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+The Project Gutenberg EBook of Les Troubadours, by Joseph Anglade
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Troubadours
+ Leurs vies -- leurs oeuvres -- leur influence
+
+Author: Joseph Anglade
+
+Release Date: April 15, 2011 [EBook #35878]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROUBADOURS ***
+
+
+
+
+Produced by Robert Connal, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+JOSEPH ANGLADE
+
+Professeur à l'Université de Toulouse
+
+LES
+
+TROUBADOURS
+
+LEURS VIES--LEURS OEUVRES--LEUR INFLUENCE
+
+_DEUXIÈME ÉDITION_
+
+Librairie Armand Colin
+
+103, Boulevard Saint-Michel, PARIS
+
+1919
+
+Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
+pour tous pays
+
+_Du même Auteur_
+
+=Grammaire élémentaire de l'Ancien français=. Un volume in-18, broché
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Ce livre est issu d'un cours professé à l'Université de Nancy pendant le
+semestre d'hiver de 1907-1908. C'était là une matière bien nouvelle pour
+le public éclairé auquel nous nous adressions, et que nous remercions
+ici de sa sympathie. Le désir de lui faire connaître sous une forme
+accessible, dépourvue de l'appareil d'érudition qui accompagne
+d'ordinaire ces études, une période glorieuse de notre ancienne
+littérature explique le caractère de cet ouvrage. Aussi y trouvera-t-on
+plus d'affirmations que de discussions. Il est destiné au grand public,
+à celui du moins qui sait s'intéresser encore aux choses du passé, non
+parce qu'elles sont le passé, mais parce qu'elles sont belles et
+intéressantes.
+
+C'est à l'intention de ce public que nous avons multiplié les citations.
+Nous aurions désiré les donner dans le texte provençal. On aurait pu
+ainsi mieux goûter les vers gracieux de Bernard de Ventadour ou de la
+comtesse de Die, le style ferme et énergique de Peire Cardenal, et
+surtout tant d'artifices de mètre ou de style dont la traduction ne peut
+garder la moindre trace. Mais ce volume en eût été démesurément grossi,
+et de plus toute une partie du charme de cette langue aurait échappé à
+ceux qui ne la connaissent pas. Pour les autres, espérons qu'une
+anthologie provençale, avec traduction, ne se fera pas trop longtemps
+attendre.
+
+On trouvera d'ailleurs des renvois aux textes dans les notes qui
+accompagnent le volume. Cette dernière partie de notre travail comprend
+des notes bibliographiques et des additions. Nous avons voulu être utile
+à ceux qui s'intéressent à la poésie des troubadours en leur donnant,
+non pas une bibliographie complète, mais de simples notes qui leur
+permettront d'étudier plus à fond les sujets que nous traitons. Nous
+savons les services que peut rendre un guide de ce genre, même réduit à
+de modestes proportions.
+
+On voudra bien ne pas chercher dans ce livre ce que nous n'avons pas
+voulu y mettre: une histoire complète de l'ancienne littérature
+provençale. Nous avons voulu simplement écrire l'histoire de la poésie
+des troubadours en nous en tenant aux plus grands noms, en choisissant
+les plus intéressants ou les plus caractéristiques d'une période. Il n'y
+sera donc question ni de Gaucelm Faidit, ni de Peirol, ni de Folquet de
+Romans, ni de tant d'autres qui mériteraient «l'honneur d'être nommés».
+Pour tous ceux-là on trouvera des renseignements dans le livre toujours
+précieux de Diez, _Vies et OEuvres des Troubadours_.(Il n'existe
+malheureusement de traduction française que de la première édition, qui
+est vieillie.) Nous l'avons constamment consulté pour une partie de
+notre travail. L'ouvrage de Fauriel, dont la plus grande partie est
+d'ailleurs erronée, nous a été moins utile.
+
+Ce livre répondait-il à un besoin? Il nous l'a semblé. Il nous a semblé
+qu'il était temps de faire sortir la poésie des troubadours des
+nécropoles scientifiques que sont trop souvent nos revues, nos
+collections et nos dissertations, pour la produire au grand jour.
+L'étude des troubadours a profité du développement des études romanes.
+Plusieurs éditions ont paru, d'autres sont en préparation; certaines
+parties de l'histoire littéraire ont été traitées à fond. Ce sont les
+résultats de ces divers travaux que nous avons voulu résumer. Après tout
+les troubadours n'ont pas écrit pour que leurs oeuvres deviennent des
+sujets de thèses de doctorat ou de discussions académiques. Ils ont
+écrit pour le public, pour un grand public où les femmes d'intelligence
+et de coeur formaient la majorité et où régnait le culte de la poésie.
+Malgré la différence des temps et des moeurs, ce public ne doit pas
+avoir complètement disparu: du moins nous ne le croyons pas.
+
+En tout cas nous nous comparerions volontiers à un adversaire du _trobar
+clus_: on verra plus loin que ces mots désignent une manière d'écrire
+qui consiste à dérouter les profanes et à réserver la poésie aux seuls
+initiés. A quoi un grand troubadour, Giraut de Bornelh, répondit un jour
+par la déclaration suivante, qui sert de début à une de ses chansons:
+«Je ferais, si j'avais assez de talent, une chansonnette assez claire
+pour que mon petit-fils la comprît.» C'est la pensée qui nous a souvent
+guidé dans la rédaction de ce travail. Nous l'aurions voulu assez clair
+et assez simple pour qu'il fût à la portée de tout le monde: y
+avons-nous réussi?
+
+Nous avions l'intention de dédier ce volume à notre vieux maître Camille
+Chabaneau. Nous ne pouvons le dédier aujourd'hui qu'à sa mémoire
+vénérée.
+
+ J. A.
+
+
+
+
+LES TROUBADOURS
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+INTRODUCTION
+
+ La civilisation gallo-romaine.--Maintien de traditions
+ artistiques et littéraires.--Les limites de la langue
+ d'oc.--Les origines «limousines» de la poésie des
+ troubadours.--La période préparatoire (XIe s.).--Le premier
+ troubadour.--Caractère artistique et aristocratique de la
+ poésie des troubadours.--Germes de faiblesse et de
+ décadence.--Aperçu sommaire de son histoire.--Grandes
+ divisions.--Comparaison avec la poésie de langue d'oïl.
+
+
+L'étude des littératures modernes s'est renouvelée depuis qu'on a
+appliqué à cette étude la méthode comparative qui a donné de si heureux
+résultats en linguistique. L'habitude a régné longtemps d'étudier en
+elles-mêmes, sans regarder pour ainsi dire à l'extérieur, chacune des
+grandes littératures nationales. Mais on a reconnu assez vite les
+défauts et les faiblesses de cette méthode. On n'ose pas--et cela depuis
+les origines--étudier l'histoire du romantisme français, sans étudier en
+même temps l'histoire littéraire des pays voisins. L'histoire de
+certains genres au XVIIe siècle, sur lesquels il semblait que tout eût
+été dit, a été renouvelée récemment par l'étude des rapports littéraires
+de la France et de l'Espagne. La poésie française du XVIe siècle a subi
+de la part de l'Italie une influence qu'on a longtemps soupçonnée et
+même admise, mais que les érudits contemporains ont seuls étudiée en
+détail.
+
+La même méthode appliquée à l'étude des littératures du moyen âge a
+donné d'aussi heureux résultats. Pour prendre comme exemple l'Italie,
+les historiens de sa littérature n'ont pas eu de peine à reconnaître que
+l'épopée française était à l'origine de sa poésie épique et que sa
+première poésie lyrique était imitée de la poésie lyrique provençale.
+
+Cette influence de la poésie des troubadours sur la littérature des
+peuples romans a été reconnue depuis longtemps. Diez l'avait déjà
+marquée en étudiant la poésie galicienne, qu'il a été un des premiers à
+faire connaître. Les textes ont été publiés depuis et la démonstration a
+été reprise avec plus d'ampleur; la conclusion est hors de doute. La
+même conclusion s'impose à ceux qui ont étudié les origines de la poésie
+catalane. Dans le fond comme dans la forme, dans les idées comme dans la
+technique, on retrouve partout la trace d'une influence provençale.
+Quant à la poésie lyrique française, celle de langue d'oïl, l'influence
+de la poésie lyrique méridionale a été magistralement démontrée dans un
+livre dont il suffit de rappeler le titre: _Les Origines de la Poésie
+lyrique en France_, par M. Jeanroy.
+
+Enfin on n'a pas eu de peine à découvrir des traces de cette influence
+dans la littérature allemande. Le savant Karl Bartsch, à qui la
+philologie germanique doit autant que la philologie romane et plus
+particulièrement provençale, a montré que deux Minnesinger, Friedrich
+von Hausen et le comte Rodolphe de Neuenburg, de la fin du XIIe siècle,
+avaient formellement imité deux troubadours bien connus, Folquet de
+Marseille et Peire Vidal. L'ensemble du _Minnesang_ laisse entrevoir de
+nombreuses traces d'emprunt.
+
+Ces simples constatations suffisent à marquer l'intérêt de notre sujet.
+Nous y reviendrons en détail par la suite, quand nous aurons fait à
+grands traits l'histoire interne de la poésie provençale. Pour le moment
+nous voudrions étudier ses origines, délimiter son domaine, marquer son
+caractère, sa durée, sa valeur, résumer en un mot ce qu'il est
+indispensable de connaître avant d'aborder l'étude des troubadours. Nous
+serons obligés de passer rapidement sur des points importants, de
+résumer en quelques lignes ou de rappeler par une simple allusion des
+travaux de grande valeur; mais le caractère que nous voulons laisser à
+ces études sur les troubadours nous y oblige. Nous nous promettons
+seulement de ne rien dire qui ne soit vrai, de ne rien affirmer qui
+n'ait été démontré, renvoyant pour le détail des démonstrations à
+d'autres études d'un caractère plus scientifique que celle-ci.
+
+La civilisation romaine avait pénétré en Gaule par la Provence et par le
+Languedoc, par Marseille et par Narbonne, qui toutes deux avaient déjà
+connu la civilisation grecque. De bonne heure de savantes écoles
+d'enseignement supérieur s'élevèrent dans les provinces méridionales. Il
+suffit de rappeler l'éclat dont brillaient au IVe siècle Bordeaux et
+Périgueux, Auch et Toulouse, Narbonne et Arles, Vienne et Lyon.
+
+C'est par le Midi également qu'avait commencé l'évangélisation des
+Gaules: de gracieuses légendes le rappellent encore aujourd'hui en
+Provence. Ces causes réunies donnèrent à ces pays, pendant les premiers
+siècles de l'ère chrétienne, une vie intellectuelle et artistique que
+d'autres parties de la Gaule n'avaient pas connue ou ne connaissaient
+plus. Sans doute, dans l'Est et le Nord-Est, les écoles de Besançon,
+d'Autun et de Trèves, comme celles de Bourges et d'Orléans, dans le
+Centre, étaient restées célèbres, mais leur décadence, pour des causes
+que nous n'avons pas à rappeler ici, avait été plus rapide que celle des
+écoles du Midi. Trèves en particulier, malgré Ausone, était, comme l'a
+remarqué M. Jullian, une grande place d'armes plutôt qu'une grande
+Université[1]. Une curieuse anecdote, rapportée par Grégoire de Tours,
+nous renseigne sur l'état d'esprit d'un abbé parisien de son temps que
+le caprice du roi Clotaire voulait envoyer comme évêque à Avignon, en
+Avignon, comme on dit plus euphoniquement en Provence. Le pauvre saint
+Domnolus, car c'est de lui qu'il s'agit, passa toute la nuit en prières,
+demandant à Dieu de ne pas être envoyé parmi les _senatores sophisticos_
+(c'étaient les conseillers municipaux du temps) et les _judices
+philosophicos_ (la magistrature!) qui peuplaient Avignon; il affirmait
+que, vu sa simplicité, le poste qu'on lui offrait serait pour lui une
+humiliation plutôt qu'un honneur[2].
+
+Il semble donc que dans la plupart des villes du Midi de la Gaule des
+traditions littéraires et artistiques s'étaient maintenues, au moins
+jusqu'à la rénovation des études classiques à l'époque de Charlemagne. A
+cette date, cent cinquante ans à peine nous séparent des premiers
+monuments poétiques de la langue d'oc, qui sont un poème philosophique
+commentant le _De Consolatione_ de Boèce, et un poème sur sainte Foy
+d'Agen. A la fin du XIe siècle apparaît le premier troubadour,
+Guillaume, comte de Poitiers.
+
+La tentation est grande d'expliquer par une survivance des traditions
+littéraires la naissance de ce mouvement poétique. La poésie des
+troubadours serait l'héritière de la poésie latine de la décadence. Une
+explication de ce genre paraît même si naturelle qu'on pourrait être
+porté à s'en contenter tout d'abord et à n'en point chercher d'autre.
+Cependant la vérité paraît être bien différente. Nous essaierons de la
+dégager après avoir délimité le domaine linguistique de l'ancienne
+langue d'oc. La question des origines sera plus claire après cet exposé.
+
+Les limites de la langue d'oc ne paraissent pas avoir changé depuis le
+moyen âge. La ligne qui sépare les deux langues de la France part de la
+rive droite de la Garonne, à son confluent avec la Dordogne, remonte
+vers le nord, en laissant Angoulême dans le domaine de la langue d'oïl
+et en dépassant Limoges, Guéret et Montluçon; elle redescend ensuite
+vers Lyon par Roanne et Saint-Étienne.
+
+Une partie du Dauphiné (jusqu'au-dessous de Grenoble), la Franche-Comté
+(jusqu'aux environs de Montbéliard) et les dialectes romans de la Suisse
+forment un groupe linguistique que le savant Ascoli a dénommé
+_franco-provençal_[3], à cause des traits communs aux langues française
+et provençale que présentent les dialectes de cette région.
+
+En redescendant vers la Méditerranée la frontière linguistique se
+confond avec la frontière politique, sauf en ce qui concerne le Val
+d'Aoste qui appartient au franco-provençal et quelques villages italiens
+de langue d'oc.
+
+Au sud-ouest, la limite linguistique dépassait de beaucoup les limites
+de la France actuelle; car le catalan, avec Barcelone, Valence et les
+îles Baléares est du domaine de la langue provençale.
+
+La région que nous venons de délimiter à grands traits comprenait, comme
+aujourd'hui, plusieurs dialectes. Les principaux étaient le limousin,
+qui voisinait avec les dialectes de la langue d'oïl (saintongeais et
+poitevin), le gascon, qui occupait, à peu près comme aujourd'hui, la
+boucle formée par la Garonne, le languedocien, les dialectes d'Auvergne
+et de Dauphiné et le provençal proprement dit. Aujourd'hui ces dialectes
+présentent des différences profondes; livrés à eux-mêmes pendant des
+siècles, ils ont librement évolué. Il n'en était pas de même aux
+origines; les différences étaient beaucoup moins sensibles.
+
+De plus, il se forma de bonne heure une sorte de langue littéraire. Sans
+Académie, sans règles, par la force des choses, disons mieux, par la
+force de la poésie, la langue des premiers troubadours s'imposa à leurs
+successeurs. On peut reconnaître des différences dialectales--en petit
+nombre--chez quelques-uns d'entre eux; mais, dans l'ensemble, la langue
+resta la même, du début du XIIe siècle à la fin du XIIIe.
+
+Le dialecte auquel cette langue était le plus apparentée était le
+dialecte limousin. Il y a là une indication précieuse, qui n'a pas
+échappé à ceux qui se sont occupés les premiers des origines de la
+poésie provençale. La linguistique a servi de point de départ aux
+recherches d'histoire littéraire. C'est dans ce dialecte limousin qu'ont
+été écrites les premières poésies des troubadours, c'est lui qui s'est
+imposé aux poètes du XIIe et du XIIIe siècle[4].
+
+Il se produisit même un phénomène peu fréquent dans l'histoire
+littéraire. La langue limousine-provençale devint la seule langue
+poétique non seulement du midi de la France, mais d'une partie de
+l'Espagne et de l'Italie. Des poètes nés dans le domaine de langue
+d'oïl, en Saintonge par exemple, écrivirent en provençal. Une légende
+attribuait à Dante l'intention d'écrire la _Divine Comédie_ dans cette
+langue (n'oublions pas que son maître, Brunetto Latini, écrivit en
+français, et son compatriote Sordel en provençal); ce qui est certain,
+c'est qu'il est l'auteur des vers provençaux qu'il met dans la bouche
+d'Arnaut Daniel dans la _Divine Comédie_.
+
+Mais il est temps de revenir à la question des origines, que nous avons
+dû laisser en suspens: elle est d'ailleurs déjà résolue.
+
+Pour la résoudre, il fallait connaître auparavant ce fait si important
+que les premières oeuvres poétiques nous viennent de l'ouest et du
+sud-ouest, du Limousin, du Poitou, de la Saintonge; il fallait savoir
+que la langue des troubadours s'appela d'abord langue «limousine». C'est
+en effet dans le Limousin, et en partie dans le Poitou, plus
+vraisemblablement à la limite commune des deux provinces, qu'on peut
+placer le berceau de la poésie des troubadours. Le premier d'entre eux
+n'est-il pas Guillaume VII, comte de Poitiers[5]?
+
+Il a existé des «sons» poitevins (mélodies). Dans cette partie de la
+France où les dialectes d'oc et ceux d'oïl étaient en contact, il semble
+qu'on ait composé de nombreux chants populaires, romances, aubes,
+pastourelles, rondes et danses: c'est dans ces chants qu'il faut
+chercher l'origine de la poésie des troubadours.
+
+La forme artistique de leurs premières compositions, la technique
+élégante de leur métrique, toutes choses qui nous éloignent de la
+facture simple et fruste de la poésie populaire, ne doivent pas nous
+faire illusion sur les humbles origines de leur art. La chanson
+courtoise, qui est le produit le plus remarquable de la poésie des
+troubadours, a eu pour aïeule la chanson populaire, chanson d'amour ou
+rondes de printemps. Rondes de printemps surtout, si on en juge par le
+début des chansons courtoises qui rappellent presque toutes la
+réapparition des feuilles et des fleurs, avec le retour des oiseaux; la
+mention du mois de mai, du rossignol, de l'hirondelle ou de l'alouette,
+oiseaux populaires et poétiques, laisse entrevoir dès les premiers vers
+des chansons les plus conventionnelles les origines lointaines de cette
+poésie.
+
+D'ailleurs parmi les genres traités par les troubadours, il en est
+quelques-uns qui ont gardé leur type populaire. Rappelons seulement que
+les principaux d'entre eux sont la pastourelle, dialogue entre un
+chevalier, qui est ordinairement le poète, et une bergère; l'_aube_,
+genre curieux où un personnage qui a veillé toute la nuit sur un
+rendez-vous amoureux annonce à son ami la naissance du jour et l'avertit
+en même temps du danger; les _ballades_ et _danses_ dont il reste
+quelques exemples et quelques autres genres plus rares qu'il est inutile
+de citer ici[6].
+
+Mais en dehors de ces genres, qui ont conservé surtout au début un
+certain caractère populaire, la poésie des troubadours est une poésie
+essentiellement artistique, de l'art le plus raffiné. Un seul détail
+marque bien sa différence avec la poésie populaire qui lui a donné
+naissance. On sait que celle-ci ne présente pas une très grande variété
+dans l'emploi des mètres et dans la combinaison des strophes; les moyens
+d'expression de la poésie et de la musique populaires, compagnes
+habituelles, sont simples. Eh bien, c'est par centaines qu'on a pu
+compter les formes de strophes dans la lyrique provençale; on en a
+relevé 817 et le compte est incomplet. En réalité on peut dire qu'il y
+en a près d'un millier, depuis la courte strophe de trois vers jusqu'à
+la strophe de quarante-deux vers. Il y a là une richesse strophique, une
+technique telle qu'aucune poésie lyrique peut-être n'en peut offrir de
+semblable. Le caractère artistique de cette poésie s'affirme avec
+évidence à mesure qu'on avance dans son étude; qu'il suffise pour le
+moment d'avoir marqué par un aperçu très sommaire de sa forme combien
+elle s'est éloignée de la simplicité qu'elle a dû avoir à ses
+origines[7].
+
+A quelle époque peut-on fixer ces origines? On comprend qu'étant donné
+le caractère populaire de cette première poésie il est bien difficile de
+donner une date même approximative. La chanson populaire, avec ses
+thèmes assez simples, dans leur apparente variété, a existé de tout
+temps. Le folklore relève à peu près dans tous les pays, au moins dans
+les pays dits civilisés, si différents qu'ils soient de race et de
+civilisation, des chansons qui ont entre elles de nombreux traits
+communs. L'auteur des _Origines de la Poésie lyrique en France_ a pu
+citer (p. 457), dans la poésie populaire russe contemporaine, des
+chansons sur le thème de la _Mal mariée_ où un cosaque joue auprès de la
+dame abandonnée le même rôle de consolateur que jouent les chevaliers
+dans les chansons populaires du moyen âge. N'essayons donc pas de fixer
+une date à la première période de la poésie des troubadours. Pour nous
+cette poésie commence avec Guillaume, comte de Poitiers et duc
+d'Aquitaine, dont le règne s'étend de 1087 à 1127. Il est cependant
+vraisemblable que le début et le milieu du XIe siècle ont vu se
+multiplier les chansons populaires, c'est la période préparatoire, la
+période de germination pour ainsi dire. Les preuves ne manquent pas, ou
+du moins les hypothèses peuvent s'appuyer sur des faits incontestables.
+
+D'abord, si la poésie lyrique est peu développée pendant le XIe siècle,
+s'il ne nous en reste que quelques fragments, il s'est conservé jusqu'à
+nos jours des poésies d'un genre différent, comme la paraphrase de
+Boèce, et la chanson de sainte Foy d'Agen, déjà citées. Ce dernier poème
+surtout a été une heureuse surprise pour les érudits, qui en
+soupçonnaient l'existence depuis que le président Fauchet l'avait cité
+au XVIe siècle, et qui ne l'ont connu que depuis quelques années, grâce
+au flair d'un savant portugais, M. Leite de Vasconcellos, furetant par
+hasard dans la bibliothèque de l'Université de Leyde[8].
+
+La _Chanson de sainte Foy_ par le caractère archaïque de ses formes nous
+fait remonter tout à fait aux origines de la langue d'oc. La métrique,
+quoiqu'il ne s'agisse pas d'une poésie lyrique mais d'un poème épique et
+narratif, est déjà d'une facture remarquable. C'est de la poésie
+savante, n'en doutons pas. Mais la langue qui, vers l'an mille (et même
+peut-être avant, car on discute encore sur ce point), la langue qui
+était apte à la poésie savante était-elle incapable de servir à
+l'expression de simples sentiments populaires? Est-ce que les clercs, à
+qui nous devons sans doute les deux poèmes que nous venons de citer,
+n'auraient pas, dans le cas contraire, employé leur langue habituelle,
+le latin, pour louer le caractère de Boèce ou pour chanter les miracles
+de sainte Foy? Il est de toute vraisemblance que s'ils se sont servis de
+l'idiome vulgaire et s'ils ont pu en composer, sans trop de maladresse
+dans les deux cas, un assez long poème, c'est qu'il existait autour
+d'eux une langue et une poésie toutes formées.
+
+Redescendons de près d'un siècle et examinons les premières poésies du
+premier troubadour connu, Guillaume de Poitiers. Elles sont des environs
+de l'an 1100. Nous trouvons ici une langue poétique capable d'exprimer
+les sentiments les plus élevés et les plus délicats (joints, il est
+vrai, aux sentiments les plus vulgaires et même les plus grossiers).
+Nous remarquons surtout une technique déjà merveilleuse. Il existe des
+règles poétiques, il y a des conventions, des lois, toutes choses qui
+caractérisent ce qu'on est convenu d'appeler l'art. Cet art le comte de
+Poitiers ne l'a pas inventé; il en a trouvé certaines règles établies;
+il existait une tradition. C'est pendant le XIe siècle que celle
+tradition s'est sinon formée, au moins développée. Entre les poèmes
+narratifs du début et les poésies de Guillaume de Poitiers la langue
+s'est assouplie, la poésie populaire s'est développée, elle a grandi,
+pendant le XIe siècle, et elle nous apparaît transformée avec le premier
+troubadour, très élégante déjà, très belle et ne sentant ses origines
+que par sa jeunesse et par sa fraîcheur.
+
+C'est donc dans le XIe siècle qu'il faut placer la période la plus
+ancienne de la poésie des troubadours, celle que nous ne connaissons
+pas, mais que nous pouvons reconstituer par hypothèse, et en nous aidant
+aussi, comme on l'a fait, de certains refrains qui nous ont été
+conservés. Un texte célèbre nous prouve que les premiers troubadours
+avaient peut-être eu conscience des origines de leur art. Il nous est
+dit que le troubadour gascon Cercamon, qui a vécu dans la première
+moitié du XIIe siècle, avait composé des pastourelles à la «manière
+antique». Malheureusement l'auteur de la biographie des troubadours qui
+nous donne ce détail a vécu au XIIIe siècle et c'est peut-être à son
+point de vue qu'il se plaçait quand il parle de la «manière antique». De
+sorte que le renseignement n'a peut-être pas toute la valeur qu'on a
+voulu lui attribuer. Mais même si on ne fait pas état de ce texte, les
+vraisemblances sont infiniment nombreuses en faveur de l'hypothèse que
+nous venons d'exposer.
+
+Quoi qu'il en soit des origines de cette poésie et à la prendre telle
+qu'elle se présente à nous chez les premiers troubadours du XIIe siècle,
+elle a dès le début un caractère d'élégance raffinée qu'elle a conservé
+jusqu'en son extrême décadence. C'est une poésie essentiellement
+courtoise et aristocratique. Il faut entendre par le mot «courtois» une
+poésie de cour, faite exclusivement pour des milieux élégants, rarement
+pour la bourgeoisie, jamais pour le peuple.
+
+Ce caractère s'explique par l'état de la société à l'époque des
+troubadours et aussi en partie par leur condition sociale. Beaucoup
+d'entre eux--et le premier entre autres, Guillaume, comte de Poitiers et
+duc d'Aquitaine,--furent de grands seigneurs: plusieurs rois et autres
+gens de qualité cultivèrent la poésie et protégèrent les poètes. Car
+pour ceux d'entre eux qui étaient de «petite extrace» comme dit Villon,
+la protection d'un grand seigneur les mettait à l'abri des misères de la
+vie: la poésie n'a jamais bien nourri son homme, sauf à certaines
+époques privilégiées; le moyen âge ne fut pas une de ces époques; ou
+plutôt s'il le fut dans le Midi de la France, et si les troubadours y
+obtinrent de bonne heure crédit et considération, ce fut, le plus
+souvent, au prix de leur indépendance, et leur poésie y prit un
+caractère à peu près exclusivement aristocratique.
+
+Mais à quelle autre société que celle des grands seigneurs du temps
+auraient-ils pu s'adresser? Et quel goût pour la poésie auraient-ils
+trouvé en dehors de ces milieux? La bourgeoisie n'était pas encore assez
+cultivée, du moins au début de la période qui nous occupe. Sans doute,
+dans la plupart des villes du Midi, elle a vu grandir rapidement son
+importance politique. En Provence et en Languedoc, les consulats, imités
+des institutions similaires qui florissaient en Italie, s'élèvent de
+plus en plus nombreux à la fin du XIIe siècle; ils sont en plein éclat
+au XIIIe dans toutes les grandes cités méridionales. La bourgeoisie a
+fini par dresser son pouvoir en face de celui de la noblesse; elle a
+imité ses goûts et a pris ses habitudes; et pendant le XIIIe siècle on
+observe dans la poésie provençale des traces de transformation, image du
+changement qui s'est opéré ou qui s'opère dans la société. Mais à cette
+époque la poésie lyrique est en pleine décadence. Pendant sa période la
+plus brillante elle est restée une poésie aristocratique: elle ne
+pouvait pas être autre chose.
+
+On connaît assez par l'histoire de la civilisation la transformation
+profonde qu'a produite dans les moeurs le développement de l'esprit
+chevaleresque et courtois. Il semble que cette transformation se soit
+produite plus rapide et plus complète dans la société féodale du Midi de
+la France. Pour quelles raisons y prisait-on plus qu'ailleurs l'ensemble
+de ces qualités que l'on dénommait du gracieux nom de «courtoisie», mot
+qui nous est resté mais qui s'est singulièrement affaibli? Il n'est pas
+très facile de l'expliquer. Peut-être le caractère fut-il, à cette
+époque, dans ces régions, plus gai et plus léger, l'esprit plus vif et
+plus alerte, et surtout la vie plus facile et plus large. Ceci est
+possible: ce qui est moins probable c'est que le climat y soit pour
+quelque chose, comme l'ont cru trop d'historiens étrangers qui voient
+les pays du Midi, qu'il s'agisse de la Grèce, de l'Italie ou du Midi de
+la France, à travers leur rêve d'hommes du Nord.
+
+Ce qui est certain enfin c'est que dès les débuts la poésie provençale
+refléta les idées et les moeurs de ces milieux. C'est dans la conception
+de l'amour surtout que ces idées diffèrent de celles des âges précédents
+et que la société féodale méridionale est en avance sur celle du Nord.
+Les idées chevaleresques du temps avaient contribué à relever la
+condition de la femme, comme l'avait fait jadis le christianisme. Elle
+devint dans la plupart des pays où se développa l'esprit de la
+chevalerie un objet de respect et d'adoration. C'est dans le Midi de la
+France que cette évolution se produisit d'abord avec le plus d'éclat.
+Les troubadours ont créé par leur théorie de l'amour courtois un
+véritable culte de la femme. Le mot ne paraîtra pas trop fort, quand
+nous aurons examiné cette théorie, que nous en aurons étudié le
+développement et que nous verrons l'amour profane ainsi conçu se
+transformer presque insensiblement en dévotion à la Vierge. Cette
+évolution est régulière; elle est sortie sans effort de la conception
+primitive.
+
+C'est le développement de ce thème de l'_amour courtois_ qui a fait
+l'originalité de la poésie des troubadours. C'est à lui qu'elle doit et
+son éclat et son influence sur tous les pays où ont pénétré les idées de
+la chevalerie. Elle lui doit d'être restée encore vivante, malgré les
+ans. A tel point qu'en un certain sens on pourrait l'appeler classique.
+Ne nous posons pas la question célèbre: qu'est-ce qu'un classique? Mais
+si l'on réduisait le classicisme au fait d'avoir exprimé sous une forme
+parfaite des vérités éternelles, l'ancienne poésie provençale mériterait
+le nom de classique. Pour la forme, on peut dire qu'aucune poésie
+lyrique ne l'a cultivée avec plus de soin, disons mieux, avec plus
+d'amour; quant au fond, les sentiments qui y sont exprimés sont de ceux
+qui, idéalisés et ennoblis, ont toujours fait vibrer les coeurs des
+hommes. Et quel charme de plus pouvons-nous donc exiger de la poésie?
+
+La poésie morale, didactique, ou satirique a eu le même caractère
+aristocratique que la «chanson». La poésie lyrique méridionale se divise
+en plusieurs genres, dont les principaux sont: la _chanson_, consacrée à
+l'exaltation de l'amour courtois et le _sirventés_ ou _serventois_,
+comme on l'appelle dans la poésie du Nord. C'est le sirventés qui sert à
+l'expression des idées morales, ou de la satire personnelle, littéraire,
+politique et sociale. La poésie des troubadours a connu toutes ces
+divisions du genre; mais là encore on voit qu'elle est un produit de la
+société aristocratique. Les pièces diffamatoires ne sont pas rares dans
+cette poésie. Un grand seigneur refusait-il sa protection à un
+troubadour? La vengeance du «poète irritable» s'exprimait sous forme de
+satire personnelle, dure et méprisante. Les poésies de ce genre qui nous
+sont restées--et elles sont assez nombreuses--sont de curieux documents
+pour l'histoire des moeurs.
+
+Malheureusement cette poésie portait, dès ses origines, des germes de
+faiblesse et de décadence. Son existence était trop intimement liée à
+celle de cette société brillante au milieu de laquelle elle s'était
+développée et pour laquelle elle était faite. Le moindre changement dans
+les moeurs ou dans les conditions d'existence de cette société devait
+avoir pour conséquence la transformation ou la décadence de cette
+poésie. La noblesse méridionale s'appauvrit assez vite pour de
+nombreuses raisons dont les principales sont les suivantes: les
+contributions aux croisades, le développement de la bourgeoisie et sans
+doute aussi l'abus du luxe, des fêtes et des tournois. Mais surtout elle
+eut à supporter, pendant et après la croisade contre les Albigeois, de
+Toulouse aux bords du Rhône, les conséquences de la défaite. Les cours
+où les troubadours trouvaient aide et protection devinrent de plus en
+plus rares et bientôt disparurent tout à fait. A la fin du XIIIe siècle
+un très petit nombre seulement, dans toute la France méridionale,
+essayaient de maintenir les anciennes traditions.
+
+Avec la décadence de la chevalerie commença la décadence de la poésie
+des troubadours. Elle était frappée à mort dès les débuts du XIIIe
+siècle. Non pas que les chevaliers d'outre-Loire et d'ailleurs qui
+prirent part à la croisade contre les Albigeois aient témoigné des
+sentiments hostiles à la poésie et à ses représentants. Il y avait parmi
+eux des poètes de langue d'oïl, comme Amauri de Craon, Roger d'Andeli,
+Jean de Brienne, Thibaut de Blazon. On a même voulu tirer de ce fait la
+conclusion piquante que ces chevaliers-poètes auraient profité de la
+guerre pour introduire dans le Midi un genre poétique, la pastourelle,
+qui serait née dans les pays du Nord. On n'a pas eu de peine à répondre
+que la croisade à laquelle ils prirent part n'était rien moins qu'une
+croisade poétique[9].
+
+D'une tout autre importance fut, à notre point de vue, l'établissement
+du tribunal de l'Inquisition. Ce tribunal d'exception fut établi dans
+les principaux centres du Midi, d'abord à Toulouse et à Narbonne. En
+même temps saint Dominique fondait, dès les premières années du XIIIe
+siècle, le couvent de Prouilhe et engageait avec toute l'ardeur d'un
+croyant du moyen âge la lutte contre l'hérésie. Il ne semble pas, du
+moins au début, que la poésie profane ait été persécutée. Cependant
+l'Église proscrivit les livres en langue vulgaire qui traitaient de
+choses religieuses. On comprend le danger redoutable qu'il y avait pour
+elle à ce que des livres de ce genre se répandissent dans le peuple.
+Nous savons aussi que quelques troubadours s'exilèrent, peut-être pour
+aller chercher à l'étranger d'autres protecteurs, peut-être aussi par
+peur de l'Inquisition. Cependant aucun document formel ne nous permet de
+croire qu'elle les ait poursuivis comme complices des hérétiques.
+
+Mais l'établissement de l'Inquisition, la fondation de l'ordre des
+frères Prêcheurs par saint Dominique, et de nombreux ordres religieux,
+pendant le XIIIe siècle, produisirent un changement sensible dans la
+société. Le goût des choses religieuses, de l'orthodoxie surtout fut
+restauré. On ne s'intéressa plus à la poésie purement profane. On ne
+comprit plus le paganisme qui animait la poésie de l'âge précédent. Deux
+troubadours de la décadence nous avouent--et ces témoignages, quoique
+rares, sont précieux--que d'après les gens d'Église la poésie est un
+péché. Cet aveu est caractéristique; il est l'indice d'une nouvelle
+conception de la vie et de la poésie. C'est en ce sens qu'on peut dire
+que le développement de l'esprit religieux a contribué à hâter la
+décadence de l'ancienne poésie.
+
+L'histoire de cette poésie est donc brève; sa vie est courte et elle
+meurt jeune, comme ceux qui sont aimés des dieux. Diez le premier a
+divisé son histoire en trois grandes périodes, celle de son
+développement, celle de son âge d'or et celle de sa décadence. La
+première va, d'après lui, de 1090 à 1140; la deuxième de 1140 à 1250; la
+troisième de 1250 à 1292. Les dates qui marquent ces périodes n'ont rien
+d'absolu. Mais d'une manière générale elle les limitent assez bien.
+
+C'est entre 1140 à 1250 que Diez place la période la plus florissante de
+la poésie provençale. Si l'on avait le goût des divisions et des
+subdivisions, on pourrait en établir dans cet espace de plus d'un
+siècle; on montrerait sans peine que les plus grands troubadours
+appartiennent à la fin du XIIe siècle et que les germes de décadence
+sont déjà sensibles dès le début du XIIIe. Mais à quoi bon établir des
+distinctions oiseuses? Une période d'histoire littéraire, surtout au
+moyen âge, ne se laisse pas limiter avec une rigoureuse précision.
+Admettons donc d'une manière générale les dates fixées par le premier
+historien de la poésie des troubadours.
+
+Nous pourrions arrêter ici cette vue sommaire de l'histoire de la poésie
+provençale. Mais il n'est pas sans intérêt de donner, pour terminer
+cette introduction, un aperçu rapide de la poésie de la langue d'oïl à
+cette époque. Cette comparaison, en faisant ressortir l'originalité de
+la lyrique provençale, montrera aussi quelles lacunes graves on remarque
+dans la littérature de la langue d'oc.
+
+Par ses origines connues la poésie des troubadours est à peu près
+contemporaine de la _Chanson de Roland_. Sa période de splendeur
+correspond à une période de même éclat dans la poésie épique française.
+La fin du XIIe siècle, qui marque dans la France du Midi la période la
+plus brillante, est l'époque où naît dans la France du Nord la poésie
+narrative et courtoise. Aux poésies des troubadours correspondent vers
+la fin du XIIe siècle les romans d'aventures du grand poète champenois
+Chrétien de Troyes; c'est l'époque où il chante d'Iseut la blonde,
+d'Erec et d'Enide, du Chevalier au Lyon, de Lancelot du Lac et de
+Parceval le Gallois.
+
+C'est à cette époque aussi que se placent les premiers monuments de la
+poésie lyrique que Gaston Paris appelle l'école «provençalisante». Les
+quelques chansons d'amour composées par Chrétien de Troyes pour Marie de
+Champagne sont parmi les premières que l'on puisse rattacher à cette
+école. Celles de Conon de Béthune, de Gui de Couci, de Jean de Brienne,
+de Gace Brulé sont un peu postérieures. C'est au début du XIIIe siècle
+que cette poésie lyrique de langue d'oïl est dans tout son éclat.
+
+Elle passe bientôt de la noblesse, au milieu de laquelle elle a pris
+naissance, comme dans les cours du Midi, à la bourgeoisie qui petit à
+petit voit grandir son importance. L'école bourgeoise d'Arras produit
+les poètes les plus remarquables du temps. La poésie épique cède sa
+place aux romans d'aventures et aux nouvelles. Mais pendant toute cette
+période du XIIIe siècle, qui est pour la littérature du Midi une période
+de décadence et de mort, de nouveaux genres naissent dans la littérature
+française; elle déborde de sève et de vie. La poésie allégorique
+commence, ainsi que la satire, la poésie dramatique, et l'histoire. Ces
+nombreux genres si variés dont le XIIIe siècle montre les origines sont
+le présage d'une magnifique floraison; la littérature du Midi meurt au
+même moment parce qu'elle n'a pas pu se renouveler.
+
+Elle l'aurait pu peut-être, si elle s'était souvenue de ses origines
+populaires; elle aurait retrouvé à cette source toujours féconde dans
+toutes les littératures une vie nouvelle ou bien elle en aurait été
+heureusement transformée. Mais le souvenir de ces lointaines origines
+était perdu depuis longtemps. Pendant la décadence aucun effort, aucune
+tentative ne fut faite pour y remonter.
+
+Cette poésie aristocratique ne fit d'effort que pour se perdre plus
+sûrement. On rechercha pendant la dernière période les difficultés de la
+forme plutôt que l'originalité du fond; on revint aux choses déjà
+vieillies ou mortes, à la préciosité, à la jonglerie des mots, des rimes
+et des mètres, à tous ces artifices puérils de la forme qui sont en
+honneur dans toutes les littératures vieillies. De tout cela rien de
+vivant ne pouvait sortir.
+
+Est-ce à dire que les principaux genres que nous avons énumérés, en
+parlant de la littérature de langue d'oïl, lui aient été inconnus?
+Quelques-uns peut-être. En ce qui concerne la poésie épique, la question
+a été discutée et résolue avec éclat dans un sens affirmatif par
+Fauriel. Il paraît assez vraisemblable, au premier abord, qu'un pays
+comme le Midi de la France, qui a eu tant à souffrir des invasions
+sarrasines, en ait gardé le souvenir. D'autre part l'éclat de la poésie
+lyrique, dès ses origines, laisse supposer que le talent n'aurait pas
+manqué à ses jongleurs pour mettre en vers cette matière épique. Et que
+sont la _Chanson de Roland_, toute la magnifique geste de Guillaume
+d'Orange, les chansons d'_Aimeri de Narbonne_ et de la _Mort d'Aimeri_
+sinon le récit d'exploits accomplis contre les Sarrasins? Ces poèmes
+n'auraient-ils pas été précédés d'une épopée qui aurait été chantée sans
+être écrite, dans les pays qui avaient le plus souffert des invasions?
+Une pareille hypothèse n'aurait rien d'absurde, on comprend qu'elle ait
+été soutenue avec vraisemblance, et qu'elle ait trouvé des partisans
+convaincus.
+
+Cependant, si flatteur que cela fût pour l'amour-propre des méridionaux
+d'avoir fourni à leurs frères de langue d'oïl la matière épique en même
+temps que la matière lyrique, il faut laisser cette hypothèse dans son
+domaine d'hypothèse: aucun fait n'est venu la confirmer. Il semble au
+contraire que l'étude des origines de l'épopée française lui soit de
+plus en plus défavorable. La littérature méridionale a peu de choses à
+offrir en comparaison de la splendide floraison épique du Nord.
+Cependant si la belle épopée de _Gérart de Roussillon_ n'est pas
+d'origine méridionale, la _Chanson de la Croisade_ reste comme un
+témoignage remarquable des aptitudes des poètes du Midi à la poésie
+épique.
+
+En fut-il de même pour la poésie dramatique? Ici aussi les textes sont
+assez rares. Et cela est fâcheux, parce qu'il semble bien que les
+représentations dramatiques aient été de bonne heure un objet de
+prédilection pour les populations du Midi. Nous n'avons que quelques
+fragments anciens et nous sommes réduits, pour écrire son histoire, à
+des textes qui sont tout récents et imités probablement d'originaux
+français. La question de l'originalité de la poésie dramatique en langue
+d'oc reste donc assez douteuse.
+
+Quant aux autres genres, il sont à peu près tous représentés dans la
+littérature du Midi comme dans celle du Nord; mais dans la première, ils
+n'ont abouti qu'à un développement incomplet: la décadence est venue
+trop tôt; à ce point de vue son infériorité est évidente.
+
+Il ne lui reste donc que sa supériorité dans la poésie lyrique. Mais là
+elle est éclatante et hors de pair. C'est ce qui fait sa valeur et son
+importance historique. Même si elle n'avait pas en elle des raisons
+d'être admirée et goûtée pour elle-même, si elle ne faisait pas sentir à
+ceux qui la connaissent les émotions que donne la vraie poésie, elle
+demeurerait un objet d'étude de premier ordre. Son importance dans
+l'étude des littératures comparées n'en serait nullement dominée, si
+l'importance d'une littérature doit se mesurer, comme beaucoup d'autres
+choses humaines, non à sa valeur intrinsèque, mais à l'influence qu'elle
+a exercée.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+CONDITION DES TROUBADOURS. LÉGENDES ET RÉALITÉ. TROUBADOURS ET JONGLEURS
+
+ Troubadours d'origine noble, bourgeoise.--Poétesses
+ provençales.--Les protecteurs des troubadours.--Sources de
+ leurs biographies.--Nostradamus.--Biographies de Bernard de
+ Ventadour, de Guillem de Capestang, de Jaufre Rudel, de Peire
+ Vidal, de Guillem de la Tour, de Giraut de Bornelh.--Légendes
+ et réalité.--Jongleurs et troubadours.
+
+
+Nous possédons des poésies d'environ quatre cents troubadours, du XIIe
+et du XIIIe siècle. Nous connaissons aussi le nom de soixante-dix autres
+poètes dont les oeuvres ne nous ont pas été conservées. Ce chiffre donne
+une idée de l'activité poétique qui a régné pendant ces deux siècles.
+Mais le temps a fait subir à ce trésor des pertes irréparables. Les
+poésies des troubadours furent réunies dès le XIIe et le XIIIe siècle en
+anthologies. Combien d'entre elles n'ont-elles pas disparu depuis cette
+époque lointaine? Avec une pieuse sagacité, quelques savants ont suivi à
+la trace des manuscrits signalés par les érudits du XVIe et surtout du
+XVIIe et du XVIIIe siècle[1]; mais leurs efforts n'ont pas été toujours
+couronnés de succès. Un heureux hasard vient quelquefois en aide aux
+provençalistes. Il y a une quarantaine d'années M. Paul Meyer publiait
+le contenu d'un manuscrit des plus importants pour l'histoire des
+derniers troubadours. Suivant la poétique réflexion du savant éditeur,
+la «terre de Provence» avait été «légère au vieux manuscrit». Il avait
+séjourné en effet plusieurs années[2] enfoui au pied d'un olivier. Plus
+récemment, dans une des bibliothèques les plus fréquentées de Florence,
+un savant italien découvrait à son tour un autre manuscrit qui mettait
+au jour plus d'une vingtaine de noms de troubadours inconnus
+jusque-là[3]. Mais ces hasards sont rares et il faut se résigner à
+admettre que de nombreuses richesses sont à jamais perdues.
+
+Celles qui nous restent proviennent de troubadours de toute classe et de
+toute condition. Le premier connu, est, comme on l'a vu, un homme de
+«haut parage», Guillaume de Poitiers, duc d'Aquitaine. Parmi les plus
+anciens se trouvent également d'autres personnages de noble naissance.
+Ainsi Jaufre Rudel, qui s'énamoura de la «Princesse lointaine» et qui
+«usa la voile et la rame pour chercher sa mort» suivant l'expression de
+Pétrarque, était prince de Blaye. Cinq rois se sont exercés à la poésie
+provençale: il est vrai qu'on a remarqué à leur sujet que leur
+contribution n'avait pas été des plus brillantes. La liste des
+troubadours comprend encore dix comtes, cinq marquis et autant de
+vicomtes; parmi eux Bertran de Born. Beaucoup d'autres sont de puissants
+barons ou de riches chevaliers. Plusieurs, par contre, sont des
+chevaliers sans fortune qui abandonnent le métier des armes pour la
+poésie[4].
+
+Cependant ce n'est pas seulement dans les hautes classes que sont
+écloses les vocations poétiques. Un des troubadours les plus anciens et
+les plus originaux, Marcabrun, originaire de Gascogne, était un enfant
+illégitime. Un des plus gracieux, le Limousin Bernard de Ventadour,
+était le fils d'un domestique du château de Ventadour, dont les
+seigneurs, poètes eux-mêmes, furent depuis les origines de la poésie
+provençale les protecteurs nés des troubadours: Giraut de Bornelh, dont
+la vie, suivant la biographie provençale, fut si édifiante, était aussi
+de petite naissance. De même origine fut sans doute le dernier
+troubadour, Guiraut Riquier de Narbonne.
+
+D'autres troubadours, et non des moindres, s'étaient destinés d'abord à
+l'état ecclésiastique. La biographie provençale nous raconte de plus
+d'un qu'arrivé à l'âge d'homme il «s'éprit des joies du monde» et quitta
+le métier de clerc pour celui de troubadour. Il est vrai que plusieurs
+suivirent une voie inverse. Bertran de Born, après une vie consacrée aux
+armes et à la poésie, finit obscurément à l'abbaye de Dalon. Le
+troubadour Folquet de Marseille, fils d'un riche marchand, entré dans
+les ordres après sa carrière poétique, devint évêque de Toulouse. Il se
+signala, dans ce nouveau poste, par un tel zèle contre les Albigeois que
+l'Église le sanctifia. Un demi-siècle plus tard le troubadour Gui
+Folqueys, devenu pape sous le nom de Clément IV, accordait cent jours
+d'indulgence à qui récitait ses poésies; hâtons-nous de dire qu'il
+s'agissait de prières à la Vierge.
+
+Les sentiments de l'Église vis-à-vis de la poésie des troubadours
+paraissent avoir varié avec le temps et peut-être aussi avec les hommes.
+Ainsi Gui d'Ussel, qui appartenait à une noble famille de troubadours,
+et qui était chanoine de Brioude, dut jurer au légat du pape de renoncer
+à la poésie profane. En revanche le moine de Montaudon avait la
+permission de son supérieur de se livrer à la poésie dans l'intérieur de
+son couvent. De plus il était autorisé à visiter les châteaux du
+voisinage et à y réciter ses chansons; seulement il devait rapporter au
+cloître les présents qu'il recevait. On a compté seize ecclésiastiques
+parmi les troubadours, dont deux évêques et plusieurs chanoines. Au
+point de vue profane, très profane même, la palme appartient parmi
+ceux-ci à un chanoine de Maguelone, Daude de Prades, qui peut compter au
+nombre des ancêtres les plus immédiats de Rabelais; il vivait au XIIIe
+siècle, et son activité poétique ne paraît pas avoir été gênée par ses
+supérieurs.
+
+La bourgeoisie enfin a fourni également bon nombre de troubadours: les
+fils de marchands ne sont pas rares parmi eux: Bartolomé Zorzi, de
+Venise, était marchand; Élias Cairel, originaire du Périgord, était
+graveur en métaux précieux; Arnaut de Mareuil et plusieurs autres
+étaient notaires. Toutes les classes de la société étaient ainsi
+représentées dans ce monde étrange des troubadours; fils de nobles, fils
+de bourgeois, ou simples fils de gueux, un même amour pour la poésie les
+rapprochait.
+
+Il manquerait un fleuron à cette couronne poétique, si nous n'ajoutions
+que les femmes aussi s'exercèrent avec honneur à la poésie. On compte
+dix-sept poétesses: parmi elles Béatrice, la gracieuse comtesse de Die,
+dont les chansons nous font connaître le roman d'amour avec le
+troubadour Raimbaut, comte d'Orange. Marie de Ventadour, femme d'Èbles
+IV, passait pour une connaisseuse en art poétique; elle composa des
+poésies et fut choisie comme juge, avec d'autres nobles dames, dans des
+questions de casuistique amoureuse[5].
+
+Dans certaines familles les deux époux étaient poètes: nous connaissons
+au moins deux exemples d'unions de ce genre[6]. Quelquefois il se
+formait une vraie dynastie de troubadours, comme dans la famille des
+châtelains d'Ussel, en Limousin. «Gui d'Ussel, nous dit le biographe,
+était un noble châtelain; l'un de ses frères s'appelait Èbles, l'autre
+Pierre; son cousin s'appelait Élie; et tous quatre étaient troubadours.
+Gui trouvait de bonnes chansons, Élie de bonnes tensons et Èbles les
+mauvaises [il y a là une distinction qui ne nous paraît pas très claire;
+peut-être les _mauvaises tensons_ désignent-elles des tensons
+grossières, comme cela arrivait quelquefois]. Pierre chantait tout ce
+que son cousin et ses frères composaient. Gui était chanoine de Brioude
+et de Montferran...» C'est à lui, on s'en souvient, que le légat du pape
+fit jurer de renoncer à la poésie profane.
+
+On voit, par cette rapide esquisse, combien variée fut la condition des
+troubadours. Il y en eut parmi eux à qui la fortune sourit en même temps
+que la poésie, dès leur berceau; et il y eut aussi de pauvres hères,
+qui, épris d'idéal et de rêve, n'eurent d'autre ressource pour le
+réaliser que de courir le monde. Aussi la plupart d'entre eux furent-ils
+de grands voyageurs. Nous en connaissons qui sont allés en Orient,
+quelques-uns dans les pays d'outre-Loire, comme Bernard de Ventadour et
+Bertran de Born, qui séjournèrent en Normandie. D'autres paraissent
+avoir vécu à la cour des comtes de Champagne, comme un des plus anciens,
+Marcabrun, et peut-être Rigaut de Barbezieux.
+
+Quant au sud de la France, à la péninsule ibérique et au nord de
+l'Italie, c'était leur pays de prédilection. C'est là qu'ils trouvaient
+leurs plus puissants et leurs plus généreux protecteurs: en Italie les
+marquis de Montferrat et d'Este, dans la marche de Trévise; l'empereur
+Frédéric II. En Espagne ils vinrent en foule à la cour des rois de
+Castille et d'Aragon, en particulier à celles du roi Alfonse X le Savant
+et de Jacme le Conquistador. En France il suffit de citer les noms de
+quelques-uns de leurs protecteurs pris parmi les plus connus: ce sont
+les comtes de Toulouse et de Provence, les vicomtes de Marseille, les
+seigneurs de Montpellier, les vicomtes de Béziers, les vicomtes de
+Narbonne, les comtes de Rodez, et ceux d'Astarac. A ces puissants
+protecteurs il faut ajouter les rois d'Angleterre qui ont vécu en
+France, comme Henri au Court-Mantel et surtout Richard Coeur de Lion,
+poète lui-même, et protecteur d'Arnaut Daniel, de Peire Vidal, de
+Folquet de Marseille[7].
+
+Ce rapide coup d'oeil sur l'histoire des troubadours nous laisse
+entrevoir combien ardent était, dans toutes les classes de la société,
+l'amour de la poésie et de quelle faveur y jouissaient les poètes. Une
+étude rapide de leurs biographies confirmera ces impressions. Jamais
+peut-être la poésie n'a suscité tant d'enthousiasme, tant de
+dévouements.
+
+Il existe deux sources principales pour la biographie des troubadours:
+l'une ancienne, l'autre plus récente. Celle-ci est du célèbre Jehan de
+Notredame, plus connu sous le nom de Nostradamus, procureur du roi au
+Parlement d'Aix-en-Provence, à la fin du XVIe siècle, et mystificateur
+littéraire des plus audacieux. Il connaissait très bien l'ancienne
+poésie provençale et il avait à sa disposition de précieux documents que
+nous ne possédons plus. Il pouvait rendre service aux études provençales
+pour lesquelles il avait une si grande sympathie. Il s'est amusé à créer
+une vie légendaire des troubadours en mêlant à des faits exacts ce que
+lui suggéraient son imagination et sa fantaisie. Il tirait ses
+renseignements, prétendait-il, du manuscrit d'un savant moine, mort au
+début du XVe siècle, au monastère de Saint-Honorat, dans l'île de
+Lérins, et qui s'appelait du joli nom de _Moine des Iles d'Or_. C'était
+un mythe. On crut pendant longtemps à cette supercherie; ce n'est que
+dans le dernier siècle qu'on a exprimé des doutes; et tout récemment
+enfin le savant provençaliste Chabaneau a fait connaître le mot de
+l'énigme: le _Moine des Iles d'Or_ n'est autre chose que l'anagramme du
+nom d'un ami de Nostradamus[8]. Telle était la source principale de ses
+récits: qu'on juge par là des autres. Ce fut une belle mystification,
+une galéjade littéraire: elle n'a que trop bien réussi; les inventions
+de Nostradamus ont eu la vie dure, presque autant que les _Centuries_ de
+son frère aîné, Michel de Nostredame, le prophète.
+
+Laissons de côté son livre suspect sur la vie des «plus anciens et plus
+illustres poètes provençaux». C'est un travail trop délicat que d'y
+démêler la vérité du mensonge.
+
+L'autre source pour la vie des troubadours est formée par un recueil de
+biographies provençales écrites vers le milieu du XIIIe siècle par
+plusieurs chroniqueurs.
+
+On connaît le nom de deux d'entre eux; mais la plus grande partie est
+anonyme, et c'est une question de savoir si on doit les attribuer à l'un
+de ceux qui ont signé leurs récits. Quel que soit l'auteur, on doit lui
+reconnaître, à défaut de sens historique, le sens poétique. Lui aussi a
+raconté la vie légendaire des troubadours, parce que déjà de son temps
+on ne connaissait de leur vie que des légendes; mais il semble avoir
+choisi parmi les plus intéressantes.
+
+Si son récit est des plus suspects au point de vue historique et s'il a
+écrit en poète la vie des troubadours, son oeuvre est «un document de
+premier ordre, non seulement pour l'histoire de la littérature, mais
+encore et surtout pour l'histoire de la société du Midi de la France au
+moyen âge.»[9] C'est à ce titre que ces biographies méritent d'être
+examinées ici; elles nous feront connaître le milieu où vécurent les
+troubadours; n'oublions pas seulement, avant de les aborder, que la
+plupart sont des légendes, nées dans l'esprit des contemporains des
+troubadours et dont le chroniqueur anonyme s'est fait l'écho.
+
+Commençons par une des rares biographies, dont l'auteur nous soit connu:
+celle de Bernard de Ventadour, écrite dans la première moitié du XIIIe
+siècle par le troubadour Uc de Saint-Cyr. Ce qui la distingue de toutes
+les autres, c'est que l'auteur en a recueilli les éléments auprès du
+vicomte Èbles IV de Ventadour, descendant d'Èbles II, poète, protecteur
+et maître de Bernard.
+
+ «Bernard de Ventadour était originaire du château de Ventadour,
+ en Limousin. Il était de naissance pauvre, fils d'un domestique
+ qui chauffait le four... Il était bel homme et adroit, savait
+ bien chanter et trouver, et il était courtois et instruit. Le
+ vicomte, son seigneur, le prit en affection à cause de son
+ talent poétique et l'honora grandement. Le vicomte avait pour
+ femme une dame aimable et gaie, qui s'intéressait beaucoup aux
+ chansons de Bernard; elle s'éprit de lui et lui d'elle...
+ Longtemps dura leur amour, avant que le vicomte et ses
+ compagnons l'eussent remarqué: quand il s'en aperçut, il
+ s'éloigna de son poète et fit enfermer et garder sévèrement la
+ dame. Celle-ci fit donner congé à Bernard, en lui disant de
+ quitter le pays. Et il partit; il s'en alla vers la duchesse de
+ Normandie, qui était jeune et de grand mérite.» Bernard de
+ Ventadour trouva auprès d'elle un excellent accueil. Mais
+ bientôt elle devint la femme du roi Henri d'Angleterre[10]. «Et
+ Bernard resta triste et dolent; il s'en vint vers le bon comte
+ de Toulouse et demeura auprès de lui jusqu'à la mort du comte.
+ A ce moment, de douleur, il se retira à l'abbaye de Dalon;
+ c'est là qu'il mourut.»
+
+Plusieurs points sont à remarquer dans ce récit. C'est d'abord le soin
+que prend le vicomte poète du fils d'un de ses plus humbles serviteurs,
+en qui il reconnaît des dons poétiques. Et c'est aussi l'ingratitude de
+cet enfant gâté, mais c'est surtout la punition dont elle fut payée. Par
+ce temps de haute et basse justice, la vie d'un pauvre poète pouvait
+paraître peu de chose. Mais le seigneur de Ventadour se contenta de lui
+marquer sa froideur en ne l'admettant plus dans son intimité.
+
+Tout autre fut, en pareille occurrence, la conduite d'un grand seigneur
+du Roussillon. Voici comment le chroniqueur anonyme raconte l'histoire.
+
+Guillem de Capestang était un chevalier de la contrée du Roussillon,
+voisine de la Catalogne et du Narbonnais. Il était très beau, très bon
+cavalier et très courtois. Il y avait dans la contrée une dame appelée
+Seremonde, femme du seigneur de Castel-Roussillon. Celui-ci était un
+homme riche, mais dur, sauvage et orgueilleux. Et le troubadour Guillem
+de Capestang faisait de belles chansons sur la dame de son seigneur.
+Celui-ci l'apprit et un jour, rencontrant le troubadour à la chasse, il
+le tua. «Ensuite il lui enleva le coeur et le fit porter par un écuyer à
+son château. Il le fit rôtir avec du poivre et le donna à manger à sa
+femme. Et quand elle l'eut mangé, le seigneur lui dit ce que c'était, et
+elle en perdit la vue et l'ouïe. Revenue à elle, elle lui dit:
+«Seigneur, vous m'avez donné un si bon mets que jamais je n'en mangerai
+de semblable.» Il voulut la frapper, mais elle se précipita du haut de
+sa fenêtre et se tua. La cruauté du seigneur de Castel-Roussillon et le
+suicide de la dame causèrent une grande tristesse dans le pays. «Tous
+les chevaliers de la contrée, tous ceux qui étaient jeunes, se
+réunirent, le roi d'Espagne se mit à leur tête et le comte fut pris et
+tué.» Les corps des deux victimes furent portés en grande pompe dans
+l'église de Perpignan. Tous les ans avait lieu un pèlerinage et les
+parfaits amants priaient Dieu pour leur âme.
+
+C'est là, sous sa forme provençale, le roman du _Châtelain de
+Coucy_[11], poème du XIIIe siècle, comme la biographie de notre
+troubadour. Ce n'est pas le lieu de chercher ici si le récit a un
+fondement historique ou si, comme cela est plus vraisemblable, il n'est
+pas une variante d'un conte populaire.
+
+Opposons à cette légende une des plus gracieuses et des plus touchantes
+que le biographe nous ait transmises. C'est celle dont le troubadour
+Jaufre Rudel, prince de Blaye, fut le héros. Voici ce récit dans sa
+sèche brièveté:
+
+ «Jaufre Rudel, prince de Blaye, s'énamoura de la princesse de
+ Tripoli, sans la voir, pour le grand bien et la courtoisie
+ qu'il entendit dire d'elle aux pèlerins qui revenaient
+ d'Antioche. Il fit sur elle mainte belle poésie avec de belles
+ mélodies. Pour aller la voir il se croisa et s'embarqua. Mais
+ quand il fut en mer, une grave maladie le prit; si bien que ses
+ compagnons pensaient qu'il mourrait sur le navire. Ils firent
+ tant cependant qu'ils l'amenèrent à Tripoli et le déposèrent en
+ une auberge, comme mort. On avertit la comtesse, qui vint à son
+ chevet et le prit entre ses bras. En la voyant, il recouvra la
+ vue, l'ouïe et l'odorat; et il loua Dieu et le remercia d'avoir
+ soutenu sa vie jusqu'à ce moment. Il mourut ainsi entre les
+ bras de la comtesse. Elle le fit ensevelir avec honneur dans la
+ maison des Templiers et entra dans les ordres le même jour,
+ pour la douleur qu'elle éprouva de sa mort[12].»
+
+Telle est cette romanesque histoire. Elle n'a pas manqué de frapper les
+historiens et les poètes, depuis Pétrarque jusqu'à l'auteur de la
+_Princesse lointaine_, jusqu'à Carducci et Gaston Paris, en passant par
+Uhland, Swinburne et autres. Henri Heine en a senti toute la poésie et
+l'a admirablement rendue dans une des plus belles pièces de son
+Romancero. On peut se douter par avance de tout ce que l'imagination du
+poète romantique a su ajouter au simple récit du vieux chroniqueur.
+
+ Dans le château de Blaye, on voit à la muraille des tapisseries
+ que la comtesse de Tripoli broda jadis de ses mains sages.
+
+ Elle y broda toute son âme, et des larmes d'amour ont sanctifié
+ la tapisserie brodée de soie qui représente le tableau suivant:
+
+ Comment la comtesse vit Rudel mourant couché sur le rivage, et
+ reconnut dans ses traits l'image de ses rêves.
+
+ Rudel aussi a vu ici pour la première et pour la dernière fois
+ en réalité la dame qui l'a si souvent charmé dans ses rêves.
+
+ Sur lui se penche la comtesse; elle le tient amoureusement dans
+ ses bras; elle embrasse le pâle visage de celui qui a si bien
+ chanté ses louanges.
+
+ Dans le château de Blaye, toutes les nuits, il y a comme un
+ bruit de vêtements, comme un frémissement. Les figures des
+ tapisseries commencent soudain à s'animer.
+
+ Le troubadour et sa dame secouent leurs membres endormis,
+ sortent du mur et se promènent à travers les salles.
+
+ Tendres propos, doux badinage, mélancoliques secrets,
+ galanterie posthume de l'époque des chants d'amour.
+
+ «Geoffroy, mon coeur mort est réchauffé par ta voix; dans les
+ charbons depuis longtemps éteints je sens une nouvelle flamme.
+
+ «--Mélisande! Bonheur et Fleur! Quand je te regarde dans les
+ yeux, je revis, moi aussi; mon mal terrestre, mes souffrances
+ terrestres sont seules mortes.
+
+ «--Geoffroy, nous nous aimions ainsi jadis en rêve; et
+ maintenant nous nous aimons aussi dans la mort. Le Dieu de
+ l'amour a fait ce miracle.
+
+ «--Mélisande, qu'est-ce que le rêve? Qu'est-ce que la mort? De
+ vaines paroles; dans l'amour seul est la réalité--et je t'aime,
+ ô éternellement belle.
+
+ «--Geoffroy, comme il fait bon ici, dans la salle silencieuse
+ éclairée par la lune; je ne voudrais jamais plus sortir aux
+ rayons du soleil.
+
+ «--Mélisande, chère folle, tu es toi-même la lumière et le
+ soleil. Partout où tu passes fleurit le printemps, l'amour et
+ la joie du mois de mai sortent de terre.»
+
+ C'est ainsi que devisent, en se promenant, ces tendres
+ spectres; ils vont de côté et d'autre, pendant que la lune
+ laisse tomber ses rayons par les fenêtres gothiques.
+
+ Mais, repoussant ces gracieux fantômes, à la fin revient
+ l'aurore; et ils rentrent craintifs dans le mur, dans la
+ tapisserie.
+
+Enfin une des plus romanesques biographies est bien celle du toulousain
+Peire Vidal, dont la carrière poétique s'étend sur la première partie du
+XIIIe siècle. Il semble avoir été doué d'une imagination fertile et
+touché d'un grain de folie. Son imagination ne dépassait peut-être pas
+celle du chroniqueur qui lui a prêté de si étranges aventures. Épris
+d'inconnu Peire Vidal partit pour l'Orient et se maria avec une Grecque
+de l'île de Chypre. «On lui donna à entendre, raconte son biographe,
+qu'elle était nièce de l'empereur de Constantinople et qu'à cause d'elle
+il avait des droits à l'empire.» Il n'en fallait pas davantage pour
+mettre en branle son imagination et son ambition. Il employa son argent
+à faire construire un vaisseau pour aller conquérir l'empire. «Et il
+portait des armes impériales, se faisait appeler empereur et sa femme
+impératrice.»
+
+Voilà pour la folie des grandeurs. Mais ce n'était pas la seule dont la
+nature l'eût généreusement doté. «Il était l'homme le plus fou du monde,
+dit la chronique, car il croyait que tout ce qui lui plaisait ou qu'il
+voulait était vrai.» Et c'est ainsi qu'il s'éprenait de toutes les dames
+qu'il voyait et qu'il leur faisait des déclarations. Ces femmes d'esprit
+se moquaient de lui, mais «lui laissaient croire tout ce qu'il voulait».
+«Et il croyait, continue le chroniqueur, qu'il était l'ami de toutes et
+que chacune se donnerait la mort pour lui.»
+
+Mal lui en prit cependant avec Azalaïs, femme du seigneur de Marseille,
+Barral de Baux.
+
+ Le seigneur Barral, dit la chronique, savait bien que Peire
+ Vidal aimait sa femme et il s'en amusait. Tous ceux qui le
+ savaient, ainsi que sa femme, le prenaient en riant... Et quand
+ Peire Vidal s'irritait contre elle, le seigneur Barral
+ remettait aussitôt la paix, et lui accordait par pitié tout ce
+ qu'il demandait. Un jour Peire Vidal apprit que Barral s'était
+ levé et que la dame était seule en sa chambre. Il vint devant
+ elle, la trouva endormie, s'agenouilla et lui baisa la bouche.
+ Elle sentit un baiser, crut que c'était le seigneur Barral et
+ se leva en souriant. Elle regarda et vit que c'était ce fou de
+ Peire Vidal; alors elle se mit à crier et à faire grand bruit.
+ Ses demoiselles d'honneur vinrent à ses cris et demandèrent ce
+ que c'était. Et Peire Vidal s'enfuit.
+
+La dame fit appeler son mari; mais les troubadours avaient décidément
+des privilèges: «Barral, comme un galant homme, prit l'aventure en
+riant; et il gronda sa femme d'avoir fait tant de bruit pour l'acte d'un
+fou.»
+
+La dame exigea le départ du troubadour, qui se réfugia à Gênes. Là,
+ayant appris qu'Azalaïs le poursuivait de ses menaces, il passa
+outre-mer. Il se consolait par des chansons, sans oser revenir en
+Provence. Enfin Barral de Baux, qui aimait beaucoup son poète, obtint
+son pardon, le lui manda en Syrie, et Peire Vidal, pardonné, revint
+joyeusement à Marseille.
+
+Une autre de ses folies faillit finir plus mal pour lui. Il s'était
+épris d'une grande dame qu'il surnommait la Louve (on ne sait, pour le
+dire en passant, si ce nom lui vient de notre troubadour, ou s'il était
+un de ses surnoms). La Louve, puisque louve il y a, habitait un château
+des environs de Carcassonne. Pour lui témoigner ses sentiments, Peire
+Vidal ne trouva rien de mieux que de s'habiller en loup. «Il se vêtit
+d'une peau de loup, pour le faire croire aux bergers et aux chiens.»
+Cette fantaisie déréglée faillit lui être fatale. Pâtres et chiens se
+mirent à sa poursuite.
+
+ Le pauvre loup en cet esclandre,
+ Empêché par son hoqueton,
+ Ne put ni fuir ni se défendre.
+
+Il fut porté pour mort au château de la Louve. «Quand elle apprit que
+c'était Peire Vidal, elle commença à rire beaucoup de sa folie, et son
+mari de même... Son mari le fit mettre en un lieu bien tranquille; il
+manda un médecin et le fit soigner jusqu'à ce qu'il fût guéri.» Peire
+Vidal paya ces soins et racheta sa folie par une de ses plus jolies
+chansons (_De chantar m'era laissatz_).
+
+Une des plus étranges biographies est celle de Guillem de la Tour. Il
+vint en Lombardie, enleva à Milan la femme d'un barbier et s'enfuit avec
+elle jusqu'au lac de Côme. Il advint que la dame mourut. «Il en eut une
+si grande tristesse qu'il en devint fou; il crut qu'elle simulait la
+mort pour se séparer de lui.» Il la veilla dix jours et dix nuits; et
+chaque soir il lui demandait si elle était morte ou vivante; si elle
+était vivante, qu'elle revînt vers lui; si elle était morte, qu'elle lui
+contât ses peines et il lui ferait dire toutes les messes qu'elle
+voudrait.
+
+Il fut chassé de la cité. Il partit à la recherche de devins ou de
+devineresses. L'un d'eux lui dit que s'il récitait cent cinquante
+patenôtres par jour, s'il donnait des aumônes à sept pauvres avant de se
+mettre à table, et s'il agissait un an ainsi, sans faillir un seul jour,
+sa femme reviendrait à la vie, mais sans pouvoir manger, ni boire ni
+_parler_. Le pauvre homme suivit le conseil avec joie; seulement quand
+l'année fut terminée, il s'aperçut qu'il était berné; il se désespéra et
+se laissa mourir.
+
+Terminons cette revue par une biographie édifiante.
+
+ «Giraut de Bornelh était Limousin, de la contrée d'Excideuil...
+ Il était de basse naissance, mais il était très savant et avait
+ beaucoup d'intelligence naturelle... Il fut appelé le maître
+ des troubadours, et il l'est encore par les bons connaisseurs,
+ ceux qui entendent bien les mots subtils qui expriment bien les
+ sentiments amoureux... Sa vie était la suivante: tout l'hiver
+ il restait à l'école et étudiait; tout l'été il parcourait les
+ châteaux, menant avec lui deux chanteurs qui chantaient ses
+ chansons. Il ne voulut jamais de femme; et tout ce qu'il
+ gagnait il le donnait à ses parents pauvres et à l'église de la
+ ville où il naquit.»
+
+Mais voilà assez de légendes, tragiques ou gracieuses: nous en passons
+beaucoup d'autres sous silence. Essayons de voir ou au moins d'entrevoir
+ce que fut la réalité. Que les troubadours aient reçu un excellent
+accueil dans les cours où ils apportaient la poésie et la joie, c'est ce
+que tous les témoignages du temps, leurs oeuvres en premier lieu, nous
+apprennent. Mais ils nous disent aussi combien âpre fut ce que nous
+appellerions du nom vulgaire de concurrence ou du nom en apparence plus
+scientifique de lutte pour la vie. Les poésies des troubadours sont
+pleines d'allusions aux «médisants»; ce sont eux qui perdent le poète
+auprès de sa dame ou qui ternissent sa réputation. Ils le brouillent,
+chose aussi grave, avec son protecteur. On peut croire les troubadours
+sur parole. Dans ces petites sociétés fermées où ils vécurent, la
+jalousie, et son cortège habituel, la calomnie et la médisance, durent
+pousser comme fleurs naturelles.
+
+La haute situation sociale de quelques troubadours, les légendes
+romanesques dont certains furent les héros, ne doivent pas nous faire
+illusion sur les conditions de leur vie. Beaucoup étaient de très humble
+origine. Plusieurs, on l'a vu, avaient renoncé pour la poésie, à des
+carrières lucratives. D'autres, de naissance noble, mais trop pauvres
+pour soutenir leur rang, s'engageaient à leur tour dans une voie
+aventureuse où ils espéraient bien récolter profits et honneurs, mais où
+ils ne trouvaient souvent que misères et privations. Ils étaient trop de
+quémandeurs; de bonne heure la carrière était déjà encombrée.
+
+La connaissance de ces conditions d'existence doit nous rendre
+indulgents pour les troubadours. Ils manquent de dignité, c'est certain,
+dans les demandes qu'ils adressent aux grands seigneurs; avec insolence
+ou humilité, par la menace ou la flatterie, ils tâchent d'obtenir, l'un
+un bon cheval, l'autre un beau vêtement, celui-ci quelques deniers: le
+milieu où ils vivaient n'était pas une école de caractère. Vouloir leur
+en faire un reproche, c'est méconnaître les conditions de leur vie et
+ignorer leur histoire. Renan, traitant dans l'_Histoire littéraire de la
+France_[13], de la poésie hébraïque au XIIIe siècle, dit en parlant d'un
+poète juif, Gorni, dont la vie ressemble étrangement à celle d'un
+troubadour: «Gorni n'était pas poète d'une façon désintéressée... Il
+l'était de profession... Tout nous montre en lui un adulateur, ou un
+insulteur vénal, qui mesurait l'éloge ou le blâme aux profits ou aux
+mécomptes de sa vie de mendiant littéraire.» Les réflexions de Renan
+rappellent les critiques de ce bourgeois cossu qu'était Boileau,
+reprochant à Colletet, non pas de faire de mauvais vers, mais d'aller
+chercher son pain de cuisine en cuisine. Les troubadours allaient le
+chercher de château en château: cette nécessité explique et excuse bien
+des choses.
+
+Ils y trouvaient de redoutables rivaux dans la personne des jongleurs.
+Les jongleurs étaient un héritage de la société romaine--ils existaient
+d'ailleurs avant elle--et on peut suivre leur histoire depuis l'Empire
+jusqu'aux origines des littératures modernes. Ils étaient en pleine
+activité quand les troubadours commencèrent à chanter. Les jongleurs
+devinrent pour eux des auxiliaires: les troubadours grands seigneurs--et
+ils étaient nombreux à l'origine--leur confièrent souvent le soin de
+réciter les chansons qu'ils avaient composées. Leur rôle grandit ainsi,
+en même temps que le goût pour la poésie se développait.
+
+Le rôle de ces deux classes, troubadours et jongleurs, étant bien
+délimité, il n'y avait pas de raison, du moins au début de leur
+histoire, pour qu'elles fussent rivales. Seulement il n'était pas rare
+de voir un jongleur s'élever au rang de troubadour. Le métier de
+jongleur exigeait certaines qualités: une mémoire fidèle et une grande
+habileté à toucher des instruments. A chanter ainsi les vers d'autrui,
+plus d'un sentit s'éveiller en lui le goût de la poésie, et son
+instruction générale de jongleur, sa connaissance de l'art et de la
+technique des troubadours lui permirent d'arriver à son tour au rang de
+poète. «Ce contact continuel entre troubadours et jongleurs favorisait
+la confusion des deux classes.» Vingt et un troubadours au moins furent
+en même temps jongleurs[14].
+
+Cette confusion n'aurait pas été grave, si le rôle du jongleur était
+resté ce qu'il était à l'origine de la poésie des troubadours: celui
+d'un auxiliaire utile des poètes. Mais le discrédit qui pesait sur eux
+pendant le haut moyen âge et le bas-empire reparaissait avec le temps;
+il retombait sur les deux classes[15].
+
+Et quel milieu que ce monde étrange et peu recommandable, où des
+troubadours déclassés voisinaient avec des montreurs de singes et
+d'ours! De courts tableaux esquissés par le dernier troubadour, Guiraut
+Riquier, ainsi que d'autres témoignages, nous en donnent quelque idée.
+Nous y voyons le chanteur et le musicien ambulants, qui vont dépenser
+leur recette au cabaret; le bateleur, avec ses tours de passe-passe, qui
+a si bien représenté la classe des jongleurs que son nom en est devenu
+synonyme; le saltimbanque enfin, souvent accompagné de danseuses aux
+moeurs faciles, exhibant à la badauderie publique les nombreux animaux
+qu'il a dressés, oiseaux, singes, ours, chiens et chats savants; tous
+les types en un mot de la foire et du cirque décorés du nom général de
+jongleur.
+
+On pensera sans doute que ce sont là des tableaux d'une époque de
+décadence, et que les spectacles de ce genre étaient plus appréciés du
+peuple que des sociétés courtoises où fréquentaient ordinairement les
+troubadours. Cela est vrai, en partie. Cependant voici le divertissement
+qu'un grand seigneur du temps offrait à ses invités. Le récit en est
+emprunté au roman de _Flamenca_[16], si instructif pour l'histoire des
+moeurs. La scène se passe dans le palais de Bourbon d'Archambaut, qui
+est immense. C'est le jour de la Saint-Jean; après le repas, les
+jongleurs se lèvent. «Chacun veut se faire entendre; alors vous auriez
+entendu retentir des cordes de diverses mélodies; qui sait un air
+nouveau de viole, chanson, descort ou lai, s'avance le plus possible...
+L'un touche la harpe, l'autre la viole; l'un joue de la flûte, l'autre
+siffle... l'un joue de la musette, l'autre de la flûte; l'un de la
+cornemuse, et l'autre du chalumeau. L'un joue de la mandore, l'autre
+accorde le psaltérion avec le monocorde. L'un fait le jeu des
+marionnettes, l'autre le jeu des couteaux; l'un se jette à terre et
+l'autre saute, l'autre danse avec sa bouteille...»
+
+Si nous avons ici un tableau de fantaisie, les traits en sont empruntés
+à la réalité. Les musiciens dominent dans cette assemblée de jongleurs;
+mais les bateleurs n'y manquent pas. La poésie seule paraît être une de
+leurs moindres préoccupations.
+
+Dira-t-on que ce tableau représente plutôt les moeurs de la France du
+Nord, et que les jongleurs que fréquentent les troubadours ne
+ressemblent en rien à ceux-ci? Détrompons-nous: nous avons d'autres
+témoignages. Des troubadours ont pris la peine de composer en vers, vers
+médiocres sans doute, mais précieux par leur contenu, des codes du
+parfait jongleur. Voici quelques extraits d'un de ces «enseignements»
+(c'est le nom qu'ils portent dans la poésie provençale)[17]. Le poète
+reproche au jongleur de ne pas savoir jouer de la viole et de chanter
+encore pis, du commencement à la fin. «Celui-là fut un mauvais maître,
+qui t'enseigna à remuer les doigts et à conduire l'archet. Tu ne sais ni
+danser, ni bateler, à la manière d'un jongleur gascon. Je ne t'entends
+dire ni sirventés, ni ballade, ni _retroencha_. ni tenson.» Notons que
+ce même jongleur doit connaître, d'après notre poète, la plupart des
+cycles de la littérature épique, depuis la geste «Carlon»--de
+Charlemagne--jusqu'à celle d'Arthur: Aïol, les Loherains, Erec, Gérard
+de Roussillon, l'empereur Constantin, Salomon, etc. Toute la lyre!
+
+Voici encore les conseils que donne un autre poète à un apprenti
+jongleur. «Sache trouver et bien sauter, bien parler et proposer des
+jeux-partis; sache jouer du tambour et des castagnettes et faire
+retentir la symphonie... sache jeter et rattraper quelques pommes avec
+deux couteaux, avec chants d'oiseaux et marionnettes... sache jouer de
+la cithare et de la mandore et sauter à travers quatre cerceaux. Tu
+auras une barbe rouge (?) dont tu pourras t'affubler... Fais sauter le
+chien sur un bâton et fais-le tenir sur ses deux pieds...[18]»
+
+Tel est le monde étrange avec lequel les troubadours étaient constamment
+en contact. Sans doute à la belle époque, à l'âge d'or, il dut y avoir
+des distinctions parmi les jongleurs. Mais combien de temps durèrent ces
+distinctions sociales? Et qui pouvait les maintenir? Il est probable
+que, si elles ont existé, elles durèrent peu. La confusion des jongleurs
+et des troubadours commença de bonne heure: avec la décadence de la
+poésie elle s'accentua rapidement.
+
+Rappelons-nous maintenant les légendes romanesques dont les biographes
+des troubadours ont entouré leur vie. Vus à travers ces biographies, ou
+à travers celles de Nostradamus, encore plus mensongères, ils nous
+apparaissent comme entourés d'une auréole. Il semble qu'ils aient vécu
+dans un monde charmant, ennobli, idéalisé. La réalité dut être moins
+belle; on l'entrevoit à chaque instant en étudiant leurs poésies.
+Cependant l'impression finale est juste en partie. Il y eut à cette
+époque un tel enthousiasme pour la poésie que les poètes prirent dans la
+société d'alors une place qu'ils n'avaient plus depuis des siècles et
+qu'ils mirent longtemps à retrouver.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'ART DES TROUBADOURS. LES GENRES
+
+ La poésie des troubadours est essentiellement lyrique.--Écoles
+ de poésie?--Le culte de la forme.--Le «trobar clus»; admiration
+ de Dante et de Pétrarque pour Arnaut Daniel.--La musique des
+ troubadours.--Les genres: la chanson, le sirventés, la tenson,
+ la pastourelle, l'aube.--Autres genres.
+
+
+Les troubadours sont essentiellement des poètes lyriques[1]. Plusieurs
+ont même exprimé leur dédain pour les compositions d'un autre genre.
+Ainsi Giraut de Bornelh s'étonne et s'irrite même du succès qu'ont dans
+les cours contes et nouvelles, les romans, comme nous dirions de nos
+jours. (Il y avait en effet des troubadours qui, doués d'un bon talent
+de lecteurs, faisaient des lectures poétiques.) Le succès, dit Giraut de
+Bornelh, devrait être réservé aux bonnes chansons traitant de sujets
+relevés. Il y eut donc dans cette littérature une hiérarchie des genres.
+Elle fut observée pendant tout l'âge d'or et de la poésie provençale. Ce
+n'est que pendant la période de décadence que les «beaux traités
+didactiques», fort en honneur alors, et les «contes gracieux», pour nous
+servir des expressions du dernier troubadour, furent mis sur le même
+pied que les compositions lyriques. Pendant la période classique, la
+poésie lyrique fut seule en honneur.
+
+Où les troubadours apprenaient-ils leur art? N'est-il pas naturel que,
+dans un milieu qui a poussé si loin le culte de la forme, il ait existé
+des écoles de poésie? Des écoles où l'on apprenait la technique d'un
+métier qui dès les débuts était difficile? La question est d'autant plus
+intéressante qu'il est souvent fait mention d'écoles, soit dans les
+biographies des troubadours, soit dans leurs poésies. Ainsi l'auteur de
+la vie de Giraut de Bornelh nous apprend que l'hiver il passait son
+temps «à l'école». Il s'agit sans doute ici d'écoles où l'on enseignait
+les sept arts qui composaient l'ensemble des connaissances d'alors.
+D'école de poésie il n'y en eut pas. Ou s'il y en eut, ce fut peut-être
+celle que Jaufre Rudel nous fait connaître par le début d'une de ses
+chansons: maîtres et maîtresses de chant c'étaient les oiseaux et les
+fleurs, en un mot la Nature.
+
+ Maîtres, maîtresses de chansons
+ Assez autour de moi foisonnent:
+ Mille oiselets sur les buissons
+ Célèbrent les fleurs qui couronnent
+ Nos gazons déjà renaissants[2].
+
+Cependant il arrivait que les poètes formaient des disciples, au vrai
+sens du mot. Èbles II, vicomte de Ventadour, fut ainsi le maître de
+Bernard, qui le paya si mal de sa peine. Marcabrun était disciple de
+Cercamon. Un troubadour plus récent, Uc de Saint-Cyr, apprenait beaucoup
+auprès des autres poètes, mais il faisait part volontiers à ses
+confrères de ses connaissances poétiques. Il s'était ainsi formé de
+bonne heure une sorte de code poétique, auquel les troubadours font de
+nombreuses allusions; ils le connaissaient par tradition, nous ne le
+connaissons plus, et encore incomplètement, que par des recueils
+didactiques de la période de décadence.
+
+Quelle que soit l'école où ils se sont formés, les troubadours se
+distinguent par un souci extrême de la forme. Les métaphores abondent,
+chez eux, pour marquer ce travail délicat qui consiste à couvrir la
+pensée d'une parure élégante. L'expression classique de _limer_, _polir_
+revient souvent. L'un se vante de savoir bien «bâtir» ou «forger» une
+chanson; l'autre de savoir l'«orner» et l'«affiner». Il n'est pas rare
+qu'un troubadour confiant ses chants à un jongleur le prie de n'y rien
+changer, tellement il a conscience d'avoir fait oeuvre parfaite. Ce
+souci de la forme est extrême chez les troubadours; il devint bientôt
+excessif; mais ils lui doivent d'avoir pu faire sur des «pensers» déjà
+antiques de jolis vers nouveaux.
+
+Tout en leur reprochant ce culte presque exclusif de la forme,
+sachons-leur gré de l'avoir ainsi mise en honneur. Ce souci d'art est de
+tradition dans les littératures néo-latines. Elles ont plus d'une fois
+racheté par ce côté ce qui leur manquait en profondeur. Cette tradition
+remonte loin; si les troubadours ne l'ont pas créée, ils étaient dignes
+de le faire.
+
+Et soyons-leur indulgents aussi pour l'orgueil qu'ils ont de leur art.
+Vaniteux, à ce point de vue, les troubadours le furent à l'excès. La
+mesure et la discrétion, qualités dont ils font si souvent l'éloge,
+paraissent avoir été peu en honneur dans leur milieu. Ils se vantent à
+tout instant de leur supériorité, et de leur originalité dans
+l'invention. Cela est vrai en partie. Mais l'invention est pour eux
+autre chose que ce que nous entendons par ce mot. Elle ne consiste pas à
+trouver des pensées nouvelles, mais plutôt à inventer de nouveaux airs,
+de nouvelles mélodies, de nouvelles rimes ou combinaisons strophiques.
+C'est encore ici un souci d'art qui les pousse; et c'est de lui qu'ils
+tirent vanité. Mais cette vanité n'est-elle pas commune aux poètes? et
+n'y en a-t-il pas de plus mal placée?
+
+Ce souci de s'éloigner du vulgaire et de n'écrire que pour les parfaits
+connaisseurs a conduit les troubadours--surtout ceux de la première
+période--à un genre de style raffiné qu'ils désignent sous le nom de
+_trobar clus_ (invention obscure, fermée aux profanes). Ce genre
+consiste à n'employer que des mots rares, difficiles et obscurs, ou
+s'éloignant de leur sens ordinaire. Les poésies écrites dans ce style
+paraissent claires à première vue, mais le sens en est si bien caché
+qu'encore aujourd'hui on discute sur le sens de quelques-unes. Il y eut
+dans ce genre si faux des virtuoses. Les connaisseurs du temps ne leur
+ménagèrent pas leur admiration. Ainsi Dante et Pétrarque mettent au
+premier rang des troubadours le représentant le plus éminent de ce
+genre, Arnaut Daniel. «C'est un grand maître en poésie, dit Pétrarque,
+et qui fait encore honneur à sa patrie par son style orné et poli[3].»
+Ces deux grands poètes italiens eux-mêmes ont subi l'influence des
+troubadours de cette école; mais leur génie les a préservés des excès.
+Il n'en fut pas de même dans la littérature provençale où ce genre
+produisit bon nombre de pièces obscures et énigmatiques, pour la plus
+grande joie des connaisseurs anciens et pour le désespoir des
+connaisseurs modernes. Il y eut d'ailleurs de bonne heure une réaction,
+et même tous les troubadours de la bonne époque n'ont pas admis cette
+conception[4].
+
+La musique est une partie importante de l'art des troubadours. Il nous
+est dit de plus d'un qu'il trouvait non de belles pensées, mais de beaux
+«sons», c'est-à-dire de belles mélodies. Plusieurs manuscrits des
+troubadours, plusieurs «chansonniers», comme on les appelle, nous font
+connaître cette musique. Seulement on dirait qu'il y manque l'âme. Nous
+sommes très mauvais juges de ce qui en faisait l'originalité. Son secret
+paraît à jamais perdu. Chantée de nos jours elle paraît monotone, comme
+un plain-chant vieilli. Par quels mouvements, par quelles modulations,
+les troubadours et surtout les jongleurs, en relevaient-ils la
+monotonie? C'est ce que nous ne saurons sans doute jamais[5].
+
+Le chant et la musique étaient proprement du domaine du jongleur. S'il y
+avait eu une démarcation bien nette entre ces deux classes, le
+troubadour se serait contenté d'inventer la mélodie, laissant au
+jongleur le soin de la chanter en s'accompagnant de la viole, de la
+cithare et autres instruments. Mais c'est par là précisément que la
+classe des jongleurs se confondait avec celle des troubadours.
+N'était-ce pas une tentation toute naturelle pour le poète musicien de
+chanter lui-même sa composition? Comme aux époques lointaines de la
+Grèce primitive musique et poésie allaient de pair: les deux arts se
+confondaient chez les troubadours comme jadis chez les aèdes.
+
+L'étude des différents genres lyriques nous montrera mieux encore
+l'union de ces deux arts. Les genres que nous allons énumérer sont tous
+faits pour être chantés. Les troubadours (ils nous en font assez souvent
+la confidence) ont mis autant de soin à inventer le «son», c'est-à-dire
+la mélodie, qu'à trouver le fond et à orner la forme.
+
+On divise quelquefois ces genres en deux groupes: ceux qui ont gardé
+quelque trace de leur origine populaire et ceux qui s'en sont
+éloignés[6]. C'est une division qui est à peu près juste, mais elle a le
+tort de laisser croire que certains genres sont d'origine plus relevée
+que les autres. Si nous distinguons plus simplement les genres d'après
+l'importance qu'ils occupent dans la poésie des troubadours, on voit que
+la première place appartient à la chanson, puis au sirventés, enfin à la
+tenson: viennent ensuite les genres que nous pourrions appeler
+secondaires, donnant aux précédents le nom de genres principaux.
+
+La _chanson_ occupe la place d'honneur. Cela se conçoit sans peine,
+quand on songe qu'elle est une poésie consacrée exclusivement à l'amour,
+thème préféré, essentiel même de la poésie provençale.
+
+Il ne faut pas se méprendre sur ce terme de _chanson_. La chanson des
+troubadours n'a, on pourrait dire, rien de commun que le nom avec la
+chanson moderne. Le nombre des strophes en est variable, il va
+ordinairement de six à sept. Elle se termine par un ou deux _envois_
+(_tornada_). Le nombre des vers dans chaque strophe est également
+variable. Il peut aller de trois à quarante-deux et ceci donne une idée
+de la virtuosité des troubadours; mais ces formes extrêmes sont assez
+rares.
+
+L'agencement des rimes est l'objet d'un soin tout particulier. Il
+existe, dans la poétique provençale, toute une terminologie pour
+désigner ces combinaisons. Quoique ce souci soit commun à peu près à
+tous les genres lyriques, il est plus sensible encore dans la chanson.
+La chanson n'a pas de refrain. Voilà pour la forme.
+
+Quant à son contenu, nous l'avons indiqué d'un mot: elle est consacrée à
+l'amour. Elles commencent presque toutes par une description du
+printemps; ce début est de style, de convention, surtout chez les plus
+anciens troubadours. Voici quelques-uns de ces débuts.
+
+ Quand l'herbe verte et la feuille paraissent, et que les fleurs
+ s'ouvrent dans les vergers, quand le rossignol fait entendre
+ haute et claire sa voix et lance son chant, je suis heureux de
+ l'entendre, heureux de voir la fleur. Je suis content de moi,
+ mais encore plus de ma dame[7].
+
+ Le gentil temps de Pâques, avec la fraîche verdure, nous ramène
+ feuilles et fleurs de diverses couleurs: c'est pourquoi tous
+ les amants sont gais et chantent, sauf moi qui me plains et qui
+ pleure, et pour qui la joie n'a pas de saveur...
+
+ Puisque l'hiver est parti et que le doux temps fleuri est
+ revenu, puisque j'entends par les prés les refrains variés des
+ petits oiseaux, les prés verts et les frondaisons épaisses
+ m'ont rempli d'une telle joie que je me suis mis à chanter[8].
+
+Voici le début d'une chanson de Jaufre Rudel.
+
+ Quand le ruisseau qui sort de la fontaine devient clair, et que
+ paraît la fleur d'églantier; quand le rossignol dans la ramure
+ varie, module et affine son doux chant, il est juste que moi
+ aussi je fasse entendre le mien[9].
+
+ Je suis heureux, dit Arnault de Mareuil, quand le vent halène
+ en avril, avant l'arrivée de mai, quand, pendant toute la nuit
+ sereine, chantent le rossignol et le geai; chaque oiseau en son
+ langage, dans la fraîcheur du matin, mène joie et
+ allégresse[10].
+
+Quelquefois ce thème du début est tout autre. Il se présente sous la
+forme suivante: le poète n'a pas besoin, pour chanter, d'attendre le
+retour du printemps; l'amour qu'il a pour sa dame l'inspire en toute
+saison.
+
+ Ni pluie ni vent, dit Peire Rogier, ne m'empêchent de songer à
+ la poésie; la froidure cruelle ne m'enlève ni le chant, ni le
+ rire; car amour me mène et tient mon coeur en une parfaite joie
+ naturelle; il me repaît, me guide et me soutient; nul autre
+ objet ne me réjouit, nul autre ne me fait vivre[11].
+
+Raimbaut d'Orange commence ainsi une de ses chansons:
+
+ Je ne chante ni pour oiseau, ni pour fleur, ni pour neige, ni
+ pour gelée, ni pour neige, ni pour chaleur,... je ne chante
+ pas, je n'ai jamais chanté pour nulle joie de ce genre, mais je
+ chante pour la dame à qui vont mes pensées et qui est la plus
+ belle du monde[12].
+
+Ces débuts ne manquent pas de grâce, ni les précédents de poésie. Les
+premiers surtout rappellent par leur fraîcheur les origines populaires
+de la chanson courtoise. Ils expriment à merveille la joie de vivre qui
+s'empare des hommes et des choses à la sortie de l'hiver. Seulement ces
+débuts se ressemblent trop; ils fatiguent par leur monotonie; le charme
+disparaît assez vite. C'est certainement la partie la plus
+conventionnelle de la chanson. Qui en connaît quelques-uns connaît du
+même coup tous les autres. Le thème est trop simple et surtout il
+reparaît trop souvent. Ce n'est pas d'ailleurs la seule partie
+conventionnelle de la chanson. Pour le fond, la convention y règne aussi
+en souveraine; mais ce n'est pas le lieu d'y insister ici; renvoyons-en
+l'étude au chapitre consacré à la doctrine de l'amour courtois.
+
+Un autre genre lyrique dispute presque la première place à la chanson
+dans la poésie provençale: c'est le _sirventés_[13] (fr. _serventois_).
+On n'est pas d'accord sur l'origine du mot, ni du genre. D'après les
+uns, le nom lui viendrait du fait qu'il est composé à l'origine par des
+«serviteurs» ou pour des «serviteurs», c'est-à-dire sans doute, par des
+«poètes de cour»; suivant d'autres il tirerait son nom de ce qu'il est
+composé sur la forme, sur l'air d'une chanson; ce serait, pour ainsi
+dire, une poésie «au service» d'une autre, qu'elle imiterait
+servilement. Cette dernière opinion a pour elle la plus grande
+vraisemblance. Car pour la forme, le sirventés ne se distingue pas de la
+chanson. On y retrouve le même souci de l'agencement des rimes que dans
+le genre précédent.
+
+C'est par le contenu surtout que ces genres diffèrent. La chanson
+passait aux yeux des troubadours pour le genre le plus parfait. Mais je
+ne sais si, à notre point de vue, le _sirventés_ n'est pas plus vivant.
+
+On peut en distinguer plusieurs catégories. D'abord le sirventés moral
+ou religieux, consacré à des thèmes généraux de morale et de religion.
+Il fleurit surtout pendant la période de décadence. Là aussi la
+convention se fait sentir de bonne heure. La poésie provençale nous
+offre quelques types de satiriques originaux et vigoureux. Mais à côté
+d'eux il y eut le troupeau servile des imitateurs.
+
+Le sirventés politique ou personnel est bien plus intéressant. C'est lui
+qui nous permet de pénétrer dans la société où vécurent les troubadours.
+Les chansons nous montrent le côté idéal ou idéaliste de cette société;
+le sirventés nous fait connaître la réalité.
+
+Les troubadours s'intéressent aux événements politiques de leur temps.
+D'abord pour des raisons générales, qui font que les poètes aiment à
+sortir assez souvent de leur tour d'ivoire. Mais leur intervention dans
+les affaires politiques avait d'ordinaire un mobile plus intéressé. Les
+troubadours qui étaient à la discrétion--et à la solde--des grands
+seigneurs prenaient passionnément parti dans les affaires qui
+intéressaient leurs puissants protecteurs. Ils représentent par certains
+côtés la presse du temps, presse pas très indépendante et pas toujours
+très libre d'ailleurs. C'est surtout en matière de politique étrangère
+que son indépendance était douteuse. Quand Alfonse X de Castille, nommé
+empereur, tardait à venir se faire couronner, il envoyait des subsides,
+les fonds secrets d'alors, aux troubadours besogneux; ceux-ci se
+chargeaient de la campagne de presse.
+
+Ils connaissaient même et usaient fort souvent de ce procédé peu
+délicat, qui consiste à demander en menaçant. Le mot qui désigne cet
+acte délictueux est récent, mais la chose est ancienne. L'excuse des
+troubadours, c'est qu'ils n'avaient peut-être pas d'autre arme pour
+fléchir un seigneur avare ou orgueilleux. Malheur à ceux qui ne leur
+donnaient qu'un méchant cheval ou quelques pièces de monnaie! Le doux
+troubadour punissait cruellement l'avarice du grand seigneur qu'il avait
+vainement sollicité, en répandant sur son compte médisances et
+calomnies. C'étaient là les moeurs du temps. Et c'était aussi la
+vengeance du pauvre chanteur errant; plus d'un seigneur orgueilleux et
+avare, se souvenant que le poète est de race irritable, devenait libéral
+par crainte des médisances ou du ridicule. C'est l'ensemble des diverses
+poésies de ce genre que l'on appelle du nom général de _sirventés_.
+
+Le genre comprend d'ailleurs d'autres subdivisions. On y range par
+exemple les _chants de croisade_, dans lesquels les troubadours excitent
+les chefs de la chrétienté, grands ou petits, à concourir à la
+délivrance de la Terre Sainte. Ils le font souvent avec éloquence; et si
+l'on songe que ces poésies étaient colportées par les jongleurs ou les
+troubadours eux-mêmes d'une cour à l'autre, on juge de l'effet que
+pouvaient avoir des exhortations de ce genre sur des volontés
+hésitantes.
+
+On fait entrer également dans ce genre les _plaintes_ (_planh_) sorte de
+chant funèbre composé par le troubadour à la mémoire de son protecteur.
+L'élément conventionnel n'en est pas absent, mais il règne souvent dans
+certaines de ces poésies une sincérité et une émotion que l'on ne trouve
+pas toujours dans d'autres compositions.
+
+Tout autre est le genre de la _tenson_[14]. Par son étymologie le mot
+indique une discussion. C'est une sorte de discussion poétique sur une
+question quelconque, peut-on dire. L'origine n'en est sans doute pas
+tout à fait populaire; il faut la chercher peut-être dans la coutume qui
+consiste à organiser un concours de poésie sur un thème donné. Ce genre,
+qui paraît connu des plus anciens troubadours, aurait une origine
+différente de la plupart des autres.
+
+Une question importante se pose à propos de la _tenson_. Une tenson
+a-t-elle pour auteurs les deux personnages qui sont mis en scène? Ou
+n'avons-nous affaire ici qu'à une fiction et le même poète exposait-il
+tour à tour ses propres idées et celles de son interlocuteur? Il semble
+bien qu'il faille admettre dans beaucoup de cas deux auteurs différents.
+Mais le contraire dut avoir lieu aussi, comme le prouve l'habitude de
+composer des tensons avec des personnages imaginaires[15]. Les sujets
+des tensons sont très variés. On y discute les questions les plus
+étranges, quelquefois les plus grossières, souvent les plus élevées.
+D'une manière générale la discussion porte sur un point de casuistique
+amoureuse. Il y avait là des thèmes sans nombre, où l'esprit subtil et
+délié des troubadours, affiné par la dialectique, se donnait libre
+carrière.
+
+Voici quelques sujets de ces discussions poétiques. Qu'y a-t-il de plus
+grand, les joies ou les souffrances causées par l'amour? De deux hommes,
+l'un a une femme très laide, l'autre une femme très belle; tous deux les
+surveillent avec un très grand soin; quel est celui des deux qui est le
+moins blâmable? Une tenson à trois personnages porte sur les questions
+suivantes[16]: un roi a le pouvoir: 1º d'obliger un riche avare à faire
+des libéralités; 2º d'empêcher un seigneur libéral de distribuer des
+largesses; 3º d'obliger à vivre dans le monde un homme qui s'est déjà
+consacré à Dieu; quel est le plus à plaindre des trois?
+
+L'auteur de la même tenson propose à un jongleur ou à un troubadour le
+sujet suivant: ou bien il connaîtra à fond tous les arts qu'un clerc de
+son temps peut savoir, ou bien il sera un parfait connaisseur dans l'art
+d'aimer. Les deux thèmes sont traités avec maestria par les deux
+troubadours: celui qui consacre sa vie à la science commence par
+affirmer que les femmes sont plus trompeuses qu'un «corsaire»; son
+érudition lui fournit d'illustres exemples: David, Samson et Salomon.
+«Je vous plains, répond son partenaire; vous vivrez triste avec vos
+«sept arts» (le summum de la science d'alors) qui vous troubleront la
+vue et l'ouïe, comme il arrive à de nombreux savants qui en deviennent
+fous.» Pour lui, son choix est fait; il aime mieux la vie riante que lui
+promettent la poésie et l'amour.
+
+Voici enfin la question qu'agitent ensemble, dans une tenson, les
+troubadours Guiraut de Salignac et Peironnet. «Qu'est-ce qui maintient
+le mieux l'amour, les yeux ou le coeur?» «Les yeux, répond l'un d'eux,
+car le coeur ne se donne que sur le jugement des yeux. Les yeux sont de
+tout temps les messagers du coeur.» «C'est dans le coeur, répond
+l'adversaire, que se maintient le mieux l'amour; car le coeur voit de
+loin, les yeux de près seulement.» Les deux derniers couplets sont à
+citer tout entiers: «Seigneur Peironnet, tout homme de haut lignage
+reconnaît que votre choix est mauvais, car tous savent que le coeur a la
+seigneurie sur les yeux, et écoutez en quelle manière: l'amour ne sort
+pas des yeux si le coeur n'y consent, tandis que, sans les yeux, le
+coeur peut aimer celle qu'il n'a jamais vue en réalité, comme Jaufre
+Rudel fit de son amie.» «Seigneur Guiraut, si les yeux de ma dame me
+sont hostiles, peu m'importe le coeur; mais si elle me montre un regard
+avenant, elle me prend le coeur et le met en sa puissance. Voici en quoi
+consiste le pouvoir et la hardiesse du coeur: par les yeux l'amour
+descend dans le coeur et les yeux disent, par un agréable langage, ce
+que le coeur ne peut ni n'oserait dire.»
+
+Le jugement de cette subtile et gracieuse discussion est renvoyé à une
+noble dame du château de Pierrefeu, en Provence. Il n'est pas rare que
+les tensons se terminent par un envoi de ce genre. La tenson est, elle
+aussi, elle surtout, un produit de la société courtoise du temps. Elle
+reste comme un écho de cette société. Dans son cadre un peu grêle elle
+la fait revivre avec sa courtoisie et aussi son amour de la préciosité
+ou de la convention, et on peut voir, dans les tensons à trois ou quatre
+personnages qui nous restent, les origines lointaines de la comédie de
+salon.
+
+Avec la _pastourelle_[17], nous arrivons à un genre qui paraît, au
+premier abord, être resté plus près de son origine populaire. Voici en
+quoi il consiste. Le poète, pendant un voyage, rencontre une bergère;
+elle est jeune, avenante, chante ou tresse des fleurs en gardant son
+troupeau. Le poète la salue courtoisement, et, après quelques
+compliments, lui offre son amour. La conversation s'engage et elle se
+développe suivant la fantaisie du poète. Le début et le dénouement sont
+seuls conventionnels. Un exemple emprunté à un des plus anciens
+troubadours, Marcabrun, montrera ce que peut donner ce genre. Le
+troubadour, à cheval, a rencontré une bergère.
+
+ Je pousse mon cheval vers elle:
+ «Que ne puis-je arrêter, la belle,
+ La bise qui vous échevèle!
+ --Sire, me répond la vilaine,
+ Si le vent souffle et me hérisse,
+ Je dois au lait de ma nourrice
+ De ne point trop m'en mettre en peine.
+
+ --Sans médire de votre mère,
+ La belle, il pourrait bien se faire
+ Que quelque chevalier fût père
+ D'une aussi courtoise vilaine
+ Votre regard est un sourire;
+ Plus je vous vois, plus je soupire
+ Mais vous être trop inhumaine.
+
+ --Non, non, sire, je suis la fille
+ De gens dont toute la famille
+ N'a manié que la faucille
+ Ou le hoyau, dit la vilaine.
+ J'en sais un qui vante sa race,
+ Et qui devrait suivre leur trace
+ Six jours ou sept dans la semaine.
+
+ --Fille aussi farouche que belle,
+ Je sais un peu, quand je m'en mêle,
+ Apprivoiser une rebelle.
+ On peut, avec telle vilaine,
+ Faire amour loyal et sincère,
+ Et vous m'êtes déjà plus chère
+ Que la plus noble châtelaine.
+
+ --Quand un homme a perdu la tête,
+ Est-ce un vain serment qui l'arrête?
+ Un mot, et votre bouche est prête,
+ A baiser mes pieds de vilaine.
+ Mais pensez-vous que je désire
+ Perdre, pour vous plaire, beau sire,
+ Ma richesse la plus certaine?[18]
+
+L'auteur de cette traduction remarque que la vilaine, mise ainsi en
+scène, a «terriblement d'esprit» pour une femme des champs. «Ce n'est
+pas le long des haies, même en Gascogne, que fleurit une ironie si
+légère et si perçante à la fois.» C'est une réflexion qu'on peut faire à
+propos de la plupart des pastourelles. C'est un genre qui a pu être
+populaire; mais il a perdu ce caractère de très bonne heure.
+
+Comment d'ailleurs ce genre, s'il avait gardé la simplicité primitive
+que nous pouvons lui supposer, aurait-il eu des chances de plaire à la
+société raffinée pour laquelle écrivaient les troubadours? Aussi les
+bergères qu'ils mettent en scène ressemblent étrangement, du début à la
+fin de leur littérature, à celle de Marcabrun. C'est leur aïeule. Ce
+sont en général de vertueuses coquettes. Elles écoutent les compliments,
+acceptent les galanteries, mais finissent toujours par berner leur
+interlocuteur. Là encore règne la convention. Le charme de la plupart de
+ces compositions ne vient pas des tableaux champêtres qu'elles peuvent
+présenter, ni de la naïveté et de la simplicité des sentiments exprimés;
+il vient surtout de la forme dialoguée qui a permis aux auteurs de
+pastourelles de leur donner un tour dramatique. Elles se rapprochent à
+ce point de vue des débats que sont les tensons.
+
+De la pastourelle on rapproche ordinairement la _romance_. Dans la
+littérature du Nord de la France surtout ce rapprochement est légitime.
+On entendait par _romance_ le récit d'une aventure d'amour fait par le
+poète, sous forme dialoguée. Par le contenu la romance est donc d'un
+caractère narratif; mais par la forme elle appartient à la poésie
+lyrique et par le dialogue surtout elle se rapproche de la pastourelle.
+Les exemples en sont très nombreux dans la littérature de langue d'oïl;
+ils sont au contraire très rares dans la poésie des troubadours.
+
+Cette rareté est très regrettable, si on en juge par les modèles qui
+nous restent, et dont les meilleurs sont, comme la pastourelle citée
+plus haut, du troubadour gascon Marcabrun. Voici la traduction de l'une
+de ces deux pièces. Elle est comme un écho des sentiments qui agitaient,
+au milieu du XIIe siècle, le coeur d'une jeune femme dont l'ami était
+parti pour la croisade.
+
+ A la fontaine du verger, où l'herbe est verte sur le gravier, à
+ l'ombre des beaux arbres, pendant que je cherchais de nouveaux
+ chants et de blanches fleurs, je trouvai seule, sans compagnon,
+ celle qui ne voulait pas de consolation.
+
+ C'était une damoiselle au corps très beau, fille du seigneur du
+ château; et, comme je croyais que les oiseaux et la verdure lui
+ causaient de la joie et qu'elle écoutait mon badinage, elle
+ changea tout à coup de couleur.
+
+ Elle pleura des yeux et soupira du fond du coeur:
+
+ «Jésus, dit-elle, roi du monde, c'est pour vous que croît ma
+ douleur. Car les meilleurs soldats sont partis pour vous
+ servir.
+
+ «C'est pour vous qu'est parti mon doux ami, mon beau et mon
+ vaillant ami.
+
+ «A moi il ne m'est resté que les regrets et les pleurs. Ah!
+ malheur au roi de France Louis, par qui le deuil est entré dans
+ mon coeur.»
+
+ Quand je la vis se désespérer, je vins près d'elle auprès du
+ clair ruisseau. «Belle dame, dis-je, trop de pleurs abîment le
+ visage et enlèvent ses couleurs. Il ne vous faut désespérer,
+ car celui qui donne au bois ses feuilles peut aussi vous rendre
+ la joie.
+
+ «--Seigneur, dit-elle, je crois bien que Dieu aura pitié de moi
+ dans l'autre monde, comme il aura pitié de tant d'autres
+ pécheurs. Mais en attendant, il m'a enlevé celui qui faisait ma
+ joie.»
+
+Cette énumération serait incomplète, si nous ne citions en terminant un
+des genres les plus gracieux que les troubadours aient traités. C'est
+celui de l'_aube_ (prov. _alba_). Le nom lui vient de ce que le mot
+«aube» reparaît à chaque couplet. Pour caractériser le fond, il suffit
+de rappeler la situation de Roméo et Juliette, quand le chant mélodieux
+du rossignol vient leur annoncer le jour. Seulement, dans «l'aube», le
+chant du rossignol est remplacé par la voix d'un ami fidèle qui a poussé
+le dévouement jusqu'à veiller toute la nuit à la sécurité de son
+compagnon. De cette situation étrange le poète sait tirer d'heureux
+effets, comme on peut le voir dans la traduction suivante d'une des
+«aubes» les plus célèbres de la littérature provençale. Elle débute par
+une invocation à Dieu qui ne manque pas de grandeur ni de majesté, mais
+qui révèle, si l'on songe à la situation, un fonds ineffable de
+paganisme.
+
+ Roi glorieux, roi de toute clarté,
+ Dieu tout-puissant, j'implore ta bonté!
+ A mon ami prête une aide fidèle;
+ Hier au soir il m'a quitté pour elle,
+ Et je vois poindre l'aube.
+
+ Beau compagnon, vous dormez trop longtemps;
+ Réveillez-vous, ami, je vous attends,
+ Car du matin je vois l'étoile accrue
+ A l'Orient; je l'ai bien reconnue,
+ Et je vois poindre l'aube.
+
+ Beau compagnon, que j'appelle en chantant,
+ Ne dormez plus, car voici qu'on entend
+ L'oiseau cherchant le jour par le bocage,
+ Et du jaloux je crains pour vous la rage,
+ Car je vois poindre l'aube.
+
+ Beau compagnon, le soleil a blanchi
+ Votre fenêtre, et vous rappelle aussi;
+ Vous le voyez, fidèle est mon message;
+ C'est pour vous seul que je crains le dommage,
+ Car je vois poindre l'aube.
+
+ Beau compagnon, j'ai veillé loin de vous
+ Toute la nuit, et j'ai fait à genoux
+ A Jésus-Christ une prière ardente,
+ Pour vous revoir à l'aube renaissante,
+ Et je vois poindre l'aube.
+
+ Beau compagnon, vous qui m'aviez tant dit,
+ Sur le perron, de veiller sans répit,
+ Voici pourtant qu'oubliant qui vous aime,
+ Vous dédaignez ma chanson et moi-même,
+ Et je vois poindre l'aube.
+
+ --Je suis si bien, ami, que je voudrais
+ Que le soleil ne se levât jamais!
+ Le plus beau corps qui soit né d'une mère
+ Est dans mes bras, et je ne m'émeus guère
+ Du jaloux ni de l'aube[19].
+
+Il y a un quinzaine de poésies de ce genre dans la littérature
+provençale: la plus ancienne est en latin, le refrain seul est en
+provençal[20]. D'où vient ce genre si étrange dont on ne trouve pas
+trace dans les littératures anciennes? Est-il, comme la plupart des
+autres, d'origine populaire, ou faut-il lui reconnaître une origine
+savante?
+
+Si nous ne connaissions que des formes d'aube provençales, surtout celle
+que nous venons de citer, on pourrait se demander si ce genre n'est pas
+un produit de la société aristocratique et courtoise du moyen âge. Mais
+il y a d'autres formes plus anciennes que celles-là. Ce n'est pas
+toujours un ami fidèle, ou un veilleur (personnage très important dans
+les châteaux) qui annonce le retour du jour; ce rôle est quelquefois
+confié aux oiseaux populaires par excellence, l'alouette, le rossignol,
+et ce thème se retrouve dans la poésie populaire de la plupart des pays.
+Sans engager ici une discussion inutile sur l'origine de l'aube,
+admettons avec la plupart des critiques que l'aube se compose de
+plusieurs éléments dont les principaux sont d'origine populaire. Nous ne
+connaissons que par hypothèse cette forme primitive. Il en est ainsi au
+début des littératures; on ne juge les genres dignes d'être notés que
+quand ils sont déjà loin de leur origine. Les meilleurs de leurs
+vers--les plus populaires--ne seront jamais connus.
+
+Ces genres principaux, chanson, sirventés, tenson (et en partie
+pastourelle et aube) ne sont pas les seuls que les troubadours aient
+traités. Dans la décadence surtout on en inventa d'autres; à l'_aube_,
+chant du matin, on opposa la _serena_, chant du soir[21]. La pastourelle
+tirait son nom du personnage qui y jouait le rôle principal; on composa
+des pièces qui portaient différents noms suivant le métier des
+personnages mis en scène; la «bergère» des pastourelles pouvait être
+remplacée par une gardienne de vaches ou d'oies; ceci formait une
+nouvelle variété du genre et prenait un nom nouveau. Laissons là ces
+puérilités; ce sont jeux de poètes d'une époque de décadence, essayant
+de faire revivre maladroitement des genres morts.
+
+Mais même à l'âge d'or de la poésie provençale, à côté des grands
+genres, existaient des genres secondaires. Les troubadours avaient, par
+exemple, un nom pour désigner une poésie où ils annonçaient à leur dame
+qu'ils se séparaient d'elle: c'était le _congé_. Un autre genre
+secondaire portait le nom d'_escondig_ (excuse ou justification) et le
+mot en indique suffisamment le contenu. Pour mieux marquer sa tristesse
+ou sa colère de voir ses sentiment amoureux non partagés, un troubadour
+composait un _descort_ (désaccord), c'est-à-dire une poésie lyrique d'un
+rythme et d'une mélodie assez libres: cette composition désordonnée
+marquait l'état de son âme. Le troubadour Rambaut de Vaqueiras trouva
+encore mieux: il écrivit son _descort_ en cinq langues ou dialectes, une
+par strophe; la dernière strophe est composée de dix vers, deux en
+chaque langue. «C'est pour mieux marquer, dit-il au début, combien le
+coeur de ma dame a changé, que je fais désaccorder les mots, la mélodie
+et le langage.» La cacophonie et le charabia avaient ainsi mission de
+dire ce que le coeur ne pouvait exprimer[22].
+
+Beaucoup plus intéressants à étudier seraient d'autres genres lyriques
+comme les _danses_, les _danses doubles_, les _ballades_, les
+_estampies_. Ce sont là des genres qui paraissent avoir le mieux gardé
+le caractère populaire. Il y a telle ballade ou danse anonyme avec
+refrain qui ressemble encore à une ronde d'enfants. Mais les exemples de
+ces genres, si précieux qu'ils soient pour la critique, sont trop rares
+pour mériter ici plus qu'une rapide mention. Nous pouvons nous en tenir
+aux cinq genres principaux dont nous venons de décrire la forme.
+
+Tel est, dans ses grandes lignes, le cadre où se meut la poésie des
+troubadours. Il est mince et grêle, en apparence. Les grands genres,
+ceux du moins que la critique moderne a qualifiés ainsi, en sont exclus.
+Mais on nous a appris, dans un vers lapidaire, la valeur d'un bon sonnet
+et un seul a suffi à la célébrité d'un de nos poètes contemporains.
+Jugeons donc les troubadours à cette mesure; et, sans leur reprocher de
+n'avoir pas connu certains genres, faisons-leur un mérite d'avoir su
+traiter avec une incomparable maîtrise ceux qu'ils ont inventés.
+Faisons-leur surtout un titre de gloire d'avoir été les premiers, au
+début des littératures modernes, à comprendre la valeur de la forme en
+poésie, à en proclamer la nécessité, à donner des règles et des lois:
+c'est par eux que la notion de l'art est entrée dans ces littératures.
+
+C'est aussi un mérite non moins grand, quoique d'un autre ordre, d'avoir
+su confier aux formes poétiques dont ils sont les inventeurs des pensées
+si neuves, si ingénieuses et si profondes que les littératures voisines
+les ont aussitôt empruntées. On s'en rendra mieux compte en étudiant
+leur théorie de l'amour courtois.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA DOCTRINE DE L'AMOUR COURTOIS. COURS D'AMOUR
+
+ La doctrine de l'amour courtois: son originalité.--L'amour est
+ un culte.--Le «service amoureux» imité du «service féodal».--La
+ discrétion; les pseudonymes: les hommages des troubadours ne
+ s'adressent qu'aux femmes mariées.--La patience vertu
+ essentielle.--L'amour est la source de la perfection littéraire
+ et morale.--L'orthodoxie amoureuse chez le troubadour Rigaut de
+ Barbezieux.--Les cours d'amour d'après Nostradamus et
+ Raynouard.
+
+
+L'ancienne poésie provençale se fait remarquer, dès ses débuts, par une
+profonde originalité[1]. Ni par le fond, ni par la forme, elle ne
+ressemble à rien de ce qui l'a précédée. La forme est parfaite, et
+cependant elle n'a pas de modèles dans la poésie classique des Grecs ou
+des Latins. Les idées poétiques et les sentiments qu'expriment les
+premiers troubadours ne dénoncent aucune imitation; d'un bout à l'autre
+cette poésie vivra par elle-même et non d'emprunts. Cette originalité,
+qui a fini par être un élément de faiblesse, a fait d'abord sa force.
+
+Elle se manifeste surtout dans la conception que les troubadours se sont
+faite de l'amour. Les premiers, dans les littératures modernes, ils ont
+su exprimer avec éclat les sentiments que cette passion inspire.
+
+Ils ont imposé leur conception de l'amour à leurs nombreux imitateurs:
+poètes français, italiens, portugais et même allemands. Il est important
+de reconstruire une théorie dont on retrouve les éléments au berceau des
+principales poésies modernes.
+
+Nous ne dirons rien du premier troubadour connu, Guillaume, comte de
+Poitiers. Ce fut un homme d'humeur fort joyeuse et gaillarde et ses
+poésies en témoignent en plus d'un endroit. Si les troubadours qui
+suivirent lui avaient emprunté sa conception de l'amour, ils n'auraient
+pu guère ajouter à la sensualité, disons même à la brutalité de
+quelques-unes de ses chansons. Ce troubadour de haut parage parle trop
+souvent comme le plus mal élevé de ses écuyers. Il est pour peu de chose
+dans la conception de l'amour telle que l'ont faite les grands
+troubadours du XIIe siècle, et il y a un abîme par exemple entre lui et
+Bernard de Ventadour ou Giraut de Bornelh.
+
+Et cependant son dernier éditeur a bien nettement montré, après Diez,
+que les principaux traits de l'amour conventionnel, tel que l'ont conçu
+les troubadours de l'époque classique, étaient déjà en germe chez le
+premier troubadour. «L'espèce d'exaltation mystique qui a pour cause et
+pour objet à la fois la femme aimée et l'amour lui-même était déjà
+désignée sous le nom de _joi_(joie); l'hymne enthousiaste que le poète
+entonne en son honneur, et qui est une de ses productions les plus
+réussies suppose naturellement l'existence de la chose et du mot[2].»
+
+Voici quelques strophes de cet hymne:
+
+ Plein d'allégresse, je me plais à aimer une joie à laquelle je
+ veux m'abandonner; et puisque je veux revenir à la joie, il est
+ bien juste que, si je puis, je recherche le mieux (l'objet le
+ plus parfait)...
+
+ Jamais homme n'a pu se figurer quelle est (cette joie), ni par
+ le vouloir ou le désir, ni par la pensée ou la fantaisie; telle
+ joie ne peut trouver son égale, et celui qui voudrait la louer
+ dignement ne saurait, de tout un an, y parvenir.
+
+ Toute joie doit s'humilier devant celle-là; toute noblesse doit
+ céder le pas à ma dame à cause de son aimable accueil, de son
+ gracieux et plaisant regard; celui-là vivra cent ans qui
+ réussira à posséder la joie de son amour.
+
+ Par la joie qui vient d'elle le malade peut guérir et sa colère
+ peut tuer le plus sain; par elle le plus sage peut tomber dans
+ la folie, le plus beau perdre sa beauté, le plus courtois
+ devenir vilain, le plus vilain courtois.
+
+On croirait lire un troubadour de l'époque classique pendant laquelle la
+doctrine de l'amour courtois fut définitivement fixée. Cependant cette
+pièce forme une exception dans l'oeuvre de Guillaume de Poitiers et
+c'est chez ses successeurs qu'il faut chercher la vraie doctrine. En
+voici les principaux traits.
+
+Dans la poésie courtoise des troubadours, l'amour est conçu de très
+bonne heure comme un _culte_, presque comme une _religion_. Il a ses
+lois et ses droits; les unes et les autres forment une sorte de code du
+parfait amant. Le code est sévère et les lois rigoureuses; il faut se
+soumettre à leur discipline; on n'y déroge pas sans danger[3].
+
+Les amants se comportent vis-à-vis de l'amour, comme un vassal vis-à-vis
+de son suzerain. Il existe un service d'amour, comme il existe un
+service de chevalerie. L'amant devient l'homme-lige de la personne
+aimée, ou même d'amour personnifié; il accomplit ses volontés, obéit à
+ses ordres, exécute ses moindres caprices. Être amoureux, dans la poésie
+des troubadours, c'est s'engager par un serment, comme un chevalier. On
+accepte tous les liens rigoureux qu'un serment de ce genre impose
+conformément aux moeurs du temps. Pas plus que le chevalier l'amant
+n'est un esclave et il garde sa noblesse; mais il est un vassal et à ce
+titre dépend, corps et âme, de son suzerain qui peut en disposer à son
+gré, sans rendre de comptes à personne. Le «vasselage amoureux» est une
+invention des troubadours provençaux; elle porte la marque du temps et
+les deux termes de cette expression caractérisent l'esprit et les moeurs
+de cette époque.
+
+C'est ainsi que Bernard de Ventadour dit à sa dame: «Je suis, dame,
+votre sujet, consacré pour toujours à votre service, votre sujet par
+paroles et par serment.» Peire Vidal, avec son exagération habituelle,
+dit à la sienne: «Je suis votre bien, vous pouvez me vendre ou me
+donner.» «Je vous appartiens, proclame un autre, vous pouvez me tuer, si
+c'est votre plaisir.» «Avec patience et discrétion, dit un quatrième, je
+suis votre vassal et votre serviteur[4].»
+
+On n'arrivait pas d'emblée à être le vassal de sa dame. Il y avait des
+degrés à parcourir, un stage à accomplir; la langue des troubadours a
+plusieurs mots pour désigner l'amant dans ces diverses situations. «Il y
+a quatre degrés en amour; le premier est celui du soupirant, le deuxième
+celui du suppliant, le troisième celui de l'amoureux, le quatrième celui
+de l'amant.» Ce dernier terme n'indiquait pas d'ailleurs autre chose que
+l'acceptation par la dame des hommages poétiques du troubadour amoureux.
+«La dame recevait de lui un serment de fidélité que scellait
+ordinairement un baiser et le plus souvent celui-ci était le premier et
+le dernier[5].»
+
+Mais cette faveur si péniblement acquise il était difficile de la
+conserver contre les jaloux et les envieux. De là découlaient pour
+l'amant de dures obligations.
+
+La discrétion est une des premières qualités requises. Fi des amants
+grossiers qui compromettraient leurs dames par leurs chansons! A ces
+imprudents maladroits aucun succès n'est réservé. Aussi la dame aimée
+est-elle en général désignée par un pseudonyme, qui n'est pas toujours
+très transparent; c'est un _senhal_ (signal) suivant l'expression
+technique. La fantaisie et l'imagination guident les troubadours dans le
+choix de ces pseudonymes; mais ces noms, comme on peut s'y attendre,
+sont souvent pris parmi les plus gracieux ou les plus expressifs.
+
+Bernard de Ventadour appelle sa dame tantôt _Bel-Vezer_ (Belle-Vue),
+tantôt _Magnet_ (Aimant), tantôt _Tristan_, déroutant ainsi non
+seulement la malice de ses contemporains, mais aussi la sagacité des
+commentateurs modernes.
+
+Rigaut de Barbezieux désigne constamment sa dame sous le nom de
+_Mieux-que-Dame_ (_Miels de Domna_), _Plus-que-Reine_, pourrions-nous
+dire, en rappelant le titre d'un roman contemporain. Bertran de Born
+appelle la sienne _Miels-de-Ben_(Mieux-que-Bien) ou
+_Bel-Miralh_(Beau-Miroir). On trouve encore parmi ces pseudonymes
+_Beau-Réconfort_(_Belh Conort_), _Bon-voisin_, _Beau-chevalier_, _Mon
+écuyer_, _Beau-Seigneur_. Le dernier troubadour appelait sa dame
+_Belle-Joie_ (_Belh Deport_). Cette coutume, qui remonte à Guillaume de
+Poitiers, a été constamment observée.
+
+Elle s'explique si on se rappelle que les troubadours n'adressent leurs
+hommages qu'à des femmes mariées; chanter l'amour d'une jeune fille est
+tout à fait exceptionnel, dans la poésie provençale. Cette habitude peut
+nous paraître étrange; mais elle est conforme aux moeurs du temps.
+
+La femme mariée seule a été idéalisée par la chevalerie. C'est à elle
+que vont les hommages des poètes, comme ceux des chevaliers. On comprend
+d'ailleurs sans peine cet état de la société. Pendant l'absence du
+seigneur, appelé souvent par devoir ou par ambition à des expéditions
+guerrières, la femme représentait la puissance suzeraine aux yeux de ses
+vassaux. Elle peut être appelée à jouer un grand rôle, comme Guibourg,
+l'épouse légendaire de Guillaume d'Orange, qui, en l'absence de son
+mari, défend la ville contre les Sarrasins. La jeune fille tient peu de
+place dans la société du temps et n'a aucun rôle à jouer. Il faut se
+rappeler ces moeurs si on veut comprendre la poésie des troubadours.
+
+En même temps que la discrétion une autre qualité éminente, exigée par
+le code amoureux du temps, c'est la patience, une patience sans mesure
+et sans bornes. Beaucoup de troubadours la comparent à celle des Bretons
+qui attendent depuis des siècles la résurrection de leur roi Arthur. Un
+des plus gracieux poètes du temps, Rigaut de Barbezieux, s'exprime ainsi
+au début d'une de ses chansons: «Celui-là se connaît peu en amour, qui
+n'attend pas patiemment sa pitié; car amour veut qu'on souffre et qu'on
+attende; mais en peu de temps il répare tous les tourments qu'il a fait
+souffrir.» C'est que l'amant est à la merci de sa dame; elle ne lui
+donne rien que par miséricorde, par pitié. «Patience est le mot magique,
+le talisman devant lequel s'ouvre le coeur de la personne aimée.» Les
+meilleurs troubadours vantent les mérites de «patience et longueur de
+temps» et témoignent souvent de leur mépris pour les impatients[6].
+
+Cette longue épreuve peut devenir d'ailleurs la source des plus pures
+joies; voici comment deux troubadours rajeunissent un lieu commun de la
+poésie érotique. «Bénis soient les soucis, les chagrins, les maux
+qu'Amour m'a causés pendant si longtemps; je leur dois de sentir avec
+mille fois plus d'ivresse les bienfaits qu'il m'accorde aujourd'hui. Le
+souvenir de mes peines me rend si doux le bonheur présent, que j'ose
+croire que, sans avoir éprouvé l'infortune, on ne peut savourer tout le
+charme de la félicité.» Voici une pensée analogue exprimée en termes à
+peu près semblables: «Je te bénis, Amour, de m'avoir fait choisir la
+dame qui m'accable sans cesse de ses rigueurs. Si mon affection l'avait
+trouvée reconnaissante, je n'eusse pas eu l'occasion de lui prouver par
+mes hommages et par ma constance à quel point je lui suis dévoué;
+prières et merci, espoir et crainte, chansons et courtoisie, soupirs,
+deuil et pleurs, je n'eusse rien employé, si l'usage faisait qu'un amour
+pur et sincère fût de suite payé de retour[7].»
+
+Plus d'un troubadour s'impatienta sans doute; quelques-uns déclarent
+nettement qu'ils sont las d'attendre comme des Bretons. Il leur arrive
+alors de prendre le ton tragique pour adoucir la rigueur de leur dame;
+ils jouent facilement aux désespérés. «Le monde entier apprendra comment
+la dureté de votre coeur cause ma mort», dit après d'autres l'un d'eux.
+Mais ces plaintes et ces menaces étaient aussi de convention. «Les
+chants désespérés ne sont pas les plus beaux.» Et les suicides furent
+plutôt rares; nous n'en connaissons aucun exemple certain, exception
+faite de quelques cas rapportés dans les Biographies; mais on sait que
+dans ces documents la légende coudoie à tout instant la réalité. Ce qui
+était moins rare c'était que le troubadour malheureux se retirât du
+monde et entrât dans les ordres; comme nous l'avons fait observer dans
+un précédent chapitre, le nombre des troubadours qui finirent ainsi leur
+vie est assez élevé.
+
+Ce n'est pas qu'ils fussent très exigeants en amour; ils se contentaient
+de peu, ils l'assurent du moins[8]. La plupart demandent à leur dame de
+les agréer pour leur serviteur, sans plus, d'accepter leurs hommages
+poétiques. Quelques-uns sont plus précis dans l'expression de leurs
+désirs; certaines demandes sont remarquables de naïveté et, parfois, de
+crudité. Mais en général les voeux sont timides et modestes; ceci aussi
+est de règle. Les amants mal appris manquent seuls de la discrétion et
+de la retenue nécessaires. N'oublions pas que la dame aimée est, au sens
+plein du mot, une «maîtresse» à la disposition de laquelle le poète est
+corps et âme et dont il faut gagner les faveurs.
+
+Aussi quelle n'est pas la timidité et la gaucherie du troubadour
+amoureux quand la dame aimée daigne enfin agréer ses voeux et l'admettre
+devant elle! Il en est peu qui ne perdent la parole et même le
+sentiment. Rigaut de Barbezieux nous fait connaître ses impressions: «Je
+suis semblable à Perceval, qui fut saisi d'une telle admiration à la vue
+de la lance et du Saint Graal, qu'il ne sut demander à quoi ils
+servaient; ainsi quand je vois, dame, votre joli corps, je m'oublie à le
+considérer avec admiration; je veux vous adresser une prière et je ne
+puis: je rêve.» «Il m'arrive souvent, dit le troubadour Peire Raimon de
+Toulouse, que je veux vous adresser une prière, dame; mais quand je suis
+près de vous, je perds le souvenir.» «Quand je l'aperçois, avoue Bernard
+de Ventadour, on voit à mes yeux et à la couleur de mon visage que je
+tremble de peur, comme la feuille agitée par le vent; je suis si conquis
+par l'amour que je n'ai pas plus de sens qu'un enfant.» «Je n'ose lui
+montrer ma douleur quand il m'arrive de la voir, dit à son tour Arnaut
+de Mareuil; je ne sais que l'adorer.» Ce sont là quelques-unes des plus
+caractéristiques parmi les déclarations des troubadours; ce ne sont pas
+les seules; elles sont presque un lieu commun, souvent rajeuni par la
+fantaisie individuelle.
+
+Éloignés de leur dame les troubadours sont plus éloquents; mais ils n'en
+restent pas moins discrets et timides, sachant qu'il est de très mauvais
+ton, pour un amoureux parfait, de ne savoir modérer ses désirs. Il n'est
+pas rare d'ailleurs que plus d'un se console de cet éloignement et n'y
+trouve même quelque charme. Le troubadour suppose qu'un lien mystérieux,
+qui ne tient aucun compte de l'espace, l'unit à sa dame[9]. Un des plus
+élégants représentants de la poésie provençale, Bernard de Ventadour,
+s'exprime ainsi: «Dame, si mes yeux ne vous voient pas, sachez que mon
+coeur vous voit.» Le début d'une autre de ses chansons est célèbre:
+«Quand la douce brise halène de vers votre pays, il me semble que je
+sens une odeur de paradis, pour l'amour de la gentille dame vers qui va
+mon coeur.»
+
+C'est le cas de rappeler ici la jolie tenson citée dans un chapitre
+précédent sur les mérites du coeur et des yeux pour le maintien de
+l'amour. «Le coeur voit de loin, les yeux de près seulement», dit l'un
+des interlocuteurs: c'est à ses côtés que se serait rangé Bernard de
+Ventadour et surtout Jaufre Rudel qui s'éprit de la princesse lointaine
+pour le bien qu'il en avait entendu dire.
+
+Les «yeux» jouent un grand rôle dans la poésie provençale: c'est par eux
+que commence le phénomène un peu mystique de l'_enamorament_. La vue de
+l'objet aimé frappe les yeux et produit souvent l'extase; une sorte de
+fluide mystérieux va de là au coeur et y éveille l'amour.
+
+Le troubadour Aimeric de Péguillan est un de ceux qui ont le mieux
+exprimé les divers moments de ce phénomène.
+
+ Amour parfait, je vous l'assure, ne peut avoir ni force ni
+ pouvoir si les yeux et le coeur ne les lui donnent. Car les
+ yeux sont les truchements du coeur, ils vont chercher ce qui
+ plaît au coeur, et quand ils sont bien d'accord et que tous
+ trois sont fermement unis, alors le vrai amour tire sa force de
+ ce que les yeux font agréer au coeur. Que tous les amants
+ sachent que l'amour est l'accord parfait du coeur et des yeux;
+ les yeux font fleurir l'amour, le coeur donne les graines,
+ l'amour est le fruit[10].
+
+C'est le même Aimeric qui a chanté dans les termes suivants les
+bienfaits de l'amour.
+
+ Les plaisirs qu'il donne sont plus grands que les chagrins, les
+ biens plus grands que les maux, les joies plus grandes que les
+ deuils, les ris plus nombreux que les pleurs... Amour rend les
+ hommes vils vertueux, donne l'esprit aux sots, rend les avares
+ prodigues, donne la loyauté aux fourbes, la sagesse aux fous,
+ la science aux ignorants et la douceur aux orgueilleux.
+
+Il n'est pas besoin d'insister sur l'originalité de cette conception.
+Elle paraît encore plus grande si l'on observe que, dès les origines de
+la littérature provençale, les troubadours ont fait de l'amour un
+principe de perfection littéraire et morale. La longue attente qu'exige
+la possession de l'objet aimé n'est pas une attente muette; dans une
+société où la poésie tient tant de place et recueille tant d'honneurs,
+le poète compte sur la perfection de sa poésie autant que sur la
+patience. Ceux d'entre eux qui ont conscience de leur gloire--sentiment
+si commun aux poètes--ne manquent pas de s'en prévaloir comme d'un titre
+sérieux. C'est par la perfection de leur poésie qu'ils espèrent adoucir
+le coeur de leur dame et fléchir sa rigueur. Voici sur ce point une
+citation caractéristique: «Je me loue du long et doux désir, car souvent
+il m'a fait rêver et parvenir à des chants de maître... De mon agréable
+richesse (c'est-à-dire la poésie) je sais gré au joli et cher corps
+auquel j'adresse mes vers, et plus encore, s'il se peut, à l'amour.» Les
+déclarations de ce genre ne sont pas rares dans l'ancienne littérature
+provençale.
+
+Que dire de la perfection morale dont l'amour est également le principe?
+Elle se rattache étroitement, elle aussi, à la conception que nous
+venons d'exposer Les troubadours n'ont pas de termes assez forts pour
+exalter la perfection de l'objet aimé. Leur dame se distingue de toutes
+les autres par la beauté et la grâce de son corps, mais encore par ses
+qualités morales; elle est sage, «prude», comme dit l'ancienne langue
+française; tous les dons du coeur et de l'esprit sont réunis en elle.
+«Comme la clarté du jour l'emporte sur toute autre clarté, ainsi, dame,
+il me semble que vous êtes au-dessus de toutes les femmes par votre
+beauté, par vos qualités et votre courtoisie.» (Rigaut de Barbezieux.)
+
+Qu'on se rappelle maintenant le lien de vasselage amoureux inventé par
+les troubadours. Pour gagner la faveur d'un maître aussi parfait, ne
+faut-il pas rechercher la perfection? Et les troubadours n'ont-ils pas
+raison de dire que l'amour ainsi conçu est un principe de moralité? Tout
+se tient dans cette théorie: la perfection de l'amant suppose la
+perfection de l'objet aimé. Plus son idéal sera élevé, plus il grandira
+lui-même. Perfection littéraire, perfection morale sont les conséquences
+de l'amour parfait: la conception des troubadours étant admise, la
+conséquence est nécessaire.
+
+Aussi cet amour n'est-il pas un amour déréglé, passionnel, comme nous
+dirions; les lois auxquelles il est soumis se résument en une loi
+supérieure à toutes les autres, c'est la «mesure». Penser, parler, agir
+avec «mesure», c'est-à-dire avec sagesse, connaissance, réflexion, c'est
+l'idéal où doit atteindre le parfait amant. De là découlent toutes les
+obligations auxquelles le soumet le code amoureux, de là aussi lui
+viennent les vertus qui le rendent digne du «service d'amour» auquel
+l'admet, par faveur et pitié, la dame aimée. La «mesure» est la vertu
+suprême qui doit guider sa vie. Là aussi se reconnaît l'influence des
+idées «chevaleresques». Dans la société du temps la mesure est une vertu
+éminente: qu'on se rappelle la manière dont l'auteur de la _Chanson de
+Roland_ oppose au caractère fier mais irréfléchi de Roland le caractère
+sage d'Olivier.
+
+Mais il y a dans cette conception, originale sans doute, quelque chose
+de factice et d'artificiel, peu conforme à la réalité. Cette théorie
+n'est qu'une théorie poétique, qui fut développée à outrance, ressassée
+pendant les deux siècles que dura l'ancienne poésie provençale. Quand on
+lit les plus jolies chansons de Bernard de Ventadour, d'Arnaut Daniel ou
+de Giraut de Bornelh, on n'a pas de peine à conclure avec le premier
+historien de la littérature provençale, Diez, que l'amour tel que l'ont
+conçu les troubadours représente une fantaisie de l'esprit plutôt qu'une
+passion du coeur. «L'amour fut conçu comme un art et eut ses règles,
+comme la poésie.» On en arriva à une étrange confusion de termes:
+l'amour étant considéré comme le thème principal de la poésie lyrique,
+le code où furent résumés au XIVe siècle les principes de la grammaire
+et de la métrique provençales fut appelé les _Leys d'Amors_, les lois
+d'amour, c'est-à-dire de la poésie.
+
+Nous pourrions continuer à exposer didactiquement les principes de cette
+théorie de l'amour courtois que nous venons de résumer, et à en étudier
+l'évolution. Mais l'étude des troubadours de la décadence nous donnera
+l'occasion de compléter cette esquisse. Il nous paraît plus intéressant
+de voir l'application de ces principes non chez les grands troubadours,
+où ils sont pour ainsi dire dispersés, mais chez un _poeta minor_ où ils
+sont plus faciles à reconnaître. Il s'agit du troubadour Rigaut de
+Barbezieux. Ce troubadour d'origine saintongeaise fut un homme célèbre
+en son temps et il est resté un gracieux poète. Il y a de plus grands
+noms dans l'ancienne littérature provençale. Mais il y a peu de
+troubadours qui aient montré dans l'expression des sentiments amoureux
+plus de charme et plus de grâce[11].
+
+Son succès dut être grand. Nous n'avons pas de témoignages directs pour
+ces temps lointains; mais le témoignage des manuscrits les remplace. Or,
+les poésies de Rigaut de Barbezieux sont celles qui sont le plus souvent
+reproduites dans les «chansonniers» provençaux; et cela, non seulement
+dans les manuscrits d'origine française, mais aussi dans les manuscrits
+italiens. Si l'on veut mesurer sa célébrité d'antan suivant les idées du
+jour, on peut dire qu'il aurait eu les honneurs de plusieurs éditions et
+que sa gloire aurait dépassé nos frontières.
+
+L'amour est, suivant la doctrine des troubadours, une faveur suprême,
+une grâce qu'on n'obtient que de la pitié, par une patience robuste et à
+toute épreuve capable de tout supporter sans plainte. Écoutons notre
+troubadour parler avec mépris de ceux qui ignorent ce précepte essentiel
+de la doctrine.
+
+ Celui-là est peu savant en amour qui ne sait pas souffrir et
+ attendre; car en peu de temps amour répare tous les maux qu'il
+ a fait souffrir; c'est pourquoi j'aime mieux mourir après avoir
+ obtenu ses faveurs que vivre le coeur joyeux, mais sans
+ amour...
+
+ Pour Dieu, amour, avant de me rendre joyeux, vous m'aurez
+ accordé une réparation pour la grande peine et la longue
+ attente qui avanceront l'heure de ma mort. Ce qui vous plaît,
+ il me convient de le supporter, et je m'efforce de souffrir
+ sans me plaindre, car je veux voir si on gagne à attendre.
+
+C'est le même thème que Rigaut développe dans la plupart de ses
+chansons. Il ne faut pas l'accuser de manquer d'invention; le cercle
+d'idées où se meut son imagination ne saurait trop s'élargir; Rigaut est
+victime, comme la plupart des troubadours, de son orthodoxie amoureuse.
+Voici la traduction d'une autre de ses chansons où l'on retrouvera la
+même doctrine.
+
+ Tout le monde demande ce qu'est devenu Amour; à tous je dirai
+ la vérité. Amour est semblable au soleil d'été, qui, après
+ avoir montré partout ses splendeurs, va, le soir venu, se
+ reposer; ainsi Amour, ayant erré en tous lieux sans rien
+ trouver qui soit à son gré, retourne à son point de départ...
+ Comme un faucon qui fond sur sa proie, après l'avoir dépassée,
+ ainsi Amour descendait (jadis) dans le coeur de ceux qui
+ aimaient loyalement.
+
+ Amour fait comme le bon autour qui ne se débat ni ne s'agite de
+ désir, mais qui attend qu'on l'ait lancé; puis il s'envole et
+ prend son oiseau; ainsi l'amour parfait observe et épie la
+ jeune dame de beauté parfaite en qui s'assemblent toutes les
+ qualités; Amour ne se trompe pas quand il la prend ainsi.
+
+ Aussi veux-je supporter ma douleur; car pour récompense de nos
+ souffrances nous sont données de belles joies; la souffrance
+ amène le redressement de bien des torts et vient à bout des
+ médisants. Ovide dit dans un de ses livres--et vous pouvez le
+ croire--que par la souffrance on obtient les faveurs de
+ l'amour: pour avoir souffert, maints pauvres sont devenus
+ riches; aussi souffrirai-je jusqu'à ce que j'obtienne une
+ grâce.
+
+ Et puisque Joie et Mérite s'unissent en vous, dame, à la
+ beauté, pourquoi n'y ajoutez-vous pas un peu de pitié, qui me
+ serait si profitable dans ma détresse? Car, semblable à celui
+ qui brûle au feu d'enfer, et meurt de soif, sans joie et sans
+ lumière, je vous demande grâce, dame.
+
+Parmi les compositions de Rigaut celle-ci est une de celles qui ont été
+le plus admirées; elle est reproduite dans une vingtaine de manuscrits,
+presque tous de première importance. Elle a partagé ce succès avec
+quelques autres dont nous allons citer les principales.
+
+Elles sont d'un accent peut-être plus personnel que celles dont il vient
+d'être question. L'appel à la pitié de sa dame, qui est un des thèmes
+ordinaires traités par les troubadours, s'y exprime en termes touchants
+et simples, parfois naïfs, ce qui, en l'espèce, est un charme de plus.
+Rigaut exagère sa crainte et sa timidité pour attendrir sa dame; il est
+le «naufragé» qui a besoin de secours, l'être sans souffle, à qui Amour
+redonne la vie.
+
+ Je suis semblable au lion, qui s'irrite furieusement quand son
+ lionceau vient au monde sans souffle et sans vie et qui en
+ l'appelant de ses cris, le fait revivre et marcher; ainsi ma
+ chère dame et amour peuvent me secourir, et me guérir de ma
+ douleur.
+
+ A chaque gaie saison reviennent avril et mai; ma bonne étoile
+ devrait bien revenir; Amour a trop longtemps sommeillé; il me
+ donna le pouvoir d'aimer, sans m'accorder en même temps celui
+ d'oser supplier; ah! que de grands honneurs m'ont ravis la
+ timidité et la crainte!
+
+ Quelle magnifique récompense, et noble et sincère j'aurais eue!
+ Aussi je supporte avec joie mon fardeau, pourvu que sa pitié ne
+ m'oublie pas! Comme le marin qui ne peut s'échapper de sa nef
+ naufragée qu'en se sauvant à la nage, ainsi, dame, je me
+ relèverais si vous daigniez me porter secours.
+
+ Je suis triste et joyeux, tantôt je chante, tantôt je
+ m'irrite... car amour s'est divisé dans mon coeur en amour
+ joyeux et en amour triste... il me montre ses nobles qualités
+ au milieu des ris et des pleurs.
+
+ En vous, dame, sont toutes les qualités possibles; aucune n'y
+ manque, dame ornée de toutes les vertus; on ne saurait rien y
+ ajouter, si seulement vous étiez hardie en amour. Vous êtes
+ sans égale, mur, château et tour d'honneur, et fleur de beauté.
+
+Une partie des mêmes thèmes se retrouve dans la chanson suivante; si, au
+début, le poète se plaint avec quelque impatience de l'indifférence
+d'Amour à son sujet, il s'y déclare bientôt amant soumis et obéissant,
+serviteur fidèle de sa «dame», n'attendant rien que de sa pitié, de sa
+«merci».
+
+ Je voudrais savoir si Amour voit, entend et comprend, car je
+ lui ai demandé grâce bien sincèrement et je n'en obtiens aucune
+ aide; la pitié seule peut me défendre contre ses armes; car je
+ lui suis si soumis qu'il n'est joie ni paradis pour lesquels je
+ voulusse échanger l'espoir et l'attente.
+
+ Tout homme qui sert son seigneur de bon coeur et loyalement
+ attend que la raison suggère à son maître de lui faire quelque
+ bien. L'amour parfait doit apprendre cet usage; qu'il prenne
+ garde que ses biens soient convenablement distribués, qu'il
+ considère qui lui sera loyal, franc et sincère, pour que
+ personne ne le puisse blâmer.
+
+ Car après la douleur vient le plaisir, au grand mal succèdent
+ les joies et un long repos suit le labeur; de grandes faveurs
+ récompensent les longues souffrances subies sans plaintes;
+ c'est ainsi qu'on suit d'amour les droits chemins; servez
+ l'amour loyalement et sans le quitter: c'est par ce moyen qu'on
+ l'obtient.
+
+ Comme la tigresse devant un miroir[12], qui, pour admirer son
+ beau corps, oublie sa tristesse et son chagrin, ainsi, quand je
+ vois celle que j'adore, j'oublie mon mal et ma douleur est
+ moindre. Que personne n'essaie de deviner; je vous dirai
+ sincèrement qui m'a conquis, si vous savez le reconnaître et le
+ comprendre.
+
+ Mieux-que-Dame, mélange de beauté et de jeunesse aux fraîches
+ couleurs; comme un archer adroit elle m'a lancé droit au coeur
+ la douce mort dont je voudrais mourir, si elle ne me rend pas
+ la joie avec un regard d'amour.
+
+ Je voudrais qu'elle sache l'état de mon âme et de mon coeur;
+ elle apprendrait dans quelle douleur languit un loyal amant,
+ quand il se consume dans l'attente.
+
+«Loyal amant», c'est le mot que répète après tant d'autres troubadours
+notre poète. On comprend sans peine que dans cette conception de l'amour
+obtenu par des prières et des sacrifices sans fin la loyauté fût une des
+qualités essentielles requises chez l'amant. Pendant cette période
+d'attente, plus ou moins longue suivant les caprices de la dame ou le
+talent poétique du soupirant amoureux, la moindre défaillance pouvait
+être fatale à ce dernier; ce n'est pas la banale loyauté dans l'amour
+qu'on exige de lui, c'est la loyauté avant l'amour. C'est celle-là que
+Rigaut se vante d'avoir fidèlement observée; il le rappelle à sa dame
+dans la chanson qui suit, en lui reprochant doucement, humblement,
+suivant les habitudes des troubadours, son insensibilité. Il s'y déclare
+son serviteur fidèle, comme dans la chanson précédente; sa dame est la
+«maîtresse» qui peut traiter son amant à son gré, comme un seigneur fait
+son vassal.
+
+ Comme la clarté du jour surpasse toute autre clarté, ainsi vous
+ surpassez, dame, toutes les autres femmes du monde, par votre
+ beauté, votre mérite et votre courtoisie.
+
+ C'est pourquoi je ne cesse de vous servir et honorer de tout
+ coeur, semblable au voyageur qui, passant sur un pont étroit,
+ n'ose s'écarter de sa route.
+
+ Qui suit un droit chemin ne s'égare pas; aussi suis-je
+ complètement rassuré. Si auprès d'Amour la loyauté devait avoir
+ quelque prix, je suis celui qui devrais trouver pitié plus que
+ le plus loyal ami du monde. Car en moi il n'y a ni mensonge ni
+ tromperie et vous n'y en trouverez jamais...
+
+ Je vous ai servie, dame, depuis l'heure où je vous ai vue; mais
+ quel fruit me revient-il si vous me trompez? A vous sera la
+ faute, à moi est le dommage; comme vous en aurez une part (car
+ tous les savants du monde disent que le dommage va à celui qui
+ tient la seigneurie) vous devez m'en garantir, dame; car je
+ suis votre serviteur, je me reconnais pour tel et vous pouvez
+ me traiter comme il est d'usage de les traiter.
+
+Cependant Rigaut de Barbezieux aurait été le héros, suivant la légende,
+d'une aventure peu honorable pour un amant parfait comme lui et sa
+déloyauté aurait été cruellement punie. Suivant sa romanesque
+biographie, il ne fut tiré de la solitude où il voulut expier sa faute
+que lorsque les «amants sincères et loyaux», sa «dame» et la «Cour du
+Puy» l'eurent pardonné. Demandons-nous donc ce que fut cette «Cour du
+Puy», car c'est ici une des allusions les plus formelles aux cours
+d'amour que nous ayons dans la littérature provençale.
+
+Raynouard a consacré une assez longue dissertation[13] à démontrer
+l'existence de ces cours d'amour. Elle remonteraient aux origines de la
+poésie provençale, car on trouve des allusions, dit-il, chez les
+troubadours les plus anciens.
+
+Raynouard a emprunté la plupart de ses preuves à l'ouvrage d'André le
+Chapelain (XIIIe siècle) sur l'_Art d'aimer_. Cet écrit contient en
+effet un certain nombre d'arrêts prononcés par «le jugement des dames»
+(_judicio dominarum_); il y est question de cours d'amour qui auraient
+existé en Gascogne, à Narbonne, à la cour des comtesses de Champagne et
+des Flandres. Nostradamus en avait inventé quelques-unes de plus; il y
+en aurait eu aux châteaux de Pierrefeu et de Signe, en Provence, au
+château de Romanin, près Saint-Remy, en Avignon. La cour de Pierrefeu
+était «cour planière et ouverte, pleine d'immortelles louanges, aornée
+de nobles dames et de chevaliers du pays».
+
+Avec son imagination coutumière Nostradamus a reconstitué ces tribunaux.
+Il nomme les dames qui en faisaient partie, ajoutant aux noms des femmes
+citées par les troubadours ceux que sa fantaisie lui suggérait. Il y
+avait Stéphanette, dame de Baux, Phanette de Gantelme, qui fit
+l'éducation de sa nièce, Laurette de Sade, la Laure de Pétrarque, et
+autres nobles dames aux noms gracieux. Ces cours étaient d'ailleurs des
+cours mixtes et les chevaliers pouvaient en faire partie.
+
+Les jugements étaient rendus d'après un code poétique dont voici
+quelques extraits: «Le mariage n'est pas une excuse légitime contre
+l'amour.» «Qui ne sait cacher ne sait aimer.» «Personne ne peut avoir
+deux attachements à la fois.» «Le véritable amant est toujours timide.»
+«L'amour a coutume de ne pas loger dans la maison de l'avarice.»
+
+Les jugements rendus d'après ces principes ne manquent pas de piquant ni
+d'originalité. Voici celui qui est soumis à la cour de la vicomtesse
+Ermengarde de Narbonne: «Est-ce entre amants ou entre époux qu'existe la
+plus grande affection, le plus vif attachement?» La réponse du tribunal
+est la suivante: «L'attachement des époux et la tendre affection des
+amants sont des sentiments de nature et de moeurs tout à fait
+différentes. Il ne peut donc être établi une juste comparaison entre des
+objets qui n'ont pas entre eux de ressemblance et de rapport.»
+
+Autre question: «Une dame, jadis mariée, est aujourd'hui séparée de son
+époux, par l'effet du divorce. Celui qui avait été son époux lui demande
+avec instance son amour.» Voici le jugement de la vicomtesse de
+Narbonne: «L'amour entre ceux qui ont été unis par le lien conjugal,
+s'ils sont ensuite séparés, de quelque manière que ce soit, n'est pas
+réputé coupable, il est même honnête.»
+
+Voici encore une question posée à l'un de ces tribunaux: «Un chevalier
+divulgue des secrets amoureux; tous ceux qui composent la milice d'amour
+(_in castris militantes amoris_) demandent souvent que de pareils délits
+soient vengés, de peur que l'impunité ne rende l'exemple contagieux.» La
+cour d'amour de Gascogne répond de la manière suivante: «Le coupable
+sera désormais frustré de toute espérance d'amour; il sera méprisé et
+méprisable dans toute cour de dames et de chevaliers; et si quelque dame
+a l'audace de violer ce statut, qu'elle encoure à jamais l'inimitié de
+toute honnête femme.»
+
+Que de tels jugements soient bien dans les idées du temps, cela est tout
+à fait vraisemblable. Mais qu'ils aient jamais été rendus «en forme»
+comme disent les juristes, c'est toute une autre question. Laissons
+d'abord de côté les renseignements que Raynouard et d'autres, avant et
+après lui, ont tirés de Nostradamus. Ils ne méritent pas créance, quand
+on connaît la méthode de cet historien fantaisiste. Suivant son habitude
+il a transformé, amplifié ou dénaturé quelques menus faits qu'il a
+recueillis en lisant les troubadours.
+
+Sans doute quelques-uns d'entre eux terminent leurs tensons en nommant
+dans l'_envoi_ la dame à laquelle ils la destinent. Dans une tenson
+citée par Raynouard après Nostradamus, l'un des deux interlocuteurs dit:
+«Je vous vaincrai pourvu que la cour soit loyale; j'envoie ma tenson à
+Pierrefeu où la belle tient cour d'enseignement.» «Et je voudrais pour
+me juger, dit son partenaire, l'honoré château de Signe.» Le dernier
+troubadour, Guiraut Riquier, demande qu'une dame assiste au jugement
+d'une de ses tensons. Deux autres troubadours désignent trois dames pour
+juger la question sur laquelle ils sont en désaccord.
+
+Mais ce sont là de simples formules. C'était l'habitude des troubadours
+d'envoyer leurs discussions poétiques au jugement du seigneur qui les
+protégeait ou, plus rarement, à celui de leur dame. En adressant leurs
+poésies à la «cour» de Pierrefeu ou de Signe les troubadours n'avaient
+en vue que les dames de ces châteaux et peut-être leur entourage
+immédiat. Et la «cour» du Puy à laquelle Rigaut de Barbezieux adressait
+ses plaintes n'était autre chose qu'une «cour» de seigneurs et non de
+justice. Aucun des textes que nous connaissons--et nous avons cité
+quelques-uns des plus formels--n'autorise d'autre explication sur ce
+point.
+
+Et combien il serait étrange qu'une institution si importante ne nous
+fût connue que par des allusions équivoques! La littérature provençale
+n'est pas réduite à quelques fragments obscurs et informes; elle est
+assez abondante pour qu'une institution de ce genre, si elle avait
+existé, n'y fût pas passée sous silence.
+
+Quant aux textes d'André le Chapelain, auxquels Raynouard accorde tant
+de crédit, il n'y a qu'une observation à faire, c'est que cet auteur ne
+connaissait que par ouï-dire les habitudes littéraires du Midi de la
+France. Son livre reflète les idées qui avaient cours autour de lui,
+surtout dans la société des comtes de Champagne. Ce que lui-même a connu
+des troubadours, c'étaient déjà des légendes. Son témoignage est à peu
+près sans valeur sur ce point. Tout ce qu'on peut dire à sa décharge
+c'est qu'il fut sans doute de bonne foi, ce qui ne fut pas le cas de
+Nostradamus.
+
+Il n'y eut donc, dans la société où vécurent les troubadours, ni cour
+particulière ni cour souveraine pour juger leur orthodoxie amoureuse; il
+n'y eut qu'un tribunal, ce fut celui de l'opinion publique, ou plutôt
+celui du milieu raffiné pour lequel ils écrivaient. Nous avons parlé au
+début du chapitre d'un code d'amour et d'un code sévère. Il ressemblait
+aux lois naturelles; sans être écrit nul part, il était connu de tous,
+profondément gravé au fond des coeurs. C'est à ses règles que se
+conformaient les troubadours; il était un peu comme le code de la
+chevalerie, si étroit, si rigoureux et que nul juriste n'éprouva le
+besoin de transcrire. Parler, à propos des troubadours, de lois, de code
+et de tribunal autrement que par métaphore, c'est transporter dans un
+passé poétique des conceptions très prosaïques des temps modernes.
+
+Qu'il y ait eu des réunions poétiques dans les châteaux, cela est
+certain; et c'est probablement dans ces solennités que les troubadours
+récitaient, ou plutôt chantaient leurs poésies. L'ensemble de ces
+sociétés d'élite, de ces auditoires de choix formait le vrai tribunal de
+l'opinion publique; on verra en étudiant les grands troubadours, comment
+il se conformèrent à ses lois.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES PRINCIPAUX TROUBADOURS: PREMIÈRE PÉRIODE
+
+ Marcabrun: sa conception de l'amour; un troubadour
+ «misogyne».--Jaufre Rudel: son amour pour la «Princesse
+ Lointaine».--Bernard de Ventadour.--Sa conception de la
+ vie.--Sa brouille avec le seigneur de Ventadour.--Son séjour
+ auprès d'Éléonore d'Aquitaine; auprès du comte de Toulouse,
+ Raimon V.--Originalité de Bernard de Ventadour.
+
+
+Si nous avions à faire une histoire complète de la poésie des
+troubadours, c'est par Guillaume, comte de Poitiers, qu'il faudrait la
+commencer. Il y aurait long à dire et de sa vie, active, désordonnée,
+quelquefois peu édifiante, et de son caractère joyeux, et de ses écrits,
+mélange étrange de grossièreté et de délicatesse, où ne manquent ni les
+pensées gracieuses ni les idées fines et subtiles, mais où domine en
+somme la sensualité. L'occasion s'est déjà présentée de marquer la place
+qu'il occupe dans l'histoire de la littérature provençale et de
+caractériser sa poésie. Mieux vaut donc s'arrêter à d'autres troubadours
+aussi intéressants et dont quelques-uns sont moins connus.
+
+Un des plus originaux de cette première période est certainement le
+troubadour Marcabrun. Il était originaire de Gascogne, et, si l'on en
+croit la biographie, il eut une triste jeunesse. «On le trouva devant la
+porte d'un homme riche et on ne sut jamais rien de sa naissance.» On
+l'appelait, continue le biographe, _Pain perdu_ (_Pan perdut_). Diez
+plaçait son activité entre 1140 et 1195; mais il semble plus
+vraisemblable de ne pas la faire remonter au delà de 1150. Il fut
+l'élève du troubadour Cercamon[1], ainsi nommé parce qu'il avait passé
+une partie de sa vie à courir le monde; ce maître de Marcabrun par sa
+conception sensuelle (au moins en partie) de l'amour paraît se rattacher
+au comte de Poitiers: on va voir comment son disciple s'en éloigne[2].
+
+Il reste de Marcabrun une quarantaine de poésies; parmi elles, il en est
+plusieurs qui se distinguent par leur fraîcheur et leur sincérité; nous
+avons déjà cité une de ses plus belles _romances_ et une jolie
+pastourelle. Mais toute une partie de son oeuvre reste obscure; «nous en
+comprenons à peine le quart» dit un critique. C'est qu'il est un des
+premiers à employer ce genre de style obscur et recherché qui s'appelle
+le _trobar clus_; c'est sa conception de la forme dans la haute poésie.
+
+Ce qui fait son originalité, c'est sa conception de l'amour. Un des
+premiers représentants de cette poésie dont tout l'effort a pour ainsi
+dire porté sur le développement unique de ce thème est un misogyne; on
+doit à ce troubadour de la première période les satires les plus
+violentes contre l'amour et contre les femmes. Étrange début et qui a
+frappé non seulement les critiques modernes, mais aussi les troubadours
+contemporains de Marcabrun.
+
+«Je suis Marcabrun, dit-il, dans une de ses chansons, le fils de dame
+Brune... je n'aimai jamais et ne fus jamais aimé.» Cette aversion pour
+l'amour fut-elle causée par des chagrins personnels? Ou faut-il croire
+avec un troubadour[3] qu'un enfant trouvé, comme Marcabrun, fût
+incapable de sentir le charme de l'amour et fût indigne d'en goûter les
+joies? Il semble qu'il y ait une autre explication plus plausible. La
+conception de l'amour telle que commençaient à la créer les grands
+troubadours, originaires du berceau de la poésie provençale (Limousin,
+Poitou, Saintonge) n'était pas encore unanimement admise; et c'est une
+originalité littéraire qu'a voulu se donner Marcabrun de traiter le
+thème de l'amour dans un esprit tout opposé à celui de Guillaume de
+Poitiers, son prédécesseur, et surtout de Jaufre Rudel, son
+contemporain.
+
+Et voici comment, à l'encontre de l'opinion de son temps, il entend
+l'amour. «Famine, épidémie ni guerre, ne font tant de mal sur terre
+comme l'amour... quand il vous verra dans la bière, son oeil ne se
+mouillera pas.» Toute une série de comparaisons lui servent à mieux
+rendre sa pensée: «Amour, là où il ne mord pas, lèche plus âprement
+qu'un chat.» «Qui fait un marché avec amour s'associe au diable; il n'a
+pas besoin d'autre verge pour se faire battre; il ne sent pas plus que
+celui qui se gratte jusqu'au moment où il s'écorche tout vif.» «Amour
+pique plus doucement qu'une mouche, mais la guérison est bien plus
+difficile.» «Amour est semblable à l'étincelle qui couve au feu sous la
+suie et qui brûle la poutre et le chaume (de la maison); puis celui qui
+est ruiné par le feu ne sait où fuir.» Ce sont là, comme on voit, les
+traits ordinaires des satires contre l'amour; mais ils sont présentés
+ici avec une certaine vigueur et aussi avec quelque originalité dans les
+comparaisons. Il y a d'ailleurs dans l'oeuvre de Marcabrun des satires
+plus énergiques et plus vigoureuses encore, mais d'une crudité
+intraduisible.
+
+Et pourtant le même poète a su parler avec discrétion et délicatesse de
+ce sentiment, comme dans la strophe suivante: «Qui veut sans tromperie
+donner l'hospitalité à l'amour doit joncher sa maison de courtoisie, en
+proscrire la félonie et le fol orgueil...» Il se plaint ailleurs des
+troubadours médiocres qui, entre autres erreurs, mettent sur le même
+pied le «faux» amour, l'amour peu sincère, avec l'amour «pur et
+parfait». L'amour ainsi entendu est le «sommet et la racine» de toute
+joie, la sincérité fait sa force et sa «puissance s'étend sur de
+nombreuses créatures».
+
+Ainsi même ce contempteur de l'amour sait trouver les accents justes et
+sincères pour chanter non pas la passion vulgaire, mais l'amour ennobli
+tel qu'il le conçoit et tel que le conçurent en somme les troubadours.
+Par ce côté il est de leur lignée. Il l'est encore par la conception
+qu'il se fait de la courtoisie. Voici en quels termes il la définit et
+comment il la comprend. «De courtoisie peut se vanter qui sait garder la
+mesure... la mesure consiste à parler gentiment et la courtoisie
+consiste à aimer... Ainsi l'homme sage devient supérieur et l'honnête
+femme croît en vertu...» Remarquons ces deux mots associés: _courtoisie_
+et _mesure_, ce sont des qualités dont les troubadours font souvent
+l'éloge; dans la société de leur temps leur union fait l'honnête homme,
+comme on eût dit au XVIIe siècle.
+
+La curieuse composition d'où nous tirons ces extraits ressemble peu,
+quant au fond, à la plupart des autres poésies de Marcabrun. Elle est
+une exception dans son oeuvre; il a surtout le tempérament d'un poète
+satirique; il se distingue par la rudesse, la vigueur et la violence,
+plutôt que par la délicatesse et la grâce; c'est en somme un sceptique
+et un pessimiste.
+
+Cette composition est intéressante par un autre côté. Elle est adressée
+au troubadour Jaufre Rudel[4], qui se trouvait alors en Terre Sainte.
+
+«Je veux que le vers et la mélodie soient envoyés à Jaufre Rudel,
+outre-mer; et je veux que les Français l'entendent pour réjouir leur
+coeur.»
+
+L'oeuvre du doux poète auquel Marcabrun dédie sa pièce forme dans sa
+brièveté un contraste saisissant avec celle de notre satirique. Nous ne
+rappellerons pas ici la romanesque aventure dont Jaufre Rudel fut le
+héros et la victime, mais nous nous en voudrions de ne pas donner
+quelques extraits du peu de chansons qui nous restent de lui. Il ne
+distingue pas dans l'amour, comme le fait Marcabrun; il n'y en a pour
+lui qu'une sorte, la plus pure et la plus idéale; c'est celui dont il
+brûla pour la dame qu'il n'avait jamais vue et qu'il ne devait jamais
+voir, sauf, si nous en croyons la légende, à ses derniers moments.
+
+Voici d'abord en quels termes il s'adresse à l'amour personnifié: «Amour
+de terre lointaine, pour vous j'ai le coeur tout triste; et je ne puis
+trouver de remède, jusqu'à ce que vienne votre appel... Jamais Dieu ne
+forma de plus belle femme, ni chrétienne, ni juive, ni sarrasine, et
+celui-là est bien nourri de manne, qui obtient quelque part de son
+amour.»
+
+La plupart des chansons de Jaufre Rudel sont pleines d'allusions à cet
+«amour lointain»; une est tout entière consacrée au développement de ce
+thème; le mot «lointain » y apparaît deux fois à la rime dans chaque
+strophe de sept vers; on dirait une sorte de refrain; l'impression
+produite par ce procédé est remarquable.
+
+ Lorsque les jours sont longs en mai, il m'est bien doux
+ d'entendre de loin le chant des oiseaux; et quand je m'éloigne
+ je me souviens d'un amour lointain. Je vais le coeur triste et
+ la tête basse, si bien que chants ni fleur d'aubépine ne me
+ plaisent pas plus que l'hiver glacé.
+
+ Jamais je n'aurai joie d'amour, si je n'en ai de cet amour
+ lointain; car je ne sais, ni près ni loin, femme plus belle ni
+ meilleure; son mérite est si parfait que je voudrais, pour
+ elle, vivre dans la misère, là-bas, au royaume des Sarrasins...
+
+ Je partirai triste et content, quand j'aurai vu cet amour
+ lointain; mais je ne sais quand je le verrai, car nos terres
+ sont trop lointaines; il y a bien des défilés et bien des
+ chemins; je ne suis pas devin, mais que tout aille comme il
+ plaira à Dieu.
+
+ Je crois en Dieu, c'est pourquoi je verrai cet amour lointain;
+ mais en échange d'un bien qui m'en arrive, je souffre un double
+ mal, car cet amour est si loin; ah! pourquoi ne suis-je pas
+ là-bas un pèlerin dont ses beaux yeux verraient le costume et
+ le bâton!
+
+ Que Dieu, qui fit toutes les créatures et qui forma cet amour
+ lointain, me donne le pouvoir, que j'ai au coeur, de voir
+ bientôt cet amour, réellement, en un lieu commode, si bien que
+ chambre et jardin me paraissent constamment un palais.
+
+ Celui qui m'appelle curieux et amoureux d'amour lointain dit la
+ vérité; car nulle autre joie ne me plairait autant qu'une joie
+ qui viendrait de cet amour de loin. Mais mes désirs sont
+ irréalisables; car ma destinée est d'aimer sans être aimé[5].
+
+On a pu remarquer dans cette pièce un mélange assez étrange de
+sentiments amoureux et religieux. C'est Dieu qui a formé cet amour
+lointain au fond du coeur du poète, puisqu'il est l'auteur de toutes
+choses; c'est à Dieu que notre troubadour demande la réalisation de son
+rêve; le poète est un croyant, un fidèle qui voudrait aller en
+pèlerinage en Terre Sainte (et il prit part sans doute à deux
+croisades); Dieu exaucera ses voeux.
+
+Ce mélange d'amour et de religion, cette tendance au mysticisme
+érotique, une certaine obscurité qui règne dans toute la pièce, ont même
+fait croire à un critique contemporain que cet amour de terre lointaine
+n'était autre qu'un amour mystique pour la mère de Dieu, pour la
+Vierge[6]. La poésie courtoise se transforma en effet facilement en
+poésie religieuse: nous verrons les étapes de cette évolution et plus
+d'une pièce consacrée à la Vierge est écrite en termes bien plus
+équivoques que celle de Jaufre Rudel.
+
+Mais il y a de sérieux motifs pour repousser l'hypothèse dont il vient
+d'être question; un des principaux est qu'à l'époque où a été écrite
+cette pièce la transformation de la lyrique courtoise n'avait pas encore
+commencé. Il faut attendre plus d'un demi-siècle--cette pièce ayant été
+composée sans doute avant 1150--pour voir le début de cette
+transformation.
+
+Ce qui est plus intéressant, dans cette chanson, c'est qu'elle nous
+montre comment est née la légende dont le biographe provençal s'est fait
+l'écho. Jaufre Rudel eut l'occasion d'aller en Terre Sainte comme
+croisé. De ce fait on rapprocha l'élément romanesque qui se rencontre
+dans la plupart de ses chansons, c'est-à-dire cet amour pour la plus
+belle personne du monde, que le poète n'a jamais vue, qu'il ne verra que
+si Dieu le lui permet, et qu'il ne verra même pas, car sa destinée est
+d'aimer sans être aimé. C'est du rapprochement d'un fait historique et
+d'un élément romanesque qu'est née la légende. Mais on peut dire que le
+poète a tout fait pour la créer, et elle est un indice bien curieux de
+ce que nous appellerions la «mentalité» du temps.
+
+Avec Bernard de Ventadour, contemporain de Marcabrun et de Jaufre Rudel,
+nous arrivons à un des plus grands noms de la poésie provençale. Nous ne
+reviendrons pas sur sa biographie. Du moins nous ne rappellerons de sa
+vie que ce qui est nécessaire pour l'intelligence de son oeuvre. Il se
+distingue de la plupart des autres troubadours par la naïveté, par la
+sincérité et la délicatesse des sentiments. Au milieu de cette
+littérature un peu monotone qu'est l'ancienne littérature provençale ses
+poésies sont un véritable charme.
+
+Est-ce la conception qu'il se fit de la vie que lui a valu cette place à
+part? La voici dans sa franchise naïve: «Celui-là est bien mort, qui ne
+sent pas au coeur quelque douce saveur d'amour; et à quoi sert de vivre
+sans amour, si ce n'est à causer de l'ennui aux autres?» Ce n'est pas le
+lieu de disserter sur cette conception de la vie; il faudrait peut-être
+bien la modifier un peu dans notre société contemporaine; et avec Victor
+Hugo on pourrait demander, à côté de quelque «grand amour» quelque
+«saint devoir». Sans insister sur la valeur de cette conception,
+demandons-nous comment Bernard de Ventadour y a conformé sa vie.
+
+On se souvient qu'il était fils d'un des plus pauvres serviteurs du
+château de Ventadour et que son châtelain avait fait son éducation
+poétique. Il adressa ses premières poésies à la femme de son seigneur, à
+Agnès de Montluçon, de la famille de Bourbon. «Depuis que nous étions
+tous deux enfants, dit-il, je l'ai aimée et je l'adore; et mon amour
+redouble à chaque jour de l'année...[7]» Cette liaison poétique aurait
+sans doute duré longtemps, conformément aux moeurs d'alors, si les
+médisants n'avaient perdu le poète dans l'esprit de son seigneur. Èble
+de Ventadour lui témoigna son mécontentement par sa froideur et Agnès
+finit par lui demander de s'exiler. Il semble sur le moment qu'il ait
+pris d'assez bonne humeur l'aventure et que le souvenir de son amour
+l'ait emporté sur son chagrin. Espérait-il peut-être, après quelque
+temps, voir s'affaiblir le ressentiment de son maître et revenir auprès
+de celle qui ne lui avait demandé de s'éloigner que contrainte et
+forcée? De toute manière il ne paraît pas avoir renoncé à l'espoir du
+retour, si on en juge par le début de la chanson suivante. Il y exprime
+en termes enthousiastes la joie que lui cause son amour; on remarquera
+en même temps les curieux conseils et les étranges consolations qu'il
+donne à sa dame, gardée sévèrement par le mari jaloux.
+
+ Quand paraît la fleur sous la feuille verte et que je vois le
+ temps clair et serein, quand le doux chant des oiseaux dans le
+ bois m'adoucit le coeur et me ranime, puisque les oiseaux
+ chantent à leur manière, moi qui ai plus de joie qu'eux en mon
+ coeur, je dois bien chanter, car tous mes jours sont joie et
+ chant, et je ne pense à nulle autre chose.
+
+Voici la strophe la plus curieuse.
+
+ Dame, si mes yeux ne vous voient, sachez que mon coeur vous
+ voit; ne vous affligez pas plus que je ne m'afflige, car je
+ sais qu'on vous surveille à cause de moi; et si le mari vous
+ bat, gardez bien qu'il ne vous batte pas le coeur. S'il vous
+ cause du chagrin, causez-lui-en aussi et qu'avec vous il ne
+ gagne pas le bien pour le mal.
+
+Admirons en passant la légèreté avec laquelle le troubadour supporte
+les... malheurs d'autrui. La strophe suivante est d'un ton plus relevé.
+
+ Celle du monde que j'aime le plus, de tout coeur et de bonne
+ foi, qu'elle m'entende et accueille mes prières, qu'elle écoute
+ et retienne mes paroles; si on meurt par excès d'amour, j'en
+ mourrai, car en mon coeur je lui porte un amour si parfait et
+ si naturel que tout amour, le plus loyal du monde, est faux en
+ comparaison du mien[8].
+
+Mais Bernard s'aperçut bientôt qu'il s'était trompé dans son espoir; la
+chanson suivante exprime la mélancolie qu'il éprouva de quitter son pays
+natal.
+
+ Tous mes amis m'ont bien perdu, là-bas, vers Ventadour, puisque
+ ma dame ne m'aime plus... Elle me montre un visage irrité parce
+ que je mets mon bonheur à l'aimer; voilà la seule cause de sa
+ colère et de ses plaintes.
+
+ Semblable au poisson qui se lance sur l'appât et qui ne
+ s'aperçoit de rien jusqu'à ce qu'il s'est pris à l'hameçon, je
+ me laissai aller un jour à trop aimer, et je ne m'aperçus (de
+ ma folie) que quand je fus au milieu des flammes qui me brûlent
+ plus fort que le feu au four; et cependant je suis si pris dans
+ les liens de cet amour que je ne puis secouer ses chaînes.
+
+ Je ne m'étonne pas qu'Amour me tienne pris dans ses liens, car
+ ma dame est la plus belle qu'on puisse voir au monde; belle,
+ blanche, fraîche, gaie et joyeuse, tout à fait semblable à mon
+ idéal; je ne puis en dire aucun défaut...
+
+Aussi ne peut-il pas rompre la chaîne mystérieuse qui l'attache à elle.
+
+ Je voudrai toujours son honneur et son bien, je serai toujours
+ son homme-lige, son ami et son serviteur; je l'aimerai, que
+ cela lui plaise ou non, car on ne peut maîtriser son coeur sans
+ le tuer[9].
+
+Malgré cette fidélité Bernard dut quitter pour toujours le Limousin. Il
+se rendit à la cour d'Éléonore d'Aquitaine, duchesse de Normandie.
+Éléonore était la petite-fille du premier troubadour Guillaume de
+Poitiers: elle avait hérité de son aïeul un caractère gai et enjoué, un
+grand amour pour la poésie, beaucoup de sympathie pour les poètes et
+aussi une légèreté de moeurs qui devint vite proverbiale. Elle fut pour
+toutes ces causes chantée des troubadours et des ménestrels. Divorcée
+d'avec le roi de France Louis VII depuis 1152, elle était fiancée à
+Henri, duc de Normandie, et devint reine d'Angleterre quelques années
+après.
+
+Il nous reste plusieurs des chansons que Bernard de Ventadour composa
+pendant cette deuxième période de sa vie. Est-ce parce qu'il ne
+connaissait pas sa nouvelle dame depuis l'enfance comme il connaissait
+Agnès de Montluçon? Ou bien son aventure l'a-t-il rendu plus discret? Il
+semble que dans les chansons de cette période il se montre plus réservé
+et qu'il tire moins d'orgueil des sentiments d'amitié que la duchesse de
+Normandie lui témoigne.
+
+Voici une des chansons qu'il a composées en son honneur.
+
+ Lorsque je vois, parmi la lande, des arbres tomber la feuille,
+ avant que la froidure se répande et que le beau temps se cache,
+ il me plaît qu'on entende mon chant: je suis resté plus de deux
+ ans sans chanter, il faut que je répare (cette négligence).
+
+ Il m'est dur d'adorer celle qui me témoigne tant d'orgueil:
+ car, si je lui demande une faveur, elle ne daigne pas me
+ répondre un seul mot. Mon sot désir cause ma mort; car il
+ s'attache aux belles apparences d'amour, sans remarquer
+ qu'amour le lui rende.
+
+ Elle est douée de tant de ruse et d'adresse que je pense bien
+ qu'elle voudra m'aimer bientôt tout doucement (secrètement?) et
+ me confondre avec son doux regard. Dame, ne connaissez-vous
+ nulle ruse? Car j'estime que le dommage retombera sur vous,
+ s'il arrive quelque mal à votre homme-lige.
+
+ Que Dieu, qui gouverne le monde, lui mette au coeur la volonté
+ de m'accueillir près d'elle. Je ne jouis d'aucun bien,
+ tellement je suis craintif devant ma dame; aussi je me mets à
+ sa merci, pour qu'elle me donne ou me vende selon son plaisir.
+
+ Elle agira bien mal, si elle ne me mande pas de venir près
+ d'elle, dans sa chambre, pour que je lui enlève ses souliers
+ bien «chaussants», à genoux et humblement, s'il lui plaît de me
+ tendre son pied.
+
+ Le _vers_ est terminé et il n'y manque aucun mot; il a été
+ écrit au delà de la terre normande et de la mer profonde et
+ sauvage; et quoique je sois éloigné de ma dame, elle m'attire
+ vers elle comme un aimant; que Dieu la protège!
+
+ Si le roi anglais et duc normand le permet, je la verrai avant
+ que l'hiver nous surprenne[10].
+
+Le lien étroit qui rattache la conception de l'amour aux coutumes de la
+chevalerie apparaît dans plusieurs passages de cette chanson. Le poète
+est à la disposition de sa dame, qui peut faire de lui ce qu'elle
+voudra. Au point de vue du droit féodal si le vassal subit quelque
+dommage, c'est le suzerain qui en souffre en dernier lieu. Bernard de
+Ventadour est un des premiers à rappeler ce principe et d'autres
+troubadours le rappelleront après lui. Enfin on a pu noter la strophe où
+il lui demande la permission de lui enlever ses souliers, à genoux;
+c'est encore un trait de moeurs chevaleresques.
+
+Cette chanson est une des rares poésies de Bernard de Ventadour qui
+contienne quelques allusions à sa vie. Ordinairement elles ne renferment
+aucun trait qui permette de reconnaître à qui elles sont adressées. De
+plus Bernard de Ventadour emploie plusieurs pseudonymes pour désigner sa
+dame, l'appelant tantôt _Belle-Vue_ (il s'agit d'Agnès de Montluçon),
+tantôt _Confort_, _Aimant_ ou _Tristan_. Cette discrétion contribue à
+rendre assez obscure l'histoire de sa vie. Ici il nous apprend seulement
+qu'il a cessé de chanter depuis deux ans, que sa dame lui témoigne de la
+froideur--plainte ordinaire des troubadours et que nous retrouverons
+chez lui--et que son chant est composé «au delà de la terre normande et
+de la mer profonde». La pièce aurait-elle été composée en Angleterre?
+Peut-être; Bernard de Ventadour serait en ce cas un des rares
+troubadours--le seul probablement--qui auraient visité ce pays[11].
+
+Une autre de ses chansons paraît avoir été écrite comme celle-ci loin de
+la cour de la reine ou, tout au moins, pendant une absence d'Éléonore.
+Il y exprime son amour avec une sincérité touchante, relevée çà et là
+par la grâce ou l'éclat d'un style imagé. On y notera au passage l'éloge
+de la _mesure_, qualité hautement prisée des troubadours.
+
+ J'ai le coeur si plein de joie que tout me paraît changer de
+ nature; il me semble que le froid hiver est plein de fleurs
+ blanches, vermeilles et claires. Avec le vent et la pluie croît
+ mon bonheur; c'est pourquoi mon chant s'élance et s'élève et
+ mon mérite grandit. Car j'ai au coeur tant d'amour, de joie et
+ de douceur, que l'hiver me semble plein de fleurs et que la
+ neige m'apparaît comme un tapis de verdure.
+
+ Je puis aller sans vêtements, car l'amour parfait me protège
+ contre la froide bise. Celui-là est fou qui s'emporte et ne
+ garde pas la mesure. C'est pourquoi je me suis surveillé depuis
+ que j'ai recherché l'amour de la plus belle...
+
+ J'ai placé si bon espoir en celle qui me secourt si peu que je
+ suis balancé comme le navire sur l'onde.
+
+ Je ne sais où fuir pour éviter les malheurs qui m'accablent.
+ D'amour me vient tant de peine que l'amant Tristan n'en eut pas
+ d'aussi grande d'Iseut la blonde.
+
+ Ah! Dieu, si je pouvais ressembler à l'hirondelle et venir dans
+ la nuit profonde là-bas vers sa demeure! Noble dame gaie, votre
+ amant a bien peur que son coeur ne se fonde, si ce tourment
+ dure. Dame, devant votre amour je joins mes mains et je prie...
+
+ Il n'est au monde nulle chose à laquelle je pense autant.
+ J'aime tant à me représenter ses traits qu'aussitôt qu'on en
+ parle je me retourne et mon visage s'éclaire de joie: je suis
+ alors sur le point de me trahir. Et je l'aime d'un amour si
+ parfait que souvent je pleure, trouvant dans les soupirs plus
+ de saveur.
+
+ Messager, cours et va dire à la plus belle ma peine, ma
+ douleur, mon martyre[12].
+
+Mais il était écrit que l'éclat de sa renommée poétique nuirait à la
+tranquillité de notre troubadour. Après quelques années de séjour auprès
+d'Éléonore il fut obligé de partir--et probablement pour les mêmes
+raisons qui l'avaient fait quitter quelques années auparavant le château
+de Ventadour. Les médisants[13], dont il se plaignit toute sa vie,
+eurent sans doute quelque part dans cette disgrâce. C'est du moins ce
+que nous pouvons conjecturer d'un passage d'une de ses chansons. Il y
+loue avec l'exagération habituelle des troubadours la beauté et les
+charmes de la gaie souveraine qu'il est obligé de quitter--et il y
+exprime ses sentiments amoureux avec sa grâce et aussi son afféterie
+coutumières.
+
+ Par le doux chant que fait le rossignol, la nuit quand je suis
+ endormi, je me réveille tout éperdu de joie, l'âme pleine de
+ rêves amoureux; car ce fut la seule occupation de ma vie
+ d'aimer la joie et c'est par la joie que commencent mes chants.
+
+ Si l'on savait la joie que j'ai et si je pouvais la faire
+ entendre, toute autre joie serait bien petite en comparaison de
+ la mienne. Tel se vante de la sienne et croit être riche et
+ supérieur en amour parfait qui n'en a pas la moitié comme moi.
+
+ Je contemple souvent par la pensée le corps gracieux et bien
+ fait de ma dame, si distinguée par sa courtoisie et qui sait si
+ bien parler. Il me faudrait un an entier, si je voulais dire
+ toutes ses qualités, tellement elle a de courtoisie et de
+ distinction.
+
+ Dame, je suis votre chevalier et je le serai toujours, toujours
+ prêt à votre service--je suis votre chevalier par serment; vous
+ êtes ma première joie et vous serez la dernière, tant que ma
+ vie durera.
+
+
+ Ceux qui croient que je suis loin d'elle ne savent pas comment
+ l'esprit se rapproche facilement, quoique le corps soit loin;
+ sachez que le meilleur messager que j'ai d'elle, c'est la
+ pensée, qui me rappelle sa beauté.
+
+ Je m'en vais triste et dolent, sans savoir quand je vous
+ reverrai. C'est pour vous que j'ai quitté le roi; par grâce,
+ faites que je n'aie pas à souffrir de cette séparation, quand
+ je me présenterai courtoisement dans une cour (étrangère) au
+ milieu des dames et des chevaliers[14].
+
+Est-ce la nécessité de vivre qui inspire cette dernière pensée? On
+dirait que Bernard demande à Éléonore une sorte de recommandation, de
+«viatique». Ou, peut-être, s'excuse-t-il par avance de la joie qu'il
+sera obligé de montrer, malgré son chagrin intime, dans les nouveaux
+milieux où il va passer sa vie.
+
+Il ne revit sans doute jamais Éléonore; en quittant sa cour il vint à
+celle du comte de Toulouse, Raimond V. Ce prince était un des souverains
+les plus puissants du Sud de la France; ses possessions s'étendaient
+jusqu'aux rives du Rhône. Il était surtout un de ceux qui distribuaient
+leurs largesses avec le plus de prodigalité, soit à ses vassaux, soit
+aux troubadours. Un chroniqueur, Geoffroy de Vigeois, nous raconte[15]
+qu'en 1174 le roi Henri II d'Angleterre convoqua une réunion de grands
+seigneurs à Beaucaire pour essayer de rétablir la paix entre le roi
+d'Aragon et le comte de Toulouse. Cette réunion fut l'occasion de
+dépenses folles. Le comte de Toulouse fit cadeau à un seigneur de
+Provence, le baron d'Agoult, de cent mille sols que le baron distribua à
+ses chevaliers. Un autre seigneur fit labourer un champ et y sema trente
+mille sols; un troisième, qui avait amené trois cents chevaliers, fit
+préparer le repas de ses hommes à la chaleur de flambeaux de cire; les
+autres folies de ce genre n'auraient pas été rares. Sans doute ce sont
+là des récits légendaires du moyen âge avec leur exagération habituelle;
+mais légende et exagération ne sont peut-être que des déformations de la
+vérité et le chroniqueur n'a pas tout tiré de son imagination.
+
+Nous ne savons rien de l'activité poétique de Bernard de Ventadour à la
+cour du comte de Toulouse. Il s'y rencontra avec de nombreux
+troubadours[16]: il dut y connaître en particulier Peire Rogier, Peire
+Raimon, fils d'un bourgeois toulousain, qui après avoir vécu auprès du
+roi d'Aragon revint à Toulouse comme poète de cour; peut-être y
+connut-il aussi Peire Vidal et Folquet de Marseille, et beaucoup
+d'autres. Il était alors en pleine gloire et bien supérieur à tous ses
+rivaux. Mais pour nous cette période de sa vie est la plus obscure, à
+cause du petit nombre d'allusions que contiennent ses chansons.
+
+C'est sans doute pendant son séjour auprès de Raimond V de Toulouse
+qu'il composa quelques chansons en l'honneur d'Ermengarde, vicomtesse de
+Narbonne[17]. Cette princesse, qui administra sa vicomté pendant plus de
+cinquante ans (1142-1193) et qui se distingua par des qualités
+politiques et même militaires de premier ordre, avait réuni autour
+d'elle les troubadours les plus célèbres du temps. Elle eut même son
+poète attitré, Peire Rogier, originaire d'Auvergne, qui, venu à
+Narbonne, s'éprit d'elle et resta à sa cour jusqu'à ce que «les
+médisants» ayant répandu des bruits malveillants sur son compte l'eurent
+obligé à partir.
+
+Bernard de Ventadour, s'adressant à Ermengarde, se plaint lui aussi que
+les «médisants» l'aient perdu auprès de sa dame: est-ce de la duchesse
+de Normandie qu'il s'agit? Cela est fort vraisemblable pour plusieurs
+raisons: mais ici encore, à cause de la discrétion habituelle de Bernard
+de Ventadour, et même à cause des habitudes générales des troubadours,
+qui cachaient avec soin le nom de leur dame, nous sommes réduits aux
+conjectures. Voici la chanson qu'il adressa à sa «dame de Narbonne» qui
+ne saurait être une autre personne qu'Ermengarde.
+
+ J'ai entendu la voix du rossignol sauvage, elle m'est entrée au
+ coeur; elle allège les soucis et les chagrins qui me viennent
+ d'amour...
+
+ Celui-là mène une vie bien misérable qui ne guide pas vers la
+ joie et l'amour son coeur et ses désirs; car la nature déborde
+ de joie, les échos en résonnent partout, prés, jardins et
+ vergers, vallées, plaines et bois.
+
+ Moi hélas! que l'amour oublie, j'aurais ma part de joie, mais
+ la tristesse me trouble et je ne sais où me reposer... Ne me
+ tenez pas pour léger si j'en dis quelque mal.
+
+ Une dame fourbe et discourtoise, racine de mauvais lignage, m'a
+ trahi; mais elle est trahie à son tour et cueille le rameau
+ avec lequel elle se bat elle-même...
+
+ Je l'avais pourtant bien servie jusqu'au moment ou j'ai vu son
+ coeur volage; puisqu'elle ne m'accorde pas son amour, je serais
+ bien fou de la servir; car un service qui n'est pas récompensé
+ et une attente bretonne font du seigneur un écuyer.
+
+ Que Dieu donne une mauvaise destinée à qui porte mauvais
+ message; sans les médisants, j'aurais joui de son amour; c'est
+ folie de discuter avec sa dame, je lui pardonne si elle me
+ pardonne, et tous ceux-là sont menteurs qui m'en ont fait dire
+ du mal[18].
+
+Bernard demeura à la cour du comte de Toulouse jusqu'à la mort de ce
+dernier (1194). Bernard était à ce moment-là un homme âgé, car ses
+premières poésies datent d'avant 1150. A la mort du comte il se retira
+dans une abbaye célèbre de son pays natal, l'abbaye de Dalon, où il
+mourut. Notre poète connut la gloire; ses poésies se trouvent dans la
+plupart des «chansonniers», c'est-à-dire dans les anthologies qui
+renferment les poésies des troubadours. Il est souvent cité par les
+troubadours suivants qui lui empruntent de nombreux passages. Un grand
+poète contemporain, Carducci, lui a consacré une étude intitulée:
+_Bernard de Ventadour, un poète de l'amour au XIIe siècle_[19].
+
+C'est bien le titre qui lui convient: c'est l'amour qui l'a rendu poète
+et il ne conçoit pas d'autre inspiration poétique que celle qui lui
+vient de cette source. Une de ses chansons n'est qu'un développement de
+ce thème; nous en citerons un simple extrait en terminant.
+
+ La poésie n'a guère pour moi de valeur, si elle ne vient du
+ fond du coeur--mais elle ne peut venir de cette source que s'il
+ y règne un parfait amour--c'est pour cette raison que mes
+ chants sont supérieurs à ceux des autres; car la joie d'amour
+ remplit tout mon être, bouche, yeux, coeur et sentiment.
+
+ Que Dieu s'abstienne de m'enlever le désir d'aimer; quand je ne
+ devrais rien posséder, quand chaque jour m'apporterait de
+ nouveaux maux, j'aurai toujours le coeur prêt à l'amour.
+
+ Par ignorance, la foule grossière blâme l'amour; cela ne lui
+ cause aucun dommage; il n'y a de basses amours que les amours
+ vulgaires, qui n'ont que le nom et l'apparence d'amour...
+
+ L'amour de deux parfaits amants consiste à plaire et à avoir
+ mêmes désirs; on n'obtient rien si les désirs ne sont pas
+ semblables; celui-là est vraiment fou qui reproche à l'amour ce
+ qu'Amour désire et qui lui vante ce qui ne lui plaît pas[20].
+
+ Ce n'est pas étonnant, dit-il ailleurs, que je chante mieux que
+ les autres troubadours, car je suis plus porté qu'eux vers
+ l'amour et je suis mieux fait à ses commandements; j'ai mis en
+ lui mon corps et mon coeur, mon savoir et mon intelligence, ma
+ force et mon espoir; je suis tellement entraîné vers l'amour
+ que rien plus au monde ne m'intéresse[21].
+
+Nous pouvons nous arrêter sur ces déclarations; aussi bien on les
+retrouve partout dans l'oeuvre de notre poète.
+
+Il est aussi un des troubadours qui ont le mieux exprimé le pouvoir
+ennoblissant de l'amour, qui est, suivant leur doctrine, la plus noble
+passion de l'homme, source de toute vertu et de tout talent. Seulement
+il était difficile de varier à l'infini le développement de ce thème; on
+l'épuisa de bonne heure et il y eut--trop tôt pour la poésie
+provençale--trop de convention, trop d'artifice dans l'expression de
+cette théorie.
+
+Ce défaut capital, qui va s'accentuant pendant le XIIIe siècle,
+n'apparaît guère encore chez Bernard de Ventadour. Sans doute les yeux
+exercés peuvent y reconnaître des germes de caducité et de décadence,
+mais ils y sont rares. Ce qui domine c'est la finesse, une finesse
+apprêtée et maniérée dont malheureusement le charme disparaît dans la
+traduction; une imagination vive et sensible; et surtout une fraîcheur
+de sentiment et de poésie qu'on ne retrouve pas souvent dans la poésie
+provençale. Il n'est pas jusqu'aux débuts de ses chansons (qui en sont
+pourtant la partie conventionnelle) qui ne se distinguent par la
+fraîcheur et l'originalité des descriptions. Il a vu «l'alouette mouvoir
+de joie ses ailes vers le soleil»; il a entendu le rossignol «se réjouir
+sous les fleurs du verger». Il sait exprimer avec une grâce et une
+poésie toutes naïves les sentiments que fait naître en lui le contraste
+entre l'aspect de la nature et l'état de son coeur. Quand ce coeur est à
+la joie, peu lui importe que la neige couvre le sol: l'hiver est alors
+un printemps et la neige lui rappelle les fleurs blanches du mois de
+mai; quand le pâle soleil d'hiver est caché, «une clarté d'amour
+ensoleille son coeur». Le chant du rossignol l'éveille, «tout réjoui
+d'amour»; mais si son coeur est à la tristesse, ce même chant n'a plus
+de charmes: «moi qui aimais chanter, je meurs de tristesse et d'ennui,
+quand j'entends joie et allégresse». C'est le même sentiment qui lui a
+inspiré la chanson citée plus haut et dont nous rappelons le trait
+suivant: «car la nature déborde de joie, les échos en résonnent partout,
+prés, jardins et vergers, vallées, plaines et bois».
+
+Ce sont bien là des accents de poète lyrique; ils sont moins profonds ou
+moins éclatants que ceux auxquels nous ont habitués les poètes
+contemporains; mais ils proviennent de la même source: du coeur plutôt
+que de l'esprit. Cette sincérité dans l'inspiration, sa conception de la
+vie, son imagination naïve et gracieuse, tout contribue à donner à
+Bernard de Ventadour une place privilégiée dans la littérature
+provençale.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA PÉRIODE CLASSIQUE
+
+ La période «classique».--Arnaut de Mareuil; tendance à la
+ poésie morale et didactique.--Giraut de Bornelh.--Sa
+ manière.--La poésie morale.--Le poète de la «droiture».--Arnaut
+ Daniel; Dante.--Le «style obscur».--Bertran de Born; le
+ sirventés politique; la poésie de la guerre.
+
+
+Les troubadours étudiés jusqu'ici sont originaires du Sud-Ouest de la
+France. Marcabrun est Gascon, Jaufre Rudel appartient à la Saintonge,
+Bernard de Ventadour au Limousin. C'est aussi au Limousin et à la
+contrée voisine, le Périgord, qu'appartiennent les troubadours suivants:
+Arnaut de Mareuil, Giraut de Bornelh, Arnaut Daniel, Bertran de Born.
+Avec Bernard de Ventadour, dont ils sont contemporains, ils forment un
+groupe de troubadours que nous pouvons appeler classiques. Les deux
+premiers se rattachent à lui par leur conception de l'amour; Arnaut
+Daniel, s'en distingue, à son dam, par une recherche exagérée du style
+obscur et de la rime difficile; Bertran de Born enfin introduit
+définitivement dans la poésie provençale le sirventés politique. Ils ont
+vécu à la même époque (deuxième moitié du XIIe siècle et en partie début
+du XIIIe); ils sont nés dans la même région, le Limousin et le Périgord;
+la nature les a pour ainsi dire réunis; il n'y a pas de raison pour les
+séparer dans notre étude. Avec Bernard de Ventadour, et deux ou trois
+autres troubadours dont il sera question plus loin, ils représentent ce
+que la poésie provençale a produit de plus parfait. Il y a, dans la
+période suivante, des troubadours aussi brillants; il n'y en a pas, sauf
+peut-être une exception, de supérieurs.
+
+Le premier, Arnaut de Mareuil, originaire du Périgord, était de petite
+naissance. Il fut clerc dans sa jeunesse; mais il quitta bientôt cette
+condition pour courir le monde. «Sa bonne étoile, dit la biographie
+provençale, le conduisit à la cour de la comtesse de Burlatz, fille du
+comte Raymond V de Toulouse et femme du vicomte de Béziers.» Il avait de
+précieux talents de société: «il chantait bien et lisait de même»; de
+plus il était très «avenant de sa personne et la vicomtesse l'honorait
+et l'estimait beaucoup». Il écrivit pour elle de nombreuses chansons;
+mais il prenait la précaution un peu enfantine de faire croire qu'il
+n'en était pas l'auteur; il se trahit un jour; la vicomtesse accepta ses
+hommages, elle lui fit donner de beaux habits--chose très importante
+selon les moeurs du temps--et lui accorda la permission de composer des
+vers en son honneur.
+
+Suivant une autre tradition, le pauvre troubadour eut bientôt un rival
+redoutable en la personne d'Alfonse II d'Aragon, qui aimait la
+vicomtesse et qui s'était aperçu des sentiments qu'elle témoignait à son
+poète. Le roi fit si bien qu'elle se sépara d'Arnaut de Mareuil, et il
+s'en vint triste et «dolent» auprès du seigneur de Montpellier. C'est
+sans doute là qu'il passa la plus grande partie de sa vie. Ses poésies
+lyriques, au nombre d'une vingtaine, ont presque toutes trait à l'amour,
+elles renferment peu d'allusions à la vie de leur auteur.
+
+Sa conception de l'amour ne diffère guère de celle de Bernard de
+Ventadour; et il l'exprime comme lui avec sincérité et naïveté. Il a
+moins d'imagination peut-être, les débuts de ses chansons sont moins
+poétiques, on n'y trouve pas ces traits de pittoresque qu'on est souvent
+surpris et charmé de trouver chez Bernard; mais il a la même sincérité
+un peu ingénue, la même grâce. La convention est encore absente de cette
+poésie; ou du moins on la sent à peine et Arnaut de Mareuil a eu la
+prétention d'être original et sincère. Tous les troubadours, dit-il,
+affirment que leur dame est la plus belle qui soit au monde; je leur
+sais gré de cette affirmation, dit-il à la sienne, «car ainsi mes vers
+passent tranquillement au milieu de leurs vantardises»; moi seul, vous
+et amour, continue-t-il, connaissons notre serment[1].
+
+S'il l'oubliait d'ailleurs, ou si seulement il était tenté de l'oublier,
+un messager fidèle et discret viendrait le lui rappeler. Ce messager
+n'est autre que le coeur du poète qui par fiction est resté auprès de sa
+dame. C'est lui qu'il met en scène dans une gracieuse épître; c'est un
+genre nouveau qui apparaît dans la littérature provençale avec Arnaut de
+Mareuil: genre un peu faux sans doute, mais qui ne l'est qu'aux mains
+des poètes maladroits. L'épître d'Arnaut de Mareuil, malgré un excès de
+recherche et de finesse, malgré en un mot la préciosité, peut rester
+comme modèle du genre.
+
+ Je suis affligé, dame, quand mes yeux ne peuvent vous voir;
+ mais mon coeur est resté près de vous, depuis le jour où je
+ vous vis et il ne vous a jamais quittée... il est nuit et jour
+ près de vous, où que vous soyez; nuit et jour il vous
+ courtise... quand je pense à autre chose, il me vient de vous
+ un courtois message, porté par mon coeur qui est votre
+ hôte[2]...
+
+Ce n'est pas un messager muet ou malhabile que ce coeur; il rappelle au
+poète oublieux non seulement les nobles qualités morales de sa dame,
+mais aussi sa beauté. Et voici le curieux portrait que nous en trace
+Arnaut de Mareuil; voici quel était à ses yeux, et sans doute aux yeux
+de ses contemporains, l'idéal de la beauté féminine. Le gentil messager
+qu'est mon coeur, dit-il à sa dame, me montre «votre corps gracieux,
+votre belle chevelure blonde et votre front plus blanc qu'un lys, vos
+beaux yeux clairs et rieurs, votre nez droit et bien fait, les fraîches
+couleurs de votre visage, blanc, plus vermeil qu'une fleur...» Telle est
+l'image que le messager remet sous les yeux du poète prêt à oublier. La
+femme ainsi décrite ressemble comme une soeur à ces miniatures qui
+ornent certains manuscrits du moyen âge, ceux du cycle breton par
+exemple. La blancheur du teint, la fraîcheur des couleurs, des dents
+blanches, des doigts grêles, des yeux clairs et rieurs et un nez bien
+fait forment les principaux éléments de leur beauté; et, à comparer
+plusieurs de ces miniatures au portrait ici tracé, nous pouvons avouer
+sans peine que nos aïeux n'eurent pas trop mauvais goût[3].
+
+Qu'on ne s'étonne pas de l'impression produite sur le poète par cette
+vision; il s'incline les mains jointes et les yeux baissés vers le pays
+où est sa dame. N'avions-nous pas raison de dire que les troubadours ont
+inventé le culte de la femme? Nous n'aurons pas à nous étonner de la
+transformation qui changera bientôt l'amour ainsi entendu en amour
+mystique.
+
+Nous relèverons encore un trait dans cette curieuse composition: «Quand
+je parle ainsi, dit-il après un aveu, je ne puis plus rien dire, je
+ferme les yeux, je soupire et je marche tout endormi en soupirant...» Il
+y a là en germe ce que Victor Hugo a si bien rendu avec son ordinaire
+splendeur verbale:
+
+ Donc je marchai vivant dans mon rêve étoilé.
+
+Arnaut de Mareuil a probablement introduit dans la poésie provençale
+l'épître amoureuse; mais ce genre eut peu de succès. Il n'en fut pas de
+même d'un autre genre poétique dont Arnaut de Mareuil paraît avoir donné
+aussi la premier modèle. Il a composé en effet, sous le titre
+d'_enseignement_, une sorte de petit poème didactique et moral qui
+contient des remarques précieuses sur la société de son temps et surtout
+sur les idées morales, sur les conceptions sociales de son époque.
+
+Ce poème renferme des considérations générales sur la courtoisie,
+l'honneur, la vaillance, la générosité, les belles manières, en un mot
+sur l'ensemble des qualités qui font à ses yeux et aux yeux de ses
+contemporains l'homme parfait. Cet homme ne peut se rencontrer que dans
+les trois classes suivantes, les bourgeois, les clercs et les
+chevaliers.
+
+Arnaut de Mareuil reconnaît aux bourgeois de son temps toutes sortes de
+qualités: il en est de vaillants, de courtois, d'aimables; ils savent se
+présenter dans les cours, connaissent l'art de courtiser les dames,
+savent danser et dire des choses aimables.
+
+Les clercs ont plusieurs manières de se distinguer: par leurs sentiments
+religieux, sans doute, mais aussi par la courtoisie, par la bonté, par
+les belles actions et par leur talent de parole.
+
+Quant aux qualités qui conviennent aux chevaliers, elles sont assez
+variées; la vaillance, la courtoisie, les manières aimables, la
+générosité, la fidélité à servir le suzerain en sont les principales;
+l'ensemble de ces qualités et de quelques autres encore formerait assez
+bien l'idéal du parfait «honnête homme» du temps. Idéal assez relevé par
+certains côtés, mais où les belles manières, les petits talents de
+société tiennent trop de place à côté des plus hautes vertus. Une autre
+qualité y occupait une place éminente: c'était l'art de donner, de faire
+des libéralités, des largesses; la prodigalité, la magnificence, sont
+des vertus au même titre que la vaillance, la générosité et la fidélité.
+C'est sur elles que se fondent les meilleures réputations, c'est par
+elles qu'elles durent. Arnaut de Mareuil le rappelle, sans cependant
+trop insister; mais les troubadours qui suivirent usèrent de moins de
+discrétion.
+
+Dans la même composition Arnaut de Mareuil, après avoir énuméré les
+qualités qui font la femme distinguée, connaissance, belles manières,
+parler agréable, générosité, ajoute: «à la femme convient parfaitement
+la beauté, mais ce qui l'orne le plus c'est le savoir et la
+connaissance».
+
+Rassurons-nous, il ne s'agit pas encore de femmes savantes; le savoir et
+la connaissance ne représentent pas autre chose que l'ensemble des
+qualités de l'esprit et du coeur. C'est avec Arnaut de Mareuil et Giraut
+de Bornelh que ces idées pénètrent dans la littérature des troubadours.
+Elles tiennent plus de place chez le second, mais elles sont en germe
+dans Arnaut de Mareuil. Il y a chez lui une tendance à la poésie morale;
+c'est à elle que Giraut de Bornelh devra le meilleur de sa réputation.
+
+Giraut de Bornelh[4] était le compatriote et le contemporain d'Arnaut de
+Mareuil. Il menait, suivant la biographie déjà citée, une vie édifiante.
+Et il eut de son temps une réputation si grande qu'on l'appela le
+«Maître des Troubadours». Nous savons peu de chose sur sa vie; la
+plupart de ses poésies, au nombre de quatre-vingt-dix environ, sont
+consacrées à l'amour. Cependant d'après les quelques allusions
+historiques qui y sont éparses on suppose qu'il vécut assez longtemps en
+Espagne, dans les cours de Navarre et de Castille, et surtout auprès du
+roi d'Aragon Pierre II. La période de son activité poétique paraît
+s'étendre de 1175 à 1220.
+
+S'il a de l'amour la même conception que les troubadours de son temps,
+plus d'une de ses chansons se distingue par la même sincérité naïve qui
+fait le charme poétique de celles de Bernard de Ventadour. Les deux
+poésies suivantes peuvent nous donner une idée de sa manière.
+
+ J'éprouve une grande joie à me souvenir de l'amour qui tient
+ mon coeur dans sa fidélité. L'autre jour je vins en un verger,
+ radieusement couvert de fleurs et rempli du chant des oiseaux;
+ comme j'étais dans ce beau jardin, m'apparut la belle fleur de
+ lys; elle s'empara de mon coeur et de mes yeux; si bien que
+ depuis ma pensée ni mon souvenir ne vont vers d'autres que
+ celle que j'aime.
+
+ Elle est celle pour qui je chante et pour qui je pleure.
+ Souvent j'envoie en suppliant mes soupirs et mes prières là-bas
+ où je vis resplendir sa beauté. Celle qui m'a si gracieusement
+ conquis est la fleur de toutes les femmes; elle est aimable,
+ bonne et douce, de haute naissance, noble dans ses actions,
+ agréable dans ses entretiens.
+
+ Que je serais heureux si j'osais dire ses louanges! Car tout le
+ monde les entendrait avec plaisir. Mais j'ai peur que les
+ médisants faux, vils et détestés me comprennent, et il y a tant
+ de gens jaloux de l'amour des autres que je crains de laisser
+ deviner notre amour...
+
+ Les railleurs diront de moi: «Quel enfantillage et quelle
+ folie! Comme il déborde d'orgueil et de bonheur!» Mais moi,
+ même au milieu de la plus grande foule, je ne pense qu'à celle
+ que mon coeur a choisie, je tiens les yeux tournés vers le pays
+ où elle habite et je parle constamment en mon coeur de celle à
+ qui mon coeur s'est donné.[5]
+
+ * * * * *
+
+ Le chant du rossignol n'a plus pour moi de charmes, tant j'ai
+ le coeur morne et triste. Et cependant je m'étonne qu'Avril ne
+ m'ait pas réjoui; car c'est l'époque où d'ordinaire ma joie
+ redoublait. Mais aujourd'hui ne me plaisent ni la fleur ni les
+ forêts qui pendent aux rameaux.
+
+ Les messagers qui m'ont cherché me feront mourir de tristesse.
+ Ah! s'ils savaient combien une petite maison vaudrait mieux ici
+ que là-bas un grand palais! Leurs entretiens me sont une peine
+ et il me semble que je serai déshonoré si je reviens avec eux
+ dans ma contrée.
+
+ Je ne crois pas qu'on ait jamais vu qu'un homme s'exile dans sa
+ propre patrie. Mais ma dame est si dure pour moi! et le retour
+ dans ma patrie m'est une si grande peine! Plus ma renommée
+ augmente là-bas, plus je souffre. Ma honte et ma crainte
+ redoublent chaque fois[6].
+
+Un trait caractéristique de la manière de Giraut de Bornelh c'est une
+tendance à exposer ses pensées sous forme dialoguée. Il se dédouble pour
+ainsi dire, s'adresse les questions et se fait les réponses; le
+monologue devient ainsi une sorte de dialogue et prend une allure
+dramatique. Il y a là un procédé curieux et qui produit souvent une
+impression remarquable de vie et de mouvement. Seulement le danger est
+grand et l'abus facile. Ce procédé n'est vraiment dramatique que quand
+la passion s'exprime avec force et éclat, comme il arrive souvent dans
+les monologues tragiques; réduite à cet emploi, cette sorte de
+conversation intérieure dont le poète nous rend témoin garderait comme
+un reflet de la vie du coeur. On sent trop souvent chez Giraut de
+Bornelh, que l'esprit y tient trop de place, qu'il y a dans l'emploi de
+ce procédé littéraire trop d'art et d'artifice.
+
+Voici le début d'une chanson composée sous forme dialoguée.
+
+ Mais comment se fait-il, par Dieu, qu'au moment où je veux
+ chanter je pleure? Serait-ce à cause d'Amour, qui m'a vaincu?
+ Et d'amour ne me vient-il aucune joie? Si, il m'en vient. Alors
+ pourquoi suis-je triste et mélancolique? Pourquoi? Je ne
+ saurais le dire.
+
+ J'ai perdu la considération (dont je jouissais auprès de ma
+ dame) et la joie n'a plus pour moi de saveur. Jamais pareil
+ malheur arriva-t-il à un amant? Mais suis-je un amant. Non?
+ Est-ce que je cesse de l'aimer avec ardeur? Non. Suis-je un
+ amant? Oui, de celle qui me permettrait de l'aimer.
+
+ J'ai bien reconnu qu'Amour ne me donne aucune joie ni aucun
+ secours. Aucune joie? Et pourtant j'aime la plus belle qui soit
+ au monde. Aucune joie? Non, aucune... Comment? N'ai-je pas reçu
+ assez de bien et d'honneur de ma dame? Si, mais elle en a
+ retenu davantage...[7].
+
+Voici encore le début d'une chanson tout entière en style dialogué. Ici
+le poète fait intervenir un ami comme interlocuteur.
+
+ Hélas! je meurs!--Qu'as-tu, ami?--Je suis perdu.--Et
+ pourquoi?--C'est que j'ai jeté mes regards sur celle qui me fit
+ si belle impression.--Est-ce pour cela que tu as le coeur
+ dolent?--Oui.--Ton amour est-il si grand?--Oui, plus (que je ne
+ saurais dire).--Es-tu donc si près de la mort?--Oui, très
+ près.--Mais pourquoi te laisses-tu mourir?--Parce que j'aime
+ trop et que je suis trop timide.--Ne lui as-tu rien
+ demandé?--Moi? par Dieu, non.--Mais pourquoi te plains-tu si
+ fort, tant que tu ne connais pas ses sentiments?--C'est que
+ j'ai peur.--De quoi?--De son amour qui me tient en si grand
+ émoi.--Tu as grand tort; penses-tu qu'elle vienne t'apporter
+ son amour?--Non, mais je n'ose m'enhardir.--Tu pourrais bien
+ souffrir longtemps.
+
+ --Seigneur, quel conseil me donnez-vous?--Un bon conseil et
+ courtois.--Dites.--Va vite devant elle et demande lui son
+ amour.--Et si elle le prend mal?--Ne t'en préoccupe pas.--Et si
+ elle me fait quelque méchante réponse?--Supporte-le; à la
+ patience appartient toujours la victoire.--Et si le «jaloux»
+ (le mari) s'en aperçoit?--Alors vous agirez avec plus de ruse.
+
+ --«Nous» agirons?--Sans doute.--Pourvu qu'elle veuille.--Elle
+ voudra.--Comment?--Crois-moi. Ta joie doublera, si tu oses
+ parler[8].
+
+Ce ne sont pas sans doute des chansons de ce genre qui lui valurent
+d'être appelé par Dante le poète de la «droiture». Le grand poète
+italien était sensible à d'autres côtés de son talent[9].
+
+Et d'abord Giraut de Bornelh eut de son art une conception très haute.
+Le retour de la belle saison ne suffit pas à l'inspirer; le thème est
+déjà trop conventionnel. Il faut à son inspiration des motifs et des
+causes plus intimes. Il raconte dans une de ses chansons[10] un songe
+étrange: un épervier sauvage était venu se poser sur son poing; il était
+d'abord farouche, mais il s'apprivoisa bientôt. Le poète communique ce
+songe à un ami qui lui dit que c'était là le présage d'un grand amour.
+«Alors, dit-il, vous entendrez le poète, vous verrez chansons aller et
+venir.» Un grand amour, c'était le secret de son enthousiasme, de son
+inspiration lyrique.
+
+Mais il y en avait un autre encore plus relevé. Giraut de Bornelh est,
+parmi les troubadours, un des premiers et des plus éminents
+représentants de la poésie morale. Il semble que son oeuvre appartienne
+à deux périodes différentes de la poésie des troubadours. Rappelons-nous
+que cette poésie est essentiellement «courtoise», elle vit des
+sentiments chevaleresques; les moindres changements dans les moeurs du
+temps devaient produire sur elle un effet fatal. Giraut de Bornelh a été
+témoin des débuts de la décadence, ou du moins de la transformation qui
+s'est produite dès la fin du XIIe siècle. «Autrefois, dit-il, on aimait
+les chansons, on se plaisait aux danses et aux lais.» «Où sont passés
+les jongleurs que l'on voyait si bien accueillis?... J'ai vu de gentils
+petits jongleurs, bien chaussés et bien habillés, aller par les cours
+pour faire l'éloge des dames; ils n'osent parler maintenant[11].»
+
+Tout est changé autour de lui. Les grands seigneurs ne sont plus tournés
+vers la poésie et la joie; leurs instincts grossiers ont repris le
+dessus; la guerre, le pillage, sont devenus leur passe-temps favori.
+Tels sont les spectacles auquel paraît avoir assisté Giraut de Bornelh.
+Il en aurait été victime, si l'on en croit la biographie: car le vicomte
+de Limoges aurait brûlé et pillé sa maison et lui aurait volé ses
+livres, sa bibliothèque. Le spectacle de ces désordres et de ces
+violences lui a inspiré quelques poésies remarquables par la sincérité
+de l'inspiration.
+
+C'est la même sincérité qui règne dans les «sirventés» consacrés aux
+croisades. Il a su éviter les défauts ordinaires de ces poésies,
+c'est-à-dire la déclamation, ou la colère affectée. Ce qui domine dans
+les poésies de ce genre c'est une élévation de pensée et une noblesse
+par lesquelles il mérite bien l'éloge de Dante d'avoir été le «poète de
+la droiture».
+
+Dans sa jeunesse il avait sacrifié aux goûts du jour et composé
+plusieurs pièces en «style obscur»; mais il abandonna bientôt ce genre
+faux. Il a exposé les motifs de ce changement dans une tenson qu'il
+composa avec un troubadour peu connu[12]. Les raisons du défenseur du
+style obscur peuvent se résumer en une seule: la poésie est un art trop
+relevé pour qu'il soit à la portée du vulgaire. A quoi Giraut de Bornelh
+répondit avec esprit et bon sens: «chacun ses goûts, on aime mieux les
+chants que l'on entend, et après tout l'on écrit pour être compris».
+
+Cette conception ne fut pas cependant celle du grand poète qui a rendu
+hommage à la haute valeur morale de sa poésie. Dante ayant à le comparer
+à Arnaut Daniel, qu'il rencontra dans le Purgatoire, met ce dernier bien
+au-dessus de Giraut de Bornelh. «Il fut, dit-il, le plus grand artiste
+dans sa langue maternelle... En romans et en vers d'amour il surpassa
+tous les autres. Laisse dire les sots qui croient que Giraut de Bornelh
+lui est supérieur. Ils jugent d'après la renommée, mais non d'après la
+vérité; et ils s'affermissent dans leur jugement, avant d'avoir observé
+l'art et la raison[13].» Ce jugement de Dante vaut à Arnaut Daniel dans
+l'histoire de la littérature provençale une place peut-être plus grande
+que celle qu'il mérite.
+
+Sur sa vie nous savons aussi peu de chose que sur celle des grands
+troubadours étudiés jusqu'ici. C'était un chevalier de Ribérac, en
+Périgord; il se serait adonné d'abord à l'étude des sciences, qu'il
+abandonna bientôt pour la poésie. Il adressa pendant quelque temps ses
+hommages à une dame de Gascogne et quoiqu'il n'eût pas été agréé, il
+aurait continué à la chanter. Il aurait vécu aussi à la cour du roi
+d'Angleterre Richard, où il aurait été le héros de l'anecdote suivante.
+
+Un troubadour s'était vanté devant le roi Richard de trouver de
+meilleures rimes qu'Arnaut Daniel. Celui-ci accepta le défi. Le roi
+Richard les fit enfermer dans des appartements séparés et leur donna un
+laps de temps pour écrire leurs chansons. Arnaut Daniel était tellement
+irrité contre son impudent rival que l'inspiration lui faisait
+totalement défaut. L'autre au contraire eut bientôt terminé sa chanson
+et il passa les derniers jours à la chanter et à l'apprendre par coeur.
+Arnaut Daniel l'ayant entendu retint le texte et la musique. Le jour du
+jugement venu, il demanda à chanter le premier; puis il récita
+simplement la chanson de son rival. Ce dernier réclama vivement et le
+roi ayant interrogé Arnaut Daniel, celui-ci ne fit aucune difficulté
+d'avouer. Le roi fut très amusé de cette plaisanterie et rendit aux deux
+concurrents leurs chevaux qu'ils avaient donnés en gage[14].
+
+L'anecdote nous laisse deviner de quoi était faite en partie la gloire,
+la renommée du poète Arnaut Daniel aux yeux de ses contemporains. C'est
+le poète des rimes riches, des rimes «chères», comme il dit. Il choisit,
+parmi les rimes, les plus rares et la nécessité de les enchâsser au bout
+des vers n'est pas pour rendre la pensée plus claire ou la suite des
+idées plus nette.
+
+Il a de plus l'habitude de faire rimer les mots non dans la même strophe
+mais d'une strophe à l'autre. Et c'est ainsi qu'il fut d'après Dante,
+qui l'a imité, l'inventeur de la «sextine», où les six rimes enjambent,
+suivant un certain ordre, de l'une à l'autre des six strophes.
+
+Cette recherche de la rime rare, tous ces artifices de versification que
+nous ne pouvons énumérer ici n'étaient qu'un des côtés de ce que l'on
+appelait le «style obscur» (trobar clus) ou plutôt «fermé». Les jeux de
+mots, les allitérations les plus fortes, en étaient un autre. Pour
+dérouter le lecteur profane, le troubadour détournait les mots de leur
+sens habituel, il en créait de nouveaux, les affublait de terminaisons
+nouvelles; comme cela n'aurait peut-être pas suffi à produire la bonne
+obscurité que l'on cherchait, on laissait aller la pensée à l'aventure;
+et l'ensemble de ce «beau désordre» était sans doute un «produit de
+l'art», mais de quel art! C'est pourtant à cette conception qu'Arnaut
+Daniel devait le meilleur de sa réputation. C'est pour avoir exprimé ses
+pensées sous la forme la plus obscure que Dante l'a appelé le chantre de
+l'amour et que Pétrarque le nomme le grand maître de l'amour et de la
+poésie[15].
+
+On comprend qu'il soit plus difficile ici qu'ailleurs de donner par une
+traduction une idée de la manière d'Arnaut Daniel. Tout le charme--en
+nous plaçant à son point de vue--disparaîtrait: ce serait une trahison.
+Voici cependant quelques extraits d'une des rares poésies qui ne soient
+pas inintelligibles; on y retrouvera quelques traits qui rappellent les
+chansons de Bernard de Ventadour. C'est sans doute la seule à propos de
+laquelle le nom du représentant du «style clair» que fut Bernard de
+Ventadour puisse être évoqué,
+
+ Lorsque la feuille tombe des cimes les plus hautes et que le
+ froid s'élève et sèche les rameaux, le taillis est privé du
+ doux refrain des oiseaux, mais mon amour est parfait...
+
+ Tout est glacé, mais je ne puis avoir froid; car un nouvel
+ amour me fait reverdir le coeur; je ne frissonne pas de froid,
+ car amour me couvre et me cache, c'est lui qui me donne ma
+ valeur et me guide.
+
+ La vie est bonne quand la joie la mène, et tel me blâme, qui
+ est bien loin de cet idéal; je ne puis conseiller qui me blâme,
+ car par ma foi, j'ai ma part de ce qu'il y a de mieux.
+
+ Je ne veux pas que mon coeur se mêle d'un autre amour... ni
+ qu'il tourne ma tête ailleurs; je ne crains pas qu'il y ait
+ femme plus belle que ma dame, ni même qui lui ressemble[16].
+
+Dante a placé Arnaut Daniel dans le «Purgatoire»; c'est en «Enfer» qu'il
+rencontre Bertran de Born.
+
+ Je vis un spectacle que j'aurais peur de décrire, sans plus de
+ preuves, si ma conscience ne me rendait fort... Je vis et il me
+ semble que je vois encore, marcher un buste sans tête, comme
+ marchaient les autres compagnons du triste troupeau. Il tenait
+ sa tête coupée par les cheveux, suspendue à sa main en guise de
+ lanterne, et cette tête nous regardait et disait: «Hélas!» De
+ lui-même il se faisait lumière; et ils étaient deux en un et un
+ seul en deux... Quand il fut droit au pied du pont, il leva les
+ bras avec toute la tête, pour que ses paroles arrivassent à
+ nous; et ses paroles furent: «Vois l'horrible supplice, toi
+ qui, vivant, visites les morts; vois si aucun supplice
+ ressemble au mien. Pour que tu puisses parler de moi là-haut,
+ sache que je suis Bertran de Born qui donnai au jeune roi
+ (d'Angleterre) de mauvais conseils. Je fis lutter l'un contre
+ l'autre le père et le fils; Architofel ne fut pas plus perfide
+ en excitant Absalon contre David. Pour avoir mis la division
+ entre des personnes ainsi unies, je porte hélas! la tête
+ séparée du corps qui devait la supporter. Ainsi s'observe en
+ moi la peine du talion.»
+
+Telle fut la funèbre vision de Dante. Nous sommes mieux renseignés sur
+le personnage historique de Bertran de Born que sur la plupart des
+autres grands troubadours: et nous pouvons juger si l'horrible supplice
+qu'il souffre aux enfers est mérité[17].
+
+Bertran de Born était seigneur du château d'Hautefort, en Périgord. Ce
+château «était une forteresse de premier ordre, tout à fait digne du nom
+qu'on lui avait donné en la bâtissant, haute et forte; mais ce n'était
+pas le centre d'une seigneurie de grande importance[18]».
+
+Bertran de Born prit une part active aux luttes politiques dont le
+Limousin fut le théâtre pendant la deuxième moitié du XIIe siècle. C'est
+par là que sa vie diffère de celle de Bernard de Ventadour ou d'Arnaut
+de Mareuil; c'est ce qui explique aussi la différence profonde qui
+sépare leur conception de la poésie. Ce troubadour de haute extraction,
+qui passa la majeure partie de sa vie à guerroyer, fut avant tout le
+chantre de la guerre. Il a sans doute composé quelques chansons
+amoureuses; mais elles sont bien pâles, à côté de celles de Bernard de
+Ventadour et à côté de ses poésies guerrières. En revanche il règne sans
+conteste dans le domaine de la poésie politique. La langue des
+troubadours avait besoin de passer par cette école; elle y a gagné une
+fermeté et une vigueur qu'elle ne connaissait guère encore.
+
+Il est inutile de suivre pas à pas la vie de Bertran de Born: tout un
+livre a été consacré à ce sujet. Il suffira de n'en rappeler que ce qui
+est nécessaire à l'intelligence de quelques-unes de ses poésies.
+
+Le roi d'Angleterre, Henri II, par son mariage avec Éléonore
+d'Aquitaine, était devenu le suzerain du sire d'Hautefort. Bertran ayant
+eu maille à partir avec son frère, celui-ci fit appel à Henri II, et
+notre troubadour fut assiégé dans son château. Il supporta vaillamment
+l'attaque et bientôt se réconcilia avec le roi d'Angleterre.
+
+Il se rendit à sa cour, en Normandie; là l'attendait une grande
+déception. Il croyait y retrouver les goûts de luxe et de prodigalité
+qui régnaient dans le Midi. «Nous autres, Limousins, nous mettons la
+folie au-dessus de la sagesse; nous somme gais; nous aimons que l'on
+donne et que l'on rie.» Il n'en était pas de même à la cour anglaise et
+Bertran y serait mort d'ennui, si la fille du roi Henri II[19], n'avait
+daigné agréer ses hommages poétiques. «Il ne saurait y avoir de cour
+digne de ce nom, dit-il, sans que l'on y plaisante et que l'on y rie;
+une cour sans dons n'est qu'un parc de barons. L'ennui et la mesquinerie
+d'Argenton [c'était là que séjournait la cour] m'auraient tué sans
+faute, mais la douce figure compatissante, le bon accueil et la
+conversation de la Saxonne m'en ont préservé.»
+
+Cependant des trois fils du roi d'Angleterre l'aîné, Henri, que l'on
+appelait le jeune roi, était jaloux de ses frères, surtout de Richard
+Coeur de Lion. Bertran de Born embrassa son parti et le poussa à la
+révolte contre son frère et son père. Au dernier moment le jeune roi
+hésita. Bertran lui adressa un sirventés indigné.
+
+ Je ne veux plus tarder d'écrire un sirventés, tellement j'ai
+ envie de le dire et de le répandre; car j'ai un motif nouveau
+ et fort (de composer un chant); le roi Henri retire par force
+ la demande qu'il avait adressée à son père. Puisqu'il ne
+ possède aucune terre, qu'il soit le roi des lâches.
+
+Le jeune roi fut sensible à ce sanglant reproche. Il s'engagea dans la
+lutte et demanda à Bertran de Born un nouveau chant pour effacer le
+souvenir du premier. Bertran écrivit un chant de guerre enthousiaste.
+
+ Je chante, car le roi m'en a prié en entendant mes menaces; je
+ chante cette guerre et le jeu que je vois engagé; nous saurons,
+ quand nous l'aurons joué, auquel des fils appartiendra la
+ terre.
+
+Mais le jeune roi mourut tout au début de la campagne (1183). Cet
+événement fut, de la part de Bertran de Born, le sujet de deux plaintes
+funèbres qui sont parmi les plus sincères que l'ancienne poésie des
+troubadours nous ait laissées. Une traduction à peu près littérale de
+quelques strophes ne peut en garder qu'un pâle reflet.
+
+ Si tous les pleurs, les deuils et les tristesses, si toutes les
+ douleurs, les malheurs et les misères qu'on ait jamais entendus
+ dans ce siècle dolent étaient mis ensemble, ils sembleraient
+ tous légers auprès de la mort du jeune roi anglais qui met dans
+ la douleur les jeunes et les vaillants et qui laisse le monde
+ obscur, sombre et ténébreux, privé de joie, plein de deuil et
+ de tristesse.
+
+ Dolents et tristes et pleins de chagrin sont restés les soldats
+ courtois, les troubadours et les jongleurs gracieux; ils ont
+ trouvé dans la mort un guerrier trop cruel qui leur a enlevé le
+ jeune roi anglais, auprès duquel les plus généreux étaient
+ avares...
+
+ Mort cruelle et douloureuse, tu peux te vanter d'avoir enlevé
+ au monde le meilleur chevalier qui fût jamais; car tout ce qui
+ fait la réputation de l'homme se trouvait chez le jeune roi
+ anglais; il vaudrait mieux, s'il plaisait à Dieu, que lui vécût
+ plutôt que tant d'autres qui n'ont jamais procuré aux vaillants
+ que deuil et tristesse.
+
+ Implorons la pitié de celui qui voulut venir au monde pour nous
+ sauver de notre misère et qui reçut la mort pour notre salut,
+ demandons-lui comme à un seigneur doux et juste, de pardonner
+ au jeune roi anglais, lui qui est le vrai pardon; qu'il le
+ mette à côté de ses nobles compagnons, là où il n'y eut et où
+ il n'y aura jamais ni deuil ni tristesse.
+
+Après la mort du jeune roi, Bertran de Born se vit assiégé dans son
+château d'Hautefort par Richard Coeur de Lion. Il se défendit mollement
+et se rendit à merci. Sa reddition aurait été, d'après un de ses
+biographes, le sujet d'une scène touchante que le vieux chroniqueur
+raconte ainsi.
+
+ Monseigneur Bertran fut appelé avec tout son monde à la tente
+ du roi Henri et celui-ci le reçut fort mal et lui dit:
+ «Bertran, Bertran, vous avez dit que jamais encore vous n'aviez
+ eu besoin de la moitié de votre sens; il me semble
+ qu'aujourd'hui il vous le faudra bien tout entier.--Sire, dit
+ Bertran, il est vrai que je l'ai dit et je n'ai dit que la
+ vérité.» Et le roi lui dit: «Alors vous me faites l'effet de
+ l'avoir complètement perdu maintenant.--Sire, dit Bertran, je
+ l'ai perdu, en effet.--Et comment?» dit le roi.--«Sire, dit
+ Bertran, depuis le jour où le vaillant roi, votre fils, est
+ mort, j'ai perdu le sens, le savoir et la connaissance.» Le
+ roi, en entendant Bertran lui parler en pleurant de son fils,
+ sentit l'émotion lui étreindre le coeur, et le coup fut si fort
+ qu'il se trouva mal.
+
+ Quand il fut revenu de son évanouissement il s'écria en
+ pleurant: «Ah! Bertran, Bertran, vous avez bien raison d'avoir
+ perdu le sens à cause de mon fils, car il n'y avait pas d'homme
+ au monde qu'il aimât plus que vous. Et moi, par amour pour lui,
+ non seulement je vous fais grâce de la vie, mais je vous rends
+ vos biens et votre château et j'y ajoute avec mon amour et mes
+ bonnes grâces, cinq cents marcs d'argent pour les dommages que
+ vous avez éprouvés.»
+
+Dante ignorait sans doute la légende de cette touchante réconciliation,
+quand il décrivait l'horrible supplice de Bertran de Born.
+
+Pardonné par le roi d'Angleterre, Bertran devint son fidèle allié;
+cependant il ne poussa pas le dévouement jusqu'à suivre son fils,
+Richard Coeur de Lion, en Terre Sainte. «Je voudrais être là-bas, à Tyr,
+je vous le jure; mais j'ai dû y renoncer, tellement les comtes, les
+ducs, les princes et les rois mettaient de retard à s'embarquer. Et
+puis, j'ai vu ma dame, belle et blonde, et mon coeur a faibli; autrement
+je serais là-bas depuis au moins un an.» Pour le reste de sa vie, nous
+pouvons nous en tenir ici à la brève remarque qui termine sa biographie:
+«il vécut longtemps dans le siècle, puis se rendit à l'ordre de Citeaux»
+dans l'abbaye de Dalon, voisine d'Hautefort; c'est là qu'il mourut tout
+au début du XIIIe siècle.
+
+Ce fut une vie fort agitée que la sienne; celle de Guillaume de
+Poitiers, parmi les troubadours, pourrait seule lui être comparée. Aussi
+ses poésies ont-elles une couleur et un éclat que l'on retrouve rarement
+dans les poésies des troubadours. Avec lui naît la satire politique et
+elle atteint dès ses débuts un degré qu'elle ne dépassera pas. Bertran
+de Born attaque avec la même violence le jeune roi Henri, son frère
+Richard, le roi d'Angleterre, Philippe Auguste ou le roi d'Aragon,
+Alphonse II; aucune tête couronnée n'obtient grâce aux yeux du chevalier
+poète: noble attitude en apparence et qui lui donne une allure hautaine
+de poète indépendant et redresseur de torts.
+
+Mais nous serions dupes des apparences si nous nous en tenions à cette
+impression. Le mobile le plus ordinaire des indignations poétiques de
+notre troubadour, c'est à peu près le seul intérêt personnel. Quand il
+prend part au soulèvement des barons aquitains contre leur suzerain,
+Richard Coeur de Lion, ce n'est pas pour aider l'Aquitaine à conquérir
+son indépendance, mais pour se venger de Richard et obtenir quelques
+morceaux à la curée finale. Quand la guerre éclate entre Henri II
+d'Angleterre et Philippe Auguste, il manifeste un enthousiasme qui
+ressemble à du patriotisme: il rappelle à Philippe Auguste le souvenir
+de Charlemagne et lui demande s'il laissera longtemps à l'abandon les
+cinq duchés qui composent la couronne de France. Mais le patriotisme n'a
+rien à faire dans cet enthousiasme factice: en voici l'explication: «Ne
+croyez pas, dit-il, dans une de ses pièces politiques, que j'aie
+l'humeur belliqueuse, si je souhaite toujours de voir les puissants en
+venir aux mains; c'est grâce à cela que les vassaux et les châtelains
+peuvent avoir du bon temps, car bien plus larges, plus généreux, plus
+accueillants, je vous le jure, sont les puissants, quand ils ont la
+guerre que quand ils ont la paix.» «Quand les rois font des folies, dit
+Horace, ce sont les peuples qui en pâtissent.» Ce n'était pas le cas
+pour Bertran de Born et pour les autres barons de cette contrée
+limousine toujours en révolte contre leurs suzerains.
+
+Bertran de Born est le poète de la guerre; il l'aime surtout pour les
+profits immédiats qu'on en peut retirer. «Le danger est grand, mais le
+gain est encore supérieur.» «Nous entendrons bientôt, dit-il dans la
+même pièce, les trompettes et les tambours, nous verrons bannières,
+gonfanons, et enseignes, les chevaux blancs et noirs... on prendra leurs
+biens aux usuriers, on ne verra plus par les chemins les marchands aller
+tranquilles et les bourgeois, vivre sans crainte... celui-là sera riche
+qui voudra étendre la main.»
+
+C'est en pensant à cette pièce et à quelques autres du même genre qu'un
+éditeur de Bertran de Born l'a appelé un «condottiere» poétique; le mot
+est assez juste. Mais on ne peut nier qu'il n'ait senti en soldat la
+poésie de la guerre, avec toute sa réalité. Voici sans doute le plus
+brillant éloge qu'on en trouve dans la poésie du moyen âge.
+
+ Bien me plaît la bonne saison de Pâques, qui fait naître
+ feuilles et fleurs; j'aime à entendre la joie des oiseaux qui
+ emplissent les bocages de leurs chants; mais j'aime aussi à
+ voir, parmi les prés, tentes et pavillons dressés et j'ai une
+ grande allégresse à voir rangés par la campagne chevaliers et
+ chevaux armés.
+
+ J'aime à voir les éclaireurs mettre en fuite les gens qui
+ emportent leurs biens; j'aime à voir venir après eux une grande
+ masse d'hommes d'armes; j'aime à voir les forts châteaux
+ assiégés, les fortifications brisées et démolies et l'armée sur
+ le rivage, entourée de fossés et de palissades aux pieux
+ solides et serrés...
+
+ Nous verrons à l'entrée de la bataille trancher et rompre
+ masses d'armes, épées, casques de couleur et boucliers; nous
+ verrons maints vassaux frappés ensemble et les chevaux des
+ morts et des blessés errer à l'aventure; qu'au moment de
+ l'assaut tout chevalier ne pense qu'à briser bras et têtes, car
+ il vaut mieux être mort que vaincu.
+
+ Je vous l'assure, ni le manger, ni le boire, ni le dormir ne me
+ plaisent autant que le cri de guerre: _à eux!_ et le
+ hennissement, dans l'ombre des bois, des chevaux privés de
+ leurs cavaliers; rien ne me plaît comme d'entendre: _à l'aide!_
+ _à l'aide!_ de voir tomber chefs et soldats sur l'herbe ou dans
+ les fossés et de contempler les morts qui portent encore au
+ flanc le tronçon des lances avec leurs flammes[20].
+
+Quel que soit le mobile qui a inspiré cette poésie et quelques autres du
+même ton, on ne peut nier qu'elle ne sente ce que Victor Hugo a appelé
+«l'odeur fauve de la bataille». Ce sont des accents auxquels les
+troubadours ne nous avaient pas encore habitués. Le contraste est rude
+entre cette poésie vivante, d'une vie farouche et brutale, et les
+chansons amoureuses des premiers troubadours. C'est de ce contraste que
+naît, en partie, l'intérêt de l'oeuvre de Bertran de Born. Il forme une
+exception parmi les troubadours.
+
+Il donne, dans cette poésie un peu efféminée, comme une note martiale et
+virile; il y a là des bruits de clairons et de tambours, comme un écho
+des fanfares guerrières. Saluons cette poésie au passage; nous ne la
+retrouverons pas dans la littérature provençale.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA PÉRIODE CLASSIQUE (_Suite_)
+
+ Raimbaut d'Orange et la comtesse de Die.--Sincérité des
+ poétesses provençales et de la comtesse de Die en
+ particulier.--Pierre d'Auvergne.--La satire littéraire.--Le
+ message du rossignol.--Peire Vidal.--Une vie
+ originale.--Folquet de Marseille.--Folquet évêque de Toulouse
+ et les hérétiques albigeois
+
+
+Les deux chapitres qui précèdent sont consacrés aux troubadours
+originaires du Sud-Ouest de la France. C'est là--on s'en souvient--que
+se trouve le berceau de la poésie des troubadours; c'est là aussi que
+sont nés les plus grands d'entre eux, ceux que nous pouvons appeler
+classiques, entendant par ce mot ceux qui méritent d'être mis hors de
+pair par la perfection de la forme et l'élévation de la pensée.
+
+Cependant les autres provinces de langue d'oc, depuis l'Auvergne jusqu'à
+la Provence et au Dauphiné, ont eu également de bonne heure leurs grands
+troubadours. C'est ainsi que, si nous avions voulu suivre l'ordre
+purement chronologique, nous aurions dû citer, presque en même temps que
+Bernard de Ventadour, Raimbaut, comte d'Orange et la comtesse de Die.
+L'activité poétique du premier peut être placée entre 1158 et 1173.
+
+Comme Marcabrun il est un des premiers à cultiver le style obscur,
+maniéré et recherché. Une de ses chansons renferme le même mot ou son
+dérivé à chaque vers, et il y en a quarante-cinq. Dans une autre il se
+contente de répéter le même mot à chaque strophe. Cette recherche des
+artifices de la forme n'est pas pour faire croire à la sincérité de ses
+sentiments et à la force de sa passion. Le contenu de ses
+poésies--presque toutes consacrées à l'amour--justifie cette première
+impression.
+
+Sans doute quelques-unes peuvent faire illusion au premier abord. Il y
+attaque souvent les médisants qui le desservent auprès de sa dame; il
+proteste à plusieurs reprises de son amour et de sa fidélité, comme dans
+le début de la chanson suivante:
+
+ Je ne chante ni pour oiseau, ni pour fleur, ni pour neige, ni
+ pour gelée, ni pour froid, ni pour chaleur, ni pour le retour
+ de l'herbe verte dans les prairies; je ne chante et je n'ai
+ jamais chanté pour nulle autre joie; mais je chante pour la
+ dame que j'aime, car elle est la plus belle du monde.
+
+ J'ai quitté la pire qu'on ait pu voir ou trouver; et j'aime la
+ plus belle et la plus honorée qui soit au monde. Je lui serai
+ fidèle toute ma vie et ne partagerai avec aucune autre mon
+ amour[1]...
+
+Mais ce sont là protestations déjà bien banales dans la littérature
+provençale. Nulle part on ne sent dans l'oeuvre de Raimbaut d'Orange la
+sensibilité naïve de Bernard de Ventadour ou d'Arnaut de Mareuil; on
+éprouve plutôt l'impression d'avoir affaire à un excellent artiste en
+vers, amoureux des difficultés de la poésie, précieux et recherché. Il
+connaît d'ailleurs son talent et s'en vante sans modestie; il défie ses
+rivaux et témoigne de quelque vantardise et même de quelque fanfaronnade
+en poésie comme en amour. «Depuis qu'Adam mangea la pomme, dit-il, le
+talent de plus d'un qui mène beaucoup de bruit ne vaut pas une rave au
+prix du mien»; voilà des fanfaronnades de poète, et elles ne sont pas
+les seules. Et voici les vantardises de l'amant: «J'ai le droit de rire
+et je ris souvent; je ris même en dormant; ma dame me rit si aimablement
+qu'il me semble que c'est un sourire divin; et ce sourire me rend plus
+heureux que ne ferait le rire de quatre cents anges. J'ai tellement de
+joie qu'elle suffirait à rassasier mille malheureux; et de ma joie tous
+mes parents vivraient joyeusement sans manger[2].»
+
+Ce n'est pas par des exagérations de ce genre que se marque la vraie
+passion; ces recherches et ces excès sont même un indice du contraire.
+Mais ce qui rend assez pâles les poésies amoureuses du comte d'Orange
+c'est leur contraste avec celles de la comtesse de Die, qui paraît avoir
+eu pour lui un amour sincère et profond.
+
+C'est une figure originale dans la poésie provençale que celle de la
+comtesse de Die[3].
+
+Elle n'est pas la seule poétesse du temps, comme on l'a vu dans un
+précédent chapitre; mais elle est la plus célèbre. Il faut dire à la
+louange de la plupart de ces poétesses que leur poésie se distingue par
+une sincérité de ton qui manque souvent à la poésie des troubadours. Le
+«style obscur», la rime difficile ne paraissent avoir eu pour elles
+aucun attrait. Elles n'ont pris ou appris du métier que ce qui leur
+était nécessaire; mais elles ont su rendre avec beaucoup de charme et de
+douceur des sentiments sincères et naturels. La plupart des troubadours
+écrivaient par nécessité, par métier; il semble que les poétesses
+provençales n'aient chanté et n'aient écrit que sous le souffle de
+l'inspiration.
+
+Parmi elles Béatrix, comtesse de Die, occupe une place éminente. Par sa
+naissance elle était l'égale du comte d'Orange. Comment naquit et se
+développa le roman d'amour dont les chansons de la comtesse de Die--au
+nombre de cinq--nous ont gardé l'écho? C'est ce qu'il est bien difficile
+de dire. Étant donné ce que nous connaissons du caractère de notre
+poète, il ne semble pas qu'il ait répondu comme il convenait à l'amour
+que lui témoignait Béatrix. Cependant, des cinq chansons qui nous
+restent d'elle deux au moins nous apprennent que son amour pour le comte
+d'Orange fut d'abord heureux. La chanson suivante, par exemple, doit se
+rapporter au début du roman. On y remarquera une certaine
+recherche--plus sensible dans l'original que dans la traduction--et qui
+consiste surtout dans la répétition du même mot (ou de son dérivé) deux
+fois à la rime; mais il y règne d'un bout à l'autre un souffle de gaîté
+et de jeunesse que l'on ne saurait méconnaître.
+
+ Je me repais de joie et d'amour et de l'amour et de la joie me
+ vient le bonheur; mon ami est le plus gai, c'est pourquoi je
+ suis aimable et gaie; et puisque je suis sincère, il convient
+ qu'il le soit avec moi...
+
+ Je suis heureuse de savoir que celui que j'aime est le plus
+ vaillant qui soit au monde; je prie Dieu qu'il donne grande
+ joie à celui qui le premier m'attira vers lui; quelque
+ médisance qu'on lui rapporte, qu'il n'ait confiance qu'en moi;
+ car souvent on cueille la verge dont on se bat soi-même.
+
+ La femme qui tient à une bonne renommée doit placer son amour
+ en un preux et vaillant chevalier; quand elle connaît sa
+ vaillance, qu'elle ne cache pas son amour; quand une femme aime
+ ainsi ouvertement, les preux et les vaillants ne parlent de son
+ amour qu'avec sympathie...
+
+ Ami, les preux et les vaillants connaissent votre vaillance; et
+ je vous demande, s'il vous plaît, de me garder votre amour[4].
+
+On a pu remarquer combien cette chanson est conforme à la théorie de
+l'amour courtois. L'amour est principe de vertu: l'amant et l'objet aimé
+doivent réaliser l'idéal de la perfection; tout amour fondé sur ces
+principes et conforme à cet idéal est noble et pur; il est une vertu et
+non une faiblesse, et les preux et les vaillants n'en parlent qu'avec
+respect et sympathie. Mais il y a dans les cours une catégorie de gens
+dont l'unique mission paraît être de troubler l'amour des autres en
+répandant médisances et calomnies; c'est à eux qu'est adressé le
+fragment de chanson suivant.
+
+ L'amour parfait me donne joie et me fait chanter plus gaiement;
+ et je n'éprouve ni chagrin ni ennui de savoir que ces médisants
+ truands travaillent contre moi; leurs médisances ne m'effraient
+ pas; bien plus, j'en suis dix fois plus gaie... Ces gens-là
+ sont semblables au brouillard qui s'épand et fait perdre au
+ soleil ses rayons[5].
+
+Il semble cependant que Béatrix avait tort de garder vis-à-vis des
+médisants sa gaie et sereine tranquillité; ils réussirent à mettre la
+brouille entre elle et le comte d'Orange ou du moins ils y
+contribuèrent. Deux des chansons de Béatrix se rapportent à cette
+seconde phase du roman. Voici la traduction d'une des deux.
+
+ Je chanterai ce que je n'aurais pas voulu chanter; tellement
+ celui que j'aime me cause de chagrin. Je l'aime d'amour
+ parfait; mais auprès de lui ne me sont d'aucun secours ni
+ pitié, ni courtoisie, ni beauté... Je suis trompée et trahie
+ comme si j'étais coupable envers lui.
+
+ Ce qui me réconforte, ami, c'est que je ne commis jamais envers
+ vous aucune faute, en aucune manière; car je vous aime plus que
+ Seguin ne fit Valence, et il me plaît beaucoup, ami, que je
+ vous surpasse en amour; puisque vous êtes le plus vaillant,
+ pourquoi vous, qui êtes si doux pour les autres, pourquoi vous
+ montrez-vous si dur pour moi en paroles et en actions?
+
+ Je suis bien étonnée, ami, que votre coeur soit si dur, et j'ai
+ sujet de m'en plaindre. Il n'est pas juste qu'une autre femme
+ vous enlève à mon amour... Rappelez-vous quel fut le
+ commencement de cet amour; Dieu veuille que je ne sois pour
+ rien dans notre séparation...
+
+ Vous devriez avoir égard à mon mérite et à ma naissance, à ma
+ beauté et plus encore à mon coeur si parfait; c'est pourquoi je
+ vous mande cette chanson pour vous porter mon message: je veux
+ savoir, mon bel ami, mon doux ami, pourquoi vous m'êtes si dur
+ et si cruel; est-ce par orgueil ou par antipathie? Mais je veux
+ que vous sachiez par mon message que trop d'orgueil fait mal à
+ beaucoup de gens[6].
+
+Il semble que sous cette traduction imparfaite on sente encore la douce
+plainte d'un coeur blessé, et d'un coeur délicat. «Quand je veux
+chanter, dira une autre poétesse, Clara d'Anduze, je pleure et je
+soupire... et mes vers ne disent pas ce qu'il y a dans mon coeur.» C'est
+l'écho de ces plaintes et de ces soupirs qui survit dans les chansons de
+la comtesse de Die. Et peut-être, encore, comme chez Clara d'Anduze, le
+«meilleur de ses vers» ne fut-il jamais lu.
+
+On pourrait continuer l'histoire de la poésie dans ce petit coin
+privilégié de la Provence qu'était le comté d'Orange en étudiant un
+autre troubadour, Raimbaut de Vaquières, dont la vie se passa en Italie
+et en Terre Sainte, à la suite du marquis de Montferrat. Mais il en sera
+question ailleurs. Quittons un moment la Provence pour une autre région,
+Raimbaut d'Orange et la comtesse de Die pour Pierre d'Auvergne[7].
+
+Pierre d'Auvergne est à peu près contemporain de Bernard de Ventadour et
+aussi de Giraut de Bornelh et d'Arnaut de Mareuil; car son activité
+poétique s'étend de 1158 à 1180 environ. L'auteur anonyme de sa
+biographie nous a donné sur sa vie quelques renseignements qu'il tenait
+du Dauphin d'Auvergne, troubadour qui fut en relations avec Pierre; mais
+ces renseignements sont peu nombreux. Ils nous apprennent que Pierre
+d'Auvergne était le fils d'un bourgeois de Clermont-Ferrand.
+
+ Il était savant et très lettré. Il était beau et avenant de sa
+ personne... Il fut bon poète et le premier troubadour qui vécut
+ au delà des montagnes[8].
+
+ Il fut très honoré et fêté par les vaillants barons et les
+ nobles dames du temps... Il fut regardé comme le meilleur
+ troubadour jusqu'au moment où parut Giraut de Bornelh... Il
+ était très fier de son talent et méprisait les autres
+ troubadours... Il vécut longtemps dans le monde, puis il fit
+ pénitence avant de mourir.
+
+Suivant d'autres témoignages il se destina d'abord à la carrière
+ecclésiastique et fut pourvu d'un canonicat. Un troubadour de son temps
+le lui rappelle en lui disant: «Quand Pierre d'Auvergne se fit chanoine,
+pourquoi se promettait-il à Dieu tout entier, puisqu'il ne devait pas
+tenir son serment? Car il se fit jongleur fou et perdit ainsi tout son
+mérite.»
+
+Pendant son stage parmi les chanoines, qui paraît avoir été assez bref,
+ce troubadour ne prit pas le goût de l'humilité. «Jamais avant moi,
+dit-il, ne furent écrits de _vers_ parfaits.» Par cette vantardise il
+appartient bien à la grande famille des troubadours, qui ressemblent sur
+ce point à la plupart des autres poètes comme des frères. «Pierre
+d'Auvergne, dit-il ailleurs, a une telle voix qu'il chante dans tous les
+tons et ses mélodies sont douces et agréables; il est maître de tout,
+pour peu qu'il mette un peu de clarté dans sa poésie, qu'on n'entend pas
+sans peine.» Remarquons cette réflexion; Pierre est lui aussi un des
+représentants du style obscur; mais il semble reconnaître ici qu'il y a
+quelque excès dans l'emploi de ce genre et en effet toute une partie de
+ses poésies est composée d'après cette nouvelle conception.
+
+Le sentiment de sa valeur et de sa supériorité poétique se montre avec
+éclat dans une curieuse composition[9] qui est le premier essai de
+satire littéraire dans la poésie des troubadours. Pierre d'Auvergne y
+cite une bonne douzaine de poètes contemporains et il les gratifie à
+mesure de quelques épithètes peu flatteuses, mordantes en général,
+quelquefois cyniques et grossières. On retrouve dans cette satire un
+écho vivant des sentiments qu'un grand poète du temps pouvait avoir pour
+ses confrères en poésie; ces sentiments ne sont nullement charitables.
+
+La vie de Pierre d'Auvergne ressemble à celle de la plupart des
+troubadours. Une de leurs habitudes--presque une nécessité--était de
+courir le monde, le monde un peu étroit où s'exerçait leur activité.
+Pierre d'Auvergne séjourna quelque temps en Espagne. Il y visita la cour
+de Sanche III de Castille; c'était un roi chevaleresque; on l'appelait,
+dit un chroniqueur du temps, «le père des pauvres, le protecteur des
+veuves et des orphelins, le justicier des peuples[10]». Mais ce
+n'étaient pas ces qualités qui attiraient les troubadours: Sanche
+n'aurait pas été un prince parfait s'il n'avait connu l'art de donner
+largement, royalement, à tous les quémandeurs, grands seigneurs
+castillans ou troubadours, qui venaient à lui: cela aussi était une
+vertu chevaleresque.
+
+Ce fut sans doute le même motif qui attira Pierre d'Auvergne à la cour
+d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, et à celle de Raimon V de
+Toulouse. C'étaient les plus brillantes qui fussent alors dans le Sud de
+la France; elles furent deux foyers vivants de poésie pendant la seconde
+moitié du XIIe siècle.
+
+Parmi les poésies de Pierre d'Auvergne quelques-unes sont des poésies
+religieuses: elles seront étudiées dans un des chapitres suivants. Une
+dizaine ont trait à l'amour. Elles ne se distinguent guère de la plupart
+des poésies consacrées par les troubadours à leur thème favori. Ce sont
+les mêmes plaintes sur la cruauté et l'orgueil de sa dame qui ne daigne
+lui témoigner aucune pitié. «La dame chantée par le poète, dit son
+éditeur, n'est qu'une ombre sans nom, sans individualité, sans
+personnalité.» Ceci est d'autant plus grave que nous sommes à peine dans
+la période classique, encore près des origines.
+
+Mais Pierre d'Auvergne était capable, le cas échéant, de sincérité et ce
+fut au moins une fois un gracieux poète. Il trouva une manière originale
+d'envoyer un message d'amour; le poétique messager fut un rossignol. Et
+voici la charmante composition où l'oiseau du printemps joue le
+principal rôle. Le poète s'adresse en ces termes à son messager ailé.
+
+ «Rossignol, en sa retraite tu iras voir ma dame, dis-lui mes
+ sentiments et qu'elle te dise sincèrement les siens; qu'elle me
+ les fasse connaître ici..., et que d'aucune manière elle ne te
+ garde auprès d'elle...»
+
+ L'oiseau gracieux s'en va aussitôt, droit vers le pays où elle
+ règne; il part de bon coeur et sans crainte jusqu'à ce qu'il
+ l'ait trouvée.
+
+ Quand l'oiseau de noble naissance vit paraître sa beauté, il se
+ mit à chanter doucement, comme il fait d'ordinaire vers le
+ soir. Puis il se tait et cherche ingénieusement comment il
+ pourra lui faire entendre, sans la surprendre, des paroles
+ qu'elle daigne ouïr.
+
+ «Celui qui vous est amant fidèle voulut que je vienne en votre
+ pouvoir pour chanter selon votre plaisir...
+
+ «Et si je lui porte un message joyeux, vous devez en avoir
+ aussi grande joie, car jamais ne naquit de mère un homme qui
+ ait pour vous tant d'amour; je partirai et volerai avec joie où
+ que j'aille; mais non, car je n'ai pas dit encore mon
+ plaidoyer.
+
+ «Et voici ce que je veux plaider: qui met son espoir en amour
+ ne devrait guère tarder, tant qu'amour a des loisirs; car
+ bientôt les cheveux blonds se changent en cheveux blancs, comme
+ la fleur change de couleur sur la branche...»
+
+Telle est la première partie du récit, la première scène de la petite
+comédie imaginée par le poète. En voici la seconde.
+
+ L'oiseau a bien volé tout droit vers le pays où je l'ai envoyé;
+ et il m'a fait tenir un message, suivant la promesse qu'il m'a
+ faite: «Sachez, dit la dame, que votre discours me plaît; or
+ écoutez--pour le lui dire--ce que j'ai au coeur...
+
+ «J'ai bien sujet d'être triste, car mon ami est loin de moi...
+ la séparation fut trop rapide, et, si j'avais su, je lui aurais
+ témoigné plus de bonté; c'est ce remords qui m'attriste.
+
+ «Je l'aime de si bon coeur qu'aussitôt que je pense à lui me
+ viennent en abondance jeux et joie, rires et plaisirs; et la
+ joie dont je jouis secrètement aucune créature ne la connaît...
+
+ «Même avant de le voir il m'a toujours plu; je ne voudrais pas
+ en avoir conquis qui fût de plus haute naissance...
+
+ «Le bon amour est semblable à l'or, quand il est épuré; il
+ s'affine de bonté pour celui qui le sert avec bonté; et croyez
+ que l'amitié chaque jour s'améliore...
+
+ «Doux oiseau, quand viendra le matin, vous irez vers sa demeure
+ et vous lui direz en clair langage de quelle manière je lui
+ obéis.» Et l'oiseau est revenu très vite, bien renseigné et
+ parlant volontiers de son heureuse aventure[11].
+
+Ce récit--ou plutôt cette petite comédie--est des plus poétiques.
+D'autres troubadours ont employé les oiseaux comme messagers d'amour:
+les hirondelles, les perroquets et les étourneaux ont eu tour à tour cet
+honneur. Mais le rossignol que Pierre d'Auvergne charge de son message
+tient une place à part parmi ces personnages ailés. C'est un avocat
+habile, discret et disert, sachant choisir son temps pour ne pas
+surprendre ni étonner; procédant sans brusquerie, par allusions voilées,
+par réflexions générales; tâchant, suivant une formule chère aux
+rhétoriqueurs, de persuader plutôt que de convaincre. Et avec quelle
+joie et quelle rapidité ce messager ailé s'acquitte de sa mission! C'est
+ce modeste personnage qui fait l'unité de cette poésie.
+
+Il y a dans le cadre de cette petite composition, dans le récit, dans le
+plaidoyer de l'habile avocat, dans la réponse un peu mélancolique qu'il
+provoque un charme poétique tout particulier qu'on ne trouve pas souvent
+dans l'oeuvre poétique de Pierre d'Auvergne. Restons-en, à son sujet,
+sur cette impression. Et quittant l'Auvergne pour le Languedoc, passons
+à un troubadour un peu postérieur, mais dont la vie et l'oeuvre sont
+empreintes d'une vivante originalité.
+
+Peire Vidal était le fils d'un marchand de Toulouse. La biographie
+provençale nous dit qu'il fut bon troubadour, qu'il chantait à
+merveille, et qu'il avait une facilité étonnante à inventer et à
+composer; mais il ajoute qu'il fut l'homme le plus fou du monde.
+L'histoire de sa vie et la lecture de ses poésies justifie bien ces deux
+observations du biographe.
+
+L'oeuvre de Peire Vidal--qui comprend une cinquantaine de
+pièces--témoigne d'une remarquable facilité; l'inspiration n'en est pas
+profonde, mais le développement est clair et abondant, rien n'y trahit
+l'embarras ni l'effort. Il aurait réussi sans peine dans le genre du
+style obscur; mais il paraît avoir eu plus de goût pour la clarté; aussi
+est-il encore aujourd'hui d'une lecture facile et le lecteur connaît
+rarement avec lui l'amer plaisir de trouver sous une forme recherchée et
+obscure une pensée banale. La seconde observation que fait le biographe,
+«il fut l'homme le plus fou du monde» est justifiée par l'histoire de sa
+vie. On ne prête qu'aux riches, sans doute, et la plupart des anecdotes
+qui ont trait à sa vie ne sont que des légendes; mais Peire Vidal fut, à
+ce point de vue, prodigieusement riche.
+
+Et d'abord il semble que, par une première folie, il se soit fait une
+ennemie de la comtesse Barral de Baux, femme du seigneur de Marseille.
+On se souvient peut-être qu'il fut un peu trop entreprenant avec elle et
+que la comtesse, malgré son mari qui prenait très bien la chose et qui
+riait des folies du troubadour, exigea son départ. Peire Vidal se
+réfugia en Italie, à Gênes; c'est là qu'il composa la jolie chanson
+suivante.
+
+ J'aspire avec mon haleine la brise que je sens venir de
+ Provence; tout ce qui vient de là-bas me plaît, et quand
+ j'entends qu'on en dit du bien, j'écoute en souriant. Pour un
+ mot j'en demande cent, tant me plaît tout ce que j'en entends
+ dire.
+
+ Car, des bords du Rhône jusqu'à Vence, entre la mer et la
+ Durance, je ne sais si doux séjour ni où brille de joie plus
+ parfaite; c'est dans cette noble contrée que j'ai laissé mon
+ coeur joyeux, auprès de celle qui donne la gaîté aux
+ malheureux.
+
+ Qui a souvenance d'elle ne connaît point l'ennui; car elle est
+ la source de la joie; quelque éloge qu'on en fasse, quelque
+ bien qu'on en dise, il n'y a point d'exagération; elle est,
+ sans conteste, la plus belle et la plus aimable qui se voie au
+ monde.
+
+ Je lui dois la gloire que me valent mes beaux vers et mes
+ belles actions; car c'est d'elle que je tiens le talent et la
+ connaissance; c'est elle qui m'a rendu gai et qui m'a fait
+ poète; tout ce que je fais de bien me vient d'elle[12]...
+
+Son séjour à Gênes fut l'occasion de nombreuses chansons. Mais Barral de
+Baux, qui l'aimait beaucoup, le regrettait; il fit si bien que sa femme
+pardonna Peire Vidal; il revint à Marseille où il fut fort bien
+accueilli. Et il paya son pardon en poète, par une chanson.
+
+ Puisque je suis revenu en Provence et que ma dame m'a pardonné,
+ je dois faire une bonne chanson, au moins par reconnaissance...
+
+ Comme je n'ai jamais commis de faute, j'ai bon espoir que mon
+ malheur se change en bien... et tous les autres amants pourront
+ se réconforter en apprenant mon bonheur; car avec un labeur
+ surhumain je tire un feu clair de la froide neige et de l'eau
+ douce de la mer.
+
+ Je m'abandonne tout entier en son pouvoir et elle ne me
+ refusera pas; car elle peut me vendre ou me donner à son gré.
+
+ Ceux qui blâment une longue attente ont grand tort; car les
+ Bretons ont maintenant leur Arthur en qui ils avaient mis leur
+ espoir; et moi, pour avoir longuement espéré, j'ai conquis une
+ bien grande douceur, un baiser que la force d'amour me fit
+ prendre à une dame, mais maintenant elle doit me le donner.
+
+ Sans avoir péché j'ai fait pénitence, j'ai demandé pardon sans
+ avoir fait de tort... de la colère je fais sortir la
+ bienveillance et des pleurs une joie parfaite; je suis hardi
+ par peur, je sais gagner en perdant et vaincre tout en étant
+ vaincu[13]...
+
+Sa folie se manifestait de diverses manières. Quand son seigneur, le
+comte Raimon V de Toulouse, qui avait été si sympathique à la poésie,
+mourut, Peire Vidal n'exprima pas sa tristesse comme le commun des
+troubadours. Ceux-ci se contentaient d'ordinaire de composer en
+l'honneur de leurs protecteurs une plainte funèbre plus ou moins bien
+sentie. Peire Vidal, si nous en croyons la biographie, aurait fait
+couper la queue et les oreilles à tous ses chevaux; il fit raser la tête
+à ses domestiques et leur ordonna de laisser pousser la barbe et les
+ongles. Tout ceci est-il bien authentique? et Peire Vidal avait-il un
+tel train de maison qu'il pût se permettre ces folies? On ne saurait
+l'affirmer; mais il semble qu'il en fût bien capable.
+
+Il aurait gardé longtemps ce deuil, jusqu'au jour où le roi d'Aragon,
+Alphonse II, vint en Provence. Il était accompagné de barons de haut
+parage, tous joyeux compagnons et amoureux de poésie; Peire Vidal
+n'aurait pas su résister à leur amicale insistance et pour leur plaire
+il aurait écrit la chanson suivante.
+
+ J'avais quitté la poésie, de tristesse et de douleur; mais
+ puisque je vois que cela plaît au roi, je ferai une chanson
+ nouvelle, que (mes amis) porteront en Aragon...
+
+ Je me suis donné à une telle dame que je vis de gloire et
+ d'amour; car en elle la beauté s'épure, comme l'or sur les
+ charbons ardents. Comme elle agrée mes prières, il me semble
+ que le monde est à moi et que le roi tient de moi ses fiefs.
+
+ Je suis couronné de joie parfaite plus que tout empereur, car
+ je me suis énamouré d'une noble dame; et je suis plus riche
+ pour un ruban que dame Raimbaude m'a donné que le roi Richard
+ avec Poitiers, Tours et Angers.
+
+ Je n'éprouve aucun déshonneur de m'entendre appeler loup, de
+ m'entendre insulter par les bergers ni de me voir chassé par
+ leurs chiens; j'aime mieux les buissons et les bois qu'un
+ palais ou une maison; (pour elle) je vis avec joie dans la
+ neige, dans la glace et le vent[14].
+
+On a reconnu ici l'allusion à la fantastique anecdote rapportée dans sa
+biographie, et d'après laquelle, pour pouvoir approcher une dame appelée
+Louve, il se serait habillé en loup, aurait été poursuivi par des chiens
+et porté en piteux état au château de la Louve. Cette anecdote comme on
+voit n'est pas sortie tout entière de l'imagination du biographe; Peire
+Vidal a contribué de son mieux à faire naître la légende.
+
+Mais il eut bientôt l'occasion de satisfaire des goûts un peu différents
+de ceux qui animent d'ordinaire le coeur des poètes. Ce troubadour se
+sentait l'âme d'un héros; et pour que nul ne l'ignorât, il ne manquait
+aucune occasion de s'en vanter. On croirait entendre souvent Bertran de
+Born, le grand baron poète, farouche et violent dans ses poésies
+guerrières.
+
+ Si j'avais un bon destrier, dit comme lui Peire Vidal, mes
+ ennemis seraient bientôt à ma merci; car ils me craignent plus
+ qu'une caille ne fait un épervier; ils ne donnent plus un
+ denier de leur vie, tant ils me savent fier, courageux et
+ vaillant...
+
+ J'ai fait les prouesses de Gauvain et de bien d'autres; et
+ quand je suis sur un cheval armé, je brise tout ce que je
+ rencontre; j'ai fait tout seul cent chevaliers prisonniers et à
+ cent autres j'ai enlevé le harnais--j'ai fait pleurer cent
+ femmes, j'en ai fait rire et amuser cent autres.
+
+ Quand j'ai revêtu ma double cuirasse, quand j'ai ceint l'épée,
+ la terre tremble partout où je passe; il n'y a pas d'ennemi si
+ orgueilleux qui ne me laisse aussitôt sentiers et chemins;
+ tellement ils me craignent quand ils entendent mes pas.
+
+ En vaillance j'égale Roland et Olivier, et pour les femmes
+ Bernard de Montdidier; ma vaillance me donne la gloire; souvent
+ viennent vers moi des messagers avec un anneau d'or, avec des
+ rubans blancs ou noirs, et avec de tels messages dont tout mon
+ coeur se réjouit[15].
+
+A cette époque les âmes héroïques ne restaient pas longtemps sans
+emploi. Et Peire Vidal s'embarqua avec Richard Coeur de Lion pour la
+Terre Sainte. Mais, en route, un séjour qu'il fit à Chypre lui fut
+fatal. Il s'y maria avec une Grecque; son goût pour les armes et pour
+les beaux coups d'épée paraît s'être éteint, mais la folie des grandeurs
+reparut. On lui fit croire que sa femme était de sang impérial. Il prit
+le titre d'empereur, exigea que sa femme fût appelée impératrice, eut
+des armoiries et fit suivre un trône dans ses déplacements. Il aurait
+même eu l'intention d'armer une flotte pour aller conquérir l'empire.
+Combien de temps dura cette folie? Dans quelle mesure sa femme la
+partageait-elle? Et quelle part de vérité renferme encore cette
+anecdote? C'est ce que nous ignorons; on sait seulement que Peire Vidal
+passa une partie de sa vie, pendant la dernière période, en Lombardie et
+en Hongrie[16].
+
+Ce serait une erreur de croire qu'il n'eut que des folies à son actif.
+Ce troubadour à l'humeur vagabonde et à la fantaisie déréglée était
+capable, à l'occasion, de poésie sincère et éloquente. Dans ses poésies
+politiques en particulier il montre un sens des réalités et des
+nécessités qui fait un singulier contraste avec ses chansons amoureuses.
+Ce fut en somme une nature de poète bien doué.
+
+L'imagination et la fantaisie paraissent primer chez lui tous les autres
+dons; mais ce sont là dons de poète et si même notre troubadour a fait
+passer un peu de cette fantaisie dans la réalité de la vie, c'est un
+charme de plus, du moins pour ceux qui ont à l'étudier.
+
+Il ne semble pas que Peire Vidal ait passé la dernière partie de sa vie
+dans sa ville natale, Toulouse. On suppose qu'il vécut jusqu'aux
+environs de 1215; à cette époque les chansons joyeuses commençaient à ne
+plus être de mode dans le Midi de la France; depuis plusieurs années la
+croisade contre les Albigeois y accumulait les ruines et les deuils. On
+va voir par l'étude du troubadour Folquet de Marseille la transformation
+qui se produisit dans le Midi.
+
+Le troubadour Folquet de Marseille était d'origine italienne; il était
+fils d'un marchand de Gênes et il paraît avoir exercé pendant quelque
+temps le métier paternel[17]. Puis la vocation poétique l'emporta; il
+abandonna le commerce où son père s'était enrichi et s'adonna à la
+poésie. Dante l'a placé au Paradis et lui prête la déclaration suivante:
+«Je suis né dans cette vallée qui sépare la terre de Gênes et celle de
+la Toscane; presque sur la même ligne où se lève et se couche le soleil
+(c'est-à-dire sur le même méridien) se trouve Buggia (Bougie en Afrique)
+et la ville où je vécus, qui jadis réchauffa de son sang les eaux de son
+port»[18]...
+
+Pétrarque cite à son tour notre poète dans ses _Triomphes d'Amour_:
+«Folquet, dit-il, a enlevé son nom à Gênes pour le donner à Marseille;
+et à la fin il changea pour une meilleure patrie son habit et son état.»
+
+Le milieu où vivait Folquet était loin d'être défavorable à la poésie.
+Gênes a fourni--un peu plus tard il est vrai--toute une pléiade de
+troubadours, et Marseille était le siège de la seigneurie de Barral de
+Baux, un des grands seigneurs qui protégèrent avec le plus de sympathie
+la poésie provençale. C'est à la femme du vicomte de Marseille, Azalaïs,
+que ce fou de Peire Vidal dédiait ses chansons; c'est elle aussi que
+chanta Folquet.
+
+Il la désignait sous le nom d'_Aimant_, pseudonyme dont se servirent
+aussi quelques autres troubadours. Mais il ne semble pas que la force
+d'attraction de cet aimant fût très forte; bien plus, Folquet de
+Marseille semble avoir été plus souvent repoussé qu'attiré. Ses chansons
+sont pleines de plaintes sur son amour malheureux. Il accuse amour
+d'inconséquence: «Il lui plut, dit-il, de descendre en moi sans amener
+comme compagne la pitié qui pourrait adoucir ma douleur.» L'amour qui
+n'est pas accompagné de la pitié, continue Folquet, est un «désamour».
+Folquet développe ce thème avec subtilité, mais aussi avec préciosité.
+«Cela ne peut durer ainsi, dit-il, dans une apostrophe à l'amour, il
+faut qu'amour et pitié aillent ensemble.» Mais sa dame est moins cruelle
+qu'Amour; son visage est blanc et coloré, comme la neige et le feu; le
+mélange des couleurs est pour notre troubadour l'indice des sentiments
+du coeur: pitié et amour s'unissent en elle.
+
+Ailleurs il s'en prend à ses yeux: «Ils ont bien mérité de pleurer,
+dit-il; ils ont causé leur mort et la mienne; pourquoi se sont-ils
+trompés dans leur choix?»
+
+Ce n'est pas par cette préciosité un peu puérile qu'il faudrait juger
+uniquement Folquet de Marseille. Il sait s'exprimer avec plus de
+simplicité et aussi avec plus de sincérité et de profondeur, par exemple
+dans le début de la chanson suivante.
+
+ Si j'avais le coeur à chanter, ce serait bien le moment de
+ faire des chansons pour maintenir la joie; mais quand je
+ considère ma part de bonheur et de malheur, je suis bien
+ affligé de mon lot; on me dit riche et heureux, mais ceux qui
+ le disent ignorent la vérité; il n'y a de bonheur que quand
+ tous nos voeux sont accomplis; un pauvre joyeux est plus riche
+ qu'un grand riche sans joie...
+
+ Si je fus gai et amoureux, je n'ai plus de joie d'amour et je
+ n'en espère aucune; nul autre bien ne peut plaire à mon coeur;
+ les autres joies me semblent des tristesses; sur mon amour je
+ vous dirai la vérité; je n'ose le quitter et je n'ose bouger;
+ je n'ose m'élever et je n'ose rester en place; je suis comme un
+ homme qui, arrivé au milieu d'un arbre, est monté si haut qu'il
+ n'ose ni redescendre ni aller plus loin, tellement cela lui
+ paraît dangereux...
+
+La chanson se termine par un intéressant aveu:
+
+ Je pensais mentir (entendez: plaisanter) mais malgré moi je dis
+ la vérité... je pensais faire croire ce qui n'est pas, mais
+ malgré moi ma chanson devient vraie[19].
+
+Sans doute il ne faut pas attribuer trop d'importance à cette
+déclaration; mais plus d'un troubadour pouvait la faire. Les plaintes de
+Folquet de Marseille ne sont peut-être qu'un jeu poétique où l'esprit
+seul a sa part; cependant il ne serait pas étonnant en cette matière que
+le coeur ait été souvent la dupe de l'esprit.
+
+Folquet dut quitter Marseille pour une imprudence. Le vicomte Barral de
+Baux avait deux soeurs à sa cour, Laure de Saint-Jorlan et Mabille de
+Pontevès. La vicomtesse, jalouse de sa belle-soeur Laure, aurait exigé
+le départ du troubadour.
+
+Folquet en quittant Marseille vint auprès du seigneur de Montpellier et
+il adressa ses hommages poétiques à l'impératrice. Montpellier avait en
+effet alors une impératrice[20]. C'était la fille de l'empereur de
+Constantinople, Manuel Comnène, à qui il était arrivé une étrange
+aventure, bien digne des moeurs du temps. Elle avait été demandée en
+mariage par le roi Alphonse II d'Aragon et elle lui avait été accordée.
+Elle se mit en route pour Barcelone, mais quand elle arriva, il était
+trop tard; le roi d'Aragon impatient s'était marié avec la fille du roi
+de Castille. La pauvre princesse retourna à Montpellier, où elle avait
+sans doute débarqué; le seigneur de cette ville vint au secours de la
+fiancée errante en l'épousant. Elle garda son titre d'impératrice et
+c'est sous ce titre que les troubadours la chantèrent. Folquet resta
+sans doute peu de temps à Montpellier et revint bientôt à Marseille. A
+la mort du vicomte Barral de Baux, en 1192, il écrivit une touchante
+plainte funèbre en son honneur.
+
+ Semblable au malade qui est si déprimé par le mal qu'il ne sent
+ plus sa douleur, je ne sens pas ma tristesse... et nul homme ne
+ peut savoir le deuil que me cause la mort de mon bon seigneur
+ Barral...
+
+ Vous étiez élevé, mais vous êtes tombé comme une fleur qui se
+ fane d'autant plus vite qu'on la voit plus belle; Dieu nous
+ montre que c'est lui seul que nous devons aimer et qu'il faut
+ mépriser le misérable monde où nous passons comme des
+ voyageurs...
+
+ Seigneur, c'est grande merveille que je puisse chanter de vous,
+ quand je devrais tant pleurer; mais je pleure abondamment en
+ pensant que les gentils troubadours diront de vous plus de
+ louanges que je n'en saurais dire[21].
+
+La tristesse qui s'empara de Folquet à la mort de son ami fut sincère;
+et elle ne contribua pas peu à l'éloigner du monde et de la poésie.
+«Quand il eut perdu, dit sa biographie, ses amis, il en eut tant de
+tristesse qu'il se rendit à l'ordre de Citeaux avec sa femme et les deux
+enfants qu'il avait. Il devint abbé d'une riche abbaye de Provence, puis
+fut évêque de Toulouse et mourut dans cette ville.»
+
+Il fut mêlé, comme évêque de Toulouse, aux événements les plus tristes
+de la croisade albigeoise et il se comporta, en cette aventure, comme on
+ne l'aurait guère attendu de ce gracieux troubadour.
+
+Et d'abord, par esprit de mortification, il brûla ce qu'il avait adoré;
+il rougissait de ses poésies profanes: ceci était dans l'ordre. Ce qui
+l'était peut-être moins, ce fut la part qu'il eut aux mesures les plus
+draconiennes prises contre les Albigeois. Il se signala par une telle
+vigueur dans la répression de l'hérésie qu'il fut plus tard sanctifié
+par l'Église. L'auteur anonyme de la _Chanson de la Croisade_ le juge
+d'une façon plus profane, mais sans doute aussi plus humaine et plus
+juste. Dans un passage célèbre de cette épopée, le comte de Toulouse se
+défend devant le pape des accusations portées contre lui. Voici ce qu'il
+dit de l'évêque Folquet auquel il répondait.
+
+ Quand il fut nommé moine et abbé, le feu s'éteignit dans
+ l'abbaye et ne se ralluma pas avant son départ; quand il fut
+ élu évêque de Toulouse, il se répandit sur notre terre un tel
+ feu qu'aucune eau ne pourra jamais l'éteindre; car il fit
+ perdre la vie à plus de cinq cent mille personnes, grands et
+ petits; par la foi que je vous dois, en faits et en paroles, il
+ ressemble plutôt à l'Antechrist qu'à un messager de Rome.[22]
+
+Nous n'avons pas à rechercher ici quelle est la qualification qui lui
+convient le mieux. Mais la scène qui vient d'être citée nous rappelle
+qu'il y a quelque chose de changé dans le Midi de la France. Des
+événements importants s'y sont produits au début du XIIIe siècle. La
+croisade contre les Albigeois, avec ses conséquences politiques et
+religieuses, y a transformé bien des choses. Pour la poésie, c'est la
+décadence qui commence et qui arrive à grands pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LA PÉRIODE ALBIGEOISE: PEIRE CARDENAL
+
+ Débuts de la décadence.--Les causes.--La croisade contre les
+ Albigeois.--Raimon de Miraval.--La Chanson de la
+ Croisade.--Bernard Sicard de Marvejols.--Peire Cardenal.--Ses
+ attaques contre les femmes et l'amour.--La satire morale et
+ sociale.--Satires contre les croisés et contre le
+ clergé.--L'anticléricalisme de Peire Cardenal.--Satire contre
+ la papauté: Guillem Figueira.--Défense de la papauté: Dame
+ Gormonde, de Montpellier.
+
+
+Diez place aux environs de 1250 le début de la dernière période de la
+poésie provençale, de la période de décadence. Cette date est trop
+tardive; la décadence a commencé plus tôt et les germes en sont de plus
+en plus visibles pendant la première moitié du XIIIe siècle.
+
+La période la plus brillante pour la noblesse méridionale paraît avoir
+été le XIIe siècle: c'est aussi--du moins dans sa deuxième partie--la
+période de splendeur de la poésie des troubadours. Mais dès la fin du
+XIIe siècle plusieurs d'entre eux se plaignent--déjà!--de la
+transformation qui s'opère dans les moeurs. Le siècle est devenu
+grossier, les grands seigneurs, si larges et si généreux d'ordinaire,
+deviennent durs et avares; ils ne sont plus si accueillants au talent, à
+la poésie, point si disposés aux fêtes et amusements; leurs passe-temps
+sont la guerre et le pillage: telles sont les plaintes que fait
+entendre, un des premiers, Giraut de Bornelh. Supposerons-nous qu'il y a
+quelque exagération dans ces plaintes, qu'elles lui sont inspirées par
+les désordres dont il fut le témoin et même la victime? Non, il semble
+plutôt qu'elles soient fondées et qu'elles ne soient qu'un écho de la
+réalité. Les successeurs immédiats de Giraut de Bornelh les expriment à
+leur tour, elles se multiplient bientôt au point de devenir un thème
+conventionnel.
+
+Un changement s'était produit en effet d'assez bonne heure dans la haute
+société méridionale. La noblesse y avait atteint un degré de culture que
+celle du Nord ne connaissait pas; l'histoire des troubadours en témoigne
+à tout instant. Mais la vie brillante et facile n'a qu'un temps, même
+dans les sociétés, et bientôt la décadence se faisait sentir: cette
+société s'en allait gaîment à sa ruine.
+
+Elle s'appauvrit assez vite par ses goûts de luxe et ses prodigalités.
+On a vu plus haut quelles folies, suivant un chroniqueur, marquèrent la
+réunion des seigneurs méridionaux à Beaucaire. L'or y aurait été
+semé--et non pas au figuré--à pleines mains. Admettons la fausseté du
+récit, si l'on veut, au point de vue historique; mais on connaît par des
+documents de tout genre les goûts et les moeurs du temps, les uns et les
+autres rendent possibles des folies de ce genre.
+
+Une autre cause contribua à l'appauvrissement de la noblesse: ce fut
+l'érection des consulats dans les grandes communes du Midi. Les
+premiers--importés sans doute d'Italie--datent de la fin du XIIe siècle.
+Leur institution marque l'avènement de la bourgeoisie à la vie
+politique; les bourgeois et les marchands, gens actifs et hardis au
+travail, s'enrichissent et se taillent une assez belle part d'influence
+dans la société. La situation sociale de la noblesse en est diminuée
+d'autant; sa puissance et son influence baissent rapidement dans les
+villes, surtout dans les villes marchandes comme Marseille, Arles,
+Avignon, Montpellier, Narbonne, Toulouse, où le XIIIe siècle voit le
+triomphe de la bourgeoisie.
+
+Mais à ces causes d'appauvrissement de la noblesse vint s'en joindre,
+dès les premières années du XIIIe siècle, une autre bien plus grave. Au
+mois de juin 1209 une armée de croisés était concentrée à Lyon, non pas
+pour partir en Terre Sainte, mais pour marcher contre le Midi de la
+France. Il est à peine besoin de rappeler les faits qui avaient précédé
+ces événements. Le Midi avait vu naître depuis la fin du XIIe siècle des
+sectes hérétiques. Le berceau de l'hérésie était dans le pays Albigeois,
+mais elle s'était répandue dans tout le Languedoc, de Toulouse à
+Beaucaire. L'hérésie nouvelle n'était qu'une transformation de la grande
+hérésie manichéenne qui professait que le monde est livré à deux
+puissances, celle du bien et celle du mal: c'était le fond du dualisme
+manichéen, c'était la croyance des cathares albigeois. Une autre
+hérésie, celle des Vaudois, était née à Lyon--mais elle avait recruté de
+nombreux adeptes dans le Languedoc: Vaudois et Albigeois étaient
+confondus par l'Église dans une réprobation commune. On sait comment
+elle s'y prit pour extirper l'hérésie jusqu'en ses racines[1].
+
+Les seigneurs du Midi étaient coupables non pas d'hérésie, mais de
+faiblesse et d'indulgence pour les hérétiques; ils étaient d'une
+tolérance rare pour le temps; le pape Innocent III appela contre eux les
+barons du Nord; ils accoururent en foule à cette nouvelle croisade,
+moins dangereuse en somme que les expéditions d'outre-mer et qui
+promettait des bénéfices plus immédiats.
+
+L'armée des croisés marqua son passage par le siège et le pillage de
+Béziers et de Carcassonne. A Béziers sept mille personnes périrent dans
+la seule église de la Madeleine[2]. Toulouse fut d'abord épargnée, parce
+que Raimon VI et la bourgeoisie se soumirent en quelque manière aux
+croisés; mais les exigences de ces derniers devenant trop fortes,
+bourgeois et comte prirent les armes.
+
+La guerre fut menée avec vigueur et unité du côté des croisés, avec
+mollesse, et avec peu d'entente du côté des seigneurs méridionaux. Simon
+de Montfort, comte de Leicester, ravagea le Languedoc sans trêve ni
+cesse; les principales forteresses tombèrent en son pouvoir et s'il
+éprouva quelques légers échecs, ils furent vite réparés. Les excès
+furent innombrables. L'historien officiel de la croisade, le moine de
+Vaux-Cernay, s'exprime en ces termes: «C'est avec une allégresse extrême
+que nos pèlerins brûlèrent encore une grande quantité d'hérétiques»;
+l'historien moderne auquel nous empruntons cette citation, M. Luchaire,
+dit à son tour: «Chaque pas en avant de l'armée d'invasion est marqué
+par une boucherie[3].» Les principaux événements de cette triste période
+furent le siège de Béziers et de Carcassonne (juillet 1209),
+l'excommunication de Raimon VI, comte de Toulouse (1211), la bataille de
+Muret où Raimon fut vaincu et où le roi Pierre d'Aragon, qui était venu
+à son secours, fut tué (1213), le concile de Latran (1215), le siège de
+Toulouse et la mort de Simon de Montfort (1218). Ajoutons-y
+l'établissement de l'Inquisition et la fondation de l'ordre des
+Frères-Prêcheurs par saint Dominique.
+
+On devine sans peine ce que devenait la poésie courtoise au milieu du
+tumulte des armes. La plupart des protecteurs des troubadours, Raimon
+VI, comte de Toulouse, les comtes de Foix, de Comminges, de Béarn
+étaient en pleine lutte; les seigneurs de moindre importance y étaient
+entraînés de gré ou de force; les envahisseurs, suivant l'exemple de
+leur chef Simon de Montfort, étaient encore plus sensibles aux biens
+temporels qu'aux indulgences qu'ils gagnaient à la croisade. Il n'y
+avait plus de place dans cette société nouvelle pour la poésie, ou du
+moins pour la poésie courtoise. Un troubadour toulousain, Aimeric de
+Péguillan, exilé dans la Haute-Italie, exprime ainsi le contraste entre
+l'ancien temps et le nouveau: «Voici ce que je voyais avant mon exil: si
+par amour on vous donnait un ruban, aussitôt naissaient joyeuses
+réunions et invitations; il me semble qu'un mois dure deux fois plus que
+ne durait un an, au temps où la galanterie régnait; quel chagrin de voir
+la différence entre la société d'hier et celle d'aujourd'hui[4]!»
+
+Cependant un autre troubadour d'origine languedocienne, Raimon de
+Miraval, petit chevalier de la région de l'Albigeois, ne paraît pas
+s'être aperçu qu'un changement profond s'opérait autour de lui. La
+plupart de ses chansons amoureuses semblent avoir été écrites pendant la
+période la plus tragique de la croisade contre les Albigeois. Marié avec
+une poétesse, Raimon de Miraval, qui avait des relations avec les
+principaux seigneurs du pays, de Narbonne à Toulouse, aurait mené une
+vie fort insouciante et fort joyeuse et la société pour laquelle il
+écrivait n'aurait pas vécu différemment. Bien plus, ce troubadour au
+calme olympien aurait écrit ses chansons les plus gaies en pleine
+vieillesse: double motif d'étonnement et belle occasion de dépeindre
+l'insouciance et la frivolité de cette société méridionale qui ne
+songeait qu'à s'amuser et à «s'esbaudir» au moment où la guerre faisait
+rage autour d'elle.
+
+Ne la calomnions pas trop; elle a fort à se faire pardonner sans doute.
+Si elle a eu l'intention de défendre son indépendance, elle n'a pas eu
+la volonté nécessaire; les efforts désordonnés, le manque d'union devant
+le danger, l'absence d'un chef capable et énergique ont rendu ses
+sacrifices inutiles; mais elle a su faire des sacrifices; et si, au
+siège de Toulouse, les femmes et les enfants portaient en chantant des
+pierres pour réparer les brèches, cela prouve qu'on y faisait gaîment
+son devoir.
+
+Raimon de Miraval n'est pas une exception. Et d'abord il semble bien que
+l'on confonde sous le même nom deux personnes de la même famille, le
+fils et le père; et ce fils lui-même, qui n'aurait pas été un vieillard
+au moment où il composait ses poésies amoureuses, serait mort avant la
+croisade contre les Albigeois. Il resterait donc simplement qu'à la
+veille de la catastrophe la société méridionale, et principalement
+languedocienne, n'aurait rien perçu des signes avant-coureurs de l'orage
+et n'aurait rien fait pour le conjurer. Cette observation est plus juste
+et correspond mieux à la réalité[5].
+
+Quant aux troubadours, ils ont témoigné assez souvent et avec éloquence
+les sentiments d'indignation ou de pitié que faisaient naître les
+massacres inutiles qui avaient marqué l'expédition des croisés. Si ces
+études ne portaient pas surtout sur la poésie lyrique, il y aurait lieu
+d'analyser et de commenter ici la _Chanson de la Croisade_, poème épique
+de plus de neuf mille vers (9578), écrit par deux auteurs différents; le
+premier était un clerc originaire de la Navarre, le second est inconnu.
+On y relèverait, surtout dans la partie anonyme, la grandeur épique du
+récit, la gravité du ton dans les discours et le souffle héroïque qui
+l'anime d'un bout à l'autre.
+
+La poésie lyrique a également gardé l'écho des rancunes et des haines
+que la croisade a fait naître. On doit à un obscur troubadour, Bernard
+Sicard de Marvejols, une éloquente satire contre la croisade et surtout
+contre les pieux auxiliaires des croisés.
+
+ Je ne puis décrire ma tristesse et ma peine; je vois le monde
+ confondu, les lois et les serments violés. Tout le long du jour
+ je m'irrite, la nuit je soupire veillant ou dormant; de quelque
+ côté que je me tourne, j'entends la gent courtoise qui crie
+ humblement aux Français: «Sire»; les Français accordent leur
+ pitié pourvu qu'ils voient le butin. Ah! Toulouse et Provence,
+ terre d'Argence, Béziers et Carcassonne, comme je vous ai vues
+ et comme je vous vois!
+
+ Les chevaliers de l'Hôpital ou de tout ordre que ce soit me
+ sont odieux; je trouve en eux l'orgueil joint à la simonie et à
+ l'amour des grands biens; pour être admis dans leurs rangs, il
+ faut de grandes richesses, de bons héritages; ils ont
+ l'abondance et le bien-être; la fourberie et la ruse, c'est là
+ leur religion.
+
+ O noble clergé, quel grand bien je dois dire de vous! Si je le
+ pouvais, je doublerais mes éloges. Vous tenez bien la droite
+ route et vous nous l'enseignez; mais les bons guides auront de
+ belles récompenses; vous êtes larges en aumônes, vous ne
+ connaissez point la convoitise et vous menez une vie bien
+ malheureuse... Mais que Dieu soit plutôt avec nous, car tout ce
+ que je dis est mensonge[6].
+
+C'est surtout chez un troubadour né à l'extrémité du Languedoc, chez
+Peire Cardenal, que ces sentiments se retrouvent, exprimés avec une
+éloquence âpre et rude. Peire Cardenal est le grand troubadour de cette
+période du début de la décadence. C'est un de ceux qui, par la noblesse
+et la sincérité des sentiments et surtout par ces «haines vigoureuses»
+que le spectacle du vice ou de l'injustice donne aux «âmes généreuses»,
+mérite d'avoir une place à part, et par certains côtés, une place unique
+parmi les troubadours. Avec lui c'en est fait des chansons joyeuses ou
+légères; sa lyre est accordée sur un autre ton.
+
+Il n'existe sur Peire Cardenal qu'une courte notice biographique du
+temps, écrite par un notaire de Nîmes, Michel de la Tour. Cardenal était
+du Puy-en-Velay; il était de bonne naissance, fils de chevalier; ceci
+est confirmé par des documents concernant la ville du Puy. Comme son
+compatriote Pierre d'Auvergne, il était destiné à l'état ecclésiastique.
+«Quand il était jeune, son père l'établit chanoine au chapitre du Puy;
+il y apprit ses lettres et sut bien réciter et bien chanter.» Et le
+biographe ajoute: «Quand il fut arrivé à l'âge d'homme, il s'éprit de la
+joie de ce monde, car il se sentait gai, beau et jeune»: trois qualités
+de tout premier ordre pour réussir dans la carrière de troubadour. «Il
+composa des chansons, mais peu; mais il écrivit maints sirventés beaux
+et bons... il y châtiait rudement les mauvais prêtres...» C'était un
+troubadour de haut étage, il se faisait accompagner d'un jongleur qui
+chantait ses compositions. «Il fut très honoré par le bon roi Jacme
+d'Aragon et autres barons.» Enfin le biographe certifie, foi de notaire,
+que Peire Cardenal atteignit presque l'âge de cent ans.
+
+Plusieurs points sont dignes de remarque dans cette courte biographie;
+il y est dit en particulier que Peire Cardenal composa peu de chansons:
+elles sont rares en effet dans son oeuvre et le peu qu'il en reste nous
+laisse voir que Peire Cardenal n'avait aucun goût pour la poésie
+amoureuse.
+
+Peire Cardenal est en effet un «misogyne»; il continue dans la poésie
+provençale la tradition inaugurée par Marcabrun. Comme lui, il s'attaque
+à l'amour vénal et, avec son tempérament satirique, ne lui ménage pas
+ses traits, comme au début de la chanson suivante.
+
+ Les amoureuses, quand on les accuse, répondent gentiment. L'une
+ a un amant parce qu'elle est de grande naissance, et l'autre
+ parce que la pauvreté la tue; l'autre a un vieillard et dit
+ qu'elle est jeune fille, l'autre est vieille et a pour amant un
+ jeune homme; l'une se livre à l'amour parce qu'elle n'a pas de
+ manteau d'étoffe brune, l'autre en a deux et s'y livre tout
+ autant.
+
+ Celui-là a la guerre bien près qui l'a au milieu de sa terre;
+ mais il l'a bien plus près encore quand elle est près de son
+ coussin; quand la femme n'aime pas son mari, cette guerre est
+ la pire de toutes. Si tel que je connais était au delà de
+ Tolède, il n'y a soeur, femme, ni cousin qui ne s'écriât: «Que
+ Dieu me le rende!»; mais quand il part, le plus triste est
+ forcé de rire[7].
+
+C'est là sans doute de la satire un peu facile; elle nous paraît telle
+du moins; mais elle est originale dans cette poésie idéaliste des
+troubadours. Il en est peu, très peu, au moins chez les plus grands, où
+l'on remarque un pareil sens de la vie. La plupart de leurs satires
+morales ne renferment que des généralités; elles portent peu de traces
+d'observation; c'est ce don d'observation que paraît avoir eu, plus que
+tout autre troubadour, Peire Cardenal. Aussi sa sincérité ne
+pouvait-elle s'accommoder des formules ordinaires, déjà vides de sens,
+de la poésie amoureuse. Il en a fait une piquante critique dans une de
+ses chansons. Il les a reprises à peu près toutes en une assez longue
+énumération; aucune partie importante du vocabulaire amoureux, aucune
+formule consacrée n'y est oubliée; et le tout forme la satire la plus
+juste qu'aucun troubadour ait jamais faite de la phraséologie amoureuse
+des troubadours.
+
+ Maintenant je puis me louer d'amour, car il ne m'enlève ni le
+ manger, ni le dormir, je ne sens ni la froidure, ni la chaleur;
+ il ne me fait pas soupirer, ni errer la nuit à l'aventure; je
+ ne me déclare pas conquis ni vaincu; il ne me rend pas triste
+ et affligé; je ne suis trahi ni trompé, je suis parti avec mes
+ dés.
+
+ J'ai un plaisir meilleur, je ne trahis pas et je ne fais pas
+ trahir--je ne crains ni traîtresse ni traître, ni féroce
+ jaloux, je ne fais point de folie héroïque, je ne suis point
+ frappé, je ne suis pris ni volé, je ne connais pas les longues
+ attentes, je ne prétends pas être vaincu par amour.
+
+ Je ne dis pas que je meurs pour la plus belle, ni que la plus
+ belle me fait languir, je ne la prie ni ne l'adore, je ne la
+ demande ni la désire, je ne lui rends pas hommage. Je ne me
+ donne pas, je ne me mets pas en son pouvoir, je ne lui suis
+ point soumis, elle n'a pas mon coeur en gage, je ne suis pas
+ son prisonnier. Mais je dis que je me suis échappé (de ses
+ liens).
+
+ A dire vrai, on doit mieux aimer le vainqueur que le vaincu;
+ car le vainqueur remporte le prix, tandis qu'on va ensevelir le
+ vaincu; et qui purifie son coeur des mauvais désirs, cette
+ victoire l'honore plus que la conquête de cent cités[8].
+
+Voici, sous une forme différente, une autre attaque contre l'amour.
+
+ Je tiens pour fou l'homme qui fait alliance avec Amour; car
+ plus on s'y fie, plus on est malheureux. On pense se chauffer,
+ on se brûle; les biens d'amour viennent tard, les maux tous les
+ jours. Les fous, les traîtres, les trompeurs, ceux-là, oui,
+ sont bien en sa compagnie; aussi n'y vais-je pas...
+
+ Pour moi je traiterai ma mie comme elle me traitera; si elle me
+ trompe, elle me trouvera infidèle; et si elle va son droit
+ chemin, je marcherai droit.
+
+ Jamais je n'ai tant gagné comme quand je perdis ma mie; car en
+ la perdant je me gagnai moi-même que j'avais perdu. On gagne
+ peu quand on se perd soi-même; mais quand on perd ce qui vous
+ cause du dommage, c'est bien un gain, n'est-ce pas?... Ah! la
+ douceur pleine de venin! comme l'amour aveugle et dévoie
+ l'homme qui place mal son amour et qui néglige ce qu'il devrait
+ aimer[9]!
+
+De cette chanson on pourrait rapprocher une autre où il nous livre
+peut-être le secret de ses sentiments hostiles à l'amour. «Si j'étais
+aimé ou si j'aimais, je chanterais quelquefois; mais comme ce n'est pas
+le cas, je ne sais sur quel sujet chanter. Cependant je voudrais essayer
+une fois de voir comment je pourrais chanter mon amie, si j'en avais
+une. Je serais l'amant le plus parfait qui soit jamais né. J'ai aimé une
+fois et je sais comment vont les choses d'amour et comment j'aimerais
+encore[10].» C'est la même évocation rapide et un peu mélancolique du
+passé qui fait à dire La Fontaine dans un mouvement semblable: «J'ai
+quelquefois aimé.»
+
+Mais n'accordons pas aux chansons de Peire Cardenal plus d'attention
+qu'elles ne méritent; c'est dans la satire morale et politique qu'il est
+vraiment supérieur. La satire n'était pas inconnue dans la poésie des
+troubadours et Giraut de Bornelh avait un des premiers cultivé ce genre.
+Mais elle prend chez Peire Cardenal plus de variété et plus d'ampleur.
+
+Il juge avec une grande élévation de pensée, mais avec une sévérité
+extrême, la société de son temps; il n'est point de vice, si grave
+soit-il, qu'il n'y reconnaisse. L'amour des richesses, la soif des
+jouissances, le triomphe de l'injustice, de la convoitise, de la
+fausseté, du mensonge, le relâchement des moeurs, sont ses thèmes
+favoris. Il les développe avec vigueur, souvent avec passion. Les grands
+seigneurs méridionaux qui se volaient et se pillaient mutuellement avec
+entrain au temps de Bertran de Born et de Giraut de Bornelh avaient par
+certains côtés des âmes de voleurs de grand chemin, de «routiers»; mais
+ceux qui arrivèrent d'un peu partout, à la suite de Simon de Montfort,
+et qui prirent part à la curée finale valaient encore moins. On pense
+bien qu'ils n'ont pas échappé aux satires vengeresses de Peire Cardenal.
+La suivante donnera une idée du ton de ces satires.
+
+ On plaint son fils, son père ou son ami, quand la mort vous l'a
+ enlevé; mais moi je regrette les vivants qui restent en ce
+ monde... quand ils sont menteurs, misérables, voleurs, larrons,
+ parjures, traîtres que le diable mène et qu'il enseigne comme
+ on ferait un enfant...
+
+ Je regrette qu'un homme soit voleur, mais je regrette bien plus
+ qu'il jouisse trop longtemps de ses vols et qu'on ne l'ait pas
+ pendu... je ne regrette pas que ces gens-là meurent, mais je
+ regrette qu'ils vivent et qu'ils aient des héritiers pires
+ qu'eux...
+
+ Je plains le monde, où il y a tant de fripons; les hommes y
+ sont dans une telle erreur et perversité qu'ils regardent les
+ vices comme des vertus et les maux comme des biens; les preux
+ sont blâmés, les lâches estimés, les mauvais deviennent bons,
+ les torts sont des bienfaits et la honte est un honneur...
+
+ Il semble que mon chant ne vaut rien, car je l'ai ourdi et
+ tissu de satires; mais d'un méchant arbre on ne cueille pas
+ facilement de bons fruits--et je ne sais pas faire un beau
+ discours sur de mauvaises actions[11].
+
+Jusqu'à quel point cette satire et tant d'autres du même genre
+correspondent-elles à la réalité? Il est difficile de le dire.
+L'exagération, la violence, et un fonds inguérissable de pessimisme
+caractérisent les satiriques dans toutes les littératures. Mais d'autre
+part on sait comment les périodes de troubles et de violences déchaînent
+vite la bête humaine et Peire Cardenal, comme Agrippa d'Aubigné, par
+exemple, auquel il ressemble par certains côtés, a vécu dans un temps et
+dans un milieu où les mauvais instincts ont eu de belles occasions de se
+donner libre carrière.
+
+Ce qui le choque le plus, dans cette société, c'est l'orgueil et la
+méchanceté des parvenus; c'est encore là un de ses thèmes favoris; le
+voici simplement indiqué, mais sous une forme imagée. «Quand un homme
+puissant est en chemin, il a comme compagnon--devant, à côté, derrière
+lui--le Crime; la Convoitise est du cortège, le Tort porte la bannière
+et l'Orgueil le guidon[12].»
+
+La sympathie du satirique est acquise aux victimes de ces grands
+criminels, aux pauvres gens qui ont si souvent pâti, au moyen âge, des
+crimes des grands. Il les console, comme le ferait un prédicateur:
+«Comme l'argent s'affine dans le feu ardent, ainsi s'affine et
+s'améliore le bon pauvre qui garde sa patience au milieu des durs
+travaux; quant au mauvais riche, plus il cherche son bien-être, plus il
+gagne de douleur, de peine et de chagrin[13].»
+
+Notre troubadour a exposé une fois sous une forme originale sa
+conception du monde; voici le récit qu'il a imaginé.
+
+ Il existait une cité, je ne sais où; il y tomba une pluie de
+ telle nature que tous ceux qui en furent atteints devinrent
+ fous: tous, à l'exception d'un seul... il se trouvait dans sa
+ maison et dormait quand la pluie tombait. Quand la pluie eut
+ cessé, il se leva et vint parmi le public; il vit faire toutes
+ sortes de folies: l'un lançait des pierres, l'autre des bâtons,
+ l'autre déchirait son manteau; celui-ci frappe son voisin,
+ celui-là pense être roi, l'autre saute à travers les bancs...
+ Celui qui avait son bon sens fut fort étonné de ce spectacle,
+ mais les autres manifestaient encore plus d'étonnement; ils
+ pensent qu'il a perdu son bon sens, car ils ne lui voient pas
+ faire ce qu'ils font; il leur semble que ce sont eux qui sont
+ sages et sensés et que c'est lui le fou[14].
+
+Bref ils lui tombent dessus à bras raccourcis et il s'enfuit à demi
+mort. C'est l'image du monde, dit Peire Cardenal; les hommes sont les
+fous, mais ils regardent comme fou celui qui ne leur ressemble pas,
+parce qu'il a le «sens de Dieu» et non celui du «monde». C'est en somme
+un véritable sermon que cette fable, mais sous une forme imagée et en
+quelque sorte populaire. Peire Cardenal a un tempérament de sermonnaire
+et de prêcheur; ce côté de son talent sera étudié ailleurs, dans le
+chapitre suivant consacré à la poésie religieuse.
+
+Quittons la satire générale pour étudier un autre côté important de
+l'oeuvre de Peire Cardenal: ce sont ses satires contre les croisés et
+contre le clergé. Les premières--contre les Français--sont les moins
+développées; Cardenal reproche aux croisés leur intempérance (reproche
+ordinaire adressé aux hommes du Nord) et leur cruauté. «Les Italiens
+(Apuliens), les Lombards et les Allemands sont fous, dit-il, s'ils
+veulent avoir les Français et les Picards pour maîtres et alliés; car
+leur plaisir consiste à tuer des innocents[15].» «Les Français buveurs
+ne vous font pas plus peur, dit-il ailleurs au comte de Toulouse, Raimon
+VI, que la perdrix à l'autour[16].»
+
+Tels sont à peu près les seuls traits de satire contre les hommes du
+Nord; une allusion à Simon de Montfort est un éloge de sa vaillance.
+
+C'est au clergé[17] qu'il réserve ses satires les plus hardies et les
+plus vigoureuses. Ce troubadour est un anticlérical enragé. Peire
+Cardenal est un croyant sincère, comme on le verra plus loin; mais il a
+contre le clergé séculier ou régulier de son temps une haine profonde.
+Il n'est pas de vice qu'il ne lui reconnaisse: la simonie, la débauche,
+la soif des richesses sont les plus communs. Quelques extraits de ses
+satires--et il en est de si violentes qu'on ne peut les citer--donneront
+une idée de cette haine et des motifs qui paraissent l'avoir provoquée
+chez Peire Cardenal.
+
+ Les clercs se font bergers et semblent des saints, mais ce sont
+ des criminels; quand je les vois habiller, il me souvient
+ d'Isengrin qui, un jour, voulut venir dans l'enclos des brebis;
+ mais par peur des chiens il se vêtit d'une peau de mouton, puis
+ mangea tous ceux qu'il voulut.
+
+ Rois, empereurs, ducs, comtes et chevaliers gouvernent
+ d'ordinaire le monde; maintenant ce sont les clercs qui ont le
+ pouvoir, ils l'ont gagné en volant ou en trahissant, par
+ l'hypocrisie, les sermons ou la force... je parle des faux
+ prêtres qui ont toujours été les plus grands ennemis de
+ Dieu[18].
+
+ * * * * *
+
+ Les rois, comtes, baillis ou sénéchaux, est-il dit dans une
+ autre satire, s'emparent des villes et des châteaux; l'Église
+ imite leur exemple.
+
+ Ses hauts prélats accroissent leurs dettes sans mesure; si vous
+ tenez d'eux un beau fief, ils le convoiteront et ne vous le
+ rendront pas facilement, à moins que vous ne leur donniez de
+ l'argent et que vous ne fassiez avec eux une convention plus
+ dure.
+
+ Si Dieu veut que les moines noirs (bénédictins) se sauvent par
+ la bonne chère, les moines blancs par leur refus de payer, les
+ chevaliers du Temple et de l'Hôpital par leur orgueil, et les
+ chanoines par leurs prêts à usure, je tiens pour fous saint
+ Pierre et saint Andrien qui souffrirent pour Dieu grand
+ tourment, si ces gens-là parviennent à leur salut[19].
+
+Voici d'autres traits satiriques du même genre: «Un seigneur avide
+n'aime pas voir son pareil; les clercs ont la même convoitise; ils ne
+voudraient voir dans le monde aucune autre classe d'hommes qui détienne
+le pouvoir; ils ont fait des lois pour obtenir des terres, pour les
+accroître, non pour les diminuer, car un peu de puissance ne gêne pas.
+
+«Je vois les clercs essayer de toutes leurs forces de mettre le monde en
+leur puissance... et ils y arrivent en prenant ou en donnant, par
+hypocrisie ou pardon, par le boire ou le manger, avec l'aide de Dieu ou
+avec l'aide du diable[20].»
+
+Moines blancs ou moines noirs, prêtres de toute robe et de tout ordre
+sont compris dans ces satires. Mais parmi les ordres nouveaux un paraît
+exciter plus que tout autre la verve satirique de Peire Cardenal, ce
+sont les Jacobins; si le portrait qu'il en trace est exact--et d'autres
+documents nous renseignent sur l'état des ordres religieux fondés après
+la croisade--on peut voir quels étranges serviteurs soutenaient au
+milieu des populations méridionales la cause de la religion pour
+laquelle ces populations avaient été frappées.
+
+ Avec une voix angélique, d'une langue déliée, avec des mots
+ subtils, avec de purs sanglots, ils montrent la voie du Christ
+ que chacun devrait suivre, comme il la suivit pour nous... La
+ religion fut d'abord honorée par des hommes ennemis du bruit;
+ mais les Jacobins ne se taisent pas après leur repas; ils
+ discutent sur les vins pour savoir quels sont les meilleurs;
+ querelles et procès sont leur vie ordinaire et ils traitent de
+ Vaudois qui les en détourne; ils cherchent à connaître les
+ secrets pour mieux se faire craindre...
+
+ Leur pauvreté n'est pas une pauvreté spirituelle; tout en
+ gardant leurs biens ils prennent celui des autres; ils laissent
+ pour de belles robes tissées en laine anglaise le cilice qui
+ leur est trop rude; ils ne partagent pas leur manteau comme
+ faisait saint Martin--ils convoitent les aumônes destinées aux
+ pauvres[21].
+
+Voici dans la même satire le portrait en pied du jacobin.
+
+ Vêtus de vêtements fins et souples, amples, légers en été,
+ épais en hiver, avec de bonnes chaussures, semelles à la
+ française, et quand il fait grand froid en bon cuir de
+ Marseille bien cousu, ils vont prêchant et disent qu'au service
+ de Dieu ils mettent leur coeur et leur avoir...
+
+Cette vie inspire à notre troubadour une réflexion toute rabelaisienne:
+vivons gaîment, dit-il, plus de jeûne ni de pénitence, bons «coulis et
+bonne sauces bien grasses», des vins de choix, suivons le bon exemple:
+«si les bons vins, la bonne chère et la bonne vie mènent à Dieu, nous
+irons sûrement», aussi sûrement qu'eux.
+
+Cette dernière réflexion ne doit pas nous cacher ce qu'il y a de grave
+et de hardi dans ces satires. On y trouve en raccourci les arguments les
+plus redoutables qu'on ait invoqués sinon contre l'Église et contre la
+religion, du moins contre ses serviteurs. La recherche de la puissance
+politique, la mainmise sur les coeurs, dans un ordre moins relevé
+l'amour des richesses en désaccord si parfait avec la pauvreté de
+l'Église primitive, ce sont là des attaques qui ne lui ont pas été
+ménagées dans la polémique moderne; elles datent de loin; parmi les
+ordres qui se forment pendant le XIIIe siècle celui des Frères Mineurs,
+rival de celui des Dominicains, a pour règle et pour principes le mépris
+des richesses et ce principe engendrera avec Bernard Délicieux des
+querelles et des hérésies.
+
+Les attaques suivantes ne sont pas moins graves.
+
+ Les moines sont si cupides, si pleins d'orgueil et de mauvais
+ désirs, qu'ils connaissent cent fois plus de ruses que voleurs
+ et malfaiteurs; s'ils peuvent causer avec vous de vos secrets
+ vous ne pourrez pas plus vous en défaire que s'ils étaient vos
+ frères.
+
+ Voilà comment ils bâtissent leurs maisons et créent leurs beaux
+ vergers; mais ce ne sont pas leurs sermons qui convertiront
+ Turcs ou Persans, car ils ont trop peur de passer la mer et d'y
+ mourir; ils aiment mieux bâtir ici que se battre là-bas (en
+ Terre Sainte).
+
+ Pour de l'argent vous obtiendrez d'eux votre pardon, quelque
+ mal que vous ayez fait; pour de l'argent ils sont tellement
+ ingénieux qu'ils donnent la sépulture aux usuriers; mais ils ne
+ visitent, ni n'accueillent ni n'ensevelissent le pauvre.
+
+ Ils ne font que quêter toute l'année; puis ils s'achètent de
+ bons poissons, beau pain blanc, bons vins savoureux, bons
+ vêtements chauds contre le froid; plût à Dieu que je fusse de
+ tel ordre, si je pouvais être sauvé[22]!
+
+Et voici enfin contre les ordres religieux un dernier trait plus violent
+que les autres.
+
+ Les vautours ne sentent pas plus vite la chair puante que les
+ clercs et les frères Prêcheurs ne sentent où est la richesse;
+ aussitôt ils deviennent l'ami du riche et si la maladie
+ l'accable, ils se font faire des donations... Mais savez-vous
+ que devient la richesse mal acquise? il viendra un fort voleur
+ qui ne leur laissera rien; c'est la Mort qui les abat et, avec
+ quatre aunes de drap, les envoie dans une demeure où les maux
+ ne leur manqueront pas[23]...
+
+Cependant l'homme qui a écrit ces violentes satires et bien d'autres que
+nous ne pouvons citer fut un croyant sincère. Cela ressort de l'ensemble
+de son oeuvre et aussi d'un bel acte de foi qui forme la première partie
+d'une de ses satires, et dont voici la traduction.
+
+ Avec des mots nouveaux, avec art et sur un sujet divin, je
+ ferai un poème magistralement composé: car je crois que Dieu
+ naquit d'une mère sainte par qui le monde fut sauvé; il est
+ Père, Fils et Sainte Trinité et il est un en trois personnes.
+
+ Je crois qu'il entr'ouvrit le ciel et qu'il en fit choir les
+ anges quand il vit qu'ils étaient damnés. Je crois que saint
+ Jean le tint entre ses bras et le baptisa dans l'eau du
+ fleuve...
+
+ Je crois à Rome et à saint Pierre, à qui il fut ordonné d'être
+ juge de pénitence, de sens et de folie[24].
+
+Il n'est pas sans intérêt de comparer à cet acte de foi le «credo» que
+Dante exprime au chant XXIV du _Paradis_.
+
+ Je crois en un seul Dieu, seul et éternel, qui fait mouvoir le
+ Ciel et qui n'est agité ni par l'amour ni par le désir... je
+ crois en trois personnes éternelles et je crois qu'elles sont
+ d'une seule et d'une triple essence... Pour cette croyance je
+ n'ai pas les seules preuves physiques et métaphysiques, mais
+ j'ai encore comme preuve la vérité qui s'est manifestée sur
+ terre par Moïse, par les Prophètes, par les Psaumes et par
+ l'Évangile...
+
+Sans doute ce sont là des formules bien connues des catholiques, mais
+chez ces deux poètes, Peire Cardenal et Dante, elles prennent un éclat
+nouveau par la place qui leur est donnée. Dante, en plaçant sa
+déclaration presque à la fin de son grand poème, a voulu donner la
+preuve, la marque de son orthodoxie et il l'a fait en vers magnifiques.
+Peire Cardenal a eu aussi la même intention. Un acte de foi de ce genre
+n'était pas chose inutile en ce temps-là; mais celui-ci prend encore
+plus de valeur par le contraste qu'il forme avec la fin de la
+composition; le tempérament satirique du poète reparaît; voilà ce que je
+crois, dit Peire Cardenal, mais voilà ce que ne croient pas les mauvais
+prêtres, «larges en convoitises mais chiches de bonté; ils sont beaux de
+visage, mais leur âme criminelle fait horreur; Caïphe et Pilate
+obtiendront grâce plutôt qu'eux».
+
+On a remarqué sans doute le passage où Peire Cardenal affirme sa
+croyance à Rome et à saint Pierre[25]. Il s'en prend en effet aux faux
+prêtres, aux ordres religieux nouvellement institués, mais ne s'attaque
+pas à la papauté, seule responsable cependant des malheurs et des
+misères dont il est le témoin. Est-ce par prudence ou plus probablement
+par scrupule de croyant? Quoi qu'il en soit, ces scrupules n'ont pas
+arrêté un de ses contemporains, le troubadour Guillem Figueira[26]. Il
+était originaire de Toulouse et paraît avoir séjourné dans la
+Haute-Italie, à la cour de l'empereur Frédéric II. Le milieu où il était
+né et celui où il vécut n'étaient pas faits pour développer ses
+sentiments de respect envers la papauté. On lui doit en effet la satire
+la plus violente et la plus hardie que le moyen âge se soit permise
+contre cette puissance. On en jugera par les extraits suivants.
+
+ Je ne m'étonne pas, Rome, si le monde est dans l'erreur, car
+ c'est vous qui avez déchaîné dans le siècle les maux de la
+ guerre... Rome trompeuse, la convoitise vous trompe aussi, car
+ à vos brebis vous tondez trop de laine...
+
+ Rome, aux hommes simples vous rongez la chair et les os et vous
+ menez les aveugles avec vous dans la fosse; vous foulez aux
+ pieds les commandements de Dieu, et votre convoitise est trop
+ grande, car vous pardonnez les péchés pour de l'argent. Rome,
+ vous vous chargez d'un grand fardeau de crimes. Puisse Dieu
+ vous abattre et vous faire déchoir, car vous régnez pour
+ l'argent... Rome, vous tenez votre griffe si serrée que ce que
+ vous pouvez tenir vous échappe difficilement...
+
+Et voici le trait final de cette série d'invectives:
+
+ Rome, vous avez l'allure simple de l'agneau, mais au fond vous
+ avez la rapacité du loup; vous êtes un serpent couronné,
+ engendré de vipère, et le diable vous aime comme son intime
+ ami[27].
+
+Cette attaque ne resta pas sans réponse; le champion de la papauté fut
+une poétesse, une dame de Montpellier, dame Gormonde. Elle répond
+strophe par strophe à la pièce de Guillem Figueira; elle souhaite à
+Toulouse, la patrie du mécréant, et au comte Raimon tous les malheurs
+possibles. Mêmes voeux pour Frédéric II, ennemi de la papauté et
+protecteur du troubadour; elle termine par la charitable prière
+suivante. «Rome, que le Roi glorieux qui pardonna à Madeleine fasse
+périr le fou enragé qui répand de telles calomnies et qu'il le fasse
+mourir de la mort des hérétiques.» Le souvenir du pardon accordé à
+Marie-Madeleine n'a pas adouci le coeur de la dévote poétesse[28].
+
+La riposte est d'ailleurs loin d'avoir l'allure violente et par moments
+si éloquente de l'attaque. Le fait qu'une femme écrit une poésie
+religieuse pour défendre la papauté est un nouveau signe des temps. Nous
+voilà loin, bien loin de la comtesse de Die. Il s'est produit dans les
+moeurs une transformation profonde. La ruine de la noblesse méridionale,
+la destruction de ces foyers intellectuels et surtout poétiques que
+furent la plupart des petites cours du Midi a porté à la poésie des
+troubadours une atteinte dont elle ne se relèvera pas; l'établissement
+de l'Inquisition, la création des ordres religieux, la transformation
+qui s'opère dans les moeurs amènent le développement d'une poésie
+nouvelle: c'est la poésie religieuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LA POÉSIE RELIGIEUSE
+
+ Le paganisme de la poésie des troubadours.--La morale.--La
+ conception de la Divinité.--Chants de repentir: Guillaume de
+ Poitiers.--Pierre d'Auvergne.--Les chansons de croisade.--Les
+ plaintes funèbres.--Folquet de Marseille.--Les poésies
+ religieuses de Peire Cardenal.--Ses poésies à la Vierge.--Saint
+ Dominique et les Frères Prêcheurs.--Développement des poésies à
+ la Vierge.--Transformation de la lyrique courtoise en lyrique
+ religieuse: Lanfranc Cigala, Guiraut Riquier, Folquet de Lunel.
+
+
+Un fonds ineffable de paganisme caractérise les origines de la poésie
+des troubadours et la première période de la littérature provençale. Le
+premier troubadour, Guillaume de Poitiers, part pour la Terre Sainte et
+y fait vaillamment son devoir, mais il s'y amuse encore davantage et
+surtout amuse ses compagnons de route et de bataille par des facéties de
+tout genre, par des paris ou des propositions fantastiques, où l'esprit
+religieux n'a aucune part: ce croisé de marque a par plus d'un côté
+l'âme d'un païen. Sa muse est aussi païenne que celle d'un Grec ou d'un
+Latin; s'il invoque Dieu ou quelque saint, c'est pour les mettre en
+assez mauvaise compagnie, et il leur rend, en les nommant, à peu près le
+même hommage qu'il leur rendrait par un juron.
+
+Le sentiment religieux n'apparaît pas davantage chez les troubadours de
+la première période; il est également à peu près absent de la période
+«classique». Jaufre Rudel, Bernard de Ventadour, Arnaut Daniel, Bertran
+de Born, Arnaut de Mareuil n'ont composé aucune poésie religieuse.
+
+C'est que la religion tenait peu de place dans la société où ils ont
+vécu. Il y avait peu de mécréants sans doute; mais il semble bien que
+les sentiments religieux y furent assez tièdes et que la religion y fut
+une affaire privée, la vie extérieure étant tournée vers des sujets plus
+profanes. Si nous jugeons de cette société du XIIe siècle par la
+littérature des troubadours, les doctrines de l'amour courtois
+paraissent avoir tenu plus de place dans ses occupations et ses
+préoccupations que l'étude de l'Évangile et celle plus austère de la
+théologie.
+
+L'amour chanté par les troubadours était sans doute doué d'un pouvoir
+ennoblissant, il purifiait l'âme, en même temps qu'il élevait le coeur
+et l'esprit. Mais, d'abord, quelques troubadours--et non des
+moindres--concevaient l'amour sous une forme moins idéale et moins
+pure[1]. De plus l'amour ainsi conçu, comme on l'a vu dans un précédent
+chapitre, ne pouvait s'adresser qu'à la femme mariée. Certes cette
+conception paraissait moins immorale dans la société du temps qu'elle ne
+le serait aujourd'hui. La condition de la femme mariée n'était pas en
+réalité aussi bonne que l'aspect brillant de cette société le laisserait
+supposer. Le mariage était pour le grand seigneur une occasion
+d'accroître son domaine, simple seigneurie ou empire; le bon mariage
+était celui qui lui permettait d'arrondir rapidement ce domaine.
+
+Les divorces sont innombrables et scandaleux. On trouvait facilement des
+prétextes, mais le vrai motif était à peu près toujours le même: se
+débarrasser d'un premier lien pour une union nouvelle plus profitable,
+plus utile. On a cité l'étrange aventure de la fille de l'empereur de
+Constantinople qui trouva son royal fiancé, le roi d'Aragon, marié, en
+arrivant dans le Midi de la France, et que le seigneur de Montpellier
+épousa, non par amour, mais pour la perspective des droits qu'elle
+pourrait lui donner sur l'empire grec. On conçoit que ces unions
+d'intérêts, où le coeur ne paraît avoir eu aucune part, se dissolvaient
+rapidement quand les motifs qui les avaient fait naître disparaissaient
+ou s'affaiblissaient. Aussi les liens du mariage étaient-ils très
+relâchés et fort fragiles[2].
+
+Cependant ils existaient, et quelque excusable que fût aux yeux de cette
+société la conception que les troubadours se faisaient de l'amour, elle
+n'était pas moins contraire à la morale et même au dogme chrétiens.
+Qu'on ne s'étonne donc pas de ne pas voir fleurir la poésie religieuse
+pendant la période la plus brillante de la poésie des troubadours.
+
+Les chefs de l'Église étaient eux-mêmes d'une remarquable tolérance et
+aussi indulgents que la société laïque pour la poésie profane. On se
+souvient que le Moine de Montaudon avait la permission de parcourir les
+contrées voisines de son couvent, à condition d'y rapporter les présents
+qu'il récoltait dans ses tournées poétiques. Encore au début du XIIIe
+siècle un chanoine de Maguelone (où paraît avoir existé une sorte
+d'abbaye de Thélème) charmait les loisirs de la solitude claustrale en
+écrivant des chansons dignes du chantre de Lisette.
+
+On ne saurait reprocher aux troubadours de ne pas avoir été plus
+religieux que les religieux eux-mêmes. Ils ont eu évidemment une
+conception de la vie différente de celle qu'en a d'ordinaire l'Église.
+Ils ne l'ont pas considérée comme une triste «vallée de larmes», mais
+comme un gracieux jardin de joie dont ils ont respiré sans remords la
+plupart des parfums. Cette littérature est une littérature gaie, au
+moins pendant sa période de splendeur. Les esprits chagrins et boudeurs,
+comme Cercamon et surtout son disciple Marcabrun, y sont une exception.
+On y sent la joie de vivre, d'une vie heureuse, parfois délicate,
+rarement grossière. La sensualité y est chose rare; et si quelques
+troubadours s'expriment parfois avec brutalité, c'est là en somme une
+exception. Leur conception de la vie est saine et leur poésie élève
+l'âme et le coeur.
+
+Les troubadours conçoivent la Divinité, comme la vie, d'une façon un peu
+particulière. Dieu ne leur est pas apparu au milieu des tonnerres et des
+éclairs, armé du «glaive de la Loi». Ils le considèrent comme une sorte
+d'ami très haut placé, très puissant et très pitoyable aux poètes,
+surtout aux poètes d'amour. Ils l'invoquent avec beaucoup de familiarité
+et souvent avec quelque inconscience. Une aube célèbre de Giraut de
+Bornelh commence par une invocation d'un ton élevé et grandiose: «Roi
+glorieux, vraie lumière et vraie clarté, seigneur tout-puissant...» Et
+que demande-t-il à ce Dieu ainsi invoqué? tout simplement de veiller sur
+un rendez-vous amoureux; et c'est pour la tranquillité des deux amants
+que lui-même n'a cessé de prier toute la nuit «à deux genoux».
+
+Par suite de cette conception il n'est pas rare qu'un troubadour demande
+à Dieu de fléchir le coeur d'une amante trop rigoureuse; c'est par
+exemple dans cette intention qu'Arnaut Daniel fait brûler des cierges et
+fait dire et entend «mille messes»[3]. Même quelques troubadours, comme
+le comte d'Orange ou Peire Vidal, vont jusqu'à demander à Dieu aide et
+protection pour l'accomplissement de leurs désirs les plus sensuels.
+
+Comme aux temps du Paganisme, la divinité n'est pas seulement indulgente
+aux faiblesses (dans la plupart des religions, à tout péché
+miséricorde), mais elle est complice de ces faiblesses. Nous connaissons
+même la conception que les troubadours se sont faite du Paradis; ils se
+le sont représenté comme un lieu de délices, où des poètes toujours
+jeunes et toujours inspirés chanteraient sans fin, à côté de leur dame,
+un amour éternel.
+
+Le milieu où naissaient des conceptions de ce genre n'était pas tout à
+fait propre au développement et à la floraison de cette poésie un peu
+spéciale, un peu délicate aussi et difficile à s'acclimater, qu'est la
+poésie religieuse.
+
+Cependant on a déjà relevé le nombre des troubadours qui ont fini leur
+vie dans un cloître; il est considérable[4]. Le sentiment religieux
+n'était pas tout à fait mort dans cette société; il sommeillait dans
+l'âme de plus d'un troubadour et s'y éveillait sous l'influence de
+circonstances spéciales ou par suite des leçons de la vie. Aussi
+n'est-il pas rare, même dès le XIIe siècle, de rencontrer quelques
+poésies religieuses perdues parmi les chansons profanes. Ce sont
+ordinairement des chants de repentir, d'inspiration sincère et
+touchante. Le poète, au déclin de la vie, examine s'il a bien employé le
+temps qui lui a été accordé et il demande grâce sinon pour le mal qu'il
+a fait, au moins pour le bien qu'il a négligé.
+
+Une des plus anciennes pièces de ce genre est du premier troubadour,
+Guillaume de Poitiers. On ne s'attendrait pas à trouver une poésie
+religieuse parmi ses joyeuses chansons; et cependant il y en a une,
+simple et touchante. Il l'a sans doute écrite avant d'entreprendre un
+lointain pèlerinage, ou plus probablement aux approches de la mort. Il y
+exprime ses inquiétudes sur la succession qu'il laisse à son fils encore
+jeune, mais la partie la plus intéressante pour nous est celle où il dit
+adieu au monde: le gai compagnon qu'il fut trouve les accents les plus
+justes pour chanter cette séparation.
+
+ Je demande pardon à mon compagnon; si jamais je lui ai fait du
+ tort qu'il me pardonne... J'ai été l'ami de «Prouesse» et de
+ «Joie»; maintenant je me sépare de l'une et de l'autre; et je
+ m'en vais vers celui où tous les pécheurs trouvent la paix.
+ J'ai été très jovial et très gai, mais notre Seigneur ne le
+ veut plus; maintenant je ne puis plus supporter le fardeau (de
+ la vie?), tellement je suis proche de la fin. J'ai quitté tout
+ ce que j'aime, la vie chevaleresque et brillante; mais
+ puisqu'il plaît à Dieu, je me résigne et je le prie de me
+ retenir parmi les siens[5].
+
+C'est à peu près dans les mêmes termes, mais avec plus de grâce
+mélancolique, qu'un troubadour de la première période, Pierre
+d'Auvergne, prend congé du monde, du «siècle». «Amour, vous auriez bien
+sujet de vous plaindre, si un autre que le Juge juste m'éloignait de
+vous, car c'est à vous que je dois les honneurs et la gloire. Mais ceci
+ne peut durer, Amour courtois; je cesse d'être votre ami, je suis trop
+heureux d'aller où le Saint-Esprit me guide; c'est lui qui me mène; ne
+vous fâchez pas si je ne reviens pas vers vous[6].» On croirait entendre
+comme un écho de la gracieuse composition où le même poète fait du
+rossignol un si habile messager d'amour.
+
+Il semble que cet adieu de Pierre d'Auvergne à l'amour ait été
+définitif. Il reste de lui une série de pièces consacrées uniquement à
+exprimer les louanges de Dieu et le mépris des biens terrestres. Voici
+le début d'une véritable «hymne pour le Seigneur», en l'honneur de la
+Trinité.
+
+ Loué soit Emmanuel, le Dieu du Ciel et de la Terre, qui est un
+ en trois personnes, saint-esprit, fils, et père accompli...
+ C'est celui qui voulut venir au monde pour effacer nos péchés
+ et par qui les quatre éléments furent séparés... C'est Dieu,
+ qui était hier et qui sera demain, car il n'eut jamais de
+ commencement... Il se sacrifia lui-même pour que le premier
+ péché fût effacé; et ce fut une grande peine de voir que celui
+ qui n'avait jamais péché a souffert les maux des hommes, a subi
+ la mort sous Ponce Pilate et est ressuscité de son linceul...
+ C'est en ce Dieu que je crois, c'est par lui que j'existe... je
+ lui donne mon âme et mon coeur[7].
+
+Cette poésie ressemble fort à une hymne de l'Église en l'honneur de la
+Trinité; ce sont les mêmes thèmes, le même développement. Mais les
+souvenirs de la vie miraculeuse du Christ y sont trop nombreux; ceci
+aussi appartient au cercle d'idées dans lequel se meuvent les hymnes et
+les poésies religieuses de toute sorte écrites en latin. En somme les
+poésies de ce genre ont peu d'originalité; les épopées françaises sont
+remplies de tirades où, sous prétexte d'invocation à Dieu, le poète
+rappelle les principaux événements de l'ancien et du nouveau Testament.
+C'est aussi un abus d'énumérations de ce genre qui gâte une autre poésie
+religieuse du même Pierre d'Auvergne.
+
+ C'est vous, dit-il à Dieu, qui avez sauvé Sidrac de la flamme
+ ardente, qui avez tiré Daniel de la fosse, Jonas de la baleine
+ et qui avez protégé Suzanne contre les faux témoins; vous avez
+ nourri la multitude, seigneur souverain, de cinq pains et de
+ deux poissons... vous avez fait la terre et d'un seul signe le
+ soleil et le ciel; vous avez détruit Pharaon et donné aux fils
+ d'Israël le miel, la manne et le lait[8]...
+
+Cette énumération, que nous abrégeons, est longue et monotone; la poésie
+dont elle fait partie est froide et peu intéressante. Plus poétiques
+sont quelques autres compositions religieuses du même auteur où la
+pensée n'est pas remplacée comme ici par une longue série d'allusions
+bibliques.
+
+Pierre d'Auvergne y insiste avec quelque bonheur d'expression sur le
+thème de la mort, de l'inanité des richesses qu'il faudra abandonner
+sans retour. Il s'étonne que l'homme ne pense pas plus souvent à ce
+dernier acte de la vie; «il faudra mourir, dit-il, et passer par le
+chemin où sont passés nos pères»; «nous mourrons tous, dit-il ailleurs,
+les richesses ne nous sauveront pas... contre la mort ne peuvent se
+défendre ni comtes, ni ducs, ni rois, ni marquis...» Ce sont là des
+thèmes lyriques par excellence; d'autres poètes, même parmi les
+troubadours, les ont développés avec plus de bonheur; mais Pierre
+d'Auvergne est un des premiers à les traiter; cette priorité d'abord et
+ensuite une certaine originalité dans l'expression de sentiments que la
+poésie des troubadours ne connaissait guère encore justifient
+l'attention que l'on doit donner dans l'histoire de la littérature
+provençale à ces poésies religieuses.
+
+Les mêmes thèmes forment le fond de certaines poésies morales et
+religieuses de Giraut de Bornelh. Elles n'ont pas l'allure épique des
+poésies religieuses de Pierre d'Auvergne; les énumérations bibliques en
+sont absentes. Mais Giraut de Bornelh insiste également sur la nécessité
+de la mort et sur le mépris des richesses qu'il faudra abandonner sans
+retour. Ces thèmes appartiennent aux poètes lyriques aussi bien qu'aux
+sermonnaires; Giraut de Bornelh lui-même appelle une fois une de ces
+compositions un «sermon», mais ce sont en général des sermons un peu
+spéciaux, destinés à réveiller l'ardeur des chrétiens pour les
+croisades. Quoique l'élément religieux y soit assez développé, on peut
+les considérer comme un genre à part.
+
+En effet les chants de croisade sont plutôt, ou sont tout autant des
+poésies historiques que des poésies religieuses. Les thèmes qui y sont
+développés n'ont rien d'original; ce qui y domine d'ordinaire, c'est la
+critique plus ou moins vive, suivant les tempéraments, de ceux qui, par
+lâcheté ou par négligence, laissent le «saint pays» aux mains des
+infidèles. Cette partie historique, et souvent satirique, a plus
+d'importance que l'autre, la partie religieuse. Le «chant de croisade»
+est devenu de bonne heure un genre, lui aussi un peu conventionnel et
+factice. Qu'il s'agisse des Sarrasins d'Espagne ou des Turcs de Syrie,
+c'est par les mêmes arguments que les troubadours cherchent à exciter
+contre eux les chefs de la chrétienté.
+
+Ces arguments ressemblent fort à ceux que les prédicateurs du temps
+devaient développer; comme eux les troubadours rappellent le lieu où le
+Christ fut mis en croix; ils font miroiter l'espoir des récompenses
+futures et aussi celui de récompenses plus immédiates. Ces chants ne
+sont pas à proprement parler des poésies religieuses; l'amour de la
+religion, sincère ou fictif, les inspire; mais ce n'est pas la seule
+source d'inspiration; dans leur ensemble ils appartiennent plutôt à la
+catégorie des sirventés politiques qu'à celle des poésies religieuses.
+
+On peut en dire autant des «planns» ou plaintes funèbres. C'est là un
+genre où l'absence de sentiments religieux ne se comprendrait guère,
+surtout au moyen âge. En effet la plupart se terminent par une prière.
+Quelques-unes de ces pièces sont touchantes de naïveté ou de sincérité,
+mais beaucoup d'entre elles prennent de bonne heure l'apparence de
+formules toutes faites. Dans la plupart des cas la partie laudative
+occupe la première place; l'élément religieux y est accessoire. Laissons
+donc de côté «chants de croisade» et «plaintes funèbres» en abordant la
+période de floraison de la poésie religieuse.
+
+Mais auparavant nous citerons encore une poésie religieuse de cette
+première période; c'est une aube de Folquet de Marseille, le futur
+évêque de Toulouse et persécuteur des Albigeois. On remarquera la
+gravité et l'élévation de cette sorte de prière du matin.
+
+ Vrai Dieu, je m'éveillerai aujourd'hui en vous invoquant vous
+ et Sainte Marie; car l'étoile du ciel vient de vers Jérusalem
+ et me fait dire: Debout, hommes qui aimez Dieu; le jour est
+ proche et la nuit tient sa route; Dieu soit loué et adoré par
+ nous; prions-le de nous donner la paix pendant toute notre vie.
+ La nuit va et le jour vient dans le ciel clair et serein;
+ l'aube paraît, belle et parfaite.
+
+ Seigneur Dieu qui naquis de la Vierge Marie pour nous sauver de
+ la mort et restaurer la vie et pour détruire l'enfer que le
+ Diable tenait, toi qui fus levé en croix, couronné d'épines,
+ abreuvé de fiel, Seigneur, ce bon peuple vous demande grâce
+ pour que votre pitié lui pardonne ses péchés. La nuit va et le
+ jour vient, etc.
+
+ Dieu, donnez-moi le savoir et l'intelligence, pour que
+ j'apprenne vos saints commandements, que je les entende et les
+ comprenne; que votre piété me protège et me défende pour que ce
+ monde terrestre ne m'emporte pas avec lui; car je vous adore,
+ Seigneur, et je crois en vous, je m'offre à vous, moi et ma
+ foi; je vous demande grâce et pardon de mes péchés.
+
+ Je prie ce Dieu glorieux, qui se sacrifia pour nous sauver
+ tous, de répandre sur nous le Saint Esprit; qu'il nous garde du
+ mal, nous donne la joie et nous conduise parmi les siens,
+ là-haut, dans son royaume... La nuit s'en va et le jour vient,
+ dans le ciel clair et serein; l'aube paraît, belle et
+ parfaite[9].
+
+Les troubadours que nous avons précédemment cités, Pierre d'Auvergne et
+Giraut de Bornelh, appartiennent à la première période de la poésie
+provençale: Pierre d'Auvergne est un des plus anciens troubadours;
+Giraut de Bornelh est de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle. Les
+poésies religieuses forment une exception dans leur oeuvre, et même dans
+la littérature du temps.. C'est surtout au XIIIe siècle que ces poésies
+se développent de plus en plus.
+
+Le poète qui a le plus contribué à ce développement est le satirique
+Peire Cardenal auquel a été consacrée une partie du dernier chapitre. On
+y a vu sa haine des mauvais prêtres, mais en même temps son attachement
+aux dogmes de l'Église. Sans doute il est surtout un satirique et son
+«Credo» n'est qu'une introduction à une satire des plus violentes et des
+plus crues contre une catégorie de religieux. Mais ses poésies morales
+et religieuses sont par beaucoup de côtés de vrais «sermons» et c'est le
+titre que quelques manuscrits leur donnent. On n'a pas de peine à
+concevoir quels en sont les thèmes principaux; ce sont: la nécessité de
+se préparer à la dernière heure, dont nous ne sommes pas les maîtres, la
+crainte de Dieu le souverain juge, le jugement dernier; ce dernier thème
+en particulier, qui a toujours inspiré sermonnaires, peintres ou poètes,
+a été traité d'une manière fort hardie par Peire Cardenal. La traduction
+suivante fera juger de l'originalité de cette conception; ce sont des
+accents qu'on n'avait pas encore entendus dans la langue des
+troubadours.
+
+ Je veux commencer un nouveau sirventés que je réciterai au jour
+ du jugement, à celui qui me créa et me forma du néant; s'il
+ veut m'accuser de quelque faute et me mettre parmi les damnés,
+ je lui dirai: Seigneur, pitié, arrêtez; j'ai combattu (pour
+ vous) toute ma vie les méchants, gardez-moi, s'il vous plaît,
+ des tourments de l'enfer.
+
+ Je ferai émerveiller toute sa cour, quand on entendra mon
+ plaidoyer; car je dis que Dieu est injuste envers les siens,
+ s'il pense les détruire et les mettre en enfer; car il est
+ juste que celui qui perd ce qu'il pourrait gagner au lieu
+ d'abondance gagne la disette; Dieu doit être doux et libéral
+ pour retenir à la mort les âmes (de ses créatures).
+
+ Sa porte ne devrait pas se fermer... pourvu que toute âme qui
+ voudrait y entrer y passât joyeusement, car jamais cour ne sera
+ parfaite si une partie pleure pendant que l'autre rit; et
+ quoique Dieu soit souverain et tout-puissant, s'il ne nous
+ ouvre pas sa porte, on lui en demandera raison.
+
+ Il devrait bien anéantir les diables; il en aurait plus d'âmes
+ et plus souvent; cette exécution plairait à tout le monde et il
+ pourrait s'en absoudre lui-même...
+
+ Beau seigneur Dieu, je ne veux pas désespérer de vous; au
+ contraire j'ai en vous le ferme espoir que vous m'assisterez à
+ l'heure de ma mort, parce que vous devez sauver mon corps et
+ mon âme. Et je vous ferai une belle proposition: renvoyez-moi
+ où j'étais avant de naître, ou bien pardonnez-moi tous mes
+ péchés; car je ne les aurais pas commis, si je n'avais pas
+ existé.
+
+ Si, ayant souffert en ce monde, j'allais brûler en enfer, ce
+ serait tort et péché; car je puis vous reprocher que pour un
+ bien vous m'avez donné mille maux. Par pitié je vous prie, dame
+ Sainte Marie, qu'auprès de votre fils vous nous serviez de
+ guide[10].
+
+«Il ne faut pas se méprendre sur le caractère de cette étrange prière,
+dit Fauriel; il ne faut y voir ni plaisanterie ni ironie... sa pensée
+est grave et sérieuse... On entrevoit qu'il [Peire Cardenal] imagine
+l'existence du mal comme la conséquence d'une espèce de dualisme, mais
+d'un dualisme, pour ainsi dire, accidentel, qu'il dépendrait de Dieu de
+ramener à l'unité[11].» La question se pose de savoir si le dualisme
+imaginé par Peire Cardenal ne porte pas la marque des croyances
+hérétiques du temps, qui admettaient l'existence d'un principe du bien
+et d'un principe du mal dans le monde. La hardiesse de Peire Cardenal
+dans cette conception n'est égalée que par celle d'un troubadour obscur
+de la décadence qui, dans une tenson avec Dieu, discute en toute liberté
+le problème du mal[12].
+
+Mais les poésies de ce genre sont en somme rares: les deux que nous
+venons de rappeler sont les plus hardies. D'ordinaire les troubadours ne
+traitaient pas des sujets aussi relevés; d'abord ils n'en avaient pas le
+goût et puis le jeu était dangereux. L'Église s'est toujours défiée des
+auxiliaires qui, en dehors des rangs du clergé, ont voulu l'aider dans
+les querelles et les discussions théologiques et métaphysiques; au
+moment où l'Inquisition fonctionnait dans le Midi de la France, il y
+avait quelque imprudence pour les poètes à traiter des sujets qui
+touchaient au dogme; plus d'un qui en eut peut-être l'idée en fut retenu
+par la «crainte du Seigneur» et surtout des représentants plutôt rudes
+qui jugeaient en son nom.
+
+La poésie de Peire Cardenal se terminait par une invocation à la Vierge.
+Ceci est quelque chose de nouveau dans la lyrique provençale. Cette
+simple mention permet de juger la différence qui existe entre l'époque
+de Jaufre Rudel et de Bernard de Ventadour et celle de Peire Cardenal.
+Une autre poésie du même troubadour marquera mieux cette différence:
+c'est une chanson en l'honneur de la Vierge.
+
+ Vraie Vierge Marie, véritable vie et véritable foi, vraie mère
+ et véritable amie, vrai amour et vraie pitié, que par ta pitié
+ il arrive que je sois aimé de ton fils. Traite la paix avec ton
+ fils, s'il te plaît, dame, réconcilie-nous avec lui.
+
+ Tu réparas la folie qui s'empara d'Adam; tu es l'étoile qui
+ guide les passants au saint pays; tu es l'aube du jour dont ton
+ fils est le soleil, car il chauffe et il éclaire, ce fils
+ sincère plein de droiture.
+
+ Tu naquis en Syrie, de bonne naissance, mais pauvre d'avoir,
+ douce, pure et pieuse, en actes, en paroles et en pensées,
+ formée en toute perfection, sans aucune tache, ornée de tous
+ les biens; et tu parus si douce que Dieu descendit en toi.
+
+ Celui qui en toi se fie n'a pas besoin d'autre défense; si tout
+ le monde périssait, celui-là ne périrait pas; car à tes prières
+ s'adoucit le Très-Haut et ton fils ne contrarie jamais tes
+ volontés.
+
+ David en sa prophétie dit en un psaume qu'il fit qu'à droite de
+ Dieu, du Roi promis par la Loi, était assise une Reine vêtue de
+ vair et d'orfroi; c'était toi, sans aucun doute. Traite la paix
+ avec ton fils, dame, réconcilie-nous avec lui[13].
+
+Cette pièce est imitée en partie des hymnes de l'Église ou plutôt des
+litanies. Les images en sont empruntées au style biblique; mais il
+semble que notre troubadour ait choisi les plus belles et les plus
+gracieuses et sa prière donne l'impression d'une poésie naïve et
+originale et ne sent pas l'imitation. Cette poésie en forme de litanie
+n'est pas d'ailleurs la seule dans la poésie provençale. Un troubadour
+de la décadence, le même dont nous citions tout à l'heure la hardie
+tenson avec Dieu, a composé une «aube», en l'honneur de la Vierge; en
+voici la première strophe où les images les plus connues des litanies à
+la Vierge se trouvent réunies.
+
+ Espérance de tous les vrais croyants, fleuve de plaisir, source
+ de vraie pitié, maison de Dieu, jardin où naissent tous les
+ biens, repos sans fin, refuge des orphelins, consolation des
+ parfaits affligés, fruit de joie, assurance de paix, port de
+ salut, joie sans tristesse, fleur de vie sans mort, mère de
+ Dieu, reine du firmament, lumière, clarté et aube du
+ paradis[14].
+
+On voit tout ce qui manque à cette énumération pour être poétique; la
+longueur, la monotonie, l'incohérence en sont les moindres défauts; le
+reste de la pièce est digne de cette froide introduction. Si les
+chansons à la Vierge ont été une des dernières grâces de la littérature
+provençale en décadence elles le doivent à tout autre chose qu'à
+l'imitation des litanies de l'Église. Nous allons étudier la
+transformation qu'elles subirent. Mais auparavant il faut rappeler
+succinctement quelques faits historiques importants.
+
+Les événements qui ont suivi la croisade contre les Albigeois et qui en
+ont été, pour ainsi dire, le complément, ont exercé sur les moeurs, et,
+par suite sur la poésie une influence décisive. Aussitôt après la
+conquête, saint Dominique institue ses Frères Prêcheurs et, dans
+l'espace de quelques années, la congrégation possède dans le Midi de la
+France quarante-quatre couvents. La plupart sont, comme il convient,
+fondés dans des villes où l'orthodoxie avait le plus souffert; Toulouse,
+Béziers sont des premières à en avoir. D'autres ordres religieux,
+Franciscains, Jacobins, s'établissent à la même époque dans le Midi.
+L'influence de ces différents ordres, concourant à une fin commune, a
+transformé les moeurs. Si elle n'a pas renouvelé le goût des choses de
+la religion, qui avait même été la cause de l'hérésie, elle l'a dirigé
+dans la voie régulière de l'orthodoxie[15].
+
+D'autre part la création de ce redoutable tribunal d'exception que fut
+l'Inquisition y contribua par des moyens plus rudes. Le sentiment
+religieux s'est développé et le domaine de la poésie religieuse s'est
+agrandi du même coup. Cent ans ou même un quart de siècle auparavant
+elle aurait trouvé peu d'écho dans la société. Les poésies religieuses
+de la période qui précède la croisade contre les Albigeois s'expliquent
+par des raisons particulières à chaque poète plutôt que par des causes
+générales. Il n'en est plus de même maintenant. Les poètes suivent le
+goût du jour; aussi le nombre des poésies religieuses est-il grand
+pendant cette période de décadence.
+
+Mais on a remarqué que parmi les poésies lyriques consacrées à louer
+«Dieu, la Vierge et les Saints», les chansons à la Vierge devenaient de
+plus en plus nombreuses pendant le XIIIe siècle. Le nom de la Vierge
+n'apparaissait pas chez les troubadours de la période précédente.
+
+Peire Cardenal est un des premiers à écrire en son honneur; mais sa
+poésie (comme une autre du troubadour Perdigon) est dans le ton des
+prières de l'Église. Après lui le nombre de ces poésies va en augmentant
+pendant le XIIIe siècle[16].
+
+Ce fait est une preuve de l'influence exercée par saint Dominique et ses
+disciples. Les confréries du Rosaire avaient été fondées en même temps
+que l'Inquisition, et le culte de la Vierge, qui n'existait pas
+auparavant d'une manière indépendante, s'était rapidement développé. Ce
+culte se présentait avec un charme et une grâce que celui de la Trinité
+ou même du Christ, Rédempteur des hommes, n'offrait pas au même degré.
+La Vierge était l'avocate des pécheurs, elle était l'intermédiaire
+indulgente entre les hommes et son fils.
+
+«La Vierge, dit Pierre de Blois, est la seule médiatrice entre l'homme
+et le Christ. Nous étions des pécheurs et nous redoutions de faire appel
+au Père, car il est terrible; mais nous avons la Vierge en qui il n'y a
+rien de terrible, car en elle est la plénitude de la grâce et de la
+pureté.» «En fait s'écrie le même théologien, si Marie était exclue du
+Ciel, il ne resterait plus au genre humain que la noirceur des
+ténèbres.»
+
+Son culte se répandit rapidement dans le Midi de la France. Les poésies
+à la Vierge se multiplièrent sous l'oeil bienveillant de l'Église,
+jusqu'au jour où elles furent les seules poésies permises, ou du moins
+les seules qui eussent des chances de plaire.
+
+Seulement la littérature provençale n'avait déjà plus la vie nécessaire
+pour créer les formes nouvelles qui convenaient à ce genre nouveau; la
+lyrique religieuse prit la forme de la lyrique profane, toute la forme
+même, métrique, mélodies peut-être, en tout cas idées et expressions.
+
+La transformation ne fut pas difficile; déjà Pierre d'Auvergne avait
+chanté l'amour céleste dans des termes qui prêtent à l'équivoque. Il
+était plus facile encore de chanter la Vierge, la dame, _dona_, par
+excellence. La lyrique courtoise, si raffinée, n'eut pas de peine à
+s'accommoder à cette direction nouvelle. La conception que les
+troubadours s'étaient faite de l'amour s'y prêtait à merveille. N'en
+avaient-ils pas fait un principe de vertu et de pureté? Sans effort,
+sans violence, les mêmes images, les mêmes termes qui leur avaient servi
+à chanter l'amour terrestre servirent à la description de leur nouvel
+idéal. La Vierge fut la plus aimable, la plus gracieuse, la plus belle
+des femmes; on se déclara son amant parfait, on se soumit à ses
+volontés; on lui reconnut tous les dons et toutes les vertus, une
+fidélité sans bornes, une douceur ineffable pour ses soupirants; tels
+sont les principaux traits par lesquels se manifesta ce nouveau culte
+poétique.
+
+Les débuts de cette conception apparaissent d'abord chez des troubadours
+d'origine italienne. Voici comment l'un d'eux chante la Vierge.
+
+ Ah! Vierge en qui j'ai mis mon amour, s'il vous plaît
+ d'entendre mon ardente prière, jamais je ne dois craindre de
+ manquer de joie parfaite, vif ou mort je la posséderai... O
+ noble dame, dont la valeur dépasse celle de toutes les autres
+ femmes, on peut vous louer sans crainte d'être contredit; en
+ vous louant personne ne peut mentir, car vous êtes la fleur de
+ la vraie connaissance, fleur de beauté, fleur de vraie pitié...
+ Je sais, dame, que qui se souvient de vous et qui se donne de
+ bon coeur à votre service se sert lui-même, car il est sûr de
+ jouir de sa récompense et de ne pas voir ses services
+ méprisés[17]...
+
+Voilà un exemple de cette transformation; en voici un autre pris chez un
+troubadour de Béziers; il est moins caractéristique en apparence; mais
+l'auteur a emprunté le mètre et les rimes d'une des plus jolies chansons
+que le troubadour Rigaut de Barbezieux ait consacrées à l'amour profane.
+
+ Je voudrais sur la meilleure de toutes les femmes faire une
+ chanson agréable; car je ne veux pas chanter d'autre dame que
+ la Vierge de douceur. Je ne puis mieux employer mes bonnes
+ paroles qu'à chanter la dame de miséricorde où Dieu mit et
+ plaça tous les biens; aussi je la prie d'agréer mon chant[18].
+
+Cette pièce appartient à la deuxième moitié du XIIIe siècle. Plus la
+littérature provençale approche de sa fin, plus les pièces de ce genre
+se multiplient. En voici des exemples empruntés aux derniers
+troubadours, en particulier à Guiraut Riquier. Une chanson composée en
+1288 commence ainsi:
+
+ Ni les mois chauds ou froids, ni la saison tempérée où
+ paraissent les fleurs, ne me font chanter d'amour parfait pour
+ la dame dont je suis le parfait amant. Mais je chante en toute
+ saison, quand il me plaît, car elle dont je suis énamouré est
+ la meilleure et la plus gracieuse qui fût jamais, et j'espère
+ qu'elle me rendra joyeux, quoique je ne lui sois point encore
+ tout à fait soumis.
+
+Et la théorie du pouvoir ennoblissant de l'amour nous est exposée dans
+toute son ampleur.
+
+ Je ne lui suis point encore assez soumis, car je pense encore
+ aux viles actions; qui veut le secours de ma dame ne doit pas
+ se plaire au mal; car elle n'y a jamais pensé. Et quand je
+ considère ses grandes bontés, le grand et singulier honneur
+ qu'elle m'a fait, quand je pense qu'elle me veut pour
+ serviteur, je dois tenir mon coeur en respect.
+
+ Je dois le tenir en respect pour que ma volonté folle ne me
+ fasse commettre aucune faute envers la belle que j'adore; car
+ je serai comblé de richesses si je suis aimé par elle; donc je
+ dois rester tout à fait maître de mon coeur, si de mauvais
+ désirs lui viennent...
+
+ Car les belles actions conviennent au parfait amant; et puisque
+ j'aime la meilleure qui soit au monde, tous faits courtois me
+ conviennent... Tout homme qui obtient l'amour de ma dame
+ apprend d'elle à se conduire avec courtoisie et sincérité; il
+ ne se préoccupe de rien, n'a pas à flatter ses rivaux ni à
+ craindre d'être supplanté par eux; et s'il devient de ses amis
+ intimes il montera en grande richesse...
+
+ Que ma Dame prie celui à qui tous les parfaits amants adressent
+ leurs prières de faire de moi un amant parfait[19].
+
+On n'a pas eu de peine à reconnaître au passage les traits les plus
+caractéristiques de la phraséologie conventionnelle des chansons
+d'amour. Les anciens troubadours attendaient le retour du printemps pour
+chanter leur dame; l'amour ne paraissait, semble-t-il, qu'avec le
+renouveau de la nature; c'était un amour incomplet; celui qui anime
+notre poète éclate en toute saison.
+
+L'amant, dans l'ancien temps, pouvait craindre les rivaux, les jaloux et
+les médisants; il n'y a plus à craindre que la nouvelle «dame» chantée
+par les troubadours soit accessible à leurs médisances; elle est par
+excellence un principe de bien, elle développe la «connaissance»,
+l'entendement du poète et lui inspire la pureté du coeur.
+
+La même transformation de la conception de l'amour s'observe dans la
+composition suivante du même poète.
+
+ Je pensais souvent chanter l'amour au temps passé, mais je ne
+ le connaissais pas, car je nommais amour ma folie; maintenant
+ amour me fait aimer une telle dame que je ne puis la craindre
+ ni l'honorer assez, ni l'aimer comme elle le mérite...
+
+ Par son amour j'espère croître en mérite, en honneur, en
+ richesse et en grande joie; c'est vers elle seule que mes
+ pensées et mes désirs devraient se tourner; puisque par elle je
+ puis obtenir tous les biens que je désire, je dois mettre tout
+ mon soin à la servir; car je suis aimé d'elle, pourvu que je me
+ conduise envers elle suivant le code du parfait amant...
+
+ Elle a une beauté si grande que rien ne peut la diminuer; rien
+ n'y manque, elle resplendit nuit et jour... Ma Dame je puis la
+ nommer à bon droit Belle Joie (c'est le nom par lequel il
+ désignait l'objet de son amour terrestre)...
+
+ Je ne suis pas jaloux de celui qui recherche l'amour de celle
+ que j'aime; j'y trouve au contraire un grand plaisir; celui qui
+ ne daigne pas l'aimer me déplaît fort: car je crois fermement
+ que de son amour viennent tous les biens. Je prie ma dame de
+ protéger ses amoureux, de sorte que chacun voie ses désirs
+ accomplis.
+
+On pourrait emprunter d'autres exemples à l'oeuvre du dernier
+troubadour; prenons-en quelques-uns à celle d'un de ses contemporains,
+un _poeta minor_ assez gracieux, Folquet de Lunel[20]. Lui aussi a
+chanté l'amour profane et de façon assez heureuse, comme le montre le
+début de la chanson suivante. «Il m'en a pris comme au marinier, quand
+il s'est lancé dans la haute mer, avec l'espoir de trouver le temps
+qu'il cherche et désire le plus; et quand il est sur la mer profonde, le
+mauvais temps renverse sa barque; il ne peut éviter le péril, il ne peut
+rester ni fuir.» C'est ainsi que par sa folie il s'est mis à aimer «sans
+l'espérance d'obtenir une joie rare de la gaie et gracieuse dame qui est
+belle et blonde, pure et exempte de toutes mauvaises qualités, et qu'on
+ne peut s'empêcher, quand on la voit, d'aimer follement». Voilà comment
+notre troubadour chante l'amour profane. Et voici maintenant comment il
+chante l'amour religieux.
+
+ Pour maintenir l'amour et le plaisir, et la joie parfaite, pour
+ plaire, s'il se peut, à celle qui daigne m'accorder ses
+ faveurs, je fais une chansonnette légère: car je suis dans un
+ tel état que ni nuit ni jour ne me quitte le parfait amour que
+ je porte à celle qui m'affermit en amour.
+
+Une autre de ses chansons est un modèle du genre.
+
+ Les actes et les paroles de ma dame sont si parfaits que
+ celui-là a bien raison de se réjouir que l'amour a poussé à
+ l'aimer.
+
+ Ma dame ne veut ni suppliants gracieux ni amoureux, mais elle
+ veut des amants parfaits, ni faux ni volages, car elle n'est ni
+ volage ni fausse; jamais elle ne se mire ni ne se farde; elle
+ n'écoute pas les galanteries, et tout parfait amant en a obtenu
+ bonne récompense.
+
+ Ma dame est d'une beauté si parfaite que je n'y désire aucune
+ amélioration; car jamais femme des deux lois (ancien et nouveau
+ Testament) n'atteignit un si haut mérite. Sa valeur est si
+ grande que tout ce qu'elle fait plaît à Dieu... et ceux qui la
+ prient sont plus nombreux que ceux qui prient toute autre dame.
+
+Nous pouvons arrêter là cette étude sur la poésie religieuse; non qu'il
+n'y ait d'autres monuments postérieurs à ceux que nous venons de citer,
+et qui sont de la fin du XIIIe siècle. Au contraire le XIVe siècle voit
+le triomphe de ce genre nouveau; c'est même le seul genre admis par
+l'école toulousaine; mais d'abord, la poésie provençale du XIVe siècle
+n'a que la langue de commune avec la poésie des troubadours; et puis,
+dans cette longue série de pièces consacrées à la Vierge couronnées aux
+Jeux Floraux de Toulouse pendant le XIVe siècle, il en est peu qui
+méritent d'être tirées de l'oubli. Il suffira d'en dire quelques mots à
+propos du dernier troubadour.
+
+On a observé que la transformation de la lyrique «courtoise» en poésie
+religieuse avait pu se produire facilement. En effet l'amour terrestre
+et l'amour divin ne s'expriment pas en deux langues différentes; le
+langage des mystiques n'est pas autre chose qu'une variété du langage de
+l'amour et on transformerait sans peine une page de sainte Thérèse en
+déclaration amoureuse. De plus la conception que l'ancienne poésie
+provençale s'était faite de l'amour se prêtait à cette transformation;
+mais la conception des troubadours de la décadence s'y prêtait encore
+davantage. Leur amour était un amour épuré, idéalisé, mystique déjà par
+plus d'un côté. Ainsi la conception sensuelle de l'amour du comte de
+Poitiers aboutissait par une lente évolution, que les événements
+politiques et religieux dont le Midi fut le théâtre au XIIIe siècle
+avaient précipitée, à la théorie de l'amour religieux telle qu'elle
+apparaît chez les derniers troubadours.
+
+En considérant cet aboutissement final la pensée se reporte
+involontairement à la belle poésie où un des plus grands poètes modernes
+a exprimé en traits de génie l'opposition entre le paganisme et le
+christianisme. Un jour vint d'Athènes à Corinthe un jeune homme qui y
+était inconnu; il allait chez un habitant de la ville, ami de son père;
+les deux pères avaient fiancé leurs deux enfants. Reçu dans la famille
+par la mère qui veillait seule au milieu de la nuit, il se retira dans
+sa chambre, brisé de fatigue; il vit bientôt venir à lui une jeune
+fille, habillée et voilée de blanc, le front orné d'un ruban noir et or.
+«Reste, belle enfant, dit-il; là sont les dons de Cérès et de Bacchus et
+tu apportes l'amour, ô chère enfant.--Reste debout, jeune homme, reste
+loin; je n'appartiens pas à la joie; le dernier pas, hélas! est dû à la
+folie de ma bonne mère qui fit après sa guérison le voeu suivant: que
+Jeunesse et Nature soient désormais soumises au Ciel. Et aussitôt le
+tourbillon mêlé des anciens dieux a quitté la maison.»
+
+C'est ainsi que s'exprime Goethe dans la _Fiancée de Corinthe_. «Quand
+une croyance germe, dit-il dans la même ballade, souvent l'amour et la
+fidélité sont arrachés du sol comme de mauvaises herbes.» C'est ce qui a
+eu lieu à la fin de l'ancienne poésie provençale; on s'en rendra mieux
+compte en étudiant l'oeuvre et la vie du dernier troubadour. Mais
+auparavant suivons le conseil par lequel la jeune Corinthienne s'excuse
+devant sa mère de n'avoir pas tenu son serment: «revenons aux anciens
+dieux», en étudiant l'histoire des troubadours en Italie, et leur
+influence sur Dante et sur Pétrarque.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES TROUBADOURS EN ITALIE
+
+ Relations entre le Midi de la France et le Nord de
+ l'Italie.--Raimbaut de Vaquières et le marquis de
+ Montferrat.--L'école sicilienne et Frédéric II.--Troubadours
+ nés en Italie.--Les Génois Lanfranc Cigala et Boniface
+ Calvó.--Sordel: sa vie aventureuse; le poète.--Le Sordel de
+ Dante.--Dante et les troubadours.--L'école de Bologne.--Le
+ _dolce stil nuovo_.--Pétrarque.
+
+
+L'influence de la poésie des troubadours s'est fait sentir de bonne
+heure sur les pays voisins; parmi eux l'Italie, surtout l'Italie du
+Nord, tient une place à part.
+
+Les relations avec le Midi de la France, soit par terre soit par mer, y
+étaient faciles. Les principales villes riveraines de la mer latine,
+_mare nostrum_, Gênes, Pise, Marseille, Narbonne, y étaient unies par
+des traités de commerce et d'amitié. De plus l'ancien provençal était,
+par plus d'un côté, assez voisin de la langue italienne, pour que la
+poésie des troubadours pût être facilement comprise et goûtée de nos
+voisins; la poésie en langue vulgaire n'existait pas d'ailleurs en
+Italie. Enfin les petits princes de l'Italie du Nord étaient aussi
+accueillants à la poésie que les grands seigneurs du Midi de la France.
+Aussi les troubadours passaient-ils facilement de la cour des comtes de
+Toulouse ou de celle des comtes de Provence à celle des marquis d'Este
+ou de Montferrat. Partout ils retrouvaient la même société courtoise et
+élégante pour laquelle ils écrivaient. C'est à Gênes, à Venise, et dans
+la marche de Trévise, qu'existèrent les principaux foyers poétiques.
+
+Déjà chez Bernard de Ventadour on trouve des allusions aux choses
+d'Italie. Il y eut probablement des troubadours à la cour de Frédéric
+Ier Barberousse (1152-1190). Peire Vidal se trouvait en 1195 à la cour
+de Boniface, marquis de Montferrat: il prend parti dans les luttes des
+Milanais, des Pisans et des Génois; il aime à habiter au milieu des
+«Lombards joyeux» plutôt qu'au milieu des Allemands, dont le parler
+semble un «aboiement de chien[1]».
+
+Mais Peire Vidal avec son humeur vagabonde ne séjourna pas longtemps en
+Italie. Au contraire, un autre troubadour du temps, Raimbaut de
+Vaquières, passa auprès du marquis de Montferrat la plus grande partie
+de son existence. Il était originaire du comté d'Orange et fils d'un
+pauvre chevalier. Il vint à la cour du prince d'Orange, Guillaume IV, et
+échangea des poésies avec son protecteur. Mais au bout de quelque temps
+il partit pour l'Italie, fut admis à la cour du marquis de Montferrat,
+fut armé chevalier par lui, le suivit à la croisade et mourut sans doute
+à ses côtés dans la principauté de Salonique qui était échue au marquis.
+
+Il semble qu'il ait séjourné quelque temps à Gênes. Une de ses poésies
+est une sorte de dialogue avec une Génoise dont il avait sollicité
+l'amour. Raimbaut s'exprime en termes tout à fait conformes à la
+phraséologie consacrée.
+
+ Dame, je vous ai tant priée de vouloir m'aimer, s'il vous
+ plaît; je suis votre vassal, vous êtes noble et sage et la
+ source de toutes qualités; aussi désiré-je votre amitié; comme
+ vous êtes courtoise en tout, mon coeur s'est épris de vous plus
+ que de toute autre Génoise; je serai bien récompensé si vous
+ m'aimez et je serai plus payé de mes peines que si Gênes
+ m'appartenait avec tout l'argent qui y est amassé[2].
+
+Ces choses-là sont dites en termes très courtois; mais la dame de Gênes
+avait des préventions contre les Provençaux et elle prit très mal la
+déclaration. Raimbaut de Vaquières la fait répondre en dialecte génois:
+«Jongleur, vous n'êtes point courtois de me faire une pareille demande;
+jamais je ne vous l'accorderai... Je vous étoufferai plutôt, maudit
+Provençal... J'ai un mari plus beau que vous; allez votre chemin, frère;
+à des temps meilleurs.»
+
+Le dialogue se poursuit ainsi, le poète s'exprimant avec courtoisie et
+discrétion et la dame lui répondant fort crûment en son parler génois.
+La pièce ne serait pas autrement intéressante si le poète ne s'était
+amusé à faire traduire en forme très vulgaire, très triviale par
+moments, le contraire des sentiments qu'il exprime avec la discrétion,
+l'élégance et la courtoisie qui caractérisent la poésie des troubadours.
+C'est ce contraste qui est piquant; les deux interlocuteurs ne parlent
+pas la même langue, au propre et au figuré. La Génoise rappelle le
+souvenir de son mari; jamais un trait semblable ne paraît dans la poésie
+des troubadours, sauf dans les pastourelles. Le mari n'a ordinairement
+qu'un nom bien simple, le «jaloux» tout court. Quand on évoque son
+souvenir ce n'est que pour se moquer de lui. Évidemment cette Génoise
+dut paraître à Raimbaut de Vaquières bien peu au courant des choses de
+la galanterie[3].
+
+A la cour de Montferrat il se retrouva dans un milieu plus instruit à ce
+point de vue. Et d'abord il y fut accueilli avec de grands honneurs. Le
+marquis l'arma chevalier et en fit son frère d'armes. A sa cour vivait
+sa soeur Béatrice; Raimbaut s'enamoura d'elle, lui fit une déclaration
+et fut bien mieux accueilli que par la dame de Gênes. Mais laissons
+parler ici le biographe provençal.
+
+ Béatrice l'accueillait avec bienveillance; et lui mourait de
+ désir et de peur, car il n'osait lui faire une prière d'amour
+ ni même faire semblant de l'aimer. Enfin, poussé par l'amour,
+ il dit à Béatrice qu'il aimait une dame de grand mérite, qu'il
+ était très familier avec elle, mais qu'il n'osait ni lui dire
+ ni lui montrer son amour; et il lui demanda, pour Dieu, de lui
+ donner conseil. «Dois-je lui ouvrir mon coeur, ou mourir en
+ cachant mon amour?--Raimbaut, lui dit-elle, il convient que
+ tout parfait amant qui aime une noble dame, éprouve quelque
+ crainte à lui manifester ses sentiments. Mais je lui donne le
+ conseil suivant: avant de se tuer, qu'il lui avoue son amour et
+ qu'il la prie de l'accepter pour serviteur et pour ami. Et je
+ vous assure bien que, si elle est sage et courtoise elle ne
+ prendra pas mal cette déclaration; au contraire elle l'estimera
+ davantage et le tiendra pour un homme meilleur.»
+
+La conception de l'amour courtois est la même, comme on le voit, dans
+cette société que dans la société méridionale. L'amant est un être
+craintif qui sait que la discrétion et la retenue sont des règles
+essentielles du code d'amour. La dame que le poète prend pour confidente
+reconnaît les préceptes du même code; mais elle encourage et réconforte
+l'amant timide en lui rappelant que l'amour parfait est un honneur,
+qu'il n'y a pas là de faiblesse, et que la personne aimée, au lieu de se
+plaindre de cette déclaration, en tiendra l'auteur pour un parfait
+galant homme. C'est bien ainsi que les choses ont dû ou pu se passer.
+
+Nous avons affaire ici à une légende, mais il en est peu, parmi celles
+que racontent les biographies des troubadours, qui soient plus près de
+la réalité.
+
+On devine la fin de l'aventure: encouragé par ces conseils et par un
+petit discours bien senti qui les accompagne et les commente, Raimbaut
+avoua à Béatrice qu'elle était l'objet de son amour. Elle s'en doutait
+bien un peu, car elle lui répondit: «Que votre amour soit le bienvenu;
+efforcez-vous de bien faire et de bien dire, grandissez en honneur; je
+vous accepte pour chevalier servant.»
+
+Raimbaut de Vaquières chercha une manière originale de chanter Béatrice.
+Voici ce qu'il imagina. Il supposa que toutes les dames jeunes et belles
+du Nord de l'Italie, depuis la Savoie jusqu'à Venise, s'étaient liguées
+pour faire la guerre; à qui? à Béatrice. Et cette guerre il la raconte
+comme une petite Iliade (le nom de Troie s'y trouve) dans une longue
+chanson, d'un rythme tout à fait original, et pleine de mouvement et de
+vie, quand une fois on a admis la réalité de cette petite guerre
+féminine.
+
+Donc les dames italiennes bâtissent une grande cité, qu'elles appellent
+Troie, et l'entourent de remparts solides et de fossés. Quand le
+rassemblement des combattantes s'est fait «la cité se vante de mettre
+une armée en ligne, on sonne la cloche, le conseil (composé des dames
+les moins jeunes) se rassemble, et dit orgueilleusement de rompre les
+rangs; la belle Béatrice est souveraine de tous les biens de la commune
+(on va voir quels sont ces biens), il n'y a plus que honte et confusion.
+Les trompettes sonnent et le podestat s'écrie: «Réclamons à Béatrice
+beauté et courtoisie, valeur et jeunesse.» Et la troupe répond: «Oui!»
+
+L'armée s'attaque au château de Béatrice; assauts, avec feu grégeois et
+machines de guerre. Mais Brunehilde, ou plutôt Béatrice, monte sur le
+rempart; elle ne veut ni haubert ni pourpoint; tout combattant qui
+s'attaque à elle est sûr de mourir. Le succès du combat n'est pas
+douteux, les assaillants sont mis en fuite, et le conseil municipal,
+composé des dames les moins jeunes, s'enfuit découragé. Valeur et
+Jeunesse, Beauté et Courtoisie sont restées aux mains de Béatrice[4].
+
+Telle est la flatterie imaginée par notre troubadour. Suivant un
+chroniqueur italien, un événement un peu semblable à celui-là se serait
+passé à Trévise en 1214. On avait construit une forteresse en bois; la
+garnison était composée de deux cents dames, les plus belles de la
+contrée; pour casques elles avaient des couronnes de pierreries et pour
+cuirasses de riches étoffes. De jeunes chevaliers donnaient l'assaut;
+leurs armes étaient des fruits, des fleurs et des flacons de parfums.
+Telle est l'histoire que racontent de graves auteurs, entre autres le
+savant Muratori. C'est déjà l'assaut de la redoute, une partie de
+carnaval galant. Nous n'entreprendrons pas ici de rechercher l'origine
+de cette légende; légende ou réalité, celle-là aussi est bien digne du
+temps[5].
+
+Le même Raimbaut de Vaquières, dans sa recherche de l'originalité, a
+composé un _descort_ ou désaccord en cinq langues. Le _descort_ était un
+court poème sans règles fixes; le désordre produit par le changement du
+mètre marquait que le coeur du poète n'était plus d'accord avec celui de
+sa dame. Quelle harmonie devait donc régner entre Raimbaut de Vaquières
+et Béatrice pour qu'il ait eu recours à une pareille cacophonie!
+
+Mais des affaires plus sérieuses sollicitèrent bientôt l'attention du
+chevalier poète. Son seigneur, le marquis de Montferrat, fut appelé à
+Soissons pour recevoir le commandement d'une nouvelle croisade. Raimbaut
+y prépara les esprits par un énergique sirventés.
+
+ J'aime mieux, s'il plaît à Dieu, mourir là-bas, que vivre et
+ rester ici. Pour nous Dieu se laissa lever en croix, il reçut
+ la mort, souffrit la passion, fut battu et chargé de chaînes et
+ couronné d'épines sur la croix... Que saint Nicolas de Bari
+ guide notre flotte, que les Champenois dressent leurs gonfanons
+ et que le marquis s'écrie: Montferrat et Léon... Beau Cavalier
+ (c'est Béatrice qui est ainsi désignée) je ne sais si je reste
+ pour vous ou si je prends la croix--je ne sais si je pars ou si
+ je reste, car je meurs de douleur si je vous vois et je pense
+ mourir si je suis loin de vous[6].
+
+Ce sont les mêmes sentiments qu'il exprima dans une touchante élégie
+composée pendant la croisade. L'expédition fut d'abord brillante pour
+lui et il y gagna biens et honneurs. Mais ils ne lui firent pas oublier
+Béatrice.
+
+ Que me valent conquêtes et richesses? Je me tenais pour plus
+ riche quand j'étais aimé et que je me repaissais d'amour
+ courtois; j'en aimais mieux un seul plaisir que tenir ici
+ terres et grand avoir; car plus mon pouvoir augmente, plus je
+ suis triste, puisque mon Beau Cavalier et son amour sont loin
+ de moi[7].
+
+Raimbaut de Vaquières avait exprimé le voeu de mourir à la croisade
+plutôt que de vivre et de rester en Italie; ce voeu fut exaucé. Le
+marquis de Montferrat fut tué dans une embuscade et Raimbaut tomba sans
+doute à ses côtés (1207); entre temps Béatrice était morte[8].
+
+Raimbaut de Vaquières est le plus brillant des troubadours qui ont
+séjourné en Italie. Il faudrait encore citer après lui Aimeric de
+Péguillan, troubadour toulousain exilé à la cour de Frédéric II, Guillem
+Figueira, l'auteur de l'énergique sirventés contre Rome, Uc de
+Saint-Cyr, auteur de biographies des troubadours, qui se trouvait encore
+en Italie vers 1247, et bien d'autres.
+
+Mais il est temps de quitter le Nord de l'Italie; transportons-nous en
+Sicile. C'est là, dans cette partie de l'ancienne Grèce, où s'étaient
+succédé les civilisations arabe et normande, qu'apparaissent dans la
+première moitié du XIIIe siècle, les premiers monuments de la poésie
+italienne; la cour de l'empereur Frédéric II devient un centre poétique.
+Ces premiers bégaiements de la poésie italienne ne portent aucune marque
+d'originalité; tout--sauf la langue qui est empruntée à la Toscane--est
+pris aux troubadours. «Le contenu de la poésie provençale, dit un des
+meilleurs historiens de cette école, passe dans une autre langue, sans
+changer; seulement il s'affaiblit.» L'amour chevaleresque réapparaît en
+effet dans les poésies de l'école sicilienne avec le type conventionnel
+qu'il avait depuis longtemps dans la poésie des troubadours.
+
+«L'amour est une humble et suppliante adoration de la femme. Le
+vasselage amoureux, l'obéissance absolue à sa dame rappellent à tout
+instant des traits connus de la poésie provençale. L'amant est humble et
+suppliant, la dame souvent fière et dédaigneuse[9].» Enfin un des
+éléments essentiels de la doctrine courtoise était que l'amour est un
+principe de valeur morale; les Siciliens n'ont garde d'oublier ce
+précepte. Rien ne manque dans cette imitation qu'un peu de vie et de
+flamme. Les poètes de cette école, dès les origines de la littérature
+italienne, ressemblent à des épigones; ce sont des troubadours de la
+décadence, répétant par simple jeu d'esprit, par amusement, pour ainsi
+dire, des pensées devenues depuis longtemps des lieux communs.
+
+La société sicilienne ressemblait peu d'ailleurs à la société du Midi de
+la France. Il y avait sans doute, en Sicile, une féodalité puissante et
+guerrière, mais elle était tenue en tutelle par Frédéric II et ses
+légistes; c'est à la cour de l'empereur seulement que la poésie se
+développa. La vie qu'elle aurait pu reprendre au contact de la société
+féodale lui fut refusée. Aussi n'est-ce pas dans cette partie de
+l'Italie que la poésie des troubadours, transplantée, a pris de fortes
+racines et produit en abondance fleurs et fruits; c'est au Nord qu'elle
+a trouvé des conditions plus favorables, si favorables même qu'un très
+grand nombre de troubadours d'origine italienne se sont servis
+uniquement de la langue provençale dans leurs poésies.
+
+Notre intention n'est pas de les énumérer tous, pas même de donner une
+idée des principaux d'entre eux. Plusieurs chapitres seraient à peine
+suffisants. Il faut nous contenter de citer quelques-uns des plus
+connus, avant d'arriver au principal.
+
+Il y en a plus d'une trentaine. Parmi eux Albert, marquis de Malaspina,
+est un des plus anciens. Gênes a donné naissance à une véritable
+pléiade; quelques-uns ont été retrouvés tout récemment; Lanfranc Cigala
+et Boniface Calvó sont les meilleurs. Le premier fut juge dans sa ville
+natale. «Il chantait volontiers de Dieu», nous dit son biographe. Il
+semble avoir eu en effet une conception élevée de son art et ses
+sirventés politiques, comme ses chansons de croisade, ne manquent pas de
+vigueur. Il est un des premiers, comme on l'a vu dans le précédent
+chapitre, à appliquer aux chansons à la Vierge les formules de la
+lyrique courtoise.
+
+Son compatriote et contemporain Boniface Calvó[10] paraît avoir été
+d'humeur plus vagabonde que le juge poète Lanfranc Cigala. Il passa une
+partie de sa vie auprès du prince le plus lettré du temps, Alphonse X,
+roi de Castille. C'est là qu'il composa la plupart de ses sirventés,
+dont quelques-uns renferment, contre son protecteur, des plaintes que
+l'on retrouve chez d'autres troubadours vivant en Espagne.
+
+Ses chansons, comme l'a remarqué Diez[11], se distinguent par une
+certaine recherche de traits nouveaux. C'est ainsi que, pour mieux
+exalter la beauté de sa dame, il suppose que Dieu lui-même, s'il voulait
+aimer une mortelle, n'en choisirait pas d'autre. Une élégie touchante
+sur la mort de celle qu'il aimait se termine par un trait analogue. «Je
+ne demande pas à Dieu de la recevoir en son paradis... car à mon avis,
+sans elle, la beauté du paradis ne serait pas complète[12]»; aussi
+n'a-t-il pas besoin de prier Dieu; celui-ci saura bien orner sa demeure
+comme il convient.
+
+Malgré ces traits un peu affectés, quelques-unes de ses chansons ne
+manquent pas de grâce, comme le montreront les premières strophes de la
+suivante.
+
+ Amant parfait et loyal, je me suis mis, dame, en votre pouvoir;
+ c'est vous que je veux aimer, craindre et louer, car vous
+ m'avez conquis par vos douces manières; et je me suis enamouré
+ de votre beau corps à cause de votre courtoise bienveillance.
+
+ Nulle autre femme ne me plaît, quelque grand amour que je
+ puisse avoir, sauf vous, douce créature, à qui je me suis tout
+ donné; je voudrais que vous daigniez me retenir (pour
+ serviteur) par un pacte semblable; daignez me l'accorder, dame,
+ car aucun autre amour ne me plaît.
+
+ J'ai confiance en votre grande intelligence que mon amour ne
+ sera pas méprisé; aussi vous servirai-je en paix de tout mon
+ talent, de tout mon savoir et de toute ma connaissance; et pour
+ peu que vous m'accordiez votre pitié, il n'est joie au monde
+ que la mienne ne dépasse[13].
+
+Les accents de ce troubadour italien rappellent en pleine décadence ceux
+de Bernard de Ventadour ou de Jaufre Rudel.
+
+Boniface Calvó de retour dans Gênes, sa patrie, eut l'occasion d'être
+utile à un confrère malheureux, au troubadour Bartholomée Zorzi. Ce
+troubadour était originaire de Venise où il s'adonnait au commerce. Pris
+dans un de ses voyages, poétiques ou commerciaux, par des corsaires
+génois, il fut emmené en captivité à Gênes, qui était en lutte avec sa
+ville natale. Il resta sept ans en prison. Boniface Calvó, dans un
+sirventés adressé aux Génois, n'avait pas ménagé les Vénitiens. Très
+courageusement le poète prisonnier composa pour la défense de sa patrie
+une réponse qu'il adressa à Boniface Calvó; celui-ci, loin d'en vouloir
+à son confrère malheureux, fit sa connaissance et devint son meilleur
+ami.
+
+Mais le plus célèbre des troubadours d'origine italienne est sans
+contredit Sordel, né dans la patrie de Virgile, à Mantoue, au début du
+XIIIe siècle[14]. Il eut une vie des plus agitées. L'un de ses
+biographes dit qu'il était de «noble naissance, avenant de sa personne,
+bon chanteur et bon troubadour»; mais il ajoute qu'il était de mauvaise
+foi avec les barons qui avaient affaire à lui et... avec les femmes.
+
+Un de ses premiers exploits causa un beau scandale. Sordel était à la
+cour du comte de Saint-Boniface; il lui enleva sa femme, la comtesse
+Cunizza, avec la complicité du propre frère de la comtesse. Le comte de
+Saint-Boniface était bien disposé à ne pas laisser ce méfait impuni et
+la vie de Sordel n'était rien moins que sûre. Aussi se décida-t-il
+bientôt à partir en Provence. Son humeur le mena plus loin, en Espagne
+et jusqu'en Portugal; c'est même le seul troubadour dont on trouve le
+nom cité dans les oeuvres de l'école portugaise. Revenu en Provence, il
+y devint le familier du comte Barral de Baux (qui défendit Marseille
+contre Charles d'Anjou), puis suivit son seigneur devenu l'allié de
+Charles. Il accompagna ce dernier dans son expédition de Sicile. «Il
+revenait ainsi en Italie vieilli, après une absence très longue pendant
+laquelle les événements les plus tragiques avaient dévasté la «Marche
+joyeuse» [celle de Trévise], théâtre de ses aventures de jeunesse[15].»
+La plupart des protecteurs ou des ennemis de Sordel étaient morts; seule
+Cunizza restait, veuve de trois maris, et retirée en Toscane.
+
+Sordel reçut des donations de Charles d'Anjou, mais après avoir été mis
+en prison par lui, pour une cause que nous ne connaissons pas. Ce fut
+même le pape Clément IV (d'origine méridionale et auteur d'un poème sur
+les Sept Joies de la Vierge) qui intercéda pour le poète vieilli. Sordel
+mourut sans doute en 1269 et probablement de mort violente.
+
+Le poète est plus intéressant que le personnage. Ses poésies se divisent
+en sirventés politiques, sirventés moraux et chansons. Un des trois
+sirventés politiques a eu de son temps un grand succès: c'est une
+plainte funèbre sur la mort de Blacatz, grand seigneur de Provence,
+troubadour et protecteur des troubadours. En quête d'originalité, Sordel
+a pris au folklore un de ses thèmes les plus étranges, celui du coeur
+partagé communiquant sa vaillance à ceux qui en mangent une partie. Ici
+sont conviés à ce funèbre festin l'empereur romain, Frédéric II, le roi
+de France, le roi d'Angleterre, celui d'Aragon, le comte de Champagne,
+roi de Navarre, le comte de Toulouse et le comte de Provence. Voici une
+strophe de cette étrange composition.
+
+ Que le premier à manger du coeur (car il en a grand besoin)
+ soit l'empereur de Rome, s'il veut conquérir de force les
+ Milanais, car c'est lui qu'ils tiennent conquis et il vit
+ déshérité malgré ses Allemands; et qu'à côté de lui en mange le
+ roi français, puis il recouvrera la Castille qu'il perd par sa
+ sottise[16].
+
+L'idée parut originale à deux troubadours contemporains qui s'en
+emparèrent aussitôt. L'un, Bertran d'Alamanon[17], reproche à Sordel de
+donner à des lâches le coeur de Blacatz qui était vaillant parmi les
+vaillants (_survaillant_, il y avait des sur-hommes déjà). Ce sont les
+nobles dames du temps qui se le partageront, dit-il; et il énumère
+toutes celles qui ont droit à une part: «Que Dieu le glorieux s'occupe
+de l'_âme_ de Blacatz; car le _coeur_ est resté avec celles qu'il
+aimait.»
+
+L'autre troubadour, Peire Bremon[18], a renchéri sur Sordel. Puisqu'on a
+partagé le coeur, dit-il, il reste le corps; nous le donnerons par
+quartiers à la chrétienté; «nous garderons le quatrième, nous autres
+Provençaux, car si nous le donnions tout, cela irait trop mal; nous le
+mettrons à Saint-Gilles, comme en un lieu national»; et Rouergats,
+Toulousains et Biterrois, tous ceux qui ont le goût de la gloire, y
+viendront. Telles sont les puérilités auxquelles s'amusaient les
+troubadours de la décadence.
+
+Comme poète d'amour, Sordel ne s'élève pas au-dessus du niveau commun,
+dit son éditeur. Ses chansons sont monotones; rarement un trait naturel
+vient rompre cette monotonie. Dans une discussion avec un autre
+troubadour, qui préférait à l'amour la vie des camps et la gloire des
+armes, Sordel défend son point de vue de la manière suivante: «Pourvu
+que celle en qui j'ai mis mon espérance croie que je suis vaillant, je
+vivrai toujours dans la joie parfaite...» Rien de bien neuf jusque-là,
+mais voici la fin: «Vous irez tomber de cheval pendant que je resterai
+près de ma dame; même si vous deveniez un des vaillants de France, un
+doux baiser vaut bien un coup de lance![19]» C'est à peu près le seul
+trait naturel qu'on puisse relever dans ses chansons.
+
+Voici qui est plus subtil. Sordel raconte comment son coeur lui a été
+enlevé par l'Amour. «Ma dame sut bien m'enlever mon coeur, dès que je la
+vis, avec un doux regard amoureux que me lancèrent ses yeux voleurs. Ce
+jour-là, avec ce regard, Amour m'entra au coeur de telle sorte qu'il me
+l'enleva et le mit en sa possession. Aussi est-il toujours auprès
+d'elle, où que j'aille ou que je sois.»
+
+Cette manière subtile et affectée est beaucoup plus dans le goût de
+Sordel. Sa conception de l'amour se rattache assez bien à la conception
+classique. Pour lui aussi l'amour est un principe de bien et de vertu;
+aussi est-il jaloux de l'honneur de sa dame et exprime-t-il à plusieurs
+reprises son mépris pour les passions charnelles. L'amour ainsi conçu
+est une passion noble et pure.
+
+Mais Sordel renchérit, comme la plupart des troubadours de la décadence,
+sur cette doctrine. L'amour, pour lui comme pour les poètes du temps,
+est quelque chose de plus éthéré, de plus quintessencié encore qu'à la
+période précédente[20]. La dame aimée n'a plus ni corps, ni figure;
+c'est une abstraction créée par l'esprit, le coeur n'y a point de part.
+Cette conception facilite dans le Midi de la France la transformation de
+la lyrique profane en lyrique religieuse; en Italie, elle annonce et
+prépare l'école de Bologne, où fleurit l'amour mystique.
+
+Tel nous apparaît Sordel dans l'histoire et dans l'histoire littéraire;
+un chevalier de moyenne naissance dont la vie--sauf pendant sa
+jeunesse--n'offre rien de bien extraordinaire, qu'un poète de peu
+d'originalité.
+
+Il a paru tout autre à Dante, qui lui a donné, dans la _Divine Comédie_,
+une place immortelle. Virgile lui montre, dans le _Purgatoire_, une âme
+éloignée des autres, «fière et dédaigneuse», qui les regardait. Virgile
+la prie de lui indiquer la route; mais l'âme, sans lui répondre, lui
+demande à son tour quelle est sa patrie. «Mantoue...» répond Virgile.
+Aussitôt l'âme inconnue parle: «O homme de Mantoue, je suis Sordel,
+originaire de ta terre et aussitôt l'autre l'embrassait.» C'est ici que
+se place la célèbre apostrophe de Dante à l'Italie: «O esclave Italie,
+maison de douleur, navire sans nocher dans la grande tempête, cette âme
+noble fut aussitôt prête, rien qu'en entendant le doux nom de sa terre,
+à faire fête à son concitoyen; tandis que tes fils se font une guerre
+sans trêve, et qu'ils s'enlèvent mutuellement ce qu'un mur ou un fossé
+renferment. Regarde, malheureuse, autour de tes rivages, et puis regarde
+dans ton sein si aucune partie jouit de la paix...» Et l'apostrophe se
+continue, violente et pathétique, jusqu'à la fin du chant[21].
+
+Le chant suivant du _Purgatoire_ est encore consacré à Sordel; et c'est
+en le lisant qu'on s'explique la place d'honneur que Dante a donnée au
+troubadour de Mantoue. Sordel montre à Virgile les âmes de ceux qui
+implorent leur pardon en chantant _Salve Regina_ au milieu des fleurs
+suaves; ce sont les rois et princes qui ont négligé de faire leur
+devoir; et, en comptant bien, on y retrouve[22] ceux auxquels Sordel,
+dans sa plainte funèbre sur Blacatz, veut donner une part du coeur du
+mort. C'est donc cette composition--qui paraît faible à notre goût
+moderne--qui a inspiré Dante dans ce passage célèbre. On peut dire que
+Dante a vu Sordel transfiguré; la satire que celui-ci adressait aux rois
+était remarquable par l'étrangeté de la forme plutôt que par la violence
+du fond. Cependant elle a suffi pour que Dante donnât à Sordel, dans le
+_Purgatoire_, l'allure «fière et dédaigneuse» d'un poète redresseur de
+torts et pour qu'il lui accordât une place d'honneur dans la _Divine
+Comédie_. Si l'on songe que Sordel était mort depuis une quarantaine
+d'années, on voit que la légende, ou plus simplement l'imagination de
+Dante, avaient vite fait du poète une personnalité plus intéressante
+qu'il ne fut en réalité.
+
+Cunizza nous apparaît aussi transfigurée dans le poème de Dante; elle
+est même mieux traitée que son ami Sordel; elle est dans le _Paradis_
+(ch. IX) et prend joyeusement son parti d'être encore dans un cercle
+inférieur: «Je fus appelée Cunizza, déclare-t-elle, et je brille à cette
+place parce que la lumière qui vient de cet astre (Vénus) me vainquit;
+mais je me pardonne joyeusement et je ne me plains pas de mon sort.»
+Elle ajoute; «cela peut vous paraître un peu fort à vous autres,
+vulgaire»; élevons-nous donc au-dessus du vulgaire, pour que cela ne
+nous paraisse pas trop fort.
+
+Ce n'est pas la première fois que nous avons, dans ces études,
+l'occasion de citer Dante. On a rappelé à plusieurs reprises ses
+jugements sur certains troubadours, principalement sur ceux de la
+première période: Pierre d'Auvergne, Bernard de Ventadour, Bertran de
+Born, Giraut de Bornelh, Arnaut de Mareuil et surtout Arnaut Daniel. Il
+connaissait bien leur langue et c'est en provençal qu'il fait répondre
+le même Arnaut Daniel à la fin du chant XXVI du _Purgatoire_. Il a enfin
+montré dans son traité _De vulgari eloquentia_ la connaissance profonde
+qu'il avait de leur technique poétique si délicate et si complexe; il
+est un des premiers à l'analyser.
+
+Mais le sujet de la _Divine Comédie_ ne se prêtait pas à l'imitation de
+la poésie des troubadours. C'est dans la _Vita Nuova_[23] et dans ses
+chansons que cette influence est sensible. Dante, en effet, avant
+d'écrire son grand poème, composa un certain nombre de poésies lyriques,
+chansons ou sonnets; ces derniers sont enchâssés dans la _Vita Nuova_.
+Comme poète lyrique Dante se rattache à l'école de Bologne, qui, dans la
+deuxième partie du XIIIe siècle, brilla d'un si vif éclat. Elle a hérité
+des traditions de la poésie sicilienne, où se trouvent tant de traces de
+l'influence provençale; seulement les poètes de l'école de Bologne
+l'emportent de beaucoup sur les Siciliens par plus d'imagination, plus
+de grâce et aussi plus de talent. Même quand ils imitent les
+troubadours, modèles communs de l'école sicilienne et de la leur, ils
+gardent leur originalité. Voici par exemple la traduction d'une des
+chansons les plus célèbres de Guido Guinicelli, le père de cette école
+poétique; on y retrouve des traits bien connus dans la poésie
+provençale; mais on y remarque aussi une imagination brillante et
+ingénieuse, qui rappelle Bernard de Ventadour.
+
+ La dame qui m'a rendu amoureux règne dans le ciel de l'amour,
+ semblable à la belle étoile qui mesure le temps. De même que
+ celle-ci illumine chaque jour le monde de sa face, ainsi ma
+ dame resplendit aux nobles coeurs et aux âmes généreuses.
+
+ O douce dame, lumière dont je me suis éloigné, éperdu et
+ dolent, je vous porte dans ma pensée plus belle que vous ne
+ serez dans mes vers, car je ne suis point doué d'assez
+ d'intelligence pour parler d'un objet si haut, ni pour me
+ lamenter d'un si grand mal...
+
+ Tout ce que je vis, tout ce que j'entendis d'elle me revient à
+ l'esprit; et tout est douleur dans mon souvenir. Si je me
+ rappelle l'amitié qu'elle me montra quelquefois, je songe que
+ je l'ai quittée. Si je me la rappelle sévère et courroucée, je
+ crains qu'elle ne soit telle encore...
+
+ Les larmes où je me fonds coulent plus abondantes toutes les
+ fois que mes yeux rencontrent une belle femme... L'image de
+ celle que je porte en moi devient alors si vivante et tellement
+ impérieuse que je me sens mourir[24].
+
+Cette imagination gracieuse, que gâte un peu d'affectation et de
+préciosité, défaut commun à la lyrique provençale et italienne, elle
+apparaît mieux encore dans une autre chanson du même poète, dont nous
+citerons les deux premières strophes.
+
+ L'amour s'abrite toujours en noble coeur, comme l'oiseau
+ bocager dans le feuillage. La nature ne créa point l'amour
+ avant noble coeur, ni noble coeur avant l'amour. La lumière ne
+ fut point avant le soleil; elle fut avec lui et au même instant
+ que lui. Comme du feu naît la chaleur, ainsi l'amour naît de
+ noblesse; et flamme d'amour prend en noble coeur.
+
+ Une pierre précieuse ne s'imprègne point de la clarté d'une
+ étoile, si le soleil ne l'a auparavant épurée, n'en a extrait
+ toute parcelle grossière: alors seulement l'étoile lui
+ communique sa splendeur. C'est ainsi, qu'en guise d'étoile, une
+ dame remplit d'amour le coeur que la nature a créé noble et
+ fier.
+
+«Flamme d'amour naît en noble coeur», dit Guido Guinicelli; c'est
+presque par les mêmes termes que commence un sonnet célèbre de Dante
+dans la _Vita Nuova_.
+
+ Comme dit le Sage [Guido Guinicelli] l'amour et un noble coeur
+ ne font qu'un; et quand l'un ose aller sans l'autre, c'est
+ comme quand l'âme abandonne la raison.
+
+ La nature, quand elle est amoureuse, rend l'amour le Maître, et
+ fait du coeur la maison dans laquelle on se repose en dormant,
+ tantôt peu, tantôt longtemps.
+
+ Cependant la beauté se manifeste aux yeux par les traits d'une
+ dame sage, et cet objet agréable fait naître un désir de la
+ posséder; et quelquefois ce désir persiste de telle sorte qu'il
+ éveille l'esprit d'amour. Un homme de mérite produit le même
+ effet sur une dame[25].
+
+Voilà comment Dante explique la naissance de l'amour; et voici comment,
+dans un autre sonnet, il en décrit les effets.
+
+ Ma dame porte amour dans ses yeux; aussi ennoblit-elle tout ce
+ qu'elle regarde. Partout où elle passe, chaque homme tourne les
+ yeux vers elle, et elle fait battre le coeur de celui qu'elle
+ salue.
+
+ Aussi baisse-t-il la tête, et devient-il pâle, en se plaignant
+ du peu de mérite qu'il a. L'orgueil et la colère fuient devant
+ elle. Unissez-vous donc à moi, mes dames, pour lui faire
+ honneur.
+
+ Non, il n'est pas de pensée douce et modeste qui ne naisse dans
+ le coeur de celui qui l'entend parler; aussi celui qui la voit
+ le premier est-il bienheureux.
+
+ L'air qu'elle a quand elle sourit ne se peut exprimer ni
+ retenir dans la mémoire, tant ce miracle est nouveau et
+ éclatant[26].
+
+Rapprochons enfin de ces deux sonnets la chanson suivante de la _Vita
+Nuova_.
+
+ Dames, qui savez vraiment ce que c'est qu'amour, je veux
+ m'entretenir avec vous de ma dame, non que j'espère la louer
+ dignement, mais dans l'intention de soulager mon esprit en
+ parlant d'elle. Je dis que, lorsque je réfléchis à mon mérite,
+ l'amour se fait si doucement entendre à moi que, si je ne
+ perdais pas toute hardiesse en ces moments, ce que je dirais
+ rendrait tout le monde amoureux. Mais je ne veux pas m'élever
+ si haut, dans la crainte que ma timidité ne me fasse tomber
+ trop bas. Je traiterai donc avec vous, dames et demoiselles,
+ mais bien légèrement, eu égard à son mérite, des éminentes
+ qualités de ma dame.
+
+ Un ange invoqua Dieu en disant: «Sire, on voit au monde une
+ merveille dont les manières nobles et gracieuses procèdent
+ d'une âme dont la splendeur s'élève et parvient jusqu'ici.» Le
+ ciel, à qui il ne manquait rien que de la posséder, la demanda
+ à son seigneur, et chaque saint la réclame par ses prières. La
+ seule pitié plaide ma cause dans le Ciel; en sorte que Dieu,
+ sachant qu'il s'agit de ma dame, dit: «O mes bien-aimés!
+ souffrez tranquillement que celle que vous désirez de voir
+ reste autant qu'il me plaira là où il y a quelqu'un (Dante) qui
+ s'attend à la perdre, et qui dira aux damnés dans l'enfer:
+ «J'ai vu l'espérance des bienheureux.»
+
+ Ma dame est désirée dans le plus haut des cieux. Maintenant je
+ veux vous faire connaître quelque chose de son mérite et je
+ dis: toute dame qui veut prendre des manières nobles doit aller
+ avec elle, parce que, quand elle s'avance quelque part, Amour
+ jette aussitôt une glace sur les coeurs corrompus, qui frappe
+ et détruit toutes leurs pensées. Celui qui serait exposé à la
+ voir ou s'ennoblirait ou mourrait; et quand elle rencontre
+ quelqu'un digne de la regarder, celui-là éprouve toute la
+ puissance de ses vertus; et s'il lui arrive qu'elle l'honore de
+ son salut, elle le rend si modeste, si honnête et si bon, qu'il
+ va jusqu'à perdre le souvenir de toutes les offenses qu'il a
+ reçues. Cette dame a encore reçu une grâce particulière de
+ Dieu; car la personne qui lui a adressé là parole ne peut pas
+ mal finir...
+
+Cette chanson, jointe aux deux sonnets qui précèdent, et aux chansons de
+Guido Guinicelli, nous montre quelle est la conception que les poètes de
+l'école du _dolce stil nuovo_ se font de l'amour. La dame chantée par
+eux devient de plus en plus une pure abstraction. C'est précisément la
+même transformation qui s'est produite chez les troubadours de la
+décadence. Cette conception d'un amour qui n'a plus rien de terrestre et
+de charnel, qui s'adresse à l'esprit et non à la matière, a facilité, on
+s'en souvient, la transformation de la poésie courtoise en poésie
+religieuse. C'est ce même esprit qui anime Dante chantant Béatrice et
+l'école poétique à laquelle il se rattache comme poète lyrique.
+
+Sans doute ce n'est pas aux troubadours de la décadence que Dante a
+emprunté sa conception de l'amour; il connaissait plutôt ceux de la
+première période[27]. Mais lui et l'école de Bologne ou de Florence se
+rattachent à eux. Si les troubadours provençaux n'avaient pas traité
+pendant près de deux siècles l'amour courtois, sa noblesse, son
+influence sur le coeur et sur l'esprit de l'homme, l'école sicilienne
+ainsi que celle de Bologne n'auraient peut-être pas existé ou elles
+auraient traité d'autres sujets. Et sans doute nous aurions la _Divine
+Comédie_ ainsi que la poignante élégie de la _Vita Nuova_, mais on voit
+tout ce qui manquerait de gracieux et de subtil à l'oeuvre du grand
+poète italien.
+
+Il manquerait quelque chose aussi à l'oeuvre de Pétrarque. On sait qu'il
+passa une grande partie de sa vie dans le Midi de la France, à Avignon,
+à Carpentras et à Montpellier. Le dernier troubadour était mort dans les
+dernières années du XIIIe siècle, mais Pétrarque vécut dans un milieu où
+le souvenir de la poésie provençale était resté vivant. Aussi fut-il un
+des admirateurs de cette poésie et voici les troubadours auxquels il a
+donné une place d'honneur dans son _Triomphe d'amour_; c'est une page
+d'histoire littéraire écrite par un poète. Pétrarque y rapproche les
+troubadours les plus célèbres des noms les plus connus de la lyrique
+italienne. A la suite des poètes anciens qui ont chanté l'amour, comme
+Anacréon, Virgile, Ovide, Pétrarque voit s'avancer les plus illustres de
+ses compatriotes, Dante et Béatrice, Cino da Pistoja, et Selvaggia, puis
+les deux Guide, Guinicelli et Cavalcanti, enfin les Siciliens qui sont
+déchus de leur ancienne royauté poétique.
+
+ Après eux venait «une troupe d'étrangers ayant écrit en langue
+ vulgaire, le premier d'entre tous, Arnaut Daniel, grand maître
+ d'amour, dont le style élégant et poli fait encore honneur au
+ pays qui l'a vu naître; avec lui marchaient aussi l'un et
+ l'autre Pierre (Pierre Rogier, Pierre Vidal?) si tendres aux
+ coups de l'amour; et le moins fameux Arnaut (Arnaut de
+ Mareuil), et tous ceux qu'amour ne put soumettre qu'après de
+ longs efforts; c'est des deux Rambaut que je parle, qui tous
+ deux chantèrent Béatrix de Montferrat (Rambaut d'Orange,
+ Rambaut de Vaquières) et le vieux Pierre d'Auvergne, avec
+ Giraut (de Bornelh); Folquet, dont le nom fait la gloire de
+ Marseille, qui a frustré Gênes de cet honneur, et qui à la fin
+ changea sa lyre et ses chansons contre une meilleure patrie,
+ contre un costume et une condition plus saintes; Jaufre Rudel
+ qui employa la rame et la voile pour chercher sa mort et mille
+ autres encore à qui la langue fut toujours lance et épée,
+ bouclier et casque[28].
+
+On n'avait pas besoin de ce témoignage de Pétrarque pour reconnaître en
+partie les sources de son inspiration. Sans doute, il a visé à
+l'originalité dans l'expression des sentiments amoureux, au point qu'il
+se privait[29] de lire les poètes italiens de son temps pour ne pas
+tomber dans l'imitation; sans doute aussi la passion que lui inspira
+Laure suffisait à émouvoir son âme de poète. Mais ce n'est pas
+impunément qu'il avait étudié les troubadours et ce n'est pas au hasard
+que sont dues les nombreuses analogies avec leur poésie qu'on a relevées
+depuis longtemps dans son oeuvre.
+
+D'où est tiré par exemple le couplet suivant, d'une chanson de
+troubadour ou de Pétrarque: «L'amoureuse pensée qui habite en mon coeur
+vous montre si vivement à mes yeux qu'elle chasse de mon esprit toute
+autre joie. C'est elle qui m'inspire ces actions et ces paroles, qui, je
+l'espère, me rendront immortel, malgré la mort de cette chair... Si
+quelque beau fruit naît de moi, c'est de vous qu'en vient la semence; de
+moi-même je ne suis qu'un terrain desséché; toute culture me vient de
+vous, à vous en revient le mérite[30].» Le passage suivant est emprunté
+à un troubadour et on y retrouve une pensée qui est devenue un lieu
+commun dans la poésie provençale: «Vous réunissez en vous toute
+courtoisie; il n'est homme si vilain qui devant vous ne se sente
+ennobli»; même pensée dans Pétrarque, exprimée d'ailleurs avec plus de
+grâce: «Qu'est devenu ce beau visage, cet aimable regard, cette démarche
+si fière et si noble? Qu'est devenu ce parler qui rendait humble le
+coeur le plus farouche et le plus dur, et qui d'une âme vile faisait une
+âme généreuse?» On sait la place que tiennent soupirs et pleurs dans la
+poésie des troubadours. «Je pleure toute la journée, dit Pétrarque, et
+puis, pendant la nuit, quand se reposent les malheureux mortels, je me
+reprends à pleurer; et mes maux redoublent encore; ainsi je dépense mon
+existence en pleurs.» Voici enfin, pour terminer, un couplet qui est
+tout à fait dans le goût des troubadours, et pour lequel on trouverait
+plus d'un modèle; c'est une description des impressions diverses que
+produit l'amour. «Amour en un même instant me presse et me retient, me
+rassure et m'effraye; il me brûle et me glace; il me plaît et m'irrite;
+il m'appelle à lui, il me repousse; il me remplit d'espérance, il me
+remplit de chagrin.»
+
+On pourrait multiplier sans peine ce genre de citations. Cependant, il
+faut observer que quelques traits sont peut-être empruntés aux poètes
+italiens de l'école de Bologne et de Florence; et quelquefois sans doute
+c'est à travers ces poètes italiens que Pétrarque a imité les
+troubadours. Et surtout--et nous terminerons par là--l'originalité de
+Pétrarque vis-à-vis de la poésie provençale et même vis-à-vis de la
+poésie italienne n'en demeure pas moins grande. La première poésie
+lyrique italienne faisait de l'amour une abstraction que l'on pouvait
+confondre dans une admiration commune avec l'intelligence et même avec
+la philosophie.
+
+Cette passion était trop épurée et devenait trop éthérée. Pétrarque la
+ramène sur la terre, où est en somme sa véritable place. Sans doute il
+ne la ramène pas sur une terre vulgaire, au milieu des passions et des
+désirs charnels; mais on sent que la beauté physique de Laure l'a
+frappé, qu'il a été sensible à l'éclat de ses regards, et ce n'est pas
+dans l'école italienne qu'il a pris les traits de la description
+suivante: «En quel lieu, en quelle mine précieuse Amour a-t-il pris l'or
+dont il a fait ses deux blondes tresses? sur quelles épines a-t-il
+cueilli ces roses? sur quelle plage ces neiges tendres et fraîches?...
+Où a-t-il pris ces perles qui arrêtent et voient se briser ces paroles
+si douces, si pures, si étrangères au monde? Où a-t-il pris les beautés
+si grandes et si divines de ce front plus serein que le ciel?»
+Rapprochons de ce passage le suivant, où Pétrarque célèbre «les mains
+blanches et déliées (de Laure), ses bras gracieux, sa démarche doucement
+altière... et sa jeune et belle poitrine siège d'une haute sagesse».
+C'est en pensant à des passages de ce ton qu'un critique a pu dire, en
+quelques phrases qui sont d'heureuses formules: «Pétrarque n'adore pas
+l'idée, mais la personne de la femme; il sent qu'il y a quelque chose de
+terrestre dans ses affections et il ne peut les séparer des désirs
+charnels[31].» C'est par là qu'il s'éloigne de ses contemporains et
+qu'il se rapproche non des troubadours de la décadence, mais plutôt de
+ceux du XIIe siècle.
+
+L'histoire de l'influence de la poésie provençale en Italie peut être
+arrêtée ici[32]; non qu'il n'y eût rien à ajouter; au contraire cette
+influence est encore très vivante pendant le XIVe siècle. Bientôt elle
+diminue d'ailleurs et le classicisme de la Renaissance italienne fait
+oublier pendant un temps les troubadours.
+
+Mais on n'a jamais perdu en Italie le souvenir de leur poésie. Du XIVe
+siècle à nos jours on trouve une série ininterrompue d'esprits de tout
+ordre, gracieux poètes ou graves historiens, qui l'ont étudiée avec
+passion. Les uns et les autres n'ont jamais cessé et ne cessent encore
+de rendre à l'ancienne poésie provençale l'hommage que lui ont rendu les
+deux grands poètes par lesquels s'ouvre l'histoire de leur propre
+poésie, Dante et Pétrarque.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LES TROUBADOURS EN ESPAGNE, EN PORTUGAL, EN ALLEMAGNE. TROUBADOURS ET
+TROUVÈRES
+
+ Les troubadours en Catalogne.--Relations entre le Midi de la
+ France et la péninsule ibérique.--Jaime Ier d'Aragon et les
+ troubadours.--Les troubadours en Castille: Alphonse X le
+ Savant.--La poésie galicienne ou portugaise.--Le roi-poète
+ Denys.--Influence provençale.--Les Minnesinger.--Influence
+ provençale: comment elle s'est produite.--L'originalité des
+ Minnesinger.--Walter von der Vogelweide.--La poésie lyrique de
+ la langue d'oïl.--L'école «provençalisante».--Conon de Béthune;
+ le châtelain de Coucy; Gace Brulé.
+
+
+La péninsule ibérique fut de très bonne heure pour les troubadours un
+pays de prédilection. Les cours d'Aragon, de Castille, de Léon, de
+Navarre, de Portugal, leur furent hospitalières. Ils y trouvèrent des
+princes éclairés, amoureux de poésie, et récompensant royalement le
+talent; il n'en fallait pas davantage pour attirer de tous les points du
+Midi de la France jongleurs et troubadours. Au point de vue linguistique
+la langue catalane n'était--et n'est encore--qu'une variété des
+dialectes occitaniques; cette circonstance rendit encore plus faciles
+les relations littéraires.
+
+Les troubadours se rendaient en Espagne par les deux grandes voies qui
+ont toujours existé aux extrémités de la chaîne des Pyrénées.
+L'une--celle de l'Ouest--avait une importance de premier ordre parce
+qu'elle était le «chemin des pèlerins» qui allaient à Saint-Jacques de
+Compostelle, en Galice[1]. Elle portait en Espagne le nom de «chemin
+français». Celle de l'Est n'avait pas moins d'importance; elle mettait
+en rapports la Provence avec le comté de Barcelone et le royaume
+d'Aragon. Les relations étaient d'autant plus étroites que les comtes de
+Barcelone et rois d'Aragon avaient des possessions dans le Midi de la
+France, par exemple Montpellier.
+
+Nous ne pouvons pas, dans cette brève esquisse, étudier on détail
+l'influence de la poésie des troubadours en Espagne. Il y faudrait un
+volume, et il a été écrit il y a près d'un demi-siècle. Contentons-nous
+de résumer à grands traits cette histoire.
+
+Rappelons d'abord que l'Espagne continue pendant le XIIe et le XIIIe
+siècle la «reconquista», la «reconquête» de son sol sur les Maures et
+que les poésies des troubadours qui ont vécu en Espagne sont remplies de
+l'écho de ces croisades.
+
+La Catalogne, grâce à son affinité linguistique et à sa situation
+géographique, fut une des régions où l'influence de la poésie provençale
+se fit le plus profondément sentir. Elle était considérée par les
+troubadours comme le pays de la joie et de la gaîté; les allusions à la
+bonne humeur, au bon accueil des Catalans sont nombreuses dans l'oeuvre
+des troubadours; voici comment s'exprime l'un d'eux dans une pièce à
+refrain.
+
+ Puisque mon étoile n'a pas voulu que de ma dame me vienne le
+ bonheur... il faut que je me mette dans la voie du vrai amour:
+ et cette voie je l'apprendrai bien dans la gaie Catalogne,
+ parmi les Catalans vaillants et les Catalanes aimables. Car
+ courtoisie, mérite et valeur, joie, reconnaissance et
+ galanterie, libéralité et amour, connaissance et grâces, toutes
+ ces qualités sont l'apanage de la Catalogne, où les hommes sont
+ vaillants et les femmes aimables[2].
+
+Comme les troubadours italiens, les troubadours catalans écrivirent en
+provençal jusqu'au XIVe siècle, quoique de belles chroniques[3] aient
+été composées en prose catalane pendant le règne de Jaime Ier d'Aragon
+(1213-1276) et de ses successeurs immédiats.
+
+Ce roi, qu'on a appelé le «Conquistador» à cause de ses victoires sur
+les Maures, est un de ceux qui, en Espagne, ont été le plus accueillants
+aux troubadours. Né à Montpellier en 1208, il aimait à revenir dans sa
+«bonne ville», toujours suivi d'un nombreux cortège de troubadours et de
+jongleurs. Plus d'un l'accompagna dans ses expéditions et reçut des
+terres, par exemple après le siège de Valence. Jaime d'Aragon accueillit
+surtout les troubadours languedociens qui s'exilèrent pour fuir les
+rigueurs de l'Inquisition ou qui ne s'accommodaient pas du nouveau
+régime créé dans le Midi de la France à la suite de la croisade contre
+les Albigeois. De ce nombre furent Peire Cardenal, Bernard Sicart de
+Marvejols, et, pendant la dernière période de sa vie, son favori N'At de
+Mons.
+
+Si les troubadours ont fait l'éloge de Jaime Ier[4], ils ne lui ont pas
+ménagé leurs critiques en une circonstance où il n'a pas secondé leurs
+désirs comme ils l'auraient voulu. Il s'agit du soulèvement de 1242,
+fomenté par le comte de la Marche, le comte de Toulouse et autres
+seigneurs, et qui fut le dernier effort du Midi pour recouvrer son
+indépendance. Le bruit avait couru que le roi d'Aragon avait promis de
+secourir le comte de Toulouse, comme l'avait fait son père, mort à Muret
+pendant la croisade contre les Albigeois. Aussi la déception fut-elle
+grande quand on apprit que le Conquistador n'était pas intervenu dans
+cette courte lutte et avait laissé battre les Anglais et leurs alliés à
+Saintes et à Taillebourg. Voici comment un troubadour exprime son
+indignation.
+
+ Comte du Toulousain, plus j'examine les puissants, plus je vous
+ vois au faîte de l'honneur... Nous avons vu la Marche, Foix et
+ Rodez faire défection tout de suite... Si le roi Jacques, à qui
+ nous n'avons pas manqué de parole, eût tenu ce qui avait été,
+ dit-on, convenu entre lui et nous, les Français, à coup sûr,
+ auraient grande douleur et seraient dans les pleurs... Anglais,
+ couronnez-vous de fleurs et de feuillages. Ne vous donnez
+ aucune peine, même si on vous attaque, jusqu'à ce que l'on vous
+ prenne tout ce que vous avez[5].
+
+Le roi d'Aragon ne paraît pas avoir été très sensible à ces satires et à
+d'autres bien plus violentes qui ne lui furent pas ménagées[6]. Il est
+certain que si le Conquistador avait secondé, avec sa puissance et ses
+talents militaires de premier ordre, les efforts un peu désordonnés que
+faisaient les Méridionaux pour se reconstituer--ou se constituer--une
+nationalité, les choses auraient pu changer de face. Mais Jaime
+déployait son activité contre les Maures qu'il chassait du royaume de
+Valence et des Baléares. Son règne fut long et glorieux; un des derniers
+troubadours qui ont fréquenté sa cour, N'At de Mons, a surtout écrit des
+poèmes théologiques. Cependant, d'une manière générale, les troubadours
+qui ont été en relations avec le Conquistador ont plutôt cultivé la
+poésie guerrière ou morale que la poésie religieuse.
+
+En Castille un des premiers protecteurs des troubadours fut le roi
+Alphonse VIII, celui qui gagna sur les Sarrasins la célèbre bataille de
+Las Navas de Tolosa (1212), victoire aussi décisive pour la chrétienté
+que celle de Poitiers gagnée par Charles Martel. Pour exciter les
+courages, au début de l'expédition, un troubadour[7] composa une chanson
+de croisade enflammée.
+
+ Seigneur, par nos péchés s'accroît la force des Sarrasins;
+ Saladin a pris Jérusalem que nous n'avons pas encore
+ reconquise; aussi le roi de Maroc annonce qu'il va combattre
+ tous les rois chrétiens avec ses Andalous et Arabes, armés
+ contre la foi du Christ... Les soldats qu'il a choisis ont tant
+ d'orgueil qu'ils croient que le monde leur est soumis; les
+ Marocains se mettent en troupes par les prairies et disent
+ entre eux avec orgueil: «Francs, faites-nous place; à nous est
+ la Provence et le comté de Toulouse, jusqu'au Puy»; jamais plus
+ cruelles vantardises ne furent entendues de la part de ces
+ chiens sauvages sans foi ni loi... Puisque nous sommes de
+ sincères croyants, ne laissons pas nos héritages à ces chiens
+ noirs d'Outremer; conjurons le péril avant qu'il nous atteigne.
+ Nous leur avons jeté en travers Portugais, Galiciens,
+ Castillans, Aragonais, Navarrais qui les ont mis honteusement
+ en fuite.
+
+C'est là un chant de guerre qui peut nous donner une idée de ce que
+furent les chansons de croisade composées par les troubadours en
+Espagne, pendant la période héroïque de la «reconquista». C'est au même
+roi Alphonse VIII que Peire Vidal, le troubadour fantasque dont il a été
+déjà souvent question, adressa quelques-unes de ses poésies.
+
+ L'Espagne est un bon pays, dit-il dans l'une d'elles; ses rois
+ et ses seigneurs sont aimables et affectueux, généreux et bons,
+ de courtoise compagnie; et il y a d'autres barons, preux et
+ accueillants, hommes de sens et de connaissance, hommes
+ vaillants et distingués.
+
+Sans nous attarder davantage, passons au règne d'Alphonse X de Castille
+(1252-1294). Ce roi fut, dans la péninsule, avec Jaime d'Aragon, le
+protecteur le plus généreux des troubadours. Dès le début de son règne
+ils accoururent en foule auprès du roi «savant». Le Génois Boniface
+Calvó, dont il a été question dans le chapitre précédent, fut parmi les
+premiers et resta un de ceux à qui le roi et son entourage manifestèrent
+le plus de sympathie. Le dernier troubadour, Guiraut Riquier, séjourna
+près de dix ans à la cour de Castille.
+
+Voici comment une peinture du temps nous représente cette cour à Tolède.
+«Le roi est en train de dicter, entouré d'une foule de maîtres et de
+troubadours, de clercs, de jongleurs et de jongleresses, suspendus à ses
+lèvres, les uns l'écoutant et l'admirant, d'autres chantant et adaptant
+une mélodie à ses paroles sur la viole ou sur le luth.» Ce tableau
+pittoresque paraît des plus exacts. Alphonse X était poète, comme on va
+le voir tout à l'heure; il fit traduire de nombreux ouvrages
+scientifiques et dota la Castille d'un code célèbre connu sous le nom
+des _Sept Parties_. C'était un roi savant et non un roi «sage» comme on
+l'appelle quelquefois en prenant à contresens le mot espagnol «sabio».
+La fin de son règne fut attristée par toutes sortes d'infortunes. Les
+troubadours quittèrent la cour de Castille et n'y reparurent plus. A ce
+moment d'ailleurs la poésie lyrique que l'Espagne n'avait pas connue
+était dans tout son éclat en Galice et en Portugal.
+
+Le nombre des troubadours qui ont séjourné en Espagne est sensiblement
+plus grand que celui des troubadours qui ont vécu en Italie. Cependant
+leur influence y a été, en un certain sens, moins profonde. Laissons de
+côté la Catalogne, qui, au point de vue linguistique, n'est qu'une
+province de la langue d'oc: les troubadours qu'elle a produits sont
+d'ailleurs médiocres, et, sauf une ou deux exceptions, ne peuvent se
+comparer aux troubadours italiens qui ont écrit en provençal. Mais la
+poésie lyrique n'a pas pu prendre racine ni en Aragon, ni dans la plus
+grande partie de la Castille, ni dans le royaume de Léon ni en Navarre;
+et cependant les troubadours y furent accueillis avec une très grande
+sympathie. Ces pays ont connu plutôt la poésie héroïque des «romances»;
+la race ne paraît pas y avoir eu la «tête» lyrique ou du moins, en ce
+genre, la poésie de langue étrangère paraissait suffisante. Il n'en fut
+pas de même en Portugal et en Galice, où la poésie lyrique est au
+premier plan comme dans le Midi de la France ou en Italie.
+
+L'ancienne poésie lyrique portugaise ne nous est connue que par trois
+manuscrits précieux[8]. Les premiers monuments de cette poésie ne
+paraissent pas remonter au delà de la fin du XIIe siècle. C'est l'époque
+la plus florissante de la poésie provençale. Le comte de Poitiers,
+Cercamon, Jaufre Rudel et autres sont bien plus anciens que ne serait
+l'auteur de ces premières poésies portugaises.
+
+Mais cette date elle-même est une date extrême, et en réalité la
+littérature portugaise ou galicienne (car elle porte les deux noms)
+fleurit surtout au XIIIe et au XIVe siècle[9]. Son époque la plus
+brillante est celle qui comprend les règnes d'Alphonse X de Castille
+(1252-1284) et de Denis, roi du Portugal (1280-1325). C'est d'après ces
+rois poètes qu'on la distingue en plusieurs grandes périodes. L'ensemble
+de ces périodes forme «l'époque provençale[10]».
+
+La poésie galicienne fut si brillante, surtout dans la deuxième partie
+du XIIIe siècle, que les Castillans qui s'adonnèrent à la poésie lyrique
+profane lui empruntèrent sa langue. C'est ainsi, on s'en souvient (et
+pour les mêmes raisons), que le provençal fut adopté comme langue
+poétique par de nombreux poètes italiens et catalans. En ce qui concerne
+le galicien, une des preuves les plus remarquables de la prépondérance
+qu'avait prise ce dialecte dans la langue de la poésie nous est fournie
+par les oeuvres du roi Alphonse X de Castille, le roi savant. C'est en
+effet le galicien qu'il emploie dans ses poésies profanes; mais le même
+a écrit en castillan ses poésies à la Vierge et il a contribué plus que
+tout autre, par de nombreux écrits scientifiques ou historiques, au
+développement de la prose castillane.
+
+Les poésies profanes du roi Alphonse X de Castille qui nous sont
+parvenues sont en général d'un caractère satirique, avec de nombreux
+traits de réalisme; elles nous donnent souvent une idée assez exacte--et
+fort piquante--de ce qu'était la vie de cour auprès du roi savant. Les
+chansons du roi Denis de Portugal sont plus intéressantes pour le sujet
+qui nous occupe ici. Elles appartiennent en effet pour une grande partie
+à la lyrique courtoise. C'est à son oeuvre que seront empruntées la
+plupart de nos citations.
+
+La poésie galicienne du XIIIe et du XIVe siècle est représentée par
+environ deux mille pièces lyriques. Elles sont l'oeuvre de plus de cent
+cinquante poètes appartenant pour la plupart aux classes élevées de la
+société. Parmi eux on compte quatre rois, nombre de grands seigneurs et
+de grands dignitaires[11].
+
+Cette poésie, comme la poésie provençale, est essentiellement une poésie
+de cour. Deux des genres les plus cultivés sont les mêmes que les deux
+genres principaux des troubadours de la Provence: la _chanson d'amour_
+(six cents environ, un tiers de l'oeuvre totale) et les _chants de
+médisance_, correspondant aux sirventés (quelques centaines). Les autres
+genres cultivés par les troubadours provençaux: descorts, aubes,
+pastourelles, etc., sont également représentés dans la poésie
+galicienne. Un genre qui est connu aussi dans la poésie provençale a
+pris en Portugal un développement particulier; c'est celui des «chansons
+d'ami»; une jeune fille--et non une jeune femme--y exprime ses plaintes
+sur l'absence du bien-aimé ou sur sa froideur; mais ce genre est connu
+des plus anciens troubadours provençaux et une belle romance de
+Marcabrun que nous avons déjà citée en est un exemple remarquable.
+
+Tout, dans la forme, dénonce donc une imitation provençale; la métrique
+est empruntée au même modèle. Les troubadours galiciens n'ont pas
+d'ailleurs caché leur admiration pour la lyrique provençale: «les
+Provençaux sont de bons poètes», dit l'un d'eux; «je désire _à la
+manière provençale_ faire maintenant un chant d'amour», dit le même
+poète, et c'est le roi Denis qui fait ces deux déclarations.
+
+Même si on n'avait pas de déclarations de ce genre, on reconnaîtrait
+facilement dans la poésie portugaise la plupart des lieux communs de la
+lyrique provençale. C'est certainement dans l'emploi des termes
+empruntés au service féodal que cette imitation est le plus sensible. La
+«dame» est la «maîtresse» (senhor), comme dans la poésie du Midi de la
+France; le poète se considère comme l'homme-lige, comme le vassal de
+cette suzeraine. «Je vous vis un jour pour mon malheur, dame, dit le roi
+Denis, car depuis que je suis devenu votre serviteur, vous me traitez
+toujours plus mal.» «Je vous ai toujours servie, dame, et vous fus
+loyal, je le serai tant que je vivrai.» Voilà des formules du «vasselage
+amoureux» bien connues de la poésie provençale. Dans l'une comme dans
+l'autre poésie l'amant se fait humble, comme il convient à un serviteur;
+il fait appel à la pitié de sa dame.
+
+On se souvient des passages où les troubadours déclaraient appartenir
+corps et âme à la personne aimée, qui pouvait en disposer à son gré,
+presque comme d'une chose. Voici sous quelle forme la même idée se
+présente dans une poésie du roi Denis:
+
+ Traitez-moi bien ou mal, dame, tout cela est en votre pouvoir;
+ par ma bonne foi je souffrirai le mal; car, pour le bien, je
+ sais parfaitement qu'il ne m'en viendra aucun[12].
+
+Dans le joli petit poème suivant le refrain rappelle la même idée.
+
+ Jamais je n'osai vous dire, dame, le grand bien que je désire;
+ me voici en votre prison, faites de moi ce qui vous plaira.
+
+ Jamais je ne vous ai rien dit des souffrances qui me sont
+ venues de vous, dame; me voici en votre prison, traitez-moi mal
+ ou bien.
+
+ Jamais je n'ai osé vous conter, dame de mon coeur, les maux que
+ vous m'avez fait souffrir; me voici en votre prison, vous
+ pouvez me guérir ou me tuer[13].
+
+Voici encore un trait important qui rappelle d'une façon précise
+l'étroite parenté des poésies provençale et portugaise.
+
+C'est un honneur, dans l'une comme dans l'autre, d'aimer «en haut lieu»,
+c'est-à-dire de choisir comme objet de son amour une femme à qui l'on
+supposait toutes les qualités de l'esprit plutôt que du coeur. La dame
+ainsi choisie, disent souvent les troubadours, mériterait la couronne.
+C'est le thème que développe le roi Denis dans la chanson suivante.
+
+ Puisque Dieu, dame, vous a toujours fait faire du bien le
+ meilleur et qu'il vous a donné tant de connaissance, je vous
+ dirai une vérité, s'il plaît à Dieu: vous étiez faite pour un
+ roi.
+
+ Et puisque vous savez toujours comprendre et choisir le
+ meilleur, je veux vous dire une vérité, dame que je sers et que
+ je servirai: puisque Dieu vous créa ainsi, vous étiez bonne
+ pour un roi.
+
+ Puisque Dieu n'en fit jamais de semblable, et qu'il n'en fera
+ jamais de semblable pour l'intelligence et les belles paroles,
+ si Dieu voulait en disposer ainsi, vous étiez faite pour un
+ roi[14].
+
+Citons enfin du même roi Denis deux pièces où l'imitation est des plus
+caractéristiques. Dans la conception de l'amour courtois, telle que
+l'ont créée les troubadours provençaux, l'honneur de la dame aimée est
+au-dessus de tout. C'est aussi la pensée que développe le roi Denis dans
+la petite pièce suivante.
+
+ Quoique je sois très amoureux, je ne désire pas obtenir grand
+ bien de celle que j'aime; car je vois et je sais que le dommage
+ qu'elle en retirerait serait plus grand que la joie qui
+ pourrait m'en advenir; qui désire un tel bien estime bien peu
+ l'honneur de sa dame.
+
+ Puisque je m'appelle et que je suis son serviteur, ce serait
+ une grande trahison, si pour le bien qu'elle me donnerait ma
+ dame gagnait mal et injustice. Tous les parfaits amants
+ m'approuveront[15].
+
+Ceci est tout à fait dans le ton des troubadours provençaux comme la
+chanson suivante, du même roi Denis.
+
+ Je désire à la manière provençale faire maintenant un chant
+ d'amour; je voudrais y louer ma dame, à qui ne manque ni le
+ mérite, ni la beauté, ni la bonté. J'ajouterai encore: Dieu la
+ fit si parfaite en toutes qualités qu'elle vaut mieux que
+ toutes les dames du monde. Dieu voulut, en créant ma dame, lui
+ donner la connaissance de tout bien et de toute valeur... et il
+ lui fit un grand honneur quand il ne permit pas qu'aucune autre
+ lui fût égale. En ma dame Dieu ne mit jamais le mal; il y mit
+ mérite et beauté, lui apprit à bien parler et à mieux sourire
+ qu'aucune autre femme[16].
+
+L'imitation est heureuse et le roi poète s'est bien assimilé la manière
+des troubadours.
+
+Cependant ce serait une erreur de croire que les poésies du roi Denis et
+les autres oeuvres de l'école galicienne doivent tout à l'imitation
+provençale. D'abord l'imitation des poésies de langue d'oïl y est
+sensible; il est vrai que la poésie lyrique du Nord de la France a pris
+ses modèles dans le Midi, comme on va le voir.
+
+Ce qui est plus important, c'est que la poésie portugaise comprend
+beaucoup d'oeuvres qui paraissent être d'inspiration populaire. Et il y
+en a de charmantes qui semblent ne rien devoir à l'imitation.
+
+L'influence provençale sur cette poésie consisterait donc surtout en
+ceci: c'est qu'elle aurait contribué à faire de cette poésie populaire
+une poésie courtoise. L'imitation n'est pas aussi sensible que dans la
+première poésie italienne; mais l'influence des troubadours a été
+capitale pour transformer cette poésie[17].
+
+Comment et à quelle époque s'est produit le contact entre troubadours
+provençaux et galiciens? Problème intéressant, mais non encore résolu.
+Peu de troubadours provençaux ont visité le Portugal; mais l'école
+galicienne n'était pas confinée dans les limites, surtout dans les
+limites actuelles de ce pays. Les chevaliers poètes vivaient souvent aux
+cours de Léon et de Castille, où fréquentèrent si volontiers les
+troubadours, depuis le XIIe siècle. C'est par là que se serait faite
+l'initiation. En ce qui concerne l'influence de la langue d'oïl, elle a
+pu s'exercer par les mêmes moyens. Mais il y a ici un élément de plus:
+c'est que plusieurs des premiers princes du Portugal sont de race
+bourguignonne. Ajoutons enfin que par ses côtes la Galice et le Portugal
+étaient en relations directes avec d'autres pays que le Midi de la
+France. Pour conclure, le Portugal paraît avoir eu une poésie
+autochtone; mais c'est l'influence des troubadours provençaux qui en a
+fait une poésie courtoise. Si le problème est encore discuté dans le
+détail, la solution est depuis longtemps acceptée.
+
+Transportons-nous maintenant de l'extrémité de la péninsule ibérique aux
+bords du Danube où a fleuri la poésie des premiers Minnesinger[18].
+
+On divise l'histoire des Minnesinger en deux périodes: la première
+comprend les poètes de l'école austro-bavaroise, dont l'activité
+poétique s'est exercée surtout dans la vallée du Danube, en Bavière et
+en Autriche. Cette première période serait celle de la poésie populaire.
+«Le chant d'amour courtois, dit un historien de la littérature
+allemande, sortit, en Autriche et en Bavière, de la chanson d'amour
+populaire. Encore aujourd'hui les habitants des Alpes bavaroises et
+autrichiennes se distinguent par le don d'une hardie improvisation
+musicale. Il faut y voir un héritage des temps primitifs. De courts
+chants d'amour n'étaient pas plus étrangers aux vieux Ariens et aux
+Germains qu'à tous les autres peuples de la terre, même les plus
+humbles... Les chants d'amour populaires volèrent comme des fils à la
+Vierge, des vertes prairies sur lesquelles dansaient les paysans,
+jusqu'aux châteaux des nobles[19].»
+
+La deuxième période est l'époque de l'école rhénane. On s'accorde à
+reconnaître l'influence de la poésie française et provençale sur les
+poètes de cette école. La première seule serait indépendante de toute
+imitation.
+
+Cette théorie a été contestée, en particulier par M. A. Jeanroy. Sans
+reprendre ici cette discussion, remarquons seulement, à la suite du
+savant auteur des _Origines de la poésie lyrique en France_, que
+plusieurs imitations d'auteurs provençaux paraissent évidentes chez les
+minnesinger de la première période. Toute cette poésie primitive, que
+l'on prétend populaire, «est déjà profondément imprégnée des théories
+courtoises de l'amour». «L'amant fait hommage à sa dame de sa
+personne... il s'engage à faire tout ce qu'elle lui ordonnera; il lui
+est soumis «comme le bateau l'est au pilote quand la mer est calme[20]».
+Le service, le vasselage amoureux y est chose connue. Comme Jaufre
+Rudel, le minnesinger Meinloh a recherché sa dame pour sa «vertu».
+«Quant je t'ai entendu louer, je voulais te connaître; pour ta grande
+vertu, j'ai couru çà et là jusqu'à ce que je t'aie trouvée.» L'amour a
+un pouvoir ennoblissant, comme chez les troubadours; comme eux aussi, et
+plus encore peut-être, si on en juge pas leurs plaintes, les minnesinger
+ont à souffrir des «médisants».
+
+Il semble donc que ce soit avec raison qu'on ait cherché et retrouvé
+jusque dans les plus anciens minnesinger des traces de l'imitation
+provençale. Aussi un des derniers historiens qui s'est occupé de la
+question divise-t-il les minnesinger en deux groupes[21]: le premier
+comprend ceux qui n'ont pas eu assez d'originalité pour s'élever
+au-dessus des modèles qu'ils imitaient; ce sont la plupart des poètes du
+«Minnesangs Frühling»; au second groupe appartiennent ceux qui, comme
+Walter von der Vogelweide, Hartmann von Aue, ou l'Alsacien Reinmar, ont
+su garder leur originalité. Ce qui caractérise ce second groupe c'est
+que l'influence de la poésie lyrique ou épique de langue d'oïl y est
+partout sensible.
+
+Comment les minnesinger ont-ils pu être en contact avec les troubadours?
+D'abord par la vallée du Danube, où apparaissent les premiers
+minnesinger et qui est précisément une des grandes routes des peuples et
+des croisades en particulier: on sait que plus d'un jongleur l'a
+parcourue. Une autre route importante conduisait de Venise à Vienne, en
+Hongrie et en Bohême. C'est sans doute celle que prit Peire Vidal, quand
+il alla visiter la cour de Hongrie. De plus on a remarqué un fait
+important et qui mérite d'être mis en lumière. Beaucoup de minnesinger
+ont été au service des Hohenstaufen et ont séjourné, à ce titre, assez
+longtemps en Italie. Enfin il ne faut pas oublier les prétentions des
+empereurs germaniques sur le petit royaume d'Arles: en 1179 Frédéric Ier
+fit un séjour de trois mois en Provence. C'est entre 1170 et 1190 que se
+serait produit le contact entre troubadours et minnesinger.
+
+Cependant cette imitation resta originale. Il en est un peu de
+l'ancienne poésie lyrique allemande comme de l'ancienne poésie
+portugaise. Il y avait certainement des chants populaires; et les dons
+poétiques n'ont jamais manqué à la race allemande. Aussi tout en prenant
+une partie de leur inspiration chez les troubadours, les minnesinger
+ont-ils gardé leur originalité; leur conception de l'amour en
+particulier est par certains côtés une création nouvelle, indépendante
+de son modèle[22].
+
+Elle est, en partie, une image de la société germanique du temps, où il
+semble qu'il y ait eu moins de liberté dans les moeurs qu'au pays des
+troubadours. Il est souvent question, chez les minnesinger, d'un
+personnage chargé de veiller sur la conduite de la femme; on n'a signalé
+que deux mentions d'un personnage semblable chez deux troubadours,
+Guillaume de Poitiers et Marcabrun. Le minnesinger ne choisit pas une
+dame pour objet de ses chants, il ne la désigne pas par un pseudonyme,
+un _senhal_, comme c'est d'usage dans la poésie provençale; il chante la
+femme en général. La discrétion est une des qualités principales de
+l'amant d'après la théorie des troubadours; ce côté de la doctrine de
+l'amour courtois est un de ceux que les minnesinger ont développé le
+plus volontiers; la discrétion (_tougen minne_) paraît avoir joué encore
+un plus grand rôle dans la société amoureuse germanique qu'en Provence.
+Enfin le «vasselage amoureux» y a pris une allure plus formaliste. «Le
+Germain a une prédilection pour le formalisme dans le droit», dit un
+historien des minnesinger; ce goût est en effet sensible dans l'emploi
+fréquent des termes les plus connus du vasselage féodal.
+
+Voici, pour sortir des généralités, une chanson du minnesinger Heinrich
+von Mohrungen (fin du XIIe siècle) où l'on trouvera un écho de la poésie
+des troubadours.
+
+ Le rossignol a pour coutume de se taire quand il est amoureux,
+ j'aime mieux l'hirondelle; qu'elle aime ou qu'elle souffre,
+ elle n'abandonne jamais le chant. Depuis que je dois chanter,
+ je puis dire à bon droit: «Hélas! comme j'ai prié longtemps
+ là-bas, et comme j'ai pleuré auprès de celle où je ne vois
+ aucune pitié.»
+
+ Si je cesse mon chant, on dit que le chant me conviendrait
+ mieux; si je me mets à chanter, je dois souffrir deux choses,
+ haine et raillerie. Comment vivre pour celles qui vous
+ empoisonnent avec de belles paroles? Hélas! cela leur a réussi
+ et j'ai laissé mon chant pour elles; mais je veux chanter comme
+ auparavant.
+
+ Comme je regrette le meilleur temps que j'ai passé à leur
+ service, comme je regrette mes beaux jours heureux! Je déplore
+ les nombreuses plaintes que j'ai fait entendre et qui ne lui
+ sont jamais allées au coeur. Hélas! quel nombre d'années
+ perdues! Je m'en repens en vérité; je ne m'en accuserai plus.
+
+ Sourires, bon visage et bon accueil m'ont endormi longtemps. Je
+ n'ai pas eu d'autre bien et qui veut m'accuser d'indiscrétion
+ ment... Hélas! sa vue seule était ma joie, je n'en ai dit aucun
+ mal, mais je n'en ai eu aucun bien.
+
+ Quand un objet est rare, on lui attribue plus de valeur. On
+ fait exception pour l'homme fidèle; celui-là, malheureusement,
+ on l'estime peu. Il est perdu, celui qui aujourd'hui ne sait
+ aimer qu'avec fidélité. Malheureux! à quoi cette fidélité
+ m'a-t-elle servi? Aussi suis-je dans la tristesse; mais je sers
+ toujours quoi qu'il advienne[23].
+
+Nous n'avons pas à suivre l'histoire de la poésie lyrique en Allemagne;
+on sait avec quel éclat les minnesinger du XIIIe siècle la cultivèrent.
+Nous nous en voudrions cependant de ne pas citer au moins quelques
+strophes de Walter von der Vogelweide, le poète le plus original de
+cette période; on verra comment il a traité le thème du printemps, par
+lequel s'ouvrent la plupart des chansons des troubadours.
+
+ Quand les fleurs sortent de l'herbe, comme si elles riaient
+ vers le soleil, au matin d'un jour de mai, quand les petits
+ oiseaux chantent si joliment leurs plus belles chansons, quelle
+ joie peut se comparer à la joie que révèlent leurs chants?...
+ Quand, dans sa beauté, une belle et noble jeune fille, bien
+ habillée et la tête parée, se rend au milieu d'une société
+ joyeuse, accompagnée de fières et nobles dames, semblable en
+ majesté au soleil parmi les étoiles, quand même mai donnerait
+ tous ses ornements, pourrait-il apporter autant de grâce que ce
+ corps gracieux? Nous négligeons les fleurs, nos regards vont à
+ cette noble femme.
+
+ Voulez-vous savoir la vérité? Allons aux fêtes de mai; mai est
+ arrivé avec toute sa puissance. Regardez-le et regardez les
+ nobles femmes qui sont là, et demandez-vous si je n'ai pas
+ choisi la meilleure part.
+
+Cette brève citation montre que si, dans la poésie lyrique, Walter doit
+quelque chose à l'imitation des poètes provençaux ou français[24], son
+talent poétique l'a transformé; la plupart de ses chansons ont une vie,
+une fraîcheur que la poésie lyrique des troubadours ne connaissait plus
+et que la poésie lyrique de la France du Nord--au XIIIe siècle--a peu
+connues.
+
+L'histoire «externe» de la poésie des troubadours que nous venons
+d'esquisser nous fait connaître l'influence profonde que cette poésie
+exerça sur les littératures des pays voisins; la poésie de langue d'oïl
+ne pouvait échapper à cette influence.
+
+Le Nord de la France avait eu de très bonne heure une magnifique
+floraison d'épopées, et c'est cette partie de notre nation qui a fourni
+la matière épique à la plupart des littératures voisines. Elle possédait
+aussi une poésie lyrique autochtone, représentée par des «chansons de
+printemps», des «chansons de danses» et des «chansons satiriques». A
+cette poésie se rattachent aussi les «chansons de toile», les romances
+et pastourelles. Il y a de la grâce et de la fraîcheur dans cette poésie
+lyrique primitive, et peut-être les fruits auraient-ils «passé la
+promesse des fleurs» si les poètes lyriques ne l'avaient pas abandonnée
+d'assez bonne heure pour une poésie plus savante, plus raffinée et plus
+courtoise, qui est celle des troubadours[25].
+
+Les poètes de langue d'oïl connurent cette poésie par différentes voies.
+Plusieurs troubadours ont séjourné dans le Nord de la France, surtout en
+Normandie, à la cour des rois d'Angleterre, qui avaient, par leurs
+possessions dans le Sud-Ouest, des sujets méridionaux. Un ou deux
+troubadours ont été à la cour de Marie, comtesse de Champagne, et lui
+ont adressé leurs vers. Éléonore de Poitiers, petite-fille du premier
+troubadour, devint reine d'Angleterre, après avoir été pendant quinze
+ans femme de Louis VII, roi de France. Quelques-uns des troubadours les
+plus illustres ont vécu auprès d'elle, comme Bernard de Ventadour. Enfin
+les croisades ont mis en relations hommes du Nord et hommes du Midi.
+Toutes ces circonstances, et bien d'autres encore, ont contribué à la
+diffusion de la poésie méridionale.
+
+Elle était connue en «France» (et ce mot ne désignait alors que les pays
+de langue d'oïl) pendant la deuxième moitié du XIIe siècle. On y avait
+le sentiment de ses origines et on désignait les nouvelles formes
+poétiques qu'elle y introduisit sous le nom de sons «gascons» ou
+«poitevins».
+
+Les plus anciens poètes de cette école dite provençalisante sont Conon
+de Béthune, né en 1155; Chrétien de Troyes, l'auteur de tant de gracieux
+romans d'aventures, qui vécut à la cour de Marie de Champagne, entre
+1170 et 1180 environ; Jean de Brienne, plus tard roi de Jérusalem,
+Blondel de Nesles, Gui Couci, Gace Brulé, etc. La traduction de
+quelques-unes de leurs chansons fera mieux connaître l'esprit qui anime
+leur poésie. On y remarquera sans peine les traits les plus connus des
+chansons provençales: le désespoir sincère ou non du poète à qui ne
+vient aucun bien d'amour; l'assurance de sa fidélité à une amante
+dédaigneuse ou cruelle, et autres lieux communs de la poésie courtoise.
+
+Les chansons de Conon de Béthune, qui est un des plus anciens trouvères
+de cette école, nous conduisent à la cour de la comtesse de Champagne.
+Conon de Béthune n'avait pas, paraît-il, le langage correct des
+Champenois et des Parisiens, car il se plaint dans une de ses chansons
+que la comtesse et ses amis se sont moqués de lui.
+
+ Amour m'excite à me divertir, quand je devrais me taire de
+ chanter... car mon langage et mes chansons ont été raillés des
+ Français, devant les Champenois, et de la comtesse, ce qui
+ m'est bien plus dur.
+
+ La reine ne fut pas courtoise, qui me reprit, ainsi que son
+ fils le roi. Encore que ma parole ne soit pas française, on
+ peut bien la comprendre en français. Ceux-là ne sont ni bien
+ appris ni courtois qui m'ont repris pour avoir dit quelque mot
+ d'Artois--car je n'ai pas été élevé à Pontoise[26].
+
+Voici une chanson de croisade de Conon de Béthune (1189) qui rappelle
+certaines chansons du même genre dans la poésie provençale.
+
+ Hélas! amour, comme il me sera dur de quitter la meilleure qui
+ fût jamais aimée ou servie! Que Dieu, par sa douceur, me ramène
+ auprès de celle que je laisse avec tant de douleur. Que dis-je,
+ malheureux! je ne la quitte pas; si le corps va servir notre
+ Seigneur, le coeur reste tout entier en son pouvoir.
+
+ Pour elle je m'en vais, soupirant, en Syrie, car je ne dois pas
+ manquer à mon créateur. Qui lui manquera en ce besoin urgent,
+ sachez que Dieu lui faillira aussi dans un besoin plus grand.
+ Que les petits et les grands sachent bien que là-bas on doit se
+ conduire en chevaliers, là où l'on conquiert le paradis, la
+ gloire et l'honneur de sa mie[27].
+
+Il y a dans ces chansons un mélange de grâce et de mélancolie qui fait
+oublier que l'inspiration n'en est pas originale. Cette note personnelle
+manque un peu chez le grand poète champenois Chrétien de Troyes dont les
+chansons sont surtout remarquables par la finesse et la subtilité. Le
+fond en est emprunté; le poète se déclare serviteur de sa dame, son
+coeur est en son pouvoir, mais il n'obtient aucune récompense de son
+service amoureux. Chrétien de Troyes, dont le talent dans la poésie
+lyrique est fait de finesse et d'ingéniosité, a mis à orner ces lieux
+communs toutes les ressources d'un esprit singulièrement fin et délié.
+
+Enfin un des poètes où se reflète le mieux la poésie des troubadours est
+le châtelain de Couci. On jugera de son talent par la traduction
+suivante de quelques-unes de ses chansons.
+
+ La douce voix du rossignol sauvage que j'entends nuit et jour
+ retentir m'adoucit et m'apaise le coeur et me donne envie de
+ chanter pour me réjouir. Je dois bien chanter puisque cela fait
+ plaisir à celle à qui j'ai fait hommage de mon coeur--et je
+ dois avoir grande joie en mon âme, si elle veut me retenir à
+ son service.
+
+ Envers elle je n'eus jamais un coeur faux ni volage; et
+ cependant il devrait m'en venir plus de bonheur; mais je
+ l'aime, je la sers et je l'adore toujours sans oser lui
+ découvrir ma pensée; car sa beauté me cause un tel
+ éblouissement que devant elle je perds la parole; je n'ose
+ regarder son visage; tellement je redoute le moment où j'en
+ retirerai mes yeux.
+
+ J'ai si bien mis en elle tout mon coeur que je ne pense à
+ aucune autre; jamais Tristan, celui qui but le breuvage, n'aima
+ plus loyalement. Je mets tout à son service, coeur, corps et
+ désir, sens et savoir, et je ne sais si en toute ma vie je
+ pourrai assez la servir, elle et amour.
+
+ J'aime bien mes yeux qui me la firent choisir; dès que je la
+ vis, je lui laissai en otage mon coeur qui depuis y a fait un
+ long séjour et je ne lui demande jamais de la quitter.
+
+ Chanson, va-t'en pour porter mon message là où je n'ose aller,
+ tellement je redoute la mauvaise gent jalouse qui devine avant
+ qu'arrivent les biens d'amour; Dieu les maudisse! A maint amant
+ ils ont causé tristesse et dommage; mais j'ai ce cruel avantage
+ qu'il me faut vaincre mon coeur pour leur obéir[28].
+
+Voici une autre de ses chansons dont le début paraît être une traduction
+des troubadours.
+
+ Quand l'été et la douce saison font reverdir feuilles, fleurs
+ et prairies et que le doux chant des menus oisillons ramène la
+ joie dans les coeurs, hélas! chacun chante, mais moi je pleure
+ et soupire; et ce n'est ni justice ni raison; car je mets toute
+ ma volonté, dame, à vous honorer et à vous servir.
+
+ Si j'avais le sens de Salomon, Amour me ferait tenir pour fou;
+ car les chaînes qu'il me fait sentir sont si fortes et si
+ cruelles! Amour devrait bien m'enseigner les moyens de me
+ sauver; car j'ai aimé longtemps en vain et j'aimerai toujours
+ sans me repentir.
+
+ Je voudrais savoir sous quel prétexte elle me fait si
+ longuement languir; je sais fort bien qu'elle croit les
+ méchants, les médisants (losengiers) que Dieu maudisse! Ils ont
+ mis toute leur peine à me trahir. Mais leur trahison mortelle
+ leur servira de peu, quand ils sauront quelle sera ma
+ récompense, ô dame, que je n'ai jamais su trahir...
+
+ Si vous daignez écouter ma prière, je vous prie, douce dame, de
+ penser à me récompenser; quant à moi je vous servirai mieux
+ désormais. Je tiens pour non avenus tous mes maux, douce dame,
+ si vous voulez m'aimer. En peu de temps vous pouvez me donner
+ les biens d'amour que j'ai tant attendus![29].
+
+La chanson suivante est du trouvère Gace Brulé, cité par Dante[30]; elle
+paraît elle aussi une traduction d'une chanson des troubadours. On y
+retrouve les réflexions les plus connues sur les biens qui viennent
+d'amour et qui récompensent en peu de temps une longue attente.
+
+ La plupart ont chanté d'amour par effort et sans loyauté; mais
+ ma dame me doit savoir gré que j'ai toujours chanté
+ sincèrement; ma bonne foi m'a rendu sincère, ainsi que l'amour
+ qui remplit mon coeur...
+
+ Oui, j'ai aimé d'un coeur parfait et je n'aimerai jamais
+ autrement; elle a bien pu s'en assurer, ma dame, pour peu
+ qu'elle y ait pris garde. Je ne dis pas que j'ai été peiné de
+ la voir refuser mes demandes; puisque toutes mes pensées vont à
+ elle, je m'estime heureux de ce qu'elle m'accorde.
+
+ Quoique j'aie été loin du pays où sont mon bien et ma joie, je
+ n'ai pas oublié d'aimer bien et loyalement. Si la récompense a
+ tardé je me suis consolé en pensant qu'en peu de temps on
+ obtient ce qu'on a longtemps désiré.
+
+ Amour m'a démontré par raisonnement qu'un amant parfait
+ patiente et attend, qu'il appartient à l'amour, qu'il est en
+ son pouvoir et qu'il doit implorer sincèrement sa pitié[31]...
+
+Enfin terminons cette rapide revue en empruntant quelques couplets à une
+chanson du roi de Navarre, Thibaut IV, comte de Champagne.
+
+ Mes grands désirs et mes plus graves tourments viennent de là
+ où sont toutes mes pensées. Et j'ai peur, car tous ceux qui ont
+ vu son beau corps sont épris de ma dame, Dieu lui-même l'aime,
+ je le sais à bon escient...
+
+ Je me demande, dans mon étonnement, où Dieu trouva une si
+ étrange beauté. Quand il la mit ici-bas, sur la terre, il nous
+ témoigna beaucoup de bonté; le monde entier a resplendi de son
+ éclat... Dieu, comme il me fut pénible de me séparer d'elle!
+ Amour, par pitié, faites-lui savoir ceci: un coeur qui n'aime
+ pas ne peut pas avoir grande joie[32].
+
+Ces exemples--surtout les chansons du châtelain de Couci--montrent
+suffisamment qu'à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe la poésie
+lyrique de langue d'oïl est sous la dépendance de sa «soeur de langue
+d'oc»[33]. Cette dépendance continue en partie pendant le XIIIe siècle
+et Thibaut de Champagne, qui fut en même temps roi de Navarre (mort en
+1253) subit l'influence de la poésie méridionale, comme Charles d'Anjou,
+grand conquérant et poète amoureux.
+
+Nous sommes ainsi arrivés au terme de notre excursion. Quoiqu'elle ait
+été rapide nous avons vu comment les semences de la poésie des
+troubadours dispersées dans la plupart des pays voisins y avaient
+rapidement germé. Il nous reste pour terminer son histoire à étudier
+l'oeuvre du dernier troubadour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LE DERNIER TROUBADOUR
+
+ Guiraut Riquier, de Narbonne.--Narbonne au XIIIe
+ siècle.--Riquier et le roi de France.--Riquier à la cour
+ d'Alphonse X de Castille.--Sa requête au roi: distinction à
+ établir entre jongleurs et troubadours.--Riquier et le comte de
+ Rodez, Henri II.--Son oeuvre: les pastourelles.--Sa conception
+ de l'amour.--Transformation de cette conception sous
+ l'influence des idées religieuses du temps.--Commentaire de la
+ chanson de Guiraut de Calanson.--Les chansons à la Vierge.--Le
+ Consistoire du Gai-Savoir.--Clémence Isaure.--La Renaissance
+ provençale.
+
+
+Après nos excursions en Italie, en Espagne et en Portugal, en Allemagne
+et dans le Nord, il est temps de revenir dans le Midi de la France pour
+y étudier l'oeuvre du dernier troubadour.
+
+On a pu voir, par les chapitres qui précèdent, quelles sont les causes
+de la décadence de la poésie provençale. Dès les débuts du XIIIe siècle
+la croisade dirigée contre les Albigeois, en ruinant la noblesse
+méridionale, rendit précaire l'existence de cette poésie. La décadence
+commença bientôt et se continue pendant la seconde moitié du XIIIe
+siècle.
+
+L'établissement de l'Inquisition et la fondation de nombreux ordres
+religieux, qui accompagna l'invasion des pays du Midi, ne contribua pas
+peu à cette décadence. Si aucun troubadour ne périt sur les bûchers ou
+dans les prisons, plus d'un jugea prudent de s'exiler. Quoique les
+documents fassent à peu près défaut, on peut croire que les chefs de
+cette juridiction exceptionnelle que fut l'Inquisition ne nourrissaient
+que des sentiments peu sympathiques pour la poésie en général et en
+particulier pour la poésie légère, insouciante et largement païenne des
+troubadours.
+
+Ces causes auraient peut-être suffi à amener la décadence de la poésie
+provençale, si elle n'avait déjà porté en elle-même comme des germes
+morbides dont les circonstances extérieures hâtèrent l'éclosion. Cette
+poésie essentiellement lyrique n'avait pas su se renouveler; il y avait
+en elle--presque depuis les origines--quelque chose de factice, de
+conventionnel; elle aurait dû se transformer pour vivre; elle n'y
+parvint pas.
+
+Ces causes réunies hâtèrent la décadence; elle se prolongea assez
+longtemps. La poésie provençale disparut lentement, avec grâce et
+langueur; et elle était encore d'assez belle allure lorsque, vers la fin
+du XIIIe siècle s'éteignit la voix de celui qu'on a appelé le «dernier
+troubadour», Guiraut Riquier. Par sa naissance il est contemporain d'Uc
+de Saint-Cyr, d'Aimeric de Péguillan, des troubadours italiens Lanfranc
+Cigala et Sordel, chez qui se reflète encore l'éclat de la poésie
+classique; ses contemporains sont Bertran Carbonel de Marseille, Folquet
+de Lunel, Serveri de Girone; mais aucun de ceux-là ne peut supporter la
+comparaison avec les troubadours de l'époque classique; la décadence a
+bien commencé.
+
+Guiraut Riquier était né à Narbonne, vers 1230 ou 1235, d'une famille
+sans doute obscure. Le vicomte de Narbonne, dont il fut le protégé,
+était le descendant de la vicomtesse Ermengarde, qui, au siècle
+précédent, avait attiré auprès d'elle quelques-uns des plus illustres
+troubadours. Il était resté, dans ce milieu, quelque chose de ces
+traditions.
+
+Narbonne était alors une des villes les plus importantes du Midi,
+peuplée de bourgeois et de commerçants; elle était, en partie, une ville
+cosmopolite et possédait une colonie juive très puissante, qui y fut
+toujours traitée avec la plus grande tolérance.
+
+«Narbonne est belle», dit Charlemagne dans _Aymerillot_. Le trouvère du
+XIIIe siècle, Bertrand de Bar-sur-Aube, que Victor Hugo imite, en fait
+la description suivante:
+
+ Entre deux roches, au bord d'un golfe, Charlemagne vit, sur une
+ colline, une ville que les Sarrasins avaient fortifiée... Il y
+ avait vingt tours, construites de liais brillant, et au centre
+ une autre tour admirable... Au-dessus du palais principal était
+ une boule d'or fin; on y avait enchâssé une escarboucle qui
+ flamboyait aussi vivement que le soleil qui se lève au matin...
+ D'un côté de la ville s'étend le rivage de la mer; d'autre part
+ coule l'Aude aux flots impétueux, qui amène aux habitants
+ toutes les richesses qu'ils peuvent désirer.
+
+On ne sait où Bertrand de Bar-sur-Aube a pris les éléments de cette
+description. On chercherait en vain la colline sur laquelle, d'après le
+trouvère champenois, serait assise Narbonne, et les deux roches ne sont
+mises là que par souci du pittoresque.
+
+Plus exact est ce que dit le même trouvère de la puissance commerciale
+de la ville.
+
+ Aude, le grand fleuve, fait le tour des murailles. Par là
+ viennent les grands navires cloués de fer et les galères
+ pleines de richesses, qui font l'opulence des habitants de la
+ bonne ville. Quand ceux-ci ont tiré le verrou de la porte et
+ que le portier a levé le pont, ils peuvent être en toute
+ sécurité; car ils ne craignent homme qui vive; la chrétienté
+ entière ne pourrait les prendre.
+
+C'est dans ce milieu que notre troubadour passa la première partie de sa
+vie. Il ne semble pas qu'il y ait été très heureux. Il adressa ses
+premières poésies lyriques à la vicomtesse de Narbonne, Phillippe
+d'Anduze. Mais _Belle-Joie_ ou plutôt _Beau-Déport_ (c'est le nom sous
+lequel notre poète la désigne) ne paraît pas avoir été très sensible à
+ses hommages poétiques. Aussi le poète quitta-t-il sa ville natale pour
+aller chercher ailleurs des protecteurs plus puissants.
+
+Il s'adressa au roi de France, saint Louis, et ceci ne manque ni de
+hardiesse ni d'originalité. Ce n'était pas l'usage des troubadours de
+remonter vers le Nord; on a vu dans les deux chapitres précédents que,
+en dehors des petites cours du Midi, celles qui leur étaient le plus
+hospitalières étaient les cours de Castille ou d'Aragon, ou celles du
+Nord de l'Italie. Aucun troubadour n'a séjourné à la cour de France et
+la requête de Guiraut Riquier est unique en son genre.
+
+Elle prouve que la Croisade contre les Albigeois, malgré ses atrocités,
+avait laissé peu de rancunes dans les coeurs. Sans doute Guiraut
+Riquier, semblable en cela à la plupart des troubadours, est un poète
+besogneux, et sa petite patrie, Narbonne, avait eu peu à souffrir de la
+guerre; elle avait évité le sort de Béziers et de Carcassonne en se
+déclarant pour Simon de Montfort. De plus, après la révolte de 1242, où
+les principaux seigneurs du Midi s'allièrent avec les Anglais contre le
+roi de France, celui-ci avait fait preuve de beaucoup de générosité.
+Mais les mêmes sentiments sont communs à tous les troubadours du temps,
+c'est-à-dire de la seconde moitié du XIIIe siècle. Le ressentiment
+contre les conquérants du Nord fut d'abord violent et se manifesta par
+d'énergiques sirventés comme ceux de Peire Cardenal, de Bernard Sicart
+de Marvejols, de Guillem Figueira ou d'Aimeric de Péguillan. Mais ce
+sont là des contemporains de la croisade, des témoins peut-être des
+scènes d'horreur de Béziers et de Toulouse: on comprend chez eux la
+violence ou la ténacité de la haine. La génération suivante n'a pas
+hérité de ces ressentiments. La population s'était assez vite ralliée au
+nouveau régime, et les troubadours, image de la société de leur temps,
+n'ont plus eu ni une parole de révolte ni un regret.
+
+On peut juger de l'accueil qui fut réservé, à la cour de saint Louis, à
+la supplique de notre troubadour. Le roi devait considérer la poésie
+comme un art bien frivole; la reine, Marguerite de Provence, ne
+ressemblait guère à Éléonore d'Aquitaine qui avait occupé le trône de
+France avant elle et en qui revivait le caractère gai et original de son
+aïeul, Guillaume de Poitiers. Il n'y avait pas de place pour un poète de
+langue étrangère dans une cour où les poètes français n'excitaient
+eux-mêmes aucun intérêt. Les centres littéraires étaient ailleurs qu'à
+Paris; ils étaient à Troyes, à Arras surtout où un groupe de bourgeois
+cultivait et honorait la poésie comme l'avaient fait avant eux les
+grands seigneurs du Midi.
+
+Riquier se tourna vers un protecteur plus bienveillant, le roi de
+Castille, Alphonse X le Savant (1252-1284). La libéralité d'Alphonse X
+était devenue proverbiale et les troubadours accoururent en foule auprès
+de lui. Il était poète lui-même et Guiraut Riquier se trouva en
+relations, non seulement avec de nombreux troubadours, mais aussi avec
+les principaux représentants de l'école galicienne dont Alphonse X était
+un des chefs. Dans ce milieu un peu cosmopolite la lutte pour la vie et
+pour la gloire dut être rude; certaines allusions obscures de notre
+poète permettent de le deviner; cependant Guiraut Riquier paraît être
+resté, de 1270 à 1279, un des poètes favoris du roi de Castille.
+
+Il profita bientôt de la bienveillance royale pour adresser à son maître
+une curieuse requête au sujet du nom des «jongleurs». Le jongleur fut,
+dès les origines de la poésie provençale, l'auxiliaire indispensable des
+troubadours. Les troubadours grands seigneurs--et ils n'étaient pas
+rares à l'origine--leur confièrent souvent le soin de réciter leurs
+poésies. Leur rôle avait grandi avec le temps.
+
+Mais la vie errante que menaient les jongleurs les mettait en relations
+avec une société bien mêlée et on a pu voir, dans un précédent chapitre,
+que plus d'un y prenait de mauvaises habitudes. De plus on confondait
+sous le nom de jongleurs toutes sortes de gens, depuis le vrai jongleur,
+chargé de réciter des poésies, jusqu'aux montreurs d'ours, de chiens, de
+chats ou d'oiseaux dressés; les types les plus connus de la foire et du
+cirque voisinaient--sous une dénomination commune--avec les auxiliaires
+les plus précieux des poètes. Cela ne pouvait durer. L'Église avait
+établi des distinctions parmi la bande hétéroclite des jongleurs,
+tolérant les uns et retirant ses bénédictions à ceux qui déshonoraient
+la corporation. Pour des raisons de haute convenance poétique Guiraut
+Riquier demanda au roi Alphonse une distinction du même genre. Et il
+rendit, à la place du roi, ou peut-être sur son conseil, un décret en
+forme, ordonnant de nouvelles dénominations.
+
+Il y aura désormais quatre catégories dans le monde de ceux qui écrivent
+des poésies ou qui en vivent: au plus bas degré sont les bateleurs qui
+mènent une vie honteuse; un seul nom leur convient, celui qu'ils ont en
+Lombardie, «bouffons».
+
+La classe suivante comprendra les vrais jongleurs; ceux-là ont du
+savoir-vivre, leur courtoisie et leur talent délicat leur permettent de
+fréquenter les grands; ils mettront la joie dans leur société, en jouant
+des instruments, en récitant contes et nouvelles.
+
+Le nom de troubadour sera réservé à ceux qui «trouvent danses, chansons
+et ballades gracieusement composées».
+
+Mais parmi eux quelques-uns sont hors de pair; ce sont ceux qui écrivent
+les «vers» parfaits, les belles poésies didactiques: ceux-là ont la
+«maîtrise du souverain trouver», de la poésie parfaite; ils porteront un
+nom en rapport avec leur talent: _don doctor de trobar_, seigneur
+docteur en poésie.
+
+Ne sourions pas trop de cette naïveté de poète, croyant à l'efficacité
+de la réglementation en matière de talent poétique et même de génie;
+nous sommes en plein moyen âge, époque où tout est réglé par des lois et
+coutumes, écrites ou non. Sans doute il y a quelque arrière-pensée
+utilitaire dans les distinctions que Riquier veut faire établir, les
+troubadours de première classe, munis du diplôme de «docteur en poésie»,
+devant recevoir plus de faveurs et plus d'honneurs. Mais d'abord ce sont
+là des idées qui ne sont pas particulières au seul moyen âge; le
+mandarinat--qu'on nous permette cet anachronisme--est sans doute de tous
+les temps et de tous les pays.
+
+Et puis surtout si le désir de cette distinction de classes n'est pas
+tout à fait désintéressé, il s'y mêle un souci très élevé de la noblesse
+de la poésie. Riquier insiste à plusieurs reprises sur le mal que
+causent à la poésie les misérables chanteurs de rue qui la représentent
+aux yeux du vulgaire; il voit là une sorte de profanation, contre
+laquelle il proteste avec une indignation éloquente.
+
+Que pouvait-il advenir de cette requête et du décret qui en fut la
+conséquence? C'était un acheminement vers la création d'écoles fermées,
+comme il y en eut dans le Nord de la France et surtout en Allemagne, où
+les «maîtres chanteurs» formèrent, en particulier à Nüremberg, des
+corporations. Dans le Midi la poésie n'avait plus assez de vie pour
+permettre la fondation de ces écoles chères, dans toutes les
+littératures, aux épigones.
+
+Riquier quitta vers 1279 la cour de celui qu'il appelle le «bon roi de
+Castille». Les dernières années de la vie d'Alphonse X ne furent qu'une
+série de déboires; il eut à combattre les grands; son fils aîné se
+déclara contre lui et il fut réduit après avoir fait un vain appel aux
+rois de Portugal, de France et d'Angleterre à implorer le secours des
+musulmans. Riquier garda de lui un souvenir ému: «Depuis que je perdis
+le glorieux roi qui m'aimait tant, Alphonse de Castille, je n'ai pas
+trouvé de seigneur qui appréciât mon talent et qui me sût si bien
+honorer qu'il me retirât de la misère.»
+
+Il en trouva un cependant en la personne du comte de Rodez, Henri II.
+Les seigneurs de ce comté avaient été de tout temps les protecteurs des
+troubadours et se piquaient eux-mêmes de poésie. Pendant la dernière
+période de la décadence il y eut autour du comte Henri II (mort en
+1302), une sorte d'école poétique, la dernière où fut honorée la poésie
+des troubadours. De nombreuses tensons nous laissent entrevoir ce qu'y
+fut la vie de société. On y discutait des questions de casuistique
+amoureuse; certaines tensons à trois ou quatre personnages ressemblent
+déjà à des comédies de salon. Nous savons même qu'on rendait des
+jugements, à la suite de ces discussions, et que les dames assistaient à
+ces jugements et y prenaient sans doute part. Il n'y a rien là que de
+très vraisemblable, et qui ne suffit pas, est-il besoin de le dire, à
+faire revivre la gracieuse légende des cours d'amour.
+
+Un jour le talent de Riquier fut mis à une épreuve difficile. Le comte
+de Rodez choisit, parmi les troubadours qui se pressaient autour de lui,
+quatre des meilleurs et il leur donna à commenter une chanson de Guiraut
+de Calanson, un des modèles les plus parfaits du style obscur. On
+distribua aux concurrents le texte de la chanson, sans aucune
+modification. Ce fut, comme on voit, une sorte de concours de critique
+littéraire. Riquier fit diligence et n'eut pas de peine à triompher: il
+obtint le prix. Après avoir pris conseil des connaisseurs, Henri II
+déclara solennellement que Riquier avait compris le sens de la chanson
+et l'avait bien commentée; et pour que nul n'en ignorât, il fit faire un
+diplôme muni de son sceau où fut transcrite cette déclaration. Ce fut un
+grand triomphe littéraire pour Riquier, mais ce fut sans doute le
+dernier (1285).
+
+Riquier mourut dans les dernières années du XIIIe siècle. Une de ses
+dernières poésies est touchante de tristesse et de sincérité.
+
+ Je devrais m'abstenir de chanter, car au chant convient
+ l'allégresse, et un tel souci m'oppresse qu'il m'attriste
+ complètement, quand je me remémore le pénible temps passé, que
+ je considère le triste temps présent et que je songe à
+ l'avenir: ce sont là tout autant de motifs de pleurer.
+
+ C'est pourquoi mon chant, qui est sans allégresse, ne devrait
+ pas avoir de charme, mais Dieu m'a donné un tel talent qu'en
+ chantant je retrace ma folie, mon bon sens, ma joie, mon
+ déplaisir, ce qui me nuit et ce qui m'est utile; car autrement
+ je ne dis presque rien de bien; _mais je suis venu trop tard_.
+
+C'était un monde déjà trop vieux que celui où il vécut et la poésie n'y
+jouissait guère de la considération qu'elle avait connue dans l'âge
+précédent.
+
+Mais le dernier troubadour eut, comme ses prédécesseurs, l'orgueil de
+son art. Pendant sa vie errante voici comment il se consolait de sa
+misère: «De mon agréable richesse (c'est-à-dire le talent poétique) que
+nul ne peut m'enlever, je sais gré à la noble dame que j'adore et plus
+encore, s'il se pouvait, à l'amour.» C'est cet orgueil de poète qui fait
+l'intérêt de sa vie. Ce dernier représentant de la poésie provençale se
+fait remarquer en pleine décadence par un souci très vif de son art: par
+ce côté de son talent il est bien de la race des grands troubadours.
+
+Son oeuvre est des plus variées. Il est un virtuose en métrique, pour
+l'agencement des strophes et des rimes. Comme chez la plupart des
+troubadours de la décadence, les poésies morales, didactiques et
+religieuses y tiennent une grande place. Mais curieux d'originalité il a
+inventé des genres nouveaux et a essayé de donner une vie nouvelle à des
+genres anciens. Il y a admirablement réussi dans ses pastourelles. Les
+six qui nous restent de lui forment un groupe à part dans son oeuvre. Il
+met en scène la même bergère, jeune fille dans la première pièce, mère
+de famille dans les dernières. Il y a là une sorte de drame, dont
+l'action se prolonge à travers plusieurs années; dans les différents
+actes le dialogue est vivant, animé, brillant, surtout par suite d'un
+artifice de style qui consiste à enfermer demandes et réponses dans un
+ou deux vers.
+
+La première pastourelle débute par un gracieux tableau qui est
+d'ailleurs de style dans ce genre.
+
+ L'autre jour j'allais le long d'une rivière, me réjouissant
+ tout seul; car l'amour me conduisait et me poussait à chanter.
+ Je vis une gaie bergère, belle et avenante, qui gardait ses
+ agneaux. Je me dirigeai vers elle; je la trouvai fière, avec un
+ air convenable; elle me fît bonne mine à ma première demande.
+
+ Car je lui demandai: «Jeune fille, fûtes-vous aimée et
+ savez-vous aimer?» Elle me répondit sans détour: «Seigneur,
+ sûrement je me suis déjà promise.--Jeune fille, puisque je vous
+ ai rencontrée, je serais heureux si je pouvais vous
+ plaire.--Vous m'avez trop cherchée, sire; si j'étais folle, je
+ pourrais y penser.--Cela ne vous plaît pas?--Non, seigneur, ni
+ ne doit me plaire...
+
+ --Jeune fille, ne craignez pas que je vous veuille honnir.
+
+ --Seigneur, je suis votre amie, puisque la sagesse vous
+ retient.--Jeune fille, quand je suis sur le point de faillir,
+ pour me retenir je pense à Beau Déport.--Seigneur, votre amitié
+ me plaît fort; maintenant vous vous faites aimer.--Jeune fille,
+ qu'est-ce que j'entends?--Que je sens quelque inclination pour
+ vous, seigneur.
+
+ --Dites, charmante fille, qui vous fait dire à présent parole
+ si aimable?--Seigneur, où que j'aille on entend les jolies
+ chansons de Guiraut Riquier.--Mais vous ne prononcez pas encore
+ le mot que je vous demande.--Seigneur, Beau Déport qui vous
+ préserve de tout blâme, ne vous protège-t-elle pas?--Cela ne me
+ profite guère.--Au contraire, seigneur.--Jeune fille, je
+ reprendrai souvent ce sentier.»
+
+Il y revint en effet deux ans plus tard (1262) et voici le début de sa
+deuxième pastourelle.
+
+ L'autre jour je rencontrai la bergère d'antan; je la saluai et
+ la belle me rendit mon salut; puis elle me dit: «Seigneur,
+ comment êtes-vous resté si longtemps sans que je vous voie?
+ L'amour ne vous tourmente guère.--Si, jeune fille, plus qu'il
+ ne paraît.--Seigneur, comment pouvez-vous supporter ce
+ chagrin?--Il est si grand qu'il m'a fait venir ici.--Moi aussi,
+ seigneur, j'allais vous cherchant.--Mais vous êtes ici gardant
+ vos agneaux?--Et vous de passage, seigneur, à ce qu'il me
+ semble?»
+
+La conversation se poursuit sur ce ton, le poète parlant amour et la
+prude bergère le rappelant aux convenances et le calmant d'un mot en lui
+rappelant le souvenir de Beau Déport.
+
+Deux ans après nouvelle rencontre (1264). C'est le sujet de la troisième
+pastourelle. Le troubadour y introduit un élément nouveau qui consiste à
+supposer qu'il ne reconnaît pas la jeune fille.
+
+ Je trouvai l'autre jour une gaie bergère au bord de la rivière;
+ à cause de la chaleur la belle tenait ses agneaux à l'ombre;
+ elle faisait un chapeau de fleurs et était assise en un endroit
+ élevé au frais. Je descendis de cheval. Elle fut avenante et
+ m'appela la première.
+
+ Je lui dis: «Pourrai-je obtenir de vous quelque joie puisque
+ vous m'êtes si avenante?--Je cherche, me dit-elle, pensive,
+ nuit et jour, un gentil ami.--Vous m'aurez sincère et fidèle,
+ toute ma vie durant.--Cela se peut bien, seigneur, car il me
+ semble qu'amour vous possède.--Oui, un amour
+ farouche.--Seigneur, il est bien subit.--Jeune fille, si avant
+ peu vous ne me secourez pas, l'amour que je vous porte me
+ tuera.--Seigneur, l'homme qui souffre obtient du secours;
+ espérez.--Jeune fille, l'amour commence à me martyriser si fort
+ qu'il me faut votre secours.--Seigneur, vous m'avez désirée
+ timidement pendant quatre ans.--Je ne pense pas vous avoir
+ jamais vue.--Seigneur, vous ne me connaissez pas?--Êtes-vous
+ folle?--Non, seigneur, ni muette.»
+
+Quelques années plus tard le poète rencontre la jeune bergère bien
+changée; cette fois-ci c'est au tour de la jeune fille de ne pas le
+reconnaître.
+
+ L'autre jour je vis la bergère que j'ai vue si souvent; elle
+ était bien changée, car elle tenait sur ses genoux un petit
+ enfant endormi; elle filait comme une personne sage. Je crus
+ qu'elle me serait familière à cause de nos trois entretiens;
+ mais je vis qu'elle ne me connaissait pas quand elle me dit:
+ «Vous quittez votre chemin?»
+
+ «Jeune fille, lui dis-je, votre agréable compagnie me plaît
+ tant que j'ai besoin de votre amour.--Elle me répondit:
+ Seigneur, je ne suis pas si folle que vous pensez; j'ai mis mon
+ amour ailleurs.--C'est une grosse faute; il y a si longtemps
+ que je vous aime sincèrement.--Seigneur, jusqu'aujourd'hui je
+ ne crois pas vous avoir vu.
+
+ --Vous perdez la raison, jeune fille!--Non, seigneur, de l'avis
+ de tous.
+
+ --Sans vous, jeune fille, je ne puis trouver de remède à mon
+ mal; il y a si longtemps que vous me plaisez.--Ainsi me
+ parlait, seigneur, Guiraut Riquier; mais je ne m'y laissai
+ jamais prendre.--Guiraut Riquier ne vous oublie pas: vous
+ souvenez-vous de moi?--Il me plaît plus que vous, seigneur, et
+ sa vue me serait agréable.--Jeune fille, ma joie commence; car
+ je suis sans nul doute celui qui vous a fait connaître par ses
+ chants.»
+
+Le poète enorgueilli et flatté croit le moment venu de faire une
+nouvelle déclaration.
+
+ «Fille aimable, pourrions-nous nous mettre d'accord si j'étais
+ discret?--Seigneur, oui, mais il n'y aurait pas d'autre amitié
+ que celle que nous nous témoignâmes la première fois... si
+ j'avais été légère vous m'auriez tenue pour peu raisonnable.»
+
+Voilà le mot de la coquette vertueuse qui a berné notre poète pendant
+les quatre premiers actes: les deux interlocuteurs ne parlent pas la
+même langue; quand le poète parle d'amour, et même d'amour farouche, la
+bergère parle d'amitié. Dans les deux derniers actes--c'est-à-dire dans
+les deux dernières pastourelles--elle en arrive à sermonner le
+troubadour impénitent; il est vrai que le temps a passé et que le poète
+la trouve quelques années après bien changée: «elle n'était plus belle
+comme autrefois», dit-il. Elle revenait d'un pèlerinage à Saint-Jacques
+de Compostelle et n'en rapportait que des sentiments pieux. Le poète est
+devenu vieux et elle raille sans indulgence ses cheveux blancs; la
+bergère a l'esprit tourné vers les choses religieuses et elle souhaite
+au troubadour de mener une meilleure vie. Avec la première pastourelle
+nous étions en plein roman; les deux dernières ressemblent à deux
+sermons.
+
+C'est que pendant les vingt années que ce roman est censé avoir duré,
+les idées du poète se sont aussi modifiées. L'évolution qu'a suivie sa
+conception de l'amour va nous en donner une nouvelle preuve.
+
+La plupart des chansons du dernier troubadour sont adressées à une dame
+qu'il désigne sous le nom de _Beau Déport_ (Belle Joie). Il est probable
+qu'il s'agit de la vicomtesse de Narbonne qui fut chantée par d'autres
+troubadours. Mais cela importe peu en somme et voici pourquoi: c'est
+que, plus que chez tout autre, l'amour paraît avoir été chez notre
+troubadour un jeu de l'esprit plutôt qu'un sentiment venu du coeur. Sans
+doute quelquefois on croit sentir vibrer la sincérité sous les formules
+conventionnelles; mais c'est sans doute que le coeur chez lui aussi fut
+dupe de l'esprit. L'objet de son amour aurait pu être irréel, comme on a
+prétendu (et l'erreur était possible) que c'était le cas pour Dante et
+pour Pétrarque. On a même rapproché Guiraut Riquier de ces deux poètes,
+et s'il était démontré que les oeuvres des derniers troubadours ont été
+connues en Italie, on n'aurait pas manqué de dire que Dante,
+contemporain en somme de Riquier, avait pu l'imiter. Le _dolce stil
+nuovo_ aurait pu naître de l'oeuvre des derniers troubadours. Seulement
+l'évolution qui se produisait dans la lyrique italienne n'était plus
+possible dans la lyrique provençale; ce qui dans la première était un
+principe de vie était dans la seconde un produit de la décadence.
+
+Ce n'est pas que la conception de l'amour chez Riquier soit bien
+différente de celle des troubadours qui l'ont précédé. Comme eux il
+demande une seule faveur à sa dame, de l'agréer pour serviteur; il a
+choisi comme eux la meilleure et la plus aimable femme qui soit au
+monde; il jure à tout instant qu'elle peut compter sur sa fidélité et
+sur sa discrétion. Mais la dame, conformément aux conventions, demeure
+rigoureuse, inflexible; les traditions littéraires ne lui permettent pas
+une autre attitude. Et Riquier de se désespérer, de répéter après tant
+d'autres que le chagrin le tuera, que la honte de cette mort rejaillira
+sur la dame qui ne lui a témoigné aucune pitié.
+
+Et cependant deux choses le consolent dans son infortune. S'il regrette
+l'esclavage où l'amour l'a placé et s'il pense, avec une mélancolie qui
+paraît sincère, à l'heureux temps où il était libre, corps et âme, il
+sait gré à l'amour de ne l'avoir pas fait aimer une autre femme. C'est
+que Beau Déport, malgré sa rigueur, ou plutôt à cause de sa rigueur, a
+fait de lui un excellent poète et un homme meilleur. Au moment où son
+talent est le plus honoré, en Castille, il ne manque pas de faire
+hommage de cet honneur à Beau Déport et à l'amour. L'amour de Beau
+Déport lui a donné la gloire. «Je me tiens pour bien payé de mon talent,
+qui m'est venu pour avoir bien aimé ma dame sans être aimé: car mon nom
+est connu et j'ai la sympathie des grands...»
+
+Voilà pour l'honneur qui a rejailli sur le poète; et voici pour la
+perfection morale dont Beau Déport fut la source: «Et comme ma dame au
+gentil corps honoré, ornée de toutes les qualités, ne fut ni reprise ni
+blâmée, pas même d'une mauvaise pensée, je l'aime plus parfaitement et
+avec crainte; car il me semble que si elle ne m'avait pas refusé son
+amour, elle et moi nous aurions déchu. Aussi ai-je grandi en sagesse, au
+point que les vils espoirs me déplaisent.» Valeur littéraire et valeur
+morale proviennent du même principe; le pouvoir d'amour est tel qu'il
+opère des miracles: «Amour fait faire toutes actions convenables et
+donne les qualités qui accompagnent l'honneur. Donc amour est doctrine
+de valeur; il n'est pas d'homme si méprisable que l'amour ne transforme
+en homme d'honneur pourvu qu'il aime.»
+
+On voit à quelle haute conception morale mène l'amour ainsi entendu.
+Cependant même sous cette forme il ne trouva bientôt plus grâce devant
+les idées morales et surtout religieuses du temps et Riquier lui-même
+eut l'occasion de renier sa doctrine pourtant si épurée.
+
+On se souvient du concours littéraire qu'avait institué le comte de
+Rodez et où Riquier remporta le prix. Le sujet du concours était,
+avons-nous dit, le commentaire d'une chanson obscure d'un troubadour
+d'ailleurs peu connu. Le sujet de la chanson (écrite pendant la période
+classique, tout au début du XIIIe siècle) était la description du palais
+qu'habite l'amour; ou plutôt le «tiers inférieur d'amour».
+
+Il y a trois espèces d'amours: l'amour céleste, l'amour naturel (amour
+des parents) et l'amour charnel: c'est celui-là qui est le «tiers
+inférieur». Il a grand pouvoir, personne ne lui résiste. «Cet amour est
+déréglé, dit Riquier, et ne peut juger droitement; il n'écoute que la
+volonté (nous dirions la passion) et non la raison. Les amants trouvent
+ses débuts agréables, mais ensuite viennent «tourments, soucis et
+chagrins».
+
+Entre ces trois sortes d'amours le poète moraliste a vite fait son
+choix. Il méprise le «tiers inférieur d'amour»; il supporte l'amour
+naturel (celui des parents et des enfants); mais il met bien au-dessus
+des deux l'amour divin; il souhaite de voir le palais élevé où il jouira
+«de la paix sans fin, de l'amour sans restriction, des biens parfaits
+sans dommage, du plaisir sans tristesse et de la joie sans désir».
+
+Ce commentaire et l'accueil sympathique qu'il reçut dans la dernière
+société où la poésie des troubadours fut honorée nous a gardé l'écho des
+préoccupations religieuses du temps. La théorie de l'amour péché
+inventée par l'Église a pénétré dans la poésie provençale: elle n'en
+sortira pas de sitôt. Nous comprenons mieux après cela quelques mots
+graves que l'on rencontre chez Riquier et chez un troubadour
+contemporain: la poésie est qualifiée de «péché» par les autorités
+religieuses du temps. Aussi se transforme-t-elle; c'est l'époque où
+fleurissent les poésies à la Vierge dont quelques-unes sont remarquables
+de grâce. Bientôt la poésie religieuse sera seule permise.
+
+Tous ces faits sont des indices de la transformation profonde qui s'est
+produite dans les moeurs. A un siècle de paganisme qui est l'époque de
+la période classique succède une période d'agitation religieuse. La
+croisade contre les Albigeois marque le triomphe de l'orthodoxie. Les
+congrégations, les ordres religieux se multiplient, font une propagande
+incessante; petit à petit l'esprit public se transforme; la poésie
+profane même sous sa forme la plus épurée devient un «péché», la poésie
+religieuse est la seule qui soit admise ou comprise. Tel est le terme de
+l'évolution auquel est arrivée à la fin du XIIIe siècle, chez Riquier et
+ses contemporains, la poésie des troubadours. Sous cette forme elle
+n'est presque plus reconnaissable; et cependant, dans les chansons à la
+Vierge en particulier, il a suffi de peu de chose pour la transformer.
+
+Ce furent ces chansons à la Vierge qui devinrent bientôt une sorte de
+poésie officielle. En effet Guiraut Riquier mourut dans les dernières
+années du XIIIe siècle. Un quart de siècle plus tard (1323) sept
+bourgeois de Toulouse, avec autant de zèle que de naïveté, cherchèrent à
+rallumer le flambeau éteint. Ils fondèrent une Académie, instituèrent
+des concours (qui vivent encore aujourd'hui) et établirent un code
+poétique; en souvenir de l'ancien temps il fut appelé les «Lois
+d'amour». Mais les anciens dieux étaient bien morts et la nuit avait
+définitivement succédé au crépuscule.
+
+La nouvelle École malgré son titre de Consistoire de la Gaie-Science ou
+Gai-Savoir eut des tendances exclusivement morales et religieuses. Le
+culte de la femme qui avait fait la gloire de la poésie des troubadours
+y devint le culte de la Vierge. Mais ces chansons à la Vierge avaient
+donné--avec Guiraut Riquier et ses contemporains--la mesure de la grâce
+et du charme qu'on y pouvait atteindre. Les thèmes de la lyrique
+religieuse ne présentaient pas en effet la même variété que ceux de la
+lyrique profane. La monotonie était facile à prévoir; elle caractérise
+toute cette poésie du XIVe et du XVe siècle. Les mainteneurs--ainsi se
+nommaient les fondateurs de la nouvelle école--avaient pris soin
+d'exclure à l'avance tout ce qui pouvait la rompre. Ils n'admirent
+d'autres genres que ceux qu'on avait déjà traités et où depuis longtemps
+toute sève était morte. Leur poésie ne fut qu'une poésie de forme,
+essentiellement académique. On renchérit sur les difficultés métriques
+que les troubadours avaient léguées, on leur emprunta leurs plus graves
+défauts, les choses caduques: la rime difficile et recherchée, le style
+obscur, et de tout cela sortit une poésie correcte, parfois élégante,
+mais, artificielle, très froide et très monotone.
+
+Ceux-là s'en aperçurent qui demandèrent à la nouvelle école des modèles
+et des règles. La littérature catalane doit à l'imitation de l'école
+toulousaine la plupart de ses défauts. Les destinées de cette
+littérature sont semblables à celle de l'école poétique qu'elle imite,
+et à laquelle elle emprunte son code. La poésie religieuse y fleurit, la
+recherche et la préciosité y règnent. Elle est, elle aussi, une
+littérature académique qui se prolonge sans éclat pendant plusieurs
+siècles.
+
+L'éloge continuel de la Vierge amena une étrange confusion et créa une
+légende qui encore aujourd'hui a la vie tenace. On appliqua à la mère de
+Dieu toutes les métaphores que contiennent les litanies et les hymnes à
+la Vierge. La mère du Christ était la Vierge Clémente, miséricordieuse,
+chargée d'intercéder pour les pécheurs auprès de son fils; elle devint
+la Clémence personnifiée. Au XVe siècle on supposa qu'il avait existé
+une illustre famille toulousaine du nom d'Isaure, on fit remonter à un
+membre de cette famille l'honneur d'avoir fondé les «Jeux Floraux» et le
+mythe de Clémence Isaure (qui ressemble étrangement à une mystification)
+fut créé.
+
+Nous n'avons pas à poursuivre l'histoire de cette poésie dans les temps
+modernes. On sait avec quel éclat Mistral et son école l'ont fait
+revivre alors qu'on la croyait morte pour toujours. Sans doute les
+conditions sociales, politiques et autres ne sont plus les mêmes qu'au
+temps de Guillaume de Poitiers ou de Bertran de Born; elles ne sont pas
+cependant telles que la poésie provençale, dont le siècle précédent a vu
+la renaissance, ne puisse vivre glorieusement, si elle continue à se
+conformer au précepte exprimé avec autant de simplicité que de force par
+l'auteur de _Mireille_: «Nous ne chantons que pour vous autres, ô pâtres
+et paysans.» Laissons de côté ce que l'expression a d'exagéré; les plus
+délicats se sont laissé prendre depuis longtemps au charme de cette
+poésie nouvelle; mais c'est bien en revenant à la vérité et à la
+sincérité, que Jasmin, Mistral, Aubanel, Roumanille et Félix Gras, pour
+ne citer que les plus grands, ont retrouvé les sources de la vraie
+poésie. Il appartient à leurs successeurs, «à ceux qui aiment la gloire
+et qui ont le coeur vaillant», de s'inspirer du même principe, s'ils
+veulent empêcher la nouvelle poésie de mourir prématurément, comme est
+morte l'ancienne. La «Croisade contre les Albigeois» n'aurait peut-être
+pas suffi à tuer la poésie des troubadours, si elle n'était devenue de
+bonne heure une poésie trop conventionnelle. La convention et l'artifice
+peuvent donner l'illusion de la vie; ils ne la remplacent pas.
+
+Mais il est temps de revenir en arrière pour jeter un coup d'oeil
+définitif sur le passé. On peut se rendre compte maintenant de la place
+qu'occupe dans l'histoire des littératures romanes la poésie des
+troubadours. Elle a fourni des modèles à la plupart d'entre elles; elle
+a été une mère féconde, et elle a le droit d'être fière de ses enfants.
+C'est la France du Midi qui a enseigné à ces littératures naissantes à
+exprimer sous une forme artistique les sentiments les plus doux les
+affections les plus chères qui aient fait battre le coeur des hommes. La
+France du Nord leur a enseigné en même temps les chansons et les
+fanfares guerrières, dont les échos ont retenti si longtemps dans les
+romans d'aventure qui se rattachent à nos chansons de geste. L'épopée
+française a été imitée dans les pays scandinaves et dans la lointaine
+Islande, comme la poésie des troubadours en Portugal et en Sicile.
+
+C'est au mélange de ces deux influences que le moyen âge français doit
+l'hégémonie intellectuelle qu'il a exercée sur les pays germaniques
+aussi bien que sur les pays romans. Cette conquête du monde par la
+poésie est un des plus beaux titres de gloire du moyen âge français. Les
+deux parties dont l'union intime et harmonieuse forme la France y ont eu
+une part égale. Étudier l'une ou l'autre de ces deux influences, c'est
+contribuer à honorer, comme l'a dit un grand-maître, Gaston Paris, la
+«vieille patrie qui depuis plus de mille ans a excité tant d'amour,
+mérité tant de sacrifices et animé tant d'âmes de son génie et de son
+coeur».
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE ET NOTES
+
+
+BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE
+
+1. =Dictionnaires.=--F. Raynouard, _Lexique roman_, 6 vol. Paris,
+1838-1844.
+
+E. Levy, _Provenzalisches Supplement-Woerterbuch_, Leipzig, 1894 et
+années suivantes. Ce complément magistral de l'oeuvre de Raynouard
+comprendra environ six volumes grand in-8; cinq ont déjà paru ainsi que
+le premier fascicule du tome VI (jusqu'au mot _Past_).
+
+Pour paraître à la fin de 1908: Emil Levy, _Petit dictionnaire
+provençal-français_, Heidelberg, G. Winter.
+
+J.-B.-B. Roquefort, _Glossaire de la langue romane_, 3 vol. Paris,
+1808-1820.
+
+[De Rochegude] _Essai d'un glossaire occitanien pour servir à
+l'intelligence des poésies des troubadours._ Toulouse, 1819.
+
+2. =Grammaires.=--Raynouard, _Grammaire de la langue romane_ (Tome I du
+_Choix_) Cf. _Résumé de la grammaire romane_ (Tome I du _Lexique_).
+
+F. Diez, _Grammaire des langues romanes_, traduction Gaston Paris, A.
+Brachet, Morel-Fatio, Paris, 1873-1876, 3 vol.
+
+W. Meyer-Lübke, _Grammaire des langues romanes_, traduction Rabiet et
+Doutrepont, 4 vol. Paris, 1889-1905.
+
+C.-H. Grandgent, _An outline of the Phonology and Morphology of old
+provençal_. Boston, 1905. (Ne contient que la phonétique et la
+morphologie; pour la syntaxe se reporter à Diez ou à Meyer-Lübke.)
+
+H. Suchier, _Die französische und provenzalische Sprache_, dans Groeber,
+_Grundriss der romanischen Philologie_, 3 vol. Strasbourg, 1888-1902. La
+partie traitée par H. Suchier a été traduite en français sous le titre
+suivant: H. Suchier, _Le français et le provençal_, trad. par Ph. Monet,
+Paris, 1891. D'autre part une nouvelle édition du tome I du _Grundiss_
+de Groeber vient de paraître (1906).
+
+Voir aussi l'excellente introduction grammaticale au _Manualetto
+provenzale_, de M. Crescini, et les précis plus sommaires des
+_Chrestomathies provençales_ de Bartsch (le tableau des formes a été
+supprimé dans la dernière édition donnée par Koschwitz) et de M. C.
+Appel.
+
+Enfin citons en dernier lieu un autre excellent manuel:
+l'_Altprovenzalisches Elementarbuch_, par O. Schultz-Gora, Heidelberg,
+1906.
+
+3. =Textes.=--=A. Collections.=--_Le Parnasse occitanien, ou Choix de
+poésies originales des Troubadours_ [par de Rochegude], Toulouse, 1819.
+
+F. Raynouard, _Choix des poésies originales des Troubadours_, 6 vol.
+Paris, 1816-1821.
+
+C.-A.-F. Mahn, _Die Werke der Troubadours_, 4 vol. Berlin, 1846-1853.
+
+Id., _Gedichte der Troubadours_, 4 vol. Berlin, 1856-1873.
+
+=B. Chrestomathies.=--K. Bartsch, _Chrestomathie provençale_, 6e édition
+(publiée par Koschwitz), 1904. Nos citations sont faites d'après la 4e
+édition.
+
+C. Appel, _Provenzalische Chrestomathie_, 3e édition, 1907. Nos
+citations sont faites d'après la première édition.
+
+V. Crescini, _Manualetto provenzale_, 2e édition, 1905.
+
+=C. Éditions.=--Il existe des éditions complètes de plusieurs
+troubadours. Nous nous contentons d'énumérer les plus importantes.
+
+_Poésies de Guillaume IX_, par A. Jeanroy, Paris-Toulouse, 1905.
+
+_Le troubadour Cercamon_, par le Dr Dejeanne, Paris-Toulouse.
+
+U.-A. Canello, _La vita e le opere del trovatore Arnaldo Daniello_,
+Halle, 1883.
+
+Bertran de Born a été édité plusieurs fois (éd. A. Stimming, 2e éd.,
+1892, éd. A. Thomas, Toulouse, 1888).
+
+A. Kolsen, _Giraut de Bornelh_ (tome I, fasc. 1, Halle, 1907).
+
+Une édition de Bernard de Ventadour, par M. C. Appel, est en
+préparation. Une édition de _Marcabrun_ par le Dr Dejeanne va paraître
+incessamment.
+
+K. Bartsch, _Die Lieder Peire Vidal's_, Berlin, 1857.
+
+Plusieurs éditions de troubadours ont été publiées dans la _Bibliothèque
+méridionale_ (Toulouse); ce sont: _Bertran de Born_ (éd. A. Thomas, cf.
+supra), _Montanhagol_ (éd. Coulet); _Bertran d'Alamanon_ (éd. Salverda
+de Grave); _Elias de Barjols_ (éd. Stronski). D'autres ont été publiées
+dans la _Romanisch Bibliotheke_ (Leipzig): _Sordel_ (éd. de Lollis),
+_Folquet de Romans_ (éd. Zenker), ou dans l'_Altfranzösische Bibliothek_
+(Heilbronn): _N'At de Mons_, éd. Bernhard. Cf. encore les éditions de
+_Peire d'Alvergne_, par R. Zenker (Erlangen, 1900), de _Guillem
+Figueira_, par E. Levy (Thèse de Berlin, 1880), de _Peire Rogier_, par
+C. Appel (Berlin, 1892), de _Pons de Capduelh_, par Napolski, etc.
+
+=D. Manuscrits.=--Le travail capital sur les manuscrits des troubadours
+est celui de M. Groeber, _Die Liedersammlungen der Troubadours_,
+Strasbourg, 1877 (_Romanische Studien_, IX).
+
+=4.= =Histoire littéraire.=--[Millot] _Histoire littéraire des
+troubadours_, 3 vol. Paris, 1774. (D'après les manuscrits de
+Sainte-Palaye).
+
+F. Diez, _Leben und Werke der Troubadours_, 2e édition, revue par K.
+Bartsch, Leipzig, 1882. La 1re édition avait été traduite en français
+par de Roisin.
+
+F. Diez, _Die Poesie der Troubadours_, 2e édition, revue par K. Bartsch,
+Leipzig, 1883.
+
+C. Fauriel, _Histoire de la poésie provençale_, 3 vol. Paris, 1846.
+Ouvrage vieilli, mais contenant d'excellents chapitres sur la poésie
+«lyrique» des troubadours.
+
+K. Bartsch, _Grundriss zur Geschichte der provenzalischen Literatur_,
+Elberfeld, 1872. La première partie (p. 1-95) contient un aperçu de
+l'histoire de la littérature provençale, des renseignements sur les
+manuscrits, sur les éditions, etc. La deuxième comprend la liste
+alphabétique des troubadours, avec l'indication du premier vers de
+chacune de leurs poésies _lyriques_. C'est d'après cette liste que se
+font ordinairement les citations dans les études littéraires: ainsi
+_Gr._, 101, 2, renvoie à la deuxième poésie lyrique (ordre alphabétique)
+de _Bonifaci Calvo_ qui porte le numéro _101_ dans le _Grundriss_ de
+Bartsch. Une nouvelle édition de cet indispensable instrument de travail
+est en préparation et paraîtra sans doute bientôt.
+
+C. Chabaneau, _Les Biographies des Troubadours_, Toulouse, 1885; fait
+partie de l'_Histoire générale de Languedoc_ (tome X). A la suite des
+biographies vient une liste des troubadours contenant non seulement
+l'indication de leurs poésies lyriques, mais de leurs autres
+compositions, et d'abondantes et précieuses notes biographiques,
+renvois, rapprochements, etc.
+
+A. Stimming, _Provenzalische Litteratur_, dans le _Grundriss_ de
+Groeber, tome II, 2e partie.
+
+A. Jeanroy, _La poésie provençale du Moyen Age_ (_Revue des Deux
+Mondes_, 1899 et suiv.).
+
+A. Restori, _Letteratura provenzale_, Milan, 1891 (Manuali Hoepli)
+Excellent petit manuel, traduit en français par A. Martel.
+
+A. Jeanroy, _Les Origines de la Poésie lyrique en France_, 2e édition,
+Paris, 1904.
+
+A. Pätzold, _Die individuellen Eigenthümlichkeiten einiger
+hervorragender Trobadors im Minneliede_, Marbourg, 1897 (Excellent par
+les innombrables citations qu'il renferme).
+
+Ou peut citer encore les chapitres consacrés aux troubadours dans
+l'_Esquisse historique de la littérature française au Moyen âge_ de
+Gaston Paris, dans les histoires de la littérature française de MM.
+Lintilhac et Lanson et dans la _Geschichte der franzoesischen
+Litteratur_ de MM. Suchier et Birch-Hirschfeld.
+
+M. V. Crescini, professeur à l'Université de Padoue, prépare une
+_Histoire de la littérature provençale_.
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+1. Roger, _L'enseignement des lettres classiques, d'Ausone à Alcuin_,
+Paris, 1905.
+
+2. Kiener, _Verfassungsgeschichte der Provence seit der
+Ostgothenherrschaft bis zur Errichtung der Konsulate_ (510-1200).
+Leipzig, 1900, p. 48.
+
+3. Les limites approximatives du _franco-provençal_ sont données d'après
+la première carte du _Grundriss_ de Groeber, t. I.
+
+4. Cette langue s'appela d'abord langue _romane_, puis prit le nom de
+_limousine_; la dénomination de _provençal_ date du XIIIe siècle:
+c'était, dans ce sens, la langue de la «Province» comprenant à peu près
+tout le Sud de la France.
+
+5. M. Chabaneau, en classant par province d'origine les troubadours dont
+il existe une biographie (111, un quart environ du chiffre total) donne
+pour l'Aquitaine quarante-un noms: parmi eux Guillaume de Poitiers, les
+troubadours gascons Cercamon et Marcabrun, Jaufre Rudel et Rigaut de
+Barbezieux (Saintonge), Arnaut de Mareuil, Arnaut Daniel, Giraut de
+Bornelh, Bertran de Born, etc. L'Auvergne et le Velay ont douze
+troubadours avec biographie: parmi eux Peire d'Auvergne, Peire Rogier,
+Peirol, Peire Cardenal. Le Languedoc en a dix-huit, parmi lesquels les
+Toulousains Peire Vidal et Aimeric de Péguillan, Raimon de Miraval,
+Guiraut Riquier. Enfin la Provence et le Viennois présentent vingt-huit
+noms; les principaux sont ceux de Raimbaut d'Orange, de la comtesse de
+Die, Folquet de Marseille, Raimbaut de Vaquières, Folquet de Romans,
+etc. Quoique cette liste ne comprenne qu'un quart des troubadours (et
+que, par conséquent, la classification soit incomplète) il faut
+remarquer que parmi ces troubadours se trouvent les plus illustres.
+
+6. Sur les genres populaires dans l'ancienne poésie provençale, cf.
+Ludwig Roemer. _Die volksthümlichen Dichtungsarten der
+altprovenzalischen Lyrik_, Marbourg, 1884, et Jeanroy, _Origines de la
+poésie lyrique en France_.
+
+7. Sur la métrique des troubadours cf. P. Maus, _Peire Cardenal's
+Strophenbau_, Marbourg, 1884.
+
+8. Le poème de _Sainte Foy_ d'Agen a été publié par M. Leite de
+Vasconcellos dans la _Romania_, XXXI (1902), p. 177 et suiv.
+
+9. Cf. Jeanroy, _Origines_, 1re partie, chap. I.
+
+
+CHAPITRE II
+
+Voir pour tout ce chapitre les _Biographies des Troubadours_, par M. C.
+Chabaneau (_Histoire générale de Languedoc_, éd. Privat, tome X).
+
+1. Cf. en particulier Chabaneau, _Notes sur quelques manuscrits
+provençaux égarés ou perdus_, Paris, 1886.
+
+2. Paul Meyer, _Les derniers Troubadours de la Provence_, Paris, 1871.
+
+3. G. Bertoni, _I trovatori minori di Genova_, Dresde, 1903. Id., _Nuove
+rime di Sordello di Goïto_, Turin, 1901 (Extrait du _Giornale Storico
+della letteratura italiana_).
+
+4. Cf. A. Stimming in Groeber, _Grundriss der romanischen Philologie_,
+II, A, p. 19. Une partie des détails qui suivent est empruntée à cet
+excellent résumé.
+
+5. O. Schultz (-Gora), _Die provenzalischen Dichterinnen_, Leipzig,
+1888.
+
+6. Raimon de Miraval et son épouse Gaudairenca; Hugolin de Forcalquier
+et Blanchemain (A. Stimming, l. s., p. 19).
+
+7. Sur les protecteurs des troubadours, voir Paul Meyer, _Provençal
+language and litterature_, in _Encyclopædia britannica_, et la liste
+dressée par Diez, _Leben und Werke_, 2e éd., p. 497. Cf. aussi Restori,
+_Lett. prov._, p. 77-79.
+
+8. Jean de Nostredame, _Vies des plus célèbres et anciens poètes
+provençaux_, Lyon, 1575. M. Chabaneau préparait depuis de nombreuses
+années une réédition de cet ouvrage. Nous la publierons le plus tôt
+possible. Cf. Chabaneau, _Le Moine des Iles d'or_, =Annales du Midi=,
+1907.
+
+9. Chabaneau, _Biographies des Troubadours_.
+
+10. La duchesse de Normandie était Éléonore d'Aquitaine, petite-fille du
+premier troubadour, Guillaume, comte de Poitiers, épouse divorcée de
+Louis VII depuis 1152. C'est entre 1152 et 1154 que Bernard de Ventadour
+aurait séjourné à sa cour; cf. Diez, _L. W._, p. 25.
+
+11. Cf. sur le châtelain de Coucy, G. Paris, _La Littérature française
+au moyen âge_, § 128, et _Esquisse historique_..., § 135.
+
+12. Sur la légende de Jaufre Rudel, cf. G. Paris, _Jaufre Rudel_, _Rev.
+hist._, t. LIII, p. 225 et suiv.
+
+13. _Histoire littéraire_, XXVII, 723-724.
+
+14. A. Stimming, dans le _Grundriss_ de Groeber, II, B, p. 16.
+
+15. Cf. notre étude sur le dernier troubadour, Guiraut Riquier, p. 122
+et suiv.
+
+16. Le gracieux roman de _Flamenca_, comprenant plus de 8 000 vers, a
+été publié deux fois par M. Paul Meyer, en 1865, et en 1901: le premier
+volume de cette deuxième édition (contenant le texte) a seul paru
+jusqu'ici. Le roman est du XIIIe siècle et il est aussi intéressant pour
+l'histoire littéraire que pour l'histoire de la civilisation.
+
+17. Sur ces _ensenhamens_, cf. notre étude citée plus haut, p. 131. Le
+premier et le plus ancien de ces _ensenhamens_, auquel est empruntée la
+citation qui suit, est de Guiraut de Cabreira, noble catalan
+contemporain de Bertran de Born et de Peire Vidal.
+
+18. La citation est empruntée à l'_ensenhamen_ de Guiraut de Calanson.
+Ce poème a été publié récemment par M. Wilhelm Keller sous le titre
+suivant: _Das Sirventes_ «Fadet Joglar» _des Guiraut von Calanso_,
+Erlangen, 1905. Le texte est accompagné d'un abondant commentaire. La
+«symphonie» était un instrument à vent, ou peut-être un «tambour de
+basque» (Keller, p. 63).
+
+
+CHAPITRE III
+
+1. Leur nom leur vient du mot _trobar_, _trouver_ en parlant de
+l'invention poétique.
+
+Cf. en général, pour ce chapitre, Diez, _Poesie der Troubadours,_ 2e
+édition.
+
+2. Traduction de l'abbé Papon, _Parnasse occitanien_, p. 21.
+
+3. Pétrarque, _Trionfo d'amore_.
+
+4. Cf. Gaston Paris, _Esquisse historique de la littérature française au
+Moyen âge_, p. 159: «ce sont les troubadours de cette école [du _trobar
+clus_] qui, malgré leurs défauts et indirectement, ont créé le style
+moderne».
+
+5. Sur la musique cf. un excellent article de M. A. Restori, dans la
+_Rivista musicale italiana_, vol. II, fasc. 1, 1895. Voir surtout la
+récente publication de M. J.-B. Beck, _Die Melodien der Troubadours_,
+Strasbourg, 1908.
+
+Cf. encore A. Jeanroy, Dejeanne, P. Aubry: _Quatre poésies de
+Marcabrun_, troubadour gascon du XIIe siècle, texte, musique et
+traduction, Paris, 1904.
+
+Les troubadours dont il nous reste le plus d'airs notés sont les
+suivants: Bernard de Ventadour, Folquet de Marseille, Gaucelm Faidit,
+Guiraut Riquier, Peire Vidal, Raimon de Miraval. Le plus grand nombre de
+ces mélodies (les deux tiers) se trouvent dans le manuscrit R (Bibl.
+nat.,_f. fr._, 22543).
+
+6. Ludwig Roemer, _Die volksthümlichen Dichtungsarten_, Marbourg, 1884.
+
+7. Bernard de Ventadour, _Quant erba vertz e fuelha par_ (M. W. I, 11;
+_Gr._, 39); _id., Lo gens temps de pascor_ (M. W. I, 13; _Gr._, 28).
+
+8. Marcabrun, _Pois l'iverns d'ogan es anatz_ (M. W. I, 57).
+
+9. J. Rudel, _Quan lo rius de la fontana_ (M. W. I, 62; _Gr._, 5).
+
+10. Arnaut de Mareuil, _Belh m'es quan lo vens_ (M. W. I, 155; _Gr._,
+10).
+
+11. Peire Rogier, _Tan no plou ni venta_ (M. W. I, 120; _Gr._, 8).
+
+12. Raimbaut d'Orange, _Non chant per auzel ni per flor_ (M. W. I, 77;
+_Gr._, 32).
+
+13. _Sirventés_: la vraie forme provençale est _sirventes_; nous
+l'accentuons pour mieux marquer que l'accent doit porter sur la dernière
+syllabe.
+
+14. Cf. Jeanroy, _Origines_..., p. 45 et suiv. De la _tenson_ on
+distingue le _jeu-parti_ (prov. _partimen_) qui est une variété du genre
+et où les interlocuteurs choisissent entre deux propositions contraires;
+nous employons le mot de _tenson_ qui est le terme le plus général.
+
+Sur la question de savoir si les tensons appartiennent à des auteurs
+différents, cf. Diez, _Poesie der Troubadours_, p. 165. Pour les sujets
+des tensons cf. _ibid._, p. 169. Voici quelques autres exemples: quel
+est l'homme le plus amoureux, celui qui ne peut résister au désir de
+parler constamment de la dame qu'il aime ou celui qui y pense en
+silence? Un amoureux qui est heureux dans son amour doit-il préférer
+être l'amant ou le mari de sa dame?
+
+15. Pour les tensons avec un personnage imaginaire, cf. Jeanroy,
+_Origines_..., p. 54, note 1: on a des tensons du Moine de Montaudon
+avec Dieu, de Peirol avec Amour, de Raimon Béranger et Bertran Carbonel
+avec leur cheval, de Lanfranc Cigala avec son coeur et son savoir.
+
+16. Les deux tensons qui suivent sont de Guiraut Riquier.
+
+17. Une des études les plus récentes sur la pastourelle est celle de M.
+A. Pillet, _Studien zur Pastourelle_, Breslau, 1902 (extrait de la
+_Festschrift zum zehnten deutschen Neuphilologentag_).
+
+18. Traduction de M. A. Jeanroy, _Origines_, p. 31.
+
+19. _Ibid._, p. 80.
+
+20. Le plus récent travail sur l'_aube bilingue du Vatican_ (ainsi
+nommée du manuscrit qui la contient) est dû au Dr Dejeanne dans les
+_Mélanges Chabaneau_: on trouvera dans cet article la bibliographie du
+sujet.
+
+21. Il n'y a qu'un exemple de _serena_; dans Guiraut Riquier; il faut y
+voir sans doute une invention du poète et non une imitation d'un genre
+populaire.
+
+22. Le _descort_ de Raimbaut de Vaquières est composé de six strophes:
+la première en provençal, la seconde en italien (génois), la troisième
+en français, la quatrième en gascon, la cinquième probablement en
+portugais (Cf. sur le dernier point Carolina Michaelis de Vasconcellos,
+dans le _Grundriss_ de Groeber, II, B, p. 173, Rem. 1).
+
+
+CHAPITRE IV
+
+1. Une partie des pages qui suivent ont paru en article dans le _Mercure
+de France_, juin 1906.
+
+2. Cf. _Poésies de Guillaume IX, comte de Poitiers_, éd. Jeanroy, Paris,
+1905.
+
+3. Sur le «vasselage amoureux», cf. un excellent article de M. E.
+Wechssler, _Frauendienst und Vassalität_, dans _Zeitschrift für
+französische Sprache und Litteratur_, XXIV, 1, 159-190.
+
+4. Cf. Diez, _Poesie der Troubadours_, p. 128, 129, etc.
+
+5. A. Restori, _Lett. prov._, p. 52.
+
+6. Diez, _Poesie der Troubadours_, p. 127.
+
+7. Traduction de Raynouard, _Des Troubadours et des Cours d'amour_, p.
+XXII, XXVI.
+
+8. Cf. P. Vidal: «le présent d'un simple cordon que m'a accordé la belle
+Raimbaud me rend plus riche à mes yeux que le roi Richard lui-même avec
+Poitiers, Tours et Angers». Cf. encore de Guillaume de Saint-Didier:
+«cependant elle pourrait me rendre heureux, si elle m'accordait
+seulement l'un des cheveux qui tombent sur son manteau, ou l'un des fils
+qui composent son gant». Cité par Raynouard, _Des Troubadours et des
+Cours d'amour_, p. XIV.
+
+9. Diez, _Poesie der Troubadours_, p. 135.
+
+10. Mahn, _Gedichte_, nº 737. La deuxième citation est tirée du nº 344.
+
+11. Sur Rigaut de Barbezieux, cf. l'article que nous venons de publier
+dans la _Revue d'Aunis et de Saintonge_, juillet 1908. On y trouvera sa
+romanesque biographie.
+
+12. Cette allusion aux habitudes de la tigresse se retrouve dans un
+Bestiaire provençal, recueil de légendes ayant trait aux animaux. Quand
+les chasseurs ont enlevé les petits de la tigresse, ils placent des
+miroirs sur le sol; la tigresse s'y mire et oublie sa douleur.
+
+13. Raynouard, _Des Troubadours et des Cours d'amour_, Paris, 1817.
+
+La question a été reprise depuis par Diez (_Ueber die Minnehöfe_,
+Berlin, 1825), Pio Rajna (_Le Corti d'Amore_, Milan, 1890), V. Crescini
+(_Per la questione delle Corti d'Amore_, Padoue, 1891).
+
+
+CHAPITRE V
+
+1. Sur Cercamon, cf. l'édition du Dr Dejeanne, Toulouse-Paris, 1905.
+Cercamon fait allusion une fois au Poitou (V) et il a écrit un _planh_
+sur la mort de Guillaume X, comte de Poitiers. Ces détails nous
+paraissent avoir quelque importance pour l'étude de l'influence qu'a pu
+exercer l'oeuvre du premier troubadour Guillaume IX.
+
+2. Marcabrun fut un satirique si violent que, si l'on en croit son
+biographe, les châtelains de Guyenne, dont il avait dit beaucoup de mal,
+le firent mettre à mort.
+
+3. Pierre d'Auvergne, ap. Diez, _L. W._, p. 43. Cf. l'édition de Pierre
+d'Auvergne par M. Zenker, p. 190-191. Pour la suite cf. Diez, _ibid._,
+p. 44.
+
+4. Sur Jaufre Rudel, cf. Gaston Paris, _Rev. hist._ (cf. supra chap.
+II), Carducci, _Jaufre Rudel_, _poesia antica e moderna_, 1888,
+Savj-Lopez, _Mistica profana_ (in _Trovatori e poeti_).
+
+5. Appel, _Prov. Chr._, p. 55.
+
+6. M. C. Appel, in _Archiv für das Studium der neueren Sprachen_, tome
+CVII.
+
+7. «Depuis que nous étions enfants...» C'est l'âge aussi où Dante
+commença à aimer Béatrice.
+
+8. M. W., I, p. 19.
+
+9. M. W., p. 20.
+
+10. Texte de Mahn, _Gedichte der Troubadours_, nº 707.
+
+11. Marcabrun aussi aurait visité l'Angleterre, cf. G. Paris, _Esquisse
+historique_, § 86.
+
+12. M. W., p. 23.
+
+13. Sur les nombreuses allusions aux _médisants_ (_lauzengiers_) cf.
+Pätzold, _Die individuellen Eigenthümlichkeiten einiger hervorragender
+Trobadors_, § 79.
+
+14. M. W. I, 21. A propos de la «joie» il est bon de rappeler avec M.
+Jeanroy (éd. de Guillaume de Poitiers, p. 19) que «l'espèce d'exaltation
+mystique qui a pour cause et pour objet à la fois la femme aimée et
+l'amour lui-même était... désignée sous le nom de _joi_».
+
+15. Geoffroy de Vigeois, ap. Diez, _L. W._, p. 322.
+
+16. Sur les troubadours à la cour du comte de Toulouse, cf. Paul Meyer,
+in _Histoire générale de Languedoc_, tome X.
+
+17. Sur les troubadours à Narbonne, cf. notre article dans les _Mélanges
+Chabaneau_, p. 737-750.
+
+18. M. W. I, 30.
+
+19. Carducci, _Un poeta d'amore del secolo XII_, =Nuova Antologia=,
+XXV-XXVI.
+
+20. M. W., I, 33.
+
+21. M. W., I, 36.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+1. M. W. I, 184.
+
+2. M. W. I, 151 et suiv.
+
+3. On peut rapprocher de cette description un passage d'une poésie
+lyrique d'Arnaut de Mareuil (M. W. I, p. 156). «Elle est plus blanche
+qu'Hélène, plus belle qu'une fleur naissante, pleine de courtoisie; de
+ses dents blanches ne sortent que des mots sincères, son coeur est franc
+sans mauvaises pensées, sa couleur est fraîche et ses cheveux blonds;
+que Dieu la garde, car jamais je n'en vis de plus belle.»
+
+4. Les oeuvres de Giraut de Bornelh ont commencé à paraître en édition
+critique avec traduction (allemande) sous le titre suivant: _Saemtliche
+Lieder des Trobadors Guiraut de Bornelh_, von Adolf Kolsen (tome I,
+fasc. 1), Halle, 1907.
+
+5. Ed. Kolsen, nº 1.
+
+6. _Id._, nº 19.
+
+7. _Id._, nº 21.
+
+8. _Id._, nº 2.
+
+9. Dante, _De vulg. Eloq._, II, 2 et 6. «Bertran de Born, dit Dante, a
+chanté les armes, Arnaut Daniel l'amour, Giraut de Bornelh la droiture,
+l'honnêteté (_honestum_) et la vertu», _De vulg. Eloq._, II, 2.
+
+10. M. W. I, 186.
+
+11. M. W. I, 201.
+
+12. Tenson de Linhaure et de Giraut de Bornelh, Appel, _Prov. Chr._, p.
+87. Cf. aussi dans l'édition Kolsen les numéros 4 et 20. Nous empruntons
+au premier des deux le couplet suivant: «Je pourrais écrire (une
+chanson) plus obscure; mais la poésie n'a sa valeur que si tout le monde
+la comprend; pour moi, quoi qu'on en puisse penser, je suis heureux
+quand j'entends dire qu'on chante ma chanson d'une voix sombre ou claire
+et quand j'apprends qu'on la chante à la fontaine.» L'autre chanson
+débute ainsi: «Je ferais, si j'avais assez de talent, une chansonnette
+assez claire pour que mon petit-fils la comprît et que tout le monde y
+prît plaisir.» Ce sont là de véritables manifestes littéraires contre
+les théories du _trobar clus_. Ce ne sont pas les seuls d'ailleurs dans
+la littérature provençale. Cf. la pièce de Pierre d'Auvergne, _Sobre'l
+vieilh trobar e'l novel_ et le commentaire qu'en a donné M. J. Coulet
+dans les _Mélanges Chabaneau_, p. 777 et suiv.
+
+13. _Purgatoire_, ch. XXVI. Le chant se termine par huit vers provençaux
+que Dante met dans la bouche d'Arnaut Daniel. Celui-ci se trouve avec
+Guido Guinicelli parmi le troupeau de ceux qui n'ont pas observé, dans
+la satisfaction de leurs appétits charnels, l'_umana legge Seguendo come
+bestie l'appetito_. Dante cite plusieurs fois encore Arnaut Daniel dans
+le _De vulgari Eloquentia_; il y déclare en particulier qu'il a emprunté
+au poète limousin la sextine. Cf. Diez, _L. W._, p. 282.
+
+14. Cf. Diez, _L. W._, p. 285.
+
+15. Le Moine de Montaudon lui reproche de n'avoir composé dans sa vie
+que deux mauvais vers, auxquels personne ne comprend rien; Diez, _L.
+W._, p. 283.
+
+16. Mahn, _Gedichte der Troubadours_, nº 427.
+
+17. Voir pour tout ce qui suit A. Thomas, _Poésies complètes de Bertran
+de Born_, introduction. Le _rôle historique de Bertran de Born_ a été
+étudié par M. Clédat, Paris, 1879. Bertran de Born est un des rares
+troubadours qui aient eu l'honneur de plusieurs éditions (Ed. A.
+Stimming [deux], éd. A. Thomas).
+
+18. Thomas, _loc. sign._, p. xv.
+
+19. La fille de Henri II, Mathilde, était mariée avec Henri, duc de
+Saxe; aussi B. de Born l'appelle-t-il une fois la _Saissa_ (la Saxonne).
+
+20. On a émis des doutes sur l'authenticité de cette pièce. Plusieurs
+manuscrits l'attribuent à d'autres troubadours que Bertran de Born. La
+pièce est composée sur les mêmes rimes qu'une pièce de Giraut de
+Bornelh. Ce qu'il y a de certain c'est que un ou deux couplets sont
+interpolés; mais nous croyons que ce brillant morceau de poésie est bien
+de Bertran de Born.
+
+
+CHAPITRE VII
+
+1. M. W. I, 77. _Non chant per auzel ni per flor_
+
+2. M. W. I, 70 et I, 67.
+
+3. Cf. l'ouvrage déjà cité de O. Schultz, _Die prov. Dichterinnen_, et
+Sernin Santy, _La Comtesse de Die_.
+
+4. M. W. I, 87. _Ab joi et ab joven m'apais._
+
+5. M. W. I, 88.
+
+6. M. W. I, 80. _A chantar m'er de so qu'ieu no volria._
+
+7. Sur Pierre d'Auvergne, cf. Zenker, _Die Lieder Peires von Auvergne_,
+Erlangen, 1900.
+
+8. «Au delà des montagnes», c'est-à-dire au delà des Pyrénées; Marcabrun
+y avait été avant lui, cf. Zenker, p. 19.
+
+9. C'est la poésie célèbre _Chantarai d'aquestz Trobadors_, Zenker, nº
+XII. Un troubadour postérieur, le Moine de Montaudon, a imité cette
+satire.
+
+10. Roderic de Tolède, ap. Zenker, p. 26.
+
+11. Ed. Zenker, nº IX. Sur «les oiseaux dans la poésie et dans la
+légende» cf. un article de M. Savj-Lopez, dans _Trovatori et Poeti_, p.
+245. Un troubadour postérieur, Arnaut de Carcassés, a composé une
+nouvelle où un perroquet joue le principal rôle; pour faciliter un
+rendez-vous d'amour entre son seigneur et une châtelaine il met le feu à
+la tour du château: pendant le désordre et le tumulte qui s'ensuivent
+l'entrevue a lieu. Le «perroquet» d'Arnaut de Carcassés est d'une
+éloquence insinuante et surtout d'une merveilleuse activité. Cette
+nouvelle est d'ailleurs l'_Ecole des Maris_. L'auteur l'a écrite pour
+«reprendre les maris qui veulent surveiller leurs femmes et pour les
+avertir que la meilleure précaution est de leur laisser la liberté». Cf.
+Bartsch, _Chr._, c. 259 et suiv. Sur les oiseaux messagers d'amour dans
+la poésie populaire cf. Savj-Lopez, _op. laud._
+
+12. M. W. I, 224, Rayn., _Ch._, III, 318. _Parn. occ._, 181.
+
+13. M. W. I, 224, Rayn., _Ch._, III, 321.
+
+14. M. W. I, 226, Rayn., III, 324. _Parn. occ._, 185.
+
+15. _Parn. occ._, 187. Gauvain est le neveu d'Arthur dans les légendes
+bretonnes. Sur les légendes épiques chez les troubadours voir
+Birch-Hirschfeld, _Ueber die den provenzalischen Troubadours bekannten
+epischen Stoffe_, Halle, 1878. L'ouvrage est incomplet, mais il n'a pas
+été remplacé.
+
+16.
+
+ Per ma vida gandir
+ M'en anei en Ongria
+ Al bon rei N' Aimeric
+ On trobei bon abric. Raynouard, _Ch._, V, 342.
+
+17. Sur Folquet de Marseille, cf. Hugo Pratsch, _Biographie des
+Troubadours, Folquet von Marseille_, Berlin, 1878.
+
+18. Dante, _Par._, ch. IX, v. 88 et suiv. La ville dont il s'agit dans
+le dernier vers est Marseille; Dante fait allusion au siège qu'elle
+soutint contre Brutus.
+
+19. M. W. I, 319.
+
+20. «Guillaume VIII [seigneur de Montpellier] avait épousé depuis
+Eudoxe, fille de Manuel Comnène.» _Hist. gén. Lang._, éd. Privat, VI, p.
+61. La source de cette indication est dans la Chronique de Jaime Ier
+d'Aragon (ch. 1) qui ne donne pas d'ailleurs le nom de la princesse. Ce
+nom est donné par un compilateur moderne, Gariel, _Series praesulum
+Magalonensium_, 2e édit., p. 279: et l'authenticité de la chronique est
+douteuse (Cf. Morel-Fatio, Groeber, _Grundriss_, II, 2, p. 118). Nous
+ajouterons qu'un de nos collègues, qui s'occupe d'histoire byzantine, ne
+croit pas à l'existence d'Eudoxie ou Eudoxe: la seule fille de Manuel
+Comnène a été mariée au marquis de Montferrat.
+
+21. M. W. I, 324.
+
+22. La _Chanson de la Croisade contre les Albigeois_ a été éditée deux
+fois, d'abord par Fauriel, puis par M. Paul Meyer, 2 vol. Paris, 1875.
+Le passage cité commence au vers 3320. Ajoutons que l'identification de
+Folquet de Marseille avec Folquet, évêque de Toulouse, a été contestée;
+mais il semble que ce soit à tort.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+1. Cf. Lea, _Histoire de l'Inquisition_, trad. fr., Paris, 3 vol.
+
+2. Cf. pour une partie de ce qui suit A. Luchaire, _Innocent III, la
+croisade contre les Albigeois_, Paris, 1905.
+
+3. Luchaire, _loc. sign._, p. 182.
+
+4. Aimeric de Pégulhan, _Gr._, 34, _Parn. occit._, p. 171.
+
+5. Sur Raimon de Miraval, cf. P. Andraud, _La vie et l'oeuvre du
+troubadour Raimon de Miraval_, Paris, 1902.
+
+6. Bernard Sicard de Marvejols, Raynouard, _Choix_, IV, 191.
+
+7. Peire Cardenal, _Gr._, 30; Appel, _Prov. Chr._, nº 78.
+
+8. Bartsch, _Chr. Prov._, col. 174.
+
+9. _Parn. occ._ p. 306.
+
+10. Mahn, _Gedichte_, nº 1 248.
+
+11. Raynouard, _Lexique roman_, I, 448.
+
+12. _Parn. occit._, 313.
+
+13. _Ibid._, 312.
+
+14. _Ibid._, 321.
+
+15. _Ibid._, 310.
+
+16. _Ibid._, 309. Cf. dans la même pièce la strophe suivante:
+«Maintenant est venue de France l'habitude de ne convier que ceux qui
+ont abondance de blé ou de vin». Sur Simon de Montfort, cf. la pièce
+_Per fols tenc..._ str. 2 (_Parn. occ._, p. 311).
+
+17. Clercs et Français sont attaqués ensemble dans une strophe de la
+pièce _Tartarasso ni voutour_ (_Parn. occ._, p. 320). Mêmes attaques
+dans une poésie de Guillaume Anelier de Toulouse, Raynouard, L. R., 481.
+
+18. Appel, _Prov. Chr._, p. 113.
+
+19. Mahn, _Gedichte_, nº 975.
+
+20. Raynouard, _Choix_, IV, 337.
+
+21. Mahn, _Gedichte_, nº 1 233.
+
+22. _Ibid._, nº 1 228.
+
+23. Bartsch, _Chr. prov._, col. 173.
+
+24. _Parn. occit._, p. 324; cf. aussi Appel, _Prov. Chr._, nº 79.
+Cardenal appelle son poème un _estribot_, mot assez rare désignant un
+genre peu connu. Cf. encore Raimbaut d'Orange dans la pièce: _Escotatz_.
+
+25. Cf. cependant la satire de la papauté et des hauts prélats dans la
+_Geste_ de Peire Cardenal (_Car motz homes fan vers_), sorte de poème
+satirique où il s'attaque à toute la société, du pape aux paysans.
+
+26. Sur Guillem Figueira, cf. l'édition de ce troubadour par Emil Levy,
+Berlin, 1880.
+
+27. Crescini, _Manualetto_, p. 327. La pièce se compose de vingt-trois
+strophes.
+
+28. Raynouard, _Choix_, IV, 319.
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Voir sur la poésie religieuse chez les troubadours un excellent article
+de M. Lowinsky, publié dans la _Zeitschrift für französische Sprache und
+Litteratur_, 1898, XX, p. 163 et suiv.
+
+1. Parmi les poésies érotiques des troubadours, il faudrait citer
+quelques poésies de Guillaume de Poitiers, une d'Arnaut Daniel, quelques
+chansons de Daude de Prades, chanoine de Maguelone, les tensons
+grossières de Montan et de sa dame, de Mir Bernard et de Sifre, quelques
+tensons de Guiraut Riquier.
+
+2. Cf. un article de M. A. Luchaire, _Revue Bleue_, janvier 1908. A
+propos de l'aventure de la fille de l'empereur Manuel, voir les réserves
+que nous avons faites dans les notes du chapitre VII.
+
+3. Arnaut Daniel, _Parn. occ._, p. 257.
+
+4. Cf. chap. III.
+
+5. Ed. Jeanroy, XI.
+
+6. Pierre d'Auvergne, éd. Zenker, XV, str. VIII.
+
+7. Ed. Zenker, XIX.
+
+8. _Ibid._, XVIII.
+
+9. Crescini, _Manualetto_, p. 225.
+
+10. Raynouard, _Choix_, IV, p. 304.
+
+11. Fauriel, _Histoire de la poésie provençale_; II, 184.
+
+12. Le troubadour qui a composé cette curieuse tenson avec Dieu est
+Daspol ou Guillem d'Autpoul, qui a vécu dans la deuxième partie du XIIIe
+siècle. Cf. le texte dans Paul Meyer, _Les derniers troubadours de la
+Provence_, in _Bibl. Ec. Charles_, 30e année, p. 282.
+
+13. Raynouard, _Choix_, IV, 442.
+
+14. Appel, _Prov. Chr._, nº 58.
+
+15. En 1207 saint Dominique fonde le couvent de Prouille. C'est l'époque
+où se fondent les confréries (laïques) du Rosaire qui ont tant contribué
+à répandre le culte de la Vierge. Cf. Lowinsky, _op. laud._, p. 12 du
+tirage à part.
+
+16. Cf. pour tout ce qui suit notre étude sur le troubadour Guiraut
+Riquier, p. 284 et suiv.
+
+17. Lanfranc Cigala, de Gênes; Mahn, _Gedichte_, nº 305.
+
+18. Bernard d'Auriac (2e moitié du XIIIe s.).
+
+19. _Le troubadour Guiraut Riquier_, p. 296.
+
+20. Folquet de Lunel, éd. Eichelkraut, Berlin, 1872. L'édition est
+d'ailleurs médiocre.
+
+A propos de la place qu'occupe la Vierge dans l'art religieux du XIIIe
+siècle, voir E. Mâle, _L'art religieux du XIIIe siècle en France_,
+Paris, 1898, p. 308. «C'est un fait curieux qu'au XIIIe siècle la
+légende ou l'histoire de la Vierge soient sculptées aux portails de
+toutes nos cathédrales... Le XIIIe siècle est par excellence le siècle
+de la Vierge. Saint Dominique répand le Rosaire en son honneur. On
+récite tous les jours son office... Les ordres nouveaux, les
+Franciscains, les Dominicains, vrais chevaliers de la Vierge, répandent
+son culte dans le peuple.»
+
+
+CHAPITRE X
+
+Nous ne donnons pour ce chapitre qu'une bibliographie très sommaire. On
+trouvera l'essentiel dans la plupart des histoires de la littérature
+italienne. Cf. en particulier Gaspary, _Storia della letteratura
+italiana_, tradotta del tedesco dà N. Zingarelli, Turin, 1887, tome I.
+
+A. Restori, _Letteratura provenzale_, p. 94 et suiv.
+
+A. Thomas, _Francesco da Barberino et la littérature provençale en
+Italie au Moyen âge_, Paris, 1883.
+
+Schultz, Die _Lebensverhältnisse der italienischen Trobadors_
+(_Zeitschrift für rom. Phil._, VII, 187).
+
+A. Jeanroy, _Les origines de la poésie lyrique en France_, p. 223-273
+(La poésie française en Italie).
+
+Bartoli, _I primi due secoli della letteratura italiana_, Milan, 1880.
+
+Gaspary, _La scuola poetica siciliana del secolo XIII_ (traduction),
+Livourne, 1882.
+
+Fauriel, _Dante et les origines de la langue et de la littérature
+italiennes_, tome I, leçons VII et VIII.
+
+Paul Meyer, _Influence des troubadours sur la poésie des peuples
+romans_, =Romania=, V, 266. L'ouvrage de Baret sur le même sujet est
+vieilli.
+
+Cf. enfin pour Dante et le XIVe siècle la grande histoire littéraire de
+l'Italie intitulée: _Storia letteraria d'Italia, scritta di una societa
+di professori_, Milan; tome III, _Dante_ (par M. Zingarelli); tome V,
+_Il Trecento_ (par G. Volpi).
+
+1. Cf. la pièce _Bona aventura..._ Mahn, _Gedichte_, nº 375. Cependant
+les troubadours viennent plus nombreux à la cour de Frédéric II à la
+suite de la croisade contre les Albigeois. (Cf. C. Appel, _Deutsche
+Geschichte in der provenzalischen Dichtung_, Breslau, 1907.) Parmi les
+troubadours qui ont été en relations avec l'Italie M. Restori cite:
+Bernard de Ventadour, Peirol, Cadenet, Bernard de Bondeillo, Elias
+Cairel, Peire Cardenal, Cavaire, Palais, Pistoleta, etc.: près d'une
+trentaine. _Lett. prov._, p. 100, n. 1.
+
+2. Appel, _Prov. Chr._, nº 92.
+
+3. Chose piquante, ces vers italiens écrits par un poète provençal sont
+à peu près les plus anciens de la poésie italienne; cf. Gaspary, _op.
+laud._, p. 48.
+
+4. Bartsch, _Chr. Prov._, col. 128.
+
+5. Diez, _Leben und Werke_, p. 236.
+
+6. _Saint-Nicolas de Bari_: le comte de Champagne et celui de Bar
+faisaient partie de l'expédition. Mais est-ce Saint-Nicolas de _Bar_ ou
+de _Bari_ qu'il faut entendre? Sans doute de _Bari_.
+
+7. Raynouard, _Choix_, IV, 277.
+
+8. Cf. Diez, _Leben und Werke_, p. 239.
+
+9. Gaspary, _op. laud._, p. 53. Cf. pour le paragraphe suivant Gaspary,
+_ibid._ et Hauvette, _Littérature italienne_, p. 49.
+
+10. Boniface Calvó a été édité par M. Pelaez, Turin, 1897 (Extrait du
+_Giornale Storico della letteratura italiana_, XXVIII-XXIX).
+
+11. Diez, _Leben und Werke_, p. 392.
+
+12. Raynouard, _Choix_, III, 446.
+
+13. Mahn, _Gedichte_, nº 553.
+
+14. Cf. sur Sordel _Vita e poesie di Sordello di Goito_ per Cesare de
+Lollis, Halle, 1896 (=Romanische Bibliothek=, XI).
+
+15. _Ibid._, p. 58.
+
+16. Ed. de Lollis, V.
+
+17. Sur Bertrand d'Alamanon, cf. l'édition Salverda de Grave, Toulouse
+(=Bibliothèque méridionale=).
+
+18. Peire Bremon, Raynouard, _Choix_, IV, 70.
+
+19. Ed. de Lollis, p. 17.
+
+20. Cf. le vers connu de Montanhagol: _D'amor mou castitatz_ (d'amour
+vient la chasteté).
+
+21. Cf. Fauriel, _Dante_, I, 504.
+
+22. Sauf une exception; cf. éd. de Lollis, _Introduction_.
+
+23. La _Vita Nuova_ a été composée en 1292 suivant Gaspary, _Storia
+lett. ital._, I, 450.
+
+24. Fauriel, _Dante_, I, 340.
+
+25. _Vita Nuova_, trad. Delécluze, Paris, 1853.
+
+26. _Ibid._
+
+27. Dante connaissait sans doute la plupart des troubadours (du XIIe s.
+et du début du XIIIe) dont les oeuvres nous sont parvenues: Bernard de
+Ventadour, Peire Rogier et Arnaut de Mareuil, Guillem de Cabestanh et
+Jaufre Rudel, etc. Il connaissait sans doute aussi les biographies des
+troubadours. Cf. Zingarelli, _Dante_, p. 70-71 (_Storia lett. ital._,
+III). Cf. Chaytor, _The troubadours of Dante_, Oxford, 1902.
+
+Ce n'est pas le lieu d'insister ici sur le _dolce stil nuovo_ et sur ses
+origines. On peut voir là-dessus les deux ou trois ouvrages suivants qui
+ont en partie renouvelé le sujet: K. Vossler, _Die philosophischen
+Grundlagen zum «Süssen Neuen Stil» des Guido Guinicelli, Guido
+Cavalcanti, und Dante Alighieri_, Heidelberg, 1904; Cesare de Lollis,
+_Dolce stil nuovo e «noel dig de nova maestria»_, in _Studj Medievali_,
+I, p. 5-23; Paolo Savj-Lopez, _Trovatori e Poeti_ (Biblioteca «Sandron»
+di Scienze et Lettere, nº 30). Le premier de ces auteurs est en
+désaccord sur plusieurs points essentiels avec les deux autres. Le fond
+de son travail--exposé d'ailleurs sous forme un peu trop didactique--est
+que la morale chrétienne et la philosophie scolastique ont été d'une
+importance capitale dans la transformation du vieux «style» en «style»
+nouveau. Les deux autres auteurs ont une tendance à rechercher chez les
+derniers troubadours les traces, les germes du nouveau «style»; il est
+certain que des troubadours comme Montanhagol, quand ils parlaient du
+«noel dig de nova maestria», sentaient qu'ils s'éloignaient des anciens
+modèles et le dernier troubadour Guiraut Riquier se rapproche beaucoup,
+par sa conception supraterrestre et mystique de l'amour, du «dolce stil
+nuovo». Aucun des deux ne paraît avoir été connu en Italie, mais il n'en
+est pas de même de Sordel dont la doctrine sur l'amour se rapproche tant
+de celle de Montanhagol.
+
+A propos du «pardon des offenses», dont il est question à la fin de la
+chanson de Dante, M. Savj-Lopez rapproche de ces mots un passage
+semblable du dernier troubadour Guiraut Riquier; ce n'est là qu'une
+coïncidence, mais qui montre que l'évolution de la poésie provençale en
+décadence est sur certains points parallèle à celle de la lyrique
+italienne (_Trovatori e Poeti_, p. 66).
+
+28. Cf. Gidel, _Les troubadours et Pétrarque_ (Thèse de Paris, 1857).
+L'ouvrage est vieilli, mais les rapprochements, que Gidel est un des
+premiers à avoir indiqués, sont nombreux; trop nombreux même, car
+plusieurs ne sont exacts qu'en apparence.
+
+29. «Il se privait...» Cf. Gaspary, _Storia della lett. ital._, p. 296.
+
+30. Cette citation et celles qui suivent sont empruntées à l'ouvrage de
+Gidel, p. 109, 121, 130.
+
+31. Gaspary, _op. laud._, p. 401-402.
+
+32. On peut lire cette histoire dans l'excellent livre que M. Antoine
+Thomas a jadis consacré à _Francesco da Barberino et la littérature
+provençale en Italie au Moyen âge_, Paris, 1883.
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Voir en ce qui concerne l'Espagne le livre capital de Milà y Fontanals.
+_De los trovadores en España_: 1re édition, Barcelone, 1861; 2e édition,
+Barcelone, 1889 (_Obras completas del doctor D. Manuel Milà y
+Fontanals_, tomo segundo). Voici les quatre divisions de ce livre:
+
+ 1º De la langue et de la poésie provençales.
+ 2º Troubadours provençaux en Espagne.
+ 3º Troubadours espagnols en langue provençale.
+ 4º Influence provençale en Espagne.
+
+1. Sur l'importance de cette voie au point de vue de la formation des
+légendes épiques, cf. maintenant le livre de M. Bédier, _La formation
+des légendes épiques_, Paris, 1908.
+
+2. Guiraut Riquier, _Gr._, 65; cf. notre étude sur ce troubadour, p. 72
+et 73.
+
+3. Sur ces chroniques qui forment «quatre perles de la littérature
+catalane du Moyen âge», cf. _Grundriss der rom. Phil._, II, 2
+(L'histoire de la littérature catalane est de M. Morel-Fatio).
+
+4. Sur Jaime Ier d'Aragon, cf. de Tourtoulon, _Jaime Ier le Conquérant,
+roi d'Aragon_, Montpellier, 1863-1867, 2 vol.
+
+N'At de Mons écrivit surtout des poésies religieuses; voir notre étude
+sur Guiraut Riquier, _passim_, et l'introduction à l'édition de N'At de
+Mons, par M. Bernhard (=Altfranzösische Bibliothek=, XI).
+
+5. Montanhagol. éd. Coulet, III.
+
+6. Cf. _Bernard de Rouvenac, ein provenzalischer Trobador des XIII.
+Jahrhunderts_, par G. Bosdorff, Erlangen, 1907.
+
+7. Gavauda, ap. Mila, _op. laud._, p. 128.
+
+8. Cf. l'excellente histoire de la littérature portugaise de Mme C.
+Michaelis de Vasconcellos et de M. Th. Braga dans le _Grundriss_ de
+Groeber, II, 2, p. 129 et suiv. Trois manuscrits comprennent les poésies
+lyriques du XIIIe et du XIVe siècle: le _Vaticanus_ a été publié
+plusieurs fois, dernièrement par Mme C. Michaelis de Vasconcellos; un
+autre manuscrit, dit de Colocci-Brancuti, du nom de deux de ses
+possesseurs, l'humaniste Colocci (mort en 1548) et le comte Brancuti di
+Cagli, est également en Italie. En Portugal se trouve le manuscrit dit
+de Ajuda, du nom du château royal, près de Lisbonne, où il est conservé.
+(Groeber, _Grundriss_, II, 2, p. 200.) Trois autres manuscrits
+contiennent des poésies religieuses (d'Alphonse X).
+
+Sur toute cette période de la littérature portugaise voir surtout: R.
+Lang, _Das Liederbuch des Königs Denis von Portugal_, Halle, 1894. Le
+texte est précédé d'une excellente étude d'histoire littéraire.
+
+9. On peut, avec Mme C. Michaelis de Vasconcellos, diviser cette
+littérature d'une manière plus précise d'après les règnes d'Alphonse X
+et du roi Denys: période préalphonsine (1200-1248); période du roi
+Alphonse (1248-1280); période du roi Denys (1280-1325); période
+postdionysienne(1325-1350). _Grundriss_, II, 2, p. 179. Cf. encore de
+Mme de Vasconcellos, _Randglossen zur altportugiesischen Liederbuch_ (In
+_Zeitschrift für rom. Philologie_).
+
+10. «Époque provençale». _Grundriss_, II, 2, p. 143.
+
+11. Cf. Mme de Vasconcellos, _loc. laud._, p. 188, et suiv.
+
+12. Lang, _op. laud._, nº 63; _ibid._, nº 3.
+
+13. _Ibid._, nº 59.
+
+14. _Ibid._, nº 16.
+
+15. _Ibid._, nº 73.
+
+16. _Ibid._, nº 43.
+
+17. Voir sur ce point important que nous ne faisons qu'indiquer ici:
+Jeanroy, _Origines_, p. 308-338 (_La poésie française en Portugal_). M.
+Jeanroy combat l'origine populaire de la lyrique portugaise, défendue
+par la plupart des critiques qui se sont occupés avant lui de la
+question et en particulier par M. Th. Braga. Cf. enfin la conclusion de
+l'étude de M. Lang, _op. laud._, p. CXLII-CXLV.
+
+18. Ici encore nous ne citerons, en fait de bibliographie, que
+l'indispensable.
+
+W. Scherer, _Geschichte der deutschen Litteratur_, 2e édit., Berlin,
+1884.
+
+Kock et Vogt, _Geschichte der deutschen Litteratur_, 2e éd., Leipzig.
+
+Textes: _Des Minnesangs Frühling_, Berlin, 1888: K. Pannier, _Die
+Minnesänger_, Goerlitz, 1881.
+
+A. Lüderitz, _Die Liebestheorien der Provenzalen bei den Minnesingern
+der Stauferzeit_, Berlin, 1902. (Autre édition plus complète dans les
+_Literarhistorische Forschungen_, Berlin, 1904.)
+
+A. Jeanroy, _Origines_, p. 270-307.
+
+19. Scherer, _op. laud._, p. 202.
+
+20. Jeanroy, _Origines_, p. 285-286.
+
+21. Lüderitz, _op. laud._, p. 5 et suiv. Aux «médisants» (_lauzengiers_)
+correspondent chez les Minnesinger les _lugnære, merkære_.
+
+22. Diez, _Poesie der Troubadours_, p. 239. A. Lüderitz, _op. laud._, p.
+26.
+
+Diez, après avoir établi une série de rapprochements entre la poésie
+lyrique provençale et celle des minnesinger, ajoute que cette
+ressemblance n'est pas due à l'imitation, mais qu'elle est due aux idées
+du temps et au caractère particulier de la poésie amoureuse. (Diez,
+_Poesie der Troubadours_, p. 240.) Cette raison n'est certainement pas
+suffisante, quoiqu'elle explique bien des choses.
+
+Diez le premier, Bartsch ensuite ont relevé les imitations formelles
+qu'un minnesinger, Rodophe de Neufchâtel, a faites de Folquet de
+Marseille (et de Peire Vidal); Bartsch a signalé à son tour une
+imitation de Folquet de Marseille par le minnesinger Frédéric von Hausen
+(fin du XIIe siècle, comme Rodophe de Neufchâtel) et une imitation d'une
+forme strophique difficile de Bernard de Ventadour par le même Frédéric.
+Cf. Bartsch, _Grundriss zur Geschichte der provenzalischen Literatur_, §
+30.
+
+23. _Des Minnesangs Frühling_, p. 127.
+
+24. D'après Scherer, _op. laud._, p. 212, Walter ne devrait rien à
+l'imitation de modèles français ou provençaux.
+
+25. Voir pour tout ce qui suit: Gaston Paris, _Esquisse historique de la
+littérature française au Moyen âge_, Paris, 1907, p. 89, 156 et suiv.;
+_Histoire de la langue et de la littérature françaises_, publiée sous la
+direction de Petit de Julleville; A. Jeanroy, _De nostratibus medii aeui
+poetis qui primum Aquitaniæ carmina imitati sint_, Paris, 1889. Nos
+citations sont faites d'après la _Chrestomathie de l'ancien français_ de
+Bartsch, 9e édition, 1908.
+
+26. Bartsch, _Chr. de l'anc. français_, p. 158. La reine est Alix de
+Champagne, veuve de Louis VII, et son fils est le roi Philippe Auguste
+(vers 1180).
+
+27. Bartsch, _ibid._
+
+28. _Ibid._, p. 164.
+
+29. _Ibid._, p. 163.
+
+30. Dante, _De vulg. Eloq._ d'après Groeber, _Grundriss_, II, 1, p. 677.
+Dante attribue d'ailleurs la chanson à Thibaut de Champagne, _ibid._, p.
+683.
+
+31. Bartsch, _Chr._
+
+32. Bartsch, _Ibid._, p. 184.
+
+33. G. Paris, _Esquisse_, p. 161.
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Voir pour tout ce chapitre J. Anglade, _Le troubadour Guiraut Riquier_,
+Paris, 1905. On y trouvera la bibliographie concernant les troubadours
+de la décadence.
+
+Paolo Savj-Lopez, _Trovatori e poeti_, Milan, Palerme, Naples, [S. d.]
+[1907] (chap. II, _L'ultimo trovatore_).
+
+Texte: _Die Werke der Troubadours_, herausgegeben von C.-A.-F. Mahn.
+Berlin, 1853. L'éditeur est le Dr Pfaff.
+
+J.-B. Noulet et C. Chabaneau, _Deux manuscrits provençaux du XIVe
+siècle_. Montpellier-Paris, 1888.
+
+Les _Leys d'Amors_ ont été publiées dans les _Monumens de la littérature
+romane..._, par M. Gatien-Arnoult, Toulouse, 1841, 3 vol.
+
+Ces trois volumes sont complétés par un quatrième intitulé: _Monumens de
+la littérature romane..._, par M. Gatien-Arnoult, _seconde publication_,
+Paris-Toulouse, s. d. [1849]. Ce volume, dont la publication est due au
+Dr Noulet, contient un grand nombre de pièces couronnées depuis les
+origines des Jeux Floraux jusqu'au XVe siècle.
+
+Sur la légende de Clémence Isaure, cf. Chabaneau, _Histoire générale de
+Languedoc_, tome X, p. 177, note et Noulet: _De Dame Clémence Isaure
+substituée à Notre-Dame la Vierge Marie comme patronne des Jeux
+littéraires de Toulouse_, Mém. de l'Acad. nat. des sciences,
+inscriptions et belles-lettres de Toulouse, 1852, série 4, tome II, p.
+191. Cf. enfin la _Grande Encyclopédie_, article de M. Antoine Thomas.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ INTRODUCTION
+
+ La civilisation gallo-romaine.--Maintien de traditions
+ artistiques et littéraires.--Les limites de la langue
+ d'oc.--Les origines «limousines» de la poésie des
+ troubadours.--La période préparatoire (XIe s.).--Le premier
+ troubadour.--Caractère artistique et aristocratique de la
+ poésie des troubadours.--Germes de faiblesse et de
+ décadence--Aperçu sommaire de son histoire.--Grandes
+ divisions.--Comparaison avec la poésie de langue d'oïl. 1
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ CONDITION DES TROUBADOURS LÉGENDES ET RÉALITÉ TROUBADOURS ET
+ JONGLEURS
+
+ Troubadours d'origine noble, bourgeoise.--Poétesses
+ provençales.--Les protecteurs des troubadours.--Sources de
+ leurs biographies.--Nostradamus.--Biographies de Bernard de
+ Ventadour, de Guillem de Capestang, de Jaufre Rudel, de Peire
+ Vidal, de Guillem de la Tour, de Giraut de Bornelh.--Légendes
+ et réalité.--Jongleurs et troubadours. 26
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ L'ART DES TROUBADOURS. LES GENRES
+
+ La poésie des troubadours est essentiellement lyrique.--Écoles
+ de poésie?--Le culte de la forme.--Le «trobar clus»; admiration
+ de Dante et de Pétrarque pour Arnaut Daniel.--La musique des
+ troubadours.--Les genres: la chanson, le sirventés, la tenson,
+ la pastourelle, l'aube.--Autres genres. 50
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ LA DOCTRINE DE L'AMOUR COURTOIS COURS D'AMOUR
+
+ La doctrine de l'amour courtois: son originalité.--L'amour est
+ un culte.--Le «service amoureux» imité du «service féodal».--La
+ discrétion; les pseudonymes: les hommages des troubadours ne
+ s'adressent qu'aux femmes mariées.--La patience vertu
+ essentielle.--L'amour est la source de la perfection littéraire
+ et morale.--L'orthodoxie amoureuse chez le troubadour Rigaut de
+ Barbezieux.--Les cours d'amour d'après Nostradamus et
+ Raynouard. 74
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ LES PRINCIPAUX TROUBADOURS: PREMIÈRE PÉRIODE
+
+ Marcabrun: sa conception de l'amour; un troubadour
+ «misogyne».--Jaufre Rudel: son amour pour la «Princesse
+ Lointaine».--Bernard de Ventadour.--Sa conception de la
+ vie.--Sa brouille avec le seigneur de Ventadour.--Son séjour
+ auprès d'Éléonore d'Aquitaine; auprès du comte de Toulouse,
+ Raimon V.--Originalité de Bernard Ventadour. 100
+
+
+ CHAPITRE VI
+
+ LA PÉRIODE CLASSIQUE
+
+ La période «classique».--Arnaut de Mareuil: tendance à la
+ poésie morale et didactique.--Girault de Bornelh.--Sa
+ manière.--La poésie morale.--Le poète de la «droiture».--Arnaud
+ Daniel; Dante.--Le «style obscur».--Bertran de Born; le
+ sirventés politique; la poésie de la guerre. 123
+
+
+ CHAPITRE VII
+
+ LA PÉRIODE CLASSIQUE (_suite_).
+
+ Raimbaut d'Orange et la comtesse de Die.--Sincérité des
+ poétesses provençales et de la comtesse de Die en
+ particulier.--Pierre d'Auvergne.--La satire littéraire.--Le
+ message du rossignol.--Peire Vidal.--Une vie
+ originale.--Folquet de Marseille.--Folquet évêque de Toulouse
+ et les hérétiques albigeois. 148
+
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ LA PÉRIODE ALBIGEOISE: PEIRE CARDENAL
+
+ Débuts de la décadence.--Les causes.--La croisade contre les
+ Albigeois.--Raimon de Miraval.--La Chanson de la
+ Croisade.--Bernard Sicard de Marvejols.--Peire Cardenal.--Ses
+ attaques contre les femmes et l'amour.--La satire morale et
+ sociale.--Satires contre les croisés et contre le
+ clergé.--L'anticléricalisme de Peire Cardenal.--Satire contre
+ la papauté: Guillem Figueira.--Défense de la papauté: Dame
+ Gormonde de Montpellier. 172
+
+
+ CHAPITRE IX
+
+ LA POÉSIE RELIGIEUSE
+
+ Le paganisme de la poésie des troubadours.--La morale.--La
+ conception de la Divinité.--Chants de repentir: Guillaume de
+ Poitiers.--Pierre d'Auvergne.--Les chansons de croisade.--Les
+ plaintes funèbres.--Folquet de Marseille.--Les poésies
+ religieuses de Peire Cardenal.--Ses poésies à la Vierge.--Saint
+ Dominique et les Frères Prêcheurs.--Développement des poésies à
+ la Vierge.--Transformation de la lyrique courtoise en lyrique
+ religieuse: Lanfranc Cigala, Guiraut Riquier, Folquet de
+ Lunel. 196
+
+
+ CHAPITRE X
+
+ LES TROUBADOURS EN ITALIE
+
+ Relations entre le Midi de la France et le Nord de
+ l'Italie.--Rambaut de Vaquières et le marquis de
+ Montferrat.--L'école sicilienne et Frédéric II.--Troubadours
+ nés en Italie.--Les Génois Lanfranc Cigala et Boniface
+ Calvó.--Sordel: sa vie aventureuse; le poète.--Le Sordel de
+ Dante.--Dante et les troubadours.--L'école de Bologne.--Le
+ _dolce stil nuovo_.--Pétrarque. 223
+
+
+ CHAPITRE XI
+
+ LES TROUBADOURS EN ESPAGNE, EN PORTUGAL, EN ALLEMAGNE
+ TROUBADOURS ET TROUVÈRES
+
+ Les troubadours en Catalogne.--Relations entre le Midi de la
+ France et la péninsule ibérique.--Jaime 1er d'Aragon et les
+ troubadours.--Les troubadours en Castille: Alphonse X le
+ Savant.--La poésie galicienne ou portugaise.--Le roi-poète
+ Denis.--Influence provençale.--Les Minnesinger.--Influence
+ provençale: comment elle s'est produite.--L'originalité des
+ Minnesinger.--Walter von der Vogelweide.--La poésie lyrique de
+ la langue d'oïl.--L'école «provençalisante».--Conon de Béthune;
+ le châtelain de Coucy; Gace Brulé. 252
+
+
+ CHAPITRE XII
+
+ LE DERNIER TROUBADOUR
+
+ Guiraut Riquier de Narbonne.--Narbonne au XIIIe siècle. Riquier
+ et le roi de France.--Riquier à la cour d'Alphonse X de
+ Castille.--Sa requête au roi: distinction à établir entre
+ jongleurs et troubadours.--Riquier et le comte de Rodez, Henri
+ II.--Son oeuvre: les pastourelles.--Sa conception de
+ l'amour.--Transformation de cette conception sous l'influence
+ des idées religieuse du temps.--Commentaire de la chanson de
+ Guiraut de Calanson.--Les chansons à la Vierge.--Le Consistoire
+ du Gai-Savoir.--Clémence Isaure.--La Renaissance
+ provençale. 279
+
+ Bibliographie et notes. 303
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Troubadours, by Joseph Anglade
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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