme cela... très-dévoué à ceux qui me plaisent.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous avons l'heur de te plaire?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour nous témoigner de plus près ton dévouement que tu as
+payé dix mille écus?...</p>
+
+<p>&mdash;La niche? interrompit le bossu,&mdash;pas s'il vous plaît! spéculation!
+affaire d'or!</p>
+
+<p>Puis il ajouta en ricanant:</p>
+
+<p>&mdash;Le bossu était mort: vive le bossu!... Esope I<sup>er</sup> a gagné un million
+et demi sous un vieux parapluie... moi du moins, j'ai mon étude!</p>
+
+<p>Gonzague fit signe à Cocardasse et à Passepoil qui s'approchèrent en
+sonnant le vieux fer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Qui sont ceux-là? demanda Jonas.</p>
+
+<p>&mdash;Des gens qui vont te suivre si j'accepte tes services.</p>
+
+<p>Le bossu salua cérémonieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Serviteur! serviteur! dit-il; alors, refusez mes services...</p>
+
+<p>&mdash;Mes bons messieurs, ajouta-t-il en s'adressant aux deux braves; ne
+prenez pas la peine de déménager vos bric-à-brac... nous ne nous en
+irons point de compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant... fit Gonzague d'un air de menace.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a point de cependant! Diable! vous connaissez le personnage
+aussi bien que moi... Il est brusque... excessivement brusque... on
+pourrait même dire brutal!... s'il voyait derrière moi ces tournures de
+gibier de potence....</p>
+
+<p>&mdash;Pécaïre! fit Cocardasse indigné.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on manquer ainsi de politesse! ajouta frère Passepoil.</p>
+
+<p>&mdash;Je prétends agir seul ou ne pas agir du tout! acheva Esope II d'un ton
+péremptoire.</p>
+
+<p>Gonzague et Peyrolles se consultaient.</p>
+
+<p>&mdash;Tu tiens donc à ton dos? fit le premier en raillant.</p>
+
+<p>Le bossu salua et répondit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Comme ces braves à leurs rouillardes... c'est mon gagne-pain.</p>
+
+<p>&mdash;Il me répond de toi! prononça Gonzague en le regardant fixement;&mdash;tu
+m'entends... sers-moi fidèlement et tu seras récompensé... au cas
+contraire...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas et lui présenta la carte. Le bossu la prit et se dirigea
+vers la porte à reculons.</p>
+
+<p>Il saluait de trois pas en trois pas et disait:</p>
+
+<p>&mdash;La confiance de monseigneur m'honore... Cette nuit, monseigneur
+entendra parler de moi.</p>
+
+<p>Et comme, sur un signe sournois de Gonzague, Cocardasse et Passepoil
+allaient l'accompagner!</p>
+
+<p>&mdash;Doucement! fit-il, doucement!... Et nos conventions!...</p>
+
+<p>Il écarta Cocardasse et Passepoil d'une main qu'ils n'eussent certes
+point cru si vigoureuse, salua une dernière fois profondément et passa
+le seuil.</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil voulurent le suivre, il leur jeta la porte sur
+le nez.</p>
+
+<p>Quand ils se remirent à sa poursuite, le corridor était vide.</p>
+
+<p>&mdash;Et vite! fit M. de Gonzague en s'adressant à Peyrolles; que la maison
+de la rue du Chantre soit cernée dans une demi-heure... et le reste
+comme il a été convenu!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p>
+
+<p>Dans la rue Quincampoix, déserte à cette heure, le bossu s'en allait
+trottinant.</p>
+
+<p>&mdash;Les fonds étaient en baisse!... murmurait-il;&mdash;du diable si je savais
+où prendre nos cartes d'entrée et la toilette de bal!...</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>LES MÉMOIRES D'AURORE.</h2>
+
+<h2>I</h2>
+
+<h3>&mdash;La maison aux deux entrées.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span></p>
+
+<p>C'était dans cette étroite et vieille rue du Chantre qui naguère
+salissait encore les abords du Palais-Royal. Elles étaient trois, ces
+ruelles qui allaient de la rue Saint-Honoré à la montagne du Louvre: la
+rue Pierre-Lescot, la rue de la Bibliothèque et la rue du Chantre;
+toutes les trois noires, humides, mal hantées, toutes les trois
+insultant aux splendeurs de ce Paris central, étonné de ne pouvoir
+guérir cette lèpre honteuse qui lui faisait une tache en plein visage.</p>
+
+<p>De temps en temps, de nos jours surtout, on <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> entendait dire: «Un
+crime s'est commis là-bas,» dans les profondeurs de cette nuit que le
+soleil lui-même ne perçait qu'aux beaux jours de l'été.</p>
+
+<p>Tantôt c'était une prêtresse de la Vénus boueuse, assommée par des
+brigands en goguette.</p>
+
+<p>Tantôt c'était quelque pauvre bourgeois de province dont le cadavre nu
+se retrouvait, scellé dans un vieux mur.</p>
+
+<p>Cela faisait horreur et dégoût. L'odeur ignoble de ces tripots venait
+jusque sous les fenêtres de ce charmant palais, demeure des cardinaux,
+des princes et des rois.&mdash;Mais la pudeur du Palais-Royal lui-même
+date-t-elle de si loin?&mdash;Et nos pères ne nous ont-ils pas dit ce qui se
+passait dans les galeries de bois et dans les galeries de pierre?</p>
+
+<p>Maintenant, le Palais-Royal est un bien honnête carré de pierres. Les
+galeries de bois ne sont plus. Les autres galeries forment la promenade
+la plus sage et la plus ennuyeuse du monde entier.</p>
+
+<p>Paris n'y vient jamais. Tous les parapluies des départements s'y donnent
+rendez-vous.</p>
+
+<p>Mais dans les restaurants à prix fixe qui foisonnent aux étages
+supérieurs, les oncles de Quimper ou de Carpentras se plaisent encore à
+rappeler les étranges m&oelig;urs du Palais-Royal de <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> l'Empire et de la
+Restauration.&mdash;L'eau leur vient à la bouche, à ces oncles, tandis que
+les nièces timides dévorent le somptueux festin à deux francs, en
+faisant mine de ne point écouter.</p>
+
+<p>Maintenant, à la place même où coulaient ces trois ruisseaux fangeux du
+Chantre, de Pierre-Lescot et de la Bibliothèque, un immense hôtel,
+conviant l'Europe à sa table de mille couverts, étale ses quatre façades
+sur la place du Palais-Royal, sur la rue Saint-Honoré alignée, sur la
+rue du Coq élargie, sur la rue de Rivoli allongée.</p>
+
+<p>Des fenêtres de cet hôtel, on voit le Louvre neuf, fils légitime et
+ressemblant du vieux Louvre. La lumière et l'air s'épandent partout
+librement. La boue s'en est allée on ne sait où, les tripots ont
+disparu: la lèpre hideuse, soudainement guérie, n'a pas même laissé de
+cicatrice.</p>
+
+<p>Mais où donc demeurent à présent les brigands et leurs dames?</p>
+
+<p>Au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ces trois rues que nous venons de flétrir si
+dédaigneusement étaient déjà fort laides; mais elles n'étaient pas
+beaucoup plus étroites ni plus souillées que la grande rue Saint-Honoré,
+leur voisine.</p>
+
+<p>Il y avait sur leurs voies mal pavées quelques <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> beaux portails: des
+hôtels nobles, çà et là parmi les masures.</p>
+
+<p>Les habitants de ces rues étaient tous pareils aux habitants des
+carrefours voisins: en général des petits bourgeois, merciers,
+revendeurs ou tailleurs de soupe.&mdash;Il se rencontrait dans Paris de
+beaucoup plus vilains endroits.</p>
+
+<p>A l'angle de la rue du Chantre et de la rue Saint-Honoré, s'élevait une
+maison de modeste apparence, proprette et presque neuve. L'entrée était
+par la rue du Chantre: une petite porte cintrée au seuil de laquelle on
+arrivait par un perron de trois marches.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours seulement, cette maison était occupée par une
+jeune famille dont les allures intriguaient passablement le voisinage
+curieux.</p>
+
+<p>C'était un homme, un jeune homme, du moins si l'on s'en rapportait à la
+beauté toute juvénile de son visage, au feu de son regard, à la richesse
+de sa chevelure blonde encadrant un front ouvert et pur.&mdash;Il s'appelait
+maître Louis et ciselait des gardes d'épée.</p>
+
+<p>Avec lui demeurait une toute jeune fille, belle et douce comme les
+anges, dont personne ne savait le nom.</p>
+
+<p>On les avait entendus se parler. Ils ne se <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> tutoyaient point et ne
+vivaient pas en époux.</p>
+
+<p>Ils avaient pour serviteurs une vieille femme qui ne causait jamais, et
+un garçonnet de seize à dix-sept ans qui faisait bien ce qu'il pouvait
+pour être discret.</p>
+
+<p>La jeune personne ne sortait jamais,&mdash;au grand jamais!&mdash;si bien qu'on
+aurait pu la croire prisonnière, si à toute heure on n'avait entendu sa
+voix fraîche et jolie qui chantait des cantiques ou des chansons.</p>
+
+<p>Maître Louis sortait, au contraire, fort souvent et rentrait même assez
+tard dans la nuit.&mdash;En ces occasions, il ne passait point par la porte
+du perron. La maison avait deux entrées: la seconde était par l'escalier
+de la propriété voisine.</p>
+
+<p>C'était par là que maître Louis revenait en son logis.</p>
+
+<p>Depuis qu'ils étaient habitants de la maison, aucun étranger n'en avait
+passé le seuil,&mdash;sauf un petit bossu à figure douce et sérieuse, qui
+entrait et sortait sans mot dire à personne, toujours par l'escalier,
+jamais par le perron.</p>
+
+<p>C'était une connaissance particulière à maître Louis sans doute;&mdash;les
+curieux ne l'avaient jamais aperçu dans la salle basse où se tenait la
+jeune fille avec la vieille femme et le garçonnet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span></p>
+
+<p>Avant l'arrivée de maître Louis et de sa famille, personne ne se
+souvenait d'avoir rencontré le bossu dans le quartier.&mdash;Aussi
+intriguait-il la curiosité générale, presque autant que maître Louis
+lui-même, le beau et taciturne ciseleur.</p>
+
+<p>Le soir, quand les petits bourgeois du voisinage bavardaient au pas de
+leurs portes, après la tâche finie, on était bien sûr que le bossu et
+les nouveaux habitants de la maison faisaient les frais de l'entretien.</p>
+
+<p>Qui étaient-ils? d'où venaient-ils? et à quelle heure mystérieuse ce
+maître Louis, qui avait les mains si blanches, taillait-il ses gardes
+d'épées?</p>
+
+<p>La maison était ainsi aménagée: une grande salle basse avec la petite
+cuisine à droite, sur la cour, et la chambre de la jeune fille ouvrant
+sa croisée sur la rue Saint-Honoré: dans la cuisine deux soupentes, une
+pour la vieille Françoise Berrichon, l'autre pour Jean-Marie Berrichon,
+son petit-fils.</p>
+
+<p>Tout ce rez-de-chaussée n'avait qu'une sortie: la porte du perron.</p>
+
+<p>Mais au fond de la salle basse, tout contre la cuisine, était adossé un
+escalier à vis qui montait à l'étage supérieur.</p>
+
+<p>L'étage supérieur était composé de deux chambres: <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> celle de maître
+Louis, qui s'ouvrait sur l'escalier, et une autre qui n'avait ni issue
+ni destination connue.</p>
+
+<p>Cette deuxième chambre était constamment fermée à clef. Ni la vieille
+Françoise, ni Berrichon, ni même la charmante jeune fille n'avaient pu
+obtenir permission d'y entrer.</p>
+
+<p>A cet égard, maître Louis, le plus doux des hommes, était d'une rigueur
+inflexible.</p>
+
+<p>La jeune fille, cependant, eût bien voulu savoir ce qu'il y avait
+derrière cette porte close; Françoise Berrichon en mourait d'envie, bien
+que ce fût une femme discrète et prudente.&mdash;Quant au petit Jean-Marie,
+il aurait donné deux doigts de sa main pour mettre seulement son &oelig;il
+à la serrure.</p>
+
+<p>Mais la serrure avait par derrière une plaque qui interceptait le
+regard.</p>
+
+<p>Une seule créature humaine partageait, au sujet de cette chambre, le
+secret si bien gardé de maître Louis. C'était le bossu.</p>
+
+<p>On avait vu le bossu entrer dans la chambre et en sortir.</p>
+
+<p>Mais, comme si tout ce qui se rapportait à ce mystère devait être
+inexplicable et bizarre, chaque fois que le bossu rentrait dans la
+chambre, on en voyait bientôt sortir maître Louis. Réciproquement, <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+après l'entrée de maître Louis, le bossu sortait parfois tout à coup.</p>
+
+<p>Jamais personne n'avait vu réunis ces deux amis inséparables.</p>
+
+<p>Parmi les voisins curieux était un poëte, habitant naturellement le
+dernier étage de la maison; ce poëte, après avoir mis son esprit à la
+torture, expliqua aux commères de la rue du Chantre qu'à Rome les
+prêtresses de Vesta, Ops, Rhée ou Cybèle, la Bonne Déesse, fille du Ciel
+et de la Terre, femme de Saturne et mère des dieux, étaient chargées
+d'entretenir un feu sacré qui jamais ne devait s'éteindre. En
+conséquence, au dire du poëte, ces demoiselles se relayaient: quand
+l'une veillait au feu, l'autre allait à ses affaires.</p>
+
+<p>Le bossu et maître Louis devaient très-certainement avoir fait entre eux
+quelque pacte analogue. Il y avait là-haut quelque chose qu'on ne
+pouvait quitter d'une seconde: maître Louis et le bossu montaient la
+garde à tour de rôle auprès de ce quelque chose-là.</p>
+
+<p>C'étaient deux façons de vestales, sauf le sexe et le baptême.</p>
+
+<p>La version du poëte ne fut pas sans avoir du succès. Il passait pour
+être un peu fou; désormais, on le regarda comme un parfait idiot.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span></p>
+
+<p>Mais on ne trouva point d'explication meilleure que la sienne.</p>
+
+<p>Le jour même où avait eu lieu en l'hôtel de M. le prince de Gonzague
+cette solennelle assemblée de famille, vers la brune, la jeune fille qui
+tenait la maison de maître Louis était seule dans sa chambrette.</p>
+
+<p>C'était une jolie petite pièce toute simple, mais où chaque objet avait
+son élégance et sa propreté recherchée... Le lit en bois de merisier
+s'entourait de rideaux de percale, éclatants de blancheur. Dans la
+ruelle, un petit bénitier pendait, couronné d'un double rameau de
+buis;&mdash;quelques livres pieux sur des rayons attenant à la boiserie, un
+métier à broder, des chaises,&mdash;une guitare sur l'une d'elles,&mdash;à la
+fenêtre un oiseau mignon dans une cage, tels étaient les objets meublant
+ou ornant cet humble et gracieux réduit.</p>
+
+<p>Nous oublions pourtant une table ronde et sur la table quelques feuilles
+de papier éparses.</p>
+
+<p>La jeune fille était en train d'écrire.</p>
+
+<p>Vous savez comme elles abusent de leurs yeux, les jeunes folles!
+laissant courir leur aiguille ou leur plume bien longtemps après le jour
+tombé.</p>
+
+<p>On n'y voyait presque plus et la jeune fille écrivait encore.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span></p>
+
+<p>Les derniers rayons du jour arrivant par la fenêtre dont les rideaux
+venaient d'être relevés, éclairaient en plein son visage et nous pouvons
+vous dire du moins comme elle était faite.</p>
+
+<p>C'était une rieuse, une de ces douces filles dont la gaieté rayonne si
+bien, qu'elle suffit toute seule à la joie d'une famille. Chacun de ses
+traits semblait fait pour le plaisir: son front d'enfant, son nez aux
+belles narines roses, sa bouche dont le sourire montrait la parure
+nacrée.</p>
+
+<p>Mais ses yeux rêvaient: de grands yeux d'un bleu sombre dont les cils
+semblaient une longue frange de soie.</p>
+
+<p>Sans le regard pensif de ces beaux yeux, à peine lui eussiez-vous donné
+l'âge d'aimer.</p>
+
+<p>Elle était grande; sa taille était un peu trop frêle: quand nul ne
+l'observait, ses poses avaient de chastes et délicieuses langueurs.</p>
+
+<p>L'expression générale de sa figure était la douceur; mais il y avait
+dans sa prunelle, brillant sous l'arc de ses sourcils noirs, dessinés
+hardiment, une fierté calme et vaillante. Ses cheveux, noirs aussi, à
+chauds reflets d'or fauve, ses cheveux longs et riches, si lourds qu'on
+eût dit parfois que sa tête s'inclinait sous leur poids, ondulaient en
+masses larges sur son cou et sur <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> ses épaules, faisant à son
+adorable beauté un cadre et une auréole.</p>
+
+<p>Il y en a qui doivent être aimées ardemment, mais un seul jour;&mdash;il y en
+a d'autres qu'on chérit longtemps d'une tranquille tendresse.</p>
+
+<p>Celle-ci devait être aimée passionnément et toujours.</p>
+
+<p>Elle était ange, mais surtout femme.</p>
+
+<p>Son nom, que les voisins ignoraient et que dame Françoise et Jean-Marie
+Berrichon avaient défense de prononcer depuis l'arrivée à Paris, était
+Aurore.</p>
+
+<p>Nom prétentieux et sot pour une belle demoiselle des salons, nom
+grotesque pour une fille à mains rouges et pour ma tante dont la voix
+chevrote,&mdash;nom ravissant pour celles qui peuvent l'enlacer comme une
+fleur de plus à leur diadème de chère poésie.</p>
+
+<p>Les noms sont comme les parures qui écrasent les unes et que les autres
+rehaussent.</p>
+
+<p>Elle était là toute seule.&mdash;Quand l'ombre du crépuscule lui cacha le
+bout de sa plume, elle cessa d'écrire et se mit à rêver.</p>
+
+<p>Les mille bruits de la rue arrivaient jusqu'à elle et ne l'éveillaient
+point.</p>
+
+<p>Sa belle main blanche était dans ses cheveux; sa tête s'inclinait; ses
+yeux regardaient le ciel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span></p>
+
+<p>C'était comme une muette prière. Elle souriait à Dieu.</p>
+
+<p>Puis, parmi son sourire, une larme vint,&mdash;une perle qui un moment
+trembla au bord de sa paupière, pour rouler ensuite lentement sur le
+satin de sa joue.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il tarde!... murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Elle rassembla les pages éparses sur la table et les serra dans une
+petite cassette qu'elle poussa derrière le chevet de son lit.</p>
+
+<p>&mdash;A demain! dit-elle, comme si elle eût pris congé d'un compagnon de
+chaque jour.</p>
+
+<p>Puis elle ferma sa fenêtre et prit sa guitare, dont elle tira quelques
+accords au hasard.</p>
+
+<p>Elle attendait.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, elle avait relu toutes ces pages enfermées maintenant dans
+la cassette.</p>
+
+<p>Hélas! elle avait le temps de lire.</p>
+
+<p>Ces pages contenaient son histoire,&mdash;ce qu'elle savait de son histoire.</p>
+
+<p>L'histoire de ses impressions, de ses sentiments, de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Pour qui avait-elle écrit cela? Les premières lignes du manuscrit
+répondaient à cette question.</p>
+
+<p>Aurore disait:</p>
+
+<p>«Je commence d'écrire un soir où je suis seule après avoir attendu tout
+le jour. Ceci n'est <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> point pour lui. C'est la première chose que je
+fais et qui ne lui soit point destinée.</p>
+
+<p>»Je ne voudrais pas qu'il vît ces pages où je parlerai de lui sans
+cesse, où je ne parlerai que de lui. Pourquoi?... Je sais pourquoi.
+J'aurais peine à le dire.</p>
+
+<p>»Elles sont heureuses, celles qui ont des compagnes à qui confier le
+trop-plein de leur âme: peines ou bonheur. Moi, je n'ai point d'amie. Je
+suis seule, toute seule. Je n'ai que lui. Quand je le vois, je deviens
+muette. Que lui dirai-je? Il ne me demande rien.</p>
+
+<p>»Et pourtant, ce n'est pas pour moi que je prends la plume. Je
+n'écrirais pas si je n'avais l'espoir d'être lue, sinon de mon vivant,
+au moins après ma mort.</p>
+
+<p>»Je crois que je mourrai bien jeune.</p>
+
+<p>»Je ne le souhaite pas: Dieu me garde de le craindre.</p>
+
+<p>»Si je mourais, il me regretterait.&mdash;Moi, je le regretterais même au
+ciel.</p>
+
+<p>»Mais, d'en haut, je verrais peut-être le dedans de son c&oelig;ur. Quand
+cette idée me vient, je voudrais mourir.</p>
+
+<p>»Il m'a dit que mon père était mort. Ma mère doit vivre.</p>
+
+<p>»Ma mère, j'écris pour vous. Mon c&oelig;ur est <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> à lui tout entier,
+mais il est tout à vous aussi. Je voudrais demander à ceux qui le savent
+le mystère de cette double tendresse. Avons-nous deux c&oelig;urs?</p>
+
+<p>»J'écris pour vous. Il me semble qu'à vous je ne cacherais rien et que
+j'aimerais à vous montrer les plus secrets replis de mon âme. Me
+trompé-je? Une mère n'est-elle pas l'amie qui doit tout savoir, le
+médecin qui peut tout guérir?</p>
+
+<p>»Je vis une fois, par la fenêtre ouverte d'une maison, une jeune fille
+agenouillée devant une femme à la beauté douce et grave. L'enfant
+pleurait: mais c'étaient de bonnes larmes; la mère, émue et souriante,
+se penchait pour baiser ses cheveux.</p>
+
+<p>»Oh! le divin bonheur, ma mère! Je crois sentir votre baiser sur mon
+front!... Vous aussi, vous devez être bien douce et bien belle... Vous
+aussi, vous devez savoir consoler en souriant!</p>
+
+<p>»Ce tableau est toujours dans tous mes rêves. J'envie les larmes de la
+jeune fille. Ma mère, si j'étais entre vous et lui, que pourrait me
+donner le ciel?</p>
+
+<p>»Moi, je ne me suis agenouillée jamais que devant un prêtre. La parole
+d'un prêtre fait du <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> bien; mais c'est par la bouche des mères que
+parle la voix de Dieu.</p>
+
+<p>»M'attendez-vous? me cherchez-vous? me regrettez-vous? Suis-je dans vos
+prières du matin et du soir? Me voyez-vous, vous aussi, dans vos songes?</p>
+
+<p>»Il me semble, quand je pense à vous, que vous devez penser à moi.
+Parfois, mon c&oelig;ur vous parle; m'entendez-vous?&mdash;Si Dieu m'accorde
+jamais ce grand bonheur de vous voir, ma mère, ma mère chérie, je vous
+demanderai s'il n'était pas des instants où votre c&oelig;ur tressaillait
+sans motif.</p>
+
+<p>»Et je vous dirai: c'est que vous entendiez le cri de mon c&oelig;ur, ma
+mère!...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>«... Je suis née en France. On ne m'a pas dit où. Je ne sais pas mon âge
+au juste, mais je dois avoir aux environs de vingt ans.</p>
+
+<p>»Est-ce rêve? est-ce réalité? Ce souvenir, si c'en est un, est si
+lointain et si vague! Je crois me rappeler parfois une femme au visage
+angélique, qui penchait son sourire au-dessus de mon berceau.</p>
+
+<p>»Était-ce vous, ma mère?</p>
+
+<p>»... Puis, dans les ténèbres, un grand bruit de bataille.&mdash;Peut-être la
+nuit de fièvre d'un enfant...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span></p>
+
+<p>»Quelqu'un me portait dans ses bras. Une voix de tonnerre me fit
+trembler.&mdash;Nous courûmes dans l'obscurité.&mdash;J'avais froid...</p>
+
+<p>»Il y a une brume autour de tout cela.&mdash;Mon ami doit tout savoir; mais,
+quand je l'interroge sur mon enfance, il sourit tristement et se tait.</p>
+
+<p>»Je me vois pour la première fois distinctement habillée en petit garçon
+dans les Pyrénées espagnoles. Je menais paître les chèvres d'un quintero
+montagnard qui nous donnait sans doute l'hospitalité. Mon ami était
+malade et j'entendais dire souvent qu'il mourrait. Je l'appelais alors
+mon père.</p>
+
+<p>»Quand je revenais le soir, il me faisait mettre à genoux près de son
+lit, joignait lui-même mes petites mains et me disait en français:</p>
+
+<p>»&mdash;Aurore, prie le bon Dieu pour que je vive.</p>
+
+<p>»Une nuit, le prêtre vint lui apporter l'extrême-onction. Il se confessa
+et pleura.</p>
+
+<p>»Il croyait que je n'entendais pas; il dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Voilà ma pauvre petite fille qui va rester seule!</p>
+
+<p>»&mdash;Songez à Dieu, mon fils! exhortait le prêtre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p>
+
+<p>»&mdash;Oui, mon père... oh! oui, je songe à Dieu... Dieu est bon; je ne
+m'inquiète point de moi... Mais ma pauvre petite fille qui va rester
+seule sur la terre..., serait-ce un grand péché, mon père, que de
+l'emmener avec moi?</p>
+
+<p>»&mdash;La tuer! s'écria le prêtre avec épouvante; mon fils, vous avez le
+délire!</p>
+
+<p>»Il secoua la tête et ne répondit point. Moi, je m'approchai tout
+doucement.</p>
+
+<p>»&mdash;Ami Henri, dis-je en le regardant fixement,&mdash;et si vous saviez, ma
+mère, comme sa pauvre figure était maigre et hâve,&mdash;ami Henri, je n'ai
+pas peur de mourir et je veux bien aller avec toi au cimetière!</p>
+
+<p>»Il me prit dans ses bras, qui brûlaient la fièvre. Et je me souviens
+qu'il répétait:</p>
+
+<p>»La laisser seule! la laisser toute seule!</p>
+
+<p>»Il s'endormit, me tenant toujours dans ses bras. On voulait m'arracher
+de là, mais il eût fallu me tuer... Je pensais:</p>
+
+<p>»&mdash;S'il s'en va, on m'emportera avec lui...</p>
+
+<p>»Au bout de quelques heures, il s'éveilla. J'étais baignée de sa sueur.</p>
+
+<p>»&mdash;Je suis sauvé! dit-il.</p>
+
+<p>»Et, me voyant serrée contre lui, il ajouta:</p>
+
+<p>»&mdash;Beau petit ange, c'est toi qui m'as guéri...</p>
+
+<p>»... Je ne l'avais jamais bien regardé. Un <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> jour, je le vis beau
+comme il est et comme je le vois toujours depuis.</p>
+
+<p>»Nous avions quitté la ferme du quintero pour aller un peu plus avant
+dans le pays. Mon ami avait repris ses forces et travaillait aux champs
+comme un man&oelig;uvre. J'ai su depuis que c'était pour me nourrir.</p>
+
+<p>»C'était dans une riche alqueria des environs de Venasque; le maître
+cultivait la terre et vendait en outre à boire aux contrebandiers.</p>
+
+<p>»Mon ami m'avait bien recommandé de ne point sortir du petit enclos qui
+était derrière la maison et de ne jamais entrer dans la salle
+commune.&mdash;Mais, un soir, des seigneurs vinrent manger à l'alqueria: des
+seigneurs qui arrivaient de France.</p>
+
+<p>»J'étais à jouer avec les enfants du maître dans le clos. Les enfants
+voulurent voir les seigneurs; je les suivis étourdiment.</p>
+
+<p>»Ils étaient deux à table, entourés de valets et de gens d'armes: sept
+en tout.</p>
+
+<p>»Celui qui commandait aux autres fit un signe à son compagnon. Tous deux
+me regardèrent. Le premier seigneur m'appela et me caressa, tandis que
+l'autre allait parler tout bas au maître de la métairie.</p>
+
+<p>»Quand il revint, je l'entendis qui disait:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p>
+
+<p>»&mdash;C'est elle.</p>
+
+<p>»&mdash;A cheval! commanda le grand seigneur.</p>
+
+<p>»En même temps, il jeta au maître de l'alqueria une bourse pleine d'or.</p>
+
+<p>»A moi, il me dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Viens jusqu'aux champs, petite, viens chercher ton père.</p>
+
+<p>»Le voir un instant plus tôt! moi, je ne demandais pas mieux. Je montai
+bravement en croupe derrière un des gentilshommes.</p>
+
+<p>»La route pour aller aux champs où travaillait mon père, je ne la savais
+pas. Pendant une demi-heure, j'allai, riant, chantant, me balançant au
+trot du grand cheval. J'étais heureuse comme une reine!</p>
+
+<p>»Puis je demandai:</p>
+
+<p>»Arriverons-nous bientôt auprès de mon ami?</p>
+
+<p>»&mdash;Bientôt! bientôt! me fut-il répondu.</p>
+
+<p>»Et nous allions toujours.</p>
+
+<p>»Le crépuscule du soir venait; j'eus peur. Je voulus descendre du
+cheval. Le grand seigneur commanda:</p>
+
+<p>»&mdash;Au galop!</p>
+
+<p>»Et l'homme qui me tenait me mit la main sur la bouche pour étouffer mes
+cris.</p>
+
+<p>»Mais, tout à coup, à travers champs, nous <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> vîmes accourir un
+cavalier qui fendait l'espace comme un tourbillon. Il était sur un
+cheval de labour, sans selle ni bride; ses cheveux allaient au vent avec
+les lambeaux de sa chemise déchirée.</p>
+
+<p>»La route tournait autour d'un bois taillis, coupé par une rivière; il
+avait traversé la rivière à la nage et coupé le taillis.</p>
+
+<p>»Il arrivait! il arrivait!&mdash;Je ne reconnaissais pas mon père si doux et
+si calme; je ne reconnaissais pas mon ami Henri toujours souriant près
+de moi.&mdash;Celui-là était terrible et beau comme un ciel d'orage.</p>
+
+<p>»Il arrivait.&mdash;D'un dernier bond, le cheval franchit le talus de la
+route et tomba épuisé.</p>
+
+<p>»Mon ami tenait à la main le soc de sa charrue.</p>
+
+<p>»&mdash;Chargez-le! cria le grand seigneur.</p>
+
+<p>»Mais mon ami l'avait prévenu.&mdash;Le soc de charrue, brandi à deux mains,
+avait frappé deux coups.&mdash;Deux valets armés d'épées étaient tombés par
+terre et gisaient dans leur sang.</p>
+
+<p>«Et à chaque fois que mon ami frappait, il criait:</p>
+
+<p>&mdash;«J'y suis! j'y suis! Lagardère! Lagardère!...»</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>II</h2>
+
+<h3>&mdash;Souvenirs d'enfance.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p>
+
+<p>«L'homme qui me tenait,&mdash;poursuivait le manuscrit d'Aurore,&mdash;voulait
+prendre la fuite, mais mon ami ne l'avait point perdu de vue. Il
+l'atteignit en passant par-dessus le corps des deux valets et l'assomma
+d'un coup de soc.</p>
+
+<p>»Je ne m'évanouis pas, ma mère. Plus tard je n'aurais pas été aussi
+brave peut-être;&mdash;mais, pendant toute cette terrible bagarre, je tins
+mes yeux grands ouverts, agitant mes petites mains tant que je pouvais
+et criant:</p>
+
+<p>&mdash;»Courage, ami Henri! courage! courage!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p>
+
+<p>»Je ne sais pas si le combat dura plus d'une minute. Au bout de ce
+temps, il avait enfourché la monture de l'un des morts et se lançait au
+galop, me tenant dans ses bras.</p>
+
+<p>»Nous ne retournâmes point à l'alqueria. Mon ami dit que le maître
+l'avait trahi.&mdash;Et il ajouta:</p>
+
+<p>»&mdash;On ne peut se cacher que dans une ville!</p>
+
+<p>»Nous avions donc à nous cacher? Jamais je n'avais réfléchi à cela. La
+curiosité s'éveillait en moi en même temps que le vague désir de lui
+tout devoir. Je l'interrogeai. Il me serra dans ses bras en me disant:</p>
+
+<p>»&mdash;Plus tard, plus tard.</p>
+
+<p>»Puis, avec une nuance de mélancolie:</p>
+
+<p>&mdash;«Es-tu donc fatiguée déjà de m'appeler ton père?...</p>
+
+<p>»....... Il ne faut pas être jalouse, ma mère, ma mère chérie. Il a été
+pour moi toute la famille: mon père et ma mère à la fois.</p>
+
+<p>»Ce n'est pas de ta faute: tu n'étais pas là...</p>
+
+<p>»Mais, quand je me souviens de mon enfance, j'ai les larmes aux yeux. Il
+a été bon, il a été tendre, et tes baisers, ma mère, n'auraient pas pu
+être plus doux que ses caresses.</p>
+
+<p>»Lui si terrible! lui si vaillant!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span></p>
+
+<p>»Oh! si tu le voyais, comme tu l'aimerais!...</p>
+
+<p>»Je n'étais jamais entrée dans les murs d'une ville. Quand nous
+aperçûmes de loin les clochers de Pampelune, je demandai ce que c'était
+que cela.</p>
+
+<p>»&mdash;Ce sont des églises, me répondit mon ami;&mdash;tu vas voir là beaucoup de
+monde, ma petite Aurore: de beaux seigneurs et de belles dames... mais
+tu n'auras plus les fleurs du jardin...</p>
+
+<p>»Je ne regrettai point les fleurs du jardin dans ce premier moment.
+L'idée de voir tant de beaux seigneurs et tant de belles dames me
+transportait.</p>
+
+<p>»Nous franchîmes les portes.&mdash;Deux rangées de maisons hautes et sombres
+nous dérobèrent la vue du ciel. Avec le peu d'argent qu'il avait, mon
+ami loua une chambrette. Je fus prisonnière.</p>
+
+<p>»Dans les montagnes et aussi à l'alqueria, j'avais le grand air et le
+soleil, les arbres fleuris, les grandes pelouses et aussi la compagnie
+des enfants de mon âge. Ici, quatre murs; au dehors, le long profil des
+maisons grises avec le morne silence des villes espagnoles.&mdash;Au dedans,
+la solitude.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></p>
+
+<p>»Car mon ami Henri sortait dès le matin et ne revenait que le soir.</p>
+
+<p>»Il rentrait les mains noires et le front en sueur. Il était triste. Mes
+caresses seules pouvaient lui rendre son sourire.</p>
+
+<p>»Nous étions pauvres et nous mangions notre pain dur; mais il trouvait
+encore moyen parfois de m'apporter du chocolat, ce régal espagnol, et
+d'autres friandises.</p>
+
+<p>»Ces jours-là, je revoyais son pauvre beau visage heureux et souriant.</p>
+
+<p>»&mdash;Aurore, me dit-il un soir,&mdash;je m'appelle don Luiz à Pampelune... et,
+si l'on vient vous demander votre nom, vous répondrez: Mariquita.</p>
+
+<p>»Je ne savais que ce nom d'Henri qu'on lui avait donné jusqu'alors.
+Jamais il ne m'a dit lui-même qu'il était le chevalier de Lagardère. Il
+m'a fallu l'apprendre par hasard.</p>
+
+<p>»Il m'a fallu deviner aussi ce qu'il avait fait pour moi quand j'étais
+toute petite. Je pense qu'il voulait me laisser ignorer combien je lui
+suis redevable.</p>
+
+<p>»Henri est fait ainsi, ma mère; c'est la noblesse, l'abnégation, la
+générosité, la bravoure poussées jusqu'à la folie.&mdash;Il vous suffirait de
+le voir pour l'aimer presque autant que je l'aime.</p>
+
+<p>»J'eusse préféré, en ce temps-là, moins de <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> délicatesse et plus de
+complaisance à répondre à mes questions.</p>
+
+<p>»Il changeait de nom. Pourquoi? Lui si franc et si hardi!&mdash;Une idée me
+poursuivait! Je me disais sans cesse: C'est pour moi!... c'est moi qui
+fais son malheur!</p>
+
+<p>»Voici comment je sus quel métier il faisait à Pampelune, et comment
+j'appris du même coup le vrai nom qu'il portait jadis en France.</p>
+
+<p>»Un soir, vers l'heure où d'ordinaire il rentrait, deux gentilshommes
+frappèrent à notre porte. J'étais à mettre les assiettes de bois sur la
+table. Nous n'avions point de nappe. Je crus que c'était mon ami Henri,
+je courus ouvrir.</p>
+
+<p>»Et, à la vue de deux inconnus, je reculai épouvantée. Personne n'était
+encore venu nous voir depuis que nous étions à Pampelune.</p>
+
+<p>»C'étaient deux cavaliers hauts sur jambes, maigres, jaunes comme des
+fiévreux et portant de longues moustaches en crochets aiguisés, leurs
+rapières fines et longues relevaient le pan de leurs manteaux noirs.
+L'un était vieux et très-bavard; l'autre était jeune et taciturne.</p>
+
+<p>»&mdash;Adios! ma belle enfant, me dit le premier;&mdash;n'est-ce pas ici la
+demeure du seigneur don Henri?</p>
+
+<p>»&mdash;Non, senor, répondis-je.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span></p>
+
+<p>»Les deux <ins class="correction" title="Navarais">Navarrais</ins> se regardèrent. Le jeune haussa les épaules et
+grommela:</p>
+
+<p>»&mdash;Don Luiz!...</p>
+
+<p>»&mdash;Don Luiz, sacramento santisimo!... s'écria le plus âgé,&mdash;don Luiz!
+c'est don Luiz que je voulais dire.</p>
+
+<p>»Et, comme j'hésitais à répondre:</p>
+
+<p>»&mdash;Entrez, don Sanche, mon neveu, reprit-il,&mdash;entrez!... nous attendrons
+ici le seigneur don Luiz... ne vous inquiétez pas de nous, conejita!...
+nous voilà bien... Asseyez-vous, mon neveu don Sanche... Il est
+médiocrement bien logé, ce gentilhomme!... mais cela ne nous regarde
+pas... Allumez vous un cigarillo, mon neveu don Sanche?... Non?... Ce
+sera comme vous voudrez.</p>
+
+<p>»Le neveu don Sanche ne répondait mot. Il avait une figure de deux aunes
+et de temps en temps se grattait l'oreille comme un grand garçon fort en
+peine.</p>
+
+<p>»L'oncle, qui s'appelait don Miguel, alluma une pajita et se mit à fumer
+en causant avec une <ins class="correction" title="impertubable">imperturbable</ins> volubilité.</p>
+
+<p>»Je mourais de peur que mon ami ne me grondât.</p>
+
+<p>»Quand j'entendis son pas dans l'escalier, je courus à sa rencontre;
+mais l'oncle don Miguel <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> avait les jambes plus longues que moi, et,
+du haut de l'escalier:</p>
+
+<p>»&mdash;Arrivez donc, seigneur don Luiz! s'écria-t-il;&mdash;mon neveu don Sanche
+vous attend depuis une demi-heure... adios! adios!... Enchanté de faire
+votre connaissance... mon neveu don Sanche aussi... Je me nomme don
+Miguel de la Crencha... je suis de Santiago, près de Roncevaux, où
+Roland le preux fut occis... Mon neveu don Sanche est du même nom et du
+même pays: c'est le fils de mon frère, don Ramon de la Crencha, alcade
+mayor de Tudèle... et nous vous baisons bien les mains, seigneur don
+Luiz... de bon c&oelig;ur, sainte Trinité! de bon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>»Le neveu don Sanche s'était levé, mais il ne parlait point.</p>
+
+<p>»Mon ami s'arrêta au haut des marches. Ses sourcils étaient froncés et
+une expression d'inquiétude se montrait sur son visage.</p>
+
+<p>»&mdash;Que voulez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>»&mdash;Entrez donc! fit l'oncle don Miguel, qui s'effaça courtoisement pour
+lui livrer passage.</p>
+
+<p>»&mdash;Que voulez-vous? demanda encore Henri.</p>
+
+<p>»&mdash;D'abord, je vous présente mon neveu don Sanche...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span></p>
+
+<p>«&mdash;Par le diable! s'écria Henri en frappant du pied,&mdash;que voulez-vous?</p>
+
+<p>»Il me faisait trembler quand il était ainsi.</p>
+
+<p>»L'oncle Miguel recula d'un pas en voyant son visage; mais il se remit
+bien vite. C'était un heureux caractère d'hidalgo.</p>
+
+<p>»&mdash;Voici ce qui nous amène, répliqua-t-il,&mdash;puisque vous n'êtes pas en
+humeur de causer... Notre cousin Carlos de Madrid, qui a suivi
+l'ambassade de Madrid en l'an 95, vous a reconnu chez Cuença
+l'arquebusier... vous êtes le chevalier Henri de Lagardère.</p>
+
+<p>»Henri pâlit et baissa les yeux; je crus qu'il allait dire non.</p>
+
+<p>»&mdash;La première épée de l'univers, continua l'oncle Miguel, l'homme à qui
+nul ne résiste!... Ne niez pas, chevalier: je suis sûr de ce que
+j'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne nie pas, dit Henri d'un air sombre,&mdash;mais, senores, il vous
+coûtera peut-être cher pour avoir découvert mon secret?</p>
+
+<p>En même temps, il alla fermer la porte de l'escalier.</p>
+
+<p>Ce grand escogriffe de don Sanche se mit à trembler de tous ses membres.</p>
+
+<p>»&mdash;Par Dios! s'écria l'oncle don Miguel, sans se déconcerter,&mdash;cela nous
+coûtera ce que vous voudrez, seigneur caballero! Nous arrivons <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> chez
+vous les poches pleines!... Allons, mon neveu! vidons la bolsa!</p>
+
+<p>»Le neveu don Sanche, dont les longues dents claquaient, posa sur la
+table, sans mot dire, deux ou trois bonnes poignées de quadruples;
+l'oncle en fit autant.</p>
+
+<p>»Henri le regardait avec étonnement;&mdash;moi, je m'étais cachée dans
+l'alcôve.</p>
+
+<p>»&mdash;Hé! hé! fit l'oncle en remuant le tas d'or,&mdash;on n'en gagne pas tant
+que cela, n'est-ce pas, à limer des gardes d'épée chez maître Cuença?...
+Ne vous fâchez pas, seigneur cavalier, nous ne sommes pas ici pour
+surprendre votre secret... nous ne voulons point savoir pourquoi le
+brillant Lagardère s'abaisse à ce métier, qui gâte la blancheur des
+mains et fatigue la poitrine... n'est-ce pas neveu?</p>
+
+<p>»Le neveu s'inclina gauchement.</p>
+
+<p>»&mdash;Nous venons, acheva le vertueux hidalgo,&mdash;pour vous entretenir d'une
+affaire de famille.</p>
+
+<p>»&mdash;J'écoute, dit Henri.</p>
+
+<p>»L'oncle prit un siége et ralluma sa pipita.</p>
+
+<p>»&mdash;Une affaire de famille, continua-t-il,&mdash;une simple affaire de
+famille... n'est-ce pas, mon neveu?... Il faut donc vous dire, seigneur
+cavalier, que nous sommes tous braves dans <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> notre maison, comme le
+Cid, pour ne pas dire davantage... Moi qui vous parle, je rencontrai un
+jour douze hidalgos de Tolose en Biscaye... C'étaient tous grands et
+forts lurons... mais je vous conterai l'anecdote un autre jour; il ne
+s'agit pas de moi... il s'agit de mon neveu don Sanche... Mon neveu don
+Sanche courtisait honnêtement une jolie fille de Salvatierra...
+Quoiqu'il soit bien fait de sa personne, riche et pas sot, non, la
+fillette fut longtemps à se décider... Enfin, elle prit de l'amour, mais
+ce fut pour un autre que lui: un blanc-bec, figure rousse, seigneur
+cavalier... n'est-ce pas, mon neveu?</p>
+
+<p>»Le taciturne don Sanche, fit entendre un grognement approbateur.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous savez, reprit l'oncle don Miguel,&mdash;deux coqs pour une poule,
+c'est bataille! La ville n'est pas grande: nos deux jeunes gens se
+rencontraient tous les jours. Les têtes s'échauffèrent. Mon neveu, à
+bout de patience, leva la main... mais il manqua de promptitude,
+seigneur cavalier: ce fut lui qui reçut un soufflet...&mdash;Or, vous sentez,
+s'interrompit-il,&mdash;un Crencha qui reçoit un soufflet... mort et sang!...
+n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?... Il faut du fer pour venger cette
+injure!</p>
+
+<p>»L'oncle Miguel, ayant ainsi parlé, regarda <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> Henri et cligna de
+l'&oelig;il d'un air bonhomme et terrible à la fois.</p>
+
+<p>»Il n'y a que les Espagnols pour réunir Croquemitaine à Sancho Pança.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous ne m'avez pas encore appris ce que vous voulez de moi, dit
+Henri.</p>
+
+<p>»Deux ou trois fois, ses yeux s'étaient tournés, malgré lui, vers l'or
+étalé sur la table.</p>
+
+<p>»Nous étions si pauvres!</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien, eh bien, fit l'oncle Miguel, cela se devine, que diable!...
+n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?... Les Crencha n'ont jamais reçu de
+soufflet... c'est la première fois que cela se voit dans l'histoire. Les
+Crencha sont des lions, voyez-vous, seigneur cavalier!... Et
+spécialement, mon neveu don Sanche... mais...</p>
+
+<p>»Il fit une pause après ce <i>mais</i>.</p>
+
+<p>»La figure de mon ami Henri s'éclaira, tandis que son regard glissait de
+nouveau sur le tas de quadruples pistoles.</p>
+
+<p>»&mdash;Je crois comprendre, dit-il, et je suis prêt à vous servir.</p>
+
+<p>»&mdash;A la bonne heure! s'écria l'oncle don Miguel;&mdash;par saint Jacques!
+voici un digne cavalier.</p>
+
+<p>»Le neveu don Sanche, perdant son flegme, se frotta les mains d'un air
+tout content.</p>
+
+<p>»&mdash;Je savais bien que nous allions nous entendre, <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> poursuivit
+l'oncle; don Ramon ne pouvait pas nous tromper... Le faquin se nomma don
+Ramiro Nunès Tonadilla, du hameau de San-José... Il est petit, barbu,
+les épaules hautes...</p>
+
+<p>»&mdash;Je n'ai pas besoin de savoir tout cela, interrompit Henri.</p>
+
+<p>»&mdash;Si fait, si fait!... Diable!... il ne faudrait pas commettre
+d'erreur!... L'an dernier, j'allai chez le dentiste de
+Fontarabie,&mdash;n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?&mdash;et je lui donnai un
+doublon pour qu'il m'enlevât une dent dont je souffrais dans le fond de
+la bouche... Le drôle garda ma double pistole et m'arracha une dent
+saine au lieu de celle que j'avais malade...</p>
+
+<p>»Je voyais le front d'Henri se rembrunir et ses sourcils se
+rapprocher.&mdash;L'oncle don Miguel ne prenait point garde.</p>
+
+<p>»&mdash;Nous payons, continua-t-il,&mdash;nous voulons que la besogne soit faite
+mûrement, et comme il faut... n'est-ce pas juste?... Don Ramiro est roux
+de cheveux et porte toujours un feutre gris à plumes noires... Il passe
+tous les soirs, vers sept heures, devant l'auberge des <i>Trois Maures</i>,
+entre San-José et Roncevaux...</p>
+
+<p>»&mdash;Assez, senor! interrompit Henri;&mdash;nous ne nous sommes pas compris.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p>
+
+<p>»&mdash;Comment! comment! fit l'oncle.</p>
+
+<p>»&mdash;J'ai cru qu'il s'agissait d'apprendre au seigneur don Sanche à tenir
+son épée.</p>
+
+<p>»Les figures de l'oncle et du neveu s'allongèrent.</p>
+
+<p>»&mdash;Santa Trinidad! s'écria don Miguel;&mdash;nous sommes tous de première
+force dans la maison de la Crencha... L'enfant s'escrime en salle comme
+saint Michel archange!... mais, sur le terrain, il peut arriver des
+accidents... Nous avions pensé que vous vous chargeriez d'attendre don
+Ramiro Nunès à l'auberge des <i>Trois Maures</i>... et de venger l'honneur de
+mon neveu don Sanche.</p>
+
+<p>»Henri ne répondit point cette fois. Le froid sourire qui vint à ses
+lèvres exprimait un dédain si profond, que l'oncle et le neveu
+échangèrent un regard embarrassé.</p>
+
+<p>»Henri montra du doigt les quadruples qui étaient sur la table.</p>
+
+<p>»Sans mot dire, l'oncle et le neveu les remirent dans leurs poches.</p>
+
+<p>»Henri étendit ensuite sa main vers la porte.</p>
+
+<p>»L'oncle et le neveu passèrent devant lui chapeau bas et l'échine
+courbée.&mdash;Ils descendirent l'escalier quatre à quatre.</p>
+
+<p>»Ce jour-là, nous mangeâmes notre pain <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> sec, Henri n'avait rien
+rapporté pour mettre dans nos assiettes de bois.</p>
+
+<p>»J'étais trop petite assurément pour comprendre toute la portée de cette
+scène. Cependant, elle m'avait frappée vivement. J'ai pensé longtemps à
+ce regard que mon ami Henri avait jeté à l'or des deux hidalgos de
+Navarre.</p>
+
+<p>»Quant au nom de Lagardère, mon âge encore et la solitude où j'avais
+vécu m'empêchaient de connaître l'étrange renommée qui le suivait. Mais
+ce nom eut au dedans de moi comme un retentissement sonore.&mdash;J'écoutais
+une fanfare de guerre;&mdash;je me souvins de l'effroi de mes ravisseurs,
+lorsque mon ami Henri leur avait jeté ce nom à la face, lui seul contre
+eux tous.</p>
+
+<p>»Plus tard, j'appris ce que c'était que le chevalier Henri de Lagardère.
+J'en fus triste. Son épée avait joué avec la vie des hommes; son caprice
+avait joué avec le c&oelig;ur des femmes.</p>
+
+<p>»J'en fus triste, bien triste!&mdash;Mais cela m'empêcha-t-il de l'aimer?</p>
+
+<p>»Mère chérie, je ne sais rien du monde. Peut-être les autres jeunes
+filles sont-elles faites autrement que moi.&mdash;Je l'aimai davantage quand
+je sus combien il avait péché.</p>
+
+<p>»Il me sembla qu'il avait besoin de mes <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> prières auprès de Dieu. Il
+me sembla que je pourrais le payer ainsi de ses bienfaits.</p>
+
+<p>»Il me sembla que j'étais un grand élément dans sa vie. Il avait si bien
+changé depuis qu'il s'était fait mon père adoptif.</p>
+
+<p>»Mère! ne m'accuse pas d'être <ins class="correction" title="un">une</ins> orgueilleuse! Je sentais que j'étais
+sa douceur, sa sagesse et sa vertu.&mdash;Quand je dis que je l'aimai
+davantage, je me trompe peut-être! je l'aimai autrement.</p>
+
+<p>»Ses baisers paternels me firent rougir et je commençai à pleurer tout
+bas dans ma solitude.</p>
+
+<p>»Mais j'anticipe et je te parle là de choses d'hier...</p>
+
+<p>»... Ce fut à Pampelune que mon ami Henri entreprit mon éducation. Il
+n'avait guère de temps pour m'instruire et point d'argent pour acheter
+des livres, car ses journées étaient longues et bien peu rétribuées. Il
+faisait alors l'apprentissage de cet art qui l'a rendu célèbre dans
+toutes les Espagnes sous le nom du Cincelador. Il était lent et
+maladroit. Son maître ne le traitait pas bien.</p>
+
+<p>»Et lui, l'ancien chevau-léger du roi Louis XIV, lui, le hautain jeune
+homme qui tuait naguère pour un mot, pour un regard, supportait <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+patiemment les reproches et les injures d'un artisan espagnol!</p>
+
+<p>»Il avait une fille. Quand il rentrait à la maison avec les quelques
+maravédis gagnés à la sueur de son front, il était heureux comme un roi,
+parce que je lui souriais.</p>
+
+<p>»Une autre que vous rirait de pitié, ma mère; mais je suis bien sûre
+qu'ici vous allez verser une larme. Lagardère n'avait qu'un livre:
+c'était un vieux <i>Traité d'escrime</i>, par maître François Delapalme, de
+Paris, prévôt juré, diplômé de Parme et de Florence, membre du
+Haudegenbund de Mannheim et de l'académie della scrima de Naples, maître
+en fait d'armes de Mgr le Dauphin, etc., etc.;&mdash;suivi de la <i>Description
+des différents coups, bottes et feintes courtoises, en usage dans
+l'assaut de pied ferme</i>, par Giov.-Maria Ventura, de ladite académie
+della scrima de Naples, corrigé et amendé par J.-F. Delannos-Saulxure,
+prévôt aux cadets.&mdash;Paris, 1669...</p>
+
+<p>»Ne vous étonnez point de ma mémoire. Ce sont les premières lignes que
+j'aie épelées. Je m'en souviens comme de mon catéchisme.</p>
+
+<p>»Mon ami Henri m'apprit à lire dans son vieux traité d'escrime.</p>
+
+<p>»Je n'ai jamais tenu d'épée dans ma main; <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> mais je suis forte en
+théorie: je connais la tierce et la quarte, parades naturelles,&mdash;prime
+et seconde, de demi-instinct,&mdash;les deux contres, parades universelles et
+composées,&mdash;le demi-cercle, les coupés simples et de revers..., le coup
+droit, les pointes, les dégagements...</p>
+
+<p>»La croix de Dieu ne vint que quand mon ami Henri eut économisé cinq
+douros pour m'acheter l'alphabet de Salamanque.</p>
+
+<p>»Le livre n'y fait rien, croyez-moi, ma mère. Tout dépend du professeur.
+J'appris bien vite à déchiffrer cet absurde fatras, rédigé par un trio
+de spadassins ignorants.</p>
+
+<p>»Que m'importaient ces grossiers principes de l'art de tuer?&mdash;Mon ami
+Henri me montrait les lettres patiemment et doucement.</p>
+
+<p>»J'étais sur ses genoux. Il tenait le livre. J'avais à la main une
+paille et je suivais chaque lettre en la nommant.</p>
+
+<p>»Ce n'était pas un travail, c'était une joie.</p>
+
+<p>»Quand j'avais bien lu, il m'embrassait.</p>
+
+<p>»Puis nous nous mettions à genoux tous les deux et il me récitait la
+prière du soir.</p>
+
+<p>»Je vous dis que c'était une mère...</p>
+
+<p>»Une mère tendre et coquette pour sa petite fille chérie!&mdash;Ne
+m'habillait-il pas? ne lissait-il pas lui-même mes cheveux?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p>
+
+<p>»Son pourpoint s'en allait, mais j'avais toujours de bonnes robes.</p>
+
+<p>»Une fois, je le surpris l'aiguille à la main, essayant une reprise à ma
+jupe déchirée...</p>
+
+<p>»Oh! ne riez pas, ne riez pas, ma mère! c'était Lagardère qui faisait
+cela, le chevalier Henri de Lagardère,&mdash;l'homme devant qui tombent ou
+s'abaissent les plus redoutables épées!</p>
+
+<p>»Le dimanche, quand il avait bouclé mes cheveux et noué ma résille,
+quand il avait rendu brillants comme l'or les boutons de cuivre de mon
+petit corsage et noué autour de mon cou ma croix d'acier&mdash;son premier
+présent&mdash;à l'aide d'un ruban de velours, il me conduisait bien brave et
+bien fière à l'église des Dominicains de la basse ville. Nous entendions
+la messe; il était devenu pieux par moi et pour moi. Puis, la messe
+finie, nous franchissions les murs, laissant derrière nous la cité
+sombre et triste.</p>
+
+<p>»Comme le grand air était bon à nos pauvres poitrines prisonnières!
+comme le soleil était radieux et doux!</p>
+
+<p>»Nous allions par les campagnes désertes. Il voulait être de mes jeux.
+Il était plus enfant que moi!</p>
+
+<p>»Vers le haut du jour, quand la fatigue me prenait, il me conduisait à
+l'ombre d'un bois <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> touffu. Il s'asseyait au pied d'un arbre et je
+m'endormais dans ses bras.</p>
+
+<p>»Il veillait, lui, écartant de moi les mosquitos et les lances
+ailées.&mdash;Parfois, je faisais semblant de dormir, et je le regardais à
+travers mes paupières demi-closes.</p>
+
+<p>»Ses yeux étaient toujours sur moi; en me berçant, il souriait.</p>
+
+<p>»Je n'ai qu'à fermer mes yeux pour le revoir ainsi, mon ami, mon père,
+mon noble Henri!&mdash;L'aimez-vous à présent, ma mère?</p>
+
+<p>»Avant le sommeil ou après, selon mon caprice, car j'étais reine, le
+dîner était servi sur l'herbe. Un peu de pain noir dans du lait.</p>
+
+<p>»Souvenez-vous de vos plus délicieux festins, ma mère. Vous me les
+décrirez, à moi qui ne les connais pas. Je suis bien sûre que nos fêtes
+valaient mieux que les vôtres. Notre pain, notre lait! le dictame,
+trempé dans l'ambroisie! La joie du c&oelig;ur, les bonnes caresses, le
+rire fou à propos de rien, les chers enfantillages, les chansons, que
+sais-je?</p>
+
+<p>»Puis le jeu encore: il voulait me faire forte et grande.</p>
+
+<p>»Puis, le long de la route, au retour, la calme causerie, interrompue
+par cette fleur qu'il fallait conquérir, par ce papillon brillant qu'on
+voulait <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> faire captif, par cette blanche chèvre qui bêlait là-bas
+comme si elle eût demandé une caresse.</p>
+
+<p>»Dans ces entretiens, il formait à mon insu mon esprit et mon c&oelig;ur.
+Il lisait en cachette et se faisait femme pour m'instruire. J'appris à
+connaître Dieu et l'histoire de son peuple, les merveilles du ciel et de
+la terre.</p>
+
+<p>»Parfois, dans ces instants où nous étions seuls tous deux, j'essayai de
+l'interroger et de savoir ce qu'était ma famille.&mdash;Souvent, je lui
+parlai de vous, ma mère.</p>
+
+<p>»Il devenait triste et ne répondait pas.</p>
+
+<p>»Seulement, il me disait:</p>
+
+<p>»&mdash;Aurore, je vous promets que vous connaîtrez votre mère.</p>
+
+<p>»Cette promesse faite depuis si longtemps s'accomplira, je
+l'espère,&mdash;j'en suis sûre,&mdash;car Henri n'a jamais menti.</p>
+
+<p>»Et, si j'en crois les avertissements de mon c&oelig;ur, l'instant est
+proche... Oh! ma mère, comme je vais vous adorer!</p>
+
+<p>»Mais je veux finir tout de suite ce qui a rapport à mon éducation. Je
+continuai à recevoir ses leçons bien longtemps après que nous eûmes
+quitté Pampelune et la Navarre. Jamais je n'ai eu d'autres maîtres que
+lui.</p>
+
+<p>»Ce ne fut point de sa faute. Quand son merveilleux <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> talent
+d'artiste eut percé, quand chaque grand d'Espagne voulut avoir à prix
+d'or la poignée de sa rapière ciselée par don Luiz,&mdash;el Cincelador!&mdash;il
+me dit:</p>
+
+<p>»Vous allez être savante, ma fille chérie; Madrid a des pensions
+célèbres, où les jeunes filles apprennent tout ce qu'une femme doit plus
+tard connaître.</p>
+
+<p>»&mdash;Je veux que vous soyez vous-même mon professeur,
+répondis-je,&mdash;toujours! toujours!</p>
+
+<p>»Il sourit et répliqua:</p>
+
+<p>»&mdash;Je vous ai appris tout ce que je savais, ma pauvre Aurore.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien! m'écriai-je,&mdash;ami, bon ami, je n'en veux point savoir plus
+long que vous.»<br /><br /></p>
+
+<p class="center">FIN DU TOME DEUXIÈME.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a>TABLE DES CHAPITRES</h2>
+
+<h5>DU DEUXIÈME VOLUME.</h5>
+
+<table summary="table_des_chapitres" class="block">
+<colgroup span="3">
+ <col width="10" />
+ <col width="375" />
+ <col width="15" />
+</colgroup>
+ <tbody>
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td>&nbsp; </td>
+ <td class="tdr">Pages.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="3" class="tcenter">L'HÔTEL DE NEVERS. (Suite.)</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tda">IV.</td>
+ <td class="tdb">Largesse</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch1">5</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tda">V.</td>
+ <td class="tdb">Où est expliquée l'absence de Faënza et
+ de Saldagne</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch2">25</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tda">VI.</td>
+ <td class="tdb">Dona Cruz</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch3">45</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tda">VII.</td>
+ <td class="tdb">Le prince de Gonzague</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch4">63</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tda">VIII.</td>
+ <td class="tdb">La veuve de Nevers</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch5">81</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tda">IX.</td>
+ <td class="tdb">Le plaidoyer</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch6">103</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tda">X.</td>
+ <td class="tdb">J'y suis</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch7">127</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tda">XI.</td>
+ <td class="tdb">Où le bossu se fait inviter au bal de la
+ cour</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch8">147</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="3" class="tcenter">LES MÉMOIRES D'AURORE.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tda">I.</td>
+ <td class="tdb">La maison aux deux entrées</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch9">167</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tda">II.</td>
+ <td class="tdb">Souvenirs d'enfance</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch10">187</a></td>
+</tr>
+</tbody>
+</table>
+
+<hr class="small" />
+
+<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3>Au lecteur</h3>
+
+<p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité
+la version originale.</p>
+
+<p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+mineures.</p>
+
+<p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur
+le mot pour voir le texte original.</p></div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 2, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU VOLUME 2 ***
+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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